Le comte Lanza vous salue bien

05 septembre 2019

LES MASSACRES DES FOIBE QUATRIEME PARTIE L'ADRIATIQUE ACTUELLE

 

 

 

L’ADRIATIQUE ACTUELLE

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

QUATRIÈME PARTIE

 

 


 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 Quelle est la situation actuelle dans les territoires riverains ou proches de la mer Adriatique (frontières orientales de l'Italie, Croatie, Slovénie) qui ont été le lieu il y a quelques décennies de tant de violence de part et d’autre ?

 

Ce qu’on peut constater, c’est qu’il existe, de la part de tous les pays de la zone géographique concernée, une volonté d’attribuer une reconnaissance propre aux minorités qui résident dans ces pays.

Pour un Français, cette attitude peut sembler illogique : partant du raisonnement que c’est la présence de communautés diverses qui a causé les conflits, ou les a favorisés, il semblerait logique de faire en sorte que les populations “oublient” leur appartenance à une communauté pour ne considérer que l’appartenance au pays dont elles ont la nationalité (en gros, si vous êtes Slovène en Italie, eh bien, oubliez que vous êtes Slovène et ainsi de suite pour toutes les autres communautés et pays).

Mais c’est justement ce que le fascisme a voulu faire en obligeant les Croates et Slovènes en territoire italien à s’italianiser, avec les résultats désastreux qu’on connaît, et c’est ce que la Yougoslavie a voulu faire, d’une autre manière, en chassant les Italiens (ou au moins en faisant en sorte que les Italiens soient amenés à partir), avant d’admettre l’existence d’une communauté italienne (suffisamment réduite pour ne plus constituer un danger).

Dans le discours, cité en troisième partie de notre sujet, du président de la république italienne Mattarella lors de la commémoration du Jour du souvenir 2019 au palais du Quirinal, on a un témoignage de la situation actuelle des minorités “nationales” dans les pays concernés : le président y saluait  la présence dans l'assistance des représentants de la communauté italienne au parlement croate et au parlement slovène.

 Enfin, la construction européenne exerce maintenant son influence conciliatrice, non seulement sur les pays de la zone qui font partie de l'Union européenne, mais aussi sur les autres, que ce soit sous la forme de l'eurorégion ou sous celle de projet d'union balkanique.

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN SLOVÉNIE

 

 

La Constitution slovène reconnaît aux minorités italienne (3 762 locuteurs*) et hongroise (7 713 locuteurs) un statut et des droits particuliers, dont ne bénéficie aucune autre minorité nationale en Slovénie

                                                                    * Statistique 2002 (il y a peut-être plus récent ?). Les Italophones sont présents pour l’essentiel dans les communes de Koper/Capodistria, Izola/Isola et Piran/Pirano (nord-ouest de l’Istrie).

 

L’article 64 de la Constitution slovène de 1991 dispose :

«  Est garanti, aux communautés nationales italienne et hongroise, ainsi qu'a leurs membres, le droit d'utiliser librement leurs symboles nationaux et, afin de préserver leur identité nationale, de constituer des organismes, de développer des activités économiques, culturelles et scientifiques ainsi que des activités dans le domaine de l'information publique et de l'édition. En conformité avec la loi, ces deux communautés nationales et leurs membres ont le droit à une instruction dans leur propre langue et à concevoir et à développer cette éducation et cette formation.

(…) La loi détermine les zones dans lesquelles les écoles bilingues sont obligatoires. Les communautés nationales et leurs membres doivent se voir garantir le droit d'entretenir des relations avec leur peuple d'origine et leurs pays respectifs. L'État soutient moralement et matériellement l'exercice de ces droits. »

Chaque « communauté nationale » dispose d’office d’un député à l’Assemblée nationale, en application de l’article 64 de la Constitution, et de représentants au niveau local. Les deux députés représentant les communautés italienne et hongroise disposent d'un droit de veto sur tout projet de loi concernant l'exercice des droits et le statut des minorités nationales

Les droits des « communautés nationales » (narodnost*) avaient été reconnus dans la Constitution de 1974 de l’ancienne république yougoslave de Slovénie (articles 250 et 251). Le nouvel état slovène indépendant a estimé, après consultation des délégués italiens et hongrois, qu’il fallait respecter les obligations constitutionnelles précédemment reconnues et même les étendre. Le mot choisi, repris par la Constitution de la Slovénie indépendante,  marque le refus d'utiliser le terme «minorité», terme jugé «dégradant».

                                                                                  * narodnost, un mot souvent traduit par «nationalité», ou «communauté nationale», distincte de «nation» (narod).

 

L’Article 11 de la Constitition prévoit :

"La langue officielle en Slovénie est le slovène. Dans les circonscriptions des communes où vivent les communautés nationales italienne ou hongroise, la langue officielle est aussi l'italien ou le hongrois."

 

Une différence est faite entre l’italien et le hongrois, car la langue d'enseignement dans les écoles primaires et secondaires est l'italien dans la communauté italienne et le slovène et le hongrois dans les écoles primaires et secondaires bilingues ».
Il est prévu que « Dans les zones habitées par la nation slovène et la communauté nationale italienne, et qui sont définies comme des zones ethniquement mixtes, les élèves des écoles secondaires ayant le slovène comme langue d'enseignement apprennent l'italien, alors que ceux des écoles recevant une instruction en italien apprennent le slovène ».

La protection accordée aux communautés nationales hongroise et italienne n’est pas étendue à d’autres minorités comme la minorité autrichiennne.

La Slovénie a signé et ratifié (le 4 octobre 2000) la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires

La politique de la Slovénie envers la minorité itaienne est aussi une forme de «renvoi d'ascenseur» à l'Italie pour le statut positif dont jouit la minorité slovène au Frioul-Vénitie Julienne (A.. L. Sanguin, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996, voir plus loin).

En ce qui concerne les médias, Radio Capodistria est une station de radio de langue italienne basée à Koper (ou Capodistra) en Istrie slovène. Une autre station relevant de la même entreprise, Radio Koper, émet en slovène.

Elle peut être écoutée en Slovénie et dans une large part de l'Italie du Nord

 

TV Koper-Capodistria est une chaîne de télévision slovène basée à Koper/Capodistria. Elle produit deux programmmes, l'un en italien sous le nom de TV Capodistria, l'autre en slovène (TV Koper).

TV Koper-Capodistria a été créée avec des fonds publics yougoslaves en 1971, tout d'abord, à destination des minorités de langue italienne vivant en Slovénie et en Croatie. Elle est reçue par voie hertzienne en Italie, comme une télévision dite "périphérique", dans la région italienne du Frioul-Vénétie Julienne (et le long de la mer Adriatique jusqu'aux Abruzzes dans le centre de l'Italie).

Pendant ses premières années d'existence, TV Koper-Capodistria était la seule à proposer des programmes en couleurs dans les régions italiennes où elle était reçue, car la RAI n'a commencé à émettre en couleurs qu'à partir de 1977.

En plus de la publicité, la station de télévision reçoit la majorité des fonds de l'État de Slovénie pour la protection des minorités dans ce pays et d'autres fonds de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne (article Wikipedia, TV Koper- Capodistria https://fr.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria,   en anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria).

 

 

(source principale:

Slovénie, Politique linguistique à l'égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/slovenie-3minorites.htm)

 

 

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 Signalisation routière multilingue aux environs de Koper/Capodistria (Slovénie) : l’indication pour Pula/Pola (Croatie) est écrite en slovène (Pulj), croate et italien ; les localités de l’Istrie slovène sont affichées en slovène et italien.

Wikipedia, article Istrie.https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN CROATIE

 

 

Selon le Préambule de la Constitution de 2010 :

 

[...] La République de Croatie est par la présente reconnue comme l'État national du peuple croate et comme le pays des minorités nationales qui en sont les citoyens: les Serbes, les Musulmans, les Slovènes, les Tchèques, les Slovaques, les Italiens, les Hongrois, les Juifs et les autres, auxquels sont garantis l'égalité avec les citoyens de nationalité croate, ainsi que le respect de leurs droits ethniques, en conformité avec les normes démocratiques des Nations unies et des autres pays du monde libre.

Article 7 de la Constitution :

2) Dans les municipalités où les membres d'une communauté ou d'une minorité nationale et ethnique représentent la majorité de la population, l'alphabet et la langue de cette communauté ou minorité nationale et ethnique seront officiellement utilisés de même que la langue croate et l'alphabet latin. »

Les minorités nationales de Croatie ont le droit d’utiliser leur langue et leur alphabet dans l’administration de l’État, la justice, les écoles et les médias

La Loi constitutionnelle de 2002 réaffirme que la Croatie rejette (art. 2) et interdit (art. 4) toute forme de discrimination et précise que la protection des minorités fait partie intégrante de l’ordre démocratique établi en Croatie :

Article  4 : « Tout citoyen de la république de Croatie a le droit d'exprimer librement son appartenance à une minorité nationale dans la république de Croatie; le droit d'exercer, seul ou collectivement avec d'autres membres des minorités nationales les autres libertés et droits prévus, en conformité avec les droits et libertés prévus en vertu de la présente loi constitutionnelle et autres droits et libertés des minorités prévus par des lois particulières. »

Les droits garantis aux minorités nationales sont :

1. L'usage de leur langue et de leur alphabet, à titre privé et public, ainsi qu'en tant qu'usage officiel;
2. L'éducation dans la langue et l'alphabet qu'ils emploient;
3. L'usage de leurs signes et symboles nationaux;
4. L'autonomie culturelle par voie de conservation, de développement et d'expression de sa propre culture, de la conservation et de la protection de ses actifs culturels et de la tradition;
etc

 

Les minorités nationales de la Croatie sont assurées d'être représentées dans les principaux organismes du pays, que ce soit au Parlement, dans les mairies, les conseils municipaux ou les tribunaux :

article 15 de la Loi sur l'élection des représentants au Parlement croate (2003)

« 1) La république de Croatie garantit aux membres des minorités nationales de la république de Croatie d'exercice leur droit de représentation au Parlement.

2) Les membres des minorités nationales de la république de Croatie ont le droit d'élire huit représentants au Parlement, qui sont élus dans une circonscription spéciale située sur le territoire de la république de Croatie. »

L'article 6 du Statut de la région istrienne (2003) garantit l'usage officiel à égalité de traitement du croate et de l'italien dans les municipalités reconnues, soit une bonne trentaine :

Article 6

1) Dans la Région istrienne, les langues croate et italienne doivent être d'usage officiel à égalité de traitement en ce qui concerne le travail des organismes régionaux dans le cadre de l'autonomie locale. [NB : il est sans doute exagéré de parler d'autonomie, voir plus loin]

(…)

3) Les caractéristiques ethniques et culturelles autochtones et d'autres caractéristiques de l'Istrie sont protégées conformément aux dispositions du présent statut et autres règlements.

Enfin, il est créé au niveau national un Conseil des minorités nationales, dont la mission consiste à promouvoir le rôle des minorités nationales dans la vie publique de la Croatie

Les membres des minorités nationales ont le droit d'avoir leur carte d'identité personnelle imprimée et rédigée dans leur langue et leur alphabet.
Les membres des minorités nationales ont la possibilité de s'instruire dans leur langue maternelle à tous les niveaux de l'éducation, c'est-à-dire de la maternelle jusqu'à l'éducation post-secondaire.

