Le comte Lanza vous salue bien

15 septembre 2021

LA COMMUNE DE 1871 ET NOUS PREMIÈRE PARTIE

 

 

 LA COMMUNE DE 1871 ET NOUS

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 Après plusieurs messages consacrés à la Commune et à ses mythes, était-il utile d'en ajouter d'autres ?

J'ai préféré terminer ce regard sur la Commune à l'occasion du cent-cinquantenaire par un article en deux parties sous le titre La Commune et nous.

Ici, je m'efforcerai surtout de retouver la façon dont  la Commune a été perçue par certains de ses protagonistes et par les contemporains dans les années qui ont suivi les faits, et  de comparer ces impressions d'époque avec la façon dont on présente souvent la Commune aujourd'hui. Je décrirai aussi l'évolution de certains Communards - il est courant de dire que certains ont évolué loin des idées qu'ils avaient l'époque de la Commune : il me semble que c'est une simplification.

Les Communards survivants ont évolué comme la société française dont ils n'étaient pas séparés (sauf quelques uns) et il ne faut pas oublier une vérité première : les idées des Communards* en 1871 étaient diverses et on se trompe en les réduisant à une unité factice.

Enfin, la conception prédominante de la Commne aujourd'hui est clairement une conception militante: elle supprime de la Commune historique ce qui ne lui convient pas, et même ce qu'elle en retient, elle en donne une interprétation erronée. En tous cas, c'est ce que nous essaierons de montrer.

 

                                                                                                    * Comme dans tous nos messages, je mets une majuscule à Communards, contre l'usage actuel - sauf dans les citations qui donnent le mot avec une minuscule. Je ne suis pas toujours logique aussi avec l'usage de majuscules dans les mots comme Blanquistes (ou blanquistes ) etc - employés comme noms et non comme adjectifs, bien entendu. 

 

 

 

OTAGES

 

 

 

Dans les évocations actuelles de la Commune, les victimes de celle-ci apparaissent peu. Il est vrai qu’elles sont en nombre réduit par rapport aux victimes de la répression versaillaise. On ne parle, au mieux, que de quelques victimes comme l’archevêque de Paris, Mgr Darboy. Rarement on cite un chiffre exact ou approchant de victimes.

Dans un article, un auteur écrit : « Pendant tout le mois d'avril les arrestations arbitraires se succèdent ; 120 prêtres ou religieux sont emprisonnés sans l'ombre d'un procès. Et, à la fin de la « semaine sanglante » du 21 au 28 mai, près de 500 victimes sont tombées » (sans qu’on sache bien si l’auteur parle seulement de victimes chez les religieux, ce qui est excessif, ou de toutes les victimes de la Commune (Pierre Duclos,  Une pétroleuse convertie : Félicie Gimet et Pierre Olivaint, in Revue d'histoire de l'Église de France, 1988, https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1988_num_74_192_3428

Le même auteur cite une phrase de André Latreille : « l'atroce brutalité de la répression a réussi ce prodige de conférer rétrospectivement à la Commune l'auréole que l'Histoire accorde au vaincu impitoyablement écrasé et de faire oublier ses crimes » (Histoire de l’Eglise de France, 1962). Il est peu probable qu’on oserait encore s’exprimer ainsi aujourd’hui…

Nos connaissons ces histoires de la Seconde guerre mondiale où un prêtre propose de prendre la place d’un otage ou d’un détenu en camp de concentration qui va être exécuté. Le cas s’est présenté parmi les otages de la Commune.

Incarcéré à la prison de Mazas, puis de la Grande Roquette, le Père Guerrin avait offert, si besoin était, de remplacer le proviseur du Lycée de Vanves*, son voisin de cellule au cas où il y aurait de nouvelles exécutions après celles du 25 mai 1871 (exécution de 6 otages dont l’archevêque de Paris). « mais il n'eut pas à accomplir ce geste généreux. Il y eut encore des exécutions le 26**, mais le 27, comme approchaient les Versaillais, un mouvement de révolte éclata dans la prison » (Alphonse-Marius Gossez, Mort d'un otage de 1871 [compte-rendu] in La Révolution de 1848. Bulletin de la Société d'histoire de la Révolution de 1848, Année 1931, https://www.persee.fr/docAsPDF/r1848_1155-8806_1931_num_28_138_1204_t1_0171_0000_2.pdf).

                                                                                     * L’ecclésiastique qui était vêtu en civil, avait proposé de se lever à la place du proviseur (qui était marié et avait un enfant), si celui-ci était appelé pour être exécuté. Le proviseur avait refusé son offre.

                                                                                    ** Il s’agit des otages conduits hors de la prison de la Grande Roquette et massacrés rue Haxo.

 

En effet, le membre de la Commune Théophile Ferré, responsable de la police, vient à la Roquette rechercher de nouveaux otages. Des gardiens organisent alors la révolte des otages.

« Ferré se rend deux fois à la grande Roquette pour se faire livrer ce qui reste d'otages. La prison contient encore, en effet, trois cent quinze captifs, quelques prêtres, surtout des réfractaires, des gendarmes, des soldats, des sergents de ville et cent soixante-sept détenus criminels.

Mais maintenant on connaît trop bien le sort des malheureux emmenés la veille. Les sergents de ville, les soldats, au va-et-vient des couloirs, au bruit du dehors, ont compris ce qu'on veut encore : ils se révoltent, se barricadent dans leurs sections avec les lits, les paillasses, les tables des cellules. Le dévouement d'un surveillant, Pinet, resté à son poste pour adoucir le sort des prisonniers, les aide et les soutient dans leur défense improvisée. » (Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871, publiée en 1879)*

                                                                          * Louis Fiaux signale aussi la révolte des prisonniers de la prison de Mazas, dont le comité de Salut public avait ordonné l’évacuation, au cas où il serait nécessaire d’incendier la prison. Ls détenus (droits communs et otages), n’augurant rien de bon de cette évacuation, purent tenir jusqu’à l’arrivée des soldats de l’armée régulière.

 

Les fédérés (gardes nationaux de la Commune) sont mis en échec et préfèrent quitter la prison de la Roquette lorsqu’on annonce par ruse ou par erreur que les Versaillais arrivent. Toutefois, quelques otages (dont le proviseur du lycée de Vanves) se sont enfuis dans la rue ; certains seront fusillés par les fédérés qui tiennent les barricades. Quelques uns arrivent à se réfugier chez des personnes compatissantes. « Le reste des évadés, voyant les rues sans cesse battues d'obus et de balles, rentrent à la Roquette devenue une retraite plus sûre » (Louis Fiaux) et attendent l’arrivée des Versaillais. Ni le père Guerrin ni le proviseur ne figurent parmi les victimes de ces événements.

Le père Guerrin, après une vie de missionnaire, mourut paisiblement en 1928 (près de 60 ans après les événements, donc très âgé) à la Chartreuse de la Valsante, en Suisse.

 

Il est intéressant de regarder la façon dont Louis Fiaux décrit les exécutions d’otages dans son Histoire de la Guerre civile de 1871. 

Sur l’exécution de l’archevêque de Paris et de 5 autres otages : « Le peloton d'exécution est surtout formé de jeunes gens, presque des enfants. Dans la plupart de ces crimes on retrouve l'éphèbe, excité par les vices des villes et dont les passions, nées avant le poil [!], ne laissent point de place au sentiment de responsabilité »*.

                                                                                   * Le récit de l’exécution par Maxime Vuillaume (qui n’est pas un témoin visuel, mais a interrogé un témoin) est très différent. Il n’est pas question de jeunes gens.

 

Sur le massacre des otages de la rue Haxo : «  … le cortège tombe au milieu d'une foule tumultueuse, excitée : ce sont les fuyards des Buttes-Chaumont, les malfaiteurs refoulés de tous les quartiers, les furieux, les criminels de la longue bataille, ramassis de populace, armés de mauvais fusils à piston, de sabres de cavalerie, de pistolets d'arçon, déserteurs de tout bataillon organisé.
Les cris de : « A mort ! voilà les otages ! » sortent de cette boue humaine. »

« Le hideux et long massacre commence avec tous les raffinements d'horreurs, de cruautés bêtes et lâches inventées par les foules dans ces moments de délire. »

 

Louis Fiaux est un républicain de gauche, radical. Il est très critique envers le gouvernement de Versailles et assez compréhensif pour les Communards. Pourtant son récit des exécutions est très dur envers les instigateurs et auteurs des exécutions - qu’il ne confond pas avec l’ensemble de la Commune. Louis Fiaux est médecin, et particulièrement intéressé par les questions d’hygiène publique et de comportements sexuels (il publiera un grand nombre d’ouvrages sur le sujet) :  sa notation sur les « éphèbes », formant le peloton d’exécution (dont il signale dans un passage les cris hostiles aux condamnés) est à situer dans cette optique. Sa description des exécuteurs, ou assistants à l’exécution, de la rue Haxo « boue humaine », « populace », n’est pas moins forte.

 

Il faut évidemment rendre justice à quelques dirigeants de la Commune comme Varlin et Auguste Serraillier ou à des officiers de la Garde nationale Piat et Parent, qui essayèrent d’éviter le massacre de la rue Haxo et faillirent être massacrés eux aussi*. Si on songe que Varlin, capturé par les Versaillais, sera d’abord quasiment lynché par une foule  anti- communarde, puis exécuté par les militaires , on est vraiment triste de voir que sa générosité a eu une telle récompense.

                                                                            * « … la foule se jette sur Varlin et Piat, les frappe, les appelle Versaillais, et veut les précipiter dans le jardin pour les fusiller dans le massacre commun » (Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871).

 

On peut aussi penser à Vermorel*, membre de la Commune, apprenant l’exécution de l’archevêque de Paris : « - Eh bien ! c'est fait, leur dit Genton, en s'approchant [il s’adresse à plusieurs membres de la Commune,  Avrial, Jourde, Theiz, Vermorel, réunis à la marie du 11ème arrondissement]. Nous venons de fusiller l'archevêque!

- Vous avez fait là une jolie besogne, reprit vivement Vermorel. Nous n'avions peut-être qu'une dernière chance d'arrêter l'effusion du sang ... Vous venez de nous l'enlever ... Maintenant, c'est fini. » (Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges)** 

                                                                                                  * Vermorel fut blessé lors des combats de la Semaine sanglante et mourut de ses blessures quelque temps après, prisonnier.

                                                                                 ** Le récit de L. Fiaux est un peu différent mais va dans le même sens. Il ajoute que Vermorel avait essayé une manoeuvre pour sauver l’archevêque.

 

On peut comparer la façon dont le Communard Lissagaray raconte l’exécution (qui n’en est pas vraiment une pour lui) des religieux dominicains d’Arcueil durant la Semaine sanglante :

« Trois heures. — Les Versaillais envahissent de plus en plus le XIIIe. Leurs obus tombent sur la prison de l’avenue d’Italie. Les fédérés ouvrent les portes à tous les prisonniers parmi lesquels se trouvent les dominicains d’Arcueil qu’a ramenés la garnison de Bicêtre. Les moines se hâtent de fuir par l’avenue d’Italie ; la vue de leur robe exaspère les fédérés qui tiennent les abords et une douzaine des apôtres de l’Inquisition sont rattrapés par les balles. »

Avec le même récit chez Louis Fiaux :

«  Les dominicains d'Arcueil avaient été jetés, on l'a vu, dans la geôle du 9e secteur, où se trouvaient déjà quatre-vingt-dix-sept personnes arrêtées dans le quartier. Le 101° bataillon fédéré avait battu en retraite assez loin derrière la barricade de l'avenue, vivement pressé par les troupes régulières. On veut d'abord envoyer les dominicains travailler à la barricade. Le Père Cotrault refuse : « Nous ne ferons pas oeuvre de combattant, dit-il, mais nous irons ramasser vos blessés. » L'attaque versaillaise devient de plus en plus chaude. L'exaspération de la défaite, les nouvelles incessantes de fusillades de prisonniers [communards], rapportées par les évadés des quartiers occupés, ont affolé les têtes. Bref, un sous-officier ouvre la porte de la geôle et crie aux dominicains : « Sauvez-vous ! sauvez-vous vite I » Cette misérable ruse réussit. Les Pères sortent les uns après les autres et s'enfuient sur la route ; les fédérés les tirent comme dans une sorte de chasse. » *

                                                                                               * A noter que ni Fiaux ni Lissagaray ne précisent que parmi les victimes de la fusillade, il y a aussi des employés civils du couvent des dominicains d’Arcueil. Par ailleurs, selon Fiaux, il y avait aussi près de 100 personnes dans la prison de l’avenue d’Italie; y -t-il eu aussi des victimes parmi elles ?

 

On peut voir la désinvolture de Lissagaray (les dominicains sont les apôtres de l’Inquisition, ils sont « rattrapés par les balles », alors que l’intention des fédérés était de les libérer) ; son récit tend à minimiser la responsabilité des fédérés, comparé aux  précisions de Fiaux qui parle d’une « misérable ruse » (la fausse mise en liberté pour tirer ensuite sur les fuyards). Qui a raison sur ce point ?

Lissagaray évoque l’exécution des otages de la rue Haxo en termes compréhensifs pour les exécuteurs et parle des prisonniers de la Roquette sans mentionner leur révolte : « une colonne versaillaise (…) pénètre dans la Roquette et met en liberté cent cinquante sergents de ville, gendarmes, prêtres, réfractaires, adversaires de tout genre de la Commune que personne n’a inquiétés », en signalant seulement que quelques détenus étaient « sortis » la veille (pourquoi donc ?) et avaient été repris et fusillés aux barricades (cette façon de raconter en omettant une partie du déroulement des faits est caractéristique des histoires militantes).

 

Enfin, il faut souligner que le terme « otage » s’applique initialement aux personnes arrêtées préventivement (ecclésiastiques, hauts fonctionnaires mais aussi policiers de l’ancienne administration et gendarmes), mais la Commune, en-dehors de cette définition, arrêta aussi (ou tenta de le faire) des journalistes auteurs d’articles hostiles à la Commune, des réfractaires au service dans la Garde nationale, des espions de Versailles présumés, bref des opposants à titre divers.

Michèle Audin, grande spécialiste (engagée) de la Commune parle de quatre-vingt-quatre exécutés au maximum, en insistant sur le fait qu’aucune exécution ne peut être imputée à la Commune comme corps (c'est-à-dire au conseil de la Commune), mais à un ou deux membres de la Commune ou à une foule ou à quelques fédérés agissant sans ordres.

Il arrive que des sites ayant une prétention historique (et destinés plutôt à un public scolaire) réduisent les exécutions d’otages à celle de l’archevêque de Paris et ses 5 compagnons:

 « Ce n’est qu’avec la « Semaine sanglante » que Théophile Ferré (1846-1871) signe finalement l’ordre d’exécution de six otages, qui sont passés par les armes le 24 mai dans une cour de la prison de la Roquette.» (L’Histoire par l’image, site patronné par le ministère de la culture, https://histoire-image.org/fr/etudes/otages-commune-paris

Ici, on est à la limite de la désinformation.

 

 

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Il est difficile d'illustrer les otages de la Commune de façon qui ne soit pas extrêmement tragique. Dans le journal satirique L'Assiette au beurre de 1910, un numéro est consacré aux « Vieux Communards ». Un dessin montre de tranquilles pensionnaires d'un asile de vieillards, visiblement d'anciens Communards.

- Et Chose (...) qui a donné le coup de grâce à l'archevêque ?

- Lui, il n'est pas malheureux!... Il est sacristain à Plaisance...

L'Assiette au beurre, numéro  du 18 juin 1910. Dessin de Paul Poncet.

L'Assiette au beurre | 1910-06-11 | Gallica (bnf.fr)

 

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MASSACRES VERSAILLAIS

 

 

Comme on l’a remarqué souvent, il n’y a pas de proportion entre  les exécutions imputables aux Communards et les massacres de combattants communards ou de suspects par les troupes versaillaises pendant la Semaine sanglante et les semaines qui ont suivi, ainsi que les morts par suite des blessures non soignées ou des conditions de détention subies par les Communards prisonniers dans la période suivant immédiatement l’écrasement de la Commune, jusqu’à ce que la répression  se régularise progressivement (ce qui ne veut pas dire qu’elle deviendra particulièrement humaine).

Louis Fiaux écrit, san vouloir faire un calcul, que la vie d’un seul otage fut payée par 100 morts chez les Communards.

Comme on le sait le nombre des victimes chez les Communards (hormis les morts au combat au sens strict) fait l’objet d’évaluations et de réévaluations depuis 150 ans.

Les chiffres récemment avancés par l’historien britannique Robert Tombs* (environ 6500 victimes) alors que le chiffre de 20 000 était fréquemment cité jusqu’à présent, sont évidemment contestés et des historiens engagés lui opposent le chiffre d’au moins 10 000 morts, peut-être 15 000 en ajoutant qu’aucun chiffrage exact ne pourra jamais être donné (Michèle Audin).

On peut lire un entretien avec R. Tombs dans le journal Libération  (mai 2021), reproduit sur le site des éditions Libertalia ; Entretien avec Robert Tombs dans Libération // Les éditions Libertalia (editionslibertalia.com) 

 

                                                       * Robert Tombs qui admet une sympathie pour la Commune, est pourtant un historien plutôt conservateur. On lira avec intérêt son article In defence of the British Empire paru en 2020 dans le journal The Spectator (lié au parti conservateur) dans lequel il défend le bilan de l’Empire britannique et critique les partisans de l’histoire décoloniale, dont le but est politique et non scientifique  https://www.spectator.co.uk/article/In-defence-of-the-British-Empire

 

Il est difficile de savoir si le massacre a été ordonné par le gouvernement de Thiers ou s’il résulte d’initiatives des officiers et soldats.

Lissagaray interprète comme une « promesse de carnage » les déclarations de Thiers devant l’Assemblée le jour de l’entrée des troupes régulières à Paris :

« La cause de la justice, de l’ordre, de l’humanité, de la civilisation a triomphé ! glapit le petit homme (…) L’expiation sera complète. Elle aura lieu au nom des lois par les lois, avec les lois. » La Chambre comprend cette promesse de carnage et, d’un vote unanime, Droite, Gauche, Centre, cléricaux, républicains et monarchistes décrètent que l’armée versaillaise et le chef du pouvoir exécutif ont bien mérité de la patrie. »

Pourtant, dans les déclarations de Thiers, rien n’indique une volonté de massacre ou de carnage. On pourrait même penser le contraire : « Messieurs nous sommes d’honnêtes gens, c’est par les voies régulières que justice sera faite (Très bien ! Très bien !) Les lois seules interviendront, mais elles seront exécutées dans toute leur rigueur (Vif assentiment) (…) Messieurs l’expiation sera complète, mais ce sera, je le répète, l’expiation telle que d’honnêtes gens doivent l’infliger quand la justice l’exige,  l’expiation au nom des lois et par les lois (Nouveaux applaudissements et bravos prolongés).

(Thiers le 22 mai 1871 à l’Assemblée)

 

Pourtant le massacre a bien eu lieu.

Certains des partisans du gouvernement de Thiers ne pourront que le déplorer :

Le républicain Hippolyte Carnot, bien que partisan de la fermeté, désapprouve « les cruelles représailles » (Rémi Dalisson, Hippolyte Carnot - 1801-1888, La liberté, l'école et la République, 2011, chap. Un modéré à l’épreuve de la Commune (1870-1871), https://books.openedition.org/editionscnrs/17757?lang=fr.

Jules Simon, ministre du gouvernement Thiers, regrette les « cruautés commises » par les forces gouvernementales : « on peut les expliquer ; il est impossible de songer à les justifier ». Il dégage la responsabilité des dirigeants : « Le Gouvernement avait donné l'ordre formel de faire prisonniers tous ceux qui rendraient leurs armes. C'était aussi la volonté du maréchal [de Mac-Mahon, commandant en chef de l’armée] et des principaux officiers de l'armée. » (Jules Simon, Le gouvernement de M. Thiers, 1880).

 

Commises sinon sur ordre du gouvernement, du moins avec son aval ou couvertes par lui, les violences extrêmes de la répression ne donneront jamais lieu à des sanctions, même après 1880 et l’arrivée au pouvoir des républicains convaincus, qui dans le climat de l’époque, ne pouvaient pas envisager d’incriminer l’armée, que presque tous les partis sacralisaient (la gauche regrettant seulement qu’elle soit encore trop encombrée de cadres monarchistes).

Les quelques procès à la suite de plaintes déposées par des survivants ou des familles de victimes n’aboutirent à rien (dès 1873, plainte de Mme Millière, dont le mari a été fusillé sans jugement, contre le capitaine Garcin, responsable de l’exécution).

 

 

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 A sa façon, ce dessin de Cham illustre l'après-Commune et le retour aux préoccupations quotidiennes du  gouvernement Thiers.

Publié dans l'album-journal  L'Esprit-follet (numéro du 25 novembre 1871), le dessin évoque un nouvel impôt sur les chats.

Légende : - Pas très rassuré le percepteur chargé du recensement du nouvel impôt sur les chats. 

Cham (Amédée de Nöe, dit Cham, 1818-1879), caricaturiste d'opinion conservatatrice, a notamment laissé une série de dessins, parfois drôles et parfois moins, Les Folies de la Commune. 

Blog Cartonnages Romantiques.Livres Illustrés.Albums lithographiques. Journaux.Caricatures.Bibliographie. Période 1830-1871.

Cartonnages Romantiques.: mai 2013

 

 

 

 

LES COMMUNARDS ÉTAIENT PATRIOTES

 

 

 

Les Communards étaient des patriotes, on nous le répète sur tous les tons.

Personne ne conteste le rôle du sentiment patriotique dans les raisons qui expliquent l'insurrection du 18 mars. Les Parisiens ont ressenti probablement bien plus que les autres français l'humiliation de la défaite en raison des tensions psychologiques et matérielles du siège de Paris – comme la plupart des observateurs de l’‘époque s’en sont rendu compte, parfois de façon critique. Les traumatismes du siège auraient pu incliner les Parisiens au pacifisme, ils paraissent au contraire avoir exacerbé leur bellicisme. Surtout les milieux populaires ont considéré que la bourgeoisie avait vite pris son parti de la défaite, craignant que le bellicisme ne débouche sur des initiatives révolutionnaires : Karl Marx on a fait une partie de son raisonnement.

Depuis, cette présentation ne cesse pas d'être répétée par les militants et les universitaires engagés, qui avec une sorte de naïveté, accablent la bourgeoisie d’époque, comme si depuis une autre bourgeoisie (généralement « progressiste », ne l’avait pas remplacée) et en oubliant que presque tout le pays avait désiré la paix.

Pourtant, dès l’arrivée au pouvoir des Communards, il ne fut plus question de la guerre (sauf chez quelques individus – voir nos messages précédents) mais cela ne fait rien à l’affaire, pour les générations successives, les Communards sont sacrés patriotes pour l’éternité.

Mais il faudrait peut-être savoir ce qu'il faut comprendre par patriote : le mot, malgré les apparences, n'a pas forcément la même signification à l'époque et aujourd’hui.

Dans le dernier quart du 19ème siècle, le meilleur représentant du patriotisme était Paul Déroulède, qui connut le succès avec ses Chants du soldat (1872), des poèmes évoquant la guerre de 1870-71. A partir de ce succès d’auteur, Déroulède  devint un homme politique important, le chantre de la revanche contre l’Allemagne, le fondateur de la ligue des Patriotes, d’abord avec l’appui du régime des républicains opportunistes, puis contre le régime jugé néfaste pour la France et livré aux intérêts particuliers.  

Dès lors et jusqu’à sa mort, à la veille de la guerre de 14, Déroulède fut de toutes les agitations nationalistes : partisan de Boulanger d’abord, puis antidreyfusard, essayant en vain de convaincre les troupes de prendre le pouvoir lors des obsèques du président de la République Félix Faure en 1899 ; banni de France à la suite de sa tentative de coup d’Etat, il y revient une fois amnistié et se rapproche alors des républicains les plus sensibles aux thèses nationalistes, comme Clemenceau ou Poincaré. Il meurt en janvier 1914 et 100 000 Parisiens assistent à ses obsèques

Or, à distance, on juge ridicule et néfaste le patriotisme de Déroulède, que lui-même qualifiait de nationalisme, mais le mot n’était pas alors pris en mauvaise part – et on fait l’éloge du patriotisme des Communards. Mais leurs conceptions du patriotisme étaient-elles vraiment différentes ?

On peut trouver des éléments de réponse à cette question.

 

 

 

LES COMMUNARDS ET L’INSURRECTION KANAK DE 1878

 

 

 

On peut déjà citer l’appréciation de Charles Malato* sur l’attitude des Communards déportés en Nouvelle-Calédonie lors de l’insurrection Kanak de 1878 :

« L’administration avait dû prendre une grande mesure : armer les transportés** ; les plus importants de ces nouveaux auxiliaires furent les forçats politiques, détachés à Canala, qui, l’ex-membre de la Commune Amouroux en tête, offrirent d’eux-mêmes leurs services au gouvernement leur geôlier. Les vaincus de 71 étaient patriotes ! » (Charles Malato, De la Commune à l’anarchie, disponible sur Wikisource).

                                                                                             * Charles Malato, fils d’un Communard condamné à la déportation simple (qui permettait d’être libre dans les limites de la colonie), avait accompagné ses parents et travaillait comme agent du télégraphe en Nouvelle-Calédonie. Il devint plus tard un militant et théoricien anarchiste.

                                                                                              ** Les transportés sont les condamnés à la peine la plus dure, la détention au bagne avec travaux forcés. Les condamnés à la déportation en enceinte fortifiée et surtout à la déportation simple avaient une situation meilleure.

 

 Les déportés simples participèrent, sinon à la répression, au moins à l’autodéfense (pour les déportés en enceinte fortifiée, il semble que l’administration refusa de les armer, malgré leur demande - compte-tenu de leur localisation, ces déportés ne se trouvaient pas en zone dangereuse).

Dans ses Souvenirs de Nouvelle-Calédonie - L'insurrection canaque, publié en 1881, le capitaine de frégate Rivière, qui prit le commandement des troupes de la colonie  après la mort au combat contre les insurgés du précédent commandant, décrit les anciens Communards qui sont armés pour combattre les Kanak comme  des hommes généreux, des "hardis compagnons", à la physionomie "franche et martiale", qui, au moment de l'épreuve, font leur devoir.

Il voit arrriver les déportés du cercle agricole de Moindou, avec femmes et enfants, qui fuient les Kanak. On leur a donné des fusils et ils affirment qu'ils sauront s'en servir. Le commandant Rivière les organise presque de façon démocratique : « Vous allez vous réunir et nommer tout de suite à l'élection un capitaine, un lieutenant et un distributeur de vivres. Combien êtes-vous ? »

Ils se comptèrent. « Trente -six. — Et combien avez-vous de femmes et d'enfants? — Neuf en tout ».

« Les déportés, eux, avaient de trente à cinquante ans. C'étaient d'anciens soldats en France, des pionniers et des bûcherons en Nouvelle-Calédonie.»

Il regarde les déportés qui montent la garde à la lueur du feu de camp :

« Peut-être, en cette inquiète et lente faction, se souvenaient-ils des horreurs de la guerre civile. Mais aujourd'hui, sans tristes haines au cœur, ils n'avaient un fusil dans les mains que pour défendre cette terre lointaine où leur destinée les avait jetés. Bien qu'elle leur fût un sol d'exil, pour eux, à cette heure, elle était la France.»

 

 

On a vu que Malato  attribue à une réaction patriotique l’attitude de ceux qui demandent à combattre contre l’insurrection;  les descriptions du commandant Rivière confirment cette idée de réaction patriotique.

Une autre appréciation, pas contradictoire, mais complémentaire, décrit l’attitude des anciens Communards comme identique à celle de tous les Européens :

 « ... pour les anciens communards, il est clair que le combat des insurgés mélanésiens ne leur rappelle en rien celui qu'ils livrèrent jadis contre les Versaillais. Pour eux comme pour la majorité des Européens de l'île, « il s'agit d'une lutte de sauvages contre des civilisés et les déportés se rangent évidemment du côté de la race supérieure » (Roselène Dousset-Leenhardt, op. cit., p. 70) » (Bierman Guy, Le recrutement extraordinaire en Nouvelle-Calédonie pendant la grande révolte canaque de 1878. In Revue française d'histoire d'outre-mer, 1992,  http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1992_num_79_297_3051).

 

La même remarque peut d’ailleurs s’appliquer aux Kabyles déportés après l’insurrection de 1871. Selon Charles Malato : « Il serait injuste d’oublier les déportés arabes [kabyles] qui, avec l’espoir d’une grâce, formèrent un petit corps équestre d’intrépides guerriers. Leur attitude était blâmable, mais leur bravoure superbe ; l’un d’eux, Baschir, armé simplement d’un long fouet, traversait, seul, au galop, des bandes d’insurgés qu’il stupéfiait ou faisait fuir. Tant de zèle ne leur servit point : le gouvernement, qui les avait proscrits pour les dépouiller, utilisa leurs services… et les laissa exilés. »

Ces déportés kabyles ne pouvaient, pas plus que les anciens Communards, s’identifier aux insurgés kanaks, comme l’indique l’article d’Isabelle Merle, Algérien en Nouvelle-Calédonie : Le destin calédonien du déporté Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, in L’année du Maghreb, 2019, https://journals.openedition.org/anneemaghreb/4883

 

Evidemment, même pour les (rares) personnes qui comprenaient parfaitement les raisons de l’insurrection, comme Charles Malato, la nécessité de se défendre primait sur les considérations théoriques. On sait que Louise Michel fut une des rares à approuver l'insurrection mais elle ne se trouvait pas, comme Malato, au milieu des événements.

Malato vient au secours d’amis anglais attaqués par les Kanaks : « De fait, nos voisins anglais ne devaient pas être à la noce. Deux filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de quatorze, et un fils d’à peu près quinze étaient venus rejoindre leur père, et la petite Lili. Quelle belle proie pour les Canaques, grands appréciateurs de femmes blanches ! Malgré les sympathies auxquelles avaient droit les révoltés, pouvait-on laisser torturer et massacrer tout ce monde ? »

« Je lève le chien de mon fusil, bien décidé, malgré toutes mes sympathies pour les insurgés, à me défendre à outrance s’il plaît à ceux-ci de se payer du rumsteak sur ma personne*. »

                                                                                           * Allusion à la réputation d’anthropophagie des Kanak ; selon Malato, lors de l’insurrection, les Kanak avaient renoué avec les pratiques anthropophages. Il serait puéril de taxer Malato de « préjugés » ou de « clichés », alors qu’il était au cœur des événements et qu’il était complètement indépendant de tout conformisme.

 

 

 

EUGÈNE PROTOT, SOCIALISTE NATIONAL

 

 

 

On peut aussi avoir un exemple de la conception du patriotisme chez les anciens Communards avec Eugène Protot, un membre de la Commune qu’on rattache au blanquisme.

Protot fut le délégué à la justice de la Commune. Il prépara des projets en faveur de la gratuité de la justice et de la transformation des officiers ministériels (huissiers, notaires etc) en fonctionnaires ; il se déclara favorable à l’élection des juges.

Il fit supprimer le serment religieux que prêtaient les professions juridiques (comme c’est encore le cas dans d’autres pays aujourd’hui) au motif que la science a prouvé l’inexistence de Dieu (ce qui, présenté ainsi, était clairement de mauvaise foi).

Grièvement blessé lors des combats de la Semaine sanglante, il put s’enfuir à l’étranger. Revenu en France après l’amnistie, mais exclu du barreau par ses collègues avocats, il semble qu’il appartint au Comité révolutionnaire central* qui regroupait les blanquistes, mais contrairement à bon nombre de ceux-ci, il ne les suivit pas dans le ralliement au général Boulanger (aboutissant à la formation du Comité central socialiste révolutionnaire) : il se présenta contre Boulanger lui-même dans le département de la Seine en janvier 1889, au nom d’un groupe intitulé La Commune, puis retira sa candidature.

Il fut candidat sans succès à une élection législative à Marseille en septembre 1889, puis, sans doute s’éloignant progressivement de la politique, il se consacra  aux études orientales, contribuant à la Revue du monde musulman et obtenant un diplôme de l’Ecole des langues orientales. Il proposa aussi au conseil municipal de Paris un projet d’habitation populaire.

                                                                                                      * Pourtant sa notice nécrologique dans la Revue du monde musulman en 1922 dit qu’il n’appartint à aucun parti.

 

Un Communard comme on les aime, alors ? Si on en juge par le ton de ses écrits dans les années 1890, Protot parait avoir été animé par un sentiment patriotique confinant à la xénophobie, et il s’exprime de façon parfois délirante.

Protot se présente aux élections législatives à Marseille (quartier de la Belle-de-Mai) en 1889 comme candidat au siège laissé vacant par Félix Pyat, ancien membre de la Commune, qui avait été élu député de Marseille un an avant sa mort. Parmi ses compétiteurs figure le socialiste Jules Guesde et c’est contre lui que Protot dirige toutes ses attaques. Pour Protot, les  socialistes marxistes allemands sont au service de l’impérialisme allemand. Or Guesde se réclame du marxisme et a des liens amicaux avec les socialistes allemands. Protot accuse Guesde d'être un agent salarié de l’Allemagne.

Plusieurs anciens membres de la Commune (Edouard vaillant, Longuet, Lefrançais, Benoît Malon…)  publient un communiqué de soutien à Guesde*.

                                                                                  * Sans être lui-même Communard au sens strict, Guesde avait soutenu la Commune dans son journal de Montpellier et avait dû quitter la France pour échapper aux poursuites pénales. Il fut ensuite un des principaux dirigeants du socialisme français, co-fondateur avec Jaurès du parti socialiste SFIO. Durant la guerre de 14-18, il fut ministre au titre de « l'Union sacrée » (union de tous les partis autour de la défense nationale).

 

La campagne de Protot se solde par son échec et celui de Guesde : le candidat républicain opportuniste est élu. Guesde attaque en justice Protot pour l’avoir accusé d’être au service de l’Allemagne et obtient des dommages et intérêts, sur plaidoirie d’Alexandre Millerand.

Peu après Protot entreprend une campagne contre le premier mai en tant que journée d’action des travailleurs, et contre la réclamation de la journée de huit heures, vitupérant ce qu’il présente comme des initiatives allemandes. (brochures publiées en 1892-1895 sous le titre Les manifestes de la commune révolutionnaire contre le premier mai, Les manifestes de la commune révolutionnaire contre le premier mai / Eugène Protot | Gallica (bnf.fr)

 

A nouveau, il dénonce Jules Guesde, complice des Allemands Engels, Bebel et Liebknecht [les leaders du socialisme allemand], « le meneur en chef de la manifestation allemande du 1er Mai, le lieutenant principal des socialistes impérialistes de Berlin en France », « le félon qui se prépare à sauter avec ses amis sur le ministère de la guerre pour assurer la victoire de la Triple-alliance, aussitôt que les uhlans auront passé la frontière française ».  Mais les travailleurs feront barrage à ces complots et diront  « que les temps héroïques (…) ne sont pas encore finis pour notre race gauloise [et] ne sont pas encore commencés pour la race teutonne ».

Protot attaque dans ses brochures un des proches de Guesde, l’ancien Communard Lafargue « gendre du prussien Karl Marx », qui a écrit « que « la Patrie est une blague bourgeoise », que « la France est un produit de la force brutale ».

« A côté du Guesde et pour le servir et le compléter, la social-démocratie a placé un des gendres du prussien Karl Marx, l'heimatlos [apatride] Lafargue, cubain pendant la guerre de 1870 pour ne pas combattre sa famille allemande, naturalisé français par M. Ranc, pour appuyer la politique des radicaux, élu député français par l'appoint clérical de Lille pour faire alliance avec les papistes de l'extrême droite, introducteur de l'anti- patriotisme en France. » « Travailleurs DE FRANCE !  Vous connaissez maintenant les conspirateurs allemands du 1er Mai. »
Ainsi Protot dénonce de façon qu’on peut juger extravagante l’alliance de tous ses ennemis : les socialistes, les radicaux, les papistes !

Les revendications de la journée de travail de huit heures lui inspirent des réflexions curieuses : « Nous restons d’avis que la limitation des heures de travail serait un leurre ».

Pourtant les questions de durée du travail, d’hygiène, de travail de nuit, de travail des enfants, doivent bien être réglementées, mais par les communes et les corporations, non par les parlements. D’ailleurs, la journée de huit heures est « le programme des prisons de Prusse ».

Il se méfie de l’immigration : les Allemands préparent l’éclatement de la France grâce à «  l’invasion de la Provence par les 80 000 Italiens de Marseille » ; de plus les Allemands sont prêts à soutenir tous les séparatistes comme  les flamingants dans le Nord.

Pour lui, « le vieil agent prussien, Engels », se croit déjà le statthalter de France » [gouverneur d’une province conquise, comme en Alsace-Lorraine].

Avec un ton quasiment complotiste, il dénonce l’association du  socialisme d’origine allemande et de l’Eglise catholique : « Le chef de l’Eglise va lancer une encyclique et donner la main aux disciples de Karl Marx ».

Il conclut : « Travailleurs français, n’allez pas aux fêtes allemandes ».

Avec Protot, on voit se dessiner un socialisme national qui aura une postérité au 20 ème siècle. Il permet aussi de comprendre quel sens certains Communards (notamment chez les blanquistes) donnaient au patriotisme.

 

 

 

LA COMMUNE VUE EN 1895

 

 

 

Parmi les mythes de la Commune, il y a deux mythes contradictoires qui pourtant arrivent à coexister : d’une part, la Commune a contribué à fonder la République en France et les républicains, une fois la République consolidée,  ont reconnu leur dette envers les Communards.  D’autre part, les Communards furent en permanence rejetés par la République institutionnelle et  bourgeoise autant qu'ils rejetèrent celle-ci.

Il est intéressant de regarder comment les républicains de gouvernement considéraient la Commune vers 1895.

Le 31 janvier 1895, à la Chambre des députés, un débat eut lieu sur les crédits demandés par le gouvernement pour les funérailles officielles du maréchal Canrobert.

Les souvenirs des années 1870-71* passent dans la salle de séances. Au cri d’un député : Vive l’armée ! un autre député ajoute : Et à bas la Commune.

                                                                                   * Canrobert fut maréchal de France sous le Second empire. Il participa (sans obtenir de succès) à la guerre de 1870-71.

 

Le député socialiste Paschal Grousset (ancien membre du conseil de la Commune, ancien délégué aux relatons extérieures de la Commune) prend la parole et critique l’intention du gouvernement d’honorer un maréchal du Second empire, qui avait participé au coup d’Etat du futur Napoléon III le  2 décembre 1851. Il propose à la place d’élever un monument au député Baudin, tué sur une barricade en s’opposant au coup d’Etat du 2 décembre.

Son intervention suscite les répliques de la droite :

-     M le comte de Juigné* : Et le 18 Mars ? Racontez-nous comment a commencé la Commune. Ce sera très intéressant (Bruit).

-      M. Paschal Grousset : Quand vous voudrez. Mais en ce moment nous parlons du 2 Décembre et non pas du 18 Mars.

Grousset continue son intervention avec des interruptions :

-     M. Paschal Grousset : Eh bien, j’estime que dans une Assemblée républicaine…

-     M. Balsan : Républicaine mais non pas communarde.

                                                                                                 * A cette époque, les comptes-rendus des assemblées parlementaires mentionnaient toujours les titres de noblesse. Nous reproduisons l'orthographe du compte-rendu, par ex. les majuscules dans le nom des mois pour les dates historiques.

 

- M. Baudry d’Asson [député monarchiste] Parlez-nous du ministère des affaires étrangères de la Commune (Bruit).

- M Paschal Grousset : Monsieur de Baudry d’Asson, le ministère des affaires étrangères de la Commune n’a rien à voir ici. J’ai appartenu à la Commune et je m’en honore (Vives protestations sur un grand nombre de bancs). J’ai payé cet honneur de dix années d’exil (Bruit).

- M. le président [de la Chambre, Henri Brisson*]:  Monsieur Paschal Grousset, vous n’avez pas plus le droit de glorifier ici la Commune qu’il n’a été permis de glorifier le coup d'Etat du 2 Décembre. J’élève la même protestation (Très bien, très bien).

- M. Paschal Grousset : Si j’ai parlé de la Commune, c’est parce qu’on m’ a obligé à le faire. Je ne puis pas monter à la tribune sans que le 18 Mars soit mis en cause (C’est vrai). Au surplus, j’ai fini (...) Entre Canrobert qui a violé la loi et Baudin qui l’a défendue, vous choisirez, Messieurs les représentants du peuple (Très bien ! Très bien ! à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche).

- M . Dupuytren : C’est instructif d’entendre un ancien membre de la Commune parler de légalité.

- M. le président : La parole est à M. le président du conseil.

- M. le président du conseil [Alexandre Ribot]: Je veux dire un seul mot à la Chambre. Les pouvoirs publics se sont associés pour rendre au citoyen Baudin mort sur une barricade pour la défense de la loi l’hommage que la France lui devait bien (Très bien). Ils n’ont pas attendu la proposition de M. Paschal Grousset (Applaudissements). Et si quelqu’un dans cette Chambre n’était pas qualifié pour porter cette motion à la tribune, c’était assurément l’homme  qui a violé toutes les lois de son pays (Triple salve d’applaudissements à gauche, au centre et à droite).

- M. Paschal Grousset : J’ai défendu la République (Voix nombreuses : Laissez parler M. le président du conseil).

- M. le président du conseil : (…) l’homme qui violé toutes les lois de son pays (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. Interruptions à l’extrême gauche) et qui, l’ennemi étant sur le sol du pays, n’a pas craint de lever le drapeau de la sédition (Applaudissements répétés). Canrobert n’a pas fait cela et c’est pourquoi nous vous demandons d’honorer sa mémoire (Très bien ! Très bien ! à gauche et au centre). (…)  La France (…) ne voit en Canrobert que le soldat qui a conduit ses enfants sur tous les champs de bataille (…) [Canrobert représente] à côté de notre jeune armée et des espérances qu’elle nous donne, l’armée d’hier, la France d’hier que nous ne devons pas répudier, que nous devons tous honorer dans la personne du dernier maréchal de France (Applaudissements à gauche, au centre et à droite).

 

                                                                                       * Henri Brisson (1835-1912), député depuis 1871, radical. Alors qu'il n'avait pas approuvé la Commune, il fut le premier à proposer une amnistie pour les condamnés dès septembre 1871 (la gauche modérée refusa de s'y associer, la déclarant prématurée et inopportune), Président du conseil en 1885, veut poursuivre la conquête du Tonkin commencée par Ferry. De nouveau président du conseil en 1898, il prit parti pour la révision du procès Dreyfus. Célèbre pour l’anecdote suivante : en 1899, aurait fait le signe de détresse maçonnique à la tribune de la Chambre des députés pour rallier la majorité prête à se disloquer et sauver ainsi le ministère Waldeck-Rousseau. Président de la Chambre à plusieurs reprises (il meurt en fonctions).

                                                                                    ** Alexandre  Ribot (1842-1923), républicain modéré, député puis sénateur, plusieurs fois ministre et président du conseil. Fut encore ministre pendant la guerre de 14-18. Membre de l’Académie française.

 

 

Ainsi donc, dans la Chambre des députés de 1895, le président du conseil Ribot reçoit une « triple salve d’applaudissements à gauche, au centre et à droite » en rappelant que les Communards ont violé la légalité et en demandant d’honorer « la France d’hier » en la personne du maréchal Canrobert.

Autre point de vue, cette même année 1895, pour la date anniversaire de l’insurrection du 18 mars, celui du journaliste du Figaro, le très connu Chincholle :

« Il fut un temps où l'anniversaire de la Commune donnait réellement le frisson. On parlait avec terreur des criminels qui osaient, sous le paisible M. Grévy [président de la République de 1879 à1887], célébrer le drapeau rouge. On avait la chair de poule au récit des banquets où Rochefort était assis entre d'anciens forçats qui, à peine amnistiés, outrageaient le gouvernement auquel ils devaient la liberté. Aujourd'hui, Louise Michel vit loin du pays où elle n'est plus comprise. M. Vaillant, ancien membre de la Commune, est député ; M. Ranc*, sénateur ; M. Alphonse Humbert**, ministrable. La Commune est oubliée ; 71 s'est éteint dans la pénombre … » (Charles Chincholle « Le 18 Mars », Le Figaro, 18 mars 1895).

Appréciation un peu contradictoire avec les débats peu auparavant à la Chambre, mais Chincholle veut surtout montrer l’embourgeoisement des anciens Communards  ceux-ci ne sont plus une menace pour l’ordre établi et la dispute sur la Commune n’est plus qu’une dispute historique, presque académique.

D'ailleurs Chincholle a reconnu lui-même que le souvenir de la Commune ne s’effaçait pas vraiment ; en 1899 il écrit: « En ces dernières années, on avait paru oublier l'anniversaire de la Commune, qui ne se fêtait plus qu'en famille. Le parti socialiste, sentant le besoin de resserrer ses liens, a résolu de le célébrer cette année comme au beau temps de Louise Michel »

                                                                                       * Arthur Ranc (1831-1908) avait été élu membre de la Commune mais avait démissionné lors du vote du décret des otages, ce qui lui valut dans un premier temps de ne pas être inquiété ; élu député, proche de Gambetta, il fut quand même mis en cause en 1873 et préféra quitter la France ; il fut condamné à mort par contumace. Amnistié, il redevint un personnage politique important, assurant la jonction entre les républicains opportunistes et les radicaux. Député puis sénateur (de la Seine puis de la Corse, où il est élu grâce aux réseaux clanistes d’Emmanuel Arène). Après sa mort, l’inauguration d’un monument en son honneur en 1913 à la mairie du 9ème arrondissement réunit 7 présidents (un ancien président de la République, le président en fonctions, le président nouvellement élu, les présidents de la Chambre et du Sénat, du conseil municipal…) et un grand nombre de ministres et parlementaires.

                                                                                      ** Alphonse Humbert : déporté en Nouvelle-Calédonie ; à son retour, devient un journaliste réputé, membre et président du conseil municipal de Paris  puis député radical dans les années 1890. Lors de l’affaire Dreyfus, fait partie du camp antidreyfusard et antisémite ; voir seconde partie.

 

 

 

 

COMMENT ILS ONT VU LA COMMUNE : PASCHAL GROUSSET

 

 

 

On peut justement s’intéresser à Paschal Grousset. Comment a-t-il expliqué  l’avènement de la Commune et sa postérité ?

Grousset n’a pas eu que des amis dans sa vie, loin de là. Alphonse Daudet décrit Grousset au moment où il faisait ses débuts de journaliste, à la fin du Second empire : « Un joli monsieur ganté, pommadé, frisé au petit fer, ayant pour parler et pour écrire ce déplorable don qu’on appelle la facilité et par-dessus tout, le besoin de faire retourner le monde sur ce prénom bizarre de Paschal ». Selon Daudet, l'élégance de Grousset lui avait valu la faveur du directeur du Figaro, Villemesant.

(Daudet, Lettres à un absent, 1871)

Jules Vallès disait de Grousset : Méfiez-vous de ce Corse*, il vise à l’empire …

                                                                                         * Né à Corte, Grousset était Corse par sa mère, née Benedetti. Daudet parle aussi d’un « joli Corse au benjoin » [parfum].

 

Comme Communard, Grousset se situait plutôt dans le camp blanquiste ou jacobin, et pas vraiment partisan de l’autonomie communale. Le proudhonien Victor Cément, un membre de la Commune discret, disait : le jeune Grousset n’est qu’un élégant jacobin, ennemi juré de l’autonomie communale et du principe fédératif, plein de haine bien cordiale pour les fédéralistes, d’une valeur intellectuelle médiocre, possédant pour toute science politique quelques lambeaux de rhétorique jacobine, antipathique à la révolution sociale au degré suprême.

(cité par Pierre Joannon, Un communard dans les tourbières d’Erin, in  La France et l'Irlande : destins croisés (16e - 21e siècles), dir. Catherine Maignant, 2013).

 

Durant la Commune, Grousset fut membre de la majorité et approuva la création  du Comité de salut public, présentant les adversaires de celui-ci comme les « nouveaux Girondins ».

Grousset aimait ls formules grandiloquentes  et pas toujours heureuses. Il déclara ainsi : Paris a fait un pacte avec la mort. Ce genre de déclarations explique peut-être en partie la catastrophe finale de la Commune.

Arrêté après la fin de la Commune dans des conditions rocambolesques, Grousset fut condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Comme on sait, il réussit à s’évader (avec Rochefort – les deux ne s’aimaient pas vraiment  - et quelques autres). Il se fixa en Grande-Bretagne où il devint enseignant et commença à écrire sous des pseudonymes* des ouvrages pour la jeunesse, ainsi que des articles d’actualités pour Le Temps, journal sérieux, républicain modéré, dont par chance, le rédacteur en chef Hébrard était un cousin.

                                                                                                     * Il écrivait notamment ses ouvrages pour la jeunesse (publiés chez le célèbre éditeur Hetzel) sous le pseudonyme d'André Laurie, et ses reportages sous celui de Philippe Daryl. Il fournit aussi des canevas à Jules Verne  et co-signa avec celui-ci un livre. Avec le temps, il reprit la signature de Grousset mais ses ouvrages pour la jeunesse et ses romans d'aventures parurent toujours sous le nom de Laurie.

 

De retour en France après l’amnistie il poursuit sa double carrière d’auteur pour la jeunesse et de journaliste. Ses articles sur l’Irlande, publiés en livre d’abord à Londres en 1887 puis en France l’année suivante, lui valent les compliments du Premier ministre libéral Gladstone qui s’efforçait (en vain) de résoudre la question irlandaise.

Grousset apparait « affable et fleuri » à Léon Daudet, le fils d’Alphonse*.

                                                                                                            * Léon Daudet, pas encore classé à l’extrême-droite, est pour peu de temps le collaborateur d’un journal radical intitulé Germinal (qui coule très vite), dont Grousset est le rédacteur en chef.

 

A partir de 1893, Grousset est élu député et constamment réélu jusqu’à sa mort. Il siège comme socialiste indépendant. Il récuse la lutte des classes. Quand le parti socialiste SFIO de Jaurès et Guesde est constitué, il ne le rejoint pas (le parti lui oppose un concurrent aux élections de 1906), Grousset meurt en 1909.

Il est intéressant de savoir qu'en 1907, les notables néo-calédoniens l'avaient élu comme délégué de la Nouvelle-Calédonie au conseil supérieur des colonies. Il semble que les missionnaires catholiques, très implantés localement, avaient voté pour lui.

 

En 1897, pour l’enquête de la Revue blanche sur la Commune, il donne une explication nuancée de l’insurrection du 18 mars ;  les raisons de l’insurrection  étaient multiples mais se rejoignaient : « Chez beaucoup, ces raisons étaient faites des longues souffrances qui sont la vie des sept huitièmes d’une nation prétendue civilisée. Chez d’autres, elles naissaient surtout des colères obsidionales [provoquées par le siège de Pars], du grand effort stérilisé par l’impéritie officielle, des hontes de la capitulation et aussi de l’entente facilitée par le groupement des forces civiques.  Chez tous, l’idée dominante, l’idée maîtresse était la nécessité primordiale de défendre la République, directement attaquée par une Assemblée cléricale et royaliste. »

Chez les Communards, la République était conçue comme « l’instrument de précision de la transformation économique. République était pour nous synonyme de régénération. Au milieu des ruines fumantes de la patrie, il nous semblait nécessaire et juste de disqualifier sans retour les hommes et les institutions qui avaient amoncelé ces ruines. Il nous fallait des écoles nouvelles, une morale nouvelle et des guides nouveaux. Travail pour tous, éducation pour tous, défense nationale par tous, confiance inébranlable dans les destinées de notre race, — tel était le mot d’ordre qui surgissait spontanément du cœur de Paris exsangue et qui s’incarnait à ses yeux dans la République »

 

Grousset semble d’ailleurs faire peu de cas de la forme politique de la Commune : « Quant à la Commune, pour nous comme pour ceux de 1792, c’était l’organisme occasionnel et provisoire qui naît aux heures de crise pour prendre en main l’évolution sociale et la conduire à terme .»

Aucun « communalisme », autonomisme ou fédéralisme n’apparait donc dans l’évocation de la Commune par Grousset.

Bien entendu, il rappelle que le républicanisme des Communards ne se confond pas avec la troisième République bourgeoise : « La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non pas ploutocratique ».

Pourtant, sans contradiction apparente, il postule un  lien entre la Commune et ce qui a suivi, l’installation du régime républicain, avec des formules emphatiques et alambiquées : « Quand le sang de nos rues fut lavé, il se trouva que le programme de Paris était le seul pratique.

C’est ainsi que de notre holocauste, de nos douleurs et des larmes de nos mères fut cimenté le pacte républicain.

Entre temps, la loi municipale avait été votée : sur ce point encore, Paris gardait gain de cause. » [que veut-il dire ? il faudrait commenter longuement – la loi municipale votée par l’Assemblée nationale en pleine Commune privait Paris et les grandes villes de maires élus  – Grousset veut-il dire que les revendications de Paris gardaient leur pertinence ? En ce cas, elles la garderont, pour Paris,  jusqu’en  …1977 ! – voir seconde partie].

 

 Grousset fait donc partie de ceux pour qui la Commune et la République sont quasiment synonymes et non dans un rapport d’opposition. Il reste encore à appliquer le programme social de la Commune (qu’il appelle « économique »), ce qui ne saurait tarder : « Quant à la transformation économique, pour un quart de siècle elle était ajournée. Mais qui oserait dire aujourd’hui qu’elle n’est pas restée inévitable ? La misère grandit avec le progrès mécanique; dans cette France si belle, des milliers de bras sont inoccupés ; le malaise de toutes les classes se trahit par des symptômes chaque jour plus évidents. (…) L’heure approche où sur cet article aussi, le programme du 18 mars va s’imposer par l’irrésistible force des choses. Cette heure sera pour nous, qui avions voulu l’avancer, celle de la justice historique. [il veut dire que l’histoire rendra justice à la Commune]»

 

Comme on l’a vu, bon nombre de républicains des années 1890 étaient loin de considérer la Commune comme précurseur de la République, même selon l’image relativement consensuelle qu’en donnait Grousset.

Sa conception de la Commune préfigure celle qui est peut-être majoritaire aujourd’hui : les Communards annoncent la République sociale et progressiste qui a fini par se mettre en place (et sur laquelle tous les partis de gouvernement sont d'accord).

A l’opposé, et le plus souvent à gauche de la gauche, une autre conception existe qui oppose la Commune à la démocratie représentative libérale ou à la social-démocratie compatible avec le système capitaliste : mais la Commune historique ne justifie pas plus cette interprétation qu’une autre.

 

 Grousset fut initié dans la franc-maçonnerie en 1894 (loge Diderot).

Un des chevaux de bataille de Grousset dans la dernière partie de sa vie est l’introduction du sport dans les activités scolaires, à l'instar de ce qu'il a vu en Angleterre. Secrétaire général de la Ligue nationale de l'éducation physique à partir de 1888, il crée les compétitions scolaires à qui il donne le nom de « lendit » (tiré de fêtes médiévales) et parle de « jeux olympiques » - mais qui seraient  internes à la France (et réservés à des scolaires ?), contrairement aux projets contemporains du baron de Coubertin. Pour réaliser ses projets, Grousset bénéficie d’importants soutiens dès 1889 (ce qui est à souligner pour un ancien Communard)*.

                                                                                     * Grousset affirme avoir le concours des pouvoirs publics pour obtenir l’adhésion des recteurs, des inspecteurs d’Académie, des proviseurs de lycées, des principaux de collèges et autres, être soutenu par les journaux le Temps, le Figaro, l’Illustration, etc : « On a commencé il y a six mois, et aujourd’hui tous les proviseurs, tous les principaux, tous les directeurs d’écoles normales primaires sont unanimes à constater les effets merveilleux de mon système : effets physiologiques sur la force et la santé des élèves, sur leur développement musculaire et leur capacité thoracique ; effets moraux sur leur caractère, leur humeur, leur loyauté, leur esprit de camaraderie, leur courage et leur aptitude au travail intellectuel. » (Dialogue sur l’éducation anglaise en France entre Francisque Bouillier, Paschal Grousset et Pierre de Coubertin par Jacques Parmentier, professeur à la faculté des lettres de Poitiers, 1889, disponible sur Wikisource).

Certaines raisons qu’il utilise pour expliquer son initiative peuvent surprendre un peu : pour lui, le jeune français est « Maladroit et capon, il se laisse cogner et ne cogne pas. Encore trente ans de ce régime, et c’en est fait de la race. » 

Il est probable que l’’éducation sportive est pour lui une entreprise patriotique qui s’inscrit dans la perspective de la « Revanche ». Enfin, de nos jours, quelqu'un qui s'aviserait de vouloir « cultiver la beauté de l'enfant » (voir illustration ci-dessous) serait sans doute mal vu, même sans donner à cette expression un sens trop particulier ...

Nous reviendrons plus loin sur Grousset.

 

 

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 Paschal Grousset dans la dernière partie de sa vie.

Portrait original de Paschal Grousset, alias André Laurie, par Robert Kastor.
Dessin à la plume signé sans date (vers 1900), de format 23 x 22 cm, accompagné d'une dédicace autographe:

« Comprend-on qu'un pays artiste comme le nôtre ait attendu la fin de ce siècle pour s'aviser de cultiver la beauté et la force physique de l'enfant, au même titre que ses facultés intellectuelles? / Paschal Grousset ».

Site de commissaire-priseur, vente d'une collection consacrée à Jules Verne JULES VERNE - LE MUSÉE WEISSENBERG - CINQUIÈME VENTE - Boisgirard - Antonini

 

 

 

 

 

COMMENT ILS ONT VU LA COMMUNE : LES LIBERTAIRES

 

 

On crédite souvent la Commune d’avoir été « libertaire ». En fait, il faudrait une analyse sérieuse de cette appréciation assez commune*. En quoi la Commune était-elle libertaire puisque c’était bien une forme de gouvernement, même  réduite à une seule ville ? On a déjà observé qu’il n’y avait pas beaucoup de libertaires parmi les Communards (il y avait des Proudhoniens, mais ce n’est pas la même chose) car les théories libertaires ne se sont développées vraiment en France qu’après la Commune. Rappelons que Louise Michel déclara que c'était sur le bateau qui la menait en Nouvelle-Calédonie qu’elle était devenue anarchiste : elle ne l’était pas jusque-là (si on admet qu’anarchiste et libertaire sont synonymes ?).

                                                                                              * Le mot « libertaire » fait partie de ceux qui ont aujourd’hui une connotation nettement positive - au point de s’appliquer à tout et n’importe quoi. Plus la société devient coercitive et plus il faut faire croire qu’elle est libertaire, semble-t-il.

 

Les opinions émises après les faits par les Communards libertaires ne sont pas interchangeables. Lefrançais, sans récuser la Commune, rejette toute forme de républicanisme, sans recourir au distinguo banal (à la Grousset) entre république bourgeoise et république sociale :

« Les vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que me convaincre de plus en plus que cette minorité [la minorité de la Commune, opposée au Comité de salut public] avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires.

Mais s’il s’entête dans la folle espérance d’arriver à son émancipation par la fameuse « Conquête des Pouvoirs Publics », il se ménage certainement une nouvelle et sanglante déception, dont il pourrait bien ne plus se relever de longtemps. » (Gustave Lefrançais, réponse à l’enquête de la Revue blanche).

 

Depuis La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel, Suisse), Jean Pindy, naturalisé suisse, va plus loin et parait remettre en doute l’expérience même de la Commune, sur un ton d’ailleurs assez désinvolte :

« …je suis loin d’être un admirateur passionné de ce que nous avons fait pendant la Commune et je crois qu’à part une minorité de nos collègues, à qui leur passage à l’Hôtel de Ville a donné l’idée qu’ils étaient devenus des hommes d’État, les autres, et le peuple avec eux, ont acquis la conviction que le meilleur des gouvernements ne vaut rien, et que l’autorité, en quelques mains qu’elle soit placée, est toujours pernicieuse à l’avancement de l’humanité. » (réponse à  l’enquête de la Revue blanche)

 

Enfin, Jean Grave, représentant de l’anarchisme fin de siècle*, qui n’a pas connu la Commune, énonce une idée féconde: c’est par sa défaite que la Commune a pu devenir un symbole :

« Triomphante, la Commune serait devenue un gouvernement comme tous les autres ; il aurait fallu une révolution nouvelle pour la mettre par terre. Vaincue, elle a synthétisé toutes les aspirations prolétariennes, et donné l’impulsion au mouvement d’idées dont à l’heure actuelle nous sommes tous le produit. » (réponse à  l’enquête de la Revue blanche)

                                                             * Jean Grave (1854-1939 ) notamment rédacteur en chef de la revue libertaire Temps nouveaux. Acteur du mouvement libertaire pendant toute sa vie. En 1916, il est à l'initiative du Manifeste des 16 qui déclare que les libertaires doivent approuver l'effort de guerre des Alliés car la victoire des puissances centrales aménerait un recul pour l'émancipation du prolétariat et le bien de l'humanité.

 

 

 

COMMENT ILS ONT VU LA COMMUNE : CLUSERET

 

 

 

Le général Cluseret donne dans ses Mémoires (et peut-être avant la partition de celles-ci, dans des articles dans des journaux de langue anglaise) son interprétation de la Commune :

« Le Comité Central [de la Garde nationale] et l'Internationale se tinrent toujours sur le terrain pratique de la révolution communale. Pour eux, comme pour moi, la Révolution du 18 Mars n'a jamais signifié et ne signifiera jamais que le Conseil municipal investi des pleins pouvoirs de la commune pour gérer tous ses intérêts sans exception et se rattachant au pouvoir central par un simple lien fédératif, comme cela se passe en Amérique ». « … ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher le secret de sa prospérité [de l’Amérique], c'est dans la liberté et l'économie fondées et maintenues par l'indépendance des communes. Ce qui est bon en Amérique est bon en France. »

Il serait difficile de commenter précisément ce point de vue. Lissagaray a ironisé sur Cluseret, ce hâbleur, ce « général Boum » (nom d’un général grotesque dans La Grande-duchesse de Gérolstein d’Offenbach).

 

Dans ses Mémoires, Cluseret règle ses comptes et principalement avec l’esprit français, donnant l’avantage aux pays vraiment libéraux par rapport à la France :

« Le respect de la liberté et du caractère de l'adversaire politique, voilà ce qui fait la force des peuples. L'Amérique, l'Angleterre et la Suisse, pays de liberté, sont dans la plénitude de leur grandeur et de leur prospérité. » La centralisation est le mal français par excellence : « « Paris absorbe la France, tandis que New-York, métropole commerciale tenue en équilibre par Washington capitale politique, permet à ses satellites Philadelphie, Boston, Chicago, Cincinnati, Saint-Louis, de graviter librement dans leur orbite et de se développer.*

                                                                           * Cluseret n’envisage pas les cités de la côte ouest.


« Le socialisme, expression scientifique des lois naturelles qui régissent le travail, ne peut reposer que sur les principes qui le vivifient, au premier rang desquels se trouve celui de la division du travail ou décentralisation. »

Pour lui, le système français est marqué par la centralisation à outrance. Pourrait-il en être autrement puisqu’au moment de la Révolution française, le jacobinisme inscrivait en tête de son programme la République « une et indivisible » - ce qui est pour Cluseret le contraire de la liberté.  Au moins la Commune allait dans le bon sens : « Là, pour la première fois, il y eut un bégaiement révolutionnaire.

La décentralisation fut reconnue en principe par la proclamation de la fédération. Au moins en paroles, sinon en fait, j'en ai fait la triste expérience, on proclama le respect de la liberté individuelle. »

« J'ai tout sacrifié à l'idée communale. Pour elle et pour elle seule, j'ai fait plier mon caractère et enduré des nullités honteuses*, ce que je n'ai enduré de personne. Pour elle encore je suis prêt à tout supporter et à tout sacrifier, car d'elle et d'elle seule dépend la régénération de la France par les travailleurs. »

                                                                                                          * Cluseret vise ici certains membres de la Commune.

 

Mais les Français sont-ils faits pour la vraie liberté ?

« Malheureusement, de tous les peuples, le plus conservateur est, sans contredit, le peuple français, partie par routine et partie par absence complète du sens libéral. Il n'a que deux idoles, l'égalité, une chimère, et l'autorité, un monstre. Quant à la liberté, surtout la liberté individuelle, cette base essentielle de toutes les autres, il s'en soucie comme d'un verre vide*.

Ce qui ne l'empêche pas, probablement par antinomie, de se proclamer le peuple révolutionnaire par excellence. »

Se proclamant socialiste (et même socialiste scientifique), admirateur des Etats-Unis**, reprochant aux Français d’être écartelés entre leur amour chimérique de l’égalité et leur culte de l’autorité, Cluseret fait un Communard assez loin des idées actuelles sur la Commune.

                                                                                                             * Cluseret a-t-il en tête la célèbre formule de Chateaubriand: « Les Français n'aiment point la liberté ; l'égalité seule est leur idole .Or l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes.»

                                                                                                           ** Il y avait passé plusieurs années : il avait combattu dans l'armée nordiste durant la guerre de Sécession et y avait acquis le grade de général (à titre temporaire semble-t-il, mais peu importe) et resta quelques années aux USA après la fin de la guerre.

 

Dans ses Mémoires, Cluseret considère que le monde se dirige vers un bouleversement politique d’ampleur :

« D'un bout du monde à l'autre, d'un côté comme de l'autre de l'Océan et de la Méditerranée, l'humanité tout entière, secouée dans ses entrailles, s'agite convulsivement : un immense enfantement s'apprête, celui de la justice sociale. Européens, Américains, Africains, sous des formes diverses, s'arment pour la lutte décisive. Qu'est-ce que le mouvement Soudanien, qu'était le mouvement Egyptien, qu'est-ce que le mouvement anti-sémite, qu'est-ce que le mouvement nihiliste, qu'est-ce que le fénianisme, sinon la protestation de l'opprimé contre l'oppresseur ? Le socialisme, autrichien, allemand, espagnol, belge, italien et français n'est pas autre chose.

L'oppresseur triomphant peut-il supprimer l'opprimé ? Non, car il n'aurait plus rien à exploiter. Si la bourgeoisie supprimait le prolétariat, ne serait-elle pas obligée de se transformer elle-même en prolétariat pour fournir à sa propre consommation ? Une absurdité.

Mais elle peut le saigner, et plus fortement encore qu'en 1871.

Qu'en résulterait-il ? Un peu de temps de gagné, pas plus. »

 

On peut être dubitatif sur l’apparente unité des mouvements signalés par Cluseret : « le mouvement soudanais » (il vise la révolte du Mahdi) est avant tout un mouvement religieux intégriste (voir seconde partie), très différent du mouvement égyptien (mouvement nationaliste d’Arabi Pacha, un militaire occidentalisé qui prend le pouvoir et s’oppose aux ingérences occidentales avant d’être vaincu par les troupes anglaises en 1882). Confondre les luttes de classe avec les mouvements nationalistes ou anticolonialistes (même s’il existe souvent un aspect de classe dans les mouvements nationalistes,  comme le mouvement irlandais  - le « fénianisme ») ne sert pas à grand-chose* – de plus Cluseret ne semble pas voir que la fin du 19ème siècle est l’époque de la plus grande expansion impérialiste des puissances européennes et non le contraire. Mais ce qui est surtout étonnant dans son énumération – et significatif, c’est la présence, parmi tous les mouvements de libération à des titres divers qu’il mentionne, du mouvent antisémite ! On y reviendra.

                                                                                     * Curieusement, certains historiens actuels, crédités d’apporter un regard nouveau sur la Commune, incluent celle-ci dans une série de protestations à l’échelle mondiale. Or, il ne semble pas pertinent de situer la Commune dans un ensemble qui comprend la révolte des Cipayes en Inde  ou la révolte des Taipings en Chine. De plus, l’énumération de Cluseret montre clairement qu’ il y a en permanence un peu partout des insurrections ou révoltes (puisqu’il  vise dans son texte les mouvements des années  1880). Confondre dans une même approche les révoltes sur des territoires colonisés (Inde) ou des Etats en crise (Chine) avec les révolutions sociales en Occident, n'apporte pas grand chose; c'est seulement, pour les historiens actuels de la Commune, donner l’illusion qu’on fait de la World history et pas juste de l’histoire de France…

 

 

 

QUE SONT DEVENUS LES COMMUNARDS ?

 

 

 

Paul Martine n’est pas le nom le plus connu de la Commune (il ne fut d’ailleurs pas élu au conseil de la Commune, bien qu’il se soit présenté aux élections); il fut membre de la commission municipale du 17ème arrondissement et combattit durant la Semaine sanglante, auteur des Souvenirs d'un insurgé, La Commune1871.

                                                                                                      * Paul Martine était sorti premier de l’École normale supérieure, reçu second à l’agrégation d’histoire-géographie en 1868. Réfugié en Suisse après la Commune, il se fixa ensuite en Russie (une situation très rare !), où il fut précepteur dans une famille noble et rencontra Tolstoï. Il rentra en France après l’amnistie en 1880 et redevint enseignant au lycée Condorcet ainsi que professeur aux écoles normales supérieures de Fontenay et de Saint-Cloud. Il reçut la Légion d’honneur au titre du ministère de l’Instruction publique.

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Selon le Dictionnaire Maitron, Marine était un « patriote exalté » qui se dressa contre l’éventualité de l’élection de Jules Ferry à la présidence de la République*en 1887, « fut boulangiste avec passion, puis viscéralement antisémite et anti-dreyfusard, et finit par s’éloigner toujours plus — quoique continuant à s’en réclamer — des valeurs pour lesquelles il avait combattu durant la Commune ».

                                                                                              * Ferry était détesté par la droite nationaliste qui lui reprochait une politique soi-disant trop favorable à l’Allemagne et sans doute encore plus par l’extrême-gauche, notamment les anciens Communards. Déroulède, le président de la Ligue des patriotes et Eudes (ancien général de la Commune et dirigeant du Comité révolutionaire central) s’étaient mis d’accord pour passer à l’action si Ferry était élu : leurs menaces et manifestations sur la place de la Concorde dissuadèrent les partisans de Ferry de voter pour lui le jour des élections (le président était élu par les députés et sénateurs à l’époque).

 

Dans son livre Souvenirs d'un insurgé - La commune 1871 (publié en 1971 seulement), Martine évoque l’affaire Dreyfus : « Eût-il été cent fois innocent [Dreyfus], son exécution s'imposait. Car il fallait choisir entre ce juif allemand, mal naturalisé, et l'avenir de la France ».

 

Il nous semble que le Dict. Maitron fait une erreur d’appréciation (largement partagée) en considérant que Martine avait tourné le dos aux valeurs de la Commune – tout en continuant à s’en réclamer. C’est confondre les valeurs (diverses d’ailleurs) de la Commune avec celles de la gauche actuelle. Or les Communards évoluèrent en fonction des changements politiques et sociaux de leur époque et apportèrent à ces changements des réponses (ou des réactions) diverses, tout en ayant, comme le souligne le Dict. Maitron, le sentiment de rester fidèles à leurs idéaux. Il est donc assez irréfléchi d’écrire comme un internaute, un article sur « ces Communards qui sont devenus des salopards » (d'autant que son article mentionne Flourens et Tridon, qui morts durant la Commune, ou très peu après, n'ont pas eu le temps de devenir des salopards : à suivre l'auteur, ils l'étaient déjà!). Il est aussi risible de répéter comme des perroquets que les Communards étaient des patriotes et de s’étonner de les voir participer aux excès du patriotisme chauvin « fin-de-siècle ».

 

Si Martine et d’autres (Da Costa, Ballière, Lepelletier, Humbert et bien entendu Rochefort, la liste n’est pas exhaustive, sans oublier évidemment Cluseret) furent antidreyfusards et même antisémites par patriotisme ou nationalisme  - les Juifs étant accusés par eux de n'être pas vraiment assimilés - ou bien par anticapitalisme, quelques anciens Communards eurent une approche différente : ils furent antisémites parce qu’ils étaient convaincus de la supériorité de la race aryenne et/ou par hostilité à la religion judéo-chrétienne.

 

 

 

RÉGNARD,  MALON, GRANGER : « LA NOBLE RACE ARYENNE »

 

 

C’est notamment le cas d’Albert Régnard.

Régnard, médecin athlétique et libre-penseur, se disant socialiste et blanquiste, fut au moment de la Commune un ami de Rigault et son collaborateur à la préfecture de police (tout en ayant semble-t-il une attitude moins sectaire que son ami). Réfugié en Angleterre après la Commune, il exerça la médecine. Amnistié, il revint en France dès 1879 et se rallia à la République façon Gambetta. Celle-ci fit de lui un inspecteur général de l’administration du ministère de l’intérieur et un membre du conseil des prisons (curieux a priori pour un ancien Communard, moins curieux pour un ancien de la préfecture de police même communarde). Il était franc-maçon.

Mais Régnard est aussi l’auteur d’un ouvrage paru d’abord dans la Revue socialiste, à laquelle il collaborait en tant que radical-socialiste, avant de paraître en volume, Aryens et Sémites (1890)

Dans ce livre, il vante « l’excellence de la race Aryenne (…) cette famille unique à laquelle l’humanité doit les merveilles du siècle de Périclès, la Renaissance et la Révolution, les trois grandes époques de l’histoire du monde et qui seule est en mesure de préparer et d’accomplir l’achèvement suprême de la rénovation sociale ».

« Oui, il existe une famille humaine remarquable entre toutes par la beauté des formes et la blancheur de la peau distincte encore des autres variétés à peau plus ou moins blanche et en particulier des Sémites, par le langage et par les qualités maîtresses du cerveau. On la connaît sous le nom de Race Aryenne ou Indo-Européenne ».

Il se réjouit de ce que le livre à succès de l’antisémite Drumont, La France juive, proclame la supériorité de la race aryenne, « cette éclatante vérité contestée seulement par l’ignorance des naïfs ».

Comme Tridon, (voir messages précédents) à qui il rend hommage, Régnard fait de la « rénovation sociale » (l’avènement du socialisme), la mission historique de la race aryenne.

