Le comte Lanza vous salue bien

16 mai 2019

JULES VERNE, lA CORSE ET LES NATIONALITES PREMIERE PARTIE

 

 

 JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

Notre titre est peut-être un peu surprenant. A priori il n’y a pas grand-chose qui rattache Jules Verne à la Corse. Aucun des personnages principaux de ses « Voyages extraordinaires », habitués à des destinations plus lointaines, n’a mis les pieds en Corse, même pour un épisode secondaire.

Mais Jules Verne fait partie de ces écrivains qu’on peut toujours associer avec presque n’importe quel sujet et trouver des résultats.

Et finalement, il existe bien de quoi nourrir une étude sur Jules Verne et la Corse, en la situant dans le cadre plus vaste du regard de Jules Verne sur les identités ethniques et les minorités régionales.

Mais nous ne prétendons pas traiter tous les aspects qui, dans l’œuvre très vaste de Jules Verne, se réfèrent à ce qu’on appelait au 19ème siècle la « question des nationalités », ni celle, apparentée, des minorités régionales (ou nationales).

Nous nous limiterons à ce qu’on peut tirer du roman Mathias Sandorf, qui est celui, et le seul, sauf erreur, dans lequel la Corse est mentionnée.

 

 

 

 

L’ACTION DE MATHIAS SANDORF

 

 

 

Si aucun épisode des nombreuses œuvres de  Jules Verne (62 romans et 18 nouvelles, selon la notice Wikipedia) ne se situe en Corse, on trouve au moins un personnage corse dans un de ses romans les plus  connus, Mathias Sandorf, ce qui permet à l'auteur de faire quelques remarques générales sur la Corse et ses habitants. 

Le roman est le récit d’une vengeance et s’inspire, comme le reconnaît Jules Verne, du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Il est d’ailleurs dédié, de façon posthume, à Dumas père, que Jules Verne avait connu au début de sa carrière (ainsi qu’à Dumas fils).

 Mais toutes les péripéties du livre sont bien de l’invention de Jules Verne, qui propose à ses lecteurs une sorte de tour de la Méditerranée où l’on visite successivement Trieste, l’Istrie, Raguse, Malte, la Tunisie, la côte marocaine, la côte libyenne, Monte-Carlo, la Sicile etc.

Il faut donc donner quelques indications sur l’intrigue de Mathias Sandorf et son contexte politique, étroitement lié à la question des nationalités.

 

L’action du roman débute, très exactement le 18 mai 1867, à Trieste, capitale à l’époque de l’Istrie sous domination autrichienne. Deux aventuriers, Sarcany et Zirone, découvrent par hasard, en capturant un pigeon voyageur, un message, qui une fois décrypté (ce qui prend un ou deux chapitres), révèle une conspiration destinée à proclamer l’indépendance de la Hongrie. Les chefs de cette conspiration, qui pour plus de sécurité, agissent depuis Trieste, à l’extérieur de la Hongrie, sont trois Hongrois de noble famille, le comte Mathias Sandorf et ses amis Etienne Bathory et le comte Ladislas Zathmar. Ils ont pris leurs dispositions pour organiser une insurrection qui doit éclater dans quelques semaines. Les membres de la conspiration doivent s’emparer de tous les points stratégiques et interrompre toute communication avec Vienne.

Sarcany a informé de la situation le banquier Silas Toronthal, avec qui il a déjà collaboré pour des affaires louches. Tous deux, après avoir réuni toutes les preuves (le dernier message reçu par les conspirateurs et la grille de décryptage, sur laquelle Sarcany, introduit sous un faux-prétexte chez l’un des conspirateurs, a pu mettre la main) peuvent dénoncer la conspiration auprès des autorités autrichiennes. Silas Toronthal y a un intérêt immédiat car Mathias Sandorf, en prévision de l’insurrection, a déposé dans sa banque une somme considérable dont il vient de demander qu’elle soit mise sous peu à sa disposition : or, Toronthal, qui a fait de mauvaises affaires, n’a plus cette somme.

Les trois conjurés sont arrêtés et conduits au château de Pisina, au centre de l’Istrie, où un procès expéditif les condamne à mort.

Dans leur cellule, Sandorf et ses amis sont mis au courant du rôle de Sarcany et de Toronthal dans leur arrestation : grâce à un phénomène acoustique, ils surprennent une conversation entre ces ceux personnages qui discutent à l’étage inférieur.

La veille de leur exécution, profitant d’un terrible orage, Sandorf et ses amis tentent de s'évader. Ils parviennent à arracher la grille de la fenêtre de leur cellule. Sandorf et Etienne Bathory s’enfuient en se laissant glisser le long de la chaîne du paratonnerre. Zathmar n’a pas le temps de fuir avant l’arrivée des gardiens.

Mais le câble du paratonnerre se termine dans une profonde crevasse où coule une rivière souterraine et les deux fugitifs n’ont pas d’autre choix que de s’y laisser tomber. Après des péripéties sur lesquelles on reviendra, Sandorf parvient seul à s’échapper, mais dans des conditions qui font qu’on le croit mort. Etienne Bathory est repris par la police, ramené au château de Pisina, où il est fusillé avec Zathmar.

Silas Toronthal et Sarcany touchent la moitié de la considérable fortune de Sandorf comme récompense.

15 ans après, Sandorf est devenu le mystérieux docteur Antekirtt, un homme très riche, qui a vécu en Orient en pratiquant la médecine européenne (Sandorf a étudié la médecine dans sa jeunesse), à laquelle il a joint les connaissances arabes et indiennes. Il a hérité d’une immense fortune léguée par un riche oriental qu’il a soigné. Il s’est rendu possesseur d’une île, Antekirtta, près du rivage de la Cyrénaïque (province de la Libye actuelle), île devenue sous sa direction une sorte de micro-état (dans la réalité, aucune île de ce nom n’existe).

Sandorf est donc en mesure de se venger de de ceux qui l’ont trahi. Il arrive à Raguse (aujourd’hui Dubrovnik) où Silas Toronthal s’est établi, ainsi que, par coïncidence, la veuve et le fils d’Etienne Bathory, sur lesquels Sandorf/Antekirtt veille à distance.

 Ajoutons que Sandorf croit que sa fille, sa seule famille, est morte en bas âge peu de temps après qu’il ait lui-même disparu. En fait, cette fille, Sava, a été enlevée par Silas Toronthal qui la fait passer pour sa fille. Pour compliquer le tout, Pierre Bathory, le fils d’Etienne, est tombée amoureux d’elle. Mais Silas Toronthal, toujours sous l’influence de son complice Sarcany, veut la marier avec ce dernier, qui deviendra ainsi propriétaire de la moitié non confisquée de la fortune de Sandorf qui doit échoir à sa fille à sa majorité.

Toute l’histoire, à partir de là, sera le récit de la vengeance de Sandorf, qui recueille Pierre Bathory et l’associe à son œuvre de vengeance ou plutôt de punition.

Il est inutile d‘en raconter toutes les péripéties, qui permettent de visiter divers points de la Méditerranée, puisque tel était l’un des objectifs du roman, comme J. Verne l’indiquait à son éditeur Hetzel : « un roman à faire sur toute la Méditerranée française, italienne, espagnole, autrichienne, grecque, turque, égyptienne, tripolitaine, tunisienne, algérienne, marocaine et même anglaise ». Le titre provisoire du livre était d’ailleurs En Méditerranée (cité par Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970).

.A vrai dire, Jules Verne ne réalisera pas entièrement ce programme, puisque par exemple ni l'Egypte ni la Grèce ne donnent lieu à un épisode du livre, que l'Algérie est à peine évoquée etc.

En 1878, avec son yacht le Saint-Michel III, il avait déjà visité une partie de la Méditerranée, puis en 1884, alors que son roman est en cours de rédaction, il effectue un plus long périple, visitant nombre de lieux qu'on retouve dans le roman, qui intègre aussi certaines péripéties du voyage de J. Verne, comme une tempête dangereuse aux abords de Malte .

 

 

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 Carte de la Médierranée fugurant dans Mathias Sandorf, édition  Hetzel de 1885.

Reprduction d'après l'artcle  de Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970).

 

 

 

 

LES HONGROIS CONTRE LES AUTRICHIENS

 

 

 

 

Comme on le sait depuis longtemps, la question des « nationalités » a intéressé Jules Verne. C’était au 19ème siècle l’un des principaux moteurs de l’histoire : comment certains peuples, prenant conscience de leur identité en tant que peuple, ont cherché à se constituer comme une nation indépendante, soit par regroupement des petits Etats qui pré-existaient, soit en se séparant de l’Etat qui les dominait.

L’argument de départ du roman Mathias Sandorf, publié en 1885, est fourni par les mouvements nationalistes* en Hongrie, dirigés contre l’état dominant à l’époque la Hongrie, l’empire autrichien.

                                                                           * Rappelons ici que le mot « nationaliste » a toujours été appliqué aux mouvements qui cherchent à réaliser l’indépendance d’une population par rapport à un autre pays. Ce nationalisme de libération ne doit pas être confondu avec le nationalisme de domination, quoiqu’on puisse évidemment passer de l’un à l’autre. Aujourd’hui, le mot « nationalisme » étant devenu exclusivement négatif dans la plupart des médias, son usage permet de critiquer et de discréditer d’emblée certaines aspirations à l’indépendance (le nationalisme catalan, par exemple).

 

Jules Verne ne se contente pas d’enregistrer les sentiments nationaux ou nationalistes des Hongrois comme une donnée de fait, manifestement il les approuve.

Comme d’un autre côté les Autrichiens sont des « Allemands » (au sens ethnique et non pas national), la sympathie pour les Hongrois est un aspect de l’antipathie pour les Allemands qui est assez générale en France après la guerre de 1870 et que Jules Verne -semble partager (au moins dans ses livres)*

 

                                                                          * On a remarqué qu’il n’y a quasiment pas d’Allemand dans ses livres et quand il y en a, ils sont très antipathiques comme le Dr. Schultze dans Les 500 Millions de la Begum. Une exception toutefois, l’orignal professeur Lidenbrock, de Hambourg, et son neveu, dans Voyage au centre de la terre, mais c’est un livre antérieur à la guerre de 1870.

 

Or Jules Verne simplifie grandement dans son livre, aussi bien dans les quelques explications historiques qu’il donne que dans les péripéties du début du roman, la question nationale hongroise, qu’il présente comme un affrontement frontal et quelque peu manichéen entre de sympathiques Hongrois (ou Magyars, leur nom hongrois) désireux de devenir libres et de bien moins sympathiques Autrichiens qui cherchent à maintenir leur domination.

Comment les Hongrois pourraient-ils d’ailleurs ne pas être sympathiques puisqu’au moral, ils sont proches des Français :

« …tout cela indiquait [chez Sandorf] une nature franche et généreuse. On a remarqué qu’il existe de grandes analogies entre le caractère français et le caractère magyar. Le comte Sandorf en était la preuve vivante. »

Jules Verne fait remonter à 1699 (traité de Carlowicz) la domination de l’Autriche sur la Hongrie et laisse penser que depuis lors les Hongrois n’ont qu’un but, se libérer des Autrichiens qui les oppriment, sans conciliation possible. Mais d’une part, la domination autrichienne sur une partie de la Hongrie est bien plus ancienne que 1699 (elle remonte au milieu du 16 ème sècle, tandis que le traité de 1699 place sous la domination autrichienne la partie de la Hongrie qui était  jusque là occupée par les Turcs) ; d’autre part, la présentation de Jules Verne occulte complètement les points d’accord entre la classe dirigeante hongroise  et l’empire des Habsbourgs, notamment le soutien décisif apporté par la Diète de Hongrie à l’impératrice Marie-Thérése en 1741 (la présentation de J. Verne: « Les Hongrois durent se courber sous la force », est ici complètement inverse à la réalité), de même que les réformes  conformes aux demandes des classes dirigeantes hongroises opérées à la fin du 18ème siècle.

Présenter l’antagonisme entre Hongrois et Autrichiens comme frontal et sans concession est donc inexact, alors qu’il s’agit d’une relation complexe et sinueuse où les élites hongroises obtiennent progressivement plus d‘autonomie en échange de leur soutien aux Habsbourgs*.

                                                                                                           * Dans cette relation, ce sont les classes supérieures et surtout la noblesse qui agissent, soit pour se révolter contre l’Autriche (1711) soit pour s’y rallier après 1741 et demander toujours plus de reconnaissance. Les classes populaires ne jouent pas de rôle à ce stade.

 

Certes, la perception de la question hongroise par Jules Verne a été marquée par les événements de 1848-49, où les nationalistes hongrois, profitant de la révolution qui secoue l’Autriche comme toute l’Europe, constituent une république hongroise puis affrontent militairement l’Autriche (puis la Russie, alliée de l‘Autriche, qui leur inflige une défaite totale qui se solde par la condamnation à mort de nombreux dirigeants du soulèvement hongrois et l’exil des autres). Jules Verne évoque d’ailleurs à peine ce soulèvement pourtant fondamental dans l’histoire récente de la Hongrie, de façon allusive puisqu’il mentionne le nom du principal dirigeant de la révolution hongroise Lajos  Kossuth, sans parler de la révolution elle-même (on peut se demander pourquoi ? un roman pour la jeunesse au 19ème siècle doit-il éviter de parler de révolution ?) :

« Jeune encore, il [Sandorf] avait connu Kossuth, et bien que sa naissance et son éducation dussent le séparer de lui sur d’importantes questions politiques, il n’avait pu qu’admirer le grand cœur de ce patriote. »

Si Jules Verne avait voulu parler de la révolution hongroise de 1848-49, il lui aurait été difficile de ne pas mentionner un fait central : les Hongrois avait proclamé l’existence d’un état hongrois indépendant sans se soucier des autres minorités. Or, celles-ci (Croates, Slovènes, Roumains), voyant que la révolution hongroise ne devait profiter qu’aux Hongrois, formèrent des armées qui combattirent les Hongrois et même se portèrent au secours des Autrichiens*.

                                                                                                 * Ce fut par exemple le cas du général croate Josip Jelačić, dont le portrait figure aujourd’hui sur les billets de 20 kuna de la Croatie (qui n’a pas encore intégré la zone euro) et dont la statue équestre se trouve sur la place principale de Zagreb, qui porte son nom.

 

La question hongroise se compliquait donc de la question des autres minorités, que Jules Verne esquive. Pourtant il est obligé de reconnaître l’existence de ces minorités « non -hongroises » (qui en fait forment la majorité du pays) :

« Les Hongrois, ce sont ces Magyars qui vinrent habiter le pays vers le neuvième siècle de l’ère chrétienne. Ils forment actuellement le tiers de la population totale de la Hongrie, — plus de cinq millions d’âmes ».

Mais il n’en tire pas les conclusions nécessaires sur le fait que les Hongrois ethniques ne constituent finalement qu’une minorité dans les frontières de la Hongrie, alors qu’ils revendiquent la domination du territoire entier.

 

 

 

 

 

LE COMPROMIS DE 1867, ABSENT DU LIVRE

 

 

 

Plus curieux encore, le récit de Jules Verne débute en 1867 : or c’est une date extrêmement importante pour la Hongrie, dont Jules Verne ne dit absolument rien.*

                                                       * Il est très surprenant que l'auteur de l'article cité plus haut, écrive : « L’action s’ouvre sur les bords de la Méditerranée, à Trieste, en Illyrie, en mai 1867, au lendemain de la signature du Compromis austro-hongrois qui voit la Double monarchie succéder à l’Empire autrichien » (Laure Lévêque, art. cité), alors que Jules Verne fait, littéralement, comme si le compromis de 1867 n’existait pas.

 

 

 

En effet le 18 février 1867, fut signé l’accord connu sous le nom de Compromis austro-hongrois qui créait ce qu’on a appelé « la double monarchie» ou l’Autriche-Hongrie. La Hongrie obtenait son Parlement, son gouvernement, son armée. Le monarque Habsbourg était empereur en Autriche et roi en Hongrie. Un certain nombre de matières étaient gérées en commun par les deux gouvernements hongrois et autrichien. La Diète hongroise ratifia le Compromis le 30 mars 1867.*

                                                                                                               *« Le Compromis avait de son côté donné naissance à deux États largement indépendants, uniquement liés par leur dirigeant et leurs ministères communs, qui supervisaient les affaires étrangères, l’armée et les finances »  (L'Autriche-Hongrie était-elle un empire ?, Pieter M. Judson, Annales. Histoire, Sciences Sociales 2008/3  https://www.cairn.info/revue-annales-2008-3-page-563.htm).

 

Le complot de Mathias Sandorf, dans le contexte du Compromis de 1867, devient presque invraisemblable, au moment où toutes les forces politiques de Hongrie étaient engagées dans la négociation depuis 1866, puis dans la réussite de l’accord de compromis. Si un tel complot pour proclamer l'indépendance de la Hongrie avait existé, il n'aurait pu émaner que de groupes marginaux, sans aucune chance de réussite, alors que le complot de Sandorf est présenté comme sérieux :

«  — Et la diète ? demanda Bathory.

— Nos partisans y sont en majorité, répondit Mathias Sandorf. Ils formeront aussitôt le nouveau gouvernement, qui prendra la direction des affaires. »

 

Il est assez amusant que la date du déclenchement de l’insurrection fixée par Sandorf et ses amis soit le 8 juin, date qui dans la réalité (mais Jules Verne n’en dit rien) est celle du couronnement à Budapest de François-Joseph et de son épouse (Elizabeth, Sissi) comme roi et reine de Hongrie.

Certes, un  patriote (ou nationaliste) hongrois comme Kossuth, l’ancien dirigeant du soulèvement de 1848-49, qui s'était exilé en Italie, a désapprouvé le  Compromis, mais il n’a pas appelé à la révolte pour autant, et il devait être isolé. La raison principale pour Kossuth de désapprouver le Compromis est que la Hongrie restait liée à l’Autriche en matière de politique étrangère et qu’elle serait automatiquement entraînée dans une guerre si l’Autriche entrait en guerre, ce qui devait s’avérer exact en 1914 (mais il semble que les Hongrois, à l’époque, furent loin de désapprouver la guerre et d’y être entraînés contre leur gré, ce qui n’enlève rien au bon sens de la remarque de Kossuth).

 

On peut penser que si Jules Verne n’a pas parlé du Compromis, c’est parce qu’il ne se souciait pas d’entrer dans des explications politiques et constitutionnelles complexes*, dans un ouvrage s’adressant à un public jeune.

                                                          * « Un certain nombre d'auteurs s'accordent pour voir dans l'Autriche-Hongrie une union réelle [situation où deux pays indépendants ont le même souverain]. Sa nature a néanmoins été discutée. Quelques auteurs autrichiens ou étrangers y ont vu un État fédéral, d'autres une simple confédération d'États. » (Wikipedia, article Autriche-Hongrie).

 

Mais il faut admettre qu’en l’absence de mention du Compromis de 1867, sa vision de la question hongroise est complètement déconnectée de la réalité et largement imaginaire..

Ce n’est qu’à la fin du roman, dont les péripéties prennent place en 1882, que Jules Verne réintroduit une référence à l’histoire réelle dans le récit, et au Compromis, sans le mentionner expressément  : « Il faut ajouter, d’ailleurs, que, depuis quinze ans, un revirement politique, très favorable à la question hongroise, avait singulièrement détendu la situation, — surtout en ce qui touchait au souvenir qu’avait pu laisser à quelques hommes d’État l’entreprise si vite et depuis si longtemps étouffée du comte Mathias Sandorf. »(Cinquième partie chapitre IV). 

 

Jules Verne semble avoir voulu éliminer tour ce qui contredit une position simple, voie simpliste de la question nationale en Hongrie : il décrit des Hongrois éternellement en lutte et éternellement opprimés par des Autrichiens, alors qu’en 1867 les Hongrois sont en passe d’obtenir l’essentiel de leurs revendications et de prendre la direction d’un quasi-état qu’ils gouverneront sans se soucier des autres ethnies  (alors que dans la partie autrichienne de la double monarchie, les Autrichiens s’efforceront un peu mieux de reconnaître des droits aux diverses minorités*).

                                                                                * D’où parfois aujourd’hui, chez certains, la nostalgie de l’Autriche-Hongrie (surtout dans sa partie autrichienne), présentée comme un état tolérant et multinational (« un pays selon notre cœur », dit l’Italien de Trieste Claudio Magris dans son livre célèbre Danube en 1986).

 

Lorsqu’il écrit Mathias Sandorf, paru en 1885, il existe suffisamment de recul depuis le Compromis austro-hongrois de 1867 pour pouvoir en tirer les conclusions que nous venons d’indiquer. Mais admettre cela aurait contredit la vision manichéenne de Jules Verne, qui lui permet de présenter les Hongrois comme de nobles combattants toujours victimes de leurs oppresseurs (et au passage de dénigrer les « Allemands »), alors que dans les faits, en Hongrie, le nationalisme hongrois de libération est devenu après 1867 un nationalisme de gouvernement et de domination des minorités non -hongroises.

Sa vision de la lutte pour la liberté des nationalités est donc une vision manichéenne et idéaliste dans laquelle le compromis est exclu, (une vision « pour enfants » ?) au point d’éliminer de son récit toute mention d’un accord entre les parties en présence (sauf comme on l’a vu, une allusion dans les dernières pages du livre, à un « revirement politique, très favorable à la question hongroise ») et de faire ainsi une présentation passablement tronquée de la réalité dans laquelle le roman est supposé s'inscrire.

 

 

 

 

 

MATHIAS SANDORF SE JETTE DANS LA FOÏBA

 

 

 

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 Mathias Sandorf, accroché à un tronc d'arbre dans la rivière souterraine de la Foïba, parvient à saisir Etienne Bathory.

Illustration par Benett de l'édition originale.

 Blog Illustration s'il vous plaît de Thierry Robin, sujet consacré à Benett.

http://illustrationsvp.blogspot.com/2014/03/leon-benett.html

 

 

 

 

Mathias Sandorf et son camarade Etienne Bathory, lorsqu’ils s’évadent de la forteresse de Pisino, (aujourd’hui, Pazin), au centre de l’Istrie, n’ont pas d’autre choix que de se jeter dans un ravin où coule ce que Jules Verne appelle « la rivière de la Foïba », un cours d’eau souterrain (grossi par les pluies) qui après beaucoup de dangers, amène les deux évadés à Rovigno (Rovijn) sur la côte ouest de l’Istrie, où ils rencontrent le pêcheur Ferrato qui les cache chez lui.

Jules Verne n’indique pas que le nom de Foïba est en fait un nom commun (en italien, foiba, sans tréma, au pluriel foibe) - il s’agit d’un mot du dialecte frioulan pour désigner des crevasses (qu’on appelle en français dolines) creusées dans le terrain karstique. En fait, le nom de la rivière où débouche la foiba de Pisino/Pazin  est Pazinčica; il s'agit de la plus grande rivière souterraine d'Istrie.

Et J. Verne ne s’attarde pas, non plus, à décrire la complexité ethnique de l’Istrie, sinon pour indiquer que les habitants, majoritairement Italiens ou Slaves, n’avaient pas de sympathie pour l’Autriche, à laquelle l’Istrie était rattachée, ou pour les Autrichiens.

 

On crédite généralement Jules Verne d’avoir prévu l’avenir en ce qui concerne les inventions scientifiques… Il n’avait sans doute pas prévu que quelques décennies après son livre, les foibe, ce phénomène naturel des régions karstiques, deviendraient l’instrument d’une des multiples tragédies du 20 ème siècle dont le souvenir hante encore l’Italie contemporaine et les pays voisins des frontières orientales de l’Italie, avec ses commémorations et ses polémiques.

En 1943, puis de manière plus massive en 1945, des milliers d’Italiens furent précipités, morts ou vivants, souvent après avoir été torturés, dans les foibe par les partisans communistes locaux. La population italienne quitta presque en totalité l’Istrie et la Vénétie-julienne, qui étaient devenues italiennes après 1918 et qui furent rattachées à la Yougoslavie après 1945. Après une longue période d’oubli volontaire – due au poids politique du parti communiste - ces massacres, présentés comme une épuration ethnique anti-italienne, furent commémorés en Italie par une Journée du souvenir instituée par le gouvernement Berlusconi en 2004, suscitant depuis des polémiques politiciennes ainsi que des frottements avec la Croatie et la Slovénie.

 

Assurément, on trouvera moins polémique que la société Jules Verne de Croatie organise tous les ans une reconstitution de l’évasion de Mathias Sandorf du château de Pisino (ou Pazin). De plus il ne semble pas ( ?) que la foiba de Pisino/Pazin ait servi tragiquement en 1943-45.

Il est vrai que selon les cartes de peuplement, il n’y avait pas de population italienne dans cette localité, située très exactement au centre de l’Istrie.

 

 

 

 

 

UN PÊCHEUR CORSE EN ISTRIE : ANDRÉA FERRATO

 

 

 

 

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 Deux pages de la première édition grand format de Mathias Sandorf, éditeur Hetzel, 1885. Illustrations par Benett.

A gauche, Sandorf et Bathory arrivent au débouché de la rivière souterraine de la Foïba, près du port de Rovigno (Istrie)..

A droite, le pêcheur Carpena indique aux gendarmes autrichiens qu'il a vu deux personnes qui pourraient être les prisonniers évadés. En continuant ses recherches, Carpena va se rendre compte que les deux évadés ont trouvé refuge chez le pêcheur Ferrato. 

Site de vente d'objets d'art Expertissim.

 https://www.expertissim.com/verne-jules-mathias-sandorf-12164699

 

 

 

Après leur évasion de la forteresse de Pisino, Sandorf et Etienne Bathory parviennent, après avoir suivi le courant de la rivière souterraine de la Foïba, sur les bords de l’Adriatique à Rovigno (aujourd'hui Rovijn en Croatie).

Là ils rencontrent le pêcheur Andréa Ferrato (J. Verne met, à la française, l’accent sur Andréa), d’origine corse, veuf père de deux enfants,  qui les cache dans sa maison. Sans se soucier du risque qu’il prend à aider des évadés. Ferrato propose de les amener sur sa barque en Italie où ils seront en sécurité.

Mais un homme les a vus, c’est un pêcheur d’origine espagnole, un mauvais sujet, Carpena. Il vient proposer à Ferrato un chantage : où Ferrato lui donne sa fille en mariage, où il dénonce aux autorités les fugitifs et celui qui les cache. Ferrato refuse bien entendu, et après avoir informé les fugitifs, se prépare à les embarquer sans plus tarder. Mais il est déjà rop tard : alertés par Carpena, les gendarmes autrichiens arrivent. Etienne Bathory est pris. Seul Sandorf parvient à se jeter à la mer, sous les balles des gendarmes, qui pensent qu’il est mort, soit atteint par les tirs, soit noyé.

En fait Sandorf a pu nager au large et au prix d’un effort extraordinaire, se maintient plusieurs heures dans l’eau jusqu’au moment où il peut s’agripper à la chaîne d’un navire à vapeur qui passe près de lui. Il peut ainsi gagner les abords de Brindisi et prendre terre. Bien qu’en sécurité en Italie, Sandorf qui n’a plus qu’un but, se venger, souhaite continuer à passer pour mort. Peu après il se fait transporter à Smyrne pour y commencer une nouvelle vie en attendant l’occasion de punir Sarcany, Toronthal et le pêcheur Carpena.

Quant à Etienne Bathory, repris par les Autrichiens, il est fusillé peu après sa seconde arrestation avec son ami le comte Zathmar.

Le pêcheur Ferrato, lui est condamné au bagne pour complicité avec les évadés et il meurt peu après. Il laisse derrière lui ses enfants Luigi et Maria, que Sandorf se promet de retrouver et d’aider un jour.

 

Ferrato est donc le seul représentant de la Corse dans les livres de Jules Verne. Ce dernier pourrait se contenter d’en faire un type moral (l’homme qui prend des risques pour aider ses semblables injustement pourchassés), mais il va plus loin et à travers son personnage, il donne une description en creux du reste de la population corse, qui est bien moins élogieuse.

Pourquoi Ferrato prend-il des risques pour aider Sandorf et Bathory qui ne sont rien pour lui ?

Pourquoi ce Corse se trouve-t-il à exercer son métier de pêcheur dans un port de l’Istrie autrichienne, ce territoire qui devait plus tard devenir italien (après 1918), puis yougoslave (après 1945) et qui est aujourd’hui croate (depuis l’indépendance de la Croatie, 25 juin 1991) ?

 

 

 

 

UN CORSE  ATYPIQUE

 

 

 

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 Mathias Sandorf et Etienne Bathory chez le pêcheur Andréa Ferrato, avec sa fille Maria et son fils Luigi.

Illustration par Benett de l'édition originale.

Blog Illustration s'il vous plaît de Thierry Robin, sujet consacré à Benett.

 http://illustrationsvp.blogspot.com/2014/03/leon-benett.html

 

 

Si Ferrato prend des risques pour sauver des gens qu’il ne connaît pas, c’est qu’en Corse, environ 17 ans plus tôt, il a tué un homme et comme l’explique Jules Verne : « … ce meurtre, bien qu’il eût été commis en état de légitime défense, pesait à la conscience d’Andréa Ferrato. Avec les idées quelque peu superstitieuses qui lui venaient de son origine, il avait à cœur de le racheter. Il se disait que la mort d’un homme ne lui serait pardonnée que le jour où il aurait sauvé la vie à un autre homme, au risque de la sienne. Il était résolu à le faire, si l’occasion s’en présentait. » 

 

C’est aussi la raison de la présence de Ferrato en Istrie. Il a tué un homme et a préféré quitter la Corse, tant pour fuir la justice que les vengeances de la famille du mort, qui auraient pu retomber sur la famille de Ferrato.*

                                                                                                   * On peut observer d'ailleurs que J. Verne n'a pas donné à son personnage un nom vraiment corse. Si le patronyme Ferrato existe en Italie, à notre connaissance, il n'existe pas de famille corse du nom de Ferrato.

 

 

J. Verne est amené à décrire ainsi l’état d’esprit existant en Corse, à l’époque où Ferrato et son épouse y vivaient, bénéficiant d’une relative prospérité grâce à l’habileté de Ferrato comme pêcheur :

« Tous deux [Ferrato et sa femme], sachant lire, écrire, compter, étaient donc relativement instruits, si on les compare aux cent cinquante mille illettrés que la statistique relève encore aujourd’hui sur les deux cent soixante mille habitants de l’île.

En outre, — peut-être grâce à cette instruction, — Andréa Ferrato était très français d’idées et de cœur, bien qu’il fût d’origine italienne, comme le sont la plupart des Corses. Et cela, à cette époque, lui avait valu quelque animosité dans le canton. »

C’est dans le contexte de cette animosité contre Ferrato, que celui-ci doit un jour se défendre contre « un assez mauvais drôle du pays, qui le menaçait », et le tue « en état de légitime défense ».

Jules Verne laisse donc penser, plus ou moins, que Ferrato a été menacé parce qu’il était « très français d’idées et de cœur », d’autant qu’il habitait Santa Manza, dans l’arrondisement de Sartène : « Ce canton, en effet, situé à l’extrémité sud de l’île, loin de Bastia, loin d’Ajaccio, loin des principaux centres administratifs et judiciaires, est, au fond, resté très réfractaire à tout ce qui n’est pas Italien ou Sarde, — regrettable état de choses, dont on peut espérer de voir la fin avec l’éducation des générations nouvelles. »

Réfugié d’abord en Sardaigne (lieu de refuge fréquent des Corses fuyant la justice ou la vendetta, ou les deux), Ferrato passe ensuite en Italie puis en Istrie, où sa famille le rejoint et où il reprend son métier de pêcheur :

«  Depuis son veuvage, Andréa Ferrato vivait uniquement entre sa fille et son fils… Il était aimé de tous dans le pays, étant serviable et de bon conseil. (…) Au milieu de ces longues traînées de roches qui couvrent les rivages de l’Istrie, il n’eut pas à regretter ses pêches du golfe de Santa Manza et du détroit de Bonifacio. En outre, il était devenu un très bon pratique de ces parages, où se parlait la même langue qu’il avait parlée en Corse. »

 

Ainsi donc, le seul Corse qu’on trouve dans les livres de Jules Verne, doté de grandes qualités morales, n’est pas présenté comme un Corse typique mais au contraire comme une exception parmi ses autres Corses, lesquels sont « très réfractaire[s] à tout ce qui n’est pas Italien ou Sarde », au moins dans certains cantons (cette restriction est-elle une précaution de J. Verne ?). La seule chose qu’il semble partager avec l’ensemble des Corses n’est pas vraiment une qualité, ce sont «les idées quelque peu superstitieuses qui lui venaient de son origine ».

On remarque tout d’abord que J. Verne ne crédite pas les Corses d’une culture ou d’une identité particulière. Ils sont tout simplement « italiens »: Ferrato est « d’origine italienne, comme le sont la plupart des Corses »  (quelle est donc l'origine des autres en ce cas ? J. Verne a peut-être dans l'esprit la très petite minorité d'origine grecque de Cargèse, sans la citer expressément ?). Ferrato parle l’italien, ce qui lui permet de ne pas être dépaysé sur les côtes de l’Istrie autrichienne !

J. Verne parle à un moment d’« Italien ou Sarde », ce qui tend à montrer qu’il a vaguement l’idée que le concept de nationalité (non pas juridique mais culturelle) italienne n’est pas suffisant pour caractériser les Corses, qu’il faut introduire une nuance locale ou régionale en quelque sorte, mais peu importe ici. En tous cas il ne va pas jusqu’à accorder aux Corses une « nationalité » propre, mais les rattache au grand ensemble italien, dont il perçoit qu'il comporte diverses branches.*

                                                                                * Observons ici que dans sa célèbre conférence Qu'est ce qu'une nation, de 1882 (sur laquelle on reviendra), Ernest Renan mentionne brièvement  "l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne".

 

Plus intéressant est le fait que dans un livre qui présente de façon sympathique les Hongrois qui veulent se libérer des Autrichiens, J. Verne ne trouve aucunement étrange que des gens qu’il définit majoritairement comme des Italiens, soient rattachés à un pays, la France, qui n’est pas le leur culturellement. La seule observation qu’il en tire est que l'appartenance de la population à la sphère italienne (pour aller vite) est un « regrettable état de choses, dont on peut espérer de voir la fin avec l’éducation des générations nouvelles ».

 

 

 

 

LA QUESTION DES NATIONALITÉS MINORITAIRES OU PÉRIPHÉRIQUES

 

 

 

 

On peut donc considérer que la question de la nationalité se pose différemment pour J. Verne selon les populations considérées : les Hongrois sont vus par lui comme un peuple majoritaire dans les limites de son territoire historique, le royaume de Hongrie, ce qui n’est pas exact statistiquement, comme il l’admet lui-même presque par inadvertance : ils ont donc le droit d’être une nation indépendante.

Par contre, les minorités, qu’on appellera  nationales ou régionales (populations minoritaires dans un ensemble majoritairement d’une autre culture) ne donnent pas lieu à des développements de sa part. Jules Verne perçoit l’imbrication des populations lorsqu’il s’agit d’un port (Raguse, Trieste) mais cette situation ne pose pas vraiment de problème : il s’agit d’un cosmopolitisme qui va de soi pour un port (comme il notera le cosmopolitisme de Gibraltar ou de Malte, sous autorité britannique).

Mais le cosmopolitisme est autre chose que la coexistence de populations de culture différentes sur un même territoire.  Ce type de coexistence est perçu pour l’Istrie, composée de Slaves et d’Italiens, mais J. Verne n’en retient que la conséquence que les uns et les autres n’ont pas de sympathie excessive pour l’Autriche. Or la situation d’un même territoire où existent au moins deux populations différentes est gros de difficultés qui exploseront au 20ème siècle comme on l’a vu.

Quant aux Corses, ces « Italiens » de France, qui forment non pas une population mélangée sur un même territoire, mais une population ethniquement homogène sur un territoire délimité, périphérique, mais rattaché à la France, la solution est, pour J. Verne, l’assimilation à la France par  «  l’éducation ».

Certes une autre solution, puisqu’il s’agit d’« Italiens » (et on ajoutera, d’une population présentée dans son ensemble comme assez peu digne d’intérêt, à l’exception d’individualités comme l’honnête et courageux Ferrato) serait le « retour » à l’Italie. La doctrine nationaliste classique au 19ème siècle conçoit que chaque état doit se confondre avec une nation, sous la forme : « Tous les Syldaves en Syldavie, aucun non-Syldave en Syldavie » (en reprenant le nom du pays imaginaire d’une aventure de Tintin).

Mais la solution de l’abandon volontaire par un état de territoires relevant d’une culture différente de la culture majoritaire n’est évidemment pas envisagée, pas plus pour la France que pour les autres pays (ce qui est à nous est à nous !) . En sens inverse, les  nationalismes fin de siècle réclameront le rattachement à la mère patrie des territoires qu’ils considèrent comme relevant de la même cuture : pour l’Italie, on parlera des « terre irredente » (non rachetées), au premier chef  celles qui appartiennent à ce moment à l’Autriche (Trentin, Istrie, Vénétie julienne, voire Dalmatie) et certains nationalistes italiens y ajouteront la Corse, Nice et même la Savoie.

 

 

 

 

RENAN ET LA NATION VOLONTARISTE

 

 

 

Justement, un rattachement semblable a déjà eu lieu -et il a été pour la France l’occasion d’un traumatisme durable : c’est le rattachement, après la défaite française en 1870-71, à l’Empire allemand nouvellement créé, de l’Alsace et de la Lorraine (pour celle-ci, sur la base des territoires linguistiquement germaniques, en laissant de côté les zones essentiellement francophones, qui resteront dans le cadre français sous le nom de Meurthe et Moselle).

 

Dans sa célèbre conférence Qu’est ce qu’une nation (1882, à peu près contemporaine de l’écriture de Mathias Sandorf), Ernest Renan, principalement historien des religions mais qui s’aventure aussi dans la réflexion politique (c’est un penseur plutôt monarchiste mais rallié, sans excès d’ailleurs, à la république), insiste sur le fait qu’une nation ne trouve pas son origine dans une « race » ou une langue commune, mais dans la volonté de la population d’appartenir à telle ou telle nation (mais il a un peu plus de mal à dire ce qui explique cette volonté d’appartenance, qui ne tombe pas du ciel).

 

L’argument est directement dirigé contre la prétention allemande de rassembler dans une seule nation tous les territoires où on parle allemand – la langue étant un marqueur évident de la culture, justifiant ainsi l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Sans le dire explicitement (au moins dans le texte de sa conférence de 1882*) Renan admet que les Alsaciens et Lorrains sont de langue et de culture germanique, mais que cela n’a rien à voir avec leur appartenance nationale.

                                                                            * On trouve clairement cette position dans d’autres textes de Renan, comme les lettres à M. Strauss, un savant allemand qui défendait l’annexion sur la base de l’identité de langue et de culture (ce qu’on appelait souvent « race » à l’époque). Renan écrit : « l’Alsace est allemande de langue et de race, mais elle ne désire pas faire partie de l’état allemand ; cela tranche la question ».

 

D’ailleurs, il ajoute  que la France n’a jamais forcé aucune population à parler le français, preuve pour lui que ce n’est pas la langue qui fait la Nation. On peut trouver l'argument de très mauvaise foi, bien que non dépourvu de fondement en ce qui concerne  le passé monarchique de la France, à condition d'accepter l'idée que l'ordonnance de Villers-Cotterêts n'était pas dirigée contre les langues locales  (ce qui ne va pas ce soi). Bien entendu l'argument est une contre-vérité criante si on pense à la politique linguistique de la révolution, ou à  celle, encore embryonnaire en 1882, de la troisième république !.

Le sentiment national français est donc fondé sur l’adhésion libre et volontaire des habitants à une nation et Renan affirme qu'on n’a jamais intérêt à retenir une province contre son gré.

Renan aborde d’ailleurs à la fin de sa conférence et de façon embrouillée, la question des sécessions. Si l’appartenance à une nation, selon sa célèbre formule qu’on a retenue, est « un plébiscite de tous les jours », il doit bien y avoir un moment où une partie de la population risque de répondre non au plébiscite. Renan semble admettre que la sécession est alors logique, sans le dire clairement, en ajoutant qu’en pareille matière, il ne faut pas pousser les choses trop loin !

Dans sa conférence, Renan aborde le cas où une province (un territoire forcément périphérique) n’a pas exactement la même culture que le territoire principal du pays de rattachement. Il envisage également le cas où il existe plusieurs ethnies ou « races » dans un pays – mais c‘est alors pour conclure que les pays qui sont dans cette situation (il cite justement l’Autriche et la Hongrie, d’ailleurs en les considérant séparément) sont des états mais ne constituent pas des nations. Pour lui, l'Autriche a délibérément insisté sur l'opposition des différentes  "races" en présence pour mieux les dominer.

Il semble impossible pour lui de concevoir qu’un état ne se confonde pas avec une nation (et une seule). D’ailleurs les nations les plus achevées sont celles qui ont fusionné leurs différentes composantes ethniques, qui y sont devenues imperceptibles, comme la France (sous réserve de quelques minorités, qui comme on l’a vu pour les Alsaciens, sont, par chance, désireuses d’appartenir à la nation française).

L’idée qu’on puisse parler d’états multinationaux lui échappe complètement, de même que l’idée de nations sans état, dont pourtant il existait à son époque de nombreux exemples (la Pologne, l’Irlande). Il raisonne seulement dans le cadre des états existants ou disparus (le grand duché de Parme, la Toscane) pour examiner si oui ou non ils constituent ou constituaient des nations (il semble considérer qu'un état qui a disparu ne pouvait pas consituer une nation, sa disparition constituant la preuve de cette incapacité).

L'idée que chaque nation peut avoir un mode de constitution particulier est pressentie - et finalement, contrairement à ce qu'on croit souvent, l'acte de volonté qui est présenté comme sinon à l'origine de la nation, du moins comme condition de sa perpétuation, est donné  comme applicable à toutes les nations - et pas seulement la nation française. D'ailleurs Renan considère que la nation allemande est plus proche que ce qu'elle croit d'une nation comme la France. L'Allemagne croit être une nation ethnique, alors qu’elle est composée, sans l'admettre, de plusieurs ethnies fusionnées.*

                                                                        * En ce cas, la fameuse opposition entre la conception française de la nation et la conception allemande deviendrait plus ténue… Sauf que depuis Renan, la conception française de la nation a encore évolué et est désormais, malgré les références de façade à la conception renanienne, assez éloignée de la celle-ci.

 

 

 

 

JULES VERNE ET LA NATION : ETHNISME ET ÉDUCATION

 

 

 

Jules Verne a certainement beaucoup moins réfléchi que Renan à ce qui définit une nation, mais en ce qui concerne la nation française, il parait convaincu que les éléments de la population française, numériquement peu importants, qui se rattachent à des cultures qui ont leur centre dans d’autres pays, doivent néanmoins rester Français, au besoin , comme pour les Corses, au moyen de l’éducation (ou de la rééducation ?). Une fois éduquées comme il convient, ces populations ne pourront qu’adhérer à la nation française.

Plus généralement, et peut-être en laissant de côté le cas français (toujours exceptionnel !)  Jules Verne semble bien admettre que le principe originel des nations, est ce que ses contemporains appelaient « la race » (pas forcément au sens biologique, quoique la nationalité, chez jules Verne, se manifeste presque souvent par des traits physiques particuliers) mais au sens d’une identité culturelle associant les mœurs, l’histoire, la langue : ainsi il écrit à propos de la conspiration de Mathias Sandorf qu’elle était « prête à soulever la race hongroise contre la race allemande ».

En fait, il apparait que Jules Verne est, en règle générale, plutôt en faveur de la définition ethnique de la nation qu’on oppose généralement, à la conception de Renan. Mais comme on l’a souvent remarqué depuis, les deux conceptions ne sont pas aussi incompatibles qu’on le dit.*

                                      * "L’opposition entre les conceptions allemande et française de la nation nous apparaît bien mince, voire même parfois inexistante" (Raphaël Cahen, Thomas Landwehrlen, De Johann Gottfried Herder à Benedict Anderson : retour sur quelques conceptions savantes de la nation, Sens commun, 2010, http://sens-public.org/article794.html).

 

 

 

Il est intéressant de rechercher si Jules Verne n’a pas parlé ailleurs des minorités régionales ou ethniques présentes en France, et si on peut cerner son idée de la nation française. Or, Jules Verne parle peu de la France dans ses livres, consacrés à la découverte de terres exotiques ou au moins étrangères. De plus, écrivant dans le cadre de livres destinés à la jeunesse, ses conceptions ne pouvaient pas s’exprimer avec une liberté entière.

Mais on peut trouver certaines remarques intéressantes dans un ouvrage publié par l’éditeur Hetzel en 1867-68, La Géographie illustrée de la France et de ses colonies, sous la double signature de Théophile Lavallée et de Jules Verne.

 

 

 

 


09 avril 2019

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI, SIXIEME PARTIE

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI

 

SIXIÈME (ET DERNIÈRE !) PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Quel héritage a laissé au Kenya la présence britannique ?

Comme dans tous les pays anciennement colonisés, le colonisateur a laissé sa marque, parfois dans des détails, parfois dans des tendances plus profondes. Le pays anciennement colonisé, même s’il est critique envers le colonisateur, même s’il exalte ses traditions antérieures à la colonisation ou sa lutte de libération nationale, doit s’accommoder de l’héritage colonial – et en tire parfois un certain orgueil..

 

Dans le cas du Kenya, la présence de nombreux Britanniques qui y vivent ou qui y séjournent régulièrement, fait que l’influence de l’ancienne puissance coloniale n’est pas seulement un héritage du passé. La culture et le style de vie britannique continuent d’influer sur  la vie au Kenya. Bien entendu cette influence est plus ou moins nette selon les milieux sociaux. Quasi nulle pour le paysan pauvre ou le déraciné vivant d’expédients dans  les townships (le mot est aussi utilisé au Kenya) en périphérie des grandes villes,  elle sera forcément plus significative pour le Kenyan à son aise qui joue au golf ou au polo, pour l’homme de loi qui pratique les mêmes règles que son confrère britannique, puisque tous deux se réfèrent à la common law, pour les dirigeants toujours heureux d’accueillir un membre de la famille royale en visite : le Kenya est un pays du Commonwealth et le Chef du Commonwealth est la reine Elizabeth.

Enfin, l’infuence culturelle britannique résulte aussi de la présence de personnes d’ascendance britannique dans la classe moyenne et supérieure du pays (Kenyans d'origine britannique, possédant ou pas la double nationalité).

 

 

 

LE SOUVENIR DE LORD DELAMERE : STATUE, RESTAURANT ET YAOURTS

 

 

 

A l’époque britannique, le souvenir de Lord Delamere (le 3ème baron), considéré comme le fondateur de la colonie, était manifesté par le nom donné à la plus importante avenue de Nairobi et par la statue de Lord Delamere sur cette avenue.

Cette statue représentait Lord Delamere, simplement vêtu, en pull-over et chemise à col ouvert, ses jumelles à la main, assis avec l’air pensif, comme s’il réfléchissait au destin du “pays” qu’il avait fondé - un territoire bien individualisé, même si c’était à l’époque une colonie.

Dès l’indépendance, l’avenue fut renommée Kenyatta Avenue. Quant à la statue, il semble qu’elle fut démontée peu avant l’indépendance, à la demande de la famille Delamere, peut-être pour prévenir des actions hostiles. Seul le piédestal de la statue demeura en place.

La statue fut réinstallée dans la propriété familiale, à Soysambu. Lord Delamere parait contempler les vastes terres  qui appartiennent toujours à sa famille.

 

Il y a quelque temps, un journaliste kenyan, John Kamau, plaidait dans un article pour que la statue soit réinstallée à Nairobi :

«  Nairobi should return the statue of Lord Delamere from the shores of Lake Elementeita to its original plinth. We cannot use sites and monuments to settle old scores. » (Nairobi devrait faire revenir la statue de Lord Delamere des rives du lac Elementeita et la réinstaller sur son piédestal originel. Nous ne pouvons pas nous servir des sites et monuments pour régler de vieux comptes).

                                                                                      * Le même journaliste se désole que des vandales aient récemment détruit une statue de la reine Victoria qu'on trouvait dans un square de Nairobi.

https://www.businessdailyafrica.com/analysis/Return-Lord-Delamere-s-statue-to-Nairobi/539548-2685830-xcp515/index.html

 

 

 

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 Statue de Lord Delamere, dans la propriété famliale de Soysambu.

https://drivebybirdingkenya.weebly.com/blog/the-lords-land-soysambu-conservancy

 

 

 

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 Lord Delamere Terrace au Fairmont The Norfolk Hotel.

https://eatout.co.ke/nairobi/lord-delamere-s-terrace-at-fairmont-the-norfolk

 

 

 

 

Mais le nom des Delamere n’a pas disparu de l’espace public.

Le restaurant et bar du Fairmont Hotel The Norfolk s’appelle Lord Delamere Terrace.

Le  Norfolk Hotel fut ouvert  en 1904. Il connut plusieurs propriétaires avant d’être récemment racheté par la chaîne d’hôtels de luxe Fairmont. Le nom de Lord Delamere a été donné au restaurant probablement en souvenir du temps où l’hôtel accueillait Lord Delamere et ses amis pour des soirées parfois agitées au début du 20ème siècle. On a gardé le souvenir d’un jour où Lord Delamere entra à cheval dans l’hôtel et s’amusa à sauter par dessus les meubles comme dans un concours de saut d’obstacles.

Du Lord Delamere Terrace, le site Lonely Planet écrit «  While the atmosphere may be a bit too colonial for some people’s tastes, there’s no denying the sense of history that ebbs from the walls” (bien que l’atmosphère puisse paraître un peu trop coloniale pour le goût de certains, on ne peut pas nier qu’il se dégage de ces murs une impression d’histoire) 

 

Le nom de Lord Delamere survit aussi dans les Delamere Flats (appartements Delamere). Il s’agit de 9 immeubles de trois étages à Nairobi, construits dans un style minimaliste par l’architecte allemand Ernst May (1886-1970), qui s’était établi au Kenya dans les années trente, pour fuir la montée des totalitarismes en Europe. Les plans furent réalisés dès la fin des années trente à la demande de Derek Erskine, un colon influent, qui voulait construire des immeubles pour la classe moyenne européenne. Les immeubles furent construits seulement en 1951.Ils comportent divers aménagements novateurs. Nous ne savons pas précisément pourquoi le nom de Delamere leur a été donné, sinon comme hommage à celui qu'on considérait comme le "créateur" du Kenya.

Quant à Derek Erskine (1905-1977), négociant en produits alimentaires, introducteur de l’athlétisme au Kenya et membre du conseil législatif de la colonie, il plaidait pour l’égalité raciale (au point d’être expulsé un moment du conseil législatif en 1952). Il fut l’un des rares Blancs à soutenir Kenyatta lorsque ce dernier fut emprisonné. Après la légalisation du parti de Kenyatta KANU, Derek Erskine devint le chef de file du parti (whip) au conseil législatif dans les années précédant immédiatement l’indépendance. Il fut l’un des premiers Blancs à prendre la nationalité kenyane. En 1964, il fut anobli par la reine, à la demande de Jomo Kenyatta, en remerciement de ses efforts en faveur du Kenya. En 1969, après l’assassinat de Tom Mboya, ministre de Kenyatta et espoir du Kenya, Sir Derek Erskine, qui était un ami de Mboya, publia dans la presse une lettre pour demander que son nom soit donné à un boulevard de Nairobi, ce qui fut fait.

 

 

 

Mais dans la vie quotidienne des Kenyans, Delamere est principalement une marque de produits laitiers.

Les laiteries Delamere (Delamere dairies) ont été créées en 1927 par le 3ème baron. Aujourd’hui, l’entreprise (qui n’appartenait probablement plus à la famille fondatrice depuis longtemps) produit des yaourts. La marque est passé en 2013 (semble-t-il) sous le contrôle de la société Brookside. En 2017, pour le 90ème anniversaire de la marque, une nouvelle gamme de yaourts a été lancée et la présentation a bien sûr eu lieu à Delamere Terrace.

La société Brookside est intéressante. Cette société, créée en 1993, a racheté de nombreuses sociétés de production laitière et les marques en dépendant (outre Delamere, elle a racheté Ilara, Spin Knit Dairy et Buzeki Dairy Ltd) ; elle est devenue un acteur majeur non seulement au Kenya (où elle contrôle 44% du marché des produits laitiers) mais dans le reste de l’Afrique (Ouganda, Tanzanie, projets d’expansion au Nigeria et en Ethiopie).

Le capital de Brookside est ainsi composé :

-          Famille Kenyatta, 50%

-          Danone 40%

-          Abraj Capital (fonds d’investissement basé à Dubaï) : 10 %

Ainsi, de façon assez symbolique, le nom de marque Delamere est possédé maintenant par la famille Kenyatta.

 

 

 

 

LES HOMMES (ET FEMMES) LES PLUS RICHES

 

 

 

L’influence culturelle d’une minorité sur l’ensemble de la population depend en grande partie du statut social de cette minorité.

On ne trouve pas de Blancs (dont la majeure partie au Kenya est d’ascendance britannique) parmi les 10 ou 20 Kenyans les plus riches, le premier serait Martin Dumford (groupe Tamarind, hôtellerie-restauration) à la 26ème place selon certains classements.

Par contre on trouve des Européens (pas forcément  d’ascendance britannique).ou des Américains parmi les plus grands propriétaires terriens.

Pour se limiter au plateau de Laikipia (environ 10 000 kms2 ou 2.5 millions d’acres) au centre-ouest du pays, dans la Vallée du Rift, on y trouve le plus grand nombre de propriétaires blancs, qui détiennent plus de 2 millions d’acres, le reste étant possédé par les tribus masaï. C'est dans ce comté qu'ont eu lieu des incidents en 2017 entre propriétaires européens et  leurs employés d'un côté, et "squatters" tribaux de l'autre, faisant plusieurs victimes (voir cinquième partie).

Les propriétaires sont des Kenyans blancs (d’ascendance généralement britannique et possédant probablement la double nationalité) mais aussi des membres de la jet-set internationale.

Parmi les plus grandes propriétés, on trouve :

- Ol Ari Nyiro Ranch – 100 000 acres* appartenant à Kuki Gallman, une riche italienne naturalisée kenyane (parfois qualifiée de baronne ?), qui en a fait une réserve naturelle;

                                                                                                         * 1 acre = 4046 mètres carrés; 10 acres = 4,04 hectares.

 

- Ol Jogi Ranch – 67 000 acres, appartenant à Alec et Guy Wildenstein, fils du marchand d’art français Daniel Wildenstein; le fisc français reproche aux héritiers Wildenstein d’avoir dissimulé cette propriété et d’autres biens;

- La reserve Loisaba – 61 000 acres, autrefois connue comme Colcheccio, appartenait au comte italien Alberto Ancilotto qui lui donna le nom Colcheccio (à peu près : occupez-vous de ce qui vous regarde) car c’est ce qu’il répondit à ceux qui s’étonnaient de le voir acheter; la propriété a  été rachetée par un organisme international The nature conservancy ;

- Segera Ranch – 50 000 acres, appartient à Jochen Zeitz, l’ancien PDG de Puma, qui y héberge une grande collection d’art;

- Ole Malo Ranch – 50 000 acres, propriété de  Colin Francombe, un Kenyan banc, qui élève du bétail et en gère une partie en reserve naturelle

- Mugie Ranch – 47 000 acres, appartient à la famille Hahn et est géré par un Kenyan blanc, Claus Mortensen, comme reserve et lieu de safari;

 - Lewa Downs – 45 000 acres appartient à la famille Craig depuis 1918. Le duc de Cambridge (le prince William) s’y est rendu en 2016 pour assister au marriage de son ancienne girlfriend Jessica, fille de Ian Craig, le proprétaire actuel. Une grande partie du domaine est une reserve naturelle. Sur l’autre partie Ian Craig élève du bétail et une partie sert de  terrain d’entraînement à l’armée britannique;.

- Suyian Ranch – 43 000 acres, appartient depuis 1920 à la famille Powys qui y élève du bétail et héberge des espèces protégées;

 - Mogwooni ranch – 40 000 acres est la propriété de Jackie Kenyon, et est consacré principalement à l’élevage;

 - Ole Naisho Ranch – 30 000 acres appartient au Kenyan blanc Jeremy Block, president d’un groupe de production de café; on y pratique l’élevage et c’est aussi un terrain d’entraînement de l’armée britannique;

- Chololo Ranch – 25 000 acres appartient à Sammy Jessel, dont la famille possède trois autres ranches;

 La liste donnée par l’article Revealed : Kenya’s biggest landowners (Révélations: les plus grands propriétaires du Kenya) sur le site Nairobi Wire (2016) ne concerne que des propriétés du comté de Laikipia. Mais on trouve des grands propriétaires blancs ailleurs, comme les Delamere à Naivasha (l’article indique 50 000 acres – mais on donne souvent le chiffre de 100 000). Il existe aussi des grands propriétaires africains, souvent membres de la classe politique :

- Charles Njonjo, un veteran de la politique kenyane (voir plus bas)  détient le Solio Ranch, plus de 100 000 acres;

- Mwai Kibaki (ancient president le da république) possède plusieurs propriétés formant un total de 30 000 acres;

- Daniel arap Moi (ancien president de la république) possède environ 100 000 acres en plusieurs propriétés;

La famille Kenyatta posséderait 500 000 acres de terres réparties sur tout le pays.

http://nairobiwire.com/2016/07/revealed-kenyas-biggest-landowners.html

 

 

 

La liste des 20 personnes les plus riches du Kenya peut différer d’une source à l’autre. Mais on retrouve généralement les mêms noms, pas forcément dans le même ordre. Quant au montant de leur fortune, il est aussi sujet à variation  (selon le magazine américain Forbes, aucun Kenyan ne serait milliardaire en dollars, alors que les listes des sites kenyans comprennent quelques personnes atteignant ou dépassant le milliard ?).

si on retient par exemple la liste publiée sur le site Urban Kenyans https://urbankenyans.com/richest-people-in-kenya/ on a les noms suivants :

- Daniel arap Moi, l’ancien président de la république, et sa famille posséderaient un patrimoine de 3 milliards de dollars; les sociétés qu’ils contrôlent exercent  dans presque tous les secteurs d’activité;

- Les héritiers de Nicholas Biwott (mort en 2017),1 milliard de dollars (centres commerciaux, Air Kenya); Nicholas Biwott était aussi un politicien, député et plusieurs fois ministre sous la présidence de Daniel Moi;

- Mama Ngina Kenyatta, veuve du premier président, 1 milliard (banque, hôtellerie, immobilier);

 - Bhimji Depar Shah, 700 millions de dollars (holding de sociétés de produits manufacturés, exportation);

 - Naushad Merali, 700 millions (agriculture, construction, information, technologie, téléphonie mobile, immobilier, finance);

- Uhuru Kenyatta, l’actuel président, aurait une fortune personnelle de 500 millions de dollars;

- Chris Kirubi, 300 millions de dollars (fonds de capitaux, centres commerciaux); également connu comme philanthrope;

- Manilal (Manu) Premchand Chandaria, 270 millions de dollars, - mais une autre liste lui attribue, 1, 65 milliards. Il est vrai que certaines de ses sociétés sont en difficulté, d’où peut-être l’explication de la différence ? (acier, plastique, aluminium, immobilier);

- Atul Shah, 290 millions de dollars (supermarchés au Kenya, Ouganda, Tanzanie, Rwanda);

 - Peter Kahara Munga, 280 millions de dollars, dirigeant de Equity Bank group;

 - Raila Odinga, l’habituel adversaire de Uhuru Kenyatta, posséderait 250 millions de dollars (ses avoirs consistent esentiellement dans la société East African Spectre, créée par son père Oginga, l’opposant historique à Kenyatta puis à Daniel Moi; fabrication de reservoirs pour le gaz de pétrole liquéfié, et la société Spectre International Limited, qui investit dans la production d’ethanol);

- James Mwangi; 170 millions de dollars, dirigeant et actionnaire de banque (Equity Group Holdings Limited) et de compagnie d’assurances (Britam - British American Insurance Company Limited);

- S. K. Macharia, 150 millions de dollars, dirigeant de The Royal media company qui regroupe plusieurs stations de radio et chaînes de télé; participations dans l’immobilier, les transports, la banque;

- Baloobhai Patel (tourisme, actionnaire de banques et compagnies d’assurance);

- Titus Naikuni (dirigeant d’entreprise);

- Joseph Wanjui (dirigeant de sociétés, UAP Holdings, Unilever);

 - Bharat Thakrar (marketing);

 - Jane Wanjiru Michuki (cabinet d’avocats);

- Duncan Ndegwa (ancien dirigeant de la Central bank of Kenya);

 - Pradeep Paunrana (cimenteries).

 Dans cette liste on trouve 7 Indiens sur 20 (Bhimji Depar Shah, Naushad Merali, Manu Chandaria, Atul Shah, Baloobhai Patel, Bharat Thakrar, Pradeep Paunrana). La petite minorité indienne du Kenya * est donc très bien représentée. L’un des leaders emblématiques de cette communauté est Manu Chandaria, âgé maintenant de 90 ans. Il a notamment été décoré en 2003 de l’Ordre de l’Empire britannique par la reine Elizabeth.

 

                                           * En 2009, les Indiens étaient 81 000 soit 0,88% de la population, majoritairement hindouistes;  environ 60% ont la nationalité kenyane.  

 

 Une autre liste met en bonne position William Ruto, l’actuel vice-président, ce qui tend à démontrer que le pouvoir politique et la richesse sont souvent liés au Kenya.

 

 

  

 

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 Une famille (presque) comme les autres : le président Uhuru Kenyatta, sa femme Margaret et leurs trois enfants.

 https://answersafrica.com/richest-people-kenya.html

 

 

 

 

LIFESTYLE (STYLE DE VIE)

 

 

 

 

Le mot lifestyle est maintenant assez courant dans les médias français pour désigner le mode ou  style de vie,  mais pas celui de tout le monde, celui des gens qui  ont les moyens..

Reste-t-il encore des traces du style de vie de la classe supérieure anglaise chez les riches du Kenya aujourd’hui ?

Dans les années 65-70, Jomo Kenyatta, le père de l’indépendance, adopta un style vestimentaire britannique: costumes rayés et rose à la boutonnière. Lorsque Jomo Kenyatta mourut et que son corps fut exposé pour recevoir l’hommage du public, on n’oublia pas de mettre une rose à sa boutonnière.

Le premier président  roulait également en Rolls-Royce.

Ce style a presque complètement disparu au profit d’un style plus international - mais même en Grande-Bretagne, le style international s'est largement imposé.

Au Kenya, seuls des gens âgés, qui ont grandi à l’époque coloniale, affichent encore la british touch, comme Charles Njonjo.

 

 

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 Jomo Kenyatta, père de l'indépendance du Kenya et premier président de la république, arrive au stade de Nairobi pour les cérémonies d'anniversaire de l'indépendance dans sa Rolls-Royce Phantom V (fin des années 60 ou début des années 70). Cette Rolls Royce fut  achetée à Londres en 1963 par Kenyatta qui était alors premier ministre; c'était à ce moment la voiture la plus chère sur le marché. Cet achat semble avoir provoqué une polémique compte tenu des difficultés économiques du pays.

 http://www.coastweek.com/3950-kul-bhushan-Kenya-memorable-photographs-celebrating-Independence-Uhuru-Day-12-December.htm

 

 

 

 

Charles Njonjo, qui est connu dans les medias Kenyans comme "Sir Charles" (non qu’il ait été anobli, mais c’est une référence à son style de gentleman britannique) ou (plus ironique encore) le duc de Kabeteshire, est un des hommes les plus riches du Kenya, même si son nom ne figure pas dans toutes les listes ou dans les premiers de liste. Fils d’un chef tribal dévoué aux Anglais, homme de loi de formation, il exerça des fonctions administratives de haut niveau à la fin de la période coloniale. Il fut l’un de ces “loyalistes” qui paradoxalement, à la fois permirent la défaite des Mau-Mau et furent les principaux bénéficiaires de l’indépendance.

Njonjo fut nommé Attorney general (chef de l’administation de la justice) dans le premier gouvernement de Jomo Kenyatta et le resta jusqu”en 1980, date à laquelle il fur ministre de la justice et des affaires constitutionnelles jusqu’en 1983. Puis il fut accusé - à tort semble-t-il - d’avoir comploté contre le president Daniel arap Moi et tomba en disgrâce. Il quitta les affaires poliiques et se consacra aux affaires tout court, devenant l’un des hommes les plus riches du Kenya, toujours en bonne forme malgré ses 99 ans. Il s’est marié plutôt sur le tard avec une Kenyane blanche*, rencontrée en assistant à l’office à l’église anglicane.

                                  * Le journal Kenyan qui évoque ce mariage (les anniversaires de Charles Njonjo sont une sorte de “marronnier” pour la presse kenyane et donnent lieu à un article annuel où il est généralement question de ses secrets de longévité) n’emploie pas le mot “blanche” mais “caucasienne”; on peut supposer que ce terme est usité au Kenya pour décrire l’appartenance à la minorité blanche (de même qu'il est employé aux USA pour désigner les Blancs - les vieilles théories anthropologiques situant vers le Caucase le berceau de la race européenne blanche).

En 2009, l’une des filles de Njonjo a épousé un Blanc. La cérémonie nuptiale à la cathédrale anglicane All Saints de Nairobi, a eu lieu dans l’intimité et le seul politicien présent était Raila Odinga avec sa femme - Charles Njonjo avait soutenu Raila Odinga lors de l'élection présidentielle de 2007.

Célèbre pour ses costumes rayés faits sur mesure à Londres et sa rose à la boutonnière, Charles Njonjo évoque un monde presque disparu  où le style anglais était encore le comble du bon goût.

 

 

 

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Charles Njonjo.

The Star, article pour son 99 ème anniversaire, 21 janvier 2019.

https://www.the-star.co.ke/news/2019-01-23-duke-of-kabeteshire-charles-njonjo-turns-99/

.

 

Daniel arap Moi et sa famille ont aussi gardé quelque chose de ce style. L’ancien président Moi, maintenant âgé de 90 ans et lui aussi un des hommes les plus riches du Kenya, porte couramment une rose à sa boutonnière et le syle vestimentaire de son fils, Gideon Moi, sénateur et homme d’affaires, paraît  inspiré par une version modernisée du chic anglais, portant souvent des gilets colorés et une fleur à la boutonnière, marquant la continuité de la tradition famliale.

 

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 Gideon Moi, fils cadet de l'ancien président de la république Daniel arap Moi. Sénateur, il a repris en mains le parti KANU (longtemps le parti gouvernant du Kenya); on pense qu'il pourrait se présenter aux élections présidentielles de 2022. Il a des contacts avec Raila Odinga. Joueur de polo, Gideon Moi montre aussi son attachement aux traditions de l'ethnie Kalenjin. Cette ethnie est partagée entre le soutien à Gideon Moi et le soutien à l'un de ses adversaires politiques,  William Ruto, vice-président de la république, également membre de l'ethnie Kalenjin.

Compte Twitter de Gideon Moi.

 https://twitter.com/moigideon

 

 

 

Par contre l’actuel president Uhuru Kenyatta préfère un chic international plus passe-partout, notamment les costumes du couturier italien Brioni -  il est vrai que les acteurs Pierce Brosnan et  Daniel Craig , dans le rôle de James Bond, sont aussi habillés par Brioni.*

                                                              * Brioni a été racheté par le groupe Kering , qui appartient à François-Henri Pinault.

 

On dit fréquemment que les très riches du Kenya sont discrets et préfèrent mener une vie sans ostentation. Le frère du président Kenyatta,  Muhoho  Kenyatta, qui gère le patrimoine familial (probablement la première fortune du pays si on tient compte qu’elle est répartie entre plusieurs membres de la même famille, dont la mère d’Uhuru et Muhoho), évite d’être pris en photo (voir en fin de message une photo de lui et de sa mère, assistant à la messe).

 

Les riches du monde des affaires laissent  le style bling-bling aux riches du monde du spectacle Kenyan, où il est bien représenté. Mais qu’il s’agisse des riches discrets ou des riches au style plus “voyant”, tous sont amateurs de belles voitures et on trouve au Kenya les voitures de tradition  anglaise, Rolls-Royce, Bentley  ou Aston-Martin, les plus récentes, même si les autres marques de luxe (européennes en général) sont bien présentes, comme Ferrari, Maserati, Porsche ou la gamme la plus chère de Mercedes.

De même certains riches affectionnent les villas spectaculaires, là où d’autres préfèrent les residences discrètes et n’en doutons pas, bien surveillées dans un pays marqué par une forte criminalité et le  terrorisme islamique. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la sécurité privée soit un secteur important d’activité.

 

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Le richissime homme d'affaires Chris Kirubi est connu pour son goût des belles voitures : ici deux de ses voitures, une Mercedes  S Class Maybach  et une Bentley  Continental, avec des plaques à ses initiales.

 site Victormatara.com

 https://victormatara.com/list-of-insanely-expensive-cars-driven-by-billionaire-chris-kirubi/

 

 

 

 

 

MARIAGES INTERRACIAUX

 

 

L’exemple du mariage « interracial » de Charles Njonjo et celui de sa fille conduit à dire quelques mots des relations entre Blancs et Noirs dans le Kenya d’aujourd’hui. - un sujet qui mériterait évidemment des développements plus importants.

 

On se bornera à un court aperçu sur les mariages (et unions !) interraciaux*.

                                                       * Au Kenya et dans d'autres pays, notamment les USA, on utilise fréquemment le mot "interracial" pour parler des relations maritales, entre Blancs et Noirs (ou d'autres communautés). En France, où le mot "race" est mal vu, on parle de "mariages mixtes" (sauf que l'expression est utilisée pour parler de mariages entre personnes possédant des nationalités différentes, ce qui n'est pas la même chose...)

 

Si on se fie aux articles de la presse populaire locale, le rêve des Africaines est d’épouser un Blanc (on utilise souvent le mot africain  Mzungu pour Blanc); car ils sont considérés comme  plus romantiques, plus attentionnés, et plus riches ....sauf que ces Blancs sont  présentés comme des foreigners, des étrangers ou expatriés. La question des mariages interraciaux avec les Kenyans blancs semble escamotée.. Par contre, il ne semble pas que le rêve des Kenyans africains soit d'épouser une Blanche ?

La question des relations interraciales est évoquée dans un livre  de Janet McIntosh, Unsettled: Denial and Belonging Among White Kenyans (mot à mot : Instable : déni et appartenance chez les Kenyans blancs), Université de Californie, 2016 (extraits sur Google livres).

 

L’auteur remarque que les mariages interraciaux entre étrangers (non-Kenyans) et Kenyans ne sont pas rares. Mais c’est tout différent quand il s‘agit de la minorité blanche du Kenya. L'auteur a discuté avec l'anthropologue Richard Leakey, un Kenyan blanc appartenant à une vieille famille, qui a eu une activité politique  (d'abord opposant à Daniel Moi, puis chef de l'administration du même Moi, avant d'être renvoyé *). Leakey dit que beaucoup de Kenyans blancs sont  « a pretty racist people » (des gens joliment racistes). Il note qu’ils peuvent avoir fait leurs études avec des Noirs, avoir des amis noirs, mais quand il s’agit de se marier, c’est toujours un Blanc avec une Blanche, qui font une réception  à Laipikia, avec 300 invités blancs et pas de Noirs sinon les serveurs…

                                                                                         * Richard Leakey est un des rares Blancs du Kenya à avoir eu une activité politique (d'ailleurs marginale dans sa carrière). Son frère Philip a été à un moment élu du parti présidentiel KANU et ministre à l'époque de Moi. De façon générale, les Blancs s'abstiennent de se mêler de politique au Kenya, surtout s'il s'agit d'opposition au pouvoir en place. Cette discrétion a longtemps été considérée par eux comme une condition pour maintenir leur situation dans la société kenyane.         .

 .

 L'auteur Janet McIntosh confirme que les Kenyans blancs ont du mal avec l'idée des unions interraciales. Mais que, paradoxalement, ils considèrent cette attitude comme une preuve de leur intégration dans la société kenyane. L'une des personnes interrogées par l'auteur dit : "People stay with their own cultures" (les gens restent dans leur propre culture) et justifie ce comportement : c'est exactement ce que font les  Kikuyus, les Luos, etc. Ils préfèrent fréquenter des gens de leur propre ethnie. Les Blancs seraient donc, au Kenya, une tribu comme les autres, ni plus ni moins  ! L'auteur, qui parle de "mild tribalism" (tribalisme doux), n'est pas convaincu par  la sincérité et la pertinence de cette justification..

