Le comte Lanza vous salue bien

08 novembre 2019

MERIMEE ET LA CORSE: COLOMBA, PEUPLE ET NATION TROISIEME PARTIE

 

 

 

MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA, PEUPLE ET NATION

(TROISIÈME PARTIE)

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit

 

 

 

 

 

 

 

LES CORSES : UN PEUPLE ET UNE NATION

 

 

Mérimée a abordé la question de l’intégration de la Corse dans la France. A son époque, la question ne se posait pas en termes politiques (il n’y avait pas à ce moment de mouvement « nationaliste » en Corse) mais plutôt en termes de sensibilité, ou comme on dirait plus tard, d'identité.

Dans la préface de ses Notes d'un voyage en Corse (ci-après abrégé en Notes de voyage), adressée au ministre de l’intérieur (son supérieur hiérarchique pour les monuments historiques), Mérimée écrit, à propos de l’histoire de la Corse aux 15ème et 16 ème siècles :

 

« A peine, au milieu d'une foule de capitaines changeant sans cesse de bannière [c-à-d une foule de chefs militaires changeant sans cesse d'allégeance], le lecteur, découragé par une interminable suite d'horreurs, respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant presque seul pour l'indépendance de sa patrie ; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.

On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa nationalité, et ne s'assimila point à ses protecteurs. »

Ainsi Mérimée qualifie l’indépendance de « plus sainte des causes »

 

On remarque que le résumé de l’histoire de la Corse que Mérimée fait dans la préface de ses Notes de voyage s’arrête au début des temps modernes : on n’y trouve aucune mention de Pascal Paoli ni de l’annexion française.

 On peut s’interroger sur cette absence (peut-être Mérimée a-t-il pensé que les événements du 18ème siècle étaient récents et donc bien connus de son lecteur). Il évite ainsi d’avoir à aborder explicitement la question de l’intégration à la France. Mais la formule qu’il utilise à la fin de son exposé de l’histoire corse prend une valeur permanente et s’applique donc aussi à la situation de la Corse après son intégration à la France, en raison de l’utilisation des mots « toujours » et « jamais » : il s’agit d’une constante de l’histoire corse.

Ce constat qui a la froideur de l’objectivité (mais où transparait une forme de sympathie) est adressé justement à un haut responsable de l’état français, le ministre de l'intérieur. De plus, Mérimée suggère que contrairement à ce qu’on pense souvent, la Corse « trop faible … pour subsister de ses propres forces », n’est pas passive dans ce qui lui arrive : elle « se donne » à la puissance dominante, plus qu’elle n’est conquise, et elle se donne sans s’assimiler et sans renoncer à sa « nationalité ».

 

Dans Colomba , Mérimée revient sur l’intégration de la Corse à la France. Orso della Rebbia, à peine débarqué en Corse, se trouve en compagnie de Sir Nevil et de sa fille, lorsque le préfet vient rendre visite à ces derniers à leur hôtel (il s’agit de « visiteurs de marque », qui ont droit à des égards).

 

A cette occasion le préfet , qui craint qu’Orso della Rebbia ne soit revenu pour venger son père, sonde ses intentions.

Le préfet commence par une réflexion qui lui attire une réponse plutôt aigre d’Orso :

 « — Vous avez été trop longtemps dans l’armée française, pour ne pas devenir tout à fait Français, je n’en doute pas, monsieur. »

« Orso, un peu piqué, répliqua : — Pensez-vous, monsieur le préfet, qu’un Corse, pour être homme d’honneur, ait besoin de servir dans l’armée française ?

— Non, certes, dit le préfet, ce n’est nullement ma pensée : je parle seulement de certaines coutumes de ce pays-ci, dont quelques-unes ne sont pas telles qu’un administrateur voudrait les voir.

Cette passe d’armes est ainsi commentée par Mérimée :

« Ce n’est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu’ils appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette prétention, ils la justifient assez bien pour qu’on la leur accorde. »

Mérimée utilise l’expression « grande nation » (sans majuscule d’ailleurs) qui, depuis la révolution française (en fait, il semble que l’expression date du Directoire*) désignait la France. Répétée avec complaisance par les Français (du moins ceux qui étaient sensibles à une forme de chauvinisme), on peut penser qu’à l’étranger, l’expression était prise avec ironie. Ici, il semble bien que Mérimée adopte un point de vue ironique sur la prétention française à constituer « la grande nation ».

                                                                             * Voir l'étude détaillée de Jean-Yves Guiomar, Histoire et significations de « la Grande Nation » (août 1797-automne 1799) : problèmes d’interprétation https://books.openedition.org/irhis/1705

                                                                               

On retrouve l’expression dans une autre œuvre de Mérimée , une pièce de théâtre extraite du Théâtre de Clara Gazul (Mérimée avait publié un ensemble de pièces sous un pseudonyme féminin au début de sa carrière).

Dans la pièce intitulée Les Espagnols en Danemark, il évoque la situation (historique) d‘une brigade espagnole envoyée au Danemark à l’époque où Napoléon contrôlait l’Espagne. Les Espagnols, dirigés par le général marquis de la Romana, savent qu’en Espagne une insurrection a commencé contre Napoléon et veulent y participer. Ils arriveront à quitter le Danemark, transportés par la flotte anglaise et participeront à la lutte contre les Français (La Romana sera d’ailleurs fusillé par les Français). Ce départ des Espagnols est le sujet de la pièce.

 

Au début de la pièce, Don Juan Diaz, l’aie camp du général espagnol, reçoit la visite du résident français (représentant du gouvernement impérial) un personnage prétentieux et  superficiel. Les deux hommes échangent des propos aigre doux.

 Le résident demande si Don Juan a lu la proclamation du grand duc de Berg (le maréchal Murat) et Don Juan lui répond : que m’importe le grand duc de Berg, ce sont des nouvelles de nos familles que nous attendons.

 Selon le résident, l’Espagne connaitra le progrès grâce à Napoléon qui fait briller « le soleil de la civilisation », ce à quoi Don Juan répond : nous autres Espagnols préférons l’ombre

 Le résident estime que l’Espagne a besoin de la philosophie française « pour vous débarrasser de vos superstitions – mais vous n’avez sans doute pas lu Voltaire ? ».

 Au contraire, répond Don Juan, nous apprécions la philosophie. Mais moins les 80 000 soldats qui viennent nous l’imposer.

 Finalement le résident va déjeuner et Don Juan lui lance : « Bon appétit – il en faut pour boire le café de la grande nation ». Sa remarque fait allusion au fait qu’en raison du blocus maritime, le vrai café n’arrive plus et on doit se contenter de médiocres produits de substitution, mais elle acquiert presque un sens symbolique.

 

Dans cette scène il est clair que Mérimée est du côté de l’Espagnol, personnage positif confronté au personnage du résident français, prétentieux et utilisant la langue de bois officielle. Il est donc probable que dans Colomba l’expression « la grande nation » est utilisée avec une ironie équivalente.

 Pourtant, Orso della Rebbia n’apparait pas comme un porte-parole d’un quelconque nationalisme corse. Il est d’ailleurs admirateur de Napoléon, tout en observant que la plupart des Corses ne l’apprécient pas beaucoup – autre différence paradoxale avec les Français :

 « — Vous savez, mademoiselle, que nul n’est prophète en son pays. Nous autres, compatriotes de Napoléon, nous l’aimons peut-être moins que les Français. Quant à moi, bien que ma famille ait été autrefois l’ennemie de la sienne, je l’aime et l’admire. *»

                           * La sympathie d’Orso pour Napoléon n’est pas incompatible avec son appartenance à l’oppostion libérale au régime de la Restauration :« en sa qualité de libéral, Orso ne voulait point parler à un satellite du pouvoir » (le préfet). A l’époque, bonapartisme et libéralisme tendaient à se confondre ou au moins à se conforter mutuellement. Mérimée avait lui aussi été un libéral sous la Restauration.

 

Pas plus dans Colomba que dans ses Notes de voyage, Mérimée ne parle de Paoli. Pourtant les voyageurs en Corse de la première moitié du 19 ème siècle (Valéry en 1837, ou l’Allemand Gregorovius en 1854 - récit d’un séjour en 1850), notent la persistance de l’affection des Corses pour Paoli. Le seul personnage de l’histoire corse récente (18ème siècle) évoqué dans Colomba est l’éphémère roi Théodore (Colomba offre à mIss Nevil un stylet que le roi Théodore avait offert à sa famille). On sait que pendant son voyage en Corse, Mérimée essaya de se procurer des monnaies du roi Théodore et de Paoli pour un ami collectionneur.

 

Sa vision politique de la Corse se borne donc à reconnaître que les Corses constituent une nation (sans employer expressément le mot ; il utilise le mot de « nationalité ») ou un « peuple » à part, nullement flatté d’appartenir à la nation française, ce qui est déjà beaucoup, sans évoquer de nationalisme actif ou militant ou de séparatisme.

  Les formules de Mérimée sont plus radicales que celle d’Alexandre Dumas dans Les Frères corses (1844) qui note seulement : la Corse est un département français mais la Corse n’est pas encore la France (Dumas dédie son roman à Mérimée).

 

 

 

COLOMBA, UN STÉRÉOTYPE DE LA FEMME CORSE ?

 

 

004

 Ajaccio, illustration extraite du livre  de Thomas Forester, Rambles in Corsica and Sardinia, 1858 (excursions en Corse et en Sardaigne).

Projet Gutemberg.

https://www.gutenberg.org/files/28510/28510-h/28510-h.htm

 

 

 

 

Avec le personnage de Colomba, Mérimée a-t-il donné de la femme corse une image réductrice et en même temps excessive par sa violence? Colomba est souvent présentée comme mue par le seul désir de la vengeance. Dans l’imaginaire collectif, c’est une figure sombre vêtue de noir, elle incarne une société où la pulsion de mort serait plus importante que la pulsion de vie. On la compare fréquemment à Electre, héroïne de tragédie grecque qui venge son père Agamemnon.

Mais si on lit sans préjugé le roman, le désir de vengeance de Colomba est parfaitement compréhensible : étant présente au village lors de la mort de son père, à la différence de son frère, Colomba est convaincue de la culpabilité des Barricini par des indices qui ne peuvent pas constituer des preuves pour la justice. Son intime conviction de leur culpabilité lui inspire le désir, naturel, de punir les meurtriers de son père. Mais selon la tradition, ce devoir incombe à son frère, et Colomba profite de toutes les occasions pour lui rappeler son devoir, provoquant l’agacement d’Orso :

«  — Cela devient de la folie, se dit Orso. Mais il ne répondit rien pour éviter toute discussion. »

Sa description physique est celle d’une très belle jeune fille qui, malgré des habits de deuil, ne manque pas de séduction. Mérimée la décrit ainsi lorsqu’elle apparaît pour la première, fois, venue rejoindre son frère à Ajaccio:

« …une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de petite taille, mais vigoureux (…) La beauté remarquable de la femme attira d’abord l’attention de miss Nevil. Elle était grande, blanche [le teint blanc], les yeux bleu-foncé, la bouche rose, les dents comme de l’émail. Dans son expression on lisait à la fois l’orgueil, l’inquiétude et la tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro, que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la tête. Son costume était propre [au sens de correct], mais de la plus grande simplicité. »

                                                                   * Le mezzaro (ou mesero, il existe d’autres orthographes) est un voile coloré, le plus souvent avec un motif d’arbre de vie, qui était porté par les femmes génoises. On voit qu’ici il est noir. De plus le mezzaro classique est en coton ou lin et non en soie. Le voile porté par Colomba est jugé très seyant par Mérimée et n’empêche pas de voir ses torsades de cheveux châtains. Dans ses Notes de voyage, Mérimée indique (on lui en laisse la responsabilité) que les Corses « de pure race » (de l’intérieur) sont généralement châtains avec des reflets blonds, tandis que sur les côtes ils ont le type ligure (sur le mezzaro, voir annexe 3)

 

On sait que Mérimée s’est (en partie) inspiré de faits et de personnes réels pour son roman. Il a ainsi rencontré la protagoniste d’une affaire de vendetta qui s'était déroulée à Fozzano, Mme Colomba Carabelli, veuve Bartoli. Il retient le prénom de celle-ci, mais c'est la fille de Colomba Bartoli qui lui inspire le personnage de Colomba*. Il rencontra aussi à Sartène un autre personnage qui avait tué ses deux agresseurs de la famille ennemie (et devait être tué qelques années après).

                                  * Il semble que le frère de Mme Bartoli s'appelait Orso et était lieutenant. Mérimée le connaissait peut-être avant son voyage en Corse.

 

Dans la lettre (déjà citée) à son ami, le naturaliste et amateur d’antiquités avignonnais Esprit Requien, Mérimée décrit  ainsi la fille de Mme Carabelli :

 « …20 ans, belle comme les amours, avec des cheveux qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, des lèvres de tonnerre de Dieu, cinq pieds trois pouces [1,72m] …j’en suis ensorcelé ». Il précise qu’il l’a embrassée sur la bouche en partant – mais c’est une coutume corse selon lui.

https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html

 Il semble que Mérimée rajeunisse aussi la fille de Mme Carabelli. Sur le modèle de Colomba, et plus généralement l'image de la femme corse, voir quelques mots en annexe 1.

 

 

PotW-19

Edward Lear (1812-1888), Vue de Vico.

L'écrivain et peintre anglais Edward Lear, surtout connu comme aquarelliste, a laissé de nombreuses vues de la Corse qu'il visita en 1868-68. Il publia en 1870 son Journal of a Landscape Painter in Corsica (journal d'un peintre de paysages en Corse). Poète, Edward Lear fut célèbre pour ses courtes poésies (limericks) dans le genre du nonsense; un de ses poèmes est intitulé There was a young lady of Corsica, il y avait une jeune dame de Corse. Amoureux des pays méditerranéens, il mourut à San Remo où il s'était établi.

https://www.the-tls.co.uk/articles/public/poem-week-edward-lear-corsica/

 

 

 

 

 

COLOMBA, FÉE OU MÉNAGÈRE IDÉALE ?

 

 

 femme-de-corse-1

Une jeune fille corse (vers 1920 ?). Sa tenue est moins austère que la plupart des représentations de jeunes filles corses de l'époque.

Site La Corse d'antan.

https://lacorsedantan.com/type/gallery/page/2/

 

 

 

 

Mérimée ne décrit nullement Colomba comme un personnage tragique, mais au contraire avec une ironie affectueuse, ainsi lorsqu’elle recopie pour miss Nevil (sans doute en italien, langue écrite de la Corse à l’époque) le texte d’une sérénade qu’elle vient d’improviser

« Il y avait bien encore quelques observations à faire sur l’orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus d’une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanité fraternelle d’Orso était au supplice. »

On pourrait disserter sur le rôle de la femme en Corse tel qu'il ressort de Colomba; rien n'indique d’ailleurs, que Mérimée ait voulu faire de son héroïne un modèle de la femme corse et non un cas particulier. On peut au moins en dire qu’elle apparait parfois comme le vrai chef de famille (rôle qu’elle a effectivement joué pendant que son frère était sur le continent, après la mort de son père, comme l’indiquent certains passages) et prend les décisions qu’il faut pour arriver au but qu’elle se propose. Elle n’hésite pas à recourir à la provocation, lorsqu’elle fend l’oreille d’un cheval appartenant aux della Rebbia pour faire accuser les Barricini. Le préfet, de passage à Pietranera, espère réconcilier les della Rebbia et les Barricini. Il voit bien que Colomba est le principal obstacle à tout accommodement :

— Mademoiselle est le tintinajo de la famille, à ce qu’il paraît, dit le préfet d’un air de raillerie.

(le tintinaju est le bélier qui porte la cloche, le chef du troupeau).  Et après l’entrevue organisée par Colomba avec les bandits, qui fournissent des preuves de la duplicité des Barricini, la réconciliation souhaitée par le préfet devient impossible et  le préfet lance à Colomba: « Mademoiselle della Rebbia… que de malheurs vous avez préparés peut-être aujourd’hui ».

Colomba sait se montrer espiègle ou astucieuse selon les moments.

Après la violente altercation avec les Barricini au domicile des della Rebbia en présence du préfet, Colomba, qui a mis en fuite les Barricini en apparaissant armée d’un fusil, redevient une parfaite maîtresse de maison :

« — Monsieur le préfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se fait tard, nous feriez-vous l’honneur de déjeuner ici ?

Le préfet ne put s’empêcher de rire. »

Capturée un moment avec miss Nevil par les voltigeurs alors qu’elles viennent de rendre visite à Orso, blessé, Colomba n’est pas effarouchée par leurs plaisanteries (les voltigeurs pensent qu’ils ont capturé les maîtresses des bandits) et au contraire les mène en bateau, leur faisant croire que miss Nevil est la nièce du préfet ou que le célèbre bandit Poli est dans les environs (ce qui ne donne pas envie aux voltigeurs de s’attarder). Mérimée donne d’autres exemples de son espièglerie ou de sa drôlerie.

Colomba a aussi l’esprit pratique et ayant senti que son frère est probablement amoureux de Miss Nevil, elle envisage posément les avantages matériels de ce mariage : « Puis elle demandait si le colonel était aussi riche qu’il le paraissait, si mademoiselle Lydia était fille unique. (…) Si j’étais à votre place, Orso, je n’hésiterais pas, je demanderais miss Nevil à son père… (Orso levait les épaules.) De sa dot j’achèterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas de chez nous… »

Son esprit pratique ne l’abandonne jamais, par exemple lorsque les partisans des della Rebbia sont prêts à en découdre contre la faction des Barricini :

« Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites [ses partisans] qu’avant de se mettre à l’œuvre chacun allait recevoir d’elle un grand verre d’anisette ».

Apprenant que Sir Thomas Nevil et sa fille vont arriver, Colomba propose de leur offrir en spectacle l’attaque de la maison ennemie des Barricini, tout en s’occupant, en bonne ménagère, de confectionner « le bruccio » (exactement : brocciu, la brousse)

« Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d’un assaut contre la maison de nos ennemis ?

— Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba ? Tu aurais été un excellent militaire.

— Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio. »

Lorsque Lydia Nevil annonce à son père qu’elle souhaite épouser Orso, Colomba propose au colonel de se taper dans la main pour sceller l’accord, comme pour une vente :

« Est-ce fait, colonel ? Nous frappons-nous dans la main ?

— On s’embrasse dans ce cas-là, dit le colonel. »

A la fin de l’histoire, Colomba est presque devenue une mondaine, elle est courtisée par des officiers anglais. Un autre mariage anglo-corse en perspective ?

« — Moi ! me marier ? Et qui donc élèverait mon neveu… quand Orso m’en aura donné un ? qui donc lui apprendrait à parler corse ? (…)

— Attendons d’abord que vous ayez un neveu ; et puis vous lui apprendrez à jouer du stylet, si bon vous semble.

— Adieu les stylets, dit gaiement Colomba ; maintenant j’ai un éventail, pour vous en donner sur les doigts quand vous direz du mal de mon pays. »

Mais cette nouvelle Colomba redevient impitoyable lorsqu’elle se retrouve en présence du vieux Barricini, recueilli par des parents dans une ferme en Italie

Après avoir savouré le désespoir du vieil homme, Colomba revient rejoindre le colonel, resté à manger des fraises : « Mais, colonel Nevil, laissez donc des fraises pour mon frère et pour Lydia. » 

Parfois elle apparait comme une figure de légende ; ainsi lorsque les partisans des Barricini tirent sur la maison des della Rebbia, après qu’on ait ramené les corps des fils Barricini tués par Orso, elle apparaît sur le seuil : « — Lâches ! s’écria-t-elle, vous tirez sur des femmes, sur des étrangers ! [les Nevil sont sur place] Êtes-vous Corses ? êtes-vous hommes ? (…) Allez, allez pleurer comme des femmes, et remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang ! »

Il y avait dans la voix et dans l’attitude de Colomba quelque chose d’imposant et de terrible ; à sa vue, la foule recula épouvantée, comme à l’apparition de ces fées malfaisantes dont on raconte en Corse plus d’une histoire effrayante dans les veillées d’hiver. »

Mais le climat tragique ne dure pas longtemps : «  …les deux factions étaient privées de leurs chefs, et les Corses, disciplinés dans leurs fureurs, en viennent rarement aux mains dans l’absence des principaux auteurs de leurs guerres intestines. D’ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succès, contint sa petite garnison [ses partisans qui ont pris position dans la maison della Rebbia] ».

Colomba est donc loin d’être une figure tragique écrasée par la fatalité ou une femme victime passive des impératifs insensés d’une société patriarcale. Malicieuse, parfois taquine, habituée aux dangers, elle sait diriger son monde pour arriver à son but, sans jamais perdre de vue l’intérêt moral et matériel de la famille*. Mérimée lui ajoute une touche de cruauté envers l’ennemi qui nuance son portrait largement positif.

                                                                                             * Dans une première version du roman, Mérimée accentuait l'aspect "intéressé" de Colomba, qui organisait une sorte de guet-apens (?) pour obliger son frère et Miss Nevil à se marier, ayant en vue l'intérêt familial. Mérimée a  donné à lire cette version à une amie qui jugea désagréable que le personnage qui avait des idées si nobles puisse être aussi capable de manigances intéressées. Mérimée modifia son récit, avec regret: l'idée qu'il se faisait du personnage était bien celle d'une fille "double", se donnant entièrement au but de venger son père  mais aussi  très pragmatique, cherchant à accroître la prospérité de sa famille même par des moyens discutables. Même pour venger son père, Colomba a recours à des manipulations, comme lorsqu'elle fend l'oreille d'un cheval des della Rebbia, de façon à faire accuser les Barricini.

 

colomba

 Colomba, bande dessinée de F. Bertocchini (scénario) et Sandro (dessin), 2012, DCL éditions, rééd. 2017.

http://andret.free.fr/atm/merimee_colomba.htm

 

 

s-l1600

 

Jusque dans les années 50, la représentation des jeunes filles corses montre le plus souvent une jeune fille en habits de deuil, si bien que ceux-ci finissent (à tort) par être assimilés à une tenue folklorique. Le modèle est rarement souriant. La référence à Colomba parait  implicite.

Carte postale avec vue de Bastia, années 1950 ?

Vente e-bay.

 

 

 

 

UNE SOCIÉTÉ TRAGIQUE ?

 

 

 

Auguste-Emeric-Vue-dAjaccio-vers-1850-MFA-2007_1_13-copyright-RMN

 

Auguste Emeric, Vue d'Ajaccio (vers 1850). Musée Fesch. Noter les personnages féminins enveloppés dans des vêtements très couvrants (à définir : s'agit-il de mezzaro, de faldetta ?). Quant la Corse ressemble à l'Orient...(mais le peintre a peut-être accentué cette ressemblance pour un effet exotique).

 Site Let's talk about Corsica.

 http://letstalkaboutcorsica.com/blog/wp-content/uploads/2014/04/Auguste-Emeric-Vue-dAjaccio-vers-1850-MFA-2007.1.13-copyright-RMN.jpg

 

 

 

 

 

Symétriquement à la figure de Colomba, on reproche à Mérimée une présentation biaisée de la société corse.

S’agit-il d’une société tragique ? La façon de raconter de Mérimée désarme bien souvent le tragique de l’histoire et présente les choses et les gens sous un jour ironique ou comique. Mérimée (quelle qu’aient été ses sentiments profonds sur la vie) préfère voir le monde sous des couleurs gaies. Son récit est truffé de notations plaisantes. On a en déjà vu passer beaucoup au fil des rubriques précédentes.

Mérimée décrit l’ambiance d’un village corse, avec ses habitants (et ses oisifs) aux aguets de tout ce qui se passe :

« Enfin, on vit s’ouvrir la porte de la maison Barricini ; le préfet, en habit de voyage, sortit le premier, suivi du maire et de ses deux fils. Quelle fut la stupéfaction des habitants de Pietranera, aux aguets depuis le lever du soleil pour assister au départ du premier magistrat du département, lorsqu’ils le virent, accompagné des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et entrer dans la maison della Rebbia. — Ils font la paix ! s’écrièrent les politiques du village. » .

Même drôlerie, mêlée aux détails tragiques, lorsqu’il raconte le retour au village des cadavres des fils Barricini, tués par Orso :

« On rapportait à l’avocat Barricini les cadavres de ses enfants, chacun couché en travers d’une mule que conduisait un paysan. Une foule de clients* et d’oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait les gendarmes qui arrivent toujours trop tard, et l’adjoint [au maire], qui levait les bras au ciel, répétant sans cesse : — Que dira M. le préfet ! ».

                                                       * Au sens latin : personne qui se met sous la protection d’une famille puissante, partisan.

Pourtant la description continue avec cette fois des notations pathétiques :

« Quelques femmes, entre autres une nourrice d’Orlanduccio, s’arrachaient les cheveux et poussaient des hurlements sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moins d’impression que le désespoir muet d’un personnage qui attirait tous les regards. C’était le malheureux père, qui, allant d’un cadavre à l’autre, soulevait leurs têtes souillées de terre, baisait leurs lèvres violettes, soutenait leurs membres déjà roidis, comme pour leur éviter les cahots de la route. »

Mais Mérimée ne reste pas longtemps sur ce mode, il préfère la drôlerie et l’ironie, parodiant les formules journalistiques (toujours d’actualité, d’ailleurs) : 

« Quelques mois après le coup double qui plongea la commune de Pietranera dans la consternation (style de journaux),… »

Les dialogues sont souvent comiques, comme cet échange entre le colonel Nevil et le préfet :

«— Cet Orlanduccio, dit le colonel, a refusé de se battre comme un galant homme.

— Ce n’est pas l’usage ici. On s’embusque, on se tue par derrière, c’est la façon du pays. »

Le colonel Nevil contribue à l’humour du texte lorsqu’il applique les usages britanniques à la Corse : après la mort violente des frères Barricini, il se demande s’il y aura une enquête du coroner.

Les échanges entre Orso et les bandits, la rencontre improbable du préfet avec les bandits venus témoigner sur la culpabilité des Barricini, l’enthousiasme exubérant et exaspérant des bergers d’Orso, prêts au combat contre le Barricini, qui se font rabrouer par Orso après avoir tué un cochon appartenant aux Barricini (« innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini »), fournissent des occasions de drôlerie et de cocasserie.

Miss Nevil, jeune « Anglaise » de bonne famille (même si elle est Irlandaise), telle qu’on se l’imagine à l’époque, rose et rougissante, est capable d’ironie. Ainsi lorsqu’elle rêve à son amour naissant pour Orso :

« Il m’aime, j’en suis sûre… C’est un héros de roman dont j’ai interrompu la carrière aventureuse… Mais avait-il réellement envie de venger son père à la corse ?… C’était quelque chose entre un Conrad [héros tourmenté d’un poème de Lord Byron]  et un dandy… J’en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse !… » (il faut sans doute comprendre : un dandy habillé de façon provinciale).

Miss Nevil est ravie d’avoir vu un préfet (spécialité française) : « Il fallait, dit miss Lydia, que j’allasse en Corse pour apprendre ce que c’est qu’un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable ».

Même ironie, doublée peut-être d’un stéréotype naissant, sur la politesse inquiétante des bandits :

«  Le chirurgien arriva un peu tard. Il avait eu son aventure sur la route. Rencontré par Giocanto Castriconi [un des bandits], il avait été sommé avec la plus grande politesse de venir donner ses soins à un homme blessé ».

 « — Docteur, dit le théologien [Castriconi est un ancien étudiant en théologie] en le quittant, vous m’avez inspiré trop d’estime pour que je croie nécessaire de vous rappeler qu’un médecin doit être aussi discret qu’un confesseur. — Et il faisait jouer la batterie de son fusil. — Vous avez oublié le lieu où nous avons eu l’honneur de nous voir. Adieu, enchanté d’avoir fait votre connaissance. »

Même drôlerie lorsque les voltigeurs font au préfet le récit homérique «  du terrible combat livré contre les brigands, combat dans lequel il n’y avait eu, il est vrai, ni morts ni blessés, mais où l’on avait pris une marmite, un pilone [manteau typiquement corse] et deux filles qui étaient (...) les maîtresses ou les espionnes des bandits [il s’agit de Colomba et de miss Nevil] ».

La bonne humeur partout présente est un parti pris de Mérimée. Dès lors il est impossible de discerner la vraie nature de la société corse, présentée par Mérimée comme un pays où, si on excepte les coups de fusil, la vie est relativement douce. L’image elle est biaisée par le fait que les personnages principaux appartiennent à la classe supérieure ? Les gens du peuple apparaissent comme des figurants, ainsi les pittoresques bergers de la famille della Rebbia, dont la vie parait assez facile. Quant aux bandits, ils n’ont aucun désir de changer de vie, même si Colomba les plaint par temps d’orage.

Pour beaucoup, ça parait une image bien trop souriante.

Enfin, la vie en Corse, tout de même dangereuse, ne semble convenir qu’aux Corses : malgré son sang-froid britannique, Sir Thomas Nevil le remarque, après avoir donné son approbation au mariage de sa fille avec Orso :

« — À la bonne heure, dit le colonel, c’est un brave garçon ; mais, par Dieu ! nous ne demeurerons pas dans son diable de pays ! ou je refuse mon consentement. »

Il est vrai que sa remarque est amenée par ses expériences : à Pietranera, les Nevil sont tombés en pleine guerilla sinon urbaine, du moins villageoise, ils sont présents chez les della Rebbia lorsque des partisans des Barricini tirent sur la maison.

 

 UK_PEP_2_april2011_101

 Edward Lear (1812-1888), Sartène, aquarelle.

Water colour world

https://www.watercolourworld.org/painting/sart%C3%A8ne-corsica-tww001334

 

 

 

 

corse-sartene_1525551_w740

 Sartène.

Mérimée visita la ville et lui donna son surnom de "plus corse des villes corses". A Sartène, il sympathisa avec Jérôme Roccaserra, protagoniste d'une vendetta célèbre. Il avait tué deux hommes du groupe opposé en se défendant lors d'une embuscade tendue par ses ennemis (comme Orso dans le roman), mais il devait être tué quelques années après. Quand il apprit la nouvelle de sa mort, Mérimée écrivit à Etienne Conti, un autre de ses amis corses : "je suis très en colère contre votre pays". La vendetta dans la vraie vie était moins plaisante que dans le roman.

 

 

 

 

LES « ANTI-MÉRIMÉE »

 

 

La vision de la Corse par Mérimée a provoqué chez beaucoup de Corses (aujourd’hui plus qu’hier, semble-t-il) un sentiment d’agacement, autour de l’idée que Mérimée avait donné une image fausse et folklorique de la Corse, qu’il n’avait pas exprimé « la vérité » du pays, mais l’image que les « continentaux »* amateurs de pittoresque s’en faisaient.

                                              * Observons ici que le terme « continentaux » ou la désignation de la France comme « le continent » ne semble pas un usage provenant des Corses eux-mêmes. On trouve l’expression chez Mérimée et chez d’autres auteurs de son époque comme le professeur de médecine Fée. On la trouve dans l’article de la Revue trimestrielle de 1828 (écrit sans doute par un Corse, mais qui cite des textes antérieurs d’auteurs français utilisant l’expression).

 

Pour Ange Pomonti, « il s'agit d'une vision exogène – plus exactement parisienne – de la Corse, engendrée par la vogue du romantisme européen et sa quête intarissable d'exotisme. En dépit de figures et de thèmes locaux, tout concourt à chanter l'archaïsme et à exhausser la violence, symbole singulièrement honorable de cette île sauvage encore préservée des méfaits de la civilisation corruptrice ». (Ange Pomonti, Le plurilinguisme comme élément structurant de l'objet « littérature corse », Lengas, 81 | 2017).

https://journals.openedition.org/lengas/1216

 

Parmi les « Anti-Mérimée », on trouve l’auteur corse contemporain Marc Biancarelli. Pourtant, aussi bien son livre (écrit en corse et traduit en français) Murturiu*, que son livre (écrit directement en français) Les Orphelins de Dieu, traitent bien des thèmes qui paraissent constituer les stéréotypes tellement dénoncés par les Corses eux-mêmes, la violence, le banditisme (même si les "bandits d'honnneur" ont laissé place aux petits voyous et aux caïds), la vengeance.

                                                                 * En Corse, murturiu signifie le glas mais aussi l’avis de décès.

Murturiu (2009 édition corse, 2012 éd.en français), qui se déroule dans la Corse contemporaine, est le récit d’une vengeance (ou plus exactement, de tout ce qui aboutit à cette vengeance) : des voyous amoraux et ultra-violents assassinent horriblement un simple d’esprit qui vit dans une maison isolée dans la montagne. Le frère de la victime et quelques amis le vengeront sans s’en remettre à la police et à la justice. Le narrateur, un libraire, qui est l’un des vengeurs, assiste autour de lui à la décomposition de la société corse. Des flash-backs permettent de faire remonter le début de cette décomposition à la guerre de 14 et à ses conséquences (ou peut-être est-ce seulement une nouvelle étape dans le malheur de la Corse, car Biancarelli ne fait pas partie de ces auteurs qui explicitent leurs intentions). La modernité ne semble avoir touché la Corse que pour rendre sa situation pire qu’elle n’était déjà.

Dans un autre roman de Marc Biancarelli, Les Orphelins de Dieu (2014), l’action se déroule au 19ème siècle, à peu près au moment où Mérimée visite la Corse. Ici encore, l’intrigue tourne autour d’une histoire de vengeance. Une bande de criminels abjects, composée des membres d’une fratrie, mutile atrocement un berger pour le voler. Sa sœur Venerande, une adolescente, entreprend de le venger. Elle recrute un vieux bandit, rescapé d’une bande de hors-la-loi autrefois redoutable*, Ange Colomba surnommé Inferno. Cet homme a priori sans scrupule, et qui se sait malade, accepte le travail que lui confie la soeur, qui viendra avec lui. Peu à peu cette vengeance est vue par lui comme le rachat de sa vie passée, dans la prévision de sa mort prochaine. Entre retours en arrière sur les violences commises par la bande de Colomba (au départ une troupe se donnant des buts vaguement politiques, qui devient prisonnière de sa violence), et les atrocités de la période ultérieure, il en résulte une image très noire de la Corse, dans un milieu désespéré qui semble abandonné par Dieu, d’où le titre. Pourtant justice sera faite. Inferno, qui est mourant, est amené par Venerande chez les franciscains. Il y mourra (peut-être) apaisé.

                                                   * Il s’agit de la bande de Théodore Poli qui est évoquée (sur un ton on s’en doute, plus primesautier), par Mérimée dans Colomba (Colomba fait peur aux voltigeurs en leur parlant de la présence possible de Poli à proximité).

 

Connaisseur de la littérature corse (et l’un des dirigeants nationalistes), Jean-Guy Talamoni, aujourd’hui président de l’assemblée de Corse, évoque ainsi le roman de Biancarelli Les Orphelins de Dieu, attribuant à Biancarelli la qualification d’anti-Mérimée, comme son livre serait l’anti-Colomba, ainsi que le suggère le nom donné à son personnage de bandit violent et tourmenté :

« Orphelins de Dieu »: Biancarelli, l’anti-Mérimée

(…) Il apparaît donc que le texte de Marc Biancarelli se situe en opposition à la littérature romantique française sur la Corse, et rejoint sur bien des points les auteurs corses qui l’ont précédé..

Cette Corse là n’est pas nécessairement la vôtre, ni la mienne.  Elle ne vous paraîtra peut-être pas conforme à la réalité d’aujourd’hui, ni à celle d’hier telle qu’elle nous a été racontée par nos anciens. Peu réelle, peut-être, mais terriblement vraie, au moins le temps d’une lecture.»

(texte publié initialement dans La Corse, supplément au quotidien Corse-Matin, le 26 septembre 2014)

http://jeanguytalamoni.over-blog.com/article-orphelins-de-dieu-biancarelli-l-anti-merimee-124679636.html

 

Ainsi, ce qui peut être reproché à Mérimée, ce n’est pas d’avoir parlé de violence, de bandits ou de vengeance, qui sont ou ont été des réalités de la vie en Corse, mais de l’avoir fait de façon facile, superficielle et folklorique, ignorant consciemment ou inconsciemment le côté sombre de de l’existence corse.

Pourtant, J-G. Talamoni reconnait que la Corse ultra-violente et désespérée de Biancarelli n’est peut-être pas vraie, « sauf le temps d’une lecture », qu’elle n’est pas conforme à celle qui « nous a été racontée par nos anciens ». Elle ne serait donc pas plus vraie que la Corse souriante, malgré ses drames, de Mérimée.

Eugène Gherardi, professeur à l’université de Corse, dans son article L’œil des voyageurs français, Mérimée et la question du stéréotype (in La Corse et le tourisme, catalogue d’exposition, Musée de la Corse 2006) note que les Corses à l’époque de Mérimée firent l’éloge de son œuvre (« image exacte et parfaite », selon l’avocat Etienne Conti). E. Gherardi déclare : « On peut discuter l’interprétation que Mérimée fait de la Corse et des Corses. Mais s’en offusquer ? au nom de quoi un homme de lettres se priverait-il de son imagination ? ».

Mais, au-delà de la liberté de l’auteur, Colomba révèle manifestement une forme de connivence avec la Corse et les Corses, et rien n’indique que cette connivence s’adresse à un pays ou des habitants qui seraient sortis de la seule imagination de Mérimée, même s’ils sont nécessairement vus à travers le prisme de sa personnalité et de son esthétique.

 

 

Edward%20Lear%20-%20The%20Forest%20of%20Valdoniello%20Corsica%201869%20%20-%20(MeisterDrucke-91132)

 Edward Lear (1812-1888), Forêt de Valdoniello

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edward_Lear_-_The_Forest_of_Valdoniello,_Corsica_-_Google_Art_Project.jpg

 

 

 

 

 

CORSE, FRANCE, ESPAGNE

 

 

Doit-on reprocher à Mérimée un regard français ou parisien sur la Corse ?

Dans Colomba ou dans les Notes d'un voyage en Corse, Mérimée oppose (au sens neutre du mot) fréquemment la Corse et la France, les Corses et les Français.

Mais lorsqu’il parle de la France, Mérimée est bien conscient que celle-ci n’est pas un ensemble homogène. On en a le témoignage dans sa présentation d’Avignon, dans ses Notes d’un voyage dans le Midi de la France (1835).

« En arrivant à Avignon, il me sembla que je venais de quitter la France. Sortant du bateau à vapeur, je n'avais pas été préparé par une transition graduée à la nouveauté du spectacle qui s'offrait à moi: langage, costumes, aspect du pays, tout paraît étrange à qui vient du centre de la France. Je me croyais au milieu d'une ville espagnole. »

Cette phrase est parfois commentée comme une preuve du parisianisme de Mérimée (d'autant que par "centre de la France", il vise sans doute l'Ile-de-France !); de façon assez superficielle et convenue, on s'empresse de critiquer l'attitude de Mérimée envers "le Midi", qu'on suppose méprisante. Mais la phrase suivante ne laisse pas de doute sur la pensée véritable de Mérimée :

« Les murailles crénelées, les tours garnies de mâchicoulis, la campagne couverte d'oliviers, de roseaux, d'une végétation toute méridionale, me rappelaient Valence et sa magnifique Huerta, entourée, comme la plaine d'Avignon, d'un mur de montagnes aux profils déchiquetés, qui se dessinent nettement sur un ciel d'un azur foncé. »

Mérimée compare donc Avignon et sa campagne à l’Espagne, le pays qu’il affectionne le plus (ici, le pays valencien) La comparaison continue :

« La rue, pour les Espagnols, c'est le forum antique; c'est là que chacun s'occupe de ses affaires, conclut ses marchés, ou cause avec ses amis. Les Provençaux, comme eux, semblent ne regarder leur maison que comme un lieu d'abri temporaire, où il est ridicule de demeurer lorsqu'il fait beau. Enfin, la physionomie prononcée et un peu dure des Avignonnais, leur langage fortement accentué, où les voyelles dominent, et dont la prononciation ne ressemble en rien à la nôtre, complétaient mon illusion et me transportaient si loin de la France, que je me retournais avec surprise en entendant près de moi des soldats du Nord qui parlaient ma langue. »

Être « loin de la France » n’est donc nullement péjoratif pour Mérimée, puisqu’il se sent transporté dans le pays de sa préférence : Mérimée a fait de nombreux séjours en Espagne, pays qui tient dans son imaginaire et son esthétique le rôle que l’Italie tenait pour son ami Stendhal.

La représentation de l’Espagne par Mérimée entraîne le même type de malentendus que sa représentation de la Corse. Mérimée a aimé l’Espagne (et donc les Espagnols). Pourtant, en Espagne, on l’a critiqué pour avoir là aussi créé des stéréotypes et donné une fausse image du pays.

Il faut ajouter que Mérimée était conscient de la diversité de l’Espagne. Dans une lettre à Stendhal en 1835, il écrit : « On ne parle guère espagnol à Valence mais tout le monde l'entend [le comprend], tandis qu'à Barcelone presque tout le monde parle catalan et peu entendent l'espagnol». Cela « fait enrager » Mérimée qui ne parle que l’espagnol, mais cela ne signifie pas qu’il méprise le catalan *.

                                              * Voir ici cette lettre http://jeanlouisprat.over-blog.com/2016/02/merimee-sur-l-espagne-et-sur-la-catalogne.html. On peut être choqué par certaines expressions de Mérimée mais dans sa correspondance, il n'est pas tenu à brider son expression. 

Loin de déprécier les langues « minoritaires », il fait dire au basque Don José dans Carmen : «  Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir… ». Notons que le « pays étranger » où se trouve Don José quand il entend Carmen lui parler en basque, c’est l’Andalousie.

En Espagne, Mérimée s’informa aussi des coutumes des Gitans et de leur langue, et fut très fier d'être accepté par eux.

 

Dans une présentation universitaire, on peut lire ce compte-rendu d’un ouvrage récent de Jean Canavaggio, Les Espagnes de Mérimée :

« J. Canavaggio a choisi d’introduire un pluriel dans le titre. Il est vrai que « l’Espagne de Mérimée » a servi longtemps et sert encore parfois, outre Pyrénées, à dénoncer l’image dégradante que Carmen aurait contribué à imposer, celle d’une Espagne peuplée de gitanes et de toreros, bref une « España de pandereta » [Espagne de tambourins]. On sait que l’accusation ne tient pas et qu’elle est doublement injuste, (…). Il existe donc bien au moins deux « Espagnes de Mérimée » : celle de ses détracteurs et celle que Mérimée a aimée tout au long de sa vie avec une constance remarquable, celle qui lui a inspiré des œuvres qui, lues sans préjugés, dessinent de l’Espagne une image à la fois authentique et magnifiée. » (Michel Garcia, « Jean Canavaggio, Les Espagnes de Mérimée », Bulletin hispanique,119/1/, 2017, http://journals.openedition.org/bulletinhispanique/5002.

Si on admet que Mérimée a donné, notamment avec Carmen, « une image authentique et magnifiée » de l’Espagne, pourquoi ne pas l’admettre pour Colomba et la Corse ?

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Observons tout d’abord qu’il est rare que l’image (réelle ou fausse ou tout simplement personnelle) d’un « pays » qui a été donnée par un écrivain au 19 ème siècle soit combattue ou critiquée aujourd’hui par des écrivains, des artistes, des hommes politiques et des citoyens ordinaires de ce « pays » (peu importe qu’il s’agisse d’un pays internationalement reconnu ou d’une région). Imaginerait-on quelqu’un essayant de démontrer aujourd’hui que l’image que Balzac a donné de la France pendant la première moitié du 19ème siècle ne correspond pas à la France actuelle ?

C’est pourtant le cas avec la Corse de Mérimée. L’explication en est qu’il aurait créé les fameux stéréotypes dont les Corses sont encore aujourd’hui victimes. On a vu pourtant que la violence et la vengeance sont restés des thèmes des écrivains corses actuels – mais en prétendant les restituer dans leur vérité, bien plus sombre et désespérée que les agréables cavalcades champêtres de Mérimée.

Comme on l’a vu, Mérimée ne se place pas auprès de ceux qui critiquent les Corses. Il opère au contraire un véritable travail de réhabilitation et de compréhension, pour les coutumes, la poésie, la psychologie et la sensibilité collective. Dans ce travail, Mérimée se conforme certes à l’image traditionnelle des Corses, déjà formée avant lui, et renforce cette image, mais en la connotant positivement : les Corses sont un peuple fier et courageux, épargné par la civilisation, jugée débilitante, qui règne sur le continent – ces qualités valent bien quelques défauts.

 

Est-ce une attitude « parisianiste » ? Il semble que Mérimée n’a exprimé nulle part un quelconque parisianisme (il est même probable qu’il se sentait plus « chez lui » à Alicante ou à Valence qu’à Paris), ni même un goût exagéré pour la France, lui qui s’est parfois défini comme « citoyen du monde », non par universalisme abstrait – ce n’était pas son style - mais plutôt par goût des cultures différentes, du moment qu’elles rencontraient son goût personnel.

Nous posions en titre la question d’un procès à rejuger pour Mérimée, généralement condamné aujourd’hui par les Corses pour son image déformante.

Il a regardé la Corse et les Corses selon le filtre de sa personnalité, comme tout un chacun. Sa personnalité le portait à prendre les choses avec légèreté (en tous cas c’était l’image qu’il voulait donner de lui), et il voulait écrire une œuvre de détente et non de réflexion. Mais son regard sur la Corse, loin d’être critique et hostile, est le plus souvent admiratif et au moins complice. Les comparaisons qu’il fait avec la France continentale tournent généralement au désavantage de celle-ci.

Doit-on condamner Mérimée pour avoir dit que les Corses sont un peuple à part (des Français) et avoir parlé de leur « nationalité », qu’ils ont conservée à travers toutes les vicissitudes de l'histoire ?

Si oui, il serait surprenant que la condamnation vienne des Corses.

 

 

  

ANNEXE 1 :LA FEMME CORSE AU TEMPS DE MÉRIMÉE

 

 

Dans la célèbre lettre du 30 septembre 1839 à Esprit Requien, son ami avignonnais, Mérimée raconte sa rencontre avec la jeune fille qui lui servira de modèle pour Colomba.

La lettre débute par des remarques désinvoltes sur les paysages corses (qui ennuient plutôt Mérimée). Il prétend s’intéresser bien plus à l’homme et ce mammifère est très curieux en Corse (mais Mérimée ne veut pas dire que les Corses soient plus ou moins des mammifères que les autres hommes. Ils sont seulement plus intéressants. Mérimée est volontiers provocateur dans sa correspondance *) :

                                                                * Pour les personnes qui veulent savoir ce que donne Mérimée quand il se lâche dans une correspondance, on renvoie à sa lettre à Stendhal du 30 avril 1835 déjà citée  http://jeanlouisprat.over-blog.com/2016/02/merimee-sur-l-espagne-et-sur-la-catalogne.html

 

 « Bastia, 30 septembre 1839

(…)

 J’ai vu encore une héroïne, Mme Colomba [Bartoli Carabelli], qui excelle dans la fabrication des cartouches et qui s’entend fort bien à les envoyer aux personnes qui ont le malheur de lui déplaire. J’ai fait la conquête de cette illustre dame qui n’a que 65 ans, et en nous quittant nous nous sommes embrassés à la Corse, id est [c’est-à-dire, en latin] sur la bouche.

Pareille bonne fortune m’est arrivée avec sa fille, héroïne aussi, mais de 20 ans, belle comme les amours, avec des cheveux qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, des lèvres de tonnerre de Dieu, cinq pieds trois pouces [1,72m] et qui à l’âge de seize ans a donné une raclée des plus soignées à un ouvrier de la faction opposée. On la nomme la Morgana et elle est vraiment fée, car j’en suis ensorcelé ».

(…)

https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html

 

Or, d’après des témoignages, Catherine, la fille de Colomba Carabelli Bartoli, n’avait pas à l’époque de sa rencontre avec Mérimée 20 ans, mais 31. Si Mérimée s’est inspiré de Catherine pour créer son personnage de Colomba  - de toutes façons, l’histoire qu’il raconte n’est pas le simple décalque de la vendetta à laquelle Colomba Carabelli fut mêlée à Fozzano, les circonstances étant très différentes - pourquoi a-t-il voulu la rajeunir dans la lettre à Requien, sinon parce que cela donnait une image plus « glamour » de ses aventures en Corse ?

Un témoignage, indirect, disponible sur internet, indique :

« Qu’elle {Catherine] fut assez peu gênée avec cet hôte distingué, au point de « l’embrasser sur la bouche » à son départ, on peut également l’admettre, et possible encore, que ce ne fut pas la première fois. Pensa-t-il vraiment l’épouser, comme il l’écrit aussi, c’est moins probable. S’il dit vrai, il l’a échappé belle : la capiteuse Catherine était depuis des années la maîtresse d’un certain Joseph Istria, (qu’elle épousa en 1843), mais cela, Mérimée ne dut pas le savoir. » (https://www.apuntudi.fr/?page_id=470 - il s’agit du témoignage d’Ange-Antoine Orsoni, qui avait recueilli dans sa jeunesse les souvenirs de descendants de Colomba Bartoli).

Il est donc intéressant de savoir que le modèle de Colomba avait une liaison hors-mariage, ce qui donne un aperçu de la société corse qui a échappé à Mérimée ou qu’il n’a pas voulu approfondir.

Dans cette même lettre à Requien, Mérimée se plaint comiquement de l’impossibilité pour le visiteur en Corse de faire des conquêtes féminines, car on est en Corse  « horriblement moral ».

Peu avant de repartir, Mérimée écrit à son ami Morati, le 7 octobre 1839, qu’il quitte la Corse « avec peine et espoir d’y revenir », mais aussi avec une impatience causée par « l’excès de moralité des femmes corses qui désole les voyageurs » (cité par J. B. Marcaggi, http://www.apuntudi.fr/?page_id=484)

 

Une autre image de la femme corse, même s’il s’agit d’un cas individuel, est fournie par Stendhal, l’ami de Mérimée, dans un passage de son livre Rome, Naples et Florence à la date du 19 janvier 1817 (le livre se présente comme un journal de voyage) :

« Un pauvre domestique corse, nommé Cosimo, a ces jours-ci scandalisé [peut-être au sens de faire une forte impression ?] tout Florence. Ayant appris que sa sœur, qu'il n'avait pas vue depuis vingt ans, s'était laissé séduire, dans les montagnes de la Corse, par un homme appartenant à une famille ennemie, et enfin avait pris la fuite avec cet homme, il a mis les affaires de son maître dans le plus grand ordre, et s'est allé brûler la cervelle dans un bois à une lieue d'ici. Ce qui est exactement raisonnable ne donne pas prise aux beaux-arts. J’estime un sage républicain des États-Unis, mais je l'oublie à tout jamais en quelques jours, ce n'est pas un homme pour moi, c'est une chose. Je n'oublierai jamais le pauvre Cosimo. Cette déraison m'est-elle personnelle ? »

(https://archive.org/stream/romenaplesetflor01stenuoft/romenaplesetflor01stenuoft_djvu.txt)

 

Stendhal oppose ici, dans un texte un peu confus, le « sage républicain »  américain, (comprendre sage, non au sens de philosophe, mais de personne raisonnable), qu’on se représentait volontiers au 19ème siècle, surtout dans les milieux libéraux, comme le modèle d’humanité à imiter*, au « pauvre Cosimo », domestique corse qui se suicide parce que sa sœur a trahi l’honneur familial en s’enfuyant avec un homme d’une famille ennemie. Stendhal affirme que pour lui, l’homme raisonnable n’est qu’une chose (!), tandis qu’il se sent proche de Cosimo, qui agit déraisonnablement : « Cette déraison m'est-elle personnelle ? ».

                                                                           * Stendhal, bien que "libéral", était sceptique sur ce point : "ennuyeux comme un président des Etats-Unis", écrit-il dans le même livre. Stendhal jugeait les Américains (mais il en parlait sans doute d'après des lectures) dénués d'imagination et de sens artistique, et occupés uniquement de choses terre-à-terre.

 

Stendhal, qu’on crédite d’être un grand psychologue, aurait pu se demander si le suicide de Cosimo n’était pas simplement dû à une dépression, chez un exilé voyant s’effondrer les valeurs auxquelles il tenait d’autant plus qu’elles représentaient pour lui un lien avec sa terre natale.

Mais l’intéressant dans l’histoire est de montrer que des femmes, en Corse, vers 1820, pouvaient agir de façon indépendante et surmonter les préjuges familiaux au point de s’enfuir avec quelqu’un du groupe adverse.

 

 

 

 

ANNEXE 2 :UNE COLOMBA AMÉRICAINE

 

 tumblr_n35q15Cf7K1qb8ugro1_500

La Colomba peut-être la plus surprenante, mais pas la moins séduisante : elle fut interprétée par l'actrice américaine Faith Domergue dans le film Vendetta, produit par Howard Hugues (sorti en 1950).

Il est probable qu'il s'agit plus d'une photo de promotion pour le film que d'une scène du film. L'actrice tient un stylet à la main. Sur une autre photo, elle porte une tenue un peu différente, avec un bustier en partie transparent, qui nous emporte très loin du style vestimentaire corse - et même du style en vigueur à l'époque ( voir https://www.alamy.com/faith-domergue-image156923656.html).

Site Valentino Vamp.

 https://www.valentinovamp.com/post/80987874992/faith-domergue-in-vendetta-1950

 

 

Colomba a fait l'objet de diverses adaptations au cinéma ou à la télévision. Il existe au moins une adaptation hollywoodienne.

En 1946, le célèbre milliardaire et producteur Howard Hugues décida d'adapter Colomba, avec comme vedette une jeune actrice qu'il avait découverte, Faith Domergue (une Créole de la Nouvelle-Orléans), qui avait été sa petite amie.

Le film, nommé Vendetta,  connut beaucoup de vicissitudes, Howard Hugues congédia successivement trois ou quatre réalisateurs (dont Max Ophüls); le dernier réalisateur et seul crédité est Mel Ferrer (aussi connu comme acteur). Le film coûta la somme énorme pour l'époque de 4 millions de dollars. Il sortit en 1950 et fut " a critical and box office flop" (un échec critique et commercial).

Le film conserve le cadre général du roman de Mérimée mais modifie l'action et certains personnages (et leur nom : les della Rebbia deviennent della Rabia,  les Barricini  deviennent les Barracini !). Colomba est tuée lors de l'embuscade des Barricini/Barracini alors qu'elle vient prévenir son frère. A la fin, le bandit Padrino, ami d'Orso, le convainc de guider la population pour changer les mentalités et mettre fin à la vendetta. Les scénaristes (le seul crédité est W. R. Burnett, également auteur de romans policiers "noirs") ont donc choisi une fin moralisatrice et triste qui se sépare nettement de la fin de l'histoire chez Mérimée. Les films américains de la grande époque hollywoodienne ne se terminaient pas toujours par un happy end.

L'article Wikipedia en anglais présente ainsi le début de l'action, de façon assez savoureuse :

In 1825, in the village of Pietranera in French-controlled Corsica, hot-blooded maiden Colomba della Rabia (Faith Domergue) wants her brother Orso (George Dolenz) to avenge the murder of their father by the powerful Barracini family.  Despite being a lieutenant, Orso is a man of peace and reason who opposes the Corsican practice of vendetta and revenge; he is more interested in courting the beautiful English aristocrat, Lydia Nevil (Hillary Brooke), who is vacationing on the island with her father, Col. Sir Thomas Nevil (Nigel Bruce).

En 1825, dans le village de Pietranera, dans la Corse sous contrôle français, Colomba della Rabia (Faith Domergue), jeune fille au sang chaud, veut convaincre son frère Orso (George Dolenz) de venger le meurtre de leur père par la puissante famille Barracini. Bien qu'il soit lieutenant, Orso est un homme de paix et de raison, qui s'oppose à la pratique corse de la vendetta et de la vengeance [?], il est plus intéressé par faire la cour à la belle aristocrate anglaise Lydia Nevil (Hillary Brooke), qui est en vacances sur l'île avec son père, le colonel Sir Thomas Nevil (Nigel Bruce).

 https://en.wikipedia.org/wiki/Vendetta_(1950_film)

 Notons que le rôle du colonel Nevil était tenu par Nigel Bruce qui avait été l'interprète du Dr Watson dans la série de 14 films des aventures de Sherlock Holmes,  avec Basil Rathbone dans le rôle de Sherlock Holmes (1939-1946).

 

 

 

dJDJlLCgNcvwww5tRTj3HU3PzNR

 Scène du film Vendetta, avec probablement les Barricini/Barracini, Orso, Colomba, les bandits et le préfet (2ème à gauche en habit brodé): il doit s'agir de.la scène où les bandits viennent apporter la preuve des manigances des Barracini/Barricini en présence du préfet. Les personnages de la classe supérieure ont des allures de gentlemen tirés à quatre épingles et les bandits ont une allure bien ordinaire, alors que chez Mérimée, les frères Barricini sont des coqs de village et les bandits ont plus de style. Le décor pourrait convenir pour un film de Zorro.

THE MOVIE DB

https://image.tmdb.org/t/p/original/dJDJlLCgNcvwww5tRTj3HU3PzNR.jpg

 

 

 

 

 

ANNEXE 3 : LE MEZZARO DE COLOMBA

 

 

Mérimée présente Colomba revêtue d’un seyant mezzaro de soie noire.

Selon l’article Wikipedia italien, le mot mezzaro (ou mezzero ou mèṡere ou mèṡero ) désigne un grand carré d’étoffe de coton ou lin avec lequel les femmes ligures se drapaient déjà au 13 ème siècle. Le mezzaro fut ensuite imprimé avec des motifs caractéristiques de dessins stylisés d’arbres (notamment l’arbre de vie). Il devint alors un vêtement destiné aux femmes aisées, avant d’être adopté par les classes populaires. Le mezzaro,  cessa d’être utilisé dans le courant du 19ème siècle mais reste présent dans les tenues folkloriques ou comme élément d’ameublement (cf. Les indiennes : mezzari italiens et toiles de Jouy françaises, parJean Luc Ferrand https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

 

Le mezzaro que porte Colomba est en soie noire; ce n'est pas le mezzaro coloré typiquement génois. Colomba est en deuil (son frère lui reproche de garder le deuil exagérément, mais Colomba lui répond qu’elle le gardera tant que son père ne sera pas vengé). Le mezzaro en soie est signe de richesse. Il est différent du foulard noir devenu emblématique des femmes corses jusqu'à une époque récente.

Dans son livre de 1850 sur les voceri (chants funéraires), le professeur de médecine Antoine Fée reproduit un vocero dont une strophe évoque l’usage du mezzaro (après la mort de son mari, la veuve renonce à toute coquetterie pour prendre la tenue la plus pauvre) :

IN MORTE

DI GIOVANNI FAZIO , DEL VESCOVATO.

VOCERO DI SANTIA SUA MOGLIE*.

 Dialetto del di quà da monti

 (…)

U mesaru u m'ógliu caccià,
Bógliu mette le fallète ;
E pò mi ne vógliu andà
Cume tutte le puarètte.

                                                                      [ * l'orthographe des voceri est de A. Fée - ou de ses informateurs corses - et ne correspond pas à l'orthographe corse normalisée actellement en usage. Fée indique qu'il s'agit ici du dialecte "d'en deçà les monts", soit le nord de l'île ou Haute-Corse, par opposition au "delà des monts", le sud, selon la division traditionnelle de la Corse. Les termes italiens exacts sont di quà dai monti et di là dai monti, en corse les termes sont Cismonte et Pumonte]

 

SUR LA MORT  DE GIOVANNI FAZIO, DE VESCOVATO.
VOCERO DE SA FEMME SANTIA

Dialecte d'en deçà les monts

(…)

Je dois quitter le mezzaro
Pour prendre les faldette,
Et désormais aller vêtue
Comme toutes les pauvresses.

 

En note, A. Fée précise :

"Le mezzaro, mesaru, est une sorte de voile blanc ou même noir que portent les femmes en toilette [en tenue de sortie].
Les fallette ou faldette sont des jupes de bure et de couleur sombre, que les femmes relèvent sur la tête en manière de capuchon; elles s'en servent à l'église et ne les quittent plus dans le deuil ; les fallette sont portées par les gens pauvres ; elles remplacent la mantille espagnole."

(Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850).

Et dans le vocabulaire en fin de son ouvrage, il indique (toujours avec des fluctuations orthographiques) :« Mezaru, mesaro, voile en mousseline, ordinairement noir, quelquefois blanc, dont les femmes de bonne maison se couvrent la tête. Cette partie de la toilette a été remplacée par le chapeau (capellino) dans les villes, où les costumes sont français. »

Curieusement, dans le même vocabulaire, la définition des faldette est un peu différente de celle donnée plus haut : « jupon de toile fine ou de soie de couleur bleue foncée que portent les femmes du peuple et celles de moyenne condition ; on le relève par derrière jusqu'en avant de la tête, de façon à couvrir le front; le devant est rabattu en forme de tablier. Les femmes s'enveloppent ainsi la partie supérieure du corps pour aller à l'église.»

Le livre de Fée est consultable ici :

http://www.musee-corse.com/var/ezflow_site/storage/original/application/a11843f423afc40e3d2b14270a909868.pdf

 

Sur le sujet général du costume féminin ancien en Corse, on peut lire en ligne le dossier de l'ADECEC (association culturelle) de Cervioni  https://adecec.net/parutions/pdf/la-femme-corse-et-le-v%C3%AAtement.pdf (1996).

 

 Sur le mezzaro génois on peut consulter, en italien:

La sorprendente storia del mezzaro: dall’India alla Liguria, la mantilla genovese

https://unapennaspuntata.com/2018/08/21/mezzaro-genova/

Le site de la maison Rivara à Gênes, qui est l'une de celles qui fabriquent encore des mezzari

https://www.rivara1802.it/easynews/newsleggi.asp?newsid=20

L'article de l'antiquaire Jean-Luc Ferrand, Les indiennes : Mezzari italiens et Toiles de Jouy françaises https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

Et en anglais, une présentation qui rappelle que, de passage à Gênes, Casanova acheta deux  mezzari:

https://thatsliguria.com/en/mezzaro-genovese-the-casanovas-souvenir/

 

 

 

 carte-postale-de-rome-a-savona

 Groupe folklorique de Savone (Ligurie) vers 1930. Carte postale. Au moins la première jeune femme en partant de la gauche porte visiblement un mezzaro traditionnel fleuri (et sans doute la 3ème jeune femme). La 4ème porte ce qui pourrait être un mezzaro noir (?).

Site de l'antiquaire Jean-Luc Ferrand

https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

 

 

 

716uzZkB2OL

 Edition de Colomba dans la collectio Librio. Le tableau reproduit est probablement celui d'une jeune fille en mezzaro tel qu'on le portait à Gênes et en Ligurie, avec des motifs colorés,  mais qui, selon Fée, était porté en Corse en noir ou en blanc (et seulement dans ces couleurs ?).

 

 

 

 

.

 

 

 

 


04 novembre 2019

MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA

 

 

MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Mérimée avait écrit Mateo Falcone alors qu’il n’avait jamais mis les pieds en Corse. Sa connaissance de l’île était livresque.

En 1839, devenu inspecteur général des monuments historiques, il se rend en Corse (sur sa demande, semble-t-il) pour faire l’inventaire des monuments remarquables de la Corse. Il s’intéresse aussi (et même surtout) aux mœurs des Corses et particulièrement à la vendetta. Il rencontre des personnes bien informées des réalités locales (l’avocat Conti, le sous-préfet Morati, le conseiller à la cour Gregori, en poste à Lyon). Il se sert de ses observations, de ses rencontres sur place et de la documentation qui lui est fournie pour écrire Colomba, qui est publié en 1840 dans la Revue des Deux Mondes, avant de paraître en volume.

 

C’est un roman assez court (on dit parfois une longue nouvelle) dans laquelle Mérimée a fait entrer un grand nombre de renseignements qui dénotent une assez bonne connaissance de l’histoire et des coutumes corses. Les notes des éditions universitaires de Colomba sont truffées de références aux livres que Mérimée a lus ou aux documents fournis par ses informateurs corses, ou aux choses qu’il a pu observer sur place. Accuser Mérimée de superficialité ne serait sans doute pas juste.

 

Certes en deux mois de présence en Corse, même avec le complément fourni par ses lectures et ses informateurs, Mérimée ne peut pas prétendre donner une image complète de la Corse, avec ses particularités du moment et ses caractéristiques de longue durée. Comme tout auteur, il a privilégié ce qui l’intéressait. Comme pour d’autres œuvres, Mérimée aime situer dans contexte géographique et culturel particulier (l’Espagne pour Carmen, la Lituanie pour Lokis) une histoire dramatique ou fantastique. La culture locale contribue à créer l’atmosphère qui est un des attraits de l’œuvre et qui est inséparable de l’intrigue.

 

 

COLOMBA : RÉSUMÉ DE L’ACTION

 

 

Donnons d’abord un résumé du roman.

Orso Antonio (Ors’Anton) della Rebbia est un jeune Corse de bonne famille qui a servi comme lieutenant dans la Grande armée de Napoléon, où son propre père était colonel.

Quelques années après la chute de Napoléon, il rentre en Corse. Il s’embarque à Marseille et sur le bateau qui le ramène en Corse, il fait la connaissance d’un colonel britannique retraité, Sir Thomas Nevil, et de sa fille Lydia, qui, après avoir visité l’Italie, ont eu la curiosité de faire une visite en Corse.

Il apparait assez rapidement que Orso della Rebbia se trouve dans une situation particulière : son père a été assassiné deux ans auparavant dans son village, Pietranera*, et la rumeur publique rend responsable de l’assassinat l’avocat Barricini, maire du village, et ses deux fils ; les deux familles étaient en effet brouillées depuis longtemps, mais depuis quelques années, leur hostilité s’était accrue du fait des manigances des Barricini.

Orso della Rebbia sait qu’on attend de lui qu’il se venge des Barricini mais il désapprouve la tradition corse de la vendetta. De plus, rien n’établit formellement la culpabilité des Barricini dans l’assassinat, d’autant que les soupçons ont été rejetés sur un bandit qui est mort entretemps.

 

                                      * Il existe un Pietranera dans le Cap corse, près de Bastia, mais le village décrit par Mérimée est imaginaire ; il se situe dans une zone boisée, à peu de distance semble-t-il,  de la forêt de Vizzavona et de Bocognano, donc à mi-chemin entre Ajaccio et Corte. Le village se situerait donc à peu près à la limite des actuels départements de Haute-Corse et de Corse du sud.

 

Orso et les deux Britanniques rencontrent le préfet du département qui craint que Orso soit revenu pour se venger.

La sœur de Orso, Colomba, vient rejoindre son frère à Ajaccio. Orso invite Sir Thomas Nevil et sa fille à venir lui rendre visite dans sa maison de Pietranera puis rentre chez lui avec Colomba.

Celle-ci fait tout pour que Orso entreprenne de venger son père. Elle lui montre les vêtements ensanglantés du père, l’endroit où il a été abattu.

Colomba fait passer du ravitaillement à des bandits qui se sont réfugiés dans le maquis. Orso désapprouve ces habitudes qui encouragent des criminels.  

Un hasard le met en présence de ces bandits (dont un ancien étudiant en théologie) qui s’avèrent assez fréquentables, même si Orso reste réservé.

Orso finit par s’apercevoir que les preuves contre le bandit accusé d’avoir tué son père ont été fabriquées par les Barricini. Mais il ne peut pas le prouver et il ne veut pas entreprendre de se venger.

Une altercation a lieu entre les Barricini et Orso, en présence même du préfet, de passage dans le village. Grâce à Colomba, les bandits viennent apporter un témoignage qui accable les Barricini. Orso accuse formellement les Barricini d’avoir tué son père et défie en duel l’un des fils Barricini.

 

Les Barricini prennent alors les devants et les deux fils tendent une embuscade à Orso. Celui-ci les tue en état de légitime défense ; blessé, il se réfugie auprès des bandits.

Pendant ce temps, Sir Nevil et sa fille arrivent à Pietranera et sont témoins des dernières péripéties.

Colomba et Miss Lydia se rendent auprès d'Orso, ce qui leur vaut d’être un moment arrêtées par les gendarmes, pendant qu'Orso et les bandits décampent. Miss Lydia annonce à son père son intention d’épouser Orso.

L’enquête du préfet montre que les Barricini sont les instigateurs de l’assassinat du père d’Orso et de l’embuscade tendue à Orso. Ce dernier bénéficie donc d’un non-lieu.

A la fin de l’histoire, Orso et Miss Lydia sont mariés et sont en voyage en Italie, avec Colomba et Sir Thomas Nevil.

Lors d’une promenade dans la campagne avec Sir Thomas, Colomba se trouve en présence de l’avocat Barricini, qui depuis la mort de ses fils a été recueilli par des parents italiens. C’est un vieillard à moitié gâteux qui n’en a plus pour longtemps à vivre.

Devant la détresse du vieil homme, qui reconnait Colomba, celle-ci savoure sa vengeance qui est complète, avant de rejoindre Sir Thomas et de reprendre en riant leur conversation interrompue.

 

 65f7733963be8bf07d86b92f20f9700c

Colomba, illustration de Gaston Vuillier, édition Ferroud, 1913.

Gaston Vuillier, illustrateur, voyageur et écrivain (il est notamment l'auteur du livre Les îles oubliées. Les Baléares, la Corse et la Sardaigne, 1893) a illustré Colomba en 1913; il modernise quelque peu les tenues des personnages. Colomba apparait conforme à l'idée qu'on se fait d'une jeune paysanne corse vêtue de noir du début du 20 ème siècle. A comparer avec l'illustration de Jules Worms plus bas. Le foulard que porte le personnage sur l'illustration est bien différent du mezzaro indiqué dans le texte de Mérimée (voir troisième partie).

https://www.magnoliabox.com/products/colomba-xir162133

 

 

cascades-anglais

Cascades des Anglais, dans la forêt de Vizzavona.

Site GR20 infos.com

 https://gr20-infos.com/decouvrir/cascades-des-anglais/

 

 

 

 

LE PAYS DE LA VENDETTA

 

 

Avec Mateo Falcone, Mérimée avait montré un Corse capable de tuer son enfant (âgé de 10 ans seulement) pour le punir d’avoir commis une délation en même temps qu’une violation de l’hospitalité en dénonçant aux gendarmes (exactement aux voltigeurs) le bandit qui s’était caché près de la maison des Falcone.

Avec Colomba, l’histoire tourne encore autour de la conception corse de l’honneur, mais cette fois à propos de la vendetta.

 

La coutume de la vendetta (vengeance réciproque d’une offense ou d’un meurtre entre les membres de deux familles) était jugée par tous les observateurs de l’époque comme la principale caractéristique des mœurs corses.

Se venger constitue un devoir et accomplir la vendetta fait partie de la conception corse de l’honneur.

S’en remettre à la justice institutionnelle n’est pas exclu, mais on sait bien que « l’argent et les amitiés tordent le nez de la justice» (proverbe corse), on ne peut donc pas faire confiance à la justice. Mérimée remarque d’ailleurs que souvent, la vendetta commence après une décision de justice qui ne donne pas satisfaction.