 

La Revue d’histoire des religions rend compte du livre : « M. Regnard n’est pas tendre pour les Sémites. Dès le faux titre il nous livre sa profession de foi dans [un] passage emprunté au Molochisme juif de Gustave Tridon, ancien membre de la Commune de Paris (…°) Quand on entreprend la comparaison de deux races avec de pareilles dispositions à l’égard de l’une d’entre elles, on ne saurait prétendre à l’impartialité de l’historien (…) Son livre est un plaidoyer et non une enquête (…) Il exalte la religion aryenne de l’humanité mais on croirait à le lire que Jésus n’a jamais résumé la loi divine en amour de Dieu et amour du prochain (…) A force de vouloir poursuivre le juif partout, M. Régnard en arrive à lui reprocher des idées et des rites qui non seulement lui sont étrangers mais qui répugnent profondément à son génie. Il faut reconnaitre d’ailleurs que sa polémique est pleine de vie et de mouvement et qu’il sait captiver son lecteur. » (tome 21, 1890).

L'ancien Communard Ernest Granger, proche de Blanqui et devenu en 1889 député socialiste boulangiste, exprime des idées proches de Régnard. Il écrit : « Nous aussi, après Blanqui et Tridon, nous sommes philosophiquement des antisémites. Nous pensons que le sémitisme a été funeste au génie aryen ». Granger affirme que lui et ses amis détestent aussi le christianisme, comme produit du sémitisme. En cela, ils estiment être plus conséquents que les antisémites comme Drumont et Morès, qui opposent le judaïsme au christianisme (voir plus loin notice biographique de Granger).

 

Benoit Malon est un autre admirateur de la race aryenne.

Membre de l’Internationale, élu au Conseil de la Commune, il siège à la commission du Travail ; également maire de l'arrondissement des Batignolles (ou plutôt délégué) il s’est opposé à la création du Comité de Salut public ; il participe aux combats durant la Semaine sanglante. Réfugié en Suisse, où il adhère à la Fédération jurassienne (anti-autoritaire), il vit quelques années maritalement avec Victoire Béra (André Léo de son nom d’écrivain) et de retour en France, rejoint le courant socialiste possibiliste (en gros, réformiste) de Paul Brousse (sympathisant de la Commune sans avoir Communard) et devient le premier directeur, de 1882 à sa mort, de la Revue socialiste, ouverte à toutes les tendances du socialisme français. Il est aussi franc-maçon.

Malon écrit un article La question juive dans  la Revue Socialiste (juin 1886) : « Oui, la noble race aryenne a été traître à son passé, à ses traditions, à ses admirables acquis religieux, philosophiques et moraux, quand elle a livré son âme au dieu sémitique, à l’étroit et implacable Jéhovah. » Pour lui, toute l’histoire du peuple juif « ne vaut pas pour le progrès humain, une seule olympiade* d’Athènes ».

                                                                                   * Les Grecs comptaient le temps en olympiades, période de quatre ans entre deux Jeux olympiques.

 Eviemment, Malon est un des acteurs majeurs du socialisme en France dans le dernier quart du 19ème siècle et sa personnalité ne se réduit pas à son "aryanisme".

 

Dans la Revue socialiste Gustave Rouanet réfute les thèses de Régnard (février 1890):  il estime que le socialisme ne peut pas se placer sur le terrain de la supériorité ou de l’infériorité raciale, et qu’ « attribuer exclusivement aux Juifs les méfaits du capitalisme est injuste, les catholiques n’étant ni pires ni meilleurs que les Juifs ». Régnard veut alors se retirer de la Revue, mais Malon joue les arbitres : chacun à des bons arguments à faire valoir, il s’agit de « deux visions tout aussi respectables du socialisme ».

Benoit Malon a salué le livre de Drumont La France juive et lorsqu’il meurt en 1893, Drumont lui rend hommage (Michel Dreyfus, L'antisémitisme à gauche in Etre dreyfusard hier et aujourd'hui, 2009, Être dreyfusard hier et aujourd’hui - L’antisémitisme à gauche… aussi - Presses universitaires de Rennes (openedition.org).

 

Les articles antisémites ou pro-aryens (ou pro-indo-européens)* dans la Revue socialiste disparaissent sous les nouvelles directions de Georges Renard puis de Rouanet qui, directeur à partir de 1898, s’oppose clairement à l’antisémitisme.

                                                                                  * Pour un exemple d’article de ce type paru dans la Revue socialiste, voir l’article de Paul Régnaud, professeur de sanscrit à la Faculté de Lyon, La tradition indo européenne et les prétentions juives (juin 1890) qui commence ainsi : « Je comparerais volontiers la tradition indo européenne à un fleuve dont le point le plus rapproché de sa source est représenté pour nous par le Rig-veda, cette Bible de notre race (…) l’Europe moderne peut le contempler, majestueux, rapide, immense, entraînant superbement sur ses flots profonds le navire qui porte la civilisation et sa fortune », en notant que « ses eaux limpides » furent « contaminées à certaines époques par des infiltrations sémitiques ».

 

 

 

LES ANCIENS COMMUNARDS ET L’ANTISÉMITISME À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS : LE DÉBAT DE 1895

 

 

On peut nous dire que Malon et Régnard (ce dernier rallié à la république radicale) n’étaient pas caractéristiques des Communards survivants (quoiqu’on ait cité déjà plusieurs anciens Communards qui, pour des raisons diverses, ont pris des positions antisémites).

Dans un article de tonalité très politiquement correcte, on lit que Paschal Grousset, député, s’engage dans un « nouveau combat ». Il intervient à la tribune dès 1895, avec son ami Édouard Vaillant, pour dénoncer les menées antisémites qui sévissent dans l’administration et les propos racistes perpétrés [sic] par le Vicomte Paul-Antonin d’Hugues à la Chambre [des députés] »  (Pierre-Alban Lebecq, Une œuvre politique éclairée par la science. Paschal Grousset (1844-1909) et l'éducation physique, in Sciences sociales et sport, 2012, Une œuvre politique éclairée par la science. Paschal Grousset (1844-1909) et l'éducation physique | Cairn.info).

 

Il s’agit du fameux débat du 25 mai 1895 « sur les mesures que le Gouvernement compte prendre pour arrêter la prédominance des Juifs dans les diverses branches de l’administration française *» (interpellation du député Denis) et sur les « dangers de l’infiltration de la race juive » (interpellation du vicomte d’Hugues, député des Bases-Alpes), dont la jonction (pour qu’il en soit débattu en même temps) est justement demandée par le socialiste Gustave Rouanet.

                                                                         * Il ne s’agit donc en rien de dénoncer les menées antisémites qui sévissent dans l’administration comme l’indique l’article précité. L’interpellation faisait suite à l’éviction d'un trésorier-payeur-général (juif) par le gouvernement à la suite de malversations.

 

Lors de ce débat, l’orateur qui s’oppose le plus frontalement à l’antisémitisme est Gustave Naquet, lui-même juif, libre-penseur et socialiste indépendant ; il avait été le conseiller (comme le remarquent divers intervenants) du général Boulanger. Il commence par mettre les rieurs de son côté :

« Si l’antisémitisme consistait dans la discussion et dans la réfutation du dogme et des idées maîtresses de la religion juive, je vous déclare très franchement que je serais moi-même un antisémite ( On rit) ».

Dans un discours très documenté sur les antécédents historiques de l’antisémitisme, Naquet exprime l’idée que l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles (on dénonce les Juifs en tant que capitalistes) et que l’antisémitisme est présent dans les bas-fonds du socialisme – qu’il distingue soigneusement de la vraie doctrine socialiste. Certains socialistes encouragent l’antisémitisme de façon à flatter l’opinion et à l’aiguiller vers l’anticapitalisme.

Le socialiste Rouanet* est dès lors un peu en porte-à-faux ; il refuse de s’aligner sur l’antisémitisme mais se croit obligé de ménager les antisémites comme Drumont : 

- M. Alfred Naquet :  Je vois que M. Rouanet, qui ne donne pas dans l’antisémitisme, m’approuve.

- M. Gustave Rouanet :  C'est pour cela que j’approuve la campagne de M. Drumont …

Rouanet : « Un écrivain d’un grand talent, M. Drumont, à qui je tiens à rendre un hommage public à la tribune, car de quelque côté qu’on examine son œuvre, elle est courageuse et elle a eu dans la société française à certaines heures des résultats heureux… »

« M. Denis vous a lu tout à l’heure des passages d’un très beau livre Les Juifs rois de l’époque [livre antisémite, déjà ancien, de Toussenel, dont Rouanet s’efforce de monter qu’il est surtout… anti-protestant !]… »

                                                                                         * Selon l’historien Laurent Joly, Gustave Rouanet fait en effet partie de ces socialistes qui ont vu dans l’antisémitisme un ferment d’agitation contre le capitalisme et tenté de l’utiliser. En 1892 il participe à un meeting antisémite aux côtés de Drumont, de Jules Guérin et du marquis de Morès [ces derniers sont deux antisémites acharnés]  (Laurent Joly, L'entrée de l'antisémitisme sur la scène parlementaire française. Le débat sur l'«infiltration juive » à la Chambre en mai 1895, Archives Juives 2005/1 (www.cairn.info/revue-archives-juives1-2005-1-page-114.htm). Le même auteur souligne qu’ensuite Rouanet se rangera clairement parmi les adversaires de l’antisémitisme.

 

Le seul ancien Communard à prendre la parole à la tribune (il y a pourtant plusieurs anciens Communards à la Chambre) est Ernest Chauvière* qui, de façon classique, rappelle que les méfaits des arrivistes et des capitalistes juifs ne doivent pas faire oublier ceux des capitalistes chrétiens, mais il exprime son point de vue avec des formulations à l’emporte-pièce assez déplaisantes pour les Juifs.

                                                                                     * Ernest Chauvière (1850-1910) ; probablement déjà lié aux mouvements révolutionnaires, appartint aux bataillons de fédérés pendant la Commune ; fait prisonnier dès avril 1871, il est condamné à 5 ans de prison ; il s’exile ensuite en Belgique (il était né à Gand et s’est marié à une Belge) où il poursuit une carrière de militant. Blanquiste, il se définit alors comme « autoritaire, centralisateur ». De retour en France, il rejoint Vaillant dont il est l’ami au Comité central révolutionnaire. Conseiller municipal de Paris de 1888 à 1893. Se présente aux élections législatives en 1889 contre un autre ancien Communard Humbert et le boulangiste Laguerre qui est élu. Elu député de la Seine de 1893 à sa mort. Lors de son élection comme député, son programme semble inspiré par le courant autonomiste de la Commune plus que par le blanquisme (mais il n’avait guère de possibilité de le mettre en oeuvre) : « décentralisation administrative, autonomie de la Commune, sauf pour tout ce qui peut nuire à l'unité nationale ; aide de l’Etat à toutes les tentatives à l’étranger en faveur de la République et du socialisme; Etats-Unis d'Europe ; suppression des armées permanentes ; organisations régionales et communales des milices; laïcisation absolue ; mandat impératif inscrit dans la loi ; organisation des assemblées primaires permanentes ; amoindrissement du Sénat. Il suit Vaillant au parti socialiste SFIO quand il est constitué par Jaurès et Guesde. A l’origine avec sa femme de nombreuses oeuvres philanthropiques à Paris. Lorsqu’il meurt, le président de la Chambre Brisson fait son éloge : « on sentait l'influence de son amour du peuple et de sa bonté. Aussi, les malheureux le pleureront comme nous le regrettons nous-mêmes, et c'est là un cortège qui vaut tous les autres. »

 

Le gouvernement, par la voix du ministre de l’intérieur Georges Leygues, se félicite d’un débat « très ample, très libre, et qui fait honneur à la Chambre »  et renvoie  en quelque sorte les antagonistes dos à dos. Si des irrégularités sont commises, elles seront réprimées selon la loi mais aucune mesure visant l’ensemble d’une communauté n’est envisageable. Il propose de voter le passage à l’ordre du jour pur et simple (le débat n’a donc pas de conclusion), alors que plusieurs députés proposent des ordres du jour comportant une résolution, même non contraignante. Deux propositions à caractère antisémite et deux propositions anticapitalistes sont présentées.

Les anciens Communards Grousset et Vaillant déposent la proposition d’ordre du jour suivante : « La Chambre, condamnant l’usure et le mal capitalistes, quels qu’en soient les auteurs, mais n’entendant ressusciter ni les guerres de religion, ni les guerres de race, passe à l’ordre du jour ».

Cette proposition est proche de celle de Rouanet et ses amis* mais prend, effectivement, ses distances plus clairement avec l’antisémitisme. Pour autant, ni Grousset ni Vaillant ne se sont exprimés lors du débat et paradoxalement, leur volonté de ne « ressusciter ni guerre de religion ni guerre de race » correspond aux déclarations apaisantes du président du conseil le modéré Ribot et du ministre Georges Leygues.

                                                                                         *« La Chambre invite le Gouvernement à réprimer énergiquement toutes les manœuvres frauduleuses de la haute banque et à poursuivre les complicités de tout ordre qui les protègent .» 

 

Finalement, l’ordre du jour gouvernemental est voté à la majorité, ce qui implique que les autres propositions d’ordre du jour ne sont pas examinées.

On peut donc voir que l’intervention de Grousset dans le fameux débat de mai 1895 est bien moins active que ce qu’on dit.

Grousset qui par la suite, sera un partisan de la révision du procès Dreyfus, ne rejette nullement les définitions raciales.

Par exemple, dans un de ses ouvrages pour la jeunesse, sous la signature d’André Laurie, Colette en Rhodésia, publié en 1901 (c’est le troisième volume d’un ensemble, Les Chercheurs d’or de l’Afrique australe), on trouve un personnage antipathique, le « mercanti » Benoni, ainsi décrit :

« Le mercanti était un de ces étranges produits humains, spéciaux aux rives orientales de la Méditerranée. Descendants de races antiques et déchues, héritiers de toutes les décadences, de toutes les pourritures, résidus des grands empires du passé, ils ont des capacités pour le mal et pour le bien qui semblent dépasser celles des autres hommes. »

Le livre est contemporain de la guerre des Boers et Grousset-Laurie, à l’unisson de l’opinion publique française, se montre favorable aux Boers* (sans mentionner le racisme  évident de ceux-ci).

                                                                                                                         * Les Boers sont les descendants des colons néerlandais en Afrique australe. En 1899 la guerre éclate entre les deux républiques boer d'Orange et du Transvaal et les Britanniques. Bien que battus, les Boers finiront par partager le pouvoir avec les Britanniques dans l'Union sud-africaine (future république d'Afrique du Sud) et imposeront à terme l'apartheid.

 

Grousset donne aussi son appui aux Irlandais victimes de la domination britannique. Il définit les Irlandais comme une race supérieure (bien qu’opprimée) :  « la nation britannique, au sommet des prospérités industrielles, à l’apogée d’une culture intellectuelle qui se targue d’être la plus raffinée du vieux continent, persiste à poursuivre froidement l’extermination d’une race supérieure entre toutes. » (article paru en 1898  dans la revue de l’activiste irlandaise Maud Gonne L’Irlande Libre*).

                                                                                          * Grousset avait d’ailleurs (à juste titre) perçu  lors d’un séjour en Irlande, l’opposition entre l’Ulster et le reste de l’Irlande : «  Ulster is in reality, as well by the nature of its soil as by the race and habits of the majority of its inhabitants, an annex and dependency of Scotland (L’Ulster est en réalité, aussi bien par la nature de son sol que par la race et les mœurs de la majorité de ses habitants, une annexe et dépendance de l’Ecosse, Paschal Grousset (Philippe Daryl) : Ireland's Disease - The English in Ireland, 1887 – livre paru d’abord en anglais).

 

On se souvient que pour Grousset, les partisans de la  Commune avaient une «confiance inébranlable dans les destinées de notre race ».

Au 19ème siècle, le mot « race » avait une multiplicité de sens (nation, ethnie, famille biologique), mais on pouvait facilement passer d’un sens à l’autre et il est difficile de déterminer dans quel sens Grousset et d’autres l’emploient. 

 

 

 

CLUSERET DÉPUTÉ

 

 

Elu député du Var en 1888 (circonscription de la Seyne, ville ouvrière) Cluseret, membre de plusieurs commissions parlementaires, présente d’abord des propositions de loi tendant à améliorer la situation des prolétaires, co-signées avec d’autres élus socialistes (Ferroul, Antide Boyer) : proposition tendant à la réduction de la journée de travail à huit heures dans les mines, usines, manufactures etc (novembre 1889), proposition sur les conditions du travail dans les fabriques d'allumettes chimiques (novembre 1889), proposition de loi relative à la pension alimentaire des vieux paysans (novembre 1889).

De même, il souhaite mettre fin à l’utilisation des militaires pour réprimer les grèves (proposition de loi contre l'intervention de l'armée entre le capital et le travail présentée par MM. Baudin, Boyer, Cluseret, etc (novembre 1889).

Sans adhérer explicitement au boulangisme, Cluseret vote en 1889 contre les poursuites contre trois députés membres de la Ligue des patriotes et proches de Boulanger (affaire de Sagallo) et s’abstient au scrutin sur les poursuites contre le général Boulanger.

Cluseret se rapproche des positions nationalistes, antisémites et xénophobes, sans cesser de se dire socialiste révolutionnaire. On a déjà vu que dans ses Mémoires parues en 1887 mais rédigées sans doute quelques années auparavant, il range déjà l’antisémitisme parmi les mouvements de lutte des dominés contre les dominants !

Pour l’historien Laurent Joly, Cluseret fait partie du groupe (informel) « antijuif » à la Chambre des députés (Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République, in Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2007, Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République | Cairn.info

 

Lors des débats de 1895 qu’on a cités, Cluseret n’intervient pas sauf une remarque sarcastique plutôt pour donner raison aux antisémites.

Comme député, Cluseret présente avec d’autres des propositions de loi particulièrement xénophobes : en janvier 1895, avec les anciens députés boulangistes Michelin, Argeliès et Paulin-Méry, une proposition tendant à « déclarer inéligibles et incapables de remplir les emplois civils ou militaires les étrangers naturalisés français et les descendants d'étrangers jusqu'à la quatrième génération » et à interdire « aux dignitaires de l'Etat, aux officiers de l'armée de terre et de mer et à certains fonctionnaires de contracter mariage avec des étrangères même naturalisées et des descendantes d'étrangers jusqu'à la quatrième génération ».*

                                                                              * La proposition fut-elle discutée ? Il ne semble pas. A la même époque le vicomte de Pontbriand, député monarchiste, avait déposé une proposition assez semblable (qui, elle, fut discutée et repoussée).

 

En 1896, il dépose une proposition de loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national, avec Paulin-Méry, Michelin, Argeliès.

En 1897 il présente une proposition de loi sur l’attribution de la nationalité française aux indigènes d’Algérie, dont on va reparler.

En 1898 il présente avec les députés Albert Chiché, Charles Bernard, Argeliès, Théron, une proposition de loi tendant à « limiter le nombre des ouvriers étrangers employés dans les usines, manufactures et établissements industriels quelconques ».

Il n’abandonne pas les préoccupations sociales, mais désormais signe ses propositions avec des nationalistes, anciens boulangistes ou socialistes révolutionnaires de tendance nationaliste comme Ernest Roche : proposition de loi ayant pour objet d'améliorer la situation des ouvriers et employés des Chemins de fer, présentée par M.M. Paulin-Méry, Michelin, Cluseret, Ernest Roche* etc (octobre 1897).

Enfin, certains projets co-signés avec les socialistes révolutionnaires nationalistes renvoient aux exigences de démocrate directe et de mandat impératif qui avaient cours durant la Commune (même si elles ne furent pas appliquées) : « Proposition de loi ayant pour objet d'assurer au peuple l'exercice constant de la souveraineté et de rendre à chaque instant de sa vie politique le mandataire responsable de ses actes devant le suffrage universel, présentée par MM. Ernest Roche, Gabriel, Granger**, Cluseret .etc (juillet 1893).

 

                                                                                          * Ernest Roche (1850-1917), socialiste de tendance blanquiste, membre du Comité révolutionnaire central, journaliste à L’Intransigeant de Rochefort, député socialiste boulangiste ; lors de la fusillade de Fourmies, (1891), où l’armée atiré sur des manifestants le 1er mai, il montre à la tribune de la Chambre des députés la chemise sanglante d’une des victimes. Nationaliste et antidreyfusard sans cesser de se dire socialiste. Battu aux législatives en 1906 par le socialiste réformiste Paul Brousse, il bat Brousse en 1910.

                                                                                         ** Ernest Granger (1844-1914), blanquiste, assez aisé, participe à la Commune. Réfugié à Londres. Fidèle à Blanqui, il accompagne celui-ci dans les dernières années de sa vie. En 1882, il est l’un des organisateurs du Comité révolutionnaire central (CRC), il devient, après la mort d'Eudes, rédacteur en chef du Cri du peuple (l’ancien journal de Vallès); en 1888-89, le CRC éclate sur l’appui à accorder au général Boulanger. Granger forme avec ses amis, dont Rochefort, le nouveau Comité central socialiste révolutionnaire. Elu député boulangiste en 1889-93. Se retire ensuite de la politique tout en restant fidèle à Rochefort et à la mémoire de Blanqui. Approuve Drumont. Déclare être, « philosophiquement antisémite », comme Blanqui et Tridon. «  Nous pensons que le sémitisme a été funeste au génie aryen ».

 

Lors de l'affaire Dreyfus, Gustave Cluseret prit parti pour l'armée et entra dans la Ligue des patriotes.

Par exemple, en 1898, il signe avec d’autres députés (Beauregard, Clovis Hugues*, Baron, Castelin,  Chiché, Paulin-Méry, François, Le Senne, Turigny, Roche, Argeliès, Laporte, Goussot, Michelin**, Denis***) un ordre du jour demandant au gouvernement de réprimer «  avec énergie l’odieuse campagne entreprise par un syndicat cosmopolite, subventionné par l’argent étranger, pour réhabiliter le traître Dreyfus condamné à l’unanimité sur le témoignage de vingt-sept officiers français et qui a avoué son crime ».

                                                                                          * Clovis Hugues, socialiste indépendant, ancien sympathisant de la Commune (condamné à 5 ans de prison pour une brochure pro-Communarde publiée à Marseille en 1871, et peut-être participant de la Commune de Marseille). Après avoir été antidreyfusard, se rallie à la thèse de l'innocence de Dreyfus. Poète en langue française et provençale, membre du félibrige.

                                                                                                               ** Pour Michelin, voir ci-dessous.

                                                                                          *** Denis est l’auteur de l’interpellation de1895 sur l’influence juive.

 

En 1898, il s'excuse de ne pouvoir assister au banquet organisé par le Comité central socialiste révolutionnaire sous la présidence de Rochefort, en raison de son état de santé : « je suis de tout cœur avec vous, patriotes antijuifs ». Sa lettre est lue au banquet où on crie : Vive Rochefort, vive la Commune, à bas les Juifs, à bas les traîtres, à bas Jaurès, à bas Zola (qui ont pris parti pour Dreyfus) et même Vive l’Algérie pour saluer la présence du député (colon, bien entendu) d’Oran (compte-rendu dans L’Intransigeant du 13 juin 1898 L'Intransigeant | 1898-06-13 | Gallica (bnf.fr)

 

Dans ses dernières années, Cluseret, malade, assiste rarement aux débats de la Chambre.

Réélu en 1898 contre un socialise du Parti ouvrir français, Cluseret meurt en cours de mandat en 1900 à Hyères, âgé de 77 ans.

A sa mort le journal La Libre Parole de Drumont, auquel il avait collaboré, salue la disparition d’un compagnon de lutte « qui toujours réclama avec nous la France aux Français. »

Notons, pour l’anecdote, que Cluseret avait été réintégré dans la Légion d’honneur (il avait été radié après la Commune), lui qui dans ses Mémoires parues en 1887 avait écrit drôlement qu’il y avait eu deux choses déshonorantes dans sa vie : avoir été pendant 15 ans membre de la Légion d’honneur et avoir été un mois le collègue d’Andrieu* au conseil de la Commune (Cluseret avait été élu aux élections complémentaires d’avril 1871).

                                                                                                 * Andrieu était une des bêtes noires de Cluseret (voir messages précédents).

 

 

 

CLUSERET ET L’ALGÉRIE

 

 

En janvier 1897, Cluseret et le député Michelin* (ancien boulangiste) présentent une proposition tendant à conférer les droits de citoyen français aux musulmans indigènes des départements algériens. L'exposé des motifs indique qu'une proposition similaire avait déjà été déposée en 1887 (par Michelin) mais n'avait pu aboutir.

                                                                                   * Henri Michelin se présentait comme « républicain, libéral, démocrate, socialiste », décrit comme profondément épris de justice sociale et recherchant l'amélioration des conditions de vie des travailleurs; il était partisan de l'union des peuples latins, de la révision de la Constitution (thème principal des Boulangistes), de la décentralisation administrative, la réforme des impôts, l'élection de la magistrature, la liberté de l'enseignement (indépendance de l'enseignement par rapport à l'Etat), la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la participation des travailleurs aux bénéfices, etc. Se range parmi les antidreyfusards. Battu aux élections de 1898, se présente ensuite sans succès sous l'étiquette nationaliste.

 

Cette proposition semble généreuse mais ses motivations sont nationalistes : la proposition permet d'abord de critiquer le décret Crémieux qui avait accordé les droits de citoyens français aux seuls israélites d’Algérie : « Le décret du 24 octobre 1870, en mettant la puissance politique aux mains des juifs, a fait d’eux des oppresseurs et des exploiteurs des indigènes musulmans. Les juifs sont les maîtres absolus des élections et par conséquent les vrais maîtres de l’Algérie. Voilà le mal profond dont souffre l’Algérie », dit l’exposé des motifs.

Le projet indique qu'il y a de la place pour tous en Algérie, indigènes et colons, et que la République ne peut pas faire moins que Napoléon III qui avait déclaré qu'il était autant l'empereur des Arabes que des Français.

Selon la proposition de loi, en accordant les droits de citoyen aux musulmans, on leur rend obligatoire le service militaire* (en fait, comme l'avenir devait le montrer, il n’était pas besoin d’accorder la plénitude des droits de citoyen aux musulmans pour les obliger au service militaire !) ; cette extension est présentée comme devant permettre de doter la France d’une force militaire équivalente à ce que furent les auxiliaires Gaulois pour les Romains.

                                                                                              * A l’époque, les autochtones d’Algérie ne servaient dans l’armée française que par engagement. Pendant la guerre de 14, tous les Algériens furent soumis au service militaire obligatoire sans pour autant acquérir les droits des citoyens français.

 

Selon Cluseret et Michelin, on ne doit pas craindre que les Arabes, s’ils étaient admis aux droits de citoyens, constituent un danger pour la France : les générations qui se sont opposées à la conquête s’éteignent  et  « …nous ajouterons, ce qui nous semble décisif, que les Arabes sont de vrais Français puisque beaucoup d’entre eux ont versé leur sang pour la France en combattant côte à côte avec les soldats français, soit sur les champs de bataille de 1870, soit au Tonkin ou à Madagascar. C’est la meilleure réponse qui puisse être faite aux détracteurs des Arabes. Leur sang répandu pour la patrie commune doit assurer le droit de cité à leurs coreligionnaires. La France s’acquittera de sa dette de reconnaissance envers eux en leur accordant l’assimilation ».

Le projet de Cluseret et Michelin est d’ailleurs respectueux de la culture musulmane puisqu’il prévoit que l’accès à la citoyenneté française n’aura pas d’incidence sur les droits civils actuels des Arabes : « Les Arabes, devenus citoyens français, conserveront néanmoins leurs lois et leurs coutumes personnelles à moins qu’ils ne consentent librement à se soumettre aux lois civiles françaises. » Le projet propose donc d’adopter le principe de la « personnalité des lois » (application de règles différentes selon l’ethnie) : «  Il y a tout avantage pour la Métropole à admettre pour les habitants de ses colonies en général et de l’Algérie en particulier le système de la personnalité des lois civiles tout en leur concédant l’application complète des lois politiques de la France. »

Le projet prévoit que « le français et l’arabe seront également enseignés dans toutes les écoles de l’Algérie » (mais s’agit-il vraiment de l’enseigner aux enfants européens, on peut se poser la question).

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k318886j/f11.vertical

Il ne semble pas que la proposition ait été débattue. D'autres propositions plus ou moins semblables ont été déposés mais toutes achoppaient au moins sur un point : pouvait-on admettre qu'un citoyen français puisse être polygame ?

 

Si on considère comme choquantes les appréciations de Cluseret et son collègue sur le rôle des Juifs en Algérie, il faut rappeler que ce point de vue était partagé bien au-delà du camp nationaliste dans lequel Cluseret se rangeait maintenant.

 En janvier et février 1895 avait eu lieu un débat à la Chambre des députés sur la situation de l’Algérie et notamment sur l’influence juive sous divers aspects (rôle politique et rôle économique).

Ces discussions prennent place dans un contexte complexe où la gauche dénonce la collusion en Algérie des républicains opportunistes avec la communauté juive : « Au début de 1895, plusieurs personnalités de gauche dénoncent ouvertement le décret Crémieux qui, un quart de siècle plus tôt, a donné les droits de citoyens aux Juifs d’Algérie (…)  De fait, l’antisémitisme devient pratiquement la plate-forme électorale de la gauche en Algérie contre les républicains modérés » (Laurent Joly, L'entrée de l'antisémitisme sur la scène parlementaire française. Le débat sur l'«infiltration juive » à la Chambre en mai 1895, art.cité). Plusieurs loges maçonniques algériennes manifestent un antisémitisme qui n'a pas son équivalent en métropole (André Combes, Les loges de France et d'Algérie, l'antisémitisme et l'affaire Dreyfus, Archives juives, 2010 Les loges de France et d'Algérie, l'antisémitisme et l'affaire Dreyfus | Cairn.info).                   

 

Le débat de 1895 est initié par un député de l’Algérie, M. Samary, radical-socialiste, qui déclare notamment : « Je vous le demande, Messieurs, quels sentiments voulez-vous que les indigènes aient pour nous lorsqu’ils voient la prédominance que nous avons donnée à l’élément juif dans la colonie ? »

                                                                                                                    * Paul Samary ne devait pas être suffisamment antisémite pour ses électeurs algériens: il fut écrasé aux élections de 1898 par Edouard Drumont en personne. Samary devint par la suite gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon, de la Martinique puis de la Guyane.

 

 Il est intéressant e constater que dans ces discussions, lorsqu'il est question des Algériens, il s'agit des colons et non des  populations indigènes.         

Lors du débat, où interviennent de nombreux orateurs, le député socialiste Viviani (qui connait l’Algérie où il est né), déclare : «  Je demande que l’Algérie soit affranchie de la tyrannie juive. Et je ne prononce cette parole qu’en la faisant suivre d’une interprétation. D’abord, on ne doit pas nous reprocher de dresser [sic] une question religieuse. Ce n’est pas davantage une question de race. Nous n’entendons combattre les juifs que là où ils se présentent à nous avec cette rapacité légendaire qui fait d’eux les meilleurs intendants de l’exploitation capitaliste (Nouveaux applaudissements à l’extrême gauche) ». Mais Viviani dénonce aussi la tyrannie exercée sur l’Algérie (autant sur les colons que sur les indigènes) par le Crédit Foncier et la Banque de l’Algérie (débat du 21 février 1895) https://www.google.fr/books/edition/Annales_de_la_Chambre_des_d%C3%A9put%C3%A9s/2Hc5AQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=annales+chambre+des+d%C3%A9put%C3%A9s+janvier+1895&pg=PA3&printsec=frontcover

 

Ainsi, la déclaration de Viviani, qui vue d’aujourd’hui semble tout-à-fait antisémite, ne l’était pas pour son auteur qui se défendait de tout racisme ou hostilité religieuse et n’attaquait les Juifs qu’en tant que représentants du capitalisme (sans regarder si sa généralisation ne renforçait pas l'hostilité envers l’ensemble de la communauté : aujourd’hui on parlerait d’essentialisation).

 

 

Proposition_de_loi_ayant_pour_[

 Proposition de loi déposée par Michelin et Cluseret tendant à conférer les droits de citoyens français aux musulmans d'Algérie, janvier 1897.

Proposition de loi ayant pour objet de conférer les droits de citoyen français aux musulmans indigènes des départements algériens, présentée par MM. Henri Michelin et Cluseret,... (16 janvier 1897.) | Gallica (bnf.fr)

 

 

 

La_Vie_algérienne_et_tunisienne_[

 En 1896  une revue La vie algérienne et tunisienne, est créée. Elle vise à mieux faire connaitre ces deux territoires et surtout l'Algérie qui doit devenir une source de prospérité et de puissance pour la France. Le directeur de la revue n'est autre que l'ancien Communard Lissagaray.

Couverture du premier numéro de la revue, novembre 1896.

La Vie algérienne et tunisienne : revue bi-mensuelle illustrée | 1896-11 | Gallica (bnf.fr)

 

 

 

 

 


24 août 2021

VERLAINE COMMUNARD LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES, 9

 

 

 

VERLAINE COMMUNARD

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES, 9

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

J'ai déjà évoqué la participation de Verlaine à la Commune dans les messages de la série Verlaine et Rimbaud, les Amants du Panthéon. La présente étude est plus complète.

 

 

 

LA COMMUNE EST UNE FÊTE

 

 

 

Il existe une double lecture actuelle de la Commune – à laquelle on n’aurait pas pensé il y a quelques décennies.

 

Un spécialiste de la Commune, Jean-Louis Robert*, écrit :

 « On sait que tout un pan de la nouvelle histoire américaine s’était fondé sur une relecture de l’histoire des dominés et des dominations : histoire des femmes, des Noirs, des minorités sexuelles. Cette histoire s’associe volontiers à une lecture, déjà relativement ancienne, de la Commune comme une révolution libertaire (libertaire plus qu’anarchiste, tant il est impossible d’écrire que la Commune, gouvernement élu et ne cessant d’édicter décrets et arrêtés s’imposant, parfois durement, aux citoyens, fût anarchiste**). » (Jean-Louis Robert, Les retours de la Commune, site En attendant Nadeau, mars 2021,                                          

                                                            * Universitaire, longtemps président de l'Association des amies et amis de la Commune de Paris (1871).

                                                           ** Le distinguo anarchiste/libertaire n’est pas très clair. Il semble que le principal intérêt de cette subtilité soit de sauver l’idée - aujourd’hui dominante – du caractère libertaire de la Commune, en dépit des faits.

 

 

L'autre lecture, complémentaire de la précédente, est de considérer que la Commune fut une sorte de période de fête populaire, un moment dégagé des conventions et obligations, où tout était possible. Il n’est pas dans nos intentions de discuter cette nouvelle vision des choses qui semble plus inventée que réaliste, et où l’expérience – ou le souvenir fantasmé - de mai 68 projette son ombre.

 

Il est peu probable qu’on trouve dans la Commune de quoi alimenter « l’intersectionnalité des luttes » en ce qui concerne les minorités sexuelles.  Mais comme au moins deux homosexuels célèbres, Verlaine et Rimbaud prirent parti pour la Commune, c’est suffisant pour imaginer que la Commune était favorable à l’expression des minorités sexuelles.

Bien entendu, à l’époque de la Commune, Verlaine et Rimbaud ne s’étaient pas encore rencontrés et Verlaine n’avait pas encore manifesté son homosexualité (ou plus exactement sa bissexualité), mais certains les imaginent profitant ensemble de la période de liberté ouverte par la Commune.

 

Peut-être se les représente-t-on tels qu’ils sont figurés sur une photo très répandue, où ils apparaissent en tenue négligée, coiffés de curieux sombreros : on indique que la photo aurait  été prise à Bruxelles ou Londres  en 1872 ou 1873 – mais pourquoi pas.à l'époque de la Commune (même si les deux personnages ne se sont rencontrés qu'après !) ?

 En fait il s'agit d'un montage, comme l'établit Michael Dias, dans son message de décembre 2017 sur le site indiqué ci-dessous.

https://medium.com/@Pimpignole/la-photo-de-verlaine-et-rimbaud-qui-nen-est-pas-une-3aec2dfad061

 

 

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Photomontage représentant Verlaine et Rimbaud. On trouve cette photographie sur de nombreux sites - ici sur le site de La République des livres (article d'André Guyaux, Irrécupérable Rimbaud !, 2020, qui précise plutôt discrètement qu'il s'agit d'un montage, Irrécupérable Rimbaud ! - La République des livres (larepubliquedeslivres.com). Les visages sont ceux de photos célèbres de Carjat, prises séparément. Carjat fut mêlé à un épisode célèbre :  il faisait partie avec d'autres littérateurs ou artistes, d'un groupe, les Vilains bonshommes, qui se réunissait pour un dîner mensuel. Verlaine y avait fait inviter le jeune Rimbaud, dès son arrivée à Paris en septembre 1871; d'abord bien accueilli, Rimbaud, finit par se rendre désagréable. Lors d'un dîner en mars 1872, il insulta un des convives et Carjat décida de le jeter dehors. Rimbaud s'empara  alors d'une canne-épée et blessa légèrement Carjat. Celui-ci, dégoûté de Rimbaud, comme la plupart des relations de Verlaine, détruisit la plaque originale de la célèbre photo qu'il avait faite de Rimbaud.

Il n'existe aucune photo véritable représentant ensemble Rimbaud et Verlaine.

 

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Le photomonteur a repris les visages de Verlaine et Rimbaud sur les célèbres photos de Carjat et les a placés sur les corps de personnages d’une autre photo, qu’on a pu retrouver : il s'agit de deux braves fermiers américains, J.R. Perkins et son fils Sam, photographiés en 1901 à Lexington, Oklahoma (à l'époque Indian Territory); photo présentée sur le site Flickr de leur descendant, C. Simpson. (https://www.flickr.com/photos/simpson2011/8350661087/in/faves-79909830@N04/ reproduit par https://medium.com/@Pimpignole/la-photo-de-verlaine-et-rimbaud-qui-nen-est-pas-une-3aec2dfad061)

Ainsi s'expliquent les chapeaux des personnages et leur tenue rustique !

 

  

 

Comment Verlaine a réagi à l’époque de la Commune et la persistance dans ses opinions politiques de l’expérience de la  Commune, tels sont les sujets de cette étude et on verra que les faits sont passablement éloignés des représentations stéréotypées qui ont cours chez certains.

 

 

 

 

 

VERLAINE PATRIOTE

 

 

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 Verlaine entre 1860 et 1870. Cette photo montre bien que Verlaine jeune n'avait rien de séduisant.

Photo découverte en 2019.

Wikipédia.

 

 

Verlaine est présenté, définitivement, comme un Communard (du moins un sympathisant actif de la Commune, sinon un combattant). C’est exact, on va voir dans quelles conditions, assez loin de l’image d’Epinal qu’on peut s’en faire.

 

Il est aussi présenté comme patriote (ce qui d’ailleurs, pour beaucoup, va de pair avec le fait d’être Communard). Lorsque la guerre de 1870 éclate, Verlaine, jeune poète déjà connu pour quelques recueils de vers, est aussi jeune marié. Politiquement, Verlaine est républicain et donc opposant à l’empire de Napoléon III, mais aussi intéressé par le socialisme.

Il ne semble pas enthousiaste à l’idée d’être mobilisé dans la Garde nationale : « Depuis le début de la guerre franco-allemande, Verlaine fulmine à l'encontre des bellicistes. Un jour, il manque de se faire écharper en plein boulevard pour avoir crié un « Vive la paix » tandis que la foule scandait « À Berlin ». Mathilde [son épouse] a beau lui expliquer qu'il est nécessaire de défendre la Patrie, il objecte « on voit bien que tu n'es pas obligée d'y aller » et qu'il n'avait pas envie de se faire casser la gueule pour les autres. » (Art. Wikipédia, Mathilde Mauté, basé sur les Mémoires de la femme de Verlaine https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathilde_Maut%C3%A9).

 Bien entendu, il s'agit de propos rapportés par la femme de Verlaine. D’ailleurs la position de Verlaine se modifie quand l’empire est remplacé par la République : un peu comme les Tarasconnais décrits par Alphonse Daudet, (La défense de Tarascon, dans les Contes du Lundi), son patriotisme se réveille lorsque le combat est pris en charge par la République (la description de Daudet est surtout ironique, décrivant un patriotisme de gesticulation plutôt que d’action – elle rejoint d’ailleurs certaines notations de Verlaine, même si la situation de Paris était très différente de Tarascon qui était très loin des combats).

 Les Parisiens, eux, allaient devoir joindre les actes aux paroles.

 Verlaine, plus tard, jugera sans aménité l’esprit de l’époque : «  tout ça, ridicule et, au fond, triste commencement patrouillotte de ce qu’on devait dénommer deux ou trois mois plus tard, « la fièvre obsidionale » [la fièvre des assiégés, provoquée par le siège de Paris par les Allemands].(Confessions, 1890, https://fr.wikisource.org/wiki/Confessions).

 

 

 

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 Verlaine en 1867, par Frédéric Bazille. Ce portrait montre Verlaine de façon plus avantageuse que la photo ci-dessus.

Frédéric Bazille était un peintre prometteur qui fut tué au combat  lors de la guerre franco-allemande en 1870.

Wilipédia.

 

 

 

VERLAINE GARDE NATIONAL

 

 

 

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 Rassemblement de gardes nationaux, non pas à Paris mais à Strasbourg, au début de la guerre de 1870. Gravure d'Emile Schweitzer

 Francs-Tireurs, Garde Nationale Mobile, Garde Nationale sédentaire, sur la Place d'Austerlitz | Numistral

 

 

Verlaine est ensuite incorporé dans la Garde nationale – mais lui-même présente cette incorporation comme un acte de volontariat.

 En effet, Verlaine était fonctionnaire à l’Hôtel de Ville de Paris*. Selon son ami Lepelletier, c’était un fonctionnaire peu zélé, aux horaires fantaisistes. « Le passage de Verlaine à l’Hôtel-de-Ville ne fut (…) guère brillant. Il n’était même pas parvenu au grade de commis quand la guerre éclata. »

 En tant que fonctionnaire, il pouvait normalement bénéficier d’une exemption ; mais à l’encontre d’une bonne partie de ses collègues, il se fit inscrire dans la Garde nationale. Son explication de ce geste d’un héroïsme mesuré (d’autant qu’il s’agissait de la Garde nationale sédentaire, surnommée les « pantouflards »**) : « Il va sans dire que moi aussi, je coupais dans tous les ponts du moment » [on dirait aujourd’hui tous les bateaux]. « Tous les deux jours, armé de mon fusil à piston (...) je montai des gardes combien inutiles ! » (Verlaine, Confessions, 1890)

                                                                * Exactement, expéditionnaire à la préfecture de la Seine, selon ce qu'il indique lui-même; depuis l'époque napoléonienne, le préfet de la Seine siège à l'Hôtel de Ville; les attributions municipales sont en fait exercées par la préfecture.

                                                                 ** En temps de guerre, la Garde nationale se décomposait en deux groupes : la garde sédentaire, affectée aux gardes ou au maintien de l’ordre intérieur, et les bataillons de marche ou de guerre, qui avaient vocation à combattre ; les hommes au-dessus d’un certain âge ou mariés étaient versés dans le premier groupe, sauf acte de volontariat.

 

 

Finalement, Verlaine semble apprécier les gardes auxquelles il participe, pour leurs à-côtés : « des habitudes de jeu de bouchon, de marchands de vin, de pipes, qu’on arrose et de propos… soldatesques », qui sont une distraction bienvenue par rapport au travail de bureau - lui-même peu prenant.

Mais après une soirée où il revient des remparts imbibé d’absinthe, a lieu la première scène avec sa femme, puis peu après la seconde avec « la première claque » administrée par Verlaine : « Qui a bu, boira et tel, n’est-ce pas, mon Dieu, qui a frappé, périra frappé, selon votre parole », écrit Verlaine à la fin de sa vie, relatant ces faits (Verlaine, Confessions)*.

                                                                                  * Mathilde Mauté situe plus tard les premières violences conjgales, mais peu importe ici.

 

De son côté, son ami Lepelletier écrit dans sa Vie de Verlaine :

 « La défense nationale donnait très soif aux soldats-citoyens. Verlaine fut promptement à la hauteur des forts buveurs du bataillon ».

 

L’enthousiasme militaire (si on peut dire) de Verlaine décroit.  Verlaine doit faire deux jours de prison pour absence injustifiée : « Le rigoureux hiver de 1870 rend cependant ses gardes pénibles, il tente alors de se faire porter pâle ». Finalement il arrive à faire croire à sa hiérarchie qu’il est muté à un autre bataillon après un changement d’adresse. « Il ne reparaîtra plus sous les drapeaux » (art. Wikipedia précité).

 

 

 

 

MOURIR POUR L’AMOUR DE LA TERRE NATALE

 

 

 

Plus tard, dans une nouvelle parue en 1887, Pierre Duchatelet, Verlaine décrit un fonctionnaire qui en 1870 s’engage par patriotisme dans la Garde nationale (alors qu'il aurait pu être exempté), puis s'engage dans les compagnies de combat (alors qu’il aurait pu rester dans la Garde sédentaire) : le résultat de son acte patriotique est catastrophique :  sa femme le quitte, il part à la dérive. Il sert ensuite par habitude dans la Garde nationale de la Commune, ce qui l’oblige après la fin de la Commune à fuir en Angleterre,  où il meurt alcoolique à l’hôpital.

 Mais la nouvelle n’est qu’en partie autobiographique, car si Verlaine fit acte de volontariat au début (dans la Garde sédentaire), il fit ensuite tout ce qu’il pouvait pour être débarrassé de ses obligations de garde national.

 

Sans commentaire (il en faudrait sans doute) voici comment Verlaine décrit les sentiments patriotiques de son personnage Pierre Duchatelet  lorsqu’il va prendre part aux combats après s’être porté volontaire :

« C’était surtout cette attente de la mort pour la France, un doux espoir comme la France, comme le nom de France, doux comme la chère langue française, doux comme les souvenirs d’enfance et de jeunesse, qui lui faisait battre son cœur fortement, mâlement, délicieusement.

 Ah ! oui, mourir pour tout ça, rendre tout ça, en sang, à la Terre qui vous berça, qui vous nourrit, qui vous gâta, vous, vos parents, vos amis, vos fils, et bercera vos arrière-neveux, ah ! c’est bon, c’est bon, c’est bon !

 Et puis, que c’est beau, aussi !…»

 

Notons ici que beaucoup de gens font une confusion : on croit que parce que Verlaine a été garde national, il a été un combattant de la Commune de 1871, comme si garde national et Communard étaient synonymes. Or Verlaine a été garde national à l’époque du siège de Paris par les Prussiens, à l’époque du gouvernement de la Défense nationale du général Trochu, donc avant la Commune. Il n’a pas servi dans la Garde nationale de la Commune*.

 

                                                                                                                   * Pourtant le service dans la Garde nationale était obligatoire sous la Commune pour les hommes de son âge, même mariés. Verlaine devait probablement bénéficier d'une exemption à titre de fonctionnaire, comme il aurait déjà pu y prétendre lors de son service dans la Garde nationale en 1870.

 

 

 

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 Un garde national sédentaire, gravure de la série Souvenirs du siège de Paris. Il s'agit d'un homme qui affiche ses opinions politiques : le foulard rouge, la ceinture rouge, ne font sans doute pas partie de l'uniforme (disparate) des gardes nationaux; même son fanion est rouge, surmonté d'un petit bonnet phrygien. La légende lui fait dire :  « Ni paix ni armistice tant qu’on n’aura pas cogné à fond ». Il est donc partisan de la guerre à outrance. Mais dans ce cas pourquoi fait-il partie de la garde nationale sédentaire, la moins exposée - il pourrait s'engager dans les compagnies de marche ou de combat ? On devine que le dessinateur a voulu se moquer d'une tendance politique qui lui déplaisait, les républicains révolutionnaires bellicistes.

 Reproduction extraite du blog L'Histoire est mon comptoir,  LA GARDE NATIONALE DE LA SEINE, Les deux sièges - 1870-1871 (dossier très riche en documents et renseignements).

L'Histoire est mon comptoir!: LA GARDE NATIONALE A PARIS 1870 1871. (jenevoispaslerapoport.blogspot.com)

 

 

 

 

VERLAINE COMMUNARD : ENTHOUSIASME DU DÉBUT

 

 

 

 

Comment Verlaine réagit-il à l’insurrection du 18 mars 1871 et aux événements qui ont suivi ?

 

Verlaine raconte qu’il fut « emballé » par le ton des premières proclamations (émanant du Comité central de la Garde nationale) : « On y lisait des choses véritablement raisonnables à côté d’insanités presque réjouissantes. » «  … c’était franc, nullement logomachique ». Pourtant on ne sait pas trop ce qui l’emballait dans le programme du Comité central.

 Peut-être justement le manque de précision du programme qui était avant tout une « revanche sur la veulerie des gens du Quatre-Septembre » (le gouvernement de la Défense nationale).

 

 L’explication de Verlaine est loin d’être claire : « j’avais, dès l’abord, aimé, compris, croyais-je, en tout cas bien sympathisé avec cette révolution (…)  pacifique » qu’il juge conforme à l’adage « Si vis pacem para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre), qui « avait tout bonnement posé, d’aplomb et net et bien, la question politique intérieure et indiqué d’un trait parfait le futur problème social à résoudre illico, fût-ce par les armes ». Que veut-il dire ? Pour finir « j’approuvai, du fond de mes lectures révolutionnaires plutôt hébertistes et proudhonniennes ».

 Il ne dit pas s’il adhérait à la revendication des « libertés ou franchises communales », pourtant centrale dans le mouvement du 18 mars qui débouche sur la Commune. Probablement, comme tout le monde. Sa conception du mouvement ne semble proche ni des internationalistes, ni des fédéralistes, probablement plus des Blanquistes, nostalgiques de la « Grande révolution » de 93-94.

 

 C’est l’atmosphère révolutionnaire que semble apprécier Verlaine, en rupture avec les veuleries des gouvernants précédents. On peut être étonné de la double référence aux Hébertistes (extrémistes de la Révolution française dont les héritiers sont les Blanquistes) et aux Proudhoniens, deux tendances qui seront assez opposés durant la Commune ; ce n’est pas l’indice d’une grande cohérence politique. Verlaine semble au diapason de ses anciens collègues de la Garde nationale; ce qui s’impose c’est un dégagisme par rapport aux hommes anciennement au pouvoir et l’adhésion à des formules simples où chacun met ce qui lui plait.

 

De plus il comptait des amis parmi les nouveaux dirigeants, Raoul Rigault, son ancien camarade de pension, Jules Andrieu, son collègue (d’un rang plus élevé toutefois) à l’Hôtel de Ville, Léo Melliet et d’autres.  Mais étaient-ils des amis proches ? On a parfois insisté sur le milieu pro-Communard auquel appartenait Verlaine. Mais dans ses Confessions, il écrit que ses amitiés ne primaient pas dans ses motifs d’adhésion à la Commune.

 

Verlaine connaissait également Louise Michel, mais ne la mentionne pas dans ses relations pro-Commune :  paradoxalement Louise Michel  était d’abord une connaissance du beau-père de Verlaine, M. Mauté de Fleurville, qui n’était certainement pas pro-Communard, et c’est à ce titre qu’elle était présente au mariage de Verlaine. Puis, c’est l’épouse de Verlaine, Mathilde, qui a des relations de sympathie avec Louise Michel, sans doute plus que Verlaine lui-même.

 Enfin, selon ce que Verlaine  rapporte dans ses Confessions, il n’avait pas envie de quitter Paris, où il avait son travail justement à l’Hôtel de Ville (siège du nouveau pouvoir), ni son « joli appartement sur le quai, avec un balcon », contigu à celui d'un ex-haut fonctionnaire de l'Empire. Or M. Thiers avait ordonné à tous les fonctionnaires de quitter Paris (mais cet ordre concernait en priorité les hauts fonctionnaires).

 

 

 

CE QUE VERLAINE FAISAIT PENDANT LA COMMUNE

 

 

Nous avons la chance que son ami et biographe, Edmond Lepelletier*, ait été un participant de la Commune (il a d’ailleurs écrit une Histoire de la Commune). On peut donc penser que dans sa biographie de Verlaine, parue en 1907, il parlait en toute connaissance de cause.

 

                                                                      * Edmond Lepelletier de Bouhélier, journaliste, fut désigné pendant la Commune comme délégué au Conseil d’Etat et à la Cour des Comptes (comme ces organismes ne se réunissaient plus, en fait son rôle consistait au gardiennage des locaux avec quelques subordonnés). Il fut aussi gérant et collaborateur du Tribun du Peuple de Lissagaray qui parut durant huit jours (Dict. Maitron), Arrêté après la fin de la Commune, et détenu assez longuement, il fut finalement condamné à un mois de prison. Par la suite, l’ancien Communard Alphonse Humbert, rapatrié de Nouvelle-Calédonie, devint son beau-frère (il était déjà fiancé avec la soeur de Lepelletier au moment de la Commne). Franc-maçon important, Lepelletier s’opposa ensuite au Boulangisme, avant d’évoluer vers le nationalisme antisémite au moment de l’affaire Dreyfus. Elu député nationaliste, lui et son beau-frère Humbert (également député, mais de tendance radicale) furent exclus vers 1900 de leur loge maçonnique en raison de leur antisémitisme. Auteur de plusieurs livres dont une Histoire de la Commune de 1871, 3 vol. 1911-1913. Son fils fut le poète Saint-Georges Bouhélier, sa fille épousa le député socialiste Viviani (président du conseil lors de la déclaration de guerre de 1914).

 

 

« Sous la Commune, [Verlaine ] fut un figurant muet et inactif dans le drame formidable, et son rond de cuir à l’Hôtel de Ville, sur lequel il demeura paisiblement campé, ne saurait être comparé à une barricade » ( Lepelletier, Vie de Verlaine)

Avant les événements de la Commune, Verlaine était chargé à l’Hôtel de Ville de Paris (à la fois mairie et préfecture) de mandater les dépenses (traitement des prêtres sous le régime du Concordat ou paiement des entreprises exécutant des travaux publics). Pendant la Commune, il reçut de nouvelles attributions (de plus, le traitement des prêtres avait été supprimé) : « Mes occupations consistaient à parcourir les journaux et à en signaler les articles favorables ou hostiles à la Commune. J’étais aidé dans ce travail peu dur, par un homme d’une cinquantaine d’années, que j’ai eu depuis des raisons de croire avoir été un mouchard déguisé en communard trop fanatique ». Ces extraits étaient accompagnés de « vigoureux commentaires de ma façon », dit Verlaine, et il les portait tous les jours  à quatre heures au cabinet du membre de la Commune compétent.

  

Cet emploi, qualifié parfois de chef du service de presse, est décrit par Verlaine comme une sinécure. Il affirme qu’il y avait bien un titulaire, chef du bureau de la presse, « plus tard fortement condamné par les conseils de guerre » (ce point n’a pas vraiment été éclairci car un certain « Merlaine » fut condamné par contumace – voir plus loin).

 

Selon Mathilde, la femme de Verlaine, c’était un emploi inoffensif. Pourtant il est difficile de ne pas voir qu’il s’agissait d’un travail de censure : les journaux publiant des articles défavorables à la Commune étaient suspendus ou supprimés.

 

Il arrive qu’ on insiste sur l’importance de ses fonctions : voir par exemple l’article déjà ancien de Françoise Han, de ton très militant, paru dans la Revue Europe en 1974 , pour qui Verlaine a bien tenu le poste de chef du bureau de presse (au passage elle minimise de façon outrancière la censure exercée par la Commune sur les journaux d’opposition, forcément qualifiés de Versaillais) - exagère l’engagement qu’il y avait à rester à son poste (pour un employé tout-à-fait subalterne), mais n’explique pas pourquoi Verlaine lui-même aurait minimisé son rôle par la suite, omet bien entendu son attitude durant la Semaine  sanglante dont on va parler, etc http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf/anthologie_site-2.pdf

 

Verlaine était-il d’ailleurs plus assidu à son poste que dans les années précédentes ?

Physiquement, Verlaine était resté dans son bureau d’autrefois. Il qualifiera plus tard son rôle pendant la Commune d’« assez sot ».

 

 

 

 

VERLAINE A SAUVÉ NOTRE-DAME DE PARIS !

 

 

 

 

Une anecdote rapportée par Edmond de Goncourt (qui tient seul le Journal depuis la mort de son frère Jules en 1870) peu connue, évoque le rôle de Verlaine pendant la Commune : Goncourt se rend avec un ami dans les bureaux de l'Hôtel de Ville, pour obtenir un laisser-passer pour quelqu'un qui veut sortir de Paris.

Sans doute pense-t-il que Verlaine, chef du bureau de presse (ou faisant fonction) – pourrait l’aider – il n’indique d’ailleurs pas s’il arrive à voir Verlaine (personne ne semble savoir qui il est et où est son bureau). La description de l'ambiance des bureaux de la Commune est très négative*.

                                                                                           * « Sur tous les escaliers battent, entr’ouvertes, les portes des lieux [d’aisance, les toilettes], et cela sent très mauvais partout. (…) On dirait le campement d’une insurrection. Ce n’est pas un pouvoir, c’est un corps de garde mal balayé. »

 

Le soir, il voit Verlaine qui lui confie qu'il s'est opposé à une résolution tendant à démolir Notre-Dame de Paris (résolution émanant forcément de Communards - il devait s'agir de discussions de sous-fifres et non de quelque chose de sérieux ?). Journal des Goncourt, 1871 https://fr.wikisource.org/wiki/Journal_des_Goncourt/IV/Ann%C3%A9e_1871

 

Il est curieux que cette anecdote ne soit pas mieux connue : Verlaine a sauvé Notre-Dame ! – même si la cathédrale n’était peut-être menacée que par une délibération de quelque pochetrons. L’inconvénient de l’anecdote est qu’elle est plutôt négative pour l’image des Communards*.

                                                                     * Mathilde Mauté, la femme de Verlaine racontera de son côté que Lepelletier a sauvé Notre-Dame au moment de la Semaine sanglante en empêchant qu'on y mette le feu !

 

 

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 Arrestation d'un réfractaire au service dans la Garde nationale sous la Commune.

Gravue certainement postérieure à la Commune.

Vente E-bay.

 

 

 

Dans ses souvenirs, Verlaine remarque que les choses « s’étaient gâtées » depuis la belle révolution populaire du 18 mars et qu’on avait vu apparaître, «  En face du gouvernement absolu de Versailles », une « impossible Commune de Paris, bavarde, brouillonne, doctrinaire en outre », «  reconstitution, historique jusqu’au plagiat » (il veut probablement dire qu’il s’agit d’un plagiat de la Commune de 1793). Mais il continuait à suivre le mouvement, séduit par le mot Commune, « magique pour mon esprit tout imbu d’hébertisme pittoresque *».

                                                                   * Hébert fut l’un des personnages importants de la Commune de Paris en 1793-94. Opposant ultra-révolutionnaire à Robespierre et aux Jacobins, lui et ses partisans furent guillotinés après avoir été dénoncés par Robespierre comme provoquant à la contre-révolution par leurs positions extrémistes.

 

Il reste aussi solidaire des militants de base de la Garde nationale « à peine dégrossie de l’atelier et du troquet » [du bistrot], Ils sont à la fois sympathiques et un peu idiots : « Et quelle emphase, du reste gentille au fond, dans le langage de ces braves gens imbus de leurs bêtes et méchants journaux mal digérés en eux ! »

A fur et à mesure que le temps avance, l’inquiétude prend le dessus et Verlaine ne semble pas tellement conquis par ce qu’on présente comme la démocratie (plus ou moins directe) de la Commune : un soir de la fin mai, il assiste à une réunion publique dans une église (les fameux clubs), qualifiée par lui de « spectacle d’affreux cabotinage » (est-ce son sentiment de l'époque, ou bien sa façon de considérer les choses 20 ans après, quand il écrit ses Confessions ?).

 

Le lendemain (selon son récit), il apprend l’entrée des Versaillais dans Paris.

 

 

 

 

VERLAINE PENDANT LA SEMAINE SANGLANTE

 

 

 

Comment Verlaine append-il m’entrée des Versaillais dans Paris ? De la façon la plus bourgeoise, par la bonne :

«  Puis je sonnai la bonne pour le chocolat habituel du matin. La falote créature, une linotte, comme je disais en la comparant avec l’oie qu’était une autre servante de chez mes beaux-parents*, avant même d’avoir déposé les deux tasses et les deux croissants sur chacune de nos tables de nuit (…) s’écria en mots entrecoupés : « Ils sont entrés, madame, ils sont à la Porte-Maillot ! »

                                                                            * On peut penser que la bonne est en fait employée par les beaux-parents de Verlaine, qui la « prêtent » au ménage de celui-ci ?

 

« Des fuites de gens dans la rue, le rappel battant de toutes parts, Notre-Dame sonnant une générale précipitée eurent bientôt corroboré cette brusque nouvelle. »*

                                                                             * Dans ses mémoires, Mathilde Mauté ne mentionne pas l’histoire de la bonne annonçant l’entrée des Versaillais dans Paris.

 

 

Selon les mémoires de Mathilde Mauté (résumés dans l’art. Wikipedia précité) :

« En mai 1871, les troupes de Versailles sont à Paris et sont parvenues à l'Arc de Triomphe, d'où elles bombardent le Quartier des Batignolles où réside la mère de Paul Verlaine. Verlaine passe alors la nuit à pleurer et à se lamenter sur le sort de sa pauvre mère. À cinq heures du matin, Mathilde lui propose de partir ensemble en voiture pour aller la chercher. « Il objecta que s'il sortait, il s'exposait à être pris par les fédérés [les gardes nationaux de la Commune] et forcé à faire le coup de feu sur les barricades ».  Mathilde sort donc seule et est aux prises avec beaucoup de difficultés, dans une ville livrée aux combats de la Semaine sanglante, pour rejoindre le domicile de la mère de Verlaine.

 

C’est une version différente que Verlaine donne dans ses Confessions :

Selon lui, c’est sa femme qui insiste pour aller chez ses propres parents voir si tout va bien. Verlaine note « mes beaux-parents, toujours, avec un instinct à l’envers du danger à éviter, avaient réintégré leur domicile de la rue Nicolet ».

 

Finalement, tout ça fait l’affaire de Verlaine : « Je restai à la maison, ayant peut-être des intentions sur la bonne qui était mignonne et qui commençait à avoir si peur, qu’elle semblait ne demander, dès qu’elle se vit seule avec moi, pas mieux que d’être rassurée… »

Verlaine prétend qu’il essaie quand même de rejoindre sa femme mais doit rentrer chez lui, empêché de passer par un escogriffe dans la rue, « mi-sous-off mi-souteneur dans le civil », en tain de surveiller la construction d’une barricade, qui le menace d’un revolver, malgré la carte de circulation de la Commune que lui présente Verlaine.

 

Verlaine ne va pas avoir l’occasion de rassurer la bonne à sa manière car deux de ses amis, selon lui habillés en gardes nationaux de la Commune, se présentent ensuite :

«  …je me trouvai en face de mon ami Edmond Lepelletier, le publiciste bien connu et Émile Richard, mort, longtemps après, président du conseil municipal de Paris, — noirs de poussière et de poudre, qui sortaient d’une barricade toute voisine et me demandaient asile.*» 

« Défaite complète, me dirent-ils. Dans quelques heures les Versaillais occuperont le quartier… »

                                                                                          * Au passage notons que ses deux amis Communards deviendront, l'un (Richard), président radical-socialiste du conseil municipal en 1890, l'autre (Lepelletir), après une carrière bien remplie de journaliste et hommes de lettres, député… nationaliste.

 

 

Verlaine aide ses amis à brûler les éléments de leurs tenues qui pourraient les trahir, les boutons d’uniforme sont jetés aux latrines.

« Nous mangeons de grand appétit, eux surtout, servis par la bonne remontée sur mes pas, que nous plaisantâmes sur ses craintes et qui parut plus tranquille désormais. Moi, cette soudaine visite d’amis chers mais présents me contrariait un peu, étant donné les vues [sur la bonne] dont j’ai parlé plus haut, — mais l’hospitalité, dans des circonstances pareilles, primait tout, n’est-ce pas ? »

 

On appréciera l’héroïsme du récit ! Edmond Lepelletier donne une version un peu différente des faits sur divers points *. Il affirme notamment que Verlaine n’a pas du tout essayé de rejoindre sa femme (« il n’était pas sorti, comme il l’a dit. Il avait passé la journée de la veille, dans un cabinet de toilette sans fenêtres, affolé par la canonnade. Dans ce réduit obscur, il cherchait cependant à attirer la petite bonne, pour la rassurer, disait-il… »).

                                                                                                   * « Nous n’étions ni noirs de poudre, ni équipés en gardes nationaux, comme l’a narré Verlaine » et ils ne venaient pas d’une barricade. Toutefois, Emile Richard portait une tenue de médecin militaire de la Garde nationale qu’il fallut effectivement remplacer par quelque chose de plus civil. Lepelletier indique que Mme Verlaine était sortie pour rejoindre ses propres parents, mais il rapporte ce que lui a dit Verlaine, qui pouvait hésiter à avouer qu’il avait envoyé sa femme prendre à sa place des nouvelles de Mme Verlaine mère.

 

 

Lepelletier insiste sur la frousse de Verlaine : « Le pauvre Paul était si effaré qu’après un repas expédié à la diable, omelette, charcuterie et salade, il ne voulut jamais consentir à monter sur le balcon pour contempler la magnificence hideuse du spectacle » (les explosions, les incendies). A un moment, Verlaine, effrayé par une explosion proche, dit qu’il a peur que le Panthéon tombe dans son assiette.

 

Dans ses Mémoires, Mathilde Mauté indique que Verlaine était persuadé que les Communards avaient entreposé des explosifs dans le Panthéon, très proche de son immeuble, et qu'ils les feraient sauter à l'arrivée des Versaillais (ou que les obus tirés par ceux-ci provoqueraient une explosion d’ampleur). Il avait peur d'être enseveli dans l'explosion - par précaution, il avait disposé des matelas dans le fameux cabinet sans fenêtre, sorte de panic room .* Mathilde écrit : «  …ce que Lepelletier dépeint à merveille, c’est la frousse intense que Verlaine ne cessa d’avoir à cette époque troublée ».

                                                                                  * C’est peut-être l’origine, très déformée, de la phrase qu’on lit parfois, que pendant la Commune, Verlaine aurait "voulu" qu’on abatte le Panthéon ? (à quel titre et pourquoi, d'ailleurs ?)  - la réalité comme souvent est bien loin des récits où on imagine presque Verlaine combattant sur les barricades !   

 

 

De sa fenêtre, Verlaine voit le déploiement dans la rue, des Vengeurs de Flourens : «  Vers dix, onze heures, nous perçûmes distinctement la fusillade qui s’approchait.  (…) Et du balcon nous assistâmes au déploiement en bon ordre du bataillon des vengeurs de Flourens (…) gamins dans les quinze, seize ans, vêtus en chasseurs à pied de la garde impériale, costume noir et vert, culottes de zouaves, large ceinture blanche, et l’air crâne, trop crâne, mais qui se firent tuer jusqu’aux derniers, le lendemain, à la barricade du pont d’Austerlitz par des marins par trop furieux vraiment… »

 

Arrive au petit matin la mère de Verlaine, qui « avait passé la nuit entière à franchir des barricades assiégées » et qui avait assisté « rue de Poissy, à un massacre d’« insurgés, hommes, femmes, enfants » (Verlaine, Confessions), puis peu après, c’est l’épouse de Verlaine qui est de retour saine et sauve.

 

Le récit de Mathilde Mauté est sensiblement différent puisque selon elle, elle a cherché à rejoindre la mère de Verlaine, pour laquelle ce dernier s’inquiétait, alors que pour Verlaine, elle cherchait à rejoindre ses propres parents. Mathilde indique n'avoir pas réussi à aller jusque chez la mère de Verlaine en raison des combats; elle se réfugie successivement chez son père puis chez son demi-frère Charles de Sivry*, et elle ne peut rentrer chez elle que deux jours après en être partie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathilde_Maut%C3%A9).

 

                                                                                              * Charles de Sivry, compositeur et chef d’orchestre, ami notamment d’Edmond Lepelletier. « Resté à Paris durant la Commune, employé d’état-civil à l'Hôtel-de-Ville [sur recommandation de Verlaine], il est arrêté par les Versaillais et enfermé durant l'été au camp de Satory : durant son séjour, un garde national cherchait un professeur de piano pour son fils de neuf ans ; Sivry lui conseilla sa propre mère, Antoinette, qui donna ainsi des leçons de piano au jeune Claude Debussy » (Wikipedia art. Charles de Sivry). Parmi les compositions de Sivry (surtout compositeur de musique légère), une cantate pour une fête maçonnique.

 

 Les incendies allumés à proximité de l'immeuble de Verlaine ne font pas perdre  à Lepelletier son sens de l'humour : à Mathide, quand celle-ci est rentrée, il demande  de faire servir le café  sur le balcon,  « au coin du feu ».

Lepelletier et Richard prennent congé de la famille de Verlaine réunie, espérant passer entre les lignes car Lepelletier a reconnu parmi les soldats de l’armée régulière qui occupent maintenant le quartier, des hommes d’un régiment (le 110ème de ligne) dans lequel il a servi : il suffira de se faire passer pour des civils qui ont été bloqués par les combats. De façon amusante, certains des soldats sont Corses :

« Deux minutes après, je serrai la main de l’excellent Broca* (aujourd’hui retraité commandant, à Ajaccio, sa ville natale), que je félicitai sur son avancement. Je fus bien vite reconnu, entouré de camarades, sous-officiers, caporaux, soldats. Un marchand de vins avait entrebâillé sa boutique, sur le quai. J’offris un rafraîchissement.

— Il nous est défendu d’accepter à boire des Parisiens, dit le sergent Peretti, mais de toi, qui es de la compagnie, c’est permis !

On trinqua assez gaîment, inutile de dire que c’était au succès des troupes versaillaises.»

                                                                                                                                                              * Broca ou Rocca, qui sonne plus corse ?

 

Aucune animosité rétrospective chez Lepelletier contre les soldats versaillais – dont il note qu’exaspérés par la résistance des Communards, ils étaient prêts à fusiller les passants au moindre soupçon.

 

 

505px-Mathilde_Mauté_(1853-1914)

Mathilde, l'épouse de Verlaine, née Mauté de Fleurville (la particule ne figurait pas à l'état-civil).

Wikipédia.

 

 

 

 

 VERLAINE SE MET AU VERT APRES LA COMMUNE

 

 

 

 

C’est alors la répression contre les Communards. Verlaine, s’estimant compromis par son activité à l’Hôtel-de-Ville, prend peur et cesse d’aller à son bureau. Il vient loger avec sa femme chez ses beaux-parents (la bonne a-t-elle suivi ?), M. et Madame Mauté de Fleurville*.

                                                                                                      * Mathilde, la femme de Verlaine, écrit dans ses mémoires que c’est pour compenser la perte de sa rémunération de fonctionnaire que le beau-père de Verlaine invita le couple à loger dans sa maison : « Mon mari fut enchanté de cette combinaison qui le laissait libre et nous faisait plus riches qu’avant ». L’emménagement définitif a eu lieu en septembre 1871.

 

 

Edmond Lepelletier écrit que Verlaine « n’avait nullement participé à l’insurrection ; il était seulement coupable d’être resté à l’Hôtel de Ville, au lieu d’avoir rejoint M. Thiers à Versailles. Il ne fut l’objet d’aucune recherche, d’aucune poursuite. À cette époque de répression impitoyable et de suspicion générale, on était très facilement dénoncé et arrêté. La non-réintégration de Verlaine à son bureau, quand l’ordre fut rétabli, cette disparition d’un employé qui n’était ni révoqué, ni poursuivi, pouvait constituer un chef d’accusation, être envisagée comme un aveu de culpabilité. Il n’en fut rien. »

 

Selon Lepelletier, être resté à son poste sous la Commune aurait valu au pire à Verlaine une admonestation ou une mauvaise note à son dossier, une fois l’« ordre » rétabli.

 «  Mais il s’alarma. Au fond du cœur, il n’était peut-être pas très fâché de cette occasion de lâcher l’administration, et de recouvrer sa liberté. (…).

Il ne se cacha point. Ce qui prouve que sa terreur politique était exagérée. Il vécut rue Nicolet, chez ses beaux-parents, en famille. Ce fut un désastre. »

 

Lepelletier déclare que jamais Verlaine n’eut le titre de chef du bureau de presse de la Commune. Il ajoute que la police savait où le trouver si elle l’avait voulu, mais « On dédaignait de poursuivre cet employé subalterne, classé comme inoffensif. » Mais Verlaine « « était d’un tempérament nerveux, facilement impressionnable. Il crut se livrer en se présentant à son sous-chef. Il se voyait déjà en Calédonie. Il fut donc démissionnaire de fait. Il disparut de l’administration préfectorale, sans avoir été révoqué par ses chefs, ni inquiété par la police ».  « Il prit donc l’alarme un peu facilement. Peut-être, au fond, était-il désireux de profiter de la circonstance. Un peu las de la servitude, pourtant douce, du bureau, aspirant après l’indépendance, (…) il ne fut sans doute guère fâché du prétexte politique, qui lui permettait de ne plus retourner à l’Hôtel de Ville. »

 

Mais selon la notice Verlaine du Dictionnaire Maitron « le 31 août 1872, le 4e conseil de guerre jugeait par contumace un nommé Merlaine, chef de bureau de la Presse, à l’Hôtel de Ville, dont on ignorait l’état civil, le domicile (…), pour usurpation de fonctions à la déportation dans une enceinte fortifiée ; il devait être amnistié le 20 avril 1879, toujours par contumace. Il est difficile de ne pas penser que Merlaine et Verlaine ne font qu’un *».

 

                                                                                           * La notice semble ignorer le rapport de police qu’on mentionne ci-dessous.

