Le comte Lanza vous salue bien

04 août 2020

ERNEST RENAN, UN RÉPUBLICAIN AMBIGU DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

ERNEST RENAN, UN RÉPUBLICAIN AMBIGU

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

DÉBAT AVEC AL AFGHANI

 

 

A la même époque que sa conférence sur Le judaïsme (1883), Renan est amené dans une autre conférence à traiter la question de l’Islam et de la science (L’islamisme et la science* https://www.culture-islam.fr/contrees/maghreb/ernest-renan-lislamisme-et-la-science-1883).

                                            * Renan utilise le mot islamisme, qui a pris aujourd’hui un autre sens, dans le sens d’Islam.

 

Sa conférence donne lieu à une réponse du célèbre théoricien et réformateur musulman Jamāl al-Dīn al-Afghānī (Djemâl ad-Dîn al-Afghâni), appelé souvent en français Al Afghani* (l’Afghan), alors présent à Paris, publiée par le Journal des débats. Al Afghanī conteste que l’Islam, comme l’avait dit Renan, soit incompatible avec la science et montre que le christianisme fut aussi hostile à la science, sans empêcher celle-ci de prendre son essor. Dès le lendemain, Renan lui répond courtoisement dans le même journal et estime qu’ils sont fondamentalement d’accord. Il souligne que l’ouverture d’esprit de Al Afghani est sans doute en lien avec son origine ethnique : c’est un iranien, donc un indo-européen.

Les deux hommes s’étaient rencontrés et (semble-t-il) appréciés. Renan parle du noble caractère et de la liberté de pensée du « cheik Gammal Eddine », qu’il compare à Averroès ou Avicenne, qui représentèrent «  pendant cinq siècles la tradition de l’esprit humain ».

                                                              * Al Afghani (1838-1897), né en Perse à Hamadan ; il semble qu’il se surnomma lui-même Al Afghani du fait qu’il avait séjourné en Afghanistan et peut-être pour dissimuler le fait qu’il était iranien, donc chiite (dans les transcriptions, on trouve le nom avec ou sans trait d’union, avec ou sans majuscule à « al » etc).

C’est un interprète de l’Islam « fortement influencé par les traditions et la philosophie chiite et par la mystique soufie » (Wikipedia). Il pensait que l’Orient devait se moderniser pour pouvoir éviter la domination par l’Occident. Il voyagea dans de nombreux pays en Orient et en Occident. Il entra dans la franc-maçonnerie en Egypte et fonda lui-même une ou plusieurs loges affiliées au Grand Orient de France après avoir été exclu de la Grande Loge d’Ecosse. Expulsé d’Egypte pour motifs politiques, il vint en France, puis en Angleterre. Dans ces deux pays il fréquenta les loges maçonniques. Il séjourna ensuite en Perse, puis en Turquie, où il reçut le soutien du sultan Abdulhamid. Il semble qu’il fut impliqué dans un complot qui aboutit à l’assassinat du Shah de Perse (1897). Il mourut de maladie à Istamboul la même année. Il semble avoir connu et influencé Mme Blavatsky, la fondatrice du théosophisme.

 

 

 

سیدجمال

 Le philosophe Jamāl al-Dīn al-Afghānī, connu en Occident comme Al Afghani.

 http://commons.wikishia.net/index.php?curid=15501

 

 

 

 

RÈGNE DE LA BONTÉ ?

 

On dira que le « racisme » avoué de Renan n’en est pas vraiment un, puisqu’il considère dans la préface de 1876 aux Dialogues philosophiques que tout le monde doit être traité avec bonté : « Douceur, bienveillance pour tous, respect de tous, amour du peuple, goût du peuple, bonté universelle, amabilité envers tous les êtres, voilà la loi sûre et qui ne trompe pas. — Comment concilier de tels sentiments avec la hiérarchie de fer de la nature et la croyance en la souveraineté absolue de la raison ? — Je n'en sais rien ; mais peu m'importe. » C’est ensuite que vient le passage déjà cité : «  Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales. » - mais il faut les traiter avec bonté.

On se souvient aussi que Renan, en tant que Breton, considérait qu’il appartenait à une race dominée, malgré ou en raison de sa bonté («celui qui obéit est presque toujours meilleur que celui qui commande »). Il en découle (mais Renan ne le dit pas formellement) qu’un même homme peut à la fois appartenir à une race dominée dans un contexte donné et à une race dominante dans un autre.

 

 

LA COLONISATION COMME REMÈDE AUX CONFLITS SOCIAUX

 

 

Renan n’a pas abordé la question de la colonisation de façon approfondie. Le passage le plus long qu’il consacre au sujet (sauf erreur) est dans la Réforme intellectuelle et morale de la France (1871), ouvrage entrepris pour donner ses pistes de redressement après la défaite de 1871 (on ne discutera pas du contenu de cet ouvrage, jugé très réactionnaire par tous les commentateurs).

Dans ce livre, Renan distingue les conquêtes entre peuples de même race, qui sont blâmables, (en fait, il pense aux pays européens) et les conquêtes qui sont dans l’ordre naturel : « La conquête d'un pays de race inférieure, par une race supérieure, qui s'y établit pour le gouverner, n'a rien de choquant ». Dans le même texte, il invite la France à « rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races inférieures » (en lisant bien, Renan ne dit pas que l’assujettissement est une opération pacifique : il y a la conquête pacifique– commerciale ? - d’un côté, et de l’autre l’assujettissement).

A l’époque, la colonisation n’était pas encore devenue en France l’enjeu national (finalement adopté par presque tous les partis) qu’elle allait devenir sous la 3ème république (sans pour autant, semble-t-il, être vraiment populaire). On connait la justification triple que donnait Ferry de la colonisation : une justification économique (trouver des débouchés pour nos produits), une justification morale (civiliser les « races inférieures ») et surtout une justification de prestige ou de puissance : la grandeur d’un pays, à la fin du 19ème siècle, est inséparable de la possession de colonies.

En 1871, c’est une justification bien différente que Renan met au premier plan (il écrit sous le coup des événements de la Commune) : la colonisation est un moyen d’éviter la menace d’une révolution socialiste, en dirigeant les prolétaires vers la conquête coloniale (Renan a probablement en tête non seulement la conquête militaire, mais aussi l’établissement de colonies de peuplement) : « Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche au pauvre. »

Bien entendu, il n’omet pas a justification morale du « devoir » envers les « races inférieures », exprimé de façon curieusement alambiquée : « la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures* est dans l'ordre providentiel de l'humanité. » (Réforme intellectuelle et morale de la France, 1871).

                                    * La phrase est un peu maladroite. Il faut évidemment comprendre « la régénération par les races supérieures des races etc » et non que Renan parle de races qui auraient été « abâtardies par les races supérieures » ce qui ne voudrait pas dire grand chose.

 

 C’est finalement une position assez semblable que Victor Hugo exprime avec son lyrisme habituel, dans son fameux discours de 1879 (pour l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage), dans lequel, en présence de Victor Schoelcher et des dirigeants historiques du parti républicain, il engage « les peuples » (européens) à s’emparer de l’Afrique :

« Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique; Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres [à quoi V. Hugo fait-il allusion ?];

Cette Afrique farouche n’a que deux aspects: peuplée, c’est la barbarie; déserte, c’est la sauvagerie (…)

Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe

(…) Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. (…) faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté!

Ce discours, constamment couvert d’applaudissements enthousiastes, a été suivi d’une explosion de cris de : Vive Victor Hugo! vive la république! »

http://dormirajamais.org/hugo/

 

 

COLONISATION ET VIOLENCE

 

 

Nous ne savons pas si Renan désapprouva les côtés choquants de la colonisation. Il est vrai que les sources d’information disponibles à l’époque restaient discrètes au sujet des violences coloniales - mais un esprit attentif pouvait en être averti.

En 1883, le jeune Pierre Loti, officier de marine participant aux opérations en Indochine, publia dans le Figaro son témoignage sur la prise de Hué, mentionnant le massacre des survivants indochinois par les soldats français, de sorte que sa hiérarchie lui donna l’ordre d’interrompre ses articles et le mit un moment en disponibilité.

https://www.retronews.fr/colonies/long-format/2019/06/06/colonisation-annam-pierre-loti

En 1885, Jules Ferry, qui avait été le promoteur de la conquête de l’Indochine, avait répondu avec indignation à un député qui affirmait que les soldats français ne faisaient pas de prisonniers : “« Qu’est-ce que vous dites, Monsieur ?Vous avez prononcé une parole offensante pour l’armée française … Je ne peux laisser dire ici que l’armée française ne fait pas de prisonniers » (Chambre des députés, débat du 28 Juillet 1885, https://indomemoires.hypotheses.org/tag/pierre-loti).

On peut penser que Ferry préférait ne pas regarder la réalité en face.

Nous ne savons pas si Renan, lorsqu’il parlait de la bonté nécessaire envers les « races inférieures », adoptait le même type d’attitude que Ferry, préférant occulter la réalité brutale des rapports entre conquérants et victimes de la conquête pour insister seulement sur les intentions prétendument généreuses de la colonisation – qui au demeurant, n’étaient pas primordiales dans son esprit, puisqu’il voyait la colonisation avant tout comme une réponse à un problème social intérieur.

C'est tout de même de la sympathie - bien qu'exprimée d'une façon qui nous heurte plutôt, que Renan exprime lorsqu'il parle des fellahs qui ont construit le canal de Suez, dans sa réponse au discours de réception de Ferdinand de Lesseps à l'Académie française (1885) : « Inférieures, oui certes, elles le sont, ces pauvres familles humaines si cruellement trahies par le sort ; mais elles ne sont pas pour cela exclues de l’œuvre commune. Elles peuvent produire des grands hommes ; parfois d’un bond elles nous dépassent; elles sont capables de prodiges d’abnégation et de dévouement. Telles qu’elles sont, vous les aimez.»

 

 

RENAN ET LE SURHOMME

 

 

En 1876, Renan publie des Dialogues philosophiques, composés en 1871 alors qu’il avait quitté Paris pendant les événements de la Commune. Plusieurs personnages portant des noms grecs, discutent de Dieu, des développements de la science, de l’avenir de l’humanité et de l’univers. Ils prévoient l’épuisement du charbon qu’il faudra remplacer par l’énergie solaire ou des marées, le remplacement de la nourriture animale par de la nourriture chimique qui mettra fin à « l'affreux spectacle » des étals de boucher. « Qu'arrivera-t-il surtout quand l'homme sera en possession de la loi qui détermine le sexe de l'embryon (…) ? Or cette découverte est de celles qu'on peut considérer comme susceptibles d'être faites dans un prochain avenir. »

Les protagonistes de Renan manifestent bien entendu son obsession habituelle d’un gouvernement réservé à une aristocratie de savants :

« Si l'on veut imaginer quelque chose de solide, il faut concevoir un petit nombre de sages tenant l'humanité par des moyens qui seraient leur secret et dont la masse ne pourrait se servir, parce qu’ils supposeraient une trop forte dose de science abstraite. »

Mais Renan va plus loin. Un des personnages, nommé Théoctiste, déclare : « le but poursuivi par le monde, loin d'être l'aplanissement des sommités, doit être au contraire de créer des dieux ».

Il envisage la possibilité de créer une race de surhommes, « une race supérieure, ayant son droit de gouverner, non seulement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses nerfs. Ce seraient là des espèces de dieux ou dévas, êtres décuples en valeur de ce que nous sommes ». « Une fabrique d'Ases, un Asgaard, pourra être reconstituée au centre de l'Asie ».

« Il y aurait des êtres qui se serviraient de l'homme comme l'homme se sert des animaux (…). Mais, je le répète, la supériorité intellectuelle entraîne la supériorité religieuse ; ces futurs maîtres, nous devons les rêver comme des incarnations du bien et du vrai ; il y aurait joie à se subordonner à eux. (…)

De la sorte, on conçoit un temps où tout ce qui a régné autrefois à l'état de préjugé et d'opinion vaine régnerait à l'état de réalité et de vérité : dieux, paradis, enfer, pouvoir spirituel, monarchie, noblesse, légitimité, supériorité de race, pouvoirs surnaturels peuvent renaître par le fait de l'homme et de la raison. Il semble que, si une telle solution se produit à un degré quelconque sur la planète Terre, c'est par l'Allemagne qu'elle se produira. »

 

Ainsi, ces demi-dieux sont comparés aux Ases, les dieux non immortels de la mythologie scandinave*, ou aux devas, les esprits divins de la religion védique (puis le nom a été donné aux dieux de la religion hindouiste). Dans la mythologie scandinave, le lieu où vivent les Ases est l’Asgard, situé au centre du monde. Mais curieusement, Renan envisage qu’un nouvel Asgard pourra être « reconstitué au centre de l’Asie ». Or, à peu près au même moment que Renan écrit, apparait le thème d’Asgartha, cité mystérieuse et parfaite de l’Inde où résiderait le grand-prêtre des brahmanes – elle est citée pour la première fois par Louis Jacolliot (Les Fils de Dieu, 1873).**

 

                                            *  Ils sont sous la menace du Ragnarök, ou Crépuscule des Dieux, bataille suprême où plusieurs dieux doivent mourir avant le rajeunissement du monde.

                                            **  Puis en 1910, dans un ouvrage posthume, Saint-Yves d’Alveydre l’appelle Agartha et la situe sous l’Himalaya : là résiderait « le roi du monde ». On peut noter que Saint-Yves d’Alveydre, penseur ésotérique, rencontra Al Afghani lors de la visite en France de celui-ci. Le thème d’Agartha ou Asgartha, capitale souterraine du « roi du monde », prit ensuite son envol (avec notamment le livre d’Ossendowski Bêtes, Hommes et Dieux, à travers la Mongolie interdite et le livre plus métaphysique de René Guénon, Le roi du monde). Mais ces développements, qui postulent plus ou moins l’existence réelle d’une cité secrète de détenteurs de pouvoirs surnaturels, s’écartent de l’idée purement philosophique de la race des surhommes de Renan.

 

 

Le thème des surhommes dans les Dialogues philosophiques de Renan est une curieuse anticipation d’un certain nombre de rêveries inquiétantes ou seulement bizarres à venir. L’Asgartha/Agartha himalayenne et brahamanique des auteurs ésotériques a des liens – comme le montre la proximité du nom - avec l’Asgard scandinave. Ces rêveries sont sans doute influencées par la découverte, qui prend force à l’époque, de l’unité idéologique des peuples indo-européens, dont Renan avait témoigné, cette fois avec sérieux :

 « …on reconnaît dans les littératures antiques de l’Inde, de la Grèce, de la Perse, des peuples germaniques, des genres communs tenant à une profonde similitude d’esprit ». « A côté de la philologie comparée s’est fondée en Allemagne, il y a quelques années, une mythologie comparée, laquelle a démontré que tous les peuples indo-européens eurent à l’origine, avec une même langue, une même religion, dont chacun a emporté, en se séparant du berceau commun, les membres épars. » (De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, discours inaugural du cours de langue hébraïque chaldaïque et syriaqueau Collège de France, 1862).

 

Il est encore plus curieux que Renan attribue la réalisation de la race des surhommes à l’Allemagne, compte-tenu de ce que nous savons de l’histoire du 20ème siècle – mais l’analogie s’arrête là car le surhomme de Renan est un super-savant et un bienfaiteur : « ces futurs maîtres, nous devons les rêver comme des incarnations du bien et du vrai ; il y aurait joie à se subordonner à eux. »*

 

Les interlocuteurs du personnage qui a évoqué la race des surhommes sont perplexes. A Théoctiste, qui vient de dire « Il semble que, si une telle solution se produit à un degré quelconque sur la planète Terre, c'est par l'Allemagne qu'elle se produira », Eudoxe répond :

« Entendez-vous que ce soit un éloge ou une critique ? »

Ce à quoi Théoctiste répond :

« Comme il vous plaira. (…) le gouvernement du monde par la raison, s'il doit avoir lieu, paraît mieux approprié au génie de l'Allemagne, qui montre peu de souci de l'égalité et même de la dignité des individus, et qui a pour but avant tout l'augmentation des forces intellectuelles de l'espèce. »

Mais un autre personnage Euthyphron, doute que l’avenir lointain s’occupe encore des divisions nationales : « Vous oubliez que, dans le temps des lointains avatars, il n'y aura plus depuis longtemps de Français, de Slaves ni d'Allemands, que l'histoire ne se souviendra même plus de ces mesquines variétés provinciales. »

Théoctiste approuve : il ne fait qu’indiquer le sens d’une évolution possible, qui d’ailleurs, a-t-il dit auparavant, pourrait se situer sur une autre planète.

 

 

IMAGES DE CAUCHEMAR

 

Le personnage qui envisage la création des surhommes n’est pas forcément le porte-parole de Renan. Comme les autres personnages, il représente une orientation de la pensée, que Renan ne reprend pas forcément à son compte, même s’il semble y prendre intérêt.*

                                             * « Je me résigne d'avance à ce que l'on m'attribue directement toutes les opinions professées par mes interlocuteurs, même quand elles sont contradictoires. Je n'écris que pour des lecteurs intelligents et éclairés. Ceux-là admettront parfaitement que je n'aie nulle solidarité avec mes personnages et que je ne doive porter la responsabilité d'aucune des opinions qu'ils expriment » (Préface aux Dialogues).

 

En rêvant à la possibilité de créer des surhommes (il n’utilise pas l’expression), Renan pousse à son maximum la pente élitiste de sa pensée, mais avec un effet paradoxal : par rapport aux surhommes, même les plus grands esprits de l’humanité ne seront que des êtres de seconde zone. Mais comme le fait remarquer son personnage, du fait que les surhommes seront des esprits vraiment supérieurs, il y aura de la joie à les servir et à reconnaître leur supériorité.

Contre Théoctiste le « transhumaniste », comme on dirait aujourd’hui (ou mieux, anti-humaniste puisque l’humanité sera considérée par les surhommes à peu près comme les hommes considèrent les animaux), Eudoxe représente la voix de l’humanisme traditionnel :

« Votre hypothèse du triomphe oligarchique de l'esprit ne vous mène qu'à de sombres images. Pourquoi ne voulez-vous pas que l'avènement d'une humanité supérieure profite à tous (…) ? »

Avant d’exposer sa conception des surhommes, Théoctiste avait déjà choqué son interlocuteur.

Il imagine qu’une autorité se réclamant de la raison pourrait avoir le moyen de foudroyer instantanément tout individu refusant de se soumettre à la raison. Mais on peut encore imaginer quelque chose de pire :

« Eh bien, je fais parfois un mauvais rêve : c'est qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve, mais un enfer réel. »

Eudoxe répond : « Dans quel affreux cauchemar vous vous complaisez là ! » « Vous avez tort de laisser votre pensée s'égarer en ces sentiers malsains. Ne voyez-vous pas que le sens moral, inhérent à l'espèce humaine, rendra toujours de telles horreurs impossibles ? »

Théoctiste : « Je n'ai jamais dit que l'avenir fût gai. Qui sait si la vérité n'est pas triste ? »

Les sombres prévisions de Renan ont été réalisées au 20ème siècle : des « autorités » ou plutôt des pouvoirs ont utilisé des armes de destruction terrifiantes encore inconnues à l’époque de Renan, d’autres ou les mêmes ont créé des sortes d’enfer appelés camps de concentration ou camps de rééducation.

 

 

« LA GRANDE QUESTION EST DE SAVOIR SI LA NATURE A UN BUT » (Dialogues philosophiques)

 

 

Notamment dans les Dialogues philosophiques, Renan exprime sa conviction que la nature a un but : « je regarde comme évident que le monde a un but et travaille à une œuvre mystérieuse. Il y a quelque chose qui se développe par une nécessité intérieure, par un instinct inconscient. » « … le monde va vers ses fins avec un instinct sûr *».

                                                    * C’est une conviction exprimée par un des personnages des Dialogues, Philalète, mais nous savons par d’autres textes que Renan était d’accord avec celle-ci.

 

La nature dupe les hommes (notamment par la sexualité, mais aussi par les conventions morales) pour arriver à ses buts : « Pas d'objet désiré dont nous n'ayons reconnu, après l'embrassement, la suprême vanité. Cela n'a pas manqué une seule fois depuis le commencement du monde. N'importe, ceux qui le savent parfaitement d'avance désirent tout de même ».

Les humains ne doivent pas contrarier le but (inconnu) de la nature, d’abord parce que ce serait certainement inutile (« la nature triomphera toujours ; elle a trop bien arrangé les choses, elle a trop bien pipé les dés ; elle atteindra, quoi que nous fassions, son but [ici dans le sens de moyen], qui est de nous tromper à son profit »), ensuite, parce que si même il était possible de contrarier la nature, le résultat serait désastreux : « Les planètes mortes sont peut-être celles où la critique a tué les ruses de la nature… ».

Il faut collaborer aux buts de la nature et non se révolter contre elle.

Il considère que les préjugés sont souvent l’expression des buts de la nature : « l'opinion, quand elle est profonde, obstinée, c'est la nature même ».

Par exemple, l’opinion commune réprouve le manque de chasteté chez une femme alors qu’un homme chaste est presque ridicule. Il y a une finalité dans cette disparité injuste en apparence : « La nature a intérêt à ce que la femme soit chaste et à ce que l'homme ne le soit pas trop ».

Il arrive même que ce qui apparait comme naturel doive être contrarié dans l’intérêt même des buts de la nature. Ainsi l’homme n’est pas naturellement monogame mais la monogamie est « nécessaire à la formation et au maintien des grandes races ; la monogamie a reçu de l'opinion l'autorité d'une loi quasi naturelle ». Renan n’explique pas vraiment pourquoi la polygamie constituerait un obstacle aux « grandes races » (est-ce qu’ici il veut parler des grandes lignées ?)

Enfin, la nature sert à justifier les attitudes les plus conservatrices. Ainsi le personnage qui émet les opinions les plus élitistes, Théoctiste, affirme qu’il est inimaginable d’élever le nveau intellectuel de la plus grande partie de la population, notamment les femmes :

« L'immense majorité des cerveaux humains est réfractaire aux vérités tant soit peu relevées. Les femmes non seulement ne sont pas faites pour de tels exercices, mais de tels exercices les enlèvent à leur vraie vocation, qui est d'être bonnes ou belles, ou les deux à la fois. Ce n'est pas notre faute s'il en est ainsi. Le but de la nature, il faut le croire, n'est pas que tous les hommes voient le vrai, mais que le vrai soit vu par quelques-uns, et que la tradition s'en conserve. »

 

 

 

PESSIMISTE OU OPTIMISTE MODÉRÉ ?

 

 

Renan a souvent exprimé, à la fin de sa vie qu’il lui semblait vivre une époque de décadence, où les valeurs auxquelles il avait cru disparaissaient lentement.

Dans sa réponse au discours de réception de Victor Cherbuliez* à l’Académie française (1882), il constate en la déplorant la progressive disparition des croyances chrétiennes. Bien qu’ayant lui-même perdu la foi, il considérait que ces croyances étaient importantes pour la civilisation, ce qui lui inspire sa fameuse phrase, symbole du style renanien : « Nous vivons d'une ombre, Monsieur, du parfum d’un vase vide. Après nous on vivra de l'ombre d’une ombre. Je crains par moment que ce ne soit un peu léger **».

                                              * Victor Cherbuliez (1829-1899), né à Genève, fut un romancier et essayiste. Sa carrière avait été lancée par Un cheval de Phidias, où des gens du monde discutent sur l’art. Il avait été naturalisé français en 1879 (en application d’une loi qui permettait aux descendants des Protestants ayant fui la France à la révocation de l’édit de Nantes (1685) de reprendre la nationalité française).

                                                ** L’expression « vivre de l’ombre d’une ombre » est déjà dans la préface de 1876 des Dialogues philosophiques.

 

Dans le même discours, Renan exprime ce qu’on peut comprendre comme son scepticisme et son refus d’engagement politique – mais on peut aussi comprendre la phrase comme exprimant la déception de Renan devant la brutalité allemande, alors qu’il avait été un admirateur de la culture allemande, comme Cherbuliez qui avait fait une partie de ses études en Allemagne :

« Mais le monde change, et alors il se trouve que ce que nous avions aimé vient parfois nous percer le cœur. (…) Voilà ce que c’est que d’avoir eu le goût du bien, du juste, du progrès et de la liberté dans un siècle qui ne comprend plus que l’égoïsme national. Nous sommes vieux maintenant, Monsieur : nous n’aimerons plus rien ; tel est le seul parti qui, en politique, ne mène pas aux déceptions ».

Renan est obligé à une réflexion double : l’une qui regarde le court terme et la société dans laquelle il vit et l’autre, plus philosophique, qui regarde le destin de l’humanité et même de l’univers.

Dans ses réflexions d’actualité, il manifeste un optimisme modéré, qu’il exprime toujours dans la réponse au discours de réception de Victor Cherbuliez : « Oui, nous la reverrons encore avant de mourir (vous surtout qui êtes plus jeune que moi) cette vieille France (…) Nous la verrons telle qu’elle fut en ses beaux jours, forte, modérée, raisonnable, relevant dans le monde le drapeau abandonné du progrès libéral, nullement corrigée de son amour désintéressé pour le bien, instruite cependant par l’expérience et attentive à éviter certaines erreurs… »

 

Qui pourrait dire ce que représente exactement l’idéal de Renan dans cette phrase, où on relève quand même que la France (républicaine ou pas) doit être modérée et raisonnable, adepte du « progrès libéral »*.

 

                                                   * Dans le même discours, Renan évoque l’homme d’Etat Dufaure (ami de Tocqueville, plusieurs fois ministre, président du conseil sous Mac Mahon) à qui V. Cherbuliez avait succédé à l’Académie : « ses opinions étaient nées avec lui ; il les trouva dans son naturel raisonnable, modéré, et dans l’atmosphère où s’écoula sa jeunesse. (…) Après les grandeurs de l’ancien régime, après les ivresses tour à tour brillantes et sombres de la Révolution et de l’Empire, presque tous les esprits éclairés conçurent pour la France, sous la pacifique garantie de la royauté constitutionnelle, un nouvel avenir de gloire et de bonheur ». Peut-on conclure que la France que Renan souhaite voir revivre (au moins pour les besoins de son discours !) ressemble beaucoup à la France, présentée comme raisonnable et pacifique, de la monarchie constitutionnelle ?

 

 

TOUT PASSE

 

 

 

800px-Akropolis_by_Leo_von_Klenze

 L'Acropole d'Athènes, reconstitution.

Tableau de Leo von Klenze, 19ème siècle. Munich.

Wikipedia.

 

 

109444561_180808896745155_2692264409186013024_n

 

Aliki Diplarakou (Miss Europe 1930) personnifiant Athéna au deuxième festival de Delphes, mai 1930. Photo par Elli Sougioultzoglou-Seraidari, connue à l'époque sous le pseudonyme de Nelly's (sur Elli Sougioultzoglou-Seraidari, voir à la fin de ce message).

@_byarchaeolover_

https://www.picuki.com/media/2356438297718099621

 

  

Mais, en tant que philosophe, Renan exprime aussi sa conviction que l’évolution de l’univers est indifférente à ce que les hommes jugent important.

On a vu que la Grèce ancienne (notamment la civilisation athénienne) était présentée par Renan comme la plus grande réalisation de l’humanité – mais cela n’empêche pas Renan d’avoir le sentiment que même les plus hautes réalisations humaines ont leur fin, qu’elles sont valables pour une époque seulement et sont ensuite entrainées dans l’oubli par la marche incessante du temps. C’est ce qu’expriment les derniers (et célèbres) paragraphes de la Prière sur l’Acropole où Renan s’adresse à Athéna (sans véritablement prononcer son nom), symbole de la raison et de l’harmonie de la Grèce ancienne :

« Tous ceux qui, jusqu’ici, ont cru avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous sans folle outrecuidance croire que l’avenir ne nous jugera pas comme nous jugeons le passé ? (…)

Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l’ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. (…)

Un immense fleuve d’oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. O Abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part de vérité. Tout n’est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels. »

 

On peut encore citer l’anecdote bien connue. Paul Déroulède, auteur de poèmes patriotiques célèbres (Les Chants du soldat), devenu homme politique, vint trouver Renan probablement pour le convaincre de donner son appui à son programme de préparation à la « revanche » contre l’Allemagne. Renan lui répondit :

« La France se meurt, jeune homme, ne troublez pas son agonie »*.

                                                   * L’anecdote se situe peut-être en 1882, quand Déroulède fonda, avec l’appui de Gambetta, la Ligue de la patrie française dont le but était de préparer les esprits à la revanche. Déroulède à ce moment, n’était plus vraiment un jeune homme (né en 1846).

 

Que voulait dire exactement Renan ? La France qui selon lui se mourait était-elle la même que la France pour qui Déroulède voulait se battre ? En tous cas, Renan n’avait pas de sympathie pour le revanchisme.

 

 

 

solomko2 (2)

 Renan en discussion avec la déesse Athéna. Illustration de Serge de Solomko pour une édition de la Prière sur l'Acropole,  (Librairie Ferroud, 1920); le texte original figure dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Renan.

 Site Méditerranées https://mediterranees.net/geographie/grece/renan/renan2.html

 

 

 

 

 

RENAN CONTRE LES NATIONS ?

 

 

Si on revient à la réflexion de Renan sur la nation, celle-ci est bien plus féconde et nuancée que ce qu’on dit habituellement. 

En tant que citoyen et en tant que savant renommé, jouant un rôle public, Renan ne pouvait pas s’affranchir ouvertement des questions d’appartenance nationale, à une époque surtout où le patriotisme tendait, dans tous les pays, à prendre une grande importance.

A titre privé, il semble que Renan considérait le patriotisme avec méfiance (un comble pour celui qui est considéré comme le porte-parole de la conception française de la nation). Dans des carnets intimes de jeunesse, il écrit à propos du patriotisme :

« J'avoue pour ma part que j'y suis fort indifférent. Je vendrais la France pour trouver une vérité qui fît marcher la philosophie. [...] Que les Cosaques viennent, pourvu qu’ils me laissent les bibliothèques (…) [et la] liberté de penser et de dire ! (…) Que m’importe que la vanité s’attache au nom de France ou de Cosaque. »

« ll faudrait faire tout pour que notre patrie fût anéantie si cela était utile au reste du monde. Il ne faut vouloir le bien de notre pays que pour celui de l’humanité. Arrière les petits esprits qui n'ont de frères que dans la limite tracée par le hasard ! »

On dira qu’il s’agit d’opinions de jeunesse. Mais pendant la guerre de 70, Edmond de Goncourt rapporte que Renan aurait dit : « Périsse la France ! Périsse la patrie ! Il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison. » Lorsque Goncourt publia en 1890 le volume de son Journal où il rapportait ces paroles, Renan protesta. Pouvait-il faire autrement ?

Une spécialiste de Renan s’efforce de minimiser ce que l’attitude de Renan pourrait avoir (encore aujourd’hui) de gênant : «  Une sorte de dédoublement de la vérité - sans rapport aucun avec l'hypocrisie - se dessine ici : comme penseur, je vois les dérives possibles d'un certain patriotisme, comme homme je me dois d'assumer pleinement et sans équivoque mon appartenance à ma patrie. » (Laudyce Rétat,  Renan et l’idée de nation, in Études Renaniennes, 1997
https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_1997_num_103_1_1515

 

 

 

 

« JE NE CONSEILLERAI PAS LA HAINE… »

 

 

On trouve chez Renan, et à divers moments de sa vie, des mises en garde publiques contre l’entraînement excessif du patriotisme (qu’on désigne sous le nom de nationalisme) : attitude qui aujourd’hui recueille un facile consensus*.

                                                          * Il n’est pas sûr qu’à la fin du 19ème siècle on distinguait le patriotisme du nationalisme, comme on croit le faire aujourd’hui.

 

Mais il semble aller plus loin et on trouve chez lui une forme de scepticisme à l’égard des nations – même si commodément, il semble critiquer surtout le nationalisme allemand. Mais ce qui vaut pour l’un vaut aussi pour les autres.

On sait qu’en pleine guerre de 1870, contrairement à beaucoup d’autres, il préférait la paix : « Pendant le siège, dans Paris, au mois de novembre 1870, je m’exposai à une forte impopularité en conseillant la réunion d’une assemblée, ayant les pouvoirs pour traiter de la paix » (préface de l’Antéchrist, 1873).

En 1871, il reproche aux Allemands, dans leur immense majorité, d’avoir été « plus étroitement patriotes que nous » et d’avoir fait preuve d’un fanatisme étroit qu’on devrait laisser aux « régions inférieures de l’opinion » (Seconde lettre à M. Strauss). Il en résulte que l’Allemagne, se laissant aller aux démons du nationalisme, « a déchu ».

Considérant que l’Allemagne et la France sont ennemies sans doute pour longtemps, alors que pour lui l’Allemagne (il veut dire celle des savants) a été une seconde patrie, il écrit avec son style caractéristique :

« J'ai travaillé dans mon humble sphère à l'amitié de la France et de l'Allemagne; si c'est maintenant « le temps de cesser les baisers », comme dit l'Ecclésiaste, je me retire. Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l'amour; je me tairai » (Seconde lettre à M. Strauss).

Sa réflexion envisage l’avenir des nations. Loin d’être les cadres éternels de la vie humaine, celles-ci sont des réalités transitoires : « Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître.

Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation… » (Qu’est ce qu’une nation ?)

On voit ici que Renan se situe principalement dans le cadre européen. Les nations sont pour lui inséparables de la civilisation européenne (ou qui a essaimé à partir de l’Europe).

 

 

 

RENAN FÉDÉRALISTE

 

 

La prévision d’une fédération au moins européenne (et ensuite, qu’y aura-t-il ?) est donnée ici comme un aboutissement lointain, mais Renan a plusieurs fois exprimé l’idée de la nécessité d’organiser une telle fédération. Dans le contexte de la guerre de 1870, il affirme déjà que « L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée commune de la civilisation » (Première lettre à M. Strauss ,http://giglio.li/wp-content/uploads/2014/06/07.Lettres-%C3%A0-M.-Strauss.pdf).

Mais une telle confédération n’existe qu’en esprit (et pas chez tous, bien entendu). Il faudrait lui donner une véritable existence.

En septembre 1870, il publie un article (La guerre entre la France et l’Allemagne) où il souhaite la création d’une fédération européenne. Selon lui, « la fédération européenne, supérieure à toutes les nationalités », permettra de mettre fin aux guerres entre les grandes nations. Dans la première lettre à Strauss, il souhaite de même l’instauration d’« une autorité centrale, sorte de congrès des Etats-Unis d’Europe ».

Pour lui, « le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l'humanité ».

La création des Etats-Unis d’Europe est aussi le rêve de Victor Hugo et de certains milieux républicains ou socialistes de l’époque.

Dans Qu’est ce qu’une nation ?, la fédération européenne est repoussée dans un futur indéterminé car Renan voit bien que l’époque est favorable aux nations. Elle n’est pas abandonnée pour autant : « La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons ».

Dans le présent, c’est une considération objective qui justifie l’existence des nations : elles sont utiles à la civilisation générale. On voit que pour Renan il ne s’agit pas de considérer qu’une nation (la sienne) a plus d’importance que les autres : c’est la pluralité des nations qui est utile à la civilisation*. On est donc assez loin du discours patriotique courant.

On a souvent fait remarquer son esprit européen - on pourrait presque parler de patriotisme européen.

                                            * Dans la seconde lettre à M. Strauss, Renan exprime l’idée qu’il faut rendre le monde aussi divers que possible. Un monde uniforme serait ennuyeux. Bien qu’il ne parle pas explicitement des nations à ce moment, on peut penser que celles-ci ne sont pas exclues de son raisonnement. La diversité n’entre pas en contradiction avec la fédération.

 

Pourtant, en ce qui concerne l’organisation des nations elles-mêmes, Renan n’a pas parlé du fédéralisme. Lorsqu’il écrit : « La Suisse est peut-être la nation de l’Europe la plus légitimement composée. Or elle compte dans son sein trois ou quatre langues, deux ou trois religions et Dieu sait combien de races » (préface aux Discours et conférences, 1887), il ne semble pas s’apercevoir que la situation qu’il décrit explique (en partie) le régime fédéral suisse.

 

 

UN PATRIOTISME AMBIGU

 

 

Si Renan accepte de se définir comme un patriote, c’est avec des précautions que beaucoup de patriotes ne prennent pas :

« Je me suis étudié toute ma vie à être bon patriote, ainsi qu'un honnête homme doit l'être, mais en même temps à me garder du patriotisme exagéré comme d'une cause d'erreur. Ma philosophie, d'ailleurs, est l'idéalisme; où je vois le bien, le beau, le vrai, là est ma patrie. C'est au nom des vrais intérêts éternels de l'idéal que je serais désolé que la France n'existât plus. La France est nécessaire comme protestation contre le pédantisme, le dogmatisme, le rigorisme étroit ».

On retrouve donc ici une justification un peu curieuse de l’existence de la France d’un point de vue philosophique, comme antidote au « rigorisme étroit » (de l’Allemagne, sans doute), qui n’a pas grand-chose à voir avec l’attitude de ceux qui font de la patrie une religion ou un absolu.

Comme citoyen, Renan considère qu’il doit aider sa patrie dans la mesure de ses moyens – qui sont intellectuels. L’idée que la patrie pourrait l’obliger à autre chose ne semble pas lui venir à l’esprit et c’est avec hauteur qu’il exprime son indépendance d’esprit :

«  Nous devons à notre patrie d’être sincères avec elle ; nous ne sommes pas obligés d’employer le charlatanisme pour lui faire accepter nos services ou agréer nos idées. » (Préface à L’Antéchrist, 1873)

Si Renan se considère comme un patriote – au moins dans ses écrits publics - ce patriotisme n’a rien à voir avec celui des « régions inférieures de l’opinion » (Seconde lettre à M. Strauss) : c’est un patriotisme résolument modéré et raisonnable, qui met les nations (ou les patries) à leur place, qui n’est pas la première (« le bien, le beau, le vrai, là est ma patrie »).

On peut dire que loin de penser « bien ou mal, c’est ma patrie » et que celle-ci mérite tous les sacrifices, Renan n’est d’accord avec sa patrie que si elle est raisonnable. Et il l’envisage de préférence comme faisant partie du grand concert des nations civilisées, plus important que chaque patrie individuellement*.

                                        * Lors d’une interview par un journal italien lors de son voyage à Rome en 1872, il déclare que les nations forment ensemble une grande harpe ; elles ont chacune leur rôle à jouer, selon leur tradition et leur histoire (Anne-Christine Faitrop-Porta, Le Triomphe du voyage de Renan à Rome de 1872, in Études Renaniennes, 2014. Renan, https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2014_num_115_1_1619).

 

Renan met en garde contre l’enfermement dans une culture nationale – on peut y voir la condamnation de l’enfermement dans une nation, même s’il ne prononce pas le mot (mais utilise des concepts proches) :

« Quand on y met de l'exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure.(…) . N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine » (Qu’est ce qu’une nation ?).

Renan parait ici proche de ceux qui aujourd’hui dénoncent le « repli sur soi » identitaire. Mais ne confondons pas les époques. En parlant de la primauté de la culture humaine, Renan ne parlait pas de la culture mondialisée actuelle (qui n’est pas une culture au sens où il aurait compris le mot) ni de l’installation de populations extra-européennes en Europe – situations probablement inimaginables pour lui ni pour son époque.

 

 

LES CULTURES LOCALES

 

 

Dans sa fameuse conférence (Qu’est ce qu’une nation ?), Renan émet une affirmation qui peut surprendre : « Un fait honorable pour la France, c'est qu'elle n'a jamais cherché à obtenir l'unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? »

On peut y voir une distorsion historique voire une affirmation mensongère*.

                                          * Encore qu’on puisse considérer que son point de vue n’est pas si absurde lorsqu’on considère la politique linguistique de l’Ancien régime : la fameuse ordonnance de Villers-Cotterets était surtout dirigée contre l’usage du latin.

 

Mais même au prix d’une déformation historique, pourquoi Renan se croit-il obligé d’insister sur le fait qu’on peut faire partie d’une même nation en ayant des langues différentes ? Rien n’interdit d’y voir une discrète manifestation en faveur de ce qu’on n’appelait pas encore les langues régionales. Même si la pensée de Renan n’est pas très précise sur la situation visée, elle est en tout cas clairement contraire à la politique d’uniformisation linguistique.

On retrouve une idée similaire dans la préface aux Discours et conférences (1887) :

« L'homme n'appartient ni à sa langue, ni à sa race : il n'appartient qu'à lui-même, car c'est un être libre, c'est un être moral. On n’admet plus qu’il soit permis de persécuter les gens pour leur faire changer de religion : les persécuter pour leur faire changer de langue ou de patrie nous paraît tout aussi mal. Nous pensons qu’on peut sentir noblement dans toutes les langues et, en parlant des idiomes divers, poursuivre le même idéal. » (http://obvil.sorbonne-universite.site/corpus/critique/renan_discours-et-conferences)

 

A quoi Renan pense-t-il en disant qu’on n’a pas le droit de persécuter quelqu’un pour le faire abandonner sa langue ? Aux langues nationales (en cas d’annexion d’une province parlant une langue par un Etat ayant une autre langue*), aux langues régionales, aux deux ? Il est parfois difficile d’apprécier le sens de ses écrits lorsqu’il utilise des formulations trop générales, d’autant que la phrase est ambigüe (le début ne « colle » pas vraiment avec la fin) – peut-être parce que Renan ne veut pas dire certaines choses trop clairement.

                                                                         * On pourrait dire que Renan vise ici l’Alsace et la Lorraine annexées par l’Allemagne. Mais il a toujours reconnu que l’Alsace au moins était germanique de culture…

 

En tous cas, Renan était, en tant que Breton, sensibilisé aux langues minoritaires. Dans son article sur La Poésie des races celtiques (1854), il évoquait avec affection cette « antique race (…) fidèle encore à sa langue, à ses souvenirs, à ses mœurs et à son génie », résistant à « une invasion bien autrement dangereuse [que les invasions des peuples voisins], celle de la civilisation moderne, si destructive des variétés locales et des types nationaux ».

Jean Balcou, dans l’entretien d’introduction à son livre Renan, Un celte rationaliste (1997), rappelle : « il était bretonnant. Il parlait breton. Il lui est même arrivé d’écrire en breton, mais très peu ». « Quand il est revenu en Bretagne à la fin de sa vie, il se remit à parler couramment breton avec les gens du pays ». A Paris, il était assidu aux Dîners celtiques. Il était en relations amicales et suivies avec les protagonistes du renouveau breton, La Villemarqué, Luzel (qui avait sa chambre réservée dans la maison de vacances de Renan en Bretagne), Anatole Le Braz (https://books.openedition.org/pur/33482).

En 1888, il appuie sans succès auprès du ministère la demande de Le Braz et Luzel d’organiser des cours facultatifs en breton au lycée de Quimper.

 

 

SALUT AUX FÉLIBRES

 

 

Lors d’un discours en 1891, un an avant sa mort, lors des fêtes félibréennes de Sceaux*, Renan déclare que le lien qui nous attache à la France et à l’humanité ne diminue pas le lien qui nous attache à la terre natale (au sens de notre région d’origine) à la culture locale, aux dialectes :

« La science, la pensée abstraite, poursuivant la vérité, n’ont pas de province, pas même de patrie. Mais la poésie, la chanson, la prière, le contentement, la tristesse, sont indissolublement liés à la langue de notre enfance. »

                                      * Les félibres (mainteneurs de la langue et des traditions provençales et occitanes – le félibrige avait été créé par Frédéric Mistral et ses amis en 1854) se réunissaient tous les ans à Sceaux où avait vécu le chevalier de Florian, poète en langue française et occitane. La réunion était fréquemment placée sous la présidence d’un grand écrivain ou homme politique, occitan ou pas (parmi les présidents : le poète catalan Balaguer, Mistral, Renan, Zola, Anatole France, Barrès).

 

Il déclare (un peu philosophiquement) que la conscience du tout (la France) n’est pas l’extinction de la conscience des parties (les régions), elle est son aboutissement.

Le rattachement à la France a transformé en frères les Bretons et les Provençaux (Occitans), mais la formulation de Renan est ambivalente : « Bénissons donc, chers amis, en dépit des mauvais hasards de l’histoire, le jour qui nous fit frères ; ce jour-là fut un bon jour ! ».

Les Bretons et les Occitans sont surtout frères parce qu’ils sont attachés à leur culture, à leur poésie : « Je me rappelle que, bien avant d'avoir quitté la Bretagne, je pensais à la Provence; mon imagination rêvait de votre gai savoir et de vos îles d'Or. Ma mère avait un vieux livre qu'elle appelait les Cantiques de Marseille ; elle l'aimait beaucoup ; je l'ai encore … » « Il y a aussi un domaine qui nous est commun, c’est le royaume de féerie, le seul bon qui soit en terre. Là, le roi Arthur est retenu depuis plus de mille ans par des liens de fleurs ».

Il exprime son espoir de retourner en terre occitane : « Non, je reverrai votre beau pays. Je n'ai jamais été à Aigues-Mortes, à Saint-Rémi, aux Baux, à la source du Vaucluse. Et puis, je veux embrasser Mistral chez lui ; j'irai à Maillane. »

Bien sûr, il ne manque pas le coup de chapeau patriotique (français) : « Vive notre chère patrie française, mère de ces diversités, toutes aimables, toutes excellentes ». Il applaudit l’action de ceux qui se consacrent à faire revivre ces « consciences, disparues en apparence, qui renaissent en ce siècle de la résurrection des morts ».

Extraits sur Site Occitan Paris https://www.occitanparis.com/images/stories/documents/Francesca-Celi-Felibres-et-Cigaliers.pdf

Et Lexilogos https://www.lexilogos.com/document/renan/felibrige.htm

 

 

 

L’AVENIR DES NATIONS

 

 

C’est dans la préface de 1890 à L’Avenir de la science que Renan prend le plus clairement ses distances avec l’idée de nation (dans le sens des grands Etats constitués) ; mais il se retranche derrière la froideur de l’observateur pour décrire une évolution qu’il constate (ou qu’il croit constater) sans indiquer s’il l’approuve.

D’abord, selon une idée qui lui est chère, il affirme que le bonheur individuel doit être sacrifié aux buts de l’humanité. Or il semble que - dans l’immédiat au moins - la poursuite de ces buts exige le maintien des nations, pourtant qualifiés de façon caractéristique, d’ « établissements extrêmement lourds à porter » :

« L’inégalité est écrite dans la nature ; elle est la conséquence de la liberté ; or la liberté de l’individu est un postulat nécessaire du progrès humain. Ce progrès implique de grands sacrifices du bonheur individuel. L’état actuel de l’humanité, par exemple, exige le maintien des nations, qui sont des établissements extrêmement lourds à porter. Un état qui donnerait le plus grand bonheur possible aux individus serait probablement, au point de vue des nobles poursuites de l’humanité, un état de profond abaissement. »

On a déjà cité cette phrase où se retrouvent les thèmes habituels de sa vision du monde. Mais il écrit ensuite des phrases qu’on trouve rarement citées :

 « Mais des signes évidents de la fatigue causée par les charges nationales se montrent à l’horizon. Le patriotisme devient local ; l’entraînement national diminue. Les nations modernes ressemblent aux héros écrasés par leur armure, du tombeau de Maximilien à Inspruck [Innsbruck] (…). La France, qui a marché la première dans la voie de l’esprit nationaliste, sera, selon la loi commune, la première à réagir contre le mouvement qu’elle a provoqué.

Personne n’a plus de goût à servir de matériaux à ces tours bâties, comme celles de Tamerlan, avec des cadavres. Il est devenu trop clair, en effet, que le bonheur de l’individu n’est pas en proportion de la grandeur de la nation à laquelle il appartient, et puis il arrive d’ordinaire qu’une génération fait peu de cas de ce pourquoi la génération précédente a donné sa vie.

Combien de temps l’esprit national l’emportera-t-il encore sur l’égoïsme individuel ? Qui aura, dans des siècles, le plus servi l’humanité, du patriote, du libéral, du réactionnaire, du socialiste, du savant ? Nul ne le sait… »

Renan présente dans ces lignes plusieurs oppositions complexes, pouvant ou pas s’articuler ensemble : opposition du patriotisme local et du patriotisme national (le terme de national renvoie ici aux nations constituées) ; opposition de l’égoïsme individuel et de l’esprit national. Le  mot « égoïsme » étant généralement dépréciatif, on peut penser que Renan donne sa préférence à l’esprit national – mais ailleurs Renan a parlé de « l’égoïsme national »*. Enfin la dernière phrase fait état d’un doute sur toutes les valeurs politiques (dont le patriotisme) qu’il semble impossible de résoudre.

                                                           * « Mais le monde change, et alors il se trouve que ce que nous avions aimé vient parfois nous percer le cœur. Voilà ce que c’est que d’avoir eu le goût du bien, du juste, du progrès et de la liberté dans un siècle qui ne comprend plus que l’égoïsme national » (réponse au discours de réception de V. Cherbuliez à l’Académie française, 1882).

 

Pourtant, la comparaison des nations à des « tours bâties avec des cadavres » par Tamerlan (conquérant jugé comme particulièrement féroce) semble faire pencher la pensée de Renan vers la critique des nations – ou si on veut, du patriotisme excessif ou du nationalisme.

La pensée de Renan n’impose pas une lecture fermée, mais les termes employés sont peu favorables au poids excessif des nations, dont il a clairement conscience.

De plus, ce qui importe pour Renan n’est pas l’existence des nations -dont l’utilité est temporaire et conditionnelle, mais le but ultime de l’univers :

« L'univers a un but idéal et sert à une fin divine ; il n'est pas seulement une vaine agitation, dont la balance finale est zéro. Le but du monde est que la raison règne. L'organisation de la raison est le devoir de l'humanité ».

Si tel n’était pas le cas, le jugement de Renan est sans appel : « un monde condamné à la bêtise n’a plus de raison pour que je m’y intéresse ; j’aime autant le voir mourir. » (L’avenir de la science, préface)

Renan a-t-il été bon prophète sur les nations ? On ne le dirait pas, au moins dans l’immédiat. Il annonçait l’affaiblissement des nations 20 ans avant le moment où le nationalisme allait emporter les grands pays européens dans le cataclysme de 14-18. Le savant occupé à scruter l’histoire et l’avenir pouvait aussi se tromper.

Mais s’il se trompait sur l’avenir immédiat, il pouvait être sûr, comme l’histoire le montrait, que toutes les puissances arrivaient à la même fin.

Peut-on ici parler de pessimisme ? Sa conviction que les nations périront un jour s’exprime à la fin de la préface des Discours et conférences de 1887 (qui contient le texte de Qu’est ce qu’une nation ?):

« Ah ! quel profond penseur était ce juif du VIe siècle avant Jésus-Christ, qui, à la vue des écroulements d’empires de son temps, s’écriait : « Et voilà comme les nations se fatiguent pour le néant, s’exténuent au profit du feu ! (Jérémie, LI, 58). »

 

 

LES NATIONS SONT DES CULTURES

 

 

On fait souvent observer que la pensée de Renan est subtile, complexe. Parfois on peut trouver des expressions qui d’un texte à l’autre paraissent se contredire. Mais si on analyse bien les textes, il n’y a pas vraiment de contradiction.

Renan considérait les nations comme des individualités, chacune ayant sa personnalité, ses caractéristiques parfois opposées, son rôle à jouer. Il considérait que l’ensemble des cultures nationales formait la civilisation. On peut déjà remarquer qu’on est assez loin du concept de nation fondée sur des valeurs universelles, présenté aujourd’hui comme correspondant à la pensée de Renan. Quand Renan évoque les nations, l’expression est généralement synonyme de culture nationale.

A partir de là, Renan développait un « patriotisme raisonnable » pour sa propre nation, ou patrie. Il se gardait du « patriotisme exagéré » (Première lettre à M. Strauss). Aujourd’hui on lui fera honneur d’avoir évité le nationalisme, mais il faudrait s’interroger sur ce patriotisme intelligent.

Nous voyons qu’en 1870, après les premières défaites françaises, alors que les « patriotes » sont pour continuer la guerre contre l’Allemagne, Renan préconise d’élire une assemblée pour traiter de la paix ce qui l’expose « à une forte impopularité ». Ce n’est qu’en février 1871 qu’une assemblée sera élue pour approuver les préliminaires de paix et on sait que cette fameuse assemblée (conservatrice) est encore aujourd’hui dénigrée par certains qui prétendent pourtant ne pas être nationalistes et parlent de « paix honteuse ». Ce ne devait pas être l’avis de Renan.

Après la guerre de 1870-71, déçu par l’Allemagne, Renan prend une position de retrait et non une position revancharde : « Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l'amour; je me tairai » (Seconde lettre à M. Strauss).

C’est cela qu’il appelle le patriotisme raisonnable.

C’est en voyant que les nations, dans le dernier quart du 19ème siècle, s’éloignent de plus en plus de ce patriotisme modéré que Renan prend ses distances, parle d’égoïsme national, puis, plus directement, compare les nations aux tours formées de cadavres de Tamerlan.

Les phrases de Renan sont parfois à double entente. Ses textes « sont suffisamment sibyllins pour laisser la place à une part d’interprétation » (Alexis Robin, L’influence de l’interprétation des écrits de Renan sur la colonisation, art. cité).

Ainsi, quand il parle d’égoïsme national, ses contemporains pensent qu’il vise l’Allemagne. Mais le reproche retombe aussi sur la France ou n’importe quelle autre nation qui fait du patriotisme un absolu. Renan est bien conscient qu’il n’est pas au diapason de l’opinion commune : dans la réponse au discours de réception de Victor Cherbuliez, il déplore que les hommes comme Cherbuliez et lui soient suspects au plus grand nombre (parce que trop raisonnables, trop modérés) : « Telle est la condition toute nouvelle que notre siècle a faite au patriotisme. »

Les idées de Renan sur les nations paraissent osciller entre adhésion et méfiance, mais se contredisent moins qu’on ne pense : quand il se dit attaché aux nations, il est sincère, mais c’est dans le sens où toutes font partie d’un ensemble qui contribue à la civilisation. 

Au-delà, on trouve le monde de la science pure, des idées, qui est le plus important pour Renan, même si chaque nation y apporte sa marque propre (mais Renan sait bien que ces marques sont transitoires) : « Les idées sont maintenant l’élaboration commune de toutes les nations civilisées ; mais chaque pays se les approprie selon son goût et son génie » (réponse au discours de V. Cherbuliez).

 

 

RENAN ET L’UNIVERS

 

 

 67e53de4-5a29-4826-b42a-df89574addc1

 Ernest Renan dans son cabinet de travail au Collège de France.

Tableau d'Ary Renan (son fils). Musée Renan à Tréguier, Côtes-d'Armor.

 http://patrimoine.bzh/gertrude-diffusion/dossier/maison-d-armateur-actuellement-musee-renan-20-rue-ernest-renan-treguier/7e832c20-02fc-4cb6-88e6-c2a7cae6b975/illustration/25

 

 

 

Finalement, il y a dans son œuvre (nous ne parlons pas de la partie purement historique ou philologique de ses ouvrages) une grande constance. En 1890, Renan publie son livre de jeunesse, l’Avenir de la science, écrit en 1848. Dans la préface de 1890, il constate : « … pour les idées fondamentales, j’ai peu varié depuis que je commençai de penser librement. Ma religion, c’est toujours le progrès de la raison, c’est-à-dire de la science ».

Le Renan des dernières années a sans doute moins de certitudes que le jeune homme de 1848

Dans la préface de 1890, Renan enregistre les changements qui ont eu lieu dans sa pensée depuis cette époque :

« Il y avait aussi beaucoup d’illusions dans l’accueil que je faisais, en ces temps très anciens, aux idées socialistes de 1848. Tout en continuant de croire que la science seule peut améliorer la malheureuse situation de l’homme ici-bas, je ne crois plus la solution du problème aussi près de nous que je le croyais alors. L’inégalité est écrite dans la nature (…) ».

Il note pourtant – mais la contradiction n’est qu’apparente : « Ce qui parait maintenant bien probable, c’est que le socialisme ne finira pas. Mais sûrement le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848 », faisant la comparaison avec le christianisme : le christianisme qui a triomphé n’est pas celui des origines, mais « une machine essentiellement conservatrice ».

Renan est loin d’avoir évolué vers une vision plus égalitaire de l’humanité : « L’idée d’une civilisation égalitaire, telle qu’elle résulte de quelques pages de cet écrit, est donc un rêve. Une école où les écoliers feraient la loi serait une triste école. » Ce qui est vrai des individus l’est aussi pour les races : « (…) je ne me faisais pas une idée suffisamment claire de l’inégalité des races ».

Surtout il est moins convaincu que l’humanité soit le centre de l’univers. Toujours dans la préface de 1890 à l’Avenir de la science, il écrit : « Comme Hegel, j’avais le tort d’attribuer trop affirmativement à l’humanité un rôle central dans l’univers. Il se peut que tout le développement humain n’ait pas plus de conséquence que la mousse ou le lichen dont s’entoure toute surface humectée. Pour nous, cependant, l’histoire de l’homme garde sa primauté, puisque l’humanité seule, autant que nous savons, crée la conscience de l’univers ».

Il observe : « la destinée humaine est devenue plus obscure que jamais ».

Enfin, il répudie le « vieux fonds de catholicisme » qu’il retrouve dans son livre de jeunesse, « l’idée qu’on reverra des âges de foi, où régnera une religion obligatoire et universelle ». Une telle religion serait proche du fanatisme qu’il déteste : « Mieux vaut un peuple immoral qu’un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde et un monde condamné à la bêtise n’a plus de raison pour que je m’y intéresse ; j’aime autant le voir mourir.»

 

 

 

CONCLUSION

 

Alors, que faut-il penser de Renan ?

Déjà, il faut observer que le nom de Renan n’est connu que de peu de monde ; mais à ce compte-là, Hegel ou Kant, qui la différence de Renan, sont des géants de la pensée, sont-ils connus - même de réputation – de plus de monde ? Rappelons que s’il a abordé la pensée politique et la réflexion générale (ce serait sans doute excessif de parler de philosophie au sens strict), il était avant tout historien des religions, l’un des plus célèbre de son temps, reconnu par toute l’Europe savante.

Chez ceux qui connaissent son nom, le plus grand nombre est sans doute ceux qui ont retenu quelque chose de leurs heures d’instruction civique, où Renan est obstinément présenté comme le « père » de la conception française de la nation, fondée sur l’adhésion à des valeurs universalistes (présentation qui est en totale discordance avec ce que Renan a vraiment écrit). C’est cette présentation erronée qui, pour l’essentiel, assure sa survie actuelle – même si son livre le plus célèbre, La Vie de Jésus, a encore des lecteurs.

 

 

1024044637

 La Vie de Jésus, édition de 1870. Un des livres les plus célèbres d'Ernest Renan.

Vente Rakuten.

 

 

Quelques citations permettent de mieux cerner la question posée au début de cette conclusion :

« Derrière l’icône républicaine, on trouve en Renan un théoricien des races et un défenseur de la colonisation, un lecteur admiratif de Gobineau convaincu que l’humanité se divise en espèces inégales  (…) Si Renan et Gobineau divergent sur le devenir des races supérieures, promises à la décadence selon Gobineau, et à se fondre dans un « grand fleuve » d’après Renan, ils s’accordent en revanche sur le principe de l’inégalité naturelle des races » (Mickaël Vaillant, Race et culture. Les sciences sociales face au racisme, thèse, 2006 https://spire.sciencespo.fr/hdl:/2441/53r60a8s3kup1vc9kd4ip2t18/resources/vaillant-scpo-2006.pdf)

« … la pensée renanienne est parfois travestie, tordue pour entrer dans le moule républicain, sans que personne n’en ait jamais réellement pris la mesure… »

(Alexis Robin, L’influence de l’interprétation des écrits de Renan sur la colonisation, in Études Renaniennes, 2016. https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2016_num_117_1_1650)

 « A Renan, dont la production intellectuelle a été très abondante, on doit certains grands textes, comme la célèbre conférence « Qu'est-ce qu'une Nation ? »  (…°) Malheureusement, on lui doit aussi les textes dont je parlerai ici et qui, anachronisme mis à part, tomberaient sans doute sous le coup des lois réprimant le délit de « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale ».

(Djamel Kouloughli. Ernest Renan : un anti-sémitisme savant, in Histoire Epistémologie Langage, 2007 https://www.persee.fr/doc/hel_0750-8069_2007_num_29_2_3007)

« Si certaines de ses affirmations abruptes peuvent scandaliser le lecteur d’aujourd’hui, il faut néanmoins distinguer ce qui dans l’œuvre relève de l’esprit du temps, et ce qui est riche de virtualités. »

(Henri Laurens, Les multiples visages d’Ernest Renan (Le Monde diplomatique, http://www.monde-diplomatique.fr/2009/12/laurens/18628, repris par http://www.gauchemip.org/spip.php?article13223)

 

Henry Laurens, grand spécialiste du Moyen-Orient, professeur au Collège de France, tire Renan vers la bien-pensance et le politiquement correct, voyant en lui quelqu’un qui a évolué vers le républicanisme universaliste : il parle de sa « magnifique définition de la nation ». Selon lui, Renan a conçu la nation comme une fusion des races – mais alors comment expliquer que Renan, deux ans avant sa mort, revenant sur ses écrits de jeunesse, déclare : « je ne me faisais pas une idée suffisamment claire de l’inégalité des races » ? H. Laurens ne veut pas voir que Renan a seulement évoqué la fusion des races indo-européennes (des « races supérieures », comme le dit M. Vaillant dans la citation reproduite plus haut) dans les pays européens et n’a jamais (clairement du moins) envisagé d’autre fusion - et encore sa pensée présente des contradictions (la Suisse qui compte « je ne sais combien de races » - donc  non fusionnées ? – est une nation modèle pour Renan).

Pour notre époque, beaucoup des idées de Renan se trouvent du mauvais côté. Encore s’agit-il de ne pas se tromper sur ses idées - et sur celles de notre époque. Il était clairement élitiste. Notre époque se présente comme égalitariste mais réserve son admiration et ses courbettes aux « premiers de cordée » (et ensuite aux seconds, aux troisièmes etc), lesquels proclament généralement leur égalitarisme de façade. Le double discours est toujours en place.

Qu’est-ce que Renan aurait pensé de l’élite de notre époque ? Il ne considérait comme élite véritable que les savants philosophes. Pour le reste, il préférait les gens du peuple, surtout quand ils représentaient une vieille culture.

On peut être irrité par ses références constantes aux races, même s’il déclare que le fait racial perd de son importance. Mais derrière le mot « race », il y a souvent la conscience des diversités ou des variétés des populations qui font tout l’intérêt de l’humanité, une idée qu’il a exposée à plusieurs reprises. Et dans le cas où les races disparaissent en se fondant harmonieusement, c’est pour créer une nation qui a vocation à exister pour elle-même : par exemple, la Sicile, même rattachée à l’Italie, a un « caractère national » propre. En ce sens, Renan est bien plus partisan d'un monde et d'une humanité* pluraliste qu'il n'est universaliste.

                              * Voir dans sa Seconde lettre à M. Strauss, ses remarques : je ne suis pas riche, mais je suis content qu'il y ait des riches, je ne suis pas catholique, mais je suis content qu'il y ait des curés et des carmélites, je suis chaste, mais je suis content qu'il y ait des gens du monde qui ont une vie plus libre... (http://giglio.li/wp-content/uploads/2014/06/07.Lettres-%C3%A0-M.-Strauss.pdf ).

 

Il faut aussi tenir compte de phrases comme celle-ci : « La race qui dit : « La civilisation, c’est mon œuvre ; l’esprit humain, c’est moi, » blasphème contre l’humanité ». Nous avons tendance à comprendre dans un sens très général ce genre de phrase, ce qui est, après tout, conforme au pluralisme dont se revendiquait Renan : « l’espèce humaine est un ensemble bien plus compliqué qu’on ne croit. Les dons les plus divers y sont nécessaires...» (Vingt jours en Sicile).

 

Renan reste avant tout, pour ceux qui le lisent encore, un contradicteur utile qui nous empêche de croire que nos idées sont définitives et ne seront pas à leur tour dépassées. Il nous a prévenus à l’avance :

«  Tous ceux qui, jusqu’ici, ont cru avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous sans folle outrecuidance croire que l’avenir ne nous jugera pas comme nous jugeons le passé ? » (Prière sur l’Acropole).

 

 

 

téléchargement

 Elizabeta Nikolska dansant dans le Parthénon, 1929, photographie d’Elli Sougioultzoglou-Seraidari (Nelly’s).

Vente Sotheby's. https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2019/photographies/elli-seraidari-nellys-athenes-nicolsca-dansant

 Renan aurait-il apprécié les photographies d’ Elli Sougioultzoglou-Seraidari ? Il est assez inutile de se le demander. Mais il était admirateur de l'art grec et déclarait avoir toujours pris soin de l’eurythmie de ses œuvres (préface à L’Avenir de la science). Or, les photographies d’Elli Sougioultzoglou-Seraidari  cherchent à exprimer la conception grecque de l’eurythmie*.

                                                   * Eurythmie : « beauté harmonieuse résultant d'un agencement heureux et équilibré, de lignes, de formes, de gestes ou de sons (notamment dans le domaine des beaux-arts) », définition CRTL.

Elli Sougioultzoglou-Seraidari (1899-1998), connue sous le pseudonyme de Nelly’s, fut une femme photographe réputée en Grèce. Dans ses photographies représentant les danseuses Mona Paiva et Elizabeta Nikolska dansant dans le Parthénon, elle s’efforça de magnifier l’art antique, même si les photos de Paiva, entièrement nue et exposant sa toison pubienne, firent scandale. Elli Sougioultzoglou-Seraidari fut chargée de la promotion touristique de la Grèce des années 30, à l'époque du régime (autoritaire) de Metaxas. Elle décora le pavillon grec à l’exposition internationale de New-York en 1939, puis demeura longtemps aux Etats-Unis avant de retourner vivre à la fin de sa vie en Grèce où elle fut honorée par le gouvernement grec, recevant notamment l’ordre du Phénix en 1995 (voir site Neo Kosmos https://neoskosmos.com/en/120717/ancient-hellenic-spirit-revived-in-melbourne/ et site du Musée Benaki https://www.benaki.org/index.php?option=com_collections&view=creator&id=100&collectionId=49&Itemid=555&lang=en ).

 

 

 

 

 


01 août 2020

ERNEST RENAN, UN RÉPUBLICAIN AMBIGU PREMIERE PARTIE

 

 

 

 

 

ERNEST RENAN, UN RÉPUBLICAIN AMBIGU

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Ernest Renan (1823-1892) fut un écrivain important de la seconde moitié du 19ème siècle. A l’époque il était considéré principalement comme un savant, spécialiste de l’histoire des religions. Il fut célèbre pour son Histoire du christianisme (dont sa célèbre Vie de Jésus parue en 1863 était le premier volume), son Histoire du peuple d’Israël (premier tome paru en 1887) et un très grand nombre d’essais ou articles consacrés aux grandes religions, aux mythes, aux langues et littératures anciennes. Il fut aussi, mais plus marginalement, un penseur politique, exprimant sa conception de l’organisation des sociétés et essayant d’influer, dans la mesure de ses possibilités, sur le cours des choses.

Comme on l’a vu (cf. nos messages Renan et la conception française de la nation, http://comtelanza.canalblog.com/archives/2020/07/02/38407331.html), Renan est aujourd’hui considéré comme un des penseurs importants de la république française, celui qui a défini la conception volontariste de l’appartenance à la nation française.

Pour un peu, on ferait de Renan un républicain comme on le conçoit aujourd’hui, qui considère que l’action publique doit promouvoir l’égalité (du moins verbale), faire prévaloir l’intérêt collectif, combattre toute forme de discrimination fondée sur l’origine ou la sexualité.