Le plan et le programme d'éducation pour les minorités nationales comprennent une partie générale avec un contenu étroitement lié à la minorité nationale (langue, littérature, histoire, géographie et culture de la minorité nationale).

Les élèves sont tenus d'apprendre, outre leurs propres langue et alphabet, la langue croate et l'alphabet latin en conformité avec leur programme d'études spécifique.

 

La Croatie a adhéré et ratifié, le 5 novembre 1997, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales,

Toutefois, ne sont pas considérées comme minorité nationale les Serbes ou les Bosniaques…

 

 

Enfin, la radio-télé nationale croate comporte des programmes destinés aux minorités linguistiques.

 

 

 (source principale :

Croatie. La politique linguistique à l’égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/croatiepolminor.htm)

 

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Panneau routier bilingue en Istrie croate (croate et italien). Article Wikipedia anglais Italian language in Croatia https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia

By Jarba - Own work, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.phep?curid=15813099

 

 

 

 

LES MINORITÉS LINGUISTIQUES EN ITALIE

 

 

L’Italie ne reconnaît pas vraiment l’existence de minorités nationales sur son territoire, ni donc de droits politiques particuliers, comme des sièges d'élus réservés aux représentants des minorités ; elle reconnaît par contre l’existence de minorités linguistiques. Il existe au Parlement italien un groupe politique dit des minorités linguistiques, minoranze linguistiche (mais les élus appartenant aux minorités peuvent aussi choisir d'appartenir à d'autres groupes)*. Ces minorités sont aussi dites storiche, (historiques), pour les distinguer probablement des minorités immigrées.                            

 

                * Aux dernières élections législatives de 2018, la  seule représentante au Parlement de la minorité slovène est Tatiana Rojc, élue sénatrice au titre du Parti démocrate.

 

minorance linguitiche (2)

29 août 2019. Le groupe parlementaire Minoranze linguistiche de la Chambre des députés tient une conférence de presse après avoir rencontré Giuseppe Conte lors des discussions pour la formation du nouveau gouvernement.

Actuellement le groupe est essentiellement composé d'élus du Südtiroler Volkspartei  et du Partito Autonomista Trentino Tirolese. Le groupe appartient à un groupe parlementaire plus considérable, le Groupe mixte qui rassemble diverses petites formationsAu Sénat, les représentants des partis précités, auxquels se joint l'Union valdôtaine (Val d'Aoste), siègent au groupe Per le Autonomie, qui fait aussi partie du Groupe mixte du Sénat. L'ancien président de la république Giorgio Napolitano, sénateur à vie, est membre du groupe Per le Autonomie. D'autres élus appartenant aux minorités linguistiques font le choix de sièger avec d'autres groupes, que ce soit à la Chambre des députés ou au Sénat.

Vista Agenzia Televisiva Nazionale. You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=nT8R3U54QX8&t=11s

 

 

 

L’italien est la langue officielle dans tout le territoire national, mais la décentralisation très poussée en Italie permet aux régions et communes de prendre des mesures concrètes pour protéger, valoriser et promouvoir activement d'autres langues parlées sur leur territoire.

Deux langues bénéficient d'une co-officialité : le français dans la Vallée d'Aoste, et l'allemand dans la province autonome de Bolzano, elle-même faisant partie de la région autonome du Trentin-Haut Adige. Douze langues bénéficient d'une reconnaissance nationale conformément à la loi du 15 décembre 1999 qui incite les autorités locales à prendre des mesures concrètes pour leur protection: l'occitan vivaro-alpin, le francoprovençal (arpitan), l'allemand, le français, le sarde, le slovène, le frioulan, le ladin, le croate, le grec, le catalan et l'albanais.

Article 2 de la loi du 15 décembre 1999:

En vertu de l'article 6 de la Constitution et en harmonie avec les principes généraux établis par les organisations européennes et internationales, la République protège la langue et la culture des populations albanaise, catalane, germanique, grecque, slovène et croate, et de celles qui parlent le français, le franco-provençal, le frioulan, le ladin, l'occitan et le sarde.*

                                                                                     * Noter la formulation, qui distingue les populations désignées par un adjectif de nationalité (albanaise, catalane etc) et celles "qui parlent le français, le franco-provençal etc". Ce distinguo a certainement une explication. Il est vrai qu'on voit mal parler de "population française " pour les gens qui parlent français au Val d'Aoste, mais qui ne sont pas Français de nationalité...

 

Selon l'article 117 de la Constitution, dans toutes les matières qui ne sont pas expressément réservées à la législation de l’État, le pouvoir législatif échoit aux Régions. Ainsi, la langue relève à la fois de l'État, des Régions et des provinces autonomes (Bolzano et Trentin), voire des communes.

 

 

 

LA SITUATION AU FRIOUL VÉNÉTIE JULIENNE

 

La protection du frioulan:

 

La loi régionale  n° 15 du 22 mars 1996  reconnait que « la protection et la promotion des diverses langues locales ou minoritaires représentent une contribution importante à la construction d'une Europe fondée sur les principes de la démocratie et du respect des diversités culturelles », elle « maintient et développe les traditions présentes sur son territoire » et considère « la protection et la promotion des langues parlées traditionnellement sur son territoire comme une obligation particulière à l'égard de la famille des peuples européens, en réservant une attention particulière à la langue frioulane, laquelle est parlée presque exclusivement sur son territoire. »

La loi régionale du 18 décembre 2007, n° 29, Règles pour la protection, la valorisation et la promotion de la langue frioulane, déclare :

« En conformité avec l'article 6 de la Constitution et de l'article 3 de la Loi constitutionnelle du 31 janvier 1963, n° 1 (Statut spécial de la Région du Frioul-Vénétie Julienne), la Région protège, valorise et promeut l'emploi de la langue frioulane dans ses différentes expressions, comme langue propre des Frioulans et partie du patrimoine historique, culturel et humain de la communauté régionale. » (art. premier).

La région promeut une politique de recherche historique, de préservation active et de développement de la culture et des traditions, « composantes essentiels de l'identité de la communauté frioulane » (idem).

Le frioulan est parlé dans toute la région du Frioul-Vénétie Julienne, à l'exception de la province de Pordenone, d’une partie de la province de Gorizia (régions de Gorizia, Monfalcone et Grado), où on parle le vénitien et ses dialectes (vénéto-gorizien, graisàn et bisiac), et de Trieste où on parle le dialecte triestin. Evidemment, l’italien standard est parlé dans les grandes villes

Néanmoins, l'enseignement du frioulan demeure accessoire et les Frioulans (46% de la population) ne font l’objet que d’une reconnaissance symbolique. Mais ceux-ci sont une minorité « italienne », entièrement bilingue d’ailleurs, à la différence des Slovènes.

En mai 2019, à l'occasion du vote de la loi réduisant le nombre de parlementaires, le député Forza Italia Guido Germano Pettarin a lu sa déclaration en frioulan, pour défendre la représentation des minorités linguistiques, qui risque d'être réduite mécaniquement par la réduction du nombre de parlementaires.

 

 

La protection du slovène :

 

Article 8 de la loi nationale du 23 février 2001, n° 38 (Règles pour la protection de la minorité linguistique slovène dans la région du Frioul-Vénétie Julienne) :

«  il est reconnu à la minorité slovène présente dans le territoire mentionné à l'article 1 le droit d'employer le slovène dans ses relations avec les autorités administratives et judiciaires locales, aussi bien qu'avec les fournisseurs concernés de services d'intérêt public ».

 

la même loi reconnaît aux Slovènes des provinces de Trieste, de Gorizia et d'Udine le droit d'utiliser le slovène notamment dans les noms de lieu (toponymes), l'administration publique et les écoles. L'utilisation du slovène, notamment pour les panneaux indicateurs, les cartes d'identité et les actes d'état-civil, est toujours couplée avec les même indications en italien.

 

 

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Carte d'identité bilingue italien-slovène, ancien modèle, page 1. Les cartes d'identité italiennes se présentent comme un document en 4 pages. Le modèle est similaire pour les cartes comportant les inscriptions en langue allemande (Trentin-Haut-Adige) et en langue française (Val d'Aoste) . Les indications en italien apparaissent toujours en premier et en caractères plus gros.

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

Le passage aux cartes électroniques est en cours en Italie : il est prévu que les inscriptions seront de mêmes dimensions pour l'italien et les langues minoritaires (http://www.triesteprima.it/politica/lingue-minoritarie-uguali-dimensioni-caratteri-in-carte-d-identita-24-gennaio-2018.html)

 

 

 

 

 

Les Slovènes de la province de Trieste (21 571) et ceux de la province de Gorizia* (10 197) disposent d'un réseau d'enseignement complet au primaire (109 écoles au total).

                                                                                                   * Ou plus exactement, les ex-provinces. Voir ci-dessous.

Les droits linguistiques des Slovènes sont relativement étendus dans les les provinces de Trieste et de Gorizia, mais ils sont limités dans la province d’Udine et encore plus réduits dans la province de Pordenone. Or, les italophones sont même minoritaires dans la province d’Udine…

Enfin, depuis 2017-2018, le Frioul Vénétie Julienne est subdivisé en 18 unions territoriales intercommunales ( une division propre à la région) et une cité métropolitaine (Trieste) qui nt remplacé les anciennes provinces (Gorizia, Pordenone, Trieste et Udine). Il est donc probable que les droits linguistiques, qui étaient précisés en fonction des anciennes divisions territoriales, devront être confirmés ou modifiés par les nouvelles entités.

 

La RAI-Trieste A et Radio Opcine (station privée), qui émettent aussi en Slovénie, diffusent tous deux un programme complet en slovène (en version originale ou doublée). Du côté de la télévision, les stations TV Koper-Capodistria (celle-ci est une station de langue italienne basée en Slovénie, comme on l'a dit plus haut) et RAI 3 (la troisième chaîne de la radio-télévision italienne) diffusent quelques émissions en slovène chaque semaine.

 

 

 

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Les anciennes provinces de la région Frioul-Vénétie julienne.

Wikipedia

By Vonvikken - Own work, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11494927

 

 

 Sources principales :

L'État italien, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/italieetat.htm

Article Friuli-Venezia Giulia, Lingue e dialetti,  Wikipedia italien,

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

Article Frioul-Vénétie Julienne, Wikipedia français

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Frioul-V%C3%A9n%C3%A9tie_Julienne

Article Wikipedia Langues en Italie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_en_Italie

Article Bilinguismo amministrativo in Italia, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Bilinguismo_amministrativo_in_Italia 

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

 

 Segnaletica_multilingue

Signalétique multilingue près de Prosecco, province de Trieste, Frioul-Vénétie Julienne.

Di IlirikIlirik - Opera propria, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=29505708

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

 

 

 

 

 

LA SITUATION EN ISTRIE

 

 

L’istrie est aujourd’hui majoritairement rattachée à la Croatie. La partie nord de l’Istrie appartient à la Slovénie. Enfin, la ville et la région deTrieste (en-dehors de l’Istrie proprement dite, mais autrefois rattachées politiquement à l’Istrie) appartiennent à l’Italie

Comme on l’a vu dans nos messages pécédents, la population de langue et de culture italienne a quitté très majoritairement l’Istrie après la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour ceux qui restèrent, comment se passèrent les choses ?