 

 

 

 

UN RAPPORT DE POLICE

 

 

 

Un rapport de police de juillet 1871 adressé au préfet de police, le général Valentin, présente ainsi « Verleine » [sic], poète, « très ambitieux, très lâche », a beaucoup aidé la Commune à l’Hôtel-de-Ville,  membre de l’Internationale [personne n’a jamais repris cette pseudo-information !] ; il aurait commis des malversations à l’Hôtel-de-Ville et aurait poussé à l’incendie [on se souvient que l’Hôtel-de-Ville a été incendié pendant la Semaine sanglante] pour couvrir ses malversations ; « personnage sans valeur » mais « dangereux par la fausseté de son caractère et la bassesse de ses sentiments ». Verlaine est bien habillé pour l’hiver ! Le rapport dénonce aussi l’attitude pro-communarde de l’épouse de Verlaine ( ?), de sa belle-mère*, ainsi que son beau-frère, Sivry. Le rapport indique que « Verleine » « se cache » actuellement en province (le lieu est indiqué avec une erreur d’orthographe) ; il est probable que la police aurait eu les moyens de l’arrêter Verlaine si elle l’avait voulu, soit à ce moment, soit plus tard : il suffisait de se rendre rue Nicolet chez sa belle-famille.

                                                                                           * Selon Mathilde, au contraire Mme Mauté de Fleurville aurait conseillé à Verlaine de suivre le gouvernement à Versailles. Le rapport indique que Mme Mauté mère a des idées de gauche malgré les 15 000 livres de rente de son mari et qu'elle habite un hôtel particulier. 

 

Remarquons pour ceux qui se fieraient à ce rapport pour estimer que l’engagement de Verlaine envers la Commune a été plus important que ce que celui-ci a voulu reconnaitre, que le rapport crédite aussi d’activités importantes Charles de Sivry, dont on sait qu’il était pourtant un très modeste employé (d’ailleurs Sivry est cité avant « Verleine » dans le rapport, consacré à l’ensemble de la famille).

 (Le rapport est reproduit en annexe de l'édition de 1992 des Mémoires de Mathilde Mauté)

Quoi qu’il en soit, en juin 1871, Verlaine quitta prudemment Paris avec sa femme pour un séjour d’environ trois mois dans le Pas-de-Calais, chez des parents. A la même époque, son beau-frère Charles de Sivry est arrêté (à la suite d’une dénonciation) pour sa participation (modeste) à l’administration de la Commune, puis relâché quelque mois après « avec un non-lieu et des excuses » selon les mémoires de Mathilde Mauté.

Après trois mois Verlaine et sa femme reviennent à Paris.

 

Dans ses mémoires, Mathilde écrit que Verlaine ne se cachait pas allait et venait librement dans Paris, mais s’abstenait de démarches qui auraient pu le compromettre comme aller voir son beau-frère, détenu à Versailles, lorsque Mathilde et sa mère s’y rendaient, ou assister aux obsèques de la mère de Lepelletier.

Pourtant, il avait l'idée de faire paraître un recueil de poèmes sous le titre Les Vaincus (une idée déjà antérieure à la Commune, semble-t-il); il explique  à son éditeur Lemerre, dans une lettre de juillet 1871, qu'il ne compte aborder la situation politique que de façon très discrète et même « aérienne », car la colère a fait place à la tristesse. Lemerre lui répond ironiquement : Si vous laissiez tomber la jalousie et la politique, vous seriez un garçon parfait, et le projet est enterré.

 

Installé chez ses beaux-parents, Verlaine n’avait plus les soucis du travail administratif ; il répondit avec enthousiasme de venir à Paris à un jeune poète de Charleville (Ardennes) qui venait de lui écrire, lui payant même le voyage :  c’était Arthur Rimbaud qui débarqua à Paris en septembre 1871. Verlaine profita de ce que son beau-père M. Mauté de Fleurville était parti à la chasse pour plusieurs semaines, pour proposer à Rimbaud de loger chez lui, ou plutôt chez ses beaux-parents.

 

 

 

 

VERLAINE ET LES COMMUNARDS EN EXIL

 

 

 

 

Verlaine s’affiche alors avec Rimbaud de telle façon que leur entourage commence à jaser. De plus, Rimbaud se rend insupportable auprès de la plupart des amis de Verlaine. Leur liaison précipite la désagrégation du mariage de Verlaine, qui en compagnie de Rimbaud, quitte la France pour la Belgique, puis l’Angleterre, avant de revenir en Belgique.

 

Aussi bien à Londres qu’en Belgique, le couple formé par Rimbaud et Verlaine déplait dans le milieu des Communards exilés (cf. Jean-Baptiste Baronian, Rimbaud avec les Communardshttp://www.bon-a-tirer.com/volume114/jbb.html#_ednref4  et le site Rimbaud le poète http://abardel.free.fr/biographie/00_rimbaud_biographie.htm:

 

Les Communards n’étaient probablement pas progressistes dans tous les domaines !

 

Félix Régamey (moins un Communard qu’un sympathisant des Communards), déjà installé en Angleterre, décrit à son frère (octobre 1872) l’arrivée de Verlaine et Rimbaud :

« Maintenant, devine qui j'ai sur le dos depuis trois jours. Verlaine et Rimbaud - arrivant de Bruxelles - Verlaine beau à sa manière. Rimbaud, hideux. L'un et l'autre sans linge d'ailleurs. Ils se sont décidés pour le Gin sans hésitation - moi il est entendu que j’ai horreur de la boisson… Différant sur ce point et sur d’autres il y a gros à parier que nous ne resterons pas longtemps compagnons. »

Régamey est agacé par les pleurnicheries de Verlaine qui se pose en victime de sa femme et se donne le beau rôle.

 

C’est sur cette lettre que Régamey fait le célèbre dessin montrant Verlaine et Rimbaud déambulant à Londres (vendue en novembre 2020 par la maison Christie’s https://www.christies.com/lotfinder/books-manuscripts/rimbaud-arthur-paul-verlaine-6284574-details.aspx?from=salesummary&intObjectID=6284574&lid=1)

 

 Pourtant, écrivant à Lepelletier en octobre 1872, Verlaine prétend ne pas chercher à fréquenter les Communards exilés en Angleterre :

«  Les communards sont tous égaillés dans les faubourgs, où ils se tiennent tranquilles, sauf Oudet, Landeck et Vésinier, récemment exécutés [évidemment c’est une exécution en paroles !] dans une assemblée générale des Proscrits, et qui font un bien bon journal, la Fédération, qu’on dit soutenu par Badingue. Est-ce vrai ? Moi je m’en fous, étant bien résolu à fréquenter le moins possible ces messieurs. [les trois personnages cités, ou l’ensemble des Communards ?] Sauf Andrieu, homme très rassis et lettré, et Régamey, très gentil et très parisien, je n’ai encore vu personne de connaissance, du moins fixé ici. »

                                                                                                              * Landeck est surtout connu pour son action (jugée généralement calamiteuse) lors de la Commune de Marseille en mars-avril 1871 (la Commune de Paris l’avait envoyé à Marseille pour superviser le mouvement local - cf. sur ce blog notre longue étude sur la Commune de Marseille). Verlaine répète l’accusation de certains communards selon laquelle le journal de Landeck et Vésinier était subventionné par l’ex-empereur Napoléon III (surnommé Badinguet, Badingue), lui aussi en exil en Angleterre. Il est exact que Landeck et Vésinier étaient à couteaux tirés avec d’autres exilés, notamment Andrieu.

 

 

 

 A Londres, Verlaine et Rimbaud fréquentent surtout le journaliste Eugène Vermersch, Communard* mais aussi homme de lettres – ils occupent son logement quand Vermersch le quitte après s’être marié. Verlaine fait paraître un poème Des Morts (écrit quelques années auparavant, semble-t-il, mais complété par des allusions à la Commune)dans le journal que publie Vermersch : le poème est un hommage aux morts des insurrections républicaines de 1832 et 1834, pour Verlaine à peine 200 ou 300 jeunes gens, décrits comme des étudiants romantiques -  pour Verlaine il ne s'agit donc pas d'insurrection prolétarienne :

La République, ils la voulaient terrible et belle,
Rouge et non tricolore, et devenaient très froids
Quant à la liberté constitutionnelle
(...)

Ils savaient qu’ils allaient mourir pour leur chimère (...)

 

                                                                       * Vermersch a publié sous la Commune le journal Le Père Duchêne (avec Maxime Vuillaume et Alphonse Humbert) dont le titre faisait référence au Père Duchesne de Hébert sous la Révolution française.

 

 

 

Dans une lettre à son ami Lepelletier, Verlaine exprime sa crainte – plus ou moins fondée – de poursuites à son encontre en tant que fonctionnaire resté à sa place sous la Commune :

«  Outre les « attentions » officieuses des gens de la rue Nicolet [sa femme dont il est séparé et ses beaux parents], j’ai les preuves qu’on poursuit, de par l’autorité militaire, tout ce qu’a épargné la justice civile. Je les tiens, ces preuves, d’un employé (ancien) de mairie, qui n’a échappé que par sa fuite, ici, à un mandat d’amener contre tous ceux qui sont restés [à leur poste de fonctionnaire durant la Commune].»

 

A Londres, Verlaine et Rimbaud fréquentent Jules Andrieu, qui a été membre de la Commune et directeur de son administration, très critique sur les erreurs commises par les dirigeants communards. C‘est un esprit encyclopédique (il collabore d’ailleurs à la British Encyclopedy durant son exil).

 

Verlaine (peut-être sans Rimbaud) fréquente le Cercle d’Études Sociales, - également groupement d’entraide – mis en place par les anciens Communards Lissagaray, Andrieu, Theisz et Jules Vallès, cercle où il faut payer une cotisation que Verlaine trouve excessive ( ? voir  http://renaissance.carnot.pagesperso-orange.fr/Andrieu/Jules%20Andrieu.pdf).

 

En Angleterre, les exilés de la Commune, aigris par la défaite et les difficultés matérielles, se font mutuellement des reproches.

Verlaine note que Vermersch est traité de mouchard. On sait qu’Andrieu est l’objet d’attaques perfides et diffamatoires de Vésinier et de ses amis et quitte le Cercle d’études sociales (voir  http://renaissance.carnot.pagesperso-orange.fr/Andrieu/Jules%20Andrieu.pdf

 

 Parmi les relations de Verlaine et Rimbaud, sans doute à l’écart des Communards les plus remuants, il y a aussi le jeune Camille Barrère, journaliste et lieutenant sous la Commune ; bilingue, il est enseignant dans une école britannique, décrit en 1874 comme «  professeur de collège, à allure de gentleman » (Dict. Maitron) ; Verlaine recommande à Rimbaud de ne pas oublier de lui rendre les livres qu’il lui a empruntés !*

                                                                                               * Rallié par la suite à la république opportuniste de Gambetta, Barrère entrera dans la diplomatie; après avoir été consul général au Caire en 1883, il sera notamment ambassadeur de France à Rome, poste qu’il conservera près de 30 ans. Il sera mis à la retraite en 1924 par un gouvernement de gauche car jugé trop conservateur ! – on dit qu’il favorisa l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922.

 

Verlaine assiste à des conférences données par Vermersch :

« Vermersch très élégant. Il a répudié, avec beaucoup de bon goût, le facile courage d’engueuler, ici, le bonapartisme de Gautier [Théophile Gautier, partisan du Second empire]. Toute littéraire sa conférence, très documentée, très anecdotique, et très applaudie par les très nombreux Anglais, Français, des plus distingués et des moins communards pour la plupart » (lettre à Lepelletier), 

 

On peut penser que Verlaine et Rimbaud, s’ils fréquentent quelques anciens Communards, s’’intéressent moins à la politique proprement dite qu’aux discussions littéraires et générales de leurs amis exilés.

 

 

 

 

RIMBAUD ET ANDRIEU

 

 

 

Verlaine, brouillé avec Rimbaud, quitte précipitamment Londres pour la Belgique en juillet 1873. Rimbaud, resté en Angleterre, semble alors être très mal vu par d’anciens amis de Verlaine et on sait que Jules Andrieu le met brutalement à la porte.

Selon Delahaye, l’ami ardennais de Rimbaud, Andrieu « reçut Rimbaud avec une mauvaise humeur allant jusqu’aux procédés brutaux. La rupture fut définitive. »

 Cela n’empêche pas Rimbaud, en 1874, lors d’un nouveau séjour à Londres, d’écrire à Andrieu pour lui demander une entrevue afin d’avoir des conseils pour une publication historique en livraisons périodiques que Rimbaud envisage  et qu’il appelle « l’Histoire splendide ».

On ne sait pas ce que Andrieu a répondu - s’il a répondu !

Cette lettre découverte en 2018, a donné lieu à des commentaires presque comiques du style Quand Rimbaud écrivait aux Communards : cette facette ignorée du poète. 

 

Le but de Rimbaud est tout simplement, de publier en Angleterre un ouvrage lucratif (« Je veux faire une affaire ici ») et il dresse une sorte de plan marketing avant la lettre, tout en déconsidérant à l’avance son travail (« Quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage m’apparaissent méprisables… »)

La lettre est rédigée de façon surprenante, obscure et péremptoire, d’autant que Rimbaud s’adressait à un homme qui un an auparavant l’avait jeté dehors.

 

En 1874, les relations de Rimbaud avec « d’anciens Communards » à Londres paraissent bien se limiter à la lettre à Andrieu et être sans objet politique immédiat - ajoutons qu’Andrieu lui-même, qui essaie de se faire une place dans la société britannique, parait avoir tourné la page de l’action politique, comme le remarquera Verlaine lui-même (voir plus loin)*. 

                                                                                       * Finalement et non sans difficultés, après l'amnistie des Communards, Andrieu fut nommé vice-consul à Jersey par le premier gouvernement Jules Ferry en 1881.  Avant de partir, le nouveau vice-consul doit signer une lettre au sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, le comte de Choiseul-Praslin (un aristocrate rallié à la république opportuniste) dans laquelle il déclare approuver le gouvernement tel qu'il est. Il n’est pas inutile d’indiquer que le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Ferry était Barthélémy-Saint-Hilaire, qui avait été le bras droit de Thiers (il était secrétaire général du gouvernement) pendant la lutte contre la Commune.

 

 

 

 

APRÈS TOUT, JE NE SUIS PAS UN COMMUNARD  (VERLAINE)

 

 

 

 

En 1874, Verlaine se trouve en prison en Belgique, après l’épisode du coup de révolver tiré contre Rimbaud, qui lui a valu une condamnation à deux ans de prison

 

Lepelletier, lui-même ancien partisan de la Commune, comme on l’a vu, note : « Je m’étais rendu à Mons et à Bruxelles, en 1874, pour chercher à intéresser des notabilités belges au sort du malheureux poète. Ce fut en vain. Avec Lissagaray*, alors proscrit, et réfugié à Bruxelles, nous fîmes diverses visites vaines. Partout on se heurtait à une résistance courtoise, mais ferme. Il nous était impossible, étant nous-mêmes peu favorablement notés alors auprès du gouvernement français, de songer à une intervention de l’ambassadeur. »

                                                                               * Verlaine connaissait probablement Lissagaray dès avant la Commune et l’avait rencontré de nouveau à Londres.

 

 

Verlaine, toujours emprisonné, fait imprimer Les Romances sans paroles et demande à Lepelletier d’envoyer un exemplaire à des amis ou critiques influents. Dans la liste très éclectique, on note quelques participants ou sympathisants de la Commune*

                                                                                  * Camille Barrère, Eugène Vermersch (avec la mention « son ami »),Jules Andrieu, Charles de Sivry (son beau-frère), Carjat (le photographe, auteur notamment des célèbres photos de Rimbaud jeune et de Verlaine) Villiers de l’Isle-Adam, Louis Forain, Régamey.

 

Mais  aussi (et en grand nombre) des critiques ou littérateurs dont beaucoup avaient pris parti contre la Commune, ou d’autres plus difficilement classables : Charles Yriarte (que nous avons abondamment cité dans de précédents messages), Jules Clarétie, Barbey d’Aurevilly, Catulle-Mendès, Leconte de Lisle, Edmond de Goncourt, José-Maria de Heredia, Anatole France, Théodore de Banville (avec la mention «  à mon cher Maître »),  Émile Blémont, Stéphane Mallarmé, Mérat, Aicard, ,François Coppée, etc, etc.

 

Victor Hugo et ses fidèles, Paul Meurice et Auguste Vacquerie (dont le journal Le Rappel fut durant la Commune, partisan de la conciliation mais plutôt favorable à la Commune, au point de valoir des ennuis aux directeurs et journalistes), figurent aussi dans la liste.

 

Lepelletier note : « Je fis les envois, et, sauf de la part de deux ou trois destinataires (…), je ne reçus aucune réponse à transmettre au poète détenu. L’humanité a un vieux fonds de lâcheté superposé à son insondable bêtise ».  Aucune critique ne rendit compte de la parution du recueil de poèmes, « Verlaine était pour tous mort et enterré. La résurrection ne devait survenir que plus tard. »

 

Verlaine semble avoir oublié son engagement pour la Commune. Curieusement, il espère pouvoir retrouver sa place de fonctionnaire à l’Hôtel-de-Ville :

« … je ne désespère pas trop de rentrer à l’Hôtel de Ville ? Après tout, je ne suis ni un déserteur, ni un « communard », comme plusieurs que nous connaissons, et qui émargent* tranquillement, à l’heure qu’il est. » Il minimise l’impact moral de sa condamnation en Belgique sur une éventuelle réintégration ! (Lettre à Lepelletier)

                                                                                                     * Emarger, être payé par les fonds publics.

 

 

En 1875, Verlaine, libéré de prison, décide de se fixer quelque temps en Angleterre. Il ne veut plus retourner à Paris, surtout pour ne pas retomber dans sa conduite passée : « Paris était séjour périlleux. Il ne fallait pas retomber dans les désordres anciens. Il avait comme fait le serment de ne plus s’enivrer » (Lepelletier, Vie de Verlaine) – mais Verlaine craint peut-être, à tort ou à raison,  de réveiller d’éventuelles poursuites judiciaires.

 

 Il se confie à Lepelletier sur ses relations en Angleterre :  fréquenter les anciens Communards n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

« J’ai semé dans mon passage à Londres les germes de relations qui me seront utiles un jour. Rien des réfugiés, of course [naturellement]. Revu quelques vieux débris. Lissagaray, m’a-t-on dit, est assez dans la panne. Vermersch est en Suisse, Andrieu a tout à fait fait son trou. C’est tout. »

 

 

 

 

LA ROUTINE DE L’EMPLOYÉ ?

 

 

 

On peut être surpris des variations dans la façon dont Verlaine a parlé de la Commune et envisagé son propre engagement (même s’il a été restreint) en faveur de celle-ci. On a vu que dans une lettre à Lepelletier, il prétendait n’avoir pas été Communard, mais le tout est de s’entendre sur les mots. Selon son ami Lepelletier : « Bien qu’en principe favorable au mouvement du 18 mars, partageant les sentiments de la plupart des Parisiens, républicains et patriotes, éprouvés par les angoisses du Siège, et redoutant de l’assemblée de Bordeaux une restauration monarchiste, il ne participa point à l’insurrection. Si, par la suite, il fut classé parmi les communards, ce fut par une extension complaisante de ce qualificatif périlleux, et qui n’est pas encore réhabilité complètement.

Il ne se rendit pas à Versailles, voilà tout son délit. »

 

Lepelletier explique ainsi l’attitude de Verlaine :

« L’ennui de quitter Paris, pour camper dans une ville encombrée de militaires et de fonctionnaires, et quelques amitiés parmi les chefs du mouvement, notamment celle de Raoul Rigault, un camarade très antérieur à la politique, d’Andrieu, le fils d’un répétiteur de latin que j’avais eu, de Léo Meillet, le décidèrent à rester. Sa femme, d’ailleurs, ne voulait pas laisser ses parents, et il aurait fallu emmener Mme Verlaine mère. Tous ces liens combinés l’attachèrent à Paris. L’Hôtel-de-Ville n’avait pas bougé. Il y retourna avec la docilité de l’habitude. Il subissait l’attraction machinale de l’employé, qui va à son bureau avec une régularité automatique.

 Il revint donc s’asseoir, sur sa chaise coutumière, dans la pièce où il avait sa place marquée »

 

On a du mal à cerner très précisément les raison de l’adhésion de Verlaine à la Commune . Pour Lepelletier c’était un réflexe républicain et patriotique (et non une aspiration à un changement social qu’il ne mentionne pas), comme chez « la plupart des Parisiens », doublé d'une attutude routinière. 

Verlaine avait évoqué, à la lecture des proclamations après le 18 mars, son adhésion à un programme qui « avait tout bonnement posé, d’aplomb et net et bien, la question politique intérieure et indiqué d’un trait parfait le futur problème social à résoudre illico, fût-ce par les armes » - mais de quoi parle-t-il exactement ? Les proclamations du Comité centrale de la Garde nationale, qu’il semble avoir en tête sont sur la ligne patriotique et e condamnation des gouvernants antérieurs, qui ont failli.

Enfin, dans la même page, Verlaine évoque pêle-mêle l’influence de ses lectures proudhonniennes et héberistes (un mélange étonnant) qui en tous cas le prédisposaient à accueillir favorablement un mouvement révolutionnaire.

 

C’est donc un ensemble de facteurs, intellectuels et matériels, qui explique non seulement que Verlaine soit resté à son poste (avec de nouvelles attrbutions) mais aussi qu'il ait adhéré au mouvement insurrectionnel *.

                                                   * Rester à son poste ne signifiait pas (on s'en doute) qu'on approuvait la Commune. On en a le témoignage par les agents de la Bibliothèque nationale qui furent sommés de souscrire une déclaration en faveur de la Commune: ayant répondu qu'ils s'y refusaient, ils furent considérés comme démissionnaires. La Commune licencia aussi les inspecteurs et inspectrices des écoles primaires et plusieurs fonctionnaires suspects. Tous ces agents étaient pourtant, dans l'immédiat, restés à leur poste.

 

 

 

Compte-rendu_de_mandat_par_Edmond_[

Compte-rendu du mandat de député d'Edmond Lepelletier en 1906, en vue des nouvelles élections.

L'ancien Communard est présenté comme candidat républicain, libéral et patriote. Chevalier de la Légion d'honneur, il est aussi qualifié d'ancien magistrat (il avait été juge de paix). Dans sa brochure, Lepelletier explique pourquoi il n'utilise plus l'expresion "nationaliste" pour définir sa candidature, comme aux élections précédentes de 1902 : « Tant qu’il y aura lutte pour la Patrie, pour l’Armée, pour la Défense du sol et pour la protection du travail national, contre ceux qui s'intitulent Internationalistes, ce beau terme de Nationalisme devrait être conservé dans les hautes discussions politiques, dans les écrits historiques, mais il est prudent de l’écarter momentanément du langage électoral courant. » En effet, selon lui, le mot est aujourd'hui employé par des candidats qui sont en fait cléricaux et monarchistes, ce qui n'est pas son cas. Lepelletier ne fut pas réélu aux élections de 1906.

Gallica.

 

 

 

« DEUX MOIS D’ILLUSIONS GÉNÉREUSES »

 

 

 

 

Dans les mois qui suivirent la Commune, au moment de ses voyages en Belgique et en Angleterre, où il fut amené à fréquenter surtout des exilés de la Commune, Verlaine exprima sa solidarité avec la Commune, en publiant le poème Des Morts dans la revue de Vermersch à Londres, puis en complétant son poème Les Vaincus (antérieur à la Commune), dans lequel il envisage une vengeance impitoyable des vaincus (sans explicitement indiquer qu’il s’agit des Communards) à qui les vainqueurs du moment ont eu le tort de laisser la vie : une erreur que nous ne referons pas, dit le porte-parole des vaincus (le poème porte un peu à faux puisqu’il semble faire l’impasse sur le massacre des Communards durant la Semaine sanglante et les jours qui ont suivi)*.

                                                                                                *  La première version du poème parut en 1869 dans un des recueils collectifs du Parnasse contemporain. La seconde version parut en 1884, dans le recueil Jadis et naguère, mais fut certainement rédigée bien plus tôt. Elle est dédiée à  Louis-Xavier de Ricard, poète et participant à la Commune.

 

On sait aussi que Verlaine envisagea longtemps un recueil de tonalité politique, intitulé aussi Les Vaincus. Il aurait également pensé à faire un livre, selon sa femme, sur la répression de la Commune.

 

Mais cette période de solidarité active avec les Communards parait avoir pris fin pour être remplacée par une attitude plus distante à l’égard de son engagement du début. Ce changement est à mettre en lien avec la conversion de Verlaine au catholicisme durant son séjour en prison en Belgique.

 

A partir de ce moment, si Verlaine ne renie pas sa sympathie pour la Commune, il en parle en termes mitigés.

 

En 1886, dans une lettre à Louis-Xavier de Ricard, ancien Communard, poète occitan ("félibre rouge" disait-on) et fédéraliste (mais il semble que l’engagement fédéraliste et occitan de Ricard soit postérieur à la Commune), Verlaine parle ainsi de la Commune : « Quelle époque grotesque et grandiose ! » (http://www.etudesheraultaises.fr/wp-content/uploads/1997-1998-23-louis-xavier-de-ricard-et-verlaine-avec-une-lettre-inedite-de-ricard.pdf

 

Dans sa nouvelle parue en 1887, Pierre Duchatelet, le personnage (dont les tribulations conjugales évoquent celles de Verlaine, à défaut du reste des circonstances), abandonné par sa femme qui ne lui pardonne pas de s’être engagé dans les compagnies de guerre (après avoir quitté le domicile conjugal, elle ne revient, en l’absence de son mari, que pour prendre avec elle  la bonne !), participe à la Commune de façon passive, complètement à la dérive depuis le départ de sa femme :

 

« Il était devenu comme hébété.

Ce fut avec des yeux de congre mort qu’il assista aux premières affres de cette redoutable période, ce fut machinalement que, requis par l’insurrection de reprendre du service dans son ancien bataillon, maintenant fédéré, il marcha et fit le coup de fusil comme un autre : ce fut comme mû par un ressort qu’après la dernière semaine de mai il s’échappa parmi cent périls, atteignit Bruxelles, puis Londres où il connut la boisson. »

 

Le personnage de Duchatelet comporte quelques traits autobiographiques, mais  le récit ne correspond pas à ce qu'a vécu Verlaine. Pourtant, le regard très distant que Verlaine porte sur l' adhésion involontaire à la Commune de son personnage, mérite d'être souligné.

 

Dans la préface à une édition de 1890 de L’infâmie humaine, ouvrage inachevé de son ami Vermersch (mort en 1878), Verlaine indique, un peu inexactement* : « Lors de l’écrasement de la Commune, je fus légèrement compromis et dus me retirer par prudence à Bruxelles puis à Londres ».

                                                                                                  * En effet, il ne quitta Paris (avec Rimbaud) qu'en juillet 1872 et non comme ce qu'il écrit le laisse penser, dès la fin de la Commune. De plus son départ était bien plus lié aux péripéties de sa liaison avec Rimbaud qu'à d'autres causes. 

 

Il fait l’éloge, du strict point de vue littéraire, du journal que Vermersch publiait (avec d’autres) sous la Commune, Le Père Duchêne, en se désolidarisant de ses idées* : « un chef d’œuvre à mon sens, en-dehors d’idées politiques non miennes, absolument non miennes », qui valut à Vermersch la peine de mort (par contumace), « alors si libéralement distribuée par de graves militaires exaspérés d’avoir été vaincus par les Prussiens ».

                                                                                                                     * Le journal était plutôt de tendance blanquiste. Pourtant Verlaine, pendant la  Commune, semble avoir été plus proche du courant blanquiste que d’un autre courant, puisqu’il parle de son « hébertisme » (généralement, les Blanquistes admiraient Hébert). Mais en 1890, il se désolidarise d’idées qui ne sont plus les siennes. Au passage, le journal Le Père Duchêne est cité par Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871 comme plutôt ordurier et à oublier. Mérite-t-il vraiment les éloges littéraires de Verlaine ? Mais celui-ci était fidèle en amitié.

 

Dans ses Confessions (1895) il porte un jugement ambivalent à la fois sur la Commune et sa propre « participation » à l’événement : il se reproche « l’assez sot rôle que j’avais joué là pendant ces deux mois d’illusions, par le fait généreuses, que je ne regrette pas, somme toute, d’avoir eues »*.

                                                                                       * On remarquera une nouvelle fois la curieuse prose de Verlaine, toute de restrictions et de réticences.

 

 

 

 VERLAINE RÉACTIONNAIRE

 

 

 

 

Après sa conversion au catholicisme (conversion au sens où il adopte activement la religion catholique), Verlaine adopta aussi des positions politiques très éloignées des sympathies communardes et même républicains. Dans les années 1880, il apparait comme un adversaire acharné des valeurs républicaines et révolutionnaires (qu’il ne se donnait pas la peine de séparer), aussi bien dans les principes, dans le déroulement historique que dans la réalité prosaïque des républicains opportunistes au pouvoir.

 

Il se réclamait de la « France ancienne » (dans son poème à la mémoire du prince impérial, Prince mort en soldat à cause de la France, voir plus loin).

Il rêve que les Français des classes populaires redeviennent « les Français d’autrefois » :

 

Ô paysan cassé sur tes sillons,
Pâle ouvrier qu’esquinte la machine

(…)

Redevenez les Français d’autrefois,
Fils de l’Eglise, et dignes de vos pères !

(Or, vous voici promus, petits amis*, in Sagesse, 1881).

                                                                                                  * Les  « petits amis » sont les politiciens républicains, devenus à leur tour les rois multiples d'une « France postiche ».

 

Dans un long texte publié de façon posthume, Voyage en France par un Français, (écrit fin des années 1870 et début 1880), il attaque les fondements de la France républicaine.

 Il condamne « l’an II d’exécrable mémoire » et ceux  qui « se sont précipités tête baissée dans l’inepte, dans l’immonde, dans l’abominable Révolution française », « la France criminelle de l’Encyclopédie et des plus sales faubourgs d’une Gomorrhe nouvelle » contre laquelle se sont levés, sauvant l’honneur, les insurgés fédéralistes du Centre et du Midi, et surtout les Vendéens et les Chouans, dont les provinces étaient « la citadelle terrible de la Tradition », « fiers paysans hâlés au soleil paternel, contemplateurs et familiers des grandes aurores et des grands flots, sourds comme leurs rochers à la démence parisienne ».

 

 Pour lui, le résultat de la Révolution fut la transformation des Français en une population abêtie, pleutre, traitée comme du bétail par l’Etat tout-puissant. La seule valeur commune subsistante est l’argent, tandis que Dieu est « blasphémé tous les jours, défié, crucifié dans son église, souffleté dans son Christ, exproprié, chassé, nié, provoqué ! (…) ! Quelle jeunesse et quelles femmes, — et quel pays ! »

« Plus de respect, plus de famille, le plaisir effronté, — que dis-je, la débauche au pinacle, nul patriotisme, plus de conviction même mauvaise… »

« …. il nous suffira de constater l’énorme aplatissement du peuple français depuis qu’il s’est forgé les chaînes de Quatre-vingt-neuf (...) Un des traits de cet aplatissement, c’est la patience toute nouvelle avec laquelle ce peuple accepte et subit les plus lourdes charges à lui imposées par ses élus. Tous les impôts possibles sur les matières les moins vraisemblablement imposables, un service militaire de plus en plus écrasant et qui leur répugne, l’administration s’alourdissant et se relâchant* chaque année davantage, tout cela passe sur nos Français comme un chien dans un troupeau. On se range et on s’aligne avec une soumission qu’on refuse au bon Pasteur lui-même.

                                                               * Au sens probable de prenant de moins en moins d’égards envers les particuliers ?

 

 Pour autant, les révolutionnaires qui prétendent renverser le nouvel ordre établi de la République bourgeoise ne lui inspirent aucune sympathie : « Qu’on ne me parle pas de juin Quarante-huit ou de la Commune de Soixante et onze : émeutes fabriquées de toutes pièces et de longue main par la Franc-Maçonnerie et sa branche récente, l’Internationale », instrumentalisant la misère et la détresse de pauvres types avinés. Il en vient presque à excuser le « déplorable » M. Thiers : «  jamais la démagogie, un instant comprimée — férocement et mal — par ce qui restait d’énergie à la bourgeoisie, personnifiée par ce Thiers déplorable, jamais la basse démagogie n’a été à la veille d’une telle victoire. »

 

Ainsi, pour Verlaine « réactionnaire », la République bourgeoise des opportunistes et son antagoniste, la « basse démagogie » révolutionnaire, ne valent pas mieux l’une que l’autre : le modèle de la vie droite est donné par ceux qui respectent la tradition, catholique et monarchiste – mais certains échos de sa diatribe peuvent aussi correspondre à des aspirations libertaires contre la puissance excessive de l’Etat  - puissance relative car sans commune mesure avec ce qu’on connait aujourd’hui !

 

 

 

 

ÉCLECTISME POLITIQUE

 

 

 

 

Verlaine consacre un poème à la mort  du prince impérial (le fils de Napoléon III), mort sous l’uniforme britannique, tué par les Zoulous en 1879  (poème paru dans le recueil  Sagesse, 1881) :

 

«  Prince mort en soldat à cause de la France* », « Fier jeune homme si pur tombé plein d’espérance »,

                                                                           * « à cause de la France », qui a obligé la famille impériale à l’exil et donc est cause indirectement, de la mort du prince.

 

Il rappelle que lui, Verlaine, éduqué aux « doctrines sauvages » dans sa jeunesse, avait détesté la famille impériale et le jeune prince. Maintenant,

« J’admire ton destin, j’adore, tout en larmes

 Pour les pleurs de ta mère,

 Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes » : c’est en martyr chrétien que le prince est mort en terre païenne et Verlaine lui demande de prier « pour nous, pour cette France ancienne ».

 

Mais pour autant, il n’est pas devenu bonapartiste et continue de donner sa préférence « au Lys de Louis Seize ».

 

Selon une notice du Dictionnaire Maitron, Verlaine aurait fréquenté en 1881 une réunion de socialistes révolutionnaires – si l’ajout de son nom n’est pas une erreur ou une invention de l’indicateur de police qui donne le renseignement, on peut penser que Verlaine rêvait à une synthèse entre les idées socialistes et le traditionalisme politique.

 

Verlaine est-il resté fidèle jusqu’à sa mort aux idées très réactionnaires qu’il exprime dans ses écrits de 1880 ?

On veut considérer son poème Ballade en l'honneur de Louise Michel (recueil Amour, 1888) comme preuve qu’il a renoué avec des idées « révolutionnaires » au sens habituel - mais  la comparaison de Louise Michel avec Jeanne d’Arc, ou l’évocation de « son courroux chrétien » montrent que pour Verlaine, la révolutionnaire n’est pas en contradiction avec les figures religieuses :

 

Citoyenne ! votre évangile
On meurt pour ! c'est l'Honneur ! et bien
Loin des Taxil et des Bazile*,
Louise Michel est très bien. 

                                                                       * Taxil, probablement Léo Taxil, célèbre écrivain à sensation de la fin du siècle, passé de l’anticléricalisme à l’antimaçonnisme après une soi-disant conversion au catholicisme, et propagateur d’une mystification élaborée consistant à prétendre que la franc-maçonnerie rendait un culte secret à Satan. Bazile, personnage de Beaumarchais, caricature indirecte du dévot hypocrite.

 

 

Dans cette ballade, Verlaine rapproche aussi Louise Michel de personnages féminins de l’époque révolutionnaire : Charlotte Corday (qui assassina Marat), Lucile Desmoulins (l’épouse de Camille Desmoulins, guillotinée comme son mari), Théroigne de Méricourt (qui fut agressée par des Jacobins), et Madame qui est probablement Madame Royale, la sœur de Louis XVI, connue pour sa charité chrétienne, qui fut guillotinée – donc des révolutionnaires mais adversaires et victimes des Jacobins, ou des contre-révolutionnaires.

Dans le même recueil, Verlaine dédie un poème rempli d'émotion au roi Louis II de Bavière à l'occasion de sa mort. Pour Verlaine, ce roi artiste, victime des préjugés vulgaires, fut le seul vrai roi de son époque.  

 

On sait aussi que Verlaine fut séduit par le général Boulanger quand celui-ci devint le chef d'une coalition informelle réunissant des révolutionnaires, des radicaux et des monarchistes, qui parut menacer un moment le régime en place, avant d’être obligé à la fuite et condamné avec deux de ses soutiens (dont Rochefort, sympathisant de la Commune et qui avait été condamné pour ce motif à la déportation en Nouvelle-Calédonie, d’où il fut un des rares à s’évader) à la déportation (par contumace) dans un procès largement biaisé.

 

Dans tous les cas, à la fin de sa vie, Verlaine était considéré comme nationaliste, ce qui l’amenait à se disputer avec un des jeunes poètes de son cercle, nommé Paterne Berrichon, pacifiste et anarchiste – ce dernier devait, comme on sait, épouser la sœur de Rimbaud et adopter des idées catholiques et traditionalistes.

 

Verlaine dans ses dernières années est probablement intellectuellement proche de ses amis « droitiers », qu’on retrouvera peu d’années après à la Ligue de la patrie française antidreyfusarde* : François Coppée, Maurice Barrès, Jules Lemaître, José-Maria de Hérédia, le dessinateur Forain**. Son ami de toujours, Lepelletier sera dans quelques années député de la même tendance.

                                                                              * La Ligue de la patrie française est une organisation politique française, d'orientation nationaliste, fondée en 1898  dans le cadre de l'affaire Dreyfus, rassemblant les antidreyfusards intellectuels et mondains (Wikipedia)

                                                                              ** Celui-ci, ancien sympathisant (ou participant) de la Commune, devenu nationaliste.

 

 

Paul_Verlaine_by_Willem_Witsen,_1892

 Verlaine, photo de Willem Witsen en 1892. Sur cette photo, le poète apparait très sérieux, vêtu avec soin. Mais dans ses dernières années, Verlaine, avec de faibles ressources, malgré une petite rente que lui faisaient quelques amis (dont Robert de Montesquiou), adonné à la boisson, était souvent proche d'un clochard.

Wikipédia.

 

 

 

« AU PEMIER RANG DES MAINTENEURS DE LA PATRIE ET DE LA RACE » (Maurice BARRÈS, discours aux obsèques de Verlaine)

 

 

 

Lors de ses obsèques en 1896, les cordons du poêle [rubans rattachés au catafalque ] sont tenus par Maurice Barrès, les poètes François Coppée (de l'Académie française), Stéphane Mallarmé, Catulle Mendès, son vieil ami Edmond Lepelletier et le comte Robert de Montesquiou*.

                                                                              * Poète lui-même, admirateur et mécène de Verlaine ; on dit que Montesquiou fut l’un des inspirateurs du personnage du baron de Charlus dans l’oeuvre de Marcel Proust, qui était ami de Montesquiou.

 

 

La famille était représentée par l’ex-beau-frère de Verlaine Charles de Sivry (voir plus haut), en l’absence du fils de Verlaine.

Parmi ceux qui suivaient le cortège, on citait des académiciens (Sully-Prud’homme, José-Maria de Hérédia, Jules Lemaître), des écrivains célèbres dans des genres différents : le poète Jean Richepin (futur académicien), la femme de lettres Rachilde, Georges Courteline, Jules Renard, les peintres Eugène Carrière et Raffaëlli, les écrivains et critiques Georges Rodenbach, Henri de Régnier, Charles Maurras, et de nombreux autres connus ou moins connus. A l’église, César Franck tient les grandes orgues.

 

Au cimetière, des discours sont prononcés, notamment  par Mallarmé, Lepelletier, François Coppée, Barrès. Maurice Barrès déclare : « Si l’on admet, comme c’est notre opinion, que le culte des héros fait la force des patries et maintient la tradition des races, il faut placer au premier rang des mainteneurs de la patrie et de la race le groupe des littérateurs et des artistes. (…) Désormais sa pensée [de Verlaine] ne disparaîtra plus de l'ensemble des pensées qui constituent l'héritage national.»

 

 

 

 

 

UNE STATUE POUR VERLAINE

 

 

 

 

Après sa mort, un comité pour l’érection d’une statue de Verlaine est créé sous la présidence de Mallarmé et Coppée, avec Rodin comme vice-président; outre les célébrités qui assistaient aux funérailles, de nombreux autres personnages en font partie dont Anatole France, Alphonse Daudet *, Gabriel Hanotaux, ministre des affaires étrangères, Raymond Poincaré, vice-président de la Chambre des Députés - futur président de la République, Frédéric Mistral, Emile Zola, J.K. Huysmans, Pierre Louys, plusieurs hommes de lettres belges, des romanciers mondains (Paul Hervieu, la comtesse de Martel-Janville, née Mirabeau, qui écrit sous le pseudonyme de Gyp**). On note la présence de deux députés, Alphonse Humbert *** et Clovis Hugues****, anciens Communards mais ce n’est sans doute pas à ce titre qu’ils se sont inscrits. 

                                                                          * Qui n’aimait pas particulièrement, Verlaine, qui le lui rendait bien : « M. Alphonse Daudet est une de mes grandes objections contre le Midi français » (Verlaine).

                                                                         ** Gyp écrivit de très nombreux titres qui ont sombré dans l’oubli. Seul Le mariage de Chiffon est encore un peu connu. Anatole France fut élogieux pour elle. Gyp avait soutenu le général Boulanger et lors de l’affaire Dreyfus, elle allait donner libre cours à son antisémitisme.

                                                                        *** Alphonse Humbert participa à la Commune et fut déporté en Nouvelle-Calédonie. A son retour en France, il devint un journaliste influent; dans les années 1890, il fut président du conseil municipal de Paris et député radical; se rapprocha ensuite des nationalistes; antidreyfusard virulent comme son beau-frère Edmond Lepelletier, exclu de sa loge maçonnique en raison de son antisémitisme.

                                                                      **** Le Provençal Clovis Hugues a peut-être participé à la Commune de Marseille et fut condamné à la prison pour avoir écrit en faveur de la Commune de Paris; député radical, puis socialiste, un moment boulangiste; collaborateur occasionnel de La Libre parole, le journal de l’antisémite Drumont, il sera d'abord antidreyfusard puis se ralliera à la thèse de l'innocence de Dreyfus. Par ailleurs c'était un poète en langue française et provençale, membre du Félibrige.

 

 La statue, du sculpteur Niederhausern-Rodo, ne fut finalement inauguée qu'en 1911, dans le jardin du Luxembourg, en présence du président du Sénat et de sénateurs, dont Léon Bourgeois, ancien président du Conseil, et de nombreux représentants du monde des lettres et des arts;  le gouvernement, en raison du deuil national pour la mort du ministre de la guerre (tué accidentellement sur un terrain d'aviation)  n'avait pu envoyer de représentant, mais le ministre de l'instruction publique exprima son soutien par une lettre. Barrès qui devait prononcer un discours, ne put être présent. Parmi les orateurs, lors de cette journée figurait Lepelletier.  Un compte-rendu de journal notait : « la tribune, élégamment décorée, s'éclaire des toilettes d'été des jolies femmes ».

 

 

 

 

 

VERLAINE POUR LES MILITANTS 

 

 

 

 

Sur les sites militants les plus naïfs, Verlaine apparait comme un pro-Communard convaincu – au point de l’imaginer presque combattant sur les barricades : mais la seule barricade qu’il voit (du moins son on l’en croit ) est celle qu’on est en train d’édifier sous les ordres d’un personnage douteux, « un escogriffe mi-sous-off, mi souteneur dans le civil », lorsque Verlaine se décide à aller à la recherche de sa femme au début de la Semaine sanglante, et que ledit personnage lui ordonne de faire demi-tour. Mais selon sa femme, Verlaine ne voulait pas sortir pour aller prendre des nouvelles de sa mère, de peur d’être requis pour combattre sur les barricades…

 

Sur des sites plus sérieux (quoique toujours militants) Verlaine est présenté comme si son engagement pour la Commune valait en quelque sorte pour sa vie entière, et surtout sans nuances.

 

Pas question (par ignorance ou volonté délibérée d’omission) de mentionner sa « conversion « aux idées réactionnaires » et son positionnement volontiers nationaliste es derniers temps – pourtant pas si paradoxal puisque pas grand-chose ne sépare le patriotisme du nationalisme et que les Communards étaient des patriotes – comme on le disait à l’époque et comme on continue de le dire – mais avec des significations peut-être différentes (on peut imaginer le patriotisme de Verlaine d’après ce qui est dit dans sa nouvelle Pierre Duchatelet, voir annexe).

 

Quant à son activité au service de la Commune, on mentionne rarement qu’elle fut exclusivement bureaucratique et plutôt modeste malgré les discussions sur son importance – de plus, elle s’apparentait à une activité de censure puisqu’elle aboutit probablement à des décisions de suspension ou suppression de journaux.

 

Et que dire de son ironie pour les clubs de la Commune, traduisant un certain désenchantement –  jusqu’à son comportement de la Semaine sanglante,  où on le voit paniqué surtout par les bombardements et malgré cela, profitant de l’absence de sa femme pour essayer de « se faire » la bonne, selon un schéma caractéristique des rapports de domination sociale et sexuelle, inattendus de la part d’un Communard, du moins tel qu’on se le représente aujourd’hui..

 

Là où on imaginait une épopée révolutionnaire, on a une tragi-comédie bourgeoise.

 

Ceux qui présentent Verlaine comme un partisan convaincu de la Commune, ayant conservé jusqu’au bout des idées révolutionnaires (dans le sens habituel du mot) ne retiennent des faits que ce qui va dans leur sens. Appartenant à une famille de pensée qui utilisait déjà Photoshop avant qu’on l’ait inventé, ils éliminent soigneusement tout ce qui cadre mal avec la thèse qu’on veut imposer :  Verlaine, une gloire de la littérature française, fut un révolutionnaire et par conséquent un partisan de nos idées, l’un des nôtres – il ne faut pas dire qu’il a ensuite évolué, ni décrire exactement son comportement durant la Commune et après.

 

Il est enfin impossible aux tenants de cette famille de pensée de concevoir que Verlaine a pu conserver de la sympathie pour les idées de la Commune (quel sens il leur donnait est moins clair) en même temps qu’il était partisan de Boulanger, qu’il admirait le prince impérial ou Louis II de Bavière, qu’il faisait l’éloge des Chouans, et qu’enfin, avec ses amis Lepelletier, Coppée ou Barrès, il se trouvait plutôt à sa place dans le nationalisme fin-de-siècle.

 

Dans sa nouvelle Pierre Duchatelet, il note que lors des combats des gardes nationaux contre les Prussiens, en mourant, certains crient Vive la France, d’autres Vive la République, vive le Roi, Vive l’Empereur ou Vive la Commune (avant l’épisode de la Commune, il y avait déjà des aspirations à un gouvernement insurrectionnel qui serait ainsi dénommé) : Verlaine semble mettre tous ces cris au même niveau, comme si toutes les convictions avaient la même dignité (« Quelques-uns même de ces blessés mortellement (…), criaient, et avaient raison… »).

Mais le passage peut aussi être lu de façon ironique, comme si toutes les « grandes idées » étaient frappées de la même inanité : Duchatelet, très fier de sa première journée de combats, rentre chez lui en criant « Vive la France, Vive la République » pour découvrir que sa femme l’a quitté, tandis que ses camarades , loin de se voir comme des héros, commencent à se voir comme les dindons d’une farce meurtrière.

(voir extrait en annexe)

 

 

Finalement, Verlaine ne semble pas avoir eu des opinions politiques stables et constantes, mais plutôt des sympathies multiples et parfois contradictoires, des réactions sentimentales plutôt que des convictions. Une forme de patriotisme centré sur la terre et la culture française – qu’il pouvait facilement partager avec les nationalistes fin-de-siècle, pourrait bien avoir été son seul attachement « politique » (au sens large) continu durant sa vie entière.

 

Bien entendu, ce n’est pas la pensée politique qui définit le mieux Verlaine.

Poète avant tout, il est aussi l’homme pour qui la religion a compté, après sa « conversion », et -  en s’arrangeant avec les exigences de la religion -  l’amour sous toutes ses formes  y compris les moins « politiquement correctes »,  car s’il fut bissexuel (ce qui, aujourd’hui, est bien considéré), il donnait sa préférence aux adolescents, « chéris » et « gamins » à partir de 15 ans, selon lui-même (jamais avant cet âge ?) - ce qui est de nos jours plus mal considéré...

 

Le Dieu d'amour veut qu'on ait de l'haleine,

Il a raison ! Et c'est un jeune Dieu.

(…)

Que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd'hui réclament, trop hurlants,
L'embarquement pour Sodome et Gomorrhe !

 

(La Dernière Fête galante, in Parallèlement, 1889).

 

 

 

 

 

ANNEXE 

 

 

 

Extrait de la nouvelle  Pierre Duchatelet (parue en 1887)

 

 

C’était surtout cette attente de la mort pour la France, un doux espoir comme la France, comme le nom de France, doux comme la chère langue française, doux comme les souvenirs d’enfance et de jeunesse, qui lui faisait battre son cœur fortement, mâlement, délicieusement.

 

Ah ! oui, mourir pour tout ça, rendre tout ça, en sang, à la Terre qui vous berça, qui vous nourrit, qui vous gâta, vous, vos parents, vos amis, vos fils, et bercera vos arrière-neveux, ah ! c’est bon, c’est bon, c’est bon !

Et puis, que c’est beau, aussi !…

…Le tambour battit, le clairon sonna, quoi ? la retraite !

Cependant des hommes mouraient, criaient, emballés, entre des hurlements de souffrance :

— Vive la France !

 

Quelques-uns même de ces blessés mortellement, superbement exclusifs en l’honneur de nuances grandes encore dans la lumière immense du patriotisme à l’action, criaient, et avaient raison :

— Vive la République !

Vive le Roi !

Vive l’Empereur !

Vive la Commune !

 

On se replia en bon ordre. Par file à ci, par file à là, en avant ! marche !

Ra ta plan, taratata, le jour de gloire est arrivé ! —

Pierre, fier, plus grand que nature, lui semblait-il, marchait ferme sous l’obus parmi les balles. Ô sa petite femme, comme elle serait fière, elle aussi ! Les femmes aiment les militaires, aiment les militaires…

Et il chantonnait, sincère, cette ariette bouffe.

 

On rentra dans Paris. Que de cris, que de questions ! La trouée est donc faite ? Avez-vous vu Bourbaki ? Et Chanzy ? Et Garibaldi ?

Beaucoup d’hommes, dégoûtés de cette farce meurtrière dont ils avaient été les héros, oui ! et les pantins répondaient :

— Zut ! nous sommes trahis. Qu’on nous y reprenne !

 

Pierre, ravi d’avoir été brave et de revoir sa femme, criait, lui, à pleins poumons :

— Vive la République ! Vive la France !

 

En rentrant chez lui, il ne retrouva plus sa femme. Une lettre lui disait :

 

Monsieur,

Adieu pour toujours.

Jeanne Duchatelet.

 

 

 

 

 

 

 

31 juillet 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 8 NI COMMUNARDS NI VERSAILLAIS, SUITE

 

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

8

NI COMMUNARDS NI VERSAILLAIS, SUITE      

 

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

Nous allons nous intéresser à trois personnages : le premier, Edouard Portalis, peut certainement être considéré comme ni Versaillais ni Communard, même si on définit parfois le journal qu’il a dirigé sous la Commune comme favorable à la Commune (une erreur, selon nous). Les deux autres, Amédée Gromier et Pierre Denis, ont été des partisans de la Commune – mais aussi des partisans, à un moment, de la conciliation avec Versailles. L’un et l’autre suivent ensuite des chemins différents, qui, vu d’aujourd’hui, paraissent sans rapport avec les idéaux de la Commune.

Le titre Ni Communards ni Versaillais ne convient donc pas exactement pour Gromier et Denis - mais les relations de ces deux personnages avec Portalis font qu'il est logique de les évoquer en même temps que lui.

 

 

UN ADMIRATEUR DES ÉTATS-UNIS : EDOUARD PORTALIS

 

 

 

Edouard Portalis (1845-1918) n’est plus très connu aujourd’hui. Membre d’une famille (d’origine provençale) assez illustre (arrière petit-fils du grand Portalis, un des auteurs du Code civil et ministre des cultes de Napoléon), son père avait le titre de baron. Le jeune Portalis, rétif aux études, finit quand même par devenir avocat (non plaidant). Lors d’un séjour aux Etats-Unis, Portalis découvrit en quelque sorte le pays de son cœur.

Dans un portrait de Portalis écrit en 1895 (à l'occasion d'un procès où Portalis est en cause), Maurice Barrès dit : « Outre-mer, ce jeune Anglo-Saxon qui dans son enfance pensait en langue anglaise [ ?] se retrouva parmi ses pareils. Il y vit des sénateurs de vingt-cinq ans. » *

                                                                 * Barrès qualifie Portalis d’anglo-saxon en raison (semble-t-il) des origines familiales allemandes (et non anglaises) de sa grand-mère, Dans cet article qui retrace la vie de Portalis jusqu' au procès pour chantage qui lui est intenté, on perçoit chez Barrès de la sympathie, malgré tout, pour un personnage romanesque qui a gâché sa vie (Maurice Barrès, Comment on devient maître-chanteur, Le Figaro du 26 juin 1895  Figaro : journal non politique | 1895-06-26 | Gallica (bnf.fr)  et   ark:/12148/bpt6k283319t).

 

 

A son retour, avant la chute du Second empire, Portalis se fit connaître par un livre Les Etats-Unis, le self-government et le césarisme, et se lança dans la presse comme directeur de journal.

Pendant la Commune, son journal La Vérité continua de paraître. Selon Lissagaray, le journal n’avait pas trop de succès, on a déjà cité sa phrase : « … le Siècle (…), la Vérité du yankee Portalis, s’empilent [chez les vendeurs de journaux], mélancoliques et intacts. »

Le journal était-il favorable à la Commune ? Portalis écrivit plus tard qu’il n’avait pas plus soutenu la Commune qu’il ne l’avait abandonnée, comme on le lui reprochait : « Avant et après le 18 mars 1871, j'ai tenté, je crois, tout ce que pouvait tenter un journaliste pour empêcher la guerre civile ». Tout en reconnaissant les raison du mécontentement des Parisiens exaspérés par « les souffrances et les déceptions d'un long siège » et  les « aspirations généreuses mais imprudentes et alors inapplicables » de certains promoteurs du mouvement « communaliste », « je n'ai cessé de dire et de répéter sur tous les tons, depuis le premier jour jusqu'au dernier, que l'insurrection du 18 mars ne pouvait aboutir qu'à un effroyable carnage. »

Selon Portalis (qui écrit cette apologie en 1896 après sa condamnation par contumace dans une discutable affaire de chantage), pendant tout le temps de la Commune, il a fait ce qu’il a toujours fait, avant et depuis : « : j'ai défendu la liberté » et « pour défendre la liberté sous la Commune (…) il fallait un peu plus de courage qu'il n'en faut à un magistrat pour calomnier et outrager, sans risque ni responsabilité, un accusé et un absent. » (cette pique s’adresse au procureur qui a requis contre lui lors du procès de 1895)*.

                                                                                                * Edouard Portalis, Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut, à l'opinion, à la presse, à ses juges. 1896, Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut, à l'opinion, à la presse, à ses juges. (Décembre 1896.) | Gallica (bnf.fr)

 

 

 

UN JOURNAL DU TIERS PARTI SOUS LA COMMUNE

 

 

Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871, cite La Vérité parmi les journaux qui protestèrent courageusement contre les violations des libertés par la Commune :

« « Les protestations des journaux républicains et libéraux provoquèrent dès le début contre la presse une répression dictatoriale vaillamment supportée. Les crises publiques mettent en lumière non seulement le talent, mais le caractère des publicistes. La presse a parmi nous remplacé le forum antique et c'est dans de tels moments que se mesurent les cœurs (…) Au premier rang s'était montré M. Henri Vrignault… »  Suivent les noms de plusieurs journaux et journalistes en butte aux poursuites de la Commune.

« La Vérité de M. Portalis, très-versé dans l'étude des institutions américaines, combattra vaillamment, aussi  pour la liberté, — malgré des collaborations douteuses. »

Comme on voit, l’appréciation est mitigée : qui sont ces collaborations douteuses et pourquoi  sont-elles ainsi qualifiées ?

A priori, le journal s’est toujours montré le défenseur des libertés qui sont violées par les actes de la Commune.

Portalis écrivait le 24 avril 1871 dans son journal : « « La Commune avait inscrit sur son drapeau le mot de liberté », or tous ses actes sont le contraire de ses promesses : «  Elle décrète à tort et à travers, violant la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de conscience, et voici que les citoyens effrayés se disent les uns aux autres : « C'est la Terreur ! »

Les renseignements qu’il donne au jour le jour sont assez loin de l’image qu’on a fini par se faire de la Commune : « La lassitude et le découragement font chaque jour des progrès dans les bataillons [de la Garde nationale] sur lesquels la Commune croyait pouvoir compter. Il suffit pour s’en convaincre, de lire les journaux les plus dévoués au pouvoir tyrannique qui opprime Paris [il s'agit bien de la Commune !]. » (La Vérité, 24 avril 1871).

Sur le projet de démolition de la colonne Vendôme, le journal publie des réflexions qui pourraient s’appliquer à l’actuelle cancel culture : « Que deviendrait l’histoire (…) si à chaque évolution de l’esprit humain, les peuples renversaient tous les ouvrages d’architecture, de sculpture, de peinture, créés sous l’empire des idées antérieures ? Que deviendraient les arts si on s’armait du prétexte qu’ils ont été mêlés à des événements qu’on réprouve, à des religions qui ne sont plus, à des opinions qui ont changé, pour mettre en pièces [les œuvres d’art]… Sans être une œuvre bien originale, la colonne Vendôme  est un monument respectable à tous points de vue…» (La Vérité, 21 avril 1871).

Le journal protestera aussi contre la destruction de l'hôtel particulier deThiers, ordonnée par la Commune.

Le 22 avril, le journal dit être déçu par la Déclaration au peuple français de la Commune (du 19 avril) : rien de précis et de clair dans ce manifeste ; il aurait fallu préciser les pouvoirs de Paris et ceux que conserve le pouvoir central. De toutes façons, la Commune n’a pas procédé comme il aurait été logique de le faire : elle a engagé  d’emblée une lutte avec le pouvoir central, au lieu de commencer par élaborer un projet des droits de Paris, le faire avaliser par plébiscite à Paris, et le soumettre à l’Assemblée nationale. On voit ici que Portalis n’envisage la Commune que comme strict gouvernement parisien, qui ne peut pas prétendre prendre des décisions pour le reste de la France.

Dans le même numéro, on signale que les gardes nationaux du Faubourg Montmartre armés de fusils à tabatière (démodés) ont été forcés de sortir de Paris pour combattre, entourés de Bellevillois armés de chassepots (fusils modernes) : ils ont été battus à Asnières et ceux qui ont été faits prisonniers par les Versaillais clament qu’ils ont été forcés et répudient toute connivence avec la Commune.

On comprend que les Bellevillois, gardes nationaux d’un quartier populaire, obligent à combattre les gardes nationaux moins motivés des quartiers plus bourgeois.

Dans ce numéro on trouve aussi une critique des suppressions de journaux par la Commune, qui sont justifiées au nom du salut public, deux mots qui ont justifié tant de crimes, dit Portalis. Delescluze prétend que durant la guerre de Sécession le gouvernement nordiste a supprimé des journaux : erreur pour Portalis. Un seul journal fut suspendu 4 jours : c’était un journal financier qui avait publié une fausse nouvelle pour provoquer un mouvement à la Bourse  - et cette suspension a fait scandale.

Tous les numéros présentent des remarques critiques de ce type.

A la fin, Portalis demandera même que son journal soit supprimé par la Commune, trouvant déshonorant de paraître bénéficier de la tolérance de celle-ci.

Le journal est l’avocat de la conciliation dans presque tous ses numéros. Le 10 avril 1871, dans un éditorial, Portalis écrit :

« …au lieu de formuler (…) un programme de revendications autour duquel les bons citoyens auraient pu se grouper, ils [les dirigeants de la Commune] ont par l’incohérence de leur langage, mis le doute parmi ceux qui souhaitaient le plus vivement l’affranchissement de la Commune de Paris*. (…)  Prolonger la lutte serait insensé (…) Demandez un armistice, vous en avez le droit, à condition de ne demander que ce qu’un vaincu peut raisonnablement attendre d’un vainqueur (…) tout n’est peut-être pas perdu (…), mais il faut se hâter ».

                                                                                                      * Ici Portalis veut parler de la Ville de Paris et non de la Commune, telle qu'elle est en place depuis le 26 mars (sinon la phrase n'aurait pas de sens). Cette ambiguïté est fréquente dans les textes de l'époque.

 

Le journal de Portalis tient aussi la balance égale en critiquant  l’Assemblée et le gouvernement de Versailles pour ses tendances monarchistes et cléricales. Ainsi, il représente un des organes de ce qu'on a appelé le tiers-parti : ni Versaillais, ni Communard. 

Dans le numéro du 10 avril, un article non signé, titré La Réaction prédit l’échec inévitable de la Commune, qui sera le triomphe de la Réaction :

« … la chute de la Commune actuelle et le triomphe sanglant de la Réaction nous semblent une question de jours, sinon une question d’heures » [en fait, il faudra encore plus d’un mois pour que la prévision se réalise et de façon sans doute bien plus sanglante qu’on l’imaginait].

 Le journal souligne l’impopularité de l’Assemblée (du moins à Paris), tout en prenant le contre-pied des idées naïves :

« On entend dire partout : si l’Assemblée était venue siéger à Paris rien de ce qui arrive ne fût arrivé.

C’est une erreur, il fût arrivé quelque chose de bien pire. La foule, irritée, affolée, eût jeté l’Assemblée à la Seine et les Prussiens seraient actuellement dans nos maisons après avoir désarmé la garde nationale » (numéro du 10 avril 1871).

Il critique les excès de la presse versaillaise, ses déformations de ce qui se passe réellement à Paris, les déclarations violentes des ministres de Thiers ou des élus du parti de l’ordre, les décisions inappropriées du gouvernement et de l’Assemblée.

Ce jeu de bascule est peut-être de l’impartialité ou peut-être en partie une obligation pour les journaux qui sans approuver la Commune, sont restés à Paris.

 

 

 

UN « ROUGE » CHEZ LES MODÉRÉS

 

 

 

Le journal publie également de curieuses chroniques intitulées « Lettres d’un bon Rouge [sic] à la Commune de Paris » : se présentant comme des lettres d’un partisan de la Commune, elles comportent des critiques et conseils au gouvernement communal.

L'auteur semble considérer la Commune comme un gouvernement strictement parisien et n’ayant pas vocation à prendre des décisions pour la France. On retrouve ici la revendication initiale des franchises municipales.  Il est parfois difficile de comprendre à quoi il veut en venir exactement.

Il demande à la Commune d’organiser un plébiscite pour savoir si la population parisienne approuve la poursuite de la guerre avec Versailles - ce qui en soi, n'était pas absurde - mais dans quel sens penche-t-il lui-même ?

« Eh bien! écoutez-moi encore, appelez dimanche le peuple parisien à voter, par oui ou par non, sur le rejet ou l'acceptation des propositions dites CONCLUANTES qu'ont rapportées de Versailles MM. Bonvallet, Desonnaz et Armand Adam. Les circonstances vous en font un devoir, citoyens. Un plébiscite dimanche peut sauver la France en sauvant Paris et en renversant Versailles » (La Vérité, 13 avril).

Ailleurs, il demande à la Commune d'organiser un plébiscite pour que les Parisiens se prononcent sur l'organisation de la Commune, en remarquant (assez justement) que la Commune n'a pas été approuvée démocratiquement (le 26 mars on a seulement voté pour des représentants)*; il propose en même temps de renouveler entièrement les membres de la Commune - à un moment où les élections complémentaires ont été marquées par une abstention très forte. Il précise que si Paris vote, comme il n'en doute pas, pour conforter la Commune, M. Thiers sera obligé d'en tenir compte.

Mais quelle est son intention véritable en proposant ces consultations, qui n'ont d'ailleurs pas beacoup de chances d'être acceptées par les dirigeants de la Commune ?

                                                                                                    * Il est donc assez proche sur ce point de l'avis de Portalis cité plus haut: le projet de charte ou de constitution parisienne  aurait dû être soumis à l'approbation des Parisiens.

 

L’une de ses lettres* irrite particulièrement le Journal officiel de Versailles qui écrit à propos des rédacteurs de La Vérité :

« La France, indignée, les a jugés : encore quelques jours, elle leur infligera la peine qu’ils méritent. »

                                                                                                          * Il semble s’agir d’une lettre qui insinue que le gouvernement de Thiers n’a pas les moyens de payer l’indemnité de guerre et que Bismarck, qui s’en rend compte, pourrait décider d’appuyer la Commune qui, elle, serait en mesure de payer ( ?!). A plusieurs reprises le « bon Rouge » exprime l'idée que le chancelier allemand pourrait décider de jouer la carte de la Commune contre Thiers.

 

Dans La Vérité du 27 avril, Portalis répond, de façon peu crédible, que celui qui signe « Un bon Rouge » ne fait pas partie de la rédaction et n’engage pas le journal ; il s’en prend de façon polémique au ministre de l’intérieur de Thiers, Picard, et demande quelle peine on destine aux rédacteurs de La Vérité :  la fusillade, la guillotine, la « transportation » (déportation outre-mer) ?

 

 

 

PORTALIS APRÈS LA COMMUNE

 

 

 

Dans son livre Deux Républiques (1880), Portalis écrit : «  Si après la Commune je n’ai pas été fusillé sommairement, je le dois au dévouement de mes amis.  Les soldats de l’armée de Versailles ont arrêté dix-sept de mes employés ou rédacteurs, tous innocents, tous acquittés après huit mois de casemates ou de pontons. Quelques-uns n’en sont pas encore remis ».

Dans son livre Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut …, en 1896, Portalis est un peu plus explicite. Il écrit  : «  … le jour de l'entrée des troupes régulières, il suffisait pour être suspect de n'avoir pas quitté Paris pendant l'insurrection. Or, non seulement je n'avais pas quitté Paris, mais la Commune, qui avait supprimé un si grand nombre de journaux, n'avait pas, je ne sais trop pourquoi, supprimé le mien », au point que Portalis avait demandé cette suppression pour prouver son opposition aux mesures autoritaires de la Commune.

Mais ce qui le rendit suspect aux Versaillais - d’après ce qu’il raconte – est un incident indépendant de sa volonté : un bataillon de l’armée régulière croit qu’on a tiré sur lui depuis les locaux du journal La Vérité où plusieurs employés, bloqués par les combats, ont passé la nuit ; les soldats arrêtent les employés présents. Un officier parait rechercher Portalis (pour l’arrêter ?) dans le restaurant où il déjeunait avec ses amis, mais finalement rien ne se passe. Toutefois, Portalis préfère se mettre « au vert » un moment.

Quant à ses employés : « Les dix-sept malheureux arrêtés à l'imprimerie furent conduits à pied à Versailles, enfermés à l'Orangerie, puis expédiés sur les pontons, d'où mes actives démarches ne parvinrent à les faire sortir qu'au bout de cinq à six mois. » Portalis ajoute qu’un garçon de bureau bonapartiste et ennemi farouche de la Commune, avait les mains pleines d'encre d'imprimerie : « on crut qu'elles étaient noircies par la poudre, on le fusilla ». Est-ce exact ? Les soldats confondaient-ils l’encre d’imprimerie avec la poudre ? Portalis n’avait pas mentionné cette anecdote dans Deux Républiques en 1880, où il évoquait seulement des employés qui ne s’étaient pas encore remis, dix ans après, de leur détention.

 

De son côté, Barrès écrit en 1895, lors du procès de Portalis: « Et si le gouvernement de Versailles rentré dans Paris ne l'inquiéta pas, ce fut encore grâce au dévouement de Girard, qui dès cette époque montra un don merveilleux pour convaincre les gens de gouvernement. »

Qui était ce Girard ? Il était plus âgé que Portalis de quelques années : tous deux s’étaient connus quand Portalis était lycéen et Girard donnait des leçons de mathématiques dans une « boite à bachot » où avait échoué Portalis. A partir de là se noua une amitié que Barrès compare à celle de Vautrin et de Lucien de Rubempré.* Girard devint par la suite l’associé de Portalis, notamment gérant d’un journal lyonnais racheté par Portalis dans les années 1880, puis accusé lors du procès de 1895 « d'avoir fait chanter la Compagnie transatlantique pour le compte de Portalis » (Barrès) et condamné à une peine de prison, qu’il effectua sans doute.

                                                                                  * Personnages des Illusions perdues de Balzac. L’ancien forçat Vautrin est lié au jeune Lucien de Rubempré par une amitié clairement homosexuelle, mais Barrès semble plutôt viser une relation filiale entre Girard et Portalis. Il ne cache pas sa fascination pour l'intelligence de Girard, véritable cerveau du duo, et perçoit les deux protagonistes comme des personnges de roman.

 

 

Il serait probablement difficile aujourd'hui d'établir si Portalis a vraiment  été menacé après l'écrasement de la Commune.

En fait, le journal de Portalis, comme celui de Rochefort, en critiquant autant la Commune que les Versaillais (même si dans beaucoup d'articles on ménage Thiers, qu'on veut distinguer de la partie la plus réactionnaire de l'Assemblée) ne pouvait que mécontenter les deux camps en présence. Toutefois, le journal continua de paraître après la victoire du gouvernement de Versailles, preuve qu'il n'était pas vraiment considéré comme pro-communard.

 

 

 

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 Gravure de Cham après la fin de la Commune. Cham (de son vrai nom Amédée de Noé) est un célèbre caricaturiste qui  travaillait notamment au Charivari. D'opinion  conservatrice. il prit logiquement position contre la Commune. Dans ses desins  publiés après la fin de la Commune (notamment sa série Les Folies de la Commune), il présente les Communards comme des personnages  de milieux populaires, violents et débraillés, ou des déclassés de la petite bourgeoisie, sectaires et envieux. Bien loin de représenter la violence de la répression, il se contente ici de montrer le mécontentement d'un Communard dépenaillé qui maudit un soldat de l'armée régulière qui passe tranquillement : "sans ces oiseaux-là, j'avais une sous-préfecture". Cham, représentatif de l'opinion conservatrice,  réduit les aspirations des Communards à un désir de s'emparer de places lucratives.

Musée Carnavalet. Communard | Paris Musées

 

 

 

 

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 Une esquisse de Cham pour le 1er janvier 1872, qui montre ironiquement la persistance des dénonciations : le locataire qui n'a pas envie de payer les étrennes traditionnelles au concierge (portier), envisage de le dénoncer comme Communard - tandis que le concierge envisage de dénoncer le locataire pour la même raison s'il ne soigne pas ses étrennes.

Le dessin (modifié) parut dans le numéro du Charivari du 31 décembre 1871 avec de nombreux autres dessins dans lesquels on prend congé avec soulagement de l'année 1871.

"Après la Commune", caricature de Cham - Archives de Paris

 

 

 

 

 

GROMIER OU LES MALHEURS DU « BON ROUGE »

 

 

Quant à l’auteur des Lettres d’un bon Rouge à la Commune, il eut quelques ennuis. Il s’agissait d’un certain Marc-Amédée Gromier (1841-1913), enseignant et journaliste, qui connaissait plusieurs langues et avait voyagé (notamment aux Etats-Unis) et même combattu au Tyrol avec Garibaldi vers 1865. Gromier collabora à plusieurs journaux pendant la Commune, dont Le Vengeur de Félix Pyat (qui l'aurait considéré comme son fils spirituel). Il fut aussi proche de Millière. Il semble que Gromier se présentait comme conciliateur. Dans tous les cas, son pseudonyme de « Rouge » correspondait assez peu à ses idées politiques, plus modérées - et peut-être assez brouillonnes.

 

A la chute de la Commune, il est arrêté* et il est témoin des violences des  Versaillais aussi bien sur le chemin du camp de Satory que dans le camp. Il fut condamné en 1871 par le Conseil de guerre à  6 mois de prison et une amende, après détention préventive de plusieurs mois (qui n’a pas compté pour purger sa peine). La cause de son arrestation fut d’avoir été le secrétaire de Félix Pyat – mais les articles publiés durant la Commune furent à la base de l’accusation.** En prison préventive, il reçoit la visite d'Edgar Quinet, le penseur et écrivain, qui est député républicain (mais opposé à la Commune); Quinet, que Gromier connait et admire, semble être intervenu pour lui. Il sympathise aussi avec l'aventurier et homme d'affaires Régnier, qui en se faisant passer pour émissaire de l'impératrice Eugénie, s'est immiscé dans les négociations de paix fin 1870 : le gouvernement Thiers a fini par arrêter ce personnage remuant que Gromier estime un esprit supérieur.

 

                                                                                     * Détail amusant : craignant d’être arrêté, Gromier fait flotter sur son balcon… le drapeau américain.

                                                                                   ** Gromier indique que Portalis (qu’il appelle son ancien rédacteur en chef, ce qui montre qu’il appartenait bien à la rédaction de La Vérité), fit tout ce qu’il pouvait pour l’aider. Le Dict. Maitron écrit (peut-être injustement) que la prudence de Gromier « ressemblait à celle de Pyat », ce qui explique sa faible condamnation - mais elle est sans doute en proportion des faits reprochés.

 

 

 

 

 

Moloch_-_Paris_Commune_1871_-_(MeisterDrucke-746908)

 Gravure de la série "Les silhouettes de 1871" par Moloch.

 Moloch (1849-1909) adopte pour cette série, publiée après la fin de la Commune,  un style assez différent des gravures qu'il a publiées pendant la Commune et qui étaient plutôt favorables à celle-ci (voir messages précédents). Ici, un Communard très poli vient se constituer prisonnier auprès d'un commissaire de police en écharpe tricolore,  ventripotent et plutôt débonnaire, qui lui demande de revenir : "vous me voyez désolé, nous n'avons plus de place". Un brave "gardien de la paix" de style déjà Belle Epoque complète l'image d'une répression souriante. Il est probable que dans le contexte de l'époque, ce genre de dessin était tout ce qui était publiable sur la répression. Moloch montre que celle-ci était très étendue (puisqu'il n'y a plus de place dans les prisons) mais en même temps, il la présente comme plutôt supportable, bien loin de la réalité - peut-être cherchait-il ainsi à faire oublier ses dessins pro-Communards. Moloch publia ensuite ses caricatures dans Le Grelot, journal satirique de gauche (qui évolua vers la droite), dans Le Rire, puis au tournant du siècle, au Chambard socialiste dirigé par Gérault-Richard et à l'Assiette au beurre

 www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/Moloch/746908/Paris-Commune,-1871.--.html

 

 

 

 

Gromier témoigne de la répression et des conditions déplorables d’emprisonnement des Communards dans La Commune. Journal d’un vaincu (publié en 1892), qui se présente comme un journal écrit au jour le jour de sa période d’incarcération.  Il écrit en s’adressant à « messieurs les exploiteurs, les oisifs, les riches » : «  Quelles représailles seraient légitimes si le peuple avait, tôt ou tard raison du parasitisme social, de la bourgeoisie.

