Le comte Lanza vous salue bien

31 juillet 2022

VENISE DU CÔTÉ DES RICHES

 

 

 

VENISE DU CÔTÉ DES RICHES

 

 

 

 

 
[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

Venise et les riches ? Evidemment il y a à Venise (et il y avait dans les siècles passés) des riches, des pauvres et des gens au milieu (logiquement, les gens vraiment riches étaient et sont toujours une minorité).

Aujourd’hui, il est assez connu que le prix de l’immobilier fait qu’il faut être plutôt riche pour habiter Venise (ou avoir hérité de son logement et être assez riche pour l’entretenir). Quant aux touristes on admettra qu’il y en a de toutes les catégories (évidemment les vraiment pauvres ne voyagent pas).

 

Mais Venise évoque nécessairement l’idée de la richesse, probablement parce que tous les palais tellement nombreux, le long du Grand canal et ailleurs, ont été construits par des gens riches, que les nombreuses églises et les bâtiments civiques témoignent que la République elle-même était riche, grâce au commerce et grâce aussi à la domination sur les territoires vassaux (îles grecques, villes  ou terres agricoles d’Italie continentale et de Dalmatie).

 

 

 

COUP D’ŒIL HISTORIQUE

 

 

A Venise autrefois, les riches ne se confondaient pas complètement avec l‘aristocratie dirigeante : il y avait des riches qui ne faisaient pas partie de l’aristocratie et des aristocrates plutôt pauvres.

                                                                                                            * En pratique, le droit de faire partie du Maggior Consiglio, le conseil réunissant tous les patriciens de Venise, inscrits au Livre d’Or, était clos depuis le 14ème siècle. Périodiquement, en cas de besoins d’argent, la République ouvrait le droit d’accès à la noblesse contre contribution financière en se réservant de trier les candidatures.

 

Dans une histoire institutionnelle qui s’étend sur mille ans, il y a eu le temps pour des aristocrates de déchoir un peu ou beaucoup dans la pauvreté, tandis que d’autres traversaient les siècles dans une honnête médiocrité ou finissaient par détenir une opulence extraordinaire.

Mais ce qui m’intéresse ici n’est pas Venise quand elle était souveraine (jusqu’en 1797), mais Venise au 20 ème siècle.

Quand Venise a cessé d’être souveraine, les aristocrates locaux (souvent appauvris par les événements) sont évidemment restés sur place. Des nouveaux riches ont pris place dans la bonne société, au 19ème et au 20 ème siècle, recevant parfois des titres de noblesse des régimes qui avaient pris la suite de la république de Venise (peut-être quelques titres ont-ils été octroyés par l’empire autrichien qui gouverna la Vénétie de 1814 à 1866), surtout par le Royaume d’Italie auquel la Vénétie fut incorporée en 1866*.

                                                                                  *  Notons au passage que la république de Venise ne concédait pas de titre de noblesse à ses patriciens (lorsqu'elle accordait des titres, c'était à des personnages des territoires sujets de Venise,  sans ouvrir droit au patriciat vénitien). C’est l’Autriche puis le royaume d’Italie qui attribuèrent systématiquement des titres aux anciennes familles nobles, le plus courant étant celui de comte.

 

Venise du temps de la République avait déjà été une destination favorite pour des étrangers aisés. Ils venaient y chercher es distractions et parfois s’instruire sur son système politique. 

Dans le courant du 19ème siècle, après une période d'interruption pendant les guerres napoléoniennes,Venise redevint une destination prisée de la bonne société des autres pays; les nouveaux touristes avaient des préoccupations culturelles et visitaient Venise comme un lieu éminent de la civilisation.

Ils venaient à Venise pour quelques semaines ou pour plus longtemps et la tradition perdura pendant une partie du 20 ème siècle. Des Anglais ou des Américains, qui louaient à l’année un palais ou un étage de palais à Venise, devinrent des personnages courants vers 1880 ou 1900.

 

 

APRÈS DEUX GUERRES

 

 

Que restait-il de tout cela après les bouleversements des deux guerres mondiales ? Les étrangers qui louaient des palais à l’année disparurent, leurs héritiers avaient mieux à faire désormais que passer l’année à Venise : la bonne société mondiale préférait d’autres lieux de villégiature, généralement plus ensoleillés. Le tourisme de masse qui augmenta progressivement à partir des années 50 contribua sans doute aussi à modifier les habitudes de la bonne société.

Mais des gens riches ont continué à fréquenter Venise pour des séjours plus courts, attirés par un cade exceptionnel et une société locale assez accueillante (au moins en surface). 

Pour un Américain de 1950 ou 60, ou 70, être invité à un bal chez des aristocrates vénitiens (peu importait que leur noblesse remonte aux remps héroïques de la République ou soit la récompense d’une réussite dans les affaires au début du 20 ème siècle) était toujours une expérience plaisante autant que flatteuse.

Quant à l’aristocratie locale, elle perdura  avec des transformations. D’accord avec le reste de la population (déclinante), elle était satisfaite de voir que Venise n’avait pas perdu son pouvoir d’attraction : dans l’Italie des années 50-60, où les étrangers aisés venaient savourer la dolce vita, Venise ne jouait peut-être pas le rôle central, mais conservait pas mal d’atouts.

 

Alors, illustrons par quelques images choisies cette « lune de miel » entre Venise et le monde des riches (depuis les gens à leur aise jusqu’aux très riches) dans le courant du 20 ème siècle.

 

 

 

UNE SCÈNE DE RESTAURANT EN 1951

 

 

Notre première photo date de 1951 ; elle est extraite d’un volume L’art de vivre à Venise, coordonné par Alain Vircondelet (passionné de Venise et auteur de nombreux ouvrages sur celle-ci) faisant partie d’un ensemble de trois volumes (2006)

Il s’agit de la photographie d’un groupe de convives dans un grand restaurant vénitien, comme le décor et la tenue des personnages le montre. Quel restaurant ? Quadri sur la place Saint-Marc, où le restaurant d’un grand hôtel comme le Danieli ? Cela pourrait aussi se placer dans un grand hôtel du Lido ? Dans tous les cas la scène semble se passer en intérieur et non sur une terrasse.

Comme une oeuvre d’art (ce qu’elle n’a pas l’intention d’être), cette photo saisit trois plans bien individualisés.

Nous examinerons le premier plan, le plus important par définition, en  dernier. Au second plan, les serveurs affairés en veste blanche, ils sont à cet endroit aussi nombreux que les clients, deux sont penchés vers la desserte des plats, deux autres les regardent faire et un troisième regarde vers le photographe afin, dirait-on, de donner plus de variété au groupe.

Au troisième plan, on voit une table avec au moins trois clients dont une femme : il est intéressant que l’homme placé en face du photographe regarde dans cette direction, conscient d’être sur la photo qui pourtant ne le concerne pas vraiment. Assez aisé pour dîner dans un restaurant manifestement chic, l’homme n’est pourtant pas en tenue de soirée, à la différence des personnages du premier plan. Son visage semble très bronzé (peut-être un effet de la photo ?)

Regardons les personnages du premier plan : qu’est ce qui nous fait penser qu’ils sont plutôt des étrangers que des Vénitiens ? Peut-être justement la tenue de soirée. Deux hommes sur les trois du groupe principal sont en smoking blanc, le dernier en smoking noir. L’homme placé au centre est blond, le visage plein - sa physionomie fait penser  (à tort peut-être) qu'il est Américain. Il porte un œillet à la boutonnière comme l’autre homme en smoking blanc. L’homme placé à gauche (smoking noir) est brun, peut-être est-il Italien ? L’une des femmes est blonde, l’autre brune. Quels sont les liens entre eux (y a-t-il des couples ?), on ne peut le savoir.

 

 

 

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Groupe dans un restaurant à Venise, 1951. Photographie extraite de L’art de vivre à Venise, sous la direction d’Alain Vircondelet, 2006.

 

 

 

Dans tous les cas, une petite comédie se joue, dont l’homme brun parait la victime pour rire, aimablement résignée. La femme à côté de lui montre quelque chose dans son assiette, tandis que tout le monde rit (ils ont tous la même chose dans leur assiette  – de quoi s’agit-il d’ailleurs ? De fruits de mer, d’un dessert ?). Peut-être le plat n’est pas de son goût ? La femme brune qui touche l’assiette de son compagnon a un air fûté, tandis que la femme blonde rit sans arrière-pensée, montrant toutes ses dents : elle porte autour du cou un collier de métal souple qui s’enroule comme un serpent.

L’homme blond parait aussi rire de bon cœur, il donne l’impression d’un homme pour qui la vie est aisée, sans autre problème que de dépenser son argent. Plus qu’un homme qui a une profession, c’est peut-être un de ces rentiers encore nombreux à l’époque (aujourd’hui même les gens qui ont hérité de fortune se sentent obligés d’afficher une profession). Evidemment, ces clients sont riches, ou au moins à leur aise, comme le montre le cadre et leurs vêtements, et profitent d’un moment heureux. Sans doute parce qu’ils sont en vacances, parce qu’ils sont à l’étranger (et à Venise de surcroît).

On peut comparer leur attitude insouciante avec le regard assez aigu de l’homme au second plan, un Italien manifestement (est-ce un Vénitien, on ne peut pas savoir).

Datant de 1951, cette photo montre une sorte de Venise éternelle faite pour oublier tous les soucis (c’est encore mieux quand on n’en a pas beaucoup) et profiter de ce que la vie offre de meilleur - et il est clair que Venise est un condensé de ce que la vie a de meilleur.

Si Venise n’est pas présente sur la photo par un détail identifiable, nous savons bien qu’elle est le cadre de la scène et lui donne une grande partie de sa gaieté ; elle est en quelque sorte tout autour de la scène saisie par le photographe.

 

 

 

AU PALAIS LABIA : LE BAL DU SIÈCLE DE CHARLES DE BEISTEGUI EN 1951

 

 

A la fin de l'été 1951, il n'était question dans tout Venise que du grand bal organisé au palais Labia par Charles de Beistegui* (1895-1970).

                                                                                                * Né à Paris, son prénom était bien Charles et non Carlos. On le confond parfois avec son oncle Carlos de Beistegui, lui aussi collectionneur et mécène.

 

Cet homme très riche (d’origine mexicaine mais éduqué en Europe), après avoir été en France le mécène d’artistes modernes, avait voulu retrouver la tradition de la civilisation européenne ; il avait acheté en 1948 le palais Labia à Venise (réputé en raison des fresques de Tiepolo), très délabré à ce moment, et avait entrepris de le restaurer.

                                                                                                  * Voir commentaire sous illustration ; les vicissitudes du palais Labia démontrent qu’à Venise les palais pouvaient passer de main en main, selon les fluctuations de fortune – et l’extinction des familles – et même devenir à un moment, des logements sociaux.

 

 

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Le palais Labia, sestiere (quartier) de Cannaregio à Venise, à l’intersection du Grand canal et du canal de Cannaregio . Photo Wikipédia.

Les Labia, riche famille d’origine catalane, furent admis au patriciat vénitien en 1646 pour avoir subventionné la guerre contre les Turcs en Crète   A la fin du 17ème siècle, ils firent construire un palais dans le quartier excentré de Cannaregio ; la façade principale donne sur le Canal de Canareggio, une façade de côté regarde vers le Grand canal, une autre façade donne sur le campo (place) San Geremia. L’édifice passa au 19ème siècle au prince Lobkowitz, qui le revendit à la Fondation juive Königsberg de Vienne. Une trentaine de familles logea dans le palais tandis que le premier étage était occupé par des métiers à tisser, puis le palais devint un habitat pour des familles pauvres du quartier. Vers 1920, un certain Labbia qui avait fait fortune en  Afrique du Sud, peut-être incité par l’homonymie avec les premiers propriétaires, le racheta et le remeubla. A l’abandon depuis la mort de Labbia, endommagé par une explosion en 1944, le palais fut racheté par Charles de Beistegui qui poursuivit les restaurations et y donna son fameux bal de 1951, avant de le revendre à la RAI en 1964.

Le campanile qu'on voit sur la photo ne fait pas partie du palais : c'est celui de l'église San Geremia, qui se trouve sur le campo du même nom (sur lequel donne la façade coté terre du palais). Dans l'église, sont conservées les reliques de Sainte Lucie, martyrisée à Syracuse.

 

 

 

Pour célébrer l’avancement des travaux, Charles de Beistegui donna le 3 septembre 1951 un grand bal masqué qui fut surnommé « le Bal du siècle », auquel furent conviés des célébrités de l’époque.

                                                                                                     * On appelle parfois le bal donné par Beistegui « le Bal oriental » - est-ce une confusion ? Il semble bien que ses invitations précisaient « Bal costumé époque XVIII ème. Masques et dominos. 22 h30 » - mais des invités vinrent dans des tenues orientales telles qu’on les imaginait au 18 ème siècle.

 

Les invités de Carlos de Beistegui appartenaient à ce qu’on appelait alors la Café Society, avant qu’on l’appelle la jet set : réunion de gens du monde, soit très riches, soit aristocrates ayant une solide assise financière, soit personnalités ayant réussi dans des professions artistiques où ils faisaient jeu égal avec leurs clients et  commanditaires. Parmi les invités : Salvador Dali (qui avait réalisé une partie de la scénographie), Christian Dior (qui s’était occupé des costumes avec un jeune débutant, Pierre Cardin), Orson Welles et l’actrice Gene Tierney (ceux-ci étaient présents pour la Mostra, le festival de cinéma de Venise), la richissime Barbara Hutton, la non moins riche Daisy Fellowes (à un moment réputée « la femme la plus belle du monde »), l’Aga Khan, comme  des princes et princesses romains  et napolitains et d’autres aristocrates européens. Winston Churchill, invité, se décommanda, mais sa femme était présente.  L’aristocratie vénitienne était-elle présente, et en nombre ?  Il ne semble pas.  Parmi les invités, on cite les Volpi (voir plus loin) mais qui d’autre ? *

                                                                                                                   *  Il y eut semble-t-il, 1200 invitations. 900 invités confirmèrent leur présence. On trouve cités des chiffres un peu différents, mais ceux-ci paraissent plausibles..

 

Beistegui lui-même apparut lors du bal habillé en procurateur de Saint Marc (une dignité de la Sérénissime république) en grande robe rouge et perruque longue à rouleaux, juché sur des chaussures qui le grandissaient (avant de passer ensuite une tenue plus simple), le couturier Jacques Fath, accompagné de sa femme, apparaissant, lui, en toute modestie, en Roi-soleil… Habillée par Dior, Lady Duff Cooper jouait le rôle de Cléopâtre inspiré par les fresques de Tiepolo qui décrivent les amours de Cléopâtre et de Marc Antoine.

 

 

 

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 Une image du bal de Charles de Beistegui, septembre 1951.

http://www.vogue.it . Cette reproduction sur le site Scala Regia

http://scalaregia.blogspot.com/2009/01/was-in-late-summer-of-1951-that-charles.html

 

 

 

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La princesse Maria Pignatelli, la comtesse Consuela Crespi et le comte Clary au bal de Charles de Beistegui, septembre 1951. Photographer: Cornell Capa  © Time Inc.

Cette reproduction sur le site Scala Regia

http://scalaregia.blogspot.com/2009/01/was-in-late-summer-of-1951-that-charles.html

 

 

 

On dit que le maire de Venise, communiste, ravi de l’occasion, fit tout pour faciliter la réussite du bal. La population de Venise, passablement appauvrie au sortir de la guerre, applaudissait, comme le maire, une tentative de rendre à Venise son faste d’autrefois et d’en faire pour quelques heures l’endroit où il fallait être, en lui procurant quelques retombées économiques qui n’étaient pas à dédaigner.

 

On peut penser que nos Américains du restaurant étaient malgré leurs vêtements distingués, un trop petit fretin pour figurer parmi les invités de Carlos de Beistegui – mais s’ils étaient toujours (ou déjà) à Venise lors du bal, ils se mêlèrent sans doute à la population accourue en masse pour voir arriver sur le campo (place) San Geremia, près du palais Labia, les invités répartis sur 400 gondoles. Quant à la population, elle fit sa propre fête sur le campo, où Beistegui avait prévu des animations et des approvisionnements, les participants de chaque fête s’interpellant joyeusement, paraît-il.

Les Vénitiens du peuple participèrent aussi à la fête des gens du monde, plus ou moins directement : outre les ouvriers et artisans mobilisés pour les préparatifs, les pompiers de Venise en costumes à losanges d’Arlequins firent une démonstration d’acrobatie dans la cour du palais Labia devant les invités ravis.

Parmi les photographes qui couvrirent l’événement figurait Willy Rizzo dont on reparlera. Le célèbre Cecil Beaton était lui, parmi les invités.

 

Le Bal du Siècle, bien qu’applaudi par la population vénitienne, n’était pas vraiment un événement vénitien ; la liste des invités était trop cosmopolite; en exagérant à peine, on pouvait dire que seul le cadre était vénitien non les personnages.

La restauration du palais Labia était un gouffre financier. En 1964, Charles de Beistegui le vendit à la RAI (Radiotelevisione italiana), qui en est toujours propriétaire.

 

 

.

LES VOLPI

 

 

Depuis les années 30, le grand événement de la saison à Venise était le bal Volpi, donné au palais de la famille Volpi. Ce bal était bien ancré dans la réalité vénitienne (même si c’était la réalité d’un nombre restreint de personnes) ; pour autant, les relations des Volpi avec la vieille aristocratie étaient assez distantes.

D’ailleurs deux jours après le bal Beistegui eut lieu le bal Volpi, certainement moins cosmopolite – mais Winston Churchill était présent, comme Lady Duff Cooper. Charles de Beistegui lui-même, cette fois en smoking blanc, faisait partie des invités.

 

La famille Volpi était typiquement une famille de nouveaux riches.  Giuseppe Volpi (1877-1947), né à Venise, fut un grand patron de l’industrie électrique et pétrochimique (il lança avec d'autres le port de Marghera près de Venise). En 1917, il acheta un palais sur le Grand canal, affichant ainsi symboliquement sa réussite.

Proche du pouvoir fasciste, il fut nommé gouverneur de la Tripolitaine dans les années 1920, où il établit énergiquement  (voire durement) la domination italienne sur cette colonie*. Il fut titré comte di Misurata (Mistrata en Libye), il fut ministre des finances à un moment, président des assurances Generali (Assicurazioni generali)**, président de la Cofindustria (le patronat italien),créateur du festival du cinéma à Venise.

                                                                            * Les Volpi possédaient une magnifique villa à Tripoli. Ils en étaient encore propriétaires vers 1950. Le célèbre historien de l’art Bernard Berenson fut l’invité de la famille à cette époque et a noté que les Italiens, après la seconde guerre mondiale, avaient encore des positions importantes en Libye.

                                                                            ** Son prédécesseur immédiat avait été évincé en raison des lois racistes adoptées par le régime fasciste en 1938.

 

 

Son influence dépassait largement le cadre vénitien, mais à Venise, il était la personnalité dominante, tant politique que sociale. Aussi, on le surnommait le Doge de Venise, ce qui n’était pas très imaginatif*. Le rôle social de la famille Volpi à Venise était particulièrement dévolu à l’épouse du comte, née Nerina Pisani.

                                                                                              * Depuis, d’autres personnalités politiques vénitiennes ou plus largement du Veneto ont été surnommées ainsi, comme par exemple Giancarlo Galan, député berlusconien, un moment ministre, président de la région entre 1995 et 2010, dont la carrière politique se termina par une condamnation pour corruption et concussion en relation avec les travaux du système antimarées MOSE.

 

Dans les dernières années du fascisme, Volpi fut écarté du pouvoir par Mussolini et un moment emprisonné par les Allemands en 1943. Malgré cela, après la guerre, il fut poursuivi en justice – et aussi emprisonné - pour son rôle à l’époque fasciste, mais il fut finalement mis hors de cause. Malade et affaibli par les événements récents, il mourut en 1947.

 Par la suite, la veuve de Giuseppe Volpi obtint du patriarche de Venise (archevêque), Mgr Roncalli (le futur pape Jean XXIII), que son mari soit inhumé dans la Basilique des Frari (Santa Maria Gloriosa dei Frari) où reposent  un grand nombre de personnages illustres de Venise, dont des doges et  Le Titien*

                                                                         * Elle-même, à sa mort en 1989,  fut ensevelie dans le même tombeau d'allure médiévale, appendu au mur.

 

 

Son fils Giovanni, né en 1938 d’une seconde union de son père (voir plus loin), hérita de ses biens, mais plus qu’un patron d’industrie, il fut surtout connu comme passionné de courses automobiles*. La tradition des bals Volpi, à peine interrompue par la guerre, avait repris sous l’autorité de la maîtresse de maison, la seconde épouse du comte Giuseppe Volpi, Nathalie, surnommée Lily.

                                                                                         * Il créa la Scuderia Serenissima, qui utilisait des Ferrari spécialement fabriquées, puis brouillé avec Ferrari, créa ses propres véhicules

 

 

 

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Le palais D'Anna Viaro Martinengo Volpi di Misurata (du nom des différents propriétaires au cours des siècles - ils n' y sont pas tous), sestiere (quartier) San Marco à Venise. Photo Wikipédia.

Le palais fut construit au début du 16 ème siècle dans le style Renaissance pour la famille Talenti ; il fut vendu au riche marchand flamand Martino D'Anna (van Haanen), puis passa au milieu du 17 ème siècle aux Viaro, une famille noble ancienne, qui le fit agrandir. Puis au 18ème siècle, le palais passa par héritage à la famille Foscarini, puis aux comtes Martinengo. Au 19ème siècle il fut acheté par le comte Giovanni Conti et transformé en maison de retraite à sa mort. En 1917, il fut acquis par Giuseppe Volpi, titré comte en 1921 et comte di Misurata en 1925. Comportant 86 pièces, le palais, qui occupe une position centrale sur le Grand canal, a un riche mobilier. Il appartient toujours à la famille Volpi. Dans la salle de bal, un plafond dans le style de Tiepolo par le peintre Ettore Tito (1859-1941) rend hommage à la famille Volpi et à l'action du comte comme gouverneur de la Tripolitaine en 1921-25.

 

 

 

 

Sur une photo de 1957 on voit le chef de famille, le jeune comte Giovanni Volpi di Misurata, âgé de 19 ans seulement, dansant avec la princesse Ira de Fürstenberg, âgée de 17 ans.

La photo ne semble pas avoir été prise lors du bal Volpi, mais probablement le 4 septembre 1857 lors du bal donné par la journaliste Elsa Maxwell* à l’Hôtel Danieli, à l’occasion de la Mostra (festival du cinéma) et de la fête donnée en l’honneur de Maria Callas (à moins qu’il s’agisse de deux événements différents ?)

                                                                                                * Elsa Maxwelll, chroniqueuse et organisatrice de soirées américaine (1883-1963). C'est - selon certains - à la soirée donnée en l'honneur de La Callas, qu'Elsa Maxwell présenta celle-ci à Aristote Onassis. 

 

La photo donne l’impression (peut-être un effet de la prise de vue) d’une foule tellement compacte qu’on peut difficilement danser. Le bal est costumé (très légèrement); c’est pour cela qu’on voit des ailes et des antennes de papillon au premier plan. La photo est évidemment centrée sur le couple très glamour (et encore adolescent) formé par le jeune comte et la jeune princesse (princesse à double titre, car elle était déjà mariée à un prince, on y reviendra).

Intéressants sont aussi les seuls personnages qu’on discerne bien sur la photo, qui ont une allure plus banale. Qui est le monsieur en smoking blanc (qui a plus l’air d’un membre prospère des professions libérale ou d’un industriel italien, signor avvocato ou signor dottore* ou ingegnere, que d’un aristocrate ou d’un membre de la jet-set (ou de la Café society) internationale ? Son épouse (on supposera que c’est bien son épouse, la sua moglie, si ce sont des Italiens) est une dame  qui porte un quadruple (?) rang de perles; elle dévoile un plantureux dos nu et bronzé – le bronzage est maintenant à la mode et les séances sur les plages du Lido (ou les lampes à UV) n’ont pas été épargnées. Comme l'homme en smoking blanc se trouve sur la photo sans l'avoir cherché, il n'a pas déguisé son attitude : il semble regarder, non sa femme, mais le couple formé par Ira de Fürstenberg et le jeune comte, qui sont sans doute au centre de l'attention des paparazzi.

                                                                                                  * En Italie comme en Allemagne, le prédicat docteur est donné largement en dehors des médecins. Il dénote un niveau d’études supérieures élevé mais pas forcément un doctorat.

 

 

 

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 Le comte Giovanni Volpi di Misurata et la princesse Ira de Füstenberg lors d'un bal, à Venise, septembre 1957.

 Vogue it. 

 

 

 

 

LE MARIAGE D’IRA DU FÜRSTENBERG

 

 

Revenons sur Ira de Fürstenberg (Virginia Carolina Theresa Pancrazia Galdina, dite Ira).

Celle-ci est l’un des trois enfants du prince Tassilo von und zu Fürstenberg*, représentant italien de cette grande famille allemande qui régna autrefois sur une principauté plus tard absorbée dans le grand-duché de Bade. Sa mère est Clara Agnelli, fille d'Edoardo Agnelli (fils du fondateur de la FIAT) et de sa femme, princesse de de San Faustino,

                                                                                          * En français, on traduit simplement par « de » Fürstenberg. La langue allemande permet des nuances par l'utilisation de deux particules : von (de) et zu (en). On peut parfois combiner les deux et s'appeler von und zu Untel, ou von Untel zu Untel. Les explications de cette dualité sont assez compliquées…

 

 

Le 17 septembre 1955, à peine âgée de 15 ans et demi, Ira a épousé à Venise le prince Alfonso de Hohenlohe-Langenburg, âgé de 31 ans*.

                                                                                   * Sixième enfant d’un prince autrichien et d’une marquise espagnole, dont la famille s’était installée en Espagne après la guerre. Le prince vivait en Amérique du Sud.

 

Ce mariage fut aussi un événement vénitien, quoique la famille d’aucun des mariés n’était vénitienne. Mais il semble que née à Rome, la princesse avait grandi à Venise, confiée à sa grand-mère (avant d’aller dans un pensionnat anglais). Sa tante maternelle, la comtesse Cristiana Brandolini d’Adda (née Cristiana Agnelli), avait un palais à Venise et les Fürstenberg, une villa, non à Venise même, mais à Mestre* (aujourd’hui propriété d’une banque).

                                                                                               * Mestre, sur le continent, a fait partie de la commune de Venise. Depuis quelques années, c'est une commune à part entière.

 

Le mariage donna lieu à des festivités qui durèrent 15 jours. La population se pressa avec un enthousiasme bon enfant pour voir la mariée quitter le palais Brandolini, puis gagner en gondole l’église San Sebastiano, où le mariage fut célébré par le patriarche (archevêque) de Venise, Mgr Roncalli (futur pape Jean XXIII). Puis en gondole les deux jeunes mariés rejoignirent le lieu de la réception, toujours sous les vivats  du public.

 

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La princesse Ira de Fürstenberg et son mari le  prince  Alfonso de Hohenlohe-Langenburg , le jour de leur mariage à Venise, septembre 1955. La princesse apparait pétulante et bien en chair, le prince distingué avec sa petite moustache et ses cheveux crantés.

Film Britain Pathé. Capture d’écran You Tube.

 

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Le cortège nuptial en gondole passe devant un palais, salué par les occupants; les balcons ont été décorés de tentures pour la circonstance, conformément aux traditions ancestrales. Le blason visible sur la tenture centrale devrait permettre d'identifier la famille propriétaire du palais.

Film Britain Pathé. Capture d’écran You Tube.

 

 

 

 

Les reportages des actualités d’époque montrent la jeune princesse très impatiente – son jeune âge est souligné par un commentateur de la télévision anglaise  : « a schoolgirl in a wedding gown » (une écolière – ou collégienne - en robe de mariée).

Le film d’actualités montre la gondole de la mariée passant (sauf erreur) à proximité du squero San Trovaso (chantier de réparation de gondoles) pour se rendre à l’église et la foule qui se masse sur les bords des canaux. A un endroit, (la mairie, le palais Brandolini, un palais où les gens s’étaient réunis pour les voir passer ?) quelques assistants sont trop nombreux sur le porche qui donne sur le canal et deux tombent à l’eau…

Le film montre les nouveaux mariés devant l’un de leurs cadeaux de mariage : une petite voiture (une Fiat certainement) joliment emballée avec un nœud (l’un des témoins du mariage était un Agnelli, probablement Gianni qui devait attendre 1966 pour prendre effectivement la direction de la firme).

Un autre commentateur anglais déclare que le mariage avait « everything to capture the imagination : titles, wealth, youth and beauty » (le mariage avait tout pour captiver l’imagination : titres, richesse, jeunesse et beauté).

Sur les images, la princesse apparait comme une jeune fille assez plantureuse, pleine de vivacité, aussi grande sinon plus (talons aidants, on suppose) que son élégant mari qui, de nos jours, ferait plus que ses 31 ans.

 

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 Les mariés dans leur gondole. 

Film Britain Pathé. Capture d’écran You Tube.

 

 

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Sur le passage du cortège, il arrive que des gens se tenant sur le perron de la porte d'eau perdent l'équilibre et tombent dans le canal  ...

Film Britain Pathé/Reuters. Capture d’écran You Tube.

 

 

 

 

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 La foule est venue voir passer le cortège des mariés.

Film Britain Pathé. Capture d’écran You Tube.

 

 

La princesse Ira se faisait des illusions – elle ne se plut pas au Mexique où son mari vivait et celui-ci était peut-être moins riche qu’on n’avait pensé. De plus il était souvent absent : il venait de lancer un hôtel de luxe à Marbella qui allait bientôt devenir le point de ralliement de la jet-set.

La princesse eut deux enfants, mais le mariage battit inexorablement de l’aile. En 1960, le couple divorce (selon quelle législation ?) avec un conflit féroce pour la garde des enfants. Puis en 1961, Ira se remarie à Reno avec un industriel brésilien qui lui avait fait la cour, Francisco « Baby » Pignatari. Dès 1964, ils divorcèrent à Las Vegas. L’Eglise, avec un peu de retard, annula en 1969 son mariage avec le prince Alfonso de Hohenlohe-Langenburg

Pour gagner sa vie, la princesse devint actrice de cinéma, notamment pour des productions italiennes. On la vit dans un film à sketches (un genre très à l’honneur à l’époque) Caprice à l'italienne (Capriccio all'italiana, 1967) dont les réalisateurs n’étaient pas n’importe qui (pour citer les principaux : Mario Monicelli, Pier Paolo Pasolini, Mauro Bolognini et Franco Rossi) ; mais ce n’était qu’un rôle modeste.

Après quelques films classiques mais peu mémorables, on la retrouve dans des comédies érotiques à la mode à l’époque et dans des films du genre giallo (genre cinématographique principalement italien à la frontière du cinéma policier, du cinéma d'horreur et de l'érotisme) : L'île de l'épouvante (Cinque bambole per la luna d'agosto) de Mario Bava, 1970 ; Journée noire pour un bélier, 1971, et dans divers nanars qui n’illustrent pas l’histoire du cinéma.

Elle quitte le cinéma, se lance dans la création d’objets d’art, incarne l’image de la jet-setteuse internationale, fréquente le prince Rainier de Monaco après la mort de la princesse Grace, puis a des ennuis financiers (elle quitte un palace parisien où elle s’était installée, sans payer la note considérable, pour se réfugier au Lichtenstein dont elle est résidente). Elle a maintenant 82 ans.

Son premier mari est mort à Marbella en 2003 après avoir considérablement contribué à l’essor touristique de la Costa del Sol. La ville fait mettre les drapeaux en berne à sa mort.

 

 

 

CHANGEMENTS

 

 

Environ 15 ans après le mariage d’Ira et du prince Alfonso, l’Italie (et même Venise, quoique sur un mode plus tranquille) avait changé. Une société nouvelle s’était édifiée grâce au développement économique (« le miracle italien ») et cette société nouvelle avait engendré de nouvelles contradictions, parfois violentes.

C’était l’époque des « années de plomb »* : une petite extrême-gauche rêvait de renverser la société capitaliste par des actions violentes, tandis qu’une partie de la droite et l’extrême-droite, effrayées par la perspective pas si improbable de l’arrivée au pouvoir des communistes, favorisaient le terrorisme dans le but de pousser la population dans les bras d’un régime autoritaire.

                                                                                   * En Italie, les années de plomb (anni di piombo) recouvrent une période historique d'une quinzaine d'années, comprise entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, pendant laquelle une tension politique poussée à l'extrême débouche sur des violences de rue, le développement de la lutte armée et des actes de terrorisme (Wikipédia).

 

Venise était sans doute épargnée plus que d’autres villes en Italie par l’atmosphère instable du moment –  laquelle n’empêchait pas la dolce vita de se poursuivre pour une minorité. Mais il n’est pas sûr que la population (de moins en moins nombreuse compte-tenu de la nécessité pour les Vénitiens de trouver un travail ailleurs qu’à Venise) aurait applaudi avec autant de simplicité bon enfant les faits et gestes des privilégiés, comme à l’époque du mariage d’Ira et Alfonso.

 

Venise était toujours un des lieux de résidence (même momentanée) des riches et des heureux de ce monde. Quelques fêtes emblématiques le prouvaient.

 

 

 

ANNIVERSAIRE AU PALAIS VOLPI

 

 

En 1973 (26 octobre) eut lieu une fête mémorable (coïncidant avec le bal Volpi, probablement ?), donnée par le comte Giovanni Volpi di Misurata en l’honneur des 18 ans de sa nièce, Donna Olimpia Aldobrandini *

                                                                                                        * Qui porte les prénoms de son illustre ancêtre Donna Olimpia Aldobrandini (morte en 1681) qui était l’héritière du titre et de la fortune des princes Aldobrandini et mariée  avec Paolo Borghese en 1638.

 

Olimpia Aldobrandini (celle de 1973 …) est la fille de Francesco Aldobrandini* et d'Anne Marie Lacloche de Vallombreuse (dont la mère était née Nathalie El Kanoui, surnommée Lily, morte à Venise en 1989, seconde épouse du comte Giuseppe Volpi et mère de Giovanni Volpi).**

                                                                                       *  Il semble que ce dernier ne peut prétendre au titre de prince. Selon Wikipédia italien, Clemente Aldobrandini, prince de Medola, eut dans sa jeunesse une relation avec la comtesse Anna di Saluzzo. De cette liaison naquit un fils illégitime, plus tard légitimé, Francesco, qui épousa Anne-Marie Lacloche de Vallombreuse. Mais le titre de prince est passé au fils de Clemente issu de son mariage avec une comtesse autrichienne.

                                                                                      ** Originaire d’Oran, Nathalie El Kanoui (1899-1989 - on trouve d’autres orthographes) fut mariée en premières noces avec le joaillier français Lacloche (est-ce lui ou elle qui avait ajouté à son nom la particule et le nom de Vallombreuse ?) ; devenue la maîtresse de Giuseppe Volpi, elle fut la mère de Giovanni Volpi, né en 1938. Or, la première épouse de Giuseppe Volpi est morte en 1942 et le divorce n’existant pas à l’époque en Italie, il est improbable que Giuseppe Volpi se soit remarié avec Nathalie El Kanoui avant 1942, ce qu’on lit parfois. Notons que malgré son rôle social de premier plan dans les années 50-60, les témoins de l’époque disent que Lily Volpi n’était pas appréciée par la bonne société vénitienne, en raison de ses origines et de ce qu’elle était considérée comme une aventurière.

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Une photographie de Jack Nisberg publiée dans Vogue montre les maîtres de maison, au balcon du Palazzo Volpi, accueillant les invités qui arrivent en gondole (ou en canots à moteur). Un tapis luxueux a été tendu devant le balcon, à la mode des siècles précédents. La photo présente une galerie de personnages sur lesquels il est difficile (pour un non initié) de mettre un nom ; le comte Giovanni Volpi est certainement présent, mais lequel est-ce ?

On pourrait penser que l’héroïne du jour est la jeune fille au milieu avec une coiffure assez élaborée et des fleurs ou des ornements de part et d’autre – mais celle-ci parait un peu trop jeune. En fait, Donna Olimpia est certainement l’autre jeune fille avec des cheveux longs et plutôt lisses – un style reconnaissable sur les photos, postérieures d’un an, de son mariage avec le baron David de Rothschild - qui eut lieu en Normandie en 1974. Cette coupe naturelle suivait la mode du moment (elle ne s’est jamais vraiment démodée), notamment la mode hippie - elle ressemble aussi à la coiffure d’Ali Mc Graw dans le célèbre film Love Story. Mais c’est également ainsi qu’on imagine les jeunes filles de la Renaissance (peut-être à tort), telle Juliette…

 

On remarque aussi sur la photo à droite le drapeau hissé (probablement le drapeau italien) – on peut d’étonner de ne pas voir de drapeau vénitien, très reconnaissable par son style médiéval, mais l’époque, le sentiment de l’identité  vénitienne était marginal sinon mal perçu*.

                                                                                                     *  Cette évolution peut être facilement perçue : selon la « legge regionale » (loi régionale) votée par la Regione Veneto en 2017, tous les immeubles et bateaux des collectivités publiques dans la Region devaient  hisser le drapeau vénitien –  cette loi fut  invalidée par la Cour constitutionnelle en ce qu’elle soumettait à la même obligation, sous peine d’amende, les immeubles relevant de l’Etat italien. Sur la photo (voir plus haut) du palais Volpi (prise en 2011), on reconnait, bien qu'enroulés, les deux drapeaux disposés de part de la façade : le drapeau italien et le drapeau vénitien (à droite).

 

 Jack Nisberg for Vogue Guests on the tapestry-hung balcony of the Palazzo Volpi, during a ball given by Conte Giovanni Volpi di Misurata for the 18th birthday of his niece, Donna Olimpia Aldobrandini (im

Au balcon du palais Volpi, décoré d'un tapis ancien, le comte Giovanni Volpi di Misurata et des membres de sa  famille accueillent les invités pour le bal donné à l'occasion du 18 ème anniversaire de la nièce du comte, Donna Olimpia Aldobrandini, octobre 1973.

Photo de Jack Nisberg pour Vogue, reproduite sur le site d'un marchand de tapis anciens américain , F. J. Hakimian (qui mentionne par erreur que la fête avait lieu à Rome).

https://www.fjhakimian.com/files/jack-nisberg-vogue-guests-tapestry-hung-balcony-palazzo-volpi-during-ball-given-conte-giovanni

 

 

 

Témoin de cette réception mémorable, le photographe britannique Cecil Beaton*, qui état déjà présent lors du bal de Charles de Beistegui, où il était déguisé curieusement en ecclésiastique du 18 ème siècle (plutôt un austère clergyman anglais qu’un ecclésiastique baroque).

                                                                                    *  Cecil Beaton (1904-1980), très proche de la bonne société, photographia durant sa carrière toutes les célébrités de son temps dont la reine Elizabeth.

 

Cecil Beaton nota la chaleur inimaginable qui régnait dans les salles de réception où il y avait de 700 à 1000 invités. Il remarqua, avec quelques piques acerbes, que généralement les femmes italiennes vieillissaient bien et que les hommes italiens semblaient indestructibles

Il constata que les jeunes avaient bonne apparence et bien mieux habillés qu’on l’aurait été en Angleterre, que tout était moins « hippie » et plus « conventionnel », voire raffiné  Selon lui on pouvait voir que le Parti communiste avait fait peu de progrès, puisque de telles réceptions étaient toujours possibles

Parmi les invités il nota que la princesse Grace de Monaco était plus  maquillée que d’habitude. Il remarqua que personne ne s’occupait de la maîtresse de maison, Lily Volpi, qui ne reconnaissait plus personne en raison de sa mauvaise vue. Il enregistra la présence des nouvelles « stars » comme Andy Wahrol, Bianca Jaegger et Helmut Berger, très germanique avec un style à la Marlène Dietrich. Il se félicita que « L’habituelle vermine américaine était réduite au minimum ». (Cecil Beaton, The Unexpurgated Beaton: The Cecil Beaton Diaries as He Wrote Them, 1970-1980).

 

 

 

CONTINUITÉ, DANS UNE CERTAINE MESURE

 

 

Plus de 15 ans après cet événement, les réceptions festives continuaient à Venise, d’autant que le Carnaval, rétabli à partir de 1980, donnait aux riches de nouvelles occasions de se réunir entre eux

 Le studio photographique de Willy Rizzo* saisit les invités qui arrivent (en canots automobiles et non en gondoles) au palais Volpi en 1991 pour un bal organisé par Giovanni Volpi di Misurata : sur la photo ci-dessous, Dominique Rizzo (épouse du photographe Willy Rizzo), l'acteur Jack Nicholson et Rebecca Broussard.

 

                                                                                     * Willy Rizzo (1928-2013) qui était  également designer, fut un des grands représentants de la photographie (de mode et d'actualité) au 20 ème siècle, à cheval sur la France et l'Italie. Hergé s’est inspiré de son nom pour le personnage du photographe Willy Rizzoto, qui apparait dans certains des derniers albums des aventures de Tintin.

 

 

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Arrivée des invités lors d'une soirée au palais Volpi en 1991.

 https://www.willyrizzo.com/images-blog-willy-rizzo-1.html?lng=fr

 

 

 

Il est intéressant de savoir qu’après la mort de Willy Rizzo en 2013, sa femme Dominique épousa en 2018 le comte Giovanni Volpi, âgé de 80 ans – celui-ci était resté célibataire jusqu’à ce moment.

Le comte Volpi vit à Genève.

 

En 2017, la presse italienne indiqua que  son palais vénitien – qui n’est plus le cadre de grandes réceptions – avait été mis sous séquestre car le fisc italien reprochait au comte Volpi d’avoir omis de payer 5 millions d’euros au titre de plusieurs sociétés (il semble qu’il aurait dû acquitter ce montant au motif qu’il  avait séjourné plus de 6 mois dans l’année en Italie ?) – mais la somme à payer parait avoir ensuite été réduite…

Lors du Festival du Cinéma, la récompense offerte au meilleur acteur et à la meilleure actrice porte le nom de Coupe Volpi (Coppa Volpi), en l’honneur du fondateur du festival, le comte Giuseppe Volpi – et il a longtemps été de règle - est-ce encore le cas ? -  que la coupe soit remise par le comte Giovanni.

Il s’élève quelques voix pour demander qu’on débaptise cette coupe qui porte le nom d’un homme qui a soutenu le fascisme et qui n’a jamais vraiment exprimé des regrets pour l’avoir fait…

 

 

 

NOUVELLES FÊTES POUR UNE NOUVELLE ÉLITE MONDIALE

 

 

Bien entendu les riches n’ont pas disparu de Venise, ni même les familles nobles plus ou moins anciennes. Mais si Venise continue à être le cadre d’événements festifs – en lien ou non avec la période du Carnaval - ces réunions mondaines sont désormais organisées par les professionnels de l’événementiel, comme on dit, pour faire la promotion d’une firme ou d’une marque, et non par les membres de la haute société.

Ceux qui fréquentent ces réunions sont des membres d’une élite internationale de professionnels, mais pas des milliardaires ou des possesseurs de palais ou de propriétés terriennes, comme autrefois. Leur rattachement personnel à Venise est encore plus ténu que par le passé. Ils cherchent un cadre prestigieux à leurs actions de promotion, parfois couplées – c’est bien  perçu - avec le mécénat pour la sauvegarde de Venise, dont ils sont aussi parfois les protagonistes avec quelques notabilités vénitiennes. Quelques manifestations d'opinions politiquement correctes (accueil des migrants, etc) viendront aussi judicieusement compléter le tableau.

Ainsi, en mai 2019, avant que la pandémie ne suspende les activités festives pour quelque temps, eut lieu au Palais Labia le Bal Tiepolo (dîner et bal de charité), organisé conjointement par la Maison Dior et la Fondation Venetian Heritage  pour les 20 ans de celle-ci ; le bal se donnait pour but de faire revivre l’esprit du fameux bal de Charles de Beistegui en 1951 et coïncidait avec l’ouverture de la Biennale d’art. Les maisons vénitiennes Bevilacqua et Rubelli apportèrent leur savoir-faire pour  le décor des tables et les costumes. La directrice de la création chez Dior, la Romaine Maria Grazia Chiuri, ne manqua pas de rappeler: que « nous {les Italiens] sommes une nation d'immigrés », faisant écho aux artistes de la Biennale qui avaient exposé des oeuvres ou réalisé des performances pour appeler l'attention sur les discriminations. 

Mais à ce Bal Tiepolo, combien de vieux Vénitiens  étaient invités ?  Et d’ailleurs, combien de vieux Vénitiens s’en souciaient ?

Ainsi  tourne le monde …

 

 

 

 

 

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Une dernière image d'Ira de Fürstenberg et du prince  Alfonso de Hohenlohe-Langenburg lors de leur mariage à Venise, septembre 1955.

Film Britain Pathé. Capture d’écran You Tube.

 

 

 

 


29 juillet 2022

LA GLOIRE DE PAUL DELVAUX PARTIE 2

 

 

 

 

LA GLOIRE DE PAUL DELVAUX

PARTIE 2

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

LE MONDE DE DELVAUX

EXPLIQUER, INTERPRÉTER, OU SEULEMENT DÉCRIRE ?

 

 

Devant les scènes peintes par Delvaux, grande est la tentation d’en chercher la signification, de donner une explication : pourquoi ces femmes nues ou plus ou moins déshabillées, pourquoi ces hommes habillés, ces bâtiments, ces attitudes, ces paysages ?

Delvaux lui-même a manifesté fréquemment son refus d’une interprétation intellectuelle ou symbolique de ses œuvres.

Le sens de sa démarche  est donné par quelques déclarations, certes pas toujours explicites : « Toute ma vie, j’ai essayé de transcrire la réalité pour en faire des espèces de rêves où les objets, tout en gardant l’apparence du réel, prennent une signification poétique » (cité par Laura Neve, Paul Delvaux dévoilé, site Koregos, https://koregos.org/fr/laura-neve-paul-delvaux-devoile/).

 

C’est aussi ce que le peintre appelle « le sens propre de la peinture » : « Quand j'ai osé peindre un arc de triomphe romain avec, au sol, des lampes allumées, le pas décisif était franchi. Cet événement a été pour moi une révélation absolument extraordinaire. (…). La peinture pouvait, je m'en suis rendu compte, avoir un sens propre, elle confirmait de façon toute particulière sa capacité à jouer un rôle émotionnel majeur... » (J. Meuris, 7 dialogues avec Paul Delvaux,1971,  cité par la notice  du site Sotheby’s, vente du tableau La Place publique, https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2014/impressionist-modern-art-evening-sale-n09139/lot.63.html

 

Ainsi ses personnages se passent (selon lui) d’explication : «  Je ne ressens pas le besoin de donner une explication de ce que je fais, je ne ressens pas non plus le besoin de rendre compte de mes sujets humains qui n'existent que pour le but de la peinture. Ces figures ne racontent aucune histoire : elles sont. Elles n'expriment rien en elles-mêmes.»

Ou encore : « Il n’y a qu’à voir et c’est tout » (au journal Le Soir en 1982).

Il écrit aussi : « Un tableau doit avoir essentiellement une signification poétique profonde » ; réflexion proche de celle-ci :

« La peinture pouvait, je m'en suis rendu compte, avoir un sens propre, elle confirmait de façon toute particulière sa capacité à jouer un rôle émotionnel majeur... »

Il refuse la peinture littéraire, celle pour qui qui l’intérêt du tableau est non ce qui est représenté, mais pourquoi c’est représenté. C’est bien l’impression d’étrangeté, le climat du tableau, qui est important (et auquel il parvient avec les moyens pictoriaux qui sont à sa disposition) et non une hypothétique explication ou signification des éléments du tableau.

C’est ce climat qu’il appelle « poésie » ou bien « rêve », au sens où il transpose la réalité dans un univers qui a la forme du rêve.

Rarement d’ailleurs, Delvaux tire son inspiration d’un véritable rêve. C’est le cas pour Le Village des sirènes pour lequel il déclara avoir fidèlement reproduit un de ses rêves.

Bien sûr, Delvaux savait que son œuvre pouvait donner lieu à des interprétations notamment de nature psychanalytique*, mais il ne s’en souciait pas. Pour lui l’œuvre se justifiait par le plaisir esthétique (poétique) qu’elle provoquait.

                                                                    * « Et c'est pourquoi elle fait presque figure de cas d'école, imaginée semble-t-il à plaisir pour servir à l'illustration de la théorie psychanalytique » (Gérard Klein, Paul Delvaux ou la Vie est un songe, Site Quarante-deux, https://www.quarante-deux.org/archives/klein/divers/Paul_Delvaux_ou_la_Vie_est_un_songe/).

 

 

 

CHIRICO L’INTERCESSEUR

 

 

Toute sa vie, Delvaux proclamera sa dette envers Chirico qui lui a montré la voie. A propos de Chirico (et de Magritte aussi), découverts vers 1930, Delvaux écrit : «  j’ai saisi un mystère que je n’avais fait qu’entrevoir de loin »

 « De Chirico, Delvaux retint le climat d’inquiétante étrangeté et les vastes perspectives théâtrales peuplées d’architecture, que le Belge peuplera de ses propres fantasmes érotiques » (Serge Goyens de Heusch, Le surréalisme wallon, in Un double regard sur 2000 ans d’art wallon, 2000)

 Il disait que Chirico « m'avait tout de suite mis sur ma route » et son ami Claude Spaak racontait : « Combien de fois a-t-il dû me dire comment la figure de Chirico d'une petite fille poussant un cerceau dans une rue vide avec rien d'autre que le profil ombragé d'une statue a réveillé en lui des relations secrètes ».

« Delvaux et son maître partagent une nostalgie du passé, qui chez Delvaux correspond davantage à une échappatoire à la réalité visible, tandis que chez de Chirico il s’agit d’un réel rejet de son époque. » (Laura Neve, René Magritte, Paul Delvaux, Jane Graverol, sur les traces de Giorgio De Chirico, site Koregos, https://koregos.org/fr/laura-neve-rene-magritte-paul-delvaux-jane-graverol-sur-traces-giorgio-chirico/)

Comme Chirico, Delvaux est un admirateur des maitres de la peinture ancienne : « Le respect que les deux artistes éprouvent à l’égard de la culture classique va de pair avec l’admiration qu’ils portent aux peintres anciens, de Titien à Rubens, en passant par Ingres et Poussin. » (Laura Neve, René Magritte, Paul Delvaux, Jane Graverol, sur les traces de Giorgio De Chirico, art. cité).

 

 

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 Giorgio De Chirico, Mystère et mélancolie d'une rueMistero e melanconia di una strada, 1914.

 Collection privée.

https://painting-planet.com/melancolie-et-mystere-de-la-rue-giorgio-de-chirico/

 

 

 

 

LE CHOC DES JUXTAPOSITIONS

 

 

 

Comme chez Chirico, le caractère « poétique » du tableau provient de la juxtaposition d’éléments hétérogènes, qui créent une impression d’étrangeté et d’irréalité.

« Sous l’impulsion de Chirico, il transgresse la logique rationnelle pour faire place à l’insolite et mélange des objets, des personnages et des éléments de décors appartenant à des réalités et des époques différentes. Modernité et classicisme ne font plus qu’un dans la peinture des deux artistes ».

Toutefois n’importe quelle association n’est pas valable pour arriver à l’objectif que le peintre se propose. Comme le remarque Gérard Klein : « … il ne suffit pas de réunir sur une toile quelques invraisemblances du domaine de la facétie pour atteindre à l'onirisme » (l’onirisme étant ici l’équivalent de ce que Delvaux appelle la poésie). Les éléments choisis par le peintre doivent composer un univers cohérent et non pas extravagant ou absurde.

« Cet assemblage inattendu d’objets pourtant tangibles provoque à ses yeux un « choc poétique » donnant tout son sens à l’œuvre. Étrangers l’un à l’autre, ils se rejoignent pour composer une image à la charge poétique intense. » (Laura Neve, Paul Delvaux dévoilé, art. cité).

Par exemple, à propos de la juxtaposition d’hommes habillés et de femmes nues, Delvaux écrit : « Mes figures masculines sont aussi des éléments d'une réalité qui se transmute par la façon dont je les situe... Leur intrusion dans mes tableaux, notamment aux côtés des figures féminines - femmes nues - vise en partie à créer un choc, un choc qui résulte précisément de cette juxtaposition même. »

De même la confrontation d’une femme nue avec une architecture classique : « la composition est intentionnellement choquante, avec sa représentation du nu sans émotion debout au milieu de l'architecture néo-classique sévère [de la place des Martyrs à Bruxelles]. La vulnérabilité, l'isolement et un sens général de l'inattendu imprègnent la scène, dus en grande partie à la présence inexplicable de la femme nue au centre de la composition » (notice pour le tableau La Place publique, site de vente Sotheby’s, 2014, https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2014/impressionist-modern-art-evening-sale-n09139/lot.63.html).

 

Les emprunts au monde antique, confrontés à des éléments tirés du monde du 20 ème siècle, contribuent à l’efficacité de l’œuvre en termes d’étonnement et de dépaysement : « l'artiste crée une atmosphère onirique en juxtaposant des éléments volontairement contrastés de l'antique au moderne, du nu au vêtu, du vivant au mort. De plus, les détails très précis et la technique de peinture réaliste lorsqu'ils sont appliqués à de telles contradictions choquantes renforcent le pouvoir surréaliste de l'image » (notice du site Christie’s pour le tableau La Ville inquiète, https://www.christies.com/en/lot/lot-1370694).

On se souvient aussi de ce qui avait attiré Delvaux dans le Musée Spitzner, à la foire du Midi - une juxtaposition d’un lieu étrange avec un environnement très différent : «  Vous souvenez-vous du Musée Spitzner ? Cette atmosphère inquiétante, un peu morbide aussi, l’insolite de cette exposition de cires anatomiques, en un lieu où éclatent par destination la joie le bruit, les lumières, la jovialité ».

 

 

 

THÈMES DE PRÉDILECTION

 

 

Si les personnes et les objets qu’on trouve dans les tableaux de Delvaux n’ont pas de sens « caché » ou symbolique, ils ne sont pas choisis au hasard. Ils constituent pour une grande part, des sujets ou thèmes pour lesquels Delvaux, parfois depuis sa jeunesse, éprouve de l’attirance ou du plaisir esthétique, son musée personnel.

« Delvaux compose dès lors l’iconographie de son univers pictural avec ce qui l’intrigue ou le passionne depuis l’enfance : la femme, le train, le squelette, l’Antiquité, Jules Verne… » (Laura Neve, René Magritte, Paul Delvaux, Jane Graverol, sur les traces de Giorgio De Chirico, art. cité).

 

 

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 Hommage à Jules Verne, 1971, Fondation Paul Delvaux.

On reconnait ici plusieurs personnages de Jules Verne : à droite le professeur Lidenbrock (Voyage au centre de la terre), au milieu l'astronome Palmyrin Rosette (Hector Servadac) dans un décor d'architecture métallique évocateur du 19 ème siècle, qui débouche étrangement sur une vue maritime..A gauche un palmier (en pot ?) inattendu dans une rue de ville (peut-être belge), à droite des machines à vapeur. Adolescents nus des deux sexes et dames en tenue 1900 complètent la figuration. Un savant narquois se tourne vers le spectateur.

 

 

 

Ainsi les trains et les gares, déjà présents dans ses œuvres néo-impressionnistes de ses débuts et qu’il retrouvera plus tard, à partir des années 50 et surtout dans la dernière partie de sa carrière, sont liés à son enfance : Delvaux vivait dans un quartier à la jonction de plusieurs lignes de train et il collectionnait les trains miniatures même devenu adulte. Son rêve d’enfance était d’être chef de gare. Aussi il récusait l’idée que les trains et gares avaient un sens symbolique : « Je n'y accorde pas de signification particulière, aucune suggestion de départ. Je peins les trains de mon enfance, et dès lors, cette enfance elle-même. »

Certains des thèmes favoris de Delvaux sont d’ailleurs communs avec Chirico :

« Au-delà d’une vision poétique de la peinture, Delvaux partage avec de Chirico un intérêt pour l’univers fantastique de Jules Verne, pour le monde ferroviaire, ainsi que pour la mythologie et l’Antiquité. » (Laura Neve, René Magritte, Paul Delvaux …, art. cité).

Parmi les thèmes récurrents les plus forts, le goût de l’antiquité et l’attrait érotique.

 

 

L’ANTIQUITÉ RÊVÉE

 

 

 

Les tableaux de Delvaux renvoient plus ou moins immédiatement à l’antiquité classique. Dès ses premières œuvres réalisées dans ce qui devient son style caractéristique (à la fin des années 30), les scènes présentées se placent souvent dans un décor architectural lointain qui prend les formes, sinon de l’architecture antique proprement dite, du moins celles des décors néo-classiques du 19ème siècle (c’est explicite dans le tableau La Place publique dont on a parlé, qui porte aussi le nom de place des Martyrs, une place de Bruxelles, quadrilatère fermé par des bâtiments d’allure officielle* et lieu d’un monument aux victimes de la révolution belge de 1830

                                                                                               * L’un d’entre eux est aujourd’hui le siège du Parlement flamand.

 

Progressivement les formes architecturales se précisent ; souvent un temple d’allure néo-grecque apparait comme dans L’Homme de la rue), tandis que le contexte reste contemporain si on admet que ce mot a un sens très général (présence d’hommes en chapeau melon etc).

 

Puis avec les années 40 viennent des évocations plus explicites du monde antique, grec notamment (même si Devaux ne connaîtra la Grèce que quelques années après ; mais il a déjà vu les ruines antiques en Italie et visité Pompéi, par exemple). C’est le cas de toiles comme La Ville rouge ou La Vénus endormie de 1943, où les femmes présentes sont vêtues à l’antique, de même que dans Le Temple (version 1942). Parfois le décor de ville antique comporte un élément incongru de modernité comme le canapé vert dans la toile du même nom ou l'auvent métallique dans La Ville rouge. Progressivement la vision des monuments antiques gagne en précision archéologique : les temples sont présentés avec la polychromie des frontons et métopes en usage pendant l’Antiquité.

Les noms des tableaux (et donc la scène représentée même si le rapport entre le nom et le sujet du tableau n’est pas toujours explicite) évoquent des récits de la mythologie : c’est le cas en 1939, avec Pygmalion  et bien entendu tous les tableaux comportant le nom de Vénus – mais il s’agit alors moins d’évoquer l’Antiquité gréco-romaine que la personnification de la beauté.

 

 

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 Vénus endormie, 1943, collection  privée.

 C'est une des toiles de Delvaux où la reconstitution du monde antique - extrêmement idéalisé toutefois - n'est parasitée par aucune adjonction d'objets ou d'élements de décor incongrus. Selon le commentaire de Giovanna Bertazzoni, sur le site de ventes Christie’s (vente 2014) : « En introduisant délibérément la présence déroutante de [l’] érotisme dans l'architecture froide et rationnelle de La Vénus endormie et avec le positionnement rituel des assistantes (du temple), Delvaux renforce l'atmosphère d'incongruité et d'intense étrangeté du tableau. » (https://www.christies.com/en/lot/lot-5766447) . On notera toutefois qu'ici, l'érotisme est très discret par rapport à la plupart des toiles de Delvaux. Le même commentaire fait une réflexion d'un grand intérêt : si on sait la fascination que le peintre a eu pour la Vénus mécanique du musée Spitzner, on peut se demander si, lorsqu'il a représenté une Vénus endormie, il a voulu représenter une figure vivante, ou un automate...

Pour cette reproduction,  site Flickr, page de Lluís Ribes Mateu

https://www.flickr.com/photos/lluisribes/49183916992

 

 

 

 

 

 

Puis, à partir des années 50 (en gros) les noms des tableaux font plus fréquemment écho aux récits mythologiques ou de l’histoire ancienne (Aphrodite, Léda, Orphée, Pénélope, Chrysis*, Le sacrifice d’Iphigénie, Le rêve de Constantin, Antinoüs), évoquent des lieux précis du monde antique (Le rendez-vous d’Ephèse, Les ruines de Sélinonte, Pompéi) ou des caractéristiques urbanistiques ou architecturales qui renvoient à la Grèce antique (L’Acropole. Les Cariatides).

                                                                                                    * Chrysis, prêtresse du temple de Héra (Junon), à Argos, causa, par sa négligence, l’incendie de l’édifice.

 

 

 

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 Le Temple, 1949, collection privée.

La reconstitution du temple antique est conforme aux modèles archéologiques; ainsi, Delvaux reproduit fidèlement la polychromie du fronton du temple. De plus la scène est située dans un paysage maritime méditerranéen, rare chez Delvaux. Mais la lampe à pétrole constitue un élément étranger à l'Antiquité;  quelques objets disposés autour ou sur la caisse du premier plan sont aussi des éléments de surprise et d'interrogation.

En 1942 Delvaux a peint une toile très différente, aussi titrée Le Temple, avec des personnages féminins antiques auprès d'un temple dans un paysage dominant la mer.

Référence internet non retrouvée.

 

 

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 La ville rouge,  1944. Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam.

Ici, la  scène de ville antique comporte des éléments incongrus : le squelette à droite et l'auvent  métallique. De plus, les personnages, nus ou très dénudés, le panorama désolé, les bâtiments dont l'utilité n'est pas apparente, donnnent à la scène un caractère d'étrangeté qui s'éloigne d'une reconstitution historique pure et simple.

https://www.boijmans.nl/en/collection/artworks/4078/la-ville-rouge

 

 

 

Mais les visions « antiques » de Delvaux se partagent en deux : celles qui excluent tout détail contemporain (rares et qui semblent se concentrer dans les années 40) et celles où le décor antique est associé à des détails anachroniques comme des lampadaires urbains, des voies ferrées, ou ces isolateurs en porcelaine de lignes téléphoniques, que d’ailleurs Delvaux collectionnait.  Ainsi, dans Le rendez-vous d’Ephèse, un tramway passe devant des temples antiques, à la (faible) lumière de réverbères et le décor de Pompéi comporte peu de détails évoquant réellement l’Antiquité.

 

 On peut questionner le goût de Delvaux pour l’Antiquité (qu’il a exprimé à de nombreuses reprises, notamment son admiration pour L’Iliade et L’Odyssée) ; ce n’est pas céder à la peinture « littéraire » que d’indiquer ce que représentait l’Antiquité pour lui et pourquoi il en a fait un de ses thèmes majeurs, un élément de sa vision du monde telle qu’’elle transparait dans sa peinture. Sans les reprendre absolument à notre compte, nous proposons deux citations :

« Il est clair que, indifférent aux avant-gardes messianiques, Delvaux aspire à voir renaître un humanisme qui restaurerait l’histoire dans sa continuité. Contrairement aux peintres du « réalisme magique », il ne s’identifie pas à un présent coupé de tout passé ». (Michel Droguet, A « l’orée de l’antique patrie des enfants des hommes », in Delvaux et le monde antique, catalogue d’exposition, 2009).

« Delvaux a perçu l’Antiquité comme le point de départ d’une civilisation par laquelle l’homme a forgé son identité », il est nostalgique « d’un temps d’harmonie qui permettait aux hommes de vivre au contact des dieux (…) un monde sans au-delà (..) dont le cours était orchestré par des rites  (…) ses œuvres multiplient chœurs et processions qui introduisent dans la cité ce qui est l’apanage des dieux ; beauté et joie gratuite » (Michel Droguet, art. cité).

Mais si Delvaux est nostalgique d’une Antiquité rêvée, son univers est aussi un univers où l’érotisme tient une place importante, la première peut-être :

« De Chirico, Delvaux retint le climat d’inquiétante étrangeté et les vastes perspectives théâtrales peuplées d’architecture, que le Belge peuplera de ses propres fantasmes érotiques » (Serge Goyens de Heusch, Le surréalisme wallon, art. cité).

 

 

 

L’ÉROTISME

 

 

Il n’est peut-être pas exagéré de dire que l’érotisme n’est pas mieux considéré aujourd’hui qu’à l’époque où Delvaux peignait ses premières toiles avec des femmes non seulement nues, mais « réalistement » nues.

Depuis, il y a eu certes la « libération des mœurs » ou soi-disant telle – mais depuis on a aussi vu l’émergence d’un néo-puritanisme qui trouve notamment sa justification dans le féminisme tel qu’il se présente aux Etats-Unis et qui s’impose aussi en Europe. La critique, par le courant féministe (important sinon dominant idéologiquement) de toute présentation  sexualisée des femmes (d’autant plus quand le peintre ou le photographe est un homme), rejoint ainsi le combat des vrais puritains des courants évangéliques, de sorte que sur les « réseaux sociaux », il n’est pas rare de trouver censurées les oeuvres des maîtres du passé, dès lors qu’ils ont représenté de façon trop réaliste le corps féminin – ou masculin, d’ailleurs. Delvaux lui-même a été ainsi censuré.

Or, Delvaux n’a jamais caché que l’érotisme était un des ressorts de son art et de sa personnalité :

« Naturellement il y a de l'érotisme", a-t-il déclaré. "Sans l'érotisme je trouverais la peinture impossible. La peinture du nu en particulier. Un nu est érotique même indifférent, glacial. Que serait-il d'autre ? L'érotisme de mon travail réside dans son évocation de la jeunesse et du désir » (Delvaux,  cité dans G. Ollinger-Zinque et F. Leen, dir., Paul Delvaux 1897-1994, cat. exposition, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 1997).

 

Parler à son propos d’érotisme glacé (qu’est-ce, au juste ?) est peut-être exact, mais on est bien toujours dans l’érotisme, comme le rappelle Delvaux.

Avant d’exister sur ses tableaux, immobiles ou agissantes les représentations féminines de Delvaux  existaient dans sa pensée : « L’indépendance morale proclamée par ls surréalistes donna à Delvaux  « la possibilité jusque-là inouïe dans la sphère de l’art, de confesser ses souvenirs  et ses obsessions les plus intimes » (Serge Goyens de Heusch, Le surréalisme wallon, art. cité).

«  Comment expliquer son insistance sur le nu, sinon comme une émanation de ses fantasmes » ? Ceux-ci incarnent « sa frustration mélancolique, la torturante virginité imposée par sa mère. … » (Kyriakos Kouitsomalis, Magie et affabulation dans l’œuvre de Paul Delvaux, in Delvaux et l’art antique, 2009).

 

 

 

LE MONDE FÉMININ DE DELVAUX

 

 

L’érotisme revendiqué de Delvaux est inséparable de sa représentation de la femme.

On peut dire que Delvaux est l’un des représentants du regard masculin, tellement décrié. Non pas qu’il n’existe pas quelques hommes, attributs sexuels inclus, dans ses tableaux *

                                                                * « S’il y a des hommes dans les toiles de Delvaux, ils sont toujours, mis à part quelques éphèbes angéliques dont on s’étonne qu’ils aient un sexe, strictement vêtus, un peu guindés, comme empesés » (Gérard Farasse, Paul Delvaux cristallographe in Lettres de Château, 2008 https://books.openedition.org/septentrion/78858?lang=fr).

 

Mais c’est bien à « L’éternel féminin » que son œuvre est consacrée, dans sa plus grande part (Serge Goyens de Heusch, Le surréalisme wallon, art. cité). Notons au passage que  les femmes peintes par lui sont le plus souvent des  jeunes femmes, plus rarement des jeunes filles.

Son ami Claude Spaak remarque d’autre part que Delvaux n’a jamais représenté de femme laide ou âgée.

 

Dire que Delvaux « glorifie d’abord la puissance des femmes hiératiques, indifférentes, distantes, éloignées » (Gilbert Lascault, Les temples grecs, les gares, les femmes nues qui s’étreignent, Site En attendant Nadeau, 2016) n’est pas entièrement faux, mais pour nous, passe à côté de ce qui constitue vraiment son  univers féminin. Les femmes représentées sont aussi et surtout désirables. Ici encore on peut citer des avis qu’on ne partage pas complètement : Delvaux veut que la femme soit « anonyme dans sa coquetterie, il veut qu’elle soit séduisante et qu’elle attise l’amour » (Kyriakos Kouitsomalis, Magie et affabulation dans l’œuvre de Paul Delvaux, art. cité).

Delvaux a parfois voulu minimiser l’importance de la figure féminine dans ses tableaux : « indifférentes à ce qui se passe autour d’elles, elles sont peintes comme des objets de beauté et de décors, selon les dires de l’artiste, pour les besoins de la composition » (Kyriakos Kouitsomalis, art. cité).

Que Delvaux ait besoin de figures pour les besoins de la composition, soit, mais il est évident  que leur présence dans l’’œuvre va bien plus loin que cette justification. Delvaux dira aussi, avec une formulation qui n’est complètement explicite :

« Les femmes, chez moi, n’ont pas de signification vivante [ ?]. Ce ne sont jamais des portraits. Les femmes nues, par exemple, ne sont que des ‘figurantes’. D’où leur silence, leur indifférence. » (cité par par Gilbert Lascault, Les temples grecs, les gares, les femmes nues qui s’étreignent, art. cité).

Peut-être Delvaux distingue-t-il d’ailleurs entre les tableaux avec de nombreux personnages, où les femmes nues seraient selon lui figurantes, et ceux qui ne concernent qu’un seul personnage féminin  ou deux (L’Echo, L’Escalier), ou encore se focalisent sur un ou deux personnages féminins (Les Mains, les diverses versions de Vénus endormie), même si d’autres personnages féminins sont présents ?

Les figures féminines de Delvaux présentent des traits communs qui traduisent ses préférences esthétiques et sexuelles :

« Quant aux formes elles-mêmes, les hanches larges et épaisses, le ventre arrondi ou encore le fessier vaste et arrondi triomphent » (Philippe Jockey, Delvaux et la sculpture antique, in Delvaux et le monde antique, 2009.

Delvaux offre aux regards « une Vénus botticellienne inversée, offrant aux regards son modèle du Quattrocento tentait de dissimuler, poitrine et pubis » (Philippe Jockey, art. cité).

« Delvaux accentue encore la distance qui sépare ses figures féminies de leurs ancêtres grecques et romaines en multipliant les écarts par rapport aux canons antiques, tels que la représentation quasi systématique de la toison pubienne »  « ou encore de seins lourds et tombants, selon une formule généralement étrangère à l’esthétique grecque et romaine » (idem).

 «  … les seins sont lourds, le bassin large, privilège d'une parfaite féminité; de plus l'artiste ne manque pas d'accuser la touffe pubienne qui couronne le sexe. La mise en place graphique est sévère. (…). Le rapport des courbes anatomiques et des arêtes vives de l'architecture motive le plaisir que procure cette peinture. » (Xavier Marret, Paul Delvaux, Le temps suspendu, in La Vie des Arts, 1973 https://id.erudit.org/iderudit/57840ac).

 

On remarque l’insistance de de Delvaux sur la toison pubienne – vers 1940 ; représenter la toison pubienne était généralement le fait d’illustrateurs qui travaillaient dans l’édition pornographique et non d’artistes respectables (certes, Modigliani l’avait fait mais c’était quasiment une exception)*.

                                                                              * Sans évoquer la toile de Courbet L’Origine du monde, encore plus choquante puisqu'elle représente uniquement le sexe d'une femme, qui resta longtemps cachée aux regards, même très avant dans le 20 ème siècle.

 

Delvaux fait donc preuve d’audace et  recherche la représentation la plus érotique possible de la femme, à la limite de la pornographie de l’époque (bien que sa vision reste assez « soft », car la toison cache tout).*

Ajoutons que les personnages féminins ont parfois les aisselles légèrement poilues, parfois non.

                                                                                            * Notons ici que l’évolution des mentalités fait que de nos jours, c’est le pubis épilé qui au contraire est considéré comme plus attirant sexuellement et en tant que tel, est dénoncé par les féministes comme caractérisant la soumission des femmes aux injonctions masculines.

 

 

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L'Echo (ou Le mystère de la route), 1943.

Le tableau se réfère-t-il (et comment?) au mythe de la nymphe Echo, amoureuse sans espoir de Narcisse ? Le titre du tableau parait bien être L'Echo et non Echo tout court. Le personnage féminin (ici, en trois exemplaires) est évidemment représentatif des préférences esthétiques de Delvaux.

On peut consulter l'étude de P. Fresnault-Deruelle, La réinventiuon de Gravida, Musée critique de la Sorbonne,

http://mucri.univ-paris1.fr/la-reinvention-de-gradiva/

Pour cette reproduction : https://www.maramarietta.com/the-arts/painting-drawing-sculpture/artists-b-g/delvaux/

 

 

 

 

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 L'Escalier, 1946, Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK). La figure féminine est caractéristique de l'idéal féminin de Delvaux - du moins à cette époque, assez proche (mais avec des modifications) de la silhouette de L'Echo ci-dessus..

https://www.mskgent.be/fr/oeuvre-%C3%A0-la-loupe/lescalier

Voir aussi le commentaire sur le site de la Cinémathèque https://www.cinematheque.fr/expositions-virtuelles/bruneblonde/item.php?id=6

 

 

 

 

LE SEXE SANS PASSAGE À L’ACTE

 

 

Même la représentation féminine concourt à l’effet de juxtaposition et de contraste,  qui est l’un des moyens de la peinture de Delvaux : « Ainsi, la nudité voluptueuse, les courbes généreuses et la carnation vibrante de leurs corps offerts contrastent singulièrement avec la froideur des teintes et l'extrême rigidité d'une double perspective incohérente, au point de fuite » (commentaire du tableau L’Escalier, Exposition virtuelle Brune Blonde, Cinémathèque,                                https://www.cinematheque.fr/expositions-virtuelles/bruneblonde/item.php?id=6).

Au demeurant la  représentation de la figure féminine idéale (ou favorite) par Devaux évoluera dans le temps, peut-être en raison de l’évolution du goût et de la mode qui au fur et à mesure de l’avancée du 20 ème siècle , privilégie des formes plus graciles – soit que Delvaux lui-même ait suivi cette évolution, soit qu’il ait délibérément voulu ne pas se laisser enfermer dans des conceptions démodées : dans Chryséis (1969) par exemple ;le, la jeune femme (quasiment une jeune fille*) est représentée avec une silhouette plus mince et plus allongée, conforme aux canons esthétiques en vigueur désormais et assez proche d’une image publicitaire de l’époque.