 Selon André-Louis Sanguin :

« Au nationalisme agressif mussolinien s'était substitué un autre nationalisme agressif (le yougoslavisme titiste). Les Italiens restés sur place devinrent des marginaux exclus de la vie publique, affectés par un vieillissement précoce et victimes des mariages mixtes nécessairement assimilateurs. Les choses ne reprendront un tour positif pour la communauté italienne qu'à partir de 1976 avec le Traité d'Osimo d'amitié, de bon voisinage et de coopération entre la Yougoslavie et l'Italie. »

Sanguin André-Louis, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996-1.

https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882 (il est dommage qu’on ne dispose pas, à ma connaissance, d’une étude similaire récente couvrant les dernières années).

 

Au recensement de 1991 (le premier tenu par les nouveaux états indépendants de Slovénie et de Croatie, la population italienne d’Istrie, jusque là stagnante, augmenta brutalement de 88% par rapport au recensement précédent (10 ans avant)

Une autre nouveauté apparue dans le recensement de 1991 est l'émergence d'une catégorie de population inconnue jusque-là, à savoir les régionaux istriens. Il apparait que ce sont surtout les italophones que se déclarent istriens.

Selon A.L. Sanguin, les raisons de ce choix étaient de marquer son désaccord avec le centralisme de Zagreb vis-à-vis de l'Istrie croate, ainsi que d’exprimer une crainte face à la guerre qui existait en Croatie et en Bosnie et face à l'afflux de réfugiés en Istrie croate.

Selon l'article Wikipedia en anglais Italian language in Croatia , les Italiens ethniques seraient 17 807 en Croatie (principalement en Istrie) selon un recensement de 2011, mais vers 1998, il existait 70 000 personnes (Italiens ethniques ou Slaves ainsi que personns se déclarant "istriennes") ayant l'italien comme langue maternelle (https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia).

 

 On assiste depuis les années 90 à une montée en force "tout à fait étonnante" du régionalisme istrien, mouvement dans lequel la communauté italienne joue un rôle majeur (André-Louis Sanguin, art. cité).

L’union démocratique croate, le principal parti croate, n’a pas réussi à devenir influent en Istrie

Un parti représente le régionalisme istrien, le Parti démocrate d’Istrie, en croate Istarski Demokratski Sabor, en italien Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. Depuis 1994 il remporte la majorité aux élections locales (74% dès 1994). Il a affronté la ligne nationaliste dure du premier président de la Croatie indépendante, Franjo Tudjman.

Le parti a été fondé en 1990 par l’écrivain Ivan Pauletta. L’IDS-DDI a été dirigée à partir de 1991 par Ivan Jakovčić, né en 1957, député puis ministre de l'intégration européenne en 2001, député européen jusqu’en 2019. Il a été président (Župan) du comitat d'Istrie de 2001 à 2013 et a été de 2006 à 2011 président de l’Eurorégion Adriatique. Il a été remplacé en 2014 par Boris Miletić (né en 1975) à la tête du parti. Celui-ci est maire de Pula/Pola.

En 1994 fut publiée la déclaration de Rovinj, programme pour l’autonomie de l’Istrie.

Selon ce programme, l’Istrie devrait être dotée d’une région autonome avec son parlement régional, son exécutif, son drapeau, sa fiscalité propre, avec transfert de compétences de l’état croate. Le programme préconise l’instauration complète du bilinguisme en Istrie. A la fin des années 90, l’I.D.S./D.D.I. avait  reçu l'appui de la Lega Nord d'Umberto Bossi. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Un nouveau statut de l’Istrie croate avait été publié en 2001, sans aller jusqu“à l’instauration d’une région autonome.

Mais en avril 2001, le ministère croate de la Justice, de l’Administration et des Collectivités locales a décidé, face aux pétitions nationalistes venues du reste de la Croatie, de suspendre 10 dispositions du nouveau statut du comitat d'Istrie (ou joupanie, c’est-à-dire région) :

•          celles qui consistent à ajouter des noms italiens aux noms croates des villes et des communes en Istrie ;

•          celles qui sont relatives à l’utilisation de la langue italienne ;

•          celles qui introduisent le terme « istriotisme » comme expression de l’appartenance régionale promue par l’IDS-DDI.

(article Wikipedia Istrie, https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie)

L’IDS-DDI continue à récamer un statut spécial pour l’Istrie

 

 

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19 février 2018 - Boris Miletić, réélu président du Parti démocrate d’Istrie (IDS/DDI), tient une conférence de presse à Pola pour présenter son programme pour les quatre prochaines années. Il déclare notamment : " Le modèle qui est actuellement en vigueur en Croatie, celui d'un centralisme rigide, n'a produit aucun résultat... IDS prendra des initiatives législatives devant le Parlement croate  pour que la Croatie prenne la route positive de la croissance et du développement, ce qui n'est possible que si l'état est décentralisé".

Le vert est la couleur emblématique du parti. On remarque également le logo avec les 3 béliers. Le bélier figure sur le blason de l'Istrie.

https://www.total-croatia-news.com/politics/26015-istrian-party-advocates-for-decentralisation

 

 

 

Les événements indépendantistes en Catalogne ont amené des observateurs croates à se demander si un tel scénario était envisageable pour l’Istrie : Could Istria follow Catalonia on road to independence, 15 octobre 2017

https://www.total-croatia-news.com/politics/22793-could-istria-follow-catalonia-on-road-to-independence

et Catalan scenario in Balkans: Does Istria have the right to separate from Croatia https://www.telegraf.rs/english/2900436-catalan-scenario-in-balkans-does-istria-have-the-right-to-separate-from-croatia.

De son côté, The Guardian cite l'Istrie parmi les territoires où existent des tendances centrifuges, même si l'indépendantisme n'est pas au programme de l'IDS/DDI: Beyond Catalonia: pro-independence movements in Europe, The Guardian, 27 octobre 2017 https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2017/oct/27/beyond-catalonia-pro-independence-movements-in-europe-map

 

L’Istrie serait un des rares comitats de Croatie à pouvoir s’autofinancer : les Istriens paient au budget croate plus qu’ils n’en reçoivent (selon les chiffres fournis, ils reçoivent 800 millions de kunas, soit environ 107 millions d’euros/an).

Les citoyens istriens sont fatigués du système centralisé croate, bien qu’il n’y ait pas de réclamation sérieuse pour l’indépendance, ainsi que le reconnaissait Ivan Jakovčić, l'ancien leader de l’IDS-DDI.

En 2013, l’IDS-DDI proposa un plan de régionalisation complète de la Croatie, dans lequel les pouvoirs de l’état central seraiet limités à la défense, affaires étrangères, justice, système monétaire (la Croatie est toujours en-dehors de la zone euro) et une partie des afaires intérieures.

Il s’agissait presque de créer un état fédéral, ce qui ne pourrait être possible qu’en modifiant la Constitution, ce qui nécessite une majorité parlementaire des 2/3.

Un des précédents leaders de l’IDS-DDI, Ivan Pauletta avait propose une conféderation souple entre Croatie et Istrie, demande inacceptable pour les nationalistes croates.

Selon l’un des auteurs de la Constitution croate, celle-ci définit la Croatie comme un état unitaire sans possibilité de sécession pour prévenir l’éventualité d’une désintégration du pays, en se souvenant que par le passé les dominateurs étrangers du pays (il vise probablement les Habsbourgs) s’appuyèrent sur certaines identités régionales pour combattre l’idée de nation croate.

L’avenir de l’Istrie n’est donc pas tracé de façon prévisible et pourrait réserver des surprises puisqu’on sait d’expérience que le refus d’accorder une autonomie limitée conduit généralement à une escalade et débouche sur des revendications plus radicales.

Des revendications autonomistes ont aussi été émises par des mouvements dalmates et existent à Fiume/Rijeka.

 

 

 

 

 

FIUME/RIJEKA

 

 

 

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Rue piétonne du centre de Fiume/Rijeka, Croatie.

Illustration de l'article Fiume e le due lingue di Rijeka, site Vox Europhttps://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

 

 

Le débat sur l’obtention d’un statut spécial concerne également la ville de Rijeka/Fiume et ses environs.

La ville de Rijeka (en croate) ou Fiume (en italien, les deux mots ont le même sens : fleuve) occupe une position géographique à peu près  similaire à Trieste, encadrant la péninsule d'Istrie, Trieste à l'ouest et Fiume/Rijeka à l'est. Mais si Trieste est restée à l'Italie, Rijeka est devenue yougoslave, puis croate.

Ici aussi, les Italiens ont quitté en masse la ville après 1945, ne laissant qu'un minorité d'habitants de culture et langue italienne, tandis que la ville se repeuplait d'éléments slaves. Au fil du temps, la minorité italienne a repris confiance en elle et essaye de peser sur l'évolution de la ville.

 Le bilinguisme croate/italien (au moins dans les toponymes) avait été brusquement supprimé par le régime titiste en 1953. Il est réintroduit prudemment en prévision de la nomination en 2020 de Rikeka comme capitale européenne de la culture.

" Avec le soutien de l’État italien, la minorité italienne gère ses jardins d’enfants, ses écoles primaires et son lycée. « Après l’indépendance, nous avons dû refaire valoir nos droits », déclare Roberto Palisca, rédacteur en chef de La Voce del Popolo, le quotidien de la minorité italienne" (article de Pierre d'Alençon, Rijeka, la diversité croate, La Croix, 6 mai 2019, https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Rijeka-diversite-croate-2019-05-06-1201019896 ).

" Soixante-six ans après sa brutale abolition en octobre 1953, le bilinguisme doit refaire une timide apparition dans le centre de Rijeka. La municipalité va installer des panneaux indiquant les anciens noms de rue, la plupart de langue italienne, une approche « culturelle » qui ne satisfait qu’à moitié les italophones. Sur le Korzo, l’avenue piétonnière du centre-ville, une réplique de l’aigle à deux têtes des Habsbourg, retiré en 1949 par les autorités communistes, a repris sa place en avril 2017 sur la tour de la ville. « Rijeka, un des lieux emblématiques de l’ex-Yougoslavie, la ville rouge construite autour de l’antifascisme, doit se réinventer une nouvelle identité », avance l’historien Ivan Jeličić " (article cité de Pierre d'Alençon). 

L'initiative de proposer la réintroduction du bilinguisme est venue du parti autonomiste Lista per Fiume/Lista za Rijeku, qui comprend beaucoup de membres de la communauté italienne, mais non exclusivement (voir l'article Wikipedia italien, Lista per Fiumehttps://it.wikipedia.org/wiki/Lista_per_Fiume ). Le maire de Fiume, Vojko Obersnel, estime que le bilinguisme ne représente pas une nécessité pour la cité.