Tristes déclarations dans la bouche et sous la plume d'un ancien conciliateur. Hélas, l'expérience m'a rendu sage. Messieurs les cléricaux et messieurs les monarchistes, messieurs les bourgeois, vous avez anéanti, à jamais, dans les cœurs les plus généreux, toute idée de conciliation, toute pensée d'oubli.

Vous vous en apercevrez tôt ou tard. »

Dans ce livre, Gromier joint une note sur les événements de la Commune qu’il avait (à ce qu’il rapporte) adressée à Thiers et d’autres personnalités à sa sortie de prison en 1872, dans laquelle il dit notamment que si les modérés n’avaient pas démissionné du conseil de la Commune dès le début, entrainant le retrait des élus républicains radicaux, il aurait pu se constituer une majorité modérée qui aurait tenu en respect les Blanquistes :  « Le parti modéré aurait compté près de 50 membres, sur 80, dans la Commune; (…) Versailles et Paris auraient fini par s'entendre; Darboy et Rossel, Bonjean et Ferré, Chaudey et Millière, et 35 000 autres Français vivraient encore ou, du moins n'auraient point été fusillés. »*

                                                                                   * Cette thèse est aussi celle de Benoît Malon dans le livre qu'il publie en exil dès 1871, La troisième défaite du prolétariat français (cité par Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871, qui la qualifie  d'illusion généreuse).

 

La préface au livre La Commune. Journal d’un vaincu est due à un certain Pierre de Lano, que le Dict. Maitron identifie à Gromier lui-même. Il semble que ce soit une erreur, car Pierre de Lano fut un écrivain, auteur de romans " légers" et de livres d'histoire anecdotique, dont on connait les dates de naissance et de décès*.

                                                                                                                                                   * Pierre de Lano (1859-1904), auteur notamment de livres sur le Second empire (L'impératrice Eugénie, La Cour de Napoléon III, Un drame aux Tuileries sous le Second empire, etc) et de Carnets de femme, Celles qui aiment, Nos Parisiennes, etc. Son livre sur l'impératrice Eugénie (première biographie de celle-ci) est analysé dans le récent livre de Maxime Michelet, L'impératrice Eugénie, une vie politique, 2020.

 

 

Pierre de Lano donne sur l'insurrection du 18 mars, qui aboutit à la mise en place de la Commune, des indications intéressantes. Si  Thiers avait eu un peu d'humanité, à défaut de sens politique, il aurait compris le mécontentement des Parisiens après la fin du moratoire des loyers et des échéances commerciales :  « Des arrondissements entiers étaient réfractaires à toute révolution nouvelle et ne demandaient, pour prix de leur neutralité, de leur appui même, que deux choses : la prorogation des échéances commerciales et celle des termes échus de loyer. Or, M. Thiers, à qui ces deux propositions furent soumises par M. Lévy-Bing [un banquier], fit la sourde oreille (...) son inaction provoqua l'exaltation dans les esprits les plus disposés à la tranquillité. » Une semaine après le 18 mars,  le décret prorogeant les échéances commerciales et locatives paraissait à l'Officiel (de Versailles), mais il était trop tard.

Pierre de Lano explique ainsi le ralliement de la classe moyenne à l'insurrection, qui aurait pu être évité.

Dans sa préface, Pierre de Lano évoque ses propres souvenirs (il habitait Versailles à l'époque - apparemment, si on se fie à sa date de naissance donnée sur sa notice BNF, il était à peine adolescent) des violences contre les Communards vaincus et exprime son indignation du traitement infligé à ceux qui étaient des compatriotes et des hommes.

L'édition de La Commune. Journal d’un vaincu, disponible sur Gallica, est accompagnée de plusieurs lettres manuscrites de Pierre de Lano à Gromier au moment de la parution du livre.

 

 

 

EXCITATION À LA HAINE DES CITOYENS LES UNS CONTRE LES AUTRES

 

 

Curieusement, Gromier eut l’idée de republier ses Lettres d’un bon Rouge à la Commune en 1873, en pleine période de l’Ordre moral. La sanction fut sévère : il fut condamné à deux ans de prison et une amende de 3000 francs (une somme considérable), pour apologie de faits qualifiés crime ou délits par la loi pénale, provocations à commettre des crimes ou des délits sans que lesdites provocations aient été suivies d’effet,  outrage envers une religion dont l’établissement est reconnu en France,  excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres (Journal des commissaires de police, 1874) - son éditeur fut aussi condamné mais à des moindres peines. Gromier avait déjà été condamné en 1873 pour participation à une société secrète (il semble qu’il s’agissait d’une association en lien avec la  candidature comme député de Paris du radical Barodet (soutenu par Gambetta), qui fut élu en 1873)*.

                                                                          * On sait que la victoire de Barodet contre le candidat et vieil ami de Thiers, Rémusat, fut considérée comme une sorte de tremblement de terre politique.

 

On trouve son livre sur Gallica avec des annotations manuscrits d’un ami – peut-être détenu comme lui.

Lettres d'un bon rouge à la Commune de Paris / M.-A. Gromier ; préf. d'A. Monnanteuil | Gallica (bnf.fr)

 

Puis Gromier, dans l’incapacité de payer ses nombreuses amendes de justice, se réfugia en Suisse où il rejoignit son beau-père (lui-même en exil après la Commune). Il se mit mal avec les autorités helvétiques* et fut expulsé par le canton de Genève. On le retrouve en Italie (Florence) où il publie des éloges d’un homme politique italien, le sénateur Mauro Macchi,  mort en 1880, franc-maçon éminent, initiateur d’une Ligue latine qui souhaite regrouper tous les peuples de « race latine » et en même temps promoteur de la ligue internationale pour la paix (et qui manifesta de la sympathie pour la Commune, selon l’Enciclopedia Treccani).

                                                                                                * Selon le Dict. Maitron, « pour avoir critiqué dans un article le caractère germanique du pays et le mauvais état des finances de Genève. ». Depuis Florence, il fait publier une Lettre aux Genevois après mon expulsion (1878) et son Recours à MM. les membres du Conseil fédéral suisse à Berne et à MM. les membres du tribunal fédéral à Lausanne.

 

 

 

LE PROMOTEUR DE L'UNION LATINE OU MÉDITERANÉENNE  

 

 

Désormais Gromier va consacrer tout son temps à des projets (dans la lignée de Macchi) d’« Union douanière internationale » ou de « Zollverein européen » (le Zollverein était le nom de l’union douanière des Etats allemands avant 1871 qui avait préparé l’unité allemande) et il participe aux activités de la  Ligue internationale pour la paix. 

« Parallèlement – et sans que les liens et les différences entre les deux entreprises soient très clairs – il est partisan d’une « Union méditerranéenne », aussi appelée Union latine*, Union arménico-gréco-latine, Ligue des intérêts latins dans la Méditerranée, qui constituerait le prélude aux futurs Etats-Unis méditerranéens. » (Bernard Desmars http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1077

                                                                                                        * L'Union latine est à la mode à l'époque, mais il semble qu'il n'y a aucun rapport entre les idées de Gromier et les idées d'union ou fédération latine autour de Frédéric Mistral, qui se plaçaient  dans une perspective différente. Rappelons aussi qu'une Union latine monétaire fut envisagée par Napoléon III et eut un début de réalisation.

 

Dans les théories de Gromier, il y a certainement l'influence de Macchi, mais aussi d'Edgar Quinet, un de ses maîtres à penser. Mais au lieu d'être simplement des théories de papier (d'ailleurs peu abouties), elles servent à Gromier de base à une activité importante de contacts, de création d'associations, de rencontres internationales - et on peut comprendre la fascination que Gromier avait eue pour Régnier, l'aventurier hommes d'affaires qu'il avait rencontré en prison après la Commune : c'étaient des esprits du même type.

L’idée directrice de Gromier (assez fumeuse néanmoins) semble être que la construction des Etats-Unis d’Europe doit être précédée de la formation de grands ensembles fondés sur l’union (ou la fédération ?)  des peuples de même « race ».

Gromier (un peu comme dans ses articles du temps de la Commune) n'est absolument pas précis en ce qui concerne les institutions des unions qu'il préconise. Il se borne (autant qu'on puisse en juger à la lecture de quelques textes) à indiquer que l'uniformisation douanière, monétaire, d'unités de mesure, préalable à une union plus grande, est possible quelle que soit la forme du gouvernement des pays concernés, monarchie ou république. L'union latine ou méditeranéenne prend parfois chez lui une tonalité anti-allemande. Il souhaite que les pays latins - notamment France et Italie - puissent entreprendre en commun "pacifiquement" la colonisation des territoires africains comme la Cyrénaïque. 

 

En 1892, il fait paraître La Commune. Journal d’un vaincu. Dans la préface signée de Pierre de Lano, on lit :

«  … après avoir peut-être, en lui-même, déploré la stérilité des enthousiasmes comme des désespoirs politiques, M. Gromier a abandonné son attitude militante d'antan, cette attitude qui lui valut des duels célèbres, de la prison, la ruine, et maintenant, président d'une association importante, l’Union méditerranéenne, il s’occupe de problèmes sociaux et économiques, il met au service de toute noble cause, de toute humaine manifestation, son ardeur non éteinte, sa voix toujours chaude. »

Le même Pierre de Lano estime qu'il est possible d'avoir une autre idée de la Commune, maintenant que le temps a passé : 

« ...  d'autres voix sont venues, se sont élevées, qui ont osé dire que la Commune ne fut peut-être pas la chose abominable qu'on avait proclamée, que la plupart des hommes qui la représentèrent ne furent pas les incapables, les malhonnêtes et les sanguinaires qu'on avait dépeints.

La Commune a tué, la Commune a brûlé. Mais Versailles n'a-t-il point tué, Versailles n'a-t-il point brûlé autant qu'elle, plus qu'elle, et s'il fallait, pour tous deux, établir les comptes dans l'initiative de l'atrocité, Versailles serait-il équitablement absous ? »

 Si on se fie à une lettre de Pierre de Lano à Gromier en 1892, ce dernier était toujours à l'époque en ralations avec Portalis puisque Lano demande (inutilement) à Gromier de l'aider à intégrer la rédaction du XIXème siècle, le journal  de son ami Portalis, qu'il qualifie de grand journal républicain, très lu : deux ou troiis ans après, le scandale emportera Portalis et son jiournal apparaitra comme une feuille de chantage (voir plus loin).

 

Le Dict. Maitron qui consacre une notice à Gromier, évoque à peine les activités géopolitiques qui occupent la dernière partie de sa vie, sauf à dire qu'il  voulait élargir « la Commune aux dimensions d’un Zollverein entre nations méridionales » (mais on voit mal en quoi ses projets se rattachaient de près ou de loin à la Commune).

 

« Selon la police parisienne, l’Union méditerranéenne serait « une assez jolie fumisterie inventée par son directeur, M. M.A. Gromier, lequel s’en sert pour vivre copieusement sans beaucoup de mal » (cité par B. Desmars). Par le biais de sociétés pacifistes, il rejoint les milieux des disciples de Charles Fourier, le socialiste utopique.

Gromier publie aussi la "correspondance Gromier" - une revue des journaux de politique étrangère. 

Gromier, en tant que propagandiste et dirigeant d'associations, était considéré par certains contemporains plutôt comme un farceur tandis que pour d’autres ses activités auraient constitué le paravent d’une agence de renseignements (au profit de qui ?).

Son activité semble rester importante jusqu’à sa mort : il participe à de nombreux colloques internationaux et écrit dans diverses publications (dans un de ses derniers articles, il évoque la réalisation future de l'Union européenne).

 Aurait-il été heureux de savoir qu'un siècle après sa mort, une Union méditerranéenne, rebaptisée ensuite Union pour la Méditerranée, a été créée (l'acte fondateur a été signé par 42 pays en  2008 après une bonne dizaine d'années de préparatifs) - avec un programme aussi flou que ses propres idées ?  Et se considérerait-il comme l'un  des pères (ou grands-pères) de l'Union européenne ?

 

 

 

 

UN COMPLOT EN 1873

 

 

Quelques mois après la Commune, le journal de Portalis, La Vérité, fut supprimé par le gouvernement Thiers pour avoir contesté le droit de l’Assemblée nationale à être constituante. En 1872, Portalis dirigeait le journal La Constitution, puis il racheta Le Corsaire, qui fut suspendu fin 1872 à la suite d’un article d’Emile Zola, qui dénonçait l’égoïsme social des membres conservateurs de l’Assemblée nationale en mettant en scène nommément quatre députés.

En 1873, Portalis dirigeait un nouveau journal, L’Avenir national. Parmi ses collaborateurs, on retrouvait l’ancien Communard Pierre Denis, qui l’avait suivi depuis La Constitution en 1872 et Le Corsaire. On peut se demander comment Pierre Denis, supposé être en fuite et condamné en 1872 par contumace par le conseil de guerre, pouvait se trouver à Paris et travailler tranquillement - même sous un pseudonyme  - pour Portalis*.

                                                                                                                     * Selon le  Dict. Maitron, Denis s'était exilé en Angleterre après la Commune - il ne serait revenu en France qu'après son amnistie en 1879. Comment faire coïncider ces renseignements avec les indications fournies par Denis lui-même ? On pourrait penser à une collaboratiuon aux journaux à distance, ce qui était possible - mais le récit de Denis suppose qu'il était à Paris au moins en 1873.

 

Comme on sait, Pierre Denis (1828-1907), proche de Vallès, avait rédigé en grande partie la Déclaration de la Commune au peuple français du 19 avril 1871 et il était l’un des théoriciens du fédéralisme communal, au point d’agacer certains contemporains ou historiens.* Pendant la Commune, Denis fut aussi à un moment proche des milieux partisans de la conciliation.

                                                                                 * Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871 écrit que dans le Cri du Peuple, Vallès passe trop souvent la plume à « Pierre Denis qui nous autonomise à outrance ». Le socialiste Dubreuilh dans La Commune (1908) ironise sur Denis « féru d’autonomisme et de fédéralisme » qui en sema à pleins mains dans la Déclaration du 19 avril, évoque le « proudhonisme au rabais de Pierre Denis ».

 

 

En 1873, c’était le moment où on parlait de rétablissement de la monarchie : les droites s’étaient mises d’accord sur la candidature du comte de Chambord. – représentant la branche aînée des Bourbons.

Portalis rencontra le prince Napoléon-Jérôme Bonaparte (le célèbre Plon-Plon, cousin de Napoléon III) et tous deux eurent l’idée d’une alliance entre bonapartistes et républicains pour faire barrage à la restauration monarchique. C’est là qu’intervient Pierre Denis. Celui-ci rencontre le prince « deux ou trois fois, la première au restaurant Véfour » ; « Le prince, en définitive, m'apparut comme un esprit supérieur affranchi des préjugés, républicain à la manière américaine et s'illusionnant seulement sur le prestige de son nom ».

Pierre Denis a raconté plus tard à Lucien Descaves le détail du complot*. Le prince devait prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Des troupes gagnées à sa cause devaient occuper les ministères et empêcher l’Assemblée (siégeant toujours à Versailles) de se réunir.

                                                                                                                       * Article publié dans Le Figaro du 30 mars 1907 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2729059/f2.textePage) après la mort de Pierre Denis, sous le titre Le dernier Diogène. Descaves présente Denis comme « l’un des êtres les plus prenants que j’ai connus et aimés ». L’article n’évoque que fugitivement la participation de Denis à la Commune. Lucien Descaves (1861-1949), journaliste (notamment à L’Aurore), membre de l’Académie Goncourt, antimilitariste et proche des libertaires - ce qui ne l’empêchait pas d’écrire à l’occasion au Figaro. A interrogé les survivants de la Commune dans son livre Philémon, vieux de la vieille (1913).

 

Pour préparer l’opinion au coup d’Etat (et plus cyniquement, selon le prince, pour éviter l’opposition des « blouses » – des ouvriers – au coup d’Etat), Pierre Denis avait conçu une campagne de presse : L’Avenir national devait publier successivement trois lettres, l’une à Thiers, l’autre à Gambetta, la troisième au prince Napoléon-Jérôme, celle-ci suivie de la réponse du prince (les autres étaient-ils censés répondre ?) de façon à appeler à l’alliance de tous les progressistes (dont les bonapartistes), sous la conduite du prince Napoléon, contre la restauration des Bourbons.

La lettre à Thiers fut communiquée avant parution à ce dernier – qui fit quelques corrections (mais on ne comprend pas bien si Thiers donnait son accord au plan). La lettre au prince, rédigée par Pierre Denis (avec en exergue, une citation d’une lettre de Proudhon au même prince Napoléon-Jérôme !)* fut portée à celui-ci, qui y fit une réponse le soir même. Portalis décida de publier immédiatement la réponse du prince (en modifiant le plan de Pierre Denis qui prévoyait des parutions successives). Dès la parution, ce fut un tollé : « On déchira, on brûla le journal devant les kiosques. Beaucoup ne lisaient que la signature du prince**, détachée, comme au bas d'un décret impérial.»

                                                                       *  « Admirable morceau d’éloquence » selon Maurice Barrès qui a évoqué l’épisode à plusieurs reprises. Voir le texte des deux lettres dans une brochure, Le pacte d'alliance : lettres échangées entre "L'Avenir national" et le prince Napoléon, le 26 septembre 1873, Gallica,  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471144q/f4.image

                                                                     ** NAPOLÉON en lettres capitales, suivies en caractères plus petits de Jérôme, entre parenthèses.

 

Barrès évoque « cette opération, une des plus fameuses de l'intrigue politique sous la troisième République » (qui aujourd’hui n’est plus connue de grand monde - et de toutes façons, qui avorta) : « Il suffit de rappeler la stupeur de Paris quand une lettre-manifeste du prince Napoléon fut publiée par le journal républicain de Portalis, l'Avenir national. La rue, le Parlement, les rédactions, tous crièrent à la trahison. Il n'y avait pas alors d'argumentation démocratique qui pût tenir contre le sentiment républicain. »

 

Le journal de Portalis, qui était de toutes façons discrédité comme journal républicain, fut supprimé par le gouvernement fin 1873 pour un article intitulé « A bas Chambord ». (exactement comme si Chambord [le comte de Chambord, prétendant au trône] avait été au pouvoir, note Portalis !).

 

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Page de titre d'une brochure reprenant la lettre de L'Avenir national au prince Bonaparte et la réponse de celui-ci. Les lettres adressées à Thiers et Gambetta ont-elles paru ?  Elles étaient toutes de Pierre Denis et peut-être, également, la réponse du prince avait-elle été préparée par lui.

Site Gallica. 

 

 

 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ET RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE

 

 

En 1880, Portalis fit paraître un livre,  Deux Républiques : « Cet ouvrage où il y a de belles pages sur la loi et de bonnes idées sur l’émancipation régionale, eut un certain succès » (Maurice Barrès).

Portalis y oppose le fonctionnement (forcément décevant) de la République française au fonctionnement de la République américaine. Pour lui les deux pays qui représentent l’état de démocratie le plus avancé sont les Etats-Unis et la Suisse. Mais curieusement, il ne veut pas proposer la Suisse en exemple, car il s’agit un pays fédéral, et il n’est pas fédéraliste – en France, fédéraliste est un mot qui tue ; voyez les Girondins, voyez Chaudey sous la Commune, écrit-il (en oubliant de citer les fédéralistes de la Commune, suspects dans leur propre camp).

On peut s’étonner que Portalis ne considère pas les USA comme un pays fédéral – mais il fait avec la Suisse un distinguo institutionnel subtil sur lequel il est inutile de s’étendre. Les USA sont donc pout lui un pays extrêmement décentralisé qu’il propose en exemple.

Dans sa longue préface, Portalis ironise sur l’évolution des républicains opportunistes comme Jules Ferry, devenus presque des conservateurs : il compare sur deux colonnes le programme électoral d’Alphonse Humbert, ancien Communard qui vient de rentrer de Nouvelle-Calédonie (et qui est déjà condamné à 6 mois de prison pour délit de presse !), avec le programme de Ferry en 1869, et c’est évidemment le programme de Ferry qui semble le plus révolutionnaire !

Portalis revient sur la Commune.

 « Victorieuse et indépendante la Commune insurrectionnelle de 1871 eut elle donné aux Parisiens la Liberté ? C’est douteux. » « Les communalistes pourraient de même briser l’unité nationale sans être plus libres, sans même être aussi libres qu’ils le sont aujourd’hui » (Portalis, qui conçoit le « communalisme » comme la formation de communes autonomes, quasiment indépendantes, semble considérer qu’en 1880, il est toujours une force politique susceptible de se réactiver). Pour lui, les Communards (qu’il appelle communalistes) admettaient que le peuple de Paris délègue tous ses pouvoirs à une assemblée, ce qui consistait à faire en petit ce qui se passe en France au niveau national, avec donc les mêmes résultats décevants.

 

«  Qu’il s’agisse de constituer la Nation ou la Commune, car de la Région ils ne parlent pas, les républicains français opportunistes ou communalistes, dupes de la même tradition, professent la même théorie. Ils veulent l’abdication du Peuple et la concentration des pouvoirs (…). Si le mouvement communaliste avait gagné, « Sa victoire pouvait avoir pour résultat d’éparpiller le despotisme, de le rapprocher de l’individu et par conséquent de le rendre plus difficile à supporter. Elle ne pouvait être le signal d’aucun progrès.»

Comme on voit, les tentatives de démocratie directe qu’on attribue aujourd’hui à la Commune avaient échappé à Portalis.

Le seul moyen d’éviter les inconvénients communs (si on ose dire) à la Commune et à la République bourgeoise et d’assurer la véritable souveraineté du peuple, c’est de suive le modèle américain. Dans les communes américaines assez petites pour que cela soit possible, les décisions sont prises par l’ensemble des habitants qui nomme également tous les fonctionnaires. Dans les grandes communes (cities) le pouvoir est réparti : il n’y a pas un conseil municipal mais deux, élus séparément avec des attributions différentes. Le Conseil des écoles est une troisième assemblée autonome. Ce n’est pas le maire qui nomme les fonctionnaires municipaux mais chaque fonctionnaire d’autorité est élu séparément. Ainsi l’autorité n’est jamais réunie dans les mêmes mains. L’indépendance de la justice est garantie par des juges et procureurs élus etc.

Des systèmes comparables existent au niveau des Etats et au niveau fédéral, et selon Portalis, en cas de discussion, la décision revient toujours au peuple. Il écrit qu’au contraire de la France, dans «  la République des États-Unis, le Peuple est tout, le Parlement n’est rien ».

Portalis rappelle que le président Lincoln a prédit que le travail remplacera le capital : cette évolution (progressive, elle ne se décrète pas) ne pourra avoir lieu, dans tous les pays, que lorsque le peuple sera devenu réellement souverain à. tous les niveaux, (commune, région, Etat - au sens américain -, nation) au lieu de remettre tous les pouvoirs à une assemblée ou une Commune, comme on le conçoit en France

Il ne s’agit pas ici de juger si Portalis avait raison de donner en exemple les institutions américaines ou s’il n’exagérait pas les avantages de celles-ci ou même ne se trompait pas sur le fonctionnement exact des institutions américaines de son temps.

Même s’il prétend ne pas être fédéraliste et que les USA ne sont pas un pays fédéral au sens strict (ce qui est une position marginale), il y a chez lui une admiration pour les institutions américaines : devant la Cour suprême, « le solicitor de l’Etat de New York s’avance : il représente un Peuple de quatre millions d’hommes. Le solicitor de l’État de Pennsylvanie lui répond au nom de trois millions de citoyens libres (…) Heureux le monde futur, dans lequel les querelles de Peuple à Peuple se débattront ainsi pacifiquement, sans folles dépenses et sans effusion de sang ! »

 

 

 

ÉPILOGUE POUR PORTALIS

 

 

Portalis reparut avec un journal, à nouveau nomLa Vérité au début des années 1880, qui eut un certain renom en politique. Puis, avec son dernier journal Le XIXe Siècle, il fut l'un des dénonciateurs du scandale des décorations qui touchait l'entourage du président de la République Jules Grévy (la Légion d'honneur était vendue contre des sommes en argent ou des participations financières, une partie des ressources dégagées permettant de subventionner des journaux favorables au pouvoir). La dénonciation par Portalis de ces pratiques intervenait au moment où le général Boulanger avait entrepris de réunir autour de lui tous les adversaires du régime. On retrouve donc Portalis parmi les soutiens de Boulanger.

 

Espérait-il que Boulanger implanterait en France les institutions américaines ? Les soutiens très divers de Boulanger avaient au moins un point commun, leur hostilité à la République des opportunistes. Mais pour Portalis, il est probable que ses préoccupations étaient désormais exclusivement intéressées. D'ailleurs il finit par rompre avec Boulanger, peut-être avait-il reçu des promesses avantageuses du gouvernement qui faisait tout ce qu'il fallait pour abattre Boulanger. Boulanger accusa alors Portalis de vénalité.

 

 Barrès, écrivant au moment du procès de Portalis en 1895, exprime ainsi sa compréhension du personnage : « Il croyait avoir constaté en Amérique qu'une seule chose vaut qu'on la pèse et qu'on la respecte, la force. Il jugeait en outre que la force unique, c'est l'argent ». 

Pris dans des affaires en difficultés, Portalis semble s’être orienté vers des pratiques de plus en plus  douteuses avec son  journal Le XIXe Siècle : accusé de chantage (notamment à l’égard de dirigeants de cercles de jeux et de casinos mais aussi de la Compagne des chemins de fer du Sud de la France et de la Compagnie transatlantique), il fut condamné à 5 ans de prison par contumace en 1895 – jugement qui mit fin à sa carrière publique. Son vieil ami Girard et quelques autres furent aussi condamnés dans la même affaire*.

                                                                 * A l'époque, il était assez fréquent que des journaux publient des informations défavorables (partiellement vraies ou calomnieuses) sur des individus ou des sociétés, ou menacent de le faire : le but était de se faire payer par ceux qui étaient visés, pour mettre fin à la publication de ces informations.

 

Lors du procès en son absence, le procureur accusa Portalis d’avoir été une girouette politique en fonction de ses intérêts. Dans son livre Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut … (1896), Portalis répond :

« Si j'avais soutenu la Commune, croyant à son succès, si, n'y croyant plus, je l'avais abandonnée pour passer au camp des Versaillais, et si, après la victoire de l'armée de l'ordre, j'avais offert mes services aux d'Orléans, je ne vois pas en quoi cela prouverait que j'ai voulu faire chanter M. Isidore Bloch, M. Charles Bertrand ou M. Pereire...

Mais je n'ai jamais rien demandé aux d'Orléans, qui n'ont jamais rien eu à me refuser. Je n'ai jamais cru aux succès de la Commune. »

Portalis mourut en 1918, et on peut penser que sa disparition passa inaperçue : tout le monde avait d’autres préoccupations.

 

 

 

PIERRE DENIS, ÉMINENCE GRISE MALCHANCEUSE

 

 

Heureusement pour lui, Pierre Denis n’avait pas continué (pour autant qu'on sache) sa collaboration avec Portalis.

Dans l’entretien rapporté par Descaves, Denis dit que le rôle qu’il avait joué dans le projet du prince Napoléon finit par se savoir et lui valut, chez les Communards en exil, une réputation de traître, d’autant qu’on prétendait qu’il avait touché de l’argent du prince – ce dont Denis, qui passa sa vie dans la pauvreté, n’a pas de mal à se défendre.

On retrouve ensuite Denis dans divers journaux, dont dans les années 1880, le journal du député Louis Andrieux (ancien préfet de police), républicain mais anti-communard : il connaissait depuis longtemps Denis, toujours impécunieux, et était heureux de l’aider. C’est alors que Pierre Denis rencontra le général Boulanger, et finit par devenir son collaborateur.

Selon Lucien Descaves ; il inculqua « au général Boulanger les notions de sociologie qui lui manquaient.

Non pas que les doctrines du boulangisme fussent les siennes; je puis dire loin de là. Mais l'occasion tant désirée se présentait pour lui de jouer un rôle d'Eminence grise ».

Mais ici encore, la suite des événements s’avéra décevante pour Denis comme pour tous ceux qui avaient eu confiance en Boulanger. Descaves écrit : « Un jour que je lui demandais son opinion sur le général Boulanger, qu'il affectionnait », Denis répondit : « le général Boulanger (…) était un amant, voilà mon opinion. Et croyez bien que je ne le rabaisse pas. Un amant a plus de chances de vivre dans la mémoire des hommes qu'un savant, qu'un philosophe ou qu'un grand capitaine.*»

                                                                                          * Pierre Denis fait évidemment allusion à l’amour du général pour Mme de Bonnemain. Comme on sait, peu de temps après la mort de celle-ci, qui était tuberculeuse, Boulanger se suicida sur sa tombe.

 

 

Selon Descaves, Pierre Denis pouvait difficilement prétendre jouer un premier rôle en raison de son allure négligée : « il  était condamné à l'emploi de souffleur ou pour mieux dire d'inspirateur, dont il s'acquittait à merveille et avec un désintéressement sans égal. Il se contentait d'être le fournisseur d'idées et de mots d'un personnage décoratif et influent.  (…) ll n'acceptait d'eux, pour son office, aucune rémunération. On le payait d'un remerciement. Encore ne pensait-on pas toujours à le remercier (…). Je n'ai pas pu compter les ingrats à son convoi [funéraire], ils n'y étaient pas. »

Descaves termine ainsi son article :

- « … le bon Pierre Denis, rêveur sincère, naïf et désintéressé, a été conduit, l'autre jour, à sa dernière demeure par une douzaine d'hommes à peine, les seuls sans doute qui ne fussent ni ses compagnons de lutte ni ses obligés. »

 

 

 

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Portrait de Pierre Denis, album Mariani (vers 1900), avec une phrase de Pierre Denis en l'honneur du "Vin Mariani" : « La France doit la pomme de terre à Parmentier : elle vous devra la Coca, mon cher Mariani, et le vin magique qui rend au corps les forces épuisées vaut l'aliment qui le nourrit. »

Pierre Denis n'était pas un personnage illustre. Mais on trouve son visage dans les albums Mariani « Figures contemporaines »; ces albums représentaient les portraits de contemporains plus ou moins illustres, qui faisaient l'éloge du "Vin tonique Mariani", une boisson à base de coca (on l'a rapprochée du Coca-Cola, bien que la recette soit différente), inventée par un pharmacien corse, Angelo Mariani. On trouvait dans ces volumes une biographie et un portrait des personnages et une phrase écrite par eux qui vantait le vin Mariani. Le pape voisinait avec Thomas Edison ou Buffalo Bill, des présidents, des souverains, des écrivains et des artistes connus.  Dans le volume 5, Pierre Denis voisine avec le roi de Suède, le président de la République Félix Faure (qui venait de mourir), Sarah Bernhardt, les politiciens Paul Deschanel, Paul Doumer, l'auteur de comédies Georges Feydeau, l'explorateur Savorgnan de Brazza, Elisée Reclus (géographe et ancien Communard), la danseuse Loïe Fuller, et bien d'autres.

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PIERRE DENIS ET LES FÉDÉRALISTES FIN-DE-SIÈCLE

 

 

En 1894, Denis travaillait au journal La Cocarde*, un journal anciennement boulangiste qui après l’échec du boulangisme, avait été repris par Maurice Barrès, avec une rédaction très bigarrée, qui allait de l’ancienne Communarde Paule Minck (toujours révolutionnaire) au jeune Charles Maurras, pas encore monarchiste et nationaliste intégral – mais déjà adversaire de la république en place. 

                                                                                * Le titre qui parait tellement « cocardier » avait été donné par la journaliste Séverine (amie des dernières années de Jules Vallès et directrice à la mort de celui-ci en 1885 de la deuxième version du Cri du Peuple). Séverine était la compagne du premier directeur de La Cocarde, Georges de La Bruyère, Sans être boulangiste elle-même, elle n’avait pas d’hostilité pour le mouvement. 

 

La Cocarde défendait des idées plutôt fédéralistes. Notamment, Maurras, y publia un article qui préconisait la transformation de la France en fédération de provinces, celles-ci étant elles-mêmes des fédérations de communes (Stéphane Giocanti, Charles Maurras, le chaos et l'ordre, 2006).  Il y a des points de rapprochement avec les idées de certains Communards.

On pourrait presque croire que Maurras a pu s’entretenir avec Pierre Denis qui avait aussi préconisé le même type d’organisation.*

                                                                                * Notamment dans le programme du 25 mars 1871 du comité central républicain des 20 arrondissements de Paris (probablement rédigé par P. Denis) : « … La commune est la base de tout état politique, comme la famille est l'embryon des sociétés . Elle doit être autonome, c'est-à-dire se gouverner et s'administrer elle-même suivant son génie particulier, ses traditions, ses besoins d’exister comme personne morale conservant dans le groupe politique , national et fédéral , son entière liberté , son caractère propre , sa souveraineté complète comme l'individu au milieu de la cité. » « … elle peut et doit s’associer, c’est-à-dire se fédérer avec les autres communes ou association de communes qui composent la nation. »

 

Denis avait-il changé depuis la Commune ? L’historien Daniel Halévy, dans un article de 1913, Pourquoi nous sommes proudhoniens, paru (sauf erreur) dans les Cahiers de la Quinzaine de Péguy, évoque sa figure :

« Je pense au brave Pierre Denis, vrai type du militant français, éloquent, indifférent à tout, hormis ses idées et ses maîtres [à penser] : le 18 mars 1871, [erreur sur la date] il écrivit sur un coin de table le manifeste fédéraliste de la Commune de Paris, et il fut, en 1890, le dernier secrétaire du général Boulanger, le plus obstiné des fidèles ; il écrivit ensuite à la Cocarde, avec Barrès et Maurras ; nous l’avons connu sur ses vieux jours : il mourut seul, pauvre et joyeux. Avait-il changé d’avis ? Ce n’est pas sûr. Il avait toujours été fédéraliste et patriote, ennemi des pouvoirs bureaucratiques, des souverainetés majoritaires. »

Fédéraliste et patriote (comme Maurras ?) – pourquoi pas, puisqu’aujourd’hui on nous répète que les Communards étaient patriotes.

Mais Maurras n’avait sans doute pas besoin de rencontrer Denis pour être fédéraliste puisque, dès 1892, il avait rédigé avec d’autres, la déclaration des Jeunes Félibres fédéralistes, qui fut lue à un banquet des félibres* par l’un des rédacteurs, son ami Frédéric Amouretti (lui aussi devait faire partie de la rédaction de La Cocarde). D’autant que le fédéralisme qui s’exprimait à la fin du 19ème siècle, s’il n’omettait pas l’autonomie de la commune, mettait plus l’accent sur l’autonomie des régions culturelles et historiques.

                                                                                                         * Les félibres sont, pour aller vite, les mainteneurs de la culture, de la langue et des traditions provençales et occitanes. En tant qu'organisation, le félibrige fut fondé par Mistral et quelques amis. Il semble que Mistral, sans s'associer à la déclaration des jeunes félbres, était d'accord avec eux.

 

La déclaration des félibres fédéralistes (qui provoqua une scission dans l’organisation du félibrige) fut saluée comme une avancée par La Revue socialiste  dirigée par Benoît Malon (ancien Communard, qui meurt en 1893 justement) : la revue rappelait que le socialisme était fédéraliste et que le fédéralisme devait conduire au socialisme (article de Georges Ghislair, Revue Socialiste,1893, qui passe en revue la situation de l'Ecosse, de l'Irlande, du Pays de Galles, de la Catalogne, etc).

 

On trouve des sites internet militants (d’extrême-gauche) qui expliquent que le père spirituel de la décentralisation actuelle (pourtant bien anodine) est Maurras, ce qui est suffisant pour comprendre qu’elle est « nauséabonde » ; ces mêmes sites, d’accord au moins sur ce point avec les souverainistes de droite, déclarent que la décentralisation est, de plus, voulue aujourd’hui par l’Union européenne (pourtant peu maurrassienne !), sans doute pour détruire les Etats-nations, dont l’extrême-gauche s’est entichée depuis quelque temps.* 

A croire que les contributeurs de ces sites n’ont jamais entendu parler de la Commune – ou plutôt qu’ils éliminent de celle-ci tout ce qui ne cadre pas avec leurs idées. Mais recenser les illogismes - plus ou moins délibérés – de cette famille politique s’apparente à apporter de l’eau à la mer…

                                                                                     * En France, la décentralisation est une formule inoffensive qui ne touche en rien le caractère unitaire du pays. Et si on a dans l'esprit que l'Union européenne favorise l'émergence de régions autonomes, voire le séparatisme, il suffit de voir par exemple comment elle a réagi dans la question de la Catalogne pour constater à quel point ce procès d’intention est absurde et émane de personnes vivant dans un univers mental sans contact avec la réalité.

 

 

Portalis, Gromier et Denis illustrent chacun à leur façon des itinéraires marqués par la participation (pour Gromier et Denis) à la Commune, tandis que Portalis répartit ses critiques entre Versailles et la Commune - tout en approuvant certains points de celle-ci,  illustrant le positionnement du tiers-parti.

Il est amusant de considérer que Pierre Denis et Gromier ont manifesté une même tendance à essayer de jouer un rôle dans la coulisse,  à orienter à leur niveau des évolutions historiques d'ampleur;  mais si cette tentation est désintéressée pour Denis, il semble que pour Gromier, ses théories assez opaques de zollverein européen et d'Union méditerranéenne étaient juste une façon - de quelle manière au juste ? - de se procurer des moyens d'existence, comme c'est le cas pour beaucoup d'ONG et d'associations de notre époque.

Pour chacun de ces trois personnages, Il s’agit d’individualités de second plan mais qui témoignent, par leurs idées et par leur évolution, de ce qu’a été l’époque de la Commune, bien plus diverse que ce à quoi on la réduit aujourd’hui. 

 

 

 

 

 

26 juillet 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 7 NI COMMUNARDS NI VERSAILLAIS

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

7

NI COMMUNARDS NI VERSAILLAIS

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

Dans cette série de messages, nous ne prétendons pas à l’exhaustivité – nous donnons des éclairages sur certains points, faits ou personnages – parfois peu connus - et nous n’évoquons pas d’autres faits ou personnages, certainement plus importants.

Notre époque se fait une idée manichéenne de l’époque de la Commune : selon cette conception, les contemporains auraient été du côté de la Commune ou du côté de Versailles, sans milieu. Et aujourd’hui, on a même tendance (ce qui n’était pas le cas il y a 50 ans) à imaginer que finalement, la plupart des contemporains étaient d’accord avec la Commune.

 

 

NI COMMUNARD NI VERSAILLAIS

 

 

Mais il existait, notamment en province mais aussi à Paris, des gens qui ne se retrouvaient pas (ou pas complètement) dans les positions de chaque camp et qui, surtout, recherchaient une issue pacifique au conflit. L’action (inutile) de ces conciliateurs semble aujourd’hui un peu négligée par l’historiographie : divers organismes comme la Ligue d’union républicaine pour les droits de Paris, appuyée par les conseils municipaux de province, l’union nationale des chambres syndicales (représentant les branches professionnelles), le congrès des élus de Lyon, tentèrent de rapprocher les points de vue.

« André Lefèvre, historien de la Ligue de l'union républicaine, écrit : « Qui n'eût souscrit alors aux paroles, aux instances patriotiques des conseils municipaux de Mâcon et du Havre ? ... La paix seule peut nous sauver ; faites la paix » (Michel Winock, La Fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques françaises, 1871-1968, 2009)

 

Par exemple, dans le journal modéré Le Temps, le secrétaire de la rédaction Jacques Hébrard a proposé un plan prévoyant la démission simultanée de l’Assemblée et de la Commune*, M. Thiers et Louis Blanc (un des principaux républicains de gauche de l’Assemblée) exerçant dans l’attente de nouvelles élections, une sorte de dictature, l’un pour la province, l’autre pour Paris. 

Hébrard (c'est sans doute lui l'auteur du billet du jour du numéro du 13 avril 1871), pense, de manière banale, peut-être, que l’incompréhension résulte du manque de contact entre les deux camps en présence : « …il faudrait se voir, se mêler, se coudoyer librement pendant quelques jours, pour s'expliquer, se comprendre, s'entendre peut-être.»

De Versailles, le directeur du Temps, Auguste Nefftzer, lui répond cordialement dans le même numéro, et explique en quoi son plan ne serait pas une solution. Selon lui, de nouvelles élections donneraient le même résultat que celles de février et risqueraient d’envenimer les choses. De plus, il désapprouve tout ce qui pourrait confirmer Paris comme puissance égale à la France. Nefftzer écrit : « La Commune, dont je parlerai avec la plus extrême modération, et dont je ne qualifierai pas les actes, parce que je ne suis pas sous sa main et que vous y êtes ».** (Le Temps, 13 avril 1871, Le Temps | Gallica (bnf.fr, ark:/12148/bpt6k2246228)

                                               * Cette double démission revient souvent dans les plans de conciliation. En pleine Semaine sanglante, elle est même proposée, à un moment où les événements rendent cette proposition inaudible, par le Comité central de la Garde nationale.

                                              ** Jacques Hébrard (1841-1917), journaliste puis à partir des années 1880 sénateur des Établissements français de l'Inde puis sénateur de la Corse (Gauche républicaine). Son frère Adrien était administrateur du journal Le Temps et deviendra directeur en 1876 au décès de Nefftzer ; homme d’affaires avisé, Adrien se constituera une belle fortune.

 

Il semble que Le Temps paraîtra simultanément à Versailles et à Paris sous deux rédactions différentes, celle de Paris étant favorable à la conciliation. Mais son attitude critique sera bientôt considérée comme de l'opposition par la Commune et le journal sera supprimé à Paris.

 

Si aujourd’hui on rejette sur le seul Thiers l’échec des tentatives de conciliation, il semble que du côté communard, on fut également sourd aux arguments de la raison – alors que la situation de Paris  – de façon de plus en plus nette au fil du temps – ne permettait pas d’envisager une victoire de la Commune.

Louis Fiaux, qui est sévère pour l’intransigeance de Thiers, rappelle que la Commission exécutive de la Commune interdit une réunion en faveur de la conciliation avec la motivation suivante : « (…)

« La réaction prend tous les masques ; aujourd'hui c'est celui de la conciliation. — La conciliation avec les chouans et les mouchards qui égorgent nos généraux et frappent nos prisonniers désarmés ! — La conciliation dans de telles circonstances, c'est trahison. »

La Commission exécutive de la Commune fut désapprouvée par des membres de la Commune pour avoir reçu les délégués conciliateurs de la Ligue d’union républicaine, et le lendemain, elle « faisait dire aux délégués qu'elle n'avait aucune réponse à faire à leurs propositions ».

Quant à Sempronius, il est encore plus virulent :

« Mais ce qui, plus que tout, pèsera éternellement sur la mémoire des hommes de la Commune, c'est la résistance qu'ils opposèrent invariablement à toute idée, à toute tentative de fusion [sic] et de conciliation avec le Gouvernement de l'Assemblée nationale. Refusant de reconnaître les comités, les ligues qui essayèrent de se constituer dans ce but, et supprimant méthodiquement tous les journaux qui osèrent élever la voix dans ce sens : La guerre civile à outrance, tel fut le dernier mot de leur politique ! »

Mais la même critique peut s’adresser à Thiers qui refusait toute conciliation à moins que Paris (la Commune) mette au préalable bas les armes.

 

 

L’ATTITUDE DE LA FRANC-MAÇONNERIE

 

 

 

Pourtant, la Commune a soutenu la tentative de conciliation des francs-maçons –  mais le conseil de la Commune comportait de nombreux francs-maçons et les maçons* qui avaient pris l’initiative de la démarche de conciliation ne cachaient pas leur sympathie pour la Commune – ce qui indisposait les francs-maçons moins engagés.

                                                                                                         * Parmi les Communards francs-maçons, il est habituel de citer Jules Vallès, mais celui-ci a exprimé sur la franc-maçonnerie des opinions très critiques, regrettant son adhésion. Le dictionnaire Maitron, à l'article Thirifocq  (voir plus loin) donne une liste impressionnante de francs-maçons ayant participé à la Commune ou sympathisé avec elle (mais il n'est pas certain que tous étaient maçons à cette date : par exemple on sait que Louise Michel adhéra à la franc-maçonnnerie en 1904, au sein de la loge  La Philosophie Sociale de la Grande Loge Symbolique Ecossaise «maintenue et mixte», une petite obédience éphémère composée de deux loges dissidentes, et la seule, avec Le Droit humain, à admettre les femmes à l'époque; cf. article du blog de J-L. Turbet, Louise Michel franc-maçonne. - Le Blog des Spiritualités (jlturbet.net). 

 

Tout en étant conscient des travers du personnage, il est amusant de lire ce qu’écrit Cluseret dans ses mémoires à propos des francs-maçons :

« Cette institution, présidée par des Princes* et qui affecte de bannir la politique de son sein, dont les travaux les plus sérieux sont des travaux gastronomiques, m'inspire une confiance limitée. J'ai toujours refusé d'en faire partie, la considérant comme une véritable souricière ».

                                                                                 * La remarque vaut surtout pour la franc-maçonnerie anglaise et des pays nordiques. Mais même en France, sous les Premier et Second empires, des princes de la famille Bonaparte ou proches d’elle (le prince Murat) ont dirigé le Grand-Orient, à l’époque seule obédience réellement organisée. Quant à bannir les discussions politiques, c’est encore une constante de la franc-maçonnerie anglo-saxonne dont la franc-maçonnerie des pays « latins » va se démarquer de plus en plus au 19ème siècle.

 

 Des contacts ont déjà eu lieu entre la maçonnerie etle gouvernement de Versailles : Ernest Hamel*, personnage important de la maçonnerie, à la tête d'une délégation, a été reçu par Thiers. Dans le gouvernement Thiers, le ministre de l'Instruction publique Jules Simon, franc-maçon (le seul, semble-t-il, du gouvernement) , favorise les entrevues. Mais celles-ci  n'arrivent à aucun résultat : Thiers refuse tout geste de conciliation aux maçons qui se placent « sur le terrain des franchises municipales ».  Au mieux, il promet que les combattants qui déposront les armes auront la vie sauve !

Des  francs-maçons, représentés par le frère  Thirifocq**, favorable à la Commune et proche de Vallès, envisagent alors une importante démonstration publique pour prouver leur détermination. Les loges doivent traverser Paris pour aller planter leurs bannières sur les fortifications (elles seront ainsi exposées au tir des Versaillais). Puis, une délégation ira à Versailles ;  si Versailles ne modifie pas son attitude, les maçons annoncent qu'ils combattront du côté de la Commune.  Thirifocq vient annoncer cette résolution aux membres de la Commune dont Jules Vallès, qui lui remet en souvenir, son écharpe rouge de membre du conseil de la Commune. La position de Thirifocq est combattue par l'assemblée des vénérables (à une courte majorité) et par le Conseil de l'Ordre du Grand-Orient, qui essayent en vain de contremander la manifestation.***

                                                                                   * Ernest Hamel (1826-1891), avocat et historien (notamment biographe de  personnages de la Révolution française), républicain radical proche de Gambetta. Sera par la suite sénateur.

                                                                                                      ** Eugène Thirifocq (1814 - ?), était professeur de coupe de vêtements; après la Commune, condamné par contumace; réfugié en Belgique, où il gagne bien sa vie (dict. Maitron).  Amnistié en 1879.

                                                                                                     *** Voir notamment le récit de ces événements sur un site maçonnique, L'Edifice P018-4 - La Franc-Maçonnerie Ecossaise (ledifice.net)

 

Le 29 avril 1871, jour choisi pour la manifestation qui doit accompagner les conciliateurs à la sortie de Paris, les délégués des loges sont reçus par le conseil de la Commune lors d’une cérémonie où Beslay, Pyat et Léo Melliet, membres du conseil,  prennent la parole, Beslay rappelant son appartenance à la maçonnerie*. Le drapeau rouge de la Commune est confié au représentant des francs-maçons, le frère Thirifocq, par Léo Melliet qui déclare : « Voici le drapeau rouge que la Commune de Paris offre aux députations maçonniques.
Ce drapeau doit accompagner vos bannières pacifiques. C'est le drapeau de la paix universelle, le drapeau de nos droits fédératifs, devant lequel nous devons tous nous grouper, afin d'éviter qu'à l'avenir une main, quelque puissante qu'elle soit, ne nous jette les uns sur les autres autrement que pour nous embrasser. (Applaudissements prolongés).** »

                                                                          * Melliet aussi est franc-maçon (à moins qu’il le soit devenu ultérieurement), mais il ne semble pas que ce soit le cas de Pyat ?

                                                                          ** Léo Melliet (1843-1909) – parfois son nom est écrit Meillet (de son vrai nom, Léon Meilliet), clerc de notaire, adhérent à l’Internationale. Après la Commune, parvient à se cacher et à s'enfuir à l'étranger grâce au député conservateur Turquet (voir cinquième partie) ; exilé en Grande-Bretagne, devient, selon les sources, professeur à l’Ecole normale supérieure d’Edimbourg. De retour en France, est député socialiste (ou radical-socialiste ?) du Lot-et-Garonne de 1898 à 1902. A sa mort, il était directeur d’un asile d’aliénés en Gironde.

 

 

Puis les francs-maçons, au nombre de plusieurs milliers (on dit à l’époque 10 000, mais un chiffre moindre est plus raisonnable) traversent Paris en cortège, en musique, accompagnés par 5 membres de la Commune tirés au sort.
On peut déjà trouver étrange qu’une mission dite de conciliation fasse allégeance à la Commune avant de débuter.

Les francs-maçons plantent leurs bannières sur les fortifications tandis que trois délégués (dont les frères Thirifocq et Fabreguette), franchissent les lignes comme parlementaires : un général versaillais lui-même franc-maçon les reçoit* et échange avec les délégués les signes de reconnaissance ; il les fait conduire à Versailles. Un cessez-le-feu momentané est respecté.

                                                                        * Il est clair que le gouvernement de Versailles était prévenu de la démarche, et avait pris ses dispositions.

 

Thirifocq et Fabreguette sont reçus par Thiers, très brièvement (il a déjà reçu d'autres conciliateurs peu auparavant); selon Maxime du  Camp, Thiers éconduit les francs-maçons en disant :  « Que Paris mette bas les armes et j’écouterai ses propositions. Sinon, non.»

Après l’échec de leur mission auprès du gouvernement de Versailles, un certain nombre de francs-maçons (la majorité ?) déclarent que leur devoir est de combattre avec la Commune. un appel en ce sens est lancé par plusieurs maçons, qui s'adressent aussi aux sociétés de compagnonnage.

Mais d’autres expriment leur désaccord : un franc-maçon important écrit à un journal une lettre de protestation : le rôle de la franc-maçonnerie est de chercher à réconcilier les adversaires, or « Plusieurs des manifestants en ont jugé autrement, oubliant que, dans le camp de ceux qu'ils traitent d'ennemis, il se trouve grand nombre de francs-maçons; ils ont (…) transformé nos bannières de paix en étendards de guerre civile — et voulu engager toute la maçonnerie dans un conflit monstrueux ».

Tout en exprimant des idées plus proches de certaines revendications de la Commune, Ernest Hamel, qui a rencontré Thiers lors de précédentes tentatives de conciliation, désapprouve aussi tout engagement partisan :

« Que, comme citoyen, chacun de ses membres adopte tel parti qu'il lui conviendra d'adopter, c'est son droit; mais, comme corporation, la franc-maçonnerie ne saurait, sans être infidèle à sa loi primordiale, quitter le terrain de la conciliation basée sur la reconnaissance de nos franchises municipales ». Il rappelle que la franc-maçonnerie « a des adeptes dans les deux camps » ; et refuse de s’engager dans une voie autre que la conciliation, estimant qu’en agissant ainsi, il est fidèle à la république démocratique.**                                                                                        

                                                                         ** Citations dans le livre Les francs-macons et la Commune de Paris, (par un franc-maçon anonyme),1871. Consultable sur Gallica.

 

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 Affiche émanant de membres du conseil de l'Ordre (du Grand-Orient) et de vénérables (présidents) de loges, du 8 avril 1871, demandant d'arrêter l'effusion de sang au nom de l'humanité, de la fraternité et de la patrie désolée. Cette affiche exprime une position strictement humanitaire et refuse de prendre parti : on peut penser que ses auteurs désapprouveront ensuite l'attitude des maçons qui prendront parti pour la Commune. De nombreuses loges de province adhéreronbt à ce manifeste.

Site La Commune de Paris 1871, Amies et amis de la Commune. Commune 1871 : éphéméride 21 avril - La dernière tentative de conciliation des Francs-maçons - Tulle

 

 

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 La manifestation maçonnique du 29 avril 1871. Apparemment sous la pluie (?), les francs-maçons, après avoir traversé Paris en cortège,  viennent planter les bannières des loges sur les fortifications tandis qu'une délégation se rend à Versailles pour rencontrer Thiers. Gravure extraite du journal Le Monde illustré.

Wikipédia.

 

 

 

L’ORDRE MAÇONNIQUE EST RESTÉ ÉTRANGER À LA CRIMINELLE SÉDITION …

 

 

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 Allégorie de Moloch: la franc-maçonnerie solidaire de la Commne.

Une présentation qui n'est pas fidèle à la réalité car une partie (dans quelle proportion ?) des francs-maçons parisiens refusa de prendre parti pour la Commune, tandis que les loges de province étaient (en très grande partie, probablement) hostiles à la Commune.

 

 

 

 

Cluseret était sans illusions sur l’engagement des francs-maçons: « Cette manifestation, dont la mise en scène ne manquait pas de grandiose, fut une des plus imposantes duperies que l'imagination peut rêver. La prendre au sérieux (…), alors que la majorité des francs-maçons était bourgeoise et, par conséquent, avec Versailles, c'était dépasser les bornes d'une naïveté ordinaire ». La manifestation des francs-maçons fut pour Cluseret, un « pur enfantillage, matière à pérorer et parader, matière à écharpes et à oriflammes, en un mot, qu'on me passe l'expression, une immense plaisanterie qui, d'abord, me fit hausser les épaules, puis me fâcha fort. »

De son côté le journaliste Pierre Denis (qui est également franc-maçon) écrit, dans Le Cri du peuple, que la province en apprenant que les francs-maçons, presque tous des bourgeois , hommes d’ordre et de bonnes mœurs, ont voulu rapprocher Paris et Versailles, doit comprendre que Paris n’est pas aux mains d’une bande de gredins, mais réclame seulement le respect de son autonomie, ses libertés communales, son self-government, qu’il qualifie d’idée « toute positive d’ordre et d’économie », qui doit rendre au pays la gloire et la prospérité (numéro du 2 mai 1871).

Ainsi il existait des Communards qui, loin de vitupérer les bourgeois, cherchaient à se les concilier.

 

Dès le 29 mai 1871, après la reprise complète de Paris par les forces gouvernementales, le conseil de l’Ordre du Grand-Orient, dans une lettre aux loges, déplore que certains francs-maçons (d’ailleurs pour la plupart étrangers au Grand-Orient !) aient participé aux « criminels et douloureux événements dont Paris vient d'être le théâtre »; dont « la conscience publique a déjà fait justice ». Les agissements de ces maçons infidèles à leur devoir ne peuvent pas engager l’institution.

Puis le Grand-Maître du Grand Orient, Babaud-Laribière (futur préfet du gouvernement Thiers), écrit  dans une circulaire aux loges : « La franc-maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l'univers en couvrant Paris de sang et de ruines, et si quelques hommes indignes du nom de maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés. »

Dans un livre paru peu après la Commune, Les francs-macons et la Commune de Paris, Du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie pendant la guerre civile, 1871, l’auteur anonyme (mais franc-maçon) désapprouve les maçons qui ont participé à la Commune : « Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. (…) A d'autres la guerre, l’égorgement, la destruction , à nous la paix, le travail et la fraternité.

Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres. »

L’auteur ne semble pas réfléchir que son raisonnement s’applique aussi aux maçons qui ont activement soutenu Versailles - mais la perception de l’époque était que la responsabilité première des violences incombait aux Communards.

Cela n’empêche pas aujourd’hui diverses obédiences dont le Grand Orient de France (la plus politisée) de célébrer la participation de la franc-maçonnerie à la Commune et de participer (depuis quelques décennies) à l'hommage qui se tient  au mur des Fédérés tous les ans.

 

 En 2021, pour le 150 ème anniversaire de la Commune, le Grand- Maître du Grand Orient publia une tribune dans Le Monde où il reprochait au gouvernement d’avoir refusé de commémorer officiellement la Commune et évoquait "le spectre (?) de l'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite". Il attribuait à la Commune des réformes emblématiques de la République - mais comme toujours, une grande partie des réformes citées ne fut jamais prise par la Commune... 

 

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Tribune du Grand-Maître du Grand-Orient de France (juin 2021) dans le journal Le Monde, affirmant  que la Commune est un moment fondateur de la République qui doit être commémoré.

Blog maçonnique Hiram.

 

 

 

NI COMMUNARD NI VERSAILLAIS II : L’EXÉCUTION DE CHAUDEY ET LES MÉSAVENTURES DE CERNUSCHI ET DURET

 

 

On peut continuer à développer le sujet des personnes qui ne furent ni exactement pour la Commune, ni exactement pour Versailles – évidemment elles sont généralement considérées comme dénuées d’intérêt par les admirateurs de la Commune.

Disons quelques mots des mésaventures de Henri Cernuschi et Théodore Duret (voir plus bas les notices les concernant), qui sont liées au sort de Gustave Chaudey. Ce dernier, avocat et journaliste proudhonien (et ami de Proudhon ; il avait été l’un de ses exécuteurs testamentaires), devenu directeur du journal Le Siècle, avait exercé les fonctions de maire-adjoint de Paris et on l’accusait d’avoir fait tirer sur des manifestants (pour les uns, foule en armes, pour les autres manifestants pacifiques avec femmes et enfants – sans doute les deux à la fois) qui réclamaient la Commune (et semble-t-il la sortie en masse contre les Prussiens, ) le 22 janvier 1871. Depuis il était considéré comme homme à abattre surtout par les Blanquistes.

« Le Siècle, avec MM. Cernuschi et Chaudey, est favorable à l'idée d'autonomie communale : cette sorte de concours ne sauvera pas Chaudey. Le 13 avril, Rigault le fait arrêter dans les bureaux du journal. » (Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871). On a mis en cause le rôle de Delescluze dans son arrestation ; celle-ci faisait suite à une dénonciation parue dans le journal Le Père Duchêne ; Vermorel, membre de la Commune « minoritaire » tentera de le faire remettre Chaudey en liberté.

Depuis l’arrestation de Chaudey, le journal Le Siècle était devenu un opposant déclaré à la Commune. Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871, laisse entendre que le journal n’avait pas beaucoup de lecteurs* - mais se garde bien d’indiquer que la Commune finit par supprimer le journal qui, après quelques jours, reparut à Corbeil, hors d’atteinte de la Commune. 

                                                                          * « … le Siècle devenu très hostile depuis l’arrestation de Chaudey, la Vérité du yankee Portalis [un journal dont le directeur était admirateur des Etats-Unis] s’empilent [chez les vendeurs de journaux], mélancoliques et intacts. »

 

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Exécution (assassinat, dans la légende) de Gustave Chaudey par les Communards, prison Sainte-Pélagie, 23 mai 1871. Chaudey est en robe de chambre. Photomontage d'Ernest Appert. Les frères Eugène et Ernest Appert ont réalisé (après la Commune, évidemment) plusieurs photomontages des " Crimes de la Commune", ainsi que de la répression du gouvernement de Versailles, et de nombreux portraits photographiques des Communards détenus. 

Wikipédia.

 

 

 

 

Comme on sait, pendant la Semaine sanglante, Chaudey fut exécuté sur ordre de Rigault, le 23 mai.

La veille, son ami le banquier Henri Cernuschi* (administrateur et journaliste du Siècle) était venu le voir avec difficultés : il « avait failli être fusillé par quelques fédérés, à la mairie St-Sulpice, puis à la barricade de la rue Sainte-Pélagie, comme rédacteur du Siècle, dont les attaques avaient été vivement senties à l'Hôtel de Ville [siège de la Commune]. » (Louis Fiaux)

 

Sans nouvelle de Chaudey, Cernuschi et le critique d’art Théodore Duret** (aussi collaborateur du journal), se présentèrent à la prison de Sainte-Pélagie le 25 mai : ils apprirent son exécution – Cernuschi s’évanouit;  mais la prison venait de tomber aux mains des troupes versaillaises. Les visiteurs furent arrêtés comme suspects et le général de Lacretelle, apprenant que l’un d’entre eux était Cernuschi, connu comme républicain et fermement opposant au Second empire, ordonna plus ou moins clairement de les faire exécuter. Ils furent mis dans un fiacre. Arrivés dans un lieu où on exécutait, Duret protesta vigoureusement, il rappela qu’il connaissait le vice-président du conseil de Thiers, Dufaure (selon Fiaux), se battant presque avec un officier. Un autre officier l’écouta et les deux amis furent remis en liberté. Un autre récit fait mention d’un député monarchiste qui accompagnait les militaires et serait intervenu pour les deux hommes (?).

Ainsi, à quelques jours d’intervalle, Cernuschi faillit être fusillé par les Communards et plus sérieusement, par les Versaillais.

 

Pour Lissagaray (Histoire de la Commune de 1871), lors de la répression versaillaise, tous les républicains étaient suspects et couraient des risques : « Pour les officiers, la plupart bonapartistes, les républicains étaient des victimes de choix. (…) Les républicains de la Gauche [il veut parler de la gauche parlementaire] dont la haine contre la Commune était le mieux démontrée n’osèrent pas mettre le pied à Paris de peur d’être compris dans l’égorgement. » Lissagaray consacre un appendice de son Histoire à l'épisode Cernuschi-Duret. Mais il se garde bien (sauf erreur de lecture) d'expliquer les raisons qui faisaient que Cernuschi et Duret se trouvaient à la prison Sainte-Pélagie,  attitude militante typique qui n'a (malheureusement) pas disparu. 

         

 

 Cernuschi, sous le coup du chagrin causé par la mort de son ami Chaudey, décida de partir en compagnie de Duret pour un long voyage en Extrême-Orient via les Etats-Unis. Ils voyagèrent notamment au Japon, encore peu ouvert aux Occidentaux. Là, Cernuschi eut l’occasion d’acheter des oeuvres d’art asiatiques (dont le grand Bouddha du temple de Meguro) qui constituèrent le début de sa collection, qui allait devenir avec le temps le Musée Cernuschi.*** 

La présence à Paris de cette collection est donc une consèquence indirecte de la Commune...

 De façon amusante, le site du musée Cernuschi de la Ville de Paris rappelle les faits qui précèdent (avec une image de l’exécution de Chaudey) – sans mentionner que les faits se déroulent pendant la Commune, si bien que tout est noyé dans le flou. Faut-il y voir une manifestation du politiquement correct actuel qui fait que de la Commune, on ne dise pas de mal ?

 

 

                                                                                                         * Henri Cernuschi (1821-1896), participe aux événements révolutionnaires en Italie en 1848-49, puis s’installe en France, fait carrière dans la banque. Opposant au Second empire, naturalisé français en 1871 par le gouvernement de la Défense nationale pour son action pour le ravitaillement de Paris. Favorable à la conciliation entre Versailles et la Commune (qu’il approuve à ses débuts en raison de ses options fédéralistes - Wikipédia). En 1872, participe à la fondation de la banque de Paris et des Pays-Bas dont il deviendra président. Se consacre passionnément à la constitution de ses collections d’art asiatique qu’il lègue, avec son hôtel particulier, avenue Vélasquez, à la Ville de Paris.

                                                                                                        ** Théodore Duret (1838-1927), écrivain, critique d’art, collectionneur. Ami des impressionnistes et de Whistler. En 1870, maire-adjoint du 9ème arrondissement (républicain modéré), chassé par la Commune. Manet fit son portrait, puis William Singer Sargent fit de lui un célèbre portrait dans les années 1880. Publia en 1874 son Voyage en Asie : le Japon, la Chine, la Mongolie, Java, Ceylan, l'Inde. Auteur également d’une Histoire de la Commune. On a déjà mentionné son interview en 1897 par la Revue blanche pour son numéro sur la Commune, où, curieusement, Duret n'évoque aucun souvenir personnel.

                                                                                                    *** Sur le voyage de Cernuschi et Duret, voir Inaga Shigemi. Théodore Duret et Henri Cernuschi : journalisme politique, voyage en Asie et collection japonaise. in Ebisu, n°19, 1998, actes de colloque à Tokyo, www.persee.fr/doc/ebisu_1340-3656_1998_hos_19_1_1612).

 

 

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 Bouddha Amida (Amitābha) du Musée Cernuschi.

Cette statue fut achetée par Henri Cernuschi lors de son voyage avec Théodore Duret au Japon : elle se trouvait en plein air, après l' incendie du Banryūji (un petit temple du quartier de Meguro à Tōkyō), et Cernuschi la paya 500 pièces d'or (d'après la notice du Musée Cernuschi). 

Buddha Amida (Amitābha) | Musée Cernuschi (paris.fr)

 

 

 

21 juillet 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 6 DÉMOCRATIE OU PAS

 

 LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

6

DÉMOCRATIE OU PAS

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

Nous poursuivons ici notre examen des mythes de la Commune.

 

 

QUI ÉTAIENT LES COMMUNARDS ?

 

On se représente volontiers les Communards comme une population chaleureuse, unie dans une espérance commune. Cette présentation contient une part de vérité mais elle occulte d’autres aspects ; avec le temps, elle devient une sorte d’image d’Epinal qui s’impose au-delà de toute réflexion.

Si on regarde notamment les réactions qui sont à l’origine de l’insurrection du 18 mars, des images plus rudes sont possibles. Charles Yriarte qui est certes un adversaire de la Commune, parle comme d’une manifestation avant-coureuse de la Commune de l’assassinat d’un policier,  Vicensini (probablement d’origine corse), qui est jeté dans la Seine pieds et poings liés, probablement le 28 février 1871, en présence d’une foule énorme. Yriarte (qui n’est pas témoin visuel) écrit :

« Plus de vingt mille citoyens, dont un grand nombre étaient armés, assistèrent à cette scène épouvantable, sans qu'un homme de coeur tentât de sauver la vie du malheureux Vicensini. On dit que la foule des assassins ne dépassait pas quatre à cinq cents, et il est évident qu'en appelant la pitié, un être viril eût tourné contre ces lâches tous les badauds inertes. »  Pour Yriarte, la noyade de Vicensini fut « la première manifestation réelle des communeux*».                        

                                                                 * Yriarte est scandalisé que les autorités n’aient pas recherché les assassins – mais il convient qu’à cette époque, toute tentative en ce sens aurait provoqué l’émeute. Lissagaray indique qu’en 1875, un soldat identifié comme l’un des responsables de l’assassinat « du mouchard Vicenzini » [sic], fut fusillé (il est clair que pour Lissagaray, la sanction est injuste).

 

 

Ayant parcouru Paris les 17 et 18 mars, Yriarte voit les partisans (ou futurs partisans) de l’insurrection comme des individus frustres et ignorants : « A la place des Vosges, les discours des factionnaires du Comité [central de la Garde nationale] étaient d'une bêtise écoeurante, et révélaient une ignorance invraisemblable des hommes et des choses ».

Le 18 mars, des insurgés ont arrêté le général Chanzy, élu député et un autre député qui passaient en train par Paris pour se rendre à Versailles, venant de Bordeaux. La foule risque de massacrer les prisonniers. Le maire-adjoint du 13 ème arrondissement Léo Melliet, essaye de modérer les esprits ; il doit reconnaitre devant l’aide de camp du général Chanzy « que la populace était déchaînée, que les trois quarts des émeutiers étaient ivres, et que le Comité [de la Garde nationale] n'était plus maître du mouvement. » (selon Charles Yriarte).

                                                                * Finalement le général Chanzy sera relâché après quelques avanies st plusieurs jours d’emprisonnement. Quant au député Turquet, Léo Melliet parvient à le mettre en sûreté et il poursuit sa route vers Versailles. Melliet sera élu membre de la Commune. Lors de l’écrasement de la Commune, c’est le député Turquet qui le cachera et lui permettra de s’enfuir, déclarant ensuite publiquement : « J’ai été heureux de payer ma dette, en sauvant celui qui m’avait sauvé ».

 Le 18 mars est aussi marqué, comme on sait, par l'exécution des généraux Lecomte et Thomas par les insurgés et les soldats ralliés à l'insurrection (selon Yriarte, il s'agit plus d'un lynchage que d'une exécution militaire). 

La violence des insurgés s’explique non pas tant par la pauvreté ou l’humiliation sociale mas par les répercussions du siège de Paris et de la défaite : Yriarte, de façon sans doute maladroite essaie d’expliquer les réactions des Parisiens qui vont prendre part à l’insurrection: « affolés par les souffrances, exaltés par la douleur et l'humiliation [de la défaite], persuadés, les uns de l'incapacité de ceux qui avaient été à leur tête, les autres de leur indignité, [ils] se trouvèrent prêts pour l'émeute, non plus contre les Prussiens envahisseurs, mais contre le gouvernement de la Défense nationale lui-même ».

Ailleurs il écrit : « Décomposez la masse des citoyens armés [de la Garde nationale], analysez les sentiments divers, il y a là des humiliés, des désillusionnés, des crédules, des hommes de bonne volonté ardents et désireux de vaincre, des violents, des anarchistes, et jusqu'à des fous qui s'en allaient décharger des revolvers sur les glacis des forts occupés par l'ennemi. »

 La psychologie collective des Communards (en respectant leur diversité) est un sujet d’études à approfondir. On peut citer, pour mémoire, l’analyse de Stéphane Rials, qui voit chez eux « une brutale hypertrophie du concept d'ennemi» ». Comme dans tout phénomène révolutionnaire, il y a affolement des processus de désignation de l'ennemi et recherche obsessionnelle de l'ennemi interne : « La Commune ne s'intéresse plus aux Prussiens et se concentre presque autant sur ses soupçons internes que sur sa haine de Versailles ». Pour lui, le lien avec la défaite contre les Allemands est évident : « La défaite extérieure renvoie brutalement à la configuration interne de la société vaincue. La collectivité meurtrie ne peut guère se ressaisir qu'en désignant- de façon simplificatrice, voire mythologique-un ou plusieurs ennemis immédiats susceptibles de lui rendre son statut de communauté cligne de ce nom ». [S. Rials fait manifestement allusion au processus du « bouc émissaire » - encore faudrait-il mieux expliquer pourquoi cette réaction est particulière à Paris, ou plutôt à une fraction des Parisiens] S. Rials, Nouvelle histoire de Paris, De Trochu à Thiers (1870-1813), 1985, cité par https://univ-droit.fr/docs/recherche/rhfd/pdf/031-2011/31-2011_p245-267.pdf

 

 La violence spontanée se manifeste encore à la fin de la Commune pendant la Semaine sanglante : les gardes nationaux massacrent un de leurs officiers, le commandant de Beaufort (un aristocrate rallié à la Commune), supecté de trahison. puis une foule (avec des femmes) massacre des otages de la Commune (dont des religieux) rue Haxo, malgré les efforts pour les sauver de Varlin, membre de la Commune.

En face, la violence - très souvent aveugle - des forces gouvernementales se déchaîne : elle est parfois secondée par des foules hostiles aux Communards : ainsi Varlin (un des Communards les plus humanistes) est quasiment lynché par la foule avant d'être fusillé par les soldats versaillais.

Louis Fiaux écrit dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1879) : 

« La foule entoure les pelotons [versaillais], dénonce, applaudit. La bête humaine réapparaît avec ses instincts sauvages ».

 

 

 

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 Paris sous la Commune 1871.

Gravure de Chapront, imprimeur-lithographe.

La gravure, postérieure à la fin de la Commune, représente divers épisodes et protagonistes de la guerre civile. Thiers et Mac Mahon (commandant en chef des troupes gouvernentales) occupent la place d'honneur.  L'allégorie centrale représente  une femme (la France) qui git inanimée ou morte tandis que ses enfants se combattent dans un décor de destructions. Au-dessus, les visages des religieux victimes de la Commune, dont l'archevêque de Paris Darboy, dans les angles les généraux Lecomte et Thomas fusillés au 18 mars et Chaudey et le magistrat Bonjean, fusillés pendant la Semaine sanglante. Les portraits des différents chefs de la Commune sont répartis par groupes dans la gravure.

Musée Carnavalet

Paris sous la Commune 1871. | Paris Musées

 

 

 

DÉMOCRATIE ?

 

La Commune est maintenant considérée de façon incontestable comme une manifestation démocratique. 

A l'époque, ses opposants y voyaient une « révolte contre le suffrage universel » (par exemple, déclaration  des 9 députés républicains de Paris contre la Commune). Si on laisse de côté la question de savoir si Paris était légitime à s'opposer au gouvernement et à l'Assemblée choisis par l'ensemble du pays, il faut regarder si la majorité des Parisiens a soutenu la Commune. 

Aux élections du 26 mars 1871 pour désigner les 92 membres du conseil de la Commune, le taux d'abstention est de 52 % ; il est vrai que ce taux est assez comparable à celui des précédentes élections municipales de novembre 1870.

Selon l’article Wikipédia (Elections du 26 mars 1871), on peut le considérer comme satisfaisant compte tenu des consignes d'abstention données par le gouvernement de Versailles* et de la fuite d'un certain nombre de Parisiens qui ont quitté la capitale depuis la fin du blocus allemand (y compris ceux qui la quittent dans les jours qui suivent le 18 mars**) : leur nombre est évalué entre 60 000 et 80 000 personnes, voire 100 000 selon Thiers lui-même, semble-t-il.