                                                               * Contrairement à la réalité historique : Chryséis était selon Thucydide une femme âgée !

 

Delvaux n’a jamais représenté l’acte sexuel (sauf erreur*) mais certains tableaux  suggèrent fortement celui-ci (par exemple la femme couchée, les jambes écartées dans Abandon) ou se placent après l’acte (Le Nu et le mannequin, selon une interprétation possible ?).

                                                                                         * Signalons un tableau disparu Le Viol dont il reste des esquisses.

 

On peut conclure que Delvaux met au premier plan l’expression de l’érotisme et du désir sexuel (« éléments clés de son art » selon la notice pour La Ville inquiète, site de vente Christie’s, 1998, https://www.christies.com/en/lot/lot-1370694 ). De même, on sera d’accord avec ceux qui parlent de « la réinvention novatrice par Delvaux de la tradition artistique du nu féminin » (notice du tableau Les Mains, site Christie’s, 2011 https://www.christies.com/lot/lot-paul-delvaux-les-mains-5493646/?lid=1&from=relatedlot&intobjectid=5493646).

 

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La fin du voyage, 1968. L'évolution de Delvaux est perceptible en ce qui concerne la représentation du nu féminin. La présence du tramway (qui longe une plage, peut-être de la Côte belge) est significative des thèmes dominants de la dernière partie de l'oeuvre de Delvaux.

Vente Sotheby's, mai 2022.

https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2022/modern-evening-auction/la-fin-du-voyage

 

 

 

 

UN INDIVIDUALISTE DANS LA VILLE

 

 

 

Comme on sait, Delvaux, à une période de sa vie, a peint de nombreux tableaux qui font référence à la ville. La ville de Delvaux apparait comme une représentation du corps social entier :

 « En mettant en scène la cité, la peinture de  Delvaux atteste d’un sens social à première vue inattendu chez ce peintre du repli mélancolique.  Ses représentations mettent en scène un corps social conscient de la toute-puissance de la divinité qui en régit toutes les facettes de l’existence » (Michel Droguet, A « l’orée de l’antique patrie des enfants des hommes », in Delvaux et le monde antique).

Pour autant, aucune lecture politique de l’œuvre de Delvaux ne parait possible. Selon Gérard Klein son œuvre « ne témoigne de presque aucune volonté de dire quoi que ce soit sur le monde, l'ordre social, les sentiments ou la politique ». « Elle traduit une démarche suprêmement individuelle ».

Individualiste (mais non pas solitaire, car il avait nombre d'amis fidèles), Delvaux a éprouvé, à un moment de sa vie, le besoin de mettre en scène la ville, à notre avis moins comme cité antique organisée (ce que la citation précédente de Michel Droguet suppose), avec ses rituels et ses processions civico-religieuses, que comme lieu moderne où sont vécus les joies, les malheurs et les désirs des hommes et des femmes: il est caractéristique que son « double » apparaisse souvent dans ces tableaux, signifiant que l’artiste appartient lui aussi à la société.

Le point culminant de cette production est bien entendu La Ville inquiète, expression de l’angoisse collective dont le peintre est partie prenante – réagissant à la situation selon sa personnalité introspective : c’est ainsi qu’il représente son « double » dans le tableau, accablé et pensif au milieu de la panique générale.

Delvaux, dans quelques déclarations, a exprimé son refus de certaines attitudes intellectuelles et politiques (faut-il parler à son égard d’apolitisme ?) et notamment du son refus du sectarisme, par exemple à propos des surréalistes (souvent situés à l’extrême-gauche) :

« Je n’approuvais ni les outrances politiques, ni leur attitude antireligieuse et antimystique. Je ne voulais pas de cette intolérance qui inondait leurs revues… »

 

D’autre part, Belge, appartenant à un pays divisé entre deux identités culturelles, Delvaux a-t-il particulièrement revendiqué son appartenance à l‘identité wallonne qui était la sienne du fait de ses origines familiales ?

D’autres semblent l’avoir fait pour lui. Le site Connaître la Wallonie dit : « Comme Magritte, Delvaux a répudié l’expressionnisme flamand. Chez lui, tout est raisonné, composé, limité. Il s’est retrouvé par une inclination fatale, involontaire, sur le terrain natal de la latinité. (…) . Imprégné de culture latine, il en est l’un des messagers. La gloire qui l’introduit dans l’histoire mondiale de la peinture est celle d’un artiste wallon de dimension considérable » http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire/delvaux-paul#.Ys7EcHZByM8 .

Artiste wallon épris de latinité ?  Pourquoi pas, même si la latinité de Delvaux est passablement énigmatique. Mais Delvaux ne parait pas avoir été tenté par l’affirmation identitaire.

Faut-il voir la manifestation d’une certaine indifférence aux questions d’identité dans le fait qu’à la fin de sa vie, Delvaux a choisi d’habiter Furnes (en néerlandais Veurne), ville néerlandophone, située en Région flamande dans la province de Flandre-Occidentale. ?

Avant cela, il avait longtemps habité Boitsfort (Watermael-Boitsfort, commune résidentielle prospère, actuellement l'une des 19 communes bilingues de la Région de Bruxelles-Capitale).*

                                                                                            * Beaucoup d’artistes ont habité Boitsfort, dont le peintre Rick Wouters au début du 20 ème siècle, puis plus tard deux célébrités de la bande dessinée belge : Hergé y a habité à un moment, et André Franquin y a vécu de 1957 à sa mort en 1997.

 

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 Paul Delvaux en compagnie de la princesse Paola (plus tard reine Paola) lors d'une exposition.

Bien que le contraire d'un mondain, Delvaux se pliait à certaines obligations de la vie sociale. 

Photo de presse. Vente eBay.

 

 

 

DIEU ABSENT ?

 

 

Si les villes de Delvaux ont des temples et donc, probablement des dieux, on ne s’attend pas à ce que Delvaux ait été un polythéiste, même sous forme nostalgique. Quelle était son attitude par rapport à la religion, à l’existence de Dieu, au destin de l’homme après la mort ? Etat-il matérialiste ou spiritualiste ? Nous posons seulement les questions. On trouverait sans doute des réponses dans des ouvrages spécialisés, des témoignages de proches.

Quelle signification donner aux tableaux où des squelettes « jouent » les scènes fondatrices du christianisme ?

Quant à ses tableaux dans son style traditionnel, rien en eux ne semble suggérer une préoccupation religieuse ou une angoisse de l’au-delà.

Toutefois Delvaux n’était certainement pas opposé aux formes traditionnelles (ou « sociales ») de la religion (cf. son reproche aux attitudes antireligieuses des surréalistes). Lorsqu’il mourut, un service funèbre fut célébré en l'église Ste-Walburge de Furnes, ce qui n’aurait pas été le cas s’il avait donné des instructions contraires.

 

 

 

DES IDÉES ET IMPRESSIONS SUGGÉRÉES PAR LES TABLEAUX

 

 

Comme on l’a dit, Delvaux refusait toute interprétation ou explication discursive de sa peinture. La simple représentation figurée se suffisait à elle-même, selon lui : « Je suis convaincu que l’explication d’un tableau est écrite sur le tableau lui-même. N’importe qui peut donner s’il le veut, sa propre explication, rien de plus. Moi-même je peux donner un grand nombre d’explications possibles » (sous-entendu : pas plus valables que celles de n’importe qui), cité sur le site Christie’s, 10 things to know about Paul Delvaux.

Mais au-delà de ces affirmations répétées, il est légitime de considérer que les personnages, paysages, actions, représentées par Delvaux, induisent un certain nombre de sentiments ou de réflexions qui ne sont pas une explication du tableau mais des impressions, valables d’ailleurs pour l’ensemble de l’œuvre.

Il y a d’abord le contenu patent des oeuvres, assumé par Delvaux : l’érotisme (ou la sexualité) sous la forme qui convient à sa psychologie et qui résulte de son vécu ; le goût (ou l’admiration) pour le monde antique ; l’admiration pour Jules Verne ; le goût  d’enfance (et ne renvoyant à rien d’autre selon lui) pour les trains et les gares.

On peut y ajouter l’attirance pour des attitudes cérémonieuses et en même temps mystérieuses (« une cérémonie dont nous ne pouvons déchiffrer le sens »).

Faut-il considérer enfin que le goût du mystère (le mystère pour le mystère, sans tentative d’explication) fait partie des thèmes « patents » de Delvaux (ce qui d’ailleurs le rapproche de certains surréalistes) ?

Puis il y a le contenu indirect, les sensations et impressions résultant de l’œuvre, tels que le spectateur les ressent (contenu qui est plus ou moins présent selon le tableau considéré). Ainsi, l’impossibilité (ou la difficulté de communiquer entre les sexes et plus généralement entre tous les êtres.

Selon Gérard Klein, « Le thème premier* de Delvaux est celui de l'incompréhension, de l'incommunicabilité, exprimées non comme des difficultés mais comme préalable, et par conséquent insurmontables », qui ne se réduisent pas au « souci contemporain de la solitude, avec l'incommunicabilité existentialiste »,  mais qui sont «  quelque chose de plus profond, de plus ancien, qui nous rappelle à la solitude originelle, foncière de l'enfant » 

                                                                           * On peut discuter cette qualification de « thème premier ». L’un des thèmes, c’est indubitable.

 

Puis, le thème de la mort (le thème sera présent, de façon presque caricaturale, dans les tableaux de l’époque « squelettes »*) : « à l’antinomie sexuelle s’ajoute celle de la vie et de la mort (Serge Goyens de Heusch, Le surréalisme wallon, art. cité,  à propos du Musée Spitzner de 1943).

                                                                                                * Malgré les déclarations de Delvaux selon lesquelles le squelette représente la vie et non la mort ; constitue une structure intéressante en elle-même, etc.

 

Enfin, Delvaux lui-même a déclaré que certaines de ses toiles étaient en relation avec des événements extérieurs traumatisants et donc reflétaient, par leur climat, ces événements : La Ville inquiète exprimait la réaction du peintre  à l'effondrement de la Belgique en 1940, La Vénus endormie de 1944 doit son climat oppressant aux bombardements que subissait la Belgique à ce moment.

 

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Vénus endormie, 1944, Musée Paul Delvaux,  St. Idesbald.

Le cadre classique (et antique) de la scène, avec ses temples et ses personnages féminins qui semblent implorer des dieux indifférents, contraste avec les éléments discordants comme la femme (ou le mannequin d'atelier ?) en tenue 1900 et le squelette. L'obscurité, le sentiment d'espace clos procuré par les montagnes qui cernent les bâtiments (évocation peut-être de paysages grecs comme Olympie), les attitudes effrayées des personnages, contribuent au climat oppressant du tableau, peint lors des bombardements de 1944 - pourtant, rien ne semble déranger le sommeil de Vénus... 

Pour cette reproduction, site WahooArt.com.

 

 

 

MÉLANCOLIE ET SÉRIEUX

 

 

Enfin (mais l’énumération n’est pas exhaustive) un sentiment de mélancolie* répandu sur la plupart des œuvres (ou que ressent le spectateur ce qui revient au même).

                                                                                       * Delvaux a donné d’ailleurs comme titre à (au moins) deux de ses œuvres Eloge de la mélancolie (1948 et 1951- cette dernière étant aussi titrée Pénélope).

 

« Le Temple semble également, d'une manière similaire, parler du « mystère et de la mélancolie » fondamentaux de l'existence humaine à travers les âges. » (notice du site Christie’s pour le tableau Le Temple https://www.christies.com/en/lot/lot-5584765 ; les termes  renvoient au titre d’un tableau de Giorgio De Chirico   Mystère et mélancolie d'une rue, Mistero e melanconia di una strada, 1914).

La mélancolie de Delvaux ne débouche pas sur la désespérance : « La peinture de Delvaux, si proche de Gradiva*, si mélancolique soit-elle, n’est ni nostalgique ni mortifère. Anxieuse, elle se situe dans l’espoir que finalement triomphe le petit dieu de l’amour » (Jean Clair, Fantasme des origines et origines du fantasme, in Delvaux et le monde antique, 2009)

                                                                                   * Gradiva, récit de Wilhelm Jansen (1903), qui a été commenté par Freud. Un jeune archéologue est fasciné par un bas-relief représentant une jeune Romaine de l’Antiquité, qu’il surnomme Gradiva. Il la voit en rêve dans le décor de Pompéi, puis lors d’une visite à Pompéi, il rencontre une jeune fille moderne qui ressemble à Gradiva.

 

Mélancolique (on peut hésiter sur le mot), la peinture de Delvaux est également sérieuse. Le site du Musée de Gand note  que «  L’ironie, pourtant caractéristique du surréalisme, est absente dans l’œuvre de Delvaux » et juge son art «  formel et en quelque sorte impassible » (notice du tableau L’Escalier, https://www.mskgent.be/fr/oeuvre-%C3%A0-la-loupe/lescalier).

On peut contester l’absence d’ironie – celle-ci est perceptible notamment dans les tableaux où les savants passent à côté des jolies femmes nues sans les voir ; mais peut-être est-elle alors trop évidente. Pour le reste, il est vrai que Delvaux n’est pas un amateur de plaisanteries, sauf peut-être dissimulées soigneusement dans son œuvre …

 

 

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 L’Éloge de la mélancolie, 1948. Collection privée.

Femmes dénudées (des courtisanes ?) dans un décor vaguement 1900, sous le regard d'une statue néo-classsique du dieu Mars.

Pour cette reproduction, site Byron's Muse, https://byronsmuse.wordpress.com/1948-in-praise-of-melancholy-paul-delvaux-1897-1994/

 

 

 

 

 

UNE FICTION EN PEINTURE

 

 

Selon le commentaire du tableau La Ville antique (1941) par les conservateurs du Metropolitan Museum of Arts, «  Bien que le message de cette allégorie ne soit pas aisément déchiffrable, Delvaux semble aborder les thèmes de l’amour non partagé, de la fantaisie érotique, de la jeunesse et de la vieillesse, et enfin, de la vie et de la mort » (in L’Europe de 1850 à nos jours, 1989). Beaucoup de choses, mais pourquoi pas ?

Il est probable que Delvaux aurait contesté que ce tableau, comme tous les autres, constituait une allégorie avec un message, même indécryptable   –  mais il aurait probablement admis que ce tableau, ou d’autres, appellent chez le spectateur (et chez lui-même ?) l’évocation des idées ou concepts cités. Ce qui compte est la façon dont Delvaux les met en scène dans son univers pictural, bien plus que les concepts suggérés eux-mêmes.

Car les grands thèmes présents dans son œuvre ne sont pas forcément l’objet principal de celle-ci. Ce qui a motivé la peinture de Delvaux, si on l’en croit, c’est le désir de créer une autre réalité, qui ressemblerait au rêve et de construire des récits en peinture qui n’ont pas d’autre justification qu’eux-mêmes : « J'ai passé toute ma vie à essayer de changer la réalité en rêves, des rêves dans lesquels les objets conservent leur apparence réelle, mais acquièrent une signification poétique. Ainsi le tableau devient une fiction dans laquelle chaque objet a sa place » (Paul Delvaux, « Sous le signe du rêve », cité in B. Emerson, Delvaux, 1985).

 

 

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Andy Warhol, portrait de Paul Delvaux, 1981. Collection privée (prêté pour une exposition Wahrol à Mons, 2013).

http://www.lm-magazine.com/blog/2013/11/05/2998/

 

 

 

 

 

NOTA BENE : Il semble que toutes les œuvres ou presque de Delvaux soient protégées par le droit d’auteur, ce qui fait obstacle à leur reproduction. Il serait toutefois absurde d’écrire sur un peintre sans montrer ses tableaux. Nous avons donc pris le parti de reproduire plusieurs des  tableaux cités, en espérant que le cadre non commercial de cette étude fera excuser ce choix. 

 

 

 

 

22 juillet 2022

LA GLOIRE DE PAUL DELVAUX, PARTIE 1

 

 

 

LA GLOIRE DE PAUL DELVAUX

PARTIE 1

 

 

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

(Mon intention était de placer cette étude comme suite et fin de ma série Femmes nues, hommes habillés dans l’art, mais elle a fini par dépasser largement ce thème pour englober l’ensemble de l’œuvre de Delvaux. Qu’on veuille bien la considérer, malgré son insuffisance, comme un hommage à ce peintre de première importance)

 

 

 

En Belgique, le nom Delvaux évoque peut-être d’abord une marque de maroquinerie de luxe (les sacs coûtent plusieurs milliers d’euros) qui a droit au titre de fournisseur de la cour*. Il est probable que le nom évoque aussi un peintre qui rivalise avec Magritte comme peintre le plus célèbre de l’art belge au 20 ème siècle. La renommée de Magritte est internationale, mais on peut  penser que Delvaux est plus profondément belge.

                                                                                             * Notons que la marque Delvaux a utilisé la phrase « Ceci n’est pas un Delvaux » pour des sacs (forts chers) de sa collection Magritte,  renvoyant au célèbre « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte, mais peut-être aussi – implicitement - au peintre Delvaux…

 

Paul Delvaux (1897 -1994) est généralement considéré comme surréaliste – mais ces étiquettes, commodes pour donner une première indentification des tendances d’un artiste, ne doivent pas être prises à la lettre ; on convient aussi que Delvaux est un surréaliste atypique ou qu’il correspondrait  mieux à ce qu’on a appelé le « réalisme magique ». Lui-même a déclaré qu’il s’était rapidement éloigné des surréalistes.

Finalement Delvaux est difficilement rattachable à une grande tendance de l’art.; il a créé un univers original df'une grande cohérence, qui n'a pas d'équivalent.

 

 

 

UN JEUNE BOURGEOIS QUI CHERCHE SA VOIE …

 

 

Delvaux grandit dans une famille bourgeoise – élève médiocre, il manifeste par contre un grand intérêt pour la peinture ; après un essai raté d’études d’architecte, il étudie la peinture à l’ Académie royale des beaux-arts de Bruxelles.  Sa formation psychologique est fortement marquée par la personnalité de sa mère qui lui inculque le goût de l’isolement et la crainte envers les femmes. Un de ses premiers biographes écrit, peut-être excessivement  : « Il a été figé par sa mère au seuil de l'adolescence. » (P. A. De Bock).

A ses débuts en peinture, il est inspiré par le néo-impressionnisme et surtout le néo-expressionisme très présent dans l’école belge (Permeke, De Smet et d’autres). Il peint des paysages de campagne et des scènes urbaines, notamment  la gare du quartier Léopold – première manifestation d’une fascination durable pour le monde ferroviaire, qui remonte à son enfance.

 Delvaux détruira en grande partie ses premiers tableaux. Ses parents (surtout sa mère) s’opposent à ce qu’il épouse la femme dont il est amoureux, Anne-Marie de Martelaere (surnommée Tam).  

Parmi les artistes de son temps, Delvaux se sent proche de James Ensor, le peintre grinçant des masques et des squelettes – - toujours vivant à ce moment mais qui n’est plus dans sa période créative.

A la fin des années 20*, il découvre la peinture de Giorgio De Chirico : ses toiles énigmatiques avec leurs places désertes, leurs architectures et leurs statues antiques qui projettent leurs longues ombres, exercent une grande influence sur lui : il y reconnait une forme d’esprit proche de la sienne. Il dira ensuite :  « Ce sont ces villes sans présence humaine, vides, ces statues aux grandes ombres portées, ce silence, ce spectacle impressionnant qui m'ont si fort touché. J'y ai découvert la voie que j'allais emprunter pour mon compte. » Et aussi « De Chirico employait des couleurs chaudes, mais moi, j’ai fait la même chose avec du gris. Car je suis un homme du Nord ! »

                                                                                         * On dit parfois que la rencontre avec les œuvres de Chirico se situe lors de l’exposition Minotaure à Bruxelles en 1934 – en fait il semble que Delvaux avait déjà vu des œuvres de Chirico à Paris en 1927.

 

Insensiblement, la peinture de Delvaux se modifie.

 

 

 

LE CHOC DU MUSÉE SPITZNER

 

 

Au début des années 1930, Paul Delvaux fréquente la Foire du Midi à Bruxelles ; il découvre le Musée Spitzner, un cabinet de curiosités qui montre au public des malformations congénitales, ainsi que des mannequins pédagogiques en cire. Delvaux  reviendra à plusieurs reprises sur le fascinant mélange offert par l’atmosphère étrange du Musée Spitzner associée à l’ambiance festive de la foire :

« Vous souvenez-vous du musée Spitzner que l’on pouvait visiter sur les foires ? Cette atmosphère inquiétante, un peu morbide aussi, l’insolite de cette exposition de cires anatomiques en un lieu où éclatent par destination la joie, le bruit, les lumières, la jovialité ? » ;  « … quelque chose de triste et d’étrange au milieu du vacarme des carrousels et de cette fausse gaîté tonitruante » de la foire ».

Dans l’entrée se trouvait un automate représentant  la « Vénus endormie », un automate imitant une femme assoupie, et d’autres curiosités pour inciter le curieux à entrer voir la collection.

Delvaux considérait que « La découverte du musée Spitzner m’a fait virer complètement dans ma conception de la peinture. J’ai trouvé alors qu’il y avait un drame qui pouvait s’exprimer par la peinture tout en restant plastique ».

Très intéressé (voire fasciné) par la Vénus endormie, Delvaux lui consacre plusieurs peintures et esquisses. Bien que Delvaux ait déjà représenté des femmes nues (avec discrétion), on peut penser que son premier « nu » réaliste est en fait l’image, non d’une personne vivante, mais d’un mannequin du « Musée Spitzner ».

Delvaux disait avoir détruit un tableau montrant la Vénus endormie (?), mais il demeure une toile de 1932 portant ce titre.

 

 

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La Vénus endormie, 1932 (propriétaire privé).

Reproduction dans l'article de Laura Neve, Paul Delvaux dévoilé, site Koregos et WahooArt.com.

https://koregos.org/fr/laura-neve-paul-delvaux-devoile/

 

 

 

 

 

Dans ce tableau, les spectateurs sont représentés avec les déformations habituelles de la peinture expressionniste, chacun (hommes et femmes) d’entre eux réagissant à sa façon devant  la Vénus endormie ; le petit homme passablement contrefait de gauche a l’air émoustillé, tandis qu’un des hommes semble songeur devant la beauté de la Vénus et a ôté son chapeau comme dans un signe de respect. Les femmes, peu avenantes (au moins pour deux d’entre elles, d’âge mûr ; la troisième a un physique moyen), font peut-être la comparaison entre elles-mêmes et le mannequin aux formes parfaites. Le mannequin est présenté comme une jeune femme nue, au visage et au corps régulier, la toison pubienne exposée aux regards.

Dans le fond du tableau, on voit des clowns jouant d’instruments et à gauche, une jeune femme en robe rouge avec une sorte de casquette noire (détails qui font  penser qu’il ne s’agit pas de quelqu’un de convenable ?), assise à un comptoir (de bar ?) avec derrière elle, un homme en tricot rayé et casquette de marin. Dans le fond une affiche invite le public à venir voir la Vénus endormie.

Certains détails sont faits pour évoquer l’ambiance de la foire, comme le comptoir de bar et les clowns musiciens qui devaient pourtant se trouver physiquement éloignés du Musée Spitzner. Mais il semble que Delvaux a également modifié  l’apparence de la Vénus.

 

 

 

LES DEUX VÉNUS DE LA FOIRE DU MIDI

 

 

Il existait en effet deux mannequins :  « La Vénus anatomique était un mannequin en cire grandeur nature, dotée de cheveux et de cils naturels, dont on pouvait démonter les parties superficielles du tronc, de la face et de la cuisse pour faire apparaître les tissus et les viscères sous-jacents » et « la Vénus au repos, qui attirait le chaland sur le perron (…) mannequin de femme en cire*, mais revêtue d’une chemise blanche, curieusement posée sur un pseudo socle rocheux. Dans sa poitrine un mécanisme électrique avait été inséré afin d’imiter le mouvement de la respiration, en soulevant sa chemise à intervalles réguliers ».(Anne Carol  et Béatrice Hermitte, Sciences, Arts et Progrès ! Une visite au musée Spitzner en 1895, in Des corps dans la ville : norme et écart au XIXe siècle, Arts et Savoirs, 2021, https://journals.openedition.org/aes/4305?lang=en).

                                                                                 * Delvaux, dans ses évocations du Musée Spitzner, parle de carton-pâte.

 

Delvaux a voulu clairement représenter la Vénus au repos (qu’il appelle Vénus endormie), mais contrairement à la réalité, il la représente entièrement nue. L’article précité indique que « la présence de la Vénus endormie dans les collections ne se justifiait pas tant par sa valeur médico-pédagogique, quasi nulle, que par la fascination suscitée par la puissance mimétique de la cire et du mécanisme, et l’atmosphère vaguement érotique de ce corps abandonné aux yeux des spectateurs » - or c’est bien cette atmosphère érotique qui ressort du tableau de Delvaux.

Le même article indique que la Vénus anatomique avait été « désexualisée » par le concepteur (« la Vénus anatomique de Spitzner n’a ni pilosité, ni fente génitale »). Qu’en était-il de la Vénus au repos ou endormie, en principe recouverte d’une chemise ? Y a-t-il eu une période où celle-ci était montrée sans sa chemise* (et pouvait-on alors voir son sexe)  ? C’est peu probable car il y aurait eu un risque pour les gérants du « Musée » d’être inculpés pour atteinte aux bonnes mœurs. On peut donc conclure que Delvaux a modifié la véritable Vénus endormie pour la faire concorder avec ses fantasmes et en accentuer l’érotisme.

                                                                                     * C’est ce qu’indique un article américain (sans prétention académique) qui passe en revue les cabinets anatomiques de l’histoire dont celui du Dr. Spitzner (The curious case of Miss mechanical Venushttps://www.messynessychic.com/2019/07/10/the-curious-case-of-miss-mechanical-venus/).

 

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 La Vénus au repos du Musée Spitzner. Les concepteurs l'avaient dotée d'une poitrine affriolante, mise en valeur par la chemise dont elle est revêtue ... 

Illustration extraite de l'article d'Anne Carol  et Béatrice Hermitte, Sciences, Arts et Progrès ! Une visite au musée Spitzner en 1895, in Des corps dans la ville : norme et écart au XIXe siècleArts et Savoirs, 2021.

https://journals.openedition.org/aes/4305?lang=en).

 

 

 

Le caractère érotique des figures féminines anatomiques en cire est souligné dans un autre article savant, de Hélène Palouzié et Caroline Ducourau : « … ce genre de sculptures, jouant sur le trouble causé par l’hyperréalisme de la cire et le mimétisme avec le vivant d’une part, et sur la confusion intrigante entre Éros, Hypnos et Thanatos d’autre part, connut une grande vogue à partir de la fin du XIXsiècle ». Les auteurs évoquent la confusion entre la préoccupation scientifique et le « voyeurisme érotique » caractérisant ce type de collection qui disparut ensuite de la sphère publique « en raison de la lassitude du public et de la moralisation croissante de la société » (Hélène Palouzié et Caroline Ducourau, De la collection Fontana à la collection Spitzner, l’aventure des cires anatomiques de Paris à Montpellier, in Patrimoines de la santé : essais de définition - enjeux de conservation, In Situ, revue des patrimoines, 2017 https://journals.openedition.org/insitu/14142)*.

                                                                               * A l’abandon depuis des décennies, la collection Spitzner fut rachetée par un grand laboratoire pharmaceutique, restaurée, classée monument historique, puis finalement donnée en 2011 à l’Université de Montpellier (qui détient d’autres pièces provenant de cabinets anatomiques anciens).

 

Il est d’ailleurs significatif que le tableau de Delvaux ait été exposé en 1933 – soit quelques mois après le décès de sa mère, qui n’était donc plus là pour s’en scandaliser…

 

Delvaux consacre aussi des dessins et des aquarelles à la devanture du Musée Spitzner.

 

La Vénus endormie peut être considérée avec une autre toile de 1932, Les Noces à Antheit*, comme la partie la plus marquante de la production néo-expressionniste de Delvaux ; ce tableau anticipe par la représentation de la femme nue, sur l’œuvre à venir de Delvaux.

                                                                                          * Ce tableau représenterait le mariage imaginaire de Delvaux avec Tam (?). Antheit est la commune de naissance de Delvaux ; elle a été fusionnée en 1977 avec Wanze.

 

 

 

AVEC LES SURRÉALISTES

 

 

En 1934, il participe à l’exposition Minotaure au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle réunit des peintres surréalistes comme Salvador Dali, Chirico et Magritte. Delvaux apprécie les œuvres de Magritte en qui il sent un esprit proche du sien – mais les relations entre les deux hommes ne seront qu’épisodiques.

Les écrivains surréalistes comme Eluard, Breton, commencent à parler de lui et à faire connaitre ses œuvres.

Considéré par le public de l’époque comme un surréaliste, Delvaux n’accepte pas entièrement cette étiquette ; surtout ce solitaire n’apprécie pas le côté de groupe du surréalisme et ses implications politiques. Il dira ensuite :

« Ce qui me rapproche des surréalistes c’est la poésie, ce qui m’en détourne, c’est la théorie ».

« Je n’approuvais ni les outrances politiques, ni leur attitude antireligieuse et antimystique. Je ne voulais pas de cette intolérance qui inondait leurs revues…

« J’ai pris mes distances et je ne tiens plus au cirque surréaliste. J’ai très peu fréquenté Magritte, car il était d’un naturel très renfermé et méfiant (…) Il était très méchant et n’avait pas très bon caractère. »

 

En 1934 il peint Femmes en dentelles, qui préfigure ses thèmes et sa manière à venir, puis en 1936 il expose plusieurs tableaux au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles ; ces neufs tableaux sont considérés comme majeurs -   l’un d’entre eux,   Le Cortège en dentelles  décrit  des femmes en robes longues de dentelles qui convergent vers un arc de triomphe en vue peut-être d’un rituel mystérieux. Un autre La Comédie du soir ou Les belles de nuit, montre deux femmes largement dévêtues (l’une en-dessous des seins, l’autre en-dessous du pubis, montrant sa toison) devant un monument de style classique. Les autres tableaux (certains ont disparu) sont plus centrés sur des figures individuelles (Femme dans une grotte), voire plus proche des thèmes surréalistes comme La Rose, scène d’intérieur énigmatique et « surréelle » puisqu’une femme trouve une rose qui pousse dans un couloir ( ?) bourgeoisement décoré, dont la perspective provoque un sentiment d’étouffement et d’étrangeté,  tandis qu’une autre femme, un peu inquiétante, apparait au second plan.

Quelques-uns des tableaux exposés en 1936 donnent l’exemple des scènes qui deviendront emblématiques du style de Delvaux :  des figures (essentiellement féminines), qualifiées de « hiératiques », impersonnelles, dans un décor extérieur, généralement assez vide, avec quelques constructions qui évoquent l’Antiquité.

Les femmes de Delvaux vont de plus en plus apparaître nues, souvent en groupe. Dans une atmosphère assez sombre (ciels de crépuscule), elles peuplent des décors étranges et sont réunies pour des raisons qui demeurent mystérieuses – mais pas inquiétantes pour autant.

Selon Gérard Klein*, Delvaux « a attendu trente-six ans pour trouver sa palette. En quelques années, il la maîtrise tout à fait. Au point qu'il ne connaîtra plus, apparemment, de grandes hésitations, ni de grands bouleversements » (Paul Delvaux ou la Vie est un songe, article paru dans la revue Fiction en 1968, https://www.quarante-deux.org/archives/klein/divers/Paul_Delvaux_ou_la_Vie_est_un_songe/)

                                                                                                  * Gérard Klein (né en 1937) est notamment un auteur de science-fiction emblématique du genre en France (Le Gambit des étoiles, 1958). Il situe Delvaux  dans une tradition très fertile d’art fantastique ou onirique en Belgique : « la Belgique est une terre bénie du fantastique ». Mais le terme d’art fantastique n’est pas réellement adapté au cas de Delvaux, qui  ne fait pas appel au surnaturel. Aussi Klein préfère parler d’onirisme à son propos.

 

 

 

HOMMES EN CHAPEAU MELON ET FEMMES VÊTUES D’UN NŒUD QUI NE CACHE RIEN

 

 

On peut noter que le type physique des femmes de Delvaux va aussi se fixer au moins pour quelques années ; déjà apparu (plus ou moins) dans des figures individuelles (par exemple La Femme dans la grotte), il va se généraliser pour devenir le type des femmes composant les groupes qui deviendront un de ses sujets favoris. A vrai dire il y a deux types : la jeune fille blonde, souvent  les cheveux noués derrière la tête, et la jeune fille brune (plus rare) ; dans tous les cas les visages ne sont pas individualisés. Les yeux sont parfois écarquillés mais ce n’est pas une constante – on dit souvent qu’ils sont vides d’expression.

Delvaux représente des types, des visages anonymes. Pourtant ces types ne sortent pas de nulle part : selon les spécialistes, Delvaux s’inspire à la fois de Suzanne Spaak, la femme d’un ami, Claude Spaak (frère de l’homme politique bien connu)* et aussi de Suzanne Purnal que l’artiste épouse en 1937 (année également de la mort de son père) – il semble que ce mariage ne sera pas consommé….

 Curieusement, Tam ne parait pas avoir inspiré le visage des femmes des tableaux de Delvaux. Pourtant il ne l’a pas oubliée.**

                                                                     * La comparaison de certaines photos de de Suzanne Spaak (certes plus âgée) avec les visages des jeunes femmes de Delvaux, n’est pas vraiment concluante. Par contre, Delvaux a peint des portraits de Suzanne Spaak, plus jeune, dans sa période expressionniste (par exemple, Suzanne et sa fille). Suzanne Spaak, qui s’était installée en France avec son mari, participa à la Résistance ; arrêtée par la Gestapo, elle fut fusillée peu avant la Libération en 1944.

                                                                      ** A moins que le visage de certaines femmes brunes soit inspiré de Tam (il semble que Tam était brune) ; les spécialistes ont certainement la réponse.

 

Dans certains tableaux de la fin des années 30, apparait un homme vêtu à côté d’une femme dévêtue.

Dans La Joie de la vie (1937 ou 1938), la scène peut pourrait être réaliste : dans un intérieur succinct, deux personnages vus à mi-corps, un homme habillé et une femme déshabillée, s’étreignent : mais cette scène qui peut sembler banale, comporte un élément d’étrangeté, par la fenêtre, in voit une femme entièrement nue, assise, jouant de la flute dans un décor de jardin sauvage dans le style du Douanier Rousseau – évocation sans doute de l’esprit de l’Antiquité où le sentiment du  péché  n’existait pas et promesse du bonheur qu’évoque le titre du tableau. Autre élément d’étrangeté du tableau, le noeud rose qu’on voit par terre laisse penser que c’était le seul habillement de la femme (ce qui évidemment est en ce cas, très peu réaliste) – et renvoie aux autres tableaux de Delvaux où cet ornement apparait.

Mais plus intriguant, Le Salut (ou La Rencontre) de 1937,  montre la rencontre dans une scène d’ extérieur, d’un homme portant le complet veston , la cravate, le faux-col et chapeau melon des membres de ls moyenne bourgeoisie (il s’agit d’une  tenue déjà démodée à l’époque, sauf certaines circonstances ou professions formalistes) et d’une femme, vue de dos, vêtue partiellement d’une draperie rouge qui laisse à découvert son  dos jusqu’aux fesses et probablement (on ne le voit pas) une grande partie  du corps de face. La rencontre a lieu dans une rue (ou sur une place) avec des immeubles de brique assez coquets de part et d’autre –  on voit des personnes aux fenêtres ou dans les arcades - dans le fond passe un tramway ; mais cette ville avec son horizon montagneux (vraiment pas belge !*), parait quand même surprenante – c’est une ville de rêve.

                                                                   * On retrouvera ces montagnes, peintes de façon assez irréaliste, dans beaucoup de tableaux de Delvaux – certains critiques évoquent à leur propos les « montagnes » (terrils) du pays minier wallon, sans convaincre entièrement. On peut aussi penser aux montagnes vues par la fenêtre de L’Assassin menacé de Magritte, peintre que Delvaux appréciait à l’époque, plus peut-être que par la suite. On a aussi parlé des montagnes telles que les peignaient les peintres des débuts de la Renaissance italienne. Ces montagnes contribuent à l’étrangeté de la scène.

 

Un autre tableau important de 1937,  Les nœuds rose, présente un décor de place publique fermé par des montagnes et quelques bâtiments anciens dont l'un en ruines; le sol est parsemé de grosses pierres et d'un crâne. Deux femmes se présentent portant comme seul vêtement de grands noeuds roses devant leur poitrine, le sexe franchement exposé – elles sont brunes et semblent immobiles ou bien avancent mécaniquement, l’une au premier plan, l’autre en enfilade de la première, mais loin derrière (et peut-être d’autres encore, derrière celle-ci ?) tandis qu’à droite une jeune fille plus gracile, complètement nue,  fait un geste énigmatique -  un nœud rose à terre suggère qu’elle aussi portait cet ornement. Quelques silhouettes aussi étranges complètent cette viision.

 

 

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Les Noeuds rose, 1937.

Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Antwerp

 

 

 

 

Les scènes de cette époque sont souvent vues dans une lumière crépusculaire (ou encore de nuit) comme si Delvaux fuyait le plein jour – dans quelques cas, la scène pourrait être placée à l’aube en raison de la couleur pâle du ciel représenté. Tel est le cas explicitement de la toile La naissance du jour (1937) qui représente plusieurs « femmes-arbres », dont tout le bas est un tronc d’arbre ; mais ce thème  ne dure pas  -et pour cause puisque cette solution fait disparaître tout aspect sexuel de la représentation – toutefois ces figures préfigurent les représentations de « sirènes » qui seront plus tard , un des thèmes de Delvaux.

Dans La Visite (1939), un adolescent très jeune, nu, entre dans une pièce où se trouve une jeune femme, nue aussi, assise, qui lui montre ses seins qu’elle soutient avec ses mains ; ce tableau scandalise lors de son exposition.

                                                                          * Delvaux peindra plus tard deux autres versions où l’adolescent est remplacé par une jeune fille.

 

Delvaux utilise souvent les mêmes titres pour certains tableaux, qu’il s’agisse de versions successives ou d’œuvres assez différentes – ce qui ne rend pas facile l’identification de la toile concernée.

 

 

 

ARRIVÉE DU PROFESSEUR LIDENBROCK, VENU TOUT DROIT DE JULES VERNE

 

 

A cette époque, Delvaux crée le vocabulaire de son oeuvre ou si on préfère des formules qui vont revenir dans plusieurs tableaux comme les nœuds roses, les hommes en costume noir.  On trouve aussi à la même période dans quelques tableaux des femmes nues dont le visage est dissimulé par un voile blanc ou rouge qui leur donne un peu l’allure (pour la tête) des mannequins de Chirico*. Le peinte fait ainsi, de tableau en tableau, référence à lui-même. Le décor, les situations et les personnages de tableaux comme  Les Nœuds roses, L’appel de la nuit, La ville endormie, par exemple, se renvoient de l’un à l’autre.

                                                                            * On peut aussi penser au voile que portent Les Amants de Magritte (1928).

 

 

 

Dans deux tableaux de 1939, Les phases de la lune I (il y  aura deux autres tableaux de ce titre)  et L’ éveil de la forêt,  apparait un personnage qui fera de nombreuses réapparitions dans les tableaux ultérieurs : c’est  le professeur Lidenbrock tel qu’il a été dessiné par Riou  pour le livre de Jules Verne Voyage au centre de la Terre dans l’édition Hetzel (1864). Grand, maigre, myope, relevant sur son front son lorgnon pour mieux voir de près,  le professeur Lidenbrock représente la savant qui étudie sans voir ce qui l’entoure.

Dans les tableaux de Delvaux, il passe donc, flegmatique, devant les femmes nues, sans paraître se douter de leur présence. Représente-t-il sur un mode humoristique Delvaux lui-même (mais Delvaux n’est pas indifférent aux femmes, loin de là) ? C’est en tous cas un hommage clair à Jules Verne, que Delvaux avait lu avec passion dans sa jeunesse : « J’ai voulu montrer à quel point j’admire la poésie et la littérature de Jules Verne. » Plus tard Lidenbrock sera rejoint par Palmyrin Rosette, l’astronome de Hector Servadac, autre roman de Jules Verne et autre savant « dans la lune ».

Dans Les phases de la lune I, Lidenbrock examine attentivement un caillou, sans regarder la plantureuse jeune femme au nœud rose qui s’exhibe en face de lui sur un balcon – à ses côtés un autre homme en noir, barbu, un assistant du savant peut-être. En arrière-plan passe un cortège avec des jeunes femmes nues au ventre rond qui suivent un jeune homme qui joue de la flûte (réminiscence du joueur de flûte de Hamelin ?)*. Ce tableau – bien que décrivant une scène nocturne - est peint dans une tonalité plus claire que les autres tableaux de Delvaux de la même période.

                                                                                * L’homme qui joue de la flûte est aussi présent dans L’Eveil de la forêt.

 

 

 

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 Les Phases de la lune I, 1939, .Museum of Modern ArtNew York.

La première  apparition dans une toile de Delvaux du professeur Lidenbrock (à gauche), personnage de Jules Verne, tel que l'avait représenté le dessinateur Riou. Lidenbrock réapparait dans de nombreuses toiles de Delvaux, dont Les Phases de la lune II et III, Le Congrès, L'Ecole des savants etc.

 

 

 

Un thème s’introduit à l’époque dans l’œuvre de Delvaux, et s’affirme de plus en plus y compris dans le titre des œuvres : c’est le thème de la ville. Ville étrange, bien sûr, avec ses rues et ses places trop vides, ses bâtiments parfois ruinés, mais métaphore de la ville réelle. On y reviendra.

Delvaux réalise beaucoup de ses peintures sur des formats assez grands (souvent plus hauts que larges) héritage probable de sa formation à l’Académie des beaux-arts où il apprit la peinture monumentale. Citons les mesures de quelques unes de ses toiles :

Pygmalion (1939): 117 x 148 cm.

La ville inquiète (1941) : 200 x 247 cm.

Le Musée Spitzner (1943) : 200 × 240 cm.

Les Grandes sirènes (1947) : 203 × 305 cm.

 

 

 

PYGMALION 39

 

 

En 1939, Delvaux peint une toile qui est considérée comme l’un de ses chefs- d’oeuvre, Pygmalion.

La scène se place dans un espace découvert sans séduction : une modeste bâtisse en planches (l’atelier du sculpteur probablement) en occupe une partie ;  de l’autre côté on voit une partie d’un immeuble urbain ; une sorte de chemin passe le long des deux bâtiments  pour se perdre dans un paysage dénudé, incongru en bordure d’une ville (?)  – un homme en manteau noir et chapeau melon, vu de dos, la canne au creux du bras, s’éloigne tandis qu’une jeune femme nue, un feuillage dans les cheveux avec  une fleur plaquée  contre son corps, avance. Au sol, les pierres éparses qui sont présentes dans beaucoup de toiles de cette époque.

Mais l’attention se focalise sur le groupe du premier plan  : une jeune femme nue, représentée aux deux tiers, aux cheveux blonds ramassés en arrière, au corps harmonieux et un peu charnu (le ventre rond)   étreint un buste d’homme jeune représenté jusqu’au bas ventre, avec le sexe bien visible. La jeune femme presse son pubis contre le bas-ventre de l’homme statufié. Pour une fois, le  regard de la jeune femme n’est pas inexpressif ou vide, mais au contraire empreint de tristesse, la tristesse d’un amour impossible pour le jeune homme statufié.

Le titre donne l’une des clés du tableau : dans la mythologie, le sculpteur Pygmalion réalisa une sculpture féminine, dénommée Galatée, tellement belle qu’il en tomba amoureux ; la déesse Aphrodite, ayant pitié de son sort, transforma la statue en véritable jeune fille avec qui Pygmalion se maria. Dans la toile de Delvaux la situation est inversée mais sans qu’on puisse savoir quelle histoire Delvaux veut raconter (cette incertitude fait aussi l’intérêt du tableau) ; la jeune femme est-elle  sculpteur et, équivalent féminin de Pygmalion, a-t-elle réalisé la sculpture du jeune homme pour qui elle éprouve un amour sans espoir (car très probablement, Aphrodite ne viendra pas réaliser son souhait) ?

Ou bien, plus ironique, il pourrait s’agir d’une variation de l’histoire même de Pygmalion. Le sculpteur a obtenu que Galatée soit transformée en jeune fille – mais en contrepartie, c’est lui qui a été  changé en statue, que  Galatée aime inutilement ; le sculpteur et la statue ont seulement échangé leur situation sans pouvoir se rejoindre.

Dans tous les cas, on n’a pas besoin d’insister sur le fait que le tableau représente un amour qui ne peut pas être satisfait  - à tous points de vue.

 

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 Pygmalion, 1939.

 Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

 

 

 

PAYSAGES DU MATIN  

 

 

La décennie  des années 1940 va voir plusieurs chefs-d’œuvre de Delvaux maintenant en pleine possession de ses thèmes et de ses moyens.

On peut s’étonner que des oeuvres au climat apaisé, d’ailleurs dans un éclairage  lumineux, soient datées de 1940 – il est probable qu’elles datent des premiers mois de l’année (ou au moins ont été commencées à ce moment) quand la Belgique est neutre et donc épargnée par la guerre qui a éclaté en septembre 1939.

L’homme de la rue présente un personnage en chapeau melon  marchant avec une certaine assurance, son journal déplié devant lui de sorte que son visage est en partie masqué,  dans un paysage improbable : à l’arrière-plan, on voit une étendue désertique avec des pierres éparses (une constante des tableaux de l’époque) ; derrière l’homme au journal, se trouve un temple antique plutôt ruiné, et sur la droite un angle d’ un immeuble de ville ; bien entendu l’homme n’est pas seul, des femmes nues peu nombreuses sont aussi présentes, l’une d’entre elles, au premier plan par rapport à l’homme, porte dans ses cheveux et jusqu’à terre des branchages – à moins que « réellement », dans l’univers du tableau,  elle ait une double nature, humaine et végétale – ces femmes-feuilles apparaissent dans plusieurs tableaux de la fin des années 30. Faut-il y voir le sentiment chez Delvaux que les femmes sont du côté de la nature, contre les hommes avec leurs tenues sérieuses ?

Que lit l’homme qui marche dans son journal ? Peut-être des nouvelles de la guerre et l’assurance (pas si ferme que ça) que la Belgique restera neutre. Si on en croit le titre, c’est bien lui le personnage principal

Il est à noter que ce tableau fut le premier de Delvaux à être acheté par l’Etat belge, dès 1940.

L’entrée de la ville (ou L’Entrée dans la ville, 1940 ) semble une variation sur le même thème avec plus de personnages ; une allée ombragée par des arbres en fleur (nous sommes donc au printemps) trace une perspective rectiligne avec, soit bordant l’allée, soit dans le fond du tableau, les  constructions éparses habituelles chez Delvaux  : c’est moins une ville qu’une ville fantôme, pourtant habitée (il y a peut-être une réminiscence de la voie d’entrée à Pompéi, que Delvaux avait visitée quelques années plus tôt).  

On retrouve un homme en costume noir et chapeau melon, vu de dos, qui lit son journal en suivant l’allée, un autre homme vu de face, chauve, en costume, lit un livre en marchant ; sur les côtés de l’allée de nombreuses figures se promènent, les hommes habillés, les femmes nues. Au centre de la toile, une jeune femme, nue mais revêtue partiellement d’une draperie jaune, remarquable par les branchages qu’elle porte dans ses cheveux, à droite une autre complètement nue. Un personnage masculin, un jeune homme, nu également, est assis au premier plan à gauche et consulte une grande carte – un plan de la ville ? On dit que les jeunes gens dans les tableaux de Delvaux – du moins ceux de cette époque - représentaient le peintre lui-même (non tel qu’il était en 1940, soit à plus de quarante ans,  mais vu comme un adolescent) ; mais il est difficile de donner une interprétation de sa présence. Dans tous les cas, il n’est pas en « interaction »  comme on dit maintenant, avec les personnages féminins.

L'aube sur la ville (1940) présente une atmosphère  proche : un adolescent gracile (encore Delvaux) se voit approché par plusieurs femmes tentatrices. Derrière lui, un homme d’âge mur, avec une palette en main – clairement le peintre lui-même, qui se représente ainsi deux fois. Voir le commentaire sur le site de la collection Belfius https://www.belfius-art-collection.be/be-fr/artwork/laube_sur_la_ville

Ces divers tableaux ont deux caractéristiques communes : leur atmosphère parait matinale (c’est explicite dans L’aube sur la ville) et ils illustrent le thème de la ville, représentée par une agglomération de bâtiments ou par une allée d’entrée, avec des personnages assez nombreux et divers par leurs attitudes.

 

Dans ces villes, depuis Les Nœuds roses, des foules ou bien quelques individus seulement participent à ce que Gilbert Lascault appelle des « rites inconnus …. Ce serait une cérémonie dont nous ne pouvons déchiffrer le sens ; ce serait des cortèges, des défilés, des errances* ». A vrai dire, peu de tableaux de Delvaux évoquent précisément l’idée de rites ou de cérémonies : les occupations – si le mot convient -  des personnages sont plus diverses et encore moins explicables. Dans beaucoup de tableaux, les participants semblent attendre quelque chose, ou bien se contentent d’être là.

                                                                     * Gilbert Lascault, Les temples grecs, les gares, les femmes nues qui s’étreignent, Site En attendant Nadeau, 2016, https://www.en-attendant-nadeau.fr/2016/07/12/temples-gares-femmes-delvaux/

 

 

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L’entrée de la ville (ou L’Entrée dans la ville), 1940  (propriétaire privé).

 

 

 

1940, LA VILLE EN PANIQUE

 

 

Le 10 mai 1940, l’Allemagne attaque la Belgique malgré sa neutralité. En 18 jours, le pays est à genoux, ses capacités de défense hors d’état : le roi Léopold III signe l’ordre de capitulation le 28 mai. Le gouvernement qui désapprouve cet ordre, quitte la Belgique, d’abord pour la France qui combat encore, puis pour Londres, tandis que le roi reste en Belgique refusant d’abandonner son peuple  – une attitude dénoncée par certains qui y voient un assentiment devant le fait accompli. Critiqué pour avoir signé la capitulation (au lieu de choisir de quitter le pays comme le gouvernement), on va aussi reprocher au roi son comportement durant les années d’occupation (bien qu’il s‘abstienne de toute prise de position publique). Ces reproches vont déboucher après-guerre, sur ce qu’on a appelé « la question royale », qui va diviser la Belgique, avec beaucoup d’incidents parfois très graves, jusqu’en 1951, quand Léopold III abdique au profit de son fils Baudoin (à qui il avait déjà remis ses pouvoirs en 1950).

Delvaux ne vit pas dans une tour d’ivoire – ou alors il n’a plus la possibilité d’y vivre : avec ses tantes (il n’est pas question de sa femme ?), il quitte Bruxelles en mai 40 et se lance sur les routes de l’exode  - mais tombé en panne, il revient à son point de départ ce qui finalement  lui évite sans doute de plus graves désagréments.

La Belgique connait donc l’effondrement militaire, la désorganisation de l’Etat,  l’occupation avec ses multiples tragédies

Delvaux va traduire ces moments dramatiques en peinture, non sous forme directe bien sûr mais en les transposant dans son univers habituel qui épouse l’angoisse vécue par la collectivité.

 

 

 

Paul_Delvaux_-_La_Ville_Inquiete_(1941)

 La Ville inquiète, 1940-41 (propriétaire privé)

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Paul_Delvaux

 

 

 

 

La Ville inquiète (terminée en 1941) est le tableau qui résulte des désastres de 1940. C’est certainement le tableau de Delvaux qui comporte le plus de personnages – c’est une vraie foule qui donne ici son sens à l’idée de cité. On a rapproché la peinture de Delvaux de la peinture maniériste (par son goût des figures féminines prenant des attitudes séduisantes par exemple). Delvaux ici est proche d’Antoine Caron, peintre français du 16ème siècle, dans les Massacres du triumvirat, une peinture fourmillant de personnages et qui sous couvert de parler d’histoire romaine, évoque les massacres des guerres de religion.

Toutefois aucun massacre dans La Ville inquiète, mais par contre l’angoisse et le désarroi exprimés à travers un grand nombre de personnages. Dans un décor approximatif de place publique (on a évoqué l’agora grecque) bordée sur la droite de bâtiments et de temples en hauteur, on voit à gauche, les habituelles femmes nues, dont la séduction ne parait plus à l’ordre du jour – à droite au premier plan, à mi-corps, des femmes brunes ou blondes, dont le visage est mieux caractérisé, portant les gros nœuds devant leur poitrine déjà vus dans de précédentes peintures, mais masquant plus complètement leur anatomie ; elles sont maintenant en proie à l’affliction.

A gauche encore, assis, pensif et grave, un homme nu qui pourrait être Delvaux lui-même. Peu éloigné de lui, posé à terre, un crâne qui semble ricaner.

Au centre du tableau, incongru, un homme âgé en costume foncé, faux-col, cravate, chapeau melon, lunettes, avance de façon hésitante – est-il aussi saisi par la panique ? D’après ce que déclara par la suite Magritte, il lui fut inspiré par la vie d’un personnage qui, « au milieu de (…) cette ville à bout de souffle (…) accomplissait chaque jour la même tâche et empruntait le même itinéraire ». Son insertion dans le tableau s’est imposée d’elle-même, dit le peintre.

 Derrière ce personnage, un adolescent nu qui ne sait visiblement où aller (on peut aussi y voir un autoportrait de Delvaux jeune). Sur des gradins à droite, un homme en costume, son chapeau à la main, semble vouloir haranguer la foule – probablement  un homme politique, que personne n’écoute. 

Dans la foule des personnages qui peuplent l’arrière plan, aussi bien sur le terrain plat que sur  les escaliers menant à des temples et les abords des bâtiments de la ville situés en hauteur , on voit des hommes nus (dont un groupe de barbus à l’air attentif et assez calmes – qui évoquent des Grecs de l’Antiquité), des femmes nues ou habillées de draperies ou encore de vêtements de style 1900, quelques hommes habillés. A l’exception notable des barbus, tous ces personnages gesticulent, courent dans tous les sens, et aussi se livrent à la lubricité : des femmes étreignent des femmes (au passage le thème de l’amour lesbien est présent dans beaucoup d’œuvres de Delvaux), des hommes courent après des femmes : comme souvent dans les circonstances de désastre, les barrières sociales tombent et les instincts primitifs apparaissent au grand jour. Enfin, marchant dans la foule,  quelques squelettes – indice (peut-être) que cette population grimaçante va supplanter les humains.

De ce tableau, Delvaux dira : « J'ai simplement essayé d'exprimer ce bouleversement à ma manière particulière. »

Dans son étude sur Delvaux, Gérard Klein parle de « Cette intrusion de la guerre dans l'univers personnel » du peintre et estime que La Ville inquiète est  « la toile la plus forte de Delvaux, la seule à coup sûr qui exprime directement un drame, où il se passe quelque chose » .

 

 

DES ANNÉES SOMBRES MAIS CRÉATRICES

 

 

 

Après cette œuvre mémorable, Delvaux revient à une peinture moins dramatique ; mais l’atmosphère du temps de guerre imprègne (plus ou moins profondément) ses tableaux de l’époque. On peut en voir une confirmation dans Les deux âges, peinture également « civique » qui serait le pendant un peu plus apaisé de La Ville inquiète.

La toile comporte de très nombreux personnages qui forment des groupes distincts : des hommes en costume sombre, âgés et un peu ridicules  qui semblent pérorer entre eux,  des adolescents, des femmes nues, en arrière-plan les « barbus » de style grec déjà vus dans La Ville inquiète (qui sont-ils ? Ils semblent poursuivre un projet inconnu et parlent entre eux avec animation en descendant des marches), des personnages en chapeau melon dans une avenue, et d’autres à l’allure étrange, un peu spectrale ; au milieu, dans l’avenue, un homme d’âge mûr, barbu, en costume noir, cravate,  faux-col (est encore une personnification de Delvaux  malgré la barbe ?) s’avance vers une femme dénudée qui tient une lampe à pétrole . A droite en chapeau et col de fourrure, une femme vêtue dans le style 1900 semble une bourgeoise qui fait une visite. Tout le décor est une de ces « entrées de ville » où se mêlent des fragments de monuments classiques,  qu’affectionne Delvaux.

 

 L’angoisse du temps de guerre se traduit chez lui par des préoccupations nouvelles – mais dans son domaine d’activité : «  J’ai fait pendant la guerre de 1940 de nombreuses études d’après les squelettes que le Musée d’Histoire Naturelle mettait à ma disposition… Le squelette n’est pas un symbole, mais un être aussi vivant que les autres. » Mais ce n’est qu’après que les squelettes apparaitront comme personnages centraux dans ses peintures.

En 1941 Delvaux peint Les Mains qui présentent ses personnages habituels dans une ambiance nettement apaisée : deux couples (l’homme habillé en costume et chapeau melon, et la femme nue jusqu’à la taille en robe longue) se promènent dans une sorte de galerie en briques carrelée de rouge, tandis qu’au premier plan, vues aux deux tiers du corps, le pubis exposé,   deux femmes nues, une brune et une blonde,  l'une les yeux ouverts, l'autre les yeux clos, paraissent faire des gestes mystérieux avec leurs mains.

Egalement au premier plan,  à l’extrême gauche du tableau et quasiment  coupé par le cadre apparait un personnage dans lequel on peut reconnaître le peintre, avec un pinceau à la main et qui est vêtu curieusement d’une veste posée sur ses épaules, avec le torse nu. Par l'ouverture de la galerie, on voit un paysage de campagne, avec les habituelles montagnes et les non moins habituels rochers épars, avec une jeune femme allongée qui est étreinte par un jeune homme, tous deux nus. Le sens du tableau (s'il y en a un, ce qu'aurait contesté Delvaux) reste évidemment  énigmatique - ou plutôt, c'est l'énigme elle-même qui constitue le sens du tableau

 

 

 

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 Les Mains, 1941 (propriétaire privé)

Site Christie's, vente 2011.

https://www.christies.com/lot/lot-paul-delvaux-les-mains-5493646/?lid=1&from=relatedlot&intobjectid=5493646

 

 

 

 

Le Congrès, daté de 1941, est un tableau clairement ironique : dans une salle austère sont réunis des savants (on retrouve à droite le maigre professeur Lidenbrock, toujours occupé à scruter un objet  sans voir « plus loin que le bout de son nez ») tandis qu’à gauche s’alignent des femmes nues, cette fois coiffées de chapeaux empanachés (évoquant un peu les beautés nues du peintre de la Renaissance allemande Cranach). La séparation entre les savants et les femmes est presque complète – sont-elles présentes dans la salle comme objet de connaissance « scientifique » - (en ce cas les savants évitent de les regarder de près, à une seule exception) ?

 

 

 

SOUVENIR DU MUSÉE SPITZNER

 

 

Plus « historique » est Le Musée Spitzner de 1943, au sens où l’œuvre prend un caractère autobiographique. On s’attend à y revoir la Vénus endormie ou Vénus mécanique – mais non. La partie gauche du tableau montre l’entrée du Musée vue en perspective diagonale, avec au centre un jeune garçon nu, dans lequel on peut reconnaître Delvaux adolescent – pourtant il ne semble pas avoir fréquenté le musée dans son adolescence – mais  en se peignant ainsi, Delvaux veut peut-être indiquer qu’il est un éternel adolescent ?

L’adolescent est manifestement anxieux de connaître les mystères du Musée  qui sont aussi ls mystères de la sexualité et regarde une  jeune femme nue jusqu’à mi-corps qui se tient debout devant lui, sans le regarder. Cette femme est probablement « la femme hystérique », représentée en transes, qui figurait dans les personnages du Musée. Un  grand squelette occupe le premier plan du tableau à gauche (réminiscence du Musée certes, mais aussi thème qui va prendre de l’importance chez Delvaux dans ses toiles à venir*) – un autre squelette est installé plus loin, à proximité d’une femme assise qui manifestement tient la caisse d’entrée du Musée.

                                                                                               * Delvaux expliquera que dans sa scolarité il avait été fasciné par un squelette dans une salle d’études de son collège.

 

A gauche du tableau dans un décor suggéré de place publique déserte de nuit, avec un réverbère, une stature d’homme en redingote dans le genre officiel, et la bordure d’un immeuble, on trouve de façon surprenante, cinq portraits réalistes de personnages en vêtements de ville : ce sont des amis du peintre, qui peuvent être individuellement identifiés. Le tableau est ainsi coupé en deux et ses deux parties sont sans rapport évidents l’une avec l’autre.

 

 

 

VÉNUS ENDORMIE SOUS LES BOMBES

 

 

Le Musée Spitzner reste une source d’inspiration pour Delvaux mais de façon moins directe :  dans La Vénus endormie de 1943, la Vénus est représentée nue à mi-corps (mais sans montrer son sexe) sur un lit de repos ornementé, en plein air, sur une esplanade entourée de temples classiques, sous un ciel bleu ; elle est environnée de trois autres femmes drapées à la grecque. Une sorte de baldaquin, avec des colonnes blanches minces, couvre l’espace où se trouvent la Vénus et les femmes. Cette Vénus  ne ressemble pas vraiment à l’une des Vénus du Musée (anatomique ou endormie, voir ci-dessus). La façon de dessiner les personnages anticipe sur ce qui sera plus tard la manière de Delvaux.

Delvaux a peint un tableau en 1944 portant aussi  le titre La Vénus endormie, mais d’un style tout différent : dans une ambiance nocturne et plutôt oppressante, la Vénus, complètement nue, allongée sur un lit, une jambe demi-fléchie posée au sol, est installée sur une sorte de place carrelée, fermée par des bâtiments d’allure classique à colonnades, surmontés par des montagnes ; d’autres personnages hantent la toile : une femme en toilette et chapeau 1900 (qui en raison de son allure raide semble être un mannequin de couturier), un squelette, et plusieurs femmes nues qui semblent en proie à la douleur ou à la panique : quels dangers espèrent-elles conjurer en levant les bras au ciel ou en se jetant au pied des colonnes d’un temple, tandis qu’indifférente, Vénus continue à dormir ?

Selon le commentaire de la Tate (Gallery) où se trouve le tableau, celui-ci fut peint à Bruxelles en 1944 alors que la ville était bombardée (bombardements alliés contre les Allemands). Delvaux rapporta ensuite que la psychologie de ce moment était très exceptionnelle, pleine de drame et d’angoisse. « J’ai voulu exprimer cette angoisse dans le tableau, qui contraste avec le calme de la Vénus ». https://www.tate.org.uk/art/artworks/delvaux-sleeping-venus-t00134

 

 

 

NOTORIÉTÉ GRANDISSANTE MAIS ENCORE MAL ASSURÉE

 

 

 

A partir de septembre 1944 la Belgique est progressivement libérée – malgré la contre-offensive allemande dans les Ardennes en décembre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette période dramatique marqua aussi le début de la véritable notoriété de Delvaux. 

« Durant l'hiver 1944-1945, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles organisa une rétrospective Paul Delvaux. Paul Fierens, directeur du Palais, célébra avec quelque démesure l'exposition comme "le plus grand événement depuis la fin de l'impressionnisme », saluant « l’autorité tranquille » du peintre devant laquelle « nous nous inclinions respectueusement » ; les œuvres peintes durant les années de conflit étaient vues pour la première fois ; selon le directeur elles étaient « à la hauteur des circonstances dont l'énormité nous écrase. ».

En même temps, Delvaux était de plus en plus critiqué par des surréalistes belges. « Le refus de Delvaux de toute forme d'engagement politique et son attachement au métier [la façon traditionnelle de peindre] ne pouvaient qu'accentuer cet éloignement. »

(d’après la notice du site Archives du Nord  https://www.archivesdunord.com/46-paul-delvaux-ou-les-reves-eveilles.html

 

Toutefois, la critique et le public restent partagés sur l’œuvre de Delvaux. Celui-ci passe par une phase où ses œuvres ne trouvent pas d’acheteur. A cette période, l’aide financière de Claude Spaak, qui lui verse une rente en échange de ses tableaux, est cruciale. Malgré des années difficiles, Delvaux accède progressivement à la reconnaissance dans son pays.

Son œuvre évolue naturellement – mais assez nettement : le dessin devient plus schématique et plus apparent (le modelé est tracé et non créée par les touches de peinture comme auparavant). Les peintures de la première moitié des années 40 comptent encore quelques réalisations où de belles femmes  à la fois sveltes et aux hanches larges sont représentées essayant de s’enfuir de villes ou de lieux oppressants (L’Echo, 1943, L’escalier, 1946), mais le type physique représenté évolue ensuite.

A la fin des années 40, le peintre peint des figures féminines en grandes robes qu’il qualifie de sirènes.

Dès 1942, Le Village des sirènes représente des jeunes femmes vêtues de longues robes, installées sur des chaises devant des petites maisons ; leur grande robe, dissimulant la partie inférieure de leur corps - donc la partie sexualisée -  les assimile à des sirènes ;  mais dans le fond de la scène, on voit des « vraies » sirènes qui s’ébattent dans l’eau, observées par un homme en chapeau melon. On comprend qu’il s’agit des mêmes femmes. Interrogé sur le sens de l’oeuvre, le peintre dira qu’il a simplement peint un véritable rêve qu’il avait fait.

Différentes sont Les Grandes sirènes (1947), assises en rang comme des sculptures monumentales, nues jusqu’à mi-corps et coiffées de grands chapeaux, apparition hiératique dans un décor classique, que regarde avec étonnement l’habituelle jeune fille nue – avec un arrière-plan qui montre les sirènes dans l’eau.

Dans la toile Sirène au clair de lune, on a immédiatement une « véritable » sirène.

 

 

 

 

ÉCLECTISME  – SQUELETTES À VENISE

 

 

Comme si les obsessions de sa jeunesse s’étaient apaisées (ou que le peintre voulait moins choquer ?), les  femmes des tableaux de la fin des années 40 et des années 50 sont  souvent vêtues d’amples robes. La nudité frontale des tableaux de la fin des années 30 est en recul – bien que présente dans certaines toiles encore (Train de nuit, 1948, La Voix publique, 1948). Il y a une tendance à faire apparaître les femmes nues comme des figurantes plus que comme personnages principaux.  Apparaissent aussi  des femmes vêtues de façon plutôt rococo dans des sortes de boudoirs improbables, toujours dans une lumière lunaire (Eloge de la mélancolie, 1948).  Des ornements stylistiques qu’on qualifiera de « Belle époque » (portes ouvragées, architecture métallique, becs de gaz) décorent ces intérieurs (ou extérieurs parfois difficiles à discerner les uns des autres) bourgeois, mais qui font parfois penser à des décors de maison close.*

                                                                                      * On rapporte que Delvaux fut marqué par une visite avec son cousin dans un bordel vers 1930 – sans « consommer » apparemment…

 

Ces thèmes et ces variations stylistiques ne se succèdent pas mais s’entremêlent selon les tableaux : la Jeune fille devant un temple  de 1949 porte une robe à col montant de style 1900 et a la pose de la jeune femme (légèrement plus âgée ?) de L’Eloge de la Mélancolie, à demi couchée sur un canapé : une pose qui revient à de nombreuses reprises chez le peintre. Dans La Voix publique, la jeune femme nue est montrée dans cette position, sous une sorte d’auvent, à l’extérieur, dans une atmosphère nocturne, entourée de femmes habillées.

A cette époque (à partir de 1949) Delvaux a renoué avec Tam et finit par vivre avec elle. Il est hébergé assez longtemps dans la propriété de  Claude Spaak,à Choisel  (département actuel des Yvelines).

Certaines toiles témoignent d’un grand souci de l’exactitude archéologique (Jeune fille devant un temple, 1949, Le Temple, 1949, toile où aucun personnage vivant n’est représenté)*

                                                                                                  * « Le Temple fait partie d'une séquence de grands tableaux que Paul Delvaux a réalisés à Choisel près de Paris en 1949 alors que lui et son amoureuse Tam, qu'il devait épouser plus tard, y vivaient dans la maison du marchand de Delvaux Claude Spaak » (notice d’Adrienne Dumas pour la vente du tableau  en 2012, Site Christie’s https://www.christies.com/en/lot/lot-5584765

 

 On peut parler pour cette période d’un certain éclectisme (par rapport à un style unique) dans la production de Delvaux.

A la même époque, Delvaux est de plus en plus intéressé par la figure du squelette. Ceux-ci étaient déjà présents dans quelques tableaux de Delvaux, comme figurants en quelque sorte, puis comme personnages principaux : Squelettes dans un bureau (1944), La Conversation (1944) où un squelette fait la cour à une jeune fille, Squelette avec une coquille (1944). Plus qu'une réminiscence, on peut dire que Delvaux se plaçait dans une tradition de la peinture belge avec James Ensor ou le peintre du 19 ème siècle Wiertz, qui avait déjà mis en face (dans un but symbolique) une plaisante jeune fille dénudée et un squelette dans son tableau La Belle Rosine.

Delvaux s'est exprimé sur les squelettes qui pour lui ne représentent pas la mort, mais la vie. Le squelette est une structure qui permet de représenter tous les mouvements humains, il est l'essence de la vie.  Il rattachait son goût pour les squelettes à des souvenirs de scolarité où un squelette dans une salle d'études l'avait d'abord effrayé.

En 1949, (à Choisel), il utilise les  squelettes pour des scènes dans la tradition de la peinture religieuse. .

Dans ces tableaux, les scènes fondatrices du christianisme (L’annonciation, La Crucifixion, Ecce Homo ou La Descente de croix, La mise au Calvaire) sont en quelque sorte interprétées par des squelettes. 

Delvaux s'est défendu de toute intention provocatrice : « Je ne pouvais pas peindre des scènes religieuses avec des personnages vivants, cela aurait été stupide, cela n'aurait eu aucun sens. Cela avait été fait mille fois, admirablement, au cours des siècles précédents. Ce que je pouvais faire, c'était remplacer la figure vivante par des squelettes, parce qu'alors je pouvais soudainement donner à mes squelettes quelque chose de différent, de dramatique, de vivant. »

 

Ces tableaux donneront au peintre une nouvelle célébrité, toujours un peu scandaleuse, quand ils seront exposés à la Biennale de Venise.

 

 

AUTRES SOUVENIRS D’ENFANCE

 

 

A la fin des années 50 et dans les années 60, des tableaux mettent en scène, de nouveau, Lidenbrock :  dans L'Ecole des savants (1958), ceux-ci examinent « scientifiquement » une jeune femme partiellement nue. Dans Les Astronomes (1960), c’est  Palmyrin Rosette  qui fait une démonstration au tableau noir suivie par ses collègues qui ne se doutent pas qu’une  jeune femme dénudée se promène non loin d’eux. Dans Hommage à Jules Verne (1971), Lidenbrock et Palmyrin Rosette se promènent dans une galerie Belle époque (ou une verrière de gare) donnant sur la mer, où passent aussi des élégantes 1900 et l’inévitable jeune fille nue avec son pendant, l’adolescent nu – un autre savant du genre professeur Caligari regarde narquoisement le spectateur.

Le décor revient souvent au goût et aux souvenirs de jeunesse  pour les gares  et les trains, qui donnent lieu à des toiles où règne le plus souvent une atmosphère de solitude puisque les personnages disparaissent complètement, ou sont réduits à une ou deux figures (notamment de petites filles, souvent en tenue 1900) : Train du soir (1957), La Gare forestière (1960), Petite place de gare (1963), La Nuit de Noël (1957), etc

La fin du voyage (1968) associe un tramway solitaire et une jeune fille nue dans une atmosphère crépusculaire.

En 1984, Delvaux  sera même nommé chef de gare honoraire de la Compagnie belge.

Les goûts et appréciations sont l’affaire de chacun. On est donc libre de trouver la dernière partie de l’oeuvre de Delvaux moins intéressante que ses œuvres couvrant 10 ou 15 ans entre la fin des années 30 et la fin des années 40, période assez souvent considérée comme le sommet de son œuvre. Pourtant, dans son étude sur Delvaux, Gérard Klein, en 1968, se trouvait d’accord avec l’ami et biographe de Delvaux,  P. A. De Bock, pour estimer que son œuvre, à ce moment, «  fait  une place croissante à la spontanéité et à la fraîcheur, comme si Delvaux, homme de discipline et de vocation stricte, laissait enfin paraître l'enfant longtemps emmuré en lui ».

 

 

 

LE COUPLE, LA GLOIRE ET LES HONNEURS

 

 

En 1947, Delvaux revoit par hasard son amour de jeunesse Anne-Marie de Martelaere (Tam) ; il sont toujours amoureux – Delvaux hésite entre elle et sa femme Suzanne, puis divorce de celle-ci et épouse Tam en 1951.

L’importance de Delvaux est de plus en plus reconnue à l’extérieur de la Belgique. Quelques succès de scandale y aident sans doute : en 1948, Pygmalion est exposé à la Biennale de Venise : le patriarche (nom traditionnel de l’archevêque de Venise) met en garde les ecclésiastiques (sinon le grand public) de s’abstenir de visiter la salle où il est exposé*.

                                                                                                      * La réaction de Delvaux, quand il a connaissance (plus tard) de cette directive discrète, est caractéristique de sa modération : Je ne suis pas un homme de scandale ; cette décision m’attriste. Une Eglise attentive aux malheurs et à la misère du monde n’a-t-elle pas d’autres sujets de préoccupation ?

 

En 1949, deux toiles parmi celles destinées à une exposition sont saisies par la douane américaine comme obscènes.

Quelques années plus tard ce sont les scènes religieuses avec des squelettes qui sont exposées à la Biennale de Venise et font l’objet d’une critique par le nouveau patriarche (le futur pape Jean XXIII). Delvaux est maintenant exposé dans le monde entier.

Il réalise des fresques et des décorations (notamment dans le métro de Bruxelles, station Bourse), des décors de films et de ballet (pour Béjart).