Renan a écrit quelques phrases qui semblent aller dans le sens du républicanisme actuel : « L'homme n'appartient ni à sa langue, ni à sa race : il n'appartient qu'à lui-même, car c'est un être libre, c'est un être moral. » (Préface aux Discours et conférences, 1887).*

                               * On trouvait déjà la même idée dans Qu’est-ce qu’une nation ?, (1882).

 

Mais on trouve aussi des affirmations multiples, réparties sur une quarantaine d’années) qui le rangent indiscutablement parmi les partisans des sociétés fortement hiérarchisées, de l’inégalité des races et de la suprématie blanche.

On a aussi indiqué, dans nos messages précédents, que la thèse originelle de Renan sur la nation est passablement déformée par ses interprètes actuels puisque Renan n’a jamais parlé de nation exclusivement fondée sur des valeurs civiques universelles.*

                           * A. Robin parle d’une « interprétation simplificatrice de la conférence de Renan. Car l’auteur ne rejette pas tous les critères dits « objectifs » de la nation [« race », langue, géographie, dynastie, religion, intérêts communs] comme on l’affirme aujourd’hui. Il récuse simplement l’idée qu’une nation se fonde exclusivement sur ces critères » (Alexis Robin, L’influence de l’interprétation des écrits de Renan sur la colonisation, in Études Renaniennes, 2016. https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2016_num_117_1_1650). Ajoutons qu’il ne vient pas à l’esprit de Renan de faire figurer les valeurs universelles parmi les critères de la nation.

 

De plus, de nombreux textes de Renan montrent, sans solliciter exagérément ce qu’il a écrit, qu’il avait de la méfiance pour les nations en tant que phénomène historique et que lui-même était modérément patriote.

 

 

renan

Portrait d'Ernest Renan vers quarante ans.

Société des études renaniennes

http://ernest-renan.fr/galerie/

 

 

 

 

LES BUTS DE L’HUMANITÉ

 

 

Renan considère que l’humanité a des buts nobles qui justifient que la plus grande part de la population sot sacrifiée à ces buts – bien qu’il soit peu clair sur les raisons pour lesquelles le sacrifice du plus grand nombre est nécessaire à la réalisation de ces buts. Les gouvernants – quand ils sont dignes de ce nom – doivent s’efforcer de remplir les buts de l’humanité et non de faire le bonheur du peuple.

Dans la préface de 1890 à L’Avenir de la Science (rédigé en 1848) il écrit :

« …le but de l’humanité est la constitution d’une conscience supérieure, ou, comme on disait autrefois, « la plus grande gloire de Dieu » ; mais cette doctrine ne saurait servir de base à une politique applicable. Un tel objectif doit, au contraire, être soigneusement dissimulé. Les hommes se révolteraient, s’ils savaient qu’ils sont ainsi exploités. »

 « L'univers a un but idéal et sert à une fin divine ; il n'est pas seulement une vaine agitation, dont la balance finale est zéro. Le but du monde est que la raison règne. L'organisation de la raison est le devoir de l'humanité » (Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Avenir_de_la_science).

Renan a exprimé la même idée avec des variations selon ses œuvres, car le but de l’humanité n’est pas connaissable en l’état de notre raison, on ne peut faire que des hypothèses.

En 1862, à la fin de sa fameuse leçon inaugurale au Collège de France, il déclarait :« L’histoire démontre cette vérité qu’il y a dans la nature humaine un instinct transcendant qui la pousse vers un but supérieur. Le développement de l’humanité n’est pas explicable, dans l’hypothèse où l’homme ne serait qu’un être à destinée finie, la vertu qu’un raffinement d’égoïsme, la religion qu’une chimère. Travaillons donc, Messieurs. »

Mais selon les textes on passe des buts de l’humanité aux buts de l’univers, ce qui n’est pas la même chose. Dans les Dialogues philosophiques, parus en 1876 : « … je regarde comme évident que le monde a un but et travaille à une œuvre mystérieuse. Il y a quelque chose qui se développe par une nécessité intérieure, par un instinct inconscient… »

Dans tous les cas, seule une haute science peut concourir à ces buts et Renan affirme à plusieurs reprises que l’organisation humaine doit avoir pour but la formation d’une élite de très haute culture :

« Le génie résulte d'une portion d'humanité brassée, mise au pressoir, épurée, distillée, concentrée. » « L'homme utile est à peine un sur un million ».

La société américaine (qui lui parait représenter la démocratie vulgaire) est l’antithèse de ce qu’il souhaite : « L'idéal de la société américaine est peut-être plus éloigné qu'aucun autre de l'idéal d'une société régie par la science ».

« Un état qui donnerait le plus grand bonheur possible aux individus serait probablement, au point de vue des nobles poursuites de l’humanité, un état de profond abaissement. » (Préface à L’Avenir de la science).

En politique, la crainte de Renan est bien moins la dictature d’un petit groupe que le règne des masses, pour qui il a des formules méprisantes :« le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire ». « les gouvernements ayant l’habitude, au nom des croyances de la foule et de prétendus pères de famille, d’imposer à la liberté de l’esprit des gênes insupportables »*.

                                   * La première citation est extraite des Dialogues philosophiques, très élitistes. La seconde de la préface de 1890 à L’avenir de la science. Renan, qui a paru traiter avec désinvolture l’instruction primaire, écrit dans ce dernier texte ; « Notre vraie raison de défendre l’instruction primaire, c’est qu’un peuple sans instruction est fanatique ».

 

 

 

« LES HOMMES NE SONT PAS ÉGAUX »

 

 

Pourtant, Renan affirme qu’il aime le peuple (dont lui-même est d’ailleurs issu) – mais le peuple ne doit pas renverser « l’ordre providentiel » et prétendre diriger. En 1876, il écrit :

« On peut aimer le peuple avec une philosophie aristocrate, et ne pas l'aimer en affichant des principes démocratiques. Au fond, ce n'est pas la grande préoccupation de l'égalité qui crée la douceur et l'affabilité des mœurs. (…) La meilleure base de la bonté, c'est l'admission d'un ordre providentiel, où tout a sa place et son rang, son utilité, sa nécessité même. Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales. » (préface aux Dialogues philosophiques http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/dialogues_philosophiques/dialogues_philosophiques.html).

 

On peut se demander si la présentation idéaliste des buts de l’humanité, qui justifie l’exploitation du plus grand nombre, n’est pas chez Renan tout simplement une façon d’accepter la société telle qu’elle est en feignant de lui prêter des objectifs plus nobles qu’ils ne sont. Il affirme sa préférence pour les «  pays où il y a des classes marquées », parce qu’ils «  sont les meilleurs pour les savants » (Dialogues philosophiques).

Il justifie l’inégalité sociale tout en admettant son injustice :

« L'inégalité des classes, en effet, qui est d'une souveraine injustice dans le sein d'une même race, est le secret du mouvement de l'humanité, le coup de fouet qui fait marcher le monde, en donnant à la société un but à poursuivre. » (Préface aux Dialogues philosophiques )

On notera la restriction qui ne critique (dans l’absolu) l’inégalité que lorsqu’elle s’exerce « au sein d’une même race ». La phrase qui suit dans le texte original tomberait sans doute aujourd’hui sous le coup des lois sur l’incitation à la haine raciale – même si Renan ne manifeste pas de haine à proprement parler.

La préface de L’avenir de la science de 1890 réaffirme le refus de l’égalitarisme : « L’inégalité est écrite dans la nature ; elle est la conséquence de la liberté ; or la liberté de l’individu est un postulat nécessaire du progrès humain ».

Les formulations les plus abruptes (les plus insupportables pour nous) de Renan sont dans ses Dialogues philosophiques, œuvre composée en 1871, publiée en 1876, dont on reconnait le caractère réactionnaire. Laissant la parole à plusieurs interlocuteurs, Renan peut ainsi pousser sa pensée jusqu’à une expression radicale – sans forcément adhérer complètement aux idées qu’il prête à ses personnages. On y reviendra.

 

 

 

UN DÉMOCRATE PAR RÉSIGNATION

 

 

 

Renan n’était pas vraiment engagé politiquement, mais il avait longtemps été partisan de la monarchie constitutionnelle. Il était convaincu que la société devait être dirigée par une aristocratie (de l’esprit plus que de la naissance*) et que la monarchie était le meilleur soutien de l’aristocratie dirigeante qu’il souhaitait.

                             * Bien que Renan ait clairement indiqué que ce qu’il appelait aristocratie ne devait pas se confondre avec l’aristocratie de naissance, il a parfois manifesté pour celle-ci une certaine complaisance.

 

Mais progressivement, après 1871, il s’était converti à la république démocratique comme à un moindre mal, sans abandonner ses préférences pour un gouvernement élitiste. Pour Renan, les républicains semblaient garantir la liberté dans les recherches scientifiques, ce qui était pour lui l’essentiel.

Son ralliement à la république apparait dans le « drame philosophique » Caliban (1878) : le duc de Milan, Prospero, prince philosophe, est renversé par une révolte menée par Caliban, un personnage inculte et grossier. Mais une fois au pouvoir, Caliban se civilise, devient homme d’ordre, s’engage à respecter les élites intellectuelles et laisse Prospero libre de poursuivre ses études. On peut donc se rallier à Caliban sans états d’âme.

« Une république modérée, qui reconnaît les vertus de la tradition et les bienfaits de la hiérarchie sociale est pour Renan un système de gouvernement qui peut fonctionner dans le tournant difficile que la France traverse. La Troisième République constitue ainsi un compromis acceptable entre les idéaux monarchiques et aristocratiques de Renan et le nouvel ordre politique que la bourgeoisie française s’était donné après le désastreux épilogue du Second Empire. » (Domenico Paone, Ernest Renan et la politique impossible. Notes en marge de « l’Examen de conscience philosophique », in Études Renaniennes, 2010. www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2010_num_112_1_1596

 

 Une_soirée_au_Louvre_chez_le_comte_de_Nieuwerkerke

 Une soirée au Louvre chez le comte de Nieuwerkerke (le salon du comte de Niewekerke), tablau de François-Auguste Biard, 1855. Château de Compiègne.

Le comte de Niewekerke, directeur général des Musées sous le Second empire, recevait dans ses salons un grand nombre d'invités. Ernest Renan figure sur ce tableau, mais où - c'est peut-être le dernier assis à droite ? Parmi les autres personnes représentées : Eugène Delacroix, Horace Vernet, Ingres, Prosper Mérimée, Alfred de Musset, les compositeurs Auber et Meyerbeer, le duc de Morny, le baron Haussmann, etc.

Renan n'était pas un  soutien politique de l'empire, mais il fut en bons termes avec plusieurs membres de la famille impériale, notament la princesse Mathilde (il était un invité fréquent de son salon), la princesse Julie, devenue par mariage marquise romaine de Roccagiovine, le prince Napoléon-Jérôme. Il rencontra Napoléon III à diverses reprises. Ses émêlés avec le ministère de l'enseignement après le scandale de la leçon inaugurale au Collège de France en 1862, où il finit par être démis de ses fonctions (voir plus bas), n'ont pas refroidi ces relations qui ont continué après la chute de l'empire. En 1882 le prince Napoléon-Jérôme fut l'un des auditeurs de la célèbre conférence Qu'est ce qu'une nation ?.

.

 

 

 

 

RENAN ET LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE

 

 

Il serait naïf et anachronique de croire que Renan avait adopté ce que nous appelons aujourd’hui les valeurs de la république – qui n’étaient d’ailleurs pas vraiment celles de la troisième république, dont l’égalitarisme de façade dissimulait mal les réflexes de classe et les ambitions impérialistes (le double discours est une réalité de tous les temps).

Ce que Renan disait à l’époque montre que sa conversion à la république était une solution « faute de mieux » et non un acte de confiance ou d’adhésion philosophique. La forme du régime l’intéressait assez peu, du moment qu’on évitait le fanatisme : « Mieux vaut un peuple immoral qu’un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde, et un monde condamné à la bêtise n’a plus de raison pour que je m’y intéresse ; j’aime autant le voir mourir. » (Préface de 1890 à l’Avenir de la science)

 

 

 

FOULES IMPURES ET POPULATIONS SYMPATHIQUES

 

Malgré sa « conversion » à la démocratie, le point de vue de Renan sur l’inégalité fondamentale entre hommes et races n’a jamais changé.

On peut penser que pour lui, idéalement, l’apparence démocratique d’une société devait dissimuler le gouvernement des « meilleurs ».

Dans la célèbre prière sur l’Acropole (insérée dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883), Renan s’adresse à la déesse Athéna, identifiée à un moment à la démocratie. Comme la civilisation de la Grèce ancienne et notamment Athènes - constitue pour Renan la plus belle réalisation jamais atteinte de l’humanité, on peut croire qu’il approuve sans restriction l’idéal démocratique. Mais la façon dont il présente cet idéal est parfaitement élitiste ; la démocratie (par quel moyen ?) permet seulement de faire apparaître la vraie aristocratie, les serviteurs du beau et du bien auxquels Renan, lui-même issu du peuple, s’identifie :

« Démocratie, toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du peuple, et que, partout où il n’y a pas de peuple pour nourrir et inspirer le génie, il n’y a rien, apprends-nous à extraire le diamant des foules impures. »

On voit qu’on est quand même loin de la définition de la démocratie comme gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple (formule prêtée, sauf erreur, à Abraham Lincoln).

 

 

 

Greece in the 19th Century (2)

Visiteurs de l'Acropole d'Athènes, vers 1860-70, à peu près au moment où Renan visita la Grèce.

 Vintage everyday Rare and Amazing Photos of Greece in the 19th Century

 https://www.vintag.es/2019/02/19th-century-greece.html

 

 

 

 

Mais ne transformons pas Renan en homme vivant sur des hauteurs inaccessibles au commun des mortels, impression que donnent souvent ses écrits.

Dans la prière sur l’Acropole, il dialogue avec Athéna qui représente la Grèce éternelle – mais pas immortelle, car tout meurt, les civilisations et les Dieux.

Mais dans la vie réelle, Renan fut enchanté de sa visite à Athènes en 1865, une ville pourtant assez loin de l’image idéalisée de la Grèce antique. Il apprécia l’élégance des femmes, «la gaîté (…), la chose grecque par excellence », « même les enterrements sont gais ».

De même, il apprécia la population romaine lors de premier séjour en 1849 (qui devait être suivi d’une dizaine d’autres voyages en Italie). Lorsqu’il parle de mollesse, de sensualité, de religiosité facile pour décrire les Italiens et notamment les Romains, ce ne sont pas du tout des reproches. Il a appris à aimer ce peuple, tout lui plaît, il est complètement changé : « je ne suis plus français ».

(sur ces points, voir : Jean Balcou, Aux sources de la « Prière sur l'Acropole » ou la prière impossible, in Renan, Un celte rationaliste, 2007 https://books.openedition.org/pur/33496

Valentino Petrucci, Renan à Rome : paroles d'un incroyant, inÉtudes Renaniennes, 2014. https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2014_num_115_1_1621

André Dupont-Sommer, Ernest Renan et ses voyages, in Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,1973 https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1973_num_117_4_12941)

 

 

amalia1-1

Costume féminin traditionnel grec, connu sous le nom de robe Amalia car mis à la mode par la reine Amalia de Grèce au milieu du 19ème siècle. Renan, lors de son séjour en Grèce, apprécia l'élégance des femmes grecques.

Ethel Dilouambaka, A Brief History Of The Amalia Dress, site The Culture trip, 2016

 https://theculturetrip.com/europe/greece/articles/a-brief-history-of-the-amalia-dress/

 

 

 

wilhelm marstrand - allegrezza popolare all osteria - 1853

Scène populaire à Rome.Tableau de Wilhelm Marstrand, Allegresse populaire à l'osteria (1839).

« A peine avais-je descendu le Corso au milieu des flots de ce peuple que la séduction opérait déjà. Cette ville est une enchanteresse » (lettre de Renan à sa soeur après son arrivée à Rome).

 https://www.rome-roma.net/rome-art-theme.php?theme=vie%20romaine&auteur=Wilhelm%20Marstrand

 

 

 

 

Cartolina-Costumi-Romani-Fot-Felicetti-Viaggiata-1908

Costume populaire romain. Carte postale, début du 20 ème siècle.

« Je donnerai toute la gloire de Napoléon pour un sourire de femme », fait dire Renan au personnage du roman qu'il ébauche à Rome, au moment de sa découverte de la séduction et de la beauté du peuple romain.

Vente Ebay.

 

 

 On peut constater que Renan s’est laissé séduire par le monde méditerranéen.

Après une visite en Sicile (1875), il fait l’éloge des Siciliens, des gens « sûrs de leur noblesse historique ». « Un caractère ardent, passionné, généreux, libéral, plein de feu pour ce qui est noble et beau, un tempérament où le cœur surabonde et devance parfois la réflexion, voilà la nature sicilienne ».

Cela lui permet de préciser ses idées sur l’insularité : « On a souvent dit que les insulaires forment, par le seul fait de leur situation géographique et indépendamment de la race, une catégorie dans l’espèce humaine. Cela est très-vrai. Ces frontières, les plus naturelles de toutes, inspirent un patriotisme intense, opposent nettement l’indigène* au reste du monde, créent une histoire à part ».

                      * Est-il besoin de dire que le mot « indigène » a le sens courant de personne originaire du pays où elle habite et ne désigne pas une population jugée inférieure, comme on le croit aujourd'hui ?

 

Renan reconnait que les problèmes de la Sicile sont bien réels ; mais ce n’est pas une raison pour mal juger les Siciliens : « l’espèce humaine est un ensemble bien plus compliqué qu’on ne croit. Les dons les plus divers y sont nécessaires ; la race qui dit : « La civilisation, c’est mon œuvre ; l’esprit humain, c’est moi, » blasphème contre l’humanité. »

Il apprécie les joies de la vie quotidienne : « La gaieté sicilienne résiste à tout ». « Ces vins de Sicile (…) diffèrent de village à village, et le meilleur paraît celui qu’on a goûté le dernier. » (Vingt jours en Sicile, https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9lange_d%E2%80%99histoire_(Renan)/Vingt_jours_en_Sicile

il apprécia aussi ses séjours à Ischia, dans le golfe de Naples.

 

 

19_Hebert

Une Pergola à Casamicciola, Ischia, tableau de Ernest Antoine Hébert (1817 – 1908)

Michel Descours, Galerie - Acquis par le musée Hébert de La Tronche

 https://peintures-descours.fr/works/une-pergola-a-casamicciola-ischia-2344

Renan séjourna trois fois à Casamicciola sur l'île d'Ischia dans le golfe de Naples, dans la maison du peintre Hébert (directeur de l'Académie de France à Rome à deux reprises). Renan écrit : « Ischia (…°) est un petit paradis terrestre. (...) Nous demeurons à mi-côte de la colline de Casamicciola, en face de Gaëte et de Terraccine, dans une maison perdue parmi les vignes … » « J’ai passé, à trois reprises différentes, en cette terre [Ischia], quatre ou cinq des mois les plus heureux de ma vie ».

 

 

 

 

 

 

RENAN ET LES RACES

 

 

Renan, en se ralliant, comme beaucoup, à la république après la consolidation de celle-ci au pouvoir (1878-79), n’avait pas eu à dissimuler (et encore moins à abandonner) ses idées sur l’existence et l’inégalité des races.

En effet, à l’époque de Renan, la plupart des idéologues républicains et des scientifiques qui se disaient aussi républicains classaient l’humanité en races aux aptitudes inégales (sur cette idéologie, voir Carole Reynaud-Paligot, La République raciale (1860-1930), 2006 et, par exemple, compte-rendu de B. Bertherat dans Revue d’histoire du 19ème siècle, https://journals.openedition.org/rh19/1762).

Bien que Renan n’ait pas été un idéologue de la race, le concept joue un rôle important dans sa pensée, avec des variations ou des nuances selon les époques.

Dans un article de 1854, La poésie des races celtiques, Renan présentait les peuples celtiques (Bretons, Gallois, Ecossais, Irlandais) en termes raciaux.*

                                             * Renan utilise l’expression « races celtiques » au pluriel, mais aussi au singulier et précise en note ; « Pour éviter tout malentendu, je dois avertir que par le mot celtique je désigne ici, non l’ensemble de la grande race qui a formé, à une époque reculée, la population de presque tout l’Occident, mais uniquement les quatre groupes qui de nos jours méritent encore de porter ce nom, par opposition aux Germains et aux néo-Latins ».

 

La race celtique, à laquelle Renan appartient par sa naissance, n’est pas une race conquérante, au contraire, mais rêveuse et délicate, dont la poésie « a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l’imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté ». Renan recourt à la notion de pureté du sang pour décrire les Celtes :

« Si l’excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l’inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l’avouer, ne pourrait le disputer en noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique. Jamais famille humaine n’a vécu plus isolée du monde et plus pure de tout mélange étranger ».

Pourtant cette pureté et ce refus du métissage sont peut-être la cause du déclin de la race celtique (Renan ne le dit pas clairement). Mais ce déclin peut ne pas être définitif : « il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races ». Renan rappelle « qu’une foule d’individualités nationales qui semblaient effacées se sont relevées tout à coup de nos jours plus vivantes que jamais ».On notera significativement l’équivalence dans le raisonnement entre le mot « races » et le l’expression « individualités nationales ».

Enfin, certaines races (européennes) sont vouées au dédain par les races « plus fortes », qui pourtant valent moins qu’elles : « Les races particulièrement bonnes, le matelot breton, le paysan lithuanien, par exemple, sont traitées avec mépris par les races plus fortes ; celui qui obéit est presque toujours meilleur que celui qui commande. L'individu voué à la bonté est voué au dédain ; il n'en continuera pas moins de jouer son rôle ; car il est nécessaire au but de la nature. » (Dialogues philosophiques).

Lorsque Renan emploie le mot race, il le fait dans deux sens assez différents : soit il s’agit des grandes divisons de l'humanité (race blanche, noire, jaune), soit il s’agit des branches d’une des grandes races (comme la race celtique, la race germanique etc).

Cet usage du mot "race" était en conformité avec la théorie des races de l’époque qui distinguait les races principales et les races secondaires – mais il n’est pas toujours clair de savoir si Renan utilise le mot dans un sens ou l’autre, sinon lorsque le contexte l’indique.

De plus, comme beaucoup d'auteurs de l'époque, il arrive que Renan utilise aussi le mot "race" pour désigner des ensembles culturels plus petits que nous appelons ethnies ; le mot ethnie apparait seulement à la fin du 19ème siècle.  Renan était conscient de l'existence de tels ensembles, voir par exemple ce qu'il dit des Siciliens. De même, bien que faisant tous partie de la "race celtique", il est bien évident que les Bretons, les Gallois, les Ecossais, les Irlandais, forment de tels sous-ensembles.

Les contemporains de Renan utilisaient largement le concept de race, qu'ils appliquaient également à des groupes très divers : « C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice », déclare Jules Ferry dans son célèbre discours sur la colonisation à la Chambre des députés en 1885.

 

 

 

MUTATIONS OU PERMANENCE DES RACES

 

 

Renan est conscient que les races ont cessé d’être biologiques (en tous cas les races secondaires) ; en 1859, il écrit avec acuité : « Les races sont des cadres permanents, des types de la vie humaine, qui, une fois fondés, ne meurent plus mais sont souvent remplis par des individus qui n‘ont presque aucun lien de parenté physique avec les fondateurs. (..) Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec le temps, les races en viennent à n‘être plus que des moules intellectuels et moraux » (« Considérations sur les peuples sémitiques, 1859  cité par H. Laurens, Renan en son temps : la place de l’Islam dans son oeuvre in Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 2010, https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2010_num_62_1_2596

Il a souvent exprimé l’idée que le fait racial perd de son importance que les races tendent à se fondre (il en donne des exemples dans les pays européens).

Cette idée se trouve d’abord dans une lettre à Gobineau en 1856. Après avoir constaté que « L’esprit français se prête peu aux considérations ethnographiques : la France croit très peu à la race », Renan poursuit :  « … je conçois pour l’avenir une humanité homogène où tous les grands ruisseaux originaires se fondront en un grand fleuve et où tout souvenir des provenances diverses sera perdu. » ». Il s’agit pour Renan d’une prévision et non d’un souhait, car pour lui cette fusion causera une  dégradation de la civilisation qui « sera inférieure sans doute en noblesse et en distinction à celle des âges aristocratiques », tout en hésitant à se prononcer si la civilisation sera « inférieure d’une manière absolue ».

Mais la prévision de Renan sur la convergence de toutes les races est soumise à un sérieux préalable : il exclut de son raisonnement (et en termes méprisants) « les races tout à fait inférieures ».

On retrouve cette idée, exprimée tout aussi abruptement, par un personnage des Dialogues philosophiques (publiés en 1876) : « Une irrémédiable décadence de l'espèce humaine est possible ; l'absence de saines idées sur l'inégalité des races peut amener un total abaissement ».

http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/dialogues_philosophiques/dialogues_philosophiques.html

Lorsque dans d’autres textes, Renan estime que dans les nations européennes les races tendent à se fondre*, il s’agit généralement des races secondaires (Latins, Celtes, Germains), rameaux de la race indo-européenne (ou aryenne dans les termes de l'époque, ou indo-aryenne), elle-même une partie de la race blanche.** 

                                                          * « Les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé » (Qu’est-ce qu’une nation ?).

                                                        ** Parfois - mais c'est un cas particulier - la fusion peut concerner des Indo-européens et des Sémites, qui sont également des subdivisions de la race blanche :« En apparence, il n’y a pas de peuple plus mêlé que celui de Sicile. Anciens Sicanes, Grecs, Phéniciens et Carthaginois, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Français, Allemands, Espagnols, Napolitains, tout est venu s’y confondre. Malgré cette diversité d’origine, l’unité du caractère national est parfaite ; nulle part la fusion des races n’a été plus absolue » (Vingt jours en Sicile, 1875 - notons que la Sicile forme bien, dans l'appréciation de Renan, une nation).

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre ce qu’il dit dans sa Seconde lettre à M. Strauss de 1871 : « La division trop accusée de l'humanité en races, outre qu'elle repose sur une erreur scientifique, très-peu de pays possédant une race vraiment pure, ne peut mener qu'à des guerres d'extermination, à des guerres “zoologiques”» (http://giglio.li/wp-content/uploads/2014/06/07.Lettres-%C3%A0-M.-Strauss.pdf ).

Ce n’est pas la division de l’humanité en races principales que Renan conteste (tout dans son œuvre, du début à la fin, montre qu’il accepte cette division et son aspect inégalitaire), mais la division exagérée, « trop accusée », qui oppose entre elles les branches de la race indo-européenne et risque d’aboutir à des « guerres d'extermination » - mise en garde qui annonce les guerres totales du 20 ème siècle.

D’ailleurs sa pensée semble parfois contradictoire : il dit que les races tendent à se fondre (dans les pays européens) mais à d’autres moments il insiste au contraire sur la présence au sein du même pays de plusieurs « races » (secondaires), ce qui n’empêche pas ce pays d’être une nation donnée en exemple, comme la Suisse.

Renan semble mal discerner deux notions pourtant tout-à-fait différentes : le mélange ou fusion des races (ou des sangs comme il le dit aussi) et la coexistence dans un même pays, des races ou ethnies, localisées sur des territoires différents (comme c’est le cas en Suisse où les Italiens, Romanches, Germaniques et Romands se mélangent peu, même aujourd’hui, et encore moins à l’époque de Renan). Mais les observations de Renan sur l’ethnographie sont parfois incertaines*.

                                        * Même observation imprécise pour « l’Angleterre » où Renan remarque la multiplicité et le mélange des races, sans qu’on sache s’il veut parler de l’Angleterre proprement dite ou de la Grande-Bretagne, ce qui est très différent (d’autant qu’en tant que Celte, il sait très bien que certaines parties de la Grande-Bretagne sont restées majoritairement celtiques).

 

Mais dans tous les cas, la démonstration de Renan a un même objectif ; contredire la conception de l’Allemagne (ou prêtée à l’Allemagne) qui consiste à assimiler la nation à la race.

 

 

 

 

« UNE RACE DE MAÎTRES… »

 

 

Dans plusieurs textes répartis au long de sa carrière, Renan considère clairement que la race blanche est supérieure aux autres :

« La nature a fait (…) une race de maîtres et de soldats, c'est la race européenne. ». Les races noire et jaune doivent être gouvernées par les Blancs, ici confondus avec les Européens. (Réforme intellectuelle et morale de la France, 1871)

Dans sa Seconde lettre à M. Strauss en 1871, Renan écrit :

« Certes nous repoussons comme une erreur de fait fondamentale l'égalité des individus humains et l'égalité des races ; les parties élevées de l'humanité doivent dominer les parties basses; la société humaine est un édifice à  plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté (l'homme y est tenu même envers les animaux), non l'égalité. »

On retrouve la même position dans la préface de 1876 aux Dialogues et fragments philosophiques : « Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales ». Le rôle des Blancs est de diriger les autres races mais il ne s’ensuit pas que l’esclavage « américain » ait été légitime, Renan le qualifie d’abominable.*

                                                               * Nous ne citons pas certaines phrases de Renan qui ajourd'hui pourraient être trouvées légitimement choquantes. Mais à aucun moment Renan ne manifeste ce qu'on pourrait appeler de la haine raciale.

 

Dans le même passage, Renan présente ainsi les droits reconnus à tout être vivant : « Non seulement tout homme a des droits, mais tout être a des droits. Les dernières races humaines sont bien supérieures aux animaux ; or nous avons des devoirs même envers ceux-ci » (souvent on cite la première phrase – la seconde est bien plus déplaisante, malgré l’intention généreuse de Renan.

Enfin, dans la préface de 1890 à L’Avenir de la science (ouvrage de 1848 que Renan n’avait pas publié jusque-là) Renan écrit : « L’inégalité des races est constatée. Les titres de chaque famille humaine à des mentions plus ou moins honorables dans l’histoire du progrès sont à peu près déterminés. ».

C’est donc le dernier état de sa pensée puisqu’il meurt en 1892.

 

 

 

LES SÉMITES

 

 

Dans l’approche de Renan sur les races, on peut observer une ambigüité : la race sémitique qui comprend deux grandes familles, les Juifs et les Arabes, fait-elle partie des grandes divisions raciales (races principales) ou est-elle un rameau de la race blanche ?

Renan parait hésiter sur ce fait. Il rappelle que la race sémitique n’est pas reconnue par « les physiologistes » et que pour eux elle se confond avec la race indo-européenne « ou Caucasienne » (appellation défectueuse selon lui) (Histoire générale et systèmes comparés des langues sémitiques).

Mais du point de vue des civilisations, la littérature, la religion et les institutions des Hébreux et des Arabes ont beaucoup de points communs et en ont peu avec les mêmes productions intellectuelles des peuples indo-européens, d’où la conclusion qu’il s’agit de deux groupes entièrement différents (De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, discours inaugural du cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque donné au Collège de France, 1862).

La seule ambiguïté dans cette répartition est la place du christianisme, création sémitique mais principalement adoptée par les peuples indo-européens. Pour Renan, les Aryens et les Sémites sont deux races nobles.

Il considère que l’apport principal des peuples sémitiques à l’humanité est notre religion monothéiste (il se place dans le cadre de la civilisation occidentale). Il admet que le perfectionnement moral de l’humanité n’est l’exclusivité d’aucune race. 

Pour Renan, les Juifs « auxquels leur singulière et admirable destinée historique a donné dans l’humanité comme une place exceptionnelle », sont largement assimilés aux Européens. Il considère que de nos jours, la civilisation sémitique est surtout représentée par la civilisation arabe, qu’il juge négativement. Il estime qu’elle est inconciliable avec l’expansion de la civilisation européenne.

Renan conclut ainsi sa conférence : « L’avenir, Messieurs, est donc à l’Europe et à l’Europe seule. L’Europe conquerra le monde et y répandra sa religion, qui est le droit, la liberté, le respect des hommes… »

(Cité par Djamel Kouloughli, Ernest Renan : un Anti-sémitisme* savant, in Histoire Épistémologie Langage, 2007, www.persee.fr/doc/hel_0750-8069_2007_num_29_2_3007).

                                  * L’utilisation du mot anti-sémitisme (avec trait d’union ?) est ici ambiguë, car Renan ne fut pas antisémite au sens courant (au contraire il a loué à plusieurs reprises les Juifs) ; on peut penser que l’auteur utilise l’expression dans le sens particulier et un peu polémique d’anti-arabe ou anti-musulman.

 

« La célèbre leçon inaugurale de Renan en 1862 a frappé ses contemporains avec son célèbre « Jésus cet homme incomparable* ». On connaît le scandale retentissant qu’elle a provoqué. Aujourd’hui, c’est le passage sur l’islam qui est rappelé comme preuve est d’islamophobie et d’orientalisme.** » (Henry Laurens. Renan en son temps : la place de l’Islam dans son œuvre, in Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 2010, www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2010_num_62_1_2596).

                                                  * En prononçant ces paroles, Renan niait publiquement la divinité de Jésus, ce qui était scandaleux. Le ministère suspendit le cours de Renan au Collège de France. Renan refusa l’offre qui lui était faite en compensation (devenir sous-directeur des Archives nationales) et fut démis de ses fonctions dans l’enseignement supérieur, bien que l'empereur Napoléon III ait tenté d'aplanir les difficultés.

                                                               ** Orientalisme au sens donné au mot par Edward Saïd (L’Orientalisme, 1978) : façon de concevoir l’Orient par les Occidentaux, fondée sur des préjugés et des descriptions biaisées, y compris dans les études savantes, permettant de conclure que l’Orient est inférieur à l’Occident et légitimant sa domination par les Occidentaux. Adoptée avec enthousiasme par certains, la thèse d’Edward Saïd est aussi objet de critique pour sa partialité et ses lacunes.

 

 

 

ABATTRE LES GHETTOS

 

 

Dans sa conférence Le judaïsme comme race et comme religion (1883), Renan affirme l’assimilation de « la race israélite » aux différentes nations (occidentales) et son admiration pour elle.

 Renan affirme d'ailleurs que, contrairement aux idées reçues, les Juifs constituent une population mixte, qui a reçu de nombreux apports extérieurs. Il rappelle que depuis la décision de l'Assemblée constituante en 1791, les Juifs sont en France des citoyens comme les autres, car les hommes doivent « être jugés non par le sang qui coule dans leurs veines, mais par leur valeur morale et intellectuelle ».

 Il ne peut que désapprouver ceux qui voudraient rétablir des ghettos (les antisémites) :

« Quand il s’agit de nationalité, nous faisons de la question de race une question tout à fait secondaire, et nous avons raison. Le fait ethnographique, capital aux origines de l’histoire, va toujours perdant de son importance à mesure qu’on avance en civilisation. (…) . L’œuvre du XIXe siècle est d’abattre tous les ghettos, et je ne fais pas mon compliment à ceux qui ailleurs cherchent à les relever. La race israélite a rendu au monde les plus grands services. Assimilée aux différentes nations, en harmonie avec les diverses unités nationales, elle continuera à faire dans l’avenir ce qu’elle a fait dans le passé. Par sa collaboration avec toutes les forces libérales de l’Europe, elle contribuera éminemment au progrès social de l’humanité. »

 

 

 

 

 

 

Posté par comte lanza à 14:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

20 juillet 2020

RENAN ET LA CONCEPTION FRANÇAISE DE LA NATION DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

RENAN ET LA CONCEPTION FRANÇAISE DE LA NATION

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

  

 

QUELQUES DÉFINITIONS DE LA NATION

 

 

 

En annexe à notre première partie, nous avons inséré deux définitions assez complètes de la nation (celle de l’Italien Mancini  au 19ème siècle, celle de Staline* au 20 ème siècle.

 

                                              * Staline fut notamment chargé de régler au mieux les questions des nationalités (au sens de populations appartenant à des cultures différentes) dans l’URSS après la révolution de 1917. Il en résulta l’organisation fédérale du l’URSS qui ne fut pas un simple trompe-l’œil pour cacher une centralisation effective.

 

 Renan, dans sa seconde lettre à M  Strauss* (1871), avait donné une définition « technique » ou descriptive de la nation (alors, on s’en souvient, qu’il ne donne aucune définition élaborée dans sa conférence de 1882, Qu’est e qu’une nation ?) : « Une nation est une grande association séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères** formant noyau, et autour desquelles se groupent d'autres provinces liées les unes aux autres par des intérêts communs ou par d'anciens faits acceptés*** et devenus des intérêts. »  

 

                                     * Renan avait polémiqué avec le savant allemand David Strauss (auteur comme Renan, d’une Vie de Jésus) au moment de l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine par l’Allemagne. Strauss maintenait que l’Allemagne avait le droit de procéder à l’annexion parce que ces provinces étaient de langue et de « race » allemande.

                                    ** Congénères : de même origine ethnique.

                                    *** Renan vise ici, de façon euphémistique, les cas de rattachement par conquête qui ont fini par être acceptés par la population des régions conquises  – mais il ne peut le dire clairement car ce serait paradoxalement avouer que l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine par conquête pourrait un jour être acceptée par les populations concernées.

 

  

Mais on peut objecter que cette définition (ou description) factuelle et pragmatique est autant ou plus une description ou définition d’un pays ou d’un Etat que de la nation. Renan voit d’ailleurs que cette description ne suffit pas et il ajoute : « L'individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l'histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu'ont les différentes provinces d'un État de vivre ensemble » (Deuxième lettre à M. Strauss, septembre 1871).

 

L’élément psychologique volontariste est déjà présent dès 1871 ; il deviendra central, mais sans effacer les autres composants de la nation (ethniques – donc culturels -, géographiques, dynastiques, linguistiques, intérêts économiques communs), dans la conférence de 1882. On remarque d’ailleurs l’insistance mise par Renan à parler non d’individus, mais de provinces – certes composées d’individus, mais ayant une sorte de personnalité collective. Ceux qui aujourd’hui se réclament de la conception renanienne de la nation mettent par contre l’accent sur la volonté des individus d’appartenir à la nation.

 

L’historien anglais Eric Hobsbawm* a écrit que les définitions complexes de la nation ne s’ajustent jamais aux phénomènes réels qu’on range sous ce nom : il y a toujours dans les nations réelles (constituées ou pas en Etat), quelque chose en plus ou en moins par rapport à la définition.

 Aussi Hobsbawm dans son livre Nations et nationalisme depuis1780 ne donne pas de définition précise de la nation : il prend comme hypothèse de travail que tout groupe suffisamment important en nombre dont les membres se considèrent comme nation, sera considéré comme tel.

                                                  * Eric Hobsbawm (1917-2012), grand historien britannique, d'inspiration marxiste. Sa série de livres sur l'histoire contemporaine (L'Ere des révolutions, L'Ere du capital, L'Age des extrêmes, etc) est son oeuvre principale.

 

C’est aussi l’approche ultra-pragmatique de l’historien anglais Hugh Seton-Watson : « Ainsi suis-je forcé de conclure qu’on ne peut concevoir de « définition scientifique » de la nation ; reste que le phénomène a existé et existe. Tout ce que je peux trouver à dire c’est qu’une nation existe quand un nombre significatif de gens dans une communauté se considèrent comme formant une nation, ou se conduisent comme s’ils en formaient une » (Hugh Seton-Watson, Nations and states: an enquiry into the origins of nations and the politics of nationalism, 1977).

 

 

 

 

VOLONTÉ D’APPARTENIR À UNE NATION OU SENTIMENT D’IDENTITÉ ?

 

  

L’élément volontariste apparait comme le dénominateur commun de toutes les conceptions de la nation. Mais le volontarisme lui-même peut être interprété de deux façons très différentes.

 Dans la pensée des continuateurs français de Renan, le volontarisme finit par être compris comme volonté de constituer une nation sur la base d’un projet politique, alors que pour d’autres, le volontarisme est plus proche d’un sentiment d’identité – on se considère comme membre d’une nation, on ressent qu’on appartient à une nation.

 Hobsbawm a donné une bon raccourci de cette deuxième façon de comprendre la conception volontariste de la nation avec une formulation à peine exagérée : « s’il se trouve assez d’habitants de l’île de Wight qui veulent appartenir à une nation wightienne, il y en aura une ».

 Pour les spécialistes anglo-saxons, notamment britanniques, ce qui est à la base du sentiment d’appartenance est finalement moins un acte de volonté qu’un sentiment d’identité qui prend une importance primordiale.

 Il n’est pas besoin de souligner à quel point la façon de voir des spécialistes anglo-saxons est loin de la conception dominante en France*. Au contraire elle convient parfaitement aux spirations nationalistes des régions souhaitant parvenir à l’indépendance.

                                           * La conception française se veut volontariste - à condition de n'appliquer le volontarisme qu'à la nation française...

 

 Mais ici encore, le choix de créer une nation (ou plutôt le sentiment d’appartenir à une nation) suppose l’existence de facteurs préexistants, sous-entendus mais indispensables : l’existence d’une communité d’habitants présente – souvent depuis de nombreuses générations - dans un lieu clairement circonscrit (ce qui finalement, n’interdit pas à un non-Wightien d’origine - ou un non-Corse etc - d’adhérer à une nation qui saura le séduire).

 

 Pourtant une constatation demeure : pourquoi les habitants de certaines régions se considèrent-ils comme appartenant à une nation (on parle ici, forcément, de nation sans Etat) alors que ce n’est pas le cas dans d’autres régions, d’où l’incompréhension de ces dernières vis-à-vis des premières.

 Eric Hobsbawm indique ainsi que la Merseyside et la Cornouailles ont les mêmes difficultés sociales et économiques (en 1990, date de la 1ère édition de son livre) – mais que seule la Cornouailles peut « emboucher la trompette nationaliste », donc que les habitants - dans une proportion plus ou moins grande - se considèrent comme appartenant à une nation spécifique. Mais la vraie question : pourquoi ce qui est possible en Cornouailles ne l’est pas dans la Merseyside ? n’a pas de réponse, du moins pas de réponse facile et évidente. La réponse est à trouver dans une multiplicité de facteurs structurels présents ici et absents là (l’histoire, la langue ou dialecte, les coutumes et traditions) qui facilitent l’identification à une nation, tandis que la conjoncture économique et sociale peut servir de « détonateur ».

 

 

 

 

NATIONALISME SOCIOPOLITIQUE

 

 

  

Pour décrire le sentiment national qui existe dans certaines régions non souveraines, on a parfois recours au concept de « nationalisme sociopolitique ». Ce concept a été créé par le théoricien canadien Michel Seymour « afin de tenir compte de situations intermédiaires entre un nationalisme ethnique et un nationalisme civique » (article Wikipedia).

  « Une communauté politique est qualifiée de nation sociopolitique lorsqu'elle répond à deux critères principaux. De manière objective : une majorité nationale occupe un territoire reconnu. Et de manière subjective, il doit exister une volonté collective de la population de ce territoire de faire partie d’une nation propre.

 Par territoire reconnu, on entend un territoire délimité, possédant ses propres institutions mais non souverain (région, province, canton, land, État fédéré, ...). » (art. précité)

 La majorité nationale qui occupe le territoire ainsi défini partage « une langue ainsi qu'une histoire et des traditions communes ». Sur ce territoire, elle compose la majorité de la population, mais elle est une minorité dans l’Etat dont fait partie le territoire. « Cette définition peut s'appliquer au Québec où coexiste une majorité nationale (80 % des Québécois sont francophones), et une minorité nationale (8 % d'Anglo-québécois). Le Québec possède ses propres institutions et une volonté collective de s’identifier au Québec est clairement marquée dans les sonda » (art. précité).

 La même description peut ainsi s’appliquer, selon le théoricien québécois Denis Monière, aux Écossais, Catalans, Corses, Basques, Flamands etc...

 

 

 

VOLONTÉ DE CRÉER UN ÉTAT

 

 

  

Enfin, pour l’historien et théoricien français Jean-Yves Guiomar (mort en 2017), il est difficile de parler de nation sans ajouter que toute aspiration nationale est aussi l’aspiration à un Etat ou débouche logiquement sur une telle aspiration : « Pour poser complètement la question qui nous occupe ici, ajoutons à la définition de Seton-Watson qu'affirmer la nation, c'est revendiquer pour elle un État national souverain, accepté par ses membres et reconnu par les autres États. Ce qui suppose la liaison, l'« arrimage » de deux réalités hétérogènes : l'État, construction monarchique d'ancien régime, ayant une longue tradition, et le peuple conçu comme groupe national, réalité qui émerge seulement au XVIIIe siècle. » (Jean-Yves Guiomar, Qu'est-ce que la nation ? Une définition historique et problématique, in Bulletin de la Société d'histoire moderne et contemporaine, 1996 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5620324f/texteBrut )

 

 

 

 

ANCIENNETÉ OU NON DES NATIONS

 

 

 

Pour J-Y. Guiomar, « le peuple conçu comme groupe national » est une « réalité qui émerge seulement au XVIIIe siècle ». Nous ne pouvons dire que quelques mots de la discussion sur l’ancienneté des nations, qui est un important débat. Selon le grand historien François Bedarida (mort en 2001) :

 « Ici s'opposent partisans d'une chronologie longue, remontant au Moyen Âge, et tenants d'une chronologie courte, tels Ernest Gellner et Eric Hobsbawm, pour qui la nation et le nationalisme ne prennent existence et sens qu'avec la révolution industrielle et la modernité. Déjà en 1913, Roberto Michels affirmait sans ambages : « Le Moyen Âge ne connaît pas de sentiment national». D'autres, à l'image de Friedrich Meinecke*, avancent une hypothèse différente : celle de l'existence végétative des nations, d'une sorte d'état de sommeil (encore que par moments, dit-il, il leur arrive de ne dormir que d'un œil!). » F. Bedarida constate que « l'État-nation, en tant que réalité historique, est bel et bien un phénomène moderne » (François Bédarida, Phénomène national et état-nation, d'hier à aujourd'hui, in Vingtième Siècle, 1996, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1996_num_50_1_)

 

                                            * On a parlé de Meinecke dans notre première partie.

 

 Pour Renan, les nations étaient des réalités de longue durée puisqu’il rapportait la formation de la nation française à la monarchie.

 

 

 

 

LA NATION FRANÇAISE ET LA RÉVOLUTION

 

 

 

La conception française actuelle de la nation tend à présenter une construction intellectuelle aussi abstraite et imaginaire que celle du contrat social par lequel les hommes sortent de l’Etat de nature et fondent une société.

 Dans cette construction idéale de la nation civique, des hommes décident de créer une société politique fondée sur l’égalité des droits. La nation est donc le résultat de la réunion volontaire d’hommes unis dans le même projet et on a pu écrire – pardonnez-moi l’expression - des caisses à ce sujet.

 Le moment historique de cette décision est, selon certains auteurs qui en font la théorie et l’éloge en même temps, la Révolution française. Mais on oublie volontairement, dans ce récit orienté de la formation de la nation française, que les hommes qui ont décidé de former une nation étaient déjà là - et leurs ancêtres avant eux, dans les frontières fixées de l’état monarchique français. Le volontariat, à supposer même qu’il ait concerné la majorité d’entre eux, est limité à des individus qui formaient déjà la population de la France.

 La Révolution a certes présenté au monde cet idéal, en offrant à ceux qui le voulaient d’y participer. A l’égard des personnes qui ne résidaient pas en France, cette offre prit deux aspects : la France révolutionnaire offrit la nationalité française à quelques hommes de progrès (une vingtaine) mais cette nationalité honorifique ne devenait effective que pour ceux qui venaient en France*.

                                                 * Certains le firent à leurs risques et périls ; l’Américain Tom Paine fut élu membre de la Convention et fut jeté en prison sous la Terreur : il quitta, soulagé, la France pour les Etats-Unis quand le calme fut un peu revenu. D’autres, indifférents à cet honneur, furent des adversaires de la Révolution dans sa version jacobine.

 

 

L’autre aspect de cette offre de partager les valeurs françaises prit l’aspect d’annexions de territoires frontaliers. Envahis militairement, les territoires étaient consultés, par référendum ou vote d’une assemblée élue, pour savoir s’ils souhaitaient leur intégration à la France (« réunion ») :

 «  Les votes de réunions en Belgique et sur la rive gauche du Rhin furent une mascarade pure et simple, même si une minorité réelle de républicains était en leur faveur et même si à terme les pays concernés en retireront certains avantages. Mais là on est loin du droit des peuples, qui avec les conquêtes de Bonaparte puis Napoléon disparaîtra complètement. Tout cela relève de la conquête, de l'intérêt national... » (J. Y. Guiomar, art.cité).

 

Les étrangers résidant en France obtinrent (selon des modalités différentes selon les lois successives) de devenir Français – parfois sans même faire acte de volontariat, en contradiction avec les principes volontaristes affichés.

 Enfin, présenter la nation française comme s’étant constituée lors de la Révolution française fait l’impasse sur un constat contradictoire selon lequel le développement du sentiment national fut organisé, en France (comme dans d’autres pays) au cours du 19ème siècle et notamment sous la troisième république, par l’éducation primaire et le service militaire obligatoire.

 

 

 

 

ASSOCIATION LIBRE OU GROUPE DÉJÅ CONSTITUÉ PAR L’HISTOIRE ET LA GÉOGRAPHIE ?

 

 

  

Néanmoins, dans le domaine de l’histoire des nations, aucune théorie ne s’impose véritablement : on a vu que pour Renan, la nation française était déjà constituée avant la Révolution (cf. première partie). Mais en tous cas, il y a un constat qui est  fait par la plupart des théoriciens de la nation : celle-ci est d’abord une conception de l’élite avant de se diffuser dans le reste de la population.

 Des auteurs écrivent : « Le débat fondateur sur nations et nationalisme s’est tenu dans les années 80 et 90. Animé essentiellement par des historiens (de Gellner, 1983 à Hobsbawm, 1992, notamment), ce débat s’est conclu sur une victoire manifeste de la thèse selon laquelle, loin d’être intemporelles, les nations sont un produit de la modernisation. Ce sont des constructions politiques façonnées par les élites (Thiesse, 1999). L’évocation de la participation des populations à ces constructions, est restée, pour l’essentiel, programmatique. » (Sophie Duchesne, Marie-Claire Lavabre, Pas de chrysanthèmes pour le « sentiment national », in Sociologie plurielle des comportements politiques., 2016, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01413096/document

 

Si on admet que la nation française existait déjà sous l’Ancien régime - au moins au niveau des élites - on peut dire que la Révolution confère la souveraineté à la nation, à la place du roi, mais pas qu’elle crée la nation.

 On peut aussi souligner que les hommes qui sont supposés s’unir à l’époque pour adhérer à la nation française étaient déjà là, présents sur le territoire de la France. En supposant qu’une majorité ait été d’accord avec les événements révolutionnaires (suffisamment confus et contradictoires pour qu’on puisse hésiter sur l’assentiment de la population dans son ensemble), ils n’avaient en fait que le choix du régime, pas le choix de la nation ; ils n’avaient pas le choix – c’est une évidence mais il faut quand même le dire – d’être n’importe quoi plutôt que Français*.

                                                  * Certains eurent théoriquement ce choix : les habitants d’Avignon et du Comtat-Venaissin, possessions pontificales, furent consultés – dans un contexte marqué par de grandes violences - sur leur « réunion » à la nation française. Une minorité importante vota non mais aucune conséquence ne fut tirée du refus par certains d’adhérer à la nation. Ils furent intégrés bon gré mal gré. Mais la situation des habitants de ces enclaves s'assimile  à celle des non-Français des régions envahies : Belges, Rhénans, Jurassiens, consultés le plus souvent pour la forme pour savoir s'ils voulaient être Français.

 

  

Enfin, la Révolution française a donné à la nation une forme unitaire encore plus forte que sous l’Ancien régime. On cite souvent le mot de Mirabeau parlant de la France, en 1789, comme d’un « un agrégat inconstitué de peuples désunis » - ce qui n’excluait pas l’existence d’une vaste population centrale relativement homogène. La Révolution s’efforça de briser les identités locales et brisa effectivement ce qui restait d’autonomies régionales (plus verbales que réelles). De ce point de vue (sans faire intervenir la question des autonomies régionales) on peut dire que le programme républicain unitaire est en discordance avec le point de vue de Renan, qui considère un pays doté de plusieurs langues et cultures, comme la Suisse, comme une nation « parfaite ».

 Evoquant la conception de la nation française selon les révolutionnaires, Fabrice Patez, après avoir rappelé que les révolutionnaires ont défini la nationalité par le droit du sang, écrit : « On est loin de la définition de la nation comme une communauté formée par la libre association d’individus qui veulent vivre ensemble. (…) Et les révolutionnaires français n’ont jamais perdu de vue l’horizon indépassable que constituait le cadre de l’État territorial et de sa population. Seulement ils ont voulu que cette nation soit quelque chose de plus que la simple population d’un État : qu’elle soit une population unie et indivisible. » (Fabrice Patez, La nation moderne ou la souveraineté ethno-démocratique https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00010213/document)

 

On reparlera du lien entre nation française et république, que certains présentent comme indissociable.

 

 

 

 

LA NATION DES WASP

 

  

 

La volonté de constituer une nation apparait bien clairement dans le cas où une collectivité devient indépendante que lorsqu’elle adopte un nouveau régime politique.

 Dans le cas des Etats-Unis, on peut considérer que la nation américaine nait en 1776 avec la déclaration d’indépendance.

 Pourtant cette nation ne nait pas de rien. Il existe depuis le débarquement des premiers colons en Amérique du nord, environ 150 ans avant la déclaration de 1776, toute une histoire, une maturation, qui éloigne progressivement les colons britanniques de leurs compatriotes restés en Angleterre.

 A ces colons britanniques se joignent quelques néerlandais qui avaient fondé des établissements et dont certains sont restés après que les Pays-Bas aient abandonné ces établissements*

                           * On se souvient que le premier nom de New-York était Nieuw-Amsterdam.

 

En 1776, lorsque la nation américaine voit politiquement le jour, on peut considérer qu’il existe déjà une pré-nation américaine ethnique formée de colons essentiellement Anglais (et Ecossais), avec quelques Néerlandais ; du fait de l’éloignement, ils se sentent différents de leurs compatriotes d’Europe. Evidemment, à cette date, ni les Indiens, ni les Noirs, ne font partie de la nation américaine qui accède à l’indépendance. Les colons français de Louisiane, territoire incorporé aux USA en 1801, sont trop peu nombreux pour changer la physionomie ethnique des Etats-Unis.

 

C’est ce premier socle de la nation américaine qui sera désignée sous le nom de WASP (White anglo-saxon protestants)*. Arrivés les premiers en Amérique, ces WASP ont – dans une certaine mesure – mis à profit cet avantage pour acquérir des positions sociales prééminentes par comparaison avec les immigrants venus par la suite.

                                                       * L’expression semble avoir été inventée par un professeur de Harvard. Dans le courant du 19ème siècle, une petite partie des immigrants (scandinaves, allemands, à condition d’être protestants), furent assimilés à la population WASP.

 

 La nation politique américaine a donc longtemps co-existé avec une nation ethnique qui constitue son substrat. Les immigrants, venus aux USA par millions, ont réalisé le modèle de la nation civique et volontariste : ils sont venus rejoindre une nation déjà existante parce qu’ils approuvaient les bases idéologiques – pour les USA cela se réduisait par un concept très simple : le pays où on peut espérer une vie meilleure.

 La population WASP correspond quant à elle au peuplement originel des USA (dans le sens du peuplement d’origine européenne et non des nations « premières ») : le mode de vie et de pensée, les appartenances religieuses, l’origine ethnique du premier peuplement européen en Amérique fut à l’origine de la fondation de la nation politique. Cette primauté a conféré pendant longtemps à cette population initiale une supériorité à tous points de vue, de sorte que les USA, dans leur classe dominante politique, économique, intellectuelle, se confondait avec la population WASP et que cette domination persiste tout en diminuant.

 

 

wasp style

 Une image de la société WASP (d'autrefois) aux USA : Mrs F. C. Winston Guest (surnommée "CZ" Guest), à gauche, et Mrs Joanne Connolly, à Palm Beach, Floride (fin des années 50, début des années 60). "CZ" Guest (1920-2003) fut une célèbre mondaine américaine et icône de mode. Elle avait épousé un cousin de Winston Churchill; le duc et la duchesse de Windsor furent les parrain et marraine de ses enfants..

Photo de Slim Aarons.

Pinterest

 

 

 

 

LA NATION DES COLONISATEURS

 

 

 

 

Les anciennes colonies « blanches » de l’Empire britannique (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), paraissent de bons exemples de l’association d’une base ethnique et de valeurs civiques démocratiques, même si probablement, ces nations se définissent publiquement comme des nations civiques seulement.

 Dans deux des pays concernés on a la coexistence d’une base ethnique dominante (blanche et britannique, c’est-à-dire anglo-saxonne et celtique) et d’une base ethnique autochtone (très minoritaire en Australie, plus importante et mieux intégrée en Nouvelle-Zélande). Au Canada, il existe deux bases ethniques blanches différentes (l’une, majoritaire, d’origine essentiellement britannique, l’autre, minoritaire sur l’ensemble du pays mais majoritaire localement, d’origine française) et des peuplements autochtones minoritaires (indiens, esquimaux).

 De plus, ces pays (notamment le Canada et l’Australie) accueillent une forte immigration d’origine très diverse qui modifie sans doute insensiblement la base ethnique sans l’effacer complètement (il existe d’ailleurs une tendance récente plus ou moins marquée à la restriction de l’immigration).

 Il est intéressant de se demander à quel moment la population des territoires concernés a commencé à se considérer comme formant une nation. Mais lorsque l’existence de la nation est devenue consciente, la conséquence logique a été la formation de nations indépendantes.

 

On peut d’ailleurs noter que les dates d‘indépendance de ces pays sont difficiles à préciser car l’indépendance a été progressive jusqu’au jour où toutes les parties concernées (le gouvernement britannique et les gouvernements locaux) ont admis que l’indépendance existait déjà depuis quelque temps. Ce constat fut fait à la conférence de Westminster de 1931qui semble-t-il, prenait en compte les résultats de la précédente conférence de 1926, de sorte que même si la date peut être juridiquement connue, elle ne représente rien d’éclatant ou de particulièrement symbolique, à la différence de l’indépendance des colonies ou territoires « non-blancs »*.

                                                         * Les territoires qui furent considérés comme indépendants à partir de 1926-1931, étaient ceux qui avaient le statut de Dominion, c’est-à-dire qui étaient dotés de l’autonomie interne. En plus du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, les Dominions comprenaient l’Union sud-africaine, l’Etat libre d’Irlande et Terre-Neuve (qui devait rejoindre en 1949 le Canada).

 

 Notons ici que Renan avait prévu que le Canada et l’Australie, habituées à se gouverner seules, deviendraient un jour indépendants presque sans s’en apercevoir (La monarchie constitutionnelle en France, 1869). Selon Renan, c’était le processus logique depuis toujours que les colonies de peuplement se séparent de la mère-patrie (Renan n’envisageait l’indépendance des colonies que du point de vue des colons, non des colonisés).

 A défaut de date incontestable d’indépendance, les trois pays dont a parlé ont choisi pour leur fête nationale des dates symbolisant, à des titres divers, la naissance de la nation.

 L’Australie a choisi Australia Day qui commémore l'arrivée de la première flotte européenne en 1788 et la proclamation, à l'époque, de la souveraineté britannique. C’est donc paradoxalement le lien avec l’appartenance initiale à la communauté britannique qui a été retenu.

 La date est controversée par une partie de la population, particulièrement par les Aborigènes qui le considèrent la date choisie come Invasion Day (le jour de l'Invasion) et le jour de la survie. En 2018, le leader des Verts a déclaré que son parti ferait campagne pour changer cette date, s'attirant les critiques de la quasi-totalité de la classe politique, à gauche comme à droite (Wikipedia, art. Australia Day).

 

 

 

3794872-3x2-xlarge

 Jeunes filles le jour de l'Australia Day.

 https://www.abc.net.au/news/2018-01-23/australia-day-should-be-january-1/9336958

 

 

 

La fête nationale de la Nouvelle-Zélande est Waitangi Day, en honneur de la signature du traité de Waitangi en1840 qui fait de la Nouvelle-Zélande une colonie britannique et garantit aux Maoris (en maori : māori) leurs terres et leur donne les mêmes droits qu’à tout autre citoyen britannique.

 La date est contestée par certains Maoris qui se plaignent que le traité n’ait pas été respecté. L’intégration des Maoris dans la nation néo-zélandaise est symbolisée par le fait que l’hymne national (God Defend New Zealand, en maori : Aotearoa) est fréquemment chanté en alternant couplets en anglais et couplets en maori.

 

 

 

9358480-16x9-xlarge

 Jeunes Maories célébrant le Waitangi Day, fête nationale néo-zélandaise.

 https://www.abc.net.au/news/2018-01-25/waitangi-day-very-different-to-australia-day/9357580

 

 

 

 

La fête du Canada (jour de la Confédération) commémore la date de formation de la fédération (ou confédération) canadienne, proclamée solennellement par la reine Victoria en 1867, par réunion de plusieurs provinces (auxquelles d’autres viendront s’agréger). La nouvelle fédération a reçu la première l’appellation de Dominion.

 Au Québec, la journée est appelée plus ou moins avec intention ironique, la « journée nationale du déménagement » car c’est le jour approximativement de fin du bail locatif fixé en référence à la fin de l’année scolaire, donc le jour où de nombreux Québécois déménagent. Le Québec est d’ailleurs doté de son propre jour « national », la Saint-Jean-Baptiste.

 La fête nationale du Canada peut être l’occasion de polémiques : en 2016, le nouveau Premier ministre canadien, le libéral Justin Trudeau, déclarait ce jour : « Aujourd’hui, nous célébrons le jour où, il y a exactement 149 ans, les gens de ce grand territoire se sont rassemblés et ont forgé une seule nation et un seul pays – le Canada ».

 Aussitôt, les responsables du Bloc québécois et du Parti québécois réagissaient, sommant Justin Trudeau de s’expliquer sur ce qui apparaissait comme une négation de la reconnaissance de 2006, par laquelle, sur proposition du Premier ministre canadien conservateur de l’époque, Stephen Harper, la Chambre des communes du Canada a voté une motion symbolique reconnaissant, à la quasi unanimité, que « les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni ».   

  Trudeau fut obligé de faire marche arrière et de reconnaître : « Le Canada est une nation; le Québec est une nation ». Mais il le fit avec agacement, manifestant que pour lui le sujet était dépassé : « Je ne peux pas croire qu’on est encore en train de parler de ça ».

 

Enfin, on peut observer que chacun des trois pays comporte une population qui revendique une ascendance écossaise (les ascendances anglaises ou irlandaises paraissent plus discrètes). En Australie, les Australiens d’origine écossaise sont un peu plus de 2 millions et il existe un grand nombre d’associations, manifestations, écoles, qui montrent la vivacité de l’identité écossaise. Dans l’espace public, celle-ci se manifeste par exemple par les formations de cornemuses (pipe bands) de l’armée ou de la police.

 Selon les sondages, les Australiens sont trois fois plus nombreux qu’il y a quelques années à revendiquer une ascendance écossaise (alors qu’il s’agit d’Australiens vivant en Australie depuis trois générations ou plus) : on peut émettre l’hypothèse que la revendication de l’identité écossaise est concomitante avec le développement d’un important mouvement nationaliste en Ecosse. Toutefois, dans les pays ayant reçu un peuplement écossais, l’affirmation de l’identité écossaise existe d’une façon qui ne peut pas être qualifiée de nationaliste. On peut considérer qu’il y a dans les pays concernés une sorte de nationalité écossaise (ou sous-nationalité ?), parfaitement compatible avec la nationalité canadienne, néo-zélandaise, australienne. Cette situation illustre les multiples façons dont le phénomène national peut se manifester*.

                                           * Il est probable que le même phénomène existe aux Etats-Unis, mais est moins perceptible. On peut observer que les traditions écossaises existent au-delà même de la population d’origine écossaise. Aux USA, l’existence de nationalités (ou identités) plurielles (italo-américains, irlando-américains etc) est une caractéristique majeure de la population américaine ; il semble que les Ecossais ont été assimilés aux WASP plutôt que de former une identité nationale bien identifiée.

 

 

 

NATION ET RÉPUBLIQUE : UN COUPLE ESQUIVÉ PAR RENAN

 

 

Dans sa fameuse conférence de 1882, Renan n’évoque pas comme caractéristique de la nation française le choix de la république, car il est probable que pour lui, la nation, ne fois constituée, peut être compatible avec n’importe quel régime. La seule chose que la révolution a prouvé, c’est que la nation peut survivre sans la dynastie qui la créée :

 « Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée a disparu ? » « À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie. (…°) Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d'additions successives, n'ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l'avenir*. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle ». (E. Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?).

                                                          * Nous soulignons la formule, qui réserve l’hypothèse, encore vraisemblable à l’époque où Renan écrit, d’une restauration monarchique. Renan, longtemps monarchiste de tendance constitutionnelle, s’est rallié sans enthousiasme et avec précautions, à la république, du moment que celle-ci est modérée.

 

 Ce sont les successeurs actuels de Renan qui lient nécessairement république et nation en France.

 

 

 

 

LA RÉPUBLIQUE, FORME IDÉALE DE LA NATION FRANÇAISE ?

 

 

 

La plupart des commentateurs et théoriciens qui prolongent la théorie de Renan (en la déformant, comme on l’a vu) ne font presqu’aucune différence entre la nation et la république. Que la nation puisse être indépendante de la forme du régime politique est difficilement concevable pour ces théoriciens. Aussi bien, en France, la république prend un autre sens qu’en Autriche, en Italie ou à Saint-Marin, un sens qui selon ses théoriciens, fait corps avec l’idée de nation.

 Le sujet mériterait sans doute de de plus amples développements mais nous nous contentons quelques indications.

 P. Nora explique ainsi le concept de nation :

 « C’est dans le feu de la Révolution, en effet, que se sont fixés et fondus les trois sens du mot [nation]. Son sens social : une population vivant sous les mêmes lois, réunie sur un même territoire et appartenant à la même nationalité [sic ?]. Son sens juridique : un corps de citoyens égaux devant la loi et personnifié par une autorité souveraine. Son sens historique, le plus important : une collectivité unie par le sentiment de sa continuité, un passé partagé, un avenir commun, un héritage culturel à transmettre. À la Révolution revient aussi d’avoir donné son dynamisme et son énergie à cet ensemble désormais impossible à distinguer nettement de la constellation qui l’entoure : peuple, sans lequel la nation ne serait jamais ni établie, ni défendue ; République, longtemps marquée par la forme du régime [expression peu claire ; sans doute l’auteur veut dire « le débat sur la forme du régime » ?], et qui est désormais, depuis 1880, la forme déclarée définitive de la nation française; État, qui porte le poids de la longue tradition d’Ancien Régime et de la centralisation administrative, économique et financière de la monarchie; et même France, dont l’identité reste pétrie de longue histoire, de culture et de volonté collective ».

 Pierre Nora, extrait de Guide républicain. L’idée républicaine aujourd’hui. SCÉRÉN-CNDP, ministère de l’Éducation nationale, Delagrave, 2004, repris sur le site Canopé, https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/nation/

 

La confusion française (volontairement entretenue) entre république et nation suscite chez certains de ses adeptes des expressions interchangeables comme « il faut réenchanter la nation « ou « réenchanter la république » (Frédéric Encel, Yves Lacoste). On ne sait pas bien quand ces notions furent enchantées, mais si elles ont cessé de l’être, ce n’est sans doute pas sans raison.

 Les théoriciens de la nation - république française sont à la fois des spécialistes universitaires et des personnes qui expriment leur attachement à ces concepts, de sorte que lorsqu’on s’adresse au spécialiste pour avoir une description objective du phénomène, c’est souvent le partisan qui répond, sans que ça gêne grand monde. Usant et abusant de mots comme « sacré » « sacralisation », « transcendance », se complaisant dans des discours où l’abstraction indispensable au sérieux du spécialiste côtoie le credo affectif du partisan, ils développent une vision du couple nation – république qui se rapproche d’une véritable religion laïque, comme s’ils voulaient donner raison au grand sociologue Durkheim, qui avait dit que le mot nation est obscur et mystique.