 

Mérimée introduit  ainsi la question

«  … il est impossible de parler des Corses sans attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale [la vendetta]. Orso surprit un peu miss Nevil en condamnant d’une manière générale les haines interminables de ses compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et prétendait que la vendette [Mérimée « francise » le mot] est le duel des pauvres. (…). Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur. »

 

Orso della Rebbia, qui a vécu hors de Corse, refuse de suivre la voie habituelle de la vendetta (d’autant qu’il n’est pas convaincu de la culpabilité des Barricini), mais il refuse aussi de la condamner totalement pour ls catégories populaires (« chez les paysans ») au motif que ce serait « le duel des pauvres ». La coutume de la vendetta, même si on la désapprouve, autorise aussi une forme ( assez naïve) de chauvinisme : ainsi que le dit Orso à Miss Nevil, il y a en Corse plus d’assassins qu’ailleurs, mais il n’y a pas un seul voleur.

 

Mérimée pourrait introduire ici une restriction, et observer qu’il y a aussi des crimes et délits en Corse qui ne sont pas liés au code de l’honneur. Mais il semble avoir ici adopté le point de vue auto-justificateur des Corses de l’époque, excusant la vendetta en raison de ses motivations* et prétendant (avec une exagération évidente) qu’hormis la vendetta, il n’y a pas de crime ou de délinquance en Corse (sauf à la rigueur celle qu’entraîne la situation des bandits « d’honneur », qui tiennent le maquis). Pourtant le roman évoque aussi des criminels « sans honneur », comme Bianchi, auteur d’un faux témoignage en faveur des Barricini et coupable, selon le préfet, « de ces crimes que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur », ou comme le Bastiais qui essaye de racketter un paysan en se faisant passer comme  envoyé par le bandit Castriconi : ce dernier le tue et rend l’argent au paysan.

                                                                  * C'est par exemple le cas, en 1819, du général Sebastiani, qui  écrit : "... il y a dans tous nos excès un principe de droiture, et ...il se mêle de la vertu jusque dans nos crimes" (cité par André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, étude pour le Musée de la Corse, 2012  https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

Dans la conception populaire, si Orso della Rebbia veut se montrer digne de sa famille et de ses ancêtres, il doit venger l’assassinat de son père. Sinon il pourrait encourir le « rimbecco » (rimbeccu). Orso est d’ailleurs amené à expliquer la signification du mot :

« — Le rimbecco ! dit Orso ; mais c’est faire la plus mortelle injure à un Corse : c’est lui reprocher de ne pas s’être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco ? »

 

En note, Mérimée précise : « … Dans le dialecte corse, cela veut dire : adresser un reproche offensant et public. — On donne le rimbecco au fils d’un homme assassiné en lui disant que son père n’est pas vengé. Le rimbecco est une espèce de mise en demeure pour l’homme qui n’a pas encore lavé une injure dans le sang. — La loi génoise punissait très sévèrement l’auteur d’un rimbecco. »

 

Comme on l’a dit, Mérimée avait visité la Corse pour les besoins de ses fonctions d’inspecteur des monuments historiques. Ses Notes d'un voyage en Corse (titre que nous abrégeons par la suite en Notes de voyage), parues en 1840, peu de temps avant la parution de Colomba, apportent un éclairage utile au roman.

 

Ainsi, sur la vendetta, dans ses Notes de voyage, Mérimée semble avoir à cœur d’expliquer la coutume corse, sans aller jusqu’à la justifier. Si quelque chose est condamnable dans cette coutume, ce n’est pas les Corses qu’il faut accuser, mais « notre nature » dit-il dans une note de bas de page qui n’est pas vraiment claire – sinon dans son intention de défendre, autant que possible, les Corses :

 

 

 « Mais doit-on appeler la vengeance une passion? N'est-elle pas plutôt un des effets de la vanité ? La vengeance corse n'est, à proprement parler, qu'une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement national et enraciné chez nous [en France continentale] (…).

J'ajouterai que la vengeance fut autrefois une nécessité en Corse, sous l'abominable gouvernement de Gênes, où le pauvre ne pouvait obtenir justice des torts qu'on lui faisait.

Je le répète, l'usage, le préjugé atroce, qui porte un homme à s'embusquer avec un fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est une forme du duel, comme l'épée et le pistolet, et quelque détestable que soit ce préjugé il ne faut pas le juger par ses effets, surtout lorsqu'il s'agit d'en faire le trait caractéristique d'un peuple : il faut plutôt remonter à sa cause, et examiner si elle n'est pas un des vices de notre nature. »

Cette note est appelée par un passage qui compare les Corses aux anciens Galls (Gaulois) décrits par Amédée Thierry :

« …il ne serait pas difficile de trouver une grande analogie de mœurs entre les Corses et les Galls. Voici en quels termes M. Thierry résume le caractère gaulois : « Bravoure personnelle, esprit franc, impétueux, « ouvert à toutes les impressions , éminemment intelligent ; à côté de cela une mobilité extrême, une répugnance marquée aux idées de discipline , beaucoup d'ostentation , enfin « une désunion perpétuelle , fruit de l'excessive vanité. » Ouvrons maintenant l'histoire de Filippini [auteur d’une Histoire de la Corse, au 16ème siècle]. A chaque page ce caractère se trouve si exactement résumé, qu'on le dirait uniquement tracé pour les Corses. (…) Cette bravoure gauloise, que M. Thierry a si bien définie par l'épithète de personnelle, n'est-ce pas celle du Corse, qui n'aime à faire la guerre que pour son compte? Enfin sa susceptibilité et sa passion proverbiale pour la vengeance ne sont-elles pas les conséquences de son excessive vanité  (…) ?

 

 

 

1312715-Prosper_Mérimée_Colomba

Colomba montre à son frère la chemise ensanglantée de son père. Illustration de Jules Worms (1897 ?).

Ph. © Archives Larbor.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/images/Prosper_M%c3%a9rim%c3%a9e_Colomba/1312715

 

 

 

 

 

UNE ÎLE SAUVAGE

 

 

Sur le bateau qui les amène en Corse, Orso répond à miss Nevil, qui trouve la Méditerranée « trop bleue » :

— Vous aimez la beauté sauvage, mademoiselle ? À ce compte, je crois que la Corse vous plaira.

 

La « beauté sauvage » de la Corse, c’est bien entendu ses paysages. Mais le mot « sauvage » ou « sauvagerie » passe tout naturellement, des paysages, aux productions de l’esprit et aux individus.

 

Le matelot corse chante une complainte « sur un air sauvage et monotone » mais qui possède son charme.

La sauvagerie peut être celle du passé, ce qui amène le raisonnable Orso à justifier ce qu’on appellerait aujourd’hui un féminicide, le meurtre par Sampiero Corso de sa femme Vanina :

« — La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero ?

— Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque ?

— Son crime a pour excuse les mœurs sauvages du temps ; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois : quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s’il n’avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes ? »*

                                                            *  Vannina d'Ornano, peut-être pour récupérer des possessions familiales, s’était mise en contact avec les gouvernants génois et partait se réfugier à Gênes lorsque son bateau fut rejoint à hauteur d’Antibes par les compagnons de Sampiero qui la ramenèrent auprès de son mari, qui résidait alors à Marseille. Elle fut étranglée par Sampiero (1563) : "Sampiero fait ensuite ensevelir sa femme en grande pompe et prend le deuil. Le Parlement d'Aix n'ose sévir, et la Cour [de France] accueille froidement la nouvelle. La famille d’Ornano offre alors deux mille ducats d’or à qui ramènerait la tête du colonel [Sampiero], et Gênes quatre mille" (Wikipedia, notice Vanina d'Ornano).

Dans ses Notes de voyage, Mérimée associe également le mot "sauvage" à Sampiero - ainsi qu'à la Corse, dans une formule qui semble tourner plus à l'éloge qu'à la critique : faisant un abrégé de l'histoire de la Corse, il évoque « Sampiero, combattant presque seul pour l'indépendance de sa patrie ; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes ». On en reparlera.

 

Orso, tout éduqué qu’il soit, apparait à miss Lydia Nevil (il est vrai qu’elle est convaincue qu’il rentre en Corse pour venger la mort de son père) comme un « ours des montagnes » à civiliser -  le prénom Orso/Orsu vient justement du mot corse pour ours. Pour miss Nevil, Orso doit être encouragé à résister aux «  préjugés barbares » qui l’entourent.

 

L’expression « barbare » st parfois employée, mais toujours par miss Nevil :

« — Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ; mais en mer, et dans les pays barbares, — vous m’excuserez, je l’espère,… — dans les pays barbares, on devient ami plus vite que dans le monde

 

Colomba est décrite (mais c’est toujours miss Nevil qui la regarde) comme une « grande et forte femme, fanatique de ses idées d’honneur barbare ».

 

Selon son frère, c'est  «  une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater » -  mais qui est émue par les vers de Dante.

Orso est d’ailleurs un peu gêné « devant ses amis civilisés du costume et des manières sauvages de Colomba ».

Miss Lydia apprécie pourtant Colomba, alors que son frère st trop civilisé :,

«  — Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.

— Trop civilisé !… Eh bien ! malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que j’ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m’agitent, me tourmentent,… et j’avais besoin de causer un peu avec vous avant de m’enfoncer dans mon désert. » 

 

 Orso, malgré sa réticence, sera sensible à la poésie sauvage du voceru (improvisation chantée lors des funérailles) de Colomba..

A la fin du roman, Colomba pourra dire : « je ne suis plus du tout une sauvagesse. Voyez un peu la grâce que j’ai à porter ce châle… ».

 

Mérimée apparaît opposer ici la civilisation (française ou occidentale) et la sauvagerie corse – mais à condition de s’entendre sur les mots. Si la Corse et ses habitants sont « sauvages », c’est que la Corse est moins civilisée, moins développée que d’autres régions européennes.

Il n’est pas question ici d’entreprendre une discussion approfondie sur les idées de Mérimée en ce qui concerne la civilisation : comme on le verra, il lui reprochait par exemple de faire disparaître les chants populaires. La civilisation n’est pas forcément pour lui une bonne chose.

 

 

 08-897x1024

La forêt de Valdoniello, Jean-Luc Multedo (1812-1894), 1866

©RMN - Grand Palais/Gérard Blot

Exposition au Musée de Bastia - Corsica impériale, Napoléon III et la Corse (1851-1870)

www.arts-in-the-city.com/2019/06/24/bastia-corsica-imperiale-napoleon-iii-et-la-corse-1851-1870/

 

 

 

 

PATOIS ET DIALECTE

 

 

Mérimée apporte plusieurs notations sur l’utilisation de la langue corse qu’il appelle patois ou dialecte, en conformité avec l’usage de son temps, sans donner, emble-t-il, à ces termes un sens péjoratif.  C’est sur le bateau qui mène les personnages en Corse que pour la première fois il est question du dialecte :

 

« Il n’y avait personne, qu’un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de complainte dans le dialecte corse (...).

« — Je vous prends à admirer notre Méditerranée, miss Nevil, dit Orso s’avançant vers elle. Convenez qu’on ne voit point ailleurs cette lune-ci.

— Je ne la regardais pas. J’étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot, qui chantait une complainte des plus tragiques, s’est arrêté au plus beau moment. »

Il apparait donc que miss Lydia comprend « le corse » (notez que Mérimée utilise cette expression), bien que certains mots lui échappent . Il est vrai qu’elle connaît l’italien et même, à en croire son père, « tous les patois italiens » :

« — Matei m’a dit que vous reveniez d’Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan, mademoiselle ; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre notre patois.

— Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel ; elle a le don des langues. Ce n’est pas comme moi.

— Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d’une de nos chansons corses ? C’est un berger qui dit à une bergère :

S’entrassi ’ndru paradisu santu, santu,

E nun truvassi a tia, mi n’esciria. »

(« Si j’entrais dans le paradis saint, saint, et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais. »)

Miss Lydia rougit et répond : Capisco (je comprends), bien que la chanson n’ait rien de grivois (mais nous sommes au 19ème siècle et de plus Miss Lydia est « anglaise »*) .

On a fait remarquer** que cette chanson  assez célèbre, titrée « sérénade d’un berger de Zicavo » ( on la trouve reproduite pour la première fois dans le livre de Benson en 1825 – voir première partie) était en fait d’origine sicilienne, les vers cités par Orso seraient du sicilien – ce qui n’empêchait pas la chanson d’être connue en Corse.

 

                                         * Mérimée indique que les Nevil sont Irlandais mais il les appelle fréquemment des Anglais. A son époque, tous les Britanniques étaient appelés « Anglais » sur le continent. Mérimée n’évoque nullement la répartition ethnique de l‘Irlande qui posait des problèmes politiques et sociaux destinés à prendre de plus en plus d’ampleur au 19ème siècle.

                                         ** Pascal Marchetti, La Corsophonie, un idiome à la mer, 1989

 

Dans ses Notes de voyage en Corse, Mérimée écrit :

«  Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, bien que le toscan et le français même tendent tous les jours à détruire son originalité, pourrait-on retrouver beaucoup de mots d'origine celtique. »

 

Il note donc que l’italien (le toscan) comme le français, tendent à détruire l’originalité du corse (mais bientôt, ce que Mérimée n’a pas envisagé, l’influence du toscan cessera de s’exercer. En 1850, le voyageur allemand Gregorovius note que l’usage de la langue italienne est interdit dans les écoles. Le « dialecte » reste donc en présence du seul français.

 

 Enfin, de façon rapide il faut signaler l'intérêt de Mérimée pour les langues "minoritaires". Dès 1830, lors d'un séjour en Espagne, il s'initie à la langue gitane. Il  signale dans Carmen la beauté de la langue basque:  «  Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir… », déclare Don José, qui est Basque et qui raconte l'histoire de sa vie au narrateur (qui ressemble à Mérimée). C'est parce que Carmen lui a parlé en basque que Don José, militaire en poste à Séville (ce qui pour un Basque est "en pays étranger") commence à s'intéresser à elle.

 

 

 

LA POÉSIE

 

 

La curiosité de Mérimée pour le dialecte apparait aussi dans sa curiosité pour les poèmes corses. Il donne dans ses Notes de voyage quatre exemples de poèmes populaires, dont la fameuse sérénade d’un berger de Zicavo. Il remarque que beaucoup de poèmes appartiennent au genre du voceru*, lamentation improvisée par une femme du pays (la voceratrice) lors des obsèques. En cas de mort violente, le voceru est un appel à la vengeance.

Mérimée montre Colomba improvisant un voceru (ou une ballata*) après le décès d’un habitant du village (qui n’est pas mort de mort violente).

                       * Dans ses  Notes de voyage, Mérimée écrit « voceru » selon la graphie corse, alors qu’il écrit « vocero » dans Colomba. Certains auteurs distinguent le lamentu du voceru.

                     ** Mérimée signale que le voceru s’appelle ballata dans le nord de l’île. C'est donc dans le nord que l'action se déroule.

 

Son frère a d’abord désapprouvé ce qui lui paraît un usage archaïque, mais finalement, il en ressent la puissance :

« Bien que moins accessible qu’un autre à cette poésie sauvage, Orso se sentit bientôt atteint par l’émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri » [le mort]

En prologue de son choix de poèmes corses dans ses notes de voyage,  Mérimée écrit : « Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano ; ses amis vinrent l'embrasser suivant l'usage de cette localité , et l'un d'eux lui dit : O che tu fossi morto delle mala morte, t'avremmo vendicato! O que n'es-tu mort de la male mort (c'est-à-dire, assassiné), nous t'aurions vengé!* — On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au continent. »

Cette dernière phrase, au-delà d’une constatation, peut amener la question sur l’opinion de Mérimée, non formulée: que la Corse soit « encore loin de ressembler au continent », est-ce pour lui un bien ou un mal ?

                                                        * Dans Colomba, Mérimée utilise cette anecdote lors de la scène de la veillée funèbre à Pietranera.

 

Bien que Mérimée n’exprime que rarement son avis personnel, il est probable que les poèmes populaires corses (à une époque où dans toute l’Europe on s’intéresse aux poésies populaires*) le séduisent par leur contexte souvent noir et violent, leur force expressive et leur originalité.

                                                                            * La collecte des chants populaires joue un grand rôle dans la création des identités nationales à l’époque. L’idée que ces chants expriment l’identité collective d’un peuple provient du penseur allemand Herder. (Cf. Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales . Europe, XVIIIe-XXe siècle, 1999).

 

Mérimée lui-même avait publié au début de sa carrière, anonymement, des poèmes soi-disant traduits du serbo-croate, mais en fait de son invention (La Guzla*). Même s’il s’agissait de pastiches, ces poèmes dénotent son intérêt pour les formes de poésie étrangères à la tradition française.

                                                                             * La Guzla, ou Choix de poesies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, La Croatie et l'Herzegowine (1827).Pouchkine traduisit en russe certaines de ces poésies comme chants des Slaves de l’ouest. La guzla est un instrument de musique, sorte de cithare.

 

Mérimée s’est intéressé à la culture espagnole (l’Espagne était sa patrie de prédilection), et plus tard aux cultures russe et balte (il apprend notamment le russe et traduit ainsi plusieurs textes de Pouchkine et d’autres auteurs). Il préface en 1858 les Contes et poèmes de la Grèce moderne de Marino Vreto, en déplorant la prochaine disparition des chants populaires sous l’effet de la civilisation. Au moins, dit-il,  peut-on les recueillir et sauver ce qui peut l’être.

Il déclarait : « J’aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps » (cf. l'article de Božidar Nastev, Affinités albanaises de Mérimée).

 

Mérimée montre que les Corses (en tous cas les personnages principaux de Colomba) sont aussi sensibles à la tradition littéraire italienne : Orso fait lecture à Miss Nevil d’un passage de Dante (qui est le poète préféré de la jeune anglaise) ;  cette lecture (en italien, très logiquement) provoque l’émotion de Colomba, surprise qu’un écrivain puisse ainsi être en résonance avec sa sensibilité.

Elle n’avait pourtant jamais entendu parler de Dante*. Sans s’y étendre, Mérimée rend ainsi compte de l’existence d’une culture et d’une sensibilité commune (à l’époque) entre Corse et Italie, sur la longue durée. Plus qu’à une culture commune, Mérimée attribue la réaction de Colomba à une qualité innée qui serait propre aux Italiens : « Admirable organisation italienne [organisation, dans le sens plus ou moins de psychologie, de caractère], qui, pour comprendre la poésie, n’a pas besoin qu’un pédant lui en démontre les beautés ! »

                                                                        * Colomba appartient à une « bonne famille » elle sait lire et écrire (avec des fautes) l’italien, parle le français, mais n’a pas vraiment fait d’études et donc ignore le nom de Dante.

 

 

el_bavella-s

 Edward Lear (1812-1888) La Forêt de Bavella, huile sur toile, vente Christies 2016.

L'écrivain et peintre anglais Edward Lear, surtout connu comme aquarelliste, a laissé de nombreuses vues de la Corse qu'il visita en 1868-68. Il publia en 1870 son Journal of a Landscape Painter in Corsica (journal d'un peintre de paysages en Corse). Poète, Edward Lear fut célèbre pour ses courtes poésies (limericks) dans le genre du nonsense; un de ses poèmes est intitulé There was a young lady of Corsica, il y avait une jeune dame de Corse. Amoureux des pays méditerranéens, il mourut à San Remo où il s'était établi.

 

A Blog of Bosh, https://nonsenselit.com/2016/12/19/edward-lear-the-forest-of-bavella/

et https://www.christies.com/lotfinder/paintings/edward-lear-the-forest-of-bavella-6048404-details.aspx?intObjectID=6048404

 

 

 

LES BANDITS

 

 

Comme la vendetta, les bandits sont au 19ème siècle inséparables de l’image de la Corse. Le banditisme est d’ailleurs  lié à la vendetta, puisqu’à en croire l’idée communément admise, les bandits sont seulement (ou surtout) des hommes qui ont pris le maquis après avoir commis un crime d’honneur, donc une vendetta, précision que Mérimée reprend à son compte à diverses reprises.

Orso déclare ainsi à miss Nevil : « Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur. »

Pourtant, son état d’esprit n’est pas favorable aux bandits; dès qu’on sort des idées générales, il reprend sa sœur qui envoie à un bandit du voisinage non seulement du pain mais de la poudre :

« — Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de la poudre à un coquin qui s’en servira pour commettre des crimes ? Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir ici pour les bandits, il y a longtemps qu’ils auraient disparu de la Corse.

— Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne.

Mérimée ajoute en note : « Être alla campagna, c’est-à-dire être bandit. Bandit n’est point un terme odieux ; il se prend dans le sens de banni ; c’est l’outlaw des ballades anglaises. »

— Donne-leur du pain si tu veux, on n’en doit refuser à personne ; mais je n’entends pas qu’on leur fournisse des munitions. »

Colomba justifie de fournir au bandit de la poudre, car sinon comment pourraient-ils se défendre contre les gendarmes ?

 

Orso se montre donc opposé à la complaisance traditionnelle pour les bandits (mais admet qu’on doit leur donner du pain ; a fortiori il n’est pas question de dénoncer leur cachette aux autorités, à supposer qu’on le puisse). Il sera bientôt mis en présence des bandits du voisinage. Il est d’abord froid avec eux.

L’un, Brandolaccio, un homme du peuple, ancien soldat qui était à Waterloo avec Orso (ce qui facilite le rapprochement), a pris le maquis après tué l’assassin de son père (une situation qui donne à penser à Orso) ; mais l’autre, Castriconi, un ancien étudiant en théologie, illustre le caractère gratuit de certains meurtres « d’honneur ». Alors qu’il étudiait en Italie, il apprend que sa sœur a été compromise par un amoureux et revient pour la marier. Mais le fiancé meurt de maladie.  Castriconi veut alors marier sa sœur avec le frère du fiancé, mais celui-ci est déjà marié. Alors, il le tue.

Orso réagit par un mouvement d’horreur à ce récit. La situation décrite est-elle de l’invention de Mérimée ? Il semble que beaucoup de crimes dits d’honneur n’étaient pas plus honorables ou justifiables que celui qu’il prête à Castriconi.

Castriconi fait l’éloge de la belle vie des bandits ; lui l’ancien étudiant en théologie, a « trois maîtresses dans trois cantons différents. Je suis partout chez moi. Et il y en a une qui est la femme d’un gendarme ».

Plus tard, Orso en reparle avec Colomba

«  — Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba ; mais, pour Castriconi, j’ai entendu dire que c’était un homme sans principes.

— Je crois, dit Orso, qu’il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L’un et l’autre sont en guerre ouverte avec la société. Un premier crime les entraîne chaque jour à d’autres crimes ; et pourtant ils ne sont peut-être pas aussi coupables que bien des gens qui n’habitent pas le mâquis*. 

— Oui, poursuivit Orso ; ces misérables ont de l’honneur à leur manière. C’est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu’ils mènent. »

                                                                                       * Mâquis : orthographe d'époque. Les citations sont faites d'après le texte disponible sur Wikisource, qui reproduit l'édition Charpentier de 1845, Colomba et autres contes et nouvelles.

 

Dans la suite du récit, les bandits apportent leur témoignage contre les Barricini, au domicile même d’Orso della Rebbia et en présence du préfet, de passage dans la région, en prenant leurs précautions pour ne pas être inquiétés. Le préfet trouve insupportable d’être obligé d’écouter des hors-la-loi mais doit quand même prendre en compte leur témoignage.

Enfin après avoir tué, en situation de légitime défense, les fils Barricini, Orso, blessé, se réfugie un moment au maquis où il reçoit l’aide des deux bandits. Il éprouve alors la solidarité des proscrits. Quelque temps après, c’est avec émotion et reconnaissance qu’il prend congé d’eux, leur offrant (sans trop d’espoir) de les aider à quitter la Corse pour revenir dans le droit chemin.

Si on considère qu’Orso est le personnage raisonnable du livre, et peut-être le porte-parole de Mérimée, son attitude vis-à-vis des bandits et de la complaisance de la population pour eux évolue au cours du récit : il passe de l’hostilité pour ces coquins et pour la déplorable faiblesse des gens à leur égard, à une forme de compréhension (avec réserves) et même d’amitié.

 

 

 

LES CORSES SELON MÉRIMÉE

FIERTÉ

 

Mérimée souligne la fierté des Corses :

Ainsi, au début de Colomba, à la suite d’un malentendu, le colonel Nevil donne de l’argent à Orso della Rebbia, le prenant pour un sous-officier nécessiteux, provoquant après un instant d’incompréhension, l’hilarité d’Orso :

« — Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner deux avis : le premier, c’est de ne jamais offrir de l’argent à un Corse, car il y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête ; le second, c’est de ne pas donner aux gens des titres qu’ils ne réclament point. Vous m’appelez caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n’est pas bien grande, mais…

— Lieutenant ! s’écria sir Thomas, lieutenant ! mais le patron m’a dit que vous étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille. 

À ces mots le jeune homme, se laissant aller à la renverse, se mit à rire de plus belle, et de si bonne grâce, que le patron [du bateau] et ses deux matelots éclatèrent en chœur. »

 

 En effet, Orso della Rebbia descend d’une famille dite caporalice, ce qui en Corse était considéré comme une quasi noblesse (les caporali étaient des hommes qui avaient chassé les seigneurs au Moyen-Age dans la partie nord de l’île ; depuis les familles de ces chefs populaires étaient au premier rang de chaque communauté villageoise).

 

Plus tard dans le récit, lorsqu’Orso veut donner de l’argent aux bandits Castriconi et Brandolacci, ceux-ci refusent énergiquement. Ils acceptent les provisions et fournitures, non l’argent. A la fin du récit, Brandolaccio acceptera comme cadeau le fusil anglais d’Orso et Castriconi, qui a le goût des lettres latines (c’est un ancien étudiant), une édition d’Horace.

 

 

 

ÉGALITÉ ET VANITÉ

 

Mérimée observe que les Corses forment une société plus égalitaire que la France :

« En Corse, le riche n'est point séparé du pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part, peut-être, on ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et nulle part les différentes classes de la société ne se trouvent en relation plus fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous propriétaires, vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et de leurs bergers, qu'ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu'on ne le fait en France. »

(Notes de voyage).

 

Mérimée lui-même ne paraissait pas partisan de l’égalité sociale (avec l’âge, il devint très conservateur). Pourtant ici son ton est élogieux, comme si l’important dans la remarque était démontrer une supériorité des Corses sur les Français alors que justement ces derniers prétendent être un peuple égalitaire, comme Mérimée le fait observer de façon un peu confuse.

Reste à savoir si sa description de la société corse était objective. L’esprit égalitaire des Corses avait été remarqué par les auteurs du 18ème siècle comme l’abbé de Germanes et constituait une sorte de lieu commun.

 A la même époque que Mérimée, d'autres voyageurs notaient cette relative égalité des Corses, associée à une allure indépendante et fière, comme Valéry* :

« Mais les anciens seigneurs de la Corse étaient bien loin de posséder l’autorité oppressive des superbes barons de la féodalité ; c’étaient des chefs de clans qui commandaient à leurs égaux et non à des serfs. Aussi la Corse est-elle véritablement la terre de l’égalité. […] ; il peut exister des haines, de l’éloignement entre les individus, mais il n’y a point de distance. […]. J’ai fréquemment parcouru le pays avec des hommes riches, considérables ; l’aisance, la familiarité sans indiscrétion des paysans qui nous abordaient me frappèrent ; quoiqu’ils nous donnassent de la vostra signoria, leur politesse n’avait rien de bas. […]. Il y avait loin de la tournure mâle, dégagée de ces paysans à l’allure gauche de nos villageois, ou à l’air apprêté d’un bourgeois. »

(A.-C Valery, Voyages en Corse, à l’île d’Elbe et en Sardaigne, 1837, cité par André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012

https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

                                            * Il s'agissait d'un pseudonyme; l'auteur, de son vrai nom Antoine Claude Pasquin,  n'avait pas de lien avec la famille corse Valéry.

 

L’esprit égalitaire n’était d’ailleurs pas contradictoire, un peu paradoxalement, avec la vanité et l’orgueil familial. Mais ces caractéristiques étaient aussi liées à la fierté, qualité que tous les observateurs signalent chez les Corses.

Mérimée, dans ses Notes de voyage, n’insiste pas sur la vanité des Corses, sinon lorsqu’il attribue à la vanité la propension à la vendetta ; le Corse se sent facilement offensé et veut se venger. Il note aussi que la vanité dégénère souvent en ostentation et cite l’exemple du sacre de Napoléon, mais son observation reste très superficielle.

 

 

 

 

TRISTESSE ET CHASTETÉ

 

 

 1

William Cowen (1797-1860), Le golfe d'Ajaccio.

Collection privée.

http://www.linternaute.com/sortir/sorties/exposition/corse-tourisme/diaporama/1.shtml

 

 

La description de la Corse par Mérimée est celle d’un pays plutôt triste, du moins grave. Les paysages contribuent d’ailleurs à cette tristesse, même dans les villes comme Ajaccio :

« Au lieu de ces élégantes fabriques [constructions] qu’on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu’au cap Misène [dans la baie de Naples], on ne voit, autour du golfe d’Ajaccio, que de sombres mâquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure ; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout, dans ce paysage, est d’une beauté grave et triste »

« On n’entend point parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. »

« Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du cours sont presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes ; chacun semble aux aguets comme un faucon sur son nid. »

Au village de  Pietranera, les distractions sont limitées, mais pas inexistantes :

« Autour du chêne-vert et de la fontaine, il y a un espace vide qu’on appelle la place, et où les oisifs se rassemblent le soir. Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l’an, dans le carnaval, on y danse.»

 

Bien que Mérimée ait été lui-même plutôt égrillard, il note la chasteté des Corses (autre forme de leur gravité) d’une façon qui semble élogieuse, à propos de sculptures sur une église médiévale (Notes de voyage):

« Remarquons d'abord l'obscénité de quelques figures, fait qui n'est pas rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s'il en fut, où l'on ne rit guère, et, quelle qu'en soit la cause, assurément très chaste. »

Dans sa célèbre lettre du 30 septembre 1839 à Esprit Requien*, son ami avignonnais, dans laquelle il évoque le modèle de Colomba, Mérimée déclare qu’on est en Corse «  horriblement moral ». Le voyageur comme lui ne trouve personne pour répondre à ses soupirs - ou à ses besoins (cf. la lettre sur le site Terre de femmes, https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html).

                                                                                                  * Esprit Requien (1788- 1851), naturaliste réputé et amateur d'antiquités, il fit plusieurs séjours en Corse. Il mourut d'ailleurs à Bonifacio en 1851. Requien acheta le sceau de Pascal Paoli (ou en tous cas un sceau du gouvernement corse indépendant) lors d'un de ses séjours. Il est aujourd'hui au musée Calvet d'Avignon (dont Requien avait été le conservateur).

 

Pourtant, l’article de la Revue trimestrielle paru en 1828 (qui fut utilisé par Mérimée pour Mateo Falcone), certainement rédigé par un Corse, disait :

« Quelques écrivains se sont plus à donner des éloges exagérés à la pureté de mœurs des Corses; la vérité est que dans cette île, elles ne sont ni meilleurs ni pires qu’ailleurs ». La Revue ajoutait drôlement qu’on s’imaginait que dans un pays où on risquait d’être assassiné par un mari ou un frère, les moeurs devaient être exemplaires,  mais ce n’était pas le cas : on compte sur le secret des liaisons et ce qui prouve que « le danger est moins réel que ce qu’on dit », ce sont les « 500 petits citoyens à qui l’Etat sert de père » (enfants abandonnés), sans compter ceux qu’on élève publiquement dans les villages. L’auteur de l’article note d’ailleurs qu’on compte construire un établissement pour les enfants trouvés, avec d’autres institutions, et qu’on verra si comme beaucoup d’établissements promis à la Corse, ceux-ci resteront à l’état de projets.

Quelques années après, Antoine Fée notera, lors de son voyage en 1845*, que si les Corses ont une réputation d'austérité, ce n'est pas vrai partout et qu'on semble mener une vie très libre à Belgodere (d'après ce que lui a confié l'aubergiste!)*.

                                                               * Dans son livre Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850.

 

Mérimée, dans Colomba, relativise d’ailleurs l’image de chasteté des Corses à propos du bandit Castriconi, ancien étudiant en théologie, surnommé « le curé », et qui a une maîtresse dans chaque canton – donc certaines femmes corses n’étaient pas inaccessibles hors mariage. Peut-être, en revanche, l’étaient-elles pour les « étrangers » comme Mérimée, assez chaud lapin pour  s'en désoler.

 

 

moretti

Jeune femme corse, carte postale; photo de Jean Moretti (vers 1930 ?).

Pendant des décennies, les photographes de cartes postales, qu'ils soient corses ou continentaux,  représenteront la typique jeune fille corse en stricts vêtements noirs, le visage plutôt triste, plus ou moins consciemment onforme à l'image qu'on se faisait de Colomba (certaines photos étant même titrées "Colomba"). Il est vrai que l'usage permanent des habits de deuil avait été remarqué en Corse par les observateurs, y compris par Mérimée - mais ce qui était vrai pour les veuves qui ne quittaient jamais le deuil, l'était-il vraiment des jeunes filles ?

Vente e-bay

 

 

 

 

NI RELIGIEUX NI CRÉATEURS

 

 

Venu en Corse en 1839 pour inventorier les monuments historiques, Mérimée fut déçu par ce qu’il trouva : hormis quelques églises pisanes et les monolithes préhistoriques (que Mérimée fut l’un des premiers à signaler)*, l’île était pauvre en monuments : les églises et campaniles de villages sont plus remarquables par leur environnement que par leur architecture, la décoration est médiocre (dans le « goût barbare du 17 ème siècle » dit Mérimée – il s’agit probablement de décors baroques, mal considérés à son époque), et généralement l’œuvre de « barbouilleurs italiens ».

                                                             * C’était avant la découverte de nombreux sites préhistoiques,  dont celui de Filitosa

Mérimée (sans qu’il soit besoin ici de discuter le bien-fondé de son jugement, conforme aux critères artistiques de son époque) n’en accuse pas les Corses et au contraire, leur trouve des excuses :

Dans sa préface aux Notes de voyage en Corse, s’adressant au ministre de l’intérieur (qui avait les monuments historiques dans ses attributions), Mérimée écrit : « Pauvres , nullement enthousiastes de dévotion , exploités par des gouverneurs avides , les Corses n'ont jamais pu cultiver les arts. (...) car, pour produire des monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus heureux [plus favorisés].»

De cette façon, Mérimée attribue aux Corses  encore une caractéristique (un peu paradoxale par rapport à l’idée convenue): ils sont modérément religieux (et donc n’ont pas produit d’œuvres remarquables en rapport avec la religion). Quand on sait que Mérimée était lui-même irreligieux, il est difficile de ne pas y voir un signe supplémentaire de connivence.

Dans Colomba, on a à peine quelques notations sur la place de la religion dans la vie des Corses : on mentionne à peine un curé (lors de l’enterrement du colonel Della Rebbia), sans doute le même qui apprend à lire et le catéchisme à la nièce du bandit Brandolaccio (un peu contraint et forcé par le bandit !). Le seul « curé » qui s’exprime n’en est pas un : c’est le surnom de l’ex-étudiant en théologie Castriconi, qui a tué plusieurs hommes et qui a une maîtresse dans chaque canton, «  le plus grand enjôleur » du pays, selon les voltigeurs.

Néanmoins Colomba respecte les traditions religieuses. miss Nevil, qui a probablement à l’esprit le stéréotype du Corse (ou du Méditerranéen) religieux, voire superstitieux, le remarque malicieusement lors de leur premier dîner en commun:

« Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui avait fait quelque résistance pour se mettre à table*, et qui n’avait cédé que sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger. — Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif. Et elle se promit de faire plus d’une observation intéressante sur ce jeune représentant des vieilles mœurs de la Corse. »

                                                             * Par eux fois, Colomba manifeste cette réticence à s’asseoir à la même table que son frère. Mérimée parait ainsi (sans l’expliciter) renvoyer à la coutume corse (en voie de disparition à l’époque) qui voulait que les femmes ne s’asseoient pas à la même table que les hommes.

 

L’ironie de miss Nevil sur le signe de croix (« voilà qui est primitif ») s’explique naturellement si miss Nevil est une protestante irlandaise (mais Mérimée ne le dit pas). A la fin du récit, aucune différence religieuse n’est évoquée pour le mariage de miss Nevil et d’Orso - mais Mérimée n’avait pas à entrer dans tous les détails. Même si miss Nevil est d’une famille catholique, elle et son père s’alignent sur les comportements culturels de la bonne société britannique.

Plus tard, montrant à son frère l’endroit où leur père a été tué, Colomba fait aussi un signe de croix :

« Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l’œil sec, mais la figure animée. Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier à ses compatriotes et qui accompagne d’ordinaire leurs serments solennels ».

Ici encore le geste, fait « à la hâte », est plutôt une habitude qu’un acte conscient de dévotion.

Quant à la  tradition du voceru/ballata lors des enterrements, elle est déconnectée de toute intention religieuse, comme le montrent les remarques de  Colomba:

« — Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique (…) ».

 « Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient à l’esprit. »:

 

 

 

LES CORSES ET LES FRANÇAIS

 

 

Mérimée, aussi bien dans ses Notes de voyage que dans Colomba a systématiquement tendance à défendre les Corses contre les préjugés majoritaires qui existent à leur encontre. Quelquefois, la comparaison qu’il fait avec « les Français » (les continentaux) sera à l’avantage des Corses.

On a déjà vu qu’il note que la société corse est plus égalitaire que la société française.

S’agissant des assassinats, Mérimée souligne la différence entre la motivation des crimes de sang en France et en Corse :

« Il [le lecteur] sait déjà que le colonel della Rebbia, père d’Orso, était mort assassiné : or on n’est pas assassiné en Corse, comme on l’est en France, par le premier échappé des galères qui ne trouve pas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie : on est assassiné par ses ennemis ; mais le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le dire. »

Dans ses Notes de voyage, Mérimée évoque une situation où des objets antiques, trouvés en Corse, ont fini chez le ferrailleur :

« Avant de crier à la barbarie, il faudrait se demander si de pareilles choses ne se passent pas tous les jours dans des villes du continent. »

Cette remarque pourrait sans doute s’appliquer à beaucoup de domaines.

Les Corses sont-ils superstitieux ? Bien moins qu’on le dit :

« Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance m'ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce qu'on y attache encore quelque croyance. » (Notes de voyage)

D’ailleurs les Corses sont tolérants et se comportent de façon moins barbare que les Français du continent à l’égard de prétendus sorciers:

« J'ajouterai qu'on brûle* ou qu'on assassine en France deux sorciers, bon an mal an, et qu'en Corse , on leur laisse pratiquer leur magie à leurs risques et périls dans l'autre monde seulement. »

                                                                                   * Il s’agit de lynchages, car au 19ème siècle, il n’est évidemment plus question de sorciers brûlés par décision de justice.

 

L’attitude des Corses envers la superstition rejoint (d’une autre manière) ce qui a été dit plus haut sur leur faible sens religieux (du point de vue de Mérimée, bien sûr). Néanmoins, il note que Brandolaccio est « superstitieux comme beaucoup de bandits ». Il croit au « mauvais œil », croyance méditerranéenne qu’on retrouve à la fin du roman chez la fermière des environs de Pise qui a recueilli le vieux Barricini.

 

Dans ses Notes d’un voyage dans le midi de la France (antérieures à son voyage en Corse) Mérimée attribue aux Corses le sens artistique (lié au sens des affaires en l’occurrence) ce qui permet une nouvelle opposition par rapport aux Français « moyens », à propos des fresques du palais des Papes d’Avignon :

« Au reste, ce n'est pas le temps qui a le plus endommagé ces belles fresques. Depuis la restauration [le régime de la monarchie restaurée], le palais des Papes sert de caserne. En 1816 ou 1817, un régiment corse y était logé. Les soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût des belles choses et savaient les exploiter. Des Français auraient balafré les saints ou leur auraient mis des moustaches. Les Corses les vendirent. Une industrie s'établit dans le corps. Elle consistait à détacher adroitement la couche mince de mortier sur laquelle la fresque est appliquée, de manière à obtenir de petits tableaux qu'on vendait aux amateurs. »

On voit qu’ici, Mérimée assimile les Corses aux Italiens* (au-delà évidemment de leur nationalité juridique), et leur prête le sens artistique attribué traditionnellement aux Italiens, même si, on l’a vu, en tant qu’inspecteur des monuments historiques, il fut déçu de ce qu’il trouva en Corse (mais après tout, toutes les régions italiennes n’ont pas produit de chefs d’oeuvre, ce que Mérimée pouvait difficilement ignorer).

                                                                * Cf. aussi plus haut sa remarque sur la sensibilité innée de Colomba à la poésie, due à son « admirable organisation italienne ».         

           

Si la Corse était un département français, les Français du continent y étaient sans doute encore assez rares à l’époque du séjour de Mérimée. Mérimée donne une image plutôt moqueuse des Français en Corse.

Le préfet, sans être vraiment ridicule (il est plutôt sympathique et sera à la fin du côté des della Rebbia, à condition de respecter les formes légales), est un haut-fonctionnaire un peu pompeux, parfois dépassé par les événements (lorsqu’il se trouve en présence des bandits par exemple). Il est comique de le voir reconnaître que la Corse n’est pas la France :

— Quel pays ! répétait le préfet en se promenant à grands pas. Quand donc reviendrai-je en France ?

Ses activités administratives et protocolaires ne sont pas vraiment prises au sérieux, au moins par le bandit Brandolaccio, qui dit à Orso :

« …les Barricini amènent le préfet chez eux ; ils l’ont rencontré sur la route, et il s’arrête un jour à Pietranera avant d’aller poser à Corte une première pierre, comme on dit…, une bêtise ! »

L’opinion générale sur le préfet est sans doute exprimée par la formule de Colomba à un moment : « Le préfet, qu’il s’occupe de sa préfecture » (comme si s’occuper de l’ordre public n’était pas l’affaire du préfet).

Lorsque d’autres Français apparaissent, ils ne jouent pas un rôle glorieux :

Ainsi lorsque les voltigeurs (une formation auxiliaire de gendarmerie, composée essentiellement de Corses – par parenthèses, il semble que cette unité n’existait pas encore, à peu d’années près, à la date où Mérimée situe l’action de Colomba) pensent cerner Orso (après qu’il ait tué les fils Barricini) et les bandits auprès de qui il s’est réfugié, mais l’opération rate par la faute d’un voltigeur français. Le sergent (évidemment corse) vitupère son subordonné :

« Sans ce maudit caporal Taupin,… l’ivrogne de Français s’est montré avant que je n’eusse cerné le mâquis (…)

Toujours pestant contre le caporal Taupin, le chien de Français, le sergent donna l’ordre de la retraite… »

La présentation péjorative du Français est bien de l’invention de Mérimée (dont la précision qu’il s’agit d’un ivrogne).

 

On trouve une remarque du même genre dans Mateo Falcone, où l’adjudant (corse) des voltigeurs déclare à propos du bandit Gianetto : « …il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il n’y a pas grand mal, ce n’était qu’un Français ».

A propos de cette expression, l’article anonyme de la Revue trimestrielle en 1828 (l’une des sources de Mérimée pour Mateo Falcone, voir notre première partie) indique que les Corses, se vengeant par le mépris de leurs dominateurs, disaient autrefois « ce n’est qu’un Génois », et qu’on les entend dire parfois « ce n’est qu’un Français ». Le rédacteur de la Revue indique qu’ils disent aussi « ce n’est qu’un Lucquois » : les habitants de la région de Lucca (Lucques) les lucchesi, venaient en Corse au 19ème siècle pour réaliser des travaux. Le terme a sans doute été donné par extension à tous les Italiens travaillant en Corse. Mérimée ne parle pas de ce mépris pour les travailleurs immigrés italiens, qui ne donnait pas une bonne opinion des Corses (mais il évoque dans Colomba à diverses reprises la présence des Lucquois)*.

                                     * Mérimée évoque une veuve qui emploie des Lucquois à des travaux ; ses ouvriers lui demandent une augmentation. La veuve s’en plaint au bandit Brandolaccio, qui joue les « redresseurs de torts » ans la région et qui va y mettre bon ordre. Le bandit sert donc à maintenir les travailleurs immigrés dans une position de soumission.  Dans son récit de voyage en Corse en 1845 (paru en 1850), le professeur de médecine à Strasbourg Antoine Fée est scandalisé par le mépris des Corses pour les Lucquois (il cite la phrase d’un Corse de Bastia : combien de Lucquois faut-il pour faire un Corse ?), alors que les Lucquois font tous les travaux en Corse.

Mais l’influence française commence à changer les Corses. Orso della Rebbia représente la nouvelle image des Corses marqués par cette influence : lorsqu’il envisage de se battre en duel avec l’un des fils Barricini, Mérimée observe : « Le tuer d’une balle ou d’un coup d’épée [en duel régulier] conciliait ses idées corses et ses idées françaises ».

Lorsqu'il rabroue ses bergers qui tuent devant lui un cochon appartenant aux Barricini* ( "— Comment, coquins ! s’écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis ! (...) Vous n’êtes bons qu’à vous battre contre des cochons..."), les bergers, sans trop se formaliser, y voient l'influence des idées du continent : " Voilà ce qu’on apprend sur le continent, Memmo ! ".

                                   * Les bergers pensent exercer une représaille contre les Barricini qui ont fendu l'oreille d'un cheval des della Rebbia. En réalité, l'oreille du cheval a été fendue par Colomba elle-même, pour faire monter l'hostilité contre la famille ennemie.

 

 Les différences entre les Corses et les Français sont loin d'être toutes au détriment des Corses. Mérimée ne se contente pas de "prendre à part" les Corses pour  les opposer aux autres Français. On va voir qu'il va plus loin et les considère comme un peuple et une nation.

 

 

 

 

 

 

 

15 octobre 2019

MERIMEE ET LA CORSE PREMIERE PARTIE

 

 

 

MÉRIMÉE ET LA CORSE : UN PROCÈS À REJUGER ?

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

C’est une banalité de dire que les Corses ont mauvaise réputation en France. Dans cette mauvaise réputation interviennent des caractéristiques de caractère et de culture qui sont réputées communes à tous les Corses. La réactivation, depuis quelques décennies, du particularisme politique corse, qui se manifeste notamment par des revendications allant de l’autonomie à l’indépendance, et qui a recouru à des actions violentes, n’a fait que renforcer l’hostilité d’une grande partie de la population française à l’égard des Corses.

On notera ici, pour ne plus y revenir, que ceux qui critiquent l’attitude « des Corses », en les considérant comme un bloc homogène, sont généralement les mêmes qui condamnent « l’essentialisme » ou l’essentialisation quand il s’agit d’autres populations, notamment les populations immigrées.*

                                                           * « On parle d’essentialisation lorsque l’identité d’un individu se voit réduite à des particularités morales, des aptitudes intellectuelles ou des caractères psychologiques supposés immuables et transmis de génération en génération au sein d’un groupe humain », définition de l’exposition du Musée de l’Homme « Nous et les autres, des préjugés au racisme », les 10 mots pour comprendre http://nousetlesautres.museedelhomme.fr/fr/dossiers/10-mots-comprendre).

 

Dans la perception négative des Corses, la caractéristique la plus évidente (mais ce n’est pas la seule) est leur rapport à la violence et à la criminalité.

Il est courant de faire remonter cette caractéristique à l’image que Prosper Mérimée a donnée des Corses au 19ème siècle dans sa nouvelle Mateo Falcone et surtout son court roman Colomba.

Or, il semble que les choses soient bien plus complexes. Mérimée a peut-être créé un stéréotype, mais il ne pensait certainement pas que les Corses valaient moins que « les Français », bien au contraire.

 

 

 

LES CORSES ENFERMÉS DANS UNE IMAGE NÉGATIVE : LA FAUTE À QUI ?

 

Chez beaucoup de Corses, il y a une tendance à considérer que Mérimée a « inventé » l’image du Corse violent et délinquant qui s’est fixée de façon durable dans l’opinion française.

Récemment, le chanteur du groupe I Muvrini, Jean-François Bernardini a publié L'Autre enquête corse* (2019), un livre qui s’attache à éclairer la relation conflictuelle Corse-France.

                                                                                          *  Le titre est une allusion à la célèbre bande dessinée de Pétillon, L’enquête corse (2000), dont on a tiré un film à succès.

 

Pour lui, à l’origine de l’image du Corse violent et délinquant, on trouve Mérimée.

« L'île détient surtout le record de l'impunité face à la criminalité organisée. Le vieux narratif, le narratif unique et en béton sur la Corse date de Mérimée, au XIXe siècle. Le vieux western corse est prospère et très utile. » (interview par Julian Mattei, à Bastia, Le Point, 20/08/2019, repris sur le site corse L’invitu http://www.l-invitu.net/livres.php

Pour Bernardini, le problème ne serait pas la délinquance en Corse, mais l’impunité de cette délinquance, dont l’Etat français est responsable : « Lisez le livre Juges en Corse*, visionnez les trois films sur Arte Mafia et République. Il y a des passages scandaleux sur le fonctionnement de la justice dans l'île, qui prouvent l'échec et les erreurs monumentales, jamais remises en cause officiellement. Les citoyens corses semblent condamnés à vivre sous le joug d'une « souveraineté criminelle ». Tout cela reste sans écho, sans réaction aucune, sans cri d'indignation et sans sursaut de l'État de droit. À quand un juge Falcone, un juge Borselino [Borsellino] pour la Corse ? »

                         * Livre du journaliste Jean-Michel Verne (arrière-petit-fils de Jules Verne) paru en 2019, recueillant les témoignages de neuf juges.

 

Selon Bernardini (et d’autres sans doute), l’image du Corse violent et délinquant permet d’escamoter les vraies questions et de renverser l’ordre des responsabilités :

« Ainsi, au fil du temps, s’est imposé un discours unique, à l’œuvre dans toutes les apparitions de la Corse à travers le prisme médiatique — presse, cinéma, séries télévisées ou films ; de Mafiosa à Un prophète, de Jacques Audiard. On le trouve déjà à l’œuvre chez Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Guy de Maupassant, et bien sûr Prosper Mérimée. Mateo Falcone, sa nouvelle publiée le 3 mai 1829 dans la Revue de Paris avec le sous-titre « Mœurs de la Corse », constitue un exemple frappant de ce type de narration. Elle a grandement contribué à enfermer la Corse et les Corses dans une sorte de portrait-robot. L’ouvrage a lancé l’image des « Peaux-Rouges d’Europe », sauvages et dangereux. En résumé, « ils n’ont que ce qu’ils méritent ». Et surtout, « ils ne sont pas comme nous ». Rappelons que Mérimée n’est venu dans l’île qu’en... 1839, dix ans après la parution de son texte ! »

Jean-François Bernardini, En Corse, « il y a un éléphant dans le salon* », Le Monde diplomatique, Juillet 2019.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/BERNARDINI/60019

           * Ce titre provient d'une expression anglaise qui sert à indiquer qu'il existe un problème que tout le monde fait semblant d'ignorer. 

 

Mérimée aurait donc été le premier (ou l’un des premiers) à inventer le stéréotype du Corse « sauvage et dangereux », qui est devenu dominant et permet aux autres (qu’on appellera ici les Français pour simplifier – mais nous y reviendrons plus tard) de porter un jugement méprisant sur les Corses et la société corse.

Si les Corses sont des violents, qui refusent les règles sociales qui ont cours ailleurs, alors on ne peut rien faire pour eux et on n’a qu’à les laisser mijoter dans leur jus. On en fait déjà beaucoup trop pour eux en termes de dépenses. Evidemment ce jugement de l’opinion publique française (exprimé soit explicitement par des journalistes, soit de façon plus diffuse dans tous les forums, courriers des lecteurs etc) influence aussi l’action de l’Etat en Corse, ne serait-ce que parce que les responsables de l’Etat ont aussi intériorisé, on peut le supposer, l’image négative des Corses. Au mieux, ces responsables se bornent à adresser aux Corses des objurgations inutiles au changement : abandonnez vos mauvaises réactions, vos traditions douteuses, et tout ira mieux.

 

 

 

STÉRÉROTYPE OU RÉALITÉ ?

 

 

 

Pourtant, il y a un défaut majeur dans le raisonnement qui accuse Mérimée d’avoir créé un stéréotype de l’individu corse violent, toujours en vigueur. La réalité semble avaliser ce stéréotype, qui dès lors, serait fondé (non - on s'en doute mais cela va mieux en le disant - qu’il soit applicable à tous les Corses, mais à une partie d’entre eux) : la Corse est bien la région française qui, sans parler d’autres crimes et délits, détient le record des assassinats : 11 assassinats entre octobre 2017 et septembre 2018.

Ce chiffre est pourtant le plus bas des statistiques par région et il peut sembler très peu élevé comparé aux 99 assassinats d’Auvergne-Rhône-Alpes (dont 22 en Isère et 22 dans le Rhône), aux 135 de l’Ile-de-France (dont 41 à Paris), aux 137 de Provence-Alpes-Côte d’azur (dont 80 dans les Bouches-du-Rhône) (voir le tableau sur le site du journal Libération https://www.liberation.fr/checknews/2018/11/09/les-homicides-en-france-repartent-ils-en-forte-hausse-apres-15-ans-de-baisse_1690504

 Mais rapporté à la population, c’est bien la Corse qui tient le premier rang, suivi de PACA.

 « Au niveau régional, seules la Corse et la région PACA présentent des taux d’homicides par habitant significativement différents des autres régions. Alors que les forces de sécurité recensent entre 0,01 et 0,02 homicides pour 1 000 habitants chaque année dans les autres régions métropolitaines, ce taux dépasse 0,03 en PACA et en Corse. [ 0,034 en Corse en 2017 et même 0,049 en 2018]
(https://www.interieur.gouv.fr/Interstats/Actualites/Insecurite-et-delinquance-en-2018-premier-bilan-statistique).

 

Un autre aspect de la mauvaise image des Corses (chez les non-Corses) est leur comportement à l’égard de la justice : il serait caractérisé par lomertà, ou loi du silence (mot d’origine sicilienne et utilisé d’abord dans le contexte de la mafia sicilienne) : les témoins d’un crime ou délit ne collaborent pas avec la police ou la justice, n’ont rien vu etc. Lorsqu’une personne est recherchée par la police, elle trouve généralement de l’aide parmi ses connaissances pour se cacher.

 Les Corses peuvent agir par solidarité "clanique" avec les supposés auteurs des faits ou, sans doute  également, par peur des représailles. Les crimes et délits restent donc souvent non élucidés.

Ponctuellement, il existe des Corses qui dénoncent l’omertà, qui ne serait donc pas une invention (voir l’initiative récente d’un collectif : "Oui, l'omertà existe en Corse oui, la société corse a peur", interview de Léo Battesti*, Corse-Matin, septembre 2019https://www.corsematin.com/article/article/oui-lomerta-existe-en-corse-oui-la-societe-corse-a-peur).

                          * Léo Battesti a été l’un des créateurs du FLNC (mouvement nationaliste clandestin pour ceux qui l’ignoreraient !), puis journaliste, élu local et président de la Ligue corse des échecs.

 

Il y a quelques années on voyait sur les murs du métro des affiches émanant du ministère des sports, si mes souvenirs sont bons, qui prétendaient s’attaquer aux stéréotypes dans le domaine sportif. L’une des phrases qui était présentée comme stéréotype était : les Chinois sont forts en ping-pong.

Où était le stéréotype ? Personne n’était supposé croire que tous les Chinois, sans exception, étaient forts en ping-pong ou bien qu’ils n’étaient forts que dans cette seule activité, mais bien qu’il y avait en Chine un pourcentage sans doute plus élevé d’habitants forts en ping-pong (ou le pratiquant) que ce qui ce qui existait dans d’autres pays…Dans le contexte sportif - qui était celui de cette campagne d’affichage - la phrase n’avait rien d’absurde, seule la nouvelle obsession française de voir partout des stéréotypes à combattre (on dit même "déconstruire" dans le langage à la mode du jour) était ridicule.

Dire que les Néo-Zélandais sont forts en rugby est-il un stéréotype ?

Il s’agit là de stéréotypes positifs, finalement sans grand risque même s’ils sont faux ou exagérés. Le plus souvent, les stéréotypes ont une part plus ou moins grande de vérité, à condition d’avoir conscience de la simplification présente dans tout stéréotype, même fondé.

Enfin on dit que les stéréotypes se renforcent du fait que les protagonistes ont tendance à s’y conformer : mais en fait, est-ce que ce n’est pas simplement l’organisation sociale qui a donné lieu au stéréotype qui continue à produire les mêmes comportements ? Plus probablement, il y a interaction entre les deux facteurs.

Mais on voit bien le danger des stéréotypes négatifs : c’est qu’ils comportent une condamnation d’une population entière et qu’ils incitent à faire supporter à cette population la responsabilité d’une situation préjudiciable.

Ainsi, s’il y a proportionnellement un peu plus d’assassinats en Corse qu’ailleurs « sur le continent » (sans que ce soit un raz-de-marée, d’ailleurs), faut-il pour autant généraliser l’image du Corse violent et homicide *? Et si les Corses ne sont pas enclins à aider la justice, est-ce un comportement valorisé chez eux ou le résultat de conditions complexes et subies ?

                      * Complication supplémentaire, qu’est ce qu’un Corse ? Toute personne résidant en Corse est-elle Corse ou doit-on réserver ce nom (ce gentilé, disent ls grammairiens) aux personnes dont l’origine familiale est la Corse depuis une longue succession de générations ?

 

Nous ne prétendons pas trancher tous ces débats, car ce qui nous occupe ici est une autre question.

Les œuvres de Mérimée présentent des Corses qui refusent de régler leurs litiges par la voie judiciaire et commettent des assassinats pour venger des offenses faites à leur famille, qui refusent de collaborer avec la police, qui cachent des bandits et leur font parvenir du ravitaillement, Ces actes n’étaient pas une invention de Mérimée et correspondaient à ce qui était constaté à l’époque par la plupart des observateurs, Corses et non-Corses. Il importait peu que toute la population n’agisse pas ainsi, puisque ceux qui agissaient ainsi étaient assez nombreux pour que se forme un stéréotype.

Plus encore, ces comportements sont présentés par Mérimée (et les autres observateurs) non pas comme anormaux dans le contexte corse, mais comme conformes au code de l’honneur de l’île et valorisés par l’ensemble de la population.

La réalité insulaire s’est modifiée depuis mais certains traits sont restés (loi du silence, assassinats plus nombreux qu’ailleurs) de sorte qu’accuser Mérimée d’avoir créé un stéréotype dépréciateur ne parait pas recevable.

Par contre, nous pouvons nous poser la question de savoir si Mérimée a voulu, à partir des matériaux que lui fournissait la réalité, donner une image défavorable des Corses ou si au contraire, il a voulu, paradoxalement, faire leur éloge.

 

 

PAS DE PITIÉ POUR LES ENFANTS : MATEO FALCONE

 

 

 

 

corse-porto-vecchio_1525555_w740

 

Vue de Porto-Vecchio. Bien que le récit de Mérimée Mateo Falcone se déroule aux environs de Porto Vecchio, rien n'évoque le port ou la mer dans le récit, mais seulement le maquis et la montagne. " Si vous avez tué un homme, allez dans le mâquis [sic] de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles ..." (Mateo Falcone).

Site Guide du Routard. Le meilleur de la Corse.

https://www.routard.com/contenu-dossier/cid137150-le-meilleur-de-la-corse.html?page=3

 

 

 

La première oeuvre de Prosper Mérimée qui a pour cadre la corse est Mateo Falcone (1829) écrite alors que Mérimée, à l’époque au début de sa carrière, n’avait pas encore voyagé en Corse. Dans la première parution, la nouvelle porte le sous-titre « Moeurs de la Corse ».

On se rappelle l’histoire, que l’auteur situe au moment où il écrit : le Corse Mateo Falcone est un paysan assez riche des environs de Porto-Vecchio; il peut se permettre de vivre sans travailler lui-même. Un jour qu’il s’est absenté avec sa femme, un bandit nommé Gianetto, blessé et poursuivi par les voltigeurs (une sorte de gendarmerie auxiliaire, composée essentiellement de Corses, spécialisée dans la traque des bandits, voir en annexe) se réfugie chez lui. Le fils de Mateo Falcone, Fortunato, âgé de 10 ans, accepte de le cacher – moyennant une pièce d’argent. Les voltigeurs arrivent : l’adjudant, chef de la patrouille, qui est vaguement cousin de Mateo Falcone, interroge l’enfant sans succès. Convaincu que le bandit a dû se cacher pas loin, l’adjudant promet à l’enfant une montre s’il lui indique la cachette du bandit. L’enfant, ébloui par l’idée de posséder une montre, accepte et le bandit est arrêté. A ce moment, Mateo Falcone et sa femme reviennent à la maison et apprennent ce qui s’est passé, Mateo doit subir le mépris du bandit qui crache sur son seuil en disant : maison de traître.

Quand les voltigeurs sont partis, Mateo, en proie à une rage froide, dit à sa femme : « Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison ». Il entraîne son fils à l’écart, lui fait réciter ses prières et le tue d’un coup de fusil.

 

 accueil-merimee

Prosper Mérimée dans sa jeunesse.

https://gallica.bnf.fr/essentiels/merimee

 

 

LES PRÉDÉCESSEURS DE MÉRIMÉE : LES ABBÉS DE GERMANES ET GAUDIN ET L’ARTICLE DE LA REVUE TRIMESTRIELLE

 

 

Observons d’abord que Mérimée utilise, en le modifiant, un récit qu’on retrouve dans plusieurs sources.

On le trouve notamment dans une étude parue dans la Revue trimestrielle, en juillet 1828, que Mérimée a dû connaitre. Cette étude anonyme, de 119 pages, intitulée (en titre courant) Des devoirs de la France envers la Corse, examine la situation présente de la Corse et les moyens de l’améliorer. On suppose que l'auteur était le général Horace Sébastiani ou l'avocat Patorni*,  donc un Corse dans les 2 cas (tous deux étaient à l’époque des représentants de l’opposition libérale-bonapartiste en Corse).

                                   * Ces indications sont fournies sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com. Sous la Restauration, aussi curieux que cela puisse paraître, l'opinion bonapartiste et l'opinion libérale tendaient à se rapprocher, au moins tactiquement. Ces deux tendances étaient dans l'opposition au régime de la Restauration, conservateur, sinon réactionnaire, et clérical  (même si le régime présentait aussi une aile libérale et que de nombeux anciens "serviteurs" de Napoléon s'y étaient ralliés).

 

Parmi les anecdotes destinées à présenter le caractère des Corses, on rapporte qu’à l’époque (antérieure à l’annexion de la Corse par la France) où les troupes françaises se trouvaient en Corse pour aider la république de Gênes contre les insurgés corses (donc entre 1739 et 1768)*, deux déserteurs français du régiment de Flandres qui se cachaient dans une forêt furent dénoncés par un berger au moment même où le colonel de leur régiment chassait avec ses officiers dans la forêt. Les déserteurs furent capturés et fusillés par la suite.

                                               * Les troupes françaises ont été présentes à plusieurs reprises en Corse à partir de 1738. La première intervention fut marquée par des affrontements et une répression très dure du maréchal de Maillebois contre les Corses qui refusaient de se soumettre. Puis les troupes françaises ont plutôt joué un rôle d’interposition entre les Génois et les insurgés corses, en s’efforçant par leur neutralité apparente de bien disposer à leur égard les Corses afin d’organiser un parti pro-français.

 

L’article de la Revue indique : « Mais ce qui est remarquable, c’est l’indignation que témoigna la famille du berger en apprenant cet acte de lâcheté. Ses parents s'assemblent, et décident qu'ils ne doivent pas laisser vivre un homme qui a déshonoré sa nation et sa famille en recevant le prix du sang. Cette espèce de sentence prononcée, ils se mettent à sa poursuite, le saisissent, et I'amènent sous les murs d’Ajaccio, et, après l'avoir confié quelques instants aux soins d’un religieux qu’ils avaient fait venir pour qu’il le confesse, ils le fusillent à la manière des Français, en même temps qu'on fusillait les deux déserteurs. Après I'exécution, les quatre louis [le prix de la dénonciation] furent remis au confesseur pour qu’il les rende aux officiers qui les avaient donnés à leur parent. "Nous croirions, lui dirent-ils, souiller nos mains et nos âmes que de garder cet argent d’iniquité ; il ne faut point qu’il serve à personne de notre nation...’’» (citation prise sur le dossier d’André Durand sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com. L'article entier, très intéressant, est consultable ici :

https://books.google.fr/books?id=v9VIAAAAcAAJ&pg=PA204&lpg=PA204&dq=%E2%80%99Des+devoirs+de+la+France+envers+la+Corse,+revue+trimestrielle&source=bl&ots=jh1pJmJ8z4&sig=ACfU3U0kVczOS7Mx84Wk2bV4bP3VHIaP5w&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwid1ffu64zlAhUOcBQKHZFYBKsQ6AEwDHoECAcQAQ#v=onepage&q=%E2%80%99Des%20devoirs%20de%20la%20France%20envers%20la%20Corse%2C%20revue%20trimestrielle&f=false

 

 L’origine de l’histoire rapportée par l’étude de la Revue trimestrielle, se trouve dans l’Histoire des révolutions de la Corse de l’abbé de Germanes* (1771-77). On peut la lire sur Gallica, au tome 2 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p/f260.image.texteImage)

                               * On trouve aussi l'orthographe Germanès. Ce religieux oratorien était venu en Corse après l’annexion par la France pour étudier les possibilités d'améliorer l'enseignement secondaire et d'ouvrir une université (ce dernier projet ne se concrétisera pas avant deux siècles). Son Histoire des révolutions de la Corse fut écrite avant son séjour en Corse.

 

Histoire_des_révolutions_de_Corse_[___]Germanes_(abbé_bpt6k65639233_JPEG

Page de titre du livre de l'abbé de Germanes, tome premier, 1771.

Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65639233.texteImage

 

 

barry-lyndon-french

Soldats du régiment de Flandres, reconnaissables à leur drapeau à deux bandes jaunes; scène du film de Stanley Kubrick Barry Lyndon (1975); photo prise sur un site d'amateur de figurines de soldats. L'autre drapeau est le drapeau "colonel" mais il semble qu'il aurait dû être blanc. Le site précise que les parements des uniformes du régiment de Flandres étaient bleus et non rouges-roses comme sur la photo.

En 1751, le colonel du régiment était M. de Nozières (selon article Wikipedia Le régiment de Flandres), ce qui correspond aux indications données par l'abbé de Germanes. Le régiment de Flandres fut intégré au régiment de Touraine en 1762, tandis qu'un autre régiment (régiment de Rougé) reprenait son nom, mais sans reprendre le drapeau.

https://arteis.wordpress.com/2010/05/16/my-barry-lyndon-armies/

 

 

 

Un récit assez semblable, qui a peut-être aussi été consulté par Mérimée (dont on sait qu’il se documentait attentivement), se trouve dans le Voyage en Corse (1787), de l'Abbé Gaudin, vicaire-général de l’évêché de Nebbio*, membre de l'Académie de Lyon.

                         * A noter que l’article Wikipedia le concernant indique qu’il était vicaire général de l’évêché de Mariana, alors que la page de titre de son livre porte « vicaire général de Nebbio » et que ces deux évêchés étaient bien distincts.

 

Mais dans le récit de l’abbé Gaudin, il n’y a qu’un seul déserteur. Le berger, après sa dénonciation, est en train de compter son argent lorsqu’il est surpris par son père. Il doit alors tout lui expliquer :

« « Quoi ! s’écrie le vieux Corse, ne le laissant point achever, cet argent, tu le dois à une trahison ! malheureux ! et c’est moi qui t’ai donné la vie ! » Il n’en dit pas davantage, se précipite avec fureur sur le coupable, lui lie les pieds et les mains (…), le confie à la garde de quelques personnes de sa famille ; et s’empressant de se rendre chez le commandant français, tombe à ses genoux, et demande avec larmes la grâce du déserteur, qui lui est absolument refusée. « Vous ne voulez donc point céder à mes prières ? eh bien ! vous allez voir comment un Corse agit à l’égard d’un fils qui a déshonoré sa famille, son pays, et si nous supportons des traîtres parmi nous. » Il se retire brusquement, retourne avec la même vivacité à sa maison, prend son fusil, et délie son fils, sans proférer une seule parole, l’entraîne avec lui, et fait signe aux parents de le suivre. Il s’arrête aux portes de la ville, à peu près vers l’endroit où le jeune homme avait décelé [déceler : ici, indiquer où qq un est caché] l’infortuné soldat ; il lui ordonne de se mettre à genoux, lui casse la tête [d’un coup de feu], et, en jetant avec indignation l’argent sur son cadavre, il ne se permet que ces mots : Tiens, voilà le prix de ton crime. »

(citation prise sur le dossier d’André Durand sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com

Le livre de l'abbé Gaudin est consultable sur Gallica (l'anecdote est page 224) :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65575473.texteImage

ou sur le site de l'Université de Corte :http://m3c.univ-corse.fr/omeka/items/show/111

 

 

 

UN ANGLAIS ET UN CORSE : ROBERT BENSON ET F. O. RENUCCI

 

 

 Enfin, une histoire similaire (au moins dans les grandes lignes), mais se situant dans les années 1820, avait été rapportée par l’Anglais Robert Benson, dans son livre Sketches of Corsica or a Journal written during a visit to that island in 1823, Scènes de la Corse ou un journal écrit durant un voyage dans cette île en 1823, (Londres, 1825). Benson s’était rendu en Corse en tant qu’exécuteur testamentaire de Pascal Paoli (mort à Londres en 1807). Il rapporte dans son livre :

« Je vais maintenant présenter au lecteur un exemple des effets terribles produits par la négligence de cette vertu [l'hospitalité] ; un exemple qui a tenu l'île en émoi peu de temps avant mon arrivée.

Les lois relatives à la conscription sont très impopulaires en Corse et les jeunes conscrits s'enfuient souvent dans la montagne pour échapper au service dans l'armée française. C'est à la gendarmerie qu'incombe la tâche dangereuse et ardue de poursuivre les fugitifs. Lors d'une de ces occasions, un conscrit se présenta chez un berger de l'intérieur, en demandant une cachette (…). »

Le berger mène le déserteur chez son fils pour qu’il soit plus en sécurité. Mais le fils dénonce le fugitif aux gendarmes contre récompense :

« En apprenant que son fils avait trahi le conscrit, et que, cédant à la tentation, il s'était laissé corrompre, le vieux berger se rendit chez son fils ; et ses soupçons confirmés par la confession (du crime), il tua sur place son enfant.
Je n'ai pas le moindre doute quant à la vérité de cette anecdote. Elle m'a été racontée par un gentleman français, un des plus hauts fonctionnaires de l'île. » (citation sur le blog de François-Xavier Renucci Pour une littérature corse (maintenant clôturé mais dont ls archives sont toujours disponibles), qui a consacré une discussion à Mateo Falcone sous le titre « Faut-il parler de Mérimée ? » (mardi 9 juin 2009). On peut s’y reporter http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/06/faut-il-parler-de-merimee.html).