Il est élu membre de l’Académie royale de Belgique (dont il sera président) puis membre associé de l’Institut de France (classe des beaux-arts). Il est nommé docteur honoris causa par des universités.

Il semble même que les autorités belges lui proposent un titre de noblesse qu’il refuse*. Des photos le montrent reçu par le roi Baudouin ou bien expliquant (?) ses peintures à la princesse Paola (future reine Paola) qui en achète d’ailleurs au moins une. 

                                                                                       *  A la différence de son homonyme, le cinéaste André Delvaux, également rapproché du surréalisme, qui finira comme baron Delvaux.

 

Dans son atelier ou sur les lieux où il est amené à peindre des décorations, Delvaux apparait souvent vêtu d’une curieuse chemise sans manches, pratique pour travailler, le visage un peu tourmenté sous sa coupe de cheveux plutôt négligée, image du créateur préoccupé seulement de sa création.

 

 

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 Le roi Baudouin recevant Paul Delvaux et Tam au palais de Laecken, résidence privée de la famille royale belge (1970).

 Extrait d'un catalogue du Musée Delvaux.

 

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 Paul Delvaux et Andy Wahrol à Bruxelles en 1982.

Extrait d'un catalogue du Musée Delvaux.

 

 

Un musée et une Fondation Paul Delvaux sont créées avec l’assistance de Tam, qui est un soutien constant du peintre jusqu’à ce qu’elle décède en  1989.

La poste belge émet plusieurs timbres reprenant des tableaux de Delvaux, de son vivant.

 

 

 

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Timbre de la poste belge de 1997 (d'une série de trois) reproduisant La Voix publique.  Le titre du tableau peut sans doute être interprété de beaucoup de façons (voix publique, voie publique avec la voie du tramway), mais si on regarde bien (détail indiscernable sur la reproduction), il y a dans la pièce qu'on voit à gauche, un journal étalé sur une table - dont le titre est ... La voix publique... Dans tous les cas, la poste belge n'a pas hésité à émettre un timbre présentant un nu réaliste. 

La poste belge a reproduit à plusieurs reprises des oeuvres de Delvaux (la première fois avec un détail  de visages féminins de La Ville inquiète en 1970) de son vivant et depuis sa mort.

 

 

 

 

Paul Delvaux, atteint de troubles oculaires,  cesse progressivement de peindre. Il meurt en 1994, âgé de 97 ans, à Furnes (province de Flandre-Occidentale) où il s’était établi depuis plusieurs années.

 

Après cet examen chronologique de la carrière de Delvaux, nous reviendrons dans une seconde partie sur les thèmes dominants de son œuvre.

 

 

 

NOTA BENE : Il semble que toutes les œuvres ou presque de Delvaux soient protégées par le droit d’auteur, ce qui fait obstacle à leur reproduction. Il serait toutefois absurde d’écrire sur un peintre sans montrer ses tableaux. Nous avons donc pris le parti de reproduire plusieurs des  tableaux cités, en espérant que le cadre non commercial de cette étude fera excuser ce choix. 

 

 

 

 

 

 

 

19 juillet 2022

FEMMES NUES, HOMMES HABILLÉS DANS L’ART PARTIE 3

 

 

 

FEMMES NUES, HOMMES HABILLÉS DANS L’ART

PARTIE 3

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

DE KLINGER À MAGRITTE

 

 

 

 

MAX KLINGER OU LA NOSTALGIE D’UN MONDE DISPARU

 

 

 

L’un des derniers artistes à exploiter les vieux thèmes de la peinture occidentale mettant en scène des femmes nues, fut Max Klinger (1857-1920), un artiste allemand, assez peu connu en France mais qui fut un artiste de premier plan de son vivant, au moins dans son pays, et qui tient encore une place importante dans l’histoire de l’art allemande.

Souvent rangé parmi les symbolistes, il se fait d’abord connaître comme graveur, puis comme peintre et sculpteur. On considère que ses gravures anticipent les recherches des surréalistes. « Leur influence sur les collages de Max Ernst est manifeste et de Chirico, grand admirateur de Klinger, lui consacra un texte où il le qualifie de "Génie du bizarre". » (notice du Musée de Strasbourg, https://www.musees.strasbourg.eu/collection-mamcs/-/entity/id/317815)

Animateur de ce qu’on a appelé la Sécession berlinoise (groupe d’artistes opposés à l’Académisme dominant) il est pourtant membre de l’Académie de peinture berlinoise et professeur à l’Académie d’arts graphiques de Leipzig, ville dont les mécènes favoriseront son œuvre). Son refus de l’académisme ne signifie pas qu’il se détourne de l’héritage de la Grèce et de l’Italie ; mais au contraire, il souhaite le rénover. L’idée de « Gesamtkunstwerk » (œuvre d’art totale) inspire son œuvre, qui de façon idéale, devrait associer sculpture, peinture, dessin, aussi bien que musique et littérature

 

Entre 1899 et 1902, il exécute le monument à Beethoven destiné au musée des beaux-arts de Leipzig. Son monument à Richard Wagner n'aboutira pas.

Il participe aux travaux de la Sécession viennoise.

C’est dans ce cadre qu’est exposé sa statue de Beethoven lors de la 14ème exposition de la Sécession viennoise  en 1902 : «  La statue de Klinger de Beethoven était la pièce maîtresse de l'exposition et, à ce titre, était placée au milieu du hall principal de la Maison de la Sécession. La frise de Klimt était à l'origine destinée à compléter la pièce de Klinger, mais elle est devenue plus tard la plus célèbre des deux et l'une des œuvres les plus reconnaissables de Klimt »  (Fondation Mahler, https://fr.mahlerfoundation.org/mahler/contemporaries/max-klinger/#:~:text=La%20statue%20de%20Klinger%20de,la%20Maison%20de%20la%20S%C3%A9cession). La statue de Beethoven , en marbre, ivoire et bronze (rompant ainsi avec les stricts habitudes académiques et renouant avec certaines caractéristiques de la sculpture antique) dérouta les critiques par ses intentions et sa réalisation et fut considérée comme un échec.

 

Certaines peintures de Max Klinger présentent l’aspect de frises où tus les personnages sont vus sur un même plan, sans profondeur. Tel est le cas de sa Crucifixion (1890, Musée de Leipzig), du Christ dans l'Olympe (Musée du Belvédère, Vienne, Autriche), ou  du Jugement de Pâris (Das Urteil des Paris1885-7, Musée du Belvédère, Vienne) une toile de très grandes dimensions (3,20 × 7,20m) qui nous intéresse particulièrement.

Nous avons déjà évoqué de tableaux représentant cette scène de la mythologie (cf. partie 1) – et celui de Klinger n’entre qu’imparfaitement dans notre thème, car les spectateurs masculins sont nus et non pas habillés. Mais c’est probablement l’une des dernières apparitions de ce sujet dans la peinture occidentale.

 

 

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 Max Klinger, Jugement de Pâris (Das Urteil des Paris), 1885-7, Musée du Belvédère, Vienne. Cette toile de 3,20 × 7,20m, avec son cadre fragmenté et  orné de reliefs, était un exemple de la tentative de Klinger de dépasser la peinture pour parvenir à l'oeuvre d'art totale ( « Gesamtkunstwerk »).

 Wikimedia Commons.

 

 

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Max Klinger, Jugement de Pâris. Détail des trois déesses.

Site du Musée du Belvédère, Vienne.

https://sammlung.belvedere.at/objects/6167/das-urteil-des-paris

 

 

 

Si Klinger a voulu s’affronter à un sujet désormais quasiment abandonné après avoir été un passage obligé pour un grand nombre de peintres en trois ou quatre siècles, c’est évidemment pour y apporter un traitement personnel.

A priori, tout est classique dans le tableau :  dans un décor naturel qui évoque la Grèce, associant la forêt méditerranéenne, la montagne et au fond, la mer, Pâris, impassible (ou intimidé ?) est  assis comme il convient à un juge, siégeant sur un parterre de mosaïques, ayant à ses côtés un autre homme (dans la tradition, c’est le dieu Hermès); tous deux sont complètement nus. Pâris conserve simplement une sorte de chiffon qui cache son sexe.

Face à eux, trois femmes : l’une entièrement dévêtue et les deux autres (probablement attendant leur tour de se dévoiler complètement), dévêtues mais partiellement couvertes par une draperie rouge.

C’est donc le geste de la femme (la déesse mais on finit par l’oublier) qui se présente devant Paris qui est le sujet central du tableau (et comme tel se trouve au centre de la composition) ; la femme (s’agit-il d’Aphrodite/Vénus ?) écarte les bras, les poings serrés, afin de se montrer le plus complètement possible. Cette attitude accentue l’aspect déplaisant de la scène : le sérieux de Pâris, qui ne sourit pas et reste de marbre, l’exposition complète de la femme, qui n’est pas spécialement belle – tout concourt à évoquer moins une épreuve qui devrait distinguer la déesse la plus belle (c’est ainsi que se présente le récit dans la mythologie) qu’une sélection plus brutale. Pâris apparait ici moins comme un arbitre de concours de beauté que comme un maquignon ou un trafiquant sélectionnant des femmes pour une maison close.

Mais une autre lecture est possible. Selon le commentaire de Rolf H. Johannsenu (Musée du Belvédère), « Klinger ne voyait pas les déesses comme « féminines », gracieuses ou aux formes sensuelles et luxuriantes, mais « masculines », avec des corps athlétiques et les deux pieds sur terre. – Pâris, Hermès et leurs contemporains devaient tout simplement se détourner d'une féminité aussi sûre d'elle. » (https://sammlung.belvedere.at/objects/6167/das-urteil-des-paris). Le public, à l'époque où le tableau fut exposé pour la première fois,  s'en détourna aussi, déconcerté par le peu de séduction des déesses. Mais une quinzaine d'années après, l'oeuvre fut finalement reconnue à sa juste valeur et installée dès 1903 au nouveau musée du Belvédère, dans une salle réservée à lui seul.

 : 

La taille considérable du tableau (plus de 7 mètres de long), si elle met en valeur le paysage méditerranéen, contribue aussi à renforcer l’effet dérangeant de la scène représentée. La nudité des personnages masculins (qui semble conforme à la vision idéalisée de l’Antiquité - sinon à sa réalité, même si les Grecs étaient évidemment plus dénudés que les hommes du 19ème siècle),  inverse quelque peu la scène habituelle : les femmes se dévêtent certes, mais devant des hommes qui sont déjà nus.

 

 Faut-il penser que dans le monde antique (imaginaire, puisqu’il s’agit de mythologie) décrit par Klinger, les femmes conservent un vêtement pour masquer leur sexe, et les hommes non ? Ou bien, hypothèse intéressante, qu’elles ne sont (légèrement) vêtues que pour participer au concours, comme si la nudité ne pouvait être appréciée que par opposition au vêtement, dans l’acte de dévoiler : si tout le monde est tout le temps nu, la nudité n’a plus d’intérêt.

Le tableau a reçu un encadrement extrêmement élaboré ; caractéristique du style « art nouveau »,  qui introduit des divisions dans le tableau comme s’il s’agissait d’un retable ; ce cadre fait partie intégrante de l’œuvre et rappelle l’idéal de Klinger d’oeuvre d’ art totale (Gesamtkunstwerk »).

 

 

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 Présentation ancienne du Jugement de Pâris. dans une salle du Musée du Belvédère à Vienne.

Site du Musée du Belvédère, Vienne.

https://sammlung.belvedere.at/objects/6167/das-urteil-des-paris

 

 

 

Est-il exagéré de penser que Klinger a tiré le sujet vers la noirceur ? Son intention était-elle de peindre une image de l’âge d’or mythologique, quand la sensualité pouvait s’exprimer librement ? On trouvait cette image nostalgique de l’Antiquité ou de la mythologie rêvée chez plusieurs artistes de la même époque. Que Klinger ait voulu aussi rendre hommage à l’Antiquité comme Âge d’or disparu est possible, et même probable.

Mais l’inquiétude propre à l’artiste et à son époque ont alors dévoyé son intention. La joyeuseté et la liberté qui sont souvent associées à la vision (idéale, et non véridique), du monde antique, semblent loin de cette œuvre.

En tout cas elle recèle plus de noirceur (malgré l’atmosphère de clarté du tableau) que les tableaux des peintres du passé, réjouis par la liberté de représenter la beauté féminine que leur permettait le sujet du  Jugement de Pâris.

 

 

 

 

LE NU SURVIT AU 20ème SIÈCLE

 

 

 

 

Dès avant la guerre de 1914, la peinture figurative commença à subir une éclipse en Occident : les peintres des nouvelles tendances, notamment les cubistes, abandonnèrent presque entièrement la représentation de personnages ou de décors réalistes, au point que leurs peintures ne présentaient plus de sujet reconnaissable : ce fut l’apparition de l’art abstrait.

Bien entendu, il demeura des peintres académiques, un peu modernisés, qui reprenaient les vieilles recettes, ou des peintres de courants novateurs qui ne renonçaient pas à représenter la réalité, comme les expressionnistes, dont les déformations des figures réalistes traduisaient les déchirements intérieurs et l’exacerbation des sentiments.

Le courant surréaliste fut, parmi les tendances novatrices de l’art, celle qui préserva le plus une représentation fidèle de la réalité (des objets et des personnes – à condition de situer ces figures réalistes dans un contexte imaginaire ou surprenant et paradoxal.

La représentation du nu (intégralement ou partiellement nu) fut maintenue par les artistes expressionnistes (on peut penser à Egon Schiele) et surréalistes (Magritte, Dali), ainsi qu’avec des peintres issus du  courant fauviste ou du post-impressionnisme (catégorie qui récupéra une bonne part de ceux qui refusaient l’abstraction), et bien entendu par le courant réaliste : ces étiquettes sont plus un repère qu’une identification  exclusive à une tendance de l’art. Certains artistes, difficilement classables, ont réalisé des chefs d’œuvre dans le genre du nu, au point d’en faire une sorte de spécialité :  il suffit ici de citer le nom de Modigliani.

Enfin des artistes considérés comme abstraits, sont revenus à la figuration, mais en la modifiant dans le sens d’un schématisme original et d’un refus de la représentation réaliste : Picasso est emblématique de cette attitude. On peut rappeler  que son tableau considéré comme inaugurant la peinture cubiste, Les Demoiselles d’Avignon (1907), représente d’ailleurs plusieurs figures féminines nues, dont le traitement est évidemment très éloigné du réalisme.*

                                                                                     * « Les femmes représentées sont des prostituées de l'une des deux maisons closes situées Carrer d'Avinyó à Barcelone. Contrairement à une idée reçue, le nom de la rue fait référence à la commune d'Avinyó en Catalogne et non à la ville d'Avignon en France » (Wikipédia).

 

 

Au fur et à mesure qu’on avançait dans le 20 ème siècle, le nu a repris sa place comme thème important de la peinture – mais souvent il est dépourvu de tout aspect érotique ou de toute prétention à représenter la beauté des corps – au contraire, avec des peintres (qu’on peut appeler néo-expressionnistes, mais les étiquettes d’école cessent d’être vraiment pertinentes) comme Francis Bacon ou Lucian Freud, qui privilégient d’ailleurs le nu masculin, le nu devient une façon d’exprimer une vision tragique de la vie.

 

Parmi les artistes de la première moitié du 20 ème siècle (même si sa longévité lui a permis de vivre jusqu'en 1968), Kees Van Dongen est un des rares à avoir peint, parmi de nombreux nus, une femme nue - portant seulement des bas avec jarretières et des chaussures dont le talon et l'empeigne ont des couleurs inversées pour chaque pied -  qui danse avec un personnage habillé en tenue de soirée; la toile est titrée Le Tango de l'Archange. Car le personnage habillé est bien un ange ou archange, comme le montrent les grandes ailes dans son dos.

Comme un ange n'a pas de sexe, le personnage, bien qu'ayant une apparence masculine (habit de soirée, cheveux courts, allure générale) porte aussi des chaussures à talons hauts qui font penser à une femme - il est probable que même les danseurs mondains (les gigolos comme on disait) n'en portaient pas de si hauts. Et si le personnage n'était ni vraiment homme ni vraiment femme -  comme l'indique d'ailleurs son identification à un archange ? Le tableau joue donc sur l'ambigüité des sexes et exprime  l'atmosphère de liberté sexuelle des « Années folles ».

Du point de vue métaphorique, le tableau exprime aussi que des danses comme le tango s'apparentent à un simulacre d'acte sexuel (ce que suggère dans le tableau le jeu des jambes entrecroisées) : la danseuse, dans le monde véritable, peut s'imaginer dansant quasiment nue; elle se pâme dans les bras d'un gigolo (ou d'une gigolette ?) qui pour quelques instants, devient un personnage surnaturel qui l'entraîne loin du monde réel...

 Van Dongen est un peintre qui a d'abord adopté le fauvisme et qui a aussi eu des liens avec l'expressionnisme allemand, avant de développer une manière personnelle qui lui vaudra un grand succès public, notamment chez les gens riches, et le fera classer comme un peintre mondain qui utilise les techniques de l'art moderne : cette dernière étiquette le desservira de son vivant même, et il s'ensuivra après sa mort une période de purgatoire dont il semble sortir.

Une toile comme Le Tango de l'archange montre aussi que Van Dongen pouvait recourir à des mises en scène picturales pas éloignées de celles de certains surréalistes.

 

 

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 Kees Van Donen (1877-1968), Le Tango de l'Archange, huile sur toile (années 20). Musée national de Monaco.

Van Dongen passait une partie de sa vie dans des lieux de villégiature mondaine comme Deauville ou Monaco; il vécut dans la principauté entre 1949 et sa disparition en 1968. Le Musée de Monaco a acquis de nombreuses toiles du peintre dans les années suivant sa mort.

 

 

Les courants apparus dans la seconde moitié du 20 ème siècle (hyperréalisme, pop-art) représenteront souvent le nu féminin (Tom Wesselmann) – ou même le « nu habillé », si on peut dire, avec des représentations de femmes en maillots de bain (Martial Raysse) ou en lingerie (John Kacere, dont les gros plans quasiment photographiques restreignent le nu à une partie du corps féminin, du bas-ventre  au haut des cuisses). 

De son côté le peintre (travaillant à partir de photos) allemand Gerhart Richter présentera une image mémorable de sa femme nue descendant un escalier (Emma, 1966).

 

 

 

LE DÉJEUNER AU BORD DE LA PISCINE

 

 

Si le nu reste un thème majeur de l’art contemporain (du 20 ème siècle) les occurrences de trouver des figures féminines nues avec des hommes habillés sont rares. Les figures nues sont le plus souvent représentées isolées.

A moins que l’artiste ait voulu faire un pastiche d’une œuvre célèbre. C’est le cas avec le peintre  Alain Jacquet (1939-2008) Jacquet appartient à ses débuts à la tendance de la « nouvelle figuration ».  En 1964, il réalise un hommage à Manet qui reprend, dans des costumes contemporains (pour les hommes !), la scène du Déjeuner sur l'herbe, avec le même titre ; l’artiste a fait poser des amis au bord d’une piscine en banlieue parisienne (on a plutôt l’impression qu’il s’agit d’un bassin de parc public avec son rebord) : le  critique Pierre Restany, l’épouse de celui-ci, la galeriste Jeannine de Goldschmidt et le peintre Mario Schifano, avec en arrière-plan, la sœur de Jeannine de Goldschmidt.

Jacquet utilise pour réaliser son « tableau » la technique de la sérigraphie ce qui lui permet de tirer 95 exemplaires de l’œuvre.

Son travail Illustre la remarque de Walter Benjamin : « la notion même d’œuvre d’art est remise en question, par sa nature reproductible ».

Avec la sérigraphie, Jacquet utilise la trame comme moyen artistique, une recherche qui le rapproche de ce que fait au même moment Roy Lichtenstein aux USA. Plus tard, Jacquet, expatrié aux USA depuis 1992, travaillera sur ordinateur pour créer des œuvres répondant au même critère de reproductibilité. Mais étranger par ses orientations aux tendances françaises, il sera également étranger aux nouvelles tendances américaines, ce qui explique sans doute qu’il soit resté relativement ignoré jusqu’à son décès en 2008.

 

 

 

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Alain Jacquet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1964.
Quadrichromie sérigraphiée et vernis cellulosique sur papier marouflé sur toile (diptyque), 175 x 194 cm.
© Adagp, Paris 2011.
Photo © André Morain. MAC VAL https://www.macval.fr/Le-Dejeuner-sur-l-herbe

 

 

 

 

MAGRITTE : L’ASSASSIN EST BEL HOMME

 

 

 

Comme on l’a vu, les surréalistes restent fidèles au principe de figuration. Cela leur permet de représenter, à l’occasion,  des nus féminins, mais aussi (rarement) des scènes où une femme nue apparait avec des hommes habillés, entrant pleinement dans le thème de notre étude.

 

L'Assassin menacé de René Magritte (1898-1967) est un tableau peint en 1927 : un homme jeune, bien habillé, est représenté dans une pièce où gît le corps nu d’une femme – apparemment égorgée - sur un sofa. L’homme écoute tranquillement  la musique d’un gramophone, tandis que deux hommes en manteau et chapeau melon, de part et d’autre de l’entrée de la pièce, ont pris position et s’apprêtent probablement à la maîtriser. Par la fenêtre, qui découvre un paysage de montagne, trois visages apparaissent et regardent ce qui se passe dans la pièce.

 

 

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 René Magritte, L'Assassin menacé, 1927. The Museum of Modern Art,  New York. Dimensions 150.4 x 195.2 cm.

 Site René Magritte (en anglais).

https://www.renemagritte.org/the-menaced-assassin.jsp

 

 

 

On sait que Magritte s’est inspiré, ou mieux à réalisé, le programme d’un poème en prose de son ami Paul Nougé*, faisant partie de ses “Images peintes” :

                                                                                  * Peu connu et ayant peu publié, Paul Nougé (1895-1967) était pourtant, selon Francis Ponge « non seulement la tête la plus forte (longtemps couplée avec Magritte) du surréalisme en Belgique, mais l’une des plus fortes de ce temps ».



« Il y a dans la chambre, au milieu d’un minime désordre de linge, une femme presque nue, un cadavre d’une rare perversité.
N’était cette morte, rien ne viendrait troubler un intérieur aussi paisible. Tout s’y trouve d’une netteté reposante (…) Tournant le dos à la morte, un jeune homme d’une très discrète élégance et d’une grande beauté, un peu penché, légèrement penché sur ce pavillon de phonographie, écoute.
Sur ses lèvres, peut-être un sourire.
(…) Dans le couloir, de part et d’autre de la porte large ouverte, deux hommes s’avancent qui ne peuvent encore découvrir le spectacle.
(…) L’un déploie un vaste filet, l’autre brandit une sorte de matraque.
Tout cela s’appellera : l’Assassin menacé. » (Paul Nougé)

 

On sait aussi que  Magritte a repris la  mise en place des personnages d’un film de la série Fantômas de Louis Feuillade (en 1913)Le Mort qui tue, dans lequel ce sont des malfrats qui prennent position de part et d’autre de la porte. Ici, ce sont de toute évidence des policiers en civil, bien que leurs armes soient peu réglementaires : un filet et une matraque primitive. Quel dommage qu’à l’époque du tableau, Hergé n’ait pas encore commencé ses aventures de Tintin : on peut rêver que Magritte aurait donné à ses policiers en chapeau melon la physionomie de Dupont et Dupond…*

                                                                                                               * L’homme en costume sombre et en chapeau melon réapparait souvent dans les œuvres de Magritte ; il représente l’homme de la rue, un personnage lambda – mais aussi Magritte lui-même, qui dans les années 20-30, arborait ce costume, alors assez courant : Magritte se décrit donc en homme ordinaire.

 

L’assassin menacé crée un univers proche du film d’aventures fantastiques en en modifiant les codes : au lieu de se situer dans une ambiance et un décor oppressants, l’action se déroule dans un espace calme et bien éclairé. Qui sont les personnages qu’on voit par la fenêtre ? Des voisins, des voyeurs, ou plutôt les représentants de l’opinion publique, alarmés par le crime ? Et l’assassin lui-même, qui est-il ? Un sadique qui tue pour satisfaire ses impulsions, un amoureux qui a tué par passion – son attitude décontractée au moment où il devrait chercher à fuir est une énigme de plus. L’infortunée victime passe – c’est le cas de le dire – au second plan du tableau.

« Nougé a livré à son ami peintre un scénario détaillé qui s’intègre à l’univers psychique que ce dernier a déjà développé : un goût prononcé pour les arcanes du crime, une fascination pour la mécanique inconsciente de la sexualité qui lie le corps nu ensanglanté au paysage mental, une jubilation pour l’étrange » « A l’instar des hommes et des femmes qui fixent l’écran de cinéma, les trois figures tenues à distance derrière la balustrade, vivent des émotions fortes et populaires qui donnent à l’œuvre sa modernité. Celle-ci se construit sur le potentiel de “surprise” de l’image cinématographique. Magritte introduit le suspens en peinture. » (https://www.rtbf.be/culture/arts/detail_l-assassin-menace-invite-au-musee-magritte?id=7762953)

 

Avec L’Assassin menacé, Magritte a conçu un tableau qui constitue une séquence d’une histoire énigmatique (à reconstituer) – mais il ne reprendra plus ce procédé et  s’orientera vers des représentations décalées ou transformées de la réalité et des « images mentales ».

 

 

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René Magritte (1898-1967) saluant avec son  chapeau melon emblématique.

Photo de Duane Michals, Magritte Tipping Hat,  1965.

Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / photo : J. Geleyns - Art Photography

https://www.fine-arts-museum.be/fr/la-collection/duane-michals-magritte-tipping-hat

 

 

 

Magritte exposera (dans une galerie de Bruxelles en 1927) L’Assassin menacé, avec une toile de même dimension, formant en quelque sorte un dyptique Le Joueur secret , qui  représente deux joueurs de base-ball au pied de quilles géantes et sous une tortue luth noire flottant dans l'air. Sauf le plaisir de déconcerter les spectateurs, il n’y a pas vraiment de relation entre la première toile et la seconde (bien qu’une femme masquée ou baillonnée, figure dans cette dernière, à droite du tableau, installée dans une sorte d’armoire, mais libre de ses mouvements) – et c’est bien L’Assassin menacé qui a gagné la célébrité et qui continue à fasciner le public.

En 2010 L’Assassin menacé a été prêté par le MOMA (The Museum of Modern Art) de New York. au Musée Magritte de Bruxelles pour quelques mois, durant lesquels il a été exposé  avec son pendant Le Joueur Secret.

 

 

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 L'Assassin menacé exposé au Museum of Modern Art de New York.

https://www.lecho.be/culture/marche-de-l-art/tous-les-ados-americains-ont-un-magritte-dans-leur-chambre/9401109.html

 

 

 

 

Une autre toile (assez peu connue) de Magritte, datant de 1929-31, montre une gigantesque femme nue par opposition à un tout petit homme habillé. La toile est justement titrée La Géante. La femme est en proportion de la pièce, banalement meublée, où elle se trouve (même si l'effet de perspective donne l'impression qu'elle est plus haute que la porte). Le spectateur hésite à conclure : la femme est-elle vraiment une géante, dans un environnement à sa taille, ou est-ce une projection psychologique de l'homme, qui la voit ainsi ?

Le tableau est divisé en deux parties : à gauche la partie proprement picturale, à droite sur fond noir, le texte du poème de Baudelaire qui a soit inspiré le tableau, soit en fournit un  commentaire, intitulé justement La Géante : 

 

« (...)

J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

(…)

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins

(…) »

 

On peut  prendre le tableau comme une métaphore d'un état psychologique, voire d'un complexe : l'homme, angoissé par la sexualité, voit la jeune femme comme une géante qui le domine,  et se sent comme un lilliputien... On remarquera que la nudité de la femme est soulignée par la représentation de la toison pubienne.

Le visage de la femme est peu avenant. Est-ce une façon de souligner que le désir sexuel est indépendant de la beauté  et qu'il suffit, pour le susciter, de la présence des caractères sexuels naturels, dépourvus de toute justification esthétique ? Au moins, le corps de la femme est représenté comme séduisant par sa sveltesse. 

 

 

 

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 René Magritte,  La Géante ("De Reuzin") (1929-1931), Ludwig Museum Köln (Cologne, Allemagne)

https://www.flickr.com/photos/hans_olofsson/7548328364

 

 

 

 

Mais le peintre qui va mêler sur ses toiles des  femmes nues et des hommes en costume noir et chapeau melon au point que cette association va devenir une caractéristique immédiatement reconnaissable de sa peinture, c’ est Paul Delvaux, autre grand artiste belge. Il en sera question dans notre prochain message.

 

 

 

 

 

 

30 juin 2022

QUI SE SOUVIENT DE ROGER PEYREFITTE ? ROGER PEYREFITTE ET LES AMITIÉS PARTICULIÈRES

 

 

 

QUI SE SOUVIENT DE ROGER PEYREFITTE ?

ROGER PEYREFITTE ET LES AMITIÉS PARTICULIÈRES

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

J’ai trouvé dans une boîte à livres une vieille édition de la collection J’ai Lu du livre de Roger Peyrefitte Les Amitiés particulières.

Il s’agit (sauf erreur) de la première édition en format de poche, datant de 1958. L’illustration de couverture présente un jeune garçon à mi-corps, le torse nu, manifestement l’un des protagonistes – il s’agit du jeune Alexandre lors d’une séance de baignade décrite dans le livre.

J’avais déjà lu Les Amitiés particulières il y a fort longtemps. Ma trouvaille m’a permis de relire ce livre, qui fut très célèbre et qui, comme son auteur, est aujourd’hui plutôt oublié : il est trop éloigné de ce qui intéresse nos contemporains. Au moment de sa parution et dans les années qui suivirent, on avait prédit pour ce roman, le premier de R. Peyrefitte, un statut de futur classique, ce que répète la 4ème de couverture de l’édition J’ai Lu. Les contemporains du livre se sont-ils trompés à ce point ?

                                                                                    

 

 

 

UN PENSIONNAT RELIGIEUX, VERS 1920

 

 

Malgré l’oubli (relatif) du livre et de l’auteur, je suppose qu’on connait l’histoire racontée par Les Amitiés particulières : dans un collège religieux (Saint-Claude, situé dans une région montagneuse – probablement les Pyrénées), à une époque qui n’est pas exactement précisée (on peut la situer dans les années suivant  la première guerre mondiale), le narrateur, un jeune pensionnaire de troisième* nommé Georges de Sarre, devient amoureux successivement d’un élève de son âge, et surtout d’un élève un peu plus jeune, Alexandre.

                                                                        * Le collège religieux, comme le lycée laïque de la même époque, comprend toutes les classes de la 6ème jusqu’à la terminale.

 

L’histoire d’amour entre Georges et Alexandre – amour chaste, est-il besoin de le dire – ne pourra pas rester secrète et se terminera en drame : les ecclésiastiques responsables du collège, qui veillent à interdire ce qu’ils appellent les amitiés particulières, en mettant un obstacle décisif à l’histoire d’amour entre Georges et Alexandre, pousseront ce dernier au suicide.

Le récit présente des aspects autobiographiques : Peyrefitte qui fut pensionnaire dans un établissement religieux dans le Sud-Ouest vers 1920, a utilisé forcément ses souvenirs en ce qui concerne l’atmosphère du collège et  les amitiés qui pouvaient y prendre place. On rapporte que Peyrefitte se lia avec un garçon plus jeune que lui mais l’histoire racontée par le livre, dans son développement tragique, n’a pas de caractère autobiographique. Il semble que l’ami de Roger Peyrefitte mourut à moins de 20 ans, mais il n’est pas question de suicide.

Si l’histoire se termine de façon dramatique, tout le déroulement est plutôt placé sous le signe d’une satire souriante des établissements religieux de l’époque et plus largement, du culte catholique.

Peyrefitte,  dans son premier livre, trouve ce qui sera sa marque par la suite, un regard ironique sur les individus et les institutions, porté par un narrateur déjà sceptique et « voltairien » – ce style de narration où les événements et les choses appellent des associations d’idées plaisantes et ironiques, finira par tomber, au fil des années,  de plus en plus dans la recherche du scandale pour le scandale, au point de décevoir nombre de ses admirateurs d’autrefois

Dans l’immédiat, Peyrefitte faisait des débuts qui le plaçaient aussi bien comme un romancier psychologue décrivant finement les états d’âme d’adolescents ou de pré-adolescents, que comme un satiriste décrivant le fonctionnement d’un établissement religieux et les travers (petits et grands) de ses responsables, officiellement irréprochables (mais faut-il se fier aux apparences ?), de même que les curiosités du culte.

 Peyrefitte se situait alors exactement dans la lignée de celui qu’il considérait dans son adolescence, comme un maître admiré, Anatole France, qui avait déclaré qu’il fallait juger les hommes au moyen de l’ironie et de la pitié (dans le roman, Georges de Sarre possède d’ailleurs la photo d’Anatole France dans son portefeuille).

 

 

 

RELIGION ET CULTURE CLASSIQUE

 

 

Toute la vie du collège est évidemment rythmée par les cérémonies du culte catholique, décrites ici avec souci du détail : ces cérémonies et les particularités d’un catholicisme encore prédominant (mais plus vraiment triomphant),  nous donnent l’idée de l’évolution des temps ; presque rien ne surnage aujourd’hui, pour le commun du public (hormis sans doute le milieu très restreint du catholicisme traditionaliste), des institutions et pratiques décrites dans le roman (congrégation des enfants de Marie,  indulgences, scapulaires et médailles bénites, etc), même si des règles comme les couleurs liturgiques sont toujours observées. Evidemment les offices religieux sont dits en latin à l'époque.

Une autre considération qui révèle un abîme entre l’époque décrite et la nôtre, est la culture que possèdent les protagonistes, bien différente de celle d’un lycéen actuel. Georges de Sarre, à moins de 15 ans, a  des connaissances assez approfondies sur l’histoire littéraire : lorsque le supérieur,  qui dirige une sorte d’académie littéraire composée par les meilleurs élèves (l’appartenance à cette académie est très convoitée), choisit comme thème d’un exposé l’Hôtel de Rambouillet, Georges de Sarre n’est pas enthousiasmé mais il sait tout de suite de quoi on parle et évoque par exemple la Guirlande de Julie*.

                                                                                        * L’Hôtel de Rambouillet, une résidence aristocratique dans le quartier du Marais, était vers le milieu du 17ème siècle, le principal lieu de réunion des écrivains dits « précieux » - La Guirlande Julie est un ouvrage collectif composé de poèmes en l’honneur d’une des « précieuses », Julie d’Angennes.

 

De même, à la fête des Rogations, il déclare qu’il ne savait de cette fête que ce qu’il avait lu dans Le Génie du Christianisme de Chateaubriand.

Les élèves décrits par Peyrefitte, appartenant certes à un milieu bourgeois, ont une culture très différente des élèves d’aujourd’hui – qui en échange, connaissent sans doute plus de choses dans des domaines qui n’existaient même pas à l’époque du roman. En outre, Georges de Sarre est plus intéressé sans doute que la moyenne par la littérature, car il se rêve grand écrivain plus tard  et membre de l’Académie française.

La culture privilégiée par les enseignants est essentiellement la culture classique (celles du 17ème siècle considérée comme l’apogée de la civilisation française). Explicitement, le supérieur, grand admirateur de Bossuet, lie ensemble la religion, le classicisme  et le patriotisme ; sur son coupe-papier, fait dans un éclat d’obus, est inscrite la devise Dieu et la France (nous sommes après la première guerre mondiale, toutefois les réminiscences patriotiques de l’époque sont rares dans le roman) et devant les élèves, il fait l’éloge de la culture classique qui aide notre pays à gagner des victoires ou à se relever de ses défaites.

 

 

 

L’AMOUR DIVIN ET L’AMOUR DES CRÉATURES

 

 

 

Au pensionnat, les élèves, soumis à la discipline à la fois scolaire et religieuse (ils assistent aux messes et à toutes les cérémonies, se confessent fréquemment et communient tout aussi fréquemment, après avoir - du moins en apparence – confessé leurs pêchés et idées malsaines) se trouvent dans une situation paradoxale :  à tout moment on leur parle de l’amour divin, souvent dans des termes proches de l’effusion sentimentale,  et on leur interdit toute relation sentimentale avec leurs camarades, ce que les religieux appellent les amitiés particulières, car comme le rappelle l’un des ecclésiastiques, citant Bourdaloue, la sensibilité se change aisément en sensualité

Or, l’âge des élèves (qui atteignent pour certains la puberté) implique forcément la découverte, sous une forme ou une autre, de la sexualité, même si elle est dérivée (chez certains) vers un attachement sentimental et plus ou moins chaste pour un partenaire. L'attraction naturelle de la sexualité va donc entrer en contradiction avec les règles imposées par les éducateurs.

Peu de temps après son arrivée au collège Saint-Claude, Georges de Sarre (qui vient d’un lycée public, ses parents ayant estimé qu’aucune éducation n’est complète sans passage par les contraintes de l’internat) est frappé par le double sens que peuvent présenter les paroles des chants religieux, comme :

« Viens, Esprit d’amour,

Descend aujourd’hui dans mon âme (…)

Elle est à toi sans retour »

qualifiées par lui de « paroles étranges ».

Le prédicateur de la retraite de rentrée utilise aussi un langage qui pour les jeunes esprits (au moins certains d’entre eux) peut présenter un double sens, spirituel ou amoureux : « … vous pouvez dire dès ici-bas le mot de l‘Imitation [L’Imitation de Jésus Christ] en vous unissant à sa divinité par l’eucharistie : « Tu es véritablement mon bien-aimé »

Si l’amour tient une grande place dans le discours religieux, la place de la beauté n’est pas moindre : « « Quelles curieuses histoires, celles du prédicateur. Toujours il y était question de la beauté, ainsi que dans l’histoire grecque ».

Au-delà de la religion, il semble au narrateur que la culture classique, en honneur dans l’établissement religieux, exalte aussi la beauté physique et l’amour fondé sur l’attirance physique pour les beaux corps.

Le jeune Georges est ému jusqu’aux larmes par l’histoire de Nisus et Euryale, dans l‘Enéide de Virgile, deux beaux jeunes gens qui se sacrifient l’un pour l’autre : « il n’aurait jamais cru avoir envie de pleurer en traduisant du latin ».

 

La cousine de Georges de Sarre qui vient occasionnellement en visite chez ses parents lors des vacances scolaires, souligne, avec un cynisme qui est bien plus « peyrefittien » que propre à une jeune fille de bonne famille, les  particularités    de la vie de collège : «  elles [les cousines] se montrèrent curieuses des mystères de son collège.

-         Tout ce que je puis vous en dire, répliqua Georges, c’est qu’ils ressemblent à ceux de Mithra (voyez dictionnaire) : les femmes en sont exclues.

-         Moins peut-être que tu ne l’avoues, répondit Liliane : les uns pensent à elles, les autres les remplacent »

 

 

 

LE CULTE DE LA BEAUTÉ

 

 

Georges de Sarre voit bien que certains de ses camarades se flattent d’amours extérieures avec des filles – mais à son âge, il semble n’avoir aucune appétence pour le sexe féminin ; sans le dire, a-t-il conscience qu’il fait déjà partie de ceux qui ne peuvent aimer que dans leur propre sexe ?

Déjà, peu de temps après la rentrée, il éprouve des sentiments pour un camarade de son âge, Lucien. Il découvre avec irritation que ce dernier a une relation (pas si chaste, mais jusqu’où va-t-elle ? Pas très loin, on peut penser) avec un certain André. Georges de Sarre, qui se flatte d’être gentilhomme (son père est marquis), va pourtant faire le contraire de ce qu’on attend d’un gentilhomme. Il dérobe un poème d'André destiné à Lucien, et le fait parvenir au supérieur du collège : en conséquence, André est exclu de l’établissement pour avoir entretenu une « amitié particulière ». Georges croit qu’il pourra alors aimer sans concurrence Lucien, mais ce dernier passe par une phase de dévotion exagérée et de pureté excessive, avant d’admettre qu’il est toujours amoureux d’André et d’espérer le revoir en-dehors du collège. Georges se contente alors d’avoir Lucien comme ami, et son attention se tourne vers un collégien plus jeune qui fait partie de la division des petits, Alexandre.

Georges est immédiatement attiré par Alexandre, « un enfant d’une extraordinaire beauté », qui évoque pour Georges l’idéal de la beauté des Grecs, auquel il est sensible (il a dans son portefeuille une photographie d’un Amour de Praxitèle).

Alexandre (un nom qui évoque la Grèce également et la beauté célèbre d’Alexandre le Grand), a 12 ans et demi, mais la différence d’âge (Georges a 14 ans et en aura 15 à la fin de l’’année scolaire - et du roman) est suffisante pour que Georges le désigne souvent comme « l’enfant » : Georges a conscience d’une transgression en aimant un enfant de la division des petits,  qui préfigure évidemment ce que sera plus tard, l’attirance de Roger Peyrefitte pour des partenaires beaucoup plus jeunes que lui ; comme son ami Henry de Montherlant, Roger Peyrefitte sera non pas un homosexuel, mais un « pédéraste », qui aime les adolescents ou pré-adolescents.

 

 

 

« LES CHOSES QU’IL NE FAUT PAS SAVOIR »

 

 

Après des manœuvres d’approches compliquées, Georges finit par lier connaissance avec Alexandre et à engager avec lui une amitié sentimentale partagée. La différence d’âge va jouer dans le sens que c’est le plus jeune qui va avoir la conception la plus exigeante de l’amour (puisqu’il s’agit d’amour) tout en restant chaste.

Dans cet univers rigide et codifié, les occasions de contact sont rares mais ce sont les cérémonies du culte elles-mêmes qui permettent parfois de telles occasions – souvent limitées au regard ; l’amour se construit à partir de contacts distants et rares, d’autant plus précieux.

 Pour ceux qui savent se débrouiller, il semble possible de « filer le parfait amour » avec la complicité (involontaire) des institutions. C’est la remarque que fait, au début de l’histoire, avec agacement, Georges de Sarre voyant Lucien, pour qui il a une attirance, servir la messe avec son « amoureux » en titre, André (celui que Georges fera exclure de l’établissement par une dénonciation anonyme) : « « André avait pour lui l’ordre établi et toutes les ressources du collège savamment exploitées ».

Plus tard, c’est à son tour que Georges bénéficie de ces ressources : « Il se plaisait à trouver dans la liturgie quotidienne un aliment de tendresse …  les choses divines étaient à présent humaines » ; « ... la chapelle tenait désormais la place d’honneur dans sa vie ». « Maintenant, rien ne lui était plus délectable que les cérémonies du dimanche ». En effet, c’est au cours de ces cérémonies qu’il peut se repaître de la vue de l’être aimé, le jeune Alexandre, et obtenir de lui les premiers signes que son amour est agréé.

 Car l’amour (ou l’amitié amoureuse) entre Georges et Alexandre restera « pur »  -  donc, quasiment sans aspect charnel; pourtant Georges est attiré physiquement par le jeune garçon, mais sans se permettre de céder au plaisir des sens. Son attirance pour la beauté se confond avec une affection profonde pour son ami.

Le dialogue à un moment du récit entre Alexandre et Georges indique la volonté de ce dernier de maintenir son amour dans des régions où le désir physique n’a sinon aucune part, du moins le moins de part possible :

« Alexandre prononça lentement ces mots :

-         Georges, sais-tu les choses qu’il ne faut pas savoir ?

-         Oui, je les sais.

-         Est-ce qu’elles t’intéressent ?

(…) Du même ton grave, il répondit :

-         Non, ces choses-là ne m’intéressent pas.

Alexandre est rassuré. « J’avais beau t’aimer, je me demandais ce que tu voulais de moi ».

Pourtant les deux personnages ne sont pas de purs esprits et leur amour n’est pas l’amour divin des jeunes saints dont on leur rebat les oreilles. Mais Georges fait sienne la parole de l’Evangile : « Malheur à qui scandalise un enfant ». Georges  est conscient que son amour ne se situe pas complètement du côté de la pureté : il veut seulement qu’il se situe   « à égale distance du bien et du mal ».                 

Ils ont échangé leur sang, se considérant comme liés pour la vie : « Leur amitié était devenue une religion ». 

 

 

 

ENTRE SENTIMENTS ET SENSUALITÉ

 

 

Pour les deux protagonistes,  l’aspect physique de l’amour (hormis le culte de la beauté physique) se situe du côté du mal –  mal sans doute nécessaire et inévitable, mais mal quand même ; on peut y voir la marque d’une époque et d’un milieu (le milieu de la bourgeoisie catholique) ; on peut s’étonner que l’idée d’une relation entre jeunes gens du même sexe n’apparaisse pas (aux yeux au moins du plus âgé) comme « anormale », compte-tenu des préjugés de l’époque ; mais ce sont au contraire les relations avec le sexe opposé qui apparaissent à Georges comme un peu dégoûtantes, lorsqu’il entend certains de ses camarades se vanter. La pureté, pour lui, se trouve dans une relation entre garçons, si elle reste dans certaines limites.

 

Lorsque Lucien, plus déluré, demande à Georges s’il a déjà embrassé Alexandre, Georges répond : « Non pas de baiser. Ce n’est pas obligatoire, je suppose ». « Tu verras bien ! On commence par le sentiment et on en vient peu à peu aux sensations »,  répond Lucien, qui rappelle la sentence de Bourdaloue citée par leurs enseignants. Leur seul baiser est public, lorsqu’ils sont reçus comme enfants de Marie : « Sous le regard du père Lauzon [un de leurs enseignants, directeur de la congrégation], Georges échangea avec Alexandre impassible un  saint baiser de paix ».

 

On peut penser que leur amour (contrairement à ce qui est suggéré de l’amour entre Lucien et André – sans qu’on sache précisément jusqu’où va l’ intimité physique de ces derniers) reste pur en raison de la différence d’âge entre Alexandre et Georges – mais pourrait-il se maintenir ainsi pendant longtemps ? Peyrefitte ne répond pas à la question,  car en fait, il n’y a pas d’avenir pour cet amour comme le récit va le montrer.  Y aurait-il un avenir, il semble évident que la puberté jouerait son rôle. Dans l’immédiat, Georges, l’aîné, s’estime obligé à respecter la pureté de son compagnon plus jeune que lui.

L’obligation de  cacher leur relation irrite le jeune Alexandre  : « Parce qu’ils appellent nos plaisirs une tare, ils se croient le droit de nous en priver ». « Parce que nous sommes des enfants, aurions-nous toujours tort ? Les enfants (...) seraient-ils les seuls à n’avoir pas le droit d’aimer ? »

Mais ici, est-il vraisemblable qu’Alexandre parle de « plaisirs » pour un amour qu’il ressent comme extrêmement pur ? C'est plus Roger Peyrefitte adulte qui s'exprime ici, qu'un pré-adolescent de 12 ans.

Georges a lu dans le Cantique des cantiques que « l’amour est fort comme la mort » - mais il ne se doute pas encore qu’il y a entre l’amour et la mort des correspondances.

 

 

 

UN ECCLÉSIASTIQUE ATYPIQUE : LE PÈRE DE TRENNES

 

 

Dans le cours du récit apparait le personnage du père de Trennes.  C’est un ecclésiastique assez jeune encore, qui tranche sur les autres membres du collège par son allure soignée, toujours rasé de près et vêtu d’une soutane du grain le plus fin. Il est archéologue et pour prendre un peu de repos, il est venu au collège Saint-Claude où on échange de l’hébergement, il exerce les fonctions modestes de surveillant : c’est notamment lui qui surveille le dortoir la nuit, où bien des choses peuvent se passer. Son aptitude d’archéologue, selon lui, le met à même d’apercevoir ce qu’on souhaite lui cacher : « … j’applique ma science à la vie.  Ici, à un geste, à un coup d’œil, avec  un rien, je reconstitue et je déchiffre les secrets de chacun ». 

Dormant très peu, iI ne met pas longtemps à s’apercevoir que Lucien et Georges ont des entretiens la nuit – et il s’invite carrément dans leurs entretiens, ou bien les invite à rejoindre sa chambre où il leur offre liqueur et cigarettes.

Dans ses déclarations, il prétend agir pour leur bien, mais ses discours à double sens mettent sur leurs gardes les jeunes gens, de même que ses invitations insolites (et parfaitement hors règlement). Le père de Trennes déconcerte les  élèves par ses attitudes changeantes du tout au tout (il passe de la complicité à la sévérité). Enfin que penser de la façon dont il s’approprie les pyjamas déjà portés de Georges et Lucien sous le prétexte de leur en donner d’autres ?

Le père de Trennes exige de Lucien et surtout de Georges une franchise totale, bien persuadé qu’ils ne disent pas tout (en fait rien) à leur confesseur de ce qui les préoccupe. Il ne met pas longtemps à comprendre que Georges est secrètement amoureux d’Alexandre. Il propose - de façon indirecte – de veiller sur cet amour afin que celui-ci reste pur. Sa connaissance de la Grèce, présentée comme le pays où la beauté physique – des hommes, des paysages – s’allie à la beauté intellectuelle, exerce une attraction sur Georges, qui pourtant ne peut faire confiance à ce personnage énigmatique, capable d’espionner les élèves et de fouiller leurs affaires personnelles, qui enfin avoue à mots couverts ses attirances tout en affirmant les dominer: « Je sais rester sur ma faim et sur ma soif ».

Quand Georges voit que son amour pour Alexandre est connu du père de Trennes et qu’il est en quelque sorte prisonnier du bon -vouloir de celui-ci, il décide de se débarrasser de lui. Il a vu que le père de Trennes invitait d’autres garçons dans sa  chambre, la nuit. Une nuit, Georges quitte silencieusement le dortoir et tape à la porte du supérieur – quand ce dernier finit par ouvrir, il trouve sur le seuil un message lui demandant de venir sans tarder à la chambre du père de Trennes.

Le supérieur arrive et découvre de Trennes fumant avec un jeune élève (le frère aîné d’Alexandre). Les explications du père de Trennes ne tiennent pas et dès le lendemain, il doit quitter l’établissement. Quelque peu honteux de ce qu’il a fait, Georges se refuse à « enfoncer »  le père de Trennes par des révélations supplémentaires.

A la fin du livre, revenant mélancoliquement sur tous ces événements, Georges estimera que le père de Trennes avait du zèle pour la pureté, mais que cela n'excluait pas d'autres préoccupations. *.

                                                                                              * Le père de Trennes réapparaîtra dans d’autres livres de Roger Peyrefitte.

 

 

 

DES COMPLICATIONS RIDICULES LORSQU’ELLES NE SONT PAS GRAVES

 

 

Les responsables du pensionnat (hormis évidemment l’ambigu père de Trennes) sont présentés par le narrateur  comme assez naïfs  en ce qui concerne les pensées profondes et quelquefois les actes de leurs élèves. Ils invitent ceux-ci à se confesser fréquemment et pensent que lors des confessions, les élèves sont sincères, ce qui n’est pas le cas – du moins c’est ce que pense Georges : mentir lors des confessions était pour les élèves, « un moyen de vive en paix, sinon avec leur conscience, du moins avec leurs maîtres ».

Les ecclésiastiques veulent contrarier les amitiés particulières qui sont toujours susceptibles d’évoluer vers l’amour physique (et donc le mal) mais aussi , même si elles restent dans le seul domaine du sentiment, sont susceptibles d’éloigner les élèves des obligations morales de la religion et du travail scolaire – peut-être aussi pensent-ils que ces amitiés risquent d’écarter les jeunes gens de la voie dite normale  (mais ce n’est pas dit) ? Aussi ont-ils tendance d’abord à les ridiculiser quand elles concernent des relations entre des élèves qui n’ont pas le même âge : les éviter « est le meilleur moyen d’éviter des complications, qui, lorsqu’elles ne sont pas des plus graves, sont au moins ridicules », dit le père Lauzon.

 

Pour les élèves qui ont pris le chemin de ces amitiés, la position des bons pères est suspecte ; ne sont-ils pas tout simplement jaloux ? « Voilà ce qu’il en coûte d’aimer quelqu’un chez les bons pères. Je crois qu’ils sont jaloux, c’est l’éternelle histoire du « renard ayant la queue coupée » (André, renvoyé pour amitié particulière, dans une lettre à son ami Lucien).

 

Tout pourrait aller pour le mieux pour Georges et Alexandre. La fin de l’année scolaire approche : Georges, élève brillant, a remporté un grand nombre de prix,  et se réjouit de penser que l’année suivante, Alexandre et lui  seront dans la même division, celle des grands, ce qui rendra leurs contacts plus faciles.

 

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 Le livre dans l'édition J'ai Lu, en 1958, couverture de Benvenuti.

 Vente e-bay.

 

 

 

CATASTROPHE

 

 

C’est alors que survient la catastrophe : le père Lauzon surprend dans une cabane Georges et Alexandre, allongés l’un près de l’autre – parfaitement chastes – et fumant des cigarettes. Il y avait déjà eu des alertes sur leurs relations dont Georges s’était tiré assez facilement, mais il est impossible de nier que  les deux garçons ont une « amitié particulière ». Le père Lauzon va donc tout faire pour les séparer définitivement. Finalement, Georges n’est pas exclu du pensionnat pour l’année prochaine comme il le redoutait, mais c’est Alexandre et son frère qui le sont. Georges et Alexandre devront trouver d’autres moyens pour se revoir que le pensionnat, ce qui ne semble pas compliqué.

Dès lors, Georges se félicite de son année passée à Saint-Claude, qui contrairement à ce qu’il avait pensé d’abord, fut une année de liberté et l’avait enrichi plus que ses années de lycée, en raison de « ce mélange perpétuel de sacré et de profane qui donnait aux moindres choses un reflet particulier (…) la « vie spirituelle intense » que l’on menait publiquement, alimentait une autre vie, d’autant plus intense qu’elle devait se cacher ».

 

Georges, plus souple, a confessé au père Lauzon tout ce qu’il voulait sur sa liaison avec Alexandre (y compris des turpitudes – lesquelles ?), paraissant ainsi se repentir pour endormir la confiance du prêtre. Mais Alexandre, plus jeune et convaincu de son innocence, refuse tout repentir. Le père Lauzon  force alors George à lui remettre  tous les messages reçus d’Alexandre ; le prêtre les rendra à ce dernier, geste symbolique qui signifie que leur liaison est terminée. Georges accepte, tout en prévoyant d’écrire à Alexandre pour lui dire que leur relation continue et qu’il ne faut pas se fier à son geste, qui lui a été imposé.

Alors qu’il est revenu dans sa famille – c’est  le début des vacances – Georges lit dans le journal qu’Alexandre est mort après avoir absorbé – par erreur ? – un produit toxique. Il ne doute pas qu’il se soit suicidé en apprenant leur (fausse) rupture.

 

 

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 Alexandre et Georges surpris par le père Lauzon dans la cabane. Illustration de Gaston Goor pour une édition de luxe du livre en 2 volumes, 1953, éditions Flammarion. Gaston Goor (1902-1977) est un peintre, illustrateur et sculpteur français dont l’œuvre, très orientée sur des thèmes pédérastiques ou homosexuels, est restée relativement confidentielle (Wikipédia).

Site Homo fabulahttps://homofabula.blogspot.com/2017/05/front-free-endpaper-gaston-goor.html (ce site présente la totalité des illustrations de l'édition illustrée).

 

 

 

 

« JE L’AIMAIS PLUS QUE VOUS »

 

 

Il reçoit alors la visite du père Lauzon qui lui raconte sa dernière entrevue avec Alexandre, juste avant son geste fatal. Le prêtre est aussi désespéré que Georges, d’autant qu’il se sent en partie responsable de ce qui est arrivé. « Je l’aimais plus que vous », dit-il à Georges. Il déclare qu'il a été dur, mais c'était pour protéger la pureté d'Alexandre (encore la pureté !) qu'il espérait un jour diriger vers la vocation religieuse.

Il remet à Georges une photographie d’Alexandre qu’il avait prise alors que l’enfant était endormi. Georges comprend alors « que cet homme avait véritablement aimé Alexandre ».  Mais quel sens faut-il donner au mot « aimer » ? Le prêtre et Georges prient ensemble dans une église avant de se séparer.

Resté seul Georges prend conscience que désormais Alexandre vivra avec lui, en lui, pour toujours.

 

Le livre terminé, le lecteur peut se poser des questions – sans trouver une réponse définitive. Qui porte la responsabilité du drame ? Les adultes ont-ils raison de vouloir empêcher les amitiés particulières, ou bien est-ce justement leur attitude qui a causé le suicide d’Alexandre ? Georges est-il coupable d’avoir fait partager une histoire d’amour à un garçon trop jeune  pour résister à un chagrin d’amour ? Georges se rend compte de ces ambivalences  lors de son entrevue avec le père Lauzon : « Les sentiments du prêtre ne pouvaient-ils, d’une certaine façon, valoir les siens ? (…)  Pour Georges, Alexandre était mort parce qu’il y avait eu ce prêtre, et pour ce prêtre, parce qu’il y avait eu Georges ».

Finalement, la mort d'Alexandre est peut-être due à une fatalité inévitable, au-dessus des responsabilités humaines  : « Ils n’avaient fait que suivre leur destin. Les décisions et les actes leur avaient échappé »

 

 

 

 

UN JEUNE DIPLOMATE IMPRUDENT

 

 

Lorsque Roger Peyrefitte publie Les Amitiés particulières, qui est-il ?

C’est un jeune bourgeois (et non un aristocrate comme son personnage Georges de Sarre), originaire du Sud-Ouest. Pendant qu’il était pensionnaire dans un établissement similaire à Saint-Claude (vers 1920 donc) il écrivit une lettre à l’auteur qu’il admirait, Anatole France. Peu importe que celui-ci, semble-t-il, ait rangé sa lettre parmi celles inintéressantes, auxquelles il était inutile de répondre.

Puis Peyrefitte vint à Paris pour ses études à l’école libre des Sciences politiques ; cet ancêtre de Sciences Po n’était pas encore le temple du progressisme qu’est devenue l’actuelle école. Les plus brillants des élèves – souvent nantis de noms à particule - se destinaient à la diplomatie qu’on appelait avec complaisance « la Carrière ». Peyrefitte passa donc le concours des affaires étrangères et se retrouva attaché d’ambassade à Athènes – le pays de son cœur, car Roger Peyrefitte était autant admirateur de l’art de la Grèce antique – qu’il réduisait peut-être exagérément au culte de la beauté physique, que sympathisant des mœurs grecques qu’il réduisait aussi, encore plus exagérément, à l’homosexualité et à l’amour des éphèbes. Car depuis ses années scolaires, Peyrefitte avait découvert que l’amour des femmes – bien qu’il y ait cédé parfois – n’était pas pour lui.

Après un incident scandaleux à Athènes, causé par son goût des jeunes gens, Peyrefitte rentra en France pour continuer ses fonctions à l’administration centrale du Ministère. Sa carrière diplomatique était entachée d’une aventure déplaisante mais pas compromise réellement. A Paris, avec son ami Montherlant, Peyrefitte draguait les jeunes garçons et les relations avec eux n’avaient plus rien de chaste.

Lorsque la guerre éclata, et que survint l’armistice de juin 1940,  Peyrefitte suivit son ministère à Vichy où toutes les administrations se rassemblaient. C’est là qu’un nouvel incident mit fin à la première partie de sa carrière administrative.

Des policiers le surprirent (peut-être alors qu’il draguait un garçon ?) – interrogé sans ménagement, il entendit les policiers lui dire : « c’est à cause de gens comme vous qu’on a perdu la guerre »*. On lui mit en mains le marché : ou démissionner ou être révoqué (avec peut-être des poursuites judiciaires en plus).

                                                                                         * A peu près au même moment, son ami Montherlant, arrêté à Marseille pour une affaire de moeurs semblable et malmené par les policiers, entend aussi le même langage.

 

Peyrefitte démissionne mais grâce à quelques appuis, il est réintégré vers 1943 dans la fonction publique et sert, en pleine collaboration, à l’antenne du ministère des affaires étrangères à Paris. Indifférent aux questions politiques du moment, il indispose (selon lui) certaines personnes du ministère qui ont pris parti pour la Résistance*.  A la Libération, il est révoqué, suspect de collaboration**. Mais sa carrière littéraire vient de commencer.

                                                                                                               * Notamment Suzy Borel, qui épouse par la suite Georges Bidault, un des chefs de la Résistance et futur président du conseil; selon Peyrefitte, elle lui en voulait pour des raisons politiques mais surtout personnelles.

                                                                                          ** Il semble que pas mal d’années après, la décision de révocation a été annulée par le Conseil d’Etat  pour irrégularité – R. Peyrefitte a-t-il été indemnisé ?

 

 

 

  COUP D’ÉCLAT EN 1945

 

 

En 1943, il a achevé Les Amitiés particulières, qu’il fait publier (dès cette année) par l’éditeur Jean Vigneau, qui s’est établi à Marseille. En 1945, le livre est en piste pour le Prix Goncourt (au titre de l’année 1944, où le prix n’a pas été remis) ; il fait figure de favori.

Mais peut-être pour des raisons politiques, le choix de la majorité des jurés Goncourt se porte sue Le Premier accroc coûte 200 francs*, d’Elsa Triolet, la compagne d’Aragon, tous deux figures éminentes du  parti communiste, à ce moment très influent. Le jury  - dont certains membres n’ont pas forcément été favorables à la Résistance - hésite peut-être à couronner un auteur exclu de l’administration par les épurateurs et préfère jouer la bonne carte.

                                                                                            * Recueil de nouvelles ayant comme thème la Résistance ; « Le titre fait référence à la phrase codée « Le premier accroc coûte 200 francs » qui annonçait le débarquement de Provence » (Wikipédia).

 

Le critique littéraire du Monde, l’académicien Emile Henriot, écrit : « L'académie Goncourt, cette année, avait le choix. Elle pouvait découvrir un auteur inconnu, pourvu de grandes qualités littéraires, M. Roger Peyrefitte, et le couronner pour son premier roman, les Amitiés particulières, dont le sujet est spécieux et qui a déjà des lecteurs; elle a préféré consacrer la réputation acquise de Mme Elsa Triolet, et ce choix qu'on pouvait prévoir ne causera pas de scandale ».

Le livre de Jean-Louis Bory Mon village a l’heure allemande, reçoit  le prix 1945.

Selon ce que Peyrefitte raconte, le président de l’académie Goncourt, Lucien Descaves, était un ferme soutien de son livre et fut ulcéré par le vote en faveur d’Elsa Triolet*.

                                                                                            * Lucien Descaves (1841-1949), écrivain et journaliste, d'esprit libertaire; il  fit ses débuts dans le sillage de Zola. Auteur notamment des Sous-offs (livre qui lui valut un procès pour injures à l'armée et outrages aux bonnes mœurs en 1889), de Philémon, vieux de la vieille (enquête sur les anciens communards survivants). Il est probable que l'anticonformisme et le refus de s'aligner sur une opinion dominante rapprochait Descaves de Peyrefitte.

 

Comme consolation, Peyrefitte obtient la même année 1945 le Prix Renaudot, lui aussi décerné au titre de l’année 1944 (tandis que Henri Bosco obtient le prix 1945 pour Le Mas Théotime).

Peut-être aidé par ces polémiques, le livre de R. Peyrefitte est un succès.

 

 

 

ÉLOGE DE L’ÉDUCATION  CATHOLIQUE, PAR M. ROGER PEYREFITTE

 

 

A l’occasion de la publicité faite à son livre à ce moment,  Roger Peyrefitte est interrogé par l’hebdomadaire Clartés dans un numéro de juillet 1945 *

                                                                                          * Clartés (à ne pas confondre avec des publication successives dénommées Clarté au singulier, liées au parti communiste) se présente comme «  l'hebdomadaire de combat pour la résistance et la démocratie » ; son directeur politique est Georges Izard, un homme politique et avocat, ancien député socialiste, un des fondateurs de la revue Esprit. Il fonde après-guerre l’UDSR, un parti où on retrouve François Mitterrand, René Pleven, Edgar Faure, etc, et un mouvement en faveur des Etats-Unis d’Europe, avant de se consacrer à sa carrière d’avocat. Académicien français en 1971.

 

Le journaliste lui demande si le récit était autobiographique. Peyrefitte déclare avoir été témoin, mais non acteur d’une histoire semblable : « J’étais dans un de ces collèges quand arriva un événement bouleversant : le suicide d’un enfant en état d'amitié particulière avec un de ses aînés. Vous imaginez facilement la répercussion de cette mort dans mon esprit et le trouble où fut plongé le collège entier. (…) Le souvenir de ce drame, dont j'avais été le témoin passionné, restait au fond de moi … ».

Le journaliste écrit : «  J’en viens naturellement à demander à l’auteur si son livre doit être lu comme une condamnation formelle de l’enseignement religieux:
— Absolument pas, répond-il en s'animant. Si j’avais des enfants, je les mettrais dans un collège comme celui-là. J’aime la poésie du symbole, le mysticisme et la grande retenue qu’on y enseigne aux enfants. Mais un tel système d’éducation ne peut convenir qu’à une nature d’élite. Peyrefitte pense que « ces amitiés si combattues (…) sont aussi celles qui peuvent forger de très grands caractères. L’espèce de supériorité de cette éducation réside dans cette excitation-exaltation plus ou moins sensuelle. Au fond, c’est un enseignement hardi. Les Pères, pour entretenir une atmosphère exaltante, n’hésitent pas à provoquer des crises. Chez Trennes, on trouve l’exagération de ces méthodes ; pourtant, Trennes n’est pas un faux prêtre … »

Peyrefitte s’inquiète aussi : n’a-t-il pas fait parler ses élèves de façon trop recherchée pour leur âge ? Le journaliste le rassure : « Leur emphase vient tout naturellement de l’enseignement très littéraire qu’ils reçoivent et de la noblesse naturelle des jeunes garçons qu’on tient écartés de toute vulgarité ».


A la fin de l’entretien, Peyrefitte déclare : « Tant que la France existera, elle ne vaudra, dans le monde, que par sa littérature. », mots auxquels « la qualité d’ancien diplomate de Peyrefitte donne un poids particulier », selon le journaliste. On notera au passage qu’il n’est pas question de la situation administrative de Peyrefitte, épuré après la Libération. De même Peyrefitte déclare dans l’interview qu’il a eu pour son livre les conseils de Benjamin Crémieux (célèbre critique juif, résistant, mort en déportation) et d’André Gide *– il mentionne aussi une conversation avec Francis Crémieux (fils de Benjamin, journaliste et résistant communiste) : des personnalités  irréprochables politiquement, qui ne sont sans doute pas citées par hasard…

                                                                                          * Qui lui aurait dit : on lira encore Les Amitiés particulières dans 100 ans.

 

Ainsi, malgré la fin des Amitiés particulières qui semble donner un démenti à l’opinion favorable exprimée – avant le suicide d’Alexandre – par le narrateur, sur son année passée à Saint-Claude, Peyrefitte justifie l’enseignement religieux par un raisonnement paradoxal : celui-ci développe une ambiance « plus ou moins sensuelle » qui est un terrain favorable aux natures d’élite. Pour un peu, il dirait que les prêtres favorisent les amitiés particulières tout en ayant l’air de les combattre. Evidemment cette opinion n’est qu’à demi-sincère : Peyrefitte justifie les amitiés particulières par des raisons utilitaires – leur rôle supposé positif dans l’éducation - alors que sa véritable conviction  est que les enfants ont le droit de vivre leur vie amoureuse ; mais le dire choquerait l’opinion commune de l’époque.

 Dans cet entretien, Peyrefitte apparait ici tel qu’il sera dans le reste de sa carrière – littéraire ou médiatique – un esprit paradoxal pour qui la tradition n’est pas l’ennemie de l’anticonformisme et de l’individualisme

 

 

 

LE SUCCESSEUR DE VOLTAIRE OU UN AMATEUR DE SCANDALES ?

 

 

 

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Roger Peyrefitte  vers 1950.

https://www.babelio.com/auteur/Roger-Peyrefitte/3605

 

 

 

La carrière de Peyrefitte se poursuit d’abord par des ouvrages de facture classique*.

                                                                                                 * La mort d’une mère, L’Oracle (qui se déroule en Grèce), ou le récit de voyages Du Vésuve à l’Etna, qui fut récompensé en Italie et exprime l’amour de Peyrefitte pour les gens et les paysages d’Italie.

 

 

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Roger Peyrefitte chez lui. Photographie de Willy Rizzo (1961). L'intérieur de Peyrefitte, avec ses éditions rares et ses meubles anciens, qui fait penser à une boutique d'antiquaire, est illuminé dans une harmonie de rouges par la présence de mannequins du couturier Balmain, tandis que Peyrefitte en robe de chambre et chaussettes tirant sur le violet évoque un dignitaire de l'Eglise dans un décor quelque peu romain. Willy Rizzo (1928-2013) qui était  également designer, fut un des grands représentants de la photographie (de mode et d'actualité) au 20 ème siècle, à cheval sur la France et l'Italie.

Willy Rizzo, la mode pure de 1947 à nos jours - Site L'Œil de la Photographie Magazine/The Eye of Photography Magazine (photographie en accès restreint).

Une autre  photographie  dans le même décor est visible sur la Galerie d'images Instagram @therealwillyrizzo

https://www.willyrizzo.com/images-blog-willy-rizzo-1.html?lng=fr

 

 

 

Ensuite il s’oriente de plus en plus vers une forme hybride (des reportages romancés) qui décrivent  les pratiques de milieux  fermés (la diplomatie, le Vatican, les chevaliers de Malte, la franc-maçonnerie)*, puis de milieux plus larges (Les Juifs, - qui  le fait accuser sans doute à tort d'antisémitisme,  Les Américains, Des Français) ; ces livres font une grande place aux révélations sur l’activité sexuelle (surtout homosexuelle) de gens connus – au point que Peyrefitte perd sa réputation  d’auteur respectable et devient une sorte  d’amuseur de mauvais goût, amateur de potins scandaleux, habitué des plateaux télé des années 70.  

                                                                                             * Respectivement :Les Ambassades et La Fin des ambassades, Les Clés de Saint-Pierre, Chevaliers de Malte, Les Fils de la lumière.

 

Pourtant lui-même se voit comme le successeur de Voltaire, un satiriste qui se flatte d’écrire avec élégance.

Au milieu des années 70, Peyrefitte forme un couple avec un homme jeune, Alain-Philippe Malagnac (rencontré alors qu’il avait entre 12 et 13 ans sur le tournage d’une adaptation pour le cinéma des Amitiés particulières) ; il fréquente des personnalités de la jet-set (qu’on n’appelait pas encore les people), notamment Sylvie Vartan et Amanda Lear et les amis de celles-ci.

On le voit parfois à Capri, à Saint-Tropez ou dans des endroits comme Le Colony, une boîte de nuit accueillante aux homosexuels - mais ce n'est pas un habitué de la vie nocturne et il se vante d'une existence plutôt austère.

Il publie des livres qui évoquent son histoire d’amour avec Alain-Philippe Malagnac et présentent l’existence de gens appartenant à des milieux fortunés et à la mode –  assez loin de son classicisme initial.

 

 

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Une soirée au Colony (années 1970), de gauche à droite : le peintre Vincent Roux, Sylvie Vartan, Roger Peyrefitte et Jacques Chazot.

Site Sylvissima - https://www.sylvissima.com/sylvie-vartan-arrets-sur-images/tout-le-bazar

 

 

 

Son jeune ami se lança dans les affaires – notamment dans le show-business – mais éprouva des déboires :  Peyrefitte dut venir à son secours en vendant ses collections de livres rares et d'objets d'art dans le domaine de l'érotisme.

La dernière partie de sa carrière littéraire fut principalement consacrée à des ouvrages historiques ; une biographie du  personnage à qui allait toute son admiration, Alexandre le Grand, en trois volumes, puis (autre personnage qu'il admirait), Voltaire, sa jeunesse et son temps  en deux volumes, suivi par Voltaire et Frédéric II (aussi en deux volumes).*

                                                                                                     * A propos de Voltaire, sa jeunesse, l'universitaire René Pomeau, grand spécialiste de Voltaire, écrit dans la Revue d’histoire littéraire de la France (1986) avec assez d’indulgence : «  Auteur de plusieurs bons romans, Roger Peyrefitte biographe s'octroie simultanément toutes les latitudes du romancier. Il raconte cette vie telle qu'il lui plaît de la recréer. » R. Pomeau conteste la présentation faite par Peyrefitte de Voltaire comme homosexuel, de même que celle de la plupart de ses contemporains dans l’élite sociale ; il répertorie toutes les erreurs, approximations et déformations du récit de Peyrefitte.

 

La célébrité de Peyrefitte finit par s’évaporer avec l’évolution des mentalités: de son vivant l’auteur entra dans une période d’oubli et mourut en 2000, âgé de 93 ans.

En 2011, l’écrivain et critique Patrick Besson écrit, à l’occasion de la parution de la première biographie de Roger Peyrefitte : « L'histoire de Roger Peyrefitte est celle d'une longue dégringolade aux yeux de la critique et du public, ce qui est presque toujours le cas pour les écrivains, qu'ils soient bons ou mauvais. Peyrefitte a vendu des millions de livres à des lecteurs qui sont morts avant lui, du coup il s'est retrouvé tout seul à se lire.(…). Et puis, un jour, quelqu'un retombe amoureux. »

 

 

 QUELQUES LIVRES À SUCCÈS AU DÉBUT DES ANNÉES 70

 

 

 

Si Les Amitiés particulières ont paru en 1943 (avec semble-t-il le millésime 1944), la grande époque de la célébrité de Roger Peyrefitte (même s’il ne fait plus figure d’auteur sérieux) est la fin des années 60 et le début des années 70 : à ce moment ses œuvres les plus connues sont déjà derrière lui et il vit largement sur sa réputation comme écrivain ; les ouvrages qu’il publie durant ces années s’adressent à un public réputé peu exigeant sur la qualité littéraire, malgré les prétentions de Peyrefitte quant au style.