Paradoxalement, ces expressions obscures et mystiques sont appliquées à une nation qu’on présente non seulement comme rationnelle, mais pourquoi pas, comme seule rationnelle.

 

 

 

LA COMMUNAUTÉ DES CITOYENS SELON L’ÉLITE

 

 

 

Nous citerons ici un extrait caractéristique d’un commentateur qui expose la pensée de Dominique Schnapper une sociologue qui a exercé des fonctions importantes (membre du Conseil constitutionnel, membre de divers hauts conseils) et qui représente exactement la conception sacralisée de la nation républicaine :

 « Aux anciennes transcendances religieuses, la communauté des citoyens substitue une transcendance politique, des principes tenus pour universels et sacrés, une pure égalité citoyenne exigeant une loyauté civique. Cet universel‑là se heurte aux appartenances ethniques particulières, aux intérêts en conflit et aux clôtures mêmes des identités nationales, mais il reste le projet d’une société composée d’individus égaux en tant que citoyens

 La nation n’est pas une gemeinschaft [communauté] ethnique se dotant d’un État, elle est la construction d’une communauté d’individus tenus pour libres et égaux. La communauté des citoyens n’efface pas les communautés et les classes sociales, elle les englobe dans un espace politique leur garantissant des droits. C’est en ce sens que la communauté nationale démocratique – pourquoi ne pas dire ici la République  ? – peut être tenue comme «  transcendante  »  ; elle dépasse les identités et les intérêts particuliers tout en les reconnaissant. »

 

Et pour ceux qui voudraient (il doit y en avoir) ironiser sur cette mythification du couple nation-république et se demander ce qu’elle apporte vraiment (et pas en paroles) au commun des individus, la réponse est toute prête :

 « Évidemment, cette définition du lien civique est conçue comme un principe et un idéal, mais le propos de Dominique Schnapper reste celui d’une sociologue qui ne cesse de mesurer la distance entre le modèle politique et la réalité historique. » (François Dubet, L’inquiétude démocratique,À propos de L’esprit démocratique des lois et des quelques autres livres de Dominique Schnapper https://journals.openedition.org/sociologie/2338)

 

 Un autre commentateur, inspecteur d’Académie, souligne que D. Schnapper réserve l’appellation de nation aux nations construites sur les principes abstraits de la citoyenneté :

 « Toute nation-unité politique ne constitue pas une nation, au sens précis que l’on veut donner au mot, et il faut réserver le terme de nation aux sociétés dans lesquelles les particularismes, qu’ils soient ethniques, religieux, culturels, historiques ou sociologiques, sont transcendés par la politique. » « L’individu, libéré de toutes ses appartenances locales et devenu de ce fait un citoyen abstrait, doit pouvoir participer avec tous ses contemporains, qui sont formellement ses égaux, à une vie politique se déployant dans un espace public nettement séparé de la sphère du privé. » « S’il fallait résumer d’une seule formule la conception de la nation que propose l’auteur, il faudrait retenir celle-ci : « La transcendance par la citoyenneté ».

 http://philosophie.ac-amiens.fr/352-schnapper-dominique-la-communaute-des-citoyens-sur-l-idee.html

 

Quelques désaccords ( ?) feutrés peuvent parfois se manifester: « Une tension entre une conception sacrale et une conception profane de la République a toujours existé, Dominique Schnapper privilégie cette conception substantialiste et sacrale.» (propos de Jean Baubérot, historien et sociologue spécialiste de la laïcité, https://www.liberation.fr/debats/2019/02/13/dominique-schnapper-raymond-aron-l-histoire-discrete-d-une-filiation_1709187).

 

 

 

AU-DELÁ DES MOTS

 

 

 

La nation comme communauté de citoyens selon D. Schnapper n’échappe pourtant pas aux caractéristiques de toutes nations : « L’idée de nation ne pouvait se fonder sur la seule ambition rationnelle et universaliste de la citoyenneté, elle ne pouvait pas éviter de faire appel aux émotions liées à la singularité historique et culturelle de chaque entité nationale » (Dominique Schnapper, La Communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, 1994).

 D. Schnapper a d’ailleurs admis que les nations comportaient toutes un mélange d’éléments civiques et ethniques (Ethnies et nations, in Cahiers de recherche sociologique, 1993, https://www.erudit.org/en/journals/crs/1993-n20-crs1516885/1002195ar.pdf).

 

On peut même se demander si l’ambition de la nation française, pompeusement qualifiée de rationnelle* et universaliste (ce qui ne coûte rien à dire), n’est pas une pure illusion – ce qui ne changerait rien au discours, puisqu’il est bien connu qu’on aime plus ses illusions que la réalité. Si la réalité vous déçoit, vous devez quand même admirer le « projet ».

                                                         * Rendant compte du livre de D. Schnapper, l’inspecteur d’Académie cité plus haut suggère que si la nation est « fondée en raison » [?], on ne peut pas faire autrement que de s’y rallier, sauf à abandonner l’exercice de la raison. La description "scientifique" débouche sur un impératif moral : « Plus qu’une analyse des faits, son étude définit alors un devoir être et prescrit une tâche historique à laquelle on ne pourrait raisonnablement se dérober » (http://philosophie.ac-amiens.fr/352-schnapper-dominique-la-communaute-des-citoyens-sur-l-idee.html). Il ne s’agit pas évidemment de toute nation, mais de la nation citoyenne – par excellence française.

 

 Qu’est ce qu’il y a au-delà des mots et des formules ? Aussi évidente que paraisse cette interrogation, il est rare qu’on pose la question.

 On aimerait bien savoir quels pays (occidentaux en tous cas) ne sont pas, selon l’analyse de D. Schnapper, des vraies nations ?  Si tous les pays occidentaux sont de vraies nations, des communautés de citoyens, alors qu’est-ce qui fait qu’on peut préférer être Luxembourgeois ou Belge plutôt que Français (ou vice-versa) ? 

On se demande où chercher des pays (occidentaux) qui ne reconnaissent pas de limite entre sphère publique et sphère privée (?!). De plus la définition de la nation comme lieu politique surestime l'importance de la politique dans la vie des gens. La définition du citoyen comme "libéré" ou "délié" de toutes ses autres appartenances est parfaitement absurde : quand, par exemple,  des citoyens gallois demandent (et obtiennent) le soutien des pouvoirs publics, locaux et nationaux, à la langue galloise, comment cette demande serait-elle possible s'ils agissaient en tant qu'individus "libérés" de toute appartenance locale ? Faut-il alors conclure que leur demande est illégitime ? Ou qu'elle est légitime, mais, comme toutes les demandes émanant d'un groupe déterminé (qui sont la base même de la vie politique), qu'elle ne peut aboutir qu'au terme d'un débat contradictoire ? Quand on a dit ça, on a seulement dit une banalité.

 

Les auteurs comme D. Schnapper développent un "franco-centrisme" dont on ne sait pas s'il est inconscient ou délibéré qui les fait juger de tout d'après le modèle idéal français. Les constructions fédérales, les Etats multinationaux, sont impossibles à concevoir pour eux.

En quoi les Français sont-ils plus ou moins libres et égaux que les Allemands ? Pour la très grande majorité d'entre eux, ils n'ont pas eu le choix en naissant de ne pas être des Allemands ou des Français (sauf évidemment pour les naturalisés, et ça ne vaut qu’à la première génération) - et si une fois majeurs, ils souhaitent intensément être autre chose, il faudra bien qu’ils s’expatrient.

 Veut-on seulement dire qu’en France, aucune culture n’est obligatoire, puisque l’important est d’être un citoyen ? Mais tous les pays occidentaux accueillent des personnes de cultures très diverses – au point que les problèmes que pose cette situation commencent à devenir évidents. De plus, la culture nationale et républicaine française peut être aussi pesante, fermée et obligatoire que la culture nationale des pays prétendument ethniques.

Sans s’étendre, observons par exemple que la conception de la nation-république française en matière linguistique est bien éloignée des considérations de celui qu’on présente abusivement comme son ancêtre, Renan, qui écrivait : « Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue ». « La Suisse est peut-être la nation de l’Europe la plus légitimement composée. Or elle compte dans son sein trois ou quatre langues… » (Préface aux Discours et conférences, 1887).

 Nous ajouterons que la culture républicaine française est manifestement fabriquée par et pour l’élite.

 En effet, la conception quasiment religieuse de la république confondue avec la nation est formulée par les personnes appartenant à certains groupes sociaux (membres de la haute administration, enseignants du supérieur), c’est-à-dire de membres de l’élite. Il s’agit de la philosophie politique d’un groupe social et une recherche sociologique utile (pour une fois…) serait de l’analyser comme telle et d’examiner comment cette philosophie est utilisée pour justifier et améliorer la position de ce groupe dans la société.

 

 

 

DANS LA NATION OU EN-DEHORS ?

 

 

 

Les réflexions sur la nation, d’un point de vue historique, politique, philosophique, sociologique, entrent rarement dans le concret, dans l’expérience vécue.

Ce champ est beaucoup plus exploré par les spécialistes des pays anglo-saxons,qui s’intéressent à la présence (ou l’absence) du sentiment national dans la vie quotidienne des gens (everyday nationhood, banal nationalism), dans la ligne des travaux de Michael Billig (créateur du concept de nationalisme banal, banal nationalism), pour qui :  « Le nationalisme demeure une idéologie puissante – la seule idéologie universelle (…) – qui contribue en permanence à former les nationaux, à rappeler aux citoyens du monde qu’ils sont d’abord et avant tout des citoyens de leur pays, et ce, sans qu’ils aient à en prendre conscience. À la suite de son texte, qui a eu beaucoup d’influence dans le monde anglo-saxon et dont on notera qu’il n’a même pas été traduit en français, l’attention s’est dès lors tournée vers les aspects quotidiens de l’appartenance nationale » (Sophie Duchesne, Marie-Claire Lavabre, Pas de chrysanthèmes pour le « sentiment national » art. cité).

 

Le degré d’adhésion à la nation de ceux qui s’en réclament peut aussi poser des questions théoriques rarement abordées : jusqu’à quel point peut-on s’identifier à sa nation et en critiquer ce qu’on juge être les mauvais comportements exercés en son nom, aujourd’hui ou dans le passé ?

 Aujourd’hui il existe sans doute un consensus (exprimé notamment par les élites) pour dissocier la nation française des comportements de l’Etat français, par exemple lors de la colonisation. Mais ce consensus n’existe pas pour considérer que ceux qui, en 1914, ont voulu se situer (quand c’était possible pour eux) « au-dessus de la mêlée », exprimaient valablement leur liberté de citoyens français conscients et ne se plaçaient pas en-dehors de la nation. Ou si on considère qu’ils se plaçaient en-dehors de la nation, où se trouve alors cette fameuse nation tellement vantée de citoyens libres qui doivent se déterminer d’après des critères purement rationnels ?

 On peut penser que le comportement national souhaitable continue à être défini par l’Etat et les élites.

 

 

 

LES NATIONS ENTRE ELLES

 

 

 

 

Dans la plupart des réflexions actuelles sur la nation, on examine les rapports (plus ou moins idéalisés) des membres de la nation avec celle-ci (ou comment les membres se rattachent à la nation) mais on laisse de côté les relations des nations entre elles, comme si les nations n’avaient qu’une existence intérieure. Ce n’est évidemment pas le cas et les relations conflictuelles entre les nations ont souvent été la matière même de l’histoire.

 On dira que ls guerres n’ont pas été inventés par les nations, que les Etats ont toujours fini par régler certaines querelles par la guerre bien avant qu’on ne parle des nations. Mais il est probable que l’invention des nations (c’est-à-dire le moment où les habitants d’un pays ont été convaincus qu’ils formaient un groupe bien individualisé, différent de ses voisins et dont les membres étaient liés par un sentiment d’appartenance et d’allégeance) a provoqué des guerres de plus grande ampleur que celles opposant seulement des Etats ; ces confrontations ont culminé au 20 ème siècle par des destructions et hécatombes catastrophiques.

 Une facilité est de dire que les guerres proviennent non de l’existence des nations, mais d’une déviation du sentiment national, qui est le nationalisme. Mais on n’entrera pas ici dans le débat oiseux de savoir si l’existence des nations débouche nécessairement sur le nationalisme et la guerre. Notons qu’ailleurs qu’en France, beaucoup de théoriciens utilisent le mot nationalisme pour décrire le sentiment d’appartenance à la nation*, alors qu’en France le mot est pris péjorativement ; lorsqu’on veut parler de façon élogieuse ou neutre du lien entre les individus et la nation, on préfère parler de … patriotisme.

                               * Un spécialiste allemand (qui semble aussi avoir la nationalité suisse) parle de la « France, véritable patrie du nationalisme moderne, qui continue d'être invoquée comme l'exemple type de la nation homogène » (Andreas Wimmer, L’État-nation, Une forme de fermeture sociale, Archives de l’Université de Zurich, 1996, https://www.zora.uzh.ch/id/eprint/154940/1/ZORA_NL_154940.pdf)

 

 

Ernest Renan estimait que pour limiter les risques de guerre entre les pays européens (on ne peut pas lui reprocher d’avoir considéré avant tout les relations entre pays européens), il fallait concevoir un organisme supra-national, « une autorité centrale, sorte de congrès des Etats-Unis d'Europe, jugeant les nations, s'imposant à elles, et corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération »

 Pour lui, « le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l'humanité ».

 Renan met aussi en garde ses interlocuteurs allemands, plus entichés de nationalisme que lui ; un jour peut-être, leur politique agressive provoquera un contrecoup dans les populations.

 En 1870 il écrit à M. Strauss : « Les milliers de pauvres gens qui en ce moment s'entretuent pour une cause qu'ils ne comprennent qu'à demi ne se haïssent pas; ils ont des besoins, des intérêts communs. Qu'un jour ils arrivent à s'entendre et à se donner la main malgré leurs chefs, c'est là un rêve sans doute; on peut cependant entrevoir plus d'un biais par où la politique à outrance de la Prusse pourra servir à l'avènement d'idées qu'elle ne soupçonne pas ».

 

 Mais en 1870, Renan était mauvais prophète : dans les décennies suivantes, de plus en plus de « pauvres gens » allaient se sentir obligés de partager l’exaltation nationale, bien aidés par la propagande orchestrée par les Etats, et devaient en payer le prix.

 

 

 

DANGEROSITÉ DES NATIONS

 

 

Que Renan ait vu que les nations étaient porteuses de danger et qu’il ait cherché un palliatif est déjà à porter à son crédit.

 Il est fréquent que les spécialistes qui réfléchissent sur la nation omettent de mentionner la dangerosité de celle-ci -surtout lorsqu’il s’agit de sa propre nation. La nation est un phénomène social qui, à la différence d’autres phénomènes, oblige quasiment ceux qui en parlent à le faire avec une sorte de révérence plus ou moins profonde, comme si non content d’exister - ce que personne ne conteste – il fallait que le phénomène soit justifié et approuvé, sous peine de passer pour un mauvais citoyen*.

                                 * Parmi ceux qui regardent les nations avec suspicion on trouve Eric Hobsbawm, qui à la fin de son livre Nations et nationalisme (1ère édition 1990) constate avec soulagement les signes de leur effacement, même s’il rappelle que tous les spécialistes ne sont pas du même avis que lui sur l’effacement des nations.

 

 Bien entendu, D. Schnapper considère que la responsabilité des grands conflits du 20ème siècle incombe aux nations ethniques, non aux nations civiques, mais un examen sérieux des responsabilités (au moins pour la guerre de 14-18) serait moins affirmatif.

Peut-être faudrait-il, si on s’engage dans des questions personnelles d’approbation, distinguer les petites nations, qui n’ont jamais causé de troubles majeurs, des grandes dont la confrontation a apporté à l’humanité de terribles épreuves.

On se souviendra aussi que les nations dites civiques ont été engagées dans des conflits de décolonisation ou post-coloniaux extrêmement destructeurs - à moins de faire retomber la responsabilité des conflits sur les Etats et non sur les nations - mais ce n'est qu'une façon d'esquiver le problème.

Dans son intéressante étude déjà citée, le grand historien F. Bedarida écrit :

 « … au même moment [que Renan et Stuart Mill, théoriciens de l’Etat-nation*], certains libéraux dont Acton**, partisan d'un système multinational, dénonçaient le nationalisme comme un grave danger, en soutenant que la nationalité ne conduit ni à la liberté ni à la prospérité, mais à un pernicieux triomphe de l'esprit belliqueux et des instincts primitifs ».

 François Bédarida, Phénomène national et état-nation, d'hier à aujourd'hui, in Vingtième Siècle, 1996. doi : https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1996_num_50_1_

                                                                                  *  Renan peut-il être considéré comme un théoricien de l'Etat-nation ? On peut en discuter. Dans l'Etat-nation, il n'existe qu'une seule nation régie par une autorité étatique, contairement à l'Etat multinational. L'article Wikipedia Etat-nation donne le Royaume-Uni comme exemple actuel d'Etat multinational en raison de ses composantes structurelles (Ecosse, Pays de Galles etc). 

                                                                               ** John Acton (1834-1902), penseur libéral britannique, catholique, était l'ami du leader libéral Gladstone (qui lui était protestant). Nommé Lord, puis professeur à Cambridge. Il considérait que l'Etat était toujours enclin à opprimer les individus. D'où sa préférence pour les Etats multinationaux : « La coexistence de plusieurs nations dans le même État est une école de la liberté aussi bien que sa garantie. »

 

 

F. Bédarida souligne bien l’aspect religieux pris par la nation, y compris dans sa forme républicaine au sens français :

 « Un trait commun caractérise les anciens et les nouveaux nationalismes : le processus de sacralisation. (…) … la nation est érigée elle-même en religion et dotée des attributs de la transcendance et de l'absolu, avec son culte et sa liturgie, son martyrologe et ses cérémonies. Il arrive aussi que, même dans une perspective moderne et laïcisée, l'État-nation devienne la source et le siège d'une nouvelle religion, comme ce fut le cas en France avec la religion de la patrie et de la République. »

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

Les spécialistes de la nation en France concentrent souvent leur réflexion sur la nation française au point d’oublier qu’il en existe quelques centaines d’autres, avec ou sans Etat. Comme on l’a dit, leurs exposés tiennent à la fois de l’étude scientifique et de l’engagement en faveur de la conception française de la nation. Renan, au moins, a autant parlé des autres nations que de la nation française et il n’a jamais écrit que sa conception dite volontariste s’appliquait particulièrement (ou pire, exclusivement), à la nation française.

 

Au contraire, dans ses textes, les nations « parfaites » qu’il présente sont la Suisse et l’Angleterre (probablement, sous ce nom il désignait la Grande-Bretagne ou Royaume-Uni, selon l’usage de l’époque et non comme aujourd’hui la seule Angleterre, distincte de l’Ecosse, du Pays de Galles et de l’Ulster. Renan ne peut pas être considéré comme infaillible dans ses descriptions et appréciations qu’on appellerait aujourd’hui géopolitiques).

 Phénomène aujourd'hui universel, la nation ne se résume pas à la nation française – ou même à son antagoniste prétendu ethnique, l’Allemagne. Renan avait perçu que chaque nation avait son mode de formation et d’existence, et que chaque nation revêtait la même importance. Il a souvent exprimé, bien plus que son attachement à une nation, ou un type de nation, l’importance qu’il y avait à préserver la pluralité des nations : « Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation… » (Qu’est-ce qu’une nation ?).

 Et bien qu'il ne parle pas à ce moment explicitement des nations, on peut aussi leur appliquer cette curieuse formule dans la seconde lettre à M. Strauss : « Cet univers est un spectacle qu'un dieu se donne à lui-même. Servons les intentions du grand chorège en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible. »

Renan considérait surtout les nations dans une perspective européenne, même s'il a évoqué les Etats-Unis, l'Amérique du Sud, la Turquie, la Chine.

La pluralité n’excluait pas pour lui l’appartenance à la même civilisation : « Les nations européennes telles que les a faites l'histoire sont les pairs d'un grand sénat où chaque membre est inviolable. L'Europe est une confédération d'États réunis par l'idée commune de la civilisation » (seconde lettre à M. Strauss).

 Sa vision de l’unité de la civilisation européenne à travers la diversité des cultures et des nations passe aujourd’hui inaperçue tandis que, transformée et presque déformée, sa conception volontariste de la nation est devenue la doctrine quasiment officielle de la république française.

 

 

 NB : Nous consacreons bientôt un message à la pensée politique de Renan; nous donnerons des indications supplémentaires sur son attitde vis-à-vis des nations, oscillant entre "patriotisme raisonnable" et méfiance. 

 

 

file71vked0mkox13uapced0

 Sortie des membres du Conseil d'Etat (gouvernement) de la république et canton de Genève (nom officiel du canton) après la prestation du serment (laïque) à la cathédrale Saint-Pierre, lors de leur prise de fonctions. 

Pour Renan, la Suisse, qui comptait plusieurs "races" (cultures ou ethnies), deux religions et plusieurs langues, était l'une des nations les mieux constituées d'Europe. Il n'a toutefois pas évoqué spécialement la constitution fédérale du pays.

Le Temps. 17 septembre 2018.

 https://assets.letemps.ch/sites/default/files/media/2018/09/17/file71vked0mkox13uapced0.jpg

 

 

 

 

02 juillet 2020

RENAN ET LA CONCEPTION FRANÇAISE DE LA NATION PREMIÈRE PARTIE

 

 

RENAN ET LA CONCEPTION FRANÇAISE DE LA NATION

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

RENAN, « PÈRE » DE LA CONCEPTION FRANÇAISE DE LA NATION ?

 

 

 

Il est courant de dire que c’est Renan qui a donné la meilleure expression de la conception française de la nation. Mais la présentation qu'on en fait actuellement est assez loin de la réflexion initiale de Renan.

Ce n’est évidemment pas scandaleux. Les conceptions politiques peuvent et sans doute doivent évoluer dans le temps.

Encore faut-il pour la bonne compréhension des questions et débats qui intéressent tout le monde (en principe) ne pas dénaturer les idées, ne pas faire dire aux penseurs d’autrefois autre chose que ce qu’ils ont dit. Plus encore, dans les conceptions actuelles, il faut avoir conscience de leurs contradictions, faute de quoi on ne fait que répéter des formules vides de sens – ce qui, malgré tout, engendre des conséquences dommageables.

Ajoutons que cette étude a un objectif modeste : analyser les contradictions de la conception de la nation de Renan (ou son interprétation actuelle) et non d’examiner l’ensemble des questions posées par le concept de nation, travail presque impossible même pour une équipe de spécialistes.

 

 

 

« NATION » : UN CONCEPT PAS SI ÉVIDENT

 

 

Pourtant il faut dire quelques mots sur le contenu du concept de nation.

L’écrivain politique anglais Bagehot, au 19ème siècle, lui appliquait la fameuse définition (ou absence de définition) du temps par Saint Augustin : quand on ne me le demande pas, je sais ce que c’est, quand on me le demande, je ne sais plus.

Beaucoup de spécialistes considèrent qu’il est impossible de donner une définition précise de la nation car il existe toujours des cas qui ne cadrent pas avec la définition. A la limite, chaque nation est un cas particulier en ce qui concerne sa formation, ses principes. *

La compréhension du phénomène « nation » est d’autant plus difficile que les spécialistes qui s’expriment sur le sujet peuvent être des historiens, des sociologues, des juristes, des philosophes (sans parler des politiciens), d’où il résulte une multiplicité de points de vue qui décourage la personne qui veut comprendre ce que recouvre le concept.

 

On peut quand même proposer une définition minimale : une nation est un groupement humain, résidant ou aspirant à résider à l’intérieur de certaines limites géographiques, dont les membres sont unis par un sentiment commun d’appartenance qui est (en principe) placé au-dessus des autres appartenances de groupe.

Ainsi conçue, la nation n’a pas besoin pour exister (comme phénomène social ou politique) d’avoir une existence étatique : il peut s’agir de « nations sans Etat » - mais le concept de nation ne semble pas pouvoir se dispenser d’un substrat géographique (ce qui ne veut pas dire que toutes les personnes se considérant comme membres de la nation habitent à l’intérieur de ses frontières – il existe notamment des phénomènes de diaspora).

Enfin, le concept de nation se distingue mal de concepts voisins comme peuple ou patrie et dans de nombreux textes (mais pas toujours) ces concepts sont interchangeables.

 

NB : On trouvera en annexe deux définitions historiques de la nation, utiles malgré tout.

 

 

LA THÉORIE QUASI OFFICIELLE DE LA NATION FRANÇAISE

 

 

La théorie de Renan, telle qu’elle est comprise aujourd’hui, constitue la théorie quasi officielle de la nation française.

Aujourd’hui, nous pensons (ou plutôt ceux qui s’expriment à ce sujet avec une autorité reconnue – professeurs, gouvernants, journalistes, politiciens, etc) que « notre » conception de la Nation est celle de Renan, qui est la suivante :

La nation, dans la conception française, est formée par toutes les personnes qui acceptent (ou se reconnaissent) dans un idéal politique. Elle n’est donc pas fondée sur une appartenance ethnique mais sur une appartenance politique. En France, cet idéal politique est le plus souvent identifié avec les valeurs de la république, présentées comme universelles : liberté, égalité, fraternité. On peut y ajouter les droits de l’homme (devenus droits humains pour éviter le sexisme) – mais ceux-ci peuvent être considérés comme conséquence des principes de liberté, égalité, fraternité -  la laïcité et la primauté de l’intérêt collectif sur les intérêts individuels**. On parle souvent en France d’universalisme républicain, c’est-à-dire de valeurs qui ont vocation à s’appliquer à tous les humains.

                                                                                      * Voir par exemple le site gouvernemental destiné aux enseignants, https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/naCanopé ; le site gouvernemental Vie publique offre un examen moins idéologiquement orienté (La Nation par Frank Baron, maître de conférences à l’IEP de Paris, https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/270294-lidee-de-nation

                                                                                         ** Ce principe n’est pas propre à la France. Mais chaque nation (ou Etat, car ce principe est mis en œuvre par l’Etat) n’envisage pas de la même façon ses applications pratiques.

 

Dans cette conception, l’adhésion à l’idéal politique (ou valeurs politiques) précité constitue la nation française. Cette adhésion est présentée comme un engagement permanent, le fameux « plébiscite* de tous les jours » de Renan. La nation ainsi conçue n’existe (n’existerait) que parce qu’en permanence, ceux qui la forment veulent continuer à la faire exister.

                                                                                              * Le plébiscite était la forme ancienne du référendum.

 

 

 

LA NATION VOLONTARISTE OU ÉLECTIVE, À LA RIGUEUR CIVIQUE

 

 

Comme il fallait donner un nom à cette conception de la nation, les « sachants » (politiciens, professeurs de droit etc), ont inventé quelques expressions qu’ils utilisent avec délectation : c’est la nation « élective » (non par parce qu’on est élu membre de la nation comme on est élu membre d’un club fermé, bien au contraire, mais parce qu’on choisit la nation à laquelle on souhaite appartenir) - ou la nation « volontariste » (parce que l’appartenance à la nation résulte d’un acte de volonté des membres de celle-ci).

En France on ne fait qu’une place réduite à une expression pourtant similaire, mais qui a le tort d’être adoptée par d’autres nations (y compris, horreur, par des nations sans Etat qui aspirent à l’indépendance), et qui est la nation « civique ». L’auteur de référence souvent cité pour la conception civique de la nation est Stuart Mill, penseur libéral contemporain de Renan.

Néanmoins, on considère que la nation élective ou volontariste et la nation civique sont des notions proches, ayant en commun d’être à l’opposé de la nation ethnique*.

                                                                                * Le théoricien canadien/québécois Denis Monière identifie la conception de Renan au « nationalisme civique » (Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, 2001).

 

On utilise aussi le concept de « nation contractuelle » qui est à peu près équivalent de nation civique. Enfin, le concept de nation territoriale est aussi utilisé (sans entrer dans trop de nuances dans le cadre de cette étude), par opposition à la nation ethnique : la nation est formée par ceux qui vivent dans les frontières d’un territoire, sans référence à la notion de culture.

Notons qu’en France, on évite d’utiliser le mot « nationalisme » pour parler des diverses conceptions de la nation (« nationalisme civique » etc ) car ce mot est connoté négativement et utilisé seulement pour décrire les excès du sentiment national.

 

 

 

LA CONCEPTION DE RENAN

 

 

800px-Ernest_Renan_1876-84

 Ernest Renan (1823-1892). 

Photographie selon le procédé woodburytype par Adam-Salomon (entre 1876 et 1883 selon la notice Wikipedia de la photo, vers 1862 selon la Société d'études renaniennes. Plus vraisemblablement autour de 1870).

Wikipedia.

 

 

 

Renan a été un grand penseur du 19ème siècle. Il est un peu surprenant que pour beaucoup de nos contemporains, Renan, auteur de dizaines de volumes, reconnu de son vivant comme un spécialiste de l’histoire des religions– on se souvient de sa Vie de Jésus (1863) - et de la philologie, reste connu surtout comme l’auteur d’une conférence de 20 pages donnée en 1882 à la Sorbonne, Qu’est-ce qu’une nation ? C’est dans cette conférence que, selon l’opinion commune, il aurait exprimé la conception française de la nation, toujours revendiquée aujourd’hui par les décideurs et les spécialistes en France.

Tout d’abord il faut indiquer que, contrairement au titre de sa conférence, Renan ne donne pas de définition de la nation. Dire que la nation résulte d’un acte volontaire, ou que c’est un plébiscite permanent, selon les expressions contenues dans sa conférence, n’explique pas ce qu’est une nation, pas plus que dire que l’amour entre deux personnes résulte parfois d’un coup de foudre n’explique ce qu’est l’amour.

Certes Renan a partiellement éclairci le concept en expliquant (paradoxalement) ce qui n’est pas suffisant pour constituer une nation, (une dynastie, une race, une langue, des frontières) mais on ne peut pas considérer qu’il donne une définition valable de la nation. Celle-ci est quasiment sous-entendue.

Si on lit bien la conférence de Renan, la nation élective/volontariste/civique, conçue surtout en France, comme la participation des citoyens à un état démocratique fondé sur des valeurs morales universelles, n’apparait nulle part, contrairement à ce qui est dit fréquemment.

En effet, Renan passe en revue les différents facteurs de formation des nations qui étaient souvent invoqués à son époque (la race, la dynastie la religion, la langue, la géographie, l’intérêt commun) pour conclure que : « Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : (…) Que faut-il donc en plus ? »

Ce qu’il faut « en plus » de tous les autres facteurs (qui ne sont donc pas hors jeu, mais ne suffisent pas*), c’est un principe spirituel qui prend deux selon lui, deux formes : «  Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent.

L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

C’est ce désir de vivre ensemble qui est qualifié de « plébiscite de tous les jours »

                                                                     * Renan « ne rejette pas tous les critères dits « objectifs » de la nation comme on l’affirme aujourd’hui. Il récuse simplement l’idée qu’une nation se fonde exclusivement sur ces critères. » (Alexis Robin, L’influence de l’interprétation des écrits de Renan sur la colonisation. In Études Renaniennes, N°117, décembre 2016. https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2016_num_117_1_1650

 

 Si on suit le raisonnement de Renan, la volonté de « vivre ensemble »* n’est pas le seul élément qui fonde l’existence d’une nation ; il faut aussi « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » - ces deux aspects sont intimement liés, l’un représente le passé et l’autre le désir ou volonté de prolonger ce legs de souvenirs (on pourrait dire aujourd’hui : cette mémoire  - ou identité ?) dans le présent (Renan parle du présent, mais il en fait il serait plus exact de parler d’avenir).

                                                                                     * Une expression appelée à avoir du succès – mais rien n’indique que Renan a inventé le concept du « vivre ensemble » où le verbe devient un nom – cette facilité linguistique est très postérieure.

 

Aucune nation civique, fondée sur des valeurs politiques universalistes, n’est envisagée par Renan comme constituant le contenu de l’acte de volonté à l’origine de la nation. A moins de considérer comme tel « l’intérêt commun » - ce qui transforme en préoccupation utilitariste la profession de foi altruiste et universaliste qu’on range sous l’appellation de « valeurs de la république ».

 

 

Jean_Béraud_The_Magdalen_at_the_House_of_the_Pharisees

 Jean Béraud, La Madeleine chez le Pharisien, 1891. Musée d'Orsay.

Dans ce tableau Jean Béraud présente le Christ au milieu de personnages connus de la fin du 19ème siècle. Ernest Renan est assis au milieu de la table, une serviette blanche autour du cou, assez peu avantagé.

Le modèle du Christ est le journaliste socialiste Duc-Quercy. Marie-Madeleine a comme modèle la demi-mondaine Liane de Pougy. Parmi les personnes figurant dans le tableau, selon les sources, le savant Chevreul (mort centenaire quelques années avant la date du tableau), Alexandre Dumas fils, Clemenceau (?), Hippolyte Taine (?) le Dr. Adrien Proust (médecin très connu à l'époque, père de Marcel), Béraud lui-même. Les contemporains comprirent le tableau comme montrant le Christ au milieu d'une assemblée de sceptiques.

Wikipedia.

 

 

 

LE CULTE DES ANCÊTRES

 

 

Renan a tendance (parce qu’il est historien ?) à faire de l’histoire, au sens des souvenirs historiques, le critère au fondement de la nation, bien plus que les mœurs ou la culture (qui seraient plutôt du côté de la nation ethnique ?). Il écrit :

« Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore… » « On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. »« Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. »

« Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie. »

Il est évident par ailleurs que la conception de Renan peut être analysée, comme toutes les autres conceptions, de façon critique, comme une forme d’illusion où on trouve forcément ce qu’on recherche:

« Par le simple fait de devenir un « peuple », les citoyens d’un pays devinrent une sorte de communauté, bien qu’imaginaire*, et ses membres en virent donc à rechercher, et donc à se trouver, des choses en commun, des lieux, des pratiques, des héros, des souvenirs, des signes et des symboles » (EricHobsbawm, Nations et nationalisme, 1990).

                                                                      * Allusion aux travaux de Benedict Anderson qui voit la nation (ici appelée « peuple » par Hobsbawm) comme une communauté imaginaire (ou imaginée), construite artificiellement. On ne peut ici évoquer toutes les théories qui ont été développées sur la nation.

 

Mais pour que l’histoire commune puisse rassembler l’ensemble d’une population (dans toute nation et pas seulement en France), il faut en quelque sorte trier les souvenirs, oublier ceux qui pourraient être source de divisions : « L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation » « … l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s'il est Burgonde, Alain, Taïfale, Visigoth* ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle** ».

                                                                         * Il s’agit de peuples germaniques ayant envahi la Gaule. Renan ne mentionne pas le plus célèbre de ces peuples, les Francs.

                                                                         ** Il s’agit de la Croisade des Albigeois.

 

Bien que Renan n’insiste pas sur ce point, peut-être parce que c’est évident pour lui, le volontarisme s’appuie forcément sur un substrat déjà existant, notamment un territoire délimité et des personnes qui y résident (sinon comment pourrait-on avoir des « souvenirs communs » ?). Par contre, il ne semble pas envisager que ce qu’on peut appeler une personnalité collective puisse préexister à la nation consciente (voir plus loin).

Enfin, il ne dit pas clairement que les souvenirs historiques sont un critère supplémentaire de la nation par rapport à ceux déjà énumérés (race, langue, dynastie, etc) si bien qu’on peut penser que ce critère -qui se confond dans un mouvement de pensée que Renan n’analyse pas de manière précise - avec le volontarisme - est présent dans toute nation (ethnique, dynastique, etc).

Renan n’indique pas non plus, mais c’était peut-être une évidence) qu’une nation peut être fondée non sur un seul critère mais sur une multiplicité ou un dosage de ces facteurs - ces divers facteurs seraient alors à l’origine des souvenirs communs permettant l’adhésion volontariste.

On doit reconnaître que malgré sa prétention d’examiner le critère de formation des nations en scientifique (il parle de « vivisection » !), Renan utilise des formulations littéraires et intuitives plus que vraiment analytiques. Il se place au moment où la nation existe déjà et qu’on veut la continuer bien plus qu’il n’explique comment la nation s’est formée. Le critère d’altérité (la nation se définit contre ceux qui n’en font pas partie) n’est pas évoqué.

 

 

 

POURQUOI LE VOLONTARISME CHEZ RENAN S’EXPLIQUE PAR LE CONTEXTE DE L’ÉPOQUE

 

 

 

Le point central de la conception de Renan est la notion de volontarisme : aucun des critères de l’appartenance à une nation n’est opérant en l’absence de volonté, de choix, des individus.

Renan est parfaitement conscient qu’en l’absence de volonté des individus, il peut exister des Etats, mais non des nations. D’où sa remarque : « Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n'en sont pas une ?* »

                                                              * A la date à laquelle écrivait Renan, le grand-duché de Parme et le Hanovre avaient disparu. Renan aurait-il considéré plus comme une nation, la Bavière ou le Wurtemberg (par exemple) qui continuaient à exister en tant que royaumes dans le Reich allemand fédéral fondé en 1871 ?

 

On peut remarquer que Renan n'était pas particulièrement un spécialiste des ethnies, des nationalités ou de ce qu'on appellerait aujourd'hui la géopolitique:  ses affirmations sur les pays (ou peuples ?) qui constituent ou pas des nations sont des applications de sa théorie de la nation volontaire, mais restent des appréciations subjectives.

 

Le contexte historique de la conférence de Renan est ici important pour comprendre pourquoi il insistait sur la manifestation de volonté comme nécessaire à l’existence des nations :  la conférence de Renan prenait place dans un débat toujours actif depuis l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine après la guerre de1870-71.

Les Allemands prétendaient que l’annexion était justifiée du fait que les Alsaciens (et dans une moindre mesure, les Lorrains) appartenaient à l’ethnie germanique : du fait que la nation allemande se confondait avec l’ethnie allemande (ou germanique), les populations alsacienne et lorraine devaient nécessairement rejoindre la nation qui correspondait à leur ethnie. Ce n’était pas une question de volonté, mais de culture et de langue (donc aussi de naissance et d’hérédité) : ces populations étaient, allemandes de fait et devaient l’être aussi en droit.

Renan opposait à cette conception une autre vision de la nation : il ne niait pas les phénomènes ethniques, mais il considérait que même si les populations alsacienne et lorraine étaient ethniquement germaniques, ce qui comptait c’était qu’elles désiraient être françaises ; c’était le seul critère à prendre en considération.

Renan avait déjà soutenu ce raisonnement contre le savant allemand David Strauss au moment de la guerre de 70 ; et l’historien Fustel de Coulanges avait aussi tenu le même raisonnement contre le grand historien allemand Mommsen.*

                                                                  * « La patrie, c'est ce qu'on aime. Il se peut que l'Alsace soit allemande par la race et par le langage ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie elle est française. » (Fustel de Coulanges à Mommsen)

(Joseph Jurt, Langue et nation : le débat franco-allemand entre Renan, Fustel de Coulanges et David Friedrich Strauss et Mommsen en 1870-1871, Université de Fribourg-en-Brisgau https://serd.hypotheses.org/files/2017/02/Langues-Jurt.pdf).

 

En 1871, après le traité par lequel la France vaincue cède l’Alsace et une partie de la Lorraine à l’empire allemand, Renan publie une seconde lettre ouverte au savant Strauss, dans laquelle il déclare : « L’individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un État de vivre ensemble »

On trouve déjà ici le thème dominant de la conférence de 1882.

On a compris que la conception de Renan n’est pas seulement le résultat d’une analyse objective, c’est une conception qui s’inscrit dans une situation historique particulière, le conflit entre la France et l’Allemagne pour la possession de l’Alsace-Lorraine : Renan cherche à montrer que les arguments allemands justifiant l’annexion ne sont pas valables.

 

 

LA RACE : UN FACTEUR QUI PERD DE SON IMPORTANCE POUR RENAN

 

 

Son insistance à réduire le rôle de la race dans la formation des nations s’explique par la même raison de réfuter les théories allemandes qui justifiaient l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine par la communauté raciale :

 « Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant de son importance. » « La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère ». «  … les premières nations de l'Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé. » « L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. »

Mais en considérant que les pays européens sont formés par un mélange de races*, Renan ne parle que de l’Europe de son époque ; toutes les races qu’il évoque (Germains, Latins, Celtes, Slaves) sont des rameaux de la race indo-européenne, qu’on appelait volontiers à l’époque la race aryenne.

                                                                        * Renan signale l’ambigüité du mot race qui peut désigner un groupe issu des mêmes ancêtres (on dirait aujourd’hui un groupe biologique) ou un groupe possédant une culture commune (c’est plutôt ce que nous appelons un groupe ethnique). Mais il n’est pas évident qu’il utilise lui-même le mot en faisant la distinction qu’il reproche aux autres de ne pas faire.

 

On remarquera aussi qu’il n’envisage pas - au moins pour les besoins de sa démonstration – l’existence de groupes ethniques régionaux à l’intérieur des ensembles nationaux, comme possible facteurs de désunion. Pour lui, de tels groupes n’existent qu’à l’intérieur de pays qui ne sont pas des nations au sens où il le comprend (La Turquie n’est pas une nation, l’Autriche non plus).

 

1024px-AHK_100_1910_obverse

 Billet de banque de l'Autriche-Hongrie au début du 20 ème siècle.

La valeur est libellée en allemand en grands caractères, et en plus petits caractères (en bas à gauche) en 8 langues différentes, celles des peuples composant l'empire (Tchèques, Slovaques, Slovènes, Polonais, Italiens, Croates etc). L'autre face du billet est uniquement libellée en hongrois. Dans sa conférence, Renan demandait : « Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? ». Il n'y répond pas explicitement mais on peut penser que sa réponse était que les divers peuples composant l'Autriche (est-ce qu'il la distingue de la Hongrie ?) n'avaient aucune volonté de former une seule nation - à la différence de la Suisse. Mais il n'envisage pas le concept d'Etat multinational ou de nations sans Etat.

 Wikipedia

 

 

 

On peut penser que pour lui, dans les grandes nations d’Europe occidentale, l’existence de sous-groupes n’entrait pas en contradiction avec le groupe national :  bien que Breton (et apparemment fier de l’être), Renan n’envisageait pas l’identité bretonne ou celtique comme posant un problème d’intégration dans la nation française.*

                                                                                  * Dans son article La poésie des races celtiques (1856), Renan semble d’abord penser que la race celtique (ou les races : Bretagne, Ecosse Pays de Galles, Irlande), dont il souligne la « pureté », est vouée à la disparition sous l’effet de la modernité - au moins dans certains territoires - avant d’émettre l’idée que les hasards imprévisibles de l’histoire lui préparent peut-être une résurrection brillante, comme pour certaines « individualités nationales » - sans aller jusqu’à dire clairement qu’une ou plusieurs nations celtes pourraient émerger dans ce futur imprévisible.

 

Avec le temps, Renan sera encore plus inquiet de la prédominance du facteur racial (ou ethnique) dans les relations internationales (mais il n’imagine pas qu’il soit une source de conflit à l’intérieur des Etats).

Il en résulte une apparente contradiction, puisque d’un côté il affirme que le fait racial diminue et tend à disparaître, de l’autre il constate que son importance parait augmenter.

Dans sa préface de 1887 aux Discours et conférences, qui contint le texte de la conférence Qu’est ce qu’une nation ?, Renan écrit :

« Quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là [Qu’est ce qu’une nation ?]. Je les crois tout à fait correctes. On va aux guerres d’extermination, parce qu’on abandonne le principe salutaire de l’adhésion libre, parce qu’on accorde aux nations (…) le droit de s’annexer des provinces malgré elles. »

 

 

 

DROIT À LA SÉCESSION

 

Bien entendu, l’approche volontariste est applicable à toutes les situations similaires à celle que pose l’annexion de l’Alsace -Lorraine. Renan prévoit que l’opinion (la volonté) des populations concernées puisse se modifier et rendre possible des changements d’appartenance et des sécessions. Mais il y fait allusion de façon très embrouillée (que fait-il comprendre par : « Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale » ?), et assez dépréciative (« volontés souvent peu éclairées ») :

« Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir. (…)  La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? »

 A moins que ces formules embrouillées ne soient qu’une précaution oratoire pour rendre le raisonnement moins pénible pour ses auditeurs, puisque finalement Renan admet que toute nation (dont la nation française) peut se modifier (par exemple par sécession d’une province), si les volontés changent.

Fustel de Coulanges, dans sa réponse à Mommsen en 1870, avait aussi admis (même si c'était pour la rejeter dans l'immédiat) la possibilité d'un retounement de la volonté : « Si l'Alsace est et reste française, c'est uniquement parce qu'elle veut l'être. Vous ne la ferez allemande que si elle avait un jour quelques raisons pour vouloir être allemande. » ( cité par Paul Smith,  À la recherche d’une identité nationale en Alsace (1870-1918), in Vingtième Siècle, www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1996_num_50_1_3518.

En historiens, Renan et Fustel savaient bien que les nations se font et se défont : rien n’est éternel « ici-bas ».

 

 La qustion du choix volontaire de la nation d'appartenance, qui sera considérée comme le principal apport de Renan,  s'adresse moins aux individus qu’aux provinces.

A la fin de sa conférence, lorsque logiquement l’auteur reprend les points importants de son raisonnement, ceux qu’il souhaite que l’auditeur ou le lecteur retienne, ce qui ressort est une considération de frontières, d’étendue d’un territoire, plus qu’une considération d’adhésion individuelle à des valeurs ou une identité :

 

« Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : « Tu m'appartiens, je te prends. » Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir. » « Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. »

 

Renan avait déjà affirmé ce principe dans la seconde lettre à M Strauss (au moment de l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine) ; il évoque «  la volonté qu’ont les différentes provinces d’un État de vivre ensemble ».

Dans la même lettre, Renan indique que "beaucoup de bons esprits", quoique sans sympathie particulière pour les Etats du Sud, ont soutenu le droit qu'ils avaient de se séparer du Nord dans la guerre de Sécession américaine. Il est probable qu'il faisait partie de ces "bons esprits".

 

 

 

COMMENT ON PASSE DE LA CONCEPTION DE RENAN À LA CONCEPTION ACTUELLE TOUT EN PRÉTENDANT QUE C’EST LA MÊME CHOSE

 

 

La doctrine quasiment officielle contemporaine de la nation française retient la formule de Renan que la nation est basée sur la volonté d’appartenance de ses membres : c’est la nation volontariste ou élective.

Mais cette doctrine modifie la conception de Renan.

La conception contemporaine a tendance à remplacer le premier élément mis en évidence par Renan pour expliquer l’existence d’une nation (les souvenirs, l’histoire commune) par la conception civique de la nation (valeurs communes universelles).

Une conciliation entre la conception de Renan et la conception contemporaine est toutefois possible : la nation française commencerait « vraiment » lors de la Révolution française : en 1789, les Français décident de former une nation ayant certaines caractéristiques (égalité des citoyens dans la participation aux décisions politiques, en simplifiant) – ce serait le premier volontarisme, et par la suite les Français renouvellent en permanence cette adhésion. Les « souvenirs historiques » dont parle Renan se confondraient avec les luttes pour fonder la nation révolutionnaire et ensuite réaliser ses idéaux dans le temps.

Cette conception ne tient pas compte de la formation progressive de la nation française dans le temps.  Elle est bien moins celle de Renan que celle de ses interprètes actuels.

Que la nation française ait préexisté à la révolution est clairement affirmé par Renan : « le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait ». « Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. »*

                                                                                     * Renan est d'ailleurs critique envers « la naïve école qui veut que la révolution française ait marqué une ère absolument nouvelle dans l'histoire » (Réforme ntellectuelle et morale de la France, 1871).

.

 Renan écrit : « Nous avons vu, de nos jours, l'Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l'Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l'Italie est une nation, et la Turquie, hors de l'Asie Mineure, n'en est pas une. C'est la gloire de la France d'avoir, par la Révolution française, proclamé qu'une nation existe par elle-même. »

Or la formulation que la Révolution française a « proclamé qu'une nation existe par elle-même » doit, si nous ne trompons pas être comprise ainsi : la chute de la monarchie n’a pas mis fin à la nation française qui existait déjà. Une nation existe indépendamment, « par elle-même », de tous les critères qui ont contribué à la former (ici, la monarchie).

 

 

 

LA NATION VOLONTARISTE SAUVÉE PAR LE PLÉBISCITE DE TOUS LES JOURS » ?

 

 

Comme on l’a remarqué, (par exemple Patrice Canivez, Qu'est-ce que la nation ? 2004), le choix d’une nation n’est possible que dans certaines circonstances exceptionnelles (rectification de frontières, naturalisation). Le reste du temps, l’appartenance à la nation est un acquis sur lequel l’individu n’a pas de poids. La nation est le cadre à l’intérieur duquel les individus et les groupes font leurs choix ou développent leurs stratégies, mais le cadre lui-même n’est pas choisi, il est de l’ordre du donné, dit P. Canivez.

Mais le si aucun choix initial n’est possible la plupart du temps, il faut avoir recours à la conception renanienne du « plébiscite de tous les jours », qui seule peut « sauver » l’idée de la nation volontariste. Ceux pour qui la possession de la nationalité est innée (la grande masse), peuvent au moins donner leur assentiment à cette possession.

Dans la conception actuelle de la nation (et chez Renan), la nation dure parce que ses membres ont la volonté qu’elle dure. Ils exercent en permanence leur volonté de faire exister la nation. La notion de plébiscite est parfois incomprise et il arrive que des journalistes écrivent qu’il faut retrouver le sens de la nation, ce plébiscite de tous les jours selon Renan. Autant dire que répondre non au plébiscite permanent de la nation, ou au moins s’abstenir, n’est pas si facile.

C’est ici qu’il faut introduire le concept d’Etat.

Dans beaucoup de cas on a pu dire que ce n’est pas la nation qui a créé l’Etat, mais le contraire (cf. la célèbre déclaration de Massimo d’Azeglio, après la réalisation de l’unité italienne : nous avons fait l’Italie, il reste faire les Italiens). Dans tous les cas, l’Etat exerce son action pour renforcer le sentiment national.

                                                           * Cette situation n’est pas contradictoire avec l’analyse de Gellner pour qui ce sont les nationalistes qui créent la nation et non le contraire (un groupe d’activistes arrive à convaincre la majorité qu’elle constitue une nation).

 

Dans les Etats constitués, comment se présente le plébiscite permanent dont parlait Renan ?

Il est évident que « les citoyens ne décident pas quotidiennement, par une décision rationnelle, d'appartenir à une nation » (P. Birnbaum, Nationalisme civique ou Droits des citoyens ? in Raisons politique, 2012 https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-1-page-131.htm).

Pour le chercheur Michael Billig, l’Etat, quel qu’il soit, déploie un appareil de propagande destiné à encourager -sinon rendre obligatoire – l’adhésion à la nation : « la reproduction de la nation ne se produit pas de manière magique mais bien en fonction d'un fort contrôle nationaliste de l'espace » (cité par P. Birnbaum, qui conteste d’ailleurs ce point de vue appliqué à des Etats non nationalistes, critiquant qu’on puisse mettre à égalité, par exemple, la Serbie et les Etats-Unis).

Il est difficile de contester que l’Etat (n’importe quel Etat) fait tout son possible pour développer une propagande en faveur de la nation existante, d’où la remarque du sociologue et philosophe britannique (d’origine tchèque) Ernest Gellner : le plébiscite n’a pas lieu tous les jours, comme disait Renan, mais à chaque rentrée des classes.

On peut ajouter que dans ce plébiscite, l’Etat-organisateur ne distribue (évidemment) que des bulletins « oui ».

La remarque vaut d’ailleurs aussi pour les gouvernements des entités non indépendantes qui sont dans une démarche d’affirmation nationale : dans leur sphère d’autorité, ces gouvernements agissent de la même façon que les Etats constitués : l’enseignement au Québec, en Catalogne etc, tend à mettre l’accent sur l’existence de la nation québécoise, catalane (dans la mesure où l’arrangement institutionnel donne à ces territoires la compétence en matière d’enseignement).

 

 

 

LA NATION DES NATURALISÉS

 

 

Par contre, l’idée qu’il est possible de rejoindre volontairement la communauté nationale française déjà constituée semble justifiée dans le cas des naturalisés.

Dans les années récentes, la conception de la nation s’est infléchie dans un discours qui fait la part plus belle aux Français par choix (naturalisés).

Mais dans la conception de Renan, aucune place n’est faite aux naturalisés : (très rares à l’époque) : le discours porte uniquement sur les Français par hérédité, ceux qui recueillent l’héritage de leurs ancêtres.

Comme on l'a déjà dit, lorsque Renan évoque la question du choix volontaire de la nation d'appartenance, il s'adresse moins aux individus qu’aux provinces (ou aux seuls individus en tant qu'ils habitent une province disputée entre deux nations).

On peut donc considérer que le discours officiel sur la nation suit les évolutions de la société française où les naturalisations sont incomparablement plus nombreuses qu’elles pouvaient l’être à l’époque de Renan. Malgré cette évolution, la plus grande partie de la population française descend d’ancêtres qui étaient présents sur le territoire depuis une infinité de générations ; elle n’a pas eu à choisir sa nation actuelle (même si ses ancêtres ont parfois eu à choisir lors de référendums). Et même pour les naturalisés, le choix n’est présent qu’à la première génération.

Les Français par filiation sont en permanence l’écrasante majorité des personnes possédant la nationalité française. Il s’ensuit que la conception volontariste, prise dans son sens strict, concerne une infime partie des Français et ne peut donc être mise en avant pour caractériser couramment le mode d’appartenance à la communauté nationale française.

De plus, l’insistance mise par les dirigeants et certains penseurs sur l’adhésion à la nation française en raison de l’adhésion à certains valeurs politiques (pacte républicain, valeurs républicaines) est probablement surfaite : des personnes souhaitent devenir françaises parce qu’elles résident depuis longtemps en France et leur choix n’est pas différent de celui fait par des personnes (y compris des Français) qui résidant depuis longtemps aux USA, en Australie, etc, désirent pour des raisons diverses prendre la nationalité correspondante.

Il n’est nullement exclu que dans certains cas, la naturalisation soit complètement indépendante des valeurs politiques propres à la France qui, considérées avec objectivité, sont d’ailleurs des valeurs proches de celles existant dans tous les pays démocratiques du monde : on peut vouloir devenir Français par goût de la civilisation française, d’un ensemble qui associe la culture française, les paysages, les souvenirs historiques même pré-révolutionnaires (on peut apprécier le charme de l’Ancien régime), la gastronomie française, et même (peut-être le plus souvent) pour des raisons purement pragmatiques. L’identification à la culture française peut très bien être une identification à une fraction localisée de celle-ci : tel qui devient Français parce qu’il réside, disons en Provence, et en apprécie l’art de vivre, deviendrait sans doute Provençal s’il existait une Provence indépendante.

 

 

LA FRANCE, NATION ETHNIQUE ?

 

 

Mais si on revient au constat qu’en France, une grande partie de la population – mais peut-être de moins en moins - est issue d’une longue suite de générations présentes sur le territoire, on peut conclure que l’appartenance à la nation française est (encore) pour une part importante, une appartenance ethnique ou culturelle.

Cette continuité de la population française apparait dans le texte de Renan : le désir de continuer la nation, de « vivre ensemble » consiste dans « la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis »« Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes ».

On a conclu que derrière le volontarisme affiché, se dissimule une conception finalement ethnique de la nation :

« Pour Renan, la définition volontariste de la nation ne prend son sens qu’en référence à un passé commun, c’est-à-dire aux fondements ethniques de la nation. En effet, une définition purement contractuelle de la nation impliquerait que toute personne souhaitant participer de la nation en fasse explicitement la demande et s’engage à respecter le contrat d’association qui la lie à elle, et ce quels que soient son lieu de naissance et la nationalité de ses parents » - or ce n’est pas ce qui se passe : « l’acquisition (volontaire) de la nationalité ne concerne que les personnes qui sont exclues a priori de l’attribution(contraignante) de cette même nationalité. La “naturalisation” (l’acquisition d’une
nationalité) n’est nécessaire que pour ceux qui ne sont pas des nationaux “naturels”, c’est-à-dire des nationaux de naissance. » (Fabrice Patez,Quelques remarques sur l’imaginaire national, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00010215/document).

Le même auteur conclut : « Pour ces penseurs [Siéyès, Renan], la nation ethnique préexiste nécessairement à la nation contractuelle. »

Il en découle que la majorité des nationaux n’expriment pas leur volonté d’appartenir à la nation et sont nationaux par droit héréditaire (droit du sang).

D’autres auteurs tirent les mêmes conclusions :

« Comment ne pas voir à l’instar de G. Noiriel (2007), repris par M. Detienne (2010) que, chez E. Renan, seuls ceux qui ont des ancêtres communs participent au « plébiscite de tous les jours », que la question de l’origine reste ainsi déterminante et que certaines des formulations de 1882 ne sont pas éloignées de la problématique d’un Maurice Barrès définissant le nationalisme par « la terre et les morts » (Jean-Louis Chiss, Les linguistes du XIXe siècle, l'« identité nationale » et la question de la langue, Langages 2011/2  https://www.cairn.info/revue-langages-2011-2-page-41.htm).

« Derrière la théorie de Renan se cache celle de Barrès, mais derrière celle de Barrès, sommeille celle de Renan : la nation n’est en définitive qu’un vouloir-vivre ensemble construit sur des mœurs et des coutumes partagées, largement héritées. » (Hervé Beaudin, L’idée de nation, thèse de philosophie, présentée et soutenue le 10 décembre 2012).

 

Peut-être faudrait-il ici être plus subtil : la conception de Barrès qui est celle de la terre et des morts, en effet très proche de Renan, ne nous parait pas réellement ethnique : dans la nation ethnique, la permanence de l’ethnie suffit à fonder l’existence de la nation. Barrès et Renan y ajoutent une dimension historique, une sorte de culte de l’histoire qui se distingue des aspects purement ethniques.

Nous savons que Barrès admirait Renan même s’il critiquait certains aspects de sa pensée.

 

 

 

LE DROIT DU SOL

 

 

Sans vouloir dévier sur un autre sujet, il convient de dire deux mots du droit du sol (qui consiste à conférer la nationalité à toutes les personnes naissant sur le sol du pays concerné, le plus souvent sous certaines conditions – notamment sous condition de durée de résidence).

En France, le droit du sol a été introduit par une loi de 1889* dont l'objet principal était (semble-t-il) d'augmenter les recrues disponibles pour l'armée.

                                                                                         * Il serait intéressant de savoir si Renan s'est exprimé à ce sujet.

 

 

Le droit du sol a été introduit récemment dans des pays jusque-là régis par le droit du sang, comme l’Allemagne. Mais d’autres pays continuent à l’ignorer, comme la Suisse, le Japon etc.

Si le droit du sol est incontestablement contraire à une conception ethnique de la nation, il est aussi, en bonne logique, contraire à une conception volontariste puisque la nationalité est attribuée par un acte autoritaire de l’Etat (en application de la loi) et non à la suite d’un acte de volonté de la personne, d'ailleurs mineure.

                                                                                     .

Il en résulte que pour ce qui est de sa composition, la France, qu’on la considère comme majoritairement ethnique, ou comme en partie « alimentée » par le droit du sol, n’est pas une nation volontariste ou élective, contrairement à la thèse dominante, sauf par l’artifice du plébiscite de tous les jours.

Au demeurant, aucune nation n’a jamais été « élective » au point que tous ses membres aient positivement choisi d’appartenir à la nation. Même dans le cas où la nation a été créée par un acte volontaire (indépendance des Etats-Unis par exemple) et en admettant que la quasi-totalité des habitants (en tous cas, les habitants masculins et majeurs) ait choisi d’approuver la création de la nouvelle nation (ce qui n’est pas forcément vrai), le choix n’était déjà plus possible à la seconde génération, où la nation s’imposait comme un cadre pré-existant.

En outre, le choix exercé par la première génération était – nécessairement – restreint à une population bien circonscrite : les colons, d’origine essentiellement britannique et quelques hollandais, qui vivaient sur le territoire de la future nation, soit une population déjà pourvue de caractéristiques culturelles communes, par conséquent une nation ethnique relativement homogène pré-existant à la nation politique.

Par contre, les millions d’immigrés venus par la suite du monde entier pour trouver une vie meilleure en Amérique, n’appartenaient pas à la population ethnique pré-existante à la création des USA et représentent l’élément volontariste de la composition du pays.

 

 

Bourget

 Jean Béraud, La salle de rédaction du Journal des Débats (1889). Musée d'Orsay.

Ce tableau a été commandé au peintre pour le centième anniversaire de la revue.

Le Journal des Débats était une prestigieuse revue politique et littéraire, fondée par les frères Bertin en 1789. A la fin du 19ème siècle, sa tendance était conservatrice libérale. Ses rédacteurs étaient des républicains modérés ou des monarchistes constitutionnels ralliés à la république. Parmi les personnes présentes sur le tableau, Hippolyte Taine, Paul Bourget, John Lemoinne, Léon Say, Jules Lemaître, Paul Leroy-Beaulieu, le vicomte de Vogüe, Jules Simon, etc.

Ernest Renan est au centre, un peu vers la droite (cheveux blancs), entouré de deux interlocuteurs.

 https://fr.muzeo.com/reproduction-oeuvre/la-redaction-du-journal-des-debats-en-1889/jean-beraud

 

Capture

 Détail du tableau de Jean Béraud :  Ernest Renan au centre avec ses collègues de la rédaction du  Journal des Débats

Société d'études renaniennes.

 https://ernest-renan.fr/

 

 

 

NATION ETHNIQUE CONTRE NATION VOLONTARISTE, UNE FAUSSE OPPOSITION ?

 

 

Plusieurs spécialistes considèrent que l’opposition entre nation civique ou volontariste (à la française) et nation ethnique (à l’allemande) est surfaite ; chacune de ces conceptions de la nation incorpore des éléments ethniques et des éléments civiques :

«  …l’opposition entre les conceptions allemande et française de la nation nous apparaît bien mince, voire même parfois inexistante. Les points communs semblent au final bien plus nombreux que les différences. Ainsi, l’élément politique ou électif n’est pas absent de l’œuvre de Fichte, tandis que les critères linguistiques, culturels et ethniques sont bel et bien présents dans la pensée foisonnante de Renan. Qui plus est, réduire la conception de la nation et de l’identité nationale prévalant au sein d’un pays à celle de quelques-uns de ses penseurs, si ce n’est à quelques lignes éparses de leurs œuvres immenses, nous apparaît être un non-sens en soi. » (Raphaël Cahen, Thomas Landwehrlen, De Johann Gottfried Herder à Benedict Anderson : retour sur quelques conceptions savantes de la nation, http://sens-public.org/articles/794/)

 

D’autres critiques à cette opposition artificielle peuvent être trouvées dans Vincent Geisser, Nation civique versus nation ethnique ? Les faux semblants de l'universalisme républicain, http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/40215/2007_23-1_57-74.pdf?sequence=1.

 

D’autres, en validant l’opposition, ont conscience qu’elle est discutable, comme Denis Monière : «  Dissocier comme nous allons le faire la conception ethnique de la conception civique de la nation tient plus de la nécessité didactique que de la fidélité au processus historique. Dans l’univers des idées, les courants de pensées s’entremêlent et s’appuient les uns sur les autres. Il y a donc une relation dialectique entre la définition allemande et la définition française de la nation. » (Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs).

En 1996, le sociologue français, Alain Dieckhoff, parlait de “l’introuvable opposition entre nationalisme politique et nationalisme
culturel” (Alain Dieckhoff, “La déconstruction d’une illusion. L’introuvable opposition entre nationalisme politique
et nationalisme culturel
”, in L’année sociologique, 1996). Il déclarait qu’il n’y a pas de distinction irrévocable et fondamentale entre des nations politiques citoyennes ‘bonnes’ et des nations culturo-linguistiques ‘mauvaises’, ni entre les mouvements nationalistes correspondants.

Un autre spécialiste, Anthony D. Smith, écrit que l’opposition entre les deux conceptions de la nation est surévaluée : « “les conceptions de la nation civique-territoriale et de la nation ethno-culturelle sont étroitement imbriquées : les penseurs, les mouvements, les périodes peuvent osciller entre les deux, ou elles peuvent coexister sans grand souci de la logique […] De même nous ne pouvons pas dire que les formes de nationalisme civique et politique sont nécessairement plus ouvertes et tolérantes que les formes ethno-culturelles…» (Anthony D. Smith, The nation in history. Historiographical debates about ethnicity and nationalism, 2000).

Le titre choisi par le chercheur Jan Penrose pour une contribution en 2002 à l’université de Louvain est explicite :  “Ethnic and civic nations :  Precarious illusions of difference (nations ethniques et civiques, des différences précaires et illusoires).

Les références ou citations de Dieschoff, Penrose et Smith sont extraites de l’article de Maarten Van Ginderachter L’introuvable opposition entre le régionalisme citoyen wallon et le nationalisme ethnique flamand, 2004, (https://www.journalbelgianhistory.be/en/system/files/article_pdf/chtp13_14_005_Dossier1_VanGinderachter.pdf), qui applique au champ des revendications régionales la remise en question de la pertinence de l’opposition entre les deux notions.

Cet auteur écrit : « Chaque construction de nation se fonde sur des éléments citoyens volontaristes et sur des données ethno-culturelles; il n’est pas question de cloison étanche entre les deux principes, mais d’interaction. »

D’autres auteurs émettent l’opinion que les deux modèles se situent dans le cadre de nations monoethniques* et rejettent le multiculturalisme (Giordano Christian, Nation, dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2017, DOI:10.17184/eac.anthropen.048)

                                                                                      * Ici « monoethnique » doit être compris dans le sens d’un peuplement uniquement composé de populations historiques, par opposition à des populations immigrées.

 

 

MÊME LES NATIONS ETHNIQUES SONT VOLONTARISTES

 

 

Dès lors, on doit reconnaître que la nation volontariste (sans autre contenu que l’adhésion a des valeurs politiques) est plus un leurre qu’une réalité : ses membres n’ont dans leur très grande majorité pas choisi d’appartenir la nation, et leur assentiment à cette appartenance (le plébiscite permanent) est plus une volonté de l’Etat que des citoyens eux-mêmes

Les citoyens, passifs ou conformistes, acceptent leur nationalité avec plus ou moins d’enthousiasme. Certains reprennent, en bons élèves, les enseignements patriotiques de l’Etat (les politiciens, généralement, sont les plus déterminés à exprimer leur patriotisme et à attendre es administrés qu’ils en fassent autant). D’autres n’en ont rien à faire. La plupart sont sans doute entre les deux.

Il est intéressant d’observer que dans la conception française actuelle, on suppose (implicitement) que le choix de l’appartenance à une nation est fait par un non-national et que ce choix se porte forcément sur une nation existante en tant qu’Etat (en l’occurrence la France).

Mais, comme Renan l’avait pressenti sans en tirer toutes les conséquences, le volontarisme est probablement à la base de toute conception de la nation.

On peut dire que le caractère volontaire (spontané ou construit laborieusement par l’Etat) est indispensable à tout type de nation, y compris la nation ethnique. C’est ce que laissait penser Renan : tout son raisonnement n’est pas bâti sur l’opposition entre la nation ethnique et la nation volontariste ; il a pour objectif de montrer que pour constituer une nation, quel qu’en soit le fondement, il faut l’adhésion des populations - ou plus exactement, c’est cette adhésion qui constitue le sentiment national. A défaut on a seulement des Etats avec une population qui n’a pas le sentiment de former une nation.

 

 

 

ET LES PAYS COLONISÉS ?

 

 

Le raisonnement qui fait du volontariat (ou au moins du consentement) la base de l’appartenance à une nation pourrait-il s’appliquer, dans la pensée de Renan, aux territoires extra-européens colonisés?