On peut consulter le livre de Benson sur Gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65582088.texteImage (l'anecdote est page 50, à propos de considérations sur le code de l'honneur corse).

 

 

sans-titre

Page de titre du livre de Robert Benson, paru à Londres en 1825.

Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65582088.texteImage

 

 

 

Dans Benson, l’histoire n'est plus située dans un passé déjà lointain, au 18 ème siècle, mais à l’époque de sa visite en Corse. Le fugitif n’est plus un soldat de métier français déserteur (ou deux déserteurs), mais un jeune Corse essayant d’échapper à la conscription *.

                     * La conscription, instituée de façon permanente par la loi Jourdan sous le Directoire, modifiée sous l’Empire, était restée en vigueur sous la Restauration malgré les engagements de l’abolir. Elle s’exerçait par tirage au sort : ceux qui avaient tiré un mauvais numéro faisaient leur service (qui durait plusieurs années), sauf s’ils avaient le moyen de se faire remplacer en payant leur remplaçant. Elle ne concernait que les jeunes gens célibataires et de nombreuses exemptions étaient prévues. La 3ème république modifia ce régime en créant le service militaire obligatoire pour tous (du moins pour les hommes) qui dura jusqu’à la fin des années 1990.

 

Enfin, dans les Novelle storiche Corse (nouvelles historiques corses), de Francesco Ottaviano Renucci parues à Bastia en 1827 (il y a eu plusieurs éditions), on trouve un récit qui semble faire une synthèse entre la version de Germanes et celle de Gaudin ( Novela VII  La delazione punita)* : dans le récit de Renucci il y a deux déserteurs appartenant au régiment de Flandres, et le père, en accord avec ses autres fils, décide de châtier son fils après avoir en vain demandé la grâce des deux déserteurs au colonel. Le fils, convaincu qu’il a mal agi, meurt courageusement au moment même où les deux déserteurs sont passés par les verges (punition militaire d’époque) jusqu’à ce que mort s’ensuive.**

                 * La delazione punita (la traduction est facile : la délation punie) ne faisait peut-être pas partie de la première édition qui ne comprenait que 4 nouvelles.

             ** Dans ce récit, le père dit à son fils ; tu as envoyé à la mort deux malheureux, tu n’es pas mon fils, tu n’es pas Corse.

 On peut consulter ici le texte (en italien) de F. O. Renucci : https://books.google.fr/books?id=9Vc3oL_ALykC&pg=PP5&lpg=PP5&dq=renucci+novelle+storiche+corse&source=bl&ots=655xBYjryE&sig=ACfU3U3elIHZX05G-1Oia6EQ7OoRq20mJg&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjDq--UupHlAhUtxYUKHUgFA2E4ChDoATAHegQICBAB#v=onepage&q=renucci%20novelle%20storiche%20corse&f=false

 

 

Ces différents récits posent une question – à laquelle il n’est sans doute pas possible de répondre : y a -t-il à l’origine de ces récits un seul ou plusieurs faits réels ?

On peut penser que l’anecdote citée par l’abbé de Germanes et celle citée par l’abbé Gaudin , malgré les différences de détail, ont pour base le même fait, qui se serait déroulé au milieu du 18 ème siècle C’est plus discutable pour l’anecdote citée par Benson, que celui-ci situe à peu près à l’époque de son voyage en Corse (1823), et qui lui aurait été attestée par un haut fonctionnaire français.

Notons que dans tous les cas il s’agit d’une histoire de déserteurs. Dans le récit de Germanes et de Gaudin, qui se situe à l’époque où les troupes françaises se trouvaient en Corse en soutien de la république de Gênes, rien n’indique que les déserteurs aient été des Corses, incorporés plus ou moins de force dans les régiments français * (il ne semble pas que de tels enrôlements étaient possibles - mais des Corses pouvaient évidemment servir, comme engagés, dans des régiments comme le Royal-Corse ou le Royal-Italien, dont il n'est pas question ici).

                 * On trouve cette suggestion sur le blog de François-Xavier Renucci Pour une littérature corse, déjà cité (http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/06/faut-il-parler-de-merimee.html)

 

 Par contre, chez Benson, il s’agit du cas d’un jeune Corse qui veut échapper au service militaire, dans les années 1820 (en temps de paix), dans le cadre de la Corse département français depuis une trentaine d’années.

Enfin, les circonstances de l’action imputée au berger corse sont différentes : dans le cas de l’anecdote de Germanes et Gaudin, le berger corse se contente de dénoncer aux soldats l’endroit où le ou les déserteurs se cachent dans la forêt, tandis que chez Benson, il s’agit d’une violation de l’hospitalité : le déserteur est caché par le père au domicile du fils et dénoncé par le fils.

 

 

 

VERTUS MORALES DES CORSES : NON, TU N’ES PAS CORSE  !

 

 

Il est intéressant de savoir que l’anecdote rapportée par Germanes et Gaudin n’est pas pour ces derniers un exemple de la sauvagerie des Corses, mais au contraire de leurs qualités – car il faut bien leur en reconnaître quelques unes.

L’abbé de Germanes présente ainsi le caractère des Corses (orthographe modernisée) :

« Cependant les Corses ternissent leur courage par la conduite qu'ils tiennent dans leurs inimitiés. Ils s'embusquent sous les mâches [sous les arbustes des maquis], derrière un mur, ou dans d'autres lieux couverts pour tirer sur leur ennemi sans risque de leur côté, ou bien ils le prennent tout-à-coup par surprise, & le poignardent dans le temps qu'il s'y attend le moins. Lorsqu'on leur représente combien il y a de lâcheté & d'atrocité de prendre ainsi son ennemi en traître, ils répondent que c'est manquer de jugement, que de s'exposer vis-à-vis de lui quand on peut s'en défaire par ruse & par artifice. Après avoir vu avec étonnement que des âmes courageuses s'abaissent à des perfidies si noires, on verra avec bien plus de surprise, que des âmes méprisables & viles dans certaines circonstances, soient ensuite capables de grandeur d'âme & de générosité. Les traits suivants, prouvent que ces sentiments élevés ne sont point étrangers à leur caractère. » (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p.texteImage , page 254)

Puis Germanes introduit diverses anecdotes pour illustrer son affirmation, la première étant celle des déserteurs, avec en marge le sous-titre : « Ils [les Corses] sont capables de grandeur d'âme & de générosité ».

De son côté Gaudin présente l’anecdote sous le titre : « Noblesse d’âme d’un Corse ».

Pour les deux ecclésiastiques, l’anecdote qu’ils rapportent est la preuve de la grandeur d'âme et de la générosité [au sens ancien : faire preuve de grandes qualités morales] des Corses (on peut être surpris, au passage, de voir des ecclésiastiques approuver des meurtres !).

Dans certains récits, le père de famille tente d’obtenir la grâce des déserteurs. S’ils sont grâciés, il épargnera son fils. Ainsi ce dernier est condamné par son père (et par le reste de sa famille) pas seulement pour avoir commis une trahison ou une délation, mais aussi (et surtout ?) pour être la cause de la mort de deux hommes. Renucci fait dire au père : « …un mio figliuolo mandare a morte due uomini e ricevere il prezzo de loro sangue, come Giuda ! no, tu non sei mio figlio, tu non sei Corso ! » (un de mes fils, envoyer à la mort deux hommes et toucher le prix de leur sang, comme Judas ! non, tu n’es pas mon fils, tu n’es pas Corse)*.

                      * Renucci comme presque tous les Corses de son époque, s’exprime en italien à l’écrit.

Germanes et Gaudin sont, comme presque tous les hommes instruits de leur époque, des admirateurs de la vertu antique et notamment des actes des Grecs et des Romains qui se sacrifient pour respecter leur code de l’honneur : ainsi Regulus, prisonnier des Carthaginois, est envoyé par eux à Rome pour négocier et promet de revenir. Il échoue dans sa négociation et malgré les supplications de son entourage, il rentre à Carthage, où il sait bien que la mort l’attend, pour ne pas violer sa promesse de revenir.

Parfois, c’est par leur sévérité inexorable envers leurs proches que les Anciens montrent leur vertu, en faisant passer l’intérêt commun avant leurs liens familiaux : Brutus, consul de la république, fait condamner ses fils à mort parce qu’ils complotaient de rétablir la monarchie à Rome.

C’est le sujet d’un tableau de David qui eut un grand succès à la veille de la Révolution française, où l’on voit les corps des fils exécutés ramenés au domicile familial tandis que Brutus, grave dans son coin, renfermant en lui ses émotions, relève à peine la tête, et que les femmes de la maison poussent des cris de détresse. Ce tableau était à l’époque considéré comme porteur d’une leçon morale forte et c’était bien Brutus qui était proposé à l’admiration des spectateurs pour sa « grandeur d’âme ».

Il est intéressant de savoir que l’abbé Gaudin participa à la Révolution française. Il fut élu député à l’assemblée législative par le département de la Vendée en 1791, puis il quitta l'habit ecclésiastique. Il termina sa carrière sous l’Empire (il mourut en 1810) comme correspondant de l'Institut, juge au tribunal de La Rochelle et bibliothécaire de La Rochelle. Il est probable que l’abbé Gaudin parvint à traverser sans trop de désagrément la période révolutionnaire. Un moment député de la Vendée, qu’a-t-il pensé de la terrible guerre civile qui a ravagé les départements de l’Ouest, nous ne le savons pas. C’était probablement un modéré, mais le fait qu’il ait abandonné la prêtrise montre qu’il adhérait aux idées nouvelles. Il avait d’ailleurs publié en 1781 un essai sur Les Inconvénients du célibat des prêtres*. Parmi ses autres œuvres, une traduction du persan Gulistan ou le jardin des Roses (1789) un Essai historique sur la législation de la Perse (1791) (était-il vraiment un orientaliste ou simplement un vulgarisateur ?), un Avis à mon fils âgé de sept ans (1805)**, un opéra-comique, Le Racoleur, et parait-il, des contes grivois…

                                                 * Publié sans nom d’auteur à Genève. «  Le livre de l’abbé Gaudin constitue … un important réservoir d’arguments et de réflexions en faveur de la suppression du célibat ecclésiastique » (Paul Chopelin, « Le débat sur le mariage des prêtres dans le diocèse de Rhône-et-Loire au début de la Révolution (1789-1792) », Chrétiens et sociétés, 10 | 2003, http://journals.openedition.org/chretienssocietes/3801

                                               ** L’ancien abbé avait dû se marier (bien que progressiste, il ne l'était sans doute pas au point d'avoir des enfants hors mariage…).

 

 

Dans le récit de l’abbé de Germanes, repris dans la Revue trimestrielle, le berger est condamné par ses « parents » (au sens large) dans une sorte de conseil de famille (la version de Germanes ne parle même pas du père). Ce sont les parents qui le fusillent comme dans un simulacre d’exécution militaire. Il en est de même chez Renucci, qui par contre introduit le personnage du père. Dans la version de Gaudin, le père joue le rôle principal, aussi bien pour condamner le fils que pour l’exécuter.

Gaudin semble celui qui pousse à son paroxysme la violence et l’inhumanité du père de famille : celui-ci jette « avec indignation » l’argent sur le son cadavre de son fils, « il ne se permet que ces mots : Tiens, voilà le prix de ton crime. »

Tandis que chez Germanes et Renucci, la famille du coupable fait venir un prêtre pour l’assister au dernier moment (détail significativement omis par Gaudin), et c’est au prêtre qu’ils remettent l’argent que le fils avait reçu, avec mission de le restituer au commandant français, car ils ne veulent pas profiter de cet argent mal gagné. Renucci montre même le père pleurant en parlant au prêtre.

Renucci insiste aussi sur le fait que le fils s’est repenti et c’est intrépidement qu’il offre sa poitrine à la décharge de ses parents. Il a accepté la sentence (« compunto della enormità de suo fallo, rassegnato, si sottopone alla pena », contrit par l’énormité de sa faute, résigné, il se soumet à la peine), après avoir reçu l’absolution du prêtre, car « notre auguste religion est toujours prête à pardonner ». La mort quasiment héroïque du coupable repenti contraste avec la mort sans gloire des deux malheureux déserteurs, qui dans la version Renucci ne sont pas fusillés, mais passés par les verges*.

                                 * Il semble que la peine militaire exacte était le passage « par les baguettes » : le coupable passait à plusieurs reprises entre deux rangs de soldats qui le frappaient violemment avec la baguette servant à bourrer leur fusil, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive, selon la gravité des faits .

 

 

QUAND LE BANDIT REMPLACE LE DÉSERTEUR

 

 

 

 

Porto-Vecchio-840x461

Vue de Porto-Vecchio.

Site Voyage Tips.

A l'époque de Mérimée, la Corse n'était pas synonyme de plage. Les forêts, le maquis et la montagne sont le décor des nouvelles de Mérimée qui se déroulent en Corse.

https://www.voyagetips.com/que-faire-a-porto-vecchio/

 

 

 

 

Mérimée avait sans doute lu l’article de la Revue trimestrielle, fondée par un ami, et où il avait d‘ailleurs publié des textes * ; il avait aussi peut-être connaissance du livre de Benson, au moins par un article paru en 1826 dans la revue Le Globe, à laquelle Mérimée collaborait également. Peut-être avait-il lu Gaudin en se documentant sur la Corse.

                                                                                     * C'est d'autant plus plausible que le texte (anonyme) qui suit l'article sur la Corse dans la Revue trimestrielle est attribué à son ami Stendhal; Mérimée pouvait difficilement manquer ce dernier texte.

 

Comme chez Benson, Mérimée évoque la violation de l’hospitalité plus que la simple délation.

Mais surtout, il remplace le déserteur par un bandit et il fait du dénonciateur un enfant de 10 ans, ce qui donne à sa nouvelle son caractère atroce. En effet dans les récits précédents, le dénonciateur est probablement un adulte (chez Benson, il est suffisamment âgé pour avoir un logement séparé de celui de son père).

L’idée que le père tue son enfant de 10 ans parce qu’il a commis une trahison et violé l’honneur familial est donc propre à Mérimée.

Examinons d’abord l’image (presque déjà traditionnelle à l’époque) du bandit corse. En désignant le personnage de Gianetto comme un bandit, Mérimée nous prévient en note que « Ce mot est ici synonyme de proscrit ». Il sera plus clair dans Colomba, où il écrira : « Bandit n’est point un terme odieux ; il se prend dans le sens de banni ; c’est l’outlaw des ballades anglaises. »

La Revue trimestrielle, dans l’article de 1828 qui a sans doute été l’une des sources de Mérimée, précisait : «  Ce mot bandit doit être pris dans le sens de contumace. C’est l’expression italienne bandito (banni, proscrit) qui a fini par signifier bandit mais qui garde en Corse son acception etymologique et n’offre à l’acception de ce peuple [le peuple corse] aucune idée d’ opprobre. »

Le bandit n’est pas un délinquant ordinaire. Il est celui qui, pour se faire justice ou venger son honneur, a été obligé de commettre un crime (souvent un assassinat) et donc doit vivre au maquis pour échapper autant à la justice officielle qu’aux parents de celui qu’il a tué qui veulent se venger. Ainsi que l’indique la Revue trimestrielle, « il n’attaque pas la société, il s’en défend ». La même Revue note qu’il existe certes en Corse des voleurs, mais expose (statistiques pénales à l’appui !) que les délinquants poussés par l’appât du gain sont plutôt rares en Corse, par rapport aux individus qui ont été poussés au crime pour venger un proche ou par le sens de l’honneur. Pourtant, cette situation de clandestinité les amène alors à commettre d’autres délits ou crimes, comme le reconnait objectivement la Revue.

Quelques années après, Gustave Flaubert, de passage en Corse, écrira : «  Il ne faut point juger les mœurs de la Corse avec nos petites idées européennes [sic]. Ici un bandit est ordinairement le plus honnête homme du pays et il rencontre dans l’estime et la sympathie populaires tout ce que son exil lui a fait quitter de sécurité sociale [au sens de sécurité dans la société, bien sûr !]» (Par les champs et par les grèves).

 

 

Mérimée en remplaçant le (ou les) déserteurs des autres récits par un bandit, rejette le cadre historique et géopolitique de ceux-ci. Il situe l’action dans le cadre d’une Corse « définitivement » rattachée à la France, mais bien entendu conservant son originalité, sa langue, ses mœurs, alors que les récits de Germanes et Gaudin évoquaient des déserteurs d’un régiment français « en occupation » en quelque sorte dans la Corse du milieu du 18ème siècle,  encore théoriquement soumise à Gênes et partagée entre rébellion et passivité.

Or ces récits montraient que les Corses respectaient leur code de l’honneur même à l’égard de soldats étrangers, il est vrai déserteurs, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient indifférents à ce qui pouvait leur arriver.

Cet aspect a disparu de la nouvelle de Mérimée. Il ne reprend pas non plus le thème du récit contemporain de Benson, qui évoque un jeune insoumis au service militaire (en supposant que Mérimée connaissait ce récit), peut-être parce que ce thème aurait été politiquement délicat dans le contexte de l’époque (Benson, lui est Anglais et donc peut parler plus objectivement de la situation de la Corse dans un livre publié en Angleterre), ou bien qu’il estime plus pittoresque et plus « corse » le thème du bandit.

Enfin, autre différence de contexte, les récits de Germanes et Gaudin évoquaient le refus de la délation – ce qu’on appelle plus communément aujourd’hui la loi du silence ou l’omertà. Ces auteurs et d’autres notaient à quel point les Corses ont horreur de la dénonciation : même les Corses qui sont en état d’hostilité avec d’autres (dans des situations de vendetta) ne dénonceraient pour rien au monde leurs ennemis, lorsque ceux-ci sont recherchés par les autorités. S’ils doivent régler leurs comptes, c’est sans recourir à la délation.

Dans la nouvelle de Mérimée, la condamnation de la délation est certes présente, mais surtout le respect de l’hospitalité. Les auteurs précédents avaient bien observé que les Corses respectaient scrupuleusement l’hospitalité, même envers leurs ennemis.

C’est parce que son fils a violé l’hospitalité donnée au fugitif que Mateo Falcone le tue, en considérant qu’il s’agit d’une trahison impardonnable.

On peut aussi observer que dans les récits de Germanes et Gaudin, le berger qui a indiqué la cachette du ou des déserteurs est puni, pas seulement parce qu’il a commis une délation, mais parce qu’il a envoyé à la mort les déserteurs.

Dans la nouvelle de Mérimée, Mateo Falcone ne se soucie pas vraiment de savoir si le bandit Gianetto sera condamné à mort ou pas*. Il punit son fils pour avoir trahi l’hospitalité. Mais c’est aussi le cas chez Benson, car l’insoumis corse qui est caché par le vieux berger et trahi par le fils de ce dernier, à l’évidence, n’encourt pas la peine de mort.

                         * Cela risque d’être le cas, car outre le crime initial qui l’a forcé à prendre le maquis (dont Mérimée ne dit rien), le bandit a au moins tué un voltigeur lors de la poursuite quise termine par son arrestation.

 

Il y une autre différence propre à Mérimée : tous les récits de ses prédécesseurs (à l’exception  de Benson, qui ne développe pas l’anecdote qu’il raconte), rapportent de façon plus ou moins détaillée les propos du père du délateur (ou des membres de sa famille).  Or, dans ces récits, le père déclare que son fils, par sa mauvaise action, a porté préjudice non seulement à sa famille, mais à son pays, sa nation.

Dans Mérimée, Mateo Falcone, après avoir demandé à sa femme si l’enfant est bien de lui (ce qui, on s’en doute, provoque l’indignation de celle-ci, qui s'exprime par une seule phrase et la rougeur qui envahit son visage), dit seulement : Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.

Ici « race » doit s’entendre au sens de famille, lignée (razza ou sterpa en Corse). Seul est donc en jeu l’honneur des Falcone et non plus, comme dans les autres versions, en même temps que l’honneur familial, l’honneur de la Corse, du peuple ou de la nation corse.

 

Enfin, on peut signaler pour finir que Mérimée apporte une autre touche, peu élogieuse, mais traditionnelle, à l'image de l'homme corse. il décrit ainsi le retour chez eux de Mateo Falcone et de sa femme :

"Mateo Falcone et sa femme parurent tout d’un coup au détour du sentier qui conduisait au mâquis [sic]. La femme s’avançait courbée péniblement sous le poids d’un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu’un fusil à la main et un autre en bandoulière ; car il est indigne d’un homme de porter d’autre fardeau que ses armes."

Cette image de la femme corse chargée de fardeaux tandis que son mari ne porte rien, est conforme à celle de beaucoup de visiteurs en Corse au 19ème siècle, même lorsqu'ils sont très bien disposés à l'égard des Corses, comme l'Allemand Ferdinand Gregorovius (La Corse, 1854). 

Mérimée ne l'a donc pas inventée, mais là encore il suit ses sources : le rédacteur de l'article de la Revue trimestrielle, pourtant corse, écrivait : 

« Mais les Corses, qui se croiraient déshonorés en se livrant au travail, y condamnent impitoyablement leurs femmes… On se tromperait en attribuant une pareille coutume à une mauvaise nature, une dureté de coeur. Aux yeux du Corse, c’est là l’ordre naturel ; sa dignité veut qu’il travaille peu… ». Mais cette dignité ne s'étend pas à son épouse. Le rédacteur indique que les choses sont en train de changer en ce qui concerne le rôle subalterne de la femme, comme le remarquait déjà Germanes (60 ans plus tôt) …

 

 

 1830-gendarmerie-royale-bataillon-de-voltigeurs-corses-officier-sergent-major_2

 Officier et sergent-major du bataillon des voltigeurs corses, par Auguste de Moltzheim 

Crédit photo Bertrand MALVAUX

Site La Corse militaire

https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/home/les-voltigeurs-corses

 

 

 

UNE ATROCE JUSTICE

 

 

On ne peut pas reprocher à Mérimée, pour illustrer la conception corse de l’honneur corse, d’avoir emprunté le canevas d’une histoire que même des Corses (Renucci ou le contributeur anonyme de la Revue trimestrielle) donnaient comme un exemple des vertus des Corses, quoiqu’avec des réticences.

On peut quand même s’interroger sur l’exemplarité de l’anecdote d’origine. Même si l’histoire comporte plusieurs versions, il semble s’agir au départ d’une seule et même anecdote (d’ailleurs jamais racontée par un témoin des faits, puisque Germanes et Gaudin écrivent entre 20 et 30 ans après l’épisode, et Renucci, qui se réfère explicitement à Germanes, près de 80 ans après). L’anecdote racontée par Benson, qui relate un fait différent, contemporain des années 1820, est selon lui attestée par un « gentleman français, haut fonctionnaire dans l’île ». Mais pourrait-il s’agir en fait d’une réactualisation de la même histoire, dans une époque différente ?

On semble être en présence d’un cas unique, « hors norme », (un père tuant son propre fils) ce qui fait sa célébrité - bien que l’auteur le plus proche des faits, Germanes, ne parle même pas du père, mais seulement de la « famille ». 

Chez Germanes et Gaudin, l’acte du père (ou de la famille) était salué comme acte de vertu, une appréciation d’ailleurs caractéristique de la façon de penser pré-révolutionnaire française.

Mais les auteurs corses contemporains de Mérimée étaient plus réservés dans l’éloge.

Renucci parle d’une « atroce justice ». De plus, il veut montrer par cette histoire à quel point, autrefois, nos ancêtres avaient horreur de la délation, en remarquant que de nos jours (au moment où il écrit, donc vers 1827, date de la première édition de ses Novelle storiche), la délation est malheureusement devenue courante en Corse*.

                        * Notons que Renucci ne mentionne pas l’histoire du conscrit insoumis dont parle Benson, alors que celle-ci devait être toute récente au moment où il écrit. Est-ce parce que, finalement, cette histoire n’était qu’une réactivation, dans un contexte modernisé, de l’histoire des déserteurs de Germanes et n’était donc pas fondée sur un fait réel récent ? Ou plutôt parce que l'histoire était contemporaine et n'entrait pas dans le cadre des "nouvelles historiques" ? Enfin, l'anecdote était risquée sur le plan politique. On sait que Renucci, qui était professeur et proviseur du lycée de Bastia, a dû faire face aux critiques de son supérieur, l’inspecteur d’académie, qui lui a reproché après la parution des Novelle storiche, de prendre trop ouvertement parti pour la nation corse et donc d’avoir des positions anti-françaises.

 

L’auteur (corse) de l’article de la Revue trimestrielle s’exprime avec précaution après avoir raconté l’anecdote : « Certes de pareils traits n’appartiennent pas à l’histoire d’un peuple vulgaire, et en même temps qu’ils décèlent une sorte de grandeur d’âme qui n’est sans doute pas exempte de quelque férocité, ils peuvent servir encore à fortifier l’opinion que nous avons émise, que la vengeance corse est bien moins le résultat d’un instinct de perfidie qu’une application erronée du principe par lequel ils [les Corses] se croient autorisés à se rendre justice à eux-mêmes. »

Comme on le voit, l'anecdote suscitait moins d'enthousiasme chez des Corses des années 1820 (qui utilisent les mots "atroce", "férocité") que chez les ecclésistiques français de la fin du 18 ème siècle (dont le "progressiste" Gaudin) qui l'ont rapportée en premier.

Or, Mérimée augmente la férocité de l’anecdote de départ et rend encore plus exceptionnel le cas, en faisant du coupable de la délation un enfant puni de mort par son père. Il laisse donc penser qu’en Corse, le sens de l’honneur peut pousser un père à tuer son fils, même enfant.

Notons que le critique Jules Lemaître, à la fin du 19ème siècle, ne semblait pas percevoir ce qu’apportait de choquant l’acte d’un père tuant son fils âgé de 10 ans, puisqu’il commente ainsi le récit de Mérimée : « Mateo abat son fils d’un coup de fusil pour avoir livré son hôte. (…) Pour Mateo la trahison est un crime ; le meurtre, non. » (J. Lemaître, Les Contemporains : études et portraits littéraires, 1897).

Cette façon de ne pas spécialement se scandaliser de l’âge de la victime est mise en évidence dans le site Comptoir littéraire de André Durand www.comptoirlitteraire.com (André Durand présente : Prosper MÉRIMÉE ‘’Mateo Falcone’’). Le rédacteur de ce site observe de façon presque provocatrice :

« On peut considérer aussi que, si l’acte justicier manifeste un sens de l'honneur, propre aux insulaires, qui est primitif, il est aussi la preuve d’une élévation d’âme, alors que l’enfant a cédé à un attrait purement matérialiste.

On peut enfin constater qu’il [l’enfant] fut châtié en un temps où l’on n’avait pas l’adoration pour les enfants qu’on a aujourd’hui, où, inversement l’on n’a plus le sens de l’honneur ! »

Ainsi donc, il est possible, encore aujourd’hui, de trouver des excuses à Mateo Falcone, en tenant compte de l’évolution des idées morales.

Le même auteur signale que la réaction de Mateo Falcone est proche de celle du père d’un autre personnage d’une nouvelle de Mérimée, Les âmes du purgatoire, qui a pour cadre l’Espagne du 17ème siècle. Dans cette nouvelle, Don Carlos de Maraña dit à son fils, Don Juan : «Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur !» 

Toutefois il s’agit là d’une attitude classique entre père « noble » et fils débauché et Don Carlos ne tue pas son fils, qui n’est pas non plus un enfant.*

                         * Signalons ici que le personnage du débauché Don Juan de Maraña (qui finit par se convertir et meurt en odeur de sainteté) est inspiré à Mérimée par le personnage historique de Don Miguel de Mañara (et non Maraña), issu d’une famille d’origine corse installée à Séville et intégrée à l’aristocratie (son nom complet était Don Miguel de Leca y Colonna y Mañara y Vicentelo), dont on a parfois écrit qu’il était le prototype du personnage de Don Juan - sinon que les dates ne correspondent pas, Don Miguel étant né en 1627 et la pièce de Tirso de Molina, première apparition du mythe littéraire de Don Juan, datant de 1630. Comme l’écrit Mérimée, les candidats pour le modèle historique de Don Juan sont nombreux; le plus sérieux pourrait être le Sévillan Don Juan Tenorio.

 

Ne perdons donc pas de vue que le geste de Mateo Falcone n’est pas le geste d’un personnage réel mais une pure invention de Mérimée (s’inspirant d’une anecdote probablement véritable mais dont les circonstances sont quand même très différentes).

Quant à la position propre de Mérimée à l’égard du geste de Mateo Falcone, nous ne la connaitrons pas car il s’abstient de prendre parti et s’efface derrière les personnages (pas plus d’ailleurs qu’il ne s’interroge sur les conséquences du meurtre ainsi commis : que risque Mateo Falcone, comment pourra t-il dissimuler le crime et expliquer la mort de son enfant ?).

Mais il est probable que Mérimée éprouve une certaine satisfaction à mettre en scène un personnage impitoyable comme Mateo Falcone. Ce qui plaît à Mérimée, assez clairement, ce sont les personnages qui sont au-delà de la morale ordinaire.

 

 

 

LITTÉRATURE ET BONS SENTIMENTS

 

 

Pourquoi Mérimée n’a-t-il pas choisi, pour représenter le code l’honneur corse, une histoire plus positive ? Ses sources lui en fournissaient plusieurs exemples.

On trouve dans l’Histoire des révolutions de la Corse de l’abbé de Germanes l’anecdote édifiante du bandit qui vient se rendre pour sauver un innocent. Cette histoire se trouve aussi chez Gaudin et Renucci : ce dernier l’allonge à la dimension d’une nouvelle. L’anecdote est reprise dans l’article de la Revue trimestrielle.

Voici l’anecdote chez Germanes (orthographe modernisée) :

« Un bandit Corse qu'on devait passer par les armes à Corte, s'échappa du lieu où il était en prison. M. de Cursay*, qui commandait alors dans cette île, croyant devoir, à cette occasion, exercer toute la rigueur des lois militaires, condamna au même supplice la sentinelle chargée de garder le criminel & accusée d'avoir favorisé son évasion. Ce soldat en était innocent et les parents du Corse fugitif qui le savaient, allèrent vite trouver le véritable coupable dans sa retraite, & lui remontrer ce que l'honneur lui prescrivait dans cette rencontre [circonstance]. Il sentit, malgré son brigandage, quel était son devoir, & résolut de subir la mort pour l'accomplir; il vint se remettre entre les mains de la justice, & délivrer l'innocent qu'on allait exécuter à sa place. Mais M. de Cursay lui fit grâce en faveur de tant de générosité, & vit avec autant de plaisir que d'admiration, l'héroïsme auquel la nation Corse était capable de s'étendre. » ( https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p.texteImage , page 257)

                                                     * Le marquis de Cursay, envoyé en Corse par Louis XV en 1748 comme commandant des troupes qui devaient aider la république de Gênes contre les Corses insurgés, mena en fait une politique personnelle. Parvenant à se concilier l’amitié des chefs corses révoltés, notamment Gaffory (c'était avant l'époque de Paoli, élu général en chef de la Nation en 1755), il leur laissa penser qu’il les soutenait contre Gênes et fit un moment figure de véritable chef de l'île. La république de Gênes se plaignit auprès du roi et Louis XV fit arrêter Cursay en 1752. Il fut quelque temps emprisonné en France avant de reprendre une carrière aventureuse. Dans la nouvelle qu’il consacre à cette histoire, Renucci dit (avec un peu d’exagération) que la mémoire du marquis de Cursay « est chère à tous les Corses »; il raconte (ou invente) le dialogue du bandit avec le marquis de Cursay : le bandit se présente devant le marquis et dit qu'il vient dénoncer le fugitif qu'on recherche. Cursay lui promet une récompense et lui demande où se trouve le bandit. Mais devant vous, c'est moi ! répond le bandit.

 

 Si Mérimée n’a pas choisi ce type d’anecdote comme point de départ de sa nouvelle, c’est sans doute qu’il considérait, comme beaucoup, qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. L’histoire du bandit « honnête » qui se sacrifie pour sauver un innocent (la même exigence morale s'attache aux membres de sa famile qui vont le trouver dans sa cachette pour lui demander de se rendre pour sauver la sentinelle - pourtant soldat d'une armée d'occupation étrangère), avec son happy end où le commandant français sait se montrer aussi chevaleresque que le bandit, avait probablement moins d’intérêt pour Mérimée que la sombre histoire du Corse taciturne qui tue son enfant parce qu’il a violé le code de l’honneur et causé à la famille un outrage que seule la mort peut effacer.

 

 vallee-du-Cavu-Corse-840x461

La vallée du Cavu, aux environs de Porto-Vecchio.

Site Voyages Tips.

https://www.voyagetips.com/que-faire-a-porto-vecchio/

 

 

 

CONCLUSION PROVISOIRE

 

 

A l’issue de cette première journée du procès Mérimée, quelles conclusions tirer ? Est-il responsable de la mauvaise image des Corses ?

Mérimée a utilisé comme situation de départ pour Mateo Falcone une histoire très connue en Corse, devenue presque folklorique. Il n’a pas eu l’intention de déprécier les Corses mais de marquer leur différence par rapport au « continent » en ce qui concerne le comportement moral.

Le lecteur doit en retenir que le sens de l’honneur des Corses peut les amener à des actions extrêmes, jusqu’au meurtre de leur propre enfant. Mais en s’emparant d’un cas exceptionnel (probablement réel, néanmoins, mais unique) et en le modifiant pour montrer le père tuant son enfant âgé de 10 ans, Mérimée a donné de l'ensemble des Corses une image de sauvagerie qui les dessert incontestablement : le lecteur oublie ici le sens de l’honneur pour ne retenir que la sauvagerie.

Le procès est-il perdu pour Mérimée ? Attendons ce que réserve la deuxième journée avec Colomba, une nouvelle écrite après que Mérimée ait visité la Corse.

 

 

 

ANNEXE : LES VOLTIGEURS CORSES

 

 

Il est intéressant de reproduire un extrait de la notice consacrée aux voltigeurs corses sur l'excellent site La Corse militaire https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/  car elle donne aussi un aperçu de la vie en Corse pendant plusieurs décennies du 19ème siècle:

" Devant faire face à un fort taux de banditisme, le vicomte de Suleau, Préfet de la Corse de 1822 à 1824, émet le souhait de lever un corps auxiliaire composé de Corses pour prêter main forte à la Gendarmerie. Pour un département qui compte 170 000 à 180 000 habitants, on compte 190 homicides ou tentatives en 1822, et l’année suivante il est dénombré 400 à 500 bandits dans le maquis. De même entre 1816 à 1822, 116 gendarmes sont victimes du devoir.

Le Bataillon des Voltigeurs Corses est créé par Ordonnance Royale du 6 novembre 1822, comme auxiliaire de la 17ème Légion de Gendarmerie Royale de la Corse (...).

Le recrutement est composé essentiellement d’anciens militaires, originaires de l’île, bien que sur les contrôles on ait noté une vingtaine de continentaux. Le recrutement se fait sans aucun problème en raison de la solde et des avantages proposés. Le seul problème rencontré, est le fait que n’étant pas enrôlé, bon nombre de voltigeurs quittent leur poste, et ne sont pas considérés comme déserteurs. Ainsi entre 1823 et 1829, 116 voltigeurs quittent le bataillon de leur propre chef.

L’ordonnance de réorganisation de 1845 impose un engagement initial, et tout départ est soumis à une autorisation préalable.

La vie du Voltigeur est constituée de longues patrouilles dans la montagne, d’embuscades, 14 d’entre eux ont fait le sacrifice de leur vie dans l’accomplissement de leur mission. Chaque arrestation périlleuse fait l’objet d’éloges de la part, du ministre de la Guerre auxquels se joignent souvent ceux du préfet et du ministre de la Justice. Ainsi bon nombre de légions d’honneur vont décorer les poitrines des Voltigeurs.

Les motifs pour entrer au Bataillon, ne sont pas toujours louables, en effet, car les Voltigeurs bénéficient d’une certaine immunité, qui permettra à certains, soit d’assouvir une vendetta, ou a contrario de bénéficier d’une protection. Sont-ce les raisons qui seront la cause de la dissolution de l’unité ?

Le bataillon est licencié le 10 juillet 1850, après avoir servi loyalement trois régimes. Fort de 207 hommes à sa dissolution, le bataillon des Voltigeurs Corses est remplacé par un Bataillon Mobile de Gendarmerie qui sera dissous un an plus tard.

 [ un écrit postérieur à la dissolution du bataillon indique : ]

" Ce corps recruté dans des conditions insuffisantes et peu militaires, composé uniquement d’insulaires, les uns anciens soldats, les autres pris directement dans la vie civile, d’autres anciens bandits, rendait, ces dernières années, autant de services peut-être aux réfractaires qu’à la répression"… "N’étant pas l’auxiliaire formel de la Gendarmerie, il en était devenu l’antagoniste, et cet antagonisme ne produisit pas une émulation qui fut profitable au but à atteindre…. …Le licenciement du bataillon de voltigeurs corses fut décidé..."

 

 

 

 

 

 

 

05 septembre 2019

LES MASSACRES DES FOIBE QUATRIEME PARTIE L'ADRIATIQUE ACTUELLE

 

 

 

L’ADRIATIQUE ACTUELLE

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

QUATRIÈME PARTIE

 

 


 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 Quelle est la situation actuelle dans les territoires riverains ou proches de la mer Adriatique (frontières orientales de l'Italie, Croatie, Slovénie) qui ont été le lieu il y a quelques décennies de tant de violence de part et d’autre ?

 

Ce qu’on peut constater, c’est qu’il existe, de la part de tous les pays de la zone géographique concernée, une volonté d’attribuer une reconnaissance propre aux minorités qui résident dans ces pays.

Pour un Français, cette attitude peut sembler illogique : partant du raisonnement que c’est la présence de communautés diverses qui a causé les conflits, ou les a favorisés, il semblerait logique de faire en sorte que les populations “oublient” leur appartenance à une communauté pour ne considérer que l’appartenance au pays dont elles ont la nationalité (en gros, si vous êtes Slovène en Italie, eh bien, oubliez que vous êtes Slovène et ainsi de suite pour toutes les autres communautés et pays).

Mais c’est justement ce que le fascisme a voulu faire en obligeant les Croates et Slovènes en territoire italien à s’italianiser, avec les résultats désastreux qu’on connaît, et c’est ce que la Yougoslavie a voulu faire, d’une autre manière, en chassant les Italiens (ou au moins en faisant en sorte que les Italiens soient amenés à partir), avant d’admettre l’existence d’une communauté italienne (suffisamment réduite pour ne plus constituer un danger).

Dans le discours, cité en troisième partie de notre sujet, du président de la république italienne Mattarella lors de la commémoration du Jour du souvenir 2019 au palais du Quirinal, on a un témoignage de la situation actuelle des minorités “nationales” dans les pays concernés : le président y saluait  la présence dans l'assistance des représentants de la communauté italienne au parlement croate et au parlement slovène.

 Enfin, la construction européenne exerce maintenant son influence conciliatrice, non seulement sur les pays de la zone qui font partie de l'Union européenne, mais aussi sur les autres, que ce soit sous la forme de l'eurorégion ou sous celle de projet d'union balkanique.

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN SLOVÉNIE

 

 

La Constitution slovène reconnaît aux minorités italienne (3 762 locuteurs*) et hongroise (7 713 locuteurs) un statut et des droits particuliers, dont ne bénéficie aucune autre minorité nationale en Slovénie

                                                                    * Statistique 2002 (il y a peut-être plus récent ?). Les Italophones sont présents pour l’essentiel dans les communes de Koper/Capodistria, Izola/Isola et Piran/Pirano (nord-ouest de l’Istrie).

 

L’article 64 de la Constitution slovène de 1991 dispose :

«  Est garanti, aux communautés nationales italienne et hongroise, ainsi qu'a leurs membres, le droit d'utiliser librement leurs symboles nationaux et, afin de préserver leur identité nationale, de constituer des organismes, de développer des activités économiques, culturelles et scientifiques ainsi que des activités dans le domaine de l'information publique et de l'édition. En conformité avec la loi, ces deux communautés nationales et leurs membres ont le droit à une instruction dans leur propre langue et à concevoir et à développer cette éducation et cette formation.

(…) La loi détermine les zones dans lesquelles les écoles bilingues sont obligatoires. Les communautés nationales et leurs membres doivent se voir garantir le droit d'entretenir des relations avec leur peuple d'origine et leurs pays respectifs. L'État soutient moralement et matériellement l'exercice de ces droits. »

Chaque « communauté nationale » dispose d’office d’un député à l’Assemblée nationale, en application de l’article 64 de la Constitution, et de représentants au niveau local. Les deux députés représentant les communautés italienne et hongroise disposent d'un droit de veto sur tout projet de loi concernant l'exercice des droits et le statut des minorités nationales

Les droits des « communautés nationales » (narodnost*) avaient été reconnus dans la Constitution de 1974 de l’ancienne république yougoslave de Slovénie (articles 250 et 251). Le nouvel état slovène indépendant a estimé, après consultation des délégués italiens et hongrois, qu’il fallait respecter les obligations constitutionnelles précédemment reconnues et même les étendre. Le mot choisi, repris par la Constitution de la Slovénie indépendante,  marque le refus d'utiliser le terme «minorité», terme jugé «dégradant».

                                                                                  * narodnost, un mot souvent traduit par «nationalité», ou «communauté nationale», distincte de «nation» (narod).

 

L’Article 11 de la Constitition prévoit :

"La langue officielle en Slovénie est le slovène. Dans les circonscriptions des communes où vivent les communautés nationales italienne ou hongroise, la langue officielle est aussi l'italien ou le hongrois."

 

Une différence est faite entre l’italien et le hongrois, car la langue d'enseignement dans les écoles primaires et secondaires est l'italien dans la communauté italienne et le slovène et le hongrois dans les écoles primaires et secondaires bilingues ».
Il est prévu que « Dans les zones habitées par la nation slovène et la communauté nationale italienne, et qui sont définies comme des zones ethniquement mixtes, les élèves des écoles secondaires ayant le slovène comme langue d'enseignement apprennent l'italien, alors que ceux des écoles recevant une instruction en italien apprennent le slovène ».

La protection accordée aux communautés nationales hongroise et italienne n’est pas étendue à d’autres minorités comme la minorité autrichiennne.

La Slovénie a signé et ratifié (le 4 octobre 2000) la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires

La politique de la Slovénie envers la minorité itaienne est aussi une forme de «renvoi d'ascenseur» à l'Italie pour le statut positif dont jouit la minorité slovène au Frioul-Vénitie Julienne (A.. L. Sanguin, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996, voir plus loin).

En ce qui concerne les médias, Radio Capodistria est une station de radio de langue italienne basée à Koper (ou Capodistra) en Istrie slovène. Une autre station relevant de la même entreprise, Radio Koper, émet en slovène.

Elle peut être écoutée en Slovénie et dans une large part de l'Italie du Nord

 

TV Koper-Capodistria est une chaîne de télévision slovène basée à Koper/Capodistria. Elle produit deux programmmes, l'un en italien sous le nom de TV Capodistria, l'autre en slovène (TV Koper).

TV Koper-Capodistria a été créée avec des fonds publics yougoslaves en 1971, tout d'abord, à destination des minorités de langue italienne vivant en Slovénie et en Croatie. Elle est reçue par voie hertzienne en Italie, comme une télévision dite "périphérique", dans la région italienne du Frioul-Vénétie Julienne (et le long de la mer Adriatique jusqu'aux Abruzzes dans le centre de l'Italie).

Pendant ses premières années d'existence, TV Koper-Capodistria était la seule à proposer des programmes en couleurs dans les régions italiennes où elle était reçue, car la RAI n'a commencé à émettre en couleurs qu'à partir de 1977.

En plus de la publicité, la station de télévision reçoit la majorité des fonds de l'État de Slovénie pour la protection des minorités dans ce pays et d'autres fonds de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne (article Wikipedia, TV Koper- Capodistria https://fr.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria,   en anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria).

 

 

(source principale:

Slovénie, Politique linguistique à l'égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/slovenie-3minorites.htm)

 

 

800px-Trilingual_traffic_sign_on_A1_near_Koper

 Signalisation routière multilingue aux environs de Koper/Capodistria (Slovénie) : l’indication pour Pula/Pola (Croatie) est écrite en slovène (Pulj), croate et italien ; les localités de l’Istrie slovène sont affichées en slovène et italien.

Wikipedia, article Istrie.https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN CROATIE

 

 

Selon le Préambule de la Constitution de 2010 :

 

[...] La République de Croatie est par la présente reconnue comme l'État national du peuple croate et comme le pays des minorités nationales qui en sont les citoyens: les Serbes, les Musulmans, les Slovènes, les Tchèques, les Slovaques, les Italiens, les Hongrois, les Juifs et les autres, auxquels sont garantis l'égalité avec les citoyens de nationalité croate, ainsi que le respect de leurs droits ethniques, en conformité avec les normes démocratiques des Nations unies et des autres pays du monde libre.

Article 7 de la Constitution :

2) Dans les municipalités où les membres d'une communauté ou d'une minorité nationale et ethnique représentent la majorité de la population, l'alphabet et la langue de cette communauté ou minorité nationale et ethnique seront officiellement utilisés de même que la langue croate et l'alphabet latin. »

Les minorités nationales de Croatie ont le droit d’utiliser leur langue et leur alphabet dans l’administration de l’État, la justice, les écoles et les médias

La Loi constitutionnelle de 2002 réaffirme que la Croatie rejette (art. 2) et interdit (art. 4) toute forme de discrimination et précise que la protection des minorités fait partie intégrante de l’ordre démocratique établi en Croatie :

Article  4 : « Tout citoyen de la république de Croatie a le droit d'exprimer librement son appartenance à une minorité nationale dans la république de Croatie; le droit d'exercer, seul ou collectivement avec d'autres membres des minorités nationales les autres libertés et droits prévus, en conformité avec les droits et libertés prévus en vertu de la présente loi constitutionnelle et autres droits et libertés des minorités prévus par des lois particulières. »

Les droits garantis aux minorités nationales sont :

1. L'usage de leur langue et de leur alphabet, à titre privé et public, ainsi qu'en tant qu'usage officiel;
2. L'éducation dans la langue et l'alphabet qu'ils emploient;
3. L'usage de leurs signes et symboles nationaux;
4. L'autonomie culturelle par voie de conservation, de développement et d'expression de sa propre culture, de la conservation et de la protection de ses actifs culturels et de la tradition;
etc

 

Les minorités nationales de la Croatie sont assurées d'être représentées dans les principaux organismes du pays, que ce soit au Parlement, dans les mairies, les conseils municipaux ou les tribunaux :

article 15 de la Loi sur l'élection des représentants au Parlement croate (2003)

« 1) La république de Croatie garantit aux membres des minorités nationales de la république de Croatie d'exercice leur droit de représentation au Parlement.

2) Les membres des minorités nationales de la république de Croatie ont le droit d'élire huit représentants au Parlement, qui sont élus dans une circonscription spéciale située sur le territoire de la république de Croatie. »

L'article 6 du Statut de la région istrienne (2003) garantit l'usage officiel à égalité de traitement du croate et de l'italien dans les municipalités reconnues, soit une bonne trentaine :

Article 6

1) Dans la Région istrienne, les langues croate et italienne doivent être d'usage officiel à égalité de traitement en ce qui concerne le travail des organismes régionaux dans le cadre de l'autonomie locale. [NB : il est sans doute exagéré de parler d'autonomie, voir plus loin]

(…)

3) Les caractéristiques ethniques et culturelles autochtones et d'autres caractéristiques de l'Istrie sont protégées conformément aux dispositions du présent statut et autres règlements.

Enfin, il est créé au niveau national un Conseil des minorités nationales, dont la mission consiste à promouvoir le rôle des minorités nationales dans la vie publique de la Croatie

Les membres des minorités nationales ont le droit d'avoir leur carte d'identité personnelle imprimée et rédigée dans leur langue et leur alphabet.
Les membres des minorités nationales ont la possibilité de s'instruire dans leur langue maternelle à tous les niveaux de l'éducation, c'est-à-dire de la maternelle jusqu'à l'éducation post-secondaire.

Le plan et le programme d'éducation pour les minorités nationales comprennent une partie générale avec un contenu étroitement lié à la minorité nationale (langue, littérature, histoire, géographie et culture de la minorité nationale).

Les élèves sont tenus d'apprendre, outre leurs propres langue et alphabet, la langue croate et l'alphabet latin en conformité avec leur programme d'études spécifique.

 

La Croatie a adhéré et ratifié, le 5 novembre 1997, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales,

Toutefois, ne sont pas considérées comme minorité nationale les Serbes ou les Bosniaques…

 

 

Enfin, la radio-télé nationale croate comporte des programmes destinés aux minorités linguistiques.

 

 

 (source principale :

Croatie. La politique linguistique à l’égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/croatiepolminor.htm)

 

Marija_na_Krasu_(HR)_bilingual

Panneau routier bilingue en Istrie croate (croate et italien). Article Wikipedia anglais Italian language in Croatia https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia

By Jarba - Own work, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.phep?curid=15813099

 

 

 

 

LES MINORITÉS LINGUISTIQUES EN ITALIE

 

 

L’Italie ne reconnaît pas vraiment l’existence de minorités nationales sur son territoire, ni donc de droits politiques particuliers, comme des sièges d'élus réservés aux représentants des minorités ; elle reconnaît par contre l’existence de minorités linguistiques. Il existe au Parlement italien un groupe politique dit des minorités linguistiques, minoranze linguistiche (mais les élus appartenant aux minorités peuvent aussi choisir d'appartenir à d'autres groupes)*. Ces minorités sont aussi dites storiche, (historiques), pour les distinguer probablement des minorités immigrées.                            

 

                * Aux dernières élections législatives de 2018, la  seule représentante au Parlement de la minorité slovène est Tatiana Rojc, élue sénatrice au titre du Parti démocrate.

 

minorance linguitiche (2)

29 août 2019. Le groupe parlementaire Minoranze linguistiche de la Chambre des députés tient une conférence de presse après avoir rencontré Giuseppe Conte lors des discussions pour la formation du nouveau gouvernement.

Actuellement le groupe est essentiellement composé d'élus du Südtiroler Volkspartei  et du Partito Autonomista Trentino Tirolese. Le groupe  Minoranze linguistiche fait partie du Groupe mixte de la Chambre des députés qui rassemble diverses petites formationsAu Sénat, les représentants des partis précités, auxquels se joint l'Union valdôtaine (Val d'Aoste), siègent au groupe parlementaire Per le Autonomie. L'ancien président de la république Giorgio Napolitano, sénateur à vie, est membre du groupe Per le Autonomie. D'autres élus appartenant aux minorités linguistiques font le choix de sièger avec d'autres groupes, que ce soit à la Chambre des députés ou au Sénat.

Vista Agenzia Televisiva Nazionale. You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=nT8R3U54QX8&t=11s

 

 

 

L’italien est la langue officielle dans tout le territoire national, mais la décentralisation très poussée en Italie permet aux régions et communes de prendre des mesures concrètes pour protéger, valoriser et promouvoir activement d'autres langues parlées sur leur territoire.

Deux langues bénéficient d'une co-officialité : le français dans la Vallée d'Aoste, et l'allemand dans la province autonome de Bolzano, elle-même faisant partie de la région autonome du Trentin-Haut Adige. Douze langues bénéficient d'une reconnaissance nationale conformément à la loi du 15 décembre 1999 qui incite les autorités locales à prendre des mesures concrètes pour leur protection: l'occitan vivaro-alpin, le francoprovençal (arpitan), l'allemand, le français, le sarde, le slovène, le frioulan, le ladin, le croate, le grec, le catalan et l'albanais.

Article 2 de la loi du 15 décembre 1999:

En vertu de l'article 6 de la Constitution et en harmonie avec les principes généraux établis par les organisations européennes et internationales, la République protège la langue et la culture des populations albanaise, catalane, germanique, grecque, slovène et croate, et de celles qui parlent le français, le franco-provençal, le frioulan, le ladin, l'occitan et le sarde.*

                                                                                     * Noter la formulation, qui distingue les populations désignées par un adjectif de nationalité (albanaise, catalane etc) et celles "qui parlent le français, le franco-provençal etc". Ce distinguo a certainement une explication. Il est vrai qu'on voit mal parler de "population française " pour les gens qui parlent français au Val d'Aoste, mais qui ne sont pas Français de nationalité...

 

Selon l'article 117 de la Constitution, dans toutes les matières qui ne sont pas expressément réservées à la législation de l’État, le pouvoir législatif échoit aux Régions. Ainsi, la langue relève à la fois de l'État, des Régions et des provinces autonomes (Bolzano et Trentin), voire des communes.

 

 

 

LA SITUATION AU FRIOUL VÉNÉTIE JULIENNE

 

La protection du frioulan:

 

La loi régionale  n° 15 du 22 mars 1996  reconnait que « la protection et la promotion des diverses langues locales ou minoritaires représentent une contribution importante à la construction d'une Europe fondée sur les principes de la démocratie et du respect des diversités culturelles », elle « maintient et développe les traditions présentes sur son territoire » et considère « la protection et la promotion des langues parlées traditionnellement sur son territoire comme une obligation particulière à l'égard de la famille des peuples européens, en réservant une attention particulière à la langue frioulane, laquelle est parlée presque exclusivement sur son territoire. »

La loi régionale du 18 décembre 2007, n° 29, Règles pour la protection, la valorisation et la promotion de la langue frioulane, déclare :

« En conformité avec l'article 6 de la Constitution et de l'article 3 de la Loi constitutionnelle du 31 janvier 1963, n° 1 (Statut spécial de la Région du Frioul-Vénétie Julienne), la Région protège, valorise et promeut l'emploi de la langue frioulane dans ses différentes expressions, comme langue propre des Frioulans et partie du patrimoine historique, culturel et humain de la communauté régionale. » (art. premier).

La région promeut une politique de recherche historique, de préservation active et de développement de la culture et des traditions, « composantes essentiels de l'identité de la communauté frioulane » (idem).

Le frioulan est parlé dans toute la région du Frioul-Vénétie Julienne, à l'exception de la province de Pordenone, d’une partie de la province de Gorizia (régions de Gorizia, Monfalcone et Grado), où on parle le vénitien et ses dialectes (vénéto-gorizien, graisàn et bisiac), et de Trieste où on parle le dialecte triestin. Evidemment, l’italien standard est parlé dans les grandes villes

Néanmoins, l'enseignement du frioulan demeure accessoire et les Frioulans (46% de la population) ne font l’objet que d’une reconnaissance symbolique. Mais ceux-ci sont une minorité « italienne », entièrement bilingue d’ailleurs, à la différence des Slovènes.

En mai 2019, à l'occasion du vote de la loi réduisant le nombre de parlementaires, le député Forza Italia Guido Germano Pettarin a lu sa déclaration en frioulan, pour défendre la représentation des minorités linguistiques, qui risque d'être réduite mécaniquement par la réduction du nombre de parlementaires.

 

 

La protection du slovène :

 

Article 8 de la loi nationale du 23 février 2001, n° 38 (Règles pour la protection de la minorité linguistique slovène dans la région du Frioul-Vénétie Julienne) :

«  il est reconnu à la minorité slovène présente dans le territoire mentionné à l'article 1 le droit d'employer le slovène dans ses relations avec les autorités administratives et judiciaires locales, aussi bien qu'avec les fournisseurs concernés de services d'intérêt public ».

 

la même loi reconnaît aux Slovènes des provinces de Trieste, de Gorizia et d'Udine le droit d'utiliser le slovène notamment dans les noms de lieu (toponymes), l'administration publique et les écoles. L'utilisation du slovène, notamment pour les panneaux indicateurs, les cartes d'identité et les actes d'état-civil, est toujours couplée avec les même indications en italien.

 

 

Carta_identita_prov_Trieste

Carte d'identité bilingue italien-slovène, ancien modèle, page 1. Les cartes d'identité italiennes se présentent comme un document en 4 pages. Le modèle est similaire pour les cartes comportant les inscriptions en langue allemande (Trentin-Haut-Adige) et en langue française (Val d'Aoste) . Les indications en italien apparaissent toujours en premier et en caractères plus gros.

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

Le passage aux cartes électroniques est en cours en Italie : il est prévu que les inscriptions seront de mêmes dimensions pour l'italien et les langues minoritaires (http://www.triesteprima.it/politica/lingue-minoritarie-uguali-dimensioni-caratteri-in-carte-d-identita-24-gennaio-2018.html)

 

 

 

 

 

Les Slovènes de la province de Trieste (21 571) et ceux de la province de Gorizia* (10 197) disposent d'un réseau d'enseignement complet au primaire (109 écoles au total).

                                                                                                   * Ou plus exactement, les ex-provinces. Voir ci-dessous.

Les droits linguistiques des Slovènes sont relativement étendus dans les les provinces de Trieste et de Gorizia, mais ils sont limités dans la province d’Udine et encore plus réduits dans la province de Pordenone. Or, les italophones sont même minoritaires dans la province d’Udine…

Enfin, depuis 2017-2018, le Frioul Vénétie Julienne est subdivisé en 18 unions territoriales intercommunales ( une division propre à la région) et une cité métropolitaine (Trieste) qui nt remplacé les anciennes provinces (Gorizia, Pordenone, Trieste et Udine). Il est donc probable que les droits linguistiques, qui étaient précisés en fonction des anciennes divisions territoriales, devront être confirmés ou modifiés par les nouvelles entités.

 

La RAI-Trieste A et Radio Opcine (station privée), qui émettent aussi en Slovénie, diffusent tous deux un programme complet en slovène (en version originale ou doublée). Du côté de la télévision, les stations TV Koper-Capodistria (celle-ci est une station de langue italienne basée en Slovénie, comme on l'a dit plus haut) et RAI 3 (la troisième chaîne de la radio-télévision italienne) diffusent quelques émissions en slovène chaque semaine.

 

 

 

800px-Map_of_region_of_Friuli-Venezia_Giulia,_Italy,_with_provinces-it_svg

 

Les anciennes provinces de la région Frioul-Vénétie julienne.

Wikipedia

By Vonvikken - Own work, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11494927

 

 

 Sources principales :

L'État italien, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/italieetat.htm

Article Friuli-Venezia Giulia, Lingue e dialetti,  Wikipedia italien,

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

Article Frioul-Vénétie Julienne, Wikipedia français

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Frioul-V%C3%A9n%C3%A9tie_Julienne

Article Wikipedia Langues en Italie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_en_Italie

Article Bilinguismo amministrativo in Italia, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Bilinguismo_amministrativo_in_Italia 

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

 

 Segnaletica_multilingue

Signalétique multilingue près de Prosecco, province de Trieste, Frioul-Vénétie Julienne.

Di IlirikIlirik - Opera propria, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=29505708

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

 

 

 

 

 

LA SITUATION EN ISTRIE

 

 

L’istrie est aujourd’hui majoritairement rattachée à la Croatie. La partie nord de l’Istrie appartient à la Slovénie. Enfin, la ville et la région deTrieste (en-dehors de l’Istrie proprement dite, mais autrefois rattachées politiquement à l’Istrie) appartiennent à l’Italie

Comme on l’a vu dans nos messages pécédents, la population de langue et de culture italienne a quitté très majoritairement l’Istrie après la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour ceux qui restèrent, comment se passèrent les choses ?

 Selon André-Louis Sanguin :

« Au nationalisme agressif mussolinien s'était substitué un autre nationalisme agressif (le yougoslavisme titiste). Les Italiens restés sur place devinrent des marginaux exclus de la vie publique, affectés par un vieillissement précoce et victimes des mariages mixtes nécessairement assimilateurs. Les choses ne reprendront un tour positif pour la communauté italienne qu'à partir de 1976 avec le Traité d'Osimo d'amitié, de bon voisinage et de coopération entre la Yougoslavie et l'Italie. »

Sanguin André-Louis, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996-1.

https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882 (il est dommage qu’on ne dispose pas, à ma connaissance, d’une étude similaire récente couvrant les dernières années).

 

Au recensement de 1991 (le premier tenu par les nouveaux états indépendants de Slovénie et de Croatie, la population italienne d’Istrie, jusque là stagnante, augmenta brutalement de 88% par rapport au recensement précédent (10 ans avant)

Une autre nouveauté apparue dans le recensement de 1991 est l'émergence d'une catégorie de population inconnue jusque-là, à savoir les régionaux istriens. Il apparait que ce sont surtout les italophones que se déclarent istriens.

Selon A.L. Sanguin, les raisons de ce choix étaient de marquer son désaccord avec le centralisme de Zagreb vis-à-vis de l'Istrie croate, ainsi que d’exprimer une crainte face à la guerre qui existait en Croatie et en Bosnie et face à l'afflux de réfugiés en Istrie croate.

Selon l'article Wikipedia en anglais Italian language in Croatia , les Italiens ethniques seraient 17 807 en Croatie (principalement en Istrie) selon un recensement de 2011, mais vers 1998, il existait 70 000 personnes (Italiens ethniques ou Slaves ainsi que personns se déclarant "istriennes") ayant l'italien comme langue maternelle (https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia).

 

 On assiste depuis les années 90 à une montée en force "tout à fait étonnante" du régionalisme istrien, mouvement dans lequel la communauté italienne joue un rôle majeur (André-Louis Sanguin, art. cité).

L’union démocratique croate, le principal parti croate, n’a pas réussi à devenir influent en Istrie

Un parti représente le régionalisme istrien, le Parti démocrate d’Istrie, en croate Istarski Demokratski Sabor, en italien Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. Depuis 1994 il remporte la majorité aux élections locales (74% dès 1994). Il a affronté la ligne nationaliste dure du premier président de la Croatie indépendante, Franjo Tudjman.

Le parti a été fondé en 1990 par l’écrivain Ivan Pauletta. L’IDS-DDI a été dirigée à partir de 1991 par Ivan Jakovčić, né en 1957, député puis ministre de l'intégration européenne en 2001, député européen jusqu’en 2019. Il a été président (Župan) du comitat d'Istrie de 2001 à 2013 et a été de 2006 à 2011 président de l’Eurorégion Adriatique. Il a été remplacé en 2014 par Boris Miletić (né en 1975) à la tête du parti. Celui-ci est maire de Pula/Pola.

En 1994 fut publiée la déclaration de Rovinj, programme pour l’autonomie de l’Istrie.

Selon ce programme, l’Istrie devrait être dotée d’une région autonome avec son parlement régional, son exécutif, son drapeau, sa fiscalité propre, avec transfert de compétences de l’état croate. Le programme préconise l’instauration complète du bilinguisme en Istrie. A la fin des années 90, l’I.D.S./D.D.I. avait  reçu l'appui de la Lega Nord d'Umberto Bossi. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Un nouveau statut de l’Istrie croate avait été publié en 2001, sans aller jusqu“à l’instauration d’une région autonome.

Mais en avril 2001, le ministère croate de la Justice, de l’Administration et des Collectivités locales a décidé, face aux pétitions nationalistes venues du reste de la Croatie, de suspendre 10 dispositions du nouveau statut du comitat d'Istrie (ou joupanie, c’est-à-dire région) :

•          celles qui consistent à ajouter des noms italiens aux noms croates des villes et des communes en Istrie ;

•          celles qui sont relatives à l’utilisation de la langue italienne ;

•          celles qui introduisent le terme « istriotisme » comme expression de l’appartenance régionale promue par l’IDS-DDI.

(article Wikipedia Istrie, https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie)

L’IDS-DDI continue à récamer un statut spécial pour l’Istrie

 

 

 a8a02208785ab053262b6f8969e1b641_XL

19 février 2018 - Boris Miletić, réélu président du Parti démocrate d’Istrie (IDS/DDI), tient une conférence de presse à Pola pour présenter son programme pour les quatre prochaines années. Il déclare notamment : " Le modèle qui est actuellement en vigueur en Croatie, celui d'un centralisme rigide, n'a produit aucun résultat... IDS prendra des initiatives législatives devant le Parlement croate  pour que la Croatie prenne la route positive de la croissance et du développement, ce qui n'est possible que si l'état est décentralisé".

Le vert est la couleur emblématique du parti. On remarque également le logo avec les 3 béliers. Le bélier figure sur le blason de l'Istrie.

https://www.total-croatia-news.com/politics/26015-istrian-party-advocates-for-decentralisation

 

 

 

Les événements indépendantistes en Catalogne ont amené des observateurs croates à se demander si un tel scénario était envisageable pour l’Istrie : Could Istria follow Catalonia on road to independence, 15 octobre 2017

https://www.total-croatia-news.com/politics/22793-could-istria-follow-catalonia-on-road-to-independence

et Catalan scenario in Balkans: Does Istria have the right to separate from Croatia https://www.telegraf.rs/english/2900436-catalan-scenario-in-balkans-does-istria-have-the-right-to-separate-from-croatia.

De son côté, The Guardian cite l'Istrie parmi les territoires où existent des tendances centrifuges, même si l'indépendantisme n'est pas au programme de l'IDS/DDI: Beyond Catalonia: pro-independence movements in Europe, The Guardian, 27 octobre 2017 https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2017/oct/27/beyond-catalonia-pro-independence-movements-in-europe-map

 

L’Istrie serait un des rares comitats de Croatie à pouvoir s’autofinancer : les Istriens paient au budget croate plus qu’ils n’en reçoivent (selon les chiffres fournis, ils reçoivent 800 millions de kunas, soit environ 107 millions d’euros/an).

Les citoyens istriens sont fatigués du système centralisé croate, bien qu’il n’y ait pas de réclamation sérieuse pour l’indépendance, ainsi que le reconnaissait Ivan Jakovčić, l'ancien leader de l’IDS-DDI.

En 2013, l’IDS-DDI proposa un plan de régionalisation complète de la Croatie, dans lequel les pouvoirs de l’état central seraiet limités à la défense, affaires étrangères, justice, système monétaire (la Croatie est toujours en-dehors de la zone euro) et une partie des afaires intérieures.

Il s’agissait presque de créer un état fédéral, ce qui ne pourrait être possible qu’en modifiant la Constitution, ce qui nécessite une majorité parlementaire des 2/3.

Un des précédents leaders de l’IDS-DDI, Ivan Pauletta avait propose une conféderation souple entre Croatie et Istrie, demande inacceptable pour les nationalistes croates.

Selon l’un des auteurs de la Constitution croate, celle-ci définit la Croatie comme un état unitaire sans possibilité de sécession pour prévenir l’éventualité d’une désintégration du pays, en se souvenant que par le passé les dominateurs étrangers du pays (il vise probablement les Habsbourgs) s’appuyèrent sur certaines identités régionales pour combattre l’idée de nation croate.

L’avenir de l’Istrie n’est donc pas tracé de façon prévisible et pourrait réserver des surprises puisqu’on sait d’expérience que le refus d’accorder une autonomie limitée conduit généralement à une escalade et débouche sur des revendications plus radicales.

Des revendications autonomistes ont aussi été émises par des mouvements dalmates et existent à Fiume/Rijeka.

 

 

 

 

 

FIUME/RIJEKA

 

 

 

fiume

Rue piétonne du centre de Fiume/Rijeka, Croatie.

Illustration de l'article Fiume e le due lingue di Rijeka, site Vox Europhttps://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

 

 

Le débat sur l’obtention d’un statut spécial concerne également la ville de Rijeka/Fiume et ses environs.

La ville de Rijeka (en croate) ou Fiume (en italien, les deux mots ont le même sens : fleuve) occupe une position géographique à peu près  similaire à Trieste, encadrant la péninsule d'Istrie, Trieste à l'ouest et Fiume/Rijeka à l'est. Mais si Trieste est restée à l'Italie, Rijeka est devenue yougoslave, puis croate.

Ici aussi, les Italiens ont quitté en masse la ville après 1945, ne laissant qu'un minorité d'habitants de culture et langue italienne, tandis que la ville se repeuplait d'éléments slaves. Au fil du temps, la minorité italienne a repris confiance en elle et essaye de peser sur l'évolution de la ville.

 Le bilinguisme croate/italien (au moins dans les toponymes) avait été brusquement supprimé par le régime titiste en 1953. Il est réintroduit prudemment en prévision de la nomination en 2020 de Rikeka comme capitale européenne de la culture.

" Avec le soutien de l’État italien, la minorité italienne gère ses jardins d’enfants, ses écoles primaires et son lycée. « Après l’indépendance, nous avons dû refaire valoir nos droits », déclare Roberto Palisca, rédacteur en chef de La Voce del Popolo, le quotidien de la minorité italienne" (article de Pierre d'Alençon, Rijeka, la diversité croate, La Croix, 6 mai 2019, https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Rijeka-diversite-croate-2019-05-06-1201019896 ).

" Soixante-six ans après sa brutale abolition en octobre 1953, le bilinguisme doit refaire une timide apparition dans le centre de Rijeka. La municipalité va installer des panneaux indiquant les anciens noms de rue, la plupart de langue italienne, une approche « culturelle » qui ne satisfait qu’à moitié les italophones. Sur le Korzo, l’avenue piétonnière du centre-ville, une réplique de l’aigle à deux têtes des Habsbourg, retiré en 1949 par les autorités communistes, a repris sa place en avril 2017 sur la tour de la ville. « Rijeka, un des lieux emblématiques de l’ex-Yougoslavie, la ville rouge construite autour de l’antifascisme, doit se réinventer une nouvelle identité », avance l’historien Ivan Jeličić " (article cité de Pierre d'Alençon). 

L'initiative de proposer la réintroduction du bilinguisme est venue du parti autonomiste Lista per Fiume/Lista za Rijeku, qui comprend beaucoup de membres de la communauté italienne, mais non exclusivement (voir l'article Wikipedia italien, Lista per Fiumehttps://it.wikipedia.org/wiki/Lista_per_Fiume ). Le maire de Fiume, Vojko Obersnel, estime que le bilinguisme ne représente pas une nécessité pour la cité.

 

Furio Radin, député de la minorité italienne au Parlement croate, rappelle que le traité italo-croate de 1996 prévoit que le bilinguisme doit être introduit partout où la minorité italienne est autochtone, disposition non respectée  à Fiume. Selon lui, le bilinguisme ne peut que faire du bien à une ville ("il bilinguismo può soltanto fare bene ad una città "), mais qu'en l'absence de volonté politique, il faut se contenter d'une approche culturelle, plus réduite. Ce constat est partagé par Ivan Jakovčić, eurodéputé et ancien leader de l'IDS/DDI d'Istrie, qui souligne que le bilinguisme complet, tel qu'il est appliqué dans certaines communes d'Istrie, est difficilement applicable à Fiume/Rijeka (article de Giovanni Vale, Fiume e le due lingue di Rijeka pour l'Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa, sur le site Vox Europ, https://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

Aussi limité que soit ce bilinguisme réduit à l'affichage des noms de rues, il a été salué par la presse italienne : "Fiume "torna" italiana: arriva la segnaletica bilingue per Rijeka" (Fiume "redevient" italienne : la signalétique bilingue arrive à Rijeka (Il Giornale,  27 septembre 2018 http://www.ilgiornale.it/news/cronache/fiume-torna-italiana-arriva-segnaletica-bilingue-rijeka-1581493.html).