 

Furio Radin, député de la minorité italienne au Parlement croate, rappelle que le traité italo-croate de 1996 prévoit que le bilinguisme doit être introduit partout où la minorité italienne est autochtone, disposition non respectée  à Fiume. Selon lui, le bilinguisme ne peut que faire du bien à une ville ("il bilinguismo può soltanto fare bene ad una città "), mais qu'en l'absence de volonté politique, il faut se contenter d'une approche culturelle, plus réduite. Ce constat est partagé par Ivan Jakovčić, eurodéputé et ancien leader de l'IDS/DDI d'Istrie, qui souligne que le bilinguisme complet, tel qu'il est appliqué dans certaines communes d'Istrie, est difficilement applicable à Fiume/Rijeka (article de Giovanni Vale, Fiume e le due lingue di Rijeka pour l'Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa, sur le site Vox Europ, https://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

Aussi limité que soit ce bilinguisme réduit à l'affichage des noms de rues, il a été salué par la presse italienne : "Fiume "torna" italiana: arriva la segnaletica bilingue per Rijeka" (Fiume "redevient" italienne : la signalétique bilingue arrive à Rijeka (Il Giornale,  27 septembre 2018 http://www.ilgiornale.it/news/cronache/fiume-torna-italiana-arriva-segnaletica-bilingue-rijeka-1581493.html).

 

Le journal La Voce del Popolo est le principal journal italien en Croatie, basé à Fiume/Rijeka. Malgré des difficultés financières, il continue de promouvoir la culture italienne. Ses informations sont centrées autant sur ce qui se passe en Croatie qu'en Italie. Le titre du journal s'orne d'un discret drapeau italien, accompagné du drapeau européen. Son sous-titre : "le quotidien italien de l'Istrie et du Quarnero" (la  région de Fiume).

 (https://lavoce.hr/)

 

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Première page de la Voce del Popolo, 5 septembre 2019. La nomination du gouvernement Conte II est en bonne place, mais la première place est réservée à une rencontre des présidents croate, slovène et autrichien à Sebenico/Šibenik (côte dalmate, Croatie).

https://lavoce.hr/prima-pagina/prima-pagina-05-09-2019

 

 

 

 

 

 

LA SITUATION À TRIESTE

 

 

On trouve sur internet des articles qui parlent de Trieste comme de « The Italian city that wants a divorce » (la ville italienne qui veut divorcer, article de Tara Isabella Burton pour la BBC)

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594)

C’est très exagéré ; ‘il existe un mouvement indépendantise à Trieste, mais il est minoritaire.

La même reporter a aussi écrit l'article The Free State of Trieste, Activists have a plan to make the Italian port city something much bigger (L’état libre de Trieste, les activistes ont un plan pour faire du port italien quelque chose de plus grand), Slate 2016, https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html), dans lequel elle relate l’esprit mystique de certains activistes (pas forcément représentatifs), et leur espoir d’avoir le soutien de la Russie de Poutine, ainsi que son implication personnelle dans le mouvement.

On consultera aussi, plus factuel, The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings, Ospray publishing, 2017 https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/, l’auteur ayant écrit un livre sur le sujet.

 

La ville est à l’intersection de plusieurs cultures et a une identité multiple. Mais l’histoire récente de la ville, prise dans les violences de la seconde guerre mondiale, la confirmation de son rattachement à l’Italie en 1954, ont probablement renforcé une forme de patriotisme italien de zone frontière, plus ombrageux qu’ailleurs.

C’est d’ailleurs à Trieste que se trouve le siège de la Lega nazionale, « Storica associazione fondata nel 1891 che vive e lavora nella difesa dell'italianità di Trieste e di tutta la Venezia Giulia », (association historique fondée en 1891 qui vit et travaille pour la défense de l’italianité de Trieste et de toute la Vénétie Julienne), comme l’indique le site de l’association http://www.leganazionale.it/ . Sur la page d’accueil du site de la Lega nazionale, on voit une fleur nouée d’un ruban tricolore et le drapeau tricolore italien.

Les adversaires triestins de l’Italie (ou plus exactement, de l'état italien) risquent d’attendre longtemps pour être la majorité…

 

Les autonomistes (ou indépendantistes ?) appartenant au Free Trieste Movement – Movimento Trieste Libera – (FTM – MTL), se réfèrent statut de Trieste avant son rattachement à l’Italie. C’était depuis 1947 un territoire libre, sous mandat de l’ONU, qui aurait dû avoir un gouverneur nommé par l’ONU. En fait, la ville et la région proche furent découpées en deux zones, l’une (avec la ville de Trieste) administrée par les alliés occidentaux, l’autre par la Yougoslavie, jusqu’à l’arrangement de Londres (1954) qui rendit Trieste et la zone occidentale à l’Italie, tandis que l'autre zone allait à la Yougoslavie. En 1975, par le traité d'Osimo, l'Italie et la Yougoslavie décidaient de ne plus émettre de revendications sur les territoires attribués à l'autre partie en 1954.  

Le Mouvement pour Trieste libre se réfère au statut d’avant 1954 et considère qu’il est toujours légalement en vigueur. Ses adhérents manifestent, signent des pétitions, placardent des affches (en anglais) qui disent “Welcome to the Free Territory of Trieste” (bienvenue au libre territoire de Trieste) “USA and UK come back!” (USA et Royaume-Uni, revenez!).

Le nom du mouvement, ses communications,  sont systématiquement traduites en anglais, considéré probablement comme une des langues "officielles" du mouvement.

 

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Le siège du Free Trieste Movement, 7 Piazza della Borsa, Trieste.

Illustration de l'article The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings.

https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/

 

 

Les sympathisants du mouvement, dont les manifestations réunissent de 2000 à 8000 personnes, ne croient pas vraiment que les Alliés de 1945 pourraient revenir, c’est une façon de revendiquer l’existence d’un statut qui n’a été abrogé qu’implicitement.

Comme l’indique un des articles consacrés à ce mouvement, “l’histoire de la cité est complexe, riche, diverse et souvent sanglante” (https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/). Dès lors il n’est pas étonnant qu’il existe des gens pour invoquer une identité triestine et considérer que la cité doit avoir une organisation politique particulière comme résultat de cette identité.

 

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Le grand canal à Trieste avec l'église Sant'Antonio Taumaturgo (ou église de Sant'Antonio Nuovo). Trieste au crépuscule: l'ombre d' Italo Svevo, l'auteur de Senilità (Sénilité) et de La Coscienza Di Zeno (La Conscience de Zeno), erre toujours sur la cité qui est le cadre de ses livres.

Photo illustrant l'article The Italian city that wants a divorce, sur le site de la BBC.

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594

 

 

Le drapeau du mouvement est celui de l’ancien territoire libre, qui est aussi les armes de la ville : la hallebarde stylisée sur fond rouge (ou de gueules en termes héraldiques). Elle évoque la hallebarde d’un soldat romain martyrisé au III ième siècle en raison de sa foi chrétienne, Saint Serge. Lors de la mort du Saint, la hallebarde tomba du ciel, selon la légende, sur la place principale de Trieste. Le fer de la hallebarde est conservé ajourd’hui dans la cathédrale Santo Giulio.

Les partisans du mouvement estiment que seul un état libre peut valablement représenter le caractère multiculturel de la population, dont eux-mêmes sont un exemple. Ils souhaitent que l’italien, le slovène et le croate soient reconnus comme langues officielles.

Dans l'article de Tara Isabella Burton https://www.bbc.com/news/magazine-29822594, on rencontre le principal dirigeant du mouvement (à l’époque), Vito Potenza, qui se définit comme moitié italien-moitié croate. L’un de ses seconds, Giorgi Deskovich Deschi, explique qu’il est “culturellement italien, mais avec des gènes croates, vénitiens et slovaques”.

Selon l’article, il n’est pas étonnant que "dans une ville où le Spritz vénitien est servi avec du fromage slovaque et le capuccino avec de la crème fouettée viennoise", les identités complexes soient la règle. L’auteur estime que la plupart des Triestins sont d’abord Triestins (dont l’identité est faite d’influences diverses) et Italiens ensuite seulement.

Enfin, il existe des raisons économiques pour souhaiter la rupture avec l’Italie. Trieste est prospère, son intérêt n’est pas de rester avec une Italie en déclin.

Mais la majorité de la population paraît satisfaite d’être à la fois triestine et italienne.

Un patron de bar interrogé parle des séparatistes comme de fous : « comment cela pourrait-il jamais marcher ?

Un autre Triestin a des nostalgies plus lointaines : le seul gouvenement qui aurait ma confiance est celui de l’empire austro-hongrois.

Le mouvement pour l’indépendance de Trieste a sans doute peu de chances de réaliser ses espérances mais son existence est en soi une illustration de l’identité multiple de la ville.

 

 

 

 

MANIFESTATIONS ET REVENDICATIONS FISCALES DES INDÉPENDANTISTES TRIESTINS

 

 

 

 

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Manifestation de sympathisants du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera devant le tribunal de Trieste. On reconnaît à gauche le président Roberto Giurasante. Article du 17 mars 2017 de R. Giurasante sur le site du mouvement, en anglais.

https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521

 

 

Comme souvent, le mouvement indépendantiste connaît une vie conflictuelle. On lit sur le site du mouvement que des personnes exclues du mouvement ont déposé plainte auprès de la justice. “Ce sont des gens que nous considérons comme des traîtres à notre cause et qui, bien entendu, sont utilisés dans la stratégie d’attrition de la justice italienne”, dit l'actuel président du mouvement, Roberto Giurasante sur le site du Free Trieste Movement – Movimento Trieste Liberahttps://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521).

Ce dernier annonce aussi qu'il n'a rien à voir avec le  mouvement indépendantiste (qualifié de petit et manquant de compétence) de Giorgio Marchesich qui souhaite se présenter aux élections italiennes : le Free Trieste Movement récuse les élections italiennes et travaille à un autre niveau (article du 11 février 2019 sur le site du Mouvement, More bluffing from Giorgio Marchesich & his group, encore du bluff de Giorgio Marchesich et son groupe https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/7569  ).

 

L’ancien president du mouvement Vito Potenza a été remplacé dans un climat polémique par Roberto Giurasante. Il a fondé en 2017 un mouvement concurrent intitulé Popular Assembly Project - Free territory of Trieste (en anglais!). Il existe aussi une Federazione del Territorio Libero di Trieste (est-ce le groupe de Giorgio Marchesich ?).

Les actions des indépendantistes les mènent parfois devant la justice : en 2017 une quinzaine de membres du mouvement, dont Vito Potenza et Giurasante, membres du même mouvement à l’époque des faits, étaient accusés de manifestation subversive pour avoir bloqué la bretelle d’accès au Porto Vecchio en 2014 lors d’une journée dite d’ultimatum à l’Italie. Ils ont été acquittés de ce motif, mais le président Giurasante a été condamné à un mois de prison et 200 euros d’amende pour manifestation non autorisée (peine suspendue) et quatre autres militants ont été condamnés à 3 mois et 15 jours de prison pour avoir bloqué un véhicule. Les condamnés ont fait appel.

http://www.triesteprima.it/cronaca/blocco-del-porto-vecchio-assolti-gli-indipendentisti-dall-accusa-di-adunata-sediziosa.html
 

En septembre 2017, le même Giurasante était acquitté dans une affaire où il était poursuivi pour avoir placé un panneau frontière de l’état libre de Trieste et refusé d’obtempérer aux ordres des policiers lui demandant de l’enlever.