Il est amusant de regarder quels étaient les titres des livres qui lui tenaient compagnie par exemple dans la collection J’ai Lu  vers 1970 (ces livres appartenaient souvent, comme les livres de Peyrefitte, au fonds de l’éditeur Flammarion, dont J’ai Lu était une émanation)* La publication des livres de Guy des Cars sera le booster de la collection.

                                                                                     * La collection « est créée en 1958 par Frédéric Ditis à la demande d'Henri Flammarion » ; elle est d’abord diffusée dans les Prisunic (Wikipédia).

 

Ces titres d’auteurs célèbres (ou un peu moins) dans la période considérée ont une singularité qui semble bien la marque de cette époque :

Jouer à l’été, de  Christine Arnothy,

Noire est la couleur, d’Agnès Chabrier,

Cela s’appelle l’aurore, d’Emmanuel Roblès (le titre est une citation de Giraudoux, Electre),

Moyenne corniche, de Mercedes Salisachs,

Les passions indécises, de Lucie Faure (l’épouse d’Edgar Faure),

et les titres « fracassants » de Gilbert Cesbron (Ce siècle appelle au secoursIl est plus tard que tu ne pensesChiens perdus sans collier, etc).

On peut sourire de ces succès oubliés … et penser qu’un jour, nos auteurs réputés du moment seront aussi poussés vers le même oubli…

Comme je l’ai indiqué, l’édition que j’ai récemment retrouvée est parue dans la collection J’ai Lu au tout début de celle-ci (1958). Avec quelque naïveté, l’éditeur faisait la publicité de la collection : « Chaque volume est présenté sous une luxueuse couverture, tirée en six couleurs et laquée, qui reproduit une illustration du grand dessinateur Giovanni Benvenuti ». La collection  puisait dans un fonds déjà ancien (Barbusse, Courteline, Jules Renard),  avec des auteurs plus récents ; son catalogue allait s’étoffer avec le temps, sans jamais rivaliser avec le catalogue du Livre de Poche.

Le volume est donc illustré par un dessin (réaliste) de Benvenuti* représentant Alexandre sous  l’aspect d’un bel adolescent blond (qui parait un peu plus âgé que dans le roman), lors de la scène de la baignade. Les lecteurs devaient faire preuve d’un certain courage pour acheter le livre muni d’une couverture assez suggestive, avec un titre éloquent.

                                                                                 * Par la suite, de nombreux illustrateurs seront en charge des couvertures des volumes J’ai lu ; - on citera particulièrement les couvertures de Tibor Csernus pour les livres de science-fiction dont J’ai Lu fera une de ses spécialités au début des années 70.

 

 

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 Nouvelle couverture du livre pour J'ai Lu, 1971 (?).

https://lesfestinsdepierre.files.wordpress.com/2013/04/lesamitiesparticulierescouv1972petit.jpg

 

 

 

 

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 Une des rééditions du livre dans J'ai Lu. (1973 ?)

 Wikipédia

 

 

 Dans les éditions suivantes,  la figuration des personnages en couverture devait se modifier : jeunes garçons  bon chic bon genre en cravate rouge (que dans le roman les deux protagonistes portent pour symboliser leur complicité), puis photographie tirée de l’adaptation au cinéma de 1964 (qui situait l’action dans un pensionnat des années 60), puis  jeunes collégiens aux vêtements de style british (supposés faire « école privée ») en plusieurs versions, l’une d’entre elles mieux réussie que les autres.

De son côté Le Livre de poche (qui offrait une version dite « définitive ») présentait au début des années 70 une couverture avec deux visages de garçons aux cheveux longs (dans le style « fils de Claude François ») –  passablement décalée  par rapport au à l’époque où se situe l’action du roman -  avant d’adopter une couverture vraiment hideuse où les deux personnages bouffis, hébétés et coiffés n’importe comment, semblent  le contraire exact des héros du roman.

 

 

 

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 Le livre dans l'édition du Livre de poche, 1973.

https://www.livraddict.com/biblio/livre/les-amities-particulieres.html

 

 

 

 

UN PERSONNAGE À LA MODE

 

 

 

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 Salvador Dali, probablement lors de sa réception à l'Institut (Académie des beaux-arts) en mai 1979, avec Roger Peyrefitte et Amanda Lear. L'homme au milieu est sans doute  Alain-Philippe Malagnac.

http://www.chartsinfrance.net/actualite/news-75526.html

 

 

 

Dans les années 70,  Roger Peyrefitte était un personnage à la mode, au moins dans les médias. Dans un film de 1970 avec Jean Yanne, au titre caractéristique de l’époque, Êtes-vous fiancée à un marin grec ou à un pilote de ligne ?, il incarne (sans cabotinage) un ministre de la Culture.

Les amateurs de littérature l’avaient généralement rayé de leurs papiers, à l’image du critique Pierre de Boisdeffre, qui consacre exceptionnellement une longue chronique à un de ses livres (fin des années 70) pour déplorer que Peyrefitte ait dilapidé ses talents et constate néanmoins qu’il lui reste encore quelques  caractéristiques  d’un vrai écrivain, noyées dans la vulgarité.

 

Mais sur les plateaux de la télé de l’époque, dans ce qu’on n’appelait peut-être pas encore des talk-shows, Roger Peyrefitte apparaissait fréquemment, les cheveux blancs et soyeux mi-longs, s’exprimant avec une certaine préciosité dans la voix et les mimiques, entouré de Jacques Chazot ou de Philippe Bouvard. Puis ce genre d’émission cessa d’être à la mode et la présence de Peyrefitte se fit plus rare.

On le vit sur le plateau d’une émission (peut-être présentée par … Dorothée !), annonçant qu’à la présidentielle de 1981, il voterait Mitterrand et sa déclaration fut illustrée en direct par un dessin ironique de Cabu – Peyrefitte votant Mitterrand, il ne manquait plus que ça, c’était à ne pas croire ! Bien que Peyrefitte ait été l’antithèse vivante des valeurs bourgeoises, il représentait le refus de tout engagement collectif, en même temps que l’admiration, même nuancée d’ironie,  pour les gens riches et les aristocraties. Sa rébellion était strictement individualiste et compatible avec  la défense de l’ordre établi. Peu importe alors qu’il ait voté ou pas Mitterrand en 1981.

En 1979, son compagnon, Alain-Philippe Malagnac, avait épousé à Las Vegas Amanda Lear* (ancienne égérie de Salvador Dali) sans cesser d’avoir pour Roger Peyrefitte qui l’avait semble-t-il adopté ( ?) une affection reconnaissante.

                                                                                                                                                     * Il semble que le mariage n'a pas été reconnu en France.

 

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 Roger Peyrefitte avec Amanda Lear lors d'une réception à Capri en 1979. Peyrefitte, par plaisanterie, a revêtu son ancien uniforme de diplomate.

Page facebook Roger Peyrefitte https://m.facebook.com/rogerpeyrefitte/photos/a.10150224109174784/10158527596544784/?type=3&_rdr

 

 

 

Atteint de la maladie d’Alzheimer dans le courant des années 90, Roger Peyrefitte vécut retiré, quasiment oublié. Il mourut en novembre 2000.  Par une coïncidence qu’on peut noter, Alain-Philippe Malagnac mourut dans l’incendie de sa propriété en Provence en décembre 2000, sans qu’on puisse conclure qu’il avait voulu mettre fin à ses jours.

 

 

 

 

 

POUSSÉ À LA SURENCHÈRE ?

 

 

 

On a regardé avec sévérité le goût du scandale de Roger Peyrefitte dans la dernière partie de sa carrière littéraire ; il polémiqua avec l’Eglise catholique après avoir nommément fait état de l’homosexualité (prétendue) de personnalités religieuses, dont des papes du 20 ème siècle, PIe XII, Jean XXIII, Paul VI. Paul VI réfuta publiquement ces allégations (sans citer le nom de R. Peyrefitte) dans une allocution.

Dans le milieu littéraire, les critiques et écrivains sérieux le méprisaient depuis une polémique violente qui l'avait opposé à François Mauriac, dont il avait dévoilé  l'homosexualité supposée*. Pour le directeur du Figaro, lui appliquant une phrase de Saint-Simon, Peyrefitte était  tombé tellement bas qu'on se salissait en l'insultant. Au début des années 80, sur le plateau de l'émission Apostrophes, Jean d'Ormesson lui exprima de façon inopinée (répondant à une pique de Peyrefitte) son mépris.         

                                                                                     * Peyrefitte avait répondu par une lettre ouverte à Mauriac qui avait exprimé dans un article du Figaro son « horreur » après avoir vu à la télévision un reportage sur le tournage de l'adaptation des Amitiés particulières. Mauriac parlait par exemple de « personnage immonde » pour le père de Trennes, et accusait Peyrefitte d'être un Tartuffe lorsqu'il déclarait que le film pouvait servir à de jeunes gens. Peyrefitte lui renvoya l'accusation de tartufferie, en citant certaines particularité relatives à Mauriac, provoquant des polémiques en cascade entre partisans de l'un et de l'autre. (voir l'article du site  Connaissance ouvertehttps://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.com/2009/10/querelle-de-lart-et-de-la-morale.html).

 

                  

Mais comme certains le remarquèrent, le goût du scandale était aussi la réponse de Peyrefitte à la violence des attaques qu’il avait supportées alors que lui-même usait d’un ton modéré dans ses premiers livres. Roger Peyrefitte fut donc entraîné dans  une escalade dans la polémique qui permettait à ses détracteurs de dénoncer à bon compte sa vulgarité et son excès.

«  … il écrivait en 1989, dans L'Innominato, parlant de la «Lettre aux évêques de l'Eglise catholique sur la pastorale à l'égard des personnes homosexuelles» qu'avait signée Jean Paul II : « L'Eglise ne veut pas nous laisser dormir en paix. Je me demande si cette obsession ne vient pas du fait que les papes se rendent compte que l'enseignement religieux est le séminaire de la pédérastie.» (article lors de la mort de R. Peyrefitte paru dans Le Soir (Bruxelles) le 7 novembre 2000 sous le titre Le mérite du courage, que l’auteur reconnaissait à R. Peyrefitte)*

                                                                                                                                * La presse étrangère semble avoir été plus sympathique pour Peyrefitte à sa mort que la presse française : sur les réactions de celle-ci, voir notamment l’article de P. Lançon dans Libération, Mort d’un perfide. 

 

 

 

PRÉCURSEUR DE LA RECONNAISSANCE DE l’HOMOSEXUALITÉ OU INFRÉQUENTABLE ?

 

 

Roger Peyrefitte est un homme qui a défendu la liberté pour chacun de vivre sa sexualité librement. On pourrait donc penser que notre époque, où la loi protège la diversité des « orientations sexuelles », devrait le considérer comme un précurseur. Il n’en est rien. D’abord parce que Peyrefitte n’est pas vraiment  représentatif de la revendication en faveur des homosexuels. Certes, il a longuement exposé dans ses livres les comportements homosexuels de certains personnages, afin d’en finir, selon lui, avec l’hypocrisie qui obligeait les homosexuels à la clandestinité, mais on y a principalement vu le goût malsain  pour le scandale et les ragots.

Mais surtout ses tendances en matière d’attirance sexuelle le portaient vers des adolescents et des pré-adolescents. Il déclarait : « je préfère l'agneau au mouton », Ce qu’il appelait « pédérastie » peut être assimilé à la pédophilie, et notre époque n’a aucune tolérance envers la pédophilie.

On rappelle qu’à l’époque de Roger Peyrefitte, les relations homosexuelles étaient assimilées à une agression sexuelle lorsqu’un des partenaires était mineur (de moins de 21 ans, puis de moins de 18 ans à partir de 1974)*.

                                                                                                   * Ce n’étaient pas les seules sanctions pénales applicables aux homosexuels. La propagande en faveur de l’homosexualité pouvait tomber sous le coup des lois sur la pornographie, sur la corruption de la jeunesse etc. Les comportements des homosexuels dans l’espace public  pouvaient être réprimés comme outrages publics à la pudeur. Ces pénalisations ne visaient pas spécifiquement les homosexuels mais leur étaient (peut-être, sinon probablement) appliquées avec plus de sévérité que lorsqu’il s’agissait de comportements hétérosexuels. En 1960, un amendement voté par l’Assemblée nationale avait défini  l’homosexualité comme un  fléau social -  il en résulta le doublement des peines minimales encourues pour  outrage public à la pudeur, lorsqu’il s’agissait d’actes « contre nature avec un individu de même sexe » (Wikipédia, article Amendement Mirguet).

 

En 1982, la modification de la loi (sur l’initiative du gouvernement de gauche, avec Robert Badinter comme ministre de la justice) aligna les relations homosexuelles sur les relations hétérosexuelles : sauf cas des  personnes ayant autorité,  et évidemment en l’absence de contrainte, les relations entre un adulte et un mineur âgé d’au moins 15 ans sont licites, quel que soit le sexe. Cette modification de la loi est parfois présentée, de façon erronée, comme une légalisation de l’homosexualité ou comme la fin de la pénalisation de celle-ci.

Or, Roger Peyrefitte n’a jamais limité son attirance aux seuls adolescents de plus de 15 ans. Enfin, notre époque est assez souvent choquée par les relations entre un adulte et un mineur, même dans le cas où elles sont licites. Il en résulte que l’évolution des mentalités ne s’est pas rapprochée d’une plus grande tolérance pour les relations amoureuses et sexuelles que défendait et illustrait Roger Peyrefitte.

 

 

 

PAS DE STATUE POUR ROGER PEYREFITTE 

 

 

De plus Roger Peyrefitte n’avait aucun goût pour le militantisme (sauf à considérer que ses révélations sur le comportement de certains contemporains étaient du militantisme favorable à l’acceptation de l’homosexualité, comme il le déclarait volontiers). Il ne pouvait donc susciter aucune sympathie chez ceux qui liaient (et lient encore) la défense de l’identité homosexuelle aux autres combats en faveur de l’égalité (raciale, sociale, des sexes). Trop individualiste, aux antipodes de l’esprit de groupe et d’association*, différent par ses attirances sexuelles du milieu homosexuel strictement défini, très peu favorable (c’est le moins qu’on puisse dire) à toute révolution (réelle ou des mentalités) ou tout combat « intersectionnel » comme on dirait aujourd’hui, admirateur et laudateur de la tradition culturelle occidentale, Roger Peyrefitte n’a rien pour attirer la sympathie des progressistes (même modérés)  et personne ne proposera de sitôt de lui élever une statue ! 

                                                                                             * Bien qu’il ait donné son appui à Arcadie, une association et une revue créées dès les années 50 par Alain Baudry, tendant à faire mieux accepter l’homosexualité, dont l'activité se poursuivra jusqu'aux années 80, mais qui restera très prudente par crainte des poursuites judiciaires toujours possibles à l'époque (son animateur avait été condamné pour sa revue (?) pour atteinte aux bonnes moeurs)..

 

En cela, Roger Peyrefitte reste après sa mort ce qu’il a toujours voulu être, un esprit complètement indépendant et un franc-tireur…

 

 

 

 

 


27 mai 2022

OLIVIER PAIN, UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI PARTIE 5

 

 

 

 

OLIVIER PAIN,  UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI

PARTIE 5

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

 

SLATIN PUBLIE SES SOUVENIRS

 

 

 

Rudolf Slatin se mit presque aussitôt à rédiger ses souvenirs, en allemand. Le livre fut traduit par le major Wingate en anglais sous le titre Fire and Sword in the Sudan (Fer et feu au Soudan) ; il parut en 1896 (avec une dédicace à la reine Victoria) et fut un best-seller international, tandis que l’édition française paraissait en 1898 à Paris et au Caire (avec une dédicace au khédive d’Egypte Abbas Hilmi).

L’avant-propos est signé par le père Ohrawalder : « Lorsque j’eus embrassé au Caire, Slatin Pacha, mon cher ami et mon fidèle compagnon pendant les jours affreux de misère commune, enfin libre et heureux après de longues années, et que la première joie causée par notre réunion fut passée, on m’invita (…) à faire précéder son livre de quelques mots (…) »

Ohrwalder signale d’ailleurs que sur certains faits, on pourra trouver des divergences entre son livre et celui de Slatin : «  … si dans les faits racontés par moi, des erreurs se sont glissées, il est bien évident que celui qui a pris ses informations à la source même [Slatin], mérite la préférence sur celui qui recevait ses nouvelles de deuxième et même de troisième main. »

On pourrait penser que la parution du livre de Slatin, qui apportait la réponse « définitive » aux interrogations sut la mort d’Olivier Pain, aurait été commenté de ce point de vue en France, mais je n’ai pu  retrouver sur internet  aucune mention à cet égard dans la grande presse.

On trouve un article substantiel dans la  Bibliothèque universelle et revue suisse - Page 128 books.google.fr › books

en 1896, rendant compte de la parution en allemand du livre de Slatin. L’article mentionne, en note :  « M. Henri Rochefort raconte dans ses mémoires (voir Le Jour du 27 mai dernier) les versions contradictoires qui parvinrent en France au sujet d’Olivier Pain. Nous n’avons encore à cette heure aucune preuve évidente de la réalité de sa mort, conclut le directeur de L’ Intransigeant. Et il ajoute : Malgré moi je m’attends toujours à le voir revenir du camp du Mahdi. Le témoignage de Slatin est malheureusement formel : il n’ est plus possible de conserver aucun doute sur la fatale issue de l’expédition d’ Olivier Pain ».

Dans Les  Etudes religieuses, philosophiques, historiques et littéraires, 1896, on lit : « Les épisodes de toute nature abondent dans le livre de Slatin : ceux de l’Italien Cuzzi, de l’Allemand Neufeld*, payant par une captivité qui dure encore la singulière idée de venir régler leurs affaires ou se livrer au commerce en pleine insurrection mahdiste. Mais l’aventure la plus étrange est sans contredit celle d’Olivier Pain arrivant au camp du mahdi pour lui offrir l’appui de la France contre l’Angleterre et mourant là-bas de fatigues et de privations. »

                                                                                             * Charles Neufeld publia par la suite un livre de souvenirs, Prisonnier du khalife, Douze ans de captivité à Omdurman (1887-1899).

 

 

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 Rudolf Slatin en tenue de derviche, peint  par Heinrich von Angeli, 1895.

Slatin devint célèbre après son évasion. Il fut invité à dîner par la reine Victoria en août 1895 - elle jugea qu'il était « a charming, modest little man » et elle remarqua à quel point son visage était marqué par les épreuves. La reine souhaita avoir un portrait de Slatin; la commande fut passée au peintre autrichien Heinrich von Angeli, très apprécié de la reine, qui fit le portrait alors que Slatin se reposait dans sa famille en Autriche.

Royal Collections Trust

https://www.rct.uk/collection/405919/rudolf-von-slatin-pacha-1857-1932

 

 

 

ROCHEFORT  REVIENT SUR LE PASSÉ

 

 

En 1896, Rochefort publie le volume 4 de ses souvenirs Aventures de ma vie. Il n’est pas étonnant qu’il ne mentionne pas Slatin à ce moment dans ce qu’il dit de l’affaire Olivier Pain (tout en étant très discret sur le tintamarre à l’époque des « révélations » de Sélikovitch) :

« A quelque temps de là, un Autrichien [sic], M. Sélikovitch, me demandait une entrevue et nous racontait qu'il revenait de la Haute-Egypte où il tenait d'un chef de bachi-bouzoucks le récit de l'exécution d'Olivier Pain, fusillé sur l'ordre du colonel Kitchener comme agent du mahdi.

Celui que les bachi-bouzoucks ont fusillé est-il Olivier Pain? Jamais nous n'avons été exactement fixés sur ce point. D'autres voyageurs prétendent que parti déjà malade pour le Soudan, il n'a pu supporter la traversée du désert, et que, tombé en route, il ne s'est plus relevé.

Le fait est que nous ne le revîmes pas et que nous n'avons encore à cette heure aucune preuve évidente de la réalité de sa mort. Si bien qu'il y a peu de. temps je fus saisi d'une vive émotion en voyant passer sur le boulevard quelqu'un qui lui ressemblait à tel point que je ne pus m'empêcher de me dire :

Mais c'est Olivier Pain !

Et que, malgré moi, je m'attends toujours à le voir revenir du camp du mahdi, comme je l'ai déjà vu revenir des bords du Volga [sic] au moment où nous désespérions tous de sa vie. »

 

(Rochefort, Aventures de ma vie, tome 4, disponible sur Gallica

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k83328j/f16.vertical# )

 

 

Mais Rochefort ne cite pas plus Slatin quand il republie ses souvenirs dans L’Intransigeant au début des années 1900, alors que la victoire d’Omdurman sur les derviches et la guerre des Boers ont remis en évidence le rôle de Kitchener, devenu un grand chef militaire. Il modifie seulement ainsi sa rédaction : « … l'exécution d'Olivier Pain, fusillé sur l’ordre du colonel Kitchener (celui qui fut depuis le « boucher d’Omdurman » et aussi des Boers) … » (voir ci-dessous pour cette désignation).

 

 

 

AVENTURES D’EMIN PACHA

 

 

La curiosité du public (occidental) pour la situation au Soudan était ravivée par des épisodes comme l’évasion des captifs européens, suivie par la publication de leurs souvenirs.

Elle avait aussi été renforcée par l’expédition, financée par des hommes d’affaires britanniques et dirigée par le célèbre Stanley, qui se donna pour but de retrouver Emin pacha : ce dernier, de son vrai nom Schnitzer, était un médecin allemand (converti à l’islam) qui servait dans l’administration égyptienne du Soudan comme gouverneur de la province équatoriale*.

                                                                                       * On a vu (partie 4), que Schnitzer et Slatin, visitant le Soudan, avaient résolu de se présenter ensemble à Gordon, à l’époque gouverneur de la province équatoriale, pour obtenir un poste dans l’administration, à la fin des années 1870, mais seul Schnitzer avait fait la démarche à ce moment.

 

On était sans nouvelles de lui depuis plusieurs années. Avait-il succombé devant les Mahdistes ?

L'expédition partit de l'Etat indépendant du Congo (possession personnelle du roi des Belges Léopold II, avec qui Stanley était en quelque sorte, sous contrat). Après des difficultés éprouvantes, elle parvint à retrouver Emin en 1888, près du Lac Albert. En fait Emin et sa garnison avaient assez bien résisté : lui et ses hommes étaient en meilleure condition que l'expédition de secours !

Après être restés (curieusement) un an sur place, car Emin ne voulait pas partir, lui et Stanley finirent par rejoindre la côte orientale de l’Afrique où ils furent accueillis en avril 1889 par un poste allemand nouvellement installé – là, Emin trouva le moyen d’avoir un accident lors d’une soirée arrosée (il tomba d’une fenêtre !)*

                                                                                                                 * Stanley publia ensuite le récit de son expédition de secours In the darkest Africa (traduit en français sous le titre Dans les ténèbres de l'Afrique) qui influença peut-être Joseph Conrad pour son livre Heart of Darkness (Au cœur des ténèbres). Mais l’univers de ces récits est bien l’Afrique équatoriale et non le Soudan des mahdistes.

.

Emin, quasiment aveugle, décida de repartir en Afrique équatoriale, cette fois au service d’une compagnie allemande. Il devait trouver la mort dans cette dernière aventure. *

                                                                                                * Selon l’art. Wikipédia le concernant, Emin, accompagné par le Dr Stuhlmann et le père Schynse, se dirigea vers les lacs intérieurs. Il fut assassiné à Kinena (à l’époque État indépendant du Congo), par les soldats arabo-swahilis des marchands arabes d'esclaves de la région de Kibonge, probablement le 28 octobre 1892. Sa tête fut envoyée à Kibonge ; son corps, ainsi que ceux de ses compagnons, ne fut jamais retrouvé.

 

 

 

LA FIN DE L’ÉTAT MAHDISTE

 

 

Même si l’Etat mahdiste était devenu moins dangereux avec le temps, il restait un Etat fermé, fondé sur le fondamentalisme religieux, dirigé dictatorialement, en état de guerre ouverte ou larvée* avec ses voisins, une sorte d’anomalie géopolitique qui ne pouvait se maintenir indéfiniment selon l’opinion occidentale dominante.

                                                                                                               * Les Mahdistes attaquent l'Ethiopie dès 1885 car celle-ci a accepté que les garnisons égyptiennes soient évacuées par son territoire. Après une série de batailles durant les années suivantes, l'armée éthiopienne est écrasée à Metemma en 1889 où le négus Johannes IV trouve la mort. Mais les Mahdistes ont eux-mêmes eu trop de pertes pour profiter de la victoire.

 

En 1896 (et probablement grâce aux  renseignements précis communiqués par Slatin sur la Mahdiya), le Premier ministre anglais, Lord Salisbury, donnait l’ordre de reprendre le Soudan. Le prétexte était le danger que l’Etat mahdiste faisait courir à l’Egypte, un prétexte jugé cousu de fil blanc par la presse « sérieuse » française comme Le Temps.

Le général Sir Horatio Kitchener*, commandant en chef (sirdar) de l’armée égyptienne (depuis 1892), pénétra au Soudan à  la tête d’une forte armée anglo-égyptienne.

                                                                                    * On se souvient que Sélikovitch avait accusé le major Kitchener, chef du renseignement militaire des troupes anglaises en Egypte, d’avoir fait fusiller Olivier Pain. Depuis cette époque, la carrière de  Kitchener avait fortement progressé. 

 

Il remportait des premières victoires, utilisant au mieux les techniques modernes (un chemin de fer était construit au fur et à mesure de l’avancée de l’armée pour assurer la liaison avec l’arrière). Des canonnières puissamment armées remontèrent le Nil avec toute une flottille d’embarcations de soutien.

Face à cette invasion, comment réagirent les Soudanais ?

Le régime du Calife avait tellement régné par la violence que tous ceux qui avaient des raisons de se plaindre « vont, par esprit de vengeance ou d'opportunité, faciliter l'avance des Anglo-Égyptiens en 1896-98 et précipiter l'effondrement militaire de la Mahdiyya » (Philippe David, Le Soudan et l'État mahdiste sous le Khalifa 'Abdullahi (1885-1899) in Outre-Mers. Revue d'histoire, 1988  , https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1988_num_75_280_2680

 

Dès avant le début de la reconquête, la presse européenne considérait comme établi que la majorité des Soudanais serait favorable à un retour des Egyptiens et les livres de Slatin et Ohrwalder avaient conforté cette opinion.

 

Même les membres de l'élite religieuse, dont les relations avec le pouvoir mahdiste avaient été conflictuelles, « seront parmi les premiers à se réjouir de sa chute » (art. cité). 

Il n’est donc pas étonnant que le régime ait été réduit sur sa fin au soutien (et encore …) de quelques tribus comme les Beggara qui avaient profité de l’Etat mahdiste pour exercer une prééminence (brutale) sur les autres groupes.

«  Est-il excessif de dire que l'État du Khalifa s'écroule plutôt dans l'insouciance ou le désintérêt d'une large fraction des Soudanais eux-mêmes ? » (Philippe David, art. cité).

 

 

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 Le tombeau du Mahdi. Illustration de Fer et feu au Soudan, de Rudolf Slatin.

Le monument, que Slatin trouvait grandiose, fut endommagé  lors des combats autour d'Omdurman en 1898, puis délibérément détruit sur ordre de Kitchener; le corps du Mahdi fut jeté dans le Nil, sa tête coupée (elle aurait été enterrée à Wadi Halfa). Ces actes suscitèrent  de l'émotion y compris au Parlement anglais. Kitchener se justifia par le souci d'éviter que la tombe du Mahdi devienne un lieu de pélerinage des nostalgiques du Mahdisme.

Il semble que, de façon très discrète, Slatin  désapprouva cette destruction.

https://www.gutenberg.org/files/52332/52332-h/52332-h.htm

 

 

 

 

 

OMDURMAN, 2 SEPTEMBRE 1898

 

 

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 Soldats du Camel Corps lors de la marche vers Omdurman des troupes de Kitchener. On voit des soldats britanniques (officiers ou sous-offficiers probablement) et des soldats soudanais appartenant à l'armée égyptienne.

Site British Battles

https://www.britishbattles.com/war-in-egypt-and-sudan/battle-of-omdurman/

 

 

 

 

Le Calife peine à mobiliser la population contre l’envahisseur (qui de plus agit au nom de  l’ancien « possesseur légitime » du Soudan, le khédive d’Egypte).  Pour être sûr que les mobilisés seront présents pour la bataille décisive qui doit se livrer près de la capitale, le Calife fait savoir que tout homme trouvé chez lui au moment où il devrait avoir rejoint son poste sera égorgé.

Un témoin  de l’époque écrit  : « si la nouvelle de cette lettre n'avait pas circulé un peu partout, beaucoup de gens se seraient esquivés pour rentrer chez eux à la faveur de l'obscurité » (cité par Philippe David, art. cité).

 

Le 2 septembre 1898, Kitchener parvenait près de Omdurman*. Ses forces de 25 à  26 000 Anglais, Egyptiens et Soudanais affrontent environ 50 000 derviches : ceux-ci, déjà pilonnés par l’artillerie et les canonnières, ne peuvent se rapprocher à moins de 500 mètres des lignes anglo-égyptiennes avant d’être fauchés par les tirs des fusils et des mitrailleuses Maxim.

Mais Kitchener a eu tort de croire que la bataille était finie après avoir repoussé l’assaut des Mahdistes. Alors qu’il se met en marche vers Omdurman, le brigade soudanaise de MacDonald  qui ferme la marche, est attaquée de deux côtés à la fois par des forces mahdistes ; la brigade soudanaise exécute alors un demi-tour sur place « comme à la parade » pour faire face aux assaillants qu’elle repousse – elle est ensuite secourue par une autre  division.

A la fin de la matinée, les derviches sont en fuite. Les Anglo-Egyptiens ont moins de 50 tués et 300 blessés et les derviches 12 000 tués et 13 000 blessés (chiffres sur l’art. Battle of Omdurman, Wikipedia en anglais)

Apparemment les blessés furent laissés sans soins et beaucoup s’ajoutent aux morts de la journée, quand ils ne sont pas achevés par les soldats égyptiens et soudanais de l'armée de Kitchener..

                                                                                               * La bataille a eu lieu à Kerreri, à 11 kilomètres (6,8 mi) au nord d'Omdurman.

 

Les pertes britanniques étaient surtout imputables à la charge  d’un régiment de lanciers (dont faisait partie le jeune Winston Churchill, à la fois militaire et correspondant de presse) qui croyant refouler une troupe de derviches peu importante,  tomba sur une force considérable masquée par le terrain – les lanciers s’en sortirent au prix de pertes sensibles; on ne manqua pas de comparer cette charge (historiquement la dernière de la cavalerie britannique) à la charge de la brigade légère lors de la bataille de Balaklava (pendant la guerre de Crimée).

Il serait probablement faux de croire que tous les combattants d’Omdurman dans le camp des derviches étaient des fanatiques, partisans du combat jusqu’à la mort : dans ses souvenirs, rédigés bien après, le même personnage dont on a déjà  évoqué les souvenirs, dit qu’avec ses amis, ils avaient convenu de quitter le champ de bataille dès qu’ils le pourraient – lorsque deux d’entre eux furent blessés, 10 hommes (5 par blessé !), dont le narrateur,  prirent le prétexte de les évacuer pour se défiler sans trop de problème loin des combats… (Philippe David, art. cité).

 

En apprenant la victoire d'Omdurman, la reine Victoria écrivit dans son journal : enfin, il est vengé. Le « il  » désignant, bien sûr, Charles Gordon, dont la mort,  tué par les Mahdistes lors de la prise de Khartoum en 1885, avait provoqué une sorte de traumatisme en Grande-Bretagne.

 

Le lendemain de l’entrée à Khartoum de Kitchener, un service funèbre était célébré en mémoire de Gordon en présence de l’armée.

Kitchener fit aussi détruire le mausolée du Mahdi et fit jeter au Nil ses restes. Cet acte, et le fait de ne pas avoir secouru les blessés ennemis (dans une lettre à sa mère, Churchill écrivit que Kitchener était responsable du massacre), furent critiqués. Même la reine Victoria, pourtant admiratrice de Kitchener, émit des réserves sur son comportement. Mais il était le héros du jour : il fut créé baron Kitchener of Khartoum et chevalier du Bain, début des honneurs qu’il devait amasser par la suite.

Kitchener fut obligé de se justifier dans la presse sur la question des blessés. Au Parlement, des députés refusèrent de voter la récompense financière proposée en sa faveur par le gouvernement,  mais la très grande majorité vota pour.  *

                                                                                                                            * Les députés irlandais votèrent contre, ainsi qu'une partie des libéraux. Voir le débat https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1899/jun/05/supply).

                       .

 

Les opposants au colonialisme (et les anti-Britanniques) firent depuis à Kitchener une réputation de brutalité que son comportement pendant la guerre des Boers allait conforter.

Si à Omdurman, les Britanniques apportèrent peu d’assistance aux ennemis blessés (dire pas du tout serait sans doute faux), le traitement des prisonniers fut plus  humain : après Omdurman, « Les Derviches qui se rendent encore sont désarmés. On les envoie simplement vers le nord en leur conseillant de se consacrer immédiatement à l'agriculture. *» (Marc David, art. cité).

                                                                                                         * Déjà les prisonniers faits à la bataille de Toski (tentative d’invasion de l’Egypte arrêtée par les Anglo-Egyptiens en 1889) semblent avoir été relativement bien traités et renvoyés chez eux après une détention assez courte (à en croire le récit du même personnage cité pour la bataille d’Omdurman, art. de Philippe David).

 

 

Le Calife Abdullahi  s’était enfui et il lui restait encore quelques fidèles. Il fut vaincu et tué l’année suivante à la bataille d’'Umm Diwaykarat (novembre 1899), remportée par Reginald Wingate (les Mahdistes eurent environ 1000 tués, les Anglo-Egyptiens trois).

L’Etat mahdiste était détruit. Le dernier chef important, Osman Digma, fut arrêté en 1900 et libéré en 1908. Le Soudan devint en 1899 un condominium anglo-égyptien  dont Kitchener fut le premier gouverneur-général.

 

 

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 Service funèbre en mémoire de Gordon, devant les ruines de la résidence du gouverneur à Khartoum, le 4 septembre 1898.  Les drapeaux anglais et égyptien ont été hissés sur le toit de la résidence qui est en bordure du Nil. A droite on voit une des canonnières de la flottille de Kitchener. Au centre, Kitchener. Lorsque l'un des chapelains évoqua Gordon, qui avait tellement aimé ce pays, il parait que Kitchener et plusieurs de ses officiers ne purent s'empêcher de pleurer. 

Site British Battles

https://www.britishbattles.com/war-in-egypt-and-sudan/battle-of-omdurman/

 

 

 

 

 

CARRIÈRE ULTÉRIEURE DE KITCHENER, SLATIN ET WINGATE – LE PÈRE OHRWALDER REVIENT À OMDURMAN

 

 

 

Kitchener fut appelé à d’autres fonctions : la guerre des Boers avait éclaté et les Britanniques avaient subi des revers. Kitchener et un autre vétéran (plus âgé) des guerres coloniales, Lord Roberts, arrivèrent en Afrique du Sud – ils parvinrent à battre les Boers mais avec difficultés. Kitchener organisa notamment les « camps de concentration » (c’est la première utilisation de l’expression)  où la population civile boer fut parquée pour l’isoler des combattants qui se ravitaillaient chez les civils La mortalité dans ces camps fut désastreuse en raison des conditions sanitaires ; ce n’était sans doute pas le but de Kitchener mais il en supporta la responsabilité morale, de même que son nom fut mêlé à certaines affaires de crimes de guerre. Cela n’empêcha qu’il fut nommé vicomte, puis une fois la guerre des Boers finie, commandant en chef de l’armée des Indes.

Kitchener ne faisait pas l’unanimité  comme on l’a vu – Kipling, peu suspect d’anti-impérialisme, disait qu’il était dégoûté par son « arrogance de boucher ». Churchill, qui avait servi sous ses ordres au Soudan, déclara à sa mère qu’il était très commun  (!) et le qualifia de fripouille lors d’un entretien avec Wilfrid Scaven Blunt, le conservateur anti-impérialiste, en 1909 (à cette date Churchill était déjà ministre). Mais pour le grand public, c’était le héros colonial par excellence.

 

Kitchener revint en Egypte comme Agent général britannique (quasiment gouverneur) et fut nommé comte. Lorsque la guerre 1914 éclata, il fut nommé ministre de la guerre. Il mourut en 1916 dans le torpillage de son navire alors qu’il se rendait en Russie pour des discussions

Reginald Wingate, l’officier du service de renseignements, qui avait aidé Ohrwalder et Slatin à s’enfuir, et qui avait traduit leurs ouvrages et celui de Neufeld, devint major-général, gouverneur-général du Soudan et Sirdar de l’armée égyptienne après Kitchener, il fut nommé baronnet et fut haut-commissaire en Egypte jusqu’en 1919 ; sa carrière fut un écho affaibli de la carrière prestigieuse de Kitchener. Il mourut très âgé en 1953.

Rudolf Slatin, après son évasion, reprit du service dans l’armée britannique. Il fut nommé pacha par le khédive, reçut de hautes distinctions britanniques (notamment chevalier du Bain) lui donnant droit au prédicat de Sir, fut anobli par l’empereur d’Autriche. Après la défaite des Mahdistes, il fut inspecteur-général du Soudan anglo-égyptien dont son camarade Wingate était gouverneur-général. Lorsque la guerre de 14 éclata, Slatin, qui avait conservé la nationalité autrichienne, quitta le service britannique. Pendant la guerre il s’occupa des activités de la Croix-Rouge et participa aux tentatives de paix séparée de l’Autriche. Il mourut en Autriche en 1932, peu de mois après avoir été reçu par le roi et la reine d’Angleterre. En 1926, il s’était rendu pour la dernière fois au Soudan. 

 

Enfin, bien loin de ces grandeurs d’établissement, le père Ohrwalder revint au Soudan après la fin du Mahdisme  et reprit son activité de missionnaire (mais en la limitant sans doute à des services à la population car les autorités britanniques, souhaitant se concilier les musulmans, ont interdit toute  action de prosélytisme). Il meurt en 1913 à Omdurman où il avait longtemps vécu en captivité.

 

 

 

OLIVIER PAIN, ANTICOLONIALISTE OU NATIONALISTE CHAUVIN ?

 

 

 

Le récit de Slatin permet de mieux apprécier les raisons de la venue d’Olivier Pain au Soudan : il s’agit pour Pain de proposer (sans être mandaté pour cela d’ailleurs) une alliance entre la France et les Mahdistes (et bien entendu, sans le dire, de tirer les bénéfices en termes de renommée, de cette réussite, s’il y parvient). La raison qu’il donne à Slatin est que  « notre devoir » [de Français] est de « de contrecarrer les visées de la politique anglaise ». L’alliance qu’il offre au Mahdi n’est pas celle d’une France « idéale » qui serait révolutionnaire et anticolonialiste, mais de la France réelle, représentée par ses gouvernements légaux, eux-mêmes colonialistes, de Freycinet ou de Jules Ferry. Si le Mahdi accepte, Pain pense que le gouvernement français ne refusera pas l’alliance qu’on lui amènera sur un plateau – d’ailleurs, selon Pain : «  On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser », le « On »  désignant sans doute aucun des membres des  hautes sphères politiques françaises.

On voit à quel point on est loin du récit d’Olivier Pain, le révolutionnaire  volant au secours des insurgés anticolonialistes (cf par exemple la notice Wikipédia). . Sa démarche était surtout inspirée par un fort sentiment anti-anglais, résultat du patriotisme chauvin tellement répandu à la fin du 19ème siècle, qui fut aussi le moteur de la campagne anti-anglaise de Rochefort, convaincu plus ou moins de bonne foi que les Anglais avaient fait fusiller Pain.

 

 

 

OLIVIER PAIN, PRÉCURSEUR DE LA MISSION MARCHAND ?

 

 

Environ 10 ans après la tentative avortée de Pain, une autre personnalité présentait aux autorités française la perspective d’une alliance « de revers » avec les Mahdistes.

C’était le capitaine, puis commandant Marchand, qui dans un rapport de septembre 1895 au ministère des colonies, écrivait que la France devait accéder à la vallée du Nil de façon à ce qu’au jour du « partage définitif », elle puisse répondre à l’Angleterre que « nous aussi », nous  avons dans ces zones des intérêts et des  amis. Dans ce but, une « politique amicale » nous est imposée vis-à-vis des Mahdistes au nom de la « mission de la France en Afrique », parce que nos rivaux (les Anglais) ont adopté à l’égard des Mahdistes une politique hostile (historiquement, ce sont plutôt les Mahdistes qui ont pris l’initiative d’une confrontation armée…).

Le projet de Marchand est soutenu par diverses personnalités (le ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux, Paul Doumer, le président de la République Félix Faure...) et divers comités et lobbys colonialistes : les crédits de la mission Marchand sont votés par le Parlement en 1896, par une majorité de 482 voix contre 22 – même Jean Jaurès vote pour au motif que ce n’est pas un vote politique mais un vote national. La mission a pour but de parvenir sur le Nil blanc à Fachoda pour faire valoir les « titres indiscutables » de la France sur la zone (Jacques Weber, Le siècle d’Albion, l’Empire britannique au 19ème siècle, 2011.

Marchand, parti de Brazzaville, après avoir traversé au prix de grandes difficultés le Haut-Congo et l’Oubangui, puis le Bahr El Ghazal, arrive à Fachoda à l’été 1898 et se heurte aux Mahdistes (bataille de Fachoda, août 1898) : si ceux-ci ne sont pas plus virulents, c’est qu’au même moment, Kitchener et ses troupes s’apprêtent à affronter le gros des forces mahdistes à Omdurman.

Environ 15 jours après la bataille d’Omdurman, Marchand qui s’est installé dans le fortin de Fachoda qu’il a remis en état, voit arriver Kitchener à la tête de quelques milliers d’hommes. Kitchener proteste au nom de la Sublime Porte (la vieille appellation diplomatique de l’Empire ottoman) et de son Altesse le khédive contre l’occupation française, car Fachoda appartient bien au Soudan égyptien. Les Anglais, théoriquement, ne font que représenter les intérêts du khédive et même, pourquoi pas, du suzerain de plus en plus théorique de celui-ci, le sultan de Turquie. Marchand, en nette infériorité numérique, déclare qu’il est prêt à résister jusqu’à la mort. Oh, il ne s’agit pas d’en arriver là, répond Kitchener qui manifeste une grande courtoisie et parle français avec Marchand.

Le gouvernement anglais se montre intransigeant sur l’évacuation par les Français de  Fachoda. Finalement, comme on sait, le gouvernement français fait parvenir à Marchand l’ordre d’évacuer Fachoda, Les nationalistes en France poussent les hauts cris et parlent d’humiliation. Les journaux modérés comme Le Temps remarquent que la France n’a pas d’intérêt économique dans le Haut-Nil (et donc que l’incident ne mérite pas de déboucher sur un conflit).

« Malgré la ferveur nationaliste, les deux gouvernements ont toujours gardé une relative sérénité et des rapports cordiaux face à cette crise » (Wikipédia, article Crise de Fachoda). 

 

Si on considère ces faits, Olivier Pain semble avoir été, non le précurseur des révolutionnaires anticolonialistes et des « porteurs de valise »* du 20 ème siècle, mais du commandant Marchand. Une différence doit être notée : à l’époque du commandant Marchand, l’impérialisme est devenu un aspect évident du nationalisme, tandis que pour Pain, le moteur principal de son action parait avoir été (en pleine paix !) de susciter des ennuis à l’Angleterre et donc, des casus belli, plus que d’étendre les territoires soumis à la France.

                                                                                 * Nom donné en France aux réseaux, notamment composés d’intellectuels, qui aidèrent le FLN pendant la guerre d’Algérie.

 

 

 

LES MAHDISTES, LIBÉRATEURS OU OPPRESSEURS ?

 

 

On peut situer la sympathie affichée par Olivier Pain pour les Mahdistes dans le cadre du proverbe connu : les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Dès lors il est indifférent que les nouveaux amis soient particulièrement irréprochables. Peut-être l’est-il un peu plus dans le contexte  d’une sympathie envers des opprimés luttant pour leur liberté, ce qui correspond au regard qu’on peut avoir aujourd’hui sur l’épisode mahdiste.

 

Car si les Mahdistes ont lutté pour libérer le Soudan des envahisseurs étrangers (au premier rang desquels, non pas les Britanniques, mais les « Turcs »  - sous cette appellation étaient aussi rangés les Egyptiens « blancs »*), ce combat est inséparable d’une vision religieuse fondamentaliste qui persécute tous ceux qui refusent de s’y rallier ; l’ennemi principal n’est pas tant l’Européen que le musulman « infidèle », celui qui refuse la vision fondamentaliste et puritaine de l’islam prônée par le Mahdi – ou seulement refuse de croire à la mission divine de ce dernier. Plus tard, après la mort du Mahdi, le pouvoir de son successeur deviendra, sous un habillage religieux à peu près inchangé, un pouvoir personnel qui cherche à durer pour la satisfaction du groupe dirigeant**.

                                                                         * Pour Marc David, art. cité, le principal adversaire pour les Mahdistes était le « colonialisme Turco-Egyptien »

                                                                      ** La mort prématurée du Mahdi, sans avoir réalisé les grandes actions qu’il avait prédites (prendre la Mecque, Jérusalem etc), entraina la perte de crédibilité de la doctrine mahdiste du point de vue religieux.

 

Si le Mahdisme apparait, d’un point de vue, comme une insurrection contre des envahisseurs, d’un autre point de vue, il apparait comme une oppression exercée contre des populations qui ne se rangent pas spontanément du côté du Mahdi ou qui ont toujours été opprimées par les musulmans soudanais (par exemple les tribus noires animistes du Sud). En ce cas, le Mahdisme est aussi la perpétuation d’une oppression sur des populations plus faibles.

 

Le régime mahdiste (aussi bien sous le Mahdi que sous son successeur) régna par la violence : « Un jour ou l'autre, la répression frappe toutes les provinces proches ou éloignées de l'État mahdiste. (….) Dans le Sud païen et négro-africain, les Ansar [les combattants mahdistes] massacrent sans grands risques des populations innocentes, à peu près incapables de se défendre ». (Philippe David, art. cité)

 

 

 

« L’EXTERMINATION AVAIT ÉTÉ GÉNÉRALE »

 

 

Il est probable qu’aujourd’hui le mouvement mahdiste est crédité d’une certaine popularité puisqu’on l’assimile à l’anticolonialisme – et que même ses excès peuvent trouver des excuses chez certains (et même des approbations chez une minorité). On a déjà abordé (partie 2), les violences exercées lors de la prise de Khartoum, dont les victimes furent aussi bien des Européens et des Levantins que des musulmans.

On peut citer ici le témoignage supplémentaire de Hussein pacha Khalifa, un ancien gouverneur de l’administration égyptienne rallié en apparence au Mahdi (voir partie 4), qui entra avec celui-ci dans Khartoum (selon ses dires), deux mois après la prise de la ville : 

« Le Madhi et son état-major n’entrèrent à Khartoum que soixante jours après la prise de la ville et le massacre des habitants. En y pénétrant, remarque Hussein Khalifa, une odeur de cadavres nous prit à la gorge et ne nous abandonna plus. L’extermination avait été générale. Les corps des victimes gisaient sans sépulture et infectaient l’air, en l’absence des chiens pour les dévorer et en atténuer les miasmes fétides. Les Baggara [une des tribus les plus dévouées au Mahdisme] ne font pas plus quartier aux chiens qu’aux chrétiens. Les chrétiens sont des chiens et les chiens sont des chrétiens, tel est le dicton populaire parmi eux. Mais dans leur acharnement, ils ne firent aucune distinction entre les vrais croyants et les infidèles. Les ulémas [de Khartoum] furent impitoyablement tués et le mufti lui-même, réfugié dans une mosquée et invoquant le chériat [sic] ou la loi musulmane, reçut la mort d’un coup de sabre. »

(extrait des Annales de l’Extrême-Orient et de l’Afrique, 1885

https://www.google.fr/books/edition/Annales_de_l_Extr%C3%AAme_Orient_et_de_l_Afr/9hlAAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=hussein+pacha+khalifa+berber&pg=RA1-PA42&printsec=frontcover)

 

             

 

 

« SCÈNES D’HORREUR » (PÈRE BONOMI)

 

 

Les violences exercées par le pouvoir mahdiste contre des Soudanais apparaissent dans le récit du père Bonomi : les montagnards de Daïer « ayant refusé de suivre le faux prophète dans ses expéditions, l’irascible Mahdi déclara qu’ il les châtierait sévèrement afin d’ôter aux autres toute velléité de résistance ». Toutefois il ne « ne put triompher de ces valeureux montagnards. Il tourna sa colère contre les malheureux trop confiants qui s’étaient rendus à sa discrétion ».

Ceux-ci furent parqués  comme des troupeaux entre des buissons d épines, exposés au soleil et aux intempéries, avec pour toute nourriture une poignée de grains crus et une écuelle d’eau. « Des enfants décharnés et livides se traînaient près de leur mère, défaillante elle-même d’inanition Chaque matin les gardiens forçaient les prisonniers les plus robustes à porter en dehors de l’enceinte les cadavres et les mourants qui parfois étaient leurs amis ou leurs propres parents. A la seule pensée des scènes d’horreur dont je fus le témoin pendant trois mois, le sang me bout dans les veines et l’émotion m’ étouffe. »

 

De son côté, Slatin décrit la violence des Mahdistes contre leurs ennemis, réduits à l’esclavage : « Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait en Abyssinie, la plupart venant de la tribu chrétienne des Amhara, de parcourir le long chemin jusqu’à Omm Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir de la faim et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au fil de l’épée! (…)  Combien mouraient en route! et le reste, des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais dans quel état ! »

« Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, le terme n’est point trop fort, des milliers de femmes et d’enfants dans des barques et les envoya à Omm Derman. (…)  On leur distribuait, en quantité insuffisante, du blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, qui donc aurait voulu acheter ceux qui étaient malades ?  (…)  Ils ne tardèrent pas à succomber; des corps couvraient le rivage du fleuve; on les jeta simplement dans le Nil (…). » 

 « Les esclaves envoyés du Darfour eurent surtout à souffrir. (…) Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour pour atteindre le Kordofan. Et la colonne ne comportait presque que des femmes et des jeunes filles! Lorsqu’une d’entre elles tombait épuisée, on employait les moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la route. S’ils ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de la pauvre créature, les gardiens du convoi s’en emparaient et fournissaient en les montrant la preuve qu’elle était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en sous-main.

(…)

Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les pays d’où ils venaient étant dépeuplés ou se défendant avec succès contre leurs oppresseurs. »

 

Les Mahdistes apparaissent non comme des libérateurs mais comme les oppresseurs soit d’une grande partie de la population soudanaise, soit de populations voisines. Le modèle de société vertueuse prôné par le Mahdi était un leurre : « L’égalité, la fraternité, tant prêchées; ces mots avec lesquels on leurrait les masses, ne furent que de belles promesses. Comme auparavant il y eut et il y a des riches et des pauvres, des puissants et des faibles, des maîtres et des esclaves. » (Slatin) 

 

 

 

BOUCHERIE

 

 

i493

 Le châtiment des Batahin ordonné par le Calife Abdullahi.

 Illustration extraite de Fer et feu au Soudan, de Rudolf Slatin.

https://www.gutenberg.org/files/52332/52332-h/52332-h.htm

 

 

Slatin et Ohrwalder décrivent la punition des Batahin, une tribu qui avait refusé d’obéir aux ordres du Calife successeur du Mahdi. Les soldats du Calife capturent tous les hommes de la tribu qui n’ont pas le temps de s’enfuir. Ohrwalder écrit :  « La plupart d'entre eux sont morts de faim et de mauvais traitements », mais 69 sont publiquement exécutés.  18 sont pendus par groupes de trois sur 6 potences : « les dix-huit ensemble se balançaient bientôt dans les airs, tandis que les masses assemblées poussaient des cris d'exultation ». « Les impressions que toutes ces scènes affreuses ont laissées dans mon esprit ne pourront jamais être effacées. Mais si le sort des dix-huit était cruel, le sort des cinquante et un restant était encore pire ». 24 sont décapités en route vers le champ de parade où se dirige le Calife avec sa cavalerie et la foule des spectateurs.

«  … il n'en restait plus que vingt-sept, et arrivé sur place, il [le Calife] envoya chercher les bouchers pour leur couper les mains et les pieds ; bientôt il y eut un tas de ces membres ensanglantés, tandis que les corps des pauvres Batahin se tordaient sur le sol, des gouttes d'angoisse coulant de leurs fronts ; pourtant ils n'ont pas poussé un cri ; la plupart d'entre eux sont morts en très peu de temps. Même les cœurs les plus durs étaient touchés en voyant ce terrible spectacle, mais personne n'osait le montrer - en fait, tout le monde essayait de se forcer à rire ou à dire une raillerie, car le Khalifa  se délectait de scènes d'effusion de sang inutile et de cruauté ».

Ohrwalder ajoute que les Batahin s’étaient fait remarquer lors de la prise de Khartoum par leur cruauté. Les survivants de la tribu, pardonnés par le Calife, furent exterminés lors de la bataille de Toski lors de la tentative ratée d’invasion de l’Egypte en 1889 : « C'est ainsi que la vengeance de Dieu les a rattrapés pour leurs indicibles cruautés lors du massacre de Khartoum. On dit que le Khalifa s'est repenti de son massacre gratuit de cette tribu. »

De son côté Slatin écrit : « Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya en arrière un moulazem avec l’ordre de donner la liberté aux femmes des suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible journée par un acte de grâce et de générosité. »

Certes, Slatin et Ohrwalder étaient des captifs des Mahdistes et on ne s’attend pas à ce que leur description soit favorable (même s’ils ont pu avoir des relations quasiment cordiales avec certains Mahdistes). Si Pain avait survécu, quel récit aurait-il donné de la Mahdiya ?

 

 

 

L’ESCLAVAGE AU SOUDAN

 

 

Le mahdisme n’est pas responsable de l’esclavagisme au Soudan, mais il rétablit le caractère légal de l’esclavage, que les Egyptiens avaient au moins sur le papier, voulu abolir.

 En principe, la loi musulmane interdisait de réduire des musulmans en esclavage, mais cette règle était loin d’être toujours respectée, notamment en ce qui concernait les prisonniers de guerre ou appartenant à des tribus rebelles : « Le contexte du jihâd qui domine le Soudan occidental et central au 19siècle est (…) marqué par l’asservissement de musulmans par d’autres musulmans »  (Matthieu Fintz, Diaspora africaine, esclavage et IslamÉgypte/Monde arabe, 2006 http://journals.openedition.org/ema/1725)

En ce qui concerne les prisonniers de guerre du jihâd, les théoriciens musulmans s'exprimaient ainsi : « L’imam [i.e. le leader musulman dirigeant le jihâd] devrait prendre en considération le sort des prisonniers adultes mâles, et prendre celle d’entre les options suivantes qu’il considère la plus salutaire : les mettre à mort, les libérer sans pénalité, demander une rançon pour eux, demander la taxe de capitation (jizya), ou les mettre en esclavage » (texte du 14 ème siècle, cité par Matthieu Fintz)..

La situation politique du Soudan au 19ème siècle explique que des musulmans arabes soient soumis à l’esclavage; quant à la mise en esclavage de populations noires, mêmes converties à l’islam, elle est traditionnelle : « en dépit du critère religieux restrictif sur l’approvisionnement en esclaves, celui-ci était souvent ignoré au profit d’autres facteurs comme l’ethnicité, l’ascendance ou la couleur de peau utilisée pour discriminer qui était libre et qui pouvait être asservi ».

« La question de la mise en esclavage de musulmans noirs et, par là, la reconnaissance, implicite ou explicite, de critères ethniques ou raciaux à l’esclavage n’a cessé d’être posée sous l’effet des vagues d’islamisation dans le Bilâd al-Sûdân* », accréditant « parfois l’idée que le critère décisif pouvait, dans certains contextes, reposer sur la couleur de la peau » (art. cité).

                                                                     * Les mots Bilâd al-Sûdân ou balad as-sūdaan signifient littéralement « pays (balad) des Noirs ». Ils ont donné au pays son nom, Le Soudan est un territoire de rencontre entre population arabe et africaine.

 

Les esclaves masculins peuvent être employés dans les armées comme des mercenaires forcés.

Le père Ohrwalder décrit la condition des esclaves domestiques : «  Le sort d'un esclave est en effet misérable. Il est considéré comme un animal créé, comme disent les Soudanais, pour faciliter la vie des musulmans ; il doit faire tout le travail acharné, à la fois dans le ménage et sur le terrain. (…) Les femmes esclaves transportent de l'eau et moulent le maïs, en retour elles sont continuellement blâmées et maudites ; toute désobéissance ou malhonnêteté est punie par la flagellation, ou leurs corps sont entaillés avec des rasoirs, du sel étant frotté sur les plaies, et, de peur qu'elles n’oublient, leurs coupures à moitié cicatrisées sont souvent ouvertes à nouveau et à nouveau frottées de sel.

Dans le traitement de leurs esclaves, les femmes sont plus cruelles que les hommes, surtout si la jalousie est la cause de leur colère. Malheur à l’ esclave qui montre de l'amour pour son maître ! Elle souffre une espèce de torture qu'il me serait impossible de décrire ici (…)

Les esclaves sous le régime mahdiste ont tellement de manières différentes de se venger de leurs maîtres qu'ils ne manquent jamais de saisir une opportunité lorsqu'elle se présente. (…) Il est permis de donner aux esclaves hommes et femmes des papiers qui les rendent libres, mais la coutume n'est jamais pratiquée. (…)

Omdurman est plein d'esclaves ; même dans les maisons les plus pauvres on trouvera au moins une femme esclave. Le travail acharné et les mauvais traitements les font vieillir très rapidement. »

 

 

LE BILAN DU RÉGIME MAHDISTE

 

 

 

On peut considérer le régime mahdiste comme une résistance à la colonisation – en laissant de côté son aspect religieux (pourtant primordial et qui probablement fut plus imposé qu’accepté par un grand nombre de Soudanais. Cette résistance était considérée comme légitime, on l’a vu, par des hommes comme Gordon ou Gladstone – au moins dans la mesure où la colonisation en question était, avant tout, celle de l’Egypte, loin d’être un modèle. Pourtant, il est probable qu’à la fin du régime mahdiste, la plus grande partie de la population préférait sans doute revenir sous le régime égyptien, que continuer à subir le régime mahdiste. En effet le bilan de ce dernier parait catastrophique :

« Épidémies, famines, guerres et massacres cumulés auraient abouti à l'extermination de presque sept millions de Soudanais en quinze ans à peine ! »  soit le tiers de la population (Marc David, art. cité).

 

Dans un ouvrage de synthèse récent, on lit : « Le Khalifa Abdullahi tint à maintenir proches du régime les tribus nomades, transformant ces razzieurs occasionnels en groupes armés puissants, ethniquement homogènes, au service du pouvoir. Il va également poursuivre le jihad initié par le Mahdi en tentant d’étendre l’influence du régime en Éthiopie et vers l’Égypte, ainsi qu’au Darfour où les troupes mahdistes vont réprimer une tentative des Fours visant à réinstaurer leur sultanat. »

Cet ouvrage donne le bilan suivant  du régime :

« La ville de Khartoum est en ruines et la population du Soudan a fortement diminué, à la suite des famines liées aux importants déplacements de population*, aux guerres incessantes, à la sécheresse persistante et aux ravages des sauterelles : estimée à environ 8,5 millions d’habitants avant 1885, la population ne serait plus que 3 millions en 1903 (selon des estimations anglaises à prendre avec prudence). »

(Histoire et civilisation du Soudan, de la préhistoire à nos jours, direction Olivier Cabon, chapitre La période mahdiste 1885-1898, par Bernard François, 2017

https://books.openedition.org/africae/2897#bodyftn4

                                                                                                          * [déplacements fréquemment ordonnés par le Calife, dans un but de surveillance ou de punition des populations].

 

 

La diminution de la population qui était liée directement aux conflits  n’était pas imputable, dans la durée,  à la guerre des Anglo-Egyptiens contre les Mahdistes : entre 1885 et 1896, il n’y eut aucune tentative anglo-égyptienne contre le régime mahdiste (mais une tentative d’invasion mahdiste de l’Egypte fut stoppée). La part prépondérante des victimes des guerres et massacres est probablement imputable à la mise au pas de tribus rebelles ou aux tentatives d’invasion  des Mahdistes  contre leurs voisins ;  l’état de guerre incessant et la désorganisation administrative étant aussi à l’origine (ou aggravant l’effet) des difficultés alimentaires ou sanitaires.

 

On doit ici signaler que chaque fois qu’il est question de colonisation,  il est devenu usuel de réagir par un réflexe de Pavlov qui attribue toutes les qualités aux colonisés et tous les défauts aux colonisateurs (ou aux Européens, plus largement). L’histoire n’a rien à gagner à ces puériles simplifications : les actions des protagonistes doivent être décrites telles qu’elles ont eu lieu et les responsabilités définies sans idées préconçues. Si le mahdisme (essentiellement un mouvement religieux messianique) fut aussi une réaction à l’occupation étrangère du Soudan (d'ailleurs plus égyptienne que proprement européenne), cela n’exonère en rien les Mahdistes de leurs propres torts et responsabilités.

 

Finalement, après Omdurman, ce n’est pas le régime égyptien qui fut rétabli au Soudan, mais un régime nouveau, l’administration britannique (voir annexe) avec ses qualités et ses défauts.

 

 

 

RETOUR À OLIVIER PAIN : UN PEU DE COMPLOTISME

 

 

La publication du livre de Slatin parait apporter le point final aux interrogations sur le destin d’Olivier Pain. Pourtant on continue parfois à parler d’incertitude sur le sort d’O. Pain, comme le Dictionnaire Maitron, qui d’entrée de jeu, annonce les dates de la vie de Pain : « Né le 16 avril 1845 à Troyes (Aube), mort le 18 avril 1885 au Soudan », pour terminer plus prudemment :« En 1884, il [Pain] représentait le Temps et le Figaro, dans la campagne anglaise du Soudan et mourut dans des conditions mal connues : victime de la fièvre ? fusillé le 18 avril 1885 par les Anglais qui auraient mis sa tête à prix ? ». Le livre de Slatin n’est pas cité dans les sources de l’article, faute probablement de le connaître…

On peut ici s’amuser à penser que les sources disponibles  (émanant de captifs du Mahdi) qui toutes confirment la mort de Pain par maladie, ont pu être coordonnées par les Anglais pour se disculper du soupçon d’avoir fait fusiller Pain alors que celui-ci revenait en Egypte après son séjour dans le camp de Mahdi (selon la version de Sélikovitch - voir partie 2 et 3).

Après tout, les missionnaires (Bonomi, Ohrwalder) avaient été libérés grâce à l’action de Mgr Sogaro, mais celui-ci aurait obtenu peu de résultats sans l’aide précieuse des Anglais. Les prêtres pouvaient peut-être renvoyer l’ascenseur.  Quant à Slatin, il était déjà pro-Anglais et il fut libéré grâce à Wingate – ce dernier de plus s’impliqua dans la parution et la traduction des souvenirs des captifs.

Mais ce n’est qu’une simple hypothèse qu’aucune preuve ne vient étayer, outre qu’elle suppose que des prêtres catholiques auraient accepté de mentir.

On peut conclure avec Paul Fenton qui parle de Slatin comme ayant apporté le témoignage « Le plus plausible » sur la mort de Pain ; Slatin « connut les derniers jours de Pain, captif dans le camp du Mahdi et affirma qu’il était mort de maladie près de Tura al-Hadra*, alors qu’il faisait route vers Khartoum avec l’armée mahdiste. Voir son Fire and Sword in the Sudan » ( Paul B. Fenton, introduction au livre de Getzel Sélikovitch,  Mémoires d’un aventurier juif, Du Shtetl de Lituanie au Soudan du Mahdi, 2021, note)**

                                                                                * Le traducteur français du livre de Slatin (Bettex, professeur à Montreux) parle de Dourrah el Khadra, de même (par exemple) qu’il transcrit Omdurman par Omm Derman, suivant sans doute l’usage français de l’époque. On rappelle que pour Ohrwalder, la mort de Pain survient à proximité de Om Sadik.

                                                                              ** A noter que Paul Fenton semble faire une erreur lorsqu’il indique que le livre de Slatin parut en 1892 et mentionne que l’édition anglaise  Fire and Sword in the Sudan, a paru en 1896 « quatre ans après l’original allemand ». En fait il semble que les éditions allemande et anglaise (cette dernière dans la traduction de Wingate) ont paru simultanément en 1896 ; en 1892 Slatin ne pouvait évidemment rien faire paraître puisqu’il était captif des Mahdistes jusqu’en 1895. Par contre c’est le livre d’Ohrwalder qui a paru en 1892.

 

Du point de vue de la cohérence interne, les propos que Slatin prête à Olivier Pain, qui passe de la forfanterie initiale au découragement et à la désillusion, en même temps que son état de santé se dégrade, sont parfaitement vraisemblables et rendent un son authentique.

On peut enfin rappeler les récits recueillis par des journalistes, de la sœur Venturini, qui aurait voyagé sur le même chameau que Pain lors de sa mort (ou peu avant ?), ou de Dimitri Zigada, commerçant grec évadé, qui  prétendait avoir été témoin de cette mort (voir partie 3 ).

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

Dans l’histoire du Soudan à l’époque mahdiste, Olivier Pain n’est qu’un personnage secondaire ; son aventure prend parfois l’aspect d’une enquête policière (comment et quand est-il mort ?) mais elle est surtout un prétexte pour décrire un drame bien plus vaste*.

                                                                                   *  Compte-tenu de notre point de départ (l'histoire d'Olivier Pain) nous avons surtout évoqué les événements du Soudan du point de vue de l'opinion française, sans nous astreindre à retracer précisément la perception et les répercussions de ces événements dans l'opinion et la classe politique anglaise, concernée au premier chef - de même que l'opinion dirigeante égyptienne - ce qui aurait été un tout autre travail. 

 

Les péripéties des guerres mahdistes et de l’aventure d’Olivier Pain ne sont pas oubliées et sans être un sujet très fréquenté, se retrouvent dans des publications récentes.

En 2018, un auteur suisse Eugène Barilier, publie un roman Dans Khartoum assiégée. Parmi les personnages principaux, on trouve bien entendu Gordon, militaire pacifiste, et aussi un personnage de fiction, l’ancien Communard Darrel, présent à Khartoum, qui lui, approuve le Mahdi. L’auteur écrit : « … j’ai pris pour modèles à la fois Paschal Grousset, ancien communard, connaisseur de l’Afrique, auteur de romans à la Jules Verne et… traducteur de Gordon, et Olivier Pain, autre ancien communard qui, lui, a carrément rejoint les troupes du Mahdi avant d’y mourir misérablement, de maladie et d’épuisement. Ainsi, je savais que je n’« exagérais » pas en mettant face à face un ex-communard et Gordon ! »

L’auteur compare l’islamisme du Mahdi et celui de Daesch

http://www.etienne-barilier.name/Ouvrages%20%28postfaces%20laudationes%20textes%20divers%29.html

En 2021, Paul Fenton publie les souvenirs de  Getzel Sélikovitch,  Mémoires d’un aventurier juif, Du Shtetl de Lituanie au Soudan du Mahdi.

En 2022, un journaliste et chercheur canadien Guillaume Lavallée publie Voyages en Afghani ; dans ce livre, selon sa maison d’éditions (http://memoiredencrier.com/voyages-en-afghani/) il « suit les pérégrinations de Djemal ed-Din al-Afghani, l’un des penseurs les plus énigmatiques du monde arabo-musulman au 19e siècle(…) à travers l’Iran, l’Inde, l’Égypte, la Syrie, la Turquie, l’Afghanistan. Entre le récit de voyage, l’essai et le polar, Voyages en Afghani nous met aux premières loges de la complexe histoire du monde musulman, ses traditions, ses pensées, les débats, les intrigues et les élans de liberté. ». Evidemment le livre mentionne l’aventure d’Olivier Pain dans laquelle Al-Afghani a joué un rôle (voir notre partie 1).

 

Comme on l’a indiqué, il semble erroné de voir dans Olivier Pain le prototype du révolutionnaire anticolonialiste, tiers-mondiste avant la lettre.

L’article de Sarah El Matary (cité en partie 2) concluait que, sur le moment, l’aventure de Pain avait réconcilié la France socialiste et la France coloniale. Mais si Pain fut soutenu par des personnalités qui se présentaient comme socialistes (comme Rochefort, en fait socialiste nationaliste et futur antidreyfusard et compagnon de route de Drumont, de Barrès et Déroulède !), ce n’est pas en tant que socialiste que Pain se présente à Slatin (si on fait confiance à ce dernier), mais comme un activiste du nationalisme français, en quelque sorte un belliciste.

Dans son souhait de concocter une alliance entre la France et les Mahdistes contre l’Angleterre, Olivier Pain préfigure moins les tiers-mondistes du 20 ème siècle  que le commandant Marchand,. Si différence il y a, c'est une différence de moment historique : à l'extrême fin du 19 ème siècle, le nationalisme français se confond plus nettement avec l’impérialisme.

L’aventure d’Olivier Pain permet aussi de porter un regard sur l’Etat mahdiste et le personnage du Mahdi, dont on n’oubliera pas la dimension religieuse ou mieux mystique puisqu’il se dit choisi par Dieu pour une mission qui doit conduire à la fin des temps.

Les comparaisons avec les formes actuelles de fondamentalisme musulman sont possibles, mais on doit aussi situer le Mahdisme dans sa continuité : les amateurs de paradoxe pourront apprécier que le fils du Mahdi ait reçu le titre de chevalier de l’Empire britannique, qu’il ait offert au roi George V l’épée de son père ou qu’il soit pris en photo avec Winston Churchill (voir annexe 2)…

Le mahdisme  a donné lieu au Soudan à une tradition politique qui le situe maintenant dans l’islam modéré. Jusqu’à nos jours, il y a des descendants du Mahdi dans les gouvernements du Soudan, représentant l’option démocratique et libérale (voir annexe 2).

 

 

ANNEXE 1

 

UNE PHOTO EN 1911

 

 

 

copie 2

Photo fut prise à Port-Saïd en 1911, lors de l’escale faite par le roi George V et la reine Mary en route vers les Indes où ils devaient être couronnés empereur et impératrice des Indes (la seule fois où un tel couronnement a eu lieu). En passant par l’Egypte, les souverains en profitèrent pour rencontrer les puissances locales et les hauts représentants britanniques.

Sur cette photo, on trouve deux personnages secondaires de l’histoire que nous avons racontée. 

La photographie représente donc, assis :  la reine Mary et l’ancien grand vizir (premier ministre) de Turquie Kiamil pacha (grand vizir à plusieurs reprises, Kiamil était très proche des Anglais – mais la Turquie dirigée maintenant par les « jeunes Turcs » penchait du côté  de l’Allemagne qu’elle allait suivre dans la guerre en 1914).

Debout, de gauche à droite : Sir Reginald Wingate, sirdar (commandant en chef) de l’armée égyptienne et gouverneur-général du Soudan, le prince Mehemet-Ali d'Egypte (frère cadet du khédive), le duc de Teck, frère de la reine Mary, le prince Mehmed Ziaeddine,  fils aîné du Sultan de Turquie Mehmed V, le khédive d’Egypte Abbas II Hilmi, le roi George V, et dominant tout le monde d’une tête, athlétique et arborant ses célèbres moustaches en guidon de vélo, Lord Horatio Kitchener, à ce moment consul général et agent britannique en Egypte - titre modeste en apparence, mais qui, à condition de ménager au minimum les susceptibilités égyptiennes - ce qui n'était pas vraiment le cas de Kitchener -  donnait au titulaire au moins autant de puissance que le titre de gouverneur-général.

Photo de presse. Gallica. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531126429/f1.item.zoom

Description des personnages d'après Philip Mansel, Splendeur des Sultans, les dynasties musulmanes 1869-1952, éd. française 1990..

 

 

 

 

ANNEXE 2

 

LE DESTIN DU SOUDAN ANGLO-EGYPTIEN ET DE LA MAHDIYYA

 

 

 

Il n’est pas inutile de donner une idée de ce qu’est devenu le Soudan après l’élimination des Mahdistes et sa reprise en mains par les Britanniques.

Dès 1899, Kitchener veille à entretenir de bonnes relations avec les Musulmans (il fait rebâtir les mosquées ruinées de Khartoum, décrète le vendredi jour férié) mais le gouvernement est au début très vigilant – et même brutal* - pour éradiquer ce qui reste  du Mahdisme.  Par contre il favorise l’émergence d’une confrérie opposée au Mahdisme, la Khatmiyya. Wingate, rapidement nommé à la suite de Kitchener, créa un conseil d’oulémas pour donner des avis sur les matières d’intérêt général.

                                                                                      * Par exemple, des prisonniers dont deux fils du Mahdi sont exécutés parce qu’ils préparaient – peut-être – un soulèvement en 1899.

 

Politiquement le Soudan est un condominium anglo-égyptien, mais dont les Egyptiens vont être progressivement évincés en pratique.

Ainsi se trouve réalisée la prévision de Paschal Grousset /Philippe Daryl (voir partie 3) selon laquelle l’’Angleterre cherchait à évincer l’Egypte du Soudan pour prendre sa place – mais il s’agit d’une évolution progressive dictée par le contexte général et assez éloignée des préoccupations mercantiles attribuées généralement à l’Angleterre : les administrateurs britanniques sont adeptes de l’idéologie du White man’s burden (le fardeau de l’homme blanc) exprimée par Kipling*. 

                                                                                     * En 1908, lors de l’inauguration de bâtiments officiels en présence du duc de Connaught, frère du roi Edouard VII, le gouverneur-général Wingate cite le Coran et déclare que le but des Britanniques est de protéger le pauvre et le faible et d’apporter à tous la paix et la justice (Bernard François, Le condominium anglo-égyptien 1899-1955, in Histoire et civilisation du soudan, de la préhistoire à nos jours, sous la direction d’Olivier Cabon, 2017,  https://books.openedition.org/africae/2907)   

 

L’exclusion des Egyptiens a une double raison : d’une part un grand nombre de Soudanais déteste les Egyptiens (ou au moins se méfie d'eux) et les Britanniques en tiennent compte, d’autre part, le rétablissement de l’autorité égyptienne au Soudan est une revendication récurrente du nationalisme égyptien, lequel s’oppose de plus en plus frontalement au « protectorat voilé » exercé par les Britanniques sur l’Egypte.