 

Le journal La Voce del Popolo est le principal journal italien en Croatie, basé à Fiume/Rijeka. Malgré des difficultés financières, il continue de promouvoir la culture italienne. Ses informations sont centrées autant sur ce qui se passe en Croatie qu'en Italie. Le titre du journal s'orne d'un discret drapeau italien, accompagné du drapeau européen. Son sous-titre : "le quotidien italien de l'Istrie et du Quarnero" (la  région de Fiume).

 (https://lavoce.hr/)

 

primona

Première page de la Voce del Popolo, 5 septembre 2019. La nomination du gouvernement Conte II est en bonne place, mais la première place est réservée à une rencontre des présidents croate, slovène et autrichien à Sebenico/Šibenik (côte dalmate, Croatie).

https://lavoce.hr/prima-pagina/prima-pagina-05-09-2019

 

 

 

 

 

 

LA SITUATION À TRIESTE

 

 

On trouve sur internet des articles qui parlent de Trieste comme de « The Italian city that wants a divorce » (la ville italienne qui veut divorcer, article de Tara Isabella Burton pour la BBC)

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594)

C’est très exagéré ; ‘il existe un mouvement indépendantise à Trieste, mais il est minoritaire.

La même reporter a aussi écrit l'article The Free State of Trieste, Activists have a plan to make the Italian port city something much bigger (L’état libre de Trieste, les activistes ont un plan pour faire du port italien quelque chose de plus grand), Slate 2016, https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html), dans lequel elle relate l’esprit mystique de certains activistes (pas forcément représentatifs), et leur espoir d’avoir le soutien de la Russie de Poutine, ainsi que son implication personnelle dans le mouvement.

On consultera aussi, plus factuel, The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings, Ospray publishing, 2017 https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/, l’auteur ayant écrit un livre sur le sujet.

 

La ville est à l’intersection de plusieurs cultures et a une identité multiple. Mais l’histoire récente de la ville, prise dans les violences de la seconde guerre mondiale, la confirmation de son rattachement à l’Italie en 1954, ont probablement renforcé une forme de patriotisme italien de zone frontière, plus ombrageux qu’ailleurs.

C’est d’ailleurs à Trieste que se trouve le siège de la Lega nazionale, « Storica associazione fondata nel 1891 che vive e lavora nella difesa dell'italianità di Trieste e di tutta la Venezia Giulia », (association historique fondée en 1891 qui vit et travaille pour la défense de l’italianité de Trieste et de toute la Vénétie Julienne), comme l’indique le site de l’association http://www.leganazionale.it/ . Sur la page d’accueil du site de la Lega nazionale, on voit une fleur nouée d’un ruban tricolore et le drapeau tricolore italien.

Les adversaires triestins de l’Italie (ou plus exactement, de l'état italien) risquent d’attendre longtemps pour être la majorité…

 

Les autonomistes (ou indépendantistes ?) appartenant au Free Trieste Movement – Movimento Trieste Libera – (FTM – MTL), se réfèrent statut de Trieste avant son rattachement à l’Italie. C’était depuis 1947 un territoire libre, sous mandat de l’ONU, qui aurait dû avoir un gouverneur nommé par l’ONU. En fait, la ville et la région proche furent découpées en deux zones, l’une (avec la ville de Trieste) administrée par les alliés occidentaux, l’autre par la Yougoslavie, jusqu’à l’arrangement de Londres (1954) qui rendit Trieste et la zone occidentale à l’Italie, tandis que l'autre zone allait à la Yougoslavie. En 1975, par le traité d'Osimo, l'Italie et la Yougoslavie décidaient de ne plus émettre de revendications sur les territoires attribués à l'autre partie en 1954.  

Le Mouvement pour Trieste libre se réfère au statut d’avant 1954 et considère qu’il est toujours légalement en vigueur. Ses adhérents manifestent, signent des pétitions, placardent des affches (en anglais) qui disent “Welcome to the Free Territory of Trieste” (bienvenue au libre territoire de Trieste) “USA and UK come back!” (USA et Royaume-Uni, revenez!).

Le nom du mouvement, ses communications,  sont systématiquement traduites en anglais, considéré probablement comme une des langues "officielles" du mouvement.

 

 20170426_111808

Le siège du Free Trieste Movement, 7 Piazza della Borsa, Trieste.

Illustration de l'article The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings.

https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/

 

 

Les sympathisants du mouvement, dont les manifestations réunissent de 2000 à 8000 personnes, ne croient pas vraiment que les Alliés de 1945 pourraient revenir, c’est une façon de revendiquer l’existence d’un statut qui n’a été abrogé qu’implicitement.

Comme l’indique un des articles consacrés à ce mouvement, “l’histoire de la cité est complexe, riche, diverse et souvent sanglante” (https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/). Dès lors il n’est pas étonnant qu’il existe des gens pour invoquer une identité triestine et considérer que la cité doit avoir une organisation politique particulière comme résultat de cette identité.

 

_78646807_triestecanal624

Le grand canal à Trieste avec l'église Sant'Antonio Taumaturgo (ou église de Sant'Antonio Nuovo). Trieste au crépuscule: l'ombre d' Italo Svevo, l'auteur de Senilità (Sénilité) et de La Coscienza Di Zeno (La Conscience de Zeno), erre toujours sur la cité qui est le cadre de ses livres.

Photo illustrant l'article The Italian city that wants a divorce, sur le site de la BBC.

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594

 

 

Le drapeau du mouvement est celui de l’ancien territoire libre, qui est aussi les armes de la ville : la hallebarde stylisée sur fond rouge (ou de gueules en termes héraldiques). Elle évoque la hallebarde d’un soldat romain martyrisé au III ième siècle en raison de sa foi chrétienne, Saint Serge. Lors de la mort du Saint, la hallebarde tomba du ciel, selon la légende, sur la place principale de Trieste. Le fer de la hallebarde est conservé ajourd’hui dans la cathédrale Santo Giulio.

Les partisans du mouvement estiment que seul un état libre peut valablement représenter le caractère multiculturel de la population, dont eux-mêmes sont un exemple. Ils souhaitent que l’italien, le slovène et le croate soient reconnus comme langues officielles.

Dans l'article de Tara Isabella Burton https://www.bbc.com/news/magazine-29822594, on rencontre le principal dirigeant du mouvement (à l’époque), Vito Potenza, qui se définit comme moitié italien-moitié croate. L’un de ses seconds, Giorgi Deskovich Deschi, explique qu’il est “culturellement italien, mais avec des gènes croates, vénitiens et slovaques”.

Selon l’article, il n’est pas étonnant que "dans une ville où le Spritz vénitien est servi avec du fromage slovaque et le capuccino avec de la crème fouettée viennoise", les identités complexes soient la règle. L’auteur estime que la plupart des Triestins sont d’abord Triestins (dont l’identité est faite d’influences diverses) et Italiens ensuite seulement.

Enfin, il existe des raisons économiques pour souhaiter la rupture avec l’Italie. Trieste est prospère, son intérêt n’est pas de rester avec une Italie en déclin.

Mais la majorité de la population paraît satisfaite d’être à la fois triestine et italienne.

Un patron de bar interrogé parle des séparatistes comme de fous : « comment cela pourrait-il jamais marcher ?

Un autre Triestin a des nostalgies plus lointaines : le seul gouvenement qui aurait ma confiance est celui de l’empire austro-hongrois.

Le mouvement pour l’indépendance de Trieste a sans doute peu de chances de réaliser ses espérances mais son existence est en soi une illustration de l’identité multiple de la ville.

 

 

 

 

MANIFESTATIONS ET REVENDICATIONS FISCALES DES INDÉPENDANTISTES TRIESTINS

 

 

 

 

Manifestazione-tribunale-Trieste-10-2-2016

Manifestation de sympathisants du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera devant le tribunal de Trieste. On reconnaît à gauche le président Roberto Giurasante. Article du 17 mars 2017 de R. Giurasante sur le site du mouvement, en anglais.

https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521

 

 

Comme souvent, le mouvement indépendantiste connaît une vie conflictuelle. On lit sur le site du mouvement que des personnes exclues du mouvement ont déposé plainte auprès de la justice. “Ce sont des gens que nous considérons comme des traîtres à notre cause et qui, bien entendu, sont utilisés dans la stratégie d’attrition de la justice italienne”, dit l'actuel président du mouvement, Roberto Giurasante sur le site du Free Trieste Movement – Movimento Trieste Liberahttps://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521).

Ce dernier annonce aussi qu'il n'a rien à voir avec le  mouvement indépendantiste (qualifié de petit et manquant de compétence) de Giorgio Marchesich qui souhaite se présenter aux élections italiennes : le Free Trieste Movement récuse les élections italiennes et travaille à un autre niveau (article du 11 février 2019 sur le site du Mouvement, More bluffing from Giorgio Marchesich & his group, encore du bluff de Giorgio Marchesich et son groupe https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/7569  ).

 

L’ancien president du mouvement Vito Potenza a été remplacé dans un climat polémique par Roberto Giurasante. Il a fondé en 2017 un mouvement concurrent intitulé Popular Assembly Project - Free territory of Trieste (en anglais!). Il existe aussi une Federazione del Territorio Libero di Trieste (est-ce le groupe de Giorgio Marchesich ?).

Les actions des indépendantistes les mènent parfois devant la justice : en 2017 une quinzaine de membres du mouvement, dont Vito Potenza et Giurasante, membres du même mouvement à l’époque des faits, étaient accusés de manifestation subversive pour avoir bloqué la bretelle d’accès au Porto Vecchio en 2014 lors d’une journée dite d’ultimatum à l’Italie. Ils ont été acquittés de ce motif, mais le président Giurasante a été condamné à un mois de prison et 200 euros d’amende pour manifestation non autorisée (peine suspendue) et quatre autres militants ont été condamnés à 3 mois et 15 jours de prison pour avoir bloqué un véhicule. Les condamnés ont fait appel.

http://www.triesteprima.it/cronaca/blocco-del-porto-vecchio-assolti-gli-indipendentisti-dall-accusa-di-adunata-sediziosa.html
 

En septembre 2017, le même Giurasante était acquitté dans une affaire où il était poursuivi pour avoir placé un panneau frontière de l’état libre de Trieste et refusé d’obtempérer aux ordres des policiers lui demandant de l’enlever.

L’ancien president Potenza avait de même été inculpé pour avoir montré une carte d’identité triestine à des inspecteurs du fisc. Il fut acquitté alors que le ministère public avait requis 12 mois de prison.

 

 USA-Trieste

Vue de Trieste avec les drapeaux entrecroisés de Trieste et des Etats-Unis, illustrant un article de Paolo G. Parovel en faveur de l'indépendance de Trieste, à l'occasion de la fête nationale américaine, le 4 juillet.

Journal La Voce di Trieste, 2016.

https://www.lavoceditrieste.net/2016/07/04/4th-of-july-the-independence-day-and-the-free-territory-of-trieste/

 

 

IPR-FTT-2September

Conférence de presse de l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste. De gauche à droite, Roberto Giurasante, président du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera, Paolo G. Parovel, représentant international du territoire et une responsable. Derrière eux, les drapeaux du territoire libre de Trieste et des Nations-Unies.

https://triestelibera.one/home/english/news/expertise%20about%20the%20free%20territory%20&%20free%20port%20of%20trieste.html

 

 

 En 2018, l’ International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste – I.P.R. - F.T.T (représentant provisoire international du territoire libre de Trieste), Paolo G. Parovel, a déposé un recours devant la justice italienne (Tribunal de Trieste ) en invoquant que Trieste (ville et port franc), ne devrait pas être soumise à la TVA (IVA en Italie)* au motif que Trieste est un état autonome par rapport à l’Italie, bien qu’administré par le gouvernement italien. https://home.ilcorriereditrieste.agency/archives/542

                                                                                 * Comme c’est le cas pour Saint Marin, le Vatican et les communes italiennes de Campione (enclave en Suisse) et Livigno, pour des motifs spécifiques.

 

Les plaignants se fondent sur une analyse du droit italien et du droit de l’Union européenne. 780 citoyens et entreprises se sont joints à l’action. The Free Trieste Movement s’y est également joint (mais le représentant provisoire de l’état libre est certainement une émanation du Free Trieste Movement – par parenthèses, il est curieux que la justice italienne se saisisse d’une plainte émanant d’un représentant d’un état que l’état italien doit considérer comme fictif. Que ferait la justice française si elle était saisie d’une plainte d’un gouvernement breton ou corse autoproclamé ? - sans doute l’I.P.R. - F.T.T est-il considéré, du point de vue judiciaire, comme un représentant associatif).

Les indépendantistes ont déjà contesté, avec le soutien de 600 citoyens triestins, l’applicabilité de l’entier régime fiscal italien à Trieste, recours rejeté par la juridiction du premier degré au motif que les plaignants ne justifiaient d’aucun préjudice. Ceux-ci ont fait appel.

L’I.P.R. - F.T.T a également fait enregistrer deux aures plaintes sur la propriété domaniale du Port franc de Trieste et des autres biens publics.

Ces recours représentent un intérêt économique de plusieurs milliards d’euros. Du fait qu’ils sont appuyés par une partie de la population triestine, la justice italienne ne peut que les prendre au sérieux.

https://www.lavoceditrieste.net/2018/12/04/trieste-cita-in-giudizio-il-governo-italiano-per-liva/

La première audience s’est tenue en mars 2019 et l’audience suivante a été fixée à février 2020, délai que les plaignants comptent mettre à profit pour permettre à d’autres citoyens et entreprises de se joindre à l’action.

https://www.lavoceditrieste.net/2019/03/12/inapplicability-of-the-italian-vat-iva-in-trieste-the-first-hearing/

Par ailleurs, l’action en appel sur l’applicabilité du régime fiscal italien été jugée recevable par la cour d’appel en juillet 2019, sans préjuger de la décision sur le fond.

Dans un article de Tara Isabella Burton, il est signalé que les indépendantistes ne paient que les impôts communaux et refusent de payer les impôts nationaux (italiens) et, apparemment, ils ne sont pas poursuivis (?) ( https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html).

Enfoin, ce qui nous ramène au sujet des foibe et du Jour du souvenir, l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste  a adressé une protestation au président du conseil Conte, au président Matarella et au président de l’UE Jean-Claude Juncker pour les propos revanchards tenus lors du Jour du Souvenir 2019 par des représentants italiens, de nature à compromettre les bonnes relations avec la Croatie et la Slovénie et à calomnier les mouvements de résistance de ces pays, en observant qu’il s’agit de la continuité d’une stratégie initiée par les néo-fascistes et les anciens communistes italiens. La lettre ajoute qu’il est patent que les diplômes de reconnaissance des victimes, prévus par la loi instituant le Jour du Souvenir, ont été décernés à des fascistes.

De façon intéressante, l’approche du Jour de la Mémoire par les indépendantistes triestins rejoint les critiques de l’extrême-gauche italienne, qui, en revanche, ne partage certainement pas le pro-américanisme affiché du mouvement triestin (même si certains indépendantistes espèrent le soutien de Poutine).

Le site Wu Ming (dont on a déjà parlé, dans nos précédents messages, à propos des historiens critiques qui s’y expriment) parlait des indépendantistes triestins comme de gens qui veulent faire un Singapour sur Adriatique, ce qui n’était pas un éloge…

 

 IPR_FTT_causa_IVA_12-3-2019

Il Corriere di Trieste, 12 3 2019, Non-applicabilità dell’IVA italiana a Trieste: la prima udienza (première audience sur la non -applicabilité de la TVA à Trieste). Au premier rang, Paolo G. Parovel et Roberto Giurasante.

https://home.ilcorriereditrieste.agency/archives/568

 

 

 

L’EURORÉGION ADRIATIQUE

 

 

Une eurorégion est une structure administrative de coopération transfrontalière entre deux ou plusieurs territoires de différents États européens, pas forcément membres de l’Union européenne.

Les eurorégions ont pour objectif de promouvoir les intérêts communs transfrontaliers. Elles n'ont pas de pouvoir politique propre et leurs compétences sont limitées à celles des structures les constituant.

L’Eurorégion Adriatique et Ionienne (Wikipedia écrit "ionique"), créée en 2006, regroupe des collectivités territoriales et des gouvernements de pays riverains de la mer Adriatique.

Elle a son siège à Pula/Pola (Istrie croate).

Les activités de l'Eurorégion visent à promouvoir le développement économique et la cohésion sociale, et à renforcer la stabilité dans l'Adriatique et les Balkans.

Les domaines de collaboration sont notamment :

  • Transports et infrastructures,
  • Culture et tourisme,
  • Agriculture, environnement et pêche.

Les États participants sont déjà membres de l'Union européenne ou visent à un stade divers leur adhésion.

Membres :

Pour l’Italie :

-       Pouilles

-       Molise

-       Abruzzes

-       Marches

-       Émilie-Romagne

-       Vénétie

-       Frioul-Vénétie Julienne

 

Pour la Slovénie :

-       Koper, Izola et Piran

Pour la Croatie :

-       Comitat d'Istrie

-       Comitat de Primorje-Gorski Kotar

-       Comitat de Lika-Senj

-       Comitat de Zadar

-       Comitat de Šibenik-Knin

-       Comitat de Split-Dalmatie

-       Comitat de Dubrovnik-Neretva

Pour la Bosnie-Herzégovine :

-       Canton d'Herzégovine-Neretva

Monténégro

Albanie

 

 

 

 

UNE NOUVELLE UNION DANS LES BALKANS ?

 

 

 

Une nouvelle idée d’union balkanique est apparue récemment. Il s’agirait d’unir, sur les plans douanier et économique, l’Union européenne et les pays de la zone balkanique (dont certains sont également riverains de l’Adriatique)*.  L’idée a été formulée par le president serbe Aleksandar Vučić.

                                                                                 * Les pays riverains de l’Adriatique sont l'Italie, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine (pour une bande étroite), le Monténégro, l'Albanie et la Grèce. La Serbie et le Kosovo n’ont pas accès à la mer.

 

Cinq des pays intéressés (Monténégro, Serbie, Albanie, Macédoine, Kosovo) souhaitent rejoindre l’UE, dont font déjà partie, outre l’Italie et la Grèce, deux pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie : la  Slovénie (membre depuis 2004) et la Croatie (membre depuis 2013).

Compte-tenu des tensions nationales ou ethniques permanentes dans la région, les pays de la zone voient dans l’accession à l’UE une garantie de paix.

Mais l’UE ne parait pas désireuse d’envisager d’autres élargissements. Une union douanière entre l’UE et ces pays serait une solution de repli.

Pour faciliter l’union avec l’UE, les pays de la zone devraient probablement s’unir entre eux, ce qui ressemblerait à une renaissance de l’ancienne Yougoslavie (moins la Croatie et la Slovénie). limitée aux douanes et aux transports.

Un sommet des pays concernés et de l’UE a eu lieu le 12 juillet 2017 à Trieste.

La désintégration de la Yougoslavie est probablement la seule chose regrettée par chacun des états concernés, à l’exception du Kosovo. Le vide laissé par sa dissolution n’a jamais été rempli et, comme la disparition de l’empire des Habsbourgs, elle a laissé l’Europe plus fragile.

Dans la nouvelle union envisagée, la Serbie serait le pays central. Deux blocs importants se feraient face : les 8 millions de Serbes de Serbie et de Bosnie et les cinq millions d’Albanais répartis en Albanie, Kosovo et Macédoine.

La nouvelle union pourrait être vue comme une étape avant l’intégration européenne, mais il est peu probable que l’UE souhaite aller au-delà. Dans ce cas, le Monténégro serait le pays qui aurait le plus à perdre, car il était le plus avancé dans les négociations pour adhérer à l’UE.  

(d’après un article de Die Welt, 13 juillet 2017).

https://exit.al/en/2017/07/13/why-the-eu-creates-a-mini-yugoslavia-on-the-balkans/

Le sommet de Trieste se place dans le cadre du processus de Berlin relatif à l'élargissement de l'UE aux pays des Balkans de l'ouest.

Un sommet se tient tous les ans depuis 2014, le dernier a eu lieu à Poznan, Pologne, en 2019.

 

 

P034873002201-183343-e1510309307872

Sommet du 12 juillet 2017 entre l'Union européenne et les pays des Balkans de l'Ouest, à Trieste. On reconnaît notamment Emmanuel Macron, Angela Merkel et Boris Johnson, à l'époque ministre des affaires étrangères du Royaume-uni. A l'extrême gauche, Federica Mogherini, haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. 

Site European Western Balkans, photo European Commission.

https://europeanwesternbalkans.com/2017/07/13/declaration-western-balkan-summit-trieste/

 

 

 

 

RETOUR SUR LES MASSACRES DES FOIBE : LES REGARDS DE CLAUDIO MAGRIS ET DE PREDRAG MATVEJEVIĆ

 

 

 

Au moment de la première célébration du Jour du Souvenir (2005), deux grands intellectuels de la zone adriatique firent part de leur opinion : d’une part Claudio Magris, écrivain italien de Trieste et d’autre part Predrag Matvejević, écrivain croate, nostalgique de l’ancienne Yougoslavie. Tous deux sont des humanistes et universitaires, explorateurs des cultures mixtes qui, plus qu’ailleurs, existent dans les pays balkaniques et adriatiques; le premier a connu le succès européen avec Danube, le second avec Bréviaire méditerranéen. Predrag Matvejević est mort en 2017.

Tous deux sont d’accord sur un constat d’ensemble, mais diffèrent par leur approche.

Predrag Matvejević, dans un article important par sa longueur et sa réflexion ne dénie pas les souffrances des victimes italiennes, et à la différence des historiens critiques dont on a parlé en troisième partie, il n’en fait pas des fascistes qui ont mérité leur sort:

« J'ai également parlé des souffrances des exilés italiens d'Istrie et de Dalmatie après la Seconde Guerre mondiale. Je l'ai fait en Yougoslavie, où c'était probablement plus difficile qu'en Italie ».

« Les fosses, ou les foibe comme les appellent les Italiens, constituent un crime grave, et ceux qui les ont commis méritent la peine la plus sévère. Mais il faut dire maintenant que d'autres crimes l'ont précédé, peut-être pas moindres ».

En effet, il estime que la célébration des victimes des foibe et de l‘exode tend à occulter les violences commises par l’état fasciste (et les nazis) dont il rappelle l’importance.

« De toute évidence, aucun crime ne peut être réduit ou justifié par un autre. »

« La terrible vérité sur les foibe, sur laquelle le poète croate Ivan Goran Kovačić a écrit l'un des poèmes les plus émouvants du mouvement antifasciste européen, a son contexte historique, qu'il ne faut pas oublier si nous souhaitons réellement parler de la vérité et si nous voulons que la vérité confirme et dignifie nos chagrins. Parce que les falsifications et les omissions humilient et offensent. »

« Malheureusement, le fascisme a tellement laissé derrière lui que la vengeance a été drastique et pas seulement seulement dans les Balkans ».

Il critique les exagérations sur les victimes des foibe (tout en donnant des chiffres déjà très élevés par rapport aux historiens critiques) : « Inutile d’augmenter ce chiffre tragique, comme le font les journaux italiens, avec 30 000 ou 50 000 morts. Nous devons respecter les victimes et ne pas jeter d'autres morts sur leurs os, comme l'ont fait les "infoibatori" [les massacreurs] » ; il s’élève aussi contre les inventions sensationnalistes du téléfilm de la RAI « Il cuore nel pozzo » (le coeur dans le puits).

Il cherche à montrer que l’utilisation des foibe pour éliminer les ennemis serait en fait une invention des fascistes, en citant les propos d’un ministre de Mussolini [mais cette interprétation, qui a été signalée par l’écrivain communiste Giacomo Scotti, est contestée].*

                                                                                            * Voir quelques mots en appendice sur cette polémique.

 Il insiste sur les implications de politique actuelle de la célébration : « La Yougoslavie n'existe plus. Les Croates, les Serbes, les Slovènes et les autres nationalistes se réjouissent lorsque la droite italienne offre de nouveaux arguments pour accuser l'Etat qu'ils ont eux-mêmes déchiré ».

« Il s’agit d’une mobilisation exceptionnellement réussie de Berlusconi dans son conflit avec l’opposition, avec la gauche et sa relation au communisme… ».

Son véritable objectif n'est même pas d'accuser et d'humilier les Slaves, mais de nuire à ses rivaux et de réduire leurs possibilités électorales.

« Mais les Slaves - dans ce cas principalement les Croates et les Slovènes - paient la note. »

Il estime que « Le chagrin que nous partageons peut être rendu de manière plus digne et plus noble, l'histoire de manière moins mutilée et défectueuse. »

En conclusion, il rappelle qu’« il existe une sorte d’"anticommunisme viscéral" qui, selon les paroles de l'un de mes amis, le brillant dissident polonais Adam Michnik, est pire que le pire communisme. ». « Le signataire… a perdu presque toute sa famille paternelle dans le goulag de Staline.  Mais pour cela, il n’en méprise pas moins les fascistes. »

(Predrag Matvejević, article paru sous le titre "Foibe" su fašistički izum dans Novi List, 12 février 2005, traduit en italien par Luka Zanoni pour le site Osservatorio sui Balcani (obsrvatoire sur les Balkans), sous le titre Le foibe e i crimini che le hanno precedute, les foibe et les crimes qui les ont précédées. https://www.balcanicaucaso.org/aree/Italia/Predrag-Matvejevic-le-foibe-e-i-crimini-che-le-hanno-precedute-28246 )

Au moins sur un point, Predrag Matvejević s’est trompé : les dirigeants des états issus de l’ancienne Yougoslavie, quelle que soit leur option politique, loin d’applaudir à une célébration qui était aussi une condamnation de la Yougoslavie communiste, ont exprimé à plusieurs reprises, depuis que le Jour du Souvenir a été instauré, leur mécontentement pour les déclarations italiennes faites lors des commémorations. Il apparait ainsi que les états issus de la dislocation de la Yougoslavie s’estiment solidaires de l’état disparu dont ils ont pris la suite.

Mais quelle serait cette manière « plus digne et plus noble » de rendre hommage aux victimes, Predrag Matvejević ne le dit pas.

 

Claudio Magris, de son côté, aborde la question des foibe et de la commémoration, dan un article publié le 1er février 2005 par le Corriere della Sera, quelques jours avant le premier jour du Souvenir : Le Foibe, silenzio e chiasso (Les foibe, silence et vacarme http://www.lefoibe.it/rassegna/magris.htm).

Lui aussi se réfère au besoin impérieux de vérité : « La vérité, a dit Gramsci, est toujours révolutionnaire. La dissimuler n’est pas seulement une tromperie et une fraude, mais une pollution qui empoisonne et avilit la vie de tous, même de ceux qui veulent la dissimuler et qui en paient le prix un jour ».

C. Magris estime aussi qu’on ne peut séparer un fait de ce qui l’a provoqué (l’exemple qu’il en donne peut n’être pas admis par tous, d’ailleurs) : « ...la vérité sur le nazisme, par exemple, comprend d'abord ses atrocités, que rien ne peut diminuer, mais aussi ce qui a contribué à le faire prospérer, comme l'humiliation inique imposée à l'Allemagne par la paix de Versailles ».

« Une autre façon de déformer la vérité, de la profaner, est de l'exploiter, de l'utiliser à des fins qui sont sans rapport avec elle ».

Telle serait pour C. Magris l’exploitation des massacres des foibe pour des raisons de politique intérieure de l’Italie, en quoi il rejoint Predrag Matvejević.

Il continue : “J'ai écrit à plusieurs reprises sur les crimes des foibe (et de l'exode d'Istrie, de Fiume et de Dalmatie, qui a concerné des personnes de ma famille). J'en ai parlé il y a bien des années, quand beaucoup de ceux qui se gargarisent maintenant avec ces événements, s’en moquaient éperdument ».

« Dans ces articles, je dénonçais, comme d’autres bien plus autorisés que moi, l’oubli de cette tragédie et de ces crimes, l’indifférence, le cynisme et l’ignorance à leur égard. »

« J'ai insisté sur la lâcheté et le calcul opportuniste de la plus grande partie de la gauche italienne qui, au nom d'un machiavélisme de quatre sous destiné à se retourner contre elle, a cherché à ignorer et oublier et nous faire oublier le drame de l'exode istrien, fiuman et dalmate et des massacres des foibe, afin qu’on ne parle pas des crimes commis par le communisme ou au nom du communisme (dans ce cas, d’un national-communisme).

J'ai également souligné la paresse effrayante qui se répandait à cet égard dans la classe des intellectuels, ignorant ces chapitres de l'histoire et satisfaits de leur propre ignorance ».

 Il rappelle qu’il a condamné, comme d’autres, l'aveuglement de l'extrême droite, qui a gardé la mémoire de ces tragédies et de ces crimes, mais pas tant pour se souvenir des victimes et pour condamner précisément les coupables et complices, que pour entretenir les ressentiments racistes anti-slaves, « ces haines obtuses qui ont été en partie à l’origine de la tragédie subie par l’Italie à ses frontières orientales et en partie cause de la perte de nos terres, que nous n'aurions jamais perdues si le fascisme n'avait pas fait sa guerre. »

Mais : « La haine bestiale anti-italienne qui s’est exprimée dans les foibe n'est certainement pas justifiée par la haine bestiale anti-slave qui s’était déchaînée depuis longtemps sur des personnes coupables uniquement d'être Slaves, de même que la grande majorité des victimes des foibe n'était coupable que d'être Italienne (la stragrande maggioranza delle vittime delle foibe era solo colpevole di essere italiana) ».

Pourquoi a-t-on dissimulé la tragédie des foibe ? « Si les communistes n'en ont pas parlé pour les raisons que nous avons expliquées et si les fascistes n'en ont parlé que dans leur ghetto, pourquoi la majorité écrasante des modérés, qui aujourd'hui n’a que ça à la bouche, est-elle restée silencieuse ? ». « Il y a quelques années encore, parler des foibe ne "servait" pas à la lutte politique et ne faisait donc pas l'objet de discussions. Aujourd'hui, ces morts sont utiles et donc on en parle. »

« Dans tous les cas, chaque occasion de se souvenir des victimes est la bienvenue. Il est bon que nous parlions de cette terrible page, que nous connaissions et sachions l’histoire des foibe ».

« Mais qu’aujourd’hui la droite au pouvoir – héritière de celle coupable de notre catastrophe de la Seconde Guerre mondiale et de la mutilation de l’Istrie – utilise les foibe pour défendre son pouvoir est un blasphème. 

Il est indigne d’utiliser aujourd’hui les foibe contre la gauche actuelle, comme il serait indigne d’utiliser les lois antisémites du fascisme de 1938 contre Berlusconi et Fini, qui ont sans doute beaucoup de torts, mais certainement pas celui-là.

Utiliser les morts à la manière d’un gourdin [come un manganello, arme historiquement liée au fascisme des années 1920] est sacrilège et blasphématoire; les morts doivent toujours être présents à notre souvenir, près de nous, et non pas exhumés pour les manipuler. »

Magris conclut qu’«  on peut penser qu’avant de se diviser en gauche et droite, l’humanité se divise, comme le disait Sciascia [le grand écrivain sicilien] en hommes et en fumistes (quaquaraquà)*, et en diverses sous-catégories intermédiaires ».

                                                                       * Il s’agit d’un mot sicilien qui peut se traduire de diverses façons : charlatan, hâbleur, beau parleur, baratineur, voire, dans le langage de la Mafia, délateur (celui qui parle trop). Sont probablement visés ici tout ceux qui, à l'époque, se servaient des foibe dans des buts politiques, notamment la droite de Berlusconi.

 

Claudio Magris et Predrag Matvejević sont d’accord qu’il faut se souvenir des victimes des massacres des foibe. L’un comme l’autre estiment que les massacres des foibe ne doivent pas occulter les violences qui les ont précédés, commises par les fascistes et les nazis lors de l’occupation allemande.

Mais les deux écrivains n’ont pas, de façon explicable, la même insistance sur le sujet : pour Claudio Magris, qui est Italien, même si sa culture triestine est faite d’influences multiples, la commémoration concerne avant tout des Italiens morts parce qu’ils étaient Italiens et ce qui s’est passé avant les foibe ne justfie pas les crimes qui ont suivi. Alors que la logique de Matvejević, Croate et ex-Yougoslave, serait plutôt : ce qui s’est passé après (les foibe) ne doit pas faire oublier ce qui s’est passé avant. En fait, chacun insiste sur ce qui concerne sa communauté.

Enfin tous deux sont d’accord pour condamner l’instrumentalisation par la droite des foibe. Pour Matvejević, il s’agit d’une invention de Berlusconi et même d’une manifestation “d’anticommunisme viscéral », plus dangereux que le communisme. Pour Magris, il s‘agit aussi d’une arme du berlusconisme contre la gauche.

Mais on peut s’étonner de cette interprétation puisque la loi sur le Jour du Souvenir a été votée à la quasi unanimité du Parlement italien, à l’exception des communistes et il est peu probable que C. Magris ait entendu réduire la gauche aux seuls communistes. La gauche italienne de gouvernement (qu’on appelle plus communément, depuis quelques années, centrosinistra, centre-gauche) a parfaitement adopté le discours officiel sur les foibe et l’exode, tel qu’il a été fixé par le président Napolitano (ex-communiste) (voir nos première et deuxième partie).

Puis, dans un second article paru dans le Corriere della Sera du 10 février 2005, Jour du Souvenir, Claudio Magris écrit notamment ces lignes :

" Le vittime delle foibe - alcune delle quali, antifascisti militanti, sono cadute per mano di coloro che consideravano amici e alleati nella lotta contro il nazifascismo - non valgono meno delle vittime della Shoah. Ma non si possono storicamente equiparare le foibe alla Shoah e non solo e non tanto per il divario numerico, ma perché in un caso si è trattato del pianificato progetto di sterminio di un popolo intero e nell’altro di una violenza nazionalista-sociale-ideologica, simile a tanti altri episodi accaduti in analoghe circostanze di guerra e di collasso civile, ma non per questo certo meno orribile o più giustificabile. "

(Les victimes des foibe, dont certaines, antifascistes militants, sont tombées par les mains de ceux qu’ils considéraient comme des amis et des alliés dans la lutte contre le nazifascisme - ne valent pas moins que les victimes de la Shoah. Mais nous ne pouvons historiquement faire une équivalence entre les foibe et la Shoah et pas seulement en raison du nombre de victimes, mais parce que dans un cas il s’est agi d’un projet planifié d’extermination d’un peuple entier et dans l’autre, d’une violence nationaliste, sociale et idéologique, semblable à tant d’autres épisodes survenus dans des circonstances analogues de guerre et d’effondrement civil, mais pour autant pas moins horrible ou plus justifiable.)

Claudio Magris, La memoria senza ossessione, Corriere della Sera du 10 février 2005 https://www.cislscuolalombardia.it/sites/default/files/news-attachments/La%20memoria%20senza%20ossessione_Magris.pdf

 

 

 

 

 

UN BUSTE À VENISE

 

 

 

Les visiteurs à Venise (cette ville dont Predrag Matvejević rappelle dans ses livres qu’elle fut la capitale d’un empire qui n’existe plus, un empire s’étendant sur la rive orientale de l’Adriatique et au-delà), lorsqu’ils viennent voir l’Arsenal, regardent l'ensemble du bâtiment avec ses tours crénelées, son pont de bois et devant l’entrée, les lions de marbre ramenés de Grèce par le Doge Morosini et les élégantes statues allégoriques. Ils remarquent peut-être, dans une niche sur la façade en briques, un buste de Dante (pour ceux qui le reconnaissent).

 

Busto-di-Dante-e-versi-113-114-Inferno-Canto-IX-Arsenale-di-Venezia

 Le buste de Dante sur la façade de l'Arsenal de Venise. Di M0tty – Opera propria [CC BY-SA 3.0] Wikimedia Commons 

Illusration sur le blog Battaglia terme; extraits du livre de Franco Marchioro, Il Veneto nella Commedia di Dante.

 https://battagliatermestoria.altervista.org/veneto-e-inferno-di-dante-1/

 

 

 

Bien peu lisent sans doute l’inscription sous le buste, ou s’ils la lisent, comprennent-ils sa signification ? Plusieurs sites de tourisme rapprochent la présence du buste de Dante à cet endroit d‘un passage de la Divine comédie (L'Enfer, XXI, 7-15) qui dit :

Comme chez les Vénitiens, dans l'arsenal,

Bout en hiver la poix tenace,

Pour calfater les bateaux avariés…

 

L’arsenal était une véritable usine au service de la marine de guerre vénitienne, et il semble que Dante l’a visité. Il se serait  rappelé les feux et l’activité des calfats lorqu’il a voulu décrire l’enfer. Le buste de Dante rappellerait donc qu’il a parlé de l’Arsenal dans son oeuvre (https://www.venise-balades-visites-culture.com/home/balades-et-itineraires/castello-centre-1-jour

En fait, l’inscription sous le buste dit bien autre chose :

 

Questa immagine di Dante

Sottrata alle offesa nemiche

Qui ancora attesti

Oltre l’avverso destino

L’indomita fede della gente istriana

Nel proprio diritto

Come un dì a Pola presso del Carnaro

Ch’Italia chiude et suoi termini bagna.

 

(Que cette effigie de Dante, soustraite aux offenses ennemies, atteste ici encore, malgré le destin adverse, de la foi indomptable du peuple [italien] d’Istrie dans son droit propre, comme un jour à Pola, près du Carnaro qui ferme l’Italie et baigne ses frontières).

 

Le buste de Dante se trouvait à Pola (Istrie) où il avait été installé en 1901; lorsque la population italienne quitta la ville presqu’en totalité en 1947 pour rejoindre l’Italie (après le traité de Paris qui attribuait l’Istrie à la Yougoslavie), le buste fut aussi emmené. Conservé d’abord par les exilés, il fut installé le 20 septembre 1967 (date anniversaire du traité de Paris), sur la façade de l’Arsenal de Venise, après accord de la marine italienne qui gère l’Arsenal. L'épigraphe figurant sur la plaque fut composée par l'historien istrien Giovanni Quaranttoti. Des discours furent prononcés par le représentant des exilés istriens et par l’amiral représentant la marine italienne lors de la mise en place du buste (communication de M. Marc Mentré, voir ci-dessous).

Dans l’inscription placée sous le buste, on trouve à la fin une citation des vers célèbres de Dante qui évoquent Pola et les frontières de l’Italie, extraits de la Divine comédie, chant IX de l’Enfer :

"Sì com'a Pola, presso del Carnaro

ch'Italia chiude e suoi termini bagna".*

 

                           * Traduction  des vers dans leur contexte (description d'une plaine de l'enfer):

Comme à Arles, où le Rhône stagne,

comme à Pola, près du Carnaro*

qui ferme l’Italie et baigne ses frontières

les sépulcres font le sol tout bosselé,

ainsi en était-il ici de tous côtés

 (traduction de Marc Mentré)

https://ladivinecomedie.com/la-divine-comedie/lenfer/chant-ix

 

                                                                * Le Kvarner ou en italien, Quarnero/Quarnaro/Carnaro, est un bras de mer (ou baie) de la mer Adriatique, située entre l'Istrie et les îles de la côte dalmate, puis par extension, la région entière, y compris Fiume.

 

Marc Mentré, qui traduit sur son site La Divine Comédie (https://ladivinecomedie.com/), et consacre des articles d'éclaircissement à l’œuvre de Dante et à son retentissement actuel, a eu l’obligeance de nous faire part de précisions sur l’histoire du buste de Dante et de son avis sur la traduction délicate des derniers mots de la plaque apposée en 1967 sous le buste, où la citation de Dante  est appelée par la formule Come un dì...(Comme un jour à Pola…).

Il pourrait s’agir du rappel d’un incident de 1907 ayant opposé violemment la communauté italienne et la commnauté croate, ou encore (ce n'est pas exclusif) du fait que le buste de Dante avait été fondu par les Autrichiens pendant la première guerre mondiale et fut remplacé après guerre (et après la prise de possession de l’Istrie par l’Italie) par un buste à l’identique fait à partir du bronze de canons autrichiens. L’idée serait : comme à Pola, déjà, notre communauté (et le buste de Dante qui en est le symbole), a été éprouvée, mais a pu renaître comme le phénix. La citation des vers de Dante est évidemment une réaffirmation du caractère italien de l’Istrie, puisque Dante place la frontière de l’Italie au Carnaro, qui sépare l’Istrie de la côte dalmate.

On pourrait aussi comprendre "Comme autrefois à Pola" : le buste de Dante atteste du droit des Italiens d'Istrie, ici à Venise, comme il faisait autrefois à Pola.

 

 Ainsi à Venise, dans l’indifférence de la plupart des touristes, une plaque rappelle les malheurs des Italiens d'Istrie sous le buste de l’écrivain qui symbolise la culture et la civilisation italienne.

 

 

 

18-57b20412c2

Inauguration du buste de Dante sur la façade de l'Arsenal de Venise, le 20 septembre 1967. Bruno Crevato-Selvaggi, représentant des exilés istriens, fait un discours en présence de l'amiral Cosimo Basile. Sur la façade, le buste est encore masqué par un drap.

Etude Il busto di Dante, già a Pola, ora all’Arsenale di Venezia (le buste de Dante, autrefois à Pola, aujourd'hui à l'Arsenal de Venise), Ateneo Veneto, 2017, par Bruno Crevato-Selvaggi (l'auteur, neveu et homonyme du représentant des exilés, était lui aussi  présent à l'inauguration de 1967, âgé de 12 ans à l'époque).

https://www.academia.edu/37545878/Il_busto_di_Dante_gi%C3%A0_a_Pola_ora_all_Arsenale_di_Venezia

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Environ 75 ans après les massacres des foibe et l’exode qui a suivi, peut-on dire que la façon dont ces faits sont commémorés en Italie est satisfaisante ?

Comme pour faire écho aux propos de Predrag Matvejević, Marco Brando dans Il fatto quotidiano s’interrogeait à la veille du Jour du Souvenir 2019. Son article s’intitulait: Foibe, gli italiani assassinati non ci assolvono. Non è sempre ‘colpa degli altri’ (foibe : les Italiens assassinés ne nous absolvent pas. Ce n’est pas toujours “la faute des autres”).

L’auteur rappelait que les massacres des foibe avaint été précédés d’autres violences extrêmes, celles-ci commises en Yougoslavie occupée par l’armée italienne ou en Istrie italienne contre les adversaires du fascisme. Il évoquait aussi les massacres coloniaux, y compris ceux commis avant l’époque fasciste.

Il écrivait : “Peut-être le moment est-il venu de dédier une journée à la mémoire de ceux que nous avons massacrés. Et il semble que c’est le bon moment pour essayer de consruire une mémoire européenne, surtout à une époque où le rêve d’un continent uni vacille entre nationalisme et néo-racisme. Il n’est jamais trop tard.” (Marco Brando, 7 février 2019 https://www.ilfattoquotidiano.it/2019/02/07/foibe-gli-italiani-assassinati-non-ci-assolvono-non-e-sempre-colpa-degli-altri/4951765/

Mais quel pays commémorera ceux qu’il a massacrés ou contribué à massacrer ? Peut-être une commémoration européenne le pourrait-elle ?

 

Aujourd’hui l’Adriatique est en paix. Le conflit le plus récent a opposé entre eux des pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie ou les diverses communautés existant dans ces pays (Serbes, Croates, Bosniaques musulmans, puis Kossovars).

La Croatie et la Slovénie reconnaissent à la modeste communauté italienne subsistante des droits politiques et culturels. De même l’Italie reconnaît des droits linguistiques aux communautés slovène et croate. Chacun paraît considérer de bonne foi que les cultures différentes de la culture dominante (mais qui ont sur le territoire une continuité d’existence qui se perd dans la nuit des temps) méritent d’être protégées.

Plus curieusement, en Istrie croate, où autrefois les communautés italienne et slave étaient opposées, ce qui reste de la communauté italienne s’associe aux Slaves pour réclamer plus d’autonomie et promouvoir une identité istrienne, au déplaisir des nationalistes croates. Le parti qui représente ces Istriens fiers de l’être porte le nom bilingue de Istarski Demokratski Sabor/Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. A Fiume/Rijeka, la communauté italienne, unie avec des Slaves opposés au centralisme croate, s'efforce d'établir le bilinguisme et espère un statut d'autonomie. 

Autre association des cultures italienne et slave, mais cette fois dirigée contre l’Italie, celle des indépendantistes de Trieste.

Ainsi l’Adriatique reste, pour le meilleur, on peut l’espérer, à la fois un lieu de rencontre des cultures et le lieu où elles affirment leur continuité et leur existence propre.

 

 

 

APPENDICE

 

 

A Pola xè l'Arena, la Foiba xè a Pisin

 

 

 

A la fin des années 1920, le ministre des travaux publics de Mussolini, Cobolli Gigli (d’origine istrienne, il avait italianisé son nom de naissance, Cobol) écrivit que ceux qui niaient le caractère italien de l’Istrie avaient leur place dans la Foiba, comme l'indiquait "la muse istrienne" (la poésie locale).

Il faisait probablement allusion à une filastrocca du 19ème siècle (poème humoristique) écrite par un prêtre en dialecte istriano-vénitien. L’auteur, passant en revue les curiosités des villes d’Istrie, écrivait : « A Pola xè l'Arena, la Foiba xè a Pisin,/ Che i buta zò in quel fondo chi gà zerto morbin » (traduction approchante : à Pola il y a l’Arena, à Pisino/Pazin, il y a la Foiba, où on jette qui a certaines maladies)*.

                                                         * La poésie fut écrite au moment où l'administration autrichienne devait décider quelle ville serait le chef-lieu de l'Istrie. L'Arena de Pola : il s'agit des ruines remarquables d'un amphithéâtre romain.  

 

La référence ne paraît pas aller au-delà d’une mauvaise plaisanterie littéraire…Il s’agit d’ailleurs, non des foibe en général, mais de la Foiba de Pisino/Pazin, rivière qui coule en bas du gouffre (et qui sert de cadre, comme on l’a dit ailleurs, à un épisode du roman Mathias Sandorf de Jules Verne).

Les écrits de Cobolli ont été discutés une première fois dans les années 80, puis l’idée que les foibe étaient une « invention fasciste » (en tant que façon d’éliminer les ennemis) a été affirmée en 2003 par l’écrivain Giacomo Scotti (sympathisant communiste qui s’est installé en Yougoslavie à la fin des années 40), puis reprise, on l’a vu, par Predrag Matvejević, puis par l’historien Jože Pirjevec, sans emporter de conviction dans le milieu des historiens.

Il existe aussi un témoignage sur l’utilisation par les militaires de l’armée italienne, pendant la guerre, des foibe pour se débarrasser des corps de partisans tués (en Istrie), mais ici encore ce témoignage est contesté. Même en admettant sa véracité, il ne s’agirait pas d’un usage systématique et a fortiori il n’est pas mentionné de personnes jetées vivantes par les fascistes dans les foibe. Pour autant, il semble que l’utilisation des foibe pour se débarrasser des cadavres fut constante, en tous temps, en Vénétie Julienne et dans toute l’aire yougoslave (Elio Apih, Raoul Pupo).

Enfin, l’historienne critique Claudia Cernigoi (voir troisième partie) attribue à un chef de la police italienne à Trieste l’utilisation des foibe – notamment le puits minier de Basovizza - pour éliminer les corps des adversaires (mais c’était en 1944, après les premiers massacres de 1943 en Istrie par les partisans yougoslaves).

La thèse des foibe en tant qu’« invention fasciste » jouit d’une certaine popularité (ce n’est pas étonnant) dans les milieux néo et post communiste et dans les associations de mémoire de la résistance de gauche comme l’ANPI, comme le précise l'article du Wikipedia italien sur les massacres.

Sur ces points, voir l’article Massacri delle foibe, Tesi sul primo utilizzo delle foibe, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Massacri_delle_foibe

 

 

 

 

  

20 août 2019

MAIS QUI DIRIGE L'ITALIE ACTUELLE DEUXIEME PARTIE

 

 

MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ?

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

SALVINI ET LE DRAPEAU NATIONAL

 

 

 

Salvini est surnommé dans son parti il capitano (une référence aux équipes de football sans doute - mais pour certains, c'est il capitano Nutella depuis qu'il s'est fait photographier mangeant des tartines de Nutella et vu son embonpoint).

Devenu ministre de l‘intérieur et vice-président du conseil, et le ministre le plus en vue du gouvernement –  Salvini a l’occasion (ou l’obligation) d’exprimer un patriotisme italien assez anodin lors des manifestations officielles, comme pour le 2 juin 2019, « fête de la république » (fête nationale italienne).

ll fut un temps pas si lointain (2013) où Salvini estimait que le 2 juin, il n'y avait que dalle à célébrer (non c'è un cazzo da festeggiare - le mot cazzo, bite, sert fréquemment pour renforcer certaines expressions). https://www.huffingtonpost.it/entry/quando-salvini-il-2-giugno-diceva-oggi-non-ce-un-co-da-festeggiare_it_5cf3abade4b0e346ce7f9f45

Evidemment, pour la fête nationale  en 2019, le ton a changé et il s'est fendu de plusieurs messages sur sa page Facebook, dont l'un pour célébrer "les femmes et les hommes [probablement l'armée et les forces de l'ordre] qui avec courage et passion, défendent la sécurité, l'honneur et le futur de notre pays et de nos enfants". *

                                                                      * Il semble que ce message était une réaction au message de Roberto Fico, le président 5 Etoiles de  la chambre des députés, figure de l'aile progressiste du mouvement, qui dédiait la fête nationale aux migrants et aux Roms.

 

Il publie aussi un message pour rendre hommage aux pilotes des Frecce tricolore (l’équivalent de la patrouille de France) : Frecce tricolore : specttacolo !!! (les flèches tricolores, quel spectacle), avec un petit drapeau tricolore comme smiley en fin de phrase. Ce n’est quand même pas du délire chauvin.

Le compte Facebook Contro la discriminazione met ce message en rapport avec un soit-disant message de 2011 du même Salvini, qui est reproduit, ainsi rédigé :« Io, il tricolore lo uso come carta igienica » (moi, le tricolore, je l’utilse comme papier hygiénique), avec le hashtag Padania is not Italy (la Padanie n’est pas l’Italie).

Un site de vérification a recherché si la déclaration attribuée à Salvini en 2011 était exacte. En 2011, Salvini était déjà l’un des responsables de la Ligue du Nord qui était encore sur la ligne « padane », séparatiste/indépendantiste (au moins en théorie) d’Umberto Bossi. Or aucune déclaration semblable de Salvini n’a été retrouvée (de plus une telle déclaration publique aurait été imprudente car passible de pousuites). Le message de Salvini de 2011 était donc un faux, une bufala («Il tricolore lo uso come carta igienica», il post bufala su Matteo Salvini, https://www.open.online/2019/06/03/il-tricolore-lo-uso-come-carta-igienica-il-post-bufala-su-matteo-salvini/

 

 

 

tweet

Le vrai message de M Salvini de 2019 et le faux message de 2011.

Site Open on line

https://www.open.online/2019/06/03/il-tricolore-lo-uso-come-carta-igienica-il-post-bufala-su-matteo-salvini/

 

 

 

Le site a retrouvé une interview authentique de 2011 dans laquelle Salvini déclarait seulement : « Il tricolore non mi rappresenta, non la sento come la mia bandiera. Il tricolore è solo la nazionale di calcio, per cui io non tifo » (le tricolore ne me représente pas, je ne le ressens pas comme mon drapeau. Pour moi le tricolore, c’est seulement l’équipe nationale de football, dont je ne suis pas supporter (io non tifo).

Evidemment, en privé Salvini a peut-être fait des déclarations plus scatologiques…

On trouve de nombreuses photos (et ce n’est pas surprenant) de Salvini avec des t-shirts marqués de l’inscription Padania is not Italy (en anglais, langue internationale, pour assurer plus de publicité au slogan), montrant que Salvini adhérait pleinement à la ligne séparatiste de la Ligue à l’époque. Sur les photos les plus anciennes – au début des années 2000 sans doute - Salvini n’a pas encore sa fameuse barbe et pose volontiers en compagnie féminine.

En 2011, lors du cent-cinquantenaire de l’Italie unie, Salvini se fit remarquer, avec les autres conseillers municipaux de la Ligue à Milan, en boycottant ostensiblement les cérémonies officielles et en distribuant des drapeaux lombards et de la Ligue dans la rue.

Umberto Bossi, le dirigeant de la Ligue avant Salvini, a prononcé publiquement, en 1997, dans deux occasions, des phrases similaires à celle attribuée à tort à Salvini. C’était au moment de la plus forte tension entre la Ligue et l’état italien. Bossi déclara : « Il tricolore lo uso per pulirmi il culo » (le tricolore je l’utilise pour me nettoyer le cul) et «il tricolore lo metta al cesso, signora» (le tricolore, je le mets aux toilettes, madame). Pour cela, Bossi fut condamné à un an et quatre mois de prison pour outrage au drapeau italien (selon le site de vérification cité plus haut), peine qu’il ne semble pas avoir effectuée. Il semble que vers cette époque d’autres membres de la Ligue aient été pareillement poursuivis pour outrage au drapeau.

Que dirait aujourd’hui Salvini du drapeau italien ? On le voit souvent en survêtement marqué Italia avec au col les trois couleurs italiennes, peut-être le survêtement de l’équipe de football nationale dont il affirmait il y a 8 ans ne pas être tifosi ?

 

 

 

1_BSpjlzIbYoti-AHLvf6jJg

Salvini avec un autre responsable de la Ligue du Nord, avec le t-shirt Padania is not Italy, à l'époque de Bossi. Salvini avait déjà sa célèbre barbe. Le leghiste à côté de lui porte le foulard vert avec le "soleil des Alpes", emblème de la Ligue.

Site Medium article de Fabio Chiusi 21 mai 2019 ·

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

matteo20salvini1

 Photo plus ancienne, sans doute extrême-fin des années 90 ou début des années 2000. Salvini, sans barbe, en compagne d'une amie, Sylvie Lubamba. On remarque que celle-ci porte aussi le foulard aux couleurs de la Ligue.

https://www.dagospia.com/rubrica-3/politica/se-ldquo-rsquo-effetto-catalogna-rdquo-vi-spaventa-tranquilli-157610.htm

http://www.bergamosera.com/cms/2009/08/13/salvini-lega-nord-se-la-turchia-entra-in-europa-la-padania-esce/

 

D-tR6lGXoAE7_WX

Matteo Salvini,  toujours en t-shirt Padania is not Italy, lors d'un rassemblement de la Ligue du Nord, avec des admiratrices. Photo sans doute prise le même jour que la précédente, Salvini porte exactement  les mêmes vêtements.

Compte Twitter Matteo Leonardon

https://twitter.com/bknsty

 

 

 

LE CENTROSINISTRA

 

 

 

Aussi curieux que ça puisse paraître pour un Français, lorsqu’on évoque la vie politique italienne, deux courants dominants existent, qui ne sont pas la gauche et la droite, mais le centre-gauche et le centre-droit (centrosinistra et centrodestra)*. En effet, la plupart des partis italiens se rangent dans ces deux catégories.

                                                               * En italien, ces mots s’écrivent le plus souvent sans trait d’union.

A proprement parler le centrosinistra et le centrodestra désignent une alliance de partis, soit de gauche ou de droite, et de partis centristes, plus qu’une option politique précise. Mais le terme introduit un flou très profitable et les partis de l’alliance préfèrent souvent dire qu’ils appartiennent au centrodestra ou au centrosinistra plutîot que se définir plus précisément.

 

S’agissant de la gauche, on a fait remarquer judicieusement qu’en Italie, ce qu’on appelle la gauche représente environ 10% de l’opinion *: ce sont d’une part les partis se réclamant du communisme et d’autre part les groupements « extraparlementaires » d’extrême-gauche plus ou moins radicaux, se présentant souvent comme antifascistes. Peu nombreux en pourcentage électoral - ou refusant pour les plus contestataires de prendre part aux élections, les courants de gauche et d’extrême-gauche sont actifs et très mobilisés. Leur action est décuplée par l’opposition au gouvernement représenté par Salvini.

                                          * Voir l’article de Gaël Brustier, L’Italie, le pays où la gauche a disparu, site Slate, 12 février 2018 http://www.slate.fr/story/157501/italie-gauche-disparu

 

Le centrosinistra occupe donc le terrain de ce qui, dans les autres pays européens, est la gauche de gouvernement.

Le principal parti de centrosinistra est le Parti démocrate (créé en 2007), convergence des traditions  social-démocrate* et démocrate chrétienne. Peut-être pour complaire au courant démocrate-chrétien, le Parti démocrate préfère se présenter comme appartenant au centrosinistra et non à la sinistra.

                      * Il trouve son origine plus lointaine dans la dissolution du parti communiste italien en 1991 et la conversion des anciens communistes à la social-démocratie, d'abord rejoints par des socialistes, puis des démocrates-chrétiens.

Il en découle que le terme de sinistra en Italie évoque donc plutôt une gauche extréme, en faveur de changements radicaux.

Selon Wikipedia italien le centrosinistra se compose des partis suivants (non qu’ils fassent partie d’une structure formelle, mais ils sont le plus souvent amenés à se retrouver dans les mêmes  alliances électorales) – les dates sont celles de création du parti:

 

Partito Democratico ( 2007)

Federazione dei Verdi (1986)

Articolo Uno (2017)

Partito Socialista Italiano (2007)

Possibile (2015)

Italia dei Valori (1998)

Green Italia - Verdi Europei ( 2014)

Democrazia Solidale (2014)

+Europa ( 2017)

Italia in comune ( 2018)

 

On notera que la plupart des partis ont des dates de création récentes, car les partis italiens se transforment, modifient leur nom, fusionnent ou se scindent en permanence.

Notons que les Radicaux italiens ne sont pas cités, mais le parti (héritier du Parti radical de Marco Pannella) est à l’origine de + Europa (parti d’Emma Bonino).

En outre, la liste ne comprend pas les nombeux partis locaux (notamment autonomistes) mais on peut signaler, par exemple, qu’aux élections de 2018, le Partito Autonomista Trentino Tirolese (PATT) et le Südtiroler Volkspartei  (parti du peuple du Sud-Tyrol) appartenaient à la coalition de centrosinistra. Mais ces partis peuvent varier dans leurs alliances selon leur intérêt politique du moment : aux élections européennes de 2019, le Südtiroler Volkspartei  était allié avec Forza Italia.

Le parti Liberi e Uguali (Libres et égaux) de l’ancien président du Sénat Pietro Grassi n’est pas dans la liste du Wikipedia italien, peut-être parce qu’il s’est dissout en avril 2019, mais probablement parce qu’il se situait plus clairement à gauche, le marqueur de la gauche en Italie paraissant être une plus ou moins grande référence à l’égalitarisme. Moins elle est affirmée et plus on se situe au centre-gauche.

De même  le parti Sinistra italiana (SI), constitué en 2017 par la fusion de Sinistra Ecologia Libertà (SEL) et de Futuro a Sinistra (futur à gauche), allié de Rifondazione comunista et de Liberi e Uguali, n’appartient pas au centrosinistra *.

                                               * Aux élections européennes de 2019, Sinistra italiana, Rifondazione comunista et L'Altra Europa con Tsipras avaient formé une liste commune sous le nom de La Sinistra, n’obtenant aucun siège.

 

 

15825185888_9a90fd9826_b

 Matteo Renzi fut quelque temps le principal dirigeant du centrosinistra. On le voit ici avec sa famille, en visite officielle chez le pape François en décembre 2014. Il semble que M. Renzi rendit également plusieurs visites secrètes au pape.

Matteo Renzi fut secrétaire du Parti démocrate (2013-2018) et président du conseil (2014-2016). Actuellement aucune personnalité n'occupe la position de leader du centrosinistra.

 Flickr . Palazzo Chigi Auteur : Palazzo Chigi

 

 

LE CENTRODESTRA AU POUVOIR ?

 

 

On retrouve une configuration identique pour le centrodestra. Ici encore, le mot désigne plutôt une coalition qu’une ligne politique, mais les partis de la coalition adoptent la désignation pour se définir. Comme la gauche de gouvernement avec le centrosinistra, la droite préfère se référer au centrodestra.

 

Selon Wikipedia italien, le centrodestra se compose des partis suivants :

 

Lega (Matteo Salvini)

Forza Italia (Silvio Berlusconi)

Fratelli d'Italia (Giorgia Meloni)

Cambiamo! (Giovanni Toti)

Partito Sardo d'Azione (Christian Solinas)

Fare! (Flavio Tosi)

Unione di Centro (2002) (Lorenzo Cesa)

Identità e Azione (Gaetano Quagliariello)

Energie per l'Italia (Stefano Parisi)

Movimento Nazionale per la Sovranità (Roberto Menia)

Partito Liberale Italiano (Stefano De Luca)

Nuovo PSI (Stefano Caldoro)*

Nuovo CDU (Mario Tassone)

Rinascimento (Vittorio Sgarbi)

Rivoluzione Cristiana (Gianfranco Rotondi)

Partito Pensionati (Carlo Fatuzzo)

#DiventeràBellissima (Nello Musumeci)

 

 * Le Nuovo Partito socialista italiano fait partie du centre-droit. Fondé en 2001, notamment par des anciens du Partito socialista italiano, qui s'était dissout en 1994 après les scandales ayant provoqué la chute (ainsi que la fuite à l'étranger) de son dirigeant Bettino Craxi. Se réclame du socialisme libéral et des alliances de centrodestra. Se distingue ainsi du Partito socialista italiano classé au centre-gauche, qui fut fondé en 2007 en reprenant le nom de l'ancien parti socialiste.

 

1_XvMFtL3zcHOyEThWu0vwNA

Segio Berlusconi,  à la grande époque de son pouvoir : verre de champagne, costume-cravate et casque de chantier.

Pendant plus de 20 ans, le parti de Berlusconi (qui changea de nom à plusieurs reprises pour revenir à son premier nom, Forza Italia), fut le pivot du centrodestra. Mais le parti n'a pas su se dégager de la personnalité de son fondateur, maintenant âgé et discrédité. Son audience est tombée à un faible pourcentage de l'opinion. La Ligue de Salvini l'a maintenant remplacé comme parti pivot du centrodestra.

Site Medium article de Fabio Chiusi 21 mai 2019 ·

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

 

On constate sans surprise que le Mouvement 5 Etoiles  (Movimento 5 Stelle, désigné en Italie par le sigle M5s) ne fait partie d’aucun bloc.

On peut être étonné de trouver la Ligue au centrodestra, de même que Fratelli d’Italia.

En effet Fratelli d’Italia est souvent présenté comme un mouvement “post-fasciste”. Il s’agit d’un parti qui trouve ses origines dans le mouvement Alleanza nazionale, lu-même issu du Mouvement social italien, néo-fasciste. Toutefois, comme on l’a dit dans d’autres messages, dans les années 90, le parti, sous la direction de Gianfranco Fini, se transforma en parti politique classique de droite, répudiant le fascisme - avec des formulations soigneusement pesées:

"Il est juste de demander à la droite italienne de reconnaître sans réticence que l’antifascisme fut un moment historiquement essentiel pour le retour des valeurs démocratiques que le fascisme avait supprimées (Gianfranco Fini au congrès d’Alleanza nazionale de 1995). “Nous défendrons les valeurs sur lesquelles se fonde la Constitution et qui sont aussi les valeurs de ceux qui ont combattu le fascisme (Giorgia Meloni, 2008). Il est vrai que la même Giorgia Meloni, ministre de la jeunesse du gouvernement Berlusconi, avait déclaré plus familièrement : assez avec cette histoire de fascisme et d’antifascisme...

 

Puis Alleanza nazionale se fondit (2009) dans le parti de Berlusconi, dénommé à l’époque Il popolò d’Italia. Fini quitta ensuite Il popolò d’Italia en reprochant à Berlusconi son “illibéralisme” et de trop s’aligner sur les positions fédéralistes de la Ligue du Nord de Bossi, et créa son propre mouvement. Par la suite, d’autres membres du parti berlusconien issus d’Alleanza nazionale, mais  de tendance plus conservatrice, avec notamment Giorgia Meloni, ont créé Fratelli d’Italia en 2013 (ce sont les premiers mots de l’hymne national italien). Sans se réclamer du fascisme*, ce mouvement est sensiblement plus à droite que l’ancienne Alleanza nazionale, surtout telle que Fini** la représentait.

                                *  On prête à Giorgia Meloni la formule : nous ne sommes ni fascistes ni antifascistes.

                                ** Fini est par exemple partisan du droit du sol, qui n’existe pas en Italie, et de l’union légale de personnes de même sexe.

 

Une nouvelle catégorie politique peut s’appliquer à ce parti et à d’autres, selon Wikipedia italien, il s’agit du “conservatisme national”:

“le conservatisme national est réapparu avec la création d’Alleanza nazionale (qu’on a toutefois aussi caractérisé comme un parti moderne libéral-conservateur), et est aujourd’hui représenté par Casa Pound, Fratelli d'Italia, par le Movimento Nazionale per la Sovranità et par le courant salviniste de la Ligue” (article Conservatismo nazionale).

Or dans les partis cités comme relevant du conservatisme national, certains se classent comme on l’a vu, au centrodestra (Fratelli d’Italia, la Ligue) et d’autres comme Casa Pound sont classés à l’extrême-droite (Casa Pound prétend incarner le fascisme du 3ème millénaire).

 

Quant au Movimento Nazionale per la Sovranità, comme son nom l’indique, il défend des positions opposées à l’Union européenne et une ligne très conservatrice. Il a été créé par des anciens d’Alleanza nazionale, Gianni Alemanno, Roberto Menia et Francesco Storace. Ce dernier, qui a été président de la région Latium, avait quitté Alleanza nazionale en désaccord avec le centrisme de Fini et fondé un parti appelé simplement La Destra (la droite) – voulant ainsi afficher un positionnement clairement à droite, plutôt rarement revendiqué en Italie. La Destra et une autre formation ont fusionné dans le Movimento Nazionale per la Sovranità, que Storace a ensuite quitté.

 

S’agissant de la Ligue, son rattachement au conservatisme national n’est pas si évident.

A l’époque de Bossi, la Ligue du Nord, essentiellement autonomiste ou séparatiste, réunissait des tendances allant d’un bout à l’autre de l’échiquier politique. Son créateur, Bossi, prétendait être antifasciste, socialiste mais aussi partisan du moins d’état possible. Son positionnement théorique « de gauche » (tendance libertarienne !) ne l’empêchait pas d’être très opposé à l’immigration et l’allié plus ou moins constant de Berlusconi.

Avec Salvini, le positionnement de la Ligue est sans doute plus clairement conservateur, notamment dans les questions de société, avec des références à la famille traditionnelle. Mais surtout, Salvini se réclame du « bon sens », du refus des idéologies, veut être proche des besoins des citoyens ordinaires, attitude qu’on définit généralement comme populiste.

Un auteur sur Internet, Fabio Chiusi, écrit : " Si tous les politiciens sont corrompus et toutes les idéologies ont échoué, alors "n'importe quoi marche" (anything goes), du moment que cela se présente sous l'aspect du "bon sens" (un mot clef pour comprendre le succès de Salvini) et sert un besoin immédiat, dicté par l'émotion, de la population." Il signale que Salvini n'a aucun arrière-plan intellectuel cohérent d'extrême-droite (il s'est même, autrefois, présenté comme un "communiste padan")  ce qui n'empêche  pas l'auteur de titrer son article (écrit en anglais) : Comment Salvini domine l'agenda en Italie et entraîne le pays dans un cauchemar d'extrême-droite.

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

Néanmoins, la Ligue fait bien partie des alliances de centre-droit.

Evidemment, cela ne veut pas dire que tout le monde accepte l’idée que le positionnement de la Ligue actuelle est au centre-droit. Les militants de gauche en Italie, considèrent que la Ligue est d’extrême-droite, point de vue largement partagé en France et dans d’autres pays.

Les sociologues Gianluca Passarelli et Dario Tuorto ont publié en 2018 un livre La Lega di Salvini. Estrema destra di governo (La Ligue de Salvini, extrême-droite de gouvernement), provoquant les réactions de quelques responsables de la Ligue reprochant aux auteurs, universitaires, de manquer à leur devoir de loyauté envers le gouvernement.

 

Enfin, le gouvernement actuel* de l‘Italie ne peut pas exactement être caractérisé comme de centrodestra. du fait de la participation du Mouvement 5 Etoiles. Mais, sans participer au gouvernement, Fratelli d’Italia et Forza Italia peuvent soutenir certains aspects de sa politique, retrouvant ainsi l’alliance de centrodestra.

Par contre, tous les commentaires politiques qualifient de centrodestra les alliances au niveau local où on retrouve notamment la Ligue, Forza Italia et Fratelli d’Italia, comme le montrent les exemples de la Sardaigne et de la Sicile.

                                                                           

                                                                    * Rappel : cet article a été commencé en août 2019, avant l’annonce par Salvini de son intention de mettre fin à l’accord de gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles, puis la démission effective du gouvernement Conte.

 

 

 

LES INDÉPENDANTISTES SARDES ENFIN AU POUVOIR CHEZ EUX

 

 

 

Lors des élections régionales en Sardaigne (l’une des quatre régions italiennes avec un statut d’autonomie) en février 2019, tous les journaux annoncèrent le triomphe du centrodestra, représenté par une coalition de la Ligue, de Forza Italia, de Fratelli d’Italia, du Parti sarde d’action et de divers mouvements locaux :

- Elezioni in Sardegna, vince il centrodestra con Solinas (élections en Sardaigne, le centre-droit vainqueur avec Solinas),

- Elezioni in Sardegna, trionfo Solinas Presidente con il Centrodestra al 47,8%: risultato negativo per il M5s, si dimette il sindaco Pd a Sassari (élections en Sardaigne, Solinas triomphe avec le centre-droit à 47,8% : résultat négatif pour le M5s, le maire Pd [Parti démocrate] de Sassari démissionne)

- Sardegna, centrodestra trionfa. Altro flop per Di Maio: il M5s crolla (Sardaigne, le centre-droit triomphe. Autre flop pour Di Maio : le M5s s’effondre).

Lors de la campagne électorale, tous les leaders du centrodestra étaient venus soutenir la coalition et poser ensemble pour la photo, Matteo Salvini apparaissant même en survêtement blanc avec le blason stylisé de la Sardaigne !

La Ligue arrivait en tête des votes, suivie du Parti sarde d’action (en théorie indépendantiste), et des autres formations de la coalition (Forza Italia, Fratelli d’Italia, Riformatori Sardi, Unione Democratica di Centro (UDC), Fortza Paris* etc), avec un total de 52% des voix contre 32% au Parti démocrate et ses alliés. Le Mouvement 5 Etoiles faisait un flop, n’atteignant pas 10% et perdant 65 % des votes qu’il avait recueillis lors des élections de 2018.

                                                           * Fortza Paris est une expression typiquement sarde qui veut dire tous ensemble.

