Le comte Lanza vous salue bien

27 janvier 2020

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES, QUATRIEME PARTIE

 

 

 

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES

QUATRIÈME PARTIE

 

 MESSAGE EN COURS DE FINITION MERCI DE PATIENTER

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Avec les trois premières parties de ce sujet, on a compris le sens de l’expression « et quelques autres » dans le titre « La Corse, la France et quelques autres » : il s’agit de comparer le nationalisme corse à d’autres nationalismes régionaux dans les autres pays (comparer ne veut pas dire poser en équivalence, cela veut dire regarder les différences et les ressemblances).

 

De même, nous voulons suggérer qu’il n’y a pas d’un côté la Corse et de l’autre « toute la France », mais des Corses, des Basques, des Bretons, des Savoisiens, des Occitans (peut-être faut-il dire des Languedociens et des Provençaux), des Catalans du sud, des Flamands, des Alsaciens, et que les autres nationalismes régionaux, plus ou moins organisés et divisés, ont, vis-à-vis de l’Etat français, le même type de difficultés que le nationalisme corse. Nous voulons aussi suggérer que ce dernier ayant obtenu des succès, il pourrait être la locomotive qui tire les autres wagons, à condition de faire les efforts d’organisation nécessaires. Après tout, « l’union fait la force »…

 

Dans cette dernière partie, nous poursuivrons la comparaison avec les divers nationalismes régionaux, en France et dans d’autres pays, notamment en ce qui concerne l’utilisation des symboles.

 

Mais d’abord, on peut se poser une question : l’Europe (ici au sens d’Union européenne) est-elle en faveur des autonomies régionales ?

 

 

 

 

 

ET L’EUROPE DANS TOUT ÇA ?

 

 

 

 

Si on regarde la liste des signataires du traité de Lisbonne le 13 décembre 2007, on trouve la signature des ministres belges compétents, avec la mention qu’ils signent pour le roi. Cette mention est portée dans les trois langues nationales du pays (quelle que soit la langue de la version utilisée ; nous avons consulté la version française du traité, cf.  https://eur-lex.europa.eu/legal-content/fr/TXT/?uri=CELEX%3A12007L%2FTXT)

  Jusqu’ici, rien de vraiment surprenant :

  

Voor Zijne Majesteit de Koning der Belgen

 Pour Sa Majesté le Roi des Belges

 Für Seine Majestät den König der Belgier

 

Guy VERHOFSTADT

 Premier Ministre

 Karel DE GUCHT

 Ministre des Affaires étrangères

 

 

Mais cette signature est suivie de la mention trilingue suivante (même les guillemets sont conformes, on suppose, aux usages de chaque langue) :

 

„Deze handtekening verbindt eveneens de Vlaamse Gemeenschap, de Franse Gemeenschap, de Duitstalige Gemeenschap, het Vlaamse Gewest, het Waalse Gewest en het Brussels Hoofdstedelijk Gewest.”

 «Cette signature engage également la Communauté française, la Communauté flamande, la Communauté germanophone, la Région wallonne, la Région flamande et la Région de Bruxelles-Capitale.»

 „Diese Unterschrift bindet zugleich die Deutschsprachige Gemeinschaft, die Flämische Gemeinschaft, die Französische Gemeinschaft, die Wallonische Region, die Flämische Region und die Region Brüssel-Hauptstadt.“

 

La Belgique est donc le seul Etat fédéral à préciser que la signature du gouvernement fédéral engage aussi les entités fédérées. En effet, dans le cas de la Belgique, les entités fédérées ont aussi des compétences internationales ; on sait que récemment, la signature du traité entre l’Union européenne et le Canada (traité CETA) a été bloquée par le refus du Parlement et du gouvernement wallon (puis d’autres entités fédérées*) de donner leur accord à la signature, avant qu’une solution soit trouvée. La solution était l’engagement du gouvernement belge de questionner la Cour de justice européenne sur la compatibilité du traité avec les traités européens antérieurs. Cette consultation a eu lieu et sans surprise s’est conclue par un avis de compatibilité. Néanmoins, le traité a pu être signé et est entré en vigueur provisoirement, mais il ne sera définitivement approuvé qu’après ratification par les Parlements des Etats signataires, dont les Parlements des entités fédérées belges.

                                           * Outre la Région Wallonie, la Communauté française, la Région Bruxelles-Capitale et la Communauté germanophone avaient aussi exprimé leur opposition.

 

Sur l’affaire du CETA, voir par exemple :

 Pourquoi la Wallonie peut-elle bloquer un méga-accord UE-Canada ? « Voici les raisons pour lesquelles 3,6 millions de Wallons peuvent bloquer un traité concernant plus de 535 millions d'Européens et de Canadiens », Le Point, 19 10 2016,

 https://www.lepoint.fr/monde/pourquoi-la-wallonie-peut-elle-bloquer-un-mega-accord-ue-canada-19-10-2016-2077183_24.php

 

 et sur l’épilogue (dans l’état actuel des choses) :

 La Cour de justice de l'UE met fin au feuilleton Ceta qui avait secoué la Belgique, 30 avril 2019 : « Plus rien ne s’oppose désormais à ce que les Parlements wallons et francophones ratifient le Ceta, dont 90% du contenu est déjà entré provisoirement en vigueur depuis octobre 2016. Au bénéfice de la Wallonie. En septembre dernier, l’Agence wallonne à l’exportation (Awex), faisait état d’une hausse de 465% du volume des exportations wallonnes vers le Canada. » https://www.lalibre.be/economie/placements/la-cour-de-justice-de-l-ue-met-fin-au-feuilleton-ceta-qui-avait-secoue-la-belgique-5cc80a317b50a60294726d08

 

 Mais les compétences des entités fédérées belges ne sont en rien une conséquence du droit de l’Union européenne. Elles découlent entièrement du système fédéral belge (exposé dans notre troisième partie sur le fédéralisme).

 

L’Union européenne, contrairement à ce qui est parfois dit, n’a exercé et n’exerce aucune action qui tendrait à encourager les identités régionales et nationalismes périphériques.

 

 

 

 

COMITÉ DES RÉGIONS, EURORÉGIONS, COMMISSION DES ÎLES, ETC

 

 

 

 

Bien entendu, il existe un Comité européen des régions (CdR) qui a un rôle consultatif auprès des autorités de décision de l’Union européenne, mais il ne s’agit en rien d’un organisme aspirant à donner aux régions des pouvoirs autonomes.

 Le président du CdR est Karl-Heinz Lambertz, élu de la Communauté germanophone de Belgique. La présence dans ce Comité, pour la France, d’élus des conseils régionaux appartenant aux grands partis de gouvernement, montre qu’il n’y a rien de révolutionnaire à attendre de cette assemblée, purement consultative, dont l’activité et l’audience semblent modestes :

 « Le Comité européen des régions (CdR) est le porte-voix des régions et des villes au sein de l'Union européenne (UE). Il représente les collectivités locales et régionales de l'Union européenne et émet des avis sur les nouveaux actes législatifs qui ont un impact sur les régions et les villes (70 % de l'ensemble de la législation de l'UE).

 Le CdR est une assemblée politique composée de 350 membres et  350 suppléants provenant de tous les États de l'Union européenne (…) élus à l'échelon local ou régional (par exemple, en tant que maires ou présidents d'une région). Ils se rendent à Bruxelles six fois par an pour débattre de leurs avis sur la législation proposée et adopter des résolutions sur les mesures à prendre par l'Union. » (presentation du CdR  sur son site https://cor.europa.eu/fr/about/Pages/default.aspx)

 

 

Il en est de même de la Commission des îles de la Conférence des régions périphériques et maritimes (CRPM), qui concerne tous les territoires insulaires des pays européens (la CRPM associe d’ailleurs des territoires hors UE comme certaines régions riveraines de la Méditerranée du Maroc et de Tunisie).

 La Commission des îles a comme objectif d’« exhorter les institutions européennes et les États membres à accorder une attention particulière aux îles, à reconnaître les handicaps permanents résultant de leur insularité et à mettre en œuvre des politiques qui sont les mieux adaptées à leur état situation . En 1997, lors du Traité d’Amsterdam, elle a obtenu l’inclusion d’une référence succincte aux îles sur la cohésion économique et sociale (Article 174 du Traité de Lisbonne). 

 La Commission des Iles est invitée à collaborer avec les institutions de l’UE ou certains gouvernements nationaux en raison de son expertise sur les questions insulaires.

 Elle vise aussi, entre autres, à favoriser la coopération interrégionale entre les îles, en particulier sur les questions en relation directe avec leur insularité.» (https://cpmr-islands.org/fr/qui-sommes-nous/).

  

Le président actuel de la Commission des îles est Gilles Simeoni, président de la Collectivité de Corse.

 Voir par exemple l’article ci-dessous ;

  https://www.corsenetinfos.corsica/Semaine-europeenne-des-regions-La-Corse-les-Baleares-la-Sardaigne-et-Gozo-mettent-la-pression-sur-l-insularite_a44429.html

  

Le politologue André Fazi s’exprime ainsi sur l’action de l’UE en faveur des îles:

 «  Les traités reconnaissent les difficultés particulières des régions insulaires depuis 1992 et surtout 1997, mais dans les faits, il n’y a pas de politique communautaire des îles. Très peu de mesures sont relatives à leur situation spécifique et leur accordent un quelconque avantage. Alors que l’on rencontre une somme incroyable de dérogations au niveau des États membres, les régions insulaires n’ont surtout pas réussi à créer un groupe d’intérêt efficace. »

 André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012

 https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

 

Il est peu probable que la situation ait beaucoup évolué depuis 2012.

 

De même, les eurorégions*, structures de coopération transfrontalière, associant plusieurs pays ou régions européens (généralement sous statut de groupement européen de coopération territorial, GECT), avec des compétences restreintes à certains secteurs, n’apparaissent pas comme un vecteur des identités régionales.

                                                                                                   *Il y aurait environ 90 eurorégions, certaines associant des pays entiers.

 

Enfin, les « délégations » permanentes des grandes régions qui sont présentes à Bruxelles font du lobbying en faveur de leur région, mais probablement elles n’ont pas plus ou pas moins à attendre de l’Union européenne, qu’il s’agisse de régions aux mains des nationalistes ou de régions qui n’ont aucune velléité nationaliste. Il est évident que dans le contexte du Brexit, la délégation de l’Ecosse doit communiquer aux instances européennes ses inquiétudes : on sait que l’Ecosse a voté majoritairement contre le Brexit en 2016, que le parti nationaliste écossais (SNP) au pouvoir en Ecosse est contre le Brexit et qu’aux dernières élections de décembre 2019, il a renforcé son audience ; mais on voir mal comment l’UE pourrait discuter avec les autorités écossaises « par-dessus » le gouvernement britannique.

 

 

 

 

UNE EUROPE PLUTÔT PASSIVE SINON HOSTILE ENVERS LES NATIONALISMES RÉGIONAUX…

 

 

  

La passivité, voire l’hostilité de l’Union européenne aux nationalismes régionaux s’est notamment manifestée lors des événements en Catalogne de 2017, comme l’indiquait à l’époque le politologue Romain Pasquier (directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po Rennes, spécialiste de la gouvernance territoriale en Europe), interrogé par le journaliste Michel Feltin-Palas (ce dernier très intéressé par les questions d’identités et langues régionales) pour L’Express :

 

Selon Michel Feltin-Palas « Il y a eu longtemps une alliance entre les régionalistes et l'Union européenne, qui semblaient poursuivre le même objectif: l'affaiblissement des Etats-Nations. Or, dans le cas catalan, l'Union européenne se situe plutôt du côté de Madrid... » 

 Romain Pasquier répond : « C'est exact et cela s'explique. L'Union européenne, déjà difficile à diriger à 28, ne veut pas favoriser la prolifération étatique. Et elle subit la pression des Etats-Nations, qui craignent un effet-domino. En même temps, avec 7,5 millions d'habitants et une puissance économique indéniable, la Catalogne supporterait facilement la comparaison avec certains Etats-membres de l'Union comme la Slovénie, la Lituanie ou le Luxembourg. Surtout, les valeurs de l'Union correspondent davantage à celles des Catalans et des Ecossais que les violences de la police espagnole ce dimanche. D'où la gêne visible de Jean-Claude Junker. » 

 Les nationalismes régionaux ont le vent en poupe, par Michel Feltin-Palas, L’Express, publié le 04/10/2017 :

 https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/les-nationalismes-regionaux-ont-le-vent-en-poupe_1948860.html

 

On peut contester l’affirmation de Michel Feltin-Palas selon laquelle « Il y a eu longtemps une alliance entre les régionalistes et l'Union européenne » pour affaiblir les Etats-nations : cette alliance parait bien relever du fantasme. L’affaiblissement relatif des Etats-nations est bien une conséquence du renforcement de l’Union européenne, de façon mécanique, puisqu’il y a transfert de compétences à l’Union, mais il ne s’agit certainement pas d’une politique concertée avec les nationalismes régionaux, dont on voit mal lequel aurait profité d’un appui particulier de l’Union.

Si dans certains pays les nationalismes régionaux ont obtenu la mise en place d’institutions particulières (au Royaume-Uni) ou l’instauration d’un régime fédéral (Belgique), c’est en raison du rapport de forces interne et non grâce à un soutien (inexistant) de l’UE.

 

 

 

 

… SAUF CHEZ LES COMPLOTISTES

 

 

 

Cela n’empêche pas certains de crier à la collusion de l’UE avec les nationalismes régionaux, de voir partout la main de sombres comités (généralement allemands) désireux de construire l’Europe sur des bases ethniques (et donc ethno-régionalistes).

 

 Ces fantasmes fleurissent chez quelques « souverainistes » français qui se gargarisent avec l’Etat-nation (sans comprendre d’ailleurs que l’Ecosse, la Flandre ou la Catalogne indépendantes seraient aussi des Etats-nations !). Leurs diatribes s’apparentent aux discours complotistes et nous ne ferons de publicité à aucun d’entre eux en les citant nommément.

Qu’il suffise de dire que l’un de ces défenseurs de la nation française voulait que des poursuites soient engagées contre les nationalistes corses pour avoir prêté serment, en corse de surcroît, sur la Constitution de Paoli lors de la séance inaugurale de l’Assemblée de Corse en 2018* et contre les élus (y compris des non-nationalistes) qui lors de cette séance avaient chanté le Dio vi Salvi Regina.*

                                                                                                      * Le même personnage indiquait que Paoli, en 1755, travaillait pour l’Angleterre, ce qui est une ineptie historique et montre le degré d’ignorance de ces adversaires des identités régionales, qui trouvent aussi à s’exciter contre les nationalistes catalans, coupables de vouloir détruire l’Etat-nation espagnol.

 

D’ailleurs ils semblent moins présents aujourd’hui, mais il leur arrive encore de donner de la voix *.

                                                                 *  Par exemple lors de l’adoption récente du statut de la collectivité européenne d’Alsace ; ce statut, qui entrera en vigueur en 2021, ne modifie même pas l’appartenance de l’Alsace à la région Grand-Est. C’est une simple mesure d’affichage, mais le mot « européen » agit sur certains esprits comme un chiffon rouge et leur fait dire que l’Alsace a été vendue à l’Allemagne, « n’est plus française », etc…

 

Les mêmes se sont indignés des inoffensives eurorégions :

 Ils « y voient une future hégémonie d'une Europe ethnique et régionale où les États-nations ont implosé. Ces suppositions sont basées notamment sur le fait que les eurorégions ont la possibilité de choisir comme langue de travail – en plus des langues officielles – une ou des langues régionales. Au vu des principaux statuts de quelques GECT pris au hasard, le développement d'une ou plusieurs langues régionales n'est pas prioritaire, ces langues n'étant souvent même pas citées »(Wikipedia, article Eurorégions).

 

La seule chose qu’on a envie de répondre à ces hurluberlus, c’est : quel dommage que vos délires ne soient pas la réalité !

 

 

 

L’ALLIANCE LIBRE EUROPÉENNE

 

 

 

Ajoutons, pour que ce court panorama soir complet, que de nombreux partis nationalismes régionaux sont réunis dans le cadre de l’ALE (en anglais : European Free Alliance ou EFA).

 L’ALE est formée « par une alliance de 46 partis politiques régionalistes, autonomistes et nationalistes en Europe. Elle défend le droit à l'autodétermination des peuples et des minorités, les droits de l'homme, civiques et politiques, ainsi que la diversité culturelle et linguistique.

 Depuis 1999 elle forme un groupe avec le Parti vert européen au sein du Parlement européen: le groupe Verts/ALE. » (Wikipedia, article Alliance libre européenne):

 « Les membres de l'ALE sont, aussi, généralement classés à gauche, bien qu'il existe quelques exceptions notables comme la Nieuw-Vlaamse Alliantie, le Parti bavarois, le Parti du Schleswig et le Futur d'Åland, le Slovenska Skupnost, la Liga veneta Repubblica et Süd-Tiroler Freiheit. »

 (Wikipedia, article cité)

 

Oriol Junqueras, de l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) a été élu en 2020 président du groupe ALE au Parlement européen, alors qu’il est détenu en Espagne après le référendum d’indépendance de la Catalogne et que son mandat de député européen a été invalidé  par a commission électoral espagnole ; mais à l’opposé, son droit de siéger au Parlement européen a été reconnu par la cour de justice européenne. Il succède à Alyn Smith du Scottish national party, qui vient d’être élu au Parlement de Londres.

 

 Le président de l’ALE est l’eurodéputé François Alfonsi (membre de Femu a Corsica) et le congrès 2019 de l’ALE s’est tenu à Ajaccio avec le slogan "Aio 'ch'hè ora !" (allons, c’est le moment).

 On peut adhérer à l’ALE et siéger à un autre groupe au Parlement européen. Tel est le cas de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (NVA) flamande, Les membres de la N-VA* figurent toujours sur le site de l’ALE (https://www.e-f-a.org/parliament-member/

                                                                                * Dont Geert Bourgeois, ancien ministre-président de Flandre.

 

La N-VA est l’un des partis membres de l’ALE qui compte le plus d’élus aux différents parlements nationaux, régionaux et européen (91), dépassé seulement par le SNP écossais (100). Les élus de l’ERC catalane sont 55 ; les élus nationalistes corses sont 31 ; on note aussi la présence des partis nationalistes valencien, galicien, baléare, basque (représenté par Eusko Alkartasuna , mais le Parti nationaliste basque, PNV, qui est au pouvoir dans l’Euskadi ou Pays basque, n’adhère pas à l’ALE), du Plaid Cymru gallois

 (cf liste https://www.e-f-a.org/representatives/?nation=1;

 Mais cette liste n’est peut-être pas à jour ?)

 Or la N-VA siège au Parlement européen avec le groupe des conservateurs et réformateurs européens (ECR ou CRE) depuis 2014.

 Ainsi que l’indique le site (en français) de la N-VA : « La N-VA est avant tout un parti euroréaliste qui n’hésite pas à remettre en question le fonctionnement de l’Union européenne et ce, non pas parce que nous doutons de son utilité et de son intérêt, mais parce que nous ne devons pas la considérer comme une évidence. L’Union européenne peut compter sur un soutien suffisant pour autant qu’elle sache et ose opérer des choix judicieux. C’est l’une des raisons pour lesquelles la N-VA est membre du groupe ECR au Parlement européen. La N-VA est aussi membre de l'Alliance libre européenne (ALE).» (https://francais.n-va.be/questions-frequentes#europe)

 

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 Congrès de l'Alliance libre européenne (ALE) en 2019 en Corse. De gauche à droite, J-G. Talamoni, Gilles Simeoni,  Jordi Solé, membre du gouvernement catalan, et  François Alfonsi, eurodéputé et président de l'ALE. On reconnait le drapeau de la Catalogne.

 

 

 

UN PRÉSIDENT ALLERGIQUE AU DRAPEAU CORSE (ET À LA CULTURE CORSE ?)

 

 

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 Le président de la République en Corse en février 2018.

 

 

 

Lors de sa visite en Corse en février 2018, on dit que le président de la République a refusé qu'il y ait des drapeaux corses à proximité lors de son discours.

 Est-ce vraiment un refus de sa part ?

 

En avril 2019, lors de sa seconde venue dans l’île pour le « Grand débat » après la crise des Gilets jaunes, la même question a été posée par les journalistes et les services de l’Elysée ont répondu :

 "Lorsque le président intervient publiquement, les deux seuls drapeaux existants sont l'européen et le français, continue l'entourage d'Emmanuel Macron. C'est à chaque fois la même chose."

 https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/emmanuel-macron-a-t-il-interdit-le-drapeau-corse-lors-de-son-prochain-deplacement-sur-l-ile_3257617.html

 

Il est vrai qu’en 2018 le président s’était rendu en Corse dans le cadre de la commémoration du 20e anniversaire de la mort du préfet Erignac, assassiné par un commando nationaliste. Le président comptait bien recueillir l'approbation de l'opinion publique continentale et pour cela, il devait manifester la plus grande sévérité envers tout ce qui symbolisait le nationalisme Corse, et de la méfiance envers l’identité corse.

 Lors de cette visite, après avoir joué le président en majesté et le père fouettard qui punit les mauvais élèves, le président, fidèle à sa double image, joua aussi le rôle du donneur de conseil, avec son air habituel de s’adresser  à des enfants ou à des mal-comprenants.

 Le président déclara à peu près, en parlant à un élu corse qui abordait e sujet de la co-officialité de la langue corse : vous n'allez pas rester enfermés dans vos toilettes*. http://www.slate.fr/story/157615/politique-visite-emmanuel-macron-corse-nationalistes-provocation-fermeture-humiliation

                                                                                       *Très exactement, le dialogue semble avoir été le suivant :  L’élu corse : "– Il ne faut jamais fermer la porte. Ouvrez les fenêtres ! C’est important : la langue, c’est l’avenir.

 – Mais si ouvrir une fenêtre, c’est être d’accord avec vous, lui répond Emmanuel Macron, on finit enfermés, mais dans vos toilettes à vous."

 

Le chef de l’Etat, en bon pédagogue (ou mari de pédagogue ?), avait auparavant cité sa propre famille à l’appui de sa démonstration : « Moi, dit le chef de l’Etat, j’avais des arrière-grands-parents qui étaient bigourdans. Ils ne parlaient que le pyrénéen. Leur seul objectif dans la vie, c’était que ma grand-mère aille à l’école de la République pour apprendre le français. Pensez-y ! »

 Michel Feltin-Palas, spécialiste des langues régionales, signalait dans le raisonnement du président trois points litigieux :

 1)    Il ne connaissait rien au sujet car il n’existe pas de « pyrénéen », les langues parlées dans les Pyrénées (versant français) étant (d’ouest en est) le basque, le gascon, le languedocien et le catalan.

 2) Le président considère, selon Michel Feltin-Palas, « comme un progrès, pour un individu, d’abandonner la langue historique de son territoire pour adopter celui de la puissance dominante du moment ».

 3) Les personnes qui voulaient faire des études et s’élever socialement n’avaient pas d’autre alternative que de parler français. Elles n’avaient pas le choix. Le président parait présenter comme une démarche volontaire de « bon sens élémentaire » ce qui était une obligation.

 

On peut y ajouter une quatrième balourdise : l’anachronisme. Le président parle aux Corses comme si on était toujours à l’époque de ses arrière-grands-parents. Mais les Corses parlent déjà tous Français. La comparaison avec l’époque où un grand nombre de personnes ne parlait que la langue locale a donc quelque chose d’absurde et d’à côté de la plaque, ce qui est compréhensible si on considère (comme sans doute le président) que le sujet est en soi inintéressant et ne mérite pas de réflexion, mais juste quelques banalités débitées avec aplomb.

 

Au-delà de la langue, le président a probablement voulu dire que les Corses avaient tout intérêt à abandonner (plus exactement : à laisser mourir) leur culture minoritaire, mais pour quoi au juste ? Pour la culture française ?

 Mais le même président (avant d’être élu) avait déclaré : « il n’y a pas de culture française mais des cultures en France » (visiblement, la culture corse ne doit pas faire partie de ces « cultures en France »).

 Ne cherchons pas trop d’explications subtiles ou de « pensée complexe » là-dedans.

 Le président comme tous les hommes politiques peut très bien dire une chose et son contraire selon les interlocuteurs. Dans tous les cas son attitude dénote un mépris des cultures et des langue régionales qui n'est pas réservée à la seule culture et langue corse.

 Certes, on fera observer qu’à la place de la co-officialité de la langue corse, le président a dit être en faveur du bilinguisme (c’est-à-dire, en gros, que la langue corse se débrouille comme elle peut pour survivre, rien n’interdisant à ceux qui le veulent et le peuvent de parler corse, d’écrire en corse etc). Cette position qui se veut « ouverte », « n’est qu’une concession rhétorique au motif désormais consensuel des bienfaits de la diversité culturelle. » (cf. l’article sur le blog Mescladis e còps de gula, consacré à l’occitan et aux langues minoritaires http://taban.canalblog.com/archives/2018/02/18/36154918.html

 

 

 

 

UN CADRE ENCADRÉ, UNE ÎLE QUI EST MONTAGNEUSE…  ET C’EST L’OR, MONSEIGNOR*…

 

                                                                 * On reconnait une réplique célèbre du film La folie des grandeurs de Gérard Oury, avec Yves Montand et Louis de Funès, librement inspiré de Ruy Blas de Victor Hugo (et bien plus connu aujourd’hui que Ruy Blas).

 

  

On peut avoir une idée du niveau de compréhension des revendications corses par les élites françaises (et disons même, du niveau tout court de ces élites) dans une interview en février 2018, après la visite du président, de la personne qui est chargée des relations avec les collectivités locales au gouvernement français, et par conséquent des relations avec les élus nationaliste corses. Il s'agit d'une interview qu’on peut trouver reproduite sur le site Vie publique. Il est probable on trouverait des tas d’interviews du même genre : ce n'est donc pas son caractère exceptionnel qui est ici intéressant mais son caractère banal :

 (…)

 JACQUELINE GOURAULT

 Le président de la République a été clair. Il a dit que la Corse était au coeur de la République et que naturellement, il était prêt à reconnaître la spécificité de la Corse mais qu'évidemment son inscription [dans la Constitution] c'était aussi une inscription dans la République

 JEAN-PIERRE ELKABBACH

 D'accord. Mais dans ces conditions, qu'est-ce qui fait la singularité de la Corse ?

 JACQUELINE GOURAULT

 De la Corse ? C'est une île, c'est une montagne et par exemple, il y a des problèmes, on le sait, de construction de logements parce que c'est difficile dans une île qui est montagneuse et qui a peu de documents d'urbanisme

(…)

JACQUELINE GOURAULT

 Ecoutez, on verra comment réagissent les groupes politiques mais je crois qu'il y a en France à droite, au centre et à gauche des Républicains qui souhaitent que la Corse reste dans la République comme le président de la République lui-même. Et ils veulent qu'on reconnaisse la Corse mais dans un cadre qui soit bien encadré. Un cadre encadré, c'est un peu un pléonasme mais enfin, vous voyez ce que je veux dire.

 JEAN-PIERRE ELKABBACH

 Vous savez, pendant que nous parlons, il y a le combiné slalom et descente de ski aux Jeux Olympiques  (…) Alexis PINTURAULT vient d'avoir la deuxième médaille. (…) C'est-à-dire que la France a aujourd'hui quatre médailles grâce à Alexis. Il y a un deuxième Français ! Vous voyez, je l'apprends en même temps que vous.

 (…)

 Formidable ! Des exploits, des performances. Qu'est-ce qu'on dit ?

 JACQUELINE GOURAULT

 Vive la France ! Vive la France ! On est très fiers. Et Martin FOURCADE hier en biathlon, c'était formidable.

 JEAN-PIERRE ELKABBACH

 Oui. Et lui, c'est l'or comme Perrine LAFFONT.

 JACQUELINE GOURAULT

 C'est l'or.

 JEAN-PIERRE ELKABBACH

 C'est l'or et c'est formidable. Que ça continue comme cela !

 JACQUELINE GOURAULT

 Absolument.

 

CNews, 13 février 2018

 Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 février 2018

 https://www.vie-publique.fr/node/124300

 

 

 On peut donc voir que la personne chargée du dossier des relations avec les élus corses s'exprime de manière passablement laborieuse et manifeste un chauvinisme français assez puéril, qui, s'accorde on peut le supposer avec l'appartenance revendiquée à la culture « ouverte sur le monde » et les valeurs universelles. En effet, le chauvinisme, selon une attitude courante, n’est ridicule que chez les autres.

 Dans ces conditions on voit mal pourquoi les Corses devraient à voir honte de leur culture puisque ce qu'on leur présente comme une alternative souhaitable (et même la seule) est marqué d'une telle indigence.

 

L’Etat français montre d’ailleurs de quelle manière il a compris les revendications corses. Le Premier ministre Edouard Philippe, déclarait, par exemple, dans un discours à Bastia, en juillet 2019 :

 « Mais à Bastia, comme à Cahors ou à Vesoul, nos concitoyens demandent plus de proximité dans la prise de décision et dans l’accès aux services publics. »

 https://www.gouvernement.fr/partage/11078-citadelle-de-bastia-le-3-juillet-2019

 

Le reste est à l’avenant. Rien n’était dit sur la langue, l’identité, la culture (à peine un mot sur « la sagesse corse » (sic) « chuchotée par les aïeules sur le pas des portes » (re-sic) et reprise par les polyphonies!) et encore moins l’existence d’un peuple ou d’une nation. Quant à l’histoire, elle n’est évoquée que par des faits qui concernent l’insertion de la Corse dans la France : le « serment de Bastia »* de 1938, la libération de la Corse en 1943. Ce chef d’oeuvre de platitude énarchienne s’ouvrait par une citation d’un des écrivains qui, selon le Premier ministre (ou plutôt l’auteur du discours, qu’on plaint sincèrement) avaient su comprendre la Corse… Maupassant ! Au moins, si le Premier ministre avait cité Vierzon à la place de Cahors*, on aurait pu penser qu’il était capable d’un peu d’humour et de distance avec les banalités d’usage.

 

                                                         * En 1939, une foule réunie à Bastia à l’initiative d’associations d’anciens combattants, jure que la Corse restera française, à un moment où l’Italie de Mussolini manifeste des intentions annexionnistes sur la Corse.

                                                                      ** On fait bien sûr allusion à la chanson de Jacques Brel.

 

Signalons pour finir qu’après sa mémorable visite en Corse de 2018, le président Macron a eu l’occasion de voir le drapeau à tête de Maure brandi devant lui au Parlement européen : une députée européenne d’un mouvement autonomiste galicien, membre du groupe Alliance Libre Européenne, a déployé le drapeau corse dans l’hémicycle du Parlement européen de Strasbourg durant l’intervention d’Emmanuel Macron lors de la séance plénière du mardi 17 avril 2018, en signe de solidarité avec les élus corses.

 http://arritti.corsica/attualita/emmanuel-macron-face-a-face-avec-le-drapeau-corse/

 

 

 

 

L’ÉTAT AU SERVICE DES CULTURES RÉGIONALES… PAS EN FRANCE

 

 

 

Dans d'autres pays, il est probable qu’une attitude similaire à celle du président français aurait été inimaginable. Elle aurait suffi pour discréditer n'importe quel homme politique

 La première chose qu'on constate dans d'autres pays, qu'il s'agisse de pays fédéraux ou de pays qui reconnaissent l'existence de nations intérieures, c'est le respect pour les nations minoritaires et leur culture

 Ce n'est pas surprenant pour les pays fédéraux car dans ces pays comme on l'a déjà dit, le respect des différentes cultures qui forment la fédération est un des principes de base de l'Etat

 

Nous avons déjà cité l’article de André Lecours et François Rocher, Le fédéralisme comme mode de gestion de la diversité : le cas du Canada et de l’Espagne*, Éthique publique, vol. 9, n° 1 | 2007, https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1788

 (voir troisième partie). Les auteurs soulignent que « l’identité commune n’est ni un préalable ni l’objectif de la fédération » et que dans une fédération, « la confiance se développera d’autant plus que l’État fédéral accordera des pouvoirs aux entités fédérées et fera des intérêts des groupes minoritaires l’objectif de l’État central » (nous soulignons l’expression).

 

                                                          * On ne reviendra pas sur le fait que l’article que nous citons donnait comme exemple d’un fédéralisme en construction l’Espagne, ce qui était pour le moins prématuré. Les auteurs mettaient en évidence le fait que les réponses données aux aspirations des nationalités régionales, même dans un système fédéral, étaient diverses et pouvaient être en-deçà des aspirations de ces nationalités.

 

 

 Afin de mettre en évidence les différences avec le comportement de l’Etat français nous pensons intéressant de fournir quelques exemples (on en trouverait d’autres) de l’attitude des Etats (ici au sens d’ensemble des institutions publiques) envers les groupes nationaux minoritaires, sans qu’il soit ici utile de distinguer si groupe minoritaire relève d'un statut d’autonomie, de semi-autonomie* ou d’état fédéré).

                                                                * Au Royaume-Uni, le statut de l’Ecosse et du Pays de Galles est souvent décrit comme statut de semi-autonomie ; l’expression signifie évidemment une autonomie partielle mais il est difficile d'en donner une définition précise. A noter qu’actuellement, on trouve fréquemment l’expression dans la presse pour caractériser le statut de Hong Kong par rapport à la Chine.

 

C’est bien avant la loi de « dévolution » pour le Pays de Galles (1997) que le Parlement du Royaume-Uni vota The Welsh Language Act  (loi sur la langue galloise) en 1993, qui mettait la langue anglaise et la langue galloise à parité dans le secteur public et établissait le Conseil de la langue galloise chargé de veiller à la parité. La loi de 1993 venait après une première ébauche en 1967.

 Puis The Welsh Language (Wales) Measure 2011 (loi de l’Assemblée nationale galloise) a confirmé le statut co-officiel du gallois en stipulant que le gallois ne pouvait pas être moins bien traité que l’anglais au Pays de Galles. La loi établit un Commissaire de la langue galloise et un tribunal de langue galloise.

 

Le consensus au Royaume-Uni pour préserver la langue galloise et étendre son utilisation est bien illustré par un débat récent (octobre 2019) à la Chambre des Communes où tous les intervenants étaient d’accord sur ces points.

 Le député conservateur gallois Glyn Davies, qui avait demandé le débat, saluait d’abord la présidente de séance en gallois. Il déclarait : « Je pense que la langue galloise est d'une telle importance qu'elle devrait figurer à notre ordre du jour ici à Westminster au moins une fois dans chaque législature ». Faisant appel à ses souvenirs personnels, il évoquait une époque où «  le gallois était considéré comme la langue de l'échec ».

 Il notait les premières avancées en faveur de la langue galloise à l’époque de Margaret Thatcher, « avec ce que j'appellerai les encouragements du grand Gwynfor Evans, qui a entamé une grève de la faim pour soutenir la cause »*.

                                                               * Gwynfor Evans, premier député du Plaid Cymru élu au Parlement en 1966, écrivain, pacifiste, fondateur de la Ligue celtique. En 1980, il commença une grève de la faim pour obliger le gouvernement de M. Thatcher à réaliser sa promesse de création d’une chaine télé en langue galloise et obtint satisfaction.

 

« Aujourd'hui, nous avons atteint le stade de la récupération de la langue galloise ; le gouvernement gallois a officiellement adopté l'objectif de 1 million de locuteurs du gallois au Pays de Galles [d’ici 2050].  (…) Je ne sais pas dans quelle mesure cet objectif est réaliste, mais il y a 20 ans, on s’en serait moqué ». « Partout dans le monde, il y a toujours une pression continue sur toutes les langues minoritaires. La survie dépend d'un soutien continu, luttant contre les pressions politiques et économiques. »

 Les intervenants de tous les partis (Plaid Cymru indépendantiste, travailliste, libéraux-démocrates, unioniste d’Ulster) manifestaient leur accord avec Glyn Davies, au-delà des différences politiques. La plupart des intervenants commençaient leur exposé par quelques mots en gallois.

 Certes le député conservateur à l’origine du débat (qui précisait d'ailleurs que la première fois qu'il avait voté dans sa vie, c'était pour le Plaid Cymru) soulignait que le gallois était une langue britannique et que soutenir le gallois c’était soutenir l’Union (avec la Grande-Bretagne), tout en ajoutant « I hope that is not seen as too controversial. » (j’espère que cela ne va pas trop susciter des controverses).

Le sous-secrétaire d’Etat au Pays de Galles ne pouvait qu’être d’accord : il déclara que « le gouvernement britannique s'est engagé à soutenir les langues autochtones du Royaume-Uni.  (…) le gallois est reconnu comme une langue officielle du Royaume (…), nous avons donc la responsabilité de la protéger et de permettre un avenir solide pour elle », évoquant même la promotion « mondiale » du gallois au travers de divers programmes. « Nous avons le devoir de représenter les communautés que nous servons et de comprendre que, pour beaucoup de gens, locuteurs et apprenants, la langue galloise fait partie intégrante de leur identité - leur identité britannique ainsi que leur identité galloise. » ( We also have a duty to represent the communities we serve and to understand that, for many people, both fluent speakers and learners, the Welsh language forms an integral part of their identity—their British identity as well as their Welsh identity)

 

Lui et le député conservateur étaient d’accord pour considérer que même si l’usage du gallois fait partie des matières « dévolues » aux institutions galloises, le gouvernement britannique doit continuer à lui apporter son soutien notamment financier. Il n’est pas question de transférer la matière (aux institutions galloises) et puis de considérer qu’il n’y a plus rien à faire.

 https://hansard.parliament.uk/Commons/2019-10-02/debates/BE76E311-F988-4F8D-B92D-D97B8F703A0C/WelshLanguage

 

Il est difficile d’imaginer un débat similaire à l’Assemblée nationale française. Si un tel débat avait lieu, il est clair que beaucoup d’intervenants rappelleraient que le français est la seule langue officielle, qu’insister sur les langues régionales risque de mettre en péril l’unité du pays, et qu’on en fait déjà assez (trop) pour ces langues avec les miettes qu’on leur accorde…

 

 Enfin il faut signaler qu’à la chambre des Communes, les débats du Welsh Grand Comittee (Grand comité pour le Pays de Galles, qui réunit 45 parlementaires et est chargé de suivre les questions intéressant le Pays de Galles – un comité semblable existe pour l’Ecosse), peuvent désormais être bilingues :

 MPs speak Welsh in parliamentary debate for first time, 7 février 2018 (les députés parlent gallois pour la première fois dans les débats parlementaires). Le secrétaire d’Etat au Pays de Galles Alun Cairns parla d’un jour historique pour le Parlement et pour le Pays de Galles : “Je suis fier de pouvoir utiliser la langue dans laquelle j’ai été élevé, ce n’est pas seulement important pour moi, ma famille et les communautés représentées par les parlementaires gallois, c’est aussi un moment à part entière de l’histoire et de la culture du Pays de Galles."

 https://www.bbc.com/news/uk-wales-politics-42967899

 

On notera aussi que le Parti travailliste gallois (anglais : Welsh Labour, gallois : Llafur Cymru) et le Parti travailliste écossais (en anglais : Scottish Labour Party et en gaélique écossais : Pàrtaidh Làbarach na h-Alba) sont respectivement la branche galloise et la branche écossaise du Parti travailliste britannique. Bien que ne constituant pas des entités séparées du Parti travailliste, elles disposent en pratique d’une assez grande autonomie.

 

Depuis la mise en place de la “dévolution” au Pays de Galles et en Ecosse en 1999 (après le vote des lois en 1997), l’Ecosse a été dirigée par la branche écossaise du Labour Party jusqu’en 2006, puis par le Scottish national party (SNP) à partir de cette date. Le Pays de Galles est dirigé quasiment sans interrution par le Welsh Labour Party, seul ou en coalition (avec les Libéraux-Démocrates, ou à une occasion avec le Plaid Cymru). L’actuel Premier ministre du Pays de Galles, Mark Drakeford, fait partie de l’aile gauche du Labour gallois.

 

Le Plaid Cymru (PC) n’a jamais été majoritaire au Pays de Galles (actuellement, il compte 10 membres à l’Assemblée, comme les Conservateurs, contre 29 au Labour), mais les revendications des nationalistes gallois sont (en partie) partagées par les autres partis, notamment le Labour. Enfin, depuis 1999, l’Assemblée galloise a compté trois présidents (en gallois Llywydd), dont deux membres du Plaid Cymru: de 1999 à 2011, Lord Dafydd Elis-Thomas (voir ci-dessous) et depuis 2016, Elin Jones, ce qui démontre son influence au-delà de ses effectifs.

 

Le Plaid Cymru et le SNP ont des liens étroits; au Parlement de Westminster, ils forment un groupe commun.

 

 

 

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 La reine Elizabeth à l'ouverture de la 5ème législature de l'Assemblée nationale galloise en juin 2016. A ses côtés à droite, Elin Jones, présidente de l'Assemblée (Llywydd), membre du Plaid Cymru. On reconnait le mari de la reine, le prince Philip, ainsi que le prince de Galles (qui semble somnoler) et sa femme, Camilla, duchesse de Cornouailles. Devant la tribune, on voit  une joueuse de harpe qui a interprété un air gallois; la harpe est un instrument emblématique du Pays de Galles, comme de l'Irlande, autre pays celtique. Des choeurs de garçons et de jeunes gens ont aussi chanté lors de cette séance solennelle. Un poème écrit par le "poète national du Pays de Galles", Ifor ap Glyn, fut offert à la reine en l'honneur de son 90 ème anniversaire.

Capture d'écran You Tube.

 

 

 

DES BARONS (AU SENS NOBILIAIRE) SOCIALISTES, RÉPUBLICAINS ET INDÉPENDANTISTES, C’EST POSSIBLE AU ROYAUME-UNI

 

 

 

 

L’action du gouvernement britannique en faveur de la culture et de l’identité galloise se manifeste aussi et de façon encore plus caractéristique, à notre avis, par le fait que des personnalités politiques engagées dans la défense de l’identité galloise, voire hostiles au maintien de l’Union, sont nommées membres de la Chambre des Lords par la souveraine sur proposition du Premier ministre. Il s’agit de reconnaître le parcours personnel au service de la collectivité de ces personnalités, mais ce parcours est indissociable de leur engagement politique.

 

Tel a été le cas de Gwilym Prys-Davies , avocat qui se spécialisa dans l’assistance aux victimes des catastrophes industrielles; d’abord membre du Plaid Cymru, le parti indépendantiste gallois, il fut ensuite l’un des dirigeants du Mouvement gallois socialiste républicain (Welsh Socialist Republican Movement), qui ne réussit pas à s’imposer, puis il adhéra au Parti travailliste (branche galloise). Ayant toujours été partisan de l’autonomie du Pays de Galles, il estimait qu’on pouvait y travailler plus efficacement à l’intérieur d’un grand parti national plutôt que dans un parti proprement régional. Il fut un artisan des premières tentatives de “devolution”. En 1982, il fut nommé baron et accéda à la Chambre des Lords; il fut le premier à prêter serment en gallois (après avoir prêté le serment en anglais). En 2001, il plaida pour une limitation de l’installation des Anglais au Pays de Galles pour préserver la culture galloise*. Il mourut en 2017 à 93 ans.

 

  • Cette proposition évoque les restrictions au droit de propriété proposées par les nationalistes corses (dans un but de protéger l’accès à l’immobilier des résidents corses plus que dans un but de protection culturelle) ; il est parfois dit que cette proposition irait contre les règles constitutionnelles françaises et contre celles de l’Union européenne – notons ici qu’une telle restriction existe à Aland, qui appartient à l’Union européenne avec un protocole particulier.  

 

 Tel est aussi le cas de Dafydd Elis-Thomas, d’abord député du Plaid Cymru au Parlement britannique ; considéré comme un socialiste très marqué à gauche, cette réputation l’a desservi initialement pour devenir le chef du parti en 1981 mais il devait en fait influencer profondément le Plaid Cymru. Créé baron en 1992, puis président de l’Assemblée nationale galloise depuis son installation en 1999 jusqu’en 2011. A ce titre, il dut en 2004 expulser des débats une députée de son propre parti, Leanne Wood (socialiste et républicaine, future leader du Plaid Cymru) qui avait appelé la reine « Madame  Windsor » et avait refusé de retirer sa remarque. Membre du Conseil privé de la reine* depuis 2004, Lord Elis-Thomas a quitté le Plaid Cymru en 2016 lorsque ce dernier a refusé de soutenir le gouvernement gallois du moment ; il siège depuis à l’Assemblée galloise comme indépendant et a été nommé vice-ministre du gouvernement gallois en 2017.

 

                                   * Le Conseil privé (Her Majesty's Most Honourable Privy Council) est un organisme supposé conseiller la reine; il comprend un grand nombre de membres, dont des juristes, des experts dans leur domaine, des hommes politiques de tous bords. Par exemple, le leader travailliste Jeremy Corbyn, ouvertement républicain, est membre du Privy Council depuis 2015.

 

On doit aussi mentionner Dafydd Wynne Wigley, député du Plaid Cymru au Parlement britannique, puis membre de l’Assemblée nationale galloise, leader du Plaid Cymru jusqu’en 2000. Il avait été élu en 1981 président du parti de préférence à Dafydd Elis Thomas dont on a parlé, le parti ayant préféré Wigley, social-démocrate pragmatique, à Elis-Thomas, left-wing socialist. Membre du Conseil privé de la Reine, nommé en 2010 baron Wigley of Caernarfon, il a pris siège à la Chambre des Lords. Il est président honoraire du Plaid Cymru.

 

Il est intéressant de savoir qu’il n’y a pas de Lords membres du SNP (le parti nationaliste écossais), car ce parti désapprouve la composition actuelle de la Chambre des Lords et veut la remplacer par une chambre entièrement élue.* Ses membres sont donc supposés refuser une nomination à la Chambre des Lords, si elle leur était proposée.

                                            * Rappelons que dans sa grande majorité, la Chambre des Lords est composée de personnalités nommées par le Souverain en récompense de leur action au service de la collectivité (life peeers, pairs à titre viager) – leur nomination à la Chambre des Lords est inséparable de la concession d’un titre de noblesse au moins du rang de baron. S’y ajoutent les évêques et archevêques anglicans et 92 pairs représentant l’aristocratie héréditaire, qui sont élus par les pairs qui avaient le droit héréditaire de sièger à la Chambre des Lords avant la réforme de celle-ci en 1997. Paradoxalement, les aristocrates sont donc les seuls à être élus à la Chambre des Lords, mais par un corps électoral aristocratique…

 

Quant au Plaid Cymru, il désapprouvait la nomination de membres du parti à la Chambre des Lords, avant de modifier son attitude lors d’un congrès du parti en 2007. Cela n’avait d’ailleurs pas empêché Dafydd Elis-Thomas d’être nommé à la Chambre des Lords dès 1992, mais il siégea comme crossbencher (non-inscrit). Le fait de siéger à l’Assemblée nationale galloise n’est pas compatible avec celui de siéger à la Chambre des Lords. Le membre doit alors se mettre en congé de la Chambre des Lords.

 

 

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 Cérémonie pour le 20 ème anniveraire de l'ouverture du Parlement écossais, en présence de la reine Elizabeth, en juin 2019. Bien qu'il n'existe pas au Parlement écossais autant de rites et de cérémonials qu'au Parlement britannique, il y a des traditions établies. La couronne royale d'Ecosse est portée par Alexander Douglas-Hamilton, duc de Hamilton, premier pair d'Ecosse, précédé par les hérauts d'armes et suivi par la compagnie écossaise des archers. On reconnait, bien que de dos, Nicola Sturgeon, Premier ministre. La plupart des hommes sont en kilt. Les élus du SNP portent pour les séances solennelles et lors des prestations de serment, une rose blanche à la boutonnière en référence à un poème célèbre.

 

 

 

GARDER LE QUÉBEC MÉRITE QUELQUES SACRIFICES

 

 

 

 

L’expression « les deux solitudes » est utilisée (depuis un livre de 1945) pour illustrer le manque de communication et l’éloignement culturel entre les Canadiens français (ou francophones) et les Canadiens anglais (ou anglophones).

 

Il existe des minorités francophones dans diverses provinces canadiennes, mais les Canadiens d’ascendance française sont en majorité au Québec. Les Québécois ont développé une identité très forte. Disposant des compétences que lui donne le système fédéral canadien, le Québec a mis en place une législation stricte pour assurer la prédominance de la langue et culture francophone, celle-ci ayant évolué pour son compte par rapport à la culture française de France. Les francophones redoutent d’être submergés par l’installation en nombre de Canadiens anglophones (déjà très nombreux à Montréal) ou d’immigrants qui se rattacheraient à la culture anglophone. Un mouvement indépendantiste moderne s’est développé depuis les années 60*, représenté par des partis (Parti québécois, Bloc québécois) qui ont donné plusieurs Premiers ministres au Québec : Pierre Lévêque (Premier ministre de 1976 à 1985), Jacques Parizeau (1994-1996), Pauline Marois (2012-2014). Deux référendums en vue d’obtenir une sorte d’indépendance-association avec le Canada ont pourtant été rejetés par la population, à une faible majorité (lors du référendum de 1995, 60% des Canadiens-français ethniques du Québec ont voté oui).

 

                                                         * Mais le nationalisme québécois est présent dès le 19ème siècle et continue au 20 ème siècle. L’opposition des Québécois à la conscription pendant les deux guerres mondiales est un épisode significatif, avec l’action du député Henri Bourrassa en 14-18, considéré comme un traître par l’opinion anglophone.

 

Le Québec n’a pas la même conception du fédéralisme que le pouvoir fédéral canadien et que le reste du Canada (d’ailleurs baptisé ironiquement RoC, Rest of Canada). Pour les Québécois (dans leur majorité), le pacte fédéral est un pacte entre nations, qui permet à celles-ci de s’administrer librement et conformément à leurs propres valeurs. Pour les fédéralistes canadiens, le fédéralisme est un mode technique de gouvernement, qui attribue aux entités fédérées des compétences dont se décharge le gouvernement fédéral, dans un objectif d’efficacité. Telle était notamment la vision de Pierre-Elliott Trudeau, Premier ministre canadien à deux reprises (entre 1968 et 1984) et très hostile au nationalisme québécois (voir André Lecours et François Rocher, Le fédéralisme comme mode de gestion de la diversité : le cas du Canada et de l’Espagne, Éthique publique n° 1 | 2007, https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1788).

 

Le Québec, sous ses divers gouvernements, nationalistes ou pas, a constitué une sorte de para-Etat. Bien que le Québec soit selon la Constitution canadienne, une Province fédérée (comme l’Ontario, l’Alberta etc), le gouvernement et l’administration québécoises se désignent comme l’Etat. Significativement, il existe au gouvernement québécois un Secrétariat du Québec aux relations canadiennes (https://www.sqrc.gouv.qc.ca/)

 

Dans ces conditions, les gouvernements fédéraux canadiens se sentent tenus à ménager la susceptibilité québécoise.

 En 2006, sur proposition du Premier ministre canadien conservateur Stephen Harper, la Chambre des communes du Canada a voté une motion symbolique reconnaissant, à une quasi unanimité*, que « les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni ».   

                                                * Sur les 16 députés ayant voté négativement, il y avait 15 députés du parti libéral.

 

En 2014, la Cour suprême du Canada rappelait, dans un important jugement en matière constitutionnelle, l’existence des « traditions juridiques et des valeurs sociales distinctes du Québec »(https://www.sqrc.gouv.qc.ca/relations-canadiennes/institutions-constitution/statut-qc/reconnaisance-nation.asp)

 

La reconnaissance de 2006 n’a apporté aucune évolution pratique dans l’organisation constitutionnelle du Québec. Il n’est pourtant pas conseillé d’oublier qu’elle existe.

 

En 2016, le nouveau Premier ministre canadien, le libéral Justin Trudeau (fils de Pierre-Elliott) déclarait, le jour de la fête nationale : « Aujourd’hui, nous célébrons le jour où, il y a exactement 149 ans, les gens de ce grand territoire se sont rassemblés et ont forgé une seule nation et un seul pays – le Canada ».

 Aussitôt, les responsables du Bloc québécois et du Parti québécois réagissaient, sommant Justin Trudeau de s’expliquer sur ce qui apparaissait comme une négation de la position de Stephen Harper.

 Trudeau était obligé de faire marche arrière et de reconnaître : « Le Canada est une nation; le Québec est une nation ». Mais il le fit avec agacement, en jugeant le sujet dépassé : « Je ne peux pas croire qu’on est encore en train de parler de ça, quand on a besoin d’investissements en infrastructures, en eaux usées, en transport collectif. Les Québécois veulent qu’on ait des gouvernements qui travaillent ensemble pour bâtir un meilleur avenir etc ».

 La Presse, 5 juillet 2016 Justin Trudeau reconnaît que le Québec forme bel et bien une nation https://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201607/05/01-4998108-justin-trudeau-reconnait-que-le-quebec-forme-bel-et-bien-une-nation.php

 

Le chef du Bloc québécois commenta : « La nation québécoise, elle existe lorsqu’il [J. Trudeau] s’adresse au Québec, mais elle s’évanouit en fumée lorsqu’il parle aux Canadiens. Et s’il daigne parfois prononcer ces mots, leur sens est complètement évacué à la moindre tentative du Québec de faire valoir ses droits nationaux (…) Le Québec demande simplement d’être reconnu et respecté, mais le Canada s’y refuse. (…) Alors qu’il se fasse à l’idée : il devra composer avec la nation québécoise tant et aussi longtemps qu’elle n’aura pas choisi de fonder son propre pays ».

 https://www.blocquebecois.org/2016/07/20090/

 

Justin Trudeau, comme on sait, est libéral et « progressiste ». On le compare souvent à Emmanuel Macron (il semble d’ailleurs qu’il ait également mangé son pain blanc). On ne s’étonnera donc pas qu’il considère qu’il y a un nationalisme valorisé et souhaitable, le nationalisme canadien (au sens de sentiment d’appartenance à la nation canadienne) et un nationalisme ringard et dépassé, le nationalisme québécois. Mais ce dernier est assez puissant pour obliger le Premier ministre à s’excuser, même en renaclant.

 

 

 

 

 

 UNE MODESTE OBSERVATION

 

 

 

 

Nous avons voulu montrer que dans certains pays, l’Etat « englobant » respectait, dans une large mesure, les nationalismes régionaux. On nous objectera : ah oui, mais dans ces pays, les nationalismes régionaux sont sages, respectueux des lois et de la paix civile, ils ne font pas d’attentats comme en Corse (même si en Corse les mouvements clandestins ont cessé de recourir systématiquement à des attentats - mais il y en a encore parfois). Il me semble que c’est inverser l’ordre des facteurs. Quand l’Etat et l’opinion majoritaire (qui se calque souvent sur l’attitude des dirigeants) considèrent les nationalismes régionaux avec indifférence, mépris ou indignation, et ne leur concèdent aucun espace, il est fréquent que ces nationalismes recourent à l’action illégale. Les nationalistes gallois et écossais ont autrefois été tentés par des actions illégales : il y a eu des attentats à l’explosif notamment au Pays de Galles. Mais la bonne volonté du gouvernement britannique a permis d’orienter l’action des nationalismes gallois et écossais dans la voie de l’action politique légale.*

 

                                                          * Il fut même question, pour un groupe paramilitaire gallois, d’assassiner le prince de Galles en 1969. Voir : https://www.walesonline.co.uk/news/wales-news/welsh-plot-kill-prince-charles-16469770

 

Quant aux nationalistes écossais, vers 1925, l’un de leurs leaders historiques, Spence, déclarait à titre individuel, être partisan de l’action armée, mais être conscient que cette option allait contre l’opinion majoritaire des Écossais. Dans les années 70-80, il y eut la constitution de divers groupuscules (armée de libération nationale écossaise SNLA, organisation Siol Nàn Gàidheal) partisans de l’action violente qui commirent quelques attentats, mais ces activités restèrent marginales par rapport à l’action du SNP légaliste (voir Arnaud Fiasson, Les appellations du nationalisme politique écossais au vingtième siècle, Études écossaises, 7 | 2015, http://journals.openedition.org/etudesecossaises/1013).

 

 

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 Lorsque la reine Elizabeth vient en Ecosse, ce qui arrive au moins une fois par an pour les vacances d'été lorsque la reine vient dans sa résidence de Balmoral, il est d'usage que le Premier ministre écossais vienne lui rendre visite et s'entretenir des sujets d'actualité. Ici Nicola Sturgeon et la reine, en août 2019.

Il existe des usages particuliers pour la  monarchie britannique en Ecosse (sans que pour autant le souverain y soit désigné comme roi ou reine d'Ecosse), qu'il serait en-dehors de notre sujet de développer : par exemple, le prince de Galles porte en Ecosse le titre de duc de Rothesay.

Dans son programme pour l'indépendance de l'Ecosse en 2014, le SNP avait annoncé que l'indépendance n'apporterait aucun changement au statut du monarque en Ecosse. Mais  de nombreux observateurs pensent qu'en cas d'indépendance, la question du maintien de la monarchie se posera.

 

 

 

 

HISTOIRES DE SERMENTS

 

 

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 Serment prêté en corse par le président et les vice-présidents de l'Assemblée de Corse et le président et les membres de l'exécutif de la Collectivité de Corse en janvier 2018.

 

 

 

En décembre 2015, puis en janvier 2018, les élus nationalistes à l’assemblée de Corse provoquèrent un certaine sensation en prêtant serment en corse, puis en chantant l’hymne corse le Dio Vi Salvi Regina. On s'afflige de trouver parmi ceux qui ont dénigré cette cérémonie des gens qui se prétendent « Corses français » et dont le thème favori est que la "grande" révolution française a transformé les Corses en Français "une fois pour toutes". 

 

 Le premier serment des élus nationalistes avait été prêté sur un livre célèbre dans l’histoire de la Corse, la Giustificazione della rivoluzione di Corsica de l’abbé don Gregorio Salvini (1758), écrite en défense de l’insurrection corse contre Gênes*. Le second serment, en 2018 fut prêté sur la Constitution de la Corse de 1755, rédigée au moment où Pascal Paoli fut élu général de la Nation corse. C’était clairement se mettre dans la continuité des grands ancêtres qui avaient combattu pour l’indépendance corse.

                                      * L’utilisation de ce livre donna lieu à une polémique avec l’historien et homme politique communiste Ange Rovère, opposé aux nationalistes, qui avec d’autres partisans de la « Corse française », fit remarquer que don Gregorio Salvini rendait hommage dans son livre à la France (de Louis XV) ; mais cet hommage était de bonne politique à un moment où la Corse avait comme ennemi la république de Gênes et devait se concilier les puissances européennes. Les curieux peuvent lire la réponse à Ange Rovère des présidents du Conseil exécutif et de l'Assemblée de Corse et des groupes Corsica Libera et Femu a Corsica (https://www.corse.fr/La-lecon-d-histoire-d-Ange-Rovere-sur-la-Giustificazione-la-reponse-des-presidents-du-conseil-executif-de-l-Assemblee_a5144.html)

 

 Dans son discours de 2018, le président Simeoni se remémorait la séance inaugurale de 2015 :

 « Sont également irréversiblement gravés dans nos mémoires quelques moments, parmi les plus forts, de cette journée historique : la solennité et la force du serment que nous avons prêté, la puissance du Dio vi salvi Regina spontanément entonné, ici-même, par la foule et repris par tous les élus, majorité et opposition confondues, les larmes aussi, comme
aujourd’hui, retenues ou versées en pensant à ce qu’il avait fallu de sacrifices, de douleurs, de combats, pour en arriver à ces instants. Alors, oui et une fois encore : tamanta strada ! »[quel long chemin]

 

Puis, après un discours en corse du président de l’assemblée Jen-Guy Talamoni, les membres du Conseil exécutif (qualifiés de cunsiglieri di u Guvernu di a Corsica, conseillers du gouvernement de Corse), le Président de l’Assemblée de Corse et les vice-présidents prêtaient serment, répétant après chaque formule du serment, les mots « Facciu ghjuramentu ! » (je le jure) :

 « Facciu ghjuramentu di travaglià, in u quadru di e mò funzioni, cù u più grande rispettu di l’intaressu generale è à prò di u Populu Corsu
- Facciu ghjuramentu ! »
(Je jure de travailler, dans le cadre de mes fonctions, avec le plus grand respect de l'intérêt général et pour le bien du peuple corse - Je le jure).

 

Pour finir, l’élu qui faisait prêter serment déclara : E cusì sia ! (qu’il en soit ainsi).

 
« La séance s’est achevée par un poignant Diu vi Salvi Regina*, entonné par le public et suivi de « Sunate lu Corsu », puis, en dehors de l’hémicycle, de « Corsica Nostra » ou encore « A Palatina ». »( https://www.corsenetinfos.corsica/Assemblee-de-Corse-Entre-solennite-emotions-et-boutades_a31076.html)

                                                                                * Diu vi Salvi ou Dio vi Salvi, selon qu'on adopte la version corse ou italienne; l'hymne, comme on le sait, est dans sa version d'origine, écrit en italien.

   

Les journalistes remarquèrent que prêter serment pour des élus ne faisait pas partie des usages français mais était courant dans d’autres pays, notamment anglo-saxons: en fait c’est un usage établi dans de nombreux pays (Belgique, Allemagne, Suisse…).

 Dans les deux derniers pays cités, le serment (prêté sous forme religieuse bien que discrète, ou sous forme laïque), est le plus souvent le serment de respecter la Constitution et les lois et de remplir ses fonctions avec dévouement.

 

Au Royaume-Uni, les députés aux diverses assemblées parlementaires et un grand nombre d’agents publics prêtent serment (allégeance) au monarque lorsqu’ils entrent en fonction.

 Au Parlement britannique, le serment est prêté en anglais, puis, au choix du député, il est suivi par un serment en gallois, écossais gaélique, irlandais, scot (anglais régional d’Ecosse), scot d’Ulster, ou cornouaillais. On peut prêter un serment en forme religieuse (oath) ou laïque (solemn affirmation).*

             Soit : I... swear by Almighty God that I will be faithful and bear true allegiance to Her Majesty Queen Elizabeth, her heirs and successors, according to law. So help me God.  (Moi Untel, je jure devant Dieu tout-puissant que je serai loyal et porterai une véritable allégeance à Sa Majesté la reine Elizabeth, ses héritiers et successeurs, conformément à la loi. Que Dieu m’assiste).

            Ou : I... do solemnly, sincerely and truly declare and affirm that I will be faithful and bear true allegiance to Her Majesty Queen Elizabeth, her heirs and successors, according to law (Moi Untel, je déclare et affirme solennellement, sincèrement et vraiment que je serai loyal etc. La dernière phrase "So help me God" est également omise).

 

Pour le serment religieux, l’élu prête serment en tenant à la main un des livres sacrés (Nouveau Testament, Bible hébraïque, Coran (celui-ci dans une enveloppe), livre sacré des Sikhs).

 

Au Parlement écossais ou à l’Assemblée nationale galloise (qui doit bientôt prendre le nom de Parlement gallois), des voix se font entendre pour demander que l’allégeance au souverain soit remplacée par l’allégeance au peuple écossais ou gallois. En Ulster, compte-tenu du fait qu’une partie des élus sont des républicains irlandais, le serment ne comporte pas d’allégeance au souverain.

 Curieusement, au Parlement écossais, le serment est forcément prêté d’abord en anglais puis suivi (facultativement) par un serment dans une des langues d’Ecosse, dont le “doric” (scot du nord-est). Un député du SNP, d’origine indienne, portant le kilt, prêta le serment en anglais et en urdu. A l’Assemblée galloise, il semble que le serment peut être prêté, au choix, en gallois ou anglais.

 

Ne pas prêter serment est un empêchement légal au droit de siéger. Les élus qui contestent le serment monarchique doivent donc utiliser des formulations supplémentaires ou des actions pour exprimer leur désaccord. Ainsi, avant de prêter le serment d’allégeance, en 2011, Alex Salmond, leader du SNP et par deux fois Premier ministre d’Ecosse, lut une déclaration disant que le SNP était loyal avant tout au peuple écossais. En 2016, Nicola Sturgeon, actuelle Premier ministre d’Ecosse, fit de même.

 Une élue du Scottish socialist party (ouvertement républicain) prêta serment en récitant la formule d’usage, mais avec la main levée sur laquelle était inscrit : mon serment est pour le peuple…En 1999, le leader du Scottish socialist party avait prêté serment en levant le poing fermé.

 

Les élus écossais soit au Parlement écossais, soit au Parlement de Londres, prêtent serment la main levée; cette façon de prêter serment n’est en usage qu’en Ecosse. Les élus masculins du SNP portent une rose blanche à la boutonnière en référence au poème de Hugh MacDiarmid, "The Little White Rose" (qui évoque "la petite rose blanche d'Ecosse") *. Les élues femmes portent souvent une broche figurant un chardon.

                                                        * Hugh MacDiarmid (1892-1978), poète, à la fois communiste et nationaliste écossais, objecteur de conscience, membre historique du SNP.

 

 

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 Le SNP, classé au centre-gauche, est le parti écossais indépendantiste le plus important , mais il n'est pas le seul. Positionné sur une ligne très à gauche, on trouve le Scottish Socialist Party.

 

 

 Après les élections de décembre 2019, un élu du SNP au Parlement britannique croisa les doigts durant le serment, ce qui fut considéré comme une moquerie.  Une députée nord-irlandaise du SDLP (Social Democratic and Labour Party, socialiste) expliqua, après avoir prêté serment dans la forme requise, que son allégeance était aux électeurs de Belfast-sud et aux accords du vendredi saint pour la coexistence des communautés en Ulster.

 

En 1999, l’élu du Sinn Féin (républicain irlandais) au Parlement de Londres, Martin Mc Guiness contesta l’obligation du serment d’allégeance devant la Cour européenne des droits de l’Homme: celle-ci lui donna tort au motif que le serment au monarque pouvait “raisonnablement” être considéré comme une affirmation de loyauté aux principes constitutionnels qui permettent le fonctionnement de la démocratie représentative… Mais ce raisonnement n’a pas convaincu les élus du Sinn Féin, qui refusent de prêter serment et donc ne sont pas autorisés à siéger à la Chambre des Communes.

 

Sur les appels à modifier la réglementation des serments:

 Call for alternative to Welsh Assembly oath to Queen, 28 avril 2019

 https://www.bbc.com/news/uk-wales-politics-48065692

 

Ces remarques illustrent la difficulté d’un serment pouvant satisfaire tout le monde : même dans les assemblées écossaise ou galloise, le serment au peuple écossais ou gallois ne serait pas forcément admis par les unionistes pour qui l’Union est symbolisée par la monarchie.

 

 

En Belgique, les députés et sénateurs au Parlement fédéral prêtent serment sous une forme très simple :

 « Les 150 députés de la Chambre ont prêté serment jeudi. Ils ont à tour de rôle répété: "je jure d'observer la Constitution", que ce soit en français, en néerlandais ou en allemand, et parfois dans les deux, voire trois langues* (Le Vif, 20 juin 2019, https://www.levif.be/actualite/belgique/les-150-deputes-ont-prete-serment/article-news-1156943.html) et pour le Sénat, par exemple, L'Avenir, 4 juillet 2019, https://www.lavenir.net/cnt/dmf20190704_01354668/les-senateurs-ont-prete-serment

 

                                      * Prêter serment dans les trois langues montre l’attachement au système fédéral belge et à toutes ses composantes.

 

La langue qu’ils utilisent, ou celle qu’ils utilisent en premier, permet de les classer dans le groupe linguistique correspondant, qui est parfois amené à jouer un rôle institutionnel*.

 

                                     * Toutefois le groupe germanophone siège alors avec le groupe francophone (cf. Chambre des représentants (Belgique) https://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_des_repr%C3%A9sentants_(Belgique).

 

Les fonctionnaires, les ministres fédéraux, les ministres-présidents et ministres des entités fédérées, les élus communaux, prêtent le serment suivant : « Je jure fidélité au Roi, obéissance à la Constitution et aux lois du Peuple belge.»

 Ainsi, lors de la prestation de serment devant le Parlement wallon du ministre-président de la région Wallonie,  Elio di Rupo,  ancien Premier ministre  belge (socialiste)* : « Cette phrase a déclenché des applaudissements nourris dans l’assemblée. » (https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_les-ministres-wallons-ont-prete-serment-devant-le-parlement-de-wallonie?id=10314189).

                                                            * Les ministres-présidents et les ministres des entités fédérées prêtent d'abord serment devant leur Parlement, puis le ministre-président prête serment devant le roi, au nom de son ministère.

 Mais au Parlement flamand, la formule du serment des élus est « je jure d'observer la Constitution » et les bourgmestres en Flandre prêtent un serment qui omet la référence au roi, à la Constitution et au peuple belge: « Je jure de respecter les obligations liées à mon mandat (Ik zweer de verplichtingen van mijn mandaat trouw na te komen).»

 

Le wallon n’est pas une langue reconnue légalement en Belgique*, de sorte que le serment ne peut pas être prêté en wallon, mais la situation peut évoluer (il y a quelques années un élu communal avait été démis de ses fonctions pour avoir maintenu sa volonté de prêter serment seulement en wallon).

 

                                                                     * Par exemple, l’hymne wallon, adopté officiellement par la Communauté française et la Région Wallonie, Le Chant des Wallons, est en français, bien qu’il existe une version wallonne.

 

 

 

 

DRAPEAUX

 

 

 

On a indiqué plus haut que lors de ses visites en Corse, le président de la république avait (peut-être) refusé la présence de tout drapeau corse autour de lui – ou bien c’est une règle permanente du protocole présidentiel. En 2018, il aurait exigé qu’il y ait un drapeau français dans la salle où il devait rencontrer les dirigeants élus nationalistes*, car il semble que le drapeau français ne soit plus présent dans les locaux de l’Assemblée de Corse et de la Collectivité territoriale, même s’il flotte sur la façade.

Les souverainistes français et plus largement tous ceux qui n’aiment pas le nationalisme corse (et ils sont nombreux) s’indignent bien entendu de cette preuve que les Corses veulent s’affranchir des symboles de l’Etat français (voir par exemple la réaction d'un représentant de la droite https://www.europe1.fr/politique/inscription-de-la-corse-dans-la-constitution-une-faute-majeure-selon-jacob-lr-3569249 et d'un souverainiste nationaliste (français) https://www.upr.fr/communiques-de-presse/communique-lupr-demande-gouvernement-dentamer-poursuites-contre-auteurs-actes-inconstitutionnels-commis-a-lassemblee-territoriale-de-corse/).