 

 

 

 

COURSES ET POLO

 

 

On peut sans doute considérer que la popularité des courses de chevaux au Kenya fait partie de l’héritage britannique, avec tout le petit monde des propriétaires, des entraîneurs, des jockeys et des parieurs de tous milieux sociaux qui tourne autour du turf.

Certes on ne trouve pas au Kenya l’équivalent des étalages de mondanité que sont les courses d’ Ascot ou d’Epsom en Angleterre, mais le système des courses suit le modèle britannique et on retrouve les noms habituels des épeuves comme le Derby ou le Saint Leger.

On trouve aussi des Kenyans blancs dans ce milieu, comme la célèbre jockey  Lesley Sercombe.

Le polo est un sport cher qui appartient lui aussi à la tradition britannique, qui l’a ramené des Indes où iI était déjà pratiqué. On peut penser que le pourcentage de Blancs qui jouent au polo est plus important que celui des joueurs africains. Mais il existe des Africains passionnés de polo (et suffisamment riches, cela va de soi, pour pratiquer ce sport) comme Gideon Moi, fils de l’ancien président de la république Daniel Moi.

 

 

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 Au Polo-club de Nairobi. L'équipe Afrika Aviation remporte le tournoi Six-Goal, septembre 2018.

 https://www.sportpesanews.com/posts/post/Aviation-Scoop-Kenya-Six-Goal-Tournament-Trophy/16010

 

  

 

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Le directeur du groupe Britam (British American Insurance Company Limited ), Dr. Benson Wairegi remet le trophée Britam Kenya Guiness à Lesley Sercombe, janvier 2018.

 https://www.standardmedia.co.ke/article/2001266784/horse-racing-no-stopping-red-hot-dragon-at-britam-kenya-guineas

 

 

Enfin il existe au Kenya des établissements  réputés d'élevage de chevaux où on procède à des croisements de races ou à l'insémination artificielle. Ces établissements, notamment  dans le comté de Laipikia, sont dirigés par des professionnels d'origine britannique, parfois des jeunes femmes comme Tatiana Mountbatten (voir plus loin) ou Venetia Philipps.

 

 

ROYAL FAMILY

 

 

Le Kenya  entretient des relations plutôt cordiales avec l’ancienne puissance coloniale. Mais aux relations classiques intergouvernementales s’ajoutent les relations avec les membres de la famille royale. A l’étranger, et notamment dans les pays du Commonwealth, le rôle de la famille royale n’est pas que protocolaire et ses membres abordent les questions politiques avec les gouvernants des pays concernés lors de leurs visites.

Ainsi en 2018, le prince William, duc de Cambridge, est venu visiter les troupes britanniques présentes au Kenya dans le cadre de la Batuk (British Army Training Unit Kenya). Il a visité une unité des Irish Guards et une unité de l’armée kenyane en compagnie de la ministre de la defense kenyane. Avec le president Kenyatta, il a abordé la question de la coopération militaire (probablement dans le cadre de la lutte anti-terroriste) et de la lutte contre le braconnage et la préservation de la vie sauvage.

A ces visites officielles s’ajoutent éventuellement des visites privées. En effet, c’est dans la propriété des Craig (voir plus haut) où ils séjournaient tous deux que William a fait sa demande en mariage à Kate Middleton.en octobre 2010

Et en 2016, comme on l’a indiqué, iI est revenu pour assister au mariage de son ancienne girlfriend Jessica (Jecca) Craig. Cette visite annoncée comme privée (et qui n’a pas donné lieu à des photos publiques du prince lors du mariage) n’a pas empêché le prince de rendre visite à Uhuru Kenyatta pour discuter des points d’actualité.

Bien entendu, Uhuru Kenyatta participe aux sommets du Commonwealth et peut ainsi renforcer les liens qui unissent le Kenya aux autres pays du Commonwealth.

Bien que le Kenya et la Grande-Bretagne aient des vues proches sur la politique internationale, Uhuru Kenyatta s’est plaint, lors de la visite de Theresa May en août 2018, qu’aucun Premier ministre britannique n’était venu au Kenya depuis Margaret Thatcher, 30 ans avant, alors que le Kenya avait considérablement changé depuis.

En parlant à Theresa May, Uhuru Kenyatta a (probablement) fait semblant de ne pas se souvenir du nom de Boris Johnson (Boris … comment déjà, le type qui fait du vélo), avec qui le courant n’était sans doute pas passé quand “Bojo” était ministre des affaires étrangères.

 

 

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 Affiche pour un thé accompagnant la retransmission du mariage du prince Harry et de Meghan Markle, 2018, au restaurant Lord Erroll de Nairobi. Les frais d'admission étaient de 6000 shillings kenyans pour deux personnes. Un autre établissement proposait une journée de réception pour 1 million de shillings (1 shilling kenyan ou KES = 0,0088 euros; 6000 KES = 53 euros  ; 1 million KES = 8840 euros).

Le restaurant tire son nom de Lord Hay of Erroll, célèbre aristocrate et séducteur de l'époque coloniale, mystérieusement assassiné en 1941, peut-être par un mari jaloux (voir troisième et quatrième parties). Le restaurant appartiendrait à Zahra Moi, épouse de Gideon Moi, fils de l'ancien président Daniel Arap Moi.

Site Citizen TV

 https://citizentv.co.ke/blogs/would-you-pay-ksh-1m-to-watch-prince-harry-meghan-markle-wedding-200044/

 

 

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 Le prince William, duc de Cambridge, dans le cadre d'une visite aux militaires britanniques de la force Batuk, stationnée dans le comté de Laikipia, s'entretient avec des militaires kenyans (octobre 2018). Il est accompagné à gauche par la ministre de la défense du Kenya, Raychelle Omamo (presque cachée sur la photo). En chemise blanche, le haut-commissaire (ambassadeur) du Royaume-Uni au Kenya  (haut-commissaire est le nom donné au représentant d'un pays du Commonwealth dans un autre pays du Commonwealth)..

Site Brits in Kenya

 https://www.britsinkenya.com/2018/09/30/prince-william-joins-batuk-to-see-how-british-and-kenyan-troops-train-together/

 

 

 

 

 

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Uhuru Kenyatta (5ème à partir de la gauche au 2ème rang) au Sommet du Commonwealth à Londres en avril 2018. Au premier rang , de gauche à droite, Theresa May, la reine Elizabeth, la secrétaire générale du Commonwealth Patricia Scotland et le président du Rwanda Paul Kagame (dont le pays, bien que n'ayant jamais été une possession ou un protectorat britannique, a adhéré au Commonwealth).

Site Citizen TV

https://citizentv.co.ke/news/uhuru-kenyatta-cnn-interview-with-amanpour-to-air-at-9pm-197697/

 

 

 

 

LAWYERS (HOMMES ET FEMMES DE LOI)

 

 

 

Le droit Kenyan est fondé en grande partie sur la Common law anglaise (corps de règles issus de la pratique judiciaire).

The legal system is based on English Common Law (le système légal est basé sur la Common Law).Helping U.S. Companies Export https://www.export.gov/article?id=Kenya-legal-regime

 “Kenya’s legal system is largely based on English common law and comprises private and public law. The primary sources of law in Kenya are the 2010 Constitution (which is the supreme law binding on all persons and state organs), statutes and case law (le système juridique du Kenya est largement fondé sur la Common law anglaise…Les sources primaires du droit au Kenya sont la Constitution de 2010 (loi supreme s’imposant aux individus et aux organisms d’Etat)  les lois votées par le Parlement (statutes) et les précédents jurisprudentiels)..

Country Focus - Kenya: The Legal Landscape In association with MMAN Advocates, 2018

https://mman.co.ke/sites/default/files/docs/Getting%20the%20Deal%20Through%20-%20Kenya%2C%20The%20Legal%20Landscape.pdf

 

Certaines lois britanniques sont encore applicables telles quelles au Kenya, de même que, de façon assez marginale, la loi islamique, quand le requérant est mulsulman évidemment, ou les coutumes tribales si ells ne contredisent pa d’autres règles.

L’article du site Globallex (2016) Researching Kenyan Law de Tom Ojienda et Leonard Obura Aloo énumère précisément les sources du droit Kenyan; on peut s’y reporter http://www.nyulawglobal.org/globalex/Kenya1.html

Le monde judiciaire kenyan n’a pas seulement hérité du colonisateur une partie de son système legal mais aussi son style vestimentaire. Robes et perruques des avocats et magistrats s’inspirent du modèle britannique. Des tentatives de moderniser la tenue, ainsi que les appellations (My Lord ou My Lady pour s’adresser aux magistrats auraient été remplacés par Your Honour, à l’américaine)  avaient été envisagées par le precedent Chief Justice du Kenya, Willy Mutunga, mais semblent avoir été abandonnées par l’actuel Chief Justice David Maraga, de tendance conservatrice, sinon que le port de la perruque est devenu facultatif (pour les avocats seulement ?)*.

                                                                                                                       * En Angleterre même, le port de la perruque semble abandonné en matière civile.

 

On trouve fréquemment dans la presse africaine de langue anglaise des attaques contre la tradition vestimentaire des juges et avocats, qui est présentée comme un héritage colonial dont il faudrait se débarrasser. Mais les intéressés, eux, paraissent y tenir, comme “either a source of pride and prestige or a symbol of the profession” (soit une source d’orgueil et de prestige, soit un symbole de la profession) (This is Africa, article de Kylie Kiunguyu, 3 septembre  2018, Willy Mutunga’s campaign against colonial-era robes and wigs disintegrates (la campagne de Willy Mutunga contre les robes et perruques de l’ère coloniale se désagrège)

https://thisisafrica.me/chief-justice-mutunga-on-colonial-robes-wigs/

Le plus haut magistrat du pays est le Chief Justice. Assez significativement, le site internet du gouvernement kenyan donne la liste de tous les Chief Justice y compris ceux de la période coloniale,

https://www.judiciary.go.ke/about-us/our-history/

De la même façon, le site du Parlement Kenyan  donne la liste de tous les présidents y compris de ceux du conseil législatif colonial. Une brochure officielle présentant l'histoire du Parlement (2017) fait débuter cette histoire avec le conseil colonial (http://www.parliament.go.ke/sites/default/files/2018-04/24_History_of_the_Parliament_of_Kenya.pdf).

 

Dans ses documents officiels, le Kenya reconnait donc une continuité avec la période coloniale.

 

Les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale portent aussi la perruque longue.

 

Le dernier Blanc à avoir occupé le poste de Chief Justice était Robin Allan Winston Hancox en 1989-1993, c’est-à-dire une trentaine d’années après l’indépendance. Il ne semble pas aujourd’hui que des Blancs kenyans exercent dans la magistrature ou même le barreau.

La question de savoir si des avocats non Kenyans pouvaient exercer (en tous cas comme avocats de l’accusation ?) sans formalité particulière  s’est posée récemment lors d'une affaire en cours, aux implications politiques évidentes.

 La vice-Chief Justice (deputy Chief Justice) et vice-présidente de la Cour suprême, Philomena Mbete Mwilu, a été accusée d’avoir utilisé ses fonctions dans des buts d’enrichissement personnel. Cette accusation prend place dans le programme du president Uhuru Kenyatta de lutte contre la corruption*, même si certains y devinent des arrière-pensées politiques car Philomena Mwilu  avait pris une position défavorable à Kenyatta lors de la contestation par Raila Odinga du résultat de la dernière élection présidentielle (2017),.aboutissant à l’oganisation de nouvelles élections, remportées de nouveau par Kenyatta.

                                                        * En 2017, le Kenya figurait à la 143ème place, sur 180, dans le rapport annuel de l'ONG Transparency International sur la corruption (France-Info Afrique).

Pour démontrer l’objectivité des poursuites contre Philomena Mwilu, l’Attorney general a décidé d’avoir recours à un avocat étranger (dans le système juridique de tradition britannique, ce sont des avocats qui soutiennent l’accusation) et son choix s‘est porté sur un célèbre avocat londonien et professeur de droit,  Khawar Qureshi, QC *

                                                             * Rappelons que QC signifie Queen’s counsel et que c’est un titre honorifique pour les avocats qui ont acquis un renom dans la profession, en Grande-Bretagne et dans certains pays du Commonwealth. Dans d'autres pays anciennement britanniques, l'appellation est le plus souvent Senior counsel.

 

Les audiences de ce procès ont commence à se tenir en mars 2019. Avant cela, les avocats de Philomena Mwilu ont tenté de faire obstacle à la nomination de Khawar Qureshi comme chargé de soutenir l’accusation en invoquant qu’un avocat étranger ne pouvait pas intervenir au Kenya sans une procédure spéciale, mais la validité de sa nomination a été reconnue par la Haute cour en janvier 2019.

 

Pour terminer ce bref panorama du paysage judiciaire Kenyan, il faut signaler la décision prise par la Cour suprême en janvier 2019, annulant une décision de la cour d’appel qui avait jugé que des élèves musulmanes pouvaient revêtir un hijab dans des écoles non-musulmanes. La plainte avait été présentée par les parents de jeunes  musulmanes suivant leur scolarité dans une école méthodiste (une branche du protestantisme), St Paul's Kiwanjani Secondary School, qui avaient été exclues de l’école pour avoir refusé d’ôter leur hijab.

La Cour suprême a jugé que chaque école avait le droit de fixer ses règles en matière de tenue scolaire. Le journal kenyan The Nation évoque “ a triumph for the Methodist Church” (un triomphe pour l’Eglise méthodiste). https://www.nation.co.ke/news/Top-court-overturns-ruling-on-hijab-in-schools/1056-4948688-ewqojoz/index.html

Les musulmans représentent environ 11 % de la population du Kenya soit environ  5 millions de personnes (population du Kenya en 2017 : 46.6 millions habs. Serait passée à 51,2 millions en 2019 (?) selon http://www.worldometers.info/world-population/kenya-population/

Ajoutons que récemment le Chief Justice, qui ne cache pas son appartenance à l’Eglise des Adventistes du 7ème jour, a déclaré qu’à son avis, tous les lawyers (hommes et femmes de loi) devraient être chrétiens…

 

 

 

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 Les avocats de l'accusation dans l'affaire Mwilu : Alexander Muteti, Dorcas Oduor et au centre, Khawar Qureshi, en décembre 2018.

https://citizentv.co.ke/news/drama-in-court-as-qureshi-takes-centre-stage-in-mwilu-case-222174/

 

 

 

 

ARISTOCRATES AU SOLEIL

 

 

Comme on l’a vu, de nombreux aistocrates se sont installés au Kenya à l’époque coloniale. Les descendants de certains y sont toujours présents.

Mais d’autres aristocrates ont choisi plus récemment de résider au Kenya soit pour une partie de l’année soit pour un séjour permanent, au moins pour quelques années.

Dans le premier cas, on trouve par exemple Lord Valentine Cecil, fils du 6ème marquis de Salisbury et frère du 7ème et actuel marquis. Ses liens durables avec le Kenya ont commencé par l’achat en 1991 avec son frère Lord Michael Cecil, de Wilken Telecommunications Limited, une société kenyane, puis ils ont créé AfSat Communications Limited qui est devenu le service fournisseur d’internet par satellite le plus important d’Afrique. Ces entreprises ont été revendues depuis. Lord Valentine Cecil est president de l’Eastern Africa Association qui promeut les liens commerciaux avec l’Afrique de l’Est.

Bien que résidant en Angleterre, où il est habitué des champs de course, Lord Valentine Cecil passait une partie de l’année dans sa résidence de Laragai House, construite dans les années 90 dans le comté de Laikipia. La residence a été vendue en 2015, mais on peut supposer que Lord Cecil a encore ses habitudes au Kenya.

Dans un article paru en 2017 dans le magazine anglaisThe Tatler, Lord Cecil indiquait avoir découvert le Kenya 8 ans après l’indépendance. Il rapporte que beaucoup d’Anglais se demandaient alors s’ils allaient rester. Aujourd’hui leurs enfants et petits-enfants y sont encore, parce qu’ils aiment la vie au Kenya. Il ajoute : “'You can play polo at a fraction of the cost you could at home” (Vous pouvez jouer au polo pour une fraction de ce que ça vous coûte chez nous [en Angleterre])  Why do aristocrats love Kenya?, article de Sophia Money-Coutts  https://www.tatler.com/gallery/why-aristocrats-love-kenya-jack-marrian-case.

Bon connaisseur des choses du Kenya, Lord Cecil prévoyait dans cet article que Jack Marrian (voir cinquième partie) serait reconnu innocent, mais qu’il faudrait trois ans car la police et la justice kenyane ne voulaient pas perdre la face, ce qui s’avéra exact.

Arrivée au Kenya bien plus récemment, Lady Tatiana Mountbatten, née en 1990, petite-fille du dernier vice-roi des Indes Lord Louis Mountbatten et fille du marquis de Milford Haven, apparentée à la famille royale, est cavalière de compétition dans les épreuves de dressage.

L'article du Tatler indiquait en 2017 qu'elle pratiquait le dressage de chevaux sur le domaine Borana, propriété de la famille Dyers, voisine du domaine des Craig dans le comté de Laipikia. L’une des propriétés proches appartient à Michael Spencer, richissime actionnaire principal d’une société de courtage qui est le beau-père de Tatiana Mountbatten, ayant épousé sa mère, divorcée du marquis de Milford Haven (Why do aristocrats love Kenya?, article cité).  Depuis Tatiana Moutbatten a-t-elle quitté le Kenya ? Elle semble aujourd'hui s'entraîner et élever des chevaux dans la campagne anglaise.

 

 

 

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Tatiana Mountbatten (à gauche) et  Venetia Philipps (qui élève également des chevaux),  accompagnés par des rangers kenyans (2016). Comme le montre le ciel, le Kenya est aussi un pays orageux ou brumeux et pas seulement ensoleillé. Le climat se partage en une saison sèche et une saison pluvieuse.

Site Brits in Kenya.

https://www.britsinkenya.com/2016/08/06/riders-hoping-to-raise-30000-for-running-with-rangers-in-mongol-derby/80423fad-7efa-4730-b0ba-27a3c9a92b97/

 

 

 

 

 

 

 

ÉDUCATION A L’ANGLAISE

 

 

Le Kenya dispose d’un système éducatif public en progression (20% du budget de l’Etat, qui devrait être porté à 30%) et qui est soutenu par divers programmes internationaux.

Mais à côté des écoles publiques il existe de nombeuse écoles privées qui offrent un cursus scolaire anglais (English curriculum) et qui accueillent de nombeux élèves d’ascendance européenne. Ces écoles comportent ou pas des pensionnats (boarding schools). Certaines sont “non-denominational” (non relifieuses), les autres se rattachent à l’église Anglicane, catholique, etc

Ces écoles sont généralement (on l’a deviné) plutôt coûteuses.

On peut citer parmi ls plus connues :

The Banda School, Nairobi,

Braeburn College, Nairobi, dont on precise qu’à l’encontre de la plupart des écoles du Kenya, l’école n’impose pas d‘uniforme, avec Braeburn High School, Braeburn Prep School et Braeburn Imani International School,

Braeside School, Nairobi,

Brookhouse International School ,Nairobi;

Greensteds International School, Nakuru,

Hillcrest Secondary et Hillcrest Prep School, Nairobi,

International School of Kenya, Nairobi,

Kenton College Preparatory School, Nairobi,

Peponi House preparatory school, Nairobi  et Peponi School, Ruiru (le nom à consonance italienne vient peut-être de son fondateur ?); la rumeur veut que cette école appartienne à la famille Kenyatta,

 Pembroke House, Gilgil,

St Andrew’s Turi Prep et St Andrew’s Senior School, Turi.

 

Le president Kenyatta a pris l’habitude, tous les mois d’inviter une classe du pays à visiter la résidence du président de la république. Lorsqu’il fit visiter les locaux aux enfants d’une classe de Pembroke House, dans leur très grande majorité blancs, certains Kenyans remarquèrent que ces éléves avaient été mieux traités que les autres éléves africains, car ils avaient posé pour la photo de groupe auprès du président, assis sur des petites chaises dorées…

Pembroke, dont la fondation remonte à plus de 90 ans, a commencé comme école pour un public blanc plutôt aristocratique. Elle s’est ouverte à un public multi-racial dans les années 1970 et aux filles en 1988.

Les élèves de Pemboke sont réputés pour leurs “delightful manners” (manières délicieuses).

La devise de l’école est “Fortuna favet Fortibus” (la Fortune favorise les braves)  

 

 

 

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 Le président Kenyatta fait visiter la résidence présidentielle aux élèves de Pembroke House, 2016.

 Chan O8.

http://chano8.com/uhuru-kenyatta-receives-criticism-discriminating-black-students/

 

 

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Jeunes filles élèves de Hillcrest School.

Site de l'école.

 http://www.hillcrest.ac.ke/secondary/

 

 

 

TROOPING THE COLOUR

 

 

On peut aussi trouver un héritage britannique clairement revendiqué dans les traditions de l’armée kenyane.

Le Kenya est l’un des trois pays africains avec le Ghana et l’Ouganda qui pratique la cérémonie d’origine britannique du Trooping the Colour (présentation du drapeau aux troupes), lors du Jamhuri Day (anniversaire de l’indépendance et de la proclamation de la républque, le 12 décembre - Jamhuri signifie "république" en swahili).

En presence du president de la république, les couleurs du regiment des Kenya Rifles sont montrées aux unités militaires réunies pour la commémoration. L’escorte du drapeau régimentaire et du drapeau présidentiel marche au pas de parade de l’armée britannique. La musique joue la marche British Grenadiers et By Land and Sea (sur terre et sur mer), marche des Royal Marines.

Avant cela, les drapeaux ont été bénis par les représentants des cultes.

 

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 Le président Kenyatta, en uniforme de commandant en chef des forces armées, remet le drapeau régimentaire et le drapeau présidentiel au régiment  des Kenya Rifles .lors de la cérémonie de Trooping the colour à l'occasion du 55ème anniversaire de l'indépendance, 12 décembre 2018. C'est la première fois que le président était en uniforme.

 Compte Twitter

 

 

 

CHURCHES (ÉGLISES)

 

 

Doit-on considérer la religion en Afrique comme un héritage colonial ?

La religion dominante est le christianisme (84 % de la population).

 L’Islam représente environ 10 à 11% de la population (majoritairement sunnisme).

 La religion animiste ne représente que 1,7% de la population.

Autres religions 1,8%. (Hindouisme, Judaïsme, Bouddhisme)

A l’intérieur du christianisme, le protestantisme représente 47, 7% (Anglicans, Presbytériens, Méthodistes, Baptistes, Luthériens, Pentecotistes).

Le catholicisme 23,4 %. L’Eglise catholique serait un grand propriétaire foncier et immobilier au Kenya.

Les autres formes de christianisme 11,9% (il s’agit généralement d’églises opérant une synthèse entre le christianisme et les traditions africaines ou d’églises comme les Mormons, les Témoins de Jéhovah, etc).

Pour les chiffres cités, cf. World Atlas https://www.worldatlas.com/articles/religious-beliefs-in-kenya.html

L’article Wikipedia en anglais fournit des répartitions un peu différentes mais il est inutile ici d’entrer dans le detail, cf.  https://en.wikipedia.org/wiki/Religion_in_Kenya

 

On peut retenir le succès des formes du protestantisme évangélique (les Quakers seraient plus nombreux au Kenya que dans n’importe quel pays, Adventistes, Pentecotistes etc).

Les Anglicans représentent 5 millions de personnes, soit 10% de la population. Bien que l'Eglise anglicane soit représentée partout dans le monde (dans les anciennes possessions britanniques notamment), ses attaches avec l'Angleterre, son pays d'origine, restent forts puisque l'archevêque de Canterbury est le chef spirituel de la Communion anglicane. 10% des Kenyans ont donc une religion qui a un lien spécial avec l'ancienne puissance coloniale.

 L’église orthodoxe compte 650 000 membres.

La Constitution garantit la liberté religieuse et la liberté de discussion. La coexistence religieuse est ordinairement  sans problème mais l’apparition du terrorisme islamique depuis ces dernières années a tendu les relations avec les Musulmans.

La coexistence religieuse et le rôle public des religions apparaissent dans des occasions comme la bénédiction des drapeaux lors de la cérémonie du Trooping the Colour que nous avons évoquée. Les principaux représentants des religions participent ensemble à la bénédiction et récitent des prières.

Le président, le vice-président, les ministres, les magistrats et officiers supérieurs qui entrent en fonctions prêtent serment, selon leur choix,  avec une formule faisant référence à Dieu, ou sans cette référence. Mais il est caractéristique, que, sans qu'il y ait obligation de le faire, le serment est souvent prêté en tenant le livre sacré à la main (la Bible pour les chrétiens). Les commentateurs notèrent que Uhuru Kenyatta avait prêté serment en tenant la Bible qui avait  servi à son père Jomo Kenyatta. Voir exemples de serments prêtés en tenant la Bible pour les commandants militaires https://www.youtube.com/watch?v=ltoE3gm7wVc&t=545s et pour le Chief Justice https://www.youtube.com/watch?v=ERLsnYFSpiY             .

 

 

On peut également indiquer que dans un pays majoritairement protestant, le président Uhuru Kenyatta est catholique. Sa mère, Mama Ngina, la veuve du premier président Jomo Kenyatta, s’est convertie au catholicisme (elle devait appartenir comme Kenyatta, du moins à l’origine, à l’Eglise presbytérienne) et elle assiste à la messe toutes les semaines avec certains membres de sa famille.

 

 

 

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 Les représentants des cultes bénissent les drapeaux appuyés sur des tambours avant leur remise au régiment,  lors de la cérémonie du 55ème anniversaire de l'indépendance, 12 décembre 2018

Kenya Citizen TV

 Capture d'écran You Tube.https://www.youtube.com/watch?v=vzc-guQzAo0&t=447s

 

 

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 Mama Ngina Kenyatta (à droite), veuve du premier président de la république Jomo Kenyatta, assiste à la messe avec son fils Muhoho  Kenyatta, frère du président de la république et gestionnaire de la fortune familiale, et l'épouse de celui-ci.

 Article du Daily Nation, Rise and rise of the Kenyatta family business empire, 12 février 2019. Le titre de l'article comporte une plaisanterie (on attend rise and fall - ascension et chute de l'empire du business de la famille Kenyatta, on a : rise and rise : ascension et ascension).

 https://www.nation.co.ke/news/Rise-of-Kenyatta-business-empire/1056-4984426-jf7m4g/index.html

 

 

 

 

CONCLUSION : UN MONUMENT POUR LA RÉCONCILIATION ET LES VACANCES DE BÉATRICE D'YORK 

 

 

 

 Le Kenya et l'histoire du Kenya sont probablement peu connus en France.

On imagine volontiers que la révolte des Mau-Mau a poussé les Britanniques à accorder l'indépendance. C'est très contestable si on pense que le Kenya est devenu indépendant en 1963, soit 7 ans après la fin pratique de l'insurrection (même si après 1956, un petit nombre de combattants ont encore tenu le maquis dans des zones reculées quelques années encore et même pour certains, au-delà de l'indépendance). De plus, le Ghana, le Nigéria, l'Ouganda, sont devenus indépendants avant le Kenya et il n'y avait pas de révolte armée dans ces pays... Certes la révolte a amené le gouvernement britannique et surtout les colons blancs,  à admettre l'évolution vers non seulement l'indépendance mais vers le gouvernement par la majorité noire. Mais l'indépendance n'est pas née de la révolte, puisque celle-ci a été vaincue.

La tendance inconsciente à survaloriser la révolte des Mau-Mau, qui paraît conforme au processus des émancipations coloniales telle qu'on le conçoit souvent à travers quelques exemples historiques, où l'indépendance survient après une guerre de libération, apparait par exemple dans l'illustration sur le site de France Info  ( https://www.franceinter.fr/emissions/rendez-vous-avec-x/rendez-vous-avec-x-26-octobre-2013 ) d'une émission de 2013, au moment où les survivants Mau-Mau réclamaient des indemnisations à la Grande-Bretagne : on y voit un momument de Nairobi présenté comme monument à la gloire des Mau-Mau, alors qu'il s'agit (comme le style du monument aurait déjà dû le suggérer) du monument aux combattants africains de l'armée britannique, érigé à l'époque coloniale !

Les Mau- Mau ont mis longtemps à avoir leur monument au Kenya. La "réhabilitation" des Mau-Mau est venue à travers les méandres de la politique kenyane au moment où Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir en 2002 et a voulu se démarquer de ses prédécesseurs (voir fin de la première partie).

En 2007 un monument en l'honneur de Dedan Kimathi, l'un des principaux chefs Mau-Mau (exécuté par les Britanniques en 1957)  fut inauguré à Nairobi et en 2015 un monument dédié aux victimes de la répression fut érigé, payé entièrement par la Grande-Bretagne, en forme de réparation et en signe de réconciliation. Le monument,  inauguré par le haut commissaire (ambassadeur) britannique et le président de l'association des vétérans Mau-Mau, ne rend pas hommages aux combattants en tant que tels, mais à ceux qui ont souffert de violences, viols et tortures de la part des Britanniques à l'époque du soulèvement. Cet acte de réparation faisait suite à la médiatisation par des historiens des comportements fautifs de la puissance coloniale, et au versement d'indemnisations. Cette médiatisation s'était accompagnée de controverses sur l'étendue des violations des droits de l'homme commises par les Britanniques et par leurs auxiliaires kenyans. 

                  

La Grande-Bretagne a indemnisé en 2013 5200 plaignants des violences subies notamment dans les camps de prisonniers. La Grande-Bretagne a toutefois refusé d'indemniser d'autres plaignants par la suite, d'autant que le nombre de plaignants (40 000) laisse soupçonner que beaucoup de plaintes émanent de personnes  qui n'ont pas de lien sérieux avec les événements.

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Toutefois, la réintégration des Mau-Mau dans la mémoire officielle du Kenya, au risque d'ailleurs de finir par oublier qu'ils n'étaient qu'une minorité de la population,  ne doit pas dissimuler un fait. Lors de l'indépendance, ce sont les "loyalistes", ceux qui s'étaient opposés aux Mau-Mau, qui ont  pris en charge le pays, sous la conduite de Kenyatta. Ce dernier, malgré sa condamnation à la prison  par les Britanniques, n'avait jamais été partisan des Mau-Mau et son emprisonnement ne le rapprocha pas de leurs objectifs, il ne se "radicalisa" pas, comme on dirait aujourd'hui  (au demeurant, lorsqu'il sortit de prison, l'insurrection était vaincue). A partir de 1961-62, Kenyatta fut désigné en quelque sorte par les Britanniques comme l'homme du consensus pour diriger le Kenya indépendant, réunissant autour de lui les anciens loyalistes et les nationalistes modérés.

Le rôle des loyalistes a été mis en évidence par l'historien Daniel Branch dans un livre au titre explicite Defeating Mau Mau, Creating Kenya: Counterinsurgency, Civil War, and Decolonization (Battre les Mau-Mau, créer le Kenya : contre-insurrection, guerre civile et décolonisation), 2010.

Selon la critique de ce livre par le Pr. Lonsdale, de l'université de Cambridge : "Mau Mau was not a war of heroic simplicity between noble nationalists and cruel colonialists. It was more complicated than that. (...)  And the loyalists not only won the war but were the more effective nationalists. Mau Mau was controversial enough before Branch came along. It is even more so now." (La guerre des Mau-Mau n'a pas été une guerre d'une héroïque simplicité entre de nobles nationalistes [au sens de partisans de l'indépendance nationale] et de cruels colonialistes. C'était plus compliqué que ça. (...) Et les loyalistes n'ont pas seulement gagné la guerre, mais ils ont été les nationalistes les plus efficaces. Mau-Mau était déjà un sujet de controverse avant l'analyse de Branch. Ça l'est encore plus depuis).

De son côté, le prof. David Anderson, spécialiste du sujet, indiquait en 2005  : "The Mau Mau lost their war against the British. They lost the peace, too. Kenyatta had little time for the former ‘freedom fighters’. He (...)  never conceded rights, rewards or genuine compensation to Mau Mau. When asked about the future role of Mau Mau in 1963, his answer was unequivocal: ‘We shall not allow hooligans to rule Kenya’" (Les Mau-Mau ont perdu leur guerre contre les Britanniques. Ils ont aussi  perdu la paix. Kenyatta avait peu de temps  à accorder aux anciens "combattants de la liberté". Il (...) ne leur concéda jamais de droits, de récompense ou une véritable indemnisation. Quand on lui posa en 1963 la question du rôle futur des Mau-Mau, sa réponse fut sans équivoque : Nous ne permettrons pas à des voyous de gouverner le Kenya) - History Today Volume 55, 2 février 2005.

La situation du Kenya après l'indépendance fut donc paradoxale par rapport aux schémas habituels (et aux idées conventionnelles sur la décolonisation). Ceux qui avaient soutenu les Britanniques (pour diverses raisons, et l'une d'entre elles est l'opposition à la violence des Mau-Mau) - mais qui n'étaient pas du tout opposés à l'indépendance de leur pays, du moment qu'elle se faisait dans le calme, devinrent, en grande partie, les gestionnaires du Kenya indépendant.

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A cette situation, on doit les caractéristiques que nous avons essayé de repérer dans cette étude.

Tout d'abord la présence d'une communauté européenne (d'origine britannique essentiellement) qui est restée dans le pays après l'indépendance. Bien entendu il y a eu des départs au moment de l'indépendance, mais pas au point de faire disparaître la communauté. et celle-ci  est en permanence rejointe par de nouveaux arrivants. La culture britannique a donc continué d'exister au Kenya du fait de la communauté britannique présente (composée de Britanniques et de Kenyans d'origine britanniques) et de son statut social qui reste élevé.

D'autre part, les loyalistes et les nationalistes modérés qui ont dirigé le pays après l'indépendance n'avaient aucune hostilité envers le style de vie et les traditions apportés par les colonisateurs. Ils ont donc maintenu sans difficuté l'environnement culturel des colonisateurs  dans le Kenya indépendant, en s'appropriant (pour utiliser cette formule) ces comportements qu'ils estimaient valorisants. Evidemment cette identification était plus importante dans la classe supérieure que dans le reste de la population.

Ce qu'on peut appeler, pour simplifer, l'influence culturelle britannique, s'est donc maintenu au Kenya en raison des deux facteurs signalés (persistance d'une communauté britannique renouvelée par des apports permanents et maintien des valeurs et comportements culturels britanniques par la classe dirigeante et supérieure du Kenya) et de leur intéraction.  Bien entendu cette situation de départ évolue et se modifie dans le temps et comme on l'a indiqué, l'influence culturelle britannique devient moins sensible aujourd'hui au profit d'une forme de culture occidentale  mondialisée.

 

Terminons sur un clin d'oeil.

 

Le séjour au Kenya de célébrités s'explique largment  par la beauté des paysages (aussi bien des savanes intérieures que de la côte) et aussi par un effet de mode et d'imitation : l'exemple une fois donné par une célébrité, les autres le suivent.

De nombreuses personnalités de la jet-set se sont notamment installées, pour des séjours plus ou moins longs, dans l'île de Lamu, au nord du pays, proche de la frontière somalienne. La vieille ville de Lamu est célèbre pour ses maisons anciennes  (selon le site de l'UNESCO, "fusion unique de styles de constructions swahilis, arabes, perses, indiens et européens"   https://whc.unesco.org/fr/list/1055). Dans une autre partie de l'île, à Shela, des célébrités ont fait construire des résidences luxueuses.

 

En février 2019, on pouvait apprendre en lisant les rubriques mondaines, que le princesse Béatrice d'York, petite-fille de la reine d’Angleterre, et son fiancé, le riche italien Edoardo Mapelli Mozzi, avaient passé des vacances à Shela, dans la maison du prince Ernst-August de Hanovre, mari de Caroline de Monaco, vacances perturbées par un petit drame : le chien de la princesse était mort, victime d'une intoxication alimentaire.

Depuis que les shebabs font régner l'insécurité à partir de la Somalie voisine, les touristes européens ont passablement déserté Lamu et si la princesse et son fiancé y sont allés en vacances, on suppose que c'est sous bonne garde.

Mais cette petite anecdote est une autre illustration, sous la forme de la rubrique people des magazines. des liens entre la Grande-Bretagne et le Kenya.

 

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 Une résidence de luxe à Shela, île de Lamu. Il s'agit peut-être de la maison du prince Ernst-August de Hanovre.

Photo sur Pinterest. Emma Maxwell.

https://www.pinterest.fr/pin/121386152428771620/?lp=true

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26 mars 2019

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI, CINQUIEME PARTIE

 

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI

CINQUIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 Nous reprenons ici le survol de l'histoire récente du Kenya où nous l'avions interrompu (cf. première partie).

 

 

 

 

LES ÉLECTIONS DE 2007

 

 

Elu en 2002 sur un programme de réforme, Kibaki était perçu à la fin de sa présidence comme le continuateur du système de domination et d'enrichissement personnel  mis en place sous Kenyatta et Moi, auquel il avait participé depuis le début. Ses opposants lui reprochaient de continuer la domination des Kikuyus et d’être entouré par une coterie, “la mafia du Mont Kenya”.

Le rôle de champion du changement était maintenant tenu par Raila Odinga.

Lors de l'élection présidentielle du 27 décembre 2007, Raila Odinga obtient ses meilleurs résultats dans les provinces de Nyanza, occidentale, de la vallée du Rift et de la côte. Mais la commission électorale déclare Mwai Kibaki vainqueur avec 232 000 voix d’avance.

L’annonce surprend car elle est en désaccord avec les derniers sondages. Les observateurs de l'Union européenne recommandent un recomptage des bulletins tandis que Raila Odinga conteste le résultat.

La contestation des résultats débouche sur des violences de grande ampleur, qui commencent par le meurtre de 50 Kikuyus, principalement des femmes et des enfants, brûlés vifs dans une église à Kiambaa le 1er janvier 2008.

Le porte-parole du gouvernement accuse les partisans de Raila Odinga d'être impliqués dans un nettoyage ethnique contre les Kikuyus.

La violence se poursuit durant les deux premiers mois de 2008, causant la mort de 1300 à 1500  personnes et le déplacement d’environ 600 000 personnes, selon certaines sources. Les Kikuyus (considérés comme l’ethnie la plus favorisée, à laquelle appartient le président sortant proclamé réélu Kibaki) sont pris pour cible lorsqu’ils habitent en-dehors de leurs zones de peuplement habituelles, (c’est le cas notamment dans la province de la Rift Valley). On considère qu’une grande partie de la violence est liée à des conflits fonciers de longue date.

 Le rôle de la "secte"  Mungiki (association criminelle fondée sur des rites ethniques kikuyus) dans les violences contre les ethnies Luo et Kalenjin a été mis en avant.

Les troubles post-électoraux débouchent aussi sur une situation de disette en 2008-2009

Le 28 février 2008, grâce à la médiation de Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, les deux camps signent un accord de partage du pouvoir, confirmé par le parlement à l'unanimité.

 

 

 

 

LE DEUXIÈME MANDAT DE MWAI KIBAKI

 

 

 

Selon cet accord, l’élection à la présidence de Kibaki est confirmée et Raila Odinga est nommé Premier ministre. Un gouvernement de coalition de 42 ministres et 50 secrétaires d’Etat (assistant ministers), est nommé, chacun des deux leaders désignant une moitié des membres; c’est le gouvernement le plus nombreux de l’histoire du Kenya (“a carefully balanced ethnic coalition” selon la notice Wikipedia, une coalition soigneusement équilibrée sur le plan ethnique). Uhuru Kenyatta est vice-premier ministre, fonction qu’il cumule avec celle de ministre, notamment des finances en 2009.  

Le principal objectif du gouvernement est alors l’élaboration  d’une nouvelle constitution

La constitution comporte une Charte des droits et libertés, une forte exigence de Raila Odinga, maintenant partagée par Kibaki.

La constitution prévoit un système de checks and balance (contre-pouvoirs) afin de prévenir l'usage autoritaire du pouvoir. Mais elle ne maintient pas le poste de Premier ministre, qui doit disparaître après les élections de 2013. Le président est donc toujours chef de l’Etat et chef du gouvernement. Elle rétablit une deuxième chambre, le Sénat (qui avait été supprimée en 1966 par Jomo Kenyatta).

Elle réorganise le territoire en 47 comtés qui sont pourvus d’un gouvernement doté de compétences dévolues (devolded government), sans mettre en place un régime fédéral. Les comtés sont administrés par un gouverneur élu et un vice-gouverneur (deputy governor) assistés d’un comité exécutif composé de membres de l’assemblée du comté.

La Constitution prévoit, sur certaines matières, des dispositions dérogatoires  en faveur de la minorité musulmane.

Le ministre William Ruto, bien que membre de l’Orange democratic movement, s’est opposé à la nouvelle constitution avec le soutien de l’ancien président Moi.

  • William Kipchirchir Samoei arap Ruto, docteur en sciences, a fait ses débuts au parti Kanu, puis a rejoint l’Orange democratic movement, avant de se rallier au parti dominantd’Uhuru Kenyatta à partir de 2013.

Le 4 août 2010, un référendum approuve par 70 % de votes favorables la nouvelle Constitution

La nouvelle constitution est promulguée par Kibaki lors d’une cérémonie publique.  

Changement symbolique, le Kenyatta Day qui était fêté depuis 1964 à la date anniversaire de l'arrestation de Kenyatta en 1952, fut renommé en 2010 Mashujaa Day (jour des héros) pour célébrer tous ceux qui aaient lutté pour l'indépendance.

 Avec le chaos qu a suivi les élections, la croissance économique chute mais se rétablit à 5% en 2010 et 2011. Les relations économiques avec le Japon, la Chine et les puissances émergentes (Brics) ount augmeté, diminuant la dépendance avec les économies occidentales.

 

 

 

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Le 27 août 2010, le président Mwai Kibaki promulgue la nouvelle constitution lors d'une cérémonie à Uhuru Park, Nairobi, en présence de dizaines de milliers de Kenyans et de nombreux chefs d'état africains. La nouvelle constitution marque le début de la "seconde république" du Kenya.

The Guardian.

https://www.theguardian.com/world/gallery/2010/aug/27/kenyan-president-signs-new-constitution

 

 

 

 

En 2012, la Cour pénale internationale met en examen Uhuru Kenyatta, vice premier ministre de Kibaki, William Ruto pour le camp opposé, et quatre autres personnalités pour crimes contre l'humanité commis lors des violences ayant suivi la présidentielle de 2007. Uhuru Kenyatta démissionne alors de ses fonctions ministérielles tout en demeurant vice-Premier ministre.

Ces six personnalités sont désormais connues au Kenya comme les « Ocampo six” ( du nom du procureur général de la cour pénale internationale, rappel ironique des “Kapenguria six” du procès contre les chefs supposés des Mau Mau en 1953).

 Les préoccupations extérieures  deviennent plus importantes dans la vie du pays. Les chebabs, miliciens islamiques de Somalie, multiplient les attaques depuis les années 2010 et  L'organisation État islamique menace le Kenya qui se situe clairement dans le camp occidental.

Aux élections générales de 2013 (qui procédent en même temps à l’élection présidentielle et aux élections des représentants à l’Assemblée nationale et au Sénat et aux assemblées des gouvernements locaux), Uhuru Kenyatta, chef du parti The National Alliance (TNA), est candidat avec son colistier William Ruto, (maintenant brouillé avec Odinga) pour la coalition Jubilé (Jubilee Alliance) :  ils sont respectivement Kikuyu et Kalenjin (premier et quatrième groupe tribal du pays). En face, on retrouve  Raila Odinga et son colistier, qui sont Luo et Kamba (troisième et cinquième groupe).

Uhuru Kenyatta est vainqueur avec 50,07 % des suffrages devant Raila Odinga avec 43,31 % dès le premier tour. Odinga conteste les élections devant la Cour suprême

La Cour confirme que les élections ont bien été régulières.

 

 

 

UHURU KENYATTA PRESIDENT

 

 

 

 

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Le 9 avril 2013, Uhuru Kenyatta prête serment comme président de la république et reçoit le sabre de cérémonie, insigne de ses fonctions de commandant en chef des forces armées. A gauche, le président sortant Mwai Kibaki.

http://www.coastweek.com/3614-news-uhuru-priority-national-unity-big.htm

 

 

 

 

Investi dans ses fonctions en avril 2013, Uhuru Kenyatta diminue le nombre de ministres et refuse d’augmenter l’indemnité des députés. Il nomme 5 femmes ministres dont la ministre des affaires étrangères et celle de la défense.

En octobre 2014, Uhuru Kenyatta se rend à la convocation de la Cour pénale internationale (CPI) pour une audience préliminaire. Il est le premier chef d'État en exercice à comparaître devant la CPI. Il est défendu par l’avocat londonien Steven Kay, QC*.

                                       * Queen’s counsel. Titre honorifique de certains avocats britanniques ou du Commonwealth.

La CPI annoncera ensuite (2015) l’abandon des charges, tant contre lui que contre Ruto (2016) notamment du fait que les témoins se sont désistés.

En 2016, The National Alliance de Kenyatta fusionne avec 10 autres partis pour créer le part le plus puissant du Kenya The Jubilee party.

Les élections générales d’août 2017 sont marquées par l’agitation dans les mois précédents.

Raila Odinga, candidat de l'opposition,  affirme notamment dans son programme vouloir exproprier les propriétaires terriens blancs, à un moment où des occupations violentes de domaines possédés par les Blancs ont lieu en particulier dans le comté de Laikipia, au centre-ouest du pays

Uhuru Kenyatta est réélu avec 54,28 % des suffrages exprimés contre  Raila Odinga. Ce dernier parle de fraude et quelques émeutes éclatent, mais Odinga appelle au calme et saisit la Cour suprême

Celle-ci, à la surprise générale, invalide les élections qui doivent être réorganisées.

Les contre-pouvoirs mis en place par la Constitution de2010 fonctionnent donc efficacement.

Mais Uhuru Kenyatta projette de procéder à des modifications de la loi électorale avant le nouveau scrutin, ce qui provoque l‘appel au boycott de Odinga. Néanmoins ce dernier ne se retire pas officiellement du scrutin comme il l’avait annoncé ; mais conformément à son appel, ses électeurs ne se déplacent pas. Kenyatta est élu le 26 octobre 2017 avec 98,26 % des voix, mais avec une participation de 38,8 % des électeurs inscrits,

 La Cour suprême valide l’élection et Uhuru Kenyatta prête serment en novembre 2017.

Le 10 mars 2018, Kenyatta et Odinga signent un accord de réconciliation.

Pendant ces dernières années, le Kenya a connu une forte croissance économique (4, 9 % en 2017, 5, 9 % en 2018), favorisant l'émergence d'une classe prospère d'hommes d'affaires africains et indiens,  dont le mode de vie contraste avec la pauvreté - ou la misère - de larges secteurs de la population (36% de la population est considérée comme en extrême-puvreté - voir  Perspectives économiques au Kenya , Groupe de la Banque africaine de développement, https://www.afdb.org/fr/countries/east-africa/kenya/kenya-economic-outlook/ 

Malgré cela, le niveau de vie de l'ensemble de la population s'accroit et depuis 2016, le Kenya est classé comme pays à revenu intermédiaire (Le contexte économique du Kenya, Expert-comptable international-info   http://www.expert-comptable-international.info/fr/pays/kenya/economie-3 ).

Le développement de Nairobi, qui abrite de nombeux organismes internationaux, illustre la croissance économique du Kenya : la société Uber a créé récemment à Nairobi un service de transport par hélicoptère.

La construction de la tour Pinnacle à Nairobi (achèvement prévu en 2020) qui doit être la plus haute tour en Afrique (314 ou 320 m ?), avec une tour accolée moins élevée, est un symbole de l'affirmation du Kenya comme puissance économique et leader régional.

Enfin, depuis ces dernières années, le Kenya, comme d'autres pays africains, accroit ses liens économiques et sa coopération avec la Chine qui, entre autres investissements, a construit et  exploite une ligne de chemins de fer.

 

 

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Le président Uhuru Kenyatta accueilli par le Speaker (président) de l'Assemblée nationale Justin Muturi  et le Speaker du Sénat Ekwe Ethuro, avant de prononcer devant le Parlement le traditionnel discours sur l'état de la Nation (State of Nation address), le 31 mars 2016.

The Star

https://www.the-star.co.ke/news/2016-03-31-uhurus-speech-during-the-state-of-the-nation-address/

 

 

 

 

 

LA MENACE TERRORISTE

 

 

A partir de 2010, le Kenya doit affronter le mouvement Harakat al-Chabab al-Moudjahidin (mouvement des jeunes combattants, en anglais Harakat al-Shabaab) dont les membres sont appelés chebabs ou shebabs. Ce groupe terroriste islamiste somalien a fait allégeance à Al Quaida. Il participe à la guerre civile en Somalie et étend son champ d’action au Kenya voisin.

En octobre 2011, à la suite d’assassinats et d’enlèvements commis par les miliciens du groupe Al Chabab,  une opération coordonnée des armées somalienne et kenyane a lieu.

En représailles, le groupe Al Chabab frappe divers lieux au Kenya, dans la province du Nord-Est, mais également à Nairobi et Monbassa (40 morts, 200 blessés).

Le 21 septembre 2013, les miliciens d'Al Chabab attaquent le centre commercial Westgate  de Nairobi (67 morts).

En juin 2014, une cinquantaine de personnes masquées attaquent un poste de police à Mpektoni, ville en majorité chrétienne et brûlent des hôtels et restaurants, 53 morts, puis une autre attaque a lieu 3 jours après.

Presqu’en même temps, une attaque fait 15 morts au moins dans des villages proches, les assaillants allant de maison en maison à la recherche de non-musulmans.

 En avril 2015 des terroristes attaquent l’université de Garissa, tuant au moins 150 personnes et en blessant environ 80, en ciblant les non-musulmans.

En Somalie même, l’armée kenyane, présente sur le territoire dans le cadre d’une force africaine, est attaquée dans sa base de El-Adde, dans le Sud, le 15 janvier 2016 : 180 soldats kenyans auraient été  tués.

De nombreux attentats de moindre importance et attaques de villages kenyans dans la province frontière et sur la côte (à proximité de l’île touristique de Lamu notamment) ont eu lieu ces dernières années. Ces attentats mettent en cause la capacité du gouvernement à faire régner la sécurité dans le pays.

Néanmoins il y a eu une pause due à de meilleurs résultats dans la lutte contre le terrorisme. Mais en janvier 2019, quatre personnes attaquent un complexe hôtelier à Nairobi, tuant 21 personnes et faisant 28 blessés.

Le gouvernement Kenyan reçoit l'aide des pays occidentaux dans sa lutte contre le terrorisme, notamment de la Grande-Bretagne qui  dispose de bases locales et entraîne l’armée kenyane.

 

 

 

 

LES BLANCS DU KENYA AUJOURD'HUI

 

 

 

Ces Blancs sont essentiellement des Kenyans d’origine britannique ou bien des expatriés britanniques récents.

A l’indépendance du Kenya, la loi ne permettait pas d’avoir la double nationalité kenyane et britannique. Or, pour pouvoir prétendre à des droits égaux avec les citoyens Kenyans notamment en matière économique, les Britanniques qui souhaitaient rester durent prendre la nationalité kenyane et de fait, perdre la nationalité britannique (du moins, en théorie). Depuis 2010 ce cumul est permis.

On considère qu’il y avait environ 60 000 colons blancs au Kenya vers1965, et aujourd’hui, il y a 67 000 Blancs, dont 35 000 de nationalité kenyane (ou britannique et kenyane) et 32 000 résidents britanniques (pas forcément Blancs), sur 46 millions d’habitants. (wikipedia en anglais, article White_Africans_of_European_ancestry*)

                                                                                                               * Wikipedia donne des chiffres sensiblement différents dans l’article White people in Kenya : There were an estimated 41,500 white people in Kenya as of 2009, of which 7,600 were Kenya citizens. The proportion that are Kenya citizens has likely increased due to the implementation of dual nationality in 2010. There are also British citizens residing in Kenya who may be of any race; according to the BBC, they numbered at about 32,000 in 2006 [41500 Blancs dont 7500 citoyens kenyans et 32 000 britanniques “de toutes races”– la difficulté est probablement de distinguer les Britanniques expatriés récents des autres].

 

Aujourd’hui, la majorité des Blancs (ou des Européens) travaillent dans le secteur tertiaire (finance, importation, transports aériens, hôtellerie) ; une minorité travaille toujours dans le secteur agricole (ferme, élevage de bétail, horticulture) ainsi que dans la conservation des ressources naturelles (administration de grandes réserves ouvertes au tourisme).

Les Européens du Kenya appartiennent à la classe moyenne et à la classe supérieure du pays.

Toutefois aucun Blanc ne figure dans les listes des 10 ou 20 hommes (ou femmes) les plus riches du pays.

Parmi les Blancs ou Européens du Kenya figurent toujours un certain nombre d‘aristocrates, d’origine britannique, soit anciennement fixés au Kenya, soit expatriés de date plus récente.

Pour leur malheur certains sont apparus récemment dans la rubrique des faits divers et les journaux kenyans et britanniques ont reporté les développements de leurs histoires.

 

 

 

 

DES ARISTOCRATES EN DANGER

LES DELAMERE

 

 

Une douzaine de grandes familles blanches possèdent toujours de très grandes propriétés agricoles, dont les Delamere, qui possèdent notamment le domaine de Soysambu (100,000 acres, soit 400 km²) dans la Rift Valley près du lac Elementaita.

Les propriétés des Delamere sont gérées depuis peu par deux entités, Ng’ombe Limited et Land Limited.

On se souvient que le 3ème baron Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie, était mort très endetté en 1931. Son fils Thomas (Tom) avait fondé une agence de publicité en Angleterre qui devint florissante. Il réalisa ses avoirs*, revint au Kenya et put rétablir les affaires du domaine,

                                                                              * La société de publicité fondée par Thomas Delamere, de rachat en achat, est devenue la célèbre firme Saatchi and Saatchi.

 

Lord Hughes George Cholmondeley, 5ème baron Delamere, âgé de plus de 80 ans, est l’actuel chef de la famille, qui a été très éprouvée par les déboires puis la mort de son fils unique et héritier du titre, l’Honorable * Thomas Patrick Gilbert Cholmondeley, plus connu comme Tom Cholmondeley.

                                                                                  * L'Honorable (The Hon. en abréviation anglaise), appellation donnée aux enfants des Lords lorsqu'ils ne détiennent pas eux-mêmes un titre.

 

Après une scolarité à Pembroke (école privée du Kenya fréquentée majoritairement par les Blancs) puis à Eton en Angleterre (d’où il fut renvoyé pour mauvaise conduite), puis des études d’agriculture, Tom Cholmondeley, revint au Kenya et devint progressivement le principal manager des domaines familiaux : il y gagna la réputation d’un fermier consciencieux et innovateur, créa des stations d’irrigation, des résidences de tourisme dans les réserves naturelles, encouragea les entreprises locales par la mise en place de micro-crédits ; il présida la réserve naturelle de Nakuru.

Sur le pan privé, c’était un amateur de sports dangereux et d’aventures amoureuses, avant de se marier. Sa silhouette  d'homme mince et très grand, vêtu souvent avec élégance, était reconnaissable entre toutes.

 

En 2005, Tom Cholmondeley tua un prétendu braconnier, Samson ole Sisina, qui le menaçait : mais ce braconnier était en fait un agent du service de protection de la nature. Cholmondeley invoqua la légitime défense et l’Attorney général classa l’affaire avec un verdict de nolle prosequi (il n’y a pas lieu de poursuivre).

Ce verdict suscita la colère de la population noire, scandalisée par ce qu’elle voyait comme une décision de faveur.

Un an après, en mai 2006, Tom Cholmondeley tua de nouveau un braconnier, Robert Njoya Mbugua, dans des conditions controversées. Cholmondeley invoqua avoir été attaqué par les chiens du braconnier et avoir mortellement blessé ce dernier en tirant sur les chiens. Au Kenya, chez les Blancs, on murmura : "Once is forgivable, twice is inexcusable." (une fois est pardonnable, deux fois est inexcusable).

Après avoir passé trois ans en détention préventive dans une prison où il était le seul Blanc, dans des conditions extrêmement pénibles, mais où il s’ingénia à venir en aide à ses co-détenus, Tom Cholmondeley fut reconnu coupable d’homicide et non d’assassinat et condamné à 8 mois de prison (compte-tenu des trois années d’emprisonnement préventif) puis libéré après 5 mois, en octobre 2009.

Pendant le procès, et même dans la salle d'audience revêtue de panneaux de bois  (probablement la même où eurent lieu d'autres procès célèbres dont celui de Sir Jock Delves Broughton en 1941, cf notre troisième partie), des manifestants africains réclamaient une punition exemplaire pour Tom Cholmondeley et brandissaient des pancartes.

 

 

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Tom Cholmondeley en mai 2009, lors du jugement dans l'affaire du meurtre de Robert Njoya Mbugua.

Daily Mail on line. La photo illustre un article de 2017 consacré à un autre procès au Kenya mettant en cause un Blanc, un homme d'affaires anglais était accusé d'avoir tué sa maîtresse kenyane.

https://www.dailymail.co.uk/news/article-5141349/British-man-accused-murdering-Kenyan-mistress-freed.html

 

 

 

 

 

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 La salle d'audience de la Haute Cour de Nairobi pendant les auditions du procès de Tom Cholmondeley, 2008.

Au 2ème rang, la mère et le père de Tom Cholmondeley, Lady et Lord Delamere (première et troisième à partir de la gauche) et probablement  sa compagne (dernière à droite).

Site du jornal The Daily Nation, Kenya.

https://www.nation.co.ke/news/1056-676028-jknoi1z/index.html

 

 

 

Pendant sa détention, il eut toutes les semaines la visite de sa fiancée (il était divorcé depuis quelques années). A sa sortie de prison il déclara à la presse qu’il était une cible idéale, un homme blanc, riche et titré, dans un pays noir, présenté comme un homme qui "tuait des Noirs pour le sport" ("shooting black men for sport").

Cholmondeley mourut en août 2016 d’un arrêt cardiaque dans un hôpital de Nairobi où il avait été admis pour chirurgie de la hanche. Toute la communauté blanche fut touchée par sa disparition, mais il y eut aussi des messages de sympathie venant d'Africains ou d'Indiens.

Lors de ses obsèques, un ancien co-détenu vint dire que Tom Cholmondeley l’avait aidé à avoir son diplôme de droit.

 

Dans le journal kenyan The Star, un journaliste écrivit que pour beaucoup, Cholmondeley était le prototype du grand propriétaire blanc hautain, « But those who interacted with him closely say Tom Cholmondeley was a gentleman with a very kind heart and always wore a broad smile on his face » (mais pour ceux qui l'avaient fréquenté de près, Tom Cholmondeley était un gentleman au grand cœur avec toujours un large sourire).

 

Tom Cholmondeley laisse deux enfants, dont l‘aîné, Hugh, né en 1998, devrait hériter du titre de baron Delamere à la mort de son grand-père.

A l’occasion des malheurs de la famille Delamere, la presse, tant kenyane que britannique (au moins les journaux populaires) ne manqua pas de parler de la « White Mischief malediction », ou de la « Happy Valley malediction », sans se soucier que les Delamere n’avaient jamais fait partie de la coterie de la Happy Valley, même en tenant compte du mariage du 4ème baron Delamere avec Diana Caldwell, veuve de Sir Jock Delves Broughton (voir quatrième partie) : les actuels représentants de la famille descendent du premier mariage du 4ème baron et non de son troisième mariage en 1955 avec Diana Caldwell, qui n’eut pas de postérité.

 

 

 

L'AFFAIRE ALEXANDER  MONSON

 

 

 

En mai 2012, Alexander Monson, âgé de 28 ans, fils du 12ème baron Monson of Burton, fut arrêté avec un ami à la sortie d’une boîte de nuit sur la plage de Diani, près de Monbasa. Son ami fut relâché mais la police prétendit avoir trouvé du cannabis dans les poches d’Alexander Monson.

Celui-ci fut mis en cellule. Lorsqu’un ami de la famille vint le voir quelques heures après, il le trouva sur le sol de la cellule presqu’inconscient. Alexander  fut transporté à l’hôpital et mourut le jour même, toujours inconscient et menotté au lit, avec sa mère à ses côtés.

La police prétendit qu’il avait fait une overdose et s’était blessé en tombant.

La famille pensait qu’Alexander avait été battu par les policiers et que la cause de la mort était une blessure reçue lors du passage à tabac.

Alexander Monson vivait au Kenya depuis 2008 avec sa mère, divorcée ; celle-ci a été élevée au Kenya.

Le père, Lord Monson, qui vit en Angleterre, commença une campagne d’opinion pour mettre en cause la police kenyane, dont la corruption est connue. Il écrivit notamment à Boris Johnson, à ce moment ministre des affaires étrangères.

L’enquête établit que la cause du décès avait été un coup porté par un objet contondant, tandis qu’aucune trace de prise de stupéfiants ne pouvait être établie.

Il s'avéra que la police avait essayé de dissimuler les faits et avait voulu faire pression sur les témoins.

Après des délais assez longs, quatre policiers kenyans furent accusés de meurtre et leur procès s‘est ouvert en janvier 2019.

Les défenseurs des droits de l’homme au Kenya se sont réjouis de ce procès et de la médiatisation de l'affaire, malgré les délais pour arriver au procès. C'est la preuve que la police a cessé, au moins dans ce cas, d'être intouchable.

Un organisme indépendant de surveillance des activités de la police a enegistré depuis sa création en 2011, des milliers de plaintes pour brutalités et exactions de la police, qui n’aboutissent encore que rarement à la mise en cause de policiers devant la justice.

 

 Tristement, en 2017, Lord Monson a perdu son autre fils, qui se suicida probablement en raison d'une psychose liée à sa dépendance  à une forme dangereuse de cannabis.

 

 

 

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 Alexander Monson et son père, Lord Monson of Burton, en route pour les courses d'Ascot en 2011, photo illustrant un article du Telegraph, juin 2012.

https://www.telegraph.co.uk/news/uknews/crime/9316192/Lord-Monson-my-son-considered-politics-before-he-died.html

 

 

 

 

L'AFFAIRE JACK MARRIAN

 

 

 

 

Agé de 33 ans aujourd'hui, Jack Alexander Wolf Marrian est venu à l'âge de 5 ans au Kenya avec sa famille. Sa mère est la  fille de Hugh John Vaughan Campbell, 6ème comte de Cawdor en Ecosse, décédé en 1993 (le titre de comte ou thane, selon l'ancien mot écossais, de Cawdor est évoqué dans le Macbeth de Shakespeare) et Jack est donc le neveu de l'actuel comte de Cawdor, son père est un artiste peintre,  David  Marrian.

Jack Marrian a fait une partie de sa scolarité au Kenya, où l'un de ses camarades de classe a été le futur champion cycliste Chris Froome. Il parle swahili. Il a poursuivi ses études en Angleterre, au Marlborough College, où l'une de ses camarades était Kate Middleton, avant de revenir travailler au Kenya comme directeur de l'entreprise d'importation sucrière Mshale Commodities, filiale du groupe commercial ED & F MAN.

Pour Jack Marrian, le cauchemar a commencé en juillet  2016, quand il fut arrêté de nuit par la police après la découverte  sur le port de Mombasa de 100 kgs de cocaïne dans des sachets, pour une valeur de 5,2 millions d'euros, dissimulés dans une cargaison de sucre brésilien destinée à l'entreprise de M. Marrian.

La police et le directeur des narcotiques du Kenya refusèrent de croire qu'il était de bonne foi. Quelques heures après son arrestation, Jack Marrian fut jeté en cellule et fit connaissance avec les conditions de détention catastrophiques du Kenya : entassé avec 60 personnes, pour la plupart assassins ou violeurs, dans une cellule sans fenêtre, sans espace pour s'allonger, avec une nourriture infecte, l'odeur des corps et les mouches.

 

L'accusation voulait que Jack Marrian reste en prison pendant l'instruction de son procès - autant dire subir des conditions d'existence éprouvantes sans limitation  de durée -   mais il obtint après deux semaines  d'être mis en liberté sous une caution record de 536 000 livres (réunie grâce à ses employeurs et à sa famille)  et l'obligation de rester au Kenya à la disposition de la justice, avec contrôle hebdomadaire du bureau des narcotiques.

L'instruction de son procès s'est poursuivie pendant plus de deux ans, les procureurs maintenant leur accusation malgré l'absence de preuves et l'avis contraire du directeur des poursuites.

Avec Jack Marrian, était poursuivi Roy Mwanthi, un agent de dédouanement kenyan du port de Mombasa. 

La Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis avait informé les autorités kenyanes qu’aucun des deux hommes ne pouvait être impliqué dans le trafic, qui faisait l'objet d'une surveillance des autorités américaines : celles-ci avaient appris que la cargaison de drogue aurait dû être récupérée par les trafiquants dans le port de Valence en Espagne, mais les trafiquants, se sachant surveillés, la laissèrent aller jusqu'à Mombasa où ils comptaient la récupérer. L'existence de la note de la DEA fut d'abord niée par les enquêteurs kenyans. Des campagnes de presse et les interventions des services américain et anglais de lutte contre le narco-trafic finirent par faire céder l'accusation, qui ne voulait pas admettre qu'elle s'était trompée.

Le 14 mars 2019,  la Haute cour de Nairobi, suivant les conclusions du directeur des poursuites, acquittait Jack Marrian et son co-accusé. Pour la circonstance, le juge avait déjà autorisé Jack Marrian à s'absenter du Kenya pour des vacances à Morzine.

Jack Marrian a déclaré que le Kenya continuait à être son pays, même si son expérience de la justice kenyane a été douloureuse.

Son cas  illustrait lui aussi la difficulté d'être un Blanc, issu d'un milieu favorisé, au Kenya, dès que les circonstances mettent sa position en danger. Mais on peut se demander si l'issue n'aurait pas été pire pour un citoyen kenyan ordinaire, sans appui et sans famille capable de lui venir en aide.

La mère de Jack Marrian,  Lady Emma Clare Campbell Marrian, avait déjà été éprouvée lorsqu'en 1998, son compagnon du moment, Giles Thornton,  avait été tué en sa présence par des voleurs à Mombasa.

 

 

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Jack Marrian, visiblement angoissé, comparaît devant le tribunal à Nairobi, octobre 2016.

Time Magazine

 http://time.com/4520782/kenya-cocaine-trial-british-aristocrat-jack-marrian-drug-trafficking/

 

 

 

 

 

 SUR LA ROUTE DE NAIROBI, BIS : L'AFFAIRE  TONIO TRZEBINSKI

 

 

 

 

Tonio Trzebinski fut retrouvé mort dans la soirée du 13 octobre 2001, étendu à 10 mètres de son véhicule, à  Karen, dans la banlieue élégante de Nairobi, tué d’une balle dans la poitrine.

 

Il avait quitté un peu plus tôt sa maison de Langata, autre banlieue résidentielle de Nairobi, après avoir couché ses enfants, pour se rendre chez sa maîtresse, à 3 miles de là (environ 5 kms).

Antoni Rowland Trzebinski , dit Tonio,  âgé de 41 ans, était un artiste peintre doué. Il était né au Kenya, où sa famille s’était fixée. Son père, Sbish Trzebinski, était un architecte renommé, d’origine polonaise et de nationalité britannique, qu’il avait transmise à ses deux enfants. Tonio avait passé sa jeunesse dans une grande maison de Mombasa donnant sur l’Océan indien, aux murs couverts de bougainvillées, avec deux piscines.

Doué pour l'art autant qu'il était athlétique et sportif, il fut envoyé en Angleterre à partir de 13 ans, où il fit des études d’art (Chelsea School of Arts et Slade School of Fine Art). Il débuta sa carrière de peintre en Angleterre mais rentra au Kenya en 1988 à 28 ans. Il vivait intensément, dans un milieu de  jeunes gens aisés amateurs de plaisirs.

En 1990 il rencontra une jeune femme mariée, Anna. Celle-ci était venue à l'age de 5 ans au Kenya avec sa mère, Dodo, une Allemande. Au Kenya, Dodo avait épousé Michael Cunningham-Reid, beau-fils de Lord Delamere et neveu de Lord Mountbatten, cousin de la reine Elizabeth.

Tonio et Anna tombèrent amoureux. Anna divorça et ils se marièrent en 1991; ils eurent un garçon et une fille.

 La célébrité de Tonio comme peintre grandissait. A côté de son activité aristique,  ses passions étaient la pêche au gros et le surf, mais aussi les fêtes où l'alcool et la cocaïne étaient consommés en quantité.

Quant à Anna, elle était dessinatrice de mode et ses modèles avaient du succès dans la jet-set, en Europe et aux Etats-Unis.

 

 

 

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 Une euvre de Tonio Trzebinski, sans titre. Huile sur toile.

Bivins Gallery, Dallas, Texas, USA.

 http://www.bivinsgallery.com/artists/tonio-trzebinski

 

 

 

 

 

 

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 Tonio et AnnaTrzebinski, décembre 1992.

Site Brits in Kenya

https://www.britsinkenya.com/2016/02/25/tonio-trzebinski-inquest-opens-into-white-mischief-copycat-murder-in-kenya/

 

 

Tonio était-il un coureur de femmes qui les "jetait", après s'être lassé, pour passer à une autre ? Certains l'ont affirmé, d'autres nié. Après son mariage, il avait eu une  liaison avec Seba Douglas-Hamilton, arrière petite-fille du duc de Hamilton, une conservatrice de réserve naturelle et présentatrice d'émission télé. Mais il mit fin à cette liaison et son mariage avec Anna sembla prendre une nouvelle vigueur.

Toutefois, en 2001, Tonio fit la connaissance d'une Danoise, Natasha Illum Berg, surnommée parfois The Ice Queen (la reine des Glaces), une chasseuse professionnelle et organisatrice de safaris. Etaient-ils amants, même si Natasha avait un compagnon à l'époque ?

En tous cas, la jalousie d'Anna devint complète :  lors d'une violente dispute avc son mari, Anna lacéra un de ses tableaux et Tonio la frappa. C'était vingt jours avant la mort de Tonio.

Anna décida de quitter son mari, envisageant, comme lui, de divorcer. Elle partit pour une clinique en Arizona afin de soigner son état nerveux.

Resté seul, Tonio pouvait donc continuer son histoire d'amour avec Natasha. Le 16 octobre, il partit comme souvent, la rejoindre dans sa villa de Karen, au volant de son Alfa Roméo blanche. Le garde de Natasha entendit la voiture prendre la piste menant à la villa, à une centaine de mètres de la route principale (Bogani Road) puis faire demi-tour, puis il entendit un coup de feu. Tonio fut retouvé mort  près de sa voiture.

Anna revint précipitamment des USA à la nouvelle de sa mort et les amis de Tonio organisèrent une cérémonie funèbre, où le corps de Tonio fut brûlé avec ses objets les plus précieux (son tableau préféré, son casque de moto et sa planche de surf). Non conviée à la cérémonie, Natasha survola le bûcher en avion.

Evidemment le crime fit grand bruit dans la société blanche et la police explora diverses pistes.

Il était difficile de ne pas penser à l'assassinat de Lord Erroll soixante ans plus tôt, survenu à un peu plus d'un mile (1 mile = 1, 6 km) de l'endroit où Tonio Trzebinski avait été trouvé mort.

Or, par coïncidence, la mère de Tonio, l'écrivain Errol Trzebinski*, avait publié en 2000 un livre The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder (la vie et la mort de Lord Erroll, la vérité derrière le meurtre de la Vallée heureuse). Même le prénom de la mère de Tonio, Errol (avec un seul l) accentuait la similitude des deux événements. 

 

                                                                                                   * Egalement auteur du livre Silence Will Speak, consacré à la relation entre Karen Blixen et Denys Finch Hatton, qui servit pour le film Out of Africa, et d'un  livre sur l'aviatrice Beryl Markham.   

      

 Errol Trzebinski dans son livre sur l'assassinat de Lord Erroll, concluait qu'il avait été tué par les services secrets britanniques. Evidemment il n'y avait aucune sorte de lien entre cette hypothèse et l'assassinat de son fils, mais elle eut l'impression tragique d'avoir causé indirectement la mort de son fils en remuant le passé.

Anna, compte-tenu de la situation conflictuelle dans le couple, était la première suspecte, mais lors de l'assassinat, elle était en Arizona.

La police avait une explication du crime : c'était une banale tentative de vol de voiture (carjacking) qui avait mal tourné. Certes, la voiture n'avait pas été volée, ni aucun des effets pesonnels de Tonio (sa montre ou un peu d'argent - en revanche son téléphone portable avait disparu et en 2001 au Kenya, les téléphones portables devaient encore être rares). On pouvait penser que le ou les voleurs avaient été dérangés et avaient quitté les lieux sans attendre, puisqu'on avait certainement  entendu le coup de feu.