L’ancien president Potenza avait de même été inculpé pour avoir montré une carte d’identité triestine à des inspecteurs du fisc. Il fut acquitté alors que le ministère public avait requis 12 mois de prison.

 

 USA-Trieste

Vue de Trieste avec les drapeaux entrecroisés de Trieste et des Etats-Unis, illustrant un article de Paolo G. Parovel en faveur de l'indépendance de Trieste, à l'occasion de la fête nationale américaine, le 4 juillet.

Journal La Voce di Trieste, 2016.

https://www.lavoceditrieste.net/2016/07/04/4th-of-july-the-independence-day-and-the-free-territory-of-trieste/

 

 

IPR-FTT-2September

Conférence de presse de l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste. De gauche à droite, Roberto Giurasante, président du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera, Paolo G. Parovel, représentant international du territoire et une responsable. Derrière eux, les drapeaux du territoire libre de Trieste et des Nations-Unies.

https://triestelibera.one/home/english/news/expertise%20about%20the%20free%20territory%20&%20free%20port%20of%20trieste.html

 

 

 En 2018, l’ International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste – I.P.R. - F.T.T (représentant provisoire international du territoire libre de Trieste), Paolo G. Parovel, a déposé un recours devant la justice italienne (Tribunal de Trieste ) en invoquant que Trieste (ville et port franc), ne devrait pas être soumise à la TVA (IVA en Italie)* au motif que Trieste est un état autonome par rapport à l’Italie, bien qu’administré par le gouvernement italien. https://home.ilcorriereditrieste.agency/archives/542

                                                                                 * Comme c’est le cas pour Saint Marin, le Vatican et les communes italiennes de Campione (enclave en Suisse) et Livigno, pour des motifs spécifiques.

 

Les plaignants se fondent sur une analyse du droit italien et du droit de l’Union européenne. 780 citoyens et entreprises se sont joints à l’action. The Free Trieste Movement s’y est également joint (mais le représentant provisoire de l’état libre est certainement une émanation du Free Trieste Movement – par parenthèses, il est curieux que la justice italienne se saisisse d’une plainte émanant d’un représentant d’un état que l’état italien doit considérer comme fictif. Que ferait la justice française si elle était saisie d’une plainte d’un gouvernement breton ou corse autoproclamé ? - sans doute l’I.P.R. - F.T.T est-il considéré, du point de vue judiciaire, comme un représentant associatif).

Les indépendantistes ont déjà contesté, avec le soutien de 600 citoyens triestins, l’applicabilité de l’entier régime fiscal italien à Trieste, recours rejeté par la juridiction du premier degré au motif que les plaignants ne justifiaient d’aucun préjudice. Ceux-ci ont fait appel.

L’I.P.R. - F.T.T a également fait enregistrer deux aures plaintes sur la propriété domaniale du Port franc de Trieste et des autres biens publics.

Ces recours représentent un intérêt économique de plusieurs milliards d’euros. Du fait qu’ils sont appuyés par une partie de la population triestine, la justice italienne ne peut que les prendre au sérieux.

https://www.lavoceditrieste.net/2018/12/04/trieste-cita-in-giudizio-il-governo-italiano-per-liva/

La première audience s’est tenue en mars 2019 et l’audience suivante a été fixée à février 2020, délai que les plaignants comptent mettre à profit pour permettre à d’autres citoyens et entreprises de se joindre à l’action.

https://www.lavoceditrieste.net/2019/03/12/inapplicability-of-the-italian-vat-iva-in-trieste-the-first-hearing/

Par ailleurs, l’action en appel sur l’applicabilité du régime fiscal italien été jugée recevable par la cour d’appel en juillet 2019, sans préjuger de la décision sur le fond.

Dans un article de Tara Isabella Burton, il est signalé que les indépendantistes ne paient que les impôts communaux et refusent de payer les impôts nationaux (italiens) et, apparemment, ils ne sont pas poursuivis (?) ( https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html).

Enfoin, ce qui nous ramène au sujet des foibe et du Jour du souvenir, l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste  a adressé une protestation au président du conseil Conte, au président Matarella et au président de l’UE Jean-Claude Juncker pour les propos revanchards tenus lors du Jour du Souvenir 2019 par des représentants italiens, de nature à compromettre les bonnes relations avec la Croatie et la Slovénie et à calomnier les mouvements de résistance de ces pays, en observant qu’il s’agit de la continuité d’une stratégie initiée par les néo-fascistes et les anciens communistes italiens. La lettre ajoute qu’il est patent que les diplômes de reconnaissance des victimes, prévus par la loi instituant le Jour du Souvenir, ont été décernés à des fascistes.

De façon intéressante, l’approche du Jour de la Mémoire par les indépendantistes triestins rejoint les critiques de l’extrême-gauche italienne, qui, en revanche, ne partage certainement pas le pro-américanisme affiché du mouvement triestin (même si certains indépendantistes espèrent le soutien de Poutine).

Le site Wu Ming (dont on a déjà parlé, dans nos précédents messages, à propos des historiens critiques qui s’y expriment) parlait des indépendantistes triestins comme de gens qui veulent faire un Singapour sur Adriatique, ce qui n’était pas un éloge…

 

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Il Corriere di Trieste, 12 3 2019, Non-applicabilità dell’IVA italiana a Trieste: la prima udienza (première audience sur la non -applicabilité de la TVA à Trieste). Au premier rang, Paolo G. Parovel et Roberto Giurasante.

https://home.ilcorriereditrieste.agency/archives/568

 

 

 

L’EURORÉGION ADRIATIQUE

 

 

Une eurorégion est une structure administrative de coopération transfrontalière entre deux ou plusieurs territoires de différents États européens, pas forcément membres de l’Union européenne.

Les eurorégions ont pour objectif de promouvoir les intérêts communs transfrontaliers. Elles n'ont pas de pouvoir politique propre et leurs compétences sont limitées à celles des structures les constituant.

L’Eurorégion Adriatique et Ionienne (Wikipedia écrit "ionique"), créée en 2006, regroupe des collectivités territoriales et des gouvernements de pays riverains de la mer Adriatique.

Elle a son siège à Pula/Pola (Istrie croate).

Les activités de l'Eurorégion visent à promouvoir le développement économique et la cohésion sociale, et à renforcer la stabilité dans l'Adriatique et les Balkans.

Les domaines de collaboration sont notamment :

  • Transports et infrastructures,
  • Culture et tourisme,
  • Agriculture, environnement et pêche.

Les États participants sont déjà membres de l'Union européenne ou visent à un stade divers leur adhésion.

Membres :

Pour l’Italie :

-       Pouilles

-       Molise

-       Abruzzes

-       Marches

-       Émilie-Romagne

-       Vénétie

-       Frioul-Vénétie Julienne

 

Pour la Slovénie :

-       Koper, Izola et Piran

Pour la Croatie :

-       Comitat d'Istrie

-       Comitat de Primorje-Gorski Kotar

-       Comitat de Lika-Senj

-       Comitat de Zadar

-       Comitat de Šibenik-Knin

-       Comitat de Split-Dalmatie

-       Comitat de Dubrovnik-Neretva

Pour la Bosnie-Herzégovine :

-       Canton d'Herzégovine-Neretva

Monténégro

Albanie

 

 

 

 

UNE NOUVELLE UNION DANS LES BALKANS ?

 

 

 

Une nouvelle idée d’union balkanique est apparue récemment. Il s’agirait d’unir, sur les plans douanier et économique, l’Union européenne et les pays de la zone balkanique (dont certains sont également riverains de l’Adriatique)*.  L’idée a été formulée par le president serbe Aleksandar Vučić.

                                                                                 * Les pays riverains de l’Adriatique sont l'Italie, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine (pour une bande étroite), le Monténégro, l'Albanie et la Grèce. La Serbie et le Kosovo n’ont pas accès à la mer.

 

Cinq des pays intéressés (Monténégro, Serbie, Albanie, Macédoine, Kosovo) souhaitent rejoindre l’UE, dont font déjà partie, outre l’Italie et la Grèce, deux pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie : la  Slovénie (membre depuis 2004) et la Croatie (membre depuis 2013).

Compte-tenu des tensions nationales ou ethniques permanentes dans la région, les pays de la zone voient dans l’accession à l’UE une garantie de paix.

Mais l’UE ne parait pas désireuse d’envisager d’autres élargissements. Une union douanière entre l’UE et ces pays serait une solution de repli.

Pour faciliter l’union avec l’UE, les pays de la zone devraient probablement s’unir entre eux, ce qui ressemblerait à une renaissance de l’ancienne Yougoslavie (moins la Croatie et la Slovénie). limitée aux douanes et aux transports.

Un sommet des pays concernés et de l’UE a eu lieu le 12 juillet 2017 à Trieste.

La désintégration de la Yougoslavie est probablement la seule chose regrettée par chacun des états concernés, à l’exception du Kosovo. Le vide laissé par sa dissolution n’a jamais été rempli et, comme la disparition de l’empire des Habsbourgs, elle a laissé l’Europe plus fragile.

Dans la nouvelle union envisagée, la Serbie serait le pays central. Deux blocs importants se feraient face : les 8 millions de Serbes de Serbie et de Bosnie et les cinq millions d’Albanais répartis en Albanie, Kosovo et Macédoine.

La nouvelle union pourrait être vue comme une étape avant l’intégration européenne, mais il est peu probable que l’UE souhaite aller au-delà. Dans ce cas, le Monténégro serait le pays qui aurait le plus à perdre, car il était le plus avancé dans les négociations pour adhérer à l’UE.  

(d’après un article de Die Welt, 13 juillet 2017).

https://exit.al/en/2017/07/13/why-the-eu-creates-a-mini-yugoslavia-on-the-balkans/

Le sommet de Trieste se place dans le cadre du processus de Berlin relatif à l'élargissement de l'UE aux pays des Balkans de l'ouest.

Un sommet se tient tous les ans depuis 2014, le dernier a eu lieu à Poznan, Pologne, en 2019.

 

 

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Sommet du 12 juillet 2017 entre l'Union européenne et les pays des Balkans de l'Ouest, à Trieste. On reconnaît notamment Emmanuel Macron, Angela Merkel et Boris Johnson, à l'époque ministre des affaires étrangères du Royaume-uni. A l'extrême gauche, Federica Mogherini, haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. 

Site European Western Balkans, photo European Commission.

https://europeanwesternbalkans.com/2017/07/13/declaration-western-balkan-summit-trieste/

 

 

 

 

RETOUR SUR LES MASSACRES DES FOIBE : LES REGARDS DE CLAUDIO MAGRIS ET DE PREDRAG MATVEJEVIĆ

 

 

 

Au moment de la première célébration du Jour du Souvenir (2005), deux grands intellectuels de la zone adriatique firent part de leur opinion : d’une part Claudio Magris, écrivain italien de Trieste et d’autre part Predrag Matvejević, écrivain croate, nostalgique de l’ancienne Yougoslavie. Tous deux sont des humanistes et universitaires, explorateurs des cultures mixtes qui, plus qu’ailleurs, existent dans les pays balkaniques et adriatiques; le premier a connu le succès européen avec Danube, le second avec Bréviaire méditerranéen. Predrag Matvejević est mort en 2017.