En même temps, les électeurs votaient pour le président de la région : le président du Parti sarde d'action (Il Partidu Sardu - Partito Sardo d'Azione, en sigle PSd’Az) Christian Solinas, candidat désigné de la coalition de centrodestra devenait président de la région avec 47% des suffrages (mais son parti n’avait obtenu que 9,88% des suffrages !).

Le maire de Sassari, du Parti démocrate, désavoué aux élections régionales, démissionnait de son mandat.

Enfin, en juillet 2019, aux élections municipales, nouveau triomphe du centre-droit, salué notamment par des tweet de Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, FdI) : «Grand succès pour le centrodestra et pour Fratelli d’Italia qui fait élite à Cagliari le maire Paolo Truzzu et pour la première fois atteint le poucentage jamais réalisé de 12%, ce qui est un signal aussi pour la politique nationale”.

Il est clair que G. Meloni souhaite l’éclatement de l’alliance Ligue-Mouvement 5 Etoiles au niveau national. Remarquons que le pourcentage de 12% (sur l’ensemble de la Sardaigne) n’est pas très élevé, bien qu’à Cagliari le candidat FdI ait dépassé 50%. Le système électoral italien, où la représentation proprotionnelle est utilisée avec des correctifs, favorise l’émiettement des voix sur de très nombreux partis (qui ont intérêt à s'allier).

Revenons un peu sur le Parti sarde d’action (PSd’Az), parti théoriquement indépendantiste,  qui est allié de la Ligue depuis les élections législatives de 2018. Grâce à cette alliance, son chef Christian Solinas a pu être élu sénateur en 2018 et la Ligue forme un groupe parlementaire commun au Sénat avec le PSd’Az. Avant les élctions de 2018, Salvini était venu en Sardaigne tenir des meetings communs avc Salinas et sur ses affiches le leader de la Ligue avait remplacé “Prima gli Italiani” par “Prima I Sardi ” (d'abord les Sardes) ; derrière le visage souriant de Salvini on voyait le drapeau sarde aux quatre têtes de Maure.

Puis comme on l’a vu, Solinas est devenu président de la région autonome avec le soutien du centrodestra.

 

 

salvini_meloni_solinas_berlusconi_2019_facebook

Photo illustrant un article pour l'élection de Christian Solinas à la présidence de la région Sardaigne. De gauche à droite: Salvini, Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia), Solinas, Sergio Berlusconi (Forza Italia), avec la légende  : Christian Solinas con i leader del Centrodestra.

Salvini porte un survêtement avec le blason stylisé de la Sardaigne. Le logo du le PSd’Az représente aussi les 4 têtes de Maure, mais regardant dans un autre sens que le blason et drapeau officiel de la Sardaigne.

Il Sussidario.net, 25 2 2019

https://www.ilsussidiario.net/news/politica/2019/2/24/christian-solinas-video-elezioni-sardegna-candidato-centrodestra-luomo-di-salvini/1851188/

 

 

Le PSd’Az a été fondé dans les années 20 par un antifasciste, Emilio Lussu, qui se donnait comme objectif l’indépendance de la Sardaigne. Lussu manqua d’être assassiné par des squadristi fascistes, tua un de ses agresseurs et fut condamné à la détention aux îles Lipari d’où il s’évada avec quelques compagnons de captivité. Il participa à la guerre civile espagnole avec les républicains. A la Libération de l’Italie, il devint ministre; il avait à ce moment quitté le PSd’Az pour le parti socialiste où il a défendu une ligne fédéraliste.

De son côté le PSd’Az a poursuivi son chemin en dents de scie, toujours partisan théorique de l’indépendance de la Sardaigne, sans arriver à convaincre la majorité des Sardes et subissant la concurrence d’autres mouvements indépendantistes. Le statut d'autonomie de la Sardaigne a aussi contribué à affaiblir la ligne indépendantiste. Dans les années récentes, le PSd’Az s'allia avec la coalition de l'Olivier (centre-gauche) de Romano Prodi puis avec le centre-droite et il a déjà été l'allié de la Ligue du Nord de Bossi.

Il arrive au pouvoir sur sa terre - tout en restant très minoritaire-  grâce à l’alliance avec le centrodestra et surtout avec la Ligue.

 

L’alliance du PSd’Az avec la Ligue a d’ailleurs valu au pemier quelques déboires : le PSd’Az a été suspendu de l’Alliance libre européenne (alliance des mouvements autonomistes ou indépendantistes en Europe) ce qui est commenté ainsi par le site d’information Corsica Oggi (Corse aujourd'hui, en italien) : Elezioni in Sardegna: vince Solinas, l’indipendentista messo alla porta dagli indipendentisti (élections en Sardaigne, victoire de Solinas, l’indépendantiste mis à la porte par les indépendantistes, https://www.corsicaoggi.com/sito/elezioni-in-sardegna-vince-solinas-lindipendentista-messo-alla-porta-dagli-indipendentisti/). Ce site rapporte que le Partito di a Nazione Corsa avait conseillé aux Sardes de ne pas voter pour le PSd’Az. L’alliance avec la Ligue (du moins celle de Salvini) suffit à rendre infréquentable*.

                                               * Mais celle de Bossi n’avait pas meilleure réputation, notamment en raison de ses sorties contre l’immigration. En son temps, la Ligue de Bossi avait été exclue de l’Alliance libre européenne et par la suite, il semble que le PSd’Az fut suspendu pour s'être allié à elle.

 

 

Le courant le plus progressiste du PSd’Az a aussi contesté l’alliance avec la Ligue. D’autres indépendantistes, en Italie, critiquent aussi les choix du PSd’Az.

Ainsi, à l’occasion d’une élection législative partielle en Sardaigne qui avait été favorable au Parti démocrate (mais seuls 16% des électeurs s’étaient déplacés), un article de Roberto Bernardelli, publié en janvier 2019 dans le quotidien lombardo-vénète en ligne L'Indipendenza Nuova * commentait l’échec des protagonistes de l’alliance de centrodestra dont le PSd’Az :

                                                                    *  Qui se définit ainsi : “un journal qui porte ce nom parle aux territoires, parle aux fédéralistes, aux autonomistes, aux indépendantistes, parce que l’ennemi commun est le néocentralisme italien et européen”. Le journal a été fondé par Stefania Piazza, une journaliste qui a quitté la Ligue du Nord.

 

Hanno perso, quelli che hanno abbandonato l’indipendentismo autentico per un posto da qualche parte  (ils ont perdu, ceux qui ont abandonné l’indépendantisme authentique pour un quelconque poste), en s’alliant à une Ligue « en rien crédible » qui a elle-même abandonné l’autonomie de la Lombardie et de la Vénétie [la Ligue de Salvini avait bien dans son programme l'autonomie pour certaines régions mais les travaux avançaient difficilement, on en reparlera ]. L’article notait que le  parti indépendantiste sarde recueille le mépris pour son alliance avec la Ligue : «  Sur le siège du PSd’Az sont apparus des graffitis : Parti sarde d’Action, mercenaire, askari »* (http://www.lindipendenzanuova.com/sardegna-al-voto-1-bernardelli-ai-seggi-in-16-elettori-su-100-la-lega-non-se-la-bevono-piu-tutti/)

                                      *  Les askaris (comme le savent les lecteurs d’Hugo Pratt), étaient les soldats indigènes dans les anciennes colonies italiennes d’Erythrée et de Somalie.

 

  salvini-solinas-2-500x308

 Salvini avec les responsables du Parti sarde d'action. A droite Christian Solinas. Comparé à l'allure réservée des Sardes, Salvini  paraît bien plus "méridional" qu'eux...

L’independanza nuova, 21 janvier 2019

http://www.lindipendenzanuova.com/sardegna-al-voto-1-bernardelli-ai-seggi-in-16-elettori-su-100-la-lega-non-se-la-bevono-piu-tutti/

 

 

 

Bernardelli s’est trompé car en février, grâce à l’alliance de centre-droit, le PSd’Az a obtenu la présidence de la région, puis en juin, aux municipales, le centre-droit a été conforté, tandis qu’au niveau national, la Ligue et le centre-droit sortaient victorieux aux élections européennes.

Qui est Roberto Bernardelli ? Certes pas un homme politique de premier plan, mais son parcours est instructif.

Bernardelli, ancien de la Ligue, et d’autres membres qui ont quitté la Ligue  plus récemment, après le congrès de Parme qui a consacré la ligne Salvini*, ont fondé un nouveau parti Grande Nord, qui veut aboutir à l’autonomie ou l’indépendance des régions du nord. Umberto Bossi, l’ancien dirigeant de la Ligue, participa à la mise en place du nouveau parti mais finalement sans y adhérer, préférant rester dans la Ligue, qu’il avait fondée (pour ceux qui s’y intéressent, nous donnons en annexe la notice Wikipedia sur ce mouvement, qui a la particularité d’être rédigée en dialecte milanais).

                                                                   * Voir première partie. Depuis que la Ligue existe, des centaines de militants et de responsables, en désaccord avec les orientations ou l’autoritarisme de Bossi, l’ont quittée, et le même phénomène se reproduit avec Salvini, mais cette fois ce sont les “bossistes” qui partent.

 

Ce nouveau parti a rejoint le grand nombre de partis autonomistes/indépendantistes du nord de l’Italie, notament du Veneto, souvent très critiques envers la Ligue. Celle-ci, comme on le verra, poursuit pourtant ses objectifs autonomistes, défendus par les dirigeants leghistes locaux.

 

 

 

 

LE GENTILHOMME DE SICILE

 

 

Parmi les partis qui forment le centrodestra, la plupart ont une vocation nationale, mais certains sont à vocation régionale, comme le PSd’Az. Tel est aussi le parti Diventerà bellissima, présent en Sicile. Le dirigeant du parti est aussi le président de la région autonome. Le nom du parti (tu deviendras très belle) est une prédiction faite à la Sicile par le juge Borsellino, assassiné par la Mafia. Souvent le nom est présenté avec un hashtag.

Le dirigeant du parti et président de la région autonome, Nello Musumeci a lui-même été un temps président de la coordination régionale antimafia.

Wikipedia it. définit #Diventerà bellissima  comme un parti autonomiste et méridionaliste, "fondé sur les valeurs chrétiennes et sociales de la civilisation européenne et méditeranéenne", selon les statuts du parti. Mais on peut comprendre qu'il s'agit aussi d’un parti conservateur.

Musumeci a appartenu d’abord au MSI, devenu Alleanza nazionale, puis en désaccord avec Fini, a quitté le parti ; il a fondé Alleanza siciliana, puis a fusionné ce parti avec La Destra, enfin a quitté La Destra pour fonder Diventerà bellissima. Le parti est assez proche de Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni.

Dans une interview datant déjà d’un an, Nello Musumeci précisait son parcours. La journaliste disait en introduction :

« On l’appelle le fasciste gentilhomme et il est diffcile de savoir s’il est plus satisfait de la première ou de la seconde de ces qualifications. Mais certainement la définition lui va comme un gant. Nello Musumeci est un signore sicilien élégant et affuté, réfléchi et cérémonieux, avec une assurance de soi et de son rôle propre qui viennent d’une expérience politique de presque 50 ans ».

Le titre de l’article est «Sì, sono di destra. Ma i migranti li chiamo fratelli». Parla Nello Musumeci» (oui, je suis de droite. Mais j’appelle les migrants des frères. Nello Musumeci parle), interview de Stefania Rossini, 24 août 2018

http://espresso.repubblica.it/palazzo/2018/08/24/news/si-sono-di-destra-ma-i-migranti-li-chiamo-fratelli-1.325912

Il est intéressant d’en donner quelques extraits .

Tout d’abord Musumeci, est réservé sur le gouvernement Conte-Salvini-Di Maio. Il observe intelligemment que “ la geografia del centrodestra nel Paese non è la stessa del Parlamento” (la géographie du centre-droit dans le pays n’est pas la même qu’au Parlement): on peut comprendre que le centre-droit au pouvoir dans les régions se présente différemment de la majorité parlementaire qui soutient le gouvernement, pourtant aussi, d'une certaine façon, de centre-droit.  C’est surtout l’alliance de gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles qui lui déplaît.

Avec Salvini, le contact est bon et Musumeci est même allé à Pontida (lieu traditionnel des réunions de la Ligue depuis Bossi) pour dire à la tribune que “il Nord senza il Sud non va da nessuna parte” (le nord ne va nulle part sans le sud) et à sa grande surprise, il fut chaleureusement applaudi.

Sur l’immigration, Musumeci ne prononce pas les paroles qui donnent leur titre à l’article: une manie curieuse des journaux italiens est de faire une synthèse des déclarations de la personne interrogée qui est parfois loin des véritables expressions utilisées. Musumeci pense que la fermeture des frontières a servi à mettre à nu l’égoïsme de l’Europe, qui, “si elle continue ainsi, ne mérite plus notre présence [de l’Italie]”- de sorte que sa pensée est probablement proche de celle de Salvini, au moins en ce que celui-ci reproche à l’Europe de faire peser sur l’Italie le poids de l’accueil des migrants.

A la question : Que pensez-vous du racisme rampant  [ou latent ] (Che ne pensa del razzismo strisciante?) il répond qu’il n’y en a pas et moins encore en Sicile qu’ailleurs car celle-ci a connu 15 dominations et est habituée à vivre avec l’autre. Mais qu’il est nécessaire de lutter contre l’exploitation de nos frères sur le dos desquels certains s’enrichissent.

La journaliste, bon public, lui déclare alors qu’il parle comme un homme de gauche : ce n’est pas la première fois qu’on me le dit. Je suis orgueilleusement de droite mais j’ai la chance d’avoir des gens de gauche qui votent pour moi, c’est la plus grande réussite pour un homme politique.

La journaliste lui demande à quel type de droite il appartient : celle de Giorgio Almirante, le fondateur du parti néo-fasciste MSI (Mouvement social italien), auquel il a adhéré très jeune, en 1970. Il n’est pas nostalgique du passé, mais le seul portrait qu’il a dans son bureau est celui, dédicacé, de G. Almirante.

Pourquoi cette adhésion chez un adolescent de 15 ans ? Musumeci répond qu’il était un jeune qui croyait à la liberté et qui n’aimait pas les pressions des activistes rouges qui disaient : qui n’est pas avec nous est fasciste. Il s’est donc rapproché des jeunes de droite [en fait d’extrême-droite] et s’y est trouvé bien, d'autant plus que sa mère venait de mourir et qu'il trouva dans le parti un réconfort.

Etait-ce une tradition familiale ? Non, mon père était un conducteur d’autobus des plus ordinaires (un autista di autobus del tutto qualunquista), qui votait “pour les amis” [comprendre sans doute dans un système de clientèle où on vote pour qui rend service].

Il évoque son mariage, son beau-père qui ne voulait pas que sa fille épouse “un fasciste sans le sou”, puis sa séparation d’avec sa femme (la politique, comme il arrive souvent, désunit les familles), il élude une question sur la mort d’un de ses fils, quelques années auparavant : Je m’en suis relevé et la politique a été mon grand soutien.

Pense-t-il réussir à faire devenir la Sicile plus belle ? L’île est déjà très belle esthétiquement, il rêve de lui donner une beauté éthique. Nous les Siciliens avons un ennemi plus puissant que la mafia, la résignation. Si vous réfléchissez que dans notre langue, le futur n’existe pas, vous avez tout compris.

Il ne compte pas se représenter, ce qui lui donne plus de liberté d’action. Et ensuite ? Il n’y a pas que les élections dans la vie ; je m’occuperai de la jeunesse.

 

Il s’agit d’une interview surprenante (au moins pour un Français) car un homme qui présente des idées plutôt humanistes exprimées avec sensibilité et modération, affirme qu’il reste fidèle à son engagement néo-fasciste de jeunesse, à travers la personnalité de G. Almirante*. Et on peut être surpris de lire que son engagement au MSI a été dicté parce qu’il croyait à la liberté. En fait, on peut comprendre que Nello Musumeci reste surtout fidèle à sa propre jeunesse, dans ces années 70 marquées par la position dominante de l’extrême-gauche, qui pouvait susciter des rejets violents.

 

                                                                      * Giorgio Almirante fut une personnalité contestée mais charismatique de l’Italie d’après-guerre jusqu’aux années 80. Dirigeant du parti néo-fasciste MSI, il était apprécié de certains de ses adversaires et les appréciait : on dit qu’il pleura en apprenant la mort d’Enrico Berlinguer, le chef du parti communiste italien, et il vint se recueillir devant sa dépouille exposée au siège même du PCI; quand Almirante mourut, des députés communistes furent présents à ses obsèques. A la fin de sa vie, Almirante désigna comme dauphin Gianfranco Fini, qui fit évoluer le parti vers le libéralisme conservateur sous le nom d’Alleanza nazionale. En 2008, lorsque le maire de Rome Giovanni Alemanno (Alleanza nazionale à l’époque) proposa de donner le nom d’Almirante à une rue, Fini, président de la chambre des députés, se déclara défavorable en disant que les idées d’Almirante étaient à l’opposé des valeurs de l’Italie actuelle. En 2018, la municipalité à majorité 5 Etoiles de Rome, sur proposition des conseillers du groupe Fratelli d’Italia, vota pour donner le nom d’Almirante à une rue mais devant les réactions, la maire Viriginia Raggi revint en arrière, prétendant s’être laissé surprendre. Quant à Salvini, il déclara que s’il y avait des rues Togliatti (dirigeant communiste d’après-guerre), il pouvait bien y avoir des rues Almirante.

 

Le parti dirigé par Musumeci n’est d’ailleurs pas néo-fasciste, mais est une composante du centrodestra (ce qui n’empêche pas Musumeci de se dire “orgueilleusement de droite”).

Enfin, si le président de la région Sicile considère les immigrés comme des frères, sa déclaration qu’il n’existe pas de racisme rampant peut surprendre ou susciter l’ironie des antiracistes ...

Dans une autre interview, Musumeci s’amuse qu’en Sicile tous les hommes politiques jouent à qui sera le plus autonomiste.

 Enfin, après l’annonce par Salvini de la fin de la coalition, Musumeci dans une interview du 15 août 2019, répondait au journaliste qui lui disait :

“ Le principal effet de la crise est de reconstituer le centre-droit.

-  Quand le centre-droit est uni, il est toujours victorieux. Et en Italie le centre-droit est une majorité morale  avant même d’être une majorité au Parlement (...) Salvini est un des membres fondateurs du centre-droit."

Interview de Mario Barresi dans La Sicilia https://www.lasicilia.it/news/politica/272126/musumeci-e-la-crisi-di-governo-calvario-finito-e-vedra-berlusconi.html

 

 

1509701709869_1565823284_jpg--musumeci_e_la_crisi_di_governo__calvario_finito___e_vedra_berlusconi

Nello Musumeci à gauche, avec les dirigeants du centrodestra en 2017 : Matteo Salvini, Giorgia Meloni, Sergio Berlusconi.

Journal La Sicilia, 15 août 2019.

https://www.lasicilia.it/news/politica/272126/musumeci-e-la-crisi-di-governo-calvario-finito-e-vedra-berlusconi.html

 

 

 

 

LES LEGHISTES AUTONOMISTES NE LÂCHENT RIEN

 

 

 

Dès l’arrivée au pouvoir du gouvernement Conte-Salvini-Di Maio en juin 2018, il fut question de l’autonomie des régions du nord. Lors du rassemblement de Pontida (lieu habituel et emblématique des réunions de la Ligue du Nord depuis l’époque de Bossi *), le 1er juillet 2018, où Salvini vint remercier les militants et célébrer la victoire, le président lehgiste du Veneto, Luca Zaia, monta à la tribune avec des militants qui portaient un immense drapeau vénitien au lion de Saint Marc, avec l’inscription « autonomia subito », l’autonomie tout de suite.

Les choses n’allaient pas être si simples.

                    * Pontida fut choisi par Bossi comme le lieu des grands rassemblements de la Ligue du Nord car c’est dans cette prairie que se rassemblèrent, au Moyen-âge, les représentants des cités lombardes pour jurer de s’unir dans une Ligue contre l’empereur germanique qui prétendait leur imposer sa suzeraineté. Le parti fondé par Bossi s’appelait la Ligue lombarde et avec d’autres mouvements, il donna ensuite naissance à la Ligue du Nord, mais les sections régionales de la Ligue continuent, au moins en Lombardie et dans le Veneto, à porter les noms de Ligue lombarde et Ligue vénète.

 

Très vite, on partit sur l’hypothèse que dans un premier temps l’autonomie devait concerner les régions où la demande en ce sens était la plus importante et qui en raison de leur développement économique pouvaient le plus facilement assumer de nouvelles attributions avec leurs ressources propres : la Lombardie, la Vénétie, l’Emilie-Romagne. C'est ce qu'on appela l'autonomie différenciée (autonomia differenziata).

 

Mais les négociations s’avérèrent difficiles, et loin d’aboutir à l’autonomie pour Noël (2018) comme le disait Erika Stefani, la ministre leghiste chargée des réformes institutionnelles, le projet gouvernemental était toujours en discussion en juillet 2019.

De son côté, le Mouvement 5 Etoiles voyait d’un mauvais œil une réforme qui allait dans l’ensemble, attribuer aux régions autonomes la gestion d’une grande partie des ressources provenant de l’impôt, plutôt que de laisser au gouvernement central le soin de les redistribuer sur l’ensemble du pays, une péréquation favorable au sud notoirement moins développé.

En juillet 2019, les négociations achoppèrent notamment sur la question de l’éducation, que le gouvernement voulait maintenir dans les compétences nationales, alors que les régions demandaient que cette attribution leur soit confiée.

Le président du conseil Conte avait arbitré en faveur d’une conception limitée de l’autonomie, provoquant un conflit entre lui et Salvini qui soutenait les revendications des présidents leghistes des régions concernées.

Le président de la région Lombardie, Attilio Fontana*, déclara alors : cela me stupéfie que Conte, que j’estime encore, soit impliqué dans cette farce (questa cialtronata, le projet d’autonomie tel que proposé par le gouvernement), tandis que Luca Zaia déclarait : si l’autonomie ne se fait pas, le gouvernement n’a pas de sens ».

                                                                  *  Ne pas confondre avec le ministre Lorenzo Fontana dont il a été question au début de notre article (première partie).

 

Ce constat de blocage a certainement été l’une des raisons de la décision de Salvini de provoquer la fin de gouvernement de coalition.

 

 

76d389c705081044ea3b36fa9c1a61c5

Le “premier” Giuseppe Conte (au centre, impassible) et à droite, le “gouverneur” de la Lombardie, le leghiste Attilio Fontana, qui semble lui tourner ostensiblement le dos (Crédit ANSA)

Les médias italiens appellent fréquemment le président du conseil “premier” (en français dans le texte et sans ajouter ministre), et les présidents de région “governatori” à l’imitation des USA.

 http://www.ansa.it/sito/notizie/topnews/2019/07/20/autonomia-fontana-stupito-da-conte_bafbd44e-fda9-49a0-bd5d-273550672da1.html

 

 

 

 

DERNIÈRES PÉRIPÉTIES

 

 

Le mois d’août 2019 a apporté de nouvelles péripéties à la vie politique italienne.

Matteo Salvini a fait  la tournée des plages, d’abord pour procéder en maillot de bains aux séances de selfie dont il est friand, puis pour tenir des meetings dans lesquels il a annoncé son intention de mettre fin à la coalition de gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles et de recourir à de nouvelles élections.

Salvini souhaite avoir les mains libres pour procéder à des réformes notamment fiscales (instaurer la flat tax : imposition au même taux pour tous, particuliers et entreprises, fixé assez bas pour permettre un "choc fiscal") et territoriales (autonomie des régions).

Le président du conseil Conte, sans doute pris au dépourvu, malgré le contexte de tension de plus en plus vif des différentes composantes du gouvernement, a réagi en déclarant que ce n’était pas au ministre de l’intérieur de décider de la démission du gouvernement et de nouvelles élections.

 

 

merlin_159006261_4a72bc32-058b-4ec0-898c-ea75d769cf4e-articleLarge

Salvini durant ses vacances à la plage en août 2019.

Photo illustrant l'article du New York Times du 8 août 2019, intitulé Italy’s Most Powerful Populist Rules From the Beach  (le plus puissant populiste d'Italie gouverne depuis la plage). Le journal définit Salvini comme " a populist Everyman with a talent for expressing Italy’s id" (un Monsieur tout-le-monde populiste avec un talent pour exprimer les pulsions de l'Italie - id ou ça, dans la théorie psychanalytique, désigne les pulsions inconscientes de la personnalité).

Prenant plusieurs semaines de vacances, Salvini a multiplié les photos avec des vacanciers anonymes ou avec ses enfants et s'est lui-même moqué de sa bedaine. On l'a vu et filmé dans un club de plage où il a ses habitudes (le Papeete à Milano Marittima, une station réputée au bord de l'Adriatique, fondée par des Milanais, d'où le nom), aux côtés d'un disc-jockey qui a passé l'hymne italien, repris en choeur par le public (mais Salvini n'a pas chanté...), tandis que des filles en maillot léopard se trémoussaient sur la musique ( https://video.repubblica.it/politica/salvini-in-consolle-le-cubiste-ballano-l-inno-di-mameli-al-papeete/341017/341606?refresh_ce ). Ses adversaires lui ont reproché son manque de tenue et de négliger les devoirs de son ministère.

https://www.nytimes.com/2019/08/08/world/europe/matteo-salvini-italy-beach.html

 

 

Mais, de façon évidente, c’est au leader de la Ligue de décider s’il souhaite ou non continuer à participer au gouvernement, quel que soit le scénario choisi. Il est peu probable qu’un gouvernement sans la Ligue obtienne une majorité de rechange au Parlement (quoiqu’on parle d’un gouvernement Parti démocrate/Mouvement 5 Etoiles), ce qui rendra inévitables de nouvelles élections.

Si Salvini a précipité la rupture, c’est que les sondages lui prédisent des intentions de vote très favorables, de l’ordre de 36 ou 38 %. Dans les élections, il pourra compter sur le soutien de Fratelli d’Italia et peut-être de Forza Italia, bien déchue de son importance passée. La formule des gouvernements de centrodestra devrait encore servir, mais avec cette fois la Ligue en formation dominante, succédant dans ce rôle au parti de Berlusconi*.

                                             * Au cours des 25 dernières années, la Ligue a participé 4 fois aux gouvernements Berlusconi: autour du parti de ce dernier (Forza Italia ou d’autres appelations), se groupaient la Ligue du Nord de Bossi, Alleanza nazionale et des petits partis comme l’UDC.

 

 En France, les raisons immédiates de la décision de Salvini de rompre la coalition ont été mises au compte du désaccord entre la Ligue et le M5 E sur la nouvelle  liaison ferroviaire Lyon -Turin, que désapprouve le M5 E en raison de son coût élevé et de son impact écologique, alors que les travaux ont déjà commencé. La décision de Salvini qui veut gouverner “seul”, sans des partenaires qui sont aussi des adversaires (une exigence semble-t-il de tous les gouvernements dans la plupart des pays) a provoqué en France les commentaires alarmistes des journaux, évoquant inévitablement Mussolini, le défi aux institutions démocratiques (en quoi ?) et la future alliance électorale avec Fratelli d’Italia, qualifié systématiquement de parti post-fasciste*.

                                                                * Preuve de la méconnaissance complète de la vie politique italienne par certains journalistes français : par deux fois, les présentateurs du journal télévisé de la 2 (édition de 13 h et de 20 h), évoquant la cérémonie pour l’anniversaire de l’effondrement du pont Morandi à Gênes (14 août), ont signalé que Salvini et son adversaire “le premier ministre Di Maio”  étaient présents, alors que Di Maio est vice-président du conseil (comme Salvini) et ministre du travail et de la protection sociale ainsi que du développement économique.

 

Mais outre les sujets de désaccord avec Di Maio et le Mouvement 5 Etoiles, il existait un autre désaccord de fond entre Conte et Salvini sur l’autonomie.

Bien que Salvini soit, du fait de ses fonctions, plus occupé de politique nationale, il ne peut se désintéresser des revendications des grands dirigeants leghistes du nord. Salvini a d’ailleurs dit un jour que l’autonomie était dans l’ADN de la Ligue.

Il serait sans doute inexact d’imaginer Salvini en maître tout-puissant de la Ligue, dont les autres responsables ne seraient que des exécutants. Si les barons leghistes du nord lui donnent leur soutien, il doit aussi les soutenir. La décision de Salvini de mettre fin au gouvernement de coalition en août 2019 résonne comme l’écho de l’avertissement de Luca Zaia en juillet 2019 : “Se non si fa l’autonomia, il governo non ha senso” (si l’autonomie ne se fait pas, le gouvernement n’a pas de sens).

 

 

 

 

 CONCLUSION

 

 

161752095-60024780-1c90-4e50-a908-67a66fa7530f

Le discours de démission de Giuseppe Conte au Sénat le 20 août 2019. A droite, Luigi Di Maio. Malgré le ton parfois amical (Caro Matteo), Salvini apparait accablé par les reproches de Conte.

La Reppublica

https://www.repubblica.it/politica/2019/08/20/news/crisi_di_governo_conte_al_senato-233949397/

 

 

Eh bien, c’est fait.

Le président du conseil Conte a déposé sa démission le 20 août 2019, après un discours au Sénat, où il a fait peser la responsabilité de la crise sur Salvini, qui écoutait, mal à l’aise, assis à côté de lui. Giuseppe Conte a notamment déclaré : “Quand une force politique fait ses choix uniquement par intérêt électoral, elle ne compromet pas que la noblesse de la politique, mais aussi les intérêts nationaux du pays entier. » «  Nous n’avons pas besoin des pleins pouvoirs [demandés par Salvini], mais de dirigeants ayant le sens des institutions. ». Selon le président du conseil démissionnaire, l'impossibilité de gouverner en raison des blocages provoqués par le Mouvement 5 Etoiles, argument avancé par Salvini, était une invention de ce dernier. Giuseppe Conte a également repris Salvini sur ses façons de mélanger la religion et la politique, qui offense à la fois les croyants et la laïcité, principe fondamental de tous les gouvernements aujourd'hui (allusion aux attitudes de Salvini qui se montre avec un chapelet ou fait référence à la religion dans ses discours)*

                         * Salvini, l'air abasourdi de ce reproche,  sortit alors son chapelet de sa poche, le plaça sur le pupitre, puis après l'avoir considéré un instant, le porta à ses lèvres, un geste étonnant dans une enceinte parlementaire, même dans un pays de tradition catholique.

 

Assis de l’autre côté du président du conseil, se trouvait Luigi di Maio, qui a embrassé Conte après son discours. Di Maio a déclaré à la presse que Conte était l’honneur de l’Italie.

 

Une grande partie de l’assemblée a chaleureusement applaudi le président Conte, donnant ainsi l’impression que Salvini était isolé.  Dans son discours en réponse, Salvini, retourné à son banc de sénateur, plaida pour que le peuple tranche le conflit par  nouvelles élections. Son discours, dans une ambiance très agitée, a paru en-deça de ses capacités de tribun. Comme s’il avait voulu montrer qu’il n’avait rien à faire de la ”leçon” de Conte sur la religion, Salvini cita Jean-Paul II et invoqua la protection de Marie immaculée, non sur lui, mais sur l'talie (provoquant les éclats de rire de plusieurs de ses adversaires). Il retourna l'argument de Conte : ce dernier a bien peu d'estime pour les Italiens, catholiques ou pas, s'il croit qu'il suffit d'un chapelet pour décider de leurs votes ...

 Il ne manqua rien à la journée parlementaire du 20 août, ni la civiltà du président Conte qui commença son discours par la formule de politesse : Gentile presidente, gentile senatrice, gentile senatori (aimable président, aimables sénatrices, aimables sénateurs) jusqu'à la familiarité brutale d'un sénateur  5 Etoiles qui, debout,  cria à Salvini "Tu, vai a casa" (toi, rentre à la maison) et au reproche d'un autre sénateur 5 Etoiles de la Calabre - et coordinateur parlementaire anti-Mafia - qui accusa Salvini, avec ses attitudes de religiosité, d'envoyer des signaux à la N'Drangheta (la Mafia calabraise, dont les membres manifestent  une dévotion du même genre), intervention qui fut mal perçue en Calabre et retomba sur son auteur ! 

 

 

salvini (2)

 Matteo Salvini le 20 août 2019 au Sénat. Ayant repris sa place parmi les sénateurs de son parti (les ministres italiens qui sont parlementaires restent membres du Parlement), il répond au discours de Giuseppe Conte. Salvini évoque une Italie souveraine, qui n'obéit pas à l'Union européenne, qui croit à la famille, qui a des enfants, des enfants qui ont un papa et une maman...

L'inscription en surimpression rappelle qu'au Sénat, le groupe parlementaire de la Ligue s'appelle Lega-Salvini Premier- PSd'Az (Salvini Premier était le slogan de la campagne électorale de la Ligue en 2018) et que le Parti sarde d'action (théoriquement indépendantiste) forme un groupe commun - bien qu'il n'ait qu'un élu - avec la Ligue.

Capture d'écran You Tube - La Reppublica

 https://www.youtube.com/watch?v=b6f2YtGdtgo

 

 

 

Y aura t-il une majorité de substitution pour un nouveau gouvernement ou faudra-t-il aller vers de nouvelles élections ? Evidemment, les prochaines semaines apporteront la réponse.

 

Commentée avec indignation dans les autres pays, la demande de Salvini de retourner devant les électeurs pour avoir “les pleins pouvoirs” (a priori il ne s’agit pas de pleins pouvoirs dictatoriaux), qui a précipité la crise,  est pourtant conforme à la pratique politique de la plupart des pays, où on n’imagine pas de gouverner avec des contradicteurs... Encore une fois, si Salvini n’est pas irréprochable, la condamnation presque unanime par les pays européens et surtout la France, apparait passablement hypocrite.

 

La période faste de Salvini est-elle terminée ? Sa présence au gouvernement a été axée sur la lutte contre l’immigration, au point que le président du conseil Conte en a parlé, peu avant la démission du gouvernement, comme d’une obsession déraisonnable. Cet objectif est-il suffisant pour qu’une majorité relative d’Italiens le confirme au pouvoir ?

 

La grande force de Salvini, c’est finalement d’être un Italien moyen en politique, pas forcément très efficace au pouvoir, même dans les objectifs qu’il se donne, mais “qui nous ressemble” et qui est en représentation permanente pour montrer à quel point il ressemble aux gens moyens et à quel point il travaille pour les défendre. En ce sens, comme Alberto Sordi incarnait l’Italien moyen des années 50-70 au cinéma, Salvini incarnerait l’Italien moyen d’aujourd’hui en politique, avec d’ailleurs une dégaine plus méridionale que nordiste : un paradoxe pour celui qui a commencé sa carrière en déclarant que son pays (la Padanie) était en guerre contre l’Italie ! ( Quando il padano Salvini diceva: "Siamo in guerra con l'Italia, disobbediamo", Quand le Padan Salvini déclarait : nous sommes en guerre avec l'Italie, nous désobéissons https://www.globalist.it/politics/2019/07/18/quando-il-padano-salvini-diceva-siamo-in-guerra-con-l-italia-disobbediamo-2044366.html ).

 

 

Paradoxalement aussi, le retour de bâton pourrait venir du Nord. Dans une interview, l’universitaire Gianluca Passarelli, auteur avec Dario Tuorto, de l’étude La Lega di Salvini. Estrema destra di governo, déclarait il y a quelques mois:

“Il y a une partie de la Ligue qui accepte volontiers Salvini parce que, comme l'a dit Max Weber, tant que le dirigeant réussit, il est intouchable, mais en période de vaches maigres, il risque d'avoir deux problèmes: le parti et le Nord.”

https://www.michelesantoro.it/2019/05/lega-salvini-intervista-passarelli/

 

 

 

 

Post-scriptum,  septembre 2019

 

La formation du gouvernement Conte II,  réunissant le Parti démocrate (au centre-gauche)  et le Mouvement 5 Etoiles (M5s), avec unministre du parti de gauche Articolo Uno, avec le soutien du groupe parlementaire Liberi e Uguali (gauche)  et d'autres petits groupes au Parlement (dont le groupe pour les autonomies - voir annexe 2), modifie le paysage politique en Italie : le centrosinistra revient au pouvoir, cette fois associé aux populistes du Mouvement 5 Etoiles, du moins au niveau du gouvernement central.

Peu après la formation du gouvernement, Matteo Renzi a quitté le Parti démocrate avec l'intention de fonder son propre parti, Italia viva, tout en continuant à soutenir le gouvernement Conte II (mais les propos hostiles au populisme qu'il a tenus à cette occasion sont une attaque à peine voilée contre le M5s).

Quant à Salvini, il est sans doute trop tôt pour savoir si sa tentative ratée va marquer le déclin de sa carrière politique ou si au contraire sa popularité sera renforcée par le rôle de principal opposant au gouvernement.

Evidemment, ses adversaires nordistes essayent de tirer parti de son échec. On pouvait ainsi lire dans le journal en ligne des indépendantistes/autonomistes du nord, L'Indipendenza nuova, un article (parmi d'autres) de Riccardo Pozzi, intitulé  Ma come può fidarsi il Nord di Salvini ? (mais comment le nord a-t-il pu faire confiance à Salvini ?).

L'auteur écrivait notamment de Salvini : "ha dato al movimento una snaturata connotazione di destra muscolare e decisionista, mentre la Lega aveva come postulato il non sporgersi né a destra né a sinistra" (il a donné au mouvement [la Ligue] une connotation dénaturée de droite musclée et autoritaire, alors que la Ligue avait comme postulat de ne pencher ni à gauche ni à droite).

 http://www.lindipendenzanuova.com/ma-come-puo-fidarsi-il-nord-di-salvini/

 

 

Enfin, pour ceux qui penseraient que la politique italienne a brusquement changé de cap, il suffit de dire que le 21 septembre 2019, le président du conseil Giuseppe Conte est venu à la fête du parti Fratelli d'Italia (néo-fasciste) à Rome, invité par la présidente Giorgia Meloni. Il a été reçu chaleureusement par la présidente et poliment par le public malgré quelques huées.  Il s'est longuement entretenu à la tribune avec le célèbre journaliste Bruno Vespa sur les intentions du nouveau gouvernement. Conte a notamment déclaré qu'en matière d'immigration, il n'a pas changé de politique : un pays souverain a le droit de décider qui entre dans ce pays et la ligne dure sur l'immigration est dans l'intérêt de l'Europe.

Salvini fut aussi invité à la fête de FdI et interviewé par un journaliste. Il fut chaleureusement applaudi.

Pour la fête de Fratelli d'Italia, le slogan était Sfida alle stelle (défi aux étoiles); il fallait sans doute y voir une allusion au M5s.

Conte alla aussi à la fête du parti de gauche Articolo Uno* (issu d'une scission du Parti démocrate en 2017), qui a un ministre au gouvernement; il rencontra notamment l'ancien président du conseil Massimo d'Alema (ancien communiste, puis membre du Parti démocrate avant d'être parmi les fondateurs d'Articolo Uno), qui déclara qu'il faisait confiance à Conte.

                                                                 * Le nom du parti fait référence à l'article premier de la constitution italienne : L’Italie est une République démocratique, fondée sur le travail.
La souveraineté appartient au peuple, qui l’exerce selon les formes et dans les limites de la Constitution.

 

 

conte e meloni

Le journaliste Bruno Vespa, le président du conseil Giuseppe Conte et Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d'Italia, à la fête du parti le 21 septembre 2019. Giorgia Meloni présenta le journaliste comme "une institution". Très connu pour son émission télévisée Porta a porta, Bruno Vespa y avait reçu peu de jours auparavant, Matteo Renzi à la suite de son départ du Parti démocrate.

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=B7L39F42r8Y

 

 

 

 

 

ANNEXE 1 : ORIGINALITÉ DE LA VIE POLITIQUE ITALIENNE

 

 

La vie politique de l'Italie est très différente de la vie politique de la France, en particulier en raison de l'existence de mouvements autonomistes ou indépendantistes qui non seulement jouent un important rôle local mais peuvent aussi intervenir au niveau de la politique nationale, par leurs alliances ou même, comme la Ligue, en acquérant une stature de premier plan (au prix d'un abandon d'une partie de ses objectifs premiers, il est vrai). Le système électoral italien, qui se fonde en partie sur la représentation proportionnelle, permet aux partis régionalistes (au sens large) d'être présents au Parlement.

La vie politique italienne permet de rencontrer des situations qui seraient impensables en France:

- un homme politique devenu ensuite un des ministres les plus importants du gouvernement, qui déclarait quelques années plus tôt qu'il ne se reconnaissait pas dans le drapeau national (déclaration faite non pas quand il avait 18 ans mais à 38 ans, alors qu'il était déjà député (européen) du parti qui allait accéder au pouvoir sous sa direction);

- un gouvernement prétendument nationaliste serait-il allié avec des indépendantistes locaux:

- un ancien président de la république (Giorgio Napolitano), sénateur à vie (cette position existe en Italie) qui siège au Sénat au groupe Per le Autonomie (pour les autonomies) composé des partis Südtiroler Volkspartei, Partito Autonomista Trentino Tirolese et Union Valdôtaine, partis certes parfaitement constitutionnels mais énergiquement autonomistes;

Et, dans un genre différent:

- un président de région qui est fier de se dire de droite et  de tradition néo-fasciste et qui appelle les immigrés des frères;

- un dirigeant qui se dit en faveur de la famille traditionnelle et qui, à la tribune du congrès d'une organisation conservatrice, déclare qu'on "fait l'amour avec qui on veut", formule aussi surprenante dans la forme que dans le fond !

Enfin, on a vu le président du conseil d'un gouvernement à moitié social-démocrate (G. Conte), être aimablement invité à la fête d'un parti néo-fasciste (Fratelli d'Italia) et répondre, non moins aimablement, à l'invitation.

Au moins de ce point de vue, la vie politique italienne est pleine de contrastes et d'anticonformisme, surtout comparée à la vie politique française qui ressemble à un concours de politiquement correct qui se tiendrait dans une grande école parisienne.

Il est vrai qu'avec Salvini, la vie politique italienne a connu un sommet en ce qui concerne le rejet du politiquement correct, jusqu'à voir le leader de la Ligue faire plus ou moins campagne en maillot de bain !

 

PATT_-per-la-festa-dell’Autonomia-esponiamo-la-bandiera

Sur le site du Partito Autonomista Trentino Tirolese : Il 5 di settembre esponiamo il simbolo della nostra Autonomia. Esponiamo la bandiera del Trentino! (le 5 septembre, [pour la fête de l'autonomie], faisons flotter le symbole de notre autonomie, faisons flotter le drapeau du Trentin !)

https://patt.tn.it/2019/09/05/patt-per-la-festa-dellautonomia-esponiamo-la-bandiera/

 

 

 

A titre d'exemple des très nombreux partis autonomistes/indépendantistes du nord, et comme indiqué plus haut, nous donnons ci-dessous le texte de la notice Wikipedia (en lombard/milanais)* sur le parti Grande Nord. Ce parti a été créé en 2017 après le congrès de Parme de la Ligue (qui a confirmé la ligne Salvini), notamment par d'anciens militants de la Ligue en désaccord avec l'orientation salviniste, rejoints par d'autres indépendantistes ou autonomistes nordistes. Pour l'instant, ce parti n'a pas obtenu de siège aux élections régionales e 2018 (" 'l ciappa nissun scagn").

                                  * A condition de lire un peu l'italien, on comprendra sans trop de peine ce texte, dont la syntaxe est quand même surprenante.

 

De Wikipedia

Grande nord

Quest articol chì l'è scrivuu in lombard grafia milanesa

 

El Grande Nord a l'è on partii politegh italian attiv in l'Italia del Nord de ideologia liberalista e federalista. L'aderiss al Manifest de Oxford e ai valor de l'Internazionala Liberala.

Storia

El partii el nass in del magg 2017 dòpo di primari de la Liga che han reconfermaa el roeul de Matteo Salvini segretari cont l'obietiv de parpoeu on partii federalista che 'l faga de "sindacaa territorial" compagn del SVP del Südtirol.

L'ha tolt dent sia di ex leghista de stampo bossian come 'l Marco Reguzzoni e 'l Marco Desiderati sia di alter ch'eren sortii giamò prima 'me 'l Giulio Arrighini e 'l Roberto Bernardelli oltra a di independentista de la zona veneta 'me 'l Fabrizio Comencini, fondator de la Liga Veneta Repubblica.

L'Umberto Bossi l'ha tolt part a la conferenza de fondazion del partii ma l'ha scernuu de deventà no mèmber.

Ai elezion regionai lombard del 2018 l'ha candidaa el Giulio Arrighini president e 'l ciappa nissun scagn.

El riess a ottegnì di resultaa in di elezion comunai del 2018, cont el 9% a Lonaa Pozzoeu e in del midemm period el ciappa, per la mort de 'na consiliera de la Liga, el primm reppresentant al Consili del Municipi 2 de Milan, el Fulvi Novares.

Riferiment

Vos correlaa

 

 Great North logo.jpg

 Logo du parti.

 

 

ANNEXE 2 : COMPOSITION DES GROUPES AU PARLEMENT ITALIEN

 

 

Composition des groupes au Sénat italien (2019) (site du Sénat  http://www.senato.it/leg/18/BGT/Schede/Gruppi/Grp.html)

 

Composizione dei Gruppi parlamentari

Forza   Italia-Berlusconi Presidente

62

Fratelli d'Italia

18

Lega-Salvini   Premier-Partito Sardo d'Azione

58

MoVimento 5   Stelle

107

Partito   Democratico

51

Per le Autonomie   (SVP-PATT, UV)*

8

Misto**

15

Totale

31

 

* Südtiroler Volkspartei , Partito Autonomista Trentino Tirolese, Union Valdôtaine.

** Le groupe mixte comprend les élus de : Liberi e uguali, Partito socialista italiano (PSI), + Europa (Emma Bonini) et des non-inscrits.

 

 

Composition des groupes à la Chambre des députés (2019) (Site de la Chambre des députés https://www.camera.it/leg18/46)

 

FORZA ITALIA - BERLUSCONI PRESIDENTE

104

FRATELLI D'ITALIA

33

LEGA - SALVINI PREMIER

125

LIBERI E UGUALI

14

MOVIMENTO 5 STELLE

216

PARTITO DEMOCRATICO

111

MISTO

27

[Le groupe mixte comprend les élus suivants] :

+EUROPA-CENTRO DEMOCRATICO

 

3

CIVICA POPOLARE-AP-PSI-AREA CIVICA

4

MAIE - MOVIMENTO ASSOCIATIVO ITALIANI ALL'ESTERO

3

MINORANZE LINGUISTICHE*

4

NOI CON L'ITALIA-USEI

4

SOGNO ITALIA-10 VOLTE MEGLIO

3

Deputati non iscritti ad alcuna componente

6

Totale

630

 * Minoranze linguistiche (minorités linguistiques) : ce groupe, membre du groupe mixte, comprend notamment les élus du Südtiroler Volkspartei et du Partito Autonomista Trentino Tirolese ou élus de coalitions avec ces partis.

 

 

 

 


18 août 2019

MAIS QUI DIRIGE L'ITALIE ACTUELLE PREMIERE PARTIE

 

 

MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ?

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

[ Nota bene : nous publierons ultérieurement la dernière partie du sujet Les massacres des foibe : mémoire et  polémique en Italie ]

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Cet article a commencé à être écrit avant qu’il soit question de l’éclatement du gouvernement de coalition italien, mais les dernières évolutions ne modifient pas la ligne directrice de notre étude, fondée sur une différence de perception des réalités politiques entre la France et l’Italie.

A l'époque du gouvernement Conte-Salvini, lorsqu’on posait en France la question « qui dirige actuellement l’Italie ? », la réponse était souvent l’extrême-droite.

Lorsqu’on posait en Italie la question « qui dirige actuellement l’Italie ? », la réponse était souvent le centre-droit.

Nous mettrons aussi l’accent sur l’importance dans le débat italien, des thèmes de l’autonomie des régions et du fédéralisme, qui sont généralement oubliés dans les commentaires français (peut-être parce qu’en France ces thèmes sont inexistants).

 

 

 

 

 L’EXTRÊME-DROITE AU POUVOIR ?

 

 

 

Beaucoup de gens, surtout en France, ont pensé que l'extrême-droite était au pouvoir avec le gouvernement Conte-Salvini-Di Maio et tout a été fait pour les conforter dans cette opinion – peut-être avec des visées de politique intérieure.

Il y a quelques mois paraissait dans le journal Le Monde un article intitulé, sans nuance, « L’Italie sous la botte des ultra-conservateurs » (http://paternet.fr/wp-content/uploads/pdf/2018/12/20181205-le-monde-22985-01-14.pdf). Cet article, rédigé par Jérôme Gautheret, le correspondant en Italie du journal, supposé bon connaisseur du pays, était bien fait pour offrir au lectorat du Monde les frissons qu’il attend quand on parle de l’extrême-droite italienne (même si le titre de l’article préfère pour une fois parler d’ultra-conservateurs – mais est-ce plus rassurant, surtout avec l’expression « sous la botte » ?).

L’article commence par évoquer une église de Rome qui a une réputation sulfureuse. Est-ce qu’on y pratique des messes noires, est-ce que la crypte recèle un tombeau maléfique digne de certains films d’horreur ? Non, c’est sans doute pire : le journaliste nous indique que c’est la seule (eh oui !) église de Rome où le pape Benoît XVI a permis de célébrer la messe en latin.

Le lecteur apprend que Lorenzo Fontana, ministre de la famille du gouvernement Salvini [depuis juillet 2019 il a changé de poste pour devenir ministre des affaires européennes], vient souvent y faire ses dévotions et s’entretenir avec le prêtre. On nous indique ensuite que Fontana, membre de la Ligue, est un catholique traditionaliste, très proche de Salvini (ce dernier n'était pourtant pas connu pour être spécialement dévot !) ; il serait à l’origine des signaux que Salvini multiplie en direction d’une fraction des catholiques (dont sa manie de brandir fréquemment un chapelet, la croix qu'il porte ostensiblement au cou, ses références religieuses fréquentes)*.

                                                    *  Notons d'ailleurs que malgré ces attitudes, et en partie à cause d'elles, le contact est médiocre entre le Vatican et le dirigeant italien. L'Eglise souhaiterait moins de manifestations ostentatoires et plus de respect de la fraternité chrétienne, notamment sur la question des migrants.

 

A partir de là, l’auteur cherche à montrer comment la droite (ou l‘extrême-droite ?) catholique traditionaliste, fait avancer ses idées – en laissant penser que la Ligue se confond plus ou moins avec cette famille de pensée.

Fontana est originaire de Vérone, qui est selon l’auteur une « ville très à droite dans une région conservatrice, la Vénétie », où s’impose un discours « de plus en plus radical ». Exemples de ce radicalisme (digne de Daesh ?) : à la suite de protestations de la Ligue et du mouvement néo-fasciste Forza Nueva (agissant d’ailleurs séparément), « le recteur de l’université de Vérone a annulé une journée de séminaire consacrée aux problématiques des demandeurs d’asile membres des communautés LGBT». Ce séminaire a quand même pu se tenir ensuite, mais, selon un enseignant, clairement de gauche (d’extrême-gauche ?), « la volonté du recteur de renvoyer dos à dos à dos les militants de gauche et l’extrême droite avait été très mal ressentie dans les milieux universitaires » (la formulation laisse comprendre que ceux-ci sont unanimement à gauche).

Autre preuve de ce discours radical, selon le même enseignant : «Quand Matteo Salvini annonce que, sur les formulaires administratifs, il fera remettre “mère” et “père” en lieu et place de “parent 1” et “parent 2”, il donne l’impression de ne proposer qu’un gadget. En réalité, c’est central. »

«Et puis, il y a la question du droit à l’avortement, qui, sans faire l’objet d’attaques au niveau national, reste le principal cheval de bataille des milieux catholiques conservateurs. » L’auteur de l’article reconnaît que le sujet n’est pas posé au niveau national, ce qui n’empêche pas de suggérer le contraire. Il relate aussi une initiative de la municipalité de Vérone en faveur du « droit à la vie » (en notant que « Même la responsable locale du Parti démocrate vote le texte »). En protestation, a eu lieu une manifestation de femmes déguisées en « servantes écarlates »* lors du vote du conseil municipal, manifestation jugée de « bonne guerre » par le maire, mais exagérée puisque selon lui les féministes n’ont aucune crainte à avoir.

                                                                  * En référence au livre de Margaret Atwood, récit de fiction dystopique décrivant un monde où les femmes sont réduites en esclavage, et à la série télévisée qui en a été tirée.

 

 La municipalité de Vérone est-elle aussi extrémiste que le correspondant du Monde veut le faire penser ? C’est évidemment une question d’opinion et non de science exacte. La ville est dirigée depuis 2017 par un élu sans étiquette, Federico Sboarina, élu par une alliance de partis qu’en Italie (on y reviendra) on appelle alliance de centre-droit (centrodestra), composée de Forza Italia, la Lega Nord [devenue dans la communication politique, la Ligue tout court], Fratelli d'Italia, Partito Pensionati (parti des retraités), et les listes locales  Battiti per Verona* - VR Domani, Verona Più Sicura et Indipendenza Veneto.

                                           * Traduction : Bats-toi pour Vérone ! (c'est le mouvement qui soutient Sboarina). Noter la présence d’une liste d’indépendantistes du Veneto.

Federico Sboarina a succédé à un élu bien plus connu, Flavio Tosi, ancien membre de la Ligue du Nord. Tosi, qui avait d’abord une réputation de shérif, fit de Vérone une des villes les mieux gérées d’Italie (et une de celles où les immigrés sont les mieux intégrés, semble-t-il). La rivalité de Tosi avec Luca Zaia, le président leghiste (de la Ligue) de la région Vénétie (Tosi ambitionnait de remplacer Zaia comme président de la région mais le parti présenta Zaia comme candidat pour un nouveau mandat) amena l'exclusion de Tosi de la Ligue en 2015. Il a créé son propre mouvement politique, Fare ! (faire) un des très nombreux mouvements à caractère local existant en Italie. Aux élections municipales de 2017, l’adversaire de F. Sboarina était Patrizia Bisinella, sénatrice (qui avait quitté la Ligue lors de l’exclusion de Tosi), soutenue par Fare !

 

Il est intéressant de savoir que la municipalité de Vérone, sur proposition des conseillers de la Ligue, a décidé en 2019 d'offrir à chaque nouveau-né une bannière vénitienne avec le lion de Saint Marc et que sur amendement du groupe Battiti, il a été décidé d'y adjoindre un drapeau tricolore italien ( https://www.larena.it/territori/citt%C3%A0/bandiera-veneta-e-tricolore-ai-nuovi-nati-1.7173219 ), ce qui permet d'apprécier les différences entre les diverses sensibilités politiques représentées dans la même alliance municipale: la Ligue, même salvinienne, reste plus localiste que nationale (ou nationaliste).

 

Restons à Vérone. C’est là que s’est tenu en mars 2019 le Congrès mondial des familles, (le WFC est une organisation d’origine américaine, de tendance très conservatrice) avec des participants internationaux, américains, russes etc, et même le duc d’Anjou, prétendant au trône de France ! Matteo Salvini a fait un discours devant le Congrès.

A cette occasion, une grande manifestation féministe d’opposition à a eu lieu, réunissant selon les journaux, 20 000 femmes et militants (on parle même de 40 000 manifestants, venus de partout).

Des syndicats et partis de gauche et des associations féministes participaient à la manifestation, dont les activistes de Non una di meno (pas une de moins)*. Ce mouvement rassemble contre « les violences de genre » des femmes et des membres de la communauté LGBTQI [lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexuel-le]. Selon la fondatrice de ce mouvement, Marta Dillon, présente à Vérone : « la famille naturelle est une machine à violence ». Le slogan de certains manifestants était de faire de Vérone « une ville trans ».

                                                           * Le mouvement a débuté en Argentine sous le nom de Ni Una Menos et a pris de l’ampleur en Italie. Son logo représente des femmes en poupées russes, dont l’une est -semble-t-il- en robe et foulard islamiques ( ?).

 

Pourtant à la tribune du congrès, Salvini déclarera : «Nous ne sommes pas ici pour supprimer des droits à qui que ce soit: il n'y a pas de débat ni sur l'avortement, ni sur le divorce, chacun fait l'amour avec qui il veut et dîne avec qui il veut » (…) Je suis bien le dernier à pouvoir témoigner de la famille traditionnelle: je suis séparé, divorcé. J'ai fait des erreurs mais on apprend de ses erreurs et je ne me permets pas de juger ce que font les autres ».  Il ajouta : « les féministes parlent de droits des femmes et font semblant de ne pas voir que le premier danger pour les femmes n’est pas le Congrès mais l'extrémisme islamique "(Le femministe parlano di diritti delle donne e fanno finta di non vedere quale è il primo reale pericolo per le donne che non è il Congresso ma è l’estremismo islamico).

Il est à noter que le Mouvement 5 Etoiles manifesta son opposition au Congrès*, et que le président du conseil Conte prit ses distances. Quant au Vatican, il avait approuvé le fond et non la forme…

                                                                  * Luigi Di Maio parla d’un Congrès « moyennâgeux ». La ministre de la santé Giulia Grillo, d'un Congrès d'extrême-droite. Le président 5 Etoiles de la Chambre des députés, Roberto Fico, déclara son intention d’ouvrir un débat sur la meilleure prise en compte de la famille « arcobalena » (arc-en-ciel, c-à-d homosexuelle).

 

Le président de la région Veneto Luca Zaia, membre de la Ligue, prononça aussi en tant qu’hôte, un discours de bienvenue au Congrès. Comme il l’avait annoncé dans des déclarations à la presse*, il condamna l’homophobie, déclara que la région était ouverte à tous et à toutes les idées dans le respect de la liberté des autres et mit en garde contre la bigoterie qui peut se transformer en extrémisme. Son intervention fut fraîchement accueillie.

                                                                           * A la presse, interrogé sur ce qu’il allait dire au Congrès, Zaia avait indiqué que l’homophobie était une maladie, pas l’homosexualité, et que pour lui, c’était « un dogme » que les femmes devaient seules décider de leurs choix de vie  :  « a la legge 194 [sur l’avortement] non si tocca ! »

 Certains leghistes (nouvelle manière) étaient parfaitement en accord avc le Congrès comme le sénateur ultra-catholique  Simone Pillon, partisan de l'abolition de la loi sur l'avortement et qui s'est mis en lumière dans des affaires ridicules (il a accusé une école d'enseigner la sorcellerie).

Comme on le voit, les reproches faits au parti de Salvini de représenter une idéologie ultra-conservatrice concernent essentiellement les questions sociétales - et Salvini ne semble pas s’engager personnellement du côté des plus conservateurs, pas plus que d’autres membres importants du parti.

Evidemment, pour certains, quoi que Salvini ait pu dire, il a donné raison au Congrès. (cf. article de Filippo Ortona, Italie, anatomie d’une crise (1/5) – A Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe, https://lemediapresse.fr/international/italie-ombres-et-lumieres-a-verone-congres-traditionaliste-et-riposte-feministe/).

Mais si on veut être un peu plus objectif, peut-on vraiment parler d’un pays « sous la botte » des ultra-conservateurs, sans faire de la désinformation, voulue ou inconsciente ?

 

 

 

MATTEO SALVINI SUPERSTAR… EN FRANCE

 

 

 

Si la popularité se mesure aux commentaires, alors Matteo Salvini est vraiment populaire en France. Mais c’est une popularité entièrement négative. Comme c’est le cas pour Donald Trump, les médias français mettent ne ratent aucune occasion de dénigrer ou ridiculiser Salvini. Ses actes ou ses paroles sont commentés de façon critique, au besoin avec mauvaise foi (si Salvini fait ou dit quelque chose qui ne prête pas à polémique, on peut penser qu’on n’en parle pas en France).

Même le correspondant du Figaro est tellement critique envers Salvini qu’on a émis l’idée qu’il pourrait avantageusement demander à devenir le correspondant de Libération, journal dont les options politiques sont aux antipodes des idées de Salvini (https://fr.novopress.info/211814/comment-richard-heuze-correspondant-de-liberation-a-rome-lynche-matteo-salvini/)

Evidemment, c’est dans le domaine des questions d’immigration que les critiques sont particulièrement virulentes, puisque Salvini a mis la lutte contre l’immigration au centre de sa politique, considérant que la plupart des probèmes de l'Italie provenaient de l'immigration (on peut noter que sur les questions d'immigration, la Ligue se trouve dans la continuité de ses positions passées).

Comment les médias français présentent-ils l’attitude du gouvernement italien ?

Prenons par exemple un article du site Slate, de Valérie Segond (30 octobre 2018) En Italie, «le sentiment anti-français a atteint les milieux cultivés»,http://www.slate.fr/story/169215/italie-sentiment-antifrancais-salvini-populisme, qui constatait l’existence d’un sentiment antifrançais en Italie, lié aux questions d’immigration.

Le site relatait qu’en octobre 2018, une camionnette de la gendarmerie française avait été photographiée par des policiers italiens en train de débarquer deux migrants à Clavière, en territoire italien (probablement des migrants qui avaient d’abord été immatriculés en Italie, qu’on renvoyait à l’expéditeur en quelque sorte, ce qui est conforme aux règles, mais en violant a frontière italienne). L’ambassadeur de France formula « bien vite des regrets pour l'«erreur» commise par des gendarmes novices ». « Peu importe le plaider coupable de la France. Quatre jours plus tard l'incident est exploité par Matteo Salvini, qui tweete: «Macron qui se dit bon et généreux décharge de nuit des migrants en Italie? ».

Selon l’article, les excuses de l’ambassadeur auraient dû être suffisantes pour clore l’incident. Si tel n’a pas été le cas, c’est évidemment parce que Salvini a voulu exploiter l’affaire.

Le site ajoute que, depuis l’incident, le journal Il Corriere della Sera (le plus important journal italien, de centre-droit) « traque le moindre képi bleu à Clavière, ville devenue l'emblème de la violation des droits humains par la France, dont «les intrusions ne sont pas une exception, mais une coutume documentée» [on suppose que c’est une citation du Corriere].

Selon le site : « La défense de la France, qui affirme par la bouche de son ambassadeur en Italie…que «le rétablissement des contrôles à la frontière est prévu par les Traités pour des circonstances exceptionnelles», faisant référence aux attaques terroristes, n'est jamais reprise ».

Ici, on a un doute. Lors de l’affaire de Clavière, la France était dans son tort, puisque l’ambassadeur s’était excusé. Et, dans le même contexte, le site Slate parait maintenant considérer que la France est dans son bon droit, mais que l’Italie ne veut pas le reconnaître. Or, manifestement, le contrôle aux frontières qui est ici invoqué est une chose et le fait pour la gendarmerie française de débarquer des migrants au-delà de la frontière italienne en est une autre.

On voit donc qu’en procédant par confusion (le contrôle aux frontières n’est pas en cause dans l’affaire de Clavière), le site parvient à démontrer, sans égard aux contradictions, que « les Italiens » sont toujours dans leur tort, soit en ne tenant pas compte des excuses de l’ambassadeur français, soit en ne tenant pas compte de ses arguments légaux (en ce cas, pourquoi l’ambassadeur s’est-il excusé si la France était dans son bon droit ?)

 Nous disons « les Italiens » car l’article veut montrer que le sentiment anti-français en Italie va au-delà du gouvernement dont Salvini est membre, puisqu’il implique par exemple, un journal respectable et réputé comme le Corriere della Sera.

A aucun moment il n’est envisagé que le sentiment anti-français puisse être alimenté par le comportement français dont l’article donne lui-même un exemple par son parti-pris - ce serait vraiment trop simple…

D’ailleurs le sentiment anti-français ne date pas du gouvernement Conte-Salvini-Di Maio, puisque le site revient sur l’affaire du rachat du groupe laitier italien Parmalat par une firme française, rappelant les critiques du Corriere della Sera et les protestations d’Umberto Bossi, à l’époque dirigeant de la Ligue du Nord (c’était en 2011) : « Umberto Bossi, qui (…) hurle «Parmalat n'ira pas aux Français »*.

                                                                     * Au moment de cette affaire, Bossi était peut-être toujours ministre du gouvernement Berlusconi.

 

Bossi a-t-il exprimé son opinion en « hurlant » ? Certes, c’est un personnage fort en gueule (maintenant âgé et sur la touche depuis que Salvini est devenu le dirigeant de la Ligue), mais il semble que le verbe est choisi exprès pour dénigrer la position « des Italiens ».

 

En face des hurlements italiens, les hommes politiques français réagissent avec l’a-propos, l’intelligence historique et le souci des droits de l’homme (pardon, des droits humains) qui les caractérisent.

L’article du site Slate cite la réaction du porte-parole (à l’époque, depuis ministre) de Les Républicains en marche, Gabriel Attal, lorsque Matteo Salvini a pour la première fois refusé l’accès des bateaux de migrants en Italie : « la ligne du gouvernement italien est à vomir. C’est inadmissible de faire de la petite politique avec des vies humaines… Je trouve ça immonde». G. Attal n’était pas encore le « héros » de Crépuscule de Juan Branco (https://yetiblog.org/wp-content/uploads/2019/02/Macron-et-son-Crepuscule-Branco.pdf), qui jette une lumière intéressante sur la fabrication des « premiers de cordée » du (petit) monde macronien.

L’article cite aussi la réflexion d’une grande profondeur de Pierre Moscovici (septembre 2018)*, parlant d’«un climat qui ressemble beaucoup aux années 1930… Bien sûr, il ne faut pas exagérer, il n'y a heureusement pas de bruits de bottes, il n'y a pas d'Hitler, [mais] des petits Mussolini».

                                                                                    * A l’époque représentant de la France à la Commission européenne.

Mais sur quelle analyse est fondée la comparaison (implicite) de Salvini avec Mussolini ? Il n’y en a probablement aucune sinon une forme de réflexe pavlovien : Salvini est d’extrême-droite (puisqu’on le dit en France), Mussolini était fasciste, donc on peut les comparer. Pourtant, Salvini au pouvoir, aucune modification institutionnelle n’a eu lieu, ni n’est envisagée en Italie, qui reste une démocratie libérale, donc très loin de la dictature de Mussolini.*

                                                                 * Il est exact que l'Italie a reculé dans le classement 2019 (portant sur 2018) des démocraties établi par le journal The Economist - en raison de la politique migratoire de Salvini - passant de la 21 ème à la 33 ème place (il est ainsi indiqué parmi les raisons du déclassement, que "Salvini a prôné l'évacuation de Roms occupant illégalement des logements, en dépit d'une condamnation de la Cour européenne de justice"). La France est stable à la 29 ème place et reste une "démocratie imparfaite", comme l'Italie (les "démocraties pleines" occupent les rangs 1 à 20. https://www.francetvinfo.fr/monde/italie/l-italie-chute-dans-un-classement-des-democraties-la-france-se-maintient-au-29e-rang_3136711.html. Les indices des deux pays sont d'ailleurs proches, 7, 80 pour la France et 7,71 pour l'Italie. Notons que pour la France, le classement 2019 n'a pu intégrer les développements de la crise des Gilets jaunes. On peut évidemment ne pas être d'accord avec les critères du journal The Economist.

 

Depuis bien d’autres réactions et condamnations des milieux officiels et politiques français sont venues s’ajouter à ces exemples.

Nous pouvons comprendre ainsi la véritable raison de la popularité négative de Salvini en France. Il s’agit, aux yeux des faiseurs d’opinion, et notamment de l’opinion « progressiste », de fournir un facile repoussoir aux hommes politiques français du courant dominant, qui par comparaison apparaissent comme des champions du « camp du bien », même si en y regardant de près, leur politique sur l’immigration (qui focalise les confrontations) est loin d’être à la hauteur de leurs indignations anti-salviniennes. Celles-ci sont essentiellement à usage interne.

Evidemment Salvini utilise de son côté cette opposition pour renforcer sa popularité, en prenant volontiers Macron comme cible : le président français est présenté comme le champion de l’ouverture de l’Europe à l’immigration incontrôlée et dénoncé aussi pour son hypocrisie lorsqu’il refuse d’accueillir des migrants alors qu’il trouve normal que l’Italie les accueille.

Les « provocations » de Salvini (puisque c’est ainsi qu’on qualifie généralement ses prises de position) permettent également l’expression d’un chauvinisme anti-italien en France : on trouve souvent exprimées, dans les courriers des lecteurs des sites de journaux, des réactions comme « faut-il que les Italiens soient nuls pour avoir porté au pouvoir un guignol pareil ! ». Comme pour l’Amérique de Trump, les chauvins français peuvent ainsi dénigrer les autres peuples en toute bonne conscience…

 

 

 

SALVINI ET LE FASCISME

 

 

Dans un grand nombre de commentaires, en France mais aussi en Italie, Salvini est qualifié de fasciste.

 

Un article fort intéressant de Christophe Bouillaud sur le site Politique italienne contemporaine essaie de répondre à la question : Matteo Salvini est-il fasciste? en distinguant plusieurs façons de définir le fascisme.

L'article, qui date des débuts de Salvini au gouvernement, rappelle  que Salvini est issu de la Ligue du Nord, parti qui n'a jamais eu de sympathie pour le fascisme (mais par contre, très anti-immigrationniste).

Il indique que le fait de traiter Salvini de fasciste apprend  quelque chose "sur ceux-là mêmes qui qualifient Matteo Salvini de fasciste" :

« S’ils le voient fasciste au sens historique comme pouvait l’être Mussolini, cela indique leur inculture historique, ou du moins leur volonté de passer outre un minimum de réalisme historique pour déprécier l’adversaire.

S’ils le voient néofasciste, comme peuvent l’être encore chacun dans leur style FdI [Fratelli d'Italia] ou Casa Pound Italie, on peut en conclure qu’ils ne connaissent pas bien les méandres de la politique italienne. (...) Qu’un journaliste ou un politiste parle sérieusement du néofascisme de Salvini constitue pour moi un bon indicateur de ses lacunes – ou bien de sa volonté de déprécier Salvini. »

L'auteur admet toutefois que si on prend le mot "fasciste" « comme un simple équivalent dépréciatif d’extrême-droite, de xénophobie, de nativisme, soutenu par un discours public outrancier, il est évident que Matteo Salvini est bien fasciste. On pourrait dire tout aussi bien qu’il est populiste.  »

L'article conclut :

 «  Au total, il serait plus réaliste de dire que Matteo Salvini n’est ni fasciste ni néofasciste, mais qu’il est nationaliste et xénophobe. Surtout, il me semble qu’on devrait le qualifier de “nativiste” en ce que son parti prétend depuis toujours protéger une population de natifs contre une submersion migratoire supposée. L’usage de ce terme de nativisme possède l’avantage par rapport à celui de fascisme de donner une nature  plus contemporaine à l’enjeu que porte et qui porte la Ligue de M. Salvini, mais je reconnais bien sûr qu’il ne porte pas en lui la charge émotionnelle qu’induit pour les militants et les commentateurs l’usage du terme de fascisme. Parler plus couramment de “nativisme” pour décrire les extrêmes droites contemporaines en Europe supposerait du coup de devoir éclaircir le débat: les natifs d’un lieu ont-ils des droits particuliers supérieurs sur la gestion de ce lieu par rapport à ceux qui n’y sont pas nés, et ont-ils des droits en la matière qui l’emportent sur les droits universels que se veulent les Droits de l’Homme? En refusant l’accès aux ports italiens à des navires ayant sauvé des migrants en mer, M. Salvini ne fait qu’illustrer cette doctrine qui constitue l’un des vrais enjeux de notre temps. Le qualifier de fasciste peut soulager moralement, mais ne fait pas mieux comprendre les racines de son indéniable succès dans l’opinion publique italienne. »

 Christophe Bouillaud, Matteo Salvini est-il fasciste? 25 juin 2018

Politique italienne contemporaine

https://pic.hypotheses.org/95

 

 On verra plus loin que nous ne sommes pas tout-à-fait d'accord avec la qualification de nationaliste attribuée à Salvini dans cet article, par ailleurs intelligent et stimulant.