 Après tout, cette hypothèse était vraisemblable dans une ville où la criminalité est importante (sans doute encore plus aujourd'hui qu'en 2001) : Nairobi est surnommée Nairobbery (de robbery, vol). La police arrêta plusieurs suspects (dont des mécaniciens d'un garage qui avaient trouvé le téléphone de Tonio), puis les relâcha.

On évoqua la possibilité que Tonio ait été tué dans une affaire de drogue. Depuis quelque temps il semblait  inquiet, pour lui et ses enfants. Mais il n'était pas dealer mais consommateur et il avait largement de quoi se payer ce qu'il consommait : il ne pouvait pas avoir été tué parce qu'il était en dette avec des dealers.

Errol Trzebinski affirma d'emblée que son fils avait été tué par un tueur à gages et posa la question : qui pouvait avoir intérêt à tuer son fils ? Or selon elle, Tonio se méfiait de sa femme et de sa belle-mère.

Tonio avait dit une fois (il semble que ce soit à Natasha Illum Berg) que sa belle-mère, Dodo Cunningham-Reid, était la femme la plus dangereuse de tout le Kenya. Mais est-ce que cela avait un sens sinistre ou était-ce seulement un jugement à l'emporte-pièce ? 

L'idée que sa belle-mère avait pu commanditer le meurtre de Tonio se répandit et suscita l'ironie de Dodo Cunningham-Reid : elle-même vivait avec son mari Michael et son amoureux, un Italien propriétaire de casinos, Ludovico Gnecchi Ruscone, dans une sorte de ménage à trois. Comment aurait-elle pu s'indigner des frasques de son beau-fils ? Mais la réponse valait ce qu'elle valait.

En 2005, Anna se remaria avec un guerrier tribal (et guide pour touristes) semi-nomade de l'ethnie Samburu, Loyaban Lemarti. La famille de la jeune femme - et la communauté blanche en général -  désapprouva ce mariage, redoutant l'incompatibilité entre les cultures des deux mariés, même si le beau-père d'Anna, Michael Cunningham-Reid (mort en 2014) qualifia son beau-fils de "very close friend of mine" - ami très proche. 

Comme d'habitude, il y eut par la suite des révélations plus ou moins convaincantes  : en 2012,  la gouvernante de Dodo Cunningham-Reid prétendit avoir entendu des conversations qui impliquaient un complot entre  Anna, Dodo et son ami italien, contre Tonio...

 Finalement l'obstination d'Errol Trzebinski aboutit à l'ouverture d'un procès en 2016: les divers protagonistes témoignèrent devant la cour, Anna, Natasha Illum Berg, Ludovico Ruscone, Errol Trzebinski. Parmi les assistants, les deux enfants de Tonio et Anna. Mais rien ne sortit de ce procès qui parait s'être enlisé.

Lors des audiences, Ludovico Ruscone essaya d'orienter les soupçons sur Natasha Illum Berg, dont déjà un amoureux avait été tué par arme à feu. Mais quel aurait pu être l'intérêt pour Natasha de tuer Tonio ?

L'ancien amoureux de Natasha tué par arme à feu était Giles Thornton, un conservateur de réserve naturelle, tué à Mombasa en 1998 alors qu'il séjournait chez des amis, par des voleurs qui s'étaient introduits dans la maison; le meurtre eut lieu devant sa petite amie du moment,  Lady Emma Marrian - la mère de Jack Marrian dont il a été question plus haut. Le monde de l'élite blanche du Kenya est petit et on ne s'étonne pas de voir les mêmes noms reparaître.

 

L'énigme de la mort de Tonio Trzebinski est donc toujours non résolue et pourrait bien le rester.

 

 

 

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 Natasha Illum Berg..

Site Brits in Kenya. Photo Facebook.

 https://www.britsinkenya.com/2016/04/07/tonio-trzebinski-described-mother-in-law-as-most-dangerous-woman-in-kenya-court-hears/

 

 

 

 

 

 

 MORT Á CHEVAL : TRISTAN VOORSPUY

 

 

 

 

En mars 2017, Tristan Voorspuy fut tué dans une embuscade par des guerriers tribaux alors qu'il parcourait à cheval  le domaine Sosian, dont il était-co-propriétaire, un ranch de 24 000 acres. M. Voorspuy voulait se rendre compte des dégradations faites par des occupants illégaux. Ceux-ci, des membres de tribus armés de machettes et de fusils AKA,  avaient envahi le domaine le mois précédent avec leur bétail : deux cottages avaient été brûlés et des animaux sauvages tués.

Le domaine Sosian est situé dans le comté de Laikipia, dans la Vallée du Rift, à proximité du Lac Nakuru (centre-ouest du Kenya).

Sa mort prenait place dans une campagne d'occupation des terres des grands propriétaires blancs commencée en 2016. La communauté des fermiers blancs redoutait que ces occupations soient le début d'une opération politique destinée à les exproprier.

M. Voorspuy, âgé de 61 ans, d'origine sud-africaine, mais élevé en Grande-Bretagne,  possédant la nationalité britannique et kenyane, avait servi quelques années dans l'armée britannique et la cavalerie de la maison royale. Il s'était établi ensuite au Kenya. Excellent cavalier, il avait créé une affaire renommée. d'organisation de safari à cheval (Offbeat safaris).

Il vivait à Deloraine, une des fermes coloniales les plus célèbres, construite vers 1925 par Lord Francis Scott *.

                                                                                                                 * Lord Francis Scott,  fils cadet du duc de Buccleuch et Queensberry, oncle de la princesse Alice, duchesse de Gloucester (épouse du 3ème fils du roi George V), avait joué, après la mort du 3ème Lord Delamere en 1931, à peu près le même rôle de chef de la communauté européenne au Kenya, jusqu'à son propre décès en 1952.

 

 

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Tristan Voorspuy (Photo: Alice Gipps).

Photo illustrant un article du journal britannique The SpectatorTristan Voorspuy died as he lived – boldly (Tristan Voorspuy est mort comme il a vécu - hardiment).

https://www.spectator.co.uk/2017/03/tristan-voorspuy-died-as-he-lived-boldly/

 

 

 

En 2017 également, une voisine de M. Voorspuy,  la propriétaire de réserve naturelle Kuki Gallmann, une riche italienne naturalisée kenyane, fut blessée par arme à feu lorsque des bergers et leur bétail ont envahi son ranch de 100 000 acres, Ol Ari Nyiro. De nombreux incidents survinrent à cette période et plusieurs travailleurs africains furent tués dans les confrontations avec les occupants illégaux.

Le gouvernement britannique demanda au gouvernement kenyan de prendre toutes les mesures pour rétablir l'ordre dans la région concernée.

Après l'assassinat de M Voorspuy, plusieurs suspects furent arrêtés, dont  un remuant député au parlement kenyan, Mathew Lempurkel, membre de l'Orange democratic movement, qui avait parlé de faire une "troisième guerre mondiale contre les Blancs". Ce député fut ensuite acquitté faute de preuve (mais ce député, non réélu, fait l'objet de 9 autres accusations).

Un an après, le calme parait être revenu dans le comté de Laikipia . Mais les touristes sont-ils revenus ?

 

 

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 Deloraine House, la maison construite par Lord Francis Scott, devenue depuis une résidence hôtelière gérée par la famille  Voorspuy depuis 1993. Parmi les célébrités qui ont séjouné à Deloraine House, on cite la reine-mère Elizabeth (veuve du roi George VI) et la duchesse d'York (ex-épouse du prince Andrew, fis de la reine Elizabeth II).

 http://www.offbeatsafaris.com/deloraine

 

 

 

Les histoires que nous avons rapportées (sauf l'affaire concernant Tonio Trzebinski, qui peut avoir été victime d'un meurtre passionnel ou d'une vengeance privée), tendraient à montrer que les Blancs du Kenya sont fréquemment exposés à des situations dangereuses. Tom Delamere et Tristan Voorspuy, dans des contextes différents, étaient des propriétaires blancs dont les droits étaient contestés par une partie de la population africaine. Dans le cas de Tom Delamere, la situation de tension existant a sans doute amené par deux fois le propriétaire blanc à faire feu sur des Noirs qui ont paru le menacer. Dans le cas de Tristan Voorspuy, la confrontation directe avec des squatters africains a  causé sa mort.

Les affaires Monson et Marrian, qui elles se sont déroulées dans un contexte urbain,  montrent que les institutions kenyanes, police ou justice, peuvent faire preuve de violence ou d'acharnement envers les Blancs, lorsque ceux-ci ont commis un délit ou sont accusés d'en avoir commis. Il existe sans doute envers les anciens colonisateurs (ou les descendants de ces colonisateurs, plus exactement),  une forme de ressentiment qui ne demande qu'à s' exprimer, même si presque 60 ans ont passé depuis l'indépendance.

Mais il  ne faut sans doute pas exagérer l'insécurité à laquelle les Blancs sont exposés au Kenya, ou penser qu'ils seraient plus exposés aux violences que d'autres communautés. Seulement ces violences sont probablement plus médiatisées, surtout si les victimes appartiennent à des milieux privilégiés et ont des accointances aristocratiques.

 Dans le message suivant (et dernier de cette série) nous regarderons  ce qu'on peut appeler l'héritage britannique au Kenya.

 

 

 

Sources consultées :

 

Journaux britanniques et kenyans (sites);

Article de fond sur les différentes affaires et plus généralement les aristocrates britanniques résidant au Kenya :

The Tatler, article de Sophia Money-Coutts,  25 janvier 2017, Why do aristocrats love Kenya? https://www.tatler.com/gallery/why-aristocrats-love-kenya-jack-marrian-case

 

Sur les aristocrates et la famille Delamere :

The Guardian, article de Chris McGreal, 26 octobre 2006, A lost World https://www.theguardian.com/world/2006/oct/26/kenya.chrismcgreal

The East African, article de Rupi Mangat, 22 septembre 2018, The Delameres open up their home and hearts https://www.theeastafrican.co.ke/magazine/The-Delameres-open-up-their-home-and-hearts/434746-4771532-fi6bij/index.html

 

 Sur l'affaire Trzebinski en particulier :

The Telegraph, article de  Peter Stanford, 10 avril 2016, Inside the elite white community in Kenya - where Antonio Trzebinski was murderedhttps://www.telegraph.co.uk/men/thinking-man/inside-the-elite-white-community-in-kenya---where-antonio-trzebi/

 

Le site Brits in Kenya (destiné, comme l'indique son nom, aux Britanniques résidant au Kenya) comporte divers articles de Andrew Watt sur l'affaire Trzebinski, notamment concernant le procès de 2016 :

 https://www.britsinkenya.com/tag/tonio-trzebinski/

 

 

 

13 mars 2019

LA MORT DE LORD ERROLL, SUITE, DES BLANCS AU KENYA QUATRIEME PARTIE

 

 

LA MORT DE LORD ERROLL, SUITE

 

DES BLANCS AU KENYA

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

Nous pousuivons la présentation des différentes hypothèses sur l'assassinat de Lord Hay of Erroll  commencée dans le précédent message.

 

 

 

 

LE MARI

 

 

 

Finalement, il reste l'hypothèse que l'assassin soit le mari, Sir Jock Delves Broughton, malgré son acquittement par le tribunal de Nairobi.

Sir Jock a d'ailleurs lui-même prétendu avoir tué Erroll, à plusieurs reprises, mais de façon complètement contradictoire.

 

Alors qu'il était dans la prison de Nairobi attendant son procès,  Sir Jock avait affirmé à un médecin qu'il s’était rendu au carrefour en voiture et avait tiré sur Erroll 5 coups de feu (le médecin a jugé inutile sans doute de parler de cet "aveu" à la justice).

De retour en Angleterre, à la fin de 1942, Delves Broughton avait avoué à un ami entraîneur de chevaux de courses qu'il  avait planifié l’assassinat d’Erroll avec un ami - cet ami  dont il ne dit pas le nom, avait engagé un Africain pour faire le coup. Mais ensuite Delves Broughton avait regretté et ordonné de stopper l’opération – trop tard car l’Africain s’était caché dans la voiture d’Erroll et l'avait exécuté.

 

 Sir Jock avait conservé une amie de coeur en Angleterre, Mrs Marie Woodhouse.

En discutant avec celle-ci, il déclara (c'était quelques jours avant son suicide) : Je l’ai fait, Marie.

Et comme celle-ci disait : non, ce n’est pas possible, il répondit : Si je l’ai fait, je n’ai jamais couru aussi vite (ils rirent tous deux à cette évocation). J’ai rendu service à tout le monde.

Son amie pensa qu’il se vantait.

 

Sir Jock avait prévu d'aller à Liverpool voir un spectacle avec son amie Marie. Mais au dernier moment, celle-ci ne put venir car son enfant était malade. Sir Jock alla seul à Liverpool et dans son hôtel, il se fit 14 injections de morphine. Trouvé agonisant par le personnel, il mourut à l'hôpital peu après (5 décembre 1942). Si son amie avait été présente, il ne se serait sans doute pas suicidé.

Il semble que ce qu'il redoutait le plus était la solitude.

 

Lorsqu'en 1969 le célèbre critique liitéraire et écrivain Cyril Connolly * et son assistant, le jeune journaliste James Fox, écrivirent leur article Christmas in Karen, ils n'en savaient pas plus. C'est dans cet article qu'ils font état des trois aveux de Jock Delves Broughton  dont on a parlé.

                                                                                                              * Cyril Connolly, mort en 1974, fut un critique littéraire très estimé. En tant que romancier, il n'a pas écrit le grand livre que beaucoup espéraient lui voir écrire. Son roman The Rock Pool (traduit en français sous le titre Marée base) se déroule sur la Côte d'Azur. Connolly a raconté comment  vers 1938, lors d'un séjour sur la Côte d'Azur, il avait rencontré June Carberry, dont il n'entendit plus parler avant de se plonger, longtemps après, dans les comptes-rendus de l'affaire Erroll.

 

 

Tout allait changer avec le témoignage de Juanita Carberry, que Conolly et Fox parvinrent à retrouver (dès 1971 ?).

Juanita Carberry, âgée de 15 ou 16 ans à l'époque du meurtre, était la fille de l'irascible John Carberry (du moins sa fille légitime), issue de son second mariage. June Carberry était sa belle-mère, troisième épouse de l'ancien Lord irlandais qui avait renoncé à ses titres (par haine de l'Angleterre, il paraît), et sympathisait avec le nazisme.

 

Juanita raconta que dans la journée qui avait suivi le meurtre, elle se trouvait chez Delves Broughton (on sait que sa belle-mère y logeait, mais pas Juanita ?) et qu'elle vit que celui-ci allumait un feu dans son jardin (on a parlé de ce feu); sur la pile des choses à brûler, il y avait une paire de chaussures de sport blanches presque neuves ce qui étonna Juanita, car généralement on donnait ses vieilles chaussures aux domestiques noirs (c'étaient les moeurs de l'époque). On se souvient des marques blanches (laissées par des chaussures ?) à l'arrière de la voiture d'Erroll.

 

Ce qui se passa le lendemain, Juanita ne le révéla à James Fox qu'en 1980 (Connolly était mort entretemps), lors d'une interview à Mombassa où elle résidait à l'époque.

Selon elle, Delves Broughton vint à Nyeri, chez les Carberry, où Diana était venue la veille avec June Carberry pour s'éloigner un peu de Nairobi. Delves Broughton ne trouva que Juanita à la maison. Elle lui fit visiter les écuries (tous deux aimaient les chevaux et sympathisaient, peut-être parce qu'ils étaient solitaires) *.

                                                                                                * Juanita fit remplir à Sir Jock son "livre de questions" (une mode de l'époque). A la question "que redoutez-vous le plus?",  il répondit : la solitude.

 

Delves Broughton dit à Juanita que la police le suivait, à cause du meurtre.

Mais vous ne l'avez pas fait ? dit Juanita.  Oh oui, je l'ai fait répondit Sir Jock Delves Broughton. Je me suis caché dans la voiture d'Erroll quand il a ramené Diana et je l'ai tué au carrefour.  J'ai jeté l'arme du crime dans les chutes du Thika (une rivière sur la route en allant à Nyeri), je ne pense pas que la police m'ait vu le faire (puisqu'il pensait être suivi).

 

Il est probable que Juanita ne garda pas ce secret pour elle. Diana fut d'une manière ou de l'autre mise au courant et s'emporta ensuite contre Delves Broughton pour avoir tué Erroll - ce qui ne l'empêcha pas d'aller  chercher le meilleur avocat disponible pour le faire innocenter quand il fut officiellement inculpé. Et  les parents Carberry furent aussi au courant, soit que Juanita leur ait parlé, soit que Delves Boughton ait aussi avoué l'histoire à son amie June. Les Carberry appréciaient Sir Jock et, comme la plupart des colons, ils n'appréciaient pas les autorités coloniales (surtout quand un Blanc risquait d'être pendu). Ils n'eurent donc à aucun moment l'idée de dénoncer Sir Jock à la justice et au contraire dissimulèrent les preuves.

 

Juanita ne fut pas appellée comme témoin au procès, le tribunal l'ayant jugée peu fiable.

 

Ce récit aurait pu rester un témoignage comme d'autres, sujet  à caution. Mais il fut corroborré en 2007.

Une historienne, Christine Nicholls, éditrice du Dictionnaire national de biographie de l'université d'Oxford et auteur de plusieurs livres sur le Kenya, reçut de la documentation rassemblée par la veuve d'un haut fonctionnaire du Kenya en vue d'un livre. Dans ces documents figuraient des enregistrements de 1987 d'un certain Dan Trench (celui-ci était peut-être le frère naturel de Juanita : son père Maxwell Trench travaillait pour les Carberry et les deux enfants étaient très proches).

 

Trench racontait, apparemment d'après ce que lui avaient dit les Carberry et non en tant que témoin direct, que Delves Broughton avait raconté aux Carberry qu'il avait tué Erroll et indiqué où il avait caché le revolver. June Carberry avait récupéré l'arme et elle ou son mari l'avait cachée dans un atelier de l'hôtel Eden Roc de Malindi, sur la côte, qui leur appartenait.* Plusieurs années après, un employé avait trouvé l'arme et l'avait ramenée aux Carberry. John Carberry avait alors pris sa voiture, couru jusqu'à la côte, avait loué un bateau et jeté l'arme dans l'Océan indien où personne ne pourrait la retrouver.

 

                                                                                                                                * Les Carberry passaient une semaine par an à l'Hôtel Eden Roc sur la Côte d'Azur. Rien d'étonnant à ce qu'ils aient donné le même nom à leur établissement, plus modeste sans doute, à Malindi.

 

Le témoignage de Dan Trench expliquait aussi comment Sir Jock avait pu rentrer chez lui après le meurtre :  il s'était mis d'accord avec un voisin, le Dr Philip Athan, un médecin spécialiste réfugié de Bulgarie, dont les affaires n'étaient pas florissantes. Moyennant une somme correcte, le Dr Athan vint le chercher en voiture au carrefour à l'heure convenue.

 

Apparemment, il n'est pas expliqué comment  Sir Jock réintégra sa chambre sans se faire remarquer, mais il semble que ses infirmités n'étaient pas si invalidantes que ça.

Dan Trench avait demandé que ses révélations ne soient pas rendues publiques avant sa mort, qui arriva quelques années après. Christine Nicholls en fit part à la presse.

Curieusement (mais beaucoup de choses sont curieuses dans cette affaire) en 2007 également, un journal britannique publia à peu près le même récit, avec des variantes, mais en attribuant l'origine à un autre personnage, cousin d'un ami des Carberry (ce qui n'est pas forcément contradictoire, plusieurs personnes ayant pu être mises au courant des faits).

 

.

 

 

FIN DE PARTIE

 

 

 

 

Les membres du groupe hédoniste de la Happy Valley n'avaient jamais été qu'un petit nombre d'une douzaine de personnes et vers 1940 ce groupe n'existait presque plus.

 

Au passage, il faut répéter que ni Sir Jock Delves Broughton ni Diana n'habitaient la Vallée heureuse et ne faisaient partie du groupe. A part Erroll, bien entendu, leurs relations parmi les résidents de la Vallée heureuse furent des personnages comme les Soames ou les Carberry, qui ne faisaient pas partie du groupe principal (inner group) mais étaient plutôt des riches fermiers assez rustiques malgré leur origine distinguée, peut-être caractériels comme John Carberry, amateurs d'alcool et de parties de jambes en l'air, mais sans l'aspect esthète des membres du premier cercle. Toute l'affaire du meurtre d'Erroll se déroula à Nairobi et non dans  la Vallée heureuse, à 150 kms de là.

 

En 1940, les beaux jours de la Vallée heureuse étaient déjà loin et le cercle intérieur  finit de se désagréger en peu de temps. On a vu qu'Alice de Janzé se suicida quelques mois après la mort de Lord Erroll.

 

Kiki Preston avait déjà dû quitter le Kenya à cette époque. Sa fin fut triste. Son fils fut tué pendant le débarquement de Normandie. En 1946, souffrant de troubles mentaux, dépressive et en mauvaise santé, séquelles probables de son addiction à la drogue, elle se suicida en se  jetant du 50ème étage de l'Hôtel Stanhope de New-York, où elle résidait.

 

Il restait Idina Sackville. Celle-ci recueillit quelques années dans sa maison de la Vallée heureuse, Clouds, Phyllis Filmer, l'ancienne maîtresse d'Erroll, que son mari ne voulait plus voir. 

Ses deux fils de son premier mariage (avec Euan Wallace), avec qui elle eut des relations lointaines,  furent tués à la guerre, qui n'épargnait pas les familles aristocratiques et elle eut sans doute encore moins de relations avecc Diana, la fille issue de son mariage avec Erroll, élevée en Angleterre par sa famille et comtesse d'Erroll par droit héréditaire.

 

Elle divorça de son mari du moment, l'aviateur Soltau, en 1946. Elle quitta définitivement Clouds pour se fixer sur la côte, à Mombassa et passa ses dernières années avec un compagnon, un marin présenté comme bissexuel. Est-ce à cette époque, ou avant, qu'on lui refusa un jour l'entrée de l'Hôtel Torr de Nairobi, en raison de sa mauvaise réputation ?

 

En 1955 elle mourut à Mombassa d'un cancer. Au moment de sa mort, le Kenya était en proie à l'insurrection des Mau-Mau, qui était active notamment dans les monts voisinant la Vallée heureuse. Elle est enterrée à Mombassa.

 

 

 

 

 

ET LA GAGNANTE EST ....

 

 

 

 

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Un livre de 1997 de Leda Farrant sur l'affaire, qui conclut à la culpabilité de Diana, devenue Lady Delamere.La couverure reproduit un portrait de Lady Delamere dans toute sa gloire.

Photo Amazon

 

 

 

 On se souvient que Diana Delves Broughton resta au Kenya après le départ de son mari pour l'Angleterre, malgré l'animosité contre elle de la société coloniale (laquelle ne se réduisait pas au petit cercle de la Vallée heureuse et, malgré des allures un peu plus relâchées qu'en métropole, était dans son ensemble  très conformiste).

Elle épousa en 1943 un homme aux idées assez large pour l'épouser, l 'un des plus riches  propriétaires du Kenya,  Gilbert Colville * (fils d'un chevalier,  mais apparemment sans titre héréditaire). Colville était toujours resté en marge du groupe de la Vallée heureuse (la plus grande partie de ses terres s'étendaient ailleurs, dans la Rift Valley). Il s'intéressait par dessus tout à la culture des Masaï, et passait le plus clair de son temps dans la nature, en compagnie des Masaï.

 

                                                    *  Selon le Peerage, il s'appelait Gilbert de Préville Colvile (avec un seul l,  mais l'orthographe avec 2 l est attestée par la Kenya Gazette, journal officiel de la colonie (nomination de Gilbert Colville comme officier forestier en 1928). Son père était le major-général Sir Henry Edward Colvile, qui avait servi en Afrique, et sa mère était française, née de Préville.

 

Colville, décrit comme une sorte d'ermite, acheta pour Diana le Djinn Palace de Lord Erroll (que Delves Broughton s'était contenté de louer) et pour plaire à sa femme, engagea un excellent cuisinier, qui était sous-employé.

Lors de la révolte des Mau-Mau, il semble que de nombreux rebelles vivaient sur les terres de Colville, quasiment protégés par lui. Lorsque certains furent arrêtés, il paya  un avocat pour les défendre. De toutes façons, les Masaï, avec qui il avait noué des liens forts et dont il parlait la langue, ne s'associèrent pas à la révolte.

 

En 1955, Diana étonna encore le monde. Elle divorça sans problème d'avec Colville, plutôt facile à vivre,  et se remaria la même année, à 42 ans, avec le descendant des Delamere, Tom, 4ème baron, pour qui c'était le troisième mariage (il venait de divorcer en 1955 de sa seconde épouse, fille de Lord Mount Temple,  le politicien, mort en 1939,  qui avait été un moment président de l'association d'amitié avec l'Allemagne nazie).*

                                                                                              * Tom (Thomas) Cholmondeley, plus tard 4ème baron Delamere, s'était marié en 1924 avec la petite-file du duc de Buccleuch, dont il divorça en 1944 pour se remarier immédiatement avec la fille de Lord Mount Temple. Les descendants actuels de la famille sont issus du premier mariage.

 

Le 3ème baron, Lord Hugh Delamere, on s'en souvient, avait terminé sa vie presque ruiné.

 

Le 4ème baron,Thomas (Tom) avait fait ses études et une partie de sa carrière en Angleterre. La rumeur voulait qu'il ait été dépucelé par Beryl Markham qui était une amie de la famille Delamere. En Angleterre il fonda une agence de publicité qui marcha bien et servit dans l'armée pendant la seconde guerre mondiale. Lorsqu'il revint au Kenya, après avoir vendu son agence, il put remettre de l'ordre dans les affaires laissées en mauvais état par son père et de nouveau, les Delamere furent au premier rang de la colonie.

Tom Delamere était l'une des personnalités majeures de la communauté blanche.

Vers 1960 ou 1961, c'est lui qui, missionné par les propriétaires blancs, alla trouver Jomo Kenyatta, le chef nationaliste  qui était encore en résidence surveillée dans un endroit écarté du nord-est du pays, après sa sortie de prison.

Au retour, il déclara à ses amis propriétaires : c'est un ours, un gros ours, mais je crois qu'il fera l'affaire (he will do the job - c'est-à-dire diriger le pays sans se brouilller avec les Blancs).

Tom Delamere fut l'un de ceux grâce à qui, pour les Blancs, l'indépendance se passa plutôt bien.

 

Diana acquit auprès de lui une stature nouvelle : les gens de la société disaient volontiers qu'au début, elle était "commune" (reproche habituel dans une petite communauté expatriée vis-à-vis des outsiders), mais qu'elle avait fini par devenir vraiment une Lady.

 

En 1966, le journaliste James Fox la vit pour la première fois et lui trouva quelque chose de royal : c'était lors d'un grand prix de course de chevaux à Nairobi, le cheval des Delamere avait gagné (les Delamere avaient aussi une écurie de course). Lady Delamere vint recevoir le prix, une grosse coupe d'argent, des mains du président Kenyatta. Le prix s'appelait Uhuru, mot swahili pour liberté. En recevant la coupe, Lady Diana et le président Kenyatta se sourirent comme des conspirateurs. Chacun à sa manière, ils  avaient traversé des épreuves et ils avaient gagné.

 

La vie privée des Delamere était un peu bizarre: ils formaient une sorte de ménage à trois  avec Lady Patricia Fairweather, qui était l'amie de Diana. Lady Fairweather vécut dans un bungalow construit pour elle sur la propriété des Delamere pendant 15 ans. Mais il n'y avait peut être rien de vraiment curieux dans ce trio. Lady Fairweather était alcoolique et les Delamere furent soulagés quand elle mourut

 

Lorsque Lord Delamere mourut en 1979, Humphrey Slade (qui avait été le président (blanc) de l'Assemblée nationale du Kenya indépendant, cf. première partie), lut l'éloge funèbre lors des obsèques à la cathédrale de Nairobi et remarqua combien Diana avait rendu heureux son mari.

A la fin de sa vie, Diana était présumée la femme la plus riche d'Afrique, on la surnommait "la reine blanche d'Afrique". Elle mourut en 1987. 

 

Lady Diana Delamere est enterrée sur les bords du lac Navaisha. Sa tombe est au milieu de deux autres tombes : l'une est celle de Gilbert Colville, son ex-mari*, et l'autre celle de son mari, Tom Delamere.

                                                                                                                         * Mort en 1966.

Lorsque Diana mourut, l'affaire Delves Broughton était revenue à la surface avec la publication en 1982 du livre de James Fox, White Mischief et cette même année 1987, la sortie du film du même nom.

 

Quelques années auparavant, le journal kenyan The Nation avait publié de façon irréfléchie un article qui laissait entendre que Diana était la meurtrière. Le directeur du journal avait été catastrophé.  Profitant d'une partie de bridge avec Lady Delamere au Muthaiga country club, il s'excusa de cet impair, imputable à un journaliste débutant.

Lady Delamere, sans doute pas mécontente d'entretenir le mystère, coupa court à ses regrets : Mais tout le monde sait que c'est moi qui l'ai fait (oh, everyone knows I did it !)

 

 

 

 

WHITE MISCHIEF

 

 

 

 

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 Un des premiers livres consacrés à l'affaire Erroll/Delves Boughton, The murder of Lord Erroll (1961) de Rupert Furneaux. La couverture montre les trois principaux protagonistes. Le critique littéraire et auteur de romans policiers Julian Symons avait aussi évoqué l'affaire dans son livre A reasonnable doubt (1960).

Photo Amazon.

 

 

 

 En 1969, le célèbre critique littéraire Cyril Connolly, avec l'aide du jeune journaliste James Fox, avait publié un premier article sur le mystère de l'assassinat de Lord Erroll, et poursuivi les recherches ensuite, aboutissant à la piste de Juanita Carberry.  Après la mort de Connolly, James Fox publia en 1982 le résultat des enquêtes menées en commun, sous le titre White mischief.

Ce titre intraduisible en français ("méchanceté blanche", "noirceur blanche" ?) fait écho à un roman d'Evelyn Waugh, Black Mischief (1932),  traduit en français sous le titre Diablerie (un titre un peu loin de l'original), qui évoque avec humour et une certaine méchanceté les tribulations d'un royaume africain imaginaire dirigé par un roi modernisateur qui finissent dans la guerre civile et la violence tribale. *

                                                                                                                 * Le livre Black Mischief valut à Waugh, écrivain catholique, d'être durement critiqué par les plus hautes autorités de  l'église catholique d'Angleterre qui estima que le livre était aux antipodes des valeurs catholiques.

 

Mais, hormis la cadre africain et le jeu de mots, il n'y a pas de relation entre le livre de Waugh et celui de Fox.

Le livre de Fox évoque est centré sur l'assassinat de Lord Erroll et n'évoque les frasques de la Vallée heureuse que comme un arrière-plan, faisant partie du passé de Lord Erroll. Fox conclut à la culpabilité de Delves Broughton d'après les éléments rapportés par Juanita Carberry.

 

En 1987, un film fut tiré sous le même titre, du livre de Fox *. Ce film anglo-américain de Michael Radford surfait sur la vague lancée par le film Out of Africa en 1986, avec Meryl Streep. Out of Africa, centré sur la personnalité généreuse de Karen Blixen, avait obtenu un succès mondial et plusieurs oscars.

 

                                                       * En France, le film White Mischief fut distribué sous le titre Sur la route de Nairobi. Le livre de Fox fut aussi traduit sous le même titre.

 

Le film fut produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et la BBC et distribué par Columbia Pictures.

Le film White Mischief , sans être un chef d'oeuvre du cinéma, est loin d'être un mauvais film et a des supporters enthousiastes. Mais il n'obtint pas le succès de Out of Africa. Au contraire de ce dernier film qui met en avant le romantisme et l'idéalisme de Karen Blixen, le film White Mischief, en accord avec son titre, présente des personnages cyniques et corrompus, au milieu d'Africains réduits au rôle de domestiques, témoins impassibles de la dépravation de leurs patrons. Le film laisse penser que la colonisation était une chose immorale, à l'image des moeurs des colons.

 

Le film adapte assez librement le livre de Fox et mélange anachroniquement deux époques. Il présente Diana Delves  Broughton, nouvellement arrivée au Kenya avec son mari,. invitée à la campagne par les membres du groupe des résidents de la Vallée heureuse.

Or à l'époque de l'arrivée des Delves Broughton au Kenya, la période de la vie dissolue de la Vallée heureuse était quasiment terminée, ses protagonistes dispersés  ou vieillissants et malades, sauf Erroll qui continuait une carrière solo de veuf séducteur classique. La relation entre les personnages  prit la forme du triangle habituel "mari-femme-amant" et n'eut presque rien à voir avec l'ambiance de la Vallée heureuse à sa grande période. L'affaire se déroula essentiellement à Nairobi, et aurait pu prendre place à Londres ou dans le Surrey,  tout aussi bien.

 

La distribution des personnages principaux du film fut la suivante :

Greta Scacchi : Lady Diana Delves Broughton

Charles Dance : Josslyn (Joss) Hay, comte d'Erroll

Joss Ackland : Sir Henry  "Jock"  Delves Broughton

Sarah Miles : Alice de Janzé

Geraldine Chaplin : Nina Soames

John Hurt : Gilbert Colvile

Trevor Howard : Jack Soames

Susan Fleetwood : Lady Gwladys Delamere

Catherine Neilson : Lady June Carberry

 

Le débutant Hugh Grant jouait le rôle (peu historique semble-t-il) d'un jeune membre de la famille Delamere, Hugh Cholmondeley. Mais à l'époque, l'héritier du titre était Thomas Cholmondeley (Tom), devenu 4ème baron à la mort de son père en 1931.

 

 

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 Le film White Mischief, de Michael Radford, 1987 (couverture de la version video).

 

 

 

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 Sir Delves Broughton et sa sa femme Diana (Joss Ackland et Greta Scacchi) dans le film White Mischief.

http://randomramblingsthoughtsandfiction.blogspot.com/2015/10/white-mischief-1987.html

 

 

 

En 1997, Leda Farrant publia à Nairobi (il semble que ce fut une publication posthume) son livre Diana, Lady Delamere, and the Lord Erroll murder, qui conclut à la culpabilité de Diana (il serait intéressant de savoir comment elle s'arrangeait pour écarter le témoignage de Juanita Carberry - il est vrai que celui-ci n'était pas encore étayé par les découvertes de 2007).

 

En 2000, Errol Trzebinski publiait The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, dans lequel elle donnait sa préférence à la piste "politique" (à noter que, de façon un peu publicitaire, le crime était qualfié de Happy valley murder dans le titre, alors que le crime, on l'a dit, avait en fait peu de relation avec la Vallée heureuse.

 

 La culpabilité d'Alice de Janzé a été mise en avant (de façon modérément convaincante) dans la biographie que lui consacre Paul Spicer :  The Temptress: The Scandalous Life of Alice De Janze and the Mysterious Death of Lord Erroll, 2010.

 

La biographie d'Idina Sackville  par Frances Osborne, The Bolter: Idina Sackville, 2008, comporte un sous-titre particulièrement extravagant donné par l'éditeur : The woman who scandalised 1920s Society and became White Mischief's infamous seductress (la femme qui scandalisa la société de 1920 et devint la fameuse (infamous - attention aux faux amis, infamous exprime l'idée de célébrité avec une nuance tapageuse, scandaleuse ou de mauvais aloi !) séductrice de White Mischief - faisant allusion à l'appartenance d'Idina à la coterie de la Vallée heureuse, évoquée dans le livre de James Fox, bien plus qu'à son rôle, complètement inexistant, au moment du meurtre d'Erroll - significativement, le personnage d'Idina n'apparait même pas dans le film White Mischief).

 

Dans son livre The Ghosts of Happy Valley: Searching for the Lost World of Africa's Infamous Aristocrats, 2014 (les fantômes de la Vallée heureuse, à la recherche du monde perdu des aristocrates scandaleux en Afrique), l'auteur Juliet Barnes s'attache particulièrement à l'héritage patrimonial et mémoriel des résidents de la Vallée heureuse (voir plus loin), mais évoque aussi le meurtre de Lord Erroll, qui est toujours un sujet de conversation chez les Kenyans (surtout dans la population blanche, on peut supposer). Elle rappelle la formule amusante d'un autre auteur :  Au Kenya, tout le monde sait qui l'a fait. Le problème, c'est que tout le monde donne un nom différent.

 

Pour Juliet Barnes la question est toujours ouverte et elle n'est pas convaincue par les révélations de Juanita Carberry, une adolescente perturbée qui voulait se faire remarquer et qui aurait continué à mentir. Mais les révélations ultérieures, l'enregistrement de 1987, le témoignage révélé en 2007 ? Juliet Barnes les mentionne, sans s'y arrêter particulièrement ...

 

 

 

 

 

 LES HÉRITIERS

 

 

 

Les protagonistes de l'affaire - et certains des protagonistes de la Vallée heureuse, ont laissé des héritiers.

Compte-tenu du background aristocratique de plusieurs personnages, ces héritiers occupent parfois encore des positions en vue.

Dans certains cas, le destin de ces héritiers fut aussi malheureux que celui de leurs parents ou grands-parents.

 

Idina Sackville eut  deux enfants de son premier mariage; ses deux  fils furent tués pendant la deuxième guerre mondiale. L'un des fils avait lui-même eu deux filles; l'une d'elle épousa le baron Howell, homme politique conservateur, et leur fille, Frances,  épousa George Osborne, un homme politique qui a été chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances) du gouvernement Cameron (2010-2016). Frances Osborne écrivit en 2008 la biographie de sa grand-mère Idina Sackville, sous le titre The Bolter (un bolter est un cheval qui désarçonne ses cavaliers).

 

La seule fille de Lord Erroll et d'Idina, Diana, élevée en Angleterre, était une jeune femme jolie à l'air un peu timide et triste si on juge par ses photos.  A défaut d'autre héritier masculin, elle hérita en 1941, à la mort de son père (elle avait 15 ans), du titre de comtesse d'Erroll et de la fonction héréditaire de Grand Constable d'Ecosse. Elle épousa en 1950 Sir Iain Moncreiffe of that Ilk*, Chef du Clan Moncreiffe, spécialiste de l'héraldique et des traditions écossaises, puis divorça et se remaria avec le major Carnegie. En 1963 elle fut admise, avec les autres femmes détentrices d'un titre par leur droit propre (et non par mariage) à la chambre des Lords. Elle mourut prématurément en 1978.

                                                                                           * Of That Ilk est une expression particulière à certains noms de famille d'Ecosse. Les différentes branches d'un clan, portant le même nom,  se distinguent en ajoutant à leur nom le lieu d'habitation traditionnel de la branche, par ex.Moncreiffe of Tulliebole,  Moncreiffe of Bandirran. Lorsque le lieu d'habitation est identique au nom de famille, au lieu de dire par exemple Moncreiffe of Moncreiffe, on ajoute au nom of that Ilk, équivalent en scot  de "of the same", du même (nom).  

 

Le titre de comte d'Erroll et Grand Constable d'Ecosse passa à l'aîné de ses enfants, Merlin, actuel et  24ème comte d'Erroll. Ce dernier est toujours membre (sans étiquette) de la chambre des Lords en vertu de la réforme de Tony Blair de 1999 restreignant le nombre des pairs héréditaires siégeant à la Chambre à 92 (ou 90 si on ne compte pas deux pairs nommés en raison de leurs fonctions), qui sont élus selon un système proportionnel (en simplifiant !) par les pairs qui ont été maintenus en 1999, parmi les candidats qui détiennent un titre héréditaire à partir de baron. Tous les autres membres de la chambre des Lords sont des pairs "à vie" (qui ont reçu des titre non transmissibles) ou les Lords "spirituels" (archevêques ou évêques de l'Eglise anglicane).

 

Lord Merlin of Erroll, qui a des faux airs de Donald Trump,  est intéressé par ce qui concerne les technologies de l'information et la cybersécurité; il est aussi à la tête du Clan Hay, qui a des ramifications dans tous les pays d'émigration écossaise, et investi dans la préservation des traditions écossaises. Sa femme possède des terres agricoles considérables dans le Bedfordshire.

Les personnes que cela intéresse peuvent regarder les photos du mariage en 2018 de sa fille Lady Laline Hay (née en 1987)avec le major Sudlow dans le magazine des gens du monde The Tatler : https://www.tatler.com/gallery/major-jeremy-sudlow-and-lady-laline-hay-wedding

 

 

 

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Merlin Hay, comte d'Errol (né en 1948), en 2014.

Capture d'écran You Tube.

 

 

 

Sir Jock Delves Broughton n'eut pas d'enfants avec Diana Caldwell. Mais il avait eu deux enfants avec sa première épouse Vera.

Sa fille Rosamund épousa Lord Lovat et eut six enfants (dont deux seulement sont toujours en vie - l'un fut tué par un buffle en Tanzanie en 1979).

Son fils Evelyn eut quatre enfants dont l'aînée était la styliste et rédactrice de mode Isabella Blow. Celle-ci, dépressive,  se suicida en 2007, à 49 ans, à un moment où les journaux parlaient des nouvelles révélations sur la mort de Lord Erroll; on ne manqua pas d'évoquer de nouveau le suicide de Sir Jock,  auquel semblait faire écho celui de sa petite-fille.  *

 

                                                                         * Elle était notamment l'amie de John Galliano qui fut bouleversé par sa mort. 

 

Diana Caldwell, devenue l'épouse de Lord Delamere, n'eut pas d'enfant avec lui (elle l'épousa à 42 ans).  Les Delamere, qui ne furent, à proprement parler, ni membres du groupe de la Vallée heureuse, ni mêlés à la mort de Lord Erroll, si on excepte le rôle de témoin (et candidat peu convaincant au rôle de coupable !) de Gwladys Delamere, sont toujours représentés au Kenya par la descendance du mariage de Tom avec sa première femme. On en dira quelques mots prochainement car le nom des Delamere est apparu de nouveau à la une des journaux kenyans ou britanniques ces dernières années.                       .

 

Enfin, mais s'agit-il d'une héritière, on peut dire quelques mots de Juanita Carberry.

Après son enfance dans la Vallée heureuse, qui l'avait été assez peu pour elle, elle devint stewardesse sur des navires de commerce, guide pour des safaris photos, puis s'investit dans la protection de la nature. Elle publia un livre Child of Happy Valley: A Memoir (L'enfant de la Vallée heureuse, souvenirs), 2001, qui revient forcément sur l'affaire Delves Broughton/Erroll. * 

                                                                            * Il est probable que Juanita Carberry n'avait plus de relations avec la famille des barons Carbery (avec un seul r), qui existe toujours. Lorsque son père avait abandonné son titre, vers 1920, c'est son frère cadet qui l'avait repris.

 

Quand elle mourut à Londres en 2013, à 88 ans, beaucoup de journaux de langue anglaise, au Kenya, en Grande-Bretagne, en Australie,  en Irlande, revinrent sur son existence. Le journal kenyan The Standard titra Sad end for Child of Happy Valley as Juanita Carberry dies (triste fin pour l'enfant de la Vallée heureuse avec la mort de Juanita Carberry), The Irish Times mentionna : She was unconventional, and it is thought that she has left her body, with its several tatoos, for exhibition by the controversial anatomist and showman Gunther von Hagens (elle était anti-conformiste et on pense qu'elle a fait don de son corps, qui avait plusieurs tatouages, pour qi'il soit exhibé par l'anatomiste controversé et homme de spectacle Gunther Von Hagens).

Pour James Fox, le témoignage de Juanita Carberry avait mis fin à l'énigme de la mort de Lord Erroll. Pour d'autres, elles était un enfant élevé dans un milieu névrosé (pas tant celui du petit groupe de la Vallée heureuse, que la famille dysfonctionnelle de John Carberry *), qui cherchait une occasion d'exister et on ne peut pas faire confiance aveuglément à ses révélations.

                                                                                                         *   Son père légal  John est mort  en 1970 et sa belle-mère June en 1980, tous deux à Johannesburg (Afrique du Sud), où ils s'étaient sans doute établis après l'indépendance du Kenya.

 

 

 

 

 L'ESPRIT DES LIEUX

 

 

 

Cela peut paraître surprenant, mais les lieux semblent avoir assez peu changé depuis l'époque de la Vallée heureuse, puis du meurtre d'Erroll.

 

 C'est le cas du Muthaiga country club, maintenant ouvert aux Kenyans (et étrangers) de toutes origines, qui semble avoir conservé beaucoup de l'atmosphère coloniale, quand Erroll y dansait avec ses conquêtes féminines et que les propriétaires blancs et les administrateurs coloniaux et officiers, formant des clans qui se mélangeaient peu, y jouaient au bridge ou sirotaient leur brandy, leur gin-soda  ou leur whisky.

 

 

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 Le Muthaiga country club

 https://www.retto.club/muthaiga-country-club-wedding.html

 

 

 

 

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 Le Muthaiga country club, vue du patio et de la piscine.

 https://www.retto.club/muthaiga-country-club-wedding.html

 

 

 

Les maisons des propriétaires blancs de la Happy valley, pour la plupart existent toujours, parfois en mauvais état. Certaines sont occupées par des familles kenyanes, d'autres ont été intégrées à des écoles ou sont des dépendances d'une paroisse.

Les propriétaires blancs de la Happy Valley formaient un grpupe plus considérable que le petit groupe qui existait autour d'Idina Sackville, d'Alice de Janzé, de Kiki Preston. Les maisons subsistantes sont donc assez nombreuses.

 

Depuis 2017, un trust (au sens d'association ou fondation sans but lucratif), The Happy Valley Heritage Trust (HVHT) se donne pour but de les préserver et de les restaurer.

Le trust est dirigé par Juliet Barnes, l'auteur de The Ghosts of the Happy Valley.

 

Selon le journal kenyan The Nation, dans un article du 24 octobre 2018, Revisiting the ghosts of Happy Valley (en revisitant les fantômes de la Vallée heureuse), le trust qui a 7 administrateurs dont 5 sont des Kenyans, insiste sur l'impact touristique de la préservation des demeures historiques : Kenya has some unique old buildings dating back to her colonial era, which have great potential, as yet untapped, to promote local and international tourism in parts of the country where few tourists currently venture.” (Le Kenya a des bâtiments exceptionnels datant de l'époque coloniale qui ont un grand potentiel, encore inexploité, pour promouvoir le tourisme local et international dans des régions encore peu fréquentées par les touristes).

 

Juliet Barnes note dans The Ghosts of the Happy Valley que beaucoup d'anciennes propriétés sont maintenant la possession de riches politiciens kenyans absentéistes, ayant de multiples intérêts financiers. Pendant que leurs épouses  sont en Europe à s'acheter des vêtements de stylistes et que leurs enfants sont élevés dans des écoles privées en Grande-Bretagne ou en Amérique, leurs employés agricoles gagnent à peine le salaire minimum, probablement moins en un mois que ce que leur patron paie pour une bouteille de champagne au Muthaiga country club...

  

La transformation de la Vallée heureuse - ou les espoirs de transformation - en zone touristique, est saluée par les commentaires optimistes de la presse kenyane : Happy Valley is even happier (la Vallée heureuse est encore plus heureuse) The Esat African, 13 juin 2014  : "Naivasha is rich in historical memorabilia and culture. Add to the combination, great retreats, hospitality, the floriculture economy and you will understand why it is on a roadmap to becoming the second destination in Kenya" ( Naivasha est riche en souvenirs historiques et culturels. ajoutez à cela de grandes résidences hôtelières, l'hospitalité, l'économie de la floriculture et vous comprendrez pourquoi c'est en train de devenir la seconde destination touristique du Kenya).  L'article mentione un circuit tourstique des sites liés à l'histoire de la Vallée heureuse... dont le point de départ est à Nairobi, le restaurant Lord Erroll (voir plus loin) !

 

On observera que pour certains, le lac Naivasha et Nyeri (capitale du comté où se trouve la Wanjohi valley) ne font pas à proprement partie de la Vallée heureuse (voir par exemple la carte au début du livre de Juliet BarnesThe Ghosts of the Happy Valley).

 

Mais c'est près du lac Naivasha que se trouve Oserian ("lieu de paix", en masaï), la propriété sur laquelle est bâtie The Djinn Palace, autrefois propriété de Lord Erroll, louée ensuite par Sir Jock Delves Broughton, puis achetée par Gilbert Colville.

 

Aujourd'hui la propriété appartient à la famille allemande Zwager qui y a fondé depuis 1969 sous le même nom Oserian une exploitation devenue la plus grande productrice de roses du Kenya,  qui alimente notamment la Grande-Bretagne mais aussi la France. L'entreprise emploie plus de 4000 personnes et s'implique dans l'amélioration des conditions de vie et des infrastructures locales. 

En 2019, Oserian a été nommé producteur de fleurs coupées de l'année par l'association internationale des horticulteurs lors de son congrés en Allemagne  https://www.farmerstrend.co.ke/oserian-named-worlds-best-grower-of-cut-flowers-at-the-prestigious-aiph-awards/

 

 

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Le Lake Naivasha country club.

Happy Valley is even happier.

https://www.theeastafrican.co.ke/magazine/Happy-Valley-Naivasha-is-even-happier--/434746-2346104-9bk6v7z/index.html

 

 

 

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Le Djinn Palace, sur la propriété Oserian.

Site Jane Fuller -Serendipity

 https://www.janefuller.co.uk/blog/serendipity

 

 

 

Mondui house fut construite près du lac Naivasha sur le modèle d'un relais de chasse autrichien (!) pour Jérôme et Kiki Preston. Pendant la deuxième guerre mondiale, le gouvernement britannique y logea le prince Paul et la princesse Olga de Yougoslavie, suspects de sympathie pour Hitler. Puis la propriété fut rachetée aux héritiers Preston par le chasseur baron Von Knapitsch, qui y accueillit l'écrivain James Fox lorsqu'il enquêtait pour son livre White Mischief. Elle passa ensuite au comte d'Enniskillen, puis récemment (2010) à Marguerite Zak, qui a créé une réserve naturelle. La maison est louée pour des séjours.

 

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 Mondui house, ancienne propriété des Preston.

https://eastafricanretreats.com/portfolio-item/mundui-house-lake-oloiden-naivasha/

 

 

La  maison de Jack Soames à Nanyuki existe toujours, c'est devenu un hôtel avec son bar, le Jack's bar  (il ne semble pas que l'hôtel avait été créé par Jack Soames ?).

C'est à proximité que s'entraîna au tir Sir Jock Delves Broughton.

Par contre on espère que les trous pratiqués dans les murs des chambres par le commander Jack Soames pour épier ses invités dans leur intimité ont été bouchés !

 

 

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Soames Hotel à Nanyuki.

Commentaire du site de l'hôtel : "Soames Hotel and Jack's Bar is a beautiful hotel and restaurant, located 7km from Nanyuki town on the Nanyuki Naro-Moru highway.   An out of town hotel, set within a 100 acre private property with sunrise views of Mount Kenya.

The facility is named after Jack Soames, a European settler who came to Kenya in 1920 and made this farm his home."

(Soames Hotel et Jack's Bar est un magnifique hôtel restaurant situé à 7 kms de Nanyuki sur l'autoroute Naro-Moru. Un hôtel à l'extérieur de la ville, sur un terrain de 100 acres avec vue du lever de soleil sur le Mont Kenya.  La résidence est nommée du nom de Jack Soames, un colon européen qui vint au Kenya en 1920 et fit de cette ferme sa maison).

On notera que les kms ont remplacé les miles (?), mais que les acres sont toujours l'unité de mesure des surfaces en vigueur.

 http://www.soameshotelkenya.com/

 

 

 

Autres acteurs ou témoins du drame, les Carberry.

Leur maison à Nyeri, Seremai (en masaï, lieu de mort, car une ancienne bataille s'y était déroulée) existe toujours, maintenant propriété d'un Kenyan qui a modifié le nom de la propriété (peut-être pour éviter une connotation pénible) en SereMwai, en utilisant son deuxième prénom Mwai.

 

 

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Seremai, maintenant SereMwai, l'ancienne maison des Carberry à Nyeri, où Juanita aurait reçu les confidences de Sir Jock Delves  Broughton.

Oloi Travel

http://oloithewildway.blogspot.com/2014/02/this-place-in-nyeri-seremwai.html

 

 

 

 L'Hôtel Eden Roc de Malindi où, selon divers récits, John Carberry aurait caché le revolver qui avait servi à tuer Lord Erroll, existe toujours. Il est maintenant appelé Sai Eden Roc Hotel, sans doute en raison des nouveaux propriétaires.

 

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 Le Sai Eden Roc Hotel à Malindi, sur la côte de l'Océan indien, ancien hôtel de John Carberry. 

 https://www.yamsafer.com/en/kenya/malindi/hotel/sai-eden-roc-hotel

 

 

Le bungalow des Delves Broughton à Karen existe toujours (plutôt qu'un simple bungalow, il semble s'agir d'une construction en pierre de style Tudor). Propriété d'un riche kenyan qui le loue, c'est aujourd'hui un bureau d'entreprise selon Juliet Barnes, mais aucune photo ne semble disponible.

 

 Enfin un nouveau site s'est ajouté à ceux que nous avons vus, qui n'existait pas lors des faits, et pour cause. C'est le restaurant chic Lord Erroll Gourmet Restaurant de Nairobi, dans le quartier de Runda. Le nom de Lord Erroll est devenu ainsi dans le Kenya actuel une sorte de synonyme de Casanova ou de Don Juan, évocateur d'un monde de luxe et d'élégance.

Le Lord Erroll a gagné 9 récompenses en 2018 aux  World restaurant luxury awards.

 

Le restaurant appartient à la famille de l'ancien président de la république Daniel arap Moi * (celui-ci est l'un des hommes les plus riches du Kenya), ce qui nous ramène aux réalités du Kenya d'aujourd'hui.

                                                                                                                                               * Il appartiendrait à Zahra Moi, épouse de Gideon Moi, sénateur et homme d'affaires, fils de Daniel Moi.

 Le propriétaire souhaitait déplacer le restaurant pour le rapprocher du siège des Nations-Unies dans le quartier de Gigiri, mais ce projet semble abandonné (?).

 

 

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Le restaurant The Lord Erroll à Nairobi. Le blason qui est utilisé reprend bien, en partie, les armes des Hay of Erroll, mais avec l'ajout de fleurs de lys qui paraissent être une fantaisie, peut-être pour éviter d'utiliser le blason toujours porté d'une famille existante.

http://www.lord-erroll.com/

 

 

 

 

 ET LE COUPABLE EST ...

 

 

 

 Parmi les hypothèses sur la mort de Lord Erroll, il faut admettre que la plus convaincante est  celle qui désigne comme coupable Sir Jock Delves Broughton, malgré son acquittement.

Après tout, si on en croit certains récits, dès le début de l'enquête, on avait eu le témoignage d'un serviteur indigène qui avait aperçu Delves Broughton monter à l'arrière de la voiture d'Erroll, mais la police, par négligence, alors même qu'elle faisait de Delves Broughton le principal suspect, n'avait pas interrogé plus amplement les serviteurs indigènes (faut-il y voir une forme de mépris colonial, la conviction  plus ou moins consciente qu'un Noir ne pouvait pas témoigner à charge contre un Blanc ?).

De son côté, Delves Broughton aurait admis à plusieurs reprises être l'auteur ou au moins l'instigateur du crime. Mais il n'existe aucun aveu direct de sa part, et la confiance dans ses  aveux repose sur la confiance qu'on peut avoir dans les témoins de ses confidences - sans compter que les témoignages ont pu être déformés par plusieurs intermédiaires !

 

Si on admet que Sir Jock a bien fait à chacun les confidences qui ont été rapportées, on est surpris que les récits se contredisent: pourquoi dire qu'un ami avait engagé un Africain pour commettre le crime et que Sir Jock avait voulu donner un contre-ordre, mais trop tard  ? Façon peut-être chez un homme perturbé de reconnaître à la fois sa responsabilité et de la diminuer ? Sir Jock Delves Broughton était très dépressif. Aurait-il fini par se convaincre qu'il était responsable de la mort d'Erroll, sans y être pour rien ?

 

Mais le récit de Juanita Carberry, mentionnant des éléments factuels (le revolver jeté dans une rivière, puis retrouvé et caché par les Carberry, solidaires de Sir Jock) semble apporter la confirmation des aveux et du scenario selon lequel Sir Jock avait commis le crime après s'être caché dans la voiture d'Erroll. Ce récit aurait été confirmé par les fameux enregistrements réapparus il y a une dizaine d'années, sauf à admettre que pour des raisons inconnues, les témoins (qui ne sont d'ailleurs pas des témoins directs mais, au mieux, des témoins rapportant ce que d'autres personnes leur ont dit) se copieraient l'un l'autre sans que rien d'exact soit à la base de leurs récits.

On pourrait aussi imaginer  que Sir Jock s'est faussement accusé du meurtre,  qu'il avait récupéré l'arme du crime et l'a fait disparaître dans la rivière où  les Carberry ont retrouvée,  pour couvrir le véritable assassin, sans toutefois aller jusqu'à se déclarer coupable devant le tribunal. Si Sir Jock a voulu couvrir quelqu'un, ce ne pourrait être que la femme qu'il aimait, Diana. En ce cas, on pourrait aussi imaginer que les témoignages de June Carberry et de la gouverrnante, faisant état du retour chez Delves Broughton, la nuit du meurtre, de Diana avec Erroll (ce qui rend quasiment impossible pour Diana d'avoir tué Erroll après qu'ils soient rentrés ensemble chez Delves Broughton et qu'Erroll soit reparti seul pour rentrer chez lui) sont faux. Tout est possible, mais rien n'est prouvé.

 

                                 

Peut-être pour garder entier un mystère passionnant,  la solution Delves Broughton, trop évidente, n'est pas acceptée par tout le monde. Pour beaucoup, l'énigme reste ouverte.

 

  

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 Diana et Lord Erroll (Greta Scacchi et Charles Dance) dans le film White Mischief.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 Sources.

On trouvera divers articles de James Fox sur l'affaire Erroll son site  http://www.jamesfox.co.uk/

Bonne présentation de l'affaire sur le site Strange company,  walk on the weird side of history :

A murder in Kenya http://strangeco.blogspot.com/2016/12/a-murder-in-kenya.html

 

Les références à divers livres, documents et articles de presse en anglais sont généralement dans le texte.

 

 

 

 

06 mars 2019

LA MORT DE LORD ERROLL DES BLANCS AU KENYA, TROISIEME PARTIE

 

 

 

 

LA MORT DE LORD ERROLL

DES BLANCS AU KENYA

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 LE COQ DE LA COLONIE

 

 

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 Lord Hay of Eroll en 1930.

Photo sur le site The Frontiersmen historian. Les Frontiersmen étaient une formation paramilitaire, présente surtout dans les territoires coloniaux, se donnant comme but la défense de l'Empire, sans avoir de statut officiel. Lord Erroll appartenait aux Frontiersmen.

A Murder Mystery – Death of a Frontiersman, Posted on July 6, 2015  by Roger Pocock. Lord Erroll, 1930, reproduced by kind permission of the 24th Earl of Erroll ©

https://frontiersmenhistorian.wordpress.com/2015/07/06/a-murder-mystery-death-of-a-frontiersman/

 

 Revenons un peu en arrière.

Lord Erroll n’avait pas tardé à se consoler de la mort de sa seconde épouse, Molly (précédemment Molly Ramsay-Hill), décédée en 1939, d'une pathologie en rapport avec son addiction à l'alcool et aux stupéfiants. Il avait hérité de sa femme la plantation Oserian avec le fameux Djinn Palace, ce qui le mettait un peu à l’abri du besoin, mais était-ce suffisant alors qu'il avait déjà dilapidé une partie de la fortune de Molly ?

Dès avant la mort de sa femme, il avait quitté le Djinn Palace pour un bungalow dans le quartier de Muthaiga à Nairobi, autant pour les soins nécessités par la santé de sa femme que pour ses fonctions à l'assemblée de la colonie..

Erroll était membre élu pour la circonscription de Kiambu du Legislative Council, le conseil législatif (aux pouvoirs réduits) de la colonie. Dans la liste des membres, inscrite en tête du recueil des débats, il figure parmi les "membres européens ", désigné comme The Rt Hon. the Earl of Erroll (le très honorable comte d'Erroll) (cf par exemple le recueil pour avril à juin 1939 https://books.google.fr/books?id=pVdaNmaVZGUC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false  )

 

 

 

La situation internationale était devenue très tendue et le Kenya s’était préparé à la guerre, à sa façon. Dans les années précédant la déclaration de guerre, le gouvernement colonial, non sans protestations, avait admis d’autoriser l’immigration de Juifs chassés d’Europe centrale, à condition qu’ils aient le type nordique.

Les Kenyans blancs devaient effectuer un service dans un régiment de milice, servant de garde territoriale, organisé de façon assez libre, le Kenya Regiment.

Lorsque la guerre éclata en septembre 1939, Lord Erroll se mit à la disposition de l’armée (la conscription n’existait pas encore). Le Kenya fut surtout concerné par la guerre à partir de juin1940 quand l’Italie de Mussolini déclara à son tour la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. En effet le Kenya avait des frontières communes avec les colonies italiennes d’Ethiopie (conquise récemment par les Italiens) et de Somalie italienne. Dès juillet 1940, les troupes italiennes avaient conquis la Somalie britannique (Somaliland). Le Kenya pouvait donc redouter une attaque italienne dans un premier temps.

Il semble (ce n’est pas très clair) que Lord Erroll ait été capitaine dans le Kenya Regiment . Il fut surtout nommé assistant du Military secretary, l’officier supérieur chargé du recrutement dans la colonie.  Ces fonctions étaient-elles très prenantes - surtout pour un homme habitué depuis vingt ans à une vie indolente ?

 

En tous cas elles ne l’empêchaient pas de poursuivre ses activités de séducteur, maintenant en uniforme. Sa conquête du moment était une femme mariée, Phyllis Filmer (son mari était le directeur local de la Shell), avec qui la liaison avait commencé dès 1938. On a dit que Lord Erroll préférait les femmes mariées, mais existait-il une autre alternative ? Il est probable que les jeunes filles du Kenya, qui revenaient d'Angleterre après leur scolarité, restaient sous un contrôle strict de leur famille jusqu'à leur mariage, du moins dans la plupart des cas.

 

 

 

 

 

L'ÉTERNEL TRIANGLE

 

 

 

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Diana Caldwell, épouse de Sir Jock Delves Broughton. Photo en couverture du numéro du Sunday Times du 21 décembre 1969, contenant l'article de Cyril Connolly et James Fox, Christmas at Karen.       .

http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf

 

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987 (voir quatrième partie). Lord Erroll est présenté à Diana par son mari, Sir Jock (avec Charles Dance dans le rôle de Lord Erroll, .Joss Ackland  dans le rôle de Sir Jock).

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

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 Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi dans le rôle de Diana Delves Broughton.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

  http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

 

C’est donc vers fin novembre 1940 que Sir «Jock » Delves Broughton et sa jeune épouse Diana, épousée en Afrique du Sud,  arrivèrent au Kenya.

Durant le voyage par bateau depuis l'Angleterre jusqu'à l'Afrique du Sud,  Diana avait commencé un flirt, peut-être poussé jusqu'à une relation sexuelle, avec un passager, sans vraiment se cacher de son futur mari.

Dans l'avion qui les amenait d'Afrique du sud au Kenya, les Delves Broughton sympathisèrent avec un couple de résidents au Kenya, les Carberry (qu'on a déjà évoqués).

Sir Jock loua une maison confortable (une bâtisse de style Tudor avec un jacaranda dans le jardin - grand arbre qui donne des fleurs mauves) dans le quartier déjà « chic » de Karen, dans Merula Lane. Et bien entendu, lui et sa femme se mirent à fréquenter le Muthaiga country club. C’est là très probablement que la première rencontre avec Lord Erroll eut lieu, la première pour Diana, car Erroll et Delves Broughton avaient déjà du se croiser lors d'un précédent séjour au Kenya de Sir Jock.

Sir Jock avait aussi renoué avec de vieux amis, dont Jack Soames, un ancien camarade d’école à Eton, qui possédait une propriété à Nanyuki. Comme l‘enquête le montra tard, Sir Jock , lors de son séjour chez Jack Soames, s’entraîna à tirer au revolver.

Curieusement aussi (le monde est petit....), le couple avait retrouvé au Kenya un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, qui parait avoir été mêlé aux tentatives d'escroquerie de Sir Jock en Angleterre. Hugh Dickinson, militaire, avait en fait demandé à être muté au Kenya quand il avait su que l'intention des Delves Broughton était de s'y fixer. Le couple offrit de le loger dans un bungalow sur la propriété de Karen qu'ils louaient, lorsque Dickinson était de passage à Nairobi.

 

Vers Noêl, toute la société avait remarqué que Lord Erroll et Lady Diana avaient une « affaire » ensemble. Pire, Sir Jock commença à recevoir des billets anonymes du genre « êtes-vous aveugle ? », « Que dites-vous de l’éternel triangle » (What about the eternal triangle - mari, femme, amant) ?

Qui les lui écrivait ? On a suggéré le nom de Lady Glwadys Delamere, l’encore assez jeune veuve du fondateur de la colonie. Elle était à l’époque maire de Nairobi, mais cela ne l’empêchait pas de se mêler des affaires privées des autres (surtout si comme on le suggère, elle avait aussi eu une liaison avec Lord Erroll ou du moins, avait été amoureuse de lui).

Au club, voyant danser  Lord Erroll et Diana, Lady Delamere demanda abruptement à Sir Jock : est-ce que vous êtes conscient que votre femme est amoureuse d' Erroll ?

Il faut préciser que la société du Kenya était peut-être plus libre que la société métropolitaine, mais le petit monde de la Vallée heureuse n’était pas tout le Kenya. A Nairobi, où Sir Jock et sa femme résidaient (d’ailleurs, ils ne furent jamais des résidents de la Vallée heureuse), on s’attendait à ce qu’un homme marié agisse pour défendre son honneur, ou du moins sauve les apparences.

Sir Jock, désemparé, se mit à boire plus que d'habitude..

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi et Charles Dance dans le rôle de Diana et de Lord Erroll au Muthaiga country club..

 Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

SUR LA ROUTE DE NAIROBI

 

 

 

Au début de  janvier 1941, Erroll et Diana partirent ensemble en week-end à Malindi, sur la côte et se firent prendre en photo sur un ferry. On y voit Joss (Josslyn) Erroll en tenue militaire de tous les jours, en short et cofffé d'un calot et Diana en lunettes noires (voir cette photo sur l'article de Connolly et Fox dans le Sunday Times de 1969 http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf  ).

Diana aimait-elle Erroll sans arrière-pensées ? Elle avait épousé Sir Jock en s'illusionnant sans doute sur son état de fortune. Lord Erroll était un meilleur parti, ne serait-ce que par son nom, puisqu'il était au premier rang de la noblesse écossaise. Même sincèrement amoureuse, Diana pouvait très bien penser qu'un nouveau mariage lui ferait monter plusieurs crans dans la société : elle serait comtesse.

Diana avait sympathisé avec June Carberry (c’était l’épouse de John Carberry, l’aristocrate qui avait abandonné ses titres).et elle prétexta quelques jours à passer chez June Carberry à Nyeri (dans la Vallée heureuse), pour loger en fait chez Lord Erroll dans sa maison de la banlieue de Nairobi.

Sir Jock, de plus en plus inquiet, semble  avoir demandé conseil sur la conduite à tenir à ses amis ou connaissances : Jack Soames et Lady Delamere, justement. Ceux-ci lui conseillèrent de mettre d’abord les choses au point avec sa femme et avec Erroll. Ce qu’il fit. Le résultat confirma ses craintes. Ils s‘aimaient et refusèrent l’idée émise par Sir Jock de se séparer pendant trois mois pour vérifier si leur attachement était durable.

Sir Jock allait-il tenir la promesse qu’il avait faite à Diana en se mariant : si elle tombait amoureuse de quelqu’un d’autre, il s’effacerait et lui accorderait le divorce ? Il sembla se résigner et être prêt à tenir sa promesse.

Curieusement, vers le 21 janvier, Sir Jock déclara à la police qu’on lui avait dérobé ses deux revolvers, un Colt calibre 45 et un Colt calibre 32, dont il s’était servi la dernière fois chez son ami Soames, ainsi qu'un étui à cigarettes et un peu d'argent.

Le 23, Sir Jock, sa femme Diana, Lord Erroll et June Carberry dînèrent ensemble au Muthaiga country club.

Lors du dîner Sir Jock, qui paraissait détendu et chaleureux, déclara qu’il avait entrepris les démarches du divorce, qu’il comptait partir bientôt pour Ceylan, et souhaita à sa femme et Lord Erroll d’être heureux et même d’avoir des héritiers.

Lord Erroll et Diana  ne tardèrent pas à s’en aller pour aller danser ailleurs. Jock insista pour que Erroll ramène sa femme, qui vivait toujours officiellement avec lui à Karen, pour 3 heures du matin. Une fois le couple parti, Sir Jock se laissa aller au découragement, déclarant à June Carberry que Diana n’aurait pas un penny de son argent et qu'il regrettait sa première épouse. Il but beaucoup, puis rentra chez lui avec June Carberry. Celle-ci, de passage à Nairobi, logeait chez les Delves Broughton.

Un peu avant 2 h 30, comme convenu, Lord Erroll ramena Diana chez elle. June Carberry prétendit plus tard avoir entendu Diana et Joss Erroll parler, ou peut-être se disputer.

Dans la nuit, Sir Jock frappa à deux reprises à la porte de son invitée June Carberry qui était malade (certains laissent comprendre qu’elle avait trop trop bu*) pour savoir comment elle allait.

                                         * June Carberry fut décrite par l'écrivain James Fox, dans le livre qu'il a tiré de l'affaire, White Mischief, comme “a drinker and fornicator in a championship class" (une buveuse et fornicatrice de haut niveau).

 

 

 

Vers 3 h du matin, à l’embranchement entre la route principale Nairobi-Ngong et la route menant à Karen, à deux mile et demi du domicile des Delves Broughton, des laitiers circulant en camion trouvèrent une Buick, tous feux allumés, presque basculée dans un fossé au bord de la route .A l’’intérieur un homme mort, apparemment en tenue militaire.

 

La police fut prévenue et au lever du jour, pas moins d’une dizaine d’agents, européens et africains, étaient sur les lieux. Il avait plu toute la nuit et on pouvait remarquer des traces de pneus larges à proximité de la Buick..

 

Le mort fut identifié par le médecin légiste, qui en route vers son travail, s'arrêta en voyant  l'attroupement  : c’était Lord Erroll, personnalité bien connue. Et la cause de la mort n’était pas un accident de la route, mais une balle dans la tête. L’arme du crime avait disparu. La Buick de location de Lord Erroll sentait le parfum Chanel n° 5. On y trouva aussi sur le siège arrière des marques blanches.

 

 

 

 

ENQUÊTE

 

 

 

Lorsque la nouvelle de la mort de Lord Erroll fut connue, Diana fut sous le choc. Elle n’eut pas la force de se rendre à la morgue voir le corps de son amant et remit à son mari un mouchoir imprégné de son parfum pour placer près du corps, ce que fit Sir Jock, avec l'autorisation de la police. Celui-ci confia sa femme à Mrs Carberry qui partait pour sa maison de Nyeri, afin de l’éloigner.

Avertie également du décès, Alice de Chanzé vint voir le corps à la morgue, accompagnée par un de ses anciens amoureux et là, il semble qu’elle l’embrassa sur les lèvres (mais selon une autre version, sans doute plus crédible, elle déposa seulement une branche d'arbre auprès du corps) en disant « maintenant tu es à moi à jamais ».

Lord Erroll fut enterré  en présence de toutes les autorités coloniales dont le gouverneur en grand uniforme.

Sir Jock et sa femme n’étaient pas à l’enterrement. Mais Sir Jock vint ensuite sur la tombe déposer une lettre de Diana.

 La mort de Lord Errroll dans de telles circonstances fit sensation : c'était une personnalité publique a plus d'un titre. Une contemporaine écrivit non sans ironie dans un courrier à une parente (l'écrivain Elspeth Huxley) : qui aurait cru que la route de Ngong pouvait être aussi dangereuse que Tobrouk ?