                                                                          * Il semble que la rencontre de 2018 a eu lieu en-dehors des locaux des institutions corses. En 2019, lorsque le président revint en Corse pour le "Grand débat", il ne rencontra pas les présidents de l'exécutif et de l'Assemblée qui avaient demandé à ce qu'il se rende au siège des institutions corses, ce qui parut être au président "le monde à l'envers". Dans la salle choisie pour la réunion des maires, à Cozzano, il y avait un modeste drapeau corse et un grand drapeau français. 

 

  

 

GRAND D2BAT

 Le président Macron lors du Grand débat à Cozzano, 4 avril 2019. On aperçoit un drapeau corse au fond de la salle, avec le drapeau français au centre et le drapeau européen. Un grand drapeau français occupe un pan de mur (c'était peut-être le cas partout où le président se rendait pour le Grand Débat ?).

Capture d'écran You Tube

 

 

 

Il est donc intéressant d‘examiner le statut des drapeaux représentant les régions où existe un fort mouvement nationaliste. Evidemment ce statut est fonction du statut de la région elle-même, entité fédérée ou disposant d’un statut d’autonomie.

 

Ainsi qu’on l’a indiqué plus haut, il existe des pays qui veulent montrer que les intérêts et l’identité du peuple « minoritaire » font partie des préoccupations de l’Etat « central ».

 Ainsi, le Groenland et les îles Féroé, territoires autonomes du Danemark, ont chacun leur drapeau et leur jour de fête « nationale ». Jusque là, rien de surprenant. Il est plus surprenant que depuis 2016 le Danemark ait décidé que le jour de la fête de chacune des régions autonomes, leur drapeau serait hissé sur tout le territoire danois aux emplacements où il est d’usage de hisser le drapeau danois, et que cette règle valait aussi pour les ambassades du Danemark.

 Le sens est clair : nous, Danois, respectons tellement les Groenlandais et les Féroïens que nous remplaçons notre drapeau (qui est aussi le leur en théorie) par leur drapeau le jour de leur fête !

 

Dans les Etats fédéraux, il existe une règle assez bien suivie : le drapeau fédéral flotte à la place d’honneur (au centre quand il y a trois drapeaux, ou à gauche quand il y en a deux (parce que le sens du regard va de gauche vers la droite).

 Mais au Québec, le drapeau qui tient la place d’honneur est celui du Québec :

 « Dans tous les cas, le drapeau du Québec a préséance sur tout autre drapeau ou emblème. » (Loi sur le drapeau et les emblèmes du Québec)

 

L’usage de la ville de Montréal de ne pas donner la place d’honneur au drapeau québécois a entraîné des polémiques :

 La Ville de Montréal placera désormais le drapeau du Québec au centre devant ses édifices, afin de donner préséance au drapeau fleurdelisé sur l'unifolié et la rosace*,

                                                         * Respectivement drapeau du Canada avec la feuille d’érable et drapeau de Montréal.

 « Auparavant, Montréal respectait les règles fédérales, qui donnaient la place centrale à l'unifolié. Les règles de pavoisement prévoient normalement que la place centrale est la plus importante et doit donc être réservée à l'étendard national. Le Québec a toutefois adopté une loi pour donner préséance au fleurdelisé. Ces règles imposent également aux villes de disposer le drapeau québécois sur tous leurs édifices », publié le 07 novembre 2018 (https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/201811/07/01-5203266-montreal-deplacera-le-drapeau-du-quebec-pour-lui-donner-preseance.php).

 

Avec quelques couacs et retards, dénoncés par les associations patriotiques québécoises comme la société Saint Jean-Baptiste, la mise en conformité avec la loi (québécoise) a fini par être chose faite.

 

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 Lorsque le président français Hollande vint en visite au Québec en 2014, il s'adressa à l'Assemblée nationale du Québec. Le drapeau québecois, si on en juge par la photo, est le seul à être présent dans la salle.  Le célèbre crucifix n'est plus en place aujourd'hui. Il a été déplacé dans une vitrine historique, en raison du vote de la loi québecoise sur la laïcité en 2019. Cette loi interdit notamment les signes et vêtements religieux ostensibles dans l'administration et les institutions.

 

 

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 Le drapeau du Québec flotte à la place d'honneur, à Montréal comme ailleurs au Québec, conformémnt à la loi québecoise. A gauche le drapeau canadien, à droite le drapeau de Montréal.

 

 

 

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 Il est difficile de rater la "frontière" entre l'Ecosse et l'Angleterre. Les drapeaux écossais bleus avec la croix blanche en sautoir (Saltire) indiquent qu'on entre en Ecosse.

By james denham, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=13631887

https://en.wikipedia.org/wiki/Flag_of_Scotland

 

 

En Ecosse, le gouvernement édicte annuellement un guide prescrivant l’emploi des divers drapeaux. Il en ressort que le drapeau écossais (Saltire) est hissé en permanence sur les bâtiments officiels, que l’étendard de la reine pour l’Ecosse   ainsi que d’autres drapeaux (drapeau de la marine marchande, drapeau du Commonwealth, drapeau arc-en-ciel des minorités sexuelles etc) sont hissés en fonction des jours de célébration et d’hommage, associés au Saltire. Le drapeau britannique (Union Jack) n’a plus à être arboré que pour le Remembrance day (11 novembre), où il est associé au Saltire quand il y a au moins deux mats.

 Cf. Flag flying guidance 2020 https://www.gov.scot/publications/flag-flying/

A côté du Saltire, il existe aussi le drapeau héraldique au lion, qui est l'étendard personnel de la reine en Ecosse. Ce drapeau a un usage protocolaire mais c'est aussi un drapeau populaire et il ne semble pas dénoter, chez ceux qui l'utilisent, une intention particulière (on le voit aussi bien que le Saltire dans les manifestations indépendantistes).

 

 

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Manifestation pour l'indépendance à Glasgow, novembre 2019. On voit les deux drapeaux écossais, le Saltire et la bannière au lion. On note aussi les drapeaux européens et ... catalans. Illustration d'un article (3 janvier 2020) du Guardian qui expose que le leader des syndicats écossais demande au Parti travailliste d'appuyer la campagne pour l'organisation d'un référendum sur l'indépendance. C'est en effet la volonté du SNP d'organiser un nouveau référendum en 2020 - mais comme pour le précédent référendum de 2014, il faudra l'accord du gouvernement de Londres. 

The Guardian

 https://www.theguardian.com/politics/2020/jan/03/scottish-trade-unions-leader-urges-labour-to-back-independence-vote

 

 

Les ambassades britanniques font flotter le Saltire pour le Jour de Saint Andrew, fête nationale écossaise.

 

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 Therasa May, à l'époque Premier ministre du Royaume-Uni, en visite chez le Premier ministre d'Ecosse Nicola Sturgeon, juillet 2016. Comme le remarquait le journal populaire The SunThere were no Union Jack flags visible in the room where Theresa May and Nicola Sturgeon held their talks (il n'y avait pas de drapeau de l'Union Jack [le drapeau britannique] visible dans la pièce où Theresa May et Nicola Sturgeon ont eu leur entretien). Par contre il y avait au moins deux drapeaux écossais...

Au Pays de Galles, quand Theresa May rencontra le Premier ministre gallois, le drapeau britannique et le drapeau gallois. étaient bien posés côte-à-côte http://home.bt.com/news/news-extra/theresa-may-has-had-very-constructive-talks-with-the-first-minister-of-wales-11364074254469. Mais le gouvernement gallois n'est pas indépendantiste.

On précise que seul le Premier ministre du Royaume-uni porte l'appellation Prime minister, les chefs de gouvernement écossais, gallois et nord-irlandais ont l'appellation de  First minister; la nuance ne se retrouve pas en français.

The Sun. Credit: Reuters.

 https://www.thesun.co.uk/news/1449391/theresa-may-heads-to-scotland-as-sturgeon-threatens-second-independence-referendum/

 

 

Il est intéressant d’examiner ce qui se passe dans un pays où la plupart des régions n’ont pas de statut d’autonomie (sauf 5 d’entre elles) et peut donc se comparer à la France : l’Italie. La Vénétie est une région à fort particularisme, où existent un grand nombre de mouvements autonomistes/indépendantistes ; elle est dirigée par la Liga veneta, branche vénète de la Ligue du nord (cette dernière est toujours nommée ainsi dans les statuts). Le Conseil régional du Veneto avait pris en 2017 une loi régionale prévoyant, sous peine de sanctions pécuniaires, que le drapeau vénitien devait être hissé sur tous les bâtiments publics et les embarcations de l’administration, y compris ceux de l’Etat (legge regionale n. 28 del 05 settembre 2017 ALLEGATO_Legge_28_2017_352732.pdf
DATI_INFORMATIVI_Legge_28_2017_352732.pdf)

 

Le gouvernement italien (à l’époque dirigé par le Parti démocrate) déféra la loi régionale devant la cour constitutionnelle qui annula en octobre 2018 les dispositions contestées, en cela qu’une loi régionale ne pouvait imposer une obligation à l’Etat. Le président de la région Veneto, le leghiste Luca Zaia annonçait son intention de reprendre une nouvelle loi similaire, puisque compte tenu du changement de gouvernement, la Ligue était maintenant au pouvoir (à l’époque du gouvernement Conte-Salvini), mais il semble avoir remisé ses intentions.

 Plus récemment, le Conseil régional est sur le point d’adopter une loi qui prévoit d’offrir à tous les nouveaux-nés un drapeau vénitien. Le journal (plutôt à gauche) Il Fatto quotidiano  rappelle que pour l’opposition, c’est 200 000 euros dépensés pour rien, per niente :

  (https://www.ilfattoquotidiano.it/2019/11/22/veneto-bandiera-con-leone-di-san-marco-a-tutti-i-nati-via-libera-in-commissione-opposizione-200mila-euro-per-niente/5575609/

 

La promotion du drapeau vénitien réunit les partisans de la Ligue et les mouvements indépendantistes. La position de la branche locale de la Ligue (Liga veneta) sur l’indépendance de la Vénétie est fluctuante, depuis l’époque où on parlait de Padanie (qui aurait constitué un Etat fédéral) jusqu’au virage dit « national » de Salvini (mais toujours fédéraliste) ; pour autant les dirigeants vénètes de la Ligue doivent rester en phase avec une opinion locale où les sondages en faveur de l’indépendance dépassent régulièrement les 50%. Par exemple, en 2014, Luca Zaia le président de la région, membre de la Ligue, avait déclaré être en faveur de l’indépendance de la Vénétie à l’occasion d’un référendum non-officiel par internet sur l’indépendance ; c’est un partisan résolu de l’autonomie, qui dit souvent : d’abord l’autonomie et on verra ensuite *.

 

                                               * Lorsque le gouvernement Conte-Salvini a pris fin en août 2019, les négociations se poursuivaient sur l’autonomie de la Lombardie, de la Vénétie et de l’Emilie-Romagne ; les dirigeants de Lombardie et de Vénétie étaient très hostiles au projet gouvernemental, trop timoré à leurs yeux, ce qui a probablement joué dans la décision de Salvini de mettre fin au gouvernement où il se heurtait, sur la question de l’autonomie comme sur d’autres questions, au président du conseil Conte et au Mouvement 5 Etoiles.

 

 

 En Flandre, entité fédérée de l’Etat belge (voir troisième partie), si on interprète bien le décret portant fixation des armoiries, du drapeau, de l'hymne et du jour de fête de la Communauté flamande du 7 novembre 1990, modifié à diverses reprises,  la Communauté flamande, non seulement fait flotter le drapeau flamand sur les immeubles qui relèvent de la Communauté dans la zone linguistique néerlandaise et dans la région Bruxelles-Capitale, mais aussi sur les immeubles de l’Etat fédéral dans ces zones, puisque il est prévu que :

 « Lorsque le drapeau belge ou le drapeau européen est hissé sur un édifice public visé au premier alinéa, il faut également hisser le drapeau de la Communauté flamande, même à l'occasion d'un événement non officiel » (art. 6 bis).

 

Finalement, c’est ce qu’a voulu obtenir la Région Veneto sans y arriver, alors qu’en Belgique il existe un consensus en la matière.

 Néanmoins le drapeau flamand, lorsque le drapeau belge est présent, ne flotte pas à la place d’honneur – une règle que les nationalistes flamands souhaitent modifier, de même que le remplacement de l’écharpe tricolore belge portée par les bourgmestres par une écharpe plus représentative de la Flandre.*

 

                                  * Depuis quelques années les bourgmestres flamands portent déjà un signe distinctif sur leur écharpe, un petit lion héraldique flamand, mais beaucoup jugent cela insuffisant. Cf. https://www.lesoir.be/247934/article/2019-09-16/flandre-la-n-va-veut-supprimer-lecharpe-noire-jaune-rouge-des-bourgmestres

 

Enfin, il est admis que les drapeaux des Communautés et/ou Régions belges sont arborés sur les ambassades et consulats quand un service communautaire ou régional est présent dans les locaux (Accord de coopération entre l'Etat fédéral, les Communautés et les Régions relatif au statut des représentants des Communautés et des Régions dans les postes diplomatiques et consulaires, 2014).

 

Le drapeau de l’Etat « englobant » n’est pas forcément très respecté par les nationalistes régionaux, même quand c’est un drapeau fédéral.

 En 2019, la ministre-présidente de Flandre (présidente du gouvernement intérimaire, dans l’attente de la formation d’un nouveau gouvernement après les élections de juin), membre de la N-VA, après avoir prêté serment devant le roi, se fit photographier devant le Parlement flamand sur lequel flottait aussi, ce jour-là, le drapeau belge et conseilla au photographe d’éviter de montrer le drapeau belge, qualifié de chiffon. Elle expliqua ensuite que c’était une plaisanterie… (Liesbeth Homans ne veut pas poser devant ce qu'elle appelle "le chiffon belge": une blague, dit-elle https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_homans-ne-veut-pas-poser-devant-ce-qu-elle-appelle-le-chiffon-belge-une-blague-se-defend-elle?id=10261374)

 

 

On a raconté, dans un autre message*, comment Matteo Salvini a été accusé (à tort) d’avoir dit, à la grande époque sécessionniste de la Ligue du nord (qui se présentait comme l’expression des nationalismes régionaux de l’Italie du nord, un aspect souvent mal perçu en France), qu’il se torchait avec le drapeau italien (il ne l’a pas dit mais le dirigeant de la Ligue à l’époque, Umberto Bossi, l’a dit). Salvini, lui, s’était contenté de dire qu’il ne se reconnaissait pas dans le drapeau italien, qu’il réduisait au rang de drapeau de l’équipe nationale du football – dont il déclarait ne pas être tifosi… Il semble que celui qu’on présentait volontiers (et surtout en France) comme un « super-nationaliste italien » au moment de son passage au pouvoir (présentation très tendancieuse à notre avis), restait quand même réservé par rapport aux symboles nationaux de l’Italie, comme le montre, dans le message auquel nous renvoyons, un lien avec une séquence assez « fellinienne » où Salvini sur une plage, ne chante pas l’hymne italien que chantent, en karaoke, ses supporters en maillot de bain, en août 2019, lors de sa célèbre tournée des plages, qui parait aujourd’hui si lointaine.

 

                                     * Mais qui dirige l’Italie actuelle ?  http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/08/20/37579305.html

 

 Nous nous contenterons de citer ces exemples : on en trouverait une foule d’autres, illustrant la coexistence pacifique ou au contraire, la petite guerre des drapeaux que se livrent les nationalismes régionaux et les Etats dans lesquels ils sont englobés.

 

 

 

 

 

RELATIONS INTERNATIONALES DE LA CORSE

 

 

 

 

Il est d’usage, pour les dirigeants régionaux, en Europe et sur d’autres continents, de tisser des liens avec leurs homologues d’autres pays, pour permettre des échanges culturels et économiques profitables à l’ensemble des partenaires. Mais pour les régions dirigées par des nationalistes, créer et consolider des liens est plus important encore car on espère qu’ils serviront à accroitre la sympathie pour la région et sa crédibilité, ce qui lui permettra de se présenter comme ayant vocation à devenir autonome sinon indépendante.

 

Dans ces conditions il n’est pas surprenant que des contacts aient lieu de préférence avec d’autres dirigeants nationalistes au pouvoir dans les régions qui font les mêmes efforts ou qui jouissent déjà d’un statut favorable d’autonomie. Pour autant on ne doit pas surestimer les avantages qu’apportent ces bonnes relations : les pouvoirs d’action des uns et des autres restent limités. Les bonnes relations de la Catalogne avec diverses régions européennes n’ont pas servi à grand-chose pour ses dirigeants au moment de l’épreuve avec le gouvernement espagnol (par contre elles ont pu servir dans le fait que certains dirigeants catalans poursuivis par la justice espagnole se soient réfugiés en Ecosse ou, comme Carles Puigdemont, en Belgique, avec le soutien des nationalistes flamands).

 

On peut donner quelques exemples de ces relations entre la Corse et d’autres régions européennes.

 

On a pu voir le président de la collectivité corse, Gilles Simeoni, se rendre en visite au Pays basque où il a évidemment rencontré le lehendakari (chef du gouvernement basque) Iñigo Urkullu, lui-même membre du Parti national basque (PNV).

 

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 Gilles Simeoni avec le lehendakari (chef du gouvernement basque) Iñigo Urkullu, devant le drapeau basque (l'Ikurrina). Qui est le personnage représenté par le buste près d'eux ? Il ne semble pas s'agir du fondateur du parti national basque (et créateur avec son frère, de l'Ikurrina), Sabino Arana Goiri.

 Corse net Infos, 30 septembre 2019.

https://www.corsenetinfos.corsica/Le-president-de-l-Executif-Gilles-Simeoni-noue-des-relations-politiques-avec-le-Pays-basque_a44190.html

 

 

Comme on l’a dit, Gilles Simeoni est aussi président de Commission des Iles de la Conférence des Régions Périphériques Maritimes (CRPM) ; il a été réélu à ce poste pour la troisième année lors d’une réunion à Corfou en mars 2019.

 

En 2019, Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, président de l’assemblée de Corse ont reçu à Ajaccio le congrès de l’Alliance libre européenne (on l’a déjà évoqué plus haut).

 

Les relations avec les nationalismes régionaux de l’ensemble français ne sont pas négligées pour autant : Jean-Guy Talamoni a signé un accord de partenariat avec le président (indépendantiste) du Congrès de Nouvelle-Calédonie « qui vise à renforcer les liens d’amitié et de fraternité entre la Corse et la Nouvelle-Calédonie, les relations de coopération interparlementaire dans tous les domaines d’intérêt mutuellement profitable et le partage des expériences et des pratiques institutionnelles.

  (…) "Nos échanges porteront prioritairement sur trois domaines : la construction d’une société prospère, juste et solidaire, l’adaptation à l’urgence climatique et écologique et la conservation et la promotion de notre héritage linguistique et culturel", a expliqué le Président Talamoni. »

 Site de l’Assemblée de Corse, 11 octobre 2019 https://www.isula.corsica/assemblea/L-Assemblee-de-Corse-partenaire-du-Congres-de-Nouvelle-Caledonie_a455.html

 

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 Jean-Guy Talamoni avec le président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, l'indépendantiste  Roch Wamytan, lors de la signature de la convention de partenariat le 11 octobre 2019.

© Maison de la Nouvelle-Calédonie

 http://outremers360.com/politique/le-congres-de-nouvelle-caledonie-et-lassemblee-corse-signent-une-convention-de-partenariat-a-paris/

 

 

Jean-Guy Talamoni a participé à une réunion par visio-conférence avec Carles Puigdemont, l’ancien président de la Generalitat de Catalogne, en exil en Belgique depuis les poursuites lancées contre lui par la justice espagnole après le référendum de 2017, considéré comme illégal.

 

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 Jean-Guy Talamoni lors d'une visio-conférence avec Carles Puigdemont, ancien président de la Generalitat de Catalogne, en exil en Belgique.

Corse net Infos, 8 mai 2019.

https://www.corsenetinfos.corsica/Futur-de-la-democratie-en-Europe-De-Bruxelles-a-Ajaccio-la-voix-de-Carles-Puigdemont_a40554.html

 

 

Enfin, plus surprenant, J-G. Talamoni a (brièvement) rencontré le pape François et lui a remis une lettre rappelant les anciens liens entre la Corse et le Saint-Siège (la Corse a longtemps été considérée comme une terre appartenant au « patrimoine de Saint Pierre », même si à une courte exception près, elle n’a jamais été régie par la Papauté).  De vieux liens historiques et culturels peuvent ainsi être réactivés pour procurer un capital de sympathie toujours utile. Si cette rencontre avait été connue des Jacobins et complotistes, ils auraient sans doute pu clamer que les nationalistes voulaient vendre la Corse au Vatican…

 

 

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 Jean-Guy Talamoni avec le pape François lors d'une courte rencontre au Vatican. A ses côtés, l'abbé Frédéric Constant et le diacre Pierre-Jean Franceschi.

Corse-Matin, 23 mars 2017.

 https://www.corsematin.com/article/article/jean-guy-talamoni-au-vatican-au-nom-du-pere

 

 

 

LE POLITIQUEMENT CORRECT NE SE MANGE PAS EN SALADE

 

 

 

 

La Corse est intégrée dans l’ensemble français. C’est un constat. Faut-il, pour autant, que les nationalistes corses, pour se faire bien voir, soient prêts à emboiter le pas à toute manifestation du politiquement correct qui a cours en France ?

 Certes on n’a que trop tendance à accuser le nationalisme corse (et tous les nationalismes régionaux) d’avoir des positions discriminatoires, (puisqu’ils veulent sortir de « la république » (française), qui comme chacun sait, défend les « valeurs universelles »). De plus le nationalisme est « dangereux » comme l’affirment ceux qui, par sottise ou par volonté de dénigrer ou les deux, ne font aucune différence entre d’un côté le souhait d’avoir un Etat correspondant à son identité et de l’autre, la volonté de domination et le sentiment de supériorité par rapport aux autres peuples, une forme de nationalisme qui caractérise les grandes nations et dont la France est loin d’être exempte.

 

On comprend donc que les nationalistes corses essaient de se défendre de ces imputations en donnant des gages à l’opinion dominante en France.

 Pour autant, les nationalistes corses ne semblent pas partager le délicieux frisson des médias français (soyons honnêtes, les médias belges francophones ne sont pas en reste) lorsqu’ils parlent du parti nationaliste flamand N-VA, classé souvent à l’extrême-droite alors qu’il est membre de l’Alliance libre européenne (même s’il ne siège pas au groupe parlementaire de l’ALE commun avec les Verts au Parlement européen). Or, l’ALE n’accueille que des partis respectueux des principes démocratiques et de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les positions sur l’immigration de la N-VA sont peut-être la cause de cette « mauvaise réputation », puisque ce sujet est devenu délibérément le principal marqueur du bien et du mal en politique (et hors de la politique aussi). Les déclarations programmatiques de la N-VA (par exemple sur son site, en français, https://francais.n-va.be/questions-frequentes) sont tout-à-fait humanistes*, mais elle est hostile à l’immigration incontrôlée – comme tout le monde, d’ailleurs, sauf qu’elle entend bien faire ce qu’il faut pour s‘y opposer.

 

                                                                     * On peut lire notamment : « Nous ne pratiquons pas un nationalisme exclusif, nous n’entendons pas exclure des groupes ethniques particuliers. (…) La N-VA compte d’ailleurs dans ses rangs des parlementaires d’origine étrangère, comme Zuhal Demir et Nadia Sminate. (…) tout individu qui le souhaite peut obtenir la citoyenneté flamande [ici au sens d’appartenir à la Communauté, il n’y a pas juridiquement de citoyenneté flamande] et ce, sans renier sa propre identité. »

 

Dans le journal nationaliste corse Arritti, on peut lire par exemple un compte-rendu chaleureux de la fête nationale flamande (11 juillet) par une responsable du journal, présente à l’invitation d’une association nationaliste indépendante des partis, le Vlaamse Volksbeweghing (VVB, Mouvement Populaire Flamand) :

 http://arritti.corsica/attualita/11-juillet-vlaamse-festdag/

 

 

S’agissant de l’attitude envers la Ligue de Salvini, au moins une des composantes importantes du nationalisme corse, le Partitu di a Nazione Corsa (d’abord fusionné dans Femu a Corsica, Faisons la Corse, de Gilles Simeoni, ce parti s’est reformé par la suite) avait désapprouvé en 2019 l’alliance du Parti sarde d’action (Ps d’Az, théoriquement indépendantiste) avec la Ligue de Salvini et d’autres mouvements dits de centre-droit (mais parfois très à droite) dont Forza Italia et Fratelli d’Italia, lors des élections régionales en Sardaigne. Il semble même que le parti corse aurait conseillé aux Sardes de voter pour d’autres candidats (il est vrai qu’il existe d’autres mouvements indépendantistes sardes). L’alliance a permis au leader du Ps d’Az, Christian Solinas (déjà sénateur grâce à l’appui de la Ligue), de devenir président de la région.

 Le Ps d’Az a d’ailleurs été suspendu de l’ALE en raison de son alliance avec la Ligue de Salvini.

 Néanmoins un responsable du bureau politique de Femu a Corsica dans le journal Arritti prenait ses distances avec la position du PNC.

 L’auteur de l’article déclarait notamment : « Pour la première fois depuis l’apparition du nationalisme moderne, dans les années 20, deux Présidents nationalistes sont au pouvoir en Corse et en Sardaigne offrant des perspectives de collaboration sans précédent et une situation politique inconnue jusqu’alors. » Il rappelait qu’un des points du programme de Salvini était la transformation de l’Italie en Etat fédéral.

  http://arritti.corsica/attualita/un-vote-aux-consequences-multiples-deuxieme-partie/

 

 

 

 

 

UN DRAPEAU ROUGE ET BLANC SUR LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG

 

 

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 Le drapeau alsacien rouge et blanc flotte (illégalement !) sur la cathédrale de Strasbourg, 11 novembre 2018.

 

 

L’hostilité marquée en France aux mouvements nationalistes/régionalistes par les tenants de l’opinion majoritaire apparait clairement dans la réaction d’une élue socialiste à un épisode récent :  le 11 novembre 2018, des personnes ont hissé (avec tous les risques que cela comportait) le drapeau traditionnel alsacien (surnommé Rot un Wiss, rouge et blanc)* sur la flèche de la cathédrale de Strasbourg. L’élue s’indigne sur son compte twitter à moins que ce soit facebook, parle de « dérive identitaire », de manque de respect en ce 11 novembre, mentionne un hashtag « No pasaran ». Ainsi manifester son identité alsacienne est pour cette élue tout simplement une manifestation fasciste, qui sans doute doit lui rappeler, selon la formule consacrée « les heures les plus sombres de notre histoire ». La réaction de l’élue ne s’explique que par un esprit qui fonctionne uniquement par réflexe pavlovien.**

 

                            * Le drapeau à 2 bandes horizontales rouge et blanche a été adopté par le landtag (assemblée) d’Elsass-Lothringen en 1912, mais non accepté par le gouvernement impérial allemand. Il reprend les couleurs rouge et banche traditionnelles en Alsace. Le drapeau, considéré comme le symbole des autonomistes, a retrouvé récemment une visibilité lors des manifestations contre la région Grand Est, lors du mouvement des Gilets jaunes, etc.

 

                         Cette élue n’est pas la seule à avoir réagi négativement. Un élu de La République en marche a aussi entonné le couplet « quel manque de respect en ce 11 novembre ».

 

 Le mouvement alsacien Unser Land, Notre terre (membre de l’ALE) qui s’est réjoui de l’apparition du drapeau alsacien dans le ciel strasbourgeois (même s’il a été enlevé rapidement par les agents de l’oeuvre de la cathédrale, seuls habilités à opérer, et que l’Etat a déclaré son intention de porter plainte) a aussi appelé l’attention sur un sujet qui ne doit pas préoccuper plus que ça l’élue socialiste et ses collègues des grands partis.

 

Lors des commémorations du 11 novembre, il est question seulement des militaires qui sont morts et ont combattu pour la France. Or, en 1914-18, les Alsaciens et les Lorrains de Moselle étaient, légalement, des Allemands (ceux nés après 1871 n’ayant connu que l’appartenance à l’Allemagne) et combattaient dans l’armée allemande. Leur situation est donc complètement oubliée dans les commémorations.  En France le « devoir de mémoire » tellement vanté ne semble prendre tout son sens que si la mémoire est sélective.

 

On peut lire ici (https://www.unserland.org/lettre-a-m-roland-riess-maire-de-strasbourg/) le courrier adressé en novembre 2019 par Unser Land au maire de Strasbourg et probablement resté sans réponse, ainsi que le discours de la présidente d’Unser Land lors du 11 novembre 2019 (https://www.unserland.org/discours-dandree-munchenbach-a-strasbourg-a-loccasion-de-la-ceremonie-alsacienne-du-11-novembre/)

 

L’attitude des pouvoirs publics français et des élus des grands partis est loin de celle des représentants et des populations du Sud-Tyrol italien qui commémorent dans un esprit pacifique et de réconciliation européenne la participation de leurs ancêtres, incorporés dans l’armée autrichienne, au conflit 14-18 (qu’on me permettra de considérer à titre personnel, comme un naufrage de la civilisation, remarque valable pour tous les camps)*.

 

                                 * Il est inutile de faire remarquer qu’en France, des commémorations ont lieu associant dans un esprit de réconciliation les Français et les Allemands : ici, il s’agit de reconnaître que des personnes, qui ont droit à ce que leur sacrifice soit évoqué, ont combattu pour ce qui était, légalement et peut-être même sentimentalement, leur pays, l’Allemagne et surtout le land Elsass-Lothringen. Quant à répondre qu’on ne leur avait pas demandé leur avis, il me semble que l’objection vaut aussi pour les combattants français.

 

En 2019, une cérémonie réunissant les représentants du Tyrol italien et du Tyrol autrichien s’est tenue à Rovereto au Colle di Miravalle, devant la cloche Maria Dolens, installée en 1925 qui sonne depuis tous les jours en souvenir des hommes tombés au combat (https://www.ufficiostampa.provincia.tn.it/Comunicati/Fugatti-Le-vicende-storiche-del-Trentino-e-del-Tirolo-hanno-radici-comuni-che-devono-essere-costantemente-coltivate).

 

 Cette thématique permet de rappeler que le conseil exécutif de Corse et l’Assemblée de Corse ont symboliquement réhabilité les fusillés « pour l’exemple » corses de la guerre de 14-18 et salué la mémoire de toutes les victimes des exécutions de toutes les nationalités, en espérant ouvrir la voie à une mesure de l’Etat français, reportée jusqu’à présent.

 https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/haute-corse/corse-rehabilite-ses-fusilles-exemple-durant-premiere-guerre-mondiale-1742227.html

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

 

Nous clôturons ici cette série consacrée à une comparaison du nationalisme corse avec d’autres nationalismes régionaux et leurs manifestations. Comme on l’a déjà dit, comparer n’est pas poser une équivalence : c’est montrer les similitudes et les différences, pas seulement entre les mouvements nationalistes eux-mêmes, mais aussi sur la façon dont les Etats acceptent ou refusent de prendre en considération les identités régionales, même sous leur forme indépendantiste.

 

En France, les identités régionales sont suspectes, surtout lorsqu’elles demandent une reconnaissance politique. Faire flotter le drapeau alsacien en Alsace scandalise quelques politiciens locaux membres des grands partis nationaux et biberonnés au politiquement correct. Au Danemark, lors de la fête du Groenland et des île Féroé, c’est le drapeau de ces territoires autonomes qui remplace le drapeau danois sur tout le territoire danois – et bien entendu, c’est leur drapeau qui flotte légitimement sur les territoires concernés.

 

En France, les élus corses suscitent l’incompréhension ou le rejet simplement parce qu’ils utilisent les symboles de l’identité corse ou parlent corse dans l’assemblée de la région ; certains s’étonnent qu’ils puissent siéger dans des institutions de la république, puisqu’ils veulent sortir de la république. Les jacobins les plus sectaires rêvent de poursuites pénales, d’exclusion. Les modérés, ceux qui jouent aux gens raisonnables, se contentent de désapprouver ou de dire qu’ils ne comprennent pas qu’on reste « enfermé » dans des attitudes archaïques.

 Au Royaume-Uni, des nationalistes, membres de partis qui ont l’indépendance de leur territoire dans leur programme, sont considérés comme des membres respectables de la collectivité : non seulement ils siègent légitimement dans toutes les assemblées, nationales et locales, conformément au choix des électeurs, mais les gouvernants leur manifestent estime et considération : ils sont nommés membres du Conseil privé de la reine ou de la Chambre des Lords. Leur langue, au lieu d’être ridiculisée ou négligée, est l’objet d’un soutien de l’Etat.

 

Au Canada, le pouvoir fédéral a admis que le Québec formait une nation.

 De même qu’on trouve normal que l’Etat considère comme son devoir de défendre l’égalité entre les sexes ou de combattre les discriminations, on trouve normal qu’il soutienne les identités régionales.

 

D’autres questions et comparaisons auraient pu être évoquées dans ces messages : par exemple, la possibilité de créer une citoyenneté régionale (évoquée au Québec, cette citoyenneté existe à Aland) ou encore la place des hymnes des nationalités régionales, à peine effleurée (du Dio Vi Salvi Regina au Vlaamse Leuw, le lion des Flandres, le sujet est vaste). On pouvait évoquer aussi les décorations crées par les Etats fédérés ou régions autonomes, comme l’Ordre national du Québec.

 

Tels qu’ils sont, nous espérons que ces messages susciteront des réflexions et surtout nous souhaitons terminer sur un point : l’alliance des mouvements nationalistes régionaux présents en France est embryonnaire. Chacun essaie d’avancer de son côté, les uns un peu mieux que les autres, mais sans unité d’action – donc avec des résultats en conséquence.

 Une meilleure coordination, une alliance effective des divers mouvements, présenterait des avantages et aurait surtout l’intérêt de montrer qu’il n’y a pas, comme on le dit de façon polémique et intéressée, « les Corses » d’un côté et de l’autre, « le reste de la France » ou « la France ». Il y a d’un côté ceux qui se reconnaissent en priorité dans les nationalités régionales présentes sur le territoire français et de l’autre ceux qui préfèrent l’unité à la diversité et qui ont imposé depuis longtemps cette préférence aux autres, profitant dès lors d’une position dominante voire hégémonique. Il serait peut-être temps de changer.

 

 

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28 décembre 2019

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES, TROISIEME PARTIE LE FEDERALISME

 

 

 

 

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES

TROISIÈME PARTIE

GROS PLAN SUR LE FÉDÉRALISME

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

On pensera peut-être que nous sommes loin de la question corse en examinant les caractéristiques des régimes fédéraux qui fonctionnent dans des pays voisins. Mais on pourra y trouver des enseignements utiles sur la façon de reconnaître l’existence de plusieurs nationalités ou de plusieurs peuples sur un territoire étatique commun.

Bien entendu, nous n’imaginons pas un instant que la France puisse adopter un régime fédéral. Il existe bien sur le territoire français des régions à forte identité (pour employer cette expression passe-partout), qui pourraient justifier de former une fédération. Mais cette solution est tellement aux antipodes de l’idéologie dominante qu’elle est inenvisageable en France. Non pas qu’un pays unitaire ne puisse pas se transformer en pays fédéral – ç’a été le cas pour la Belgique -– mais il faut un ensemble de conditions qui font défaut en France.

En France, le concept de fédéralisme est, proprement, « impensable », selon l’expression du professeur de droit Olivier Béaud (Fédéralisme et Fédération en France : histoire d’un concept impensable ? », Annales de la faculté de droit de Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000).

 

 

DÉFINITION DU FÉDÉRALISME

 

 

  

« Système politique dans lequel un État fédéral partage les compétences constitutionnelles avec les États membres, souverains dans leurs propres domaines de compétence. » (Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) https://www.cnrtl.fr/definition/f%C3%A9d%C3%A9ralisme)

 

  « Le fédéralisme est un système politique dans lequel une association d’entités autonomes, dites fédérées, est réunie au sein d’un État fédéral, auquel elles participent. Il peut résulter soit d’une association (lorsque plusieurs États indépendants abandonnent une partie de leur souveraineté au profit d’une superstructure), soit d’une dissociation (lorsqu’un État unitaire décide, de créer en son sein une pluralité d’entités autonomes).

Il n’y a pas de modèle unique d’État fédéral, le niveau d’intensité de l’autonomie des entités fédérées (appelées « États », « provinces », « Länder », « sujets de la fédération », « régions », « communautés (autonomes) », « cantons », etc.) variant d’un pays à l’autre. En général, le pouvoir législatif fédéral est constitué de deux chambres, la première représentant la population au niveau fédéral et la seconde les entités fédérées. »

Site belge Justice en ligne http://www.justice-en-ligne.be/article15.html

 

« Fondamentalement, la Fédération renvoie à l’idée d’association de plusieurs entités étatiques qui cherchent à conserver leur existence politique en rejoignant un ensemble plus vaste bénéficiant d’une autonomie institutionnelle. Cela signifie que la Fédération, au sens moderne du terme, est certes une Union, mais une Union d’États. » (compte-rendu du livre d’Olivier Béaud, Théorie de la Fédération, Paris, PUF, 2007 (2e édition mai 2009), par Thierry Chopin, Critique internationale 2010/1 (n° 46), https://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2010-1-page-187.htm#no455

 

Signalons enfin une ambigüité terminologique. Quand on dit, par exemple, que « la Belgique est un Etat fédéral » (art. 1er de la Constitution belge), on veut dire qu’elle est organisée selon le principe de la fédération. Mais quand on évoque les structures de la fédération et qu’on parle « d’Etat fédéral » et « d’Etats fédérés », l’expression « Etat fédéral » désigne alors, non l’organisation étatique du pays tout entier, mais seulement l’organisme chargé des matières communes, ce qui peut créer une confusion. En Belgique, le niveau de pouvoir commun, donc fédéral, par opposition aux entités fédérées, est appelé « Autorité fédérale », mais ce n’est pas le cas dans d’autres pays, ni dans les formulations des études sur le sujet.

 

 

 

LES PRINCIPES D’UN ÉTAT FÉDÉRAL 

 

 

En Allemagne et en Suisse, la constitution prévoit que les états fédérés (les Länder et les Cantons*) ont une compétence souveraine de principe, l’Etat fédéral ayant une compétence d’exception. Mais en fait, les compétences de l’Etat fédéral sont multiples et l’exception est bien près d’être la règle.

  • L’usage des majuscules est un casse-tête ici. Nous donnons plutôt raison à cet utilisateur, https://www.question-orthographe.fr/question/etat-ou-etat/ mais la Constitution suisse écrit « canton » sans majuscule ! Nous avons mis une majuscule à Canton, sauf évidemment dans les citations de la Constitution suisse. Nous écrivons les mots étrangers en italiques, sauf Land, Länder, entrés dans l’usage français (avec généralement une majscule). Pour uniformiser, nous écrivons partout Constitution avec une majuscule, sauf quand le mot ne se réfère pas à un pays ou Etat fédéré déterminé (sauf omission !).

 

 

Loi fondamentale pour la République fédérale d'Allemagne (Grundgesetz für die Bundesrepublik Deutschland)

Article 30

[Répartition des compétences entre la Fédération et les Länder]

L’exercice des pouvoirs étatiques et l’accomplissement des missions de l’État relèvent des Länder, à moins que la présente Loi fondamentale n’en dispose autrement ou n’autorise une règle différente.

Constitution fédérale de la Confédération suisse*

du 18 avril 1999 (Etat le 23 septembre 2018)

Art. 3 Cantons

Les cantons sont souverains en tant que leur souveraineté n’est pas limitée par la Constitution fédérale et exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération.

 

                                                            * Noter l’expression curieuse « Constitution fédérale de la Confédération suisse ». En effet, le nom officiel du pays est « Confédération suisse » (et non « Confédération helvétique », comme on le dit souvent - par contre on utilise parfois l’expression en forme latine Confoederatio helvetica). Le nom officiel ne reflète pas la nature institutionnelle exacte de la Suisse : depuis 1848, la Suisse n’est plus une confédération d’États, mais un État fédéral. Mais il est significatif que l’expression « Confédération » ait été conservée.

 

En Belgique, une disposition similaire existe dans la Constitution mais ce n’est qu’un trompe-l’œil : inscrite en 1993 [date à laquelle la Constitution a reconnu pour la première fois la Belgique en tant qu’état fédéral], la disposition n’est jamais entrée en vigueur faute de consensus politique et ce sont des lois spéciales qui précisent les compétences des communautés et régions*.

         * La Constitution belge met une minuscule à ces mots quand ils sont utilisés de façon abstraite, une majuscule lorsqu’il s’agit de telle ou telle communauté ou région en particulier (par ex. la Région Bruxelles-Capitale). Nous suivons cet usage, sauf omission !

 

 

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Pièce suisse de 20 centimes Tête de Libertas, avec l'inscription Confoederatio helvetica.

Site Numista.

 https://fr.numista.com/catalogue/pieces178.html

 

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Le fronton du Palais fédéral à Berne, siège du Parlement et du gouvernement. L'inscription latine Curia Confoederationis Helveticae signifie "palais  - au sens ici de siège des institutions - de la Confédération suisse".

Site La Question du latin, article du 7 janvier 2018 , qui demande: "Pourquoi cette inscription latine au fronton du Palais fédéral de Berne quand on dispose déjà de quatre langues nationales : l’allemand, le français, l’italien et le romanche ? Répondre à cette (fausse) question nous conduira à examiner les spécificités linguistiques  de la Suisse et à comprendre pourquoi elle en partage certaines avec la Belgique (comme septante et nonante)."

 https://enseignement-latin.hypotheses.org/10444

 

 

PARTAGE DES COMPÉTENCES :  ALLEMAGNE ET SUISSE

 

 

En Allemagne, une quinzaine de compétences sont uniquement dévolues au Bund (Etat fédéral). Il existe aussi une trentaine de domaines de compétences concurrentes (Bund et Länder) :  les Länder ont le pouvoir de légiférer aussi longtemps et pour autant que la Fédération n’a pas fait par une loi usage de sa compétence législative. Les länder sont exclusivement compétents en matière d’enseignement scolaire (et universitaire dans une moindre mesure), de droit des collectivités locales, de développement économique régional, de police, d’exercice des cultes. et d’affaires culturelles (dont les médias)

La majorité des tribunaux d'Allemagne relève également des Länder.

 

Les compétences des Etats fédérés, dans les deux pays, tendent même à se restreindre : « De fait, depuis l’entrée en vigueur de la Constitution, le gouvernement fédéral n’a cessé d’élargir son champ de compétences au détriment des Länder » (Anne-Marie le Gloannec, Le fédéralisme allemand : paradoxes et perversions https://books.openedition.org/septentrion/16271?lang=fr

 

Cette tendance amène des critiques et des correctifs (réforme de 2006 en Allemagne redonnant aux Länder plus de poids ; de plus, dans quelques domaines relevant de la compétence fédérale, les Länder ont gagné le droit de voter des lois qui s'écartent des normes de la Fédération).

Dans les deux pays, l’application de la législation fédérale est confié, dans sa plus grande partie aux cantons et aux Länder («  les Länder exécutent les lois fédérales » ; « Les cantons mettent en oeuvre le droit fédéral conformément à la Constitution et à la loi »)*

                         * La Constitution suisse précise à cet égard « La Confédération laisse aux cantons une marge de manoeuvre aussi large que possible en tenant compte de leurs particularités. »

Il en résulte que l’administration fédérale est presque inexistante, sinon au niveau des ministères « centraux ».

 

 La constitution allemande prévoit qu’en cas de conflit, le droit fédéral s’applique en priorité :

Article 31

[Primauté du droit fédéral]

Le droit fédéral prime le droit de Land.

 

Mais cela ne signifie pas que les Länder soient une institution subalterne :

« Ce qui est caractéristique de l’Etat fédéral, c’est que l’Etat global [fédéral] a la qualité d’Etat et que les Etats membres ont la qualité d’Etat (…).

Les Länder ont la qualité d’Etat, à titre originaire ; « Même réduit dans ses objets, il ne s’agit pas d’un pouvoir souverain dérivé de la Fédération, mais d’un pouvoir souverain reconnu par elle ».

Christian Autexier, Introduction au droit public allemand, chapitre IV, PUF, 1997; Reprint Revue générale du droit, 2015, numéro 20323 (www.revuegeneraledudroit.eu/?p=20323)

 

La qualité partagée d’Etats constitutifs est une constante du fédéralisme : « Comme le dit George Anderson « Si tant est que l’on puisse définir une certaine essence du fédéralisme, on peut la trouver dans l’existence de deux ordres de gouvernements instaurés par la constitution nationale, chacun d’eux disposant d’une autonomie originaire, et le fait que les autorités de chaque niveau soient en tout premier lieu responsables devant leurs électeurs respectifs. » (Nicolas Schmitt, Le fédéralisme : plus fragile et plus nécessaire que jamais Quelques réflexions illustrées par la Suisse et les pays d'Afrique, L'Europe en Formation 2012/1

https://www.cairn.info/revue-l-europe-en-formation-2012-1-page-143.htm

 

L’égalité de principe entre Etat fédéral et Etats fédérés apparait dans certaines formulations constitutionnelles, ainsi en Suisse :

Art. 44 Principes

1. La Confédération et les cantons s’entraident dans l’accomplissement de leurs tâches et collaborent entre eux.

2. Ils se doivent respect et assistance. Ils s’accordent réciproquement l’entraide administrative et l’entraide judiciaire.

3. Les différends entre les cantons ou entre les cantons et la Confédération sont, autant que possible, réglés par la négociation ou par la médiation.

 

 Ici encore, la Constitution suisse prévoit :

   Art. 49 Primauté et respect du droit fédéral

1 Le droit fédéral prime le droit cantonal qui lui est contraire.

2 La Confédération veille à ce que les cantons respectent le droit fédéral.

 

Dans la Constitution allemande, est interdite toute modification qui porterait atteinte :

- à l'organisation de la Fédération en Länder ;

- au principe de la participation des Länder à la législation.

Les Länder participent à la législation et à l’administration fédérale par le Bundesrat, seconde chambre du Parlement allemand. Il ne s’agit pas d’une chambre élue mais d’une chambre composée de membres des gouvernements des Länder qui les nomment et les révoquent. Chaque Land dispose de voix en fonction de sa population. Les voix d'un Land ne peuvent être exprimées que de manière uniforme.

Il n'existe pas d'élections du Bundesrat. Du point de vue constitutionnel, le Bundesrat est un organe permanent, qui se renouvelle régulièrement avec les élections des parlements des Länder.

En cas de désaccord du Bundesrat sur un projet de loi, la chambre élue, le Bundestag, a l’avantage.

La situation est différente en Suisse, dans la Chambre des Etats, qui représente les Cantons au parlement suisse (appelé Assemblée fédérale). La Chambre des Etats a exactement les mêmes compétences que le Conseil national, l’autre assemblée du parlement suisse. Les conseillers aux États (parfois appelés sénateurs) sont élus par la population du Canton et non nommés par les Cantons. Chaque Canton est libre de décider des règles concernant l'élection des conseillers aux États.

 La Constitution suisse prévoit également que la Confédération protège les Cantons :  

Art. 52 Ordre constitutionnel

1 La Confédération protège l’ordre constitutionnel des cantons. (…)

Art. 53 Existence, statut et territoire des cantons

1 La Confédération protège l’existence et le statut des cantons, ainsi que leur territoire.

(…)

 

 

RÉFORMES DU FÉDÉRALISME

 

 

En Allemagne et en Suisse, les années 2010 ont vu l’adoption de plans destinés à rendre le fédéralisme plus efficace et à diminuer l’enchevêtrement des compétences entre Etat fédéral et Etats fédérés. Il s’agit de réformes techniques qu’on se borne à évoquer ici (voir par exemple l’article Réformes du fédéralisme : qui de l’Allemagne ou de la Suisse s’en sort le mieux 

https://www.defacto.expert/2016/11/15/reformes-du-federalisme-qui-de-lallemagne-ou-de-la-suisse-sen-sort-le-mieux/?lang=fr

Bien qu’il existe en Suisse (comme en Allemagne) une tendance (parfois contestée) au renforcement des pouvoirs fédéraux par rapport aux pouvoirs des Etats, le fédéralisme est reconnu comme l’un des piliers  de l’identité suisse.

Des institutions lui sont consacrées : l’Institut du fédéralisme https://www3.unifr.ch/federalism/fr/

et la Fondation pour la collaboration confédérale  http://www.chstiftung.ch/fr/

Cette dernière est à l’initiative de la déclaration de Montreux (2017) qui reconnaît l’importance du fédéralisme sous le titre : Le fédéralisme, la force de la Suisse. La déclaration indique :

« Il apparaît que de larges pans de la population ignorent ce que signifie réellement le fédéralisme pour notre pays. Cela vaut notamment pour les plus jeunes alors que c’est à eux qu’appartient l’avenir de la Suisse.
Les signataires de la présente déclaration affirment leur attachement au fédéralisme qui a fait de la Suisse ce qu’elle est. ».

https://www.federalisme2017.ch/assets/articles/declaration-de-montreux-federalisme-f.pdf

Parmi les signataires présents aux débats de la Fondation, Simonetta Sommaruga, membre du Conseil fédéral et ancienne présidente de la Confédération*.

                                     * La Confédération est présidée à tour de rôle pendant un an par un membre du Conseil fédéral, organe dirigeant collectif de la Confédération. Le Conseil fédéral est composé de 7 membres élus pour 4 ans par l’Assemblée fédérale selon la « formule magique » qui assigne à chaque grand parti un nombre d’élus au collège gouvernemental. Le président pour 2019 est Ueli Maurer (Union démocratique du centre, droite « populiste ») ; en 2020 le poste sera de nouveau occupé par Simonetta Sommaruga (Parti socialiste). Ainsi en Suisse siègent à la direction de la Confédération des élus de sensibilité politique très diverse, qui gouvernent ensemble, le plus souvent en bonne entente.

 

 

LA BELGIQUE

 

 

Il existe en Belgique trois communautés (Communauté française [sic, il semble que francophone aurait été plus exact], Communauté flamande et Communauté germanophone) et trois régions (Wallonie, Bruxelles-Capitale et Flandre).

Sans entrer dans tous les détails, les Communautés sont compétentes pour les matières culturelles (y compris l’enseignement et l’usage des langues) et les matières personnalisables (santé, aide sociale). Leur compétence s’exerce dans les limites des régions linguistiques. Les Régions sont compétentes pour l’aménagement du territoire, l’économie, l’emploi, la tutelle des collectivités locales etc.

Le pays est divisé en une zone de langue française, une zone de langue néerlandaise, une zone de langue allemande et une zone bilingue français-néerlandais (Bruxelles-Capitale). Les Communautés sont compétentes sur le territoire de la zone linguistique correspondante, et les deux Communautés française et flamande sont aussi compétentes pour la région bilingue Bruxelles-Capitale. 

Les compétences qui ne sont ni attribuées aux Régions ni aux Communautés relèvent de l’Etat fédéral. Néanmoins en certains cas, il existe des compétences partagées entre les niveaux fédéral et fédéré  : ainsi il y a quatre ministres de l’environnement en Belgique, le ministre fédéral et les ministres des Régions, ce qui provoque parfois l’agacement*

                                       * « Lors des différentes manifestations pour le climat de ces dernières semaines, beaucoup remettent en question l’existence de quatre ministres de l’Environnement en Belgique. (…) Il est certain qu’avec quatre ministres de l’Environnement, il n’est pas toujours évident de s’y retrouver » (https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_trois-regions-et-un-etat-federal-qui-fait-quoi-en-matiere-de-climat-en-belgique?id=10134622

 

 

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 Le drapeau de la Wallonie (avec le "coq hardi"), le drapeau national (ou fédéral) belge, le drapeau de la Flandre avec le lion, présenté avec des ongles et une langue rouge sur les symboles officiels  (les couleurs rappellent alors celles du drapeau belge), tandis que sur les drapeaux indépendantistes flamands, le lion est complètement noir. La communauté germanophone a aussi son drapeau,  comme la Région Bruxelles-Capitale, et les institutions représentant les deux communautés linguistiques présentes à Bruxelles. Juridiquement, le drapeau de la Wallonie est commun à la Région Wallonie et à la Communauté française (devenue Fédération Wallonie-Bruxelles), le drapeau flamand est celui de la Communauté flamande qui exerce aussi les attributions de la Région Flandre. Un peu complexe, mais on s'y retrouve.

Photo sur le site du journal Le Soir, article La Belgique survivrait-elle au confédéralisme façon N-VA? 11/07/2019

https://plus.lesoir.be/236064/article/2019-07-11/la-belgique-survivrait-elle-au-confederalisme-facon-n-va

 

 

 

Pour simplifier un peu le système, les compétences de la Région Flandre sont exercées par la Communauté flamande. Mais pour le compliquer un peu, des structures spécifiques ont été créées pour exercer certaines compétences communautaires dans la Région de Bruxelles-Capitale (RBC), puisque cette région est officiellement bilingue. Il s’agit de deux organes indépendants :

        - la COCOF (Commission communautaire française de la RBC) ;

       - la COCOM (Commission communautaire commune de la RBC), pour les matières personnalisables qui ne se rattachent pas à un groupe linguistique ;

       - Et d’un organe non indépendant, la CCF (Commission communautaire flamande de la RBC, ou VGC (Vlaamse Gemeenschapscommissie), émanation de la Communauté flamande.

 

Dans le langage politique belge, les territoires constitutifs de la fédération sont appelés entités fédérées en français et deelstaten (littéralement États fédérés) en néerlandais.

Ainsi, au terme de réformes extraconstitutionnelles, la Belgique fédérale est désormais constituée de facto de sept entités fédérées.

 Chaque entité à son Parlement* et son gouvernement (ou collège pour les entités communautaires bruxelloises) désigné par son Parlement. Chaque gouvernement est dirigé par un ministre-président qui prête serment devant le roi ainsi que devant le Parlement de l’entité**.

                      * Mais le Parlement de la Communauté française est formé par l’intégralité des membres du Parlement de Wallonie, à l'exception des députés germanophones.

                      ** « Dans un souci de coordination entre entités fédérées francophones, les membres du gouvernement de la Communauté française peuvent être en même temps membres du gouvernement wallon ou du gouvernement bruxellois » (CRISP, article Communauté française). « Le gouvernement flamand comporte au moins un ministre domicilié dans la région bilingue de Bruxelles-Capitale. Dans un souci de coordination avec la minorité flamande de Bruxelles, il arrive qu'il compte un ministre qui est en même temps membre du gouvernement bruxellois » (CRISP, article Communauté flamande).

 

En raison de « l’équipollence des normes », les textes pris par les entités fédérées ont la même force que ceux émanant du gouvernement ou du parlement fédéral. Il n’exise donc ps en Belgique de règle similaire à celle des constitutions suisse ou allemande selon laquelle le droit fédéral prime sur le droit des entités fédérées. En cas de conflit, si chaque entité a bien agi dans son domaine de compétence (ce qui relève de l’examen de la Cour constitutionnelle), le conflit ne peut être résolu que par la négociation.

Toutes les Régions et Communautés possèdent des compétences internationales (négociation et signature de traités internationaux ; participation à la définition de la position belge dans des négociations internationales). De même, elles bénéficient de l'autonomie constitutive, c'est-à-dire du droit de modifier certains aspects de leur organisation* (CRISP, Centre de recherche et d'information socio-politiques http://www.vocabulairepolitique.be/entite-federee/

                        * Sur l'autonomie constitutive, voir l’article du site du CRISP http://www.vocabulairepolitique.be/autonomie-constitutive/ et la page du Sénat de Belgique https://www.senate.be/www/?MIval=/index_senate&MENUID=56000&LANG=fr&PAGE=/home/sections/institutioneel/20171129_institutional/20171129_institutional_fr.html

 

Les Communautés et Régions se sont dotées officiellement d'un drapeau, d'un hymne (mais la Communauté germanophone et la Région Bruxelles-Capitale n'ont pas d'hymne) et d'un jour de fête. Les Flamands ont choisi le 11 juillet, anniversaire de la bataille de Kortrijk/Courtrai en 1302, dite bataille des Eperons d’or, victoire des milices flamandes sur les chevaliers du roi de France. La Communauté française (devenue Fédération Wallonie-Bruxelles), a choisi  le 27 septembre, anniversaire de l’expulsion des troupes hollandaises en 1830, qui précède de quelques jours la proclamation de l’indépendance de la Belgique. Comme Bruxelles-Capitale est bilingue, les fêtes des deux Communautés linguistiques y sont aussi célébrées, mais Bruxelles-Capitale a aussi sa fête, Fête de l'Iris, du nom de la fleur symbolique de la Région*.

                                                                                                    * A Bruxelles, la fête de la Communauté flamande est marquée par un festival musical, Brussel Danst. Egalement le président du Parlement flamand vient faire un discours à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, accueilli par le maire (francophone) de la ville, en présence de toute la classe politique. En 2019, la fête a été un peu gâchée car pendant qu’il faisait son discours, le président du Parlement flamand était rattrapé par une publication internet qui l’accusait d’avoir usé de son influence pour faire attribuer une allocation à une escort girl de sa connaissance. Ce scandale venant une semaine après un incident où il avait été arrêté en voiture en état d’ébriété, il fut obligé de démissionner dans la foulée.

 Il faut préciser que la "frontière linguistique" a précédé la fédéralisation. La frontière est fixée en 1962-63 par des lois qui établissent trois zones, deux zones monolingues (Wallonie et Flandre) et une bilingue (Bruxelles et son agglomération), avec de part et d'autres de la frontière, des "communes à facilités". Le système sera complété ensuite par l'aménagement de la zone germanophone. L'application du principe de la langue unique en zone monolingue manque parfois de souplesse (en zone flamande, les panneaux routiers sont exclusivement en flamand, tant pis pour le Français qui ignore que Anvers se dit Antwerpen, Mons se dit Berg ou Lille Risjel - on suppose que le Belge francophone le sait, lui). Quant aux populations immigrées, elle adoptent nécessairement la culture et langue flamande ou française selon le lieu où elles résident (sauf à Bruxelles-Capitale); des parcours d'insertion, obligatoires sous peine d'amende, existent notamment en Flandre, mais la réalité, en Belgique comme ailleurs, est souvent différente des intentions légales (voir par exemple  Quelle politique pour changer les choses ?  L’intégration en Belgique et aux Pays-bas, Marc Hoogue, 2016, Septentrion,http://www.revues.be/septentrion/176-septentrion-3-2016/414-quelle-politique-pour-changer-les-choses-l-integration-en-belgique-et-aux-pays-bas ).

On imagine souvent que les diverses Communautés et Régions belges ne se parlent pas et agissent chacune de son côté (du moins pour chaque "camp" linguistique).

C'est bien entendu inexact; elles peuvent coopérer, ce qui aboutit à des textes à signataires multiples (voir exemple en annexe).

 

Ajoutons que les appellations des entités ont été modifiées sans que la Constitution soit modifiée pour autant : la Communauté-Région Flandre prend le nom d’Autorité flamande dans ses relations avec ses administrés, la Communauté française prend depuis quelques années le nom de Fédération Wallonie-Bruxelles et la Communauté germanophone celui d’Ostbelgien (Belgique de l’est).

 

  

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 Wallons et Flamands se retrouvent parfois ensemble pour soutenir des causes communes. Ici des militants venus devant le Parlement catalan soutenir les indépendantistes catalans arrêtés après le référendum de 2017. De gauche à droite, le drapeau occitan, le drapeau flamand, le drapeau wallon et le drapeau indépendantiste catalan.

 Ouest-France, 03/11/2017

 https://www.ouest-france.fr/europe/espagne/catalogne/les-nationalistes-flamands-denoncent-l-incarceration-des-dirigeants-catalans-5356221

 

 

   

CONFÉDÉRALISME

 

 

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Drapeau de la Flandre au balcon du Parlement flamand à Bruxelles, Place des Martyrs.

Bien que Bruxelles ne soit pas incluse dans la Région Flandre (puisque Bruxelles et 19 communes forment justement la Région Bruxelles-Capitale), les institutions flamandes (gouvernement et  Parlement) y ont leur siège, du fait que la Communauté flamande (qui a "fusionné" avec la Région Flandre) exerce ses compétences sur la région bilingue de Bruxelles-Capitale, comme d'ailleurs aussi la Communauté française.

 Site RTBF https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_accord-flamand-une-politique-d-immigration-et-d-integration-nettement-plus-stricte?id=10329078

 

 

 

En Belgique, le mot qui est aujourd’hui dans toutes les discussions est confédéralisme. Le plus important parti flamand, la N-VA (Nieuw-Vlaamse Alliantie ; Alliance néo-flamande ou Nouvelle Alliance flamande) a relancé en 2019 son projet pour aboutir à une Belgique confédérale.*

                      * En Flandre, aux dernières élections de mai 2019, 44% des électeurs ont voté pour des partis nationalistes flamands, le N -VA (centre-droit) et le Vlaamse Belang (classé à l’extrême-droite). Le N-VA gouverne la Région en coalition avec l’Open Vld et le CD&V, partis centristes flamands qui ne sont pas classés comme nationalistes (dans la mesure où ils ne se donnent pas pour but l’indépendance de la Flandre).

Certains s’en indignent déjà : que resterait-il de la Belgique à part le nom, le drapeau et le roi (ce qui n’est déjà pas si mal) ?

Voici déjà une vingtaine d’années, le professeur de droit Francis Delperée avait appelé le confédéralisme un fédéralisme pour les cons. Ce mépris provenait-il du fait que Delpérée est francophone et que le confédéralisme est proposé par les Flamands ? *

                                                      * Francis Delpérée a aussi été sénateur, député régional, député fédéral jusqu’en 2019. Membre du Parti démocrate humaniste (centre, ex-parti chrétien-social) ; le parti semble, paradoxalement, s’être converti au confédéralisme. En désaccord avec le parti sur sa ligne sécuritaire, Delpérée renonce à se présenter aux élections de 2019. Créé baron par le roi Albert II en 1994.

 

L’invective ressurgit régulièrement :

 Le fédéralisme con est de retour

« Le confédéralisme supposerait que la Flandre devienne bel et bien un État indépendant faisant face aux francophones. Mais en Belgique, depuis le début du XXIe siècle, le terme de confédéralisme a été investi d’un sens particulier. » https://www.moustique.be/22596/le-federalisme-con-est-de-retour

En effet, le confédéralisme tel qu’envisagé le plus souvent en Belgique ne vise pas la création de deux Etats indépendants liés par un pacte (voir article Confédéralisme, site du CRISP http://www.vocabulairepolitique.be/confederalisme/ ), mais plutôt un fédéralisme poussé à l’extrême.

Dans le grand journal Le Soir, on pouvait lire récemment une série d’articles sous le titre Le confédéralisme, trois difficultés fatales .

Voici un extrait, significatif des réflexions qui agitent les spécialistes du droit et les politiciens [nous conservons la typographie ; les crochets sont de nous].

11/12/2019, par Paul de Grauwe (lse) et Philippe Van Parijs (ucLouvain & ku Leuven), coordinateurs de l’initiative Re-Bel (rethinking Belgium’s institutions in the european context)

«  Le modèle confédéral [proposé par la N-VA] s’inspire explicitement du mode de fonctionnement de l’Union européenne. Les deelstaten [états fédérés] sont supposés conclure un traité fondamental (Grondverdrag), sont les gardiens de ce traité et détiennent la Kompetenzkompetenz [compétence de la compétence], c’est-à-dire le pouvoir d’allouer les compétences aux divers niveaux de pouvoir. Ils sont représentés de manière paritaire au sein de l’exécutif confédéral et leurs ministres-présidents constituent le « Conseil belge ».

Première interrogation : pourquoi le modèle confédéral de la N-VA réserve-t-il le privilège de membres constitutifs de la confédération à deux de nos deelstaten actuels : la Flandre et la Wallonie ? »

Les auteurs se demandent pourquoi l’Ostbelgien [communauté germanophone] et Bruxelles-Capitale sont exclues du raisonnement de la N-VA. S’agit-il d’une question de population pour l’un ou de superficie pour l’autre ?

« Y a-t-il une autre raison qui pourrait justifier d’exclure deux de nos deelstaten de la conclusion du Grondverdrag ou de la composition du Belgische Raad [Conseil belge- l’organe de gouvernement suprême prévu par le plan flamand] ? S’il n’y en a pas, n’est-il pas évident que si un jour la Belgique devait devenir confédérale, ce ne pourrait être qu’un confédéralisme à quatre ? »

(https://plus.lesoir.be/266276/article/2019-12-11/carte-blanche-confederalisme-trois-difficultes-fatales

L’interrogation de l’article « Y a-t-il une autre raison qui pourrait justifier… » renvoie évidemment à la question de Bruxelles, enclavée dans la Région Flandre, bien que les Flamands y soient minoritaires.

 

On peut trouver curieux cet étalage dans un journal francophone, de termes flamands (même si les auteurs sont sans doute bilingues d’origine flamande ?) - est-ce pour montrer qu’adopter le confédéralisme serait essentiellement au profit des Flamands? A noter que l’intitulé du groupe d’études (Think tank ?) est… en anglais :Re-Bel (rethinking belgium’s institutions in the european context), peut-être pour esquiver l’obligation de le traduire en deux voire trois langues.

On devine que la grande majorité de la population est moins intéressée par les subtilités constitutionnelles, mais est forcément concernée par le climat de chamboulement suggéré par une réforme profonde des institutions, dans un pays qui en est actuellement  à la mise en application de la « 6ème réforme de l’Etat »* (c’est l’appellation officielle) , dont les conséquences sont souvent très concrètes pour chacun, comme  le transfert de compétence en matière d’allocations familiales aux Communautés (à partir de 2019 en Flandre, en 2020 en Wallonie et RCB), avec liberté pour celles-ci de fixer les règles et les tarifs**

                              * Voir La sixième réforme de l’Etat, sur le site officiel Belgium.be https://www.belgium.be/fr/la_belgique/connaitre_le_pays/histoire/la_belgique_a_partir_de_1830/constitution_de_l_etat_federal/sixieme_reforme_etat.

                             ** En Wallonie, après débat interne, la nouvelle compétence est passée de la Communauté à la Région.  A Bruxelles, elle dépend de la Commission communautaire commune (voir l’ordonnance du  25 avril 2019 réglant l'octroi des prestations familiales dans la région de Bruxelles-Capitale http://www.ejustice.just.fgov.be/cgi_loi/change_lg.pl?language=fr&la=F&cn=2019042511&table_name=loi

 

 

  

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Le ministre-président de la Communauté germanophone, Oliver Paasch, prête  serment devant le Roi Philippe, au Palais Royal, en présence du vice-Premier ministre Kris Peeters, article du 18 6 2019, magazine Le Vif.

Les germanophones de Belgique, du fait qu'ils n'appartiennent à aucun des deux grands groupes linguistiques, sont souvent amenés à jouer un rôle de conciliateur entre ces derniers. Très loyalistes, ils ont choisi comme jour de fête de leur Communauté le jour de la fête du roi ! On les caractérise comme "les plus Belges des Belges". Le territoire germanophone fait partie de la région Wallonie.

  https://www.levif.be/actualite/belgique/le-ministre-president-germanophone-a-prete-serment-devant-le-roi/article-news-1155339.html

 

 

 

 

 

QUELQUES EXEMPLES DE COMPÉTENCES DES ÉTATS FÉDÉRÉS (ARTICLES DE PRESSE)

 

 

Quelques exemples de titres d’articles parus dans la presse, sans craindre les sujets « polémiques ».

 

Après le Tessin, Saint-Gall plébiscite l’interdiction de la burqa

publié dimanche 23 septembre 2018

Le canton de Saint-Gall va bannir le port de la burqa. Une loi qui interdit à toute personne se dissimulant le visage dans l’espace public, pour autant que cela menace la sécurité a été acceptée par 66,65% des votants. Une interdiction similaire est en vigueur depuis deux ans au Tessin. (…) Les opposants dénonçaient par ailleurs une loi inutile, puisqu’il n’y a pratiquement pas de femmes portant la burqa à Saint-Gall.

https://www.letemps.ch/suisse/apres-tessin-saintgall-plebiscite-linterdiction-burqa

 

 

Genève interdit à Uber de continuer à exercer dans les conditions actuelles 01 novembre 2019

Le canton de Genève interdit à Uber de poursuivre son activité dans les conditions actuelles. L'entreprise californienne va recourir contre cette décision du département de l'emploi. Ce recours aura un effet suspensif. https://www.rts.ch/info/regions/geneve/10831677-geneve-interdit-a-uber-de-continuer-a-exercer-dans-les-conditions-actuelles.html

 

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Manifestation de taxis genevois contre Uber en 2015. Archives photo Le DL/Sébastien COLSON. La photo montre probablement un pont sur le Rhône avec les drapeaux du Canton de Genève (l'aigle et la clef) et le drapeau suisse.

Le Dauphiné Libéré, photo illustrant un article du 04 nov. 2019 Le canton de Genève interdit Uber, 

   https://www.ledauphine.com/haute-savoie/2019/11/04/le-canton-de-geneve-interdit-uber

 

 

 

 Accord flamand* : une politique d'immigration et d'intégration nettement plus stricte

30 septembre 2019

https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_accord-flamand-une-politique-d-immigration-et-d-integration-nettement-plus-stricte?id=10329078

                                      * Il s’agit de l’accord de gouvernement entre la N-VA, l’Open Vld et le CD&V pour la formation du nouveau gouvernement flamand, entré en fonction en octobre 2019 après trois mois de négociations suivant les élections de mai 2019. Son président est Jan Jambon (N-VA), ancien ministre fédéral de l’intérieur.

 

 

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5/10/2019, dessin de Kroll dans Le Soir.

Pas sûr que ce dessin serait acceptable en France, puisqu'il semble (même pour rire) faire une liaison entre religion et terrorisme. Notre intention en le reproduisant est seulement de souligner l'humour de l'angle d'attaque choisi (avec une mauvaise foi assumée, probablement) par le dessinateur : ce qui compte pour les autorités flamandes ne serait pas de savoir si on prépare un attentat, mais si on le fait en néerlandais!

 https://plus.lesoir.be/251731/article/2019-10-05/le-kroll-du-jour-la-flandre-veut-surveiller-elle-meme-ses-mosquees

 

 

 

La Bavière dote sa police de pouvoirs inquiétants

Publié le 17/05/2018

https://www.courrierinternational.com/article/la-baviere-dote-sa-police-de-pouvoirs-inquietants

 

 

La Bavière impose le crucifix dans des bâtiments publics

La région a décidé d’imposer des crucifix dans les halls d’entrée de ses bâtiments publics, en signe de « reconnaissance de son identité ».