                                                         * Ajoutons que 30 journaux parisiens, dans une déclaration commune, appellent à l’abstention.

                                                         ** Notamment le gouvernement de Versailles a donné ordre à tous les fonctionnaires de quitter Paris après l’insurrection du 18 mars.

 

Des 48% des votants, il faut encore défalquer ceux qui ont voté pour des candidats modérés, même non élus, et pour les élus modérés (une quinzaine, qui démissionnent presqu’immédiatement (faut-il y ajouter 5 élus radicaux qui démissionnent un peu après ?) : si on évalue le poids des modérés  à 28% des votes*, on voit que l’opinion favorable à la Commune (ou mieux, à l’option révolutionnaire), en mars 1871, représente environ 35 % de l’électorat de Paris (par hypothèse, on peut admettre que ce pourcentage vaut aussi, plus ou moins,  pour la population favorable à la Commune qui n’a pas le droit de vote : femmes, jeunes gens de moins de 21 ans).

                                                            * Selon le site La Commune de Paris (Amies et amis de la Commune de Paris) reprenant une étude de Jean-Louis Robert, les votes (difficiles à décompter exactement) pour des candidats favorables à l’insurrection représentent 72% des votants et 34% des inscrits (https://www.commune1871.org/nos-actualites/2-uncategorised/1183-commune-1871-ephemeride-26-mars-les-elections

.

 

La Commune, à ses débuts, n’a le soutien, au mieux, que d’une partie des électeurs parisiens inscrits (électeurs masculins à l’époque), moins de 35 %, même si elle a pour elle une large majorité de votants (plus de 70%).

Mais l’idée que retient volontiers notre époque est celle d’une population unanimement en faveur de la Commune, ou presque - si on fait abstraction de la population hostile qui a déjà quitté les lieux  et en minimisant ce qui demeure de population indifférente ou méfiante, voire hostile.

Les partisans de la Commune sont conscients que tout le monde n’est pas acquis à la Commune et recherchent un argumentaire pour justifier l’obligation de service dans la Garde nationale, en avançant que finalement, tout le monde a quelque chose à gagner avec le régime communal:

« Évidemment, l’on est libre d’aimer ou de détester la Commune. Ce point n’est pas sujet à discussion.

Mais, du moment où l’on consent à profiter des bienfaits du gouvernement communal, il est indéniable que l’on doit le défendre contre les attaques de ses ennemis.»

(Henri Verlet, Le Cri du peuple, 28 avril 1871, cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, in Contretemps, revue de critique communiste https://www.contretemps.eu/journal-commune-jeudi-27-avril-1871/)

 

 

 

ÉVOLUTION DANS LE TEMPS : PERTE DE SOUTIEN DE LA POPULATION

 

Mais si on considère l’évolution dans le temps, on peut avancer que la part de la population favorable à la Commune s’est amenuisée progressivement.

Déjà, aux élections complémentaires pour le conseil de la Commune (où 32 sièges étaient à pourvoir) le 16 avril, la participation est tombée à moins de 20%.

Au moment où la lutte contre Versailles devient implacable, un témoin déclare : « Ne dites pas que Paris marche aujourd’hui comme un seul homme contre Versailles. Cela n’est pas vrai. Une grande partie, au contraire, se battrait contre la Commune, si elle pouvait aller dans le camp opposé. (…) On arrête pour un seul mot malsonnant, on fouille les maisons et l’on fait marcher de force des citoyens qui ne veulent pas se mêler à la guerre civile. La Commune brûle la guillotine*, mais n’abolit pas la peine de mort. Le couperet n’a plus cours, mais la fusillade est à la mode »**.

                                                                                   * En fait ce n’est pas la Commune en tant que gouvernement, mais une groupe de Communards qui a brûlé deux guillotines.

                                                                                                     ** Cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, d'après Maurice Choury (Le Paris communard, 1971), iContretemps, revue de critique communiste, https://www.contretemps.eu/journal-commune-jeudi-27-avril-1871/

 

Propos d’un opposant (et appartenant à la bourgeoisie – il s’agit d’un étudiant en médecine), certes. Mais la Commune semble avoir perdu progressivement une grande partie de ses soutiens dans la population. .Louis Fiaux un historien de la Commune contemporain des faits, a noté cette évolution.

 

                                                                               * Louis Fiaux (1847-1936) publie en 1879 son Histoire de la guerre civile de 1871 : le gouvernement et l'assemblée de Versailles, la Commune de Paris. C’est un républicain avancé ; sans être partisan de la Commune, il est très critique envers l’Assemblée de Versailles (y compris la partie gauche de l’Assemblée) et l’opinion conservatrice. Médecin, il se spécialise dans les questions d’hygiène sociale et publie de nombreux livres sur ce thème, par exemple L'Armée et la police des moeurs, biologie sexuelle du soldat, essai moral et statistique (1917). Un moment conseiller municipal de Paris, il attaque violemment Jules Ferry dans son livre Un malfaiteur public, Jules Ferry (1886).

 

Il est probable que l’obligation du service dans la Garde nationale a contribué à l’impopularité de la Commune (notamment pour ceux qui étaient astreints au service dans les "compagnies de marche" (ou de guerre), donc les unités combattantes) -  d’autant qu’avec l’exaspération du conflit, la recherche et la répression des réfractaires sont devenues plus actives. Louis Fiaux, qui approuve la Commune d’avoir établi un service militaire débarrassé des dérogations favorables aux classes aisées, désapprouve néanmoins ce qui en résulta : « entre ses mains [de la Commune] l'obligation générale du service militaire devint l'obligation de prendre part à la guerre civile. » 

 

Fiaux écrit que lors de l’entrée dans Paris des troupes versaillaises, « il semble que le règne de la Commune a déjà pris fin » : les fédérés* ont indisposé l’ensemble de la population : « les « menaces faites avec un sans-gêne cruel, la violation incessante de la liberté individuelle ont décidément aliéné jusqu'aux ennemis de l'Assemblée de Versailles. Au sein de la véritable population [sic], il ne paraît pas que la Commune rencontre la moindre sympathie. »

                                                                               * Les fédérés sont les gardes nationaux ralliés à la Commune. Fiaux qualifie les fédérés de « rois de Paris », ce qui fait bien comprendre l’autorité que les gardes nationaux militants exerçaient sur le reste de la population, presque sans contrôle.

 

Pour Fiaux, les derniers défenseurs de Pais sont des « groupes peu nombreux », Il met en cause les membres du conseil de la Commune, qu’il qualifie de « dictateurs » : « De tous ces furieux qui ont poussé le peuple, combien reste-t-il aujourd'hui à leur poste ? combien en restera-t-il demain ? »

Déraisonnables, les membres de la Commune se font illusion sur le soutien de Paris : « Le grondement révolutionnaire des alentours de l'Hôtel de Ville fait encore illusion aux dictateurs. Se réjouissant presque de l'entrée de l'armée qu'ils espèrent écraser, ils font répondre aux délégués du Congrès de Lyon [un Congrès d’élus de province favorables à la conciliation] qu'ils ne peuvent adhérer à leurs propositions de paix. Fiaux parle de la « folle illusion des vaincus » qui prétendent traiter d’égal à égal avec les vainqueurs.

Une partie de la population, y compris dans les quartiers populaires de Montmartre et des Batignolles, se range du côté des troupes de Versailles :

« Les excès des derniers jours, les dénonciations*, toutes les haines soulevées par les sergents recruteurs [de la Commune], se retournent là contre les vaincus ; les dénonciateurs d'hier sont dénoncés à leur tour. Triste et commun effet des discordes civiles ! » (L. Fiaux)

                                                                    * Il s’agit de dénonciations contre les adversaires de la Commune et contre les réfractaires au service obligatoire dans la Garde nationale.

 

Pour Louis Fiaux, les défenseurs de la Commune pendant la Semaine sanglante, ne sont que 10 000 environ (sur un effectif théorique de la Garde nationale estimé à 200 000) : « Un nombre relativement médiocre de fédérés, dix mille environ, avait tenu tête pendant sept jours à l'effort de plus de cent mille assaillants » [ou 130 000 ]. Mais le chiffre de 10 000 hommes serait même surestimé pour les combats de la Semaine sanglante :

«  …sur le papier, la Garde Nationale avait un effectif de 200 000 hommes (une moitié dans les compagnies de guerre [qui combattent effectivement] et l'autre dans les compagnies sédentaires), la réalité était bien différente ; dans le courant d'avril, l'armée de la Commune était environ de 40 000 hommes ; ce chiffre s'amenuisa au fil des jours.
Selon Lepelletier [ancien Communard, auteur d’une histoire de la Commune], « vers la fin de la lutte, on eut bien des difficultés à mettre en ligne une dizaine de mille hommes. Trois mille vaillants tinrent seulement le fusil au début de la dernière semaine. Il n'y eut pas plus de 1200 désespérés à partir du mercredi 24 mai ». (Dossier du site La Commune de 1871, Amies et Amis de la Commune, direction historique de Marcel CERF, avec l'aide de Céline Toumazet https://www.commune1871.org/index.php/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/775-la-garde-nationale-2).

 Des femmes, parfois des enfants, se joignirent aux derniers combattants de la Commune, mais sans influer considérablement sur l'ordre de grandeur indiqué. 

Si ce chiffre réduit est exact,  cela peut avoir une incidence sur la question du nombre de Communards massacrés (hors morts au combat) durant la Semaine sanglante et les jours qui ont suivi, puisqu’on a principalement – mais pas exclusivement – massacré des combattants faits prisonniers ; mais nous n’aborderons pas ce sujet complexe.

 

La résistance farouche des Communards ne cache pas le petit nombre de ceux qui résistent jusqu’au bout – il semble que la Commune a perdu l’essentiel de son soutien dans la population qui avait voté pour elle aux élections.

A cela, il y a probablement plusieurs raisons : la faiblesse des réalisations de la Commune, la maladresse des Communards convaincus qui ont institué une sorte de régime policier et (sans doute plus que tout) la conscience que la Commune par son intransigeance, a provoqué une guerre civile qui va se terminer dans un bain de sang.  A plusieurs reprises Louis Fiaux met en cause le jusqu’auboutisme de certains dirigeants de la Commune.

 

 

UNITÉ DES COMMUNARDS ?

 

L’idée d’une population parisienne (« le peuple de Paris ») jusqu’au bout solidaire de la Commune est probablement fausse mais il existe une autre idée fausse qui est l’unité des dirigeants de la Commune. Ceux-ci étaient-ils d’accord sur les objectifs de la Commune ? On a déjà en partie abordé ce point dans nos précédentes parties.

Les sites militants se tirent facilement de la contradiction en réduisant les opinions à deux, finalement compatibles, les Jacobins et les Blanquistes, les premiers plus centralisateurs, les seconds partisans soi-disant de la démocratie directe  « dans la continuité des sans-culottes parisiens de 1793 » (cette appréciation en ce qui concerne les Blanquistes confine au contresens, voire à la désinformation).

 

Mais dans son  Histoire de la Commune, faisant partie de l’Histoire socialiste de la France contemporaine sous la direction de Jaurès, Louis Dubreuilh écrit :

« … les nouveaux élus, par le disparate de leurs origines, de leur éducation, de leur mentalité, étaient voués à un désaccord fatal. Divisés en deux ou trois clans : Jacobins, Blanquistes, Fédéralistes, ils sont au départ et resteront jusqu’au terme presque étrangers les uns aux autres. » [curieusement Dubreuilh ne mentionne pas explicitement les socialistes internationalistes -  considère-t-il qu’ils se confondent avec les fédéralistes ? – voir ensuite]

«   C’était, est-il besoin de le répéter, une assemblée extrêmement composite où l’élément autoritaire jacobin coudoyait l’élément international fédéraliste et proudhonien, ou peu d’hommes avaient le sens exact de la situation immédiate ».

« … c’est en frères ennemis que Jacobins et Fédéralistes s’en furent à la bataille dernière, aux barricades, à la mort. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_socialiste/La_Commune/06

Selon Arthur Arnould, « Les mots étaient compris de deux façons différentes par les divers membres de l’Assemblée » - ils ne donnaient pas le même sens à la Commune. Arnould oppose les minoritaires, partisans du « principe de l’autonomie, des groupements librement fédérés et du gouvernement le plus direct possible du peuple par le peuple » à la majorité (blanquiste-jacobine) pour qui « la Commune de Paris était au contraire la continuation de l’ancienne Commune de Paris, de 1793. Elle représentait à leurs yeux la dictature au nom du Peuple, une concentration énorme du pouvoir entre quelques mains » (cité par Dubreuilh). On voit que pour Arnould la démocratie directe n’était pas du côté des Blanquistes, loin de là.

Edmond Lockroy*, bon observateur des réalités politiques, qui à l’époque des faits se situait parmi ceux qui cherchaient une conciliation entre Versailles et Paris, écrit dans l’enquête de la Revue blanche en 1897 :

« Paris révolté, il fallut un drapeau et une doctrine. La Commune en eut plusieurs ; elle les eut toutes. Elle était composée d’homme fort différents ; d’éducation et d’idées fort différentes ; adversaires ou ennemis les uns des autres et que seul le hasard d’une explosion pouvait jeter ensemble dans une assemblée délibérante. Ceux-ci étaient Jacobins, ceux-là fédéralistes et ceux-là internationaux. Ne cherchez pas dans les actes du Gouvernement qu’ils improvisèrent, une ligne politique suivie, un plan quelconque arrêté. Ils tentèrent des choses diverses et sans lien entre elles. Leurs décisions, d’ailleurs, n’avaient pas de sanction. Personne ne leur obéissait : pas même la Garde Nationale. »

                                                                                                 * On a déjà évoqué Lockroy :  député radical de Paris en 1871, démissionnaire, il fut pendant la Commune partisan de la conciliation, mais hostile au gouvernement de Versailles, qui le fit même arrêter. Plus tard rallié aux républicains opportunistes, ministre à de nombreuses reprises de la 3ème république.

 

 

LES COMMUNARDS DÉSUNIS

 

 

La courte existence de la Commune est parsemée d’antipathies:

Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871, écrit, à propos des comptes-rendus des séances du conseil de la Commune : « Pour la première fois, le public connut l’intérieur de la Commune, ses coteries minuscules faites d’amitiés et d’antipathies purement personnelles.(…) . Pour être admis à servir la Commune il fallait appartenir à telle ou telle confrérie. ». Il ajoute que beaucoup qui se présentèrent pour servir la Commune « furent reçus de haut en bas par certains incapables nés de la veille, dont le dévouement ne devait pas survivre à l’entrée des troupes » [versaillaises].

Parmi les membres du conseil de la Commune, Lissagaray est surtout sévère pour Félix Pyat*, « sceptique fielleux, sincère seulement dans son idolâtrie de lui-même » :

« Félix Pyat, n’osant mordre Delescluze, se retourna sur Vermorel, le traita de mouchard .» « Sous le raffiné littéraire, il y avait le poissard. (    ) à la Commune, il appela Tridon : fumier .» Lissagaray reproche à Pyat d’avoir fait défection lors de l’entrée des Versaillais dans Paris (mais le reproche peut s’appliquer à beaucoup d’autres) : «  … l’œil humide, ayant salué ses collègues, le vieux comédien court se cacher dans quelque cave, éclipsant par cette lâcheté dernière toutes ses vilenies passées. »

                                                                         * Félix Pyat (1810-1889), littérateur, député en 1848, vit en exil dès 1849 en raison de sa participation à des complots destinés à établir une république démocratique et sociale. A Londres, crée un groupe qu’il appelle « Commune révolutionnaire ». Adhère à l’Internationale mais considéré par Marx comme un histrion. En 1871, élu député, démissionne. Elu de la Commune, parvient à s’enfuir et semble mener une vie d’exil plutôt confortable ; accuse d’autres Communards d’avoir été des assassins et des incendiaires. Revenu en France après l’amnistie. Elu député des Bouches-du-Rhône un an avant sa mort.

 

 Mais peut-être faut-il corriger Lissagaray sur un point : les antipathies n’étaient pas seulement personnelles, mais aussi de tendances politiques

De son côté, Cluseret est très sévère pour les dirigeants principaux de la Commune, tandis que selon lui, quelques individualités n’ont pas été reconnues à leur juste valeur (dont, cette fois, Pyat !) : «  … je n'ai jamais pu saisir pourquoi la Commune, au moment le plus critique de son existence, alors qu'il aurait fallu des hommes sérieux comme Gambon, Pyat, Vermorel, Varlin, Rastoul et autres, avait été choisir des Andrieu, car, pour Andrieu, ils l'étaient tous plus ou moins. » (Mémoires du général Cluseret, 1887).

A la Commission exécutive [l’organe directeur du conseil de la Commune], personne « ne se serait permis d'éternuer sans l'approbation de son voisin. Une assemblée de suspects. Andrieu en était le type le mieux réussi ». Cluseret montre Andrieu* perdant son temps pour des affaires sans importance qu’il exposait avec gravité (Cluseret parle d’une affaire de facture .de 3 F 50 !). « C'est à cette chaîne que j'étais rivé, c'est ce boulet qu'il me fallait traîner. Petits, ils voyaient tout petit. »

                                                                              * Andrieu pourtant considéré comme un membre sérieux et modéré de la Commune, responsable de l’administration. Exilé en Angleterre après la fin de la Commune, il deviendra ensuite, grâce au soutien de Gambetta, vice-consul de France à Jersey.

 

Mais c’est à Delescluze qu’il réserve son mépris, indifférent à sa mort héroïque : « Incarnation sénile de la jeune Commune, ce cadavre ambulant semble n’être sorti de la tombe que pour y entraîner avec lui celle qui, exubérante de jeunesse et de force, ne demandait qu’à vivre. »

Lors de la Semaine sanglante, Cluseret, qui vient d’être acquitté par le conseil de la Commune des accusations portées notamment par Delescluze, va voir ce dernier au ministre de la guerre ; « je pus contempler un instant cette ruine humaine. (…), c’était bien là le dernier des Robespierre. Le jacobinisme agonisait devant moi. Puisse-t-il ne jamais ressusciter. »

Pour Cluseret, qui se proclame socialiste (il appartient ou a appartenu à l’Association internationale des travailleurs), les véritables fossoyeurs de la Commune sont les Jacobins, qui ne pouvaient pas supporter qu’un mouvement révolutionnaire ne reprenne pas les vieilles rengaines de 93 (« Un orgue de barbarie jouant à perpétuité « Ça ira » avec accompagnement de jurons et clichés stupides » ).

Selon Cluseret, la plupart des dirigeants de la Commune ne se souciaient pas du peuple :

« Me fera-t-on jamais croire que le jacobin Delescluze, que le pédant Andrieu, qu'Arnold, vautré sur trois femmes et que Rigault, dormant encore à onze heures du matin, épuisé de ses nuits sur le boulevard, avaient pour idéal unique l'émancipation du prolétaire? Non (…). Ces gens ne pensaient qu'à eux et, fanatiques ineptes, ou jouisseurs montés sur le dos du peuple, poursuivaient, par des chemins divers, un but unique : la satisfaction du moi. »

Le lecteur peut sourire de cette appréciation qui pourrait bien s’appliquer aussi à Cluseret. 

Mais Delescluze a aussi mérité les éloges du fédéraliste Arnould : « Delescluze montra une grandeur et une abnégation qui en font certainement une figure historique hors-ligne, digne du respect, de l’admiration de tous (…) Lui, vieux jacobin, (…) ne tarda pas à voir qu’il donnait sa vie pour une cause, la cause communaliste, dont plusieurs principes contredisaient, combattaient, quelques-unes de ses plus chères convictions. » Dans l’esprit d’Arnould, « communaliste » signifie à peu près fédéraliste – mais il est difficile de juger si Arnould ne prêtait pas à Delescluze des idées et une ouverture d'esprit qui n’étaient pas les siennes.

D’autres comme Gustave Lefrançais, mettaient en cause les Blanquistes, ces autoritaires qui se baptisent « naïvement » révolutionnaires par opposition aux socialistes. Le but des Blanquistes est de remplacer un pouvoir autoritaire par un autre. Privés de leur leader* qui aurait corrigé leurs erreurs, « les Blanquistes sans Blanqui, [peuvent] provoquer la chute de la Commune. »

                                                                      * Blanqui, élu au conseil de la Commune, mais détenu en province pendant la Commune.

 

Enfin, de sympathie plus ou moins blanquiste, le journal Le Père Duchêne s’en prenait violemment aux membres de la Commune de l’autre bord, les « minoritaires », surtout fédéralistes et internationalistes :

« Filouteurs de suffrage, il faut que le Peuple sache à quoi s’en tenir sur vos personnes, il faut que vos noms soient connus, ces noms les voici, Ch. Beslay, Jourde, Thiesz, Lefrançais, Eugène Gérardin, Andrieux*, Vermorel, Clémence, Seraillier, Longuet, Arthur Arnould, V. Clément, Avrial, Ostyn, Frankel, Pindy, Arnold, Vallès, Tridon, Varlin, G. Courbet [le peintre]. Ah, nom de dieu, quelle collection de jean-foutres ! Et quels ignobles lâches !(…) Ça vous a plu tant qu’il n’y avait pas de danger, de vous goberger dans les fauteuils de l’Hôtel de Ville (…), Mais maintenant qu’il y a péril en la demeure (…) Vous seriez bien aise de foutre le camp (…)  vous êtes des traîtres, et vous devez passer en jugement ! »**

                                                              * Probablement Andrieu. Les « minoritaires » ont voté contre l’instauration du comité de salut public. Tous les noms cités ne correspondent pas à des internationalistes et fédéralistes puisqu’on trouve des Blanquistes comme Tridon.

                                                                          ** Cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, in Contretemps, revue de critique communiste, La Commune au jour le jour. Mercredi 17 mai 1871 – CONTRETEMPS

 

Le journal était coutumier de dénonciations qui pouvaient mener au poteau : c’est Le Père Duchêne qui demanda comment il se faisait que Chaudey* était toujours en liberté. Arrêté (peut-être sur ordre de Delescluze), Chaudey fut exécuté sur ordre de Rigault, procureur de la Commune, pendant la Semaine sanglante.

                                                                                             * Journaliste, avocat, directeur du journal Le Siècle ; il avait été l’ami proche de Proudhon; les Blanquistes lui reprochaient d’avoir fait tirer sur des manifestants alors qu’il était maire-adjoint de Paris en janvier 1871. On en reparlera.

 

 

 

LA COMMUNE, PÉRIODE D’EXPÉRIMENTATION

 

 

La Commune est présentée comme une période féconde d’expérimentations politiques, un modèle pour les époques à venir. Elle est même pour certains une réussite qui a été brusquement interrompue par la féroce attaque versaillaise. On peut trouver cette présentation bien optimiste.

Les contemporains – quand ils n’étaient pas Communards -  ont surtout remarqué le désordre et la confusion des programmes et des actes de la Commune, d’autant plus qu’il était difficile de comprendre si elle voulait être un gouvernement insurrectionnel agissant (dans l’intention) pour toute la France, un conseil municipal aux attributions élargies, ou un  Etat autonome de Paris.*

                                                                                                  * C’est ce que signifie la notion de Ville libre souvent évoquée à l’époque – mais toujours (sauf erreur) officieusement : dans un article du Cri du peuple, Vallès donne comme modèle à Paris les villes libres allemandes, cités-états « grandes et fières, riches et calmes; dans tous les coins du monde on les entendait vivre, elles jetaient des marchandises et de l'or sur tous les rivages! ». (art. du 22 mars 1871, cité par Louis Fiaux). Notre époque n’est pas riche en Cités-Etats, mais on peut penser à Singapour, voire Monaco…

 

Louis Fiaux écrit de la Commune:  « A la fois Gouvernement et Municipalité, mêlant désormais tous ces attributs dans le désordre du mouvement qui l'entraîne... »

Plus sévère, Sempronius l’auteur anonyme de l’Histoire de la Commune de 1871 (1871) écrit : « Aucun des programmes de la Commune ne présente l'idée nette, l'exposé de principes arrêtés qu'on était en droit d'attendre d'individualités telles que les Delescluze, les Tridon, les Vermorel, Félix Pyat, Vaillant et quinze autres. Tout est diffus et confus.»

Le même auteur ajoute ;

« …ils combattent énergiquement la centralisation, et ils n'osent pas répudier la tradition jacobine, qui est essentiellement centralisatrice. »

 

Sempronius ironise sur les contradictions de la Commune :

« On nous annonce « la fin du militarisme et du fonctionnarisme.* » — Paris n'est plus régi que par la loi militaire; les affiches comminatoires signées de mille et un fonctionnaires couvrent les murs; la personne et le domicile des citoyens sont à la merci du premier venu qui s'intitule délégué de la Commune. »

                                                                                                      * (Dans la Déclaration au peuple français du 19 avril 1871),

 

Sempronius cite deux articles de journaux contemporains. qui critiquent l’action de la Commune. L’un de Henri Vrignault, journaliste « intelligemment républicain », paru dans Le Républicain du 17 mai, journal qui n'eut que quatre numéros, « cet article ayant exaspéré les tyrans de Paris » (d’autres journaux du même Vrignault avaient été supprimés précédemment et s’étaient recrées sous de nouveaux titres).


Après avoir décrit comme inexistante ou inefficace la politique sociale de la Commune, qui n’empêche pas les ouvriers de mourir de faim, Vrignault dénonce particulièrement la politique anticléricale, résultant à la fois des mesures de la Commune et de l’action de la « base »: « arrêter des prêtres, poursuivre des religieuses, faire enlever des crucifix, établir des clubs dans les églises, ce n'est pas de la politique, cela, ce n'est pas de la philosophie, c'est du voyoucratisme, du goujatisme et de la sottise ». Il se demande si les Communards ne font pas tout pour « faire haïr et mépriser la République ». La crainte des complots chez les membres de la Commune est pour lui une « preuve de décrépitude : le tyran qui va mourir voit partout des traîtres, des assassins, des complots »*. Vrignault décrit la politique répressive de la Commune comme une réédition voulue de l’histoire révolutionnaire : «   …nous avons vu tout cela : clubs dans les églises, lois des suspects, cartes de civisme, démolition de maisons, renversement de statues, violation de tombeaux, arrestation de prêtres ; toute cette défroque sort du cabinet des accessoires. »

Vrignault menacé d’arrestation dut se cacher – il ressortit pendant la Semaine sanglante comme chef d’un bataillon de gardes nationaux ralliés aux troupes versaillaises.

                                                                               * On peut penser par exemple à la réaction de la Commune lors de la reddition du  fort d'Issy, attribuée à un complot monarchiste, dont elle accusa Rossel.

 

 

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 Caricature anticléricale de Moloch, probablement parue sous la Commune (avant ou après, la parution de ce type de caricature aurait été censurée). Un ecclésiastique de haut rang s'adresse à des religieuses visiblement enceintes (en tous cas, les plus jolies) : « … Je suis heureux de pouvoir vous dire dans cette enceinte, que vous êtes toutes pleines des bénédictions du seigneur ». Le lecteur comprend que c’est lui qui les mises enceintes…

Moloch, dont on connait le dessin représentant la Commune de Paris tendant la main aux Communes de province, continua sa carrière par la suite dans des journaux satiriques classés à gauche comme Le Grelot, puis à la fin du siècle Le Chambard socialiste. Il ne semble pas avoir été inquiété après la Commune.

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Dans le camp opposé au républicain conservateur Vrignault, le journaliste (proudhonien) Georges Duchesne*, dans le journal de Millière La Commune (journal favorable à la Commune comme son titre l’indique), expose les contradictions du gouvernement de la Commune, parfois avec pertinence, parfois sans emporter la conviction ; il signale surtout les mesures contraires aux libertés individuelles ou les mesures sociales qui se contredisent :

                                                                    * Duchesne, ami de Proudhon, exécuteur testamentaire de Proudhon avec Langlois et Chaudey. Ne semble pas avoir été inquiété après la Commune. Mort en 1876.

 

« 29 mars, abolition de la conscription par toute la France [ou seulement pour Paris ? Toujours l’ambigüité des mesures de la Commune]; 8 avril, enrégimentation forcée à Paris de tous les citoyens valides, depuis 19 jusqu'à 40 ans

                                 [* Il s'agit du décret signé Cluseret qui incopore tous les hommes valides, mariés ou non, de 19 à 40 ans, dans les "compagnies de guerre" (unités combattantes) de la Garde nationale. Au-delà de 40 ans, le service se faisait dans ls compagnies sédentaires.]


(…) le 16 avril, la Commission exécutive prescrit « des perquisitions méthodiques par rues et maisons, et déclare les concierges passibles d'arrestations s'ils font des déclarations mensongères. »
« Le 29 mars, un arrêté fait remise aux locataires dans Paris de trois termes; le 12 avril, les poursuites pour échéances commerciales sont suspendues; le 19, un décret augmente le nombre des huissiers pour cause d'insuffisance.

« La Commission [le conseil de la Commune] donne d'une main et retient de l'autre » : après avoir prévu « l'intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts » [Déclaration du 19 avril 1871], elle laisse à la Commune le soin d’organiser discrétionnairement ces dispositions et justifie la saisie des journaux d’opposition. Tout en prétendant respecter l’unité nationale, la Commune s’attribue les compétences sur la fixation de l'impôt; l'organisation de la magistrature et de la Garde nationale [il faut sans doute comprendre que pour Duchesne, la Garde nationale ne mérite plus cette appellation dès lors que son fonctionnement est modifié par la Commune].

« Le manifeste [toujours la Déclaration du 19 avril] met en première ligne « la garantie absolue de la liberté individuelle » mais les arrestations arbitraires continuent.

« Destruction de la guillotine par le peuple ; maintien de la peine de mort par le conseil ».
« La déclaration proclame et reconnaît aux citoyens « le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres » [Déclaration du 19 avril 1871], mais le conseil signe « la plupart de ses affiches de cette entité impersonnelle : LA COMMUNE. (…) sur les mesures les plus graves, nous n'avons pas la liste nominative des votants (…)° Dès lors, comment contrôler ? à plus forte raison révoquer? »
« …la Commune fait fermer les ateliers (…) ; puis elle met l'embargo et le séquestre sur les ateliers déserts. »
« Jamais pouvoir n'a entassé en aussi peu de temps un pareil fatras de contradictions. »

Le journal de Millière sera aussi suspendu après un dernier article de Georges Duchesne (du 19 mai), – ce qui n’empêche pas que Millière, fidèle à la Commune, sera fusillé par les Versaillais sur les marches du Panthéon (on a évoqué, pour expliquer cette exécution d’un personnage resté en retrait, une vengeance de Jules Favre, ministre des affaires étrangères du gouvernement de Versailles, dont Millière avait dénoncé les manœuvres frauduleuses dans une affaire d’héritage – mais est-ce vraisemblable ?)

 

 

L’AVIS DE CLUSERET

 

Cluseret, un moment délégué à la guerre de la Commune (ministre de la guerre en quelque sorte), dans ses Mémoires, est très critique, comme on l’a vu, sur le fonctionnement du régime communal. Il dénonce ses désinformations comme les comptes-rendus mensongers des opérations militaires.

Il désapprouve la politique anticléricale de la Commune (bien que lui-même partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat), notamment l’arrestation de l'archevêque* et des prêtres, qu’il qualifie de « faute politique énorme », tout en observant qu’il s’agit d’une politique qui dissimule des arrière-pensées de la part des dirigeants communards. Pour lui, « manger du prêtre » est un « triste dérivatif » offert aux colères du peuple :  « pendant qu'il mange du prêtre, il est à son tour mangé par le bourgeois qui se sert du prêtre comme le toréador du drapeau rouge pour détourner la fureur du taureau ».

                                                                                        * Comme on sait, l’archevêque de Paris Mgr Darboy sera fusillé par les Communards pendant la Semaine sanglante, ainsi que plusieurs autres religieux.

 

Cluseret, qui se dit socialiste, veut montrer que les tendances socialistes de la Commune furent combattues, de l’intérieur, par les Jacobins qui pour lui, sont en fait des bourgeois et tout autant que Thiers, des « fusilleurs de travailleurs ».

 

Après l’écrasement de la Commune, Cluseret, fugitif, choisit d’aller frapper à la porte d’un prêtre qui était venu le trouver, alors que Cluseret était délégué à la guerre, pour lui demander l’autorisation d’aller confesser l’archevêque prisonnier, ce que Cluseret avait accepté d’emblée. Le prêtre, sans hésitation*, le cacha chez lui 5 mois et avec la complicité d’un prêtre belge, aida Cluseret à passer en Belgique ... déguisé en prêtre.

                                                              * Cluseret raconte ainsi la scène : « Bonjour monsieur l'abbé. Me reconnaissez-vous ?

- Parfaitement.

- Vous devinez ce qui m'amène ?

- Exactement. Vous êtes mon hôte et chez vous.

Ceci fut dit simplement, sans hésitation, et ce fut tout. »

 

 

 

UNE ERREUR DE PERSPECTIVE

 

 

Très souvent on décrit l’action de la Commune d’après ses quelques réalisations concrètes (ou ses projets inaboutis). On évoque la séparation de l’Église et de l’État, 35 ans avant son adoption définitive, l’admission des étrangers à la citoyenneté (ce n’est pas exact – seulement s’ils rendent des services et aucune décision générale n’a été prise), l’élection des fonctionnaires y compris les chefs militaires (voir plus loin ce qu’il faut en penser), l’école gratuite laïque et obligatoire -  mais il s’agissait en grande partie de projets déjà dans l’air du temps*.

                                                                * Déjà en octobre 1870, le ministre de l’instruction publique Jules Simon propose les thèmes de réflexion suivants au maire de Paris : « La gratuité, l’obligation, les devoirs et les droits de la commune [la municipalité] en matière scolaire, le mode de nomination des instituteurs, leur traitement d’activité, leur retraite, le programme même de l’enseignement dans les écoles de la République, la part qu’il convient de faire aux exercices du corps, […], l’accès des hautes études […] aux élèves dont les parents sont sans fortune » (Stéphane Dauphin, Les écoles parisiennes dans la tourmente (1870-1871), in  Jean-François Condette, Les écoles dans la guerre, 2014, https://books.openedition.org/septentrion/7187. Il y manque certes la laïcité. Or Jules Simon est resté ministre dans le gouvernement de Thiers et s’oppose à la Commune.

 

Mais on néglige son cadre institutionnel, que personne ne parait prendre au sérieux, du moins pas au point de l’analyser.

Or, les mesures qu’on a citées, en principe, ne valaient que pour Paris « ville libre », ou en tout cas autonome.

On peut citer ici Louis Fiaux, un républicain de gauche qui n’est pas complètement hostile à la Commune – mais qui ici refuse d’accepter cette configuration : « Paris ville libre  ! tel était donc le dernier mot de « cette révolution communale qui inaugurait une ère de politique expérimentale, positive et scientifique ».[citation ironique de la Déclaration du 19 avril] (…) les jacobins comme Delescluze (…) donnaient l'estampille de leur collaboration à ce projet, qui n'était rien moins que l'anéantissement de la France ! (…)

Jamais reniement plus complet n'avait éclaté dans l'histoire. (…) la République une et indivisible, n'était plus désormais qu'une hérésie historique. D'un trait de plume, les rédacteurs (…) de 1871 détruisaient notre unité de législation et de jurisprudence ».

Fiaux note que selon l’organisation communale, l'Église était séparée de l'État en Ile-de-France [en fait, à Paris], mais qu’elle pouvait rester liée à l’Etat [si on pouvait toujours parler d’Etat] dans les communes vendéennes ou bretonnes. L’autorité centrale (ou nationale) « n'était définie que par une phraséologie incohérente et confuse », disparaissant quasiment « en présence de tous ces petits États se suffisant à eux- mêmes au triple point de vue législatif, militaire et commercial ». Pour lui, il s’agit d’une « élucubration folle », bien plus déraisonnable que « s'il avait été question d'une fédération d'États, de provinces, ou de groupes départementaux ».

A la décharge - si on veut – des Communards, on peut dire que le caractère imprécis de leur projet permettait de multiples interprétations et on peut difficilement croire que les Jacobins de la Commune acceptaient toutes les conséquences des idées des fédéralistes convaincus. Fiaux parle avec outrance d’un « projet de séparatisme généralisé », qu’il excuse en partie en raison des circonstances : l’opposition de Paris, ville progressiste, avec la France rurale rétrograde !

Mais il existait bien chez certains Communards le rêve de Cités-Etats «  grandes et fières, riches et calmes » (article de Jules Vallès, cité par Fiaux, se référant aux villes libres allemandes).

En tout état de cause, la Commune, aussi bien pour l’organisation du pouvoir à Paris que pour ses conceptions de l’organisation du reste du pays (qui de plus, en stricte logique communaliste, relevait d'un accord avec les autres communes), n’élabora jamais (ou n’eut pas le temps de le faire) un projet constitutionnel précis qui pourrait être examiné par comparaison avec d’autres systèmes d’organisation.

Mais le principe même d’autonomie, placé au centre des conceptions de la Commune, implique bien que les décisions valables pour un territoire donné ne l’étaient pas pour un autre.

 

 NB : sur le statut de Paris et les perspectives fédéralistes de certains Communards, voir première et deuxième parties.

 

 

DÉMOCRATIE DIRECTE

 

 

On fera remarquer à juste titre que juger les projets (plus que les réalisations) de la Commune d’après ses adversaires (ou ses partisans déçus) n’est pas équitable.

Il est aujourd’hui admis que la Commune a réalisé (ou voulu réaliser) une forme de démocratie directe avec l’intervention fréquente de la population dans les affaires publiques. On parle même « d’expérience libertaire », mais il faudrait se mettre d’accord sur les termes : en quoi le gouvernement de la Commune était-il particulièrement libertaire ? De plus il semble anachronique de parler d'un courant libertaire à l’époque, même si certains Communards, peu nombreux,  sont devenus, ensuite, libertaires. Mais libertaire est un mot favorablement connoté aujourd'hui et on n'hésite pas à l'appliquer même à des dirigeants qui étaient loin de l'être.

On rappelle que la Déclaration au peuple français du 19 avril 1871, destinée à expliquer les buts et méthodes de la Commune installée à Paris, prévoyait «  L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées ».

Mais pour parler de démocratie directe, il faut que la population soit amenée à se prononcer, par un vote majoritaire, sur les décisions à prendre (et pas seulement sur le choix des dirigeants par élection) et qu’elle puisse proposer des initiatives soumises à referendum.

Or aucun de ces critères n'existe dans la Commune de Paris, même en projet. 

Selon Jacques Rougerie la démocratie directe est présente «  dans les commissions municipales qui gèrent les arrondissements ». (conférence La Commune et la Démocratie , sur son site, La Commune est la Démocratie (commune1871-rougerie.fr)

Mais il reconnait que « Ces commissions sont le plus souvent issues des comités de vigilance spontanément nés pendant le siège. En 1871 elles sont nommées par les membres de la Commune pour l’arrondissement. »

Il s’agit donc de commissions nommées par le pouvoir législatif et exécutif constitué par la Commune. J. Rougerie signale que ces comités sont au contact de la population (heureusement) et font (parfois sans doute – et sans obligation, semble-t-il) remonter ses réclamations à l’assemblée de la Commune. Il précise : «Trois au moins de ces commissions rendront des comptes à leur mandants ». Les électeurs du IVème arrondissement [quel pourcentage d’entre eux ?] désavoue le 20 mai les membres de leur commission municipale qui ont fait partie de la « minorité » qui a décidé de se retirer de l’assemble communale pour protester contre la dictature du Comité de Salut public. » 

Un des membres d’une commission municipale (Martine) évoque « le public qui se presse à la porte pour des réclamations de tout genre, [...] les mécontents, les gens qui viennent déclarer les naissances, les morts, ou réclamer le mariage ». Or, c’est largement les attributions normales d’une mairie. Au mieux, ces commissions non élues jouent le rôle de relais des réclamations avec la Commune elle-même, qui en fait ce qu’elle veut.

 Finalement, J. Rougerie reconnait que « les commissions d’arrondissement, nommées, ne sont peut-être pas l’expression réelle de la volonté populaire locale », mais que « , les sous-comités d’arrondissements de la Fédération de la Garde nationale relèvent davantage de  la démocratie directe. » (apprécions les « peut-être pas » et les « davantage »…).

Il existe un conseil (ou cercle) de légion de la garde nationale au niveau de l’arrondissement, composé de délégués élus par les bataillons. « Les cercles de légion (ou sous-comités) ne doivent s’occuper en principe que des problèmes militaires, mais souvent  s’érigent en organismes de direction de l’arrondissement ».

Ces cercles sont donc en concurrence avec les commissions municipales – ou les ont fait passer sous leur autorité.  Ainsi dans le XVème arrondissement, tout est sous les ordres de la Légion, commissariat de police, municipalité, nommés et contrôlés par le cercle (cité par J. Rougerie).

« Dans Paris se sont installés, telles les sections sans-culottes de l’An II, divers cercles, conseils et comités de la Garde nationale, qui, effectivement, « délibèrent » plus qu’ils ne se battent, semblant préférer jouer les administrateurs. Au cœur des arrondissements, leurs prétentions gestionnaires sont manifestes et contrecarrent régulièrement les initiatives de la Commune élue : ils forment de véritables contre-pouvoirs locaux » (Lisa T. Goodyer, « Que l'on soit toujours citoyen et soldat ». Représentations de la Garde nationale sous la Commune de Paris de 1871, in Sociétés & Représentations, 2003/2 https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2003-2-page-257.htm

S’agit-il de démocratie directe ? La représentativité des cercles vaut ce que vaut la représentativité de la Garde nationale elle-même, sachant que les réfractaires sont nombeux - et ceux qui font le strict minimum sans doute plus nombreux encore;  il est probable que les élus aux cercles représentent les militants les plus motivés.

Les gardes nationaux sont ainsi décrits par un historien : « des citoyens en armes et en uniforme bleu, inscrits sur les registres de la Garde nationale, généralement pour toucher […] la solde, éventuellement pour défendre la République démocratique et sociale […], parfois pour se contenter de parader dans les rues et les clubs » (William Serman, La Commune de Paris, 1986).

Enfin, Jacques Rougerie évoque les clubs – mais en quoi s’agit-il de démocratie directe ? « On en compte une trentaine, qui se sont installés dans les églises, propriétés du peuple, depuis la fin du mois d’avril.  Leurs  activités n’ont été rapportées que par des témoins hostiles qui en donnent une méchante caricature ». « Il faut reconnaître qu’il doit bien y avoir quelque vérité dans ces descriptions caricaturales ». Un club demande à la Commune :

- La suppression de la magistrature et l’anéantissement [sic] de tous les codes ;

- La suppression des cultes et l’arrestation de tous les prêtres ;

- Le retrait du décret sur le Mont de Piété [dans quel sens ?] ;

- La suppression des maisons de tolérance ;

- L’exécution d’un otage toutes les vingt-quatre heures jusqu’à la libération de Blanqui.

 

 

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Une autre caricature anticléricale de Moloch, probablement au moment de la Commune. Un prêtre galant  et sa paroissienne. Les prêtres et religieuses  étaient considérés comme des adversaires par la plupart des partisans de la Commune, et la religion comme une supersition à extirper. 

Vente eBay.

 

 

ÉLECTION DES FONCTIONNAIRES ?

 

 

L’élection des fonctionnaires est aussi considérée comme une revendication de la démocratie directe.

La Déclaration du 19avril 1871 prévoyait : « Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité et le droit permanent de contrôle et de révocation, des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres ». Mais il semble bien qu’à l’exception, bien entendu, des membres de la Commune (le terme « magistrats », selon l’usage ancien, pourrait s’appliquer également à eux), on ne trouve aucun fonctionnaire élu par la population– ni évidemment révoqué autrement que par le conseil de la Commune ou les délégués de la Commune. Il ne semble d’ailleurs pas que des nominations par concours soient intervenues.*

                                                                           * Peut-être faute de temps. Rossel, délégué à la guerre, décida d’organiser un concours d’officiers d’état-major. Mais les nominations des hauts cadres de l’administration (en remplacement de titulaires démis de leurs fonctions ou en fuite) furent des décisions discrétionnaires de la Commune ou des délégations.

 

Les cadres de l’administration auraient-ils pu être élus par les employés ?

Pour reprendre Rougerie : « On cite toujours l’exemple de l’atelier de fabrication d’armes du Louvre qui obtient début avril le droit d’élire directement ses cadres – et naturellement de les révoquer. Mais on ne sait rien de son fonctionnement réel. »

Toutefois, il apparait que le délégué à la justice, l’avocat Protot, estimait que l’élection des juges devait être envisagée dans l’avenir*.

                                             * L’élection des juges de la justice civile et pénale avait déjà été instituée en 1790 et abandonnée sous le Consulat. Les juges aux tribunaux de commerce et les juges aux tribunaux des Prudhommes étaient toujours élus par les professionnels (respectivement depuis l’Ancien régime et la période napoléonienne) et c’est toujours le cas aujourd’hui.

 

S’agissant de la révocation des élus, aucune règle n’existait pour la mettre en oeuvre. On peut mettre sur le compte de la brièveté de l’expérience communale l’absence de mise en application des principes proclamés et la définition des procédures adéquates.

On rappellera d’ailleurs les observations de Georges Duchesne  citées plus haut : comment pourrait-on révoquer (en faisant abstraction de la procédure à suivre) les élus puisque beaucoup de décisions sont anonymes (signées seulement par l’expression La Commune) et puisque les votes ne sont pas nominatifs dans les comptes-rendus du conseil de la Commune ?

 

Faut-il ajouter que l’élection de certains fonctionnaires (cela ne peut concerner que ceux qui occupent des fonctions importantes) n’est pas spécialement une invention (non mise en pratique) de la Commune ? Aux USA, des fonctionnaires (ou plutôt des agents publics) comme les sherifs et les attornays (procureurs) sont élus par le peuple de la ville ou de l’Etat concerné ; les juges sont aussi élus dans la plupat des Etats (évidemment parmi les personnes qualifiées)*. Il existe aussi aux USA une procédure de révocation de certains élus ou fonctionnaires (recall) par les électeurs selon des modalités et dans des cas différents selon les Etats. Mais aucune révocation par les électeurs n’est possible pour les élus au Congrès fédéral (les projets en ce sens votés par divers Etats ont toujours été déclarés inconstitutionnels par la Cour suprême).

                                                                         * L’élection est en fonction de l’appartenance partisane dans certains Etats ou est apolitique. On parle aussi d’élection pour les juges de la Cour suprême, mais ils sont choisis par le Congrès et non par le vote populaire. En Suisse aussi, la nomination de certains juges relève du Parlement (chambres réunies) et est (curieusement) basée sur l’appartenance politique des juges clairement affichée.

 

Pourtant les admirateurs actuels de la Commune ne paraissent pas admirer particulièrement les Etats-Unis de ce point de vue…

 

 

DÉMOCRATIE DIRECTE II

 

 

On fait parfois remarquer que la Commune prévoyait l’élection même au niveau de l’armée. Exprimé ainsi, c’est une façon de se moquer du monde. En effet, l’armée était remplacée par la Garde nationale et l’élection des officiers et sous-officiers était en vigueur dans la Garde nationale bien avant la Commune (il semble que la Commune soit d’ailleurs revenue sur l’élection pour certains grades*).  De plus, jamais les généraux de la Commune n’ont été élus, mais nommés par le pouvoir.

                                                                                       * Référence à retrouver. Une décision de Cluseret prévoit que le délégué à la guerre nommera le chefs de légion de la Garde nationale dans les arrondissements qui n'en sont pas pourvus.

 

On indique ensuite que la Commune se méfiait du pouvoir personnel de sorte qu’aucun chef ou maire de la Commune ne fut nommé - en fait la Commune était un régime d’assemblée, fusionnant les fonctions du législatif et de l’exécutif. Le fait de ne pas avoir de chef, sinon collectif (la commission exécutive, puis le comité de salut public peuvent être considérées comme le gouvernement de la Commune par opposition à l’assemblée – le conseil), n’empêchait d’ailleurs pas les contemporains hostiles, comme on l’a vu de parler de dictateurs ou de tyrans de Paris.

Il est à peine besoin d’indiquer qu’aucun système de contre-pouvoir organisé n’avait été prévu pour limiter le pouvoir de la Commune - le seul contre-pouvoir était en quelque sorte le refus d’obéissance des citoyens en désaccord. A moins de considérer qu’un contre-pouvoir de fait existait avec les formations de la Garde nationale (on a parlé des cercles d’arrondissement) et du Comité central de la Garde nationale – mais ce n’était nullement intentionnel et ce contre-pouvoir était plutôt dans une logique de compétition révolutionnaire avec le pouvoir communal que d’équilibre.

La Déclaration du 19 avril prévoyait :

« … L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts », grâce au « libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité » sous le contrôle de la Commune, « seule chargée de surveiller et d’assurer » ces droits. Il n’y avait donc rien qui corresponde, par exemple, au projet du Comité central des 20 arrondissements (Vallès et es amis) qui dans son programme du 25 mars, voulait  : « La souveraineté du suffrage universel restant toujours maître de lui-même, et pouvant se convoquer et se manifester incessamment. »

Cette formule dont la mise en œuvre aurait été complexe, prévoyait que le peuple souverain pouvait intervenir « incessamment » dans les affaires publiques, non modestement par le droit de réunion ou la liberté de la presse, mais par des initiatives ayant valeur de décision (on peut penser au référendum  citoyen ou d’autres formes d’intervention) : cette souveraineté permanente (existant donc même en dehors des élections périodiques) ne se retrouve pas dans la Déclaration, sauf la mention de la possibilité de révoquer les « magistrats », si cette expression s’applique bien aux élus.

Notons aussi que le mandat impératif n’y est pas et je serai curieux de savoir quelles sont les sources de ceux qui prétendent que pendant la Commune le mandat impératif était en vigueur. Probablement certains théoriciens le demandaient et certains élus s’y sont référés, mais ce n’était pas une disposition réellement en vigueur.

 

Il faut admettre que l’intervention des citoyens dans les affaires publiques, sous les diverses formes qu’on a vues, concernent bien plus des militants (ou quasiment tels) que les citoyens ordinaires – c’est logique dans une période qui est une période révolutionnaire et non d’exercice normal d’une organisation politique stabilisée – mais cela relativise beaucoup les déclarations de ceux qui voient dans la Commune une manifestation de démocratie directe (à moins qu’en réalité ce qu’ils approuvent dans la Commune soit surtout le pouvoir des militants - donc d’un groupe restreint - exercé sur la société).

Il faut surtout souligner que la Commune n’a prévu aucune des procédures reconnues comme caractéristiques de la démocratie directe, permettant l’intervention des électeurs dans l’adoption des lois sans passer par les représentants : consultation obligatoire de la population par référendum et référendum d’initiative populaire.

Il faut signaler l'anonyme qui signait des lettres à la Commune paraissant dans le journal La Vérité sous le pseudonyme "un bon rouge" (sic), qui  demanda (inutilement) aux dirigeants de la Commune l'organisation d'un plébiscite sur les propositions de conciliation avec Versailles (numéro du 13 avril 1871)*.

                                                                                                  * Ces lettres ont comme auteur un personnage peu connu, sur lequel on reviendra peut-être,  Marc-Amédée Gromier (1841-1913), auteur de très nombreux livres et brochures jusqu'à sa mort, préconisant une union européenne ou une union latine.

 

Enfin, est-il cohérent de parler de démocratie directe pour un gouvernement qui faisait peser une contrainte majeure sur la population « en forçant à la guerre civile tous les hommes valides de 18 à 40 ans », « violation de la liberté individuelle que l'on n'avait même point vu exercée par les combattants de juin 1848 » (Louis Fiaux) [ce n’est pas l’obligation de combattre en temps de guerre que critique L. Fiaux comme violation de la liberté,- mais celle de combattre dans une guerre civile].

Certes d’autres Etats ont fait de même dans l’histoire, mais on ne parle pas de démocratie directe à leur propos.

 

 

 

TU ES POUR LA COMMUNE OU TU PARS

 

 

On peut avoir une idée de la politique de la Commune envers les agents publics restés en place.

A la Bibliothèque nationale, un délégué est d’abord nommé par la Commune (dont l’administrateur s’est enfui à Versailles); puis ce délégué est révoqué après avoir détourné des fonds. Un autre délégué est nommé, Élie Reclus, frère du savant Élisée Reclus. Dès son arrivée, Reclus et son adjoint, « poussés par leurs supérieurs [de la Commune], pressent employés et fonctionnaires de la bibliothèque d’adhérer clairement à la Commune ». Ceux qui refuseront de signer le formulaire seront considérés comme démissionnaires.

En même temps, la responsabilité des fonds orientaux est confiée à un Egyptien ( ?) Anys El Bittar, qui suscite la méfiance des employés : « Les reproches qui lui sont faits sont d’être dépourvu de titres scientifiques, de n’être pas connu du monde savant, et d’avoir été nommé par un gouvernement insurrectionnel ». Le bibliothécaire en charge du département des Manuscrits, Delisle, refuse de s’entendre avec son nouveau collègue.

Élie Reclus prononce alors immédiatement la révocation de Delisle, puis fatigué d’attendre, il somme le personnel de la bibliothèque de déclarer clairement son adhésion à la Commune. Les fonctionnaires répondent avec un texte refusant leur adhésion. Tous les signataires sont considérés comme démissionnaires.

Il semble que le but de Reclus est double : « épurer le personnel de ses éléments anticommunards et réduire le nombre d’employés afin de réaliser les économies nécessaires » à la réorganisation de la Bibliothèque. Reclus souhaite aussi engager des employés « à l’essai » afin de pouvoir les évaluer avant toute nomination définitive » et les payer moins cher que les employés précédents.

 Les employés contestataires (contre la Commune) représentent « la majorité des membres du personnel ». Evidemment, après la fin de la Commune, ils sont de retour, fiers d’avoir tenu bon.

(récit d’après l’article de Marie Galvez, La Bibliothèque nationale et la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871), Revue de la BNF 2015/2, https://www.cairn.info/revue-de-la-bibliotheque-nationale-de-france-2015-2-page-70.htm).

On peut aussi mentionner la révocation par la Commune des inspecteurs et inspectrices des écoles primaires (13 mai 1871), citée par Stéphane Dauphin, Les écoles parisiennes dans la tourmente (1870-1871), art. cité.

Dans d’autres administrations (on évoque souvent celle des Postes) les choses se passèrent mieux – mais il y avait sans doute plus de sympathisants de la Commune. Certes on comprend que la Commune a voulu s’assurer de la fidélité des fonctionnaires – comme tout régime, surtout insurrectionnel -  mais les moyens pour y parvenir relèvent de la contrainte pure et simple et certainement pas de la démocratie, directe ou pas. D’ailleurs, quelle fidélité pouvait-on attendre de fonctionnaires devant choisir entre l’adhésion ou la porte ? La Commune espérait peut-être, assez machiavéliquement,  qu’après les avoir ainsi  compromis vis-à-vis de Versailles, ils seraient obligés de rester fidèles à leur engagement forcé.

 

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 Déclaration du12 mai 1871 signée par plusieurs membres du personnel de la Bibliothèque nationale, refusant d'adhérer à la Commune : « Les soussignés, mis verbalement en demeure d’adhérer à la transformation du dépôt national confié leur garde en dépôt communal et de sortir de leurs devoirs professionnels  en faisant acte d’adhésion politique à la Commune de Paris, déclarent refuser leur adhésion. Ont signé les fonctionnaires et employés de tous grades de la Bibliothèque nationale ... »

BNF, Manuscrit, Archives modernes 109, fol. 32. Reproduction dans article de Marie Galvez, La Bibliothèque nationale et la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871)Revue de la BNF 2015/2.

La Bibliothèque nationale et la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871) | Cairn.info

 

 

 

LIBERTÉ RELATIVE DE LA PRESSE

 

 

Comme on l’a vu, la Déclaration du 19 avril prévoyait « le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité » (ici publicité signifie la liberté de la presse).

Mais la Commune – en raison du contexte de guerre civile – n’a pas respecté le principe de liberté de la presse, procédant à l’interdiction de nombreux journaux.

Le 30 avril, les typographes parisiens adressaient une pétition à la Commun pour protester contre l’interdiction de journaux – en invoquant les répercussions économiques de l’interdiction :

« Lesdits soussignés, émus par la suppression de dix journaux, qui a eu pour conséquence le chômage forcé d’environ cinq mille travailleurs, et effrayés par la proposition d’un membre de la Commune, tendant à la suppression de tous les journaux;

S’adressent en toute confiance à la Commune, espérant qu’elle reviendra sur ses décisions.»

(cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, in Contretemps, revue de critique communiste https://www.contretemps.eu/journal-commune-30-avril-1871/)

 

 Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871, écrit : « Les protestations des journaux républicains et libéraux provoquèrent dès le début contre la presse une répression dictatoriale [de la part de la Commune] vaillamment supportée. Les crises publiques mettent en lumière non seulement le talent, mais le caractère des publicistes. (...) c'est dans de tels moments que se mesurent les cœurs ». 

Non seulement les journaux furent supprimés mais des journalistes furent arrêtés.

L’interdiction des journaux est traitée de façon désinvolte par Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871 dans le tableau qu’il fait de Paris dans les derniers temps de la Commune, puisque selon lui les journaux interdits étaient en vente libre :

« Une trentaine de journaux versaillais ont été supprimés par la préfecture de police ; ils n’en sont pas morts, un camelot très peu mystérieux nous les offre. »

 Ce serait à vérifier, et si certains journaux supprimés ont pu reparaître, imprimés en-dehors de Paris, ce n’était probablement pas le cas de tous, et leur disponibilité (clandestine) à Paris devait être aléatoire. Au passage, pour Lissagaray, tous les journaux supprimés sont versaillais : il dénote (et inaugure) une tendance (qui ne s’est pas perdue) à présenter toute critique de la Commune comme exclusivement versaillaise et à passer sous silence ce qui n'entre pas dans ce schéma.

Il est vrai que la liberté de la presse n'était pas la préoccupation première de Lissagaray, si on en croit Louis Fiaux, qui écrit: 

« Dans le journal l'Action, M. Lissagaray, talent tout de fièvre et de passion, n'avait-il pas dit : « Nous demandons la suspension sans phrase de tous les journaux hostiles à la Commune. » Il sera écouté du délégué à la police. »

 

 

 

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 Numéro du Siècle du 22 mai 1871: le journal  précise dans un encadré qu'il a été supprimé à Paris par la Commune mais qu'il reprend sa parution à Corbeil; il publiera les débats de la Chambre (à Versailles), les communiqués officiels et les correspondances de ses rédacteurs à Versailles et Paris.

Un article précise que même des journaux communalistes ont protesté contre la nouvelle suppression des journaux d'opposition : le journal de Rochefort, Le Mot d'ordre, s'est volontairement supprimé et Rochefort serait en route pour la Belgique - mais selon un autre article il aurait été arrêté. Un article évoque les conflits d'autorité entre les dirigeants de la Commune et conclut : « La population de Paris, réduite de plus de moitié par les départs plus nombreux d’heure en heure, ne s’occupe pas plus de la majorité que de la minorité de la Commune. Elle vit au jour le jour dans l’attente de l’inconnu ». Un entrefilet écrit qu'au moment de mettre sous presse, on apprend qu'on entend une forte canonnade jusqu'à l'intérieur de Paris; on pense que l'assaut des troupes gouvernementales a commencé...

Site Gallica. 

 

 

 

 

 


02 juillet 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 5 ANTICOLONIALISME, ANTIRACISME

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

5

ANTICOLONIALISME, ANTIRACISME

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

CARREFOUR DES CONFORMISMES

 

 

La Commune est devenue un mythe positif : il en résulte que non seulement on approuve ses objectifs (du moins tels qu'on les comprend aujourd'hui) mais plus étonnant, tout ce qui est positivement connoté par notre époque est aussi attribué aux Communards, sans craindre l’anachronisme. On a lu pour le 150 ème anniversaire des titres comme “ les Communards furent les premiers écologistes”...

On crédite aussi les Communards d'avoir été féministes, bien que la Commune n'ait pris effectivement aucune mesure en faveur des femmes - sauf  une mesure d'égalité salariale pour les instituteurs et institutrices et une mesure admettant les compagnes à la pension de veuve des morts au combat; cela n'empêche pas que les femmes ont été nombreuses à prendre parti pour la Commune.

En accord avec les théories actuelles sur l’intersectionnalité des luttes, il parait certain aux admirateurs actuels de la Commune que celle-ci et ses partisans étaient autant antiracistes qu’anticolonialistes.

Pourtant rien ne va particulièrement dans ce sens dans les faits historiques, pour une bonne raison : les débats et et les actes de la Commune étaient concentrés sur la possibilité de faire de Paris une ville régie par ses propres règles, ce qui laissait en-dehors des préoccupations des Communards l’existence des colonies et de leurs habitants (colons et colonisés). Mais peu importe, on inventera au besoin ou on comprendra de travers les quelques renseignements d’époque qui évoquent les colonies et les populations non-européennes.

 

 

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 Une femme en uniforme de garde national de la Commune.

Dessin de Daniel Vierge, un artiste d'origine espagnole présent à Paris sous la Commune.

Images d'art. Musée Carnavalet
https://art.rmngp.fr/en/library/artworks/daniel-vierge_femme-a-l-hotel-de-ville-deuxieme-jour-de-la-commune-1871_aquarelle

 

 

 

LES COMBATTANTS ARABES DE LA COMMUNE, MYTHE OU RÉALITÉ ?

 

 

Depuis quelques années, on évoque ainsi avec complaisance la participation de combattants arabes à la Commune, présentée comme  le « ralliement de soldats issus des troupes coloniales à la Garde nationale  ». L’idée est évidemment de montrer que les représentants des populations dominées ont soutenu le programme émancipateur de la Commune.

On rappelle ainsi que « les quatre régiments de Zouaves avaient été dissous après la défaite de Sedan » et on indique que . la Commune avait décidé de les reconstituer (article de l’Institut du monde arabe, https://www.imarabe.org/fr/actualites/bibliotheque/2021/l-insurrection-algerienne-et-la-commune-de-paris-deux-insurrections-en).

L’Institut du monde arabe semble ignorer qu’ à la date de la Commune, les régiments de zouaves éaient composés exclusivement (ou quasi exclusivement) d’Européens. D’où sort cette histoire de Zouaves* de la Commune – ou plus exactement, de la République ?

                                                                         * Nous mettons une majuscule quand il s'agit du nom de l'unité et une minuscule pour les soldats. Pareil pour les turcos plus loin.

 

D’une affiche datée du 19 mai 1871, où un certain commandant Lecaudey invite les hommes de coeur à rejoindre l’unité de Zouaves, dits de la République, en formation (le texte est aussi publié au Journal Officiel de la Commune). L’affiche précise que « Les hommes inscrits à l’avance faisaient tous partie des anciennes compagnies de francs-tireurs » et invite particulièrement les « enfants de la Commune de Lyon » à rejoindre la future unité (il fallait déjà arriver dans Paris assiégé ?). Il est ajouté que les zouaves (dont l’effectif est limité à 500 hommes) auront la même solde que la Garde nationale.

En tous cas, il ne s'agit nullement de reconstitution des régiments de l’armée régulière, mais d’une unité de volontaires habillés en zouaves, tenue qui était devenue populaire : il y avait des zouaves partout : aux USA pendant la guerre de Sécession;  les zouaves pontificaux qui avaient défendu le pouvoir temporel de la Papauté jusqu’en 1870  étaient bien connus*.

                                                 * En 1870, profitant que les troupes françaises qui protégeaient le pape avaient quitté Rome pour participer à la guerre contre la Prusse, les troupes du jeune royaume d’Italie occupèrent sans beaucoup  de difficultés Rome, balayant la faible défense des troupes pontificales, dont les zouaves.

 

 

 

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Non, ce ne sont pas des zouaves de la Commune mais des zouaves pontificaux, volontaires au service du pape, qui exerçait encore une puissance temporelle sur la région romaine, ultime obstacle avant l'unification complète de l'Italie. Sur ordre du roi Victor-Emmanuel, les troupes du  général Cadorna entrèrent dans Rome le 20 septembre 1870 et occupèrent la ville après de courts combats. Tandis que le pape se considérait comme prisonnier dans son palais du Vatican, la population romaine approuva par référendum son intégration dans le royaume d'Italie.

Site Vendéens et Chouans.

 http://www.vendeensetchouans.com/archives/2016/12/21/34714103.html

 

 

 

Il est probable, compte-tenu de la date tardive de l’affiche de recrutement, que l’unité des Zouaves de la République resta à l’état de projet ?*

                                                * Quel aurait dû être le rattachement de ces Zouaves par rapport à la Garde nationale ?  Voir plus loin ce qu’on dit des corps-francs ou unités de francs-tireurs.

 

Lecaudey, commandant sur le papier des Zouaves, qui était aussi “fleuriste-feuillagiste”, sera acquitté en 1873 après un premier procès par contumace (Dict. Maitron).

Même sans faire partie des Zouaves de Lecaudey, il y avait des zouaves dans les unités de la Commune : un dessin de Bertall (dans sa série “Types de Communeux"), représente un zouave, pipe à la bouche, d'allure peu militaire (est-ce un volontaire habillé en zouave ou un soldat démobilisé rallié à la Commune ? )

 

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 Affiche de constitution des Zouaves de la République, dans le cadre des troupes de la Commune.

 Site de ventes Gensdeconfiance.com

 

 

 

« IL S’APPELAIT KADOUR.... »

 

 

L’unité formée par Lecaudey (qui n’eut sans doute pas le temps d’avoir une existence réelle) ne doit pas être confondue avec les Turcos de la Commune.

Les turcos ou tirailleurs algériens étaient bien des unités “indigènes” de l’armée régulière. Il est tout-à-fait probable que quelques éléments de ces unités avaient rejoint la Commune. On connait la nouvelle d’Alphonse Daudet (qui donne des boutons à certains), Le Turco de la Commune*, où on présente un brave type (“C’était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait Kadour, venait de la tribu du Djendel”) qui se retrouve isolé dans le Paris communard et rejoint les troupes de la Commune en quelque sorte sans rien comprendre. Quand les soldats gouvernementaux entrent dans Paris, il tire sur eux, croyant qu’il s’agit des Prussiens, puis il reconnait avec joie en eux des camarades des régiments réguliers. Mais on le prend pour un insurgé (ce qu’il était sans le savoir) et il est fusillé séance tenante (les exécutions sommaires étaient connues même des écrivains conservateurs !).

                                                              * Cette nouvelle fait partie des Contes du Lundi, un recueil dans lequel Daudet évoque notamment des personnages et situations de la guerre de 1870 et de la Commune, dans un esprit à la fois patriotique et très critique envers les Communards.

 

 

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Soldat indigène au service de la Commune, portant le drapeau rouge (titre original : Nègre porte-drapeau en costume de zouave, 1871). Malgré le titre, on peut se demander s'il s'agit d'un costume de zouave ou de turco.

Dessin de Daniel Vierge. Musée Carnavalet. https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/types-de-communard-negre-porte-drapeau-en-costume-de-zouave-1871. Pour la reproduction ci-dessus, Pinterest.

 

 

 

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 Costume de tirailleur algérien ou "turco". Image probablement de la fin du 19ème siècle. Les costumes des zouaves et des turcos étaient très proches, mais, comme on voit sur cette image, il semble que les turcos portaient réglementairement un turban autour de leur chéchia. Quant aux zouaves, leur recrutement était devenu essentiellement  européen et ils portaient souvent le képi (comme les zouaves pontificaux) et non la chéchia.

Vente e-bay.

 

 

 

Maxime Du Camp (une référence qui donne autant de boutons que Daudet à certains) cite un turco qui servait d’ordonnance au général de la Commune Bergeret, de sorte que le général Eudes voulut aussi son ordonnance “indigène” et trouva un spahi : « Ce spahi appartenait au détachement venu d'Algérie, qui arriva précisément le 4 septembre [1870]. Eudes en fit son ordonnance favorite, et, dans les dernières convulsions de la Commune, son homme de confiance, ainsi que nous aurons à le raconter; on ne savait, ou l'on ne pouvait prononcer son nom, et on l'appelait Nègre ». On peut faire ce qu’on veut de cette citation*.

                                             * Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, épisodes de la Commune, 1879-1880 (1ère édition ?). Gallica et Wikisource. 

 

Il ressort aussi bien du récit de Daudet que de ce que raconte Du Camp que les soldats "indigènes"  étaient  et suffisamment rares pour être recherchés comme ordonnances par les chefs militaires de la Commune (si nous acceptons les témoignages de ces auteurs). On peut aussi citer le turco Mohammed ben Ali, ordonnance de Maxime Lisbonne, lieutenant-colonel de la Commune.

Les “indigènes” dans le camp communard étaient probablement peu nombreux, probablement des isolés ou des petits groupes abandonnés à leur sort la suite des événements – mais combien ?

Il y a eu une unité dénommée le bataillon des Défenseurs de la République, dits « Turcos de la Commune : elle faisait partie des trois unités de la Garde nationale* qui incorporaient massivement des enfants ou adolescents (encadrés par des adultes), avec le bataillon des Pupilles et le bataillon des Vengeurs de Flourens.  Sur les turcos, un auteur écrit que son commandant Wolff « sera tué au combat, sans qu'on sache où ni comment. Nous n'avons quasiment rien retrouvé sur cette unité qui semble avoir donné des sueurs froides aux militaires [de Versailles] qui recherchent en priorité les enfants et les adolescents ayant combattu dans ses rangs » (Thomas André, Les enfants perdus de la Commune, Cultures & Conflits, 1995, https://doi.org/10.4000/conflits.449)

Pour cet auteur, les unités précitées font partie de la Garde nationale. Mais on considère généralement Les Vengeurs e Flourens comme un corps-franc (ou de francs-tireurs), c-à-d, sauf erreur, en-dehors de la Garde nationale (qui est recrutée sur une base territoriale et de façon obligatoire pour les hommes entre tel et tel âge). Les unités de francs-tireurs (formées pendant la guerre de 1870-71) avaient existé un peu partout en France. « Ces unités disparaîtront aussi vite qu’elles s’étaient créées. Certaines, essentiellement celles restées à Paris, prendront part à la Commune dans le camp des fédérés » (site du Ministère de la défense). Des unités supplémentaires comme les Vengeurs de Flourens, s’y sont ajoutées.

Quel était le lien entre ces unités de francs-tireurs et la Garde nationale ? Théoriquement, celle-ci aurait dû être la seule force militaire à Paris; le général Cluseret a accusé Delescluze d’avoir encouragé l’existence de formations parallèles (peut-être pour se soustraire à l'influence du Comité central de la Garde nationale ?). Lisagaray a également écrit : « Au lieu de provoquer à grands frais la création de corps francs, tels que Les Vengeurs, les Zouaves, Les Enfants de Paris, Les Enfants perdus, les cavaliers, les garibaldiens (il y en [a] plus de 32 comprenant environ 10 000 hommes) et d’éparpiller des efforts précieux, on aurait dû refondre toutes les activités particulières  dans une organisation uniforme .»

Les historiens pourraient réfléchir à cette question.

 

 

 

LES TURCOS DE LA COMMUNE

 

 

Or, on sait que Victorine Brocher (Rouchy à l’époque) et son mari « s'engagent dans le bataillon des Défenseurs de la République, dits turcos de la Commune, comme cantiniers » (Wikipedia).

Le Dictionnaire Maitron indique que le bataillon des Turcos était commandé par Léon Edouard Naze* ; parmi les combattants figuraient Berjaud, Devrigny, Fabre, Lantara, Laurent, Le Toux (et non Letoux), Martin, Marseille, Ménard, Napied, Sébire.

                                                       * Lithographe, adhérent - semble-t-il - de l’Internationale. Réfugié à Londres après la Commune, condamné par contumace à la déportation en 1873, grâcié en 1879.

 

Victorine Brocher écrit : « Nous avions alors comme chefs le commandant Naze et les capitaines Martin, Letoux et plusieurs autres officiers et sous-officiers.

Notre bataillon n'était encore ni organisé, ni habillé, ni équipé, ni armé; parmi nous il y avait des zouaves, des spahis, des turcos ; j'avais dans mon service un nègre*, il était très bon garçon. »

                                                                                   * Est-il besoin de préciser que le mot n'a ici aucune valeur péjorative ?

 

Comme on l’a dit, les zouaves avaient un recrutement européen – mais ce n’était pas le cas pour les spahis et les turcos, qui étaient des indigènes, sauf les cadres supérieurs. Victorine n’explique pas d’où provenaient ces recrues, qui étaient sans doute des soldats isolés des unités régulières, ralliés à la Commune, soit par sympathie, soit pour de simples raisons de subsistance. 

 Une gravure montre les Spahis de l’armée de Paris durant le siège de 1870-71 – donc avant la Commune

 

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Spahis faisant partie de l'armée régulière, à Paris durant la guerre franco-prussienne et le siège de la capitale en 1870-71.

Site Paris-Musées, musée Carnavalet. https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/le-siege-de-paris-les-spahis-de-l-armee-de-paris

 

 

 

Selon Victorine Brocher : « Les défenseurs de la République avaient des tuniques bleu clair, un pantalon large de même couleur avec molletières, mais moins large que ceux des Zouaves, les officiers avaient des tuniques avec revers à la Robespierre, sabre au côté et képi rouge avec galons dorés, trois, quatre ou cinq selon le grade. Le costume ne manquait pas d'élégance et il était pratique. Moi, j'avais le costume de drap fin, bleu clair, jupe courte, à mi-jambe, (car on ne peut aller au combat avec des jupes longues, c'est absolument impossible, on ne pourrait pas se mouvoir), corsage ajusté avec revers à la Robespierre, un chapeau mou tyrolien et une écharpe rouge en soie, avec franges dorées en sautoir, un brassard de la convention des ambulances. »

(Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97623796.texteImage)

 

Victorine raconte qu’elle a cousu « vite fait » les galons de Naze quand il prit son commandement.

Curieusement, Victorine Brocher ne mentionne pas (sauf erreur) le surnom de Turcos de la Commune pour son bataillon. De plus, elle évoque le seul commandant Naze et jamais Wolff.