 

Sir Jock fut interrogé lors de l’enquête préliminaire. Sa situation était délicate. Tout le monde connaissait la liaison entre Lord Erroll et Diana. Mais s’il était le principal suspect, où étaient les preuves ? A un policier, il demanda curieusement :  est-ce que les Blancs sont pendus au Kenya pour meurtre s'ils ont tué l'amant de leur femme  ?

Selon les experts,Erroll avait été tué par un coup de revolver tiré depuis l'ntérieur de la voiture, ou à la rigueur de l'extérieur mais de très près (par exemple par quelqu'un sur le marchepied). L'heure du crime pouvait être située assez précisément, entre l'heure du retour chez elle de Diana et l'heure à laquelle les laitiers avaient retrouvé la voiture avec le corps. De plus, un témoin affirma être passé au carrefour vers 2 h30 sans voir rien de suspect.

La police examina bien entendu l'emploi du temps de tous les protagonistes. Il y avait beaucoup d'employés de maison indigènes chez les Delves Broughton (mais couchaient-ils tous au bungalow ?). Mais comme ils parlaient swahili, il semble que leur interrogatoire ne fut pas mené très sérieusement par les enquêteurs britanniques. On a dit qu'un veilleur de nuit avait vu Sir Jock se glisser dans la voiture de Lord Erroll et l'avait rapporté à un premier enquêteur anglais parlant swahili,  mais l'enquête fut ensuite confiée à l'inspecteur-chef Poppy, qui ne parlait pas swahili et négligea ce témoignage.

La police crut avoir trouvé les preuves contre Delves Broughton avec le calibre de la balle qui avait tué Lord Erroll. C’était une balle de calibre 32 : le meurtrier avait tiré deux balles, l’une avait tué Lord Erroll, l’autre fut retrouve dans la voiture. Or, les recherches montrèrent que lorsque Sir Jock s’était exercé au tir chez son ami Soames, les balles tirées étaient du calibre 32. L’expert de la police confirma que les marques sur les balles retrouvées chez Soames et celles retrouvées sur les lieux du crime étaient identiques.

De plus, la police apprit que dans la journée suivant l'assassinat, Delves Broughton avait allumé un feu dans son jardin, qui avait faili s'étendre dangereusement. La police fouilla les cendres et trouva des restes de chaussettes de golf qui semblaient tâchées de sang.

La mort de Erroll n'empêcha pas Delves Broughton et sa femme de partir une semaine en safari, sans doute prévu de longue date. Diana tua un lion.

 

Sir Jock fut officiellement inculpé de meurtre en mars 1941. A l'inspecteur venant l'arrêter (était-ce Poppy ?), Sir Jock déclara : j'ai besoin d'un whisky. L'inspecteur sortit sa propre flasque et lui offrit une rasade.  

Le procès s’ouvrit deux mois après (ce qui dénote une organisation plutôt efficace de la justice coloniale, sauf si on pense que rapide veut dire bâclé).

 

 

 

LE PROCÈS

 

 

 

 

On trouve fréquemment l’idée que le procès de Sir Jock Delves Broughton fut à la fois bâclé et injuste. Or ce procès fut le plus long à cette date de l’histoire du Kenya (il dura cinq semaines et représente 600 pages de minutes, 1500 questions furent posées à l'accusé) et son verdict résultait logiquement des débats.

Il semble que le procés attira l’attention non seulement de la société kenyane, ce qui allait de soi, mais aussi de l’opinion britannique, malgré la guerre-ou peut-être à cause de la guerre : ce meurtre aux relents scandaleux impliquant des aristocrates vivant agréablement au soleil apportait aux métropolitains un dérivatif aux angoisses de la guerre et d’un quotidien difficile sous les bombes allemandes.

 

Dans l’épreuve, Diana Delves Broughton fit front avec son mari. Elle n’avait trouvé aucun avocat capable de défendre son mari au Kenya. Il semble qu'elle se rendit en Afrique du Sud et engagea un avocat réputé, H.H. Morris, K.C, très compétent dans les discussions balistiques.*

 

                                                                                                                 * KC est l’abréviation usuelle de “King’s Counsel”, Conseiller ou Conseil du roi (on dit QC, Queen’s counsel,  quand une reine est sur le trône) qui se place après le nom :  il s’agit d’un titre purement honorifque attribué par lettre patente du souverain britannique, aux avocats faisant preuve d’une carrière et d’un renom particulièrement honorable. Actuellement, outre la Grande-Bretagne, plusieurs pays du Commonwealth maintiennent l’appellation, d’autres pays l’ayant remplacée par un autre titre, généralement celui de Senior Counsel (SC).

 

L’accusation pensait tenir le coupable avec Delves Broughton. Mais il était clair que baucoup de gens pouvaient avoir des raisons de tuer Lord Erroll. Un résident de la Vallée heureuse déclara à ce moment que Erroll était “une vraie merde qui avait mérité ce qui lui était arrivé”.

L’absence de préjugés du petit monde de la Vallée heureuse ne concernait que quelques individus et la plupart des hommes n’avaient aucune sympathie pour un séducteur professionnel comme Erroll. Quant aux femmes, certaines auraient pu vouloir se venger d’un “lâcheur” qui passait de l’une à l’autre sans états d’âme.

Le raisonnement de l’accusation était que Sir Jock Delves Broughton avait prémédité son crime. Il avait déclaré le vol de ses revolvers pour écarter de lui les soupçons. Le soir du meurtre, il avait demandé à Lord Erroll de ramener Diana vers trois heures pour être prêt à intervenir.

Quand il avait entendu Lord Erroll revenir à l’heure convenue, il s’était glissé hors de sa chambre (située à l'étage) par la fenêtre en s'aidant du tuyau d'évacuation d'eau. On excluait en effet qu'il soit descendu par l'escalier, d'ailleurs très bruyant, puisqu'il fallait qu'il sorte sans être vu. Il s’était probablement caché sur le siège arrière avant que Lord Erroll  ne remonte en voiture après avoir pris congé de Diana. Quand Erroll avait ralenti pour tourner en direction de Nairobi, sir Jock l’avait tué puis il avait dirigé la voiture jusqu’au fossé où on l’avait retrouvée.

On pouvait tenir pour négligeables certaines questions (notamment comment Sir Jock était-il rentré chez lui, à 2, 4 miles * du lieu du crime (un peu moins en prenant par la brousse, mais le chemin était plus difficile - il semble même qu'on pouvait tomber sur un lion !), comment était-il remonté dans sa chambre, ce qui, sans prendre l'escalier, devait lui être encore pus difficile que d'en sortir ?

                                                                                                                                                            * 1 mile vaut  1, 609 km.

 

Diana, toujours très élégante (avec, dit-on, une nouvelle garde-robe achetée pour l'occasion en Afrique du Sud, portant tous les jours une nouvelle tenue et des bijoux), attira tous les regards lors du procès, dans une salle bondée.

Le procès fut une sorte d'événement mondain, la salle d'audience était remplie d'hommes souvent en uniforme (dont certains colons mobilisés sur place, comme l'avait été Erroll lui-même) et de femmes avec leur meilleures robes de garden-parties.

 Dans le public, on trouvait  deux anciennes compagnes de Lord Erroll (parmi d'autres conquêtes sans doute, plus éphémères): son épouse divorcée Idina Sackville et Alice de Janzé. Elles ne ratèrent aucune journée du procès.

Pendant le procès, le procureur reçut des lettres anonymes qui indiquaient qu'Erroll avait été tué par une ancienne maîtresse abandonnée.

H. H. Morris, l’avocat du prévenu, embarrassa l’accusation en semant le doute sur le déroulement des faits tel que la police prétendait l’avoir reconstitué. Sir Jock Delves Broughton était un homme qui n’était plus dans la force de l’âge, souffrant de plusieurs pathologies : il était pratiquement aveugle la nuit, incapable de conduire une voiture même le jour en raison de sa mauvaise vue, il avait souffert d’une fracture du poignet, il claudicait.

Même si on admettait qu’il avait eu la possibilité de tuer Lord Erroll, aurait-il pu rentrer à pied jusqu’à sa maison de Karen et être là à l’heure où il avait frappé à la porte de June Carberry pour prendre de ses nouvelles, puisqu’on se rappelle que celle-ci était “malade”?  Sir Jock prétendit lui-même ne plus se souvenir de ces visites - pour le moins curieuses, puisqu'il avait deux fois dérangé son invitée sous prétexte de savoir si elle allait bien.

 

 

 

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Le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

https://moviebuffsforever.com/products/white-mischief-1987-greta-scacchi-charles-dance-movie-dvd

 

 

 

Aux interrogatoires, Sir Jock Delves Broughton fit une excellente impression, très gentleman et maître de lui. A l’avocat de l’accusation qui lui demandait si la mort de Lord Erroll n’apportait pas une solution à ses problèmes de couple, Sir Jock répondit qu’aucun homme normal ne pouvait penser reprendre une vie de couple avec une femme qui avait été follement amoureuse d’un autre.

Les témoins fuernt aussi nombreux à présenter Sir Jock comme un homme équilibré, un beau joueur, le contraire d'une personnalité colérique qui aurait voulu se venger de l'homme qui avait séduit sa femme..

Mais l’argument final fut mis en avant par H. H. Morris qui, paraît-il, avait tout de suite annoncé qu'il gagnerait avec cet argument.

L’accusation soutenait que les balles trouvées sur les lieux du crime étaient identiques à celles trouvées à Nanyuki,  chez Soames où Sir Jock s’était exercé à tirer avec son Colt 32.

Morris, le défenseur de Sir Jock, démontra que la balle qui avait tué Lord Erroll ne pouvait pas avoir été tirée par le Colt de Sir Jock: celui-ci était un revolver à 6 rainures alors que la balle du meurtre avait été tirée par une arme à 5 rainures. Un expert balistique produit par Morris, démontra que les balles retrouvées chez Soames et celles du crime portaient des marques différentes.

Enfin, rien ne prouvait que les balles retrouvées chez Soames étaient celles tirées par Sir Jock, puisque n’importe qui pouvait s’entraîner à cet endroit (cet argument contredisait un peu l’autre argument sur  l’absence d’identité des deux jeux de balles, mais démontrait que rien n’était vraiment établi dans l’accusation).

Les 12 jurés furent convaincus, et à l’unanimté déclarèrent Sir Jock non coupable, l’un des jurés voulait même qu’on écrive “non coupable et innocent”. Apparemment le président du jury était le coiffeur de Sir Jock, mais cela ne faisait rien à l’affaire.

A l'annonce du verdict, il y eut des applaudissements dans la salle et Sir Jock remercia tout le monde avec effusion : le jury, le président, son avocat. A la sortie du tribunal, des dizaines de personnes vinrent lui serrer la main.

 Lorsque le verdict fut rendu, le 1er juillet 1941, les éléments connus de tous sur l'affaire étaient ceux qu'on a rapportés. Et si certaines personnes connaissaient d'autres faits, ces personnes n'en firent pas état à l'époque.

 

 

 

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Diana pendant le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

Capture d'écran d'un extrait du film. You Tube.

 

 

 

 

 

Après le procès, Sir Jock et Diana voyagèrent quelques semaines à Ceylan et en Inde (on était pourtant en guerre mais cela semblait loin - et le Japon n’avait pas encore attaqué les possessions britanniques d’Asie), apparemment de nouveau unis. Mais de retour au Kenya, les choses se détériorèrent, aussi bien entre eux que vis-à-vis des autres résidents.

Si lors du procès, une grande partie de la société kenyane semblait avoir fait bloc avec eux, maintenant, ils étaient considérés comme des parias et on leur interdit notamment de remettre les pieds au Muthaiga country club.

Sir Jock eut l'idée curieuse de louer le Djinn Palace de Lord Erroll, et voulut même l'acheter aux héritiers (mais il n'avait pas les fonds disponibles). Croyait-il plaire à sa femme en lui offrant l'ancienne maison de son amant ?

Diana avait fait la connaissance (ou refait connaissance) d’un riche propriétaire, Gilbert Colville, un homme en marge des autres colons et surtout de la coterie de la Vallée heureuse.

 

Elle refusa l’offre de Sir Jock de rentrer en Angleterre et de reprendre la vie commune. Sir Jock avait oublié qu’au procès, il avait lui-même écarté cette éventualité comme insupportable pour l’homme moyen – mais il n’était sans doute pas cet homme moyen et il n'avait pas cessé d'aimer Diana.

Sir Jock rentra seul dans une Angleterre toujours en pleine guerre. C'était pour y trouver, dès son arrivée, des policiers de Scotland Yard venant lui poser des questions sur les soupçons de fraude à l'assurance qui pesaient sur lui.

En décembre 1942, très peu de temps après son retour, il se suicida avec de la  morphine au Britannia Adelphi Hotel de Liverpool. Beaucoup pensèrent que c’était un aveu de culpabilité, mais on pouvait aussi y voir le geste d’un homme solitaire, abandonné par ses anciennes connaissances et même ses enfants, ne supportant pas de devoir à nouveau faire face à une inculpation - cette fois pour fraude à l'assurance - et surtout désespéré d’avoir perdu la femme qu’il aimait.

Diana, devenue veuve, épousa Gilbert Colville en 1943.

  

 

 

WHODUNIT

 

 

 

On appelle "whodunit" une catégorie  du roman policier, qui repose sur la recherche et la découverte du coupable (c'est une abréviation approximative de who has done it ? qui l'a fait), illustrée notamment par les romans de l'âge classique du roman policier, comme ceux d'Agatha Christie.

L'assassinat de Lord Erroll était typiquement un whodunit réel et il n'a pas manqué de théories sur le coupable.

Les théories sont construites non pas sur les seuls faits connus lors du procès mais sur des faits qui n'ont été révélés que postérieurement.

Bien entendu, il reste la possibilité que Erroll ait été tué par n'importe lequel des maris jaloux ou des femmes séduites puis délaissées par lui qui s'étaient trouvés sur son chemin (la relative liberté des moeurs du Kenya n'empêchait ni la jalousie ni le dépit amoureux, ni le sentiment de fierté bafouée).

 

 

 

L'OMBRE DU REICH

 

 

 

On peut également écarter les explications politiques, d'ailleurs contradictoires et pas plus étayées l'une que autre.

Dans l'une des explications, Erroll aurait été tué par l'Intelligence service (les services secrets britanniques) en raison de sa participation à un groupe pro-nazi dont aurait fait aussi partie le duc de Windsor* (l'ex-roi Edouard VIII, qui avait abdiqué en 1936 pour pouvoir se marier avec une divorcée, Wallis Simpson).

 

                                                                                      * Le duc de Windsor parait avoir eu certaines sympathies pour le nazisme. Le gouvernement britannique lui trouva pendant la guerre une utilité en l'envoyant comme gouverneur aux îles Bahamas. Avant guerre il existait très officiellement en Grande-Bretagne une association qui militait pour l'amitié avec l'Allemagne nazie. Il est d'ailleurs caracréristique que le président de l'association, Lord Mount Temple (décédé en 1939) ait démissionné de son poste pour exprimer son indignation après la "nuit de cristal" (violences anti-juives sur une grande échelle en Allemagne nazie, 1938).

 

 

On sait que Erroll avait flirté avec le fascisme britannique de Mosley (Oswald Mosley fut interné par mesure de prudence pendant la guerre par le gouvernement britannique), mais aurait-il pu être impliqué dans un complot de vaste ampleur  ?

D'une part cela ne correspond pas à son profil indolent et noceur, et d'autre part, ce complot lui-même paraît avoir été inexistant. Que plusieurs aristocrates britanniques aient préféré le nazisme au communisme est une vérité connue (même Churchill s'était exprimé ainsi - avant guerre, il est vrai !), mais de là à imaginer un complot sérieux, et qui aurait nécessité une action meurtrière  des services secrets, il y a de la marge. Cette théorie s'appuierait sur des déclarations d'anciens membres des services secrets. Elle a été défendue dans un livre d'un auteur féminin appartenant à la communauté blanche du Kenya, Errol Trzebinski (au prénom prédestiné !), The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, 2000.

 

Là où l'histoire a paru se répéter, c'est que le fils d'Errol Trzebinski, un membre de la jet-set kenyane, a été retrouvé mort près de sa voiture en 2001, pas loin des lieux de la mort de Lord Erroll, sans que l'assassin soit retrouvé (l'enquête évoqua un vol de voiture qui aurait mal tourné). Nous parlerons plus tard ce fait-divers qui est encore présent dans les mémoires au Kenya (un procès est en cours actuellement - mars 2019).

                                                                                                                            

Selon certains adeptes de cette  théorie, Delves Broughton et Diana auraient été engagés par les services secrets britanniques pour approcher Lord Erroll et le mettre en confiance, et pourquoi pas, l'assassiner ou en tout cas, permettre aux agents des services secrets de l'éliminer. Or, on ne peut trouver à l'appui de ce scénario aucun élément de preuve, et certainement pas le fait que Delves Broughton, avant de partir pour l'Afrique, soit venu demander au ministère de la défense s'il pouvait être utile à quelque chose (un fait qui semble établi, encore que...). En temps de guerre, un gentleman, même trop âgé pour combattre,  était supposé chercher à faire quelque chose pour son pays, mais on ne peut rien tirer de plus de cette circonstance finalement banale.

 

 

 

L'autre théorie politique - probablement encore plus invraisemblable -  est que Lord Erroll aurait été tué par des agents nazis, soit parce qu'on se serait aperçu qu'il était un agent double infiltré dans le réseau pro-nazi dont il a été question, soit pour éliminer un élément important du système militaire britannique en Afrique de l'Est, à un moment où les troupes britanniques s'apprêtaient à intervenir en Ethiopie italienne (les opérations commencèrent pratiquement au moment de la mort de Lord Erroll). Il semble que ce serait faire beaucoup d'honneur à Lord Erroll que de le considérer comme un élément clé du système militaire en Afrique de l'Est (si tel avait été le cas, aurait-il passé son temps à danser et flirter en pleine préparation d'une offensive ?).

 

Enfin dernière hypothèse, qui est une variante des précédentes : Lord Erroll, informé des plans de l'attaque projetée par les Britanniques contre l'Ethiopie italienne, aurait informé les Italiens de ces plans,  par appât du gain (il avait en permanence des dettes en raison de son train de vie). Mais cette hypothèse ne repose sur rien. En ce cas, pourquoi les services secrets l'auraient-ils exécuté plutôt que de l'arrêter ? Pour éviter un scandale en raison de son rang nobiliaire ?  Encore aurait-il fallu que Lord Erroll soit informé des plans d'attaque, ce que rien ne démontre, puisque comme on l'a dit, son rôle militaire paraît avoir été modeste.

Les autres théories sont toutes centrées sur le crime passionnel ou la vengeance d'un conjoint trompé. 

 

 

 

CHERCHEZ LA FEMME (ABANDONNÉE) ...  OU LE MARI JALOUX

 

 

 

Parmi les noms qui ont été évoqués, certains doivent probablement être écartés puisqu'aucun début de preuve ne les accable directement:

On a ainsi cité Glwadys Delamere, veuve de Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie*, sous le seul prétexte qu'elle aurait été amoureuse de Erroll, et qu'elle aurait été dédaignée par lui (ce qui n'exclut pas la possibilité d'une aventure sans lendemain entre eux deux), parce qu'elle n'était pas assez riche (on se rappellle qu'à son décès, Lord Delamere était quasiment ruiné) ni sans doute assez belle pour l'intéresser, du moins pour un mariage. Mais faute d'autre élément, ce n'est pas suffisant pour en faire une suspecte.

 

                                                                                      * Gwladys (on trouve aussi plus simplement Gladys), appartenant à une famille aristocratique (son grand-père était le marquis d'Anglesy) épousa en 1920 Sir Charles Markham (beau-frère de l'aviatrice Beryl Markham,  dont on a parlé cf. deuxième partie), dont elle divorça en 1927 et elle épousa en 1928 Hugh Cholmondeley, 3ème baron Delamere, de trente ans son aîné. A la mort du baron, en 1931, elle ne se remaria pas, devint membre du conseil municipal de Nairobi, maire-adjoint puis maire de Nairobi, en 1938 (?), l'une des premières femmes à devenir maire et la première en Afrique. Elle mourut en 1943, après s'être particulièrement dévouée pour la Croix-rouge pendant la guerre.

 

Il en va de même de June Carberry, qui aurait été une des nombreuses conquêtes de Lord Erroll, ou bien de son mari John Carberry, qui aurait voulu se venger. Et le même raisonnement est valable pour Phyllis Filmer et le mari de celle-ci (et bien d'autres anonymes !).

 

Le cas d'Alice de Janzé, l'une des habituées de la Valle heureuse,  a fait l'objet d'un livre de Paul Spicer, The Temptress (la Tentatrice), 2010, qui défend la thèse de la culpabilité d'Alice. En 1941, les beaux jours de la Vallée heureuse étaient derrière elle, comme derrière la plupart des protagonistes de ce lieu. Pourquoi aurait-elle tué Erroll, son ancien amant ?

Il est probable qu'elle se sentait déprimée (un effet de sa toxicomanie), vieillissante - et probablement malade - tandis que Erroll semblait au mieux de ses capacités de séduction, ce qui aurait pu provoquer une crise de jalousie.

Les autorités paraissent l'avoir incluse sur la liste des suspects. Son passé (le coup de revolver tiré autrefois sur Raymond de Trafford, son amant, devenu ensuite son mari mais qui vivait séparé d'elle, en partie parce qu'il la redoutait) était aussi un élément contre elle. Toutefois elle avait un alibi.

Alice avait comme amoureux du moment un officier du régiment prestigieux des Coldstream Guards (un des quatre régiments de la garde royale à pied, qui peuvent aussi participer à des opérations; on était en temps de guerre, rien d'étonnant à rencontrer tellement de militaires, de carrière ou pas) Dickie Pembroke. Elle avait dormi avec lui la nuit du crime dans le bungalow du quartier de Muthaiga, dans la banlieue de Nairobi, où elle habitait à l'époque.

Mais on ajoute que Dickie Pembroke était au Muthaiga Country club lors du dernier dîner auquel participaient les Delves Broughton et Erroll, qu'il avait (peut-être) entendu Erroll promettre qu'il ramènerait Diana à 3 heures chez son mari, qu'il aurait raconté cela à Alice (des si et des peut-être...), forcément intéressée par cette histoire impliquant son ancien amant. Alice aurait alors échafaudé rapidement un plan. Elle aurait pu être vers 3 heures au carrefour entre Karen et la route de Nairobi en prenant sa voiture, faire signe à Erroll, monter dans la voiture de celui-ci en apparence pour discuter, le tuer et repartir. La voiture d'Alice, une De Soto, avait des pneus très larges et on se souvient que des traces de pneus larges avaient été trouvées sur les lieux du crime.  

Pembroke soit ne s'était pas aperçu de l'absence d'Alice la nuit du meurtre, soit avait menti pour la protéger.

Ce qui donne une forme de consistance à cette histoire est le comportement ultérieur d'Alice. 

 On sait qu'elle vint voir le cadavre à la morgue, l'embrassa sur les lèvres (si on admet ce détail un peu difficile à croire, ou du moins déposa une branche près du corps) et murmura : Maintenant, tu es à moi à tout jamais ("Now you are mine for ever").

Elle assista à toutes les audiences du procès et rendit visite à Sir Jock Delves Broughton en prison, alors qu'elle n'avait jamais sympathisé avec lui auparavant. On peut penser qu'elle craignait qu'un innocent soit condamné à sa place.

En septembre 1941, deux mois après l'acquittement de Sir Jock, il a été rapporté qu'Alice, devant des amis, déclara que le premier de ses plus grands souhaits était déjà réalisé, qu'en serait-il du second ?

On sait qu'en août, souffrant d'un cancer, elle dut subir une hystérectomie.

 Le 23 septembre, elle avala une forte dose de somnifère, mais put être secourue à temps.

 Une semaine après, le 30 septembre 1941, elle se tua en se tirant une balle en plein coeur.

Son médecin et ami, le Dr Boyle, arriva et trouva 3 lettres, l'une pour Pembroke, l'autre pour les deux filles d'Alice, et une lettre pour la police. Le docteur  remit cette lettre aux autorités, non sans l'avoir lue et montrée à sa femme. La fille du Dr Boyle put dire à l'auteur Paul Spicer ce que contenait cette lettre : c'était l'aveu par Alice qu'elle avait tué Erroll.

Bien entendu, cette lettre n'a pas été retrouvée et tout ce qui concerne cette lettre repose sur le récit de la fille du Dr Boyle.

Enfin, les deux souhaits dont avait parlé Alice s'expliqueraient ainsi : le premier était de voir Erroll mort, le second de le rejoindre dans la mort car Alice était convaincue qu' après sa propre mort, elle rejoindrait Erroll et qu'ils seraient unis éternellement.

Si on ajoute à cela qu'assez longtemps après, une voisine d'Alice trouva un revolver caché dans les buissons à la limite des deux propriétés et qu'elle fit le rapprochement avec l'affaire Erroll (cette histoire est racontée avec une variante, mais le fond est le même), on pourra penser que l' hypothèse de la culpabilité d'Alice de Janzé n'est pas complètement dépourvue de fondement - mais qu'elle repose quand même sur des affirmations invérifiables et de seconde main.

Enfin, même si on admet comme vrai le récit de la lettre à la police, il n'est pas du tout impensable qu'Alice de Janzé, dépressive, voire déquilibrée et malade, se soit accusée en mourant d'un crime qu'elle n'avait pas commis.

 

 Idina Sackville, ex-femme d'Erroll,  ne fut pas inquiétée. Lors du meurtre, elle était dans sa propriété de Clouds, dans la Vallée heureuse.

Dès qu'elle fut informée par télégramme du crime, elle vint à Nairobi - surtout pour rechercher, au domicile de Joss Erroll, un collier de perles, héritage famlial des comtes d'Erroll, qui devait aller à la fille d'Erroll et Idina, qui était élevée en Angleterre. Diana Caldwell avait été vue portant le collier quelque temps auparavant et Idina craignait qu'elle se soit emparé du collier, qui de fait, ne fut pas retrouvé.  Bien entendu elle fut attristée par la mort d'Erroll car ils étaient restés bons amis.

En 1939, Idina s'était de nouveau mariée à un pilote de l'aviation militaire, Vincent Soltau, qui était affecté depuis le début de la guerre au Caire. Entre deux visites au Caire, elle trompait l'ennui avec de jeunes gens. 

 

 

 

 

 DIANA HERSELF (DIANA ELLE-MÊME) ?

 

 

 

Il semble que Diana n'a pas été interrogée au procès, ce qui est curieux. Mais il semble que la loi britannique interdisait à l'épouse de témoigner en justice pour ou contre son mari. Il est vrai que d'après les témoignages (Sir Jock, June Carberry), elle était bien rentrée chez elle vers 2 h 20. De plus elle avait discuté par la suite au moins une demi-heure environ avec June Carberry, ce qui rendait impossible sa participation au meurtre.

Il est vrai aussi que June Carberry s'est contredite à plusieurs reprises dans ses témoignages, et que de plus elle avait bu et donc ses souvenirs étaient flous.

Pourtant, ii y eut des rumeurs selon lesquelles Diana avait tué Erroll.

Pourquoi l'aurait-elle tué ? Ils semblaient amoureux et prêts à se marier.

Mais les gens qui connaisaient bien Erroll savaient qu'il y avait peu de chances qu'il épouse "a penniless divorcee" (une divorcée sans un sou). Une dispute aurait éclaté entre Diana  et Lord Erroll lorsqu'il la ramena chez elle, qui pourrait s'expliquer, si Erroll avait appris à Diana qu'il ne comptait pas l'épouser.

Diana n'avait aucune fortune. Certes il y avait la pension annuelle de 5000 livres pendant 7 ans que Sir Jock s'était engagé à payer à Diana (apparemment même si elle divorçait ? - Erroll avait probablement connaissance de cet arrangement).mais on pouvait douter que Sir Jock paierait  et de toutes façons, cela ne remplaçait pas une fortune bien assise. Tant qu'à se marier, autant faire une bonne affaire, ce qui n'était pas le cas

Sans savoir tous les détails, c'est ce que les gens de la société de Nairobi et du Kenya se disaient.

Le crime aurait donc été commis par Diana, pour se venger de son amant qui lui aurait déclaré - peut-être avec ironie - son intention, toutes réflexions faites,  de ne pas l'épouser.

 

Diana était-elle le genre de personne capable de préméditer un meurtre par vengance, même sous le coup d'une forte irritation ? Par contre elle aurait pu tuer Erroll lors d'une dispute, dans un mouvement de colère, sans préméditation.

 

Diana était parfaitement capable de se servir d'une arme à feu (on peut penser que pour des raisons de sécurité, beaucoup de femmes blanches sortaient de chez elles armées au Kenya). Quelques semaines après la mort de Lord Erroll, elle participa à un safari et tua un lion. Dans la suite de sa vie, on évoquera le fait qu'elle avait menacé d'un revolver trois de ses amants (dont l'un, lorsqu'elle l'avait surpris qui faisait l'amour avec une autre fille dans leur résidence au bord de la mer, ce qui est une bonne raison de se mettre en colère !).. Mais menacer quelqu'un d'un revolver dans un moment de colère n'est pas la même chose que le tuer.

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Le bruit se répandit que le crime avait été commis par deux personnes - il semble que lors du procès, l'avocat Morris déclara que pour lui, deux personnes avaient commis le crime.

 

L'autre personne pouvait-elle être June Carberry ? On a insinué qu'elle et Diana étaient amantes, mais comment le crime aurait-il pu être commis par elles deux ? On voit mal June Carberry participer à un crime prémédité, commis  de sang froid, juste par solidarité amicale ou même lesbienne. 

On aurait pu imaginer Diana tuant Erroll au cours d'une dispute alors que Erroll la ramenait et s'arrangeant ensuite avec June Carberry pour avoir un alibi (mais il semble bien que Sir Jock avait entendu - sinon vu Erroll, ramener Diana) .

On peut aussi imaginer Diana décidant de poursuivre Erroll en voiture, après que celui-ci l'ait ramenée chez elle, le rattrapant (c'est un peu difficile à croire) et le tuant.

Puis, là encore, elle aurait combiné un alibi avec June Carberry.

Mais une autre personne a confimé le déroulements des faits tel qu'exposé lors de l'enquête et au procés.

C'est  la gouvernante, Mrs Wilks, qui, étrangement,  ne fut pas interrogée au procès. Dans le récit qu'elle fit seulement en 1969 des événements, pour les journalistes Fox et Connolly (http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf ), elle a raconté qu'elle avait ouvert à Erroll et Diana et avait vu que  Diana était furieuse (ce qui accrédite la dispute). La gouvernante proposa du whisky à Erroll qui refusa, en rappelant qu'il ne buvait pas (il n'avait peut-être pas toujours été aussi sobre, mais c'était un homme qui prenait soin de sa santé). Erroll resta un petit moment avant de s'en aller. Puis, une fois Erroll parti, la gouvernante entendit depuis sa chambre June Carberry et Diana discuter longuement, l'air excité.

Sauf que dans ce récit, elle situe curieusement (mais près de trente ans après les faits, une erreur peut se comprendre) le retour de Diana et Erroll a 3h du matin, alors que les témoignages lors du procès disaient 2h 20 environ.

 

Il semble tout-à-fait impossible que le crime ait pu être accompli par Diana, compte - tenu de la version de la gouvernante (sauf si celle-ci a menti ou si ses souvenirs sont complètement erronnés !).

L'hypothèse de la culpabilité de Diana parait donc passablement tirée par les cheveux en raison des difficultés factuelles, d'autant qu'il existe un autre "coupable" bien plus crédible.

Pourtant, comme on le verra, Diana aurait admis le meurtre (à sa manière), bien après.

 

 

 

 

 Sources.

On trouvera divers articles de James Fox sur l'affaire Erroll son site  http://www.jamesfox.co.uk/

Bonne présentation de l'affaire sur le site Strange company,  walk on the weird side of history :

A murder in Kenya http://strangeco.blogspot.com/2016/12/a-murder-in-kenya.html

 

Les références à divers livres, documents ou articles de presse en anglais sont généralement dans le texte.

 

 

 


24 février 2019

THE HAPPY VALLEY, DES BLANCS AU KENYA DEUXIEME PARTIE

 

 

THE HAPPY VALLEY,

DES BLANCS AU KENYA

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

EVELYN WAUGH AU KENYA

 

 

 

 

Au début des années 30, le jeune mais déjà célèbre écrivain anglais Evelyn Waugh visita l’Afrique et notamment le Kenya.

Il en tira un livre de voyages, Remote People (Gens  éloignés, 1931, traduit en français sous le titre Hiver africain).

Waugh, de toutes façons politiquement conservateur, voire réactionnaire, s’intéresse fort peu aux Noirs, mais semble avoir été séduit par la communauté blanche, en tous cas certains d’entre eux qui font partie d’un groupe social particulier, qu’il décrit ainsi : «  a community of English squires established on the Equator” (une communauté de nobles campagnards anglais établis sous l’Equateur)  

A plusieurs reprises, il présente les choses ainsi : il arrive  au beau milieu d’une réunion ou d’une course de chevaux et aussitôt les gens (évidemment des Blancs) qui pourtant ne le connaissent pas, l’‘intègrent à leur groupe, il s’amuse avec eux et prend du bon temps (on vide pas mal d’alcool - ce qui était le faible de Waugh) ; à la fin, quelqu’un dit : ne croyez pas que ça se passe toujours comme ça au Kenya, c’est exceptionnel…

Et, la dernière fois où Evelyn Waugh décrit ce scénario, il devance son interlocuteur : je sais ce que vous allez me dire, que c’est exceptionnel et que  je ne dois pas croire que ça se passe toujours comme ça au Kenya !

Et (bien entendu) son interlocuteur, hilare, lui répond : Mais au contraire, ça se passe toujours comme ça au Kenya. !

 A lire Waugh, les Blancs du Kenya passaient leur temps à faire la fête et cela n’avait rien pour lui déplaire. Comme il écrivait à une époque où il était encore de de bon ton de ne pas faire certaines allusions dans des livres « grand public », et encore moins de donner des détails précis, Evelyn Waugh s’est abstenu de parler de ce qui était sans doute la caractéristique principale de la façon de vivre d’au moins certains des propriétaires blancs qu’il avait fréquentés, une vie sexuelle libre, débarrassée des « préjugés » qui avaient cours ailleurs. Il semble que cette particularité ne lui avait pas échappé - et les invitations obtenues chez plusieurs résidents ont dû lui permettre de le constater par lui-même.

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Le public britannique avait d'ailleurs conscience que la vie au Kenya était plus libre que celle qu'on menait en métropole (pour la plus grande partie des gens), spécialement en ce qui concernait le nombre de partenaires sexuels. Une plaisanterie courante à l'époque en témoigne. On demandait : êtes-vous marié ou est-ce que vous vivez au Kenya?

 

 Evidemment, tout le Kenya n'était pas peuplé de Blancs hédonistes. Il est même probable que la plupart des colons avaient des conceptions morales assez conformistes.

 

Près de trente ans après, Waugh est revenu au Kenya pour une courte escale, en 1960, peu avant l’indépendance.

Il nota alors que le fossé s’était encore creusé entre les administrateurs coloniaux et les settlers (colons, propriétaires blancs) : les premiers voulant gouverner le pays comme une école Montessori [écoles donnant une grande importance aux méthodes pédagogiques basées sur la sensibilité et l'autonomie de l’enfant] et les autres comme une ligue de domaines féodaux (A Tourist in Africa, cité par https://evelynwaughsociety.org/2018/travelers-waugh/).

 

 

 

 LORD DELAMERE, LE FONDATEUR

 

 

 

A l’origine de la présence au Kenya de ces Anglais, Ecossais et Irlandais de bonne famille, en plus grand nombre que dans d’autres colonies, on trouve la figure du fondateur de la colonie, Lord Delamere.

Hugh Cholmondeley, troisième baron Delamere (1870 – 1931) était un chasseur passionné qui revenait tous les ans en Afrique pour satisfaire sa passion, chassant  en Somalie britannique. Lors d’une chasse il fut blessé par un lion et en garda une boiterie le restant de sa vie.

Lors d’une expédition de chasse, il pénétra dans ce qui allait être le Kenya et fut séduit par les terres fertiles des Highlands. Il décida que c’était là qu’il devait vivre, avec sa femme, une aristocrate anglo-irlandaise, fille du comte d’Enniskillen

En 1903, il obtint la concession pour 99 ans de 100 000 acres * (400 km2) par le gouvernement britannique (qui contrôlait le territoire sous forme d’un protectorat) contre un loyer annuel de 200  livres et l’obligation d’y investir 5000 livres sur cinq ans. Delamere y fonda le Equatoria Ranch. Il acquit une autre ferme de plus de 50,000 acres (210 km²), le Soysambu Ranch, qui atteindrait finalement la superficie de 200 000 acres (810 km2) en bordure du lac Elementeita

                                                                                                                             *  L'acre anglo-saxonne vaut 40,469 ares

Lord Delamere essya toutes les formes de culture (bétail, dont des moutons mérinos, culture du maïs et du blé) et dut surmonter bien des diffcultés avant d’obtenir les premiers retours sur investisement. Passionné par l’Afrique et la culture des Masaï, sans cesser de croire à la supériorité de la "race britannique",  il vivait quasiment dans des baraques en bois, où son élégant mobilier amené de de ses propriétés anglaises ou de celle de sa femme en Ulster, pourrissait. Devenu un des principaux largemen (très grands propriétaires) du Kenya, Lord Delamere s’employa à faire venir au Kenya des connaissances appartenant à l’aristocratie.  

 

Son beau-frère, Lord Galbraith Cole, s’installa au Kenya en 1903. Il devait épouser  Eleanor Balfour, fille du premier comte de Balfour et nièce d’ Arthur Balfour qui fut un moment premier ministre.

Lord Delamere recruta des “settlers” (colons, principalement éleveurs et planteurs) pour le Kenya avec l’approbation du haut-commissaire britannique : environ 200 settlers s’installèrent sur des terrains de 640 acres (2, 6 km2) concédés par le gouvernement, sans  se préoccuper des premiers posseseurs des terrains, les tribus des différentes ethnies. Beaucoup de ces nouveaux arrivants étaient des Boers d'Afrique du Sud.

Des étrangers étaient aussi intéressés par l’avenir du Kenya. En 1913, le baron suédois Blixen et sa femme Karen s’insalllèrent au Kenya pour faire la cuture du café, prenant la suite d'un exploitant qui était déjà un Suédois. Comme on le sait cette experience  fut l’origine du célèbre livre de Karen Blixen, Out of Africa (La ferme africaine).

 

Les settlers blancs s’installèrent principalement dans la région tempérée des White Highlands (voir plus loin).

Les cultures que pratiquaient les propriétaires blancs étaient des cultures demandant un lourd investissement  : le peuplement initial fut en pratique limité à des gens possédant des ressources suffisantes

 

Une seconde vague de colons s’installa au Kenya après la guerre de 14-18, bénficiant d’un programme prévu en faveur des Britanniques (au sens large, y compris Canadiens, Australiens, etc mais à condition d’être Blancs) qui avaient servi l’Empire durant le conflit

 

Delamere devint le porte-parole de la communauté britrannique installée au Kenya. Il fédéra les associations de settlers et  et lorsque le Kenya  fut érigé en colonie de la Couronne (1920), il devint un des membres de l’assemblée législative de la colonie et chef du Reform party. Il fut à Londres le chef de la délégation de settlers  lors des discussions qui aboutirent à la déclaration Devonshire (voir plus loin)

Delamere se consacra à l’amélioration de l’agriculture et de l’économie du Kenya. Il fut notamment à l’origine de la Kenya Cooperative Creameries (KCC) qui regroupait les producteurs laitiers blancs.

 

A côté de cet aspect sérieux de sa personnalité, il y avait d’autres aspects. On a retenu l’image de Delamere entrant à cheval dans la salle-à-manger du Norfolk Hotel de Nairobi et sautant par-dessus les tables, ou tirant sur les réverbères dans les rues pour s'amuser. Il envoyait également des balles de golf sur les toits du Muthaiga Country Club, le club de l’élite blanche,  et montait ensuite sur le toit,  pour jouer la balle.

Malgré ses vastes propriétés, Lord Delamere était à la fin de sa vie un homme endetté. Il avait perdu ses propriétés en Angleterre et devait 500 000 livres (selon d’autres sources, 230 000 livres) à la National Bank of India (devenue aujourd’hui la Kenya Commercial Bank) ; il fut mortifié du refus de la Kenya Farmer’s Association, qu’il avait fondée, de lui venir en aide. Ses difficultés précipitèrent peut-être sa mort, à 61 ans en 1931,

La colonie lui manifesta sa reconnaissance en donnant dès l’année suivante le nom de Delamere à la principale avenue de Nairobi. Sa statue fut installée sur l’avenue. Sa deuxième épouse, Gwladys, devait être la première femme élue maire de Nairobi en 1938.

Malgré son admiration pour la culture Masaï, Lord Delamere est aujourd’hui considéré au Kenya comme l’homme qui a dépossédé les Masaï de leurs terres.

 

 

 

THE WHITE HIGHLANDS

 

 

 

Après l’installation des premiers colons (souvent de très grands propriétaires) au cours de la première décennie du 20 ème siècle, l’immigration blanche au Kenya fut relancée après la fin de la première guerre mondiale  lorsque le gouvernement décida d’attribuer des terres à d’anciens soladats (Ex-Soldier Settlement Scheme - Plan d’établissement des anciens soldats). Ces anciens soldats étaient souvent issus de milieux aristocratiques. Ils espéraient trouver au Kenya un mode de vie fastueux avec de vastes propriétés et de nombreux serviteurs. Ce mode de vie disparaissait en Grande-Bretagne, qui se démocratisait, et lorsqu’il subsistait, la plupart des aristocrates n’avaient plus les moyens de se l’offrir (surtout lorsqu’ils étaient les cadets de familles sans espoir de succéder au titre et aux biens héréditaires).

 

Le vicomte Bury, le vicomte Broome, le baron Milne, Sir Hubert de la Poer Gough, le baron Egerton, Phaedrig O'Brien, baron Inchiquen, furent parmi les aristocrates britanniques qui se fixèrent au Kenya à la faveur de ce programme, en même temps que d’autres colons issus de milieux plus modestes. Un des membres les plus éminents de l'aristocratie était Lord Francis Scott,  fils cadet du duc de Buccleuch et Queensberry, apparenté à la famille royale. Après la mort de Lord Delamere en 1931, il devint à son tour le leader de la communauté blanche.

 

La population blanche s’élevait en 1921 au chiffre (encore modeste) de 9651 habitants. Toutefois, selon l’article    Brief: History of Land Conflicts in Kenya http://www.focusonland.com/fola/en/countries/brief-history-of-land-conflicts-in-kenya/) en 1934, il y avait environ 30 000 propriétaires blancs (en comptant leur famille, probablement) soit 0 ;25% de la population qui contrôlaient 1/3 des terres cultivables (mais selon d’autres chiffres, les Blancs n’étaient que 23 033 après la seconde guerre mondiale, pour une population africaine de  5.2 millions ?).

 

 

Les propriétaires blancs se concentrèrent sur le territoire qu’on appela The White Highlands, les Hautes-Terres blanches (des terres au climat tempéré, bien arrosées par les pluies, propices aux cultures, à une altitude d’environ 1500 mètres ou plus). Ces terres situées à l’est et à l’ouest de la Rift Valley, empiétaient sur les territoires de plusieurs ethnies (principalement les Kikuyus, mais aussi les Masaïs) mais lorsque les Blancs les occupèrent, ils eurent l’impression qu’elles étaient abandonnées (de fait les Masaïs et les Kikuyus, à la suite d’épidémies ou de famines avaient transféré ailleurs leurs habitations et leurs cultures mais considéraient que ces terres leur appartenaient toujours). Le gouvernement britannique considéra que les terres appartenaient à la puissance souveraine et qu’elle pouvait en disposer au profit des colons, moyennant des baux de très longues durée.

 

Une loi de 1902 réserva la propriété dans cette zone aux Blancs et elle fut abrogée seulement en 1961. La zone réservée aux Blancs fut progressivement étendue en procédant de force à l’expulsion des indigènes, forcés de s’installer dans des réserves.

Les Blancs ne pouvaient ni ne souhaitaient pas cultiver eux-mêmes leurs terres. Ils eurent recours aux Noirs qui, refoulés sur les terres les moins fertiles et de plus contraints de payer des taxes, durent pour survivre s'engager comme travailleurs sur les propriétés blanches - souvent dans des conditions très défavorables, avec des violences de la part des propriétaires (coups de fouet etc).

Comme le remarquait  avec cynisme un propriétaire blanc, le capitaine Ewart Grogan : Nous avons volé leurs terres aux Noirs, aujourd'hui nous volons leurs bras !

La situation était meilleure pour les Noirs qui obtinrent de cultiver, à côté de leur travail pour le propriétaire blanc,  leur propre lopin de terre attribué,  à titre précaire, par le propriétaire : c'est ce qu'on appellait les squatters. Dans ce cas, le propriétaire blanc ne payait pas le cultivateur noir qui devait se procurer de quoi vivre avec son terrain. Les Blancs veillaient de plus à ce que la production des parcelles indigènes, qui se multiplièrent,  ne vienne pas concurrencer la production de leurs propres grandes expolitations, qui étaient souvent peu rentables.

 

 

 

Kenya-ethnies-map

 

 

 Carte ethnique du Kenya. Université de Laval (Canada).

Cette carte de 2012 ne représente pas forcément la répartition des ethnies telle qu'elle était dans la première moitié du 20 ème siècle, bien que les grandes masses n'aient sans doute pas été modifiées de façon significative. Il faut aussi rappeler qu'il y a eu des forts mouvements de déplacement de population, notamment en 1997-98 et 2008 dans des conflits politico-ethniques.

 http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/kenya.htm

 

 

 

 

map1962

 

 

Carte du Kenya montrant les Hautes Terres blanches (White Highlands).

La comparaison avec la carte précédente montre que les White Highlands étaient en grande partie établies en-dehors du territoire occupé par les grandes ethnies (sous réserve que la carte ethnique de l'époque n'ait pas été modifiée substantiellement), sauf une partie du territoire des Kikuyus, mais la question centrale était de savoir si les Blancs se sont établis sur des terres inoccupées ou s'ils ont contraint au départ les occupants antérieurs, ou encore si les terres, bien qu'inoccupées, continuaient d'appartenir aux diverses ethnies. Il semble que les trois situations se présentaient.

How Colonial Railroads defined Africa’s Economic Geography, sur le site African economy historic network.

 https://www.aehnetwork.org/blog/article-how-colonial-railroads-defined-africas-economic-geography/

 

 

 

LA DÉCLARATION DEVONSHIRE

 

 

 Après la première guerre mondiale, les propriétaires blancs s'opposaient sur divers points au gouvernement. Les relations devenaient tendues avec les Indiens, qui demandaient l'égalité des droits et qui étaient désormais plus nombreux que les Blancs (5 Indiens pour un Blanc). Les Blancs, de leur côté, rêvaient d'un statut semblable à l'Afrique du Sud, à l'Australie ou au Canada, où un gouvernement blanc autonome serait chargé de diriger le pays et non plus un gouverneur colonial représentant le gouvernement britannique.

Des discussions eurent lieu à Londres en 1923 où furent invitées des délégations blanche et indienne (mais pas africaine), sous la présidence du duc de Devonshire, ministre des colonies.

Lord Delamere dirigeait la délégation des settlers blancs. Il choqua la société londonienne en présentant ses serviteurs somalis comme "ses fils" (plaisanterie ou réalité ?). Les Somalis, de religion musulmane, étaient considérés comme plus civilisés que les autres ethnies "natives" et étaient souvent employés comme majordomes ou domestiques à l'intérieur des demeures des Blancs, les autres ethnies travaillant à l'extérieur.

Les discussions réglèrent un certain nombre de points mais déçurent aussi bien les Indiens que les Blancs, car elles aboutirent à la déclaration du duc de Devonshire dans un "livre blanc", selon laquelle la Grande-Bretagne était au Kenya dans l'intérêt des Africains et que chaque fois que les intérêts des communautés immigrées ("immigrant races", soit les Blancs et les Indiens) entreraient en conflit avec les intérêts des Africains, ces derniers devaient être privilégiés ( "the interests of the African natives must be paramount ... when, those interests and the interests of the immigrant races should conflict, the former should prevail."). Prétendre vouloir protéger les intérêts des Africains pouvait aussi servir à écarter les demandes des Indiens.

Mais cela conduisait aussi à enterrer le rêve des colons blancs d'un pays dirigé par eux. Aussi bien la déclaration en resta au stade des grands principes et très peu fut changé dans l'immédiat aux criantes inégalités  entre les différentes communautés, sinon que des écoles techniques pour Africains furent ouvertes et qu'un représentant africain fut nommé au conseil législatif de la colonie tandis que plusieurs Indiens et encore plus de Blancs représentaient des populations bien moins nombreuses.

 

  

 

 

 HAPPY VALLEY, LA VALLÉE HEUREUSE

 

 

 

Parmi les Bancs installés sur les White Highlands, un petit groupe devait appeler l’attention. Il s’agit de ceux qui s’étaient fixés dans la Wanjohi Valley, surnommée the Happy Valley, la vallée heureuse.

 

L’expression Happy Valley est due au premier colon qui s’y installa au début du 20 ème siècle, Geoffrey Buxton, qui venait de la région plus sèche et aride de la Rift Valley.

La vallée est située dans ce qui était la Province centrale du Kenya, près de la chaîne des monts Aberdare; dans sa plus grande extension, elle comprend le village de Naivasha, près du lac du même nom et la ville de Nyeri, capitale administrative locale. Des membres du groupe vivaient aussi à Gilgil, au nord du Lac Elementaita.

 

 

Les membres du groupe de La Vallée heureuse se retrouvaient volontiers au Muthaiga Country Club, à 15 minutes du centre de Nairobi, ou, plus près de chez eux, au Lake Naivasha Country Club (mais celui-ci fut ouvert en 1937 seulement, comme escale de la ligne d’hydravions de l’ Imperial Airways reliant Le Cap à Londres).

Mais surtout ils se retrouvaient ente eux, dans leurs belles maisons, donnant des réceptions peu conventionnelles.

 

Qui étaient les membres de ce groupe, au contour variable (comme les conteurs de la Vallée Heureuse elle-même, le terme étant semble-t-il utilisé pour une zone plus étendue que la Wanjohi Valley).

 

Quelques mots de deux qui n’en faisaient pas partie.

 

 

 

  

KAREN BLIXEN ET LORD BADEN-POWELL

 

 

  

La célèbre écrivain (mais pas connue comme telle quand elle résidait au Kenya) Karen Blixen, avait sa résidence dans une banlieue de Nairobi, près des monts Ngong où se trouvait la plantation. Elle ne résidait donc pas dans la Happy Valley. Lorsque le quartier urbain fut créé, peu après le départ de Karen Blixen, ses promoteurs l’appelèrent Karen, (il semble que la légende a fini par se confondre avec la vérité, car le nom initial aurait été donné en souvenir de la compagnie de café de la famille de Karen Blixen, la Karen Coffee company, dont le nom évoquait une autre Karen, fille du propriétaire, et non de Karen Blixen elle-même   !  ( cf l’article Karen sur Wikipedia en anglais                  https://en.wikipedia.org/wiki/Karen,_Kenya)

 

Bien qu’elle ait fréquenté des membres du groupe de la Happy Valley, elle n’était sans doute pas habituée des réunions les plus libres des membres du groupe. Karen Blixen, séparée de son mari qui avait démontré son incapacité à gérer la plantation aussi bien que la vie du couple par ses infidélités, ne réussit jamais à faire fonctionner de façon rentable la plantation. Elle quitta le Kenya en 1931, lorsque les commanditaires au Danemark de la plantation (des membres de sa famille) décidèrent d’arrêter l’exploitation.

 

Son émotion en quittant l’Afrique transparaît ans la lettre qu’elle écrivit à ce moment :

 

«  Même si elle a été un peu plus tendre envers certains autres, je suis malgré tout persuadée que j'ai été l'un des favourite children (enfant favori) de l'Afrique. Un vaste univers de poésie s'est ouvert à moi et m'a laissée pénétrer en lui ici, et je lui ai donné mon cœur. J'ai plongé mon regard dans celui des lions et j'ai dormi sous la Croix du Sud, (…)  j'ai été l'amie de Somali, de Kikuyu et de Maasaï*, et j'ai survolé les Ngong Hills : « j'ai cueilli la plus belle rose de la vie » — je crois que ma maison a été une sorte de refuge pour les passants et pour les malades, et qu'elle a été pour tous les Noirs le centre d'un friendly spirit » (esprit d’amitié)

 

*L’orthographe de la traduction française est conservée pour les noms d’ethnie, qui, en français, prennent généralement la marque du pluriel.

 

 

 

 

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La maison de Karen Blixen, depuis Musée Karen Blixen. La maison fut acquise par le gouvernement danois, qui en fit cadeau au gouvernement kenyan lors de l'accession du Kenya à l'indépendance..

La maison fut construite en 1912 par l'architecte et ingénieur suédois Ake Sjogren pour sa compagnie Suédo-africaine du café, sur un domaine de 6000 acres. Le baron Blixen acquit le domaine en deux fois en 1913-1916. Karen Blixen appela la maison “Bogani” ou “Mbogani” (la maison dans les bois) et l'occupa jusqu'en 1931.

Air France travels - Kenya.

https://www.airfrance.sg/SG/en/common/travel-guide/karen-blixen-museum-in-the-footsteps-of-author-karen-blixen.htm

 

 

 

 

 

 

 

 Bien entendu, le célèbre Lord Baden-Powell ne faisait pas partie de la coterie de la Vallée heureuse, même s'il a habité Nyeri, la ville principale de la vallée, à la fin de sa vie . Et si des échos sur le comportement des membres de la coterie sont venus jusqu’à lui, il est probable que le fondateur du scoutisme a énergiquement condamné ces comportements immoraux !

L'idée du scoutisme avait été inspirée à Baden-Powell par ses expériences dans l’armée : notamment lors du siège de Mafeking (1899-1900) pendant la guerre des Boers, où bloqué dans la petite ville de Mafeking par les Boers, il organisa la défense avec des enfants et adolescents

C’est la fondation du scoutisme (organisé dans les années 1910) qui devait  le rendre mondialement célèbre et lui valoir son titre de baron.

 

Lord Baden-Powell et son épouse s’étaient retirés en 1939 dans un petit cottage à Nyeri (il avait déjà fait un séjour de santé à cet endroit), situé sur le terrain de l’Outspan Hotel, qui appartenait à un ami (l’Hôtel existe toujours). C’est là qu’il mourut en janvier 1941, âgé de 84 ans. Quelques semaines après, la mort d’un autre Lord britannique résidant de la Wahangi Valley allait causer plus de remous – on en parlera*.

La tombe de Baden-Powell et son petit cottage à Nyeri est devenue un lieu de pèlerinage pour les scouts du monde entier.

                                                                                   

                                                                                                                               * Cet autre Lord est Lord Hay of Erroll. Une photo montre Lord Erroll, en tenue militaire, participant  aux obsèques de Lord Baden Powell.

                                                                      

 

 

 LADY IDINA SACKVILLE ET LORD HAY OF ERROLL

 

 

 

Qui étaient les membres de la bande de la Vallée Heureuse ? On peut supposer qu’ils étaient une petite minorité parmi les propriétaires blancs de la région, et avaient en commun d’être arrivés récemment au Kenya (au début des années 20 voire plus tard). Ils avaient formé un groupe hédoniste uni par un même mépris des conventions (au moins de celles concernant la morale ordinaire) et le goût du plaisir.

La consommation d’alcool, de drogue et le sexe sans tabou caractérisaient ce groupe. On disait que ce n’était pas de l’eau qui coulait dans la rivière Wahanji, mais le liquide des cocktails.

 

Un écrivain anglais , Cyril Connolly, décrivit leur mode de vie, dans un article à la fin es années 60, sous le signe des trois A : Altitude (ils habitaient les hautes terres), Alcool, Adultère. Il est probable que Cyril Connolly faisait ironiquement allusion aux trois C que la colonisation britannique se flattait d'apporter : Commerce, Civilisation et Christianisme. 

Leur mode d’existence s’étendit sur la période de  l’entre deux-guerres avant que le groupe, déjà écorné par des drames et des décès tragiques, se disperse et que ses membres connaissent des fins en général peu reluisantes.

 

Il est probable qu’à l’origine du groupe, il y a Lady Idina Sackville et Lord Hay of Errol.

Idina Sackville, fille du 8ème comte De La Marr, était une héritière en vue dans la bonne société britannique.

Sans être une beauté classique, elle était extrêmement séduisante. Elle épousa en 1913 un homme riche, Euan Wallace, qui appartenait au prestigieux régiment des Life Guards (gardes royaux à cheval).

En 1915, pendant que son mari était au front, un admirateur américain avait commandité un portrait d’elle par un peintre alors célèbre, Sir Wiliam Orpen, démarche assez curieuse et indiscrète qu’accepta Lady Idina.

Probablement Sir William Orpen est-il aussi tombé sous le charme de son modèle.

 

 

 

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Lady Idina Sackville, Mrs Euan Wallace, à 22 ans.
Portrait par Sir William Orpen 1915.

Ce portrait a été vendu en 2013 pour 1 million de livres, relançant la côte du peintre.

Daily mail on line, Portrait of a woman hooked on seduction, 2013.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2511499/Idina-Sackville-portrait-woman-hooked-seduction.html

 

 

Après avoir participé à la guerre, Wallace  avait entrepris une carrière d’homme politique. Le couple avait deux enfants .

En 1919 Idina divorça de son mari, qui était tombé amoureux d’une autre femme et elle épousa le capitaine Charles Gordon, avec qui elle partit au Kenya (sans doute parce que cette colonie avait déjà une réputation d’être moins conventionnelle que l’Angleterre où les divorces et remariages vous mettaient toujours à l’écart des cercles sociaux les plus élevés).

Idina laissa ses deux enfants derrière elle, elle ne devait pas beaucoup les revoir.

Au Kenya, il semble qu’Idina révéla sa vraie nature et son mari comprit qu’il avait épousé une nymphomane.

 

Idina revint à Londres et se fit remarquer par des attitudes typiques des privilégiés des années folles, se baignant dans du champagne ou dansant sur les tables.  

 

 

 

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 Idina Sackville, probablement  vers 1925. Photographie par Cecil Beaton, le célèbre photographe de la haute société britannique durant plus de quarante ans. Parution initiale dans le magazine Vogue.

Daily mail on line, Portrait of a woman hooked on seduction, 2013.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2511499/Idina-Sackville-portrait-woman-hooked-seduction.html

 

 

 

 

 

Gordon et Idina, sans doute déjà séparés, divorcèrent en 1923. Idina avait alors rencontré un séduisant  jeune homme, plus jeune qu’elle de 8 ans, Josslyn Hay, petit-fils du comte d’Erroll, qui avait commmencé (sans conviction) une carrière diplomatique dans le sillage de son père. Ils se marièrent en 1923. A partir de 1928, après la mort à un an de distance de son grand-père et de son père, Josslyn Hay allait hériter du titre de comte d’Erroll (22ème comte) et baron Kilmarnock, et des fonctions honorifiques de Grand Constable (High Constable) d’Ecosse.

 Josslyn Hay semble avoir été doté d'un grand pouvoir de séduction et de fascination: on dit que lors de sa scolarité à Eton (l'une des écoles privées préférées des classes supérieures, que les Anglais appellent paradoxalement des public schools), lorsqu'il marchait dans la rue, il était suivi par la moitié des élèves admiratifs. Il en fut renvoyé après deux ans pour des raisons mystérieuses,  mais sans doute pour une "affaire" amoureuse (avec une domestique ?).

 

 

 

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Idina Sackville et Josslyn Hay le jour de leur mariage le 22 septembrer 1923.

Photo extraite d'un article du New York Times, 2010.

https://www.nytimes.com/2010/08/12/fashion/12bolter.html

 

 

 

 

Avec tout ça, il était peu argenté. Le couple décida de s’installer au Kenya pour pratiquer l’élevage de moutons, bien qu’apparemment ni l’un ni l’autre n’étaient doués pour ce métier.

On dit que lors du voyage en bateau les menant au Kenya, Josslyn Hay avait couché avec une autre passagère. Cela donnait la tonalité du mariage.

 En 1930, le couple, qui avait eu un enfant (une fille, envoyée en Angleterre pour son éducation, bien entendu !), divorça. Idina reprochait à Josslyn, devenu comte d’Erroll (mais ce titre n’avait rien pour monter à la tête d’Idina, d’un milieu équivalent) de vivre à ses crochets. Lui reprochait-elle aussi son infidélité ?

Il semble qu’Idina était très tolérante en la matière. Après tout, elle avait déjà partagé son mari avec Alice de Chanzé, comme on va le dire, sans être jalouse.

 

A ce moment, les membres et les habitudes de la bande de la Vallée heureuse étaient bien en place.

Idina Saville, comtesse d’ Erroll, recevait ses invités dans sa maison, nommée Slains, alors qu’elle se baignait dans sa baignoire d’onyx, puis s’habillait sans gêne devant eux en continuant de discuter.

 

L’échangisme (avec quelques fioritures quand même ) était une pratique courante chez Idina et sans d’autres chez tous les amis de leur cercle. Lors des soirées, on mettait une plume sur une serviette et chacun était invité à souffler la plume vers la personne de son choix - qui pouvait sans doute la souffler dans une autre direction jusqu’à ce que les couples soient formés pour la nuit.

 Parfois les pratiques étaient plus corsées, lors de certaines soirées, des trous étaient découpés dans un drap et les messieurs étaient  invités à y faire entrer leur pénis : les dames, de l’autre côté du drap, devaient reconnaître à qui le membre appartenait.

Notre époque, en la matière, a dû trouver mieux…

Les habitants de la Vallée heureuse consommaient énormément d'alcool, quoique Erroll était plus sobre - ou finit par le devenir - sa réputation d'amant vient peut-être de cette sobriété qui lui permettait de conserver ses forces. Et progressivement, la drogue se mêla aux activités habituelles du petit groupe.

Evidemment, les habitants de la Vallée heureuse partageaient aussi les activités plus classiques des membres de la classe supérieure dans l'Empire britannique : chasse au gros gibier ou chasse à courre (sans doute sans l'attirail classique utilisé en Grande-Bretagne), golf, polo (probablement à l'époque réservé aux hommes), réceptions formelles en tenue de soirée, parties de bridge, mais il est probable qu'ils préféraient aux soirées en smoking ou habit à queue de pie et robes longues, leurs soirées intimes où on se metttait en pyjama dès le début de la soirée...

 

Sans être peut-être informés des particularités les plus piquantes, les Britanniques en métropole savaient que certains (mais pas tous, évidemment) colons du Kenya menaient une vie très libre. On dit que le roi George V, plutôt austère, avait exprimé son mécontentement à cet égard et donné des instructions pour que le gouverneur colonial y mette un peu d'ordre. Mais que pouvait y faire le gouverneur? Sans doute se limiter à ce qu'aucune conduite scandaleuse n'ait lieu en public.

 

A côté de cela, le Kenya présentait ausi un aspect de Far-West. Beaucoup de colons, de milieu plus populaire,  étaient pauvres et  une visiteuse notait dans les rues de Nairobi, vers 1930, un grand nombre de jeunes gens impécunieux, en short ou pantalons de golf, avec souvent un revolver à la ceinture, coiffés de chapeaux de cow-boy.

 

 

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Idina Hay, au milieu, avec à gauche la comtesse N. de Graevenitz et à droite Mrs N. Roberts, toutes vêtues de robes africaines (kanga), vers 1926.

 Article de Nick Scott, Altittude sickness, sur le site The Rake, The modern voice of classic elegance.

 https://therake.com/stories/icons/happy-valley-set/

 

 

 

 ALICE DE  JANZÉ, FRÉDÉRIC DE JANZÉ ET RAYMOND DE TRAFFORD

 

 

 

 

On peut supposer que Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie, avait été heureux de voir arriver de nouveaux résidents issus de l’aristocratie. Mais lui-même était sans doute trop “colonial”, trop rustique dans ses attitudes et ami de l’âme africaine, sans parler de son appartenance à une génération antérieure, pour partager les plaisirs particuliers des habitants de la Vallée Heureuse, où d'ailleurs il ne semble pas que se trouvaient ses propriétés principales

 

Sur une photo, Lord Delamere pose avec quelques résidents de la Vallée heureuse dont on va parler, un couple franco-américain, le comte Frédéric et la comtesse Alice de Janzé, et Raymond de Trafford.

 

 

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De gauche à droite, Raymond de Trafford, Frédéric de Janzé, Alice de Janzé et Lord Delamere en 1926.

Article Wikipedia, Happy Valley set.

Photo extraite du livre d'Errol Trzebinski The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder (2000), p. xii. Crésits  "courtesy of Sir Dermot de Trafford".

 https://en.wikipedia.org/wiki/Happy_Valley_set#/media/File:HappyValley.jpg

 

 

  .

La comtesse Alice de Janzé était une américaine de Chicago, très riche, née Silverthorne, qui avait eu une jeunesse à la fois malheureuse et agitée, ce qui explique sans doute son comportement ultérieur. Après avoir travaillé dans la mode à Paris, elle s’était mariée avec un comte français, quasiment un lieu commun de l’époque où les aristocrates européens se refaisaient une santé financière en épousant des héritières américaines.

 

Ayant connu les Hay à Paris, les Janzé furent leurs invités au Kenya en 1925-26. Là, Alice de Janzé coucha avec Josslyn (qui n’était pas encore connu comme comte d’Erroll), sans provoquer la jalousie d'Idina. Au contraire, elles furent très bonnes amies. Par contre, il n'est pas établi si le comte Frédéric coucha avec Idina.

 

Puis Alice rencontra un autre beau garçon,  Raymond de Trafford, le fils d'un baronnet appartenant à une très ancienne famille catholique anglaise, qui se trouvait au Kenya où sa famille, mécontente de sa conduite, l’avait expédié en lui donnant de quoi faire fonctionner une ferme.

 

Ce de Trafford n’était pas un personnage vraiment recommandable, même dans le milieu où il évoluait. Il était connu comme joueur, alcoolique et homme à femmes .Evelyn Waugh, qui l’avait rencontré lors de son séjour au Kenya, le décrit dans une lettre comme “ baisant, jouant, se bagarrant et se saoûlant de façon dégoûtante tout le temps ”.

Une nuit qu’il était ivre, de Trafford s’amusa à mettre le feu à des cases de travailleurs noirs – un geste qui ne semble pas lui avoir valu trop d’ennuis…

 

Alice de Janzé tenta de s’enfuir en Europe avec son nouvel amoureux, puis revint. Son mari, le comte Frédéric, d’abord enclin à prendre à la légère cette liaison, décida de rentrer en France avec sa femme.

 

Alice espérait épouser Raymond de Trafford après avoir divorcé du comte. Mais la famille de Trafford menaça de couper les vivres à ce dernier et de le déshériter s’il épousait la comtesse.

 

Aussi anticonformistes dans leurs moeurs qu’étaient les membres du groupe, il semble qu’ils tenaient tous à passer (au besoin plusieurs fois !) par la case mariage.

 

De Trafford, lui aussi revenu en Europe, expliqua à Alice qu’iI ne voulait pas se marier avec elle. Le résulat fut qu’à Paris, à la gare du Nord, Alice tira sur son amant qui partait pour l’Angleterre, puis essaya de se suicider (mars 1927). Mais les blessures de l’un et de l’autre n’étaient pas mortelles (bien que très graves pour de Trafford) . Le fait divers fit beaucoup de bruit en raison de l’appartenance des protagonistes à la haute société.

Alice fut jugée en France (décembre 1927) pour avoir tiré sur de Trafford et au procès, elle évoqua son caractère suicidaire. Elle fut condamnée à 6 mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende, son amant, maintenant rétabli, ayant témoigné en sa faveur.  Entre temps, le divorce avait été prononcé entre elle et le comte Frederic de Janzé.

 

En 1928 Alice retourna au Kenya mais le gouvernement colonial lui ordonna de quitter le territoire, y étant indésirable. Pendant le peu de temps qu’elle y resta, elle logea chez Karen Blixen, qui était amie avec Errol.

 

En 1932, elle et de Trafford se marièrent enfin (à Neuilly- sur- Seine), sans doute parce que de Tafford se sentait un peu coupable et surtout parce qu’Alice avait beaucoup insisté,  mais ce mariage était mal parti. de Trafford était inquiet du caractère instable de son épouse. A peine trois mois après leur mariage, il la quitta lors d’une dispute dans un wagon de chemin de fer, croyant qu’elle allait de nouveau tirer sur lui, au moment où Alice lui proposait de revenir vivre au Kenya.*

                                                                                         * Raymond de Trafford émigra en Australie, tua un homme alors qu'il conduisait en état d'ébriété, fit à la suite de cet accident plusieurs années de prison, eut une entreprise qui fit faillite. Il mourut en 1971.

 

Finalement divorcée, et prévenue que son retour aux USA n’était pas souhaitable, elle revint s’établir au Kenya dans la Vallée heureuse, de plus en plus sous l’emprise de à la drogue et s’occupant d’animaux sauvages. Elle faisant un peu peur à ses voisins, comme en témoigne la cavalière et aviatrice Beryl Markham (dont on va parler).

Les indigènes la nommaient ‘Waceke’, la mince, en raison de son allure fragile.

 

Le comte Frédéric fut l’un des premiers membres du groupe à mourir prématurément, de scepticémie aux USA en 1933. Il avait eu le temps de publier un livre sur sa vie au Kenya où il parlait du caractère suicidaire de sa femme.

 

 

 

KIKI PRESTON

 

 

 

 Le cercle comprenait d'autres personnes, comme Kiki Preston (née Alice "Kiki" Gwynne).

Celle-ci était issue d'une riche famille américaine (encore), apparentée aux Vanderbilt, mais sa famille avait eu des revers de fortune et son père, plutôt extravagant,  était mort jeune.

Dans les années 20, Kiki vivait  à Paris et fut même danseuse de cabaret. Après un premier mariage raté, elle épousa un banquier, Preston. Dans l'intervalle elle avait rencontré Josslyn Hay et Alice de Janzé.

Kiki et son mari décidèrent de s'installer au Kenya et firent construire une maison près du lac Naivasha. Ils élevaient des chevaux et organisaient des chasses, ce qui était une façon de gagner de l'argent. Là ils participèrent activement à la vie des habitants de la Happy Valley. Très belle, Kiki Preston, fit sensation. Il semble qu'avant de partir au Kenya, elle avait été la maîtresse du prince George, duc de Kent, fils du roi George V, qui la retrouva au Kenya. On dit aussi qu'elle avait été la maîtresse de l'acteur Rudolph Valentino.

Mais Kiki Preston était aussi devenue toxicomane. Elle prenait de la drogue en public et il n'était pas trop difficile de s'en procurer dans la Vallé heureuse où un certain Greswolde Williams s'était fait une spécialité comme dealer, jusqu'à sa mort en 1932. 

On surnommait Kiki Preston "la fille à la seringue d'argent". La famille royale britannique fit évidemment le nécessaire pour rompre une union avec une femme mariée et toxicomane, car Kiki Preston avait incité le prince à se droguer. Le prince, qui devait mourir dans un accident d'avion en 1942, était bissexuel et on a aussi prétendu qu'un enfant était né de sa liaison avec Kiki Preston.

Entretemps, le mari de celle-ci était mort aux Etats-Unis en 1934, n'ayant pas fait de vieux os.

 

 

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Kiki Preston et Lord Delamere.

http://clintjefferies.com/african_history.html

 

 

 

 

 

 

 

 

BERYL MARKHAM ET D'AUTRES

 

 

 

 Sur le petit territoire de la Vallée heureuse, tout le monde se connaissait, dans le mileu des propriétaires blancs. Toutefois le degré d'intimité était variable et certains protagonistes sont plus des amis ou connaissances du groupe que des membres du groupe à proprement parler.

Ainsi Beryl Markham (née Clutterbuck) : son père, éleveur de chevaux de course, s'était installé au Kenya et Beryl fut élevée dans la nature,  sans aller à l'école (quand elle y alla, on finit par la mettre à la porte), vivant proche des indigènes, chassant avec eux et parlant swahili. Elle  était dès 19 ans éleveur de chevaux de course (la première femme professionnelle dans ce domaine).  Belle, grande, avec une démarche envoûtante, elle avait aussi une vie amoureuse très libre et on dit que son second mari, Mansfield Markham, à chaque fois qu'elle avait un nouvel amant, enfonçait  un clou dans le linteau de leur porte, qui comportait un grand nombre de clous...