25 avril 2018

https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/04/25/la-baviere-impose-le-crucifix-dans-des-batiments-publics_5290658_3214.html

 

En Allemagne, la loi sur le voile varie selon les Länder 04/09/2017

https://www.la-croix.com/Religion/Laicite/En-Allemagne-loi-voile-varie-selon-Lander-2017-09-04-1200874223

 

Allocations familiales: le montant par enfant modifié en Wallonie et à Bruxelles 23/12/2019

« … ce 1er janvier 2020 (…) les allocations familiales entrent dans une nouvelle époque, celle imposée par la sixième réforme de l’Etat. (…) C’est la particularité la plus spectaculaire de cette réforme : l’allocation de base variera d’une Région ou d’une Communauté à l’autre.»

https://www.lesoir.be/268681/article/2019-12-23/allocations-familiales-le-montant-par-enfant-modifie-en-wallonie-et-bruxelles

 

 

 

UN PEUPLE PEUT EN CACHER UN AUTRE (OU DES AUTRES)

 

 

Si le fédéralisme est surtout, un ensemble d’institutions et de règles techniques, il trouve son origine dans une situation de départ : l’existence de plusieurs populations distinctes (qu’on peut appeler peuples ou nations) qui s’unissent sans pour autant vouloir mettre fin à leurs différences (ou dans le cas de la Belgique il s’agit de prendre acte qu’il existe finalement au moins deux peuples, alors qu’au départ le pays avait été conçu comme état unitaire).

Les théoriciens reconnaissent volontiers que le fédéralisme résulte de la pluralité d’identités sur un territoire commun (ou plus exactement : de la volonté de prendre en compte cette pluralité) :

« Rares sont les études sur le fédéralisme qui n’insistent pas sur le fait qu’il s’agit d’un mode d’organisation politique qui vise à concilier les principes d’unité et de diversité au sein d’un espace partagé. Ainsi, il favoriserait tout aussi bien la cohésion sociale que le respect des différences, l’autonomie des entités fédérées que l’interdépendance dans la quête de solutions à des problèmes communs, le respect des choix sociaux singuliers que la solidarité intercommunautaire, etc ».

André Lecours et François Rocher, Le fédéralisme comme mode de gestion de la diversité : le cas du Canada et de l’Espagne, Éthique publique [En ligne], vol. 9, n° 1 | 2007, https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1788 *

                                    * On peut s’étonner que cet article classe l’Espagne parmi les pays fédéraux. Les auteurs s’en expliquaient : pour eux (en 2007) le nouveau statut de la Catalogne de 2006 faisait progresser l’Espagne sur la voie du fédéralisme. Comme on sait, ce statut fut en partie annulé en 2010 par la Cour constitutionnelle, provoquant l’escalade indépendantiste en Catalogne.

 

Selon divers théoriciens cités par le même article, le fédéralisme a pour but de « protéger et promouvoir des identités distinctes au sein d’une union politique plus grande » (R. L.  Watts), c’est un système adapté à des collectivités « différentes à la fois de tempérament, de style de vie, de langue et de philosophie » (Henri Brugmans), «  les exigences fondamentales du fédéralisme sont la diversité entre les peuples au sein de la nation ainsi que la multiplicité des valeurs de ces peuples au sein de la société » (William S. Livingston).

Les auteurs soulignent que « l’identité commune n’est ni un préalable ni l’objectif de la fédération » et que dans une Fédération, « la confiance se développera d’autant plus que l’État fédéral accordera des pouvoirs aux entités fédérées et fera des intérêts des groupes minoritaires l’objectif de l’État central ».

Toutefois, les constitutions des pays fédéraux n’affirment pas clairement l’existence de plusieurs peuples et se servent de formulations plus ambigües, mais néanmoins significatives.

 

ALLEMAGNE

 

En Allemagne, le préambule de la Constitution fédérale (loi fondamentale) ne reconnait qu’un seul peuple :

Loi fondamentale pour la République fédérale d’Allemagne

Du 23 Mai 1949

Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, animé de la volonté de servir la paix du monde en qualité de membre égal en droits dans une Europe unie, le peuple allemand s’est donné la présente Loi fondamentale en vertu de son pouvoir constituant.

Les Allemands dans les Länder de Bade-Wurtemberg, Bavière, Berlin, Brandebourg, Brême, Hambourg, Hesse, Mecklembourg-Poméranie occidentale, Basse-Saxe, Rhénanie du Nord-Westphalie, Rhénanie-Palatinat, Sarre, Saxe, Saxe-Anhalt, Schleswig-Holstein et Thuringe, ont parachevé l’unité et la liberté de l’Allemagne par une libre autodétermination. La présente Loi fondamentale vaut ainsi pour le peuple allemand tout entier.

 

Mais ici encore, après avoir affirmé l’existence du peuple allemand, la formulation suivante « les Allemands dans les Länder » fait apparaître un autre élément, les Länder et leur population, comme constitutifs de l’Etat allemand.

 

C’est donc assez logiquement qu’on trouve, dans la constitution des Länder, la notion de peuple (Volk) appliquée aux citoyens des Länder:

Constitution de l'État libre de Bavière (dans sa version publiée du 15 décembre 1998)

Au vu du champ de ruines provoqué par un État et une société dépourvus de Dieu, de conscience morale et de respect de la dignité de l'Homme et dans lequel les survivants de la Seconde Guerre mondiale ont été plongés, et dans l'intention ferme de garantir aux générations allemandes futures le bénéfice permanent de la Paix, de l'Humanité et du Droit,

le peuple bavarois (das Bayerische Volk) a donné à l'État libre de Bavière, compte tenu de son Histoire de plus de mille ans, la Constitution démocratique suivante …

 

Dans la plupart des constitutions des Länder, on retrouve la même notion de Volk :

Thuringe

Dans la conscience de la richesse culturelle et de la beauté du pays, de son histoire mouvementée, des expériences douloureuses des dictatures endurées et du succès des changements pacifiques de l'automne 1989 (…), le peuple de l'État libre de Thuringe (das Volk des Freistaats Thüringen) s'est engagé à cette constitution dans l'autodétermination libre et aussi dans la responsabilité devant Dieu …

 

Rhénanie-Palatinat

 Conscient de sa responsabilité devant Dieu, racine du droit et créateur de toute communauté humaine,

inspiré par la volonté de garantir la liberté et la dignité humaines,(…) le peuple de Rhénanie-Palatinat (das Volk von Rheinland-Pfalz) a adopté cette constitution…

 

Saxe-Anhalt

Le peuple de Saxe-Anhalt adopte cette constitution dans une libre autodétermination (in freier Selbstbestimmung gibt das Volk von Sachsen-Anhalt sich  diese Verfassung)…

 

Parfois le mot peuple est remplacé par d’autres expressions :

… les hommes et les femmes du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie (die Männer und Frauen des Landes Nordrhein-Westfalen) se sont donnés cette constitution…

Nous, les citoyennes et citoyens du Land de Brandebourg (Wir, die Bürgerinnen und Bürger des Landes Brandenburg), nous nous sommes donnés librement cette constitution…

 

 

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Drapeau du Land de Bade-Wurtemberg.

Site du Land (version française). Le Bade-Wurtemberg est le seul land d'Allemagne à s'être formé à la suite d'un référendum. En 1952, les Länder de Wurtemberg-Bade, de Bade et de Wurtemberg-Hohenzollern ont fusionné pour constituer un seul Land. Le drapeau comporte donc des symboles empruntés aux territoires qui ont constitué le  Land.

  https://www.baden-wuerttemberg.de/fr/notre-land/le-blason-du-land/

 

 

 

Certains observateurs ont remarqué que les Länder allemands ne renvoyaient (généralement) pas à des identités fortes : « la base sociologique du fédéralisme manque en réalité en Allemagne du fait que les Länder formés après la guerre ont pour la plupart des frontières artificielles et que le formidable afflux de personnes déplacées ou réfugiées en provenance de l’Est (près de quinze millions) a rendu assez homogène la population de tout le territoire fédéral (La réforme du fédéralisme allemand de 2006, Michel Fromont, Revue française de droit constitutionnel 2007/2 https://www.cairn.info/revue-francaise-de-droit-constitutionnel-2007-2-page-227.htm

D’autres observateurs ont un point de vue inverse. Mais on peut admettre qu’un sentiment particulariste fort existe dans certains Länder qui ont une identité ancienne et une population peu modifiée. Ce sentiment peut même prendre ne forme séparatiste (bien que très minoritaire)

Il existe en Bavière il existe un parti indépendantiste (Bayernpartei) qui fait entre 1% et 2% des voix aux élections régionales (1,7 en 2018) mais qui fut dans les années 50 un parti important, allié et rival de la CSU chrétienne-démocrate.

Malgré ce faible score, un sondage de 2017 indiquait qu’un tiers des Bavarois serait en faveur de l’indépendance (?). Il s’agit sans doute plus d’affirmer sa particularité que de vouloir vraiment l’indépendance.

https://www.courrierinternational.com/article/les-bavarois-sont-ils-les-catalans-de-lallemagne

La Cour constitutionnelle de Karlsruhe, saisie par un citoyen bavarois, a estimé en 2017 qu’aucun Land n’avait le droit constitutionnel de faire sécession.

https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/allemagne-non-la-baviere-ne-peut-pas-faire-secession-628338.html

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Banière de la Bavière et bannière allemande. Photo prise en mars 2017, à Erlangen, au nord de la Bavière, Allemagne. PHOTO / DANIELKARMANN /dpa/ via AFP.  Site Courrier international.

Il existe deux drapeaux de la Bavière : le drapeau à deux bandes horizontales blanche et bleue et le drapeau aux losanges  blancs et bleus, qui peut être chargé du blason de la Bavière.

https://www.courrierinternational.com/article/les-bavarois-sont-ils-les-catalans-de-lallemagne

 

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Panneau routier (fictif) conçu par le parti indépendantiste Bayernpartei, annonçant qu'on quitte la république fédérale d'Allemagne pour entrer dans la république de Bavière.

Article du site Telepolis, Umfrage: Fast ein Drittel der Bayern für Austritt aus der Bundesrepublik, 18. Juli 2017

 https://www.heise.de/tp/features/Umfrage-Fast-ein-Drittel-der-Bayern-fuer-Austritt-aus-der-Bundesrepublik-3773977.html

 

 

  

SUISSE

 

  

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Coupole du Palais fédéral à Berne, avec les blasons des Cantons et au centre le blason de la Suisse, avec la légende en latin, Unus pro omnibus, Omnes pro uno (Un pour tous, tous pour un), illustrant la solidarité des Cantons.

Site Ma RTS. Petit lexique pour mieux comprendre les institutions fédérales

 https://www.rts.ch/info/dossiers/2015/elections-federales/10404974-petit-lexique-pour-mieux-comprendre-les-institutions-federales.html

 

 

 

La Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 énonce :

Préambule

Au nom de Dieu Tout-Puissant!

Le peuple et les cantons suisses,

conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix  (…) arrêtent la Constitution que voici:

Art. 1 Confédération suisse

Le peuple suisse et les cantons de Zurich, de Berne, de Lucerne, d’Uri, de Schwyz, d’Obwald et de Nidwald, de Glaris, de Zoug, de Fribourg, de Soleure, de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne, de Schaffhouse, d’Appenzell Rhodes-Extérieures et d’Appenzell Rhodes-Intérieures, de Saint-Gall, des Grisons, d’Argovie, de Thurgovie, du Tessin, de Vaud, du Valais, de Neuchâtel, de Genève et du Jura forment la Confédération suisse.

 

Ainsi, selon la Constitution fédérale, il existe un seul peuple suisse, mais ce peuple est constitutif de la Confédération avec les Cantons, énumérés dans un ordre canonique*.

                                                    * Il s’agit de l’ordre d’entrée des Cantons dans la Confédération depuis sa fondation (1291), sauf pour les trois premiers à qui une place honorifique a été réservée car, avant l’adoption de la première Constitution fédérale en 1848 (mettant fin à l’ancien système confédéral), ces trois Cantons exerçaient depuis 1815, à tour de rôle, la fonction de « vorort » ou « Canton directeur » de la Confédération.

Les Cantons ont chacun leur constitution votée par la population en référendum ; la constitution définit l’appellation du Canton : plusieurs cantons de langue française et le Tessin (de langue italienne) prennent l’appellation de république, d’autres se définissent comme Etats, ou les deux*.

                                                        * Par ex : « La République de Genève est un Etat de droit démocratique », « Le canton de Berne est un Etat de droit libéral, démocratique et social », « Le Canton du Tessin est une république démocratique de culture et de langue italiennes », «  Le Valais est une république démocratique, souveraine dans les limites de la Constitution fédérale et incorporée comme Canton à la Confédération suisse », « La République jurassienne est un Etat démocratique et social fondé sur la fraternité», etc. Les appellations « Etat de Vaud » (par ailleurs qualifié de république par sa Constitution), « Etat de Fribourg », etc sont fréquemment utilisées par l’administration des Cantons. Cf. https://www.vd.ch/ https://www.fr.ch/*

                               * Le mot « Canton » est parfois écrit avec une majuscule et parfois non selon les  différentes constitutions; le site du Conseil fédéral (gouvernement suisse) donne le texte de toutes les constitutions cantonales, en version française d'origine ou en traduction selon la langue du Canton (https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/13.html).

 

 

  

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 Drapeaux des Cantons, probablement sur la façade du Palais fédéral de Berne. [Urs Flüeler - Keystone]

Article de RTS Infos, Le Conseil fédéral propose d'alléger la charge des cantons "riches", 09 mars 2018.

https://www.rts.ch/info/suisse/9396083-le-conseil-federal-propose-d-alleger-la-charge-des-cantons-riches-.html4

 

 

 

  

Selon les constitutions cantonales, les habitants constituent, non seulement une population, mais un peuple ; en voici quelques exemples :

Constitution de la République et canton de Genève du 14 octobre 2012

Préambule

Le peuple de Genève,

reconnaissant de son héritage humaniste, spirituel, culturel et scientifique, ainsi que de son appartenance à la Confédération suisse,  (…) adopte la présente constitution …

 

 

Constitution de la République et Canton du Jura du 20 mars 1977 (Etat le 12 juin 2017)

Le peuple jurassien

conscient de ses responsabilités devant Dieu, devant les hommes et envers les générations futures, voulant rétablir ses droits souverains et créer une communauté unie, se donne la Constitution dont la teneur suit: (...)

 

 

Constitution de la République et Canton du Tessin du 14 décembre 1997  

Préambule

Le peuple tessinois,

dans le but de garantir la coexistence pacifique dans le respect de la dignité humaine, des libertés fondamentales et de la justice sociale; (…) fidèle à l’engagement historique de représenter la culture italienne dans la Confédération suisse; (…) se donne la constitution suivante…

 

 Constitution du canton de Berne du 6 juin 1993 (Etat le 11 mars 2015)

Dans l’intention de protéger la liberté et le droit et d’aménager une collectivité dans laquelle tous vivent solidairement et sont conscients de leur responsabilité envers la création,

le peuple bernois se donne la Constitution suivante…

 

Constitution du Canton de Vaud du 14 avril 2003

Pour favoriser l’épanouissement de chacun dans une société harmonieuse qui respecte la Création comme berceau des générations à venir, soit ouverte au monde et s’y sente unie, (…)

le peuple du Canton de Vaud se donne la Constitution suivante …

 

Constitution du canton de Nidwald du 10 octobre 1965 (Etat le 2 mars 2011)

Au nom de Dieu Tout-Puissant!

Le peuple de Nidwald,

voulant protéger la liberté et le droit, accroître le bien-être de tous et renforcer la position de Nidwald comme canton de la Confédération,

a adopté la constitution suivante…

 

Constitution du canton de Fribourg du 16 mai 2004 (Etat le 22 mars 2019)

Nous, peuple du canton de Fribourg,

croyant en Dieu ou puisant nos valeurs à d’autres sources,

conscients de notre responsabilité envers les générations futures,

 (…) nous nous donnons la présente Constitution…

 

 

Parfois la notion de peuple n’est pas explicite :

Constitution du canton de Lucerne du 17 juin 2007 (Etat le 3 mars 2016)

Les Lucernoises et les Lucernois,

conscients de leur responsabilité envers Dieu, envers leurs concitoyens et envers la nature, et désireux d’accroître la prospérité du canton de Lucerne pour qu’il demeure un canton fort,

se donnent la présente Constitution…

 

Ainsi donc, l’existence (constitutionnelle) du peuple suisse est compatible avec l’existence des peuples de chaque canton; le peuple suisse peut être considéré comme constitué par l’ensemble des peuples des cantons.

 

 

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Manifestants brandissant le drapeau du Canton du Jura à Moutier (Jura bernois) lors du référendum de 2017.

L'appartenance à un Canton plutôt qu'à un autre peut aussi être un enjeu politique fort. Le Canton du Jura ("République et Canton du Jura") a été créé en 1974 à la suite d'un référendum, aboutissement de la lutte (parfois marquée par des violences) des francophones du Jura bernois pour se séparer du Canton germanophone de Berne. Mais toutes les communes francophones du Jura bernois n'ont pas été rattachées au nouveau Canton du Jura et il existe depuis lors une volonté d'obtenir ce rattachement chez certains francophones. Un référendum s'est tenu en 2013 dans le Jura bernois mais a repoussé le rattachement au Canton du Jura, car le Canton de Berne est devenu bilingue et désormais plus attractif pour la  population francophone. Toutefois la ville de Moutier a voté majoritairement pour le rattachement. Il a donc été décidé d'y organiser un second référendum en 2017 (ainsi que dans deux autres communes, qui voteront non). Le rattachement l'a emporté à Moutier avec une centaine de voix d'avance, mais le scrutin a été annulé par le tribunal administratif en 2019 après recours de l'UDC du Jura bernois (parti de droite), en raison d'irrégularités. Cette annulation a provoqué la colère des pro-Jurassiens. Il a été décidé qu'un nouveau vote se tiendrait en 2020. Voir l'article Wikipedia Question jurassienne.https://fr.wikipedia.org/wiki/Question_jurassienne

 Site Ma RTS

https://www.rts.ch/info/culture/musiques/8797920-a-la-decouverte-des-hymnes-cantonaux.html

 

 

 

 

 

UN PEUPLE PEUT EN CACHER UN AUTRE (OU DES AUTRES), SUITE :  LA BELGIQUE

 

La Constitution belge

 

TITRE Ier

DE LA BELGIQUE FÉDÉRALE, DE SES COMPOSANTES ET DE SON TERRITOIRE

 Art. 1er

La Belgique est un État fédéral qui se compose des communautés et des régions.

 Art. 2

La Belgique comprend trois communautés : la Communauté française, la Communauté flamande et la Communauté germanophone.

 Art. 3

La Belgique comprend trois régions : la Région wallonne, la Région flamande et la Région bruxelloise.

 Art. 4

La Belgique comprend quatre régions linguistiques : la région de langue française, la région de langue néerlandaise, la région bilingue de Bruxelles-Capitale et la région de langue allemande.

Chaque commune du Royaume fait partie d'une de ces régions linguistiques.

Les limites des quatre régions linguistiques ne peuvent être changées ou rectifiées que par une loi adoptée à la majorité des suffrages dans chaque groupe linguistique de chacune des Chambres, à la condition que la majorité des membres de chaque groupe se trouve réunie et pour autant que le total des votes positifs émis dans les deux groupes linguistiques atteigne les deux tiers des suffrages exprimés.

 

 

La Constitution belge est extrêmement discrète en ce qui concerne les raisons de l’existence d’une nation (ou Etat, ou peuple) belge. Pas de préambule et aucune définition de ce que sont les Communautés : leur énoncé suffit. Mais la notion même de Communauté n’est pas tellement éloignée de celle de peuple, sans recourir à une expression plus directe.

La constitution utilise discrètement les notions de peuple ou nation, et surtout pas dans les articles récents relatifs aux institutions fédérales. On retrouve les mots de peuple ou nation seulement dans quelques articles :

Art 33 : « Tous les pouvoirs émanent de la Nation (…) »

Et quelques autres articles, probablement anciens* (serment du roi lors de son entrée en fonctions : « "Je jure d'observer la Constitution et les lois du peuple belge etc » ; symboles nationaux : « La Nation belge adopte les couleurs rouge, jaune et noire etc »).

                    * Ils figuraient sans doute déjà dans la constitution avant que la Belgique unitaire se transforme en Etat fédéral.

Une telle discrétion dans l’expression dénote probablement une forme de prudence, chaque terme pouvant donner lieu à contestation (par exemple, utiliser dans un article proclamatoire les mots « nation belge » serait critiqué par les Flamands qui estiment appartenir à la nation flamande).

 

Selon la théorie classique du fédéralisme, l’Etat fédéral et les Etats fédérés ont chacun la qualité d’Etat à titre originaire.  Les Etats fédérés disposent dès lors, généralement, d’une constitution adoptée par les citoyens  de l’Etat concerné.

« Dans de nombreux États fédéraux, les entités fédérées disposent chacune d'une constitution, qui établit notamment les règles fondamentales de leur fonctionnement institutionnel. Chaque entité fédérée est alors maîtresse de sa constitution et peut dès lors, si elle l'estime opportun, en modifier le contenu.

Tel n'est pas le cas en Belgique. » (CRISP, article autonomie constitutive http://www.vocabulairepolitique.be/autonomie-constitutive/)

Les entités fédérées ne disposent que de « l’autonomie constitutive », c’est-à-dire « un pouvoir d'auto-organisation dans des matières précises, relatives à l'organisation de leur gouvernement ou de leur parlement. » (article précité) 

La raison est sans doute que la Belgique est un Etat unitaire qui a évolué vers le fédéralisme (sa nature fédérale a été inscrite dans la constitution en 1993, mais le processus de fédéralisation avait commencé environ vingt ans auparavant).

Il va de soi que les Flamands, plus intéressés à faire évoluer le fédéralisme, demandent à posséder leur propre constitution (ce qui par ricochet, donnerait le même droit aux Wallons). Il est probable que cette demande finira par être satisfaite : cela ne fera qu’aligner la Belgique sur le droit commun de la plupart des Etats fédéraux.

 

 

CITOYENNETÉ ET NATIONALITÉ

 

 

Une autre conséquence de l’existence, dans les pays à constitution fédérale, de deux ordres d’Etats égaux en dignité, devrait être l’existence d’une double nationalité (ou citoyenneté ?).

« Du point de vue des ressortissants (ou citoyens) de l’État, il y a donc double citoyenneté dans un État fédéral ».

(Wikipedia, article Fédéralisme https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9d%C3%A9ralisme

Même prévue par une disposition explicite, la double citoyenneté n’est souvent qu’une fiction juridique : ainsi, le 14 ème amendement de la Constitution américaine prévoit :

« toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis, et de l’État dans lequel elle réside ».

Souvent, on peut considérer que cette double citoyenneté est implicite et n’est pas forcément formalisée 

La Constitution bavaroise comporte des dispositions sur la nationalité (bavaroise) ou l’admission des citoyens allemands à l’égalité avec les citoyens bavarois.  Mais la Constitution a été adoptée en 1946 (soit avant la création de la république fédérale d’Allemagne en 1949) et la loi qui devait régler en détail la nationalité bavaroise n’existe pas. Il est toutefois significatif que les dispositions aient été conservées dans la constitution (pourtant régulièrement modifiée) alors qu’elles n’ont plus de portée pratique.

Constitution de l'État libre de Bavière

Art. 6
(1) La nationalité peut s'obtenir
1. par la naissance ;
2. par la légitimation ;
3. par le mariage ;
4. par la naturalisation.
(2) La nationalité ne peut pas être retirée.
(3) Une loi relative à la nationalité règle cette question plus en détail.

Art. 8
L'ensemble des citoyens allemands dont la résidence est en Bavière jouissent des mêmes droits et ont les mêmes obligations que les citoyens bavarois.

 

 

 

 NATIONALITÉ FÉDÉRALE ET CANTONALE

 

 

Il existe au moins un pays fédéral où la double citoyenneté est non seulement prévue, mais où la nationalité fédérale découle de la nationalité fédérée. Il s’agit de la Suisse.

En effet, la Constitution et la loi prévoient que la nationalité suisse découle de la nationalité cantonale, généralement appelée droit de cité (la vieille notion d’indigénat semble avoir disparu du droit suisse). La loi fédérale fixe les dispositions minimales pour l’acquisition de la nationalité. La décision relève des Cantons, même si l’état fédéral intervient en octroyant ou non une autorisation de naturalisation, lorsqu’il est saisi par le Canton d’un projet favorable. 

A proprement parler, est Suisse celui qui est citoyen d’un Canton.

Une autre conséquence résulte de la primauté de la nationalité cantonale : la possibilité de naturalisation interne (d’un Canton à l’autre).

 

Constitution fédérale de la Confédération suisse

du 18 avril 1999 (Etat le 23 septembre 2018)

Chapitre 2 Nationalité, droits de cité et droits politiques

Art. 37 Nationalité et droits de cité

1 A la citoyenneté suisse toute personne qui possède un droit de cité communal et le droit de cité du canton.

2 Nul ne doit être privilégié ou désavantagé en raison de son droit de cité. Il est possible de déroger à ce principe pour régler les droits politiques dans les bourgeoisies et les corporations ainsi que la participation aux biens de ces dernières si la législation cantonale n’en dispose pas autrement.

 

Selon la loi sur la nationalité suisse du 20 juin 2014 (entrée en vigueur en 2018) :

« Lorsque le canton et, si le droit cantonal le prévoit, la commune peuvent rendre un préavis favorable quant à l’octroi du droit de cité, ils transmettent la demande de naturalisation au terme de l’examen cantonal au Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) [du gouvernement fédéral].

Si les conditions formelles et matérielles sont remplies, le SEM accorde l’autorisation fédérale de naturalisation et la transmet à l’autorité cantonale, qui rend la décision de naturalisation.

Le droit de cité communal et cantonal et la nationalité suisse sont acquis lors de l’entrée en force de la décision cantonale de naturalisation. »

 

Le site d’information de la Confédération précise :

 « Les procédures varient fortement d’un canton ou d’une commune à l’autre: certaines communes procèdent à des tests de naturalisation écrits ou oraux, tandis que dans d’autres c’est l’assemblée communale qui tranche. »

https://www.ch.ch/fr/naturalisation-ordinaire/

Le site du Secrétariat d’Etat aux migrations indique :

« La Confédération fixe seulement des conditions minimales dans le cadre de la procédure de naturalisation ordinaire. Les autorités cantonales peuvent prévoir des conditions supplémentaires pour la naturalisation. »

https://www.sem.admin.ch/sem/fr/home/themen/buergerrecht/faq_neues_recht.html

 

Les Cantons sont également dotés de lois sur la nationalité qui mettent en application les règles générales prévues par la loi fédérale, avec leurs propres modalités :

L’obtention du droit de cité cantonal est couplée avec l’obtention du droit de cité communal, appelé parfois « bourgeoisie » dans certains Cantons comme Vaud (mais dans d’autres cantons, la « bourgeoisie » est un droit à part du droit de cité communal)*

                                               * Autrefois, les bourgeoisies, en tant qu'organisations distinctes de la commune, pouvaient jouer un role dans les procédures de naturalisation. Voir article de 2006 , https://www.swissinfo.ch/fre/un-coin-de-moyen-age-dans-la-suisse-moderne/5230226

 

 

Les textes distinguent la naturalisation des étrangers et la naturalisation des Confédérés (voir plus loin). S’agissant des étrangers, l’instruction de la demande est parfois confiée aux communes. Lorsque l'instruction est terminée, et débouche sur un avis favorable, le Canton saisit l’autorité fédérale qui contrôle la demande et émet selon le cas, une autorisation fédérale. Le dossier est alors renvoyé au Canton pour décision. Dans certains Cantons, c’est le Parlement cantonal (Grand conseil) qui prend la décision.

On ne peut que donner une idée des principes directeurs et des procédures (étant précisé que celles-ci varient selon les Cantons) par quelques extraits des textes en vigueurs (en se limitant aux textes accessibles en langue française, donc des cantons francophones ou bilingues) :

 

LOI 141.11 sur le droit de cité vaudois (LDCV) du 19 décembre 2017

LE GRAND CONSEIL DU CANTON DE VAUD  (…) décrète

 Art 2.  L’acquisition et la perte de la nationalité suisse supposent respectivement l’acquisition et la perte du droit de cité cantonal (désigné dans la présente loi par "droit de cité"), ainsi que l’acquisition et la perte du droit de cité communal (désigné dans la présente loi par "bourgeoisie").

Art. 4. Aucune bourgeoisie ne peut être acquise sans l’acquisition ou la possession du droit de cité cantonal et réciproquement. 

 

Loi sur la nationalité genevoise (LNat) A 4 0 du 13 mars 1992

Le GRAND CONSEIL de la République et canton de Genève
décrète ce qui suit :

Titre I Principe de la nationalité genevoise

Art. 1 Principe de l’acquisition et de la perte de la nationalité
La nationalité genevoise et le droit de cité communal s’acquièrent et se perdent :

a) par un Confédéré ou un Genevois aux conditions fixées par la présente loi;

b) par un étranger aux conditions fixées par le droit fédéral, plus particulièrement par la loi fédérale sur la nationalité suisse, du 20 juin 2014 (ci-après : la loi fédérale), et le code civil suisse, de même qu’à celles qui sont fixées dans la présente loi.

 

Loi sur le droit de cité fribourgeois (LDCF) du 14.12.2017 (version entrée en vigueur le 01.01.2018)

Le Grand Conseil du canton de Fribourg (…) Décrète:
(…)

Art. 1. La présente loi règle, sous réserve des dispositions fédérales, les conditions d'acquisition et de perte des droits de cité cantonal et communal et du statut de bourgeois ou bourgeoise ainsi que la procédure y relative

Le droit de cité fribourgeois comprend les droits de cité cantonal et communal ainsi que le statut de bourgeois ou bourgeoise dans les communes ayant des biens bourgeoisiaux.

 Art. 19 Procédure ordinaire – Examen par le Conseil d'Etat
Après la délivrance du droit de cité communal et l'octroi de l'autorisation fédérale de naturalisation, le dossier est transmis au Conseil d'Etat [le gouvernement cantonal].  Le Conseil d'Etat transmet le dossier au Grand Conseil [le Parlement cantonal] sous la forme d'un projet de décret. Chaque dossier fait l'objet d'une proposition d'acceptation ou, le cas échéant, d'une proposition de refus d'octroi de la naturalisation.

https://matran.ch/fileadmin/user_upload/Documents/Matran/WWW/Editors/controle-habitant/naturalisation/Loi_sur_le_droit_de_cit%C3%A9_fribourgeois.pdf

 

 

 

Serment

Une fois la naturalisation acceptée par les autorités, les nouveaux citoyens prêtent serment en public devant les autorités cantonales.

Le texte du serment est instructif.

A Genève :

Section 2 Naturalisation d’étrangers

 Art. 24 Prestation de serment
L’étranger majeur et, le cas échéant, son conjoint ou son partenaire enregistré admis à la naturalisation prêtent publiquement, devant le Conseil d’Etat, le serment suivant :

 « Je jure ou je promets solennellement* :

 d’être fidèle à la République et canton de Genève comme à la Confédération suisse;

 d’en observer scrupuleusement la constitution et les lois;

 d’en respecter les traditions;

 de justifier par mes actes et mon comportement mon adhésion à la communauté genevoise;

 de contribuer de tout mon pouvoir à la maintenir libre et prospère. »

                           * Sens du distinguo : « je jure » est un serment de nature religieuse, il se prête généralement les trois doigts levés. La promesse est la forme laïque du serment.

 

A Fribourg

Art. 26 Réception officielle
 (...)

2 Lors de la réception officielle, le nouveau citoyen ou la nouvelle citoyenne prend l'engagement formel suivant devant le Conseil d'Etat:
«Je m'engage à être fidèle à la Constitution fédérale et à la Constitution cantonale; je m'engage à maintenir et à défendre en toute occasion, en loyal-e et fidèle Confédéré-e, les droits, les libertés et l'indépendance de ma nouvelle patrie et à la servir dignement.»

 

Dans le Valais :

« Je promets d'être fidèle à la Confédération suisse et au canton du Valais en particulier, de respecter la Constitution fédérale, la Constitution cantonale et les lois qui en découlent, de contribuer par mon engagement personnel à maintenir l'indépendance de la Suisse et ses institutions démocratiques et de vivre en harmonie avec mes nouveaux concitoyens. ».
Le nouveau citoyen, appelé par son nom, est invité à monter sur scène, il lève la main droite et déclare :
« Je le jure » ou « Je le promets ».

 

Dans le canton de Vaud :

Art. 38 Promesse solennelle
1Une fois les contrôles de l’article 37 effectués, le Service convoque le requérant à la prestation de serment.
2 Le requérant est appelé à respecter, devant le Conseil d’État ou une délégation de celui-ci, la promesse suivante :
"Vous promettez d’être fidèle à la Constitution fédérale et à la Constitution du Canton de Vaud.
Vous promettez de maintenir et de défendre en toute occasion et de tout votre pouvoir les droits, les libertés et l’indépendance de votre nouvelle patrie, de procurer et d’avancer son honneur et profit, comme aussi d’éviter tout ce qui pourrait lui porter perte ou dommage".

 

 

On remarque la double fidélité (à la Confédération et au Canton) ; à Genève (a priori Canton plus cosmopolite), la fidélité au Canton est même placée avant la fidélité à la Confédération et la formule parle d’adhésion à la communauté genevoise.

 

Dans les textes, une grande place est faite à l’acquisition du droit de cité par les Confédérés ; en général, on met une majuscule à ce terme, qui peut surprendre les Français : il s’agit des personnes qui ont déjà la qualité de Confédéré (donc la nationalité suisse) et détiennent forcément le droit de cité d’un autre Canton, désireuses de s’agréger au Canton dans lequel elles résident (en conservant, le cas échéant, leur droit de cité initial).

On peut aussi acquérir un nouveau droit de cité communal à l’intérieur du même Canton.

La commune dont on détient le droit de cité (en même temps que le droit de cité cantonal) est dite lieu d’origine. On peut avoir plusieurs lieux d’origine, qui sont indiqués sur vos documents d’identité*. De nombreux Suisses ont ainsi un lieu (ou  commune) d’origine où, parfois, ils ne sont jamais allés, car « l’origine » est transmissible aux descendants. Lorsqu’il existe une commune bourgeoisiale (qui gère des compétences de tradition), couplée avec la commune municipale, il faut généralement que le nouveau citoyen demande, en plus, s’il le souhaite, son agrégation à la commune bourgeoisiale (ou bourgeoise).

                                            * Voir l'article Wikipedia Lieu d'origine (Suissehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Lieu_d%27origine_(Suisse

 

Le Confédéré qui obtient une nouvelle naturalisation cantonale prête aussi serment, mais cette fois ci par écrit seulement, (du moins, c’est le cas à Genève) et il ne prête serment qu’à son nouveau Canton, puisqu’il est déjà membre de la Confédération :

Loi sur la nationalité genevoise

section 1 Naturalisation de Confédérés

Art. 9  Lettre d’engagement solennel
Après que la demande a été acceptée, le Confédéré majeur et son conjoint ou son partenaire enregistré, compris dans sa demande, signent la lettre d’engagement solennel dont la teneur est la suivante :

 « Je m’engage solennellement :

 à être fidèle à la République et canton de Genève;

 à en observer scrupuleusement la constitution et les lois;

 à en respecter les traditions;

 à justifier par mes actes et mon comportement mon adhésion à la communauté genevoise;

 à contribuer de tout mon pouvoir à la maintenir libre et prospère. »

 

 Voir en annexe quelques renseignements sur la naturalisation des Confédérés

 

 

 

CORSE ET FRANÇAIS À LA FOIS, VRAIMENT ?

 

 

En France, il arrive que des personnes se définissent comme « Corse et Français, à la fois » (ou « en même temps », ou « autant l’un que l’autre »), « Breton et Français, à la fois » etc.

Cette formulation signifie qu’on ne choisit pas entre deux appartenances, qu’on revendique les deux. Bien qu’exprimé autrement, cela revient à peu de chose près à ce que Dominique Bucchini (à l’époque maire communiste de Sartène)* déclara au  président Giscard d’Estaing en visite dans l’île en 1978.

                                                     * Dominique Bucchini fut député et président de la collectivité de Corse de 2010 à 2015. Il s’est opposé fréquemment aux nationalistes.

 

D. Bucchini rappela les paroles du résistant communiste Jean Nicoli, exécuté en août 1943 par les Italiens qui occupaient la Corse (qui devait comme on le sait, être libérée seulement quelques jours après). Durant sa détention, Jean Nicoli avait écrit, en s'adressant au procureur italien (en fait, les mots sont dans une lettre à ses co-détenus) : nous mourrons en Corses français.*

                                                                               * Nicoli a écrit exactement : « Nous montrerons au procureur du roi [italien] qu'il y a des Corses qui sont encore dignes de leurs aïeux et qui sauront mourir en dignes fils de Cyrnos… (...) Votre souvenir à vous, amis de la cellule 3, Acquaviva, Giuntini, Franchi, Faggianelli, nous sera cher et une pensée sera pour vous. Puisse-t-elle vous porter bonheur !
Nous mourrons en Corses français et le procureur du roi l'entendra de ses oreilles .»

 

Bucchini commenta ainsi l’expression (souhaitant visiblement l’appliquer à la majorité des Corses, au moment où le nationalisme corse commençait à devenir une force) : « Corse français, pas l’un ou l’autre, mais très fortement l’un et l’autre ».

Mais dans un billet laissé pour ses enfants, juste avant son exécution, Jean Nicoli s’exprimait un peu différemment (en cela qu'il n'est plus question de "Corse français") : « ….Si vous saviez comme je suis calme, presque heureux de mourir pour la Corse et pour le parti (…)° Soyez fier de votre papa. Il sait que vous pouvez l'être, la tête de Maure et la fleur rouge, c'est le seul deuil que je vous demande. Au seuil de la tombe, je vous dis que la seule idée qui, sur notre pauvre terre, me semble belle, c'est l'idée communiste.
Je meurs pour notre Corse et pour mon Parti ».

L’expression Corse français (avec une minuscule à « français », puisque c’est un adjectif) est d’ailleurs curieuse, si on y réfléchit (mais peut-être plus curieuse aujourd’hui qu’à l’époque de Jean Nicoli). Qui parlerait d’un Zurichois suisse, d’un Flamand ou d’un Wallon belge ? L’expression « Canadien français » existe, mais indique une origine ethnique (= un Canadien issu des premiers colons français) et non une appartenance revendiquée.

Quoiqu’il en soit, il est significatif que s’adressant au président français, Dominique Bucchini (qui mit le président en garde contre l’état d’abandon où se trouvait notamment la jeunesse corse) ait retenu la formulation qui « tirait » Jean Nicoli du côté « français », plutôt que ce que le résistant avait écrit à sa famille, où il s’affirmait « avant tout » comme Corse et communiste.

La revendication d’une double appartenance est possible. Elle n’est pas forcément bien vue par les nationalistes français (ou les patriotes, ou les républicains, peu importe) les plus intransigeants, qui feront toujours passer l’appartenance française en premier.

En 2016, L’Express publiait un dialogue entre l’homme politique Henri Guaino (droite souverainiste, eurosceptique) et une militante bretonne, Rozenn Milin ; celle-ci, assez peu offensive, se plaçait essentiellement sur le terrain culturel.

Le débat était animé par le journaliste Michel Feltin-Palas, qui s’est spécialisé dans les langues et identités régionales (sujet qu’il s’efforce de traiter de manière très consensuelle).

Le dialogue était un dialogue de sourds où chacun utilisait des formules proches mais dans des intentions différentes :

 

« H. G.: Je suis arlésien, provençal, mais français* avant tout. J'ai beaucoup de mal à comprendre cette idée selon laquelle la France serait distincte de ce qui la constitue. » [il veut dire que les régions constituent la France, on ne peut donc les opposer à la France comme font les nationalistes régionaux]

                                                                                                                              * NB : les minuscules sont dans le texte.

« R. M.: Mais pourquoi n'acceptez-vous pas que l'on puisse être breton et français ou provençal et français? Qu'est-ce qui vous dérange? 

H. G.: Je suis français et provençal, mais ce qui me dérange, c'est de parler de peuple, car on glisse aussitôt inévitablement des notions de filiation, d'héritage et de culture vers la revendication du droit de ce peuple à disposer de lui-même. »

Les deux interlocuteurs revenaient sur la prise de parole en corse de J-G. Talamoni après son élection comme président de l’Assemblée de Corse. Pour Rozenn Milin, comment pouvait-on interdire à un Corse de parler corse en Corse ? Henri Guaino répondait :

« M. Talamoni a parfaitement le droit de parler le corse et de l'enseigner à ses enfants. Je lui dénie simplement ce droit quand il préside une institution de la République. »

Il donnait son avis sur l’enseignement des langues régionales ; « Le sauvetage des cultures minoritaires, c'est très bien. Mais pas au prix de la désintégration des nations et du retour aux tribus. ».

[Pour M. Guaino, seules les nations constituées méritent cette appellation, les autres sont des tribus].

Et il concluait ainsi l’entretien :

« H. G.: Je ne consentirai à la disparition de la nation française pour aucune raison au monde. »

https://www.lexpress.fr/region/les-identites-regionales-contre-l-unite-nationale_1766955.html

 

Cette discussion illustre bien l’ambigüité de la formulation : «  Corse et Français, à la fois », ou « Breton et Français, à la fois » etc.

Pour les uns, c’est une façon modérée d’affirmer son appartenance à une identité régionale et de souligner qu’on n’est pas indépendantiste pour autant. Mais pour la plupart de ceux qui utilisent la formule, lorsqu’ils ont une origine régionale marquée, (les autres n’ont aucune raison de l’utiliser), c’est – le plus souvent - une façon de sous-entendre que ce qui vient avant tout, c’est la qualité de Français, qui englobe (et dépasse) l’autre appartenance.

Considérons maintenant ceux qui prétendent se réclamer des deux appartenances (la grande et la petite patrie, en quelque sorte), les mettre sur un pied d’égalité au moins dans leurs sentiments (quelle que soit leur pensée véritable). Leur affirmation que les deux qualités (Français et Corse, ou Français et Breton ou Alsacien etc) sont égales, est tout simplement un leurre. Car dans le couple, « Français » désigne un fait de droit, une  appartenance nationale  juridiquement reconnue et valorisée comme telle. L’autre élément désigne une appartenance sentimentale, privée, assimilable à une caractéristique personnelle, qu’il est loisible à tout interlocuteur de traiter avec mépris comme une sottise ou une lubie.

Ceux qui postulent l’égalité entre les deux appartenances se paient de mots. Pour être logiques avec eux-mêmes, ils devraient revendiquer une double nationalité ou citoyenneté comme celle qui existe en Suisse, ainsi qu’on l’a vu, et hiérarchiser à leur guise (ou ne pas hiérarchiser) l’ordre des appartenances. Cette double nationalité est possible dans un système fédéral. Or, ceux qui se prétendent « à la fois » Corses et Français, Bretons et Français, etc, revendiquent rarement l’établissement d’un système fédéral (peu importe de savoir si un tel régime est possible en France), ce qui laisse penser que, comme Henri Guaino, avec à peine quelques nuances individuelles, ils sont Français « avant tout ».

Pour finir, on observera que la formulation « Suisse et Zurichois » par exemple, n’a pas du tout le même contenu (ou les mêmes implications) que l’expression « Français et Corse » (ou Français et Breton, Alsacien etc). La différence ne consiste pas seulement, comme on vient de le dire, dans le fait que chaque élément du premier couple cité correspond à une définition juridique et officielle (Je suis juridiquement Suisse et juridiquement Zurichois). Elle consiste aussi dans le fait que la Suisse est un Etat fédéral fondé sur la diversité de ses composantes, qui fait du maintien de cette diversité un des objectifs de l’Etat. Se réclamer de l’appartenance à cet Etat n’a rien de contradictoire pour quelqu’un qui se proclame aussi Zurichois, Bernois, Thurgovien, etc.

Ce n’est évidemment pas le cas de la France, est-il besoin de le souligner, où les identités régionales sont au mieux une affaire privée, au pire, une cause de suspicion pour l’Etat et pour les patriotes républicains les plus sectaires. Ceux qui se vantent d’être « Français et Corse » (ou Corse et Français, Breton et Français, peu importe l’ordre des mots) semblent faire preuve d’une forme de masochisme, un peu comme une dinde qui aimerait Noël…

 

 

 

 CONCLUSION DE LA TROISIÈME PARTIE

 

 L'organisation des pays fédéraux peut sembler complexe pour un Français. Mais la répartition des compétences, notamment en Belgique, et parfois leur imbrication, une fois qu'on a saisi le mécanisme, n'est pas forcément plus complexe que les rouages centraux et décentralisés de l'Etat français et de ses nombreuses para-administrations. Quant à savoir quel système fonctionne le mieux du point de vue des citoyens et des usagers, il faudrait  probablement avoir l'expérience de la vie dans les pays concernés pour répondre objectivement.

Mais, pour ce qui nous occupe, le système fédéral permet la prise en compte des identités régionales et leur représentation politique, avec parfois des mécanismes de double nationalité.  A ce titre, il constitue un mode de gouvernement dans lequel l'union préserve la diversité; c'est un moyen de résolution des conflits fondé non sur la force mais sur la raison.

 

 

 

ANNEXE 1

 

 Acquisition du droit de cité par les Confédérés (naturalisation intercantonale)

 

 VAUD,  LOI 141.11 sur le droit de cité vaudois

TITRE III ACQUISITION ET PERTE DU DROIT DE CITÉ DES CONFÉDÉRÉS

Art. 41 Octroi
Le Confédéré majeur séjournant dans le canton peut obtenir, sur sa demande, le droit de cité cantonal et la bourgeoisie de la commune de son domicile ou d’une commune avec laquelle il entretient des liens étroits, aux conditions suivantes :

1. résider dans le canton depuis deux ans au moins et durant la procédure ;

2. n’avoir pas subi de condamnations pour délit grave et intentionnel, ne pas faire l’objet d’un acte de défaut de biens ( etc).

 

Guide valaisan pour la naturalisation

3 Naturalisation ordinaire des Confédérés

Un citoyen suisse qui n’est pas originaire du Valais peut déposer une requête en vue d’obtenir la citoyenneté valaisanne (art. 2 al. 3 LDC). On parle alors de « naturalisation ordinaire d’un Confédéré ». La personne intéressée doit remplir plusieurs conditions (art. 4 LDC) :

Une fois naturalisé, le nouveau citoyen valaisan ne devient pas pour autant bourgeois de sa commune d’origine. S’il souhaite le devenir, il doit soumettre une requête au Conseil bourgeoisial, qui examinera si les conditions de la Loi sur les bourgeoisies et de son règlement bourgeoisial sont remplies.  

 

 Bien entendu, on peut aussi souhaiter acquérir un droit de cité communal nouveau dans le canton dont on possède déjà un droit de cité (communal et cantonal);  extrait du guide valaisan :

 

5. Octroi d’un droit de cité communal à un Valaisan Un citoyen valaisan, qui par définition est originaire d’une commune valaisanne, citoyen valaisan et suisse, peut demander à acquérir l’origine d’une autre commune valaisanne, sans perdre pour autant son/ses droit/s de cité communal/aux antérieur/s (à moins qu’il n’en fasse la demande expresse conformément à l’article 11 LDC). On parle alors d’une procédure visant « l’octroi d’un droit cité communal à un valaisan ».

Il y a lieu de préciser que l’octroi d’un droit de cité communal ne confère pas le droit de bourgeoisie de la commune correspondante. Il en va de même lorsqu’un étranger obtient la citoyenneté suisse. Le requérant devient alors citoyen d’une commune valaisanne, sans obtenir une agrégation bourgeoisiale.  

 https://www.vs.ch/documents/244343/263881/6+-+Guide+LN+2018+pour+les+communes/29548aef-9a8e-4a42-931e-f64ebfc65b4e?t=1551268121812

 

 

ANNEXE 2 : PATRIOTISME CANTONAL EN SUISSE

 

Le patriotisme cantonal ne se réduit pas aux manifestations officielles, mais celles-ci en font partie, notamment s'il s'agit de célébrer un épisode historique comme le rétablissement de la république à Genève après la fin de l'occupation française (1813), peu avant l'adhésion de Genève à la Confédération suisse (1815). Ci-dessous le communiqué de presse de la Chancellerie genevoise.

 

" Commémoration officielle 2019 de la Restauration de la République

20 décembre 2019

Chancellerie d'Etat (CHA)

 

En 1798, occupée militairement, Genève est annexée à la France et devient chef-lieu et préfecture du département du Léman. Suite aux défaites de l'armée napoléonienne, les troupes françaises se retirent de la ville le matin du 30 décembre 1813. Les troupes autrichiennes arrivent à Genève dans l'après-midi, annonçant la restauration de l'ordre ancien. Le 31 décembre, une proclamation d'indépendance est préparée et un gouvernement provisoire est constitué. Genève retrouve son statut de république indépendante.

Chaque année, le 31 décembre, Genève commémore officiellement cet épisode important de son histoire. La population est conviée à participer à cette commémoration, qui aura lieu le mardi 31 décembre 2019 sur la promenade de la Treille, en présence de M. Antonio Hodgers, président du Conseil d'Etat, M. Serge Dal Busco, vice-président, et Mme Nathalie Fontanet, conseillère d’Etat.

Déroulement de la cérémonie, mardi 31 décembre 2019:

8h00-8h30: trois pièces d'artillerie situées sur la promenade de la Treille, sur la promenade de l'Observatoire et sur la rotonde du Mont-Blanc tirent chacune vingt-trois coups de canon en l'honneur des vingt-six cantons suisses*;

8h25: arrivée du Corps de musique de Landwehr en musique solennelle sur la promenade de la Treille;

8h30: dernier coup de canon tiré sur la Treille et fin du tir;

8h35: aubade donnée par le Corps de musique de Landwehr;

8h40: ouverture de la cérémonie officielle au pied de la statue de Pictet de Rochemont:

  • Cè qu'è lainô**, chanté par l'assistance avec l'accompagnement du Corps de musique de Landwehr;
  • allocution et vœux du président du  Conseil d'Etat;
  • Hymne national, chanté par  l'assistance avec l'accompagnement du Corps de musique de Landwehr;
  • Aux armes Genève, interprété par le Corps de musique de Landwehr;
  • fin de la cérémonie officielle.

A l’issue de la cérémonie officielle, une collation est offerte à la population par le Conseil d'Etat sous l'ancien Arsenal. Une aubade est donnée par le Corps de musique de Landwehr devant le café de l'Hôtel de Ville.

A 9h20, emmenées par le Corps de musique de Landwehr, les personnes se rendant au culte de la Restauration*** se déplacent à la cathédrale Saint-Pierre."

                               [* 23 coups de canon pour 26 Cantons...La tradition tient compte du fait qu'autrefois, trois Cantons étaient connus comme "demi-Cantons", car issus d'une scission. Ils ont reçu l'appellation de Canton assez récemment mais l'usage apparemment continue de garder le souvenir de l'époque des demi-Cantons ? 

                          ** Il s'agit de l'hymne genevois, au départ un chant de circonstance composé vers 1603 pour célébrer l'échec de la tentative d'attaque par surprise de Genève par les troupes du duc de Savoie une nuit de décembre 1602 (attaque connue sous le nom d'Escalade). L'hymne, dont on ne chante que quelques couplets, a la particularité d'être en francoprovençal ou arpitan, langue parlée à l'époque à Genève et dans une vaste région alpine jusqu'à Lyon du côté français (pour aller vite). Pour une belle interprétation de cet hymne, en costumes d'époque et à la lueur des torches, justement lors des fêtes de l'Escalade qui ont lieu tous les ans à Genève en décembre,  voir vidéo sur You Tube https://www.youtube.com/watch?v=eLJ8AlNC-7w

                      *** Il s'agit évidemment de la cérémonie religieuse (protestante ou oecuménique ?) en l'honneur de la Restauration de la république, qui se tient à la cathédrale, devenue temple protestant.]

https://www.ge.ch/document/commemoration-officielle-2019-restauration-republique

 

 

 

 

ANNEXE 3 : COOPÉRATION ENTRE ENTITÉS FÉDÉRÉES EN BELGIQUE

 

Exemple de coopération entre entités fédérées belges :

Création d’une agence interrégionale pour les allocations familales (si on comprend bien, même si les tarifs et conditions sont de la compétence des Communautés et Régions, le traitement des demandes sera fait par un seul organisme ?).

4 organismes communautaires ou régionaux se sont donc mis d’accord sur ce point.

 

Accord de coopération entre la Communauté flamande, la Région wallonne, la Commission Communautaire Commune et la Communauté germanophone relatif à la création de l'organe interrégional pour les prestations familiales du 30 mai 2018

Vu l'accord obtenu au sein du Comité de concertation le 28 mars 2018 ;

la Communauté flamande, représentée par le ministre-président et le ministre du Bien-être, de la Santé publique et de la Famille ; la Région wallonne, représentée par le ministre-président et la ministre de l'Action sociale, de la Santé, de l'Egalité des chances, de la Fonction publique et de la Simplification administrative ; la Communauté germanophone, représentée par le ministre-président et le ministre de la Communauté germanophone de la Famille, de la Santé et des Affaires sociales ; la Commission communautaire commune représentée par le président du Collège réuni et les membres du Collège réuni compétents pour la politique de l'Aide aux Personnes, les Prestations familiales et le Contrôle des films ;

Ont convenu ce qui suit :

(…)

Fait à Bruxelles, le 30 mai 2018, en un seul exemplaire rédigé en français, en néerlandais et en allemand, qui sera déposé au Secrétariat central du Comité de concertation.

Le Ministre-Président du Gouvernement flamand, G. BOURGEOIS

Le Ministre flamand du Bien-Etre, de la Santé publique et de la Famille, J. VANDEURZEN

Le ministre-président du Gouvernement wallon, W. BORSUS

La Ministre wallonne de l'Action sociale, de la Santé, de l'Egalité des chances, de la Fonction publique et de la Simplification administrative, A. GREOLI

Le Ministre-Président de la Communauté germanophone, O. PAASCH

Le Ministre de la Famille, de la Santé et des Affaires sociales de la Communauté germanophone, A. ANTONIADIS

Le président du Collège réuni de la Commission communautaire commune, R. VERVOORT

Le membre du Collège réuni, compétent pour la politique de l'Aide aux personnes, la politique de la Santé et le Contrôle des films, C. FREMAULT

Le membre du Collège réuni, compétent pour la politique de l'Aide aux personnes, la politique de la Santé et le Contrôle des films, P. SMET

 

Et comme la participation de l’Etat fédéral a été nécessaire pour une période transitoire de reprise des données, l’Etat fédéral se joint à l’accord précité (et à un autre accord) :

ACCORD DE COOPERATION DU 21 DECEMBRE 2018 ENTRE L'ETAT FEDERAL, LA COMMUNAUTE FLAMANDE, LA REGION WALLONNE, LA COMMISSION COMMUNAUTAIRE COMMUNE ET LA COMMUNAUTE GERMANOPHONE CONCERNANT L'IMPLICATION DE L'ETAT FEDERAL DANS LA SIGNATURE DES ACCORDS DE COOPERATION DU 6 SEPTEMBRE 2017 ET DU 30 MAI 2018

 

Puis ce dernier accord est validé par une loi promulguée par le roi,  

 

8 MAI 2019. - Loi portant assentiment à l'Accord de coopération du 21 décembre 2018 entre l'Etat fédéral, la Communauté flamande, la Région wallonne, la Commission communautaire commune et la Communauté germanophone concernant l'implication de l'Etat fédéral dans la signature des accords de coopération du 6 septembre 2017 et du 30 mai 2018



PHILIPPE, Roi des Belges,
A tous, présents et à venir, Salut.
La Chambre des représentants a adopté et Nous sanctionnons ce qui suit :

 (…)
Article 1er. Assentiment est donné à l'Accord de coopération du 21 décembre 2018 entre l'Etat fédéral, la Communauté flamande, la Région wallonne, la Commission communautaire commune et la Communauté germanophone concernant l'implication de l'Etat fédéral dans la signature des accords de coopération du 6 septembre 2017 et du 30 mai 2018.


Promulguons la présente loi, ordonnons qu'elle soit revêtue du sceau de l'Etat et publiée par le Moniteur belge.
Donné à Bruxelles, le 8 mai 2019.
PHILIPPE
Par le Roi :
Le Premier Ministre,
Ch. MICHEL
De Minister van Sociale Zaken, La Ministre des Affaires sociales,
M. DE BLOCK
Scellé du sceau de l'Etat :
Le Ministre de la Justice,
K. GEENS

 Suivent les mêmes textes en néerlandais et allemand

 

09 décembre 2019

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES, DEUXIEME PARTIE

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

LES NATIONALISTES SONT (TOUJOURS) LES AUTRES

 

 

  

 Les nationalistes périphériques ou régionaux  ou de quelque autre manière qu’ils soient désignés, sont des nationalistes en cela qu’ils estiment appartenir à une nation différente de la nation dominante dans le pays où ils sont englobés, et aspirent à la reconnaissance la plus efficace de leur nation en terme institutionnels, personne ne pouvant se satisfaire d’appartenir à une nation non seulement dominée mais encore, le plus souvent, niée, voire ridiculisée par l’opinion majoritaire (ou celle qui prétend s’exprimer au nom de la majorité) et par l’Etat.

 

Frank Tétart (art cité), les décrit ainsi : « Comme pour le nationalisme en général, les traits communs de ces nationalismes régionaux sont, d’une part, le sentiment partagé de former une communauté aux valeurs intrinsèques, qui sert de base à leur identité et, d’autre part, l'idée que leur autodétermination leur rendra justice en mettant fin à une situation d’oppression et d’injustice. Cette volonté de justice ressort en tout cas largement de leurs argumentaires servant à justifier leurs revendications, que ce soit en Catalogne, au Pays Basque, en Écosse ou en Flandre. »

 Frank Tétart, Les nationalismes « régionaux » en Europe, facteur de fragmentation spatiale ? in revue L'espace politique, 2010-2, Fragmentation/Balkanisation,
https://journals.openedition.org/espacepolitique/1647

 

Le fait que la nation dominante ne se considère pas comme une nation ethnique ne change rien à la situation de base décrite (cas de la France). Pour cette étude, il est inutile d’entrer dans toutes les variantes de la situation de base (comme par exemple la situation de la Flandre, clairement dominée pendant des décennies, qui a pris aujourd’hui l’ascendant en Belgique mais continue à avoir une relation conflictuelle avec l’Etat belge).

 

Les nationalistes périphériques ou régionaux sont mal vus, puisque, c’est bien connu, le nationalisme exclut et discrimine ceux qui ne font pas partie de la nation, il « enferme » ceux qui disent en faire partie dans une identité, il est « fermeture au monde », enfin « le nationalisme, c’est la guerre » (une formule de François Mitterrand, souvent utilisée conte les nationalismes régionaux comme si Mitterrand n’avait pas eu dans l’idée le nationalisme développé dans les grandes nations comme la France et l’Allemagne.

 

Ces banalités pourraient être discutées. Tout d'abord, on voit mal pourquoi elles ne s'appliquent pas, en priorité, aux nations "englobantes". De plus, elles émanent, généralement, non pas de « citoyens du monde », opposés à toutes les appartenances nationales et rejetant toutes les frontières, mais de personnes qui revendiquent leur appartenance à une nation (laquelle n’aurait miraculeusement pas les défauts de toute nation), chantent l’hymne national, agitent le drapeau national, connaissent l’histoire glorieuse de leur pays par un récit en images d’Epinal et ne veulent surtout pas qu’on leur montre qu’il est inexact ou partiel.

 Les médias dominants confortent la population dans l’idée que les « nationalistes » sont les autres. Or, rien n'est plus commun que le nationalisme (au sens courant de sentiment d'appartenance à une nation, qui est le sens retenu par la plupart des spécialistes). Le nationalisme n'est pas un terme réservé au cas où le sentiment d'appartenance devient excessif (ce qui est assez subjectif) ou se transforme en sentiment hostile aux autres nations. Bien à l'abri derrière l'idée que les nationalistes, ce sont les autres, même le pire des chauvins ne se croit pas nationaliste.

Il importe peu que les adversaires des nationalismes régionaux se qualifient, non pas de nationalistes, mais de patriotes ou de républicains universalistes, puisque leur comportement correspond au nationalisme de conservation défini par le théoricien québécois Denis Monière :

 « Le nationalisme de conservation, ou officiel, désigne l’idéologie dominante dans les États-nations déjà constitués. Il prend la forme du patriotisme et s’exprime par la loyauté aux institutions. Il se manifeste par la célébration des symboles nationaux, comme le drapeau, l’hymne national, la fête nationale, ou encore par la glorification des exploits des enfants du pays dans les compétitions sportives. Son but est de reproduire dans le temps l’identité nationale et la cohésion collective. »

 Denis Monière, Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, 2001.https://books.openedition.org/pum/15556?lang=fr

 

Ce nationalisme de conservation (on aurait envie de dire « nationalisme banal ») veut empêcher quiconque de vouloir se soustraire à l’appartenance majoritaire (ou envisagée comme telle). Il prend une forme agressive lorsqu’il souhaite éliminer ou nier tout nationalisme différent présent sur le même territoire et devient alors un nationalisme de domination.

 

Au mieux, certains (mais pas le plus grand nombre) diront qu’avec les nationalismes régionaux, on a un nationalisme opposé à un autre nationalisme (celui de la nation englobante), et ils renverront dos à dos les adversaires.

 Mais le nationalisme minoritaire n’a pas de buts oppressifs, il ne veut pas nier une autre nationalité : l’existence d’une nation corse - ou autre – n’empêche pas la nation française d’exister, elle en réduit seulement la surface en quelque sorte, ce qui pour beaucoup, est insupportable.

 R. Le Coadic, (art.cité) écrit : « la plupart des Français peuvent sans doute être considérés comme nationalistes, compte tenu de l’importance de l’État-nation dans leur héritage politique et leur vision du monde ».

 Le nationalisme français s’exprime à l’égard du nationalisme corse de façon aussi agressive que le nationalisme espagnol à l’égard de la Catalogne et des Catalans : il ne manque d’ailleurs pas d’intervenants nationalistes français pour vitupérer la Catalogne  ou faire remarquer que l’exemple catalan montre le « danger » de reconnaitre des droits particuliers à une région ou une population – c’est le début d’un « engrenage » ; donc il vaut mieux tout refuser d‘emblée.

 Ces nationalistes (même s’ils récusent le mot) sont-ils vraiment la majorité en France ? On peut penser que ceux qui ne sont pas concernés ne s’expriment pas et ils sont probablement les plus nombreux. Le nationalisme corse (et celui des autres nationalités présentes sur le territoire français) n’est pas forcément en infériorité numérique par rapport au nationalisme français actif, mais ce dernier a pour lui le poids de l’Etat et du conformisme ambiant.

 Renan Le Coadic fait observer de plus que « le centralisme politique est une tradition française ancienne, que la république a reprise à la royauté : l’État doit être fort et rien ne doit l’affaiblir, surtout pas reconnaître la diversité et risquer ainsi de favoriser « les souverainetés non-viables et les micro-États d’opérette ».

 

 

 

 

 CEUX QUE LES CORSES AGACENT

 

  

 

La formule sur les « souverainetés non-viables et les micro-États d’opérette » est une citation de Pierre-André Taguieff, spécialiste reconnu de l’analyse du racisme, puis un peu plus contesté récemment comme représentant d’une forme de néo-conservatisme à la française.

Dans son petit ouvrage déjà ancien Résister au “bougisme” : démocratie forte contre mondialisation technophobe, 2001, Pierre-André Taguieff, s’en prend, entre autres adversaires (en gros, le multiculturalisme et la mondialisation, qui détruisent les anciens Etats-nations), aux mouvements nationalistes régionaux, dont il paraît méconnaître les origines historiques, les prenant pour des nouveautés (ignorance sans doute imputable à un parisianisme invétéré). Il attaque notamment le nationalisme corse avec une virulence presque haineuse :

 https://books.google.fr/books?id=_4BWyINtvLQC&pg=PT27&lpg=PT27&dq=taguieff+r%C3%A9sister+au+bougisme+souverainet%C3%A9s+non+viables&source=bl&ots=9r2nzE0qeE&sig=ACfU3U3DFVqTQmHiNexBE2UhakRIw3YqIw&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjvpfOtgv7lAhXQAGMBHcbUADsQ6AEwA3oECAoQAg#v=onepage&q=taguieff%20r%C3%A9sister%20au%20bougisme%20souverainet%C3%A9s%20non%20viables&f=false

 

Quelle serait aujourd’hui l’opinion de Taguieff sur l’évolution du nationalisme corse, maintenant que celui-ci a abandonné la « lutte armée », et compte tenu de l’évolution du même Taguieff ?*

                                 * En 2019, il publie L’Émancipation promise « qui dresse un violent réquisitoire contre les valeurs républicaines estimant qu’érigées « en absolus, la liberté, l’égalité et la fraternité  se transforment en idoles sanguinaires au nom desquelles des multitudes sont sacrifiées » (Wikipedia).

 

Le nationalisme corse a eu recours à la violence. Mais ainsi que le rappelle le chercheur Xavier Crettiez, spécialiste de la violence politique : « le nationalisme, en tant que tel, quelque soit son ancrage idéologique, est porteur en lui-même d’un potentiel de violence ». Ce constat s’applique aussi au nationalisme civique et républicain français, qui pour le même Crettiez a pris un aspect de religion laïque sacrificielle*. On peut penser que cet aspect n’est plus d’actualité (?), mais les dirigeants de l’Etat et une partie des citoyens continuent, plus ou moins mécaniquement, à envisager la nation républicaine comme exigeant tous les sacrifices (la notion de sacrifice, supposé volontaire, ne peut dissimuler qu'il s'agit de l'exercice de la violence par l'Etat).

                                                * Cf. site de X. Crettiez, politique et violence https://xaviercrettiez.typepad.fr/diffusion_du_savoir/violences-nationalistes/

 

La diatribe de Taguieff, bien que datée, illustre en tous cas une tendance forte des adversaires des nationalismes régionaux, qui, en France comme en Espagne, se présentent souvent comme défenseurs de la démocratie et des libertés individuelles contre la tentative des nationalistes d’imposer par la force  leur idéologie sur le territoire qu’ils revendiquent. On ne compte pas aujourd’hui, sur divers sites espagnols, mais aussi français, les dénonciations de « l’impérialisme culturel » des Catalans, de leur sectarisme et de l’embrigadement auquel ils se livrent. On peut penser que ces réactions émanent de personnes qui regrettent l’époque où seul le gouvernement central avait le droit de faire ce qu’ils reprochent aujourd’hui aux Catalans.

 

Le nationalisme corse conserve des adversaires patentés : républicains de droite et de gauche, nostalgiques de « l’une et indivisible », souverainistes (opposés à l’Union européenne) qui pensent que la « balkanisation » des grands Etats européens est mise en œuvre par les partisans de l’Europe fédérale ou de « l’empire mondial » (américain, mais pour d’autres, la menace est chinoise ou russe), militants d’une partie de l‘extrême-gauche, qui qualifie le nationalisme corse d’extrême-droite. Certaines réactions sont proches du complotisme. Enfin il y a les bons apôtres, qui n’ont en vue que l’intérêt de la Corse, comme un éditorialiste célèbre pour son écharpe rouge (que serait-il sans elle ?) qui assurait qu’une Corse indépendante serait infailliblement contrôlée par la Mafia (mais pour certains, c’est déjà le cas, ce qui ruine un peu le raisonnement).

 

Quelques uns (mais probablement de plus en plus rares) reprochent aux Corses de manquer de patriotisme français. Ils font penser à cette Chinoise interrogée récemment sur les événements de Hong Kong qui estimait qu’il fallait leur apprendre (aux Hong-Kongais) ce qu’était le patriotisme (chinois), expression naïve de l’incompréhension qu’on puisse avoir un autre patriotisme que le sien.

 

Toute actualité qui concerne la Corse suscite les mêmes réactions d’internautes :« les Corses veulent le beurre et l’argent du beurre » (increvable succès de cette formulation qui dispense de toute pensée plus élaborée !), les Corses veulent être indépendants mais se plaignent d’être abandonnés par l’Etat français ! (on trouve cette réaction par exemple à l’occasion des polémiques récentes sur la violence et le grand banditisme en Corse, où les autorités nationalistes ont reproché à l’Etat son inaction)*. 

             * Sur cette polémique, voir par exemple : S. Sanguinetti : "En Corse, l'Etat a utilisé et instrumentalisé le grand banditisme contre les nationalistes", 19 novembre 2019 https://www.francebleu.fr/culture/livres/s-sanguinetti-en-corse-l-etat-a-utilise-et-instrumentalise-le-grand-banditisme-contre-les-1574178146

 Et :

 En Corse, les autorités récusent toute "faillite" face aux violences, AFP 13 octobre 2019, https://www.lepoint.fr/societe/en-corse-les-autorites-recusent-toute-faillite-face-aux-violences-13-10-2019-2340953_23.php

 

 La remarque qui consiste à ironiser sur le fait que les nationalistes, qui voudraient « chasser les Français », se plaignent en même temps des carences de l’Etat français, est absurde (est-il la peine de le signaler ?), car la Corse relève de la France : la police, la justice, les services de sécurité civile, sont ceux de l’Etat français et non d’un gouvernement corse autonome qui n’existe pas. Si  les Corses ont à se plaindre, ils ne peuvent le faire qu’à ceux qui ont la charge du territoire.

 

  

 

LA RÉPUBLIQUE « UNE ET INDIVISIBLE » ?

 

 

 

 

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  La république une et indivisible, dessin de l'époque révolutionnaire. Les républicains les plus "avancés", comme les Jacobins, faisaient partie de la "Montagne", nom donné du fait qu'ils siégeaient à la Convention sur les bancs les plus élevés, par opposition aux modérés de la "Plaine" (ausi appelé péjorativement le "Marais").