Renan ne les évoque pas dans sa conférence de 1882 mais on peut penser que sa pensée est restée la même depuis qu’il écrivait en 1871: « La conquête d'un pays de race inférieure, par une race supérieure, qui s'y établit pour le gouverner, n'a rien de choquant. » « Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures par les races supérieures est dans l'ordre providentiel de l'humanité.» (Réforme intellectuelle et morale de la France).

Dans le cas de la colonisation, les habitants des territoires conquis ne font pas juridiquement partie de la nation conquérante, ils sont des sujets et non des citoyens. La question du consentement à faire partie d’une nation est donc sans objet pour eux.

 

 

 

VOLONTÉ, CONSENTEMENT OU IDENTITÉ ?

 

 

Enfin, on observera que le mot « volonté », volontariste, est peut-être inexact pour fonder le sentiment d’appartenance à la nation.

La démarche de naturalisation est forcément une démarche volontariste, De même certaines circonstances de la vie des nations requièrent des manifestations de volonté plus ou moins spontanées (guerre, déclaration d’indépendance).

Mais dans les circonstances ordinaires, ce qui attache l’individu à la nation (formée en Etat ou non) est bien moins une volonté qu’un sentiment, de même qu’aimer une personne n’est pas un acte de volonté mais un sentiment, comme l’avait déjà reconnu Fustel de Coulanges , parlant de la patrie (n’entrons pas dans un nouveau débat pour savoir si le mot patrie peut être considéré comme synonyme de nation !) : « La patrie, c'est ce qu'on aime. »

Ce sentiment d’amour de la nation/patrie, appelé patriotisme, est malaisé à distinguer du sentiment d’appartenance à la nation. 

Renan utilise aussi le mot de « consentement » - qui signifie une attitude moins active que la volonté. D’ailleurs « qui ne dit mot consent ».

Il faudrait entrer ici dans une description psychologique fine pour décrire le « sentiment national » et la forme que prend l’identification d’un individu à une nation et sans doute y faire entrer d’autres complications : est-ce un sentiment individuel ou un sentiment essentiellement collectif ?

Enfin, comme on l’a dit, Renan ne définit pas le concept de nation, mais il semble envisager seulement celle-ci lorsqu’elle s’identifie avec un Etat - ce qu’on appelle justement L’Etat-nation. Sa réflexion omet les nations sans Etat.

Lorsqu’une nation sans Etat (disons pour être clair, la Catalogne, la Flandre, le Québec, l’Ecosse – mais celle-ci a déjà été un Etat) entame une marche vers l’indépendance (après généralement une première étape qui est l’autonomie) on peut parler de volontarisme.

Avant d’en arriver à ce stade, la nation a été souvent dormante – mais elle n’existe pas moins. Parler de volonté semble ici absurde. Parler de consentement aussi. La nation qui existe avant toute démarche pour revendiquer des droits politiques est pourtant une personnalité collective, formée historiquement, qui s’impose à chacun de ses membres, ce qu’on peut appeler l’identité, dont Renan a eu l’intuition en parlant d’individualité*.

                                                                                       * « L’individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel… » (deuxième lettre à M. Strauss. Mais Renan ne parle ici que de nations constituées en Etats, ce que montre la phrase qui précède celle que nous citons, également très intéressante mais d’un autre point de vue : « L’Europe est une confédération d’Etats réunis par l’idée commune de la civilisation » 

 

Les descriptions de Renan ne rendent pas compte de cette personnalité collective, qui devient ou pas une personnalité politique ; ou si on veut, il ne s’intéresse à elle qu’à partir de ce moment, mais en omettant de mentionner son existence parmi les conditions qui permettent l’émergence d’une nation politique ayant vocation (ou non) à se constituer en Etat.

Ces groupements sont-ils des « races » ou groupes ethniques au sens où le comprend Renan ? Mais à aucun moment, dans son texte, en parlant de « races » (appliquées à l’Europe), il ne semble envisager autre chose que les très grandes divisions primitives entre Celtes, Latins, Germains, Slaves et Scandinaves.

En omettant de prendre en considération l’existence de nations pré-politiques (ou pré-volontaristes dans la conception de Renan), la conférence de Renan manque en partie son but affiché de clarification du concept de nation.

 

 

RENAN « PÈRE » DE LA NATION OUVERTE ?

 

 

La conception dominante de la nation en France, actuellement, se réfère à Renan – mais cette conception s’est écartée assez largement de celle de Renan : serait-il injuste de parler de travestissement ?

Pourtant, certaines citations paraissent corroborer la version dominante : Dans sa préface aux Discours et conférences (1887), livre qui contient le texte de Qu’est ce qu’une nation ?, Renan se félicite d’avoir écrit ce texte : « c’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là. »

Renan prend de nouveau position en faveur du « principe salutaire de l’adhésion libre » à la nation, contre « le droit de s’annexer des provinces malgré elles ». C’est donc bien la question de l’appartenance collective d’un territoire à une nation qui est au centre de sa réflexion, plus que la question du choix individuel, sur laquelle on insiste plus aujourd’hui.

Mais le choix collectif repose aussi sur les choix individuels. Renan affirme :  « L'homme n'appartient ni à sa langue, ni à sa race : il n'appartient qu'à lui-même, car c'est un être libre, c'est un être moral*. »

On considère que cette dernière déclaration est l’expression de la conception actuelle de la nation fondée sur la citoyenneté réputée volontaire, quoique, à y réfléchir bien, on peut aussi tirer de la formule de Renan que l’homme conserve sa liberté même à l’égard de la nation !

                                                                              * Cf dans Qu’est ce qu’une nation ? « L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. ». Du texte de 1882 à celui de 1887, il y a des nuances.

 

Renan continue avec une formule qui rappelle les termes de sa conférence : « Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir ».

Mais l’exemple qu’il donne nous conduit vers des pistes sensiblement différentes de la conception actuelle de la nation : « La Suisse est peut-être la nation de l’Europe la plus légitimement composée. Or, elle compte dans son sein trois ou quatre langues, deux ou trois religions et Dieu sait combien de races* ».

                                                               * Renan semble un peu exagérer ! Est-il besoin de signaler que dans la Suisse du 19ème siècle, toutes les « races » (ou mieux : groupes ethniques) présents appartenaient à la famille indo-européenne (Celtes des cantons romands, Italo-celtes du Tessin, Germains, Romanches descendants des Rhètes).

 

Nous comprenons alors que Renan, lorsqu’il parle de races, a seulement dans l’esprit les « races » (ou groupes ethnographiques, formulation plus moderne qui doit apparaître à ce moment) de la famille indo-européenne, historiquement établies dans le pays concerné.

Ainsi, le meilleur exemple que Renan puisse donner d’une nation n’est pas la France mais la Suisse fédérale, multiculturelle, mais mono-culturelle européenne (la Suisse était déjà citée dans Qu’est-ce qu’une nation ?). L'exemple suisse pourrait poutant poser question car  l'organisation fédérale invite à se demander si la nation réside dans la fédération ou dans les entités fédérées, ou dans les deux, mais Renan passe à côté de la question.

 

Dans tous les cas l’argumentation de Renan est dirigée contre la conception raciale de la nation des penseurs allemands ; il s’ensuit chez lui des disparités selon l’argumentation du moment utilisée : dans certains cas il met l’accent sur la fusion des races dans les pays européens, dans d’autres sur le fait que la multiplicité des races n’empêche pas le pays de constituer une nation.  

 Comme on l’a vu, la naturalisation est aujourd’hui envisagée comme un des modes privilégiés de formation de la nation française dans la durée, alors qu’à l’époque de Renan, les naturalisations étaient peu nombreuses de sorte qu’il n’en parle même pas.

 

 

SANS DISTINCTION D’ORIGINE ?

 

 

L’image actuelle qu’on souhaite donner de la nation française est celle d’un pays (d’une nation) composé non seulement des personnes qui y vivent depuis une longue suite de générations, mais aussi et presque surtout – vu l’importance que ce thème a pris depuis quelques décennies et qui se enforce continuellement – d’un pays ouvert à tous ceux qui souhaitent adhérer à ses valeurs, quelle que soit leur origine.

Renan peut difficilement servir de caution à ce discours : même dans le cas où il aurait envisagé la naturalisation comme contribuant à la formation de la nation française, il n’est pas sûr qu’il aurait admis qu’elle pouvait être ouverte aux personnes extérieures aux divers groupes ethniques indo-européens.

En effet, dans un grand nombre de textes antérieurs à Qu’est-ce qu’une nation ?, Renan exprime ce qu’il faut bien appeler un racisme affiché envers les races (avec ou sans guillemets) extra-européennes.

Renan déclare : « « Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales » (préface aux Dialogues et fragments philosophiques, 1876). Nous avons déjà cité sa phrase : «« La conquête d'un pays de race inférieure, par une race supérieure, qui s'y établit pour le gouverner, n'a rien de choquant ».

Dans divers textes, Renan affirme que la race « européenne » ou race blanche est supérieure aux autres, sa supériorité correspond à l’ordre providentiel – ou dit autrement, à l’ordre naturel : « La nature a fait (…)  une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne » (La réforme intellectuelle et morale de la France, 1871).

 

Ce que dit Renan des populations extra-européennes, comme le dit un auteur (avec exagération peut-être) tomberait aujourd’hui sous le coup des lois sur la provocation à la haine raciale*.

                                                                             * Renan ne parait pourtant avoir exprimé aucune « haine » raciale. Il n’est pas un théoricien des races. Il a abordé la question dans le cours de ses études d’histoire des religions ou d’histoire linguistique. Il y a donc des imprécisions dans sa pensée - notamment sur l'identité de la race blanche avec la race européenne. Renan exprime par ailleurs (et très chaleureusement) sa sympathie pour les Juifs, malgré quelques formules critiques sur la pensée juive.

 

On a remarqué que dans ses derniers écrits, Renan considère que le fait racial a de moins en moins d’importance. Mais cette considération s’applique-t-elle à toutes les races, ou aux seules races de la famille indo-européenne, en voie de fusion ? A aucun moment de ses derniers textes, Renan ne semble admettre que toutes les races humaines sont égales ou même le deviendront un jour*.

                                                                           * A l’époque de Renan, l’existence des différentes races humaines, était admise très généralement, de même que leur inégalité. Renan n’est donc en rien une exception à son époque. Notons qu’on dit volontiers aujourd’hui que la science a démontré l'inexistence des races. Ce point de vue est dominant en France, mais le concept de race est toujours utilisé et revient en force dans certains domaines scientifiques : voir Élodie Grossi et Christian Poiret, Du social au biologique : les habits neufs de la « race » ? Entretien avec Magali Bessone et Claude-Olivier Doron, in Revue Européenne des Migrations Internationales, 2016 https://journals.openedition.org/remi/8320).

 

Et si on prétend invoquer le fait que dans les années 1880, Renan, originellement plutôt monarchiste et élitiste (avec des nuances très personnelles) s’est rallié à la république démocratique (toujours avec les mêmes nuances personnelles), ce serait une erreur de croire que ce ralliement l’a amené à modifier sa vision des races extra-européennes : les milieux républicains, aussi bien politiques que scientifiques, développaient à la même époque une vision raciale de l’humanité* qui justifiait la colonisation (celle-ci était engagée de toutes façons avec ou sans justification morale) ; cette idéologie avec des nuances (racisme, racialisme**), était partagée à l’époque dans la plupart des pays européens ou aux USA.

                                                                                                  * Cf La république raciale, Carole Reynaud-Paligot, 2006.

                                                                                                   ** Le racialisme établit des différences envers les races, notamment en les classant hiérarchiquement. Le racisme est une attitude haineuse et méprisante envers les individus d’autres races. On a dit que l’idéologie républicaine française de la fin du 19ème siècle était plus racialiste que raciste par rapport à celle d’autres pays occidentaux. Mais racialisme et racisme peuvent aussi fonctionner ensemble et notre époque condamne les deux attitudes.

 

 

 

CONNAISSEZ-VOUS MEINECKE ?

 

 

L’opposition entre nation ethnique d’une part et de l’autre nation volontariste, civique, malgré les points de rapprochement constatés par les théoriciens, continue à être mise en avant par les dirigeants et penseurs du courant dominant en France.

La présentation qui est faite de la nation française est moins un constat réaliste de son mode de formation qu’un programme : ce que la nation française doit être, plus que ce qu’elle est.

Mais la conception dominante en France perd beaucoup de son attractivité si on l’exprime dans le langage du théoricien et historien des idées politiques allemand Friedrich Meinecke* : celui-ci « a distingué en 1908 à travers une opposition idéal-typique** deux formes de fondation de la nation : la Kulturnation (« nation de culture ») et la Staatsnation (« nation d’État »). On a associé l’Allemagne au premier type, alors que la France semble représenter une parfaite illustration de la « nation d’État » (Joseph Jurt, Langue et nation : le débat franco-allemand entre Renan, Fustel de Coulanges et David Friedrich Strauss et Mommsen en 1870-1871, Université de Fribourg-en-Brisgau https://serd.hypotheses.org/files/2017/02/Langues-Jurt.pdf.

                                                                             * Friedrich Meinecke (1862 – 1954), historien "national-libéral" allemand. A l'époque impériale, il fut favorable à l'expansionisme allemand. Après 1918, il se rallia à la république de Weimar comme "républicain de raison", puis fut favorable au 3ème Reich à ses débuts, avant de devenir un opposant discret. On lui a reproché d'avoir conservé malgré son opposition à la violence nazie une attitude antisémite.  Après la guerre, il écrivit Die Deutsche Katastrophe (1948), livre dans lequel il interprète le régime nazi comme une force étrangère occupant l'Allemagne - et donc contraire au véritable esprit allemand.

                                                                            ** « Idéal-type », concept de Max Weber : modèle théorique qui accentue certains traits d’un fait social pour faciliter sa compréhension ; les faits observables s’écartent donc plus ou moins de l’idéal-type.

 

Il est évident que « nation d’Etat » sonne moins bien que nation volontariste ou civique et que « nation de culture » sonne mieux que nation ethnique.

Selon Meinecke, la Staatsnation est principalement fondée sur une histoire politique et une constitution reconnues par ses membres, alors que la Kulturnation ou nation définie par la culture, est fondée sur des traditions et caractéristiques culturelles et religieuses acceptées et partagées, notamment une langue commune. C’est pourquoi une Staatsnation peut comprendre des populations différentes en ce qui concerne les valeurs culturelles. Le moment de la décision et l’expression de la volonté sont essentiels pour la construction d’une Staatsnation.

La distinction de Meinecke est utile quand on parle de tendances dans la construction des nations mais les limites des deux processus ne sont pas rigides et les deux types de nation présentent chacun des éléments de l’autre. Même les moments où s’exprime la volonté d’un mouvement national, comme le Rütlischwur (serment du Rütli)*, devient un moment de ce que les spécialistes (Jan Assmann, se référant au sociologue Maurice Halbwachs) appellent « mémoire culturelle »  une forme de mémoire collective qui est partagée par un grand nombre de personnes auxquelles elle apporte une identité collective culturelle ( d’après Arndt Kremer, Transitions of a Myth? The Idea of a Language-Defined Kulturnation in Germany, Université de Californie, Journal of German studies, 2016, https://escholarship.org/content/qt38h3c5hs/qt38h3c5hs.pdf?t=of74fn.

                                                                               * Serment prêté en 1291 dans la prairie du Rütli par des représentants de plusieurs communautés suisses pour une défense commune contre les Habsbourgs. Considéré comme l’acte fondateur de la Confédération suisse. La date du serment (plus traditionnelle qu’historique) a été choisie pour célébrer la fête nationale suisse.

 

 

8398413125778141

Le serment du Rütli (1er août 1291) considéré comme l'acte fondateur de la Confédération suisse.

Site Watson.

https://www.watson.ch/wissen/international/457390502-nicht-nur-der-ruetlischwur-18-andere-1-august-ereignisse

 

 

 

On retrouve dans la Staatnation de Meinecke des concepts proches de Renan : la nation fondée sur les souvenirs communs. On y trouve aussi la conception actuelle de la nation à la française puisque l’élément rassembleur est la conception politique de la nation, les valeurs politiques ; or celles-ci sont incarnées par l’Etat qui devient donc central dans cette conception de la nation.

On peut remarquer que l’insistance apportée en France sur la langue française (au point d’avoir abouti à la marginalisation et la quasi-extinction des langues régionales) ne la situe pas vraiment du côté de la Kulturnation –  car dans celle-ci, (en principe), la nation est composée par ceux qui parlent naturellement la langue. En France, l’unité de langue a été largement imposée par l’Etat – il s’agit donc bien d’une construction politique et non culturelle.

Néanmoins, même imposée artificiellement à ceux qui ne la parlaient pas, la langue devient ensuite un élément d’identité culturelle. De même, pour Meinecke et ses continuateurs, les souvenirs communs de l’histoire politique deviennent des éléments d’identité culturelle. Ces convergences confirment la proximité ou l’intrication des deux modèles de nation.

Une analyse plus fine montrerait sans doute que plus les éléments de l’histoire politique sont anciens, plus ils ont tendance à devenir des éléments de la tradition. S’agissant par exemple du serment du Rütli, on peut aussi considérer qu’il est à la base d’une construction politique particulière, la confédération, dans laquelle, en simplifiant, les Etats fédérés (les cantons) sont plutôt des « nation de culture », tandis que l’organisme fédérateur (l’Etat fédéral) est une nation d’Etat : la Suisse est donc, en pratique, une construction associant les deux modèles dans son organisation même.

On peut juger que ce type d’organisation n’est pas éloigné de la conception de Renan, pour qui « La Suisse est peut-être la nation de l’Europe la plus légitimement composée. Or, elle compte dans son sein trois ou quatre langues… ». Mais en Suisse, la tension entre l’Etat de nation et l’Etat de culture est résolue par la structure fédérale du pays.

Dans tous les cas, en affirmant que « Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue », Renan se place aux antipodes de la conception uniformisante de la nation développée par la république française, notamment à l’égard des langues régionales.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Que peut-on dire au terme de ce voyage ?

La conception française actuelle de la nation se réclame de Renan, mais assez abusivement : le volontarisme de Renan (mal éclairci à notre sens) s’applique dans sa pensée à tout type de conception de la nation.

Ce qui parait être la marque propre de Renan, est l’attention apportée en premier lieu aux souvenirs historiques (dont la conscience détermine la décision, la volonté de poursuivre l’oeuvre du passé).

Mais cette volonté de continuité n’est pas pour Renan, comme on voudrait le dire aujourd’hui, la volonté de faire exister des valeurs politiques universelles.  Non qu’on ne puisse concevoir la nation sur cette base, bien entendu, mais tout simplement Renan n’en parle pas.

Ce qui prédomine dans sa pensée, c’est la volonté de faire la même chose que « nos pères », qui ont « bâti la maison’ » et nous la transmettent, voire plus simplement la continuité du groupe (cf sa citation du chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes »). Pour Renan, ce chant est l’hymne de « toute patrie », quel qu’en soit le fondement, y compris donc la patrie (ou nation) ethnique, ou dynastique, ou linguistique, ou fondée sur l’intérêt commun.

Pour lui le volontarisme est une façon de contredire la doctrine allemande de la nation fondée sur la prédominance ethnique. Il conçoit ce volontarisme plus dans le cadre collectif du choix des provinces que du choix individuel.

Comme le volontarisme ne s’exerce effectivement qu’à de rares exceptions (par exemple s’il y avait eu en 1871 un plébiscite pour savoir si l’Alsace voulait être française ou allemande – ou, pourquoi pas, indépendante*), Renan a l’idée du plébiscite de tous les jours, reprise avec enthousiasme par ses continuateurs, mais dont la réalité concrète est discutable.

                                                                                                          * Hypothèse émise à l’époque par très peu de monde, en admettant qu’elle ait été émise. On la trouve à un moment évoquée chez le littérateur Edmond About, sans insistance.

 

On a vu aussi que dans la conception actuelle de la nation française, l’insistance mise sur le volontariat individuel pour l’acquisition de la nationalité française n’a presque rien à voir avec la pensée de Renan, qui envisageait la nation comme peuplée des descendants des divers groupes ethniques compris sur son territoire, tout simplement parce que c’était ce qui existait à son époque.

Renan avait déclaré que dans la vie des nations (de toute nation) il fallait savoir oublier beaucoup de choses.

La  république actuelle, qui se définit volontiers par des valeurs universelles, présente Renan comme le meilleur théoricien de la nation universaliste, alors que selon les critères d’aujourd’hui, Renan était raciste ou au moins racialiste, convaincu de la supériorité de la race blanche (il n’était évidemment pas que cela). Cette contradiction est une preuve ironique de la fonction de l’oubli dans la vie des nations, ainsi que Renan l'avait perçu.

Nous renvoyons à une seconde partie l'examen de quelques idées complémentaires qui auraient alourdi cette première partie.

 

 

ANNEXE : DEUX DÉFINITIONS DE LA NATION

 

Nous donnons ici deux définitions très complètes de la nation – mais on a souvent fait observer que ces définitions ne s’appliquaient qu’à un nombre limité de nations, tellement il existe des groupements nationaux qui font exception aux critères retenus :

 

« La nation est une société naturelle d'hommes que l'unité de territoire, de moeurs et de langage mène à la communauté de vie et de conscience sociale ».

(définition donnée par le juriste et homme politique libéral italien Pascuale Mancini en janvier 1851, lors de la séance d'ouverture de son cours de droit international public à la faculté de droit de Turin ; citée par Jean-Yves Guiomar, Qu'est-ce que la nation ? Une définition historique et problématique, Bulletin de la SHMC / Société d'histoire moderne et contemporaine, 1996, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5620324f/texteBrut).

 

« La nation est une communauté humaine, stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture ».

(définition donnée par Joseph Staline, dans Le Marxisme et la Question nationale (1913) ; Staline fut commissaire aux nationalités du nouveau régime communiste avant de devenir le dirigeant de l'URSS; citée par Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme, 1990).

 

 

 

 

14 juin 2020

LE PEINTRE JAMES TISSOT LE PELERIN DE TERRE SAINTE CINQUIEME PARTIE

 

 

LE PEINTRE JAMES TISSOT,

LE PÉLERIN DE TERRE SAINTE

CINQUIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

EMBARQUEMENT

 

 

Une des dernières peintures de la vie moderne de Tissot (à l’exception des portraits au pastel qu’il continuera à faire) est le tableau intitulé La voyageuse (aussi connu comme L’embarquement à Calais ou Inscheping in Calais, en néerlandais, du fait que le tableau est conservé au Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers).

Il devait prendre place dans une nouvelle série intitulée « L’étrangère » - comme son nom l’indique, consacrée aux femmes étrangères (par rapport à la France évidemment). Cette série fut abandonnée après deux tableaux*, compte tenu de l’évolution spirituelle de Tissot (et peut-être de l'insuccès de la première série).

                                    * L’autre tableau est L’étrangère au Louvre, ou L’Esthète, un tableau d’un intérêt mineur. Dans son article de 1885, Albert Wolff (voir quatrième partie) signale seulement le tableau L’étrangère au Louvre comme faisant partie de la nouvelle série de Tissot, ce qui laisse penser que La voyageuse est postérieure à cet article (?).

 

Le tableau montre une jeune femme, à l’air décidé, en vêtements de voyage, commodes mais élégants, qui embarque à Calais pour l’Angleterre. Elle est sur la passerelle du bateau (compte-tenu de la représentation de l'espace, on peut penser que les gens embarquaient depuis un point surélevé par rapport au bateau).

La voyageuse, probablement une Britannique, quitte la France (symbolisée au bout « français » de la passerelle par un gendarme en bicorne nonchalamment accoudé à la rambarde qui semble lorgner la voyageuse) pour se retrouver sur le sol anglais – puisque le bateau sur lequel elle embarque est sans doute anglais ; sur le pont, c’est l’agitation qui précède les départs : on  voit le capitaine dans le genre vieux loup de mer barbu qui surveille l’embarquement,  un marin qui crie, un autre qui tire sur un cordage– un autre voyageur, l’air farouche dans ses vêtements bruns de voyage. Plus haut dans l’espace du tableau, la petite foule des personnes qui vont embarquer se presse (mère avec ses enfants, etc).

 Ce qui est remarquable c’est l’allure directe et dégagée de la femme qui semble voyager seule. Un porteur suit avec ses bagages. Elle représente sous sa légère voilette et son visage sérieux, un peu indifférent (ou impénétrable si on préfère) malgré un léger sourire, une certaine idée de la femme libre, quelque chose de nouveau dans le 19ème siècle finissant.

 

 

 1406

James Tissot, Inscheping in Calais/Embarquement à Calais, vers 1883-85, voire plus tard ? La date 1878-1882 donnée par l'art. Wikipedia Inscheping in Calais, semble sujette à caution.

Koninklijk Museum voor Schone Kunsten (Musée royal des Beaux-Arts), Anvers

https://kmskablog.wordpress.com/tag/inscheping-in-calais/

 

 

 

 

LA « CONVERSION »  DE TISSOT

 

 

Tissot était de tradition catholique et probablement toujours croyant – mais ses convictions étaient ans doute tièdes, jusqu’à un certain jour de 1885.

Ce jour-là, selon une anecdote bien connue, Tissot se trouvait dans l’église Saint-Sulpice pendant la messe, pour préparer le tableau Musique sacrée, le dernier tableau de la série « La femme à Paris ». Ce tableau (disparu) présentait une femme de la bonne société chantant un chant religieux tandis qu’une religieuse l’accompagne à l’orgue.

Tissot a raconté ce qui se passa à l’instant de l’élévation.

«… Au moment de l’élévation de l’hostie, comme je baissai ma tête et fermai mes yeux, j’ai vu une image étrange et impressionnante. Il me semblait que je regardais les ruines d'un château moderne… ..puis un paysan et sa femme traçaient leur chemin sur un sol jonché de débris; avec lassitude, l’homme jeta le baluchon qui contenait tout son avoir, et la femme s'assit sur un pilier tombé, enfouissant son visage dans ses mains…. Et puis apparut une étrange silhouette glissant vers ces ruines humaines par-dessus les restes écroulés du château. Ses pieds et ses mains étaient percés et saignaient, sa tête était couronnée d'épines…. Et ce personnage, qu’on n’a pas besoin de nommer, s’est assis près de l’homme et a appuyé sa tête sur son épaule, semblant dire… « Voyez,  j’ai été plus misérable que vous, je suis la solution à tous vos problèmes; sans moi, la civilisation n’est qu’une ruine …»

(d’après le récit en version anglaise sue le site My daily art display https://mydailyartdisplay.wordpress.com/tag/la-femme-a-paris-by-james-tissot/).

 

Tissot eut ensuite d’autres visions : en plein Bois de Boulogne, il vit une foule en turbans sortant d’une arche et désignant avec des gestes violents un balcon auquel apparut, encadré de légionnaires romains, le Christ, portant le manteau rouge dérisoire dont on l’avait affublé comme Roi des Juifs (scène de l’Ecce homo, cf. Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010).

Tissot peignit un tableau pour illustrer sa vision de Saint-Sulpice : un homme et une femme, pauvrement accoutrés, sont assis, ans l’attitude du désespoir, dans ce qui ressemble aux ruines d’un bâtiment officiel (on peut penser aux bâtiments incendiés lors de la Semaine sanglante de la Commune ?) ; le sol est recouvert de débris. A côté du couple, le Christ, en manteau brun, les bras et les pieds sanglants, portant la couronne d’épines, appuie sa tête sur l’épaule de l’homme, qui parait ne pas avoir conscience de sa présence, tout à sa tristesse. Le sens du tableau est que le Christ est présent même lorsque notre désespoir est à son comble. Ce tableau est connu comme Les ruines, ou Voix intérieures (The Ruins ou Inner voices).

 

 

 

UN RENOUVEAU CHRÉTIEN À LA FIN DU 19ème SIÈCLE ?

 

 

Ces visions eurent comme résultat que Tissot décida de changer de vie. En peinture notamment, il décida de se consacrer aux sujets religieux. Il ne fit pas mystère de cette évolution auprès de ses amis et fréquentations.

Certains doutèrent de la sincérité de la « conversion » de Tissot. Son ami (ou ex-ami ?) Degas y voyait surtout un moyen de relancer sa carrière en exploitant un nouveau filon.

Après tout, cette défiance pouvait s’expliquer : sur le créneau de peintre de la vie moderne, Tissot était loin d’être le seul et ses essais récents ne lui avaient pas rendu le succès d’autrefois. On peut admettre qu’il a pu vouloir, également, rechercher une réorientation de sa carrière de peintre qui s’enlisait*

                             * Parmi les peintres de l’époque qui décrivaient, avec plus ou moins de propos critique, la vie moderne à Paris, on peut citer le jeune Jean Béraud, Alfred Stevens (surtout portraitiste) ou Gervex, parmi les plus connus, et une foule d’autres.

 

Il faut aussi tenir compte du contexte de l’époque : la politique anticléricale de le 3ème république (qui devait avoir son aboutissement avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 mais qui avait déjà pris la forme de lois sur l’enseignement primaire laïque ou d’expulsion de congrégations), aussi bien que le sentiment que le scientisme dominant n’apportait pas de réponse satisfaisante aux inquiétudes humaines, provoquaient une réaction néo-catholique – qui pouvait expliquer aussi bien les conversions sincères que celles dictées par le flair de saisir l’émergence d’une nouvelle clientèle.

Parmi les convertis de la fin du 19ème siècle, on peut signaler l’écrivain Joris-Karl Huysmans, d’abord naturaliste, puis décadent -voire tenté par l’occultisme – enfin converti au catholicisme, qui devait d’ailleurs ne pas être tendre pour Tissot (voir ensuite).

A la même époque que Tissot une conversion faisait beaucoup parler, plus radicale, celle-là, puisque c’était celle de l’écrivain et journaliste libre-penseur et anticlérical Léo Taxil, qui avait proclamé sa conversion au catholicisme et dans la foulée s’était mis à produire des livres aussi délirants et calomniateurs contre les libres-penseurs et la franc-maçonnerie que ceux qu’il produisait jusque-là à la chaine contre les « calotins ». Il alla jusqu’à monter une gigantesque mystification, accusant la franc-maçonnerie de rendre un culte à Satan. En 1897, Taxil expliqua qu’il s’était livré à une supercherie, sans en expliquer le pourquoi, mais la motivation commerciale parait la meilleure explication (et aussi le plaisir de ridiculiser des anciens amis idéologiques avec qui il était brouillé).

                                                                                           * Sur la mystification de Léo Taxil, voir notre série de messages http://comtelanza.canalblog.com/archives/2015/05/30/32138487.html   et (partiellement) sur les débuts de Léo Taxil à Marseille http://comtelanza.canalblog.com/archives/2020/03/16/38104278.html

 

Pour Tissot, qui était déjà catholique, la conversion consistait plutôt à changer d’existence, à abandonner la vie mondaine pour vivre plus en accord avec l’Evangile et en art, à utiliser ses talents pour répandre le message du Christ.

Mais cette évolution n’est pas, chronologiquement, postérieure aux essais spirites de Tissot : elle est parallèle. La vision de Saint-Sulpice a lieu (pour autant qu’on sache) à peu près à la même période que la séance médiumnique avec Eglinton durant laquelle Tissot croit voir Kathleen Newton* , et on sait que pendant le restant de sa vie il sera adonné aux sciences occultes et à l’évocation des esprits. Tissot a probablement développé une forme de syncrétisme religieux bien éloignée des dogmes catholiques.

                                  * Il semble que Tissot a aussi « vu » Kathleen Newton lors d’une ou plusieurs séances avec un autre médium qu’Eglinton. Lors de la séance avec Eglinton, l’apparition s’identifiant avec Kathleen (qui se manifesta avec un autre personnage, comme Tissot les a figurés dans son tableau L’apparition médiumnique) serait venue l’embrasser. Mais Tissot a ensuite prétendu recevoir régulièrement la visite d’un esprit féminin, y compris pendant ses voyages en Terre Sainte (?), sans indiquer si pour lui cet esprit était Kathleen (voir plus loin le témoignage de Léon Daudet).

 

 

 

COMMENT PEINDRE LES SCÈNES DE LA BIBLE ?

 

 

 

Tissot prit la décision de consacrer le reste de sa vie à illustrer la Bible, en commençant par le Nouveau Testament, donc l’histoire et le message du Christ, qui étaient essentiels pour lui.

Afin de se documenter, et conformément à ses conceptions sur la peinture religieuse, il décida de se rendre sur les lieux des scènes du Nouveau Testament.

Le désir d’aller en Palestine (en Terre Sainte comme on disait plus volontiers à l’époque – l’expression était très fréquente en anglais aussi, Holy Land) n’était pas pour Tissot quelque chose de nouveau. Il y avait pensé depuis l’époque déjà lointaine de ses débuts à Londres.

Le célèbre peintre préraphaélite William Holman Hunt* raconte dans ses souvenirs que la guerre franco-allemande de 1870 avait amené à Londres de nombreux artistes français; certains étaient restés et d’autres étaient repartis**. Un soir que Hunt se trouvait avec d’autres artistes chez son confrère John Everett Millais pour une « réunion de célibataires », « un étranger, apprenant que je revenais tout juste de Jérusalem, me demanda si j’étais Holman Hunt, le peintre du Christ retrouvé au temple qu’il avait vu dernièrement dans la collection de M. Charles Mathews. Il a dit qu’il admirait cette toile et le principe de mon travail à tel point qu’il avait décidé de partir un jour pour l’Orient et de peindre suivant le même système. J’ai alors appris que cet artiste était le jeune Tissot**. » (cité par Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010

https://books.openedition.org/ugaeditions/426)

                           * Holman Hunt, membre à ses débuts de la fraternité préraphaélite. Se fit connaître notamment par des peintures de sujets religieux où il recherchait l’exactitude historique. Mais son œuvre la plus célèbre est un tableau symbolique, The Light of the World (La lumière du monde), 1854, présentant le Christ, couronné d’épines, une lanterne la main, qui frappe à la porte d’une maison qui semble abandonnée, symbole de l’âme humaine. Hunt déclara qu’il avait fait ce tableau comme une commande divine. A la fin de sa longue vie, Hunt réalisa une copie plus grande de cette œuvre, qui fut montrée triomphalement lors d’un tour du monde dans les pays anglo-saxons (on dit que 4/5ème des Australiens vinrent la voir), puis fut installée dans la cathédrale Saint Paul à Londres, où Hunt fut inhumé en 1910, aux côtés d’autres grands peintres comme Turner.

                          ** Tissot n’était pas arrivé à Londres à la suite de la guerre de 1870, mais plus exactement à la suite de la Commune de 1871, quel que soit son degré de participation à celle-ci.

 

 Ce que Tissot appelait « le principe » de Holman Hunt était de représenter les scènes de l’histoire religieuse avec le maximum d’exactitude archéologique, situant l’action non plus dans un cadre intemporel comme l’avaient fait la plupart des peintres jusque-là (par désintérêt ou manque de connaissances), mais dans la réalité d’une époque et d’un lieu, reconstituée d’après les connaissances du moment. De plus, la conviction des artistes come Hunt était que les pays où s’étaient déroulées les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament avaient très peu changé depuis les temps anciens ; les costumes et les types physiques existant en Palestine au 19ème siècle pouvaient, jusqu’à un certain point, servir de modèles pour les scènes religieuses tirées de la Bible.

 

 

 

LA PALESTINE À L’ÉPOQUE DES VOYAGES DE TISSOT

 

 

 

Le premier voyage de Tissot en Terre Sainte ou Palestine, à l’époque possession du vaste empire ottoman, est entrepris probablement fin 1885 et dure au début de 1886.

Comment se présentait la Palestine à l’époque ?

Henry Laurens rappelle que l’expression Terre Sainte était aussi utilisée par les musulmans :. Jérusalem a ainsi été appelée « la sainte » (al-Quds).

 « Au XIXe siècle, les Européens réintroduisent l’usage de l’expression Palestine [issu de l’Antiquité gréco-romaine]dans le cadre des conflits autour des lieux saints chrétiens, causes de la guerre de Crimée » (Henry Laurens, Professeur au Collège de France ,Les Palestiniens, BNF, https://heritage.bnf.fr/bibliothequesorient/fr/les-palestiniens)

Selon Rina Cohen-Muller : « …en 1841*, les Ottomans en font [de la Palestine], pour la première fois, une entité administrative, celle du pachalik de Jérusalem dépendant directement de Constantinople et composé de deux sanjaks, Jérusalem et Gaza, auquel est rattaché, la plupart du temps, celui de Naplouse. (...)

                           * En 1873 selon Wikipedia ? La question de savoir si Jérusalem a formé un pachalik ou seulement un sanjak est embrouillée, mais concerne les spécialistes. Le statut a peut-être varié dans le temps.

 

Les puissances [européennes] font de la Palestine un lieu d'intervention directe, en exerçant leurs pressions sur le pacha dont ils deviennent les « conseillers », notamment par le biais de la protection de populations non-musulmanes et des lieux saints chrétiens, devenus les enjeux symboliques de leurs rivalités. Ces pratiques s'amplifient après la guerre de Crimée (1856) dont la conséquence essentielle a été l'affaiblissement de l'Empire [turc] (…)

La société palestinienne est faite à la fois de diversité de populations et de cultures et d'unité face à une éventuelle adversité perçue comme un danger commun. Maghrébins, Égyptiens, Druzes, Arméniens, Grecs, Turcs et Turkmènes, Bédouins d'Arabie, Tchétchènes, Tcherkesses et Azéris, Albanais, Kurdes, Bosniaques, Vénitiens et autres descendants des croisés composent, avec les autochtones arabes et juifs, un tissu multicolore. Entre ces communautés d'appartenance – où la règle absolue est la non-transgression – une multitude de conventions régissent des relations complexes ; face à une éventuelle adversité, elles savent aussi faire montre d'une appartenance commune. » (Rina Cohen-Muller, La Palestine ottomane, une province sans intérêt ?https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_palestine_ottomane_une_province_sans_interet_.asp)

Pourtant, avant d’aller par lui-même se confronter avec la Terre Sainte, Tissot avait déjà abordé une scène de la vie dans la Palestine de son temps, dans un curieux tableau daté de 1875 ( ?), donc en pleine période anglaise de son activité.

Il s’agit du tableau intitulé Le patriarche latin de Jérusalem, également connu comme Entrée du patriarche latin à Jérusalem (Entry of the Latin Patriarch in Jerusalem).

 

 

 

LE PATRIARCHE DE JÉRUSALEM

 

 

Je n’ai trouvé aucune indication sur les raisons pour lesquelles Tissot a peint ce tableau qui semble si éloigné de son style de l’époque, par le sujet et par l’ampleur*.

                               * Il n’existe pas non plus d’indication - du moins sur internet -  du lieu de conservation, ni du medium (aquarelle, ou plus probablement peinture à l’huile ?).

 

 

1280px-James_Tissot_-_Pape_à_Jerusalem

 Le patriarche latin de Jérusalem, ou Entrée du patriarche latin à Jérusalem (Entry of the Latin Patriarch in Jerusalem), 1875 (?)

Wikimedia.

 

  

Le tableau, très coloré, montre une cérémonie certainement importante à laquelle participe le patriarche, en présence d’une foule assez nombreuse. On voit sur la droite, à cheval vêtu de rouge, le patriarche latin (c’est-à-dire l’évêque catholique de Jérusalem), entouré d’ecclésiastiques à cheval aussi, qui portent la croix ou d’autres ornements. Le patriarche est suivi d’une petite troupe de cavaliers, la plupart en tenue orientale; mais on distingue parmi les cavaliers des consuls de puissances européennes en uniforme et bicorne. Des soldats à pied en uniforme oriental escortent le patriarche. A gauche un bâtiment (une église, ou le palais épiscopal*?) devant lequel attendent des ecclésiastiques, certains en habit du rite oriental, et des enfants de chœur, tandis qu’un tapis avec un coussin est disposé devant le seuil (on peut supposer que le patriarche va s’agenouiller sur le coussin). Un dais tenu par les ecclésiastiques attend sans doute que le patriarche prenne place. Une petite foule de fidèles ou de curieux assiste à la cérémonie, depuis les balcons ou les toits. On distingue ici et là des cavaliers de l’armée turque, en uniforme occidental et fez.

                                  * Il pourrait s’agir de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, co-cathédrale du patriarcat latin de Jérusalem, de style néogothique, consacrée le 11 février 1872 pour le vingt-cinquième anniversaire de la consécration de Mgr Giuseppe Valerga en tant que patriarche de Terre sainte (le premier titulaire nommé en 1847 par le Pape). Mgr Valerga mourut quelques mois après. On parle de co-cathédrale car la basilique historique du Saint-Sépulcre, siège traditionnel du patriarche latin, est partagée avec deux autres patriarches (grec-orthodoxe et arménien), ce qui amena l'église catholique à se doter d'un siège qui lui soit exclusivement réservé.

 

A gauche, attirant l’attention, le drapeau tricolore français flotte à un mat. A côté, le drapeau de marine russe, blanc avec la croix de Saint-André bleue.  Vers la droite, un drapeau rouge (probablement le drapeau turc avec le croissant) et un drapeau qu’on peut penser être le drapeau du patriarcat (avec une croix découpant quatre « cantons » et dans chaque canton des croix plus petites, héritage du blason du royaume franc de Jérusalem). Sur l’extrême-droite, un drapeau jaune et blanc, certainement celui du Saint-Siège. La présence des drapeaux français et russe s’explique car ces puissances étaient officiellement protectrices des Lieux Saints.

 

Quelles que soient les raisons de ce tableau, peut-être exécuté d’après une photo ou une description de journaliste, puisqu’à la date indiquée comme celle du tableau*, Tissot ne s’était pas encore rendu en Terre Sainte, il dénote de la curiosité de Tissot pour cette partie du monde, ici considérée sous son aspect « moderne » (l’existence du Patriarcat qui avec d’autres cultes chrétiens est gardien historique des Lieux Saints, la protection exercée par les Puissances européennes avec l’assentiment plus ou moins forcé de l’Empire ottoman, souverain de la Terre Sainte).

                                             * La date indiquée par Wikipedia et d’autres sites est 1875 sans plus de précision.

 

Le tableau pourrait représenter la cérémonie de consécration de la co-cathédrale (1872), ou l’entrée à Jérusalem du successeur de Mgr Valerga en 1873 (Mgr Vincente Bracco). On peut observer qu’en 1889, un nouveau patriarche, Mgr Luigi Piavi, a été investi - or, en 1889, Tissot effectuait son second voyage en Terre Sainte ; il n’est pas impossible qu’il ait été présent lors de l’arrivée du nouveau patriarche. Mais il faudrait avancer la date du tableau de 15 ans si on veut en faire une scène à laquelle Tissot a assisté ou pour laquelle il a pu recueillir au moins des renseignements sur place.

                                    

La scène décrite produit un effet d’exotisme paradoxal puisqu’on a le mélange d’une cérémonie orientale, moins fastueuse que pittoresque d’ailleurs, et des rites chrétiens bien connus des spectateurs occidentaux de l’époque, mais ici transposés dans un environnement inhabituel, d’où l’effet fascinant du tableau.

 

 

 

TISSOT EN PALESTINE

 

 

 

arton351

 Tente de Bédouins près du Jourdain. Tissot a du voir des scènes semblables lors de ses séjours en Palestine et s'en inspirer pour certaines illustrations.

Photochrome, vers 1895 P. Z. (Photochrome Zurich), Collection privée.

Le photochrome était une technique permettant d'obtenir des images en couleur  d'après un négatif en noir et blanc, par un traitement manuel.

Site Musée de la Photographe. https://www.museedelaphotographie.com/en/exhibitions/journey-to-the-holy-land-through-the-photochromes-from-1880-to-1895/

 

 

Lors de ses visites en Palestine, Tissot chercha à reproduire ce qu’il voyait, convaincu que les mœurs, les costumes, les types humains, avaient très peu changé depuis l’époque du Christ, et plus loin, depuis l’époque de l’Ancien Testament.

Dans un reportage paru en mars 1899 dans le magazine américain Mc Clure’s Magazine, Tissot explique au journaliste que « les femmes syriennes dans le voisinage de Bethléem et des villages autour de Jérusalem sont habillées aujourd’hui pratiquement comme la Vierge était habillée ». Seul Jésus ne se vêtit pas comme les autres car il s’habilla de blanc à partir du moment où il commença à prêcher.

(Mc Clure’s Magazine, mars 1899, article de Cleveland Moffett https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015030656113&view=1up&seq=415)

Un autre article (peut-être dans The Biblical World ?) indique :

«  Il vint en Palestine, espérant que dans un pays qui avait si peu changé, il serait en mesure d’approcher la personnalité de Jésus dans l’espace et dans le temps.» 

La Palestine fascina Tissot qui ne se laissa pas rebuter par la sécheresse des paysages : « Il n’y a pas de couleurs dans le monde comme celles de Palestine, la terre même a des nuances inconnues ailleurs ; les eaux ont des couleurs plus profondes sous ce ciel glorieux ; c’est un monde de beauté qui forme un tout .»

 

 

 

James_Tissot_-_Journey_of_the_Magi_-_70_21_-_Minneapolis_Institute_of_Arts

James Tissot, Voyage des rois mages/Journey of the Magi, huile sur toile, vers 1894.

Pour quelques sujets, Tissot a réalisé une peinture à l'huile exactement similaire à l'illustration à la gouache. C'est le cas pour le Voyage des rois mages. Tissot a exprimé dans cette scène la beauté des paysages du Moyen-Orient. Les mages de Tissot apparaissent comme des bédouins marchant en tête de leur caravane.

Minneapolis Institute of Arts

Wikimedia

 

 

« Lorsqu’on lui demanda quelle avait été sa source pour le visage de Jésus, l’artiste répondit : "J’ai étudié la plus ancienne tribu juive, celle dont, selon la tradition, la Vierge descendait et de ses types les plus nobles, sont venus la Vierge et son divin Fils”. Il étudia et dessina les Samaritains de façon à reproduire leurs traits et leurs costumes. Les rabbins posèrent pour lui et lurent pour lui des passages du Talmud ».

« Il fit des dessins des rues de Jaffa et de Jérusalem, pour les reproduire dans les scènes où on voit Jésus les parcourir, suivi par la foule. Ceux qui ne sont pas allés en Orient ne peuvent pas avoir idée de ces passages étroits, tortueux, sombres, où l’on marche en même temps que les chameaux et les chevaux. »

L’auteur insiste sur la nouveauté du regard de Tissot : « Les noces de Cana, par exemple, basées sur une étude soigneuse des usages orientaux, où les femmes sont séparées des hommes, nous sont montrées comme elles ne l’avaient jamais été. »

(article de Clifton Harby Levy, The life of Jesus as illustrated by J. James Tissot, site Université de Chicago https://www.journals.uchicago.edu/doi/pdfplus/10.1086/472397)

 

Tissot avait accordé une grande importance aux costumes, aux coutumes, aux architectures et paysages bien entendu, mais aussi aux types physiques, comme on l’a indiqué. Pour ces illustrations, il avait recours à des sortes d’enquêtes ethnographiques. Ainsi il déclarait que le type physique de Joseph était copié « des Yéménites, race de l'Arabie Pétrée, une des plus fines et des plus caractéristiques du sang juif, grâce à l'autonomie qu'elle sut garder au milieu des influences multiples qui altéraient peu à peu les autres races* ».


                                        * Tissot parle probablement de Yéménites qu’il a vus en Palestine. A partir des années 1880, les Juifs du Yémen commencent à émigrer en Palestine (voir art. Wikipédia, Juifs yéménites).

 

Il est probable que Tissot avait recours aux Dominicains du monastère de Saint-Etienne pour obtenir les renseignements utiles à ses recherches historiques ou etnographiques qu'il n'aurait pu se procurer seul.*

                                      * C’est dans le cadre du monastère de Saint-Etienne que le R. P. Lagrange fondera en 1890 l’École Pratique d’Études Bibliques, devenue ensuite École biblique et archéologique française de Jérusalem.

 

Pour constituer la documentation qui devait lui servir à peindre les scènes du Nouveau Testament, non seulement Tissot prenait énormément de croquis de ce qu’il voyait (types humains, éléments d’architecture, paysages) mais il prenait (ou faisait prendre) des photos.

Son objectif était de peindre un très grand nombre d’illustrations, sous forme d’aquarelle*, de façon à pouvoir illustrer tous les moments importants décrits par le Nouveau Testament. Mais il peignit aussi quelques tableaux à l’huile dont le sujet est identique à celui de certaines gouaches.

                              * Plus exactement de gouache, peinture à l’eau rendue couvrante et opaque par un solvant, la gomme arabique.

 

Selon Laurent Bury (L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010) Tissot visita non seulement la Palestine mais aussi l’Égypte, la Syrie, le Liban (ces deux derniers pays étant à l’époque des provinces turques).

Tissot retournera en Palestine en 1889 et enfin, en 1896, après avoir achevé la Vie de Jésus-Christ. Il veut maintenant illustrer l’Ancien Testament.

Lors de ce dernier voyage, il rencontre sur le bateau, le peintre anglais George Percy Jacomb-Hood qui décrit Tissot comme un personnage élégant, bien habillé, avec une moustache et une barbe grise de style militaire, ganté et soigné comme pour sortir sur le boulevard.

 

 1_PF4sQog9ro2Fptl9BIcmZw

Porte de Jaffa à Jérusalem, vers 1900.

Noter le panneau du Tourist office de l'agence Cook.

The Librarians, art. de Chen Malul, 2017, collections de la National Library of Israel.

 https://blog.nli.org.il/en/photochrom_israel/

 

 

 

 

RÉCEPTION DE L’OEUVRE

 

 

Après son second voyage en Palestine en 1889, Tissot est en mesure d’exposer 270 illustrations de la Vie du Christ en 1894 à la Société Nationale des Beaux-Arts, Champ de Mars, Paris.


Lors de l’exposition de ses gouaches, un journaliste note qu’au fur et à mesure qu’ils avancent dans l’exposition, des sceptiques ôtent leur chapeau, des femmes tombent à genoux.

En 1895, il présente la série complète (365 illustrations) à Paris.

En 1896 il expose la série à Londres (galerie Lemerder).

La même année l’éditeur Mame commence la publication en deux volumes de ses illustrations sous le titre La Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ. Tissot reçoit un million de francs de droits d’auteur (ou 1,2 million). L’édition (qui comprend le texte intégral du Nouveau Testament en latin et en français) est accompagnée de notes explicatives de Tissot. Il y aura ensuite d’autres éditions.

En 1897 Tissot expose les illustrations de la Vie du Christ à la Société Nationale des Beaux-Arts.

L’édition anglaise de ses illustrations est publiée en 1897 à Londres et New-York sous le titre The Life of Our Saviour Jesus Christ. L’édition anglaise est dédiée à l’ancien Premier ministre Gladstone, protestant convaincu mais aussi grand connaisseur de l’antiquité classique, qui avait fait l’éloge des illustrations exposées par Tissot comme « œuvre remarquable d’un homme remarquable ».

Pour ses publications en français comme en anglais, Tissot signe J. James Tissot (le premier J pour Jacques), ou parfois seulement J.J. Tissot.

Aux USA, l’éditeur est d’abord Doubleday et Mc Clure, puis Mc Clure et Tissot – ce qui montre que ce dernier était très attentif aux questions de commercialisation de son œuvre.

En 1898, Tissot est à New-York pour organiser l’exposition de ses illustrations du Nouveau Testament.

Puis à la fin de l’année, il est à Chicago et en novembre il est présent pour l’inauguration de l’exposition à New York. Il est d’ailleurs victime d’un accident de trolleybus : en voulant monter à bord, il est trainé un moment par le véhicule dans Madison Avenue. L’exposition itinérante de ses illustrations est présentée dans de nombreuses villes américaines où elle remporte un grand succès.

A l’occasion de l’exposition américaine, des journalistes interrogent des peintres français. Le symboliste Puvis de Chavannes parle de l’événement artistique le plus important de ces dernières années ; l’académique Meissonnier déclare qu’il n’a jamais été aussi surpris, impressionné, ému.

En 1900, les aquarelles du Nouveau Testament sont achetées, sur le conseil du peintre américain John Singer Sargent, par le Musée de Brooklyn par souscription publique au prix de 60 000 dollars.

 

 

 

TISSOT DANS LA SOCIÉTÉ DE LA FIN DU SIÈCLE

 

 

Lorsque Tissot avait décidé de se consacrer à la peinture des scènes de la Bible, il n’avait pas complètement abandonné sa carrière de peintre de la vie moderne, même s’il n’a plus produit de tableau consacré à des scènes de genre de son époque. En 1886, alors qu’il avait fait son premier voyage en Terre Sainte, il exposa à Londres à la galerie Arthur Tooth and Sons, ses tableaux de « la Parisienne » sous le titre Pictures of Parisian Life by J.J. Tissot.

Il continua à peindre (à l’aquarelle ou à la gouache) des portraits de femmes du monde – guère séduisants d’ailleurs.

Vers 1895, on peut noter une très curieuse peinture, ni moderne ni biblique, une femme préhistorique (sans doute bien peu préhistorique !) – il semble que ses premières esquisses sur ce sujet datent de sa période anglaise, vers 1877, à l’époque où il envisageait une suite de tableaux allégoriques dont il réalisa un seul, Le triomphe de la volonté (voir troisième partie) : on ne voit pas comment la femme préhistorique s’y intégrait.

Si la Femme préhistorique est bien un tableau peint en 1895, on voit mal pourquoi Tissot a repris à ce moment le sujet – peut-être y avait-il à ce moment une mode des romans ou des thèmes préhistoriques ? Le mot « préhistorique » ici n’est pas à prendre comme s’appliquant à des créatures encore en voie d’évolution, mais au contraire parvenues à l’apparence physique actuelle – en fait le personnage pourrait (par anticipation) illustrer des romans d’action dans une préhistoire de fantaisie comme le cycle Pellucidar d’Edgar Rice Burroughs, qui imagine la survie de tribus préhistoriques dans la "terre creuse" (premier roman en 1914).

Le personnage représenté par Tissot est inaccoutumé dans son œuvre, c’est une femme sculpturale, vigoureuse, assez dénudée, armée, avec dans le regard quelque chose de vague.

 

 Tissot,-Prehistoric-Woman,-1895

 James Tissot, Femme préhistorique, 1895 (?)

 Wikimedia

 

 

En 1888 Tissot hérite de son père le château de Buillon dans le Doubs (qu’il appellera parfois abbaye – peut-être avec des intentions*), où il passera désormais une grande partie de sa vie quand il n’est pas en voyage. Il fera de nombreux aménagements, certains surprenants comme l’installation d’un torii (portail japonais).

                            * Le père de Tissot était originaire de la région. Ayant réussi dans ses activités de drapier à Nantes, il fit construire un château en amont du village de Chenecey-Buillon (rive droite de la Loue), à l'emplacement de l'ancienne abbaye cistercienne de Buillon, détruite à la Révolution, dont il reste quelques ruines.

 

A Paris il semble que Tissot a quitté son logement de l’avenue du Bois de Boulogne et pris un appartement dans un immeuble de la rue de Bellechasse, où habite également son vieil ami Alphonse Daudet * (ce dernier meurt en 1897).

                                                            * Stéphane Giocanti, C’était les Daudet, 2013.

 

Tissot reste probablement à l’écart des manifestations mondaines (dès son retour en France en 1882, Albert Wolff avait noté qu’il se comportait en solitaire, sortant rarement) – mais à l’occasion, on peut le voir mêlé à la foule des invités, par exemple lors de la fête donnée en 1894 dans son pavillon de Versailles par Robert de Montesquiou, célèbre mondain et esthète, dont le jeune Marcel Proust fit le compte-rendu flatteur : « La salle est remplie. Et quelle salle ! Quel “tout-Paris !” ».  https://www.lagandara.fr/fete_a_versailles.html

Dans la salle, Tissot voisinait avec ses confrères peintres (Gervex, La Gandara, Helleu - ceux-ci avec leurs épouses, Jean Béraud, Boldoni), avec des écrivains et journalistes, et avec les plus grands noms de l'aristocratie : la comtesse Greffulhe, la princesse de Chimay, la princesse de Wagram, la princesse de Broglie, et bien d’autres, tandis que les célèbres  actrices Sarah Bernhardt et Mlle Bertet disaient des poèmes et qu'un virtuose interprétait Bach, Chopin et Rubinstein.

 

Le succès de Tissot avec ses illustrations religieuses agace un peu ses amis – ou anciens amis.

Degas, qui semble désormais en froid avec Tissot, imagine de réaliser une caricature montrant Jésus chassant les marchands du Temple, avec Tissot en marchand  ! (cf. article du blog de Lucy Paquette, Portrait of the Pilgrim: “a dealer of genius” (1899-1900) https://thehammocknovel.wordpress.com/2019/04/15/

De son côté, Edmond de Goncourt, qui fait partie des amis de Tissot  écrit  en 1890 : « Tissot, cet être complexe, mâtiné de mysticisme et de roublardise, cet intelligent laborieux en dépit de son crâne inintelligent et de ses yeux de merlan cuit… » (cité par Sophie Defoy, James Tissot, peintre des récits évangéliques, mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec, 1992).

Goncourt ajoutait que tous les deux ou trois ans, Tissot trouvait une nouvelle passion qui lui servait à passer un nouveau bail avec la vie.

 

 

 90

James Tissot, debout à droite,  au château de Buillon, vers 1898.  Le personnage allongé près de lui est Maurice de Brunhoff; d’abord directeur chez Lermercier (qui publia une édition de la Vie de Jésus), puis à son propre compte; il publia après la mort de Tissot L'Ancien Testament illustré par Tissot (1904). Photo collection Philippe Mantion. 

Site Sotheby's https://www.sothebys.com/en/articles/james-tissots-rise-to-stardom-and-the-unknown-side-of-the-19th-century-painter

 

 

 

 

 

 

DÉBATS ET CRITIQUES

 

 

[NB : pour les citations des débats et critiques sur la peinture religieuse du 19ème siècle et la réception de l’œuvre de Tissot, nous avons principalement utilisé deux sources :

Sophie Defoy, James Tissot, peintre des récits évangéliques, mémoire de maître ès arts, 1992, Université Laval, Québec,  corpus.ulaval.ca › jspui › bitstreamS Soo.s - Corpus UL - Université Laval

Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, UGA éditions (Université de Grenoble-Alpes), 2010

https://books.openedition.org/ugaeditions/426]

 

Dans les illustrations de Tissot, le recours à la documentation ethnographique, doublé par une précision photographique de l’image, produit un effet de réel : les scènes du Nouveau Testament deviennent réalistes et crédibles. Cet effet est accentué par le cadrage adopté par Tissot qui est souvent photographique et même qui a recours à des procédés inédits qui annoncent le cinéma, comme l’effet de plongée dans l’illustration Ce que le Christ voyait depuis la Croix, où le spectateur voit la scène comme s’il était à la place du Christ sur la croix - un effet qui dut paraître surprenant au public de l’époque.

 

 

 

Brooklyn_Museum_-_What_Our_Lord_Saw_from_the_Cross_(Ce_que_voyait_Notre-Seigneur_sur_la_Croix)_-_James_Tissot

James Tissot,  Ce que voyait Notre-Seigneur sur la Croix/What Our Lord Saw from the Cross, gouache, entre 1886 et 1894.

Une des compositions les plus marquantes de la Vie de N.S. Jésus-Christ de Tissot : le spectateur regarde la scène comme s'il occupait la place du Christ sur la croix.

Brooklyn Museum. Wikimedia.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Brooklyn_Museum_-_What_Our_Lord_Saw_from_the_Cross_(Ce_que_voyait_Notre-Seigneur_sur_la_Croix)_-_James_Tissot.jpg

 

 

Tissot n’a pas exclu la représentation du surnaturel : il montre des anges (assez symbolistes) et présente les scènes de la tentation du Christ par le Démon, de la résurrection, de la transfiguration, etc.

Le parti-pris de Tissot de recréer les scènes du nouveau Testament d’après les réalités de l’Orient contemporain, même si ces dernières servent seulement de guide à son intuition, comme il l’a expliqué, sera autant loué que critiqué.

Avant Tissot, d’autres peintres (Horace Vernet, Holman Hunt,  Alexandre Bida, dans des styles divers d’ailleurs), avaient recherché à reconstituer les scènes de la vie du Christ ou de la Bible d’après ce qu’ils découvraient en Orient, supposé avoir peu changé depuis les temps bibliques et l’époque du Christ, comme le faisait observer Ernest Renan *: « On peut encore voir quelque part, vivant et agissant, des Laban, des Rachel, des Ruth et des Booz, des pêcheurs sur le lac de Génésareth et des Saint Jean-Baptiste administrant le baptême dans le Jourdain ».

                                 * Ancien séminariste devenu agnostique, Ernest Renan (1823 1892) se consacra à l’histoire des religions; rendu célèbre par la publication de la Vie de Jésus en 1862 (qui à son époque fit scandale par son refus du miraculeux). Il fut aussi un penseur politique nuancé, finissant par se rallier à la république démocratique. Il avait visité l’Orient et notamment la Palestine pour des missions archéologiques et pour écrire ses livres sur le christianisme et l’histoire du peuple juif.

 

Les peintres de tableaux religieux qui recherchaient l’exactitude archéologique ou ethnographique (ou les deux) dans l’Orient de leur époque, furent accusés de remplacer l’Histoire Sainte par de simples tableaux orientalistes, dépourvus d’émotion et au mieux pittoresques : on reprocha à William Holman Hunt d’avoir peuplé ses tableaux « de Juifs et de Syriens photographiques » (Henri Focillon).

Plus tôt, Théophile Gautier avait critiqué cette tendance, parce qu’elle tirait selon lui les sources du christianisme du côté de l’Islam : « La Bible ainsi traitée perd toute sa couleur historique, et ceux qui islamisent les sujets sacrés sont sur une voie dangereuse ».

Tissot eut droit à des critiques de ce type : le célèbre peintre préraphaélite Burne-Jones regrette que la « couleur locale » (qu’il ne conteste pas) se substitue à l’émotion chez Tissot, dont il reconnait le talent. A propos de la gouache représentant l’Annonciation, il écrit : « Je n’ai rien contre le costume arabe en soi, et il ressemble sans doute assez à ce qu’on portait à l’époque (les choses changent si peu en Orient), mais ce n’est pas la peine de vouloir me refiler ça à la place du sujet ».

Edmond de Goncourt raconte une conversation en 1894 au cours d’un dîner où sont notamment présents Zola, Alphonse Daudet, et le peintre Raffaëlli* : ce dernier se déclare révolté par les peintures religieuses de Tissot (mais pour quelle raison ?) – tandis que Zola et Daudet sont très favorables. Goncourt commente : « il y a ceux qui prétendent que l'histoire du Christ doit être traitée légendairement, sans s'aider aucunement de la vérité des localités et des races [on dirait aujourd’hui : de la géographie et de l’ethnographie], et nous qui soutenons que l'histoire du Christ est une histoire, comme celle de Jules César, et que la reconstitution de Tissot, est faite en correspondance avec le mouvement historique contemporain ». Néanmoins, Goncourt émet un bémol, la reconstitution de Tissot est « trop bédouinante ».

                                    * Jean-François Raffaëlli, peintre réaliste, observateur de la réalité sociale, auteur de portraits (Clemenceau, Goncourt), de scènes de genre et de vues de Paris.

 

 

 2009_James_Tissot_Herodias_600-wide

 James Tissot, Hérodiade dansant/ The daughter of Herodias Dancing, gouache, entre 1886 et 1894.

Il s'agit de la scène célèbre où la fille de la reine Hérodias demande la tête de Jean-Baptiste en dansant devant son beau-père, le roi (ou tétrarque) Hérode Antipas. Généralement, on connait cette fille sous le nom de Salomé, qui n'est pas cité dans le Nouveau Testament.  Contrairement au titre français donné par Tissot ou ses éditeurs, Herodiade ne désigne pas, selon les historiens, la fille d'Herodias, c'est un autre nom d'Hérodias.  J. Tissot justifia la position acrobatique de la danseuse par des sources historiques orientales (on notera que celle-ci, malgré sa position, ne montre pas ses jambes - Tissot ne pouvait sans doute pas se permettre une telle liberté dans une illustration destinée au public chrétien). Mais on peut se poser des questions sur le style "assyro-babylonien" que Tissot donne à ses personnages et son décor. Hérode Antipas (ou Antipater) était un monarque hellénisé (comme son nom l'indique). Il est donc probable que sa "cour" présentait un mélange de culture orientale et grecque et non l'aspect que lui donne Tissot. 

 Brooklyn Museum. Wikimedia.

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/72/Brooklyn_Museum_-_The_Daughter_of_Herodias_Dancing_%28H%C3%A9rodiade_dansant%29_-_James_Tissot_-_overall.jpg

 

 

 

LA DIATRIBE DE HUYSMANS

 

 

En fait, malgré le désir affiché par Tissot de rendre service à la foi par ses illustrations, celles-ci sont parfois combattues au nom de la foi et jugées trop tièdes, trop rationalistes.

L’écrivain J. K. Huysmans, lui-même un ancien libre-penseur, un moment tenté par l’occultisme, converti au catholicisme, est particulièrement sévère. Après avoir décrit la nullité de la peinture religieuse à la fin du 19ème siècle (« nos artistes contemporains qui peignent indifféremment des Junon et des Vierges » ou « de bons jeunes gens qui se figurent qu’en dessinant des femmes trop longues ils sont mystiques »), il s’en prend violemment à Tissot :

« Mieux vaudrait donc se taire, si subitement l’idée n’était venue à un éditeur bien pensant de mobiliser les forces du parti clérical pour faire acclamer, comme peintre d’un renouveau chrétien, James Tissot, dont la biographie de Notre-Seigneur est une des œuvres les moins religieuses qui soient ; et, en effet, son Christ fleure je ne sais quelle odeur de protestantisme, quel relent de temple [au sens de temple protestant], (...) dans cet ouvrage Il n’est plus qu’un homme. (…) ces aquarelles, ces croquis, devraient illustrer la vie de Jésus de Renan et non les Evangiles.

Sous prétexte de réalité, de renseignements pris sur les lieux, de costumes authentiques, le tout fort discutable, puisqu’il faudrait admettre que, depuis dix-neuf siècles, en Palestine, rien n’a changé, M. Tissot nous a présenté la mascarade la plus vile que l’on ait encore osé entreprendre des Ecritures. Voyez cette dondon, cette fille de la rue qui, éreintée de crier : « A la moule, à la barque ! » [Huysmans veut sans doute parler des cris d’une poissonnière sur un marché] se trouve mal, c’est le Magnificat, c’est la Sainte Vierge » [le Magnificat est le chant de la Vierge enceinte].

Huysmans ridiculise aussi les représentations surnaturelles, en insinuant qu’elles sont inspirées par le spiritisme (il était connu que Tissot pratiquait le spiritisme) : « ces larves [fantômes, mot d’origine latine] qui veillent auprès d’un médium en transe, ces apparitions que l’on pourrait croire issues des agissements de la sorcellerie et des pratiques du spiritisme, ce sont des Anges assistant le Sauveur. » (…)

 « … voyez-les toutes, ces planches, elles sont d’une platitude, d’une veulerie, d’une indigence de talent que rien n’égale ; elles sont dessinées par n’importe qui, peintes avec de la fiente, de la sauce madère, du macadam !