Parmi ses amoureux, on trouve le fils de Lord Delamere, Tom, qui perdit parait-il sa virginité avec elle, dans une grange. Elle coucha aussi avec Bror Blixen, le mari (divorcé) de Karen Blixen, mais parce qu'il n'y avait personne d'autre de disponible à ce moment, comme elle le déclara des dizaines d'années après ...

En 1928 elle eut une liaison avec le prince Henry , duc de Gloucester, fils du roi George V, en visite au Kenya, mais quand Beryl vint à Londres pour revoir le prince, la famille royale interrompit cette relation, semble-t-il, en lui octroyant une rente à vie. On dit aussi (on ne prête qu'aux riches !) qu'elle fut la maîtresse du prince de Galles, frère du prince Henry, futur Edouard VIII (celui qu abdiqua pour pouvoir se  marier avec une américaine divorcée).

Puis Beryl fut la maïtresse du célèbre chasseur et aviateur Denys Finch Hatton, qui avait été l'amoureux de Karen Blixen. Hatton et un autre pilote (sans doute aussi amant de Beryl), Tom Campbell Black, l'initièrent à l'aviation. Lorsque Hatton invita Beryl à participer à une excursion en avion, Beryl refusa en  raison d'un pressentiment et Hatton partit seul :  son avion s'écrasa et Hatton fut tué.

En 1936, Beryl Markham partit en avion de Londres pour rejoindre New York. Son avion s'écrasa sans dommage pour elle au Canada, faisant d'elle la première personne à avoir traversé l'Atlantique d'est en ouest et lui valant une grande célébrité dans les pays anglo-saxons.

Beryl publia alors un livre de souvenirs West with the Night, qui passa un peu inaperçu en raison de la deuxième guerre mondiale. Après avoir vécu aux USA, elle revint au Kenya et reprit son métier d'éleveur de chevaux. Elle entraîna 6 vainqueurs du Derby du Kenya. En 1979, elle vivait assez chichement et le Jockey club du Kenya lui fit don d'un petit bungalow. On était alors dans le Kenya indépendant de Daniel arap Moi, successeur de Jomo Kenyatta.

 

 

 

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 Beryl Markham, photo illustrant un article du journal The Mercury 15 août 2018

 https://www.pressreader.com/

 

 

 

 

 En 1982, un Californien tomba sur une critique d'Ernest Hemingway du livre de Beryl Markham, qui disait qu'à côté d'elle, lui, Hemingway,  et d'autres écrivains reconnus, n'étaient rien, même si Beryl était peut-être "a high-grade bitch" (une putain de haut vol). Le Californien lut le livre de Beryl Markham, fut impressionné, et obtint que le livre soit réédité en 1983.  La réédition eut un grand succès et attira l'attention sur Beryl Markham, qui vivait toujours au Kenya, après avoir subi dvers malheurs (un cambrioleur l'avait battue, un soldat avait tiré sur elle pendant une tentative de coup d'état alors qu'elle conduisait sa vieille Mercedes dans les rues de Nairobi). On vint l'interviewer, on fit des émissions télé sur elle. Les  droits d'auteur de la nouvelle édition de son livre lui permirent de finir sa vie dans une relative aisance. Elle mourut en 1986.

 

D'autres individualités de la Vallée heureuse (ou en relation avec des membres du groupe, sans pour autant en faire partie ni même vivre dans la Vallée heureuse) étaient moins remarquables par leur style de vie que par leurs bizarreries de caractère.

On peut évoquer le commander Jack Soames (les hommes qui avaient acquis un grade dans l'armée le portaient toute leur vie, bien après avoir quitté l'armée) qui avait fait percer des trous dans les chambres de sa maison pour pouvoir épier ses invités lorsqu'ils faisaient l'amour, qualifié par son ex- femme de voyeur et sadique de la plus basse espèce.

John Evans-Freke, baron Carbery, n'était pas très différent.      

John Carbery était un Lord irlandais du comté de Cork (10ème baron et 6ème baronnet) qui avait abandonné ses titres et adopté le nom de famille de Carberry avec 2 "r" lorsqu'il était venu vivre au Kenya. Lui aussi passionné d'aviation, il avait convaincu sa seconde épouse de donner des leçons lors de meetings aériens. Lors d'une de ces démonstrations, elle se tua dans un accident, laissant une fille nommée Juanita. 

Carberry (retenons cette orthographe), qui gérait une plantation de café,  était - paraît-il - un homme cruel, presque sadique envers tout le monde, hommes et animaux et notamment envers sa fille, Juanita, qui n'était peut-être pas vraiment sa fille d'ailleurs. Pour compléter le tout, c'était un admirateur d'Hitler. Carberry vivait à son aise, quoique probablement de façon rustique. ll possédait un avion et 6 voitures. Il semble que c'est lui qui mit au défi Beryl Markham de traverser l'Atlantique et qui finança l' opération. 

 Jack Soames, ainsi que John Carberry, sa troisième femme June et sa fille Juanita, joueront un rôle dans le mystère de la mort de Lord Erroll que nous allons bientôt aborder

 

 

 ANNÉES TRENTE

 

 

 

Les années passant, l'insousiance primitive laissait place à une vie plus sombre  (encore que l'agrément de la vie dans la Vallée heureuse a certainement été surestimé, même dans  les années 20).

 La maison des Erroll, Slains, ainsi nommée en souvenir du château familial des comtes d'Erroll en Ecosse, qui avait été vendu par le grand-père de Josslyn, était certainement le lieu central de la petite coterie. Mais Idina n'était plus dans sa première jeunesse et son mari, plus jeune qu'elle, était lui au sommet de son pouvoir de séduction. 

Idina et Josslyn avaient eu une fille en 1926, Diana Denise Hay. Elle fut expédiée en Angleterre pour son éducation.

Idina reprochait à son mari ses dépenses et ses dettes.  De plus, Erroll était tombé amoureux d’une femme mariée, jolie et  passablement riche – ce qui était pour lui un avantage majeur, Edith Maude Ramsay-Hill, surnommée Molly.

Le mari, le major Cyril Ramsay-Hill (ancien officier et planteur, mais aussi acteur dans des films hollywoodiens, où il jouait, évidemment, les rôles de militaire colonial) poursuivit un jour Josslyn (ou plus familièrement Joss) qui était parti pour une partie de chasse avec Molly dans des voitures qui appartenaient au major, et frappa Joss à coups de fouet. Mais il finit par accorder le divorce, le juge estimant même qu'il aurait du être heureux d'être débarrassé d'une femme aussi peu recommandable, et s'étonnant que ce ne soit pas le cas .

De leur côté, Idina et Joss divorcèrent en 1930.

En 1930 également, Joss put se marier avec Molly à qui son mari abandonnait, semble-t-il, la plantation Osarian, comprenant un château  de style moresque The Djinn Palace, ce qui permit à Joss de jouer les châtelains. Le nom du château, dont les habitants buvaient sec,  permettait aussi des jeux de mots avec The Gin Palace.

Idina emménagea  dans une nouvelle maison, nommée un peu mélancoliquement Clouds (nuages). Elle se remaria avec un chasseur, un certain Donald Carmichael Haldeman dès 1930 (personne ne perdait de temps !), puis divorça de celui-ci en 1936. Elle allait d'amant en amant, manifestement à la dérive; la consommation de drogue ne devait pas améliorer les choses. L'un de ses favoris du moment fut un certain Boy Long, qui portait des boucles d'oreille et se donnait des allures de pirate, mais qui semble avoir été entrepreneur en bâtiment.

Evidemment le pouvoir de séduction d'Idina n'était plus, loin de là, ce qu'il avait été à l'époque du tableau de Sir William Orpen ou même dans les 10 années suivantes.

Sa réputation de nymphomane était telle que parait-il, les employés somalis refusaient de venir travailler chez elle de peur d'être obligés à des relations sexuelles. On pourrait en sourire, sauf que certaines sources précisent que la loi en application au Kenya prévoyait la peine de mort pour un indigène qui aurait des relations sexuelles avec une Blanche (il semble que rien n'étant prévu si c'était un Blanc qui avait des relations avec une indigène) - mais le point mérite peut-être confirmation.*

Dans tous les cas, la loi locale punissait de mort le viol et la mentalité coloniale pouvait considérer que toute relation sexuelle d'une Blanche avec un Noir était nécessairement un viol.

                                                                                          * On trouve cette indication dans le livre, généralement bien documenté, de Piers Brendon, The Decline and Fall of the British Empire (2007), mais sans référence précise à un texte de loi. Les colonies avaient leurs propre système pénal, différent de celui en vigueur en métropole.

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On peut remarquer que les photos des membres de la coterie prises à l'époque de la Vallée heureuse sont assez décevantes : ces personnages tellement vantés ont l'air en-dessous de leur réputation, de plus habillés n'importe comment (il suffit de voir l'allure de Raymond de Trafford sur certaines photos pour se demander ce que lui trouvait Alice de Janzé....) et cela ne s'améliore pas avec le temps. Sur les photos les plus tardives, Idina apparait maigre avec un petit visage chiffonné. 

Il faut dire que les photos n'étaient pas faites par des photographes en studio, capables de mettre en valeur leurs modèles. Seul Hay of Erroll semble avoir été épargné par ce phénomène et restait le modèle du play-boy blond et sûr de lui.

 

 

 

Le monde changeait. En 1934, Erroll fit un voyage en Angleterre et fut séduit par le mouvement fasciste anglais que venait de créer Sir Oswald Mosley (qui avait pourtant été peu de temps auparavant ministre dans un gouvernement du Labour party). Erroll revint au Kenya comme représentant local de la British union of Fascists et donna une conférence au Muthaiga country club, devant une assistance intéressée, où il expliqua que le fascisme n'avait rien à voir avec la dictature, mais au contraire représentait une loyauté totale envers le roi, de meilleurs salaires et un coût de la vie moins élevé, et au plan international, une attitude isolationniste. Lord Erroll assurait que le fascisme se confondait avec la liberté.

Le fascisme ainsi présenté n'avait rien pour rebuter la plupart des Blancs du Kenya, soucieux avant tout de conserver leur préeminence blanche et anglo-saxonne, mais rien non plus de très convaincant et il semble que Lord Erroll ait vite abandonné son militantisme. Il fut élu sans aucune référence au fascisme au conseil législatif de la colonie et à la présidence de la fédération des associations de la colonie, paraissant ainsi vouloir se donner une stature politique locale.

Peut-être pouvait-il envisager un rôle similaire à celui qu'avait occupé Lord Delamere de chef officieux de la communauté blanche, dans l'immédiat occupé par Lord Francis Scott, et qui sait, de Premier ministre si la colonie accédait un jour au statut de Dominion, ce qui était le rêve de certains colons ?

L' orgueil de Lord Erroll dut être satisfait lorsqu'il assista, en tant que pair du royaume, en robe rouge bordée d'hermine, au couronnement du roi George VI le 12 mai 1937, après l'abdication d'Edouard VIII.

 

 

Pendant ce temps, sa seconde femme, Molly, avait été convertie, sans doute par Kiki Preston, à la consommation habituelle de drogue.

Elle mourut en 1939. On dit parfois que la mort est survenue après avoir ingéré un mélange d'alcool, d'héroïne et de cocaïne. Mais sa santé était déjà grvaement détériorée au point qu'elle et Erroll s'étaient fixés à Nairobi pour qu'elle puisse mieux se soigner.

 

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 Clouds, la maison d'Idina Sackville, est aujourd'hui occupée par une famille nombreuse kenyane. Slains, la précédente propriété construite avec Lord Erroll, n'existe plus sauf quelques murs.

https://afarmhouseinkenya.wordpress.com/2011/05/10/visit-to-idina-sackvilles-house-the-clouds/

 

 

 

 

 

NOUVEAUX ARRIVANTS : SIR "JOCK" DELVES BROUGHTON ET SA FEMME DIANA

 

 

 

Dans l'Angleterre des années 30, Sir Henry Delves Broughton, surnommé "Jock",  était un membre à part entière de la haute société et il affichait tous les signes de la respectabilité apparente. C'était un baronnet issu d'une vieille famille (évidemment -  il était 11ème baronnet du nom), propriétaire de vastes domaines dans le Straffordshire et le Cheshire. En 1914, il faisait partie du prestigieux régiment des Gardes irlandais (Irish Guards) et il semble qu'il ait prétexté une maladie pour ne pas aller  au front.

Dans l'après guerre, il dut vendre une grande partie des biens de sa famille (on parle de l'équivalent de 250 millions de livres actuelles) en raison de ses dettes de jeu. Il s'occupa activement d'un champ de course avec des associés. Mais ses affaires ne s'amélioraient pas et il semble bien avoir commis plusieurs fraudes à l'assurance en déclarant mensongèrement volés des tableaux de famille et un collier de perles.

Peu avant la guerre, Sir Jock se disputa violemment avec son fils qui lui reprochait de dllapider son héritage. Des précautions légales furent prises pour empêcher Sir Jock de continuer ses dépenses.

Vers 1935,  Sir Jock avait fait connaissance de Diana Caldwell, une jeune femme  d'une vingtaine d'années. C'était une blonde aux yeux bleus, au type énergique. Elle fréquentait les milieux mondains londoniens, fut à un moment modèle de mode et co-propriétaire d'un dancing. Ellle était toujours à la recherche d'un beau parti. Elle avait pas mal d'amants. 

Au bout de quelques années, Sir Jock installa Diana chez lui, dans son manoir. A ce moment, il était séparé de sa femme (Vera, amatrice de chasse et d'explorations). Il semble que l'une des fraudes à l'assurance tentée par Sir Jock concernait un collier de perles dont il avait fait cadeau à Diana, qu'il déclara prétendûment volé sur la Côte d'Azur. Un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, aurait servi de complice.

Le couple Delves Broughton divorça en 1939. Avant cela, les Delves Broughton avaient marié leur fille à un aristocrate écossais, Lord Lovat (qui devait être un célèbre chef de commandos pendant la deuxième guerre mondiale et faire le débarquement en Normandie au son de la cornemuse, ayant avec lui son joueur particulier de cornemuse du clan Lovat; il fit plus tard une carrière politique).

En novembre 1940, alors que le Royaume-Uni était sous les bombes allemandes, Delves Broughton se remariait à Durban (Afrique du Sud) avec Diana Caldwell.

Sir "Jock" Delves Broughton avait 57 ans, la nouvelle mariée en avait 26.

L'union du gentleman "vieux jeu" (mais à la moralité douteuse) et de la jeune femme opportuniste paraissait assez mal assortie, mais chacun savait ce qu'il recherchait.

Conscient de la différence d'âge, il semble que Jock avait fait à Diana la promesse que si elle tombait amoureuse de quelqu'un d'autre et voulait le quitter, il ne s'y opposerait pas. Il avait même promis (quoi qu'il arrive ?) de payer à Diana 5000 livres par an pendant 7 ans - une promesse sans doute destinée à forcer le consentement au mariage de Diana.

 Le couple de nouveaux mariés se dirigea vers le Kenya où Sir Jock avait déjà séjourné et acquis des propriétés

Sir Jock espérait que ce nouveau séjour serait bon pour sa santé.

 

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 Sir Henry "Jock" Delves Broughton, sur un champ de courses, peut-être avec sa première femme ? En tous cas il ne semble pas s'agir de Diana Caldwell.

Site du tailleur Henry Poole & Co, qui consacre un article à chacun des clients célèbres de la maison (fondée en 1806).

 https://henrypoole.com/hp/hall_of_fame/sir-jock-delves-broughton/

 

 

 

 

L'arrivée de ce nouveau couple allait apporter des bouleversements dans le petit monde des colons du Kenya.

Le principal de ces bouleversements fut que le 24 janvier 1941, le corps sans vie de Lord Erroll était retrouvé dans sa voiture sur la route de Nairobi. Il avait été tué d'une balle dans la tête.

 

 

 

 

 Sources :

L'article sur internet le plus complet sur le groupe de la Vallée heureuse est :

 The Rake, Altitude Sickness: The Happy Valley Set, de Nick Scott https://therake.com/stories/icons/happy-valley-set/

Nombreux emprunts à divers articles Wikipedia.

Les documents et indications extraits de site divers (notamment de journaux en anglais) sont référencés dans le texte.

 

 

 

03 février 2019

DES BLANCS AU KENYA PREMIERE PARTIE

 

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos de presse ou des captures d'écrans trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

Les « post colonial studies » (études post-coloniales), désignées volontiers par l’appellation anglaise, sont devenues une branche reconnue de la recherche universitaire.

Selon Wikipedia : «  La théorie postcoloniale [autre nom des études post-coloniales, avec ou sans trait d'unions’] s'intéresse au fait colonial dans sa diversité, à savoir la violence et l’exploitation coloniales, les rapports colonisateur- colonisé, les représentations coloniales de la culture, de l’identité, de la « race », l’analyse du discours colonialiste, les interactions culturelles, en particulier l’hybridité biologique, culturelle et linguistique, qui résulte de la colonisation, la décolonisation et le néocolonialisme. Elle dévoile les mécanismes de la domination coloniale et s’attaque à l’idéologie et aux représentations dont les colonisés étaient victimes. »

On trouvera cette définition un peu trop militante : pour faire de l’histoire, pas besoin de prétendre « s’attaquer » à quoi que ce soit, et si les études post-coloniales avaient seulement pour objet de démontrer que le colonialisme, ce n’était pas bien, elles  seraient au final peu intéressantes !

 

Sans vouloir prétendre (loin de là !) à un label universitaire, et dans la suite de nos précédentes (et bien modestes) études post-coloniales (L’Age des indépendances, l’Afrique du Sud et les traditions importées et sous un certain aspect, Un empire méditerranéen), il nous a paru intéressant de revenir sur certains aspects de la présence des Blancs en Afrique et de la continuité de cette présence en choisissant l’exemple du Kenya.

On peut s’étonner de voir qu’encore aujourd’hui, de nombreux britanniques vivent au Kenya, dont un certain nombre d’aristocrates. Certains descendent de familles installées au début du 20ème siècle. D’autres sont venus plus récemment pour partager (au moins pour quelques années, ou pour une partie de l’année) les charmes d’une vie qui semble, pour ceux qui ont quand même quelques moyens financiers, plus agréable que la vie sous le climat anglais ou dans les grandes métropoles occidentales.

Parfois cette vie de rêve peut tourner au cauchemar.

De leur côté, les Kenyans de la (petite) classe favorisée conservent des usages de l’ancien colonisateur britannique, qui leur paraissent avantageux pour leur prestige et l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes.

 

 

 

 

LE RÊVE D’UNE COLONIE BLANCHE

 

 

 

Nous n’exposerons pas en détail l’histoire du Kenya.

Il faut quand même en dire quelques mots.

Les Britanniques s’installent au Kenya à a fin du 19ème siècle. D’abord administré par une compagnie commerciale qui fait faillite, le territoire est incorporé au protectorat de l’Afrique orientale britannique.

Fait particulier, un assez grand nombre de fermiers blancs s’installent dans le pays, après avoir obtenu du gouvernement la concession de grandes exploitations. Parmi ces settlers, figurent des aristocrates en quête d’une vie plus libre et qui ont du mal à trouver leur place dans l’Angleterre industrielle et commerçante du début du 20ème siècle.

Le territoire se développe grâce à la consuction de la voie ferrée Monbasa-Kisumu (Lac Victoria). L'installation des Blancs s'accompagne de heurts parfois violents avec les tribus noires.

Des lois (Crown Lands Ordinance) réservent la propriété aux Blancs dans certaines régions tempérées, favorables à l’habitation et aux cultures (Highlands - hautes terres, qu’on appellera White Highlands). En parallèle, les Noirs se voient interdire certaines productions comme le café.

L’objectif de l’administration et surtout des colons, est de faire du Kenya une « colonie blanche ». Les grands propriétaires blancs s'installent sur des terres parfois désertes, mais que les indigènes ont abandonnées par suite de famines et continuent à revendiquer comme leur appartenant. Parfois les populations indigènes ont été chassées de leurs terres par les colonisateurs et ont dû revenir y travailler comme salariés pour les Blancs, devenus propriétaires.

Ailleurs,  les indigènes considèrent que les terres ont seulement été louées aux Blancs, alors que ces derniers estiment qu’elles leur ont été vendues.

Dans la plupart des cas, les travailleurs noirs au service des Blancs sont victimes de mauvais traitements (ils sont sous-payés, punis durement, fouettés etc), au point que l'admnistration coloniale s'en inquiète (sans oser aller plus loin pour ne pas mécontenter les colons).

Dans le meilleur des cas, le propriétaire blanc attribue  aux cultivateurs noirs une terre à cultiver pour leur propre usage, à titre révocable,  à la place d'un salaire (on appelle ces cultivateurs qui travaillent en partie pour eux-mêmes et en partie pour le propriétaire blanc, des squatters).

Les tensions sur la question des terres et les traitements violents ou méprisants des Blancs nourriront le ressentiment des populations noires.

Le Kenya accède au statut de colonie de la couronne en 1920.

Après la première guerre mondiale, le gouvernement anglais met sur pied un programme d’attribution de terres à des Britanniques (y compris venus de territoires de l’Empire comme le Canada, l’Australie, l’Afrique du Sud) qui ont servi durant la guerre, dès lors qu’ils sont de souche européenne. Pour augmenter la population blanche, composée principalement de grands propriétaires, au nombre nécessairement faible, le gouvernement essaie aussi de faire venir, sans grand succès, des petits exploitants ou des techniciens. Une population indienne assez importante s’est aussi installée au Kenya, dans les secteurs commerçants.

 

 

 

C’est entre les deux guerres que la présence des Blancs fut marquée par quelques personnalités flamboyantes et scandaleuses qui ont laissé une trace dans l’histoire (même si ce n’est pas la grande histoire), le groupe de la Vallée Heureuse (finalement assez mal nommée, comme on le verra). On y reviendra.

La situation très défavorable de la majorité noire entraîne la création dans les années vingt de mouvements nationalistes africains modérés, notamment la Kikuyu Association,  dirigée par Harry Thuku, qui aboutissent finalement à la création de la Kenya African Union en 1946, dont le président devient Jomo Kenyatta, un Kenyan de l’ethnie Kikuyu, qui a séjourné en Angleterre et étudié à Moscou et à Londres et qui fait désormais figure de leader noir.

 

 

 

MAU-MAU

 

 

 

 

De 1952 à 1960 (mais en pratique, l’insurrection a été maîtrisée à la fin 1956), le Kenya est en proie à la révolte des Mau-Mau, une insurrection armée, extrêmement dure. L'insurrection trouve son origine dans  le ressentiment des populations indigènes devant la spoliation de leurs  terres au profit des colons blancs, dont on a parlé.   L'objectif purement "nationaliste" (la fin du régime colonial et la constitution d'un Kenya indépendant) s'ajoute à cette cause première sans être clairement conscient chez beaucoup d'insurgés. Les insurgés forment une armée (en fait il s'agit de guerilleros) qui prend le nom d'armée pour la terre et la liberté (Land and Freedom Army) mais qu'on connaît surtout sous le nom de Mau-Mau (mot dont la signification est contestée, selon une interprétation il s'agit de l'expression en kikuyu pour "allez-vous en").

Quelques mois avant le début du soulèvement, le Kenya était suffisamment tranquille (en apparence du moins) pour que la princesse Elizabeth, fille du roi George VI, accompagnée de son mari le duc d'Edimbourg, y passe quelques jours sur le chemin d'une tournée qui devait la conduite en Océanie. Pendant son  séjour au Kenya, en février 1952,  elle apprit la mort de son père, ce qui faisait d'elle la reine Elizabeth II et rentra immédiatement à Londres.*

                                                                                                       * Dans la nuit où mourut le roi George VI, la future reine se trouvait à l'hôtel Treetops (construit au sommet des arbres) dans les monts Aberdare. Ces monts devaient plus tard être une zone d'opérations des Mau-Mau. Ceux-ci brûlèrent d'ailleurs l'hôtel en 1954; il fut reconstruit dès 1957. Mais la reine apprit le décès de son père lorsqu'elle était de retour à Sagana Lodge, la résidence royale au Kenya, qui se trouvait dans la même zone.

 

 

L’insurrection éclate ouvertement en octobre 1952 par le meurtre d’une femme blanche et d’un chef noir loyaliste.

Il apparut que depuis au moins 1950, les Mau-Mau se sont organisés et liés par des serments et des rites initiatiques.

La presque totalité des Mau-Mau, font partie de l’ethnie Kikuyu (celle-ci représente 20% ou 22 % de la population) et on dira que 90% des Kikuyus ont prêté le premier serment Mau-Mau (qui ne concerne que le refus des lois coloniales, les combattants prêtent d’autres serments) - mais il y aura autant de Kukuyus parmi les combattants Mau-Mau que parmi les miliciens loyalistes.

 

La violence même des Mau-Mau, impitoyables pour les Noirs qui refusent de suivre le mouvement ou trahissent le serment, le fait qu’ils sont une émanation de l’ethnie Kikuyu et donc suspects aux autres ethnies, leur manque d’organisation, expliquent en partie leur échec final. L'insurrection resta une guerilla confinée à certaines régions.

Ainsi que le remarque un historien, " British loyalists included Christians, non-Kikuyu, and Kikuyu who regarded the revolt as criminal and brutal" (les loyalistes envers la Grande-Bretagne comprenaient les Chrétiens, les non-Kikuyus et ceux des Kikuyus qui regardaient la révolte comme criminelle et brutale" (Tim Stanley, History is Never Black and White History Today Volume 62 Issue 12 December 2012)

Si on considère que les Kikuyus étaient un peu plus de 20% de la population et que les Kikuyus engagés dans le camp britannique étaient aussi nombreux que les combattanrs Mau-Mau, on voit que l'insurrection a concerné une minorité de la population du Kenya et que la très grande majorité n'y a pas participé ou s'y est opposée.

 

Le massacre de Lari (mars 1953) où les Mau-Mau tuent une centaine de villageois présumés loyalistes, le massacre de Chuka (exécution sommaire de prisonniers - qui n'étaient peut-être même pas des sympathisants Mau-Mau) par une unité du King's African Rifles, un régiment britannique composé d'Africains, sont des épisodes marquants du soulèvement. L'opération Anvil (contrôle de Nairobi par l'armée britannique et arrestation en masse  des soutiens urbains des Mau-Mau, 1954) est un autre épisode de ce conflit sans pitié de part et d'autre, bien qu'infiniment plus meurtrier pour les Mau-Mau et leurs présumés sympathisants que pour les Britanniques et leurs partisans locaux.

 

 

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Soldats du Royal Irish Regiment instruisant des miliciens de la Home Guard.

Royal Irish - Virtual Military Gallery

https://www.royal-irish.com/events/faughs-in-kenya

 

 

Les Britanniques se donnent les moyens de mettre fin à l’insurrection, sans pourtant aligner plus de 30 000 soldats et policiers, soit un peu plus que le nombre de combattants Mau-Mau (environ 20 à 25 000 selon les sources, mais disposant d’appuis dans la population civile). A cet effectif on doit ajouter environ 25 000 Kikuyus engagés dans la Home Guard (miliciens anti Mau-Mau), soit autant que les combattants Mau-Mau (certains de ces engagés n'étaient pas tous volontaires, évidemment) *.

                                             * Au demeurant, on pourrait dire la même chose des "engagés" Mau-Mau. Certains combattants qui s'étaient rendus aux forces britanniques affirmèrent - peut-être pour avoir un meilleur traitement -  avoir été contraints ou avoir été enlevés par les guerriers Mau-Mau convaincus  (voir David M. Anderson, Making the Loyalist Bargain: Surrender, Amnesty and Impunity in Kenya's Decolonization, 1952–63, The International History Review, 2016, http://dx.doi.org/10.1080/07075332.2016.1230769 )

Les chiffres des victimes recueillis par les historiens donnent 200 morts dans les forces de l’ordre (police, Home guard indigène et armée) contre 12 000 morts chez les Mau-Mau (officiellement, mais on parle de plus de 20 000 morts – ce qui signifierait que presque tous les combattants ont été tués ?), tandis que les victimes civiles officiellement dénombrées sont 32 Européens, 26 Asiatiques et 1819 native Kenyans, tués par les Mau-Mau (mais de nombreuses disparitions ne semblent pas avoir été comptabilises). Voir article Wikipedia en anglais The Mau-Mau uprising.

Environ 1000 membres des Mau-Mau furent condamnés à mort et pendus, dont l'un de leurs pribcipaux leaders,  Dedan Kimathi.

Plus de 100 000 personnes suspectes furent emprisonnées (on va même jusqu’à parler de 320 000 personnes) dans des camps comparés à un British Goulag, où les mauvais traitements, viols et tortures furent courants (massacre de Hola en 1959, où des détenus qui refusaient de travailler sont battus à mort).

1 million d’habitants durent quitter leur habitation habituelle pour être regroupés dans des villages surveillés où se posèrent des graves problèmes sanitaires et de ravitaillement.

Mais le chiffre de 100 000 à 130 000 morts dans les camps avancés par l’historienne américaine Caroline Elkins de Harvard, est contesté par des historiens britanniques, qui soulignent que ce chiffre n’est étayé par aucune preuve (voir l’article de Marc Parry, Uncovering the brutal truth about the British empire, The Guardian, 2016,  https://www.theguardian.com/news/2016/aug/18/uncovering-truth-british-empire-caroline-elkins-mau-mau ). Voir aussi Hélène Charton, Acteurs, victimes et témoins de la violence dans l' histoire, Cahiers d’études africaines, 201 | 2011, http://journals.openedition.org/etudesafricaines/16615

 

 

 

Le nouveau gouverneur britannique Sir Evelyn Baring, arrivé quasiment au moment du déclenchement des violences, fut l’artisan principal de cette répression, avec l’approbation du gouvernement anglais conservateur de l’époque, dirigé par Winston Churchill puis Anthony Eden.

Les excès de la contre-insurrection furent dissimulés à l’opinion publique anglaise, auprès de qui on insista sur la sauvagerie des Mau-Mau, notamment lors du meurtre de fermiers blancs.

Les Britanniques offrirent à plusieurs reprises une amnistie conditionnelle aux Mau-Mau qui se rendraient et engagèrent des négociations avec certains chefs rebelles, mais sans parvenir à un accord. Les offres des Britanniques étaient d'ailleurs limitées à l'amnistie  et non à l'acceptation de certaines revendications des Mau-Mau. Malgré le caractère limité de ces tentatives de négociations, elles furent très critiquées par les représentants des colons à l'assemblée législative de la colonie, partisans d'une politique de fermeté. Des hommes qui approuvèrent  plus tard l'accès du Kenya à l'indépendance, comme Humphrey Slade (qui devint même président du Parlement du Kenya indépendant) ou Wilfrid Havelock (ensuite membre du New Kenya Group, premier parti politique multiracial du Kenya) furent des partisans de la fermeté contre les Mau-Mau, tandis que Michael Blundell (fondateur en 1959 du New Kenya Group), qui soutint les tentatives de négociations, perdit une part de sa popularité auprès de ses compatriotes blancs (David M. Anderson, Making the Loyalist Bargain: Surrender, Amnesty and Impunity in Kenya's Decolonization, 1952–63, article cité).

Fin 1956, l’insurrection était pratiquement vaincue (on dit même fin 1955), mais l’état d’urgence ne fut levé qu’en janvier 1960. Des combattants Mau-Mau, isolés et sans grand pouvoir de nuisance, ont continué la lutte dans des zones reculées jusqu'en 1965, après l'indépendance du Kenya, pourchassés par les forces du nouvel état.

 

 

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 Le gouverneur Sir Evelyn Baring (dans un uniforme très ajusté!) passe en revue une garde d'honneur. Il fut gouverneur du Kenya au moment de l'insurrection des Mau-Mau.

 Wikipedia/Imperial War Museum

 

 

 

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 Visite de la princesse Margaret, soeur de la reine,  au Kenya, octobre 1956. Cette visite devait montrer que la tranquillité était revenue dans la colonie.

Daily Mail.

Photo illustrant un article de 2014 relatif à un certain Robert Brown, comptable à Jersey, né au Kenya, qui prétendait être le fils illégitime de la princesse Margaret; selon ses déclarations, ll aurait été adopté par un couple vivant au Kenya et son lieu de naissance inscrit faussement. La justice britannique fut saisie, mais, on s'en doute, sa réclamation fut rejetée.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2549146/The-TRUTH-man-claims-hes-Margarets-love-child-After-10-year-fight-middle-aged-accountant-says-hes-brink-proving-hes-royal-heir-But-heres-real-story.htm

 

 

 

 

JOMO KENYATTA, LES DÉBUTS D’UN DIRIGEANT

 

 

 

 

Le gouvernement colonial, plus ou moins sincèrement, estima que Jomo Kenyatta était derrière le soulèvement Mau-Mau.

Kenyatta fut donc arrêté avec une centaine de membres de son parti en octobre 1952 (donc dès les débuts du soulèvement violent – mais comme on l’a vu l’organisation du mouvement des Mau-Mau avait secrètement commencé plus tôt).

Jomo Kenyatta (de son vrai nom Kamau wa Ngengi, il adopta le prénom de Johnstone lors de son baptême chrétien, qu'il remplacera ensuite par Jomo), né vers 1895, appartenait à l’ethnie Kikuyu. Devenu employé dans une firme d’ingéniérie puis au service des eaux de Nairobi, il commence son militantisme politique pour l'association centrale des Kikuyus.

Il se rend une première fois en Angleterre (1929-1930) pour défendre la cause des Kikuyus et rencontre des représentants de la gauche anglaise et des milieux anti-impérialistes.

Puis il effectue un second séjour plus long en Europe. Il rencontre notamment Gandhi, de passage à Londres, puis avec un ami afro-caraïbéen, George Padmore, originaire de Trinidad, il va étudier à Moscou, dans l’université du parti communiste ouverte aux étudiants du monde entier et notamment des pays colonisés, ce qui lui vaut de la part des services secrets anglais, une surveillance à son retour car suspect d’être pro-communiste (ce qui n’est pas le cas).

De retour en Angleterre, il étudie l’anglais et la phonétique a à l’University College of London et en même temps, y travaille comme intervenant en langue kikuyu. Puis il étudie à la London School of Economics (dont le domaine d’enseignement comprend les sciences sociales) sous la direction du célèbre ethnologue Bronislaw Malinowski qui devient son ami. Il publie un livre préfacé par Malinowski sur la culture des Kikuyus Facing the Mount Kenya. A cette occasion, pour la première fois il utilise publiquement le nom de Jomo Kenyatta (il semble que le mot kenyatta se réfère à une ceinture perlée utilisée par la tribu Masaï, plutôt que "lumière du Kenya", traduction qui est souvent évoquée).

Pendant la guerre Jomo Kenyatta vit dans la campagne anglaise comme ouvrier agricole (ce qui semble-t-il lui permet d’échapper au service militaire !) et, alors qu’il est déjà marié au Kenya et a des enfants, il épouse une Anglaise.

Après la guerre il participe au Congrès pan-africain de Londres mais au second plan et donnant sa préférence pour une accession à l’indépendance des pays africains par des voies pacifiques.

En 1946 il revient au Kenya, sans sa femme anglaise (enceinte d’un deuxième enfant) et il est bientôt élu président du parti « nationaliste » ou pro-indépendantiste, la Kenya African Union (KAU). Il est en relation avec l’administration britannique sur des dossiers techniques et il est considéré comme un leader national par la population noire, tandis que la population blanche le voit comme un dangereux agitateur, malgré ses déclarations selon lesquelles, dans le Kenya indépendant, toutes les composantes raciales devront être respectées.

Kenyatta, en plus de son action politique, est le principal d’un collège indépendant de l'administration britannique, mais lié au mouvement nationaliste kenyan, qui d’ailleurs ne fonctionne pas très bien. Il se marie avec une troisième épouse (qui décède ensuite en couches) puis avec une quatrième, Mgina,  qui a été éléve de son collège, âgée de 18 ans et qui lui est « donnée » par le clan Kikuyu. A ce moment, ses deux précédentes épouses (dont l’Anglaise) sont toujours vivantes. Bien que chrétien, Kenyatta pratique la polygamie.

Kenyatta  prit clairement ses distances avec les débuts de la révolte des Mau-Mau, désapprouvant le recours  la violence et déclarant devant 30 000 personnes: « Mau Mau has spoiled the country. Let Mau Mau perish forever. All people should search for Mau Mau and kill it. » (Mau-Mau a souillé le pays. Que Mau-Mau périsse à jamais. Tout le monde devrait rechercher [les] Mau-Mau et les tuer).

Néanmoins, si Kenyatta était sincère, il apparait que certains de ceux qui l’entouraient, estimant que l’action pacifique ne menait à rien, étaient en contact avec les Mau-Mau et profitaient des meetings de Kenyatta pour faire une propagande cachée en faveur du mouvement insurrectionnel, tandis que les Mau-Mau étaient convaincus que Kenyetta était secrètement avec eux.

 

En octobre 1952, Jomo Kenyatta fut arrêté avec cinq dirigeants de la KAU et accusé d’avoir organisé le soulèvement des Mau-Mau. Il n’existait aucune preuve de cela et les autorités auraient pu difficilement l‘ignorer.

 

 

August-1952-Kirigiti

En août 1952, au stade Kirigiti de Kiambu., plusieurs personnalités de la communauté noire dont des dirigeants nationalistes modérés condamnent l'action des Mau-Mau et appellent à la conciliation. Sur la photo, de gauche à droite, James Gichuru, Harry Thuku, le Chef Koinange, Eliud Mathu, Jomo Kenyatta, le Chef Waruhiu et le Chef Josiah Njonjo, .

L'assassinat en octobre du Chef Waruhiu sera le déclencheur de l'escalade de la violence.

Malgré les prises de position publiques de Kenyatta, le pouvoir colonial le rendra responsable du mouvement Mau-Mau et le fera arrêter le 20 octobre 1952, après avoir proclamé l'état d'urgence.

The Assassination of Chief Waruhiu,article du 15 juin 2017, site Owaahh

https://owaahh.com/assasination-chief-waruhiu/

 

 

 

 

 

 

 

Kenyatta était d'ailleurs présent, avec le gouverneur Baring  et les notables de la colonie, à l'enterrement du chef Waruhiu, tué par les Mau-Mau (dont l'assassinat marque le début du soulèvement),  mais pour les Britanniques, cela n'était qu'une manifestation de sa duplicité.

 

Kenyatta et ses co-accusés furent défendus par une équipe d’avocats interraciale dirigée par l‘avocat et député travailliste britannique Denis Pritt (réputé sympathisant communiste). Le procès eut lieu dans une localité écartée, Kapenguria, pour éviter les troubles (d’où le nom donné aux accusés, The Kapenguria six). L’accusation s’efforça de démontrer que Kenyatta jouait un double jeu et que ses discours hostiles aux Mau-Mau étaient seulement un paravent qui masquait ses véritables actions.

Certains des accusés étaient eux des partisans de l’action violente (et d’ailleurs avaient mis Kenyetta sur leur liste noire en raison de sa modération).

Le témoignage d’un nommé Rawson Macharia fournit à l’accusation ce qui lui manquait pour charger Kenyatta.

Le verdict rendu fut sept ans de travaux forcés avec une période de résidence surveillée à l’issue. Les accusés firent appel et la cour suprême du Kenya annula le jugement pour vice de forme, mais le gouvernement renvoya l’affaire à la cour d’appel de l’Est-africain qui annula ce dernier jugement et renvoya l’affaire à la cour suprême, qui confirma la sentence de 7 ans d’emprisonnement pour Kenyatta et quatre autres, un dernier accusé étant acquitté  mais restant emprisonné (janvier 1954). Pritt, le principal défenseur, déposa par deux fois un recours devant le Privy Council (Conseil privé de la reine), basé à Londres, qui dispose d’un comité judiciaire qui peut être saisi de n’importe quel jugement *. Mais le Privy Council rejeta les recours de Pritt sans beaucoup d’explications.

 

                                                                                                          * Aujourd’hui encore, le Comité judiciaire du Privy Council a compétence pour examiner les jugements rendus par les tribunaux relevant de la couronne et d’un certain nombre de pays indépendants, membres du Commonwealth.

 

La façon dont Kenyatta avait été jugé ne faisait pas l’éloge de l’indépendance de la justice britannique, coloniale mais aussi métropolitaine : la raison d’état l’avait clairement emporté sur l’état de droit.

(cf. John Lonsdale, Les procès de Jomo Kenyatta. Destruction et construction d'un nationaliste africain, Politix. Revue des sciences sociales du politique Année 2004, 66, https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_2004_num_17_66_1020)

 

 

 

DE LA PRISON AU POUVOIR

 

 

 

Pour compléter son action, en 1957, le gouvernement colonial interdit le parti KAU.

En outre, en manière de représailles, le gouvernement avait détruit la maison de Kenyatta.

Kenyatta accomplit ses 7 années de prison jusqu’en 1959 dans une prison spécialement construite pour lui et ses co-accusés. Dispensé des travaux forcés à l’extérieur, il était chargé de la cuisine. Un général Mau-Mau prisonnier, Itote, surnommé le général China, fut aussi enfermé dans la même prison et devint son ami, paradoxalement se ralliant aux conceptions pacifiques de Kenyatta au contraire des autres co-accusés qui jugeaient que l’action violente était la seule possibilité de parvenir à la fin de la domination coloniale. Cette hostilité de leur part alla jusqu’à une tentative de poignarder Kenyatta lorsqu'il prenait son petit-déjeuner. Kenyatta y échappa grâce au général Itote qui intervint pour le protéger.

Les interventions extérieures en faveur de Kenyatta, comme celles du premier ministre indien Nehru, appelant à une mesure de clémence, n’eurent aucun impact sur l’attitude des autorités britanniques.

Mais le gouvernement avait compris la nécessité de changements et une nuvelle constitution coloniale fut adoptée (Lyttleton Constitution). Le conseil législatif (parlement local) fut plus largement ouvert aux Africains (d'abord 8 membres), élus par un corps électoral réduit d'Africains éduqués. En 1958, les Africains avaient le même nombre de représentants que les Blancs (14), mais sans commune mesure avec l'importance respective des deux populations. Des postes étaient réservés aux Indiens et aux Arabes. Des Africains accèdèrent aux fonctions de ministres de la colonie, le premier étant nommé en 1954. Les fortes réticences des colons blancs rendaient difficiles les changements.

 

Une nouvelle génération d’hommes politiques africains se mettait en place (comme Tom Mboya, Ronald Ngala, James Gichuru et dans un rôle encore modeste, Daniel arap Moi (qu’on retrouvera ensuite au premier plan); ces politiciens étaient généralement partisans de l’indépendance, mais modérés dans la forme. Des nouveaux partis se formèrent, le Kenya National Party (KNP), un parti ouvert aux Blancs et aux Indiens, le KIM (Kenya independance movement) créé par Julius Kiano, Tom Mboya et  Jaramogi Oginga Odinga, ce dernier étant le leader de l'ethnie Luo.

Tom Mboya est notamment un leader syndicaliste qui travailla pour mettre sur pied le programme de formation des élites du Kenya dans les universités américaines, en accord avec le futur président américain Kennedy, alors sénateur.Tom Mboya dessina le drapeau du Kenya indépendant et après l'indépendance il fut chargé de ministères important  jusqu'à son mystérieux assassinat en 1969.

En même temps, le gouvernement levait l’interdiction faite aux indigènes de produire du café et on vit le premier Africain siéger au Conseil (Board) des producteurs de café.

En 1959 Kenyatta avait terminé sa peine de prison. Un an auparavant le témoin qui l’avait accablé lors du procès avait reconnu avoir menti, sans pour autant que le procès soit réouvert. La popularité de Kenyatta était grande au Kenya et dans toute l‘Afrique mais le gouvernement le maintenait en résidence surveillée dans une partie éloignée du pays.

En 1960, James Gichuru recréa le parti KAU (jusque là interdit) qui fusionna la même année avec le Mouvement pour l‘indépendance de Tom Mboya et Oginga Odinga, sous le nom de KANU (Kenya African National Union).

De plus en plus, le gouvernement britannique se dirigeait vers l’acceptation de l’indépendance  - son principal problème était alors comment la faire accepter aux colons blancs. Le premier ministre britannique Harold Mac Millan avait prononcé en février 1960 (en Afrique du Sud, où il fut fraichement accueilli par les Blancs) son fameux discours sur les vents du changement (Winds of change) qui soufflaient sur l’Afrique et inéluctablement, conduisaient à l’indépendance et à l’acceptation de l’exercice du pouvoir par la majorité noire.

Symbole que les choses changeaient : en 1960, un Blanc qui avait tué un serviteur noir, fut condamné à mort et pendu, malgré l'indignation des colons. Le gouverneur Renison, dûment chapitré sur ce point par Londres,  refusa d'exercer son droit de grâce.

Le gouvernement britannique convoqua en 1960 des pourparlers à Londres (à Lancaster House) pour discuter de l’évolution du Kenya vers l‘indépendance, La délégation kenyane fut dirigée par Tom Mboya.

La KANU se divisa et un autre parti fut créé, intitulé Kenya African Democratic Union (KADU), représentant les ethnies qui craignaient la prépondérance des Kikuyus, avec à sa tête Ronald Ngala et Daniel arap Moi, alors à ses débuts mais qui devait devenir un personnage de premier plan par la suite.

 

Les Blancs, un certain nombre d'Indiens et quelques Africains se rassemblaient sous l'étiquette du NKG (New Kenya Group). dirigé par un grand propriétaire, Michael  Blundell (plus tard Sir Michael Blundell), rejoint par Wilfrid Havelock. Le NKG se déclara dès 1960 en faveur de l'indépendance. Le NKG était allié aux groupes africains « minoritaires » de la KADU, qui préconisait l’autonomie régionale (David M. Anderson, Le déclin et la chute de la Kanu,  La recomposition des partis politiques dans la succession de Moi (Kenya) Politique africaine 2003/2, N° 90, https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2003-2-page-37.htm).

 

Aux élections de 1961 pour le nouveau conseil législatif (qui devait être composé selon un système de quotas en fonction des grandes divisions ethniques du pays, Noirs, Blancs, Asiatiques), KANU fit campagne pour la libération complète de Kenyatta* et fit savoir qu’il ne participerait à aucun gouvernement avant cela. Bien qu’ayant remporté les élections, son refus de participer permit à KADU et d’autres mouvements dont le KNG, de former un gouvernement.

                                                                          * KANU avait élu Kenyatta comme président du parti mais le gouvernement colonial avait opposé son véto.

 

 

Le gouvernement formé par KADU et le NKG comprenait notamment Ronald Ngala, Daniel arap Moi, et pour les Européens et Indiens, Wilfred Havelock, Michael Blundell, Sheikh Mohammed Alamoody et Arvina Jamidar.

Pendant que Kenyatta était toujours assigné à résidence, il recevait des visiteurs  : Le 4ème baron Delamere, fils du fondateur de la colonie, missionné par des grands fermiers blancs,  ou Michael  Blundell, ministre dans le gouvernement colonial et figure prééminente du conseil législatif. Ils venaient s'assurer qu'il serait possible d'envisager un avenir commun avec Kenyatta. De retour, Lord Delamere déclara aux fermiers blancs : he will do the job (il conviendra pour le boulot, il fera l'affaire).

Les élus libéraux au conseil législatif comme Blundell, Havelock, Slade, demandèrent au gouverneur Renison que Kenyatta soit complètement remis en liberté.

Le gouvernement leva la résidence surveillée de Kenyatta  et même reconstruisit pour lui une demeure confortable pour le dédommager de la destruction de la sienne après le procès de 1952.

Désormais on trouvait des Blancs, certes en petit nombre, au parti KANU, dont deux étaient des élus au Conseil législatif de la colonie : Derek Erskine (plus tard Sir Derek, après avoir été anobli en 1964)*  et Bruce MacKenzie, reconnaissable à sa moustache en favoris.

                                                                                                               * Il semble que son anoblissement par la reine, après l'indépendance du Kenya, ait eu lieu en remerciement des services rendus, à la demande de Jomo Kenyatta, devenu premier ministre.  Derek Erskine fut un des premiers Européens à prendre la nationalité du nouvel état indépendant.

 

 

 

14

Le mariage de Tom Mboya en janvier 1962 fut le "mariage de l'année" au Kenya, réunissant autant les personnalités de la société coloniale que les futurs dirigeants du Kenya indépendant. Parmi les 2000 invités, étaient présents Jomo Kenyatta, futur premier ministre puis président du Kenya, Oginga Odinga, futur vice-président du Kenya, mais aussi le gouverneur colonial Sir Patrick Reninson, le jeune roi Mutesa II du Buganda (surnommé Freddie) et bien d'autres personnalités, dont le juriste Charles Njonjo, parfait loyaliste, et le propriétaire blanc Bruce MacKenzie, élu de KANU au conseil législatif, tous deux futurs ministres du Kenya indépendant.  Le Pape avait envoyé un message de sympathie, ainsi que l'Aga Khan, preuve que Tom Mboya était déjà très connu. Tom Mboya épousa la fille de Walter Odede (dirigeant de KAU après l'arrestation de Kenyatta, cet homme pondéré, membre du Conseil législatif de la colonie,  avait aussi été emprisonné plusieurs années sur des soupçons de complicité avec les Mau-Mau).

Tom Mboya fut chargé de ministères importants (Travail, Justice, Affaires économiques) dans le  Kenya indépendant. Il devait être mystérieusement assassiné en 1969.  

Sur cette photo, les mariés rient tandis qu'un de leurs amis, Derek Erskine, ancien éléve d'Eton et collègue de Tom Mboya au  Conseil législatif du Kenya pour le parti KANU, donne sa version comique d'une chanson connue. A droite, le gouverneur  Sir Patrick Renison.  Magazine américain Ebony, avril 1962.     https://books.google.co.ke/books?id=X9cDAAAAMBAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=true        .

 http://nairobiwire.com/2016/01/major-tbt-photos-of-tom-mboyas-vip-studded-wedding-to-pamela-odede.html

 

 

 

Kenyetta fut alors considéré comme l’homme de l’avenir. Il accepta la présidence de KANU, cette fois sans opposition des autorités et fut élu député. Il commença à voyager en Afrique pour visiter les autres leaders des pays déjà indépendants et participa aux discussions de Lancaster House où KANU et KADU se divisaient sur la future constitution, KADU préférant une constitution fédérale. Kenyatta accepta tactiquement certaines demandes de KADU et entra, dans un poste de second plan,  dans le gouvernement de coalition qui devait diriger le pays avant l’indépendance.

 

 

 

 

 

PREMIER MINISTRE PUIS PRÉSIDENT

 

 

 

Kenyatta était conscient qu’Il devait gagner le soutien ou au moins la neutralité de la minorité blanche, ne serait-ce que pour des raisons pragmatiques : les Blancs assuraient 80%  des exportations du pays.

Or en 1962-1963, les Blancs, effrayés par l‘indépendance qui approchait,  quittaient le pays au rythme de 700 par mois.

« En 1962, le Kenya comptait une population de soixante-six mille Européens ; en 1963, six mille étaient déjà partis » (Hélène Charton, Jomo Kenyatta et les méandres de la mémoire de l'indépendance du Kenya, Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2013/2, N° 118  (https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2013-2-page-45.htm)

Au début de 1962, Kenyatta déclara : « We are determined to have independence in peace, and we shall not allow hooligans to rule Kenya. We must have no hatred toward one another. Mau Mau was a disease which had been eradicated and should never be remembered again. » (Nous sommes déterminés à accéder à l’indépendance dans la paix, et nous ne laisserons pas les voyous diriger le Kenya. Nous ne devons pas avoir de haine les uns envers les autres. Mau-Mau a été une maladie qui a été éradiquée et dont le souvenir ne doit jamais plus être rappelé).

Kenyatta expliqua qu’il n’avait pas l’intention de forcer les Britanniques présents dans les services publics à partir, en tout cas pas avant de pouvoir être remplacés par des Africains formés pour prendre leur suite. Le maintien des Blancs engagés dans l’économie du pays était plus vital encore.

Des Blancs comme Lord Delamere, Michael Blundell, Wilfrid Havelock (ces deux derniers furent ensuite anoblis) partageaient le même point de vue et considéraient qu'ils avaient toute leur place dans le futur Kenya indépendant et multiracial.  

En janvier 1963, un nouveau gouverneur, Malcolm MacDonald, avait remplacé le gouverneur Reninson (qui avait lui-même remplacé en 1959 Baring, l’homme qui avait affronté l’insurrection des Mau-Mau); en effet, Reninson,  qui avait autrefois traité Kenyatta de « prince africain des ténèbres et de la mort », était mal à l’aise pour discuter avec lui !

MacDonald était certainement l’homme de la situation. Fils de Ramsay MacDonald, premier travailliste à être devenu Premier ministre, il avait été brièvement ministre avant-guerre puis dans le gouvernement de coalition de Churchill pendant la guerre, avant d’exercer des hautes fonctions dans les colonies ou les dominions. Lui et Kenyatta étaient non seulement d’accord sur l’essentiel, mais devinrent des amis proches.

Les accords de Lancaster House prévoyaient qu’un gouvernement autonome serait formé après des élections, avant la date de l’indépendance, fixée au 12 décembre. Ces accords avaient fixé la nouvellle constitution du pays.

Aux élections de mai 1963, KANU remporta les élections et Kenyatta devint premier ministre du Kenya, formant un gouvernement composé de membres de KANU.

En août 1963, devant une assemblée de quatre cents fermiers européens, Kenyatta déclara :

« We want you to stayThere is no society of angels, black, brown or white. […] We are human beings and as such we are bound to make mistakes. If I have done a mistake to you, it is for you to forgive me. If you have done a mistake to me, it is for me to forgive you. » (Nous voulons que vous restiez …Une société faite d’anges, noirs, bruns ou blancs, n’existe pas. […] Nous sommes des êtres humains et comme tels disposés à fauter. Si j’ai été fautif envers vous, c’est vous qui devez me pardonner. Si vous avez commis une faute contre moi, c’est à moi de vous pardonner).

De la sorte, «  En quelques mois, les sentiments des Européens à l’égard de Kenyatta passèrent de la haine viscérale à une véritable adulation » (Hélène Charton, Jomo Kenyatta et les méandres de la mémoire de l'indépendance du Kenya, également pour les citations précédentes de Kenyatta).

Le 12 décembre 1963, le prince Philip, duc d’Edimbourg, mari de la reine Elizabeth II, vint au Kenya pour assister aux cérémonies marquant l’indépendance. Dans l'assistance, quelques anciens "généraux" Mau-Mau en uniformes neufs de l'armée kenyane, voisinaient avec les notables coloniaux et les Africains ou Indiens loyalistes ou modérés. Parmi les invités étrangers figurait Indira Gandhi, fille du premier ministre indien Nehru (et future premièr ministre).

 

 

kenya indep

Le 12 décembre 1963, le Kenya devient indépendant tout en restant une monarchie ayant comme chef d'Etat la reine Elizabeth, représentée par un gouverneur-général. Le dernier gouverneur de la colonie, Malcolm McDonald, devient gouverneur-général. Sur la photo, on voit le mari de la reine, le prince Philip, duc d'Edimbourg, féliciter Jomo Kenyatta, premier ministre. A gauche du prince, en civil, se trouve Malcolm McDonald.

Capture d'écran You Tube. British Pathé.

https://www.youtube.com/watch?v=OMnK_0OfEUY

 

 

 

Pour l’occasion l’épouse anglaise de Kenyatta et son fils avaient fait le voyage et furent accueillis par sa famille africaine qui s’était agrandie, puisque sa quatrième épouse Mgina lui avait donné deux enfants dont un fils, nommé Uhuru (Liberté) - plus tard, il serait président de la république.

Dans l’immédiat, le Kenya restait ce qu’on appelait un Dominion (ou plus tard un Realm of the Commonwealth, royaume du Commonwealth), pays indépendant conservant comme chef de l’Etat le souverain britannique. Le souverain était représenté non plus par un gouverneur comme à l’époque coloniale, mais par un gouverneur-général exerçant les prérogatives constitutionnelles d’un chef d’Etat (c’est toujours le cas au Canada, Australie, Nouvelle-Zélande etc).

Malcom MacDonald passa du poste de gouverneur à celui de gouverneur-général.

Parallèlement, une forme de culte de la personnalité autour de Jomo Kenyatta apparut dès la fin de 1964 : une statue de lui fut dressée devant le Parlement, tandis que la principale avenue de Nairobi, qui portait le nom de Lord Delamere, fut renommée Kenyatta Avenue.

Une loi fut votée punissant d’exil les offenses au Premier ministre.

 

 

Jomo-Kenyatta-inspects-a-guard-of-honour-by-the-last-British-troops

Jomo Kenyatta inspecte une garde d'honneur de l'armée britannique, au moment du départ des troupes britanniques du Kenya.

Site Mediamax

http://www.mediamaxnetwork.co.ke/461778/the-changed-kenya-kenyatta-left-behind/

 

 

 

 

 Le 12 décembre 1964, un an jour pour jour après la proclamation de l’indépendance, le Kenya devint une république membre du Commonwealth, avec Kenyatta comme président. Devant le Chief justice (le président de la Cour supérieure) en perruque, qui  était toujours un Britannique, Kenyatta signa les documents constitutionnels lors d'une cérémonie publique.

Puis il accompagna à l'aéroport MacDonald qui allait prendre quelques vacances. Le rôle de gouverneur-général de ce dernier était terminé avec la transformation du Kenya en république,  mais il était prévu qu’il revienne comme Haut-commissaire c’est-à-dire ambassadeur du Royaume-uni (les ambassadeurs des pays du Commonwealth dans un autre pays du Commonwealth portent le titre de Haut-Commissaire). Les guerriers masaï saluèrent en dansant Kenyatta et MacDonald, celui-ci en uniforme et bicorme à plumes, tandis que de son côté, Mgina Kenyatta, la quatrième Madame Kenyatta, accompagnait Mme MacDonald à l'avion.

Kenyetta déclara qu'il espérait que lorsqu'il reviendrait au Kenya, MacDonald aurait plus de temps à consacrer à sa passion, l'ornithologie. MacDonald lui répondit qu'en ce moment, il avait la chance d'observer de près le plus sage des vieux oiseaux d'Afrique.

 

 

republic

 Le 12 décembre 1964, le Kenya devient une république. Jomo Kenyetta, son célèbre chasse-mouche dressé, prête serment à la Constitution devant le Chief Justice (plus haut magistrat du pays), Sir John Ainley, qui resta à ce poste de 1962 à 1968.                .

Capture d'écran You Tube. British Pathé.

https://www.youtube.com/watch?v=JQPfmocyVS8

 

 

 

 

 

reublic depart mcdonald

 Après les cérémonies de proclamation de la république, Jomo Kenyatta conduit à son avion le gouverneur-général Malcolm McDonald, dont la mission est terminée mais qui s'apprête à revenir au Kenya comme haut-commissaire (ambassadeur du Royaume-Uni).

Capture d'écran You Tube. British Pathé.

 https://www.youtube.com/watch?v=JQPfmocyVS8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE KENYA SOUS JOMO KENYATTA

 

 

 

 

 

 Kenyatta combinait les rôles de président et de premier ministre, rompant avec les principes en usage dans les pays de tradition politique britannique, selon lesquels le chef de l'Etat n'a qu'un rôle protocolaire.

Son gouvernement comprenait  des nationalistes modérés comme Tom Mboya, quelques nationalistes plus radicaux, et d'anciens  "loyalistes" qui avaient servi le régime colonial. De façon générale, on estime que les anciens loyalistes occupèrent les postes administratifs importants laissés vacants par le départ des administrateurs britanniques, ainsi Charles Njonjo qui fut Attorney general de 1963 à 1973 et par la suite ministre de Daniel arap Moi, le successeur de Kenyatta.

 

Le rôle des anciens loyalistes dans le Kenya indépendant a été mis en évidence récemment par l'historien Daniel Branch dans un livre au titre explicite Defeating Mau Mau, Creatin,g Kenya: Counterinsurgency, Civil War, and Decolonization (Battre les Mau-Mau, créer le Kenya : contre-insurrection, guerre civile et décolonisation), 2010. Selon lui, les loyalistes ont non seulement gagné la guerre contre les Mau-Mau, mais ils sont devenus la force la plus importante du pays, prêts à succéder à l'administration coloniale. Les loyalistes n'étaient pas hostiles à l'indépendance; ils souhaitaient que celle-ci se fasse dans l'ordre et la stabilité, le moment venu. Or, le moment était venu.

 

Kenyatta réforma la constitution pour éliminer l'embryon de fédéralisme qui avait résulté des accords de Lancaster House.

Pour obtenir le soutien du second plus grand groupe ethnique africain du Kenya, les Luos, il nomma vice-président le principal représentant des Luos, Oginga Odinga (qui avait exercé la fonction de chef traditionnel des Luos avant d'entreprendre une carrière politique). 

Mais il était difficile de ne pas voir que l'ethnie du président, les Kikuyus (un peu plus de 20% de la population) détenait tous les postes intéressants.

Kenyatta prit clairement position pour le camp occidental à une période qui était marquée par la guerre froide et il conserva les structures et parfois les hommes de l'ordre colonial. Les Britanniques en poste dans la police, l'administration et la justice lors de l'ndépendance, le restèrent et furent parfois remplacés par d'autres Britanniques (ou en tous cas des Blancs d'origine britannique), notamment au poste de Chief Justice, jusque bien après la mort de Kenyatta en 1978.

Il nomma ministre de l'agriculture Bruce McKenzie, un propriétaire terrien et homme d'affaires blanc, peut-être lié aux services secrets britanniques, qui avait été un des rares Blancs à adhérer au parti KANU avant l'indépendance.

Sir Humphrey Slade, un homme de loi blanc, qui avait présidé le Conseil législatif avant l'indépendance, fut  élu Speaker (pésident) de la nouvelle assemblée législative et le resta jusqu'en 1970.

 

 

kenyatta parlement

 Ouverture du Parlement en 1965. Capture d'écran You Tube. British Pathé.

https://www.youtube.com/watch?v=OQ7taz0v1fA

Jomo Kenyatta a revêtu  une sorte de vêtement traditionnel royal. A  gauche le Speaker (président)  de la Chambre des représentants, Sir Humphrey Slade, à droite en perruque également, le Speaker du Sénat. En 1966 le Sénat fut supprimé (il a é été récemment rétabli) et une seule chambre fut maintenue, dénommée Assemblée nationale (National assembly), Sir Humphrey  Slade avait été le Speaker du Conseil législatif colonial, puis fut élu Speaker de la Chambre des représentants du Kenya indépendant de 1963 à 1966, puis Speaker de l'Assemblée nationale jusqu'en 1970.

Le jounal kenyan The Nation (en ligne) écrit qu'après l'indépendance, Sir Humphrey avait les qualités d'âge, de sagesse et de diplomatie que requérait la situation du moment. Les parlementaires kenyans ne se contentaient pas de respecter  ses décisions, ils les révéraient. (During his tenure, MPs revered rather than respected his rulings ; https://www.nation.co.ke/kenya50/governance/speaker-parliament-marende-kaparo-muturi-keino-slade/2032914-2091970-u0l1ysz/index.html

 

 

 

 

Kenyatta incita à se rendre les derniers Mau-Mau qui tenaient encore le maquis (à vrai dire devenus inoffensifs et surtout préoccupés de survivre) puis sa police pourchassa ceux qui ne se rendaient pas.

 

 Certains des anciens Mau-Mau, dont le général Itote, ancien compagnon de captivité de Kenyatta, obtinrent des postes importants dans l'administration, mais ce fut plutôt l'exception. De plus Itote s'était rallié aux idées pacifiques de Kenyatta (et même, selon certains, avait été "retourné" par les Britanniques après sa capture). Josiah Mwangi Kariuki, ancien membre des Mau-Mau, qui avait été prisonnier des Britanniques (il raconta sa détention dans le livre Mau Mau detainee), fut secrétaire particulier de Kenyatta, puis député et secrétaire d'Etat en 1974. Il se brouilla avec Kenyatta dont il contestait la politique favorable à une minorité et mourut mystérieusement assassiné en 1975. 

En général, les anciens Mau-Mau n'obtinrent aucune reconnaissance et furent considérés avec suspicion par le nouveau régime. 

 

 

 Dès la fin 1963, une rebellion de séparatistes musulmans eut lieu à la frontière somalienne - les conflits frontaliers avec la Somalie ou des rebelles soutenus par la Somalie allaient devenir un facteur recurrent de la géopolitique locale. Kenyatta demanda l'aide des forces britanniques pour la réprimer.Ce premier conflit, connu sous le nom de Shifta War (les shifta sont des bandits des frontières du nord-est, désignatiion péjorative utilisée par le gouvernement du Kenya) dura jusqu'en 1967 et le gouvernement kenyan utilisa contre les rebelles certaines des méthodes que le gouvernement britannique avait utilisées contre les Mau-Mau (concentration des habitants dans des villages sécurisés).

.Kenyatta fit aussi appel aux forces britanniques pour réprimer une tentative de coup d'état contre lui, en janvier 1964.  

 

Le chef de file de la gauche radicale, le député Pio Gama Pinto, fut assassiné en février 1965 et son assassin présumé fut condamné, bien que des soupçons aient été émis sur les commanditaires de l'assassinat.

 

 

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 Jomo Kenyatta découvre le cadeau du gouvernement britannique pour l'indépendance du Kenya : un centre de table en argent réalisé par le designer Atholi Hill, portant l'inscription "From Great Britain to Kenya". Le cadeau arriva un peu en retard et fut présenté en février 1966 au président par le haut-commissaire Malcolm McDonald (à droite). A gauche, Charles Njonjo, proche du président et Attorney général, portant le costume typique des lawyers britanniques : veston noir et pantalon rayé. Comme le président, il porte une fleur à la boutonnière.

La reine offrit en tant que cadeau personnel la résidence qu'elle possédait au Kenya, la  Royal Lodge Sagana. Jomo Kenyatta regretta que la reine se sépare de sa résidence et assura que la famille royale pourrait l'utiliser quand elle le voudrait. La Chambre des Communes britannique offrit aussi un cadeau ainsi que des pays du Commonwealth et bien entendu, d'autres pays. 

Site du journal Daily Nation, Kenya, article de Odhiambo Levin Opiyo du 10 décembre 2017..

 https://www.nation.co.ke/news/politics/Gifts-Kenya-independence-1963/1064-4222050-ohqtrbz/index.html

 

 

 

 

Contrairement aux traditions politiques britanniques de multipartisme, le régime évolua vers un régime de parti unique, d'abord en fait puis en droit.

En 1964 Kenyetta demanda, au nom de l'intérêt national, que le parti KADU se fonde dans le parti gouvernemental KANU, ce que KADU accepta de faire.

Les leaders de KANU, Ronald Ngala, Masinda Muliro et Daniel arap Moi, devinrent des soutiens de Kenyatta.

 

 

Kenyatta ne permit pas aux Blancs et aux Indiens qui restaient au Kenya d'avoir  la double nationalité britannique et kenyane. Ceux qui ne voulaient pas acquérir la nationalité kenyane pouvaient rester mais sans avoir des droits égaux aux citoyens kenyans.

 Kenyetta, curieusement, avait plus d'antipathie pour les Indiens, dont il estimait qu'ils avaient exploité les Africains, que pour les Blancs, malgré l'implication de certains membres de la communauté indienne dans le processus d'indépendance. Un grand nombre d'Indiens, redoutant que la situation empire, quittèrent le pays après l'indépendance, pour venir en Grande-Bretagne.

 Vis-à-vis des Blancs, le gouvernement de Kenyatta exigea seulement que les clubs ou les écoles réservés aux Blancs soient désormais interraciaux. Malgré son désir de ne pas inquiéter les Blancs, une grande partie de la population blanche quitta le pays. Les plus hostiles au gouvernement de la majorité noire mais qui désiraient néanmoins rester en Afrique, émigrèrent en Afrique du sud, alors sous le régime de l'apartheid. D'autres s'installèrent en Grande-Bretagne ou en Australie.

 

 Le gouvernement se donna pour objectif la croissance économque putôt que la redistribuion des revenus et s’efforça de séduire les investisseurs étrangers. Dans les 10 ans suivant l’indépendance, les investissements étrangers doublèrent, en majorité émanant de multinationales. L’orientation de l’économie resta capitaliste, même si un vernis socialiste fut parfois mis en avant, notamment par le ministre Tom Mboya, qui plaida pour une économie mixte. Pendant la période où Tom Mboya était ministre du Plan, le taux de croissance fut de 7%.

 

 Le gouvernement s’efforça de promouvoir un “capitalsme noir” surtout dans les secteurs agricole et du commerce, tenus respectivement par les Blancs et les Indiens.

 

Le Trade Licensing Act de 1967 interdit aux non-citoyens d’exploiter le riz, le maïs, le sucre et par la suite d’autres produits dont le textile. Cette mesure visait particulièrement les Indiens qui n'avaient pas pris la nationalité kenyane pour conserver leur passeport britannique. Craignant un durcissement des conditions de départ vers le Royaume-uni, un nombre considérable d'Indiens quitta le pays en 1967-68.

 

 Le gouvernement encouragea l’usage du swahili (utilisé surtout sur la zone côtière) comme langue nationale mais l’Anglais demeura la langue officielle  et notamment dans l’éducation. La culture occdentale resta prédominante chez les élites du pays.

 

 La corruption se répandit dans le pays et toucha tous les dirigeants y compris la famille de Kenyatta qui acquit dans des conditions favorables des propriétés dans les provinces centrale, du Rift et la province côtière, où elle investit notamment dans les  résidences hôtelières.

 

 Les accords de Lancaster House prévoyaient que le gouvernement britannique mettait à disposition du Kenya 27 millions de livres pour racheter les propriétés des Blancs.  Kenyatta et son ministre MaKenzie encouragèrent la formation de sociétés privées dirigées par des politiciens pour redistribuer les terres, ce qui permettait des enrichissements à divers niveaux. Kenyatta fut aussi un bénéficiaire de la redistribution.

 

 L’exode rural était un problème du Kenya : les ruraux s’entassaient de plus en plus dans des bidonvilles en banlieue des grandes villes, sans espoir de trouver un travail stable,  le taux de criminalité explosait.

 

 Les tentatives d’inverser la tendance ne donnèrent que peu de résultats.

 

 

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Visite de la reine Elizabeth au Kenya, 1972. La reine avec Jomo Kenyatta. La reine devait aussi visiter le Kenya en 1983, reçue par le président Daniel arap Moi. Ces visites témoignaient des bonnes relations avec l'ancienne puissance coloniale. Les premiers ministres britanniques comme Harold Wilson ou Mme Thatcher, ainsi que des membres de la famille  royale comme le prince Charles, visitèrent aussi le Kenya, tandis que les dirigeants kenyans se rendaient à Londres.

Amon Somolong

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Cet exode rural allait de pair avec une croissance exceptionnelle de la population  (4% par an) entre 1962 et 1979. La durée de vie s’allongea et le gouvernement se donna pour but de créer une assistance maladie gratuite. Il esaya aussi, sans grand effet, de favoriser le planning familial.

Le gouvernement insista sur l’éducation secondaire plus que sur l’éducation primaire, dans le but d’africaniser l’administration En deux ans le nombre d’écoles secondaires fut doublé. Deux universités ouvrirent.  Les postes administratifs furent presqu'en totalité repris par des Africains en quelques années  L’essor de l’administration permit de constituer une classe moyenne.

 Officiellement, le pays était non-aligné mais en fait sa politique était pro-occidentale et notamment pro-britannique. Kenyatta affirma clairement son hostilité au communisme, d'autant que la Somalie, avec qui le Kenya avait des litiges frontaliers permanents, était soutenue par le bloc soviétique et la Chine.

Kenyatta  à la différence d’autres leaders du tiers-monde, noua des liens avec Israël et fut même menacé d’assassinat par les Palestiniens.

 

 

 

L'ÉVOLUTION POLITIQUE

 

 

Les relations entre Kenyatta et le groupe plutôt conservateur qui s’était formé autour de lui d’un côté, et de l’autre côté, le vice-président Jaramogi Oginga Odinga, se tendirent. Odinga perdit sa préeminence comme seul vice-président.

En 1966, Odinga démissonna  du parti présidentiel et de ses fonctions gouvernementales en déclarant que le Kenya avait échoué à obtenir son indépendance économique et qu’il devait adopter une politique socialiste.. Il créa son  parti, le Kenya Peoples Union (KPU) et publia un  livre Not yet Uhuru ( Pas encore la liberté), dont le titre voulait dire que la liberté (Uhuru en swahili) acquise lors de l’indépendance, n’était pas complète. 