Site Gallica.

 

 

Il y a en France une obsession républicaine de l’unité. Contrairement à de nombreux Etats qui sont à la fois républicains et fédéraux, la république française a pris depuis le début de son existence, une attitude complètement hostile au fédéralisme. Lors des débats sur la constitution de 1793, Danton avait déclaré : « On prétend qu’il est parmi nous des hommes qui ont l’opinion de vouloir morceler la France ; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible : elle doit avoir unité de représentation (…). Je demande donc la peine de mort contre quiconque voudrait détruire l’unité en France. »

 Un des arguments des adversaires du nationalisme corse, et de tous les nationalismes régionaux, c’est que la France constitue une république « une et indivisible ». Cette formule a presqu’un caractère mystique, d’invocation sacrée pour ceux qui l’utilisent. Elle n’est d’ailleurs pas dans la Constitution sous cette forme. »*

                     * L’article1er, alinéa premier, de la Constitution de 1958 indique : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. [La dernière phrase est un ajout de 2003] ». La rédaction « une et indivisible » se trouvait notamment dans la constitution « montagnarde » de 1793 (qui ne fut jamais appliquée). On la trouvait déjà dans la constitution monarchique de 1791 : « Le Royaume est un et indivisible »

 

Pour les partisans de la république « une et indivisible », ce n’est pas seulement la possibilité d’une fédéralisation de la France, d’une autonomie des territoires ou de leur indépendance qui est exclue, c’est même la possibilité de défendre ces options.

 

  Lorsque 3 députés nationalistes corses furent élus au Parlement en 2017, un abonné du Monde s’indigna : comment une assemblée de la république pouvait-elle accueillir des ennemis de la république ? Selon ce raisonnement, il serait impossible de défendre une opinion, et d’être élu par les électeurs qui soutiennent cette opinion, si celle-ci est contraire au régime en place. Or, la Constitution est évidemment modifiable. On peut admettre que les adversaires de la démocratie soient interdits, mais il faudrait démontrer que les partis représentant les nationalismes périphériques sont opposés à la démocratie, ce qui est indéfendable*.

                        * Parmi d’autres réactions, un autre lecteur s’indignait qu’en 2015 les nationalistes élus à l’Assemble de Corse avaient chanté le Dio vi salvi, Regina  : « Dans une assemblée française, on ne devrait entonner que la Marseillaise et non pas un chant folklorique».

 

Ainsi, pour ces soi-disant-démocrates, militer démocratiquement (devant les électeurs) en faveur des options nationalistes (périphériques) ou faire état de telles convictions dans une assemblée devrait être illégal.

 

  

 

LA RÉPUBLIQUE DES ÉLITES

 

 

 

Ces républicains à l’ancienne doivent trouver bien modeste la définition du l’indivisibilité de la république du site officiel Vie publique : « Une République indivisible" : aucune partie du peuple, ni aucun individu, ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté nationale. Seul le peuple exerce cette souveraineté par la voie de ses représentants (ex : les députés) ou du référendum. L’unité et l’indivisibilité garantissent une application uniforme du droit sur l’ensemble du territoire national ».

 https://www.vie-publique.fr/fiches/19562-principes-fondamentaux-de-la-republique-francaise

 

Les mêmes s’offusquent aussi des évolutions – pourtant peu spectaculaires et parfaitement constitutionnelles – de l’organisation administrative française.

 Les élites dirigeantes, elles, admettent ces évolutions du moment qu’elles ne touchent pas à l’essentiel. Les juristes de l’Etat français (notamment le Conseil constitutionnel) décident – discrétionnairement, même si c’est au terme d’un raisonnement souvent tortueux - ce qui est conforme à la Constitution et ce qui ne l’est pas ( cf. L'unité et la diversité dans la République, Cahiers du conseil constitutionnel, 2014  https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/l-unite-et-la-diversite-dans-la-republique)

 

Le pragmatisme des juristes, qui sont pourtant des gardiens des principes républicains, s’exprime sur un autre ton que celui des fanatiques de la république : « Dans leur ouvrage Les grandes décisions du Conseil constitutionnel, Louis Favoreu et Loïc Philip définissent l'Etat indivisible par rapport à l'Etat divisible :

 "La frontière entre l'État indivisible et l'État divisible se détermine par référence à l'inexistence ou à l'existence d'un pouvoir normatif autonome. Là réside le critère décisif : la collectivité secondaire a-t-elle un pouvoir normatif initial et non susceptible d'être anéanti par la collectivité supérieure ? Si oui, nous sortons du cas de l'Etat indivisible, si non, nous y restons."

 http://www.toupie.org/Dictionnaire/Republique_indivisible.htm

 

Mais la haute administration est intéressée à ce qu’on ne sorte pas de la culture politique dominante, peut-être essentiellement par conformisme ou par refus d’envisager autre chose que ce que ses membres ont toujours appris et pratiqué dans leurs études et leur vie professionnelle, devenue une sorte d’idéologie de classe. Comme on l’a déjà remarqué, les administrateurs de haut rang s’identifient pleinement avec un système qui leur donne un pouvoir important et sont attachés à le défendre. Leur apparent pragmatisme ne les empêche pas de poser des limites infranchissables et de présenter en défenseurs de l’Etat républicain unitaire.

 

 Curieusement, la rédaction « jacobine» « une et indivisible », qui plait tellement à certains, se trouve dans l’article 5 de la Constitution italienne, dont le texte actuel est :  «  La République, une et indivisible, reconnaît et favorise les autonomies locales ; elle réalise dans les services qui dépendent de l’État la plus large décentralisation administrative; elle adapte les principes et les méthodes de sa législation aux exigences de l’autonomie et de la décentralisation ».

 Comme les régions italiennes ont un pouvoir législatif et qu’il semble bien que l’Etat ne puisse annuler les décisions régionales – il ne peut que saisir la Cour constitutionnelle qui tranche le litige - on peut se demander si l’Italie est toujours un Etat indivisible au sens de la définition rappelée ci-dessus de Favoreu et  Philip.

 

 

 

UNITÉ ET INDIVISIBILITÉ CHEZ LES DICTATEURS

 

 

Les républicains français les plus intransigeants ne se doutent pas (ou ne veulent pas savoir) qu’en fait ils sont proches de Mussolini et de Franco, qui ont combattu les nationalismes régionaux dans leurs pays respectifs, ou de Hitler qui transforma l'Allemagne fédérale en état unitaire.

La devise de l’Espagne franquiste était Una, Grande, Libre. Il est inutile d'insister ici sur la répression constante par le régime franquiste, des nationalismes basque et catalan, mais également andalou :

« Ironiquement, l’obsession du régime franquiste pour l’unité de l’Espagne délégitima à la fois l’État espagnol et l’idée de nation espagnole aux yeux de plusieurs Basques et Catalans. La dictature provoqua naturellement de forts sentiments de colère et d’injustice à travers tout le pays mais, chez les groupes minoritaires, c’est l’Espagne même plutôt que simplement le régime qui a vu sa légitimité affectée.» (André Lecours et François Rocher, Le fédéralisme comme mode de gestion de la diversité : le cas du Canada et de l’Espagne, Éthique publique, vol. 9, n° 1 | 2007, https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1788 )

 

 

Mussolini pensait que le particularisme local pouvait être le support du nationalisme italien, si on le contenait dans un cadre surveillé. Il parvint à attirer dans un premier temps des indépendantistes sardes en reprenant certains points de leur programme, puis les nationalistes sardes furent surveillés et emprisonnés à l’égal des autres opposants au fascisme. Le régime fit interdire les journaux en dialecte, prohiba les drapeaux « régionaux », etc. Il accentua la centralisation de l’Etat. En réaction, les mouvements de résistance eurent souvent des composantes autonomistes et leur programme politique pour l’après-guerre incluait une réforme de l’Etat dans le sens régionaliste ou autonomiste.

 Mussolini fut par contre très offensif contre les cultures jugées non-italiennes (slovène, allemand) présentes sur le territoire italien, se livrant à ce qu’on a appelé l’italianisation forcée (cf Wikipedia it. Italianizzazione (fascismo)* https://it.wikipedia.org/wiki/Italianizzazione_(fascismo)

 

Quant à Hitler, il supprima l'organisation fédérale de la république de Weimar :

« [Les] Länder furent de facto supprimés par les lois du 30 mars et 7 avril 1933 sur la « mise au pas » (Gleichschaltung) des Länder, avant de l’être officiellement par la loi du 30 janvier 1934, un an jour pour jour après la nomination d’Hitler comme chancelier du Reich. »

Christian Autexier, Introduction au droit public allemand, PUF, 1997; Reprint Revue générale du droit

https://www.revuegeneraledudroit.eu/blog/2015/03/22/chapitre-4-les-choix-structurants-de-lordre-juridique-allemand/

 

 

Enfin, il y a eu un pays qui se définissait comme « un et indivisible » : ce fut la Russie tsariste, dans le préambule de ses lois fondamentales adoptées en 1905 : « La centralité du pouvoir, le règne du centre dans les périphéries, étaient ainsi réaffirmés au moment même où le régime était ébranlé. » (Juliette Cadiot, Un Empire « un et indivisible » ? », Cahiers du monde russe ,48/2-3 | 2007: http://journals.openedition.org/monderusse/8998

 

 

   

RIEN A DÉSIRER ?

 

 

 

 Dans les lieux communs les plus courants, il y a l’idée que les Corses n’ont rien de plus à désirer dans le cadre français, que grâce à la France, ils ont « la belle vie » et qu’ils n’ont même pas « la reconnaissance du ventre ». Ceux qui utilisent ces formules toutes faites ne cherchent pas particulièrement à démontrer ce qu’ils disent. Ils cherchent seulement à exprimer leur hostilité pour les Corses.

 L’idée que les Corses sont bien plus heureux qu’ils ne seraient en étant indépendants n’est pas récente. On la trouve déjà en 1850 sous la plume d’Antoine Fée, professeur de médecine en poste à Strasbourg, qui voyagea en Corse en 1845 pour recueillir des voceri (chants populaires funéraires):

 « Jamais leur position [des Corses] n'a été aussi belle ; une indépendance complète leur serait moins profitable. La France traite la Corse non-seulement comme une sœur, mais comme une sœur bien-aimée. Les lois se relâchent en sa faveur de leur sévérité; la perception des impôts est faite avec les plus grands ménagements. Les contributions indirectes n'existent pas, et, ce qui n'a lieu pour aucune partie du territoire, la culture du tabac est permise. Chaque année près de 3 millions de francs lui sont envoyés par le trésor. »

 Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6527703s.texteImage

 

Fée ne pouvait pas être tout à fait méchant (puisqu’il s’intéressait aux voceri !) mais il ne ménage pas ses critiques aux Corses, qu’il montre paresseux et vindicatifs, tout en reconnaissant, avec parcimonie « les qualités estimables de ce peuple, devenu une fraction de nous-mêmes » (voir en annexe un extrait plus complet de son texte). On notera une façon de s’exprimer bien différente de ce qui est utilisé aujourd’hui : qui parlerait de la France et de la Corse comme de deux sœurs, comme s’il y avait entre les deux territoires une forme d’égalité ? Quant à la notion de peuple corse, on la trouvait fréquemment à l'époque, mais il s’agit ici de l’idée que les Corses, en s’unissant à la France, ont cessé d’être un peuple à part entière, pour devenir « une fraction de nous-mêmes » (du peuple français).

 La description de Fée était-elle exacte en 1845 ? Si oui, il faudrait croire que la Corse a connu un âge d’or sous le roi Louis-Philippe. Les avantages dont Fée parait s’extasier devaient se borner à peu de chose. En 1845, l’état de la Corse était-il si différent d’une grande partie du territoire français ?  Les choses durent se dégrader, car au début du 20 ème siècle, malgré les « avantages fiscaux », un rapport officiel, commandité par Clemenceau, ministre de l’intérieur, notait sans prendre de gants :

 « Ni la Bretagne, ni les Hautes-Alpes, ni peut-être aucun pays d’Europe ne peuvent donner une idée de la misère et du dénuement de la Corse » (rapport Clemenceau (1908), cité par André Fazi, d’après La Corse aux rapports, DCL éditions, dans  Une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012,  https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/)

 

Bien entendu, l’Etat préférait reporter sur les Corses une large part de responsabilité de la situation et Clemenceau notait dans la préface du rapport : « Des mœurs, des habitudes si différentes des nôtres ne peuvent coexister avec notre état social sans dommages pour la Corse et pour le pays entier ».

 

 

   

UN STATUT AVANTAGEUX ?

 

 

 Pour un certain nombre d’intervenants, généralement liés aux milieux politiques centraux et « parisiens », le statut de la Corse est un statut avantageux qui permet « une plus grande autonomie de gestion ». Cette autonomie administrative (qui s’applique aussi à toutes les collectivités territoriales, sous des formes variables, n’a rien à voir avec l’autonomie politique.

 

Selon les sites officiels, le statut de la Corse est ainsi présenté :

 « La Corse bénéficie d’une organisation institutionnelle spécifique, permettant une plus grande autonomie de gestion. La collectivité territoriale de Corse a des compétences élargies dans certains domaines, notamment dans celui de la protection du patrimoine culturel. En application de la loi du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe), elle deviendra le 1er janvier 2018 [c’est donc fait] une collectivité unique, fusionnant l’actuelle collectivité territoriale de Corse et les départements de Corse du Sud et de Haute-Corse.

 http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/role-et-pouvoirs-de-l-assemblee-nationale/les-institutions-francaises-generalites/l-organisation-territoriale-de-la-france

 

« La Corse, souvent assimilée à une région, est une collectivité territoriale à statut particulier, au sens de l’article 72 al. 1er de la Constitution. Jusqu’à la création, en 2014, de la métropole de Lyon – qui partage avec elle aujourd’hui ce statut –, la Corse était la seule collectivité territoriale appartenant à cette catégorie.

 Depuis le 1er janvier 2018, la “collectivité de Corse” (et non plus “collectivité territoriale de Corse”) est devenue une collectivité à statut particulier en lieu et place de la collectivité territoriale de Corse et des départements de Corse-du-Sud et de Haute-Corse. »

 https://www.vie-publique.fr/fiches/20150-le-statut-de-la-corse

 

Il faut ici rappeler que les départements de Corse-du-Sud et de Haute-Corse n’ont pas été « supprimés ». Ce sont les compétences des anciens conseils départementaux qui ont été transférées à la collectivité unique. Les départements subsistent comme circonscriptions de l‘Etat.

 L’autonomie dont il est question en France (notamment pour la Collectivité de Corse) est une « autonomie de gestion » ou « autonomie fonctionnelle », qui se limite à exercer quelques attributions administratives et technocratiques, toujours en-dehors du domaine de la loi. Cette règle est valable pour toutes les collectivités territoriales françaises, dans le cadre de la décentralisation, mais le nombre de dérogations ou d’adaptations varie selon la collectivité :

 « Les deux grands principes de la décentralisation sont le principe d’autonomie et le principe de libre administration (…) Les organes des collectivités territoriales gèrent par leurs délibérations leurs affaires propres (affaires communales, départementales, régionales) : ils sont compétents pour prendre en charge les intérêts des populations concernées. C’est la « clause générale de compétence » qui, traditionnellement, est liée à l’élément territorial de la collectivité.

 Cette « clause générale » se conjugue avec les transferts de blocs de compétence ; elle permet aux collectivités de se saisir de toute question d’intérêt local, même en l’absence de texte lui en donnant explicitement compétence, dès lors qu’elle n’empiète pas sur une compétence relevant d’une autre collectivité. »  (fiches du Centre national de la fonction publique territoriale http://www.cnfpt.fr/sites/default/files/fiche_03_vademecum_kit_elections_2014_v2_18.02.14.pdf

 

On observe que la Corse, à la différence des régions métropolitaines, a un président de l’exécutif et un président de l’assemblée distincts (alors que dans les régions, le président de l’assemblée dirige l’exécutif régional). Cette organisation ressemble à celle des régions italiennes (mais les présidents des juntes régionales sont élus au suffrage universel, sauf si les statuts particuliers en décident autrement) ou des länder allemands. Mais on trouve aussi la même dualité dans certains territoires d’outre-mer : collectivité unique de Martinique, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française.

 Pour les compétences attribuées à la Collectivité de Corse, voir annexe.

 

 

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Siège de la Collectivité de Corse à Ajaccio. Le bâtiment fut construit entre 1894 et 1896 par l'architecte Barthélémy Maglioli pour le Grand Hôtel continental. 

Office du tourisme d'Ajaccio.

 https://www.ajaccio-tourisme.com/grand-hotel-siege-de-la-collectivite-de-corse

 

 

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Logo de la Collectivité de Corse (on peut écrire Collectivité avec une majuscule, de même qu'Assemblée de Corse : c'est le choix de ces institutions elles-mêmes). L'inscription est bilingue, le corse venant en premier. Sur le site de la Collectivité, l'inscription d'accueil est en corse :

Benvinuti nantu à u situ ufficiali di a Cullettività di Corsica

Les indications de navigation sont soit en corse, soit en français. quelques indications sont bilingues mais la plupart des textes sont en français.

(https://www.isula.corsica/)

Les pages de la Collectivité et de l'Assemblée de Corse se trouvent sur le même site Isula Corsica (île de Corse). La place de la langue corse est plus importante sur les pages de l'Assemblée: 

https://www.isula.corsica/assemblea/

Les discours sont souvent présentés en version corse et version française (la version corse venant en premier), par exemple discours de J-G. Talamoni du 28/11/2019 :

https://www.isula.corsica/assemblea/Un-cuntemu-micca-aspetta-l-ufficialita-di-u-corsu-per-inizia-a-nurmalisazione-di-a-nostra-lingua_a468.html

Ce choix de privilégier (autant que possible) la langue corse est évidemment un choix de la majorité nationaliste.

 

 

 

AUTONOMIE, CONNAÎT PAS…

 

 

 

Le concept d’autonomie, au sens où on le comprend ailleurs, est inconnu en France :

 « Le concept d’autonomie demeure largement une “terra incognita” des travaux juridiques et discours politiques français. Il est, pour lui appliquer le jugement porté sur le fédéralisme par Olivier Beaud, “un concept impossible” et impensable dans notre contexte hexagonal. »

 (Claude Olivesi, Autonomies des régions ?, La pensée de midi  2007/2 (N° 21)

 https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-2-page-25.htm

 

 Pour avoir une idée de ce qu’est une véritable autonomie, on peut se référer à la loi de 2005 concernant la prise en charge par les autorités des îles Féroé des compétences dévolues par l’Etat danois (Takeover Act dans la version anglaise). La traduction anglaise de l’acte dispose : « This Act is based on an agreement between the Faeroe Islands Home Rule Government and the Danish Government as equivalent parties » (cet acte est fondé sur un accord entre le gouvernement autonome des îles Féroé et le gouvernement danois en tant que partenaires égaux).

 Selon le site du gouvernement des îles Féroé ;

 « The Takeover Act states that the Faroese Government may decide unilaterally to exercise legislative and administrative powers with respect to the Faroe Islands in all matters not already under Faroese authority, with the exception of the constitution, citizenship, the supreme court, foreign, security and defence policy, and monetary and currency matters. »

(L’acte de prise en charge dispose que le gouvernement féroïen peut décider unilatéralement d’exercer les pouvoirs législatifs et administratifs dans toutes les matières qui ne sont pas déjà sous autorité féroïenne, à l’exception de ce qui concerne la Constitution, la citoyenneté, la cour suprême, la politique étrangère et de défense et sécurité, les matières monétaires et de changes).

 https://www.government.fo/en/foreign-relations/constitutional-status/

 Dans les matières comme la police, l’administration de la justice, l’immigration, le gouvernement féroïen travaille avec le gouvernement danois pour organiser la prise en charge de ces matières, qui lui sont théoriquement dévolues, mais nécessitent des mises au point. (https://www.government.fo/en/the-government/ministries/prime-ministers-office/the-constitutional-status-of-the-faroe-islands/

 

Le Foreign Policy Act de 2005 prévoit que les autorités féroïennes peuvent négocier et conclure des accords avec les gouvernements étrangers dans les matières relevant des compétences des îles. De plus, le Danemark s’engage à associer les îles Féroé à toute négociation ayant un intérêt spécial pour les Féroé ou ayant un impact sur celles-ci (Fámjin Declaration de 2005 signée entre le gouvernement danois et le gouvernement féroïen).

 Au demeurant, avant même l’accord de 2005, les îles Féroé ont pu refuser de participer à l’Union européenne alors que le Danemark y adhérait. Le Groenland quant à lui, avait adhéré à l’Union européenne avant d’en sortir en 1985 à la suite d’un référendum. Néanmoins, les îles Féroé et le Groenland sont considérés comme territoires associés à l'Union européenne.

 Ces deux territoires disposent d'une représentation permanente auprès des instances européennes.

 

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 Signature d'un accord de libre échange entre le gouvernement des îles Féroé et le gouvernement britannique, février 2019.

L'accord a pour but d'assurer que le commerce continuera sans changement entre Féroé et le Royaume-uni après le Brexit (Féroé ne fait pas partie de l'Union européenne, mais a des accords avec elle qui peuvent impacter son commerce avec le Royaume-uni). De gauche à droite, Poul Michelsen, ministre féroïen des affaires étrangères et du commerce et les ministres britanniques George Hollingbery et George Eustice. Le petit drapeau à gauche est évidemment celui des îles Féroé.

04.02.2019. The Faroe Islands and the United Kingdom sign free trade agreement

https://www.government.fo/en/news/news/the-faroe-islands-and-the-united-kingdom-sign-free-trade-agreement/

 

Les îles Féroé ont ouvert en août 2019 une représentation en Chine. C'est leur 5ème représentation à l'étranger (les autres sont à Bruxelles, Londres, Reykjavik et Moscou, sans compter bien entendu la délégation à Copenhague).

 

Récemment, on lisait dans The Times of Israel :

 « Les îles Féroé projettent d’ouvrir un bureau de représentation diplomatique à Jérusalem et elles ont l’intention de reconnaître la ville comme capitale d’Israël malgré les objections émanant du Danemark, a fait savoir le journal en danois Politiken. (…) Copenhague n’a, pour sa part, exprimé aucun désir de transférer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. »

 Le même journal rappelait que de nombreux Féroïens souhaitent l’indépendance et citait l’un d’entre eux : « On est si loin de tout et on a de tout en abondance. On n'a besoin de rien ni de personne ».

 18 11 2019 https://fr.timesofisrael.com/les-iles-feroe-veulent-reconnaitre-jerusalem-en-tant-que-capitale-disrael/

 

En France, la culture politique et juridique enseignée dans les grands établissements qui forment les cadres dirigeants de l’Etat (notamment les administrateurs et hauts magistrats, comme les conseillers d’Etat), est imperméable aux concepts d’autonomie politique ou de fédéralisme.

 Au-delà de cette culture technique, s’ajoute le fait que les cadres dirigeants adhèrent, dans leur immense majorité, quand ils sont « progressistes », à l’idéologie soi-disant universaliste qui tend à mépriser comme « repli sur soi » et « fermeture au monde » toute revendication particulariste ou identitaire, et quand ils sont conservateurs, à l’idéologie national-républicaine qui sacralise l’Etat central, l’unité nationale et l’identité française, laquelle n’est jamais conçue comme une collection d’identités régionales. On trouve d’ailleurs fréquemment un mixte des deux attitudes. Les cadres dirigeants français sont souvent issus de la bourgeoisie parisienne dont ils ont le mode de pensée et les partis pris. Tous ces facteurs font que les nationalistes corses et l’Etat français (c’est-à-dire ceux qui le représentent) ont peu de langage commun.

 Il est sans doute dommage pour les Corses que l’Etat dont ils dépendent ne soit pas le Danemark…

 

 

 

 ÎLES DE MÉDITERRANÉE

 

 

 L’assemblée de Corse ne dispose d’aucune compétence législative propre. Tout au plus :

 « L'Assemblée de Corse est consultée sur les projets ou les propositions de loi ou de décret comportant des dispositions spécifiques à la Corse » [comme les territoires d’outre-mer]

 « De sa propre initiative ou à la demande du Conseil Exécutif [de la Corse], ou à celle du Premier ministre, l'Assemblée de Corse peut présenter des propositions tendant à modifier ou à adapter des dispositions législatives ou réglementaires en vigueur » relatives au fonctionnement des collectivités corses, propositions transmises au Premier ministre et au préfet. »

 Enfin « L’Assemblée de Corse peut demander au législateur, dans le respect de l’article 21 de la Constitution et pour la mise en œuvre des compétences qui lui sont dévolues, à être habilitée à fixer des règles adaptées aux spécificités de l’île, sauf lorsqu’est en cause l’exercice d’une liberté individuelle ou d’un droit fondamental. » (site de l’Assemblée de Corse https://www.isula.corsica/L-Assemblee-de-Corse_a73.html

 

  En 2008, le chercheur André Fazi écrivait :

 « Ainsi, la Corse est le seul territoire insulaire de Méditerranée occidentale dont les élus ne disposent pas de pouvoirs législatifs régionaux. Nonobstant leur position centrale dans le débat public, les solutions que le nationalisme définit comme essentielles commencent tout juste à être sérieusement envisagées par le reste de la classe politique régionale. Les hypothèses d’une reconnaissance du peuple corse, d’un pouvoir législatif territorial, d’une officialisation de la langue corse, d’une préférence locale en matière d’accès à l’emploi et à la propriété, etc., sont restées jusqu’à présent des chimères, et rien n’indique que la classe politique nationale soit prête à accepter de telles entorses aux fondements de la République. »

 La Corse et les régions insulaires de Méditerranée occidentale : l'impossible autonomie ? André Fazi, Ethnologie française 2008/3

 https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2008-3-page-437.htm

 

Depuis 2008, date de ces lignes, rien n’a bougé sur les points évoqués.

 Le même auteur relativisait également la prérogative législative des autres îles méditerranéennes :

 « Bien que la Sicile, la Sardaigne et les Baléares disposent de nombreux pouvoirs législatifs, toutes les régions insulaires de Méditerranée occidentale connaissent une forte dépendance normative, économique et politique vis-à-vis du pouvoir central. Ces relations région/État, frappées du sceau de l’inégalité, ne peuvent être caractérisées trop facilement. D’un côté, on ne peut parler d’un modèle consensuel, fondé sur la connivence traditionnelle entre les notables locaux et les représentants de l’État. D’un autre côté, on ne peut parler d’un modèle conflictuel, fondé sur l’affirmation de la puissance politique, économique et culturelle de la région, et sur l’opposition des légitimités régionale et étatique ; modèle dont le parangon serait la Communauté autonome de Catalogne.

 Il semble plus juste de parler d’un modèle velléitaire. Le discours régional se caractérise souvent par la dénonciation et la revendication bruyantes au nom de la spécificité insulaire, mais ceux qui le portent n’aspirent ni à la rupture ni à la négociation égalitaire, »

 André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012

 https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

 

 

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 Statut d'autonomie de la Sicile (première page), signé le 15 mai 1946 par le roi d'Italie Umberto II (décret royal).

Il s'agit d'un des derniers textes signés par le roi avant l'abolition de la monarchie quelques mois après. Le texte est contresigné par les ministres du gouvernement de coalition mis en place à la libération de l'Italie, dont le président du conseil Alcide De Gasperi, dirigeant de la Démocratie chrétienne, et Palmiro Togliatti, le dirigeant du Parti communiste italien, à l'époque ministre de la Justice.

L'adoption du statut faisait suite à de graves troubles en Sicile en 1945, avec constitution d'une armée indépendantiste et des combats avec l'armée italienne faisant plusieurs victimes, dont l'un des chefs indépendantistes, Antonio Canepa.

Le statut fut converti en loi constitutionnelle le 26 février 1948 et modifié à diverses reprises.

http://www.youblisher.com/p/326586-Statuto-originale-Regione-Sicilia/

 

 

Enfin, depuis 2001, toutes les régions italiennes ont reçu un pouvoir législatif. Les différences entre les régions autonomes (notamment les îles) et les régions ordinaires ont donc dû se resserrer mais seuls des spécialistes pourraient dire clairement ce qui sépare les différents statuts.

 

De façon caractéristique, un constitutionnaliste français se penchait sur les possibilités d’évolution du statut de la Corse pour montrer les dangers d’adopter un statut similaire à d’autres régions d’Europe :

 Entretien avec Didier Maus, président émérite de l’Association française de droit constitutionnel, recueilli par Lucie Alexandre (6 février 2018) :

  « La Corse pourrait-elle avoir le même statut que la Sicile ou les Baléares ?

 D. M. : Les statuts d’autonomie de ces îles sont prévus dans les constitutions de leurs pays respectifs. En Italie, il s’agit de régions périphériques autonomes. Quant à l’Espagne, c’est un système qu’on appelle l’État des autonomies, avec des degrés d’indépendance [sic] variables. En France, cette notion de différenciation en fonction des régions serait extrêmement difficile à faire passer, pour des raisons sociologiques et politiques. Il s’agit de savoir si on peut individualiser chaque territoire. Si on va plus loin pour la Corse, pourquoi ne pas faire de même pour le Pays basque ? Il est vrai que la Corse est une île, et qu’elle est donc par nature délimitée, contrairement à d’autres régions de France. »

 https://www.la-croix.com/France/Politique/Corse-Rien-ninterdit-theorie-creer-statut-mesure-2018-02-06-1200911556

 

 En Sicile, le 73ème anniversaire du statut d’autonomie a entraîné des observations plus ou moins amères : statut décevant, qui n’a jamais été complètement appliqué. Au-delà des commémorations officielles, il y a eu des cortèges indépendantistes. Mais chaque région a son environnement propre. L’autonomie n’est pas la solution de tous les problèmes, surtout si elle est plus une apparence qu’une réalité.

 Selon un sondage de 2014, 44% des Siciliens ne seraient pas opposés à l’indépendance.

 

 

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Célébration du 73 ème anniversaire du statut d'autonomie de la Sicile à Palerme en mai 2019.

Le président de la région  Nello Musumeci et des enfants avec des t-shirts au blason de la Sicile. Lors de son intervention, Musumeci appela à un approfondissement du statut. Il déclara que l'Etat s'était conduit en prédateur à l'égard de la Sicile et que plusieurs matières qui, selon le statut, auraient dû être transférées à la Sicile, ne l'avaient jamais été, notamment en matière financière ou de police. Il souhaita que la jeunesse devienne co-participante au statut et annonça que l'enseignement allait donner une place à la connaissance de la Sicile, parce que les jeunes ont besoin de savoir d'où ils viennent. "Nous revendiquons notre identité, un mot magique qui unit une personne à un lieu. La diversité est une valeur de la cohésion nationale."  "Nous devons nous réapproprier l'autonomie, non comme prétexte à mal gouverner, mais pour réduire l'écart entre le nord et le sud". Site Tempi e Terre.

https://www.tempieterre.it/26909/news/15-maggio-1946-73-anniversario-dello-statuto-dellautonomia-siciliana

 

 

 

L’ÉVOLUTION POLITIQUE RÉCENTE EN CORSE

 

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Le siège de la collectivité de Corse à Ajaccio. Noter la place centrale du drapeau corse...

Photo sur le site Facebook de l'ancienne collectivité territoriale.

 https://www.facebook.com/collectiviteterritorialedecorse/

 

 

 En décembre 2015, les nationalistes corses (autonomistes et indépendantistes, faisant liste commune au second tour) avaient obtenu la majorité relative aux élections régionales, permettant à Gilles Simeoni (dirigeant du parti autonomiste Femu a Corsica, Faisons la Corse, maire de Bastia et fils d’un des pères du nationalisme corse, Edmond Simeoni), de devenir président de l’exécutif et à Jean-Guy Talamoni (dirigeant indépendantiste de Corsica Libera, Corse libre), de devenir président de l’assemblée de Corse.

 

En décembre 2017, de nouvelles élections ont lieu en raison de la mise en place, au 1er janvier 2018, de la collectivité unique de Corse amenée à remplacer les deux départements et l’ancienne collectivité territoriale. Les nationalistes (autonomistes de Femu a Corsica  et indépendantistes de Corsica Libera), unis dans la liste Pè a Corsica (Pour la Corse) obtenaient la majorité aux élections régionales.

 Les nationalistes avaient 41 élus sur 63.

 Gilles Simeoni, qui était déjà président de l’exécutif régional (élu à la majorité relative en 2015) était réélu à ce poste à la majorité absolue, tandis que Jean-Guy Talamoni redevenait président de l’Assemblée de Corse, également à la majorité absolue,

 Avant cela, trois nationalistes (sur quatre sièges de députés pour la Corse) avaient été élus aux élections législatives de juin 2017.

 En 2015 et 2017, le serment des nouveaux élus nationalistes, prêté en corse, et inconnu dans les usages français, agaçait une grande partie des observateurs et de l’opinion française (pour autant qu’on puisse en juger).

 

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 Logo de l'Assemblée de Corse.

Le logo reprend, en le stylisan, le blason de la Corse, noyamment tel qu'on le trouvai à l'époque de Pascal Paoli. La couronne rappelle la désignation traditionnelle de la Corse comme Regno di Corsica, royaume de Corse.

Article Wikipedia Assemblée de Corse.

 

 

 Depuis 2016, l'Assemblée de Corse comporte une assemblée de la jeunesse (Assemblea di a Giuventù ) de 62 membres, installée en avril 2017. Cette assemblée consultative est formé par des membres non élus : 39 sont désignés par les syndicats étudiants et professionnels et par les conseils de la vie éducative (pour les lycéens) et 23 par un jury d'élus. Tous les observateurs reconnaissent que la jeunesse en Corse est majoritairement engagée du côté nationaliste, ou sensible aux revendications nationalistes (voir sur l'Assemblée de la jeunesse : Corse net info, article du 7 mars 2018 https://www.corsenetinfos.corsica/Constitution-L-Assemblea-di-a-Giuventu-valide-pleinement-le-projet-nationaliste_a32066.html.

et, entre autres, La Corse gagnée par sa jeunesse, article de Brice Perrier, Marie-Claire https://www.marieclaire.fr/la-corse-gagnee-par-sa-jeunesse,1252634.asp) et Ces jeunes Corses séduits par l'idéologie nationaliste, article de Morgane Rubetti, Le Figaro, 7 février 2018,                 https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/02/07/01016-20180207ARTFIG00154-jeunesse-nationaliste-corse-ce-n-est-pas-un-effet-de-mode-mais-une-prise-de-conscience.php )

 

Après les élections présidentielles et législatives de 2017, le politologue André Fazi notait les difficultés de classer le vote nationaliste selon les critères "continentaux" : « Lorsqu'on évoque un « électorat nationaliste », ou un « électorat de gauche » ou « de droite », on simplifie la réalité. Le choix électoral est un processus complexe, où se confrontent des rationalités multiples – programmatique, affective, clientéliste... – et beaucoup d'électeurs remettent leur choix en cause à chaque élection ».

Il observait que les nationalistes incarnaient le renouveau alors que le parti présidentiel (La République en marche), qui se prétendait parti du renouveau, n'avait pas réussi à mobiliser : « En Corse, aucune investiture nationale ne vous garantit la victoire ». Par contre, le Front national avait réalisé un bon score aux présidentielles et un mauvais aux législatives : « Les électeurs prioritairement préoccupés par la défense de leurs caractères identitaires peuvent facilement juger que le meilleur choix est le vote nationaliste lors des scrutins territoriaux et législatifs, et le vote FN lors des présidentielles. »

Propos recueills par Julian Mattei,  le 24/06/2017,  Le Point.fr

https://www.lepoint.fr/politique/andre-fazi-les-nationalistes-corses-incarnent-une-forme-de-renouveau-24-06-2017-2137905_20.php

  

Le politologue Xavier Crettiez (notamment auteur de La question corse, 1999) tirait mes leçons du succès aux élections de l'Assemblée de Corse dans une interview sous le titre: « Les nationalistes corses ont gagné la bataille des idées ».

 « Réunies, les formations autonomistes, indépendantistes et nationalistes recueillent plus de 64 % des voix. C'est un véritable raz-de-marée. Ils ont une majorité absolue au sein de l’actuelle collectivité, ont la main sur Bastia, la plus grande ville de l’île, et ont trois députés nationalistes sur les quatre députés des circonscriptions insulaires… Je ne vois pas ce qu’ils pourraient avoir de plus. En termes de légitimité politique, ils sont très armés. »

 Les Inrocks, interview de Mathieu Dejean, 08/02/18 https://www.lesinrocks.com/2018/02/08/actualite/politique/les-nationalistes-corses-ont-gagne-la-bataille-des-idees/

 

Un peu plus d'un an après, le même spécialiste faisait le point sur la situation du nationalisme corse, cinq ans après l’annonce par le FLNC qu’il arrêtait la lutte armée. L’article a paru sous le titre un peu provocateur : « Le FLNC a été une super agence de com pour la Corse »:

 « Paradoxalement, l'une des raisons du retrait du FLNC a été son immense succès. Il a réussi à mettre la question corse sur l'agenda politique national, à travers l'identité, la culture ou la défense de la terre. Du fait de la clandestinité, la situation de l'île a été prise en compte par l'État de façon « exceptionnaliste » depuis les années 1970, par rapport aux autres régions de France

 Je note également qu'il y a aujourd'hui peu de différences entre la droite, la gauche et les nationalistes en Corse. Ils sont tous plus ou moins « corsistes ».

 Cette analyse rejoignait la déclaration de Gilles Simeoni : « La quasi-totalité des Corses sont nationalistes, même s’ils ne revendiquent pas cette étiquette. Pour eux, la certitude qu’il existe un peuple avec sa langue, ses intérêts, sa capacité à maîtriser son destin est une évidence. » (Libération, entretien avec Kael Serreri, 2 août 2017, https://www.liberation.fr/france/2017/08/02/gilles-simeoni-la-quasi-totalite-des-corses-sont-nationalistes_1587823)

 X. Crettiez notait que l’arrivée au pouvoir légal des nationalistes n’aurait pas pu avoir lieu sans le passé clandestin du mouvement. Il observait :

 « Cependant, si ce passage d'un nationalisme de contestation à un nationalisme de gestion échoue, il peut y avoir un risque de reprise de la violence. D'autant que l'État ne semble pas prêt à lâcher quoi que ce soit sur leurs revendications. Cette attitude accrédite d'ailleurs le discours selon lequel seule la violence permet d'être entendu

 Du point de vue de la politique nationale, faire preuve de fermeté sur la question corse permet généralement de marquer des points. »

 Entretien avec Julian Mattei, le 25/06/2019, Le Point.fr https://www.lepoint.fr/villes/le-flnc-a-ete-une-super-agence-de-com-pour-la-corse-25-06-2019-2320841_27.php

 

 Un peu plus tard, le même spécialiste infléchissait un peu sa réflexion à l’occasion de la « mobilisation anti-mafia » à la rentrée 2019 (dont on a déjà parlé plus haut).

 Après avoir contesté le terme de « mafia » qui ne lui parait pas correspondre à la nature du grand banditisme en Corse, il estimait que  « Certains nationalistes portent une part de responsabilité dans l’acceptabilité par une partie de la population au recours à la violence, dans la diffusion d’une rhétorique de l’action illégale, pas nécessairement perçue ni présentée comme illégitime. » Il citait en exemple des « pratiques, qui paraissent anecdotiques ou folkloriques en Corse mais choqueraient partout ailleurs, comme ces tags très violents qui couvrent les murs de l’île depuis des décennies ».

 Il concluait : « L’Etat ne semble pas se soucier du niveau de violence dans l’île avec tout l’intérêt qu’il devrait y consacrer, peut-être parce que la Corse est considérée comme un nain électoral et démographique et qu’elle représente toujours un risque politique pour un gouvernement.

 On sait bien que taper sur la Corse, c’est souvent bien vu électoralement et, au contraire, trop aider les Corses, plutôt mal vu. »

 Article paru dans Le Monde :  Mobilisation antimafia en Corse : « Tout le monde sait qui sont les criminels », interview de Antoine Albertini, 1er octobre 2019

 https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/01/mobilisation-antimafia-en-corse-tout-le-monde-sait-qui-sont-les-criminels_6013790_3224.html

 

La conclusion de cet article est à peu près identique à celle de l’interview de X. Crettiez de juin 2019, mais le ton paraît plus sévère pour le nationalisme corse, sans que rien ait fondamentalement changé. X. Crettiez adapte peut-être son discours à ses interlocuteurs ?

 

S’agissant du « niveau de violence en Corse », il est légitime de s’en alarmer. Mais X. Crettiez, professeur à l’université de Versailles-Saint Quentin-en-Yvelines et à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye, pourra sans doute le comparer, avec profit, au niveau et au type de violence dans la région où il enseigne : sur le seul mois de novembre 2019, on enregistrait (au moins) trois personnes torturées et battues à mort en région parisienne, dont l’une à Paris 19ème ; l’une des victimes fut lynchée par plusieurs personnes et le lynchage filmé sur un « réseau social », selon un procédé qui se répand – mais qui ne semble pas provoquer beaucoup d’interrogations jusqu’à présent.*

                     * On ne retient ici que les personnes battues à mort ou torturées avant d'être tuées, sans tenir compte des assassinats "simples" en Ile-de-France, qui donneraient un chiffre supérieur.

 

     

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L'hémicycle de l'Assemblée de Corse à Ajaccio.

Article de FR3 Corse Viastella, La collectivité de Corse, une première en France (11/12/2017, mis à jour le 05/12/2019)

https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/corse-du-sud/grand-ajaccio/collectivite-corse-premiere-france-1383145.html

 

 

 

 

CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE

 

 

Il y a trois points importants dans les analyses de X. Crettiez (outre sa remarque sur le risque de revenir à l’action violente si l’action légale marque le pas).

 1)     L’idée que le nationalisme corse a fini par déteindre sur tous les partis *

                                     * X. Crettiez parle de « corsistes » - retrouvant ici l’appellation qui avait été utilisée pendant l’entre-deux-guerres pour le Parti corse d’action de Petru Rocca.

 

 On peut faire la comparaison avec d’autres nationalismes en Europe : en Vénétie le vote « oui » au référendum pour un statut d’autonomie de 2017, organisé par la région, était approuvé par tous les partis siégeant au conseil régional et présenté par le président de la région, Luca Zaia (Ligue du nord), comme exprimant la volonté de tout le peuple du Veneto, au-delà des partis.

 Telle est souvent aussi la perception actuelle du nationalisme gallois ou écossais (et sans doute flamand ou québécois, malgré des nuances dues aux différences de situation). Ainsi, de façon similaire, on peut dire que les revendications nationalistes sont maintenant, pour une grande partie, celles des Corses ou de la Corse, sans exagération et en faisant la part des choses.

 2)   L’idée que malgré les progrès politiques du nationalisme corse, ses revendications (rapatriement des prisonniers dits politiques, statut d’autonomie véritable avec pouvoirs législatifs propres, co-officialité de la langue corse avec le français, statut de résident corse) restent inacceptables pour l’Etat. Les revendications des nationalistes régionaux restent incompatibles avec l’idéologie dominante en France, qui s’exprime dans le langage juridique des élites, étranger aux notions d’autonomie et de respect des cultures locales. A l’inverse, celles-ci sont connotées positivement dans d’autres pays.

 3)   L’idée que montrer sa fermeté à l’égard du nationalisme corse (et de la Corse) est politiquement payant pour le gouvernement. Une majorité de Français, notamment ceux qui n’ont aucune identité régionale forte, partage la même opinion méprisante pour le nationalisme corse (et de l’identité corse) et sont ravis de voir les Corses « remis à leur place » par le gouvernement, qui soigne ainsi à bon compte sa popularité.

 Nous avons émis plus haut (première partie) l’idée que les vrais nationalistes français n’étaient qu’une minorité, peut-être pas plus nombreux que les divers nationalistes régionaux réunis, mais il existe une majorité qui suit l’idéologie dominante plus par conformisme que par conviction politique, mais qui est habituellement portée à la détestation des gens qui sortent du rang.

 

 

 

  

  

ANNEXE 1

 

LES COMPÉTENCES DE LA COLLECTIVITÉ DE CORSE

 

 

Le site de la Collectivité territoriale, assez curieusement, ne donne pas la lise des compétences de celle-ci. Nos reprenons la liste figurant sur Wikipedia, mais la liste s'appliquait à l'ancienne "collectivité territoriale". Des changements ont-ils été introduits depuis le passage à la collectivité unique en 2018 ? Il est possible qu'il existe un certain flou à cet égard.

(liste d'après Wikipedia, art. Politique de la Corse)

 

 La collectivité [territoriale] de Corse dispose de compétences particulières, fixées par le Code général des collectivités territoriales :

 éducation (schéma prévisionnel des formations ; construction et entretien des collèges, lycées, établissements publics d'enseignement professionnel, artistique, d'éducation spéciale, lycées professionnels maritimes, établissements d'enseignement agricole et centres d'information et d'orientation et certains établissements d'enseignement supérieur) ;

 culture et communication (politique culturelle, développement de la langue et de la culture corses ;

 sport et éducation populaire (promotion des activités physiques et sportives, d'éducation populaire et d'information de la jeunesse) ;

 plan d'aménagement et de développement durable ;

 transports (exploitation des transports ferroviaires, continuité territoriale avec le continent, routes nationales, convention avec les départements pour l'organisation des liaisons interdépartementales) ;

 gestion des infrastructures (ports maritimes de commerce et de pêche, aérodromes, réseau ferré) ;

 logement et foncier ;

 développement économique (aides aux entreprises, tourisme, agriculture et forêts, formation professionnelle, apprentissage et insertion professionnelle des jeunes) ;

 environnement (protection de l'environnement, ressources en eau, plan de gestion des déchets, programme de prospection, d'exploitation et de valorisation des ressources énergétiques locales).

 

  La collectivité dispose de sept établissements publics chargés de la mise en œuvre de sa politique :

 Agence de développement écoCorse (ADEC) ;

 Office de l'environnement de la Corse (OEC) ;

 Office des transports de la Corse (OTC) ;

 Agence du tourisme de la Corse (ATC) ;

 Office du développement agricole et rural de Corse (ODARC) ;

 Office d'équipement hydraulique de Corse (OEHC) ;

 Agence d'Aménagement durable, de planification et d'Urbanisme de la Corse (AAUC).

 

 

  

ANNEXE 2

 

QUELQUES ÉCLAIRAGES SUR LE FÉDÉRALISME

 

 

Sans entrer dans trop de développements, il faut donner une idée du fédéralisme, qui est notamment un moyen de tenir compte de l'existence de plusieurs groupes nationaux (ou communautés nationales) sur un même territoire étatique. Les Etats fédéraux peuvent être formés par la réunion de territoires jusque là indépendants ou liés par un lien très lâche (cas de la Suisse) ou au contraire, par transformation d'un Etat unitaire en Etat fédéral (cas de la Belgique), cette situation étant plus rare. Mais il n'existe pas de modèle unique d'Etat fédéral, chaque situation étant particulière.  

 

Définitions du fédéralisme : 

 

« Système politique dans lequel un État fédéral partage les compétences constitutionnelles avec les États membres, souverains dans leurs propres domaines de compétence » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales https://www.cnrtl.fr/definition/f%C3%A9d%C3%A9ralisme)

 

« Le fédéralisme est un système politique dans lequel une association d’entités autonomes, dites fédérées, est réunie au sein d’un État fédéral, auquel elles participent. Il peut résulter soit d’une association (lorsque plusieurs États indépendants abandonnent une partie de leur souveraineté au profit d’une superstructure), soit d’une dissociation (lorsqu’un État unitaire décide, de créer en son sein une pluralité d’entités autonomes).

 Il n’y a pas de modèle unique d’État fédéral, le niveau d’intensité de l’autonomie des entités fédérées (appelées « États », « provinces », « Länder », « sujets de la fédération », « régions », « communautés (autonomes) », « cantons », etc.) variant d’un pays à l’autre. » (Justice en ligne, site belge http://www.justice-en-ligne.be/article15.html

 

 

Dans les pays fédéraux voisins de la France,  Allemagne et Suisse, la constitution prévoit que les Etats fédérés (Länder ou cantons) ont une compétence législative de principe, alors que l'Etat fédéral a une compétence d'exception. Mais en réalité, les exceptions sont tellement nombreuses que le résultat est l'inverse des principes affichés.  De plus, il existe de très nombreuses compétences partagées.

Constitution de la Confédération suisse : Art 3

Les cantons sont souverains en tant que leur souveraineté n’est pas limitée par la Constitution fédérale et exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération.

Constitution de la république fédérale d'Allemagne : Article 70

Les Länder ont le droit de légiférer dans les cas où la présente Loi fondamentale ne confère pas à la Fédération des pouvoirs de légiférer.

 

 [ Je renvoie à un autre message une étude plus approfondie sur le fédéralisme]

 

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  Drapeaux des länder allemands au Bundesrat (Chambre du Parlement allemand représentant les lânder)

https://www.bundesrat.de/DE/bundesrat/staendiger-beirat/staendiger-beirat-node.html

 

 

 

 

 ANNEXE 3

 

ANTOINE FÉE ET LA CORSE EN 1845

 

 Antoine Fée visita la Corse en 1845. Sa description est assez critique pour les Corses :

 

«  Ce sont eux [les Lucquois, travailleurs immigrés italiens] qui font les routes, les ponts, les travaux d'assainissement, les défrichements, qui construisent les maisons, qui fabriquent le charbon, la chaux, etc. Les Corses se croiraient compromis dans leur dignité s'ils se livraient à ces durs travaux. Ils consentent parfois à travailler dans leur héritage, mais toujours le moins possible et quand ils ne peuvent faire autrement. Les malheureux Lucquois sont méprisés dans cette île qu'ils arrosent de leurs sueurs. Quand un Corse veut injurier un de ses compatriotes, il le traite de Lucquois ; c'est s'estimer beaucoup et frapper de dédain les vertus qu'on ne peut imiter.
(…)

La coopération des Lucquois dans les travaux agricoles est un grand mal; elle entretient l'indolence des Corses qui vivent de peu, moins par philosophie que par paresse. Il faut, pour les tirer de cette apathie, que leurs passions soient mises en jeu. On sait quelle activité et quel courage ils ont déployés pour secouer le joug des Génois. Leur rang, parmi les peuples qui ont combattu pour leur indépendance, est honorable ; il ne leur reste plus, pour conquérir l'estime générale, que de savoir polir leurs mœurs par le travail, le commerce et l'industrie.


Jamais leur position n'a été aussi belle ; une indépendance complète leur serait moins profitable. La France traite la Corse non-seulement comme une sœur, mais comme une sœur bien-aimée. Les lois se relâchent en sa faveur de leur sévérité; la perception des impôts est faite avec les plus grands ménagements. Les contributions indirectes n'existent pas, et, ce qui n'a lieu pour aucune partie du territoire, la culture du tabac est permise. Chaque année près de 3 millions de francs lui sont envoyés par le trésor. Des routes, puissant moyen de prospérité, vont bientôt la sillonner dans tous les sens, en dépit des obstacles naturels qui semblaient les rendre impossibles. On creuse des ports, des établissements d'utilité publique sont créés, et l'on cherche, par tous les moyens possibles, à étendre, jusque dans les parties les plus reculées de l'île, le bienfait de l'instruction.


La Corse participe à toutes les améliorations introduites dans nos mœurs et dans nos lois. Fraction intégrante d'un puissant empire, rien ne pourra désormais l'en détacher. Du jour où naquit à Ajaccio le grand homme qui régla si longtemps nos destinées, ce ne fut plus un simple lien politique qui attacha les deux peuples l'un à l'autre; il y eut entre eux une fusion complète : la Corse, c'est la France. Mais la noble émulation qui donne à nos départements le désir de concourir à la prospérité générale du pays, ne devrait-elle pas animer les Corses au même degré ; ne devraient-ils pas s'efforcer de perfectionner l'agriculture, afin de tirer parti de leurs richesses naturelles, et seconder les efforts que tente le gouvernement en leur faveur ?

 Mais non ; ils se laissent faire et l'on peut dire qu'ils assistent les bras croisés à l'exécution des plans qu'il leur importe le plus de voir terminés. (...)».

 


Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg (1850).

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6527703s.texteImage

 

 

 

 

30 novembre 2019

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES PREMIERE PARTIE

 

 

LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Corsica is France, but it is not French

(La Corse fait partie de la France, mais elle n'est pas française)

Paul Theroux,*

A Circuit of Corsica, The Atlantic Monthly, 11/1978

https://www.theatlantic.com/past/docs/issues/78nov/corsica.htm

                                                                                  * Paul Théroux, romancier et auteur de livres de voyages américain, auteur notamment de Patagonie Express,  La Chine à petite vapeur, Les colonnes d'Hercule.

 

Ce n’est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu’ils appartiennent à la grande nation [la France]. Ils veulent être un peuple à part, et cette prétention, ils la justifient assez bien pour qu’on la leur accorde.

Prosper Mérimée,

Colomba (1840)

 

 

 

 

 

Le titre est un peu choc. On pouvait ausi dire "Les Corses, les Français et quelques autres", mais je crois que c’est plus parlant ainsi.

Au passage, inutile de s’indigner que la Corse passe, dans mon titre avant la France : l’ordre alphabétique suffit pour justifier l’ordre des mots. Quant aux « quelques autres », on verra de qui il s’agit.

Cette modeste étude n’a certainement pas pour but de présenter un panorama exhaustif des relations entre la Corse et la France, ce que certains appellent « le problème corse ». Ce sont seulement quelques réflexions partielles, avec de multiples éclairages. Mais qu’on espère utiles quand même.

 

 

 

LE COUPLE CORSE-FRANCE

 

 

Jean-François Bernardini le chanteur du groupe I Muvrini, a publié récemment (2019) un livre L'Autre enquête corse;  nous y avons fait allusion dans un précédent message http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/10/15/37714044.html

 

En même temps que ce livre, Bernardini publiait un article dans Le Monde diplomatique (juillet 2019), intitulé  En Corse, « il y a un éléphant dans le salon ». L’auteur donne l’explication du titre :

« Dans le monde anglo-saxon existe une métaphore : « There is an elephant in the room. » « Il y a un éléphant dans le salon », et tout le monde fait des efforts pour le contourner, comme si de rien n’était. Entre la Corse et la France, il y a sans doute un éléphant gigantesque, dont nous nous évertuons à nier l’existence. »

Nous extrayons de cet article les passages suivants :

«  Y aurait-il un trauma dans l’histoire croisée de la Corse et de la France ? La première menace pour les Corses comme pour les continentaux est de ne pas connaître ni reconnaître leur histoire commune.

Il y a entre la Corse et la France un irréconcilié, un réservoir de violences, de souffrances qui se transmettent dans les inconscients, de génération en génération. »

«  Aujourd’hui, il ne s’agit pas de désigner victimes ou coupables, mais de nous reconnaître tous concernés par ces questions. (…). S’il doit y avoir une victoire, ce ne sera pas celle des Corses sur les Français ni des Français sur les Corses : ces batailles-là, on ne peut les gagner qu’ensemble. (…) Voir un jour s’incliner devant la mémoire de Ponte Novu [bataille qui marque la fin de l’indépendance corse en 1769] et celle d’Aléria [confrontation violente des premiers autonomistes, retranchés dans une cave viticole qu’ils occupent, avec les forces de l’ordre, deux gendarmes sont tués dans la fusillade], devant la mémoire du préfet Érignac et celle de toutes les victimes les représentants officiels corses et continentaux réunis, nos consciences réunies : est-ce imaginable ? »

« Le couple Corse-France capitule tous les jours devant les défis du présent. Incapables d’être lucides, inventifs, passionnés par les solutions et les réponses que nous pourrions construire, nous nous réfugions dans les symboles, les postures, le bras de fer avec Paris, le bras de fer avec la Corse, au lieu de miser sur nos forces communes, notre intelligence collective. Nous ratons notre chance d’aller ensemble en démocratie, vers tous les fronts brûlants qui nous attendent. »

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/BERNARDINI/60019

 

  

13197314-19815032

 Commémoration de la bataille de Ponte Novu (8-9 mai 1769) en 2017.

https://www.corsenetinfos.corsica/Ponte-Novu-L-ora-di-u-ricordu_a27231.html

 

 

13197314-19815012

 Commémoration de la bataille de Ponte Novu en 2017, Gilles Simeoni, président de l'exécutif et Jean-Guy Talamoni, président de l'assemblée de Corse, assistent à la cérémonie sur le pont. L'abbé Mondoloni récite les prières.

https://www.corsenetinfos.corsica/Ponte-Novu-L-ora-di-u-ricordu_a27231.html

 

 

 

Comment réagir à ces lignes ?

Elles soulèvent deux interrogations. On parle d’incompréhension entre Corses et Français – mais, sans nier qu’il puisse exister une telle incompréhension, qui existe même en-dehors de tout aspect politique, le texte de Bernardini évacue curieusement la question politique, ou géopolitique, du statut de la Corse dans l’ensemble français ou à l’extérieur de l’ensemble français.  

Le seconde interrogation tient à l’opposition (d’abord au sens neutre du mot : distinguer deux réalités) entre la Corse et la France, et entre les Corses et les Français.

Cette opposition est tellement évidente ou intégrée par la plupart des gens, qu’elle est utilisée même par ceux qui nient qu’il existe un peuple corse ou qui sont le plus opposés au nationalisme corse.

Nous venons d’utiliser le mot «nationalisme» : il faut lever une équivoque que beaucoup entretiennent volontairement : le mot nationalisme désigne communément deux réalités distinctes: 1) dans une nation déjà existante et constituée en Etat, c’est l’idée que tout doit être subordonné aux intérêts et à la grandeur de la nation, notamment dans les relations internationales ; 2) dans le cas d’une population soumise à une domination jugée étrangère, c’est le souhait de s’en séparer pour former  une nation autonome.

Le nationalisme n’est donc pas la même chose lorsqu’on parle de l’Ecosse, de la Catalogne etc et lorsqu’on parle de la France, des USA, de la Russie. Le nationalisme régional ou périphérique tend généralement à l’indépendance, mais pas forcément : l’indépendance peut être inapplicable au moins dans un premier temps, ou un statut d’autonomie peut apparaître comme la meilleure solution, ou encore un arrangement fédéral. On reparlera de ces notions un peu plus loin.

 

Si on se place du point de vue des nationalistes corses (que ceux-ci soient autonomistes ou indépendantistes), l’adversaire est effectivement l’Etat français (dans la mesure où ce dernier sacralise l’unité nationale et fait obstacle à leurs revendications). Mais l’opposition entre Corses et Français (la partie et le tout) est plus discutable, ou plutôt elle dissimule une situation plus complexe.

Si on regarde la situation dans des pays où existent des tendances nationalistes (au sens des nationalismes régionaux ou périphériques) l’opposition entre les groupes en présence s’exprime dans chaque cas différemment.

 

 

 

 FLAMANDS ET QUÉBÉCOIS

 

 

 

 

En Belgique, l’opposition n’est pas entre les Flamands et les Belges (la partie et le tout), mais entre Flamands et Wallons, c’est-à-dire entre les deux principales composantes de la population *. Une partie importante des Flamands** conteste son appartenance à la nation belge et souhaite, pour certains l’indépendance ou au moins une évolution institutionnelle donnant à la Flandre le maximum de compétences. Lors des dernières élections législatives et régionales (2019), les nationalistes flamands(tous mouvements confondus) représentaient un peu moins du tiers des électeurs nationaux et un peu moins de la moitié (43%) des électeurs régionaux. Compte tenu de la grande dispersion des partis belges (favorisée par le scrutin proportionnel), leur poids est considérable.

                                                                                                * « Les Flamands sont environ 6,25 millions, soit à peu près 60 % de la population belge » (Wikipedia, art. Flandre). Il existe aussi une minorité germanophone qui représente moins d’1 % de la population belge. 

                                                                                                  ** Le principal parti flamand, qui est aussi le premier parti en Belgique, la Nieuw-Vlaamse Alliantie (NV-A), Alliance néo-flamande, est statutairement favorable à l’indépendance de la Flandre. Aux élections de 2019, ses résultats sont en baisse. Il existe d'autres mouvements flamands comme le Christen-Democratisch en Vlaams (Chrétiens-démocrates et flamands, CD&V), qui ne se déclare pas nationaliste; le CD&V a dirigé des gouvernements fédéraux de coalition (avec Yves Leterme et Hermann Van Rompuy) . Le Vlaamse Belang (Intérêt flamand) est classé à l'extrême-droite et tenu à l'écart par la classe politique, mais aux élections de 2019, avec 11% des voix, il devient le 2ème parti de Belgique.

 

La Belgique est déjà un Etat fédéral (son évolution vers le fédéralisme, engagée à partir des années 70, découle de la pression des partis flamands). « L'État fédéral (ou « Autorité fédérale »), les communautés et les régions disposent chacun de « compétences exclusives » : seule l'institution investie d'un domaine d'action peut y intervenir (y compris dans les relations internationales) et y édicter des législations. La Belgique est en effet le seul État fédéral à appliquer aussi strictement le principe de l'équipollence des normes, qui donne aux lois fédérées le même niveau hiérarchique que les lois fédérales » (Wikipedia, art. Répartition des compétences dans la Belgique fédérale). En cas de contradiction entre une loi fédérale et une loi d’une entité fédérée dans un domaine, aucun mécanisme n’existe pour résoudre la contradiction, sinon le « compromis à la belge ». Certes, en théorie, aucun conflit ne peut exister si chaque entité intervient dans son domaine de compétence (il appartient à la cour constitutionnelle de vérifier si c'est bien le cas), mais toute situation de conflit insoluble ne peut être exclue.

 

Les nationalistes flamands souhaitent modifier les règles fédérales en faveur de la Flandre (et donc, indirectement, de la Wallonie) au détriment de l’Etat fédéral, voire aboutir au confédéralisme (quasiment l’union de deux entités souveraines), mais seule une minorité des Flamands sont pour une rupture complète avec la Belgique.

 

Dans cette conjoncture, les Wallons sont plutôt partisans du statu quo et donc du maintien de l’Etat fédéral belge tel qu’il est, et affirment souvent leur appartenance à la nation belge. Pour autant, personne ne dirait qu’en Belgique, il existe une opposition entre Belges et Flamands (quoiqu'elle ait été faite, par plaisanterie): cette formulation ne serait pas pertinente, puisque les Flamands sont la majorité des Belges.

La division du pays en deux communautés principales a comme conséquence que tous les partis politiques qui ne sont pas explicitement nationalistes  se définissent aussi selon une logique "nationale" : « Depuis les années 1970, suite aux nombreuses tensions communautaires et à la fédéralisation de la Belgique, la majeure partie des partis nationaux ont éclaté entre leur aile flamande et leur aile francophone ; aujourd'hui, il n'existe quasiment plus aucun parti national en Belgique et on trouve des tendances régionalistes et nationalistes dans quasiment tous les partis » (Wikipedia, article Partis politiques belges   https://fr.wikipedia.org/wiki/Partis_politiques_belges).

 190115-kroll-le-soir

 

 

Dessin de Kroll paru dans le journal belge Le Soir ,15/01/2019. Les dessins de Kroll sont oujours très drôles et bien inspirés. Celui-ci montre clairement l'importance des nationalistes flamands dans la vie politique belge.

 Au moment de la parution du dessin, les ministres du grand parti flamand Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA) - notamment Jan Jambon, ministre de l'intérieur - avaient quitté le gouvernement fédéral de coalition de Charles Michel (c'était la première fois que le N-VA participait à un gouvernement fédéral), en désaccord avec le premier ministre qui avait décidé de signer le Pacte de Marrakech sur l'immigration. Le gouvernement Michel avait démissionné mais était resté chargé d'expédier les affaires courantes.

On avait prêté au chef du N-VA, Bart De Wever, bourgmestre d'Anvers, l'idée de former une nouvelle coalition qui permettrait à Jan Jambon de devenir premier ministre fédéral, tandis que lui-même deviendrait ministre-président (chef du gouvernement) de Flandre. Les deux chefs du N-VA sont représentés par Kroll en chevaliers médiévaux avec leur bannière au lion des Flandres. Bart de Wever expose son plan : moi, je prends la Flandre pour en faire une grande nation, toi (Jambon) tu prends l'état (belge) pour y foutre le bordel. Un personnage, en cape et couronne sur la tête, plutôt miteux et les pieds dans l'eau, demande : et moi, je fais quoi ? C'est le roi Philippe.

Le dessin illustre le fait qu'il ne  serait pas impossible que le parti flamand, à la fois théoriquement indépendantiste et plus important parti belge, gouverne un jour l'état fédéral (mais nécessairement dans le cadre d'une coalition). En fait, aux élections fédérales de mai 2019, le N-VA était passé de 20% à 16% des voix sans clarifier la situation,  tandis que le Vlaamse Belang montait à 11%. Charles Michel (centre-droit francophone) resta premier ministre "démissionnaire" à peu près jusqu'à ce qu'il prenne les fonctions de président de la commission européenne (1er décembre 2019). Jan Jambon est devenu ministre-président de Flandre après les élections régionales de mai 2019. "Il a fallu 127 jours pour former ce gouvernement, ce qui pour la Flandre est un record"  [de longueur] (Wikipedia). Les tractations pour la formation d'un nouveau gouvernement fédéral se poursuivaient en décembre 2019 avec au centre des interrogations, la participaion du N-VA.

 Le N-VA est souvent considéré (notamment en France, mais ce reproche existe aussi en Begique) comme d'extrême-droite en raison de ses positions sur l'immigration. En fait, c'est un parti de centre-droit, membre de l'Alliance libre européenne (regroupement des partis autonomistes ou indépendantistes européens), laquelle exclut tout mouvement raciste ou xénophobe. Le gouvernement flamand de Jan Jambon comporte d'ailleurs une ministre issue de l'immigration. Mais pour une partie de l'opinion, être critique sur l'immigration revient à être raciste et d'extrême-droite.

Le dessin de Kroll montre aussi une amusante différence culturelle entre la France et la Belgique : les "gros mots" sont écrits avec l'initiale et des points de suspension, comme autrefois en France...

 http://www.presscartoon.com/en/auteurs/cartoons/pcb_kroll_2/0/14384/0

 

 

Par contre l’opposition Québec/Canada et Québécois/Canadiens parait pertinente, dans la mesure où les Québécois se présentent comme une population différente du reste des Canadiens (anglophones) ; tous les partis au Québec, même ceux qui rejettent l’option indépendantiste, affirment défendre l’identité propre du Québec (il existe bien des minorités francophones dans d’autres provinces, mais ce facteur joue modérément dans l’opposition Québec/Canada).

 

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Fête nationale du Québec, le 24 juin, jour de la Saint-Jean Baptiste (saint patron des Canadiens français). Photo sur le site Maudits français, destiné aux expatriés français (!)

 https://mauditsfrancais.ca/2019/06/21/festivals-et-fete-nationale-5-activites-gratuites-a-tester-a-montreal-ce-long-week-end/

 

 

 

 

L'ESPAGNE OU LES ESPAGNES : LA CATALOGNE ET LES BONS ÉLÈVES

 

 

 

S’agissant de la Catalogne, spontanément, on admet que le couple Catalans/Espagnols est pertinent.

Pourtant il existe d’autres minorités en Espagne comme les Basques. Ces derniers semblent se satisfaire de leurs situation (c’est parce que le gouvernement central espagnol a refusé d’étendre à la Catalogne les mêmes droits qui sont reconnus au Pays Basque que la situation s’est envenimée en Catalogne). Il semble même que le gouvernement central soit prêt à des concessions pour maintenir le Pays basque dans une attitude conciliante et éviter d’avoir un antagoniste de plus.*

                                                                        * L’action terroriste d’ETA (indépendantisme d’extrême-gauche) a cessé ; le Pays basque est dirigé à peu près continuellement par les nationalistes modérés du Parti national basque (PNV, de centre-droit) depuis l’entrée en vigueur du statut d’autonomie, à l’exception de la période 2009 à 2012.

. Quant aux autres « nationalités » présentes en Espagne*, elles semblent avoir choisi pour le moment d’être discrètes, voire d’appuyer le gouvernement central dans la crise catalane ; le Pays valencien et les îles Baléares qui parlent catalan, ne souhaitent pas être intégrées dans une grande Catalogne et c’est paradoxalement leur particularisme qui fait que ces provinces sont généralement solidaires du gouvernement central.

                                                                       * La constitution espagnole de 1978 reconnaît que l’Espagne est composée de plusieurs « nationalités ». La constitution organise l’autonomie des régions : les spécialistes appellent l’organisation territoriale espagnole el Estado autonómico ou Estado de las autonomías, Etat autonomique ou Etat des autonomies.

Il est également remarquable que récemment, un parti politique d’extrême-droite (Vox) qui se présente comme opposé aux autonomies régionales (entre autres points de son programme*), soit apparu d’abord en Andalousie, avant de progresser dans l’ensemble du pays : or l’Andalousie a été aussi l’une des régions pionnières de l’autonomisme et on se souviendra que Blas Infante Pérez de Vargas, le fondateur du parti nationaliste andalou, fut exécuté par les franquistes en 1936.

                                                                   * Vox veut les réduire considérablement – mais veut-il les supprimer ? Son discours sur le sujet est prudent et fluctuant car une grande partie de la population est attachée aux autonomies

                                                                     **Le Parlement d'Andalousie a reconnu à l'unanimité, en 1983, Blas Infante comme « Père de la Patrie Andalouse ». Il lui est rendu hommage chaque année le Jour de l’Andalousie (28 février, date anniversaire du statut d’autonomie) et à la date anniversaire de son assassinat le 10 août (Wikipedia). Vox souhaiterait déplacer le jour de l’Andalousie au 2 janvier (prise de Grenade marquant la fin de la Reconquista chrétienne contre les Maures) et en faire une célébration de ce que l’Andalousie a apporté à l’Espagne…

 

ESPAÑA-Año-2009-Tema-AUTONOMIAS

Timbres de la poste espagnole (2009) avec les drapeaux des communautés autonomes (il existe 2 autres séries). On reconnait notamment le drapeau et la carte de la Catalogne, du Pays basque et de l'Andalousie (2ème, 3ème et 4ème à partir de la gauche, rangée du bas). Evidemment le drapeau espagnol est plus grand que celui des communautés autonomes. Les noms des régions sont écrits en assez petits caractères. Le Pays basque est désigné par son nom basque, Euskadi.