 

Les Britanniques doivent affronter au Soudan de nombreux soulèvements (limités toutefois et d’origines diverses) réprimés souvent de façon brutale – mais ces soulèvements disparaissent quasiment avec l’adoption, en 1924, de la politique de l’indirect rule qui confie l’administration aux notables locaux, sous la supervision des membres du réputé Sudan Political Service (SPS), recrutés parmi les diplômés d’Oxford ou Cambridge. Ce corps de cadres supérieurs est très réduit : au maximum 125 à 150 personnes gèrent un territoire  équivalent à cinq fois la France*. Le SPS, comparé par une journaliste (de gauche) à un corps de samouraïs dédié au bien-être des populations, se consacre aux questions de santé, d’hygiène, d’éducation, d’irrigation, donnant le modèle du « benevolent colonialism ». Si le SPS appuie l’islam au Nord, il s’efforce au contraire au Sud de protéger les populations chrétiennes et animistes de la domination des Soudanais du nord.

                                                                                           * Les membres du SPS ne sont pas l'équivalent de préfets avec toute une administration coloniale sous leurs ordres. Ce sont bien 150 Blancs, qui administrent le Soudan avec quelques subordonnés indigènes.

 

Pendant cette époque, la Mahdiya n’a pas entièrement disparu. Elle se reforme en tant que clan politico-religieux autour du fils (posthume) du Mahdi, Sayyid Abd al-Rahmân al-Mahdî * (1885-1959), considéré comme l’homme le plus riche du Soudan ; assez curieusement, ce dernier se montre plutôt favorable aux Britanniques (du moment que ceux-ci s’opposent aux Egyptiens !).

                                                                                                            * Sayyid  (ou en transcription anglaise, Sayed) est un titre honorifique traditionnellement appliqué aux gens reconnus descendants du prophète de l'Islam, Mahomet. Le mot signifie littéralement « seigneur », « prince » ou « maître », et il est aussi fréquemment donné à des musulmans de haut rang.

 

 

La vie politique du Soudan se partage donc entre deux tendances : « d’un côté, les Ansâr  (ou « néo-Mahdistes ») cherchaient à atteindre l’objectif d’un Soudan indépendant à travers une collaboration pragmatique avec le régime colonial britannique ; de l’autre, les « Unionistes », soutenus par une confrérie soufie (tarîqa) historiquement opposée aux Mahdistes (Khatmiyya) et par les nationalistes égyptiens, défendaient l’idéologie de l’unité de la vallée du Nil préconisant l’union politique de l’Égypte et du Soudan. Loin d’être rigides, ces alliances prenaient fréquemment l’air de mariages de circonstance qui évoluaient au gré de configurations stratégiques locales, régionales et internationales » (Iris Seri-Hersch, Nationalisme, impérialisme et pratiques patrimoniales : le cas de la Mahdiyya dans le Soudan post-mahdiste, in Pratiques du Patrimoine en Égypte et au Soudan, Égypte/Monde arabe, 2009. https://journals.openedition.org/ema/2906?lang=en

 

Sayyid Abd al-Rahmân al-Mahdî « opta pour une prudente coopération avec l’administration britannique qu’il parvint fréquemment à manipuler afin de promouvoir ses propres intérêts » et adopta « la position d’un leader national lorsqu’il assura à ses interlocuteurs britanniques que les « véritables aspirations nationales » de la plupart des Soudanais correspondaient à l’indépendance du Soudan » (art. cité).

Winston Churchill, en 1931, dans sa préface au livre de  Richard A. Bermann The Mahdi of Allah (1932) se réjouit que « les voies de l’Angleterre sont merveilleuses (Wonderful are the ways of England !) : qui aurait pensé que le fils du Mahdi  Abderhhaman Al Mahdi, serait créé chevalier pour services rendus à  l’Empire britannique*, et que le fils du Calife Abdullahi serait  Aide de camp (un poste honorifique) du gouverneur général du Soudan… Dans son style caractéristique Churchill évoque le fils di Mahdi dans sa villa de l’ Avenue Gordon à Khartoum, regardant l’épée qui lui vient de son père et qui avait passée par d’autres possesseurs depuis un croisé teutonique jusqu’aux rois du Darfour avant de devenir celle du Mahdi, « le destructeur et le massacreur, l’ascétique et le Soufi, le douzième imam qui devait venir, qui vint et conquit et qui sagement, s’en alla avant d’être lui-même conquis ».

                                                                                          * Ce qui lui donnait semble-t-il, droit au prédicat de Sir :  Sayyid Sir Abd al-Rahmân al-Mahdî. Le prédicat se place après l'appellation Sayyid (ou Sayed).

                                                                                           ** Probablement la même épée – Churchill ne le dit pas, que lors d’une visite en 1919 au roi George V avec un groupe de notables soudanais pour le féliciter de la victoire dans la Première guerre mondiale, le fils du Mahdi avait offerte au roi. Gorge V avait répondu : j’accepte cette épée et je vous la donne, qu’elle ne serve plus désormais qu’a protéger mon trône et l’Empire… (Iris Seri-Hersch, art. cité)

 

 Personnage important de la vie politique au Soudan jusqu'à la fin de sa vie, Sayyid Abd al-Rahmân al-Mahdî renvcontra les dirigeants britanniques ou d'autres pays, soit au Soudan soit lors de visites à l'étranger; il est photographié avec Winston Churchill et une photo (à vérifier) le montre saluant la reine Elizabeth.

 

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 Photo étonnante : Sayyid Abd al-Rahmân, au centre, aux côtés des missionnaires comboniens  dans l'île d'Aba, lieu où vécut le Mahdi, Noël 1945. Le fils du Mahdi pose auprès des missionnaires appartenant au même ordre que Bonomi, Ohrwalder et d'autres qui furent les captifs du Mahdi, comme pour un symbole de  réconciliation.

Wikipédia, art. Abd al-Rahman al-Mahdi.

 

 

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Sayed Sir Abdel Rahman el Mahdi  (transcription anglaise) au 10 Downing Street, avec Winston Churchill, Premier ministre, octobre 1952. Photo illustrant une conférence donnée en 2015 à la Churchill Society par le petit-fils du Mahdi, Imam Ahmed Abdel Rahman El Mahdi, sur le sujet Churchill et l'islam.

https://winstonchurchill.org/publications/finest-hour/finest-hour-170/churchill-and-islam/

 

 

 

 

Après la seconde guerre mondiale, le parti Umma, fondé par Sayyid Abd al-Rahmân, fut battu aux élections de 1953 par le parti « unioniste » partisan de l’union avec l’Egypte, « Mais il s’agissait plus d’un vote négatif contre la Mahdiyya, la monarchie* et le colonisateur » que d’un vote en faveur de l’union avec l’Egypte (Bernard François, Le condominium anglo-égyptien 1899-1955 in Histoire et civilisation du soudan, de la préhistoire à nos jours, ouvrage cité).

                                                                                          * Il semble que Sayyid Abd al-Rahmân avait envisagé la possibilité de devenir roi du Soudan, de même qu’en Libye le chef de la confrérie des Sénoussis était devenu roi – avec l’appui des Anglais - après la Seconde guerre mondiale.

 

Les Anglais accélérèrent le mouvement vers l’indépendance du Soudan et mirent d’abord en place un régime d’ autonomie. Finalement (après des événements complexes et des violences mettant notamment en évidence l’opposition entre le nord et le sud Soudan - Sayyid Abd al-Rahmân préconisant à ce sujet une solution fédérale qui ne fut pas retenue), tous les partis adoptèrent une position hostile à l’union avec l’Egypte. Cette dernière (passée entretemps sous la direction des officiers progressistes de Nasser) finit par renoncer explicitement à ses prétentions Le Soudan devint indépendant le 1er janvier 1956 et on parla à un moment de Sayyid Abd al-Rahmân pour être président à vie. 

Son petit-fils Sadiq al-Mahdi fut deux fois Premier ministre du Soudan et mourut en 2020 des complications du COVID.

L’histoire récente du Soudan a été  marquée par la guerre civile d’abord larvée puis ouverte entre le Nord musulman et le Sud christianisé (qui aboutit à la partition du pays et à la création de la république du Soudan du Sud en 2011), ainsi que par les dictatures islamistes du général Nyemeri et d’Omar El Bechir.

Dans cette histoire violente, on constate que paradoxalement, le parti Umma néo-mahdiste représenta un islam modéré.

Il est qualifié de parti centriste par la notice Wikipedia en anglais. Le National Umma Party souhaite exclure la religion du domaine politique et exercer une action favorable aux droits de l'homme. Par exemple, en 2012, le parti avait signé une Charte pour une alternative démocratique (Democratic Alternative Charter) avec  d'autres partis d'opposition, demandant à ce que soit instaurée, une fois le régime actuel renversé, une constitution basée sur un État  démocratique, des droits égaux pour les citoyens, la liberté de religion, le respect de la diversité et la mise en place de mesures de sécurité pour empêcher l'ingérence de la religion en politique (sur le parti jusqu'en 2012, cf. https://www.refworld.org/docid/52eba1214.html).

Favorable au fédéralisme, le parti Umma souhaitait aussi avoir des relations fraternelles avec le Soudan du Sud s'il choisissait l'indépendance (ce qui a eu lieu).

Toutefois le parti a connu des divisions aboutissant un moment à la formation de 5 fractions opposées, dont l'une était  en faveur des règles islamiques.

En 2019, le parti Umma a fait partie de la coalition des Forces de liberté et de changement (FFC) qui  a coordonné la révolution soudanaise.

En 2021, Mariam al-Mahdi, arrière-petite-fille du Mahdi et vice-présidente du parti Umma,  ministre des Affaires étrangères du Soudan, annonce la décision du Conseil des ministres de remettre Omar el-Béchir, l'ancien dictateur, à la Cour pénale internationale – mais le gouvernement dont elle fait partie est renversé par un coup d’Etat militaire.

 

 

 

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 La tombe du Mahdi à Khartoum, actuellement. En 1947, à l'initiative de Sayyid Abd al-Rahmân al-Mahdî  (et nécessairement avec l'assentiment des Britanniques), la tombe du Mahdi fut reconstruite. Bien entendu, elle ne contenait plus les restes du Mahdi, dispersés par ordre de Kitchener. Elle intègre quelques restes du monument d'origine. Le monument est toujours le lieu de réunion de la confrérie des Ansars, qui perpétue le souvenir du Mahdisme.

Wikipédia.

 

 

 

 

 

 

 

18 mai 2022

OLIVIER PAIN, UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI PARTIE 4

 

 

 

 

OLIVIER PAIN,  UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI

PARTIE 4

 

 

 

 



 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

 

LE PÈRE OHRWALDER

 

 

Le père Josef Ohrwalder (1856-1913 ) était un prêtre autrichien* appartenant à la congrégation des  missionnaires comboniens du Cœur de Jésus (appelés simplement pères comboniens). En septembre 1882, les membres de la mission (prêtres et religieuses) établie à Delen (sud du Soudan), dont le chef était le père Bonomi , étaient tombés au pouvoir des Mahdfistes. Il devait s’ensuivre pour le père Ohrwalder et certains de ses compagnons une captivité de près de 10 ans.  

                                                                            * Natif de Bolzen ou Bolzano, à l’époque en Tyrol autrichien, mais aujourd’hui capitale du Sud-Tyrol-Trentin-Haut-Adige, province autonome italienne.

 

Après leur capture, les missionnaires furent sommés de se convertir à l’Islam sus peine d’être exécutés – mais le Mahdi lui-même ordonna de les laisser en paix au moment même où ils allaient être exécutés – néanmoins selon Ohrwalder, il fallut encore d’autres débats pour qu’on décide de les épargner.

Ils vécurent d’abord dans des conditions de dénuement  telles que trois membres de la mission (deux religieuses et un laïc) moururent de maladie et de malnutrition ; puis les quatre survivants furent rejoints par d’autres missionnaires capturés lors de la prise d’El Obeid par le Mahdi. Ils furent selon les moments en liberté surveillée, gagnant leur vie péniblement par un petit artisanat où répartis entre plusieurs maîtres et traités en esclaves chargés de travaux domestiques, parfois dans des conditions très dures (comme le reste des esclaves).  

D’abord captifs à El Obeid, capitale du Kordofan où le Mahdi s’était installé, Bonomi, Ohrwalder et les autres religieux et religieuses, sont transférés à Rahad sur la route de Khartoum, où le Mahdi vient s’installer un moment, avant de donner l’ordre de marcher sur Khartoum afin de commencer le siège de la ville (été 1884). Une population considérable, hommes, femmes et enfants suit cette marche. A  ce moment, les religieuses sont séparées de leurs compagnons : elles marchent dans le convoi du Mahdi, dans des conditions déplorables, tandis que les religieux hommes, depuis Rahad, sont reconduits à El Obeid.

Le père Ohrwalder écrit : « Le Mahdi passa le mois de Ramadan à Rahad, et ce n'est que le 8 août qu'il partit pour Khartoum. Toute la population, comme un essaim d'abeilles, l'accompagnait(…). Les gens entreprenaient avec joie ce long voyage (…) Les chameaux aussi étaient chers et difficiles à se procurer ; mais, malgré tous ces obstacles, le fanatisme était plus prononcé que jamais. (...)  La route allait de Shirkeleh à Shatt, et de là à Duem. Là, on fit halte pendant quelques jours pour recueillir les traînards. Tout travail dans les champs avait été abandonné (…) Le Mahdi arriva à Omdurman le 23 octobre 1884, mais tous les traînards ne l'atteignirent qu'au début de novembre. »

 

Ohrwalder décrit ainsi son nouveau maître, Mahmud, le gouverneur du Kordofan (qui était un des oncles du Mahdi), un personnage  «  excessivement sévère et strict » :  « Il a traité très sévèrement les voleurs qui infestaient maintenant El Obeid et a coupé un certain nombre de mains et de pieds. Il croyait profondément au message divin du Mahdi (…). Les femmes fuyaient toujours son chemin, car il les fouettait impitoyablement ».

 

 p107

Une scène des souvenirs du père Ohrwalder : le Mahdi (à gauche) interroge Ohrwalder sur la religion chrétienne.

 Ten Years' Captivity in the Mahdi's Camp, 1882-1892

https://www.gutenberg.org/files/32875/32875-h/32875-h.htm

 

 

 

 

 

 

ENTRÉE EN SCÈNE D’OLIVIER PAIN

 

 

Telle est la situation quand apparait Olivier Pain. Selon le père Ohrwalder, « Le 15 août 1884, une grande surprise survint à El Obeid. De façon tout à fait inattendue, vers deux heures de l'après-midi, un Européen et trois Arabes montés sur de bons chameaux entrèrent dans la cour ouverte de la Mudirieh [siège du gouvernorat] où Ali Bakhit, les chefs et un certain nombre de Derviches étaient assemblés ».

 L'Européen était un bel homme, blond, le teint bronzé ; son arrivée fait sensation et aussitôt des rumeurs courent sur son compte, il serait un puissant personnage français, peut-être même… le roi de France !

Le père Bonomi est appelé pour traduire (non sans peine) les propos de l’Européen qui déclare être venu de Dongola à El Obeid en treize jours, qu’il avait dû se cacher des Anglais. Il disait s’appeler  Olivier Pain et avoir été  porteur de lettres de Zubeir {Zobeyr] pacha au Mahdi mais qu’il avait dû les détruire par peur qu’elles soient découvertes par les Anglais.

Il déclara « qu'il était venu au nom de la France pour faire soumission de sa nation entre les mains du Mahdi et qu'il était prêt à aider le Mahdi à la fois par des conseils et au besoin par des actes ». Olivier Pain fut fouillé, ses possessions saisies et il fut placé dans une hutte sous la garde d’un derviche.

Selon Ohrwalder, les derviches jugeaient impossible qu’un Européen vienne volontairement rejoindre le mahdi -  c’était contraire à l’idée qu’ils se faisaient des Européens (exactement : de la supériorité européenne dont les derviches avaient conscience, dit Ohrwalder !) - ils ont donc conclu que Pain était un espion envoyé par les Anglais. Le lendemain on examine les objets amenés par Pain, (passeport, cartes, guides géographiques, dictionnaire arabe-français, Coran en français) que le père Bonomi est chargé d’expliquer aux derviches. Comme Pain se plaint de la mauvaise nourriture on lui explique que « que les vrais adhérents du Mahdi étaient morts aux choses de ce monde ». Questionné sur les raisons de sa venue chez le Mahdi, Pain répond que «  L'ensemble des nations européennes, plus particulièrement la France et à la seule exception de l'Angleterre, a entièrement sympathisé avec le Mahdi. Lorsqu'on lui a demandé si les Senussi [ou Senoussis, une secte musulmane] s'étaient soulevés contre les incroyants en Égypte, il a répondu que les Senussi craignaient les Anglais. » Il donne aussi des indications sur un fort que les Anglais construisaient à Assouan.

Finalement, Pain  fut envoyé sous une forte escorte à Rahad pour être présenté à Mahmud, le gouverneur du Kordofan.

« Mahmud l'a bien reçu, lui a donné un cheval et une esclave (a female slave) et l'a envoyé au Mahdi qui était alors en marche vers Omdurman. Le 28 août, Pain est arrivé à Aigella où l'un de nos frères de la Mission d’El Obeid  logeait » ; ce frère, comprenant le Français, s’entretient avec Pain : « A cette occasion, il semble qu'il ait parlé plus ouvertement », déclarant qu’il était le correspondant d'un journal, qu’il venait voir  le Mahdi et son empire pour faire des  comptes-rendus complets à son journal. Le religieux lui explique alors qu’il s’est mis dans une situation dangereuse et que les derviches ne le laisseront jamais repartir ; mais Pain, répondit que « s'il réussissait dans son entreprise, il serait très largement récompensé » ;   jusqu'ici les derviches ne l'avaient pas mal traité et il était convaincu d’arriver à s’échapper. Il discute avec le frère des difficultés de la future expédition anglaise : « il pensait que Khartoum serait certainement perdue ».

 

 

pain cassell's

 

Olivier Pain, illustration dans The Cassel's History of the war in  the Soudan, par James Grant,  1885-86  (le titre de ce livre anglais utilise la forme Soudan et non Sudan, plus fréquente en anglais). La page dit qu'aucune nouvelle récente n'est parvenue sur le supposé conseiller ou partisan du Mahdi, Olivier Pain, et que le virulent M. Henri Rochefort est heureusement silencieux à son propos depuis un moment ...

https://www.google.fr/books/edition/Cassell_s_History_of_the_War_in_the_Soud/-U0OAAAAQAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=the+cassell%27s+history+of+the+war+in+sudan&printsec=frontcover

 

 

 

 

 

 

PAIN DEVANT LE MAHDI – MORT DE PAIN

 

 

 

Pain rattrapa le Mahdi au village de Busata, où Slatin, Klootz et les autres Européens présents [voir plus loin pour ces personnages], le virent arriver avec étonnement. «  Pain avait imaginé que les immenses services qu'il pourrait rendre au Mahdi  feraient en sorte que ce dernier le reçoive à bras ouverts, mais le pauvre homme s’était tristement trompé. ». Le Mahdi le reçut froidement et lui demanda les raisons de sa venue. A la réponse de Pain qu’il lui apportait la « soumission de la nation française » (to lay before you the submission of the French nation ), «  Le Mahdi eut un sourire ironique comme pour dire qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Pain ».

Le Mahdi ordonna à un de ses lieutenants de s’occuper de Pain et de  ne permettre à personne de le voir. Pain suivit donc le convoi du Mahdi en route vers Omdurman. A Shatt, Klootz [voir plus loin] parvint à parler à Pain, mais pour cette désobéissance, Klootz fut immédiatement saisi et enchaîné pendant un moment, puis libéré grâce à Slatin.

​​« À Shatt Pain a commencé à souffrir de dysenterie et de fièvre. Le Mahdi a permis à Slatin de lui rendre visite ; Slatin en voyant l’état misérable de Pain a supplié le Mahdi de lui donner un peu d'argent pour acheter de la meilleure nourriture pour Pain. Mais l’état de Pain s’aggrava et il continua difficilement la marche  vers Om Sadik. A cet endroit, il supplia qu’on lui donne des médicaments et déclara qu’il ne pouvait plus avancer. On lui donna du beurre fondu selon la coutume au Soudan, puis Pain fut placé sur un chameau ; mais il avait à peine fait quelques pas, qu'il fut pris d'un évanouissement et tomba. Alors qu'il gisait inconscient sur le sol, ses gardes ont cru qu'il était mort ; ils  creusèrent une tombe grossière, dans laquelle fut déposé le pauvre Pain, le recouvrirent de sable, puis se dépêchèrent. Il est fort possible que le malheureux n’était pas mort à ce moment.  Ils marquèrent sa tombe en plantant son bâton dans le sable et en y attachant ses sandales. Cet événement s'est produit le 15 novembre 1884 ».*

                                                                                            * Extraits du livre du père Ohrwalger, Ten Years' Captivity in Mahdi's Camp, 1882-1892, traduction anglaise de l’original en allemand par le major Wingate, 1892

 

Le père Ohrwalder signale ensuite que début septembre, Lupton Bey, ancien  Mudir (gouverneur) du Bahr el Ghazal, arriva à El Obeid, son arrivée fut un ajout bienvenu à notre petit cercle (d’Européens en quasi captivité) ; « Je n'ai pas de mots pour lui exprimer notre gratitude pour sa générosité invariable envers nous » [voir plus loin pour Lupton].

 

 

 

QUE PENSER DU TÉMOIGNAGE D’OHRWALDER ?

 

 

Que nous apprend le récit d’Ohrwalder ? Finalement, il n’a été témoin (au mieux) que de l’arrivée de Pain à El Obeid – et encore c’est le père Bonomi qui interrogea Pain à la demande des Mahdistes. Son récit est donc très proche de celui du père Bonomi (voir partie 2).  A partir du départ de Pain pour rejoindre Rahad, le père Ohrwalder n’est plus témoin visuel et rapporte ce qu’il a appris depuis.

On remarquera qu’il ne parle pas explicitement de la déclaration de Pain selon laquelle il s’était converti à l’Islam (qui figurait dans la relation de Bonomi) – mais il rapporte que Pain a déclaré apporter au Mahdi la soumission de la France (ce qui suppose une conversion collective).

La chronologie du père Ohrwalder est-elle fiable ? On n’a pas les moyens d’en discuter efficacement. Notons toutefois que selon Ohrwalder, Pain mourut le 15 novembre 1884 (comment peut-il être si précis ?) alors qu’il faisait route pour Omdurman avec la cohue qui suivait le Mahdi. Mais il a dit que le Mahdi était arrivé à Omdurman (sa destination pour diriger le siège de Khartoum) le 24 octobre et les derniers traînards le rejoignirent début novembre – il faut donc admettre que Pain, mort sur la route vers le 15 novembre,  était encore plus en retard par rapport à ces derniers traînards, d’autant qu’à un moment de sa route, il avait bien rejoint le Mahdi, à qui il avait été présenté…* On y reviendra.

                                                                                                 * « Pain rattrapa le Mahdi au village de Busata.  Diverses étaient les suppositions des gens du campement quant à ses intentions. Slatin, Klootz et les autres Européens étaient particulièrement perplexes (….) Il fut présenté au Mahdi qui le salua froidement.»

 

Notons aussi que selon les premières déclarations du Père Bonomi (du moins telles que les rapportait Lord Wolseley), les missionnaires, sans nouvelles de Pain depuis son départ d’El Obeid, aurait appris sa mort par une lettre de Lupton bey.

Ohrwalder nous apprend que Franck Lupton, ancien gouverneur pour l’Egypte du Bahr el Gazal, qui par suite de la défection de ses troupes, avait dû se rendre au Mahdi, était arrivé à El Obeid en avril 1884. Lupton était accompagné de sa femme, une Noire et de sa fille, une enfant. Il avait un régime de semi-liberté.

Supportant très mal la vie de captivité (pourtant libre de ses mouvements), Lupton avait attiré le mécontentement du gouverneur Mahmud qui l’avait envoyé (sous bonne garde)  rejoindre  le Mahdi quand celui-ci (après une étape assez longue à Rahad) s’était mis en route pour diriger le siège de Khartoum. A Omdurman, que le Mahdi avait fait occuper et où il avait fixé son camp, Lupton suspect de vouloir s’enfuir, avait été enchaîné pendant une longue période : « Pendant cette période de captivité, Lupton a subi de terribles souffrances, que je ne saurais décrire » (Ohrwalder).

Mais aussi bien dans les récits de Bonomi puis d’Ohrwalder, Lupton ne joue pas de rôle en ce qui concerne Pain. On en reparlera.

 

 

 

CAPTIVITÉ ET ÉVASION DU PÈRE OHRWALDER

 

 

 p181

Illustration du livre du père Ohrwalder. Ohrwalder regarde  Bonomi s'éloigner après leur séparation, le premier reste et le second s'évade avec son guide. La légende de l'illustration dit "Many a time did I turn around to look back, until Bonomi disappeared from view in the wood." (bien des fois je me suis retourné jusqu'à ce que Bonomi disparaisse de ma vue en entrant dans un bois).

https://www.gutenberg.org/files/32875/32875-h/32875-h.htm

 

 

 

 

En juin 1885, plusieurs mois après la prise de Khartoum, le père Bonomi peut s’échapper ; son évasion a été préparée par Mgr Sogaro, le chef des missions du Soudan, et un autre Italien, M. Santoni, qui est directeur des postes à Dongola : ils lui envoient un homme de confiance qui sera son guide. Par malchance, Mgr Sogaro, mal informé, n’a prévu que l’évasion de Bonomi qu’il croit être le seul missionnaire captif à El Obeid, alors qu’ils sont plusieurs*. Après avoir réfléchi qu’une évasion de groupe est impossible sans attirer l’attention des derviches, Bonomi et Ohrwalder se séparent avec l’émotion qu’on conçoit.  Bonomi arrivera sain et sauf à Dongola où les Anglo-Egyptiens, d’ailleurs en voie d’évacuation de la ville, le reçoivent

                                                                         * C’est ce que dit le père Ohrwalder. Voir plus loin le témoignage de l’officier anglais Turner qui donne une version un peu différente.

 

Ohrwalder doit donc rester captif des derviches de longues années encore : il vit alors à Omdurman, devenue capitale de la Mahdiya*, dont il peut observer l’organisation et l’évolution sous le successeur du Mahdi, le calife Abdullah ou Abdullahi.

                                                                           * Mahdiya, Mahdiyah, Mahdiyya : l’Etat mahdiste.

 

En 1890, sans grand espoir, il remet une lettre pour Mgr Sogaro à un messager, Ahmed Hassan. A  l’automne 1891,  une des religieuses captives, la sœur Concetta Corsi, meurt du typhus ; elle est enterrée dans le désert par le petit groupe des chrétiens. Ohrwalder est près du désespoir quand un  soir d’octobre 1891, il est stupéfait de voir réapparaître Hassan qui lui dit simplement : Je suis là. Est-ce que vous venez ?

Pendant l’année écoulée, l’évasion des prisonniers a été préparée par Mgr Sogaro et Ahmed Hassan, en lien avec les autorités anglo-égyptiennes et notamment le major Wingate.

Le père Ohrwalder ne souhaite pas partir seul, ce qui oblige à prendre de nouvelles dispositions.. Finalement, le 29 novembre 1891.Ohrwalder, les sœurs Catterina Chincarini  et Elisabetta Venturini, une jeune fille noire, Adila, qui était née à la mission catholique, leur guide Ahmed Hassan et deux amis de ce dernier, quittèrent Omdurman de nuit, le plus discrètement qu’ils pouvaient, avec quatre chameaux.

 Après un voyage épuisant d’une dizaine de jours,  ils arrivaient hors de portée des derviches, à Murat, premier poste égyptien au-delà du désert, puis à Korosko au bord du Nil, où chaque fois un accueil cordial les attendait ; enfin, « Le 15 décembre au soir, nous montâmes à bord d'un vapeur qui nous descendit confortablement jusqu'à Assiout. Là, nous avons été accueillis par M. Santoni et le frère Sayer, mandatés par la Mission du Caire pour monter à bord et nous accueillir. D'Assiout, nous avons pris le train pour Le Caire, où nous sommes arrivés sains et saufs le 21 décembre 1891. »

 

 

 

p435

L'évasion du père Ohrwalder et des religieuses. Un soldat mahdiste vient d'apparaître sur leur chemin. Ohrwalder, prêt à tout, sort son couteau. Mais les guides  convaincront le soldat qu'ils sont des voyageurs inoffensifs. Illustration de Ten Years' Captivity in Mahdi's Camp, 1882-1892

https://www.gutenberg.org/files/32875/32875-h/32875-h.htm

 

 

 

 

 

Les lecteurs  purent connaître ce récit  lors de la publication des souvenirs du père Ohrwalder, dès 1892, dans une édition anglaise Ten Years' Captivity in the Mahdi's Camp, 1882-1892, traduit par le major Wingate d’après le texte allemand du Père Ohrwalder.

Le livre  ne semble pas avoir été traduit en français ( ?)  - mais dès sa parution en Angleterre,  Georges Valbert (pseudonyme de l’académicien Victor Cherbuliez, voir partie 3) publia une chronique à son sujet – sans mentionner pourtant les indications que le livre contenait sur l’affaire Pain. Celle-ci était-elle oubliée ?

Cherbuliez/Valbert apprécie l’aspect d’aventure vécue du récit d’Ohrwalder et sympathise avec le narrateur, qui fut « successivement le prisonnier de ce mystérieux personnage, qui souriait toujours [le Mahdi] , et de son successeur le khalife Abdullah, qui ne sourit que dans ses heures perdues ». Mais il trouve contestable quelques aspects du texte, qui s’alignent sur les positions de la politique britannique. Il attribue ces passages au traducteur et adaptateur du texte original, le major Wingate : « Cette fois, il n’y a plus de doute ; ce n’est pas un missionnaire tyrolien, c’est un major anglais qui a écrit ces lignes. Il s’était promis d’être discret, il a été maladroit, il s’est trahi ».

Au demeurant, Valbert remarque que la Grande-Bretagne maintient son occupation de l’Egypte en la justifiant par la nécessité de protéger l’Egypte contre la menace mahdiste : or, rien dans le livre d’Ohrwalder ne démontre, bien au contraire, que l’Etat mahdiste soit toujours une menace, dans la mesure où le successeur du Mahdi doit affronter une multitude de problèmes  qui ne lui laissent certainement pas le temps de rêver à envahir ses voisins … (on peut discuter ce raisonnement).

Valbert note que la très grande majorité des Soudanais est maintenant désillusionnée sur le régime mahdiste : «  ils sont dégoûtés pour longtemps des prophètes puritains, qui préparent l’avènement du Seigneur en faisant prendre chaque année à la terre un bain de sang ».

Sa chronique est parsemée de formules souriantes, qui font penser à Anatole France (qui de son côté appréciait Victor Cherbulliez), ainsi quand il évoque le risque d’être découvert de la petite caravane des fuyards en sortant d’Omdurman :

: « On avait dû passer près d’un puits autour duquel étaient rassemblées des négresses esclaves. Heureusement elles ne s’avisèrent de rien, tant elles étaient occupées à causer et à rire. Il n’est pas de lieu si triste en ce monde, fût-ce Omdurman, où l’on ne trouve des femmes qui rient, fussent-elles esclaves, et c’est ce qui explique que partout la vie soit possible. »

 

 frontispiece

 Le père Ohrwalder, les soeurs Chincarini et Venturini et la jeune esclave (the slave girl) Adila, photographiés en sécurité au Caire après leur évasion; photographie reproduite sur la page de garde du livre de Ohrwalder.

https://www.gutenberg.org/files/32875/32875-h/32875-h.htm

 

 

 

 

 

DES NOUVELLES D’OLIVIER PAIN, PAR LES RELIGIEUX ÉCHAPPÉS DU SOUDAN

 

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Le père Ohrwalder et les soeurs Chincarini et Venturini en couverture de L'Illustrazione italiana, numéro du 10 janvier 1892.

 Site Mare Magnum.

https://www.maremagnum.com/stampe/i-missionari-cattolici-salvati-dalla-prigionia-dei-mahdisti/130130547

 

 

 

Avant même la publication des souvenirs d’Ohrwalder, des revues géographiques avaient fait état de son évasion – et mentionné le destin d’Olivier Pain.

Ainsi L'Afrique explorée et civilisée, journal mensuel, reprend en 1892 le récit d’un correspondant du Journal des Débats, qui on suppose a pu s’ entretenir avec les évadés. Le journal raconte à ses lecteurs que les sœurs furent contraintes de se marier pour la forme et furent forcées de vivre comme des musulmanes. La revue précise : «  Après la prise de Khartoum au commencement de 1885, tous les prisonniers blancs, dont Olivier Pain faisait partie, furent transférés à Omdurman, ville située en face de Khartoum sur la rive gauche du Nil. Olivier Pain fit le trajet monté sur le même chameau que la soeur Élisabeth Venturini. Déjà atteint d’une fièvre pernicieuse qui lui laissait peu de chance de salut, le voyage ne fit qu’empirer son état et bientôt exténué de souffrances, il tomba de son chameau. Les mahdistes le voyant agoniser, l’enterrèrent dans le sable avant qu’il eût rendu le dernier soupir. »

 

De son côté,  la revue Les Nouvelles géographiques,  rend compte d’une interview des évadés donnée à un correspondant du Daily Graphic au Caire en janvier 1892 ; selon cette interview :

« Des deux soeurs italiennes qui se sont enfuies avec le P. Ohrwalder, l’une eut le nez fendu, l’autre subit le supplice du fouet. Pour s’affranchir de ces odieuses violences, elles se résignèrent à une feinte de conversion ; on leur imposa en outre l’obligation d’épouser deux de leurs compagnons de captivité, deux Grecs dont la sympathie et la délicatesse firent de cette cérémonie comme de la première [la conversion] une vaine formalité. »

 

Entre autres renseignements, la revue écrit : « Deux au moins parmi ceux qui furent les compagnons de captivité du P. Ohrwalder, méritent d être mentionnés ici. L’un est l’explorateur allemand Charles Neufeld, l’autre qui ne partagea que peu de temps leur captivité, est notre malheureux compatriote Olivier Pain, dont la mort mystérieuse souleva en Europe d’assez violents débats. D’après le récit des évadés, Olivier Pain était déjà entre les mains des soldats du Mahdi quand ils y tombèrent eux-mêmes. Conduit avec les autres prisonniers de Khartoum à Omdourman, il faisait le voyage sur le même chameau que l’une des soeurs italiennes. Déjà malade au départ, il aurait d’ après le témoignage de cette dernière, expiré en route, et même assure-t-elle, il n’ était pas encore tout à fait mort quand il fut enseveli par les soldats [du Mahdi]». L’article signale le mécontentement général au Soudan contre le pouvoir mahdiste, du moins d’après l’opinion du père Ohrwalder.

On peut donc voir que ces récits contiennent des témoignages  sur la mort d’Olivier Pain par au moins un témoin visuel, la Élisabeth Venturini, qui aurait voyagé sur le même chameau qu’Olivier Pain peu avant sa mort.

Maus certaines indications paraissent contradictoires avec les autres récits : il est ainsi indiqué qu’après la prise de Khartoum (le 26 janvier 1885),tous les captifs blancs, dont Pain,  furent regroupés à Omdurman : or, cette indication ne correspond pas à la date que le père Ohrwalder devait donner dans son livre pour la mort de Pain, soit le 15 novembre 1884, lors de la marche de l’armée du Mahdi vers Omdurman, en vue d’assiéger Khartoum.


De même la précision que Pain était déjà aux mains des Mahdistes quand les missionnaires y tombèrent eux-mêmes est complètement erronée : on sait que Pain est arrivé en Egypte  vers avril 1884 et n’a pas rejoint la zone mahdiste avant au moins quelques mois – or les missionnaires sont tombés aux mains du Mahdi en septembre 1882 pour ceux de la mission de Delen ou en janvier 1883 pour ceux de la mission d’El Obeid.

Ces erreurs sont-elles imputables aux religieuses (Ohrwalder quant à lui, n’a jamais prétendu avoir été témoin direct de la mort de Pain), qui ne pouvaient se remémorer précisément tous les événements de leur captivité (qui avait duré 10 ans), ou à leurs interviewers, rapportant mal leurs déclarations ?  On peut aussi souligner que les religieuses avaient été un moment séparées des religieux et n’avaient donc pas vécu la même chose (elles n’avaient pas vu arriver Olivier Pain à El Obeid par exemple, à la différence de Bonomi et d’Ohrwalder).

On remarque que dans les articles cités, il est dit que Pain, malade, peu avant de mourir, fut hissé sur le même chameau qu’une religieuse italienne prisonnière des Mahdistes, sœur Elisabetta Venturini. Ohrwalder n’en dit rien dans son récit, mais de toutes façons, il n’était pas présent au moment de la mort de Pain. Comme on l’a vu, cette religieuse fut l’une des personnes qui purent s’enfuir avec le père Ohrwalder en novembre 1891. La soeur Elisabetta Ventutini revint au Soudan après la fin du régime mahdiste*. Elle a laissé un témoignage inédit (I miei dieci anni di prigionia sotto le tende del Mahdi, mes 10 ans comme prisonnière sous les tentes du Mahdi. Ce récit se trouve dans les archives de son ordre. Y parle-t-elle d’Olivier Pain ?      

                                                                                           * Sœur Elisabeta Venturini était née dans la province de Vérone en 1857 ;  elle mourut en 1937 à Khartoum. Elle est enterrée à Omdurman, près de la tombe du père Ohrwalder.

 

Enfin, le journal The Tablet, dès le 26 décembre 1891, faisait état de l’évasion des missionnaires sous le titre The missionary refugees from the Soudan. Il précisait que les missionnaires avaient vu, à un endroit nommé Esaa, à deux jours de voyage au sud de Khartoum, la tombe d’Olivier Pain, « un journaliste français qui s’était perdu (?) dans le Soudan en essayant de rejoindre le camp du Mahdi. Fait prisonnier, il était tombé de son chameau  en raison de la fatigue provoquée par une sévère maladie et avait été enterré dans le désert sous quelques pouces de sable » - or, il est peu probable que les missionnaires ont « vu » cette tombe lors de leur fuite qui consistait d’ailleurs à remonter vers le nord – – mais plutôt que, lors de déplacements antérieurs, ils avaient (peut-être) pu voir l’emplacement de la tombe de Pain, selon la tradition qui se transmettait.

 

 

 

 LE PÈRE BONOMI,  À RETARDEMENT

 

 

A peu près à la même époque où parurent ces articles, une revue britannique, The National and English Review, publiait le témoignage d’un officiel anglais (probablement un officier), Alfred E. Turner, sous le titre The Epistles of the Mahdi (les épîtres du Mahdi).

Turner, après avoir évoqué la récente évasion du P. Ohrwalder et des deux religieuses,  revenait sur l’évasion déjà ancienne du père Bonomi en 1885. A Dongola, où se trouvait l’arrière-garde de l’armée anglaise qui évacuait le Soudan, les Britanniques (dont Turner) avaient organisé l’évasion du père Bonomi,  avec l’aide du  directeur de la poste, M. Santoni qui présenta à Turner un guide capable de mener à bien l’opération ; les organisateurs savaient pertinemment qu’il y avait plusieurs  missionnaires captifs à El Obeid, mais s’il n’était possible d’en faire évader qu’un seul, ce devait être le chef de la mission, Bonomi. Du fait de  l’évacuation par les Anglais de Dongola, il n’a été possible de secourir qu’un seul prisonnier. Turner relate qu’après son évasion, Bonomi, parvenu à Dongola, avait longuement rapporté à Turner et au général Brackenbury, les principaux événements de sa détention. Bonomi relata ainsi l’arrivée d’Olivier Pain à El Obeid en août 1884. Il avait vu le passeport de ce dernier qui mentionnait « Olivier Pain. Profession : Homme de lettres ». Selon Bonomi, Pain, bien que ne parlant que quelques mots d’arabe, persistait à utiliser cette langue quand des Européens lui adressaient la parole.

 Il avait l’habitude de passer devant les prisonniers chrétiens sans les saluer ou leur parler (He used to pass the Christian prisoners without saluting or speaking to them). Après avoir passé 10 jours à El Obeid, il rejoignit le Mahdi à Rahad et ensuite l’accompagna vers Omdurman où il mourut peu après (accompanying him to Om Durman where he died shortly afterwards).

Le récit (reproduit ici tardivement) du père Bonomi n’est pas fondamentalement différent de son récit paru en 1885 (cf. partie 2). Bonomi insiste sur le comportement « déplaisant » de Pain à l’égard des captifs européens (ou chrétiens) mais c’est évidemment conforme à l’image que Pain avait voulu donner aux Mahdistes : celle d’un homme qui est venu rejoindre les Mahdistes par idéal (politique ou religieux ?) et non celle d’un journaliste en reportage – son attitude se trouve ainsi assez éloignée des intentions que Pain avait affichées (mais c’était au Caire) de travailler à la libération des captifs.

The National and English Review, The National and English Review, - Volume 20 – 1892-93- Page 779 books.google.fr › books

 

Enfin, on peut signaler le compte-rendu élogieux du livre du père Ohrwalder dans une revue genevoise de géographie en 1894,  qui mentionne l’épisode concernant Olivier Pain avec des formules dénuées de sympathie pour ce dernier : « … Olivier Pain, ce communard déséquilibré qui venait déclarer au Mahdi que la France entière lui faisait sa soumission ; en réalité il désirait voir de près pour le compte d'un grand journal ce qui se passait dans la Mahdia. Mais accueilli très froidement par le Mahdi, gardé à vue, forcé de voyager alors qu'il était déjà presque mourant de la dysenterie, il tomba de son chameau, et les Arabes le voyant sans connaissance, l'ensevelirent peut-être vivant dans le sable; son bâton surmonté de ses sandales marqua seul la place où il reposait » (Charles Bourrit, Les dix années de captivité du missionnaire Ohrwalder au Soudan, in  Le Globe, Revue genevoise de géographie, 1894

https://www.persee.fr/doc/globe_0398-3412_1894_num_33_1_1913

 

 

 

 

LE DERNIER TÉMOIN : RUDOLF SLATIN

 

 

 

 

 

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Rudolf Slatin en tenue de derviche (photographie forcément postérieure à son évasion, en 1895).

https://alchetron.com/Rudolf-Carl-von-Slatin#rudolf-carl-von-slatin-a75e3ca6-a692-4117-9ac7-4738fba3ddc-resize-750.jpg

 

 

 

Rudolf Slatin (1857-1932) appartenait à une famille autrichienne, d’origine juive et convertie au catholicisme. Désirant voir le monde, il avait commencé à travailler chez un libraire au Caire, puis il visita le Soudan. Séduit par le pays et les opportunités qu’il offrait, il décida, avec Schnitzer, un médecin allemand (qui devait ensuite devenir célèbre sous le nom d’Emin pacha), de se présenter à Gordon, qui était à ce moment gouverneur de la province équatoriale du Soudan.  Mais malade et devant accomplir son service militaire en Autriche, Slatin quitta le Soudan. Toutefois son ami Schnitzer, qui fut recruté par Gordon, n’oublia pas de parler pour Slatin, et Gordon, devenu entretemps gouverneur-général,  écrivit à celui-ci pour lui proposer un poste – dès que Slatin eut terminé son service militaire, il rejoignit le Soudan en janvier 1879  et fit rapidement carrière dans l’administration du Soudan égyptien.

En 1882 il était nommé gouverneur du Darfour (à 25 ans) où il devait affronter des tribus rebelles – comme au même moment l’insurrection mahdiste prenait de l’ampleur, les rebelles du Darfour faisaient alors leur soumission au Mahdi. La situation de Slatin devint intenable ; ses officiers souhaitaient se rendre au Mahdi et Slatin accepta la reddition (décembre 1883), moyennant des garanties pour sa vie et celle de ses subordonnés*

                                                                           * « Je considérais comme mon devoir de me rendre, parce qu’il ne me semblait pas juste de sacrifier plus longtemps des vies humaines pour une cause qui en était maintenant arrivée à un point tel que le succès restait totalement impossible. » 

 

Slatin, qui a déjà déclaré s’être converti à l’islam pour donner confiance à ses soldats, fait allégeance au Mahdi. Il est alors relativement bien traité (on lui donne des serviteurs), libre de ses mouvements, mais néanmoins reste sous étroite surveillance, résidant d’abord à El Obeid puis à Rahad avec le camp du Mahdi. Il reçoit un nouveau nom, Abd el Kadir. Lorsque l’armée du Mahdi se met en route pour assiéger Khartoum, Slatin est obligé de suivre :

« Presque tous les habitants du pays étaient, par fanatisme et cupidité, enchantés d’obéir à l’appel du Mahdi; ce qui provoqua une véritable migration de peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.

Nous quittâmes Rahat [Rahad] le 22 août. » (les citations sont extraites du livre e souvenirs de Slatin, Fire and Sword in the Sudan, paru en 1896, traduit en français en 1898 sous le titre Fer et Feu au Soudan).

Le disciple favori du Mahdi, et son principal chef militaire, le Calife (Khalifa) Abdullahi* fait de Slatin un de ses gardes du corps (moulazem*).

                                                                              * Selon les transcriptions : Abdullah Ibn-Mohammed Al-Khalifa, Abdullah al-Khalifa,  Abdullahi al-Khalifa, ou encore Abdallah, Abdallahi, dit aussi Abdallahi Muhammad al-Ta'aish ou Al -Taashi du fait qu’il appartenait à la fraction Taasha de la tribu Baggara (en anglais, Ta'aisha Baqqara tribe). Il y avait des autres chefs ayant le titre de Calife dans l’armée du Mahdi mais Abdullahi semble avoir eu la prééminence. Il sera le successeur du Mahdi.

 

Slatin raconte : « Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit étrange circula dans notre colonne; on racontait qu’un étranger européen et chrétien était arrivé à El Obeïd et était maintenant en route pour venir à la rencontre du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était le chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était un parent de la reine d’Angleterre. (…)  j’étais extrêmement impatient de savoir qui avait osé s’aventurer ici dans les circonstances actuelles.

Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un Français était arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné l’ordre de l’amener ici. »

« Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il dans ton pays, comme chez nous au Soudan, des tribus différentes? » me demanda le calife qui n’avait en ce temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants ». C’est ainsi qu’Oliver Pain fait son apparition dans le récit de Slatin.

 

 

 

OLIVIER PAIN AU CAMP DU MAHDI, SELON LE RÉCIT DE SLATIN

 

 

Lorsque l’étranger arrive à Sherkela, la Calife fait appeler Slatin pour pouvoir s’entretenir avec lui :  « C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans, de force moyenne, le visage fortement brûlé du soleil, il portait des moustaches et de légers favoris blonds; il était vêtu de la gioubbe et du turban; il salua avec un « salam aleikum » le calife qui, sans se lever de son angareb*, l’invita à s’asseoir. »

                                                                                                 * Bois de lit arabe, bas, garni de lanières de cuir

 

Le Calife lui demande pourquoi il est venu ici ; l’étranger s’exprimant mal en arabe, le Calife lui demande de parler avec Slatin qui traduira.

 « Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors l’étranger dans sa langue maternelle, et je suis Français. Déjà, depuis ma première jeunesse, je m’intéressai au Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations; je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce sentiment. Mais il y a sur notre continent des nations avec lesquelles nous vivons en inimitié. L’une de celles-ci est la nation anglaise (…) Je suis venu pour vous offrir mon alliance et celle de ma nation.»

«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais traduit mot à mot le discours d’Olivier Pain.

« Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils, ajouta Olivier Pain, mais ma nation serait prête à gagner votre amitié, à vous soutenir aussi par des actes et à vous livrer de l’argent et des armes.»

Le Calife lui demande s’il est mahométan : « Oui, je suis depuis

longtemps un fervent de cette religion, à laquelle j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.»

Slatin, une fois le Calife sorti, conseille à Pain d’être prudent « et de se donner comme poussé à venir ici plutôt par l’amour de la religion que par des visées politiques ».

Un autre participant à l’entretien, Hussein Pacha Khalifa*, exprime son peu d’estime pour les « politiques européens » qui considèrent par exemple comme un pêché d’avoir des esclaves noirs.

Slatin a la formule pour apaiser les disputes : « Malêche (cela ne fait rien, phrase destinée à tranquilliser et continuellement employée), dis-je à Hussein Pacha, celui qui vit longtemps voit beaucoup.»

 

                                                                                                   * Ancien gouverneur de Berber et Dongola pour le gouvernement égyptien, également sheikh des Ababdeh, une tribu.plutôt favorable au gouvernement du Caire  Fait prisonnier et rallié en apparence au Mahdi. Parvient à s’enfuir sous couvert d’une mission confiée par le Mahdi. Interrogé à Alexandrie en juillet 1885, déclare ne rien savoir sur Olivier Pain (?), cf. un article (non signé) de son interlocuteur dans les Annales de l’Extrême-Orient et de l’Afrique, 1885, dont on reparlera :  https://www.google.fr/books/edition/Annales_de_l_Extr%C3%AAme_Orient_et_de_l_Afr/9hlAAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=hussein+pacha+khalifa+berber&pg=RA1-PA42&printsec=frontcover.

 

 

 

« TON PEUPLE EST UN PEUPLE D’INFIDÈLES… « 

 

 

 

Pain est amené au lieu où le Mahdi va procéder à la prière de midi : « une immense foule s’était rassemblée exprimant les avis les plus absurdes sur le nouveau venu ». Le Mahdi apparait, ayant soigné sa tenue : « Il semblait flatté qu’un homme fût venu de si loin pour le voir et lui offrir son concours ».

Le Mahdi ordonne à Pain d’expliquer les motifs de sa venue. Avec Slatin comme traducteur, « Olivier Pain recommença la même histoire qu’il avait racontée déjà au calife ». Puis le Mahdi déclare à haute voix : « J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me fonde pas sur le soutien des hommes, mais je n’ai confiance qu’en Dieu et en son Prophète; ton peuple est un peuple d’infidèles et jamais je ne m’allierai avec lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges que m’enverra le Prophète.»

Les cris poussées par des milliers de poitrines annoncèrent la satisfaction générale causée par les paroles du maître. Lorsque le calme se fut rétabli, le Mahdi se tourna vers Olivier Pain:

«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la vraie; es-tu mahométan?»

«Certainement, répondit Olivier, et il prononça à haute voix la profession de foi musulmane: «La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah». Alors le Mahdi lui tendit sa main à baiser sans toutefois exiger de lui le serment de fidélité. »

Puis Olivier Pain est confié à Slatin, qui l’invite à parler à cœur ouvert dès qu’ils sont seuls : « Bien que votre mission n’ait absolument pas mes sympathies, je vous assure cependant, en vous serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour prévenir toute atteinte à votre sécurité personnelle. «

Pain  lui répond :  « J’ai en vous une confiance absolue, (…) je connais votre nom qui a été souvent prononcé devant moi, depuis que je suis en Afrique; je suis heureux que le sort m’ait conduit auprès de vous. » Il raconte à Slatin, prisonnier depuis deux ans, les événements survenus depuis sa captivité.

Il déclare qu’il est  collaborateur de l’Indépendance* et collègue de Rochefort « que vous connaissez aussi certainement », et que « notre devoir » [de Français] est, « là où faire se peut, de contrecarrer les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour mon propre compte. On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser. »  Il raconte qu’il est parvenu  chez le Mahdi en surmontant les obstacles suscités par les Anglais.*

                                                                                     * Curieuse précision : Pain avait été envoyé au Soudan par Le Figaro (et peut-être aussi Le Temps ?) – certainement pas par un journal de ce nom, qui de plus, semble n’avoir pas existé. Pain a-t-il cité L’Intransigeant et Slatin, peu au courant de l’existence de ce journal, a pu comprendre L’Indépendant ou L’Indépendance ? Mais pourquoi Pain aurait-il cité le journal de Rochefort pour lequel il ne travaillait plus ?

                                                                                      ** Pain donne la précision suivante : « j’ai réussi à trouver des Arabes de la tribu des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par Kab à El Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de Dongola. »

 

Il se félicite de la réception amicale du Mahdi : «Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, j’espère cependant que le Mahdi sera disposé à entrer en relations amicales avec la France, ce qui me suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon propre mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera pas de m’en retourner. » Slatin lui répond qu’il n’a sans doute rien à craindre physiquement – quant à être libre de s’en aller, c’est une autre affaire.

 

 

EN MARCHE VERS KHARTOUM – « YOUSSOUF » EST MORT

 

 

Pendant la marche de l’armée du Mahdi (accompagnée par des dizaines de milliers de non-combattants) Slatin rend chaque jour visite à Pain, isolé, confié un certain Zeki et à qui toute communication avec d’autres personnes (hors Slatin) est interdite, par un geste de méfiance des chefs derviches : « Ces quelques jours avaient suffi pour le faire renoncer complètement à l’exécution de ses plans: il ne songeait plus maintenant qu’à sa femme et à ses enfants*. » Pain s’enfonce dans la dépression et de plus il a des accès de fièvre.

« Malgré les doses de quinine qu’il absorbait, sa mauvaise humeur tournant à la mélancolie, nous causa de graves inquiétudes** ».

                                                               * A noter que dans le récit de Slatin, Pain déclare avoir deux enfants. Or il semble qu’il en avait quatre. Erreur de mémoire de Slatin, qui écrit plus de 10 ans après les faits ?

                                                                ** Slatin ne précise pas qui est ce « nous ».

 

Pain déclare à Slatin : «J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me dit-il un jour; mais mon voyage en ce pays est la plus grosse de toutes » ; il regrette de ne pas avoir été capturé par les Anglais.

« Un jour, il me pria de demander au Mahdi un secours en argent: les nègres qui le servaient ne cessaient de mendier. » [parce qu’ils n’avaient pas de quoi acheter de la nourriture].L’état de Pain s’aggrave, on craignait le typhus. Le Calife, vexé qu’on se soit adressé directement au Mahdi pour avoir un secours, regarde les choses de loin : « «S’il meurt au milieu de nous, (…) il peut s’estimer heureux, car la bonté et la toute-puissance divine l’ont arraché à sa tribu: d’un infidèle, elles ont fait un fidèle.»

Arrivés à Dourrah el Khadra, le Mahdi célèbre la fête du Baïram, puis continue sa route.

Quelques jours après, Pain de plus en plus faible, ne s’alimente plus. Il déclare à Slatin : « Ma dernière heure est arrivée; je le sais, me dit-il. Laissez-moi vous remercier de votre amabilité et de vos soins.  (…) si jamais vous êtes libre et que vous alliez à Paris, portez à ma femme et à mes enfants les derniers adieux d’un malheureux. » Tandis qu’il prononçait ces mots, deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Je l’encourageai encore et j’assurai qu’il n’avait aucune raison de perdre toute espérance.

Les tambours de guerre qui battaient alors m’obligèrent à le quitter. »

Slatin laisse un de ses domestiques auprès de Pain, et en route, demande au Calife de laisser Pain se reposer quelques jours dans le village le plus proche.

Mais à la tombée de la nuit, le domestique revient voir Slatin :

« Où est Youssouf?* (c’est ainsi qu’on appelait Olivier Pain) » lui demandai-je tout inquiet.

« Mon maître est mort; c’est pourquoi nous nous sommes tant trouvés en retard. »

                                                                                                            *  Olivier Pain aurait donc reçu le nom de Youssouf - a priori pour marquer sa conversion à l'islam ? On se souvient que dans le récit du père Bonomi, Pain avait déclaré aux chefs mahdistes à El Obeid qi'il avait fait profession de foi musulmane au Caire et reçu alors le nom de Hassan...

 

Le domestique explique que « Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne pouvait plus se tenir à cheval; nous fûmes forcés de nous traîner une partie du chemin, à pied. A plusieurs reprises, il perdit connaissance; puis il me parla en sa langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes enfin sur un angareb que nous plaçâmes sur la selle d’un chameau; il ne put s’y tenir et tomba. Dès lors, il perdit connaissance, jusqu’au moment où il mourut. Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et nous l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à leur maître tout ce qu’il possédait. »

Slatin commente : « Pauvre homme! Arriver avec de si hautes visées et finir si tristement! ». Il avertit le Calife de la mort de Pain : « Il est heureux», me répondit-il. (…) . Il m’envoya auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci parut prendre à cette nouvelle une part plus grande que le calife et récita même la prière des morts. »

Slatin, Fer et feu au Soudan, https://www.gutenberg.org/files/52332/52332-h/52332-h.htm

 

Ces événements arrivent avant que le Mahdi et son armée soient parvenus aux alentours de Khartoum pour faire le siège. Slatin écrit : « Trois jours s’écoulèrent [après la mort de Pain], nous approchions de Khartoum. ». Le Mahdi demande alors à Slatin d’écrire une lettre pour engager Gordon à se rendre. Slatin s’exécute et remet au Mahdi deux lettre pour Gordon (ainsi qu’un courrier pour le consul autrichien Hansal), le 15 octobre 1884. Cette démarche d’ailleurs lui coûte dans l’immédiat d’être mis aux fers. Suspectant que dans ses messages à Gordon, écrits en français et en allemand, Slatin a écrit autre chose que ce qu’on lui avait ordonné de faire (c’est le cas), le Mahdi le fait enchaîner. Prisonnier, il entend les lamentations des femmes qui ont appris la mort de leurs maris ou parents à la bataille d’Abou Klea, un échec qui détermine le Mahdi à ordonner, sans plus attendre,  l’assaut de Khartoum.                                          

 Le 26 janvier 1885, Khartoum est prise. Des derviches apportent à Slatin, toujours enchaîné, la tête de Gordon pour qu’il l’identifie formellement.

 

 

 

LE RÉCIT DE SLATIN COMPARÉ AUX AUTRES SOURCES

 

 

Le récit de Slatin présente quelques différences avec les autres récits concernant la présence de Pain chez le Mahdi et sa mort, ce qui n’est pas vraiment étonnant : beaucoup de ceux qui se sont exprimés avaient, comme devait le dire Ohrwalder parlant en général, une connaissance de seconde ou troisième main des faits. Tout fait sortant de l’ordinaire finissait par se savoir et était commenté dans le petit milieu des captifs, mais était déformé en passant de bouche en bouche. Les bruits circulaient malgré la distance : qu’on se souvienne que Gordon, pourtant assiégé dans Khartoum, eut vent de l’arrivée d’un Français chez le Mahdi, et s’imagina que ce pouvait être … Ernest Renan.

 

Chez Slatin, il n’est par exemple pas question de la sœur Venturini avec laquelle Pain aurait voyagé sur le même chameau peu avant son malaise final – mais ce détail a pu être inconnu de Slatin, ou il l’a omis. Le père Ohrwalder non plus ne reprenait pas ce détail (on se souvient qu’Ohrwalder se trouvait lors de la mort de Pain à El Obeid et donc n’est pas un témoin de ses derniers moments). Par contre, Ohrwalder a pu connaître les conversations entre Pain et le Mahdi, mais indirectement et notamment par Slatin lui-même, qui fut son compagnon de captivité à partir du moment où Ohrwalder fut aussi transféré à Omdurman, nouvelle capitale des Mahdistes, même si leurs rencontres devaient être discrètes pour ne pas éveiller les soupçons des Mahdistes.

Autre différence (mineure) : Ohrwalder signalait le rôle d’un dénommé Klootz qui avait été enchaîné pour avoir voulu parler à Pain.

Parmi les Européens en semi-captivité, figurait un nommé Gustave Kloss (selon Slatin, ou Klootz selon Ohrwalder) : c’était un Allemand qui avait été le domestique du correspondant de presse O’Donovan, mort dans le désastre de l’armée égyptienne de Hicks pacha (voir partie 1) : la veille de la bataille, Klootz quitta le camp de Hicks et se rendit aux Mahdistes, jugeant que la situation était sans espoir pour les Egyptiens. Depuis ce Kloss/Klootz, converti (au moins en apparence) et appelé maintenant Mustapha, était un serviteur du Calife. Dans le récit de Slatin, Kloss/Klootz est mis aux fers pour avoir manifesté de l’insolence envers le Calife,  en présence de Slatin qui essaya de plaider sa cause. Ohrwalder a pu être informé des mésaventures de Kloss et faire un lien (inexact) avec la présence de Pain*.

                                                                             * Slatin raconte seulement à un moment que lui-même, Kloss et Pain s’apprêtaient à dîner ensemble quand on vint prévenir Pain  que désormais il ne devait plus rester avec Slatin mais qu’il était confié au nommé Zeki.

 

Cette même anecdote de Kloss/Klotz mis aux fers pour avoir voulu parler à Pain, se trouvait aussi dans le récit rapporté par la presse dès 1886, de Dimitri Zigada, commerçant grec évadé (voir partie 3). Zigada avait déclaré qu’un Autrichien nommé Mustar avait  été mis aux fers pour avoir essayé de parler à Pain : on peut faire le rapprochement avec le récit d’Ohrwalder (Mustar doit s’identifier à Mustafa, alias Klootz, et la confusion entre Autrichien et Allemand est très explicable).

 

Le récit de Zigada, un de ceux qui avaient mentionné le plus tôt le décès par maladie de Pain (il aurait même aidé à l’enterrer), comportait aussi une anecdote qu’on ne retrouve pas chez Slatin : Zigada lui-même, Pain et Slatin, auraient envoyé secrètement une lettre à Gordon assiégé, formée de caractères découpés dans un journal. Ce récit semble une pure invention : Pain n’avait certainement aucune intention (ni même la possibilité matérielle) de se « griller » auprès des Mahdistes en participant à une telle initiative. Si l’anecdote était au moins en partie exacte, pourquoi Slatin (qui parle brièvement de Zigada) n’en aurait-il pas parlé ? Il est probable que Zigada, qui avait réussi à s’enfuir et à regagner l’Egypte, essayait de bien se faire voir des Anglo-Egyptiens.

 

 

 

UN AUTRE CAPTIF DU MAHDI, LUPTON BEY

 

 

Autre point de contradiction : selon, non pas le récit du père Bonomi lui-même, mais ce qui avait été rapporté par les autorités britanniques, le père Bonomi, captif à El Obeid, avait été informé en novembre 1884 de la mort de Pain par un autre captif du Mahdi, Lupton bey.*

                                                                                * Déclaration à la Chambre des Communes du secrétaire d’Etat à la guerre, répondant à Mr. O’Kelly, le 20 juillet 1885 : « le 9 courant, en réponse à une question, j’ai déclaré que Lord Wolesley avait télégraphié le 27 juin pour dire que Luigi Bonomi, un prêtre échappé du Kordofan, avait reçu en novembre dernier une lettre de Lupton bey disant qu’Olivier Pain était mort ».

 

Or, comme on l’a déjà dit à propos du récit d’Ohrwalder, dans le récit de Slatin, Lupton* ne joue aucun rôle par rapport à Pain. Lupton (venant d’El Obeid) semble avoir rejoint la caravane du Mahdi à peu près au moment où elle arrivait en vue de Khartoum. Il avait été aussitôt mis aux fers, presque en même temps que Slatin, qui écrit : « j’appris que Lupton bey avait été mis aux fers le jour de son arrivée, car l’on craignait qu’il ne se joignit à Gordon Pacha [en s’enfuyant pour rejoindre Khartoum] ». Après la prise de Khartoum (26 janvier 1885), Slatin est transféré dans la prison commune où on lui met des chaines encore plus pesantes. Il y retrouve Lupton, aussi enchaîné.

                                                                                * Franck Lupton bey était un Anglais qui servait dans l’administration égyptienne du Soudan comme gouverneur du Bahr El Ghazal (province méridionale). Abandonné par ses troupes, il fut obligé de se rendre au Mahdi. Il déclara être depuis longtemps converti à l’islam. Traité avec une alternance de sévérité et d’indulgence, Lupton, dépressif et malade, mourut durant sa captivité en 1888. Slatin vint le visiter le jour de sa mort.

 

Il est donc improbable que Lupton ait pu être témoin direct de la mort de Pain. A-t-il néanmoins pu, en novembre 1884, aviser Bonomi, resté à El Obeid, , des nouvelles récentes du camp du Mahdi, dont la mort de Pain – juste avant d’être mis aux fers ?*

                                                                                 * La possibilité pour les captifs, surtout ceux qui étaient en semi-liberté, (dans le textes anglais on parle de captives at large) d’échanger des messages est attestée à diverses reprises dans leurs souvenirs, mais les communications entre captifs résidant dans des localités éloignées devaient être rares…

 

 

 

LUPTON ET SLATIN GRÂCIÉS

 

 

Après quelques mois, le Calife visite la prison et accorde sa grâce à Slatin et Lupton – cela se passe quelque temps avant la mort du Mahdi en juin 1885. Le Calife emmène les deux « grâciés » prêter à nouveau le serment de fidélité devant le  Mahdi, que Slatin trouve très changé, devenu très gros. Pour flatter le Mahdi – c’est une question de survie – Slatin dit qu’on ne doit pas seulement aimer le Mahdi, mais l’aimer plus que soi-même, une formule que le Mahdi répète avec satisfaction.

Slatin redevient alors serviteur du Calife dans des conditions assez dures (obligé par exemple de suivre à pieds nus son maître à  cheval, de passer ses journées jusque très tard en faction devant sa tente etc)*. Comme il a été privé de ses biens lors de sa détention**, on lui octroie en dédommagement «  la succession du pauvre Olivier Pain (…) Elle se composait d’une vieille gioubbe [robe des derviches], d’un manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements. »

                                                                                    * Le Calife lui dit : « Dès ce moment, je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu ne manques de rien. (…) Quand je sortirai, tu m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle ». Slatin comprend que le Calife veut le tenir continuellement sous sa surveillance et aussi tirer vanité d’avoir comme serviteur un ancien dignitaire du régime égyptien.

                                                                                    ** Slatin dit que pendant qu’il était emprisonné, Abou Anga, un chef derviche «  prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un morceau de pain ». On peut voir que Slatin jouissait d’un certain « standing » du temps de sa semi-liberté. Il put récupérer ensuite plusieurs serviteurs.

 

 

 

LE TÉMOIGNAGE DE HUSSEIN PACHA KHALIFA

 

 

Selon Slatin, lors de l’arrivée d’Olivier Pain  au camp du Mahdi, il fut d’abord interrogé par le Calife Abdullahi, Slatin faisant le traducteur, en présence de l’ancien gouverneur de Berber pour le gouvernement égyptien, maintenant rallié au Mahdi (en apparence) Hussein pacha Khalifa.

Or, ce dernier parvint à s’enfuir, sous couvert d’une mission confiée par le Mahdi (bien peu méfiant en l’occurrence) et à gagner l’Egypte.

Un article (non signé) dans les Annales de l’Extrême-Orient et de l’Afrique, 1885, rend compte d’une entrevue avec Hussein pacha, à Alexandrie : le « 13 juillet 1885 jour du Baïram, j’eus l’heureuse chance de me rencontrer chez une grande notabilité du monde politique égyptien avec Hussein Pacha Khalifa ».

Ce dernier explique qu’après s'être rendu au Mahdi, ce dernier lui accorda son pardon, après une quarantaine de jours de pénitence qui associait l’enseignement religieux  et les passages à tabac par ses gardiens. Il raconte ce qu’il a vu de l’entourage du Mahdi : il n’a confiance que dans « les Bédouins de la tribu des Baggara et de celle des Hamra » qui constituent l’essentiel de ses troupes. Le Mahdi « est accompagné partout par deux Européens costumés en derviches. L’un des Européens est Slaten Bey [Slatin], un Autrichien. Hussein Khalifa n’a pas pu nous dire le nom de l’autre, mais ce ne peut être Olivier Pain sur lequel notre informateur n’a rien pu nous apprendre, ce qui prouve que le journaliste français n’a jamais joué le rôle important qu’on lui attribue. S’il vit, il est perdu au milieu de la masse des derviches. S’il est mort ou en fuite, sa disparition n’ a pas été remarquée dans l’entourage du Mahdi. Les prêtres de la mission autrichienne d’Obeïd auraient tous embrassé la foi musulmane et les soeurs figurent parmi les cent cinquante femmes du Salomon soudanien ».

On peut trouver curieux que Hussein pacha ne puisse rien dire sur Pain, alors que selon Slatin; il avait assisté à à l’interrogatoire du « Français », mené par le Calife. 

C’est d’autant plus curieux que dans la brochure de Ch. Berger La vérité sur Olivier Pain : son rôle au Soudan et son assassinat (septembre 1885) dont a parlé (parties 2 et 3) on peut lire que « Kitchener [l’officier anglais qu’on accusait d’avoir fait exécuter Olivier Pain] déclare, d'après le témoignage du gouverneur de Berber, un moment prisonnier du Madhi [sic], que ce dernier a repoussé toutes les offres de notre compatriote [Pain], disant qu'il ne voulait rien accepter d'un infidèle. ». Il serait intéressant de retrouver les déclarations faites ultérieurement par Hussein pacha Khalifa. Avait-il retrouvé la mémoire ? Ou bien, en juillet 1885, à peine arrivé à Alexandrie (sans s’arrêter au Caire dit le narrateur des Annales de l’Extrême-Orient et de l’Afrique), attendait-il prudemment d’être « débriefé » par les Britanniques ?

Bien entendu, tout n’est à prendre au pied de la lettre dans le récit d’Hussein pacha ; par exemple il ne semble pas que les religieuses prisonnières aient jamais été obligées de devenir les concubines du Mahdi (qui d’ailleurs ne choisissait que les plus jolies filles*), et on sait que les religieux chrétiens hommes ne furent pas contraints à la conversion, malgré des intimidations allant jusqu’à la menace de mort …

                                                                         * Ohrwalder signale chez les chefs mahdistes une fascination pour les jeunes filles à la peau claire, Européennes ou Egyptiennes « blanches » :  ils sont prêts à toutes les violences pour s’en procurer, dit gravementl’ecclésiastique.

 

Certaines des indications données par Hussein recoupent le récit fait plus tard par Slatin : [le Mahdi]  accusa Slaten Bey de concerter une évasion avec Handel [en fait, Hansal, consul autrichien à Khartoum, tué lors le prise de la ville] et Gordon et le fit jeter aux fers ainsi que l’autre Européen sus-mentionné. Huit jours après, ils rentraient en grâce tous les deux et reprenaient leurs fonctions de cour [sic]. »

L’autre Européen « jeté aux fers » pourrait être Kloss/Klotz, enchaîné à peu près en même temps que Slatin  (mais pour d’autres raisons) – ou bien Lupton ? Mais on ne voit pas que Lupton ait fait partie de l’entourage du Mahdi. A vrai dire, Slatin non plus, il faisait partie, selon ce qu’il dit, de l’entourage du Calife Abdullahi, et non du Mahdi, même s’il lui arrivait de rencontrer ce dernier. De plus selon ce que dit Slatin, sa période de disgrâce, détenu et enchaîné, dura plusieurs mois et non huit jours comme le dit Hussein. On peut donc voir que le récit de ce dernier *  présente des points communs et des divergences avec ce que dira Slatin, 10 ans après, dans son livre Fire and Sword in the Sudan et on ne s’étonnera pas des déformations courantes dans des circonstances semblables où les protagonistes, en captivité,  avaient une information partielle des faits et ne se rencontraient qu'épisodiquement et sous surveillance.

                                                                                                                         * Pour ce récit, cf. https://www.google.fr/books/edition/Annales_de_l_Extr%C3%AAme_Orient_et_de_l_Afr/9hlAAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=hussein+pacha+khalifa+berber&pg=RA1-PA42&printsec=frontcover.

 

 

SINCÉRITÉ DE SLATIN ?

 

 

Slatin a-t-il voulu, dans le récit de ses aventures, rendre les conditions de sa captivité plus pénibles pour éviter le soupçon d’avoir été un traître qui avait pris le parti des Mahdistes ? Il ne semble pas qu’on ait jamais mis en cause sa bonne foi. Tout en accordant pleine confiance à son récit, un auteur écrit à propos des relations entre le Calife et Slatin :

« Faut-il vraiment attribuer à la mansuétude la déroutante attitude qu'il [le Calife] adopte vis-à-vis de Slatin, dont il fait tour à tour son interprète, son aide de camp, son chien couchant et son prisonnier d'élite ? »

Philippe David, Le Soudan et l'État mahdiste sous le Khalifa 'Abdullahi (1885-1899), Outre-Mers. Revue d'histoire 1988

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1988_num_75_280_2680

 

Slatin écrit à propos du Calife : « Chaque jour, je voyais des exemples de son humeur capricieuse; il n’avait aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait, à la moindre faute, enfermer, mettre aux fers et battre. La privation des biens était la suite habituelle de ces faits. Il était habitué à obéir à son premier mouvement, ne réfléchissant pas longtemps, et attachait une importance énorme à toujours montrer qu’il était le maître ».

 

 

 

 

FIXER LA DATE DE LA MORT DE PAIN …

 

 

Enfin, une dernière difficulté, pas la moindre, doit être évoquée. Le père Ohrwalder fixe la mort de Pain, très précisément, au 15 novembre 1884 (mais on rappelle qu’il résidait à El Obeid, à 400 kilomètres des environs de Khartoum et Pain serait mort à environ trois jours de marche d’Omdurman et de Khartoum). Il indique que l’armée du Mahdi, renforcée de toute la population des environs, quitta Rahad pour Khartoum le 8 août 1884 et arriva à Omdurman en face de Khartoum le 23 octobre 1884. Le Mahdi y établit son camp et s’empare du fortin d’Omdurman, encore en possession des soldats de Gordon. Ohrwalder précise que les nombreux trainards n’arriveront que début novembre à Omdurman.  