Pour contrer cette attaque, le parti au pouvoir se réclama un peu plus de l’héritage Mau -Mau. Jomo Kenyatta publia un livre de mémoires, Suffering without Bitterness : The Founding of The Kenya Nation (Souffrance sans amertume : la fondation de la nation kenyane, 1968).

En 1967, Daniel arap Moi, un ancien du parti KADU rallié à Kenyatta,  appartenant à l'ethnie Kalenjin, fut nommé vice-président et devait par la suite jouer un rôle de premier plan.

 En 1969, le ministre Tom Mboya fut assassiné et il y eut des rumeurs selon lesquelles le gouvernement de Kenyatta était responsable de l‘assassinat car on prétendait que Mboya pouvait évincer Kenyatta de la présidence avec l'appui des USA. Des émeutes eurent lieu à Nairobi lors de son enterrement . Son assassin fut arrêté et condamné à mort en laissant planer  le doute sur le vrai commanditaire de l’assassinat. *

                                                                                                               *   On peut noter que lors du procès, parmi les témoins, il y avait un certain Barack Obama, qui avait qui avait rencontré Tom Mboya peu avant son assassinat. Ce témoin, qui prétendra ensuite avoir échappé lui-même à une tentative d'assassinat après son témoignage (pourquoi ?), était le père du futur président des USA, Barack Obama junior. 

 

 

De plus, Mboya  état un Luo,  et la colère des Luos se manifesta lors d‘une visite de Kenyatta pour l’inauguration d’un hôpitaL Il y eu des jets de pierre et la garde riposta en tirant, faisant plusieurs morts.

 Les rumeurs sur la responsabilité de l’assassinat de Mboya portèrent aussi sur Odinga.

En octobre 1969, lors d'une réunion, Odinga et Kenyatta s'insultèrent publiquement et une émeute s'ensuivit qui fit 11 morts. En conséquence, le gouvernement interdit le parti d'Odinga, le KPU, et arrêta Odinga qui fut détenu deux ans sans jugement.

Une loi fut édictée selon laquelle, en cas d'atteinte  à la sécurité nationale, un suspect pouvait être emprisonné sans jugement.

Aux élections de décembre 1969, tous les candidats étaient du parti présidentiel KANU.

  En 1972, un des vétérans de l’indépendance, le ministre Ronald Ngala fut tué dans un accident de la route, donnant lieu à d’autres rumeurs sur la responsabilité du gouvernement.

 Le président Kenyatta était entouré d’un cercle de  notables, le plus souvent  kikuyus (dont Charles Njonjo, célèbre pour son style vestimentaire de gentleman britannique) qui maintenait le cap d’une politique conservatrice. Ces notables et d'autres bénéficiaires kikuyus de la politique officielle étaient  appelés The Kiambu Mafia (la Mafia de Kiambu, du nom de la région  dont beaucoup étaient orignaires). Ils avaient aussi des liens avec une association, la GEMA (alliance des ethnies Kikuyu, Embu et Meru), mais il existait aussi des rivalités parmi ces groupes qui se partageaient le pouvoir et ses bénéfices. 

En 1975, un attentat à la bombe tue 30 personnes à Nairobi. Peu après, sans que le lien avec ces deux événements soit clair, le député du parti présidentiel, mais critique sur  la ligne offfcielle, Josiah Mwangi Kariuki (ancien membre des Mau-Mau), fut enlevé et retrouvé assassiné après avoir été torturé.  Lorsqu'il avait été vu pour la dernière fois en vie, c'était à l'Hôtel Hilton, en compagnie de membres de la garde personnelle de Kenyatta. On a aussi évoqué l'action d'un commissaire de police blanc, Shaw, qui aurait été vu avec Kariuki avant sa disparition. L'annonce de la mort de Kariuki provoqua des émeutes surtout parmi les étudiants.  .

Le soutien populaire à Kenyatta devint de plus en plus faible.

 

 

 

 

LA PRISE D'OTAGES D'ENTEBBE;

LA FIN DE LA PRÉSIDENCE KENYATTA

 

 

 

En théorie, Kenyetta était élu pour un mandat de 5 ans renouvelable, mais faute d'autre candidat, ii était considéré comme réélu sans procéder à des élections. On peut considérer qu'en raison de son âge et de son état de santé (il avait souffert d'accidents vasculaires cérébraux) il avait cessé de s'occuper effectivement des affaires du pays dans les dernières années de sa présidence.

On l'appellait fréquemment de façon respectueuse, Mzee Jomo Kenyatta, Mzee signifiant le Vieux.

 

En juin 1976 eut lieu  la prise d'otages d'Entebbe (Ouganda) : un commando palestinien, assisté de membres de l'ultra-gauche allemande, détourna un avion d'Air France en provenance d'Israël et le fit se poser sur l'aéroport d'Entebbe, menaçant de tuer les passagers si les revendications du commando n'étaient pas satisfaites. Un commando de l'armée israélienne délivra les otages et tua les membres du commando terroriste, non sans quelques victimes parmi les otages. Des militaires ougandais furent aussi tués. Le dictateur ougandais de l'époque, le célèbre Amin Dada, qui avait de bonnes relations avec les Palestiniens, espérait rehausser son prestige interrnational en obtenant la libération des otages. Il protesta  devant l'ONU contre l'intervention israélienne, considérant que c'était une violation de la souveraineté de son pays.

Or on apprit plus tard que Bruce McKenzie, ancien ministre de l'agriculture, mais toujours conseiller de Kenyatta, avait persuadé le président kenyan d'apporter son soutien logistique au raid israélien (ou en tout cas avait persuadé les responsables kenyans proches du président,  qui en raison de son âge et son état de santé, n'était plus vraiment décisionnaire). De plus, McKenzie, avec son avion personnel, avait permis aux agents israéliens de survoler l'aéroport d'Entebbe pour reconnaître les lieux.

 

En mai 1978,  McKenzie fut tué dans l'explosion de son avion  en revenant justement d'une visite d'affaires en Ouganda où il avait rencontré Amin Dada, malgré les mises en garde de proches lui déconseillant cette visite après son rôle dans l'affaire d'Entebbe, qui avait causé la colère d'Ami Dada. L'enquête établit qu'une bombe avait été dissimulée dans l'avion de McKenzie et on supposa qu'elle avait été cachée dans un cadeau fait à McKenzie par Amin Dada. Le dictateur ougandais prétendit n'y être pour rien et avoir été "l'ami" de McKenzie. On peut aussi penser à une vengeance des Palestiniens, d'autant plus que quelques mois avant Entebbe, McKenzie avait permis l'arrestation de Palestiniens au Kenya, qui furent livrés à Israël.

On a d'ailleurs dit de lui qu'il était un agent des services secrets israéliens. On avait aussi dit qu'il travaillait pour l'Intelligence service britannique ou encore les services secrets sud-africains de l'époque de l'Apartheid. C'était peut-être vrai dans les trois cas, ou plus simplement sa vision politique recoupait celle de ces pays.

En décembre 1980, un attentat a la bombe eut lieu à l'Hôtel Norfolk de Nairobi, dont le propriétaire était Juif. Cet attentat fit 20 morts et environ 80 blessés de toutes nationalités. Il est considéré comme une vengeance des Palestiniens en raison de l'attitude du Kenya lors de la prise d'otages d'Entebbe. 

 

 

 

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 Bruce McKenzie prenant la parole au mariage de Tom Mboya (à droite) en janvier 1962. Deux futurs ministres de la présidence Kenyetta, tous deux morts tragiquement.

Magazine américain Ebony, avril 1962.    

 https://books.google.co.ke/books?id=X9cDAAAAMBAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=true        .

 http://nairobiwire.com/2016/01/major-tbt-photos-of-tom-mboyas-vip-studded-wedding-to-pamela-odede.html

 

 

 

 

 

Lorsque Jomo Kenyatta mourut le 22 août 1978,  le gouvernement demanda l’assistance de la Grande-Bretagne pour organiser ses funérailles sur le modèle de celles de Winston Churchill. On dit que la prolonge d’artllerie qui fut utilisée était celle qui avait servi pour Churchill. Le prince Charles représenta la famille royale, parmi d’autres représentants des pays étrangers.

 

 

 

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Obsèques de Jomo Kenyata le 31 août 1978. 

PHOTO|FILE. NATION/ Site du journal Daily Nation Kenya

https://www.nation.co.ke/lifestyle/dn2/-End-of-an-era-as-Mzee-Jomo-Kenyatta-dies/957860-1984202-13qya8f/index.html

 

 

 

 

Selon certains observateurs, Kenyatta avait adopté beaucoup de traits du comportement britannique : une approche pragmatique de la politique, un certain attentisme qui ne se préoccupe vraiment des problèmes que lorsqu'ils deviennent des crises et une forme de tolérance pour ses adversaires, dès lors que de l'autre côté on s'en tient à des paroles.

Kenyetta se souvenait avec nostalgie de son séjour en Angleterre, dont il parlait parfois comme "at home" (chez moi, à la maison).  

On a pu dire que son identification avec l'esprit anglais était bien plus profonde que ses amis et ses ennemis n'auraient pu l'imaginer. Sur le plan religieux, bien que respectant des coutumes africaines comme la polygamie, Kenyatta déclarait : I believe in Christianity as a whole (Je crois au christianisme dans son ensemble).

 

 

 

 

 

 APRÈS KENYATTA : L'ÈRE DE DANIEL arap MOI

 

 

 

 

 Le vice-président Daniel Toroitich arap Moi, de l’ethnie Kalenjin (le mot arap dans son nom est un élément du système des noms de famille de cette ethnie) devint d'abord président par interim et fut déclaré président du Kenya en étant seul candidat à la fonction (il n’y eut donc pas d’élections) en novembre 1978.

Contrairement  ce qu’on lit parfois, Moi ne fut pas du tout un ancien co-détenu de Kenyatta à l’époque de l’insurrection des Mau-Mau. Bien au contraire, après avoir été enseignant, il fit ses débuts politiques en 1955 comme élu de la Rift valley au Conseil législatif de la colonie, en remplacement du Dr John ole Tameno, “who had had to quit due to heavy drinking and suspected connections to the freedom movement” (qui avait du abandonner son siège en raison de ses penchants pour la boisson et de suspicions de liens avec le mouvement pour la liberté (probablement le mouvement Mau-Mau), selon la notice Wikipedia en anglais sur Daniel arap Moi.

Réelu membre du conseil législatif, Moi fut ministre de l’éducation en 1960-61 dans le gouvernement précédant l’indépendance. En 1960 ll fonda avec Ronald Ngala le mouvment KADU qui préconisait un Etat fédéral et voulait créer une alternative au parti KANU de Kenyatta, trop lié à l'ethnie Kikuyu.

Après l'indépendance, sur la demande de Kenyatta, le KADU fusionna avec le KANU en 1964. Kenyatta fit de Moi son mnistre de l’intérieur puis son vice-président en 1967. En tant que représentant d’une petite ethnie, Moi ne portait pas ombrage aux grandes ethnies et apportait au gouvernement le soutien des Kalenjins.

 

 

 

 

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Daniel arap Moi prête serment (sur la Bible) après sa nomination comme président de la république en novembre 1978. A gauche, le Chief Justice, Sir  James Wicks. Ce dernier, qui avait été nommé en 1971, resta en poste jusqu'à sa retraite en 1982, à l'âge de 74 ans. Le gouvernement modifia par trois fois la Constitution pour lui permettre de rester en poste plus longtemps. Il est vrai que Sir James Wicks fut extrêmement dévoué au gouvernement de Kenyatta, puis de Moi. Il ne fut pas le derrnier Blanc à exercer comme Chief Justice.

Référence internet non retrouvée.

 

 

 

Après son accession à la présidence, Moi fut d'’abord critique sur la corruption de l’époque Kenyatta. Puis il ne tarda pas à   s”accommmoder de l’héritage et à utiliser les facilités que lui permettait sa position. Aujourd'hui, il posséderait, avec sa famille, la plus grande fortune du pays et même de l'Afrique centrale et orientale.

 

 Considéré comme "le nuage qui aurait dû passer", Moi resta en fait 24 ans au pouvoir, bien plus que Kenyatta.

 Moi fut surnommé Nyayo, mot Swahili qui signifie "traces de pas", car du temps de Kenyatta, il était toujours dans  les pas de ce dernier. Mais le mot désigne aussi l'aspect revendiqué de la filiation avec le régime de Kenyatta. On appelle l'époque où  Moi a dirigé le Kenya The Nyayo era (l'ère ou époque de Nyayo).

 

Au début, il redonna une fonction officielle à Odinga, l'ancien vice-président, puis opposant du régime de Kenyatta,  mais le souhait de ce dernier de créer un nouveau parti fut mis en échec quand Moi et son ministre Charles Njonjo modifièrent la constitution pour faire du Kenya un Etat  à parti unique (1982), ce qu'il était déjà dans les faits

En 1982, une tentative de coup d'état militaire contre Moi échoua. Celui-ci en profita pour éliminer de son entourage quelques éléments de la vieille garde de Kenyatta dont Charles Njonjo - mais cela se fit en douceur et cela n'empêcha pas Njonjo de devenir un des hommes les plus riches du pays (il l'est toujours aujourd'hui, à 99 ans).

Quant à Oginga Odinga, il fut de nouveau placé quelque temps en résidence surveillée après la tentaive de coup d'état (sans preuve de son implication d'ailleurs). Mais surtout son fils, Raila, un ingénieur formé en Allemagne, qui avait fondé avec son père une société de fabrication de réservoirs pour le gaz de pétrole liquéfié, fut emprisonné sans jugement jusqu'en 1988, puis à nouveau inquiété pour son activisme en faveur du multipartisme, et obligé de se réfugier à l'étranger pour éviter une nouvelle arrestation (1991). Raila Odinga sera par la suite un personnage important de la vie politique du Kenya.

 

Affichant une ligne politique anticommuniste, Moi dut affronter la stagnation économique et aussi des critiques sur l’absence de démocratie dans le pays; on commença à parler d'usage de la torture contre les opposants.

A ce moment, l'anticommunisme n'était plus un argument suffisant pour que l'Occident et notamment les USA ferment les yeux sur les atteintes à la démocratie et aux droits de l'homme.  .

Il en résulta que l’aide internationale fut conditionnée à des réformes démocratiques.  En 1991, Moi rétablit le multipartisme. C'est alors que Odinga put créer avec d'autres le Forum for the Restauration of democracy (FORD, forum pour la restauration de la démocratie) qui se divisa rapidement en fractions rivales. 

Mwai Kibaki, qui était ministre depuis1966 (après avoir été secrétaire d'Etat en 1963) et qui avait été le vice-président de Moi de 1978 à 1988, mais écarté de ce poste par Moi (qui le rétrograda au poste de ministre de la santé), abandonna à la fois le gouvernement et KANU et créa  le Democratic Party.        ..

Moi remporta les  élections de 1992. Ses principaux concurrents étaient Oginga Odinga et Kibaki. En 1994, Oginga Odinga mourut et le président Moi, présent à ses obsèques, le salua comme un grand patriote.

Moi fut de nouveau vainqueur en 1997 contre Kibaki et  le fils Odinga, Raila. Les élections de 1992 et 1997 furent  marquées par la fraude et des violences des deux côtés.

Après 1990, des scandales financiers furent dévoilés mettant en cause Moi ou ses proches (notamment affaire Goldenberg fondée sur l'exportation illégale d'or).

Depuis 1991, favorisé par le rétablissement du multi-partisme, les conflits ethniques, opposant généralement les autres ethnies aux Kikuyus, qui se sont répandus hors de leur territoire habituel, ont éclaté, causant des centaines de morts et le déplacement de centaines de milliers de personnes, notamment en 1997-98.

Moi s'appuie volontiers sur la communauté asiatique (80 000 personnes en 1998) qui a acquis une importance considérable dans le secteur tertiaire.

En novembre 2002, le terrorisme en rapport avec le problème palestinien frappe à nouveau le Kenya. Une attque a lieu à Monbassa contre un hôtel fréquenté par des touristes israéliens, tuant 13 personnes et en blessant 80. La plupart des tués sont des danseurs kenyans venus accueillir les touristes. Presqu'en même temps a lieu une attaque manquée au missile contre un avion de ligne israélien.

Le multi-partisme a amené la création d'une pléthore de partis ainsi le National Democratic Party, de Raila Odinga. Ces partis sont plus au service d'ambitions personnelles que de grande orientations politiques. Ainsi le parti de Raila Odinga fusionne un moment avec KANU, le parti au pouvoir, Odinga devenant ministre de l'énergie du gouvernement Moi,  avant de s'en séparer au moment de l'élection présidentielle de 2002.

 

En 2002, après 24 ans à la tête du pays, Moi ne pouvait constitutionnellement se  présenter pour un nouveau mandat. Avec l'assentiment de Moi, le parti KANU investit comme candidat Uhuru Kenyatta, fils de Jomo Kenyatta. 

Son opposant principal était Mwai Kibaki, l’ancien vice-président de Moi et vieux routier de la politique kenyane, leader du Democratic Party, qui fonda pour les élections de 2002 le rassemblement arc-en-ciel (Raimbow coalition), union de différentes forces d'opposition dont certaines provenant de transfuges de KANU.

 Un historien décrit ainsi la formation de la Raimbow coalition: " La faction dissidente quitte finalement la KANU le 14 octobre 2002 afin de former le Liberal Democratic Party (LDP). Parmi ses membres, on dénombre les députés de l’ancien National
Democratic Party menés par Raila Odinga, des requins non repentis de la KANU conduits par Kamotho et Saitoti, et une flopée de jeunes ambitieux qui craignent pour leur avenir politique en cas de défaite de la KANU. Durant des jours entiers, le groupe dissident a négocié avec l’alliance d’opposition conduite par Mwai Kibaki, du Democratic Party." (David M. Anderson, Le déclin et la chute de la Kanu, La recomposition des partis politiques dans la succession de Moi (Kenya), Politique africaine 2003/2 (N° 90) https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2003-2-page-37.htm?contenu=resume

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Comme Kenyatta s'était rendu célèbre avec son chasse-mouche, utilisé à la façon d'un sceptre, Moi utilisa volontiers une sorte de baton de commandement, insigne de son  pouvoir présidentiel.

Le président Daniel arap Moi, portant son bâton de commandement, avec à droite Uhuru Kenyatta à un meeting du parti KANU en 2002. A l'extrême-gauche, Raila Odinga.

Credit Khalil Senosi/Associated Press/ New-York Times, photo illustrant un article Kenya’s Political Turmoil Is a Tale of Fathers and Sons (la tourmente politique du Kenya est une histoire de pères et de fils).

https://www.nytimes.com/2018/02/20/world/africa/kenya-kenyatta-odinga.html

 

 

 

 

LA PRÉSIDENCE DE MWAI KIBAKI

 

 

 

Kibaki, âgé de 71 ans, remporta les élections avec plus de 61% des voix, contre 30 % à Uhuru Kenyatta.

La passation de pouvoirs entre Moi (qui ne s'attendait pas à la défaite de son parti) et Kibaki fut houleuse : lors de la cérémonie, la foule qui criait "Voleur" lança des mottes de boue en direction de Moi pendant qu'il prenait place sur l'estrade, tandis que dans son discours Kibaki déclara qu'il héritait d'un pays ravagé par des années de mauvais gouvernement et d'incompétence. Kibaki était en fauteuil roulant à la suite d'un accident de la circulation survenu en Grande-Bretagne peu avant les élections. Son courage à poursuivre le combat malgré ce grave accident avait sans doute impressionné les électeurs.

 

Kibaki forma un gouvernement avec ceux qui l'avaient soutenu, dont Raila Odinga, mais ce dernier fut déçu de la composition du gouvernement qui n'était pas aussi avantageuse pour lui que ce qu'il avait espéré.

Le Kenya connut une période de forte croissance économique (5,5% en 2007) grâce aux compétences économiques de l'équipe modernisatrice de Kibaki, mais les inégalités s'accrurent, toujours au profit du groupe le  plus favorisé des Kikuyus. La corruption dépassa, semble-t-il, les niveaux atteints sous Daniel arap Moi, même si personnellement Kibaki n'était pas en cause.

Il semble que Mwai Kibaki avait promis à Moi qu’il ne serait pas inquiété pour les affaires financières auxquelles l’ancien président avait été mêlé mais l’enquête fut réouverte sur l’affaire Goldenberg et il apparut que Moi, ses fils Philip et Gideon et sa fille June ainsi que beaucoup d’autres dignitaires du régime, étaient impliqués. D'autres scandales jetèrent le discrédit (s'il en était besoin) sur les dirigeants du pays.

La criminalité et les violences inter-ethniques s'établirent à un niveau élevé, et l'époque fut marquée par les violences dues à la secte Mungiki, une association criminelle mêlant gangsterisme et rituels africains, contre laquelle la police réagit par des exécutions sommaires et des arrestations massives chez les jeunes désoeuvrés des bidonvilles où se recrutaient les membres de la secte.

Les groupes ethniques Luo et Kalenjin se détournèrent de la Coalition arc-en-ciel, dominée par les Kikuyus.

Pour se démarquer de ses prédécesseurs, Kibaki entreprit une sorte de réhabilitation des Mau-Mau. En 2003, la loi qui interdisait les Mau-Mau fut abrogée (elle n'avait plus qu'un caractère historique, mais il était significatif qu'elle soit restée en vigueur quarante ans après l'indpendance) et le rôle des Mau-Mau dans le mouvement qui avait conduit à l'indépendance fut reconsidéré positivement, au risque d'arriver à une relecture de l'histoire sur des bases erronées puisque le Kenya indépendant avait été créé bien plus par les loyalistes que par les Mau-Mau; de plus ces derniers ne représentaient qu'une fraction des Kikuyus, eux-mêmes  un cinquième de la population. Des survivants Mau-Mau (ou se présentant comme tels) expliquaient à quel point ils avaient été oubliés par les régimes post-coloniaux et réclamaient des indemnisations.

On nomma des commissions, on assista même à des scènes de comédie lorsqu'un soi-disant ancien chef Mau-Mau réfugié en Ethiopie  se présenta et fut reçu avec les honneurs par des ministres avant qu'on ne s'aperçoive que  que c'était un imposteur. On commença à parler de réparations que la Grande-Bretagne aurait dû payer pour les crimes coloniaux - mais  le gouvernement kenyan lui-même s'abstint  d'indemniser les anciens Mau-Mau survivants. Puis un monument dédié au plus prestigieux chef Mau-Mau, Dedan Khimati , fut inauguré à Nairobi en 2007.  

 

En 2005, une nouvelle constitution fut préparée. Les projets allaient dans le sens d'une fonction présidentielle réduite à un rôle honorifique et à la création d'un poste de Premier ministre dirigeant effectivement le gouvernement. Mais le projet final qui devait ête soumis au referendum était tout-à-fait différent et conservait des pouvoirs considérables pour la présidence. Raila Odinga, un de ceux qui voulaient limiter les pouvoirs du président,  fit campagne pour le NON au referendum.

Le projet fut rejeté mais Kibaki renvoya aussitôt la presque totalité de son gouvernement, dont évidemment Raila Odinga et ses amis,  et forma un gouvernement d'hommes dévoués à lui. C'était la fin de la Coalition arc-en-ciel.

Raila Odinga était maintenant l'adversaire déclaré de Kibaki.

L'assassinat en 2007 d'un député de l'opposition,  Mugabe Were, augmenta la tension.

Pour les élections présidentielles de 2007, Raila Odinga lança un mouvement,  The Orange Democratic Movement (ODM), symbolisé par une orange. Il défendait le "majimboisme" (régionalisme) contre la conception centralisatrice de l'Etat qui avait jusque là profité aux Kikuyus. Déjà en 1962-63, la KADU avait fait du majimboisme son programme.

L'ancien président Moi soutint Kibaki dans sa campagne de réélection, de même que Uhuru Kenyatta, le candidat malheureux (contre Kibaki) de 2002.

 La confrontation entre Odinga et Kibaki allait déboucher sur la pire épreuve de violence connue par  le Kenya depuis des décennies.

 

 

 

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Le président Kibaki lors des cérémonies d'anniversaire de l'indépendance le 12 décembre 2007, peu avant les élections  du 27 décembre où il affrontait 8 compétiteurs dont son adversaire le mieux placé, Raila Odinga.

Titre de l'article de l'agence Reuters : Kibaki, giant of Kenyan politics, in last fight (Le dernier combat de Kibaki, géant de la politique kenyane). Le dernier sondage avant les élections donnait 43% des intentions de vote pour Kibaki et 45 pour Odinga.

Reuters

https://www.reuters.com/article/newsmaker-kibaki/kibaki-giant-of-kenyan-politics-in-last-fight-idUKNOA43709220071224

 

 

Pour ne pas prolonger cette première partie, nous renvoyons à plus tard le résumé de l'histoire du Kenya dans la période la plus récente, avec le second mandat présidentiel de Kibaki et l'élection et la réélection de Uhuru Kenyatta à la présidence.

Nous allons maintenant, dans une deuxième partie, faire un petit retour en arrière, et nous replonger dans la période entre les deux guerres, quand certains colons blancs de la Vallée heureuse menaient une vie où le sexe et l'alcool (et aussi la drogue) tenaient une grande part, tandis que leurs fidèles (?) serviteurs noirs faisaient tourner la boutique pour eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

24 novembre 2018

LE DROIT ET LES ELITES, VOUS AVEZ DIT POPULISME TROISIEME PARTIE

 

 

LE DROIT ET LES ÉLITES

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME, TROISIÈME PARTIE

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos de presse trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

LE POPULISME EST-IL CONTRE L’ÉTAT DE DROIT ?

 

L’ÉTAT DE DROIT 

 

 

 

 

 

On dit fréquemment que le populisme est contre l’Etat de droit. Bien entendu, le populisme prétend qu’il est démocratique puisqu’il représenterait la majorité des citoyens contre les élites, mais les spécialistes politiques affirment que la démocratie conçue dans l’optique populiste est une démocratie « illibérale », quand on ne parle pas de « démocrature » (mot forgé à partir des mots démocratie et de dictature) ou encore de dictature de la majorité.

Les spécialistes disent que quand le populisme arrive au pouvoir, il « s’en prend » à l’Etat de droit, qui est l’un des critères essentiels de la démocratie, comme cela se passe en Hongrie ou en Pologne.

Essayons d’y voir un peu plus clair dans ces notions.

D’abord, qu’est-ce que signifie l’expression « Etat de droit » (généralement on met une majuscule à Etat car cela veut dire que l’Etat se caractérise comme régi par le droit – mais certains auteurs minoritaires préfèrent écrire « état de droit » avec une minuscule, au sens de « situation où le droit est dominant ») ?

Le juriste autrichien Hans Kelsen a défini au début du XXe siècle la notion d'État de droit (Rechtsstaat, utilisée avant lui) comme un « État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s'en trouve limitée ». Dans ce modèle, chaque norme tire sa validité de sa conformité aux normes supérieures.

Au sommet de la pyramide figure la Constitution (écrite ou résultant de divers textes et coutumes comme en Grande-Bretagne), suivie des engagements internationaux, de la loi, puis des règlements. À la base de la pyramide figurent les décisions administratives ou les conventions entre personnes de droit privé (d’après Wikipedia, Etat de droit)

On précise la notion  avec la soumission de l'Etat, considéré comme une personne morale, au respect des règles de droit et au principe de responsabilité.

Cette conception technique a une conséquence : l’obligation de contrôler que l’action de l’Etat est conforme aux règles fondamentales est confiée à des juges :

« L’État de droit est (…) également devenu un thème politique, puisqu’il est aujourd’hui considéré comme la principale caractéristique des régimes démocratiques. En faisant du droit un instrument privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale, il subordonne le principe de légitimité [issu du choix démocratique des dirigeants] au respect de la légalité. Il justifie ainsi le rôle croissant des juridictions dans les pays qui se réclament de ce modèle » (site du gouvernement français Vie publique http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfondissements/qu-est-ce-que-etat-droit.html

En fait, pour Kelsen, sa description était purement technique. Il considérait ainsi que l’État nazi pouvait être regardé comme un État de droit dans la mesure où il respectait une hiérarchie de normes (Wikilibéral, Etat de droit https://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89tat_de_droit

Dans la conception la plus répandue de l’Etat de droit, celui-ci protège les libertés individuelles et les droits de l’homme. On a donc fini par confondre l’Etat de droit avec le respect de ces libertés et droits, même si en stricte logique, ce n’est exact que dans les sociétés où ces libertés et droits font partie de la norme supérieure.

Par exemple « en France, où le « bloc de constitutionnalité », selon la formule forgée par Claude Emeri, qui domine l'appareil du droit comprend notamment la Déclaration des droits de l'homme de 1789, le préambule de la Constitution de 1946 et la Constitution de 1958, mais aussi les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République et d'autres normes du même statut » (Wikipedia, Etat de droit). Cet article conclut que « dans ce cas [ ?] on ne pourrait parler d'État de droit dans un régime tyrannique ou despotique même qui respecterait la hiérarchie des normes » [comprendre : l’Etat de droit n’a de sens que s’il comporte la garantie des droits de l’homme au sens large].

Certains penseurs libéraux contestent que l’Etat de droit soit une limitation suffisante des pouvoirs de l’Etat, jugés nuisibles aux libertés individuelles, et préfèrent la notion anglo-saxonne de « Rule of law » (gouvernement ou règne de la loi), en considérant que la loi en question est la loi naturelle, qui se situe au-dessus des lois positives de l‘Etat : « le droit positif créé et institué par l'État n'est pas légitime : miroir des intérêts du moment, il ne sert que l'État » (https://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89tat_de_droit)

Mais pour beaucoup d’Anglo-saxons, rule of law et Etat de droit se confondent et ils mettent l’accent sur la protection des droits fondamentaux (dont la propriété) :

Nous n’entrerons pas plus avant dans ces subtilités.

 

 

 

LA DÉMOCRATIE « ILLIBÉRALE »

 

 

L'expression de "démocratie illibérale" a été inventée en 1997 par le politologue américain Fareed Zakaria, pour décrire les pratiques en apparence conformes à la démocratie de certains pays émergents, dissimulant plus ou moins un Etat autoritaire. Depuis ce terme a été étendu à certains pays (notamment européens) qui récusent les valeurs libérales, au sens politique du mot (et non économique).

Les régimes occidentaux sont démocratiques parce que les dirigeants sont choisis par les citoyens au cours d’élections libres. « Mais ce sont aussi des régimes libéraux, dans la mesure où ils garantissent les droits et libertés individuels, préservent en particulier ceux des minorités, et soumettent les lois votées par le Parlement à un contrôle de constitutionnalité » (citation de Yascha Mounk, chercheur à Harvard, dans Brice Couturier sur France-Inter, Orbán et Kaczynski. Comment la démocratie-devient illibérale, octobre 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/orban-et-kaczynski-comment-la-democratie-devient-illiberale

On retrouve ici la notion d’Etat de droit. Dans les démocraties illibérales, les gouvernants sont élus par la majorité selon des procédures démocratiques, mais une fois au pouvoir et en accord avec la majorité qui les a élus, ils portent atteinte à certaines règles ou valeurs admises dans les démocraties libérales, en considérant que les souhaits de la majorité de la population sont plus importants que ces règles et valeurs.

« C’est pourquoi, en Hongrie comme en Pologne, on constate des chicanes mises en travers du contrôle de constitutionnalité, la mainmise du pouvoir sur l’audiovisuel public, la colonisation de la fonction publique par les partisans du gouvernement. On n’est pas très loin de la dictature majoritaire » (Brice Couturier, article cité).

Certes on pourrait penser que lorsqu’un juge annule une décision du gouvernement parce qu’elle anti-constitutionnelle, le gouvernement pourrait penser à modifier la Constitution plutôt qu’à essayer d’éviter ou supprimer le contrôle du juge. Mais ces deux solutions a priori, ne présentent pas la même facilité. D’autant qu’en modifiant la Constitution dans un sens trop clairement compatible avec les idées populistes, il encourra d’autres reproches, à la fois de l’opposition de son pays et des démocraties libérales.

Les dirigeants concernés ne refusent pas l’étiquette de démocratie illibérale, puisqu’en 2014, Viktor Orbán le Premier ministre hongrois, a affirmé  dans un discours vouloir construire « un État illibéral, un État non libéral ». Selon les spécialistes, « Il ne s’agit pas (de) supprimer les libertés fondamentales, mais de les soumettre à l’intérêt de la Nation seule juge du bien commun » (Jean-Paul Jacqué, cité par Wikipedia, article Illibéralisme).

 Mais au début de son nouveau mandat en 2018, Viktor Orbán promeut cette fois le concept de « démocratie chrétienne à l’ancienne », car la démocratie libérale «  ne parvient pas à protéger la dignité humaine, est incapable d’offrir la liberté, ne peut pas garantir la sécurité et ne peut plus maintenir la culture chrétienne ». 

On peut aussi considérer Orbán  comme un conservateur un peu plus autoritaire, et se souvenir de ce que les pays de l'est de l'Europe n'ont pas les mêmes traditions politiques que ceux de l'ouest..

Mais dans tous les cas, les gouvernements populistes, au pouvoir ou associés au pouvoir dans plusieurs pays de l’Union européenne*, prétendent avoir l’appui du plus grand nombre pour limiter l’Etat de droit (et donc la protection des droits et libertés fondamentales), au nom de la Nation ou de la démocratie*.

                                                                                                                                  * Hongrie, Pologne, Autriche, Slovaquie, République tchèque, Italie, voire Bulgarie ou Roumanie. Ailleurs dans le monde, on cite parfois les USA de Donald Trump. Mais tous ces pays ne sont pas caractérisés par un régime de démocratie illibérale, (à supposer qu’il y ait un critère infaillible pour les caractériser) même si pour certains alarmistes, ils sont sur la voie qui y mène. Les Etats semi-autoritaires qui existent en grand nombre dans le monde reposent, quant à eux, sur une tradition différente et ne sont pas des Etats libéraux qui ont entrepris certains changements (ou sont accusés de le faire) par suite de l’arrivée au pouvoir de populistes.

 

Ce constat peut être en grande partie vrai.

Mais il ne doit pas nous empêcher de nous demander si les démocraties libérales, qui sont présentées comme reposant sur deux bases, le libéralisme et la démocratie, ne suivent pas aussi une orientation (mais en sens contraire) destinée à faire passer le libéralisme – en fait une conception particulière du libéralisme – avant la démocratie, et ce faisant, à imposer, au nom de la démocratie libérale, la vision du monde d’une petite partie de la population.

 

 

 

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 Viktor Orbán lors d'une campagne électorale, à la tête de son parti Fidesz.

Il semble logique qu'un dirigeant populiste hongrois, qualifié même de nationaliste, apparaisse au milieu d'une marée de drapeaux hongrois...

https://www.sbs.com.au/news/hungary-election-viktor-orban-s-fidesz-party-leading-vote-in-first-results

 

 

 

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 Mais un président de la république français (ici lorsqu'il était candidat à la présidence, avril 2017) ne renacle pas non plus à s'entourer de drapeaux en grand nombre. Seulement il y a plus de désordre que dans la photo de Viktor Orbán. Cette différence de style (là un formalisme un peu rigide, ici plus de "spontanéité" -  d'ailleurs supervisée par les spécialistes des réunions publiques) est-elle suffisante pour pouvoir accuser de nationalisme les populistes, alors que les non-populistes, eux, ne seraient  (bien sûr) que des "patriotes" ?

La Voix du Nord

.http://www.lavoixdunord.fr/153000/article/2017-04-25/emmanuel-macron-en-meeting-arras-ce-mercredi

 

 

 

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Avril 2018. Une famille appartenant à une société de préservation des traditions des hussards hongrois, prend part au vote pour les élections générales d'avril 2018. On peut penser qu'ils ont voté pour le parti de Viktor Orbán.

The Irish Times

 https://www.irishtimes.com/news/world/europe/orban-claims-victory-in-hungary-election-after-high-voter-turnout-1.3455023

 

 

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 Viktor Orbán lors de la fête nationale hongroise du 15 mars 2017, anniversaire de la révolte de la Hongrie contre l'empire autrichien en 1848.

Hajdù Online

http://www.haon.hu/marcius-15-orban-brusszelt-meg-kell-allitani/3411230

 

 

 

 

 

 

 

LE GOUVERNEMENT DES JUGES ?

 

 

 

Comme on l’a vu, la protection de l’Etat de droit implique que l’action publique soit soumise à l’examen des juges, sur recours formulé selon les règles légales par les personnes physiques ou morales intéressées. C’est notamment le rôle de la justice administrative en France (sans entrer dans l’examen approfondi des compétences des deux ordres de juridiction, judiciaire et administratif).

Cette conception suppose, comme allant de soi, que les juges sont neutres et que l’application des règles de droit ne met en jeu que des raisonnements abstraits, indépendants des préférences morales ou politiques du juge.

Or, si on observe particulièrement le cadre français, dans diverses affaires emblématiques, les juges de haut niveau (Conseil d’Etat ou Conseil constitutionnel ; ou même à un niveau inférieur, cour administrative d’appel) ont jugé dans un sens qui tend à conforter les idées progressistes adoptées par l’élite.

Voyons quelques exemples.

 

 

 

LA LAÏCITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE ?

 

 

 Un maire avait mis fin, par arrêté, à l’existence de menus particuliers dans les cantines scolaires, instaurée par ses prédécesseurs. Une association a attaqué sa décision devant la juridiction administrative, qui annule la décision du maire :

 

COUR ADMINISTRATIVE D’APPEL

DE LYON

COMMUNE DE CHALON-SUR-SAONE

Lecture du 23 octobre 2018 - Extraits

(…)

« Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à ce que, en l’absence de nécessité se rapportant à son organisation ou son fonctionnement, les usagers du service public facultatif de la restauration scolaire se voient offrir un choix leur permettant de bénéficier d’un menu équilibré sans avoir à consommer des aliments proscrits par leurs convictions religieuses ou philosophiques.

(…)

Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de leur demande, l’association X  et les autres requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision par laquelle le maire de Chalon-sur-Saône a mis fin à la pratique des menus alternatifs dans les restaurants scolaires de la commune… »

 

On voit ici que « le juge » (c’est-à-dire la cour administrative d’appel) ne motive pas sa décision par des raisonnements juridiques complexes comme parfois. Ici, on se borne à dire (sans expliquer vraiment pourquoi) que l’existence de menus particuliers (notamment pour raisons religieuses) dans les cantines n’est pas contraire au principe de laïcité ou de neutralité, ce qui entraîne l’illégalité de la décision du maire, prise au motif que ces menus étaient contraires au principe de laïcité.

Certes, l’existence de menus particuliers peut aussi avoir des raisons non religieuses (menus végétariens par exemple) ce qui permet de considérer que le principe de laïcité n’est pas seul en cause (c’est pourquoi la cour y joint la notion de neutralité du service public).

Sur le fond, nous n’avons pas de critique à adresser à la décision qui nous parait conforme à une conception tolérante de la laïcité et au respect des diverses opinions philosophiques.

Sur la forme (ou mieux, sur le raisonnement juridique) on voit que l’expression sur laquelle se base le raisonnement (« Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à… ») est une expression toute faite, qui pourrait servir dans tous les cas. Cela ne fait pas obstacle parce que, tout simplement, les juges ont estimé que cela ne faisait pas obstacle.

A-t-on tort si on dit qu’ici, la décision prend appui, essentiellement, sur la subjectivité des juges ou encore sur leurs opinions ou leur idéologie ? il semble qu'on aurait aussi bien pu conclure – et sans plus se justifier – que « Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public font, par eux-mêmes, obstacle à…. ».

On constatera qu’il existe une décision du Conseil constitutionnel (sur renvoi du Conseil d'Etat* selon la procédure de la question prioritaire de constitutionnalité) qui confirme que le régime particulier de Concordat existant en Alsace-Moselle (où l’Etat continue à salarier les prêtres des cultes catholique, protestant, israëlite, ou la religion est enseignée en classe etc) n'est pas contraire à la Constitution (décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013), ce qui évidemment n’interdit pas à l’avenir de remettre en cause ce régime.

On ne peut donc pas dire que les juges administratifs ou constitutionnels font preuve systématiquement d’une attitude favorable ou défavorable selon la religion qui est en cause.

                                                                                                              * Le Conseil d'Etat n'avait renvoyé au Conseil constitutionnel  que la partie de la question posée  relative au traitement des pasteurs protestants,  ne renvoyant pas l'ensemble de la contestation qui était formulée dans le cadre d'un recours d'une association laïque contre l'absence de réponse du Président de la république à la demande de cette association d'abroger le Concordat en Alsace-Moselle.

 

 

Le Conseil d'Etat a pris aussi une position de principe sur la présence de crèches de Noël dans les lieux publics (décision n° 395122 du 9 novembre 2016, Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne) mais cette décision qui, en gros, autorise la présence de crèches quand elles n'ont pas un aspect religieux mais culturel ou festif, n'a pas résolu la question puisque par la suite, des tribunaux administratifs ont pris des décisions contradictoires :

« Cette différence d’interprétation de la jurisprudence du Conseil d’Etat de novembre 2016 démontre que ce dernier a échoué dans sa finalité de donner, en la matière, une grille de lecture simple aux élus » explique Yvon Goutal, avocat spécialiste de ces questions." La Gazette des communes, Les crèches de Noël à nouveau dans le flou juridique,https://www.lagazettedescommunes.com/528324/les-creches-de-noel-a-nouveau-dans-le-flou-juridique/

 

 

Dans l'affaire des arrêtés dits "anti-burkini" qui avaient été pris en 2016 par certains maires pour interdire le port de vêtements couvrants sur la plage, le Conseil d'Etat a annulé plusieurs arrêtés.

Le Conseil d'Etat,  dans la première de ces annulations, qui prudemment ne plaçait pas l'affaire sur le plan des règles de laïcité, observa : 

" Il ne résulte pas de l’instruction que des risques de trouble à l’ordre public aient résulté, sur les plages de la commune de Villeneuve-Loubet, de la tenue adoptée en vue de la baignade par certaines personnes.  (...) Dans ces conditions, le maire ne pouvait, sans excéder ses pouvoirs de police, édicter des dispositions qui interdisent l’accès à la plage et la baignade alors qu’elles ne reposent ni sur des risques avérés de troubles à l’ordre public ni, par ailleurs, sur des motifs d’hygiène ou de décence." (Conseil d'Etat , ordonnance du 26 août 2016, Ligue des droits de l'homme et autres - association de défense des droits de l'homme collectif contre l'islamophobie en France).

 

La première de ces annulations fut saluée avec enthousiasme par le journal Libération sous le titre Les anti-burkini rhabillés par le Conseil d’Etat :

 

" La juridiction suprême de l’ordre administratif a suspendu vendredi sans ambiguïté l’arrêté [du maire] de Villeneuve-Loubet validé par le tribunal administratif de Nice. «Le juge a rappelé ce qu’est la règle de droit», a réagi Patrice Spinosi, avocat de la Ligue des droits de l’homme (LDH), partie requérante à l’audience au côté du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). «C’est une leçon de droit», estime Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université Paris-Ouest-Nanterre."

 

Certes, en 2018, le Conseil d'Etat rejeta le pourvoi des mêmes plaignants dirigé contre une décision de la cour administrative d'appel qui validait l'arrêté du maire de Sisco (Haute-Corse) qui datait aussi de 2016.  Ce rejet, qui eut moins d'écho médiatique, fut pris pour des raisons formelles, au motif que les plaignants n'établissaient pas que la cour administrative avait dénaturé les pièces du dossier (en fait le Conseil d'Etat n'a pas examiné l'affaire au fond mais a refusé d'admettre le recours en cassation, celui-ci étant manifestement dépourvu de moyens opérants).

 

Les développements futurs des décisions de justice sur ces questions sont à observer de près.

 

 

 

 

 

LA LIBERTÉ DE PENSER ET SES LIMITES

 

 

Dans un autre cas ayant donné lieu à décision de la justice administrative, un chroniqueur radio et télé célèbre et controversé, comme on dit (et parfois interdit d’antenne), M. Eric Zemmour, a tenu, lors d’une émission sur une radio privée, des propos qui ont entrainé une mise en demeure adressée à la radio concernée (RTL) par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), autorité administrative indépendante chargée notamment de veiller au respect des règles dans le secteur audiovisuel.

 La mise en demeure est un avertissement avant sanctions en cas de récidive.

La radio ainsi visée a contesté la mise en demeure (assimilée à une décision de l’administration), devant le Conseil d’Etat.

Celui-ci lui donne raison mais voyons avec quelle argumentation. Voici l’essentiel de la décision.

CONSEIL D'ETAT

SOCIETE RTL FRANCE RADIO

Lecture du 15 octobre 2018  - Extraits

[Le conseil d’Etat rappelle d’abord que les communications audiovisuelles se situent dans le cadre général d’une loi garantissant, sous certaines limitations (respect de la dignité humaine etc) la liberté d’expression ; que d’autre part, le CSA qui délivre les autorisations d’émettre, passe avec les sociétés émettrices des conventions qui précisent leurs obligations].

« Le CSA a décidé d’adresser à la société requérante [exploitant la radio RTL], à raison de cette séquence [l’émission dans laquelle E. Zemmour est intervenu] , une mise en demeure de respecter à l’avenir les obligations qui résultent pour elle de l’article 2-4 de la convention mentionnée ci-dessus du 2 octobre 2012, aux termes duquel : « Le titulaire veille dans son programme (…) à promouvoir les valeurs d’intégration et de solidarité qui sont celles de la République. (…) Le titulaire contribue aux actions en faveur de la cohésion sociale et à la lutte contre les discriminations » ;

Considérant que les principes républicains, notamment le principe d ’égalité devant la loi, qui interdit les discriminations et exige que des différences de traitement soient justifiées par des différences de situation objectives et pertinentes ou par l’intérêt général, confèrent une place éminente aux valeurs d’intégration et de solidarité ainsi qu’à l’objectif de cohésion sociale ; que l’engagement prévu à l’article 2-4 précité de la convention relative au service RTL de promouvoir ces valeurs et de contribuer à la lutte contre les discriminations doit se combiner avec le principe de la liberté de communication des pensées et des opinions, consacré et protégé par les dispositions de valeur constitutionnelle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et rappelé par les dispositions précitées de l’article 1er de la loi du 30 septembre 1986 [loi sur les communications audiovisuelles] ; qu’eu égard à ce principe, cet engagement ne saurait être interprété comme imposant à l’éditeur du service de prohiber sur son antenne toute critique des principes et des valeurs républicains ;

M. Zemmour a exprimé de manière polémique son point de vue sur la prohibition des discriminations, telle qu'interprétée, selon lui de manière extensive, par les juridictions aux Etats-Unis et en France, auxquelles il a reproché de rendre impossible toute différence de traitement ; que cette prise de parole intervenait dans le cadre d’une émission quotidienne de trois minutes intitulée « On n’est pas forcément d’accord », à laquelle sont invités des chroniqueurs de différentes opinions et dont le titre même invite les auditeurs à ne la recevoir qu’en tenant compte de son caractère polémique ; que, dans ces conditions, c’est à tort que le CSA a estimé pouvoir relever une méconnaissance des obligations résultant de l’article 2-4 de la convention relative au service RTL et adresser en conséquence à la société requérante une mise en demeure (…)»

Or, comme le reconnait le Conseil d’Etat, dans l’émission en cause, E. Zemmour s’est contenté de critiquer, non pas l’interdiction des discriminations, mais l’interprétation extensive de cette interdiction. Ce caractère limité de la critique de E. Zemmour n’empêche pas le Conseil d’Etat d’estimer, donnant raison sur ce point au CSA, qu’il y a eu « critique des principes et des valeurs républicains ». Pourtant, cette critique ne justifie pas la mise en demeure adressée par le CSA car « l’engagement prévu à l’article 2-4 précité de la convention relative au service RTL de promouvoir ces valeurs [d’intégration et de solidarité] et de contribuer à la lutte contre les discriminations doit se combiner avec le principe de la liberté de communication des pensées et des opinions, consacré et protégé par les dispositions de valeur constitutionnelle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ».

A cet argument que le respect des objectifs de lutte contre les discriminations doit « se combiner » avec la liberté de pensée et d’opinions (et donc d’expression de la pensée) garanti par des principes constitutionnels, le Conseil d’Etat joint un curieux argument , en retenant que les propos ont été tenus  dans le cadre d’une courte émission invitant à la polémique : « une émission quotidienne de trois minutes intitulée « On n’est pas forcément d’accord », à laquelle sont invités des chroniqueurs de différentes opinions et dont le titre même invite les auditeurs à ne la recevoir qu’en tenant compte de son caractère polémique ».

Ainsi, si on récapitule tout ce qu’on trouve dans cette décision :

1. L’idée que critiquer les excès, les dérives ou les erreurs d’interprétation d‘une politique de non-discrimination revient à critiquer le principe de non-discrimination lui-même  ; faute de quoi le Conseil d’Etat aurait fait le distinguo et aurait dit que Eric Zemmour, en critiquant  « l’interprétation extensive » d’une politique de non-discrimination, n’avait pas contrevenu à la convention entre le CSA et RTL qui impose de favoriser une telle politique et aurait conclu que le CSA avait fait une erreur (il aurait fait une qualification inexacte des faits).

2. Une fois ceci dit, le Conseil d’Etat admet, au nom de la liberté de parole, que des propos « antirépublicains » (au sens des valeurs républicaines) peuvent être tenus sur une chaine de radio. Mais au lieu de s’en tenir là et d’affirmer un principe général, il rappelle les circonstances de ces propos : dans une émission polémique de trois minutes, où sont invités des « chroniqueurs de différentes opinions » et qui, en quelque sorte, ne peut tromper l’auditeur. Pourquoi ajouter ces précisions, en apparence inutiles pour la solution du litige ? On peut penser que c’est pour indiquer les limites de l’expression des pensées dissidentes et suggérer que dans un autre cadre, la solution aurait été différente, par exemple si les propos avaient été tenus par un éditorialiste de la radio, engageant la rédaction et non par un invité dans une émission « défouloir » de trois minutes. Ces précisions  peuvent  par la suite réapparaître dans d’autres décisions ayant le même objet – ou orienter dès à présent les positions de l’administration compétente (le CSA).

On voit donc que la décision du Conseil d’Etat, qui à première lecture conforte la liberté de pensée et d’expression, même lorsque celle-ci parait choquer des principes républicains, délimite en même temps le cadre restreint dans lequel il est permis d'exprimer des opinions dissidentes sans encourir de pénalités.

 Surtout le fait de ne pas distinguer entre la critique des excès d’un principe ou de son dévoiement et la critique du principe lui-même, confusion sous-jacente dans le raisonnement du Conseil d’Etat, aboutit à amalgamer comme discours discriminatoire ou raciste tout discours qui pointe les excès ou les dévoiements de l’antiracisme. Cet amalgame est bien entendu souhaité par certains activistes pour imposer silence à leurs contradicteurs. Ils ont tout intérêt à faire passer pour du racisme toute critique des positions maximalistes qu'ils défendent .

Enfin, il faut souligner la promptitude du CSA (agissant en tant que délégataire de la puissance publique) à réagir, ce qui est déjà un signe qu’on cherche à interdire tout discours autre que le discours officiel (à quoi sert donc la pluralité de la presse en ce cas ?). D’ailleurs comment le CSA pourrait-il ne pas réagir, puisque tout « dérapage » est dénoncé immédiatement sur les réseaux sociaux par les vigilants gardiens de la bonne parole, et les administrations concernées sommées de prendre les mesures qui s’imposent pour faire taire les hérétiques ?

 

 

 

 

PRINCIPE DE FRATERNITÉ

 

 

 

Ce principe a été mis en évidence –en tant que principe créateur de droits – dans une récente décision du Conseil constitutionnel, à la suite d’une « question prioritaire de constitutionnalité » posée à l’occasion du procès de personnes qui étaient poursuivies pour avoir apporté leur aide désintéressée à des migrants irréguliers et qui n’entraient pas dans les quelques cas prévus par la loi où cette aide ne constitue pas un délit.

Voici les extraits essentiels de la décision ;

Décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018 - Extraits

7. Aux termes de l'article 2 de la Constitution : « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité" ». La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l'« idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Il en ressort que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle.

8. Il découle du principe de fraternité la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national.

9. Toutefois, aucun principe non plus qu'aucune règle de valeur constitutionnelle n'assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d'accès et de séjour sur le territoire national. En outre, l'objectif de lutte contre l'immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l'ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle.

10. Dès lors, il appartient au législateur d'assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l'ordre public. (…)

13. Dès lors, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l'étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l'accessoire de l'aide au séjour de l'étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n'a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l'objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. Par conséquent, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres griefs à l'encontre de ces dispositions, les mots « au séjour irrégulier » figurant au premier alinéa de l'article L. 622-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doivent être déclarés contraires à la Constitution.

Cette la décision  du Conseil constitution ne bouleverse pas les règles relatives à l’entrée des étrangers en France et déboute les demandeurs de leurs autres requêtes à cet égard, mais l’émergence du « principe de fraternité » peut avoir des conséquences encore imprévues. On peut penser (sans grandes chances de se tromper) que ce principe est destiné à s’appliquer, en priorité (sinon exclusivement) dans le domaine de l’immigration.  La décision du Conseil constitutionnel invitant le législateur à « assurer la conciliation » entre le nouveau principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public (ce dernier objectif était autrefois le seul à prendre en considération), indique au gouvernement ou au législateur dans quel sens il faut aller.

 

 

 

DES EXPERTS AU SERVICE DE TOUS ?

 

 

On voit donc par ces quelques exemples quelles formes prend l’Etat de droit – du moins en France. Formellement, il s’agit bien de contrôler l’action de l’Etat et des autres acteurs publics en annulant ses décisions irrégulières, ce qui est accepté par tout le monde comme une garantie au service des citoyens.  Mais concrètement, il s’agit d’aller plus loin que l’Etat – ou de lui montrer le chemin à suivre dans les politiques destinées à mettre en œuvre la vision du monde favorisée par les classes supérieures, disons le mot, les élites.

Cela n’a rien de surprenant. Les juges, dans leur ensemble, font partie d’un milieu social homogène caractérisé par la même origine sociale, les mêmes études (ce qui évidement peut se comprendre, encore qu’il serait possible d’imaginer d’autres formes de recrutement), la même scolarité post-universitaire dans une école dédiée, ce qui aboutit forcément à une assez grande uniformité de pensée et de comportement.

C’est encore plus vrai des magistrats administratifs dont la plupart sont issus de l’ENA – notamment ceux du Conseil d’Etat. Sans crainte de trop se tromper (on est preneur d’études sur le sujet – mais y en a-t-il ?) il est vraisemblable qu’ils partagent, à une écrasante majorité (il y a toujours partout un ou deux anticonformistes), les idées dominantes des classes supérieures et dirigeantes (dont ils font partie à des niveaux divers), c’est-à-dire le progressisme, ici dans sa variante « haut-fonctionnaire », comme il y a la variante « professions artistiques », la variante « journalisme et médias », etc.

On aboutit ainsi à une sorte d’idéologie d’Etat – qui se confond à peu près avec l’Etat de droit que les juges sont justement chargés de défendre.

Ici il faut admettre que deux visions inconciliables sont en présence :

- dans la première (la version officielle) les juges défendent l’état de droit qui comporte les règles de respect des minorités, de non –discrimination. Il n’y a donc pas de contradiction ou de collusion à dénoncer lorsqu’on remarque que les juges défendent les règles en vigueur, c’est leur rôle. En gros, un juge ne peut pas être neutre par rapport à ce que nos sociétés considèrent comme le mal (et c’est compréhensible).

- dans la deuxième, le respect des minorités, la non –discrimination et ce qu’on appelle l’antiracisme forment une idéologie qui va bien au-delà de la protection des minorités et de la lutte contre le racisme. En fait cette idéologie tend – sans toujours le formuler aussi clairement - à une forme de prise de pouvoir par ses partisans afin de modeler une société conforme à leurs souhaits. Pour la propagation de cette idéologie, la disqualification des opposants est importante et elle peut passer par l’application extensive du droit. Dans cette version, le droit est utilisé pour étendre des conceptions qu’on peut raisonnablement contester : les juges sont « juges et partie » en quelque sorte (ils orientent la décision dans le sens conforme à leurs opinions).

Sur l’idéologie antiraciste nous pouvons citer deux opinions :

Pour le philosophe Alain Finkelkraut, l'antiracisme, à la manière du communisme, est devenu une idéologie totalitaire, oppressant tous ceux qui refusent d’y adhérer.

Pour le sociologue  Paul Yonnet, la France est le seul pays où l'antiracisme a conquis l’appareil d’État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir.

Ainsi, lorsque la France prétend, comme toutes les démocraties occidentales, défendre l’Etat de droit, on peut penser que cette prétention est un peu biaisée par le poids en France des idéologies dites progressistes, qui finissent par devenir elles-même le droit. Qiconque s'oppose au progresisme sera donc censuré par le juge, plus ou moins directement.

Il est fréquent d’ironiser sur la nomination des juges américains de la Cour suprême qui se  fait selon des critères clairement politiques  (conservateurs contre progressistes) et de sous-entendre qu’ainsi le droit, au plus haut niveau, est biaisé par l’appartenance idéologique des juges.

Curieusement, il semble que personne en France ne se demande si les juges chargés de trancher les questions de société se recrutent parmi des personnes d’opinions suffisamment variées. On se contente de penser qu’ils se partagent entre gauche et droite (ou maintenant entre nouveau centre, gauche et droite ?) comme si cette division politique n’était pas compatible avec l’adhésion  à la même idéologie dominante, par prudence, conformisme ou conviction, le passage de l’une à l’autre de ces notions se faisant par gradations insensibles.

Au passage, les juges des plus hautes juridictions sont (assez étrangement) qualifiés de « sages » par les journalistes béats d’admiration pour ces brillants représentants de l'élite, comme s’ils n’étaient pas avant tout des professionnels rémunérés, faisant carrière dans une institution où ils sont entrés – dans la plupart des cas –au sortir de leur scolarité supérieure (ENA le plus souvent, pour la justice administrative). C’est le cas au Conseil d’Etat ; le recrutement du Conseil constitutionnel est différent puisque les membres sont nommés par diverses autorités parmi des personnes ayant acquis une expérience (forcément réussie !) dans la haute administration ou la politique. Observons aussi que la Cour de cassation (au sommet de la justice civile et pénale) ne semble pas ( ?) avoir droit à cette appellation journalistique sympathique, qui évoque des vieillards à barbe blanche se réunissant sur la place publique (bien loin de la réalité).

 On peut ajouter que de manière générale, le droit est devenu un domaine ultra complexe* où seuls surnagent réellement des spécialistes très pointus. Ainsi, pour reprendre les formules du site gouvernemental Vie publique, qui constate que le droit est devenu « un instrument privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale », on peut conclure que les décisions qui concernent tout le monde  sont en grande partie remises à un groupe d’experts du droit, qui, généralement parlant et sauf méritoires exceptions, sont au service à la fois d’une classe (la leur) et d’une idéologie, ou si on veut être moins abrupt, sont imprégnés par la pensée dominante de leur milieu.

                                                                                * Il est évident que la complexification du droit est imputable aux juristes eux-mêmes qui y trouvent la justification de leur rôle de spécialistes.

                          

 

On peut aussi s’étonner de la formulation du même site, qui indique que l’Etat de droit « est aujourd’hui considéré comme la principale caractéristique des régimes démocratiques », ce qui, si on comprend bien, veut dire que le choix par la volonté populaire (choix de la majorité) des dirigeants et des orientations politiques n’est plus qu’une caractéristique secondaire des Etats démocratiques, qui pourrait encore s’affaiblir, la caractéristique principale étant l’Etat de droit, donc le rôle régulateur et dans certains cas, directeur (au sens de qui indique la direction) des juges.

 

A côté de son rôle de juge supérieur et de conseiller juridique du gouvernement, le Conseil d'Etat réalise aussi des études générales - dont le destinataire principal est probablement le gouvernement, qui n'a au vrai pas besoin de les lire puisque les idées contenues font partie du fond commun des élites dirigeantes. Dans l'étude 2018 sur la citoyenneté, on peut lire que l'Etat - dont on considère comme allant de soi qu'il est compétent pour décerner des brevets de citoyenneté, car qui est mieux placé pour le faire ? - doit labelliser des "actions citoyennes" (on devine qu'après le label viendront les subventions). Evidemment on ne s'étonnera pas si ces actions ainsi labellisées correspondent à l'idéologie progressiste, dans le sens particulier que le mot a fini par prendre (pour Alain Finkielkraut, le progressisme "se caractérise par le refus de prendre en compte l'insécurité économique et culturelle des classes moyennes et populaires").

 

 Enfin le droit civil (droit de la famille, droit du travail, droit de la consommation, etc) est aussi  concerné par la même mainmise des experts et par la même perméabilité à l'idéologie progressiste.

Sur un plan général, la "judiciarisation" de la société, dont se flattent, bien entendu, tous les professionnels du droit, ne change rien au vieil adage du pot de terre contre le pot de fer.

 

Le rôle prédominant du droit et de ceux qui le maîtrisent et le manipulent  (les juristes) n'est qu'un aspect de la domination des experts sur tous les aspects de la vie sociale, ce qu'on peut appeller (comme par exemple Alain de Benoist) l "expertocratie". Toute contradiction portée contre l'avis des experts est disqualifiée par avance, alors que la neutralité ou l'objectivité des experts, sinon la compétence, est donnée comme allant de soi.

 

 

 

 

 

DOMINATION DE CLASSE ET DOMINATION IDÉOLOGIQUE

 

 

 

Dans ces conditions, il est évident que les populistes ne peuvent pas être d’accord avec la présentation de l’Etat de droit comme inséparable de la démocratie – si l’Etat de droit sert à justifier la domination d’une classe et d’une idéologie.

Les adversaires du populisme lui reprochent les méthodes par lesquelles, une fois au pouvoir, il essayerait de limiter l’expression des oppositions, sans vouloir se rendre compte que c’est aussi ce qui se passe dans les sociétés « libérales », où l’idéologie dominante dispose de tous les relais d’opinion et même des « contre-pouvoirs » qui sont d’accord (sinon sur des nuances) avec le « pouvoir » (politique, économique).

L’idée que les plus diplômés, ceux qui constituent l’élite, ont le droit de diriger la société sans se préoccuper des autres (on ne dit même plus que l’élite dirige les autres pour leur bien, maintenant, c’est pour les empêcher de nuire) se fait jour de plus en plus crûment. Un véritable mépris de classe, s’exprimant sur un mode ironique ou haineux qui évoque les bourgeois d’autrefois quand ils parlaient des ouvriers comme des « salopards en casquettes », se donne libre cours (cf. par exemple les réactions de nombreux abonnés du site internet du Monde au moment du mouvement des « gilets jaunes » (novembre-décembre 2018), réactions où le mépris de classe, exprimé avec véhémence, se renforçait par l’accusation de racisme ou d’homophobie, puis par celle d'antisémitisme)*.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        *                                                                 * Pour les accusations de racisme et d'homophobie,  on cite en fait peu d’incidents (2 incidents ?), plus le fait que les « gilets jaunes » avaient « livré » à la police des clandestins dont ils avaient repéré la présence dans un camion – comme si la police française, chargée d’appliquer la loi républicaine (qu’invoquent à tout bout de champ les mêmes lecteurs), avait été la Gestapo. Que ces lecteurs indignés se rassurent, les clandestins sont certainement de nouveau libres et à la recherche d’un autre camion pour passer en Angleterre. Quelques faits viendront alimenter ensuite les accusations d'antisémitisme. Dans un mouvement réunissant des mécontents de tous bords, il n'est pas surprenant que de telles tendances regrettables existent .

 


 

Le fait que les oubliés et les laissés-pour-compte n’ont plus d’espace pour s’exprimer qu’en « foutant le bordel » (quand ils expriment leur souffrance par le vote, on ricane que leur vote n’est pas respectable) montre à quel point la vie sociale est cadenassée par l’élite, un milieu restreint qui pour continuer à diriger a besoin de neutraliser et d’aligner sur elle des milieux plus larges, en jouant sur le conformisme et le désir des classes moyennes de ne pas être confondues avec les classes populaires ou pauvres.

Cette classe bourgeoise et éduquée a créé à son usage (et donc à l’usage de la société tout entière qu’elle domine) l’idéologie progressiste, immigrationniste et « antiraciste », qui lui sert en général d’alibi pour justifier son pouvoir (qu’on ne touche pas à la classe supérieure, car elle est le rempart contre les racistes et l’extrême-droite) et lui permet d’avoir l’appui non négligeable des diverses minorités. Ce qui ne veut pas dire que la classe bourgeoise ne puisse pas être débordée par moment par des idéalistes ou des membres activistes des « minorités » qui poussent toujours plus en avant le mouvement.

Le sociologue Christophe Guilluy s’exprime ainsi :

" La nouvelle bourgeoisie protège ainsi efficacement son modèle grâce à la posture antifasciste et antiraciste. L'antifascisme est devenu une arme de classe, car elle permet de dire que ce racontent les gens n'est de toute façon pas légitime puisque fasciste, puisque raciste. La bien-pensance est vraiment devenue une arme de classe. "

https://www.atlantico.fr/decryptage/3266241/christophe-guilluy--la-posture-antifasciste-et-antiraciste-de-la-france-d-en-haut-est-devenue-une-arme-pour-proteger-son-modele-face-aux-gens-d-en-bas-dont-on-delegitime-les-diagnostics-en-les-assimilant-a-du-populisme-

 

 

Ainsi domination de classe et domination d’une idéologie vont ensemble, comme toujours dans l’histoire. La « conversion » de la classe dirigeante française à l’antiracisme n’est pas surprenante : l’antiracisme (à un autre moment, cela a été autre chose) est ce qui lui sert à justifier son pouvoir, qu’elle exerce, de plus en plus, à son seul avantage.

 

 

 

 

QUE PENSENT LES POPULISTES ?

 

 

 

Pour ceux qui ne les aiment pas, les populistes ne pensent pas, ils en sont incapables. Ce sont des ploucs, des imbéciles, des ânes.

Mais la plupart des réactions des adversaires du populisme ne démontre pas non plus un grand niveau intellectuel. A plouc, plouc et demi... Quelques années d’études supérieures et une feuille de paie confortable ne transforment pas une oie en aigle, elle continue de glousser.

En dépit des sarcasmes contre les populistes, il existe des intellectuels qui leur donnent raison. Ils ont mis en évidence le bien-fondé des réactions de rejet des classes défavorisées face non seulement à la domination matérielle des élites, mais à l’idéologie que celles-ci veulent imposer et dont elles se servent pour justifier leur pouvoir et disqualifier leurs opposants.

Dans la première partie nous avons rencontré l’auteur américain Christopher Lasch qui fut l’un des premiers à sonner la charge contre les autoproclamées élites, notamment dans son dernier livre paru très peu de temps avant sa mort La révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994). Lasch se réclamait justement de l'expérience historique du parti populiste américain, à la fin du 19ème siècle.

Depuis d’autres ont pris la suite. Nous nous limiterons ici à des auteurs français

 

 

 CHRISTOPHE GUILLUY

 

 

Christophe Guilluy est géographe de formation, qui s'est spécialisé dans l'étude sociale des territoires. A partir des études de terrain, il en arrive à une analyse critique des idéologies dominantes.

Il est l'auteur de :

- Fractures françaises (2010),

La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires  (2014),

- Le Crépuscule de la France d'en haut (2017),

- No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (2018) [No sociey est la citation d' une phrase célèbre de Margaret Thatcher : la société n'existe pas (comprendre : il n'y a que des individus, qui sont seuls responsables de leur réussite ou de leur échec].

 

 

Extraits de Le crépuscule de la France d’en haut:, site Les Amis de Bartleby, https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/06/11/christophe-guilluy-le-crepuscule-de-la-france-den-haut/ :

 

 

" Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture. De Bordeaux à Paris en passant par Lyon, elle vote à gauche ou à droite pour des candidats du modèle mondialisé.

 

 

Les classes supérieures ne jurent que par le « réseau » (virtuel ou de villes). L’idée est de justifier en douceur la relégation en laissant croire qu’habiter dans le Cantal ou à New York, c’est la même chose. Qu’à Guéret ou à Lyon, les champs du possible sont identiques, puisqu’on est également « connecté ». Les discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture à l’Autre ne visent qu’à dissimuler les effets d’un développement économique inégalitaire et d’une organisation territoriale excluant l’essentiel des catégories modestes. Les mythes du « réseau » et de la « mobilité » promus par les médias et une intelligentsia acquise aux bienfaits de la métropolisation agissent comme des leurres parfaits pour mieux masquer la captation des richesses. D’un côté, le réseau « virtuel » (pour les classes populaires), de l’autre le véritable réseau des classes supérieures qui repose sur l’entre-soi.

 

 

 

Face à ces contestations, la classe dominante n’a plus d’autre choix que de dégainer sa dernière arme, celle de l’antifascisme. Contrairement à l’antifascisme du siècle dernier, il ne s’agit pas de combattre un régime autoritaire ou un parti unique. Comme l’annonçait déjà Pier Paolo Pasolini en 1974, analysant la nouvelle stratégie d’une gauche qui abandonnait la question sociale, il s’agit de mettre en scène « un antifascisme facile qui a pour objet un fascisme archaïque qui n’existe plus et n’existera plus jamais » . C’est d’ailleurs en 1983, au moment où la gauche française initie son virage libéral, abandonne les classes populaires et la question sociale, qu’elle lance son grand mouvement de résistance au fascisme qui vient. Lionel Jospin reconnaîtra plus tard que cette « lutte antifasciste en France n’a été que du théâtre » et même que « le Front national n’a jamais été un parti fasciste » . Ce n’est pas un hasard si les instigateurs et financeurs de l’antiracisme et de l’antifascisme sont aussi des représentants du modèle mondialisé. De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon. « No pasaràn » devient le cri de ralliement des classes dominantes, économiques ou intellectuelles, de gauche comme de droite. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de constater, comme le fait le chercheur Jacques Leclerq, que les groupes « antifa » (qui s’étaient notamment fait remarquer pendant les manifestations contre la loi Travail par des violences contre des policiers), recrutent essentiellement des jeunes diplômés de la bourgeoisie.

 

 

 

Le stratagème est d’autant plus pervers que cette société ouverte, mixte, égalitaire, portée dans les discours ne correspond en rien à la réalité, et encore moins à celle que revendiquent ces catégories supérieures. Dans les faits, la société mondialisée est une société fermée où le grégarisme social, le séparatisme, l’évitement et la captation des richesses et des biens n’ont jamais été si puissants. Ainsi, loin du conte pour enfants rabâché sans interruption depuis vingt ans par les médias, qui oppose les bons et les méchants, la société n’est pas divisée entre les partisans éclairés de l’ouverture contre des opposants incultes et fermés. La véritable fracture oppose ceux qui bénéficient de la mondialisation et qui ont les moyens de s’en protéger et ceux qui en sont les perdants et ne peuvent se protéger de ses effets.

 

  L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas » qu’on appelle « populisme ». Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables.

 

 Ainsi, quand la fascisation ne suffit plus, la classe dominante n’hésite plus à délégitimer les résultats électoraux lorsqu’ils ne lui sont pas favorables. La tentation d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie devient plus précise. L’argument utilisé, un argument de classe et d’autorité, est celui du niveau d’éducation des classes populaires. Il permet de justifier une reprise en main idéologique

 

 

(...) Les mots de l’antifascisme sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ont parfaitement compris et refusent désormais les conditions d’un débat tronqué. "

 

 

 

 

 

 

 

 ALAIN DE BENOIST

 

 

Pour les uns c'est le Diable, depuis qu'il s'est rendu célèbre avec son livre Vu de droite, et qu'il était le principal représentant de la Nouvelle droite à la fin des années 70 et au début des années 80, racialiste et néo-païenne. C'était il y a quarante ans. Depuis Alain de Benoist a évolué, fait preuve d'une pensée nuancée, toujours critique au sens de l'analyse et du questionnement, exprime souvent sa préférence pour les solutions fédéralistes. Si certains continuent à le définir comme penseur d'extrême-droite, lui récuse cette étiquette.