Site Sellos de Filatelia de España

 https://www.sellosfilatelicos.com/search/label/autonomias

 

 

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Le lehendakari (président du gouvernement basque autonome) Iñigo Urkullu, montre le bâton, insigne de son autorité, après voir prêté serment devant le chêne de Gernika/Guernica pour son entrée en fonction en 2016 (élu pour la première fois en 2012, réélu lehendakari en 2016).

(photo Jon Bernardez/Europa Press), 26 novembre 2016

 https://www.tuotrodiario.com/noticias/2016112664519/jura-cargo-urkullu-euskadi/

 

 

 

Il existe donc bien en Espagne un puissant nationalisme espagnol, mais l’opposition Catalans/Espagnols est réductrice dans la mesure où d’autres nationalismes « minoritaires » existent quasiment partout – actuellement moins visibles que le nationalisme catalan. L’instauration des régions autonomes a tendu à faire diminuer les revendications des nationalismes locaux – mais ceux-ci seront peut-être sur la défensive si des atteintes sont portées aux institutions, comme le souhaite Vox, qui se place sur une ligne très nationaliste espagnole, qui peut influencer les conservateurs du parti populaire (de droite), créé au départ par d’anciens franquistes : le franquisme était au moins autant adversaire des nationalismes régionaux que du communisme, ce qu’on a tendance à oublier fréquemment en France.

 

 

 

 

ÉCOSSE, PAYS DE GALLES

 

 

 

On peut aussi évoquer l’Ecosse, où l’opposition avec la Grande-Bretagne est pertinente (en termes institutionnels), mais l’opposition Ecossais/Britanniques n’a pas grand sens, puisque les Ecossais sont eux-mêmes une des quatre home nations* du Royaume-uni (avec l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Irlande du nord). 

                                                                                                                                   * Nations intérieures

 

Si on considère qu’une partie des Ecossais veut cesser d’être des Britanniques (d’appartenir au Royaume-Uni), cela ne signifie pas qu’en face, tous les Britanniques seraient un bloc homogène : chacune des home nations a son identité et ses préoccupations propres.

L’Irlande du nord est elle-même divisée en deux fractions dont l’une est, dans l’idéal, en faveur de la réunification avec la république d’Irlande. Un arrangement constitutionnel permet aux unionistes et aux « nationalistes » (partisans de la réunification) de gouverner ensemble l’Irlande du nord, non sans difficulté.

Depuis la mise en place de la loi dite de dévolution en faveur de l’Ecosse (Scotland Act de 1998, suivant le référendum de 1997), le Parlement écossais dispose d’une compétence législative pour tous les sujets qui ne sont pas explicitement réservés au Parlement du Royaume-Uni... Par exemple, la police et les tribunaux écossais relèvent de la compétence du Parlement écossais. Au moment du Scotland Act, le Parti national écossais (Scottish national party, SNP), indépendantiste, était minoritaire. Il est aujourd’hui majoritaire au Parlement écossais et dirige l’Ecosse depuis 2007.

Le référendum sur l'indépendance de 2014 voulu par le premier ministre écossais Alex Salmond - en accord avec le gouvernement britannique - a vu la victoire du non et a coûté sa place à Alex Salmond, remplacé par Nicola Sturgeon, également du SNP, qui voit dans l'opposition au Brexit une nouvelle opportunité pour les nationalistes écossais (les nationalistes sont en faveur de l'Union européenne et l'Ecosse a voté majoritairement contre le Brexit). Les nouvelles élections générales prévues en décembre 2019 en raison difficultés du gouvernement britannique d'aboutir à un accord de sortie de l'Union européenne doivent permettre au SNP de mobiliser ses troupes et Nicola Sturgeon a annoncé qu'elle  organiserait un nouveau référendum sur l'indépendance en 2020.

 

 

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Nicola Sturgeon, premier ministre d'Ecosse (first minister et non Prime minister, titre réservé au premier ministre de Grande-Bretagne) a lancé la campagne électorale en annonçant un nouveau référendum pour 2020, d'où la banderole yes qu'elle tient sur la photo, prise lors d'un meeting à Glasgow le 2 novembre 2019 . Des meetings pour l'indépendance se tiennent désormais fréquemment en Ecosse. On remarque à gauche un drapeau catalan (estrellada).

Site Eurominority

https://www.nationalia.info/new/11269/between-brexit-and-independence-the-home-countries-and-the-uk-election

 

 

 

 

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Photo du meeting pour l'indépendance à Glasgow le 2 novembre 2019. Le journal Daily Mail parle d'une "mer de bleu" pour les drapeaux écossais. 

https://www.dailymail.co.uk/news/article-7642539/Nicola-Sturgeon-urges-crowds-nation-Boris-Johnsons-hands-thousands-join-rally.html

 

 Ajout : aux élections législatives  britanniques du 12 décembre 2019, le SNP a obtenu 48 sièges sur 59 en Ecosse, avec 45% des voix (soit 8,1% de plus qu'aux élections de 2017 et 13 sièges de plus).

Symboliquement, une jeune candidate du SNP a battu la leader du parti libéral-démocrate Jo Swinson. Olivia Sturgeon a déclaré que ces résultats justifient un nouveau référendum sur l'indépendance.

 

  

Au Pays de Galles, le parti indépendantiste Plaid Cymru (en gallois : parti du Pays de Galles) n’atteint pas les scores de son homologue écossais le SNP. Mais le sentiment national gallois est largement partagé par les branches locales des grands partis, représentés dans l’Assemblée nationale pour le Pays de Galles (au nom significatif, mise en place en 1999), dont le nom deviendra en 2020 Parlement gallois.

Les matières transférées au Pays de Galles et ses compétences législatives ont été précisées par des actes successifs, de 1999 à 2017. Depuis un referendum de 2011, l’Assemblée nationale galloise peut faire des lois dans ses domaines de compétence sans consulter le parlement de Westminster. En 2011, la loi de l'Assembée galloise sur la langue reconnait  le gallois comme langue officielle qui ne peut pas être moins bien traitée que l'anglais. Cette loi renforce la position du gallois, déjà reconnue par une loi du Parlement britannique de 1993.

Il existe actuellement une résurgence du nationalisme gallois, propulsée - comme en Ecosse - par l'opposition au Bexit. Le thème de l'indépendance fait un retour en force.

Dans un article du journal The Guardian, Brexit is giving Welsh nationalism a new popular appeal le Brexit donne au nationalisme gallois un nouvel appui populaire, 28 septembre 2019 https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/sep/28/wales-nationalism-brexit-welsh-language). l'auteur note "the independence movement has gone mainstream" (le mouvement pour l'indépendance est devenu grand public).

En effet le Brexit l'avait emporté de peu au Pays de Galles et les partis nationalistes étaient partisans de rester dans l'Union européenne. L'article cite un sondage selon lequel un tiers des Gallois seraient en faveur de l'indépendance, si celle-ci signifiait rester dans l'Union européenne, et le pourcentage est de 42% chez les 18-24 ans. Certes on est encore loin de la majorité, mais la question est : dans les 70 ou 60% qui ne sont pas pour l'indépendance, combien sont les opposants décidés et combien sont les indifférents ?

Des rassemblements indépendantistes ont eu lieu à Cardiff, Merthyr Tydfil et Caernarfon, rassemblant 10 000 personnes.

Les hommes politiques gallois, même non-indépendantistes, observent le mouvement.  

 L'ancien premier ministre du Pays de Galles  Carwyn Jones, au pouvoir de 2009 à 2018 (travailliste), invité à participer à un débat sur l'indépendance, déclarait qu'il n'avait pas d'attachement sentimental pour la Grande-Bretagne, mais qu'il n'était pas pour l'indépendance:

" Je suis fièrement Gallois, mais je pense que le Pays de Galles a plus intérêt à rester dans l'union avec le Royaume-uni - mais  pas l'union actuelle, je pense qu'il y a beaucoup de travail pour la rendre plus égale." L'article de BBC News ajoutait : les propos de Mr. Jones peuvent être considérés comme un avertissement au gouvernement britannique que sans une actualisation de l'accord de dévolution, les opinions en faveur de l'indépendance ne feront qu'augmenter (unless the devolution settlement is modernised calls for independence will only grow).

 (The "shambles" in Westminster is driving curiosity in Welsh independence, former first minister Carwyn Jones has said, la pagaille à Westminster [sur le Brexit] provoque l'intérêt pour l'indépendance galloise, dit l'ancien premier ministre Carwyn Jones, BBC News, 18 June 2019 https://www.bbc.com/news/uk-wales-politics-48662655

 

 

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 Rassemblement en faveur de l'indépendance au Pays de Galles, juin 2019. Les drapeaux rouges Yes Cymru (oui, pays de Galles) sont ceux d'un nouveau mouvement en faveur de l'indépendance, en-dehors des partis politiques.

https://www.bbc.com/news/uk-wales-politics-48662655

 

 

   

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 On voit de plus en plus au Pays de Galles des inscriptions "Cofiwch Dryweryn” (Souvenez vous de  Tryweryn, en gallois). L'inscription rappelle l'histoire du village gallois de Capel Celyn, englouti pour la construction d'un réservoir d'eau pour Liverpool dans la vallée de Tryweryn, en 1965. L'opposition au réservoir fut un jalon de la cause nationaliste (comme d'autres catastrophes industrielles) et la première inscription, due à un poète, souvent vandalisée (par qui ?) est maintenant protégée comme un monument historique. La multiplication récente, après le Brexit, des inscriptions reprenant la formule du combat de 1965, montre le  regain du nationalisme gallois. Elle signifie qu'aujourd'hui comme hier, le Pays de Galles n'a rien de bon à attendre de la Grande-Bretagne.

Article de The Guardian, Brexit is giving Welsh nationalism a new popular appeal, le Brexit donne au nationalisme gallois un nouvel appui populaire, 28 septembre 2019.

https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/sep/28/wales-nationalism-brexit-welsh-language

 

 

 

Indépendantistes ou seulement autonomistes, les Ecossais et Gallois ont évidemment comme objectif d’élargir leurs compétences par rapport au Parlement et au gouvernement britannique et donc de faire évoluer leur statut.

Enfin, on peut citer les Cornouaillais qui ont été officiellement reconnus « minorité nationale» en 2004, avec quelques prérogatives. Mais les activistes cornouaillais espèrent obtenir un statut plus avantageux, comparable à celui de l’Ecosse et du Pays de Galles.

Quant à Jersey, Guernesey et l’île de Man, on sait qu’elles ne font pas partie de la Grande-Bretagne mais sont des « dépendances de la couronne » (le gouvernement britannique assure leur défense et en partie, leurs relations internationales, mais n’a pas de compétence interne sur ces trois territoires).

 

 

 

 

L'ITALIA NON ESISTE (L'ITALIE N'EXISTE PAS)

 

 

 

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 Il y a tout un courant de pensée pour dire que l'Italie n'existe pas. Bien sûr, elle existe bien en tant qu'Etat, mais dans lequel les citoyens ne se reconnaissent pas. C'est la thèse du livre du professeur Salvi (1996, nouvelle édition 2019)*.

                                                                * En 2011, un autre auteur Fabrizio Rondolino, écrit : L'Italia non esiste: per non parlare degli Italiani (l'Italie n'existe pas, et les Italiens encore moins).

Selon un commentateur, rares sont ceux qui osent crier comme Salvi que le roi est nu. "Salvi analyse la conception artificielle de l'Etat qui s'est réalisée dans la péninsule et aujourd'hui rassemble la classe dirigeante dans un culte fétichiste de la patrie qui unit droite et gauche, libéraux et communistes, prêtres et francs-maçons". L'Etat italien est né "comme un monstre de Frankenstein, composé du cadavre des Etats pré-unitaires cousus ensemble", inspiré par le mythe révolutionnaire de la nation une et indivisible. L'auteur signale que la Ligue du nord a été la tentative la plus audacieuse de contester le statut actuel de l'Italie, mais qu'elle a trahi sa mission. Pour autant, les mots autonomie, fédéralisme, indépendance, continuent à être d'une extrême actualité (commentaire sur le site indépendantiste Miglioverde https://www.miglioverde.eu/litalia-non-esiste-nuova-edizione-torna-disponibile-il-libro-di-salvi/).

Bien entendu, on ne peut contester qu'il existe, aujourd'hui comme hier, des "nationalistes italiens" - ils ont même à un moment dirigé le pays de façon dictatoriale avec Mussolini (on ne rappelle jamais, surtout en France, que Franco et Mussolini étaient des adversaires des nationalités minoritaires). Mais une minorité décidée peut imposer n'importe quelle autorité à une majorité divisée, hésitante ou passive.  Ces nationalistes agressifs sont d'ailleurs à distinguer du patriotisme conformiste représenté par l'élite dirigeante. Certains observateurs considèrent que l'Italie évolue institutionnellement vers le fédéralisme (cf. la réfome constitutionnelle de 2001 - plus ou moins contrariée par la Cour constitutionelle -  voir plus loin, et justement les tentatives de réformes proposées - sans résultat tangible il est vrai - par  la Ligue quand elle faisait partie des gouvernements Berlusconi et encore récemment, mais obérées par le discrédit portant sur la Ligue et pas seulement depuis l'ère Salvini). Mais il est probable, comme l'écrit Salvi,  que la classe dirigeante (dont la haute administration), présente le plus fort degré d'identification à l'Etat unitaire. C'est sans doute vrai ailleurs qu'en Italie.

 

 

 

 

Si on regarde certaines régions italiennes, on arrive à un constat similaire à celui fait pour la Belgique, l'Espagne ou à la Grande-Bretagne : opposer la partie au tout n'est pas pertinent.

En Vénétie (Veneto), une région où les pourcentages en faveur de l’indépendance dépassent généralement les 50%, l’opposition avec l’Italie est pertinente (comme le montrent les slogans Veneto is not Italy), mais l’opposition Vénètes/italiens n’a pas grand sens car les « autres Italiens » comportent aussi de nombreuses populations qui revendiquent une identité distincte : en Sicile, Sardaigne, région napolitaine, Trentin-Haut Adige*, Val d’Aoste etc.

                               * Un exemple de l’état d’esprit régnant localement : lors d’une cérémonie dans la province du Haut Adige (ou Sud-Tyrol) en 2017, où le président italien Mattarella recevait son homologue autrichien, les schützen, milices locales armées, en tenue folklorique, qui devaient faire la garde d’honneur, ont refusé que soit joué l’hymne italien et ont annulé leur présence. Peu auparavant, lors de la visite du président de l’Union européenne J-C. Juncker, seul l’hymne européen avait été joué.

 

Même des régions aussi clairement identifiées à l’Italie que la Toscane et la Lombardie possèdent plusieurs mouvements indépendantistes ou autonomistes*. Ces mouvements sont comparativement puissants en Lombardie, alors que la capitale de la région, Milan est la capitale économique de l’Italie.

                                                                                         * On pouvait considérer comme autonomiste la Lega Nord Toscana, branche toscane du parti nordiste. Mais celle-ci n'a, significativement, décollé (avec environ 18% des voix en 2018) qu'après le virage "national" de la Ligue.

 

En 2017, la Lombardie et la Vénétie ont voté à plus de 95% pour obtenir un statut d’autonomie (référendum non contraignant), avec toutefois une plus faible participation électorale en Lombardie qu’en Vénétie *. Ce référendum suivait le refus en 2015 par la Cour constitutionnelle d’autoriser la tenue d’un référendum sur l’indépendance, proposé par le conseil régional de Vénétie, et un référendum (d'initiative privée) par internet de 2014 où 89% des votants avaient voté pour l'indépendance, mais sans véritable fiabilité.

                                  * Lors de la campagne électorale pour le référendum de 2017, des affiches dans le Veneto présentaient le drapeau italien qui diminuait par rapport au drapeau vénitien, avec le slogan « moins d’Italie, plus de Veneto » (affiches du mouvement indépendantiste Siamo Veneto). La Ligue du nord faisait aussi campagne pour le oui (le referendum était organisé par le président de la région Luca Zaia, membre de la Ligue), mais avec des affiches plus neutres. En fait, tous les partis étaient pour le oui, sauf les communistes !

 

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 Inscription sur un mur en Vénétie: L'Italie, hors du Veneto.

 

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Affiches dans le Veneto lors du référendum sur l'autonomie d'octobre 2017. A gauche, affiches de la Lega Nord/Liga Veneta (auquel appartient le président de la région Luca Zaia) pour le oui, et à droite affiches pour le oui du mouvement indépendantiste Siamo Veneto (nous sommes le Veneto) avec son slogan: Più Veneto e Meno Italia (plus de Veneto et moins d'Italie). Photo sur le site BBC News, Italy referendums: Lombardy and Veneto 'back greater autonomy', 23-10-2019.

 https://www.bbc.com/news/world-europe-41712263

Depuis, le parti Siamo Veneto a fusionné en 2019 avec plusieurs autres partis et groupes pour former le Partito dei Veneti (http://www.padovaoggi.it/politica/sabato-padova-nasce-partito-veneti-giancarlo-gentilini-critica-padova-17-ottobre-2019.html )

 

 

 

La politique versatile de la Ligue du nord (devenue Ligue tout court dans le discours politique*), depuis sa création (1989-1991, par fusion de divers mouvements régionalistes) rend difficile l'analyse de sa politique comme relevant en totalité du nationalisme périphérique: c'était indubitable au début de son action, malgré la participation fréquente au pouvoir de la Ligue depuis 1994. Ça l'est beaucoup moins depuis le recentrage récent de Salvini vers des positions plus « nationales italiennes ». La Ligue du nord est née d’une fusion de divers mouvements régionalistes, dont la Ligue lombarde créée par Umberto Bossi : ce dernier fut pendant longtemps le charismatique (et controversé pour ses outrances) dirigeant de la Ligue du nord.

                                                                    *Le changement de nom de la Ligue n’est pas acté dans les statuts du parti dont le nom officiel est toujours Ligue du nord pour l’indépendance de la Padanie.

 

Il faut rappeler que le fondateur de la Ligue, Umberto Bossi, refusait et ridiculisait les symboles de l’Etat italien. Ses tentatives de réformes, quand il appartenait aux gouvernements Berlusconi, n'ont pas donné des résultats majeurs (sauf sans doute la réforme de la Constitution de 2001). La réforme de 2006, inspirée par la Ligue,  qui devait orienter l'Italie vers une organisation plus fédérale, fut rejetée par référendum - organisé il est vrai, après la chute du gouvernement Berlusconi qui était l'auteur du projet. Le gouvernement de centre-gauche qui lui avait succédé avait maintenu le référendum, mais il était peu intéressé à obtenir un vote favorable pour un projet qui n'était pas le sien.

Salvini, à l’époque où il était sur la ligne séparatiste de la Ligue, avait déclaré « nous sommes en guerre avec l’Italie » ; dans une interview de 2011, il disait que le drapeau italien n’était pas le sien, etc. Devenu chef du parti en 2013, il amena progressivement la Ligue sur des positions nationales, avec un programme valable pour toute l’Italie, mais avec une ligne toujours plus ou moins fédéraliste, tandis que ses soutiens dans le nord, les puissants présidents régionaux de Lombardie et de Vénétie, rejoints par l’Emilie-Romagne, réclamaient la mise en place de l’autonomie conformément aux référendums locaux de 2017.

 

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Partisans de la Ligue du nord favorables à la sécession, lors du rassemblement traditionnel de la Ligue du nord à Pontida, en 2016. Il fatto quotidiano, 18 septembre 2016 https://www.ilfattoquotidiano.it/2016/09/18/lega-a-pontida-secessione-nel-cuore-e-manicaretti-del-sud-in-pancia-ma-litalia-e-sempre-di-merda/560933/

 Les partisans de la ligne indépendantiste de la Ligue sont devenus minoritaires tandis que le parti se ralliait à 80 % à la ligne "nationale" (mais toujours fédéraliste) défendue par Matteo Salvini (dirigeant de la Ligue depuis décembre 2013). Pourquoi "I-talia" sur la banderole ? Peut-être pour  éviter, plus ou moins habilement, d'encourir une condamnation pénale ? Depuis 2013, plusieurs jugements confirmés par la Cour de casation ont jugé que dire "Italia (paese) di merda" est un délit passible d'amende ("il classico  "Italia paese di merda", per quanto liberatorio, non può essere tollerato. E' reato, in quanto vilipendio alla nazione", commentait en 2013 La Repubblica, journal pourtant respectueux des institutions, mais qui jugeait l'expression "classique" et "libératrice" et semblait regretter qu'elle devienne reato (délit)  https://www.repubblica.it/cronaca/2013/07/04/news/cassazione_vilipendio_italia_paese_di_merda-62389254/

 

 

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 La Vénétie n'est pas l'Italie, en anglais pour être compris des touristes nombreux dans la région, avec en vénitien, Semo na nasion, nous sommes une nation.

 https://www.miglioverde.eu/veneto-e-italia-un-rapporto-tormentato-da-sempre/

 

 

 

Il existe de très nombreux partis nationalistes/autonomistes/séparatistes dans le nord de l’Italie, mais ils restent souvent dans l’ombre de la Ligue qui dirige les grandes régions de Lombardie et Vénétie.

 

La région autonome du Val d’Aoste est dirigée par des alliances entre les différents partis autonomistes dont le principal est l’Union valdôtaine.

La région autonome du Trentin-Haut-Adige (ou Trentin-Sud-Tyrol dans l'appelation allemande) est composée de deux provinces autonomes (Trentino et Bolzano/Bolzen/ Südtirol), l’une majoritairement italophone, l’autre majoritairement germanophone. Les trois entités travaillent dans un esprit d’étroite coopération. L’essentiel du pouvoir appartient aux provinces. « Les actes pris par les deux provinces ou la région ont un caractère législatif ». « En définitive, seules les principales fonctions régaliennes -la justice, la monnaie, les affaires étrangères et la défense- demeurent encore de la compétence nationale. » 90 % des impôts prélevés par l'Etat dans le Trentin-Haut-Adige sont réattribués à la région et aux provinces (Le Trentin Haut Adige : au carrefour d'identités européennes plurielles, un modèle de cohabitation harmonieuse, rapport du Sénat, 2007) https://www.senat.fr/ga/ga79/ga792.html.

Sur le plan lingustique, on résumera ainsi une situation passablement complexe :

" Bref, l'allemand est une langue co-officielle avec l'italien pour la Région, mais uniquement pour la province de Bolzano et dans les localités germanophones de la province du Trentin. Quant au ladin, il est co-officiel, avec l'italien, dans les localités ladines des deux provinces." (cf. Le Trentin-Haut-Adige, sur le site L'aménagement linguistique dans le monde, hébergé par la CEFAN de l'université Laval, Québec http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/italietrentin.htm)

Les Ladins sont une population très minoritaire, parlant une langue proche du romanche (langue du canton des Grisons en Suissse).

 

La région et les provinces sont généralement dirigées par les mouvements autonomistes locaux notamment le Südtiroler Vollkspartei, SVP et le Partito autonomista trentino tirolese, PATT, mais en 2018, le Trentin a élu comme président un membre de la Ligue allié aux partis du centre-droit national et à divers partis locaux, tandis que dans la province de Bolzano/Bolzen, le SVP a mis fin à son alliance traditionnelle avec le Parti démocrate (centre-gauche) pour contracter un "mariage de raison" avec la Ligue. Au Parlement, lors de la formation du gouvernement Conte II (alliance du Parti démocrate et du Mouvement 5 Etoiles) en août 2019, le SVP s'est abstenu (et n'a donc pas voté contre, malgré son alliance locale avec la Ligue).

La région est globalement calme mais les préoccupations nationalistes ne sont jamais très loin (par exemple, certains considèrent que la ville de Trente devrait faire partie du Sud-Tyrol et non du Trentin, il y a des manifestations de Sud-Tyroliens partisans du rattachement à l'Autriche), il existe des désaccords réguliers avec le gouvernement central (actuellement le gouvernement provincial du Sud-Tyrol estime que les médecins qui sont uniquement germanophones ont le droit d'exercer, alors que le statut prévoit le bilinguisme des médecins, des polémiques ont eu lieu après une loi  du parlement provincial d'octobre 2019 qui supprimait unilatéralement les mots Haut-Adige du nom de la province : menacé d'un recours devant la Cour constitutionnelle par le gouvernement italien, le gouvernement provincial a abandonné l'idée pour le moment etc)*

                                         * La modification du nom avait été proposée par le Süd-Tiroler Freiheit, parti partisan de la réunification avec le Tyrol autrichien, et soutenue par le SVP. 

Néanmoins le statut d'autonomie fonctionne plutôt bien. Lors d'une cérémonie pour le centième anniversaire du traité de Saint-Germain-en-Laye et le 50ème anniversaire du second statut d'autonomie, en présence des présidents italien et autrichien (23 novembre 2019), le président de la région et président de la province de Sud-Tyrol Arno Kompatscher ( du Südtiroler Volkspartei) déclara que l'originalité de l'autonomie du Trentin-Haut-Adige était de ne pas d'être une autonomie territoriale, mais une autonomie de protection des ethnies tedesca e ladina (allemande et ladine) et que le statut devait être amélioré et approfondi ( https://www.ilnordestquotidiano.it/2019/11/23/celebrazioni-a-castel-tirolo-i-100-anni-del-trattato-di-pace-di-saint-germain-e-i-50-anni-del-secondo-statuto-di-autonomia-del-trentino-alto-adige/ ).

 

 

 

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Le Sud-Tyrol n'est pas l'Italie. Le fond de l'affiche reprend les couleurs traditionnelles de l'Autriche qui sont aussi celles de la province du Haut-Adige ou Sud-Tyrol. On trouve aussi l'affiche en allemand (Süd-Tirol ist nicht Italien), et souvent l'affiche est taguée par des partisans de l'Italie pour faire disparaître  le "non" ou le "nicht"...

 

 

Le Frioul-Vénétie Julienne constitue également une région autonome « jouissant d’une large autonomie administrative, législative et financière : 60 % de la plupart des impôts restent à disposition du gouvernement régional ». « En vertu de la loi n. 482/1999 le frioulan, le slovène et l’allemand sont reconnus comme langues minoritaires. » (Wikipedia). La région est actuellement dirigée par un membre de la Ligue allié au centre-droit. Le statut régional actuel parait satisfaire la population. Un mouvement indépendantiste est présent dans la ville de Trieste, qui fait partie de la région.

 

Quant à la Sicile et à la Sardaigne, bien qu’ayant le statut de régions autonomes, leur autonomie est certainement moins poussée que dans les régions autonomes alpines. Les deux régions insulaires ont besoin des redistributions de l’Etat central. La Sicile est actuellement gérée par une coalition dirigée par un parti régionaliste, qui porte le nom curieux pour un parti de Diventerà bellissima (tu deviendras très belle, prophétie faite à la Sicile par le juge Borsellino, assassiné par la mafia) ; ce parti est associé au centre-droit national*.

                                                                             * Son dirigeant, Nello Musumeci, a autrefois fait partie du parti néo-fasciste italien MSI, puis de l’Alleanza nazionale qui lui a succédé, avant de fonder Alleanza siciliana, « un movimento autonomista di destra a carattere regionale » (Wikipedia). C’est donc un nationaliste italien régionaliste bien plus qu'un nationaliste sicilien.

 

La Sardaigne a depuis 2018 un président issu du Partito sardo d’azione/ Partidu Sardu (Psd’az), théoriquement indépendantiste, mais élu dans le cadre d’une coalition avec la Ligue et les partis nationaux de centre droit (Forza italia et Fratelli d’Italia -ce dernier pourtant très opposé aux nationalismes régionaux – il est parfois qualifié de post-fasciste).

 

Comme on l'a vu, en 2001, lors d’une modification de la Constitution, toutes les régions ont reçu une compétence législative de principe, sauf matières réservées à l’Etat (avant, c’était le contraire), réduisant ainsi l’écart avec les régions autonomes. Chaque région est compétente pur fixer ses règles de fonctionnement .

Cette réforme voulue par le gouvernement Berlusconi (auquel participait la Ligue du nord) a été faite, pour certains, dans un esprit d’évolution vers le fédéralisme. On peut se reporter à l'article passablement hostile à la réforme  de Carlo Iannello La réforme du titre V de la Constitution italienne douze ans après son entrée en vigueur, Revue française de droit constitutionnel 2013  https://www.cairn.info/revue-francaise-de-droit-constitutionnel-2013-4-page-879.htm; l’auteur qui parle de la réforme comme d'une « exaltation des différences » et de dévaluation des exigences unitaires, se réjouit de ce que la Cour constitutionnelle ait corrigé dans sa jurisprudence les tendances fédéralistes de la réforme ! On retrouve ici l'idée que la corporation des magistrats et juristes (donc une partie de l'élite dirigeante) est fondée à faire prévaloir sa conception de l'intérêt général, intervention discutable mais généralement baptisée du nom élogieux "d'Etat de droit".

Comme on sait, le gouvernement Conte-Salvini avait entrepris de créer un statut d’autonomie pour la Lombardie, la Vénétie et l’Emilie-Romagne (en théorie, les autres régions devaient suivre quand elles seraient en situation de le faire). Avant sa démission (août 2019), le gouvernement avait abouti à un projet qui était jugé tout-à-fait insuffisant par les présidents des régions concernées (l'un d'entre eux parla de  fumisterie).

 

 

 

 

AUTONOMIES DES ÎLES DU NORD

 

 

Avoir un statut d’autonomie étendue ne dispense pas d’aspirer à l’indépendance.

C’est le cas des îles Féroé, autonomes depuis 1948, où plus de 50% de la population souhaite l’indépendance par rapport au Danemark : celle-ci a d’ailleurs été votée par une première fois en 1946, puis en 2004, mais est restée sans effet en raison de l’opposition du gouvernement danois. L’opposition Danois/Feroïens est fondée car les Danois forment un ensemble homogène et les Féroïens un autre ensemble, minoritaire. Il est fréquent d’entendre des Féroïens se plaindre d’être « occupés par les Danois ». Le ministre des affaires étrangères du gouvernement féroïen déclarait récemment que rien ne pourrait le transformer en Danois https://www.lepoint.fr/monde/goodbye-copenhague-les-feroe-face-a-l-appel-du-large-19-06-2018-2228370_24.php

Malgré cela (on y reviendra), les relations sont plutôt cordiales entre les deux peuples et les Féroïens font toujours un accueil chaleureux à la famille royale danoise ; en cas d’indépendance, les îles Féroé pourraient conserver une monarchie commune avec le Danemark. Un nouveau référendum sur l’indépendance, prévu en 2018, a été reporté. Au demeurant, les Danois doivent aussi composer (ils y arrivent très bien) avec le nationalisme groenlandais*, bien moins pressé d’arriver à l’indépendance que le nationalisme féroïen, car les deux territoires n’ont pas du tout le même niveau d’avancement économique et culturel.

                     * 6 partis sur 7 au Groenland sont en faveur de l’indépendance, comme la coalition au pouvoir, mais il reste beaucoup de difficultés à résoudre.

Le fair-play du Danemark fut signalé par Carlos Puigdemont, le président déchu de la Generalitat de Catalunya, qui avait été un court moment arrêté en Allemagne à la suite du mandat d’arrêt européen lancé par l’Espagne. Il revenait à ce moment de Copenhague, où il avait été invité par les députés des îles Féroé. « Le Danemark montre encore une fois qu’il comprend la démocratie», avait loué le Catalan. » Le Temps 25 4 2018 https://www.letemps.ch/monde/groenland-iles-feroe-nord-lindependance-petits

Est-il besoin d’ajouter que les îles Féroé ont leur drapeau, leur hymne national et une équipe de football membre de la FIFA (fédération mondiale) ?

On reparlera des îles Féroé.

 

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Le nouveau gouvernement des îles Feroe,entré en fonctions le 18 septembre 2019. Bien que présidé par un unioniste (avec le Danemark), le gouvernement de coalition de 7 membres comprend 4 indépendantistes, dont le ministre des affaires étrangères. Les indépendantistes appartiennent au Parti du Peuple - Fólkaflokkurin et au Parti du centre - Miðflokkurin. Les autres membres dont le premier ministre Bárður á Steig Nielsen, appartiennent au Parti unioniste - Sambandsflokkurin.

https://www.faroeislands.fo/the-big-picture/news/new-faroese-government-takes-office/

 

 

Le statut des îles d’Åland, considérée dans certains cas comme un « Etat libre » associé à la Finlande, ou comme une province autonome, est également intéressant :

« La seule langue officielle d'Åland est, selon l'article 36 de la loi sur l'autonomie, le suédois. »

« Le statut d’autonome d’Åland de 1920 fut confirmée au fil des années par de nouvelles lois, notamment l'octroi d'un droit de veto à l'application dans l'archipel des lois promulguées par le pouvoir central. Dans presque tous les domaines, sauf la politique extérieure, les douanes (ce qui inclut l'appartenance au marché unique européen), la monnaie (donc l'euro depuis 1999) et la justice, le conseil d'Åland dispose d'un pouvoir législatif autonome (qui lui permet de continuer à fixer librement la politique économique et la fiscalité locale, dans les limites permises par l'Union européenne). »

« Les habitants d'Åland sont des citoyens finlandais. En raison de la loi sur l'autonomie, il y a parallèlement un droit patriotique (Hembygdsrätt) qui ressemble, dans les faits, à une citoyenneté ålandaise. Lors des élections au parlement régional et dans les communes, seules les personnes disposant de ce droit patriotique peuvent voter et être élues. Ce droit ne peut être acquis par un citoyen finlandais qu'après cinq ans de résidence sur les îles sans interruption et à la condition d'être capable de parler le suédois. »

(Wikipedia, art. Åland)

Par référendum, Åland a approuvé l’adhésion à l’Union européenne, au moment de l’adhésion de la Finlande (1995), Åland signe alors un protocole spécifique confirmant les dispositions spécifiques relatives à son statut vis-à-vis de la Finlande et de l'Union européenne.

(Wikipedia, art. Référendum ålandais sur l'adhésion à l'Union européenne)

 

 

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Drapeau des îles d’Åland.

Photo sur un site finlandais qui explique:

The Åland example: Autonomy protects a minority

The autonomy of the peaceful Åland archipelago west of Finland could also serve as a model for resolving conflicts elsewhere. (L'exemple d'Åland : l'autonomie protège une minorité. L'autonomie du pacifique archipel à l'ouest de la Finlande pourrait servir de modèle pour résoudre des conflits ailleurs).

Site This is Finland

 https://finland.fi/life-society/the-example-of-aland-autonomy-as-a-minority-protector/

 

 

 

 " NOUS QUI NE SOMMES RIEN"...

 

 

Dans le cadre français, l’opposition Corse/France et Corses/Français serait donc une opposition minorité/majorité, ou partie/tout. On ne peut donc pas la comparer à ce qui existe dans des pays avec deux groupes principaux (cas de la Belgique) ou plusieurs groupes « nationaux » importants, mais plus ou moins revendicatifs (Espagne, Italie, Grande-Bretagne).

Cette vision des choses semble en quelque sorte acceptée aussi bien par les Corses que par l’ensemble des Français : pour les Corses les Français du continent sont (parfois) qualifiés de « Gaulois ». Pour une grande partie des Français du continent, les Corses ne sont pas considérés comme un peuple à part entière (ce serait contraire à l’idéologie dominante en France), mais seulement comme des gens déraisonnables qui n’acceptent pas le cadre commun de la nation française. Les esprits pondérés aiment à faire le distinguo entre ces Corses turbulents (une minorité) et la majorité des Corses, supposés adhérer à la nation française. Un distinguo que beaucoup, « sur le continent », n’ont pas envie de faire : les Corses sont considérés dans leur ensemble comme des perturbateurs chargés de tous les défauts et tares, comme l’exprime l’écrivain corse Marc (Marcu) Biancarelli dans un passage célèbre d’une de ses chroniques :

«  …nous les déviants, nous les racistes, nous les fainéants, nous les parasites, nous qui coûtons cher, nous qui n'avons pas la reconnaissance du ventre, (…), nous qui ne sommes rien, et surtout pas un peuple, (…), nous les tribaux, nous qui nous croyons le centre du monde, nous les arrogants, nous les violents, les terroristes, les complices adeptes de l'omerta, (…°) la sale engeance primitive, sournoise, archaïque, repliée sur elle-même, ne possédant aucune ouverture sur le monde, ni reconnaissance pour les bienfaits de la Nation … » (Vae Victis)

Dans les sites de journaux, chaque article sur la Corse, (quel que soit le sujet : politique, faits divers) suscite immanquablement les réactions de lecteurs indignés, à croire que les articles n’ont pas d’autre but. Certes il ne s’agit pas d’un raz de marée, mais il existe une frange permanente du lectorat qui estime utile, à chaque fois, de remette à leur place « les Corses », qui, sans la France, crèveraient de faim. D’autres exigent un référendum sur l’indépendance de la Corse, mais ouvert aux Français : nul doute que la majorité expulsera avec plaisir ces ingrats qui refusent la communauté nationale. Enfin la culture et la langue corse donnent lieu à des commentaires méprisants, souvent rédigés n’importe comment.

 

Ce face-à-face des Corses avec les Français est donc un lieu commun et on le retrouve dans les propos de Bernardini que nous citions.

On peut comprendre les formulations « humanistes »de l’auteur, mais il est pour le moins curieux qu’il ne mentionne aucune considération géopolitique, comme si la question se réduisait à une mauvaise relation entre les Corses et Les Français, sans parler des revendications nationalistes qui existent en Corse (même si elles ne concernent pas tous les Corses, ou tous les habitants de la Corse), revendications qui ont pour base l’existence d’une population distincte, qu’on l’appelle peuple ou nation corse.

Sur tous les territoires où existent des revendications « nationalistes » (au sens d’un nationalisme centrifuge, régional ou périphérique), la donnée de base qui explique ces revendications est l’existence d’une population qui a conscience de posséder une identité propre et qui considère que son identité n’obtient pas de l’Etat la forme de reconnaissance qui lui parait souhaitable. Peut-on imaginer de réduire les revendications nationales des Québécois, Flamands, Ecossais, Vénètes, Catalans, Féroïens, etc etc à de « mauvaises relations » avec le reste de la population du pays auquel ils appartiennent ? Les « mauvaises relations », si mauvaises relations il y a, sont inséparables des revendications nationalistes ou identitaires, celles-ci étant elles-mêmes la conséquence de l’existence de plusieurs populations distinctes sur un même territoire étatique et du caractère subordonné de certaines d'entre elles.

 

On objectera qu’aujourd’hui, il n’existe pas de subordination effective d’un peuple à un autre, du moins en Europe, mais des situations dans lesquelles un peuple n’a pas la reconnaissance symbolique qu’il souhaite et qui n’a pas la maîtrise des décisions le concernant (puisqu'elles relèvent d'un ensemble plusgrand). La doctrine qui prétend, comme en France, qu’il n’existe qu’un seul peuple sur l’ensemble du territoire, ne change rien à la situation de subordination, au contraire elle est pire que ce qui existe par exemple pour le peuple écossais ou gallois , puisque c’est l’existence même d’un ou plusieurs peuples distincts du peuple français qui est niée (et sans ménagement) au niveau des représentations publiques.

 

En imaginant qu’un jour les Corses et les Français « feront la paix », Bernardini ne nous dit pas ce qu’il adviendra des revendications nationalistes en Corse à ce moment. Seront-elles satisfaites ou enterrées ? il me semble que c’est le cœur du problème.

 

 

 

CORSES/FRANÇAIS : UNE OPPOSITION MOINS SIMPLE QU'EN APPARENCE

 

 

Revenons d’abord sur cette opposition Corses/Français qui parait satisfaire tout le monde – y compris quand on s’en indigne.

Il est peut-être un peu plus difficile qu’il n’y parait de définir les Corses : s’agit-il des habitants de l’île (quelle que soit leur origine – mais certains d’entre eux ne se définiraient pas comme Corses) ou des personnes qui descendent de familles installées en Corse depuis un certain nombre de générations, voire « depuis toujours », définition qui inclut ce qu’on appelle « Les Corses de la diaspora » (qui résident sur le continent ou n’importe où ailleurs qu’en Corse) ?

Il semble intéressant de citer ici une réflexion de Marina Casula, qui demandait comment définir la « corsitude » : «Notre postulat de base sera donc que la corsitude ne peut passer par un droit du sol, pas plus que par un droit du sang. La corsitude tient de l'auto-identification : un individu se définit comme Corse car il adhère à un ensemble de comportements, d'attitudes, de références, à une langue aussi, dans lesquels il se reconnaît, et il se réfère à un territoire particulier, dans des proportions variables et qui lui sont propres. »

Casula, Marina. (2006). L’identité corse : une relation récursive entre identités et territoires vécus, Nouvelles perspectives en sciences sociales, 2 (1), 9–67.
https://doi.org/10.7202/602454ar

Mais les Français ? A priori la définition est simple, ce sont les Français « du continent », l’ensemble de la population française moins les Corses (ne chipotons pour savoir si on doit compter les étrangers présents en France dans la population française). Cette définition a le grand avantage, pour certains, d’opposer une multitude de plus de 65 millions de personnes à un assez petit nombre d’individus (qu’on aura du mal à dénombrer puisque toutes les personnes résidant en Corse ne sont pas forcément Corses (quel que soit le critère retenu pour définir l’appartenance corse) et qu’il existe aussi des Corses de la diaspora*. Dès lors, malgré la difficulté d'avoir des chiffres précis, l'incertitude des chiffres, la disproportion saute aux yeux.

                                                           * En 2019, il y a 339 178 habitants en Corse. Selon le décompte (un peu incertain de l’article Corses sur Wikipedia, qui ne cite pas ses sources), les Corses de la diaspora seraient environ 2,1 million de personnes, dont à peu près 800 000 en France continentale et 1, 4 en Italie (?), plus quelques milliers dans le reste du monde.

 

Cette disproportion nourrit pour une part le mépris « continental » pour les Corse et aussi le mépris (dans un sens un peu différent) des revendications corses par l’Etat français : si les Corses étaient quelques millions de plus, leur voix porterait un peu plus, évidemment.

Pour les Corses, il est presque évident que la masse des Français du continent forme une population autre, ne serait-ce qu’en raison de la géographie. De même, l’insularité est souvent invoquée comme étant à la base du sentiment d’identité corse. Or, même si l’insularité renforce le sentiment d’identité, il ne faut pas en faire un marqueur prépondérant : des territoires très engagés dans des processus d’indépendance comme l’Ecosse, la Catalogne, la Flandre, le Québec, ne sont pas des îles : le sentiment national qui pousse certains territoires à vouloir se séparer du pays qui les englobe n’a pas besoin du support ou du prétexte de l’insularité.

L’insularité est souvent mise en avant par ceux qui, sans invoquer des aspirations nationalistes, souhaitent seulement des mesures dérogatoires aux règles générales ; elle sert aussi de justificatif à l’Etat français pour n’accepter que des mesures purement techniques, jugées raisonnables « compte tenu de l’insularité » et sans caractère nationaliste. En 1975, le Dr. Edmond Simeoni avait déclaré, dans les instants qui avaient suivi sa reddition après le drame d’Aléria, qu’il ne faudrait plus à l'avenir « envisager un problème d’identité comme un problème économique ». C’est ce que l’Etat français continue à faire, délibérément.

Certes les insulaires se sentent fréquemment incompris des gens du continent mais ce serait une erreur de voir tous les continentaux comme formant un seul groupe plus ou moins hostile, comme si ces continentaux n’avaient pas aussi leurs divisions et leurs peuples dominés. Cette croyance spontanée que les continentaux forment un seul bloc fait l’affaire de l’Etat français.

Ainsi chaque fois qu’il est saisi d’une revendication particulariste, l’Etat français peut la traiter par le mépris et la minorer, car il suffit de l’opposer à l’indifférence de la masse des Français, alors que dans cette masse, il existe d’autres populations qui elles-mêmes peuvent présenter des revendications particularistes.

 

 

 

33839_1

 Carte des "nationalités" en France.

Cette carte est présentée sur un site breton (Agence Bretagne Presse https://abp.bzh/index.php) comme carte des régions ethniques. Le mot à ne pas prononcer pour certains. Mais le plus souvent ethnie signifie culture ou nation non reconnue. La carte aurait été élaborée par l'Alliance libre européenne (ALE), fédération de mouvements nationalistes régionaux. S'il est difficile de discuter l'existence des groupes nationaux représentés (qui correspondent à des études, notamment de chercheurs étrangers), il est encore plus difficile de penser que toute la population des régions concernées se définit comme appartenant au groupe correspondant, notamment en raison des migrations et modifications de populations, ainsi que de l'indifférence de ceux qui pourraient revendiquer une appartenance à un groupe national minoritaire. Selon certaines études, les nationalités minoritaires en France ne représenteraient que 15% de la population (cf .https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupes_ethniques_en_France)

 https://abp.bzh/la-carte-interdite-ou-la-france-en-9-regions-ethniques-33839

 

 

 

Certes on ne fera pas l’erreur de considérer qu’il existe de nombreux mouvements « nationalistes » périphériques suffisamment puissants et structurés pour faire « reculer » l’Etat français : en effet, en «métropole*, seule la Corse est dirigée depuis 2015 et encore plus depuis 2017 par les élus nationalistes au sens large (autonomistes et indépendantistes), qui détiennent les postes de président de la collectivité territoriale et de président de l’assemblée de Corse.

                                                    * Dans les territoires d’outre-mer, en 2019, le président du conseil exécutif de Martinique est indépendantiste, la majorité de l’assemblée de Martinique est autonomiste/indépendantiste. En Nouvelle-Calédonie, le président du Congrès est indépendantiste (mais le Congrès est exactement partagé entre indépendantistes et anti-indépendantistes, plus quelques non-inscrits). En Polynésie française, le président de l’assemblée et le président de l’exécutif appartiennent à un parti dit autonomiste, mais en fait affilié à la droite française et qui ne se présente pas comme nationaliste.

 

 

Mais des mouvements autonomistes existent dans beaucoup de régions (Alsaciens, Bretons, Basques, Occitans etc), permettant de considérer que le face-à-face n’est pas (ou ne devrait pas être) entre les Corses et les Français mais entre les Corses et une partie (certes la plus importante) des Français, ou dit autrement, que les Corses sont face-à-face avec les Français, mais qu’ils ne sont pas les seuls : c’est le cas de toutes les minorités nationales en France. Il s’ensuit que dans ses relations avec l’Etat français, la Corse pourrait invoquer la solidarité avec les autres minorités nationales et développer systématiquement avec elles une action commune, bien au-delà de ce que constitue un groupe comme Régions et peuples solidaires (voir annexe).

On dit ici « la Corse » comme si tout le monde y était favorable aux thèses nationalistes. On sait bien que ce n’est pas le cas. Mais on peut penser que les nationalistes y ont acquis une légitimité démocratique qui leur permet de se présenter comme porte-paroles de la Corse, et que beaucoup des revendications des nationaliste sont maintenant acceptées par une part importante de la population, au-delà du strict cadre des partis nationalistes.

 

 

 

UN PEUPLE INDIVISIBLE NE PEUT PAS COMPORTER DE MINORITÉS

 

 

Les nationalismes périphériques sont loin d’avoir en France le poids et l’importance qu’ils ont dans d’autres pays. A ce constat, il y a plusieurs explications : soit, en effet, les populations périphériques qui pourraient se reconnaître dans une aspiration nationaliste, sont satisfaites d’appartenir au peuple français ou à la nation française (ici ces termes sont interchangeables) Soit, l’Etat français qui a tout fait pour déraciner le sentiment d’appartenance régionale et inculquer le sentiment d’appartenance à la France, y a réussi presque complètement.

Le résultat est peut-être identique, mais le mécanisme intellectuel à la base est différent. L’historien du nationalisme (le mot est pris ici dans son sens le plus simple : sentiment d’appartenance à une nation), Ernest Gellner disait de façon plaisante que la formule de Renan « la nation est un plébiscite de tous les jours » était vraie à condition d’ajouter que ce plébiscite avait lieu à chaque rentrée des classes - donc que le rôle de l’Etat et de l’éducation dans ce plébiscite était prépondérant. L’Etat non seulement inculque le nationalisme officiel, en se défendant de l’appeler nationalisme, et marginalise et ringardise les nationalismes concurrents, de sorte que la doctrine officielle est qu’il n’existe pas en France de minorités nationales, ni d’autre peuple que le peuple français. Cette position est exprimée par des décisions du conseil constitutionnel ou par le refus par la France de ratifier la convention de l’ONU de protection des minorités nationales – au motif qu’il n’y en a pas en France : mais était-ce une raison de refuser de signer en ce cas ?*

                                                 *  Le constitutionnaliste Guy Carcassonne déclarait en 1998 : « [L’ONU] a promu en 1966 le pacte international relatif aux droits civils et politiques, dont l’article 27 reconnaît les minorités en même temps qu’il protège les droits de leurs membres.
Et c’est ce même article que la France a refusé, tant il est contraire à la tradition d’un peuple indivisible, dont tous les citoyens ont des droits strictement égaux. Toutes les nations n’ont pas la même histoire. Il faut donc à la fois se résigner à ce que certaines d’entre elles recherchent dans le droit des minorités la garantie d’une égalité réelle, et se réjouir que la France n’en ait pas besoin. », cité par Ronan Le Coadic. Les ” minorités nationales ” : vers un retour du refoulé ?, 2009.

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00648733/document

 

 

 

QUELQUES NOTIONS THÉORIQUES

 

 

Sans entrer dans des débats théoriques, on peut indiquer ici que les aspirations nationales centrifuges dans les Etats actuellement existants peuvent être décrits de plusieurs façons, ou donner lieu à des distinctions : minorités nationales, nationalismes régionaux, nationalismes périphériques, nationalismes dormants, nationalismes laminés.

« Pour le géographe Richard Griggs, les régions, villes-États et nations qui ont des aspirations territoriales, forment un « quart-monde », qui partage le sentiment d’une culture commune basée sur une revendication territoriale historique mais non reconnue au niveau international et un discours revendicateur commun (Griggs, 1995). Arguant que seuls l’Islande, l’Irlande, Monaco, Andorre, Saint-Marin, Malte, la Pologne et la Slovénie sont de véritables États-nations en Europe [au sens de : une seule nation présente sur le territoire d’un Etat], il recense 101 nations, au sein, ou à cheval des 35 États multiethniques européens, comme le Pays Basque partagé entre la France et l’Espagne* »

Frank Tétart, Les nationalismes « régionaux » en Europe, facteur de fragmentation spatiale ?, revue L’Espace Politique 2010-2,

https://journals.openedition.org/espacepolitique/1647

On trouvera d’autres définitions dans l’article de Ronan Le Coadic. Les ” minorités nationales ” : vers un retour du refoulé ? dans. Bretons, Indiens, Kabyles.. Des minorités nationales ?, Presses universitaires de Rennes, , 2009.fhttps://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00648733/file/2009_Les_minorites_nationales.pdf.

Pour cet auteur, les Bretons constitueraient une « nationalité laminée », plus qu’ils ne constituent une nation sans Etat, puisque, généralement, ils acceptent l’Etat français.

Le concept de minorité nationale est parfois réservé aux groupes appartenant à une nation répartie sur plusieurs pays, que cette nation forme le groupe principal ou non d’un autre pays (par ex. minorité nationale slovène en Italie), mais ce n’est pas toujours le cas. R. Le Coadic cite la définition de Will Kymlicka : «  Les “minorités nationales” désignent [ …] les groupes qui constituent des sociétés complètes et fonctionnelles situées sur leur terre d’origine avant d’être intégrées (incorporated) à  un État plus important

On remarquera à la lecture des deux articles cités, la tonalité plus soupçonneuse du premier, sous le masque de l’objectivité du chercheur (attitude typique de certaines élites), mettant en garde sur les risques d’une inflation de nouvelles souverainetés, comparé à la tonalité plus militante du second (qui est Breton).

 

Le même F. Tétard écrit : « Dans son ouvrage Containing Nationalism, paru en 2000, le sociologue Michael Hechter, professeur à l’Université de Washington, distingue un « nationalisme périphérique » (Peripheral nationalism), qui correspond aux aspirations nationales des régions. Ce nationalisme périphérique émerge en effet, lorsqu’un territoire culturellement distinct résiste à l’incorporation dans un État expansionniste, ou tente de faire sécession pour mettre en place ses propres institutions, comme la Catalogne, le Québec ou l’Écosse (Hechter, 2000). Il est, selon lui, une réponse au nationalisme inclusif des anciennes nations européennes, comme la France ou de la Grande-Bretagne (State-building nationalism), dont la construction étatique a d’abord eu pour objectif d’assimiler ou d’incorporer des territoires culturellement distincts au sein d’un même État, afin de rendre, selon la volonté des gouvernants, culturellement homogène une population multiculturelle » (art. cité).

Le fait que dans tous les grands Etats européens les plus anciens (Espagne, Grande-Bretagne, France), qualifiés d'Etats-nations, vivaient plusieurs ethnies différentes, a été observé par le grand historien Eric Hobsbawn. Ces ethnies n’obtenaient pas forcément une reconnaissance, sauf assez récemment  : reconnaissance des « nationalités » constituant l’Espagne dans la constitution de1978, reconnaissance que le Royaume-uni est composé de quatre « home nations », dans le langage courant de l’Etat britannique, puis création d’institutions particulières (à la suite des lois de devolution de l’Ecosse et du Pays de Galles).

Mais seule la France s’est vraiment efforcée de supprimer les cultures et identités régionales et a maintenu jusqu’à présent la doctrine selon laquelle il y a un seul peuple ou nation en France - parce que l’Etat l’a décidé ainsi.

 

 

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Un Anglais (ou  Britannique ?) recouvert des pieds à la tête de l'Union jack, avec le drapeau et sa tasse de thé, traite de bloody nationalists (foutus nationalistes) un Cornouaillais un Gallois et un Ecossais (de gauche à droite) ébahis et piétine le drapeau de Cornouailles. Ce genre d'attitude n'existe pas qu'en Grande-Bretagne...

Message Twitter en 2018 https://twitter.com/rapsiencyn/status/1000703537595154432

avec le titre : Welsh Civic nationalism is about seeking equality with other nations! British nationalism is about seeking superiority over other nations. (le nationalisme civique gallois veut l'égalité avec les autres nations, le nationalisme britannique cherche la supériorité sur les autres nations). On trouve le même dessin plus ou moins modifié sur d'autres sites dont le blog

http://lallandspeatworrier.blogspot.com/2013/06/the-positive-case-for-union-british.html

 

 

CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE

 

 

Au terme de cette première partie, on a compris le sens de l’expression « et quelques autres » dans le titre « La Corse, la France et quelques autres » : il s’agit tout d'abord de comparer le nationalisme corse à d’autres nationalismes régionaux dans les autres pays (comparer ne veut pas dire poser en équivalence, cela veut dire regarder les différences et les ressemblances).

De plus, nous voulons suggérer qu’il n’y a pas d’un côté la Corse et de l’autre « toute la France », mais des Corses, des Basques, des Bretons, des Savoisiens, des Occitans (peut-être faut-il dire des Languedociens et des Provençaux), des Catalans du sud, des Flamands, des Alsaciens, et que les autres nationalismes régionaux, plus ou moins organisés et divisés, ont, vis-à-vis de l’Etat français, le même type de difficultés que le nationalisme corse. Nous voulons aussi suggérer que ce dernier ayant obtenu des succès, il pourrait être la locomotive qui tire les autres wagons, à condition de faire les efforts d’organisation nécessaires. Après tout, « l’union fait la force »…

 

Dans une seconde partie nous poursuivrons la comparaison du nationalisme corse avec les divers nationalismes régionaux, en France et dans d’autres pays.

 

 

 

 ANNEXE

 

 

RÉGIONS ET PEUPLES SOLIDAIRES

 

 

(D'après Wikipedia)

Régions et peuples solidaires (RPS ou R&PS) est un parti politique qui fédère, à l'échelle de la France, des organisations politiques régionalistes ou autonomistes de France. Les courants politiques qui y sont représentés vont du centrisme au socialisme démocratique avec une certaine sensibilité écologiste. Son président est Gustave Alirol, du Parti occitan (R&PS-POC).

Cinq députés élus en 2017 se rattachent financièrement [?] à Régions et peuples solidaires (Paul Molac, Jean Lassalle*, Jean-Félix Acquaviva, Paul-André Colombani et Michel Castellani).

                                                                                                            * Le site de RPS ne donne pas le nom de Jean Lassalle.

 Pour les élections européennes, R&PS participe fréquemment à une liste commune avec les  écologistes (EELV - AEI - R&PS),  fournissant six candidats à la liste en 2019. En 8ème position [autres sources : 9ème position], François Alfonsi est à nouveau élu eurodéputé, siégeant au groupe des Verts/Alliance libre européenne.

 

Partis affiliés à R&PS (selon Wikipedia, sous réserves)* :

 

Le Parti des Mosellans / Partei der Mosellothringer PDM Autonomisme, centrisme

Abertzaleen batasuna (Union des patriotes), AB, Pays basque Nord, Autonomisme, social-démocratie, écologie

Tamazgha et sa diaspora Congrès mondial amazigh CMA Organisation non gouvernementale internationale Membre associé

Dauphiné démocratique - Confédéralisme, démocratie directe, écologie (Observateur)

Eusko alkartasuna (Solidarité basque) EA, Pays basque Nord,  Autonomisme, social-démocratie Membre fondateur 1994 

Gauche républicaine de Catalogne ERC, Catalogne nord,  Autonomisme, social-démocratie 

Inseme per a Corsica** (Ensemble pour la Corse) Autonomisme

Mouvement région Savoie MRS Autonomisme, régionalisme, démocratie participative, écologie Membre fondateur 1994 

Oui au pays catalan OPC Autonomisme, centrisme

Parti de la nation corse PNC Autonomisme, social-démocratie, écologie 

Parti nationaliste basque EAJ-PNB Autonomisme, centrisme

Parti occitan POC Autonomisme, social-démocratie Membre fondateur 1994 

Union démocratique bretonne UDB Autonomisme, social-démocratie, socialisme démocratique, écologie Membre fondateur 1994 

Unser Land (Notre pays) - Alsace

 

                                              * Le site R&PS ne comprend pas de liste des membres.

                                              ** Inseme per a Corsica est un parti constitutif de Femu a Corsica

On observe que plusieurs partis nationalistes ne font pas partie de la fédération R&PS.  Le positionnement de R&PS comme allié des écologistes n'est pas une option partagée par tous, y compris parmi les militants des partis adhérant à R&PS.

 

 

 

 

08 novembre 2019

MERIMEE ET LA CORSE: COLOMBA, PEUPLE ET NATION TROISIEME PARTIE

 

 

 

MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA, PEUPLE ET NATION

(TROISIÈME PARTIE)

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

 

LES CORSES : UN PEUPLE ET UNE NATION

 

 

Mérimée a abordé la question de l’intégration de la Corse dans la France. A son époque, la question ne se posait pas en termes politiques (il n’y avait pas à ce moment de mouvement « nationaliste » en Corse) mais plutôt en termes de sensibilité, ou comme on dirait plus tard, d'identité.

Dans la préface de ses Notes d'un voyage en Corse (ci-après abrégé en Notes de voyage), adressée au ministre de l’intérieur (son supérieur hiérarchique pour les monuments historiques), Mérimée écrit, à propos de l’histoire de la Corse aux 15ème et 16 ème siècles :

 

« A peine, au milieu d'une foule de capitaines changeant sans cesse de bannière [c-à-d une foule de chefs militaires changeant sans cesse d'allégeance], le lecteur, découragé par une interminable suite d'horreurs, respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant presque seul pour l'indépendance de sa patrie ; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.

On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa nationalité, et ne s'assimila point à ses protecteurs. »

Ainsi Mérimée qualifie l’indépendance de « plus sainte des causes »

 

On remarque que le résumé de l’histoire de la Corse que Mérimée fait dans la préface de ses Notes de voyage s’arrête au début des temps modernes : on n’y trouve aucune mention de Pascal Paoli ni de l’annexion française.

 On peut s’interroger sur cette absence (peut-être Mérimée a-t-il pensé que les événements du 18ème siècle étaient récents et donc bien connus de son lecteur). Il évite ainsi d’avoir à aborder explicitement la question de l’intégration à la France. Mais la formule qu’il utilise à la fin de son exposé de l’histoire corse prend une valeur permanente et s’applique donc aussi à la situation de la Corse après son intégration à la France, en raison de l’utilisation des mots « toujours » et « jamais » : il s’agit d’une constante de l’histoire corse.

Ce constat qui a la froideur de l’objectivité (mais où transparait une forme de sympathie) est adressé justement à un haut responsable de l’état français, le ministre de l'intérieur. De plus, Mérimée suggère que contrairement à ce qu’on pense souvent, la Corse « trop faible … pour subsister de ses propres forces », n’est pas passive dans ce qui lui arrive : elle « se donne » à la puissance dominante, plus qu’elle n’est conquise, et elle se donne sans s’assimiler et sans renoncer à sa « nationalité ».

 

Dans Colomba , Mérimée revient sur l’intégration de la Corse à la France. Orso della Rebbia, à peine débarqué en Corse, se trouve en compagnie de Sir Nevil et de sa fille, lorsque le préfet vient rendre visite à ces derniers à leur hôtel (il s’agit de « visiteurs de marque », qui ont droit à des égards).

 

A cette occasion le préfet , qui craint qu’Orso della Rebbia ne soit revenu pour venger son père, sonde ses intentions.

Le préfet commence par une réflexion qui lui attire une réponse plutôt aigre d’Orso :

 « — Vous avez été trop longtemps dans l’armée française, pour ne pas devenir tout à fait Français, je n’en doute pas, monsieur. »

« Orso, un peu piqué, répliqua : — Pensez-vous, monsieur le préfet, qu’un Corse, pour être homme d’honneur, ait besoin de servir dans l’armée française ?

— Non, certes, dit le préfet, ce n’est nullement ma pensée : je parle seulement de certaines coutumes de ce pays-ci, dont quelques-unes ne sont pas telles qu’un administrateur voudrait les voir.

Cette passe d’armes est ainsi commentée par Mérimée :

« Ce n’est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu’ils appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette prétention, ils la justifient assez bien pour qu’on la leur accorde. »

Mérimée utilise l’expression « grande nation » (sans majuscule d’ailleurs) qui, depuis la révolution française (en fait, il semble que l’expression date du Directoire*) désignait la France. Répétée avec complaisance par les Français (du moins ceux qui étaient sensibles à une forme de chauvinisme), on peut penser qu’à l’étranger, l’expression était prise avec ironie. Ici, il semble bien que Mérimée adopte un point de vue ironique sur la prétention française à constituer « la grande nation ».

                                                                             * Voir l'étude détaillée de Jean-Yves Guiomar, Histoire et significations de « la Grande Nation » (août 1797-automne 1799) : problèmes d’interprétation https://books.openedition.org/irhis/1705

                                                                               

On retrouve l’expression dans une autre œuvre de Mérimée , une pièce de théâtre extraite du Théâtre de Clara Gazul (Mérimée avait publié un ensemble de pièces sous un pseudonyme féminin au début de sa carrière).

Dans la pièce intitulée Les Espagnols en Danemark, il évoque la situation (historique) d‘une brigade espagnole envoyée au Danemark à l’époque où Napoléon contrôlait l’Espagne. Les Espagnols, dirigés par le général marquis de la Romana, savent qu’en Espagne une insurrection a commencé contre Napoléon et veulent y participer. Ils arriveront à quitter le Danemark, transportés par la flotte anglaise et participeront à la lutte contre les Français (La Romana sera d’ailleurs fusillé par les Français). Ce départ des Espagnols est le sujet de la pièce.

 

Au début de la pièce, Don Juan Diaz, l’aie camp du général espagnol, reçoit la visite du résident français (représentant du gouvernement impérial) un personnage prétentieux et  superficiel. Les deux hommes échangent des propos aigre doux.

 Le résident demande si Don Juan a lu la proclamation du grand duc de Berg (le maréchal Murat) et Don Juan lui répond : que m’importe le grand duc de Berg, ce sont des nouvelles de nos familles que nous attendons.

 Selon le résident, l’Espagne connaitra le progrès grâce à Napoléon qui fait briller « le soleil de la civilisation », ce à quoi Don Juan répond : nous autres Espagnols préférons l’ombre

 Le résident estime que l’Espagne a besoin de la philosophie française « pour vous débarrasser de vos superstitions – mais vous n’avez sans doute pas lu Voltaire ? ».

 Au contraire, répond Don Juan, nous apprécions la philosophie. Mais moins les 80 000 soldats qui viennent nous l’imposer.

 Finalement le résident va déjeuner et Don Juan lui lance : « Bon appétit – il en faut pour boire le café de la grande nation ». Sa remarque fait allusion au fait qu’en raison du blocus maritime, le vrai café n’arrive plus et on doit se contenter de médiocres produits de substitution, mais elle acquiert presque un sens symbolique.

 

Dans cette scène il est clair que Mérimée est du côté de l’Espagnol, personnage positif confronté au personnage du résident français, prétentieux et utilisant la langue de bois officielle. Il est donc probable que dans Colomba l’expression « la grande nation » est utilisée avec une ironie équivalente.

 Pourtant, Orso della Rebbia n’apparait pas comme un porte-parole d’un quelconque nationalisme corse. Il est d’ailleurs admirateur de Napoléon, tout en observant que la plupart des Corses ne l’apprécient pas beaucoup – autre différence paradoxale avec les Français :

 « — Vous savez, mademoiselle, que nul n’est prophète en son pays. Nous autres, compatriotes de Napoléon, nous l’aimons peut-être moins que les Français. Quant à moi, bien que ma famille ait été autrefois l’ennemie de la sienne, je l’aime et l’admire. *»

                           * La sympathie d’Orso pour Napoléon n’est pas incompatible avec son appartenance à l’oppostion libérale au régime de la Restauration :« en sa qualité de libéral, Orso ne voulait point parler à un satellite du pouvoir » (le préfet). A l’époque, bonapartisme et libéralisme tendaient à se confondre ou au moins à se conforter mutuellement. Mérimée avait lui aussi été un libéral sous la Restauration.

 

Pas plus dans Colomba que dans ses Notes de voyage, Mérimée ne parle de Paoli. Pourtant les voyageurs en Corse de la première moitié du 19 ème siècle (Valéry en 1837, ou l’Allemand Gregorovius en 1854 - récit d’un séjour en 1850), notent la persistance de l’affection des Corses pour Paoli. Le seul personnage de l’histoire corse récente (18ème siècle) évoqué dans Colomba est l’éphémère roi Théodore (Colomba offre à mIss Nevil un stylet que le roi Théodore avait offert à sa famille). On sait que pendant son voyage en Corse, Mérimée essaya de se procurer des monnaies du roi Théodore et de Paoli pour un ami collectionneur.

 

Sa vision politique de la Corse se borne donc à reconnaître que les Corses constituent une nation (sans employer expressément le mot ; il utilise le mot de « nationalité ») ou un « peuple » à part, nullement flatté d’appartenir à la nation française, ce qui est déjà beaucoup, sans évoquer de nationalisme actif ou militant ou de séparatisme.

  Les formules de Mérimée sont plus radicales que celle d’Alexandre Dumas dans Les Frères corses (1844) qui note seulement : la Corse est un département français mais la Corse n’est pas encore la France (Dumas dédie son roman à Mérimée).

 

 

 

COLOMBA, UN STÉRÉOTYPE DE LA FEMME CORSE ?

 

 

004

 Ajaccio, illustration extraite du livre  de Thomas Forester, Rambles in Corsica and Sardinia, 1858 (excursions en Corse et en Sardaigne).

Projet Gutemberg.

https://www.gutenberg.org/files/28510/28510-h/28510-h.htm

 

 

 

 

Avec le personnage de Colomba, Mérimée a-t-il donné de la femme corse une image réductrice et en même temps excessive par sa violence? Colomba est souvent présentée comme mue par le seul désir de la vengeance. Dans l’imaginaire collectif, c’est une figure sombre vêtue de noir, elle incarne une société où la pulsion de mort serait plus importante que la pulsion de vie. On la compare fréquemment à Electre, héroïne de tragédie grecque qui venge son père Agamemnon.

Mais si on lit sans préjugé le roman, le désir de vengeance de Colomba est parfaitement compréhensible : étant présente au village lors de la mort de son père, à la différence de son frère, Colomba est convaincue de la culpabilité des Barricini par des indices qui ne peuvent pas constituer des preuves pour la justice. Son intime conviction de leur culpabilité lui inspire le désir, naturel, de punir les meurtriers de son père. Mais selon la tradition, ce devoir incombe à son frère, et Colomba profite de toutes les occasions pour lui rappeler son devoir, provoquant l’agacement d’Orso :

«  — Cela devient de la folie, se dit Orso. Mais il ne répondit rien pour éviter toute discussion. »

Sa description physique est celle d’une très belle jeune fille qui, malgré des habits de deuil, ne manque pas de séduction. Mérimée la décrit ainsi lorsqu’elle apparaît pour la première, fois, venue rejoindre son frère à Ajaccio:

« …une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de petite taille, mais vigoureux (…) La beauté remarquable de la femme attira d’abord l’attention de miss Nevil. Elle était grande, blanche [le teint blanc], les yeux bleu-foncé, la bouche rose, les dents comme de l’émail. Dans son expression on lisait à la fois l’orgueil, l’inquiétude et la tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro, que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la tête. Son costume était propre [au sens de correct], mais de la plus grande simplicité. »

                                                                   * Le mezzaro (ou mesero, il existe d’autres orthographes) est un voile coloré, le plus souvent avec un motif d’arbre de vie, qui était porté par les femmes génoises. On voit qu’ici il est noir. De plus le mezzaro classique est en coton ou lin et non en soie. Le voile porté par Colomba est jugé très seyant par Mérimée et n’empêche pas de voir ses torsades de cheveux châtains. Dans ses Notes de voyage, Mérimée indique (on lui en laisse la responsabilité) que les Corses « de pure race » (de l’intérieur) sont généralement châtains avec des reflets blonds, tandis que sur les côtes ils ont le type ligure (sur le mezzaro, voir annexe 3)

 

On sait que Mérimée s’est (en partie) inspiré de faits et de personnes réels pour son roman. Il a ainsi rencontré la protagoniste d’une affaire de vendetta qui s'était déroulée à Fozzano, Mme Colomba Carabelli, veuve Bartoli. Il retient le prénom de celle-ci, mais c'est la fille de Colomba Bartoli qui lui inspire le personnage de Colomba*. Il rencontra aussi à Sartène un autre personnage qui avait tué ses deux agresseurs de la famille ennemie (et devait être tué qelques années après).