 

Les accusations de fascisme se sont depuis multipliées, favorisées il est vrai par les attitudes volontiers ambiguës de Salvini.

 

 Ainsi un article du journal Ouest--France du 8 mai 2019 recensait les comportements de Salvini plus ou moins favorables ou complaisants envers le  fascisme :

« Quelques exemples récents ? Vendredi 3 mai [2019], au terme d’une tournée électorale (car Salvini est en campagne permanente à travers l’Italie et rarement au ministère de l’intérieur), il était à Forli, en Emilie-Romagne, terre natale de Mussolini. Et à Forli il a tenu, justement, à haranguer la foule du balcon de la mairie, Palazzo Saffi

Ce même balcon où le Duce tint de nombreux discours dans les années 1920 et 1930 et où en 1944 les cadavres de partisans furent pendus les troupes nazies et fascistes, alors que les Alliés remontaient la Péninsule. Son apparition au balcon, vendredi soir, a été vivement contestée par des manifestants..»

« Le 25 avril dernier, jour de la libération de l’Italie des régimes fascistes et nazis, Salvini avait décidé de déserter les cérémonies et s’était rendu en Sicile, pour sa campagne électorale pour les Européennes. En prétextant l’ouverture d’un commissariat à Corleone, épicentre de la mafia sicilienne.

«Le derby entre fascistes et communistes ne m’intéresse pas », a-t-il fait savoir sur les réseaux sociaux, de son verbe effrontément rustre et brutal. « C’est un ignorant », s’est insurgé Andrea Camilleri, père du Commissaire Montalbano*. « À 93 ans je sens la colère bouillir en moi parce qu’en prononçant une phrase aussi ignorante Salvini offense les morts de tous les camps ».

 https://www.ouest-france.fr/europe/italie/italie-quand-matteo-salvini-mime-mussolini-florilege-6336542

 

                                                                                  * Andrea Camilleri, auteur très connu de romans policiers qui ont pour cadre la Sicile et portent un regard empreint de critique sociale, est mort en juillet 2019.

 

L'article de Ouest-France donnait d'autres exemples de propos de Salvini qui semblaient faire référence favorablement au fascisme, comme la phrase "Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur", attribuée à Mussolini, que Salvini a repris à son compte.

Notons aussi que certains reproches faits à Salvini paraissent fondés sur une déformation des  faits historiques : plusieurs journaux ont écrit (en France - mais aussi en Italie) qu'il  avait pris la parole depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Forli où Mussolini avait assisté à la pendaison d'antifascistes. Or, sauf erreur de ma part, il n'existe aucune indication d'un tel fait qui semble amalgamer deux circonstances différentes. D'une part Mussolini s'est bien exprimé du balcon de l'Hôtel de Ville de Forli, notamment en 1932, pour l'inauguration d'un monument aux morts de la première guerre mondiale ( http://www.forlitoday.it/blog/forli-ieri-e-oggi/benito-mussolini-inaugurazione-monumento-caduti-piazzale-vittoria.html ), D'autre part, les corps de partisans antifascistes (Silvio Corbari et ses camarades dont sa compagne Iris Versari), furent pendus aux réverbères de la place (mais non au balcon),  en 1944 ( voir les articles Wikipedia en italien les concernant  :

https://it.wikipedia.org/wiki/Silvio_Corbari et https://it.wikipedia.org/wiki/Iris_Versari)

 On ne trouve aucune trace de la présence de Mussolini à Forli lors des exécutions de 1944 (cela aurait été invraisemblable), ni de mention d'exécutions sur cette place lors de la prise du pouvoir par le fascisme au début des années 20. D'ailleurs les réactions d'indignation de l'ANPI (l'association italienne des partisans, de gauche), qu'on peut estimer bien informée,  font  seulement référence aux partisans pendus en 1944,  qui ont fait de la place Saffi un espace "sacré" profané par Salvini, et n'évoquent nullement la présence de Mussolini lors d'exécutions, à un moment ou un autre.

http://www.forlitoday.it/politica/salvini-sul-balcone-di-piazza-saffi-l-anpi-spettacolo-indecoroso.html

http://www.forlitoday.it/politica/presidio-antifascista-anpi-piazza-saffi-post-comizio-balcone-matteo-salvini-forli.html

https://bologna.repubblica.it/cronaca/2019/05/08/news/l_anpi_a_forli_dopo_il_comizio_di_salvini_dal_balcone_del_duce-225789058/

Les faits historiques ont été déformés (inconsciemment ?) par certains pour discréditer encore plus Salvini.

 

Il est clair que si on donne au terme "antifasciste" le sens très particulier et courant aujourd'hui, de partisan d'extrême-gauche*, Salvini n'a rien d'un antifasciste.

                                                              * La qualification d'antifasciste est  réclamée par l'extrême-gauche actuelle, en Italie et ailleurs, en postulant une équivalence entre "extrême-gauche" et "antifasciste". Ces antifascistes actuels oublient volontiers que parmi les antifascistes historiques, pour ne parler que de l'Italie, on trouvait, outre des communistes, des socialistes libéraux,  des catholiques, des conservateurs, des monarchistes, des régionalistes, des centristes, comme Alcide De Gasperi, le prêtre Don Sturzo, le comte Sforza, Ugo La Malfa...

 

Mais Salvini, conscient de ce que son attitude lui valait des critiques, a tenu à marquer son éloignement du fascisme, non sans provocation, se définissant comme "anti" tout ce qui est mal (et profitant de l'occasion pour mettre le communisme et le nazi-fascisme dans le même sac)*.

«Le vice-président du Conseil, Matteo Salvini a, lui, longtemps gardé une attitude très ambiguë sur le fascisme, refusant de se définir comme « antifasciste ». Pour éteindre la polémique de ces derniers jours**, il a cependant un peu infléchi ses positions : « Je ne suis pas fasciste, je suis antifasciste, anticommuniste, antiraciste, antinazi. Je suis tout “l’anti” possible. »

(article de L'Opinion, En Italie, les fantômes du fascisme ressurgissent dans le débat public, 8 mai 2019 https://www.lopinion.fr/edition/international/en-italie-fantomes-fascisme-ressurgissent-dans-debat-public-186332

 

                                                                          * Faut-il le lui reprocher ? C'est plus ou moins l'attitude officielle de l'Union européenne qui a créé une Journée européenne du souvenir (cette journée, "appelée auparavant Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme désigne la journée du 23 août que le Parlement européen a proclamée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires", art. Wikipedia. Les partis communistes ont protesté contre l'instauration de cette journée).

                                                                          ** Il s'agissait d'une polémique suscitée par le fait que l'éditeur d'un livre d'entretiens avec Salvini avait manifesté des opinions favorables au fascisme.

 

Mais à aucun moment, semble-t-il, Salvini n'a manifesté positivement une appréciation favorable à Mussolini ou au fascisme, alors que l'attitude consistant à réhabiliter plus ou moins ouvertement, sinon le fascisme, du moins certains aspects du fascisme, existe chez certains politiciens du centre-droit. 

Berlusconi avait déjà dit, en 2013, que "Mussolini n'avait pas fait que de mauvaises choses", soulevant les critiques dans l'opinion et la classe politique, notamment au Parti démocrate. A l'époque, la Ligue du Nord, présidée par Roberto Maroni (voir ci-dessous), alliée de Berlusconi,  avait été embarrassée (https://www.lepoint.fr/monde/italie-tolle-apres-les-propos-de-berlusconi-louant-le-dictateur-mussolini-27-01-2013-1620807_24.php ).

Depuis, le président (à l'époque) du parlement européen Antonio Tajani (Forza Italia) a repris le même éloge (nuancé) de Mussolini en 2019: il "a fait des routes, des ponts, des bâtiments, des installations sportives, il a réaménagé tant de zones de notre Italie", malgré des "erreurs (...) très graves, inacceptables". Le tollé provoqué par cette déclaration obligea Tajani à s'excuser et à déclarer qu'on l'avait mal compris et qu'il était un antifasciste convaincu.

 

Ceux qui pensent que Salvini est fasciste doivent aussi tenir compte de son amitié pour Israêl. Salvini  s'est toujours présenté comme ami d'Israël : “Sono assolutamente amico e fratello di Israele" (je suis absolument ami et frère d'Israël), déclaration en février 2018.

Il s'est fait photographier tenant le drapeau israélien, et dans ses meetings, il n'est pas rare de voir dans l'assistance des drapeaux israéliens.

Lors d'une visite en Israël en décembre 2018, on l'a vu coiffé de la kippa;  il a notamment visité le mémorial  de la Shoah Yad Vashem et affiché une grande proximité de points de vue avec le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Il a dénoncé le fait que dans les villes européennes, un juif ne pouvait plus porter de signe religieux en raison des menaces islamistes.

 De son côté, un des principaux dirigeants de la Ligue, le président de la région Veneto Luca Zaia, a déclaré: “Chi tocca un ebreo tocca uno di noi” (qui s'en prend à un juif s'en prend à l'un d'entre nous).

Néanmoins le président de la communauté juive d'Italie a reproché à Salvini son attitude envers les Roms et les migrants.

 

 Bien sûr, pour les antifascistes d'extrême-gauche, pro-palestiniens, l'amitié de Salvini pour Israël ou pour la communauté juive italienne n'est en rien contradictoire avec le supposé "fascisme" de Salvini, puisque pour eux, Israël est un pays impérialiste et raciste. 

 

 

5cc206e82400003200389705

Salvini en Israël en décembre 2018. Coiffé de la kippa, il salue des militaires israéliens.

Huffington Post

https://www.huffingtonpost.it/2018/12/12/salvini-piccona-anni-di-diplomazia-italiana-in-medio-oriente-e-con-netanyahu-stringe-un-patto-anti-onu_a_23616346//

 

 

 

 

SALVINI ET LES TERRONI

 

 

On rappelle parfois que dans une autre vie (pas si ancienne), Salvini s'est moqué des habitants du sud de l’Italie; en fait il semble qu'il y a eu un seul incident de cet ordre, que nous évoquons plus loin.

Mais dans son parti, il était fréquent de dire du mal des sudistes, qu’on désigne volontiers dans le nord sous le sobriquet de terroni (en français on traduit souvent par culs-terreux, mais le mot en italien, au départ, n’a pas de connotation particulière et désigne ceux qui sont liés à la terre, y compris les propriétaires terriens).

C’était l’époque de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, fondée en 1991 par réunion de divers mouvements régionalistes/autonomistes (dont la Ligue lombarde du même Bossi) : la Ligue, à travers des positions fluctuantes, prétendait à l’indépendance des régions du nord de l’Italie*, désignées sous le nom (inventé par Bossi) de Padanie (on y reviendra) ou au moins à une fédéralisation de l’Italie ou un découpage confédéral en trois entités.

                           * Bossi, conscient des identités séparées des différentes régions du nord de l’Itaie, prévoyait que la Padanie serait elle-même un état fédéral ; les régions qui désireraient sortir de l’Italie sans adhérer à la Padanie pourraient opter pour une indépendance séparée. Dans le Veneto notamment, beaucoup d’indépendantistes vénètes ne se souciaient pas d’adhérer à la Padanie et restèrent sceptiques sur le projet de Bossi, ou rompirent avec lui après un bout de chemin ensemble.

 

Depuis, Salvini a remisé les revendications séparatistes du nord, c’est ce qu’on a appelé (improprement selon nous) le virage « nationaliste » de la Ligue (au sens du nationalisme italien, bien sûr), dont on reparlera. La Ligue du Nord devint à partir de 2018, dans les discours, les affiches et la communication, la Ligue tout court, sans pour autant avoir changé de nom dans les statuts, où elle est toujours la « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie ».

Dans le contexte de la Ligue de Bossi, les Italiens du sud (et du centre probablement aussi) étaient considérés comme des « profiteurs », vers qui les ressources du nord étaient détournées.

Cette hostilité politique envers les habitants du sud, redoublait une vieille hostilité, disons sociale, datant de plusieurs décennies, quand les habitants du sud sont « montés » dans le nord industriel pour gagner leur vie, subissant alors le mépris des nordistes. C’est à ce moment que l’expression terrone (au pluriel : terroni) est devenue courante dans le nord pour désigner les immigrés sudistes ou plus généralement les habitants du sud.

Pourtant, ce mépris envers les sudistes mérite une analyse plus fine. Les gens du sud qui venaient travailler dans le nord étaient aussi des fonctionnaires, enseignants, policiers, qui avaient acquis une culture italienne standard (qui n’est pas celle du nord, contrairement à ce qu’on imagine) et qui venaient représenter cette culture dominante dans les régions du nord qui avaient leurs traditions, leurs dialectes, leur histoire propre.

Selon le dictionnaire de la Crusca (l’académie florentine de la langue italienne, qui fixe le bon usage), le mot terroni s’appliqua aussi (ou d’abord ?) à ces fonctionnaires venus du sud (http://www.accademiadellacrusca.it/it/lingua-italiana/consulenza-linguistica/domande-risposte/arriva-questo-terrone).

Paradoxalement, le terrone est parfois le bureaucrate ou par la suite le technocrate, l'homme bien habillé par rapport au producteur en habit de travail.*

                                               * Dans le livre de Lynda Dematteo, L'idiotie en politique (2007), étude sociologique consacrée à la Ligue du Nord de l'époque Bossi (décrivant des comportements, aujourd'hui bien dépassés, de la fin des années 90), l'auteur étudie les liens entre les positions de la Ligue et les attitudes courantes des habitants du Bergamasque (d'où Bossi est originaire). Cette étude, parfois contestable par une sorte de parti-pris anti-Ligue, fournit des notations intéressantes, comme celles-ci : "Le « terù » [de terroni, cul-terreux en dialecte] ce n’est pas seulement le Méridional, ce sont tous les non-Bergamasques. À Bergame, un Turinois, un Bolognais sont également des « terù ». Ou encore : " Les petits entrepreneurs cherchent également à faire valoir une supériorité morale (supposément nordiste) contre les élites italiennes, les terù en cravate." " Ce discours est à la racine du sentiment d’appartenance commune qui s’éprouve contre les « terù », c’est-à-dire les fainéants en costume-cravate, tous ceux qui ne participent pas directement au processus de production"  ( https://books.openedition.org/editionsmsh/9676#bodyftn19 ).

 

 

L'académie de la Crusca note d’ailleurs avec pondération que le terme terroni est relatif à la situation géographique qu’on occupe et qu’on est toujours le terrone de quelqu’un* (« in fondo siamo tutti un po' terroni », au fond nous sommes tous un peu terroni), façon finalement de ramener la moquerie à des proportions plus justes.

                                  * L’article Wikipedia italien sur le mot terrone rappelle que dans les cantons suisses italophones, le mot est utilisé, dans sa variante lombarde terún / teróne, de façon très dépréciative, pour désigner tous les italophones non-suisses.

Le mot est d’ailleurs revendiqué aujourd’hui par des jeunes du sud, notamment ceux « en exil » dans le nord, pour caractériser une façon de vivre plus décontractée et un style vestimentaire «typiquement méridional ».

L’académie rappelle que les méridionaux ont aussi un terme de mépris pour les nordistes, polentoni (mangeurs de polenta) , mais il est probable que des nordistes viennent rarement vivre dans le sud, de sorte qu’ils sont rarement en butte à l’ironie de leurs compatriotes sudistes, sinon de loin, ce qui n’est pas la même chose.

 

Quant à Salvini, la seule moquerie publique contre les sudistes qu'on ait identifiée est d'avoir chanté avec des camarades, lors d'une fête en marge d'un rassemblement de la Ligue du Nord en 2009, le verre de bière à la main, une chanson traditionnelle de supporters de football contre les Napolitains :

Senti che puzza scappano li cani 
stanno arrivando i napoletani 
o colerosi, terremotati, 
con il sapone non vi siete mai lavati,

Napoli merda, Napoli colera,

sei la vergogna dell’Italia intera

(Sentez comme ça pue, les chiens s'enfuient

Les Napolitains arrivent

O cholériques [atteints du choléra], tourneboulés [allusion aux tremblements de terre]

Avec le savon vous ne vous êtes jamais lavés,

Naples de merde, Naples choléra,

Tu es la honte de toute l'Italie).

https://www.open.online/2019/05/08/i-manifesti-e-le-citazioni-di-matteo-salvini-contro-i-napoletani/

Ce n'était assurément pas très malin (mais que chantent les supporters de Naples dans les stades ?) et Salvini, qui venait d'être élu député, fut obligé de démissionner (il resta député européen). Il s'excusa dans une interview : je m'excuse si quelqu'un s'est senti offensé, mais c'était un chant de stade (voir article Wikipedia italien Matteo Salvini).

Il ne semble pas que Salvini ait fait d'autres déclarations hostiles aux habitants du sud ou se soit servi de l'expression terroni (pas publiquement en tous cas !); on lui fait plutôt à cet égard un procès d'intentions. Mais après tout il a appartenu toute sa vie politique à la Ligue du Nord qui considérait que les ressources du nord allaient alimenter les incapables du sud.

Certains s’étonnent que le même Salvini ait réussi à gagner des électeurs dans le sud. Les sudistes ont-ils la mémoire courte ?

                                      

 

 

D6bkTOyWsAAS6CB

En mai 2019, à Brembate (province de Bergame), lors d'une visite de Salvini, une banderole "Vous n'êtes pas le bienvenu" a été enlevée par les pompiers sur ordre de la Questure (préfecture de police). Cet incident a amené la floraison d'un grand nombre de banderoles critiques, dont  I Terroni non dimenticano (les terroni n'oublient pas).

https://www.huffingtonpost.it/entry/non-sei-il-benvenuto-rimosso-lo-striscione-contro-salvini-a-brembate_it_5cd93329e4b0796a95def9ef

  

1_xkjTSaGhJesKHprkmuJIYw

Quelques unes des banderoles anti-Salvini après l'incident de Brembate.

Article de Fabio Chiusi, How Salvini is dominating the agenda in Italy and leading the country into a far right nightmare, site Medium.

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

 

 

LA CONQUÊTE DU SUD ?

 

 

 

 Tous les sudistes n'ont pas la mémoire courte. Récemment, Salvini, dans les Pouilles, s'est fait piéger avec sa manie de poser pour des selfies. Ce n'est pas la première fois que cette manie lui joue des tours, notamment lorsque deux filles se sont embrassées en profitant du selfie, pour afficher publiquement leur orientation sexuelle devant un Salvini défenseur de la famille traditionnelle ; Salvini leur a présenté ses meilleurs voeux (auguri  - de mariage ?*) et souhaité d'avoir des garçons !

                                                 * Il est rappelé que le mariage pour personnes du même sexe n'existe pas en Italie mais seulement une union civile, depuis 2016.

 

 

A Lecce, dans les Pouilles, une jeune fille lui a proposé un selfie et lorsque Salvini a pris la pose, elle lui a demandé en filmant : Alors, nous ne sommes plus des terroni de merde *?  L'escorte de Salvini a voulu récupérer le selfie mais le film s'est bien retrouvé  sur les réseaux sociaux, avec un message de la jeune fille parlant de dictature et signant : Antifascista e terrona sempre (antifasciste et terrona toujours).

                                                                                     * Cette expression ne semble pas avoir été utilisée par Salvini, d'ailleurs. Sans doute un rappel du fameux chant de stade, mais déformé.

 

Il est probable les terroni qui en veulent à Salvini sont avant tout ceux qui sont en désaccord avec l'ensemble de sa politique.

Il existe aussi des sudistes qui soutiennent Salvini, voire votent pour lui. Evidemment ils ne votent pas pour l’homme qui chantait Senti che puzza...  C’est parce qu’il leur paraît que voter Salvini est dans leur intérêt.

Le site Slate consacre à quelques mois d’intervalle deux articles aux progrès des idées de Salvini, d’abord à Rome, puis à Naples.

Dans un article de mai 2019, Rome n'est plus insensible au discours de Salvini ( http://www.slate.fr/story/177579/italie-rome-politique-ligue-matteo-salvini-deception-gauche ) l’auteur, Thibault Grosse, constate les progrès de la Ligue dans les quartiers populaires de Rome : « La Ligue de Matteo Salvini a bien conquis les esprits dans cette partie de la capitale, où la gauche traditionnelle a totalement perdu la main. En mars 2018, la droite, à laquelle appartient la Ligue, y a recueilli 32% des voix, derrière le Mouvement 5 Étoiles, mais surtout plus de dix points devant le Parti démocrate de Matteo Renzi –un revirement politique complet. ».

Un chercheur en sciences politiques à Rome, Vincenzo Emanuele, confirme que «c'est un vote de protestation de la classe ouvrière». Le président de centre gauche du IIIe arrondissement [probablement membre du Parti démocrate] de Rome, reçoit l'auteur de l'article dans son "chic bureau" et  déclare : «Aujourd'hui, nous avons de très gros problèmes de drogue, liés à la forte pauvreté et à l'insécurité sociale qui règne,constate-t-il. Tout cela sert de terreau électoral à Salvini.» Il ajoute : « Ils [les Leghistes] veulent opposer les gens entre eux, en pointant du doigt les gens dans la rue, les jeunes qui sortent le soir ou les immigrés, alors que le vrai problème, c'est l'explosion des inégalités.» «Soyons clairs. Si l'on vote demain, c'est la Ligue qui gagne.»

 

A Naples, les idées de Salvini progressent également, selon l’article du même site Slate de Marie Brière de la Hosseraye et Yoram Melloul, À Naples, les immigrés en proie à la montée du racisme (1er juillet 2019) http://www.slate.fr/story/179076/naples-immigres-racisme-salvini

Certes la ville est encore gérée par un maire progressiste qui a décidé de ne pas appliquer le « décret Salvini » sur le droit au séjour des étrangers (l’article n’est pas très clair sur les compétences des maires dans l’application de ce texte), mais les mentalités évoluent.

Le discours de Salvini, qui fait de la lutte contre l’immigration une priorité, puisque selon lui, l’immigration est la clé de tous les problèmes, fait des progrès chez les Napolitains, rendant difficile la situation des immigrés notamment d’origine africaine.

Ainsi les auteurs notent que les Africains, autrefois très présents dans le centre-ville de Naples, y sont devenus presque invisibles et expliquent (en écriture inclusive) que « Progressivement, des résident·es se sont mis·es «à faire circuler des pétitions pour chasser les étrangers [pourquoi pas d'écriture inclusive ici?] des quartiers, se plaignant de violences». L’article ne croit pas utile d’indiquer si les réactions d’hostilité aux immigrés étaient fondées sur des faits avérés (on n’écrit jamais cela…) mais on est libre de le comprendre. D'ailleurs, le lien avec Salvini n'est pas apparent. Ces pétitions n'ont pas dû apparaître en un jour, ni avec Salvini.

Pourtant, l’Italie ne parait pas vivre sous un régime policier : « Tous le disent, pour les étrangers en situation irrégulière, les contrôles de police sont rares ».

L’article signale une augmentation des violences racistes, agressions verbales ou même physiques, qui sont évidemment mises en relation avec le discours anti-immigrés de Salvini, qui rendrait possible le passage à l’acte: «Avant, le racisme existait mais on le gardait pour soi».

 

Cet argument était déjà abordé dans un précédent article, En Italie, Matteo Salvini diffuse le racisme dans toute la société (Valérie Segond, 27 septembre 2018  http://www.slate.fr/story/167627/racisme-italie-conquete-pouvoir-salvini ).

Pourtant, à l’époque, l’article citait un expert de l'Observatoire de Pavie qui surveille la xénophobie : « «Il n'est pas sur qu'il y ait eu une augmentation significative des propos et actes racistes par rapport aux années précédentes ». Ou encore cet autre expert de l’opinion publique: « Il n'y a pas de racisme mais beaucoup d'Italiens se sentent avoir été oubliés [sic] par les gouvernements précédents qui ne se sont pas occupés d'eux, et ont tendance à se raccrocher à leur communauté», explique Chiara Ferrari chez Ipsos. »

Mais évidemment, l'article contredit ces opinions : « Alors, circulez, il n'y a rien à voir? Le racisme italien ne serait qu'un fantasme de bureaucrates bruxellois? Pas sûr ».

Pour les auteurs de ces différents articles, la politique anti-immigration de Salvini n’a aucun fondement, sinon idéologique. C’est seulement une recherche de boucs émissaires. Or, si les mentalités évoluent vers un rejet plus grand de l’immigration, est-ce en raison de manipulations ou d’illusions idéologiques, ou bien des réalités constatées par la population dans sa vie quotidienne ? Les auteurs de Slate écartent évidemment la seconde hypothèse. Si des immigrés apparaissent dans les faits-divers, c’est la faute de la presse :

«La presse a joué un rôle clé dans la propagation des stéréotypes», explique Grazia Naletto ». « Mais, explique (…) Marcello Maneri, professeur de sociologie, «ce qui est propre à l'Italie, c'est que les questions relatives à la politique migratoire sont toujours posées à l'occasion de faits divers où des immigrés sont mis en cause. L'information inquiétante est fortement ethnicisée (…). Les titres des faits divers renvoient à la nationalité du suspect quand il est étranger. Plus rarement quand celui-ci est une victime».

De même, le sentiment anti-immigré est mis en relation avec les statistiques ethniques sur la délinquance, ce qui sous-entend (sans le dire) qu’elles vont dans le sens d'une corrélation entre immigration et délinquance  : « Dans un pays qui produit des statistiques ethniques, contrairement à la France, les données sur la sécurité sont aussi toujours analysées sous le prisme du poids des étrangers dans les crimes commis, et dans les prisons. »

 

L’article En Italie, Matteo Salvini diffuse le racisme dans toute la société signale aussi que les attitudes anti-immigration débordent maintenant de la droite, puisque par exemple le parti Rifondazione comunista dénonce la concurrence des immigrés sur le marché du travail. Un développement illustre d'ailleurs comment les immigrés clandestins fournissent une main d'oeuvre bon marché  - car elle n'a pas les moyens d'être exigeante - y compris à la Mafia, situation présente pas seulement dans le sud mais aussi "dans le Piemont et dans la plaine du Pô, où les conditions de travail s'apparentent à du néo esclavagisme".

Enfin l’article observe que les politiques anti-immigration ne sont pas nées avec le gouvernement Conte-Salvini. Les premières mesures en ce sens datent du gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi et ont depuis été utilisées et accrues par tous les gouvernements successifs.

Dans ces conditions, contrairement à ce que les articles de Slate veulent démontrer (" Ce n'est pas la crise qui a créé le racisme, c'est la construction d'un homme, Matteo Salvini, dans sa marche vers le pouvoir", dit le chapeau d'un des articles), Salvini n’apparait pas vraiment comme l’homme qui a créé de toutes pièces une idéologie raciste, mais se trouve dans la continuité d'une attitude de méfiance accrue envers l’immigration, tant des hommes politiques que de la population.

 

 Ajoutons que de nombreux journaux et sites italiens se sont emparés de la question du racisme en Italie. On se demande s'il y une augmentation des actes racistes : C’è un aumento degli attacchi razzisti in Italia? https://www.internazionale.it/bloc-notes/annalisa-camilli/2019/02/27/attacchi-razzisti-italia   ; on analyse le renforcement de la mentalité raciste (L'Espresso, ll razzismo è diventato la normalità in Italia (le racisme est devenu la normalité en Italie, article de réflexion,     http://espresso.repubblica.it/visioni/2018/12/18/news/razzismo-italia-1.329768); on analyse les sondages d'opinion : Sondaggio, un Italiano su tre tentato dal razzismo, sondage, un Italien sur trois tenté par le racisme  https://www.quotidiano.net/cronaca/razzismo-in-italia-1.4458793 .

D'autres, au contraire, dénoncent une inflation de bien-pensance sur le sujet (Panorama,  E la stampa lancia "l'allarme razzismo" in Italia  (Et la presse lance "l'alarme racisme"en Italie,  https://www.panorama.it/news/politica/stampa-giornali-allarme-razzismo-italia/ ).

Mais faut-il confondre racisme et politique anti-immigration? En tous cas, Salvini se défend d'être raciste. Comme il l'écrit sur son compte Twitter, il ne regarde pas la couleur de la peau, mais seulement les comportements. A preuve, tous ses selfies avec des non-Blancs.

 

DjX9nZOXoAERmWv

 Compte Twitter de M. Salvini, 30 juillet 2018, avec le message :

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no (Je rappelle aux politiciens et aux journalistes du camp du bien que moi je ne juge pas les gens à la couleur de leur peau. Je les divise en personnes respectables et en délinquants. Il y a un futur en Italie pour les premiers, il n'y en a pas pour les autres).

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io
non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone
perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no!

https://twitter.com/matteosalvinimi/status/1024003369093001218

 

 

L'opinion publique italienne est évidemment agitée par certains faits divers mettant en cause des immigrés ou même des Italiens d'orgine étrangère.

On en a un exemple récent (mars 2019) avec l'affaire du chauffeur de bus scolaire, Italien d'origine sénégalaise,  qui avait pris des enfants en otage et prétendait mettre le feu au bus avec les enfants ligotés à l'intérieur, pour protester contre l'attitude du gouvernement italien à l'égard des migrants. Parmi les enfants il y avait d'ailleurs des étrangers : l'un d'entre eux, ayant réussi à conserver son téléphone portable, a pu donner l'alerte.

Les enfants furent finalement délivrés par les carabiniers. Salvini et Di Maio déclarèrent être en faveur de la déchéance de la nationalité italienne du preneur d'otages (pour les faits , cf. par exemple  https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/21/italie-massacre-evite-de-justesse-pour-51-collegiens-pris-en-otage_5438987_3210.html ). Comme il fut question de donner la nationalité italienne à ceux des otages qui étaient de nationalité étrangère (d'abord à ceux qui avaient permis de mettre en échec le preneur d'otages, puis à tous), le débat sur le droit du sol (ce droit est inexistant en Italie, une tentative de modifier la loi a capoté en 2016) réapparut et Salvini, d'abord favorable à l'octroi dérogatoire de la nationalité italienne, fit ensuite marche arrière. 

Sur les implications de l'affaire en ce qui concerne le droit du sol, voir l'article du journal suisse Le Temps  https://www.letemps.ch/monde/enfants-heros-rouvrent-debat-droit-sol-italien .            

 

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io
non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone
perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri https://twitter.com/matteosalvinimi/status/1024003369093001218https://twitter.com/matteosalvinimi/status/10240033690930
    

 

toni-iwobi-675

 Salvini avec le premier sénateur noir de l'histoire de l'Italie, membre de la Ligue, élu en 2018. Toni Iwobi, d'origine nigériane, est membre de la Ligue depuis 1993. Il y a adhéré parce qu'elle était fédéraliste et il y croit encore. Selon lui, la Ligue veut protèger les immigrés en situation régulière, dont beaucoup ont voté pour elle. Toni Iwobi était chargé des questions d'immigration dans l'organigramme de la Ligue.

 Il Fatto quotidiano.

 https://www.ilfattoquotidiano.it/2018/03/06/elezioni-il-primo-senatore-nero-e-della-lega-salvini-tutela-gli-immigrati-quelli-regolari-sono-suoi-fratelli/4207300/

 

 

 

 

NAISSANCE DE LA LIGUE « NATIONALISTE » (OU NATIONALE ?)

 

 

On l’a dit, la Ligue a évolué depuis l’époque Bossi. Les commentateurs ont bien noté cette évolution.

A l’époque de la Ligue du Nord de Bossi, les membres les plus convaincus refusaient de se considérer comme Italiens, et tournaient en dérision les symboles de la nation italienne. Ils se considéraient comme des Celtes, tandis que l’Italie était latine. Un des slogans des militants était : Bruciamo il tricolore (brûlons le tricolore - le drapeau italien).

Salvini était l’un des cadres permanents de la Ligue, à laquelle il appartenait depuis ses 17 ans. Son habileté et sa faconde populaire ont fini par le propulser en fin 2013 au poste de secrétaire général de la Ligue, élu haut la main contre Bossi diminué par les ennuis de santé et des affaires financières*. La participation de la Ligue aux gouvernements Berlusconi n’avait pas fait avancer ses projets fédéralistes en faveur du nord et le score électoral de la Ligue était tombé au plus bas.

                                                                                 * Bossi se représentait au poste de secrétaire général après une période durant laquelle son vieux compagnon Roberto Maroni avait dirigé la Ligue.

 

Salvini réorienta la ligne politique de la Ligue.

En 2017, le congrès de la Ligue à Parme permit de constater l’évolution accomplie : Salvini fut investi comme tête de liste pour les élections de 2018, avec plus de 80% des voix, contre Gianni Fava, représentant la ligne séparatiste, qui se déclarait “orgueilleusement sécessioniste”.

“Qui n’est pas d’accord s’en va”, annonça Salvini. Fava est resté, de même que Bossi qui fit un discours très critique sur la nouvelle ligne du parti. Bossi remarqua d’ailleurs que Salvini avait obtenu 80% des voix, mais que seulement 50% des militants avaient voté.

Les références à Trump et Poutine, le soutien de Marine Le Pen, faisaient partie de la nouvelle « panoplie » de la Ligue. Dans son intervention, Salvini dénonça l’Union européenne, les Roms, les migrants, George Soros (le milliardaire américain accusé d’encourager l’immigration par ses fondations). Pourtant, malgré la référence à Poutine, Salvini insista : en matière sexuelle, pas de discrimination. Enfin, dans la continuité avec la Ligue historique, il affirma vouloir consruire une Italie fédérale.

Le journal La Gazzeta di Mantova (https://gazzettadimantova.gelocal.it/mantova/cronaca/2017/05/21/news/a-parma-nasce-la-lega-nazionalista-1.15371490), qui relate ces événements sous le titre A Parma nasce la Lega Nord nazionalista (à Parme naît la Ligue nord nationaliste), observe alors « La svolta sovranista, nazionalista e personalista di quello che una volta era il partito-sindacato del Nord si è completata ieri al congresso della Lega a Parma» (la transformation en parti souverainiste, nationaliste et incarné dans une personne (personalista) de ce qui était autrefois le parti représentatif (sindacato) du Nord, est devenue complète hier au congrès de la Ligue à Parme).

Pourtant, comment se marque ce tournant « nationaliste ». Qui y a-t-il de particulièrement nationaliste dans la déclaration de Salvini ? 

« Io al Sud ci vado perché dove c’è un’ingiustizia ci deve essere la Lega. Un imprenditore che fallisce a Bari è uguale a uno che fallisce al Nord: dietro c’è sempre l’Ue dei burocrati e delle banche. Distruggiamo l’Ue e poi faremo dell’Italia un paese federale» (je vais dans le sud parce que là où il y a une injustice, la Ligue doir être présente. Il n’y a pas de différence entre un entrepreneur qui fait faillite à Bari [dans le sud] et un qui fait faillite dans le nord. Derrière il y a toujours l’Union européenne des bureaucrates et des banques. Détruisons l’Union européenne et après nous ferons de l’Italie un état fédéral)

Le journal note que la composante historique de la Ligue, séparatiste, attend son moment, à l’image de Fava qui déclare qu’il reste pour “continuare a dare voce a chi pensa che dobbiamo essere il sindacato del Nord e smantellare lo Stato centrale” (continuer à être la voix de ceux qui pensent que nous devons être les représentants des intérêts du nord et démanteler l’état central)

Quant à Salvini, il salue Bossi : Il m’a toujours critiqué mais je suis content qu’il reste. C’est sa maison.

 

 

bossi maroni fava pg

En marge du congrès de Parme en 2017 : de gauche à droite, Gianni Fava, Roberto Maroni (lunettes) et Umberto Bossi (assis, en chemise verte marquée, si on regarde bien, Padania). La vieille garde de la Ligue historique réunie pour un dîner convivial. Photo dans La Gazzetta di Mantova.

 https://gazzettadimantova.gelocal.it/mantova/cronaca/2017/05/21/news/da-bortolino-il-ritrovo-dei-padani-tra-attesa-e-ricordi-rispunta-boni-1.15371493

 

 

L’article Wikipedia en anglais Lega Nord fournit d’autres précisions sur le congrès de Parme : Fava, ministre de l’agriculture (plus exactement, assesseur) de la région Lombardie, présenté comme un social-démocrate de tradition, et libéral en matière de société, avait récusé la référence au Front national français :“c’est un des partis les plus centralisateurs et conservateurs d’Europe, qu’est ce que nous avons à faire avec lui ?” Il avait cité un vieux militant qui lui avait dit : “Dépêchons-nous de faire la Padanie [indépendante], que je puisse me remettre à voter à gauche”. Fava concluait : Voilà ce qu’était la Ligue et ce qu’elle doit être de nouveau.

Mais le succès électoral de 2018 a confirmé le bien-fondé de la ligne Salvini - juqu’à nouvel ordre du moins.

On a aussi raconté comment le mot “Nord” a disparu du nom de la Ligue (dans la communication politique mais pas dans les statuts) et de son logo (le simbolo, important en Italie car les simboli de tous les partis en présence figurent sur les bulletins de vote et les électeurs mettent une croix ou entourent le simbolo de leur choix). Ce changement était préparé par Salvini depuis 2016.

En octobre 2017, Salvini annonce au congrès fédéral de la Ligue un nouveau logo sans la mention “Nord”.

Salvini a déjà expliqué le pourquoi de ce changement dans une interview: ça fait plusieurs années que nous nous efforçons de convaincre le reste de l’Italie que le fédéralisme est bon pour elle et pas seulement pour le nord. Ce n’est pas au moment où nous sommes en train de réussir que nous allons revenir en arrière. Dans la semaine, je vais à Tarente [dans le sud], je ne peux pas y aller avec un logo marqué Nord !

Umberto Bossi s’exclame : Tu es devenu un nationaliste fasciste!

Et Luca Zaia, le président de la région Veneto, intervient: Umberto, tempi sono cambiati ! (Umberto, les temps ont changé).

(article du Corriere della Sera, Lega, nuovo simbolo: via la parola Nord. Bossi a Salvini: «Fascista». https://www.corriere.it/politica/17_ottobre_28/lega-toglie-parola-nord-calderoli-salvini-bossi-71d8cdd6-bb4e-11e7-8ef5-94a13146dc45.shtml )

 

On comprend donc que le tournant de la Ligue est moins nationaliste que national.

Dès 2016, le Corriere della Sera notait que Salvini touchait à son but : "trasformare la Lega da partito sindacalista del territorio, nordista nonché padano, in movimento autenticamente nazionale" (transformer la Ligue, de parti représentant le nord et padan, en mouvement authentiquement national), ce qui suscitait l'ironie de Bossi : La Lega nazionale ? Una cazzata (la Ligue "nationale" ? une connerie !).

https://www.corriere.it/politica/16_ottobre_25/lega-congresso-togliere-parola-nord-e56a6d54-9a25-11e6-939e-ec3a0eea054f.shtml

 

 

 

 

LP_8918405-990x661

Meeting de la Ligue à Rome, Piazza del Popolo, lors de la campagne électorale 2018.

On voit des drapeaux de toutes sortes (bleus de la Ligue nouvelle manière, ou drapeaux sarde, sicilien, vénitien, lombard, même un drapeau grec), mais presque pas de drapeau italien.

Il Fatto quotidiano.

 https://www.ilfattoquotidiano.it/2018/12/08/lega-salvini-riempe-piazza-del-popolo-cita-martin-luther-king-e-dice-datemi-il-mandato-per-trattare-con-lue/4821825/

 

 

 

La Ligue désormais prétend apporter des solutions valables pour toute l’Italie, défendre l’intérêt de tous les Italiens. Ce sera d’ailleurs le slogan de campagne de Salvini en 2018, Prima gli Italiani (d’abord les Italiens). Pour autant, la Ligue de Salvini n’abandonne pas ses visées fédéralistes.

Malgré cela, pour un homme comme Bossi, l’abandon du programme exclusivement « nordiste » de la Ligue sonne comme une adhésion à l’état-nation italien, ce qu’il traduit avec excès comme un ralliement au nationalisme fasciste, puisqu’ historiquement, c’est l’état fasciste qui a représenté l’aspect le plus dur de l’état-nation unitaire italien.

 

On comprend aussi que les Français puissent être perdus dans ces débats où le « nationalisme » de la Ligue consiste en fait à adopter une ligne politique valable pour tout le pays, ce qui est le cas de tous les partis politiques français qu’on n’accuse pourtant pas de nationalisme !

De fait, comment comprendre qu’on puisse qualifier de nationaliste un parti qui, malgré son changement de ligne politique, continue à vouloir faire de l’Italie un état fédéral ? (ce qui en France, est considéré comme une quasi-négation de la nation - mais en France, personne ne se soucie vraiment du programme de la Ligue puisqu’il suffit de dire qu’elle est d’extrême-droite). Mieux, comme on va le voir, la Ligue s’allie en Sardaigne aux indépendantistes. Curieux nationalisme quand même…

Il semble bien que le mot « nationaliste » en Italie a un sens un peu différent de celui qu’on lui donne en France.

Certes, l’attitude anti-européenne – au sens de l’Union européenne - et l’hostilité à la « globalisation » (et particulièrement à l’immigration) caractérisent aussi la Ligue, mais est-ce suffisant pour parler de « nationalisme » ?

 

 

 

 

 

 

21 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET POLÉMIQUE EN ITALIE TROISIEME PARTIE

 

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

QUINZE ANS DE POLÉMIQUES

 

 

La mémoire des foibe et de l’exode et, depuis 2004, la célébration du Jour du Souvenir, loin d’être la célébration rituelle et dépassionnée qu’on pourrait croire, offrent un point de vue remarquable sur la vie politique italienne et ses affrontements. Depuis 2004, les polémiques et les incidents n’ont pas cessé et paraissent même augmenter, chaque année procurant sa moisson de disputes.

Une lecture possible de ces polémiques est de dire qu’elles opposent la gauche à la droite; mais comme on l’a déjà dit, il serait plus exact de penser qu’elles opposent l’extrême-gauche à une sorte de front commun droite-gauche. A travers la mémoire des foibe, l’extrême-gauche reproche à l’ensemble de la classe politique de réhabiliter le fascisme.

Depuis l'arrivée au pouvoir de la Ligue version Salvini, ces controverses ont encore gagné en intensité.

 

 

LES FUSILLÉS DE DANE (SLOVÉNIE) ET LES EXÉCUTÉS DE PORZÛS (FRIOUL)

 

 

Il y a eu des polémiques sur des documents photographiques représentant l’exécution des victimes par les partisans ou l’armée yougoslave. En fait, il n’existe probablement aucune photo qui aurait été prise par les partisans de leurs exécutions - ce qui paraît assez compréhensible - ni par l’armée yougoslave en 1945 (de telles photos existent peut-être dans des archives que les pays succeseurs de la Yougoslavie n’ont pas envie de diffuser ?)*

Les photos qui ont circulé comme telles représentent au contraire des exécutions par des soldats italiens de résistants ou d’otages en Slovénie.

                                                                                  * De même, toutes les photos connues de récupération des corps paraissent avoir été prises soit en Istrie après octobre 1943 (fin du pouvoir partisan), soit après mai 1945 dans les territoires occupés par les Alliés occidentaux. Aucune photo similaire prise en territoire yougoslave après 1945 ne paraît exister ou n’a été révélée.

 

1554831927625_1549285053183_735x513_1554831932450

 Une photo de la récupération des corps des victimes des foibe, certainement après-guerre en zone italienne ou occupée par les Alliés occidentaux. Le militaire au premier plan semble porter un calot de l'armée américaine (?).

 Gazzetta di Parme., illustration de l'article du 4 février 2019, Foibe, l'Anpi nazionale: "Iniziativa di Parma non condivisibile" perché alimenta polemiche (voir plus loin sur la polémique créée par l'initiative de la sction de Parme de l'ANPI - association nationale des partisans, antifascite).

https://www.gazzettadiparma.it/archivio/2019/02/04/news/foibe_l_anpi_nazionale_iniziativa_di_parma_non_condivisibile_perche_alimenta_polemiche-504017/

 

 

Ainsi, en 2012, lors de l'émission télévisée Porta a porta, qui aborde le sujet des massacres des foibe, le présentateur Bruno Vespa montre la photo d’un peloton d’exécution fusillant cinq hommes, décrite comme une exécution par des militaires de l'armée yougoslave.

L’historienne critique, Alessandra Kersevan, présente sur le plateau, rétablit la vérité et indique qu’il s’agit d’une exécution commise en 1942 par l’armée italienne dans le village slovène de Dane, les noms des victimes étant connus, ce qui provoque l’agacement du présentateur. Le sénateur du Peuple de la Liberté (le parti de Berlusconi à l’époque) Maurizio Gasparri, lui aussi présent, traite alors Kersevan de propagandiste soviétique, tandis que le professeur Pupo, un des spécialistes du sujet et un des historiens du courant dominant, confirme la véritable signification de la photo (mais uniquement quand Alessandra Kersevan le sollicite). Le présentateur ne s’excuse pas vraiment de son erreur.

Cf. Article Wikipedia it. sur Alessandra Kersevan, ainsi que les sites 10 février et Giap (critiques).

http://www.diecifebbraio.info/2015/03/il-giorno-del-ricordo-e-i-falsi-fotografici-sulle-foibe/

https://www.wumingfoundation.com/giap/2015/03/come-si-manipola-la-storia-attraverso-le-immagini-il-giornodelricordo-e-i-falsi-fotografici-sulle-foibe/

 

Lors de cette émission, Alessandra Kersevan affirme que la mémoire des foibe est une création délibérée d’après-guerre pour discréditer le mouvement partisan, position qui lui valut ensuite de nombreuses attaques.

 

 

 

b vespa

Emission Porta a porta sur la RAI I, 2012. .Le présentateur Bruno Vespa confronté à la photo litigieuse qui ne représente pas une exécution par des militaires yougoslaves mais par l'armée italienne en Slovénie. Celui qui a mis la video sur You Tube lui a donné le titre : l'historienne démasque le révisionnisme et Vespa devient furieux.

Capture d'écran You Tube.

https://www.youtube.com/watch?v=RCXmbXUQUUc

 

 

b vespa 2

Emission Porta a porta sur la RAI I, 2012. Bruno Vespa avec Alessandra Kersevan et Marco Rizzo, dirigeant du parti Comunisti Sinistra Popolare (Communistes gauche populaire). Vespa, agacé, essaye de s'expliquer sur le choix de la photo.

Le parti Comunisti Sinistra Popolare est une scission d'avec les  Comunisti italiani; il a été rebaptisé Parti communiste (tout court) en janvier 2014 (à ne pas confondre avec le nouveau Parti communiste italien, fondé en 2016 par les Comunisti italiani). C'est Marco Rizzo qui lors du débat au Parlement sur l'instauration du Jour du Souvenir en 2004 (siégant alors avec le parti Comunisti italiani) qui avait dit : Oggi c'è un'aria di revisionismo (aujourd'hui, il règne un air de révisionnisme).

https://www.youtube.com/watch?v=RCXmbXUQUUc

 

 

 

Alessandra Kersevan est aussi connue pour son étude critique sur le massacre (ou la tuerie) de Porzûs (Frioul) : en février 1945: une vingtaine de résistants antifascistes (mais non communistes) de la brigade Osoppo sont exécutés par des partisans communistes, sur un soupçon controversé de trahison (ou de contacts avec les fascistes de la république de Salò); parmi les victimes se trouvait le frère de Pier Paolo Pasolini.

Kersevan a publié un livre sur le sujet en 1995, tendant à remettre en question la responsabilité des partisans communistes, qui avaient été jugés après-guerre et condamnés à des peines de prison, non exécutées car les accusés s’étaient enfuis, notamment en Yougoslavie.

En 1992, le président de la république Cossiga rendit hommage aux victimes et en 1998 le présient de la chambre des députés Luciano Violante, issu de l’ancien parti communiste, déclara dans un message à l’occasion de la célébration annuelle des victimes que la vérité sur les crimes commis par certains résistants ne devait plus être cachée.*

                                                                        * Le même Violante est aussi l’un de ceux qui reconnurent leur erreur pour avoir nié ou minimisé les massacres des foibe (cf. seconde partie).

 

Lorsque le président Napolitano vint rendre hommage aux victimes en 2012, Kersevan publia une lettre ouverte au président pour réclamer la révision du procès des accusés et une commission d’enquête. En 2008, elle déclarait que l'affaire de Porzûs avait été “l'un des mythes fondateurs de la classe politique dominante” dans le Frioul-Vénétie Julienne, et qu'à partir des années 90, elle fut exploitée au niveau national dans le cadre d'un processus de "convergence droite-gauche pour reconstruire un imaginaire anticommuniste partagé " (article Alessandra Kersevan, wikipedia it. https://it.wikipedia.org/wiki/Alessandra_Kersevan

On retrouve ici la même approche des historiens critiques et de la mouvance communiste actuelle ou d’extrême-gauche “antifasciste”qu’en ce qui concerne les foibe, dénonçant la construction d’une mémoire “révisionniste”, partagée entre la gauche institutionnelle * et la droite y compris l’extrême-droite.

                                                                                                                    * Rappelons que le parti communiste italien (PCI) historique s’est dissout en 1991 (congrès de Bologne). La majorité de ses membres (dont le futur président Napolitano) ont formé un parti social-démocrate, les Démocrates de gauche, plus tard fusionné avec d’autres apports dont des démocrates-chrétiens, dans le Parti démocrate, fréquemment au pouvoir. La minorité formait des partis strictement communistes, généralement dans l’opposition: Rifondazione comunista et Comunisti italiani. Toutefois Rifondazione comunista a appuyé les gouvernements de coalition de centre-gauche Prodi I (1996-98) et Prodi II (2006-2008), puis a essayé de construire un front de gauche aux élections de 2018 en s'alliant avec les anciens Comunisti italiani (ces derniers ont formé, avec certains refondateurs, le nouveau Parti communiste d'Italie en 2016, devenu Parti communiste italien en 2018) et d'autres mouvements anticapitalistes, dans la coalition Potere al Popolo! qui ne remporta aucun siège, amenant la fin de la coalition.

 

L’affaire de Porzûs, longtemps laissée dans un relatif oubli, est le sujet d’amples controverses et A. Kersevan n’est qu’un des multiples auteurs à avoir abordé ce sujet - impliquant aussi l’engagement (après guerre) d’anciens de la brigde Osoppo dans le réseau anticommuniste Gladio, financé par les Américains, et dont le rôle reste très discuté (voir Wiki it. Controversie sull'eccidio di Porzûs https://it.wikipedia.org/wiki/Controversie_sull%27eccidio_di_Porz%C3%BBs).

 

 

 

PHOTOS ET AUTRES POLÉMIQUES

 

 

La photo des fusillés par l’armée italienne, qui devrait maintenant être bien connue, est encore utilisée pour illustrer les massacres commis par les partisans. Un élu du parti La Destra ( la Droite) plus tard fusionné avec le Mouvement national pour la souveraineté, Francesco Storace, ancien président de la région Latium, utilise encore la photo en 2016.

En 2018, pour le 10 février, Giorgia Meloni , la présidente du parti Fratelli d’Italia (souvent identifié comme post-fasciste) l’utilise dans un tweet pour dénoncer le maire (Parti démocrate) d’une ville qui avait offert la salle municipale pour un colloque “négationniste” sur les foibe (c’est-à-dire un colloque d’historiens critiques), bien que ce maire ait ensuite présenté des excuses et même démissionné.

Se rendant compte de sa bévue, Giorgia Meloni supprime la photo !

https://www.corriere.it/politica/18_febbraio_10/errore-giorgia-meloni-ricorda-foibe-ma-foto-mostra-plotone-italiano-che-fucila-cinque-civili-195df6b2-0e4c-11e8-8d80-f9c15900d75d.shtml

 

 

 

50036015_1193219460827903_8929499239243302940_n

Affiche du parti Fratelli d'Italia pour le Jour du Souvenir 2019, montrant la présidente du parti Giorgia Meloni.

Giorgia Meloni, née en 1977, fait ses débuts très jeune au Mouvement social italien (MSI, néo-fasciste), en charge du Front de la jeunesse. Elle suit ensuite le parti dans sa transformation, sous la direction de Gianfranco Fini, en parti libéral-conservateur sous le nom de Alleanza nazionale. Députée à 29 ans, ministre de la jeunesse à 31 ans dans le gouvernemnt Berlusconi II. En 2009 elle suit la fusion de Alleanza nazionale avec le parti de Berlusconi, Il popolo della Libertà.Ne suit pas Fini et d’autres membres du parti lorsqu’ils rompent avec Berlusconi en 2010. En 2012, avec d’autres membres issus de l’ancienne Alleanza nazionale, rompt avec Berlusconi et crée Fratelli d’Italia-centrodestra naionale, (puis Fratelli d’Italia tout court), parti souverainiste, conservateur, anti-immigration, qui reprend le logo (simbolo) d’Alleanza nazionale.

Aux diverses élections , le parti reste dans les coalitions dites de centre-droit avec Berlusconi.

 

 

 

Les critiques de la commémoration des foibe ironisent aussi sur l’utilisation fréquente d’une photo pour illustrer l’exode des populations italiennes de Vénétie-Julienne et de Dalmatie, alors qu’il s’agit d’une photo représentant des personnes fuyant l’avance allemande en France en 1940 (épisode connu en France comme “l’Exode”).

Les mêmes, notamment le groupe Bourbaki (voir notre deuxième partie) se moquent volontiers des exagérations, non pas des historiens du courant dominant, mais des politiciens ou journalistes lorsqu’il s’agit de commémorer la mémoire des foibe.

Ainsi, Maurizio Gasparri*, ministre des communications, déclare en 2004 que les victimes des foibe sont peut-être un million, chiffre évidemment impossible puisque la population totale des provinces adriatiques italiennes dépassait à peine ce chiffre.

                                                                              * D’abord député du parti néo-fasciste MSI-DN (mouvement social italien-Droite nationale), devenu ensuite Alleanza nazionale (parti conservateur-libéral), ministre des communications du gouvernement Berlusconi II, puis sénateur et chef du groupe parlementaire du Peuple de la liberté (alliance électorale de centre-droit dirigée par Berlusconi en 2008, transformée en parti en 2009), vice-président du Sénat, réélu sénateur en 2018 pour Forza Italia (nouveau nom adopté par le parti de Berlusconi en 2013, reprenant le premier nom du parti en 1994).

 

De son côté, le célèbre journaliste et directeur de journaux Paolo Mieli*, très connu en Italie, déclare dans une interview télévisée de 2018 que les victimes des foibe sont des centaines, des milliers, peut-être des centaines de milliers (il fera ensuite couper le passage contesté) https://www.wumingfoundation.com/giap/2019/02/paolo-mieli-come-gasparri/

                                                                     *  Paolo Mieli, à plusieurs reprises directeur du plus important journal italien Il Corriere della sera; brièvement directeur de la RAI (la radiotélédiffusion italienne). A ses débuts, membre du groupuscule d’extrême gauche Potere Operaio (pouvoir ouvrier). Signe en 1971 avec d’autres intellectuels (dont Umberto Eco, Alberto Moravia etc) un manifeste dénonçant comme “tortionnaire” un commisaire de police, qui serait responsable de la mort d’un jeune anarchiste. Ce commissaire est ensuite abattu par des militants d’extrême-gauche. Mieli a plus tard exprimé ses regrets pour avoir signé le manifeste, estimant avoir indirectement causé la mort du commissaire.

  

 

 

CONVERGENCE GAUCHE-DROITE

 

 

 

Les milieux critiques et antifascistes dénoncent la convergence gauche-droite sur les foibe.

Ainsi, en 2016, un conseiller régional de Toscane, Donzelli, du parti Fratelli d’Italia, prenant acte de ce que la région organisait déjà pour les élèves un voyage d’études de 5 jours à destination des camp de concentration de Birkenau et Auschwitz, sous le nom de “train de la Mémoire” proposait que l’itinéraire du train passe par la foiba de Basovizza et que le nom du voyage soit modifié en “train de la Mémoire et du Souvenir”.

 Sa proposition fut approuvée à l’unanimité par le conseil régional, pourtant dirigé par un membre du Parti démocrate (social-démocrate).

Le groupe Bourbaki ne manque pas d’ironiser :

“Train de la Mémoire et du Souvenir. Foibe et Shoah sur le même plan. Quel intitulé délicieusement bipartite, quel sommet audacieux du post-idéologique, quel doux naufrage sur la mer tranquille de “la mémoire nationale commune et partagée” (memoria nazionale comune e condivisa).  L’équivalence entre foibe et Shoah, si chère aux néo-fascistes et à leurs complices  démocrates, naît de l’affirmation que les troupes yougoslaves ont tué des personnes “en tant qu’Italiens”, comme les nazis tuaient des personnes “en tant que Juifs”. Mais c’est une ritournelle de propagande, sans valeur historiographique.”

Le groupe Bourbaki souligne que cette équivalence a été votée sans états d’âme par le gouverneur* de Toscane Enrico Rossi, représentant l’aile gauche du Parti démocrate, le “Corbyn italien”, “l’adversaire sans peur des dérives centristes et libérales du renzisme**”.

                                                                   * En Italie, on appelle souvent, “gouverneur” les présidents des régions. Cet usage, inspiré des USA, n’est pas officiel.

                                                                    ** De Matteo Renzi, chef du Parti démocrate, qui lorsqu’il était président du conseil (2014-2016), a mis en oeuvre une politique libérale impopulaire (réforme des retraites notamment), expliquant largement l’échec du Parti démocrate aux élections de 2018)

 

Certes, dans la version définitive du texte voté à l’unanimité, il n’y a plus un seul train "de la Mémoire et du Souvenir” mais deux trains séparés, dont l'un partira tous les deux ans et amènera des élèves toscans à Trieste pour visiter la foiba de Basovizza.

Bourbaki remarque que “Même le “soi-disant” (sedicente) élu d’«extrême gauche», cédant à l’ambiance de “concorde nationale”, a voté pour (il s’agit d’un élu de Toscana a sinistra, Oui, Toscane à gauche, une formation qui appartenait à un regroupement né il y a quelques années et qui s’appelait... Une autre Europe avec Tsipras (créé au temps de la plus grande popularité du premier ministre grec qui s’opposait aux décisions libérales de l’Union européenne - cette époque est déjà loin !).

Selon le groupe Bourbaki :

“La logique de base est clairement énoncée: si on va à Auschwitz et à Birkenau, il faut aussi aller à Basovizza.

Mais pourquoi seulement là?  Rappelons qu’à Trieste se trouve également la Risiera di San Sabba, le seul camp de concentration sur le sol italien doté d’un four crématoire.  Cela ne mérite-t-il pas d'être visité?”

Le groupe Bourbaki espère que les accompagnateurs seront assez intelligents pour y penser, car il ne faudra pas compter sur ceux qui accueilleront les élèves à Trieste : à Trieste, les foibe n’égalent pas la Shoah, elles surpassent la Shoah. 

https://www.wumingfoundation.com/giap/2016/04/chi-racconta-agli-studenti-che-le-foibe-sono-come-la-shoah-cinque-domande-al-presidente-della-regione-toscana-enrico-rossi/

 

Ainsi ce qui est dénoncé à chaque fois c’est le fait que dans l’Italie actuelle, la gauche (modérée) et la droite (voire l’extrême-droite) puissent être d’accord sur certains points (ici la mémoire). La réintégration de la droite post-fasciste dans le jeu poltique normal paraît avoir comme corrolaire la condamnation rétrospective du commnisme.

Il faut signaler que la perception de certains partis est très différente selon qu’on se situe à l’extrême-guache ou non. Ainsi Fratelli d’Italia ou la Ligue (anciennement “du Nord” – le nom originel Lega Nord per l'Indipendenza della Padania n’a d’ailleurs pas été modifié dans les statuts) sont classés le plus souvent par les observateurs italiens au centrodestro (centre-droit), ce qui peut étonner en France. De façon plus précise, on classe dans la catégorie conservatorismo nazionale, Fratelli d’Italia et la Ligue (dans sa version Salvini), mais cela ne semble pas exclusif d’un rattachement au centrodestra (voir articles centrodestra et conservatorismo nazionale sur Wikipedia italien).

De la même façon, la gauche de gouvernement est souvent qualifiée de centrosinistra: actuellement, le terme de gauche (sinistra) en Italie qualifie le plus souvent les partis se réclamant du communisme et l'extrême-gauche:

« Les leaders du PD [Parti démocrate], comme Matteo Renzi, refusent d’employer le mot «gauche» à propos de leur propre parti. Ainsi, la «sinistra» italienne est confinée à un espace politique représentant électoralement moins de 10% des intentions de vote. (…) Troquant le «communisme» pour la «gauche», les leaders du PDS/DS/PD [le PDS et le DS sont les partis qui en se transformant ont abouti au Parti démocrate] n’eurent de cesse de se défaire de cette nouvelle étiquette déjà trop encombrante. »

Slate, Gaël Brustier, L’Italie, le pays où la gauche a disparu, février 2018

http://www.slate.fr/story/157501/italie-gauche-disparu

 

Pour ceux qui revendiquent toujours l'appellation "communiste"* et pour l’extrême-gauche, il s’agit en fait d’une condamnation rétrospective de l’antifascisme - identifié largement au communisme, et ce “révisionnisme” repose sur des mystifications historiques.

                                                              *Il est rappelé que les anciens communistes devenus démocrates de gauche, ont accepté et promu la version consensuelle des faits.

 

Les deux camps sont impossibles à concilier car partant d’analyses et d’interprétation des faits historiques opposées.

 

 Alte_cariche

 Image de la convergence gauche-droite (ou centre-gauche-centre-droite ?) : le président Giorgio Napolitano (à gauche), issu de l'ancien parti communiste, Gianfranco Fini, (le plus grand) ancien néo-fasciste devenu le dirigeant du parti libéral-conservateur Alleanza nazianale, qui convergea ensuite dans le parti de Berlusconi, et à droite, Berlusconi lui-même, figure centrale du centrodestro, à l'époque de la photo chef du gouvernement. Le personnage à droite du président Napolitano est le président du sénat Renato Schifani.

Photo prise lors de la commémoration des attentats du 11 septembre 2001, en 2008. A ce moment Fini était président de la chambre des députés et  son parti allait fusionner avec Il Popolo della Libertà de Berlusconi. Fini abandonna peu après le parti de Berlusconi en reprochant à ce dernier son "illibéralisme" (un terme pas encore à la mode) et de trop s'aligner sur les positions fédéralistes de la Ligue du nord de Bossi; il fonda un nouveau parti, sans grand succès. Quoiqu'il en soit, tous étaient d'accord sur la "mémoire partagée".

Presidenza della Repubblica.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alte_cariche.jpg

 

 

 

  

QUELQUES REGARDS UNIVERSITAIRES

 

ANTIFASCISME ET FÉMINISME

 

Quelques analyses universitaires accessibles sur internet s’intéressent aux”usages publics de l’histoire”. Le concept d’usage public du passé  ou de l’histoire se réfère essentiellement à l’utilisation de l’histoire à des fins civiques et/ou politiques, notamment  par le biais des commémorations, des lois mémorielles etc.

 

Le lecteur de bonne foi peut se faire un idée de la façon dont les massacres des foibe sont présentés par des intellectuels se déclarant probablement « antifascistes » dans l’article L'inquiétante étrangeté de l'histoire, Sur l'usage des "foibe" dans l'Italie contemporaine (2010) http://usagespublicsdupasse.ehess.fr/linquietante-etrangete-de-lhistoire-sur-lusage-des-foibe-dans-litalie-contemporaine/

Les auteurs sont Italiens mais l’article se trouve sur internet avec le label d’une institution universitaire française, l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Partant du point de vue qe la thèse officielle sur les foibe et l’exode est une contre-vérité, les auteurs font l’analyse de la célébration des victimes des foibe comme une réhabilitation du fascisme.

 

Les auteurs de cet article commencent par annoncer un nombre de victimes le plus réduit possible : «  On y tua de 1500 à 2000 personnes », en présentant les victimes comme essentiellement des responsables ou militants fascistes.

« De l’analyse des listes de noms résulte que, mis à part quelques civils innocents, la plupart des personnes furent tuées en raison des violences et des abus qu’elles avaient commis au nom du fascisme ou parce qu’elles avaient collaboré avec les envahisseurs allemands (…).

Leur condamnation à mort n’était nullement liée au fait qu’elles étaient italiennes. » 

Or, cette interprétation (appuyée notamment sur les travaux de l’historien Scotti, de tendance communiste, qui très jeune encore, a choisi de s’installer en Yougoslavie vers 1948), est passablement en contradiction avec ce que les mêmes auteurs disent des victimes quelques paragraphes auparavant, où ils notent que les exécutions ont frappé une grande diversité de population.

En considérant comme démontré le faible chiffre des victimes et leur appartenance au fascisme sauf exceptions, l’article fait comme si la question était résolue par le consensus historique, ce qu’elle est loin d’être. Elle élimine tout simplement la version des historiens mainstream (bien que les références aux études de Pupo et Spazzali, par exemple, soient mentionnées, ce qui donne à croire qu’elles vont dans le sens indiqué). Cette malhonnêteté discrédite l’ensemble de la démonstration qui se voudrait scientifique (au sens limité des sciences sociales) et n’est dès lors que polémique.

L’article analyse longuement un téléfilm de la RAI en 2006 sur les foibe, Il cuore nel pozzo (le cœur dans le puits) :

« …les partisans slaves sont représentés comme une bande d’hommes dépourvus de tout scrupule, comme des ivrognes, des voleurs de terres, des assassins et des violeurs, que seule la haine contre les Italiens anime. »

« Ce qui frappe (…) est l’absence de toute référence à l’occupant allemand et à l’activité des unités fascistes aux ordres de la République sociale italienne (…) une incroyable décontextualisation historique du récit ».

 

Rédigé dans le style scientifique et passablement abscons de rigueur pour une parution de sociologie, l’article a aussi recours à des concepts de psychanalyse :

« Nos efforts ont convergé en direction de l’approfondissement d’outils d’élaboration et d’interprétation, d’où l’usage croisé de catégories analytiques, historiques et philosophiques. »

 

Les auteurs s’appuient sur des travaux de Freud dans un essai « L’inquiétante étrangeté », d’où le titre qu’ils ont choisi : « La tentative de diaboliser les événements autours des foibe (en en exagérant les données relatives aux morts), de les mystifier (en occultant l’identité des victimes et de leurs bourreaux) et de les extrapoler de leur contexte historique, en en faisant un fait en soi, révèle les mécanismes de projection qui, aujourd’hui encore, ont la fonction de renier la responsabilité collective ».

« En qualifiant de nettoyage ethnique présumé les événements dramatiques relatifs aux foibe, on opère un échange de rôles entre victimes et bourreaux, une inconsciente persécution de soi dans l’Autre. »

Pour les auteurs, la commémoration des massacres de 1943-45, présentée comme élément de pacification et de réconciliation nationale, est en fait un acquittement des coupables (fascistes)

« L’exclusion des nazi-fascistes de la scène politique italienne était due à leur conduite criminelle et c’est justement cette conduite criminelle qui est l’objet d’un acquittement. « Pacification » signifie donc réhabilitation et récupération d’anciens privilèges. »

Ils terminent leur article par une longue et surprenante attaque contre l’Eglise pour son attitude antiféministe (!) et sur la situation dominée des femmes à l’égard du pouvoir politique, dont le rattachement au sujet principal reste problématique (en tous cas pour le lecteur lambda), le tout écrit de façon peu compréhensible , sauf à ceux qui ont été formés à ce genre de rhétorique militante :

« Depuis 2000 ans …l’Église s’identifie à la Mère, et aujourd’hui encore elle prétend avoir l’hégémonie sur le maternel, imitant le pouvoir absolu et dominant des mères dans la relation toute-puissante qu’elles établissent avec l’enfant hilflos [sans défense, en allemand]… »

« Le fait de pardonner par le bais du féminin maternel, sans que les femmes n’obtiennent aucune reconnaissance de leur capacité de définition des symboles, mais en faisant, comme le fait l’Église catholique au service du pouvoir politique, de ce féminin maternel le lieu purement naturel des lois divines, sert seulement à gommer les formes d’appartenance et les droits positifs qui passent par les pères ne jouissant pas des privilèges anthropologico-culturels-religieux chrétiens. »

 

« Incapables de reconnaître dans les femmes les responsables légitimes du pouvoir maternel, les forces politiques dans leur ensemble tendent à l’exercer de nouveau pour leur propre compte. En effet, les femmes sont à nouveau et toujours perçues comme inaptes à exercer le pouvoir seules, puisqu’on les assimile de manière projective aux impuissants de toute époque, aux besogneux, aux prolétaires, aux sans papiers, tous des Hilflos [sans défense, en allemand] dans la forme primaire de dépendance. »

Cet article, publié sous le label d’une institution universitaire française, ce qui pourrait laisser penser au lecteur qu’il s’agit là (aux dérives rédactionnelles près…) d’un point de vue scientifique autorisé en la matière, n’est en fait qu’un élément de discours militant, ici antifasciste (au sens particulier du mot, c-à-d d’extrême-gauche) et féministe.

 

 

 

VU DE LAUSANNE

 

 

L’étude de Stéfanie Prezioso (université de Lausanne) Prise en otage des victimes et usages publics de l’histoire : le cas de la Résistance italienne (2006) décrit de façon bien plus compréhensible la tendance dans l’Italie contemporaine, à minimiser la valeur de l’antifascisme en mettant l’accent sur les crimes commis par certains résistants et les dérapages de l’épuration en 1944-45, ainsi que sur l’inspiration totalitaire de la résistance communiste. La mémoire des foibe et de l’exode s’inscrit dans ce tableau :

« En mars 2004, l’institution par le gouvernement Berlusconi de la « Journée du Souvenir » participe de la même opération. Elle vise à commémorer les « exilés italiens et les victimes des foibe » ; c’est-à-dire à la fois les réfugiés italiens qui quittent les territoires yougoslaves entre 1945 et 1960 et les victimes des vagues de massacres qui frappent les Italiens en Yougoslavie après l’armistice. Là aussi, le problème n’est pas tant que l’on se souvienne de ces victimes – soit 4 à 5 000 personnes massacrées et plus de 35 000 [sic] réfugiés – oubliées dans les « glaces de la guerre froide », et pour lesquelles le deuil n’a pas pu être élaboré. Le problème est que dans le discours de la droite et des révisionnistes italiens, la commémoration de ces morts-là, victimes de la « sauvagerie communiste », « contrebalance » de fait la « Journée de la mémoire » dédiée aux victimes de la Shoah.