Tous deux sont d’accord sur un constat d’ensemble, mais diffèrent par leur approche.

Predrag Matvejević, dans un article important par sa longueur et sa réflexion ne dénie pas les souffrances des victimes italiennes, et à la différence des historiens critiques dont on a parlé en troisième partie, il n’en fait pas des fascistes qui ont mérité leur sort:

« J'ai également parlé des souffrances des exilés italiens d'Istrie et de Dalmatie après la Seconde Guerre mondiale. Je l'ai fait en Yougoslavie, où c'était probablement plus difficile qu'en Italie ».

« Les fosses, ou les foibe comme les appellent les Italiens, constituent un crime grave, et ceux qui les ont commis méritent la peine la plus sévère. Mais il faut dire maintenant que d'autres crimes l'ont précédé, peut-être pas moindres ».

En effet, il estime que la célébration des victimes des foibe et de l‘exode tend à occulter les violences commises par l’état fasciste (et les nazis) dont il rappelle l’importance.

« De toute évidence, aucun crime ne peut être réduit ou justifié par un autre. »

« La terrible vérité sur les foibe, sur laquelle le poète croate Ivan Goran Kovačić a écrit l'un des poèmes les plus émouvants du mouvement antifasciste européen, a son contexte historique, qu'il ne faut pas oublier si nous souhaitons réellement parler de la vérité et si nous voulons que la vérité confirme et dignifie nos chagrins. Parce que les falsifications et les omissions humilient et offensent. »

« Malheureusement, le fascisme a tellement laissé derrière lui que la vengeance a été drastique et pas seulement seulement dans les Balkans ».

Il critique les exagérations sur les victimes des foibe (tout en donnant des chiffres déjà très élevés par rapport aux historiens critiques) : « Inutile d’augmenter ce chiffre tragique, comme le font les journaux italiens, avec 30 000 ou 50 000 morts. Nous devons respecter les victimes et ne pas jeter d'autres morts sur leurs os, comme l'ont fait les "infoibatori" [les massacreurs] » ; il s’élève aussi contre les inventions sensationnalistes du téléfilm de la RAI « Il cuore nel pozzo » (le coeur dans le puits).

Il cherche à montrer que l’utilisation des foibe pour éliminer les ennemis serait en fait une invention des fascistes, en citant les propos d’un ministre de Mussolini [mais cette interprétation, qui a été signalée par l’écrivain communiste Giacomo Scotti, est contestée].*

                                                                                            * Voir quelques mots en appendice sur cette polémique.

 Il insiste sur les implications de politique actuelle de la célébration : « La Yougoslavie n'existe plus. Les Croates, les Serbes, les Slovènes et les autres nationalistes se réjouissent lorsque la droite italienne offre de nouveaux arguments pour accuser l'Etat qu'ils ont eux-mêmes déchiré ».

« Il s’agit d’une mobilisation exceptionnellement réussie de Berlusconi dans son conflit avec l’opposition, avec la gauche et sa relation au communisme… ».

Son véritable objectif n'est même pas d'accuser et d'humilier les Slaves, mais de nuire à ses rivaux et de réduire leurs possibilités électorales.

« Mais les Slaves - dans ce cas principalement les Croates et les Slovènes - paient la note. »

Il estime que « Le chagrin que nous partageons peut être rendu de manière plus digne et plus noble, l'histoire de manière moins mutilée et défectueuse. »

En conclusion, il rappelle qu’« il existe une sorte d’"anticommunisme viscéral" qui, selon les paroles de l'un de mes amis, le brillant dissident polonais Adam Michnik, est pire que le pire communisme. ». « Le signataire… a perdu presque toute sa famille paternelle dans le goulag de Staline.  Mais pour cela, il n’en méprise pas moins les fascistes. »

(Predrag Matvejević, article paru sous le titre "Foibe" su fašistički izum dans Novi List, 12 février 2005, traduit en italien par Luka Zanoni pour le site Osservatorio sui Balcani (obsrvatoire sur les Balkans), sous le titre Le foibe e i crimini che le hanno precedute, les foibe et les crimes qui les ont précédées. https://www.balcanicaucaso.org/aree/Italia/Predrag-Matvejevic-le-foibe-e-i-crimini-che-le-hanno-precedute-28246 )

Au moins sur un point, Predrag Matvejević s’est trompé : les dirigeants des états issus de l’ancienne Yougoslavie, quelle que soit leur option politique, loin d’applaudir à une célébration qui était aussi une condamnation de la Yougoslavie communiste, ont exprimé à plusieurs reprises, depuis que le Jour du Souvenir a été instauré, leur mécontentement pour les déclarations italiennes faites lors des commémorations. Il apparait ainsi que les états issus de la dislocation de la Yougoslavie s’estiment solidaires de l’état disparu dont ils ont pris la suite.

Mais quelle serait cette manière « plus digne et plus noble » de rendre hommage aux victimes, Predrag Matvejević ne le dit pas.

 

Claudio Magris, de son côté, aborde la question des foibe et de la commémoration, dan un article publié le 1er février 2005 par le Corriere della Sera, quelques jours avant le premier jour du Souvenir : Le Foibe, silenzio e chiasso (Les foibe, silence et vacarme http://www.lefoibe.it/rassegna/magris.htm).

Lui aussi se réfère au besoin impérieux de vérité : « La vérité, a dit Gramsci, est toujours révolutionnaire. La dissimuler n’est pas seulement une tromperie et une fraude, mais une pollution qui empoisonne et avilit la vie de tous, même de ceux qui veulent la dissimuler et qui en paient le prix un jour ».

C. Magris estime aussi qu’on ne peut séparer un fait de ce qui l’a provoqué (l’exemple qu’il en donne peut n’être pas admis par tous, d’ailleurs) : « ...la vérité sur le nazisme, par exemple, comprend d'abord ses atrocités, que rien ne peut diminuer, mais aussi ce qui a contribué à le faire prospérer, comme l'humiliation inique imposée à l'Allemagne par la paix de Versailles ».

« Une autre façon de déformer la vérité, de la profaner, est de l'exploiter, de l'utiliser à des fins qui sont sans rapport avec elle ».

Telle serait pour C. Magris l’exploitation des massacres des foibe pour des raisons de politique intérieure de l’Italie, en quoi il rejoint Predrag Matvejević.

Il continue : “J'ai écrit à plusieurs reprises sur les crimes des foibe (et de l'exode d'Istrie, de Fiume et de Dalmatie, qui a concerné des personnes de ma famille). J'en ai parlé il y a bien des années, quand beaucoup de ceux qui se gargarisent maintenant avec ces événements, s’en moquaient éperdument ».

« Dans ces articles, je dénonçais, comme d’autres bien plus autorisés que moi, l’oubli de cette tragédie et de ces crimes, l’indifférence, le cynisme et l’ignorance à leur égard. »

« J'ai insisté sur la lâcheté et le calcul opportuniste de la plus grande partie de la gauche italienne qui, au nom d'un machiavélisme de quatre sous destiné à se retourner contre elle, a cherché à ignorer et oublier et nous faire oublier le drame de l'exode istrien, fiuman et dalmate et des massacres des foibe, afin qu’on ne parle pas des crimes commis par le communisme ou au nom du communisme (dans ce cas, d’un national-communisme).

J'ai également souligné la paresse effrayante qui se répandait à cet égard dans la classe des intellectuels, ignorant ces chapitres de l'histoire et satisfaits de leur propre ignorance ».

 Il rappelle qu’il a condamné, comme d’autres, l'aveuglement de l'extrême droite, qui a gardé la mémoire de ces tragédies et de ces crimes, mais pas tant pour se souvenir des victimes et pour condamner précisément les coupables et complices, que pour entretenir les ressentiments racistes anti-slaves, « ces haines obtuses qui ont été en partie à l’origine de la tragédie subie par l’Italie à ses frontières orientales et en partie cause de la perte de nos terres, que nous n'aurions jamais perdues si le fascisme n'avait pas fait sa guerre. »

Mais : « La haine bestiale anti-italienne qui s’est exprimée dans les foibe n'est certainement pas justifiée par la haine bestiale anti-slave qui s’était déchaînée depuis longtemps sur des personnes coupables uniquement d'être Slaves, de même que la grande majorité des victimes des foibe n'était coupable que d'être Italienne (la stragrande maggioranza delle vittime delle foibe era solo colpevole di essere italiana) ».

Pourquoi a-t-on dissimulé la tragédie des foibe ? « Si les communistes n'en ont pas parlé pour les raisons que nous avons expliquées et si les fascistes n'en ont parlé que dans leur ghetto, pourquoi la majorité écrasante des modérés, qui aujourd'hui n’a que ça à la bouche, est-elle restée silencieuse ? ». « Il y a quelques années encore, parler des foibe ne "servait" pas à la lutte politique et ne faisait donc pas l'objet de discussions. Aujourd'hui, ces morts sont utiles et donc on en parle. »

« Dans tous les cas, chaque occasion de se souvenir des victimes est la bienvenue. Il est bon que nous parlions de cette terrible page, que nous connaissions et sachions l’histoire des foibe ».

« Mais qu’aujourd’hui la droite au pouvoir – héritière de celle coupable de notre catastrophe de la Seconde Guerre mondiale et de la mutilation de l’Istrie – utilise les foibe pour défendre son pouvoir est un blasphème. 

Il est indigne d’utiliser aujourd’hui les foibe contre la gauche actuelle, comme il serait indigne d’utiliser les lois antisémites du fascisme de 1938 contre Berlusconi et Fini, qui ont sans doute beaucoup de torts, mais certainement pas celui-là.

Utiliser les morts à la manière d’un gourdin [come un manganello, arme historiquement liée au fascisme des années 1920] est sacrilège et blasphématoire; les morts doivent toujours être présents à notre souvenir, près de nous, et non pas exhumés pour les manipuler. »

Magris conclut qu’«  on peut penser qu’avant de se diviser en gauche et droite, l’humanité se divise, comme le disait Sciascia [le grand écrivain sicilien] en hommes et en fumistes (quaquaraquà)*, et en diverses sous-catégories intermédiaires ».

                                                                       * Il s’agit d’un mot sicilien qui peut se traduire de diverses façons : charlatan, hâbleur, beau parleur, baratineur, voire, dans le langage de la Mafia, délateur (celui qui parle trop). Sont probablement visés ici tout ceux qui, à l'époque, se servaient des foibe dans des buts politiques, notamment la droite de Berlusconi.

 

Claudio Magris et Predrag Matvejević sont d’accord qu’il faut se souvenir des victimes des massacres des foibe. L’un comme l’autre estiment que les massacres des foibe ne doivent pas occulter les violences qui les ont précédés, commises par les fascistes et les nazis lors de l’occupation allemande.