                                  * Il semble que le frère de Mme Bartoli s'appelait Orso et était lieutenant. Mérimée le connaissait peut-être avant son voyage en Corse.

 

Dans la lettre (déjà citée) à son ami, le naturaliste et amateur d’antiquités avignonnais Esprit Requien, Mérimée décrit  ainsi la fille de Mme Carabelli :

 « …20 ans, belle comme les amours, avec des cheveux qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, des lèvres de tonnerre de Dieu, cinq pieds trois pouces [1,72m] …j’en suis ensorcelé ». Il précise qu’il l’a embrassée sur la bouche en partant – mais c’est une coutume corse selon lui.

https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html

 Il semble que Mérimée rajeunisse aussi la fille de Mme Carabelli. Sur le modèle de Colomba, et plus généralement l'image de la femme corse, voir quelques mots en annexe 1.

 

 

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Edward Lear (1812-1888), Vue de Vico.

L'écrivain et peintre anglais Edward Lear, surtout connu comme aquarelliste, a laissé de nombreuses vues de la Corse qu'il visita en 1868-68. Il publia en 1870 son Journal of a Landscape Painter in Corsica (journal d'un peintre de paysages en Corse). Poète, Edward Lear fut célèbre pour ses courtes poésies (limericks) dans le genre du nonsense; un de ses poèmes est intitulé There was a young lady of Corsica, il y avait une jeune dame de Corse. Amoureux des pays méditerranéens, il mourut à San Remo où il s'était établi.

https://www.the-tls.co.uk/articles/public/poem-week-edward-lear-corsica/

 

 

 

 

 

COLOMBA, FÉE OU MÉNAGÈRE IDÉALE ?

 

 

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Une jeune fille corse (vers 1920 ?). Sa tenue est moins austère que la plupart des représentations de jeunes filles corses de l'époque.

Site La Corse d'antan.

https://lacorsedantan.com/type/gallery/page/2/

 

 

 

 

Mérimée ne décrit nullement Colomba comme un personnage tragique, mais au contraire avec une ironie affectueuse, ainsi lorsqu’elle recopie pour miss Nevil (sans doute en italien, langue écrite de la Corse à l’époque) le texte d’une sérénade qu’elle vient d’improviser

« Il y avait bien encore quelques observations à faire sur l’orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus d’une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanité fraternelle d’Orso était au supplice. »

On pourrait disserter sur le rôle de la femme en Corse tel qu'il ressort de Colomba; rien n'indique d’ailleurs, que Mérimée ait voulu faire de son héroïne un modèle de la femme corse et non un cas particulier. On peut au moins en dire qu’elle apparait parfois comme le vrai chef de famille (rôle qu’elle a effectivement joué pendant que son frère était sur le continent, après la mort de son père, comme l’indiquent certains passages) et prend les décisions qu’il faut pour arriver au but qu’elle se propose. Elle n’hésite pas à recourir à la provocation, lorsqu’elle fend l’oreille d’un cheval appartenant aux della Rebbia pour faire accuser les Barricini. Le préfet, de passage à Pietranera, espère réconcilier les della Rebbia et les Barricini. Il voit bien que Colomba est le principal obstacle à tout accommodement :

— Mademoiselle est le tintinajo de la famille, à ce qu’il paraît, dit le préfet d’un air de raillerie.

(le tintinaju est le bélier qui porte la cloche, le chef du troupeau).  Et après l’entrevue organisée par Colomba avec les bandits, qui fournissent des preuves de la duplicité des Barricini, la réconciliation souhaitée par le préfet devient impossible et  le préfet lance à Colomba: « Mademoiselle della Rebbia… que de malheurs vous avez préparés peut-être aujourd’hui ».

Colomba sait se montrer espiègle ou astucieuse selon les moments.

Après la violente altercation avec les Barricini au domicile des della Rebbia en présence du préfet, Colomba, qui a mis en fuite les Barricini en apparaissant armée d’un fusil, redevient une parfaite maîtresse de maison :

« — Monsieur le préfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se fait tard, nous feriez-vous l’honneur de déjeuner ici ?

Le préfet ne put s’empêcher de rire. »

Capturée un moment avec miss Nevil par les voltigeurs alors qu’elles viennent de rendre visite à Orso, blessé, Colomba n’est pas effarouchée par leurs plaisanteries (les voltigeurs pensent qu’ils ont capturé les maîtresses des bandits) et au contraire les mène en bateau, leur faisant croire que miss Nevil est la nièce du préfet ou que le célèbre bandit Poli est dans les environs (ce qui ne donne pas envie aux voltigeurs de s’attarder). Mérimée donne d’autres exemples de son espièglerie ou de sa drôlerie.

Colomba a aussi l’esprit pratique et ayant senti que son frère est probablement amoureux de Miss Nevil, elle envisage posément les avantages matériels de ce mariage : « Puis elle demandait si le colonel était aussi riche qu’il le paraissait, si mademoiselle Lydia était fille unique. (…) Si j’étais à votre place, Orso, je n’hésiterais pas, je demanderais miss Nevil à son père… (Orso levait les épaules.) De sa dot j’achèterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas de chez nous… »

Son esprit pratique ne l’abandonne jamais, par exemple lorsque les partisans des della Rebbia sont prêts à en découdre contre la faction des Barricini :

« Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites [ses partisans] qu’avant de se mettre à l’œuvre chacun allait recevoir d’elle un grand verre d’anisette ».

Apprenant que Sir Thomas Nevil et sa fille vont arriver, Colomba propose de leur offrir en spectacle l’attaque de la maison ennemie des Barricini, tout en s’occupant, en bonne ménagère, de confectionner « le bruccio » (exactement : brocciu, la brousse)

« Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d’un assaut contre la maison de nos ennemis ?

— Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba ? Tu aurais été un excellent militaire.

— Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio. »

Lorsque Lydia Nevil annonce à son père qu’elle souhaite épouser Orso, Colomba propose au colonel de se taper dans la main pour sceller l’accord, comme pour une vente :

« Est-ce fait, colonel ? Nous frappons-nous dans la main ?

— On s’embrasse dans ce cas-là, dit le colonel. »

A la fin de l’histoire, Colomba est presque devenue une mondaine, elle est courtisée par des officiers anglais. Un autre mariage anglo-corse en perspective ?

« — Moi ! me marier ? Et qui donc élèverait mon neveu… quand Orso m’en aura donné un ? qui donc lui apprendrait à parler corse ? (…)

— Attendons d’abord que vous ayez un neveu ; et puis vous lui apprendrez à jouer du stylet, si bon vous semble.

— Adieu les stylets, dit gaiement Colomba ; maintenant j’ai un éventail, pour vous en donner sur les doigts quand vous direz du mal de mon pays. »

Mais cette nouvelle Colomba redevient impitoyable lorsqu’elle se retrouve en présence du vieux Barricini, recueilli par des parents dans une ferme en Italie

Après avoir savouré le désespoir du vieil homme, Colomba revient rejoindre le colonel, resté à manger des fraises : « Mais, colonel Nevil, laissez donc des fraises pour mon frère et pour Lydia. » 

Parfois elle apparait comme une figure de légende ; ainsi lorsque les partisans des Barricini tirent sur la maison des della Rebbia, après qu’on ait ramené les corps des fils Barricini tués par Orso, elle apparaît sur le seuil : « — Lâches ! s’écria-t-elle, vous tirez sur des femmes, sur des étrangers ! [les Nevil sont sur place] Êtes-vous Corses ? êtes-vous hommes ? (…) Allez, allez pleurer comme des femmes, et remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang ! »

Il y avait dans la voix et dans l’attitude de Colomba quelque chose d’imposant et de terrible ; à sa vue, la foule recula épouvantée, comme à l’apparition de ces fées malfaisantes dont on raconte en Corse plus d’une histoire effrayante dans les veillées d’hiver. »

Mais le climat tragique ne dure pas longtemps : «  …les deux factions étaient privées de leurs chefs, et les Corses, disciplinés dans leurs fureurs, en viennent rarement aux mains dans l’absence des principaux auteurs de leurs guerres intestines. D’ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succès, contint sa petite garnison [ses partisans qui ont pris position dans la maison della Rebbia] ».

Colomba est donc loin d’être une figure tragique écrasée par la fatalité ou une femme victime passive des impératifs insensés d’une société patriarcale. Malicieuse, parfois taquine, habituée aux dangers, elle sait diriger son monde pour arriver à son but, sans jamais perdre de vue l’intérêt moral et matériel de la famille*. Mérimée lui ajoute une touche de cruauté envers l’ennemi qui nuance son portrait largement positif.

                                                                                             * Dans une première version du roman, Mérimée accentuait l'aspect "intéressé" de Colomba, qui organisait une sorte de guet-apens (?) pour obliger son frère et Miss Nevil à se marier, ayant en vue l'intérêt familial. Mérimée a  donné à lire cette version à une amie qui jugea désagréable que le personnage qui avait des idées si nobles puisse être aussi capable de manigances intéressées. Mérimée modifia son récit, avec regret: l'idée qu'il se faisait du personnage était bien celle d'une fille "double", se donnant entièrement au but de venger son père  mais aussi  très pragmatique, cherchant à accroître la prospérité de sa famille même par des moyens discutables. Même pour venger son père, Colomba a recours à des manipulations, comme lorsqu'elle fend l'oreille d'un cheval des della Rebbia, de façon à faire accuser les Barricini.

 

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 Colomba, bande dessinée de F. Bertocchini (scénario) et Sandro (dessin), 2012, DCL éditions, rééd. 2017.

http://andret.free.fr/atm/merimee_colomba.htm

 

 

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Jusque dans les années 50, la représentation des jeunes filles corses montre le plus souvent une jeune fille en habits de deuil, si bien que ceux-ci finissent (à tort) par être assimilés à une tenue folklorique. Le modèle est rarement souriant. La référence à Colomba parait  implicite.

Carte postale avec vue de Bastia, années 1950 ?

Vente e-bay.

 

 

 

 

UNE SOCIÉTÉ TRAGIQUE ?

 

 

 

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Auguste Emeric, Vue d'Ajaccio (vers 1850). Musée Fesch. Noter les personnages féminins enveloppés dans des vêtements très couvrants (à définir : s'agit-il de mezzaro, de faldetta ?). Quant la Corse ressemble à l'Orient...(mais le peintre a peut-être accentué cette ressemblance pour un effet exotique).

 Site Let's talk about Corsica.

 http://letstalkaboutcorsica.com/blog/wp-content/uploads/2014/04/Auguste-Emeric-Vue-dAjaccio-vers-1850-MFA-2007.1.13-copyright-RMN.jpg

 

 

 

 

 

Symétriquement à la figure de Colomba, on reproche à Mérimée une présentation biaisée de la société corse.

S’agit-il d’une société tragique ? La façon de raconter de Mérimée désarme bien souvent le tragique de l’histoire et présente les choses et les gens sous un jour ironique ou comique. Mérimée (quelle qu’aient été ses sentiments profonds sur la vie) préfère voir le monde sous des couleurs gaies. Son récit est truffé de notations plaisantes. On a en déjà vu passer beaucoup au fil des rubriques précédentes.

Mérimée décrit l’ambiance d’un village corse, avec ses habitants (et ses oisifs) aux aguets de tout ce qui se passe :

« Enfin, on vit s’ouvrir la porte de la maison Barricini ; le préfet, en habit de voyage, sortit le premier, suivi du maire et de ses deux fils. Quelle fut la stupéfaction des habitants de Pietranera, aux aguets depuis le lever du soleil pour assister au départ du premier magistrat du département, lorsqu’ils le virent, accompagné des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et entrer dans la maison della Rebbia. — Ils font la paix ! s’écrièrent les politiques du village. » .

Même drôlerie, mêlée aux détails tragiques, lorsqu’il raconte le retour au village des cadavres des fils Barricini, tués par Orso :

« On rapportait à l’avocat Barricini les cadavres de ses enfants, chacun couché en travers d’une mule que conduisait un paysan. Une foule de clients* et d’oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait les gendarmes qui arrivent toujours trop tard, et l’adjoint [au maire], qui levait les bras au ciel, répétant sans cesse : — Que dira M. le préfet ! ».

                                                       * Au sens latin : personne qui se met sous la protection d’une famille puissante, partisan.

Pourtant la description continue avec cette fois des notations pathétiques :

« Quelques femmes, entre autres une nourrice d’Orlanduccio, s’arrachaient les cheveux et poussaient des hurlements sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moins d’impression que le désespoir muet d’un personnage qui attirait tous les regards. C’était le malheureux père, qui, allant d’un cadavre à l’autre, soulevait leurs têtes souillées de terre, baisait leurs lèvres violettes, soutenait leurs membres déjà roidis, comme pour leur éviter les cahots de la route. »

Mais Mérimée ne reste pas longtemps sur ce mode, il préfère la drôlerie et l’ironie, parodiant les formules journalistiques (toujours d’actualité, d’ailleurs) : 

« Quelques mois après le coup double qui plongea la commune de Pietranera dans la consternation (style de journaux),… »

Les dialogues sont souvent comiques, comme cet échange entre le colonel Nevil et le préfet :

«— Cet Orlanduccio, dit le colonel, a refusé de se battre comme un galant homme.

— Ce n’est pas l’usage ici. On s’embusque, on se tue par derrière, c’est la façon du pays. »

Le colonel Nevil contribue à l’humour du texte lorsqu’il applique les usages britanniques à la Corse : après la mort violente des frères Barricini, il se demande s’il y aura une enquête du coroner.

Les échanges entre Orso et les bandits, la rencontre improbable du préfet avec les bandits venus témoigner sur la culpabilité des Barricini, l’enthousiasme exubérant et exaspérant des bergers d’Orso, prêts au combat contre le Barricini, qui se font rabrouer par Orso après avoir tué un cochon appartenant aux Barricini (« innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini »), fournissent des occasions de drôlerie et de cocasserie.

Miss Nevil, jeune « Anglaise » de bonne famille (même si elle est Irlandaise), telle qu’on se l’imagine à l’époque, rose et rougissante, est capable d’ironie. Ainsi lorsqu’elle rêve à son amour naissant pour Orso :

« Il m’aime, j’en suis sûre… C’est un héros de roman dont j’ai interrompu la carrière aventureuse… Mais avait-il réellement envie de venger son père à la corse ?… C’était quelque chose entre un Conrad [héros tourmenté d’un poème de Lord Byron]  et un dandy… J’en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse !… » (il faut sans doute comprendre : un dandy habillé de façon provinciale).

Miss Nevil est ravie d’avoir vu un préfet (spécialité française) : « Il fallait, dit miss Lydia, que j’allasse en Corse pour apprendre ce que c’est qu’un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable ».

Même ironie, doublée peut-être d’un stéréotype naissant, sur la politesse inquiétante des bandits :

«  Le chirurgien arriva un peu tard. Il avait eu son aventure sur la route. Rencontré par Giocanto Castriconi [un des bandits], il avait été sommé avec la plus grande politesse de venir donner ses soins à un homme blessé ».

 « — Docteur, dit le théologien [Castriconi est un ancien étudiant en théologie] en le quittant, vous m’avez inspiré trop d’estime pour que je croie nécessaire de vous rappeler qu’un médecin doit être aussi discret qu’un confesseur. — Et il faisait jouer la batterie de son fusil. — Vous avez oublié le lieu où nous avons eu l’honneur de nous voir. Adieu, enchanté d’avoir fait votre connaissance. »

Même drôlerie lorsque les voltigeurs font au préfet le récit homérique «  du terrible combat livré contre les brigands, combat dans lequel il n’y avait eu, il est vrai, ni morts ni blessés, mais où l’on avait pris une marmite, un pilone [manteau typiquement corse] et deux filles qui étaient (...) les maîtresses ou les espionnes des bandits [il s’agit de Colomba et de miss Nevil] ».

La bonne humeur partout présente est un parti pris de Mérimée. Dès lors il est impossible de discerner la vraie nature de la société corse, présentée par Mérimée comme un pays où, si on excepte les coups de fusil, la vie est relativement douce. L’image elle est biaisée par le fait que les personnages principaux appartiennent à la classe supérieure ? Les gens du peuple apparaissent comme des figurants, ainsi les pittoresques bergers de la famille della Rebbia, dont la vie parait assez facile. Quant aux bandits, ils n’ont aucun désir de changer de vie, même si Colomba les plaint par temps d’orage.

Pour beaucoup, ça parait une image bien trop souriante.

Enfin, la vie en Corse, tout de même dangereuse, ne semble convenir qu’aux Corses : malgré son sang-froid britannique, Sir Thomas Nevil le remarque, après avoir donné son approbation au mariage de sa fille avec Orso :

« — À la bonne heure, dit le colonel, c’est un brave garçon ; mais, par Dieu ! nous ne demeurerons pas dans son diable de pays ! ou je refuse mon consentement. »

Il est vrai que sa remarque est amenée par ses expériences : à Pietranera, les Nevil sont tombés en pleine guerilla sinon urbaine, du moins villageoise, ils sont présents chez les della Rebbia lorsque des partisans des Barricini tirent sur la maison.

 

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 Edward Lear (1812-1888), Sartène, aquarelle.

Water colour world

https://www.watercolourworld.org/painting/sart%C3%A8ne-corsica-tww001334

 

 

 

 

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 Sartène.

Mérimée visita la ville et lui donna son surnom de "plus corse des villes corses". A Sartène, il sympathisa avec Jérôme Roccaserra, protagoniste d'une vendetta célèbre. Il avait tué deux hommes du groupe opposé en se défendant lors d'une embuscade tendue par ses ennemis (comme Orso dans le roman), mais il devait être tué quelques années après. Quand il apprit la nouvelle de sa mort, Mérimée écrivit à Etienne Conti, un autre de ses amis corses : "je suis très en colère contre votre pays". La vendetta dans la vraie vie était moins plaisante que dans le roman.

 

 

 

 

LES « ANTI-MÉRIMÉE »

 

 

La vision de la Corse par Mérimée a provoqué chez beaucoup de Corses (aujourd’hui plus qu’hier, semble-t-il) un sentiment d’agacement, autour de l’idée que Mérimée avait donné une image fausse et folklorique de la Corse, qu’il n’avait pas exprimé « la vérité » du pays, mais l’image que les « continentaux »* amateurs de pittoresque s’en faisaient.

                                              * Observons ici que le terme « continentaux » ou la désignation de la France comme « le continent » ne semble pas un usage provenant des Corses eux-mêmes. On trouve l’expression chez Mérimée et chez d’autres auteurs de son époque comme le professeur de médecine Fée. On la trouve dans l’article de la Revue trimestrielle de 1828 (écrit sans doute par un Corse, mais qui cite des textes antérieurs d’auteurs français utilisant l’expression).

 

Pour Ange Pomonti, « il s'agit d'une vision exogène – plus exactement parisienne – de la Corse, engendrée par la vogue du romantisme européen et sa quête intarissable d'exotisme. En dépit de figures et de thèmes locaux, tout concourt à chanter l'archaïsme et à exhausser la violence, symbole singulièrement honorable de cette île sauvage encore préservée des méfaits de la civilisation corruptrice ». (Ange Pomonti, Le plurilinguisme comme élément structurant de l'objet « littérature corse », Lengas, 81 | 2017).

https://journals.openedition.org/lengas/1216

 

Parmi les « Anti-Mérimée », on trouve l’auteur corse contemporain Marc Biancarelli. Pourtant, aussi bien son livre (écrit en corse et traduit en français) Murturiu*, que son livre (écrit directement en français) Les Orphelins de Dieu, traitent bien des thèmes qui paraissent constituer les stéréotypes tellement dénoncés par les Corses eux-mêmes, la violence, le banditisme (même si les "bandits d'honnneur" ont laissé place aux petits voyous et aux caïds), la vengeance.

                                                                 * En Corse, murturiu signifie le glas mais aussi l’avis de décès.

Murturiu (2009 édition corse, 2012 éd.en français), qui se déroule dans la Corse contemporaine, est le récit d’une vengeance (ou plus exactement, de tout ce qui aboutit à cette vengeance) : des voyous amoraux et ultra-violents assassinent horriblement un simple d’esprit qui vit dans une maison isolée dans la montagne. Le frère de la victime et quelques amis le vengeront sans s’en remettre à la police et à la justice. Le narrateur, un libraire, qui est l’un des vengeurs, assiste autour de lui à la décomposition de la société corse. Des flash-backs permettent de faire remonter le début de cette décomposition à la guerre de 14 et à ses conséquences (ou peut-être est-ce seulement une nouvelle étape dans le malheur de la Corse, car Biancarelli ne fait pas partie de ces auteurs qui explicitent leurs intentions). La modernité ne semble avoir touché la Corse que pour rendre sa situation pire qu’elle n’était déjà.

Dans un autre roman de Marc Biancarelli, Les Orphelins de Dieu (2014), l’action se déroule au 19ème siècle, à peu près au moment où Mérimée visite la Corse. Ici encore, l’intrigue tourne autour d’une histoire de vengeance. Une bande de criminels abjects, composée des membres d’une fratrie, mutile atrocement un berger pour le voler. Sa sœur Venerande, une adolescente, entreprend de le venger. Elle recrute un vieux bandit, rescapé d’une bande de hors-la-loi autrefois redoutable*, Ange Colomba surnommé Inferno. Cet homme a priori sans scrupule, et qui se sait malade, accepte le travail que lui confie la soeur, qui viendra avec lui. Peu à peu cette vengeance est vue par lui comme le rachat de sa vie passée, dans la prévision de sa mort prochaine. Entre retours en arrière sur les violences commises par la bande de Colomba (au départ une troupe se donnant des buts vaguement politiques, qui devient prisonnière de sa violence), et les atrocités de la période ultérieure, il en résulte une image très noire de la Corse, dans un milieu désespéré qui semble abandonné par Dieu, d’où le titre. Pourtant justice sera faite. Inferno, qui est mourant, est amené par Venerande chez les franciscains. Il y mourra (peut-être) apaisé.

                                                   * Il s’agit de la bande de Théodore Poli qui est évoquée (sur un ton on s’en doute, plus primesautier), par Mérimée dans Colomba (Colomba fait peur aux voltigeurs en leur parlant de la présence possible de Poli à proximité).

 

Connaisseur de la littérature corse (et l’un des dirigeants nationalistes), Jean-Guy Talamoni, aujourd’hui président de l’assemblée de Corse, évoque ainsi le roman de Biancarelli Les Orphelins de Dieu, attribuant à Biancarelli la qualification d’anti-Mérimée, comme son livre serait l’anti-Colomba, ainsi que le suggère le nom donné à son personnage de bandit violent et tourmenté :

« Orphelins de Dieu »: Biancarelli, l’anti-Mérimée

(…) Il apparaît donc que le texte de Marc Biancarelli se situe en opposition à la littérature romantique française sur la Corse, et rejoint sur bien des points les auteurs corses qui l’ont précédé..

Cette Corse là n’est pas nécessairement la vôtre, ni la mienne.  Elle ne vous paraîtra peut-être pas conforme à la réalité d’aujourd’hui, ni à celle d’hier telle qu’elle nous a été racontée par nos anciens. Peu réelle, peut-être, mais terriblement vraie, au moins le temps d’une lecture.»

(texte publié initialement dans La Corse, supplément au quotidien Corse-Matin, le 26 septembre 2014)

http://jeanguytalamoni.over-blog.com/article-orphelins-de-dieu-biancarelli-l-anti-merimee-124679636.html

 

Ainsi, ce qui peut être reproché à Mérimée, ce n’est pas d’avoir parlé de violence, de bandits ou de vengeance, qui sont ou ont été des réalités de la vie en Corse, mais de l’avoir fait de façon facile, superficielle et folklorique, ignorant consciemment ou inconsciemment le côté sombre de de l’existence corse.

Pourtant, J-G. Talamoni reconnait que la Corse ultra-violente et désespérée de Biancarelli n’est peut-être pas vraie, « sauf le temps d’une lecture », qu’elle n’est pas conforme à celle qui « nous a été racontée par nos anciens ». Elle ne serait donc pas plus vraie que la Corse souriante, malgré ses drames, de Mérimée.

Eugène Gherardi, professeur à l’université de Corse, dans son article L’œil des voyageurs français, Mérimée et la question du stéréotype (in La Corse et le tourisme, catalogue d’exposition, Musée de la Corse 2006) note que les Corses à l’époque de Mérimée firent l’éloge de son œuvre (« image exacte et parfaite », selon l’avocat Etienne Conti). E. Gherardi déclare : « On peut discuter l’interprétation que Mérimée fait de la Corse et des Corses. Mais s’en offusquer ? au nom de quoi un homme de lettres se priverait-il de son imagination ? ».

Mais, au-delà de la liberté de l’auteur, Colomba révèle manifestement une forme de connivence avec la Corse et les Corses, et rien n’indique que cette connivence s’adresse à un pays ou des habitants qui seraient sortis de la seule imagination de Mérimée, même s’ils sont nécessairement vus à travers le prisme de sa personnalité et de son esthétique.

 

 

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 Edward Lear (1812-1888), Forêt de Valdoniello

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edward_Lear_-_The_Forest_of_Valdoniello,_Corsica_-_Google_Art_Project.jpg

 

 

 

 

 

CORSE, FRANCE, ESPAGNE

 

 

Doit-on reprocher à Mérimée un regard français ou parisien sur la Corse ?

Dans Colomba ou dans les Notes d'un voyage en Corse, Mérimée oppose (au sens neutre du mot) fréquemment la Corse et la France, les Corses et les Français.

Mais lorsqu’il parle de la France, Mérimée est bien conscient que celle-ci n’est pas un ensemble homogène. On en a le témoignage dans sa présentation d’Avignon, dans ses Notes d’un voyage dans le Midi de la France (1835).

« En arrivant à Avignon, il me sembla que je venais de quitter la France. Sortant du bateau à vapeur, je n'avais pas été préparé par une transition graduée à la nouveauté du spectacle qui s'offrait à moi: langage, costumes, aspect du pays, tout paraît étrange à qui vient du centre de la France. Je me croyais au milieu d'une ville espagnole. »

Cette phrase est parfois commentée comme une preuve du parisianisme de Mérimée (d'autant que par "centre de la France", il vise sans doute l'Ile-de-France !); de façon assez superficielle et convenue, on s'empresse de critiquer l'attitude de Mérimée envers "le Midi", qu'on suppose méprisante. Mais la phrase suivante ne laisse pas de doute sur la pensée véritable de Mérimée :

« Les murailles crénelées, les tours garnies de mâchicoulis, la campagne couverte d'oliviers, de roseaux, d'une végétation toute méridionale, me rappelaient Valence et sa magnifique Huerta, entourée, comme la plaine d'Avignon, d'un mur de montagnes aux profils déchiquetés, qui se dessinent nettement sur un ciel d'un azur foncé. »

Mérimée compare donc Avignon et sa campagne à l’Espagne, le pays qu’il affectionne le plus (ici, le pays valencien) La comparaison continue :

« La rue, pour les Espagnols, c'est le forum antique; c'est là que chacun s'occupe de ses affaires, conclut ses marchés, ou cause avec ses amis. Les Provençaux, comme eux, semblent ne regarder leur maison que comme un lieu d'abri temporaire, où il est ridicule de demeurer lorsqu'il fait beau. Enfin, la physionomie prononcée et un peu dure des Avignonnais, leur langage fortement accentué, où les voyelles dominent, et dont la prononciation ne ressemble en rien à la nôtre, complétaient mon illusion et me transportaient si loin de la France, que je me retournais avec surprise en entendant près de moi des soldats du Nord qui parlaient ma langue. »

Être « loin de la France » n’est donc nullement péjoratif pour Mérimée, puisqu’il se sent transporté dans le pays de sa préférence : Mérimée a fait de nombreux séjours en Espagne, pays qui tient dans son imaginaire et son esthétique le rôle que l’Italie tenait pour son ami Stendhal.

La représentation de l’Espagne par Mérimée entraîne le même type de malentendus que sa représentation de la Corse. Mérimée a aimé l’Espagne (et donc les Espagnols). Pourtant, en Espagne, on l’a critiqué pour avoir là aussi créé des stéréotypes et donné une fausse image du pays.

Il faut ajouter que Mérimée était conscient de la diversité de l’Espagne. Dans une lettre à Stendhal en 1835, il écrit : « On ne parle guère espagnol à Valence mais tout le monde l'entend [le comprend], tandis qu'à Barcelone presque tout le monde parle catalan et peu entendent l'espagnol». Cela « fait enrager » Mérimée qui ne parle que l’espagnol, mais cela ne signifie pas qu’il méprise le catalan *.

                                              * Voir ici cette lettre http://jeanlouisprat.over-blog.com/2016/02/merimee-sur-l-espagne-et-sur-la-catalogne.html. On peut être choqué par certaines expressions de Mérimée mais dans sa correspondance, il n'est pas tenu à brider son expression. 

Loin de déprécier les langues « minoritaires », il fait dire au basque Don José dans Carmen : «  Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir… ». Notons que le « pays étranger » où se trouve Don José quand il entend Carmen lui parler en basque, c’est l’Andalousie.

En Espagne, Mérimée s’informa aussi des coutumes des Gitans et de leur langue, et fut très fier d'être accepté par eux.

 

Dans une présentation universitaire, on peut lire ce compte-rendu d’un ouvrage récent de Jean Canavaggio, Les Espagnes de Mérimée :

« J. Canavaggio a choisi d’introduire un pluriel dans le titre. Il est vrai que « l’Espagne de Mérimée » a servi longtemps et sert encore parfois, outre Pyrénées, à dénoncer l’image dégradante que Carmen aurait contribué à imposer, celle d’une Espagne peuplée de gitanes et de toreros, bref une « España de pandereta » [Espagne de tambourins]. On sait que l’accusation ne tient pas et qu’elle est doublement injuste, (…). Il existe donc bien au moins deux « Espagnes de Mérimée » : celle de ses détracteurs et celle que Mérimée a aimée tout au long de sa vie avec une constance remarquable, celle qui lui a inspiré des œuvres qui, lues sans préjugés, dessinent de l’Espagne une image à la fois authentique et magnifiée. » (Michel Garcia, « Jean Canavaggio, Les Espagnes de Mérimée », Bulletin hispanique,119/1/, 2017, http://journals.openedition.org/bulletinhispanique/5002.

Si on admet que Mérimée a donné, notamment avec Carmen, « une image authentique et magnifiée » de l’Espagne, pourquoi ne pas l’admettre pour Colomba et la Corse ?

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Observons tout d’abord qu’il est rare que l’image (réelle ou fausse ou tout simplement personnelle) d’un « pays » qui a été donnée par un écrivain au 19 ème siècle soit combattue ou critiquée aujourd’hui par des écrivains, des artistes, des hommes politiques et des citoyens ordinaires de ce « pays » (peu importe qu’il s’agisse d’un pays internationalement reconnu ou d’une région). Imaginerait-on quelqu’un essayant de démontrer aujourd’hui que l’image que Balzac a donné de la France pendant la première moitié du 19ème siècle ne correspond pas à la France actuelle ?

C’est pourtant le cas avec la Corse de Mérimée. L’explication en est qu’il aurait créé les fameux stéréotypes dont les Corses sont encore aujourd’hui victimes. On a vu pourtant que la violence et la vengeance sont restés des thèmes des écrivains corses actuels – mais en prétendant les restituer dans leur vérité, bien plus sombre et désespérée que les agréables cavalcades champêtres de Mérimée.

Comme on l’a vu, Mérimée ne se place pas auprès de ceux qui critiquent les Corses. Il opère au contraire un véritable travail de réhabilitation et de compréhension, pour les coutumes, la poésie, la psychologie et la sensibilité collective. Dans ce travail, Mérimée se conforme certes à l’image traditionnelle des Corses, déjà formée avant lui, et renforce cette image, mais en la connotant positivement : les Corses sont un peuple fier et courageux, épargné par la civilisation, jugée débilitante, qui règne sur le continent – ces qualités valent bien quelques défauts.

 

Est-ce une attitude « parisianiste » ? Il semble que Mérimée n’a exprimé nulle part un quelconque parisianisme (il est même probable qu’il se sentait plus « chez lui » à Alicante ou à Valence qu’à Paris), ni même un goût exagéré pour la France, lui qui s’est parfois défini comme « citoyen du monde », non par universalisme abstrait – ce n’était pas son style - mais plutôt par goût des cultures différentes, du moment qu’elles rencontraient son goût personnel.

Nous posions en titre la question d’un procès à rejuger pour Mérimée, généralement condamné aujourd’hui par les Corses pour son image déformante.

Il a regardé la Corse et les Corses selon le filtre de sa personnalité, comme tout un chacun. Sa personnalité le portait à prendre les choses avec légèreté (en tous cas c’était l’image qu’il voulait donner de lui), et il voulait écrire une œuvre de détente et non de réflexion. Mais son regard sur la Corse, loin d’être critique et hostile, est le plus souvent admiratif et au moins complice. Les comparaisons qu’il fait avec la France continentale tournent généralement au désavantage de celle-ci.

Doit-on condamner Mérimée pour avoir dit que les Corses sont un peuple à part (des Français) et avoir parlé de leur « nationalité », qu’ils ont conservée à travers toutes les vicissitudes de l'histoire ?

Si oui, il serait surprenant que la condamnation vienne des Corses.

 

 

  

ANNEXE 1 :LA FEMME CORSE AU TEMPS DE MÉRIMÉE

 

 

Dans la célèbre lettre du 30 septembre 1839 à Esprit Requien, son ami avignonnais, Mérimée raconte sa rencontre avec la jeune fille qui lui servira de modèle pour Colomba.

La lettre débute par des remarques désinvoltes sur les paysages corses (qui ennuient plutôt Mérimée). Il prétend s’intéresser bien plus à l’homme et ce mammifère est très curieux en Corse (mais Mérimée ne veut pas dire que les Corses soient plus ou moins des mammifères que les autres hommes. Ils sont seulement plus intéressants. Mérimée est volontiers provocateur dans sa correspondance *) :

                                                                * Pour les personnes qui veulent savoir ce que donne Mérimée quand il se lâche dans une correspondance, on renvoie à sa lettre à Stendhal du 30 avril 1835 déjà citée  http://jeanlouisprat.over-blog.com/2016/02/merimee-sur-l-espagne-et-sur-la-catalogne.html

 

 « Bastia, 30 septembre 1839

(…)

 J’ai vu encore une héroïne, Mme Colomba [Bartoli Carabelli], qui excelle dans la fabrication des cartouches et qui s’entend fort bien à les envoyer aux personnes qui ont le malheur de lui déplaire. J’ai fait la conquête de cette illustre dame qui n’a que 65 ans, et en nous quittant nous nous sommes embrassés à la Corse, id est [c’est-à-dire, en latin] sur la bouche.

Pareille bonne fortune m’est arrivée avec sa fille, héroïne aussi, mais de 20 ans, belle comme les amours, avec des cheveux qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, des lèvres de tonnerre de Dieu, cinq pieds trois pouces [1,72m] et qui à l’âge de seize ans a donné une raclée des plus soignées à un ouvrier de la faction opposée. On la nomme la Morgana et elle est vraiment fée, car j’en suis ensorcelé ».

(…)

https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html

 

Or, d’après des témoignages, Catherine, la fille de Colomba Carabelli Bartoli, n’avait pas à l’époque de sa rencontre avec Mérimée 20 ans, mais 31. Si Mérimée s’est inspiré de Catherine pour créer son personnage de Colomba  - de toutes façons, l’histoire qu’il raconte n’est pas le simple décalque de la vendetta à laquelle Colomba Carabelli fut mêlée à Fozzano, les circonstances étant très différentes - pourquoi a-t-il voulu la rajeunir dans la lettre à Requien, sinon parce que cela donnait une image plus « glamour » de ses aventures en Corse ?

Un témoignage, indirect, disponible sur internet, indique :

« Qu’elle {Catherine] fut assez peu gênée avec cet hôte distingué, au point de « l’embrasser sur la bouche » à son départ, on peut également l’admettre, et possible encore, que ce ne fut pas la première fois. Pensa-t-il vraiment l’épouser, comme il l’écrit aussi, c’est moins probable. S’il dit vrai, il l’a échappé belle : la capiteuse Catherine était depuis des années la maîtresse d’un certain Joseph Istria, (qu’elle épousa en 1843), mais cela, Mérimée ne dut pas le savoir. » (https://www.apuntudi.fr/?page_id=470 - il s’agit du témoignage d’Ange-Antoine Orsoni, qui avait recueilli dans sa jeunesse les souvenirs de descendants de Colomba Bartoli).

Il est donc intéressant de savoir que le modèle de Colomba avait une liaison hors-mariage, ce qui donne un aperçu de la société corse qui a échappé à Mérimée ou qu’il n’a pas voulu approfondir.

Dans cette même lettre à Requien, Mérimée se plaint comiquement de l’impossibilité pour le visiteur en Corse de faire des conquêtes féminines, car on est en Corse  « horriblement moral ».

Peu avant de repartir, Mérimée écrit à son ami Morati, le 7 octobre 1839, qu’il quitte la Corse « avec peine et espoir d’y revenir », mais aussi avec une impatience causée par « l’excès de moralité des femmes corses qui désole les voyageurs » (cité par J. B. Marcaggi, http://www.apuntudi.fr/?page_id=484)

 

Une autre image de la femme corse, même s’il s’agit d’un cas individuel, est fournie par Stendhal, l’ami de Mérimée, dans un passage de son livre Rome, Naples et Florence à la date du 19 janvier 1817 (le livre se présente comme un journal de voyage) :

« Un pauvre domestique corse, nommé Cosimo, a ces jours-ci scandalisé [peut-être au sens de faire une forte impression ?] tout Florence. Ayant appris que sa sœur, qu'il n'avait pas vue depuis vingt ans, s'était laissé séduire, dans les montagnes de la Corse, par un homme appartenant à une famille ennemie, et enfin avait pris la fuite avec cet homme, il a mis les affaires de son maître dans le plus grand ordre, et s'est allé brûler la cervelle dans un bois à une lieue d'ici. Ce qui est exactement raisonnable ne donne pas prise aux beaux-arts. J’estime un sage républicain des États-Unis, mais je l'oublie à tout jamais en quelques jours, ce n'est pas un homme pour moi, c'est une chose. Je n'oublierai jamais le pauvre Cosimo. Cette déraison m'est-elle personnelle ? »

(https://archive.org/stream/romenaplesetflor01stenuoft/romenaplesetflor01stenuoft_djvu.txt)

 

Stendhal oppose ici, dans un texte un peu confus, le « sage républicain »  américain, (comprendre sage, non au sens de philosophe, mais de personne raisonnable), qu’on se représentait volontiers au 19ème siècle, surtout dans les milieux libéraux, comme le modèle d’humanité à imiter*, au « pauvre Cosimo », domestique corse qui se suicide parce que sa sœur a trahi l’honneur familial en s’enfuyant avec un homme d’une famille ennemie. Stendhal affirme que pour lui, l’homme raisonnable n’est qu’une chose (!), tandis qu’il se sent proche de Cosimo, qui agit déraisonnablement : « Cette déraison m'est-elle personnelle ? ».

                                                                           * Stendhal, bien que "libéral", était sceptique sur ce point : "ennuyeux comme un président des Etats-Unis", écrit-il dans le même livre. Stendhal jugeait les Américains (mais il en parlait sans doute d'après des lectures) dénués d'imagination et de sens artistique, et occupés uniquement de choses terre-à-terre.

 

Stendhal, qu’on crédite d’être un grand psychologue, aurait pu se demander si le suicide de Cosimo n’était pas simplement dû à une dépression, chez un exilé voyant s’effondrer les valeurs auxquelles il tenait d’autant plus qu’elles représentaient pour lui un lien avec sa terre natale.

Mais l’intéressant dans l’histoire est de montrer que des femmes, en Corse, vers 1820, pouvaient agir de façon indépendante et surmonter les préjuges familiaux au point de s’enfuir avec quelqu’un du groupe adverse.

 

 

 

 

ANNEXE 2 :UNE COLOMBA AMÉRICAINE

 

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La Colomba peut-être la plus surprenante, mais pas la moins séduisante : elle fut interprétée par l'actrice américaine Faith Domergue dans le film Vendetta, produit par Howard Hugues (sorti en 1950).

Il est probable qu'il s'agit plus d'une photo de promotion pour le film que d'une scène du film. L'actrice tient un stylet à la main. Sur une autre photo, elle porte une tenue un peu différente, avec un bustier en partie transparent, qui nous emporte très loin du style vestimentaire corse - et même du style en vigueur à l'époque ( voir https://www.alamy.com/faith-domergue-image156923656.html).

Site Valentino Vamp.

 https://www.valentinovamp.com/post/80987874992/faith-domergue-in-vendetta-1950

 

 

Colomba a fait l'objet de diverses adaptations au cinéma ou à la télévision. Il existe au moins une adaptation hollywoodienne.

En 1946, le célèbre milliardaire et producteur Howard Hugues décida d'adapter Colomba, avec comme vedette une jeune actrice qu'il avait découverte, Faith Domergue (une Créole de la Nouvelle-Orléans), qui avait été sa petite amie.

Le film, nommé Vendetta,  connut beaucoup de vicissitudes, Howard Hugues congédia successivement trois ou quatre réalisateurs (dont Max Ophüls); le dernier réalisateur et seul crédité est Mel Ferrer (aussi connu comme acteur). Le film coûta la somme énorme pour l'époque de 4 millions de dollars. Il sortit en 1950 et fut " a critical and box office flop" (un échec critique et commercial).

Le film conserve le cadre général du roman de Mérimée mais modifie l'action et certains personnages (et leur nom : les della Rebbia deviennent della Rabia,  les Barricini  deviennent les Barracini !). Colomba est tuée lors de l'embuscade des Barricini/Barracini alors qu'elle vient prévenir son frère. A la fin, le bandit Padrino, ami d'Orso, le convainc de guider la population pour changer les mentalités et mettre fin à la vendetta. Les scénaristes (le seul crédité est W. R. Burnett, également auteur de romans policiers "noirs") ont donc choisi une fin moralisatrice et triste qui se sépare nettement de la fin de l'histoire chez Mérimée. Les films américains de la grande époque hollywoodienne ne se terminaient pas toujours par un happy end.

L'article Wikipedia en anglais présente ainsi le début de l'action, de façon assez savoureuse :

In 1825, in the village of Pietranera in French-controlled Corsica, hot-blooded maiden Colomba della Rabia (Faith Domergue) wants her brother Orso (George Dolenz) to avenge the murder of their father by the powerful Barracini family.  Despite being a lieutenant, Orso is a man of peace and reason who opposes the Corsican practice of vendetta and revenge; he is more interested in courting the beautiful English aristocrat, Lydia Nevil (Hillary Brooke), who is vacationing on the island with her father, Col. Sir Thomas Nevil (Nigel Bruce).

En 1825, dans le village de Pietranera, dans la Corse sous contrôle français, Colomba della Rabia (Faith Domergue), jeune fille au sang chaud, veut convaincre son frère Orso (George Dolenz) de venger le meurtre de leur père par la puissante famille Barracini. Bien qu'il soit lieutenant, Orso est un homme de paix et de raison, qui s'oppose à la pratique corse de la vendetta et de la vengeance [?], il est plus intéressé par faire la cour à la belle aristocrate anglaise Lydia Nevil (Hillary Brooke), qui est en vacances sur l'île avec son père, le colonel Sir Thomas Nevil (Nigel Bruce).

 https://en.wikipedia.org/wiki/Vendetta_(1950_film)

 Notons que le rôle du colonel Nevil était tenu par Nigel Bruce qui avait été l'interprète du Dr Watson dans la série de 14 films des aventures de Sherlock Holmes,  avec Basil Rathbone dans le rôle de Sherlock Holmes (1939-1946).

 

 

 

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 Scène du film Vendetta, avec probablement les Barricini/Barracini, Orso, Colomba, les bandits et le préfet (2ème à gauche en habit brodé): il doit s'agir de.la scène où les bandits viennent apporter la preuve des manigances des Barracini/Barricini en présence du préfet. Les personnages de la classe supérieure ont des allures de gentlemen tirés à quatre épingles et les bandits ont une allure bien ordinaire, alors que chez Mérimée, les frères Barricini sont des coqs de village et les bandits ont plus de style. Le décor pourrait convenir pour un film de Zorro.

THE MOVIE DB

https://image.tmdb.org/t/p/original/dJDJlLCgNcvwww5tRTj3HU3PzNR.jpg

 

 

 

 

 

ANNEXE 3 : LE MEZZARO DE COLOMBA

 

 

Mérimée présente Colomba revêtue d’un seyant mezzaro de soie noire.

Selon l’article Wikipedia italien, le mot mezzaro (ou mezzero ou mèṡere ou mèṡero ) désigne un grand carré d’étoffe de coton ou lin avec lequel les femmes ligures se drapaient déjà au 13 ème siècle. Le mezzaro fut ensuite imprimé avec des motifs caractéristiques de dessins stylisés d’arbres (notamment l’arbre de vie). Il devint alors un vêtement destiné aux femmes aisées, avant d’être adopté par les classes populaires. Le mezzaro,  cessa d’être utilisé dans le courant du 19ème siècle mais reste présent dans les tenues folkloriques ou comme élément d’ameublement (cf. Les indiennes : mezzari italiens et toiles de Jouy françaises, parJean Luc Ferrand https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

 

Le mezzaro que porte Colomba est en soie noire; ce n'est pas le mezzaro coloré typiquement génois. Colomba est en deuil (son frère lui reproche de garder le deuil exagérément, mais Colomba lui répond qu’elle le gardera tant que son père ne sera pas vengé). Le mezzaro en soie est signe de richesse. Il est différent du foulard noir devenu emblématique des femmes corses jusqu'à une époque récente.

Dans son livre de 1850 sur les voceri (chants funéraires), le professeur de médecine Antoine Fée reproduit un vocero dont une strophe évoque l’usage du mezzaro (après la mort de son mari, la veuve renonce à toute coquetterie pour prendre la tenue la plus pauvre) :

IN MORTE

DI GIOVANNI FAZIO , DEL VESCOVATO.

VOCERO DI SANTIA SUA MOGLIE*.

 Dialetto del di quà da monti

 (…)

U mesaru u m'ógliu caccià,
Bógliu mette le fallète ;
E pò mi ne vógliu andà
Cume tutte le puarètte.

                                                                      [ * l'orthographe des voceri est de A. Fée - ou de ses informateurs corses - et ne correspond pas à l'orthographe corse normalisée actellement en usage. Fée indique qu'il s'agit ici du dialecte "d'en deçà les monts", soit le nord de l'île ou Haute-Corse, par opposition au "delà des monts", le sud, selon la division traditionnelle de la Corse. Les termes italiens exacts sont di quà dai monti et di là dai monti, en corse les termes sont Cismonte et Pumonte]

 

SUR LA MORT  DE GIOVANNI FAZIO, DE VESCOVATO.
VOCERO DE SA FEMME SANTIA

Dialecte d'en deçà les monts

(…)

Je dois quitter le mezzaro
Pour prendre les faldette,
Et désormais aller vêtue
Comme toutes les pauvresses.

 

En note, A. Fée précise :

"Le mezzaro, mesaru, est une sorte de voile blanc ou même noir que portent les femmes en toilette [en tenue de sortie].
Les fallette ou faldette sont des jupes de bure et de couleur sombre, que les femmes relèvent sur la tête en manière de capuchon; elles s'en servent à l'église et ne les quittent plus dans le deuil ; les fallette sont portées par les gens pauvres ; elles remplacent la mantille espagnole."

(Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850).

Et dans le vocabulaire en fin de son ouvrage, il indique (toujours avec des fluctuations orthographiques) :« Mezaru, mesaro, voile en mousseline, ordinairement noir, quelquefois blanc, dont les femmes de bonne maison se couvrent la tête. Cette partie de la toilette a été remplacée par le chapeau (capellino) dans les villes, où les costumes sont français. »

Curieusement, dans le même vocabulaire, la définition des faldette est un peu différente de celle donnée plus haut : « jupon de toile fine ou de soie de couleur bleue foncée que portent les femmes du peuple et celles de moyenne condition ; on le relève par derrière jusqu'en avant de la tête, de façon à couvrir le front; le devant est rabattu en forme de tablier. Les femmes s'enveloppent ainsi la partie supérieure du corps pour aller à l'église.»

Le livre de Fée est consultable ici :

http://www.musee-corse.com/var/ezflow_site/storage/original/application/a11843f423afc40e3d2b14270a909868.pdf

 

Sur le sujet général du costume féminin ancien en Corse, on peut lire en ligne le dossier de l'ADECEC (association culturelle) de Cervioni  https://adecec.net/parutions/pdf/la-femme-corse-et-le-v%C3%AAtement.pdf (1996).

 

 Sur le mezzaro génois on peut consulter, en italien:

La sorprendente storia del mezzaro: dall’India alla Liguria, la mantilla genovese

https://unapennaspuntata.com/2018/08/21/mezzaro-genova/

Le site de la maison Rivara à Gênes, qui est l'une de celles qui fabriquent encore des mezzari

https://www.rivara1802.it/easynews/newsleggi.asp?newsid=20

L'article de l'antiquaire Jean-Luc Ferrand, Les indiennes : Mezzari italiens et Toiles de Jouy françaises https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

Et en anglais, une présentation qui rappelle que, de passage à Gênes, Casanova acheta deux  mezzari:

https://thatsliguria.com/en/mezzaro-genovese-the-casanovas-souvenir/

 

 

 

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 Groupe folklorique de Savone (Ligurie) vers 1930. Carte postale. Au moins la première jeune femme en partant de la gauche porte visiblement un mezzaro traditionnel fleuri (et sans doute la 3ème jeune femme). La 4ème porte ce qui pourrait être un mezzaro noir (?).

Site de l'antiquaire Jean-Luc Ferrand

https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

 

 

 

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 Edition de Colomba dans la collectio Librio. Le tableau reproduit est probablement celui d'une jeune fille en mezzaro tel qu'on le portait à Gênes et en Ligurie, avec des motifs colorés,  mais qui, selon Fée, était porté en Corse en noir ou en blanc (et seulement dans ces couleurs ?).

 

 

 

 

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04 novembre 2019

MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA

 

 

MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Mérimée avait écrit Mateo Falcone alors qu’il n’avait jamais mis les pieds en Corse. Sa connaissance de l’île était livresque.

En 1839, devenu inspecteur général des monuments historiques, il se rend en Corse (sur sa demande, semble-t-il) pour faire l’inventaire des monuments remarquables de la Corse. Il s’intéresse aussi (et même surtout) aux mœurs des Corses et particulièrement à la vendetta. Il rencontre des personnes bien informées des réalités locales (l’avocat Conti, le sous-préfet Morati, le conseiller à la cour Gregori, en poste à Lyon). Il se sert de ses observations, de ses rencontres sur place et de la documentation qui lui est fournie pour écrire Colomba, qui est publié en 1840 dans la Revue des Deux Mondes, avant de paraître en volume.

 

C’est un roman assez court (on dit parfois une longue nouvelle) dans laquelle Mérimée a fait entrer un grand nombre de renseignements qui dénotent une assez bonne connaissance de l’histoire et des coutumes corses. Les notes des éditions universitaires de Colomba sont truffées de références aux livres que Mérimée a lus ou aux documents fournis par ses informateurs corses, ou aux choses qu’il a pu observer sur place. Accuser Mérimée de superficialité ne serait sans doute pas juste.

 

Certes en deux mois de présence en Corse, même avec le complément fourni par ses lectures et ses informateurs, Mérimée ne peut pas prétendre donner une image complète de la Corse, avec ses particularités du moment et ses caractéristiques de longue durée. Comme tout auteur, il a privilégié ce qui l’intéressait. Comme pour d’autres œuvres, Mérimée aime situer dans contexte géographique et culturel particulier (l’Espagne pour Carmen, la Lituanie pour Lokis) une histoire dramatique ou fantastique. La culture locale contribue à créer l’atmosphère qui est un des attraits de l’œuvre et qui est inséparable de l’intrigue.

 

 

COLOMBA : RÉSUMÉ DE L’ACTION

 

 

Donnons d’abord un résumé du roman.

Orso Antonio (Ors’Anton) della Rebbia est un jeune Corse de bonne famille qui a servi comme lieutenant dans la Grande armée de Napoléon, où son propre père était colonel.

Quelques années après la chute de Napoléon, il rentre en Corse. Il s’embarque à Marseille et sur le bateau qui le ramène en Corse, il fait la connaissance d’un colonel britannique retraité, Sir Thomas Nevil, et de sa fille Lydia, qui, après avoir visité l’Italie, ont eu la curiosité de faire une visite en Corse.

Il apparait assez rapidement que Orso della Rebbia se trouve dans une situation particulière : son père a été assassiné deux ans auparavant dans son village, Pietranera*, et la rumeur publique rend responsable de l’assassinat l’avocat Barricini, maire du village, et ses deux fils ; les deux familles étaient en effet brouillées depuis longtemps, mais depuis quelques années, leur hostilité s’était accrue du fait des manigances des Barricini.

Orso della Rebbia sait qu’on attend de lui qu’il se venge des Barricini mais il désapprouve la tradition corse de la vendetta. De plus, rien n’établit formellement la culpabilité des Barricini dans l’assassinat, d’autant que les soupçons ont été rejetés sur un bandit qui est mort entretemps.

 

                                      * Il existe un Pietranera dans le Cap corse, près de Bastia, mais le village décrit par Mérimée est imaginaire ; il se situe dans une zone boisée, à peu de distance semble-t-il,  de la forêt de Vizzavona et de Bocognano, donc à mi-chemin entre Ajaccio et Corte. Le village se situerait donc à peu près à la limite des actuels départements de Haute-Corse et de Corse du sud.

 

Orso et les deux Britanniques rencontrent le préfet du département qui craint que Orso soit revenu pour se venger.

La sœur de Orso, Colomba, vient rejoindre son frère à Ajaccio. Orso invite Sir Thomas Nevil et sa fille à venir lui rendre visite dans sa maison de Pietranera puis rentre chez lui avec Colomba.

Celle-ci fait tout pour que Orso entreprenne de venger son père. Elle lui montre les vêtements ensanglantés du père, l’endroit où il a été abattu.

Colomba fait passer du ravitaillement à des bandits qui se sont réfugiés dans le maquis. Orso désapprouve ces habitudes qui encouragent des criminels.  

Un hasard le met en présence de ces bandits (dont un ancien étudiant en théologie) qui s’avèrent assez fréquentables, même si Orso reste réservé.

Orso finit par s’apercevoir que les preuves contre le bandit accusé d’avoir tué son père ont été fabriquées par les Barricini. Mais il ne peut pas le prouver et il ne veut pas entreprendre de se venger.

Une altercation a lieu entre les Barricini et Orso, en présence même du préfet, de passage dans le village. Grâce à Colomba, les bandits viennent apporter un témoignage qui accable les Barricini. Orso accuse formellement les Barricini d’avoir tué son père et défie en duel l’un des fils Barricini.

 

Les Barricini prennent alors les devants et les deux fils tendent une embuscade à Orso. Celui-ci les tue en état de légitime défense ; blessé, il se réfugie auprès des bandits.

Pendant ce temps, Sir Nevil et sa fille arrivent à Pietranera et sont témoins des dernières péripéties.

Colomba et Miss Lydia se rendent auprès d'Orso, ce qui leur vaut d’être un moment arrêtées par les gendarmes, pendant qu'Orso et les bandits décampent. Miss Lydia annonce à son père son intention d’épouser Orso.

L’enquête du préfet montre que les Barricini sont les instigateurs de l’assassinat du père d’Orso et de l’embuscade tendue à Orso. Ce dernier bénéficie donc d’un non-lieu.

A la fin de l’histoire, Orso et Miss Lydia sont mariés et sont en voyage en Italie, avec Colomba et Sir Thomas Nevil.

Lors d’une promenade dans la campagne avec Sir Thomas, Colomba se trouve en présence de l’avocat Barricini, qui depuis la mort de ses fils a été recueilli par des parents italiens. C’est un vieillard à moitié gâteux qui n’en a plus pour longtemps à vivre.

Devant la détresse du vieil homme, qui reconnait Colomba, celle-ci savoure sa vengeance qui est complète, avant de rejoindre Sir Thomas et de reprendre en riant leur conversation interrompue.

 

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Colomba, illustration de Gaston Vuillier, édition Ferroud, 1913.

Gaston Vuillier, illustrateur, voyageur et écrivain (il est notamment l'auteur du livre Les îles oubliées. Les Baléares, la Corse et la Sardaigne, 1893) a illustré Colomba en 1913; il modernise quelque peu les tenues des personnages. Colomba apparait conforme à l'idée qu'on se fait d'une jeune paysanne corse vêtue de noir du début du 20 ème siècle. A comparer avec l'illustration de Jules Worms plus bas. Le foulard que porte le personnage sur l'illustration est bien différent du mezzaro indiqué dans le texte de Mérimée (voir troisième partie).

https://www.magnoliabox.com/products/colomba-xir162133

 

 

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Cascades des Anglais, dans la forêt de Vizzavona.

Site GR20 infos.com

 https://gr20-infos.com/decouvrir/cascades-des-anglais/

 

 

 

 

LE PAYS DE LA VENDETTA

 

 

Avec Mateo Falcone, Mérimée avait montré un Corse capable de tuer son enfant (âgé de 10 ans seulement) pour le punir d’avoir commis une délation en même temps qu’une violation de l’hospitalité en dénonçant aux gendarmes (exactement aux voltigeurs) le bandit qui s’était caché près de la maison des Falcone.

Avec Colomba, l’histoire tourne encore autour de la conception corse de l’honneur, mais cette fois à propos de la vendetta.

 

La coutume de la vendetta (vengeance réciproque d’une offense ou d’un meurtre entre les membres de deux familles) était jugée par tous les observateurs de l’époque comme la principale caractéristique des mœurs corses.

Se venger constitue un devoir et accomplir la vendetta fait partie de la conception corse de l’honneur.

S’en remettre à la justice institutionnelle n’est pas exclu, mais on sait bien que « l’argent et les amitiés tordent le nez de la justice» (proverbe corse), on ne peut donc pas faire confiance à la justice. Mérimée remarque d’ailleurs que souvent, la vendetta commence après une décision de justice qui ne donne pas satisfaction.

 

Mérimée introduit  ainsi la question

«  … il est impossible de parler des Corses sans attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale [la vendetta]. Orso surprit un peu miss Nevil en condamnant d’une manière générale les haines interminables de ses compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et prétendait que la vendette [Mérimée « francise » le mot] est le duel des pauvres. (…). Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur. »

 

Orso della Rebbia, qui a vécu hors de Corse, refuse de suivre la voie habituelle de la vendetta (d’autant qu’il n’est pas convaincu de la culpabilité des Barricini), mais il refuse aussi de la condamner totalement pour ls catégories populaires (« chez les paysans ») au motif que ce serait « le duel des pauvres ». La coutume de la vendetta, même si on la désapprouve, autorise aussi une forme ( assez naïve) de chauvinisme : ainsi que le dit Orso à Miss Nevil, il y a en Corse plus d’assassins qu’ailleurs, mais il n’y a pas un seul voleur.

 

Mérimée pourrait introduire ici une restriction, et observer qu’il y a aussi des crimes et délits en Corse qui ne sont pas liés au code de l’honneur. Mais il semble avoir ici adopté le point de vue auto-justificateur des Corses de l’époque, excusant la vendetta en raison de ses motivations* et prétendant (avec une exagération évidente) qu’hormis la vendetta, il n’y a pas de crime ou de délinquance en Corse (sauf à la rigueur celle qu’entraîne la situation des bandits « d’honneur », qui tiennent le maquis). Pourtant le roman évoque aussi des criminels « sans honneur », comme Bianchi, auteur d’un faux témoignage en faveur des Barricini et coupable, selon le préfet, « de ces crimes que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur », ou comme le Bastiais qui essaye de racketter un paysan en se faisant passer comme  envoyé par le bandit Castriconi : ce dernier le tue et rend l’argent au paysan.

                                                                  * C'est par exemple le cas, en 1819, du général Sebastiani, qui  écrit : "... il y a dans tous nos excès un principe de droiture, et ...il se mêle de la vertu jusque dans nos crimes" (cité par André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, étude pour le Musée de la Corse, 2012  https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

Dans la conception populaire, si Orso della Rebbia veut se montrer digne de sa famille et de ses ancêtres, il doit venger l’assassinat de son père. Sinon il pourrait encourir le « rimbecco » (rimbeccu). Orso est d’ailleurs amené à expliquer la signification du mot :

« — Le rimbecco ! dit Orso ; mais c’est faire la plus mortelle injure à un Corse : c’est lui reprocher de ne pas s’être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco ? »

 

En note, Mérimée précise : « … Dans le dialecte corse, cela veut dire : adresser un reproche offensant et public. — On donne le rimbecco au fils d’un homme assassiné en lui disant que son père n’est pas vengé. Le rimbecco est une espèce de mise en demeure pour l’homme qui n’a pas encore lavé une injure dans le sang. — La loi génoise punissait très sévèrement l’auteur d’un rimbecco. »

 

Comme on l’a dit, Mérimée avait visité la Corse pour les besoins de ses fonctions d’inspecteur des monuments historiques. Ses Notes d'un voyage en Corse (titre que nous abrégeons par la suite en Notes de voyage), parues en 1840, peu de temps avant la parution de Colomba, apportent un éclairage utile au roman.

 

Ainsi, sur la vendetta, dans ses Notes de voyage, Mérimée semble avoir à cœur d’expliquer la coutume corse, sans aller jusqu’à la justifier. Si quelque chose est condamnable dans cette coutume, ce n’est pas les Corses qu’il faut accuser, mais « notre nature » dit-il dans une note de bas de page qui n’est pas vraiment claire – sinon dans son intention de défendre, autant que possible, les Corses :

 

 

 « Mais doit-on appeler la vengeance une passion? N'est-elle pas plutôt un des effets de la vanité ? La vengeance corse n'est, à proprement parler, qu'une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement national et enraciné chez nous [en France continentale] (…).

J'ajouterai que la vengeance fut autrefois une nécessité en Corse, sous l'abominable gouvernement de Gênes, où le pauvre ne pouvait obtenir justice des torts qu'on lui faisait.

Je le répète, l'usage, le préjugé atroce, qui porte un homme à s'embusquer avec un fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est une forme du duel, comme l'épée et le pistolet, et quelque détestable que soit ce préjugé il ne faut pas le juger par ses effets, surtout lorsqu'il s'agit d'en faire le trait caractéristique d'un peuple : il faut plutôt remonter à sa cause, et examiner si elle n'est pas un des vices de notre nature. »

Cette note est appelée par un passage qui compare les Corses aux anciens Galls (Gaulois) décrits par Amédée Thierry :

« …il ne serait pas difficile de trouver une grande analogie de mœurs entre les Corses et les Galls. Voici en quels termes M. Thierry résume le caractère gaulois : « Bravoure personnelle, esprit franc, impétueux, « ouvert à toutes les impressions , éminemment intelligent ; à côté de cela une mobilité extrême, une répugnance marquée aux idées de discipline , beaucoup d'ostentation , enfin « une désunion perpétuelle , fruit de l'excessive vanité. » Ouvrons maintenant l'histoire de Filippini [auteur d’une Histoire de la Corse, au 16ème siècle]. A chaque page ce caractère se trouve si exactement résumé, qu'on le dirait uniquement tracé pour les Corses. (…) Cette bravoure gauloise, que M. Thierry a si bien définie par l'épithète de personnelle, n'est-ce pas celle du Corse, qui n'aime à faire la guerre que pour son compte? Enfin sa susceptibilité et sa passion proverbiale pour la vengeance ne sont-elles pas les conséquences de son excessive vanité  (…) ?

 

 

 

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Colomba montre à son frère la chemise ensanglantée de son père. Illustration de Jules Worms (1897 ?).

Ph. © Archives Larbor.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/images/Prosper_M%c3%a9rim%c3%a9e_Colomba/1312715

 

 

 

 

 

UNE ÎLE SAUVAGE

 

 

Sur le bateau qui les amène en Corse, Orso répond à miss Nevil, qui trouve la Méditerranée « trop bleue » :

— Vous aimez la beauté sauvage, mademoiselle ? À ce compte, je crois que la Corse vous plaira.

 

La « beauté sauvage » de la Corse, c’est bien entendu ses paysages. Mais le mot « sauvage » ou « sauvagerie » passe tout naturellement, des paysages, aux productions de l’esprit et aux individus.

 

Le matelot corse chante une complainte « sur un air sauvage et monotone » mais qui possède son charme.

La sauvagerie peut être celle du passé, ce qui amène le raisonnable Orso à justifier ce qu’on appellerait aujourd’hui un féminicide, le meurtre par Sampiero Corso de sa femme Vanina :

« — La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero ?

— Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque ?

— Son crime a pour excuse les mœurs sauvages du temps ; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois : quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s’il n’avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes ? »*

                                                            *  Vannina d'Ornano, peut-être pour récupérer des possessions familiales, s’était mise en contact avec les gouvernants génois et partait se réfugier à Gênes lorsque son bateau fut rejoint à hauteur d’Antibes par les compagnons de Sampiero qui la ramenèrent auprès de son mari, qui résidait alors à Marseille. Elle fut étranglée par Sampiero (1563) : "Sampiero fait ensuite ensevelir sa femme en grande pompe et prend le deuil. Le Parlement d'Aix n'ose sévir, et la Cour [de France] accueille froidement la nouvelle. La famille d’Ornano offre alors deux mille ducats d’or à qui ramènerait la tête du colonel [Sampiero], et Gênes quatre mille" (Wikipedia, notice Vanina d'Ornano).

Dans ses Notes de voyage, Mérimée associe également le mot "sauvage" à Sampiero - ainsi qu'à la Corse, dans une formule qui semble tourner plus à l'éloge qu'à la critique : faisant un abrégé de l'histoire de la Corse, il évoque « Sampiero, combattant presque seul pour l'indépendance de sa patrie ; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes ». On en reparlera.

 

Orso, tout éduqué qu’il soit, apparait à miss Lydia Nevil (il est vrai qu’elle est convaincue qu’il rentre en Corse pour venger la mort de son père) comme un « ours des montagnes » à civiliser -  le prénom Orso/Orsu vient justement du mot corse pour ours. Pour miss Nevil, Orso doit être encouragé à résister aux «  préjugés barbares » qui l’entourent.

 

L’expression « barbare » st parfois employée, mais toujours par miss Nevil :

« — Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ; mais en mer, et dans les pays barbares, — vous m’excuserez, je l’espère,… — dans les pays barbares, on devient ami plus vite que dans le monde

 

Colomba est décrite (mais c’est toujours miss Nevil qui la regarde) comme une « grande et forte femme, fanatique de ses idées d’honneur barbare ».

 

Selon son frère, c'est  «  une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater » -  mais qui est émue par les vers de Dante.

Orso est d’ailleurs un peu gêné « devant ses amis civilisés du costume et des manières sauvages de Colomba ».

Miss Lydia apprécie pourtant Colomba, alors que son frère st trop civilisé :,

«  — Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.

— Trop civilisé !… Eh bien ! malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que j’ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m’agitent, me tourmentent,… et j’avais besoin de causer un peu avec vous avant de m’enfoncer dans mon désert. » 

 

 Orso, malgré sa réticence, sera sensible à la poésie sauvage du voceru (improvisation chantée lors des funérailles) de Colomba..

A la fin du roman, Colomba pourra dire : « je ne suis plus du tout une sauvagesse. Voyez un peu la grâce que j’ai à porter ce châle… ».

 

Mérimée apparaît opposer ici la civilisation (française ou occidentale) et la sauvagerie corse – mais à condition de s’entendre sur les mots. Si la Corse et ses habitants sont « sauvages », c’est que la Corse est moins civilisée, moins développée que d’autres régions européennes.

Il n’est pas question ici d’entreprendre une discussion approfondie sur les idées de Mérimée en ce qui concerne la civilisation : comme on le verra, il lui reprochait par exemple de faire disparaître les chants populaires. La civilisation n’est pas forcément pour lui une bonne chose.

 

 

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La forêt de Valdoniello, Jean-Luc Multedo (1812-1894), 1866

©RMN - Grand Palais/Gérard Blot

Exposition au Musée de Bastia - Corsica impériale, Napoléon III et la Corse (1851-1870)

www.arts-in-the-city.com/2019/06/24/bastia-corsica-imperiale-napoleon-iii-et-la-corse-1851-1870/

 

 

 

 

PATOIS ET DIALECTE

 

 

Mérimée apporte plusieurs notations sur l’utilisation de la langue corse qu’il appelle patois ou dialecte, en conformité avec l’usage de son temps, sans donner, emble-t-il, à ces termes un sens péjoratif.  C’est sur le bateau qui mène les personnages en Corse que pour la première fois il est question du dialecte :

 

« Il n’y avait personne, qu’un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de complainte dans le dialecte corse (...).

« — Je vous prends à admirer notre Méditerranée, miss Nevil, dit Orso s’avançant vers elle. Convenez qu’on ne voit point ailleurs cette lune-ci.

— Je ne la regardais pas. J’étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot, qui chantait une complainte des plus tragiques, s’est arrêté au plus beau moment. »

Il apparait donc que miss Lydia comprend « le corse » (notez que Mérimée utilise cette expression), bien que certains mots lui échappent . Il est vrai qu’elle connaît l’italien et même, à en croire son père, « tous les patois italiens » :

« — Matei m’a dit que vous reveniez d’Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan, mademoiselle ; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre notre patois.

— Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel ; elle a le don des langues. Ce n’est pas comme moi.

— Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d’une de nos chansons corses ? C’est un berger qui dit à une bergère :

S’entrassi ’ndru paradisu santu, santu,

E nun truvassi a tia, mi n’esciria. »

(« Si j’entrais dans le paradis saint, saint, et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais. »)

Miss Lydia rougit et répond : Capisco (je comprends), bien que la chanson n’ait rien de grivois (mais nous sommes au 19ème siècle et de plus Miss Lydia est « anglaise »*) .