La Maison Mame — il est bon de le dire à la fin — a témoigné de son insens [absence de sens] irréductible de l’art, en aidant à propager, à force d’argent, la basse faconde de ce peintre. »

J. K. Huysmans, La Cathédrale https://fr.wikisource.org/wiki/La_Cath%C3%A9drale_(Huysmans)/Texte_entier

 

 

 life-of-christ-tissot03

James Tissot, Jésus calme la tempête/Jesus stilling the tempest, gouache, entre 1886 et 1894

Brooklyn Museum. Wikimedia.

https://en.wikipedia.org/wiki/Calming_the_storm#/media/File:Brooklyn_Museum_-_Jesus_Stilling_the_Tempest_(Jésus_calmant_la_tempête)_-_James_Tissot_-_overall.jpg

 

 

 

 

 

SUCCÈS DANS LES PAYS ANGLO-SAXONS ET CHEZ LES PENSEURS CATHOLIQUES

 

 

En fait, Tissot obtint son plus grand succès dans les pays anglo-saxons Son œuvre fut connue comme Tissot Bible (la Bible de Tissot). On a pensé qu’il avait, dès le début, visé spécialement ce public. Ainsi, même dans son œuvre religieuse Tissot restait proche de la mentalité anglo-saxonne, cette fois étendue aux USA.

Mais Tissot a aussi eu l’appui de théoriciens catholiques français, sensibles à ce qu’on pourrait appeler sa modernité.

En 1895 il avait commencé de peindre un Christ Pantocrator [du grec tout-puissant, représentation du Christ en gloire] pour la voûte absidiale de la chapelle du couvent des Dominicains à Paris, dont la dédicace eut lieu en décembre 1897. Tissot avait aussi peint, pendant ses séjours à Jérusalem, six à huit peintures marouflées* pour l'École biblique du couvent Saint-Étienne des Dominicains (qui doivent toujours s’y trouver ?).

                              * Le marouflage est une technique qui consiste à fixer une surface légère (papier, toile) sur un support plus solide et rigide (toile, bois, mur), à l'aide d'une colle forte dite maroufle qui durcit en séchant.

 

Il semble donc avoir été en relations suivies avec les Dominicains. Le R. P. Sertillanges*, dominicain, prononça une conférence lors de la dédicace du Christ Pantocrator et fut un défenseur constant de l’œuvre de Tissot, dont il vantait l’effet de « chose vue ».

                             * Antonin-Gilbert Sertillanges (1863-1948), dominicain, ordonné prêtre, professeur de philosophie morale à l’Institut catholique de Paris (1900), spécialiste et continuateur de la philosophie de Saint-Thomas d’Aquin, membre de l’Institut.

 

 

 1886-Tissot_1886-1894_Brooklyn

James Tissot, Le séjour en Egypte/The sojourn in Egypt, gouache entre 1886 et 1894.

La représentation par Tissot du séjour du Christ et sa famille en Egypte (pour échapper au massacre ordonné par Hérode) est une scène réaliste - rien ne distingue vraiment la Vierge des autres femmes allant chercher de l'eau. Tissot leur a donné une allure qui évoque non l'Egypte ancienne, mais l'Orient islamique. L'enchevêtrement visuel des matures évoque les toiles maritimes de Tissot de l'époque anglaise, accentuant l'effet réaliste.

Tissot a réalisé aussi une huile sur toile identique à la présente gouache (conservée à la National Gallery of Ireland).

Brooklyn Museum.

 

 

 

Il arrive souvent qu’on parle de l’œuvre religieuse de Tissot en lui appliquant le qualificatif de sulpicien. C’est un effet de l’éloignement dans le temps de certaines notions dont la valeur exacte ne nous est plus vraiment perceptible. Car le style sulpicien (nom donné d’après l’église Saint-Sulpice à Paris autour de laquelle on trouvait un grand nombre de marchands d’art religieux - - mais non d’après le style de l’église elle-même), se caractérisait par un aspect mièvre, conventionnel et d'un goût plutôt douteux, souvent dans des tons pastel. Les oeuvres de Tissot, qui se voulaient réalistes et authentiques du point de vue historique, étaient donc – en principe - à l’opposé du style sulpicien.

 

 

 

LE PEINTRE DE L’ANCIEN TESTAMENT

 

 

Après avoir achevé sa Vie de Jésus, Tissot commença à peindre les scènes du Nouveau Testament pour lesquelles il avait réuni la documentation lors de son troisième voyage en Palestine en 1896. En 1901 il présenta 95 dessins à la Société Nationale des Beaux-Arts.

A sa mort en 1902, Il semble qu’il avait terminé la plupart des dessins (environ 400) de l’Ancien Testament – mais il manquait pour la plus grande partie la mise en couleurs.  Ses assistants terminèrent les parties manquantes*; l’édition en deux volumes fut publiée en 1904 par M. de Brunhoff **et Cie à Paris, avec préface du Révérend Père Sertillanges, sous le titre La Sainte Bible (Ancien Testament). Le texte reproduit l’intégralité de l’ancien Testament.

                               * Voir quelques indications sur le site de vente Doyle https://doyle.com/auctions/17bp01-rare-books-autographs-photographs/catalogue/252-tissot-james-la-sainte-bible-ancien

                               ** Maurice de Brunhoff était un jeune éditeur d’origine allemande ; pour être mieux accepté en France, il modifia un moment son nom en Brunoff - c’est le nom qui apparait dans l’édition de l’Ancien Testament. D’abord directeur chez Lermercier (qui publia une édition de la Vie de Jésus de Tissot), puis éditeur à son nom ; lance le magazine Comoedia, et divers magazines de modes. Son fils Jean est le créateur de Babar. Son autre fils Michel dirigea l’édition française de Vogue et fut très actif dans le domaine de la mode : c’est lui qui présenta Yves Saint-Laurent à Christian Dior.

 

Brunhoff se chargea aussi de commercialiser l’édition américaine en se rendant aux USA. Mais cette édition obtint moins de succès que la Vie de Jésus-Christ (voir sur la parution de l’Ancien Testament un article d’époque de Clifton Harby Levy dans The Biblical World (cet auteur avait déjà commenté The Life of our Saviour Jesus Christ, voir plus haut)

                           * Article reproduit par le site Jstor https://www.jstor.org/stable/3141243?seq=1#metadata_info_tab_contents

 

La série de gouaches de l’Ancien Testament était possession de la Tissot Society of America. Elle fut finalement acquise par un amateur, Jacob H. Schiff, qui la déposa à la Public Library de New-York, puis vers 1950 la famille de l’acquéreur en fit don au Jewish Museum de New-York.

 

 

 

wp-1496307390942

 Abraham’s Servant Meets Rebecca (Rebekah)/le serviteur d'Abraham rencontre Rebecca.

Une des illustrations (environ 400) de Tissot pour L'Ancien Testament (ou Bible juive).

Jewish Museum, New-Yorkpour cette reproduction https://phillipmedhurst.com/2017/06/01/phillip-medhurst-presents-047788-abrahams-servant-meets-rebecca-genesis-2417-jewish-museum-new-york/

 

 

 

 

L’ADIEU DU PÉLERIN

 

 

Les photos et images de Tissot à la fin de sa vie se ressemblent : on voit un homme assez trapu, en tenue de gentleman campagnard, souvent appuyé à un mur ou un arbre* (signe de fatigue ?).

                                         * Tissot lui-même s’est peint dans cette position, appuyé à un arbre (autoportrait daté d’environ 1898); voir le blog de Lucy Paquette, reproduisant cet auto-portrait et plusieurs photos https://thehammocknovel.wordpress.com/2017/08/15/james-tissot-portraits-of-the-artist/).

 

Une autre image peinte par Tissot est bien connue et curieuse : intitulée Le Portrait du pélerin (voir par exemple le blog précité), d’exécution assez maladroite, elle montre Tissot, cette fois l’allure frêle, entouré d’objets funéraires ; cercueil avec un drap, couronnes mortuaires, cierges, goupillon dans son vase. Une croix est posée sur une chaise. Au fond, le monogramme de Tissot. Tissot lève la main dans un geste de bénédiction, comme pour prendre congé de son public. L’illustration fut placée à la fin de la Vie de N.S. Jésus-Christ. Certains détails sont curieux (pourquoi les flammes des cierges sont-elles divergentes ?) et semblent se référer aux croyances spirites de Tissot.

 

 

TISSOT VU PAR LÉON DAUDET

 

Comme on sait, Tissot et Alphonse Daudet étaient de proches amis. L’un des fils d’Alphonse Daudet, Léon Daudet*, a évoqué Tissot dans ses souvenirs :

                                     * Léon Daudet (1867-1942), épousa la petite-fille de Victor Hugo, Jeanne. Auteur de très nombreux livres (souvenirs, essais) journaliste et critique littéraire, ami de Proust. Nationaliste et monarchiste, il fut l’un des fondateurs avec Maurras de l’Action française et publia dans le journal du même nom pendant plus de trois décennies, des articles violemment polémiques contre ses adversaires républicains. A la fin de sa vie, il s’éloigna de l’action politique.

 

 « James Tissot appartenait à une génération [d’artistes] antérieure, et, dans cette génération débraillée et bohème, il était une exception, l’artiste correct ayant l’usage du monde, de la distance et de la tenue. (…) Il venait souvent chez Alphonse Daudet. Il travaillait alors à son grand ouvrage de l’illustration des Évangiles et nous conviait dans son atelier, afin de nous montrer les planches qui lui plaisaient davantage. (…) Par ailleurs, il sentait un peu le fagot, plongé dans les pratiques du spiritisme, persuadé qu’une jeune femme pure et blanche, une Ligeia ou une Ulalume d’Edgar Poe, venait quelquefois l’aider de ses avis. Il murmurait : « Oh ! de quel lin délicieux est faite sa robe !… Quand elle se déplace, mon cher Alphonse, c’est ainsi qu’une phosphorescence… Elle me touche les yeux de ses petites paumes froides, et c’est comme une bienfaisante rosée qui apaise les feux du plein midi de la Palestine . » (…)

Il appelait la mort « Madame la Mort », la localisait dans une chatte familière, dans une colombe, dans une odeur de vase remuée. Son allure de gentleman de club ou des hautes terres faisait le plus curieux contraste avec ce vagabondage de l’esprit (...).

Sa causerie était un délice crépusculaire, et, plus encore que sa causerie, sa personnalité dégageait un charme mystérieux (…): « Alphonse, il ne vous arrive jamais de revoir tout votre passé dans la lampe ? J’en suis souvent distrait dans mon travail, et jusqu’aux larmes (…) ». Il était très préoccupé par l’usage de certains gestes de Kabbale, celui notamment des trois doigts étendus.

Il disait de lui : « Je ne suis guère soumis au temps ni à l’espace. Je sais m’évader comme il faut. » Il s’évada en effet soudainement, laissant le souvenir d’une immense valeur qui n’avait pas trouvé toute son expression. »

Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux.

https://fr.wikisource.org/wiki/Page:L%C3%A9on_Daudet_-_Souvenirs_des_milieux_litt%C3%A9raires,_politiques,_artistiques_et_m%C3%A9dicaux_(I_%C3%A0_IV).djvu/390

 

 

MORT ET SURVIE 

 

 

tisot

 James Tissot au château de Buillon, avec au premier plan probablement ses nièces.

Capture d'écran, film James Tissot, l'étoffe d'un peintre, diffusé sur la chaine Arte en 2020.

 

 

Tissot mourut en août 1902 au château de Buillon, d’une « fièvre pernicieuse ».

Sa mort parait avoir été brutale, il n’avait que 66 ans peut-être sa santé avait-elle été fragilisée par l’accident de la circulation subi à New-York en 1898 ?

Un peu paradoxalement, la publication des œuvres religieuses de Tissot l’avait rendu bien plus riche qu’il n’avait jamais été.

Que fit-il de son argent ? On sait en tout cas qu’il légua sa fortune et notamment son château à ses neveux.  Dans son testament, il avait prévu un legs de 1000 francs (somme plutôt modeste pour un millionnaire en francs de l’époque*) pour chaque enfant de Kathleen Newton, dont il ignorait d’ailleurs les adresses.

                                 * D’autant plus qu’il laissa la même somme à ses domestiques, augmentée d’une somme par année de service.

 

D’après ce qu’on sait, ces enfants eurent une vie plutôt morose. La fille Violet obtint après contestation juridique, l’héritage (assez correct) de son père légal, le Dr. Newton. Elle se maria à 54 ans et mourut en 1933, à 62 ans en Espagne. Par contre, la démarche du fils Cecil (né 5 ans après le divorce de Kathleen avec le Dr. Newton !) pour revendiquer son droit à l’héritage, fut rejetée. Il se maria avec une actrice, puis divorça. Il servit pendant la guerre de 14-18, accéda au grade de lieutenant (ou capitaine ?) et quitta le service pour invalidité. Il mourut  à 66 ans, plutôt pauvre (son héritage se montait à environ 100 £), en 1941, dans une Angleterre en guerre (voir le blog de Lucy Paquette, The Hammock https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/10/20/was-cecil-newton-james-tissots-son/

et https://thehammocknovel.wordpress.com/2015/05/15/james-tissot-domesticated/

 

A cette époque, Tissot, quoique pas complètement oublié, était entré dans le purgatoire des peintres démodés : finalement, c’est son œuvre religieuse qui, dans un premier temps, a le mieux survécu, fournissant une source d’inspiration pour le cinéma depuis ses débuts.

L’ensemble des images de Tissot, « très populaires outre-Atlantique » (Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature), inspira les cinéastes : Sidney Olcott (From the Manger to the Cross, De la crèche à la croix, 1912), David W. Griffith (Intolerance,1916), les films de Cecil B. de Mille, William Wyler (Ben-Hur, 1959), Franco Zeffirelli (Jésus de Nazareth, 1977) et même certaines scènes des Aventuriers de l’Arche perdue (1981) de Steven Spielberg.*

                                                      *  “Si vous avez vu Indiana Jones et les Aventuriers de l’arche perdue, vous avez déjà vu une peinture de Tissot, parce que l’arche que découvre Indiana Jones est tirée d’une illustration de Tissot” (Alexander Morrison, James Tissot's Rise to Stardom and the Unknown Side of the 19th-Century Painter, article d'août 2019, Site Sotheby's https://www.sothebys.com/en/articles/james-tissots-rise-to-stardom-and-the-unknown-side-of-the-19th-century-painter).

 

En France, la réalisatrice Alice Guy* (ou Alice Guy-Blaché) utilise les images de Tissot, dès 1898 pour diverses scènes puis en 1906 pour un grand film La Passion du Christ. C’est aussi le cas pour le film des frères Pathé, La Passion (1912).

                                                       * Considérée comme la première femme réalisatrice de cinéma, Alice Guy émigre aux USA vers 1908 avec son mari Herbert Blaché. Elle fonde avec lui une société de production qui finit par faire faillite. Se retire du monde du cinéma, meurt aux USA à 94 ans. Parmi de très nombreux films, elle réalise A Fool and His Money (1912), premier film joué uniquement par des acteurs afro-américains. Voir James Tissot and Alice Guy Blaché, https://aliceguyblache.com/news/james-tissot-and-alice-guy-blache

 

 Si les  oeuvres religieuses de Tissot restèrent relativement populaires, c'était dans les milieux croyants (il est significatif que ses gouaches de l'Ancien Testament ont été léguées au Musée Juif de New-York - où elles sont connues comme illustrations de la Bible juive, Hebrew Bible). Ses oeuvres "profanes" mirent plus de temps à sortir du purgatoire mais dans les dernières décennies du 20 ème siècle, puis au début du 21 ème siècle, lentement mais fermement, sa renommée commença à grandir à nouveau.

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Certes, Tissot n'est pas mis au tout premier plan de l'art, ni même sans doute au second rang. Il fait partie de ces artistes qui ont leur place dans l'histoire de l'art, et qui de plus, ont désormais un public d'admirateurs, comme le montrent les récentes expositions de son oeuvre, à Rome en 2015, à Los Angeles en 2019, à Paris en 2020.

Peut-on estimer la valeur d'un peintre à la cote de ses oeuvres ? C'est en tous cas une indication.

En 2006, Preparing for the gala fut vendu pour 2, 76 millions de dollars/£ 1,500,000 chez Christie's, Londres.C'était à ce moment le record pour un Tissot.

Comme on l’a indiqué, le Musée d’Orsay a acquis le tableau Le Cercle de la rue Royale en 2011 pour 4 millions d’euros ; ce prix élevé se comprend pour une œuvre présentant un caractère historique marqué.

En 2013, In the Conservatory (Rivals*) fut vendu pour 2,045 millions de dollars chez Christie's, New-York, soit en-dessous de l’estimation qui allait de 2,5 à 3,5m de dollars.

                                                                         * Il s'agit d'une toile de 1875 environ, à ne pas confondre avec Rivals de 1879 dont il a été question (troisième partie): la scène se déroule aussi dans la véranda/serre  de Tissot d'où le titre principal In the Conservatory. Le tableau Rivals de 1879 a été vendu en 2017 mais son prix n'a pas été communiqué.

 

 

Et l'homme ? Etait-il bon ou mauvais ? pour reprendre la question que Diderot posait sur un de ses personnages. La réponse parait évidente, pour Tissot comme pour la plupart des individus : ni vraiment bon, ni vraiment mauvais, un homme avec ses insuffisances. On peut lui reprocher d'avoir quitté sans se retourner les enfants de Kathleen Newton, qui certes n'étaient pas les siens, mais avec qui il avait vécu six ou sept ans;  tout à sa volonté de fuir le chagrin causé par la mort de Kathleen et de recommencer une nouvelle vie, il tourna définitivement le dos à ce qui lui rappelait son ancienne existence, sauf à rechercher l'image et la présence de Kathleen dans les manifestations spirites.

Fut-il un égoïste, malgré sa "conversion " et son christianisme militant autant que commercial  ?

Après avoir peut-être participé (ou pas ?) à la Commune, on se souviendra, à son éloge, qu'il témoigna par ses dessins sur l'horreur de  la répression. Mais rien n'indique qu'il ait, par la suite, eu des convictions politiques précises, et certainement pas révolutionnaires. Ses amis étaient plutôt des conservateurs plus ou moins sceptiques et ironiques (Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt) et Tissot leur ressemblait peut-être sur ce point. En bon bourgeois, il veilla à ses intérêts financiers et contrairement au message de l'Evangile dont il était le propagateur, l'idée ne lui vint pas de donner son argent aux pauvres. Mort célibataire, son héritage enrichit ses nièces et neveux.

Qui était le vrai Tissot ? Un bourgeois devenu châtelain, réaliste comme un personnage balzacien, ou un homme préoccupé des choses de l'autre monde ? Ce n'est pas forcément incompatible. L'image qu'il voulait peut-être donner, est celle d'un homme pour qui "la vraie vie est ailleurs" - dans un autre monde. Il semble avoir aimé le Moyen-Orient, qui était déjà un autre monde, d'une certaine façon.

On se souvient de la phrase rapportée par Léon Daudet :

« Je ne suis guère soumis au temps ni à l’espace. Je sais m’évader comme il faut. »

 

 

 

 

NB : Sites consacrés à Tissot (sélection):

 

 On trouvera une étude sur Tissot et des reproductions d'oeuvres sur les sites suivants :

Electric light

 https://eclecticlight.co/2016/08/01/james-tissots-late-narrative-paintings-the-bible-series-1/

My daily art display

https://mydailyartdisplay.wordpress.com/category/james-tissot/

 

On trouvera bien entendu sur le blog de Lucy Paquette, The Hammock (du nom d'un tableau de Tissot représentant Kathleen Newton dans un hamac - c'est aussi le titre du roman consacré à Tissot par L. Paquette), non seulement une mine de renseignements, mais de très nombreuses reproductions :

The Hammock

https://thehammocknovel.wordpress.com/tag/james-tissot/

 

Wikimedia reproduit un grand nombre d'oeuvres (dont beaucoup d'illustrations de l'Ancien et du Nouveau Testament)

Wikiart reproduit 453 oeuvres de Tissot

https://www.wikiart.org/fr/james-tissot

 

 

 

 

 

 


04 juin 2020

LE PEINTRE JAMES TISSOT, LE RETOUR EN FRANCE, QUATRIEME PARTIE

 

 

 

 

LE PEINTRE JAMES TISSOT,

LE RETOUR EN FRANCE

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

« UN LONDONIEN DE PARIS »

 

 

A la fin de 1882, James Tissot était de retour à Paris après la mort de sa compagne Kathleen Newton.

C’était probablement un homme riche qui revenait en France, mais pas pour autant désireux de se mettre en retrait du monde de l’art.

Dès 1883, il organisait une rétrospective de ses peintures de la période anglaise au Palais de l’Industrie. Il exposait plus d’une centaine de tableaux, mais sans doute pas ses tableaux les plus connus, qui n’étaient plus en sa possession puisque vendus au cours de la décennie écoulée. Il exposa donc les tableaux qui n’avaient pas trouvé preneur (et peut-être certains tableaux intimes qu’il souhaitait conserver ?)

Selon ses biographies, cette exposition ne fut pas un succès; on remarqua surtout les pastels exposés par Tissot, qui étaient une nouveauté*.

                                                             * « En 1883, le critique d'art Alfred de Lostalot les considérait comme les meilleurs des travaux exposés au Palais de l'Industrie, de loin supérieurs à ses travaux anglais qui en général avaient échoué à plaire au public parisien ». Le romancier et chroniqueur de la vie parisienne, Jules Claretie, conseillait d’aller voir les « pastels de Tissot, un Parisien de Londres devenu Londonien de Paris» (notice Gazette Drouot http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/lot-ventes-aux-encheres.jsp?id=2559117)

 

Même si Tissot avait exposé ses toiles les plus connues, il est probable que le public et les critiques auraient quand même boudé. En effet, à cette époque, les Français étaient plutôt “nationalistes” en peinture ou en musique (le ressentiment de la guerre perdue de 1871 avait renforcé les réflexes chauvins). Ils n’avaient pas de goût pour ce qui leur semblait d’inspiration étrangère. En Angleterre, on avait jugé que le style de Tissot était trop français (ce qui n’avait pas fait obstacle à une réussite honorable, au moins dans les premières années de son séjour).

C’était l’inverse qui se produisait maintenant en France. Peu importe d’ailleurs si le style de Tissot n’était pas vraiment anglais : le public  français jugeait qu’il l’était, du seul fait qu’il avait passé 11 ans en Angleterre.

Tissot devait donc reconquérir le public français - et pour commencer, ancrer ses représentations dans la société française de son temps –  puisqu’il n’était pas question pour lui de changer de genre, de se consacrer au paysage ou à la peinture d’histoire par exemple. Il choisit donc le sujet “La Femme à Paris”, calculé pour lui rendre sa réputation de peintre « bien parisien ».

 

 

 

UN PARISIEN DE RETOUR CHEZ LUI ?

 

 

Dans un article du Figaro d'avril 1885, le célèbre critique Albert Wolff* consacre un article élogieux à James Tissot, après avoir exprimé, comme il se doit, son peu de goût pour la peinture d’importation étrangère (Wolff était un naturalisé, mais il partageait le chauvinisme ambiant, ou se croyait obligé de le dire).

                                             * Albert Wolff, (1825-1891), d’origine allemande, naturalisé français, littérateur et auteur de théâtre, collaborateur du Figaro, était un critique artistique très écouté, Il prit parti contre le mouvement impressionniste – même si à titre individuel il il appréciait certains des artistes du mouvement. Il fut un des principaux soutiens de Whistler en France (qu’il ne considérait pas comme un impressionniste). Léon Bloy a fait de lui un portrait au vitriol, tant pour le physique que pour le caractère, avec quelques notations antisémites – même si Bloy n’était pas antisémite.

 

Albert Wolff revient d‘abord sur la participation de Tissot à la Commune :

« M. Tissot a passé une dizaine d'années à Londres à la suite de la Commune, dans laquelle il remplit je ne sais quel rôle effacé. Si cet artiste distingué, ce parfait gentleman, cet homme instruit et correct a figuré pour une part dans les affaires de la Commune, on peut dire de lui qu'il a appartenu au mouvement insurrectionnel de 1871 par la révolte de la pensée et non par l'action; il a rêvé je ne sais quel bouleversement violent dans les arts, et la révolution vaincue, il a cru devoir se réfugier en Angleterre. L'amnistie nous l'a rendu, en même temps que le grand statuaire Dalou. » « L'Angleterre, qui ne s'occupe pas des opinions politiques d'un peintre, s'en tenait au talent de M. Tissot et lui fit une belle place à Londres ».

Wolff ne mettait donc pas en doute la participation de Tissot à la Commune, ni le fait que son retour avait été rendu possible par l’amnistie des Communards en 1880. Or, on l’a indiqué plus haut, selon certaines sources, Tissot avait été déchargé de toute implication dans la Commune en 1874 et avait déjà pu revenir en France pour de courts séjours à partir de cette date.

Au passage, on notera que dans le Figaro, citadelle du conservatisme, il n’était pas spécialement choquant de faire l’éloge d’artistes ayant appartenu à la Commune comme « le grand statuaire Dalou » ou qu’on pensait y avoir appartenu, comme Tissot.

Dans cet article, Wolff rappelait qu’il avait peu apprécié les tableaux de Tissot peints en Angleterre :

«… l'Angleterre avait absorbé le Français, et son oeuvre, (…) consacrée aux moeurs anglaises, portait les traces des brouillards de Londres qui avaient en quelque sorte obscurci le talent ».

Ainsi, la série Le fils Prodigue : « C'était là une idée anglaise et de la peinture étrangère ». 

Ayant fait part de ses préventions contre Tissot (“ce faux Anglais et qui n'était plus à mon avis un peintre français”) à un ami commun, le peintre Heilbuth*, celui-ci l’emmena voir Tissot et Wolff put constater que dans ses nouvelles oeuvres,Tissot récupérait peu à peu « le tempérament français. Ce fut comme un dégel de ce talent si essentiellement parisien. Revenu parmi nous, il continua sa vie de laborieux, se montrant peu, travaillant énormément » ; «  les brouillards de Londres s'étaient dissipés et Paris avait reconquis ce fils égaré : il venait de terminer les premières de ces pages parisiennes qu'il consacre à la femme ».

                                      * Ferdinand Heilbuth (1826-1889), peintre d'origine allemande, naturalisé Français, auteur éclectique de paysages, personnages féminins, scènes de genre, portraits.

 

 

Wolff put donc apprécier en exclusivité les toiles sur lesquelles Tissot comptait pour rétablir sa réputation dans le public parisien, les « Quinze tableaux sur la femme à Paris », qui seront exposés en avril-juin 1885 à la galerie Sedelmeyer,

Pour Wolff, Tissot se situe bien ans la ligne de « l'art moderne français, avec ses aspirations à la recherche de la réalité vibrante qui nous entoure ».

Il rapprochait Tissot du courant naturaliste en littérature : « C'est du bon naturalisme ou, pour me servir de l'expression de Zola, c'est le document humain en peinture. Je ne dis -pas que ce soit là l'art tout entier, mais c'est à coup sûr une des plus complètes et des plus intéressantes manifestations d'un courant artistique qui est bien l'expression de notre temps de recherches et d'analyse ».

(Albert Wolff, Le Figaro, 17 avril 1885)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k279272b/f1

bpt6k279272b/f1

 

 

 

« LA FEMME À PARIS »

 

 

Les tableaux de la série sont des toiles verticales d’assez grand format, centrés sur un ou deux personnages principaux, mais avec parfois de nombreuses figures environnantes, voire même des effets de foule.

Les toiles les plus connues sont consacrées à des scènes de la vie de la haute société, même si Tissot a souhaité monter une réalité sociale plus large.

Tissot espérait pouvoir publier un livre illustré avec les gravures tirées de chaque peinture, accompagnée d’un texte confié à un écrivain ou artiste réputé. Les auteurs pressentis étaient Zola, Maupassant, Alphonse Daudet, Paul Bourget, Meilhac, Halévy, George Ohnet, Jules Clarétie, Aurélien Scholl, Charles Yriarte,le compositeur Gounod, les poètes Sully-Prudhomme, Théodore de Banville, François Coppée*.

 

                                            * Meilhac et Halévy avaient été les librettistes attitrés d’Offenbach et aussi les auteurs du livret de Carmen de Bizet. Désormais séparés, ils se consacraient à des comédies bourgeoises qui permirent à chacun d’entre eux d’entrer à l’Académie française. Georges Ohnet était le célèbre (à l’époque) auteur de Serge Panine (1881), du Maître des Forges (1882). Paul Bourget, adversaire du naturalisme, eut son plus grand succès en 1889 avec Le Disciple qui dénonçait les risques d’une philosophie matérialiste. Aurélien Scholl, journaliste et littérateur, connu par son esprit caustique. Jules Clarétie, critique et romancier, membre de l’Académie française en 1888. Charles Yriarte, d'origine espagnole, journaliste, homme de lettres, collaborateur du Figaro, directeur du Monde illustré. Les poètes pressentis étaient alors considérés comme les plus éminents en France. Les autres noms cités sont bien connus.

 

 Alphonse Daudet, vieil ami de Tissot*, devait se charger d’un texte et convaincre les autres auteurs de contribuer, mais ce projet ne fut pas réalisé – le seul texte publié fut semble-t-il celui de Ludovic Halévy pour La plus jolie femme de Paris.

                                                            * Tissot et Daudet se connaissaient depuis l'époque du Second Empire. Si on admet que Tissot à participé (même de loin) à la Commune, tandis que Daudet était très défavorable à la Commune, on peut voir que les divergences politiques (temporaires) n'avaient pas nui à leur amitié.

 

 

 

 

LA PLUS JOLIE FEMME DE PARIS

 

 tissot1_bjd musée geneve

James Tissot, La plus jolie femme de Paris, entre 1883-85

Musée d'art et d'histoire de Genève.

http://blog.mahgeneve.ch/la-plus-jolie-femme-de-paris-se-pare-dun-cadre-de-fete/

 

 

 

 

Dans La plus jolie femme de Paris, il s’agit d’une mondaine qui entre dans un salon de la bonne société, entouré de mondains qui s’effacent pour la laisser passer - certains semblent se détourner plus ou moins hypocritement, d’autres, les plus âgés, affichent une attitude hautaine.

La jeune mondaine semble « sur un petit nuage », suivie d’une autre femme, plantureuse et plus âgée (la maîtresse de maison on suppose). Le sens du tableau est sans doute donné dans le texte écrit par Ludovic Halévy (le seul texte du programme à avoir été rédigé) : une bourgeoise, femme d’un homme de loi, est élue la plus jolie femme de Paris par des mondains. Elle a à peine le temps de savourer cette consécration qu’elle apprend peu après que les mondains ont désigné une nouvelle titulaire, une actrice de revue.

C’est peut-être l’explication de l’attitude hypocrite des invités qui l’entourent : ils savent bien le caractère éphémère du titre qu’ils lui accordent et paraissent se délecter par avance de la réaction future de la jeune bourgeoise : certainement celle-ci se considère comme bien supérieure à une actrice de music-hall, mais que pensera-t-elle en apprenant qu’elle a été mise au même niveau que cette dernière -  en fait, au niveau d’un simple objet sexuel ?

On note un traitement presque caricatural des personnages (essentiellement masculins) de tous âges qui entourent la jeune bourgeoise.

Albert Wolff était admiratif : « C'est la vie même traduite sur la toile, et si l'on reproche à M. Tissot que sa plus jolie femme de Paris n'est vraiment pas si jolie que cela, il vous répond, avec la précision d'un observateur, que la femme, réputée la plus jolie dans les salons mondains, est rarement une beauté complète. »

 

  

 

L’AMBITIEUSE OU LA FEMME POLITIQUE

 

 

Même traitement presque caricatural dans L’ambitieuse ou La femme politique (comprenez dans le langage de l’époque, la femme de l’homme politique, car la seule possibilité pour une femme de jouer un rôle politique était indirecte, en tant que femme d’un homme politique).

Au bras d’un homme plus âgé (son mari probablement) une jeune femme fait son entrée dans une salle encombrée d’invités en habits de soirée et robes de bal, attirant tous les regards.

Cette toile ressemble beaucoup (au moins dans l’allure générale) à une toile de la période anglaise Evening, ou The Ball (la Soirée ou le Bal), datée de 1878.

Mais il y a entre les deux toiles des différences qui montrent l’évolution de la personnalité de Tissot et de son regard sur le monde.

Dans la toile anglaise de 1878, la jeune femme est présentée sous les traits de Kathleen Newton, avec une expression grave et réservée. Son apparition dans une réunion mondaine (un bal) fait une sensation modérée (les réactions des autres personnages de la scène sont quasiment imperceptibles – une jeune fille jette un discret regard en coin à la nouvelle arrivante). Il règne dans la toile une forme de bon ton britannique qui rappelle les romans d’Anthony Trollope – remarque étant faite que la scène représentée devait être pour Kathleen Newton et Tissot un rêve inatteignable : compte-tenu de leur situation maritale en marge, il ne pouvait être question de les inviter dans une assemblée aussi manifestement distinguée*.

                                                               * La notice consacrée au tableau par le Musée d’Orsay semble passer à côté de ce qui distingue le tableau de 1878 de L’ambitieuse et beaucoup plus s’appliquer à ce dernier tableau.

 

 

 James_Tissot_-_The_Ball

James Tissot, Evening, ou The Ball / Le Bal, 1878

Musée d’Orsay

Wikipedia

 

 

 

 

Dans L’ambitieuse, d’ailleurs qualifiée de Femme politique, la femme est bien moins réservée que dans le tableau de 1878 ; elle est consciente d’attirer tous les regards et sourit de l’effet qu’elle provoque. Les personnages masculins représentés se livrent à des commérages ou la dévisagent carrément. La pièce où elle pénètre est littéralement bondée – on distingue les fez rouges de diplomates turcs ou égyptiens. Ici aussi le traitement des personnages est presque caricatural, ce qu’il n’était pas dans Evening.  Les physionomies des personnages (certains ont vraiment des "têtes à claques"), aussi bien dans L’ambitieuse que dans  La plus jolie femme de Paris, dénotent un regard sans complaisance sur la bonne société. Faut-il y voir l'indice d'une attitude plus critique de Tissot sur une classe sociale (il faudrait alors affiner*) ou un regard plus sombre sur le monde en général ? 

                                                         * Le milieu décrit dans ces tableaux est-il plutôt aristocratique (on peut en douter) ou plutôt bourgeois et parvenu, peut-être lié aux aux milieux du  pouvoir politique (les républicains opportunistes) ? Pour nos contemporains, c'est presque la même chose, ce ne l'était pas pour l'époque, ni socialement, ni politiquement.

 

On retrouve quelques uns des "figurants" de Evening dans L'ambitieuse (la dame âgée et corpulente) ou bien une distribution des groupes similaire mais avec des personnages différents  (comparer l'invité flegmatique à moustache tombante et sa compagne au profil élégant dans Evening et les deux hommes placés au même endroit dans L'ambitieuse).

 

La femme représentée dans L'ambitieuse n’est pas spécialement belle, même si son physique est avantageux – il est probable que Tissot a essayé de lui donner une physionomie française (avec un succès relatif) pour éviter l’accusation de ne peindre que des Anglaises. En tout cas, sa beauté n’est pas classique. Avec son menton un peu pointu, elle n’a pas la joliesse plus fade de La plus jolie femme de Paris. Son principal atout parait être son caractère déterminé, exprimé par le titre de la toile. La robe qu’elle porte (mais ce n’était évidemment pas l’intention de Tissot) déplut aux critiques : c’était une robe démodée ! (voir plus loin la critique de La Vie Parisienne).

 

 

 Tissot,_Ambitious

 James Tissot, L'ambitieuse (Political Woman) entre 1883 et 1885

Albright–Knox Art Gallery 

 Wikimedia

 

 

 

 

 

 

A QUESTION OF FASHION (UNE QUESTION DE MODE)

 

 

On doit ici poser une question qui ne vient pas naturellement à l’esprit de nos contemporains, tant pour Evening que pour L’ambitieuse.

A l’époque où vivait Tissot, il existait une règle parfaitement établie : en vêtements de soirée, les femmes avaient les épaules et les bras nus - éventuellement avec de longs gants (et ne portaient pas de chapeau, bien entendu). Or les deux tableaux représentent indubitablement une réception (ou un bal) en soirée, puisque les femmes qu’on voit sont décolletées, à l’exception surprenante des protagonistes principales qui sont en robe avec col montant et manches longues, et même une sorte de petit chapeau ou bonnet fleuri dans la toile de 1878.

Certains tableaux de la série La femme à Paris reflètent parfaitement l'usage de porter des robes décolletées pour les soirées ou les bals, comme La plus jolie femme de Paris ou Les demoiselles de province (voir ci-dessous).

 Dès lors on peut se demander pourquoi les deux protagonistes principales de Evening et de L’ambitieuse.ne suivent pas cette règle admise.

La question est posée par le site américain Fashion History Timeline (State University of New-York, https://fashionhistory.fitnyc.edu/1878-james-tissot-evening/), qui n’a pas de réponse à apporter (ce site indique à tort que Evening fait partie du cycle La femme à Paris).

En fait, la mode de l’époque distinguait la robe du soir, décolletée, de la robe de dîner, qui en principe, ne l’était pas. On peut donc penser que dans les deux toiles de Tissot, le personnage féminin porte une robe de dîner, mais comme les autres femmes sont en robes décolletées, cela ne rend pas plus compréhensible l’anomalie*.

                              * Des robes du soir non décolletées existaient, pour des personnes d’un certain âge par exemple, ou des veuves – mais à l’évidence ce n’est pas le cas des personnages centraux des deux tableaux de Tissot. Dans Le Bal comme dans L'ambitieuse, on voit d'ailleurs une dame âgée et corpulente en robe décolletée. Mais dans La plus jolie femme de Paris, la femme âgée qui se tient derrière le personnage principal n'est pas décolletée.

 

1880_g_dec_det_b

Mode anglaise de mai 1880, Godey's Lady's Book

Figure 1: Robe du soir (evening dress)

 Figure 2: Robe de dîner (dinner dress).

On voit que la robe du soir est décolletée et non la robe de dîner.

http://www.vintagevictorian.com/costume_1880e.html

 

 

 

Mais ce qui est aussi surprenant, c’est (à notre connaissance) qu’aucun critique de l’époque n’ait relevé l’incongruité de personnages féminins en robe de dîner dans une soirée où le décolleté était de rigueur.

Tentons une explication un peu tirée par les cheveux : Kathleen Newton et Tissot n’étaient pas invités dans les réceptions formalistes de la bonne société anglaise. Il est donc probable que Kathleen n’avait pas besoin de robe de soirée décolletée. Lorsque Tissot a peint Evening, il a pris Kathleen comme modèle et il lui a fait porter sans doute la plus belle de ses robes ; mais cette robe splendide est une robe de dîner, portée d’ailleurs avec un petit chapeau. Tissot n’a pas réfléchi que la tenue n’était pas adéquate pour une soirée (ou peut-être, s’est permis une sorte de plaisanterie en montrant Kathleen – qui n’était pas admise dans les soirées de la bonne société - y faisant son entrée en robe de dîner !). Puis, vers 1885, il a repris naturellement la présentation du tableau de 1878 pour L’ambitieuse, sans plus réfléchir.

Si quelqu’un a une meilleure hypothèse …

                 

 

 23989519708_f9610a455f_o

  Robes du soir en 1888, mode anglaise. La coupe de la robe de gauche, plus simple, donne une impression plus moderne,  au moins pour le haut, qu'on retrouvera dans les décades suivantes.

 https://fiveminutehistory.com/fashions-of-the-late-victorian-era/

 

robes

Mode française, 1885. Toilette de bal (à gauche) et de dîner. Bien que la toilette de dîner ait aussi les bras nus, elle n'est pas décolletée. Les deux modèles tiennent un éventail replié.

Metropolitan Museum, New-York

 https://libmma.contentdm.oclc.org/digital/collection/p15324coll12/id/7827

 

 

 

JEUNES FILLES « BIEN » ET JEUNES FEMMES « MOINS BIEN »

 

 

Un autre tableau représente une femme de la haute société (La Mondaine) : on voit une jolie femme, au visage encore juvénile, à la sortie d’une réception, lorsque son vieux mari (?) l’aide à remettre sa pelisse au milieu des autres invités, dans le vestibule d’un hôtel particulier. Le tableau est assez réussi et les personnages ne sont pas caricaturaux.

Dans les autres tableaux, on quitte la haute société.

La demoiselle d’honneur permet de voir une scène de rue parisienne très animée (les grands boulevards ?) : une très jeune fille en robe bleue bien apprêtée, la demoiselle d’honneur, monte dans un fiacre. Un personnage plus âgé, bien habillé, la fleur à la boutonnière, la bouche gourmande, la barbe bien taillée, lui tient la portière, un gant incomplètement passé à la main, le parapluie ouvert. C’est certainement le témoin du marié.

Dans la foule qui encombre le trottoir (on distingue un patissier ou charcutier portant son plateau sur la tête), certaines personnes se sont arrêtées pour regarder la scène : deux jeunes filles en noir d’un milieu plus modeste que la demoiselle d’honneur (des commises de magasin sans doute), sont attendries. Un jeune livreur d’une douzaine d’années crie quelque chose à la jeune fille (une plaisanterie grivoise ?) -  heureusement, celle-ci, tout à son rêve aussi bleu que sa robe à tournure, n’entend rien. Pour montrer qu’il crie, Tissot lui met la main en porte-voix alors qu’il est placé très près des personnages centraux, petite facilité. On devine que la jeune fille appartient à la moyenne bourgeoisie. Elle habite un immeuble (haussmannien ?) dans une rue très passante (et pas un hôtel particulier dans un quartier tranquille) – c’est aussi, peut-on penser, une oie blanche qui ignore encore certaines réalités de la vie et idéalise l’amour (le témoin barbu, en revanche, doit en connaître un rayon sur ce point et rêve peut-être de donner sa première leçon à la jeune fille).

Selon Albert Wolff : « Tout est souriant et éclatant dans la Demoiselle d'honneur, type de jeune bourgeoise qui, accompagnée du garçon d'honneur, monte dans un lourd landau, le coeur rempli de secrètes espérances. Tout autour d'eux, Paris s'agite affairé et indifférent dans ce grouillement particulier de notre foule, prise sur le vif avec la précision de nos maîtres naturalistes en littérature. François Coppée écrit le texte pour cette page extraordinairement bien venue. »

 

 

Tissot_bridesmaid

 James Tissot, La demoiselle d’honneur/The Bridesmaid, entre 1883  et 1885

Leeds art gallery, (Royaume-Uni), www.leeds.gov.uk/artgal

Wikimedia

 

 

 

Parmi les autres œuvres certaines permettent de voir une véritable foule, même si elle est considérée d’assez loin.

Dans Ces dames des Chars des jeunes femmes en tenue de fantaisie, leurs cheveux dénoués sous des sortes de diadèmes dans le style de la statue de la Liberté, conduisant des chars vaguement romains, entrent dans une arène, sous le regard de la foule qui remplit l’amphithéâtre couvert. Ces spectacles équestres se donnaient dans un lieu très connu à l’époque, l’Hippodrome de l’Alma. Le tableau montre en plans successifs les conductrices qui avancent dans l’arène; il donne une idée de l’architecture métallique de la salle. Comme toutes les filles participant comme actrices à des spectacles de ce type, les « dames des chars » étaient évidemment assez fascinantes, car elles avaient la réputation d’être sexuellement disponibles.

 Voir reproduction sur le site du RISD Museum, Rhode Island USA https://risdmuseum.org/art-design/collection/ladies-chariots-ces-dames-des-chars-58186.

 

 

 

 

 

 

AUTRES FIGURES SUR UN THÈME INTARISSABLE

 

 

 

Même effet de foule dans Les femmes de sport [sic !], qui a comme décor un cirque très connu à l’époque, où les acteurs étaient en fait des amateurs appartenant à la haute société. C’est ce qui explique que tout le public masculin soit en habit de soirée - avec quelques hommes en uniforme rouge, probablement des officiers anglais en visite à Paris. Une femme parmi les spectateurs, au premier plan, regarde le peintre. Mais le titre choisi est curieusement inadapté au tableau : il ne montre pas du tout une sportive (Tissot aurait pu choisir une cavalière, une escrimeuse, ou pourquoi pas une cycliste –  on commençait à en trouver), ni même une amatrice de sport, mais seulement la spectatrice d’un spectacle de cirque - même si les artistes de cirque doivent être en bonne condition physique et sont donc aussi, des sportifs. La scène montre des acrobates et un clown – l’attention se porte sur l’acrobate au centre du tableau : avec son monocle d’homme du monde et son rictus suffisant, ce personnage est « tout un poème » pour Albert Wolff !

Le tableau est conservé au Museum of Fine Arts de Boston sous le titre, bien plus adéquat, The Circus Lover (l’amatrice de cirque). Voir reproduction sur le site du musée https://collections.mfa.org/objects/33605.

 

 

 Exception par rapport au titre de la série, Les demoiselles de province ont un air de déjà vu : c’est le groupe central du tableau de la période anglaise Too Early. Mais cette fois il s’agit d’un père, bon notable de province, visage rubicond et cheveux blancs, avec ses trois filles (assez jolies) qui sont invités à une réception officielle, sans doute à la préfecture (on voit les drapeaux français entrecroisés, un buste de Marianne) : ils sont dans l’entrée pour accéder à la réception - peut-être sont-ils arrivés en avance, mais ce n'est pas gênant; leur contentement et leur vanité naïve de se trouver sous les , même si c’est dans une version provinciale, est le sujet du tableau.

Récemment revenu sur le marché de l’art, le tableau est aussi connu comme Provincial Women ou Provincial ladies (femmes de province ou dames de province).

 

 

 

James_Tissot_-_Les_demoiselles_de_province

 James Tissot,  Les demoiselles de province, 1885.

Les demoiselles sont en robe du soir décolletées. La demoiselle de droite n'est pas complètement décolletée car sa robe a un empiècement transparent, mais elle a les bras nus comme les autres demoiselles. Détail amusant, un chat semble se prélasser tandis que les musiciens de l'orchestre s'installent. A gauche, au-dessus des drapeaux entrecroisés, on voit un curieux blason (trois ronds rouge sur fond blanc, peut-être le blason d'une ville imaginaire ?), à droite, un buste qui parait coiffé d'un bonnet phrygien (?) -  peut-être une Marianne qui semble assez renfrognée. Faut-il y voir des allusions politiques ?

 Wikimedia,  Source/Photographer Christie's (vente 16 juin 2015 )

 

 

 

Un tableau qui semble disparu, L’acrobate, montrait une danseuse de corde – il est intéressant de savoir que Tissot à l’époque courtisait une danseuse de corde et que celui qui aurait dû écrire la nouvelle en relation avec le tableau était le célèbre (à l’époque) journaliste, auteur comique et boulevardier Aurélien Scholl : or il semble que celui-ci était le concurrent amoureux de Tissot auprès de la jeune danseuse (?).

Sans dot est une scène illustrant un aspect différent de la condition féminine. Dans un jardin public (le parc de Versailles?), une vieille dame en noir lit les journaux en jetant par terre, sans trop de gêne, les pages déjà lues. A ses côtés, sa fille, en noir elle aussi, l’air modeste et résignée à son sort. Le titre nous apprend qu’elle n’a pas de dot (le père de famille est sans doute mort en laissant sa femme et sa fille démunies, bien qu’il s’agisse de gens d’un milieu plutôt bourgeois). Donc la fille trouvera difficilement un mari ou pas du tout, selon les mœurs de l’époque. A distance, des jeunes officiers discutent, l’un en pantalon garance ; pour la jeune fille qui ne les regarde pas (mais est consciente de leur présence), ils représentent un idéal de mariage quasiment inatteignable…*

                                                      * Lucy Paquette dans son blog The Hammock pense que la jeune fille est une veuve. Mais en ce cas, est-ce qu'il serait question de l'absence de dot comme l'indique le titre du tableau ? Albert Wolff a plutôt vu une orpheline et non une veuve dans la jeune fille : « la maman lit des journaux illustrés dans une allée de Versailles et, à ses côtés, sa grande fille, résignée dans sa pauvreté et pensant comme à un suprême espoir aux jolis officiers qui se sont arrêtés près d'elle ».

 

 

 

Dans une scène pleine de monde, Les femmes d’artistes, Tissot décrit un événement du petit monde de l’art - du moins des artistes qui exposaient au Salon officiel : les artistes et leurs compagnes (légitimes ou pas) ainsi que leurs invités se donnaient rendez-vous pour déjeuner au restaurant Ledoyen à l’occasion du vernissage du Salon annuel de peinture et sculpture, qui se tenait au Palais de l’Industrie*. La scène décrit l’ambiance animée du restaurant, où on échange probablement les tout derniers ragots et les nouvelles de la profession. Tissot semble avoir représenté Auguste Rodin parmi les personnages du tableau.

Voir une reproduction sur le blog de Lucy Paquette The Hammock https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/12/20/tissots-la-femme-a-paris-series/

                                            * Le Palais de l'Industrie et des Beaux-arts (communément Palais de l'Industrie) avait été construit pour l'Exposition universelle de 1855 sur l'avenue des Champs-Élysées à Paris. Détruit à partir de 1896 pour laisser place au Petit Palais et au Grand Palais. Il était utilisé pour les salons artistiques de 1857 à 1897, expositions agricoles et horticoles, concours hippiques, fêtes et cérémonies publiques (Wikipedia).

 

D’autres tableaux complétaient la série, dont une scène dans une église, Musique sacrée (dont on reparlera), aujourd’hui non localisée ; on voyait une femme du monde chantant un hymne religieux.

 

 

LA DEMOISELLE  DE MAGASIN

 

 

 

 James_Tissot_-_The_Shop_Girl

James Tissot,  La demoiselle de magasin/The Shop Girl, entre 1883 et 1885

Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada

Wikipedia.

 

 

Enfin, un des tableaux les plus remarquables de la série est intitulé Les demoiselles de magasin (aujourd'hui : La demoiselle de magasin, The Young Lady of the Shop ou The Shop Girl en anglais, car le tableau est conservé à l’Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada).

Il est remarquable par son cadrage oblique et le fait qu’une partie de l’action est invisible - bien qu’il s’agisse d’une action tout-à-fait anodine. La scène représente l’intérieur d’un magasin de modes, par une belle journée. Une vendeuse, en stricte robe noire, tient la porte ouverte pour laisser sortir une cliente (moins probablement un client) qu’on ne voit pas et lui remettre son paquet au moment où elle sortira. Une autre vendeuse range des marchandises en levant les bras et s’aperçoit que, derrière la vitrine, un homme en chapeau haut-de-forme écarquille les yeux sur elle, sans doute un « vieux marcheur » comme on disait alors pour désigner les hommes qui passaient leur journée à suivre et à draguer les jeunes filles ou jeunes femmes.

Dehors, on devine l’agitation du boulevard, les piétons, les voitures à chevaux, les omnibus. Tissot n'a pas oublié la colonne Morris ni les auvents des commerces (ou peut-être d'une brasserie) sur le trottoir d'en face. Sur la droite du tableau, on distingue un valet de pied, sans doute celui de la riche cliente qui attend près de la voiture de celle-ci. On comprend que le tableau est conçu selon le point de vue de la personne qui va sortir du magasin, qu’on ne voit pas –  de sorte que le spectateur se confond avec ce personnage.

Albert Wolff fut enthousiasmé par le tableau : « Une des plus jolies compositions, et qui appelle le talent de Zola pour le texte, est celle que le peintre intitule : Les Demoiselles de Magasin. Elle est en même temps, à mon avis, la plus haute expression du talent naturaliste de M. Tissot : par la grande glace de la devanture le jour répand ses clartés dans la boutique. Dehors, un beau entre deux âges contemple, d'un regard surexcité, les demoiselles de magasin, qui ne sont plus de la première jeunesse. La scène semble être prise dans la vie réelle et transportée par un miracle sur la toile, tant elle est vivante, précise et alerte. Pas une défaillance dans cette belle oeuvre, qui est complète de haut en bas et de long en large, composée avec un goût et une sobriété étonnants, exécutée par un artiste véritable et certainement l'un des esprits les plus originaux de ce temps » (art. cité).

C’est donc Zola qui aurait dû faire le texte pour l’histoire tirée du tableau; pour autant, faut-il parler de peinture « naturaliste », comme Wolff  le fait – la peinture parait un peu rose pour être comparée aux oeuvres littéraires qu’on rangeait sous l’étiquette « naturaliste », souvent brutales et sombres (par exemple, Germinal, publié justement en 1885).

Le personnage principal est forcément la vendeuse qui tient la porte ouverte. Elle est blonde et souriante, avec un visage doux, ovale et un peu large. On pense que le modèle était ne jeune femme que Tissot courtisait à l’époque, Louise Riesener.

Enfin, il n’est pas besoin, pour parler de cette toile, de prétendre que la jeune fille est à vendre comme les marchandises du magasin et d’en faire le symbole de la femme dominée par la société masculine et sexiste (en oubliant au passage que l’essentiel des clients d’un magasin de mode sont des clientes). C’est pourtant maintenant une sorte d’idée convenue* et le tableau figura en 2016 au Musée d’Orsay dans une exposition sur la Prostitution et l’art.

Mais les contemporains pensaient plutôt que les demoiselles de magasin gagnaient leur vie vertueusement et péniblement - alors qu’elles auraient pu choisir des voies plus faciles (?) et moins morales (cf article du journal Gil Blas, cité par le blog Le Grenier de mon Moulin, à propos d’une loi du 29 décembre 1900 prévoyant l’obligation d’avoir autant de sièges que d’employées dans les magasins :  Février 1901, les demoiselles de magasin peuvent s’asseoir

http://www.legrenierdemonmoulins.fr/2018/09/fevrier-1901-les-demoiselles-de-magasin-peuvent-s-assoir.html

                               * Voir par exemple What’s really for sale here?, site Sartle https://www.sartle.com/artwork/the-shop-girl-james-tissot  ou la notice Wikipedia en anglais The Shop Girl (Tissot), https://en.wikipedia.org/wiki/The_Shop_Girl_(Tissot)

 

Lors de l’exposition des tableaux en Angleterre en 1886, la notice décrivait la jeune vendeuse (qualifiée d’ailleurs de young lady, ce qui lui reconnaissait un statut social correct) comme une professionnelle avisée qui avait compris sa première leçon : être polie, convaincante et plaisante. Peu importe ce qu’elle pense, du moment qu’elle a un sourire et le mot qu’il faut pour chacun (cité par le blog The Hammock  de Lucy Paquette).

Ce n’était pas mal vu…

 

 

 

ACCUEIL CRITIQUE FROID

 

 

L’exposition ne fut pas un succès, au moins chez les critiques. La Vie parisienne, magazine des gens du monde, regretta que les femmes représentées soient toujours « la même anglaise », jugement manifestement dicté par le parti-pris. Plus justement, le même magazine critiqua la femme représentée dans L’Ambitieuse : elle ne pouvait pas prétendre être considérée comme élégante, portant une de ces robes rose qu’on aimerait voir disparaître et qui durent toujours, avec un corselet en pointe noir à la mode il y a 20 ans !

Curieusement, il ne semble pas que la critique ait relevé l’incongruité d’une femme apparaissant en robe à col montant  dans une soirée où les autres femmes sont décolletées.

Selon le blog The Hammock  de Lucy Paquette, certains critiques trouvèrent aussi bien les poses que les compositions étranges et déconcertantes : ce qui faisait l’originalité de Tissot était incompris des critiques.

 

En 1886, les mêmes tableaux furent exposés à Londres, chez Arthur Tooth and Sons. Là non plus, le succès ne fut pas vraiment au rendez-vous, pour des raisons différentes: certains critiques parlèrent d’une exposition d’images populaires, quelque chose de l’ordre de la distraction (entertainment) plus que de l’art (Nancy Marshall et Malcolm Warner, James Tissot: Victorian Life, Modern Love,1999).

Mais plusieurs des oeuvres exposées trouvèrent acquéreur sur le marché anglais. La notice du tableau The Circus lover (Les Femmes de sport dans la version française) du Museum of Fine Arts de Boston indique que ce tableau fut vendu en 1889 par Christie’s en même temps que 9 autres tableaux de la série « La femme à Paris » (le vendeur était le premier acquéreur, Mr. Simon, le nouvel acquéreur était Mr. King). On peut donc dire que le marché anglais restait fidèle à Tissot, tandis que le marché français le boudait (cf. https://collections.mfa.org/objects/33605?image=).

Au Salon de 1887, les critiques parisiens étaient toujours dubitatifs : «  M. Tissot, un anglomane convaincu, toujours à la mode de Londres » (Henry de Chennevrières, Salon de 1887, (notice Gazette Drouot http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/lot-ventes-aux-encheres.jsp?id=2559117)

Il est probable que Tissot exposait à ce moment les premiers tableaux d’une nouvelle série, L’Etrangère – cette série devait être consacrée au thème inépuisable de «“la femme », mais Tissot comptait sans doute exploiter sa connaissance du monde anglo-saxon – au risque de confirmer chez ses critiques qu’il était plus Anglais que Français.

En fait la série ne compta que deux tableaux, dont l’un est assez réussi, La Voyageuse (on en dira deux mots plus loin).

Mais comme on va le voir, l’esprit de Tissot était en train de changer et la série s’interrompit après les deux premiers tableaux.

 

 

AMOURS ET SPIRITISME

 

 

Bien que très éprouvé par la mort de Kathleen Newton, James Tissot ne s’est pas désintéressé des aventures amoureuses.  Il fut un moment amoureux d’une danseuse de corde (sans doute celle qu’il représenta dans le tableau L’acrobate dans sa série parisienne, actuellement perdu ?).

A peu près en même temps, il souhaita épouser une jeune femme de 25 ans, Louise Riesener, fille et petite-fille de peintre. On pense que Louise a servi de modèle pour La Demoiselle de Magasin.  Tissot, qui était resté célibataire, désirait sans doute se marier pour donner à sa vie plus de stabilité. Mais Louise finit par rompre cette relation (selon l’anecdote, c’est quand elle vit Tissot, vieilli, accrocher avec difficulté son manteau à un porte-manteau, que Louise réfléchit qu’elle ne pouvait pas se marier avec lui - il n’avait pourtant que 49 ans, mais c’était le double de l’âge de la jeune femme).

 

En même temps qu’il courtisait ses nouvelles amies, Tissot essayait de retrouver Kathleen Newton, en ayant recours au spiritisme en grande vogue à l’époque.

Il rencontre un célèbre médium, l’Anglais William Eglinton * (qui poursuivait sa carière malgré des accusations de fraude). Lors d‘une séance avec Eglinton en Angleterre **, Tissot vit une apparition qui ressemblait à Kathleen (mai 1885).

                                            * Tissot fit une gravure du portrait d'Eglinton pour un livre consacré à ce dernier Twixt two Worlds (entre deux mondes), paru en 1886.

                                           ** Ce qui contredit l’indication portée sur l’art. Wikipedia selon laquelle Tissot ne retourna jamais en Angleterre après la mort de Kathleen. La séance est racontée dans Twixt two Worlds.

                                           

 

Il représenta ce moment dans un tableau intitulé Une apparition médiumnique (qu’on date de 1885), dont il tira aussi une gravure.

En février 1890, Edmond de Goncourt raconte une visite chez Tissot avec Mme Alphonse Daudet : «… nous montons un moment, avec Mme Daudet, voir l'arrangement de l'intérieur du haut qu'il a bâti, quand il a cru se marier avec Mlle Riesener. C'est très joliment arrangé dans le goût anglais ». « … dans le crépuscule, se refusant à chercher des allumettes, avec une voix qui se fait tout à fait mystérieuse et des yeux vagues, il [Tissot] nous montre une boule en cristal de roche et un plateau d'émail, qui servent à des évocations, où l'on entend, assure-t-il, des voix qui se disputent. ». « [il]  nous montre enfin un tableau représentant une femme aux mains lumineuses, qu'il dit être venue l'embrasser… ». « Mme Daudet écoute cela avec curiosité, pendant que moi, qui ai horreur et peur de ces conversations charentonnaises [dignes de Charenton, asile de fous célèbre], je la tire par sa manche pour la faire redescendre… »

Blog L’œil des chats  http://loeildeschats.blogspot.com/2010/11/loeil-de-dieu-et-celui-du-client-tissot.html

 

Jusqu’à la fin de sa vie, Tissot sera un curieux des sciences occultes et de l’évocations des esprits - malgré son retour ostensible à la religion catholique.

 

 c81ef01b885d6edfc7b366d468dcf34d

 James Tissot, Apparition médiumnique, gravure, 1885.  La gravure est faite d'après un tableau qu'on a longtemps considéré comme disparu. Il est réapparu il y a peu et a été vendu pour un prix assez modeste. Il a été exposé récemment au Palace of Legion of honor de San Francisco pour l'exposition James Tissot : Fashion and Faith, 2019. Voir reproduction sur le blog de Lucy Paquette  https://thehammocknovel.wordpress.com/2020/04/15/ten-missing-tissot-paintings-that-turned-up/   

https://www.pinterest.ca/pin/129619295495940391/

 

 

 

DIVERSIFICATION

 

Tissot était déjà, depuis son séjour en Angleterre, un graveur de qualité. Il avait appris la technique de l’eau-forte avec le médecin et graveur amateur Seymour Hadon*, qui faisait partie de son cercle de relations.

                         * Seymour Hadon, qui était marié avec la demi-soeur de Whistler, fut le fondateur en 1880 de la Society of Painter-Etchers (société des peintres-aquafortistes) dont Tissot fit partie dès sa fondation. La société devint en 1888 Royal Society of Painter-Etchers and Engravers, après obtention d’une charte de la reine Victoria (le terme engravers s’appliquant aux graveurs utilisant d'autres techniques que l'eau-forte — etcher signifiant aquafortiste), devenue en 1991 la Royal Society of Painter-Printmakers. Seymour Hadon fut anobli pour les services rendus à l’art de la gravure.

 

Le talent d’aquafortiste de Tissot était reconnu. L’écrivain et critique d’art J. K. Huysmans le considérait comme le meilleur aquafortiste de l’époque.

Avant de revenir en France, Tissot avait aussi commencé à s’intéresser à l’aquarelle et au pastel.

 En tant que pastelliste, il a produit après son retour en France et jusqu’à la fin des années 1890, plusieurs dizaines d’œuvres, représentant essentiellement des femmes de la bonne société française. Il faut reconnaître que ses modèles ne sont pas toujours des plus séduisants – généralement les dames du monde peintes par Tissot dans sa période française ont un menton pointu assez disgracieux comme la comtesse de Broglie. Est-ce un trait d’appartenance à la classe supérieure ?

Parfois l’originalité de Tissot apparait comme dans le portrait de la comtesse Pillet-Will, dont le mari était banquier et propriétaire des vignes de Château Margaux. Elle est représentée vêtue de blanc, allongée dans un canapé recouvert de fourrure blanche avec doublure bleue (la pose allongée n’était pas courante). La comtesse étant passionnée de sciences occultes, on peut penser qu’elle avait avec Tissot des sujets d’intérêt commun.

 

 

800px-Clotilde_Briatte,_Comtesse_Pillet-Will,_by_James-Jacques-Joseph_Tissot

James Tissot, portrait de Clotilde Briatte, comtesse Pillet-Will, pastel.

Vente Sotheby's.

http://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2013/19th-century-european-art-n08989/lot.27.lotnum.html

 

 

Tissot produisit aussi des émaux cloisonnés, qui furent exposés. Certaines oeuvres ont des décors à thèmes occultistes. Il est probable que Tissot les utilisait pour des évocations spirites, comme indiqué dans l’extrait de Goncourt cité plus haut.

 

 mb_01_4

James Tissot, panneau avec des symboles théosophiques, émail cloisonné sur cuivre, 1888.

Les symboles représentés sont majoritairement égyptiens, mais aussi chinois et chrétiens, avec au centre le monogramme de Tissot placé sur le symbole chinois du Yin et du Yang. Il n'est pas certain que Tissot ait réellement fréquenté les milieux théosophiques, très actifs à l'époque. Cette "religion", créée par Mme Blavatsky, se présentait comme un syncrétisme des religions actuelles ou anciennes et affirmait qu'il était possible de communiquer avec les esprits. Beaucoup de théosophes étaient aussi spirites. Mme Blavatsky insistait sur le fait que l'appartenance à la théosophie était compatible avec le fait d'être un fidèle des religions existantes. Après la mort de Mme Blavatsky, le théosophisme - qui connut beaucoup de scissions et de disputes internes - fut dirigé par la militante féministe et socialiste Annie Besant. En France, le président de la société de théosophie était, à la fin des années 1880, l'ancien Communard Arthur Arnould.

Collection privée

 https://legionofhonor.famsf.org/spiritualism-tissot

 

 

 

 

 

VERS AUTRE CHOSE ?

 

 

En 1877, le célèbre critique et théoricien anglais John Ruskin avait appelé les tableaux de Tissot « de simples photographies en couleur * d’une société vulgaire ».

                          * Ou plutôt colorées cat il est probable que la technique de la photo couleur est postérieure. On se contentait de colorer les photos à la main. Aujourd’hui, on utilise volontiers le terme « coloriser ».

Mais son jugement n’était pas entièrement négatif. Il déclarait que si Tissot se décidait à écouter ses plus graves pensées (his graver thoughts), il pourrait peindre des œuvres plus dignes de fixer l’attention du public.

Cité par Michael Wheeler, St John and the Victorians

https://books.google.fr/books?id=ry6ZrFczkBsC&pg=PA104&lpg=PA104&dq=ruskin+on+james+tissot+his+graver+thoughts&source=bl&ots=pi5v_p56fF&sig=ACfU3U12cQ-B8R9Rq9wOXyRkm6c8fTPBvA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj2tPWW-ODpAhVyxYUKHWKpApwQ6AEwCnoECA8QAQ#v=onepage&q=ruskin%20on%20james%20tissot%20his%20graver%20thoughts&f=false

 

De son côté, en 1880, Vincent Van Gogh, s’adressant à son frère Théo, essayait de décrire l’impression produite par certains œuvres. Il écrivait : « Quel est ce sentiment. Cela a quelque parenté avec celui qu’Albert Dürer exprima dans sa Mélancolie, que de nos jours James Tissot et M. Maris (quelque différents que ces deux soient entre eux) ont aussi. Avec raison, quelque critique profond a dit de James Tissot : “C’est une âme en peine”.

(Vincent Van Gogh à Théo Van Gogh, 24 septembre 1880, http://www.vangoghletters.org/vg/letters/let158/print.html)

 On se souvient qu’en 1874, Van Gogh avait déjà exprimé son admiration pour le talent de Tissot.

Dans sa lettre de 1880, Van Gogh poursuit par une phrase parfois considére comme très élogieuse pour Tissot : « Mais quoi qu’il en soit, il y a quelque chose de l’âme humaine là-dedans, c’est pour cette raison que ça [sic] est grand, immense, infini...». Mais la phrase dans son entier parait viser seulement un autre  artiste, le graveur Meryon. Dans le cours de la lettre, Van Gogh oppose d’abord le graveur Meryon à Viollet-le-Duc ; Van Gogh cherche ensuite des artistes qui ont une sensibilité similaire à Meryon (Victor Hugo comme dessinateur, Tissot, Maris), puis il revient à sa comparaison initiale entre Meryon et Viollet-le-Duc. La succession des phrases est la suivante : « Avec raison, quelque critique profond a dit de James Tissot : “C’est une âme en peine”. Mais quoi qu’il en soit, il y a quelque chose de l’âme humaine là-dedans, c’est pour cette raison que ça [sic] est grand, immense, infini et mettez à côté Violet le duc [sic], cela est pierre, et l’autre (soit Meryon) cela est Esprit. » La dernière phrase pourrait ne s’appliquer qu'à Meryon ou au contraire, viser dans son mouvement tous les artistes apparentés, dont Tissot, même si le seul Meryon est cité.

 

 Enfin, en 1882, Tissot lui-même écrivait :

I strive to produce compositions that reveal the hidden meanings of our everyday life. I would select subjects that others shrink from handling; it is as if I planted a pioneer standard upon lands hitherto undiscovered.”

(Je m’efforce de produire des compositions qui révèlent le sens caché de notre vie quotidienne. Je choisis des sujets que les autres renâclent à traiter ; c’est comme si je plantais l’étendard d’un explorateur sur des terres inconnues jusqu’à maintenant).