Or, pour Slatin, les troupes du Mahdi ont quitté Rahat [Rahad] le 22 août ; Pain rejoint la caravane (ou plutôt le camp volant) du Mahdi à Sherkela (Ohrwalder disait à Busata, Dimitri Zigada, à Egella).  La route continue par Chatt et Douen. Le Mahdi s’arrête deux ou trois jours pour la fête du Baïram à Dourrah el Khadra, où Pain est déjà malade.

Son état s’aggrave peu de  jours après.  Puis la dernière indication de date chez Slatin est le 15 octobre (alors que le Mahdi est arrivé en vue de Khartoum) : ce jour, Slatin est sommé d’écrire une lettre à Gordon pour lui dire de se rendre – or à cette date, Olivier Pain est mort depuis environ trois jours, selon Slatin.

Cela situerait la mort de Pain vers le 10-12 octobre 1884 et non le 15 novembre (date donnée par Ohrwalder). Enfin le récit de Slatin montre Pain voyageant avec la masse des partisans du Mahdi, de sorte que  Slatin (garde du corps du Calife, le bras droit du Mahdi, donc au cœur même de la caravane), vient voir Pain tous les jours et est informé le soir même de la mort de celui-ci par son domestique qu’il avait « prêté » à Pain, ce qui exclut  la possibilité que Pain ait voyagé à part de la caravane selon un rythme plus lent. Il semble donc que Ohrwalder, mal informé, a retardé d’un mois la date réelle de la mort de Pain.

 

 

PERSONNALITÉ ET MOTIVATIONS DE PAIN  SELON SLATIN – ÉVASION DE SLATIN

 

 

 

Le récit de Slatin est le seul qui contienne des renseignements précis sur les motivations de Pain et son évolution dans les quelques semaines qu’il passe chez les Mahdistes. Pain a l’ intention de jouer un rôle politique en favorisant une alliance entre la France et les Mahdistes, dans le cadre de la rivalité franco-britannique (ou mieux, de l’anti-britannisme présent dans certains milieux) – il n’a pas conscience que pour les Mahdistes, tous les Européens sont des infidèles.

En présence du Mahdi, qui repousse son offre, il se rattrape en se proclamant musulman. Ses intentions premières s’évanouissent devant les réponses décevantes pour lui, du Mahdi, devant les difficultés de la vie chez les Mahdistes et surtout les atteintes de la maladie : à la fin, il est complètement désabusé et regrette sa décision de venir au Soudan. On remarque que dans ce qu’il dit à Slatin de ses intentions, alors qu’il a encore quelques illusions, il n’est plus question du rachat des captifs européens qui avait pourtant donné lieu à une levée de fonds organisée par Pain au Caire – ni du but le plus évident pour un journaliste qui est de faire un reportage sur le Mahdi et le territoire qui lui est soumis.

 

Slatin demeure encore plusieurs années  captif des Mahdistes. Son maître Abdullahi*, le Calife, est maintenant devenu, après la mort du Mahdi, le seul maître de l’Etat mahdiste (sous le nom de Calife du Mahdi, Khalifat al-Mahdi) et réprime violemment toute atteinte à son autorité. Slatin cite le jugement d’un Soudanais : « Malgré tout le mal que le Mahdi a fait pendant sa vie, c’était au fond un brave homme; on pouvait lui parler; on pouvait lui demander quelque chose. Mais malheur à qui compte sur la générosité du calife Abdullahi. »

                                                                         * Selon les transcriptions : Abdullah Ibn-Mohammed Al-Khalifa, Abdullah al-Khalifa,  Abdullahi al-Khalifa, ou encore Abdallah, Abdallahi, dit aussi Abdallahi Muhammad al-Ta'aish ou Al -Taashi du fait qu’il appartenait à la fraction Taasha de la tribu Baggara (en anglais, Ta'aisha Baqqara tribe).

 

 

Fin 1894, Slatin reçoit un message co-signé par Ohrwalder (qui s’est évadé à la fin 1891) et Wingate, le chef du renseignement britannique, lui indiquant qu’ils envoient des gens de confiance pour l’aider à fuir. Après quelques faux espoirs, Slatin réussit à s’enfuir en février 1895, sous la conduite de deux guides.

« Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions des hauteurs, j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas, sur ses bords ...  Assouan !

Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent alors de moi!

Mes souffrances avaient pris fin ! J’étais sauvé de ces mains fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour la première fois, et depuis de si longues années, une ville habitée par des hommes civilisés, dans un royaume administré par son possesseur légalement et justement ! »

 

Accueilli chaleureusement par les officiers anglais et égyptiens, réconforté, habillé de neuf, Slatin s’embarque sur le « steamer postal » qui doit rejoindre Le Caire : « Escorté par tous les officiers, au son de l’hymne autrichien joué par la musique d’un bataillon soudanais [de l’armée égyptienne] qui me fit venir les larmes aux yeux, je montai à bord du steamer, parmi les hourrahs de nombreux touristes de tous les pays rassemblés sur le quai *».

                                                                               * Ce passage est abrégé dans la traduction française si bien que la savoureuse mention de l’hymne autrichien joué par des militaires soudanais disparait.

 

 

 

 

[J’avais espéré terminer ce sujet en 4 parties – mais l’abondance de la documentation et l’intérêt d’intégrer des précisions  au fur et à mesure de mon développement m’obligent à prévoir une partie 5]

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

 

LES CAPTIFS EUROPÉENS DU MAHDI ET DE SON SUCCESSEUR

 

 

Il est peut-être utile de regrouper ici quelques indications sur les captifs européens (ou chrétiens levantins) du Mahdi, puis de son successeur Abdullahi, qu’il s’agisse de missionnaires ou d’autres captifs.

 

LES CAPTIFS SELON OHRWALDER ET SLATIN

 

 Extrait d’article paru en 1892  dans L'Afrique explorée et civilisée: journal mensuel,  faisant état de l’évasion du père Ohrwalder et des deux religieuses :

«  Depuis la chute de Khartoum la Mission catholique africaine n’avait jamais perdu de vue la délivrance des prêtres et religieuses retenus par le mahdi. Elle entretenait sur les frontières, au prix de lourds sacrifices, des émissaires chargés de la renseigner sur l’état du Soudan et sur toutes les chances possibles d’enlever quelques-uns des captifs. A diverses reprises, Mgr Sogaro a été assez heureux pour sauver plusieurs de ses missionnaires et il a déjà consacré une soixantaine de mille francs à cette noble cause. (…)

Dans une lettre adressée du Caire au directeur du journal autrichien le Vaterland, le P. Ohrwalder donne les détails suivants : sont encore captifs à Omdurman, Don Paolo Rossignoli, Giuseppe Regnotto, Térésa Grigolini, Slatin Bey, M. Neufeld, 19 Grecs, 8 Syriens et 3 Israélites. Le fils du consul Hansal est mort à Galabat il y a environ trois ans. Ernest, le fils de M. Marno, âgé d’environ douze ans, vit avec sa mère Catherine à Omdurman.»

 

 

Rudolf Slatin, Fire and Sword in the Sudan 1896, citation extraite de la traduction française, 1898 :

Comme les prisonniers chrétiens « vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné une place près du marché [à Omdurman] où ils avaient bâti leurs propres huttes qui formaient un quartier à part rarement visité par les autres races. Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église des missions, avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires) vécurent avec eux jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’échapper. Il y avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. Marquet à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure partie de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des Egyptiennes; il s’y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs et les Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, à leur tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par eux et agréé par le calife. L’émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est Abdullahi.

Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple: muselmaniun; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder, une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux; en conséquence, lorsque le Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une place est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami*; ils doivent y paraître chaque jour à la prière; mais, n’étant pas sous un contrôle spécial, ils s’y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête, la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui apporte quelque adoucissement à leur triste sort (…). Leurs enfants sont placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha** qui leur enseignent à lire le Coran. »

                                                                * Selon un autre passage du livre de Slatin, Giuseppe Cuzzi « avait été laissé à Berber par A. Marquet, représentant de la maison française Debourg et Cie, pour opérer la liquidation de quelques petites affaires et y avait été fait prisonnier ».

                                                               ** Djami : la grande mosquée, ou mosquée du vendredi

                                                               *** Un faqīh (au pluriel, fuqahā') est un spécialiste de la jurisprudence islamique (fiqh). Le terme peut être compris en français comme juriste ou jurisconsulte(Larousse). Ici Slatin parait indiquer plutôt un enseignant qu’un juriste.

 

 

Slatin précise que Kloss/Klotz, dont il n’avait plus de nouvelles, serait mort dans le désert en essayant de s’enfuir.

 

 

LES MISSIONNAIRES CAPTIFS

 

 

Un livre italien Egitto, paru à Turin en 1897 (dédié à S. A. le khédive d’Egypte Abbas Hilmi) fournit une description de  l’Egypte contemporaine et revient sur les missionnaires prisonniers au Soudan:

« L'œuvre de Sogaro s'oriente surtout vers deux objectifs : la libération des prisonniers et la réorganisation de la Mission.

 Avec des efforts indicibles et d'énormes sacrifices d'argent, aidé par le gouvernement égyptien, la puissance britannique et d'autres puissances qui ont des colonies en Afrique, Monseigneur Sogaro a établi des plans avec un adroit officier supérieur anglais, le colonel Wingate, qui ont permis de libérer les prisonniers suivants : Père Luigi Bonomi en juillet 1885 ; les sœurs Fortunata Quascè et Maria Caprini à la fin de la même année ; un frère convers en 1887; le père Giuseppe Ohrwalder et les sœurs Caterina Chincarini et Elisabetta Venturini en 1892 [exactement extrême fin 1891]; et enfin l'année dernière le dernier prêtre prisonnier, le Père Paolo Rosignoli de Frascati. Un prêtre (le théologien Giovanni Losi), trois religieuses et deux frères convers sont morts en captivité.

Entre-temps, Monseigneur Sogaro, nommé évêque de Trapezopoli en 1885, a aussi fondé une mission avec des écoles à Suakin, une colonie agricole pour la protection des esclaves à Ghesir près du Caire, et une paroisse avec une école à Héluan. »

Manfredo Cagni, Egitto, 1897, https://www.gutenberg.org/files/45948/45948-h/45948-h.htm

 

 

LA VIE SAUVE POUR LES EUROPÉENS – EN PRINCIPE ...

 

Les prisonniers chrétiens furent épargnés par le Calife (le successeur du Mahdi], au moins en ce qui concerne leur vie : « Il est vrai qu'il ne fera jamais mettre à mort aucun de ses prisonniers européens, qu'il craigne à terme des représailles de leurs gouvernements — mais il ignore à peu près tout du monde extérieur — ou qu'il désire conserver indéfiniment des otages (pour d'éventuelles négociations qui, autant qu'on le sache, n'ont jamais été engagées de part ni d'autre...) » (Philippe David, Le Soudan et l'État mahdiste sous le Khalifa 'Abdullahi (1885-1899)  inOutre-Mers. Revue d'histoire, 1988,

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1988_num_75_280_2680

 

Mais la remarque qui précède vaut pour la période où le régime mahdiste s’est installé durablement, après la prise de Khartoum. Durant la période qui précède, des Européens prisonniers furent exécutés : par exemple, le colonel Stewart et les consuls européens capturés alors qu’ils avaient quitté en bateau Khartoum assiégée ; le Mahdi dans sa lettre informant Gordon de leur mort, précisait qu’ils avaient été exécutés pour avoir refusé de se convertir.

D’autres Européens non-combattants furent tués lors de la prise de Khartoum avant que le Mahdi donne l’ordre d’arrêter le massacre.

 

S’agissant de l’échanger les captifs, Lord Wolseley proposa  au Mahdi, vers mai 1885 ( ?), d’échanger les Européens prisonniers contre des parents du Mahdi capturés par les Anglais. L’offre fut refusée, le Mahdi faisant savoir que tous les Européens étaient devenus musulmans et ne souhaitaient pas revenir chez les chrétiens. Evidemment, les captifs ne furent interrogés (quand ils le furent) que pour la forme.

A propos de cette offre (qui ne concernait pas que les missionnaires), l’avis de Hussein pacha Khalifa (voir plus haut pour ce personnage qui après fait semblant de se rallier au Mahdi, parvint à s’enfuir) :

« A la réception de la lettre de Wolseley demandant la délivrance des missionnaires et des religieuses, le Mahdi communiqua aux premiers ce qui les concernait. Voulez-vous, leur dit-il d’un ton impératif, partir ou rester ? Rester, répondirent-ils humblement, car ils savaient qu’en cas de réponse contraire, rien n’aurait pu les sauver de la mort immédiate. Quant aux religieuses, elles ne furent pas même consultées. »

De même, Slatin rapporte comment lui et Lupton prétendirent vouloir rester – Slatin laisse comprendre qu’exprimer une idée contraire n’aurait pas fait avancer d’un pas leur libération et au contraire aggravé leur situation.

 

 

L’ALLEMAND NEUFELD

 

 

Tous les captifs ne furent pas traités avec (au fil du temps) une relative « mansuétude ». Ainsi l’allemand Neufeld, venu pour des opérations commerciales, fut accusé d’être un espion : s’il ne fut pas exécuté (malgré des simulacres éprouvants) il fut enchainé dans la prison principale d'Omdurman, puis son  sort s’améliora un peu, mais sans être mis en semi-liberté  comme les autres captifs. Slatin écrit :

« :Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade. Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm Derman autant que leurs moyens le leur permettent, (…) Les pieds chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou, il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. (…)

Après environ trois années de captivité, ses fers furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. (…). Les locaux utilisés pour la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu’à présent de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au pied d’un palmier, après le dur labeur de la journée. »

 

« On remplirait des volumes en décrivant toutes les monstruosités, qui se sont passées dans les cachots d’Omm Derman et les atrocités commises par le Sejjir* et ses aides. (…) Un jour viendra où la justice fera son œuvre! »

                                                                                         * Le Seijir, l’émir de la prison principale dont Slatin a décrit les conditions catastrophiques de détention.

 

 

 

 

 

 

22 avril 2022

OLIVIER PAIN, UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI PARTIE 3

 

 

OLIVIER PAIN,  UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI

PARTIE 3

 

 

 

 

 


 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

L’ABANDON DU SOUDAN

 

La prise de Khartoum (26 janvier 1885) sonne l’échec de la campagne de secours.

 

En Grande-Bretagne, la mort de Gordon (qui finit par être confirmée) déclenche une vague de chagrin mêlé de colère envers le gouvernement, jugé responsable du retard de l’expédition de secours. Gladstone atteint des sommets d’impopularité : ainsi, on modifie son surnom flatteur, GOM, Great Old Man, le grand vieil homme, en MOG, Murderer of Gordon, meurtrier de Gordon.

Le gouvernement Gladstone pour ne pas perdre la face, donne l’ordre à Lord Wolseley de reprendre Khartoum, mais en fait les troupes de Wolseley se replient vers le nord.

Une armée britannique (avec des forces indiennes) partie de Souakim dans l’intention  de rejoindre les forces de Wolseley est durement accrochée par les mahdistes d’Osman Digna à la bataille de Tofrek (mars 1885). Les mahdistes sont repoussés et subissent de lourdes pertes. 

Un incident impliquant la Russie à la frontière des Indes permet au gouvernement Gladstone de retirer l’essentiel des troupes sans perdre la face. Puis en juin 1885, le gouvernement Gladstone cède la place au gouvernement conservateur de Lord Salisbury qui décide l’évacuation de ce qui reste des troupes britanniques  au Soudan (à l’exception de Souakim), ce qui entraine aussi le départ des dernières garnisons égyptiennes au nord du Soudan :   la frontière est fixé à la 2ème cataracte à Ouadi Halfa. Le Soudan entier est abandonné aux Mahdistes. Mais le Mahdi lui-même meurt (de maladie) en juin 1885, son second et disciple favori Abdullahi* lui succède en tant que Khalifa (sans prendre le titre religieux de Mahdi).

                                                                                                          * Selon les transcriptions :  'Abdullahi, Abdallahi ibn Muhammad, Abdulah ibn Muhammad al-Taaichi,

 

A la bataille de Toski, en août 1889, les forces mahdistes qui tentaient de remonter vers l’Egypte sont battues par les forces anglo-égyptiennes*. Le Soudan mahdiste ne représente plus une menace véritable mais le pays reste fermé aux étrangers.

                                                                                   * A noter que des troupes soudanaises combattent dans l’armée égyptienne.

 

 

800px-The_Mahdist_State,_1881-98,_modern_Sudan

 L'Etat mahdiste lors de sa plus grande expansion (en 1891), avec les frontières du Soudan indépendant vers 2010 (avant la séparation avec le Soudan du Sud)..

Wikipedia, art. Guerre des Mahdistes, Mahdist war.

 

 

 

 

POURSUITE DE LA CAMPAGNE ANTI-ANGLAISE DE ROCHEFORT

 

 

Dans cette suite d’événements, la disparition d’Olivier Pain n’est qu’une péripétie très secondaire, mais elle suscite en France une agitation politique dont le promoteur principal est Henri Rochefort, « boosté » par les « révélations » de Getzl Sélikovitch, ancien interprète de l’armée britannique au Soudan (voir partie 2).

 

Il y a chez Rochefort un fort sentiment antibritannique, d’ailleurs partagé par de nombreux milieux en France.

L ’Angleterre apparait comme le principal concurrent de la France dans la course à la prééminence en Europe depuis très longtemps. C’est, plus encore que l’Allemagne, « l’ennemi héréditaire ».

De plus, l’Angleterre, avec sa monarchie et le poids encore important de son aristocratie, agace les républicains français. Enfin, chez Rochefort, le sentiment « anti-anglais » résulte aussi de son attitude de solidarité avec les peuples opprimés par les Anglais, par exemple les Irlandais (voir partie 1).

 

En août  1885, Rochefort organise deux grands meetings (dont l’un au Cirque d’hiver) pour réclamer des comptes sur la disparition d’Olivier Pain ; il dénonce à la fois les Britanniques, qui l’auraient assassiné,  et le gouvernement  français de Charles de Freycinet, qui reste inactif.

Rochefort affirme vouloir porter plainte contre les militaires britanniques mis en cause à commencer par Lord Wolseley.

Il va jusqu’à menacer de violences physiques l’ambassadeur et les diplomates anglais en poste à Paris.

 

Un organisme de médiation internationale est saisi de l’affaire Olivier Pain,  mais aboutit à une conclusion mitigée : la relation du père Bonomi lui parait digne de confiance – seul l’avis de recherche émis par les Britanniques (signé du capitaine Wilson) est moralement contestable dans son principe (puisque Pain était recherché mort ou vif ce qui s’assimilait à  une autorisation de le tuer pour tous les « irréguliers » et chasseurs de primes) – mais  il n’a pas été possible de retrouver ce document  (le journaliste anglais qui l’a publié s’est plus ou moins rétracté) ; selon l’organisme d’arbitrage, cet avis, s’il a bien été émis,  n’a servi à rien, car Pain était déjà mort à cette date (International arbitration and peace association monthly journal

books.google.fr › books).

 

Pour autant, la modération du gouvernement français empêche l’affaire de dégénérer en incident diplomatique avec le Royaume-Uni, dont les conséquences auraient pu être graves.

 

 

 

« CRIME DE LÈSE-NATION ET DE LÈSE-HUMANITÉ »

 

 

Un certain Charles (?) Berger publie, probablement en septembre 1885, une courte brochure intitulée La vérité sur Olivier Pain : son rôle au Soudan et son assassinat, par un ex-rédacteur au "Bosphore égyptien".

Le texte est loin de correspondre au titre car le récit embrouillé de Ch. Berger n’apporte aucune lumière véritable sur la disparition d’Olivier Pain. L’auteur se demande pourquoi les Anglais ont émis en mars 1885 un avis de recherche au nom d’Olivier Pain si celui-ci était déjà mort. La réponse évidente que les Anglais ignoraient que Pain était déjà mort à cette date est écartée par Ch. Berger, car selon lui, si Pain était mort avant mars 1885, ils en auraient forcément été informés (comment, par qui ?). Il estime curieusement que la vérité doit se trouver à mi-chemin (!) entre les deux thèses contraires, celle du père Bonomi pour qui Pain est mort de maladie et celle de Sélikovitch pour qui il a été assassiné par les Anglais – il observe que la date de la mort de Pain peut être fixée entre la mi-avril et la mi- juin 1885, ce qui selon lui, est compatible avec les récits de Bonomi et de Sélikovitch, en oubliant au passage que le père Bonomi a parlé d’une mort survenue en novembre 1884 ! 

Ch. Berger rappelle que selon les témoignages recueillis jusque là, rien n’établit qu’Olivier Pain s’était mis au service du Mahdi : « D'autre part Kitchener déclare, d'après le témoignage du gouverneur de Berber, un moment prisonnier du Madhi [sic], que ce dernier a repoussé toutes les offres de notre compatriote [Pain], disant qu'il ne voulait rien accepter d'un infidèle. C'est nettement établir que Pain n'était pas un agent de leurs ennemis {les ennemis des Anglais]; que, par conséquent, les autorités anglaises, en mettant sa tête à prix, ou en le condamnant à mort, — ce qui revient au même, — ont commis un acte de cruauté et de sauvagerie inutile.

J'ajouterai plus : il est inepte et lâche de la part de ces officiers de s'être vengés de tant de revers si sottement subis, sur un de nos nationaux qui n'y était pour rien. Et dût-on ne rien attendre du cabinet timoré qui nous gouverne, il nous semble hautement urgent pour la presse de protester unanimement contre ce crime inutile de lèse-nation et de lèse-humanité ».

Comme on voit, Ch. Berger termine sa brochure sur le même ton antibritannique que les partisans de Rochefort – avec un raisonnement assez spécieux : si Pain avait fait des offres de service au Mahdi et que celui-ci les avait repoussées, est-ce que cela devait le rendre moins suspect aux yeux des Anglais - d’autant que le témoignage du gouverneur de Berber ne devait pas être connu lors de l’avis de recherche (si celui-ci a bien été émis) ? *

                                                                  * La brochure de Berger reproduit l’avis de recherche du capitaine Wilson, en traduction française. Des recherches, notamment dans la presse anglaise, devraient permettre de retrouver le témoignage du gouverneur (égyptien) de Berber. Ce dernier est  Hussein pacha Khalifa; captif et rallié en apparence au Mahdi, il parvint à s’enfuir sous couvert d’une mission confiée par le Mahdi. Interrogé à Alexandrie en juillet 1885, il déclare ne rien savoir sur Olivier Pain (?), cf. un article (non signé) de son interlocuteur français dans les Annales de l’Extrême-Orient et de l’Afrique, 1885. https://www.google.fr/books/edition/Annales_de_l_Extr%C3%AAme_Orient_et_de_l_Afr/9hlAAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=hussein+pacha+khalifa+berber&pg=RA1-PA42&printsec=frontcover

 

 

Pendant ce temps, le père Bonomi livrait de nouvelles impressions au journal L’Arena de Vérone (il était originaire de cette province) ; il déclarait que Pain avait été bien reçu par le Mahdi mais que ce dernier ne lui avait confié aucune mission particulière, contrairement à ce qu’on avait affirmé. Il confirmait que Pain était mort, probablement de maladie, après avoir chuté de son chameau (sans indiquer de date).

Le père Bonomi savait que les Français [du moins certains] voulaient qu’on croie que Pain avait été assassiné, et que beaucoup de personnes l’avaient pressé de dire qu’il avait vu Pain assassiné ( ?) « mais comme vous le pensez bien, j’ai décliné cet honneur ». Il ajoutait qu’un certain Berti (aux identités multiples) était au Soudan pour enquêter sur la mort de Pain – a priori pour prouver la thèse de l’assassinat (récit reproduit par le Newcastle Morning Herald du 20 octobre 1885, sous le titre The Olivier Pain agitation).

https://trove.nla.gov.au/newspaper/article/139054124"text)

 

 

 pain mort désert

 La mort d'Olivier Pain (?), dessin publié dans le Harper's Weekly, numéro 1472 du 7 mars 1885. Dans l'édition présente sur internet, l'article correspondant n'est malheureusement pas trouvable (pages omises). Selon le site de vente e-Bay, la gravure (d'après un dessin de F.D. Millet) représente le corps de Pain (?) gisant dans le sable tandis que ses compagnons de voyage (?) se partagent ses quelques possessions. La légende dit : Au Soudan - Seulement un correspondant (de presse). Olivier Pain est habillé en tenue européenne, son casque colonial a roulé près de lui. Le dessin ne prend pas nettement parti entre la thèse de l'assassinat et celle de la mort par maladie - or, curieusement, le décès de Pain n'a (vraiment) été connu que par le message de Lord Wolseley en juin 1885. C'est pourquoi il serait très intéressant de lire l'article du Harper's Weekly correspondant au dessin paru en mars 1885.  

Harper's Weekly - Google Books

 

 

 

 

SÉLIKOVITCH QUITTE LA SCÈNE

 

 

Selon l’introduction de Paul Fenton aux Mémoires de Sélikovitch, « L’identité juive de Sélikovitch n’échappe pas aux antisémites et donne lieu à une mini-Affaire Dreyfus avant la lettre ».

Notamment, Edouard Drumont, le chef de file de l’antisémitisme, fait un sort à l’affaire Pain dans son livre La France juive. Il voit en Sélikovitch un agitateur (peut-être à la solde de l’Allemagne afin de brouiller la France et l’Angleterre, mais ce n’est pas dit clairement) :  «  Comment est mort Olivier Pain ? Nul n’en sait rien. Ses amis le regrettent, mais le public ne s’en occupe pas …  Le Juif Goëdschel Selikowitch entre alors en scène (…) il a vu fusiller Olivier Pain, il l’affirme sur l’honneur, il déclare que cet attentat ne peut rester impuni.

On le croit, on organise des meetings d’indignation, on outrage grossièrement l’Angleterre… »

 

« Le scandale dans lequel Sélikovitch s’était laissé instrumentaliser prenait une ampleur vertigineuse dont les multiples rebondissements entre Paris, Londres et le Caire, seraient trop longs à relater » (Paul Fenton). Il est assez drôle de constater qu’à cette époque, Rochefort soutenait  Sélikovitch (qui apportait de l’eau à son moulin), alors que lors de l’affaire Dreyfus, il fut un antisémite virulent.

 

Finalement, Sélikovitch, désormais sous surveillance, reçut une proposition du ministère français de partir à l’étranger en  attendant  que la situation se calme. « Quarante ans plus tard dans ses Mémoires, Sélikovitch présente cet épisode, qu’il appelle « une tempête dans un verre d’eau », d’une manière, pour le moins, floue » (Paul Fenton), reconnaissant avoir adopté en raison de sa jeunesse un ton trop tranchant. Il accepta l’offre de faire une tournée d’inspection des écoles de l’Alliance Française à Constantinople -ce qui lui fournit l’occasion d‘autres aventures (il aurait aidé à s’enfuir une pensionnaire du sérail du Sultan…).

 

Il est probable que Sélikovitch, dans la polémique relative à Olivier Pain, a surtout vu l’occasion de se venger de ses employeurs anglais qui l’avaient sous-estimé.*

                                                                                         * On peut rapprocher du jugement « bad character »  (personnage déplaisant, et non pas mauvais caractère) porté sur lui par les Anglais, l’opinion, citée par Paul Fenton, de Grébaut, l’ancien professeur de Sélikovtich à l’Ecole des Hautes études : « un type à caractère bizarre avec un comportement orageux ».

 

« …  il est hautement significatif que, dans son récit de voyages Ziyyûrey Massa’ et dans ses notices autobiographiques, il [Sélikovitch] ne souffla mot de toute cette affaire ! » (Paul Fenton).

Au retour de sa mission à Constantinople, Sélikovitch a-t-il été discrètement avisé qu’il était persona non grata en France ou a-t-il voulu prendre un nouveau départ ? Il quitte l’Europe en novembre 1886 et s’installe aux Etats-Unis où il passera le reste de sa vie (il mourra en 1926), travaillant comme journaliste pour des journaux juifs.

Quand on sait que Sélikovitch indiquait par la suite avoir été professeur d’égyptologie à l’université de Philadelphie alors qu’il y avait seulement déposé sa candidature qui ne fut pas acceptée, on peut penser qu’il avait un penchant à l’affabulation.

Paul Fenton note à propos de l’habitude de Sélikovitch « dans ses nombreuses publications  [de] s’attribuer abusivement le titre universitaire de professeur ou d’égyptologue », qu’il s’agissait « plutôt d’une compensation d’une vocation manquée, de la nostalgie de ses ambitions juvéniles frustrées ».

 

 

REGARDS SUR « L’AFFAIRE PAIN »

 

 

Selon l’article de Sarah El-Matary (L’affaire Olivier Pain, dans  Le reportage colonial, de Roudil Roland, Durand Jean-François, Bridet Guillaume, 2016, ouv. cité, voir partie 2 ), dans la seconde moitié de 1885, de nombreux témoignages parviennent qui compliquent encore le récit sur ce qu’est devenu Olivier Pain, mais quasiment toute la presse s’aligne sur l’antibritannisme et demande justice.

La presse érige en patriote OIivier Pain qu’elle avait jusqu’alors dénigré (parce que Communard ?). Selon cet article, l’antibritannisme sert de point de ralliement aux diverses tendances de l’opinion. La figure de Pain devient l’emblème de la lutte pour la suprématie coloniale.

L’auteur conclut : voilà la république sociale et la république coloniale réconciliées par l’aventure.

 

A vrai dire, il faudrait analyser la plupart des grands journaux de l’époque pour apprécier si vraiment la presse dans son ensemble s’est plutôt rangée sur la position de Rochefort, avec plus ou moins de nuance (notamment sur la réalité de l’assassinat de Pain).*

                                                                                * Par exemple, le 2 septembre 1885, L’Intransigeant « épingle » son confrère Le Matin : « Le journal le Matin, qui s’est signalé par son empressement à accueillir dans ses colonnes toutes les notes à l’aide desquelles le gouvernement anglais a tenté de donner le change à l’opinion publique, relativement â l’assassinat d’Olivier Pain. »

 

On peut citer ici un avis modéré qui analyse l’attitude de Rochefort comme dirigée surtout par des préoccupations de politique intérieure :

« Il nous faut maintenant (…)  parler de l’agitation que les intransigeants ont essayé de créer autour du cadavre d’ Olivier Pain. Nous disons cadavre, car il est à peu près certain que notre malheureux confrère est mort, mais de quelle manière est-il mort ? M. Rochefort, qui attendait avec patience que les courses de Deauville fussent finies pour s’emballer lui-même, est venu présider au Cirque d’hiver un meeting où il a conté tout au long l’« assassinat » d’Olivier Pain par les Anglais. Ces derniers de leur côté affirment que Pain est mort de maladie. Qui le saura jamais ? ».

Même si les Anglais oint passé Pain par les armes, l’auteur estime qu’« Il faut être juste même avec ses ennemis » : en effet, ses amis ont présenté Pain comme le bras droit du Mahdi ; or, «  Qu’aurions nous fait nous-mêmes, si au Tonkin, nous avions trouvé un rédacteur du Times faisant le coup de feu dans les rangs des Pavillons Noirs [les « pirates » adversaires des Français] ? C’est donc une agitation absolument stérile qu’ont entreprise là les intransigeants et qui est dirigée du reste bien plus contre le gouvernement français que contre les officiers anglais » (G. d’Heylli,  Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique).

Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique publiée par g d heylli.

 

 

 

 

DES ANCIENS COMMUNARDS REGARDENT LES ÉVÉNEMENTS DU SOUDAN

 

 

 

Lorsque la nouvelle de la prise de Khartoum parvient en Europe, au moins un journal français ne déplore pas la victoire de la « barbarie » sur la « civilisation ». Ce journal – confidentiel – est  L'Ami du Peuple, journal « révolutionnaire-maratiste » de Maxime Lisbonne, ancien Communard. Le journal avait repris le titre du journal de Marat pendant la Révolution française.

Le numéro daté du 8 février 1885 évoque la prise de Khartoum par le Mahdi. Selon le récit du journal, Gordon, alors qu'il s'enfuyait de Khartoum, abandonnant lâchement ce qui restait de son armée, aurait été fait prisonnier par Olivier Pain, devenu un proche conseiller du Mahdi. Rien n'est vrai dans ce récit (assaisonné de remarques militantes plus ou moins saugrenues) qui résulte seulement de l'imagination des rédacteurs du journal, il est vrai à l’audience très restreinte. 

 La presse anglaise avait annoncé dès le 5 février la prise de Khartoum par les forces du Mahdi.  Le sort de Gordon (et de façon bien plus marginale, celui d'Olivier Pain) était encore inconnu, mais aucune dépêche de correspondant ne pouvait accréditer le récit fantaisiste du journal de Maxime Lisbonne. On peut conclure qu'il existait chez quelques anciens Communards une attitude se rapprochant des phénomènes mentaux qu'on classe actuellement sous le nom de complotisme, accompagnée de la mise en circulation de fake news.

Un des articles du même numéro s'intitule "Vive le Mahdi" : l'anticolonialisme existait donc bien, chez certains anciens Communards, mêlé à l'antibritannisme. 

Plus tard, Maxime Lisbonne ouvrira un cabaret : des scènes étaient peintes sur les murs, dont l’une représentait l’infortuné Olivier Pain fusillé par les Anglais (on suppose par des soldats en traditionnels habits rouge, d'ailleurs abandonnés au profit du kaki en zone chaude –  même si Sélikovitch avait affirmé que Pain avait été fusillé par deux bachi-bouzouks (mercenaires généralement issus de l’Empire ottoman), en présence de Kitchener).

 

 ami du peuple)

 Journal L'Ami du Peuple, publié par l'ancien Communard Maxime Lisbonne, numéro du 8 février 1885, titrant faussement sur « Gordon prisonnier d'Olivier Pain » au moment de la chute de Khartoum. 

Vente e-Bay.

 

 

 

 

 

PASCHAL GROUSSET, ALIAS PHILIPPE DARYL, ET LA POLITIQUE ANGLAISE AU SOUDAN

 

 

 

 

Paschal Grousset est l’ancien délégué aux relations extérieures de la Commune (il avait plus d’extérieur que de relations, disait de lui Rochefort, faisant allusion à l’élégance vestimentaire de Grousset). Condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie, il s’en évade avec justement Rochefort, Pain et quelques autres.

En exil en Angleterre, il est enseignant et il approfondit sa connaissance de la langue et de la société anglaise. Avant même de revenir en France, il commence à donner des articles sur la politique étrangère au journal Le Temps, qui représente à l’époque l’opinion modérée, dont le directeur, Hébrard, est semble-t-il un cousin. Par souci d’anonymat il utilise le pseudonyme de Philippe Daryl.

De retour en France, il commence la publication de romans pour la jeunesse et sa série La Vie de collège dans tous les pays,  pour lesquels il utilise le pseudonyme d’André Laurie*. Enfin, (après un premier échec en Corse) il  est élu député radical-socialiste  à paris en 1893 (il l’emporte contre son concurrent socialiste) et sera réélu jusqu’à sa mort en 1909.

                                                                       * Ces livres sont publiés chez Hetzel, qui est notamment l’éditeur de Jules Verne.  On sait que Grousset, quand il était en exil, a envoyé  à Hetzel des projets de romans qui fourniront des canevas à au moins deux livres de Jules Verne (mais la part de Grousset est très minime dans la version finale de ces livres). Verne et Hetzel co-signeront au moins un roman. Grousset utilisera aussi plusieurs autres pseudonymes dans sa carrière littéraire.

 

Grousset a parlé au moins à deux reprises des événements du Soudan, sous ses deux pseudonymes principaux.

En 1884, sous le pseudonyme de Philippe Daryl, il écrit une introduction substantielle pour Les lettres à sa soeur, du général Gordon (écrites du Soudan à l'époque de la première nomination de Gordon comme gouverneur, entre 1874 et 1879); le livre est publié par Hetzel.

                                                                                  * Il est probable que Daryl est aussi l'auteur de la traduction mais ce n'est pas indiqué.

 

Dans la première édition, alors que Khartoum est assiégée, Daryl (qui date son introduction de septembre 1884) présente la situation de Gordon come relativement sûre : « Gordon tient toujours à Khartoum. Il n'y a pas dans toute l'Angleterre un seul foyer qui l'oublie… Gordon attend fort tranquillement, dans une position inexpugnable et avec tous les approvisionnements nécessaires », l’expédition de secours. Si l’expédition de secours n’arrive pas, « il lui restera deux ou trois routes pour se replier en bon ordre vers les grands lacs et le Congo, vers Zanzibar ou vers Massouah ».

Son analyse de la situation au Soudan est axée principalement (au moins dans la première édition) sur les ambitions britanniques.

Pour Daryl, le but de la politique britannique serait de se substituer au Soudan sa domination à celle de l’Egypte : « Ce qu'il faut avant tout, c'est que ces deux frères siamois, l'Egypte et le Soudan, soient bien définitivement séparés. Ce qu'il faut ensuite, c'est que la scission profite à l'Angleterre seule. La civilisation peut y perdre ? Qu'importe. Gordon peut succomber à la tâche? Ce n'est pas probable, mais au surplus tant pis pour lui. » « L'Angleterre aura proclamé l'indépendance du Soudan, pour l'ajouter à son domaine. M. Gladstone aura étalé dans toute sa splendeur la politique de désintéressement et des mains nettes, pour aboutir en fin de compte à dévaliser l'Égypte au profit des poches anglaises. »

Si Daryl/Grousset analyse l’insurrection au Soudan en termes de soulèvement national plus que religieux et de conséquence de l’oppression égyptienne, ces analyses n’ont rien de personnel puisqu’il reprend (en les reformulant ?)  les termes d’une partie de la presse anglaise et les avis de Gordon  : « le véritable mobile qui agit sur les peuples mahométans n'est pas, comme on le suppose généralement, un étroit fanatisme religieux, mais la crainte très justifiée de tomber sous le joug de l'étranger. »  (Pall Mall Gazette*) « Si ce pays {le Soudan] a toujours été une charge pour l'Egypte et s'il s'est finalement soulevé, c'est uniquement à raison de l'abominable traitement qu'on lui a fait subir. (…) Mon opinion arrêtée est que le Mahdi incarne le désespoir des populations bien plus que le fanatisme religieux. » (Gordon).
Gordon est décrit conformément à l’image donnée par l’ensemble des observateurs : « ... ayant le mépris sincère de l'argent, du pouvoir et de tout ce que recherchent les hommes, le goût de l'impossible et la passion de l'imprévu; (…) convaincu qu'il a une mission et qu'il l'accomplira à travers tous les obstacles, désabusé du monde, nourri des évangiles, chrétien jusqu'aux moelles et pourtant épris du Coran… »

                                                                                                  * La Pall Mall Gazette, soutien du Parti libéral à cette époque, avait fait campagne pour l'envoi de Gordon au Soudan. 

 

Dans la nouvelle édition, postérieure à la prise de Khartoum, les considérations sur les manoeuvres britanniques disparaissent, car maintenant que le Soudan est aux mains du Mahdi, elles ne sont plus d’actualité...

 

Daryl affine l’analyse du succès du Mahdi qui réunit l’ensemble de la population : « …. il dirige un mouvement qui, par son programme économique, répond à toutes les aspirations des déshérités, en même temps qu'il sert lei rancunes des marchands ou propriétaires d'esclaves, c'est-à-dire des classes moyennes et dominantes. Enfin les insurgés allaient combattre sur leur propre sol, pour défendre contre l'étranger leur champ, leur bétail et leur indépendance… »

 

Comme dans la première édition, Daryl attire l’attention sur l’influence de Zobeyr pacha, le trafiquant d’esclaves, qui aurait peut-être pu modifier le cours des événements, mais que les autorités britanniques refusèrent de remettre en selle, malgré la demande de Gordon, en raison de sa réputation détestable, parfaitement justifiée selon Daryl : « Quel homme a jamais fait couler plus de larmes et sacrifié plus de vies à de plus sales objets?

C'est par centaines de mille, peut-être par millions, qu'il faut compter les victimes de ce chacal à face humaine. »*

                                                                                              * On se souvient qu’Olivier Pain était (probablement) porteur de lettres de Zobeyr au Mahdi.

 

Daryl maintient son point de vue que Gordon « aurait pu jusqu'au dernier moment en sortir {de Khartoum], s'il l'avait voulu » et a du mal à reconnaître qu’il s’est trompé sur les possibilités de résistance de Khartoum: « Contre l'opinion commune, nous annoncions, en nous appuyant sur des données certaines, que sa résistance pourrait se prolonger longtemps encore. »

Il considère que la ville a été prise par trahison, parce que les troupes de Gordon ont fait défection : c’est probablement faux et Daryl, qui, il est vrai, confesse ne pas avoir tous les éléments d’appréciation, sous-estime complètement l’état d’affaiblissement de la garnison dû aux privations. Il termine par l’évocation du massacre de la population blanche :  « Tous les blancs de Khartoum, hommes, femmes et enfants, subirent le même sort [que Gordon]. Les cadavres furent jetés au Nil, qui les charria pendant plusieurs jours. » (ici encore, Daryl semble ignorer que le massacre n’a pas concerné que les Blancs).

Lettres de Gordon à sa soeur, écrites du Soudan, précédées d'une étude historique et biographique par Philippe Daryl, Hetzel 1884-1885, sur Gallica.

 

 

 

Paschal_Grousset

 Paschal Grousset, alias Philippe Daryl, alias André Laurie, etc., probablement dans les années 1880-90.

Site L'Astronomie de Jules Verne, page "Les Exilés de la Terre (1888) d'André Laurie, en marge des Voyages Extraordinaires".

https://lesia.obspm.fr/perso/jacques-crovisier/JV/verne_ET.html

 

 

 

PASCHAL GROUSSET, ALIAS ANDRÉ LAURIE : HISTOIRE CONTEMPORAINE ET SCIENCE-FICTION…

 

 

 laurie

 Soirée à Souakim, dessin de Georges Roux  pour  le livre d'André Laurie, Les Exilés de la Terre, édition Hetzel, 1888. Au second plan, les invités de la soirée fument tranquillement assis dans des fauteuils en rotin, sur une terrasse avec vue sur la Mer Rouge.

Au premier plan, le personnage principal, l'ingénieur Norbert Mauny, s'entretient avrec Gertrude, fille du consul de France à Khartoum, au moment où l'insurrection mahdiste prend de l'ampleur. André Laurie (Paschal Grousset) présente ainsi Mauny dans les premières pages du livre : .  «  C'était un grand jeune homme, mince, brun (...)  ses yeux clairs et vifs, son nez droit (...) son menton énergique et fier, tous ses traits respiraient la franchise, la bravoure et la bonté. Il portait l'habit noir avec l'aisance qui caractérise l'homme de bonne compagnie, mais en même temps, avec ce laisser-aller qui semble spécial aux hommes d'action. Sa voix était mâle, sa parole brève et nette. Sérieux sans avoir l'air pédant, mais avec une sorte de gaieté intérieure qui rayonnait dans son regard et dans toutes ses manières, c'était un beau type de Français...  en lui la supériorité était visible et s'imposait d'emblée. » La  pièce où se tiennent les protagonistes est décorée dans le style oriental avec toutefois un élément occidental, le piano droit contre le mur...

 Gallica.

 

 

 

 

 

 

Puis sous le pseudonyme d’André Laurie, Grousset publie en 1888 (chez Hetzel) un roman pour la jeunesse Les Exilés de la terre*, dont l’action se déroule au Soudan moment de l’insurrection mahdiste et du siège de Khartoum, avec une intrigue de science-fiction proche de certains romans de Jules Verne.

                                                                                              * Le sous-titre est Selene-company limited ; les illustrations sont de Georges Roux, un des illustrateurs attitrés de Jules Verne.

 

Une compagnie (la Selene-company limited)  a été fondée par des escrocs qui prétendent organiser des voyages sur  la Lune pour l’exploiter. Mais un jeune ingénieur français, Norbert Mauny*, propose un moyen d’aller sur la Lune en utilisant le magnétisme et se fait engager par la compagnie, qui envoie trois de ses dirigeants (des aigrefins antipathiques) pour le surveiller. Son projet prévoit d’utiliser un pic au Soudan, le pic Tehbali (formé de pyrite magnétique) pour ses installations. Or les travaux commencent au moment où l’insurrection mahdiste prend de l’ampleur.

                                                                         * Décrit comme l'archétype des qualités physiques et morales françaises (voir illustration ci-dessus).

 

Dans le roman, l’insurrection du Mahdi apparait bien plus comme une insurrection à caractère religieux, visant à chasser tous les Européens ; lors d’une soirée à Souakim, le consul français Kersain, en poste à Khartoum, décrit les insurgés (la scène a lieu peu de temps avant la destruction par les Mahdistes de  l’armée de Hicks en novembre 1883).

Mauny demande à M. Kersain : « Ces Soudanais sont donc de si méchantes gens?...

— Des gens décidés à ne pas laisser un Européen sortir vivant de chez eux (…) ils sont deux ou trois millions au bas mot, parfaitement disciplinés (…).N'avez-vous pas entendu parler du Mahdi ?

— Le Mahdi ?... Cette espèce d'illuminé musulman, qui s'est insurgé sur le Bahr-el-Ghazal, à deux où trois cents lieues d'ici?...

— Précisément. Eh bien, monsieur Mauny, ce Mahdi-là, si l'on n'y prend pas garde, nous mangera tous tant que nous sommes, avant un an. Il nous chassera de Souakim, il nous chassera de Khartoum et d'Assouan. Il nous chassera peut- être du Caire et même d'Alexandrie !... »

Pendant que Mauny et ses équipes travaillent aux installations du pic Tehbali, l’insurrection mahdiste a gagné en puissance : « … il n'y avait plus désormais à songer à la retraite vers l'Egypte ou vers la mer Rouge : toutes les voies de communication étaient fermées ; toutes les tribus arabes étaient debout.
Le Darfour même se joignait au mouvement irrésistible qui soulevait l'Afrique orientale contre le joug européen. »

Laurie/Grousset ne fait pas dans la nuance :  il écrit  que «  le fanatisme arabe est déchainé ». On remarque que Laurie/Grousset interprète l’insurrection mahdiste comme dirigée contre  les Européens, alors que les Mahdistes refusaient toute domination étrangère comme étant celle d’infidèles ; l’insurrection avait d’abord été dirigée contre la domination  des Turcs (ou Egyptiens), avant même l’intervention britannique. On peut tenir compte du fait que Grousset écrit un roman pour la jeunesse et donc tend à simplifier les explications et qu’il n’est pas aussi libre dans ses raisonnements qu’il pourrait l’être dans un ouvrage « sérieux ».

 

Mauny et son petit groupe (dont Gertrude, la fille du consul et son oncle, un médecin, qui ont accompagné Mauny sur le lieu de ses expérimentations, et un pittoresque baronnet britannique qui a parié avec Mauny que son  projet était irréalisable) voient arriver une armée mahdiste devant leur campement ; un Mahdiste vient les sommer de se convertir à l’islam. Il s’adresse à Mauny :  « es-tu le chef, demanda le barbare ». Les mahdistes sont donc des fanatiques et des barbares.

L’action romanesque fait intervenir un curieux personnage, le nain Kaddour. Celui-ci se présente comme celui qui dans l’ombre, tire les fils de l’insurrection. Grâce à un immense pouvoir aussi bien matériel que spirituel voire, selon lui,  magique, il est à l’origine des mouvements des peuples en révolte contre la puissance anglaise (aussi bien des métis canadiens, des Zoulous, des Boers, des Irlandais !). Mais Kaddour tombe amoureux de Gertrude, la fille du consul (et bientôt fiancée de Mauny) et la fait enlever. Il lui propose de partager sa puissance :

« J'ai à mon service les ressources des sciences anciennes et modernes, les traditions de toutes les magies, noires et blanches, européennes et asiatiques, aryennes et touraniennes. Je suis l'agent invisible qui meut tous les ressorts...
Et je te dis : « Veux-tu partager avec moi cette puissance inouïe? Veux-tu être reine de l'Afrique, impératrice des Indes, de la Chine et du monde? Mets ta main dans la mienne. Demain, les Français seront massacrés en Algérie et à Tunis, les Anglais dans l'Inde, en Egypte, au Cap et dans leur île même; la Russie se jette sur l'Allemagne, le monde musulman sur l'Europe, et dans six mois je te couronne à Byzance...
Fais un signe, au contraire, je reste dans l'ombre, tout-puissant, mais obscur, comme je l'ai fait jusqu'à ce jour; et tu règnes avec moi sans qu'on sache quelle est la source de ta puissance... »

Gertrude rejette en riant ces prétentions avec un cruel « va te regarder dans une glace » ou presque.

Finalement, Mauny ayant mis en marche les appareils magnétiques, la Lune se rapproche de la Terre jusqu’à la heurter et le pic Tehbali avec tous les protagonistes est emporté sur la Lune. Après quelques péripéties*, Mauny, en utilisant le même procédé, revient avec son entourage sur Terre ;  grâce à une parachute portant une nacelle, ils atterrissent à proximité des bords du Nil, à hauteur de Ouadi Halfa où une patrouille anglaise les prend en charge.**

                                                                                     * Il y a des similitudes avec le roman (antérieur) de Jules Verne, Hector Servadac où des personnages sont emportés dans l’espace avec un petit morceau de l’écorce terrestre après la collision avec une comète et reviennent sur Terre en ballon en profitant d’un nouveau passage de la comète près de la Terre.

                                                                                      ** Kaddour se retrouve aussi sur la Lune – il apprend à Mauny et ses amis qu’il a été enlevé enfant par des filous qui exploitaient un cirque et qu’ils ont empêché sa croissance pour en faire une attraction – en fait Kaddour est Français et se souvient qu’il s’appelait Charles ! Or les filous qui l’ont maltraité sont les dirigeants de la Selene company (quelle coïncidence !) qui ont accompagné Mauny et se sont aussi retrouvés sur la Lune. Lors du retour de Mauny et ses amis sur Terre, Kaddour s’arrange pour rester sur la Lune avec ses ennemis dont il va pouvoir se venger.

 

 

 Mauny et son groupe ont la joie de retrouver M Kersain,  le père de Gertrude, qui a pu quitter Khartoum assiégée. M Kersain  lui raconte que Gordon (arrivé entretemps à Khartoum) « se décida à faire appel non seulement à son propre pays, mais à tous les peuples civilisés, intéressés à ce que le Soudan ne tombe pas aux mains du Mahdi ». Gordon a demandé à M. Kersain de sortir de Khartoum pour alerter l’opinion afin d’obtenir l’envoi d’une armée de secours : « J'ai donc accepté comme un honneur la mission que me confiait Gordon, et ce n'est, pas sans péril que j'ai pu la remplir ou du moins commencer de la remplir en parvenant aux lignes anglaises — car notre canonnière n'a pas été attaquée moins de dix-sept fois entre le confluent des deux Nils et Dongola... »

M Kersain, plus chanceux que son équivalent dans la réalité (le consul de France à Khartoum fut massacré avec le colonel Stewart et d’autres notables qui avaient quitté Khartoum en bateau pour presser l’arrivée des secours), peut quitter sain et sauf le Soudan avec sa fille, Mauny et ses compagnons. C’est de retour en France, alors que Mauny et ceux qui l’ont accompagné sur la Lune rencontrent le scepticisme général quand ils racontent leurs exploits, qu’ils apprennent, en lisant le journal, la chute de Khartoum et le mort de Gordon :

« — Ah !... mon Dieu !... la triste nouvelle ! (…): Khartoum est tombé!... Le général Gordon a péri dans le massacre!... L'armée anglaise de secours, commandée par Wolseley, n'est arrivée sous Khartoum que pour trouver la ville au pouvoir du Mahdi !... »

C’est l’occasion de critiquer l’ambigüité (sinon l’hypocrisie) du gouvernement anglais qui avait envoyé Gordon au Soudan et qui « se débattait entre le sentiment de sa lourde responsabilité et le désir de ne pas s'engager dans une entreprise presque sans issue. Il a fini par se décider à envoyer une armée de secours, mais à contre-coeur, en lui recommandant de ne pas se presser, et peut-être avec le secret espoir qu'elle arriverait trop tard... C'est bien trop tard, en effet, qu'elle est arrivée !... Pauvre héroïque Gordon !... Noble soldat !... Il me l'avait bien dit qu'il ne croyait plus aux secours des siens!... » [c’est M. Kersain qui parle].

(Les Exilés de la terre, Selene-company limited, éditions Hetzel, sur Gallica)

 

 

 

hetzel-laurie1888--1

 Page de titre du livre d'André Laurie, Les Exilés de la Terre, édition Hetzel. 

 Site Noosfère.  https://www.noosfere.org/livres/niourf.asp?numlivre=2146585745

 

 

 

 

 

 

 

GROUSSET, GLADSTONE  ET L’IRLANDE

 

 

Daryl/Grousset, dans ses jugements sur le Soudan, se montrait peu favorable au gouvernement et à l’opinion dominante britannique – selon une optique répandue en France, les Britanniques recherchaient toujours leur avantage, au détriment des autres pays (ce qui bien sûr n'était pas le cas des autres !). Pourtant le raisonnement selon lequel l’évacuation du Soudan avait pour but de permettre à l’Angleterre de s’en emparer au détriment de l’Egypte apparaissait comme absurde si on considérait que le Soudan avait finalement été perdu, que Gladstone désirait tellement peu s’impliquer dans une campagne coloniale que l’armée de secours était arrivée trop tard,  etc (ce que Grousset reconnait finalement dans le passage précité des Exilés de la Terre, en tournant quand même le raisonnement de façon à critiquer l’Angleterre).

 

Grousset devait ensuite s’intéresser à la question irlandaise. Après un voyage assez long en Irlande, il publia le résultat de ses enquêtes sous forme d’articles pour Le Temps, puis dans un livre publié d’abord en anglais et en Angleterre (sous son pseudonyme habituel de journaliste Philippe Daryl) Ireland's Disease: The English In Ireland (la maladie de l’Irlande : les Anglais en Irlande), 1887. En janvier 1888, l'ouvrage est publié par Hetzel sous le titre Les Anglais en Irlande. Grousset considère que la seule solution valable pour mettre fin au malaise irlandais est l’autonomie (Home rule) pour l’Irlande – cette réforme que Gladstone, quand il était Premier ministre, a voulu mettre en place – Grousset fait un portrait plutôt élogieux de Gladstone

Le livre attire immédiatement les compliments de Gladstone qui en parle dans une lettre publique, comme ce qu’on a écrit de mieux jusque-là sur la question irlandaise. Grousset remercie alors Gladstone et lui indique que Daryl est un pseudonyme et qu’il est en réalité ce Grousset qui a  participé à la Commune (et incidemment a protégé à ce moment des citoyens britanniques, notamment des prêtres irlandais). En visite à Paris, Gladstone rencontre Grousset qui publiera le récit de son interview dans Le Temps.

(sur Grousset et l’Irlande, voir l’article de Pierre Joannon, Un communard dans les tourbières d'Erin : Paschal Grousset et la question d'Irlande, in La France et l'Irlande : destins croisés (16e - 21e siècles), sous la direction de Catherine Maignant, 2013;

https://books.google.fr/books?id=NwxvDQAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

 

L'enquête de Grousset oppose de façon classique les catholiques irlandais, dominés et exploités, aux Anglais (ou plutôt Anglo-Ecossais), dominants ; il observe que l’Ulster est distinct de l’Irlande, géographiquement et ethniquement. Quelques réflexions portent la marque d’un esprit français « jacobin » : il estime que les Anglais ont raté la fusion des deux peuples en Irlande (mais il ne se demande pas si les Irlandais voulaient être fusionnés avec les Anglais …) et compare la situation de l’Irlande à celle de la Corse, où la France a (selon lui) réussi l’assimilation.*

                                                                                              * On rappelle ici que Grousset, né à Corte, était à demi Corse (sa mère était née Benedetti). Mais ses idées politiques sont celles d’un républicain unitaire classique – ce qui à l’époque de la Commune, lui valait la méfiance des proudhoniens, partisans du fédéralisme (voir l'article cité de Pierre Joannon).

 

 

 téléchargement (1)

 Alfred Morgan,  An omnibus ride to Piccadilly Circus - Mr. Gladstone travelling with ordinary passengers (Dans un omnibus pour Piccadilly Circus - M. Gladstone voyage avec des passagers ordinaires) huile sur toile, 1885, collection particulière, 

https://fr.gallerix.ru/storeroom/1477569309/N/499221127/

L'artiste Alfred Morgan  (1835-1924) devait être un admirateur du leader du parti libéral britannique William Ewart Gladstone (1809-1898); il l'a représenté dans un omnibus, en chapeau haut de forme, l'air pensif et appuyé sur sa canne, voyageant avec des passagers ordinaires (pour qui l'artiste lui-même et des membres de sa famille ont servi de modèles), comme pour montrer l'esprit démocratique et la simplicité du Great Old Man. Le tableau date de 1885, année où Gladstone dut affronter beaucoup de problèmes, notamment avec la chute de Khartoum et la mort de Gordon dont il fut généralement jugé responsable. En juin 1885, il dut céder sa place de Premier ministre au conservateur Lord Salisbury, avant de revenir au pouvoir - pour moins de 6 mois - en 1886. Gladstone fut quatre fois Premier ministre, la dernière fois de 1892 à 1894. Ses diverses tentatives pour imposer l'autonomie (Home rule) de l'Irlande aboutirent  à un échec et provoquèrent le scission du Parti libéral.

 

 

 

 « LE DRAPEAU DE LA CIVILISATION » 

 

Au-delà de l’affaire Olivier Pain proprement dite, cette série de messages évoque le cadre historique plus large des événements du Soudan et de la situation en Egypte dans les années 1880. On va examiner le point de vue sur les événements de quelques chroniqueurs français de l’époque (un peu oubliés mais talentueux)*. 

 

L’avis de Grousset sur les événements du Soudan n’a rien de vraiment particulier dans le cadre de l’opinion dominante en France à l’époque – ce n’est en rien, peut-on dire, un avis qui serait lié à ses opinions d’ancien Communard.

En effet, on trouve fréquemment chez les journalistes et chroniqueurs de l’époque, en proportion variable, le triple aspect présent chez Daryl/Laurie : une sorte de méfiance instinctive envers les Britanniques, une sympathie pour le combat héroïque de Gordon et l’idée que la victoire du Mahdi est une défaite pour la civilisation dans son ensemble et pas seulement pour l’Angleterre.

 

Le célèbre chroniqueur de la Revue des Deux Mondes, Charles de Mazade, de l’Académie française, écrit, après la prise de Khartoum, quand personne ne sait encore vraiment ce qui s’est passé :

 « Ainsi, Gordon mort ou prisonnier, Khartoum, la capitale du Soudan au pouvoir de l’ennemi, le mahdi retrouvant son prestige dans les tribus du désert par les derniers événements, les Anglais n’ayant pour tenir tête à l’orage que des forces insuffisantes, et ne pouvant ni reculer ni avancer, voilà la vérité. » Cette situation suffit pour que « l’Angleterre ne trouve que des sentiments de sympathie parmi les nations civilisées qui ne pourraient voir sans inquiétude la domination du nouveau prophète s’établir à Khartoum, pour descendre de là dans la vallée du Nil. 

Les Anglais ne peuvent plus reculer, c’est évident. Ils portent, comme on dit aujourd’hui, le drapeau de la civilisation dans le Soudan (…) leur retraite devant le drapeau de l’islamisme porté par le mahdi aurait à coup sûr un dangereux retentissement dans tout le monde musulman, jusqu’aux Indes »

L’auteur considère pourtant les difficultés pour l’Angleterre de poursuivre son expédition, engagée avec des forces réduites. Il exprime sa réticence devant la politique impérialiste qui parait avoir saisi toutes les nations : « De toutes parts règne une singulière émulation de conquêtes, d’annexions et d’interventions. C’est à qui civilisera quelque région inconnue ou ira porter le nom et l’ascendant de l’Europe le plus loin possible. (…) Soit, c’est la mode du jour ; (…) D’abord, à parler en toute sincérité, c’est vraiment une prétention assez étrange de disposer ainsi de tous les territoires au nom de la supériorité européenne, sous prétexte qu’on a des intérêts de commerce à protéger ou des peuplades barbares à civiliser ». Les difficultés de la France au Tonkin, celle de l’Angleterre en Egypte et au Soudan, montrent les dangers de cette politique coloniale, qui risque de plus de créer des conflits entre les puissances européennes. 

Il invite donc à pratiquer la politique coloniale avec mesure, et seulement pour des motifs sérieux.

Charles de Mazade, Chronique de la Quinzaine,

https://fr.wikisource.org/wiki/Chronique_de_la_quinzaine_-_14_f%C3%A9vrier_1885"Wikisource

 

                                                                                                  * Compte-tenu du fait que nous abordons les événements du Soudan à travers l'affaire Olivier Pain, nous n'évoquons que les réactions françaises; évidemment la presse britannique était bien plus concernée encore par les événements qui impliquaient le gouvernement et l'armée britannique, d'autant plus que la figure de Gordon devint celle d'un héros national..

 

 

« IL ÉTAIT ÉCRIT QUE CETTE HISTOIRE FINIRAIT AINSI »

 

 

On peut donc noter chez un conservateur modéré comme Mazade, non pas un sentiment anticolonialiste (ce serait très exagéré) mais une réticence ou un scepticisme devant l’excès de colonialisme, qualifiant l’attitude de supériorité européenne de « prétention assez étrange ». Il ne va pas toutefois aussi loin dans la méfiance envers ce que les Européens appellent civilisation,  que le spécialiste d'histoire religieuse James Darmesteter dans sa conférence sur le Mahdi à la même époque (voir partie 1).

En 1884, le célèbre chroniqueur Georges Valbert*, dans La Revue des Deux Mondes, évoquait ainsi le siège de Khartoum qui était en cours: « Mais il est un point sur lequel tout le monde s’accorde : nous nous intéressons tous à Gordon, à sa généreuse audace ; nous faisons tous des vœux pour son succès ou pour sa délivrance. »

                                                                                    * Georges Valbert était le pseudonyme utilisé pour ses articles de politique internationale par l’écrivain Victor Cherbuliez, romancier, auteur dramatique, essayiste et critique littéraire, membre de l’Académie française.

 

En 1885, après la chute de Khartoum, Valbert rend compte de la parution en Angleterre du Journal du siège de Khartoum par Gordon  (voir partie 2 pour quelques indications sur ce journal). Il note que certains, en Angleterre « en voudront à ce mort de sortir de son tombeau pour reprocher son malheur à l’Angleterre et régler ses comptes avec elle. En revanche ceux qui sont curieux de voir un homme extraordinaire dont l’âme était plus grande encore que folle, se débattant dans une situation désespérée comme un lion pris au piège, et tour à tour interrogeant sa destinée et son courage, liront [ce livre] avec un vif et poignant intérêt ».

Gordon avait accepté l’idée d’ « évacuer le Soudan et de laisser le pays « tel que Dieu l’a créé » , «  les gens qui l’habitent ne seront plus opprimés par des pachas égyptiens venus de la Circassie, de l’Anatolie et du Kurdistan. Mais cet homme d’un grand coeur avait l’imagination aussi mobile qu’ardente et il devait arriver fatalement que tôt ou tard il interprétåt ses instructions à sa manière ».

« Puisqu’on voulait abandonner le Soudan, la seule chose à faire était de négocier avec le mahdi et de lui livrer Khartoum à condition qu’il accordât aux garnisons un permis de libre passage pour se retirer en Égypte » - or, ce ne fut pas le choix de Gordon qui voulait organiser un Soudan indépendant sans l’abandonner aux Mahdistes.

« Il était écrit que cette histoire finirait ainsi. »

Mais le triomphe du Mahdi a été court : « Celui que l’ange Azraïl devait conduire au Caire puis à La Mecque, celui qui se proposait de détrôner le padischah et qui annonçait dans ses proclamations qu’il abolirait les Korans, fermerait les mosquées et remplacerait tout par le mahdi*, est mort, assure-t-on, à Gabra le 29 juin [1885]. C’est la petite vérole qui a mis un terme à ses pompeuses destinées ; elle ne respecte rien, pas même les messies ». L’auteur doute que le Mahdi, dont le sourire faisait peur, soit regretté. L’histoire du Mahdi devient pour l’auteur une sorte de mirage du désert :  « Le désert africain a ses enfantements, il n’a pas le secret des choses qui durent … »**

                                                                                              * Le Padischah ou  Sultan de l’Empire ottoman. Le Mahdi avait-il vraiment déclaré qu’il « remplacerait tout » par lui-même ? C’était un bon musulman, pourquoi aurait-il voulu abolir « les (?) Korans » et les mosquées ? Valbert se fait peut-être l’écho de bruits colportés par les adversaires du Mahdi – notons que comme plusieurs journalistes de l’époque, Valbert ne met pas de majuscule à « Mahdi ».

                                                                                             ** Valbert se laisser aller à bon compte à ses rêveries. La mort du Mahdi (le 22 juin à Khartoum, selon Wikipédia - ?), du typhus, fut suivie par une expansion du territoire mahdiste sous la direction de son successeur Abdullahi, même si au nord la tentative mahdiste d’invasion de l’Egypte fut énergiquement stoppée en 1889 par les forces anglo-égyptiennes.

Georges Valbert, Le Journal de Gordon à Khartoum, Revue des Deux Mondes, 1885 https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Journal_de_Gordon_%C3%A0_Khartoum

 

 

 

« LE PAUVRE OLIVIER PAIN EST BIEN MORT CETTE FOIS »

 

 

 

D’autres organes émettent des avis conformes à l’antibritannisme assez répandu en France, en opposant la façon équitable dont la France traite les peuples « qui réclament son protectorat » (sic !) à la façon des Anglais : « Héroïque brute que cet Osman Digma ! Si Osman est ressuscité*, le pauvre Olivier Pain est bien mort, cette fois. En somme le capitaine [major] Kitchener n’a opposé aucun démenti formel à l’accusation portée contre lui par l’ex-interprète Sélicowitz  (…) cette fois les Anglais eux- mêmes se sont émus. Ce sont eux-mêmes qui font une enquête; elle ne ressuscitera point Olivier Pain, mais peut être empêchera-t-elle le pauvre Riel d’être légalement accroché à une potence**. Quoi qu’ il en soit, la mort d’Olivier Pain a produit en Egypte une émotion extraordinaire et elle n’a pas peu contribué à faire misérablement échouer le projet, insensé d’ailleurs,  qu’avaient formé les Anglais de faire solliciter le protectorat par la population indigène.*** Il est à remarquer que ces choses-là n’ont jamais réussi qu’à la France parce qu’ elle offre l’égalité à ceux qui réclament son protectorat. »

La Décade correspondance, note et chronique de dix jours, 1885

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                                                                                  * On suppose qu’Osman Digma, un des principaux chefs mahdistes (assez indépendant du Mahdi semble-t-il), avait été donné pour mort.

                                                                                  ** Louis Riel, chef des métis canadiens-français, avait dirigé des soulèvements contre le pouvoir anglais au Canada. Après un dernier soulèvement des métis, il fut condamné à mort et exécuté en novembre 1885.  

                                                                                 *** On voit mal en quoi la mort d’Oliver Pain aurait suscité en Egypte une « émotion extraordinaire » - à moins que le journaliste vise seulement la réaction de la communauté française d’Egypte… En Egypte, les Anglais ne proclamèrent pas de protectorat officiel et se contentèrent de ce qu’on a appelé veiled protectorate (protectorat voilé) sauf pour une brève période lors de la guerre de 14-18. Des études plus précises permettraient de savoir à quelles tractations fait allusion l’auteur de La Décade mais ce qui semble surtout le choquer, c’est que les Anglais aient voulu faire intervenir « la population indigène » pour arriver à leurs fins…

 

 

 

 

 

UN TÉMOIN DE LA MORT  D’OLIVIER PAIN :  DIMITRI ZIGADA

 

 

 

Après l’agitation provoquée par les récits de Sélikovitch, on peut penser que l’intérêt pour l’affaire Olivier Pain était retombé en France. Mais de nouveaux témoignages parvenaient ponctuellement.

En 1886, on  trouve dans les Annales de l'Extrême Orient et de l'Afrique, un article qui reprend le compte-rendu par un journal anglais,  The Standard, d’un entretien au Caire avec « un individu échappé de Khartoum en même temps que deux soeurs de la Merci ».

Cet individu, Dimitri Zigada, déclare que Pain était parti de Esneh avec deux domestiques ; il  avait appris à son arrivée dans le Kordofan que le Mahdi se dirigeait sur Khartoum. « Il le suivit et le rejoignit à Egella où Zigada le vit pour la première fois Il était alors en bonne santé. Comme il ne parlait que peu l’ arabe, il était obligé d’avoir recours à un interprète quand il avait une question à faire ». « Le mahdi ne crut nullement à ses déclarations et le fit immédiatement arrêter et surveiller étroitement et défendit aux autres Européens qui pouvaient se voir entre eux d avoir aucune communication avec lui ».

Zigada indique curieusement que malgré cette surveillance, Pain, Slatin bey [l’officier autrichien prisonnier du Mahdi dont on va reparler] et Zigada réussirent à envoyer une lettre (composée de lignes et d’entrefilets empruntés à un journal) destinée à Gordon pour lui annoncer l’approche de l’armée de secours.

Pain suit les bagages du Mahdi vers Shat. « Le voyage dura quinze jours pendant lesquels il tomba malade. » Zigada déclare qu’à Shat, « un prisonnier autrichien nommé Mustar fut condamné à dix jours de fers pour avoir essayé d’obtenir des nouvelles de Pain ». «  De Shat, le mahdi marcha sur El Duem et ensuite descendit le Nil Blanc vers Omdurman. C’est à environ un jour et demi de marche de Omdurman que Pain mourut. Epuisé, il était déjà tombé deux fois du chameau sur lequel il était monté la veille de sa mort. Il tomba encore une fois le jour où il mourut et les Arabes, ne pouvant le faire revenir à lui, creusèrent une fosse avec le concours de Zigada et l’enterrèrent. Zigada dit que son corps était encore chaud quand on l’enterra. Sa tombe est située tout près du Nil Blanc ».

Suivent des détails donnés par Zigada sur le traitement du cadavre de Gordon : « Il paraît que sa tête fut suspendue pendant cinq jours à un crochet de boucher dans le bazar d Omdurman. Les passants lui jetaient des pierres et de la boue et crachaient dessus ».

Annales de l'Extrême Orient et de l'Afrique - Volumes 7 à 8 - Page 288

books.google.fr › books, 1886

 Zigada ne précise pas la date de la mort d'Olivier Pain, mais on peut la situer puisqu'elle a lieu au moment où le Mahdi est en route pour Khartoum pour diriger le siège, soit dans le courant de l'automne 1884.

Il est probable que nombre de journaux français reproduisirent l’article du Standard. Mais pouvait-on faire confiance à ce Zigada, qualifié peu élogieusement d’ « individu » par la source précitée (en fait, il s’agit d’un commerçant grec – ils étaient nombreux au Soudan) ? En tous cas Zigada se donne comme témoin visuel de la mort d’Olivier Pain.

 

Avec le temps d’autres témoignages allaient apparaître sur la présence de Pain au camp du Mahdi et sur sa mort : celui d’un missionnaire, le père Ohrwalder, et celui de Rudolf Slatin, un Autrichien au service de l’Egypte, tous deux captifs du Mahdi pendant une longue période.

 

 

 

ANNEXE

DEUX ANS APRÈS LA PRISE DE KHARTOUM, UN PROCÈS AU CAIRE

 

 

 

Comme on l’a dit, dans ces messages nous débordons de  l’affaire Olivier Pain proprement dite. Il nous a paru intéressant de mentionner le procès du colonel Hassan-Benhassaoui qui donne un éclairage sur les événements du Soudan et la situation en Egypte.

 

On a déjà parlé d’Octave Borelli, ou Borelli bey (voir partie 1). Il est probable qu’il participa aux réunions organisées au Caire par Olivier Pain à l’intention  des communautés française et italienne, pour  collecter des fonds  destinés à racheter les prisonniers du Mahdi. Borelli en tant que directeur du Bosphore égyptien, était l’un des dirigeants officieux de la communauté française et à ce titre, un opposant à la tutelle britannique sur l’Egypte*

                                                                                                       * Borelli bey, Marseillais d’origine établi en Egypte, avait été avocat-conseil du gouvernement égyptien avant l’époque du protectorat informel des Britanniques, et même un moment, sous-ministre du diwan égyptien (le ministère).

 

En 1887, il allait se mettre en évidence en assurant la défense du colonel Hassan-Benhassaoui, un militaire égyptien de la garnison de Khartoum, qui après avoir été captif des Mahdistes, avait pu s’évader et rejoindre l’Egypte. Or le gouvernement égyptien l’accusait de trahison.

Dans l’introduction de la relation de ce procès, publiée en 1893, Borelli rappelle les événements encore récents de Khartoum : « Mais le Mahdi se rapprochait. Le flot barbare menaçait Khartoum. Les événements se précipitaient. Gordon était homme d'action; il redevint lui-même* et fut admirable. Sa grande figure domine le dénouement tragique de cette aventure et s'impose au respect de tous. Il n'est pas dans l'histoire de caractère plus noble et plus chevaleresque, de courage plus haut, d'abnégation plus touchante et plus sublime. »

                                                                                                               * Borelli vient d’exposer l’étonnement qu’il y a eu à voir Gordon se renier en quelque sorte, en admettant de mettre entre parenthèses la question de l’esclavage dans sa proclamation à son arrivée à Khartoum, alors que « Personne n'ignore quelle page glorieuse appartient à Gordon dans l'histoire de la suppression de l'esclavage africain ».

 


Les procédures et les personnes citées dans la relation du procès sont le reflet du protectorat (officieux) britannique sur l’Egypte et de la présence en Egypte d’une importante minorité occidentale. La Cour est composée de militaires égyptiens et de militaires britanniques « au service égyptien », avec les grades de liva, bimbachi, miralaï*. 

« L'honorable Quirk-Bey (de l'Armée Britannique au service Egyptien), Miralaï, remplit les fonctions d'Avocat-Juge. Borelli-Bey, Avocat (assisté de Me Albrecht, avocat, et de M. Sadeq-Kamel, interprète), comparaît pour la défense d'Hassan-Bey-Benhassaoui. ».