 Dans une oeuvre extrêmement abondante et variée (elle comporte des ouvrages d'histoire critique des religions, par exemple) et qui à ses débuts se classe sans doute à l'extrême-droite, mais qui semble aujourd'hui difficilement classable, sinon par la critique de l'idéologie dominante,  on peut citer parmi les ouvrages les plus récents :

- Les Démons du Bien, Du nouvel ordre moral à l'idéologie du genre (2013)

- Avec Nicolas Gauthier, Survivre à la pensée unique (2015)

- Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste (2017)

 

 

Extraits d'articles parus dans des journaux ou sites divers, repris sur le site Les Amis d'Alain de Benoist https://www.alaindebenoist.com/ :

 

 Pour le monde médiatique, le monde extérieur, le monde réel, n’existent pas paru sur le site Boulevard Voltaire

 

 Dix milliardaires, marchands d’armes, banquiers, représentants de l’industrie du luxe ou du bâtiment possèdent, à eux seuls, 89,9 % des quotidiens nationaux. Pourquoi Dassault, Bouygues, Lagardère, Drahi, Niel, Bernard Arnault investissent-ils dans la presse ? Certainement pas par philanthropie. Ils se targuent tous, la main sur le cœur, de ne pas peser sur les choix rédactionnels, mais ils n’ont nul besoin le faire : il leur suffit de s’assurer que ne seront jamais recrutés des adversaires de l’idéologie dominante (ce qui leur est assez facile, puisque les écoles de journalisme forment déjà à cela).

Journaux, télévisions, partis politiques : depuis trente ans, tous disent plus ou moins la même chose parce que tous raisonnent à l’intérieur du même cercle de pensée. On zappe sans cesse, mais on n’entend qu’une voix. La pensée unique est d’autant plus omniprésente dans les médias qu’elle s’exerce dans un micromilieu où tout le monde a les mêmes références (les valeurs économiques et les « droits de l’homme »), où tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, où les mêmes relations incestueuses unissent journalistes, hommes politiques et show-business. Pour ces gens-là, le monde extérieur, le monde réel, n’existe tout simplement pas.

Et comme leur discours ne passe plus, ils sont de plus en plus haineux, de plus en plus hargneux.

Ils s’efforcent de constituer un contre-pouvoir, non plus face à la puissance d’État, mais face aux pensées non conformes, ce qui les transforme en petits flics, en curés inquisiteurs, en procureurs au petit pied pour le compte de l’idéologie dominante, c’est-à-dire, comme toujours, de la classe dominante. Autrefois, la presse était victime de la censure. Aujourd’hui, elle est devenue le vecteur principal de la censure (...).

 

https://www.alaindebenoist.com/2018/10/04/pour-le-monde-mediatique-le-monde-exterieur-le-monde-reel-nexistent-pas/#more-5807

 

 

Europe, populisme, souverainisme et mondialisation: les enjeux des temps modernes, Interview accordée au site girodivite

 

Il y a deux choses, concernant le populisme, qu’il faut retenir. La première est qu’il va de pair avec l’effondrement des anciens « partis de gouvernement » traditionnels, qui étaient aussi les principaux vecteurs du clivage gauche-droite. La seconde est qu’il substitue à cet ancien clivage, de type horizontal, un nouveau clivage de nature verticale, opposant le peuple aux élites. Cette opposition est aujourd’hui décisive : c’est aussi le clivage entre les perdants et les gagnants de la mondialisation, les « non-connectés » et les « connectés », les populations sédentaires « périphérique » et une classe déterritorialisée, voire transnationale, acquise sans aucune réserve à l’idéologie dominante, à la pensée unique et à la loi du profit. C’est cette substitution d’un axe vertical à l’ancien axe horizontal qui interdit d’analyser le populisme en employant des termes et des notions désormais obsolètes.»

 

Pourquoi le terme « nationalisme » provoque-t-il toujours des peurs et des conflits ?

 

A. de Benoist : «Il provoque en réalité des peurs beaucoup plus que des conflits. La raison en est que ceux qui parlent du « nationalisme » le font essentiellement pour le dénoncer, d’une façon d’ailleurs intellectuellement paresseuse, car ils ne font jamais l’effort d’en donner une définition précise. Le mot « nationalisme » est devenu un concept fourre-tout, où l’on peut mettre tout ce que l’on veut conjurer. Il en va d’ailleurs de même du « populisme » ou du « communautarisme ».

 

 

https://www.alaindebenoist.com/2018/10/01/europe-populisme-souverainisme-et-mondialisation-les-enjeux-des-temps-modernes/

 

 [nous avions commencé ces messages lorsque le mouvement des "gilets jaunes" est apparu, représentant  une forme de révolte sans leaders ni appareil politique ; voici ce qu'en pensait Alain de Benoist en novembre 2018]

 

Les gilets jaunes ? La revanche des ploucs émissaires !*

 ... cette « France périphérique » qui est sans doute ce qu’il y a aujourd’hui de plus français en France, mais qu’on abandonne à son sort, d’être victimes du chômage, de la baisse des revenus, de la précarité, des délocalisations, de l’immigration, et qui après des années de patience et de souffrances, ont fini par dire : « Ça suffit ! » Voilà ce qu’est le mouvement des gilets jaunes. Honneur à lui, honneur à eux !

(...)

Les gilets jaunes, exemple achevé d’auto-organisation populaire. Pas de chefs petits ou grands, ni césars ni tribuns, le peuple seulement. Le populisme à l’état pur. Pas le populisme des partis ou des mouvements qui revendiquent cette étiquette, mais ce que Vincent Coussedière a appelé le « populisme du peuple ». Frondeurs, sans-culottes, communards, peu importe sous quel patronage on veut les placer. Le peuple des gilets jaunes n’a confié à personne le soin de parler à sa place, il s’est imposé de lui-même comme sujet historique, et pour cela aussi, il doit être approuvé et soutenu.

L’autre point qui m’a frappé, c’est l’incroyable discours de haine dirigé contre les gilets jaunes par les porteurs de l’idéologie dominante, la triste alliance des petits marquis au pouvoir, des précieuses ridicules et des marchés financiers. « Beaufs », « abrutis », « ringards » sont les mots qui reviennent le plus souvent (pour ne rien dire des « chemises brunes » !). Lisez le courrier des lecteurs du Monde, écoutez la gauche morale – la gauche kérosène – et la droite bien élevée. Jusqu’ici, ils se retenaient la bride, mais plus maintenant. Ils se lâchent de la manière la plus obscène pour exprimer leur morgue et leur mépris de classe, mais aussi leur peur panique de se voir bientôt destitués par les gueux. Depuis la formidable manifestation de Paris, ils n’ont plus le cœur de rétorquer à ceux qui se plaignent du prix de l’essence qu’ils n’ont qu’à s’acheter une voiture électrique (version moderne du « Qu’ils mangent donc de la brioche ! »)

(...)

Avec les gilets jaunes, la France se trouve déjà en état pré-insurrectionnel. S’ils se radicalisent encore, ce sera tant mieux. Sinon, l’avertissement aura été majeur. Il aura valeur de répétition. En Italie, le mouvement Cinq étoiles, né d’une « journée de colère » lui aussi, est aujourd’hui au pouvoir. Chez nous, la déflagration définitive surviendra dans moins de dix ans.

https://www.alaindebenoist.com/2018/11/28/les-gilets-jaunes-la-revanche-des-ploucs-emissaires/#more-5820

 

 

  Ajout d'avril 2019

Extrait d'interview sur le site Boulevard Voltaire, Il y aura un avant et un après gilets jaunes (2 avril 2019)

 (...) Il y a une évolution générale de la situation qui fait que toute une catégorie d’individus, de familles et de gens, en raison de l’évolution de la vie politique et de la structure même du travail, se retrouve victime d’une triple exclusion politique, sociale et culturelle. Ils deviennent ce que Claude Lefort appelait « des hommes en trop ». Ce sont des gens dont on ne sait que faire et qui vous gênent parce que l’on voudrait gouverner sans le peuple.(...)

Tous les partis politiques de type traditionnel sont en train, à l’échelle de l’Europe, d’être balayés par la poussée de ces mouvements inédits et atypiques. (...)

...il faut se souvenir que l’histoire est ouverte, que tout bouge énormément, que tout un tas de piliers de l’Ancien Monde est en train de s’effondrer. La hargne et la haine de la classe politique ainsi que leur affidé médiatique et financier s’expliquent par le fait qu’ils sont comme l’ours blanc sur la banquise qui est en train de fondre. Le sol est en train de se dérober sous leurs pieds. Ils deviennent d’une agressivité extraordinaire. En réalité, c’est déjà fini pour eux. Les gilets jaunes sont le signe annonciateur de ce qui vient.

https://www.alaindebenoist.com/2019/04/02/il-y-aura-un-avant-et-un-apres-gilets-jaunes/#more-5935

 

 

 

 

 

 JEAN-CLAUDE MICHÉA

 

 

Jean-Claude Michéa, spécialiste de l'oeuvre de George Orwell, est parfois décrit comme un socialiste libertaire. Il reproche à la gauche d'avoir trahi ses idéaux. Critique de la notion de progrès, il a été l'un des principaux introducteurs en France de l'œuvre de  Christopher Lasch dont il a préfacé plusieurs livre dans leur édition française (d'après la notice Wikipedia). Michea reprend à Orwell le concept de common decency (décence commune - on peut proposer d'autres traductions)  qui selon lui caractérise le comportement éthique et solidaire des classes populaires, mises à mal par la mondialisation, et grâce auquel elles parviennent encore à survivre et à résister...

Auteur de :

- L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes (1999),

- L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale (2007)

 - Les Mystères de la gauche (2013)

- Notre ennemi, le capital (2017)

 - Le Loup dans la bergerie (2018)

 

 

 En France, c'est le film «Dupont Lajoie» (Yves Boisset, 1974) qui illustre de manière à la fois emblématique et caricaturale, l'acte de naissance d'une nouvelle Gauche, dont le mépris des classes populaires, jusque-là assez bien maîtrisé, pourra désormais s'afficher sans le moindre complexe. C'est, en effet, au lendemain de la défaite sanglante du peuple chilien, défaite dont le pouvoir alors traumatisant est, aujourd'hui bien oublié, que cette nouvelle Gauche s'est progressivement résolue à abandonner la cause du peuple (dont chacun pouvait désormais mesurer les risques physiques que sa défense impliquait) au profit d'une réconciliation enthousiaste avec la modernité capitaliste et ses élites infiniment plus fréquentables. C'est alors, et alors seulement, que l'«antiracisme» (déjà présenté, dans le film de Boisset, comme une solution idéale de remplacement) pourra être méthodiquement substitué à la vieille lutte des classes, que le populisme pourra être tenu pour un crime de pensée et que le monde du showbiz et des médias pourra devenir la base d'appui privilégiée de tous les nouveaux combats politiques, aux lieux et place de l'ancienne classe ouvrière.

 L'Empire du moindre mal

 

Comme chacun peut le constater, là où les sociétés totalitaires s'en tenaient au principe simpliste, et coûteux en vies humaines, du parti unique, le capitalisme contemporain lui a substitué, avec infiniment plus d'élégance (et d'efficacité), celui de l'alternance unique.

 L'Empire du moindre mal

 

 

 Si la logique du capitalisme de consommation est de vendre n'importe quoi à n'importe qui, il lui est en effet indispensable d'éliminer un à un tous les obstacles culturels ou moraux (tous les « tabous », dans la novlangue libérale et médiatique) qui pourraient s'opposer à la marchandisation d'un bien ou d'un service. Le libéralisme économique intégral (officiellement défendu par la droite) porte donc en lui la révolution permanente des mœurs (officiellement défendue par la gauche), tout comme cette dernière exige, à son tour, la libération totale du marché.

  Le Complexe d'Orphée, la Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès,

 

 

 [...] Au début de l’année 1996, dans leurs Remarques sur la paralysie de décembre 1995, les rédacteurs de l’Encyclopédie des nuisances avaient ainsi annoncé, avec leur lucidité coutumière, « qu’il n’y aurait pas de “sortie de crise” ; que la crise économique, la dépression, le chômage, la précarité de tous, etc., étaient devenus le mode de fonctionnement même de l’économie planétarisée ; que ce serait de plus en plus comme cela ». Vingt ans plus tard, on est bien obligé d’admettre que ce jugement (qui avait suscité, à l’époque, le sourire goguenard de ceux qui savent) a non seulement été entièrement confirmé par les faits mais qu’il rencontre également un écho grandissant dans toutes les classes populaires européennes (et même, désormais, aux États-Unis), comme en témoignent abondamment les progrès constants de l’abstention, du vote blanc ou du nombre de suffrages se reportant sur les partis dits “antisystème” ou “populistes”. Tout se passe, en effet, comme si ces classes populaires étaient partout en train de prendre conscience, fût-ce sous des formes mystifiées, que les deux grands partis du bloc libéral (ceux que Podemos appelle à juste titre les “partis dynastiques”) n’avaient, en somme, plus d’autre idéal concret à leur proposer que la dissolution continuelle de leurs manières de vivre spécifiques – et de leurs derniers acquis sociaux – dans le mouvement sans fin de la croissance mondialisée, que celle-ci soit repeinte en vert ou encore aux couleurs du “développement durable”, de la “transition énergétique” et de la “révolution numérique".

 Notre ennemi, le capital

  

Si l'idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose en vous doit vous avertir immédiatement que vous êtes en train de basculer dans le «populisme» le plus trouble, et par conséquent, que la «Bête immonde» approche de vous à grands pas. En «citoyen» bien élevé (par l'industrie médiatique), vous savez alors aussitôt ce qu'il vous reste à penser et à faire.

 L'Empire du moindre mal, 2007 

 

 

Enfin, Michéa avait réagi aux débuts du mouvement des gilets jaunes :

 

La seule question que je me pose est donc de savoir jusqu’où un tel mouvement révolutionnaire (mouvement qui n’est pas sans rapport, dans sa naissance, son programme rassembleur et son mode de développement, avec la grande révolte du Midi de 1907) peut aller dans les tristes conditions politiques qui sont les nôtres. Car n’oublions pas qu’il a devant lui un gouvernement thatchérien de gauche (...), c’est-à-dire un gouvernement cynique et impavide, qui est clairement prêt – c’est sa grande différence avec tous ses prédécesseurs – à aller jusqu’aux pires extrémités pinochetistes (comme Maggie avec les mineurs gallois ou les grévistes de la faim irlandais) pour imposer sa « société de croissance » et ce pouvoir antidémocratique des juges, aujourd’hui triomphant, qui en est le corollaire obligé. Et, bien sûr, sans avoir quoi que ce soit à craindre, sur ce plan, du servile personnel médiatique français.

 

extrait de Une lettre à propos du mouvement des Gilets jaunes , 21 novembre 2018, site Les Amis de Bartleby, https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2018/11/22/jean-claude-michea-une-lettre-a-propos-du-mouvement-des-gilets-jaunes%E2%80%89/amp/?__twitter_impression=true

 

 

 [en associant ces trois auteurs qui font, en partie, les mêmes analyses, nous ne voulons pas donner l'idée qu'ils ont une même vision politique du monde, ce qui n'est probablement pas le cas]

 

 

 

 

 CONCLUSION

 

 

 

Cette étude ne prétend pas que les mouvements populistes ont les « bonnes solutions ». On n'est pas obligé d'être sympathisant de tous les partis auxquels on  accole l'étiquette "populiste".

D'ailleurs le populisme  recouvre deux aspects, bien sûr liés : l'un est le sentiment d'une grande part de la population que sa situation se dégrade sous l'effet des politiques émanant des élites, l'autre le fait que cette population vote pour certains mouvements politiques, dans l'espoir d'inverser le cours des choses ou au moins de peser sur lui. 

D'autres formes d'expression de ce mécontentement et de l'aspiration  à redevenir maître de son existence apparaissent, comme des mobilisations spontanées - on veut dire sans organisation  pré-existante - du type « gilets jaunes ».

D’ailleurs les mouvements classés comme populistes sont divers et rien ne force à les « prendre en bloc » (pas plus qu’on a à prendre en bloc la démocratie libérale). 

Nous avons vu qu’en l’Italie, une partie de l’opinion populiste se confond avec des revendications identitaires régionales qui sont, par exemple, quasiment absentes en France.

Il semble que vu de  France, un parti qui défend une nationalité minoritaire est considéré presque toujours comme populiste, sinon d'extrême-droite. On juge ainsi populistes les partis flamands, ou la Ligue du Nord (autant dans sa version Bossi que Salvini), alors qu'on regarde avec plus de sympathie (quand on sait que cela existe !) le nationalisme écossais ou québecois, ou le  Sinn Féin irlandais (sans doute par sentiment anti-britannique ou anti-anglophone !)

 

Chaque pays européen, même partageant avec d’autres un ensemble de valeurs communes,  a un passé, des traditions, une structure sociale (à dominante urbaine ou rurale par exemple) différentes. Il est donc inutile de faire peur aux gens en leur montrant ce que donne le populisme dans un pays autre que le leur. En Pologne, le parti au pouvoir veut revenir sur l’avortement, qui n'est pourtant déjà autorisé que dans des conditions très restrictives. Mais aux Pays-Bas, le populiste Geert Wilders n’a aucunement l’idée de revenir sur l’avortement qui est autorisé plutôt largement. Et inversement, les questions d’immigration sont très présentes aux Pays-Bas et presque pas en Pologne, sinon comme crainte de se retrouver dans la situation des pays d'Europe occidentale. Enfin ces deux pays n’ont pas du tout le même passé ni la même structure sociale, sans qu’il y ait besoin d’insister. Donc si les populistes triomphaient aux Pays-Bas en accédant au pouvoir, ce pays ne se mettrait pas à ressembler tout-à-coup à la Pologne.

 

L’arrivée au pouvoir des populistes (ou au moins leur participation aux gouvernements) ne résoudra pas tous les problèmes. Elle pourra aussi se révéler décevante pour leur électorat (une remarque évidente, valable aussi pour les non-populistes).  

Mais elle pourrait provoquer des changements qui effraient déjà les partisans de l’idéologie dominante. Il faut donc convaincre les électeurs populistes (qualifiés d’imbéciles, de ploucs…) que voter populiste serait un désastre, qu’il  ne leur resterait « que leurs yeux pour pleurer ».  Certains se réjouissent par avance de cet échec, qui prouvera « qu’il n’y a pas d’alternative » (ce qu'exprime l'acronyme anglais TINA, there is no alternative*)  - et que les mêmes doivent continuer à gouverner au profit des mêmes.                               

                                                                                                                              * La formule aurait été lancée par Margaret Thatcher.

 

Il n’est désormais pas rare d’entendre ceux qui pensent appartenir à l’élite (souvent sur la base de quelques années passées dans une école de commerce, sans ouvrir un seul livre de culture générale !) critiquer la démocratie telle qu’elle fonctionne (pourtant bien imparfaitement) en ce qu’elle laisse encore trop de possibilité d’expression aux ignorants, et souhaiter que les personnes  qui n’ont pas reçu l’éducation suffisante soient mises hors jeu politiquement, en rétablissant une forme de régime censitaire (droit de vote fondé sur les revenus et/ou le niveau d’études).

Pour justifier cette exclusion (pas sur le plan réel, mais imaginaire - pour le moment !), on invoque la nécessité d’éviter l'arrivée au pouvoir d’irresponsables prêts à causer des catastrophes (l’exemple de Tonton Hitler est tout prêt pour servir de caution à ce raisonnement qui pratique à dessein les comparaisons absurdes entre situations qui n'ont rien de comparable, mais au besoin, l'exemple de Salvini et Di Maio fait aussi l’affaire).

 Ainsi les élites qui, généralement, se présentent comme en faveur de l’innovation, du tout-numérique, admirateurs des start-up et de toutes les "avancées" technologiques et morales, ont trouvé une solution au problème du divorce entre les masses peu éduquées et les élites : revenir au 19ème siècle.

 

 

 

contedimaiosalvini-994056

Luca Di Maio, Giuseppe Conte et Matteo Salvini au banc du gouvernement à la Chambre des députés italienne.

Italia oggi.

Les populistes au pouvoir risquent forcément de décevoir leur électorat - mais leur façon de gouverner ne peut entièrement se confondre avec celle des non populistes. S'ils peuvent être mis en échec par les réalités économiques (et l'utilisation délibérée de l'économie pour faire échouer leur gouvernement), ils peuvent au moins réaliser la partie de leur programme qui concerne les questions de société.  

 https://www.italiaoggi.it/news/condono-conte-da-ragione-a-salvini-e-di-maio-il-governo-regge-201810191810095191

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 novembre 2018

LA LIGUE ET L'ITALIE, VOUS AVEZ DIT POPULISME, DEUXIEME PARTIE

 

 

LA LIGUE ET l'ITALIE

 

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME,

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

  [ Nous utilisons dans ce message des photos de presse trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MIROIR, MON BEAU MIROIR, DIS-MOI QUI EST LE PLUS NATIONALISTE

 

 

 

 

 

 

C’est entendu, les populistes sont généralement des nationalistes et être nationaliste est détestable.

Du moins quand ce sont les autres qui le sont.

On constate que les plus  hostiles au populisme nationaliste se prétendent généralement patriotes. En France notamment, où il est assez difficile de déclarer qu’on n’est pas patriote (quelques anarchistes, peut-être ?).

Le nationalisme serait donc très différent du patriotisme.

Mais un peu comme on a dit que la pornographie, c’est l’érotisme des autres, on peut se demander si le nationalisme n’est pas simplement le patriotisme des autres.

Entendons-nous bien : si le nationalisme consiste à penser que son pays doit dominer les autres y compris par la force, il existe bien peu de nationalistes en Europe aujourd’hui dans ce sens et pas plus chez les populistes qu’ailleurs.

Par contre, si par nationaliste on comprend l’opinion qui considère qu’il faut avant tout rechercher l’avantage de son pays et donner priorité à ses intérêts, et aux intérêts de ses habitants, c’est un point de vue très largement partagé, y compris par les dirigeants libéraux ou sociaux-libéraux des pays occidentaux (ce qui ne veut pas forcément mis en application par ces dirigeants).

De même, l’opinion qui consiste à penser que toute mesure, toute évolution, tout changement, soit résultant d’une volonté délibérée, soit de circonstances, devrait être compatible avec l’esprit propre de la nation, avec son identité ou sa culture, et que si tel n’est pas le cas, il faut chercher les moyens de s’y opposer, est un point de vue qui peut être qualifié de nationaliste de façon polémique selon les interlocuteurs, mais qui est très courant.

 

En France, tous les leaders politiques « sérieux » tiennent leurs meetings au milieu d’une marée de drapeaux tricolores, particulièrement lors des élections présidentielles, se réfèrent à la patrie et à ses grandes heures ou grandes figures, exaltent parfois le « roman national ». Mais ils vous jureront tous qu’ils ne sont pas nationalistes, en dépit des apparences : ce vilain mot est pour les autres.

Quant aux  gens ordinaires mais qui se disent "éduqués", ceux qui proclament bien haut que les nationalistes sont exécrables, on remarque souvent chez eux un patriotisme chauvin consistant à penser que la France est supérieure aux autres pays, qui se manifeste par des commentaires méprisants sur les autres pays et leurs habitants.

Il nous semble donc que reprocher aux populistes d’être nationalistes renvoie à la vieille parabole : je vois la paille dans l’œil de mon voisin et pas la poutre dans mon œil…

Mais dans ce cas, quand les populistes accusent les élites d’être indifférentes au sort de leur pays, de le sacrifier aux à leur idéologie,  est-ce que cette accusation est fondée, alors que ces mêmes élites (en tout cas, en France, mais c’est certainement la même chose dans tous les pays occidentaux) ont tout le temps le drapeau à la main et le patriotisme sur les lèvres ?

Si on se borne au cas français, il existe dans les élites politiques une habileté considérable à présenter comme patriotiques les idéaux progressistes. Ainsi, pour les dirigeants, les idéaux progressistes sont l’expression du patriotisme français, vont dans le sens même de la continuité historique, de la « mission universaliste » de la France.

S’agissant de l’immigration, on rappelle que la France a « toujours » été une terre d’immigration, ou que les Français sont « tous » (ou presque !) des descendants d’immigrés… peu importe que ce soit vrai ou pas.

On répète que nous sommes « toujours » battus pour les valeurs de la république (enfin, depuis qu’il existe une république), valeurs universelles qui, comme chacun le sait, comportent comme des poupées-gigognes les idées progressistes du 21ème siècle.

Le patriotisme peut même être exalté à gauche de la gauche, comme le montre l’exemple d’un parti  (d’ailleurs présenté comme populiste de gauche par certains, ce que ce parti conteste) qui a rendu hommage aux combattants français (évidemment) de 14-18, au motif qu’ils se sont battus pour la république et pour les valeurs de liberté-égalité-fraternité *.

 

                                                                                                                      * Ces militants projettent donc sur la diversité des combattants (en majorité non volontaires, il ne faut pas l’oublier) de 14-18 leurs propres idéaux politiques, de plus dans une signification qui n’était sans doute pas celle de l’époque (les principes républicains de l’époque étaient compatibles avec la colonisation, avec les théories de supériorité raciale etc). Ces militants, qui n’en sont pas à ça près, oublient que cette guerre (qu’on a mieux caractérisée comme guerre civile européenne) fut faite sous le signe de « l’union sacrée » : des hommes comme Maurras (monarchiste autoritaire et antisémite) ont apporté leur soutien au gouvernement et étaient aussi virulents que le républicain Clemenceau pour dénoncer les traîtres et les pacifistes (ce qui, pour eux, était la même chose).

 

 

Il n’y a donc pas de contradiction entre une forme de patriotisme qui peut aller jusqu’au chauvinisme et le progressisme, surtout dans un pays profondément  marqué par la révolution française qui a fondé en France le modèle historique du progressisme.

 Que ce patriotisme affiché, de la part des élites,  soit sincère ou seulement le moyen tactique de faire passer auprès d’une partie de l’opinion quelques pilules, peu importe finalement.

 

 

 

 

 

 

ITALIA, ITALIA ! (Italiam, Italiam, Virgile, Enéide)

 

 

Nous n’allons pas examiner en détail tous les mouvements ou dirigeants qui sont jugés populistes par des observateurs plus ou moins partisans et objectifs, partout dans le monde. Cela va de Donald Trump  (pourtant élu comme candidat du Parti républicain, un des deux grands partis qui alternent au pouvoir aux USA depuis plus de 150 ans – souvenons-nous que Lincoln était membre du Parti républicain, comme Trump !) au Hongrois Viktor Orbàn, même en nous limitant aux pays européens ou nord-américains (il n’est pas évident que le terme « populiste » soit pertinent pour les autres continents ; nous n’entrerons pas dans ce débat).

Mais nous allons regarder ce qui se passe en Italie.

Vu de France, la situation italienne permet de maintenir une sorte d’état d’alerte anti-populiste. Le vice-président du conseil italien Matteo Salvini, ministre de l’intérieur et « homme fort » du gouvernement dirigé par le plus pâle président du conseil * Giuseppe Conte, constitue un repoussoir idéal pour la « majorité morale » française, qu’elle soit de gauche ou centriste libérale.

                                                                                                            * En Italie, le président du conseil des ministres est l'équivalent d’un premier ministre qui dirige effectivement le gouvernement, tandis que le président de la république a un rôle surtout protocolaire; le rôle du président du conseil italien est donc comparable à celui du premier ministre britannique ou du chancelier allemand etc, alors que le premier ministre français doit agir en accord avec le président de la république qui est le vrai dirigeant du pays. 

 

 

Salvini et ceux qui le soutiennent sont non seulement qualifiés de populistes, mais encore de nationalistes, d’extrême-droite  et même de fascistes.

Ces étiquettes sont sans doute données de bonne foi par certains. D’autres y voient un moyen polémique de discréditer des politiques qui leur déplaisent.

Une fois l’étiquette attribuée, tout ce que font ou disent les porteurs de l’étiquette est jugé en fonction de celle-ci et de ce qu’on croit savoir des positions fascistes, nationalistes etc dans l’histoire. Les capacités d’analyse passent en pilotage automatique chez ceux qui se targuent le plus de leur niveau intellectuel et se moquent de l’ignorance des populistes.

 

Or les étiquettes d’extrême-droite, de fasciste, de nationaliste, sont-elles méritées par Salvini et le mouvement qu’il dirige, la Ligue ? Dans les médias français, quand on cite la Ligue, on indique souvent ente parenthèses « extrême-droite » afin que tout de suite le lecteur sache de quoi on parle. Ainsi, d’emblée, on espère susciter le rejet.

La réalité est forcément plus complexe.

 

 

 

 

OÙ SONT LES DRAPEAUX ?

 

 

 

 

Commençons par une image : nous avons vu qu’en France, les partis politiques, de la gauche à l’extrême-droite, tiennent leurs rassemblements dans une marée de drapeaux tricolores.

C’est particulièrement le cas pour les grands candidats aux élections présidentielles, au point qu’on peut se demander si ce n’est pas celui qui avait le plus de drapeaux dans ses rassemblements qui a finalement été élu.

On s’attendrait donc, puisque Matteo Salvini est, pour les Français, un nationaliste (italien, bien entendu), à trouver des photos de lui environné d’une flopée de drapeaux vert, blanc rouge, le tricolore italien. Ce n’est pas le cas, et si on voit des drapeaux, ou bien ce sont ceux de la Ligue ou des drapeaux que les Italiens reconnaissent probablement fort bien mais qui sont plutôt  inconnus en France. Curieux pour un nationaliste. 

  

 

 Piazza Duomo Comizio Salvini-2

 Lors d'une des dernières réunions avant les élections, le 24 février 2018, sur la place du Dôme de Milan, noire de monde, Salvini, sur une estrade où est inscrit son slogan de campagne " Prima gli Italiani "(d'abord les Italiens) jure sur la Constitution et les Evangiles "d'être fidèle à mon peuple, à 60 millions d'Italiens, de les servir avec honnêteté et courage, d'appliquer vraiment la Constitution italienne, ignorée de beaucoup, et de faire respecter les enseignements des Evangiles."

Le président leghiste de la région, Maroni, membre de la vieille garde bossiste, a boudé la réunion.

Comme le montre la photo, on ne voit pas de drapeau italien dans la foule. On voit des drapeaux vénitiens, rouge et or, on devine des drapeaux blancs de la Ligue, soit avec le guerrier stylisé Alberto Da Giussano soit avec le symbole vert du soleil des Alpes,  et moins discernables, des drapeaux blancs à croix rouge de Lombardie ou rouges à croix blanche du Piémont.

En se référant à l'application véritable de la Constitution, Salvini fait peut-être allusion au fait que la Constitution prévoit déjà des possibilités d'évolution vers le fédéralisme.

http://www.milanotoday.it/cronaca/comizio-salvini-duomo-casapound.html

 

 

 

 

 

LA LEGA, CHANGEMENTS ET CONTINUITÉ

 

 

 

Si vu de France, traiter de fascistes les dirigeants, adhérents et sympathisants de la Ligue peut sembler presque naturel, ce n’est pas le cas en Italie, car la Ligue (à l’origine Ligue du Nord), historiquement, s’est toujours présentée comme antifasciste (pas dans le sens extrémiste que le mot a fini par prendre en France où les « antifa » sont des militants d’extrême-gauche).

L’antifascisme de la Ligue avait un sens, dans un pays qui a été le berceau du historique du fascisme avec Mussolini et où il existe des partis qui se réclament du « néo-fascisme » ou du « post-fascisme ».

Il faut faire ici, en raccourci, l’histoire de la Ligue, histoire vieille de prés de quarante ans et riche en péripéties, scissions, exclusions, succès et défaites électorales.

Vers 1980, apparaissent  en Italie du nord des mouvements régionalistes avec une audience devenue importante après quelques années et une forte participation de militants (contrastant avec des groupements régionalistes antérieurs à l’audience limitée, mais qui ont constitué le terreau de la Ligue, comme le mouvement bergamasque). Les militants, qui s’appuient sur des identités locales fortes, demandent un traitement particulier de leur région, autonomie ou même pour certains, indépendance. Ils sont extrêmement critiques envers le gouvernement italien et l’organisation politique de l’Italie, qui opère notamment, selon eux, un transfert de ressources vers le Sud au détriment des intérêts des nordistes. Ces mouvements se constituent en ligues, par référence historique à la création de la Ligue des villes lombardes,  dirigée au Moyen-Age contre l’empereur germanique qui prétendait imposer son autorité au nord de l’Italie.

La Liga Veneta (Ligue vénète) est la première à apparaître en 1980.

Puis en 1984, Umberto Bossi crée la Lega Lombarda, Ligue Lombarde, avec Roberto Maroni et quelques militants régionalistes de la région de Bergame. C’est Bossi qui a l’idée de regrouper une dizaine de ligues dans un organisme fédéral, la Lega Nord, Ligue du Nord (créée en 1989 mais qui sera vraiment opérationnelle en 1991, au congrès fédéral de Pieve Emanuele, près de Milan), dont il devient le chef parfois flamboyant (secrétaire fédéral), mais pas forcément incontesté.

Sont ainsi unies dans la Ligue du Nord :

 - la Lega Lombarda de Umberto Bossi, Roberto Maroni, Franco Castellazzi et Francesco Speroni;

- la Liga Veneta de Franco Rocchetta et Marilena Marin;

- Piemònt Autonomista de Gipo Farassino;

- l'Uniun Ligure de Bruno Ravera;

- la Lega Emiliano-Romagnola de Giorgio Conca et Carla Uccelli;

- l'Alleanza Toscana de Riccardo Fragassi

.On remarquera les différences d’écriture dues aux dialectes/langues utilisés : la Lega et la Liga.

Plusieurs de ces organismes gardent une organisation  « nationale » propre, c'est notamment le cas de la Liga Veneta qui associe à son nom le nom de Lega Nord.

 

La Ligue du Nord est loin de regrouper tous les mouvements régionalistes nordistes. Notamment, depuis les trente dernières années, on a vu apparaître et disparaître, fusionner ou se diviser, principalement en Vénétie, une infinité de mouvements, dont les chefs ou les militants sont parfois passés par la Ligue du Nord – Ligue Vénète avant de rompre avec elle. *

                                                                                                        * Dernier en date des partis vénétistes, le Partito dei Veneti, créé en avril 2019 par la fusion des mouvements  Siamo Veneto, Indipendenza Veneta, Gruppo Chiavegato, Progetto Veneto Autonomo, Veneto Stato d'Europa.

 

 

 

Il existe aussi des partis régionalistes/autonomistes  au Sud-Tyrol et au Val d'Aoste (les partis sont l'expression des intérêts et identités des régions concernées, qui ont déjà un statut d'autonomie); ces partis peuvent avoir des points de convergence avec la Ligue ou d'autres mouvements et sont généralement solidaires avec eux, sans se fondre dans un mouvement unique. 

 

 

 

 

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 Franco Rocchetta faisant le V de la victoire, dans les plis du drapeau vénitien, sur la place Saint Marc, après avoir été libéré de détention à la suite d'une inculpation pour complot contre l'Etat italien (2014).  A sa droite, probablement un militant du Sud-Tyrol, venu avec beaucoup d'autres militants régionalistes/séparatistes  manifester sa solidarité avec les militants "vénétistes" 

Franco Rocchetta est l'un des fondateurs en 1980 de la Ligue Vénète, qui se fédère avec d'autres mouvements dans la Ligue du Nord en 1989-1991. Comme beaucoup de compagnons de route de Bossi, il rompt par la suite avec ce dernier.

Franco Rocchetta poursuit sa carrière d'indépendantiste vénète. En 2014, il est arrêté avec d'autres par la police, sur signalement des services secrets. au motif qu'il préparerait une action violente. Après deux semaines de détention, il est libéré, le tribunal n'ayant pas de charges suffisantes (l'affaire sera ensuite définitivement classée). Tous les partis régionalistes (dont la Ligue du Nord) ont manifesté pour sa libération et celle des autres inculpés, demandée aussi par des personnalités politiques de gauche ou de droite. Le jour de la Saint Marc 2014, après sa libération, une grande manifestation a lieu sur la place Saint Marc à Venise, en présence des militants "vénétistes" de toutes tendances et de militants de partis régionalistes/séparatistes d'autres régions. Franco Rocchetta, qui a toujours affirmé son pacifisme, est ovationné. Il dépose une couronne de fleurs à la mémoire des victimes de "tous les fascismes". Il est embrassé  par Tommaso Cacciari*, l'un des leaders des centres sociaux (centres alternatifs anticapitalistes, situés à l 'extrême-gauche). Comme le jour de Saint Marc est aussi le jour anniversaire de la Libération en Italie, Rocchetta souligne que ces mémoires ne sont pas en contradiction - ce qui n'est pas l'avis de tous.

ilmanifesto.it

 

                                                                                               *  A ne pas confondre avec Massimo Cacciari, universitaire et deux fois maire de Venise, démocrate de gauche.

 

 

 

La Ligue du Nord de l’époque Bossi est-elle nationaliste ?

Oui, si on reprend les analyses du politologue canadien Denis Monière ( Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, Les Presses de l'Université de Montréal, 2001) qui classe les formes de nationalisme selon deux branches :

L’une distingue les critères d'appartenance à la Nation : nationalisme ethnique  ou nationalisme civique (ou politique).

L'autre distingue les nationalismes selon leurs objectifs.

- nationalisme de domination,

- nationalisme de libération

- nationalisme de conservation

- nationalisme de revendication.

La Ligue se situe donc dans un nationalisme de libération (par rapport à l’Etat italien) et de revendication.

Mais selon cette classification, on peut considérer que les partisans d’un Etat unitaire, qui s’opposent aux tendances séparatistes, se situent quant à eux, qu’ils l’admettent ou pas, dans un nationalisme de domination et de conservation.

Umberto Bossi donne progressivement un but commun à ces ligues, mais qui reste vague : l’indépendance d’un état nouveau qu’il appelle la Padanie (référence au fleuve Pô).

Le nom de la ligue devient officiellement Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie. Bossi proclame même, lors d’un rassemblement aux sources du Pô, l’indépendance le 15 septembre 1996 : à cette occasion, il recueille symboliquement une ampoule d'eau du Pô et qulques jours après, à Venise, il la verse  dans l'Adriatique. Ce cérémonial reste.sans suite pratique, évidemment, sinon un réferendum non officiel organisé par la Ligue sur l'indépendance de la Padanie en 1997, auquel auraient participé 4 millions de votants.

La création par Bossi d'une garde nationale padane en 1998, alarme le gouvernement et une partie de l'opinion. Bossi préfère dissoudre cette formation qui s'apparentait plus à des voisins vigilants qu'à une force paramilitaire.

Bossi voit la Padanie comme un état fédéral, rassemblement de républiques fédérées, tout en considérant que chaque composante peut décider si elle souhaite faire partie de la Padanie ou opter pour une indépendance complète. Ses adversaires se moquent de cet Etat qui n’a pas de fondement historique (mais qui regrouperait, sur une base volontaire, des régions avec de fortes identités historiques).

La doctrine de la Ligue varie fréquemment sur l’organisation géopolitique de l’Italie du Nord, entre autonomie, séparatisme, fédéralisme, constitution d’une Italie divisée en trois républiques confédérées.  Ces changements d’orientation, tout en restant dans une logique particulariste, amènent des ruptures avec certains militants, notamment  ceux qui n’acceptent pas que Bossi paraisse mettre de côté l’indépendance à partir des années 2000, quand la Ligue participera aux gouvernements de centre-droit, ou qui plus simplement ceux se plient mal à l'autoritarisme de Bossi.

Le théoricien, d'abord fédéraliste, puis séparatiste de la Ligue, le professeur de droit Miglio, s'éloigne ainsi. Mais la tactique de Bossi peut aussi s’expliquer par la nécessité d’une action graduelle avant de parvenir à l’indépendance.

Le positionnement autonomiste, voire séparatiste de la Ligue  lui vaut l’opposition du parti néo-fasciste Alleanza nazionale (Alliance nationale) de Gianfranco Fini, qui en raison des fondements historiques de son parti, est fermement partisan de l’unité nationale et « nationaliste italien ».

On voit même des militants du parti Alliance nationale, dans les années 1990, avec des t-shirts marqués La Lega, me la sega (la Ligue, je m’en branle)*.

 

 

                                                                                                            * Dès 1946, des nostalgiques du fascisme créent le Mouvement social italien (MSI) dont le chef emblématique fut Giorgio Almirante. Le MSI reste marginal en raison de sa référence au fascisme.  En 1972, il fusionne avec le principal mouvement monarchiste et devient MSI-Destra nazionale (droite nationale).

Après l’éloignement et la mort d’Almirante (1988), son jeune dauphin, Gianfranco Fini ; entreprend de donner au parti une forme de respectabilité et commence par changer le nom au profit de Alleanza nazionale (1994-95).  Il écarte la vieille garde des nostalgiques du fascisme. Devenu fréquentable, le parti participe aux gouvernements de centre-droit (de Berlusconi notamment).

En 1994, aux élections législatives, le parti qui porte pour peu de temps le nom de MSI - Alleanza nazionale, a 109 députés, presque à égalité avec ses alliés de Forza Italia et de la Ligue, et entre au premier gouvernement Berlusconi.

En 1996 Alleanza nazionale est le troisième parti d'Italie.

Son positionnement est proche d’un parti de droite classique, mettant l’accent sur le rôle de l’Etat et l’unité de la Nation (on l’a comparé au RPR français).

G. Fini est ministre à plusieurs reprises et président de la Chambre des députés. Après des échecs électoraux, Fini s’éloigne de la politique et le parti se divise. Il donne naissance au parti Fratelli d’Italia (frères d’Italie, premiers mots de l’hymne italien) présidé par Giorgia Meloni, qui aux dernières élections de 2018, formait une coalition avec le parti de Berlusconi et la Ligue de Salvini.

 

 

 

 

 LA PARTICIPATION AU GOUVERNEMENT

 

 

 

Dès 1988, la Ligue est représentée au Parlement italien, d'abord avec deux élus, dont Bossi, qui est élu sénateur..

La Ligue crée la surprise en obtenant des succès électoraux et devient un acteur important de la vie politique italienne, au moins dans le Nord.

Les partis de gouvernement ont besoin d'elle. Malgré sa vision ultra-critique du monde traditionnel politique italien et de la prépondérance de Rome, centre du pouvoir (Rome la voleuse !), Bossi accepte de passer des alliances avec les partis de gouvernement de centre-droit.

La Ligue s’allie avec Forza Italia de Berlusconi, alliance où entrent aussi le parti de Fini et d’autres partis du centre ou de droite.

En 1994, la Ligue obtient le plus grand nombe de députés (117) de la coalition de droite  à la chambre des députés (mais avec seulement 8,5% des voix), devançant un peu ses alliés Forza Italia et l'Alliance nationale.

La Ligue entre donc au premier gouvrnement Berlusconi avec un poste de vice-président du conseil, ,5 ministres  et 9 sous-secrétaires d'Etat.  Le leghiste Roberto Maroni est vice-président du conseil et ministre de l'intérieur (comme le sera Salvini, presque 25 ans après).

 

On voit donc paradoxalement (mais de façon très italienne) siéger au même gouvernement, dès 1994, puis encore à plusieurs reprises, des ministres leghistes (de la Ligue), dont Bossi lui-même, séparatistes au moins en intention, et leurs adversaires de l’Alliance nationale, partisans de l’unité nationale.

La première participation est un échec car au bout de sept mois, Bossi rompt avec Berlusconi. L'arrivée au pouvoir de la gauche en 1995 détermine Bossi à entreprendre ce qu'on a appelé la "phase d’isolement padan":  tentative de doter la Padanie de contre-institutions, déclaration symbolique d'indépendance  et volonté de se situer en-dehors du jeu politique italien. Cette phase,qui durera jusqu'en 2000, sera un échec. 

 

A la fin des années 90, la Ligue reste suspecte de préparer des actions séparatistes violentes et ses actions symboliques donnent parfois lieu à des poursuites. Des perquisitions de police ont lieu dans les permanences de la Ligue. 

 

Dans un ouvrage universitaire français de sociologie sur la Ligue, L'idiotie en politique, Subversion et néo-populisme en Italie, de Lynda Dematteo, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2007 https://books.openedition.org/editionsmsh/9663?lang=fr (qui reste très marqué par un parti-pris contre la Ligue), réalisé à partir d'une enquête sur place en 1999-2000, l'auteur (elle-même Française d'origine italienne) rapporte les déclarations du secrétaire provincial de la Ligue à Bergame, selon qui il peut être dangereux de s'affirmer leghiste : des poursuites sont possibles, lui-même a été poursuivi pour outrage au drapeau (italien). L'auteur, qui a suivi des manifestations de la Ligue, indique : 

 

" La plupart [des militants] semblent se contenter de crier par provocation : « Bruciamo il Tricolore ! » [brûlons le tricolore] Sans doute le militant de base craint-il de se faire inculper pour « outrage au drapeau »."

 

L'auteur décrit le secrétaire provincial de la Ligue à Bergame comme un garçon sympathique qui ne se prend pas au sérieux, un peu macho, qui a dans son bureau, outre le drapeau de la Padanie, les drapeaux de la Corse, du Pays basque, de la Bretagne, du Québec et du Tibet... et "un calendrier padan où s’étalent des filles en maillot de bain vert, toutes immanquablement rousses ou blondes."         .

 

 

Au fil des élections, la Ligue alterne des succès et des échecs. A partir de 2000, Bossi revient à l'alliance de centre-droit avec Berlusconi.  

Bossi justifie les participations au gouvernement par la possibilité de pousser ses réformes, tendant en priorité à transformer l’Italie en état fédéral. En  2001-2004, puis de nouveau entre 2008 et 2011, il est ministre chargé de la réforme territoriale et même du fédéralisme. Mais la participation aux gouvernements, si elle embourgeoise les leghistes, ne débouche sur pas grand-chose.

En 2006, le projet tendant à transformer (avec prudence) l'Italie en état fédéral, préparé par le gouvernement Berlusconi et Bossi (entretemps le gouvernement de centre droit  a cédé la place au gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi), est rejeté par 61% des voix, mais le Nord-Est a voté en faveur du projet.

 

Bossi annonce : ou nos réformes passeront, ou nous n’aurons d’autre choix que la lutte de libération nationale. Mais rien ne se passe et en dernier lieu, la Ligue se rabat sur la notion plus modeste de fédéralisme fiscal.

Parallèlement, des scandales financiers mettent à mal l’image de Bossi et de sa famille. Bossi, qui de plus a eu des ennuis de santé, abandonne la direction de la Ligue en 2012 tout en restant prêt à revenir au premier plan.

Il est alors élu président à vie de la Ligue, mais ce n'est qu'un titre honoraire.

 

 

 

 

 

UMBERTO BOSSI, ANTIFASCISTE À SA MANIÈRE

 

 

 

Puisque la Ligue du Nord est une création de Bossi, disons quelques mots de ce personnage.

Bossi fait partie depuis très longtemps du paysage politique italien. Il est réélu sénateur sans interruption depuis plus de trente ans (le record en Italie) ; on le surnomme il senatùr (le sénateur en dialecte lombard).

Il est sans équivalent en France, où il n’existe pas de parti de premier plan se donnant pour but une modification radicale de l’organisation territoriale du pays, par sécession ou par fédéralisation.

Umberto Bossi est né en 1942 dans une famille modeste de la province de Varese (Lombardie); son père était paysan, puis ouvrier et sa mère concierge de l'immeube social où ils habitaient après avoir quitté la campagne. Bossi a dit de lui-même qu'à 20 ans, il était un vaurien et presque un délinquant. Il rêva un moment d'une carrière de chanteur, et il est resté intéressé par la poésie dialectale. Il  semble qu'il a suivi des cours d’électronique par correspondance (à l’époque où les informaticiens étaient encore rares) et une formation de comptable. Puis il a fréquenté la faculté de médecine sans obtenir de diplôme. Il a vécu assez longtemps d'expédients, sans profession stable. Dans une classe politique formée de "dottore" (titre donné à ceux qui ont un diplôme universitaire, même si ce n'est pas un doctorat), il ne pouvait que jouer le rôle du vilain petit canard.

Il semble que ses débuts en politique se font comme sympathisant (ou militant ?) communiste. Il parle volontiers de ses racines antifascistes familiales. Mais sa rencontre par hasard avec un dirigeant de l’Union Valdôtaine (parti régionaliste du Val d’Aoste), Bruno Salvadori, lui fait prendre conscience de ce qui compte le plus : l’appartenance à une région, sa culture et ses traditions et donc la place que doit tenir cette appartenance dans la vie politique.

De façon caractéristique, dans un de ses premiers discours à ses compatriotes de Lombardie, il s’exprime ainsi :

Vous tous ici, vous êtes différents. Vous êtes riches ou vous êtes pauvres, vous êtes jeunes ou vous êtes vieux, vous êtes de gauche ou vous êtes de droite. Mais il y a quelque chose qui vous réunit et qui est plus important que vos différences : vous êtes tous des Lombards.

 

  

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 Umberto Bossi, alors dirigeant de la Ligue Lombarde, lors d'un des premiers rassemblements de Pontida, en 1990 ou 1991.

Il Post.

 https://www.ilpost.it/2016/09/01/foto-darchivio-55/umberto-bossi-ha-75-anni/

 

 

 

 La participation de Bossi aux instances dirigeantes de l’Etat italien n’a rien changé, non seulement à ses idées mais même àses façons volontiers provocatrices.

Alors qu’en tant que ministre il vient de prêter serment à la Constitution, selon l’usage italien, il explique aux journalistes qu’il ne sent pas engagé par ce serment car il n’est pas Italien, il est Padan.

Une autre fois, alors qu’il est toujours ministre, dans un meeting, il cite des mots de l’hymne italien et fait un doigt d’honneur (il est vrai que sa moquerie s’adressait à un passage en particulier, où il est question de Rome). Certains voudraient qu’il soit inculpé pour outrage à l’hymne national, mais l’affaire en reste là.

En 2011, pour le 150ème anniversaire de la création de l’Italie unie, les parlementaires sont réunis lors d’une séance solennelle – ainsi que d’autres personnalités dont des dignitaires de l’Eglise. On chante l’hymne italien Fratelli d’Italia. La plupart des parlementaires de la Ligue ne sont pas venus. Seuls Bossi, ministre à l’époque, et quatre collègues sont présents (sur 60 élus de la Ligue), mais ils s’abstiennent de chanter l’hymne italien.

 

 

 

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 Au congrès fondateur de l'UDC (union démocrate chrétienne)  petit parti centriste, modeste  héritier de la puissante démocratie chrétienne (qui avait  disparu comme parti à la suite des scandales financiers des années 90), les chefs des autres partis de la coalition de centre-droit sont venus en amis : de gauche à droite: Umberto Bossi, Gianfranco Fini (Alleanza nazionale) et Silvio Berlusconi. Fini et Belusconi chantent l'hymne national, Bossi non (2002).

L'Espresso

http://espresso.repubblica.it/foto/2011/11/14/galleria/la-lunga-storia-del-cavaliere-1.80682#10

 

 

C’est Bossi qui a trouvé les symboles de la Ligue : le guerrier médiéval, brandissant une épée, qui orne le logo et les drapeaux de la Ligue, est Alberto da Giussano, l’homme qui mena au combat les troupes de la Ligue lombarde au Moyen-Age contre l’empereur germanique.

Ou encore le cercle vert à rayons qu’on voir sur les drapeaux  de la Ligue : il s’agit du rozon ou soleil des Alpes, connu dans les régions alpines, y compris en France. Les drapeaux avec ce symbole représentent la Padanie, mais peuvent aussi être considérés simplement comme les drapeaux de la Ligue..

L'étalage de références historiques fait que le parti de Bossi est surnommé par la presse Il carroccio, qui rappelle le char sur lequel l'étendard de  Ligue lombarde était hissé pendant les batailles du Moyen-Age.

L’idée d’habiller ses partisans de chemises vertes peut sembler pour un Français une malheureuse référence aux « chemises noires » de Mussolini. Mais on peut considérer qu’il s’agit d’une astuce visuelle destinée à faire connaître son mouvement à ses débuts.  Mussolini lui-même imitait sans doute les « chemises rouges » de Garibaldi.

Bossi a aussi inventé le rassemblement de Pontida (en Lombardie) : la Ligue tient un grand rassemblement annuel dans la prairie (il prato sacro, la prairie sacrée, disent les leghistes) où se sont réunis, au Moyen-Age, les représentants des villes de la Ligue lombarde pour prêter serment de combattre l’empereur germanique. Lors de certains rassemblements, Bossi apparaissait sur l’estrade entouré de guerriers en tenue médiévale et les représentants de toutes les ligues fédérées venaient prêter serment, chacune dans son dialecte ou langue régionale, parfois en habit régional.

Mais les militants sont eux plus décontractés et plusieurs portent des casques « gaulois » pour rire, car les habitants du nord de l’Italie (en tous cas les leghistes !) considèrent qu’ils descendent des Celtes et non pas des Latins (d’ailleurs les Romains de l’Antiquité appelaient le nord de l’Italie la Gaule cisalpine).

Le mouvement se dote d'une sorte d'hymne avec le célèbre choeur de Nabucco de Verdi, Va pensiero.

Bossi a dit une fois qu’il voulait chercher les fascistes de maison en maison (cercare i fascisti casa per casa) - pour les chasser -  et une chanson célèbre des années 80-90 qui exalte la culture de la Vénétie, et qui a un ton nettement autonomiste ou séparatiste (mais pas forcément leghiste), dit : Fora i fascisti di casa mia , dehors les fascistes de chez moi – de mon pays.

On peut se demander si pour Bossi et ses partisans, et plus généralement les autonomistes ou séparatistes, les fascistes ne se confondent pas plus ou moins avec les partisans de l’unité italienne…

La politique « nationale » de la Ligue, séparatiste ou autonomiste,  est une chose ; mais y a-t-il une politique économique et sociale ?

Tous les observateurs considèrent que  la Ligue est un parti attrape-tout. Certains politologues ont constaté que dans des zones où le vote communiste avait autrefois été fort, la Ligue avait récupéré en partie les électeurs communistes.

Il est certain qu’à ses débuts la Ligue était pro-européenne même si elle a évolué par la suite.

Par contre, pour des motifs culturels et économiques, elle a toujours été hostile à l’immigration, surtout extra-européenne.

Elle a aussi longtemps été sur des positions écologiques.

Il lui est difficile pour la Ligue de risquer de diviser son électorat en axant trop son programme économique sur la défense d’une seule catégorie sociale. Néanmoins, dans un Nord où les petites entreprises sont nombreuses, la Ligue a un programme anti-étatique, anti-fiscal et favorable aux entrepreneurs.

Mais Bossi lui-même, en 2008, dans trop craindre les contradictions, déclarait que le programme de la Ligue était à la fois socialiste et libertarien (la philosophie libertarienne, implantée surtout aux USA et peu représentée en France, estime  que le rôle de l’Etat doit être le plus réduit possible et que les libertés individuelles, de toute nature, doivent passer avant tout ; néanmoins la doctrine est plus subtile qu’une simple loi du plus fort comme on pourrait le croire - les libertariens refusent en général que l’individu soit opprimé, aussi bien par l’Etat que par des groupes ou sociétés ou d’autres individus) ;

Il est difficile – sinon impossible -  d’être à la fois socialiste et libertarien. Bossi ajoutait que s’il y avait quelque chose qu’il retenait des doctrines politiques de droite, c’était celle  qui considère que le poids de l’Etat doit être le plus léger possible.

Enfin, il déclarait que l’homme politique qu’il admirait le plus était Matteotti, le député socialiste opposé à Mussolini, assassiné par un commando fasciste alors qu’il était réfugié en France.

On voit que malgré ses contradictions, Bossi en revenait toujours à l’antifascisme, ce qui est compréhensible dans la mesure où le fascisme italien s’est caractérisé par un nationalisme hostile aux identités régionales (qui pour lui devaient  se fondre dans une même identité nationale)* et par la prééminence et l’omniprésence de l’Etat , ce qui est en opposition directe avec les idéaux de la Ligue, quelles que soient par ailleurs les positions de celle-ci sur d’autres questions qui, de toutes façons, ne se posaient pas à l’époque du fascisme, comme l’immigration.

 

                                                                                                                         * Attitude  reprise par les néo-fascistes : dans les années 50, le MSI, dont on a parlé, se prononça contre le statut d’autonomie du Trentin-Haut-Adige et la reconnaissance officielle dans cette région, de la langue allemande. A la fin des années 60, les néo-fascistes vinrent perturber les meetings du mouvement régionaliste du Bergamasque et de la "liste Edelweis", réunissant plusieurs partis régionalistes du Nord (qui préfigurait la Ligue). Enfin, lors des débuts de la Ligue, Bossi et ses adhérents ont parfois dû faire le coup de poing contre les néo-fascistes.

 

 

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Umberto Bossi et Silvio Berlusconi vers 2010-2011. Ici, Bossi apparait en homme d’état aux côtés de son allié Berlusconi et non en tribun de la Ligue. On pourrait trouver beaucoup de photos de Bossi faisant un doigt d’honneur ou un bras d’honneur. Les mouvements protestataires en Italie pratiquent volontiers une forme de vulgarité délibérée. Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement 5 Etoiles, avait lancé des rassemblements sous le nom de V days  (pas Victory day, mais Vaffanculo day – le jour « va te faire enc… »; le V fait aussi référence à la bande dessinée et au film V for Vendetta, une des références des militants antisystèmes).

Lors d’une manifestation à Rome de la Ligue de Salvini, en 2015, le slogan à l’adresse du président du conseil de l’époque était Vaffanculo Renzi.

 https://www.lettera43.it/it/articoli/politica/2011/08/25/berlusconi-chiama-bossi-ma-risponde-renzo/17947/

 

 

 

 

L’ÊRE SALVINI

 

 

 

Après deux ans où la Ligue du nord est dirigée par Roberto Maroni (un des fondateurs historiques de la Ligue, plusieurs fois ministre dans les gouvernements Berlusconi, notamment de l'intérieur et des affaires sociales, puis élu président de la région Lombardie en 2013), Salvini est élu secrétaire fédéral en 2013, par une très forte majorité (81% des voix) contre Bossi qui se représentait et qui subit une défaite humiliante.

Il prenait en mains un parti tombé à son plus bas niveau  avec 4% des voix aux dernières élections.

Matteo Salvini, né en 1973, est originaire de Milan (qui n’est pas d’ailleurs la ville de Lombardie où la Ligue fait les plus gros scores, bien qu'elle ai déjà eu un maire leghiste; la Ligue est mieux implantée dans les petites villes et les villages).

Fils d’un petit entrepreneur, il a fréquenté l’université sans décrocher de diplôme et a fait des petits boulots pour vivre, comme livreur de pizzas. Il a aussi fréquenté les « centres sociaux », ces structures anticapitalistes, alternatives et autogérées, qui mettent à disposition des habitants des services et des lieux de rencontre, notamment le centre Leoncavallo, célèbre à Milan et il a dit récemment que vu ses conditions de vie de l’époque, ce centre l’avait aidé et qu’il s’y sentait bien.

Or, quand il fréquentait ce centre qu’on pourrait qualifier de « gauchiste », il était aussi adhérent de la Ligue, où il est entré à 17 ans. Lorsque Bossi crée un « Parlement padan » non officiel, qui devait, comme tout parlement national, représenter toutes les opinions politiques, Salvini y est élu au titre des « communistes padans ». Etait-il vraiment communiste ?

Il s’occupe du journal et de radio de la Ligue, gravit les échelons rapidement, servi par son sens populaire du contact et son talent pour la communication , d’abord dans le sillage de Bossi, puis contre lui, incarnant une génération plus jeune et moins marquée par les combats des débuts et les affaires qui ont dégradé l’image des fondateurs.

Il se fait connaître par des propositions provocatrices (comme réserver des voitures du métro de Milan pour les seuls Milanais) et ses plaisanteries douteuses sur les habitants du Sud. En 2011, lors des festivités du 150ème anniversaire de l'unité italienne, alors qu'il est chef du groupe de la Ligue au conseil municipal de Milan, il se fait remarquer, comme la plupart des leghistes,  en boudant ostensiblement les cérémonies et en distribuant dans la rue des drapeaux lombards portant le sigle de la Ligue.

Son style plus à l’aise en sweat à capuche ou en T-shirt  qu’en costume lui a sans doute valu le vote de beaucoup de jeunes  des milieux populaires lors des dernières élections. Il est un bien entendu un "milaniste", un supporter du club de football Milan AC.

Salvini est réélu secrétaire fédéral de la Ligue en 2017 avec près de 83% des voix.

 

 

 

 

 RELATIONS DANGEREUSES ?

 

 

 

Dès 2014-2015, les observateurs se demandent si la Ligue a changé. Lors de réunions publiques de la Ligue, en dehors de ses terres nordistes, on remarque la présence de militants extrémistes ou néo-fascistes, qui font le salut « romain » bras tendu, ou portent des drapeaux avec la croix celtique.

On se demande : Ma la Lega di Matteo Salvini è ancora la Lega? (Mais la Ligue de Salvini est-elle toujours la Ligue ?

https://www.panorama.it/news/politica/diabolus-in-politica/lega-matteo-salvini-ancora-la-lega/

 

En 2015, lors d'une manifestation de la Ligue à Rome contre le gouvernement de centre-gauche de Matteo Renzi (Parti démocrate, ex-social-démocrate), on voit parmi les manifestants et les orateurs, mêlés aux leghistes, les fascistes de Casa Pound, portant des drapeaux tricolores et qui ont sans doute peu en commun avec les jeunes leghistes qui dans la même manifestation, scandent sans grand écho un slogan en perte de vitesse : "Padania libera !".

 

A Milan, certains membres de la Ligue, dont des élus,  entretiennent des alliances avec un mouvement Lealtà e Azione, qualifié de fasciste.

La stratégie de Salvini qui vise à donner à la Ligue une audience nationale, implique de gommer certains aspects de son idéologie  et d’accepter une convergence au moins tactique avec d’autres  formations sans que pour autant qu’il y ait d’unité de doctrine entre eux.

D'ailleurs on a vu aussi à certaines de ses réunions des représentants de la gauche anti-capitaliste, proches du premier ministre grec Tsipras. Il semble que  Casa Pound cessa ses contacts avec la Ligue quand celle-ci s'allia avec Forza Italia, symbole du libéralisme consumériste que combat le néo-fascisme.

 

En fait il ne semble pas que Salvini rapproche vraiment son programme d’un programme fasciste, même actualisé. Il est probable qu’il n’est pas hostile à cette fraction de l’opinion, qu’il considère avant tout comme des protestataires. Si les soi-disant fascistes l’applaudissent, il ne refuse pas leurs applaudissements.

Son attitude se place dans le rapport particulier que l’Italie entretient au fascisme, qui est une création italienne.

 

Il peut paraître curieux que le fascisme, cette doctrine qui exalte la toute-puissance de l’Etat et de l’autorité, soit née dans un pays où – selon l’image qu’on en a fréquemment, la plus grande partie de la population se méfie de l’Etat et cherche à échapper à son autorité et à contourner les lois.

 

Un article stimulant d’une revue italienne en ligne se demande :

" Buona parte dell’opinione pubblica non sembra infatti turbata dai rigurgiti neofascisti. I casi sono due: o non avverte il pericolo di un sovvertimento delle istituzioni repubblicane nate dalla Resistenza o minimizza la portata degli eventi perché prova, in fondo, per questi «camerati che sbagliano»* (so’ ragazzi) una qualche forma di simpatia. È l’ipotesi di molti commentatori che s’interrogano sulla nostra biografia collettiva: l’Italia è un Paese fascista, il fascismo nasce in Italia, in qualche modo siamo tutti un po’ fascisti, e dunque nessuno è fascista.

Siamo tutti un po’ fascisti? Forse

Forti delle recenti legittimazioni elettorali, gli attivisti di Casa Pound sono sempre più numerosi e diffusi. L’opinione pubblica non è in allarme. Ma siamo sicuri che siano «solo ragazzi ? "

(Une bonne partie de l'opinion publique ne semble pas troublée des résurgences néo-fascistes. Il y a  deux explications possibles: ou le péril d'une subversion des institutions républicaines nées de la Résistance ne lui parait pas fondé ou cette partie de l'opinion minimise les faits car elle éprouve au fond, pour ces "camarades qui se trompent" * (ce sont des gamins)  une forme de sympathie. C'est l'hypothèse de beaucoup de commentateurs qui s'interrogent sur notre passé collectif : l'Italie est un pays fasciste, le fascisme y est né. De quelque façon, nous sommes tous un peu fascistes et donc personne n'est fasciste.

Nous sommes tous un peu fascistes ? Peut-être. Forts des récentes légitimations électorales, les activistes de Casa Pound sont toujours plus nombreux et répandus. L'opinion publique ne s'en alarme pas. Mais sommes-nous sûrs que ce ne sont que des gamins ? ).

 

                                                         [ * Allusion probable à une réaction de Salvini dont on parlera plus bas, à la suite d'un incident survenu à Côme impliquant des militants d'extrême-droite ]

 

L'auteur conclut qu'à un moment où toutes les idéologies progressistes sont mortes,où plus personne ne veut plus se dire de gauche, où le libéralisme triomphe sans être aimé, les jeunes Italiens, dont personne ne s'occupe dans un pays vieillissant, risquent de se tourner de plus en plus vers le fascisme.  

Andrea Rossi, Siamo tutti un po fascisti forse (Nous sommes tous un peu fascistes, peut-être). Revue Style

17 janvier 2018

https://style.corriere.it/top-class/siamo-tutti-un-po-fascisti-forse/?refresh_ce-cp

 

Pourtant les scores électoraux des mouvements néo-fascistes restent extrêmement faibles.

 

Bien entendu, Salvini , pour les élections, fait alliance avec Fratelli d'Italia (et avec Forza Italia). Mais Fratelli d'italia,  parti, considéré comme "post-fasciste" est depuis longtemps entré dans la catégorie des partis de gouvernement sous son précédent nom, Alleanza nazionale.  

 

On voit assez bien ce qui sépare la vision des extrémistes de la vision de la Ligue : les fascistes plus ou moins déclarés insistent sur l’Italie avant de parler des Italiens. La Ligue nouvelle manière se contente de dire « Les Italiens d’abord ». Elle prétend (à tort ou à raison) améliorer la vie quotidienne des Italiens et ne parle pas de grandeur ou de destin historique, encore moins de sacrifice.  Préconisant généralement « moins d’Etat » (sauf en ce qui concerne la sécurité !), son positionnement est très éloigné des doctrines fascistes classiques.

Le fascisme groupusculaire et protestataire  n’a non plus aucune appétence, à la différence de la Ligue, pour le fédéralisme ou l’autonomie qui affaiblissent l'Etat. Quant au fascisme historique il était forcément hostile à tout particularisme régional (à l'instar du Jacobinisme français, d'ailleurs).

On pourrait aussi dire que la Ligue reste souvent au niveau le plus pragmatique de la vie politique, comme en témoigne le slogan, bien peu fasciste, de la Ligue inscrit derrière l’estrade lors du rassemblement de la victoire à Pontida, après les élections de 2018 et la formation du gouvernement : "Il buonsenso al governo", le bon sens au gouvernement.

 

 

 voir en annexe :  L'héritage fasciste en Italie.

 

 

 

  LA LIGUE ET LE NORD, UNE HISTOIRE QUI CONTINUE

 

 

 

 

On admet volontiers que Salvini a changé la Ligue, qu’il a abandonné le positionnement autonomiste « nordiste » pour une sorte de souverainisme italien, ce qui lui a permis de recueillir des votes  au centre de l’Italie et dans le Sud et les îles (Sicile, Sardaigne), régions qui n’avaient aucune raison de voter pour la Ligue du Nord.

Si on y regarde de plus près, la Ligue de Salvini  n’a pas abandonné le positionnement autonomiste. Sans doute Salvini s’y investit moins que Bossi.

Mais il soutient les initiatives en 2017, du président de la région Vénétie, Luca Zaia, et du président de la région Lombardie, Maroni, tous deux membres de la Ligue, qui organisent des referendums locaux pour savoir si les habitants veulent plus d’autonomie.

 

Luca Zaia, considéré comme un dirigeant efficace de la région Veneto, et qui est proche de Salvini, présente l’autonomie, avec prudence, comme une étape sur le chemin de l’indépendance*.

Il déclare :

Nous espérons que notre referendum sera la réponse unanime des Vénètes au plébiscite de 1866 (de rattachement au royaume d'Italie, contesté par les "vénétistes") et que les Vénètes voteront massivement pour l'autonomie et leur volonté génétique d'autodétermination."

Quant à Salvini, il déclare : " Je suis fier d'être le secrétaire de la Ligue qui a comme ADN l'autonomie et le fédéralisme. Quiconque veut s'allier avec nous sait que l'Italie ne peut rester unie (il utilise le mot insieme, ensemble) que si elle reconnaît sa diversité." http://www.veronasera.it/politica/referendum-data-indipendenza-veneto-zaia-salvini-lega-nord-21-aprile-2017-.html

 Pour Salvini, l'autonomie est bonne pour tourt le monde, même pour le Sud.

 

 

                                                                                                                           * En 2013, une consultation par internet avait donné  89% en faveur de l’indépendance du Veneto et les organisateurs, calculant que 89% auraient donné environ 56% en consultation réelle, avaient proclamé depuis le balcon d’un palais de Trévise, l’indépendance de la Vénétie « au nom de Saint Marc, de la démocratie  et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Zaia avait alors dit qu’il avait voté oui, mais que ce referendum n’avait qu’une valeur indicative et qu’il allait commencer à négocier avec Rome pour concrétiser les souhaits des Vénètes. Lors de la même consultation, les internautes avaient indiqué, avec plus de 50% des voix, être favorables à l'adhésion d'un état vénitien indépendant à l'Union européenne, à l'euro, et avec plus de 60 % des voix, à l'OTAN.

 

S'agissant de Luca Zaia, il avait souhaité en 2009 plus de place pour les cultures régionales sur les programmes de la RAI, suscitant l'incompréhension et les moqueries des milieux du spectacle et des médias.

La langue vénète est "protégée" par une loi du  Conseil régional du Veneto en 2007 (sous la présidence du prédécesseur de Zaia, le berlusconien Giancarlo Galan), sans avoir de statut de langue officielle (LEGGE REGIONALE  n. 8 del 13 aprile 2007, Tutela, valorizzazione e promozione del patrimonio linguistico e culturale veneto, .https://bur.regione.veneto.it/BurvServices/pubblica/DettaglioLegge.aspx?id=196722 )

                          

 

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Luca Zaia, président de la Région Vénétie (Regione del Veneto ou plus simplement Regione Veneto ) et Matteo Salvini (fidèle à son style décontracté - on espère que les tâches sur son polo vert sont des gouttes de pluie  !) lors de la campagne pour le référendum sur l'autonomie du Veneto d'octobre 2017. Le logo sur l'affiche  porte le drapeau au lion de Saint Marc et le slogan "Autonomia subito" - autonomie tout de suite.

https://www.liberoquotidiano.it/news/politica/13266062/luca-zaia-governatore-veneto-viminale-chiede-soldi-polizia-regioni-voto.html

 

 

Le oui au referendum, qui a lieu le même jour le 22 octobre 2017 dans les deux régions,  est massif (98% en Vénétie, 95% en Lombardie); la participation aatteint 57 % en Vénétie mais 35% en Lombardie. Le referendum est surtout une déclaration d’intentions qui appelle des initiatives ultérieures. En Vénétie, tous les partis politiques avaient appelé au « oui » sauf le parti héritier du parti communiste.

 

 

 

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Luca Zaia, président de la Région Vénétie, devant le lion de Saint Marc.

La Lega vola: Luca Zaia è il governatore più amato d'Italia

(La Ligue d'envole. Luca Zaia est le dirigeant régional le plus aimé d'Italie). Il Populista, 21 3 2018

http://www.ilpopulista.it/news/21-Marzo-2018/24614/la-lega-vola-luca-zaia-e-il-governatore-piu-amato-d-italia.html

 

 

 

BATAILLES POUR UN DRAPEAU

 

 

 

Il est intéressant de savoir que la Regione Veneto avait décidé, par une loi régionale de septembre 2017 de rendre obligatoire le déploiement de la bannière vénitienne (un drapeau d'allure médiévale avec ses pennons, représentant le lion de Saint Marc ) sur tous les immeubles et bateaux appartenant à des organismes publics, y compris ceux de l'Etat comme la préfecture, sous peine d'amende.

Le 4 octobre 2018, la cour constitutionnelle, qui avait été saisie par le précédent gouvernement italien,  a déclaré la disposition illégale en ce qui concerne les immeubles de l'Etat, car empiétant sur les droits de l'Etat italien. *

Luca Zaia a déclaré cette décision inacceptable, soulignant l'offense à un drapeau vieux de plus de 1100 ans, et qu'une autre loi similaire allait être prise, faisant confiance au nouveau gouvernement pour ne pas s'y opposer.