Aurait-on confondu à tort les Défenseurs de la république et les Turcos de la Commune ? Questions pour spécialistes …

 

 

Les sites militants font un sort à un soi-disant « Père Trankil » un Kabyle rallié la Commune – il semble même que dans un quartier du Paris « populaire » (mais néanmoins bobo), une peinture de streetart le représente (existe-t-elle toujours ?) : costaud, croisant les bras et coiffé d’une sorte de chéchia, mais ce portrait semble celui du Communard Huet, natif de Normandie, qu'on trouve sur le Maitron… Et on présente invariablement le père Trankil accueillant avec joie la nouvelle du ralliement à la Commune de l’Algérie – qui comme on va le voir, était le ralliement à la Commune de quelques colons d’Algérie présents à Paris et certainement pas de la population autochtone.

Mais les militants aiment ces récits dans le style des belles histoires de l’oncle Paul dans le journal Spirou des années 50-60…

 

 

LA COMMUNE D’ALGER

 

 

Il y a deux autres chapitres du rapprochement voulu entre la Commune et l’anticolonialisme : la Commune d’Alger et la révolte de la Kabylie.

En Algérie, ls colons avaient depuis longtemps contesté l’administration militaire (les « bureaux arabes ») qui avait la direction des affaires locales et qui était notamment accusée d’être trop favorable aux indigènes. Dès avant la chute du Second empire, ils avaient obtenu que l’autorité dans la colonie soit remise au pouvoir civil – mais la décision tardait à s’appliquer. La chute du Second empire et la proclamation de la République leur donnaient l’occasion d’aller plus loin et d’envisager le gouvernement de la colonie par les colons eux-mêmes, et non par des administrateurs nommés par la métropole (on parle alors du self-government pour l’Algérie, comme dans les colonies blanches anglaises).

« … l'autorité française en Algérie croule de toutes parts. A Alger a éclaté une insurrection des civils contre les militaires. C'est ce qu'on appelle la Commune d'Alger, qui n'a rien de commun avec celle de Paris, bien que certains insurgés de cette révolte antérieure, ardents, aient combattu plus tard dans les rangs de nos communards. Il s'agit en Algérie d'un mouvement des Européens qui réclament une administration purement civile, dont ils seront les maîtres et qui fera peser sur les indigènes la domination la plus dure. » (Marcel Émerit, La question algérienne en 1871, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1972, https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1972_num_19_2_2203).

La fameuse Commune d’Alger est donc une suite de troubles qui mettent aux prises les administrateurs métropolitains et la « base » des colons, souvent modestes, et persuadés qu’ils ont vocation à faire main basse sur les terres des indigènes, qui selon eux, ont jusque là été exagérément protégés par l’administration militaire.

Benoît Romuald  Vuillermoz*, un avocat, ancien proscrit du 2 décembre 1851, est élu (ou proclamé ?) maire d’Alger au 4 septembre 1870. Il prend le titre de commissaire extraordinaire, parle de constitution fédérale, tandis que d’autres imaginent que l’Algérie pourrait demander son rattachement à l’Angleterre ou à l’Espagne. Les agitateurs et la foule des colons d’Alger oblige successivement les administrateurs militaires ou civils qui lui déplaisent à se rembarquer.

                                                         * Vuillermoz sera élu député en juillet 1871 aux élections complémentaires - et ne fera pas beaucoup parler de lui avant de démissionner…

 

Evidemment, comme le mouvement communaliste est fort à Alger, les autres villes, Constantine et Bône, restent plutôt en retrait, ne se souciant pas d’appuyer Alger.

 

 

ADVERSAIRES ET PARTISANS DE LA COMMUNE D’ALGER À VERSAILLES ET À PARIS

 

 

Lors de la proclamation de la Commune de Paris, quelques uns des agitateurs algérois se rallient à la Commune de Paris (agissaient-ils en accord avec Vuillermoz ? - question pour les spécialistes). Or ceux qui publient au Journal officiel de la Commune le 28 mars 1871, un acte d’adhésion à la Commune de Paris, sous la signature des « délégués de l’Algérie », Alexandre Lambert*, Lucien Rabuel, Louis Calvinhac, sont présents à Paris (puisque leur proclamation est datée de Paris) ; dès lors, quelle est leur représentativité réelle sur le terrain ? On remarquera que leur déclaration se place dans la perspective autonomiste qui est celle de la Commune de Paris (du moins dans les principes) :

« L’Algérie tout entière revendique les libertés communales.

Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité. »

 

                                                          * Il doit s’agir d’Alexandre Lambert, républicain de Châteauroux, assigné à résidence en Algérie après le coup d'état du 2 décembre 1851. Selon le Dict. Maitron, « Il y a probablement identité avec l’Alexandre Lambert, figure du mouvement algérois, qui fut envoyé en 1871 comme délégué de l’association républicaine d’Alger à Paris. Là, il devint délégué de l’Algérie auprès de la Commune, au sein d’un improbable « comité de sûreté générale et de l’intérieur, département de l’Algérie et des colonies, place Beauvau », puis « chef de bureau au ministère de l’intérieur (presse) ». Il fut tué au cours de l’investissement de la capitale. » (Voir aussi la page http://www.mauricemauviel.eu/wa_files/Notice_20sur_20Lambert.pdf).  Ne pas le confondre avec Alexis Lambert, journaliste républicain en Algérie, opposé à l’administration militaire, préfet de Bône, préfet d’Oran en 1870-71, Commissaire extraordinaire de la République en Algérie, en février-avril 1871, député d’Oran à l’Assemblée nationale en juillet 1871.

 

Cette parution entraine la réponse d’un député de l’Algérie à l’Assemblée nationale, Marcel Lucet (ancien préfet de Constantine)*, dans  le journal Le Temps du 2 avril 1871 ; il conteste la représentativité des trois délégués de l’Algérie qui sont «  simplement les délégués d'une société politique de la ville d'Alger, dite Association républicaine ». Lucet proteste  « tant en mon nom qu'en celui de mes concitoyens, qui m'ont honoré de leurs suffrages, contre toute idée d'adhésion au Comité central que ces messieurs appellent Commune de Paris, dont les actes criminels ont mis le comble aux malheurs de la France », tout en se déclarant attaché « autant que qui que ce soit », aux  franchises communales et partisan d’une «  large décentralisation administrative », mais sans empiéter sur ce qu’il appelle « le politique » (comprendre les compétences de l’Etat)..(http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k224612x.texte)

 

                                                * Lucet était aussi un républicain exilé après le coup d'état du 2 décembre 1851, fixé en Algérie. Nommé préfet de Constantine en septembre 1870, député de Constantine de 1871 à 1876, sénateur de Constantine de 1876 à 1883, siégeant au groupe de la Gauche républicaine.

 

Lambert réagit alors  au Journal Officiel de la Commune en rappelant que Lucet « a abusé de ses fonctions de préfet pour se faire élire », qu’il a été élu « grâce à la frauduleuse complicité du grand rabbin de Constantine », et affirme que l’Association républicaine a le soutien de « la grande majorité de la population coloniale » et que la « Délégation de l’Algérie » auprès de la Commune de Paris, qui est son émanation, a « bien le droit de parler au nom de toute la population algérienne qui veut la fédération et l’autonomie communales » (3 avril 1871).

 

On voit donc que la « Commune d’Alger » et ses représentants (plus ou moins accrédités ?) à Paris avaient seulement en vue la liberté et la prospérité de l’Algérie des colons grâce à un régime d’autonomie ou fédéral.

 

 

LA RÉVOLTE DE MOKRANI OU RÉVOLTE DE LA KABYLIE

 

 

On va d’ailleurs le vérifier avec l’épisode de l’insurrection ou révolte de la Kabylie qui se place en gros à la même époque que la Commune de Paris. Bien que les deux événements n’aient aucun lien organique, certains parlent d’une « Commune kabyle (ce n’est qu’une expression) ou signalent que dès qu’on est au courant en Algérie de la Commune de Paris, l’insurrection éclate en Kabylie, comme s’il y avait une relation de cause à effet entre les deux événements – au mieux on peut penser que les insurgés algériens ont profité des ennuis du gouvernement français, mais ce n’est même pas exact car l’insurrection kabyle, d’ailleurs précédée par de nombreux incidents, éclate trois jours avant le 18 mars, début de l’insurrection parisienne.

Après la proclamation de la République (4 septembre 1870) une période d’agitation s’est ouverte dans la population autochtone. Un historien de la fin du 19ème siècle écrit que pour les musulmans « un peuple s’incarne dans le sultan que la volonté d’Allah a mis à sa tête ; l’Empereur vaincu et prisonnier, c’était, pour eux, l’anéantissement de la France ». Ce qui se passait en France et en Algérie leur démontrait que l’autorité avait disparu : « Les moins malveillants des indigènes disaient, alors, que nous étions tous devenus fous ». « Le délire de la fièvre révolutionnaire s’empara, à Alger et à Constantine, de quelques énergumènes [parmi la population coloniale] qui, malgré les efforts des officiers et des gens de cœur comme les Warnier, les Lucet et autres, donnèrent aux indigènes stupéfaits le spectacle inouï de chefs et de fonctionnaires français méconnus, injuriés, arrêtés ou expulsés. » (Louis Rinn, Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie, 1891, www.miages-djebels.org/IMG/pdf/Insurrection_1871a.pdf), https://www.miages-djebels.org/IMG/pdf/Insurrection_1871a.pdf)*.

                                                             * Louis Rinn avait été officier des bureaux arabes. Il porte sur l’insurrection le point de vue des militaires, qui mettent en cause la désorganisation et l’incompétence de l’administration civile dans la genèse de la révolte.

 

Le bachaga Mokrani (ou Moqrani)* était un puissant féodal, mais son statut avait baissé d’un rang au moins lorsqu’il avait perdu son titre de khalifa pour devenir bachaga (ce qui en faisait une sorte de gouverneur payé par l’administration française). Néanmoins, il avait de bonnes relations avec les militaires en Algérie et se considérait comme vassal de l’empereur (il avait été reçu à Compiègne par Napoléon III) ; pour lui les militaires protégeaient, plus ou moins, les populations et surtout ses possessions, contre la rapacité des colons. 

                          * Le cheikh Mohammed el-Hadj el-Mokrani (1815-1871), khalifa, puis bachaga de la Medjana, et son frère Bou-Mezrag el-Mokrani, seront les chefs de l’insurrection kabyle.

 

 

 

BNF Chasse à courre donnée en l'honneur des Chefs arabes (Forêt de Compiègne) le 29 Novembre estampe 1862

Chasse à courre en forêt de Compiègne, en l'honneur des chefs arabes reçus par l'empereur Napoléon III, gravure extraite du Monde Illustré n°296 du 13/12/1862. Le pied du cerf est offert en geste d'hommage aux chefs arabes, en présence de l’impératrice. L’empereur s’est retiré avant la fin de la chasse. Mokrani est probablement le cavalier à gauche (indications sur l'étude de Jacques Olivier, Le bachagha Mohammed-el-Moqrani, Centre de documentation historique sur l’Algérie, Club Kabylie, 2013, http://cdha.fr/sites/default/files/kcfinder/files/Club_Kabylie/Le_bachagha_Mokrani_JO_250214.pdf).

Pour l'illustration : Site Mémoire des équipages, La vénerie impériale https://memoiredesequipages.fr/fiche/1669/2/44




 

Pour Mokrani, se retrouver subordonné à des civils était pour lui une humiliation : «  L’instauration du régime civil représentait pour Mokrani une véritable catastrophe non seulement parce qu’il se sentait menacé par l’expansion prévisible de la colonisation, mais aussi parce qu’il craignait un régime dans lequel l’aristocratie ne semblait pas avoir de place » (X. Yacono,  Kabylie : L'insurrection de 1871, in Encyclopédie berbère , 2004, https://doi.org/10.4000/encyclopedieberbere.1410

Louis Rinn prête ces paroles à Mokrani : « Ce gouvernement [la République] pourra donner aux masses indigènes, dans une très large mesure, la sécurité, le bien-être et la paix, mais jamais il ne nous donnera la Heurma (c’est-à-dire les honneurs, le prestige et les faveurs). Nous autres, représentants des grandes familles, nous sommes, de par la volonté de Dieu, nés pour commander, faire la guerre et vivre respectés et honorés, comme l’ont été nos nobles ancêtres ; il est de notre dignité de rester étrangers à tout travail et à tout commerce. »

 

 

 

« SI VOUS ETIEZ GOUVERNÉS PAR UN HOMME DE RACE… »

 

 

Tous les récits d’époque attribuent à Mokrani des paroles et des lettres dans lesquelles il exprime (avec regret et modération) son peu d’estime pour le nouveau gouvernement français et son dégoût de la sorte d’anarchie qui semble régner en France et dans l’Algérie coloniale : « Si vous étiez gouvernés par un homme de race, je n’hésiterais pas : j’irais moi-même, de ma personne, lui livrer ma tête et me mettre à sa disposition; mais le général Lallemand n’est pas gouverneur de l’Algérie : il n’est pas seul à Alger ! »

Il semble que Mokrani, fidèle à ses engagements préalables, a attendu que la France soit en paix pour donner le signal de l’insurrection*.

                                          * Lors de la guerre de 1870 lui et d’autres chefs avaient signé une déclaration pour encourager les autochtones à s’engager dans l’armée française.

 

On a longuement discuté de l’effet sur l’insurrection du décret Crémieux accordant la nationalité française aux Juifs d’Algérie – pour conclure qu’il n’avait pas joué un grand rôle dans le mécontentement de la population arabe et kabyle - certainement pas un rôle moteur, malgré de célèbres propos de Mokrani comme quoi il n’obéirait jamais à des Juifs*, ni à des mercantis**.

                                           * Allusion notamment au fait qu’ Adolphe Crémieux était ministre de la Justice.

                                           ** Mercanti, marchand (souvent dépréciatif), terme utilsé fréquemment en Orient.

 

Le 15 mars (trois jours avant les événements parisiens), Mokrani avertit par lettres ses correspondants de l’armée française qu’il entre en insurrection: «  Je m’apprête à vous combattre ; que chacun aujourd’hui prenne son fusil !Transmettez vite, je vous prie, à monsieur le général Augeraud, la lettre que je vous envoie à son adresse. Restez avec le bien, et que le salut de Dieu soit sur vous ! » Ces deux lettres écrites, le bachagha fit couper le télégraphe, que tant de fois il avait fait réparer depuis trois mois [depuis le début de l’agitation contre la présence française], puis il envoya des émissaires dans diverses directions. » (Louis Rinn, Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie).

 

 

Mokrani, appuyé par ses parents et vassaux, fit alliance avec le grand maître de la confrérie religieuse des Rhamanya, Cheik El Haddad, qui proclama la guerre sainte le 8 avril et nomma son fils Aziz pour diriger la lutte au nom de la confrérie. 

Une partie de la population fut sensible aux appels à la guerre, dont un paysan (après la fin de l’insurrection) rapporte le style :

« Quel bien peut-on espérer d'un gouvernement semblable ; ce n'est plus qu'un corps sans tête. Je fais appel à toi, au nom de la justice divine, viens à notre aide et Dieu donnera la victoire à la cause de la religion de Mohamed. Il vaut bien mieux pour nous mourir que vivre avec de tels fauteurs de désordres qui ont renversé le gouvernement. C'est ce qui est cause de la ruine des Français ; c'est le manque d'obéissance » (cité par Richard. Ayoun, Le décret Crémieux et l'insurrection de 1871 en Algérie. Revue d’histoire moderne et contemporaine,1988, www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1988_num_35_1_1439).

Les insurgés d’Algérie ont-ils eu connaissance de la Commune ? Si oui, elle a du leur apparaître comme un nouvel exemple de l’anarchie française.

Jusqu’au bout, Mokrani resta à sa manière fidèle à une France qui n’existait plus : « En pleine révolte, on l'entendra murmurer : « Si le grand sultan [Napoléon III] revenait, il verrait que je suis meilleur que les autres. » (Pierre Darmon , La révolte du bachaga Mokrani, L’Histoire, 2012 www.lhistoire.fr/la-r%C3%A9volte-du-bachaga-mokrani).

Il n’est pas question de résumer ici l’insurrection qui toucha la Kabylie et une partie du Constantinois et environ un tiers des habitants autochtones de l’Algérie.

On peut citer X. Yacono : « La majeure partie de l’Algérie refusa de suivre le mouvement et les Indigènes [sic] restés fidèles prirent une part importante à la lutte contre les insurgés. Si ceux-ci totalisèrent 200 000 combattants beaucoup n’étaient certainement pas armés de fusils et, pour l’emporter, la France ne fit intervenir dans ses colonnes que 22 000 hommes y compris les troupes régulières indigènes. Si on dénombra plus de 340 combats, du côté français on enregistra 2 686 décès dont plus de la moitié imputables aux maladies. Les pertes civiles s’élevèrent à une centaine d’hommes chez les Européens mais ne peuvent être précisées pour les Indigènes. » (art. cité)

Il est indiqué qu’à un moment, Mokrani souhaita négocier - de fait il n’avait peut-être jamais voulu rompre complètement avec la France, mais Thiers refusa toute négociation, une attitude rigide comparable à celle qu’il adopta envers la Commune. Les insurgés essayèrent de gagner un appui international en écrivant à la reine d'Angleterre en lui demandant l'envoi d'une escadre, ainsi qu'au Sultan de l'empire ottoman (ce dernier étant l'ancien suzerain de l'Algérie avant l'annexion française).

L’insurrection mit pratiquement fin à l’agitation politique chez les colons d’Algérie qui firent bloc derrière l’armée*, qui dut reconstituer ses effectifs car l’essentiel des forces avait été transféré en métropole pour les besoins de la guerre contre la Prusse.

                                                                                   * Les colons, formés en milices, paniqués, se livrèrent à des violences injustifiées qui à leur tour en entrainèrent d’autres. Mokrani parait avoir toujours souhaité la modération.

 

Le 5 mai, Mokrani est tué lors d’une escarmouche à Ouled-Souffla. Dès lors, la direction de la révolte passe à son frère Bou Mezrag, mais l’insurrection reflue et les tribus se soumettent l’une après l’autre. En janvier 1872, elle est pratiquement terminée.

La répression prendra un double aspect : judiciaire contre les individus ayant participé activement à l'insurrection et collective par des amendes et confiscations de terres infligées aux tribus.

 

Il est probable que les responsables de la Commune de Paris ne se préoccupèrent pas beaucoup de ce mouvement. Dans le Journal officiel de la Commune on lit : « Comme contraste avec les mauvaises nouvelles qui nous arrivent depuis quelques jours d’Algérie, nous sommes heureux d’enregistrer la dépêche suivante (…):

Constantine, le 28 mars 1871, 2 h. du soir.

Tebessa et Bord Borri Arredj [Bordj Bou Arreridj] débloqués, cette dernière sans coup férir. Le Bach Aga, isolé et abandonné d’un grand nombre des siens, est réduit à l’impuissance.

Le mouvement insurrectionnel touche donc à sa fin. »

Alexandre Lambert polémiqua avec un journal (La Patrie – en fait, c’était un autre journal qui avait publié l’article incriminé par Lambert) :

« Fidèle à votre rôle d’alarmiste et d’ennemi déclaré de la Commune, vous parlez de troubles survenus en Algérie et vous en exagérez la gravité pour en effrayer l’opinion publique. »

Lambert contestait que l’insurrection soit « l’œuvre des nombreux amis que la Commune possède en Algérie » et affirmait que « tous les colons algériens sont intéressés à maintenir le calme et l’ordre chez les indigènes, et qu’ils en viendraient facilement à bout s’ils avaient la Commune et toutes les libertés qu’elle comporte » (on voit mal comment…). Cédant au complotisme, il affirmait que « toutes les insurrections algériennes sont depuis longtemps l’œuvre préméditée des bureaux arabes [les bureaux militaires]. Ce fait est si vrai, que le gouvernement a rendu un décret ordonnant de poursuivre devant les conseils de guerre les officiers dans le commandement desquelles une insurrection éclaterait ; mais ce décret est demeuré inappliqué. »

 

 

Sequestre_Mokrani

Séquestre mis sur les biens de l'ex-bachaga Mokrani, arrêté du commissaire extraordinaire de la République française en Algérie, Alexis Lambert, du 23 (ou 25 ?) mars 1871. Ne pas confondre le commissaire extraordinaire, avec son presque homonyme Alexandre Lambert, qui représentait à Paris les colons sympathisants de la Commune.

Wikipedia, art. La révolte de Mokrani.

 

 

 

 

 

COMMENT LES MILITANTS VOIENT L’HISTOIRE

 

 

Dans ces conditions, on peut sourire en lisant sur des sites militants des affirmations comme « La Commune d’Alger : la désunion entre le prolétariat européen et le peuple kabyle mena à l’échec ! ». Le prolétariat européen d’Algérie (quel prolétariat d’ailleurs ?) n’avait certainement pas envie de s’allier avec ceux dont ils voulaient spolier les terres et qu’ils considéraient comme des inférieurs, et des hommes comme Mokrani certainement pas envie de s’allier à des gens de peu, irrespectueux des hiérarchies naturelles, même au cas improbable où ces derniers lui auraient offert une alliance.

Plus subtil mais tout autant illusoire est la réflexion d’un site QG décolonial  qui écrit : « l’absence chez les Communards de l’ébauche d’une réflexion sur les colonies et leur nécessaire libération est caractéristique d’un malentendu historique entre révolutionnaires du monde dominant et révolutionnaires des mondes dominés qui perdure jusqu’à nos jours. Rêvons. Comment ne pas imaginer la force supplémentaire qu’aurait eu la Commune de Paris si elle avait pu se coordonner avec le mouvement insurrectionnel indigène d’Algérie plutôt que d’accepter l’adhésion du mouvement communaliste et colonialiste d’Alger publiée d’ailleurs dans le Journal officiel de la Commune ? Une erreur que commettra aussi la deuxième république espagnole…*» (https://qgdecolonial.fr/2021/05/31/edito-20-la-commune-de-paris-au-miroir-de-la-commune-dalger-et-de-la-revolte-de-mokrani/).

                                                          * Lors de la guerre civile espagnole, les populations indigènes du Maroc espagnol se rangèrent du côté du soulèvement anti-républicain.

 

Mais ce site militant oublie que l’insurrection kabyle n’était pas le fait de « révolutionnaires » mais de féodaux alliés à une puissante confrérie religieuse. La Commune, dont on connait le virulent athéisme (au moins chez certains de ses partisans) n’avait vraiment rien pour comprendre l’insurrection kabyle, aristocratique et religieuse et pour s’allier avec elle, à supposer qu’elle en ait eu la possibilité matérielle. On peut aussi rêver au mariage de la carpe et du lapin.

On peut citer à cet égard les remarques de Louis Rinn (Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie, 1891, www.miages-djebels.org/IMG/pdf/Insurrection_1871a.pdf), même si on peut faire des réserves aussi bien sur la comparaison avec les guerres de Vendée que sur les bienfaits de la colonisation : « Les nobles de la Medjana et les seigneurs religieux de Seddouq ne combattirent que pour la conservation de privilèges, d’immunités et d’abus qui pesaient lourdement sur les pauvres et les humbles enrôlés sous leurs bannières. Ceux-ci, Arabes ou Qbaïls [Kabyles], comme jadis les paysans vendéens ou bretons, se firent tuer et ruiner pour une cause qui n’était pas la leur. De cette lutte, que des représentants d’un autre âge dirigeaient contre le droit moderne, la colonisation et la civilisation françaises sont sorties triomphantes, et, avec elles, la masse des vaincus, malgré un écrasement terrible, bénéficie aujourd’hui de notre victoire ».

 

Enfin, une petite devinette : qui a écrit de Mokrani :  « Il reçut la mort qu’il cherchait orgueilleux et fier comme il eût fait du triomphe » ? C’est Jules Favre, ex-ministre des affaires étrangères du gouvernement Thiers et adversaire de la Commune. Après la fin de l’insurrection arabo-kabyle, il y eut un procès des présumés responsables survivants devant les Cours d’assises d’Algérie : « Des ténors du barreau parisien, tels Jules Favre, se déplacèrent en Algérie. Les acquittements furent nombreux*. » (J. Olivier, L’insurrection de 1871, Centre de documentation historique sur l’Algérie, Club Kabylie, 2014  http://cdha.fr/sites/default/files/kcfinder/files/Club_Kabylie/insurrection1871_JO_251014.pdf)

                                                                      * On doit être plus nuancé sur ce point. Voir Bertrand Jalla, L'autorité judiciaire dans la répression de de 1871 en Algérie, Outre-Mers. Revue d'histoire, 2001, https://www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2001_num_88_332_3901.

 

Parmi les défenseurs des révoltés on trouvait aussi l’avocat marseillais Laurier, qui avait été l’un des défenseurs de certains accusés de la Commune de Marseille (Laurier fut député républicain gambettiste et se rapprocha ensuite des monarchistes) et Albert  Grévy (frère du président de l’Assemblée nationale et futur président de la République Jules Grévy), qui défendit Bou Mezrag, le frère de Mokrani (celui-ci fut condamné à mort puis sa peine fut commuée en déportation en Nouvelle-Calédonie).

Les articles d’histoire sur la Commune d’Alger et l’insurrection kabyle ont si peu en commun avec les récits de sites militants qu’on a peine à croire qu’on parle des mêmes faits.

 

 

 

LA COMMUNE ET L’ANTIRACISME

 

 

Après avoir constaté l’inexistence de visées anticolonialistes chez les Communards (au contraire même, du fait des prétentions communalistes de certains colons d’Algérie) on peut s’interroger sur l’antiracisme des Communards. Certes, on louera leur manque de xénophobie (mais évidemment il s’agissait d’accueillir ceux des étrangers qui participent à la Commune) ; on verra plus loin que certains ex-Communards ont par la suite – la société française ayant évolué - regardé les étrangers ave beaucoup plus de méfiance – on peut même alors parler de xénophobie.

Mais regardons au moins deux Communards dont la carrière s’est justement arrêtée au moment de la Commune.

 

 

FLOURENS : FIER D’ÊTRE ARYEN

 

Gustave Flourens, présenté comme sympathisant blanquiste, élu au conseil de la Commune, nommé général des forces de la Commune, fut tué par un gendarme Versaillais d’un coup de sabre alors qu’il était prisonnier (selon le témoignage généralement retenu d‘Amilcare Cipriani, également prisonnier) ; sa mort eut lieu après  l’échec de l’opération des Communards  pour marcher sur Versailles.

Mort à 33 ans, considéré comme le héros chevaleresque de la Commune, sa disparition fut durement ressentie et on sait que le corps franc des Vengeurs de Flourens se constitua à ce moment. On oublie que Flourens , fils d’un savant célèbre, avait eu le temps de débuter une carrière professorale. Professeur intérimaire au Collège de France (à 25 ans !), il est chargé de traiter l’Histoire des races humaines. Son cours est interdit du fait des opinions anti-religieuses et anti-bonapartistes qu’il y exprime, mais il publie ses leçons sous le titre d’Histoire de l'Homme. Il enseigne notamment que la supériorité physique, intellectuelle et morale des Aryens blonds aux yeux bleus les destine à dominer les peuples inférieurs (Wikipedia) – significativement le Maitron et la plupart des sites militants oublient de mentionner ces particularités. On peut citer quelques extraits de ses leçons publiées (seule l’ introduction et une première leçon ont été publiées) :

« Ils s’appelaient les Aryas*, les hommes purs et ils méritaient ce nom. C’est d’eux que nous viennent nos idées les plus élevées, nos sentiments les plus nobles (…) Et nous aussi, Français, nous sommes Aryas (…) Nous avons, comme les Grecs, l'amour du vrai et du beau, le goût pur, l'expression heureuse. Nous tenons de nos pères, Gaulois et Germains, l'intrépidité, l'élévation des sentiments, la bonté. »

« Chez tous les peuples de la division aryane, le corps est aussi bien constitué que l'âme. Il offre l'organisation la plus parfaite, la mieux appropriée à la condition humaine.»

« Autant le mélange entre peuples de même race est bienfaisant, autant il est funeste entre peuples de races différentes. »

[les Aryas] « Peuple brave, avançant courageusement à travers le monde, ne regardant jamais en arrière, toujours vainqueur, tant il a de force d'âme, des ennemis qui l'entourent, de tous ces autres peuples, jaloux de sa supériorité, qui avant son expansion se sont partagé la terre. Nous avons le droit d'être fiers de notre origine. »

                                                                              * Le terme sanscrit arya fut utilisé puis plus couramment remplacé par le terme aryen – l’expressions indo-aryen était aussi utilisée (cf. plus loin la citation de Tridon). Ces mots désignent la population primitive supposée être à l’origine des divers peuples blancs ayant peuplé l’Inde et l’Europe, et parlant des langues ayant une origine commune, les langues indo-européennes (qu’on appelait aussi indo-germaniques au 19e siècle).

 

« Les Gaulois présentaient le type arya dans toute sa pureté : teint blanc, cheveux blonds, yeux bleus. Ils étaient de haute taille ». La nation française est issue du mélange fécond des Gaulois avec les Latins, tandis que les Allemands, moins latinisés, forment un peuple moins actif (c’était écrit avant 1870 !). Quant aux Anglais, du mélange des conquérants normands avec « les Germains non francisés et les restes des Bretons naquit cette nation anglaise si forte, si persévérante, si active, maîtresse de tant de peuples ».

Dans la leçon introductive, Flourens passe rapidement en revue les différentes races et les raisons qui font qu’elles sont inférieures aux Aryas blancs – tout en s’efforçant de rester équitable. Il salue avec émotion la naissance du christianisme (sans mentionner le nom), qui n’est pourtant pas une création de la race aryenne : « Ce fut pourtant au milieu de peuples araméens que se produisit le plus sublime des dévouements ». « Dans la Judée apparut la religion qui ordonnait aux hommes de s'aimer les uns les autres (…) Une immense espérance souleva l'Europe ».

On ne posséde pas le texte complet des leçons de Flourens (s'il les a prononcées ?) et donc son examen approndi de chaque population; seule la leçon sur le peuplement de l'Inde figure dans le petit volume disponible : 

Gustave Flourens, Histoire de l'homme : cours d'histoire naturelle des corps organisés, au Collège de France https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k626428.texteImage#

 

 

TRIDON : L’IDÉAL GREC CONTRE L’ESPRIT SÉMITIQUE

 

Bien différent est Tridon.

Gustave Tridon était un militant révolutionnaire très proche de Blanqui, admirateur de personnages de la Révolution française comme Hébert. Il fut membre de la Commune ; il put s’enfuir lors de l’écrasement de la Commune, se réfugia en Belgique, où épuisé par la maladie (il était tuberculeux - on dit parfois qu’il s’est suicidé), il mourut dès août 1871.

Il semble que son livre posthume, Du molochisme juif : études critiques et philosophiques, rédigé avant la Commune et paru en Belgique dans les années 1880*, ait été écrit en collaboration avec Blanqui.

                                           * Avec l’indication « par Gve. Tridon, avocat, ancien membre de l’Assemblée nationale,  ancien membre de la Commune, ancien membre du Comité de salut public, etc »

 

Ce livre qui prend l’aspect d’un livre érudit, se fonde sur les thèses des Allemands Ghillany et surtout  Daumer :  ce dernier (ami de Feuerbach) « défend l’idée que le dieu juif Jehovah et Moloch ne font qu’un. Le judaïsme ne serait qu’un molochisme, une religiosité reposant sur des sacrifices humains, dont l’héritage barbare se perpétuerait dans le christianisme (… ); Daumer accuse le christianisme de procéder d’une matrice « molochiste », d’être un culte fondé sur le sacrifice humain et le « cannibalisme » sublimé en théophagie. »

L’oeuvre de Daumer fut louée par Karl Marx

« La thèse de Daumer et Ghillany sera reprise et développée en France par le blanquiste et communard Gustave Tridon (...) Le projet de ce livre, œuvre posthume, remonte à 1864, Blanqui collaborant étroitement à son élaboration.»

Art. Molochisme juif, Metapedia, https://fr.metapedia.org/wiki/Molochisme_juif

 

Voici quelques citations de l’ouvrage de Tridon :

« Combattre l'esprit et les idées sémitiques est la tâche de la race indo-aryenne. »

« La tâche de l'esprit moderne est donc de balayer jusqu'à la dernière parcelle l'esprit sémitique et de revenir à la destinée antique de notre race, à la devise sans laquelle sans laquelle elle ne peut vaincre, à son dogme sublime, l'Humanité. »

« La victoire de l'esprit indo-hellénique ouvre l'horizon de l'avenir. »

« Au monde antique vivifié par l'alluvion des nations modernes, nous devons les conquêtes de nos arts, l'éblouissement de nos cités. C'est lui qui arracha le voile jeté sur la vie par la terreur religieuse.

Ô Hellénie ! véritable patrie du sage, Ithaque perdue de nos rêves. Les dieux grecs ne sont jamais morts pour le penseur et le poète; son âme est le temple ou s'élèvent, rangées à double et triple rang, leurs statues, où se célèbre l'éternelle Panathénée. »

(Tridon, Du Molochisme juif, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62073w.texteImage)

 

 

BLANQUI, INSPIRATEUR DE TRIDON

 

 

Certains Communards évoluèrent après la Commune vers des positions nettement racistes (voir les messages suivants), mais ici on a affaire à des personnages qui étaient antisémites et racistes (ou suprémacistes) au moment même où ils étaient Communards. On objectera qu’il ne s’agit que de deux personnages – mais les autres Communards n’avaient pas les mêmes préoccupations théoriques que Flourens ou Tridon, donc n’ont pas eu l’occasion de s’exprimer sur les questions de la supériorité ou de l’égalité des races.

On ajoute que les idées exprimées par Flourens et Tridon étaient assez  largement  partagées à l’époque (l’inégalité des races était plutôt l’opinion dominante). Pour Tridon, l’antisémitisme est inséparable du rejet du christianisme. Mais l’opposition entre Aryens et Sémites va bien au-delà de la seule dénonciation du monothéisme et de la nostalgie du « miracle grec ». Toutes les qualités positives et « progressistes » de l'humanité son référées à la race aryenne (ce qui est aussi le cas chez Flourens). La particularité de Tridon (à priori, c’est moins vrai chez Flourens) n’est pas d’avoir exprimé des idées relativement banales à l’époque, mais d’avoir considéré que le destin historique de la race aryenne était de réaliser l’avènement d’une société plus juste (du socialisme ?), un point de vue moins fréquent. 

Enfin, il faut aussi considérer l’implication dans les théories de Tridon, de Blanqui, considéré comme le grand inspirateur de certains Communards (rappelons que Blanqui fut élu au conseil de la Commune mais, détenu en province à l’époque, ne put y participer). On a parlé du « racisme invétéré » de Blanqui à l’égard des Allemands ( ?) et des Juifs (cf. Gilles Manceron et Emmanuel Naquet, L’antisémitisme à gauche… aussi, in Être dreyfusard hier et aujourd’hui, Michel Dreyfus dir., 2009, https://books.openedition.org/pur/125193?lang=fr

Le même article rappelle l’antisémitisme de Proudhon, mais qui semble avoir eu peu d’influence sur ses disciples Commnards (?).

Détestation de l’influence sémitique et rêve d’un retour aux valeurs grecques chez Tridon, éloge plus classique de la supériorité des Aryens sur tous les autres peuples chez Flourens, condamnation du rôle prépondérant des Juifs dans le capitalisme et du judaïsme en tant que précurseur du christianisme, chez Blanqui : leurs conceptions ne se confondent pas exactement, mais peuvent se rejoindre ; leur point commun est de penser la description de l’humanité, son évolution et les conflits historiques (et, au moins partiellement, sociaux) en termes raciaux.

 

 

 

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 4 LE SOUTIEN DE LA PROVINCE

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

4

LE SOUTIEN DE LA PROVINCE

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

DEUX FAÇONS DE RACONTER LA MÊME HISTOIRE

 

 

Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures de la Commune (plus d’extérieur que de relations, disait de lui Rochefort, faisant allusion à l’allure élégante de Grousset), interrogé par l’enquête de la Revue blanche en 1897, pensait que la Commune avait permis de « sauver »  la République et l’expliquait ainsi :  elle avait «par son héroïque effort, donné à la France républicaine le temps de se ressaisir. Des engagements formels avaient dû être pris par Thiers avec les délégués des grandes villes frémissantes. Quand le sang de nos rues fut lavé, il se trouva que le programme de Paris était le seul pratique. »

Comme on l’a déjà indiqué, environ 25 ans après la Commune, Grousset se disait déçu par la République ploutocratique qui existait, au lieu de la République démocratique et sociale de ses rêves – ce n’était pourtant plus la république conservatrice de M. Thiers, mais celle des opportunistes, anciens gambettistes et ferrystes, désormais plus ou moins réconciliés avec les radicaux dits « intransigeants », plus à gauche qu’eux.

La phrase de Grousset est parfaitement alambiquée : pourquoi Thiers, au moment où il écrase la Commune, est-il obligé de prendre des engagements avec les grandes villes, de nature à sauver la République, comment celle-ci finit-elle par « adopter le programme de Paris » (on ne savait pas que la République bourgeoise avait adopté le programme de la Commune) ?

Tournons-nous vers une autre façon de raconter la même histoire – celle de Daniel Halévy* dans La Fin des notables (1930), un livre qui fit date mais qui est aujourd’hui un peu délaissé.

                                             * Daniel Halévy (1872-1962) fut dreyfusard, socialiste proudhonien, ami de Péguy et de Proust. Pendant l’entre-deux guerres, il exerça une forte influence intellectuelle et se droitisa, de sorte qu’il approuva (sans excès) le régime de Vichy, bien que lui-même issu d‘une famille juive convertie au catholicisme. Après la guerre il fut progressivement oublié mais les spécialistes des débuts de la 3ème République citent toujours son dyptique La fin des notables et La République des ducs.

 

Halévy écrit : « La promesse avait été donnée à mi-voix, dans le secret. (..) C’est aux Lyonnais que Thiers semble-t-il, s’engagea, à Hénon, maire de la ville et aux francs-maçons qui l’avaient accompagné (…) Ainsi fut conclue une sorte de pacte : Promettez-nous la République, dirent les provinciaux, les francs-maçons. Livrez-moi les Parisiens, répondit Thiers. Et les radicaux provinciaux, acceptant le pacte, se lavèrent les mains du sang dont ils touchaient le prix. » Daniel Halévy écrit ensuite que « fidèles au pacte, les provinciaux [il s’agit des républicains de la province] laissèrent massacrer et proscrire » les Communards (Halévy signale, sans doute à juste titre, que la franc-maçonnerie – contrairement à l’opinion courante aujourd’hui et à ce que prétendent certaines obédiences, avait officiellement désapprouvé la Commune). Thiers, « grandi par son épouvantable victoire » avait alors les mains libres pour tenir sa partie de la promesse : fonder la République et écarter les tentatives de restauration monarchique.

 

De nos jours, on ne croit plus au « pacte » entre Thiers et les grandes villes républicaines*, mais le fait qu’il n’y ait pas eu de pacte concret, entre individus concrets, n’empêche pas que les choses se soient passées à peu près comme le dit Halévy.

                                                                                                  * Voir Michel Winock, Les grandes crises françaises.

 

Alors, les villes de province, « frémissantes » - à défaut d’intervenir pour sauver la Commune, auraient imposé la République à M. Thiers en 1871.

Essayons donc d’avoir une idée du soutien des grandes villes à la Commune.

 

 

 

LE SOUTIEN À LA COMMUNE DES VILLES, MYTHE OU RÉALITÉ ?

 

 

Dans la mythologie de la Commune, on admet que celle-ci a contre elle la France rurale :  on laisse entendre que les masses paysannes n’ont pas compris que le message libérateur de la Commune était aussi valable pour elles, mais c’est une autre question. De toutes façons, il était difficile aux Communards d’informer les campagnes de leurs intentions (et ensuite de convaincre que celles-ci étaient bonnes) : la proclamation de la Commune Aux paysans n’a certainement pas été lue par beaucoup de paysans, si elle l’a été.

Mais au moins on peut penser que dans les grandes villes ou certaines villes moyennes, la Commune a obtenu le soutien de la population. Parfois ce soutien s’est traduit par la constitution d’une « Commune »  révolutionnaire.

Nous ne pouvons pas prendre ces Communes une par une. Regardons par exemple la Commune de Marseille.

 

 

LA COMMUNE DE MARSEILLE

 

 

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 Allégorie de la Commune de Paris et des Communes de Marseille (à terre) et de Lyon.

Dessin de Moloch, probablement publié pendant la Commune.

 

 

 

La nouvelle de l’insurrection du 18 mars provoque l’agitation à Marseille, où la préfecture est envahie le 23 mars par une foule qui soutient les insurgés parisiens. Tandis que le préfet est prisonnier, une commission départementale provisoire s’installe à la préfecture* ; elle est dirigée par l’avocat Gaston Crémieux, un républicain de gauche, avec le soutien des internationalistes. Mais on peut se demander si la commission a compris clairement le sens de ce qui se passe à Paris.

                                                                          * A ma connaissance, jamais le mot « Commune de Marseille » n’a été employé dans les proclamations de cette commission.

 

Dans sa proclamation, elle écrit : « Marseille a été unanime à déclarer qu’elle soutiendrait le gouvernement républicain régulièrement constitué, qui siégerait dans la capitale. » Or, les intentions affichées à Paris sont de constituer une ville libre, d’abandonner sans remords le statut de capitale. L’insurrection marseillaise est donc a priori strictement républicaine et ne semble pas consciente de la portée autonomiste du mouvement communaliste parisien. Elle se focalise sur la méfiance envers le gouvernement de Versailles suspect de vouloir rétablir la monarchie – ce qui est aussi un point partagé avec le mouvement parisien, mais ce dernier ne se réduit pas (comme on veut parfois le dire) à une simple protestation républicaine.

La commission départementale, d’abord d’accord en apparence avec le conseil municipal (républicain modéré), qui est toujours en fonctions, n’arrive pas à définir une politique claire d’autant que son contrôle sur la ville est mal établi. Le journal Le Petit Marseillais écrit : « Pauvre Commission départementale, personne ne veut la prendre au sérieux, personne ne reconnaît son autorité ». Comme dans un film où on ménage le suspense, la commission s’apprête à envoyer au gouvernement un télégramme annonçant qu’elle va se dissoudre moyennant quelques assurances, lorsqu’entrent dans la salle où elle siège les envoyés de la Commune de Paris, Landeck, Amouroux et May, auxquels se joint un autre « Parisien » déjà à Marseille, le très révolutionnaire Mégy (célèbre depuis qu’il avait tué un policier venu l’arrêter dans les derniers mois du Second empire). Ces hommes vont prendre en main la commission départementale.

Les délégués de Paris donnent une orientation révolutionnaire à la commission départementale (ils menacent même, dit-on, de fusiller Crémieux) – ce qui fait perdre à celle-ci une partie de de ses soutiens marseillais, déjà vacillants. Le conseil municipal (dont la commission prononce unilatéralement la dissolution) se rapproche du pouvoir versaillais. Lorsque l’armée (dirigée par le commandant de la région militaire, le général Espivent de la Villeboinest) lance son attaque victorieuse sur la ville (le 4 avril), les défenseurs de la « Commune » marseillaise ne sont environ que 400, mais des foules présentées comme considérables essaient de s’interposer entre les soldats et les défenseurs de la Commune.

Les délégués de la Commune de Paris parviennent à s’enfuir, tandis qu’après une journée de combats, la préfecture désertée par ses défenseurs, est occupée par l’armée et les marins : il y a environ 150 victimes chez les Communards. Les jours qui suivent, le général Espivent fait procéder à de très nombreuses arrestations.

Dans une lettre adressée à un journal démocrate, le « mulâtre » Job, membre de la commission départementale, en fuite, accable les délégués de Paris et les rend responsables de la catastrophe finale : « Que sont venus faire parmi nous ces hommes inconnus à Marseille, qui au lendemain de leur arrivée, alors que les esprits calmés par la voix de la raison étaient tout disposés à entendre les paroles de conciliation, ont rendu tout arrangement impossible ? ». Il reproche à ces hommes d’avoir insufflé des sentiments de haine aux esprits faibles et d’avoir pris la fuite au premier coup de canon.

Vraie ou fausse, l’imputation montre à l’évidence que Communards (ou communalistes) marseillais et Communards parisiens ne s’étaient pas compris.

L’absence de fort soutien populaire à la Commune de Marseille est montrée par une chanson (dans le texte original, en provençal de Marseille) de 1876 environ, de Michel (Miquèu) Capoduro - qui aurait sans doute voulu que les Marseillais se fassent tuer en plus grand nombre pour la Commune, identifiée par lui à la République :

 

Républicains de taverne,

Orateurs de cabarets (…)

Vous n’êtes guerriers qu’au cabanon (…)

Regardez le quatre avril (...)

Vous dormiez bien, et tout s’explique.

Enfants de la république

Je ne vous croyais pas tant bornés  (…)

 

Les ultimes défenseurs de la Commune furent parfois plutôt désinvoltes - bien que courageux – comme  le jeune Léo Taxil (le futur écrivain anticlérical puis antimaçonnique*), qui le 4 avril, entre dans la préfecture sous les balles, pour rejoindre les défenseurs, va sur une barricade tirer  quelques coups de fusil sur les « gardes nationaux de l’ordre » (fidèles au gouvernement), puis quitte la préfecture après s’être débarrassé de sa défroque, et  en badaud, va voir les artilleurs de la marine qui tient sur la préfecture depuis Notre-Dame de la Garde… Il ne sera pas inquiété.

                                                                         * Organisateur par la suite d’un vaste canular consistant à montrer que la franc-maçonnerie rendait un culte à Lucifer. Après avoir exploité le filon avec des livres à succès entre environ 1885 et 1897, Taxil dévoila lui-même la supercherie lors d’une conférence tumultueuse.

 

Le cent-cinquantenaire de la Commune a amené quelques articles où on évoque la Commune de Marseille – avec des approximations sur lesquelles il est inutile de trop s’étendre. Pour France Inter, tous les protagonistes de la Commune de Marseille finirent fusillés dans les « fossés » du Pharo : non, seul Crémieux, qui avait pris la direction du mouvement, fut condamné à mort et exécuté* (il y eut aussi quatre peines de mort qui furent commuées, les autres protagonistes furent selon le cas condamnés à la prison ou au transfert en Nouvelle-Calédonie, ou acquittés, sans parler de ceux qui étaient en fuite).

                                                                                                                 * Pour être exact, au moins un soldat rallié à l’insurrection fut aussi exécuté au Pharo.

 

La Ville de Marseille a publié un article sur son site dans lequel on apprend que l‘insurrection fut vaincue car elle était privée de ses chefs (?!) et que les noms des protagonistes font désormais partie de notre quotidien puisqu’ils ont été donnés à des rues de Marseille - comme Crémieux … et Gambetta. Eh, oui, on apprend que Gambetta était un Communard. Sans doute un effet de la confusion entretenue entre République et Commune… A ce compte-là, l’auteur de l’article aurait pu citer aussi Jules Ferry, adversaire de la Commune et nommé par Thiers préfet de Paris immédiatement après l'écrasement de la Commune !

Ceux qui sont intéressés par la Commune de Marseille peuvent se reporter à ma série de messages sur mon blog (http://comtelanza.canalblog.com/archives/2020/03/16/38104278.html et les 5 messages suivants).

                                            

 

 

 

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Fin de la Commune de Marseille, 4 avril 1871. Les marins du gouvernement bombardent la préfecture depuis Notre-Dame-de-la-Garde (Dessin) -  Crédit : Musée d'Histoire de Marseille.

Site de la Ville de Marseille

https://www.marseille.fr/culture/actualites/la-commune-de-marseille-150-ans-apres-retour-sur-l-insurrection-qui-changea-le

 

 

 

LE VOYAGE DE BENOÎT MALON À BORDEAUX

 

 

Gustave Lefrançais, membre du conseil de la Commune, dans ses souvenirs, évoque le point de vue de Benoit Malon que la Commune de Paris avait envoyé en mission en province, notamment à Bordeaux :

« Bientôt arrive Malon, revenant de Bordeaux, Il nous apporte ses impressions de voyage. Elles ne sont pas gaies.

Il est persuadé que, malgré le mépris qu’a déjà soulevé contre elle l’Assemblée des ruraux, la province n’appuiera pas le mouvement. La province redoute avant tout la reprise de la guerre dont elle ne veut à aucun prix. De grands malheurs sont à craindre.»

Que les remarques de Malon valent pour Bordeaux ou pour les régions traversées durant son voyage, la conclusion est que la province ne « suivait » pas, notamment par peur que la Commune ait l’intention de ranimer la guerre contre l’Allemagne - peur sans fondement semble-t-il (voir notre troisième partie), mais le constat confirme le vœu général pour la paix, aux antipodes de la présentation des Communards comme incarnant le patriotisme contre « les bourgeois capitulards ».

 

 

 

LILLE ET SA RÉGION

 

 

Comment a réagi Lille, ville ouvrière, face à la Commune ?

Selon Jessica Dos Santos (Lille, ville ouvrière et ville frontière, face à la Commune de Paris,Revue du Nord, 2006/1), « l’opinion publique a rapidement évolué au cours du conflit, et même le « petit capital de sympathie » pour la Commune qui existait en mars tend à disparaître. »

Au mieux, et « comme ailleurs », « les plus « à gauche » des républicains radicaux ont recherché d’abord un compromis honorable entre Paris et Versailles ». Ce souci est représenté par Gustave Masure* et ses amis,

                                                                                     * Directeur du  Progrès du Nord, ancien collaborateur de Gambetta au gouvernement de la Défense nationale installé à Tours durant la guerre 1870-71, puis en 1876 député de l’Uni républicaine -parti de Gambetta)

 

Les républicains lillois pensent que les seules revendications des Communards sont la proclamation de la République et les libertés communales pour toutes les villes, et ils espèrent parvenir à une conciliation entre Paris et Versailles, mais les tentatives de conciliation, en liaison avec la « Ligue d’Union républicaine des droits de Paris », fondée début avril par les anciens maires de la capitale, n’aboutissent pas, en grande partie en raison de l’hostilité de Thiers (mais la Commune refusa aussi de s’engager véritablement dans une démarche de conciliation).

« Au fur et à mesure du conflit, Le Progrès du Nord, sous la plume de Masure, durcit progressivement le ton à l’égard des insurgés (…). À la fin de l’insurrection, les républicains, radicaux comme modérés, sont donc unanimes pour condamner la Commune ; il apparaît clairement que la sympathie initiale à l’égard des « émeutiers » était surtout due à une mauvaise compréhension des événements.*»

                                                                       * L’auteur parle d’une « Incompréhension des enjeux réels de la lutte entre Paris et Versailles, due au fait que les Lillois croient chaque camp beaucoup plus modéré qu’il ne l’est réellement.»

 

L’auteur souligne la différence de perception des événements entre Lille et Paris : à Lille, la nomination de Thiers ne provoque aucune colère, ni la signature de la paix, loin de là  : « les Lillois sont loin de l’esprit « jusqu’au-boutiste » des Parisiens ; (…) dans le Nord on accueille avec soulagement une paix amplement méritée. » « …les Lillois sont très loin du sentiment de patriotisme blessé des Parisiens qui est une des causes indéniables du soulèvement du 18 mars. »

La population ouvrière lilloise ne se sépare pas du reste de la population : « … si dans la capitale, les souffrances physiques ont tendance à augmenter le bellicisme d’une partie de la population, la misère qui s’abat sur de nombreux Lillois contribue en revanche à renforcer l’aspiration à la paix. » De là « l’indifférence des ouvriers lillois » aux revendications de la Commune.

L’auteur parle même d’un fossé entre Lille et Paris. S’agissant de la gauche lilloise, l'auteur conclut que « le sentiment dominant (…) face à la Commune de Paris n’a donc pas été l’indifférence, ni pour autant la sympathie, quoi qu’en disent certains contemporains ; ce qui domine, c’est avant tout l’incompréhension ». (Jessica Dos Santos Lille, ville ouvrière et ville frontière, face à la Commune de Paris, Revue du Nord, 2006/1, https://www.cairn.info/revue-du-nord-2006-1-page-111.htm).

 

 

ROUEN ET LE HAVRE

 

 

Comment se présentent les choses à Rouen, vile « de plus de 100.000 habitants, parmi lesquels 30.000 ouvriers sans pain »*, et au Havre, villes occupées par les Allemands ?  

                                                    * Les citations sont tirées de l'ouvrage de Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen, 1851-1876, (1989).

 

La paix est acceptée par l’ensemble de la population, même chez les radicaux du Havre, très à gauche.

Certains républicains de Rouen et du Havre sont séduits par les idées de la Commune – sous leur aspect fédéraliste et proudhonien, aujourd’hui le plus délaissé : « La Commune proclame énergiquement le principe fédératif qui, seul, est capable de construire l’ordre vrai et de nous débarrasser des utopistes autoritaires de toute école » (Aubry, lettre au directeur du Nouvelliste de Rouen)*.

                                            * Emile Aubry (1829-1900), ouvrier typographe, socialiste proudhonien indépendant, responsable de la section de l'Internationale à Rouen. Participe à la Commune de Paris où il travaille à l'administration des Postes comme chef de bureau. Arrêté après la fin de la Commune, puis relâché, s'enfuit en Belgique alors qu'il est de nouveau recherché et condamné par contumace. En Belgique, devient un artisan photograveur réputé. Se rapproche un moment du bonapartisme social, puis devient partisan du mouvement boulangiste; en 1892, prononce un discours à la suite de Rochefort sur la tombe de Boulanger à Ixelles. Semble être resté en Belgique l'essentiel de sa vie, mais meurt en France (d'après le Dict. Maitron).

 

Mais après avoir espéré un compromis entre Paris et Versailles, les républicains du Journal de Rouen, informés notamment des arrestations auxquelles procèdent les Communards, parlent alors de « tyrannie criminelle ». « Espérons que la Commune sera promptement brisée... La Commune s’est livrée à de tels excès qu’il n’y a plus que des fous ou des criminels qui puissent la soutenir ». Pour le journal, l’issue désastreuse du conflit est prévisible : si la Commune refuse d’entendre raison et de se soumettre : on verra « ce désastreux spectacle d’une armée française noyant Paris dans le sang ». Le journal publie une lettre de Carnot, président de la gauche républicaine, condamnant sans réserves la Commune.

Lors des élections municipales de fin avril-début mai 1871, Le Nouvelliste de Rouen, plus à droite que son confrère, souhaite l’union nationale étendue aux monarchistes : « Les électeurs n’affirmeront qu’une chose, c’est qu’ils sont les partisans de l’ordre et qu’ils répudient les fatales doctrines au nom desquelles le sang français est répandu à Paris... Nous vivons des temps où il est désirable à tous égards que républicains sincères et monarchistes convaincus n’hésitent pas à se réunir sur le terrain des véritables principes sociaux... ».

« Après la semaine sanglante, le Journal de Rouen reconnut que la victoire des troupes de Versailles avait été accueillie avec satisfaction », mais qu’il fallait tenir compte qu’il y avait parmi les combattants de la Commune des hommes « de bonne foi [qui] croyaient la République en péril », et qui avaient été égarés  « par quelques énergumènes et quelques misérables » : la répression ne peut confondre indistinctement tous les participants. Le Journal de Rouen s’oppose alors au Nouvelliste, partisan de la répression sans nuance :  « Qu’on ne parle pas à notre confrère de justice dans la répression... C’est paraît-il se rendre criminel ».

Pour les quelques partisans locaux de la Commune (notamment Ernest Vaughan*), hormis Aubry qui se rendit à Paris pour participer aux événements, « l’adhésion à la Commune se limita à une approbation de principe, toute action était écartée dans l’immédiat », d’autant que la Normandie était toujours sous occupation des forces allemandes. Les pro-Communards furent arrêtés par la police après une réunion, certains s’enfuirent. Finalement les détenus furent jugés et acquittés.

                                   * Sur Vaughan qui fera une longue carrière de journaliste et directeur de journaux, voir notre troisième partie.

 

Source: Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen, 1851-1876, (Chapitre III. L’occupation de Rouen et la Commune de Paris), 1989,  https://books.openedition.org/purh/8299?lang=fr

                                        

 

 

NARBONNNE ET LE SUD-OUEST

 

 

Parmi les villes où une Commune révolutionnaire fut proclamée, on trouve Narbonne,16000 habitants, « la plus petite ville qui ait connu une Commune » (Marc César, La Commune de Narbonne (mars 1871), 1996, . https://books.openedition.org/pupvd/3865.

« Il faut éviter de chercher à la Commune de Narbonne des explications dans un prétendu malaise économique. C’est exactement l’inverse qui se produit : l’augmentation du niveau de vie permet à chacun d’avoir des occupations autres que purement matérielles et de survie. » (M. César ouv. cité – les citation suivantes entre guillemets sont extraites du même ouvrage )

Narbonne, où les républicains dominent, est isolée dans un département qui a voté conservateur en février 1871 : « Mais, il ne faut pas pour autant caricaturer, et parler de ruraux conservateurs autour de Narbonne : ils ont surtout voté pour la paix ».

Selon l’auteur, les républicains de Narbonne, qui veulent la République démocratique et sociale, se sentent trahis par la République conservatrice : la Commune de Narbonne est un « phénomène à la fois révolutionnaire et républicain, ces deux termes étant complémentaires, et non antithétiques ».

Néanmoins, on n’est pas vraiment convaincu par l’auteur qui qui évoque le souhait chez eux « un projet influencé par le fédéralisme proudhonien », même si les idées de Digeon*, le chef de l’insurrection (mais peut-être de lui seul), allaient dans ce sens. 

Paradoxalement, il me semble que le "communalisme" dans le Sud de la France (Sud-ouest et Sud-est) est de tonalité moins fédéraliste que celui qui s'exprime au Nord (on parle ici des théoriciens et selon les individus, bien entendu). Ce serait un sujet à approfondir.

                                                        * Emile Digeon (1822-1894), fils d'un républicain proscrit au 2 décembre 1851, avait passé une partie de sa vie à Palma de Majorque, où il avait créé une raffinerie de sucre et une exploitation agricole, et fait un riche mariage (ce qui lui permit de gérer la banque dont sa femme était propriétaire). Retourné à Palma après la Commune, il élabora pour la France un projet de constitution communo-fédérative. Revenu en France, il se consacra au militantisme et noua d’étroites relations avec Louise Michel ainsi qu'avec Jules Guesde. Il fut sans succès candidat dans la circonscription de Narbonne "successivement sous les étiquettes radical, socialiste et enfin, cas unique dans l’histoire politique, anarchiste". Progressivement converti à l'anarchisme, la dégradation de son état de santé (il devint pratiquement aveugle) l'obligea à abandonner ses activités politiques. Abandonné par sa riche épouse, il vécut la fin de sa vie dans la gêne, finalement recueilli par un cousin (d'après le Dict. Maitron).

                                                           

                                                                                     

 

 A Narbonne, une partie de la population demande au conseil municipal de soutenir la Commune de Paris - sur le refus de celui-ci, la mairie est envahie et la Commune est proclamée le 24 mars 1871 sous la direction d'Emile Digeon, en présence de 2000 personnes dont de nombreuses femmes, très actives dans le soulèvement. Ses partisans armés (250 à 300 gardes nationaux et 250 soldats de l’armée régulière ralliés à la Commune) se retranchent dans l’Hôtel de Ville lorsque les autorités décident de reprendre la ville. Les partisans de la Commune sont donc une partie importante de la population – mais sont-ils en majorité, l’auteur ne se pose pas la question.

Après des combats qui font trois morts, les défenseurs de la Commune de Narbonne doivent se rendre le 30 mars.

« La plupart des villes et villages voisins de Narbonne ne l’ont pas suivie dans l’insurrection. Pourtant, les sympathies envers la Commune étaient nombreuses. »

A Perpignan, après une brève agitation, les autorités gouvernementales, appuyées par les turcos (tirailleurs algériens), dispersent les pro-Communards « comme de vulgaires manifestants ». « … le soulèvement perpignanais, désorganisé, n’avait pu menacer réellement le pouvoir, bien protégé par ses « turcos ». Quelques arrestations furent opérées ».

A Béziers et à Sète (Cette, dans l’orthographe de l’époque), le soutien qui se manifeste pour la Commune « reste symbolique » et aboutit « finalement à une position de conciliation entre Versailles et Paris ».

« L’apathie de Carcassonne, Béziers ou Cette, sans parler de celle de Montpellier ou de Foix, ni des échecs de Perpignan et Toulouse, fut très préjudiciable à l’avenir immédiat de la Commune de Narbonne. » 

Lors du procès des participants de la Commune (soldats raliés et civils) le maire de Carcassone, Théophile Marcou (futur député), qui n'a pas soutenu la Commune de Narbonne, soutient les accusés dans son journal, de même que le journal Les Droits de l'Homme de Montpellier, dirigé par Ballue et le jeune Jules Guesde*.

                                                                       * Guesde qui a aussi écrit des articles favorables à la Commune de Paris sera obligé de s'enfuir à l'étranger avant d'être condamné à 5 ans de prison par contumace. On sait qu'il sera par la suite un des dirgeants les plus importants du socialisme français.

 

18 militaires ralliés à la Commune sont condamnés  à mort par la cour martiale, mais finalement grâciés (mais condamnés à la prison militaire) à la suite de l’intervention de notables aussi bien républicains que conservateurs.

Quant aux acteurs civils, ils sont jugés en novembre 1871 devant la Cour d’assises* de Rodez : le principal chef de la Commune de Narbonne, Digeon, reçoit de ses adversaires des témoignages favorables : « À mes yeux, quel que soit le verdict, je considérerai monsieur Digeon comme un honnête homme ». déclara le chef de bataillon du régiment dont une partie des hommes avait fait défection en faveur de la Commune. Il ajouta aussi : « Je ne veux pas apprécier la conduite des soldats qui sont passés aux insurgés ; il y a beaucoup de circonstances qui pourraient les excuser ».

 

                                                       * Dans les départements qui n’étaient pas sous le régime de l’état de siège (depuis la guerre de 1870), le jugement des accusés relevait des juridictions civiles. Dans les départements en état de siège, il relevait des cours martiales composées de militaires (généralement plus sévères et expéditives). Le jugement des militaires compromis incombait dans tous les cas aux cours martiales.

 

La Cour acquitte les accusés. « Digeon, accompagné de sa femme et de tous les autres communards sortait libre du palais de justice de Rodez. La foule les acclama aux cris de « Vive la République ».

Mais au moins deux autres acteurs, d’abord jugés par contumace, seront condamnés en 1872 à des peines de prison lorsqu’ils se présenteront pour être jugés.

L’auteur résume ainsi la position des républicains du Sud-Ouest envers les Communards de Narbonne : « On n’avait pas voulu les suivre, mais on les considérait avec respect comme de « vrais républicains », héroïques, qu’il fallait soutenir maintenant qu’ils avaient été battus. »

Il est à noter que la Commune de Narbonne fut vaincue militairement grâce à l’intervention de régiments de l’armée régulière, dont un bataillon de tirailleurs algériens. Leur commandant, pour briser la résistance des Communards, donna carte blanche à ses hommes : ceux-ci « lâchés dans la ville, pillaient trois cafés, terrorisant la population ». Ils pillèrent aussi l’Hôtel-de-Ville.*

                                                                       * « …les autorités militaires n’ont rien fait pour empêcher les turcos de se livrer à ces pillages, au contraire, elles les y ont encouragés, exploitant ce comportement pour terroriser les Narbonnais .» (M. César, ouv. cité).

 

L’auteur note que les turcos suscitaient le rejet dans les populations civiles et répondaient à ce rejet par des attitudes et des actes hostiles. Les officiers utilisaient cet antagonisme pour les besoins du maintien de l’ordre. L’auteur écrit : « l’anticolonialisme n’était pas encore né, et l’antiracisme, qui l’a suivi, était loin d’être devenu une des valeurs principales de la gauche. Digeon lui-même considérait les tirailleurs comme de « vrais sauvages ». Digeon pensa utiliser le pétrole contre les turcos, en disant lors de son procès : « je ne l’aurais pas employé contre des soldats français »…

 

 

 

EN RÉSUMÉ

 

 

Qu’avons-nous recuelli dans ce rapide examen qui n’est évidemment pas exhaustif *? Lorsqu’il y a eu une Commune dans une ville de province, peut-on conclure qu’elle avait lesoutien de la majorité de la population?  Il semble difficle de l’affirmer. Et quand on parle de villes favorables à la Commune, en fait, il s’agit plutôt de villes dont les représentants souhaitent une conciliation entre Paris et Versailles.

                                                                                   * Il aurait fallu parler de la Commune de Lyon (23-25 mars 1871), qui se réduit à deux jours d’agitation avec occupation de l'Hôtel-de-Ville - mais le maire Hénon, bien servi par l'arrivée de troupes composées de militaires originaires du Lyonnais, qui n'appuient pas l'insurrection, reste maître de la situation : seul le faubourg de la Guillotière reste plus longtemps aux mains des Communards locaux, avant d’être repris par les forces de  l’ordre dirigées par le préfet et le procureur de la république Andrieux (un républicain passé presque directement des prisons du Second empire à la magistrature, qui sera ensuite préfet de police, puis député). La reprise du quartier de la Guillotière fait une trentaine de morts.

                                                                                      

S’agissant de la sympathie pour les Communards vaincus, on doit observer que lorsqu’il y a eu une Commune locale, fréquemment les républicains même modérés se prononcent pour la clémence : par exemple à Marseille, le conseil général mandate son président, le modéré Labadié, un homme fortuné, pour plaider à Versailles la cause des condamnés à mort. Peut-on y voir une manifestation de solidarité régionale plus qu’une manifestation de proximité politique ?

De plus, l’idée que les républicains radicaux, sans avoir suivi les Communards, les considèrent comme des républicains “modèles”, devrait être nuancée : c’est peut-être exact dans le cas des Communards de Narbonne, bien moins lorsqu’on envisage le cas des Communards parisiens : on a vu que les républicains rouennnais veulent seulement distinguer, dans la répression, entre les Communards parisiens, de bonne foi, qui ont cru défendre la République, et leurs meneurs, qualifiés d’énergumènes et de misérables (il est vrai qu’exprimer publiquement une sympathie politique pour les vaincus est impossible).

Enfin il est très peu probable que les républicains unitaires aient jamais pu considérer comme des modèles les Communards partisans de l’autonomie communale complète ...  Si un rapprochement politique est possible, c’est seulement entre gens que ne séparent pas des questions importantes d’organisation du pays, donc entre les républicains radicaux et les Communards les moins fédéralistes.

Ces quelques réflexions indiquent la diffculté d’apporter une réponse  à la question du soutien (ou de l’absence de soutien) des villes (grandes ou  moyennes) à la Commune, ainsi que de la compréhension, par les républicains de province, des objectifs de la Commune.

 

 

 

walter cane

Allégorie de la Commune. Gravure d'après le dessin de l'artiste anglais Walter Crane, In Memory of the Paris Commune (1896 ?).

L'image symbolique de la Commune donnée par Walter Crane, socialiste, proche des libertaires, mais aussi illustrateur de contes de fées et de récits du cycle de la Table ronde, marqué par le pré-raphaélisme, semble assez loin de l'imagerie volontiers retenue en France. Il y a là aussi un sujet pour les historiens hors des sentiers battus: la représentation symbolique de la Commune selon les époques et les cultures.

Image figurant dans le recueil Dayot (L'Invasion, le siège, la Commune, album iconographique publié par Armand Dayot, inspecteur des Beaux-arts, sans date, mais probablement 1901).

Gallica.

 

 

AKG76208

 

La même allégorie dans une version allemande, à la mémoire (dem angedenken) de la Commune de Paris (fin du 19ème siècle, début 20ème).

 

 

 

07 juin 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 3 RÉVOLUTION, GUERRE, RÉPUBLIQUE

 

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

3

 LA RÉVOLUTION SOCIALE, LA RÉPUBLIQUE, LA PAIX OU LA GUERRE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

Lorsqu’on évoque aujourd’hui la Commune de Paris en 1871, on pense qu’il s’agissait d’un insurrection qui voulait combattre la pauvreté, l’inégalité et l’injustice sociale et créer une société plus juste – quand on ne l’envisage pas comme une révolte de la misère – ce qui est pratiquement le cas dans le documentaire Les Damnés de la Commune que nous évoquions en première partie.

Pourtant, les acteurs de l’époque voulaient en priorité promouvoir l’autonomie communale – du moins si on suit leurs déclarations, ainsi que d’autres réformes d’organisation. Mais ce but n’était pas exclusif de la recherche d’une société plus juste. Parmi ceux qui adhéraient sincèrement au programme autonomiste de la Commune, on trouvait des Proudhoniens, clairement fédéralistes, et aussi des socialistes internationalistes, plus ou moins proches les uns des autres.

Mais pour les plus nombreux sans doute, l’objectif autonomiste de la Commune, tel qu’il apparaissait dans les déclarations, n’était accepté que de façon tactique. En fait, ils adhéraient au vieil idéal jacobin de 1793, à peine rénové, dans lequel le pouvoir, saisi par les révolutionnaires, devait être exercé pour le bien du peuple (selon la conception jacobine du bien du peuple), au besoin par la force, dans un cadre national  ne laissant aucune place aux autonomies locales.

Enfin chez beaucoup, presque tous, mais plus encore chez les héritiers de 93, il existait un patriotisme français impérieux, d’autant plus fort qu’il mettait une équivalence entre la France et la Révolution, ou la France et la République révolutionnaire.

La perception de la Commune s’est donc modifiée dans le temps. Aujourd’hui, on met l’accent sur les réalisations et surtout les espérances sociales de la Commune, mais à l’époque, elles n’étaient pas au premier plan. C’est un des aspects du mythe.

 

 

LA COMMUNE : UNE RÉVOLUTION SOCIALE ?

 

 

Prenons d’abord l’avis d’une participante « de base » à la Commune, la désormais célèbre Victorine Brocher (à l'époque de la Commune elle s'appelait Victorine Rouchy du nom de son premier mari), dont les Souvenirs d'une morte vivante  publiés en 1909, servent de base au documentaire Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, dont on a parlé.

Celle-ci rappelle que « La Commune n'a jamais eu des intentions de gouverner la France, elle était une nécessité du moment, elle fut élue librement, elle voulait Paris libre dans la France libre.

Elle voulait affirmer la République et par elle arriver à une amélioration, non pas sociale, (une minorité seulement pensait ainsi) mais gouvernementale. »

Néanmoins, en se contredisant un peu, Victorine précise : «  Enfin elle voulait une République plus équitable, plus humaine »

 

 

 

1871-illustration-1467_Page_05 (2)

 

Journal L'Illustration du 8 avril 1871; détail d'une page présentant notamment des cantinières de la Commune. Victorine Rouchy servit comme cantinière dans le bataillon dit des Défenseurs de la République. Le texte indique que le général (Communard) Duval, fait prisonnier par les Versaillais, n'a pas voulu survivre à sa défaite - en fait, il fut exécuté par les Versaillais ! Voir en fin de message une reprise de la planche avec des légendes différentes.

 http://qcmtest.fr/guerre-franco-prussienne-de-1870-commune-de-paris-1871/1871-illustration-1467_page_05#google_vignette

 

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Victorine Brocher (1839-1921) avec second mari Gustave Brocher et un inconnu particulièrement élégant, sans doute à Lausanne. Victorine épousa en 1885 (ou 87 ?) Gustave Brocher, un militant socialiste puis anarchiste, originaire du Haut-Rhin, (naturalisé anglais en 1893 selon le Dict. Maitron). Ils se fixèrent à Lausanne en 1892, où ils ouvrirent une librairie puis un pensionnat. Ils résidèrent ensuite deux ans à Fiume avant de revenir à Lausanne. Gustave Brocher mourut en 1931 à Lausanne, fidèle à ses convictions internationalistes et anarchistes. Le libertaire suisse Louis Bertoni prononça un discours à ses funérailles.

Wikipedia.

 

 

De son côté, Georges Renard*, un jeune élève de l'Ecole normale supérieure, qui participa à la Commune comme collaborateur des délégués à la guerre Cluseret et Rossel, décrit ainsi le programme de la Commune :

« Le programme était double. Politique, il contenait le maintien de la République, l'organisation du suffrage universel, la liberté de presse, de réunion, d'association, l'éligibilité et la responsabilité de tous les fonctionnaires et magistrats. Il demandait la suppression du budget des Cultes, la création pour tous les enfants d'un enseignement intégral et laïque. Il voulait au lieu de la centralisation impériale, une fédération des Communes de France, constituées par les grandes villes ou associées par régions.

Social, il réclamait un système d'assurances contre les risques professionnels des ouvriers et petits commerçants (chômage, faillite, vieillesse) et la recherche des moyens propres à fournir au producteur capital, débouchés et crédit »

Renard  indique ici probablement le programme des milieux proudhoniens et socialistes, qui orienta les travaux de la commission du Travail et de l'Echange (de Léo Frankel) sans avoir le temps de déboucher sur des réformes abouties. On voit qu'il s'agit de réformisme et pas du tout d'un programme collectiviste.

                                                                     * Georges Renard devint après la Commune un universitaire, d'abord en exil à Lausanne, puis en France et le directeur de La revue socialiste.

 

 Il écrit d’ailleurs : « Au point de vue social, les revendications mises en avant étaient à coup sûr bien modestes. Mais « Commune » a le tort de ressembler à « Communisme » ; les adversaires ne se font [firent] pas faute d'exploiter cette équivoque; elle servit à discréditer l'insurrection perfidement ou naïvement qualifiée de communiste. Et la confusion fut d'autant plus facile que les socialistes qui s'y trouvaient en minorité et qui proposèrent à peine quelques timides mesures, y eurent peu à peu un rôle agrandi par la démission des éléments bourgeois*. Il est juste du reste de reconnaître que la Commune avait une orientation générale très démocratique, qu'elle tendait, sans trop savoir par quels chemins passer pour aboutir, vers une amélioration profonde du sort réservé aux déshérités des grandes villes. » (Georges Renard. Mes Souvenirs : 1870-1871- La Commune, in  revue La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe siècle, 1931, https://www.persee.fr/doc/r1848_1155-8806_1931_num_28_137_1194)

                                                                           * En fait, les éléments bourgeois ayant démissionné tout au début de la Commune, la majorité blanquiste-jacobine n’eut plus en face d’elle que la minorité formée de proudhoniens et de socialistes, mais peut-on parler d’influence grandissante de celle-ci ?