Le ministère public est appelé prosecutor à l’anglaise.**


                                                                                        * Liva, général de brigade, bimbachi chef de bataillon, miralai, colonel.

                                                                                        ** Borelli écrit avec un accent le terme (anglais) prosecutor et utilise avec exagération les majuscules…Il ne précise pas les compétences de « l’avocat-juge ».

 

Les principaux actes du procès sont en anglais et en arabe.

Hassan-Benhassaoui, nommé colonel par Gordon pendant le siège de Khartoum, est accusé d’avoir livré ses positions aux troupes du Mahdi le 26 janvier 1885, d’avoir correspondu avec le Mahdi pour lui indiquer les endroits où l’attaque était facile, d’avoir incité les officiers et soldats à livrer leurs positions
Pour Borelli bey, « Hassan-Bey n'est pas mort sur le champ de bataille; il a été fait prisonnier et il n'est rentré au Caire [après s’être évadé] qu'après vingt-huit mois de captivité. Voilà l'origine véritable de nos soupçons et de la poursuite. »
Borelli bey voit dans l’accusation un pur calcul financier : le ministère des finances n’a pas à payer les reliquats des soldes ou la pension de retraite si Hassan- Benhassaoui est convaincu de trahison.

Le procès permet de savoir qu’il y à ce moment en Egypte 195 rescapés de la garnison de Khartoum qui ont pu rejoindre l’Egypte après s’être évadés (ce qui montre que le massacre des défenseurs de Khartoum n’a pas été général - et que les camps du Mahdi étaient assez mal gardés).  Or pour toucher leurs arriérés de solde auprès du ministère des Finances, ou leurs créances comme fournisseurs de l’armée, selon Borelli bey, ces rescapés ont dû charger plus ou moins Hassan- Benhassaoui dans leurs dépositions.
 Le ministère des finances fait d’ailleurs une apparition en la personne d’un conseiller, dont le nom indique une origine corse : « En ce moment pénètre dans la salle d'audience M. Jourdan Pietri, Conseiller Khédivial, invité par le Ministère des Finances de suivre le procès. Après avoir causé quelques instants avec le Président, le Prosécutor, l'Avocat-Juge et la défense, M. Jourdan Pietri se retire ».

« Moukhtar-Pacha [le procureur ou prosecutor] assure que le Ministère des Finances est étranger au procès actuel. En tout cas, son intervention s'expliquerait naturellement, à cause des dispositions de l'article 2 du décret du 22 décembre 1886 sur les pensions militaires ».

La question de la définition de la trahison se pose et on a recours à la Charia (la loi coranique - Borelli écrit « le Chériah ») semble-t-il à titre indicatif, pour préciser cette définition : «Moukhtar-Pacha examine, selon le Chériah, ce qu'est une trahison; il cite divers auteurs et les commente. En invoquant l'une ou l'autre des définitions données par les jurisconsultes musulmans, il maintient son droit de qualifier traître Hassan-Bey. »

Les témoins évoquent le massacre des militaires et des civils lors de la prise de la ville : « La plupart des massacrés, parmi les soldats, étaient Arabes.
Dans ma compagnie, il n'y avait pas de Soudanais. » (Les Soudanais de l’armée égyptienne semblent avoir été plutôt épargnés à la différence des Arabes).

D'autres témoins racontent ce qu'ils ont vécu : « Peu après, survinrent huit autres rebelles, qui tuèrent l'Agent Consulaire d'Amérique, son frère et ses neveux, pendant que, moi, je restais caché durant quatre heures sous des citronniers.

Surpris par des Mahdistes, qui cherchaient un certain Osman-Hamdouk pour le tuer, je fus fait prisonnier et conduit avec cet Hamdouk dans la maison, pour y être dépouillé et mis à mort; mais alors arriva l'ordre du Mahdi de cesser le massacre. ».

L’accusé a-t-il eu un traitement de faveur ? Selon les témoins : « Parmi les prisonniers, aucun n'était privilégié ; tous étaient également maltraités. »

On évoque le sort des femmes :

D. La fille de Hassan-Bey-El-Benhassaoui a-t-elle été épousée par le Mahdi ou prise de force (violée) ?

R. Prise de force, comme les autres filles qui étaient en grand nombre (une centaine) ; le Mahdi n'avait le droit d'épouser que quatre femmes. Si j'ai dit « mariée au Mahdi », c'est une erreur de mot; j'entendais bien dire prise de force et violée.

Les femmes de Hassan-Bey ont également été prises de vive force et données à des Emirs*. »

                                                                                                   * On notera que les acteurs du procès ne semblent pas considérer qu’une femme peut à la fois être épousée et être prise de force…



Dans son plaidoyer, Borelli bey indique qu’il n’y a pas besoin de parler de trahison pour expliquer la chute de Khartoum : l’épuisement et la démoralisation des défenseurs, réduits à la dernière extrémité, suffit*. D’ailleurs le rapport du major Kitchener sur la chute de Khartoum ne conclut pas à la trahison. Mais dans les malheurs publics l’opinion a besoin « de chimériques explications et trouve des raisons secrètes aux fléaux qui l'accablent ».

                                                                                                                       * Les témoins déclarent : « Dix pour cent des soldats se portaient bien ; les autres étaient malades » « Pendant environ sept jours, les officiers et les soldats n'ont mangé que de la gomme (…).La gomme donnait aux soldats la dysenterie. » Borelli écrit : « Par suite de la famine, les soldats n'avaient plus la force de rien faire. Ils restaient quatre, cinq, dix jours sans distribution de vivres. »

 

Au terme du procès, « La Cour déclare Hassan-Bey-Benhassaoui (…) Non coupable sur tous les chefs d'accusation et l'en acquitte honorablement ».

La sentence  est communiquée le même jour au Sirdar (commandant en chef) de l’armée égyptienne par intérim, le Britannique Herbert Chermside, qui fait savoir qu’il approuve l’acquittement mais non le terme « honorablement » car s’il n’y a pas eu trahison, il y a eu négligence*. Il demande une nouvelle délibération. La cour se réunit de nouveau le même jour et confirme sa première sentence : « Dans ces circonstances, la Cour représente respectueusement au Sirdar que rien ne justifierait le retrait de l'acquittement honorable accordé à un Officier qui a de si rudes états de services. ».

                                                                                             * Si le Sirdar avait refusé le jugement, il est probable qu’il y aurait eu un second procès en appel ? Borelli ne l’indique pas.

 

Le Sirdar en prend acte, tout en maintenant sa réserve à titre personnel.
Après  lecture du jugement, «  le Président rend son sabre à Hassan-Bey-Benhassaoui et le proclame acquitté honorablement ». Le militaire sera ensuite  reçu en audience particulière par S. A. le Khédive et le grade de miralaï (colonel) lui est reconnu à titre définitif par le gouvernement Égyptien.

                                                                                             * On peut noter que l’accusé avait eu droit à quelques égards – qui probablement n’auraient pas été appliqués à un accusé plus modeste: «  En vertu d'un Ordre du Ministre de la Guerre (…) Hassan-Bey avait été autorisé à demeurer dans son habitation privée, prisonnier sur parole. Il était conduit à chaque audience et ramené ensuite chez lui par un Officier de l'armée égyptienne. »

 

Borelli-Bey, La chute de Khartoum, 26 janvier 1885 : procès du colonel Hassan-Benhassaoui, juin-juillet 1887 / PARIS, LE CAIRE, 1893 (sur Gallica).

 

 

 

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Présence britannique en Egypte : le khédive (ou vice-roi) Tewfiq décore Sir Garnet Wolseley (plus tard Lord Wolseley) du grand cordon de l'ordre de l'Osmanieh (un ordre turc, puisque l'Egypte était encore liée à la Turquie par un lien de plus en plus ténu), après la bataille de Tell El Kebir et la défaite d'Urabi pacha, septembre 1882. Aux côtés de Wolseley, le duc de Connaught, fils de la reine Victoria  qui était l'un des chefs de division du corps expéditionnaire.

Dessin paru dans The Graphic,14 octobre 1882.

La présence britannique est alors à ses débuts - elle durera sous des formes diverses (en s'amoindrissant dans le cours du 20 ème siècle) et avec une plus ou moins grande hostilité du pouvoir égyptien et de la population, jusqu'au début des années 1950 et l'arrivée au pouvoir des jeunes officiers nationalistes menés par Nasser.

Site Prints and Ephemera

https://www.printsandephemera.com/ourshop/prod_6246801-The-War-in-Egypt-The-Khedive-Presenting-the-Grand-Cordon-of-the-Osmanieh-to-Sir-Garnet-Wolseley-1882.html

 

 

 

 

06 avril 2022

OLIVIER PAIN, UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI PARTIE 2

 

 

OLIVIER PAIN,  UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI

PARTIE 2

 

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

GORDON À KHARTOUM

 

 

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 Arrivée de Gordon à Khartoum, applaudi par la population. Scène du film de Basil Dearden, Khartoum, 1966 avec Charlton Heston dans le rôle de Gordon.

Site Eternel Charlton Heston, http://ekladata.com/U-4o1Ovghg76MNhTpuddKLqQtVA.jpg

 

 

 

 

Au moment où Olivier Pain s’efforce de pénétrer dans la zone d’insurrection, quelle est la situation ?

Gordon avait reçu comme instruction (plus ou moins explicite) d’évacuer le Soudan, avec des pouvoirs étendus pour prendre les mesures adéquates. Il était conscient que l’évacuation des garnisons égyptiennes (non seulement de Khartoum mais aussi de plusieurs localités dispersées), des Européens et des chrétiens, serait une opération complexe; or il ne voulait pas laisser derrière lui un seul homme contre sa volonté.

Gordon fit publier une proclamation dans laquelle il indiquait que le Soudan ne serait plus gouverné par les  Egyptiens mais par les Soudanais, et, pour obtenir des ralliements,  que l’autorité   ne se mêlerait plus des questions d’esclavage, ce qui indigna les milieux anti-esclavagistes en Angleterre quand on en eut connaissance.

L'arrivée de Gordon redonna espoir aux adversaires du Mahdi dans la population; ils pensaient que la Grande-Bretagne n'abandonnerait pas Gordon et enverrait des troupes pour le soutenir.

Gordon commença par essayer de s’entendre avec le Mahdi : il lui envoya une lettre et un manteau d’apparat en lui offrant d’être reconnu comme sultan du Kordofan (la province conquise par le Mahdi dont El Obeid était la capitale) : le Mahdi lui répondit qu’il était seulement l’esclave de Dieu et qu’il n’avait pas besoin de sultanat ni du Kordofan ni d’ailleurs ; « puisse Dieu vous remercier de votre bonne volonté et vous montrer la voie » concluait le Mahdi en lui renvoyant sa lettre et son manteau.*

                                                                                               * De son côté, des émissaires du Mahdi, après s'être entretenus avec Gordon, lui laissèrent un paquet contenant une galabieh (tunique ample portée par les paysans du Nil) avec les pièces de tissu cousues que portaient les derviches (par humilité ils affectaient de porter des vêtements rapiécés), invitation à se convertir pendant qu'il était temps…

 

 

Gordon était convaincu qu’il était possible de battre le Mahdi, à condition d’obtenir des renforts – mais à partir de mars 1884, Khartoum, au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, fut coupée de l’Egypte par le ralliement au Mahdi des populations au nord de la ville. Le télégraphe fut coupé et Gordon ne put communiquer avec le nord que par messagers, ou par bateau, avec difficultés dans tous les cas.

 

 

 

 

LE SIÈGE DE KHARTOUM ET L’OPÉRATION DE SECOURS

 

 

Même si à titre personnel lui et son état-major avaient encore  la possibilité de partir par voie fluviale, Gordon se sentait moralement obligé de rester pour protéger les habitants de Khartoum et les populations hostiles au Mahdi.

Pendant ce temps le front s’étendait : un important chef local, ancien trafiquant d’esclaves, Osman Digna (ou Digma) ralliait au Mahdi des tribus voisines de la Mer Rouge et menaçait le port de Souakim. Il battait à El Teb une petite armée égyptienne sous commandement d’un officier anglais, Baker pacha : sur 3500 hommes, 700 purent s’échapper (février 1884).

Jusque là le gouvernement Gladstone avait refusé d’impliquer directement les troupes anglaises dans la lutte. Mais après El Teb, peut-être parce que l’extension de la zone mahdiste menaçait la sécurité de la navigation, il se résigna à faire intervenir des troupes britanniques.

Celles-ci, qui croyaient battre facilement les « derviches » durent supporter des combats très durs et subirent des pertes (surtout bataille de Tamaï) de la part des fuzzy-wuzzy, surnom des guerriers de la tribu Hadendoa, dévouée à Osman Digna, aux coiffures en mèches crépues caractéristiques, mais finalement les Britanniques repoussèrent leurs adversaires à la 2ème bataille d’El Teb et à Tamaï (fin février et mars 1884).

 

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Bataille de Tamaï (ou Tamanieh), 13 mars 1884. Au premier plan, des marins mettent en position une mitrailleuse.

Site Royal Marines history.

https://www.royalmarineshistory.com/post/battle-of-tamai

 

 

 

A Khartoum, Gordon, qui avait déjà pu envoyer vers le nord une partie des civils (dont les femmes et enfants des soldats tués lors des opérations) organisait la défense, mobilisant les habitants, et repoussant les attaques sur les postes avancés,  mais il constatait qu’il était encerclé et que la question du ravitaillement allait bientôt se poser durement. Par messages, il pressait ses interlocuteurs anglais d’intervenir.

 

A Londres, le Premier ministre Gladstone, hostile à une intervention directe au Soudan,  était sous la pression de l’opinion publique, qui suivait avec passion le siège de Khartoum (il y avait des prières publiques pour Gordon, etc). Gladstone finit par décider l’envoi d’une opération de secours (et encore il fallut que son ministre de la guerre Lord Hartington menace de démissionner) en août 1884.

 

Après avoir lambiné pour prendre sa décision, le gouvernement lambina aussi pour donner ses instructions au chef de l’expédition Lord Wolseley, un militaire couvert de gloire, connu pour son esprit méthodique qui lui avait permis ses précédentes victoires*. Mais l’urgence de la situation était difficilement compatible avec les préparatifs prudents de Wolseley, même si on comprend bien qu’il n’avait pas envie de subir le sort de Hicks un an plus tôt.

                                                                                               * Sir Garnet Wolseley (1833-1913) avait, grâce à une préparation méthodique, battu les Ashantis en Afrique de l'Ouest, terminé victorieusement la campagne contre les Zoulous en 1879, battu Urabi pacha en 1882, ce qui lui valut le titre de Lord. Son nom était synonyme de succès mais le résultat de l’opération de secours de Gordon ternit un peu sa réputation.

 

 

Arrivé en septembre, Lord Wolseley demanda qu’on lui envoie des pilotes canadiens ou sud-africains (volontaires) pour diriger les bateaux qui devaient  descendre les cataractes du  Nil – enfin, une fois les pilotes arrivés,  son armée (forte  d’environ 10 500 hommes), rassemblée à Wadi Halfa (en gros à la frontière soudanaise ), se mit en route, tandis que les rares messages de Gordon qui arrivaient à passer insistaient sur l’urgence de la situation.

 

 

 

 

QUELQUES INDICATIONS SUR LA MAHDIYYA

 

 

On appelle Mahdiyya le territoire soumis à l’autorité du Mahdi. On peut donner - de façon sommaire – quelques idées sur la vie quotidienne dans la Mahdiyya.

En 1882, le Mahdi adresse cette proclamation aux populations qui viennent de se ranger sous son autorité :

« Montrons à Dieu notre pénitence et renonçons à toutes les choses mauvaises et défendues, telles que les dégradantes œuvres de chair, l'usage du vin et du tabac, le mensonge, le faux témoignage, la désobéissance envers son père el sa mère, le brigandage, la non-restitution des biens dérobés, les battements de main, les danses, les regards immodestes, les larmes et les lamentations au lit des morts, la calomnie el le commerce avec les femmes étrangères. Que vos femmes s'habillent avec décence et soient attentives à ne pas s'entretenir avec des inconnus.
Tous ceux qui n'observeront pas ces préceptes seront châtiés conformément à la loi.

Dites vos prières aux heures prescrites.

Donnez le dixième de vos biens à votre prince Mansour*, qui le versera dans le trésor de l'Islam.

Adorez Dieu et ne vous haïssez pas les uns les autres, mais au contraire prêtez-vous assistance mutuelle. »

                                                                                                      * Le gouverneur de la province nommé par le Mahdi.

(proclamation extraite des annexes du Journal du siège de Khartoum par Gordon, publié par son frère en 1886).

 

« Maître du terrain, le Mahdi peut alors imposer sa vision rigoriste de la tradition musulmane, analogue au wahhabisme d’Arabie Saoudite ou au senoussisme développé en Libye. » (Histoire et civilisation du Soudan, de la préhistoire à nos jours, Olivier Cabon (dir.), Africae Studies, 2017

https://books.openedition.org/africae/2897?lang=fr)

 

Mais au-delà des proclamations vertueuses, à quoi ressemblait la vie sous le régime du Mahdi ?

« Le Mahdi a rendu obligatoire la lecture du ratib [recueil de prières] de sa composition en même temps que certaines prières du jour » mais les témoins constatent «  la poursuite des pratiques esclavagistes et des concubines dans les harems ; l’usage habituel des châtiments corporels ; la corruption et la suspicion entre les dirigeants du régime, soucieux d’amasser des profits, alors que la religion officielle valorise la pauvreté, le caractère totalement absolu du pouvoir du Khalifa » (Histoire et civilisation du Soudan, de la préhistoire à nos jours, ouv. cité).

 

Les descriptions des prisonniers chrétiens du Mahdi (notamment des missionnaires) peuvent donner une idée de la vie quotidienne dans la Mahdiyya – on dira qu’elles manquent d’objectivité mais elles sont sans doute réalistes. Elles valent pour la période du Mahdi proprement dite puis pour celle de son successeur Abdallah (ou Abdallahi), qui prend le titre de Khalifa à partir de juillet 1885, à la mort prématurée du Mahdi.

Dans ses souvenirs, le père Ohrwalder* signale la famine et les maladies qui étaient chroniques à El Obeid.

Il raconte comment lui et d’autres missionnaires avaient été faits prisonniers par les troupes du Mahdi (en 1882) et sommés de se convertir à l’islam sous peine de mort. Comme les missionnaires restaient fermes dans la foi chrétienne, le Mahdi leur accorda la vie sauve (« Que nul ne touche à ces Nazaréens, ils sont sous ma protection ») – mais leur existence était misérable et ils manquaient de tout au point que plusieurs moururent de dénuement du moins dans les débuts de leur captivité. Le Mahdi semble avoir épargné les religieux chrétiens – les autres prisonniers chrétiens avaient eux (généralement), le choix entre la conversion ou la mort (voir plus loin).

                                                                                                        * Père Joseph Ohrwalder, Ten Years' Captivity in the Mahdi's Camp, 1882-1892, 1892.

 

Selon Ohrwalder, la justice était administrée selon la loi islamique:  le blasphème était puni de mort, de même que ceux qui refusaient de croire à la mission du Mahdi ; le meurtre  était puni de décapitation , sans aucune circonstance atténuante, le vol puni d’amputation de la main et du pied*; l’adultère entre personnes mariées était puni de la décapitation de l’homme et de la lapidation de la femme,  si la femme avait des enfants**; les relations sexuelles « irrégulières » entre personnes non mariées étaient punies de 80 coups de fouet.  Les esclaves libérés par le gouvernement égyptien étaient replacés en esclavage. Les procès importants étaient jugés par le Mahdi lui-même, selon sa seule décision.

                                                                                 * Dans son livre de souvenirs, Rudolf Slatin précise : « Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes, le pied gauche ».

                                                                  ** Selon L'Histoire et civilisation du Soudan, de la préhistoire à nos jours, la lapidation des femmes était rare, car ce n'était pas un usage courant au Soudan.

 

Ohrwalder évoque les brimades morales et physiques auxquels étaient exposés les missionnaires prisonniers;  notamment les religieuses, données commes servantes à des émirs, étaient traitées comme des bêtes de somme et punies par des sévices (fouettées, suspendues à un arbre et battues sur la plante cdes pieds au point que les ongles se détachent), jusqu'à ce que l'une d'entre elles ose se plaindre au Mahdi, qui à partir de là, les fit mieux traiter.

Il évoque aussi la violence des derviches contre les tribus qui refusaient de se soumettre au Mahdi (dans les mois qui précèdent la prise de Khartoum par le Mahdi en janvier 1885), comme les Nubas : « … les derviches parvinrent à atteindre le village nuba, brûlant les huttes, tuant un grand nombre d’hommes et emmenant les femmes et les enfants captifs à Rahad où ils étaient vendus comme esclaves. Lors de cette attaque, Nur Angar décapita trois Nubas qui s’étaient déjà rendus, tandis que les hommes d’Abu Anga  saisissaient les petits enfants par les pieds et leur faisait éclater le crâne sur des rochers (…) on ne peut raconter toutes les atrocités que ces pauvres Nubas ont souffert de la part des derviches - et pourquoi ? seulement parce qu’ils défendaient leur liberté et leur pays natal (…) »

 

 

 

QUE DEVENAIT OLIVIER PAIN ?

 

 

 

Pendant ce temps, que savait-on en Europe de ce que devenait Olivier Pain ?

On peut reconstituer, non pas son parcours exact, mais ce qu’on savait ou croyait savoir d’après les articles publiés dans la presse parisienne. L’ étude de Sarah Al-Matary (L’affaire Olivier Pain, dans  Le reportage colonial, de Roudil Roland, Durand Jean-François, Bridet Guillaume, 2016) donne une idée de ce qu’on pensait savoir.

https://books.google.fr/books?id=OfgtDwAAQBAJ&pg=PA275&lpg=PA275&dq=le+reportage+colonial+l%27affaire+olivier+pain&source=bl&ots=0Tu6E_XTuG&sig=ACfU3U3wqS_RVlxYoEAKhJZWWWWws_QEoA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj12vK0vOj2AhVmgs4BHSENB2QQ6AF6BAgMEAM#v=onepage&q=le%20reportage%20colonial%20l'affaire%20olivier%20pain&f=false

 

Selon Sarah Al-Matary, les premiers articles d’Olivier Pain adressés au Figaro sont de mars 1884 (on rappelle que Charles Berger disait qu’il était arrivé au Caire en avril 1884 ?).

À Dongola,  il disparait (c’est de là qu’il écrit sa dernière lettre à son père, apparemment en juin 1884).

On apprend que  les Anglais l’ont contraint à rebrousser chemin alors qu’il avait atteint Korosko avec Henri Rochefort fils (ce dernier étant présenté comme un ancien de la mission Brazza, ce qui lui donnait l’expérience des expéditions à risque).

Pain (sans Rochefort fils, probablement) récidive mais son escorte arabe le trahit, le blesse et tue son drogman* (mais selon une autre version, le drogman serait mort d’insolation).

                                                                                                                      * Interprète.

 

Pain est secouru par les Anglais qui toutefois le bouclent à Esneh, où la police égyptienne refuse qu’il communique avec les autorités consulaires. Le Figaro ayant appris son  arrestation, proteste conte une violation du droit des gens

Relâché, Pain part pour le Kordofan (entièrement soumis au Mahdi) guidé (forcément) par des indigènes (en juillet 1884 ?).

 

Depuis aucune nouvelle, mais des rumeurs : en janvier ou février 1885 on prétend que Pain serait devenu ministre des affaires étrangères ( !) du Mahdi – tandis qu’un autre Français (qui aurait appartenu au  camp versaillais à l’époque de la Commune !) serait ministre de la guerre :  certains journaux expriment de la fierté que des Français soient présents pour s’opposer aux Britanniques; Pain incarne alors la mission civilisatrice de la France , selon l'article précité de Sarah Al-Matary – évidemment rien de cela n’est vrai.

 

On apprend aussi que la tête de Pain est mise à prix par les Britanniques (ce qui pourrait corroborer le rôle qu’on lui prête auprès du Mahdi). Nous sommes alors en mars 1885 et dans l’intervalle, Khartoum est tombée.

 

 

 

DANS LE JOURNAL DE GORDON : UN FRANÇAIS CHEZ LE MAHDI. EST-CE RENAN ?

 

 

 

Il faut donc revenir un peu en arrière. Si les journaux européens avaient pu consulter le journal que tenait le général Gordon à Khartoum, ils auraient pu y lire ce qui suit, à la date du 5 octobre 1884.

- 5 octobre.
(…) Ce matin, en prenant mon bain, j'ai trouvé dans mon éponge un scorpion qui m'a piqué au doigt; je l'ai tué, nous sommes quittes. (…) voilà la sixième fois que je suis piqué.

Un scheikh du voisinage me raconte qu'il y a peu de temps, un Français en costume de derviche, accompagné de deux Arabes et venant de Dongolah, est arrivé auprès du Mahdi; celui-ci, fort surpris, lui ayant demandé ce qu'il venait faire, il a répondu n'avoir d'autre but que de saluer le Mahdi, ce qui a paru louche. Il a été emprisonné pendant sept jours, puis remis en liberté; comme il avait eu des entretiens secrets avec Slatin* et Saleh-Pacha, le Mahdi a séparé ces deux personnages et les a fait garder à vue. Le Français les aurait informés de la présence des Anglais à Dongolah, qu'il aurait niée au Mahdi. Qui est cet homme? Serait-ce Rochefort ? »

On peut se demander pourquoi Gordon a pensé à Rochefort – qui était bien loin de là – mais il avait peut-être entendu parler de la présence en Egypte et à la limite du Soudan du fils de Rochefort, qui avait accompagné un moment Olivier Pain, d’où sa réflexion. Mais Gordon a une idée encore plus étrange :

« Peut-être aussi est-ce Renan, l'auteur de la Vie de Jésus, qui, dans son dernier ouvrage, prend congé du monde, et que l'on a prétendu être parti pour l'Afrique sans esprit de retour. C'est un ancien prêtre catholique**, grand arabisant, et que je crois un esprit inquiet et tourmenté. 

                                                                                                                                    * Rudolf Slatin bey était un jeune Autrichien que Gordon, loirs de sa première période comme gouverneur général du Soudan, avait fait entrer dans l'administration égyptienne du Soudan. Il était gouverneur du Darfour lorsque l'insurrection mahdiste a éclaté. A bout de ressources, abandonné par ses troupes, il dut se rendre aux Mahdistes et se convertit (en apparence) à l'islam; il avait en conséquence un régime de liberté surveillée. Gordon ne lui pardonnait pas de s'être rendu et d'avoir renié sa religion (Slatin appartenait à  une famille d'origine juive, convertie au catholicisme). 

                                                                                                           ** Gordon se trompait : Renan avait été séminariste mais n’a jamais reçu les ordres. Ses études l’amenèrent à douter de la foi et il abandonna le séminaire.

.

Gordon avait rencontré Renan à Londres quelques années plus tôt à une réception de la Société de géographie. Renan avait paru fatigué de sa célébrité et cela l’avait rendu sympathique à Gordon, qui à Khartoum se prend à rêver de pouvoir discuter avec lui :

« Si c'est vraiment lui qui est auprès du Mahdi, et qu'il s'approche de nos lignes, j'irai certainement le trouver. On peut penser ce que l'on voudra de son incrédulité, mais du moins a-t-il le courage de son
opinion et n'a-t-on pas à lui reprocher d'avoir renié ses croyances dans un but intéressé. »

Dans la même page de son journal, Gordon exprime son dédain pour les opinions conventionnelles et superficielles : « Par exemple, que signifient les éloges du monde sur l'abnégation, l'héroïsme et autres balivernes? » « Personne ne s'extasie » sur le dévouement d’une obscure garde-malade, et pourtant voilà le véritable héroïsme…

Un esprit aventureux comme Gordon était un peu naïvement prêt à supposer chez les autres un esprit semblable au sien ; si Renan avait voulu abandonner le monde, il est probable qu’il n’aurait pas choisi le Soudan du Mahdi comme lieu de retraite…

 

Les éditeurs du journal de Gordon (édition française, 1886) précisent en note, à propos du mystérieux Français : « Il s'agit évidemment d'Olivier Pain »*.

                                                                                * Dans l’édition anglaise parue en 1885 : « It seems pretty clear that this is Olivier Pain ».

 

On peut voir d’après ce passage et bien d’autres que des personnes faisaient sans inconvénient, semble-t-il, le va et vient entre le camp du Mahdi et Khartoum pour apporter des nouvelles, plus ou moins exactes.


NOTE : Le journal de Gordon, qui fut publié en 1885  en Angleterre puis en traduction française en 1886, n’est qu’une partie du journal qu’avait tenu Gordon depuis son arrivée à Khartoum. La première partie du journal jusqu’au 9 septembre 1884 avait été confiée au colonel Stewart et tomba aux mains des Mahdistes (voir plus loin). Le journal du 10 septembre au 14 décembre 1884 fut emporté par fascicules à Berber et  Metemmieh par des bateaux que Gordon y envoyait. C’est là que l’expédition de secours  les a retrouvés. La suite du journal jusqu’au jour de la chute de Khartoum et de la mort de Gordon a disparu.

 

 

 

 

CHUTE DE KHARTOUM

 

 

 

Le 30 septembre 1884, tandis que l’expédition Wolseley se préparait à descendre le Nil, un petit vapeur avait quitté Khartoum avec quelques Européens dont le colonel Stewart, l’aide de camp de Gordon, arrivé avec lui à Khartoum en février 1884. Gordon avait à la fois voulu mettre à l’abri ces hommes et faire passer des messages qui insistaient sur la situation très précaire de la ville.

Le bateau à vapeur s’échoua et tomba aux mains des Mahdistes.

Gordon reçut quelque temps après la lettre suivante du Mahdi :

« Loué soit Dieu, le Maître bienfaisant, et béni notre seigneur Mahomet, que la paix accompagne.

Du serviteur confiant de Dieu, Méhémet, fils d'Abdullali, à Gordon-Pacha de Khartoum; puisse Dieu le guider dans le sentier de la vertu. Amen.

Sache que ton petit steamer, nommé l’Abbas, que tu avais envoyé pour porter des nouvelles au Caire par Dongola, a été pris par nous, suivant la volonté de Dieu, avec ton représentant, Stewart-Pacha, les deux consuls français et anglais et d'autres personnes.

Ceux qui nous ont reconnu pour le Mahdi ont été remis en liberté, et ceux qui ne l'ont pas fait ont été mis à  mort, entre autres ton représentant susnommé el les deux consuls, dont les âmes sont vouées au feu éternel.

Mous avons pris connaissance de toutes les lettres et dépêches en langues arabe et franque trouvées dans le bateau, ainsi que des cartes, et le tout nous a été expliqué par ceux à qui Dieu a accordé ses dons et dont il a éclairé les coeurs. ».

Le Mahdi lui retournait quelques documents saisis sur le bateau « afin que tu sois convaincu de la vérité de ce que nous te disons et qu'elle fasse impression sur ton esprit, dans l'espoir que Dieu te guidera vers la foi de l'Islam et vers ta soumission et celle des tiens » Si Gordon refusait de se convertir : « le Tout-Puissant t'anéantira, comme il en a déjà anéanti de plus puissants que toi.(…) car après la bataille il ne vous sera fait aucun quartier.

Il n'y a de force et de secours que dans Dieu, et la paix est avec ceux qui lui sont soumis.

Daté du septième jour de moharrem 1302 (22 octobre 1884}.* »

                                                                                                                                   * On a respecté l"orthographe des noms arabes dans les textes d'époque.

 

Wolseley (resté au nord avec un corps de réserve) avait divisé sa force (assez faible finalement) en deux groupes suivant des itinéraires différents, rencontrant des difficultés dans leur progression. Un autre corps avançait venant de Souakim sur la mer Rouge.

Gordon, informé de l’avance de Wolseley, avait envoyé à sa rencontre plusieurs petits vapeurs qui attendaient sur le Nil à Mettemieh – une petite troupe devait s’y embarquer dès que possible pour apparaître devant Khartoum et redonner confiance aux défenseurs en montrant que les troupes anglaises arrivaient.

Le Mahdi chercha à les intercepter les troupes qui marchaient vers Khartoum. L’avant-garde d’un des groupes de Wolseley, appelé The desert column (la colonne du désert) rencontra une armée mahdiste aux puits d’Abu Klea en janvier 1885 ; il s’ensuivit une bataille féroce avec des pertes importantes chez les Britanniques *: leur formation en carré faillit être enfoncée, même si finalement les mahdistes furent repoussés.

                                                                                                         * Tout est relatif : 9 officiers et 65 soldats tués – parmi les officiers tués figurait le colonel Burnaby, connu pour le récit  de ses voyages aventureux en Asie centrale - le peintre français Tissot avait fait son portrait ; le commandant de la colonne Sir Herbert Stewart mourut un mois après de ses blessures

 

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L'armée de Wolseley en marche vers Khartoum; ici le 19 ème régiment de hussards traversant le désert sous la conduite d'un guide soudanais - d'autres Soudanais sur des chameaux (ou dromadaires ?)  sont présents avec les cavaliers britanniques, dessin de Richard Caton Woodville.

Site British Battles..

https://www.britishbattles.com/war-in-egypt-and-sudan/battle-of-abu-klea/

 

 

 

Le Mahdi estima alors qu’il fallait agir sans plus attendre – profitant des basses eaux du Nil, il lança ses troupes à l’assaut de Khartoum dans la nuit du 26 janvier 1885.

La garnison, épuisée par les privations, n’était plus en état de résister : les assaillants furent facilement victorieux*.

Le 28 janvier 1885, l’avant-garde de l’expédition de secours (un peu plus de 200 hommes) qui a rejoint les vapeurs envoyés par Gordon qui attendaient à Metemmieh arrive en vue de Khartoum : elle est reçue par une grêle de balles et fait demi-tour ; après échouage d’un bateau, l’équipage doit se battre avant d’être secouru. L’avant-garde annonce la nouvelle de la prise de Khartoum qui arrive en Angleterre (apparemment) le 4 février 1885.

                                                                                                      * On laissera ici la discussion de savoir si des trahisons ont permis l’entrée des Mahdistes à Khartoum.

 

 

 

MASSACRE I

 

 

Qu’était devenu Gordon ?

On a pensé, en Occident, qu’il avait peut-être été fait prisonnier, mais  il fut vite avéré qu’il était mort pendant la prise de Khartoum. Il est vraisemblable que Gordon  est mort en combattant (des témoins plus ou moins directs, l’ont rapporté) – mais les Britanniques préférèrent donner une image différente de la fin de Gordon : quand les guerriers du Mahdi avaient envahi le palais du gouverneur, Gordon s’était porté à leur rencontre, digne et sans peur, puis s’était détourné. Il avait alors été frappé par des dizaines de lances. Sa tête fut coupée pour être présentée au Mahdi.  Slatin, l’ancien gouverneur du Darfour, prisonnier du Mahdi, raconte qu’on lui demanda d’identifier la tête de Gordon. On raconta que le Mahdi regretta la mort de Gordon, mais il ne semble avoir rien fait pour l’empêcher.

Un tableau célèbre de George William Joy (1893), devenu une icône de l’Empire, représente la fin de Gordon, se tenant dignement debout au sommet d’un escalier, en uniforme, toisant la foule des guerriers, image de la civilisation opposée à la barbarie.

 

 

 

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George William Joy, General Gordon's Last Stand (les derniers moments du général Gordon). huile sur toile, 1893.

Sans doute la peinture la plus connue de G. W. Joy, avec son tableau presque contemporain mais d'un genre bien différent, L'omnibus de Bayswater (1895), scène de la vie quotidienne décrivant les voyageurs d'un omnibus.

Leeds Museums and Galleries.

Wiképedia

 

 

 

Selon le rapport rédigé sur la prise de Khartoum dans les mois qui suivent par le major Kitchener, chargé à l'époque du renseignement militaire des forces anglaises au Soudan, il restait dans la ville, lorsqu’elle fut prise, 14,000 habitants (sur une population de 34 000 selon un recensement en septembre 1884).*

                                                                                                                  * En français, on peut lire ce rapport annexé au livre d’Octave Borelli (Borelli bey), La chute de Khartoum, 26 janvier 1885 : procès du colonel Hassan-Benhassaoui, juin-juillet 1887, 1893, sur Gallica..

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Kitchener (qui évidemment n’était pas sur les lieux) estime que la prise de la ville fut suivie d’un massacre qui dura environ six heures ; 4000 personnes, au moins, furent tuées. « Les troupes nègres furent épargnées, sauf celles qui s'étaient défendues à la porte Bouri et sur d'autres points; un très grand nombre d'habitants et d'esclaves furent tués ou blessés. Les Bachi-bouzouks et les troupes régulières blanches, comptant 3327 hommes, ainsi que les troupes irrégulières de Schaggiehs, composées de 2330 hommes, furent massacrés de sang-froid, après s'être rendus et laissé désarmer »*.

                                                                                          * On distinguait les « troupes nègres » (sans doute composées de Soudanais au teint foncé -  le teme utilisé à l'époque ne doit pas être pris dans un sens péjoratif) et les « troupes blanches » (composées non pas d’Européens, mais d’Egyptiens). Le chiffre de 4000 victimes ne correspond pas si on additionne les chiffres des troupes qui auraient été massacrées – Kitchener parle-t-il des seules victimes civiles pour le chiffre de 4000 victimes ? Il est clair que des militaires, même des troupes blanches, furent épargnés, comme le colonel Hassan-Benhassaoui, qui réussira à s’évader et sera accusé de trahison par le commandement égyptien et acquitté. En épargnant les troupes nègres, le Mahdi voulait montrer qu’il était prêt à les accepter parmi ses fidèles.

 

Selon Borelli, « la prise de Khartoum fut un massacre et non une bataille »*.

                                                                                                               * Borelli conteste certains renseignements de Kitchener sur des points de détail : « Il ne semble pas que le massacre ait pu durer aussi longtemps. Les Mahdistes sont entrés dans Khartoum après le coucher de la lune, vers quatre heures du matin, et l'aman [la grâce du Mahdi] a été proclamé au soleil levant. » Mais dans une autre note, Borelli écrit : « Il résulte des témoignages entendus au procès que l'ordre du Mahdi proclamant l'aman fut donné avant dix heures. »

 

 

 

MASSACRE II

 

 

 

Bien que l’aman (grâce) du Mahdi ait mis fin au massacre, les violences y compris mortelles durèrent encore plusieurs jours.

Slatin bey, prisonnier du Mahdi (il est vrai qu’il n’était pas présent sur place, étant détenu à Omdurman), écrit : « On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces faits sont suffisamment connus. (…) Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire. »

 

« Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs* seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent mis à mort. (….) Les Egyptiens à peau blanche durent également se dissimuler, pendant les premiers jours tout au moins. On ironisait sur « la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit tuer partout où il se montre).*»

                                                                                                           *  A priori une tribu farouchement hostile au Mahdi.

                                                                                       ** Rudolf Slatin, Fer et Feu au Soudan, 1895, éd. française,1898.

 

Le père Ohrwalder (lui non plus n’était pas sur place) écrit : « le bain de sang sans frein et la cruauté  exercées par les Derviches à Khartoum sont au-delà de la description ». Il donne plusieurs exemples de personnes massacrées : le consul grec eut d’abord les mains tranchées et fut décapité, le consul d’Autriche est décapité avec son co-locataire et leur corps sont arrosés d’alcool (produit impur) et brûlés, les hommes des familles coptes sont tous massacrés, tandis que les femmes sont épargnées pour servir d’esclaves, des enfants mâles sont massacrés devant leur mère, etc.

Le père Orhwalder raconte la frayeur du jardinier de la Mission catholique, le frère Domenico Polinari : voyant les derviches envahir le jardin, il se réfugie dans une hutte, caché dans du foin. Des esclaves de la Mission essayent aussi de se cacher mais sont rattrapés : de là où il se trouve, « le pauvre Domenico » entend le bruit des sabres décapitant les esclaves. Lui parviendra, de cachette en cachette, à attendre la fin des massacres.

Un Grec qui habitait Omdurman (donc du côté des Mahdistes - le Mahdi lui confiait parfois des missions) entra dans Khartoum dans le but de protéger tous les compatriotes qu’il trouverait : il récupère  7 Grecs de Khartoum et en chemin vers une maison, ils sont interceptés par les mahdistes – les 7 Grecs sont décapités malgré les protestations de leur compatriote qui avait cru les protéger et qui est épargné à grand peine ; il  sera ensuite longtemps malade à cause de ce qu’il a vu.

 

Parmi les milliers de victimes « une malheureuse qui avait eu un fils d’un soldat de Gordon fut lapidée avec son enfant »* (il est probable que cet acte eut lieu dans les jours qui suivirent la prise de Khartoum, comme décision de justice plus que comme meurtre spontané ?).

                                                                                                        * Nouvelles géographiques, 1892, compte-rendu d’une interview du père Ohrwalder par le Daily Graphic.

 

 

Certains survivants sont ensuite torturés pour avouer où ils ont caché leurs possessions; on torture aussi les esclaves pour dire où sont les « trésors » (parfois imaginaires) de leurs maîtres.

Selon Ohrwalder, le massacre fait 10 000 victimes sur une population qu’il estime à 40 000 habitants : « les rues étaient pleines de corps décapités qui restèrent sans être enterrés jusqu’à la fin du pillage »*.

Selon le père Bonomi, autre missionnaire prisonnier des Mahdistes (lui non plus n’était pas sur place), « Dans le premier moment de fureur les assaillants se dispersèrent par toute la ville et ivres de ce fanatisme aveugle dont le Mahdi les grisait sans cesse par ses proclamations, ils commencèrent par massacrer sans distinction d’âge ni de condition tous ceux qui tombèrent sous leurs coups. Des témoins de cette horrible journée estiment à 20.000 le nombre des victimes. (…)  Un notable musulman de ma connaissance Ahmed el Nour el Kebir perdit en cette circonstance trente personnes de sa famille »*.

                                                                                                * On voit que les chiffres fournis par Ohrwalder, et plus loin par Bonomi, ne correspondent pas, ni pour la population, ni pour le nombre de victimes, avec l’évaluation de Kitchener

 

 

 

OLIVIER PAIN VU DES ÉTATS-UNIS

 

 

Dans ces événements dramatiques, le sort d’Olivier Pain était évidemment un sujet de préoccupation mineur, mais toujours présent dans la presse parisienne – après tout, c’était un collègue. Fallait-il penser qu’il était devenu ministre ou au moins secrétaire du Mahdi et qu’il conservait ce poste ?

Même la presse américaine faisait un sort à ce personnage. Dans son numéro du 28 février 1885 le magazine Harper’s Weekly écrivait : « Il y a peu de personnes dans le monde de l’âge de M. Olivier Pain qui méritent le mieux le nom d’aventurier ». Le magazine rappelait qu’il avait été « non seulement un communiste mais un Communard* ( not only a Communist, but a Communard) dans la période d’anarchie qui suivit l’effondrement de l’empire français [de Napoléon III] 14 ans plus tôt » et qu’il fut ensuite condamné puis s’évada avec Rochefort, « le plus célèbre anarchiste » ( ! ?) ; depuis « il a mis sa plume au service du Mahdi et c’est grâce à lui qu’ont été concoctées les dépêches du Soudan  qui ont leurré le gouvernement égyptien et le commandement britannique durant l’année précédente et ont rendu leur imaginatif auteur très utile au Mahdi »**

                                                                             * Généralement dans la presse anglo-saxonne de l’époque, le terme communist est pris comme synonyme de Communard – ici on voit que le magazine distingue les deux sens.

                                                                            ** Le même numéro s’interroge dans un article de fond sur la politique anglaise au Soudan. Il évoque l’attitude des chefs de l’aile radicale du parti libéral, John Morley et Leonard Courtenay, qui considèrent la poursuite de la campagne au Soudan comme une folie criminelle. Le magazine considère qu’une campagne qui aurait pour but de venger un homme, même aussi admirable que Gordon, ne serait pas justifiée. Mais ici il s’agit d’autre chose : s’opposer à l’essor de la barbarie fanatique est un des plus hauts devoirs de la civilisation.

 

 

D’autres rumeurs filtraient sur Olivier Pain. Selon certaines informations, le 16 mars 1885 un avis de recherche à son nom avait été publié par le commandement britannique dans la partie nord du Soudan encore sous contrôle. Cette nouvelle parut dans un journal anglais le Daily Telegraph et fut relayée avec plus ou moins de décalage par la presse de plusieurs pays.

Il semble aussi que des photographies d’Olivier Pain étaient distribuées en nombre par les autorités britanniques, afin de pouvoir l’identifier, selon ce qui est indiqué par la brochure de Charles Berger.

 

 content

 Olivier Pain, en haut à droite dans le magazine américain Harper's Weekly,  28 février 1885.

 

 

 

 

LA CHAMBRE DES COMMUNES S’OCCUPE D’OLIVIER PAIN

 

 

Dès le 7 mai 1885, à la Chambre des Communes, un député (nationaliste irlandais), Mr. Justin Huntly M'Carthy, interrogeait le secrétaire d’Etat (ministre) à la guerre sur l’avis de recherche concernant « Olivier Pain  the Communist » (sic), ainsi rédigé : une récompense de 50 livres est offerte à quiconque produira Olivier Pain (et ses papiers) mort ou vif. Il a quitté Debbeh en chameau le 13 mars 1885. Suit la description (teint clair, cheveux et barbe blondes, corpulence légère, yeux bleus, lèvres minces, (thin compressed lips) expression du visage cruelle, réservé dans ses gestes et paroles, 5 pied 7 pouces environ, probablement habillé en Arabe, signé le Capitaine Wilson R. E*, Commandant à Sarras, 16 mars 1885.

                                                                                       * R. E. : Probablement régiment des Royal Engineers (régiment du génie).

 

Le ministre, le marquis de Hartington, répond que le gouvernement de Sa Majesté n’est pas informé des agissements évoqués…

Un autre député, Mr. O’Kelly (il s’agit de James O’Kellly, le nationaliste irlandais,  dont on a déjà parlé) demande si le gouvernement peut retirer l’avis de recherche – ce à quoi le marquis de Hartington répond qu’il n’est pas au courant qu’un tel avis ait été émis. Un autre membre des Communes irlandais, Mr. Arthur O’Connor, intervient sans obtenir des réponses plus précises…

EGYPT (EVENTS IN THE SOUDAN)— M. OLIVIER PAIN.  HYPERLINK "https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1885/may/07/egypt-events-in-the-soudan-m-olivier-pain"(Hansard, 7 May 1885) (parliament.uk)

 

 

 

LE DÉBUT DE L’AFFAIRE OLIVIER PAIN

 

 

 L'Intransigeant__bpt6k776518p

 L'Intransigeant du 28 juin 1885 annonce avec un titre en pleine page la mort d'Olivier Pain.

Gallica.

 

 

 

 

Le 28 juin 1885, le journal de Rochefort L’Intransigeant, parait barré d’un grand titre sur toute la page : Mort dOlivier Pain. L’article, sous-titré « Une victime du devoir », signé par Rochefort, relate que son ami le  député Irlandais O’ Kelly, vient de le prévenir par télégramme : d’après une dépêche de Lord Wolseley,  Pain est mort des fièvres  (Le Figaro fait aussi état de la nouvelle comme sans doute l’ensemble de la presse française).

 

Rochefort à ce moment  ne met pas en doute la cause de la mort de Pain : « le voilà qui tombe victime de ces climats où la nature ne nous permet pas de vivre, et qui constituent comme la revanche des noirs contre les Européens! ». Rochefort présente à sa manière les raisons de la présence au Soudan d’Olivier Pain : «  Il y a quinze mois, commissionné par un grand journal, il prit sa valise, et s’embarqua pour aller offrir au Mahdi, contre les Anglais, ses connaissances d’homme qui a fait la guerre » (évidemment rien ne justifie cette présentation). Il termine par un appel à la solidarité des journalistes pour la famille d’Olivier Pain  (avec des considérations larmoyantes sur la mère de famille)*.

                                                                                                        * « Mme  Olivier Pain est courageusement partie pour la Sicile, comme ouvrière dans une maison de modes, d’où elle envoie tous ses appointements à ses quatre petits, restés en France sous la garde d’une bonne, d’un dévouement d’ailleurs admirable ».

 

 

A la suite de cet article et sans lien avec celui-ci, le journal signale l’évasion du camp du Mahdi d’un missionnaire prisonnier, le père Bonomi. Rochefort ne s’en doute pas mais cette circonstance aura une incidence sur l’affaire Olivier Pain.

 

Dès le lendemain (la nuit a-t-elle porté conseil ?) Le journal de Rochefort titre sur toute la page : OLIVIER PAIN ASSASSINÉ.


L’article de Rochefort expose que selon un ami qui vient d’arriver d’Egypte, Pain a été assassiné par les Anglais. Mais pour quelle raison ? « … le voyageur arrivé hier nous explique que le colonel Schmidt* n’avait offert une prime pour le meurtre d’Olivier Pain que parce que notre ami nous revenait muni des papiers et des documents les plus terriblement compromettants pour l’Angleterre. Les Anglais sont des hommes sans honneur et sans pitié, mais ce sont des hommes pratiques ». S’ils ont tué Pain, c’est pour une bonne raison.

                                                                                                                 * Qui est ce colonel Schmidt, au nom plus allemand qu’anglais et qui semble n’apparaitre que dans ce texte ? L’avis de recherche d’Olivier Pain, cité plus haut, était signé Wilson.

 

Enfin le surlendemain, le même « voyageur arrivé d’Egypte », où il occupe une haute position ( ?), donne d’autres renseignements que reproduit L’Intransigeant :

«  Pain est arrivé au Caire, m’a-t-il dit, muni des lettres que vous lui aviez fait donner pour le Mahdi par Djemal-Ed-Din, son ancien précepteur*. Il nous a appris que son but était de négocier avec Mohammed-Ahmed {le Mahdi] le rachat des prisonniers de toutes sortes, hommes ou femmes, religieux, militaires ou civils, que celui-ci détenait, comme prisonniers dans son camp d’El-Obéid. Toute la colonie française et  italienne du Caire se cotisa immédiatement afin de mettre
à la disposition de Pain les sommes dont il aurait certainement besoin pour la réussite de l’entreprise. Nous réunîmes entre nous environ trois cent mille francs que nous nous engageâmes à lui faire parvenir au premier signe. »

                                                                                  * Il s'agit d'Al Afghani ( voir partie 1); désigner Al Afghani comme « ancien précepteur » du futur Mahdi a un aspect comique. Plus prosaïquement, Al Afghani affirmait que Mohamed Ahmed, le futur Mahdi, avait suivi ses cours au Caire - alors que Mohamed Ahmed n'avait jamais quitté le Soudan.

 

 

Grâce à l’évêque Sogaro, chef des missions catholiques au Soudan « qui avait adopté avec enthousiasme l’idée de notre compatriote », Olivier Pain réussit à franchir les lignes anglaises, puis des Bédoins l’amenèrent au camp du Mahdi. Pain suit l’armée du Mahdi jusqu’à Khartoum. Puis il quitta Khartoum (donc après que les troupes du Mahdi y soient entrées) « chargé de lettres et d'instructions du Mahdi » - mais selon un des Bédoins qui avaient accompagné Pain, et qui opportunément rencontra l’ami de Rochefort (où donc, au Caire ?), les Anglais avaient mis sa tête à prix et il devait se cacher.

On était sans nouvelle de lui, « lorsque je rencontrai un jour Monseigneur Sogaro, qui me dit tristement : « Il vient d’arriver un grand malheur; Pain est mort ! »  (…)  J’ai envoyé un père de la mission à Dongola (…)  et le bruit y court que c’est le Mahdi qui l’a fait tuer, dans une de ces hallucinations auxquelles il est sujet. »   L’interlocuteur ne croit en rien cette version et juge que Pain a été assassiné alors qu’il était déjà très loin de Khartoum et hors de portée du Mahdi : « Olivier Pain, conclut notre inter locuteur, est donc mort assassiné; et assassiné par des émissaires anglais; (…) Nul doute que Pain, qui avait par son intrépidité et son désintéressement fait une grande impression sur l’esprit du Mahdi, n’eût obtenu de lui la mise en liberté des prisonniers. Il revenait sans doute en Europe pour négocier leur rançon, et à ce titre le crime des Anglais est encore plus horrible qu’on ne pouvait d’abord le supposer. »

Rochefort promet que sa mort sera vengée. Il tient son affaire Olivier Pain.

 

« L’ami » arrivé d’Egypte qui renseigne Rochefort existe-t-il vraiment ? S’agit-il  déjà de Sélikovitch dont on va parler ? En tous cas certains renseignements paraissent exacts : la collecte au Caire pour libérer les prisonniers du Mahdi*, ou le rôle de Mgr Sogaro (il fallait assez connaître l’Egypte pour citer ce personnage) ; on remarque d’ailleurs que Rochefort ne fait pas dire à Mgr Sogaro que Pain a été assassiné par les Anglais, ce que l’évêque aurait évidemment démenti.

La question de l’avis de recherche des Britanniques, présenté comme « prime pour le meurtre d’Olivier Pain », occupe aussi une place dans les raisonnements de Rochefort (avec l’évocation d’un contre-ordre donné trop tard par Sir Evelyn Baring, le « proconsul » anglais en Egypte)

                                                                                                            * Evoquée dans la Cassell’s History of the War in Soudan, de James Grant ; ce livre en plusieurs volumes a paru à partir de 1885.

 

 

 

LE MAHDI RÉPOND À LORD WOLSELEY – LE CLIMAT A-T-IL TUÉ  OLIVIER PAIN ?

 

 

 

A peu près au même moment, Le Figaro  du 29 juin 1885 livre une version toute différente des événements sous le titre  Olivier Pain et une lettre du Maahdi [sic].

Le journal indique que le mois dernier Lord Wolseley a envoyé une lettre au Mahdi. « Le général anglais offrait au faux prophète de lui rendre quelques- uns de ses parents faits prisonniers pendant la campagne et internés actuellement à Wady Halfa, en échange d'un nombre égal d'Européens.

La réponse du Mahdi conseillait à Wolseley de se convertir et « dans tous les cas d'abandonner toute idée d'expédition ou de marche en avant contre moi, car vous auriez le même sort que Hicks et que Gordon.  Quant à l'échange que vous me proposez, je n'y puis accéder, puisque les  Européens qui se trouvent dans mon camp ont tous embrassé l'islamisme*. » (…) Quant à ses parents, le Mahdi les abandonnait à Wolseley : s'ils ont été capturés, c'est sans doute le châtiment de leurs pêchés !

« Cette réponse était accompagnée d'une lettre portant la signature des quatre- vingt-seize Européens prisonniers du Maahdi, avec leurs noms musulmans en regard **. Les noms de Slatin Pacha, un Autrichien qui a gouverné longtemps le Darfour; de Lupton Bey, un Anglais, ancien gouverneur des provinces équatoriales ; du vice-consul de Grèce à Khartoum, figurent dans cette liste, ainsi que ceux de plusieurs prêtres et soeurs envoyés au Soudan par les Missions. Ces malheureux n'ont évidemment signé cette lettre que sous la pression du Maahdi et menacés de mort.

Le nom d'Olivier Pain n'y figure pas. Le prêtre Bonomi, qui s'est évadé d'Omdurman où séjourne le Maahdi, vient d'arriver à Dongola. Il a eu connaissance du voyage d'Olivier Pain, mais il ne l'a jamais vu. Les deux tentatives du journaliste français pour parvenir jusqu'auprès du Maahdi ont certainement avorté. M. O'Kelly, le député irlandais qui suivait le chemin parcouru par Olivier Pain, n'a pu dépasser Dongola*** A partir de cette ville, on perd la trace de celui-ci. »

                                                                                                   * A l'époque, le terme islamisme n'a pas la signification actuelle et signifie seulement l'islam, la religion islamique (à noter que selon l'usage scientifique (occidental) actuel, islam avec une minuscule désgne la religion, Islam avec une majuscule désigne la civilisation liée à cette religion, mais au 19ème siècle cette distinction n'était pas en vigueur).

                                                                                ** Il est aussi question de cette lettre des prisonniers dans le rapport sur la prise de Khartoum par le major Kitchener (reproduit dans le livre de Borelli bey, La prise de Khartoum).

                                                                                *** Il fait sans doute comprendre  que O’Kelly a suivi la même route que Pain, et non que son voyage est postérieur à celui de Pain.

 

Le journal suppose que Pain a été pris en charge par une tribu de Bédoins encore neutre comme beaucoup, qui s’est ralliée au Mahdi quand son succès a été certain, et qui pour éliminer un témoin gênant de ses hésitations, aurait assassiné Pain. De toute manière, « Peu d'Européens résistent au climat du Soudan. Olivier Pain n'aurait pu supporter longtemps les privations auxquelles sont accoutumés les Bédouins du désert (…). Il devait succomber à tant d'épreuves. Que la fièvre l'ait tué ou qu'il ait été victime d'un meurtre, Olivier Pain était perdu le jour où il s'enfonçait seul, sans ressources, dans le désert. »

Le journal continue par des considérations très détaillées sur la situation du Soudan, signalant que le recul des Anglais s’est traduit par l’évacuation de Dongola par son gouverneur, un Egyptien très capable: « Treize mille personnes, hommes, femmes et enfants, habitant la ville, l'ont suivi, abandonnant tout ce qu'elles possédaient, semant la route de leurs morts. »

Il envisage que les puissances européennes traiteront peut-être un jour avec le Mahdi « oubliant les cinquante mille vies humaines que Mohamed-Ahmet aura fait massacrer. Personne ne songe plus à lui disputer son titre de Sultan tant qu'il ne dépassera pas Wady-Halfa et Korosko ».  « Lord Salisbury [le nouveau Premier ministre anglais qui a succédé à Gladstone] ne peut revenir sur la décision prise par son prédécesseur d'évacuer le Soudan, mais il prétend y mettre une limite. »

Le journal conclut que « Les déboires de l'Angleterre sont nés de la question d'Egypte ». L’Angleterre a voulu accaparer le rôle principal en Egypte en évinçant la France. « ll est tout naturel que la France refuse son appui à cette politique exclusive.

Mais rien n'est changé dans la politique française : l'Egypte aux Egyptiens surveillés par l'Europe, telle est toujours la formule. C'est dire que l'influence européenne doit être substituée à l'influence trop particulariste de l'Angleterre .»*

                                                                                         * On retrouve ici les idées de la communauté française en Egypte telles que les exprimait Borelli bey, le directeur du Bosphore égyptien. A la même époque, Ernest Renan avait aussi émis l’idée que l’Egypte devait être placée sous tutelle européenne.

 

 

Le 9 juillet, à la Chambre des Communes, O’Kelly interrogeait le nouveau secrétaire d’Etat à la guerre (puisque le gouvernement Gladstone avait été remplacé par le gouvernement Salisbury) sur le fameux avis de recherche et sur l’ annonce par Lord Wolseley qu’Olivier Pain était mort.

Le secrétaire d’Etat confirmait qu’après enquête  de Sir Evelyn Baring (l’agent consulaire et véritable proconsul anglais en Egypte), aucun avis de recherche n’avait été émis, que les mentions même de l’avis ne concordaient pas avec l’organisation militaire sur place ; quant à la mort d’Olivier Pain, Lord Wolseley avait télégraphié le 27 juin que le père Bonomi, un religieux évadé du Kordofan, avait reçu en novembre dernier (1884) une lettre de Lupton bey* annonçant la mort d’Olivier Pain. Toutefois, un certain  Ghalli, un marchand évadé de Khartoum avait déclaré que lorsqu’il avait récemment quitté la ville, Olivier Pain y était toujours…

                                                                                                       * Lupton bey, ancien gouverneur pour l'Egypte de la province du Bahr El Ghazal, au Sud du Soudan, avait été contraint de se rendre aux Mahdistes. Grâce à sa conversion à l'islam, il avait un régime de liberté surveillée.

 

Le Secrétaire d’Etat répétait le 20 juillet en réponse à une nouvelle question d’O’Kelly les mêmes indications.

 

A Paris, le 26 juillet Le Temps rapportait que Pain, épuisé par la chaleur excessive du Soudan, était mort de fièvres ; si le doute subsistait, seul L’Intransigeant campait sur des positions accusant de meurtre les Anglais.

Mais l’affaire allait connaitre de nouveaux rebondissements

 

 

 

ENTRÉE EN SCÈNE DE GETZL SÉLIKOVITCH

 

 

C’est alors qu’entre en scène  un certain  Getzl  Sélikovitch.

 

Celui-ci est un érudit juif, né en Lituanie en 1855. Assez curieusement, il débuta ses voyages par l’Afrique du nord où il resta quelques années et s’initia à l’arabe. Venu en France, en 1879, il s’inscrivit à l’École pratique des Hautes Études où il suivit des cours en études sémitiques et égyptologie, en particulier ceux du célèbre orientaliste Joseph Derenbourg.

Il fréquenta également les cours d’Ernest Renan au Collège de France, et les frères Darmesteter, érudits célèbres*. Il fit ses débuts alimentaires dans le journalisme pourle journal Ha-Maggîd publiant des articles en hébreu et en français.

                                                                                                  * Voir en partie 1 des extraits de la conférence de James Darmesteter sur le Mahdi, donnée en 1885 à la Sorbonne.

 

Attaché un moment à la Bibliothèque nationale, il démissionne, va en Angleterre, revient et probablement sans emploi, se décide à partir pour l’Egypte, peut-être dans l’espoir d’occuper un poste dans un institut d’égyptologie.

Sans doute déçu dans cet espoir, Sélikovitch finit par s’engager comme interprète pour l’armée britannique (après avoir lu une annonce dans The Egyptian Times) au moment de la mise sur pied de la force expéditionnaire destinée à porter secours à Gordon . « Sans savoir sans doute où il mettait le pied », Sélikovitch va être entrainé « dans une épopée hallucinante » (Paul Fenton, introdiction à Getzel Sélikovitch, Mémoires d’un aventurier juif, Du Shtetl de Lituanie au Soudan du Mahdi, traduit du yiddish, présenté et annoté par Paul B. Fenton, 2021).

                                

Avec le corps expéditionnaire, Sélikovtich, qui a le grade de lieutenant honoraire,  est présent à la Bataille d’Abou Klea, un des combats les plus violents entre l’avant-garde de la force de secours et les Mahdistes, au moment où Karthoum est prêt de tomber (janvier 1885).  

 

 

 

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Bataille d'Abou Klea, 17 janvier 1885, par Stanley Berkeley. Sélikovitch, lieutenant interprète dans les troupes britanniques,  était présent lors de cette bataille féroce et l'a racontée dans ses récits de voyages et ses Mémoires.

Site British battles.

https://www.britishbattles.com/war-in-egypt-and-sudan/battle-of-abu-klea/

 

 

 

Après la chute de Khartoum, l’expédition se replie vers le nord. C’est à ce moment que Sélékovitch apprend qu’il est rétrogradé. Les raisons  sont apparemment doubles : d’une part ses qualités d’interprète sont moindres que ce que ses employeurs attendaient, d’autre part, on découvre qu’il envoie des articles à des journaux juifs, diffusant ainsi des informations militaires. De plus il a eu «  l’indiscrétion d’émettre des hypothèses au sujet de la mort au Soudan d’un journaliste français du nom d’Olivier Pain qu’il connaissait apparemment depuis Paris » (Paul Fenton). Sélikovitch démissionne donc et quitte l’Egypte avec la police anglaise aux trousses ( ?). Il rentre en France via l’Italie et arrive probablement très remonté contre les Britanniques.

Le 17 août 1885, L’Intransigeant publie une lettre de Sélikovitch du 14 août dans laquelle il déclare : « J’affirme que M. Olivier Pain a été assassiné par ordre de l’état-major de l’armée anglaise d’Egypte ; J’affirme que le ministère Gladstone a autorisé le crime dont il a connu toutes les circonstances avant et après son exécution. Et je vais le prouver. » Selon Sélikovitch, « Le 15 avril, deux espions venaient dire au campement de Debbeh, où je me trouvais alors, qu’ils avaient rencontré à six milles du camp un Franghi (européen), lequel, bien que vêtu comme un indigène, avait beaucoup de peine à se faire comprendre en arabe (…) le major Kitchner*[sic], auquel je traduisais le récit des deux Soudanais, s’écria: « This is the famous Pain! » (….) Une dizaine de Bachi-Bouzouks à cheval sont lancés dans toutes les directions afin de donner la chasse au « bloody Frenchman » pour me servir de l’expression courtoise, habituelle au major Kitchner lorsqu’il parlait d’Olivier Pain ». Kitchener établit alors en arabe une mise à prix pour 50 livres « du Français », mort ou vif (sans qu’il soit désigné comme Olivier Pain), à destination des populations avoisinantes**.

                                                                              * Horatio Kitchener  - et non Kitchner - était à l’époque le chef du service de renseignement (intelligence department) du corps expéditionnaire anglais. Selon Sélikovitch il avait été « Elevé d’un seul bond, du rang de simple lieutenant à celui de major, pour les services exceptionnels qu’il avait rendus comme mouchard militaire ». Comme on sait, Kitchener devait faire ensuite une magistrale carrière (commandant en chef de l'armée égyptienne, vainqueur des Mahdistes en 1898, nommé comte, field-marshal, commandant en chef de l'armée des Indes, ministre de la guerre - c'était sa fonction lorsqu'il mourut dans le naufrage du navire où il s'était embarqué, en 1916, touché par une mine allemande).

                                                                              ** Il y aurait eu donc deux mises à prix – celle du capitaine Wilson, assez formelle et celle, sommaire et en arabe, de Kitchener ?

 

Suivent des renseignements plus ou moins clairs sur l’arrestation d’Olivier Pain, sur des échanges de télégrammes officiels, sur le témoignage d’un « abject derviche » à la solde des Anglais, et finalement la précision : « C’est le 18 avril qu’Olivier Pain a été fusillé dans le désert, près d’Abou-Dom, par deux Bachi-Bouzouks*, sons les yeux du major Kitchner, chargé de cette horrible besogne. Personne, au camp de Debbeh n’ignorait ces détails. »
Le major Kitchener n’est pas épargné dans la description : « Ce Kitchner — un sinistre gredin nourri de psaumes et abreuvé de whisky ».

                                                                                                                                            * Mercenaires employés en Orient, généralement orginaires du vaste Empire ottoman.

 

 

 

L’INTRANSIGEANT EN GUERRE CONTRE L'ANGLETERRE

 

 

 

Le 18 août un article d’Ernest Vauquelin dans L’Intransigeant traite la reine Victoria de « vieille buveuse de gin » - si celle-ci refuse de sanctionner Wolseley et son état-major de coupe-jarrets, c’est au  gouvernement français de réclamer la punition pour les assassins d’Olivier Pain – et si ce gouvernement se conduit avec lâcheté (comme c’est prévisible), alors les amis d’Olivier Pain sont invités à exercer directement leur vengeance sur le prince de Galles lors d’une de ses visites en France.

 


L’Intransigeant présentait Sélikovitch sous le jour le plus favorable, c’était un égyptologue distingué, « docteur en philosophie de l’Université de Prague, si je ne me trompe » (c’était faux), « Il enseignait l’archéologie égyptienne et l’hébreu à l’institut international des professeurs [tout aussi faux et de quel institut parlait-on ?] lorsque, ainsi que nous l’avons dit, il accepta les fonctions d’interprète dans le corps expéditionnaire anglais envoyé au Soudan, afin d’avoir l’occasion de faire des études sur les hiéroglyphes de la Haute-Égypte et sur le dialecte nubien ».

Les autorités britanniques réagirent à cette présentation des faits. L’ambassade britannique communiqua à M. de Freycinet, président du conseil français, sa réponse. Elle comportait notamment  les éléments fournis par télégramme de l’agent consulaire britannique au Caire du 21 août 1885., qui disait : « Pain a remonté le fleuve au printemps de 1884, dans le but avoué de joindre le Mahdi ; il fut obligé de revenir à Halfa [probablement Wadi Halfa] et à Esneh ; mais il réussit au mois de juillet, grâce à l’influence d’un inspecteur français des travaux sucriers à Ermant chez les Bédouins, à partir pour Obéid, où il arriva l’année passée ; puis il alla chez le Mahdi à Rahad. Il n’est pas allé à Khartoum avec le Mahdi ; mais il est mort, l’automne dernier, sur le Nil Blanc, en route pour Ondurman.
Ceci est confirmé par plusieurs témoins indépendants : Hussein-Khalifa, Murali, Bonomi, Lupton et d’autres. .Ainsi, le récit que reproduit votre télégramme, des aventures arrivées à Pain six mois après sa mort, est une invention absurde.
(…) Sélikovitch était au service des Anglais, mais il fut destitué pour irrégularité et mauvaise nature (a bad character). Un autre individu, de même nature, prenant le nom de Berti, fait aussi circuler des fables à propos de Pain. (…) »

A cette dépêche était joint un télégramme du major Kitchener (que L’Intransigeant orthographie toujours Kitchner) du 22 août 1885, depuis Londres, où il se trouve momentanément : « L’histoire de la mort de Pain est tout à fait fausse. Je n’ai jamais reçu d’instructions du gouvernement de Sa Majesté concernant Pain, et n’ai jamais essayé de m’emparer de sa personne. »

 

 

 

DES VERSIONS CONTRADICTOIRES EN CIRCULATION

 

 

L’ensemble de la presse française reproduisit ces éléments, mais certains journaux exprimaient leur réticence sur la version de L’Intransigeant en rappelant qu’il existait une autre version de la mort de Pain, qui serait survenue plusieurs mois auparavant, de mort naturelle:

 

Le Gaulois* du 23 août 1885 écrit :

« Ajoutons que le père Bonomi qui, comme on sait, s'est échappé du camp d'El-Obeïd, affirme positivement qu'Olivier Pain est arrivé dans cette ville en août 1884, qu'il atteignit plus tard le Mahdi à Kahatt et l'accompagna à Schott et à Omdurman, où il mourut d'une fiévre pernicieuse. Lupton-Bey, arrivé en septembre de Balor-el-Ghazal à El-Obeïd, alla, en octobre, à Omdurman, et en novembre, il écrivit au père Bonomi que Pain venait de mourir à cet endroit.

Le P. Bonomi, qui est aujourd'hui à Rome, ajoute que le bruit de la mort de Pain était généralement répandu. Un des prisonniers du Mahdi, nommé Mardaeli, parvint à s'échapper. On croit que c'est là le prétendu Kanovics arrêté depuis deux ans dans l'Inde**. Il est probable que Lupton-Bey est aujourd'hui la seule personne en état de se prononcer en connaissance de cause sur la mort d'Olivier Pain. »

                                                                                     * C’était un journal de droite, organe de la bonne société, ce qui n’avait pas empêché son directeur, Arthur Mayer, d’être un des premiers souscripteurs de la collecte lancée par Rochefort en faveur de la famille d’Olivier Pain.

                                                                                    ** Indication peu compréhensible. Il semble qu’un homme, se présentant comme un religieux, le père Victor Kanovics, a été arrêté en Inde (comme présumé espion russe ?) et suspecté à un moment d’être Olivier Pain – mais s’il avait déjà été  arrêté depuis deux ans en 1885, son identification à Olivier Pain était absurde. Un article de journal anglo-indien relate que le père Kanovics répondant à un juge anglais en Inde, déclara  qu’il aurait été très flatté d’être Olivier Pain, « le fameux communiste [Communard] » – mais que ce n’était pas le cas.

 

 

 

 Dans une seconde lettre (datée du 22 août 1885), parue dans L’Intransigeant du 24 août en même temps que les objections des autorités britanniques, Sélikovitch réfute les arguments contre son témoignage (notamment sur ses compétences et sa moralité) : « un secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris, interrogé là-dessus par un de vos confrères, pense détruire mon témoignage en déclarant que, d'après les dossiers du Foreign-Office, la connaissance que je puis avoir du dialecte nubien n'est pas un fait absolument certain. Pitoyable dialectique ! » Sélikovitch réfute les récits contraires qu’on lui oppose, «  les fables du Père Bonomi et de certains personnages qui sont les employés des « protecteurs » de l'Egypte [les Anglais] et joint comme preuve de ses qualités professionnelles un certificat élogieux délivré par un officier supérieur de l’état-major anglais en Egypte.

 

 

 

PAIN « FAISEUR DE MIRACLES » - IL POVERINO FRANCESE

 

 

 

Enfin dans une troisième lettre parue dans L’Intransigeant du 1er septembre 1885, Sélikovitch  fait état  de renseignements recueillis soi-disant auprès de témoins (des derviches captifs des Anglais par exemple) sur la période durant laquelle Olivier Pain était présent au camp du Mahdi, à El Obeid puis à Khartoum : on y apprend notamment que Pain s’était converti à l’Islam, ou du moins qu’on le pensait : « Naturellement, l’arrivée d’un adib (lettré) français auprès du futur prophète attira l’attention de quelques mahométans instruits, qui voulurent se lier d’amitié avec le voyageur européen. On racontait à El-Obéid qu’Olivier Pain avait abjuré la religion catholique pour se jeter dans l’Islamisme, parce que, dans un songe, el Hedra (la Providence) lui avait dit :« O impur ! reconnais désormais la foi pure ! »

Pain s’était adonné avec ardeur à l’étude de la langue arabe, sans pouvoir maîtriser correctement la prononciation. Selon une anecdote d’un « témoin », Pain est invité à une circoncision, en présence du Mahdi, ami de la famille. Le Mahdi lui demande en arabe de réciter un passage célèbre du Coran, la Fatiha. « Sans se déconcerter le moins du monde, OIivier Pain attaqua le petit chapitre du Coran si populaire et si vénéré. Arrivé au second verset, la future victime de Wolseley déclama en arabe avec son accent parisien [sic]: « Louange à Dieu, Seigneur de l’univers »  - en faisant une erreur de prononciation qui changeait le sens du verset, ce qui produisit une remarque amusée du Mahdi et tout se termina dans la bonne humeur.