(cité par Sarah E. Fensom, James Tissot: Fashion, Forward, Art & Antiques, 2019 http://www.artandantiquesmag.com/2019/09/james-tissot/

Assurément, la dernière citation concerne seulement l’aspect caché de la vie en société que Tissot prétendait dévoiler. Mais on peut aussi y voir, corroborées par les réflexions de Ruskin et de Van Gogh (celui-ci reprend un avis – est-ce de Ruskin ? - sur Tissot : “c’est une âme en peine”), l’indice que Tissot recherchait autre chose que la simple reproduction de la vie sociale, ou même de l’envers de la vie sociale. Il cherchait sans doute ce qu’on pourrait appeler “un sens à la vie”. La mort de Kathleen Newton avait certainement exacerbé cette inquiétude et cette recherche, qui s’exprimait notamment par le recours au spiritisme.

Tout était en place pour la dernière incarnation de Tissot : le converti et le pélerin.

 

 

 

 

 

 

28 mai 2020

LE PEINTRE JAMES TISSOT, LA FIN DE LA PÉRIODE ANGLAISE TROISIÈME PARTIE

 

 

LE PEINTRE JAMES TISSOT,

LA FIN DE LA PÉRIODE ANGLAISE

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

UNE TENTATIVE DE PEINTURE PRÉRAPHAÉLIQUE

 

 

A la fin des années 1870 et au début des années 1880, Tissot peint des scènes de la vie quotidienne, mais il a abandonné les grands tableaux offrant soit une vision de la vie des classes supérieures avec un grand nombre de personnages, soit des tableaux avec moins de personnages mais présentant ensemble des aspects de la vie sociale et des études psychologiques comme La dernière soirée, La fille du capitaine, La Tamise, ou La galerie du HMS Calcutta.

Il semble parfois s’être aventuré très loin de son style habituel (du moins dans le sujet sinon dans sa façon de peindre) avec un tableau de 1877, une allégorie avec des personnages portant des habits médiévaux plus ou moins étranges, au sujet difficilement déchiffrable et à peine éclairé  par le titre quasiment nietzschéen , The Triumph of the Will – the challenge (Le Triomphe de la volonté - le défi).*

                                           * L’expression Le triomphe de la volonté sera utilisée dans les années 30 pour le titre d’un film de Leni Von Riefenstahl à la gloire du 3ème Reich !).

 

Avec ce tableau, Tissot adopte le style préraphaélique qui était devenu une des tendances caractéristiques de la peinture britannique. D’abord décriés lors de leur apparition, les préraphaélites* (ainsi nommés parce qu’ils avaient prétendu, à leurs débuts, revenir à la façon de peindre antérieure à Raphaël)** avaient été soutenus par le célèbre théoricien et critique d’art John Ruskin.

                         * On dit peintres préraphaélistes ou plus souvent aujourd’hui, préraphaélites ; leur école de peinture est le préraphaélisme. L’adjectif qui en découle est préraphaélique ou préraphaéalite.

                         ** Le mouvement est contemporain de la redécouverte des « primitifs » italiens ou flamands, antérieurs à la Renaissance.

 

Certains des membres de la première génération des préraphaélites comme Millais ou Holman Hunt* s’étaient dirigés vers une peinture plus « grand public » et étaient devenus des grandes figures du monde artistique (on sait que Tissot admirait Holman Hunt et était une relation de Millais). Une seconde génération préraphaélite  était apparue avec notamment Burne-Jones qui acquiert la célébrité dans les années 1870. Tissot veut-il montrer qu’il est devenu Anglais au point d’adopter le style d’une école de peinture typiquement anglaise ?

                           * Les préraphaélites s’étaient d’abord constitués en confrérie (brotherhood) dont les principaux étaient Dante Gabriel Rossetti, William Holman Hunt et John Everett Millais. De nombreux peintres s’agrégèrent autour de ce mouvement et une seconde génération apparut dans les années 1870. L’attribution d’un titre de baronnet à Burne-Jones en 1894, sur proposition du Premier ministre Gladstone, fut un signe de la reconnaissance publique. Millais avait aussi obtenu un titre de baronnet mais en tant que peintre « grand public », alors que Burne-Jones était en opposition à la société son temps. Ses amis socialistes lui reprochèrent d'avoir accepté un titre.

 

 

 James_jacques_joseph_tissot_triumph_of_the_will_-_the_challenge)

 James Tissot, The Triumph of the Will – the challenge (Le Triomphe de la volonté - le défi), 1877

Collection privée

Wikimedia

 

 

 

Tissot semble s’inspirer ici de Burne-Jones plus que des autres préraphaélites.

Qui est cette jeune femme en armure de chevalier (comment ne pas penser à Jeanne d’Arc, surtout pour un Français !) victorieuse d’une femme plantureuse, en fait mi-femme mi-bête, qui sont les curieux écuyers qui se tiennent derrière le « chevalier » (dont l’un porte une coiffure faite d’une tête de tigre), dans un paysage étrange de mauvais rêve, que représentent les serpents qui se tordent au premier plan ? Si Tissot a voulu que le sens de son tableau soit obscur, il a réussi – même si on comprend qu’il y a derrière cela une idée très banale, le triomphe de la vertu sur le vice, ou au moins sur les passions mal contrôlées qui détournent l’individu du droit chemin.

Le tableau devait faire partie d’une série de quatre, mais Tissot abandonna le projet peut-être en raison du peu de succès du premier tableau ou conscient qu’il ne pouvait pas réussir dans un genre éloigné de sa manière habituelle.

(voir le site de ventes Christie’s pour une reproduction qu’on peut agrandir https://www.christies.com/lotfinder/Lot/james-jacques-joseph-tissot-french-1836-1902-triumph-6166395-details.aspx

Et explications sur un texte de la Galerie Agnew  http://www.agnewsgallery.com/attachment/en/5823a4f387aa2c572af0267a/TextOneColumnWithFile/5adf5a27f5c0384034835e14)

Le tableau fut exposé à la Grosvenor Gallery,

Tissot, qui jusque là avait exposé à la Royal Academy, le salon officiel, géré par les académiciens (qui avaient le privilège de faire suivre leur nom des prestigieuses initiales RA - Royal Academy), prit l’habitude à partir de 1877 d’exposer à la Grosvenor Gallery, une galerie plus ouverte aux nouveaux courants de la peinture moderne. Mais en 1881 il revint à la Royal Academy.

 

 

 

 

JEUNE FILLE SUR UNE PELOUSE VERT TENDRE : LES CHARMES DU CROQUET

 

 

Aux antipodes de cette peinture curieuse, un tableau comme Croquet (1878) baigne dans la claire lumière des jardins anglais, par une belle journée : une très  jeune fille, puisqu’elle porte une jupe courte (qu’on abandonnait sans doute à la fin de l’adolescence) sur des bas noirs, regarde vers le spectateur, dans un jardin, ayant interrompu sa partie de croquet (le autres joueuses se reposent plus loin).

Tissot montre un paysage typiquement anglais de jardin au gazon vert tendre, associé au goût des jeux de plein air caractéristique du mode de vie anglais – mais il a peut-être voulu évoquer discrètement la fin de l’adolescence : la jeune fille sera bientôt disponible pour les histoires d’amour et on peut se demander ce qui attire son attention (selon un procédé qui rappelle London Visitors). Mais peut-être aussi pose-t-elle seulement devant le peintre (un tableau figuratif peut raconter une histoire, une fiction, ou se présenter comme image de la réalité, prise sur le vif (en ce cas les personnages peuvent être conscients de la présence du peintre, voire poser explicitement pour lui) - on peut même avoir un mélange des deux attitudes.

Tous les tableaux de Tissot ne dissimulent pas un sens caché (ou plutôt n’invitent pas à y chercher un sens caché) et Croquet semble avant tout conçu pour le plaisir visuel.

 

 

 James_Tissot_-_Croquet

James Tissot, Croquet, 1878

Art Gallery of Hamilton, Ontario, Canada

Wikimedia

 

 

 

 

OCTOBER, OCTOBRE

 

 

En 1878, Tissot expose à la Grosvenor Gallery un tableau au titre vaguement symbolique, October (ou Octobre)* : dans un décor de feuilles mortes à terre et sur les arbres, une jeune femme en élégant manteau noir marche en relevant coquettement sa robe, dévoilant (à peine) son jupon blanc et ses bottines.

Il s’agit d’un des portraits aujourd’hui les plus connus de Kathleen Newton. On a fait remarquer l'influence (à ne pas exagérer toutefois) des estampes japonaises (apréciées par Tissot) sur ce tableau : format horizontal et personnage féminin dans un décor végétal.

Le tableau finit par se retrouver ans la collection de Lord Strathcona à Montréal et la famille de celui-ci le légua au musée de la ville.

Le tableau est devenu l’icône du Musée des Beaux-Arts de Montréal (« Cette toile est aujourd’hui un symbole du musée, un objet phare de ses collections », Justine Desrosiers, Octobre, d’œuvre d’art à objet phare, Conserveries mémorielles, 2016 https://journals.openedition.org/cm/2337?lang=en)

                                * On hésite toujours pour les titres des œuvres de Tissot peintes en Angleterre : faut-il donner le titre anglais ou la traduction française ? Ici le tableau est conservé au musée de Montréal, ville bilingue, il est donc légitimement October pour les anglophones et Octobre pour les francophones.

 

 

 James_Tissot_-_October

James Tissot, October/Octobre, 1878. Un des portraits les plus célèbres de Kathleen Newton.

Musée des Beaux-Arts de Montréal, Canada

Wikimedia

 

 

 

 

RIVALITÉ POUR RIRE DANS UNE SERRE

 

 

En 1879, Tissot peint un tableau intitulé Rivals ; ce tableau est peu connu du fait qu’il s’est toujours trouvé dans des collections privées et n’est réapparu que récemment sur le marché de l’art.

Ce qui appelle l’attention dans le tableau, est l’environnement végétal très important, qui constitue aussi un décor social. En effet le tableau reproduit l’intérieur de la serre ou véranda (conservatory) que Tissot s’était fait aménager dans sa villa Grove End Road, à Saint-John’s Wood. La possession d’une telle serre remplie de plantes rares, de provenance lointaine, était un signe extérieur de richesse et d’élégance pour la classe supérieure.

Le site de marchands d’art Stair Sinty en donne une description très détaillée, notamment pour les objets d’art exotique représentés. A leur façon, plantes et objets d’art exotiques sont aussi le symbole de la puissance coloniale et économique de la Grande-Bretagne qui attire à elle les curiosités de toute provenance pour décorer les intérieurs de la classe supérieure – c’est ainsi qu’on voit sur le tableau une figure de lièvre en céramique chinoise que Tissot aurait placée là parce que l’année du tableau, 1879, était l’année du lièvre selon l’astrologie chinoise (on peut ne pas être convaincu).

Dans ce décor, trois personnes prennent confortablement le thé.

Le tableau est intitulé Rivals (Les rivaux), mais il est vraisemblable que l’anecdote n’a aucune importance et on ne croit pas une seconde que les deux hommes présents sont des rivaux amoureux de la jeune femme pour qui Kathleen Newton a servi de modèle. Il s’agit peut-être d’habitués de la maison de Tissot et le titre ferait allusion alors à une sorte de rivalité pour rire entre invités. D’un côté le monsieur âgé, vêtu avec élégance (fleur à la boutonnière, gilet blanc) ; de l’autre un homme plus jeune, avec une fine moustache, l’allure un peu hautaine, tenant sa tasse de thé avec un air gourmé. Il est installé dans une sorte de fauteuil qu'on fabriquait dans les Indes néerlandaises. La jeune femme, installée dans un fauteuil d'osier recouvert d'une peau de tigre, s’occupe avec un ouvrage de crochet et semble échanger des propos de circonstance sans s’intéresser particulièrement plus à l’un qu’à l’autre.

 

 

rivals

Rivals, 1879

Site de ventes Stair Sinty

http://www.stairsainty.com/artwork/rivals-689/

 

 

 

 

En 1879, le tableau fut acheté par un industriel, collectionneur de plantes exotiques.

Rivals faisait partie des 8 tableaux exposés à la Grosvenor Gallery par Tissot en 1879, dont 6 avaient Kathleen Newton comme modèle. Les critiques (dont celui du Times) accueillirent bien les tableaux (Rivals fut vanté comme the cleverest, le plus intelligent), mais certains regrettèrent l’omniprésence du même modèle.

Le critique du Graphic exprima ce qu’on pouvait admirer dans Rivals : un tableau « highly wrought in its detail, and elaborately smooth in its surface, and finished of execution” (hautement travaillé dans ses details, doux en surface de façon élaborée et fini dans son exécution (renseignements fournis par la notice du site Stair Sinty).

 

 

 

 

L’EXILÉ DANS LA MAISON DE THÉ

 

 

Tissot fit un voyage à Paris avec Kathleen en 1879 ou 1880, lui donnant l’occasion d’un tableau où on les voit visiter le Louvre.

Il peint vers la même époque des scènes de départ ou d'arrivée en bateau, par exemple The Emigrants, vers 1879,

Goobye, on the Mersey (Au revoir,  sur la Mersey, vers 1880).  D'autres scènes montrent des personnes (dont son modèle Kathleen Newton) à la gare de Victoria, la plus importante gare londonnienne.

 

Vers 1880, Tissot, regrettant peut-être sa situation d’exilé, entreprend une suite de quatre tableaux inspirés par l’histoire du retour du fils prodigue dans la Bible, The Prodigal Son in Modern Life (le fils prodigue de nos jours). Il avait déjà traité le sujet à ses débuts, en habits médiévaux, dans le style néo-primitif flamand. Tissot situe maintenant l’histoire dans le cadre d’une famille de la moyenne bourgeoisie anglaise. Le fils prodigue, brouillé avec son père, quitte sa famille pour vivre la vie décevante des exilés, puis revient faire sa paix, accueilli chaleureusement par sa famille.

La série est (à notre avis !) assez peu enthousiasmante, presque tous les tableaux sont peints dans les tons foncés. Vers 1880, peut-être en raison de l’assombrissement de l’humeur de Tissot, sa palette tend aussi à s’obscurcir.

Mais l’un des tableaux est plus attirant que les autres : intitulé In distant climes (traduit :  en pays étranger), il montre le fils prodigue, ayant rompu avec sa famille, qui parcourt le monde, ici le Japon.

 

 

 

09-exposition-orsay-tissot_lenfant-prodigue-en-pays-etranger-1024x770

 James Tissot, In Foreign Climes/En pays étranger, tableau de la série The Prodigal Son in Modern Life/ Le fils prodigue de nos jours, vers 1880.

 Musée des Beaux-arts de Nantes.

https://lespetitsmaitres.com/2015/04/tissot-fils-prodigue-orsay/

 

 

 

 

Dans une atmosphère semi-obscure (la nuit est tombée et les lumières dansent sur l’eau à proximité), on le voit assis en tailleur dans une « maison de thé »* japonaise, regardant danser les geishas  (il semble qu’elles viennent d’entrer en ondulant dans la pièce, l’une derrière l’autre), tandis que d’autres jeunes filles sont assises à gauche et paraissent chanter. Le fils prodigue, petite moustache et favoris, lève sa tasse, probablement de saké, avec l’air d’un homme qui veut profiter de l’instant. Blottie contre lui, une jeune japonaise qui est évidemment sa petite amie du moment – une amoureuse rémunérée sans doute, mais qui semble tenir à lui.

                                                   * L’ochaya japonais est un établissement où les geishas offrent des distractions aux clients. Certains préfèrent traduire par « salons de thé » pour les différencier des maison de thé (chashitsu), consacrées à la seule cérémonie du thé. Il existait dans le Japon du 19ème siècle - et par la suite – des bordels et des maisons de thé mais la démarcation n’était pas nette. Tissot a sans doute voulu décrire un type d’établissement qui était désormais connu des voyageurs occidentaux, où les distractions offertes pouvaient éventuellement mais non nécessairement, inclure des relations sexuelles tarifées.

 

A côté, un personnage barbu, lui aussi un Européen, peut-être un Herr Doktor allemand, la cigarette à la main. Les deux étrangers ont gardé leur chapeau et sont en tenue de ville. La scène est parcimonieusement éclairée par des lanternes posées à terre. L’espace parait réduit, juste suffisant pour les quelques personnages, comme on peut s’y attendre pour une maison japonaise, traditionnellement exigüe. Ainsi la scène donne un sentiment de vécu, c’est bien ainsi qu’on peut imaginer un spectacle nocturne dans une maison japonaise mal éclairée vers 1880.

L’ambiance confinée et l’éclairage réduit renforcent l’aspect exotique de la scène – un exotisme prosaïque et réaliste, avec ses européens en costumes ordinaires, mais d’autant plus convaincant.

Ce tableau est aussi une rareté dans la peinture européenne de l’époque : on sait que les artistes occidentaux ont découvert avec enthousiasme les objets d’art japonais (notamment Tissot, qui les collectionnait) et se sont inspirés des peintures des grands maîtres de la peinture japonaise. Mais peu de peintres européens ont représenté une scène se déroulant dans le Japon de leur époque, surtout sans y être allés, comme Tissot.

 

 

japon dozodomo

Pensionnaires d'une maison de thé au Japon, fin 19ème - début 20ème siècle.

Vincent Ricci, 100 photos du Japon du 19ème siècle

Site Dozodomo https://dozodomo.com/bento/2013/11/18/100-photos-du-japon-dil-y-plus-de-100-ans/

 

 

On interprète parfois cette scène - et toute la série du Fils prodigue  comme exprimant la nostalgie de Tissot pour la France (et Paris) – il est probable qu’après les premières années d’intérêt (autant qu’on puisse en juger) pour la façon de vivre anglaise, Tissot passait par une période de désenchantement, peut être liée à l’ostracisme social (discret mais réel) qui était la conséquence de sa liaison avec Kathleen Newton ; mais son regard sur la vie était aussi affecté par l’inquiétude causée par la santé déclinante de sa compagne.

On peut lire une analyse du tableau dans le livre de Laurent Bury , L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010 (chapitre Dadd et Tissot, le harem et la crèche) ; malgré des notations intéressantes, nous pensons que l’auteur fait la part trop belle aux lieux communs actuels (« fantasme colonialiste », racisme, sexisme) en se plaçant dans la suite des analyses d’Edward Saïd sur l’Orientalisme conçu comme instrument de domination des Européens.

https://books.openedition.org/ugaeditions/426

 

 

 

 

TROIS VERSIONS D’« EN ATTENDANT LE FERRY »

 

 

 

Tissot a peint trois versions de la même scène de la vie quotidienne : un groupe de personnes attend le ferry près d’un embarcadère, à Gravesend, un lieu d’excursion pour les Londoniens. L’embarcadère est situé près d’une taverne, The Falcon*.

                           * Cette auberge avait déjà servi de décor pour d'autres tableaux  de Tissot, par exemple The Captain's Daughter, la fille du capitaine, 1873.

 

Les trois tableaux, intitulés à peu près de la même façon Waiting for the ferry (en attendant le ferry), permettent d’examiner l’évolution du style de Tissot et aussi, probablement, de son humeur.

En 1874, le tableau, intitulé Waiting for the ferry outside the Falcon Inn  (en attendant le ferry à l’extérieur de l’auberge du Faucon), est peint à la façon précise  et lisse des oeuvres comme The Last evening (la dernière soirée) – on peut penser que les personnages ne sont pas imaginaires et que Tissot les a peints d’après des modèles pris parmi ses connaissances (comme il l’avait fait pour The Last evening et d’autres tableaux)* : l’homme calme qui lit son journal, la femme (son épouse, sans doute, vu leur proximité) un peu rêveuse, et la fillette un peu impatiente. Faut-il tirer des conclusions particulières sur l’absence de communication entre l’homme et la femme ? Après tout, ans un couple, on ne se parle pas toujours sans pour autant n’avoir rien à se dire.

                                                * La petite fille serait une des filles du capitaine John Freebody, représenté sur les tableaux de la série maritime (The Last Evening, etc). Voir la notice du tableau A visit to the yacht, sur le site de ventes Sotheby’s https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2013/old-master-british-paintings-evening-l13036/lot.47.html

 

C’est une scène de la vie quotidienne, dans un décor gris mais pas sinistre, avec les pavillons de quelques pays (France, USA) et de compagnies maritimes ou de signaux, qui flottent au mat près de l’auberge du Faucon; celle-ci semble bien tenue et animée, avec des visages de clients apparaissant aux fenêtres.

Compte tenu du costume de la femme, qui est sans manteau, on peut penser, malgré le temps gris, qu’on est à la belle saison.

 

 

  James_Tissot_-_Waiting_for_the_Ferry_at_the_Falcon_Tavern

James Tissot, Waiting for the ferry outside the Falcon Inn, vers 1874

Speed Art Museum, Louisville, Kentucky, USA

Wikimedia

 

 

Dans la version d’environ 1878, toujours peinte avec soin mais sans le fini du tableau de 1874, c’est Kathleen Newton qui sert de modèle pour la femme. On peut penser que la scène reproduit une excursion réelle à Gravesend qui était sans doute familière à Tissot et à sa compagne. L’homme à côté d’elle n’est pas Tissot mais, semble-il, le frère de Kathleen, Frederick Kelly*, dans une attitude taciturne. Aucun enfant n’est présent. Kathleen, le visage ovale et plein, porte un manteau et un chapeau avec une voilette qui masque ses yeux et le haut de son nez (c'est une voilette et non l'ombre du chapeau). Le décor est moins élaboré que dans la version de 1874, le paysage n’est égayé par aucun drapeau.

                                      * Frederick Kelly apparait sur certains tableaux : l'un est justement intitulé Uncle Fred (vers 1879-1880); voir reproduction sur le blog de Lucy Paquette, message Was Cecil Newton James Tissot’s son ?https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/10/20/was-cecil-newton-james-tissots-son/

 

  

 800px-James_Tissot_-_Waiting_for_the_Ferry_II

James Tissot, Waiting for the ferry II, vers 1878.

Collection privée

Wikimedia

 

 

La version III* (qu’on date d’environ 1878, mais qui semble plus tardive), montre Kathleen et un homme (Tissot lui-même) qui lui parle ; un spectateur non averti aurait du mal à penser qu’il s’agit de la même femme que dans la version II. Kathleen est assise mais en position presqu’allongée, et le mot qui vient à l’esprit pour définir son attitude est « dolente ». Son manteau (et peut-être son chapeau, mais sans voilette) parait identique à celui de la version de 1878.

                                                                   * Ou version  II si on considère que le premier tableau porte un titre plus long et que seules deux toiles portent exactement le même titre, Waiting for the ferry ...

 

Un petit garçon et une petite fille sont présents. Bien qu’il puisse s’agir du souvenir d’une excursion réelle, on sait par une photographie (voir notre deuxième partie), que la scène a été reconstituée par Tissot dans son jardin : sur la photo, on voit la petite fille appuyée à une barrière exactement dans la position et avec le costume qu’on voit sur le tableau, Kathleen dans un fauteuil avec le chapeau et le manteau du tableau, ainsi que le petit garçon dans le même costume. Comme les deux enfants figurant sur la photo (et sur le tableau) ont approximativement le même âge, on en déduit que la petite fille ne peut pas être la fille de Kathleen, car elle avait cinq ans de plus que son frère. Il s’agit sans doute d’une des nièces de Kathleen, Lilian Hervey. Le garçon, Cecil, (né en 1876) a certainement plus de trois ans, probablement 5-6 ans, sur la photo, donc celle-ci comme le tableau, daterait non de 1879, comme on le trouve mentionné, mais de 1881-82. Il est probable qu’à ce moment, Kathleen, déjà très malade, ne sort plus beaucoup de la maison de Tissot. L’image que le tableau donne d’elle est bien celle d’une personne affaiblie par la maladie, plus que sur la photo, d’ailleurs.

Sur le tableau, l’homme (Tissot) se penche sur elle, soucieux, tandis que le petit garçon, renfrogné, a les mains dans les poches. Seule la petite fille regarde le paysage avec l’insouciance enfantine.

La préoccupation de Tissot en raison de la maladie de Kathleen est sans doute la raison de la tonalité encore plus sombre du tableau par rapport aux autres versions : le ciel est envahi par une fumée noire, l’auberge The Falcon parait s’être dégradée, voire être à l’abandon. On mesure le temps écoulé depuis que la même auberge servait de décor pimpant pour The Captain's Daughter - il est probable que ce n'est pas l'auberge qui s'est dégradée, mais le regard de Tissot qui s'est assombri. La note rouge terne du pavillon de marine britannique n’apporte aucune gaieté.  La touche du pinceau est plus lâche, plus « impressionniste » que dans le tableau précédant et à plus forte raison que dans la version de 1874. Peut-être dans l'esprit de Tissot, le tableau était-il une esquisse plus qu'une toile achevée ?

Un climat accablant de tristesse et de fatalité se dégage de cette dernière version.

 

 

 800px-James_Tissot_-_Waiting_for_the_Ferry

James Tissot, Waiting for the ferry III, vers 1878 (?)

Collection privée

Wikimedia

 

 

 

Tissot a aussi représenté dans plusieurs versions d’autres lieux de promenades (sans doute fréquentes) avec Kathleen, comme le pont de Richmond.

https://www.stairsainty.com/artwork/richmond-bridge-tissot-newton-410/

 

Une toile de la dernière période montre trois personnages au bord de la Tamise, près du pont de Richmond : Kahtleen, cette fois debout et paraissant en bonne santé (mais il s’agit probablement d’une scène remémorée), dans une robe fleurie et moulante, selon la mode de l’époque, un homme (Tissot lui-même) et une petite fille (qui a la même position que dans Waiting for the ferry III). La scène, qui se situe au crépuscule, présente la même tonalité sombre que dans la dernière version de Waiting for the ferry, et la même façon de peindre en touches séparées ; elle doit dater de la même époque, fin 1881 ou 1882 et non 1878-79 comme indiqué. L’homme, avec sa canne, écrit sur le sol I love you.

On remarquera que le peintre donne au visage de Kathleen, dans ce tableau comme dans Waiting for he ferry III, des contours imprécis : il n’a plus de grande ressemblance avec son image dans des tableaux plus anciens comme Seaside, October/Octobre ou Evening (The Ball).

 

 

22

 By the Thames at Richmond (au bord de la Tamise à Richmond), environ 1878-79 (?)

Collection privée

Wikimedia (voir aussi  http://www.victorianweb.org/painting/tissot/paintings/22.html)

 

 

 

 

SUR LE BANC

 

 

La santé de Kathleen Newton déclinait peu à peu. Dans des tableaux très connus, aux couleurs brillantes mais dans les tons fauves, Tissot a représenté Kathleen et les enfants dans le jardin de Saint John’s Wood, ou les enfants seuls jouant– en fait on indique que ces tableaux furent probablement terminés par Tissot après la mort de Kathleen Newton et sont un hommage à son univers familial disparu à jamais.

Il en est ainsi du tableau intitulé The Garden Bench (le banc du jardin), que Tissot compléta semble-t-il, après la mort de Kathleen et conserva avec lui toute sa vie.

Dans le jardin de la villa de Tissot, Kathleen, ses deux enfants et sa nièce jouent sur un banc – les étoffes et les matières des robes, châles, descente de lit en fourrure, se mélangent de façon chatoyante, sur ce banc qui semble résumer les souvenirs d'une période disparue pour Tissot. A l'arrière-plan, un parterre fleuri accentue le chatoiement.

Kathleen, qui porte une robe à petites fleurs qu'on peut voir dans d'autres tableaux,  regarde avec amour son fils tandis que les deux petites filles sourient sans arrière-pensée. Mais le fils de Kathleen (âgé, lors de la mort de sa mère, de 6 ans et demi) parait ici plus que son âge et regarde le spectateur en souriant avec un peu de gravité, dans son costume élégant. Si le tableau a vraiment été complété après la mort de Kathleen, on peut penser que Tissot a voulu donner au petit garçon une expression sérieuse, peut-être annonciatrice d’un avenir sombre. Le garçon porte le même costume que sur la photo prise dans le jardin de Tissot et sur la dernière version de Waiting for the ferry – , mais parait bien différent du petit garçon renfrogné de ce dernier tableau. Dans le tableau The Garden Bench, on pourrait lui donner 8 ans environ, ce qui ne correspond pas à la réalité, mais Tissot a peut-être fait volontairement le choix de le vieillir. Le tableau serait donc délibérément, non une image réelle d’un moment donné, mais une sorte de reconstitution idéale de la vie passée, avec Kathleen montrée en bonne santé et son fils présenté comme plus âgé qu’il ne l’était vraiment au moment de la mort de sa mère. Bien que la végétation suggère qu'on est au printemps, la scène semble vue à travers un filtre roux qui crée une ambiance automnale, probablement symbolique.

 

 

 800px-Tissot_Garden_Bench

James Tissot, The Garden Bench (le banc du jardin), 1882

Collection privée

Wikimedia

 

 

On retrouve les mêmes nuances rousses des vêtements et de la végétation (cette fois celle-ci est clairement automnale), dans le tableau de la même époque, A Little Nemrod (un petit Nemrod) où le jeune Cecil, le fils de Kathleen, joue au chasseur et remet son épée dans son fourreau, après avoir « tué » un animal sauvage, représenté par ses cousins (le garçon et la fille), qui se montrent sous des descentes de lit en peau de bête, tandis que sa sœur est inanimée sur le sol, jouant probablement la victime de « l’animal sauvage ».

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:James_Tissot_-_A_Little_Nimrod.jpg

 

 

 

 

 

LA MORT DE KATHLEEN ET LE RETOUR À PARIS

 

 

Kathleen mourut en novembre 1882 – non pas directement de tuberculose, semble-t-il, mais d’un empoisonnement au laudanum - on pense qu’elle a voulu mettre fin à ses jours parce que la maladie était entrée dans sa dernière phase.

Tissot fut effondré, il resta plusieurs heures à prier, assis près du cercueil de sa compagne (selon le témoignage de Lilian, la nièce de Kathleen). Puis, très peu de temps après les obsèques, de façon imprévisible, il décida de tout quitter. Comme il l’avait fait pour d’autres raisons au moment de la Commune, il abandonna ce qui avait constitué son existence jusqu’à présent, et partit pour Paris – probablement avec le minimum de bagages dans l’immédiat.

On sait qu’il se fit adresser ensuite toutes les toiles qu’il avait laissées dans son atelier : elles figurèrent dans une exposition à Paris en 1883.

Sa volonté de couper les ponts avec un passé trop douloureux est manifeste – mais elle prend la forme d’un départ sans se retourner.

Il laissait derrière lui les enfants de Kathleen. Prit-il des arrangements financiers à leur égard ? Ou considérait-il qu’il ne devait rien à ces enfants avec lesquels il avait quand même vécu sept ans et que c’était à la famille de la sœur de Kathleen de pourvoir à leur éducation et à leur avenir ?  C’est probablement ce qui s’est passé et cela accrédite l’hypothèse selon laquelle Cecil, le fils de Kathleen,  n’était pas le fils de Tissot.*

                                             * Sur ce point, voir sur le blog de Lucy Paquette le message Was Cecil Newton James Tissot’s son https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/10/20/was-cecil-newton-james-tissots-son/

 

Tissot vendit sa villa de Grove End Road à l’une de ses relations, le peintre Lawrence Alma-Tadema* (apparemment la vente eut lieu courant 1883, cf. chronologie de la vie de Tissot par Lucy Paquette, The Victorian Web http://www.victorianweb.org/painting/tissot/chronology.html).

 

                                             * Alma-Tadema (1836-1912), d’origine néerlandaise, avait anglicisé son prénom en Lawrence. Célèbre pour ses reconstitutions de la vie dans l’antiquité grecque et surtout romaine. Le prétexte de la peinture d’histoire lui permettait de présenter des œuvres à la limite de l’érotisme (par exemple The Tepidarium, 1881). A partir des années 1880, il adopta une palette très claire et ses ciels d’un bleu méditerranéen éclatant devinrent sa marque de fabrique. Alma-Tadema, qui fut anobli en 1899, était l’un des artistes les mieux payés de sa génération. Déconsidéré au 20ème siècle, il fait partie de ces artistes dont la cote - aussi bien financière que critique - est fortement remontée depuis ces dernières années.  

 

 

 17744094754_092e8975dc_b

Une vue de la villa de James Tissot, acquise ensuite par Lawrence Alma Tadema, à Grove End Road, Saint John's Wood (état en 1989 ?). Photo Auteur : Christopher Riley

La villa fut divisée en appartements après la seconde guerre mondiale, puis de nouveau convertie en habitation unique en 2003.

https://www.flickr.com/photos/60869609@N04/17744094754

 

 

 

A la fin de 1882, Tissot était donc de retour à Paris – il finit probablement par réoccuper sa villa ou hôtel particulier de l’Avenue du Bois (auj. avenue du Maréchal Foch) qu’il avait mise en location après son départ de France en 1871.

Dès le lendemain de son arrivée, il rencontrait Edmond de Goncourt, qui constata qu'il était très affecté par la mort de sa compagne, que Goncourt appelle « la Mauperin anglaise »*.

                                                       * Renée Mauperin est un roman d'Edmond et Jules de Goncourt (ce dernier est mort en 1870), publié en 1864. Tissot avait accepté de réaliser les illustrations pour une nouvelle édition du roman, à la demande de Goncourt. Kathleen devait servir de modèle pour Renée Mauperin, qui meurt dans le roman. Tissot réalisa quand même les illustrations malgré la mort de Kathleen. La nouvelle édition parut en 1884, préfacée par Zola (cf. blog de Lucy Paquette, https://thehammocknovel.wordpress.com/2020/05/15/tissots-illustrations-for-renee-mauperin-1884/).

                                                               

Il fallut que Tissot se réadapte à une nouvelle existence, renoue avec des relations interrompues;  fut-il bien accueilli ? Le monde de l’art n‘était pas une grande famille et on vit sans doute avec déplaisir revenir un concurrent sur le marché français.

Le célèbre critique Albert Wolff écrit dans Le Figaro en 1885 : «  A son retour, toujours tenu en suspicion par beaucoup de ses camarades, il se retira dans un très élégant atelier de l'avenue du Bois et se remit au travail sous le soleil parisien. »

Selon Wolff, Tissot devait se réacclimater au style français :

« … son oeuvre, (…) consacrée aux moeurs anglaises, portait les traces des brouillards de Londres qui avaient en quelque sorte obscurci son talent. »

On peut sourire de ces notations presque chauvines, qui vont même jusqu’à créditer Paris d’un climat ensoleillé par rapport aux « brouillards de Londres »…

Mais Wolff, d’origine allemande, savait que le public français (et pas seulement celui du Figaro) était chauvin, et il lui servait ce qu’il attendait (sans se forcer probablement, à une époque où tout naturalisé tenait à se montrer plus Français que les Français).

Tissot commença par une rétrospective de ses œuvres anglaises (au Palais de l’Industrie en 1883) qui n’eut pas un grand succès. Le public et la critique parisienne boudaient en effet le caractère trop anglais de ses productions. En revanche, on apprécia des pastels (sans doute récents) de Tissot. Il se consacra de plus en plus au pastel et à l’aquarelle.

Mais les peintres considérés étaient ceux qui peignaient à l’huile. Tissot devait produire des peintures capables de reconquérir le public français.

 

 

 

 

24 mai 2020

LE PEINTRE JAMES TISSOT, UN REGARD SUR L'EPOQUE VICTORIENNE DEUXIEME PARTIE

 

 

 

LE PEINTRE JAMES TISSOT,

UN REGARD SUR L'ÉPOQUE VICTORIENNE

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

LA DERNIÈRE SOIRÉE

 

 

Après The Parting (La Séparation), Tissot poursuivit dans la même veine mais cette fois-ci dans un décor contemporain, avec The last evening (La dernière soirée). Il s’agit d’une scène maritime et on a remarqué que Tissot aimait représenter des environnements portuaires ou des scènes sur un fleuve, un goût qu’on met en relation avec les impressions de sa jeunesse à Nantes.

Nous sommes sur le pont d’un bateau, dans un port. Une jeune femme est installée dans un rocking-chair, pensive. A côté d’elle un jeune officier de la marine marchande. Au second plan, un homme assez gros et barbu en uniforme, probablement le capitaine du navire, qui tient un journal à la main, et écoute un homme plus âgé en chapeau haut de forme. Une petite fille derrière eux écoute les grandes personnes et essaie sans doute de comprendre ce qui se passe.

Les mâts du bateau son peints en blanc, ce qui contribue à une impression de propreté et de netteté. Le fond du tableau est occupé par l’enchevêtrement des mats des navires voisins. Le tableau rend bien compte du décor d’un port de commerce à une époque où la marine à voile était encore importante – même si beaucoup de bateaux étaient désormais « mixtes » à voile et à vapeur. Le titre du tableau est explicite, c’est la dernière soirée avant le départ pour une navigation qui sera sans doute longue. Le spectateur est invité à imaginer quelles sont les relations entre les personnages, mais il ne peut pas aller au-delà de certaines suppositions.

Les deux jeunes gens du premier plan paraissent tristes ; le jeune marin est certainement amoureux de la jeune fille. Mais sont-ils mariés ou fiancés ? Leur tristesse est-elle seulement due à la perspective du départ ? Le capitaine est-il le père du jeune homme ou de la fille ? Et le monsieur plus âgé, est-il aussi le père d’un des jeunes gens, ou l’armateur du navire (ou les deux ?). Finalement le tableau montre-t-il simplement deux fiancés tristes de se séparer ou bien évoque-t-il une histoire d’amour inaboutie, la jeune fille refusant l’amour du jeune marin (peut-être parce qu’elle ne veut pas d’une vie de femme de marin, passée à attendre le retour de son mari). On comprendrait alors l’attitude un peu impatiente du gros capitaine, mécontent de voir que le mariage qu’il espérait pour son fils -ou sa fille tombe à l’eau ( !)

Comme on le voit, Tissot choisit un sujet qui n’a rien de spécialement héroïque, une situation prosaïque mais ancrée dans la réalité de la vie britannique et dans l’idée que les Britanniques se font de leur pays (la richesse de la Grande-Bretagne reposait largement sur sa marine de commerce). Tout est calme et propre sur le bateau bien tenu. La soirée est belle : les émotions contenues ne dépassent pas les bornes prescrites. Les protagonistes ne sont pas des gens du grand monde mais des gens de la classe moyenne, d’allure prospère, sérieux et responsables.

Dans un autre tableau célèbre, intitulé The Captains’ daughter (La Fille du capitaine), on retrouve des personnages similaires. Cette fois la scène est sur un balcon (la maison du capitaine, une auberge ?)*, qui donne sur le port. Tandis que sa fille regarde le lointain avec une longue-vue, faisant semblant de s’absorber dans le paysage, le capitaine discute avec animation avec un jeune officier qui est peut-être son second ; les deux hommes ont un verre de vin ou d'apéritif devant eux. Le jeune marin a le regard dans le vague, perdu vers le lointain. Conversation anodine ou bien en lien avec les sentiments amoureux des personnages, là encore le spectateur ne saura jamais le fin mot de l’histoire.

                                                             * En fait, on sait que le décor représente le balcon de l'auberge The Falcon (le faucon) à Gravesend, sans doute très fréquentée par les marins.

 

Dans des présentations proches ou avec des personnages identiques, Tissot peindra d'autres tableaux à la même époque, notamment The Captain and the mate (le capitaine et son amie), A visit to the Yacht (visite sur un yacht).

Le modèle du  jeune marin a été identifié comme le capitaine John Freebody, un ami de Tissot. Les autres personnes représentées sont souvent des membres de la famille Freebody, sa femme, son beau-frère, ses filles.

Sur les tabeaux de cette série, on peut consulter l'intéressante notice du site Sotheby's : http://www.sothebys.com/fr/auctions/ecatalogue/lot.47.html/2013/old-master-british-paintings-evening-l13036

 

 

798px-James_Tissot_-_The_Last_Evening

James Tissot, The Last Evening, la dernière soirée, 1873. Des connaissances de Tissot (le capitaine Peebody et  sa femme) ont posé pour les personnages du tableau.

Guildhall Art Gallery, Londres

Wikimedia

 

 

UN ARTISTE EN VOIE D’ASCENSION DANS SON PAYS D’ADOPTION

 

 

En 1873, Tissot était assez riche pour acheter une villa à Grove End Road, dans un quartier cossu et excentré (à l'époque) de Londres, Saint John’s Wood, habité par des hommes de loi et des marchands, mais aussi des artistes à leur aise*.

 

                                       * Wikipedia définit ainsi le quartier actuel :« quartier résidentiel très chic de la ville. Il n'est pas très touristique mais il contient le passage piéton le plus célèbre de la ville, celui d'Abbey Road se situant juste à côté des studios Abbey Road. Ce passage piéton est visible sur la pochette du disque des Beatles du même nom ».

 

 

C'est vers ce moment que Berthe Morisot, qui lui rendit visite, nota, avec une pointe de jalousie, qu'il vivait comme un roi.

Les aménagements qu’il fit faire pour sa villa eurent les honneurs d’un article dans une revue d’architecture. En même temps, il mettait en location sa résidence parisienne (cf notice du tableau The Rivals, site de vente Stair Sainty  http://www.stairsainty.com/artwork/rivals-689/).

 

Selon les auteurs Nancy Rose Marshall, et Malcolm Warner, dans leur livre James Tissot: Victorian Life, Modern Love (1999), Tissot avait un large cercle d’amis : le peintre  Lawrence Alma-Tadema, d’origine hollandaise, le dessinateur George Du Maurier, le peintre Albert Moore, le graveur Seymour Haden , le peintre italien Giuseppe De Nittis, le peintre américain Whistler (qu’il connaissait depuis longtemps) et le peintre Millais, qui après avoir appartenu au groupe pré--raphaélite, avait adopté un style plus commercial et allait devenir le peintre le mieux payé d’Angleterre. Certains de ses amis furent ensuite anoblis, notamment Millais qui devint baronnet (titre transmissible).

Selon les auteurs précités, en 1874, Tissot fut déchargé de toute implication dans la Commune (?) et put faire des séjours ponctuels en France.

Son succès à Londres étonnait et agaçait ses amis restés en France. Comment diable avait-il fait pour se débrouiller si bien en si peu de temps ? Degas lui proposa de participer à l’exposition de 1874 à Paris qui devait lancer le terme « impressionnisme », mais Tissot déclina la proposition.

 

 

Vers 1875, il gagnait à peu près 5000 livres par an, soit autant que le ministre britannique des affaires étrangères (https://www.sothebys.com/en/articles/james-tissots-rise-to-stardom-and-the-unknown-side-of-the-19th-century-painter)

 

 Pourtant sa position devait toujours être un peu marginale en Angleterre, malgré son succès. Pour les Anglais, il restait un peintre français et donc extérieur au véritable esprit anglais –  et le public n’appréciait vraiment que ce qui portait cette marque d’esprit national.

 

 

LONDON VISITORS : SÉDUCTION ET ARCHITECTURE

 

 

Dans son tableau London Visitors, Tissot se confronte (de façon un peu oblique) à la capitale britannique.

Dans ce tableau de 1874, Tissot, à qui on reproche souvent d’utiliser quelques recettes, adopte une mise en scène originale : dans un décor architectural grandiose (des arcades, des escaliers) et dépeuplé, quelques personnages sont représentés, presqu’immobiles. Le titre nous apprend qu’il s’agit de visiteurs à Londres. Le décor est celui du portique de la National Gallery et on voit dans le fond le clocher de l’église Saint-Martin-in-the-Fields. On remarque un jeune garçon vêtu curieusement au premier plan, avec des habits un peu cléricaux, et un autre au fond du tableau. Il s’agit d’élèves d’une institution charitable qui gagnaient un peu d’argent de poche en guidant les touristes.

L’attention se porte sur le couple au second plan par rapport à l’enfant : l’homme, barbu, confortablement habillé, est plongé dans son guide (probablement le Baedeker cher aux touristes de l’époque) ; sa femme, une belle femme au visage régulier et plein, sûre de son apparence physique et de son statut social,  donne l’impression de regarder le spectateur bien en face, avec une expression  impénétrable, alors que son visage est tourné un peu vers la droite, et qu’elle indique aussi cette direction avec son parapluie tenu à l’horizontale de sa main impeccablement gantée, répondant sans doute à son mari qui cherche dans le guide la direction à suivre pour le prochain lieu à visiter. On finit par remarquer un cigare qui se consume sur une marche et qui n’est pas là pour rien.

 

Full_1951_409-primary-1

London Visitors, vers 1874

Toledo Museum of Art, USA

Wikimedia

 

 

9c409c073db8499b8f36f4abcf5f0a02

 Détail de London Visitors

 https://www.pinterest.fr/pin/484137028669741522/

 

 

 

Bien que la scène soit extrêmement guindée, avec des personnages « overdressed » (trop habillés – comme devaient l’être les touristes de l’époque s’habillant un peu trop chaudement par précaution) elle a un aspect implicitement érotique. La femme regarde directement en dehors du tableau vers le spectateur « to search for something more interesting” (à la recherche de quelque chose de plus intéressant, Louise Nicholson, From the high life to the Life of Christ – James Tissot’s path to piety (De la haute société à la vie du Christ, le chemin de James Tissot vers la foi), Revue Apollo, décembre 2019 https://www.apollo-magazine.com/james-tissot-fashion-faith-legion-honor-review/).

En fait, comme Tissot tient à rester réaliste, c’est probablement vers l’homme qui a jeté le cigare, qui se trouve hors cadre, que regarde la femme, et on peut penser que c’est celui-ci qui le premier a regardé la femme dans les yeux, dans une tentative de séduction (qui aujourd’hui passerait mal, sans doute). Elle lui rend alors son regard.

Selon un autre commentaire : « the energy of the scene comes from the frank stare of the fashionable woman, looking in the direction of whoever left the still-burning cigar on the foreground steps. It’s weirdly, wonderfully sexy » (l’énergie de la scène provient du regard franc de la femme élégante en direction de quiconque a jeté le cigare encore brûlant sur les marches au premier plan. C’est étrangement, merveilleusement sexy) (Bridget Quinn, James Tissot’s Weirdly Sexy, Astonishingly Cinematic, and Spiritual Paintings (James Tissot  et ses peintures étrangement sexy, étonnamment cinématiques et spiritualistes), novembre 2019, article écrit pour l’exposition à San Francisco https://hyperallergic.com/527694/james-tissot-fashion-faith-legion-of-honor/)

Le site du musée de Toledo, Ohio (où se trouve le tableau) rappelle que beaucoup des tableaux de Tissot « suggest narratives of social “mistakes,” both innocent and deliberate » (suggèrent des histoires de « faux-pas » sociaux, à la fois innocents et délibérés) http://emuseum.toledomuseum.org/objects/55365

Les commentateurs de l’époque ont-ils vu dans ce tableau ce que les commentateurs d’aujourd’hui y voient ? La réponse est oui, car Tissot peignit une seconde version du tableau*, dans laquelle le cigare sur les marches a disparu et le regard de la femme n’est plus aussi clairement tourné vers le spectateur (cf blog de Lucy Paquette, The Hammock https://thehammocknovel.wordpress.com/2014/04/30/james-tissot-goes-to-the-museum/).

                                   * Exposée au Musée de Milwaukee.

 

Enfin, l’architecture un peu démesurée par rapport aux personnages peu nombreux confère au tableau une impression d’étrangeté – on pense aux architectures de Chirico au 20 ème siècle – mais ces dernières sont en général complètement vides de personnages. On peut penser aussi aux personnages de Delvaux déambulant en costume noir et chapeau melon dans des architectures abandonnées ou en ruine.

Mais Tissot n’est pas un homme du 20 ème siècle et il reste ancré dans la réalité la plus prosaïque, même s’il y ajoute quelques intentions cachées – que le spectateur est libre d’apercevoir ou pas. Son tableau n’est rien de plus que ce qu’il semble être : des provinciaux à leur aise visitant Londres.

Tissot réussit à concilier l’apparent et le sous-entendu, la réalité la plus banale et l’étrangeté, le conformisme victorien sûr de son statut social et les rêveries érotiques, sans que l’équilibre entre les deux aspects soit rompu. La jeune femme murissante est à la fois une respectable épouse victorienne et quelqu’un qui - en imagination peut-être plus qu’en réalité – pourrait être disponible pour une aventure, le décor est à la fois anodin et étrange, la scène est quotidienne et réaliste et pourtant onirique.

 

Un jeune inconnu qui visita l'exposition annuelle de la Royal Academy en juin 1874 écrivit: « Il y a de très belles choses à la Royal Academy cette année; entre autres, trois tableaux de Tissot. » Ce jeune inconnu était Vincent Van Gogh (lettre à son frère Théo du 16 juin 1874). Les trois tableaux de Tissot exposés étaient London Visitors, Waiting (Attente - un tableau, semble-t-il, perdu) et The ball on shipboard (Le bal à bord) dont on parlera plus loin.

 

 

 

POUR PRENDRE CONGÉ D’UNE DYNASTIE

 

 

En 1874*, Tissot peignit un double portrait, qui à vrai dire se rapproche plutôt de sa nouvelle manière de disposer des personnages dans un paysage plus vaste – d’ailleurs, sans abandonner complètement le portrait, Tissot s’éloigna de plus en plus de ce genre.

                                                                         * Sur la notice Wikipedia, la date donnée pour le tableau (1878) semble erronée. Voir site du Musée de Compiègne.

 

Son double portrait représente, dans un jardin automnal, l’impératrice Eugénie, en vêtements de deuil (son mari Napoléon III est mort en 1873) et son fils, le jeune prince impérial, Louis-Napoléon, qui vivaient en exil en Angleterre.

On peut s’étonner de ce portrait de la part d’un peintre qui avait participé à la Commune. On en a fait un argument pour douter de la participation à la Commune de Tissot. En effet, les Communards, même s’ils ne sont pas insurgés directement contre l’Empire (qui avait disparu après la défaite de Sedan), mais contre la république conservatrice, étaient forcément des adversaires du régime impérial.

Mais Tissot, même en admettant une participation plus ou moins active de sa part à la Commune, ne semble pas avoir eu d’engagement politique théorique profond. De plus, en tant que peintre, il devait gagner sa vie, et donc accepter les commandes comme elles venaient. Mais on peut penser que son portrait de la famille impériale témoigne d’une vraie sympathie pour des personnages victimes de l’adversité. L’ambiance automnale où sont placés les personnages (la scène se situe dans le parc de Camden Place, résidence de la famille impériale en exil) prend valeur de symbole.

 

 

800px-L'impératrice_Eugénie_et_son_fils_-_1878_-_James_Tissot

 James Tissot, L’impératrice Eugénie et son fils, 1874

Château de Compiègne

Wikimedia

 

 

Le spectateur s’attache au jeune prince impérial, en uniforme britannique (il était élève d’une école d’officiers), avec son calot rond sans visière. Qui peut imaginer qu’en 1879, désireux d’avoir l’expérience de la guerre, il demandera à faire partie des troupes envoyées en renfort au Natal pour combattre les Zoulous après la défaite britannique d'Isandhlwana et mourra dans cette guerre coloniale ?

Alors qu’il faisait partie d’une patrouille de quelques cavaliers, il fut surpris par une troupe de Zoulous ; la selle de son cheval était défectueuse (c’était celle de Napoléon III à Sedan, qu’il avait conservée par piété filiale) et le prince tomba de cheval ; resté seul au milieu des Zoulous, il fut percé de 17 coups de sagaie.

En France, à la nouvelle de sa mort l'émotion est vive « dans toutes les classes de la société, surtout dans les classes populaires », constate Ernest Renan. Verlaine (qui a été proche des Communards) exprime sa sympathie dans un poème de Sagesse :« fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance ».

On peut observer que certains Communards (très minoritaires) se rapprochèrent un moment du bonapartisme dans les années 1872-73, (Albert Richard, Gaspard Blanc, André Bastelica – les deux premiers vinrent rencontrer Napoléon III), ils furent très critiqués par l’ensemble des révolutionnaires. On dit que lors de la mort de Napoléon III, en 1873, quelques Communards exilés en Angleterre firent le déplacement à Camden Place pour rendre hommage à l’empereur défunt. En France, l’ancien Communard Pierre Denis fut aussi partie prenante dans une tentative de rapprochement entre républicains et bonapartistes, mais au profit du cousin du prince impérial. Enfin, chez les Communards déportés en Nouvelle-Calédonie, il arrivait à certains de dire, selon le témoignage de Charles Malato*, « si c’était le petit qui était au pouvoir, nous serions déjà rentrés ».

(le petit c’est forcément le fils de Napoléon III)

                               * Charles Malato, plus tard une figure de l’anarchisme, avait accompagné en Nouvelle-Calédonie son père, condamné à la « déportation simple » pour sa participation à la Commune (les « déportés simples » étaient à peu près libres de leurs mouvements, à charge pour eux de trouver une activité).

 

 

 

UN BAL PENDANT LES RÉGATES

 

 

Très différent de l’ambiance minérale de London Visitors ou de la mélancolie du portrait de l’impératrice Eugénie et de son fils, est le tableau de 1874 (année fructueuse en tableaux importants), The Ball on shipboard (Le bal à bord).

Ici le tableau est bondé de personnages et l’ambiance est celle d’une belle journée ensoleillée, au vent marin. C’est un témoignage sur la société victorienne à son apogée. Selon les spécialistes, la scène prend place lors des régates de Cowes dans l’île de Wight, un événement annuel très suivi de la bonne société. Il est probable que Tissot s’y est rendu pour se documenter. Certains pensent que le bal représenté était donné par le prince de Galles en personne (le futur Edward VII).

On peut isoler plusieurs groupes dans le tableau : un premier groupe à gauche, avec une jeune femme au beau visage au premier plan, assise sur une chaise ; derrière elle un officier de marine âgé s’appuie au dossier de la chaise, peut-être son père ; au second plan, deux jolies jeunes filles curieusement vêtues de la même robe blanche. A côté d’elles un vieux monsieur coiffé d’un canotier ; est-il là pour les chaperonner ou bien est-ce un « vieux marcheur » qui fait semblant de ne pas les regarder car il sait qu’avec ces jeunesses, il n’a aucune chance ? Il est chaussé de chaussures claires mi-toile mi-cuir qu’on retrouve fréquemment chez d’autres personnages des tableaux de Tissot représentant des marins ou des plaisanciers. D'autres personnes font la transition avec un troisième groupe.

 

 

11

James Tissot, The Ball on shipboard, Le bal à bord, 1874

Tate Britain, Londres

http://www.victorianweb.org/painting/tissot/paintings/11.html

 

 Il s'agit, au troisième plan, d'un groupe animé de jeunes femmes décolletées qui paraissent pendre du bon temps avec un invité. Les contemporains ont (apparemment) désapprouvé la présence de ce groupe. Les jeunes filles « bien », à l'extérieur et le jour, portaient des robes montantes (comme celles à droite et au centre du tableau) :  les tenues décolletées n’étaient portées qu’en soirée. Il s’agit donc (probablement) d’un groupe de filles un peu vulgaires (voire pire !) – et le bal serait donc une occasion (plutôt rare à l’époque victorienne) de faire cohabiter (sans se parler, évidemment) les femmes bien et les femmes moins bien, sachant que le prince de Galles était justement un amateur de plaisirs et fréquentait les maison closes.

Enfin, à droite, on voit une autre jeune fille monter l'échelle qui relie le pont à l'entrepont, suivie d'un homme, tandis qu'on distingue les danseurs dans l'entrepont.

 

 

Si on revient aux personnes bien mises, elles semblent s’ennuyer. Pourtant on danse à l’entrepont et on distingue des matelots en blanc faisant un cercle (qui eux ne dansent pas ?).

On remarque aussi les pavillons (terme utilisé pour les drapeaux en mer) de tous les pays qui sont tendus sur le pont pour procurer de l’ombre, produisant une explosion de couleurs (certains pavillons sont ceux de pays qui n’existent plus aujourd’hui)*. En cherchant bien, on trouve le pavillon tricolore français parmi les pavillons disposés à plat, au-dessus de l’échelle menant à l’entrepont, mais il n’est pas vraiment mis en évidence : on voit mieux le pavillon de marine allemand (il s’agit même de la marine de guerre comme le montre la croix de fer**), et on distingue l’étendard royal et à droite l’Union jack.

                                 * L’usage maritime est que chaque bateau dispose des pavillons des marines étrangères, qu’il est amené à arborer comme pavillon de courtoisie.

                                  ** La présence de pavillons de la marine de guerre s’explique si le navire sur lequel est donné le bal est lui-même un navire de guerre, comme le pensent Nancy Rose Marshall et Malcolm Warner, James Tissot: Victorian Life, Modern Love (1999). Il y aurait alors de la part de Tissot l’idée de doubler la représentation de la société anglaise par celle de la puissance militaire qui est le support de la grandeur britannique.

 

Dans Le bal à bord, les intentions de Tissot paraissent purement descriptives – il reproduit les choses vues - même s’il réaménage probablement  la scène, mais sa description n’est pas dénuée d’intentions malicieuses : les jeunes filles en blanc sont-elles des sœurs, ou bien ont-elles, comme certains l’indiquent, acheté des robes en prêt-à-porter ce qui explique que malencontreusement elles ont la même tenue (on peut aussi penser que ce type de tenue était très indiqué pour les régates et donc c’est très volontairement qu’elles sont habillées pareillement ?). Elles semblent faire « tapisserie » peut-être parce qu’elles attendent pour danser un beau parti qui ne se présente pas…

Le tableau est chargé de détails peu visibles à première vue : seule une observation minutieuse permet de discerner par exemple les personnages, danseurs, orchestre et marins dans l’entrepont, ainsi que des militaires en tunique rouge. C’est une tendance propre à Tissot de surcharger certaines toiles de détails, comme un appareil photographique saisit tout ce qui est dans le cadre, même s‘il faut ensuite utiliser une loupe pour voir les détails.

Le tableau ne fut pas vraiment apprécié par les critiques de l’époque. Si aujourd’hui on y voit une représentation fidèle de la société victorienne à son apogée, un critique de la revue très renommée The Atheneum déplora qu’on ne trouve dans ce tableau aucune jolie femme, aucune jolie toilette et pas une seule véritable Lady (dame distinguée) !

A propos de ce tableau et d’autres (probablement à l’occasion d’une exposition dans une galerie en 1877), le célèbre écrivain, théoricien de l’art et critique John Ruskin jugea que c’étaient « malheureusement de simples photographies en couleur d’une société vulgaire » (unhappily, mere coloured photographs of vulgar society) mettant ainsi l’accent sur l’aspect photographique du travail de Tissot mais sans y voir une qualité.

Le mot « vulgar » doit sans doute être compris comme ce qui manque d’élévation spirituelle, plutôt que vraiment grossier.

D’ailleurs Ruskin ajouta que Tissot était capable, s’il écoutait ses plus graves pensées (« if he would obey his graver thoughts »), de fixer l’attention des publics anglais et français sur des sujets plus dignes d’intérêt.

Les critiques, en général, déploraient que les tableaux de Tissot soient de simples représentations de la réalité, dépourvues d’intentions morales : pour les Victoriens, une grande part de la valeur d’une oeuvre artistique reposait sur les intentions morales (ou moralisatrices) de l’auteur.

On peut constater à quel point l’art de Tissot avait évolué en quelques années : si on regarde Le Cercle de la rue Royale et Le Bal à bord, on a l’impression de deux peintres différents. Dans le second tableau, les personnages ont l’air bien plus naturels et la touche est beaucoup plus libre, l’impression de plein air est perceptible.

Tissot réutilisa le thème des pavillons de marine qui apportaient une note colorée immédiate. Dans les tableaux, Still on the top (toujours en haut) et Preparing for the gala (préparation du gala), on voit deux jeunes filles qui s’occupent de hisser plusieurs pavillons de marine dans un jardin – bien qu’on voie mal pour quelle occasion ; en fait ce genre de toile semble purement décorative. Là aussi fort curieusement, c’est le pavillon allemand qu’on distingue en premier. Précisons que dans ces tableaux, le vieil homme qui aide les jeunes filles et qui porte un bonnet rouge n’est pas coiffé du bonnet phrygien (!) ou du bonnet des Communards ( !!!)* comme on peut parfois le lire sur des sites anglo-saxons, mais tout simplement d’un bonnet de marin.

                                * Il n’existe évidemment pas de « bonnet des Communards ».

 

 James_Tissot_-_Still_on_Top_-_Google_Art_Project

 James Tissot, Still on the top (toujours en haut), vers 1873. Des jeunes filles, aidées par probablement un vieux marin, choisissent des pavillons de marine pour les faire flotter à un mat. Y a-t-il une signification au choix des pavillons par Tissot ? On distingue en premier à partir du bas, le pavillon de la marine impériale allemande, en deuxième l'étendard impérial d'Autriche-Hongrie, et en troisième peut-être le drapeau norvégien, le quatrième ne peut être distingué.

 Auckland Art Gallery, Nouvelle-Zélande.

 Wikimedia

 

 

IRONIE ET CONNIVENCE

 

 

En 1873, puis en 1875, Tissot exposa successivement deux tableaux représentant des scènes de la vie des classes supérieures. Ces tableaux, présentés à la Royal Academy, comme beaucoup d’œuvres de Tissot en Angleterre, eurent beaucoup de succès auprès du public et furent rapidement achetés par le marchand d’art Agnew.

On considère parfois que Tissot a voulu être ironique pour la société qu’il décrit et ses rituels mondains.

Ainsi dans Too early (trop tôt), peint en 1873, quelques invités isolés se tiennent au milieu d’un salon, visiblement arrivés trop tôt (alors que des petites bonnes les regardent en pouffant gentiment).

Faut-il croire que Tissot porte un regard critique sur la société qu’il peint et qui lui procure ses revenus ? Ce serait sans doute trop simple et on ne peut pas parler ici de satire de la haute bourgeoisie (qui serait une satire bien faible, d’ailleurs) et confondre une ironie légère avec une volonté de dénonciation.

Au contraire, dans Too early, l’observation narquoise vise des gens pas encore au fait des codes sociaux, des nouveaux riches dont on peut - sans méchanceté d’ailleurs – se moquer, en adoptant le regard des gens qui appartiennent depuis toujours aux classes supérieures (et de ceux qui les servent, comme les petites bonnes, qui rient entre elles des invités arrivés trop tôt). Le principal attrait de ce genre de tableau est de montrer la vie des classes supérieures de façon un peu décalée, les « à-côtés » de cette existence. Avec ce genre de tableaux la société se regarde dans un miroir qui n’est pas spécialement flatteur, mais plutôt souriant. Avec humour, Tissot montre de façon finalement sympathique l’existence des gens de la bonne société.

 

 

 

800px-James_Tissot_-_Too_Early

 James Tissot, Too early (trop tôt), 1873

Guildhall Art Gallery, Londres

Wikimedia

 

 

Dans Hush ! (chut, silence) ou The Concert (le concert), exposé en 1875, Tissot montre l’assistance lors d’une soirée mondaine, s’apprêtant à écouter une violoniste réputée. Un certain nombre d’invités parait devoir se résoudre à écouter le concert depuis l’escalier (à moins qu’ils ne soient justement en train d’arriver pour se répartir dans la salle, provoquant un retard dans le début du concert ?).

Deux princes indiens, enturbannés, sont assis au premier rang (donc aux places d’honneur) pour écouter la virtuose, tandis que l’ensemble des invités continue à bavarder, d’où le titre qui invite l’assistance à faire silence.

A l’époque du tableau et par la suite, la présence en Angleterre de princes indiens, reçus très protocolairement par la souveraine et les ministres, était une chose de plus en plus courante. Ces princes étaient ensuite reçus dans la bonne société et Tissot n’a pas manqué de le noter. Les Britanniques s’appuyaient délibérément sur les princes pour conforter leur présence en Inde et disposaient de toute une batterie de moyens pour les flatter. En retour, les princes s’occidentalisèrent de plus en plus.

Ces princes enturbannés et assistant un peu gauchement aux rituels mondains britanniques sont encore loin du maharajah d’Indore en habit de soirée européen, l’air suprêmement distingué, que peindra dans les années 1930 Roger Boutet de Monvel.

 

 

800px-James_Tissot_-_Hush!

James Tissot, Hush ! (The Concert) (Chut, ou Le concert), vers 1875.

Manchester Art Gallery

Wikimedia

 

  

On a observé que la plupart des personnes présentes ne se soucie pas vraiment de la violoniste (à l'exception du petit groupe de gens sérieux à droite et des Indiens, dont un critique d’époque déclara  – avec une forme d’humour qui ne scandalisait personne à ce moment -  qu’ils la dévoraient du regard !). On a pu identifier la soirée dont il s’agit, à laquelle assistait Tissot. On dit que la maîtresse de maison avait demandé à Tissot de ne pas reproduire les visages des invités : le public venu voir le tableau fut donc déçu de ne pas pouvoir jouer à reconnaître les véritables invités. Certains personnages sont toutefois reconnaissables mais ce sont des amis de Tissot, pris comme modèles, comme Gibson Bowles de Vanity Fair.

Il est évident que Tissot représente les gens du monde comme bien moins intéressés par les manifestations culturelles que ce qu’ils prétendent l’être – mais ce n’était pas une nouveauté et après tout, il suffisait que quelques uns encouragent la culture. Les autres prenaient leur mal en patience, comme on le voit sur le tableau. Dans quel camp se rangeait Tissot lui-même ?

Les critiques furent favorables pour Too Early, où l'on vit, non une satire sociale, mais de l’humour bienveillant. Le critique du journal The Builder vanta l’humour de Tissot et le compara élogieusement à Jane Austen, « the great painter of the humor of "polite society" *» (le grand peintre humoristique de la « société distinguée »).

                                               * Nous traduisons polite par distingué plutôt que par poli, policé, mais on peut hésiter.

 

Mais Hush! ne reçut pas les mêmes éloges (même si le tableau fut acheté plus cher par le marchand d'art Agnew). Le critique de The Illustrated London News déclara que le tableau montrait la société anglaise à travers " a Gallic sneer ” (une moquerie française - gallic ne se traduit pas exactement par gaulois), ajoutant, mi-figue mi-raisin, que les gens distingués seront, bien sûr, reconnaissants de se voir comme un Français policé les voit (...polite people will, of course, be thankful to see themselves as a polished Frenchman sees them)*.

Blog de Lucy Paquette, Closer Look at Tissot’s “Hush! (The Concert)”

https://thehammocknovel.wordpress.com/2017/11/15/a-closer-look-at-tissots-hush-the-concert/

 

          

 

 

CONVERSATION SUR UN BALCON DE NAVIRE DE GUERRE

 

 

La même critique de Ruskin qu’on a citée pour Le bal à bord d’un bateau  s’applique au tableau The Gallery of HMS Calcutta (Portsmouth) (La galerie du HMS Calcutta, Posrtsmouth) qui date d’environ 1876.

 

 

James_Tissot_-_The_Gallery_of_HMS_Calcutta_(Portsmouth)

 James Tissot, The Gallery of HMS Calcutta (Portsmouth), la galerie du H. M. S. Calcutta (Portsmouth), vers 1876.

Tate Britain, Londres

https://www.tate.org.uk/art/artworks/tissot-the-gallery-of-hms-calcutta-portsmouth-n04847

 

 

 

Sur la galerie du navire à quai, deux jeunes femmes en tenue claire regardent le port en compagnie d’un jeune officier en casquette, l’air détendu, portant un léger collier de barbe. Le trio semble discuter de façon agréable et légère. Pour autant qu’on puisse en juger, il semble que l’action se passe au crépuscule.

Ici, l’anecdote emble réduite à sa plus simple expression, ce qui n’empêche pas les commentaires: quels liens unissent les trois personnages ? On observa dès l’époque que la jeune femme de droite porte une robe qui met son dos en valeur avec un empiècement d’etoffe transparente.  On parle aujourd’hui de sa silhouette en sablier (hour-glass figure). Selon le site de la Tate Gallery, le tableau explore les nuances subtiles du flirt et de l’attirance (explore the subtle nuances of flirtation and attraction): le jeune marin est séparé de la fille qui l’intéresse par l’autre jeune fille, la fille de droite, se sachant regardée par le marin,  regarde ostensiblement aileurs, se cachant derrière son éventail.