On touche ici à l’un des traits caractéristiques du révisionnisme historiographique qui refuse d’inclure dans sa réflexion les « mécanismes et les ressorts » de la violence. En effet, comment saisir le sens de ces massacres, sans se pencher sur l’occupation proprement coloniale de l’armée italienne dans les territoires yougoslaves ?  (…) Il n’est pas inutile dans ce sens de souligner que l’occupation italienne dans les territoires yougoslaves fait environ 250 000 morts en 29 mois. »

« Targuée de « politique », par les révisionnistes, cette contextualisation est vouée aux gémonies.

Or le révisionnisme tend à mélanger dans le même chaudron toutes les victimes de la guerre, à les rendre méconnaissables, afin de légitimer la réhabilitation partielle du passé fasciste. »

« La lutte contre « l’analphabétisme de la population italienne en matière de fascisme » s’avère dans ce contexte de plus en plus difficile à mener. »

 

L’auteur arrive à une impasse dans son raisonnement. Moins militante que les auteurs du texte précédent qui considéraient toutes les victimes comme fascistes, elle estime qu’il faut commémorer ces morts – “pour lesquelles le deuil n’a pas pu être élaboré”, mais en même temps constate que la commémoration contrebalance la journée de la Mémoire [de la Shoah]. Alors comment faire ?

Elle insiste sur l’absence de contextualisation, qui pourtant ne ressort pas des déclarations publiques officielles - dont on comprend que l’objet essentiel n’est pas d’insister sur les méfaits des Italiens, mais qui y font pourtant référence - ni a fortiori des travaux historiques dominants qui sont favorables à la commémoration sans dissimuler le contexte des événements, mais à la rigueur de la vision de l’opinion moyenne, très mal informée, et de quelques politiciens ou journalistes - ce qui n’est pas vraiment précisé dans l'article.

Elle retombe sur la conclusion qu’il s’agit de réhabiliter, au moins partiellement, le passé fasciste, conclusion qui était sans doute posée par avance et incontournable, même à l’université de Lausanne !

Au passage, on note le chiffre des exilés cité par l'article, 35 000, qui est évidemment une erreur de plume de l’auteur ou une coquille de l’éditeur- mais significative. Même les « réductionnistes » admettent des chiffres de 200 à 250 000 exilés environ.

Stéfanie Prezioso, Prise en otage des victimes et usages publics de l’histoire : le cas de la Résistance italienne, Amnis 6/ 2006

https://journals.openedition.org/amnis/867

 

 

 

UNE ÉTUDE QUI GARDE L’ÉQUILIBRE

 

 

Enfin, l’article en anglais de E. Fonzo (université de Salerne), Use and Abuse of History and Memory: the Istrian Dalmatian Exodus and the Current Refugee Flows (usage et abus de l’histoire et de la mémoire : l’exode istrien-dalmate* et l’afflux actuel de réfugiés), 2017, est pour sa part une très bonne étude qui expose clairement (et sans recours aux complexités langagières en usage chez d’autres) l’évolution historique du souvenir des foibe et l’approche différenciée des familles politiques.

                                                                                     * On dit plus fréquemmment, semble-t-il, exode juliano-dalmate.

Il ne départage pas les thèses en présence (thèse de l’extrême-gauche et thèse de la droite, adoptée par la gauche de gouvernement et devenue la thèse officielle), comme si aucune vérité historique n’était atteignable (bien que le titre se présente comme un signal obligé aux thèses critiques, que dément assez le contenu).

Bien que l'objet de l'article soit l'usage de la mémoire et non le récit des faits, l'auteur tient certains points pour admis :"Formellement, l'exode des Istriens-Dalmates n'était pas une migration forcée, mais en réalité, les circonstances les forcèrent à partir".

L’auteur souligne que « même aujourd’hui, il est impossible de discuter sereinement de l’exode et des foibe et, en général, ces sujets donnent lieu à des polémiques aigües et des interprétations partisanes (one-sided interpretations).

Il note que progressivement, la gauche italienne a accepté le point de vue de la droite sur les foibe et l’exode. Notamment le Parti démocrate de gauche, issu de la dissolution du PCI, a voulu montrer qu’il se démarquait ainsi du communisme en promouvant la mémoire des foibe et de l’exil, donc une vision critique (en partie) de l’antifascisme.

Depuis les dernières années, la connaissance du sujet a progressé (inauguration d’une Maison du Souvenir à Rome, nombreuses parutions d’historiens ou de vulgarisateurs), bien que restant toujours limitée dans le grand public (43% de la population sait ce que sont les massacres des foibe, moins encore pour l’exode juliano-dalmate).

L’auteur note d’ailleurs qu’il existe une méconnaissance générale de l’histoire en Italie (a more general ignorance of history, frequently detected in Italy.)


 L’interprétation de la droite est devenue la version officielle, acceptée par le Parti démocrate. Seulement quelques groupes politiques et quelques auteurs, en général proches de l’extrême-gauche, la contestent.

L’auteur souligne que les politiciens de gauche qui ont le plus adopté le point de  vue de la droite (ce qu’il appelle the nationalist point of view) sont ceux qui sont issus de l’ancien PCI (Giorgio Napolitano, Luciano Violante, mais aussi des leaders [plus jeunes] comme Walter Veltroni*, ancien secrétaire du Parti démocrate, qui a préfacé un ouvrage défendant la thèse du nettoyage ethnique, ou Piero Fassino** qui écrivait notamment : « C’était un nettoyage ethnique contre des femmes et des hommes coupables d’être Italiens (2014).

L’auteur note que les membres du Parti démocrate provenant d’une tradition politique catholique sont plus mesurés, comme Matteo Renzi.

 

                                                                                        * Walter Veltroni fait ses débuts dans le parti communiste italien (PCI), dont il est un jeune député et membre du comité central. Lors de la dissolution du PCI, il fait partie de la majorité qui fonde le Parti démocrate de gauche (qui change 2 fois de nom avant de devenir 2007 le Parti démocrate en agrégeant des démocrates chrétiens). Ministre et vice-président du conseil du gouvernement Prodi en 1996-98, puis maire de Rome (2001-2008), secrétaire général du Parti démocrate, démissionne après l’échec de son parti à des élections en Sardaigne. Se consacre depuis à des activités culturelles (livres, documentaires) en marge de la politique. En 2017, lors d’une cérémonie pour le 10 ème anniversaire du Parti démocrate, déclare que le gouvernement Prodi de 1996 fut le meilleur de la république. Réalise en 2014 un documentaire nostalgique Quando c'era Berlinguer (Quand il y avait Berlinguer) sur la vie de Enrico Berlinguer, qui dirigea le parti communiste de 1972 à 1984.

 

                                                                            * * Ancien membre du PCI, puis secrétaire des Démocrates de gauche devenu Parti démocrate. Ministre des gouvernements Prodi, D’Allema, Amato. Maire de Turin en 2011-2016.

 

ee9cf1e3a627bf556af89e0bb3fbe75e

 Livre de Jan Bernas,  Ci chiamavano fascisti, eravamo Italiani (Ils nous appelaient fascistes, nous étions des Italiens), avec une préface de Walter Veltroni, un dirigeant de la gauche de gouvernement italienne.

 

 

Festa-Pd-Renzi-Veltroni-Gentiloni

Les responsables anciens et nouveaux du Parti démocrate lors de la célébration du 10 ème anniversaire du parti en 2017. De gauche à droite, Paolo Gentiloni, à l'époque président du conseil, Walter Veltroni et Matteo Renzi. A cette occasion , Veltroni déclara que le premier gouvernement présidé par Romano Prodi (1996-98) avait été le meilleur gouvernement de l'Italie républicaine.  Romano Prodi appartenait au Parti populaire italien, un petit parti du centre-gauche chrétien. La plupart des partis de gauche et du centre réunis dans ce gouvernement de coalition (alliance de l'Olivier) allaient ensuite confluer dans le Parti démocrate.

Metropolitan Magazine

https://www.metropolitanmagazine.it/buon-compleanno-pd/#prettyPhoto/0/

 

 

L’auteur précise que la version officielle est aussi partagée par le Movimento 5 stelle (mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo et Luigi Di Maio), et que le parti le plus engagée dans la mémoire des événements est Fratelli d’Italia.*

Curieusement, l'auteur ne mentionne pas la Ligue (à part une phrase de Salvini sur les migrants actuels) alors que la ligne de ce parti a nettement évolué depuis l'époque Bossi, qui était très opposé au nationalisme italien (mais qui, d'un autre côté, ne pouvait pas se désintéresser du sort d'Italiens du nord-est). La Ligue du nord faisait partie du gouvernement lors du vote de la loi sur le Jour du Souvenir et certains de ses membres lui ont apporté un soutien complet.                  

E. Fonzo indique que quiconque met en question la version officielle est accusé de négationnisme et que l’histoire des foibe et de l’exode est souvent décontextualisée, les Italiens étant, par définition, considérés comme des victimes innocentes.

Il constate enfin que l’arrivée récente de réfugiés en Italie n’est presque jamais comparée à l’arrivée des réfugiés juliano-dalmates en vue d’inciter à adopter une attitude généreuse envers les migrants actuels (d’autant que l’accueil des Juliano-Dalmates ne fut pas toujours généreux !). Fratelli d’Italia, le parti le plus engagé dans la mémoire des événements, est aussi très anti-immigration.

L’auteur cite aussi une phrase de Salvini (pas encore au pouvoir à l’époque de l’article) comparant défavorablement les migrants d’aujourd’hui (qui « volent, violent, agressent, ont des exigences »…) aux exilés juliano-dalmates. Mais l’auteur reconnaît que l’exode des Juliano-Dalmates à partir de 1945 et le présent exode des réfugiés ou migrants sont dissemblables et leurs points communs réduits au minimum.

 

Fonzo, E. (2017). Use and Abuse of History and Memory: the IstrianDalmatian Exodus and the Current Refugee Flows. Journal of Mediterranean Knowledge-JMK, 2(1),2017.

http://www.mediterraneanknowledge.org/publications/index.php/journal/issue/archive

 

 

giorno_ricordo-2

Illustration pour le Jour du Souvenir.

La petite exilée "julienne", comme l'indique l'affichette sur sa valise, est devenue une icône de nombreuses affiches du Jour du Souvenir. En rouge les territoires abandonnés par les exilés.

Napoli Today.

 http://www.napolitoday.it/eventi/giorno-del-ricordo-napoli-10-febbraio-2014.html

  

 

 

LES COMMÉMORATIONS 2019

 

 

La commémoration 2019 entraîna son lot de discours officiels, aussi bien au niveau national que dans les conseils régionaux et les municipalités.

En Toscane, le président de la région Rossi (aile gauche du Parti démocrate), déclara lors de la séance solennelle du conseil régional : “nous devons assumer notre responsablité d’avoir nié et diminué l’horreur contre l’humanité représentée par les foibe et la douleur de l’exode”.

En Ligurie, le président de l’assemblée régionale Alessandro Piana (Ligue) parla de “rendre justice à des épisodes historiques irréfutables, qu’aucune théorie négationiste ne peut contester”, tandis que le “gouverneur” Giovanni Toti (Forza Italia) déclarait qu’on avait le devoir de transmettre ces faits aux jeunes générations afin qu’une telle brutalité ne se reproduise plus.

 

Le Jour du Souvenir est généralement mis à profit par les antifascistes pour diverses manifestations critiques.

 

 

1779904_711063445595116_1189787599_n

 

Affiche pour le Jour du Souvenir vu par les antifascistes : Noi ricordiamo tutto (nous nous souvenons de tout). La photo représente une jeune partisane avec derrière elle le drapeau yougoslave

Site Rifondazine communista de Sienne..

http://www.rifondazionesiena.it/la-necessita-di-difendere-la-memoria-antifascista-dal-mito-delle-foibe-2/

 

 

A Parme, ville de tradition antifasciste, la branche locale de l’association nationale des partisans italiens (ANPI - héritière des mouvements de résistance de gauche, toujours très ancrée à gauche) organisa une conférence "Foibe et fascisme" (comme tous les ans pour le Jour du Souvenir), avec un sujet intitulé « la foiba de Basovizza, un faux historique ».

Les conférenciers, présents ou en video, étaient les « mousquetaires » habituels des thèses critiques, Sandi Volk, Claudia Cernigoi, Alessandra Kersevan.

 

 

 

manifesto-contromanifestazione-foibe-2019-707x1024

 

L’affiche de l’ANPI de Parme (avec la maintenant célèbre photo des fusillés de Dane, comme l’indique la légende), annonçant la conférence « Foibe et fascisme » avec les thèmes traités : Sandi Volk : « Les morts des foibe reconnus par la loi 394 : 354, presque tous des forces armées de l’Italie fasciste » ; en vidéo : Alessandra Kersevan : « La foiba de Basovizza, un faux historique » et  Claudia Cernigoi « Norma Cossetto, un cas pas clair du tout ». La conférence est co-organisée par l’ANPI et par le comité antifasciste anti-impérialiste et pour la mémoire historique.

Parma Today

 http://www.parmatoday.it/politica/foibe-salvini-contro-l-anpi-di-parma-rivedere-i-contributi-a-queste-associazioni.html

 

 

 Or Basovizza est la foiba* la plus connue, toujours en territoire italien (près de Trieste, en Frioul-Vénétie Julienne), la première devant laquelle un président de la république italien (Francesco Cossiga) vint se recueillir en 1991, puis déclarée monument national en 1992 par le président Scalfaro.

                              * En fait il ne s’agit pas d’une foiba naturelle mais d’un puits de mine, autrefois exploité par la société Skoda. D’où l’ironie (assez mal venue) du groupe Bourbaki qui la qualifie toujours de « foibe-non-foibe » (foibe qui en est pas une, foibe pas vraiment foibe).

 

L'initiative de l'ANPI de Parme fit scandale dans la classe politique conservatrice et modérée, ainsi que dans les associations d'exilés.

Le vice-président du conseil italien et ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, intervint par un tweet dans son style habituel.

                       

salvini ANPI

 

Le message de Salvini, reprenant l’affiche de l’ANPI :

« Les Foibe « un faux historique ». Dément.

Ça me dégoûte qu’on puisse nier encore aujourd’hui l’extermination de milliers d’Italiens par les communistes. Dimanche 10 février, je serai à la foiba de Basovizza, près de Trieste : l’histoire ne s’oublie pas, honneur à nos morts. »

Source non retrouvée.  

 

 

Salvini,  rejoint par plusieurs députés et responsables régionaux, menaça de supprimer les subventions publiques à l'ANPI et à tous ceux qui diffuseraient les thèses "négationnistes".  La présidente de l’ANPI contesta recevoir des subventions. Tout en prenant ses distances avec son groupe de Parme, elle accusa le gouvernement d’instrumentaliser les foibe, dont l’histoire devait être « contextualisée ».

https://www.gazzettadiparma.it/archivio/2019/02/04/news/foibe_l_anpi_nazionale_iniziativa_di_parma_non_condivisibile_perche_alimenta_polemiche-504017/

 De leur côté, Claudia Cernigoi et Sandi Volk réagirent par des lettres ouvertes.

Claudia Cernigoi rappela qu'elle était une antifasciste depuis son adolescence et critiqua la position prudente de la présidente de l'ANPI, dont on aurait pu attendre plus de solidarité antifasciste.

Sandi Volk s'adressa dans la même lettre au ministre Salvini, au président de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne, Massimiliano Fedriga (Ligue) qui avait reproché à l'ANPI de raviver les blessures du passé, et à la présidente de l'ANPI.

A la présidente de l'ANPI, Sandi Volk déclara : ou bien on est avec les antifascistes, partout où ils s'expriment, ou bien on est avec les amis de Casa Pound (mouvement néo-fasciste), rappelant que des responsables du Parti démocrate n'hésitent pas à aller débattre amicalement au siège de Casa Pound à Rome.

Quant aux invectives de Salvini, "me ne frego" (je m'en tape) disait Sandi Volk, annonçant que les "négationnistes" (terme qu'il réfute, car ceux qui sont ainsi appelés sont justement les seuls historiens à faire des recherches sérieuses sur le sujet) sont de plus en plus nombreux et que leur travail a de plus en plus d'audience.

http://www.diecifebbraio.info/2019/02/lanpi-nella-trappola-del-giorno-del-ricordo-lettera-aperta-di-sandi-volk/

 

 

SALVINI ET TAJANI À BASOVIZZA, FÉVRIER 2019

 

 

Puis, Matteo Salvini, lors des cérémonies à Basovizza, déclara  qu’un enfant mort dans les foibe était égal à un enfant mort à Auschwitz et que ceux qui niaient les crimes tuaient les victimes un seconde fois. : « Chi nega uccide due volte »

Ces déclarations provoquèrent aussi leur lot de polémique sur la comparaison avec la Shoah ; on ironisa chez les critiques sur l’inexistence d’enfants morts dans les foibe, tandis que les historiens mainstream s’efforçaient de justifier la remarque du ministre.

Mais son discours déplut aussi aux responsables croates et slovènes. Le président slovène Borut Prahor écrivit au président italien Mattarella en parlant de déclarations inacceptables qui « donnent l’impression que les événements des foibe étaient une forme de nettoyage ethnique ».

Enfin pour ajouter à la polémique, le président du Parlement européen, Antonio Tajani (du parti Forza Italia), présent lors des commémorations, déclara : « Viva Trieste, viva l’Istria italiana, viva la Dalmazia italiana, viva gli esuli italiani, viva gli eredi degli esuli italiani” (Vive Trieste, vive l’Istrie italienne, vive la Dalmatie italienne, vivent les exilés italiens et leurs descendants).

 

Ces déclarations suscitèrent aussi les réactions du gouvernement slovène (qui rappela que le fascisme avait pour but de détruire le peuple slovène) et du gouvernement croate, et Tajani dut fournir des explications et s’excuser si ses propos avaient été mal interprétés, indiquant qu’il avait voulu seulement parler des communautés d’exilés et non pas émettre des revendications territoriales.

http://www.ansa.it/english/news/2019/02/11/slovenian-president-protests-to-mattarella-over-foibe_bd883bb5-aec8-4f9d-9d49-ad13340436f2.html

 

 Vu de France, les rares à s'intéresser au sujet ironisèrent; un journal pourtant de droite (Causeur) publia un article "Et Salvini inventa une Shoah italienne" (sans avoir connaissance que la comparaison - mutatis mutandis d'ailleurs -  avec la Shoah n'est pas propre à Salvini et n'a pas été inventée par lui). 

 

 foibe

 Matteo Salvini à la Foiba de Basovizza, 10 février 2019. A côté de lui, partiellement caché, Antonio Tajani, à l'époque président du Parlement européen.

Source non retrouvée.

 

 

 

 

LE DISCOURS DU PRÉSIDENT MATTARELLA

 

 

 

De son côté, le président Mattarella fit un discours solennel au Quirinal. Il nota que le destin de la Vénétie Julienne et de la Dalmatie avit été doublement marqué par la cruauté puisqu’on trouvait sur le même territoire deux symboles d’horreur : les foibe et le camp de concentration (nazi) de Risiera di San Sabba.

Il rappela que la plupart des morts des foibe n’avaient rien à voir avec le fascisme comme le prétendaient les négationnistes, ils étaient morts en tant qu’Italiens ("Non si trattò – come qualche storico negazionista o riduzionista ha voluto insinuare – di una ritorsione contro i torti del fascismo"). Le simple fait d’être Italien, de défendre sa culture, sa langue, sa religion, devenait un motif de persécution qui poussa les habitants à l’exode, qui se prolongea durant 10 ans. Alors disparurent une culture, une langue, des dialectes millénaires.

Dans la mère patrie, les 250 000 exilés qui avaient tout perdu ne trouvèrent pas toujours l’accueil et la compréhension voulues. Une “cortina di silenzio” (rideau de silence) tomba sur les événements, en raison de circonstances internes et externes. Mais l’Italie a fini par rendre l’hommage dû à ces “vittime innocenti di una tragedia nazionale, per troppo tempo accantonata” (victimes innocentes d’une tragédie nationale trop longtemps négligée).

 

 

MATTARELLA

Le président Mattarella au Quirinal lors du discours pour le Jour du Souvenir 2019.

Agenzia Dire.

 https://www.dire.it/09-02-2019/294449-foibe-quirinale-giorno-del-ricordo/

 

Le président termina avec un éloge de l’Europe qui a remplacé les vieilles frontières par une communauté de peuples amis et frères, qui interdit la guerre. Il mentionna les dangers qui menacent le monde, dont le terrorismo fondamentalista di matrice islamista. Il remercia de leur présence les ambassadeurs de Slovénie, de Croatie, du Monténégro, ainsi que le vice-président du parlement croate, élu de la communauté nationale italienne de Croatie et le représentant de la communauté nationale italienne de Slovénie à l’assemble nationale slovène.*

                                                                                                      * C’est une indication de la reconnaissance par la Slovénie et la Croatie de communautés nationales minoritaires. Nous en dirons quelques mots à l'occasion.

Discours sur le site de CISLscuola http://www.cislscuola.it/index.php?id=2872&tx_ttnews%5Btt_news%5D=30352&cHash=9149d0d15907ddf3c37cfe834440b8aa

(je ne l’ai pas trouvé sur le site du Quirinal - présidence de la  république)

 

 

 

 

LA DÉCORATION DU MARÉCHAL TITO ET DES DRAPEAUX PALESTINIENS POUR LA CÉLÉBRATION DE LA LIBÉRATION DE L'ITALIE

 

 

Enfin, une nouvelle préoccupation s’est manifestée chez les défenseurs attitrés de la mémoire des foibe et de l’exode : demander que la décoration de Grand croix de l’ordre du mérite de la république italienne (Cavaliere di Gran Croce Ordine al Merito della Repubblica Italiana), attribuée en 1969 au maréchal Tito, lui soit enlevée, ainsi que les décorations attribuées à d’autres responsables du régime yougoslave.

Le conseil régional du Frioul Vénétie Julienne, celui de Vénétie, puis en juin 2019, celui de Ligurie*, ont voté des motions en ce sens. Comme la loi ne permet pas d’enlever à titre posthume une décoration, il est demandé que la loi soit modifiée. Une proposition de loi a déjà été déposée en ce sens. De nombreuses villes dont ont émis des votes semblables.

                                                                               * En Ligurie, le Parti démocrate et le groupe local Rete a sinistra-Liberamente Liguria (réseau de gauche-Librement Ligurie) ont voté contre. A Florence, les conseillers du parti démocrate ont  renvoyé la motion jusqu’à plus ample informé.

https://www.genova24.it/2019/06/foibe-il-consiglio-regionale-chiede-la-revoca-delle-onorificenze-al-maresciallo-tito-219292/

 

Enfin, les discours opposés sur la mémoire s'affrontent aussi dans d'autres occasions, comme la commémoration de la Libération de l'Italie, le 25 avril (date choisie en référence à la libération des villes du nord, Milan et Turin). Lors de la commémoration 2019, les antifascistes se sont particulièrement mobilisés contre Salvini (qui a boudé les commémorations, préférant aller inaugurer un commissariat de police en Sicile) et contre les dirigeants de droite.

Par exemple,  le président de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne, Massimiliano Fedriga (Ligue) était présent à la cérémonie à la Risiera di San Sabba, près de Trieste, seul camp de concentration sur le territoire italien. Lui  et le maire de Trieste (Roberto Dipiazza, Forza Italia) furent hués par les antifascistes à la sortie des lieux. Fedriga fit le commentaire :

«La memoria è di tutti, non solo di chi ha le bandiere rosse».

(La mémoire appartient à tous, pas seulement à celui qui a des drapeaux rouges).

 Dans la petite foule de manifestants antifascistes, on voyait aussi des drapeaux palestiniens et des drapeaux italiens avec au centre l'étoile rouge.

 

 

 

 

REMOUS CHEZ LES HISTORIENS MAINSTREAM

 

 

Giorno_del_ricordo_2012

Le président Napolitano et l’historien Raoul Pupo à l’occasion du Jour du Souvenir 2012

Presidenza della Repubblica. Wikipedia it., art. Giorno del Ricordo.

https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=5446157

 

 

Les remous atteignent aussi ls historiens mainstream. En 2016, Roberto Spazzali co-auteur de Foibe avec Roberto Pupo, dut quitter son poste de directeur de l’Institut régional pour l’histoire de la Résistance et de l’Ere contemporaine en Frioul-Vénétie Julienne (IRSREC FVG), pour des propos maladroits : lors d’une conférence, répondant à une question, il avait déclaré que l’exode des Juliano-Dalmates n’avait aucun rapport avec les actuels réfugiés qui arrivaient en Italie, ces derniers étant des hommes qui abandonnaient leur familles sans rien faire pour défendre leur pays, à la différence des exilés juliano-dalmates qui étaient partis par familles complètes, quand il n’existait plus d’autre solution. Critiqué pour avoir tenu des propos « dignes de Salvini », Spazzali démissionna.

 

Puis en mars 2019, le conseil régional du Frioul-Vénétie Julienne a  voté une motion présentée par deux conseillers (l’un Forza Italia et l’autre de la Ligue) demandant de ne plus subventionner les associations qui contribuent au négationnisme sur l’histoire des foibe, en mettant en cause non seulement l’ANPI (voir plus haut) mais aussi l’IRSREC FVG, pour avoir publié le Vademecum pour le Jour du Souvenir, dans lequel (on en a parlé) les auteurs (dont notamment Raoul Pupo*) estiment, au terme d’un raisonnement tortueux, qu’il n’y a pas eu de nettoyage ethnique en Vénétie Julienne-Dalmatie.

                                                     * Professeur à l’université de Trieste. A été un moment responsable local de la démocratie chrétienne.

 

Le groupe « critique » Bourbaki boit du petit lait car ce furent Pupo et Spazzali qui ont « inventé » la catégorie du négationnisme pour les foibe et celle, « imprécise et très discutable », de « réductionnisme ». Voilà Pupo « tombé dans son propre piège, comme tous ceux qui ont laissé de l’espace aux fascistes » (Pupo è caduto nella sua stessa trappola, come accade a tutti quelli che concedono spazio ai fascisti ).

Ailleurs le groupe reprend la comparaison du boomerang qui revient dans la figure de l’envoyeur.

Pour le groupe Bourbaki, c’est le point d’arrivée de la ligne Violante-Napolitano-Pupo et de tous ceux qui ont voulu construire la mémoire partagée avec la droite extrême.

Le titre de l’article est « On perd toujours en jouant avec les noirs » (par jeu de mots sur la couleur noire aux échecs et les « noirs » en politique, l’extrême-droite (https://medium.com/@nicolettabourbaki/a-giocare-con-il-nero-perdi-sempre-1c8d700ff09a).

 

Dans une lettre ouverte et dans plusieurs interviews (notamment

https://www.rtvslo.si/capodistria/radio-capodistria/notizie/friuli-venezia-giulia/riduzionismo-la-replica-di-raoul-pupo/484274)

le prof. Pupo répond qu’il n’appartient pas à une assemblée politique de décider quelle est la vérité historique. Au demeurant c’est trop tôt pour savoir si la mesure du Conseil régional s’appliquera à l’IRSREC FVG. Il discernait dans l'opération « la tentative de réduire le Jour du Souvenir à une manifestation de nationalisme ainsi qu’à une occasion de se répartir de l’argent entre amis des amis », et des manœuvres politiques en vue des prochaines élections.

Il rappelait que ces dernières années le Jour du Souvenir avait permis des réflexions très sérieuses sur les évènements de la frontière orientale, mais que cette année, au contraire, en raison sans doute du climat politique changé ( causa immagino il mutato clima politico) il y avait une radicalisation en réaction au phénomène négationniste, qui est pourtant marginal, et la tendance à en revenir à des conceptions historiques dépassées depuis 30 ans.

 

De son côté, le président du conseil régional*, Piero Mauro Zanin (Forza Italia) a apporté son soutien à Pupo, tout en condamnant les négationnistes (http://www.ilfriuli.it/articolo/politica/foibe,-zanin--quote-difende-quote--raoul-pupo/3/196512 )

                                                                      * Rappelons qu'à la différence de la France (sauf pour la Collectivité de Corse), les régions italiennes ont un président du conseil régional (de l'assemblée) et un président de la région, élu par l'assemblée régionale,  qui est l'exécutif régional ("il governatore" en langage courant).

 

Dans une réponse virulente à une critique d’Eugenio Di Rienzo, professeur à l’université de La Sapienza de Rome, parue sur le Corriere della sera en juin 2019, Raoul Pupo précisait son point de vue, mal compris, sur le « nettoyage ethnique » :

« Mais alors, si le groupe national italien [présent en Vénétie Julienne, notamment en Istrie] dans son ensemble n'était pas un groupe ethnique, comment parler de "nettoyage ethnique"? (…) 

Parler de l'exode en tant que nettoyage ethnique est un acte de réductionnisme. L’exode était bien pire, car il concernait tous les Italiens, même non ethniques, pour qui l’italianité était une question de choix.  S'il ne s'agissait «que» d'un nettoyage ethnique, aujourd'hui en Istrie, les Italiens restants seraient au nombre de cent mille et non de quelques dizaines de milliers. »

http://lanostrastoria.corriere.it/2019/06/17/foibe-ed-esodo-raoul-pupo-risponde-a-eugenio-di-rienzo/

Pupo n’hésita pas à brocarder son contradicteur (ou il ne connaît rien au sujet et ne sait pas lire les documents historiques, ou il est de parti-pris) ; en réponse, Di Rienzo lui conseilla de lire un livre récemment paru sur la nation ou au moins l’article etnia du dictionnaire Treccani et d’éviter les attaques personnelles.

Manifestement il s’agit d’un dialogue de sourds car Pupo prend le mot ethnie dans un sens strict, biologique et héréditaire, et son contradicteur dans le sens de groupe national défini par une langue et une culture commune.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Ces péripéties très récentes terminent mon présent message.

Les thèses en présence sur les foibe et l’exode dépendent largement des opinions politiques de leurs auteurs. Convaincus que la commémoration des victimes sert à réhabiliter le fascisme et à dénigrer l’antifascisme historique (assimilé essentiellement à l’option communiste, en oubliant ses autres courants, notamment démocrate-chrétien), l’extrême-gauche a besoin de démontrer que les victimes des massacres étaient surtout des fascistes et collaborateurs du « nazifascisme », qu’elles ont été finalement peu nombreuses, que l’exode des populations italiennes a été volontaire et sans « nettoyage ethnique », donc qu’il n’y a rien à commémorer.

A l’opposé, la version officielle, résultant du consensus gauche-droite sur la « mémoire partagée », décrit les événements comme une tragédie nationale ayant frappé des Italiens en majorité innocents et ayant conduit des populations entières à quitter, contraintes et forcées, des territoires où elles vivaient depuis des siècles, ce qui ne peut être contesté. Les mêmes faits sont invoqués par les uns et les autres à l’appui de leur raisonnement selon le principe du verre à moitié vide ou à moitié plein.

Mais les efforts de critique extrême (et pas toujours de bonne foi) des antifascistes actuels (le plus souvent d’extrême-gauche) ne servent qu’à augmenter l’hostilité des courants majoritaires des medias et de la classe politique envers les « négationnistes » et à favoriser une version officielle des faits simplificatrice et sans nuance, comme le montrent les déboires du professeur Pupo.

Pour autant, à lire les rappels des faits dans les journaux à l’occasion du Jour du Souvenir  (où divers historiens sont souvent interrogés) on ne peut pas conclure à une entreprise de désinformation officielle sur les foibe et l’exode. On peut lire par exemple l'interview de l'historien Guido Franzinetti sur le site du journal Il Fatto Quoitdiano en 2016 :

Giorno del ricordo, “nelle foibe migliaia di vittime. E almeno 200 mila deportati. Ma gli italiani preferiscono dimenticare” (Jour du souvenir, "dans les foibe des milliers de victimes. Et au moins 200 000 déportés [réfugiés]. Mais les Italiens ont préféré oublier" https://www.ilfattoquotidiano.it/2016/02/09/giorno-del-ricordo-nelle-foibe-migliaia-di-vittime-e-almeno-200mila-deportati-ma-gli-italiani-preferiscono-dimenticare/2446075/ )

 

Ou celle de Raoul Pupo en avril  2019 sur le site TPI, Foibe, fascisti e comunisti: vi spiego il Giorno del ricordo”: parla lo storico Raoul Pupo  (Foibe, fascistes et communistes, l'historien Raoul Pupo vous explique le Jour du Souvenir)

https://www.tpi.it/2019/02/10/foibe-giorno-del-ricordo-fascisti-comunisti/ 

Le même Raoul Pupo, spécialiste médiatique du sujet, est interrogé par La Repubblica, journal de gauche (ou centre-gauche):   Foibe, gli storici e la polemica di Salvini: "Queste contrapposizioni non aiutano la ricerca della verità

https://www.repubblica.it/politica/2019/02/05/news/foibe_polemica_storico_intervista_salvini_anpi-218337228/

 

Dans La Stampa de Turin, journal classé au centre-droit, Giovanni De Luna garde la tête froide et écrit :

« Dans le débat sur les foibe, les historiens viennent au second plan (…) Ce ne sont pas des thèses qui se confrontent à partir de sources et de documents, mais des arguments qui deviennent des bâtons noueux brandis contre les adversaires. Et les événements du passé sont rabaissés à de purs prétextes » (https://www.lastampa.it/2019/02/10/cultura/foibe-la-storia-utilizzata-come-un-randello-nel-confronto-politico-9b3gjgl5qrypos5aof1cpi/pagina.html

 

 

Je souhaitais faire une brève présentation de l’Adriatique actuelle. Elle rendrait trop long ce message, je la remets donc à plus tard.

 

 

 

 

monumento-2

De nombreuses villes ont donné des noms évoquant les massacres des foibe et l'exode à des rues, des places (ou des ronds-points !) avec parfois un monument. Ici le  monument de Marghera (qui dépend de Venise), place des Martyrs des foibe, tagué la veille du Jour du Souvenir 2014 par des opposants  qui affichent leurs convictions politiques (faucille et marteau, étoile rouge).

 Venezia Today, article Vandali monumento istriani foibe a Marghera 9 febbraio 2014SFREGIO ALLA MEMORIA. Vandali imbrattano monumento delle Foibe

http://www.veneziatoday.it/cronaca/vandali-monumento-istriani-foibe-marghera-9-febbraio-2014.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE, DEUXIEME PARTIE

 

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

LES DÉCLARATIONS PRÉSIDENTIELLES ET DES HAUTS DIRIGEANTS

 

 

 

La célébration du Jour du Souvenir donne généralement lieu à une intervention du président de la république lors d’une cérémonie au palais du Quirinal. Des interventions d’historiens ou de représentants d’associations d’exilés ont lieu à cette occasion ; il arrive qu’un concert soit donné en clôture de la manifestation.

Des cérémonies ont lieu dans toutes les municipalités. A Rome, les officiels et les responsables politiques déposent des couronnes sur l’autel de la patrie (altare della patria) au centre du monument à Victor Emmanuel II, où se trouve la tombe du soldat inconnu.

Il y a de exposés dans les écoles, des concours scolaires, des concerts etc.

 

 

 

 

meloni-altare-della-patria1-986482

Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d'Italia (classé souvent à l'extrême-droite en France, mais qu'en Italie on classe au "centrodestro") à l'autel de la patrie pour le 10 février 2018, Jour du Souvenir. Personnalités politiques et officielles se succèdent pour l'hommage aux victimes, comme ils le font aussi pour les autres journées de célébration nationale (fête de la Libération, Jour de la Mémoire [pour les victimes de la Shoah] etc.

Site Dagospia (reportage ironique sur Giorgia Meloni avant les élections législatives de 2018 où son parti formait une coalition avec Forza Italia de Berlusconi et la Ligue de Salvini).

https://m.dagospia.com/e-la-ducetta-resto-sola-berlusconi-e-salvini-snobbano-l-iniziativa-anti-inciucio-della-meloni-167437

 

 

 

Sindaca giorno del Ricordo-2

La maire (sindaco, au masculin; la féminisation des noms  ne semble pas avoir cours en Italie !) de Rome, Virginia Raggi (Mouvement 5 Etoiles) lors du Jour du Souvenir 2019.

Roma Today

http://www.romatoday.it/politica/foibe-giorno-del-ricordo-raggi-commenti.html

 

 

Lors de la premier Jour du Souvenir (2005) le président de la république Carlo Azeglio Ciampi*, déclare : [...] La haine et le nettoyage ethnique étaient l'abominable corollaire de l'Europe tragique du XXe siècle, secoués par une lutte sans quartier entre des nationalismes exaspérés ( L'odio e la pulizia etnica sono stati l'abominevole corollario dell'Europa tragica del Novecento, squassata da una lotta senza quartiere fra nazionalismi esasperati ).

(... ) L'Italie, réconciliée au nom de la démocratie , reconstruite après les désastres de la Seconde Guerre mondiale avec l’apport d’intelligence et de travail des exilés d’Istrie, de Fiume et de la Dalmatie, a fait un choix fondamental. Elle a identifié son destin avec celui d'une Europe qui a laissé derrière elle la haine et le ressentiment, qui a décidé de bâtir son avenir sur la collaboration entre ses peuples basée sur la confiance, la liberté et la compréhension.»

                                                                                    * Carlo Azeglio Ciampi : après l’armistice de 1943, rejoint clandestinement les troupes italiennes qui ont repris le combat contre les Allemands; membre à ses débuts du Parti d’action (social-libéral), puis apolitique ; fait sa carrière à la Banque d’Italie; président du conseil en 1993-94 dans un gouvernement technique (après les scandales qui touchent la plupart des partis de gouvernement et l'opération Mani pulite - mains propres, de la justice), ministre du trésor des gouvernements de centre-gauche Prodi et d’Alema, puis, élu en 1999 président de la république; prix Charlemagne pour son action pour l’Europe).

 

Mais l’intervention, en 2007, du nouveau président Giorgio Napolitano prend un tour moins consensuel, au moins au plan international.

Giorgio Napolitano (aujourd’hui âgé de 94 ans ) était un ancien communiste*. En 1991, il faisait partie de ceux qui votèrent pour la dissolution du PCI  et la formation du parti démocrate de la gauche (de tendance social-démocrate), devenu en 1998 les Démocrates de gauche, Democratici di sinistra, lequel, en fusionnant avec des centristes et démocrates-chrétiens de la coalition La Marguerite, allait ensuite devenir le Parti démocrate (2007) dont la personnalité la plus connue est Matteo Renzi, président du conseil en  2014-2016).

                                                                                            * Sa notice Wikipedia rappelle que dans sa jeunesse, il a « fait partie d’abord des Groupes universitaires fascistes (GUF), avant de s'engager activement au sein de la Résistance au régime de Benito Mussolini ».

 

Napolitano déclara, citant probablement l’historien Raoul Pupo, un des grands spécialistes de l’histoire des foibe et de l’exode : “Déjà, lors du déchaînement de la première vague de violence aveugle sur ces terres, à l’automne 1943, s’entremêlaient un “justicialisme sommaire et tumultueux, un paroxysme nationaliste, le revanchisme social et le désir de déraciner” la présence italienne dans ce qui était, et a cessé d’être, la Vénétie Julienne ».

 «Vi fu dunque un moto di odio e di furia sanguinaria, e un disegno annessionistico slavo, che prevalse innanzitutto nel Trattato di pace del 1947, e che assunse i sinistri contorni di una "pulizia etnica".
Quel che si può dire di certo è che si consumò - nel modo più evidente con la disumana ferocia delle foibe - una delle barbarie del secolo scorso
. » (Il y eut donc un mouvement de haine et de fureur sanguinaire et un projet d'annexion slave, qui prévalaient particulièrement dans le traité de paix de 1947 et qui ont pris les sinistres contours d'un" nettoyage ethnique". Ce qu’on peut affirmer, c’est que l’une des barbaries du siècle dernier a été consommée - de la manière la plus évidente, avec la férocité inhumaine des foibe).

Le président évoquait aussi la « conjuration du silence » qui avait longtemps pesé sur ls massacres, comme venait de l’indiquer « il caro amico », le professeur Balbi (lui-même originaire des régions concernés et ancien président de l’ANVGD, Associazione Nazionale Venezia Giulia e Dalmazia):

« Cela aussi nous ne devons pas le dissimuler, en assumant la responsabilité d’avoir nié, ou préféré ignorer la vérité par préjugé idéologique et cécité politique (pregiudiziali ideologiche e cecità politica) et de l’avoir écartée pour des calculs dipolomatiques et des convenances internationales. »

Pour finir, il évoquait ls rapports amicaux avec la Slovénie et la Croatie, maintenant partenaires dans le projet européen, mais ces rapports devaient être fondés sur la reconnaissance de la vérité.

Ses paroles furent saluées par la classe politique, de Gianfranco Fini (Alliance nationale, « post-fasciste ») à  Francesco Rutelli, vice-premier ministre à l’époque, démocrate de gauche.

 

Mais la réaction fut tout autre dans ls pays voisins : le président de la Croatie, Stipe Mesić réagit publiquement en évoquant un discours «raciste, révisionniste et revanchiste».

Le ministre des affaires étrangères, le démocrate de gauche Massimo d’Alema soutint fermement le discours du président Napolitano et la polémique entraina l’intervention de l’Union européenne qui condamna l’attitude du président croate.

De son côté, sans intervenir publiquement pour ne pas alimenter de polémique, le résident de la Slovénie, Janez Drnovšek, écrivit une lettre privée au président Napolitano (rendue publique par la presse slovène après la mort de Drnovšek), dans laquelle il exprimait son inquiétude, estimant que le discours de Napolitano constituait «  une déclaration sans aucun précédent de la part des plus hautes personnalités de l'Etat italien ».

 

En 2008, le président Napolitano, prenant acte des polémiques de l’année précédente,  rappelle que l’hommage aux victimes et la reconnaissance des injustices et des douleurs vécues « ne peuvent faire abstraction d’une vision globale et non unilatérale de cette période historique tourmentée, marquée par les totalitarismes opposés » (non possono e non devono prescindere da una visione complessiva serena e non unilaterale di quel tormentato, tragico periodo storico, segnato dagli opposti totalitarismi).

La notion de «totalitarismes opposés » est destinée à un certain  succès, dans la mesure où elle renvoie dos à dos fascisme et communisme.

En 2009, il déclare :

«Nous n’oublions pas les souffrances infligées à la minorité slovène dans les années du fascisme et de la guerre. Mais certainement, nous ne pouvons oublier les souffrances, jusqu’à une mort horrible, infligées à des Italiens absolument innocents  de toute faute. »

 

Le 13 juillet 2010, les présidents italien, croate et slovène se rencontrent à Trieste « dans un geste historique de pacification »;  ils assistent à un grand concert donné par Riccardo Muti sur la place Unità d’Italia dans le cadre des « Chemins de l’amitié ». Auparavant les trois présidents ont déposé des gerbes à l’hôtel Balkan (ancien siège des associations slaves, ou Narodni Dom, incendié le 13 juillet 1920 par des nationalistes italiens) et au monument de l’exode juliano-dalmate.

 

4dbfe57bbee38

Le 13 juillet 2010 à Trieste, le président italien Napolitano, le président slovèneTürk  et le président croate Josipović se recueillent devant l'immeuble de l'hôtel Balkan où se trouvait le siège des associations slaves ( Narodni Dom) incendié le 13 juillet 1920 par des nationalistes italiens. Ils se sont aussi recueillis devant le monument de l'exode juliano-dalmate.

SKGZ, Unione Culturale Economica Slovena

http://www.skgz.org/it/incontro-dei-presidenti-di-italia-slovenia-e-croazia

 

  

image

Concert sur la place Unità d’Italia de Trieste le 13 juillet 2010 en présence des présidents italien, croate et slovène, manifestant l'amitié renouvelée des trois pays.

Journal triestin Il Piccolo

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2010/07/14/news/trieste-i-presidenti-di-italia-croazia-e-slovenia-al-concerto-di-muti-1.15799

 

 

En 2011, le président Napolitano rencontre à Pola (Istrie) le président croate Ivo Josipović. Les deux présidents publient une déclaration commune :

«... Questa è l'occasione per ricordare le vittime italiane della folle vendetta delle autorità postbelliche dell'ex Jugoslavia. Gli atroci crimini commessi non hanno giustificazione alcuna. (...)»

(C’est l’occasion de se souvenir des victimes italiennes de la folle vengeance des autorités d’après-guerre de l’ex-Yougoslavie. Les crimes atroces commis n’ont aucune justification. Ils ne pourront pas se répéter dans l'Europe unie, jamais plus. Nous condamnons encore une fois les idéologies totalitaires qui ont supprimé cruellement la liberté et piétiné les droits de l'individu d'être divers, par naissance ou par choix).

 

En 2014, lors de la cérémonie qui se tient au Sénat, devant le président Napolitano, qui ne s’exprime pas, un historien, Luciano Monzali, rappelle particulièrement l’accueil des réfugiés en Italie,qui ne fut pas toujours satisfaisant même si les choses finirent par s'améliorer. Il souligne l’identité propre des réfugiés, qu’ils ont dû souvent dissimuler :

“  Les exilés Juliano-Dalmates parlaient des dialectes vénitiens avec des sons exotiques pour l'Italien moyen. Beaucoup avaient des noms de famille slaves, allemands ou d'autres régions de l'ancien empire des Habsbourg,  (...) Cette italianité des frontières  (... ) a amené de nombreux réfugiés à cacher leur origine, se laissant vaguement définir comme “Triestins” (...) obligés contre leur volonté de laisser leur passé derrière eux pour survivre en paix  parmi ceux qui ne pouvaient pas les comprendre.”

De son côté, le président du Sénat, Pietro Grassi*, indique :

«  Nous ne pouvons rien oublier et supprimer, ni les souffrances infligées aux minorités pendant les années de fascisme et de guerre, ni celles infligées à des milliers et des milliers d'Italiens. (...) Cette cérémonie s'inscrit dans une continuité absolue avec les précédentes, célébrées au Quirinal par le président Napolitano, qui ont fait de cette journée non pas une commémoration rituelle, mais un moment fondamental d'expression de l'identité et de l'unité nationale. »

                                                                         * Ancien magistrat, membre du parti démocrate (centre -gauche). Aux élections de 2018 quitte le parti démocrate et fonde l’alliance de gauche Liberi e Uguali.

 

 

Giorno_del_ricordo_2014

Le président Giorgio Napolitano salue le chef d'orchestre Uto Ughi après le concert donné à l'occasion de la célébration du Jour du Souvenir en 2014, au Sénat. Aux côtés du président, probablement Pietro Grassi et Laura Boldini, à l'époque respectivement président du Sénat et présidente de la chambre des députés.

 Wikipedia. https://it.wikipedia.org/wiki/File:Giorno_del_ricordo_2014.jpg

Presidenza della Repubblica Italiana

http://presidenti.quirinale.it/elementi/Continua.aspx?tipo=Foto&key=30300

 

 

En 2015, le président Mattarella* dans un message, insiste aussi sur la construction européenne mais reprend l’idée du nettoyage ethnique, tout en s'exprimant de façon générale :

« Aujourd'hui, le foyer européen commun permet à différents peuples de se sentir membres d'un même destin de fraternité et de paix.  Un horizon d'espoir dans lequel il n'y a pas de place pour l'extrémisme nationaliste, la haine raciale et le nettoyage ethnique.”

                                                                       * Sergio Mattarella, originaire de Sicile, d’abord membre de la Démocratie-chrétienne jusqu’à sa dissolution, puis du parti populaire italien, puis membre de la coalition de centre-gauche de la Marguerite, plusieurs fois ministre puis juge constitutionnel. Après la démission de G. Napolitano qui ne désire pas aller au bout de son deuxième mandat,  S. Mattarella est élu (par les deux chambres du parlement) à la présidence de la république en 2015, avec notamment le soutien du parti démocrate et de son leader Matteo Renzi.

 

De son côté, la présidente à l’époque de la chambre des députés, Laura Boldini*, rappelant l’oubli délibéré des foibe dans l’Italie d’après-guerre, cite expressément le discours du président Napolitano de 2007, qui est devenu un modèle :

“ Sur les foibe, en particulier, un mur de silence est tombé. On a voulu cacher et on a préféré ne pas parler. L’ancien président Napolitano l’a bien expliqué, lui qui s’est tellement impliqué pour donner à la commémoration du 10 février sa valeur (....) Préjugés idéologiques et calculs diplomatiques.  C'est ce qui a empêché la discussion sur les foibe et l'exode qui ont frappé tant de familles italiennes dans ce que l'on a appelé un véritable "nettoyage ethnique", une définition également fondamentale (una definizione che è un altro macigno ) perpétré par les autorités yougoslaves.”

                                         *  Laura Boldini, juriste, a fait carrière dans les organisations non gouvernementales puis à l’ONU (haut-commissariat aux réfugiés) ; élue en 2013 député du parti Sinistra Ecologia Libertà, (Gauche, Ecologie et Liberté) puis  élue de façon inattendue à la présidence de la chambre. Réélue députée en 2018 au titre de l’alliance de gauche Liberi e Uguali (qui s’est dissoute en 2019 mais subsiste comme groupe parlementaire). Elle a été la cible de moqueries sexistes de Beppe Grillo, le fondateur du mouvement 5 Etoiles.

 

 

 

 

 

LES AFFIRMATIONS DES HISTORIENS

 

 

L’histoire des faits rassemblés sous les noms de massacres des foibe et d’exode juliano-dalmate ne fait pas l’unanimité. Il existe une historiographie dominante émanant d’historiens universitaires ou de vulgarisateurs et une historiographie contestataire, assez marquée politiquement à l’extrême-gauche. Les points de désaccord concernent d’une part le nombre de victimes et d’exilés, d’autre part l’interprétation des faits et plus globalement le principe même de la commémoration, ce qu'on appelle l'usage public de l'histoire.

Bien qu’on trouve des ouvrages sur les foibe et l’exode dès les premières années suivant la guerre, il s’agit généralement d’ouvrages militants émanant de réfugiés. Dans des années 1990-2000 se multiplient les études universitaires rédigées par des spécialistes comme Elio Apih, Raoul Pupo, Roberto Spazzali, Giampaolo Valdevit, ou des journalistes de bon niveau comme Gianni Oliva.

De nombreux sites internet en reproduisent les conclusions.

Nous en donnons ci-dessous des extraits significatifs.

 

 

 

 

 

COMBIEN DE VICTIMES DES FOIBE ?

 

 

 

 c4165eed2816003d3f21520126f82e05_XL

Recherches des victimes des foibe. Date non précisée.

 Gazzetta della Spezia, 7 février 2018

https://www.gazzettadellaspezia.it/politica/item/81655-foibe-e-esodo-giuliano-dalmata-per-non-dimenticare

 

 

 

 

Selon l’Encyclopédie Treccani (en ligne) :

Pour le premier épisode de l’automne 1943, concernant surtout l’Istrie : 600-700 victimes.

En 1945, plus de 10 000 personnes furent arrêtées (y compris des non-Italiens), lorsque l’épicentre de la violence concerna surtout Trieste, Fiume et Gorizia, dont plusieurs milliers disparurent.

Dans l'ensemble [“nel complesso” – donc en additionnant les chiffres des  deux périodes, sauf erreur de notre part] on obtient 4000 à 5000 victimes, un chiffre supérieur ne pouvant être atteint qu’en ajoutant les Italiens tués dans la lutte contre les partisans

L’Encyclopédie indique que le terme infoibato, jeté dans les foibe (pluriel infoibati), est utilisé pour toutes les victimes :

« Un tel usage symbolique du terme est à l’origine de nombreuses incompréhensions sur le plan interprétatif et a également offert de nombreuses possibilités de négationnisme. Il semble donc approprié, pour mieux comprendre à la fois les dimensions et le sens de la violence de masse, d’utiliser l’expression massacres yougoslaves (stragi iugoslave), qui inclut également le mode spécifique de l’infoibamento.

.http://www.treccani.it/enciclopedia/foibe_%28Enciclopedia-Italiana%29/

 

Le Vademecum

 

Dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l’Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), rédigé notamment par le professeur Raoul Pupo (2019 - mais il y a peut-être des éditions antérieures), on retrouve en gros les mêmes chiffres :

- Massacres de 1943, entre 500 à 700.

- Massacres de 1945, plusieurs milliers : « Lo stato della ricerca non consente quantificazioni precise » (l’état de la recherche ne permet pas de quantification précise). Il y eut 10 000 arrestations dans les provinces de Trieste et  Gorizia, mais la plupart des personnes furent libérées dans les années suivantes. A la fin des années 1950 l’institut de la statistique indiqua 2627 disparus, chiffre peut-être surestimé. On doit y ajouter 500 victimes à  Fiume et quelques centaines à Pola.

«  Una stima complessiva delle vittime fra le 3.000 e le 4.000 sembra perciò abbastanza ragionevole » (une estimation complète des victimes entre 3000 et 4000 parait suffisamment raisonnable). Des chiffres supérieurs comme 10000 ou plus résultent d’erreurs méthodologiques ou d’intentions de propagande

Le Vademecum reprend aussi l‘avertissement sur le terme infoibati, utilisé pour toutes les victimes après 1945 :
« L'utilisation de cette terminologie peut être source de malentendus. En fait, beaucoup de victimes n’ont pas été tuées
immédiatement après l’arrestation, mais ont été emmenées en captivité et incarcérées. Elles sont mortes dans les camps,
à cause des conditions de détention. »

 

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

Dans l’article Massacri delle foibe sur Wikipedia italien :

 

«  On estime que les victimes en Vénétie Julienne, et en Dalmatie furent environ 11 000, y compris les corps retrouvés et ceux estimés, ainsi que les morts dans les camps de concentration yougoslaves ».

-         Pour les victimes de 1943, 600 à700 personnes ;

-         Pour les victimes de 1945, entre un peu moins de 4000 et 11 000 (une fourchette large ! le dernier chiffre renvoie aux études de Guido Rumici estimant à 6000 les victimes des foibe proprement dites pour ariver à 11 000 avec les victimes des camps).

L’article ajoute que dans l’immédiate après-guerre, on évoqua des chiffres très supérieurs de 15 000 à 20 000, basés sur des calculs volumétriques de la profondeur des foibe comme celle de Basovizza

L’article précise que le nombre des personnes effectivement jetées dans les foibe (infoibati) est estimé, d’après les études les plus récentes, de l’ordre d’un millier : en effet, le teme infoibati a été utilisé pour désigner tous les morts mais la plupart des victimes furent exécutées ou moururent dans les camps de concentration yougoslaves du fait des conditions d’internement (maladies, mauvais traitements)

 

 

Lega  nazionale 

 

La Lega nazionale dont le siège est à Trieste (ne pas confondre avec la Ligue du nord,  devenue Ligue tout court avec Salvini !) est une organisation  dédiée historiquement à la reconnaissance de l'italianité de Trieste, de l'Istrie de la Dalmatie; elle se consacre notamment à la mémoire et à l’entraide des victimes des massacres et de l’exode. Son siège est à Trieste.

La Ligue nationale précise que le premier épisode de violence en 1943 eut lieu en Istrie, en observant que « les foibe sont autour de Pisino, siège du commandement yougoslave*, ce qui démontre la préméditation du masacre”)

                                                            * Il s’agit du commandement des partisans et non de l’armée régulière yougoslave.

Dans la seconde période (1945) la plus grande part des infoibamenti eut lieu autour de Trieste et Gorizia, mais aussi dans la zone allant de Tolmino au nord à Capodistria au sud (donc au nord de l‘Istrie).

La Ligue, qui semble considérer que la plupart des morts sont des cas d’infoibamento,  donne le chiffre de 10 137 victimes (on suppose que c‘est pour les deux périodes, y compris les morts en camps) mais avec l’indication que « le vittime, militari e civili, per mano slavo-comunista, non furono meno di 16.500 » (les victimes militaires et civiles, tués par les slavo-communistes, ne furent pas moins de 16.500 ).

http://www.leganazionale.it/index.php/chi-siamo/1790-foibe-esodo-i-punti-fermi-della-lega-nazionale

 

 

L’EXODE

 

 

Après la victoire des armées yougoslaves en 1945 et la fixation des zones d’occupation par la ligne Morgan, un exode des populations italienne d’Istrie, de Dalmatie et de Fiume se met en place ; les régions de Trieste et de Gorizia resteront sous contrôle des alliés occidentaux et seront plus tard restituées à l’Italie – Gorizia se trouvant alors quasiment à la frontière yougoslave. Les chiffres des populations concernées par l’exode sont aussi matière à discussion :

Article Wikipeda italien Massacri delle foibe:

 Le nombre des exilés est estimé entre 250 000 et 350 000.

 

Article Wikipeda italien Esodo giuliano dalmata

L’article indique que Enrico Miletto et certains historiens comme Flaminio Rocchi (moine franciscain qui fut extrêmement actif dans l'aide aux réfugiés - mais ce n'est pas vraiment un historien) et Ermanno Mattioli évaluent les exilés à 350.000 personnes.

Mais d’autres historiens préfèrent parler de 250.000 à 270.000 personnes, dont Raoul Pupo (“fissare le dimensioni presunte dell'esodo attorno al quarto di milione di persone")

Toutefois, le Vademecum déjà cité, rédigé notamment par Raoul Pupo, va plus loin : "Les estimations les plus actuelles indiquent un flux total de 280 000 à 300 000 personnes, dont 201 440 ont été enregistrés à l'époque par l'Oeuvre d’assistance aux réfugiés, mais on peut aller jusqu’à 301 000 en comprenant 15% de Croates et Slovènes, qui ont choisi de quitter les territoires passés sous contrôle communiste." [la phrase n'est pas vraiment claire : il semble s'agir de populations croate et slovène qui ne possédaient pas la nationalité italienne ?]

 

Enfin, dans un article de André-LouisSanguin La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf, on lit :

 «  De 1945 à 1956, combien d'Italiens quittèrent l'Istrie? 250 000 personnes selon les sources les plus fiables, 300 à 350 000 si l'on inclut les Italiens de Rijeka/Fiume et de la Dalmatie. »

Cet auteur, suivant les travaux de Christianna Colummi, distingue quatre phases dans l’exode de la population italienne

Enfin, les historiens (par ex. le Vademecum) parlent aussi d’un contre-exode lorsque environ 2500 travailleurs italiens , surtout des chantiers navals de Monfalcone, ont quitté la province de Gorizia restituée à l’Italie, pour s’établir en Yougoslavie vers 1947. Généralement de tendance communiste orthodoxe (stalinienne), ils se trouvèrent pris dans les remous de la rupture entre Tito et Staline en 1948 et beaucoup furent envoyés au terrible camp de rééducation de Goli Otok. La plupart rentrèrent en Italie, assez mal accueillis.

 

 

 

 

 

cq5dam_thumbnail_cropped_750_422

Exilés de Pola/Pula en Istrie, attendant d'embarquer sur le paquebot Toscana, qui effectuait des rotations journalières vers l'Italie pour emmener les exilés.

"Le 20 mars 1947, le paquebot Toscana accomplit son dernier voyage, emmenant les dernières familles. Comme prévu, 28 000 des 31 000 habitants de Pola abandonnèrent leurs biens et propriétés plutôt que de devenir Yougoslaves" (commentaire de l'article Pola, sur Wikipedia italien https://it.wikipedia.org/wiki/Pola ).

Vatican news, 10 février 2018.

https://www.vaticannews.va/it/mondo/news/2018-02/giorno-del-ricordo-10-febbraio-foibe-esodo-giuliano-dalmata.html

 

 

 

 

LES EXPLICATIONS

LES MASSACRES

 

 

Vademecum

Le Vademecum déjà cité explique ainsi les premiers massacres de 1943 :

 

La prise de pouvoir par les partisans devait entraîner l’élimination immédiate des « ennemis du peuple », catégorie d'origine bolchevique et stalinienne   extrêmement flexible, allant des représentants locaux du régime fasciste (hiérarques -c-à-d. chefs de groupes fascistes, squadristi, c-à-d. militants des unités de base du parti fasciste), aux cadres des institutions (maires, secrétaires communaux), aux membres de la communauté italienne (propriétaires fonciers, commerçants et artisans). Il s’agissait d’une violence commanditée d’en haut mais réalisée dans un climat de grande confusion, avec parfois des motivations personnelles et criminelles comme dans certains cas de viols suivis de meurtres, parmi lesquels le cas très connu de Norma Cossetto.

 

En 1945, la violence s’inscrivait dans les pratiques de prise du pouvoir ; il s'agissait clairement de violence d’État, programmée d’en haut par le pouvoir politique yougoslave et réalisée par les organes d’Etat, notamment la police  politique, l’OZNA ,

Il y a eu d’abord une visée punitive à l’encontre des Italiens fascistes ou collaborateurs des Allemands. Les militaires de la république sociale italienne (mussoliniens) arrêtés furent souvent décimés sur place ou envoyés dans des camps à la mortalité effrayante comme le camp de Borovnica.

Mais les massacres ont eu également une finalité préventive à l’égard de personnes pouvant présenter un danger pour le nouvel ordre, y compris des militants ou responsables antifascistes italiens ou des autonomistes de Fiume. Enfin les massacres avaient une finalité intimidante pour la population italienne destinée à la dissuader de s’opposer à l’annexion par la Yougoslavie.

 

Encyclopédie Treccani

 

En 1943, dans un contexte de confusion générale, partout des «pouvoirs populaires» ont été établis. Ils ont fait arrêter non seulement les cadres du fascisme (squadristi, hiérarques) mais aussi les maires, secrétaires, agents municipaux, postiers, agents du fisc, carabiniers, gardes champêtres, « signe d'une volonté généralisée d'éliminer  tous ceux qui pourraient rappeler l'administration italienne » « Dans l'insurrection, cependant, les connotations ethniques et politiques sont devenues inextricablement liées aux connotations sociales », de sorte que les violences ont aussi frappé les propriétaires terriens italiens, victimes de l'antagonisme de classe avec les métayers croates, les directeurs, employés et contremaîtres de sociétés industrielles, puis toutes les personnalités représentatives des communautés italiennes (des avocats aux sages-femmes), victimes d’une poussée de fureur nationaliste qui visait « la destruction politique de la classe dirigeante italienne, considérée comme un obstacle à l'affirmation du nouveau cours politique », dès lors que le comité populaire de libération établi à Pisino avait proclamé le rattachement de l’Istrie à la Croatie (elle-même appartenant à la Yougoslavie).

 

« Les sources croates de l'époque confirment que l'une des tâches prioritaires confiées aux pouvoirs populaires d'Istrie était précisément de "nettoyer le territoire" des "ennemis du peuple": une formule qui, dans son flou, permettait d'inclure tous ceux qui ne coopéraient pas activement avec le mouvement de libération. »

 

 « Beaucoup des personnes arrêtées ont été éliminés en masse début octobre lorsque, face à l'offensive allemande, les autorités populaires ont décidé de se débarrasser de tous les prisonniers, qui pourraient se transformer en témoins dangereux. »

 

En 1945, le processus ne parait pas fondamentalement différent : la violence se situe dans le contexte « plus général de la prise de pouvoir en Yougoslavie par un mouvement révolutionnaire à direction communiste, protagoniste d'une guerre de libération qui était aussi une guerre civile visant à l'élimination physique des adversaires, dont l'écho s’est prolongé, en termes d'affrontements armés et de meurtres, jusqu'en 1946 ».

 

« La logique d'élimination des forces armées ennemies présentes sur le territoire inclut également la déportation des unités de la douane (Guardia di Finanza) et de nombreux membres de la garde civique de Trieste ». Or ces formations étaient largement infiltrées par le Comité de libération nationale italien (CLN) et avaient participé sous son commandement à la bataille finale contre les Allemands. De même furent pourchassés les antifascistes non communistes, les autonomistes de Fiume et les citoyens apolitiques mais clairement pro-Italiens, afin d’éliminer toute force susceptible de s’opposer à la prise de pouvoir yougoslave.

 

« La formule interprétative la plus proche de cette réalité, qui combinait inextricablement les objectifs de vengeance nationale et d'affirmation idéologique (…) était  celle de la «purge préventive», visant à éliminer tous les opposants, même seulement allégués (…)° à un processus à la fois national et idéologique, puisqu'il consistait à annexer la Vénétie Julienne à la Yougoslavie communiste. »

« Il n’y eut pas sur le moment de projet d’expulsion qui prit corps seulement dans les années suivantes, mais la volonté de faire comprendre de la façon la plus drastique aux Italiens  qu’ils ne pourraient survivre dans les territoires passés sous contrôle yougoslave qu’à condition d‘adhérer sans réserve au nouveau régime ».

 

 

 

 L’EXODE

 

 

L’exode fait aussi l’objet de discussions. Y a t-il eu de la part de la Yougoslavie, en 1945 et après, un projet de « nettoyage ethnique » comme les autorités politiques italiennes qui s’expriment sur le sujet, y font fréquemment référence ?

Sur les violences de 1945 et le lien avec l’exode, l’article  Wikipedia it. Massacri elle foibe indique :

« Selon de nombreux historiens (par exemple Raoul Pupo, Gianni Oliva, Roberto Spazzali, Guido Rumici) une forte impulsion à l’exode fut donnée par la politique systématique et de police ethnique organisée par les Yougoslaves pour éliminer la majorité italienne.»

Dans une interview, Raoul Pupo s’exprime ainsi :

«  La violence des foibe sema la terreur dans la population italienne. L'intimidation, les passages à tabac, les arrestations 
et les disparitions de l'après-guerre ont renforcé le climat de peur. Cependant, les raisons de l'exode sont beaucoup
plus complexes. En résumé, ce fut l'effondrement de la société italienne, provoqué par la double révolution, nationale et
sociale, mise en œuvre par les autorités yougoslaves. Cela a créé une situation générale rendant la vie impossible
(Ciò creò una situazione di invivibilità generalizzata). En conséquence, lorsque, avec des rythmes différents dans des
contextes différents, les communautés italiennes ont compris que la domination yougoslave était devenue définitive,
le mécanisme de l'exode a commencé. » (interview du 19 avril 2109, site TPI,
https://www.tpi.it/2019/02/10/foibe-giorno-del-ricordo-fascisti-comunisti/)

 

Toutefois, le Vademecum refuse de parler de nettoyage ethnique à l’origine de l’exode des Italiens, pour des raisons peut-être un peu trop subtiles pour être immédiatement comprises : le Vademecum indique que « s’il y avait eu un nettoyage ethnique, alors, paradoxalement, il y aurait 100 000 Italiens en Istrie aujourd’hui ». En effet, le groupe national italien n'avait pas un profil seulement ethnique, son identité était composite  (« Paradossalmente, si potrebbe dire che se l’esodo fosse stato soltanto un atto di «pulizia etnica», oggi in Istria ci sarebbero forse 100.000 italiani. Il punto è, che il gruppo nazionale italiano non aveva un profilo solo etnico, perché l’italianità adriatica è composita, »)

 

 Ce qui vaut dire que parmi les personnes qui sont parties, il y avait un grand nombre de Slaves, qui avaient fait le choix volontaire de la nationalité italienne (au sens culturel plus que juridique, puisqu'on admet que tous les habitants de l’Istrie étaient juridiquement italiens) et sans doute également des Slaves ayant une double culture (leur exil a pu avoir lieu malgré les obstacles mis au départ des Slaves par le gouvernement yougoslave).

 

Le terme « nettoyage ethnique » serait donc faux dans ce cas puisque l’exode n’a pas concerné que des Italiens au sens ethnique (il gruppo nazionale italiano non aveva un profilo solo etnico ). Mais cette nuance aboutit à brouiller les discours, puisque d’un côté les autorités, se réclamant des historiens, parlent souvent de « nettoyage ethnique » et de l’autre, les mêmes historiens refusent de parler de nettoyage ethnique là où il y aurait eu plutôt une politique de « nettoyage » fondée sur la nationalité ou la culture italienne (et non sur l'ethnie).

 

 

En 2000, une commission historique italo-slovène (dont les travaux n’ont pas été publiés) parla « d’un projet politique préconçu dans lequel plusieurs axes convergent: la volonté d'éliminer les sujets et les structures pouvant être liés (même au-delà des responsabilités personnelles) au fascisme, à la domination nazie, au collaborationnisme et à l'État italien, ainsi qu'un plan d’épuration préventive des opposants, vrais, potentiels ou présumés, à l'avènement du régime communiste et à l'annexion de la Vénétie Julienne au nouvel État yougoslave ».

 

Pourtant le régime yougoslave se garda bien de toute déclaration anti-italienne, déclarant seulement vouloir punir les coupables et réserver aux Italiens leur place dans le nouvel état yougoslave («  fraternité italo-yougoslave »)

Ce n’est qu’après 1991 que certains acteurs de l’époque comme Milovan Gilas, bras droit de Tito, admirent la politique de nettoyage ethnique, même si leur témoignage reste sujet à caution. Gilas déclara en 1991 que, dans le contexte de fixation définitive des frontières qui eut lieu en 1947, il fallait faire partir les opposants à l’annexion par la Yougoslavie  : «  Bisognava dunque indurli ad andare via con pressioni d'ogni genere. Così ci venne detto e così fu fatto » (il était nécessaire de les [les Italiens] faire partir avec des pressions de toutes sortes.  C'est ce qui fut dit et c'est ce qui fut fait).

Quant au Vademecum, il déclare :

« La politique de "fraternité" [italo-yougoslave] s'est donc limitée à une minorité de la population italienne, 
tandis que la majorité n'entrait pas dans ses critères d'acceptabilité. »
De plus, cette politique, élaborée par les chefs du parti, a été gérée sur le terrain par la classe dirigeante locale
issue de la Résistance qui a appliqué les violences et brimades même à ceux des Italiens qui auraient pu entrer
dans le cadre de la fraternité socialiste (ouvriers, petits cultivateurs), les poussant ainsi à l’exode.
 
Toutefois aucun historien ne conteste, de la part des associations représentatives de la population italienne, 
d’avoir localement durci les oppositions en affichant le refus du rattachement à a Yougoslavie,
là où une telle attitude était possible (ce qui était loin d‘être le cas général).
Ainsi le journal L’Arena, de Pola titrait en 1946 : l’Italie ou l’exode, mais une telle position publique d’opposition
à l’annexion n’était possible que parce que Pola (ville d’Istrie, italienne à 90% selon Wikipedia it.
https://it.wikipedia.org/wiki/Pola) était administrée par les Alliés occidentaux jusqu’en 1947.

L’interprétation donnée par certains historiens critiques (comme Sandi Volk, voir ci-dessous) expliquant que
les responsables italiens ont voulu rendre l’exode aussi massif que possible pour essayer d‘obtenir des Alliés
une révision des frontières, outre que cette motivation n’exclut nullement les autres raisons de l’exode,
présente une généralisation abusive puisque dans la plupart des territoires administrés par la Yougoslavie,
aucune organisation de défense de la communauté italienne n’était envisageable.
 