 

Son avis rejoint celui de Victorine Brocher : la Commune avait principalement un programme institutionnel (plus ou moins clair) et politique, et, accessoirement, un programme social.

Vu de province, le jeune Ernest Vaughan* essaye dans un article de journal de convaincre (sans grand succès) les radicaux des villes normandes de se rallier à la Commune : il parle du drapeau pour lequel lui et ses camarades sont «  fiers de combattre, celui de la Commune fédérale ». Vaughan reprochait à ses concitoyens « d’accuser la Commune de tous les maux ; il expliquait ce qu’il fallait entendre par Commune fédérale, la liberté individuelle, la décentralisation, le droit pour les habitants d’une même commune, d’une même province de s’occuper de leurs propres affaires, de fixer leur budget, de contrôler les actes des magistrats, la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat, l’instruction gratuite, obligatoire et laïque » (Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen, 1851-1876, chapitre L'ocupation allemande et la Commune de Paris, 1989 https://books.openedition.org/purh/8299?lang=fr).  

                                                                                                   * Ernest Vaughan, après une formation d’autodidacte, devient directeur d’usine en Normandie, ce qui ne l’empêche pas d’adhérer à l'Internationale en 1867. Très marqué par Proudhon (" … les grands principes admirablement formulés par notre immortel Proudhon "). Il est arrêté en 1871 en Normandie pour son action pour la Commune, mais remis en liberté, il parvient à s'exiler à Bruxelles avant son jugement. De retour en France, il collabore à divers journaux, puis devient en 1881 le gérant de L'Intransigeant, dont le patron est Henri Rochefort (qui avait soutenu de façon critique la Commune), Les relations sont difficiles entre les deux hommes. Vaughan prend ensuite la direction du Petit Lyonnais, quotidien socialiste. En 1897, il crée L'Aurore avec Urbain Gohier et Georges Clemenceau, qui sera l'un des seuls journaux parisiens ouvertement dreyfusards, il publie J'accuse...! de Zola, le 13 janvier 1898. Vaughan meurt en 1929.

 

 

De son côté, le grand spécialiste de la Commune Jacques Rougerie rappelle l’opinion de Bakounine sur la Commune :

« Bakounine croyait y trouver la réalisation de ses idées anarchistes : “La Commune s’était proclamée fédéraliste, et, sans nier l’unité nationale de la France qui est un fait naturel et social, elle nia audacieusement l’État, qui en est l’unité violente et artificielle”. À tout prendre, l’interprétation du Russe n’était pas tellement éloignée de celle de Marx. »

 

Il est indéniable que si la Commune mettait surtout en avant ses doctrines d’organisation, variables selon les tprogrammes et les aspirations des uns et des autres mais jamais clairement définies par le conseil de la Commune, depuis les simples « franchises municipales » jusqu‘à une conception large de l’autonomie et la fédération des communes (voir en première partie ce qui est dit de la Déclaration au peuple français du 19 avril 1871) ou même des "provinces", pour ses partisans et pour ses adversaires, elle avait aussi un contenu social implicite, espéré ou détesté à l’avance. On a déjà cité l’appréciation de Georges Renard sur la confusion entre communalisme et communisme.

Dans un ouvrage (assez peu cité mais où on glane beaucoup de renseignements) Histoire de la Commune de Paris en 1871, signé du pseudonyme (collectif) de Sempronius*, paru probablement fin 1871 (et hostile à la Commune) on décrit ainsi l’ambigüité du programme des dirigeants de la Commune :

« Voulez-vous constituer la Commune ou établir le communisme ? Vainement essayèrent-ils de donner à l'opinion un éclaircissement; ils ne purent ou n'osèrent jamais dire s'ils prétendaient gouverner Paris ou régenter la France. De cette équivoque, qu'ils avaient d'excellentes raisons pour ne pas lever, résulta pour eux cette situation qu'ils ne pouvaient pas faire un acte qui n'en contredît plusieurs autres. »** (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5447187h.texteImage)

                                               * Parmi les auteurs, on cite le journaliste et romancier Octave Féré.

                                             ** L’auteur accuse l’Association internationale des travailleurs (l’AIT, fondée par Marx), d’avoir été à l’origine de la Commune – c’est une théorie qui n’a pas de fondement ; malgré ce parti-pris et un ton très hostile à la Commune, le livre est bien documenté.

 

 

 

LES RÉALISATIONS SOCIALES

 

 

Mais certains auteurs, dès l’époque et peut-être à dessein, mettaient en avant la faiblesse des réalisations de la Commune

Dans son journal Le Républicain, qui parait à Paris en pleine Commune*, le journaliste Henri Vrignault, qualifié de républicain, mais visiblement hostile à la Commune, décrit (sans doute avec une part de mauvaise foi) le bilan social nul du gouvernement de la Commune:

«  Voilà les bienfaits de ce gouvernement qui devait donner aux travailleurs le bonheur parfait. (…) A-t-il ouvert un atelier ? A-t-il organisé une usine ? A-t-il perfectionné les lois sur les associations ? Rien, rien, rien. (...) Il a confisqué les usines des patrons au profit des ouvriers** ; mais comme il confisquait en même temps les ouvriers au profit de la garde nationale, cela n'a servi à rien. Et d'ailleurs, spolier n'est pas organiser (…) Il a, pour toute oeuvre, décrété les dégagements gratuits*** et empêché les boulangers de travailler la nuit. (...) les ouvriers meurent de faim. Rien, rien, rien. Voilà la devise, de quelque côté qu’on se tourne » (article paru le 17 mai 1871).

                                                              * Numéro du 17 mai. Article cité par l’Histoire de la Commune de Paris en 1871 de Sempronius. Selon  Sempronius, le journal « n'eut que quatre numéros, cet article ayant exaspéré les tyrans de Paris ».

                                                                      **  Il s'agit uniquement des entreprises abandonnées par le patron, généralement réfugié hors de Paris depuis l'instauration de la Commune.

                                                           *** Il s’agit des objets gagés au Mont-de-Piété,jusqu'à concurrence de 20 francs.

                                                        .

 

Son journal est interdit par la Commune et lui-même devra se cacher. Nous reparlerons de Henri Vrignault.

Evidemment il n’est pas logique d’attendre d’un gouvernement qui a duré 72 jours, aux prises avec une guerre sans pitié qui était devenue très vite sa première préoccupation, une œuvre sociale cohérente et durable – mais il y a quand même beaucoup de naïveté à gonfler le bilan social ou d'administration générale de la Commune.

Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871*, est sévère pour le bilan de la commision de l'Enseignement placée sous l'autorité du délégué, Edouard Vaillant, élogieux pour celle du Travail et de l’Échange, composée selon lui de socialistes révolutionnaires, sous l'autorité du délégué Léo Frankel - pourtant, si la seconde fut plus active (selon Lissagaray) que la première, elle n'eut pas mieux le temps de réaliser les mesures qu'elle projetait.

                                                                                                        * Prosper-Olivier Lissagaray (1838-1901), journaliste, prend part à la Commune sans exercer de responsabilité. Exilé en Angleterre, fréquente la famille de Marx et a une histoire d'amour contrariée avec la plus jeune fille de Marx, Eleanor (et se brouille durablement avec Paul Lafargue, gendre de Marx et ancien Communard). Publie en exil L'Histoire de la Commune de 1871 (en 1876) qu'il réeditera ensuite en version augmentée. Rentré en France, poursuit une carrière de journaliste, s'engage fortement contre le Boulangisme. Célèbre pour ses nombreux duels.

 

A propos du programme social de la Commune, un auteur décrit les limites de celui-ci : «  ... la Commune refusa d'exproprier les entrepreneurs capitalistes et de prononcer la remise définitive des effets de commerce impayés dont les règlements furent seulement rééchelonnés sur une période de trois ans (même la remise définitive des loyers dus entre les mois d'octobre 1870 et avril 1871 décidée par la Commune reste finalement une décision mesurée car limitée à quelques mois de loyers). Enfin, concernant la restitution des biens mis en gage au Mont-de-piété, les Communards n'acceptèrent la restitution gratuite au profit des débiteurs que des biens de faible valeur (les biens d'une valeur inférieure à 20 francs). ». Pour l’auteur, la Commune respectait la propriété privée car « L'ouvrier de cette époque n'aspire qu'à s'établir, devenir son propre patron, et par là-même acquérir la propriété de ses instruments de travail, soit seul, soit en s'associant dans le cadre d'une coopérative. L'ouvrier rêve d'être un propriétaire ».

(Frédéric Danos, La faculté de droit de Paris, la commune et Emile Acollas https://univ-droit.fr/docs/recherche/rhfd/pdf/031-2011/31-2011_p245-267.pdf

Pour un exposé du programme social de la Commune, voir l'article en deux parties de Laure Gaudineau sur le blog La Commune de Michèle Audin: https://macommunedeparis.com/2021/06/16/la-politique-sociale-de-la-commune-par-laure-godineau/

 

 

 

LES PRINCIPALES MESURES DE LA COMMUNE

 

 

Pour mémoire, les principales mesures décidées par la Commune - la plupart furent prises fin mars et en avril 1871 :

- abolition de la conscription;

- séparation de l’Église et de l’État et suppression du budget des cultes;

- laïcisation des écoles communales (liée à la précédente); gratuité de l'enseignement et dans certains cas, des fournitures;

- confiscation (contre indemnité) des ateliers abandonnés par les patrons pendant ou depuis le siège, qui seront donnés en gestion aux associations ouvrières;

- interdiction du travail de nuit dans les boulangeries et suppression du bureau de placement [pénalisant pour eux] des ouvriers boulangers;

- interdiction des amendes et retenues sur salaire par l'employeur;

- réquisition des logements vides en faveur des personnes sinistrées;

- fixation d’un maximum des salaire pour les fonctionnnaires et élus (6000 francs);

- retrait gratuit des objets de moins de 20 francs engagés au Mont-de-Piété;

- égalité des salaires des institutrices et des instituteurs;

- gratuité de la justice et réorganisation des services judiciaires;

- décret sur les pensions des combattants tués donnant les mêmes droits aux compagnes non mariées et aux enfants naturels qu’aux femmes mariées et aux enfants légitimes.

 

A cela s'ajoutent des mesures d'assistance aux défavorisés par la distribution de bons de chauffage ou d'alimentation, aux soin des mairies d'arrondissement. Mais déjà pendant le siège, les autorités avaient eu recours à de telles aides, de même qu'elles avaient autorisé le retrait des objets du Mont-de-Piété inférieurs à 15 francs.

 

Souvent, les mesures prises par la Commune sont rapportées en en exagérant la portée : on parle du maximum des salaires (mais ça concerne les élus et fonctionnaires), de l'interdiction du travail de nuit (ça concerne seulement les ouvriers boulangers), de l'égalité salariale hommes/femmes (ça concerne les instituteurs et institutrices), de la réquisition des logements (mais seulement pour venir en aide aux personnes sinistrées). Certes toutes ces mesures peuvent être considérées comme l'embryon de mesures plus larges qui auraient pu intervenir par la suite.

Certaines mesures n'eurent pas le temps d'être mises en oeuvre.

S'agissant des mesures scolaires de la Commune, on oublie de dire que certains de ses projets avaient déjà été  mis en chantier par le gouvernement de la Défense nationale avec Jules Simon (futur adversaire de la Commune) comme ministre de l'Instruction publique. Pendant la Commune, les enseignants furent loin d'être tous partisans de celle-ci : beaucoup quittèrent Paris, les enseignants et les élèves d'une école "primaire supérieure" protestèrent violemment contre la volonté de la Commune de réorganiser l'école, la Commune révoqua les inspecteurs et les inspectrices des écoles primaires.

 

On va même jusqu' à inventer des mesures que la Commune n'a jamais prises : le droit de vote des femmes, l'abolition de la peine de mort (des Communards d'un quartier de Paris ont brûlé la guillotine mais aucune mesure précise n'a été prise sur les peines judiciaires, au contraire les peines militaires au moment de l'organisation de la cour martiale, prévoient bien la peine de mort).

L'admission de tous les étrangers à la citoyenneté est souvent citée, mais  aucune mesure juridique n'a été prise : lors des élections de la Commune, il a été décidé que l'élection comme membre de la Commune de Léo Frankel, Hongrois, était valable au motif que « ... le drapeau de la commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent, que cet usage existe depuis longtemps chez les nations voisines ; considérant que le titre de membre de la Commune étant une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, comporte implicitement cette dernière qualité, la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis [comme élus de la Commune], et vous propose l’admission du citoyen Frankel. » (Journal Officiel du 31 mars 1871).

Il s'agit d'une décision de la commission des élections, sur un cas particulier, même si elle énonce un principe généralisable (mais dont la portée explicite est limitée à la cité - donc à Paris) - et qui se fonde sur un raisonnement un peu alambiqué : c'est l'élection même qui vaut à Frankel d'être considéré comme un citoyen, et donc éligible, rappel étant fait que la citoyenneté, comme c'est le cas dans les nations voisines, peut être conférée à ceux qui rendent des services à la cité (et à ceux-ci seulement ?).

Bien entendu, des étrangers en grand nombre servirent dans les troupes de la Commune, y compris à des postes de généraux (Dombrowski, Wroblewski...); ce fut même un argument des anti-Communards. Il n'en reste pas moins que la Commune n'avait pris aucune décision de portée générale sur les étrangers. De toutes façons, la présence d'étrangers comme engagés volontaires n'était pas rare lors des conflits (par exemple, pendant la guerre de 1870-71, Garibaldi et sa brigade se mirent à la disposition des troupes françaises).

                                                                                                              

 

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Décret de séparation de l'Eglise et de l'Etat pris par la Commune. Le site des Archives de Paris indique : « L’hésitation sur la nature de la Commune, oscillant entre administration municipale et gouvernement d’une république de Paris s’offrant pour modèle au reste de la France est manifeste quand celle-ci décrète le 2 avril 1871 [ou le 3 selon l'affiche ci-desus ?] la séparation de l’Église et de l’État, satisfaisant une revendication républicaine. » On peut ajouter que  la mesure, aussi bien, peut être considérée comme mesure d'un gouvernement révolutionnaire légiférant, dans l'intention, pour toute la France.

http://archives.paris.fr/a/865/decret-sur-la-separation-de-l-eglise-et-de-l-etat/

 

 

 

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Le maximum des salaires de la fonction publique et des élus à 6000 francs fut une mesure perçue par la postérité immédiate  comme caractéristique de la Commune. En 1910, le célèbre journal satirique L'assiette au beurre montre (sous le titre "Cri du coeur"), un député de gauche (sans doute un ancien Communard, puisque le numéro est dédié aux "Vieux Communards") effrayé, dire à des ouvriers : Refaire la Commune ? Ah mais non ... J'y perdrais 9000 balles !

Numéro de L'Assiette au beurre sur les Vieux Communards, 1910. Gallica.

 

 

 

LA COMMUNE A-T-ELLE SAUVÉ LA RÉPUBLIQUE ?

 

 

Un autre mythe de la Commune – parfois alimenté par les historiens actuels, est que la Commune se confondait avec la République et  qu’elle a sauvé  la République menacée par le risque d’une restauration monarchique au moment où l’Assemblée nationale, issue des élections de février 1871, était composée en majorité de monarchistes.

Cette idée a notamment été exprimée par Édouard Vaillant, ancien  membre du conseil de la Commune et par la suite, député socialiste sous la 3ème république. En 1894, dans un discours prononcé à la Chambre des députés, il déclara « C’est grâce à la Commune que la République existe. S’il y a actuellement la République en France, c’est à la Commune que vous la devez. Mais la République n’est que nominale, et c’est nous les communeux, les socialistes, les révolutionnaires qui fonderont, dans sa vérité politique et sociale, cette république que nous avons sauvée en 1871 ».

(cité par Michèle Riot-Sarcey, article La mémoire des vaincus, revue Contretemps, http://lesdossiers-contretemps.org/2021/03/03/la-memoire-des-vaincus-le-parcours-de-victorine-b-comme-exemple-1/)

Edouard Vaillant ne précise pas comment, matériellement, la Commune avait sauvé la République. D’ailleurs, puisqu’il opposait, comme beaucoup, la République telle qu’elle existait, à celle qu’il espérait, son affirmation revenait, paradoxalement, à dire que si la Commune avait sauvé la République, c’était la République bourgeoise, qu’il restait encore à transformer en République sociale…

Un autre ancien membre du conseil de la Commune, Paschal Grousset*, évoqua aussi, de façon lyrique et presque mystique, cette fondation de la République par la Commune :

« C’est ainsi que de notre holocauste, de nos douleurs et des larmes de nos mères fut cimenté le pacte républicain. »**

Grousset, comme Vaillant, séparait pourtant les deux Républiques :

 « La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non pas ploutocratique.[ploutocratie, gouvernement par les plus riches]»

                                                               * Paschal Grousset, né en Corse (sa mère était Corse) avait été délégué aux relations extérieures de la Commune. Déporté en Nouvelle-Calédonie après l'écrasement de la Commune, il réussit une évasion en bateau avec Rochefort, Olivier Pain, Jourde et quelques autres. Exilé en Angleterre, où il travailla comme enseignant. De retour en France, il reprit ses activités de journaliste et finit par être élu député de Paris. Auteur de livres pour la jeunesse (sa série La vie de collège dans le monde) et de romans d’aventures et de science-fiction. Il milita pour l’introduction du sport dans les écoles. Il refusa d’adhérer au nouveau parti socialiste de Guesde et Jaurès (SFIO). Aux élections de 1906, il fut réélu député pour la 4ème fois contre un socialiste de la SFIO, Dubreuilh, dont on a cité en seconde partie le volume sur la Commune dans L’Histoire socialiste de la France contemporaine de Jean Jaurès).Grousset mourut en 1909.

                                                              ** Entretien pour le numéro spécial de La Revue blanche sur la Commune, en 1897. La Revue blanche, dirigée par Félix Fénéon, était une revue d’art et de littérature qui à l’occasion parlait aussi de politique. Comme son directeur, sa sensibilité était plutôt libertaire. En 1897, elle interrogea un assez grand nombre de témoins de l’époque de la Commune, essayant de tenir la balance égale entre partisans et adversaires - sans compter les quelques neutres. Mais le numéro penche plutôt du côté des anciens partisans de la Commune.

 

 

Mais dès le lendemain de la Commune, une vision bien différente s’était imposée chez les républicains de gouvernement : en réprimant la Commune, la République avait fait la preuve de sa capacité à maintenir l’ordre et donc de sa légitimité.

«  Ce n'est pas la Commune qui a sauvé la République, c'est sa mort, sa mort qui rassurait  l'immense opinion hésitante que Thiers devait convertir au régime républicain »" (M. Winock et J. P. Azéma, La Troisième république, 1971)*.

                                                                                                 * Un compte-rendu du livre de Winocck et Azéma paru dans la revue Annales en 1971 rappelle que cette thèse (pourtant appuyée sur des textes d’époque) avait causé un petit scandale lors d’une émission télévisée. Aujourd’hui, qu’en serait-il ?

 

Les auteurs citent de nombreux textes, émanant de notables franchement républicains, dans les années suivant la Commune, qui expliquent que la République a rétabli l’ordre, là où des monarchies n’y seraient pas arrivées.

De façon nettement plus critique, c’était aussi l’explication de l’homme politique Edouard Lockroy* dans l’enquête de La Revue blanche en 1897 :« En se réfugiant à Versailles, en laissant la Commune se former tranquillement, en organisant méthodiquement le siège de Paris (…) enfin en écrasant la plus formidable insurrection dont l’histoire du Monde fasse mention, M. Thiers démontra à ses amis et à ses clients que la République pouvait être un gouvernement fort, plus capable de « rétablir l’ordre » qu’aucune Monarchie passée ou présente. »

 

                                                                                               * Edouard Lockroy : dans sa jeunesse, a participé aux campagnes de Garibaldi, a suivi Renan lors de fouillles en Orient. Littérateur,  élu radical à l’Assemblée en 1871, favorable aux élections pour la Commune (qu’il voit surtout comme le conseil municipal de Paris!), il fit partie des conciliateurs entre la Commune et Versailles – mais fut arrêté (pour des raisons peu claires) par Versailles et libéré sans jugement (une fois la Commune terminée). Elu de nouveau député (d’Aix-en-Provence, puis de Paris) passe progressivement du radicalisme à l’opportunisme, devient ministre du commerce et du travail (il met en place l’exposition universelle de 1889 avec la tour Eiffel), dépose des projets de loi sur les accidents du travail, les droits des travailleurs. Ministre à plusieurs reprises (de la marine, de l’instruction publique), converti à la politique coloniale, il s'associe à la poursuite de la conquête du Tonkin et prépare la conquête de Madagascar ; vice-président de la Chambre des députés. A épousé la veuve d’un des fils de Victor Hugo ; sa belle-fille (petite-fille de Victor Hugo) épouse l'un des fils d’Alphonse Daudet, Léon.

 

 

Gambetta, le chef de la gauche républicaine, dans son discours prononcé à Bordeaux le 26 juin 1871, un mois après la fin de la Commune,  avait lui-même tiré argument en faveur de la République de la répression de l’insurrection : «  Il faut donc maintenir et appuyer notre gouvernement, la République, en fait et en droit. Sans discuter sur les nuances puériles, permettez-moi de vous dire qu'un gouvernement au nom duquel on fait des lois, on fait la paix, on lève des milliards*, on rend la justice, on dompte des émeutes qui auraient suffi à emporter dix monarchies, est un gouvernement établi et légitime, qui prouve sa force et son droit par ses actes mêmes.

Ce gouvernement s'impose au respect de tous, et quiconque le menace est un factieux. (Bravo! bravo !) »

                                                          * Allusion à la signature du traité de paix et à l’emprunt pour payer l’indemnité de guerre.

Le discours est donc clair : en réprimant des émeutes formidables (sans la citer, il vise la Commune), le gouvernement républicain (dirigé par Thiers) a prouvé sa légitimité et son efficacité.

 

D’ailleurs à ce moment, Gambetta n’est pas pour l’amnistie des Communards dont il est assez rapidement question:

« … pour Gambetta, la Commune est un mauvais exemple. Elle n’est recevable ni sur le fond, ni dans la forme. L’amnistie des communards est impossible et il faut insister pour dire qu’elle est impossible : la révolution parisienne de 1871 est devenue le symbole des errances républicaines, un écho renouvelé de la Terreur », qu’exploitent la  droite monarchiste et les républicains modérés, contre les radicaux de Gambetta (Stéphane Gacon, L'amnistie de la Commune (1871-1880), Lignes 2003, https://www.cairn.info/revue-lignes1-2003-1-page-45.htm

Gambetta et ses amis  doivent donc montrer que la République respectable ne se confond pas avec l’émeute et la guerre civile.

 

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 Les deux républiques, caricature d'Alfred Le Petit parue dans Le Grelot en 1872.

Le dessin montre d'un côté la république conservatrice ou république honnête, ainsi qu'il est écrit sur son tablier, coiffée d'un bonnet qui laisse passer des épis de blé, modestement armée d'un balai dépenaillé, en face de la république rouge, qui se réfère à 1793 (sur sa robe), le pistolet à la ceinture, coiffée du bonnet phrygien, un faisceau de licteur à la hache tâchée de sang en main, un coq rouge à ses côtés. Cette république rouge agressive renvoie sans doute à la Commune mais aussi à la frange radicale du républicanisme que les conservateurs accusent de complaisance pour les idéaux de la Commune.  Curieusement, c'est pourtant bien la république "honnête",  "bonnasse" et ne payant pas de mine dans le dessin de Le Petit, qui a massacré les Communards de façon épouvantable. Le caricaturiste semble lui avoir donné le visage de Thiers. Pendant la Commune, Alfred le Petit avait fourni des dessins à un journal communard mais ne fut semble-t-il pas inquiété. Il travailla ensuite pour des journaux de tendance radicale et anticléricale (comme Le Grelot) . Puis il fut partisan du Boulangisme et à la fin de sa vie, antisémite et antidreyfusard.

 Site de la revue Parlements et Cliopolis. http://www.parlements.org/histoire_politique_en_images.html

 

 

DES COMMUNARDS REJETTENT LA RÉPUBLIQUE

 

Le républicanisme des Communards n’est pas une invention. Mais chez beaucoup - au moins parmi les proudhoniens - ce républicanisme ne s’identifiait pas à la République unitaire (au mieux décentralisée) que nous connaissons : les Etats-Unis ou la Suisse étaient pour eux des modèles préférables à l’Etat centralisé français, si on voulait vraiment parvenir à une situation où l’autonomie et la liberté des individus et des groupes seraient respectée. Les historiens actuels - surtout quand leur sensibilité est à gauche de la gauche, font l’impasse sur ces théories, pour eux sans intérêt voire suspectes. Les aspirations républicaines des Communards sont situées par ces historiens dans une continuité qui aboutit aux mouvements de gauche et de gauche radicale actuels : - continuité réelle pour une part des Communards, mais qui n’est qu’un aspect de la diversité des tendances exprimées sous la Commune.

 

De plus, on oublie (volontairement peut-être) que pour certains Communards, la République, même populaire, n’était qu’un avatar de l’Etat autoritaire.

 

Ainsi l’historienne Michèle Riot-Sarcey souligne le républicanisme de Victorine Brocher tel qu’il s’exprime dans ses souvenirs (Souvenirs d’une morte-vivante) : le mot « « République, « est au centre du récit de Victorine B. ; mot magique, mot sacré. À l’entendre, elle lui devrait son existence ; il guiderait ses pas et fixerait son destin. Elle lui consacre ses Mémoires, afin de restituer, au passé républicain, la part populaire dont il a été amputé » (Michèle Riot-Sarcey, La mémoire des vaincus : le parcours de Victorine B. comme exemple, Contretemps, La revue, mars 2021 http://lesdossiers-contretemps.org/2021/03/03/la-memoire-des-vaincus-le-parcours-de-victorine-b-comme-exemple-1/)

 

Mais comment alors interpréter la réflexion de Victorine Brocher dans ces mêmes mémoires : « Je sentis dans ma pensée le vide absolu de ces grandes phrases avec lesquelles on façonne le cerveau humain: Dieu ! Patrie ! République ! Tout cela ce ne sont que des mots creux, qui ne font qu'aggraver nos misères, et détruire la famille humaine ! ».

Peut-être faut-il se rappeler que Victorine devint libertaire (pas le genre de libertaire ou d’anarchiste qui tague les murs de quelques quartiers parisiens) et que dans la seconde partie de sa vie, ayant approfondi ses idées au contact de son second mari, le libertaire Gustave Brocher, elle pouvait rejeter toutes les formes étatiques, y compris la République. *

                                                                             * Mme Riot-Sarcey, dans l’article cité, fait mourir Victorine Brocher à Paris en 1921. S’agit-il d’un lapsus révélateur ? Victorine mourut  à Lausanne où elle avait vécu une grande partie de sa vie. Son décès est annoncé dans le Journal de Genève du 8 novembre 1921 qui précise qu’elle était la doyenne des combattantes de la Commune de Paris.

 

 

C’était le même rejet qu’exprimait un ancien membre du conseil de la Commune, Gustave Lefrançais,  dans sa réponse à l’enquête de La Revue blanche en 1897 :

« …  le prolétariat n’a rien à espérer de ceux qui ne veulent point reconnaître que la révolution et l’autorité — républicaine ou royaliste — sont antagoniques.

Les vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que me convaincre de plus en plus que cette minorité* avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. »

                                                                                                              * Il s’agit de la minorité de la Commune qui s’opposa à la formation du Comité de Salut public.

 :

Lefrançais avait exposé sa conception de la Commune dans sa  brochure La Commune et la Révolution en 1874: « À peine de devenir un indéchiffrable logogriphe**, [la Révolution] ne peut être autre chose que l’incessante revendication pour l’individu de son autonomie, c’est-à-dire du gouvernement absolu de ses facultés. »
Deux suppressions sont indispensables pour réaliser cette autonomie : « La suppression du gouvernement — du pouvoir — dans l’ordre politique ; celle du salariat, dans l’ordre économique. Or cette double suppression ne peut s’accomplir que par le triomphe de l’idée communaliste …». (Dict. Maitron, art. Lefrançais).

                                                                                                     *  Gustave Lefrançois, dit Lefrançais (1826-1901), membre du conseil de la Commune, signe la motion de la minorité opposée au Comité de salut public. Réfugié en Suisse après 1871, sympathise avec James Guillaume (voir deuxième partie). Participe au congrès de fondation de l'Internationale anti-autoritaire de Saint-Imier en 1872, avec les anciens membres de la Commune Beslay et Pindy. Rentré en France, il travaille comme comptable et poursuit sa réflexion sur les théories anarchistes. Sans confiance envers le suffrage universel, il considère tous les partis politiques, y compris socialistes, comme des groupements de niais dirigés par des ambitieux sans scrupules (phrase de son testament). Eugène Pottier lui a dédié son poème L'Internationale, mis en musique en 1888 par Pierre Degeyter.

                                                                                       ** Logogriphe, énigme qui consiste à deviner un mot à partir de plusieurs autres et par extension, discours incompréhensible.

                                                                                                            

 

Lefrançais voyait la Commune comme le triomphe de l’individu, libéré de toutes ses entraves. Lefrançais se serait-il reconnu dans les admirateurs actuels de la Commune qui invoquent en permanence la préeminence du collectif sur l’individu ?

                                                                                                       

Sans mentionner la République, l’ancien Communard Pindy*, fixé en Suisse (où il resta même après l’aministie) exprime les mêmes opinons libertaires  dans l’enquête de la Revue blanche :

«  … je suis loin d’être un admirateur passionné de ce que nous avons fait pendant la Commune et je crois qu’à part une minorité de nos collègues, à qui leur passage à l’Hôtel de Ville a donné l’idée qu’ils étaient devenus des hommes d’État, les autres, et le peuple avec eux, ont acquis la conviction que le meilleur des gouvernements ne vaut rien, et que l’autorité, en quelques mains qu’elle soit placée, est toujours pernicieuse à l’avancement de l’humanité.»

                                                                                      * Jean-Louis Pindy, d’origine bretonne, menuisier, élu membre de la Commune – signe le manifeste de la minorité contre la mise en place du Comité de salut public. Aurait décidé l’incendie de l’Hôtel-de-Ville. Parvient à se cacher et à fuir en Suisse. Grâce à James Guillaume (voir seconde partie) trouve un emploi dans une coopérative puis devient essayeur-juré d’or et d’argent. Libertaire, membre de l’Internationale “anti-autoritaire” de James Guillaume. Reste en Suisse après l’amnistie, obtient la nationalité suisse. Lors de la guerre de 14, soutient depuis la Suisse l’Union sacrée (union de tous les partis français en faveur de la guerre) et s’occupe de secours aux familles des mobilisés. Meurt en 1917 à La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel).

 

 

 

DES RÉPUBLICAINS CONTRE LA COMMUNE

 

 

Puisqu’on présente les Communards comme des républicains, il semble évident  qu’en face d’eux , il y avait essentiellement des monarchistes - ou de faux républicains comme Thiers (lui-même ancien monarchiste de tendance orléaniste)*. Les Communards décrivaient le plus souvent leurs adversaires comme des monarchistes, des Chouans. Mais on se trompe si on pense que les adversaires des Communards étaient des monarchistes exclusivement. il y avait contre la Commune un pan considérable de l’opinion républicaine, ceux qui justement ont crédité la République d’avoir vaincu l’émeute, comme on l’a dit plus haut.

                                                                      *  Les véritables sympathies politiques (au-delà du conservatisme, bien entendu) de Thiers peuvent être discutées. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après 1871 il s’éloigna progressivement des monarchistes et se rapprocha des républicains, ce qui lui vaut d’être considéré comme un homme illustre de la IIIème République : ses obsèques en 1877, prirent l’aspect d’une apothéose.

 

Ces républicains se divisaient en deux groupes : ceux qui étaient entièrement contre la Commune et ceux qui, tout en trouvant que certaines revendications des Communards étaient fondées, refusaient d’admettre l’insurrection et invitaient les Communards à donner des gages de bonne volonté en prononçant la dissolution de la Commune, moyennant certaines assurances et la promesse de réformes municipales (que le gouvernement Thiers n’était pas enclin, de toutes façons, à concéder). Avec des gradations, les derniers constituaient le groupe des conciliateurs ou le tiers-parti, notamment important en province.

 Ainsi, Georges Clemenceau, député et maire radical du 18ème arrondissement, déclare  lors d’une entrevue le 19 mars avec les membres du Comité central de la Garde nationale (qui a pris la tête de l'insurrection) : « Les revendications de la capitale sont légitimes, je regrette que le Gouvernement ait soulevé les colères, mais je dénie à Paris le droit de s’insurger contre la France ; Paris est tenu de reconnaître les droits de l’Assemblée. » Il s'efforcera avec d'autres, pendant que durera la Commune, d'aboutir à une conciliation.

 

Mais les sommités du parti républicain de l'époque se trouvaient dans le premier groupe.

Lors de la première session de l’Assemblée Nationale à Versailles le 20 mars 1871, le président de l’Assemblée, le républicain modéré Jules Grévy (futur président de la République en 1879) dénonce la « criminelle insurrection » de Paris et le « gouvernement factieux qui se dresse en face de la souveraineté nationale ».

Jules Favre, l’un des piliers du parti républicain, ministre des affaires étrangères de Thiers, parle le 21 mars 1871 d’une insurrection qui menace la société d’effondrement en sapant ses bases, et qu’il faut détruire.

Le savant Emile Littré (celui du Dictionnaire), figure du républicanisme, élu député aux élections de février 1871, écrit « J'abhorre la guerre que le prolétariat parisien vient de susciter. Il s'est rendu cruellement coupable à l'égard de la patrie (…): le devoir étroit des gouvernements est de réprimer fermement le socialisme dans ses écarts anarchiques. »

Hippolyte Carnot, président de la gauche républicaine à l’Assemblée, répondit au comité républicain du Havre, qui blâmait les excès de la Commune mais trouvait justes les revendications communales et souhaitait une conciliation, que l’insurrection contre la souveraineté nationale était inqualifiable, que l’on ne pouvait pas même alléguer l’urgence de défendre la République contre des projets de restauration monarchique ; il contesta à la Commune « le droit de former une individualité politique distincte ayant sa constitution et ses lois particulières », « une entreprise qui nous ramènerait au temps de la barbarie et de la féodalité » (Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen, 1851-1876, ouv.cité).

En apprenant l’exécution par les Communards de l’archevêque de Paris, le député Victor Schoelcher (celui de l’abolition de l’esclavage) estime que la civilisation a reculé de 4000 ans*.

                                                                                                                  * Schoelcher semble avoir oscillé entre conciliation et intransigeance envers la Commune - venu se rendre compte de la situation à Paris, il  fut arrêté par les Communards et rapidement remis en liberté.

 

Les républicains hostiles à la Commune se situaient souvent sur une ligne unitaire, qui refusait les aspirations autonomistes, voire fédéralistes, de la Commune. A cela s'ajoutait souvent la dénonciation du caractère de classe de la Commune, puisqu’il était visible que l’insurrection avait le soutien des classes populaires

En 1873 encore, les grandes figures du parti républicain, Carnot, Grévy, Littré, Arago, se prononcent contre l’amnistie des Communards (Stéphane Gacon, L'amnistie de la Commune (1871-1880, art. cité).

Amédée Langlois, dont on a parlé (deuxième partie) état lui, plutôt un fédéraliste proudhonien mais il avait pris le parti de l’Assemblée : on a remarqué qu’après la Semaine sanglante, sa seule intervention à l’Assemblée fut pour exprimer son horreur devant l’exécution de Chaudey (le journaliste d’inspiration proudhonienne, exécuté par les Communards d’obédience blanquiste) ; lorsque les premières demandes d’amnistie furent présentées par quelques élus républicains, il refusa sa signature.*

                                                                                             * Mais Langlois fut aussi l’un des seuls, en 1872, avec Tolain et Louis Blanc, qui combattirent à l’Assemblée la loi tendant à l’interdiction de l’Internationale qu'on accusait d'être responsable de l'insurrection. Il se rapprocha de plus en plus de Thiers, à qui il rendait fréquemment visite.

 

On a vu l’attitude de Gambetta, le dirigeant du parti républicain radical : il avait évité de trop condamner la Commune pour ne pas se couper de sa gauche. mais il renâclait à l’amnistie et tarda à devenir partisan de l’amnistie complète.

 

 

NI RÉVOLUTION NI RÉACTION (ÉMILE ZOLA)

 

 

Des auteurs qui sont identifiés comme républicains exprimèrent leur hostilité à la Commune : ainsi le journaliste et écrivain Charles Yriarte, auteur d’un livre  L'Occupation prussienne à Paris et le 18 mars, paru en 1871: l'auteur qui appartenait au camp gouvernemental (il était attaché de façon informelle à l'état-major du général Vinoy, gouverneur militaire de Paris), a utilisé dans son livre ce qu'il avait lui-même vu.

                                            * Charles Yriarte (1832–1898) écrivain et dessinateur. Rédacteur en chef du Monde illustré. Historien de l'art. Nommé inspecteur des Beaux-Arts en 1881. Auteurs de livres sur l'Adriatique, Venise etc. Sur la carrière de Charles Yriarte, voir https://www.inha.fr/fr/ressources/publications/publications-numeriques/dictionnaire-critique-des-historiens-de-l-art/yriarte-charles.html

 

 Yriarte dénonce – avec précaution - les erreurs de l’Assemblée nationale qui ont provoqué l’insurrection du 18 mars : « L'Assemblée, qui jugeait les choses à distance, et qui avait été nommée sous la pression de désastres inouïs avec la mission de faire la paix à tout prix, froissait dans chacune de ses séances les idées de la population parisienne ».

 Mais une fois l’insurrection accomplie, il n’hésite plus :

« L'atmosphère, du reste, était changée; au lieu d'une ville [Paris] où soufflait le vent de la révolte , on se groupait à Versailles autour des représentants de la volonté du pays : quels que fussent la couleur politique et les principes de cette Assemblée, elle était la nation, tout le monde était d'accord sur ce point et se réunissait dans la même réprobation contre l'émeute qui avait commencé par un tel forfait.*»

                                                                                 * Il s’agit de l’assassinat le 18 mars des généraux Lecomte et Thomas.

 

Même ralliement autour de l’Assemblée chez Emile Zola, qui à l’époque est correspondant de plusieurs journaux et suit la reprise de Paris pendant la Semaine sanglante dans des articles qu’il envoie au journal Le Sémaphore, de Marseille :

« À cette heure, nous n’avons qu’une force, cette Assemblée nationale qui a été le drapeau autour duquel tous les bons citoyens se sont groupés. Certes, je ne confonds pas la majorité de la Chambre avec les ardents de l’extrême droite, et je crois que tout coup d’État rencontrerait, non seulement dans M. Thiers, mais encore dans cette majorité, un adversaire énergique. Il ne faut pas plus livrer le pays à la révolution qu’à la réaction » (31 mai 1871 - 10 ème lettre au Sémaphore).

Avant cela, Zola a vu la répression de la Commune et en a été horrifié, tout en la jugeant nécessaire. Le 24 mai, au début de la Semaine sanglante, il avait écrit : « À ce moment de justice suprême, les chefs ne seront plus maîtres des soldats.

Que l’œuvre de purification s’accomplisse ! » (24 mai 1871 - 3 ème lettre).

Zola comme beaucoup croyait que les Communards avaient commis des actes monstrueux et allaient en commettre d’autres (massacrer tous leurs prisonniers, incendier Paris) : il jugeait que les soldats de l’armée régulière ne pourraient pas réfréner leur envie de vengeance. Plus tard, et sans doute mieux informé sur la Commune, Zola ne changea pas d’avis sur l’insurrection, qui demeurait pour lui inutile et catastrophique.

Voir les lettres de Zola sur le site de Jean-Paul Achard, http://jeanpaulachard.com/Commune1871/EmileZOLA-LettresSurLaCommune.pdf

 

Parfois ceux qui ont condamné vigoureusement la Commune ont aussi été critiques sur l'attitude réactionnaire de l’Assemblée nationale. Ainsi l’Histoire de la Commune de 1871 de Sempronius (dont on a parlé plus haut) écrit que « la Chambre de 1871 pourra sous ce rapport prendre dans l’histoire le nom de chambre de haine. Hélas c’était une chambre de conciliation qu’il eût fallu » (il parle des mesures de l’Assemblée dont l’accumulation a causé l’insurrection du 18 mars).

Il écrit que l’Assemblée, sauf quelques rares unités, « était composée d'hommes envoyés par la province en haine de Paris ».

L'auteur signale que l'Assemblée n'a pas compris la nature du mécontentement de Paris et n'a pas su agir à temps pour éviter l'explosion - reproche qu'il ne fait pas à Thiers. Mais il fait retomber sur les seuls Communards la responsabilité de l’échec des tentatives de conciliation : « Mais ce qui, plus que tout, pèsera éternellement sur la mémoire des hommes de la Commune, c'est la résistance qu'ils opposèrent invariablement à toute idée, à toute tentative de fusion et de conciliation avec le Gouvernement de l'Assemblée nationale. Refusant de reconnaître les comités, les ligues qui essayèrent de se constituer dans ce but, et supprimant méthodiquement tous les journaux qui osèrent élever la voix dans ce sens : la guerre civile à outrance, tel fut le dernier mot de leur politique ! »

 

Ces républicains qui restèrent du côté de Versailles – au besoin en critiquant les erreurs versaillaises - ont évidemment été caricaturés par les Communards et leurs sympathisants*. On imagine volontiers aujourd’hui qu’ils ne représentaient pas l’opinion publique. Pourtant la plupart des historiens sont d’accord pour dire qu’après la Commune, les républicains qui s’étaient tenus à l’écart de l’insurrection ou l’avaient condamnée, furent les gagnants de la nouvelle conjoncture, tandis que les conservateurs proprement dits voyaient leur influence diminuer graduellement (notamment lors des élections municipales – tenues en pleine période de la Commune – et aux législatives complémentaires de juillet 1871).

                                                                * Pour se limiter à un seul exemple, Lissagaray parle à propos de Louis Blanc (député républicain socialiste resté fidèle à Versailles), de son ton pleurard et jésuitique qui dissimulait la sécheresse de son coeur et ridiculise son physique : « Se dressant sur ses petites jambes, Louis Blanc... ».

                                                                                  

L’historien Jean-Marie Mayeur constate que « La Commune et son échec permettent aux républicains de se séparer des révolutionnaires ». Il écrit que « Les républicains les plus avancés, même lorsqu’ils s’efforcèrent de faire prévaloir la conciliation entre Paris et Versailles, ont vu dans la Commune une aberration et une utopie ».

« La Commune vaincue ne suscite qu’hostilité et répulsion et ses partisans se terrent. La faveur de l’opinion ira à ceux qui sauront, en s’affirmant républicains, prendre leurs distances vis-à-vis de l’insurrection ».

 (Jean-Marie Mayeur , Les débuts de la IIIe République 1871-1898).

 

 

COMMENT M. LABOULAYE VOYAIT LA RÉPUBLIQUE

 

 

Nous avons déjà parlé d’Edouard Laboulaye (deuxième partie). Dans sa brochure La République constitutionnelle, parue en pleine Commune, Laboulaye, qui a condamné la Commune (sans excès d’hystérie toutefois - du moins à notre connaissance), évoque les raisons pour lesquelles la France devrait adopter le régime républicain.

D’abord, celui-ci n’est pas au-dessus du suffrage universel (comme le disaient certains) :

« Je ne suis pas de ceux qui mettent la République au-dessus du suffrage universel, je n'ai jamais rien compris à ce droit divin de nouvelle espèce; j'estime que les gouvernements sont faits pour les peuples, et non pas les peuples pour les gouvernements. La France a donc le droit de rejeter la République, si la majorité de la nation n'en veut pas; mais je crois qu'aujourd'hui il est de son intérêt de la conserver et de la constituer. »

« En acceptant la République, la France fera un mariage de raison, c'est pour cela peut-être qu'elle trouvera enfin le repos et le bien-être qu'elle poursuit en vain de si longtemps. »

 

Assez curieusement, Laboulaye rejoint – mais sans doute avec des visées différentes - certains Communards comme Denis ou Cluseret, en écrivant : « La République qui convient à la France, c'est celle qui ressemble au gouvernement de l'Amérique et de la Suisse; je la qualifie d'un mot c'est la République constitutionnelle ». Les Américains sont pour lui « ces grands organisateurs de la démocratie moderne ».

Pourtant, il rejette le fédéralisme qui caractérise – à des degrés différents - les pays qu’il prend pour modèle : il faut y voir une preuve de son pragmatisme car Laboulaye comprend que la mentalité française ne tend pas au fédéralisme. C’est donc l’esprit libéral des démocraties modèles qu’il faut copier plus que l’intégralité de leurs institutions.

Deux réformes lui tiennent à coeur pour fonder solidement la République : la séparation de l'Église et de l'État et la liberté de l’enseignement (ce qui veut dire l’enseignement indépendant de l’Etat).

Mais il n’y a aucun anticléricalisme chez lui. Il écrit que «  le prêtre est si naturellement l'ami et le compagnon du pauvre et du petit, qu'en tout pays où l'Église est séparée de l'État, le prêtre est un ardent défenseur de la République et de la démocratie. Il suffit de voir les États-Unis et le Canada ».

 « La clef de voûte de la démocratie américaine, c'est l'éducation, largement et gratuitement donnée par le canton* à tous les enfants. Aux États-Unis, les écoles sont l'œuvre nationale par excellence, mais tous les citoyens s'y intéressent par le vote d'un impôt spécial et par la nomination des comités d'école. L'État n'a qu'une surveillance générale; ce n'est pas lui qui fonde et administre les écoles, c'est le peuple lui-même ».

                                                                     * Laboulaye a sans doute dans l’esprit le comté. Il cherche un équivalent français et veut éviter toute mauvaise interprétation du style « féodal ».

(Edouard Laboulaye, La République constitutionnelle, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95452c.texteImage)

 

Laboulaye ne sera pas forcément prophète dans toutes ses préconisations et la République à la française restera plus étatique qu’il ne l’aurait voulu. Il jouera encore un rôle important lors de l’adoption des lois constitutionnelles de 1875. Comme on sait, il fut à l’origine de la souscription pour offrir aux Etats-Unis la statue de la Liberté – mais il mourut en 1883, avant de la voir installée en 1886.

Laboulaye était sans doute assez atypique dans son admiration des Etats-Unis (elle était devenue proverbiale et on souriait lorsqu’on voyait qu’il se préparait à placer son couplet admiratif pour les Etats-Unis) ; mais il fut l’un des chefs du centre-gauche à l’Assemblée, appuyant la politique de Thiers jusqu’à ce que celui-ci quitte le pouvoir. A travers son exemple, on voit qu’il faut au moins nuancer l’idée que tous ceux qui ont désapprouvé la Commune étaient des conservateurs bornés et des esprits rétrogrades.

 

 

PATRIOTISME – LA GUERRE 

 

Parmi les raisons invoquées pour l’insurrection qui a conduit à l’établissement de la Commune, il y a le ressentiment des Parisiens à propos de la défaite militaire et du traité de paix avec l’Allemagne, qui mettait fin à la guerre franco-allemande (lors de l’insurrection du 18 mars, seul le traité préliminaire était signé).

La colère des Parisiens (des milieux populaires essentiellement), prenait un aspect double : d’un côté le refus de la défaite et l’idée qu’on pouvait continuer le combat, de l’autre la conviction qu’ils avaient été trahis et que la bourgeoisie avait préféré la victoire des Allemands plutôt que les risques d'une révolution sociale qui aurait pu se produire pour mettre en place un « vrai » gouvernement de salut public  décidé à  faire « la guerre à outrance ».

L’inspiration patriotique de la Commune (ou mieux, des événements ayant abouti à mettre en place la Commune) a été reconnue, dès le début, y compris par son ennemi le plus acharné :

« M. Thiers a dit à la tribune de l’Assemblée Nationale : « l’insurrection de 1871 a été le résultat d’un patriotisme égaré. » Je n’ajouterai rien à ce jugement de l’homme d’État qui l’a combattue et vaincue. » (témoignage de Lockroy dans le numéro de la Revue Blanche de 1897 consacré à la Commune.

Le même Lockroy commente : « La Commune fut faite des désespérances, des déceptions et des colères du siège. Si, plus tard, des revendications sociales s’y mêlèrent, ce fut accessoirement et, pour ainsi dire par déviation. ». Longuement, il explique la psychologie de ceux qui allaient devenir des Communards : masses grisées de rhétorique patriotique  plus encore que « par l’alcool qu’elles étaient obligées d’absorber pour soutenir leurs forces »,  exaspération des souffrances morales par les souffrances physiques, rage à la nouvelle de « la paix conclue sans combat [sans combat final, sans doute], sans que l’effort fût tenté, sans que les heures de misère eussent la compensation d’une tuerie glorieuse ; sans que les fureurs accumulées lentement pussent éclater. »

Chez Victorine Brocher on trouve aussi le rappel du sursaut patriotique – mais ici, curieusement, associé, au moment de la Commune à l’obligation de se conduire « sagement » en présence de l’ennemi prussien :

« ... les Parisiens (…) voulaient sauver  l'honneur de la France outragée. (…) Après cinq mois de siège, de famine et une honteuse capitulation, avec les dettes à payer, les ateliers encore fermés et pas de travaux d'aucun genre, le peuple acceptait encore de prolonger sa misère ; il ne voulait pas faiblir devant l'ennemi, c'était le mot d'ordre; la Prusse nous regarde, elle est à nos portes ; soyons sages! Et il le fut, trop même, car quelques folies qu'il eût pu faire, il n'aurait jamais égalé ce qu'à fait le gouvernement [de] Thiers ... »

Le refus des Parisiens de la « paix honteuse » a paru déraisonnable, voire pathologique, à certains observateurs : pour Théodore Duret, le peuple de Paris croyait possible de «  battre les Prussiens victorieux, avec des gardes nationaux improvisés. (..) la défaite finale [le] fait tomber dans un abîme de déceptions, d’amertume, de désespoir, amenant le peuple, en haine de ceux qui viennent de le gouverner, qu’il rend responsable des malheurs subis, à se donner aux hommes de la Commune (…) »*

                                             * Théodore Duret, dans l'enquête de La Revue blanche, 1897. Duret, critique d'art et littérateur, ami des peintres impressionnistes. En mai 1871, il faillit être fusillé par les Versaillais avec son ami le banquier Cernuschi, alors que tous deux venaient visiter leur ami Chaudey en prison, sans savoir que celui-ci avait été fusillé peu auparavant par les Communards !

 

Pour les hommes raisonnables de l’époque et pour les historiens, la paix (aux conditions des vainqueurs) était inévitable, et ce n’était pas le fait que des bourgeois ou des ruraux.

L’universitaire François Roth, écrit sur l’esprit général à l’époque: « On est frappé par la profonde aspiration à la paix. » « La reprise de la guerre était une totale illusion. Ultérieurement, Gambetta a admis que ce n’était pas la solution (…) Etait-il possible de faire autrement ? Thiers a été suivi, la mort dans l’âme, par l’immense majorité de ses compatriotes. Les accusations d’égoïsme bourgeois qui s’élèveront une centaine d’années après les événements relèvent du phantasme idéologique et servent de défoulement commode » (F. Roth, La Guerre de 70, 1990).

L’historien Jean-Marie Mayeur écrit : « Autant que les mots de « paix », les mots d’ « ordre » et de « travail » disent bien la tonalité du moment. Sur ce point encore, guère de désaccord entre monarchistes et républicains »

Il est vraisemblable que le patriotisme exacerbé et désespéré qui s’exprimait à Paris (Lockroy parle de « l’inextinguible soif de la mort ») n’avait pas son équivalent en province, même dans les grandes villes.

Dans celles-ci (et surtout celles qui étaient éloignées des champs de bataille), il y avait eu des bellicistes acharnés, mais souvent de façon purement verbale. Pour prendre l’exemple de Marseille, il y avait un grand nombre de clubs patriotiques qui défendaient la guerre à outrance et la « levée en masse ». Or, il semble qu’un petit nombre de volontaires est parti pour le front, ce qui laisse penser que les déclarations bellicistes des démocrates et républicains « avancés » ne débouchait pas sur des actes concrets de patriotisme. Quant aux mobilisés de Marseille et sa région, qui étaient concentrés dans des conditions catastrophiques au camp de Graveson, ils semblent avoir voté massivement pour la paix*

                                                                                                  * C'est ce qu'affirme L'Histoire des événements de Marseille du 4 septembre 1870 au 4 Avril 1871, de Maxime Aubray et Sylla Michelesi, 1872 (voir nos messages sur la Commune de Marseille).

 

De leur côté, les « modérés » accusaient les « démocrates » (républicains extrémistes) de profiter de la guerre pour se faire attribuer des grades et fonctions loin du front et d’acquérir localement des positions de puissance, et donc de souhaiter que la guerre dure longtemps.

Il est donc explicable qu’au moment de la paix, la province ait pris assez facilement son parti de la nouvelle donne, sans subir l’équivalent du traumatisme parisien, y compris dans les grandes villes : si quelques individualités y refusaient la paix, à l’unisson de l’attitude de Paris, ce n’était pas la majorité (voir en partie suivante : Le soutien des villes).

Malgré tout, sans tenir compte de « l’immense majorité du pays » favorable à la paix (P. Roth), l’accusation contre les bourgeois défaitistes et capitulards est devenue un lieu commun chez les admirateurs de la Commune – qui présentent donc les Communards comme des patriotes acharnés - contrairement aux idées préconçues selon lesquelles le patriotisme est de droite et le pacifisme de gauche. Ainsi les partisans actuels de la Commune, pourtant en théorie pacifistes et internationalistes, engrangent les bénéfices de présenter les Communards (et eux-mêmes par le fait) comme des patriotes, ce qui est toujours connoté positivement.

Mais tout n’est pas aussi simple.

 

 

LA PAIX

 

 

Lors des élections du 8 février 1871 pour l’Assemblée nationale, une affiche rouge émanant d’un comité regroupant plusieurs organismes parisiens*, exige que l’Assemblée qui va être élue se prononce pour continuer la guerre et donne sa démission plutôt que de traiter des conditions de paix. Elle présente la liste des candidats de son choix : le premier nom est Gambetta (cité par Charles Yriarte, qui commente : « le programme est donc celui de la guerre à outrance, et M. Gambetta, qui se séparera toujours des signataires et ne leur donnera aucun gage, représente à cette époque, pour Paris, l'idée de la résistance. »)

                                                               * L'affiche est signée, Pour le comité, Le président, Raoul Rigault, l’un des futurs responsables de la Commune (et d’autres noms peu connus).

 

Mais au moment de la courte entrée des Allemands victorieux à Paris, une affiche commune du groupe de la Corderie (Association internationale des travailleurs, Chambre fédérale des sociétés ouvrières, Délégation des vingt arrondissements) invite les Parisiens à n’entreprendre aucune action (contrairement aux intentions de certains) : « toute attaque servirait à désigner le peuple aux coups des ennemis de la révolution, monarchistes allemands ou français, qui noieraient les revendications sociales dans un fleuve de sang.

Nous nous souvenons des lugubres journées de juin [1848]. ».
L’affiche qui émane des internationalistes et des socialistes est signée notamment Pindy, Jules Vallès, Charles Beslay, Léo Meillet, Avrial.

 

Désormais, loin de vitupérer l’armistice, les Parisiens (ou ceux qui s'expriment en leur nom) souhaitent sa prolongation. Le Comité central de la Garde nationale, le 1er mars, écrit dans une affiche que « l’expiration de l'armistice, sur la prolongation duquel le Journal officiel du 26 février était resté muet, avait excité l'émotion légitime de Paris tout entier. La reprise des hostilités, c'était en effet l'invasion, l'occupation, et toutes les calamités que subissent les villes ennemies. »

Le Comité rappelle qu’il avait engagé les citoyens à assurer la stricte exécution de la convention d’occupation.

Après l’insurrection du 18 mars, le Journal Officiel, aux mains des insurgés, publie une déclaration du délégué à l’intérieur du Comité central :

« Il y a en outre une décision importante que nous devons prendre immédiatement : c'est celle relative au traité de paix.

Nous déclarons, dès à présent, être fermement décidés à faire respecter ces préliminaires [du traité de paix]*, afin d'arriver à sauvegarder à la fois le salut de la France républicaine et de la paix générale. » (signé V. Grelier, Journal du 20 mars).


                                                       * Il s’agit des préliminaires signés le 26 février 1871 entre Thiers et Jules Favre pour la France, le chancelier impérial Bismarck et les représentants des Etats allemands pour le nouvel Empire fédéral allemand.

 

A peu près au même moment, le délégué aux relations extérieures du Comité central souhaita communiquer au commandant de l’armée d’occupation un texte d’acceptation du traité de paix, mais le comité préféra ne pas donner suite pour ne pas effaroucher « ceux qui avaient pris acte de ses promesses (…) de guerre à outrance » (Ch. Yriarte – mais on a vu que le Comité central avait déjà indiqué son intention de respecter le traité de paix; il trouvait peut-être maladroit de trop insister sur cette acceptation).

Dans une Déclaration aux départements parue au Journal officiel du 20 mars, le Comité central indique que le Peuple de Paris souhaite « maintenir la tranquillité publique, éviter l’effusion du sang, réorganiser les services publics, respecter les conventions internationales et les préliminaires de paix. »

Le commandant de la 3ème armée armée impériale allemande entra lui-même en contact avec le nouveau pouvoir parisien pout lui indiquer que les forces allemandes resteraient passives à condition qu’aucun acte d’hostilité ne soit entrepris contre elles.

Le Comité central répondit le 22 mars que « la révolution accomplie à Paris par le Comité central, ayant un caractère essentiellement municipal, n’est en aucune façon agressive contre les armées allemandes. Nous n’avons pas qualité pour discuter les préliminaires de la paix votés par l’Assemblée de Bordeaux. »

 

 

LA PAIX II

 

Le 20 mars 1871 parait aussi dans Le Cri du peuple, de Jules Vallès, le programme du journal énumérant les mesures urgentes à pendre. On y trouve :

« Acceptation des conditions de la paix et entente de la commission municipale avec le gouvernement de la France pour l’exécution de ces conditions. »

Après avoir proposé l’envoi auprès du gouvernement de délégués chargés d’obtenir « la reconnaissance officielle de Paris, ville libre, par le gouvernement français », le programme ajoute :

« Enfin, envoi de CINQ autres délégués près des plénipotentiaires prussiens, afin de leur donner toutes garanties sur l’exécution du traité de paix.

Telles sont les mesures qu’il faut prendre immédiatement, sous peine de tomber dans le gâchis, de rouler dans l’abîme. »

Lors des élections pour la Commune, le programme du comité de la garde nationale du 14ème arrondissement, favorable à l’autonomie parisienne, indique : « nous paierons notre part de la contribution de guerre » et précise « quoique voulant abolir la conscription et les armées permanentes, nous fournirons en cas de guerre, notre contingent, mais ce contingent nous le lèverons comme nous l'entendrons ».

Lorsqu’il écrit son projet de traité de paix (cette fois-ci, c’est de la paix avec le gouvernement de Versailles qu’on parle), publié dans Le Cri du peuple, le journaliste Pierre Denis écrit que Paris adhère aux préliminaires de paix avec la Prusse et soldera sa part de l’indemnité de guerre. Il prévoit aussi le remplacement de l’armée par la Garde nationale à Paris, cité autonome, qui en cas de guerre, fournira son contingent pour la France.

Il est à noter que l’éphémère Commune de Toulouse déclare également qu’« elle adhère aux préliminaires de paix ».

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/468-la-commune-la-guerre-la-paix

 

Il y a donc un paradoxe à admettre (ce qui n’est pas niable) que la Commune est notamment, née du refus de la paix, et à constater qu’une de ses premières mesures (sinon de la Commune, du moins du Comité central qui dirige Paris avant les élections de la Commune) est de donner son accord aux préliminaires de paix signés par le gouvernement de Thiers, et d’accepter de payer sa part de l’indemnité de guerre. Le groupe de Jules Vallès (avec Pierre Denis) semble très préoccupé de ne pas laisser d’ambigüité sur l’acceptation de la paix.

On peut analyser cette attitude de plusieurs façons : après avoir combattu la paix, les Parisiens (ceux qui soutiennent la Commune) s’aperçoivent qu’il n’y a pas d’autre choix. On peut donc dire qu’ils sont en retard sur le reste de la France, mais ils s’alignent sur celle-ci (il est vrai qu'avec le reste de la France sur des positions "pacifistes", reprendre le combat est devenu impossible sinon verbalement). Les applaudir aujourd’hui encore, pour avoir refusé la « paix honteuse », pour avoir dénoncé les bourgeois capitulards, est donc incohérent, puisqu’ils n’ont pas maintenu cette attitude. Il s’agit seulement, chez les admirateurs ou soi-disant héritiers de la Commune, de simples parti-pris politiques qui ne cherchent pas à être logiques.

On peut aussi penser que le patriotisme outragé, le refus de la paix, ont servi en gros de carburant à la Commune – en quelque sorte, pour provoquer le mouvement et ensuite passer à autre chose. Du refus initial de la paix est surtout restée une haine pour les hommes du gouvernement de la défense nationale, jugés responsables de la défaite.

Dans sa réponse à l’enquête de La Revue blanche, Théodore Duret rappelle que Machiavel avait remarqué que les défaites débouchaient fréquemment sur des séditions.

Faire aujourd’hui l’éloge du patriotisme de la Commune – du moins dans sa forme belliciste - semble donc un mythe de plus : une fois la Commune installée, il ne fut plus question - apparemment – que de paix.

 

 

SINCERITÉ OU DUPLICITÉ

 

 

Pourtant, il existait des Communards qui n’avaient pas perdu de vue l’idée de reprendre la guerre, du moins si on en croit l’ancien Communard André Da Costa, qui écrit, dans l’enquête de La Revue blanche de 1897 (témoignage repris dans son livre, La Commune vécue):

« … ce que voulaient les blanquistes, c’était une dictature militaire, dans le but de battre les Versaillais, de faire nommer une convention nationale et de continuer la guerre ; et c’est pour cela que nous faisions tous nos efforts pour obtenir l’échange ou l’évasion de Blanqui.

De là la sortie du 3 avril : mouvements d’Eudes sur Meudon, au centre ; de Flourens, à l’aile droite sur Bougival et de Duval, à gauche, sur Châtillon. Le but de ce mouvement était de prendre Versailles, de dissoudre l’Assemblée et de continuer la guerre. »

Da Costa indique qu’il fut question, entre Rossel et les principaux chefs blanquistes, de faire un coup d’État contre la Commune (en fait un coup d’Etat de certains Communards contre le conseil élu), en vue d’une dictature. Mais ils renoncèrent à leurs projets car il était trop tard.

Les bellicistes se recrutaient donc chez les Blanquistes - et peut-être chez les Jacobins que seules quelques nuances séparaient des précédents, mais quelle était la force réelle de cette tendance pour la reprise de la guerre, qui ne semble pas s’être ouvertement manifestée à l’époque, alors qu'il avait déjà une guerre en cours, avec Versailles ? Déclarer son intention de reprendre ensuite la guerre avec l'Allemagne aurait-il été bien accueilli par la population ? *

                                                                                            * Il faudrait faire des recherches dans les divers journaux, mais surtout dans les déclarations des élus à la Commune. L'éventualité de la reprise de la guerre est aussi un aspect de l'ambigüité de l'acceptation, chez les Blanquistes, du statut autonome de Paris : il est évident que la reprise de la guerre impliquait l'instauration d'un gouvernement ayant autorité sur l'ensemble du pays  - Da Costa et ses amis rêvaient d'instaurer une "convention" (élue ?) qui aurait miraculeusement approuvé leur bellicisme.

 

Enfin, on sait que le colonel Rossel, militaire de carrière, nommé délégué à la guerre de la Commne après Cluseret, n'avait accepté de rejondre la Commune que dans le but de reprendre la guerre ; devant le conseil de guerre qui le jugeait en septembre 1871, Rossel, interrogé sur ses raisons de rejoindre l'insurrection,  déclara : « ce mouvement, devenant révolutionnaire, devait aboutir à la rupture de la paix et amener l’expulsion des Prussiens ». Mais Rossel est sans doute l'un des rares partisans de la Commune dont le but était explicitement de reprendre le combat contre les Prussiens sans autre intention politique.

 

Une question se pose :  si Da Costa et ses amis avaient pu établir leur « dictature militaire » en vue de reprendre la guerre, que seraient devenus ceux qui, de bonne foi, avaient voulu la paix ? 

Dans La Revue blanche, à la question « votre opinion sur la Commune, son influence ? », Da Costa répond : 

« Oh, quand après huit ans de bagne, revenus, nous avons vu la République qu’on nous avait faite, nous avons dû constater que ce n’était pas la peine. »

 

 

RELATIONS AVEC LES ALLEMANDS

 

 

Le général Cluseret, chef militaire de la Commune jusqu’au 30 avril (à cette date il fut démis de ses fonctions en raison de l’abandon du fort d’Issy dont il fut rendu responsable et même mis aux arrêts en attendant son procès) parait avoir eu le souci des bonnes relations avec l’Empire allemand.

Discutant à Aubervilliers avec le baron de Holstein envoyé de Bismarck, il lui propose 500 millions de francs (ou au moins 350 millions dans l'immédiat) en échange de mesures favorables à la Commune (avec l’approbation de la Commission exécutive de la Commune.)*

                                                                  *  Selon Lissagaray, le gouvernement de Versailles devait verser 500 millions aux Allemands pour récupérer certains forts – la Commune proposait donc aux Allemands de verser ce montant à la place du gouvernement de Versailles.

 

Il essaye de convaincre le baron que l’Allemagne a intérêt au triomphe de la Commune :  avec une France composée de communes autonomes qui n’auront que des milices défensives, l’existence des armées permanentes deviendra inutile. L’Europe pourra alors se transformer en vaste marché qui écartera tout risque de guerre et de révolution et accroitra « prodigieusement » la consommation et la production de richesses.

Il promet à son interlocuteur de faire ce qu’il pourra en faveur de l’archevêque de Paris arrêté comme otage, pour lequel Bismarck, saisi par des évêques allemands et anglais, intervient. Cluseret juge que cette arrestation est « une faute politique énorme », mais estime qu’il ne sera pas en capacité d’intervenir utilement, compte-tenu de l'anticléricalisme ambiant chez les dirigeants communards – toutefois il promet de veiller à la protection de l’archevêque* et au moins de faire libérer la soeur de celui-ci, arrêtée avec lui (il obtiendra la libération de celle-ci,  si on l’en croit).

                                                                                                  * Notamment de faire nommer des gardiens « sobres »…

 

Il s’agit d’un passage assez étonnant où Cluseret - s’il rapporte fidèlement ce qu’il a dit – parle avec faconde, pas toujours clairement, et veut se présenter comme un homme supérieur, au-dessus des mesquineries politiques

 

La prise en compte effective du traité de paix devait amener la Commune à se positionner sur la situation des Alsaciens et Lorrains présents à Paris, qui étaient devenus (ou allaient devenir, après un délai d’option) sujets de l’Empire allemand. Cluseret les exempte du service dans la Garde nationale (qui était obligatoire) puisque, selon lui, ils ne sont pas « Parisiens » ( ?) - mais Delescluze, devenu délégué « civil » à la guerre, revient sur cette mesure, ce que Cluseret qualifie de décision « bête et inhumaine » - finalement l’ambassadeur américain (qui était resté à Paris et qui se chargeait de protéger les nationaux des autres pays, dont les ambassadeurs avaient rejoint Versailles) obtient le maintien de la mesure Cluseret (du moins d’après ce que dit celui-ci).

Evidemment, il y eut des Alsaciens et Lorrains qui servirent volontairement dans la Garde nationale, d’autres qui profitèrent de la mesure Cluseret et même des gens qui fournirent de faux papiers pour être considérés comme Alsaciens ou Lorrains et être exonérés de service.

La neutralité des Allemands (on continue volontiers à l’époque de parler des Prussiens) joua certainement plus en faveur du gouvernement de Versailles que de la Commune : l’accord de Bismarck pour le rapatriement rapide des prisonniers de guerre afin de renforcer les troupes gouvernementales et l’autorisation pour celles-ci de traverser les lignes allemandes, jouèrent un rôle déterminant dans l’écrasement de la Commune.

Lors de la Semaine sanglante, le 25 mai, une négociation de la dernière chance est tentée par quelques dirigeants de la Commune : Arnold* (ne pas confondre avec Arthur Arnould) est informé de la possibilité d’une médiation des Prussiens pour organiser la reddition de la Commune dans les conditions les moins mauvaises. Delescluze, Vaillant, Vermorel et Arnold partent donc pour sortir de Paris par la Porte de Vincennes, accompagnés par un membre de l’ambassade américaine. Mais les Gardes nationaux de la Commune leur interdisent le passage, malgré que Delescluze se soit fait connaître comme délégué civil à la guerre. Manifestement, la « base » craint que les dirigeants ne tentent de s’enfuir. Un garde dit : « Nous sommes fichus... Vous resterez avec nous ».

On doit aller chercher un laisser-passer signé de Ferré, délégué à la sûreté générale. Delescluze, épuisé, humilié, ne veut plus rien tenter et va se faire tuer sur une barricade. Lorsque Arnold revient avec le laisser-passer, il passe les lignes par la Porte de Montreuil et rencontre les Allemands – mais il est très tard et la réponse n’arrive que le lendemain : Versailles refuse de traiter (récit d’Arnold dans les Cahiers rouges de Maxime Vuillaume) – ou dans une autre version légèrement différente : Arnold rencontre un officier allemand qui lui dit qu’il est trop tard (récit d’Arnold dans La Revue blanche).

                                                                                                            * Georges Arnold, architecte de profession, membre de la Commune et en même temps du Comité central de la Garde nationale. Signe le manifeste de la minorité contre la mise en place du Comité de salut public. Arrêté à la chute de la Commune et déporté en Nouvelle-Calédonie. Y poursuit ses activités d’architecte. Amnistié, devient architecte de la ville de Paris. Plusieurs fois candidat socialiste aux législatives sans succès à Paris dans les années 1890.

 

 

ARMÉES

 

Une des premières décisions de la Commune fut le 29 mars, l’abolition de la conscription (sans indiquer si la mesure ne vaut que pour Paris – or, la Commune prétendait ne pouvoir légiférer que pour Paris) ; les autres articles du décret disaient :

2° Aucune force militaire, autre que la Garde nationale, ne pourra être créée ou introduite dans Paris ;

3° Tous les citoyens valides font partie de la Garde nationale.

Il est pour le moins curieux que les admirateurs de la Commune, lorsqu’ils présentent les mesures de celle-ci qui devaient ensuite être reprises par la République, ne citent pas  la fin de la conscription. Il est vrai que la République a aboli très tardivement la conscription – et que cette mesure n’est pas forcément appréciée par la partie de l’opinion dont font partie les admirateurs de la Commune ; ceux-ci sont souvent nostalgique de la conscription, base de l’armée citoyenne par opposition à l’armée de métier.

Mais pour certains contemporains, la suppression de la conscription était vide de sens puisque la Commune la remplaçait par l’obligation de service dans la Garde nationale*, y compris pour les hommes mariés.

                                                                                                  * Pourtant ce n'était pas une nouveauté. Mais on peut penser que depuis que la paix était pratiquement acquise, l'obligation de service dans la Garde nationale n'était plus appliquée ? On note que la formule «Tous les citoyens valides font partie de la Garde nationale »  permet de moduler largement l'obligation selon les nécessités : Cluseret la fixera de 19 jusqu'à 40 ans et l'appliquera aux hommes mariés (initialement non concernés) sous le prétexte que ceux-ci s'étaient plaints par patriotisme  d'être dispensés du service !

 

Dans le journal La Commune, le journaliste (proudhonien), Georges Duchesne,  a priori favorable à la Commune, vu le titre de son journal, souligne  la contradiction : « 29 mars, abolition de la conscription par toute la France [sic] ; 8 avril, enrégimentation forcée à Paris de tous les citoyens valides, depuis 19 jusqu'à 40 ans*.

                                                                                    * Cité par Sempronius, Histoire de la Commune de 1871. On voit que Duchesne interprétait la suppression de la conscription comme valable (potentiellement) pour toute la France. Manifestement il y avait de l’ambigüité dans la portée de certaines mesures, selon qu’on considérait qu’en intention, elles étaient valables pour toute la France ou valables seulement pour Paris, cité autonome. Il est possible que les membres de la Commune, qui différaient d’opinion, préféraient maintenir l’ambigüité pour ne pas se diviser sur ce point.

 

Au passage, un point qui demanderait plus d'attention : le décret abolissant la conscription déclarait qu'il n'y avait pas d'autre force militaire à Paris que la Garde nationale : or, il semble qu'il y a eu des formations assez nombreuses de "francs-tireurs", garibaldiens etc, dans les troupes de la Commune. Une affiche annonçait la formation de Zouaves de la République, avec la même solde que les Gardes nationaux. Ces formations étaient-elles incorporées dans la Garde nationale, ou distinctes  - en contradiction apparente avec le décret du 29 mars ? On en reparlera en partie suivante.

 

La question des réfractaires à l'obligation de service dans la Garde nationale se pose. Le journal  Le Cri du Peuple du  28 avril 1871 donne raison aux «  patriotes [qui] se fatiguent d’être raillés par les lâches et les trembleurs. Ils exigent qu’on force tout le monde à remplir son devoir ». Il admet qu’on « est libre d’aimer ou de détester la Commune. Ce point n’est pas sujet à discussion. » Mais « du moment où l’on consent à profiter des bienfaits du gouvernement communal, il est indéniable que l’on doit le défendre contre les attaques de ses ennemis ». Le journal demande donc des sanctions contre ceux qui ont perdu toute notion du Droit et du Devoir. Il faut « Relever par l’exemple, et au besoin par le châtiment, une population dégénérée. »

Cité par le site Contretemps, critique communiste, https://www.contretemps.eu/journal-commune-jeudi-27-avril-1871/

L’article prenait pour acquis que tous les habitants de Paris « consentaient » à bénéficier du gouvernement communal et donc devaient le défendre. Dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1879), Louis Fiaux, républicain partiellement favorable à la Commune, reproche à la Commune d'avoir forcé les gardes nationaux à participer à la guerre civile en violant les consciences ; il cite d'ailleurs un bataillon de la Garde nationale qui signa une déclaration selon laquelle il refusait de combattre dans une guerre civile.