Mais les deux écrivains n’ont pas, de façon explicable, la même insistance sur le sujet : pour Claudio Magris, qui est Italien, même si sa culture triestine est faite d’influences multiples, la commémoration concerne avant tout des Italiens morts parce qu’ils étaient Italiens et ce qui s’est passé avant les foibe ne justfie pas les crimes qui ont suivi. Alors que la logique de Matvejević, Croate et ex-Yougoslave, serait plutôt : ce qui s’est passé après (les foibe) ne doit pas faire oublier ce qui s’est passé avant. En fait, chacun insiste sur ce qui concerne sa communauté.

Enfin tous deux sont d’accord pour condamner l’instrumentalisation par la droite des foibe. Pour Matvejević, il s’agit d’une invention de Berlusconi et même d’une manifestation “d’anticommunisme viscéral », plus dangereux que le communisme. Pour Magris, il s‘agit aussi d’une arme du berlusconisme contre la gauche.

Mais on peut s’étonner de cette interprétation puisque la loi sur le Jour du Souvenir a été votée à la quasi unanimité du Parlement italien, à l’exception des communistes et il est peu probable que C. Magris ait entendu réduire la gauche aux seuls communistes. La gauche italienne de gouvenement (qu’on appelle plus communément, depuis quelques années, centrosinistra, centre-gauche) a parfaitement adopté le discours officiel sur les foibe et l’exode, tel qu’il a été fixé par le président Napolitano (ex-communiste) (voir nos première et deuxième partie).

Puis, dans un second article paru dans le Corriere della Sera du 10 février 2005, Jour du Souvenir, Claudio Magris écrit notamment ces lignes :

" Le vittime delle foibe - alcune delle quali, antifascisti militanti, sono cadute per mano di coloro che consideravano amici e alleati nella lotta contro il nazifascismo - non valgono meno delle vittime della Shoah. Ma non si possono storicamente equiparare le foibe alla Shoah e non solo e non tanto per il divario numerico, ma perché in un caso si è trattato del pianificato progetto di sterminio di un popolo intero e nell’altro di una violenza nazionalista-sociale-ideologica, simile a tanti altri episodi accaduti in analoghe circostanze di guerra e di collasso civile, ma non per questo certo meno orribile o più giustificabile. "

(Les victimes des foibe, dont certaines, antifascistes militants, sont tombées par les mains de ceux qu’ils considéraient comme des amis et des alliés dans la lutte contre le nazifascisme - ne valent pas moins que les victimes de la Shoah. Mais nous ne pouvons historiquement faire une équivalence entre les foibe et la Shoah et pas seulement en raison du nombre de victimes, mais parce que dans un cas il s’est agi d’un projet planifié d’extermination d’un peuple entier et dans l’autre, d’une violence nationaliste, sociale et idéologique, semblable à tant d’autres épisodes survenus dans des circonstances analogues de guerre et d’effondrement civil, mais pour autant pas moins horrible ou plus justifiable.)

Claudio Magris, La memoria senza ossessione, Corriere della Sera du 10 février 2005 https://www.cislscuolalombardia.it/sites/default/files/news-attachments/La%20memoria%20senza%20ossessione_Magris.pdf

 

 

 

 

 

UN BUSTE À VENISE

 

 

 

Les visiteurs à Venise (cette ville dont Predrag Matvejević rappelle dans ses livres qu’elle fut la capitale d’un empire qui n’existe plus, un empire s’étendant sur la rive orientale de l’Adriatique et au-delà), lorsqu’ils viennent voir l’Arsenal, regardent l'ensemble du bâtiment avec ses tours crénelées, son pont de bois et devant l’entrée, les lions de marbre ramenés de Grèce par le Doge Morosini et les élégantes statues allégoriques. Ils remarquent peut-être, dans une niche sur la façade en briques, un buste de Dante (pour ceux qui le reconnaissent).

 

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 Le buste de Dante sur la façade de l'Arsenal de Venise. Di M0tty – Opera propria [CC BY-SA 3.0] Wikimedia Commons 

Illusration sur le blog Battaglia terme; extraits du livre de Franco Marchioro, Il Veneto nella Commedia di Dante.

 https://battagliatermestoria.altervista.org/veneto-e-inferno-di-dante-1/

 

 

 

Bien peu lisent sans doute l’inscription sous le buste, ou s’ils la lisent, comprennent-ils sa signification ? Plusieurs sites de tourisme rapprochent la présence du buste de Dante à cet endroit d‘un passage de la Divine comédie (L'Enfer, XXI, 7-15) qui dit :

Comme chez les Vénitiens, dans l'arsenal,

Bout en hiver la poix tenace,

Pour calfater les bateaux avariés…

 

L’arsenal était une véritable usine au service de la marine de guerre vénitienne, et il semble que Dante l’a visité. Il se serait  rappelé les feux et l’activité des calfats lorqu’il a voulu décrire l’enfer. Le buste de Dante rappellerait donc qu’il a parlé de l’Arsenal dans son oeuvre (https://www.venise-balades-visites-culture.com/home/balades-et-itineraires/castello-centre-1-jour

En fait, l’inscription sous le buste dit bien autre chose :

 

Questa immagine di Dante

Sottrata alle offesa nemiche

Qui ancora attesti

Oltre l’avverso destino

L’indomita fede della gente istriana

Nel proprio diritto

Come un dì a Pola presso del Carnaro

Ch’Italia chiude et suoi termini bagna.

 

(Que cette effigie de Dante, soustraite aux offenses ennemies, atteste ici encore, malgré le destin adverse, de la foi indomptable du peuple [italien] d’Istrie dans son droit propre, comme un jour à Pola, près du Carnaro qui ferme l’Italie et baigne ses frontières).

 

Le buste de Dante se trouvait à Pola (Istrie) où il avait été installé en 1901; lorsque la population italienne quitta la ville presqu’en totalité en 1947 pour rejoindre l’Italie (après le traité de Paris qui attribuait l’Istrie à la Yougoslavie), le buste fut aussi emmené. Conservé d’abord par les exilés, il fut installé le 20 septembre 1967 (date anniversaire du traité de Paris), sur la façade de l’Arsenal de Venise, après accord de la marine italienne qui gère l’Arsenal. L'épigraphe figurant sur la plaque fut composée par l'historien istrien Giovanni Quaranttoti. Des discours furent prononcés par le représentant des exilés istriens et par l’amiral représentant la marine italienne lors de la mise en place du buste (communication de M. Marc Mentré, voir ci-dessous).

Dans l’inscription placée sous le buste, on trouve à la fin une citation des vers célèbres de Dante qui évoquent Pola et les frontières de l’Italie, extraits de la Divine comédie, chant IX de l’Enfer :

"Sì com'a Pola, presso del Carnaro

ch'Italia chiude e suoi termini bagna".*

 

                           * Traduction  des vers dans leur contexte (description d'une plaine de l'enfer):

Comme à Arles, où le Rhône stagne,

comme à Pola, près du Carnaro*

qui ferme l’Italie et baigne ses frontières

les sépulcres font le sol tout bosselé,

ainsi en était-il ici de tous côtés

 (traduction de Marc Mentré)

https://ladivinecomedie.com/la-divine-comedie/lenfer/chant-ix

 

                                                                * Le Kvarner ou en italien, Quarnero/Quarnaro/Carnaro, est un bras de mer (ou baie) de la mer Adriatique, située entre l'Istrie et les îles de la côte dalmate, puis par extension, la région entière, y compris Fiume.

 

Marc Mentré, qui traduit sur son site La Divine Comédie (https://ladivinecomedie.com/), et consacre des articles d'éclaircissement à l’œuvre de Dante et à son retentissement actuel, a eu l’obligeance de nous faire part de précisions sur l’histoire du buste de Dante et de son avis sur la traduction délicate des derniers mots de la plaque apposée en 1967 sous le buste, où la citation de Dante  est appelée par la formule Come un dì...(Comme un jour à Pola…).

Il pourrait s’agir du rappel d’un incident de 1907 ayant opposé violemment la communauté italienne et la commnauté croate, ou encore (ce n'est pas exclusif) du fait que le buste de Dante avait été fondu par les Autrichiens pendant la première guerre mondiale et fut remplacé après guerre (et après la prise de possession de l’Istrie par l’Italie) par un buste à l’identique fait à partir du bronze de canons autrichiens. L’idée serait : comme à Pola, déjà, notre communauté (et le buste de Dante qui en est le symbole), a été éprouvée, mais a pu renaître comme le phénix. La citation des vers de Dante est évidemment une réaffirmation du caractère italien de l’Istrie, puisque Dante place la frontière de l’Italie au Carnaro, qui sépare l’Istrie de la côte dalmate.

On pourrait aussi comprendre "Comme autrefois à Pola" : le buste de Dante atteste du droit des Italiens d'Istrie, ici à Venise, comme il faisait autrefois à Pola.

 

 Ainsi à Venise, dans l’indifférence de la plupart des touristes, une plaque rappelle les malheurs des Istriens sous le buste de l’écrivain qui symbolise la culture et la civilisation italienne.

 

 

 

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Inauguration du buste de Dante sur la façade de l'Arsenal de Venise, le 20 septembre 1967. Bruno Crevato-Selvaggi, représentant des exilés istriens, fait un discours en présence de l'amiral Cosimo Basile. Sur la façade, le buste est encore masqué par un drap.

Etude Il busto di Dante, già a Pola, ora all’Arsenale di Venezia (le buste de Dante, autrefois à Pola, aujourd'hui à l'Arsenal de Venise), Ateneo Veneto, 2017, par Bruno Crevato-Selvaggi (l'auteur, neveu et homonyme du représentant des exilés, était lui aussi  présent à l'inauguration de 1967, âgé de 12 ans à l'époque).

https://www.academia.edu/37545878/Il_busto_di_Dante_gi%C3%A0_a_Pola_ora_all_Arsenale_di_Venezia

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Environ 75 ans après les massacres des foibe et l’exode qui a suivi, peut-on dire que la façon dont ces faits sont commémorés en Italie est satisfaisante ?

Comme pour faire écho aux propos de Predrag Matvejević, Marco Brando dans Il fatto quotidiano s’interrogeait à la veille du Jour du Souvenir 2019. Son article s’intitulait: Foibe, gli italiani assassinati non ci assolvono. Non è sempre ‘colpa degli altri’ (foibe : les Italiens assassinés ne nous absolvent pas. Ce n’est pas toujours “la faute des autres”).

L’auteur rappelait que les massacres des foibe avaint été précédés d’autres violences extrêmes, celles-ci commises en Yougoslavie occupée par l’armée italienne ou en Istrie italienne contre les adversaires du fascisme. Il évoquait aussi les massacres coloniaux, y compris ceux commis avant l’époque fasciste.

Il écrivait : “Peut-être le moment est-il venu de dédier une journée à la mémoire de ceux que nous avons massacrés. Et il semble que c’est le bon moment pour essayer de consruire une mémoire européenne, surtout à une époque où le rêve d’un continent uni vacille entre nationalisme et néo-racisme. Il n’est jamais trop tard.” (Marco Brando, 7 février 2019 https://www.ilfattoquotidiano.it/2019/02/07/foibe-gli-italiani-assassinati-non-ci-assolvono-non-e-sempre-colpa-degli-altri/4951765/

Mais quel pays commémorera ceux qu’il a massacrés ou contribué à massacrer ? Peut-être une commémoration européenne le pourrait-elle ?