Selon le site de la revue Connaissance des Arts, « le tableau attira l’attention des critiques émoustillés, qui signalaient à leurs lecteurs le rendu de la chair à travers la fine mousseline blanche. Le plus célèbre d’entre eux, l’écrivain Henry James, reconnaissant de bonne grâce que la « jeune femme tortille sa silhouette de la manière la plus gracieuse qui soit ». https://www.connaissancedesarts.com/peinture-et-sculpture/la-galerie-du-hms-calcutta-portsmouth-par-james-tissot-focus-sur-un-chef-doeuvre-11136146/

 

Mais en dépit de cela (ou à cause de de cela !), Henry James jugea le tableau « hard, vulgar and banal » (dur, vulgaire et banal), se focalisant sur les rubans jaunes de la jupe de la femme de droite. Il se demanda ce qui faisait que Tissot était vulgaire et banal (Ruskin, le grand oracle de l’époque, avait décidé que Tissot était vulgaire ; James suivait son jugement et y apportait sa propre nuance en ajoutant « banal » !).

Selon Connaissance des Arts « Le titre du tableau lui-même reste un mystère, quoique des historiens aient pu suggérer qu’il fallait y voir un facétieux jeu de mot entre « Calcutta » et le français « Quel cul tu as »… » [ou mieux, quel cul t’as].*

                               * On trouve cette curieuse interprétation dans Nancy Rose Marshall et Malcolm Warner, James Tissot: Victorian Life, Modern Love (1999).

 

En fait, le titre du tableau, quand on connait un peu la civilisation anglaise, est intrigant. Les initiales HMS désignent un navire de guerre, appartenant à la Royal Navy (His Majesty’s ship, ou Her Majesty's ship selon que le monarque est un homme ou une femme, navire de Sa Majesté).

Or le jeune marin ne semble pas un officier de la Royal Navy mais plutôt un officier de la marine marchande (il porte le même type de tenue que les jeunes marins du commerce dans le tableau The Last Evening et The Captain’s Daughter), et il est passablement décontracté avec sa casquette-képi posée un peu en arrière. On peut penser qu’un officier de la marine de guerre serait représenté de façon plus guindée et son uniforme serait différent (des spécialistes pourraient le confirmer).

Le nom du navire n’est pas imaginaire. Le HMS Calcutta était un navire de ligne (a ship-of-the-line) à voile lancé en 1831 et converti en gunnery ship dans les années 1860*(navire-école pour le maniement et l’entretien des canons). Son port d’attache était Devonport (https://en.wikipedia.org/wiki/HMS_Calcutta_(1831). Peut-être fut-il à un moment ancré à Porstmouth, d’où l’indication dans le titre du tableau ?

                            * Ou en 1877 selon Nancy Rose Marshall et Malcolm Warner, James Tissot: Victorian Life, Modern Love (1999) ?

 

Il est probable qu’on pouvait visiter le bateau à certaines occasions, ce qui explique la présence des jeunes filles et d’un officier de la marine marchande à bord. On y donnait peut-être des bals à l'occasion ? Une gravure tirée du tableau porte d’ailleurs le sous-titre « Souvenir of a Ball on Shipboard (souvenir d’un bal à bord), ce qui expliquerait les tenues assez habillées des jeunes filles.

 

 

 

 

SUR L’EAU

 

En 1876 également, Tissot exposa à la Royal Academy son tableau The Thames (la Tamise), aussi connu comme On the Thames (sur la Tamise, mais il existe un autre tableau de ce nom montrant une jeune fille débarquant d'une promenade sur le fleuve).

 

 800px-James_Tissot_-_The_Thames

James Tissot, The Thames, vers 1876

The Hepworth Wakefield Gallery, West Yorkshire, UK.

Wikimedia

 

 

Le tableau offre une vue caractéristique du fleuve dans sa partie portuaire : on voit de nombreux bateaux à voile ou à vapeur (dont un bateau d’ancien style avec figure de proue), à l’ancre ou qui se déplacent, dans une atmosphère enfumée et brumeuse caractéristique de la ville industrielle, tandis que l'eau est couleur de boue.

Indifférents à l’atmosphère enfumée et paraissant prendre du bon temps, trois personnages dans un canot : un homme barbu plutôt flegmatique, qui porte une casquette (est-ce un officier de marine marchande  ou un particulier qui se donne un air ?), affalé en travers du canot, en pantalon blanc au bas retroussé, avec des chaussures bicolores blanc et brun.

Installées derrière lui, il y a deux jolies femmes qui ont leur parapluie ouvert pour s’abriter du crachin ; l’une s’adresse gaiement à l’homme. Le canot (à vapeur probablement) doit avoir un pilote mais on ne le voit pas. Couché en travers également, un grand chien somnole. Au premier plan, un panier avec des bouteilles, sans doute du champagne. Les trois passagers sont apparemment partis pour dîner agréablement.

Le tableau suggère bien l’impression de déplacement sur l’eau dans un canot assez bas, dans un environnement mouvant rempli de bateaux beaucoup plus grands.

Mais les critiques de l’époque avaient d’autres préoccupations et tiquèrent sur le genre des deux jeunes femmes ; elles furent perçues comme « indéniablement des dames de Paris » et le tableau comme « More French, shall we say, than English ?» (plus français, dirons-nous, qu’anglais ?). En termes détournés, on suggérait qu’il s’adressait de prostituées.

(Blog The Hammock, Lucy Paquette, https://thehammocknovel.wordpress.com/2014/02/20/tissot-in-the-u-k-london-at-the-tate/)

L’année suivante, Tissot peignit une scène semblable mais cette fois-ci en remplaçant le personnage masculin par un sergent écossais flanqué par deux demoiselles plus convenables et situa la scène à Portsmouth, avec le titre Portsmouth Dockyard; le tableau reçut aussi (lorsqu’on en tira des gravures, semble -t-il) le sous-titre How Happy I Could Be With Either (comme je pourrais être heureux avec chacune, un vers du poète John Gay dans The Beggar’s opera, qu’on peut aussi traduire par « Entre les deux mon cœur balance »)*.

Cette fois, la critique fut plus favorable - alors qu’on peut juger ce dernier tableau bien moins réussi que The Thames.

                             * Mais on trouve des reproductions de The Thames avec le même sous-titre. Question pour spécialiste.

 

 

 

KATHLEEN NEWTON

 

Vers 1875, Tissot rencontra un produit délectable de l’Empire des Indes.

Dans son voisinage, vivait une très belle jeune femme blonde tirant vers le roux (certains disent rousse), Kathleen (Kate) Newton.

Kathleen Kelly était née en 1854 à Agra, au nord de l'Inde ; son père, d’origine irlandaise, était au service de la Compagnie des Indes qui administrait à l’époque les territoires de l’Inde anglaise, en quelque sorte comme sous-traitant du gouvernement britannique. Kathleen avait 3 ans lorsque la révolte des Cipayes [soldats indiens de la Compagnie] éclata (ce que les Anglais appellent The Great Mutiny). La révolte ébranla la domination anglaise et fut marquée par des massacres de civils et militaires anglais y compris les femmes et les enfants, et ensuite par une répression terrible de la part des Britanniques. Du point de vue politique, elle aboutit à la prise en main de l’administration de l'Inde par le « gouvernement de la reine » (l’Etat britannique), tandis que la Compagnie des Indes était dissoute. Kathleen et sa sœur furent envoyées en Europe après la révolte, pour leur éducation (et peut-être par précaution, bien que la province d’Agra ait été épargnée lors du soulèvement).

A 16 ans, le père de Kathleen lui trouva un mari en Inde, un médecin de l’administration ou de l’armée, Mr. Newton (que ses parents avaient prénommé Isaac !).

Kathleen prit le bateau pour rejoindre son futur mari et pendant la longue traversée, elle tomba sous le charme d’un autre voyageur, le capitaine Palliser*. Il n’est pas très clair de savoir si elle « fauta » avec lui pendant le voyage ou après.

                        * Plus tard major général Sir Henry Palliser. Il avait dépassé quarante ans à l’époque.

 

Arrivée en Inde, elle se maria en janvier 1871 comme convenu avec le Dr. Newton puis lui avoua sa faute (sur le conseil d’un prêtre à qui elle s’était confessée, semble-t-il ; les Kelly étaient catholiques). Le Dr. Newton était un homme à principes et commença les formalités de divorce (en mai 1871). Kathleen reprit le bateau (avec Palliser ?) et accoucha d’une fille, Muriel Violet, en décembre 1871 ; malgré cela, elle aurait refusé d’épouser Palliser (?). Elle alla ensuite habiter avec son enfant chez sa sœur qui s’était mariée en Angleterre.

Inutile de dire que ces faits sont mal établis et même la chronologie est embrouillée sur certains sites ; nous suivons ce qui est indiqué dans A Gallery of Her Own: An Annotated Bibliography of Women in Victorian Painting de Elree I. Harris et Shirley R. Scott, 2013 (Google books) et la notice du tableau Rivals sur le site du marchand d’art Stair Sainty http://www.stairsainty.com/artwork/rivals-689/

 

Tissot fit connaissance de Kathleen (vers 1875 -76 ?) alors qu’elle avait 21 ans environ. En mars 1876, Kathleen accoucha d’un fils, Cecil George.  Le père était-il Tissot ? L’enfant fut inscrit à l’état civil avec comme père Isaac Newton, qui aurait été bien étonné !

Kathleen emménagea bientôt chez Tissot, mais par un curieux arrangement, les enfants de Kathleen restèrent avec leurs cousins chez sa sœur et son beau-frère, à quelques rues de là ; mais ils étaient souvent chez Tissot. Tissot a souvent représenté Kathleen, ses enfants et ses neveux (surtout sa nièce favorite) jouant ensemble dans le jardin de la villa de Tissot.

 

Tissot_and_Newton

Kathleen Newton et James Tissot, avec le fils de Kathleen, Cecil, et probablement Lilian, la nièce de Kathleen. La photographie, datée de 1879, serait en fait postérieure de quelques années, car en 1879, Cecil n'avait que trois ans alors qu'il parait ici plus âgé. Quant à la petite fille, ce ne peut pas être Violet, la fille de Kathleen, car elle parait avoir à peu près l'âge du garçon, alors que Violet avait cinq ans de plus.

 http://zygmanvoss.wordpress.com/tag/tissot/

 Wikipedia

 

 

A partir du moment où il fit sa connaissance, Tissot la prit comme modèle, non seulement dans des portraits mais comme personnage des scènes de la vie quotidienne (ce qu’on appelait des tableaux de genre) qu’il peignait. Kathleen Newton (elle avait conservé le nom de son éphémère mari) devint omniprésente dans l’œuvre de Tissot.

Il en résulta que Tissot d’orienta dans sa peinture vers des sujets plus intimistes qui lui permettaient de centrer le tableau sur le personnage pour qui sa compagne servait de modèle.

Mais pour des raisons tenant probablement au fait que Tissot et Kathleen étaient tous deux catholiques, ils ne pouvaient pas envisager de se marier puisque Kahtleen était divorcée (le Dr. Newton, lui, ne devait pas être catholique car il n’avait pas hésité à divorcer). Il s’ensuivit que le couple fut mis à l’écart de la bonne société et vécut dans un relatif isolement, ce qui peut aussi expliquer les sujets plus intimistes des tableaux de Tissot à la fin des années 1870.

Parmi les amis fidèles qui fréquentaient Tissot et Kathleen, il y avait des artistes, acteurs, peintres ou littérateurs, plus ou moins éloignés des préjugés : le peintre américain Whistler, Oscar Wilde et son frère Willie, Charles Wyndham, Henry Irving, Mary Moore*, Thomas Gibson Bowles, le vieil ami, fondateur de Vanity Fair. Le caractère français de Tissot se distinguait quand même de l’esprit plus compassé de ses amis anglais. Le peintre William Stone, membre du groupe, déclara : « Tissot était tout à fait un boulevardier et ne pouvait pas saisir notre vision quelque peu puritaine » (notice du tableau Rivals sur le site de la maison Stair Sainty).

                                                 * Charles Wyndham et Henry Irving étaient des acteurs célèbres (ils furent anoblis à la fin du siècle ou au début du 20ème siècle, ce qui montre les progrès de la reconnaissance sociale des acteurs) ; Mary Moore était une actrice qui épousa Charles Wyndham.

 

 

LE PROCÈS WHISTLER-RUSKIN

 

 

Il semble que l’amitié entre Whistler et Tissot cessa en 1878. A l’époque, Whistler avait été l’objet d’une violente attaque du critique d’art, théoricien et professeur à Oxford John Ruskin, reprochant à ses tableaux de n’être rien d’autre qu’un pot de peinture jeté au visage du public (il visait notamment Nocturne en noir et or, la fusée qui retombe, que Whistler vendait au prix considérable de 200 guinées).

Whistler qui était extraordinairement susceptible, et se plaisait à susciter les polémiques par ses remarques sarcastiques*, considéra qu’il s’agissait d’une insulte et non d’une critique et porta l’affaire en justice. Celle-ci dut apprécier si Ruskin avait dépassé les bornes de la critique.

                         * En 1890, il publia un livre The gentle art of making enemies (l’art délicat de se faire des ennemis).

 

Ruskin cita comme témoin à l’appui de son jugement des artistes comme Burne-Jones (représentant la seconde génération pré-raphaélite) et William Frith, le peintre à succès de Derby Day (le jour du Derby) et d’autres tableaux décrivant la société anglaise*.

                                             * On est sidéré qu’un site français consacré au marché de l’art écrive en 2020, sous la plume d’un docteur en droit, que Ruskin et Burne-Jones sont quasiment oubliés aujourd’hui (et que Burne-Jones est un peintre académique). C’est une illustration caricaturale de la manie française (dans l’opinion générale plus que chez les spécialistes), de considérer que tout ce qui n’entre pas dans la case « impressionniste » est négligeable et « bourgeois » (comiquement ceux qui pensent cela sont généralement les bourgeois actuels). Inutile de dire que Ruskin et Burne-Jones sont parfaitement considérés en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Voir par exemple les articles suivants de 2019 qui évoquent le succès retentissant sur le marché de l’art de Burne-Jones depuis 2013

https://www.antiquestradegazette.com/print-edition/2019/january/2375/auction-reports/art-market-burne-jones-stars-at-auction-as-first-major-london-exhibition-for-over-four-decades-opens/

https://www.christies.com/features/Guide-to-Edward-Burne-Jones-9460-1.aspx

 

Whistler demanda à Tissot (et à d’autres ?) d’être son témoin, et donc d’attester avec sa connaissance technique du métier de peintre que Whistler était un artiste digne de ce nom, mais Tissot refusa – peut-être sentait-il que sa position sociale était trop incertaine pour qu’il se permette de soutenir ostensiblement un artiste d’avant-garde.

Whistler devait lui en tenir rigueur et on le comprend. Il gagna son procès mais dans des conditions humiliantes - le tribunal lui accorda un farthing de dommages et intérêts, c’est-à-dire la plus petite pièce de monnaie existante - et de plus il fut ruiné (en raison du coût du procès* et des dettes pour la villa qu’il avait fait construire). Bien que non dépourvu de soutiens en Angleterre, il partit pour Venise et finit par s’installer en France où sa valeur était mieux reconnue.

                                           * Il dut payer la moitié des frais de jusice. Ruskin, quant à lui, paya sa partie des frais grâce à une souscription de ses admirateurs. Mais l'issue du procès lui laissa aussi un goût amer et il entra dans une phase de dépression.

 

 

 

 

LE BONHEUR AVEC KATHLEEN

 

 

Dans un tableau intitulé Seaside ou July: Specimen of a Portrait (Bord de mer, ou Juillet*, un spécimen de portrait), peint vers 1878, Tissot a représenté Kathleen, posant à contre-jour dans un intérieur au bord de mer.

                                                               * Tissot avait voulu consacrer un tableau à chaque saison, représentée par un mois.

La lumière joue à travers sa robe légère mais très élégante avec des noeuds jaunes (il semble que c’était une couleur fétiche de Tissot) et révèle en transparence la chair de Kathleen. Malgré quelques notations similaires, Tissot n’était pas vraiment un peintre tenté par la sensualité - on a remarqué qu’il ne peignit quasiment aucun nu - ou plutôt, sa sensualité s’exprimait par le goût des étoffes.

 

 seaside-magnum

 James Tissot, Seaside (ou July: Specimen of a Portrait), bord de mer, juillet, un specimen de portrait, vers 1878.

Cleveland Museum of art, USA.

James Tissot's tragic muse, Chicago Reader, 19 août 2013

https://www.chicagoreader.com/chicago/art-institute-impressionism-fashion-james-tissot-muse/Content?oid=10701838

 

 

Dans une autre version du même tableau, Kathleen porte les cheveux sinon plus courts (personne ne portait les cheveux courts à l’époque) du moins plus tirés en arrière, ce qui l'a fait paraître plus jeune; en fait, le premier tableau semble avoir été modifié ultérieurement, par une autre main que Tissot, pour donner à Kathleen Newton une coiffure frisée.

 

 

 2002_CKS_06666_0019_000()

Une autre version de Seaside (July), connue aussi comme Ramsgate Harbour.

La coiffure de Kathleen Newton est différente, de même que le paysage maritime est plus élaboré.

Ce tableau fut donné par Tissot à son ami  Emile Simon, administrateur du théâtre l'Ambigu-Comique à Paris, probablement peu après avoir été exposé avec d'autres oeuvres de la période anglaise au Palais de l'Industrie en 1883.

Collection privée.

https://www.christies.com/lotfinder/Lot/james-jacques-joseph-tissot-1836-1902-seaside-4027202-details.aspx

 

 

 

Tissot fut certainement heureux avec Kathleen - et en tous cas très amoureux, comme le montre la présence de la jeune femme dans quasiment tous ses tableaux de l’époque. Selon certaines sources, leur vie en commun reposait sur un arrangement curieux (peut-être pas unique à l’époque victorienne où les principes étaient une chose et la réalité une autre) consistant pour Tissot à avoir les enfants de sa compagne (dont peut-être le propre enfant de Tissot) en pension chez la sœur de Kathleen (à proximité de sa maison, il est vrai) et à vivre avec sa compagne seule. On peut penser qu’ainsi, un peu égoïstement, Tissot avait trouvé le moyen d’avoir sa tranquillité pour créer et qu’il pouvait profiter de la vie de famille quand il le voulait.

Dans les tableaux de l’époque, Kathleen Newton est bien reconnaissable, soit qu’elle joue le rôle d’une passante anonyme, qui par exemple attend le ferry, soit qu’elle soit peinte avec ses enfants et neveux dans le jardin de Tissot, ou bien seule pour des portraits pleins de séduction. Dans les peintures du groupe familial, Tissot se représente rarement. A la fin des années 1870 et au tout début des années 1880, Tissot ne produit plus que ces tableaux d’intimité familiale ou des saynètes de la vie quotidienne où Kathleen sert de modèle. Son style évolue aussi, depuis la facture lisse des tableaux du style The last Evening jusqu’à une facture plus libre, presque impressionniste sur certaines toiles.

On peut considérer comme une exception – par le sujet, mais non par la réalisation, la toile intitulée Evening, ou The Ball (La soirée, ou le bal), en 1878. Une très belle femme, qui a le visage de Kathleen Newton, vêtue d'une robe somptueuse, fait son entrée dans un bal de la haute société, au bras d’un homme à cheveux blancs qu’on ne voit qu’en partie. On discerne la salle de bal bondée mais le tableau reste cadré sur les deux personnages principaux, et donc n’a rien de comparable avec les tableaux représentant des assemblées nombreuses que Tissot avait peint quelques années plus tôt.

Sur certaines toiles, Kathleen n’a pas toujours le visage épanoui qu’on voit dans Seaside (July) ; le visage est plus mince, les joues parfois creusées, ce qui lui donne sans doute une allure plus proche des goûts actuels, mais cette évolution n’a rien à voir avec l’esthétique. Son état de santé est en effet inquiétant car elle est atteinte de tuberculose.

 

 

 

 

21 mai 2020

LE PEINTRE JAMES TISSOT, EN MARGE DE LA COMMUNE DE 1871, PREMIERE PARTIE

 

LE PEINTRE JAMES TISSOT,

EN MARGE DE LA COMMUNE DE 1871

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Le peintre James Tissot fait partie des artistes difficilement classables. Il fut actif pendant la seconde moitié du 19ème siècle.  On considère que les peintres de l’époque se partageaient entre quelques groupes : les académiques d’un côté et les novateurs de l’autre, ces derniers rangés sous l’étiquette commodément extensible d’impressionnistes. Il y avait aussi des réalistes et des symbolistes. Tissot ne se rattachait franchement à aucun de ces groupes, même si on peut trouver dans ses peintures des éléments qui le rapprochent discrètement de ceux-ci. Il se rattache aussi à un genre mal délimité aussi bien que mal considéré, la peinture mondaine. Et pour finir, il devint un illustrateur religieux à succès : à ce titre, il acquit une grande célébrité aux Etats-Unis.

On peut utiliser le mot « éclectique » pour des peintres comme lui. Dans la peinture anglaise ou américaine de la même époque, on trouve d’autres exemples de peintres éclectiques, comme John Singer Sargent.  Justement, Tissot a passé plus de dix ans de sa vie en Angleterre où son style s’est modifié – les peintures de sa période anglaise sont sans doute les plus caractéristiques et les plus remarquables de toutes ses œuvres.

Quant à savoir si Tissot est un bon ou un mauvais peintre, la question relève du jugement du public. Pendant des décennies quiconque n’était pas impressionniste passait pour un peintre sans intérêt chez les critiques et le public français. On revient sur ce véritable préjugé et Tissot est depuis quelques années mieux considéré.

Une exposition devait se tenir au Musée d’Orsay en avril 2020 – mais l’épidémie l’a ajournée dans l'immédiat. L’exposition était co-organisée avec le Palace of the Legion of Honor * de San Francisco où elle s’est tenue fin 2019 avec le sous-titre évocateur des deux pôles contradictoires du début et de la fin de la vie de Tissot : Fashion and Faith (Mode et Foi). Mais ce sous-titre trop américain n'a pas été repris pour l'exposition de Paris.

                                          * Le musée de San Francisco est ainsi nommé car il a été édifié sur le modèle du Palais de la Légion d’honneur de Paris ; avec le San Francisco De Young Museum dans le parc du Golden Gate, le California Palace of the Legion of Honor dans Lincoln Park constitue le Musée des Beaux-Arts de San Francisco.

 

Comme Tissot passe pour avoir participé à la Commune de 1871, nous lui consacrons cette étude avec le sous-titre « En marge de la Commune » - un peu abusivement sans doute, car la Commune, qu'il y ait participé ou pas, ne fut qu'un épisode dans une vie bien remplie. L’ensemble de son œuvre et de sa carrière sont celles d’un homme éloigné de toute préoccupation politique visible et qui termina sa vie dans le mysticisme.

Plutôt qu’une étude linéaire de la vie de Tissot, nous l’évoquerons surtout en commentant un certain nombre de ses tableaux.

 

 

 

PEINTRE DE LA HAUTE SOCIÉTÉ 

 

 

Jacques joseph Tissot est né à Nantes en 1836, dans une famille aisée : son père était drapier et sa mère modiste et il a sans doute hérité de son milieu familial le goût des belles étoffes et des toilettes féminines. Il vient à Paris pour commencer une carrière artistique. Il suit les cours d’élèves d’Ingres. Il adopte vite le prénom de James qui témoigne de son goût pour le genre anglais.

Pourtant, lors de ses débuts, c’est le style néo-gothique et flamand qu’il imite, mis au goût du jour par des artistes comme le belge Leys (Sur Leys, voir notre message Baudelaire et la Belgique 2 http://comtelanza.canalblog.com/archives/2014/02/16/29227649.html). Parmi les jeunes artistes de son âge, il se lie particulièrement avec Edgar Degas, mais aussi avec le peintre américain Whistler qui séjourne longuement à Paris

Abandonnant bientôt son premier style historicisant, peu séduisant, il bâtit sa célébrité dans les dernières années du Second Empire avec des personnages féminins, qui lui permettent de mettre en valeur sa capacité à peindre les étoffes et les toilettes, plus, il faut le reconnaître, que la physionomie des personnages.

Les jeunes femmes qu’il peint sont souvent présentées dans un décor d’objets japonais. Tissot est un des premiers à aimer les objets japonais qui commencent à affluer avec l’ouverture du Japon à l’Occident. La mode japonaise lui inspire ce qui est probablement son seul nu, Japonaise au bain, dans lequel une jeune femme qui n’a pas vraiment l’air japonais est montrée en kimono ouvert – mais le nu est modérément sensuel et Tissot ne fera pas d’autres tentatives dans ce domaine - soit par inintérêt (peut-être dû à une forme de pruderie), soit par inaptitude à réussir ce type de tableau. Il trouvera des façons plus obliques d’exprimer l’érotisme en peinture.

Surtout, il se fait connaître avec des portraits isolés ou de groupe de membres de la haute société.

« James Tissot mériterait sans aucun doute le titre de peintre officiel de la bourgeoisie. Admirable portraitiste, le peintre est très apprécié par les aristocrates et les nouveaux riches qui lui commandent d’imposants portraits. On comprend aisément pourquoi lorsque l’on est face à celui du Marquis et de la Marquise de Miramon » (https://www.arts-in-the-city.com/2020/04/01/a-la-loupe-james-tissot-portrait-du-marquis-et-de-la-marquise-de-miramon/)

 

Le succès de Tissot vient de son aptitude à donner à ses modèles de la haute société une allure extrêmement distinguée qui les conforte dans l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes comme membres d’une caste à part, supérieure non seulement par sa position sociale mais par son charme, son élégance, l’excellence de ses manières : les gens de la haute société y apparaissent comme des modèles de bon ton et de « chic » comme on disait volontiers.

Il y a pourtant dans ses portraits quelque chose de contraint et de hiératique (peut-être de façon voulue) qui disparaîtra dans ses productions ultérieures.

Le succès financier permet à Tissot de se loger dans une allée donnant sur l’avenue la plus prestigieuse de Paris, l’Avenue de l’Impératrice (plus tard Avenue du Bois, puis Avenue du Maréchal Foch) : il se fait construire une villa de style anglais (aujourd'hui disparue).

 

 ,

 01-exposition-orsay-james-tissot-portrait-du-marquis-et-de-la-marquise-miramon-et-de-leur-enfants-1024x850

 James Tissot, Portrait du marquis et de la marquise de Miramon et de leur enfants 1865

 © Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

https://www.arts-in-the-city.com/2020/04/01/a-la-loupe-james-tissot-portrait-du-marquis-et-de-la-marquise-de-miramon/

 

 

 

 

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN : LE CERCLE DE LA RUE ROYALE

 

 

L’apothéose de ce talent pour peindre pour les gens riches, plutôt jeunes, beaux et distingués, est le grand portrait de groupe Le cercle de la rue Royale, achevé en 1868. Il représente 12 des membres du Cercle, qui avait son siège dans l’Hôtel de Coislin, l’un des pavillons Gabriel à l’angle de la Place de la Concorde et de la rue Royale.

Le tableau fut payé 12000 francs à raison de mille francs par membre du club représenté. Le tableau fut installé dans un des salons du cercle. « Il fut décidé qu'il serait attribué par tirage au sort à l'un des commanditaires ou à ses descendants lors de l'éventuelle dissolution du club. Le baron Rodolphe Hottinguer ayant gagné, ce fut sa famille qui récupéra la toile lors de la fusion du Cercle avec celui de l'Union en 1916. En avril 2011, le musée d'Orsay a acquis pour 4 millions » le tableau, précédemment classé « trésor national » (Wikipedia, art. Le Cercle de la rue Royale). Ce classement et le prix payé pour le tableau en 2011 montrent que Tissot, sans se placer au tout premier plan, est de nouveau considéré comme un artiste important.

 

 

800px-James_Tissot_-_The_Circle_of_the_Rue_Royale_-_Google_Art_Project

James Tissot, Le cercle rue Royale, 1868.

Musée d’Orsay

Wikipedia

 

 

Parmi les membres du Cercle représentés, certains attirent particulièrement l’attention.

Le deuxième personnage à partir de la droite, accoudé à un fauteuil, est bien connu : il s’agit de Gaston, marquis de Galliffet, prince de [ou des] Martigues (1831-1909) ; ce dandy était également militaire. En 1870 il était promu général de brigade. Il fut l’un des massacreurs des Communards et sera appelé « le marquis aux talons rouges » à la fois pour son élégance d’ancien régime et pour ses talents de massacreur, faisant fusiller les prisonniers (3000 peut-être) selon son bon plaisir.

Nommé gouverneur de Paris en 1880 par Gambetta (l’année de l’amnistie des Communards !), il part à la retraite après avoir exercé plusieurs fonctions importantes dans l’administration du ministère de la Guerre.  On le retrouve ministre de la Guerre sous le gouvernement de « défense républicaine » de Waldeck-Rousseau (1899-1900) au moment de l’affaire Dreyfus, au grand scandale de la gauche qui se souvient de son action pendant la Commune. C’est lui qui décide de demander la révision du procès de Dreyfus en 1899 ; il semble convaincu de son innocence mais doit agir prudemment.

A l’époque, une caricature antidreyfusarde le représente comme un vieux cheval de retour piétinant des ossements, allusion à son action pendant la Commune. Mondain, il fréquente assidument le salon de la comtesse Greffulhe, un des modèles de la duchesse de Guermantes dans l’oeuvre de Marcel Proust (Wikipedia et site Noblesse et Royauté, commentaire d’un intervenant  http://www.noblesseetroyautes.com/tableau-le-cercle-de-la-rue-royale/).

 

Le personnage tout à droite, debout devant la porte-fenêtre attire aussi l’attention. Il s’agit de Charles Haas (né vers 1833, mort en 1902), l’un des modèles du Charles Swann de Proust, modèle d’élégance et de réussite mondaine. « Ghislain de Diesbach écrit à son sujet dans son Proust qu’il [Haas] avait « réussi ce tour de force d’être l’ami de toutes les femmes sans jamais en épouser aucune, l’égal ou presque, d’un Rothschild sans en avoir la fortune, et enfin le commensal attitré de plusieurs grandes maisons du faubourg Saint-Germain malgré son origine israélite. » (cité par l’un des intervenants du site http://www.noblesseetroyautes.com/tableau-le-cercle-de-la-rue-royale/)

Dans l’oeuvre de Proust, Swann/Haas apparait bien après l’époque du tableau de Tissot, puisque le «  narrateur » de La Recherche du Temps perdu (le double romanesque de Marcel Proust, né en 1871) est encore un enfant (dans les années 1880) lorsqu’il fait la connaissance de Swann/Haas qui est un ami et voisin des parents du « narrateur » dans leur villégiature de Combray ; puis, pré-adolescent, « le narrateur » tombe amoureux de Gilberte, la fille de Swann et d’Odette de Crécy, une demi-mondaine (une femme entretenue) que Swann finit par épouser, ce qui ruine sa carrière mondaine. Le « narrateur » raconte les amours décevantes entre Swann et Odette, qui se placent à peu près à l’époque du président Mac Mahon, donc entre 1873 et 1878.

Dans La Prisonnière, Marcel Proust ajouta, en 1922, peu de mois avant sa mort, une phrase beaucoup commentée dans laquelle il établit que Haas a été le modèle de Swann en mentionnant le tableau du Cercle de la rue Royale  : « Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, La Prisonnière).

Si la phrase a été commentée, c’est qu’ étrangement, Proust (ou si on veut, le « narrateur ») s’adresse à son personnage, Swann, pour indiquer qu’il a inspiré (« il y a des traits de vous ») le personnage de Swann - ce qui est absurde : en fait, l’apostrophe devrait s’adresser au personnage réel Charles Haas et non au personnage du roman. On a aussi noté l’étrangeté de la formulation « si dans le tableau… on parle tant de vous ».

On peut voir dans la phrase une confusion de Proust (due à son mauvais état de santé – il était proche de sa mort) ou bien une illustration de son art de semer la confusion entre réalité et fiction.

 

 

AMITIÉS ANGLAISES

 

 

Avant la guerre de 1870, James Tissot avait déjà séjourné en Angleterre. Il était l’ami de Thomas Gibson Bowles*, le fondateur du magazine satirique Vanity Fair. Tissot commencé à faire des caricatures de personnages de la vie anglaise (notamment des hommes politiques) pour ce journal.

                                   * Bowles était l’enfant illégitime d’un député et d’une domestique ; il fit une belle carrière d’éditeur et journaliste, épousa la fille d’un général, fut élu député conservateur en 1892, puis brièvement député libéral en 1910 ; l’une de ses filles épousa le baronnet Mitford et fut la mère des quatre célèbres sœurs Mitford.

 

Tissot fait notamment en 1870 le portant d’un ami de Bowles, un officier des Royal Horse Guards, Frederick Gustavus Burnaby, un géant de près de deux mètres (que pour cette raison peut-être, Tissot représente assis presqu’à l’horizontale sur un fauteuil, ses longues jambes allongées). Burnaby était un véritable aventurier qui se rendit célèbre par un voyage dans les régions dangereuses d'Asie centrale en 1875.

C’est probablement lors de ses premiers séjours en Angleterre que Tissot fait connaissance d’une mondaine influente, Lady Frances Waldegrave*, qui reçoit dans son salon des hommes politiques de premier plan comme Disraeli et Gladstone et d’autres célébrités.

                                                          * Elle se maria quatre fois. Elle restait connue sous le nom de Lady Waldegrave, nom de ses deux premiers maris (deux frères, son premier mari étant mort après un an de mariage, elle se remaria avec le frère de celui-ci). Ses maris suivants furent des hommes politiques du parti libéral.

 

 

VIVE LA RÉPUBLIQUE ?

 

 

Tissot semble ne pas avoir apprécié Napoléon III. Dans Vanity Fair il publia en 1869 (sous le pseudonyme curieux de Coïdé qu’il utilisait pour ses dessins dans ce magazine) une caricature du vieil empereur, l’air gâteux, appuyé  sur une accorte jeune femme vêtue d’une robe à fines rayures tricolores, avec comme légende « Le régime représentatif » : le Second Empire s’est libéralisé et le sens de la caricature est sans doute que l’Empire déclinant s’appuie sur un replâtrage institutionnel plus ou moins convaincant – mais c’est peut-être moins une critique politique qu’un clin d’œil anodin.

En 1870, le Second Empire, qui s’est engagé dans une guerre irréfléchie contre la Prusse (celle-ci rejointe par les autres Etats allemands) s’effondre après le désastre de Sedan. La république est proclamée (4 septembre 1870) et le gouvernement républicain de la défense nationale continue le combat dans des conditions défavorables.

Faut-il voir un témoignage de sympathie républicain de la part de Tissot dans un tableau intitulé Vive la République (aujourd’hui au Musée de Baroda, Inde), peint probablement en 1870 ?

En fait ce tableau s’appelait Un souper sous le Directoire. Il représente un officier, un bourgeois et deux jeunes femmes, en vêtements de la fin du 18ème siècle, en train de trinquer sous une tonnelle. Il semble qu’il fut titré Vive la République pour une exposition à Vienne en 1871,  le titre faisant alors allusion à la santé que portent les personnages enjoués du tableau. On peut en voir une reproduction en noir et blanc sur le site The Hammock de Lucie Paquette, qui consacre de nombreux messages à l’œuvre de James Tissot (Tissot around the world:  India, Japan, Australia & New Zealand, https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/06/20/).

 

A la fin des années 1860, Tissot avait commencé de peindre des scènes avec des personnages, notamment féminins, en tenue Directoire

On a un exemple de ce style de tableau « Directoire » avec un tableau intitulé Partie carrée (daté justement de 1870) où quatre personnages (deux hommes et deux femmes, d’où le titre) font un pique-nique et trinquent joyeusement – peut-être aussi à la république ?*

                                 * Voir les commentaires du site du Musée d’Ottawa (où se trouve le tableau), La frivolité du Directoire : La partie carrée de James Tissot, https://www.beaux-arts.ca/magazine/votre-collection/la-frivolite-du-directoire-la-partie-carree-de-james-tissot évoquant l’hypothèse– qui semble discutable – d’un spécialiste de Tissot, Cyrille Sciama, pour qui, à travers le Directoire, Tissot voulait critiquer la vulgarité et le côté « nouveau riche » du Second Empire. On comprendrait mal qu’il ait alors consacré plusieurs tableaux à cette époque s’il n’y trouvait pas un attrait spécial.

 

La période du Directoire est jugée plutôt immorale, en contraste avec l’austérité jacobine de la période précédente, et surtout avec la Terreur révolutionnaire. C’est une période de retour à la normale en quelque sorte après une période violente et tragique. Sous le Directoire, l’inégalité sociale atteint des sommets, les parvenus étalent leur richesse, tandis que la France militarisée impose sa loi à l’Europe. Cette vision à la fois bourgeoise, conquérante et frivole de la république, est-elle celle de Tissot ?

 

 tissot48499_1

 James Tissot, Partie carrée, 1870. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

Le tableau a été acheté en 2018 par le Musée d'Ottawa. Les tableaux de ce type sont sans doute la partie la moins séduisante de l'oeuvre de Tissot.

https://www.beaux-arts.ca/magazine/votre-collection/la-frivolite-du-directoire-la-partie-carree-de-james-tissot

 

 

 

 

TISSOT ET LA GUERRE DE 1870

 

 

Pendant la guerre de 1870, certains peintres français (pas forcément les plus connus de l’époque, mais les plus connus sont âgés et donc non mobilisables) préfèrent s’enfuir en Angleterre comme Monet ou au moins se réfugier dans des endroits discrets pour échapper à la conscription comme Cézanne, réfugié à l’Estaque (il « est dénoncé comme « réfractaire », la gendarmerie vient l'arrêter mais ne le trouve pas », Wikipedia, art. Cézanne). D’autres trouveront la mort pendant les combats (Henri Régnault lors du siège de Paris et Bazille à Beaune-la-Rolande). D’autres comme Degas ou Renoir sont mobilisés et font leur devoir sans éclat.

Tissot est resté à Paris. Il s'engage dans les Tirailleurs de la Seine, unité de francs-tireurs commandée par Léon Sauvage de la Martinière, et le général Dumas, dans laquelle s'enrôlent de nombreux artistes. S’engager dans les francs-tireurs permettait peut-être d’éviter d’être mobilisé dans une unité plus contraignante.

 Sur le site américain The Hammock, blog de Lucy Paquette consacré à James Tissot (l'auteur lui a consacré un roman justement appelé The Hammock, le hamac, du nom d'une des peintures de Tissot), il est indiqué que Tissot a appartenu aux Eclaireurs de la Seine (y avait-il deux unités distinctes ?) et cite parmi les membres Bouguereau, Paul Baudry. Mais ces noms ne sont pas repris à l’article Wikipedia Les Tirailleurs de la Seine qui mentionnent comme membres Berne-Bellecour, Jacquemart etc. Des magistrats et journalistes faisaient aussi partie de cette unité.

Tissot retrouve Thomas Gibson Bowles venu à Paris en tant que correspondant de guerre. Les deux amis, au moins au début du siège de Paris,vivent luxueusement dans le splendide appartement loué pour pas cher par Bowles (pourquoi pas chez Tissot ?), bichonnés par leur domestique Jean, un vrai cordon bleu selon Bowles ( https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/03/07/james-tissot-tommy-bowles-brave-the-siege-together-october-1870/

Pourtant ce n'est pas une guerre de fantaisie que Tissot découvre, mais la guerre sous son aspect le moins idéalisé et le plus réaliste. Il fait de nombreux croquis de ce qu'il voit : des morts (l'un des croquis est intitulé : Le premier tué que j'ai vu), des blessés (notamment le portrait d'un très jeune soldat dans un décor d'appartement bourgeois). Il dessine le foyer de la Comédie-française transformé en hôpital, mais c'est un dessin de 1875, plus anecdotique, moins tragique.

Certains de ses dessins sont publiés en Angleterre dans un livre de Thomas Gibson Bowles The Defence of Paris ; Narrated as it was seen (1871) (cité par M. Paul Lidsky, voir ci-dessous).

Sur Tissot et les Tirailleurs de la Seine, on se reportera au blog L'Histoire est mon comptoir. Ce blog présente plusieurs documents sur cette unité, dont des dessins de Tissot et une photo de Tissot en tenue de tirailleur.

http://jenevoispaslerapoport.blogspot.com/2014/01/les-tirailleurs-de-la-seine-au-siege-de_17.html

 Le blog écrit : « Selon certaines sources, James Tissot aurait également fait partie de la 5 ème compagnie du 18 ème bataillon de la Garde nationale. Aurait-il fait partie de la garde nationale parisienne avant le siège avant de s'engager chez les Tirailleurs de la Seine en raison du grand nombre d'artistes dans cette unité ? Est-ce du bataillon de la garde nationale dont il aurait fait partie pendant la Commune dont il s'agit ? C'est à vérifier... »

Tissot était présent au combat de Rueil-Malmaison en octobre 1870, lorsque fut tué le sculpteur Cuvelier : « Mais le pire arriva quand James Tissot annonça à Degas qu'il avait vu Cuvelier gravement blessé et qu'il en avait fait un dessin. Degas le regarda puis détourna son regard avant de répondre: "Vous auriez mieux fait de le ramasser..."»

(blog L'Histoire est mon comptoir, Les Tirailleurs de la Seine).

 

 

 

TISSOT ET LA COMMUNE DE PARIS

 

Après l’armistice de fin janvier 1870 et l’élection de l’Assemblée nationale à majorité conservatrice qui vote en février les accords préliminaires de paix, l’insurrection populaire éclate à Paris le 18 mars 1871 ; elle aboutit à la formation d’un pouvoir révolutionnaire, la Commune de Paris.

On s’interroge sur la participation de Tissot à la Commune, affirmée par plusieurs sources mais sans précisions et qui semble surtout s’appuyer sur un fait : Tissot a quitté la France pour l’Angleterre juste après la fin de la Commune, ce qui laisse penser qu’il fuyait la répression.

Mais qu’est ce qui avait pu motiver ce peintre issu d’un milieu bourgeois, qui gagnait très bien sa vie et fréquentait une clientèle aristocratique, et surtout n’avait, semble-t-il pas de profonde conviction politique, à rejoindre les révolutionnaires de la Commune ?

M. Paul Lidsky, le très connu auteur du livre Les écrivains contre la Commune, a récemment consacré un article à la question sur le site des Amies et Amis de la Commune. https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-artistes-et-la-commune/863-james-tissot-1836-1902-et-la-commune-de-paris

Il rappelle l’avis du « spécialiste éminent de Tissot, Cyrille Sciama, directeur du musée des Impressionnistes à Giverny, commissaire de l’exposition prévue au Musée d’Orsay : « On a dit Tissot communard, mais cela semble peu probable. » « Les sentiments de Tissot sont patriotiques mais son indépendance farouche et son individualisme rendent un engagement dans la Commune difficile à envisager. »

M. Lidski estime non étayé l’avis du spécialiste. Il émet quant à lui l’hypothèse que James Tissot avait fait l’expérience de la solidarité avec ses camarades de tous milieux lors de la guerre. Cette expérience aurait pu le conduire à s’engager pour la Commune*.

                                                   * Mais on a vu qu’il a principalement servi dans une unité formée d’artistes et de bourgeois dont les membres ne paraissent pas avoir été ensuite spécialement pro-Communards.

 

M. Lidsky reconnait qu’on ne sait pas grand-chose sur la participation effective de Tissot à la Commune : a-t-il servi dans la Garde nationale fédérée sous la Commune [c’était d’ailleurs une obligation – mais il ne devait pas être difficile d’y échapper en quittant Paris, même s’il existait certains risques], a-t-il eu une activité comme brancardier*, a-t-il mis à disposition des blessés son appartement (ou mieux son hôtel particulier) ?

                                                  * On rapporte que Tissot avait servi comme brancardier de la Croix-Rouge pendant la guerre de 1870 – faut-il comprendre qu'il a été franc-tireur, puis brancardier, ou les deux en même temps (était-ce possible) ? Il serait alors resté brancardier pendant  la Commune.

 

Dans L’aventure de l’art au 19ème siècle (sous la direction de Jean-Louis Ferrier), il est indiqué que Tissot avait transformé son somptueux hôtel particulier du 64 avenue de l’Impératrice (avenue dont le nom avait bien entendu été changé après la proclamation de la république) en infirmerie pour les insurgés.

On peut aussi penser que des amis proches de Tissot (lesquels ?) s’étaient clairement engagés pour la Commune et que Tissot a craint d’être visé par la répression pour avoir fréquenté de trop près des Communards. Ou, hypothèse moins généreuse peut-être, qu’en donnant des signes d’approbation à la Commune, il mettait ses biens à l’abri des pillages et des réquisitions révolutionnaires ?*

                                                                                       * On trouve cette hypothèse dans les mémoires du peintre Jacques-Emile Blanche, qui faisait état des souvenirs de son père.

 

L’aventure de l’art au 19ème siècle indique que Tissot, comme Degas et Manet, était « partisan de la Commune ».

Mais on peut être dubitatif devant cette affirmation. Edouard Manet est rentré à Paris à peu près au moment de la répression, il a laissé quelques dessins d'exécutions qu'on interprète comme une condamnation de la répression.  Quant à Degas, absent de Paris pendant la Commune – et connu par ailleurs comme assez réactionnaire par la suite – il a aussi exprimé des sentiments de sympathie pour les Communards, au moment de la répression, au point d'agacer Berthe Morisot. Mais réprouver la répression n'est pas forcément approuver la Commune comme projet politique. Il semble que Manet et Degas furent "tantôt hostiles, tantôt compatissants" envers les Communards (Bernard Tillier, La Commune de Paris, révolution sans images ?, 2004).

Pour Tissot, on peut penser à une participation très modeste à la Commune, mais qui dans le contexte de la répression à outrance de mai-juin 1871, pouvait lui valoir de gros ennuis.

Les auteurs Nancy Rose Marshall, et Malcolm Warner, dans leur livre James Tissot: Victorian Life, Modern Love (1999), indiquent, sans plus de précision, qu’en 1874, Tissot semble avoir été déchargé de toute implication dans la Commune et put à partir de ce moment faire des séjours ponctuels en France* (ce qui implique que son départ de Paris était bien en lien avec la Commune, sans que pour autant on puisse affirmer que Tissot avait rééllement participé à celle-ci; on trouve parfois mention d'une mystérieuse affaire d'homonymie).

                               * «  In 1874, Tissot seems to have been officially cleared of any association with the Commune, and from that point on he occasionally returned to Paris for short trips ».

 

 

Pendant la Semaine sanglante (fin mai 1871, reprise de Paris par les troupes régulières du gouvernement de Thiers, installé à Versailles, avec des exécutions sommaires en grand nombre d’insurgés), Tissot fait des dessins qui montrent  la férocité de la répression versaillaise, notamment L’Exécution des communards devant les fortifications du bois de Boulogne, 29 mai 1871, à partir duquel il fera plus tard une aquarelle (Paul Lidsky, art. cité). Il s’agit d’une image très curieuse qui représente des corps qui gisent au bas d’une muraille, et on voit un cadavre supplémentaire qui tombe. On comprend que les corps des victimes d’exécutions sont jetés par-dessus la muraille – mais pourquoi ce processus? La scène est intrigante.

 

 

DANS UN ARTICLE DE L’AURORE EN 1899

 

 

Une indication, à prendre avec précaution, sur l’activité de Tissot durant la Commune est donnée dans un article du journal L’Aurore, qui publia les 18 et 19 mars 1899, pour l’anniversaire du début de la Commune, le 18 mars 1871, des listes de noms sous le titre : LES SURVIVANTS DU 18 MARS - Ce qu'ils sont devenus.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k701884f/f1.image

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7018832/f2.item

 On lit dans le numéro du 19 mars : «James Tissot, qui fut sous les ordres de Camélinat à la Monnaie, artiste peintre, auteur des illustrations de la Vie de Jésus publiée par l'éditeur catholique Mame, de Tours » [en 1899, comme on le verra, Tissot était célèbre pour ses illustrations religieuses].

La Monnaie de Paris avait été placée pendant la Commune sous la direction de Zéphirin Camélinat*. Elle n’émit toutefois aucune pièce spéciale au gouvernement de la Commune mais frappa les pièces usuelles de 5 francs au type Hercule (remises en vigueur en septembre 1870), avec simplement le « différent » (marque distinctive) propre à Camélinat en tant que directeur de la Monnaie (ce fut, semble-t-il, une précaution des quelques responsables de la Monnaie restés sur place pour montrer qu'ils obéissaient à la contrainte). Ces pièces sont recherchées **. Quel aurait été le rôle de Tissot à la Monnaie ? Compte-tenu de sa formation artistique, son activité à la Monnaie n’est pas invraisemblable, mais on reste dans  l’incertitude, d’autant que les articles spécialisés de numismates ne mentionnent pas son nom (voir par exemple  https://blog.cgb.fr/la-5-francs-camelinatdans-louvrage-le-franc-les-monnaies-les-archives,11213.html

                                  * Camélinat parvint à s’enfuir après la défaite de la Commune. Après l’amnistie des Communards, il fut un moment député socialiste, puis trésorier de la SFIO ; il vécut assez vieux pour adhérer au Parti communiste après le congrès de Tours en 1920. Il mourut en 1932, à 91 ans.

                                 ** Camélinat aurait fait frapper aussi des pièces de 5 F avec une tranche modifiée (la devise « Travail, Garantie nationale » remplaçant la devise traditionnelle « Dieu protège la France »), mais aucun exemplaire n’a été retrouvé !

 

Faut-il faire confiance à l’indication donnée par L’Aurore ? Ses listes comportent certainement des erreurs.

Le journal, classé à gauche, auquel collaborait fréquemment Clemenceau et où Zola avait publié J’accuse en 1898, l’article par lequel il demandait la révision du procès du capitaine Dreyfus, était dirigé par un ancien sympathisant de la Commune - sinon vraiment participant ? – Ernest Vaughan.

Le journal cherche malicieusement à montrer que certains anciens Communards ont parfois évolué très loin de leurs convictions premières. Le premier nom cité est celui de Jules Méline : « A tout seigneur, tout honneur, commençons par M. Méline député, père du protectionnisme, et qui faillit devenir président de la République ». La présentation de Méline comme Communard est évidemment outrée. Méline fut bien élu membre de la Commune par les quartiers bourgeois, mais il démissionna rapidement. Plus tard homme politique de premier plan, partisan de l’alliance des républicains et des conservateurs, Méline se rendit célèbre comme ministre de l’agriculture et fut président du conseil en 1896. Il ne peut certainement pas être considéré comme ayant été Communard !

Parmi les noms cités par L’Aurore  : « Dalou, un de nos plus grands sculpteurs, officier de la Légion d'honneur; Son Excellence Emile [en fait, Camille] Barrère, ambassadeur à Rome, grand officier de la Légion d'honneur ; Abel Peyrouton, trésorier-payeur-général à la Côte-d'Ivoire [sic] ».

On trouve aussi : « Forain, dessinateur, officier de la Légion d'honneur », Valentin Simond, directeur de L'Echo de Paris*, Napoléon Hayard, « empereur des camelots »** (ce dernier avait été, parait-il, l’ordonnance de Dombrowski, un des chefs militaires de la Commune).

En 1899, nous sommes en pleine affaire Dreyfus et les trois derniers personnages cités sont des nationalistes et antidreyfusards acharnés, de plus violemment antisémites au moins pour Hayard et Forain. Rappeler qu’ils ont été Communards (est-ce si sûr, d’ailleurs, pour Forain et Simond ?) est sans doute de bonne guerre à l’époque – mais aujourd’hui le constat écorne quelque peu l’image idéalisée des Communards, d’autant que bien d’autres personnalités de la Commune ont eu la même trajectoire.

                                      * L’Echo de Paris, revue d’orientation conservatrice et patriotique, fondée par Simond. Celui-ci en fait au moment de l'affaire Dreyfus « l'un des principaux organes des antidreyfusards » (Wikipedia, L'Echo de Paris).

                                      ** Napoléon, dit Léon Hayard, journaliste puis éditeur de chansons et feuilles politiques, était surnommé l’empereur des camelots. Il était capable d'aller crier des insultes antisémites devant la synagogue à l'occasion du mariage d'un membre de la famille Rothschild. Il mourut dans un accident de la circulation.

 

L’article de L’Aurore sur les survivants de la Commune ne manque pas d’égratigner deux bêtes noires de Vaughan : son ancien patron à L’Intransigeant (et beau-frère), Henri Rochefort (devenu nationaliste et antidreyfusard), qualifié de « smart à La Turbie »* et Ernest Roche « un farouche communard de réunion publique, qui combattit la Commune dans les rangs des Versaillais, avec le grade de caporal ».**

                          * Smart, élégant. Rochefort séjournait à La Turbie dans les Alpes-Maritimes.

                         * * Ernest Roche, collaborateur de L’Intransigeant de Rochefort,  rallié au boulangisme comme Rochefort ; député entre 1889 et 1914, membre du comité central socialiste révolutionnaire; antidreyfusard, il représenta une tendance du socialisme nationaliste et antisémite.

 

 

TISSOT À LONDRES

 

 

Quoiqu’il en soit, Tissot gagna la Grande-Bretagne très rapidement après l’écrasement de la Commune, dès juin 1871. A Londres il est accueilli par son ami Gibson Bowles de Vanity Fair.

Selon l’article cité de Paul Lidsky, Tissot prit rapidement contact avec Lady Waldegrave « dont le mari est un homme politique libéral important. Il lui confie ses notes et ses dessins pour qu’elle les montre à son époux et à ses collègues. Il se révèle, en la circonstance, comme un lanceur d’alerte avant l’heure, un témoin oculaire de la férocité de la répression versaillaise. »

M. Lidsky n’indique pas ses sources pour l’action de Tissot en faveur des victimes de la répression.

Il est exact que l’opinion dominante en Grande-Bretagne désapprouva les excès de la répression (ce qui n’équivalait pas, bien entendu, à approuver la Commune !) :

« Si, jusqu’à la semaine sanglante, la Commune est assez généralement condamnée, ce qui laisse espérer au gouvernement français une extradition des fuyards, on assiste à une véritable volte-face de l’opinion lorsque les descriptions de l’ampleur de la répression franchissent la Manche. Des comités de soutien aux réfugiés se créent, des souscriptions sont ouvertes dans les journaux. Les procédures anglaises rendent en outre extrêmement difficile l’extradition, puisque c’est le pouvoir judiciaire, et non l’Exécutif comme en France, qui prend la décision, (…) Comme le déclare le Ministre de l’Intérieur, Bruce, dès le 26 mai, « le gouvernement n’a le pouvoir d’empêcher l’entrée d’aucun des communards, s’ils parviennent à s’échapper ».

(…) les autorités françaises se heurtent donc en 1871 à un élément fondamental de l’identité nationale anglaise, l’attachement à la notion de liberté politique et juridique : le droit d’asile est un principe inattaquable, et scrupuleusement respecté. Le gouvernement français se résigne et n’enclenche même pas de procédures de demandes d’extradition. »

Renaud Morieux, La prison de l’exil Les réfugiés de la Commune entre les polices françaises et anglaises (1871-1880), in Marie-Claude Blanc-Chaléard, Caroline Douki, Nicole Dyonet et VincentMilliot (dir.), Police et migrants, France 1667-1939 (2001)

https://books.openedition.org/pur/21047?lang=fr#bodyftn34

 

Aux réfugiés fuyant la répression il faut aussi joindre, à partir de 1872, les Communards qui ont été condamnés à être expulsés du territoire et qui choisissent l’Angleterre :

 « C’est probablement ce refus anglais d’extrader les fuyards qui explique qu’à partir du mois de janvier 1872, la police française elle-même expulse vers l’Angleterre des centaines de communards condamnés par les tribunaux militaires à la peine du bannissement. »  (Renaud Morieux ,art. cité)

 

Cet afflux de réfugiés sans ressources en Grande-Bretagne pose d’ailleurs des problèmes d’accueil et de police, comme on s’en doute.

Tissot ne semble pas (à défaut de documentation contraire) avoir spécialement fréquenté les milieux des réfugiés de la Commune, ce qui tendrait, à notre sens, à montrer qu’il ne s’était pas vraiment impliqué dans le projet politique de la Commune, quelle que soit sa participation ponctuelle à l’événement et sa condamnation de la répression.

Tissot doit se mettre au travail pour se procurer des moyens de vivre à Londres.

Selon certaines sources, il est arrivé avec 100 francs en poche (ce qui indique qu’il est parti sans attendre !).

Lady Waldegrave lui procure une première commande, quasiment officielle.

Son (quatrième) mari, Chichester Parkinson-Fortescue*, plus tard baron Carlingford, membre du Parlement pour le Parti libéral, venait d’exercer les fonctions de secrétaire d’Etat pour l’Irlande sous les gouvernements Russell et Gladstone. Un groupe de 81 notables irlandais, dont des membres de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords et 5 évêques catholiques, se forma pour offrir à Lady Waldegrave, un portrait de son mari, en remerciement de sa bonne administration. Lady Waldegrave fit charger Tissot de la commande (Blog de Lucy Paquette The Hammock, Tissot in the U.K.:  Cambridgeshire, Oxford & Bury St. Edmunds, https://thehammocknovel.wordpress.com/tag/countess-waldegrave/).

                                       * Lady Waldegrave mourut en 1879, âgée de 58 ans seulement. Son mari lui survécut près de 20 ans et mourut (curieusement) à Marseille en 1898.

 

Le portrait du baron Carlingford (visible sur le blog The Hammock) n’apparait pas comme un des meilleurs de Tissot (le modèle n’était peut-être pas photogénique, si on veut). Mais Tissot n’était pas à ce moment en mesure de rivaliser avec le style particulier des portraitistes anglais. Le chic anglais vu de Paris avait finalement peu à voir avec le chic anglais vu de Londres.

Tissot peignit également le portrait de Lady Waldegrave (disparu?).

En fait, Tissot se détourna du portrait proprement dit pour adopter le genre qui allait être sa spécialité: les scènes avec un ou plusieurs personnages, illustrant à leur façon des aspects de la société britannique de l’époque. Si certains personnages étaient peints d’après des modèles pris dans l’entourage de Tissot, ce n’étaient plus des portraits mais des tableaux un peu énigmatiques, des moments d’une histoire où le spectateur devait deviner ce qui se passait et imaginer sa propre histoire.

 

 

DE LA JEUNE FEMME MÉLANCOLIQUE AUX JEUNES FILLES DANS LA NATURE

 

 

Dans les dernières années du Second Empire, Tissot avait peint des scènes “Directoire” avec plusieurs personnages, puis avec des femmes seules en tenue DIrectoire. L’un des derniers tableaux dans ce genre représente une jeune femme mélancolique coiffée d’un grand chapeau, qui regarde le spectateur, assise dans une barque.

 

 800px-James_Tissot_-_Young_Lady_in_a_Boat

 James Tissot, Jeune femme en bateau, ca. 1870.  Collection privée.

Ce tableau fut exposé par Tissot au Salon de 1870 avant la guerre franco-prussienne. Un critique malicieux signala la présence dans le tableau d’un chien avec une figure de singe, une espèce rare assurément !

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:James_Tissot_-_Young_Lady_in_a_Boat.jpg

 

 

Comme si le relais était pris par une nouvelle représentation du monde, plus en phase avec les réalités et les mentalités anglaises, dans le tableau On the Thames, A Heron (Sur la Tamise, un héron)* on retrouve une scène avec une barque, mais cette fois ce sont deux très jeunes filles, l’air énergique, qui sont à l‘aviron.

                                                           * Il semble que ce soit  le premier tableau peint par Tissot en Angleterre en 1871 (sans doute en parallèle avec le portrait du mari de Lady Waldegrave),

 

Les robes et chapeaux spectaculaires sont remplacés par des jupes à carreaux et des châles tricotés en laine; l’attitude pensive et mélancolique par des frimousses résolues, indice de tempéraments pragmatiques. Les jeunes filles paraissent être dans leur élément dans la nature, à ramer et à observer la faune. Dans l’Angleterre victorienne, les jeunes gens, filles comprises, reçoivent certainement une éducation plus physique et plus proche de la nature que dans la France contemporaine.

Tissot perçoit ce qui sépare le mode de vie anglais (en tous cas, celui des classes aisées) du mode de vie français; il parait bien décidé à en tenir compte s’il veut avoir du succès dans le pays où il décide de s’installer.

 

 on-the-thames-a-heron_jpg!Large

James Tissot, On The Thames, a heron (sur la Tamise, un héron), 1871.

Minneapolis Institute of Arts.

https://www.wikiart.org/en/james-tissot/on-the-thames-a-heron

 

 

 

 

 

LA SÉPARATION OU MAUVAISES NOUVELLES

 

Dans beaucoup des tableaux de Tissot, on retrouve les mêmes personnages dans des postures et des arrangements un peu différents, ce qui lui vaut le reproche de s’être souvent copié lui-même (mais ferait un reproche identique à Monet pour ses nymphéas par exemple ?).

Le tableau The Parting (La séparation) ou Bad news (Mauvaises nouvelles), peint en 1872, est caractéristique de la nouvelle de manière de Tissot.

Il semble avoir pris à cœur de choisir des modèles ayant le type physique britannique et il situe la scène dans une ambiance fin du 18ème (en gros cette époque que les Britanniques appellent la Régence)* – mais l’ambiance est désormais très différente des scènes Directoire que peignait Tissot.

                                    * Ainsi nommée par ce que la Régence fut exercée par le prince de Galles à la place de son père le roi George III, atteint de maladie mentale. Stricto sensu la Régence va de 1811 à 1820 mais en tant qu’époque (Regency era), on la fait débuter en 1795 environ et durer jusqu’au début des années 1830. A la mort de George III en 1820, le prince-régent devint roi sous le nom de George IV.

722px-James_Tissot_-_Bad_News

James Tissot, The Parting (La séparation) ou Bad news (mauvaises nouvelles), 1872

 Amgueddfa Genedlaethol Caerdydd/ National Museum Cardiff

Wikimedia

 

 

En outre les personnages sont peints de façon beaucoup plus photographique que ceux de des tableaux de l’époque française.

Dans La séparation ou Mauvaises nouvelles, un homme jeune en uniforme rouge, se tient assis, l’air accablé, dans un intérieur typiquement britannique avec une bow-window et des branches fleuries qui tombent devant la fenêtre. Une jeune femme en blanc qui a les bras autour du cou du jeune militaire semble le consoler. Une autre jeune fille se tient debout, s’occupant à servir le thé, le regard dans le vague. Le paysage visible par la fenêtre est celui d’un port - on voit un canot avec des militaires et probablement un officier qui agite son chapeau – l’Union Jack flotte à la poupe du  canot qui doit rejoindre un navire de guerre ancré plus loin (on distingue des frégates). Ces détails importants pour la compréhension de la scène, comme souvent chez Tissot, ne sont pas facilement discernables.

Dès lors on comprend la situation. L’officier en rouge (ce n’est pas un marin, car il serait en bleu) vient d’apprendre qu’il doit partir. Il ne manifeste aucun enthousiasme et ses amies (ou sa femme et une amie ?) sont aussi attristées que lui.  L’imminence de la séparation, le risque de la guerre, planent sur la scène qui est pourtant placée dans une atmosphère lumineuse et dans un intérieur confortable qu’il va falloir quitter.

Est-ce que ce genre de scène – bien peu patriotique – pouvait séduire public anglais ? Au moins en partie, par le caractère à la fois intime et sentimental de la scène.

Tous les tableaux de la période anglaise de Tissot ne présenteront pas le même « rendu » réaliste qu’on pourrait appeler par avance cinématographique, mais ce sera quand même un trait caractéristique de sa nouvelle manière.

Tissot essaiera aussi de mettre de l’humour dans ses tableaux : un tableau intitulé avec ironie An interesting conversation  (Une conversation intéressante) présente à peu près les même personnages que La séparation: l’officier en rouge (qui est plus âgé que dans La séparation) et les mêmes jeunes filles. Mais cette fois l’officier a une carte étalée devant lui et s’est lancé dans des explications fastidieuses ; les jeunes filles s’ennuient poliment, d’où le titre ironique (voir reproduction sur le site The Hammock,https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/06/20/).

Tissot utilise une semblable anecdote avec deux personnages seulement dans un autre tableau, cette fois franchement intitulé A Tedious conversation (Une conversation ennuyeuse). Mais avec ce type de tableau humoristique, Tissot était moins crédible que dans l’émotion contenue de La séparation.

Dans les années 1870 et jusqu’à la fin du siècle, des artistes anglais se spécialiseront dans des scènes qui se passent à l’époque de la Régence, dans une ambiance évoquant les romans de Jane Austen - dans une tonalité souriante. Tissot semble avoir devancé cette mode, mais dans une tonalité plus sérieuse.

 

 

 

 

05 mai 2020

POLITIQUEMENT CORRECT ET RACES HUMAINES DEUXIEME PARTIE

 

 

POLITIQUEMENT CORRECT  ET RACES HUMAINES

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

LE « RETOUR » DES RACES ?

 

 

On a évoqué en première partie l’analyse pratiquée en 2019 par des chercheurs sur des traces de sang qui étaient rapportées (avec assez de probabilité*) au révolutionnaire Jean-Paul Marat. L’analyse de l’ADN identifié permettait de déterminer (plus ou moins précisément) l’origine géographique de la famille paternelle et maternelle de Marat.

                                  * Selon ce qui est rapporté, Marat était en train d’annoter des exemplaires de son journal L’Ami du Peuple au moment de son assassinat par Charlotte Corday ; ces exemplaires, tâchés de sang, ont été conservés, puis après être passés par divers propriétaires, ont été acquis par la Bibliothèque nationale.

 

 

Pourtant y -t-il lieu ici de parler des différences mises en évidence par ce type d’analyses d’ADN en termes de race (ou en l'occurrence, d'ethnie : l'analyse permettrait alors de descendre du plus général au plus fin, de la race vers sa fragmentation en ethnies) ?

Il faut d’abord préciser ce que recouvre la notion de race :

Selon les définitions du Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNTRL, extraits de l’article Race) :

RACE. BIOL. Subdivision de l'espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population.

A. − ANTHROPOLOGIE

1. Groupement naturel d'êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités.

B. − ZOOLOGIE

1. Division de l'espèce, représentée par une population, à caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires. Race bovine, canine, chevaline, porcine; amélioration des races.

 

Il y a encore quelques décennies, le concept de race n’était pas contesté. Dans le volume Ethnologie générale de l’Encyclopédie de la Pléiade, publié en 1968, on subdivisait l’humanité en races principales ou primaires (ou grands races) et races secondaires (subdivisions des races primaires).

On pouvait lire : « Toutes les races n'ont pas la même valeur. Les anthropologistes sont d'accord pour établir entre elles une hiérarchie [au sens de classement et non au sens de supériorité, probablement] et distinguer au moins deux catégories: les races primaires ou grand-races et les races secondaires ou races de deuxième ordre [par exemple, la race primaire ou grand-race blanche, et ses subdivisions ou races secondaires](cité par l’article Race du CNRTL).

Depuis, cette conception avait été abandonnée, notamment après les découvertes du génome humain.

En 2000, le généticien Craig Venter, l'artisan le plus connu du Projet Génome humain, déclarait : "le concept de race n'a aucune base génétique ou scientifique".