On a fait remarquer** que cette chanson  assez célèbre, titrée « sérénade d’un berger de Zicavo » ( on la trouve reproduite pour la première fois dans le livre de Benson en 1825 – voir première partie) était en fait d’origine sicilienne, les vers cités par Orso seraient du sicilien – ce qui n’empêchait pas la chanson d’être connue en Corse.

 

                                         * Mérimée indique que les Nevil sont Irlandais mais il les appelle fréquemment des Anglais. A son époque, tous les Britanniques étaient appelés « Anglais » sur le continent. Mérimée n’évoque nullement la répartition ethnique de l‘Irlande qui posait des problèmes politiques et sociaux destinés à prendre de plus en plus d’ampleur au 19ème siècle.

                                         ** Pascal Marchetti, La Corsophonie, un idiome à la mer, 1989

 

Dans ses Notes de voyage en Corse, Mérimée écrit :

«  Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, bien que le toscan et le français même tendent tous les jours à détruire son originalité, pourrait-on retrouver beaucoup de mots d'origine celtique. »

 

Il note donc que l’italien (le toscan) comme le français, tendent à détruire l’originalité du corse (mais bientôt, ce que Mérimée n’a pas envisagé, l’influence du toscan cessera de s’exercer. En 1850, le voyageur allemand Gregorovius note que l’usage de la langue italienne est interdit dans les écoles. Le « dialecte » reste donc en présence du seul français.

 

 Enfin, de façon rapide il faut signaler l'intérêt de Mérimée pour les langues "minoritaires". Dès 1830, lors d'un séjour en Espagne, il s'initie à la langue gitane. Il  signale dans Carmen la beauté de la langue basque:  «  Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir… », déclare Don José, qui est Basque et qui raconte l'histoire de sa vie au narrateur (qui ressemble à Mérimée). C'est parce que Carmen lui a parlé en basque que Don José, militaire en poste à Séville (ce qui pour un Basque est "en pays étranger") commence à s'intéresser à elle.

 

 

 

LA POÉSIE

 

 

La curiosité de Mérimée pour le dialecte apparait aussi dans sa curiosité pour les poèmes corses. Il donne dans ses Notes de voyage quatre exemples de poèmes populaires, dont la fameuse sérénade d’un berger de Zicavo. Il remarque que beaucoup de poèmes appartiennent au genre du voceru*, lamentation improvisée par une femme du pays (la voceratrice) lors des obsèques. En cas de mort violente, le voceru est un appel à la vengeance.

Mérimée montre Colomba improvisant un voceru (ou une ballata*) après le décès d’un habitant du village (qui n’est pas mort de mort violente).

                       * Dans ses  Notes de voyage, Mérimée écrit « voceru » selon la graphie corse, alors qu’il écrit « vocero » dans Colomba. Certains auteurs distinguent le lamentu du voceru.

                     ** Mérimée signale que le voceru s’appelle ballata dans le nord de l’île. C'est donc dans le nord que l'action se déroule.

 

Son frère a d’abord désapprouvé ce qui lui paraît un usage archaïque, mais finalement, il en ressent la puissance :

« Bien que moins accessible qu’un autre à cette poésie sauvage, Orso se sentit bientôt atteint par l’émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri » [le mort]

En prologue de son choix de poèmes corses dans ses notes de voyage,  Mérimée écrit : « Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano ; ses amis vinrent l'embrasser suivant l'usage de cette localité , et l'un d'eux lui dit : O che tu fossi morto delle mala morte, t'avremmo vendicato! O que n'es-tu mort de la male mort (c'est-à-dire, assassiné), nous t'aurions vengé!* — On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au continent. »

Cette dernière phrase, au-delà d’une constatation, peut amener la question sur l’opinion de Mérimée, non formulée: que la Corse soit « encore loin de ressembler au continent », est-ce pour lui un bien ou un mal ?

                                                        * Dans Colomba, Mérimée utilise cette anecdote lors de la scène de la veillée funèbre à Pietranera.

 

Bien que Mérimée n’exprime que rarement son avis personnel, il est probable que les poèmes populaires corses (à une époque où dans toute l’Europe on s’intéresse aux poésies populaires*) le séduisent par leur contexte souvent noir et violent, leur force expressive et leur originalité.

                                                                            * La collecte des chants populaires joue un grand rôle dans la création des identités nationales à l’époque. L’idée que ces chants expriment l’identité collective d’un peuple provient du penseur allemand Herder. (Cf. Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales . Europe, XVIIIe-XXe siècle, 1999).

 

Mérimée lui-même avait publié au début de sa carrière, anonymement, des poèmes soi-disant traduits du serbo-croate, mais en fait de son invention (La Guzla*). Même s’il s’agissait de pastiches, ces poèmes dénotent son intérêt pour les formes de poésie étrangères à la tradition française.

                                                                             * La Guzla, ou Choix de poesies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, La Croatie et l'Herzegowine (1827).Pouchkine traduisit en russe certaines de ces poésies comme chants des Slaves de l’ouest. La guzla est un instrument de musique, sorte de cithare.

 

Mérimée s’est intéressé à la culture espagnole (l’Espagne était sa patrie de prédilection), et plus tard aux cultures russe et balte (il apprend notamment le russe et traduit ainsi plusieurs textes de Pouchkine et d’autres auteurs). Il préface en 1858 les Contes et poèmes de la Grèce moderne de Marino Vreto, en déplorant la prochaine disparition des chants populaires sous l’effet de la civilisation. Au moins, dit-il,  peut-on les recueillir et sauver ce qui peut l’être.

Il déclarait : « J’aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps » (cf. l'article de Božidar Nastev, Affinités albanaises de Mérimée).

 

Mérimée montre que les Corses (en tous cas les personnages principaux de Colomba) sont aussi sensibles à la tradition littéraire italienne : Orso fait lecture à Miss Nevil d’un passage de Dante (qui est le poète préféré de la jeune anglaise) ;  cette lecture (en italien, très logiquement) provoque l’émotion de Colomba, surprise qu’un écrivain puisse ainsi être en résonance avec sa sensibilité.

Elle n’avait pourtant jamais entendu parler de Dante*. Sans s’y étendre, Mérimée rend ainsi compte de l’existence d’une culture et d’une sensibilité commune (à l’époque) entre Corse et Italie, sur la longue durée. Plus qu’à une culture commune, Mérimée attribue la réaction de Colomba à une qualité innée qui serait propre aux Italiens : « Admirable organisation italienne [organisation, dans le sens plus ou moins de psychologie, de caractère], qui, pour comprendre la poésie, n’a pas besoin qu’un pédant lui en démontre les beautés ! »

                                                                        * Colomba appartient à une « bonne famille » elle sait lire et écrire (avec des fautes) l’italien, parle le français, mais n’a pas vraiment fait d’études et donc ignore le nom de Dante.

 

 

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 Edward Lear (1812-1888) La Forêt de Bavella, huile sur toile, vente Christies 2016.

L'écrivain et peintre anglais Edward Lear, surtout connu comme aquarelliste, a laissé de nombreuses vues de la Corse qu'il visita en 1868-68. Il publia en 1870 son Journal of a Landscape Painter in Corsica (journal d'un peintre de paysages en Corse). Poète, Edward Lear fut célèbre pour ses courtes poésies (limericks) dans le genre du nonsense; un de ses poèmes est intitulé There was a young lady of Corsica, il y avait une jeune dame de Corse. Amoureux des pays méditerranéens, il mourut à San Remo où il s'était établi.

 

A Blog of Bosh, https://nonsenselit.com/2016/12/19/edward-lear-the-forest-of-bavella/

et https://www.christies.com/lotfinder/paintings/edward-lear-the-forest-of-bavella-6048404-details.aspx?intObjectID=6048404

 

 

 

LES BANDITS

 

 

Comme la vendetta, les bandits sont au 19ème siècle inséparables de l’image de la Corse. Le banditisme est d’ailleurs  lié à la vendetta, puisqu’à en croire l’idée communément admise, les bandits sont seulement (ou surtout) des hommes qui ont pris le maquis après avoir commis un crime d’honneur, donc une vendetta, précision que Mérimée reprend à son compte à diverses reprises.

Orso déclare ainsi à miss Nevil : « Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur. »

Pourtant, son état d’esprit n’est pas favorable aux bandits; dès qu’on sort des idées générales, il reprend sa sœur qui envoie à un bandit du voisinage non seulement du pain mais de la poudre :

« — Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de la poudre à un coquin qui s’en servira pour commettre des crimes ? Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir ici pour les bandits, il y a longtemps qu’ils auraient disparu de la Corse.

— Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne.

Mérimée ajoute en note : « Être alla campagna, c’est-à-dire être bandit. Bandit n’est point un terme odieux ; il se prend dans le sens de banni ; c’est l’outlaw des ballades anglaises. »

— Donne-leur du pain si tu veux, on n’en doit refuser à personne ; mais je n’entends pas qu’on leur fournisse des munitions. »

Colomba justifie de fournir au bandit de la poudre, car sinon comment pourraient-ils se défendre contre les gendarmes ?

 

Orso se montre donc opposé à la complaisance traditionnelle pour les bandits (mais admet qu’on doit leur donner du pain ; a fortiori il n’est pas question de dénoncer leur cachette aux autorités, à supposer qu’on le puisse). Il sera bientôt mis en présence des bandits du voisinage. Il est d’abord froid avec eux.

L’un, Brandolaccio, un homme du peuple, ancien soldat qui était à Waterloo avec Orso (ce qui facilite le rapprochement), a pris le maquis après tué l’assassin de son père (une situation qui donne à penser à Orso) ; mais l’autre, Castriconi, un ancien étudiant en théologie, illustre le caractère gratuit de certains meurtres « d’honneur ». Alors qu’il étudiait en Italie, il apprend que sa sœur a été compromise par un amoureux et revient pour la marier. Mais le fiancé meurt de maladie.  Castriconi veut alors marier sa sœur avec le frère du fiancé, mais celui-ci est déjà marié. Alors, il le tue.

Orso réagit par un mouvement d’horreur à ce récit. La situation décrite est-elle de l’invention de Mérimée ? Il semble que beaucoup de crimes dits d’honneur n’étaient pas plus honorables ou justifiables que celui qu’il prête à Castriconi.

Castriconi fait l’éloge de la belle vie des bandits ; lui l’ancien étudiant en théologie, a « trois maîtresses dans trois cantons différents. Je suis partout chez moi. Et il y en a une qui est la femme d’un gendarme ».

Plus tard, Orso en reparle avec Colomba

«  — Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba ; mais, pour Castriconi, j’ai entendu dire que c’était un homme sans principes.

— Je crois, dit Orso, qu’il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L’un et l’autre sont en guerre ouverte avec la société. Un premier crime les entraîne chaque jour à d’autres crimes ; et pourtant ils ne sont peut-être pas aussi coupables que bien des gens qui n’habitent pas le mâquis*. 

— Oui, poursuivit Orso ; ces misérables ont de l’honneur à leur manière. C’est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu’ils mènent. »

                                                                                       * Mâquis : orthographe d'époque. Les citations sont faites d'après le texte disponible sur Wikisource, qui reproduit l'édition Charpentier de 1845, Colomba et autres contes et nouvelles.

 

Dans la suite du récit, les bandits apportent leur témoignage contre les Barricini, au domicile même d’Orso della Rebbia et en présence du préfet, de passage dans la région, en prenant leurs précautions pour ne pas être inquiétés. Le préfet trouve insupportable d’être obligé d’écouter des hors-la-loi mais doit quand même prendre en compte leur témoignage.

Enfin après avoir tué, en situation de légitime défense, les fils Barricini, Orso, blessé, se réfugie un moment au maquis où il reçoit l’aide des deux bandits. Il éprouve alors la solidarité des proscrits. Quelque temps après, c’est avec émotion et reconnaissance qu’il prend congé d’eux, leur offrant (sans trop d’espoir) de les aider à quitter la Corse pour revenir dans le droit chemin.

Si on considère qu’Orso est le personnage raisonnable du livre, et peut-être le porte-parole de Mérimée, son attitude vis-à-vis des bandits et de la complaisance de la population pour eux évolue au cours du récit : il passe de l’hostilité pour ces coquins et pour la déplorable faiblesse des gens à leur égard, à une forme de compréhension (avec réserves) et même d’amitié.

 

 

 

LES CORSES SELON MÉRIMÉE

FIERTÉ

 

Mérimée souligne la fierté des Corses :

Ainsi, au début de Colomba, à la suite d’un malentendu, le colonel Nevil donne de l’argent à Orso della Rebbia, le prenant pour un sous-officier nécessiteux, provoquant après un instant d’incompréhension, l’hilarité d’Orso :

« — Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner deux avis : le premier, c’est de ne jamais offrir de l’argent à un Corse, car il y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête ; le second, c’est de ne pas donner aux gens des titres qu’ils ne réclament point. Vous m’appelez caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n’est pas bien grande, mais…

— Lieutenant ! s’écria sir Thomas, lieutenant ! mais le patron m’a dit que vous étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille. 

À ces mots le jeune homme, se laissant aller à la renverse, se mit à rire de plus belle, et de si bonne grâce, que le patron [du bateau] et ses deux matelots éclatèrent en chœur. »

 

 En effet, Orso della Rebbia descend d’une famille dite caporalice, ce qui en Corse était considéré comme une quasi noblesse (les caporali étaient des hommes qui avaient chassé les seigneurs au Moyen-Age dans la partie nord de l’île ; depuis les familles de ces chefs populaires étaient au premier rang de chaque communauté villageoise).

 

Plus tard dans le récit, lorsqu’Orso veut donner de l’argent aux bandits Castriconi et Brandolacci, ceux-ci refusent énergiquement. Ils acceptent les provisions et fournitures, non l’argent. A la fin du récit, Brandolaccio acceptera comme cadeau le fusil anglais d’Orso et Castriconi, qui a le goût des lettres latines (c’est un ancien étudiant), une édition d’Horace.

 

 

 

ÉGALITÉ ET VANITÉ

 

Mérimée observe que les Corses forment une société plus égalitaire que la France :

« En Corse, le riche n'est point séparé du pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part, peut-être, on ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et nulle part les différentes classes de la société ne se trouvent en relation plus fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous propriétaires, vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et de leurs bergers, qu'ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu'on ne le fait en France. »

(Notes de voyage).

 

Mérimée lui-même ne paraissait pas partisan de l’égalité sociale (avec l’âge, il devint très conservateur). Pourtant ici son ton est élogieux, comme si l’important dans la remarque était démontrer une supériorité des Corses sur les Français alors que justement ces derniers prétendent être un peuple égalitaire, comme Mérimée le fait observer de façon un peu confuse.

Reste à savoir si sa description de la société corse était objective. L’esprit égalitaire des Corses avait été remarqué par les auteurs du 18ème siècle comme l’abbé de Germanes et constituait une sorte de lieu commun.

 A la même époque que Mérimée, d'autres voyageurs notaient cette relative égalité des Corses, associée à une allure indépendante et fière, comme Valéry* :

« Mais les anciens seigneurs de la Corse étaient bien loin de posséder l’autorité oppressive des superbes barons de la féodalité ; c’étaient des chefs de clans qui commandaient à leurs égaux et non à des serfs. Aussi la Corse est-elle véritablement la terre de l’égalité. […] ; il peut exister des haines, de l’éloignement entre les individus, mais il n’y a point de distance. […]. J’ai fréquemment parcouru le pays avec des hommes riches, considérables ; l’aisance, la familiarité sans indiscrétion des paysans qui nous abordaient me frappèrent ; quoiqu’ils nous donnassent de la vostra signoria, leur politesse n’avait rien de bas. […]. Il y avait loin de la tournure mâle, dégagée de ces paysans à l’allure gauche de nos villageois, ou à l’air apprêté d’un bourgeois. »

(A.-C Valery, Voyages en Corse, à l’île d’Elbe et en Sardaigne, 1837, cité par André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012

https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

                                            * Il s'agissait d'un pseudonyme; l'auteur, de son vrai nom Antoine Claude Pasquin,  n'avait pas de lien avec la famille corse Valéry.

 

L’esprit égalitaire n’était d’ailleurs pas contradictoire, un peu paradoxalement, avec la vanité et l’orgueil familial. Mais ces caractéristiques étaient aussi liées à la fierté, qualité que tous les observateurs signalent chez les Corses.

Mérimée, dans ses Notes de voyage, n’insiste pas sur la vanité des Corses, sinon lorsqu’il attribue à la vanité la propension à la vendetta ; le Corse se sent facilement offensé et veut se venger. Il note aussi que la vanité dégénère souvent en ostentation et cite l’exemple du sacre de Napoléon, mais son observation reste très superficielle.

 

 

 

 

TRISTESSE ET CHASTETÉ

 

 

 1

William Cowen (1797-1860), Le golfe d'Ajaccio.

Collection privée.

http://www.linternaute.com/sortir/sorties/exposition/corse-tourisme/diaporama/1.shtml

 

 

La description de la Corse par Mérimée est celle d’un pays plutôt triste, du moins grave. Les paysages contribuent d’ailleurs à cette tristesse, même dans les villes comme Ajaccio :

« Au lieu de ces élégantes fabriques [constructions] qu’on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu’au cap Misène [dans la baie de Naples], on ne voit, autour du golfe d’Ajaccio, que de sombres mâquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure ; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout, dans ce paysage, est d’une beauté grave et triste »

« On n’entend point parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. »

« Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du cours sont presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes ; chacun semble aux aguets comme un faucon sur son nid. »

Au village de  Pietranera, les distractions sont limitées, mais pas inexistantes :

« Autour du chêne-vert et de la fontaine, il y a un espace vide qu’on appelle la place, et où les oisifs se rassemblent le soir. Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l’an, dans le carnaval, on y danse.»

 

Bien que Mérimée ait été lui-même plutôt égrillard, il note la chasteté des Corses (autre forme de leur gravité) d’une façon qui semble élogieuse, à propos de sculptures sur une église médiévale (Notes de voyage):

« Remarquons d'abord l'obscénité de quelques figures, fait qui n'est pas rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s'il en fut, où l'on ne rit guère, et, quelle qu'en soit la cause, assurément très chaste. »

Dans sa célèbre lettre du 30 septembre 1839 à Esprit Requien*, son ami avignonnais, dans laquelle il évoque le modèle de Colomba, Mérimée déclare qu’on est en Corse «  horriblement moral ». Le voyageur comme lui ne trouve personne pour répondre à ses soupirs - ou à ses besoins (cf. la lettre sur le site Terre de femmes, https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html).

                                                                                                  * Esprit Requien (1788- 1851), naturaliste réputé et amateur d'antiquités, il fit plusieurs séjours en Corse. Il mourut d'ailleurs à Bonifacio en 1851. Requien acheta le sceau de Pascal Paoli (ou en tous cas un sceau du gouvernement corse indépendant) lors d'un de ses séjours. Il est aujourd'hui au musée Calvet d'Avignon (dont Requien avait été le conservateur).

 

Pourtant, l’article de la Revue trimestrielle paru en 1828 (qui fut utilisé par Mérimée pour Mateo Falcone), certainement rédigé par un Corse, disait :

« Quelques écrivains se sont plus à donner des éloges exagérés à la pureté de mœurs des Corses; la vérité est que dans cette île, elles ne sont ni meilleurs ni pires qu’ailleurs ». La Revue ajoutait drôlement qu’on s’imaginait que dans un pays où on risquait d’être assassiné par un mari ou un frère, les moeurs devaient être exemplaires,  mais ce n’était pas le cas : on compte sur le secret des liaisons et ce qui prouve que « le danger est moins réel que ce qu’on dit », ce sont les « 500 petits citoyens à qui l’Etat sert de père » (enfants abandonnés), sans compter ceux qu’on élève publiquement dans les villages. L’auteur de l’article note d’ailleurs qu’on compte construire un établissement pour les enfants trouvés, avec d’autres institutions, et qu’on verra si comme beaucoup d’établissements promis à la Corse, ceux-ci resteront à l’état de projets.

Quelques années après, Antoine Fée notera, lors de son voyage en 1845*, que si les Corses ont une réputation d'austérité, ce n'est pas vrai partout et qu'on semble mener une vie très libre à Belgodere (d'après ce que lui a confié l'aubergiste!)*.

                                                               * Dans son livre Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850.

 

Mérimée, dans Colomba, relativise d’ailleurs l’image de chasteté des Corses à propos du bandit Castriconi, ancien étudiant en théologie, surnommé « le curé », et qui a une maîtresse dans chaque canton – donc certaines femmes corses n’étaient pas inaccessibles hors mariage. Peut-être, en revanche, l’étaient-elles pour les « étrangers » comme Mérimée, assez chaud lapin pour  s'en désoler.

 

 

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Jeune femme corse, carte postale; photo de Jean Moretti (vers 1930 ?).

Pendant des décennies, les photographes de cartes postales, qu'ils soient corses ou continentaux,  représenteront la typique jeune fille corse en stricts vêtements noirs, le visage plutôt triste, plus ou moins consciemment onforme à l'image qu'on se faisait de Colomba (certaines photos étant même titrées "Colomba"). Il est vrai que l'usage permanent des habits de deuil avait été remarqué en Corse par les observateurs, y compris par Mérimée - mais ce qui était vrai pour les veuves qui ne quittaient jamais le deuil, l'était-il vraiment des jeunes filles ?

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NI RELIGIEUX NI CRÉATEURS

 

 

Venu en Corse en 1839 pour inventorier les monuments historiques, Mérimée fut déçu par ce qu’il trouva : hormis quelques églises pisanes et les monolithes préhistoriques (que Mérimée fut l’un des premiers à signaler)*, l’île était pauvre en monuments : les églises et campaniles de villages sont plus remarquables par leur environnement que par leur architecture, la décoration est médiocre (dans le « goût barbare du 17 ème siècle » dit Mérimée – il s’agit probablement de décors baroques, mal considérés à son époque), et généralement l’œuvre de « barbouilleurs italiens ».

                                                             * C’était avant la découverte de nombreux sites préhistoiques,  dont celui de Filitosa

Mérimée (sans qu’il soit besoin ici de discuter le bien-fondé de son jugement, conforme aux critères artistiques de son époque) n’en accuse pas les Corses et au contraire, leur trouve des excuses :

Dans sa préface aux Notes de voyage en Corse, s’adressant au ministre de l’intérieur (qui avait les monuments historiques dans ses attributions), Mérimée écrit : « Pauvres , nullement enthousiastes de dévotion , exploités par des gouverneurs avides , les Corses n'ont jamais pu cultiver les arts. (...) car, pour produire des monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus heureux [plus favorisés].»

De cette façon, Mérimée attribue aux Corses  encore une caractéristique (un peu paradoxale par rapport à l’idée convenue): ils sont modérément religieux (et donc n’ont pas produit d’œuvres remarquables en rapport avec la religion). Quand on sait que Mérimée était lui-même irreligieux, il est difficile de ne pas y voir un signe supplémentaire de connivence.

Dans Colomba, on a à peine quelques notations sur la place de la religion dans la vie des Corses : on mentionne à peine un curé (lors de l’enterrement du colonel Della Rebbia), sans doute le même qui apprend à lire et le catéchisme à la nièce du bandit Brandolaccio (un peu contraint et forcé par le bandit !). Le seul « curé » qui s’exprime n’en est pas un : c’est le surnom de l’ex-étudiant en théologie Castriconi, qui a tué plusieurs hommes et qui a une maîtresse dans chaque canton, «  le plus grand enjôleur » du pays, selon les voltigeurs.

Néanmoins Colomba respecte les traditions religieuses. miss Nevil, qui a probablement à l’esprit le stéréotype du Corse (ou du Méditerranéen) religieux, voire superstitieux, le remarque malicieusement lors de leur premier dîner en commun:

« Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui avait fait quelque résistance pour se mettre à table*, et qui n’avait cédé que sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger. — Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif. Et elle se promit de faire plus d’une observation intéressante sur ce jeune représentant des vieilles mœurs de la Corse. »

                                                             * Par eux fois, Colomba manifeste cette réticence à s’asseoir à la même table que son frère. Mérimée parait ainsi (sans l’expliciter) renvoyer à la coutume corse (en voie de disparition à l’époque) qui voulait que les femmes ne s’asseoient pas à la même table que les hommes.

 

L’ironie de miss Nevil sur le signe de croix (« voilà qui est primitif ») s’explique naturellement si miss Nevil est une protestante irlandaise (mais Mérimée ne le dit pas). A la fin du récit, aucune différence religieuse n’est évoquée pour le mariage de miss Nevil et d’Orso - mais Mérimée n’avait pas à entrer dans tous les détails. Même si miss Nevil est d’une famille catholique, elle et son père s’alignent sur les comportements culturels de la bonne société britannique.

Plus tard, montrant à son frère l’endroit où leur père a été tué, Colomba fait aussi un signe de croix :

« Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l’œil sec, mais la figure animée. Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier à ses compatriotes et qui accompagne d’ordinaire leurs serments solennels ».

Ici encore le geste, fait « à la hâte », est plutôt une habitude qu’un acte conscient de dévotion.

Quant à la  tradition du voceru/ballata lors des enterrements, elle est déconnectée de toute intention religieuse, comme le montrent les remarques de  Colomba:

« — Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique (…) ».

 « Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient à l’esprit. »:

 

 

 

LES CORSES ET LES FRANÇAIS

 

 

Mérimée, aussi bien dans ses Notes de voyage que dans Colomba a systématiquement tendance à défendre les Corses contre les préjugés majoritaires qui existent à leur encontre. Quelquefois, la comparaison qu’il fait avec « les Français » (les continentaux) sera à l’avantage des Corses.

On a déjà vu qu’il note que la société corse est plus égalitaire que la société française.

S’agissant des assassinats, Mérimée souligne la différence entre la motivation des crimes de sang en France et en Corse :

« Il [le lecteur] sait déjà que le colonel della Rebbia, père d’Orso, était mort assassiné : or on n’est pas assassiné en Corse, comme on l’est en France, par le premier échappé des galères qui ne trouve pas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie : on est assassiné par ses ennemis ; mais le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le dire. »

Dans ses Notes de voyage, Mérimée évoque une situation où des objets antiques, trouvés en Corse, ont fini chez le ferrailleur :

« Avant de crier à la barbarie, il faudrait se demander si de pareilles choses ne se passent pas tous les jours dans des villes du continent. »

Cette remarque pourrait sans doute s’appliquer à beaucoup de domaines.

Les Corses sont-ils superstitieux ? Bien moins qu’on le dit :

« Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance m'ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce qu'on y attache encore quelque croyance. » (Notes de voyage)

D’ailleurs les Corses sont tolérants et se comportent de façon moins barbare que les Français du continent à l’égard de prétendus sorciers:

« J'ajouterai qu'on brûle* ou qu'on assassine en France deux sorciers, bon an mal an, et qu'en Corse , on leur laisse pratiquer leur magie à leurs risques et périls dans l'autre monde seulement. »

                                                                                   * Il s’agit de lynchages, car au 19ème siècle, il n’est évidemment plus question de sorciers brûlés par décision de justice.

 

L’attitude des Corses envers la superstition rejoint (d’une autre manière) ce qui a été dit plus haut sur leur faible sens religieux (du point de vue de Mérimée, bien sûr). Néanmoins, il note que Brandolaccio est « superstitieux comme beaucoup de bandits ». Il croit au « mauvais œil », croyance méditerranéenne qu’on retrouve à la fin du roman chez la fermière des environs de Pise qui a recueilli le vieux Barricini.

 

Dans ses Notes d’un voyage dans le midi de la France (antérieures à son voyage en Corse) Mérimée attribue aux Corses le sens artistique (lié au sens des affaires en l’occurrence) ce qui permet une nouvelle opposition par rapport aux Français « moyens », à propos des fresques du palais des Papes d’Avignon :

« Au reste, ce n'est pas le temps qui a le plus endommagé ces belles fresques. Depuis la restauration [le régime de la monarchie restaurée], le palais des Papes sert de caserne. En 1816 ou 1817, un régiment corse y était logé. Les soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût des belles choses et savaient les exploiter. Des Français auraient balafré les saints ou leur auraient mis des moustaches. Les Corses les vendirent. Une industrie s'établit dans le corps. Elle consistait à détacher adroitement la couche mince de mortier sur laquelle la fresque est appliquée, de manière à obtenir de petits tableaux qu'on vendait aux amateurs. »

On voit qu’ici, Mérimée assimile les Corses aux Italiens* (au-delà évidemment de leur nationalité juridique), et leur prête le sens artistique attribué traditionnellement aux Italiens, même si, on l’a vu, en tant qu’inspecteur des monuments historiques, il fut déçu de ce qu’il trouva en Corse (mais après tout, toutes les régions italiennes n’ont pas produit de chefs d’oeuvre, ce que Mérimée pouvait difficilement ignorer).

                                                                * Cf. aussi plus haut sa remarque sur la sensibilité innée de Colomba à la poésie, due à son « admirable organisation italienne ».         

           

Si la Corse était un département français, les Français du continent y étaient sans doute encore assez rares à l’époque du séjour de Mérimée. Mérimée donne une image plutôt moqueuse des Français en Corse.

Le préfet, sans être vraiment ridicule (il est plutôt sympathique et sera à la fin du côté des della Rebbia, à condition de respecter les formes légales), est un haut-fonctionnaire un peu pompeux, parfois dépassé par les événements (lorsqu’il se trouve en présence des bandits par exemple). Il est comique de le voir reconnaître que la Corse n’est pas la France :

— Quel pays ! répétait le préfet en se promenant à grands pas. Quand donc reviendrai-je en France ?

Ses activités administratives et protocolaires ne sont pas vraiment prises au sérieux, au moins par le bandit Brandolaccio, qui dit à Orso :

« …les Barricini amènent le préfet chez eux ; ils l’ont rencontré sur la route, et il s’arrête un jour à Pietranera avant d’aller poser à Corte une première pierre, comme on dit…, une bêtise ! »

L’opinion générale sur le préfet est sans doute exprimée par la formule de Colomba à un moment : « Le préfet, qu’il s’occupe de sa préfecture » (comme si s’occuper de l’ordre public n’était pas l’affaire du préfet).

Lorsque d’autres Français apparaissent, ils ne jouent pas un rôle glorieux :

Ainsi lorsque les voltigeurs (une formation auxiliaire de gendarmerie, composée essentiellement de Corses – par parenthèses, il semble que cette unité n’existait pas encore, à peu d’années près, à la date où Mérimée situe l’action de Colomba) pensent cerner Orso (après qu’il ait tué les fils Barricini) et les bandits auprès de qui il s’est réfugié, mais l’opération rate par la faute d’un voltigeur français. Le sergent (évidemment corse) vitupère son subordonné :

« Sans ce maudit caporal Taupin,… l’ivrogne de Français s’est montré avant que je n’eusse cerné le mâquis (…)

Toujours pestant contre le caporal Taupin, le chien de Français, le sergent donna l’ordre de la retraite… »

La présentation péjorative du Français est bien de l’invention de Mérimée (dont la précision qu’il s’agit d’un ivrogne).

 

On trouve une remarque du même genre dans Mateo Falcone, où l’adjudant (corse) des voltigeurs déclare à propos du bandit Gianetto : « …il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il n’y a pas grand mal, ce n’était qu’un Français ».

A propos de cette expression, l’article anonyme de la Revue trimestrielle en 1828 (l’une des sources de Mérimée pour Mateo Falcone, voir notre première partie) indique que les Corses, se vengeant par le mépris de leurs dominateurs, disaient autrefois « ce n’est qu’un Génois », et qu’on les entend dire parfois « ce n’est qu’un Français ». Le rédacteur de la Revue indique qu’ils disent aussi « ce n’est qu’un Lucquois » : les habitants de la région de Lucca (Lucques) les lucchesi, venaient en Corse au 19ème siècle pour réaliser des travaux. Le terme a sans doute été donné par extension à tous les Italiens travaillant en Corse. Mérimée ne parle pas de ce mépris pour les travailleurs immigrés italiens, qui ne donnait pas une bonne opinion des Corses (mais il évoque dans Colomba à diverses reprises la présence des Lucquois)*.

                                     * Mérimée évoque une veuve qui emploie des Lucquois à des travaux ; ses ouvriers lui demandent une augmentation. La veuve s’en plaint au bandit Brandolaccio, qui joue les « redresseurs de torts » ans la région et qui va y mettre bon ordre. Le bandit sert donc à maintenir les travailleurs immigrés dans une position de soumission.  Dans son récit de voyage en Corse en 1845 (paru en 1850), le professeur de médecine à Strasbourg Antoine Fée est scandalisé par le mépris des Corses pour les Lucquois (il cite la phrase d’un Corse de Bastia : combien de Lucquois faut-il pour faire un Corse ?), alors que les Lucquois font tous les travaux en Corse.

Mais l’influence française commence à changer les Corses. Orso della Rebbia représente la nouvelle image des Corses marqués par cette influence : lorsqu’il envisage de se battre en duel avec l’un des fils Barricini, Mérimée observe : « Le tuer d’une balle ou d’un coup d’épée [en duel régulier] conciliait ses idées corses et ses idées françaises ».

Lorsqu'il rabroue ses bergers qui tuent devant lui un cochon appartenant aux Barricini* ( "— Comment, coquins ! s’écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis ! (...) Vous n’êtes bons qu’à vous battre contre des cochons..."), les bergers, sans trop se formaliser, y voient l'influence des idées du continent : " Voilà ce qu’on apprend sur le continent, Memmo ! ".

                                   * Les bergers pensent exercer une représaille contre les Barricini qui ont fendu l'oreille d'un cheval des della Rebbia. En réalité, l'oreille du cheval a été fendue par Colomba elle-même, pour faire monter l'hostilité contre la famille ennemie.

 

 Les différences entre les Corses et les Français sont loin d'être toutes au détriment des Corses. Mérimée ne se contente pas de "prendre à part" les Corses pour  les opposer aux autres Français. On va voir qu'il va plus loin et les considère comme un peuple et une nation.

 

 

 

 

 

 

 

15 octobre 2019

MERIMEE ET LA CORSE PREMIERE PARTIE

 

 

 

MÉRIMÉE ET LA CORSE : UN PROCÈS À REJUGER ?

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

C’est une banalité de dire que les Corses ont mauvaise réputation en France. Dans cette mauvaise réputation interviennent des caractéristiques de caractère et de culture qui sont réputées communes à tous les Corses. La réactivation, depuis quelques décennies, du particularisme politique corse, qui se manifeste notamment par des revendications allant de l’autonomie à l’indépendance, et qui a recouru à des actions violentes, n’a fait que renforcer l’hostilité d’une grande partie de la population française à l’égard des Corses.

On notera ici, pour ne plus y revenir, que ceux qui critiquent l’attitude « des Corses », en les considérant comme un bloc homogène, sont généralement les mêmes qui condamnent « l’essentialisme » ou l’essentialisation quand il s’agit d’autres populations, notamment les populations immigrées.*

                                                           * « On parle d’essentialisation lorsque l’identité d’un individu se voit réduite à des particularités morales, des aptitudes intellectuelles ou des caractères psychologiques supposés immuables et transmis de génération en génération au sein d’un groupe humain », définition de l’exposition du Musée de l’Homme « Nous et les autres, des préjugés au racisme », les 10 mots pour comprendre http://nousetlesautres.museedelhomme.fr/fr/dossiers/10-mots-comprendre).

 

Dans la perception négative des Corses, la caractéristique la plus évidente (mais ce n’est pas la seule) est leur rapport à la violence et à la criminalité.

Il est courant de faire remonter cette caractéristique à l’image que Prosper Mérimée a donnée des Corses au 19ème siècle dans sa nouvelle Mateo Falcone et surtout son court roman Colomba.

Or, il semble que les choses soient bien plus complexes. Mérimée a peut-être créé un stéréotype, mais il ne pensait certainement pas que les Corses valaient moins que « les Français », bien au contraire.

 

 

 

LES CORSES ENFERMÉS DANS UNE IMAGE NÉGATIVE : LA FAUTE À QUI ?

 

Chez beaucoup de Corses, il y a une tendance à considérer que Mérimée a « inventé » l’image du Corse violent et délinquant qui s’est fixée de façon durable dans l’opinion française.

Récemment, le chanteur du groupe I Muvrini, Jean-François Bernardini a publié L'Autre enquête corse* (2019), un livre qui s’attache à éclairer la relation conflictuelle Corse-France.

                                                                                          *  Le titre est une allusion à la célèbre bande dessinée de Pétillon, L’enquête corse (2000), dont on a tiré un film à succès.

 

Pour lui, à l’origine de l’image du Corse violent et délinquant, on trouve Mérimée.

« L'île détient surtout le record de l'impunité face à la criminalité organisée. Le vieux narratif, le narratif unique et en béton sur la Corse date de Mérimée, au XIXe siècle. Le vieux western corse est prospère et très utile. » (interview par Julian Mattei, à Bastia, Le Point, 20/08/2019, repris sur le site corse L’invitu http://www.l-invitu.net/livres.php

Pour Bernardini, le problème ne serait pas la délinquance en Corse, mais l’impunité de cette délinquance, dont l’Etat français est responsable : « Lisez le livre Juges en Corse*, visionnez les trois films sur Arte Mafia et République. Il y a des passages scandaleux sur le fonctionnement de la justice dans l'île, qui prouvent l'échec et les erreurs monumentales, jamais remises en cause officiellement. Les citoyens corses semblent condamnés à vivre sous le joug d'une « souveraineté criminelle ». Tout cela reste sans écho, sans réaction aucune, sans cri d'indignation et sans sursaut de l'État de droit. À quand un juge Falcone, un juge Borselino [Borsellino] pour la Corse ? »

                         * Livre du journaliste Jean-Michel Verne (arrière-petit-fils de Jules Verne) paru en 2019, recueillant les témoignages de neuf juges.

 

Selon Bernardini (et d’autres sans doute), l’image du Corse violent et délinquant permet d’escamoter les vraies questions et de renverser l’ordre des responsabilités :

« Ainsi, au fil du temps, s’est imposé un discours unique, à l’œuvre dans toutes les apparitions de la Corse à travers le prisme médiatique — presse, cinéma, séries télévisées ou films ; de Mafiosa à Un prophète, de Jacques Audiard. On le trouve déjà à l’œuvre chez Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Guy de Maupassant, et bien sûr Prosper Mérimée. Mateo Falcone, sa nouvelle publiée le 3 mai 1829 dans la Revue de Paris avec le sous-titre « Mœurs de la Corse », constitue un exemple frappant de ce type de narration. Elle a grandement contribué à enfermer la Corse et les Corses dans une sorte de portrait-robot. L’ouvrage a lancé l’image des « Peaux-Rouges d’Europe », sauvages et dangereux. En résumé, « ils n’ont que ce qu’ils méritent ». Et surtout, « ils ne sont pas comme nous ». Rappelons que Mérimée n’est venu dans l’île qu’en... 1839, dix ans après la parution de son texte ! »

Jean-François Bernardini, En Corse, « il y a un éléphant dans le salon* », Le Monde diplomatique, Juillet 2019.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/BERNARDINI/60019

           * Ce titre provient d'une expression anglaise qui sert à indiquer qu'il existe un problème que tout le monde fait semblant d'ignorer. 

 

Mérimée aurait donc été le premier (ou l’un des premiers) à inventer le stéréotype du Corse « sauvage et dangereux », qui est devenu dominant et permet aux autres (qu’on appellera ici les Français pour simplifier – mais nous y reviendrons plus tard) de porter un jugement méprisant sur les Corses et la société corse.

Si les Corses sont des violents, qui refusent les règles sociales qui ont cours ailleurs, alors on ne peut rien faire pour eux et on n’a qu’à les laisser mijoter dans leur jus. On en fait déjà beaucoup trop pour eux en termes de dépenses. Evidemment ce jugement de l’opinion publique française (exprimé soit explicitement par des journalistes, soit de façon plus diffuse dans tous les forums, courriers des lecteurs etc) influence aussi l’action de l’Etat en Corse, ne serait-ce que parce que les responsables de l’Etat ont aussi intériorisé, on peut le supposer, l’image négative des Corses. Au mieux, ces responsables se bornent à adresser aux Corses des objurgations inutiles au changement : abandonnez vos mauvaises réactions, vos traditions douteuses, et tout ira mieux.

 

 

 

STÉRÉROTYPE OU RÉALITÉ ?

 

 

 

Pourtant, il y a un défaut majeur dans le raisonnement qui accuse Mérimée d’avoir créé un stéréotype de l’individu corse violent, toujours en vigueur. La réalité semble avaliser ce stéréotype, qui dès lors, serait fondé (non - on s'en doute mais cela va mieux en le disant - qu’il soit applicable à tous les Corses, mais à une partie d’entre eux) : la Corse est bien la région française qui, sans parler d’autres crimes et délits, détient le record des assassinats : 11 assassinats entre octobre 2017 et septembre 2018.

Ce chiffre est pourtant le plus bas des statistiques par région et il peut sembler très peu élevé comparé aux 99 assassinats d’Auvergne-Rhône-Alpes (dont 22 en Isère et 22 dans le Rhône), aux 135 de l’Ile-de-France (dont 41 à Paris), aux 137 de Provence-Alpes-Côte d’azur (dont 80 dans les Bouches-du-Rhône) (voir le tableau sur le site du journal Libération https://www.liberation.fr/checknews/2018/11/09/les-homicides-en-france-repartent-ils-en-forte-hausse-apres-15-ans-de-baisse_1690504

 Mais rapporté à la population, c’est bien la Corse qui tient le premier rang, suivi de PACA.

 « Au niveau régional, seules la Corse et la région PACA présentent des taux d’homicides par habitant significativement différents des autres régions. Alors que les forces de sécurité recensent entre 0,01 et 0,02 homicides pour 1 000 habitants chaque année dans les autres régions métropolitaines, ce taux dépasse 0,03 en PACA et en Corse. [ 0,034 en Corse en 2017 et même 0,049 en 2018]
(https://www.interieur.gouv.fr/Interstats/Actualites/Insecurite-et-delinquance-en-2018-premier-bilan-statistique).

 

Un autre aspect de la mauvaise image des Corses (chez les non-Corses) est leur comportement à l’égard de la justice : il serait caractérisé par lomertà, ou loi du silence (mot d’origine sicilienne et utilisé d’abord dans le contexte de la mafia sicilienne) : les témoins d’un crime ou délit ne collaborent pas avec la police ou la justice, n’ont rien vu etc. Lorsqu’une personne est recherchée par la police, elle trouve généralement de l’aide parmi ses connaissances pour se cacher.

 Les Corses peuvent agir par solidarité "clanique" avec les supposés auteurs des faits ou, sans doute  également, par peur des représailles. Les crimes et délits restent donc souvent non élucidés.

Ponctuellement, il existe des Corses qui dénoncent l’omertà, qui ne serait donc pas une invention (voir l’initiative récente d’un collectif : "Oui, l'omertà existe en Corse oui, la société corse a peur", interview de Léo Battesti*, Corse-Matin, septembre 2019https://www.corsematin.com/article/article/oui-lomerta-existe-en-corse-oui-la-societe-corse-a-peur).

                          * Léo Battesti a été l’un des créateurs du FLNC (mouvement nationaliste clandestin pour ceux qui l’ignoreraient !), puis journaliste, élu local et président de la Ligue corse des échecs.

 

Il y a quelques années on voyait sur les murs du métro des affiches émanant du ministère des sports, si mes souvenirs sont bons, qui prétendaient s’attaquer aux stéréotypes dans le domaine sportif. L’une des phrases qui était présentée comme stéréotype était : les Chinois sont forts en ping-pong.

Où était le stéréotype ? Personne n’était supposé croire que tous les Chinois, sans exception, étaient forts en ping-pong ou bien qu’ils n’étaient forts que dans cette seule activité, mais bien qu’il y avait en Chine un pourcentage sans doute plus élevé d’habitants forts en ping-pong (ou le pratiquant) que ce qui ce qui existait dans d’autres pays…Dans le contexte sportif - qui était celui de cette campagne d’affichage - la phrase n’avait rien d’absurde, seule la nouvelle obsession française de voir partout des stéréotypes à combattre (on dit même "déconstruire" dans le langage à la mode du jour) était ridicule.

Dire que les Néo-Zélandais sont forts en rugby est-il un stéréotype ?

Il s’agit là de stéréotypes positifs, finalement sans grand risque même s’ils sont faux ou exagérés. Le plus souvent, les stéréotypes ont une part plus ou moins grande de vérité, à condition d’avoir conscience de la simplification présente dans tout stéréotype, même fondé.

Enfin on dit que les stéréotypes se renforcent du fait que les protagonistes ont tendance à s’y conformer : mais en fait, est-ce que ce n’est pas simplement l’organisation sociale qui a donné lieu au stéréotype qui continue à produire les mêmes comportements ? Plus probablement, il y a interaction entre les deux facteurs.

Mais on voit bien le danger des stéréotypes négatifs : c’est qu’ils comportent une condamnation d’une population entière et qu’ils incitent à faire supporter à cette population la responsabilité d’une situation préjudiciable.

Ainsi, s’il y a proportionnellement un peu plus d’assassinats en Corse qu’ailleurs « sur le continent » (sans que ce soit un raz-de-marée, d’ailleurs), faut-il pour autant généraliser l’image du Corse violent et homicide *? Et si les Corses ne sont pas enclins à aider la justice, est-ce un comportement valorisé chez eux ou le résultat de conditions complexes et subies ?

                      * Complication supplémentaire, qu’est ce qu’un Corse ? Toute personne résidant en Corse est-elle Corse ou doit-on réserver ce nom (ce gentilé, disent ls grammairiens) aux personnes dont l’origine familiale est la Corse depuis une longue succession de générations ?

 

Nous ne prétendons pas trancher tous ces débats, car ce qui nous occupe ici est une autre question.

Les œuvres de Mérimée présentent des Corses qui refusent de régler leurs litiges par la voie judiciaire et commettent des assassinats pour venger des offenses faites à leur famille, qui refusent de collaborer avec la police, qui cachent des bandits et leur font parvenir du ravitaillement, Ces actes n’étaient pas une invention de Mérimée et correspondaient à ce qui était constaté à l’époque par la plupart des observateurs, Corses et non-Corses. Il importait peu que toute la population n’agisse pas ainsi, puisque ceux qui agissaient ainsi étaient assez nombreux pour que se forme un stéréotype.

Plus encore, ces comportements sont présentés par Mérimée (et les autres observateurs) non pas comme anormaux dans le contexte corse, mais comme conformes au code de l’honneur de l’île et valorisés par l’ensemble de la population.

La réalité insulaire s’est modifiée depuis mais certains traits sont restés (loi du silence, assassinats plus nombreux qu’ailleurs) de sorte qu’accuser Mérimée d’avoir créé un stéréotype dépréciateur ne parait pas recevable.

Par contre, nous pouvons nous poser la question de savoir si Mérimée a voulu, à partir des matériaux que lui fournissait la réalité, donner une image défavorable des Corses ou si au contraire, il a voulu, paradoxalement, faire leur éloge.

 

 

PAS DE PITIÉ POUR LES ENFANTS : MATEO FALCONE

 

 

 

 

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Vue de Porto-Vecchio. Bien que le récit de Mérimée Mateo Falcone se déroule aux environs de Porto Vecchio, rien n'évoque le port ou la mer dans le récit, mais seulement le maquis et la montagne. " Si vous avez tué un homme, allez dans le mâquis [sic] de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles ..." (Mateo Falcone).

Site Guide du Routard. Le meilleur de la Corse.

https://www.routard.com/contenu-dossier/cid137150-le-meilleur-de-la-corse.html?page=3

 

 

 

La première oeuvre de Prosper Mérimée qui a pour cadre la corse est Mateo Falcone (1829) écrite alors que Mérimée, à l’époque au début de sa carrière, n’avait pas encore voyagé en Corse. Dans la première parution, la nouvelle porte le sous-titre « Moeurs de la Corse ».

On se rappelle l’histoire, que l’auteur situe au moment où il écrit : le Corse Mateo Falcone est un paysan assez riche des environs de Porto-Vecchio; il peut se permettre de vivre sans travailler lui-même. Un jour qu’il s’est absenté avec sa femme, un bandit nommé Gianetto, blessé et poursuivi par les voltigeurs (une sorte de gendarmerie auxiliaire, composée essentiellement de Corses, spécialisée dans la traque des bandits, voir en annexe) se réfugie chez lui. Le fils de Mateo Falcone, Fortunato, âgé de 10 ans, accepte de le cacher – moyennant une pièce d’argent. Les voltigeurs arrivent : l’adjudant, chef de la patrouille, qui est vaguement cousin de Mateo Falcone, interroge l’enfant sans succès. Convaincu que le bandit a dû se cacher pas loin, l’adjudant promet à l’enfant une montre s’il lui indique la cachette du bandit. L’enfant, ébloui par l’idée de posséder une montre, accepte et le bandit est arrêté. A ce moment, Mateo Falcone et sa femme reviennent à la maison et apprennent ce qui s’est passé, Mateo doit subir le mépris du bandit qui crache sur son seuil en disant : maison de traître.

Quand les voltigeurs sont partis, Mateo, en proie à une rage froide, dit à sa femme : « Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison ». Il entraîne son fils à l’écart, lui fait réciter ses prières et le tue d’un coup de fusil.

 

 accueil-merimee

Prosper Mérimée dans sa jeunesse.

https://gallica.bnf.fr/essentiels/merimee

 

 

LES PRÉDÉCESSEURS DE MÉRIMÉE : LES ABBÉS DE GERMANES ET GAUDIN ET L’ARTICLE DE LA REVUE TRIMESTRIELLE

 

 

Observons d’abord que Mérimée utilise, en le modifiant, un récit qu’on retrouve dans plusieurs sources.

On le trouve notamment dans une étude parue dans la Revue trimestrielle, en juillet 1828, que Mérimée a dû connaitre. Cette étude anonyme, de 119 pages, intitulée (en titre courant) Des devoirs de la France envers la Corse, examine la situation présente de la Corse et les moyens de l’améliorer. On suppose que l'auteur était le général Horace Sébastiani ou l'avocat Patorni*,  donc un Corse dans les 2 cas (tous deux étaient à l’époque des représentants de l’opposition libérale-bonapartiste en Corse).

                                   * Ces indications sont fournies sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com. Sous la Restauration, aussi curieux que cela puisse paraître, l'opinion bonapartiste et l'opinion libérale tendaient à se rapprocher, au moins tactiquement. Ces deux tendances étaient dans l'opposition au régime de la Restauration, conservateur, sinon réactionnaire, et clérical  (même si le régime présentait aussi une aile libérale et que de nombeux anciens "serviteurs" de Napoléon s'y étaient ralliés).

 

Parmi les anecdotes destinées à présenter le caractère des Corses, on rapporte qu’à l’époque (antérieure à l’annexion de la Corse par la France) où les troupes françaises se trouvaient en Corse pour aider la république de Gênes contre les insurgés corses (donc entre 1739 et 1768)*, deux déserteurs français du régiment de Flandres qui se cachaient dans une forêt furent dénoncés par un berger au moment même où le colonel de leur régiment chassait avec ses officiers dans la forêt. Les déserteurs furent capturés et fusillés par la suite.

                                               * Les troupes françaises ont été présentes à plusieurs reprises en Corse à partir de 1738. La première intervention fut marquée par des affrontements et une répression très dure du maréchal de Maillebois contre les Corses qui refusaient de se soumettre. Puis les troupes françaises ont plutôt joué un rôle d’interposition entre les Génois et les insurgés corses, en s’efforçant par leur neutralité apparente de bien disposer à leur égard les Corses afin d’organiser un parti pro-français.

 

L’article de la Revue indique : « Mais ce qui est remarquable, c’est l’indignation que témoigna la famille du berger en apprenant cet acte de lâcheté. Ses parents s'assemblent, et décident qu'ils ne doivent pas laisser vivre un homme qui a déshonoré sa nation et sa famille en recevant le prix du sang. Cette espèce de sentence prononcée, ils se mettent à sa poursuite, le saisissent, et I'amènent sous les murs d’Ajaccio, et, après l'avoir confié quelques instants aux soins d’un religieux qu’ils avaient fait venir pour qu’il le confesse, ils le fusillent à la manière des Français, en même temps qu'on fusillait les deux déserteurs. Après I'exécution, les quatre louis [le prix de la dénonciation] furent remis au confesseur pour qu’il les rende aux officiers qui les avaient donnés à leur parent. "Nous croirions, lui dirent-ils, souiller nos mains et nos âmes que de garder cet argent d’iniquité ; il ne faut point qu’il serve à personne de notre nation...’’» (citation prise sur le dossier d’André Durand sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com. L'article entier, très intéressant, est consultable ici :

https://books.google.fr/books?id=v9VIAAAAcAAJ&pg=PA204&lpg=PA204&dq=%E2%80%99Des+devoirs+de+la+France+envers+la+Corse,+revue+trimestrielle&source=bl&ots=jh1pJmJ8z4&sig=ACfU3U0kVczOS7Mx84Wk2bV4bP3VHIaP5w&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwid1ffu64zlAhUOcBQKHZFYBKsQ6AEwDHoECAcQAQ#v=onepage&q=%E2%80%99Des%20devoirs%20de%20la%20France%20envers%20la%20Corse%2C%20revue%20trimestrielle&f=false

 

 L’origine de l’histoire rapportée par l’étude de la Revue trimestrielle, se trouve dans l’Histoire des révolutions de la Corse de l’abbé de Germanes* (1771-77). On peut la lire sur Gallica, au tome 2 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p/f260.image.texteImage)

                               * On trouve aussi l'orthographe Germanès. Ce religieux oratorien était venu en Corse après l’annexion par la France pour étudier les possibilités d'améliorer l'enseignement secondaire et d'ouvrir une université (ce dernier projet ne se concrétisera pas avant deux siècles). Son Histoire des révolutions de la Corse fut écrite avant son séjour en Corse.

 

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Page de titre du livre de l'abbé de Germanes, tome premier, 1771.

Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65639233.texteImage

 

 

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Soldats du régiment de Flandres, reconnaissables à leur drapeau à deux bandes jaunes; scène du film de Stanley Kubrick Barry Lyndon (1975); photo prise sur un site d'amateur de figurines de soldats. L'autre drapeau est le drapeau "colonel" mais il semble qu'il aurait dû être blanc. Le site précise que les parements des uniformes du régiment de Flandres étaient bleus et non rouges-roses comme sur la photo.

En 1751, le colonel du régiment était M. de Nozières (selon article Wikipedia Le régiment de Flandres), ce qui correspond aux indications données par l'abbé de Germanes. Le régiment de Flandres fut intégré au régiment de Touraine en 1762, tandis qu'un autre régiment (régiment de Rougé) reprenait son nom, mais sans reprendre le drapeau.

https://arteis.wordpress.com/2010/05/16/my-barry-lyndon-armies/

 

 

 

Un récit assez semblable, qui a peut-être aussi été consulté par Mérimée (dont on sait qu’il se documentait attentivement), se trouve dans le Voyage en Corse (1787), de l'Abbé Gaudin, vicaire-général de l’évêché de Nebbio*, membre de l'Académie de Lyon.

                         * A noter que l’article Wikipedia le concernant indique qu’il était vicaire général de l’évêché de Mariana, alors que la page de titre de son livre porte « vicaire général de Nebbio » et que ces deux évêchés étaient bien distincts.

 

Mais dans le récit de l’abbé Gaudin, il n’y a qu’un seul déserteur. Le berger, après sa dénonciation, est en train de compter son argent lorsqu’il est surpris par son père. Il doit alors tout lui expliquer :

« « Quoi ! s’écrie le vieux Corse, ne le laissant point achever, cet argent, tu le dois à une trahison ! malheureux ! et c’est moi qui t’ai donné la vie ! » Il n’en dit pas davantage, se précipite avec fureur sur le coupable, lui lie les pieds et les mains (…), le confie à la garde de quelques personnes de sa famille ; et s’empressant de se rendre chez le commandant français, tombe à ses genoux, et demande avec larmes la grâce du déserteur, qui lui est absolument refusée. « Vous ne voulez donc point céder à mes prières ? eh bien ! vous allez voir comment un Corse agit à l’égard d’un fils qui a déshonoré sa famille, son pays, et si nous supportons des traîtres parmi nous. » Il se retire brusquement, retourne avec la même vivacité à sa maison, prend son fusil, et délie son fils, sans proférer une seule parole, l’entraîne avec lui, et fait signe aux parents de le suivre. Il s’arrête aux portes de la ville, à peu près vers l’endroit où le jeune homme avait décelé [déceler : ici, indiquer où qq un est caché] l’infortuné soldat ; il lui ordonne de se mettre à genoux, lui casse la tête [d’un coup de feu], et, en jetant avec indignation l’argent sur son cadavre, il ne se permet que ces mots : Tiens, voilà le prix de ton crime. »

(citation prise sur le dossier d’André Durand sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com

Le livre de l'abbé Gaudin est consultable sur Gallica (l'anecdote est page 224) :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65575473.texteImage

ou sur le site de l'Université de Corte :http://m3c.univ-corse.fr/omeka/items/show/111

 

 

 

UN ANGLAIS ET UN CORSE : ROBERT BENSON ET F. O. RENUCCI

 

 

 Enfin, une histoire similaire (au moins dans les grandes lignes), mais se situant dans les années 1820, avait été rapportée par l’Anglais Robert Benson, dans son livre Sketches of Corsica or a Journal written during a visit to that island in 1823, Scènes de la Corse ou un journal écrit durant un voyage dans cette île en 1823, (Londres, 1825). Benson s’était rendu en Corse en tant qu’exécuteur testamentaire de Pascal Paoli (mort à Londres en 1807). Il rapporte dans son livre :

« Je vais maintenant présenter au lecteur un exemple des effets terribles produits par la négligence de cette vertu [l'hospitalité] ; un exemple qui a tenu l'île en émoi peu de temps avant mon arrivée.

Les lois relatives à la conscription sont très impopulaires en Corse et les jeunes conscrits s'enfuient souvent dans la montagne pour échapper au service dans l'armée française. C'est à la gendarmerie qu'incombe la tâche dangereuse et ardue de poursuivre les fugitifs. Lors d'une de ces occasions, un conscrit se présenta chez un berger de l'intérieur, en demandant une cachette (…). »

Le berger mène le déserteur chez son fils pour qu’il soit plus en sécurité. Mais le fils dénonce le fugitif aux gendarmes contre récompense :

« En apprenant que son fils avait trahi le conscrit, et que, cédant à la tentation, il s'était laissé corrompre, le vieux berger se rendit chez son fils ; et ses soupçons confirmés par la confession (du crime), il tua sur place son enfant.
Je n'ai pas le moindre doute quant à la vérité de cette anecdote. Elle m'a été racontée par un gentleman français, un des plus hauts fonctionnaires de l'île. » (citation sur le blog de François-Xavier Renucci Pour une littérature corse (maintenant clôturé mais dont ls archives sont toujours disponibles), qui a consacré une discussion à Mateo Falcone sous le titre « Faut-il parler de Mérimée ? » (mardi 9 juin 2009). On peut s’y reporter http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/06/faut-il-parler-de-merimee.html).

On peut consulter le livre de Benson sur Gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65582088.texteImage (l'anecdote est page 50, à propos de considérations sur le code de l'honneur corse).

 

 

sans-titre

Page de titre du livre de Robert Benson, paru à Londres en 1825.

Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65582088.texteImage

 

 

 

Dans Benson, l’histoire n'est plus située dans un passé déjà lointain, au 18 ème siècle, mais à l’époque de sa visite en Corse. Le fugitif n’est plus un soldat de métier français déserteur (ou deux déserteurs), mais un jeune Corse essayant d’échapper à la conscription *.

                     * La conscription, instituée de façon permanente par la loi Jourdan sous le Directoire, modifiée sous l’Empire, était restée en vigueur sous la Restauration malgré les engagements de l’abolir. Elle s’exerçait par tirage au sort : ceux qui avaient tiré un mauvais numéro faisaient leur service (qui durait plusieurs années), sauf s’ils avaient le moyen de se faire remplacer en payant leur remplaçant. Elle ne concernait que les jeunes gens célibataires et de nombreuses exemptions étaient prévues. La 3ème république modifia ce régime en créant le service militaire obligatoire pour tous (du moins pour les hommes) qui dura jusqu’à la fin des années 1990.

 

Enfin, dans les Novelle storiche Corse (nouvelles historiques corses), de Francesco Ottaviano Renucci parues à Bastia en 1827 (il y a eu plusieurs éditions), on trouve un récit qui semble faire une synthèse entre la version de Germanes et celle de Gaudin ( Novela VII  La delazione punita)* : dans le récit de Renucci il y a deux déserteurs appartenant au régiment de Flandres, et le père, en accord avec ses autres fils, décide de châtier son fils après avoir en vain demandé la grâce des deux déserteurs au colonel. Le fils, convaincu qu’il a mal agi, meurt courageusement au moment même où les deux déserteurs sont passés par les verges (punition militaire d’époque) jusqu’à ce que mort s’ensuive.**

                 * La delazione punita (la traduction est facile : la délation punie) ne faisait peut-être pas partie de la première édition qui ne comprenait que 4 nouvelles.

             ** Dans ce récit, le père dit à son fils ; tu as envoyé à la mort deux malheureux, tu n’es pas mon fils, tu n’es pas Corse.

 On peut consulter ici le texte (en italien) de F. O. Renucci : https://books.google.fr/books?id=9Vc3oL_ALykC&pg=PP5&lpg=PP5&dq=renucci+novelle+storiche+corse&source=bl&ots=655xBYjryE&sig=ACfU3U3elIHZX05G-1Oia6EQ7OoRq20mJg&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjDq--UupHlAhUtxYUKHUgFA2E4ChDoATAHegQICBAB#v=onepage&q=renucci%20novelle%20storiche%20corse&f=false

 

 

Ces différents récits posent une question – à laquelle il n’est sans doute pas possible de répondre : y a -t-il à l’origine de ces récits un seul ou plusieurs faits réels ?

On peut penser que l’anecdote citée par l’abbé de Germanes et celle citée par l’abbé Gaudin , malgré les différences de détail, ont pour base le même fait, qui se serait déroulé au milieu du 18 ème siècle C’est plus discutable pour l’anecdote citée par Benson, que celui-ci situe à peu près à l’époque de son voyage en Corse (1823), et qui lui aurait été attestée par un haut fonctionnaire français.

Notons que dans tous les cas il s’agit d’une histoire de déserteurs. Dans le récit de Germanes et de Gaudin, qui se situe à l’époque où les troupes françaises se trouvaient en Corse en soutien de la république de Gênes, rien n’indique que les déserteurs aient été des Corses, incorporés plus ou moins de force dans les régiments français * (il ne semble pas que de tels enrôlements étaient possibles - mais des Corses pouvaient évidemment servir, comme engagés, dans des régiments comme le Royal-Corse ou le Royal-Italien, dont il n'est pas question ici).

                 * On trouve cette suggestion sur le blog de François-Xavier Renucci Pour une littérature corse, déjà cité (http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/06/faut-il-parler-de-merimee.html)

 

 Par contre, chez Benson, il s’agit du cas d’un jeune Corse qui veut échapper au service militaire, dans les années 1820 (en temps de paix), dans le cadre de la Corse département français depuis une trentaine d’années.

Enfin, les circonstances de l’action imputée au berger corse sont différentes : dans le cas de l’anecdote de Germanes et Gaudin, le berger corse se contente de dénoncer aux soldats l’endroit où le ou les déserteurs se cachent dans la forêt, tandis que chez Benson, il s’agit d’une violation de l’hospitalité : le déserteur est caché par le père au domicile du fils et dénoncé par le fils.

 

 

 

VERTUS MORALES DES CORSES : NON, TU N’ES PAS CORSE  !

 

 

Il est intéressant de savoir que l’anecdote rapportée par Germanes et Gaudin n’est pas pour ces derniers un exemple de la sauvagerie des Corses, mais au contraire de leurs qualités – car il faut bien leur en reconnaître quelques unes.

L’abbé de Germanes présente ainsi le caractère des Corses (orthographe modernisée) :

« Cependant les Corses ternissent leur courage par la conduite qu'ils tiennent dans leurs inimitiés. Ils s'embusquent sous les mâches [sous les arbustes des maquis], derrière un mur, ou dans d'autres lieux couverts pour tirer sur leur ennemi sans risque de leur côté, ou bien ils le prennent tout-à-coup par surprise, & le poignardent dans le temps qu'il s'y attend le moins. Lorsqu'on leur représente combien il y a de lâcheté & d'atrocité de prendre ainsi son ennemi en traître, ils répondent que c'est manquer de jugement, que de s'exposer vis-à-vis de lui quand on peut s'en défaire par ruse & par artifice. Après avoir vu avec étonnement que des âmes courageuses s'abaissent à des perfidies si noires, on verra avec bien plus de surprise, que des âmes méprisables & viles dans certaines circonstances, soient ensuite capables de grandeur d'âme & de générosité. Les traits suivants, prouvent que ces sentiments élevés ne sont point étrangers à leur caractère. » (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p.texteImage , page 254)

Puis Germanes introduit diverses anecdotes pour illustrer son affirmation, la première étant celle des déserteurs, avec en marge le sous-titre : « Ils [les Corses] sont capables de grandeur d'âme & de générosité ».

De son côté Gaudin présente l’anecdote sous le titre : « Noblesse d’âme d’un Corse ».

Pour les deux ecclésiastiques, l’anecdote qu’ils rapportent est la preuve de la grandeur d'âme et de la générosité [au sens ancien : faire preuve de grandes qualités morales] des Corses (on peut être surpris, au passage, de voir des ecclésiastiques approuver des meurtres !).

Dans certains récits, le père de famille tente d’obtenir la grâce des déserteurs. S’ils sont grâciés, il épargnera son fils. Ainsi ce dernier est condamné par son père (et par le reste de sa famille) pas seulement pour avoir commis une trahison ou une délation, mais aussi (et surtout ?) pour être la cause de la mort de deux hommes. Renucci fait dire au père : « …un mio figliuolo mandare a morte due uomini e ricevere il prezzo de loro sangue, come Giuda ! no, tu non sei mio figlio, tu non sei Corso ! » (un de mes fils, envoyer à la mort deux hommes et toucher le prix de leur sang, comme Judas ! non, tu n’es pas mon fils, tu n’es pas Corse)*.

                      * Renucci comme presque tous les Corses de son époque, s’exprime en italien à l’écrit.

Germanes et Gaudin sont, comme presque tous les hommes instruits de leur époque, des admirateurs de la vertu antique et notamment des actes des Grecs et des Romains qui se sacrifient pour respecter leur code de l’honneur : ainsi Regulus, prisonnier des Carthaginois, est envoyé par eux à Rome pour négocier et promet de revenir. Il échoue dans sa négociation et malgré les supplications de son entourage, il rentre à Carthage, où il sait bien que la mort l’attend, pour ne pas violer sa promesse de revenir.

Parfois, c’est par leur sévérité inexorable envers leurs proches que les Anciens montrent leur vertu, en faisant passer l’intérêt commun avant leurs liens familiaux : Brutus, consul de la république, fait condamner ses fils à mort parce qu’ils complotaient de rétablir la monarchie à Rome.

C’est le sujet d’un tableau de David qui eut un grand succès à la veille de la Révolution française, où l’on voit les corps des fils exécutés ramenés au domicile familial tandis que Brutus, grave dans son coin, renfermant en lui ses émotions, relève à peine la tête, et que les femmes de la maison poussent des cris de détresse. Ce tableau était à l’époque considéré comme porteur d’une leçon morale forte et c’était bien Brutus qui était proposé à l’admiration des spectateurs pour sa « grandeur d’âme ».

Il est intéressant de savoir que l’abbé Gaudin participa à la Révolution française. Il fut élu député à l’assemblée législative par le département de la Vendée en 1791, puis il quitta l'habit ecclésiastique. Il termina sa carrière sous l’Empire (il mourut en 1810) comme correspondant de l'Institut, juge au tribunal de La Rochelle et bibliothécaire de La Rochelle. Il est probable que l’abbé Gaudin parvint à traverser sans trop de désagrément la période révolutionnaire. Un moment député de la Vendée, qu’a-t-il pensé de la terrible guerre civile qui a ravagé les départements de l’Ouest, nous ne le savons pas. C’était probablement un modéré, mais le fait qu’il ait abandonné la prêtrise montre qu’il adhérait aux idées nouvelles. Il avait d’ailleurs publié en 1781 un essai sur Les Inconvénients du célibat des prêtres*. Parmi ses autres œuvres, une traduction du persan Gulistan ou le jardin des Roses (1789) un Essai historique sur la législation de la Perse (1791) (était-il vraiment un orientaliste ou simplement un vulgarisateur ?), un Avis à mon fils âgé de sept ans (1805)**, un opéra-comique, Le Racoleur, et parait-il, des contes grivois…

                                                 * Publié sans nom d’auteur à Genève. «  Le livre de l’abbé Gaudin constitue … un important réservoir d’arguments et de réflexions en faveur de la suppression du célibat ecclésiastique » (Paul Chopelin, « Le débat sur le mariage des prêtres dans le diocèse de Rhône-et-Loire au début de la Révolution (1789-1792) », Chrétiens et sociétés, 10 | 2003, http://journals.openedition.org/chretienssocietes/3801

                                               ** L’ancien abbé avait dû se marier (bien que progressiste, il ne l'était sans doute pas au point d'avoir des enfants hors mariage…).

 

 

Dans le récit de l’abbé de Germanes, repris dans la Revue trimestrielle, le berger est condamné par ses « parents » (au sens large) dans une sorte de conseil de famille (la version de Germanes ne parle même pas du père). Ce sont les parents qui le fusillent comme dans un simulacre d’exécution militaire. Il en est de même chez Renucci, qui par contre introduit le personnage du père. Dans la version de Gaudin, le père joue le rôle principal, aussi bien pour condamner le fils que pour l’exécuter.

Gaudin semble celui qui pousse à son paroxysme la violence et l’inhumanité du père de famille : celui-ci jette « avec indignation » l’argent sur le son cadavre de son fils, « il ne se permet que ces mots : Tiens, voilà le prix de ton crime. »

Tandis que chez Germanes et Renucci, la famille du coupable fait venir un prêtre pour l’assister au dernier moment (détail significativement omis par Gaudin), et c’est au prêtre qu’ils remettent l’argent que le fils avait reçu, avec mission de le restituer au commandant français, car ils ne veulent pas profiter de cet argent mal gagné. Renucci montre même le père pleurant en parlant au prêtre.