La population est invitée par les autorités à dénoncer les réfractaires. Ceux qui auraient la naïveté de se présenter pour obtenir des « passeports » permettant de quitter Paris seront envoyés directement au dépôt de police.

Il serait intéressant de rechercher quelles sanctions ont été prises contre les réfractaires (au-delà, bien entendu, de la suspension de la solde et de la récupération du fusil de dotation), surtout après le durcissement du gouvernement de la Commune avec l’instauration du Comité de salut public et d’une cour martiale. Il est certain qu’il y eut des peines de prison (qui auraient été minimes, au moins au début : on cite un réfractaire puni d'un jour de prison*), mais les sanctions se sont-elles durcies avec la dégradation de la situation militaire ?  Lissagaray dit dans son Histoire de la Commune de 1871 que lors de la Semaine sanglante, la Commune délivra une grande partie de ses prisonniers dont des réfractaires (mais comme on sait, certains prisonniers furent exécutés, notamment des ecclésiastiques et des gendarmes).

                                                                                                                                                                              * C'étaient peut-être les réglements antérieurs à la Commune qui s'appliquaient toujours.

 

Enfin, lors de la Semaine sanglante, y a-t-il eu des exécutions de gardes nationaux refusant de combattre ? Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1879), écrit qu'avenue Victoria et à la caserne Lobau, les Communards ont fusillé des réfractaires et des soit-disants espions Versaillais : on aimerait bien en savoir plus à ce sujet.

 

Dans tous les cas, il existe une mesure dont en général on ne se bouscule pas pour la citer parmi les mesures d’avenir prises par la Commune : il s’agit de l’instauration d’une carte d’identité obligatoire, mesure certainement en lien avec la question des réfractaires.

 

 

 42_29_mars

 Décret d'abolition de la conscription par la Commune de Paris.

Site Les Amies et les Amis de la Commune de Paris.

 https://www.commune1871.org/images/PhotothequeAmis/jpg/42_29_mars.jpg

 

 

 

audin1

 Uniformes des Fédérés (gardes nationaux de la Commune). Les Fédérés étaient les membres de la Garde nationale parisienne qui s'étaient fédérés - peu avant le début de la Commune - pour se doter d'une organisation commune librement choisie au lieu de dépendre des autorités gouvernementales. Les dessins de cette page paraissent avoir d'abord (?) paru dans L'Illustration, avec une présentation différente et avec des appellations différentes : les gardes à cheval sont baptisés "garde républicaine" par L'Illustration - l'évolution des appellations pourrait être significative d'une perception de la Commune, au début, comme formée de républicains intransigeants, qui évolue vers une présentation plus ou moins sincère (chez ses adversaires) comme ennemis de la République établie (voir la reprduction en haut de message). Les uniformes de fantaisie présentés par les gardes à cheval ou estafettes sont-ils véridiques ?

Site du journal L'Humanité, mars 2021. https://www.humanite.fr/sites/default/files/images/audin1.jpg 

 

 

 

 

27 mai 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES 2 LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME, SUITE

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

2

LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME, SUITE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

VU DE VERSAILLES

 

 

Comme on sait, il y eut des tentatives de conciliation entre la Commune de Paris et le gouvernement et l’Assemblée nationale de Versailles – toutes échouèrent, en raison principalement de l’intransigeance de Thiers.

Parmi les négociateurs, il y avait le Syndicat général de l'Union nationale des chambres syndicales (regroupement d’une cinquantaine de branches professionnelles) qui se déplaça à Versailles (à plusieurs reprises ?), rencontra des délégations de députés de droite et de gauche, puis Thiers lui-même, sans résultat. L’Union nationale voulait convaincre ses interlocuteurs de « faire la part du feu » et de laisser Paris faire l’expérience du gouvernement communaliste, puisque « ces forces [communalistes] ne pouvant, de leur nature, être comprimées, il faut, en bonne politique, les seconder pour s'en rendre maître et non point les exaspérer en les combattant », de sorte que bien dirigées, « l'expansion des tendances communalistes ou même provincialistes » ne soit pas un danger pour le pays mais bien au contraire, un atout représenté par la renaissance de la vie locale « dans tout ce grand corps exténué par la centralisation. » (compte-rendu des membres de la délégation de l’Union syndicale paru dans le journal Le Temps du 13 avril 1871, qui le reprend à partir d’autres journaux).

Ici encore on remarque à quel point la perception de la Commune à l’époque diffère de la perception qu’on en a aujourd’hui.

Dans le compte-rendu du déplacement à Versailles (rédigé en style alambiqué d’époque), on peut lire, sous la signature des membres de la délégation :

« Nous eûmes la satisfaction d'être écoutés complaisamment par M. M. les députés de la droite, et même de nous concilier leur approbation sur quelques points par où les tendances de la droite, en matière de décentralisation et d'autonomie locale, confinent de plus près qu'on ne le pourrait croire aux vues de la Commune de Paris. »

(https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2246228.texte.langFR)

Les conciliateurs voient ensuite des représentants des députés de la gauche, qui  apparaissent moins favorables à  la « décentralisation » que leurs collègues de droite (?).*

                                                                            * Dans son Histoire de la Commune, parue dans le cadre de l'Histoire socialiste de la France contemporaine dirigée par Jean Jaurès, Dubreuilh (premier secrétaire général de la SFIO en 1905), évoque avec ironie ces rencontres: « Ces délégués étaient allés, auparavant, présenter leur camelotte fédéraliste et autonomiste au rabais, à MM. les représentants des groupes de droite et des groupes de gauche de l’Assemblée versaillaise qui avaient gravement disserté avec eux sur les mérites comparés de la centralisation et de la décentralisation ». Dubreuilh représente bien l'abandon par les socialistes de la thématique fédéraliste, longtemps importante pour les premiers socialistes. 

 

Avec les députés de gauche, les conciliateurs rédigent un projet qui prévoit que la Commune devra se dissoudre et que Paris devra élire un nouveau conseil municipal en accord avec la loi électorale qui va bientôt être votée. Ce nouveau conseil fera alors des propositions en vue d'obtenir un statut particulier pour Paris. L'amnistie sera garantie.

 

Les conciliateurs  rencontrent Thiers. Celui-ci garantit d'abord que, lui vivant et au pouvoir, la République ne sera pas menacée.

 « Sur le second point, celui des franchises de Paris, M. Thiers nous déclara que Paris n'avait à attendre du gouvernement rien de plus que l'application du droit commun, tel qu'il résulterait de la loi municipale que la Chambre allait voter. Nous évitâmes d'entrer, à ce propos, dans un débat sans issue; car nous n'espérions point convertir aux idées municipalistes ou fédéralistes le centralisme bien connu de M. Thiers ». Mais Thiers, en prenant connaissance de la note rédigée avec les députés de la gauche, ne fait aucune objection particulière. Les conciliateurs en retirent l'impression que le gouvernement accepte les bases de discussion du projet. Ils doivent maintenant le soumettre à l'avis de la Commune...

 

Comme on sait, il ne résultera rien de ces tentatives (ni de celles des maires d'arrondissement ou des francs-maçons). 

 

 

 

 

VU DE VERSAILLES : LE LIBÉRAL LABOULAYE

 

 

Edouard Lefebvre de Laboulaye (il signait Edouard Laboulaye par esprit démocratique) est aujourd’hui passablement oublié (mais encore cité par les spécialistes de l’histoire des idées)*. On se souvient de lui notamment parce qu’il fut à l’origine de la souscription pour offrir aux Etats-Unis la statue de la Liberté.

                                                           * Voir par exemple Simone Goyard-Fabre, Édouard Laboulaye, légataire de Montesquieu : la «République constitutionnelle », Revue Dix-Huitième Siècle, 1989, https://www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1989_num_21_1_1692. Une des formules les plus connues de Laboulaye est la suivante :  En France, on confond volontiers liberté et révolution. Or, ce sont des choses distinctes et bien souvent contraires.

 

Il exerçait à l’époque une forte influence au moins intellectuelle. Ce républicain modéré et libéral, héritier de Benjamin Constant et de Tocqueville, membre de l’Institut depuis 1845 (à 34 ans !), professeur au Collège de France, admirateur des Etats-Unis, publie au moment de la Commune (en mai 1871) une brochure, La République constitutionnelle, dans laquelle il présente ses vues politiques sur l’avenir de la France.

A ce moment, Laboulaye n’est pas encore député ; il sera élu – par Paris  - aux élections complémentaires de juillet 1871 ; il sera alors une figure du centre-gauche, favorable à Thiers.

Lors de la Commune, Laboulaye n’est pas présent à Paris et date sa brochure de Glatigny-Versailles. Dans sa brochure, il défend le régime républicain au moment où la France hésite sur le régime à adopter, tout en condamnant la Commune : « …en ce moment même nous voyons la Commune de Paris appeler République ce qui n'est qu'une explosion de démagogie ».

Là où les Communards prétendaient que Paris ne devait pas être dirigé par les ruraux de l’Assemblée nationale du moment, Laboulaye présente le point de vue inversé (et classique) selon lequel Paris (ou la population parisienne) opprime depuis toujours la province :

« Paris a tellement fatigué la France par ses révolutions et ses coups de main, que tous les partis inscrivent sur leur drapeau le mot de décentralisation.

La province veut vivre de sa vie propre, et n'entend plus que Paris lui impose sa volonté ou ses caprices. La province a raison. La réforme qu'elle demande est juste et nécessaire ; c'est un progrès considérable si, par décentralisation, on entend seulement une plus grande liberté administrative »

Laboulaye reprend alors - est-ce un hasard ? – la formule utilisée par Beslay lors de son discours d’ouverture du conseil de la Commune (voir première partie), en la modifiant un peu :

« A l'individu ce qui appartient à l'individu, à la commune ce qui appartient à la commune, au département ou à la région* ce qui appartient au département ou à la région, à l'État enfin ce qui appartient à l'État, voilà une formule excellente. ».

                                                                                               * Beslay avait omis l’individu. On note chez Laboulaye l’apparition intéressante du concept de région -dans l’esprit de Laboulaye, il peut s’agir d’une alternative au département, plutôt que d’un échelon de plus (ce qu’il est aujourd’hui) ; chez Beslay, le mot « régional » renvoyait au département : « Le département s’occupera de ce qui est régional ».

 

Laboulaye ne définit pas plus les compétences de chaque entité et se contente de dire : «  Il y aura des difficultés d'exécution, on se querellera sur les détails, mais le principe une fois admis, on finira par s'entendre. »

Mais aussitôt il apporte une restriction de taille : « Mais ce qui serait souverainement dangereux, ce serait de ressusciter des institutions mortes depuis longtemps, et de chercher la garantie de la liberté dans une décentralisation politique*. L’unité a fait la force de la France (…) ce n'est pas au moment où la Prusse nous prend notre système politique ** pour le retourner contre nous, qu'on peut songer à couper le pays en morceaux et à faire plusieurs États dans l'État. Cette réforme à reculons, cette soi-disant fédération de communes souveraines, serait antipathique à notre génie national ; ce serait une cause d'affaiblissement et de ruine. Proclamons, comme nos pères, la République une et indivisible. (…) Quand nos intérêts locaux sont en jeu, nous sommes Bretons, Provençaux ou Lyonnais, mais quand il s'agit de l'intérêt commun, quand on prononce le nom de patrie, nous sommes tous Français. » (Laboulaye, La république constitutionnelle, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95452c/texteBrut).

                                                                    * Comme beaucoup de ses contemporains, Laboulaye oppose la décentralisation politique, qui pourrait empiéter sur le domaine normalement dévolu au législateur national, et la décentralisation administrative – c’est-à-dire accorder aux assemblées locales élues les pouvoirs sur les matières strictement locales, ce que fera justement l’Assemblée nationale de 1871 avec sa loi sur les départements, dont l’essentiel restera en vigueur jusqu’aux années 1980.

                                                                   ** Allusion à l’unité allemande - mais l’Allemagne unifiée était un empire fédéral – du moins en surface - et non unitaire.

 

Ainsi, au moment où la Commune parlait de communes autonomes (mais l’expression « commune souveraine » semble rarement employée), le libéral Laboulaye lui reproche de vouloir ressusciter « des institutions mortes depuis longtemps », donc d’être passéiste, et – paradoxalement – invoque la république « une et indivisible », chère aux jacobins (qui ne sont pourtant pas ses modèles). Mais chez les Communards également, il ne manquait pas de défenseurs de la république une et indivisible ; on trouve la formule dans les déclarations ou proclamations émanant de la Commune : le fait de se présenter à la fois comme fédéraliste et comme unitaire n’est pas la preuve, comme disent les admirateurs de la Commune, que ces positions pouvaient se concilier, mais qu’on se dispensait d’aller au fond des choses.

 

 

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Edouard Laboulaye (1811-1883), photographie par Eugène Pirou.

Gallica.

 

 

 

VU DE VERSAILLES : LE RÉPUBLICAIN PROUDHONIEN LANGLOIS

 

 

Aussi étonnant que ce puisse paraître, l’Assemblée de Versailles, en pleine Commune, débattait du statut des municipalités ou des départements. Elle adopta le la loi du 14 avril 1871 sur les municipalités et le gouvernement organisa les élections municipales du 30 avril au 7 mai 1871 (pas à Paris, bien sûr).

Amédée Langlois, ancien officier de marine, était, au moment de la Commune, membre de l’Assemblée nationale. Ami puis exécuteur testamentaire de Proudhon, membre à un moment de l’Association internationale des travailleurs, élu républicain de Paris en février 1871, il fut de ceux qui refusèrent la Commune et donnèrent leur appui à Thiers*.

                                                                * Au début d’avril 1871, Langlois déclare à Thiers : « Nous voulons que vous restiez au pouvoir, parce que vous nous êtes nécessaire et absolument nécessaire. »

 

Lors d’interventions à l’Assemblée de Versailles (d’autant plus que celle-ci débat de l’organisation territoriale) ou par des lettres, il critiqua les projets des Communards, à partir d’un point de vue proudhonien et fédéraliste :

« Début avril, il se prononça contre la souveraineté des communes et pour une fédération d’États (comme en Suisse ou en Angleterre*) et non point des communes. »

                                                                  * Il faudrait avoir le texte exact de Langlois : présenter l’Angleterre (en fait le Royaume-Uni) comme une fédération d’Etats serait inexact aujourd’hui, et plus encore au 19ème siècle, même si les diverses composantes du Royaume-Uni conservaient des caractéristiques politiques ou administratives propres (par exemple, l’Ecosse avait -- et a toujours - un système judiciaire distinct de celui de l’Angleterre proprement dite, etc). Aujourd’hui les quatre composantes officielles du Royaume-Uni sont appelées les home nations (les nations intérieures, en quelque sorte). Il y a des demandes d'autres parties du pays (notamment en Cornouaille) pour être considérées comme home nation.

 

Mais si Langlois donnait sa préférence à une fédération d’Etats, de façon paradoxale (ou contradictoire) il accusait les projets de la Commune de menacer l’unité du pays :

« Langlois signa [avec plusieurs élus républicains dont Louis Blanc, Tirard, Brisson, Edgar Quinet, Dorian] le 8 avril une lettre, affirmant qu’il était favorable aux libertés communales, mais qu’il fallait respecter le suffrage universel et éviter que l’idéal de l’autonomie communale devienne une force conduisant à la destruction de l’unité nationale. »

(citations extraites de la notice Amédée Langlois, dictionnaire Maitron)

Ainsi, certains adversaires de la Commune pouvaient manifester leur désaccord tout en soutenant des points de vue pas tellement éloignés de certains Communards – plus ou moins fédéralistes comme Langlois ou décentralisateurs comme Laboulaye.

Nous aurons l’occasion de reparler de Laboulaye et Langlois.

 

 

A CHACUN SON FÉDÉRALISME : GEORGES RENARD ET LE GÉNÉRAL CLUSERET

 

 

Le fédéralisme était accepté par une partie des Communards – mais il est probable que ceux qui s’en réclamaient appartenaient surtout aux milieux cultivés ou intellectuels.

C’est ainsi que le jeune normalien Georges Renard*, qui se rallie à la Commune (dans un rôle administratif mais politiquement engagé, auprès du délégué à la guerre, Cluseret puis Rossel – il démissionne ensuite, par désaccord avec leur successeur Delescluze) écrit dans ses souvenirs :

 « Nourri de Proudhon, je voyais dans la fédération le principe organisateur de l'avenir ; fédération de groupements libres dans l'intérieur de chaque Etat, fédération d'Etats indépendants à l'extérieur ; tel me paraissait être le sens de l'évolution qu'il fallait souhaiter pour le bonheur de l'humanité. »

Georges Renard, Mes Souvenirs : 1870-1871. — II. La Commune. In: La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe, siècle, n° 128, 1931, https://doi.org/10.3406/r1848.1931.1194

                                                                  * Georges Renard s’enfuit en Suisse après l’écrasement de la Commune – il finit par devenir professeur à l’université de Lausanne et épouse une Lausannoise. Il rentre en France à la fin du siècle, sur les encouragements de son ami Millerand (le premier socialiste à occuper un poste de ministre, qui deviendra ensuite de plus en plus droitier), devient professeur au Conservatoire national des arts et métiers, puis au Collège de France, dirige La revue socialiste. Meurt en 1930. En quittant Lausanne, il déclara délicatement à ses amis suisses : la fin de mon exil est le début d’un nouvel exil.

 

De son côté, le général Cluseret, qui sera quelques semaines le délégué à la guerre de la Commune, qui avait vécu aux Etats-Unis et servi comme général (grade plus ou moins confirmé) dans l’armée nordiste pendant la guerre de Sécession, écrit :

« … pour moi, la Révolution du 18 Mars n'a jamais signifié et ne signifiera jamais que le Conseil municipal investi des pleins pouvoirs de la commune pour gérer tous ses intérêts sans exception et se rattachant au pouvoir central par un simple lien fédératif, comme cela se passe en Amérique. Or, ce qui se passe en Amérique (…) a réussi à assurer la liberté et la prospérité d'un grand peuple. Et ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher le secret de sa prospérité, c'est dans la liberté et l'économie fondées et maintenues par l'indépendance des communes. Ce qui est bon en Amérique est bon en France. Ce qui a réussi d'un côté de l'Océan réussira de l'autre. » (Mémoires du général Cluseret, tome I, 1887).

Lors de tractations avec un émissaire allemand, le baron de Holstein, délégué par Bismarck, Cluseret explique :

« Que l’Allemagne sache bien que nous ne faisons nullement une révolution nationale, c’est un mouvement municipal, rien de plus. Il est vrai que chaque ville de France pouvant imiter l’exemple de Paris, le mouvement peut devenir national par la fédération volontaire, but que nous désirons atteindre ».

Cluseret indique que l’organisation qui résultera de cette fédération (si elle aboutit) ressemblera aux Etats-Unis : « Au lieu d’être les Etats-Unis d’Amérique, ce seront les Communes unies de France ».

Ici encore, la présentation des buts de la Commune est noyée dans une sorte de flou : révolution strictement municipale ou embryon d’Etat fédéral, est-ce la même chose ?

Il est curieux de lire l’extrait des mémoires de Cluseret où celui-ci (du moins dans ce qu’il rapporte) parle avec faconde, propose à l’émissaire allemand 350 millions en échange d’avantages consentis à la Commune par le Reich, joue au sociologue et à l’économiste, prédit un marché unique européen… (Mémoires du général Cluseret, tome II, 1887 https://www.furet.com/media/pdf/feuilletage/9/7/8/2/0/1/3/4/9782013484589.pdf).

Donc, pour Cluseret, la Commune et les Etats-Unis, c’est pareil ! Pourtant, il sait bien que lles Etats-Unis comme leur nom l'indique, est une fédération d'Etats et non de communes. Pourquoi alors parait-il s'en tenir à l'idée des communes fédérées ?  Il espérait peut-être que la Commune, si elle réussissait, se dirigerait vers une une organisation en Etats fédérés. Sans compter que Cluseret parait idéaliser l’autonomie des Etats américains par rapport à l’Etat fédéral (justement la guerre de Sécession a accru les pouvoirs de l’Etat fédéral).

Mais Cluseret n’est pas jugé représentatif de l’état d’esprit communard – il est souvent traité de mercenaire, sa sincérité est suspectée par les gardiens du temple communard. Pourtant dans la préface de ses mémoires, il écrit qu’il est toujours prêt à mourir pour la Commune …*

                                                                                 * Comme on sait, Cluseret, après diverses aventures (notamment en Orient), de retour en France près l’amnistie des Communards, sera dans la dernière partie de sa vie député socialiste révolutionnaire du Var – étiquette qui ne l’empêchera pas de prendre des positions nettement nationalistes, xénophobes et antisémites.

 

 

A CHACUN SON FÉDÉRALISME : CHARLES LONGUET

 

 

Charles Longuet, membre du conseil de la Commune (élu en avril lors des élections complémentaires), membre de l’Association internationale des travailleurs, écrit de son côté dans le Journal officiel de la Commune, dont il est rédacteur en chef (délégué)*

                                                                    * L’article est anonyme mais il est probable qu’il est de Longuet. Le JO était évidemment séparé en JO paraissant à Paris et JO paraissant à Versailles – il est à noter qu’après une hésitation, le JO publié à Paris avait gardé l’appellation de JO de la République française et non JO de la Commune. Outre les décisions des autorités, le JO publiait en partie « non officielle » des articles de réflexion, voire des feuilletons.

 Après avoir expliqué - un peu laborieusement - que certains décisions de la Commune paraissent excéder les compétences d'un conseil municipal (il évoque l'abolition de la conscription), mais qu'il faut y voir la volonté de la Commune, non d'imposer sa volonté aux autres communes, mais de leur fournir un exemple, un modèle, il écrit:

« C’est (…), pour conquérir et assurer dans l’avenir cette indépendance à toutes les communes de France, et aussi à tous les groupes supérieurs, cantons, départements ou provinces, reliés entre eux, pour leurs intérêts généraux, par un pacte alors vraiment national ; c’est pour garantir en même temps et perpétuer la République assise enfin sur sa base fondamentale, que les hommes du 18 mars en grand nombre ont lutté et vaincu. ».

Longuet souhaite quand même que Paris autonome reste « ’le centre du mouvement économique et industriel, le siège de la Banque, des chemins de fer, des grandes institutions nationales » (Journal officiel, 31 mars 1871, https://www.google.fr/books/edition/R%C3%A9impression_du_Journal_officiel_de_la/d85AAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=JO+Commune+conqu%C3%A9rir+et+assurer+dans+l%E2%80%99avenir+cette+ind%C3%A9pendance+%C3%A0+toutes+les+communes+de+France&pg=PA115&printsec=frontcover#spf=1621770351754

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Longuet mentionne l’autonomie ou l’« indépendance » (mais le mot est ambigu) des entités autres que la Commune – départements et même provinces, alors que ces dernières n’existent plus administrativement depuis la fin de l’Ancien régime. Il existe donc au moins chez certains fédéralistes de la Commune une tendance à envisager l'autononomie d'ensembles supra-communaux autrement que par le moyen de la fédération de communes  sur la base de critères géographiques ou culturels. Mais le "provincialisme" s'exprime rarement – probablement par méfiance envers l’idée de ressusciter les provinces, qui paraissent liées à l’Ancien régime. Pourtant, l’exemple de la Suisse, cité fréquemment par les théoriciens fédéralistes, oriente vers une fédération d’ensembles supra-communaux, les cantons ou Etats fédérés.*

                                                                         * Charles Longuet (1839-1903) s’exila en Angleterre après la Commune, fut enseignant, membre du conseil général de l'Internationale, fréquenta Karl Marx et épousa sa fille Jenny (1872). De ses deux gendres français, Marx disait: « Longuet, dernier proudhonien et Lafargue, dernier bakouniniste. Que le diable les emporte ! ». De retour en France, il se consacra à l’organisation des mouvements socialistes. Voir plus loin pour son implication dans le régionalisme.

 

 

TOUT LE MONDE FÉDÉRALISTE ?

 

 

On a parfois fait remarquer qu’au moment de la Commune, tout le monde ou presque est fédéraliste ou autonomiste. Il ne faut pas se méprendre.

Le grand spécialiste de la Commune, Jacques Rougerie, écrit : « Il y a abondance et redondance de textes qu’on pourrait considérer tout aussi bien comme des « programmes » de la Commune. Il y est naturellement toujours posé comme fondement l’autonomie municipale. »

Dès avant l’insurrection du 18 mars, Lissagaray rapporte que lors de la réunion de constitution du comité central de la Garde nationale, le 3 mars 1871, une motion fut faite : « Que le
département de la Seine se constitue en République indépendante au cas où l'Assemblée décapitaliserait Paris. » Lissagaray commente : « Motion mal conçue, mal présentée, qui semblait isoler Paris du reste de la France, idée antirévolutionnaire, anti-parisienne, [qui devait être] cruellement retournée contre la Commune. »

Selon Jacques Rougerie : « Quantité de textes en 1871 traitent du thème de « Paris ville libre », ceux de Pierre Denis, dans le journal Le Cri du Peuple de Vallès, mais aussi bien dans Le Vengeur du jacobin Félix Pyat, et de bien d’autres : ils émanent de toutes les tendances ou sensibilités qu’on croit pouvoir opposer au sein de la Commune, jacobine, proudhonienne ou blanquiste. »

(Jacques Rougerie, site Commune de Paris 1871, http://commune1871-rougerie.fr/la-commune-est-la-democrat%2Cfr%2C8%2C77.html)

Ainsi, tout le monde serait autonomiste ou fédéraliste ? N’est-ce pas noyer le poisson et faire erreur sur le véritable sens du fédéralisme ? L’autonomisme des Parisiens qui refusent l’autorité de l’Assemblée nationale réactionnaire est purement circonstanciel. Que l’Assemblée devienne républicaine radicale (« rouge ») et il ne sera plus question d’autonomie pour ceux qui ne seraient pas d’accord. L’autonomie est pour les jacobins et blanquistes un autre nom pour l’insurrection parisienne ou la révolution. Puisque Paris se sépare du reste du pays (en rêvant de faire boule de neige), il faut bien se donner une justification théorique minimale.

Mais il semble qu’on est loin des réflexions de Pierre Denis pour qui le fédéralisme est un mode d’organisation politique préférable en soi. Certes la présentation qu’il en fait reprend le raisonnement selon lequel la majorité « inintelligente » ne doit pas opprimer la partie « éclairée » de la nation (ce qui est la justification de l’insurrection de la Commune couramment avancée), mais son exposé va au-delà de ce thème :

«  Les véritables Etats républicains, qui ont duré ou qui durent : les Provinces-Unies*, la Suisse, les Etats-Unis de .l'Amérique du Nord, et toutes les Républiques américaines**, étaient ou sont toutes organisées d'après le  système fédératif.

Institutions communes déterminées par les lois générales de la nature humaine et les besoins communs à toute la nation ; institutions particulières appropriées au caractère des différentes provinces, des différentes villes, variables avec le climat, la nature du sol, les productions, les antécédents historiques, les traditions, les habitudes locales, les préjugés mêmes ... Tel est le spectacle qu'offrent aux méditations du politique tous les grands Etats républicains.

Vouloir que, dans un pays grand comme la France, avec 38 millions d'habitants, la même règle s'applique partout, dût-elle, dans son uniformité inintelligente, écraser les foyers lumineux, c'est entreprendre l’impossible, c'est se condamner à une succession indéfinie de révolutions sanglantes ou de despotismes illimités. »

Le Cri du Peuple, 11 mai 1871.

* Les Provinces Unies est l’ancien nom des Pays-Bas, initialement fédération de provinces.

**L’exemple des « républiques américaines » (d’Amérique du Sud) n’est sans doute pas très heureux – dès l’époque, leur instabilité et leur propension à porter au pouvoir des dictateurs étaient connues ; de plus, elles n’étaient pas toutes fédérales.

 

Denis, comme Longuet,  envisage donc l’autonomie des provinces (et pas seulement des villes), en conformité avec leur « caractère ». Il est caractéristique qu'il parle ici de villes et non de communes... Denis a bien dans l'idée l'autonomie de grands ensembles, auxquels sont nécessairement rattachées des unités plus petites. La justification qu’il donne du système fédéraliste - éviter autant le despotisme (central) que les révolutions - est typique de l’argumentaire proudhonien (voir plus loin).

 

 

 

UN « PROLÉTAIRE » CONTRE LA COMMUNE : « NOTRE FORCE ET NOTRE GRANDEUR SONT DANS L’UNITÉ »

 

 

Des vieux républicains d’une autre tendance que Laboulaye, dont on a parlé plus haut, prenaient au sérieux les affirmations des Communards de vouloir créer une organisation fédérale :  c’était pour eux une raison de refuser la Commune en qui ils voyaient une menace pour l’unité du pays.

Joseph Benoît, ancien député quarante-huitard, chef d’atelier en soierie lyonnais, qui en son temps avait proposé la création de « municipalités de cantons »*, observait avec inquiétude cette nouvelle tendance, qu’il liait à une imitation de la Suisse et des Etats-Unis :

« Mais au fond de ce mouvement communal surgit une des questions les plus graves pour l’avenir de notre pays et pour son existence même. Je veux parler de l’idée fédérative qui est au fond de ce mouvement, qui le dirige et qui l’inspire. Un parti qui s’est formé sous l’empire veut organiser la France à l’image de la Suisse et des États-Unis. Il ne comprend pas que notre force et notre grandeur sont dans l’unité ; les abus de la centralisation ont égaré ce parti et, guidé par des fausses appréciations, il cherche à briser le lien qui seul fait notre force ; » (Joseph Benoît, Confessions d’un prolétaire). Cité par Tatiana Fauconnet, Antoine Chollet, et Thomas BouchetEn tous temps la Commune, mars 2021, Centre Walras-Pareto d’études interdisciplinaires de la pensée économique et politique, Université de Lausanne).

                                                        * Les municipalités de canton sont un serpent de mer de l’époque. Lissagaray, dans son Histoire de la Commune, regrette que les théoriciens comme Pierre Denis aient voulu promouvoir l’autonomie des communes – ce qui était inapplicable et ridicule pour de petites communes (il ne prend pas en compte que Denis a aussi envisagé l’autonomie d’ensembles plus grands), et pense qu’on aurait dû plutôt réfléchir à des municipalités de canton. II ne faut sans doute pas imaginer ces néo-cantons comme similaires aux cantons suisses, qualifiés de souverains dans la Constitution de 1848 modifiée mais toujours en vigueur (dans l’usage actuel, les cantons suisses francophones- dont certains portent aussi l'appellation de Répubique-  se désignent volontiers comme Etat : Etat de Vaud, Etat de Genève, etc. Voir leurs sites internet. Les cantons germanophones ont toujours utilisé le terme Stande, qui signifie à peu près Etat).

 

Evidemment, les craintes d’une rupture de l’unité nationale pouvaient être sincères, ou invoquées de façon polémique pour diffamer la Commune. Les Communards y répondaient en disant que telle n’était pas leur intention :

« Ils se trompent ou trompent notre pays, quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France. » (Déclaration au peuple français du 19 avril 1871).

 

 

L’INFLUENCE DE PROUDHON

 

 

Comme on l’a dit, il existait chez les partisans de la Commune (et même chez certains de ses adversaires, voir Langlois) un courant proudhonien – ou plus exactement, ce courant existait chez certains Communards.

Il est donc utile d’avoir une idée des théories fédéralistes de Proudhon (1809-1865), exprimées notamment dans l’un de ses derniers livres Du principe fédératif (1863).

Proudhon définit le système fédératif (ou fédéral) comme un contrat (ou une succession de contrats) où le plus petit élément contractant prime sur le plus grand, où l’organisation fédérale a moins de pouvoirs que les entités associées dans la fédération (on dira donc « fédérées »). Les contractants « se réservent individuellement, en formant le pacte, plus de droits, de liberté, d’autorité, de propriété, qu’ils n’en abandonnent. »

L’autorité fédérale (nom plus adéquat que centrale) chargée d’exercer les compétences d’intérêt général qui lui sont confiées par les membres de la fédération, « ne peut jamais l’emporter sur ses constituantes, je veux dire que les attributions fédérales ne peuvent jamais excéder en nombre et en réalité celles des autorités communales ou provinciales, de même que celles-ci ne peuvent excéder les droits et prérogatives de l’homme et du citoyen ». S’il en était autrement, on serait dans un Etat unitaire ou centralisé : « Le corps politique, ainsi transformé, pourrait s’appeler république, démocratie ou tout ce qu’il vous plaira : ce ne serait plus un État constitué dans la plénitude de ses autonomies » ; il en découlerait « cet écrasement sous lequel disparaît toute liberté, non-seulement communale et provinciale mais même individuelle et nationale ».

Proudhon, assez curieusement, se méfie des « Etats-Unis d’Europe », en raison du risque que les petits Etats soient écrasés par les grands et qui pourrait dégénérer en « puissance unique ». « Une semblable fédération ne serait donc qu’un piége ou n’aurait aucun sens. »*

                                                                                        * La pensée de Proudhon a pu varier sur ce point. Mais lorsqu’il envisage la possibilité des Etats-Unis d’Europe, c’est sous la forme d’un lien souple, on peut dire confédéral.

 

Pour Proudhon, le principe fédéral est aussi une solution au danger révolutionnaire (!) : « Le système fédératif coupe court à l’effervescence des masses (…). Que Paris fasse, dans l’enceinte de ses murs, des révolutions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg, Dijon, etc., si les départements, maîtres d’eux-mêmes, ne suivent pas ?* Paris en sera pour ses frais. La fédération devient ainsi le salut du peuple car elle le sauve à la fois, en le divisant, de la tyrannie de ses meneurs et de sa propre folie. »

                                                                                  * Proudhon veut dire que si les villes ou régions ont chacun leur souveraineté, ce qui se produit à Paris n’a pas d’incidence légale en-dehors de Paris.

 

Proudhon peut conclure : « L’idée de Fédération est certainement la plus haute à laquelle se soit élevé jusqu’à nos jours le génie politique. Elle dépasse de bien loin les constitutions françaises promulguées depuis soixante-dix ans (…)  Elle résout toutes les difficultés que soulève l’accord de la Liberté et de l’Autorité. »

 

Le modèle-type de l’Etat fédéral est pour lui la Suisse : «  La Confédération helvétique se compose de vingt-cinq États souverains (…). Elle est donc régie par vingt-cinq constitutions, (…) plus une constitution fédérale, dont naturellement nous ne possédons pas, en France, l’équivalent. » (Proudhon, Du principe fédératif, https://fr.wikisource.org/wiki/Proudhon_-_Du_Principe_f%C3%A9d%C3%A9ratif).

 

Proudhon a-t-il approfondi la différence entre fédération et confédération* ? La Constitution suisse de 1848, dont il fait l’éloge, était-elle aussi favorable aux Etats fédérés qu’il le pensait **? Ces questions excèdent notre sujet.

                                                                                  * Dans la confédération, les membres ne sont pas liés par la décision de la majorité. On peut penser à l’Union européenne actuelle où un Etat membre peut toujours opposer son véto à une décision majoritaire qui ne lui convient pas.

                                                                                 ** Il signale que certains, en Suisse même, ont pu faire une lecture quasiment centralisatrice de la Constitution, se trompant sur sa nature. Historiquement, la Constitution de 1848 a fait passer la Suisse d’une organisation confédérale à une organisation fédérale – tout en maintenant, par tradition, l’appellation Confédération.

 

Proudhon, dans ses derniers écrits, désapprouve la constitution de l’Italie unie, qui a absorbé les petits Etats préexistants : «… je m’incline devant le principe de nationalité comme devant celui de la famille, c’est justement pour cela que je proteste contre les grandes unités politiques, qui ne me paraissent être autre chose que des confiscations de nationalités », ou encore la définition de l’unité comme « anéantissement des nationalités particulières, où vivent et se distinguent les citoyens, en une nationalité abstraite où l’on ne respire ni ne se connaît plus : voilà l’unité » ( La fédération et l’unité en Italie et Nouvelles observations sur l’unité italienne ).

Ses théories ne sont pas abstraites mais se fondent sur l’existant, sur le respect des entités historiques : « Ce qui constitue la nationalité suisse, par exemple, ce qui lui donne l'originalité et le caractère, ce n'est pas la langue, puisqu’il se parle en Suisse trois idiomes*; ce n’est pas la race, puisqu’il y a autant de races** que de langues: c'est l’indépendance cantonale. » (Du principe fédératif).

                                                                     * On ajoute : et même quatre avec le romanche – sans parler du francoprovençal, aujourd’hui presque disparu.

                                                                      ** Au sens d’ethnies.

 

Il existe une tendance, chez ceux qui reconnaissent l’influence de Proudhon sur la Commune, à réduire la théorie fédérale de Proudhon à l’association ou fédération des Communes – or le modèle fédéral que Proudhon préconisait était bien la Confédération suisse - c’est-à-dire une fédération d’Etats.

 

 

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 Le musée des chartes fédérales de Schwyz (Suisse). Les institutions suisses étaient un modèle pour Proudhon.

 https://www.zuerich.com/fr/visite/culture/musee-des-chartes-federales

 

 

 

RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE ?

 

 

Enfin, pendant la Commune (ou avant) on a commencé dans les milieux républicains révolutionnaires, à parler de « république universelle ». Il ne semble pas que Proudhon, déjà méfiant envers les Etats-Unis d’Europe, ait jamais envisagé une république universelle. Celle-ci ne pouvait être qu’une vue de l’esprit très lointaine sinon irréalisable, qui en attendant, laissait la primauté en France, à la république unitaire. De plus, conçue comme république où s’aboliraient les différences, les identités, elle n’aurait rien eu pour plaire à Proudhon. Ceux qui applaudissaient la république universelle n’étaient probablement pas fédéralistes  mais rêvaient seulement d'étendre au reste du monde les conceptions jacobines ou blanquistes.

 

                                                                                                   * Pour des exemples d’utilisation de la formule « république universelle », voir : la proclamation du Comité central de la Garde nationale qui remet ses pouvoirs à la Commune élue le 26 mars, qui se termine par les mots « Vive la république universelle !» ; la proclamation du 11 mai 1871 de Delescluze à la Garde nationale, etc.

 

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Une proclamation de Delescluze (lors de sa nomination comme "délégué civil à la Guerre") se terminant par "Vive la République universelle" (11 mai 1871).

 

 

 

VU DE SUISSE : JAMES GUILLAUME

 

 

Au moment où la Commune est toujours en place, James Guillaume, membre de l’Association internationale des travailleurs, proche de Bakounine, qui observe les choses depuis Neuchâtel, écrit : « Le véritable caractère de la révolution qui s’est accomplie à Paris commence à se dessiner d’une façon assez nette  (…).

La révolution de Paris est fédéraliste.

Le peuple parisien veut avoir la liberté de s’organiser comme il l’entendra, sans que le reste de la France ait à se mêler du ménage parisien ; et en même temps, il renonce de son côté à toute immixtion dans les affaires des départements (…). »

Selon Guillaume, le fédéralisme suisse ou celui des Etats-Unis ne sont pas des fédéralismes authentiques. En Suisse, « Les cantons, au lieu d’être considérés comme des individualités distinctes et absolument souveraines, sont censés n’être que des fractions d’un tout qui s’appelle la nation suisse. Un canton n’a pas la libre disposition de lui-même ; (…) ses facultés législatives sont limitées par la constitution fédérale » « La fédération, en Suisse, n’est donc que dans les mots. »

(James Guillaume, Le fédéralisme, Solidarité, nouvelle série, 12 avril 1871, https://www.panarchy.org/guillaume/federalisme.html).

Au contraire, selon Guillaume, le fédéralisme est avant tout la négation de la nation et de l’État. ». C’est ce qui est réalisé par la Commune : «  il n’y a plus de nation, plus d’unité nationale ou territoriale. Il n’y a qu’une agglomération de communes fédérées, agglomération qui n’a d’autre principe déterminant que les intérêts des contractants, et qui par conséquent n’a aucun égard aux questions de nationalisme ou de territoire. » « Il n’y a également plus d’État, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité (…) il y a véritablement an-archie, absence d’autorité centrale. »

On peut voir à quel point Guillaume, qui indique suivre Proudhon*, s’éloigne de celui-ci, pour qui le principe des nationalités était entièrement compatible avec le fédéralisme, puisqu’il permettait aux petites nationalités de ne pas être absorbées par les grandes. Guillaume exagérait sans doute l’aspect d’autonomie radicale de la Commune (idéalement étendu aux autres communes) et son identification avec le dépassement de l’Etat et de la nation, dans l’esprit de son ami Bakounine. Il est peu probable que les Communards proudhoniens auraient intégralement accepté son interprétation.  Enfin le point de vue de Guillaume est aux antipodes des conceptions des Communards blanquistes et jacobins et très probablement des sentiments des militants de base **.

                                                                                        * «  Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon, qui le premier en a exposé scientifiquement la théorie, — le fédéralisme est avant tout la négation de la nation et de l’État » (James Guillaume, art. cité).

 

                                                                                       ** James Guillaume (1844-1916) est considéré comme un fondateur du socialisme libertaire. Porte-parole de la Fédération jurassienne qui regroupe les sections internationalistes du Jura suisse, il est en opposition frontale avec Karl Marx. Il fut exclu de l’Internationale, en même temps que son ami Bakounine, en 1872. Il créa alors en 1872 l’Internationale fédéraliste, dite anti-autoritaire, au congrès de Saint-Imier. Il veilla à la publication des œuvres complètes de Bakounine. Passionné par les questions de pédagogie, il s’installa en France pour travailler avec son ami Ferdinand Buisson, haut fonctionnaire et député, un des organisateurs de l’éducation laïque. Guillaume abandonna alors l’action politique directe mais resta attaché au syndicalisme révolutionnaire. Naturalisé français, il prit position en 1914 pour la guerre contre l'Allemagne, accusant dans une brochure Marx d'avoir été un propagandiste de l'impérialisme allemand...

 

James_Guillaume

James Guillaume dans son âge mûr.

 Koroesu — Travail personnel, Domaine public. Wikiquote.

 

 

 

VU DE SUISSE : ARTHUR ARNOULD

 

 

Après l’écrasement de la Commune, Arthur Arnould, qui avait été membre du conseil de la Commune, se réfugia en Suisse*

* Dans leur majorité les dirigeants de la Commune purent échapper à l’arrestation ou à la mort et se réfugièrent dans les pays proches, dont la Suisse.

En Suisse, il fut proche de Guillaume dont on a parlé. Il fréquenta Bakounine dont il fut un des exécuteurs testamentaires.

Arnould écrit une Histoire populaire et parlementaire de la Commune, datée de « Genève-Lugano, janvier 1872, janvier 1873. »

Il explique les buts de la Commune de façon plutôt différente de Guillaume (mais ce dernier n’était pas à Paris). Pour lui, Paris, en proclamant l’autonomie communale, n’avait pas l’intention de briser la nationalité française, « d’ériger les trente-huit mille communes de France en autant de petites républiques indépendantes, sans lien entre elles », ce qui aurait été absurde autant qu’impossible, et de « porter atteinte à l’existence de la personnalité française, comme on l’a bêtement répété. ». Il ne condamne pas le principe des nationalités, qu’il semble considérer avec détachement toutefois « Tant qu’il y aura des nationalités, le devoir de chaque nationalité, sans empiéter sur les autres, est de veiller au maintien de sa propre existence ».

Dans le projet de la Commune, il s’agissait essentiellement de répartir les compétences entre les différents niveaux dans le pays (commune, associations de communes, niveau fédéral), selon ce qu’on appellerait plus tard le principe de subsidiarité.

Ainsi, par exemple, il incombe à chaque commune ou à chaque groupe autonome de « régler les rapports avec l’Eglise d’après ses propres finances, d’organiser le culte qu’il lui plaira d’avoir, s’il lui plaît d’en avoir un, ou de s’en passer ».

Chaque groupe autonome, « communal ou corporatif, devait régler la question sociale dans son cercle propre, c’est-à-dire les questions relatives à la constitution de la propriété, aux rapports du travail et du capital, à l’organisation de la famille, etc., etc., comme il l’entend, au mieux »

Pour lui, la Commune se réduit « à ces trois termes qu’on ne peut séparer :

Autonomie ; Fédération ; Collectivisme !* »

(Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune, de Paris, tome III, 1878, https://www.google.fr/books/edition/Histoire_populaire_et_parlementaire_de_l/HGsxAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=arnould+histoire+populaire&printsec=frontcover#spf=1621772523505).

 

                                                               * On ne débattra pas ici du sens que Arnould pouvait donner au mot collectivisme.

 

On peut donc voir que selon le raisonnement d’Arnould, « la séparation de l’Eglise et de l’Etat », décidée par la Commune de Paris, qui est considérée  actuellement comme une anticipation de la séparation votée en 1905 par le  Parlement, était seulement une mesure restreinte à Paris, non pas en raison des circonstances, mais par principe : rien ne devait contraindre la liberté des communes et ce qui était bon pour l’une ne l’était pas nécessairement pour une autre.

On notera dans son texte l’apparition du terme corporation, corporatif, qui suppose qu’en matière sociale notamment, le niveau d’intervention ne serait pas forcément le niveau politique (des communes ou groupements de communes) mais le niveau du métier ou de la branche comme on dira plus tard, probablement au moyen de ce qu’on appellera au 20 ème siècle les conventions collectives patronat-syndicats*.

 

                                                                                                * On trouverait le terme corporation, corporatif, dans d’autres textes de l’époque de la Commune.

 

Dans L’Etat et la révolution (1877), Anould approfondit sa conception du fédéralisme, qu’il a vu fonctionner en Suisse ; il oppose ainsi le concept d’union, ouvert et respectant les individualités collectives, au concept d’unité, coercitif et niant les différences : « l’unité, c’est la caserne ».

Il explique qu’à un moment, les habitants de Bâle étaient entrés violemment en conflit. On envoya les troupes fédérales et au lieu de fusiller tout le monde, comme on l’aurait fait partout ailleurs, on forma deux cantons (Bâle-ville et Bâle- campagne), « Et l'on brisa la « belle unité » bâloise. Depuis ce temps, la paix la plus profonde n'a cessé de régner dans le pays, la prospérité s'est accrue, les haines se sont apaisées, et l'Unité brisée a produit l'Union ». Voilà une solution « dont la seule mention ferait dresser les cheveux sur la tête de nos hommes d'Etat français.

Ce système fédéraliste accomplit pourtant bien d'autres miracles ».

Certes Arnould reconnait en note : « Je sais, aussi bien que personne, ce qui manque à la Suisse, sous le rapport des institutions sociales. Je crois, néanmoins, que la France serait fort heureuse si elle possédait la plupart de ses institutions politiques, dont l'initiative française saurait, en peu de temps, tirer toutes les conséquences logiques ».

Le jugement qu’il porte sur la Suisse diffère de celui de Guillaume cité plus haut : « On parle sans cesse de la Suisse comme d’une nation quelconque. C’est un tort, il n’y a pas de nation, de peuple suisse. »  En effet, la Suisse est composée de plusieurs peuples ou ethnies qui vivent en paix grâce au fédéralisme (Arnould ne dit pas, mais c’est sous-entendu, que les groupes sont homogènes sur un territoire déterminé)*.

                                                                  * Evidemment, Arnould confond les différentes acceptions du mot « peuple » (un peuple politique peut être formé de plusieurs peuples ethniques).

 

Arnould constate qu’en France, même les révolutionnaires sont fous d’unité et de centralisation.

Il écrit : « Pourquoi voulez-vous que 36 millions de Français soient contraints d’endosser toutes les lois, élaborées par trois cent ou quatre cent d’entre eux, dans un local à Versailles ou à Paris ? »

                                         * On retrouve la même idée dans l’article de Pierre Denis cité plus haut : « Vouloir que, dans un pays grand comme la France, avec 38 millions d'habitants, la même règle s'applique partout etc ». A noter que l’un attribue 36 millions d’habitants à la France, l’autre 38…

 

Le fédéralisme est la solution qui permet d’échapper à la dictature majoritaire : « L’Autonomie est la seule forme qui garantisse le droit des minorités ».

Il envisage l’existence d’une « Fédération européenne » qui aura compétence pour les « intérêts communs à l’Europe entière », et d’une « Fédération nationale » (française) pour « les intérêts communs à tous les Français ».

« Mais c’est tout. La Fédération nationale, comme la Fédération européenne, doit se composer de groupes libres, autonomes, réglant souverainement tout ce qui touche leurs intérêts propres et la satisfaction de leurs besoins individuels – soit politiques, moraux et sociaux ». La fédération respecte les individualités qui existent dans les groupes humains, « elle leur remet directement la solution du problème de leur propre bonheur ».

« Hors de là vous n’aurez jamais que l’écrasement uniforme de tous au profit d’un être de raison qu’on appelle l’Etat et qui est notre ennemi. » (Arnould, L’Etat et la Révolution).

Arnould évoque aussi les « intérêts communs qui unissent tous les hommes, à quelque race qu'ils appartiennent, sous quelque latitude qu'ils soient nés » - s’agit-il dans son esprit de prévoir la possibilité d’une fédération universelle – ou simplement de l'équivalent de nos Nations-Unies ? Il ne le précise pas mais dans tous les cas, il ne pourrait s’agir que d‘une fédération laissant à ses membres la plus grande partie des pouvoirs de décision.

 

On observe que pour Guillaume comme pour Arnould, le fédéralisme est posé comme excluant l’Etat – en fait, au moins dans les textes cités, il est probable que ce qu’ils appellent l’Etat est l’Etat unitaire ou centralisé. De ce point de vue, le fédéralisme ne supprime pas l’Etat, mais fonctionne avec une multiplicité de structures (Etat fédéral, Etats fédérés) qui se limitent mutuellement, avec, éventuellement, des mécanismes de démocratie directe. Nous n’avons pas à entrer dans les difficultés théoriques des conceptions libertaires, représentées par l’évolution de Guillaume - qui en logique excluent toute forme étatique.

 

Arnould (1833-1895), avant son retour de France, avait commencé à écrire des romans qui lui valurent un certain succès. De retour en France, il abandonna l’action politique et devint le représentant pour la France de la Société théosophique créée par Mme  Helena Blavatsky ; cette organisation spiritualiste (toujours existante) veut faire la synthèse des religions et étudier les lois inexpliquées de la nature et les pouvoirs latents de l'homme, de même que la possibilité de communiquer avec des esprits supérieurs. Arnould dirigea la publication du Lotus bleu, la revue de la branche française de la théosophie.

 

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Fiche photographique de police concernant Arthur Arnould.

Vente e-bay.

 

 

 

DÉTESTATION DU FÉDÉRALISME

 

 

Durant la Commune, les théoriciens fédéralistes furent très actifs, probablement parce qu’ils ont vu dans l’événement l’occasion de mettre en oeuvre leur programme. Pourtant leurs préoccupations étaient probablement éloignées de la grande masse des Parisiens partisans de la Commune, et n’étaient pas partagées par une grande partie des dirigeants de la Commune.

Certains étaient hostiles au fédéralisme, mais ils acceptèrent, en apparence du moins – comme Delescluze, considéré comme jacobin (donc centralisateur et partisan de l’unité nationale) - les programmes proudhoniens, sinon ouvertement fédéralistes, du moins potentiellement, dès lors qu’ils se bornaient à quelques principes vagues de façade.

Parfois l’hostilité au fédéralisme et à ceux qui le soutenaient, s’exprimait  directement. Ainsi Raoul Rigault, sans doute un des membres du conseil de la Commune les plus rigides et sectaires*, d’opinion blanquiste, aurait déclaré à Arnould : Mon cher, le plus beau jour de ma vie sera celui où je vous arrêterai (Rigault était le chef de la sûreté de la Commune)**.

                                                                                                            * Il faut sans doute être un historien américain pour écrire de Rigault : « La personnalité la plus vicieuse du conseil de la Commune… sa haine du fédéralisme était connue depuis longtemps » (Louis M. Greenberg, Sisters of Liberty: Marseille, Lyon, Paris, and the reaction to a centralized State, 1971). En France, Rigault, qui fut tué lors de la Semaine sanglante (reprise de Paris par les Versaillais) a toujours ses admirateurs – à la gauche de la gauche.

                                                                                                        ** Propos tenus au Conseil de la Commune au moment de la scission des majoritaires et des minoritaires (dont Arnould), lors de la création du Comité de salut public que désapprouvait la minorité. On a dit que Rigault avait déjà préparé les mandats d’arrêt.

 

Une anecdote (racontée par Henry Bauer, journaliste partisan de la Commune, plus tard célèbre critique théâtral) montre Raoul Rigault discutant avec Longuet (dont on a vu plus haut les opinions fédéralistes). Longuet, agacé par le jugement de Rigault sur les Girondins pendant la révolution française (« des bourgeois bons pour la guillotine ») aurait conseillé à Rigault de s’informer en lisant Proudhon. Rigault répondit : Votre Proudhon est un bourgeois que j'aurais eu plaisir à fusiller devant vous, les fédéralistes.

On peut lier, en partie au moins, l’exécution de Chaudey à l’hostilité de certains Communards envers les Proudhoniens.

Gustave Chaudey était un avocat et journaliste, proudhonien (il avait été l'ami proche de Proudhon) et semble-t-il membre de l’Internationale à un moment, devenu le rédacteur en chef de l’influent quotidien libéral Le Siècle. On lui reprochait, lorsqu’il était maire-adjoint de Paris, d’avoir fait tirer sur une manifestation qui réclamait la Commune, le 22 janvier1871. 

Au début de la Commune, il avait manifesté dans son journal, qui continuait à paraître à Paris, un soutien critique pour la Commune, en raison de ses objectifs décentralisateurs. Il fut arrêté sur l'ordre, semble-t-il, de Delescluzes, le chef de file des jacobins, hostile à Proudhon (en raison d’une ancienne querelle personnelle ?) et aux Proudhoniens. Lors de la Semaine sanglante, l'ordre fut donné (par qui ?) d'exécuter Chaudey et Rigault, devenu procureur de la Commune, vint à la prison pour faire procéder à l'exécution. Selon un récit, Chaudey lui aurait déclaré : Mais je suis pour la république fédérale (sous-entendu : comme la Commune), mais Rigault n’en avait rien à faire. Chaudey mourut en criant : Vive la République.

 

Dans un genre moins sanguinaire, on peut citer les opinions dépréciatives de Lissagaray sur Pierre Denis, un des principaux théoriciens fédéralistes, qualifié d’ergoteur, dont l’ambition aurait été de transformer Paris en ville hanséatique* (Lissagaray, Histoire de la Commune).

Ces anecdotes illustrent les divergences entre Communards qu’on a tendance à sous-estimer et sur lesquelles on reviendra.

                                                                                 * De la Hanse, association médiévale de villes de la mer du Nord et de la mer Baltique. Il en reste aujourd’hui les noms officiels des länder de Brême et Hambourg (« villes libres et hanséatiques ») et les noms de 22 villes allemandes comportant toujours le qualificatif hanséatique.

 

 

LE MANQUE DE SOUTIEN DES RÉGIONALISTES

 

 

Paradoxalement, ceux qui à l’époque défendaient les identités régionales ne semblent pas avoir approuvé la Commune, même dans ses tendances fédéralistes.

On sait que Frédéric Mistral, le chef de file des félibres, les mainteneurs de la langue et de la culture provençale, avait découvert Proudhon dans les années 1865 et notamment son livre Du principe fédératif. Il avait écrit à divers correspondants que le fédéralisme fournissait la solution idéale pour que la Provence retrouve le statut d’une nation sans se séparer de la France.

Or, lors de l’installation de la Commune, Mistral resta indifférent aux tendances fédéralistes de celle-ci - qu’il ignorait peut-être. On sait que Paul Arène, autre félibre provençal, lui écrivit (de Sisteron) pour lui dire que les Communards réclamaient « les libertés de Paris » (toujours les franchises communales, un des objectifs initiaux des communards), ce qui pour lui était aussi compréhensible que  si les Provençaux réclamaient leurs libertés (il faut comprendre leur autonomie)*

                                                                                            * Lettre citée par Claude Mauron, Frédéric Mistral (1993).

 

Paul Arène ne signale d’ailleurs pas que les Communards souhaitaient l’extension d’un système de pouvoirs autonomes à toute la France. Mais Mistral resta sceptique, puis fut franchement hostile à la Commune – surtout après l’écrasement de celle-ci quand une grande partie de l’opinion, influencée par le gouvernement, se représentait les Communards  comme des incendiaires et des assassins abrutis d’alcool, qui avaient exécuté leurs otages, prêtres et gendarmes.

S’agissant d’une autre région à forte identité, la Bretagne, si quelques Bretons de Paris participèrent à la Commune, ce fut sans aucune connexion avec le mouvement culturel ou identitaire breton débutant, ainsi que le note l’article d’Erwann Le Gall, La Commune au prisme des Bretons et du XIVe arrondissement, Ar Brezel, 2021, https://arbrezel.hypotheses.org/tag/regionaliste. L’auteur conclut que « la mémoire de la Commune de Paris est (…) absente de la péninsule armoricaine et ne comporte aucune déclinaison bretonne », ce qui s’explique du fait que « le mouvement régionaliste qui émerge et se structure avec la IIIe République penche plutôt de l’autre côté de l’échiquier politique ».

 

Les proudhoniens de la Commune n’avaient pas lié leurs revendications d’autonomie aux cultures locales : l’organisation fédérale -ou autonomiste – qu’ils souhaitaient restait abstraite, centrée sur les communes -qualifiées de « base de tout état politique » dans l’article du Cri du peuple. Certes les associations ou fédérations intermédiaires de communes pouvaient coïncider (plus ou moins) avec les anciennes provinces (Provence, Bretagne etc), cadre adopté (pour aller vite) par les défenseurs des identités régionales ; mais ces derniers ne pouvaient pas retrouver exactement leurs préoccupations dans ce fédéralisme abstrait, quasiment non-identitaire. De plus la revendication, essentielle pour les Communards, des droits de Paris n’avait rien pour séduire les hommes comme Mistral, qui voyaient dans Paris, aussi bien capitale des gouvernements français successifs que ville révolutionnaire, le responsable de la subordination permanente des provinces et de la disparition des cultures locales.

Si on ajoute à cela le légalisme, la réticence devant les mouvements révolutionnaires et la méfiance - pour le moins – envers les classes populaires qui soutenaient la Commune, on s’explique que Mistral et d’autres soient restés dans le camp adverse aux Communards (même Paul Arène qui comprenait à sa façon – les revendications de Paris - ne semble pas être allé plus loin qu’une sympathie à distance).

 

On objectera qu’on trouvait dans la Commune des défenseurs des identités régionales comme Louis-Xavier de Ricard. Mais celui-ci ne-devint, selon ce qu’on sait, un défenseur de la culture occitane et un fédéraliste qu’après la Commune (d'abord réfugié en Suisse, Ricard put revenir en France dès 1872 sans être poursuivi pour sa participation à la Commune, grâce semble-t-il à Edgar Quinet).  Il fut à la fin des années 1870 membre du félibrige (qualifié de félibre « rouge ») et partisan du fédéralisme. Il exprima de façon un peu confuse d’ailleurs, ses idées dans son livre Le fédéralisme *(1877). Ricard traduisit à la même époque le livre de l'homme politique espagnol (catalan) Francisco Pi i Margall, éphémère président de la république espagnole et théoricien du fédéralisme, Las nacionalidades. Il se présenta sans succès aux élections comme socialiste-fédéraliste. Ricard devint en 1900 le président de la Fédération régionaliste française, créée par Jean Charles-Brun**. Parmi les premiers membres on trouvait l'ancien Communard Charles Longuet, qui revendiquait ses origines normandes (Anne-Marie Thiesse, L'invention du régionalisme à la Belle Epoque, in Le Mouvement Social, 1992).

 

                                                               *  Le livre envisage surtout une fédération des peuples latins (une idée aussi envisagée par Mistral) permettant à l’Occitanie, jusque là opprimée, de devenir la partie dirigeante de la France, sans se séparer de celle-ci. Le livre n’est pas du tout un projet institutionnel cohérent. 

                                                              ** Les membres de la Fédération se recrutaient dans toutes les sensibilités politiques. Charles-Brun, qui avait choisi le terme « régionaliste » pour « ratisser large », mais se disait lui-même fédéraliste (il réédita le livre de Proudhon Du principe fédératif), fit du lobbying jusqu’à sa mort en 1946 auprès de tous les régimes (y compris celui de Vichy !) pour faire avancer ses idées.

 

L'Action_régionaliste___organe_de_[___]Fédération_régionaliste_bpt6k119319k_JPEG

Numéro de 1911 de l'Action régionaliste, "revue du mouvement fédéraliste et décentralisateur", organe de la Fédération régionaliste française, page présentant la direction et le comité d'honneur de la Fédération. L'ancien Communard Louis Xavier de Ricard figure maintenant, avec deux autres, à la présidence d'honneur (il meurt en 1911). Parmi les membres du comité d'honneur, à droite, Mistral, Maurice Barrès, le marquis de L'Estourbeillon (député monarchiste de Bretagne et fondateur de l'Union régionaliste bretonne), le compositeur Vincent d'Indy, au centre des politiciens républicains de nuances diverses comme Louis Marin, Paul Doumer, Paul Deschanel (ces deux derniers seront président de la République), mais aussi un ecclésiastique, l’abbé Lemire (député démocrate-chrétien), à gauche Paul-Boncour, le député socialiste des Bouches-du-Rhône Antide Boyer, etc. L'ancien Communard Charles Longuet (mort en 1903) fit également partie du comité d'honneur, ainsi que l'écrivain anarchisant Han Ryner.

Site Gallica.

 

 

 

Peut-on invoquer le cas du poète provençal Clovis Hugues ? Celui-ci fut un participant - ou au moins sympathisant de la Commune de Marseille – et condamné à plusieurs années de prison pour une brochure de soutien à la Commune de Paris, publiée à Marseille en mai 1871. Or, à cette époque et même ultérieurement, rien n'indique que Clovis Hugues a été particulièrement un défenseur du fédéralisme. Il fut par la suite député socialiste et en parallèle eut une féconde activité poétique et littéraire en français et en provençal. Il devint membre du félibrige.

Il semble impossible de lier la participation à la Commune avec une quelconque revendication d’autonomie régionale fondée sur une identité précise, sur une appartenance « nationalitaire ».

On a vu que chez certains Communards , le système d’autonomies qu’ils souhaitaient pouvait prendre un caractère d’identité régionale, à travers la fédération de communes. On rappelle les mentions des « affinités de race, de langage, la situation géographique, la communauté de souvenirs » qui justifient les fédérations ou associations de communes dans le  programme du Comité républicain des 20 arrondissements de Paris (du 25 mars 1871) ; voir aussi, dans le livre d’Arnould L’Etat et la Révolution, la mention des individualités collectives qui sont sauvegardées par le système fédéral, ou encore l’article de La Sociale qui affirme que les lois générales sont contraires à la « variété des races » [ethnies], ou dans l’article de Pierre Denis du 11 mai 1871, « les antécédents historiques, les traditions, les habitudes locales, les préjugés mêmes » qui justifient les institutions particulières des groupes régionaux.

Mais il s’agit toujours de raisonnements abstraits – jamais d’une adhésion aux idées autonomistes de la Commune au nom d’une identité particulière clairement affirmée.

 

 

 

CONCLUSION PROVISOIRE

 

On peut trouver que nous avons consacré beaucoup d’espace à ce qui était un aspect mineur de la Commune. Mais justement, ce n’était pas un aspect mineur. Beaucoup de textes de Communards exposent les conceptions autonomistes ou fédéralistes de la Commune – et beaucoup de leurs adversaires s’en servent pour critiquer la Commune, parfois en reprenant des propositions fédéralistes comme Langlois.

Sans pousser jusqu’au fédéralisme, quasiment tous les Communards réclamaient les « franchises » municipales, et cette revendication était souvent jugée respectable par certains de leurs adversaires – qui par contre, ne pouvaient pas accepter l’insurrection.

Les admirateurs de la Commune, qui préfèrent voir dans celle-ci les « Damnés de la terre », montant « à l’assaut du ciel » (cette dernière expression célèbre est de Marx) ignorent presque complètement ces revendications, soit trop peu enthousiasmantes (les franchises municipales) soit, pour le fédéralisme, opposées aux traditions politiques françaises.

 

Lorsque l’autonomisme des Communards est pris en considération, par les historiens ou par l’opinion qui admire la Commune, c’est à condition d’en faire le précurseur des mouvements qui refusent l’Etat capitaliste et qui souhaitent la démocratie directe, mais en situant cette option dans le seul cadre des aspirations de la gauche radicale, donc en excluant ce tout qui ne relève pas de leur idéologie.

 Nous parlions de mythes : l’effacement des conceptions fédéralistes de certains Communards (ou leur édulcoration) participe aussi du mythe qui construit la Commune comme image de la « vraie » république française, progressiste et unitaire, où il n’est certainement pas question que des lois différentes soient applicables selon les lieux, les mentalités, les traditions. 

Dans la partie suivante, nous allons nous intéresser à d’autres mythes  de la Commune : le rapport au patriotisme, à la guerre, au républicanisme, le programme social, le devenir des Communards, l’anticolonialisme supposé de ceux-ci, le soutien des villes de province à la Commune de Paris.

 

 

 

 

23 mai 2021

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME 1

 

 

 

 

LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

 

LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME 1

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

Le 150 ème anniversaire de la Commune de Paris en 1871 (et des Communes de province) a suscité, de façon prévisible, un intérêt renouvelé pour les événements de mars-mai 1871 et leurs suites : parution de nouvelles « sommes » d’historiens, reportages, documentaires, expositions.

L’histoire de la Commune de Paris (et de façon plus discrète, celle des diverses Communes de province), est devenue un récit mythique :  la légende recouvre la réalité. Evidemment, la légende s’appuie en partie sur la réalité, mais en exagère certains aspects ou en omet d’autres, délibérément ou inconsciemment. On arrive ainsi à un récit qui doit susciter l’adhésion et interdire toute contradiction. Ce récit ne concerne pas une histoire morte, dépassionnée (comme par exemple la rivalité de Jules César et Pompée) mais une histoire qui a toujours des implications politiques actuelles : la Commune n’est pas morte, comme on le répète depuis 150 ans, et elle a des héritiers. Le récit mythifié cherche à obtenir une double adhésion, dans le passé et dans le présent.

Parfois les historiens cherchent à écarter les mythes, parfois – surtout lorsque le militantisme se mêle à leur travail d’historien, ils cherchent à les conforter, généralement en écartant tout ce qui, dans la masse de documents ou d’études dont on dispose, risque de pas aller dans le sens souhaité.

Nous examinerons modestement quelques aspects du mythe de la Commune

 

 

 

 UN ASPECT MÉCONNU: LE FÉDÉRALISME DE LA COMMUNE

 

 

Notre première partie sera consacrée à un aspect qui, justement, a quasiment disparu du mythe. Il s’agit de la place des revendications autonomistes ou fédéralistes dans l’épisode de la Commune. La plupart du temps, lorsqu’on évoque aujourd’hui l’ « autonomisme » de la Commune, c’est une façon de dire que les Parisiens refusaient d’accepter un gouvernement de droite – mais on écarte l’idée que Paris aurait pu durablement avoir des institutions distinctes du reste de la France, et on oublie (ou on ignore) que des théoriciens très actifs militaient pour que la France soit organisée en plusieurs territoires autonomes, où des règles différentes auraient été en vigueur -ce qui est bien une démarche fédéraliste.

 

 

 

 

 

VICTORINE BROCHER : «  LE PEUPLE RÉCLAMAIT… SES FRANCHISES MUNICIPALES »

 

 

Parmi les productions récentes sur la Commune, un film réalisé à partir d’images d’époque par Raphaël Meyssan, Les damnés de la Commune, a été diffusé avec succès sur la chaîne Arte (mars 2021) puis repris sur You Tube où il emmagasiné un nombre considérable de réactions favorables, souvent exprimées par des commentaires comme « j’en ai les larmes aux yeux, j’en chiale, on nous a caché tout ça, les puissants ont toujours opprimé le peuple, la Commune n’est pas morte, etc ».

 

Ce film, volontiers pathétique et caractérisé par le ton quasiment pleurnichard de la récitante, qui s’exprime à la première personne, est basé en partie sur les souvenirs de Victorine Brocher, une femme issue d’un milieu populaire, mais qui avait reçu une assez bonne éducation générale et politique*. Elle prit parti pour la Commune et s’engagea comme cantinière dans une formation de la Garde nationale.

 

                                                                                                      * Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante, 1909, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97623796.texteImage. Victorine, née Malenfant, s'était mariée avec Jean-Charles Rouchy et portait ce nom au moment de la Commune. Réfugiée en Angleterre et en Suisse, elle épousa vers 1881 Gustave Brocher, militant anarchiste et éducateur. Le père de Victorine était un républicain proscrit après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851. Il s’était réfugié en Belgique, où il semble avoir participé à la vie politique belge. Il était membre du Grand Orient de France.

 

 

Ce film m’a donné l‘idée d’aller voir dans ses souvenirs comment Victorine Brocher présente la Commune et ce qu’elle a compris des buts de celle-ci.

Victorine Brocher écrit à propos des événements du 18 mars 1871, qui sont la date à laquelle débute l’insurrection qui mène à la proclamation de la Commune (insurrection qui débute lorsque le gouvernement de Thiers essaie de s’emparer des canons de la Garde nationale parisienne à Montmartre) :

« Les citoyens étaient si naïfs qu'ils croyaient sincèrement faire œuvre de gloire en se hissant sur l'impériale des omnibus, lançant des programmes en profusion, en faveur du mouvement communaliste. Car il ne faut pas s'y tromper, ce que le peuple réclamait alors c'était ses franchises municipales ; il pensait qu'ayant son libre arbitre, sans autorité gouvernementale, il arriverait à une transformation sociale; les plus avancés espéraient se fédérer dans un temps plus ou moins proche. »

Ce 18 mars, sur ordre de Thiers, les troupes de l’armée régulière évacuent Paris, de même que les ministres et une grande partie les fonctionnaires des administrations. Victorine Brocher écrit :

« Je vois encore ce brillant défilé; quelques pauvres diables de lignards [soldats de l’armée de ligne, l’infanterie] se retournaient, attrapaient au  vol ces morceaux de papier insignifiants » [certainement les programmes « communalistes », ici qualifiés sévèrement de morceaux de papier insignifiants].

Plus tard dans son livre, Victorine Brocher écrit :
«  La Commune n'a jamais eu des intentions de gouverner la France, elle était une nécessité du moment, elle fut élue librement, elle voulait Paris libre dans la France libre.

La Commune [….] voulait affirmer la République et par elle arriver  à une amélioration, non pas sociale, (une minorité seulement pensait ainsi) mais gouvernementale. »

 On trouve donc, même dans les souvenirs d’une actrice « de base » de la Commune, une présentation des buts du mouvement, qui bien qu’exprimée de façon un peu confuse et contradictoire selon les passages, est très différente de ce qu’on pense aujourd’hui : au début de l’insurrection on trouve un minimum de préoccupations sociales et une volonté affirmée, prépondérante, d’obtenir « les franchises municipales ».

On peut s’en étonner.

Victorine Brocher (on la retrouvera) indique d’emblée que certains allaient plus loin que les franchises communales et parlaient de fédération : il faut comprendre que l’organisation du pays serait modifiée et que les communes (et pas seulement celle de Paris) seraient dotées d’une autonomie aussi étendue que possible et formeraient une fédération.

 

 

 

LES CAUSES DE L’INSURRECTION DU 18 MARS 1871 :  LA DÉFAITE MILITAIRE

 

 

Au mois de mars 1871, le gouvrnement français d'Adolphe Thiers venait de signer avec l'Empire allemand les préliminaires de paix qui reconnaissaient la défaite de la France après la désastreuse guerre de 1870-71.

L'insurrection qui éclata à Paris le 18 mars 1871 fut précédée par une période d’intense agitation; l'événement déclencheur fut la tentative du gouvernement de Thiers de reprendre les canons de la Garde nationale parisienne (on parle le plus souvent des canons se trouvant à Montmartre, mais l'opération visait aussi les canons des Buttes-Chaumont et de Belleville). Le gouvernement craignait que la population fasse usage de cet armement lors d’un soulèvement et prétendait que l’artillerie devait faire retour à l’armée régulière, puisque les hostilités avec l’Allemagne étaient terminées.

 

La tentative échoua en raison de la mobilisation des gardes nationaux et des habitants, et une partie des soldats chargés de récupérer les canons fraternisa avec la population ; des officiers furent arrêtés et deux généraux furent exécutés sommairement.

                                                                                          * Loin d’être exécutés militairement, les généraux furent à peu près lynchés (voir le récit de Charles Yriarte, témoin oculaire des débuts de l’insurrection et qui a recueilli des témoignages nombreux, Les Prussiens à Paris et le 18 mars 1871, avec la série des dépêches officielles inédites, 1871).

 

Paris fut en peu de temps en état d’insurrection au moins dans les quartiers populaires, déterminant le gouvernement de Thiers, ainsi que le maire de Paris, Jules Ferry, à évacuer la totalité de la ville (Ferry critiqua la décision d’évacuation, il estimait possible de résister aux insurgés).

Si au 18 mars les événements débouchèrent sur l’insurrection, c’est que depuis plusieurs mois, un fossé s’était creusé entre Paris et le gouvernement. L’élection de l’Assemblée nationale avait encore augmenté l’incompréhension entre les dirigeants nationaux et Paris.

La principale cause d’hostilité était l’armistice avec l’Allemagne* signé le 28 janvier 1871 : la France se déclarait vaincue en réclamant la paix aux conditions des vainqueurs. A Paris, après plusieurs mois de siège très difficile e