Mais, à partir du début du 21ème siècle, de nouvelles recherches ont amené à parler de  la fin du consensus en matière de non-existence des races humaines : « Or, si certains chercheurs continuent à défendre cette vision, d'autres considèrent désormais qu'elle est datée et naïve ». « … inutile de se voiler la face : on assiste bel et bien à l'effondrement d'un consensus.  (La science peut-elle se passer du mot 'race' ? article de Yves Sciamma, Sciences et Vie, 2018, https://www.science-et-vie.com/science-et-culture/la-science-peut-elle-se-passer-du-mot-race-44652)

Le même article explique : « on assiste depuis une quinzaine d'années à un puissant regain de la recherche sur les variations et différences génétiques entre populations humaines. Dans le monde anglo-saxon, nombreux sont les chercheurs qui n'hésitent pas, dans leurs publications, à l'employer ouvertement le terme » (de race).

« Car, depuis le début du millénaire, la communauté des généticiens (..), a exploré à une échelle sans précédent les différences biologiques entre groupes humains (depuis la susceptibilité aux maladies ou la sensibilité aux médicaments, jusqu'aux aptitudes cognitives). Et force est de constater que les groupes humains explorés dans ces recherches recouvrent souvent les anciennes catégories raciales … »

Parmi les utilisations de la génétique qui établissent des différences entre des groupes humains selon leur origine géographique, l’article cite les tests permettant de retrouver les origines lointaines des ascendants [comme dans le cas de Marat], qualifiés d’ailleurs, dans leur version grand public très prisée aux USA*, de plus ou moins fiables et indémontrables, les études établissant la fréquence de pathologies selon le groupe humain, la pertinence des traitements médicaux selon ces mêmes groupes etc.

                                    * Notamment les Afro-Américains semblent être de grands utilisateurs de ces tests, désireux de pouvoir identifier précisément l'ethnie africaine dont ils sont issus.

 

A cet égard, « l'interdiction faite en France aux chercheurs de collecter les données ethniques, notamment lors des essais cliniques » parait un empêchement pour mener certaines recherches relatives aux « associations entre certains profils génétiques et la susceptibilité à des maladies ou des sensibilités à certains médicaments », empêchement qu’on pallie comme on peut.

L’article s’interroge néanmoins sur la pertinence (et les dangers) de réintroduire le concept de race. Un sociologue indique que « la différence n'implique pas la hiérarchisation. Mais en pratique, il faut bien reconnaître que, dans l'histoire, la hiérarchisation est toujours venue avec l'étude des différences. »

L’attention a été publiquement appelée sur l’évolution récente par le généticien David Reich dans un article du New York Times du 28 mars 2018 intitulé « How Genetics is changing our understanding of race » (comment la génétique change notre compréhension de la race).*

                       * Néanmoins, pour Yves Sciamma (art. cité), Reich utiliserait le terme « race » avec des guillemets.

 

Reich rejette la vision selon laquelle « les différences génétiques moyennes entre les humains groupés selon les termes raciaux traditionnels sont si triviales pour les traits biologiques significatifs qu’elles peuvent être ignorées ». Il reproche à la communauté scientifique d’avoir fait de cette vision sa nouvelle orthodoxie (cité par le site La notion de « race » effacement ou résurgence ? http://controverses.mines-paristech.fr; on en reparlera), ce qui, par parenthèses, sous-entend que la communauté scientifique dans son ensemble reste méfiante envers la notion de « races » ou si on veut, de différences significatives entre populations.

Reich considère « qu'il va falloir développer une façon "moderne et honnête" de discuter d'éventuelles "différences substantielles" entre groupes humains, sous peine d'être pris de court et démunis si de telles différences venaient à être découvertes [formule qui implique d'ailleurs que, pour l'heure, on ne peut pas encore affirmer qu'il existe de telles "différences substantielles" ] (Yves Sciamma, art.cité).

 

 

 

RACES, ETHNIES, POPULATIONS

 

 

L’article d’Yves Sciamma s’interroge sur le mot adéquat pour remplacer le mot « race ».On peut penser à Ethnies, Origines, Ascendance ou simplement Population. Mais il avertit que les «  termes utilisés pour éviter les travers du mot "race" peuvent aussi servir des visions du monde fondées sur la hiérarchisation entre humains. »

 

Le remplacement du mot « race » par un autre terme n’est pas une nouveauté. Vers le milieu des années 1930, le biologiste Julian Huxley et l'anthropologue Alfred Haddon, dans leur essai intitulé Nous, Européens, proposèrent, pour lutter contre les usages politiques des classifications raciales par les nazis, de substituer l'expression "groupe ethnique" au mot "race" et, corrélativement, l'adjectif "ethnique" à "racial", au motif qu’il existait une « confusion lamentable entre les idées de race, de culture et de nation » et que la notion de "race" appliquée à l'étude de l'espèce humaine était bien trop floue : « le terme populaire [de race] est tellement imprécis qu'il se révèle comme impossible à utiliser, et l'analyse scientifique des populations humaines montre que les variations, chez l'homme, se sont produites suivant des voies toutes différentes de celles qui sont caractéristiques des autres animaux » (cité par Pierre-Laurent Taguieff, Race, un mot de trop, extrait sur site L’Express https://www.lexpress.fr/culture/race-cachez-ce-mot_2033144.html)

 

En fait, le consensus parait réserver le mot ethnie (ou groupe ethnique) aux caractéristiques culturelles des différents groupes humains - qui pour certains sont les seules à prendre en considération, d’autres estimant que toute différenciation, même ethnique est suspecte, ce qui revient à nier la diversité humaine.

 

 

DES DIFFÉRENCES TROP FAIBLES POUR PARLER DE RACES HUMAINES

 

 

Les différences génétiques mises en évidence par des chercheurs comme Reich sont critiquées au regard de leur faible pertinence :

« … la diversité génétique à l’intérieur de notre espèce est de 1 pour mille entre deux êtres humains, ce qui correspond à trois millions de différences génétiques. Notre espèce possède donc une faible diversité génétique comparativement à nos plus proches cousins, tel le chimpanzé pour qui ce chiffre s’élève à 1%.  (…) La variabilité génétique au sein des primates est plus importante que celle au sein des hommes, c’est pourquoi il existe des sous-espèces au sein des différentes espèces de primates. (…)  En revanche, l’histoire de notre espèce est quant à elle marquée par des échanges réguliers entre les différentes populations au cours des migrations, d’où une plus faible variabilité génétique. »

Ce passage est extrait du site dédié à La notion de « race », effacement ou résurgence ? par un groupe d’élèves de première année de l’Ecole des Mines de Paris (http://controverses.mines-paristech.fr/public/promo18/promo18_G13/controverses-minesparistech.fr/groupe13/les-races-humaines-une-realite-genetique/index.html).

 

Ce site minimise la méthode d’analyse par cluster qui consiste à grouper les individus en fonction de leurs similarités génétiques, dénommée STRUCTURE, [voir plus loin pour l’analyse STRUCTURE], pour aboutir à identifier, le plus souvent, 5 groupes, Afrique, Eurasie, Asie de l’Est, Océanie, Amérique. Mais pour le site, la méthode permet simplement d’affiner les connaissances sur les migrations et les mélanges humains. Il en résulte que le terme de race est biologiquement imprécis, et « qu’on peut mettre le curseur où l’on veut » pour arriver au résultat souhaité : « La sélection des groupes est généralement le produit des constructions sociales préexistantes, ce qui peut conduire le chercheur mal informé à confirmer l’existence des races alors qu’il a pris cet énoncé en hypothèse. » Ou encore : « nous élevons au statut de race les différences qui reflètent nos préoccupations politiques et culturelles, tout en en oubliant d’autres ».

Le site critique l’extension que Reich donne aux avancées de la génétique moderne en ce qui concerne « l’existence de différences génétiques impactant les fréquences d’occurrence d’une maladie ainsi que le comportement et l’intelligence des individus au sein d’une population ».

La position défendue par Reich est mise à profit par des auteurs de droite comme Charles Murray, un sociologue américain, (déjà auteur de The Bell Curve en 1994) qui y trouve la justification de ses thèses selon lesquelles le quotient intellectuel est héréditaire, non modifiable, corrélé aux races et aux comportements sociaux.

Aussi « un groupe de soixante-sept chercheurs incluant des sociologues, des comportementalistes, des généticiens, des anthropologues, des chercheurs en droit et en économie, ainsi que des historiens en médecine, en philosophie et en théologie, a réagi publiquement » à l’article de Reich. Ce groupe (qui comprend des chercheurs étrangers au domaine de la génétique et qui se placent clairement sur le terrain de la morale) rappelle à Reich que « ses compétences ne doivent pas lui faire oublier les significations culturelles, politiques, et biologiques des grands groupes humains » ( ?). (cité par le site La notion de « race », effacement ou résurgence ?)

Les chercheurs qui ont réagi à l’article de Reich rappellent que « trouver une forte fréquence d’une variant génétique particulier au sein d’un groupe ne fait pas de ce groupe une race. Les chercheurs prennent l’exemple de la drépanocytose », qui toucherai majoritairement les Noirs. Or, il s’avère qu’elle « touche prioritairement les individus qui vivent dans des régions de paludisme. La « race » n’a rien à voir avec elle ».

Les auteurs du site La notion de « race », effacement ou résurgence ? critiquent également la « génétique récréative » qui propose aux individus de connaître leur ascendance géographique (leur population d’origine) au moyen de tests, selon plusieurs méthodes. Encore jugés impraticables en 2004, ces tests sont aujourd’hui devenus courants, bien qu’interdits en France (mais probablement accessibles par internet).

Sous le titre emphatique Quand la génétique marchande défie la vision universaliste de l’humanité, les auteurs rappellent (et manifestement partagent) le point de vue d’un juriste de la santé à l’université d’Alberta au Canada pur qui « ces tests crédibilisent l’idée selon laquelle les humains se subdivisent en différentes races biologiques. Cela encourage une vision racialisée de la société ».

 

Le site évoque les cas où les entreprises qui commercialisent les tests sont amenées à les communiquer aux autorités judiciaires.  De façon surprenante, alors que manifestement on se situe dans le cadre d’Etats démocratiques (USA, Grande-Bretagne), le site explique : « Pour les personnes subissant des discriminations, notamment sur des bases raciales, cela signifie que leur génome peut potentiellement être utilisé contre elles dans le cadre judiciaire », ce qui suppose que la justice des Etats démocratiques tient compte de l’origine des personnes dans ses poursuites, voire les poursuit seulement en raison de leurs origines (?).

On est là dans un militantisme direct, qui interprète la réalité en fonction d’une idéologie pré-existante, et contredit pour une part l’apparence d’objectivité du travail des élèves de l’Ecole des Mines.

http://controverses.mines-paristech.fr/public/promo18/promo18_G13/controverses-minesparistech.fr/groupe13/les-tests-dascendance-quand-la-genetique-marchande-defie-la-vision-universaliste-de-lhumanite/index.html

 

 

 

UN VERRE À MOITIÉ VIDE

 

 

Dès lors, deux tendances s’opposent, l’une qui considère comme Reich les différences mises en évidence par la génétique comme suffisamment importantes, « substantielles », l’autre qui les considère comme superficielles. Le verre est à moitié vide ou à moitié plein, mais la plupart des vulgarisateurs en France insistent sur le caractère à moitié vide.

L’argument principal contre la description de l’humanité en races séparées est la très faible différence génétique entre populations distinctes : ainsi que démontré par les travaux de Lewontin, dans les années 60, « deux individus d’une même population ne sont en moyenne que très faiblement plus apparentés que deux individus de deux populations différentes. Deux individus d’une même population peuvent être autant et même plus différents génétiquement que deux individus de populations différentes ». « Cette première étude a été plusieurs fois confirmée avec des outils de plus en plus modernes. » (Les races ont-elles un sens en biologie ?, par Bruno Chanet et Sophie Mouge, , enseignants de SVT, site Museum Moodle, du Museum national d’Histoire naturelle http://edu.mnhn.fr/mod/page/view.php?id=1966#b)

Ou encore :

« Le concept de race naturelle ne s'applique pas non plus, faute de critères permettant de classer tous les individus en groupes homogènes séparés. Les diversités génétique et physique humaines sont plus fortes entre les individus d'une même population qu'entre les populations. Ceci rend l'espèce inclassable en races cohérentes, malgré de nombreuses tentatives » (Le concept de race peut-il s'appliquer aux humains ? (explications de André Langaney, professeur d'anthropologie à l'université de Genève, recueillies Laurent Brasier), Sciences et Avenir "La grande histoire de l'humanité en 50 questions"

https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/anthropologie/parler-de-race-chez-l-etre-humain-n-a-pas-de-sens-d-un-point-de-vue-scientifique_104088 )

Les adversaires du classement en races soulignent que le génome humain est constitué d’un « enchaînement de 3.2 milliards d'éléments répartis le long de la molécule d'ADN. Et il apparaît que, d'un individu à l'autre, cet enchaînement ne varie que pour un emplacement sur dix mille. » ( https://www.science-et-vie.com/archives/pourquoi-la-genetique-conteste-elle-l-idee-de-race-question-de-patrick-klinowski-20209)

Lorsque les analyses génétiques tendent à recouper les grandes classifications raciales, cette conclusion est critiquée au motif qu’elle impliquerait un biais dans la méthode, un choix statistique arbitraire : les différences qui sont mises en évidence entre populations, sont « des différences de fréquences de gènes (par exemple, la fréquence d'un allèle* qui rend la personne capable de digérer le lait à l'âge adulte), pas de gènes qui seraient entièrement présents dans une population et absents dans une autre » (Le concept de race peut-il s'appliquer aux humains ? art cité ).

Elles ne permettent pas de classer les individus ( ?)** « mais des populations définies arbitrairement, sur des critères statistiques, eux aussi arbitraires. Selon les gènes et les populations que l'on utilise, on obtient donc des classifications très différentes, incohérentes entre elles et incohérentes avec les caractères physiques visibles ». Ainsi, des populations “noires” d'Afrique, d'Inde et du Pacifique sont bien plus apparentées, chacune, à des populations à peau claire qu'elles ne le sont entre elles (art cité).

                               *  Forme que peut prendre un gène

                               **  Cet argument est fréquemment repris mais ne semble s’appliquer qu’à un type d’analyse. Par ailleurs, ni les sources favorables à ce type d'examens, ni celles qui les contestent (sauf erreur de ma part) ne citent d'analyses faites directement à partir des groupes continentaux ou groupes de population qui confirmeraient ou infirmeraient les analyses faites à partir d'individus non classés au départ en populations distinctes. 

 

Les classements des diverses populations ne sont pas toujours identiques (probablement en raison du type d’analyses pratiquées) et jamais on ne trouve de marqueurs qui soient exclusifs à une population, mais seulement plus fréquents dans certaines populations: « Le généticien américain Michael Bamshad s'est intéressé à cent zones de variations de l'ADN chez plus de 500 personnes issues de populations différentes. Résultat : quatre groupes génétiques ont pu être dégagés, correspondant grosso modo à deux populations d'Afrique, une d'Europe et une d'Asie. Mais aucun individu ne détenait la totalité des variantes génétiques (marqueurs) typiques d'un groupe. » (Pourquoi la génétique conteste-elle l'idée de race ?)

Une autre analyse fournit des divisions différentes :

« Ainsi, l’analyse de la diversité génétique de chiens à partir de marqueurs moléculaires classait les individus dans des groupes génétiques qui correspondaient aux races dans 99 % des cas. Le même type d’analyse mené sur un groupe d’humains échantillonnés sur l’ensemble de la planète aboutissait au modèle le plus vraisemblable distinguant six groupes génétiques répartis en : (1) Afrique, (2) Europe/Moyen-Orient/Asie centrale, (3) Extrême-Orient, (4) Océanie, (5) Amériques et (6) les Kalashs, une population isolée du Nord-Ouest du Pakistan ».

(Doit-on parler de races humaines comme on parle de races canines ? La réponse des généticiens, Blog de l’Université d’Angers, Génétique des populations, http://blog.univ-angers.fr/genpop/2019/10/13/doit-on-parler-de-races-humaines-comme-on-parle-de-races-canines-la-reponse-des-geneticiens/

On insiste sur l’idée de continuité (le gradient) : « il n'y a pas de frontière distincte entre ethnies, mais une continuité dans les couleurs de peau ou les apparences » et on note que les caractères héréditaires peuvent s’estomper, comme la taille : les Chinois installés aux USA, grandissaient en une seule génération (Pourquoi la génétique conteste-elle l'idée de race ? art. cité).

Non seulement les populations dégagées par les analyses ne sont pas toujours identiques (quoiqu’on retrouve toujours des répartitions par grands blocs géographiques) mais la répartition génétique des humains en populations différentes ne correspond pas au  concept de race comme dans les espèces animales : « Evelyne Heyer, généticienne des populations au Musée de l’Homme, rappelle qu’il n’existe qu’un pour-cent de différences génétiques entre deux individus issus de deux populations différentes. Cela n’est pas suffisant pour conclure à l’existence de races comme dans les cas des chiens pour lesquels les différences peuvent atteindre 25 %. Les races sont issues d’une catégorisation socio-politique et non pas biologique. » (http://controverses.mines-paristech.fr/public/promo18/promo18_G13/controverses-minesparistech.fr/groupe13/les-races-humaines-une-realite-genetique/index.html)

 

Au demeurant la critique des analyses qui prétendent identifier  des groupes continentaux est un peu surprenante, puisque ceux qui font cette critique  admettent pourtant que les différences génétiques géographiques sont bien réelles et résultent des " effets fondateurs successifs " (voir plus bas : "Le professeur Heyer a la parole").

 

 

 

LES RACES POUR LES SOCIOLOGUES

 

 

Le concept de race en science doit être distingué du concept de race en sociologie. On considère dans le discours sociologique dominant en France que le concept de race n'est pas pertinent pour décrire les divisions humaines (puisque de telles divisions n'ont pas de fondement scientifique), mais qu'il est seulement le support d’attitudes racistes. Le concept existe en tant que moyen de discrimination et d'oppression. C'est une "vérité sociale", mais qui doit être déconstruite (montrer comment elle est construite dans un but de domination) et combattue jusqu'à son extinction.

 Dans le discours sociologique, les groupes prétendument raciaux sont constituées sur des critères d’apparence en tant que groupes discriminés par le groupe majoritaire : c’est ce qu’on appelle la « racisation », depuis les travaux de la sociologue Colette Guillaumin.

 « Les travaux de la sociologue Colette Guillaumin ont permis de voir la race comme une vérité sociale (…) La société est « racialisée ». » (La notion de « race », effacement ou résurgence ?, site non officiel créé par des élèves de l’Ecole des Mines de Paris, http://controverses.mines-paristech.fr/public/promo18/promo18_G13/controverses-minesparistech.fr/groupe13/qui-sommes-nous/index.html).

Le site précité, qui considère que le concept de race n’est pas valable scientifiquement, procède à un examen du concept en sciences sociales, en adoptant généralement dans son exposé l’attitude qui fait du « racisme » la seule expression de la population dominante (en fait, blanche car on se situe toujours dans le seul cadre de nos sociétés occidentales) et non une attitude partagée et présente universellement.

On trouve des affirmations qui montrent que les auteurs du site prennent parti pour une définition du racisme qui en fait la caractéristique des occidentaux.

Ainsi pour le paragraphe consacré à la sociologue Colette Guillaumin indique :

« Colette Guillaumin (1934-2017) (…). Décrivant le racisme comme une « violence fondamentale qui décrète l’ordre du monde », elle soutient que le concept de « race », s’il n’a pas de fondement biologique, reste néanmoins une réalité dans la représentation de la société. En particulier, dire que la race n’existe pas ne supprime en rien le racisme. Enfin, elle alerte ses contemporains sur la racialisation du groupe dominant via l’apparition de l’expression « racisme anti-blanc » qui a été une des conditions d’émergence des Etats racistes du XXe siècle. Ses réflexions ont apporté un changement majeur aux théories sur les rapports de domination dans la société. » (http://controverses.mines-paristech.fr/public/promo18/promo18_G13/controverses-minesparistech.fr/groupe13/historiens-et-sociologues/index.html)

On peut ici se demander quels Etats racistes du 20 ème siècle ont fondé leur idéologie sur l’émergence de l’expression « racisme anti-blanc ». Au passage, cette expression est un véritable marqueur idéologique : il semble que tout antiraciste militant doit rejeter fermement la notion de racisme anti-blanc, étant entendu pour lui que le racisme va toujours des Blancs vers les autres populations et qu’il existe seulement des réactions défensives, parfois discutables, qui sont abusivement qualifiées de racisme anti-blanc. Pour la théorie antiraciste radicale, la catégorie « racisme anti-blanc » serait en fait une invention des Blancs pour défendre leur suprématie (voir par exemple http://lmsi.net/De-l-urgence-d-en-finir-avec-le-racisme-anti-blanchttps://www.liberation.fr/debats/2019/09/23/racisme-anti-blanc-ou-la-banalisation-de-l-extreme-droite_1753021 ou https://www.lesinrocks.com/2019/09/09/actualite/societe/pourquoi-il-faut-en-finir-avec-lexpression-racisme-anti-blancs/(interview de Rokhaya Diallo).

 

Dans la même logique, on peut lire sur le site La notion de « race », effacement ou résurgence ?:

« L’enquête menée par Fabrice Dhume et Vanessa Cohen sur la presse locale montre que celle-ci est parfois réticente à attacher un qualificatif raciste aux actes qui semblent l’être [notons l’expression, en elle-même intéressante], au profit du maintien d’une unité nationale idéalisée à afficher ».

 

Sur ce site, les apports théoriques de groupes militants (ou les études qui vont dans leur sens) sont exposés avec une approbation implicite des constructions intellectuelles abstraites de ces groupes.

L’approbation ainsi donnée aux positions « antiracistes », au sens militant du terme (donc au sens qui fait de l’antiracisme un moyen au service de certaines communautés contre d’autres), ne peut surprendre : on y retrouve l’attitude habituelle des élites qui affichent un antiracisme militant pour masquer leur propre relation de domination sur les classes populaires (cf. notre première partie).

 

 

 

003_LaubWeb_NATGEO

 

Le concept de race est considéré comme évident aux USA (au moins dans le sens social); ce qui fait problème n'est pas l'existence des races, mais les situations de compétition ou de domination entre elles.

Dans un numéro du National Geographic, The Race issue (2018), le magazine "explores how race defines, separates, and unites us" (examine comment la race nous définit, nous sépare et nous unit) - une présentation qui serait sans doute impensable en France; pourtant le magazine est clairement opposé au racisme.

Un des articles s'intitule The rising anxiety of white America (L'anxiété grandissante de l'Amérique blanche). L'article s'intéresse aux Blancs des classes populaires, angoissés par l'évolution démographique qui les transforme en minorité (ici par rapport aux "Hispaniques" venus d'Amérique latine, qui ne sont pas considérés comme Blancs et ont une culture différente). Les Blancs interrogés dans l'article sont généralement des personnes issues de l'immigration italienne, irlandaise, d'Europe de l'Est, etc, descendants d'immigrés qui avaient eu du mal à se faire accepter aux USA, où les Protestants anglo-saxons constituaient la classe dominante. La jeune fille sur la photo est d'origine italienne; elle pose devant sa maison où flotte à la fois le drapeau américain et le drapeau sudiste (bien que résidant en Pennsylvanie, Etat qui ne faisait pas partie des Etats du Sud lors de la guerre de Sécession). Le drapeau du Sud est un symbole d'appartenance à l'Amérique blanche.

(article de Michele Norris, photos de Gillian Laub)

 https://www.nationalgeographic.com/magazine/2018/04/race-rising-anxiety-white-america/

 

 

 

 

LES RACES EXISTENT, MAIS ELLES N’EXISTENT PAS (OU LE CONTRAIRE)

 

 

Beaucoup des présentations de la question des différences génétiques, émanant de spécialistes ou de vulgarisateurs français, ont généralement une même caractéristique : on admet que la notion de races n’est pas entièrement imaginaire en biologie, mais on souligne qu’elle est quasiment négligeable. Parfois la contradiction est flagrante :  après avoir exposé que les races n’existent pas, on conclut qu’elles existent (ou bien le contraire), mais dans tous les cas on affirme que le concept n’a pas vraiment d’intérêt.

Ainsi, l’article Wikipedia, Race humaine, contient dans le même paragraphe les phrases suivantes qui, pour le profane en tous cas, paraissent strictement contradictoires :

« Plusieurs études génétiques récentes tendent à réfuter l’existence d’une « race européenne » aux contours bien précis et qui serait exempte de toute influence biologique extra-européenne ».

Et quelques lignes plus bas :

« Plus globalement les principaux peuples européens montrent une grande proximité génétique entre eux qui les différencient nettement des populations extra-européennes. »

 

Un texte du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) reproduit sur le site d’un syndicat de l’enseignement ( SNUipp-FSU, syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs des écoles et PEGC) indique :

« Levi-Strauss affirme que si les groupes humains se distinguent, et pour autant qu’ils sont à distinguer, c’est uniquement en termes de culture. (…).

[Toutefois] les scientifiques ont-ils pu démontrer qu’il était possible de définir de façon scientifique des groupes au sein de l’espèce humaine. Ces groupes (correspondant à des populations différentes) diffèrent, non pas sur la base de génotypes* différents, mais sur un ensemble de petites différences entre fréquences alléliques d’un grand nombre de marqueurs génétiques. Il est également possible de connaître (avec une certaine probabilité, cependant) le continent d'origine d'un individu, mais le fait de connaître cette origine (…) ne revient pas à une catégorisation en races pour autant.

                    * [GÉNOTYPE : ensemble des caractères somatiques ou psychologiques qu'un individu ou une espèce reçoit par transmission héréditaire et qui sont véhiculés par les gènes. (CNTRL)].

 

Cet état de fait permet d’une certaine manière de définir des « races » au sein de l’espèce humaine, en se fondant sur la notion de population et les découvertes récentes en génétique. Les scientifiques préfèrent cependant user du terme de « groupe géographique » (…)

En résumé : il est possible de classer les êtres humains en races définies scientifiquement à une échelle arbitraire, mais cette classification raciale n’est pas pertinente biologiquement. Il faut cependant noter que la notion de « race » utilisée ici diffère sensiblement de celle utilisant les simples traits physiques. (…)

Ni la génétique, ni l’anthropologie, ni l’ethnologie, ni l’anthropomorphie (biométrie), ni les découvertes récentes ne semblent avaliser l’idée de l’existence de races humaines. (…) Le concept de race est une idéologie dont les fondements sont arbitraires, discriminants et dont l’objet est de justifier une différence culturelle par une différence physique ».

A propos du concept de “races humaines”

http://65.snuipp.fr/IMG/pdf/A_propos_du_concept_de_race_humaine.pdf

 

Les contradictions du texte laissent le lecteur perplexe : « Cet état de fait permet d’une certaine manière de définir des « races » au sein de l’espèce humaine, en se fondant sur la notion de population et les découvertes récentes en génétique », «Ni la génétique, ni l’anthropologie, ni l’ethnologie, ni l’anthropomorphie (biométrie), ni les découvertes récentes ne semblent avaliser l’idée de l’existence de races humaines », etc.

Le texte reconnait l’existence de groupes culturels (qui pourrait dire le contraire, d’ailleurs !) en prenant des précautions verbales (« si les groupes humains se distinguent, et pour autant qu’ils sont à distinguer, c’est uniquement en termes de culture ») – et semble admettre, du bout des lèvres, qu’on peut appeler ces groupes des « races ».

 

Trouverons-nous moins d’ambiguïté sur le site MUSEUM MOODLE, qui relève du Museum d’Histoire naturelle ?

«  Comme toute espèce, l’espèce humaine présente une diversité à tous les niveaux (cultures, langues, coloration corporelle, forme d’organes externes, groupes sanguins, séquences géniques …) au sein d’un même ensemble.

Certaines formes, certains phénotypes*, sont plus abondants dans certaines régions car résultant du jeu complexe des sélections naturelles et des migrations ayant jalonné l’histoire humaine. Il en est de même pour toute espèce vivante dont la distribution géographique est étendue

 Ces groupes humains sont appelés des populations, c'est-à-dire des groupes à l’intérieur d’une espèce, identifiés par des caractéristiques morphologiques ou moléculaires.  (…)»

                       * [PHÉNOTYPE: Ensemble des caractères observables, apparents, d'un individu, d'un organisme dus aux facteurs héréditaires (génotype) et aux modifications apportées par le milieu environnant (Centre national de ressources textuelles et lexicales https://www.cnrtl.fr/definition/ph%C3%A9notype ]

 

Le texte du site MUSEUM MOODLE poursuit :

« Alors, les races biologiques existent-elles ?

Si nous posons la question à une spécialiste de génétique humaine [NB Il s’agit du professeur Evelyne Heyer], les races n’existent pas puisqu’aucun marqueur génétique ne permet d’identifier des groupes humains séparés. Dans la plupart des systèmes génétiques, les répertoires d’allèles sont les mêmes, ou presque, d’une population à l’autre. L’espèce humaine est très homogène, avec 0.4% de différence au niveau de l’ADN entre deux humains, soit une différence bien inférieure à celle qui existe par exemple entre deux individus d’une espèce de gorille. On considère, dans l’espèce humaine, que les migrations et les échanges matrimoniaux sont les causes principales de la répartition des gènes à travers le monde. (…)

[les variations constatées] correspondent à des gènes impliqués dans l’adaptation à l’ensoleillement, à la température, à l’humidité, ceux liés à l’adaptation locale aux pathogènes, aux pratiques alimentaires…

(…) Les races biologiques, telles que définies jadis en anthropologie humaine, n’ont aucune signature génétique.

(…) L’espèce humaine est diverse, et même si la diversité génétique est très faible, des groupes humains existent et ne proviennent pas d’une sélection décidée. Certains les appellent populations, variétés ou races*, mais aucun critère scientifique ne justifie une hiérarchie entre ces groupes. »

                         [NB : on trouve aussi l’expression « dèmes », du grec dêmos, "territoire", "population", "peuple"]

Les races ont-elles un sens en biologie ?, par Bruno Chanet et Sophie Mouge, , enseignants de SVT

http://edu.mnhn.fr/mod/page/view.php?id=1966#b

 

Ce texte conclut prudemment qu’on peut appeler « races » les variations constatées dans l’espèce humaine, mais qu’aucune distinction ne justifie d’établir une hiérarchie ; en même temps, le texte se réfère aux travaux d’Evelyne Heyer, professeur au MNHN, spécialiste de génétique humaine, pour qui « les races n’existent pas puisqu’aucun marqueur génétique ne permet d’identifier des groupes humains séparés ».

Le Prof. Heyer, se référant aux travaux de Lewontin, dans les années 60, rappelle que « … deux individus d’une même population ne sont en moyenne que très faiblement plus apparentés que deux individus de deux populations différentes. Deux individus d’une même population peuvent être autant et même plus différents génétiquement que deux individus de populations différentes ». « Cette première étude a été plusieurs fois confirmée avec des outils de plus en plus modernes. »

« Sur l’ensemble du génome, on estime les différences entre deux humains à environ 1/1000 (4/1000 si l’on tient compte des insertions et délétions). Une faible partie de ces différences est due à des différences entre populations. Les populations humaines se ressemblent d’autant plus génétiquement qu’elles sont proches géographiquement. Il existe quelques zones de légère discontinuité dans ce gradient géographique global, qui permettent d’identifier des groupes de populations qui se ressemblent légèrement plus entre elles. Ces groupes de populations correspondent approximativement aux continents » « Ces gènes liés à l’adaptation locale sont minoritaires dans le génome et les mutations impliquées représentent moins d’un millionième de notre génome ! Parmi ceux-ci, on retrouve les gènes impliqués dans les différences de couleur de peau qui ont été utilisées pour classifier les humains en différentes races ».

On voit donc le raisonnement : il existe des différences génétiques entre les populations – mais finalement peu nombreuses (est-ce une question qualitative ou quantitative d’ailleurs ?) et la présentation des différences est rendue aussi discrète que possible (« légère », « légèrement »). Il existe un gradient géographique global [par gradient, on veut dire qu’on passe insensiblement d’une population à l’autre] avec quelques discontinuités « qui permettent d’identifier des groupes de populations qui se ressemblent légèrement plus entre elles. Ces groupes de populations correspondent approximativement aux continents ».

 

 

LA PAROLE EST AU PROFESSEUR HEYER

 

 

Nous avons regardé deux conférences du prof. Heyer (ou de la prof. Heyer si on préfère) sur You Tube :

Des races et des Hommes : le point de vue de la génétique

https://www.youtube.com/watch?v=WQwzEKFdTL4  (il s’agit d’une introduction à une exposition du Musée de l’Homme, Nous et les autres – des préjugés au racisme, 2017).

Évolution et diversité génétique de notre espèce : rôle de l’interaction entre culture et génétique (1er février 2017)

https://www.youtube.com/watch?v=eczFLQFgsQE

 

De ces conférences (qui forcément se recoupent), on retient ceci :

Le prof. Heyer revient sur les anciennes classifications raciales du 19ème siècle, qui induisaient des conclusions racistes par « essentialisation » : il s’agit de réduire un individu à une ou quelques caractéristiques (quelques éléments de morale associés à une différence biologique).

Depuis les connaissances obtenues sur l’ADN, on ne peut plus maintenir les divisions traditionnelles en races.

 

Il n’existe que 1,21% de différence entre l’ADN humain et l’ADN des chimpanzés.

Entre humains, cette différence n’est que de 1 p 1000 (soit 3 millions de différences puisque le génome de l’être humain est constitué de 3 milliards de paires de base).

Au passage, on observe que le génome de l’homme comporte 25 000 gènes, pas plus que la mouche !

Entre les diverses populations, il existe 5% de différences, contre 30% chez les chimpanzés.

 

Les différences génétiques entre les groupes de population sont expliquées ainsi : à partir d’une origine unique de l’Homo Sapiens (Afrique de l’Est), l’homme conquiert la planère mais à chaque fois les petits groupes qui s’implantent sur les continents n’apportent pas tout le matériel génétique originel, mais une partie de celui-ci, et ainsi de suite (« effets fondateurs successifs »). A cela s’ajoutent des mutations pour prendre en compte les conditions de vie (ensoleillement notamment*) ; ces faits sont à l’origine des différences (faibles en pourcentage, on l’a vu) qu’on constate dans les des groupes humains géographiques.

                      * La couleur de peau s’explique par une dizaine de gènes seulement.

 

Les différences sont mises en évidence par la méthode des clusters (méthode STRUCTURE) qui répartit entre groupes les individus (sans tenir compte de leur appartenance géographique) qui ont le maximum de traits communs, définis par un algorithme.

 On choisit le nombre de groupes qu’on veut constituer : on peut décider de partager les différences génétiques en 5 groupes, par exemple. Lorsque le partage est fait, on s’aperçoit que les individus composant l’échantillon sont groupés par continents, Afrique, Europe, Asie etc.

 La méthode a fait grand bruit, instrumentalisée à l’extrême-droite qui a prétendu que la génétique avalisait l’existence des races : mais, pour le prof. Heyer, c’est une construction statistique car on peut subdiviser les groupes obtenus à l’infini [on comprend mal pourquoi une construction statistique serait sans valeur]; c’est juste une manière de décrire les données, qui ne tient pas compte du fait qu’il existe un gradient des populations : on passe sans rupture d’une population à l’autre : par exemple on passe d’un teint de peau très foncé à très clair par toutes sortes de nuances.

 

 

gradient

 La division de la population humaine en plusieurs groupes (ici sous forme de clusters) laisse penser que ces groupes sont clairement isolés, comme le groupe bleu, le groupe violet, le groupe rouge. En fait ces groupes font partie d'un gradient qui passe insensiblement de l'un à l'autre. Il est toujours possible d'opérer de tels découpages, mais on ne doit pas oublier qu'il existe une continuité entre les groupes humains.

Graphique présenté lors de la conférence du prof. Heyer, Des races et des Hommes : le point de vue de la génétique (2017)

Capture d'écran You Tube.

 https://www.youtube.com/watch?v=WQwzEKFdTL4

 

 

 

 

méthode structure

Illustration de la répartition génétique de l'humanité selon la méthode STRUCTURE. Plus on accroît le nombre de groupes à constituer, plus la répartition se calque sur les grandes divisions géographiques. Alors qu'en constituant deux groupes - 1ère ligne du haut - on obtient seulement une répartition génétique qui sépare d'un côté l'Afrique, l'Europe, le Moyen-Orient et une partie de l'Asie, et de l'autre côté, l'Asie de l'est, l'Océanie et l'Amérique  (la composition des échantillons pour l'Amérique n'est pas précisée mais il est probable que les individus de populations d'origine européenne n'y figurent pas).

 Graphique présenté lors de la conférence du prof. Heyer, Des races et des Hommes : le point de vue de la génétique (2017)

Capture d'écran You Tube.

 https://www.youtube.com/watch?v=WQwzEKFdTL4

 

 

 

 Avec plus de données la division s’affine (par ex. il y a trois groupes en Asie centrale,  mais on peut isoler des groupes supplémentaires).

On arrive ainsi à 140 populations*.

                         *  [ce qui fait dire à l’auteur d’un blog : « Si la notion de « races » inclut la différence entre palestiniens, druzes et bédouins, je ne suis pas sûr que ça soit une notion très utile. On peut subdiviser à l’infini. » (Réponse zététique à Hassen Occident : les races humaines existent-elles ? http://rationalisme.free.fr/Races.htm ]

 

Parmi les résultats obtenus, on constate que les mélanges avec l’homme de Denisova (une espèce éteinte du genre Homo identifiée en 2010) touchent les populations de Papouasie-Nouvelle Guinée.

La méthode STRUCTURE est utile pour retracer les origines géographiques et les migrations. Elle permet d’identifier précisément les Afro américains, de voir les apports des Saxons, des Vikings etc*

                         * « A une échelle locale comme l’Europe, on peut maintenant retracer avec les données génétiques la zone géographique d’origine d’un individu à 500 km près, pour un individu dont les 4 grands-parents venaient du même endroit ! » (Prof. Heyer et R. Chaix, Arguments génétiques pour une origine unique de l’homme moderne, MNHM http://edu.mnhn.fr/mod/page/view.php?id=367)

 

 

[le profane s'étonnera un peu qu'avec toutes les réserves faites sur la méthode STRUCTURE, qualifiée de simple construction statistique, elle soit néanmoins utile pour reconstituer les provenances des individus...]

 

A l’échelle très fine les différences génétiques* résultent de facteurs culturels, des règles sociales, par exemple dans l’étude génétique de la Grande-Bretagne, des clusters qu’on constate en Cornouailles, Devon, Pays de Galles, îles Orkney, indiquent que les habitants avaient l’habitude de se marier dans la même micro-région. *

                         * [Si on comprend bien (?), ce n'est pas les Cornouailles, Orkney, etc qui constituent en soi des clusters. Ces régions sont constituées de multiples clusters qui indiquent que les micro-populations se mariaient de façon très proche; il en résulte sur les cartes l'impression de patchwork (c'est visible pour les Orkneys, mais moins pour les autres régions). Mais il y a un siècle, les mariages à l'intérieur de communautés très proches devait  être partout la règle, sauf dans les grandes villes où des hommes et femmes venus de régions différentes pouvaient se rencontrer - alors  pourquoi ces clusters particuliers ?].

 

« De manière marrante », dit le prof. Heyer, la mer ne crée pas de séparation, les Irlandais du nord sont très proches des Ecossais [voir plus loin pour cette surprenante réflexion !!!]

 

                                                * Basées sur des échantillons de population ; il est précisé que les analyses ne concernent que des individus ayant 4 grands-parents nés dans la même localité ou région pour éviter de prendre en compte les brassages de populations du 20 ème siècle. 

 

 

2015_Leslie_Figure1

 Carte génétique du Royaume-Uni, présentée lors de la conférence du prof. Heyer.

Cette carte est reproduite et commentée sur le blog de Bernard Sécher, Généalogie génétique, d'après un article du chercheur Stephen Leslie, publié dans Nature en mars 2015 (cet article en accès restreint https://www.nature.com/articles/nature14230 ).

http://secher.bernard.free.fr/blog/index.php?post/2015/03/19/Structure-g%C3%A9n%C3%A9tique-%C3%A0-petite-%C3%A9chelle-de-la-population-Britannique

 

 

 

Comment concilier la constitution de groupes assez bien séparés avec l’idée de gradients ? Il y a des barrières physiques (Himalaya par ex.) qui expliquent la discontinuité des gradients.

Les analyses permettent de constater un lien fort entre génétique et linguistique : le prof. Cavalli-Sforza a mis en évidence que la proximité génétique recouvre la proximité linguistique. La culture renforce la “diversité” génétique puisqu’on se marie avec les gens qui parlent la même langue, même s’ils sont plus éloignés géographiquement que des locuteurs d’une autre langue, comme le montrent des études en Asie centrale. Les castes (en Inde) la religion, jouent aussi un rôle dans le renforcement culturel des identités génétiques (que le prof. Heyer préfère appeler “diversité”).

 

En conclusion : « Plus on est éloigné géographiquement, plus on est éloigné génétiquement ». « On est un peu différent génétiquement selon l’endroit d’où on vient ». «  La notion de races qui suppose des boites assez étanches n’est pas appropriée pour décrire la diversité génétique car il y a toujours eu des migrations, des échanges ». « Une très faible partie de notre potentiel génétique explique les différences visibles comme les couleurs de peau ». « L’impact de la culture sur la diversité génétique contredit l’essentialisation : ce n’est pas le biologique qui créée les différences culturelles ». Enfin, le racisme exagère l’importance de facteurs physiques assez secondaires, mais c’est surtout une posture intellectuelle qui n’a pas besoin de fondements scientifiques.

 

La page citée ci-dessous du Museum national d’histoire naturelle (du prof. Heyer et de Raphaëlle Chaix, chercheur CNRS/MNHN) recoupe certaines des indications données lors des conférences précitées : Arguments génétiques pour une origine unique de l’homme moderne http://edu.mnhn.fr/mod/page/view.php?id=367

 

A la fin de sa conférence dans le cadre de l’exposition Nous et les autres au Museum national d’Histoire naturelle (2017), le prof. Heyer fait un développement sur les pratiques racistes en vigueur ; elle mentionne par exemple l’émergence de la catégorie « musulman », rappelle que les « roms » qui sont la population la plus mal perçue en France [elle énonce la gradation des « mauvaises perceptions », mais aucune mention n’est faite de la perception des Asiatiques, ce qui évite de poser la question : qu’est ce qui explique la mauvaise perception de certains groupes ?].

 

Elle cite le cas d’un diplômé bac +5 et plus (issu de l’immigration) qui fait une émission littéraire sur une radio, et qui pour vivre est agent de sécurité et qui ironise : « en France, on a les agents de sécurité les plus diplômés du monde » [l’anecdote est supposée prouver les réflexes racistes dans la société française, mais il existe des diplômes d’études approfondies qui débouchent marginalement sur un emploi, quelle que soit l’origine de la personne concernée]; elle signale que la logique des médias débouche sur des stéréotypes : quand on veut faire une interview en banlieue, on choisit quelqu’un qui parle un peu « wesh-wesh », on montre une femme voilée, etc. ».

 

Toutes ces remarques dans le genre politiquement correct (car on peut interpréter les mêmes constats de façon très différente) indiquent que le prof. Heyer est proche (ou veut se montrer proche) de l'antiracisme militant. On peut penser que sa démarche scientifique est un peu infléchie dans le sens de ses positions morales. C’est évident dans l’utilisation des mots ou de concepts.

 

 

 

 

DISCUSSION

 

 

 

Reprenons seulement deux exemples : le prof. Heyer reproche à la méthode STRUCTURE d’ignorer le gradient génétique, mais en même temps, admet qu’il existe des barrières génétiques expliquant la discontinuité du gradient, comme l’Himalaya. Ces barrières n’ont d’ailleurs pas besoin d’être gigantesques comme l’Himalaya car on a fait remarquer que les Alpes  les Pyrénées constituent aussi des barrières (cf. site de vulgarisation Science étonnante : « les Alpes et les Pyrénées sont des barrières géographiques tout autant que génétiques : les Français sont significativement éloignés de leurs voisins espagnols et italiens », https://sciencetonnante.wordpress.com/2011/05/16/comment-nos-genes-trahissent-nos-origines/).

 

Ailleurs, le prof. Heyer indique que la mer ne sépare pas les populations, comme le montre la proximité génétique des Irlandais du nord et des Ecossais ; mais se peut-il que le prof. Heyer ignore que l’Irlande du nord (Ulster) a été largement peuplée au 16 ème et 17 ème siècles, d’Anglais et d'Ecossais protestants, qui forment aujourd’hui la population majoritaire en Ulster (où se recrutent les partisans du maintien de l’union avec la Grande-Bretagne) ?

Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’on retrouve la même population de part et d’autre du bras de mer. Certes le prof. Heyer ne conteste pas (au contraire) l’existence de groupements génétiques (associés ou pas à des groupements « culturels »), mais la présentation qui est faite semble parfois contradictoire ou orientée.

Des expressions comme « la mer ne sépare pas » tendent à orienter la perception de la réalité vers une appartenance commune qui serait une vérité générale : or, ici il n’y a aucune raison que la mer sépare ou serve de barrière, puisqu’il y a eu transfert de population (pour la même raison, on ne s'étonnera pas de retrouver des Ecossais, des Anglais, des Irlandais en Australie, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande etc). Par contre, la population actuellement présente sur le territoire de la république d’Irlande ou Eire présente des caractéristiques génétiques qui diffèrent de celles de l'Ulster.

 Les curieux peuvent se reporter aux pages suivantes sur la structure génétique de l'Irlande

https://www.nature.com/articles/s41598-017-17124-4

et sur la comparaison avec l'Ecosse

https://www.rcsi.com/dublin/news-and-events/news/news-article/2019/09/researchers-connect-irish-and-scottish-genetic-maps

 

 

  

 

Scottish DNA map

 

.Carte génétique des Iles britanniques.

Article Researchers connect Irish and Scottish genetic maps  (Les chercheurs connectent les cartes génétiques d'Irlande et d'Ecosse), 5 septembre 2019. L'article relaie une étude portant sur 2500 individus, publiée dans les Compte-rendus de l'Académie nationale des sciences américaine.

Site du Royal College of Surgeons in Ireland/Coláiste Ríoga na Máinleá in Éirinn (Collège royal des chirurgiens en Irlande, Dublin).

https://www.rcsi.com/dublin/news-and-events/news/news-article/2019/09/researchers-connect-irish-and-scottish-genetic-maps

                            

        

 

Dans la carte ci-dessus, on note que l'île de Man diffère complètement des populations voisines.

 On peut penser que c'est souvent le cas pour les îles. Bien entendu, les facteurs culturels (comme les mariages forcément contractés à proximité) tendent à renforcer cette caractéristique. 

Voir à titre d'exemple l'étude Structure génétique de la population corse (2006), faite à partir d'environ 900  personnes originaires de la micro région étudiée depuis au moins trois générations (lignées paternelle et maternelle).http://www.didac.ehu.es/antropo/11/11-7/Giovannoni.pdf . Cette étude constate la « faible influence des populations continentales sur la structure génétique de la population corse et en second lieu, une similitude génétique entre les populations corse et sarde ».

 

Une étude plus récente (2019), réalisée avec les méthodes les plus actuelles (Admixture, analyse en composants principaux, etc), aboutit à un résultat un peu différent : « les Corses sont constitués d'un mélange génétique unique [ ?] avec des affinités avec l'Italie du nord et du centre, mais aussi avec la Sardaigne. »

Mais cette étude ne porte que sur ... 19 individus. Publiée dans la revue Nature, on en trouve les résultats sur le blog très riche de Bernard Sécher, qui présente un grand nombe de travaux scientifiques.

http://secher.bernard.free.fr/blog/index.php?post/2019/08/09/Analyse-g%C3%A9nomique-de-la-population-Corse

 

Finalement, les méthodes d'analyse génétique tendent à avaliser, bien au-delà de l'existence de grands groupes de population ("races" ?), l'existence de très nombreux sous-ensembles, qui peuvent se confondre (plus ou moins) avec les ethnies culturelles. La possibiité de renforcer des attitudes étroitement identitaires existe, mais cet aspect moral n'invalide pas à lui seul, les constats opérés par les analyses - même si des conclusions divergentes sont parfois tirées (les Corses ont-ils peu d'affinités génétiques avec les populations continentales ou le  contraire ?)

 

 

 

 

VU DE FRANCE

 

 

 

 

Finalement, selon la démonstration du prof. Heyer, pour les partisans de l’existence des races, la génétique confirme cette existence parce qu’ils mettent le curseur là où ils veulent le mettre, accordant une grande importance à certains facteurs secondaires. Mais ne pourrait-on pas dire la même chose des adversaires de l’existence de races ? Le verre est toujours à moitié vide ou à moitié plein.

Ces contradictions sont l’indice qu’une position claire est difficile à adopter; le profane ne comprend pas bien si cette incertitude provient de facteurs scientifiques ou idéologiques.

De plus, il existe, de la part des adversaires de l’existence des races, une tendance à utiliser l’argument de « l’homme de paille » (ou de l’épouvantail, en anglais straw man *) à l’encontre des partisans de l’existence des races

                             * L’argument de l’homme de paille consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée, pour pouvoir facilement la réfuter.

 

Ainsi on laisse entendre que ceux qui décrivent des races différentes sont finalement partisans du classement hiérarchique des races. On leur attribue la volonté de « justifier une différence culturelle par une différence physique » (texte du MRAP), alors que « la génétique contredit l’essentialisation : ce n’est pas le biologique qui crée les différences culturelles » (prof. Heyer). En voulant trop prouver, les adversaires des races se contredisent :  

1) l’essentialisation ne consiste pas à prétendre que le « biologique créée les différences culturelles ».*

                                              * « On parle d’essentialisation lorsque l’identité d’un individu se voit réduite à des particularités morales, des aptitudes intellectuelles ou des caractères psychologiques supposés immuables et transmis de génération en génération au sein d’un groupe humain » (site du Museum national d’Histoire naturelle, présentation de l’exposition Nous et es autres, des préjugés au racisme – exposition réalisée avec le prof. Heyer comme commissaire http://nousetlesautres.museedelhomme.fr/fr/dossiers/10-mots-comprendre )

 

2/ de nouveau, il est contestable de prétendre que l’idée que le biologique crée les différences culturelles constitue une  thèse « obligatoire » des partisans de l’existence des races.

 

Il est aussi difficile de se faire une idée sur l’adhésion plus ou moins grande des généticiens au concept de « races humaines ». Selon la présentation qui est souvent faite de la question en France, il y aurait un quasi-consensus international pour réfuter le concept de pluralité des races. On peut ainsi lire dans un article récent, relatif aux questions éthiques et juridiques posées par les recherches génétiques (l’article est probablement écrit par une juriste) :

« Sauf exception, le consensus scientifique actuel rejette donc l’existence d’arguments biologiques qui pourraient légitimer la notion de race humaine, ainsi reléguée à une représentation arbitraire de la différence, selon des critères essentialisés (que ceux-ci soient morphologiques, ethnico-sociaux, culturels ou politiques). »

Pour l’auteur, les généticiens qui parlent de races commettent une erreur épistémologique :

« C’est ainsi que des généticiens en viennent à parler explicitement de l’importance de considérer les différences biologiques entre « races humaines » dans les études biomédicales – témoignant ainsi d’une incompréhension de type épistémologique sur la nature des opérations scientifiques qu’ils réalisent. »

(Alexandra Soulier, Les groupes humains, nouveaux sujets de l’éthique de la recherche en génomique ?, Cahiers Droit, science et technologie, 8/2019 https://journals.openedition.org/cdst/698)

 

 

 

VERRE À MOITIÉ PLEIN AUX USA ?

 

 

Or, des généticiens de renommée internationale admettent la notion de race au sens culturel (rejetée par l’article précité au rang de classification arbitraire fondée sur le pêché capital de « l’essentialisation »).

Ainsi dans un article très connu, des généticiens américains exposaient en 2003 que la notion de race, au sens conventionnel, social, pouvait être utile « dans un contexte médical, car elle apporte des informations sur l’environnement social et le mode de vie des patients » (The conventional, social definition of race is useful in a medical context as it provides information about the social circumstances and lifestyle of patients). L’article ajoutait qu’il fallait tenir compte du fait que l’appartenance raciale était un résultat de l’histoire sociale, et de ce fait ses caractéristiques étaient (en principe) transitoires.

L’article était plus réservé sur la possibilité de traitements médicaux spécifiques pour les groupes raciaux dont les contours sont flous.

Le même article répondait oui à la question de savoir si des analyses génétiques pouvaient mettre en évidence des différences entre des populations suffisantes pour leur assigner une origine géographique, conclusion d’ailleurs « conforme à l’expérience personnelle universelle » (universal personal experience) et non à la question de savoir si les différences génétiques sont plus grandes entre les différentes populations qu’à l’intérieur de ces populations elles-mêmes (Marcus W. Feldman, Richard C. Lewontin, Mary-Claire King, Race: A genetic melting-pot, Nature, juillet 2003 https://www.nature.com/articles/424374a).

Finalement on trouvait là des arguments qui sont utilisés par les adversaires des races, notamment la plus grande variabilité génétique au sein des groupes plutôt qu’entre les groupes.

On peut penser que ce qui dans l’article américain semble aller « plutôt » dans le sens de l’existence des races (avec des précautions) est interprété en France comme allant « plutôt » dans le sens contraire.

 

 

LE CONCEPT DE RACE REVIENT DANS LE CHAMP SCIENTIFIQUE

 

 

C’était en 2003. Mais depuis, la position du problème a-t-elle évolué ?

Un article de 2014 sur le site La Vie des Idées (site relevant du Collège de France) examine la question, non du point de vue des généticiens, mais du point de vue des sciences humaines ; l’article recense plusieurs parutions anglo-saxonnes qui tiennent compte de l’évolution récente et les commente ainsi :

« En se centrant, dans la première décennie du XXIe siècle, sur les variations du génome et l’analyse des polymorphismes nucléotidiques, la génomique a redonné une certaine légitimité à une notion, la ‘race’, que la génétique avait en apparence récusée depuis la fin des années 1970. »

«  …l’affirmation brute selon laquelle les « races » sont de purs construits sociaux doit être abandonnée parce qu’elle ne rend pas compte de manière assez fine de la façon dont fonctionne aujourd’hui le savoir génétique sur la diversité humaine. L’idée que la « race » est un construit social est largement admise par les généticiens eux-mêmes mais cela n’exclut pas, à leurs yeux, qu’elle a aussi une réalité biologique. L’ascendance biogéographique est même explicitement présentée comme la « composante biologique de la race ». Ces chercheurs en génétique sont les premiers à reconnaître que les catégories raciales qu’ils mobilisent sont des constructions sociales approximatives et imparfaites… »

Par ailleurs, des traitements médicaux destinés en priorité à certains groupes sont mis sur le marché, provoquant des controverses sur leur efficacité (cas du BiDil destiné aux  Noirs américains)*.

Claude-Olivier Doron & Jean-Paul Lallemand-Stempak, Un nouveau paradigme de la race ? La Vie des Idées, https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20140331_doron-lallemand-2.pdf

                                                                                                                                    [ * Mais que penser de ce médicament contre l'hypertension, vendu en France, dont la notice a scandalisé en 2011, car elle le déconseillait aux patients de "race noire". Il a fallu trouver une autre expression - on se demande laquelle - mais la réalité derrière le langage était la même, ce dont ne semble pas s'aviser  le journal "progressiste" qui donne l'information :   https://www.nouvelobs.com/societe/20110128.OBS7070/la-mention-patients-de-race-noire-retiree-des-notices-de-medicaments.html ]

 

Dans un autre article, l’un des auteurs écrit : « Dans tous les cas, le concept de « race », entendu soit comme ensemble populationnel partageant dans des proportions significatives des marqueurs génétiques informatifs sur une origine commune, soit comme ensemble construit à partir des déclarations des personnes, est réputé pertinent pour la recherche et la clinique médicales,. À dire vrai, cette insistance de la « race » dans les travaux biomédicaux ne sera considérée comme un retour surprenant que par ceux qui ont cru aux déclarations un peu hâtives de certains scientifiques qui annonçaient après-guerre la disparition du concept de « race », réputé non scientifique et infondé. Sous ce discours, qui ne concernait en vérité qu’une conception bien précise de la « race », le concept perdurait et tendait même à se renouveler à travers les analyses de la génétique des populations humaines, l’hémotypologie et les projets visant à cartographier les polymorphismes génétiques humains. À ce renouvellement, la médecine a d’ailleurs largement contribué. »

Claude-Olivier Doron, Race et médecine, Une vieille histoire, Laboratoire SPHERE (UMR7219)/ Centre Canguilhem, Université Paris VI

http://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/8197/MS_2013_10_918.html?sequence=7&isAllowed=y

 On peut aussi se reporter à l'article d' Élodie Grossi et Christian Poiret, Du social au biologique : les habits neufs de la « race » ? Entretien avec Magali Bessone et Claude-Olivier Doron, Revue Européenne des Migrations Internationales, 2016,https://journals.openedition.org/remi/8320, qui introduit ainsi la réflexion : « Il est communément admis en France que la notion biologique de race est scientifiquement invalidée depuis les années 1950. Pourtant, le 19 juin 2015, la prestigieuse Genetics Society of America a présenté les travaux d’un groupe de généticiens visant à définir quatre profils génétiques-ethniques distincts, issus du sens commun et des catégories institutionnelles*, mais en les fondant sur des variations génétiques considérées comme typiques (...) » 

                            * Au sens des catégories ethniques institutionnelles de l'administration américaine.


On trouve donc une position non pas « triomphaliste » en faveur de l’existence des races (sous le double aspect social et biologique), mais nuancée et prudente.

Un site pourtant défavorable à l’existence des races (Site Rationalisme, article Réponse zététique à Hassen Occident : les races humaines existent-elles ? http://rationalisme.free.fr/Races.htm) mentionne l’opinion d’un généticien britannique, Richard Dawkins (parfois qualifié de sociogénéticien) :

 « Si faible que puisse être la proportion raciale dans le total des variations, si ces caractères raciaux sont fortement corrélés avec d'autres, ils sont par définition informatifs, et ont donc une signification taxinomique*. » (R. Dawkins, Il était une fois nos ancêtres, 2011)

                    * [Taxinomique : qui se rapporte à la taxinomie, aux lois de la classification; qui repose sur des classifications (CNRTL)].

 

Sur le site La Vie des Idées, un auteur écrit : « Autrement dit, la race est bien restée une catégorie biologique, parce qu’elle a continué à être utilisée par les biologistes. Elle est donc à la fois, en même temps, de manière inextricable, biologique et sociale – et son utilisation en biologie est loin d’être réductible au racisme : au contraire, à l’image de Dobzhansky*, la majorité des chercheurs en biologie humaine qui l’utilisent professent des convictions antiracistes. » (Thomas Grillot, La race : parlons-en, 2014, article introduisant un dossier  https://laviedesidees.fr/La-race-parlons-en.html)

Le même auteur observe : « Pour condamner le racisme, on ne peut donc se prévaloir d’un consensus scientifique qui montrerait l’inexistence des races ». Il conclut : « ...aussi bien, on peut en être certain, n’avons-nous pas fini de parler du concept de race ».

 

                                          * Theodosius Dobzhansky (1900-1975), né en Ukraine (à l’époque partie de l’empire russe), naturalisé américain, biologiste, généticien et théoricien de l'évolution.

 

 

 

ETHNOCENTRISME PARADOXAL

 

 

La condamnation du concept de race est assez unanime en France, que le concept soit considéré au sens sociologique et culturel, où il est présenté seulement comme instrument de domination des « Blancs » (qui ne forment pas une race biologique mais un groupe dominant qui discrimine les autres groupes sur des critères d'apparence), ou qu’il soit considéré au sens biologique, où le concept est jugé (sauf quelques voix discordantes) sans fondement scientifique sérieux.

Cette (quasi) unanimité concerne aussi bien les scientifiques (sciences exactes) que les sociologues et même, comme on l’a vu, les juristes. On peut penser qu’elle forme une idéologie, renforcée par les mécanismes « politiquement correct » qu’on signalait en première partie.

Mais cette vision n’est pas partagée dans de nombreux pays. L’accusation d’ethnocentrisme (croyance que seules les attitudes courantes dans le pays qu’on habite sont valables) se retourne ici contre ceux qui l’utilisent volontiers : pourquoi la position majoritaire des experts français serait-elle plus fondée que celle de leurs collègues d’autres pays ?

Quelques voix discordantes se font entendre en France. Ainsi en 2013, dans une tribune publiée dans Le Monde, le biologiste Michel Raymond et la romancière Nancy Huston écrivaient, sous le titre Sexes* et races, deux réalités :

« De même, affirmer que Homo sapiens, à partir d'une même souche africaine voici soixante-dix mille à cent mille années, a évolué de façon relativement autonome dans différentes parties du globe et s'est peu à peu diversifié en sous-espèces, ou variétés, ou – pardon ! – races différentes, ce n'est pas une opinion, encore moins un décret politique, c'est une simple réalité. Elle n'implique aucun jugement de valeur ; la génétique moderne se contente de décrire. » (Le Monde, 17/05/2013, http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/05/17/ouiles-races-existent_3296359_3232.htm, cité dans Un nouveau paradigme de la race ? La Vie des Idées).

                                                                      * L'article critiquait aussi la théorie qui fait du sexe une construction purement sociale (théorie du genre, devenue un dogme chez certains militants et certaines militantes intersectionnels). 

 

Cet article suscita des répliques, certains scientifiques estimant que Michel Raymond et Nancy Huston caricaturaient la position des adversaires de l'existence des races :

« Qui donc prétend qu'il n'y a pas de différences entre les deux sexes ? Qui donc prétend qu'il n'est pas de différences entre les populations humaines ? Qui prétend que l'anatomie n'existe pas, que la colorimétrie est une illusion ?

  Qu'on nous les montre, ces crétins imaginaires ! et qu'on les lapide. (…) de tels adversaires n'existent pas. (...)

 Mais si dire que " les races existent " renvoie à des traits héréditaires de pigmentation, de pilosité et de sensibilité à des maladies, comme chez tout groupe d'humains ayant vécu ensemble, on peut employer le mot sans crainte, il est vide de sens, il est un autre nom pour la couleur.»

  Alexis Jenni (https://www.lemonde.fr/idees/article/2013/05/24/sexes-et-races-deux-illusions_3417100_3232.html

 

Il n'est pas évident que les "antiracistes" militants seraient d'accord sur cette façon d'argumenter et accepteraient d'utiliser "sans crainte" le mot "race"...

D'autres scientifiques regrettent clairement qu'on s'interdise de parler de "races" pour décrire ces différences entre les populations que personne ne conteste (du moins dans le milieu scientifique). Ainsi un généticien belge (décédé en 2013) écrivait, dans probablement son dernier article :

« Afin d’éviter ces dérives [racistes], on entend affirmer que le concept de race, utilisé par ailleurs banalement pour désigner des catégories de variants au sein de toutes les espèces du monde vivant, n’aurait curieusement, pour la seule espèce qui est la nôtre, aucune pertinence scientifique ! L’intention poursuivie en interdisant l’utilisation de ce concept à propos de l’humanité est certes louable, mais confondre le racisme avec ce qui en serait la cause supposée, les races, est aussi bien imprudent ».

(Jean Vandenhaute, Identité et biologie, Revue des questions scientifiques, 2013, https://www.rqs.be/app/views/revue.php?id=15)

 

 

 

CONCLUSION : DE CÉDRIC VILLANI À MARK TWAIN

 

 

On a parlé dans notre première partie de la proposition de loi tendant à supprimer le mot « race » dans l’article 1er de la Constitution de 1958, votée par l’Assemblée nationale (mais restée à ce stade du processus pour l’instant). Lors des débats, on avait remarqué l’intervention du député et mathématicien Cedric Villani, considérant que la modification de la Constitution devait se fonder sur des motifs éthiques plutôt que scientifiques.

M. Cédric Villani.

 « (…) Vous me permettrez une petite remarque à contre-courant sur le rôle de la science, et sur la notion d’espèce, évoquée par plusieurs intervenants. Il est vrai, comme le disait Jean-François Eliaou, qu’il n’existe qu’une seule espèce humaine. Mais il ne faut surtout pas se fonder sur cette idée pour agir ; je suis un peu mal à l’aise à l’idée que cette unicité de l’espèce humaine servirait à justifier notre vote.
(…)
La science doit éclairer nos débats, je suis le premier à le dire ; mais en aucun cas elle ne doit nous décharger de nos obligations, de nos responsabilités politiques. On considère aujourd’hui qu’il existe une seule espèce humaine, mais qui sait quelles distinctions pourraient un jour être découvertes ? La science de l’homme a fait ces dernières années des progrès incroyables : nous savons maintenant que la plupart d’entre nous sommes porteurs d’un patrimoine génétique issu de l’homme de Néandertal ; plusieurs lignées nouvelles d’hommes préhistoriques ont également été découvertes, par exemple l’Homme de Florès. Qui sait ce que l’on saura dans quelques années que nous ignorons aujourd’hui ?

Certes, cette unité biologique, affirmée aujourd’hui par la science, est importante. Mais, pour déterminer l’unité de l’humanité, une autre raison, bien plus fondamentale, prime : c’est l’empathie, le sens d’un destin commun qui fait que, quelles que soient les avancées passées, présentes et à venir de la science, nous reconnaissons toute l’humanité comme nos frères et nos sœurs. (Applaudissements sur tous les bancs.)

 

Séance du jeudi 12 juillet 2018

http://www.assemblee-nationale.fr/15/cri/2017-2018-extra/20181012.asp

 

Tout le monde a applaudi la profession de foi humaniste de M. Villani, sans s’apercevoir qu’elle était en quelque sorte « hors sujet », car l’unicité de l’espèce humaine n’est pas un obstacle à la division en races (une race est justement une division au sein d’une même espèce). Ou alors on confond le concept d'unicité avec celui d'indivisibilité...

On pouvait donc, aussi bien, justifier le maintien de la notion de race avec le même argument de l’unicité de l’espèce humaine. Que Cédric Villani, même pour mettre en garde contre le fait de se fonder sur la science pour justifier une position morale, ait fait cette erreur, est curieux.

On peut être d’accord avec son point de vue moral, mais là aussi, il semble utile de poser quelques précautions. Dans l’abstrait, nous reconnaissons tous les humains comme « nos frères et nos sœurs ». Mais dans les circonstances ordinaires  de la vie, ce n’est pas toujours le cas et notre jugement se fonde sur des comportements concrets..

Bien souvent, on est amené à désespérer de l’espèce (ou de la race, ou des diverses races) humaine, et à la considérer avec l’humour pessimiste de Mark Twain.

On lui attribue la maxime suivante (en version française) :

 « Que m'importe qu'un homme soit juif, chinois, indien, noir ou blanc, il me suffit de savoir qu'il est un homme, il ne peut rien être de pire. »

Il semble que la forme originale de cette phrase soit :

« I have no race prejudice. I think I have no color prejudices or caste prejudices nor creed prejudices (...)  I can stand any society. All I care to know is that a man is a human being--that is enough for me; he can't be any worse » (Je n'ai pas de préjugé de race. Je pense que je n'ai pas de préjugé de couleur, de caste ou de croyance. Je peux supporter n'importe quelle société [society au sens de compagnie, voisinage, probablement]. Tout ce que j’ai besoin de savoir est qu’un homme est un être humain - c’est suffisant pour moi, il ne peut être rien de pire).

Mark Twain ne s'excluait pas de cette société dégradée car il terminait ainsi :«  ...c’est suffisant pour moi, il ne peut être rien de pire. Je peux dégringoler et ramper avec lui ( I can get right down and grovel with him).»

 

 

twainlewis

 Mark Twain, le célèbre écrivain américain, auteur notamment des Aventures de  Tom Sawyer et des Aventures  de Huckleberry Finn, avec son ami  John T. Lewis en 1903. « Je n’ai jamais connu d’homme plus honnête ni plus respectable » disait Mark Twain de son ami.

 https://www.brainpickings.org/2014/10/24/mark-twain-on-slavery-empathy-compassion/