  

                                                                                                                                   *  Ce n’est pas la première fois que la Région défie le gouvernement central sur la question du drapeau vénitien. En 1997, quelques jours avant le 200ème anniversaire de la fin de la république de Venise, un groupe de militants séparatistes armés s’empare du Campanile de Venise et y fait flotter le drapeau vénitien en invoquant que la république de Venise existe toujours en droit. Ils seront arrêtés et certains seront condamnés à des peines sévères pour insurrection armée, même s’il n’y a eu aucune effusion de sang,

 Le ministre de l’intérieur, le communiste refondateur, Napolitano (qui sera ensuite un respecté président de la république) remet alors en vigueur une loi datant (semble-t-il) de l’époque du fascisme (!) qui interdit de hisser le drapeau vénitien dans l’espace public. Dès que les événements se sont un peu apaisés, le Conseil régional, présidé par le Berlusconien Giancarlo Galan  vote en 1998 une loi régionale qui rend obligatoire de hisser le drapeau vénitien sur tous les bâtiments publics appartenant à la Région, aux provinces et communes du Veneto

Quant aux "sérénissimes" comme on appellera les militants arrêtés (du nom de leur groupuscule) ils effectueront des peines de prison jusqu'à six ans, malgré les multiples interventions en leur faveur, dont celle du ministre de la justice Castelli, appartenant à la Ligue  (qui dira : "ils n'ont fait de mal à personne"), mais le président de la république refusera sa grâce. En 2011 la Cour de cassation annullera plusieurs des accusations contre eux. Bien que les "sérénissimes" n'aient pas été membres de la Ligue ou des autres partis nationalistes vénétistes, ceux-ci les considéreront comme des patriotes (vénètes, évidemment) injustement condamnés (l'un d'entre eux est mort à peine sorti de prison et on a mis en cause ses conditions de détention).

 

 

 

Un conseiller régional de la Ligue a récemment déposé une proposition de loi régionale qui prévoit d’offrir à chaque nouveau-né dans le Veneto un drapeau vénitien, une mesure qu'un maire d'une ville du Veneto a déjà mise en application. Le coût annuel est estimé à 50 000 euros (Veneto, 50mila euro per regalare ai neonati la bandiera di San Marco https://www.repubblica.it/cronaca/2018/09/21/news/il_vessillo_di_san_marco_ai_nuovi_nati_-206990631/.)

 

 

 

 

 

LA CAMPAGNE POUR LES ÉLECTIONS DE 2018

 

 

 

La tension augmente à mesure que la campagne pour les élections de mars 2018, dites en Italie "politicche" (on vote le même jour pour les députés et les sénateurs) entre dans sa phase finale.

Salvini, s'il réaffirme que "l'ADN" de la Ligue est autonomiste et fédéraliste, n'hésite pas non plus à donner des signes d'approbation - ou de compréhension - vers des tendances extrémistes de l'opinion.

 

 Le 28 novembre 2017, un groupe de skinheads envahit le local dune association d'aide aux migrants de Côme (Province de Côme, limitrophe de la Suisse, en région Lombardie), et lit une déclaration, sans violence physique toutefois..

Cette intervention musclée choque une partie de l'opinion, mais laisse indifférente une autre partie ou même suscite son approbation.

Une militante déclare :

" Ma le persone che hanno subito questa incursione sono rimaste stupite dal clima di indifferenza con cui l’episodio è stato accolto in città: Dall’amministrazione comunale non ci ha contattato nessuno – spiega Annamaria – e in rete si leggono commenti di critica a noi, gente che plaude all’iniziativa di Veneto Fronte Skinheads e invoca la democrazia. Ci siamo sentiti dire che dobbiamo essere democratici e accettare le posizioni di tutti. Ma non c’è niente di democratico in quello che abbiamo subito. Non c’è niente di più lontano dalla democrazia” .

( Les personnes qui ont subi cette incursion sont restées aterrées du climat d'indifférence avec laquelle on a accueilli l'incident dans la ville. Nous n'avons eu aucun signe de la municipalité, explique Annamaria, et sur les réseaux, on lit  des commentaires qui nous critiquent et qui applaudissent l'initiative du Front Skinheads du Veneto, et invoquent la démocratie. On s'est entendu dire qu'on devait faire preuve de démocratie et accepter les positions de tout le monde. Mais il n'y a rien de démocratique dans ce que nous avons subi, rien n'est plus loin de la démocratie).

 

https://www.ilfattoquotidiano.it/2017/11/29/blitz-skinheads-il-racconto-di-como-senza-frontiere-ci-hanno-accerchiato-e-stata-intimidazione/4009136/

 

Pourtant, le président leghiste de la Lombardie, Maroni, condamne le raid, mais Matteo Salvini réagit en déclarant que le danger, ce sont les migrants, et que Maroni devrait plutôt "faire son travail' (sans doute contre les migrants). Et peu après il écrit :.

"Per buonisti, sinistri e giornalisti il problema dell’Italia sono dieci ragazzi di destra che leggono un volantino. Per me invece il problema sono le migliaia di clandestini che picchiano, rubano, stuprano” .

(Pour le camp du bien, pour la gauche et les journalistes, le problème en Italie, ce sont dix jeunes de droite qui ont lu un tract. Pour moi, ce sont les milliers de clandestins qui  tabassent, volent et violent).

 

Cette réaction ne plait pas à Umberto Bossi qui déclare :

“Il mondo è pieno di matti. Quei voti la Lega non deve cercarli. Io sono di una famiglia di antifascisti, combattenti non chiacchieroni (...). La penso come Spinelli, che considerava lo Stato Nazione il male assoluto anche se qualcosa di buono lo ha fatto come contenitore della democrazia” .

(le monde est plein de fous. La Ligue ne devrait pas rechercher les votes de ces gens. Je suis d'une famille d'antifascistes, des combattants, pas des parleurs ... Je pense comme Spinelli*, qui considérait que  l'Etat-Nation est le mal absolu, même s'il a pu faire quelque chose de bien comme soutien de la démocratie)..

                                                                                                                                                        * [ Altiero Spinelli (1901-1986), d'abord militant communiste et antifasciste, détenu sur l'île de Ventotene à l'époque de Mussolini, il rompt avec le communisme et rédige clandestinement le manifeste de Ventotene pour une Europe unie (1941), dans lequel il considère l'existence des Etats-Nations comme la cause de la guerre mondiale;  après la guerre, devient député, théoricien du fédéralisme, considéré comme un des "pères" de l'Europe politique].

 

Ainsi, même pour condamner les skinheads, Bossi utilise une de ses formules paradoxales, qui critique du même coup l'Etat-Nation (il donne à l'expression le sens d'Etat unitaire qui nie les identités régionales sur son territoire, par opposition à un Etat fédéral).

 

 

 

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Umberto Bossi et Matteo Salvini. Photo prise à Vérone durant la manifestation de solidarité pour les indépendantistes vénétistes arrêtés, avril 2014. Les deux hommes portent au cou des foulards au motif du drapeau vénitien, qu'on voit aussi derrière eux.

Illustration d'un article de 2016, intitulé "Umberto Bossi è stanco di Salvini" (Umberto Bossi est fatigué de Salvini).

Il Post. Photo ANSA/FILIPPO VENEZIA

https://www.ilpost.it/2016/11/28/umberto-bossi-e-stanco-di-salvini/

 

 

 

Lors d’un congrès de la Ligue au début de 2018, Umberto Bossi, après avoir constaté que le mot « Nord » n’apparait plus sur le nouveau simbolo du parti (le logo qui figure sur les affiches et les bulletins de vote) s’en prend à Salvini :

« Sei un nazionalista fascista !» (tu es un nationaliste fasciste). Le senatur interprète donc l’abandon de la référence au Nord comme une adhésion au nationalisme italien - et pourquoi pas au fascisme !

Salvini répond : Je ne peux quand même pas aller à Tarente [dans le Sud] avec un logo marqué « Nord » ! Depuis trois ans nous travaillons pour étendre le fédéralisme au pays tout entier et nous approchons du but, il faut en tirer les conséquences [donc il n’y a plus lieu de faire référence à une action qui n’aurait concerné que le Nord].

Et Luca Zaia répond à Bossi : Umberto, i tempi sono cambiati, Umberto, les temps ont changé !

 

La campagne électorale est marquée par la fusillade de Macerata (région des Marches, Italie centrale) le 3 février 2018: après l’assassinat dans cette ville quelques  jours auparavant d’une jeune fille (violée, tuée et démembrée) par un dealer de drogue et demandeur d’asile, un ancien candidat local de la Ligue ouvre le feu sur des Africains, faisant 6 blessés, et se laisse arrêter, enveloppé dans le drapeau tricolore,  devant le monument aux morts de la ville, en criant des slogans xénophobes.

 

Cet ancien candidat de la Ligue a certainement un profil très différent des vieux militants nordistes; il illustre - malencontreusement - la nouvelle audience de la Ligue en dehors de son territoire de naissance.

 Salvini et plus généralement la droite condamnent la fusillade mais lui trouvent des circonstances atténuantes. Salvini  déclare que « la responsabilité morale de la fusillade incombe à ceux qui ont rempli le pays de réfugiés ».

Les députés de gauche lui reprochent d’attiser la haine et de provoquer à la guerre civile.

 

Les accusations de fascisme ou de collusion avec le fascisme se multiplient (en Italie et à l’étranger) à l’égard de la Ligue :

" La deriva neofascista della Lega di Salvini . Non è più la Lega di Bossi."  Dans la Ligue "souverainiste et lepéniste" [sic] de Salvini, on ne retouve plus la Ligue de Bossi, tonitruant mais inoffensif.

 https://www.democratica.com/opinioni/salvini-lega-macerata-fascisti/]

 On parle des "amici neri di Salvini" (les amis "noirs" de Salvini - en Italie et ailleurs, "noir" est la couleur de l'extrême-droite). On titre : Se non è fascismo, cos'è? (Si ce n'est pas du fascisme, qu'est-ce que c'est ? (Huffington Post, 12 février 2018 https://www.huffingtonpost.it/mario-giro/se-non-e-fascismo-cose_a_23358637/)

Salvini traite ces accusations par l’ironie. En février 2018 il dit :

Il y a en ce moment  autant de chances d’une prise de pouvoir par les fascistes que par les communistes ou par les extra-terrestres.

 

 

 

  

LA CONQUÊTE DU SUD ?

 

 

 

 

Pour les élections de mars 2018, sans abandonner comme on l’a vu, les « fondamentaux » autonomistes nordistes (pris en charge par ses proches comme Luca Zaia), Salvini a entrepris une opération séduction envers le centre et le sud de l’Italie, ainsi que les îles.

Capitalisant sur sa popularité personnelle, et se doutant que les sudistes se méfient de la Ligue, il lance un mouvement « frère » de la Ligue, intitulé Noi con Salvini, en sigle NcS (Nous avec Salvini) destiné à recueillir les votes sudistes sur un programme capable de rassembler un maximum d’électeurs mécontents de la situation du pays. Ce programme tient en quelques idées simples : lutte contre l’immigration clandestine (mais on devine que la méfiance s’étend à toute forme d’immigration), dénonciation des politiques européennes, programme de réduction de la fiscalité (flat tax : impôt non progressif), recours fréquent à la démocratie directe.

En parallèle,  l’appellation du parti historique est modifiée (pas seulement sur le simbolo) et devient simplement « La Ligue ». Mais rien n’est changé (pour le moment…) aux statuts officiels où elle est toujours la « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie ».

En parallèle, Salvini lance un mouvement intitulé Lega per Salvini Premier (Premier, en français, est, curieusement, en Italie, la façon de surnommer le président du conseil, sans doute inspirée par le Premier ministre français) mouvement qui  pourrait remplacer à la fois la Ligue et NcS (article Lega Nord, Wikipedia en anglais)

Lors de la campagne, Salvini n’oublie pas de rendre hommage aux identités régionales.Dans le Sud, il commence par s'excuser d'avoir autrefois commis qulques plaisanteries anti-sudistes

Mieux, en Sardaigne, il s’allie au vieux Parti sarde d’action (Partidu Sardu - Partito Sardo d'Azione - PSd'Az, autonomiste/indépendantiste) et pose avec le drapeau aux quatre têtes de Maure aux côtés des dirigeants du parti sarde *.

Son slogan de campagne  est « Prima gli Italiani » (d’abord les Italiens), mais en Sardaigne, c’est « Prima I Sardi » - d’abord les Sardes !

Prenant acte de l'alliance, le président du parti sarde, Christian Salinas, conclut son intervention en commun avec Salvini par la formule sarde traditionnelle : Fortza paris ! (en avant, ensemble)

 

 

                                                                                                                         * Il est intéressant de savoir que le Parti sarde d’action, fondé au début des années 20, fut interdit par Mussolini en 1925 (avec tous les partis politiques autres que le parti fasciste). L'un de ses fondateurs, Emilio Lussu, faillit être assassiné par des squadristi fascistes et tua l’un d’eux en se défendant. Interné par le régime mussolinien aux îles Lipari, comme beaucoup d’opposants, il s’en évada avec quelques compagnons et se réfugia en France. Emilio Lussu participa à la guerre d'Espagne avec les Républicains, puis à la résistance italienne. Il fut brièvement ministre après la chute du fascisme et fut élu député puis sénateur pendant de longues années, ayant choisi de militer au parti socialiste.

 

 

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Affiche électorale pour la campagne des législatives de 2018 annonçant la présence de Matteo Salvini à Cagliari (capitale de la Sardaigne) avec les logo Noi con Salvini, Salvini Premier et Stop invasione, le slogan "Prima i Sardi" et le drapeau sarde. Les spécialistes noteront que, probablement pour ne pas utilisr le drapeau officiel de la région, l'affiche utilise (comme d'ailleurs le Parti sarde d'action) un drapeau un peu différent du modèle officiel (le bandeau est sur les yeux des quatre Maures tandis qu'il est sur le front dans le modèle officiel).

La dominante bleue des afffiches de Salvini est en rupture avec la dominante verte qui était la marque de la Ligue de l'époque Bossi.

http://www.ansa.it/sardegna/notizie/2017/09/25/migranti-salvini-a-cagliari-25-novembre_db4319bc-282c-4e0b-84b8-35302c84b5d7.html

 

 

 

 Toutefois les scores de la Ligue (ou plutôt de son alter-ego sudiste NcS) resteront modestes dans le Sud et sans comparaison avec les résultats dans le Nord.

C'est encore en Sardaigne que la Ligue réalisera ses meilleurs résultats avec, dans certains cas, de 11% à 17% des voix.

(voir les cartes des résultats parti par parti à l'article Wikipedia it. Elezioni politiche italiane del 2018,  Galleria d'immagini   https://it.wikipedia.org/wiki/Elezioni_politiche_italiane_del_2018 où on constate que la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles ont des résultats inversés selon  qu'on est dans le Nord ou dans le Sud.

 

 

 

LA LIGUE AU POUVOIR 

 

 

 

Comme on le sait, en vue des élections législatives de mars 2018, la Ligue (et son parti jumeau, NcS) forma une coalition de gouvernement (outre les alliances avec des petits partis comme le Parti sarde) avec deux autres mouvements importants : Forza Italia de Berlusconi et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni (parti « post-fasciste » héritier de l’Alliance nationale de Fini), et plusieurs petits partis de droite et du centre (Noi con l'Italia (NcI), réunissant des éléments provenant de Alternativa Popolare, de la Scelta Civica, de Cantiere Popolare, du Movimiento per le Autonomie, d'Identità e Azione - IDeA, unis avec l'Unione dei Democratici Cristiani e Democratici di Centro).  Chacun des membres de la coalition se présentait toutefois sous sa propre étiquette.

 

Les élections se déroulent sur un seul tour de scrutin, le 4 mars selon un système proportionnel mixte.

Au résultat des élections, la Ligue devançait ses partenaires de coalition.

Elle obtenait 17,35% des voix, Forza Italia 14%, Fratelli d'Italia, 4,35% et les autres membres de la coalition, Noi con l'Italia uni à l'Union démocrate-chrétienne, 1,30%, soit un total de 37% pour la coalition de centre-droit..

L’autre formation dite populiste, le Mouvement 5 Etoiles (5 Stelle) de Luca di Maio, arrivait premier avec 32, 68% des voix.

 

Au passage, on enregistrera que le premier sénateur noir à être élu en Italie, Toni Iwobi, d'origine nigériane, est élu de la Ligue, dont il est adhérent depuis 1993.

 

La coalition de centre-gauche arrivait à  22,86% avec en tête le Parti démocrate (Matteo Renzi) avec 18,76%.

La coalition de centre-droit n'arriva pas à trouver une majorité pour gouverner. La Ligue envisagea alors un gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles. 

Après diverses péripéties qui durèrent 89 jours, un gouvernement, surnommé governo del cambiamento, le gouvernement du changement, réunissant les deux partis populistes, présidé par une personnalité indépendante, le professeur d''économie Giuseppe Conte, fut nommé par le président de la République le 1er juin 2018. 

 

 

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 Au moment des tractations pour la formation du gouvernement après les élections de mars 2018, les membres de la coalition de centre-droit n'arrivent pas à réunir une majorité de gouvernement et se séparent : Giorgia Meloni, présidente de Fratelli d'Italia, Silvio Berlusconi, dirigeant de Forza Italia et Matteo Salvini.

 https://www.liberoquotidiano.it/news/politica/13339400/giorgia-meloni-appello-disperato-matteo-salvini-molla-luigi-di-maio-incarico-governo-centrodestra.html

 

 

Au gouvernement Conte, la Ligue a 5 ministres de plein  exercice, contre 8 au mouvement 5 Etoiles et 6 indépendants.

 Lors du vote d’investiture du gouvernement, la gauche et le centre-droit traditionnel (notamment Forza Italia, sauf quelques exceptions individuelles) ont voté contre le gouvernement.

Fratelli d’Italia, post-fasciste (qui faisait partie de la même coalition électorale que la Ligue), s’est abstenu et a indiqué qu’il voterait au cas par cas les projets du gouvernement, de même que les partis régionalistes/autonomistes Union valdôtaine, Parti du peuple sud-tyrolien et Parti autonomiste tyrolien-trentin.

La presse parle de gouvernement giallo e verde (jaune et vert, les couleurs des deux partis alliés) mais Salvini préfère giallo e blu (jaune et bleu), car, en rupture là encore avec la tradition de Bossi, il a promu dans ses affiches et les t-shirts des militants le bleu (probablement en référence au bleu des républicains américains).

 

  

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 Image de la continuité de l'Etat italien: le président du conseil des ministres sortant,  Paolo Gentiloni (à gauche)  remet à son succeseur Giuseppe Conte, la petite cloche (campanella) qui est le symbole de son autorité sur le conseil des ministres (1er juin 2018). Derrière, un tableau ancien représente le pape qui, selon les récits, aurait arrêté l'invasion d'Attila, illustrant la permanence de la culture italienne. Des peintures à sujet religieux peuvent décorer les locaux officiels de l'Etat italien sans gêner personne (ou presque!). 

 www.governo.it

 

 

 

PONTIDA 2018

 

 

 

 En France, après la formation du gouvernement Conte, Salvini est présenté comme un "ultra-nationaliste" (journal  Libération). Cette appellation semble complètement erronée car à aucun moment Salvini n'exprime des sentiments qui pourraient mériter cette étiquette.

 

Au rassemblement de Pontida du 1er juillet 2018, dans une ambiance exubérante, Salvini remercie ses éle cteurs.

Les journalistes remarquent les délégations venues de Reggio de Calabre ou d'Olbia en Sardaigne.

Les habituels drapeaux des régions du nord de l’Italie et de la Ligue (blancs avec le soleil des Alpes vert ou avec le logo bleu au guerrier), toujours aussi nombreux,  sont rejoints par des drapeaux de la Sardaigne aux quatre têtes de Maure ou de la Sicile. On voit même des drapeaux indépendantistes catalans avec l'étoile blanche.

Si Salvini est "ultra-nationaliste",  alors ce n'est pas un ultra-nationaliste italien car on ne voit pas de drapeau italien (soyons honnêtes : on en repère un tout petit, accroché à un autre drapeau blanc de la Ligue). 

 Salvini, dans son discours, dénombrera tous les drapeaux des régions et  dira qu'il voit aussi un drapeau russe (il s'est déclaré partisan de lever les sanctions contre la Russie, d'où sans doute la raison de la présence du drapeau russe) et un drapeau d'Israël.

 

 

 

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Drapeaux au rassemblement de Pontida, 1er juillet 2018. On voit les drapeaux de la Ligue (notamment le drapeau blanc avec le soleil des Alpes vert) des drapeaux vénitiens rouges et or, même un drapeau catalan, mais de drapeau italien, on n'en voit pas. D'autres panoramiques montrent des drapeaux d'autres régions dont les drapeaux "sudistes" de la Sardaigne (aux 4 têtes de Maure) ou de la Sicile. De nombreux militants portent  des tenues vertes emblématiques de la Ligue.

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=T1WDIIo0cmQ

 

 

 

 

Des personnages costumés de façon extravagante sont toujours là, donnant des allures carnavalesques au rassemblement. Les chemises vertes sont rejointes par des t-shirts bleu, nouvelle couleur promue par Salvini.

A la tribune, avec les inscriptions " Il buonsenso al governo" et  "Prima gli italiani ",.les responsables se succèdent, dont les présidents des régions, accompagnés parfois de militants brandissant les drapeaux de leur région ou province, par exemple le Frioul et la ville de Trieste.

Umberto Bossi est absent pour la première fois depuis des décennies, comme Roberto Maroni..

Mais Luca Zaia, à la tribune, n’oublie pas les fondamentaux de la Ligue. Après que les militants en t-shirt rouge avec le lion de Saint Marrc aient déroulé un immense drapeau vénitien, il réclame l'autonomie tout de suite, maintenant ou jamais.

Le président de la région Ligurie, Giovanni Toti, déclare : nous sommes un peuple de jeunes, de femmes et d'hommes qui ont des histoires diverses, des parcours divers et même des drapeaux divers, mais en commun nous avons un rêve, celui de changer la cité que nous gouvernons et le pays.

Puis apparait  Salvini, en chemise blanche sur le pantalon, ovationné comme il se doit. Il déclare :

" Non è la Lega che è cambiata, è il mondo che è cambiato. Abbiamo capito che da soli non andavamo da nessuna parte. Per vincere occorreva unire l'Italia, come occorrerà unire l'Europa" (ce n'est pas la Ligue qui a changé, c'est le monde. Nous avons compris que seuls, nous n'allions nulle part. Pour vaincre, il fallait unir l'Italie, comme il faudra unir l'Europe). 

Il continue : Il faut maintenant une ligue des ligues européennes, pour regrouper tous les mouvements libres et souverains décidés à défendre les gens de chez eux et leurs frontières (la propria gente e i propri confini).

 

 

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Luca Zaia et les militants du Veneto sont venus avec un immense drapeau vénitien marqué Autonomia subito.

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=T1WDIIo0cmQ

 

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Matteo Salvini à Pontida le 1er juillet 2018. Autour de lui, des gens plutôt jeunes ou très jeunes, en vêtements décontractés - et pas de chemises vertes...

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=T1WDIIo0cmQ

 

 

 

Dans un coin de la foule, à l’emplacement traditionnellement réservé à ceux qui ont des messages à adresser aux dirigeants, un militant un peu solitaire avec un panneau Secessione portant un drapeau italien barré, rappelle les combats de l’ancienne Ligue pour le séparatisme des régions du Nord.

Un autre brandit la pancarte « Flat tax subito » (impôt non progressif tout de suite, une promesse du candidat Salvini) et un autre la pancarte « Salvini,  débarrasse-nous des migrants ».

 

Ce n'est pas un quelconque théoricien populiste et encore moins fasciste que cite Salvini, mais ... Walt Disney :

" Come diceva Walt Disney, "se puoi sognarlo puoi farlo". Siamo partiti per cambiare le nostre città e siamo arrivati al sogno di cambiare le nostre regioni in nome dell'autonomia. Ora possiamo cambiare il Paese, ma l'obiettivo è cambiare l'Europa" (comme disait Wat Disney, si tu peux le rêver, tu peux le faire. Nous étions partis pour changer notre ville et nous sommes arrivés à rêver de changer notre région au nom de l'autonomie. Maintenant nous pouvons changer le pays, mais l'objectif est de changer l'Europe).

Il cite aussi Simone Weil (la philosophe) qui insistait sur l'enracinement et rend hommage au professeur Miglio, théoricien du fédéralisme (mort il y a plusieurs années), dont les rêves vont se réaliser, et à Umberto Bossi le fondateur.

Dans une séquence "émotion", Salvini montre un chapelet que lui a donné un prêtre qui le tenait d'une pauvre femme, une Nigériane qui avait cru trouver une vie meilleure loin de chez elle. C'était une Nigériane, ç'aurait pu être une Italienne. La conclusion qu'il en tire, c'est qu'il faut tout faire pour que chacun puisse vivre dignement dans son pays, y travailer, se soigner, avoir des enfants,  "sans être déraciné et obligé de partir de l’autre côté du monde".

Il exprime enfin sa passion pour la diversité, entendue comme le respect des identités locales : diversité de l'Italie, diversité de l'Europe. A plusieurs reprises, il énumère les drapeaux historiques des régions italiennes qu'il voit dans la foule.

 

 

Un mois après, lors d'un autre rassemblement à Pontida, une jeune fille de 17 ans lui crie ::

Raciste, fasciste !

il lui répond : « Il manque nazi ! (manca nazista !). Je vous offre une bière, mais donnez-moi un baiser. 

Et il ajoute  pour les militants qui houspillaient la jeune fille : Elle a le droit d’être là. Montrons que nous savons  écouter ceux qui ne pensent pas comme nous !

 

 

 

 

 

 

 LE RESTE N'EST PAS ENCORE ÉCRIT

 

 

 

Nous n’entrerons pas dans les détails de l’action du gouvernement Conte jusqu’à présent.

 Même si la forte personnalité de Salvini semble dominer le gouvernement, celui-ci compte plus de ministres 5 Etoiles  que de ministres leghistes. L’autre composante de la coalition,qui est aussi le parti le plus important à la Chambre des députés,  a également ses propres priorités.

La question de l’immigration reste centrale, accentuée par de nouveaux faits divers sensationnels (une jeune fille de 16 ans a été violée et tuée en octobre 2018 par des migrants, mais on n’a pas du tout médiatisé ce fait divers en France…est-ce seulement parce qu’on n’est pas en Italie ?). C’est sur la question de l’immigration, en particulier,  que ses électeurs attendent la Lega.

Le programme économique et social de la coalition est aussi mis en action (la réforme contestée des retraites du gouvernement  Renzi a été annulée). En refusant l’austérité, en produisant un projet de budget en déséquilibre critiqué par l’Union européenne, le gouvernement a fait des choix qui vont dans le sens de ses promesses, même s’il faut forcément en rabattre.

Les spécialistes financiers prédisent déjà à l’Italie une catastrophe économique dans le genre de la Grèce pour avoir fait des choix populistes.

 

Salvini, à forces de provocations diront les uns, de détermination à appliquer ses promesses, diront les autres, notamment en ce qui concerne la question des migrants, a acquis  le soutien de 30% de la population selon les sondages (ce qui est beaucoup dans un pays où la vie politique est fragmentée en de nombreux partis obligés de s'allier pour gouverner).

Salvini affronte toujours les accusations de méthodes fascistes (par exemple par le ministre luxembourgeois Asselborn), nouvelle occasion d'afficher sa pugnacité en polémiquant avec ses contradicteurs.

 

Le gouvernement poursuit aussi les objectifs autonomistes figurant au programme de la Ligue : la ministre des affaires régionales et des autonomies, la leghiste et avocate Erika Stefani, a déclaré qu’elle  pensait pouvoir présenter le projet de loi sur l’autonomie de la Vénétie, de la Lombardie et de l’Emilie-Romagne avant la fin de l’année (notons que les médias italiens l’appellent « il ministro » au masculin – la féminisation des noms et encore moins l’écriture inclusive ne semblent pas avoir de succès de l’autre côté des Alpes…).

 

L'article très documenté Wikipedia en anglais sur la Lega Nord, indique, après les élections de 2018 :

" However, under Salvini, the League has reached its highest popularity, both in the North and the rest of Italy. Furthermore, in northern regions the party still has a strong autonomist outlook, especially in Veneto where Venetian nationalism is stronger than ever. Finally, the League maintains its power base in the North, where it gets by far most of its support."

(Quoi qu'il en soit, la Ligue, sous Salvini, a atteint sa plus haute popularité, à la fois dans le Nord et le reste de l'Italie. Plus encore, dans les régions du Nord, le parti a toujours une forte identité autonomiste, particulièrement dans le Veneto où le nationalisme vénitien est plus fort que jamais. Finalement, la Ligue maintient la base de son pouvoir dans le Nord, où elle trouve de loin la plus grande partie de ses soutiens).

 

Le même article indique les régions qui sont gérées par la Ligue :

- Lombardie, 10 millions d'habitants, président Attilio Fontana (qui a succédé au leghiste Maroni en 2018)

- Vénétie, 4, 9 millions d'habitants, président Luca Zaia

- Frioul-Vénétie julienne, 1, 2 millions d'habitants, président Massimiliano Fedriga

- Val d'Aoste, 127 000 habitants , présidente Nicoletta Spelgatti (coalition avec des partis de centre-droit)

- Province autonome* :  Trentin, 539 000 inhabitants, président Maurizio Fugatti

                                                                                           * Dans la région Trentin-Haut-Adige, ce sont les deux provinces du Trentin et du Haut-Adige (Sud-Tyrol) qui reçoivent l'essentiel des pouvoirs autonomes. Le rôle de l'Etat italien est très réduit et la région a peu de pouvoirs propres par rapport aux deux provinces.

 

Enfin, l’alliance de la Ligue avec le Parti sarde d’action tient bon et les deux partis ont formé un groupe commun au Sénat, intitulé  " Lega-Salvini Premier - Partito Sardo d’Azione", donnant  au modeste parti sarde une notoriété nationale dont il n’aurait jamais rêvé  (L’abbraccio tra leghisti e sardisti: in Parlamento il gruppo Lega-Salvini-Psd’Az http://www.castedduonline.it/lega-salvini-psdaz/)

 

 

.

A la chambre des députés, la Ligue forme le  groupe " Lega-Salvini Premier" avec 125 députés (contre 104 à Forza Italia et 32 à Fratelli d'Italia, ses anciens partenaires; le Mouvement 5 Etoiles en a  221.

Un trait évident est la personnalisation de la Ligue, perceptible avec le nom des groupes : la personne de Salvini domine le parti. Une caractéristique du populisme pour  certains. Mais à la personnalisation du nom du parti près, est-ce qu'en France, le parti anti-populiste par excellence ne présente pas la même caractéristique ?  Salvini, lui, n'a pas fondé la ligue, il l'a reprise et en a modifié certaines orientations.  

 

Que deviendra la Ligue ?

Apparemment, elle comporte toujours dans ses statuts l'indépendance de la Padanie, devenue un objectif bien démodé aujourd'hui.

Mais que deviendont ceux des militants qui, en 2016 encore, affichaient à Pontida une grande banderole (striscione) : "Secessione - Italia di merda" (traduction inutile !).

Certes, "les temps ont changé", comme le répètent les dirigeants actuels de la Ligue, mais ces militants sécessionistes ne se reconnaissent peut-être pas dans l'Italie des régions rêvée et prônée par Salvini. Si, une fois de plus, la perspective d'une Italie fédérale s'éloigne, ils reprendront leur liberté d'action.

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

Ce regard sur un aspect du populisme italien s’achève ici. Nous avons préféré nous concentrer sur la Ligue.

 

Celle-ci doit sembler bien loin des préoccupations  du Français « de base » pour qui les revendications régionalistes (ou indépendantistes, ou autonomistes) n’existent pas. En France, il suffit d'évoquer les revendications des séparatstes d'autres pays pour susciter généralement des sarcasmes, y compris dans des journaux prétendûment sérieux, qui traitent par l'ironie et la désinvolture des manifestations qui réunissent pourtant une partie importante de l'opinion dans ces pays .

Le mépris (sous couvert de sociologie) des revendications de la Ligue (de l'époque Bossi) ressort du livre déjà cité plus haut,  publié par la Maison des sciences humaines en 2007, L'idiotie en politique Subversion et néo-populisme en Italie, de Lynda Dematteo. Au-delà de l'analyse des formes parfois burlesques que prend (prenait ?) l'action de la Ligue de Bossi, on y considére largement ses revendications "nationales" comme artificielles et sans fondement, tandis qu'on souligne son fond raciste et xénophobe (en fait la Ligue considère que les cultures différentes ne peuvent vivre ensemble harmonieusement).*

On peut en dire autant du correspondant en Italie du journal Le Monde il y a quelques années, présentant les nationalistes vénètes comme un groupuscule de conspirateurs branquignols.

Or comme on l'a vu, les sondages et les élections montrent que le nationalisme "nordiste" et particulièrement vénète, n'est pas une opinion marginale mais partagée par des secteurs importants de la population, voire majoritaires.

                                                                                                                                                                                          

                                                                                                                                                                                  * Cette étude sociologique défend - notamment -  la thèse que la Ligue, et en premier lieu Bossi, utilise une forme de balourdise et de vulgarité typiques de certaines régions alpines pour dénigrer le monde politique italien. Mais la conséquence est que les hommes politiques de la Ligue en restent à cette attitude de "cancres" qui se moquent du professeur et sont incapables de devenir de vrais administrateurs. L'observation de l'auteur date au mieux du début des années 2000. Depuis, la Ligue a géré des villes importantes, des provinces et des régions de manière satisfaisante, ses candidats étant fréquemment réélus à leur poste.Quant au racisme de la Ligue, qu'aurait pensé l'auteur du fait que le premier sénateur noir d'Italie élu en 2018 est membre de la Ligue, sinon d'évoquer une astuce pour se dédouaner ?

 

 

La Ligue, même dans sa  version Salvini, reste très marquée par ces revendications qui sont très présentes chez ses électeurs du Nord. Pour beaucoup d’entre eux, l’arrivée au pouvoir de la Ligue comme une des deux composantes du gouvernement doit permettre de mettre en place les statuts d’autonomie notamment en Lombardie et Vénétie. Et si la Ligue a changé avec Salvini, c’est en partie parce que les changements institutionnels réclamés au départ par ses électeurs du Nord pourraient s’étendre à toute l’Italie, qui prendrait la forme d’un Etat fédéral.

 

Mais peut-on vraiment présenter la Ligue – aussi bien l’ancienne que l’actuelle - comme un mouvement entièrement « populiste » et protestataire, sachant que depuis 1994 elle a participé aux gouvernements de centre-droite, qu’elle dirige depuis plusieurs années, et de façon jugée, semble-t-il, satisfaisante, plusieurs régions dont la plus importante région économique de l’Italie et la plus peuplée, la Lombardie (près de 10 millions d’habitants) ?

 

Nous n’avons pas abordé le Mouvement 5 Etoiles (M5S). Rappelons que c’est lui qui est arrivé premier aux élections de mars 2018.

Selon le politologue Luca Manucc, « Les grandes formations qui gouvernent l’Italie depuis vingt ans sont responsables d’une croissance atone, d’un chômage élevé (surtout chez les jeunes) et d’une dette publique incontrôlée. Combiné à des scandales de corruption en série liés à l’omniprésence de la Mafia, ce bilan calamiteux a réduit en miettes la confiance de la population à l’égard de ses dirigeants. Le M5S est donc perçu par beaucoup comme une échappatoire, une promesse de revanche sur un appareil politique assimilé à une caste uniquement soucieuse de ses privilèges. »  (En Italie, ni droite ni gauche... ni centre », Le Monde diplomatique,‎ 1er avril 2018, cité par l’article Wikipedia, Elections italiennes de mars 2018).

 

Le Mouvement 5 Etoiles, aujourd'hui dirigé par Luca Di Maio, a été fondé comme "association libre de citoyens" en 2009 à Gênes par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio, à partir du groupe des "amis de Beppe Grillo" et du blog de ce dernier, ancien acteur et présentateur devenu un critique féroce de la société et des institutions.

Les cinq étoiles symbolisent : l'eau publique, les transports « durables », le développement, la connectivité et l'environnement.

Implanté au Centre et surtout au Sud, on le classe plus « à gauche » que la Ligue, avec des préoccupations plus clairement sociales ; il est un peu moins axé sur la lutte contre l’immigration (mais il n’encourage pas non plus l’immigration) et il est plutôt méfiant envers le fédéralisme. Les 5 Etoiles ont déjà émis des réserves quant à la création d’un Etat fédéral qui n’assurerait plus la redistribution des richesses et laisserait chaque Etat fédéré se débrouiller avec ses ressources propres.

 

Salvini a assuré que la Ligue était au pouvoir pour trente ans. Compte-tenu des caractéristiques de la vie politique italienne, marquée par l’existence d’un grand nombre de partis qui modifient fréquemment leurs alliances pour peser sur les décisions ou améliorer leurs chances de participer aux affaires, on peut douter de cette pérennité.

Mais la conjoncture politique actuelle permettra peut-être d’engranger des évolutions sur lesquelles on ne reviendra pas, comme l’autonomie de certaines régions.

 

Ce qui ne sera pas une révolution, car après tout, la Sardaigne, la Sicile, le Trentin-Haut-Adige, la Vallée d'Aoste et le Frioul-Vénétie julienne ont déjà un statut d’autonomie.

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

L’HÉRITAGE FASCISTE EN ITALIE

 

 

 

 

 

Est-ce que le fascisme historique ou les mouvements qui, aujourd’hui, se réclament plus ou moins de lui en Italie, présentent les caractéristiques du populisme ? Le fascisme a certains aspects populistes, mais si on considère que le populisme est la tendance des gens ordinaires à refuser que d’autres prennent à leur place les décisions qui engagent leur existence, alors le fascisme n’a rien de populiste et au contraire pousse jusqu’à l’extrême l’idée que les dirigeants ont tous les pouvoirs et les dirigés aucun.

 

Le fascisme revendiqué plus ou moins occupe encore une place dans la vie politique italienne soit par des partis traditionnels, soit par des mouvements contestataires. Bien que la loi italienne interdise de reconstituer le parti fasciste et de faire l’apologie du fascisme, ces partis ou groupes  sont assez habiles pour ne pas contrevenir ouvertement à la loi – qui n’est peut-être pas appliquée très rigoureusement, il est vrai.* 

                                                                                                                                                          * Dans les années 70, il y eut une tentative de faire interdire le MSI pour reconstitution du parti fasciste, mais la chambre des députés, qui avait voté pour saisir la justice,  ne donna finalement pas suite.

 

 Doit-on considérer comme fasciste ou au moins néo-fasciste le parti Fratelli d’Italia, successeur de l’Alleanza nazionale de Gianfranco Fini, elle-même ayant succédé au MSI de Giorgio Almirante ? Ce parti est souvent désigné comme post-fasciste.

Mais il a participé à presque tous les gouvernements de centre-droit depuis 1995 (avec des postes de vice-président du conseil comme Fini, des ministères importants comme la défense); c'est plus un parti de gouvernement conservateur-libéral qu’un parti populiste.

En 1996, après sa libéralisation réussie par Fini, l'Alleanza Nazionale  était le 3ème parti italien mais il est bien retombé depuis.

Quant à son ascendance fasciste, elle  réside sans doute dans des formules comme celle de l'actuelle présidente du parti, la dynamique  Giorgia Meloni : nous ne sommes ni fascistes ni antifascistes.  

 

Il est amusant de savoir qu’en 2008, on parla de donner à une rue le nom de Giorgio Almirante (un homme qui malgré ses idées avait pu susciter de la sympathie personnelle dans beaucoup de partis, comme on le vit à ses obsèques où même des communistes étaient présents).

A l’époque, Fini, qui avait été le dauphin d’Almirante, était président de la chambre des députés (ce qui indique que le parti avait vraiment réussi à se rendre respectable) et il se déclara opposé à la mesure, car les valeurs de G. Almirante n’étaient pas compatibles avec l’Italie actuelle.

En 2015, l’idée de donner le nom d’Almirante à une rue de Rome refit surface et la municipalité de tendance 5 Etoiles vota la décision avant que la maire de Rome,Virginia Raggi,  l’annule devant les réactions, prétendant n’être pour rien dans cette proposition …

 

 

 

 

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 Un selfie en amoureux ?

Matteo Salvini et Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d'Italia, au moment de leur entente pour les élections de 2018.

 http://www.affaritaliani.it/politica/centrodestra-addio-meloni-rompe-con-salvini-fdi-in-piazza-contro-il-governo-552447.html

 

 

Les membres du MSI qui ont refusé le tournant vers la démocratie libérale de Fini ont formé le Mouvement social - Flamme tricolore, qui essaye de survivre, entre adhésion  un moment à la Maison des Libertés lancée par Berlusconi et action commune avec d'autres petits partis de droite extrême.

Pendant quelque temps a existé le petit parti Azione sociale, formé par Alessandra Mussolini, petite-fille du Duce (et nièce de Sophia Loren), qui joue sur l’héritage familial..

Alessandra Mussolini, dont le père, troisième fils du Duce, était musicien de jazz, a commencé une carrière d'artiste. Elle est apparue en 1977 (à 15 ans) dans le film d'Ettore Scola, Une journée particulière (qui prend pour cadre le jour de la visite de Hitler à Mussolini en 1938 !), aux côtés de sa tante Sophia Loren et de Marcello Mastroianni,  et elle fit sensation en posant dans la version italienne de Playboy au début des années 80.

 Engagée en politique, elle appartenait à l'Alleanza nazionale qu'elle quitta en 2003, lorsque son président, Gianfranco Fini, à ce moment vice-président du conseil italien, lors d'une visite au monument de l'Holocauste en Israël, parla du racisme des Nazis et de Mussolini comme du "mal absolu du 20ème siècle" (la formule fut interprétée plus largement comme visant toute l'idéologie et la période du fascisme). Alessandra Mussolini fonda alors Azione sociale puis fut par la suite élue députée dans le cadre de l'alliance de Berlusconi Il Popolo della Libertà, puis sénatrice et députée européenne de Forza Italia. Elle a quitté ce parti après les élections de 2018 en lui reprochant de ne pas soutenir le gouvernement de Giuseppe Conte.

Ces partis néo-fascistes parlementaires font des scores extrêmement modestes.

 

Il existe en Italie divers mouvements radicaux de droite révolutionnaire qui se réclament du fascisme comme  Forza Nuova, et Casa Pound.

Casa Pound a été fondé en 2003. Le nom  se réfère à un bâtiment inoccupé squatté par des jeunes extrémistes à Rome et rebaptisé Casa Pound en l'honneur de l’écrivain américain Ezra Pound, partisan historique du fascisme. Le parti préconise un programme social et dénonce en particulier les difficultés de logement des Italiens, surtout des jeunes. Il veut  séduire la jeunesse en rébellion contre  l’establishment en proposant une sorte de syncrétisme révolutionnaire où trouvent place des figures de l’extrême-gauche comme Che Guevara, ou en organisant des colloques ouverts à certains anti-capitalistes de gauche.

Le mouvement se présente comme incarnant  "le fascisme du 3ème millénaire".

Casa Pound a présenté des candidats aux dernières élections de 2018 et a réalisé un clip électoral où son dirigeant, Simone Di Stefano, dénonce le programme  des autres candidats, renversant à chaque fois leur effigie en carton (le Démocrate (centre-gauche) Matteo Renzi, le dirigeant 5 Etoiles Luca Di Maio,  mais aussi le trio formé de Salvini, Giorgia Meloni et Berlusconi, alliés dans la coalition de centre-droit) ainsi que le symbole de  l’euro. Puis le clip montre le dirigeant du parti, dans le décor impressionnant du Cimetière militaire de Redipuglia (construit à l'époque du fascisme pour honorer les morts de la première guerre mondiale). Il veut une Italie libre et forte, qui ne se laisse pas dicter ses priorités par des organismes internationaux, où  les IItaliens puissent vivre, avoir un travail, un toit, élever leurs enfants. Ajourd'hui l'Italie, vieille de 3000 ans de civilisation, est en péril. C'est aux électeurs de prendre en main leur futur.

Le pourcentage de voix recueilli fut de 0,95%.        

On observera, malgré la tonalite emphatique du décor et du propos, les objectifs que se donne le parti, très proches des préoccupations quotidiennes des gens (un travail, un toit, l'avenir des enfants). 

 

 

 ca sa pound

 Le dirigeant de Casa Pound, Simone Di Stefano, au Cimetière militaire de Redipuglia (région du Frioul-Vénétie julienne).

On appréciera la différence de style entre la solennité du néo-fascisme revendiqué et le style people du selfie Salvini-Meloni reproduit plus haut !

Clip électoral 2018. Capture d'écran You Tube.

 https://www.youtube.com/watch?v=1DFrGmZbzVo

 

 

 

 

 

 

 

01 novembre 2018

VOUS AVEZ DIT POPULISME ? PREMIERE PARTIE

 

 

 

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME ?

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour paraphraser (sans originalité excessive !)  Karl Marx qui écrivait en 1848, au début du Manifeste du parti communiste : « un spectre hante l’Europe, celui du communisme », on peut dire aujourd’hui : « un spectre hante l’Europe, le populisme ».

Et pas seulement l’Europe, bien entendu.

 

Le populisme est constitué en épouvantail par la classe politique de gouvernement et par les médias sérieux, ceux qui sont réputés représenter l’opinion des classes favorisées et éduquées.

Il ne s’agit pas ici de prétendre que tous les partis et les dirigeants des divers pays qui sont mis dans le même sac « populiste » (un sac d’ailleurs très hétéroclite) ont des réponses valables à tous les problèmes qui se posent.

Il s’agit d’examiner comment, principalement en France, les faiseurs d’opinion et les partisans des partis de gouvernement s’arrangent pour déconsidérer leurs adversaires et essayer de monter qu’il n’existe pas d’alternative sérieuse aux partis traditionnels de centre-gauche ou de centre-droit et aux idées qu’ils représentent.

 

 

 

 

UNE DÉFINITION ?

 

 

Comment définir le populisme ? Il est généralement admis qu’il se définit difficilement.

Qu’en dit Wikipedia, qui est une source qui en vaut bien une autre ?

«  Dans son acception générale d’aujourd’hui le mot populisme désigne une approche politique qui oppose le peuple aux élites politiques, économiques ou médiatiques.

Le sentiment d'exclusion du pouvoir, même élu démocratiquement, est à la base de cette attitude qui touche aussi bien des sensibilités droite que de gauche. Le populisme se réfère à un peuple qu'on estime exclu du pouvoir et non écouté par la démocratie représentative. »

(Wikipedia article Populisme)

L'historien Philippe Roger, cité par le même article, déclare que le mot populisme « désigne un complexe d'idées, d'expériences et de pratiques qu'aucune typologie, si fouillée soit-elle, ne saurait épuiser ».

Le mot peut donc être considéré « comme un fourre-tout politique » (idem).

 

Pour le professeur Yves-Charles Zarka, les partis populistes "suscitent et activent les passions les plus négatives, et même les plus perverses pour étendre leur audience et entretenir leurs troupes : construction de boucs émissaires (les immigrés, les élites), promesses d’autant plus exorbitantes que les moyens élaborés pour les satisfaire sont indigents, désignation permanente de l’ennemi à attaquer ou à détruire pour que la justice, la prospérité et le bonheur soient restaurés" ( Revue Cités, Le populisme contre les peuples ? 2012  https://www.cairn.info/revue-cites-2012-1-page-3.htm).

Inutile de dire que cette définition n'en est pas une, c'est seulement une attaque, fondée sur des éléments subjectifs : qui décide que les politiques des populistes sont négatives et perverses, sinon le professeur Zarka, d'après ses préférences ? Et qu'est-ce qui prouve que lorsque les populistes mettent en cause le rôle des élites ou l'immigration, il s'agit d'inventions, de "boucs émissaires", et non de réels problèmes ?

 

Faisons aussi justice d'une pseudo-définition, très orientée, selon laquelle les mouvements populistes seraient dirigés par des  "chefs " plus ou moins charismatiques, s'adressant directement au "peuple", sans passer par les "corps intermédiaires", (par exemple les partis politiques.traditionnels).

 

On fait ainsi un tableau qui renvoie clairement aux chefs des mouvements fascistes de la première moitié du 20ème siècle, en insinuant au passage que le "peuple" tel que conçu par les populistes est un peuple ethnique, le "volk" de certains théoriciens.

Or cette pseudo-définition est absurde et illogique : à partir du moment où le populisme critique les gouvernants et l'idéologie dominante (parfois appelés"establishment", en reprenant un mot anglais), on voit mal par quel "parti" existant, autre que le sien,  il pourrait passer pour émettre ses critiques. Et on voit mal en quoi ni comment il devrait s'adresser aux "corps intermédiaires" -   en l'occurrence aux autres partis (cela ne veut rien dire, littéralemen!) plutôt qu'aux électeurs eux-mêmes, ou à la population, qu'on appellera si on veut le peuple, pour obtenir son adhésion..

 

Au demeurant, il nous semble qu'aux dernières élections présidentielles françaises, un représentant patenté de l'anti-populisme a créé un nouveau mouvement politique, plutôt que d'essayer de faire passer ses idées par un parti déjà existant (il n'est pas interdit de créer de nouveaux partis) , et s'est adressé au "peuple" - à l'ensemble des électeurs -  pour lui demander de l'approuver, sans qu'on lui reproche un déni de démocratie.

Peut-être peut-on considérer que les partis populistes sont en général hostiles aux alliances avec des partis "classiques"  - ce qui prouverait leur caractère anti-démocratique, car ils manifestent ainsi qu'ils refusent  le "jeu" traditionnel de la démocratie représentative.

 

Mais ceux qui leur adressent ce reproche sont aussi les premiers à réclamer  (ici on parle de la  France), un "cordon sanitaire" ou un "front républicain" dirigé contre le principal mouvement populiste (il est vrai quaifié aussi de mouvment d'extrême-droite)  pour l'isoler et refuser de le considérer comme un parti comme les autres...

Chacun peut donc se renvoyer la balle : en l'occurrence, qui ostracise (ou diabolise) qui, qui décide que "les autres" sont infréquentables ?

 

Outre qu'il n'est pas illégitime (nullement !) de critiquer la façon dont se déroule le "jeu" de la démocratie représentative, ses imperfections et déviations entretenues, on constate, par de de nombeux exemples à l'étranger, qu'il est possible pour les partis dits populistes de conclure des alliances avec des partis classiques et d'être associés au gouvernement - voire de le diriger.

Au lieu de rassurer les observateurs (français), ce constat les fait  crier d'autant plus : jamais des partis "respectables" ne devraient s'allier à de tels partis et lorsqu'ils sont au pouvoir,  ils sont infréquentables.

 

Quant aux chefs prétendument charismatiques, présentés comme des apprentis dictateurs, qui dirigeraient les partis populistes, l'expérience montre que la plupart de ces dirigeants n'ont rien de charismatique.et sont des personnages "comme les autres". Voyez à cet égard le néerlandais Geert Wilders, l'autrichien Strache, l'italien Di Maio - et si Salvini est  peut-être meilleur orateur et "communiquant" que les autres, ce n'est pas suffisant pour le voir comme un chef qui prétendrait incarner à lui seul le peuple ou la nation.   .

 

Il existe une tendance - assumée - des partis populistes à rendre au peuple (aux citoyens ou électeurs, tout simplement) la souverainté qui lui est reconnue par les principes constititionnels démocratiques, en faisant appel, chaque fois que c'est possible, à  la démocratie directe, notamment par la voie du referendum.

Cette tendance, loin d'être considérée comme une preuve de démocratie par les opposants au populisme, est critiquée par eux au motif que les décisions politiques ne peuvent être prises valablement que par des spécialistes qui ont  étudié le sujet et non par une population consultée directement, qui réagit superficiellement ou émotionnellement..

Ainsi ceux qui prétendent défendre la démocratie contre le populisme sont aussi ceux qui sont le plus méfiants envers le "peuple souverain" et la démocratie directe...

 

Aute critère du populisme dans l'Union européenne : les partis populistes se situeraient dans la méfiance ou même  l'hostilité marquée envers la construction et les institutions européennes. Ils seraient aussi fondamentalement "nationalistes". Nous aborderons plus loin ce reproche.

 

Enfin, la délimitation entre parti "classique" et parti "populiste" est-elle toujours pertinente?

En Suisse , l'Union démocratique du centre (Unione Democratica di Centro, en italien, Schweizerische Volkspartei, en allemand,  Partida Populara Svizra en romanche) issu en 1971 de la fusion de trois partis traditionnels, associé au gouvernement depuis des décennies, parti le plus représenté au Conseil national (chambre basse du Parlement suisse) avec environ le quart des sièges, est parfois classé comme populiste - voire d'extrême-droite - - surtout selon les critères français. Le représentant de l'UDC au Conseil fédéral (le gouvernement suisse, qui est composé de représentants de tous les grands partis) est Ueli Maurer, qui a été président de la Confédération suisse en 2013 (le président est choisi pour un an parmi les membres du Conseil fédéral) et  a de nouveau été élu président pour 2019 (si bien que selon les critères français, le président suisse en 2019 est un président d'extrême-droite !).

 

   

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  Election par l'Assemblée fédérale d'Ueli Maurer comme président (pour un an) de la Confédération suisse, le 5 décembre 2018.

La Suisse a -t-elle un président populiste (ou même d'extrême-droite - selon les conceptions françaises, il est vrai), élu quasiment à l'unanimité ? La vice-présidente est la socialiste Simonetta Sommaruga.

Titres du site du journal suisse Le Temps : " Le conseiller fédéral UDC zurichois Ueli Maurer a été brillamment élu à la présidence de la Confédération pour l’année 2019. Simonetta Sommaruga sera vice-présidente.

Ueli Maurer présidera la Confédération l’an prochain. L’Assemblée fédérale a brillamment élu mercredi l’UDC zurichois de 68 ans par 201 voix sur 209 bulletins valables."

Le Temps, 5 décembre 2018

https://www.letemps.ch/suisse/ueli-maurer-elu-president-confederation

 

 

 

 

 

 

Il en est de même en Belgique avec la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), Alliance néo-flamande ou Nouvelle Alliance flamande, parti le mieux représenté (18 %) à la Chambre des représentants, dirigé par Bart De Wever. La N-VA  fait partie de la coalition au pouvoir dans la région Flandre et au gouvernement fédéral belge [NB: ce n'est plus vrai pour le gouvernement fédéral, le N-VA ayant quitté la coalition de gouvernement en décembre 2018 pour marquer son désaccord avec l'adoption par la Belgique du protocole de Marrakech, texte de l'ONU qui sans être contraignant, du moins en théorie, définit les obligations des Etats en matière d'immigration,  laquelle est conçue comme un facteur de progrès].

 

La "dérive" des partis classiques (de droite) vers le populisme est d'ailleurs un reproche souvent fait par les partis de gauche; vu de gauche, il est donc pire d'être populiste que de droite - et seule la droite pourrait dériver vers le populisme. Evidemment ce reproche fait partie de la rhétorique politicienne, destinée à défendre des "parts de marché" et à trouver des arguments pour discréditer l'adversaire. Il tend à établir dans l'opinion que le populisme ne peut être classé qu'à l'extrême-droite.

 

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 D'AUTRES DÉFINITIONS : UN POPULISME VERTUEUX ET DÉFENSIF

 

 

 

Il s'agit ici moins de définitions au sens strict que de commentaires ou d'explications sur les causes du popuplsme, qui tendent à le justifier.

Pour l’essayiste Jean-Claude Michea, le populisme résulte en partie d'une défiance envers la science et le progrès technique qui complexifient l'existence. Selon Michea, préfaçant La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994) de l’américain Christopher Lasch, le populisme est un « combat pour la liberté et l'égalité mené au nom des vertus populaires ». Lasch, de son côté, montre que le populisme n'est rien d'autre que l'effort des gens simples pour échapper à l'emprise croissante des experts sur l'organisation de leur vie.

Pour Christopher Lasch, les élites ont adopté un mode de vie qui les conserve à l’écart des gens ordinaires, à qui ils imposent, en revanche, et soi-disant pour leur bien, des normes de « vivre-ensemble » ou des avancées technologiques qui rendent plus difficile la vie quotidienne, sans que l’existence des élites en soit bien sûr affectée.

Pour Lasch, l’attitude de révolte contre les élites, loin d’être un danger pour la démocratie, est un retour à la démocratie. Ce ne sont pas les populistes qui trahissent la démocratie, mais les élites qui en ont fait un instrument à leur seul profit.

Les élites, qui partagent globalement le même mode de vie, ont une même origine sociale et des formations universitaires similaires (quel que soit le cursus, il doit être long et « d’excellence »), détiennent le pouvoir économique et le pouvoir médiatique. Ils peuvent donc détenir en plus le pouvoir politique, en utilisant tous les canaux et réseaux d’influence à leur disposition.

Si l’opinion ou une partie d’entre elle veut regimber, et fait mine de résister aux obligations et tendances que lui imposent ceux qui ont en mains tous les leviers d’action, il faut discréditer l’adversaire.

 

 

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 Christopher Lasch (1932-1994), professeur à l'université d'Iowa, puis à l'université de Northwestern et à celle de Rochester, auteur de La Culture du narcissisme (1979),  Le Seul et Vrai Paradis : Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques (1991) La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (The revolt of elites and the betrayal of democracy, 1994)

 https://www.dailymotion.com/video/x33apgj

 

 

 

 

 

 

UN MOT UTILISÉ DE FAÇON PÉJORATIVE

 

 

 

Le mot populisme est alors utilisé pour discréditer les attitudes qui essayent d’échapper aux normes imposées d’en haut. Il contient en lui-même une nuance péjorative et dépréciative.

Le géographe Christophe Guilluy, auteur de, La France périphérique, écrit : « Parce qu'elle est susceptible de remettre en cause les choix des classes dirigeantes, la diabolisation du peuple par le populisme reste une nécessité ». L'accusation de « populisme » est un paravent commode utilisé par les classes dirigeantes pour se prémunir des critiques. (cité par Wikipedia).

Selon le journaliste Vincent Coussidière (Le Figaro) l’utilisation pléthorique du mot « populisme » fonctionnerait « comme une idéologie paresseuse, par laquelle les élites politiques et intellectuelles cherchent à éviter le défi qui leur est posé: reconstruire une véritable offre politique ». Le rapprochement fréquent du mot « populisme » avec les termes « extrême droite » et « nationalisme » serait peu précis et non dénué d'ambiguïtés. Il réfute « l'extrémisation à tout va de mouvements qui n'ont rien d'extrême ». (Wikipedia)

En caractérisant les positions populistes comme d’extrême-droite ou nationalistes, le but est clairement de discréditer l’adversaire en provoquant un effet repoussoir : je ne vais quand même pas adhérer à des idées qui sont d’extrême-droite, qui nous ramènent à la barbarie, aux heures les plus sombres etc !

L’autre effet repoussoir, moins voyant mais probablement plus efficace encore, consiste à jouer sur le mépris social : le populisme est fait pour les ploucs, les personnes larguées, les losers, les perdants, le « petit peuple ». L’effet souhaité est de déclencher la réaction : je ne vais quand même pas adhérer à des idées, voter pour un parti, qui vont me classer comme un pauvre type, un perdant !

On doit dès lors rejeter le populisme comme quelque chose qui vous ferait descendre socialement –du moins dans la représentation qu’on a de soi-même, forcément influencée par l’opinion dominante.

Ainsi on défendra des idées contraires à son intérêt, on votera pour un parti qui ne vous défend pas –et même vous enfonce – parce que c’est socialement valorisant : « bien sûr je vote pour un tel «  (même si je n’ai rien à en attendre !) et pas pour ces pauvres idiots de populistes, car c’est ce que font tous les gens qui sont dans la norme  et ce qui compte, c’est être dans la norme. »

Le rejet des opinions populistes joue donc, à plusieurs niveaux, sur la soif de conformisme et de respectabilité sociale. De façon ironique, la « bêtise » et « l’absence de réflexion » reprochés aux populistes se retrouvent aussi (surtout ?) chez une grande partie de leurs adversaires qui se déclarent opposés au populisme pour de mauvaises raisons ou des raisons biaisées (ne pas se voir soi-même comme un loser).

Mais pour certains, le mépris pour les partisans du populisme n’a pas besoin d’être créé de l’extérieur. Il est authentique et quasiment inné chez ceux qui appartiennent (ou se considèrent appartenir) aux élites. Ils voient les populistes comme des gens n’ayant pas fait d’études supérieures, dépassés par les progrès techniques (informatisation croissante de la société, complexification des règles et procédures dans tous les domaines). Pour ces laissés pour compte, il n’y a pas de pitié à avoir. Mais afficher un pur et simple mépris de classe (il affleure pourtant dans leurs attitudes et opinions, dans le style : le droit de vote devrait être réservé aux gens capables de réflexion –comprenez ayant fait des études supérieures comme moi) serait malséant surtout en France, pays façonné par des expériences révolutionnaires et se réclamant, dans sa devise, de l’égalité et de la fraternité.

Le mépris social ou de classe prend donc le masque, plus correct, de la condamnation de l’étroitesse d’esprit, du racisme et de la discrimination, qui sont présentés comme caractéristiques des classes populaires et sous-jacents dans les réactions d’hostilité de celle-ci aux formes d’existence imposées par les élites : « ces ploucs ne méritent aucune considération, la preuve, ils sont racistes ! »

 

Les membres des élites n’ont sans doute pas beaucoup plus de considération pour les gens des classes populaires ou moyennes-inférieures qui suivent l’idéologie dominante et ne "cèdent" pas au populisme. Au moins ces derniers ne posent pas de problème, ils font partie des gens raisonnables qui s’en remettent aux experts pour résoudre (ou pas…) les questions complexes des sociétés contemporaines et en tous cas, pour les diriger.

 

 

 

LES ÉLITES

 

 

 

Disons un mot des élites. Comment les définir ? D’abord utiliser le mot « élite » n’est pas une marque populiste, car les membres des élites se reconnaissent sous ce terme et se lamentent volontiers sur la perte de confiance de l’ensemble de la population dans les élites : « La France n’a plus confiance dans ses élites » entend-on dire souvent (noter le « ses » qui certes renvoie à la France - on comprend bien qu'il ne s'agit pas des élites du Costa-Rica - mais introduit l’idée que les élites ne sont pas un corps étranger au pays – il vaut mieux le dire et le répéter !).

Qu’avons-nous fait pour perdre cette confiance et surtout comment la regagner ? Car il va de soi qu’on ne peut imaginer une société qui ne serait pas dirigée par « ses » élites…

Il y a une définition stricte des élites : toute personne de formation supérieure poussée, qui détient une part significative du pouvoir économique, médiatique, ou politique –et généralement un patrimoine appréciable, qu’on préfère toutefois ne pas mettre en avant. Il faut sans doute ajouter les experts de haut niveau, spécialistes bien rémunérés détenant un pouvoir technique important (disons ceux qui se trouvent dans la partie supérieure de certaines professions : universitaires, ingénieurs, technocrates, juristes) dans une société de plus en plus complexe.

Il y a une définition plus large et plus subjective : toute personne, ayant généralement fait des études supérieures, qui pense appartenir aux élites du fait qu’elle partage l’idéologie dominante et, accessoirement, quelques aspects du mode de vie des vraies élites. En gros, il s'agit de ceux qu'on appelle en France les "bobos" , abréviation presque oubliée de l'expression "bourgeois-bohèmes".

Comme on s'en doute, on ne trouvra pas toujours les mêmes attitudes selon la situation dans l'échelle du pouvoir : un homme politique de gouvernement dira qu'il est , bien entendu, pour l'immigration mais contre l'immigration irrégulière, là où une personne qui n'a pas les mêmes responsabilités, sera en faveur de l'ouverture complète des frontières.

Il y a bien partage de la même idéologie, mais avec une différence de degré, et encore : l'homme politique de gouvernement dit peut-être qu'il est contre l'immigration irrégulière (vu l'état de l'opinion, il pourrait difficilement faire autrement), mais les mesures qu'il prend contre cette immigration sont, en général,  d'une grande faiblesse. Il ne contrarie qu'au minimum les ultras de son camp...

 

Déjà en 1994, Lasch définissait l'idéologie des élites comme idéologie du progrès. Les élites se détournent de la tradition dans tous les domaines et adoptent des idées"libérales" (au sens américain du terme, c'est-à-dire en rupture avec les traditions sur les questions de société). Depuis ce progressisme est devenu l'idéologie consensuelle des élites dans leur ensemble allant du patronat aux intellectuels "de gauche". (à part quelques exceptions résiduelles, quelques "derniers mohicans").

Bien sûr on devine qu'il y a entre les conceptions des uns ou des autres des nuances importantes, mais sont masquées sous l'unanimisme obligatoire.  

L'idéologie du progrès est donc présentée avec des variantes, permettant ainsi une diffusion plus large, on pourrait dire une « offre plus diversifiée » en termes de marketing. Il en est ainsi de la formulation particulière de l’idéologie dominante par les milieux de gauche, ou par la majorité des membres de l’enseignement.

 

 

 

 

LES CHEFS DU POPULISME APPARTIENNENT-ILS AUX ÉLITES ?

 

 

 

Enfin, signaler que souvent (pas si souvent d’ailleurs) les chefs des mouvements populistes appartiennent aussi à l’élite, ne suffit pas pour discréditer ces mouvements.

Il est permis aux gens d’avoir des idées en rupture avec leur milieu d’origine. Toutefois la remarque sous-entend que les dirigeants de ces partis n’agissent pas vraiment ou sincèrement pour les idées qu’ils défendent, mais dans une recherche personnelle de pouvoir et que leurs sympathisants sont (une fois de plus) des imbéciles pour ne pas s’apercevoir que le mouvement qu’ils suivent est dirigé par un membre de cette élite tant décriée.

La remarque vise d’ailleurs un parti français longtemps dirigé par un homme très riche, plus que vraiment appartenant à l’élite (il est clair que l'élite ne le considérait pas comme l'un de ses membres !) ; ce parti - qu'on aura reconnu - est  aujourd'hui dirigé par sa fille. Or, on a vu aussi des mouvements de gauche avoir des dirigeants très à leur aise, sans que cela soit jugé vraiment choquant puisqu’on expliquait qu’être riche n’empêche pas d’avoir le sens de la justice sociale.

Au demeurant, pour prendre quelques exemples, en Italie, il n’apparait pas que Luigi Salvini (Ligue du Nord, devenue la Ligue tout court lors des dernières élections) et  Luca Di Maio (mouvement 5 Etoiles), tous deux sans bagage universitaire ni profession supérieure (qui va avec le plus souvent), soient représentatifs de l’élite. Pas plus que ne l’était le fondateur de la Ligue du nord (Umberto Bossi (qui a une formation de comptable, a étudié l'informatique et s'est inscrit quelques années en médecine sans obtenir de diplôme de l'enseignement supérieur) ou celui du mouvement 5 Etoiles, Beppe Grillo, homme de spectacle et humoriste, certes fils d’un industriel et d’une pianiste, mais qui a commencé sa vie comme représentant de commerce en habillement.

En Autriche, le leader actuel du Parti de la liberté d'Autriche (Freiheitliche Partei Österreichs, FPÖ) Heinz-Christian Strache, est prothésiste dentaire de formation, tandis que le parti presque homonyme néerlandais, Parti pour la liberté (Partij voor de Vrijheid, PVV) a comme dirigeant  Geert Wilders, qui a une formation d'assistant social, puis a travaillé comme assistant parlementaire.

Certes il ne s’agit pas de « damnés de la terre », mais pas non plus de membres de l’élite sociale, ayant fait des études dans des grandes écoles prestigieuses.

Quant au chef populiste néerlandais Pim Fortuyn, il était maître de conférences en sociologie - donc un intellectuel, plutôt à son aise et  pouvant être considéré comme membre de "l'élite" d'une certaine façon, témoignant ainsi que les dirigeants populistes se recrutent dans des milieux variés.

 

 

 

 

POPULISME DE PROSPÉRITÉ

 

 

 

Le populisme n’est pas toujours l’expression des catégories perdantes et déstabilisées par l’évolution des sociétés. Il prend parfois la forme du « populisme de prospérité ».

Selon Wikipedia, l’expression « populisme de prospérité » « caractérise un mouvement d'égoïsme qui se produit dans une société en bonne santé, mais qui refuse la société multiculturelle et le partage du gâteau » (partage avec qui ?).

Ce populisme est surtout représenté dans les  pays du nord de l’Europe. L’un de ses représentants a été, au tournant du 21ème siècle, Pim Fortuyn aux Pays-Bas (assassiné peu avant les élections en 2002 par un activiste d'extrême gauche, militant de la cause animale, qui prétendait vouloir défendre les musulmans, que Fortuyn aurait « désignés comme boucs émissaires »). La succession de Pim Fortuyn a été plus ou moins reprise par Geert Wilders. Dans cette variante du populisme, l’accent est souvent mis sur la défense d’une forme de société tolérante qui serait en danger (notamment du fait de l’immigration) : de façon caractéristique, Pim Fortuyn était un homosexuel déclaré et son second était un Noir.

Le populisme de la Ligue (autrefois du Nord) en Italie est également présenté comme un populisme de prospérité puisque, du moins dans ses débuts, la Ligue dénonçait la pression fiscale sur les régions du Nord (où les petits entrepreneurs sont nombreux) au profit du Sud plus pauvre (bien que son programme ne se réduise pas à cet aspect), et bien entendu a toujours critiqué l’immigration de masse.

Il s’agit dans tous les cas de mouvements qui sont dirigés contre des politiques (intérieures ou européennes) qui paraissent soit mettre en danger le mode de vie des habitants, soit qui sont rendues responsables de la diminution effective et constatée du niveau de vie et des changements survenus dans la vie quotidienne des habitants d'un pays, notamment en raison de l’arrivée de populations étrangères.

On trouve souvent, dans les médias dominants, des articles plutôt moqueurs  qui remarquent qu'un mouvement populiste a remporté des succès électoraux dans une région prospère et même épargnée par l'immigration (situation qui devient rare); ces articles sous-entendent que la population n'avait pas de "vraies" raison de voter pour ce parti et a donc agi irrationnellement (ou bien qu'il s'agit de populations fondamentalement racistes).

L'idée que ces populations sont au courant de ce qui se passe au-delà de leur localité encore protégée et s'en inquiètent ne semble pas un motif suffisant pour expliquer le vote des électeurs concernés.

Et pourtant, ces médias qui se proclament  "conscients et citoyens", ont en général des sarcasmes pour ceux qui,  dans d'autres domaines, ignorent un problème tant qu'ils ne sont pas personnellement concernés.

 

Ces mêmes médias considèrent-ils alors qu'il est logique, dans une région sinistrée économiquement et où l'immigration est très présente, de voter populiste ? On pourrait le croire, au vu de leur réaction quand un tel vote se manifeste dans une région dite "sans problèmes" - mais ce n'est pas le cas. Le discours pro-immigration et tendant à culpabiliser ceux qui refusent d'y adhérer, s'adapte seulement aux situations.

 

 

 

 

  APPRENEZ COMME MOI Á DÉTESTER LE POPULISME !

 

 

 

Le populisme est tellement odieux qu’on s’efforce de convaincre de ses méfaits nos chères têtes blondes ou brunes dès le collège.

En lisant le dossier sur les valeurs de la République du réseau Canopé (organisme dépendant du ministère de l’éducation nationale et qui a succédé au centre national de documentation pédagogique) https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/republique.html, on trouve ceci, lorsqu’il s’agit de définir la république :

 

« La République est un régime dans lequel le pouvoir s’exerce dans l’intérêt de l’ensemble du corps social, par opposition aux régimes qui privilégient une partie de celui-ci. Ce qui caractérise une république, c’est donc que c’est la recherche du bien public, non l’avantage de quelques-uns, qui fondent l’existence du pouvoir politique et la façon dont ce pouvoir s’exerce.

L’équivalence entre République et Démocratie est donc loin d’être une évidence. On peut très bien imaginer que, par exemple, un monarque gouverne dans l’intérêt de son peuple et qu’en démocratie, existe une tyrannie du plus grand nombre ou, sous l’effet de ce qu’on appelle le populisme, une opinion publique dominante  ayant des visées totalement antirépublicaines. »

 

Si on comprend bien le raisonnement passablement emberlificoté, la république agit toujours « dans l’intérêt de l’ensemble du corps social » (on ne sait pas qui peut vérifier qu’il en est bien ainsi, d’ailleurs), alors que la démocratie peut mener au pouvoir le populisme, qui est le contraire de la république (« des visées totalement antirépublicai