On entre déjà dans la guerilla entre historiens où les thèses en présence sont en rapport avec les opinions 
politiques des historiens - ou du moins de certains d’entre eux
 
 
 
LE « NÉGATIONNISME »
 
 

Les débats historiques sur les massacres dits des foibe et l’exode « juliano-dalmate » sont en effet parasités, en partie,  par les appartenances politiques des intervenants. Autant que nous ayons ou en juger, ces débats n’opposent pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser (surtout en France) la gauche à la droite, mais un courant historique mainstream soutenu par la quasi totalité de la classe politique (et probablement de l’opinion italienne) et un courant minoritaire, assez clairement « à gauche de la gauche », d’autant plus virulent qu’il est minoritaire.

Les opposants à la version « officielle » sont souvent appelés « négationnistes » ou « réductionnistes » par leurs adversaires.

Dans le Vademecum déjà cité, on peut lire :1

« D'un point de vue méthodologique, le négationnisme applique une méthode hypercritique, qui, à partir de la critique habituelle des sources, aboutit à refuser toute crédibilité aux sources qui ne vont pas dans le sens de l'interprétation privilégiée. Particulièrement, le négationnisme part de la critique des erreurs ponctuelles effectivement présentes dans les témoignages pour en contester la validité globale, ou de la dénonciation d'exagérations, de déformations, de manipulations et d'instrumentalisations dans la présentation des faits, pour en venir à nier leur existence même. (…) De plus, la préoccupation de défendre le mouvement de libération contre les critiques de l’extrême-droite, conduit les négationnistes à adopter des interprétations fondées sur le même point de vue que les auteurs des massacres, rejetant sur les suspects la charge de prouver leur innocence.

En ce qui concerne l’exode, [le négationnisme] consiste à refuser de prendre en compte les raisons politiques du phénomène, en tant que réponse au comportement des autorités yougoslaves, mais à l’inverse, à motiver exclusivement l’exode par des raisons économiques (recherche de bien-être à l’Ouest) ou par les effets d’une action de propagande italienne, qui n’est jamais démontrée.»

 

 

 

LES CONTRADICTEURS DE LA VERSION DOMINANTE

 

 

Les historiens minoritaires, ou “indépendants”, souvent qualifiés de "négationnistes”, Alessandra Kersevan, Claudia Cernigoi,  Sandi Volk, ont publié des livres dans les années 1990-2000 et interviennent toujours dans les débats. Jože Pirjevec, universitaire slovène, est aussi considéré comme "négationniste".

Plus âgé, le journaliste, traducteur et essayiste Giacomo Scotti écrivit dès les années 70 des livres dénonçant l'action du fascisme en Vénétie Julienne et favorables aux partisans communistes (dont une biographie de Tito), puis en 2005 Dossier foibe.*

                                                                                   * Né en 1928, Scotti, communiste et antifsciste, choisit très jeune d'aller vivre en Istrie après l'annexion par la Yougoslavie, puis à Rijecka/Fiume. Il vit alternativement en Italie et en Croatie.

 

Ils ont été depuis rejoints par des intervenants sur internet, qui s’expriment notamment sous le pseudonyme de Nicoletta Bourbaki (groupe de recherche nommé en hommage au groupe de mathématiciens qui avait choisi le pseudonyme de Nicolas Bourbaki); ce groupe, créé en 2012, enquête par exemple sur les” manipulations néo-fascistes sur Wikipedia en langue italienne”.

 

Le groupe Nicoletta Bourbaki * a entrepris plusieurs enquêtes qu’on pourrait appeler de “déconstruction” sur les foibe, publiées sur le blog Giap (dont le nom, inspiré du célèbre général Viet-Minh, indique la sensibilité politique même si elle s’accompagne d’une certaine ironie provocatrice). Ce blog est géré par un groupe de créateurs (littérature et musique), réunis sous le nom de Wu-Ming.  https://www.wumingfoundation.com/giap/wu-ming-foundation-qui-sommes-nous/

                             * "Il faut ajouter que le collectif Nicoletta Bourbaki est un groupe de travail queer et transgenre”, précise le site Wu-Ming, précision qu’on peut juger inutile ou pas.

 

 

Les historiens et vulgarisateurs critiques sont en désaccord avec l’historiographie (au sens de littérature historique sur le sujet) dominante sur plusieurs aspects :

-         Le nombre des victimes des massacres, selon eux grossi intentionnellement ;

-         Les raisons des massacres, selon eux explicables non par une haine ethnique aveugle ou même par une haine de classe mais par les agissements des victimes au service du « nazi-fascisme », sauf rares exceptions,

-         L’absence de contextualisation des massacres (action répressive des fascistes avant et pendant la guerre),

-         Les chiffres des populations qui ont quitté les régions annexées et les raisons de l’exode.

Enfin, sur un plan plus théorique, ces historiens considèrent que l’histoire des massacres et de l’exode, telle qu’elle est rapportée par les historiens dominants et plus encore telle qu’elle est comprise et commentée par la classe politique et l’opinion générale, aboutit à réévaluer le fascisme en comparant les massacres des foibe à la Shoah, à dénigrer la Résistance, et à alimenter  les risques de nouveaux confits.

Nous n’avons pas la possibilité de reprendre ici les argumentations détaillées des contradicteurs des thèses officielles. Il est possible d’en donner une idée.

 

 

 

UN CAS EXEMPLAIRE : NORMA COSSETTO

 

 

Les historiens critiques se sont ainsi intéressés à la personnalité des victimes des foibe, notamment Norma Cossetto, cette jeune étudiante istrienne de 23 ans, torturée, violée puis exécutée lors de la prise de pouvoir éphémère par les partisans en septembre-début octobre  1943. Norma Cossetto fut précipitée, peut-être encore vivante, avec 25 autres personnes, dans la foiba de Surani, à Antignana. Elle fut honorée en 2005 par une des plus hautes distinctions de l’Etat italien*.

                                                                          * Avant cela, dès 1949, l’université de Padoue avait conféré à titre honorifique le doctorat (laurea) à Norma Cossetto avec la motivation : « morte pour la défense de la liberté ».

 

Claudia Cernigoi a tiré parti des contradictions dans les récits contemporains. On peut avoir une idée de ses méthodes par l’extrait suivant :

«  …toutes les  sources  sont contradictoires et  confuses au  sujet de la torture , à commencer par le maréchal [des pompiers = adjudant] Harzarich lui-même, qui a travaillé à la récupération du corps et en a donné deux versions complètement différentes. Nous notons ici que Harzarich écrit qu'à Antignana, Norma avait été détenue dans l'ancienne "caserne des Carabiniers", alors que le "témoin" anonyme parlait de "l'école" (…) Passons maintenant à la description de la récupération [du corps] faite par le père Rocchi … »

 

Cernigoi aboutit ainsi à l‘hypothèse que Norma Cossetto, bien qu’ayant certainement été arrêtée à un moment par les partisans communistes, a (peut-être) été tuée par les Allemands qui l’auraient trouvée « rebelle » ( ?). Cernigoi rappelle aussi que Norma Cossetto était fille d’un chef local fasciste, fasciste elle-même (du moins membre de l’association des étudiants fascistes). Son hypothèse sur les causes de la mot de Norma Cossetto ne semble pas avoir convaincu et les critiques courantes de la thèse officielle se bornent  à essayer de démonter les diverses composantes du « mythe » en soulignant l’insuffisance et les contradictions des sources. Nous en reparlerons.

On trouve ici le texte de Cernigoi,http://www.diecifebbraio.info/2012/01/il-caso-norma-cossetto/ (ce site est également orienté vers la critique des thèses dominantes et de la commémoratiion)

 

De façon générale, pour Cernigoi, «il n'y a pas eu de massacres aveugles », les victimes étaient « des collaborateurs du nazi-fascisme » Elle a affirmé : "compte tenu des rôles joués par la plupart des" infoibati ", nous refusons personnellement de les honorer.  Vous pouvez ressentir de la pitié humaine envers les morts, mais pour ce qui est d’honorer ceux qui ont trahi, espionné, torturé, tué, il y a un fossé "(cité par Wikipedia it., Massacri delle foibe).

Ces propos (tenus d’ailleurs avant l’instauration du Jour du Souvenir) ont indigné les tenants des thèses en faveur des victimes. Un auteur (Giorgio Rustia) a voulu montrer les failles des méthodes critiques de Cernigoi. Les historiens mainstream Pupo et Spazzali ont classé Claudia Cernigoi parmi les négationnistes, une attaque qui l’a fait réagir violemment, s’indignant de l’emploi d’un terme forcément péjoratif puisqu’il est appliqué aux négateurs de la Shoah ; elle se demandait (en 2007) si en Italie on n’était pas « déjà parvenu au fascisme complet».

D’autres historiens refusent le terme de négationnistes en le prenant au pied de la lettre, comme s’il s’agissait de nier l’existence même des massacres : je n’ai jamais rencontré personne qui nie l’existence des foibe (Eric Gobetti).

 

 

 

FOIBE ET EXODE SELON LES HISTORIENS CRITIQUES

 

 

 

Les historiens critiques s’attachent à montrer que la plupart des victimes des foibe en 1943 et des épurations violentes de 1945 ont subi une punition pour leurs actes passés. Ils dénoncent l’attribution de décorations et de diplômes prévus par la loi de 2005 à d’anciens fascistes, comme l’ancien préfet de Zara Serrentino, fusillé en 1947 en Yougoslavie comme criminel de guerre.

 

Dans une série d’articles sur les foibe et l’exode (republiés  sur divers sites (https://www.internazionale.it/notizie/nicoletta-bourbaki/2017/02/10/foibe) le collectif Bourbaki avec le concours des historiens critiques Piero Purini, Eric Gobetti, Jože Pirjevec, Sandi Volk et d’autres, a voulu  faire une synthèse de ces objections à la version devenue officielle (mais laquelle au fait ?) des massacres et de l’exode :

«  Soyons clairs: nous ne nous soucions absolument pas de défendre l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie ni le "soi-disant" (plus ou moins selon votre point de vue), socialisme yougoslave. Ce que nous voulons faire, c'est rétablir un ordre de grandeur simple: 5 000 morts ne sont pas 6 millions et tuer ses ennemis, dans de nombreux cas des personnes qui vous ont tiré dessus la veille (et peut-être même incendié votre maison ou violé votre femme), ce n’est pas la même chose que de mettre des hommes, des femmes et des enfants dans les chambres à gaz. »

 Parmi les objections principales à la version officielle, il y a l’oubli des violences fascistes qui ont engendré le cycle des contre-violences :

«Les crimes commis par les autorités italiennes pendant la guerre dans les Balkans - massacres, déportations, internements dans des camps dispersés également dans notre péninsule - sont un énorme non-dit. Cette omission nourrit la fausse croyance dans les "bons Italiens" (Italiani brava gente) tout en délégitimant et diffamant la résistance dans les Balkans et le mouvement partisan italien lui-même. »

 

Les articles  soulignent que des Italiens ont fait le choix des partisans yougoslaves et même de vivre dans la Yougoslavie d’après-guerre, ce qui démontre l’absence d’opposition ethnique entre les Slaves et Italiens :

« …pour ceux qui feront le choix partisan après l’armistice [de septembre 1943], la Yougoslavie représentera toujours un modèle à imiter, un exemple incroyable d’efficacité militaire, de cohérence politique et de soutien populaire. »

Des Italiens ont vécu heureux dans la Yougoslavie communiste, comme Silvano Cosolo :

« Il a écrit un livre intitulé Amare Sarajevo dans lequel il décrit un monde qui se sent plus libre, parle de liberté religieuse et sexuelle, d'un monde qui n'avait rien à voir avec la rigidité des coutumes dans l'Italie des années cinquante. Tout cela ne signifie pas nier Goli Otok » [le camp de rééducation en Yougoslavie où furent enfermés notamment les communistes partisans de l’URSS après la rupture de Tito avec Staline].

« Dans les territoires appelés aujourd'hui Frioul-Vénétie Julienne [en Italie], République de Slovénie et République de Croatie, l'opposition armée au nazi-fascisme était multiethnique et irréductible à toute hagiographie nationale ».

 

Dans cette optique, les victimes des massacres, dont le nombre est revu à la baisse, étaient (généralement) des fascistes :De plus, comme si l'excuse était suffisante, on indique que les massacres ont eu lieu le plus souvent dans les premiers jours d'octobe 1943, au moment de l'arrivée des troupes allemandes. Les partisans ont donc exécuté leurs prisonniers qu'ils ne pouvaient pas laisser vivants sous peine d'être dénoncés par eux aux Allemands (même si les partisans prenaient le maquis, .les Allemands pouvaient s'en prendre à leurs familles).

 

« Jože Pirjevec. Quant aux morts en Istrie après le 8 septembre 1943, leur nombre était souvent gonflé. Je pense que nous pouvons tout au plus parler de 400 à 500 victimes.

Après le 1er mai 1945 (…), environ trois mille cinq cents personnes, dont les deux tiers environ sont de nationalité italienne, pour la plupart des soldats de formations qui, à différents niveaux, ont collaboré avec les occupants allemands.

Nicoletta Bourbaki : La foiba de Basovizza a été proclamée monument national parce que les corps de centaines, voire de milliers de personnes y ont été jetés. Sur quelle base est-ce établi ?

JP. Sur aucune, autant que je sache. J'ai vu des documents américains et britanniques sur Basovizza. Dès qu'elles ont pris le contrôle de Trieste, après le 12 juin 1945, les forces politiques italiennes ont exhorté les alliés à mener une exploration de la foiba (…).. Dans le gouffre, on a retrouvé les restes de 150 personnes, tous des soldats allemands et un civil, ainsi que des cadavres de chevaux Il semble que même les fascistes et les nazis y aient jeté les corps de leurs adversaires pour s'en débarrasser. »

 

Les historiens critiques voient les conséquences de ce qui pour eux est une réécriture de l’histoire :

 

« Dernièrement, une tendance historiographique remet en question la relation de cause à effet dans l’histoire. Les faits historiques ont certes une évolution plus complexe que les procédés chimiques ou mécaniques, mais le fascisme et la guerre ont déterminé les événements de la frontière orientale à un point tel qu'il est impossible de penser qu'ils n'auraient eu aucune conséquence en 1945… »

 

L’exode fut largement volontaire selon ces historiens critiques,et sans comparaison avec le sort d’autres populations à la fin de la seconde guerre :

« Les Allemands ont été expulsés de Tchécoslovaquie avec les dispositions du président Edvard Beneš bien avant le coup d'État communiste de 1948, tandis qu'aucune mesure d'expulsion ne concernait la minorité italienne en Yougoslavie.

Les "expulsés" allemands varient, selon les médias, de cinq à vingt millions, avec une hypothèse sur le nombre de victimes [morts] fixée à environ deux millions et demi (…) Dans le cas italien, le nombre d'exilés varie de deux cent mille à 350 000, chiffre cité dans la plupart des cas, alors que les estimations des "infoibati" varient selon les cas de quelques centaines (…) à plusieurs milliers »

« Nicoletta Bourbaki. Nous parlons de l'exode des territoires cédés par l'Italie vers la Yougoslavie à la fin de la seconde guerre mondiale. Le nombre de réfugiés est nébuleux et la clarté n'est pas complète, même sur la périodisation. Pourquoi?

Sandi Volk. Parce que les chiffres ont servi à l'État italien lors de la conférence de paix, comme preuve de l'attachement de la population à l'Italie, ce sont des chiffres peu fiables (…)

[S. Volk fait un décompte à partir de diverses sources] Le résultat est 152 694 personnes.(...)

Au contraire, comme le montre ce qui se passait en Italie, l’arrivée des anglo-américains aurait garanti à l’élite italienne d’Istrie le maintien de son rôle social et politique.

Même les démocrates-chrétiens de Trieste se sont engagés à installer le plus grand nombre possible de réfugiés d'Istrie à Trieste, afin de renforcer le nombre des partisans du retour de la ville à l’Italie. »

 

Sur les brimades pour obliger les Italiens à partir :

« …les autorités fédérales yougoslaves étaient résolument contre de telles pratiques et sont intervenues à plusieurs reprises ».

L’exode représentait d’ailleurs une continuité, un mouvement explicable par des raisons économiques :

« Le géographe Gianfranco Battisti a décrit l’exode comme l’intensification d’un processus déjà en cours de déplacement des Italiens (…°) de la frontière orientale vers l’intérieur de l’Italie, vers le "triangle industriel".

Mais évidemment nous préférons tout réduire à un "départ des Italiens pour rester Italien". C’est une explication politique qui n’explique rien, qui est symétrique à celle donnée par la Yougoslave selon laquelle ceux qui sont partis étaient tous fascistes ou des "exploiteurs du peuple".

NB. L'anthropologue Pamela Ballinger compare les exilés d'Istrie à ceux de Cuba, sur le plan idéologique, sur l'utilisation politique des réfugiés à Miami ...

SV. Je pense que la comparaison peut être plausible, même si je les vois personnellement plus semblables aux pieds noirs, les colons français qui ont émigré après l’indépendance algérienne. Les dirigeants et les organisations des anciens colons français ont souvent utilisé des arguments racistes contre les Algériens, (…) arguments similaires à ceux utilisés par les organisations en exil contre les "Slaves". »

 

Les articles soulignent (avec le langage adéquat de la réflexion intellectuelle) le danger de poser une équivalence entre la Shoah et les massacres des foibe :

« Au-delà de l'orientation politique différente des deux gouvernements [à l‘origine des deux lois commémoratives de 2000 sur la Shoah et 2004 sur les massacres des foibe et l’exode], il existe d'autres éléments indiquant une sorte de complémentarité entre les deux dates, tendance qui semble s’accorder avec la condamnation de l'Union européenne* des totalitarismes opposés, facteur que certains auteurs indiquent être à la base de la crise du paradigme antifasciste au niveau continental. »

 

                                                          * Doit faire allusion à la Journée européenne du souvenir : « La Journée européenne du souvenir, appelée auparavant Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme et aussi connue sous le nom de jour du Ruban noir ou un autre nom dans quelques pays, désigne la journée du 23 août que le Parlement européen a proclamée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires. Elle est célébrée par les organes de l'Union européenne depuis 2009 » (Wikipedia, art. Journée européenne du souvenir). On notera que cette journée, célébrée notamment dans l’Europe de l’est, dans les pays baltes, ne constitue pas un jour de célébration particulière en France.

 

 

Dans un autre texte du groupe Bourbaki, par questions- réponses, celui -ci interroge un auteur de Trieste, Lorenzo Filipaz. Voici quelques extraits :

-         Mais, l’exode fut une fuite pour échapper aux foibe ?.

-         Non, l’exode fut un phénomène d’après-guerre, un écoulement qui dura plus de dix ans et pas une fuite désordonnée. Les seuls à fuir d’Istrie en temps de guerre par peur de finir infoibati furent les facistes et les personnes compromises avec l’appareil d’état fasciste.

 

-         (sur le nombre de victimes) La question du nombre est-elle tellement importante ?

-         Estimer les victimes en dizaines de milliers sert à soutenir le faux historique du « nettoyage ethnique ».

 

-         Mais le régime yougoslave ne voulait-il pas se débarrasser des Italiens ? même Gilas (le bras-droit de Tito) l’a admis.

-         L’argument de Gilas est un canular (bufala) (...) Il est démontré que Gilas n’était pas en Istrie à l’époque. Kardelj [autre responsable yougoslave] y fut en effet envoyé, mais avec un but diamétralement opposé : convaincre les Italiens de rester.

 

Le même auteur insiste sur l’interpénétration des cultures en Istrie:

“ Pour donner quelques exemples, le héros de la résistance croate, Joakim Rakovac, tué par les Nazis en 45 et considéré comme infoibatore [responsable de massacres par les foibe] par la vulgate néo-irredentiste [il donne ce nom aux mouvements d’exilés, nostalgiques des anciens territoires italiens en Adriatique] était enregistré à l’état-civil italien  comme Gioacchino Racozzi. Certains auteurs attribuent la responsabilité des foibe, parmi d’autres, à Giusto Massarotto et Benito Turcinovich, clairement Italiens. Par contre, le “père” des exilés, Flaminio Rocchi*, avait comme nom de naissance Anton Sokolic. Ce qui fait comprendre comment la nationalité, dans ces territoires, fut fréquemment  le résultat d’un choix, dans beaucoup de cas politique.”

https://www.wumingfoundation.com/giap/2015/02/foibe-o-esodo-frequently-asked-questions-per-il-giornodelricordo/

                                                                                                                          * Le père franciscain Flaminio Rocchi combattit les Allemands notamment en Corse avec les Alliés et les partisans. Il se dévoua par la suite aux exilés juliano-dalmates et recueillit un grand nombre de témoignages sur les foibe. Auteur d'un livre qui évoquait, dans son titre même, le nombre de 350 000 réfugiés. Mort en 2003.

 

 

 

LES POINTS D’OPPOSITION AVEC LE DISCOURS DOMINANT

 

 

On peut constater que sur beaucoup de points, les historiens critiques sont d‘accord avec les historiens mainstream ou même avec le discours officiel : identité complexe des populations  dans les provinces adriatiques, contexte d’oppression et de violence du régime fasciste à l’égard des autres communautés présentes. Le nombre des victimes des massacres ou de l’exode n’est pas fondamentalement différent (sauf exception).

D’ailleurs, certains historiens critiques sont par exemple, cités dans la bibliographie du Vademecum, exprssion du courant historique dominant : Jože Pirjevec, Sandi Volk (mais pas Alessandra Kersevan ou  Claudia Cernigoi).

 

Alors où est la différence ?

 

Sur les chiffres, les historiens critiques paraissent attribuer à leurs adversaires, selon un procédé bien connu, des positions maximalistes invraisemblables pour pouvoir les dénoncer (des chiffres invraisemblables sont parfois cités, mais par des politiciens et non par des historiens du courant dominant).

 

La différence est aussi dans l’explication des violences. Pour les historiens mainstream, les victimes étaient, généralement, des personnes innocentes (postiers, employés municipaux etc), souvent visés comme « Italiens ». Pour les historiens critiques, les victimes, généralement, étaient des acteurs de la répression « nazi-fasciste ».

Elle réside aussi dans explication de l’exode : effet de la politique délibérée de brimade et de violence yougoslave pour les uns, alors que les autres nient cette politique et y voient une multiplicité de facteurs imputables au choix des seuls exilés (refus idéologique du socialisme, recherche du bien-être à l’ouest, refus des classes privilégiées de perdre leur position).

Par ailleurs, l’attitude des historiens critiques semble sophistique lorsqu’ils s’indignent que l’Etat italien, en instituant une Journée du souvenir des Italiens massacrés ou obligés de quitter leurs foyers, paraisse ignorer les souffrances des autres populations (alors que celles-ci sont rappelées notamment dans diverses interventions des officiels et dans les travaux des historiens). Un pays cherche généralement à honorer le souvenir de ses propres ressortissants.

Les historiens critiques se saisissent de toutes les obscurités ou contradictions des sources historiques pour créer le doute ou carrément rejeter la version admise par les historiens officiels, qui est alors assimilée à une falsification historique.

Nous revenons ici sur la figure devenue emblématique de Norma Cossetto, longuement examinée par le groupe Bourbaki.

 

 Red_Land_(Rosso_Istria)

Le film Red Land (Rosso Istria), dirigé, scénarisé et produit par Maximiliano Hernando Bruno, 2018, relate les derniers jours de Norma Cossetto en septembre-octobre 1943. Ici, Norma Cossetto (jouée par Selene Gandini) est emmenée par les partisans avec d'autres prisonniers.

Wikipedia.

 

 

 

VIOL ET POLITIQUE

 

 

Selon la version officielle ou canonique, Norma Cossetto fut torturée et violée avant d’être jetée dans la foiba de Surani, à Antignana. Des détails horribles sont également mentionnés.

Dans une série d’articles intitulés Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto (les fantaisies non vérifiées sur Norma Cossetto) le groupe Bourbaki, à la suite de Claudia Cernigoi, doute du viol pour des raisons presque théoriques:

« Même le viol, dont on veut démontrer l’évidence par des détails toujours plus explicites, présente une signification particulière.

En fait, sur toutes les femmes (ou le peu de femmes) retrouvées dans les foibe, y compris les deux exhumées à Surani [comme Norma Cossetto] Ada Riosa et Maria Valenti – la violence sexuelle fut systématiquement présumée, comme s’il s’agissait là d’un détail plus grave pour une femme que la mort elle-même.

Il ne faut pas oublier que le nationalisme est essentiellement un discours masculin / patriarcal, dans lequel les femmes sont une propriété de la patrie et leur rôle principal est la reproduction de la lignée.  La violation de cette fonction "sacrée" représente le degré maximum de défiguration (deturpamento) de l'ennemi dans le symbolisme revanchiste*.  Nous avons traité de cet usage politique du viol par le pouvoir patriarcal ici [le texte renvoie à un autre article du groupe Bourbaki] »

.                                 * On suppose que "revanchiste" désigne le fascisme, vaincu en 1945, qui cherche sa revanche. Tout ce développement mériterait une analyse serrée.

 

On peut donc voir comment est construite l’argumentation du groupe Bourbaki : lorsqu’il est question de viol, il est renvoyé non à un fait plus ou moins démontré, mais à un discours, présenté comme caractéristique du nationalisme “patriarcal”. Les faits n’existent ici qu’à travers des constructions langagières, du moins c’est ce que le groupe Bourbaki veut démontrer.

On pourrait s’étonner que le groupe Bourbaki, apparemment féministe, semble écarter a priori toute accusation de viol, considérée d’emblée comme suspecte.

 

Pour comprendre, peut-être faut-il se reporter à son article de 2017 (qui est justement cité en référence de Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto). Cet article s’intitule Storia di una foto (e di un video). Forza e limiti dell’antifascismo di fronte alla cultura dello stupro (Histoire d’une photo et d’une vidéo ; force et limites de l’antifascisme face à la culture du viol) https://www.wumingfoundation.com/giap/2017/12/cultura-dello-stupro/ ]

Dans cet article, le groupe examine les attitudes des fascistes et antifascistes en face du viol, dans l’histoire et actuellement. La culture du viol est évidemment fasciste, ce qui n’empêche pas les « fascistes » actuels de se servir de l’accusation de viol vis-à-vis des populations immigrées.

A l’opposé, les partisans (antifascistes) durant la guerre et les militants révolutionnaires en tout temps ont (généralement) une attitude exemplaire, conforme à leur éthique; ils ne violent pas et ne torturent pas. Tout au plus et quand il le faut, ils punissent les coupables.

Que la réalité puisse différer de la théorie qui fait de tout combattant « prolétarien » un militant hautement conscient et moral n’effleure pas le groupe Bourbaki, qui réserve son esprit critique à ses adversaires.

 

Le groupe distingue les prétendus viols des autres et précise : « Nous employons les mots "prétendu viol", non pas de la manière pseudo-précautionneuse méprisable qui impose aux femmes victimes de violences sexuelles le fardeau de la preuve », mais lorsqu’on est en présence, non d’une femme qui dénonce le viol qu’elle a subi, mais d’hommes qui utilisent les récits de viols pour inciter à la haine et manipuler l’histoire individuelle et collective.

 

Selon Bourbaki, pour les médias (italiens) le viol n’est vraiment intéressant que s’il permet de faire apparaître comme ingrédients « l’immigration incontrôlée », « le danger islamiste » ou « l’attitude radicale chic des buonisti » (buonisti = ce qu’on appelle en France le camp du bien, ou les bobos). L’article évoque une histoire qui a fait les gros titres il y a quelques années : une jeune fille de Parme, Claudia, fut violée par des jeunes gens de la mouvance antifasciste qu’elle fréquentait ; ils ont filmé l’agression avec un telefonino (portable). Ensuite, la victime a été harcelée par des antifascistes lui reprochant d’avoir dénoncé ses violeurs (ce qu’elle n’a pas fait spontanément, mais plus tard, à la suite d’une enquête de police sur une autre affaire*). L’affaire a abouti à la condamnation des coupables (et à la fermeture du local antifasciste, où semble avoir eu lieu le viol).

                                                                                                         * Cette affaire concernait une bombe placée devant le local du mouvement néo-fasciste Casa Pound, pour laquelle les antifascistes étaient suspectés.

 

Ce fait-divers a permis aux ennemis de l’antifascisme de dénoncer l’hypocrisie du camp du bien.

Le groupe Bourbaki affiche ici une position vertueuse sans concession, mais un peu facile :

 «  Si le mot antifascisme a un sens - et pour nous il l’a -, personne dans cette histoire [du viol de Claudia] n’a jamais été antifasciste: les condamnés ne sont pas des antifascistes , et ne sont pas des antifascistes ceux qui les ont couverts ou ont voulu ignorer les faits, en laissant Claudia seule. »

Dans son message, Bourbaki reproduit aussi un tract anarchiste: “Uno stupro è sempre e comunque un atto fascista, anche se chi lo commette si dichiara antifascista (...)“ (un viol est toujours et partout un acte fasciste même si celui qui le commet se déclare antifasciste. Quiconque viole est fasciste et nous le combattons comme fasciste et comme violeur).

 

Nous pouvons donc revenir, après ce détour, au cas de Norma Cossetto et comprendre la position défendue par Bourbaki : le viol de Norma Cossetto répond au “paradigme” (mot savant pour concept, modèle, comme on aime à le dire dans certains milieux intellectuels) d’une invention fasciste destinée à “défigurer”, à salir l’ennemi politique

Nous caricaturons à peine une position, qui comme souvent avec certains milieux d’extrême-gauche, est complètement hermétique à tout ce qui ne colle pas avec sa vision du monde.

Le groupe Bourbaki ajoute qu’il n’existe aucun témoin, même anonyme, des actes sadiques - outre le viol - qui auraient été commis sur Norma Cossetto. D’ailleurs là encore il s’agit selon lui non de faits, mais de lieux communs, d’éléments de langage : ces “ dettagli truculenti erano comuni nelle dicerie dell’epoca” (ces détails sanguinolents [truculenti - faut-il traduire par croustillants ?] étaient communs dans les récits de l’époque).

Il cite comme un exemple de récit sanguinolent, comme si cela suffisait à démontrer la fausseté des faits (qu’on peut certes questionner mais pas écarter par principe), le cas d’une autre victime des foibe de 1943, le prêtre don Angelo Tarticchio, “del quale si diceva fosse stato evirato e i genitali gli fossero stati inseriti in bocca” (est-ce utile de traduire ?).

 

Par contre, à notre connaissance, le groupe Bourbaki ne fait pas mention des trois soeurs Radecchi, autres victimes célèbres des massacres de 1943 (âgées de 17, 19 et 21 ans). C’étaient  des ouvrières à qui on ne pouvait guère reprocher que de discuter, après leur travail, avec des militaires italiens casernés à proximité - qui étaient pour elles des compatriotes et pas forcément fascistes. Elles furent arrêtées par les partisans. On dit qu’elles ont été violées. Ce qui est certain, c’est qu’elles furent jetées avec 23 autres personnes, toutes de condition modeste (dont un antifasciste connu qui aurait été victime d’une vengeance), dans une foiba (à Terli, Istrie). Les corps furent extraits à partir d’octobre 1943 par la brigade des pompiers de Pola dirigée par Arnoldo Harzerich.

Il existe à Rome une rue des soeurs Radecchi. Le nom de Norma Cossetto a été donné à des rues, notamment à Gorizia, Narni, Bolzano depuis plusieurs annés. En février 2019 la même décision fut prise à Padoue (sur décision du conseil municipal de centre-gauche)  et à Florence par vote unanime du conseil municipal (il y avait déjà une rue mais une artère plus centrale portera le nom de Norma Cossetto).  La ville de Venise a aussi décidé de donner son nom à une rue ou une place de Mestre (qui dépend de la municipalité de Venise - on suppose qu’à Venise même il n’est pas envisagé de modifier les noms historiques des rues) en même temps qu'à sept autres femmes dont Marie Curie et Edith Stein (juive convertie au catholicisme,  morte à Auschwitz).

  

Le groupe Bourbaki a réservé aussi ses critiques au film Rosso Istria* (ou Red Land) sorti en 2018, qui raconte l’histoire de Norma Cossetto (Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto, 1a parte Una kolossale foiba nell’acqua: il film Rosso Istria

https://www.wumingfoundation.com/giap/2019/01/fantasy-norma-cossetto-1-red-land/).

                                                                           * Istrie rouge (en raison de la présence de bauxite, mais le titre a aussi une “coloration” politique. On a dit que Istria Rossa était le titre que Norma Cossetto voulait donner à la thèse qu’elle préparait, mais ce point a été contesté – notamment par les historiens critiques.

 

Le film est qualifié de film de série B sinon de navet par le groupe Bourbaki qui  ajoute que c’est le premier film italien depuis 1942 dans lequel les troupes nazies arrivent pour sauver la situation et faire justice : en effet, historiquement, les massacres des foibe de septembre-début octobre 1943 furent arrêtés par l’occupation allemande de l’Istrie, et plusieurs personnes coupables ou soi-disant coupables des massacres furent fusillées par les Allemands (notamment des personnes accusées du meurtre de Norma Cossetto)*. L’occupation des Allemands fut marquée par de nombreuses violences y compris contre la population italienne – mais les crimes des uns n’excusent pas ceux des autres.

                                     * Dans un récit mélodramatique, il est dit que 6 accusés furent obligés par les Allemands de passer la nuit précédant leur exécution enfermés dans la chapelle où se trouvait le corps de Norma Cossetto en attente de son enterrement, et qu'au matin,  trois des hommes étaient devenus fous.

                          

 

D’autres polémiques, notamment sur la célébration du Jour du Souvenir 2019, seront abordées dans la troisième partie, ainsi que, malgré tout, quelques ouvertures encourageantes.

 

 

 

 

 

 

01 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE: MEMOIRE ET POLEMIQUE EN ITALIE PREMIERE PARTIE

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos et cartes trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Qui connaît les foibe en France ?

Peu de monde, je pense. Le mot du dialecte frioulan (foiba au singulier, foibe au pluriel, venant du latin favea, fosse), désigne des crevasses dans le terrain karstique caractéristiques de la géologie locale (appelées en français des dolines). Ces gouffres sont surtout répandus en Istrie et dans les régions proches de Trieste et Fiume, dans certaines zones de Slovénie ayant appartenu à l'ancienne région italienne de Vénétie Julienne, ainsi que dans de nombreuses zones de la Dalmatie (d’après Wikipedia).

Il existerait 1 700 foibe en Istrie seulement.

Le nom Foiba, nom propre, a aussi été donné à un gouffre spectaculaire et  très connu à Pazin (Pisino en italien), au centre de l’Istrie, dans lequel se jette un torrent du même nom (mais qui semble aujourd’hui appelé Pazinčica) ; le gouffre de Pazin joue un rôle dans le roman de Jules Verne Mathias Sandorf (je l’ai évoqué dans mon sujet Jules Verne, la  Corse et les nationalités http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/05/16/37341758.html ). Mais les foibe se présentent souvent comme de simples trous circulaires dans le sol.

Les foibe, réparties sur trois pays actuels (Italie, Slovénie, Croatie) sont investies, en Italie notamment, d’une grande charge émotionnelle en raison de leur utilisation en 1943-45 lors de massacres commis d’abord par les partisans communistes et ensuite par l’armée yougoslave.

 

 

EN RÉSUMÉ

 

 

 

En 1943, puis en 1945, des massacres eurent lieu en Dalmatie, en Istrie et dans les régions de Trieste et de Fiume. Dans tous ces territoires qui appartenaient alors à l’Italie, des Italiens furent exécutés, d’abord en 1943 par les partisans communistes, essentiellement yougoslaves, puis en 1945 par l’armée yougoslave. Les corps furent souvent jetés dans les foibe.

Parfois les victimes furent précipitées vivantes dans les foibe. Une pratique fréquente consistait à lier ensemble par du fil de fer les prisonniers et à tirer sur le premier, qui en tombant dans la foiba, entraînait les autres. Il y a eu aussi des meurtres par noyade en Dalmatie. Enfin, après la victoire finale de l’armée yougoslave en 1945, un grand nombre d’Italiens périt dans des camps de détention de l’armée yougoslave, exécutés ou victimes des conditions catastrophiques d’internement.

A la suite de ces événements, la très grande majorité de la population italienne quitta les territoires occupés par l’armée yougoslave, qui furent ensuite rattachés à la Yougoslavie.

Après des décennies d’oubli volontaire ou de déni en Italie, le souvenir des foibe émergea dans les années 90. Une journée nationale du souvenir fut instituée par une loi de 2004 à la mémoire des victimes des foibe et de l’exode de la population italienne.

La loi émanait du gouvernement Berlusconi et les communistes refusèrent de la voter. Plus largement, le sujet des massacres de 1943-45 a engendré des polémiques politiques qui n’ont pas cessé, notamment sur l’importance des massacres et la qualité des victimes : des journalistes et des chercheurs, plutôt minoritaires et engagés politiquement, contestent l’importance des massacres et prétendent qu’ils n’ont visé que des fascistes, de même qu’ils contestent les chiffres donnés pour ce qu’on appelle en Italie « l’exode des Istriens et des Dalmates » ou « exode juliano-dalmate *».

                                                                                                                       * De la Vénétie Julienne  - Venezia Giulia – région englobant à l’époque l’Istrie et les frontières orientales de l’Italie, hors la Dalmatie ; l’actuelle région italienne autonome Friuli -Venezia Giulia ne représente plus qu’une partie des territoires désignés avant 1945 sous le nom de Venezia Giulia, qui ont été joints au Frioul.

 

Beaucoup de ceux qui critiquent la commémoration officielle des victimes des foibe et le discours officiel qui en est le support appartiennent à la mouvance dite antifasciste.

 

 

 

LES FRONTIÈRES ORIENTALES DE L'ITALIE, PEUPLEMENT ET MODIFICATIONS 

 

 

 

Avant la première guerre mondiale, la Dalmatie et l’Istrie appartenaient à l’empire austro-hongrois. Ces régions (avec les villes de Fiume et de Trieste, aux limites de l’Istrie, qu’on considère généralement à part de celle-ci) avaient, depuis des siècles, une population mélangée d’Italiens, de Croates, de Slovènes (non au sens de la nationalité juridique, mais de la culture).

Les Italiens appartenaient souvent aux classes moyennes ou supérieures (propriétaires, commerçants, professions libérales).

Les Italiens étaient nombreux sur les côtes, les Croates et Slovènes se trouvaient plutôt à l’intérieur des terres. L’empire austro-hongrois, se méfiant de ses sujets italiens, avait par divers moyens, tenté de favoriser les populations slaves, jugées plus fidèles. En retour, de nombreux Italiens des provinces adriatiques austro-hongroises rêvaient du rattachement à l’Italie.

En Italie même, un fort mouvement d’opinion souhaitait le rattachement à l’Italie e ce qu’on appelait les terre irredente, territoires hors des frontières de l’Italie mais avec une importante population italienne (pas forcément la majorité de la population).La guerre de 1914-1918 allait permettre de concrétiser ces souhaits.

 

Après la défaite et l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en 1918, les territoires des anciennes provinces autrichiennes en Istrie, Croatie, Slovénie ou Dalmatie, furent partagées entre l’Italie et la Serbie, qui appartenaient au camp des vainqueurs.

La Serbie devint à ce moment le royaume des Serbes des Croates et des Slovènes (la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro lui furent aussi rattachés) puis prit le nom de Yougoslavie à partir de 1929.

L’Italie obtint l’Istrie et Trieste, et quelques îles de Dalmatie avec la ville de Zara. La ville de Fiume, finit par être annexée à l'Italie après diverses péripéties (occupation de la ville par des nationalistes italiens dirigés par le poète Gabriele d’Annunzio, érection d'une ville libre, tensions entre autonomistes et fascistes).

Le partage se fit selon l’importance des communautés italienne ou slave (Croates et Slovènes) qui s’y trouvait mais sans satisfaire vraiment aucun des deux pays qui continuèrent à émettre es revendications sur des territoires ayant été attribués à l’autre .

Les nouvelles provinces rattachées à l’Italie ou à la Yougoslavie restaient ethniquement très composites. En Istrie, les Italiens étaient la minorité la plus importante mais moins nombreuse que les Croates et Slovènes réunis, du moins si on parvient à tirer des conclusions définitives de recensements peu fiables - sur ce point, voir  André-Louis Sanguin,  La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf.                             .

La situation va se révéler bien plus conflictuelle pendant l’entre-deux guerres que précédemment : les militants nationalistes italiens, bientôt ralliés au fascisme, persécutèrent les minorités slaves (incendie de l’immeuble des associations slaves à Trieste n 1920). Le gouvernement italien (aux mains du parti fasciste à partir de 1922) introduisit une politique d’italianisation forcée des minorités régionales (parfois comparée à la politique assimilatrice et unificatrice de la France !).

Enfin, il pourchassa, outre les opposants au fascisme, les Croates et Slovènes qui souhaitaient le rattachement à la Yougoslavie.

Selon certaines sources, 100 000 Slaves quittèrent les provinces rattachées à l’Italie pendant l’entre deux-guerres pour aller en Yougoslavie ou pour s’établir dans des pays lointains (USA,, Argentine).

 

 

017_Trattato_Rapallo_1920_1924

 Les frontières orientales de l'Italie après la guerre de 1914-18.

Le traité de Rapallo (1920), réglant les différents entre l'Italie et le royaume des Serbes, Croates et Slovène,  attribue Trieste, l'Istrie et quelques îles dalmates à l'Italie, ainsi que le port dalmate de Zara (en-dehors de la carte). Puis en 1924, Fiume est rattachée unilatéralement à l'Italie.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l' Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

 

 

 LES MASSACRES DE 1943 ET 1945

 

 

 

La situation empira avec la seconde guerre mondiale, où la violence contre les minorités s’accrut significativement puisque les minorités étaient généralement soupçonnées de pactiser avec l’ennemi.

En 1941, l'Italie se joignit à l'Allemagne contre la Yougoslavie qui après avoir été alliée des forces de l'Axe (sans paticiper au conflit) venait de changer de camp. Profitant des victoires initiales des forces de l'Axe, l'Italie annexa une grande partie de la Dalmatie et une partie de la Slovénie (province de Ljubljana/Lubiana). Lors de cette occupation, les forces italiennes commirent de nombreux massacres à l'encontre des Slovènes qui s'opposaient à l'occupation et sur des populations civiles en représailles de l'action des partisans.

Par contre, il semble que les Italiens protégèrent les populations serbes vivant dans leur zone d'occupation  contre les violences commises par les oustachis croates du régime pro-nazi de Ante Pavelić et qu'ils refusèrent de livrer les Juifs aux Allemands. La guerre en Yougoslavie prit un tour atroce en raison des massacres commis mutuellement par les différentes communautés et les Italiens jouèrent parfois un jeu complexe, apportant leur soutien à certains résistants, théoriquement leurs adversaires,  contre d'autres.

A partir de 1943, Josep Broz Tito, dirigant du parti communiste yougoslave, commença à fédérer autour de lui la Résistance et à remporter des succès. Les alliés occidentaux décidèrent alors de le soutenir.  

 

 

014_Annessioni_e_occupazioni_nei_Balcani_1941

Annexion et occupation italienne dans les Balkans, avril 1941, en rose foncé.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l'Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

Après que l’Italie ait cessé le combat, en septembre 1943 (armistice demandé par le roi t le nouveau chef du gouvernement, le maréchal Badoglio, après l’arrestation de Mussolini sur ordre du roi), les partisans communistes, souvent slaves (mais il y avait aussi des italiens parmi eux), se rendirent maîtres du terrain en Istrie et en Dalmatie, Il y eut alors pendant un mois, des exécutions de personnes liées au fascisme mais aussi de personnes représentant l’administration italienne ou simplement des figures de la communauté italienne (prêtres, propriétaires). Les victimes étaient précipitées dans les foibe, souvent après avoir été torturés

Cet épisode prit des aspects de révolte populaire conte ls « ennemis du peuple », catégorie très large.

Après un peu plus d’un mois de domination des partisans, l’Istrie et la Dalmatie (qui étaient sous l’autorité théorique de la république sociale italienne, le gouvernement fasciste installé par Mussolini dans le nord-est de l’Italie -dite aussi république de Salò*) furent occupée par l’armée allemande en octobre 1943

                                                                              * En peu de temps, les Allemands, après l’armistice signé par le gouvernement royal, avaient pris le contrôle de presque toute l’Italie, en déchaînant une répression féroce. Le gouvernement de Salò créé par Mussolini ne subsistait que grâce au soutien allemand. A l’opposé, le roi et le gouvernement de Badoglio, réfugiés dans le Sud auprès des alliés qui avaient entrepris de remonter vers le nord, déclarèrent la guerre à l’Allemagne.

 

L’occupation allemande, avec le soutien des éléments fascistes locaux, engendra à son tour de violentes représailles, d’où en retour de nouvelles représailles lorsque les partisans communistes reprirent le contrôle de la région au moment de la défaite définitive de l’Allemagne nazie.

 

 

Tito-Churchill

Josip Broz Tito, chef du parti communiste yougoslave, maréchal depuis 1943 et  premier ministre d'un gouvernement provisoire qui finit par supplanter le gouvernement royal en exil, rencontre Winston Churchill à Capri en août 1944.

Bien que Churchill reste méfiant envers Tito, les Alliés occidentaux ont décidé de le soutenir massivement. Même le roi de Yougoslavie en exil à Londres, demande à tous les Yougoslaves de se rallier à Tito. Ce dernier annonce qu'après la victoire, la Yougoslavie deviendra une république fédérative respectant l'identité des diverses communautés ethniques.

Wikipedia. Article Front yougoslave de la seconde guerre mondiale. https://fr.wikipedia.org/wiki/Front_yougoslave_de_la_Seconde_Guerre_mondiale

 

 

 

En 1945, à partir du printemps, les forces yougoslaves (IXème corps partisan et IVème armée régulière), victorieuses des Allemands occupèrent l’Istrie, la Dalmatie, les régions de Fiume et Trieste. Des milliers d’Italiens (mais aussi des personnes d’autres ethnies) furent exécutés : en premier lieu les militants fascistes, des membres de l’administration, mais aussi des personnes sans engagement politique particulier et même des antifascistes notoires.

A ce moment, l'épicentre de la violence furent les régions de Fiume, Trieste et Gorizia, avec une extension au nord de l'Istrie (Capodistria/Koper).

A nouveau les victimes furent précipitées dans les foibe ou bien moururent de mauvais traitements dans les camps. Le plus souvent, les militaires de la république de Salò (republicchini) et les Allemands étaient exécutés dès leur capture.

Mais cette nouvelle phase de violence prit un tour différent de celle de 1943.au lieu d’être le fait de partisans peu organisés, elle était le fait d’une armée secondée par la police politique yougoslave (OZNA). C’était une répression exercée par un appareil d’état, destinée à punir ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi mais aussi, selon un grand nombre d'historiens, à détruire tous les cadres de l’Etat italien et de la communauté italienne, y compris ceux qui s’étaient opposés au fascisme, tous étant considérés comme opposants au nouvel ordre des choses communiste et à l’annexion des territoires concernés par la Yougoslavie, qui en était le corolaire obligatoire. On a aussi dit que, plus lointainement, le but était de contraindre les Italiens à quitter les territoires concernés, en les terrorisant.

 

Il existe des photos - pas si nombreuses – représentant les cadavres récupérés dans les foibe, ainsi que les proches, se masquant le visage en raison de l’odeur de putréfaction, qui viennent les identifier (probablement toutes les photos de ce type concernent les massacres de 1943).  Nous préférons ne pas les reproduire. Il y a aussi des  photos qui font l’objet de contestations et de manipulations. Nous en parlerons plus tard.

 

 

 

  1024px-Recupero_corpi_foiba_di_Monrupino

 Exploration en 1957 à la foiba de Monrupino (article Foiba di Monrupino sur Wikipedia italien).

Cette foiba située près de Trieste fut utilisée pour jeter les corps de militaires allemands soit tués au combat soit fusillés après la prise de Trieste par les Yougoslaves le 1er mai 1945. Mais elle fut aussi utilisée pour enfouir les corps de trois agents des chemin de fer italiens, accusés de vol et exécutés par des miliciens au service de la police politique yougoslave, l'OZNA (parmi lesquels des personnes ayant un patronyme italien), après un procès expéditif dans les premiers jours de la "libération" de Trieste. La foiba fut fouillée après le départ des Yougoslaves. En 1948, le procès de certains responsables du meurtre des agents des chemin de fer eut lieu devant la cours d'assises deTrieste, aboutissant à plusieurs condamnations à 15,10 et 3 ans de prison.

 https://it.wikipedia.org/wiki/Foiba_di_Monrupino

 

 

 

 Le parti communiste italien (PCI, dirigé par Palmiro Togliatti) avait aligné ses positions sur celles des communistes yougoslaves, donnant semble-t-il son approbation à l’annexion par la Yougoslavie des provinces italiennes adriatiques. En Vénétie Julienne, le PCI avait quitté le comité national de libération formé par les partis démocrate-chrétien, socialiste et libéral et rejoint le comité italo-slovène communiste.

Le massacre continua d’ailleurs après 1945 en Yougoslavie (aussi bien dans les territoires nouvellement annexés* que dans les frontières anciennes) où Tito élimina ses opposants, y compris ceux appartenant aux ethnies serbe, croate ou slovène, ainsi que des minorités indésirables (Allemands, Hongrois – cette dernière épuration ethnique dont on parle peu,  s’apparentant sans doute à un génocide). Dans  l’Europe de l’immédiate après-guerre, surchargée de problèmes, rien ne fut tenté pour s’y opposer Il semble que le massacre cessa sur un ordre de Staline à Tito en 1948, peu avant que Tito ne rompe avec le régime de Moscou.

                                                                     * Par exemple, le prêtre catholique Francesco Bonifacio fut battu à mort et jeté dans une foiba en 1946 par des miliciens communistes en Istrie. Béatifié en 2008.

 

 

 

 

 

L'EXODE ET LES NOUVELLES FRONTIÈRES

 

 

 

 

La majeure partie de la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume quitta alors les régions concernées.

A Trieste, où les Yougoslaves entrèrent le 1er mai 1945, un jour avant l’arrivée des Néo-Zélandais de l’armée britannique, la ville fut soumise pendant 40 jours à une épuration violente par les Yougoslaves, y compris parmi les membres du Comité national de libération italien et les milices de libération italiennes, sous le regard des Néo-Zélandais qui s’abstinent d’intervenir. Puis Trieste fut évacuée par les Yougoslaves et occupée par les Anglo-Américains conformément à un accord entre les commandants militaires en juin 1945, qui partagent en zone A et B les domaines d’occupation respectifs des Alliés et des Yougoslaves, selon un tracé connu sous le nom de ligne Morgan.

 

 

 

 

trieste-1945

Soldats néo-zélandais et  yougoslaves à Trieste vers mai 1945.

New Zealand History

https://nzhistory.govt.nz/media/photo/nz-soldiers-and-yugoslavian-partisans

 

 

 

1024px-Partigiani_a_Pola

Entrée de l'armée yougoslave à Pola/Pula le 3 mai 1945.  Les soldats passent devant les ruines romaines de l'Arena; sur la façade, on a un accroché un portrait, probablement de Tito; les chefs de l'armée assistent au défilé installés sur une terrasse de l'Arena.

Après 140 jours de présence à Pola/Pula, les troupes yougoslaves quittèrent la ville qui fut placée sous autorité militaire britannique. Pola/Pula fut la seule ville d'Istrie à être englobée dans la zone A, c'est-à-dire administrée par les Alliés occidentaux, probablement du fait que sa population était presque entièrement italienne. 

Wikipedia italiano.

Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=2783967

 

 

 

 

Le traité de paix de Paris en 1947 attribua à la Yougoslavie la plus grande partie des anciens territoires italiens d'Istrie, de Dalmatie et de Fiume, tous déjà occupés par l’armée yougoslave.  Les habitants qui souhaitaient rester Italiens avaient un an pour opter pour la nationalité italienne, ce qui les obligeait à partir dans l’année suivante sans pouvoir rien emmener, leurs biens restant posession de la Yougoslavie pour payer les dommages de guerre.

Les territoires annexés par la Yougoslavie furent partagés entre les deux républiques fédérées de Slovénie et de Croatie, composantes de la république populaire fédérative de Yougoslavie (qui comprenait 6 républiques populaires fédérées).

A titre provisoire, le territoire de Trieste et la partie de l’Istrie non rattachées à la Yougoslavie, étaient divisés en deux zones (on reprit les termes de zones A et B), l’ensemble formant le Territoire libre de Trieste, prévu par résolution des Nations-Unies ; il aurait dû être finalement gouverné comme un seul territoire sous l’autorité Nations-Unies, mais ne le fut jamais. La zone A avec Trieste même était administrée par les Alliés occidentaux et la zone B, par les Yougoslaves. « La plus grande partie de la population de la zone B (40 000 Italiens, mais aussi des Croates et Slovènes) abandonne cette région entre 1947 et 1956, poussée par la terreur communiste et les massacres des foibe » (Wikipedia).

 

Ce qu’on appelle l’exode la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume, mais comprenant aussi de nombreux Slaves, s’étala jusqu’en 1956.

A Pola/Pula, la seule ville d’Istrie incluse dans la zone A d’occupation alliée en 1945 (après 145 jours d’occupation yougoslave), la population commença à quitter la ville dès que le transfert à la Yougoslavie fut prévisible. 28 000 habitants sur 31 000 partirent par des rotations quotidiennes organisées par le gouvernement italien. Le jour de la signature du traité du 10 février 1947, en protestation contre l'inaction des Occidentaux, une institutrice italienne tua le général commandant les forces britanniques à Pola.

Les habitants avaient été effrayés non seulement par les massacres des foibe, mais en août 1946 par un attentat non élucidé, connu sous le nom de massacre de Vergarolla : sur une plage de Pola, en plein été, des munitions britanniques explosèrent, faisant environ 110 morts et plus de 200 blessés. L’enquête britannique conclut à un acte criminel.

 

 

Esule_con_tricolore_-_Esodo_giuliano-dalmata

Photo très connue d'une jeune réfugiée, transportant, au-dessus de ses bagages, un drapeau tricolore italien en 1945.

Di anonimo - web, Pubblico dominio, Wikpedia italiano.

https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=3916739

 

 

 

 

060confine04

 A gauche, les frontières provisoires de l'Italie en 1945 après la victoire alliée. La zone A est administrée par les Alliés occidentaux (USA et Grande-Bretagne), le zone B par la Yougoslavie. 

A droite les frontières de 1947 à 1954: la zone B a été attribuée à la Yougoslavie (ainsi que la portion de Dalmatie qui appartenait à l'Italie, en-dehors de la carte) par le traité de Paris en 1947, à l'exception du Territoire libre de Trieste, lui-même divisé en zone A (gérée par les Alliés occidentaux) et zone B (gérée par la Yougoslavie). En 1954, par le memorandum de Londres, la zone A  est attribuée à l'Italie, la zone B reste à la Yougoslavie. 

Site Cjalzumit

https://cjalzumit.files.wordpress.com/2016/06/060confine04.jpg

 

 

 

 

De nombreux réfugiés s’établirent à Trieste comme on l’a vu, (surtout lorsque la possession de la ville et de sa région furent assurées à l’Italie), une partie plus considérable, depuis les débuts de l’émigration de masse, se dispersa dans toute l’Italie, avec les difficultés qu’on imagine, après passage dans des camps de transit. Il y eut des polémiques (qui durent encore) sur l’accueil mal organisé et parcimonieux de l’Etat italien à ses citoyens des provinces adriatiques.

Les exilés étaient reçus avec hostilité par des syndicalistes de la CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro,  Confédération générale italienne du travail)* et les militants communistes, qui manifestaient ou faisaient grève, notamment pour s’opposer au débarquement des bateaux amenant les réfugiés à Gênes. En 1947, ils s’opposèrent à l’arrêt pour se ravitailler, en garde de Bologne, d’un train de réfugiés en provenance de Pola (treno della vergogna, train de la honte), les militants de gauche jetant au sol les aliments et le lait préparés pour les réfugiés par la Croix-Rouge et l’œuvre de secours pontificale. De tels incidents ne pouvaient qu’alimenter le ressentiment des réfugiés, que les militants de gauche présentaient comme des fascistes.

                                                                                   * A l’époque, la CGIL comportait encore des membres issus des diverses formations politiques ayant participé à la Résistance, notamment les démocrates-chrétiens, les socialistes et bien entendu les communistes. A partir de 1948, par scission, les non-communistes formèrent leurs propres syndicats. On peut penser que les militants de la CGIL qui s’opposaient à l’arrivée des réfugiés étaient essentiellement des sympathisants communistes.

 

La dernière vague de réfugiés suivit le memorandum de Londres en 1954. Ce memorandum reconnaissait de facto  la possession de la presque totalité de la zone A du Territoire libre de Trieste à l’Italie et celle la zone B à la Yougoslavie. La prise de possession de Trieste par l’Italie fut saluée dans tout le pays et bien entendu à Trieste, par une vague de soulagement et d’enthousiasme.

 

 

 

Trieste_1954

Parade à Trieste à l'occasion du retour du territoire à l'Italie, le 4 novembre 1954, en présence du président de la république Luigi Einaudi. Après l'accord de Londres du 5 octobre 1954, l'administration italienne a pris possession de la zone A (dont la ville de Trieste) le 26 octobre, tandis que les Alliés évacuaient la zone.

Sur la photo on aperçoit la voiture du président de la république, escortée par les cavaliers de la garde républicaine. Dans le port, le navire-école à voiles Amerigo Vespucci.

Article Ritorno di Trieste a l'Italia, Wikipedia italiano.

Di sconosciuto - http://www.cadutipolizia.it/polizianellastoria/foto%20storiche/eventi%20particolari/1954%20trieste.jpg, Pubblico dominio, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28905482

 https://it.wikipedia.org/wiki/Ritorno_di_Trieste_all%27Italia#/media/File:Trieste_1954.jpg

 

 

 

 

L’OUBLI

 

 

 

Pendant les années de l’immédiate après-guerre, le souvenir des massacres de 1943-1945, l’exode des Dalmates, des Istriens et des habitants de Fiume, qui se poursuivait, et la question des frontières orientales, constituaient des problèmes politiques et humains de premier plan, même s’ils n’étaient pas les seuls (loin de là) que devait affronter l’Italie en reconstruction.

En 1952, La chanson Vola colomba, interprétée par Nilla Pizzi, obtint le premier prix du festival de San Remo : elle évoquait (sur le mode allusif) la situation des Triestins qui était encore en suspens.

 

 

Ci_troviamo_in_galleria_-_Nilla_Pizzi (2)

Nilla Pizzi  dans le film Ci troviamo in galleria (Une fille formidable), de Mauro Bolognini (1953).

Wikipedia, art. Nilla Pizzi 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nilla_Pizzi#/media/Fichier:Ci_troviamo_in_galleria_-_Nilla_Pizzi.jpg

 

 

 

Mais à partir du traité de 1954, la question parut sombrer dans l’oubli, l’opinion publique préférant se détourner des malheurs de la guerre d’autant que les prémisses du « miracle italien » commençaient à apparaître.

L’Italie du nord pouvait, malgré des conditions de vie encore difficiles et des poches de misère, mettre en avant les couturiers, les designers automobiles et de mobilier, vitrine d’une production industrielle en expansion, dans une Europe lancée dans la société de consommation débutante. Les images lamentables de cadavres sortis des crevasses ou de foules fuyant avec leurs pauvres bagages sur des chariots de fortune appartenaient à un passé qu’on voulait oublier, comme le régime fasciste.

Les seuls à agiter encore ces souvenirs étaient les exilés eux-mêmes, membres d’associations bien structurées, et les nostalgiques du fascisme pour qui le massacre et l’exode étaient une bonne façon de se placer dans le camp des victimes de la barbarie « rouge » et de dénoncer celle-ci.

La constitution italienne interdisait de reconstituer le parti fasciste, mais des nostalgiques du fascisme, avec Giorgio Almirante, avaient créé dès 1946 le Mouvement social italien (MSI) qui restait à la limite de la ligne à ne pas franchir. Ce mouvement, qui préférait de façon compréhensible exalter « l’époque où les trains arrivaient à l’heure » plutôt que les aspects plus sombres du régime, était néanmoins le seul à rappeler encore les massacres de 1943-45 et l’exode et à critiquer l’oubli du reste de l’Italie.

Chez les exilés, certains votaient pour le MSI, le seul parti qui s’occupait d’eux (non que l’aide gouvernementale ait été complètement inexistante) mais la plupart votaient sans doute pour la démocratie chrétienne, à cette époque représentée par les figures d’Alcide de Gasperi, puis d’Amintore Fanfani.

Un autre facteur intervenait dans cette amnésie collective ; le poids du parti communiste italien (PCI), un des plus puissants d’Europe. Le parti ne pouvait condamner l’action des partisans puis de l’armée yougoslave (dont le chef était aussi le chef du parti communiste yougoslave, le maréchal Tito) d’autant qu’à l’époque des faits, le PCI avait appuyé l’action de la Yougoslavie. A partir de 1948, la rupture entre Moscou et Belgrade mettait le PCI en porte-à-faux mais il s’arrangea pour rester en bons termes avec Belgrade.

Pour ne pas se déjuger (bien que sa position ait varié sur la question des frontières dans la zone Adriatique), il préféra s’en tenir à une version selon laquelle les victimes des foibe et les exilés étaient en majorité des fascistes ou au mieux, des bourgeois impérialistes qui avaient subi la punition de leur attitude d’oppression sociale et ethnique à l’encontre des Slaves.

Les alliés de gauche du PCI (notamment les socialistes, à un moment) ne pouvaient les mécontenter sur ce point.

Quant à la démocratie chrétienne, presque continuellement au pouvoir à l’époque, et aux divers partis du centre qui gouvernaient avec elle, la configuration diplomatique les empêchait d’agir, s’ils en avaient eu l’envie : la Yougoslavie, même si son régime intérieur restait collectiviste, était devenue après sa rupture avec Moscou un allié de l’Occident dans la guerre froide, qu’il fallait ménager.

 

Pourtant la tragédie des foibe n’était pas entièrement absente du paysage politique : en 1975, le président de la république Giovanni Leone déposait une couronne à la  foiba* de Basovizza, près de Trieste (couronne d’ailleurs volée et incendiée peu après), un des lieux les plus emblématiques des massacres. En 1982 cette foibe était reconnue monument historique, puis monument national en 2004 par le président de la république Oscar Luigi Scalfaro.

                                                                    * En fait il ne s’agit pas d’une foiba naturelle mais d’un puits de mine abandonné.

 

 

 

LE RENOUVEAU

 

 

Ce fut probablement, paradoxalement, la fin du bloc communiste après l’effondrement du mur de Berlin (1989), et corrélativement, l’affaiblissement du PCI dans la vie politique italienne, puis l’éclatement de la Yougoslavie 1991, qui fit ressurgir la question des foibe et de l’exode.

Diplomatiquement, par le traité d’Osimo (1975) l’Italie et la Yougoslavie avaient reconnu définitivement les frontières fixées en 1954 par accord international. Mais après l’éclatement de la Yougoslavie, les politiciens du MSI, dirigé maintenant par Gianfranco Fini, commencèrent à parler de renégocier le traité de 1975 qui était selon eux caduc puisque les territoires concernés étaient désormais inclus dans des pays nouvellement indépendants, qui n’avaient pas signé le traité.

De nouveau, en 1991, un président de la république, Francesco Cossiga, se recueillait devant la foiba de Basovizza.

 

 

Cossiga_a_Basovizza

 Le président de la république Cossiga se recueille devant la foiba de Basovizza en   1991

Wikipedia italiano, article Foiba di Basovizza.

 Di anonimo - http://arupinum.xoom.it/25aprile.htm, Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=5344687

 

 

 

Au début des années 90, les épisodes tragiques de 1943-45 et de l’immédiate après guerre commencèrent à resurgir, aussi bien dans la presse, dans les déclarations politiques et dans les publications d’historiens.

 

 

 

 

DÉBATS SUR LE JOUR DU SOUVENIR

 

 

Des propositions de loi furent déposées pour instaurer un jour du souvenir des victimes des foibe et de l’exode, en 1995 et 1996.

Ces propositions émanaient notamment de députés de l’Alleanza nazionale, le parti qui avait succédé au MSI * : son nouveau dirigeant, Gianfranco Fini, avait décidé de mettre fin à la référence au fascisme et de rendre le parti « fréquentable » pour conclure des alliances avec les partis de droite et du centre-droit.

                                                           *  Après être devenu d’abord MSI -Alleanza nazionale, le parti entra dans le premier gouvernement Berlusconi (1994), avec Forza Italia, des petits partis centristes et la Ligue du nord. En 1995, au congrès de Fiuggi, Gianfranco Fini faisait adopter une ligne libérale et conservatrice de centre-droit. On parla alors de « post-fascisme » et non plus de néo-fascisme pour le parti de Fini.

 

Une nouvelle approche des événements de 1943-45 était devenue possible, réunissant les diverses tendances politiques. On considère comme un jalon de cette nouvelle attitude le débat « historique » dans le Grand Amphithéâtre de l’université de Trieste, en 1998, entre Gianfranco Fini et Luciano Violante, président de la chambre des députés, ancien communiste et maintenant membre du Parti démocratique de gauche*, qui se mirent d’accord sur la nécessité de construire une mémoire partagée.

                                                               * Le PCI à sa dissolution en 1991, à la suite de l’effondrement du bloc communiste, avait donné naissance au Partito Democratico della Sinistra (parti démocratique de gauche, social-démocrate) et au Partito della Rifondazione Comunista (PRC), regroupant les minoritaires. En 1998, une scission intervint chez les Communistes refondateurs, donnant naissance au Parti des communistes italiens, plus orthodoxe. Le parti des communistes italiens est devenu parti communiste tout court en 2016 (après d'autres évolutions), qui se veut strictement marxiste-léniniste. Refiondation communiste a soutenu des gouvernements de centre-gauche.

 

En 2000, une autre proposition de loi fut déposée par un député de gauche Antonio Di Bisceglie, qui fusionna sa proposition avec celle du député Alleanza nazionale  Menia. La proposition fut repoussée in extremis en raison du vote négatif en commission des Communistes refondateurs et des Communistes italiens.

 

En 2003, une nouvelle proposition de loi fut déposée, signée par des députés d’Alleanza nazionale comme Menia et La Russa (plus tard ministre de la défense du quatrième gouvernement Berlusconi), mais aussi des députés de l’Union des centres et de la coalition de la Marguerite, qui existait à l’époque (centre-gauche). Une proposition similaire émanant d’un sénateur de la Marguerite, Willer Bordon (élu du Frioul-Vénétie Julienne), est absorbée par la première.

 

La proposition de loi proposait d’instituer un Jour du Souvenir, car l’expression Jour de la Mémoire était déjà prise depuis une loi de 2000 pour l’hommage aux victimes de la Shoah en Italie – mais les deux termes avaient un sens analogue.

 

A la chambre des députés, la presque totalité des députés vote pour, y compris les démocrates de gauche (issus en grande partie de l’ancien parti communiste). Les députés Communistes refondateurs et le parti des Communistes italiens votent contre.

Ils font valoir que la proposition de loi établit un équivalent du Jour de la Mémoire voté en 2000 pour les victimes de la Shoah, comme si les deux phénomènes étaient semblables.

Franco Giordano (refondateur) estime qu’il s’agit d’un jalon historique dans un processus de révisionnisme tendant à altérer le caractère antifasciste de la constitution.

Marco Rizzo (Comunisti Italiani) déclare : « Oggi c'è un'aria di revisionismo. Che esso provenga da parte dalla destra, ci sembra normale; che venga, in qualche modo, accettato da parte della sinistra, ci amareggia. ». (aujourd’hui, il règne un air de révisionnisme. Venant de la droite ce n’est pas étonnant, mais que la gauche l’accepte, ça rend amer).

 

 La chambre des députés adopta la loi par 502 voix contre 15.

 

Au Sénat, le sénateur démocrate de gauche Miloš Budin, appartenant à la minorité slovène, déclara: “Si tratta di un atto doveroso per la sinistra che per molti anni ha mantenuto un atteggiamento giustificazionista e reticente, nascondendosi dietro le violenze compiute dal fascismo” (C’est un devoir pour la gauche qui a maintenu pendant de nombreuses années une attitude réticente et cherchant à justifier les faits en se cachant  derrière la violence exercée par le fascisme »*.

                                                                   * Le sénateur utilise la notion italienne de Giustifazionismo, qui ne semble pas avoir d’équivalent en français sinon sous la forme d’une périphrase : il s’agit de la tendance à justifier des actes ou des comportements dont l’aspect négatif est flagrant, notamment pour des raisons politiques ou sociales.

 

Mais il ajoutait que dans une région qui devait rester plurilingue, il était nécessaire pour tous de “faire la clarté sur notre passé sans sauter aucune des pages noires de notre histoire”. La loi pouvait être une chance de répondre aux attentes dans ce domaine de la population slovène.

Le sénateur Ligue du nord Piergiorgio Stiffuni s’exprima avec la faconde habituelle de son parti*: 

Non esistono infatti massacri di serie A o di serie B. Non esistono morti che gridano vendetta e morti e basta" (Il n’y a pas des massacres de série A ou de série B. Il n’existe pas des morts qui crient vengeance et des morts et puis c’est tout (e basta).

                                                               * A cette époque, la politique de la Ligue du nord était nettement fédéraliste ou même sécessionniste et très opposée à l’Etat unitaire italien. Au début du mouvement, les membres ont parfois fait le coup de poing contre les néo-fascistes, partisans de l’unité nationale. Mais dans la question des foibe, il ne pouvait être question de refuser de soutenir une initiative en faveur d’Italiens du nord-est. De plus la Ligue appartenait à la coalition de gouvernement de Berlusconi. Dès les années 90, Marco Pirina, membre de la Ligue, écrivit des études sur les foibe. On sait que depuis sa prise en mains par Salvini, élu secrétaire général en décembre 2013, et surtout depuis son accession au pouvoir dans un gouvernement de coalition avec le mouvement 5 Etoiles en 2018, la Ligue s’est rapprochée de positions jugées plus “nationalistes” (dans le sens de mettre au premier plan l’intérêt exclusif de l’Italie et des Italiens, notamment en ce qui concerne les questions d’immigration), en continuant toutefois, ce qu'on perd souvent de vue, à promouvoir une évolution de l’Italie vers le fédéralisme.

 

Il ajoutait que l'exil des Dalmates, Istriens et habitants de Fiume (Fiumani), chassés par le communiste Tito, était  la conséquence directe de la culture de la haine et de la violence qui avait provoqué les massacres des foibe.

Non possiamo dimenticare la posizione che i comunisti italiani assunsero in quegli anni” (nous ne pouvons pas oublier la position que les communistes italiens ont assumé à cette époque).

Quella che sarà "la Giornata della memoria" sarà anche la giornata della vergogna per il comunismo italiano” (Sous quelque forme qu’elle se présente, la “Jounée de la mémoire” sera aussi la journée de la honte pour le communisme italien).