Renucci insiste aussi sur le fait que le fils s’est repenti et c’est intrépidement qu’il offre sa poitrine à la décharge de ses parents. Il a accepté la sentence (« compunto della enormità de suo fallo, rassegnato, si sottopone alla pena », contrit par l’énormité de sa faute, résigné, il se soumet à la peine), après avoir reçu l’absolution du prêtre, car « notre auguste religion est toujours prête à pardonner ». La mort quasiment héroïque du coupable repenti contraste avec la mort sans gloire des deux malheureux déserteurs, qui dans la version Renucci ne sont pas fusillés, mais passés par les verges*.

                                 * Il semble que la peine militaire exacte était le passage « par les baguettes » : le coupable passait à plusieurs reprises entre deux rangs de soldats qui le frappaient violemment avec la baguette servant à bourrer leur fusil, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive, selon la gravité des faits .

 

 

QUAND LE BANDIT REMPLACE LE DÉSERTEUR

 

 

 

 

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Vue de Porto-Vecchio.

Site Voyage Tips.

A l'époque de Mérimée, la Corse n'était pas synonyme de plage. Les forêts, le maquis et la montagne sont le décor des nouvelles de Mérimée qui se déroulent en Corse.

https://www.voyagetips.com/que-faire-a-porto-vecchio/

 

 

 

 

Mérimée avait sans doute lu l’article de la Revue trimestrielle, fondée par un ami, et où il avait d‘ailleurs publié des textes * ; il avait aussi peut-être connaissance du livre de Benson, au moins par un article paru en 1826 dans la revue Le Globe, à laquelle Mérimée collaborait également. Peut-être avait-il lu Gaudin en se documentant sur la Corse.

                                                                                     * C'est d'autant plus plausible que le texte (anonyme) qui suit l'article sur la Corse dans la Revue trimestrielle est attribué à son ami Stendhal; Mérimée pouvait difficilement manquer ce dernier texte.

 

Comme chez Benson, Mérimée évoque la violation de l’hospitalité plus que la simple délation.

Mais surtout, il remplace le déserteur par un bandit et il fait du dénonciateur un enfant de 10 ans, ce qui donne à sa nouvelle son caractère atroce. En effet dans les récits précédents, le dénonciateur est probablement un adulte (chez Benson, il est suffisamment âgé pour avoir un logement séparé de celui de son père).

L’idée que le père tue son enfant de 10 ans parce qu’il a commis une trahison et violé l’honneur familial est donc propre à Mérimée.

Examinons d’abord l’image (presque déjà traditionnelle à l’époque) du bandit corse. En désignant le personnage de Gianetto comme un bandit, Mérimée nous prévient en note que « Ce mot est ici synonyme de proscrit ». Il sera plus clair dans Colomba, où il écrira : « Bandit n’est point un terme odieux ; il se prend dans le sens de banni ; c’est l’outlaw des ballades anglaises. »

La Revue trimestrielle, dans l’article de 1828 qui a sans doute été l’une des sources de Mérimée, précisait : «  Ce mot bandit doit être pris dans le sens de contumace. C’est l’expression italienne bandito (banni, proscrit) qui a fini par signifier bandit mais qui garde en Corse son acception etymologique et n’offre à l’acception de ce peuple [le peuple corse] aucune idée d’ opprobre. »

Le bandit n’est pas un délinquant ordinaire. Il est celui qui, pour se faire justice ou venger son honneur, a été obligé de commettre un crime (souvent un assassinat) et donc doit vivre au maquis pour échapper autant à la justice officielle qu’aux parents de celui qu’il a tué qui veulent se venger. Ainsi que l’indique la Revue trimestrielle, « il n’attaque pas la société, il s’en défend ». La même Revue note qu’il existe certes en Corse des voleurs, mais expose (statistiques pénales à l’appui !) que les délinquants poussés par l’appât du gain sont plutôt rares en Corse, par rapport aux individus qui ont été poussés au crime pour venger un proche ou par le sens de l’honneur. Pourtant, cette situation de clandestinité les amène alors à commettre d’autres délits ou crimes, comme le reconnait objectivement la Revue.

Quelques années après, Gustave Flaubert, de passage en Corse, écrira : «  Il ne faut point juger les mœurs de la Corse avec nos petites idées européennes [sic]. Ici un bandit est ordinairement le plus honnête homme du pays et il rencontre dans l’estime et la sympathie populaires tout ce que son exil lui a fait quitter de sécurité sociale [au sens de sécurité dans la société, bien sûr !]» (Par les champs et par les grèves).

 

 

Mérimée en remplaçant le (ou les) déserteurs des autres récits par un bandit, rejette le cadre historique et géopolitique de ceux-ci. Il situe l’action dans le cadre d’une Corse « définitivement » rattachée à la France, mais bien entendu conservant son originalité, sa langue, ses mœurs, alors que les récits de Germanes et Gaudin évoquaient des déserteurs d’un régiment français « en occupation » en quelque sorte dans la Corse du milieu du 18ème siècle,  encore théoriquement soumise à Gênes et partagée entre rébellion et passivité.

Or ces récits montraient que les Corses respectaient leur code de l’honneur même à l’égard de soldats étrangers, il est vrai déserteurs, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient indifférents à ce qui pouvait leur arriver.

Cet aspect a disparu de la nouvelle de Mérimée. Il ne reprend pas non plus le thème du récit contemporain de Benson, qui évoque un jeune insoumis au service militaire (en supposant que Mérimée connaissait ce récit), peut-être parce que ce thème aurait été politiquement délicat dans le contexte de l’époque (Benson, lui est Anglais et donc peut parler plus objectivement de la situation de la Corse dans un livre publié en Angleterre), ou bien qu’il estime plus pittoresque et plus « corse » le thème du bandit.

Enfin, autre différence de contexte, les récits de Germanes et Gaudin évoquaient le refus de la délation – ce qu’on appelle plus communément aujourd’hui la loi du silence ou l’omertà. Ces auteurs et d’autres notaient à quel point les Corses ont horreur de la dénonciation : même les Corses qui sont en état d’hostilité avec d’autres (dans des situations de vendetta) ne dénonceraient pour rien au monde leurs ennemis, lorsque ceux-ci sont recherchés par les autorités. S’ils doivent régler leurs comptes, c’est sans recourir à la délation.

Dans la nouvelle de Mérimée, la condamnation de la délation est certes présente, mais surtout le respect de l’hospitalité. Les auteurs précédents avaient bien observé que les Corses respectaient scrupuleusement l’hospitalité, même envers leurs ennemis.

C’est parce que son fils a violé l’hospitalité donnée au fugitif que Mateo Falcone le tue, en considérant qu’il s’agit d’une trahison impardonnable.

On peut aussi observer que dans les récits de Germanes et Gaudin, le berger qui a indiqué la cachette du ou des déserteurs est puni, pas seulement parce qu’il a commis une délation, mais parce qu’il a envoyé à la mort les déserteurs.

Dans la nouvelle de Mérimée, Mateo Falcone ne se soucie pas vraiment de savoir si le bandit Gianetto sera condamné à mort ou pas*. Il punit son fils pour avoir trahi l’hospitalité. Mais c’est aussi le cas chez Benson, car l’insoumis corse qui est caché par le vieux berger et trahi par le fils de ce dernier, à l’évidence, n’encourt pas la peine de mort.

                         * Cela risque d’être le cas, car outre le crime initial qui l’a forcé à prendre le maquis (dont Mérimée ne dit rien), le bandit a au moins tué un voltigeur lors de la poursuite quise termine par son arrestation.

 

Il y une autre différence propre à Mérimée : tous les récits de ses prédécesseurs (à l’exception  de Benson, qui ne développe pas l’anecdote qu’il raconte), rapportent de façon plus ou moins détaillée les propos du père du délateur (ou des membres de sa famille).  Or, dans ces récits, le père déclare que son fils, par sa mauvaise action, a porté préjudice non seulement à sa famille, mais à son pays, sa nation.

Dans Mérimée, Mateo Falcone, après avoir demandé à sa femme si l’enfant est bien de lui (ce qui, on s’en doute, provoque l’indignation de celle-ci, qui s'exprime par une seule phrase et la rougeur qui envahit son visage), dit seulement : Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.

Ici « race » doit s’entendre au sens de famille, lignée (razza ou sterpa en Corse). Seul est donc en jeu l’honneur des Falcone et non plus, comme dans les autres versions, en même temps que l’honneur familial, l’honneur de la Corse, du peuple ou de la nation corse.

 

Enfin, on peut signaler pour finir que Mérimée apporte une autre touche, peu élogieuse, mais traditionnelle, à l'image de l'homme corse. il décrit ainsi le retour chez eux de Mateo Falcone et de sa femme :

"Mateo Falcone et sa femme parurent tout d’un coup au détour du sentier qui conduisait au mâquis [sic]. La femme s’avançait courbée péniblement sous le poids d’un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu’un fusil à la main et un autre en bandoulière ; car il est indigne d’un homme de porter d’autre fardeau que ses armes."

Cette image de la femme corse chargée de fardeaux tandis que son mari ne porte rien, est conforme à celle de beaucoup de visiteurs en Corse au 19ème siècle, même lorsqu'ils sont très bien disposés à l'égard des Corses, comme l'Allemand Ferdinand Gregorovius (La Corse, 1854). 

Mérimée ne l'a donc pas inventée, mais là encore il suit ses sources : le rédacteur de l'article de la Revue trimestrielle, pourtant corse, écrivait : 

« Mais les Corses, qui se croiraient déshonorés en se livrant au travail, y condamnent impitoyablement leurs femmes… On se tromperait en attribuant une pareille coutume à une mauvaise nature, une dureté de coeur. Aux yeux du Corse, c’est là l’ordre naturel ; sa dignité veut qu’il travaille peu… ». Mais cette dignité ne s'étend pas à son épouse. Le rédacteur indique que les choses sont en train de changer en ce qui concerne le rôle subalterne de la femme, comme le remarquait déjà Germanes (60 ans plus tôt) …

 

 

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 Officier et sergent-major du bataillon des voltigeurs corses, par Auguste de Moltzheim 

Crédit photo Bertrand MALVAUX

Site La Corse militaire

https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/home/les-voltigeurs-corses

 

 

 

UNE ATROCE JUSTICE

 

 

On ne peut pas reprocher à Mérimée, pour illustrer la conception corse de l’honneur corse, d’avoir emprunté le canevas d’une histoire que même des Corses (Renucci ou le contributeur anonyme de la Revue trimestrielle) donnaient comme un exemple des vertus des Corses, quoiqu’avec des réticences.

On peut quand même s’interroger sur l’exemplarité de l’anecdote d’origine. Même si l’histoire comporte plusieurs versions, il semble s’agir au départ d’une seule et même anecdote (d’ailleurs jamais racontée par un témoin des faits, puisque Germanes et Gaudin écrivent entre 20 et 30 ans après l’épisode, et Renucci, qui se réfère explicitement à Germanes, près de 80 ans après). L’anecdote racontée par Benson, qui relate un fait différent, contemporain des années 1820, est selon lui attestée par un « gentleman français, haut fonctionnaire dans l’île ». Mais pourrait-il s’agir en fait d’une réactualisation de la même histoire, dans une époque différente ?

On semble être en présence d’un cas unique, « hors norme », (un père tuant son propre fils) ce qui fait sa célébrité - bien que l’auteur le plus proche des faits, Germanes, ne parle même pas du père, mais seulement de la « famille ». 

Chez Germanes et Gaudin, l’acte du père (ou de la famille) était salué comme acte de vertu, une appréciation d’ailleurs caractéristique de la façon de penser pré-révolutionnaire française.

Mais les auteurs corses contemporains de Mérimée étaient plus réservés dans l’éloge.

Renucci parle d’une « atroce justice ». De plus, il veut montrer par cette histoire à quel point, autrefois, nos ancêtres avaient horreur de la délation, en remarquant que de nos jours (au moment où il écrit, donc vers 1827, date de la première édition de ses Novelle storiche), la délation est malheureusement devenue courante en Corse*.

                        * Notons que Renucci ne mentionne pas l’histoire du conscrit insoumis dont parle Benson, alors que celle-ci devait être toute récente au moment où il écrit. Est-ce parce que, finalement, cette histoire n’était qu’une réactivation, dans un contexte modernisé, de l’histoire des déserteurs de Germanes et n’était donc pas fondée sur un fait réel récent ? Ou plutôt parce que l'histoire était contemporaine et n'entrait pas dans le cadre des "nouvelles historiques" ? Enfin, l'anecdote était risquée sur le plan politique. On sait que Renucci, qui était professeur et proviseur du lycée de Bastia, a dû faire face aux critiques de son supérieur, l’inspecteur d’académie, qui lui a reproché après la parution des Novelle storiche, de prendre trop ouvertement parti pour la nation corse et donc d’avoir des positions anti-françaises.

 

L’auteur (corse) de l’article de la Revue trimestrielle s’exprime avec précaution après avoir raconté l’anecdote : « Certes de pareils traits n’appartiennent pas à l’histoire d’un peuple vulgaire, et en même temps qu’ils décèlent une sorte de grandeur d’âme qui n’est sans doute pas exempte de quelque férocité, ils peuvent servir encore à fortifier l’opinion que nous avons émise, que la vengeance corse est bien moins le résultat d’un instinct de perfidie qu’une application erronée du principe par lequel ils [les Corses] se croient autorisés à se rendre justice à eux-mêmes. »

Comme on le voit, l'anecdote suscitait moins d'enthousiasme chez des Corses des années 1820 (qui utilisent les mots "atroce", "férocité") que chez les ecclésistiques français de la fin du 18 ème siècle (dont le "progressiste" Gaudin) qui l'ont rapportée en premier.

Or, Mérimée augmente la férocité de l’anecdote de départ et rend encore plus exceptionnel le cas, en faisant du coupable de la délation un enfant puni de mort par son père. Il laisse donc penser qu’en Corse, le sens de l’honneur peut pousser un père à tuer son fils, même enfant.

Notons que le critique Jules Lemaître, à la fin du 19ème siècle, ne semblait pas percevoir ce qu’apportait de choquant l’acte d’un père tuant son fils âgé de 10 ans, puisqu’il commente ainsi le récit de Mérimée : « Mateo abat son fils d’un coup de fusil pour avoir livré son hôte. (…) Pour Mateo la trahison est un crime ; le meurtre, non. » (J. Lemaître, Les Contemporains : études et portraits littéraires, 1897).

Cette façon de ne pas spécialement se scandaliser de l’âge de la victime est mise en évidence dans le site Comptoir littéraire de André Durand www.comptoirlitteraire.com (André Durand présente : Prosper MÉRIMÉE ‘’Mateo Falcone’’). Le rédacteur de ce site observe de façon presque provocatrice :

« On peut considérer aussi que, si l’acte justicier manifeste un sens de l'honneur, propre aux insulaires, qui est primitif, il est aussi la preuve d’une élévation d’âme, alors que l’enfant a cédé à un attrait purement matérialiste.

On peut enfin constater qu’il [l’enfant] fut châtié en un temps où l’on n’avait pas l’adoration pour les enfants qu’on a aujourd’hui, où, inversement l’on n’a plus le sens de l’honneur ! »

Ainsi donc, il est possible, encore aujourd’hui, de trouver des excuses à Mateo Falcone, en tenant compte de l’évolution des idées morales.

Le même auteur signale que la réaction de Mateo Falcone est proche de celle du père d’un autre personnage d’une nouvelle de Mérimée, Les âmes du purgatoire, qui a pour cadre l’Espagne du 17ème siècle. Dans cette nouvelle, Don Carlos de Maraña dit à son fils, Don Juan : «Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur !» 

Toutefois il s’agit là d’une attitude classique entre père « noble » et fils débauché et Don Carlos ne tue pas son fils, qui n’est pas non plus un enfant.*

                         * Signalons ici que le personnage du débauché Don Juan de Maraña (qui finit par se convertir et meurt en odeur de sainteté) est inspiré à Mérimée par le personnage historique de Don Miguel de Mañara (et non Maraña), issu d’une famille d’origine corse installée à Séville et intégrée à l’aristocratie (son nom complet était Don Miguel de Leca y Colonna y Mañara y Vicentelo), dont on a parfois écrit qu’il était le prototype du personnage de Don Juan - sinon que les dates ne correspondent pas, Don Miguel étant né en 1627 et la pièce de Tirso de Molina, première apparition du mythe littéraire de Don Juan, datant de 1630. Comme l’écrit Mérimée, les candidats pour le modèle historique de Don Juan sont nombreux; le plus sérieux pourrait être le Sévillan Don Juan Tenorio.

 

Ne perdons donc pas de vue que le geste de Mateo Falcone n’est pas le geste d’un personnage réel mais une pure invention de Mérimée (s’inspirant d’une anecdote probablement véritable mais dont les circonstances sont quand même très différentes).

Quant à la position propre de Mérimée à l’égard du geste de Mateo Falcone, nous ne la connaitrons pas car il s’abstient de prendre parti et s’efface derrière les personnages (pas plus d’ailleurs qu’il ne s’interroge sur les conséquences du meurtre ainsi commis : que risque Mateo Falcone, comment pourra t-il dissimuler le crime et expliquer la mort de son enfant ?).

Mais il est probable que Mérimée éprouve une certaine satisfaction à mettre en scène un personnage impitoyable comme Mateo Falcone. Ce qui plaît à Mérimée, assez clairement, ce sont les personnages qui sont au-delà de la morale ordinaire.

 

 

 

LITTÉRATURE ET BONS SENTIMENTS

 

 

Pourquoi Mérimée n’a-t-il pas choisi, pour représenter le code l’honneur corse, une histoire plus positive ? Ses sources lui en fournissaient plusieurs exemples.

On trouve dans l’Histoire des révolutions de la Corse de l’abbé de Germanes l’anecdote édifiante du bandit qui vient se rendre pour sauver un innocent. Cette histoire se trouve aussi chez Gaudin et Renucci : ce dernier l’allonge à la dimension d’une nouvelle. L’anecdote est reprise dans l’article de la Revue trimestrielle.

Voici l’anecdote chez Germanes (orthographe modernisée) :

« Un bandit Corse qu'on devait passer par les armes à Corte, s'échappa du lieu où il était en prison. M. de Cursay*, qui commandait alors dans cette île, croyant devoir, à cette occasion, exercer toute la rigueur des lois militaires, condamna au même supplice la sentinelle chargée de garder le criminel & accusée d'avoir favorisé son évasion. Ce soldat en était innocent et les parents du Corse fugitif qui le savaient, allèrent vite trouver le véritable coupable dans sa retraite, & lui remontrer ce que l'honneur lui prescrivait dans cette rencontre [circonstance]. Il sentit, malgré son brigandage, quel était son devoir, & résolut de subir la mort pour l'accomplir; il vint se remettre entre les mains de la justice, & délivrer l'innocent qu'on allait exécuter à sa place. Mais M. de Cursay lui fit grâce en faveur de tant de générosité, & vit avec autant de plaisir que d'admiration, l'héroïsme auquel la nation Corse était capable de s'étendre. » ( https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p.texteImage , page 257)

                                                     * Le marquis de Cursay, envoyé en Corse par Louis XV en 1748 comme commandant des troupes qui devaient aider la république de Gênes contre les Corses insurgés, mena en fait une politique personnelle. Parvenant à se concilier l’amitié des chefs corses révoltés, notamment Gaffory (c'était avant l'époque de Paoli, élu général en chef de la Nation en 1755), il leur laissa penser qu’il les soutenait contre Gênes et fit un moment figure de véritable chef de l'île. La république de Gênes se plaignit auprès du roi et Louis XV fit arrêter Cursay en 1752. Il fut quelque temps emprisonné en France avant de reprendre une carrière aventureuse. Dans la nouvelle qu’il consacre à cette histoire, Renucci dit (avec un peu d’exagération) que la mémoire du marquis de Cursay « est chère à tous les Corses »; il raconte (ou invente) le dialogue du bandit avec le marquis de Cursay : le bandit se présente devant le marquis et dit qu'il vient dénoncer le fugitif qu'on recherche. Cursay lui promet une récompense et lui demande où se trouve le bandit. Mais devant vous, c'est moi ! répond le bandit.

 

 Si Mérimée n’a pas choisi ce type d’anecdote comme point de départ de sa nouvelle, c’est sans doute qu’il considérait, comme beaucoup, qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. L’histoire du bandit « honnête » qui se sacrifie pour sauver un innocent (la même exigence morale s'attache aux membres de sa famile qui vont le trouver dans sa cachette pour lui demander de se rendre pour sauver la sentinelle - pourtant soldat d'une armée d'occupation étrangère), avec son happy end où le commandant français sait se montrer aussi chevaleresque que le bandit, avait probablement moins d’intérêt pour Mérimée que la sombre histoire du Corse taciturne qui tue son enfant parce qu’il a violé le code de l’honneur et causé à la famille un outrage que seule la mort peut effacer.

 

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La vallée du Cavu, aux environs de Porto-Vecchio.

Site Voyages Tips.

https://www.voyagetips.com/que-faire-a-porto-vecchio/

 

 

 

CONCLUSION PROVISOIRE

 

 

A l’issue de cette première journée du procès Mérimée, quelles conclusions tirer ? Est-il responsable de la mauvaise image des Corses ?

Mérimée a utilisé comme situation de départ pour Mateo Falcone une histoire très connue en Corse, devenue presque folklorique. Il n’a pas eu l’intention de déprécier les Corses mais de marquer leur différence par rapport au « continent » en ce qui concerne le comportement moral.

Le lecteur doit en retenir que le sens de l’honneur des Corses peut les amener à des actions extrêmes, jusqu’au meurtre de leur propre enfant. Mais en s’emparant d’un cas exceptionnel (probablement réel, néanmoins, mais unique) et en le modifiant pour montrer le père tuant son enfant âgé de 10 ans, Mérimée a donné de l'ensemble des Corses une image de sauvagerie qui les dessert incontestablement : le lecteur oublie ici le sens de l’honneur pour ne retenir que la sauvagerie.

Le procès est-il perdu pour Mérimée ? Attendons ce que réserve la deuxième journée avec Colomba, une nouvelle écrite après que Mérimée ait visité la Corse.

 

 

 

ANNEXE : LES VOLTIGEURS CORSES

 

 

Il est intéressant de reproduire un extrait de la notice consacrée aux voltigeurs corses sur l'excellent site La Corse militaire https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/  car elle donne aussi un aperçu de la vie en Corse pendant plusieurs décennies du 19ème siècle:

" Devant faire face à un fort taux de banditisme, le vicomte de Suleau, Préfet de la Corse de 1822 à 1824, émet le souhait de lever un corps auxiliaire composé de Corses pour prêter main forte à la Gendarmerie. Pour un département qui compte 170 000 à 180 000 habitants, on compte 190 homicides ou tentatives en 1822, et l’année suivante il est dénombré 400 à 500 bandits dans le maquis. De même entre 1816 à 1822, 116 gendarmes sont victimes du devoir.

Le Bataillon des Voltigeurs Corses est créé par Ordonnance Royale du 6 novembre 1822, comme auxiliaire de la 17ème Légion de Gendarmerie Royale de la Corse (...).

Le recrutement est composé essentiellement d’anciens militaires, originaires de l’île, bien que sur les contrôles on ait noté une vingtaine de continentaux. Le recrutement se fait sans aucun problème en raison de la solde et des avantages proposés. Le seul problème rencontré, est le fait que n’étant pas enrôlé, bon nombre de voltigeurs quittent leur poste, et ne sont pas considérés comme déserteurs. Ainsi entre 1823 et 1829, 116 voltigeurs quittent le bataillon de leur propre chef.

L’ordonnance de réorganisation de 1845 impose un engagement initial, et tout départ est soumis à une autorisation préalable.

La vie du Voltigeur est constituée de longues patrouilles dans la montagne, d’embuscades, 14 d’entre eux ont fait le sacrifice de leur vie dans l’accomplissement de leur mission. Chaque arrestation périlleuse fait l’objet d’éloges de la part, du ministre de la Guerre auxquels se joignent souvent ceux du préfet et du ministre de la Justice. Ainsi bon nombre de légions d’honneur vont décorer les poitrines des Voltigeurs.

Les motifs pour entrer au Bataillon, ne sont pas toujours louables, en effet, car les Voltigeurs bénéficient d’une certaine immunité, qui permettra à certains, soit d’assouvir une vendetta, ou a contrario de bénéficier d’une protection. Sont-ce les raisons qui seront la cause de la dissolution de l’unité ?

Le bataillon est licencié le 10 juillet 1850, après avoir servi loyalement trois régimes. Fort de 207 hommes à sa dissolution, le bataillon des Voltigeurs Corses est remplacé par un Bataillon Mobile de Gendarmerie qui sera dissous un an plus tard.

 [ un écrit postérieur à la dissolution du bataillon indique : ]

" Ce corps recruté dans des conditions insuffisantes et peu militaires, composé uniquement d’insulaires, les uns anciens soldats, les autres pris directement dans la vie civile, d’autres anciens bandits, rendait, ces dernières années, autant de services peut-être aux réfractaires qu’à la répression"… "N’étant pas l’auxiliaire formel de la Gendarmerie, il en était devenu l’antagoniste, et cet antagonisme ne produisit pas une émulation qui fut profitable au but à atteindre…. …Le licenciement du bataillon de voltigeurs corses fut décidé..."

 

 

 

 

 

 

 

05 septembre 2019

LES MASSACRES DES FOIBE QUATRIEME PARTIE L'ADRIATIQUE ACTUELLE

 

 

 

L’ADRIATIQUE ACTUELLE

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

QUATRIÈME PARTIE

 

 


 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 Quelle est la situation actuelle dans les territoires riverains ou proches de la mer Adriatique (frontières orientales de l'Italie, Croatie, Slovénie) qui ont été le lieu il y a quelques décennies de tant de violence de part et d’autre ?

 

Ce qu’on peut constater, c’est qu’il existe, de la part de tous les pays de la zone géographique concernée, une volonté d’attribuer une reconnaissance propre aux minorités qui résident dans ces pays.

Pour un Français, cette attitude peut sembler illogique : partant du raisonnement que c’est la présence de communautés diverses qui a causé les conflits, ou les a favorisés, il semblerait logique de faire en sorte que les populations “oublient” leur appartenance à une communauté pour ne considérer que l’appartenance au pays dont elles ont la nationalité (en gros, si vous êtes Slovène en Italie, eh bien, oubliez que vous êtes Slovène et ainsi de suite pour toutes les autres communautés et pays).

Mais c’est justement ce que le fascisme a voulu faire en obligeant les Croates et Slovènes en territoire italien à s’italianiser, avec les résultats désastreux qu’on connaît, et c’est ce que la Yougoslavie a voulu faire, d’une autre manière, en chassant les Italiens (ou au moins en faisant en sorte que les Italiens soient amenés à partir), avant d’admettre l’existence d’une communauté italienne (suffisamment réduite pour ne plus constituer un danger).

Dans le discours, cité en troisième partie de notre sujet, du président de la république italienne Mattarella lors de la commémoration du Jour du souvenir 2019 au palais du Quirinal, on a un témoignage de la situation actuelle des minorités “nationales” dans les pays concernés : le président y saluait  la présence dans l'assistance des représentants de la communauté italienne au parlement croate et au parlement slovène.

 Enfin, la construction européenne exerce maintenant son influence conciliatrice, non seulement sur les pays de la zone qui font partie de l'Union européenne, mais aussi sur les autres, que ce soit sous la forme de l'eurorégion ou sous celle de projet d'union balkanique.

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN SLOVÉNIE

 

 

La Constitution slovène reconnaît aux minorités italienne (3 762 locuteurs*) et hongroise (7 713 locuteurs) un statut et des droits particuliers, dont ne bénéficie aucune autre minorité nationale en Slovénie

                                                                    * Statistique 2002 (il y a peut-être plus récent ?). Les Italophones sont présents pour l’essentiel dans les communes de Koper/Capodistria, Izola/Isola et Piran/Pirano (nord-ouest de l’Istrie).

 

L’article 64 de la Constitution slovène de 1991 dispose :

«  Est garanti, aux communautés nationales italienne et hongroise, ainsi qu'a leurs membres, le droit d'utiliser librement leurs symboles nationaux et, afin de préserver leur identité nationale, de constituer des organismes, de développer des activités économiques, culturelles et scientifiques ainsi que des activités dans le domaine de l'information publique et de l'édition. En conformité avec la loi, ces deux communautés nationales et leurs membres ont le droit à une instruction dans leur propre langue et à concevoir et à développer cette éducation et cette formation.

(…) La loi détermine les zones dans lesquelles les écoles bilingues sont obligatoires. Les communautés nationales et leurs membres doivent se voir garantir le droit d'entretenir des relations avec leur peuple d'origine et leurs pays respectifs. L'État soutient moralement et matériellement l'exercice de ces droits. »

Chaque « communauté nationale » dispose d’office d’un député à l’Assemblée nationale, en application de l’article 64 de la Constitution, et de représentants au niveau local. Les deux députés représentant les communautés italienne et hongroise disposent d'un droit de veto sur tout projet de loi concernant l'exercice des droits et le statut des minorités nationales

Les droits des « communautés nationales » (narodnost*) avaient été reconnus dans la Constitution de 1974 de l’ancienne république yougoslave de Slovénie (articles 250 et 251). Le nouvel état slovène indépendant a estimé, après consultation des délégués italiens et hongrois, qu’il fallait respecter les obligations constitutionnelles précédemment reconnues et même les étendre. Le mot choisi, repris par la Constitution de la Slovénie indépendante,  marque le refus d'utiliser le terme «minorité», terme jugé «dégradant».

                                                                                  * narodnost, un mot souvent traduit par «nationalité», ou «communauté nationale», distincte de «nation» (narod).

 

L’Article 11 de la Constitition prévoit :

"La langue officielle en Slovénie est le slovène. Dans les circonscriptions des communes où vivent les communautés nationales italienne ou hongroise, la langue officielle est aussi l'italien ou le hongrois."

 

Une différence est faite entre l’italien et le hongrois, car la langue d'enseignement dans les écoles primaires et secondaires est l'italien dans la communauté italienne et le slovène et le hongrois dans les écoles primaires et secondaires bilingues ».
Il est prévu que « Dans les zones habitées par la nation slovène et la communauté nationale italienne, et qui sont définies comme des zones ethniquement mixtes, les élèves des écoles secondaires ayant le slovène comme langue d'enseignement apprennent l'italien, alors que ceux des écoles recevant une instruction en italien apprennent le slovène ».

La protection accordée aux communautés nationales hongroise et italienne n’est pas étendue à d’autres minorités comme la minorité autrichiennne.

La Slovénie a signé et ratifié (le 4 octobre 2000) la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires

La politique de la Slovénie envers la minorité itaienne est aussi une forme de «renvoi d'ascenseur» à l'Italie pour le statut positif dont jouit la minorité slovène au Frioul-Vénitie Julienne (A.. L. Sanguin, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996, voir plus loin).

En ce qui concerne les médias, Radio Capodistria est une station de radio de langue italienne basée à Koper (ou Capodistra) en Istrie slovène. Une autre station relevant de la même entreprise, Radio Koper, émet en slovène.

Elle peut être écoutée en Slovénie et dans une large part de l'Italie du Nord

 

TV Koper-Capodistria est une chaîne de télévision slovène basée à Koper/Capodistria. Elle produit deux programmmes, l'un en italien sous le nom de TV Capodistria, l'autre en slovène (TV Koper).

TV Koper-Capodistria a été créée avec des fonds publics yougoslaves en 1971, tout d'abord, à destination des minorités de langue italienne vivant en Slovénie et en Croatie. Elle est reçue par voie hertzienne en Italie, comme une télévision dite "périphérique", dans la région italienne du Frioul-Vénétie Julienne (et le long de la mer Adriatique jusqu'aux Abruzzes dans le centre de l'Italie).

Pendant ses premières années d'existence, TV Koper-Capodistria était la seule à proposer des programmes en couleurs dans les régions italiennes où elle était reçue, car la RAI n'a commencé à émettre en couleurs qu'à partir de 1977.

En plus de la publicité, la station de télévision reçoit la majorité des fonds de l'État de Slovénie pour la protection des minorités dans ce pays et d'autres fonds de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne (article Wikipedia, TV Koper- Capodistria https://fr.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria,   en anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria).

 

 

(source principale:

Slovénie, Politique linguistique à l'égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/slovenie-3minorites.htm)

 

 

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 Signalisation routière multilingue aux environs de Koper/Capodistria (Slovénie) : l’indication pour Pula/Pola (Croatie) est écrite en slovène (Pulj), croate et italien ; les localités de l’Istrie slovène sont affichées en slovène et italien.

Wikipedia, article Istrie.https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN CROATIE

 

 

Selon le Préambule de la Constitution de 2010 :

 

[...] La République de Croatie est par la présente reconnue comme l'État national du peuple croate et comme le pays des minorités nationales qui en sont les citoyens: les Serbes, les Musulmans, les Slovènes, les Tchèques, les Slovaques, les Italiens, les Hongrois, les Juifs et les autres, auxquels sont garantis l'égalité avec les citoyens de nationalité croate, ainsi que le respect de leurs droits ethniques, en conformité avec les normes démocratiques des Nations unies et des autres pays du monde libre.

Article 7 de la Constitution :

2) Dans les municipalités où les membres d'une communauté ou d'une minorité nationale et ethnique représentent la majorité de la population, l'alphabet et la langue de cette communauté ou minorité nationale et ethnique seront officiellement utilisés de même que la langue croate et l'alphabet latin. »

Les minorités nationales de Croatie ont le droit d’utiliser leur langue et leur alphabet dans l’administration de l’État, la justice, les écoles et les médias

La Loi constitutionnelle de 2002 réaffirme que la Croatie rejette (art. 2) et interdit (art. 4) toute forme de discrimination et précise que la protection des minorités fait partie intégrante de l’ordre démocratique établi en Croatie :

Article  4 : « Tout citoyen de la république de Croatie a le droit d'exprimer librement son appartenance à une minorité nationale dans la république de Croatie; le droit d'exercer, seul ou collectivement avec d'autres membres des minorités nationales les autres libertés et droits prévus, en conformité avec les droits et libertés prévus en vertu de la présente loi constitutionnelle et autres droits et libertés des minorités prévus par des lois particulières. »

Les droits garantis aux minorités nationales sont :

1. L'usage de leur langue et de leur alphabet, à titre privé et public, ainsi qu'en tant qu'usage officiel;
2. L'éducation dans la langue et l'alphabet qu'ils emploient;
3. L'usage de leurs signes et symboles nationaux;
4. L'autonomie culturelle par voie de conservation, de développement et d'expression de sa propre culture, de la conservation et de la protection de ses actifs culturels et de la tradition;
etc

 

Les minorités nationales de la Croatie sont assurées d'être représentées dans les principaux organismes du pays, que ce soit au Parlement, dans les mairies, les conseils municipaux ou les tribunaux :

article 15 de la Loi sur l'élection des représentants au Parlement croate (2003)

« 1) La république de Croatie garantit aux membres des minorités nationales de la république de Croatie d'exercice leur droit de représentation au Parlement.

2) Les membres des minorités nationales de la république de Croatie ont le droit d'élire huit représentants au Parlement, qui sont élus dans une circonscription spéciale située sur le territoire de la république de Croatie. »

L'article 6 du Statut de la région istrienne (2003) garantit l'usage officiel à égalité de traitement du croate et de l'italien dans les municipalités reconnues, soit une bonne trentaine :

Article 6

1) Dans la Région istrienne, les langues croate et italienne doivent être d'usage officiel à égalité de traitement en ce qui concerne le travail des organismes régionaux dans le cadre de l'autonomie locale. [NB : il est sans doute exagéré de parler d'autonomie, voir plus loin]

(…)

3) Les caractéristiques ethniques et culturelles autochtones et d'autres caractéristiques de l'Istrie sont protégées conformément aux dispositions du présent statut et autres règlements.

Enfin, il est créé au niveau national un Conseil des minorités nationales, dont la mission consiste à promouvoir le rôle des minorités nationales dans la vie publique de la Croatie

Les membres des minorités nationales ont le droit d'avoir leur carte d'identité personnelle imprimée et rédigée dans leur langue et leur alphabet.
Les membres des minorités nationales ont la possibilité de s'instruire dans leur langue maternelle à tous les niveaux de l'éducation, c'est-à-dire de la maternelle jusqu'à l'éducation post-secondaire.

Le plan et le programme d'éducation pour les minorités nationales comprennent une partie générale avec un contenu étroitement lié à la minorité nationale (langue, littérature, histoire, géographie et culture de la minorité nationale).

Les élèves sont tenus d'apprendre, outre leurs propres langue et alphabet, la langue croate et l'alphabet latin en conformité avec leur programme d'études spécifique.

 

La Croatie a adhéré et ratifié, le 5 novembre 1997, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales,

Toutefois, ne sont pas considérées comme minorité nationale les Serbes ou les Bosniaques…

 

 

Enfin, la radio-télé nationale croate comporte des programmes destinés aux minorités linguistiques.

 

 

 (source principale :

Croatie. La politique linguistique à l’égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/croatiepolminor.htm)

 

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Panneau routier bilingue en Istrie croate (croate et italien). Article Wikipedia anglais Italian language in Croatia https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia

By Jarba - Own work, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.phep?curid=15813099

 

 

 

 

LES MINORITÉS LINGUISTIQUES EN ITALIE

 

 

L’Italie ne reconnaît pas vraiment l’existence de minorités nationales sur son territoire, ni donc de droits politiques particuliers, comme des sièges d'élus réservés aux représentants des minorités ; elle reconnaît par contre l’existence de minorités linguistiques. Il existe au Parlement italien un groupe politique dit des minorités linguistiques, minoranze linguistiche (mais les élus appartenant aux minorités peuvent aussi choisir d'appartenir à d'autres groupes)*. Ces minorités sont aussi dites storiche, (historiques), pour les distinguer probablement des minorités immigrées.                            

 

                * Aux dernières élections législatives de 2018, la  seule représentante au Parlement de la minorité slovène est Tatiana Rojc, élue sénatrice au titre du Parti démocrate.

 

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29 août 2019. Le groupe parlementaire Minoranze linguistiche de la Chambre des députés tient une conférence de presse après avoir rencontré Giuseppe Conte lors des discussions pour la formation du nouveau gouvernement.

Actuellement le groupe est essentiellement composé d'élus du Südtiroler Volkspartei  et du Partito Autonomista Trentino Tirolese. Le groupe  Minoranze linguistiche fait partie du Groupe mixte de la Chambre des députés qui rassemble diverses petites formationsAu Sénat, les représentants des partis précités, auxquels se joint l'Union valdôtaine (Val d'Aoste), siègent au groupe parlementaire Per le Autonomie. L'ancien président de la république Giorgio Napolitano, sénateur à vie, est membre du groupe Per le Autonomie. D'autres élus appartenant aux minorités linguistiques font le choix de sièger avec d'autres groupes, que ce soit à la Chambre des députés ou au Sénat.

Vista Agenzia Televisiva Nazionale. You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=nT8R3U54QX8&t=11s

 

 

 

L’italien est la langue officielle dans tout le territoire national, mais la décentralisation très poussée en Italie permet aux régions et communes de prendre des mesures concrètes pour protéger, valoriser et promouvoir activement d'autres langues parlées sur leur territoire.

Deux langues bénéficient d'une co-officialité : le français dans la Vallée d'Aoste, et l'allemand dans la province autonome de Bolzano, elle-même faisant partie de la région autonome du Trentin-Haut Adige. Douze langues bénéficient d'une reconnaissance nationale conformément à la loi du 15 décembre 1999 qui incite les autorités locales à prendre des mesures concrètes pour leur protection: l'occitan vivaro-alpin, le francoprovençal (arpitan), l'allemand, le français, le sarde, le slovène, le frioulan, le ladin, le croate, le grec, le catalan et l'albanais.

Article 2 de la loi du 15 décembre 1999:

En vertu de l'article 6 de la Constitution et en harmonie avec les principes généraux établis par les organisations européennes et internationales, la République protège la langue et la culture des populations albanaise, catalane, germanique, grecque, slovène et croate, et de celles qui parlent le français, le franco-provençal, le frioulan, le ladin, l'occitan et le sarde.*

                                                                                     * Noter la formulation, qui distingue les populations désignées par un adjectif de nationalité (albanaise, catalane etc) et celles "qui parlent le français, le franco-provençal etc". Ce distinguo a certainement une explication. Il est vrai qu'on voit mal parler de "population française " pour les gens qui parlent français au Val d'Aoste, mais qui ne sont pas Français de nationalité...

 

Selon l'article 117 de la Constitution, dans toutes les matières qui ne sont pas expressément réservées à la législation de l’État, le pouvoir législatif échoit aux Régions. Ainsi, la langue relève à la fois de l'État, des Régions et des provinces autonomes (Bolzano et Trentin), voire des communes.

 

 

 

LA SITUATION AU FRIOUL VÉNÉTIE JULIENNE

 

La protection du frioulan:

 

La loi régionale  n° 15 du 22 mars 1996  reconnait que « la protection et la promotion des diverses langues locales ou minoritaires représentent une contribution importante à la construction d'une Europe fondée sur les principes de la démocratie et du respect des diversités culturelles », elle « maintient et développe les traditions présentes sur son territoire » et considère « la protection et la promotion des langues parlées traditionnellement sur son territoire comme une obligation particulière à l'égard de la famille des peuples européens, en réservant une attention particulière à la langue frioulane, laquelle est parlée presque exclusivement sur son territoire. »

La loi régionale du 18 décembre 2007, n° 29, Règles pour la protection, la valorisation et la promotion de la langue frioulane, déclare :

« En conformité avec l'article 6 de la Constitution et de l'article 3 de la Loi constitutionnelle du 31 janvier 1963, n° 1 (Statut spécial de la Région du Frioul-Vénétie Julienne), la Région protège, valorise et promeut l'emploi de la langue frioulane dans ses différentes expressions, comme langue propre des Frioulans et partie du patrimoine historique, culturel et humain de la communauté régionale. » (art. premier).

La région promeut une politique de recherche historique, de préservation active et de développement de la culture et des traditions, « composantes essentiels de l'identité de la communauté frioulane » (idem).

Le frioulan est parlé dans toute la région du Frioul-Vénétie Julienne, à l'exception de la province de Pordenone, d’une partie de la province de Gorizia (régions de Gorizia, Monfalcone et Grado), où on parle le vénitien et ses dialectes (vénéto-gorizien, graisàn et bisiac), et de Trieste où on parle le dialecte triestin. Evidemment, l’italien standard est parlé dans les grandes villes

Néanmoins, l'enseignement du frioulan demeure accessoire et les Frioulans (46% de la population) ne font l’objet que d’une reconnaissance symbolique. Mais ceux-ci sont une minorité « italienne », entièrement bilingue d’ailleurs, à la différence des Slovènes.

En mai 2019, à l'occasion du vote de la loi réduisant le nombre de parlementaires, le député Forza Italia Guido Germano Pettarin a lu sa déclaration en frioulan, pour défendre la représentation des minorités linguistiques, qui risque d'être réduite mécaniquement par la réduction du nombre de parlementaires.

 

 

La protection du slovène :

 

Article 8 de la loi nationale du 23 février 2001, n° 38 (Règles pour la protection de la minorité linguistique slovène dans la région du Frioul-Vénétie Julienne) :

«  il est reconnu à la minorité slovène présente dans le territoire mentionné à l'article 1 le droit d'employer le slovène dans ses relations avec les autorités administratives et judiciaires locales, aussi bien qu'avec les fournisseurs concernés de services d'intérêt public ».

 

la même loi reconnaît aux Slovènes des provinces de Trieste, de Gorizia et d'Udine le droit d'utiliser le slovène notamment dans les noms de lieu (toponymes), l'administration publique et les écoles. L'utilisation du slovène, notamment pour les panneaux indicateurs, les cartes d'identité et les actes d'état-civil, est toujours couplée avec les même indications en italien.

 

 

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Carte d'identité bilingue italien-slovène, ancien modèle, page 1. Les cartes d'identité italiennes se présentent comme un document en 4 pages. Le modèle est similaire pour les cartes comportant les inscriptions en langue allemande (Trentin-Haut-Adige) et en langue française (Val d'Aoste) . Les indications en italien apparaissent toujours en premier et en caractères plus gros.

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

Le passage aux cartes électroniques est en cours en Italie : il est prévu que les inscriptions seront de mêmes dimensions pour l'italien et les langues minoritaires (http://www.triesteprima.it/politica/lingue-minoritarie-uguali-dimensioni-caratteri-in-carte-d-identita-24-gennaio-2018.html)

 

 

 

 

 

Les Slovènes de la province de Trieste (21 571) et ceux de la province de Gorizia* (10 197) disposent d'un réseau d'enseignement complet au primaire (109 écoles au total).

                                                                                                   * Ou plus exactement, les ex-provinces. Voir ci-dessous.

Les droits linguistiques des Slovènes sont relativement étendus dans les les provinces de Trieste et de Gorizia, mais ils sont limités dans la province d’Udine et encore plus réduits dans la province de Pordenone. Or, les italophones sont même minoritaires dans la province d’Udine…

Enfin, depuis 2017-2018, le Frioul Vénétie Julienne est subdivisé en 18 unions territoriales intercommunales ( une division propre à la région) et une cité métropolitaine (Trieste) qui nt remplacé les anciennes provinces (Gorizia, Pordenone, Trieste et Udine). Il est donc probable que les droits linguistiques, qui étaient précisés en fonction des anciennes divisions territoriales, devront être confirmés ou modifiés par les nouvelles entités.

 

La RAI-Trieste A et Radio Opcine (station privée), qui émettent aussi en Slovénie, diffusent tous deux un programme complet en slovène (en version originale ou doublée). Du côté de la télévision, les stations TV Koper-Capodistria (celle-ci est une station de langue italienne basée en Slovénie, comme on l'a dit plus haut) et RAI 3 (la troisième chaîne de la radio-télévision italienne) diffusent quelques émissions en slovène chaque semaine.

 

 

 

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Les anciennes provinces de la région Frioul-Vénétie julienne.

Wikipedia

By Vonvikken - Own work, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11494927

 

 

 Sources principales :

L'État italien, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/italieetat.htm

Article Friuli-Venezia Giulia, Lingue e dialetti,  Wikipedia italien,

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

Article Frioul-Vénétie Julienne, Wikipedia français

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Frioul-V%C3%A9n%C3%A9tie_Julienne

Article Wikipedia Langues en Italie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_en_Italie

Article Bilinguismo amministrativo in Italia, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Bilinguismo_amministrativo_in_Italia 

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

 

 Segnaletica_multilingue

Signalétique multilingue près de Prosecco, province de Trieste, Frioul-Vénétie Julienne.

Di IlirikIlirik - Opera propria, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=29505708

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

 

 

 

 

 

LA SITUATION EN ISTRIE

 

 

L’istrie est aujourd’hui majoritairement rattachée à la Croatie. La partie nord de l’Istrie appartient à la Slovénie. Enfin, la ville et la région deTrieste (en-dehors de l’Istrie proprement dite, mais autrefois rattachées politiquement à l’Istrie) appartiennent à l’Italie

Comme on l’a vu dans nos messages pécédents, la population de langue et de culture italienne a quitté très majoritairement l’Istrie après la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour ceux qui restèrent, comment se passèrent les choses ?

 Selon André-Louis Sanguin :

« Au nationalisme agressif mussolinien s'était substitué un autre nationalisme agressif (le yougoslavisme titiste). Les Italiens restés sur place devinrent des marginaux exclus de la vie publique, affectés par un vieillissement précoce et victimes des mariages mixtes nécessairement assimilateurs. Les choses ne reprendront un tour positif pour la communauté italienne qu'à partir de 1976 avec le Traité d'Osimo d'amitié, de bon voisinage et de coopération entre la Yougoslavie et l'Italie. »

Sanguin André-Louis, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996-1.

https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882 (il est dommage qu’on ne dispose pas, à ma connaissance, d’une étude similaire récente couvrant les dernières années).

 

Au recensement de 1991 (le premier tenu par les nouveaux états indépendants de Slovénie et de Croatie, la population italienne d’Istrie, jusque là stagnante, augmenta brutalement de 88% par rapport au recensement précédent (10 ans avant)

Une autre nouveauté apparue dans le recensement de 1991 est l'émergence d'une catégorie de population inconnue jusque-là, à savoir les régionaux istriens. Il apparait que ce sont surtout les italophones que se déclarent istriens.

Selon A.L. Sanguin, les raisons de ce choix étaient de marquer son désaccord avec le centralisme de Zagreb vis-à-vis de l'Istrie croate, ainsi que d’exprimer une crainte face à la guerre qui existait en Croatie et en Bosnie et face à l'afflux de réfugiés en Istrie croate.

Selon l'article Wikipedia en anglais Italian language in Croatia , les Italiens ethniques seraient 17 807 en Croatie (principalement en Istrie) selon un recensement de 2011, mais vers 1998, il existait 70 000 personnes (Italiens ethniques ou Slaves ainsi que personns se déclarant "istriennes") ayant l'italien comme langue maternelle (https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia).

 

 On assiste depuis les années 90 à une montée en force "tout à fait étonnante" du régionalisme istrien, mouvement dans lequel la communauté italienne joue un rôle majeur (André-Louis Sanguin, art. cité).

L’union démocratique croate, le principal parti croate, n’a pas réussi à devenir influent en Istrie

Un parti représente le régionalisme istrien, le Parti démocrate d’Istrie, en croate Istarski Demokratski Sabor, en italien Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. Depuis 1994 il remporte la majorité aux élections locales (74% dès 1994). Il a affronté la ligne nationaliste dure du premier président de la Croatie indépendante, Franjo Tudjman.

Le parti a été fondé en 1990 par l’écrivain Ivan Pauletta. L’IDS-DDI a été dirigée à partir de 1991 par Ivan Jakovčić, né en 1957, député puis ministre de l'intégration européenne en 2001, député européen jusqu’en 2019. Il a été président (Župan) du comitat d'Istrie de 2001 à 2013 et a été de 2006 à 2011 président de l’Eurorégion Adriatique. Il a été remplacé en 2014 par Boris Miletić (né en 1975) à la tête du parti. Celui-ci est maire de Pula/Pola.

En 1994 fut publiée la déclaration de Rovinj, programme pour l’autonomie de l’Istrie.

Selon ce programme, l’Istrie devrait être dotée d’une région autonome avec son parlement régional, son exécutif, son drapeau, sa fiscalité propre, avec transfert de compétences de l’état croate. Le programme préconise l’instauration complète du bilinguisme en Istrie. A la fin des années 90, l’I.D.S./D.D.I. avait  reçu l'appui de la Lega Nord d'Umberto Bossi. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Un nouveau statut de l’Istrie croate avait été publié en 2001, sans aller jusqu“à l’instauration d’une région autonome.

Mais en avril 2001, le ministère croate de la Justice, de l’Administration et des Collectivités locales a décidé, face aux pétitions nationalistes venues du reste de la Croatie, de suspendre 10 dispositions du nouveau statut du comitat d'Istrie (ou joupanie, c’est-à-dire région) :

•          celles qui consistent à ajouter des noms italiens aux noms croates des villes et des communes en Istrie ;

•          celles qui sont relatives à l’utilisation de la langue italienne ;

•          celles qui introduisent le terme « istriotisme » comme expression de l’appartenance régionale promue par l’IDS-DDI.

(article Wikipedia Istrie, https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie)

L’IDS-DDI continue à récamer un statut spécial pour l’Istrie

 

 

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19 février 2018 - Boris Miletić, réélu président du Parti démocrate d’Istrie (IDS/DDI), tient une conférence de presse à Pola pour présenter son programme pour les quatre prochaines années. Il déclare notamment : " Le modèle qui est actuellement en vigueur en Croatie, celui d'un centralisme rigide, n'a produit aucun résultat... IDS prendra des initiatives législatives devant le Parlement croate  pour que la Croatie prenne la route positive de la croissance et du développement, ce qui n'est possible que si l'état est décentralisé".

Le vert est la couleur emblématique du parti. On remarque également le logo avec les 3 béliers. Le bélier figure sur le blason de l'Istrie.

https://www.total-croatia-news.com/politics/26015-istrian-party-advocates-for-decentralisation

 

 

 

Les événements indépendantistes en Catalogne ont amené des observateurs croates à se demander si un tel scénario était envisageable pour l’Istrie : Could Istria follow Catalonia on road to independence, 15 octobre 2017

https://www.total-croatia-news.com/politics/22793-could-istria-follow-catalonia-on-road-to-independence

et Catalan scenario in Balkans: Does Istria have the right to separate from Croatia https://www.telegraf.rs/english/2900436-catalan-scenario-in-balkans-does-istria-have-the-right-to-separate-from-croatia.

De son côté, The Guardian cite l'Istrie parmi les territoires où existent des tendances centrifuges, même si l'indépendantisme n'est pas au programme de l'IDS/DDI: Beyond Catalonia: pro-independence movements in Europe, The Guardian, 27 octobre 2017 https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2017/oct/27/beyond-catalonia-pro-independence-movements-in-europe-map

 

L’Istrie serait un des rares comitats de Croatie à pouvoir s’autofinancer : les Istriens paient au budget croate plus qu’ils n’en reçoivent (selon les chiffres fournis, ils reçoivent 800 millions de kunas, soit environ 107 millions d’euros/an).

Les citoyens istriens sont fatigués du système centralisé croate, bien qu’il n’y ait pas de réclamation sérieuse pour l’indépendance, ainsi que le reconnaissait Ivan Jakovčić, l'ancien leader de l’IDS-DDI.

En 2013, l’IDS-DDI proposa un plan de régionalisation complète de la Croatie, dans lequel les pouvoirs de l’état central seraiet limités à la défense, affaires étrangères, justice, système monétaire (la Croatie est toujours en-dehors de la zone euro) et une partie des afaires intérieures.

Il s’agissait presque de créer un état fédéral, ce qui ne pourrait être possible qu’en modifiant la Constitution, ce qui nécessite une majorité parlementaire des 2/3.

Un des précédents leaders de l’IDS-DDI, Ivan Pauletta avait propose une conféderation souple entre Croatie et Istrie, demande inacceptable pour les nationalistes croates.

Selon l’un des auteurs de la Constitution croate, celle-ci définit la Croatie comme un état unitaire sans possibilité de sécession pour prévenir l’éventualité d’une désintégration du pays, en se souvenant que par le passé les dominateurs étrangers du pays (il vise probablement les Habsbourgs) s’appuyèrent sur certaines identités régionales pour combattre l’idée de nation croate.

L’avenir de l’Istrie n’est donc pas tracé de façon prévisible et pourrait réserver des surprises puisqu’on sait d’expérience que le refus d’accorder une autonomie limitée conduit généralement à une escalade et débouche sur des revendications plus radicales.

Des revendications autonomistes ont aussi été émises par des mouvements dalmates et existent à Fiume/Rijeka.

 

 

 

 

 

FIUME/RIJEKA

 

 

 

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Rue piétonne du centre de Fiume/Rijeka, Croatie.

Illustration de l'article Fiume e le due lingue di Rijeka, site Vox Europhttps://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

 

 

Le débat sur l’obtention d’un statut spécial concerne également la ville de Rijeka/Fiume et ses environs.

La ville de Rijeka (en croate) ou Fiume (en italien, les deux mots ont le même sens : fleuve) occupe une position géographique à peu près  similaire à Trieste, encadrant la péninsule d'Istrie, Trieste à l'ouest et Fiume/Rijeka à l'est. Mais si Trieste est restée à l'Italie, Rijeka est devenue yougoslave, puis croate.

Ici aussi, les Italiens ont quitté en masse la ville après 1945, ne laissant qu'un minorité d'habitants de culture et langue italienne, tandis que la ville se repeuplait d'éléments slaves. Au fil du temps, la minorité italienne a repris confiance en elle et essaye de peser sur l'évolution de la ville.

 Le bilinguisme croate/italien (au moins dans les toponymes) avait été brusquement supprimé par le régime titiste en 1953. Il est réintroduit prudemment en prévision de la nomination en 2020 de Rikeka comme capitale européenne de la culture.

" Avec le soutien de l’État italien, la minorité italienne gère ses jardins d’enfants, ses écoles primaires et son lycée. « Après l’indépendance, nous avons dû refaire valoir nos droits », déclare Roberto Palisca, rédacteur en chef de La Voce del Popolo, le quotidien de la minorité italienne" (article de Pierre d'Alençon, Rijeka, la diversité croate, La Croix, 6 mai 2019, https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Rijeka-diversite-croate-2019-05-06-1201019896 ).

" Soixante-six ans après sa brutale abolition en octobre 1953, le bilinguisme doit refaire une timide apparition dans le centre de Rijeka. La municipalité va installer des panneaux indiquant les anciens noms de rue, la plupart de langue italienne, une approche « culturelle » qui ne satisfait qu’à moitié les italophones. Sur le Korzo, l’avenue piétonnière du centre-ville, une réplique de l’aigle à deux têtes des Habsbourg, retiré en 1949 par les autorités communistes, a repris sa place en avril 2017 sur la tour de la ville. « Rijeka, un des lieux emblématiques de l’ex-Yougoslavie, la ville rouge construite autour de l’antifascisme, doit se réinventer une nouvelle identité », avance l’historien Ivan Jeličić " (article cité de Pierre d'Alençon). 

L'initiative de proposer la réintroduction du bilinguisme est venue du parti autonomiste Lista per Fiume/Lista za Rijeku, qui comprend beaucoup de membres de la communauté italienne, mais non exclusivement (voir l'article Wikipedia italien, Lista per Fiumehttps://it.wikipedia.org/wiki/Lista_per_Fiume ). Le maire de Fiume, Vojko Obersnel, estime que le bilinguisme ne représente pas une nécessité pour la cité.

 

Furio Radin, député de la minorité italienne au Parlement croate, rappelle que le traité italo-croate de 1996 prévoit que le bilinguisme doit être introduit partout où la minorité italienne est autochtone, disposition non respectée  à Fiume. Selon lui, le bilinguisme ne peut que faire du bien à une ville ("il bilinguismo può soltanto fare bene ad una città "), mais qu'en l'absence de volonté politique, il faut se contenter d'une approche culturelle, plus réduite. Ce constat est partagé par Ivan Jakovčić, eurodéputé et ancien leader de l'IDS/DDI d'Istrie, qui souligne que le bilinguisme complet, tel qu'il est appliqué dans certaines communes d'Istrie, est difficilement applicable à Fiume/Rijeka (article de Giovanni Vale, Fiume e le due lingue di Rijeka pour l'Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa, sur le site Vox Europ, https://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

Aussi limité que soit ce bilinguisme réduit à l'affichage des noms de rues, il a été salué par la presse italienne : "Fiume "torna" italiana: arriva la segnaletica bilingue per Rijeka" (Fiume "redevient" italienne : la signalétique bilingue arrive à Rijeka (Il Giornale,  27 septembre 2018 http://www.ilgiornale.it/news/cronache/fiume-torna-italiana-arriva-segnaletica-bilingue-rijeka-1581493.html).

 

Le journal La Voce del Popolo est le principal journal italien en Croatie, basé à Fiume/Rijeka. Malgré des difficultés financières, il continue de promouvoir la culture italienne. Ses informations sont centrées autant sur ce qui se passe en Croatie qu'en Italie. Le titre du journal s'orne d'un discret drapeau italien, accompagné du drapeau européen. Son sous-titre : "le quotidien italien de l'Istrie et du Quarnero" (la  région de Fiume).

 (https://lavoce.hr/)

 

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Première page de la Voce del Popolo, 5 septembre 2019. La nomination du gouvernement Conte II est en bonne place, mais la première place est réservée à une rencontre des présidents croate, slovène et autrichien à Sebenico/Šibenik (côte dalmate, Croatie).

https://lavoce.hr/prima-pagina/prima-pagina-05-09-2019

 

 

 

 

 

 

LA SITUATION À TRIESTE

 

 

On trouve sur internet des articles qui parlent de Trieste comme de « The Italian city that wants a divorce » (la ville italienne qui veut divorcer, article de Tara Isabella Burton pour la BBC)

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594)

C’est très exagéré ; ‘il existe un mouvement indépendantise à Trieste, mais il est minoritaire.

La même reporter a aussi écrit l'article The Free State of Trieste, Activists have a plan to make the Italian port city something much bigger (L’état libre de Trieste, les activistes ont un plan pour faire du port italien quelque chose de plus grand), Slate 2016, https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html), dans lequel elle relate l’esprit mystique de certains activistes (pas forcément représentatifs), et leur espoir d’avoir le soutien de la Russie de Poutine, ainsi que son implication personnelle dans le mouvement.

On consultera aussi, plus factuel, The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings, Ospray publishing, 2017 https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/, l’auteur ayant écrit un livre sur le sujet.

 

La ville est à l’intersection de plusieurs cultures et a une identité multiple. Mais l’histoire récente de la ville, prise dans les violences de la seconde guerre mondiale, la confirmation de son rattachement à l’Italie en 1954, ont probablement renforcé une forme de patriotisme italien de zone frontière, plus ombrageux qu’ailleurs.

C’est d’ailleurs à Trieste que se trouve le siège de la Lega nazionale, « Storica associazione fondata nel 1891 che vive e lavora nella difesa dell'italianità di Trieste e di tutta la Venezia Giulia », (association historique fondée en 1891 qui vit et travaille pour la défense de l’italianité de Trieste et de toute la Vénétie Julienne), comme l’indique le site de l’association http://www.leganazionale.it/ . Sur la page d’accueil du site de la Lega nazionale, on voit une fleur nouée d’un ruban tricolore et le drapeau tricolore italien.

Les adversaires triestins de l’Italie (ou plus exactement, de l'état italien) risquent d’attendre longtemps pour être la majorité…

 

Les autonomistes (ou indépendantistes ?) appartenant au Free Trieste Movement – Movimento Trieste Libera – (FTM – MTL), se réfèrent statut de Trieste avant son rattachement à l’Italie. C’était depuis 1947 un territoire libre, sous mandat de l’ONU, qui aurait dû avoir un gouverneur nommé par l’ONU. En fait, la ville et la région proche furent découpées en deux zones, l’une (avec la ville de Trieste) administrée par les alliés occidentaux, l’autre par la Yougoslavie, jusqu’à l’arrangement de Londres (1954) qui rendit Trieste et la zone occidentale à l’Italie, tandis que l'autre zone allait à la Yougoslavie. En 1975, par le traité d'Osimo, l'Italie et la Yougoslavie décidaient de ne plus émettre de revendications sur les territoires attribués à l'autre partie en 1954.  

Le Mouvement pour Trieste libre se réfère au statut d’avant 1954 et considère qu’il est toujours légalement en vigueur. Ses adhérents manifestent, signent des pétitions, placardent des affches (en anglais) qui disent “Welcome to the Free Territory of Trieste” (bienvenue au libre territoire de Trieste) “USA and UK come back!” (USA et Royaume-Uni, revenez!).

Le nom du mouvement, ses communications,  sont systématiquement traduites en anglais, considéré probablement comme une des langues "officielles" du mouvement.

 

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Le siège du Free Trieste Movement, 7 Piazza della Borsa, Trieste.

Illustration de l'article The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings.

https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/

 

 

Les sympathisants du mouvement, dont les manifestations réunissent de 2000 à 8000 personnes, ne croient pas vraiment que les Alliés de 1945 pourraient revenir, c’est une façon de revendiquer l’existence d’un statut qui n’a été abrogé qu’implicitement.

Comme l’indique un des articles consacrés à ce mouvement, “l’histoire de la cité est complexe, riche, diverse et souvent sanglante” (https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/). Dès lors il n’est pas étonnant qu’il existe des gens pour invoquer une identité triestine et considérer que la cité doit avoir une organisation politique particulière comme résultat de cette identité.

 

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Le grand canal à Trieste avec l'église Sant'Antonio Taumaturgo (ou église de Sant'Antonio Nuovo). Trieste au crépuscule: l'ombre d' Italo Svevo, l'auteur de Senilità (Sénilité) et de La Coscienza Di Zeno (La Conscience de Zeno), erre toujours sur la cité qui est le cadre de ses livres.

Photo illustrant l'article The Italian city that wants a divorce, sur le site de la BBC.

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594

 

 

Le drapeau du mouvement est celui de l’ancien territoire libre, qui est aussi les armes de la ville : la hallebarde stylisée sur fond rouge (ou de gueules en termes héraldiques). Elle évoque la hallebarde d’un soldat romain martyrisé au III ième siècle en raison de sa foi chrétienne, Saint Serge. Lors de la mort du Saint, la hallebarde tomba du ciel, selon la légende, sur la place principale de Trieste. Le fer de la hallebarde est conservé ajourd’hui dans la cathédrale Santo Giulio.

Les partisans du mouvement estiment que seul un état libre peut valablement représenter le caractère multiculturel de la population, dont eux-mêmes sont un exemple. Ils souhaitent que l’italien, le slovène et le croate soient reconnus comme langues officielles.

Dans l'article de Tara Isabella Burton https://www.bbc.com/news/magazine-29822594, on rencontre le principal dirigeant du mouvement (à l’époque), Vito Potenza, qui se définit comme moitié italien-moitié croate. L’un de ses seconds, Giorgi Deskovich Deschi, explique qu’il est “culturellement italien, mais avec des gènes croates, vénitiens et slovaques”.

Selon l’article, il n’est pas étonnant que "dans une ville où le Spritz vénitien est servi avec du fromage slovaque et le capuccino avec de la crème fouettée viennoise", les identités complexes soient la règle. L’auteur estime que la plupart des Triestins sont d’abord Triestins (dont l’identité est faite d’influences diverses) et Italiens ensuite seulement.

Enfin, il existe des raisons économiques pour souhaiter la rupture avec l’Italie. Trieste est prospère, son intérêt n’est pas de rester avec une Italie en déclin.

Mais la majorité de la population paraît satisfaite d’être à la fois triestine et italienne.

Un patron de bar interrogé parle des séparatistes comme de fous : « comment cela pourrait-il jamais marcher ?

Un autre Triestin a des nostalgies plus lointaines : le seul gouvenement qui aurait ma confiance est celui de l’empire austro-hongrois.

Le mouvement pour l’indépendance de Trieste a sans doute peu de chances de réaliser ses espérances mais son existence est en soi une illustration de l’identité multiple de la ville.

 

 

 

 

MANIFESTATIONS ET REVENDICATIONS FISCALES DES INDÉPENDANTISTES TRIESTINS

 

 

 

 

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Manifestation de sympathisants du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera devant le tribunal de Trieste. On reconnaît à gauche le président Roberto Giurasante. Article du 17 mars 2017 de R. Giurasante sur le site du mouvement, en anglais.

https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521

 

 

Comme souvent, le mouvement indépendantiste connaît une vie conflictuelle. On lit sur le site du mouvement que des personnes exclues du mouvement ont déposé plainte auprès de la justice. “Ce sont des gens que nous considérons comme des traîtres à notre cause et qui, bien entendu, sont utilisés dans la stratégie d’attrition de la justice italienne”, dit l'actuel président du mouvement, Roberto Giurasante sur le site du Free Trieste Movement – Movimento Trieste Liberahttps://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521).

Ce dernier annonce aussi qu'il n'a rien à voir avec le  mouvement indépendantiste (qualifié de petit et manquant de compétence) de Giorgio Marchesich qui souhaite se présenter aux élections italiennes : le Free Trieste Movement récuse les élections italiennes et travaille à un autre niveau (article du 11 février 2019 sur le site du Mouvement, More bluffing from Giorgio Marchesich & his group, encore du bluff de Giorgio Marchesich et son groupe https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/7569  ).

 

L’ancien president du mouvement Vito Potenza a été remplacé dans un climat polémique par Roberto Giurasante. Il a fondé en 2017 un mouvement concurrent intitulé Popular Assembly Project - Free territory of Trieste (en anglais!). Il existe aussi une Federazione del Territorio Libero di Trieste (est-ce le groupe de Giorgio Marchesich ?).

Les actions des indépendantistes les mènent parfois devant la justice : en 2017 une quinzaine de membres du mouvement, dont Vito Potenza et Giurasante, membres du même mouvement à l’époque des faits, étaient accusés de manifestation subversive pour avoir bloqué la bretelle d’accès au Porto Vecchio en 2014 lors d’une journée dite d’ultimatum à l’Italie. Ils ont été acquittés de ce motif, mais le président Giurasante a été condamné à un mois de prison et 200 euros d’amende pour manifestation non autorisée (peine suspendue) et quatre autres militants ont été condamnés à 3 mois et 15 jours de prison pour avoir bloqué un véhicule. Les condamnés ont fait appel.

http://www.triesteprima.it/cronaca/blocco-del-porto-vecchio-assolti-gli-indipendentisti-dall-accusa-di-adunata-sediziosa.html
 

En septembre 2017, le même Giurasante était acquitté dans une affaire où il était poursuivi pour avoir placé un panneau frontière de l’état libre de Trieste et refusé d’obtempérer aux ordres des policiers lui demandant de l’enlever.

L’ancien president Potenza avait de même été inculpé pour avoir montré une carte d’identité triestine à des inspecteurs du fisc. Il fut acquitté alors que le ministère public avait requis 12 mois de prison.

 

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Vue de Trieste avec les drapeaux entrecroisés de Trieste et des Etats-Unis, illustrant un article de Paolo G. Parovel en faveur de l'indépendance de Trieste, à l'occasion de la fête nationale américaine, le 4 juillet.

Journal La Voce di Trieste, 2016.

https://www.lavoceditrieste.net/2016/07/04/4th-of-july-the-independence-day-and-the-free-territory-of-trieste/

 

 

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Conférence de presse de l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste. De gauche à droite, Roberto Giurasante, président du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera, Paolo G. Parovel, représentant international du territoire et une responsable. Derrière eux, les drapeaux du territoire libre de Trieste et des Nations-Unies.

https://triestelibera.one/home/english/news/expertise%20about%20the%20free%20territory%20&%20free%20port%20of%20trieste.html

 

 

 En 2018, l’ International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste – I.P.R. - F.T.T (représentant provisoire international du territoire libre de Trieste), Paolo G. Parovel, a déposé un recours devant la justice italienne (Tribunal de Trieste ) en invoquant que Trieste (ville et port franc), ne devrait pas être soumise à la TVA (IVA en Italie)* au motif que Triest