Pour certains Musulmans, Pain est considéré comme un sage et même un « faiseur de miracles » (lesquels ?) : « malades et infirmes venaient consulter l’homme aux miracles ».

Un certain Youssouf est opportunément mentionné à la fois comme témoin du côté des derviches et comme témoin du côté anglais, car « Lieutenant du Mahdi, il déserta pour passer au service des Anglais. Il devint ensuite le domestique de Kitchener ». « Il parle très couramment l’italien, ayant servi longtemps comme domestique chez les Frères ignorantins à Alexandrie. »  Sélikovtich, raconte ses conversations avec Youssouf dans le camp anglais. Youssouf surnommait Pain l’amministratore (l’administrateur, en italien !) car Pain ne se séparait jamais de son matériel pour écrire. Sélikovitch demande à Youssouf si Olivier Pain a assisté à Khartoum, aux massacres et à l’exécution de Gordon (donc lors de la prise de la ville le 26 janvier 1885) : « Non il est entré à Khartoum trois jours après la chute de la ville. »
Youssouf n’a pas vu longtemps Olivier Pain à Khartoum car peu de temps après, Youssouf profitait d’une mission pour déserter : « — Pendant les deux jours que tu as vu ce Français à Khartoum, n’as-tu pas observé s’il a pris part aux affaires de Mohamed-Ahmed [le Mahdi].? — Oh ! Il poverino Francese avait le pied droit enflé et pouvait à peine marcher », répond Youssouf.

 

Ce récit a un avantage : au moment où l’opinion a été choquée par les nouvelles du massacre qui a suivi la prise de Khartoum, Olivier Pain se voit disculpé d’y avoir participé même indirectement. Il est probable qu’à ce moment, l’idée d’un Olivier Pain proche collaborateur du Mahdi n’est plus vraiment populaire. On peut également s’étonner de voir Sélikovitch produire des nouveaux récits sur Olivier Pain au fur et à mesure… On peut se demander s’il n’y a pas dans ces récits un mélange du savoir orientaliste de Sélikovitch et du tempérament blagueur de Rochefort (Youssouf, domestique des « frères ignorantins »,  etc). Et l'histoire de Pain qui a le pied gonflé pourrait bien être une réminiscence rochefortienne des aventures de Rochefort et Pain  en Irlande (voir partie 1).

 

Le 31 août 1885 Le Matin publie une interview avec le major Kitchener. « Lorsque celui-ci est questionné sur le personnage Sélikovitch, il s’abstint de tout commentaire ajoutant uniquement qu’il ne s’en est jamais servi comme interprète, étant donné qu’il maîtrisait lui-même parfaitement l’arabe » (Paul Fenton, introduction aux Mémoires de Sélikovitch). Dans L’Intransigeant du 2 septembre, Sélikovitch répond une nouvelle fois en signalant les contradictions des officiels anglais. Au passage il affirme (visiblement c’est un sujet sensible) que le major Kitchener n’a jamais été son supérieur…

 

 

 

LA RELATION DU PÈRE BONOMI

 

 

 

bonomi

 Le révérend père Bonomi, illustration de la revue des Missions catholiques.

https://www.google.fr/books/edition/Les_Missions_catholiques/D3YdsMvea5cC?hl=fr&gbpv=1&dq=LES+MISSIONNAIRES+PRISONNIERS+DU+MAHDI,+Relation+adress%C3%A9e+par+le+RP+Louis+BONOMI+%C3%A0+Mgr+Fran%C3%A7ois+Sogaro&pg=PA483&printsec=frontcover

 

 

 

 

 

A cette date, le récit qui contredit la thèse de la mort d’Olivier Pain par assassinat est celui du père Luigi Bonomi.

Ce dernier est un prêtre missionnaire de la congrégation des Comboniens ; lui avec d’autres prêtres et des religieuses ont été capturés par les forces du Mahdi en 1882 près d' El Obeid.

 

Son récit complet parut en français en octobre 1885 dans la revue des Missions catholiques*, mais il avait certainement été diffusé auparavant à l’étranger ; on sait que c’est le récit (encore incomplet) du père Bonomi en juin 1885 (après son évasion) qui fut à la base de la dépêche de Lord Wolseley annonçant la mort d’Olivier Pain des suites de fièvres.

                                                                                             * Sous le titre : « LES MISSIONNAIRES PRISONNIERS DU MAHDI, Relation adressée par le RP Louis BONOMI à Mgr François Sogaro, Vicaire apostolique de l’Afrique centrale.».

 

Il faut donc donner des extraits de ce récit, en ce qui concerne Olivier Pain (puisque le récit du père Bonomi comprend les faits relatifs à sa détention par les mahdistes jusqu’à son évasion) :

« A peine étions nous de retour dans cette ville [El Obeid] que survint un événement dont il est bon de relater tous les détails afin d’éviter toute interprétation fâcheuse*.

                                                                                            * [Le père Bonomi sait donc qu’il marche sur des œufs]

Au milieu du mois d’août 1884 on amena un beau matin dans la cour de l’ancienne moudirie (préfecture) d’El Obeïd, où étaient réunis les chefs du pays, un Européen accompagné de trois Arabes de la tribu des Abalda montés sur de magnifiques chameaux. »

L’ inconnu est un homme blond de belle apparence.

Parmi les assistants, le bruit des répand que « c’était un Français, on ajoutait même que c’était un ministre ou un prince de cette illustre nation ».

«  On vint me chercher en toute hâte pour servir d’interprète (…) le voyageur tantôt seul, tantôt avec mon aide, commença son récit.

On parvint à comprendre qu’il était venu de Dongola en treize jours après avoir échappé aux Anglais.

« Je m’appelle, dit-il, ou plutôt je m’appelais Olivier Pain, car au Caire, ayant embrassé l’islamisme,  j’ai adopté le nom d’Hassan. Je suis venu par la voie du fleuve. L’habit que je porte, je l’ai reçu en Egypte comme étant l’uniforme des partisans du Mahdi. Je m’ étais chargé pour le Prophète de lettres de Ziber pacha [Zobeyr], mais j’ai dû les détruire en route par crainte des Anglais. Je suis venu, ajouta-t-il, pour rendre hommage au Mahdi au nom du gouvernement de mon pays et de tous les Français. La nouvelle de son glorieux avènement est allée jusqu’à eux, tous se sont donnés à lui et se sont déclarés musulmans. »

 

Le père Bonomi insiste sur les difficultés de communication  : « … lui, sans doute pour montrer qu’il était bien musulman de cœur, ne daignait pas me parler en français, il s’adressait directement aux chefs mahdistes et se donnait une peine incroyable pour s’ exprimer en arabe.

La séance terminée il fut dépouillé de tout ce qu’ il avait sur lui on le relégua dans une cabane isolée (….).

Tout le monde me demandait quel était ce Monsieur et ce qu’il était venu faire. On s’accordait généralement à le regarder comme un espion des Anglais. Je ne pus naturellement donner aucun éclaircissement à ce sujet. » 

 

Le lendemain, on inventorie les objets du Français (des cartes, des guides de voyage, un dictionnaire, un Coran traduit en français).

«  Chose étrange, ils [les chefs Mahdistes] n’étaient pas rassurés sur le compte de ce Français. Ils continuèrent à le garder étroitement surveillé et séparé de ses compagnons ; il leur semblait impossible qu’un Européen fût venu de si loin saluer la puissance de leur Maître et recevoir sa bénédiction. Si intraitable que soit leur orgueil, ils sentent invinciblement la supériorité des hommes du Nord et ce sentiment se trahit malgré eux dans leurs paroles et leurs actions.

Peu de jours après, Olivier Pain partit sous bonne escorte pour Rahad et de là fut dirigé vers le fleuve sur Scial et Douen pour être présenté au Madhi. »

 

 

 

« TOMBÉ DE CHAMEAU…. »

 

 

 

Ici,  le père Bonomi cesse d’être témoin visuel.

Il a été informé que le Mahdi avait fait un assez bon accueil à Olivier Pain « mais ne lui avait rendu ni son argent ni ses effets. Il se contenta de lui faire donner un cheval, une lance et une esclave. Ainsi enrégimenté dans l’armée du Mahdi, Olivier Pain descendit le long du fleuve à la suite de ce chef dans la direction de Khartoum. Le but de son voyage au Soudan a toujours été pour nous un mystère sur ce point nous sommes réduits à des conjectures ».

A la fin novembre, Bonomi apprend que Slatin bey et Lupton bey ont été jetés en prison à Ondurman sur l’ordre du Mahdi : « Craignant le même sort pour Olivier Pain, je demandai à différentes personnes ce qu’ était devenu le Français. On m’ apprit qu’ il était mort.  Plus tard je m’inquiétai encore de lui à diverses reprises, on me fit toujours la même réponse ; le seul détail que je recueillis fut qu’ il avait succombé en se rendant à Ondurman. Quand j’arrivai au Caire [après son évasion], j’y rencontrai un Syrien de mes amis qui s’était enfui en même temps que moi de Khartoum. Il était au courant de tout ce qui s’ était passé et connaissait tous les prisonniers de cette capitale. Il m’assura que la mort d’Olivier Pain avait dû survenir à Sciabarcia, village sur le fleuve Blanc entre Douen et Ondurman. Pris d’un violent accès de fièvre, il était tombé de chameau et avait été enseveli à l’endroit même de sa chute. Cette nouvelle qui confirmait en les précisant mes précédentes informations, me semble l’expression de l’exacte vérité car elle émane d’un témoin digne de foi et parfaitement informé. »

 

Début juin 1885, le père Bonomi reçoit un message provenant d’un émissaire de Mgr Sogaro  : qu’il fasse confiance à celui qui lui apporte le message, il doit l’aider à s’évader. Devant l’impossibilité d’organiser une évasion collective des missionnaires prisonniers sans attirer l’attention des Mahdistes,  Bonomi finit par s’évader seul en suivant son guide et rejoint les zones hors du contrôle des Mahdistes.

 

La relation du père Bonomi qui situe la mort de Pain aux environs de novembre 1884 et des suites de fièvre, ne pouvait que déplaire aux partisans de la thèse de L’Intransigeant.

Dans sa brochure publiée en septembre 1885 (avant la parution du récit complet de Bonomi), La Vérité sur Olivier Pain , son rôle au Soudan et son assassinat , par un ex-rédacteur au Bosphore égyptien, Charles Berger ironise sur les variations du père Bonomi déclarant un moment que Pain était mort des suites d’une chute de chameau, un autre moment qu’il était mort de fièvres (en fait les deux circonstances se confondent).

On a vu que L’Intransigeant et Sélikovitch insinuent que la version du père Bonomi est celle d’un « employé » des Anglais… On remarquera que dans la version du père Bonomi rapportée ci-dessus, il n’est pas question de la lettre que Lupton bey aurait écrit au père Bonomi pour l’informer de la mort de Pain, détail qu’on trouve dans la dépêche de Lord Wolseley qui annonçait la mort de Pain…*

                                                                          * Il semble que les prisonniers du Mahdi, disposant selon les moments d’une semi-liberté, et répartis dans des lieux différents, ont pu s’envoyer des « lettres » (en fait des messages que quelqu’un se chargeait de remettre souvent contre un pourboire) pour se tenir informés de ce qui arrivait d’important – dans tous les récits des prisonniers du Mahdi on trouve des mentions des communications et des nouvelles qu‘ils parvenaient à échanger ou de ce qu’ils apprenaient en discutant avec leurs contacts chez les Mahdistes.

 

Enfin, on rappelle que dans l’article du Temps cité plus haut, faisant état de l’évasion du père Bonomi, on indiquait que ce dernier n’avait pas vu Olivier Pain (pas vu du tout, ou pas vu dans les derniers temps ?) – mais il n’est pas surprenant que des informations partielles, déformées ou contradictoires, aient circulé.

 

Le gouvernement anglais citait d’autres témoins en faveur de la mort naturelle de Pain : Hussein-Khalifa, Murali, Lupton et d’autres. On ne sait pas grand-chose de ces derniers (sinon de Lupton – mais c’est ce dernier qui justement aurait informé Bonomi de la mort de Pain – alors que le récit complet de ce dernier n’en fait pas état …

 

Le récit du père Bonomi contenait des précisions intéressantes, mais finalement peu flatteuses pour Olivier Pain : que celui-ci se soit présenté comme converti à l’islam était possible (on a vu aussi que Sélikovitch l’affirmait), mais qu’il ait prétendu que toute la France s’était convertie (si on suit le récit du père Bonomi) était évidemment une astuce outrancière pour attirer la sympathie des Mahdistes (et qui d’ailleurs n’avait pas eu le résultat escompté, comme l’indique le père Bonomi) : Pain apparait donc comme quelqu’un qui se fait une idée inconsciemment méprisante et naïve de ses interlocuteurs, qu’il croit  facilement mettre « dans sa poche » avec des bobards. Intéressante aussi la circonstance qu’il aurait été porteur de lettres de Zobeyr pacha pour le Mahdi – Zobeyr le grand esclavagiste à qui Gordon avait aussi pensé pour faire contrepoids au Mahdi.*

                                                                                                   * Charles Berger dans sa brochure citée plus haut évoque aussi ces lettres de Zobeyr qui auraient été retrouvées sur le cadavre du drogman de Pain.

 

On se demande comment le Mahdi aurait apprécié les lettres de Zobeyr (sans doute des offres d’alliance ?) si Pain avait pu les lui apporter, mais c’est une autre question…

 

 

 

 

 

 

22 mars 2022

OLIVIER PAIN, UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI

 

OLIVIER PAIN,  UN COMMUNARD CHEZ LE MAHDI

PARTIE 1

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

 

ANTICOLONIALISME ?

 

Pour notre époque, les Communards étaient forcément anticolonialistes puisqu’ils étaient révolutionnaires et « de gauche ». Faute de trouver beaucoup d’exemples de ce point de vue, on cite le nom de l’ancien Communard Olivier Pain, qui aurait apporté son soutien au soulèvement anticolonialiste du mahdi au Soudan : « Poussé par ses idéaux révolutionnaires, il rejoint les troupes de Mohamed Ahmed ibn Abd Allah qui vient de se proclamer Mahdi »  (Wikipedia).

Or la réalité est assez différente comme on va le voir.

Nous avons donné comme titre à ce message Olivier Pain, Un Communard chez le Mahdi, pour lui donner une couleur plus fantaisiste, mais La tragique aventure d’Olivier Pain conviendrait mieux.

Il faut ajouter quelques mots pour éviter des erreurs de perspective ; dans l’épisode historique de la prise du pouvoir du Mahdi au Soudan, Olivier Pain n’est qu’un personnage tout à fait secondaire et on peut écrire l’histoire des événements au Soudan dans les années 1880 sans mentionner son nom. Au mieux il aurait pu être un témoin visuel de certains événements ou situations, comme le furent par exemple (du point de vue occidental), des prisonniers du Mahdi comme Slatin ou le père Orhwalder, mais sa mort empêcha Olivier Pain d’apporter son témoignage. Finalement, ce qu’on sait de son destin repose sur les récits publiés, plusieurs années après, par ces témoins occidentaux.

De même le regard porté sur la crise mahdiste par quelques anciens Communards  qu’on évoquera également, est évidemment un aspect très marginal dans l’histoire d’événements qui occupèrent l’opinion internationale dans son ensemble.

 

 NB:J'ai déjà abordé dans d'autres messages l'aventure d'Olivier Pain. Ce message est plus complet et traite particulièrement du déroulement des événements au Soudan dans les années 1880.

 

 

 

 

ROCHEFORT ET OLIVIER PAIN EN IRLANDE

 

 

 

Olivier Pain,  né à Troyes en 1845, fils de banquier, débuta comme journaliste républicain à la fin du Second empire, où il travailla notamment dans les journaux de Rochefort. Il fut sous la Commune de Paris (mars-mai 1871) le chef de cabinet de Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures de la Commune. Dans un journal, il réclama l’application de la loi du talion contre les Versaillais. Après avoir combattu durant la Semaine sanglante, il fut arrêté alors qu’il essayait de quitter la France et fut condamné à la déportation en Nouvelle Calédonie par le conseil de guerre.

Il fut l’un des rares à pouvoir s‘évader de Nouvelle-Calédonie en mars 1874, en compagnie de Rochefort, de Jourde, de Grousset de Ballière et de Grantilhe.* En barque, ils arrivent à rejoindre un bateau  stationné au large, dont le capitaine s’était mis d’accord avec eux ; ils sont débarqués en Australie.

                                                                                   * Grousset, Pain et Rochefort étaient soumis au régime des détenus de la presqu’île Ducos. Ils habitaient des cabanes sommaires et vivaient libres de leurs mouvements mais sur un espace délimité et gardé, une vie que Rochefort, qui n’eut pas le temps de s’en lasser, paraissait apprécier, prenant des bains de mer fréquents. Grantilhe, Ballière et Jourde vivaient à Nouméa où ils exerçaient des emplois et étaient assez libres de leurs mouvements. Ce sont eux qui organisèrent l’évasion.

 

 

Rochefort et Olivier Pain reviennent ensemble en Europe par les Etats-Unis. En Amérique, Rochefort sympathise avec des nationalistes Irlandais, adversaires de la domination anglaise sur l’Irlande, notamment le journaliste James O’Kelly dont on va reparler ; Rochefort avait déjà en tant que journaliste exprimé son soutien pour la cause irlandaise.

En escale en Irlande, les deux voyageurs ne sont toutefois pas considérés avec sympathie par tous les Irlandais ; on sait que ce sont d’anciens Communards et les Irlandais, catholiques, ne peuvent pas oublier l’assassinat (ou l’exécution si on veut) de l’archevêque de Paris et d’autres prêtres par les Communards, même si Rochefort se défend de toute approbation à ces actes. Dans ses souvenirs Aventures de ma vie (parus en 1896-98), Rochefort raconte que, se trouvant à  Queenstown, il était sorti acheter des pantoufles à Olivier Pain qui s’était démis le pied, lorsqu’il fut pris à partie :

« La porte de la boutique où j'entrai fut bientôt obstruée, et lorsque j'en sortis, mes pantoufles à la main, la rue était pleine, et des cris furieux commencèrent à retentir. Cinq ou six individus en soutane réchauffaient ce délire populaire et je pus distinguer nettement le fameux « murder of Archbishop *» que les Irlandais d'Amérique nous lançaient volontiers.
(…)  Notre départ de l'auberge fut salué par une huée que corroborait une grêle de pierres et je crois que la scène se serait achevée dans une lapidation sérieuse, quand nous vîmes accourir à notre secours quatre policemen qui formèrent un carré au centre duquel nous regagnâmes péniblement le port. » « Notez que personne plus que moi ne sympathisait avec les misères de l'Irlande, que j'avais, au temps de mon journal la Marseillaise, défendu énergiquement le fenian** O'Donovan Rossa, ainsi que le mouvement émancipateur irlandais. Mais le fanatisme catholique ne s'arrête pas à ces considérations. Je passais aux yeux de ces pauvres diables, que leurs prêtres maniaient à leur gré, pour avoir participé à l'exécution de l'archevêque de Paris, bien que je n'eusse pas touché à un cheveu de la tête de cet ecclésiastique. »

                                                                                  * Meurtre de l’archevêque (de Paris). On attendrait plutôt murderer, meurtrier ?

                                                                                  **Fenians : nationalistes irlandais, partisans de la lutte armée contre les Britanniques. Ce nom était notamment donné aux membres de l’Irish republican brotherhood (IRB – fraternité républicaine irlandaise) mouvement fondé en même temps en Irlande et aux Etats-Unis en 1858, plus tard fusionnée avec l’IRA - Irish republican army).

 

Sur le reste du parcours effectué en train, les deux voyageurs essuient des insultes à chaque station. Finalement à Cork, une lettre d’un chef nationaliste demande à Rochefort d’excuser ses compatriotes qui sont abusés par le parti clérical. Rochefort  qui écrit ses souvenirs en 1896-98,   ajoute qu’il a toujours soutenu l’émancipation de l’Irlande et que celle-ci a finalement été réalisée par Parnell*, surnommé le roi sans couronne d’Irlande – évidemment l’émancipation était loin d’être réalisée à cette époque, mais c’est une autre question.

                                                                              *  Parnell, d'origine protestante,  dirigeant nationaliste modéré, sut rallier autour de lui un grand nombre de catholiques. Il obtint du gouvernement libéral de Gladstone l'accord de principe sur l'autonomie de l'Irlande, mais sans résultat concret. Son autorité politique s'effondra chez les catholiques lorsqu'on apprit sa liaison avec une femme mariée (qu'il épousa après qu'elle ait divorcé). Il mourut peu après.

 

 

 

AVANT L’AMNISTIE : DU LAC LÉMAN AU SIÈGE DE PLEVNA

 

 

 

 

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 Olivier Pain vers 1880. Photo de l'atelier Nadar.

Gallica BnF.

 

 

 

 

 Olivier Pain se fixe alors à Genève (ou dans les environs) comme Rochefort, puisque la France leur est fermée. On peut imaginer une vie plutôt tranquille – quoiqu’avec des moyens financiers limités. Les deux hommes écrivent pour des journaux ; sur les eaux calmes du lac Léman, ils croisent parfois le prince Napoléon-Jérôme Bonaparte, qui habite à proximité :

« Nous nous rencontrions de temps à autre, Olivier  Pain et moi, avec le prince Napoléon, sur les bateaux du lac Léman. Ce César déclassé, plus déclassé que jamais, habitait alors son château de Prangins, situé à quelques lieues de Coppet, et paraissait assez gêné quand il se croisait avec nous sur le pont du vapeur. (…) Ses deux fils, dont l'un au moins est aujourd'hui prétendant, étaient alors des bambins, internes dans une pension de Vevey où je les voyais jouer et courir. » (Rochefort, Aventures de ma vie).

 

Redevenu journaliste pour des journaux français (tout en résidant en Suisse puis à un moment en Angleterre), Olivier Pain est correspondant de guerre pendant le conflit russo-turc en 1877. Présent lors du siège de Plevna (aujourd'hui Pleven, en Bulgarie) par les Russes, Olivier Pain devient proche du général turc Osman pacha qui résiste pendant 5 mois aux forces russes avant d’être contraint à la reddition. Si Osman pacha est traité avec honneur, les Russes arrêtent Olivier Pain,  accusé d’avoir été au service des Turcs. Il est détenu pendant 3 mois

Pain aurait pu ne pas sortir de sitôt de prison, voire y laisser sa vie, mais Rochefort arriva à convaincre les autorités de Genève d’intervenir en sa faveur (au motif qu’ Olivier Pain était depuis deux ans, sinon citoyen genevois, du moins résidant à Genève).

L’amnistie des Communards votée par le Parlement français en 1880 permet à Rochefort et Pain, parmi bien d’autres anciens Communards, de revenir en France (il est possible que Pain soit revenu plus tôt, bénéficiant de l’amnistie partielle de 1879 ?)*.

                                                                        * Voir le Dictionnaire Maitron qui évoque le fait qu’Olivier Pain, venu à Port-Vendres accueillir des déportés de retour de Nouvelle-Calédonie, fut parfois mal reçu par certains, pour des raisons obscures.

 

 

FONDATION DE L’INTRANSIGEANT

 

 

Tout de suite Rochefort lance un journal L’Intransigeant, auquel collabore Olivier Pain et d’autres anciens Communards : le titre fait référence à la division qui existe à ce moment entre les républicains opportunistes (anciens radicaux ou modérés), partisans d’une politique prudente, et les radicaux intransigeants, comme par exemple Clemenceau, qui demandent l’application d’un programme politique et social clairement à gauche. Le journal de Rochefort se situe dans l’opposition aux républicains de gouvernement, notamment Gambetta, entouré, selon Rochefort, « d’hommes suspects ou tout-à-fait véreux, de financiers et de juifs, ou d’ultra-modérés comme  M. Waldeck-Rousseau. *»

                                                                                                           * Lorsque Rochefort donne cette opinion, en 1896-98, son antisémitisme latent est devenu un trait dominant de sa personnalité ; Rochefort s’est engagé violemment dans le camp antidreyfusard et s’affiche avec les antisémites les plus virulents.

 

 

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 Henri Rochefort, portrait par Manet, 1881. Kunsthalle de Hambourg. Wikipédia.

Henri Rochefort (1831-1913), de son nom complet Henri de Rochefort-Luçay (il pouvait prétendre au titre de marquis), obtint ses premiers succès comme journaliste républicain à la fin du Second empire, notamment avec son journal La Lanterne; sa caractéristique était l'esprit ironique et satirique. Compromis dans les événements de la Commune (sans pourtant y avoir vraiment adhéré), déporté en Nouvelle-Calédonie puis évadé, il fut à partir de son retour en France, l'adversaire des gouvernements opportunistes et républicains modérés. Se disant révolutionnaire mais en même temps patriote chauvin, Rochefort devint proche du général Boulanger quand ce dernier rassembla autour de lui  tous les mécontents. Le  gouvernement républicain, craignant le succès électoral de Boulanger,  passa à la contre-attaque et fit condamner par contumace Boulanger et ses deux principaux adjoints dont Rochefort, dans un procès largement inique pour tentative de coup d'Etat (1889). Rochefort s'exila à Londres (d'où il continuait à diriger L'Intransigeant) et revint en France après une loi d'amnistie en 1895, accueilli avec enthousiasme par une partie de la gauche (dont Jaurès) et par les anciens Boulangistes (ceux du moins avec lesquels il ne s'était pas brouillé, une spécialité de Rochefort). Mais l'affaire Dreyfus qui éclata à ce moment précipita clairement Rochefort vers la droite et l'extrême-droite; Rochefort donna libre cours à son antisémitisme virulent. Pourtant il continuait à être fidèle au souvenir de la Commune et aidait financièrement sa vieille amie Louise Michel. Lorsque Rochefort mourut en 1913, les représentants éminents de la droite nationaliste et/ou antisémite étaient présents à ses obsèques (Maurice Barrès, Paul Déroulède, Edouard Drumont).

 

 

 

 

SCANDALE LORS DE L’INAUGURATION DE LA STATUE DE THIERS

 

 

Olivier Pain se fait remarquer lors de l’inauguration de la statue de Thiers (mort en 1877) à Saint-Germain-en-Laye (où Thiers avait passé les dernières années de sa vie) en septembre 1880. Rochefort raconte ainsi la scène :

« L'inauguration de la statue de Thiers à Saint-Germain donna lieu à une scène qui jeta dans un grand trouble les timorés de l'opportunisme. Les tribunes pavoisées craquaient sous le poids des sénateurs, des députés et des académiciens. Les fanfares jouaient cette Marseillaise que Thiers avait si longtemps proscrite. Des orateurs venaient de démontrer dans des discours vibrants qu'il avait égorgé, déporté la moitié de Paris, uniquement par amour de la liberté. »*

                                                                     * On notait parmi les orateurs, Jules Simon, ancien ministre de Thiers, ancien président du conseil, académicien, qui déclara : « C’est lui [Thiers] qui a dit cette grande parole : « La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. » (…) Oui, la République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. Le mot est profond ; il est d’un homme d’État, d’un historien, d’un philosophe. Souvenez-vous-en, vous qui avez, avec nous, fondé la République, vous qui l’aimez et qui donneriez votre sang pour elle. Souvenez-vous qu’il n’y a pas de gouvernement sans sécurité, ni de République sans liberté ! »

 

« Les yeux se mouillaient et les larmes commençaient à faire concurrence aux gouttes de pluie, lorsque Olivier Pain, chargé pour le compte de l’Intransigeant du récit de cette représentation entamée en apothéose, se rappela les ruisseaux coulant du sang, les trottoirs encombrés de cadavres, les fusillades de femmes, d'enfants, les arrestations de mères refusant de livrer leurs fils, les tortures subies par les prisonniers échappés aux chassepots, les exécutions légales suivant pendant plus de deux ans les exécutions sommaires. (…) il se leva tout à coup frémissant et, debout entre M"" Thiers et M"" Dosne*, lança, à la stupéfaction des sénateurs et des académiciens, ces paroles vengeresses : « Au nom des trente-cinq mille patriotes fusillés en mai 1871; Au nom des femmes et des enfants massacrés; Moi, républicain et patriote, je proteste contre l'apologie du massacre et contre l'érection d'une statue au massacreur  » (…) Mme Thiers manqua s’évanouir en gémissant : Ah! il m'a tuée! » 

Arrêté par les sergents de ville, Pain fut « mené au poste de police de Saint-Germain où il resta une demi-heure à peine. »

                                                                                  * Erreur de Rochefort ? Mme Dosne était la belle-mère de Thiers. D’abord protectrice et maîtresse de Thiers, elle avait fait épouser sa fille à ce dernier, formant ainsi un curieux ménage à trois. Mais Mme Dosne était morte depuis 1869. Lors de l’inauguration de la statue de Thiers, étaient présentes Mme Thiers et sa fille. Rochefort a dû se laisser entrainer par sa verve.

 

On ne retrouve pas dans ce récit la curieuse précision rapportée à l’article Olivier Pain du Dictionnaire Maitron : « monté sur les épaules de Protot*, il [Olivier Pain] manifesta contre l’inauguration d’un monument érigé à Thiers, le 19 septembre 1880, à Saint-Germain ». On peut penser que Rochefort a enjolivé son récit et qu’Olivier Pain ne se trouvait sans doute pas à proximité des personnalités pour pouvoir apostropher l’assistance debout à côté de Mme Thiers…

                                                                                         * Protot, avocat, avait été le délégué à la Justice de la Commune. Exilé après la Commune, il revint en France au moment de l’amnistie mais ne parvint pas à être réintégré au barreau ; socialiste révolutionnaire de tendance nationaliste, il s’opposa aux socialistes d’inspiration marxiste comme Jules Guesde, les accusant d’être payés par l’Allemagne, et se détourna finalement de l’action politique.

 

 

 

ROCHEFORT, PAIN ET LES RÉVOLTÉS DE KABYLIE

 

 

 Rochefort avait aussi entrepris une campagne en faveur des révoltés de l’insurrection en Kabylie en 1871, qui à la différence des Communards, n’avaient fait l’objet d’aucune mesure d‘amnistie : ceux qui avaient écopé des condamnations  les plus fortes étaient toujours déportés en Nouvelle-Calédonie (et l’autorisation de revenir chez eux ne leur serait donnée qu’à l’extrême fin du siècle).

Voici la version assez contestable que Rochefort donne des raisons de cette insurrection, qui intervint à peu près en même temps que la Commune de Paris : « On avait persuadé aux cheiks et aux caïds que les juifs affranchis et devenus électeurs par la protection de Crémieux [il s’agit du décret Crémieux accordant aux Juifs d’Algérie la qualité de citoyens français] allaient leur enlever leurs biens en argent, en bestiaux et en terres; et les Arabes, affolés, avaient pris les armes pour les défendre. Chose monstrueuse, beaucoup de ceux qui avaient poussé à la révolte afin de montrer l'impuissance du gouvernement civil, avaient été chargés de la réprimer. J'ai connu en prison le cheik Tahar-ben-Resguy, dont le père avait été aide de camp du duc d'Aumale en Afrique, et qui se demandait pourquoi il était traité avec cette férocité par la France qu'il avait toujours servie. Il était encore, à ce moment, dans les silos de la Nouvelle-Calédonie, attendant toujours sa délivrance et continuant à ne rien comprendre à sa condamnation. » Pour Rochefort, l’insurrection kabyle (qu’il appelle arabe) serait donc le résultat d’une manipulation « réactionnaire » des adversaires (Français) de la République et du pouvoir civil en Algérie, et notamment des militaires.

La campagne pour l'amnistie des insurgés de Kabylie dura plusieurs années sans succès.

Il semble que dès 1880, Olivier Pain s’était rendu en Algérie pour tenter de convaincre les colons de donner leur approbation à une mesure d’amnistie et plus largement d’accepter que les « indigènes » obtiennent le droit de vote.

 

 

TRIBULATIONS (IMAGINAIRES ?) D’OLIVIER PAIN EN ALGÉRIE

 

 

 

 

 

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 Aventures et mésaventures algériennes de M. Olivier Pain, secrétaire de M. Henri Rochefort par Iblis, 1880.

Gallica.

 

 

La visite en Algérie d’Olivier Pain donna lieu à un petit ouvrage écrit avec assez d’esprit Aventures et mésaventures algériennes de M. Olivier Pain, secrétaire de M. Henri Rochefort par Iblis*, paru à Constantine en 1880.

Aventures et mésaventures algériennes de M. Olivier Pain secrétaire de M. Henri Rochefort par Iblis | Gallica (bnf.fr)

ark HYPERLINK "https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5476763p":/12148/bpt6k5476763p

                                                                                           * Iblis, personnage de la tradition islamique, génie malfaisant.

 

 L'auteur introduit ainsi son récit :

« Depuis quelques semaines les journaux de France annonçaient l'arrivée de M. Olivier Pain en Algérie, où il se promettait, dans des conférences à grand orchestre, de convertir les populations à ses idées d'amnistie et d'électorat en faveur des indigènes. »

Cette visite est l’occasion de vérifier un quiproquo entre les Français radicaux de métropole comme Rochefort et Pain et ceux qui sont supposés être dans les mêmes idées en Algérie.

D’emblée, un de ses interlocuteurs dit à Olivier Pain :

« Personne en Algérie ne vous soutiendra dans votre revendication en faveur des scélérats qui ont incendié nos fermes, ravagé nos villages et nos récoltes, violé nos femmes, massacré nos enfants, assassiné nos colons.  (…) En votre qualité de rédacteur d'un grand journal de Paris, vous êtes sympathique à la presse algérienne, qui vous recevra comme un confrère, mais ne comptez pas sur son appui. »

Pain s’étonne : quoi  à l’Intransigeant nous avons reçu des tas de messages de soutien à notre campagne, venant d’élus d’Algérie. On lui répond qu’il s’agit d’une mystification : « Ces gens-là ne peuvent être que des ennemis de l'Algérie et de la République, et si vous aviez publié leurs noms dans l'Intransigeant, la presse algérienne vous aurait montré le piège qu'on vous tendait. »

Lors d’une réunion publique à Bône, Olivier Pain, plutôt approuvé jusque là  par les assistants,  déclare qu’une République qui fait des différences entre les citoyens n’est pas une vraie République mais « une oligarchie, un gouvernement bâtard comme celui que rêvent M. Ernest Renan et M. Littré, avec des castes comme dans l'Inde et des mandarins comme en Chine ». Mais quand il en vient à la question de l’amnistie des révoltés algériens, c’est le charivari. Pain déclare : « Voilà pourquoi tous les vrais républicains réclament avec énergie l'application de la loi d'amnistie pour les insurgés indigènes (Assez! assez! à la porte l'orateur ! tumulte indescriptible ). »

« M. OLIVIER PAIN. — Citoyens, j'étais loin de m'attendre à un pareil accueil de la part d'aussi bons républicains. Les arabes ne vous sont pas sympathiques, je le comprends, mais le sentiment de la justice, le sentiment de l'humanité, doivent planer au-dessus de l'intérêt personnel (…) »

Les comparaisons d’Olivier Pain ne convainquent en rien l’assistance :

Pain : « En somme, citoyens, vous êtes chez eux [les Arabes] comme les Prussiens sont en Alsace-Lorraine... (Assez ! assez !)

— Ce sont eux qui sont chez nous ; nous sommes les héritiers des Romains !

— L'Arabie n'est pas en Afrique. » [donc les Arabes non plus ne sont pas chez eux en Afrique du nord]. »

Olivier Pain s’efforce de convaincre que sous le régime militaire (en gros sous le Second empire) en Algérie, les Arabes étaient persécutés – mais le point de vue de ses interlocuteurs est exactement le contraire ; les bureaux arabes (militaires) favorisaient les Arabes contre les colons, et la République a heureusement mis fin à cette partialité.

Un intervenant reproche à L’Intransigeant d’avoir fait campagne pour la « proposition anti-patriotique » d’amnistie des « insurgés arabes », sans tenir compte du fait que « tous les journaux algériens, sans acception de nuance d'opinion, protestèrent contre cette folie » et en dissimulant à ses lecteurs la position unanime de l’opinion algérienne, hostile à l’amnistie*. 

                                                                                      * A l’époque, le mot Algérien renvoie presqu’exclusivement aux Européens installés en Algérie ; les autochtones sont appelés Arabes (et Kabyles), musulmans, indigènes, mais pas Algériens.

 

La réunion se termine dans la confusion la plus totale.

A Constantine, Pain est de nouveau mis en garde par ses interlocuteurs ; ceux-ci sont d’aussi bons républicains intransigeants que lui, sans aucune sympathie pour Gambetta ou pour le président de la République Grévy, ni pour le gouvernement du moment, mais il n’est pas question d’accepter l’amnistie des révoltés :

« — Et que, d'ailleurs, ils prendraient pour une faiblesse ce que nous considérons comme une clémence.

— Il y. a encore cette bonne raison, c'est que les Arabes ne sont pas Français.

— Que les musulmans considèrent les roumis comme les ennemis de leur religion.

— Qu'ils rêvent notre extermination finale;

— Que rendre la liberté aux chefs de bandes qui ont saccagé nos établissements, c'est préparer une nouvelle insurrection plus terrible que les précédentes.

— Que nous ne sommes en Algérie qu'un seul européen contre dix indigènes, et qu'il y aurait danger à paraître les craindre.

— Que, pour les indigènes, l'amnistie serait comme une approbation donnée à l'insurrection, un encouragement à en tenter une nouvelle.

Enfin « un citoyen » reproche à Olivier Pain de ne pas être venu seulement pour demander l'application de l’amnistie mais avec « autre chose de plus dangereux encore dans votre programme, que vous me permettrez de qualifier d'anti-algérien, et même d'anti-français.

Il s’agit du droit de vote aux Musulmans. » Ce serait infailliblement « l'expulsion des Européens de l'Algérie, il n'est pas besoin d'être un bien profond politique pour le voir, c'est la perte de notre conquête, la ruine de trois cent mille citoyens... »

 

 

SUITE DES MÉSAVENTURES D’OLIVIER PAIN,  SELON IBLIS

 

 

 

Prenant la diligence, Olivier Pain se retrouve avec des notables arabes décorés par la France, qui lui font bon accueil : « A propos, l'amnistie n'est pas le seul objet de votre voyage, vous voulez aussi nous rendre nos droits imprescriptibles, faire de nous des électeurs ?

— C'est vrai. Que pensez-vous de cette juste revendication ?

— Je l'approuve, et nous l'approuvons tous, Chaouïas, Arabes et Kabyles, car le premier usage que nous allons faire de notre droit sera d'envoyer à Paris des sénateurs et des députés indigènes, ensuite nous choisirons Abd-el-Khader comme gouverneur général, et le royaume arabe que nous avait promis Napoléon III sera fondé. C'est parfait. Vous êtes bonapartiste, vous, M. Olivier Pain ?

— Pas le moins du monde ! la qualification de bonapartiste serait pour moi une sanglante injure. »

Ainsi (selon  l’auteur évidemment) les notables arabes gardent la nostalgie du bonapartisme qui leur avait promis (vaguement) un « royaume arabe » d’où leur conclusion comique que Pain, favorable aux indigènes, est bonapartiste.

L’accueil réservé à Pain à Bordj-bou-Arreridj, une localité qui fut assiégée par les révoltés lors de l’insurrection de 1871, est encore moins favorable que dans les grandes villes.

« …je viens vous parler de l'amnistie en faveur des Indigènes.

Alors ce fut un brouhaha indescriptible, on entendait des interruptions violentes partir de tous les coins de la salle : A Charenton, l'orateur ! A bas le bonapartiste ! A la porte le Bureau arabe ! Enlevez-le ! A Chaillot, les fumistes ! Vive Marcerou ! A bas l'importunisme !

Citoyens, s'efforçait de dire M. Olivier Pain, soyez un peu plus tolérants ; vous ne savez pas comment j'entends vous présenter la question. Montrez-vous dignes de la liberté et du droit de réunion en supportant la contradiction, (…)

— Assez ! assez ! vociféra-t-on de toutes parts, et une grêle de figues de Barbarie fut lancée sur l'orateur. Le désordre était à son comble. Par bonheur pour Olivier Pain quelques citoyens protégèrent sa retraite et il put échapper par une fenêtre à la fureur de ces forcenés.

— Quel drôle de pays ! quel drôle de pays ! murmurait M. Olivier Pain en errant par la campagne. »

Finalement, pour comble de malheur, Olivier Pain est détroussé par quelques voleurs arabes. L’auteur ne se prive pas d’une plaisanterie facile lorsqu’Olivier Pain demande à un de ses voleurs :

— Où as-tu donc appris le français ?

— A la maison centrale de Nîmes, tu vois que j'ai fait de bonnes études, hein?

Olivier Pain est ramassé par les gendarmes, nu comme un ver, ce qui n’empêche pas les pandores de lui demander ses papiers !

« M. Olivier Pain raconta tout au long sa mésaventure aux bons gendarmes, qui n'en crurent pas un mot, et c'est avec cette escorte que le rédacteur de l' Intransigeant fit son entrée à Beni-Mansour, en costume de paradis terrestre ».

Enfin il quitte l’Algérie et guère plus chanceux qu’à l’arrivée (où il avait voyagé sur un bateau nommé le Maréchal Canrobert – un maréchal de Napoléon III) il repart sur l'Immaculée-Conception (« toujours pas de veine ! » ), ce qui est évidemment agaçant pour un anticlérical (inutile de dire que c’est probablement une invention de l’auteur). Olivier Pain est enfin renvoyé à ses illusions de Parisien : « Que l'asphalte des boulevards lui soit propice ! »*

                                                                                                                         * Ironie peut-être en partie injuste, car Pain semble avoir résidé à Lyon ?

 

Ce petit ouvrage se termine, sur un plan plus sérieux, par une lettre ouverte d’un colon à Rochefort :

« Puisque vous êtes radical, soyez-le tout-à-fait. Demandez l'abandon de l'Algérie, et à l'aide de la restitution du sol qui a été conquis par les armes, livrez de nouveau les côtes algériennes aux excursions des pirates.

Mais de grâce, ne parlez pas de pardon et d'oubli en faveur de ceux qui ne le comprennent pas et envers lesquels on s'est toujours montré beaucoup trop clément.

(…)

Sans la sécurité, vous éloignez les capitaux, vous découragez les colons et vous perpétuez ainsi, le poids du boulet que la France traîne à ses pieds depuis cinquante ans. Le seul moyen de parvenir à un résultat contraire consiste dans les lois d'exceptions qui fassent comprendre aux indigènes que leurs crimes ne demeureront pas impunis.

Si vous tenez à voir prospérer l'Algérie et en faire une nouvelle France, ayant la Méditerranée pour trait d'union ; si vous voulez enfin, qu'au lieu d'être une charge pour la Métropole, elle puisse l'aider sérieusement dans ses besoins, ne pactisez pas avec le fanatisme, frappez et surtout frappez juste. Agréez, etc. »

Les tribulations d’Olivier Pain décrites par celui qui signe Iblis sont sans doute largement imaginaires – mais elles sont probablement  un reflet exact de l’hostilité qu’il a rencontrée en Algérie chez les colons*.

 

                                                                    * Il est à noter qu’un chercheur décolonialiste récent attribue à Olivier Pain lui-même la brochure signée Iblis. A notre avis, ce doctorant engagé (il utilise l’écriture inclusive, etc), n’a pas compris que la brochure brocardait les positions humanitaires de Pain et Rochefort, ce qui est pourtant aveuglant. Voir pour cette curieuse lecture Pierre Michelon, Les déportations politiques au sein de l’empire colonial français. Des récits, des archives et des voix pour dessiner une carte cinématographique de la décolonisation, telle qu’elle n’a pas pu être, telle qu’elle n’est pas encore. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02873555/document

 

 

Au moment où il écrit ses souvenirs, Rochefort évoque la loi d’amnistie qu’il comptait déposer, à l’époque où il était député (vers 1885) en faveur des révoltés kabyles de 1871. Certains étaient en Nouvelle-Calédonie, d’autres « internés en Corse où on leur refusait jusqu'au morceau de pain auquel ils avaient droit. Cette vendetta scandaleuse devait cesser, bien que nous ne sachions que trop pourquoi on les retenait impitoyablement loin de leur patrie. La plupart d'entre eux étaient riches on leur avait illégalement confisqué, après leur condamnation, tout ce qu'ils possédaient. Et on les gardait en otages, de peur d'être obligé de leur rendre les biens séquestrés, le jour où ils rentreraient chez eux ».



Dans le début des années 1880, une rupture eut lieu entre Olivier Pain et Rochefort et Pain cessa de collaborer à L’Intransigeant. Quelles étaient les raisons de cette rupture ? Pain s’était-il éloigné de la politique « intransigeante » (et brouillonne) de son mentor ? En tous cas les deux hommes conservèrent de la sympathie l’un pour l’autre.

 

 

 

L’ÉGYPTE ET LE SOUDAN AU DÉBUT DES ANNÉES 1880

 

 

Au début des années 1880, la scène politique internationale fut marquée par une suite d’événements qui concernaient l’Egypte et le Soudan, possession égyptienne.

L’Egypte, pays théoriquement vassal de la Turquie mais presque indépendant de fait, s’était lancé dans une politique de modernisation et, sous certains aspects, d’occidentalisation. Les dettes accumulées par le khédive (souverain égyptien) Ismaïl avaient mis son pays dans une situation de dépendance envers les pays occidentaux, notamment la France et la Grande-Bretagne. Ces pays avaient exigé des garanties financières, aboutissant à la constitution d’une Caisse de la Dette qui contrôlait le budget du pays en veillant à ce que les intérêts de la Dette soient payés en priorité,  et s’étaient immiscés de plus en plus dans le gouvernement et l’administration de l’Egypte. Le khédive Ismaïl avait dû ventre ses parts des actions du canal de Suez à l’Angleterre (1875) puis il avait été démis de son titre par le Sultan de Turquie (à la demande des puissances européennes) et contraint à l’exil (1879), remplacé par son fils Tewfiq.

La mainmise européenne sur l’Egypte avait provoqué un mouvement nationaliste égyptien, suffisamment puissant pour que son chef, un officier supérieur modernisateur, Urabi (ou Orabi pacha, souvent appelé en Occident Arabi pacha), se fasse nommer ministre de l’armée par le nouveau khédive puis principal ministre. Lorsque survint un épisode de désordre (des Occidentaux furent massacrés à Alexandrie), l’Angleterre décida d’intervenir pour mettre fin à l’influence d’Urabi pacha, tandis que la France déclina l’invitation à participer à l’opération. Les troupes britanniques débarquèrent, et après avoir rétabli l’ordre à Alexandrie (au préalable bombardée par la flotte britannique), elles battirent à Tell El Kebir les troupes égyptiennes d’Urabi pacha* tandis que le khédive, qui avait été mis de côté par Urabi, était rétabli au pouvoir, sous contrôle britannique.

                                                                                                     * Ce dernier fut jugé par une cour martiale égyptienne qui le condamna à mort malgré ses avocats britanniques. Mais le gouvernement anglais s’interposa et Urabi fut envoyé en exil à Ceylan, et autorisé à revenir en Egypte presque 20 ans plus tard.

 

 

 

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Après la bataille de Tell El Kebir, l'entrée du Khédive au Caire, accompagné par Sir Garnet Wolseley, commandant du corps expéditionnaire britannique  et le duc de Connaught (fils de la reine Victoria), 25 septembre 1882. La calèche du Khédive passe sous des drapeaux égyptiens et britanniques, tandis que les militaires britanniques présentent les armes. Dessin paru dans The Graphic, 14 octobre 1882

 Site Prints and Ephemera.

https://www.printsandephemera.com/ourshop/prod_6246288-The-War-in-Egypt-The-Entry-of-the-Khedive-into-Cairo-Accompanied-by-Sir-Garnet-Wolseley-HRH-The-Duke-of-Connaught-and-Sir-E-Male-September-2.html

 

 

 

 

A partir de ce moment, l’Egypte fut soumise au protectorat officieux de la Grande-Bretagne et cette dernière fut impliquée par tout ce qui concernait l’Egypte.

Or au Soudan, un mouvement religieux était apparu qui menaçait directement l’autorité égyptienne sur cette immense contrée conquise – on peut dire colonisée - par les khédives  depuis quelques décennies; il avait comme chef un homme Mohamed Ahmed*, qui avait été proclamé le Mahdi.

                                                                                                     * Nous utilisons ici la graphie la plus simple, qu’on utilisait en Occident au 19ème siècle. L’article Wikipedia utilise la transcription Muhammad Ahmad ibn Abd Allah Al-Mahdi. Les transcriptions savantes des noms arabes peuvent aussi différer en français et en anglais. Dans les citations nous gardons les formes utilisées par les auteurs cités.

 

Dans les années 1870, le gouvernement égyptien, jusque là esclavagiste, avait entrepris, afin de se concilier les faveurs des puissances occidentales, de supprimer complètement le commerce des esclaves au Soudan – en heurtant les intérêts des puissants marchands d’esclaves. Le général anglais Charles Gordon, déjà connu pour ses aventures guerrières en Chine, avait été nommé par le khédive gouverneur général du Soudan ; il avait mis dans la lutte contre les esclavagistes toute son énergie qui s’appuyait sur une foi chrétienne intense. Gordon avait fait venir au Soudan pour le seconder d’autres européens.

L’un des plus célèbres marchands d’esclaves, Zobeyr*, que dans les années précédentes, le khédive, obligé de le ménager, avait nommé pacha, fut exilé au Caire (on reparlera de lui). La lutte contre l’esclavagisme lésait beaucoup d’intérêts : le nombre des mécontents était grossi par les liens tribaux ou de fidélité personnelle. Les Soudanais étaient excédés par les réformes des Egyptiens (qu’ils ne distinguaient pas des Turcs), leur administration souvent oppressive et corrompue, et par la présence aux postes de commandement de chrétiens.

                                                                                        * On trouve aussi les orthographes Zobeir, Al-Zobeir, Zuhber, etc. Wikipédia français écrit : Al-Zubeir Rahma Mansour et Wikipedia en anglais Al-Zubayr Rahma. 

 

 

Gordon, découragé, quitta le Soudan en 1879, laissant le pays s’enfoncer plus encore dans la corruption et le mécontentement général qui se cristallisa dans le mouvement religieux du Mahdi

Les causes du mouvement mahdiste « sont propres au Soudan égyptien: sentiment d’oppression de la population, réformes introduites par les Turco-égyptiens, répression très violente de l’esclavagisme (…). La révolte fut menée par Muhammad Ahmad ben ‘Abdallah, un chef religieux charismatique qui voulait non seulement expulser les infidèles, mais également renverser la monarchie khédivale, perçue comme laïque et tournée vers l’Occident, pour la remplacer par un régime purement islamique. Suite à une série de visions, sur le modèle des saints soufis, il s’autoproclama Mahdi en juin 1881, invitant les tribus soudanaises au jihâd en leur promettant la libération du Soudan et le renouveau de l’islam. » (Paul Fenton, introduction aux souvenirs de Getzl Sélikovitch, Mémoires d'un aventurier juif - Du Shtetl de Lituanie au Soudan du Mahdi, 2021, trad. Paul Fenton).*

                                                                                                     * On reparlera de Getzl Sélikovitch qui joue un rôle dans l’histoire d’Olivier Pain.

 

 

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Caravane de marchands d'esclaves au Soudan.

Gravure extraite de Cassell's History of the War in the Soudan, édition Cassell, par James Grant (1885-86).

https://www.google.fr/books/edition/Cassell_s_History_of_the_War_in_the_Soud/x00OAAAAQAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=cassell%27s+history+of+the+war+in+sudan&printsec=frontcover

 

 

 

 

 

MOHAMED AHMED, LE MAHDI

 

 

Dans une conférence donnée à la Sorbonne en février 1885, le linguiste et historien des religions James Darmesteter donne des précisions sur la signification du mot Mahdi. Dans la conception islamique, le Mahdi viendra à la fin des temps et sera aidé par Jésus (dans la conception musulmane du personnage de Jésus): « Jésus est au-dessus des prophètes de la loi ancienne, mais il est au-dessous des prophètes de la loi nouvelle, celle qu’inaugura Mahomet. Il ne sera donc dans la lutte finale que le serviteur et l’auxiliaire d’un personnage plus auguste : ce personnage est le Mahdi. » 

« Le sens littéral de ce mot de Mahdi n’est point, comme on le dit généralement dans les journaux, Celui qui dirige, sens en effet plus satisfaisant pour un Européen ; Mahdi est le participe passé d’un verbe hadaya, diriger, et signifie Celui qui est dirigé (….)employé comme nom propre, il désigne le Bien-Dirigé entre tous, le Mahdi par excellence, c’est-à-dire le Prophète qui doit clore le drame du monde. De celui-là Jésus ne sera que le vicaire. Jésus viendra égorger l’Antéchrist, massacrer les juifs, convertir à l’islamisme les chrétiens et les idolâtres, et, cela fait, il assistera le Mahdi dans la célébration d’un office suprême (…) . Alors retentiront les fanfares de la résurrection, et Dieu viendra juger les vivants et les morts. »

James Darmesteter insiste sur l’adhésion à la personne du Mahdi d’un très grand nombre de Soudanais : « D’autres ont voulu faire de lui un instrument dans la main des grands marchands d’esclaves du haut Nil, menacés dans leur hideux commerce par la civilisation européenne et qui l’auraient dressé pour son rôle. C’est trop raffiner en politique : le Mahdi peut avoir pour lui des marchands d’esclaves, mais il a aussi pour lui les esclaves. Le soulèvement du Mahdi, c’est la réaction naturelle et légitime du Soudan, esclavagiste ou non esclavagiste, écrasé depuis un demi-siècle par la pire des oppressions, celle qui se présente avec les hypocrisies de la civilisation. La civilisation apportée dans un pays à demi sauvage est déjà une chose équivoque et à faire frémir, même dans des mains européennes : imaginez ce que c’est, apportée par des pachas égyptiens, des Arabes ou des Turcs frottés de bureaucratie. La conquête égyptienne du Soudan était sans doute, pour l’Occident, pour la science, pour le commerce de nous autres, gens d’Europe, un bienfait ; pour les populations du Soudan, c’était l’enfer.

Le noble et héroïque Gordon, nommé gouverneur du Soudan, vit de près la civilisation égyptienne à l’œuvre et deux fois lâcha la place de dégoût et d’horreur. Aussi le mot du Mahdi n’est point : Guerre aux chrétiens ! mais : Guerre aux Turcs ! c’est-à-dire, guerre aux faux musulmans du Caire ! On dit Turc au Soudan par habitude, parce qu’on n’est pas au courant, dans l’île d’Aba*, des changements de l’onomastique politique et qu’on n’y sait pas encore que ce n’est plus le Turc de Constantinople qui règne en Égypte**. »

                                                                                                  * Mohamed Ahmed, avant d’être reconnu mahdi, avait vécu dans l’ile d’Aba sur le Nil « quinze ans, dans la retraite, les quinze années que Mahomet avait passées à méditer sa mission » (Darmesteter).

                                                                                                 **  Il est plus probable que le Mahdi mettait Turcs et Egyptiens dans le même sac (d’autant que la classe dirigeante égyptienne était d’origine turque ou circassienne).

 

 

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 Mohamed Ahmed, le Mahdi (né près de  Dongola en 1844, mort à Khartoum en 1885). Selon la transcription de Wikipedia (français): Muhammad Ahmad ibn Abd Allah Al-Mahdi. Selon la transcription de l'Encyclopedia britannicaMuḥammad Aḥmad ibn al-Sayyid ʿAbd Allāh, al-Mahdī.

Gravure extraite du livre Cassell's History of the War in the Soudan, édition Cassell, par James Grant (1885-86). Ce livre en plusieurs volumes est illustré de gravures fascinantes. La portrait du Mahdi est reproduit avec l'indication : d'après un portrait en possession de Mr. Egmont Hake. 

https://www.google.fr/books/edition/Cassell_s_History_of_the_War_in_the_Soud/x00OAAAAQAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=cassell%27s+history+of+the+war+in+sudan&printsec=frontcover

 

 

 

 

 

 

PROGRÈS DE L’INSURRECTION DU MAHDI

 

 

Contrairement à ce qu’on pense parfois, la révolte du Mahdi n’était pas dirigée contre les Britanniques, car les Britanniques  ne contrôlaient pas le Soudan, ni, au début de la révolte, n’étaient pas encore installés en Egypte. Certes, à partir de 1882, ils contrôlaient l’Egypte, mais cela, le Mahdi ne s’en préoccupait pas ; sa révolte était principalement dirigée contre les dominateurs égyptiens, qualifiés de mécréants.  Le Mahdi disait aux Soudanais : « Je suis le Mahdi, le successeur du Prophète. Ne payez pas l’impôt des mécréants turcs, et que quiconque trouve un Turc le tue, car les Turcs sont des mécréants » (cité par Henri Wesseling, Le Partage de l’Afrique, éd . française 1996).

De plus en plus le message du Mahdi séduisait les Soudanais et les tribus se ralliaient à lui les unes après les autres. Dès août 1881, le gouverneur général du Soudan Raouf pacha (un Egyptien qui avait succédé à Gordon dans cette fonction) donna l’ordre de s’emparer du Mahdi dans l’île d’Aba (où le Mahdi avait son logis) au sud de Khartoum ; ses troupes furent mises en déroute. D’autres tentatives impliquant des troupes plus importantes arrivèrent au même résultat : en 1882, une force égyptienne de 4000 hommes fut détruite en affrontant  50 000 mahdistes, seuls 200 soldats égyptiens purent s’enfuir.

Le Mahdi s’empara de la villed'El-Obeid (au sud de Khartoum), capitale de la province du Kordofan,  et en fit sa capitale.

Le sultan de Turquie demanda alors à l'université Al Azhar du Caire de se prononcer sur la question de savoir si Mohamed Ahmed était vraiment le Mahdi annoncé. Les oulémas dénièrent qu'il était le Mahdi et conclurent que le véritable infidèle était Mohamed Ahmed, qui massacrait des croyants en les traitant d'infidèles. Il contrevenait aux paroles du Coran : « Le Prophète a dit : « La discorde dort ; que Dieu maudisse celui qui la réveillera ! » (cité par James Darmesteter).

Le gouvernement du khédive était désormais très inquiet des événements. A ce stade, les Britanniques ne souhaitaient pas intervenir directement dans le conflit, considéré comme une affaire interne égyptienne.

Le gouvernement égyptien envoya une armée de 9000 hommes (8000 soldats, 1000 « irréguliers » de tribus hostiles au Mahdi, plus 2000 servants et 5000 chameaux) sous le commandement d’un Britannique retraité de l’armée des Indes, le major-général Hicks pacha. L’armée de Hicks n’était redoutable que sur le papier. Composée essentiellement de recrues égyptiennes récalcitrantes, dont d’anciens soldats partisans d’Urabi, tirés de prison pour la circonstance, son moral était proche de zéro.

 

En novembre 1883, à la bataille d’El-Obeid*, l’armée de Hicks fut presque totalement détruite par les troupes (supérieures en nombre mais mal équipées) du Mahdi (qu’on appelait communément en Occident les derviches, tandis que les combattants du Mahdi se désignaient comme les « ansars », serviteurs, du nom des premiers fidèles de Mahomet) : seuls quelques 200 soldats égyptiens eurent la vie sauve (selon certains) ; Hicks et tous ses officiers européens ou égyptiens furent tués, ainsi qu'au moins deux correspondants de presse**. Après cette bataille, le Mahdi récupéra quantité d’armes modernes.

                                                                                                                                 * Ou bataille de Sheykan (Shakyan) ou de Kashgal.

                                                                                                                                              ** Vizitelly et Edmund O'Donovan; pour ce dernier, voir plus loin.

 

 

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L'armée de Hicks pacha en marche vers son destin. Dessin du journal anglais The Graphic, 1883.

Wikipédia, artrcle Battle of Shaykan.

.

 

 

 

GORDON AU SOUDAN

 

 

 

 

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 Charles Gordon (1833-1885), connu comme Gordon pacha (titre attribué par le khédive d'Egypte). Portrait (posthume) par Julia Abercromby, National Portrait Gallery..

Après avoir combattu au service de l'empereur de Chine lors de la révolte des Taïpings, Gordon entra au service du khédive d'Egypte Ismaïl qui le nomma gouverneur de la province d'Equatoria au Soudan, puis gouverneur général du Soudan, jusqu'à sa démission en 1879. En 1884, le gouvernement anglais jugea que Gordon était l'homme de la situation pour évacuer le Soudan. Pourtant Gordon avait la réputation d'être difficile à diriger. Il disait de lui-même : si j'étais un chef, jamais je ne m'emploierais. Je suis trop indépendant.

 

 

 

Le gouvernement anglais se trouva alors obligé d’agir plus directement. Le Premier ministre libéral Gladstone  avait une ligne politique opposée à l’impérialisme qu’avait défendu  son vieil adversaire le conservateur Disraeli (mort en 1881). Il considérait les Soudanais « comme un peuple qui lutte, à juste titre, pour sa liberté » (cité par Henri Wesseling, Le Partage de l’Afrique). Il est probable toutefois qu’il n’avait aucune sympathie pour le Mahdi et aurait préféré que l’aspiration à la liberté des Soudanais se présente sous un aspect plus confirme au libéralisme européen…

Gladstone prit la décision d’évacuer ce qui restait d’administration égyptienne au Soudan et imposa sa décision au gouvernement égyptien réticent. En janvier 1884, il chargea le général Charles Gordon, devenu une sorte d’icône des valeurs morales de l’Angleterre victorienne, de procéder à l’évacuation (en fait, ses instructions étaient moins précises que cela). Gordon arriva au Caire et fut nommé de nouveau gouverneur-général du Soudan par le khédive, avec des pouvoirs étendus. Il gagna Karthoum où il fut accueilli avec joie par la population qui voyait en lui un sauveur : il est probable qu’à Khartoum, tous ceux qui approuvaient le Mahdi avaient déjà quitté la ville.

 

Khartoum-1966

Charles Gordon au Caire, nommé gouverneur général du Soudan par le khédive (janvier 1884). Scène du film de Basil Dearden Khartoum, 1966, avec Charlton Heston dans le rôle de Gordon.

http://blueprintreview.co.uk/2018/12/khartoum/

 

 

A Khartoum, Gordon dévia des recommandations (plus ou moins claires) du gouvernement britannique ; décidé à ne pas laisser le Soudan aux mains des fanatiques religieux, il pensa que le meilleur moyen pour le faire était effectivement de mettre fin à l’administration égyptienne, impopulaire et corrompue, et de faire appel à des Soudanais pour diriger le pays. Aussi la première et surprenante demande qu’il adressa au Caire était de placer à la tête du Soudan Zobeyr pacha, l’ancien trafiquant d’esclaves qui vivait en exil avec sa famille au Caire.

On s’étonna que Gordon, antiesclavagiste militant, fasse appel à un homme qui représentait ce qu’il détestait et qu’il avait combattu. Mais Gordon, réaliste, pensait que Zobeyr, qui avait de nombreux soutiens, était l’homme qu’il fallait pour empêcher l’ensemble des Soudanais de passer du côté du Mahdi. Mais le gouvernement anglais, « qui ne voulait pas se commettre avec un ancien trafiquant d’esclaves » refusa la demande de Gordon, même appuyée par Sir Evelyn Baring, le « proconsul » anglais en Egypte.*

                                                                                   * Le 18 février 1884, jour de son arrivée à Khartoum, Gordon demanda que l’ « autorité nominale fût placée entre les mains de Zubehr pacha. Ce grand traitant descendant direct des Abbassides, ce qui lui donnait un prestige auquel le khédive lui-même ne pouvait prétendre, est un homme d’une très remarquable capacité et possède dans le pays une influence considérable. Cette demande fut rejetée par le cabinet britannique bien que Gordon la renouvelât sans cesse de la façon la plus persistante et d accord avec Sir Evelyn Baring qui considérait aussi Zubehr pacha comme seul en état de faire échec au Mahdi. Je sais pertinemment qu’un des principaux membres du cabinet et que lord Wolseley partageaient cette opinion. Au commencement d’août, le général Gordon ayant fait une nouvelle tentative sur ce point, je me suis efforcé de lui faire obtenir gain de cause mais sans succès » (introduction au journal de Gordon par son frère, Sir Henry W. Gordon, éd. française 1886).

 

Entretemps,  en mars 1884, la population soudanaise au nord de Khartoum se rallia au Mahdi et Gordon fut coupé de l’Egypte et bientôt pratiquement assiégé dans Khartoum, même s’il était encore possible de recevoir des communications par le Nil (pendant un temps) et par des émissaires (menant parfois double-jeu) qui passaient d’un camp à l’autre.

 

 
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 Gordon à Khartoum, acclamé par la population.

 Scène du film de Basil Dearden Khartoum, 1966, avec Charlton Heston dans le rôle de Gordon.

 Site On-Mag.fr

https://www.on-mag.fr/index.php/video-hd/blu-ray-dvd/20057-khartoum?fbclid=IwAR1fJ9VDx2fSOP4q8K7p1PZ1nGBlJozrfa-b5WLRzdvKG6XdsDt7gnnGW54

 

 

 

 

 

 

DÉPART D’OLIVIER PAIN – INTERVENTION D’AL AFGHANI

 

 

 Toute l’Europe suivait avec attention ce qui se passait au Soudan.  Olivier Pain, bien que marié et père de jeunes enfants, décida alors de se rendre sur les lieux du conflit, avec l’espoir d’arriver à approcher le Mahdi.

Quelles étaient ses intentions véritables ? D’abord en tant que journaliste, son but était évidemment de réaliser un scoop. Ensuite il se donnait un but humanitaire : on savait que le Mahdi avait de nombreux prisonniers européens (ou chrétiens) et Pain espérait pouvoir améliorer leur situation et peut-être même obtenir leur libération. Avait-il d’autres buts ?

 

Un auteur de l’époque, Charles Berger, qui se présentait comme « Ex-Rédacteur au Bosphore Egyptien » écrit au début de sa  brochure La Vérité sur Olivier Pain, son rôle au Soudan et son assassinat (brochure parue à Paris en septembre 1885*) :  « On se souviendra qu'Olivier Pain, bien que brouillé depuis plusieurs années avec son ex-compagnon d'exil et d'évasion, M. Henri Rochefort, pria celui-ci de le recommander au Figaro. M. Rochefort s'exécuta aussitôt de bonne grâce ; et Oliver Pain partit pour l'Egypte en qualité de correspondant officiel du Figaro, non toutefois sans avoir assuré l'existence de sa jeune famille. »

                                                                                                                                 * Disponible sur Gallica,  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9601808n.texteImage.

 

 

Il semble qu’Olivier Pain partit pour l’Egypte avec également la qualité de correspondant du Temps, journal modéré très réputé, organe de la bourgeoisie « sérieuse ». L’ancien Communard  était donc, quelles que soient ses idées politiques du moment, le correspondant d’un journal conservateur (Le Figaro) et d’un journal « modéré » (de centre-droit).

 

Au moment de son départ, se trouvait à Paris un personnage qui joue un petit rôle dans l’histoire des événements relatifs à d’Olivier Pain, le célèbre théoricien et réformateur musulman Jamāl al-Dīn al-Afghānī (Djemâl ad-Dîn al-Afghâni), appelé souvent en français Al Afghani* (l’Afghan), mais qui était d’origine persane.

 Al Afghani avait dû quitter l’Egypte où il était suspect au gouvernement et aux puissances occidentales vers 1879 et s’était fixé quelques années en France. Ernest Renan, qui l’avait rencontré, parle du noble caractère et de la liberté de pensée du « cheik Gammal Eddine », qu’il compare à Averroès ou Avicenne, qui représentèrent « pendant cinq siècles la tradition de l’esprit humain ».

                                                                                  * Al Afghani (1838-1897), né en Perse à Hamadan ; il semble qu’il se surnomma lui-même Al Afghani du fait qu’il avait séjourné en Afghanistan et peut-être pour dissimuler le fait qu’il était iranien, donc chiite (dans les transcriptions, on trouve le nom avec ou sans trait d’union, avec ou sans majuscule à « al », etc). C’est un interprète de l’Islam « fortement influencé par les traditions et la philosophie chiite et par la mystique soufie » (Wikipedia). Il pensait que l’Orient devait se moderniser pour pouvoir éviter la domination par l’Occident. Il voyagea dans de nombreux pays en Orient et en Occident. Il entra dans la franc-maçonnerie en Egypte et fonda lui-même une ou plusieurs loges affiliées au Grand Orient de France après avoir été exclu de la Grande Loge d’Ecosse. Expulsé d’Egypte pour motifs politiques, il vint en France, puis en Angleterre. Dans ces deux pays il fréquenta les loges maçonniques. Il séjourna ensuite en Perse, puis en Turquie, où il reçut le soutien du sultan Abdulhamid. Il semble qu’il fut impliqué dans un complot qui aboutit à l’assassinat du Shah de Perse (1897). Il mourut de maladie à Istamboul la même année. Il semble avoir connu et influencé Mme Blavatsky, la fondatrice du théosophisme.

 

 

 

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Al Afghani (Sayyid Jamāl Al-Dīn Al Afghani), photographie colorisée, vers 1883.

Wikimedia Commons.

 

 

 

Al Afghani avait été amené à échanger avec Ernest Renan. Dans une conférence de 1883, L’islamisme et la science*, Renan avait voulu montrer que la science et l’Islam sont incompatibles (Renan utilise le mot islamisme, qui a pris aujourd’hui un autre sens, dans le sens d’Islam). Al afghani répondit à Renan dans un article publié par le Journal des débats. Il contestait que l’Islam, comme l’avait dit Renan, soit incompatible avec la science et démontrait que le christianisme fut aussi hostile à la science, sans empêcher celle-ci de prendre son essor. Dès le lendemain, Renan lui répondait courtoisement dans le même journal en estimant qu’ils étaient fondamentalement d’accord. Renan soulignait que l’ouverture d’esprit de Al Afghani était sans doute en lien avec son origine ethnique : c’était un iranien, donc un indo-européen.

                                                                                                                  * L’islamisme et la science, https://www.culture-islam.fr/contrees/maghreb/ernest-renan-lislamisme-et-la-science-1883.

 

Rochefort rencontra aussi Al Afghani et raconte ainsi les choses : « A la suite de la défaite d'Arabi-Pacha, le patriote égyptien adversaire des Anglais, j'avais été mis en rapport avec plusieurs officiers de son armée, réfugiés en France. L'un d'eux me présenta un autre proscrit célèbre dans tout l'Islam comme réformateur et révolutionnaire, le cheik Djemal-ed-Din, descendant de Mahomet, et considéré lui-même un peu comme prophète.*»

« Nous nous étions tout de suite fort liés, car j'ai l'âme instinctivement révolutionnaire et tout émancipateur m'attire presque invinciblement. Ce fut à l'occasion des difficultés quasi insurmontables que ne pouvait manquer de rencontrer Olivier Pain pour rejoindre le mahdi que l'énorme puissance de Djemal-ed-Din sur ses coreligionnaires se manifesta à nos yeux. »

Selon Rochefort, Al Afghani avait écrit au mahdi pour faciliter l’entreprise d’Olivier Pain : «  Il fit plus que de prier le tout-puissant maitre du Soudan, il lui ordonna d'équiper une caravane de faux marchands qui, par le désert, viendraient prendre Olivier Pain aux frontières de la Haute-Egypte et le lui amèneraient.

Les prescriptions de Djemal avaient été exécutées à la lettre** ».

                                                                                              * Ces indications de Rochefort sont-elles exactes ? En tout état de cause, selon Rochefort, Al Afghani « était alors, c'est-à-dire en 1884, un homme d'environ quarante ans, à la tête d'apôtre qui en brun, me rappelait ce que Parnell [le leader autonomiste irlandais] était en blond (…) Il représentait le type du dominateur des foules. »

                                                                                             ** C’est évidemment l’opinion de Rochefort. Personne n’en sait rien.

 

On peut être très étonné de ces indications d’autant que Al Afghani déclarait que le Mahdi avait été un de ses anciens étudiants à l’université coranique Al Azhar au Caire (ce qui pouvait expliquer, en partie, l’influence qu’Al Afghani prétendait avoir sur lui). Or, il est déjà peu probable qu’Al Afghani ait enseigné à Al Azhar ( ?) et surtout on sait que le futur Mahdi n’avait jamais quitté le Soudan. Les lettres de recommandations d’Al Afghani au Mahdi en faveur d’Olivier Pain semblent donc au mieux un quiproquo de la part d’Al Afghani, qui  a vraiment cru que le futur Mahdi avait été un de ses élèves quand il donnait des cours au Caire, au pire une mystification d’Al Afghani, pour se donner de l’importance.

Al Afghani pourrait avoir remis à Olivier Pain (directement ou pas, car rien n’indique que Pain ait rencontré Al Afghani) des lettres de recommandation pour le Mahdi, à charge d’Olivier Pain de trouver le moyen de les faire parvenir au Mahdi. Enfin, si Al Afghani a vraiment écrit au Mahdi, depuis Paris (évidemment pas par la poste !), on ignore si ses lettres lui sont parvenues…

Un auteur de langue anglaise parle à propos d’Al Afghani de vantardise et d’auto-glorification et à propos de Rochefort, d’innocence, dans cette histoire (Elie Kedourie, Afghani and 'Abduh: An Essay on Religious Unbelief and Political Activism in Modern Islam, 1ère éd. 1966).

Al Afghani essayera encore (sans beaucoup d’efficacité) de peser sur la situation en Egypte, en correspondance avec un Anglais artistocrate conservateur atypique, poète et éleveur de chevaux, Wilfrid Scawen Blunt, qui avait voyagé au Proche-Orient et rencontré des intellectuels réformistes comme ‘Abduh. Blunt est un opposant déclaré à l’impérialisme et soutient le nationalisme arabe. En 1885, Blunt et Al Afghani, présent en Angleterre, tâcheront de convaincre Lord Randolph Churchill (le père de Winston), un des membres influents du nouveau gouvernement conservateur qui a succédé à Gladstone, de suivre leurs préconisations.

 

 

 

OLIVIER PAIN EN EGYPTE