 

Aujourd’hui l’Adriatique est en paix. Le conflit le plus récent a opposé entre eux des pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie ou les diverses communautés existant dans ces pays (Serbes, Croates, Bosniaques musulmans, puis Kossovars).

La Croatie et la Slovénie reconnaissent à la modeste communauté italienne subsistante des droits politiques et culturels. De même l’Italie reconnaît des droits linguistiques aux communautés slovène et croate. Chacun paraît considérer de bonne foi que les cultures différentes de la culture dominante (mais qui ont sur le territoire une continuité d’existence qui se perd dans la nuit des temps) méritent d’être protégées.

Plus curieusement, en Istrie croate, où autrefois les communautés italienne et slave étaient opposées, ce qui reste de la communauté italienne s’associe aux Slaves pour réclamer plus d’autonomie et promouvoir une identité istrienne, au déplaisir des nationalistes croates. Le parti qui représente ces Istriens fiers de l’être porte le nom bilingue de Istarski Demokratski Sabor/Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. A Fiume/Rijeka, la communauté italienne, unie avec des Slaves opposés au centralisme croate, s'efforce d'établir le bilinguisme et espère un statut d'autonomie. 

Autre association des cultures italienne et slave, mais cette fois dirigée contre l’Italie, celle des indépendantistes de Trieste.

Ainsi l’Adriatique reste, pour le meilleur, on peut l’espérer, à la fois un lieu de rencontre des cultures et le lieu où elles affirment leur continuité et leur existence propre.

 

 

 

APPENDICE

 

 

A Pola xè l'Arena, la Foiba xè a Pisin

 

 

 

A la fin des années 1920, le ministre des travaux publics de Mussolini, Cobolli Gigli (d’origine istrienne, il avait italianisé son nom de naissance, Cobol) écrivit que ceux qui niaient le caractère italien de l’Istrie avaient leur place dans la Foiba, comme l'indiquait "la muse istrienne" (la poésie locale).

Il faisait probablement allusion à une filastrocca du 19ème siècle (poème humoristique) écrite par un prêtre en dialecte istriano-vénitien. L’auteur, passant en revue les curiosités des villes d’Istrie, écrivait : « A Pola xè l'Arena, la Foiba xè a Pisin,/ Che i buta zò in quel fondo chi gà zerto morbin » (traduction approchante : à Pola il y a l’Arena, à Pisino/Pazin, il y a la Foiba, où on jette qui a certaines maladies)*.

                                                         * La poésie fut écrite au moment où l'administration autrichienne devait décider quelle ville serait le chef-lieu de l'Istrie. L'Arena de Pola : il s'agit des ruines remarquables d'un amphithéâtre romain.  

 

La référence ne paraît pas aller au-delà d’une mauvaise plaisanterie littéraire…Il s’agit d’ailleurs, non des foibe en général, mais de la Foiba de Pisino/Pazin, rivière qui coule en bas du gouffre (et qui sert de cadre, comme on l’a dit ailleurs, à un épisode du roman Mathias Sandorf de Jules Verne).

Les écrits de Cobolli ont été discutés une première fois dans les années 80, puis l’idée que les foibe étaient une « invention fasciste » (en tant que façon d’éliminer les ennemis) a été affirmée en 2003 par l’écrivain Giacomo Scotti (sympathisant communiste qui s’est installé en Yougoslavie à la fin des années 40), puis reprise, on l’a vu, par Predrag Matvejević, puis par l’historien Jože Pirjevec, sans emporter de conviction dans le milieu des historiens.

Il existe aussi un témoignage sur l’utilisation par les militaires de l’armée italienne, pendant la guerre, des foibe pour se débarrasser des corps de partisans tués (en Istrie), mais ici encore ce témoignage est contesté. Même en admettant sa véracité, il ne s’agirait pas d’un usage systématique et a fortiori il n’est pas mentionné de personnes jetées vivantes par les fascistes dans les foibe. Pour autant, il semble que l’utilisation des foibe pour se débarrasser des cadavres fut constante, en tous temps, en Vénétie Julienne et dans toute l’aire yougoslave (Elio Apih, Raoul Pupo).

Enfin, l’historienne critique Claudia Cernigoi (voir troisième partie) attribue à un chef de la police italienne à Trieste l’utilisation des foibe – notamment le puits minier de Basovizza - pour éliminer les corps des adversaires (mais c’était en 1944, après les premiers massacres de 1943 en Istrie par les partisans yougoslaves).

La thèse des foibe en tant qu’« invention fasciste » jouit d’une certaine popularité (ce n’est pas étonnant) dans les milieux néo et post communiste et dans les associations de mémoire de la résistance de gauche comme l’ANPI, comme le précise l'article du Wikipedia italien sur les massacres.

Sur ces points, voir l’article Massacri delle foibe, Tesi sul primo utilizzo delle foibe, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Massacri_delle_foibe

 

 

 

 

  


20 août 2019

MAIS QUI DIRIGE L'ITALIE ACTUELLE DEUXIEME PARTIE

 

 

MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ?

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

SALVINI ET LE DRAPEAU NATIONAL

 

 

 

Salvini est surnommé dans son parti il capitano (une référence aux équipes de football sans doute - mais pour certains, c'est il capitano Nutella depuis qu'il s'est fait photographier mangeant des tartines de Nutella et vu son embonpoint).

Devenu ministre de l‘intérieur et vice-président du conseil, et le ministre le plus en vue du gouvernement –  Salvini a l’occasion (ou l’obligation) d’exprimer un patriotisme italien assez anodin lors des manifestations officielles, comme pour le 2 juin 2019, « fête de la république » (fête nationale italienne).

ll fut un temps pas si lointain (2013) où Salvini estimait que le 2 juin, il n'y avait que dalle à célébrer (non c'è un cazzo da festeggiare - le mot cazzo, bite, sert fréquemment pour renforcer certaines expressions). https://www.huffingtonpost.it/entry/quando-salvini-il-2-giugno-diceva-oggi-non-ce-un-co-da-festeggiare_it_5cf3abade4b0e346ce7f9f45

Evidemment, pour la fête nationale  en 2019, le ton a changé et il s'est fendu de plusieurs messages sur sa page Facebook, dont l'un pour célébrer "les femmes et les hommes [probablement l'armée et les forces de l'ordre] qui avec courage et passion, défendent la sécurité, l'honneur et le futur de notre pays et de nos enfants". *

                                                                      * Il semble que ce message était une réaction au message de Roberto Fico, le président 5 Etoiles de  la chambre des députés, figure de l'aile progressiste du mouvement, qui dédiait la fête nationale aux migrants et aux Roms.

 

Il publie aussi un message pour rendre hommage aux pilotes des Frecce tricolore (l’équivalent de la patrouille de France) : Frecce tricolore : specttacolo !!! (les flèches tricolores, quel spectacle), avec un petit drapeau tricolore comme smiley en fin de phrase. Ce n’est quand même pas du délire chauvin.

Le compte Facebook Contro la discriminazione met ce message en rapport avec un soit-disant message de 2011 du même Salvini, qui est reproduit, ainsi rédigé :« Io, il tricolore lo uso come carta igienica » (moi, le tricolore, je l’utilse comme papier hygiénique), avec le hashtag Padania is not Italy (la Padanie n’est pas l’Italie).

Un site de vérification a recherché si la déclaration attribuée à Salvini en 2011 était exacte. En 2011, Salvini était déjà l’un des responsables de la Ligue du Nord qui était encore sur la ligne « padane », séparatiste/indépendantiste (au moins en théorie) d’Umberto Bossi. Or aucune déclaration semblable de Salvini n’a été retrouvée (de plus une telle déclaration publique aurait été imprudente car passible de pousuites). Le message de Salvini de 2011 était donc un faux, une bufala («Il tricolore lo uso come carta igienica», il post bufala su Matteo Salvini, https://www.open.online/2019/06/03/il-tricolore-lo-uso-come-carta-igienica-il-post-bufala-su-matteo-salvini/

 

 

 

tweet

Le vrai message de M Salvini de 2019 et le faux message de 2011.

Site Open on line

https://www.open.online/2019/06/03/il-tricolore-lo-uso-come-carta-igienica-il-post-bufala-su-matteo-salvini/

 

 

 

Le site a retrouvé une interview authentique de 2011 dans laquelle Salvini déclarait seulement : « Il tricolore non mi rappresenta, non la sento come la mia bandiera. Il tricolore è solo la nazionale di calcio, per cui io non tifo » (le tricolore ne me représente pas, je ne le ressens pas comme mon drapeau. Pour moi le tricolore, c’est seulement l’équipe nationale de football, dont je ne suis pas supporter (io non tifo).

Evidemment, en privé Salvini a peut-être fait des déclarations plus scatologiques…

On trouve de nombreuses photos (et ce n’est pas surprenant) de Salvini avec des t-shirts marqués de l’inscription Padania is not Italy (en anglais, langue internationale, pour assurer plus de publicité au slogan), montrant que Salvini adhérait pleinement à la ligne séparatiste de la Ligue à l’époque. Sur les photos les plus anciennes – au début des années 2000 sans doute - Salvini n’a pas encore sa fameuse barbe et pose volontiers en compagnie féminine.

En 2011, lors du cent-cinquantenaire de l’Italie unie, Salvini se fit remarquer, avec les autres conseillers municipaux de la Ligue à Milan, en boycottant ostensiblement les cérémonies officielles et en distribuant des drapeaux lombards et de la Ligue dans la rue.

Umberto Bossi, le dirigeant de la Ligue avant Salvini, a prononcé publiquement, en 1997, dans deux occasions, des phrases similaires à celle attribuée à tort à Salvini. C’était au moment de la plus forte tension entre la Ligue et l’état italien. Bossi déclara : « Il tricolore lo uso per pulirmi il culo » (le tricolore je l’utilise pour me nettoyer le cul) et «il tricolore lo metta al cesso, signora» (le tricolore, je le mets aux toilettes, madame). Pour cela, Bossi fut condamné à un an et quatre mois de prison pour outrage au drapeau italien (selon le site de vérification cité plus haut), peine qu’il ne semble pas avoir effectuée. Il semble que vers cette époque d’autres membres de la Ligue aient été pareillement poursuivis pour outrage au drapeau.

Que dirait aujourd’hui Salvini du drapeau italien ? On le voit souvent en survêtement marqué Italia avec au col les trois couleurs italiennes, peut-être le survêtement de l’équipe de football nationale dont il affirmait il y a 8 ans ne pas être tifosi ?

 

 

 

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Salvini avec un autre responsable de la Ligue du Nord, avec le t-shirt Padania is not Italy, à l'époque de Bossi. Salvini avait déjà sa célèbre barbe. Le leghiste à côté de lui porte le foulard vert avec le "soleil des Alpes", emblème de la Ligue.

Site Medium article de Fabio Chiusi 21 mai 2019 ·

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

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 Photo plus ancienne, sans doute extrême-fin des années 90 ou début des années 2000. Salvini, sans barbe, en compagne d'une amie, Sylvie Lubamba. On remarque que celle-ci porte aussi le foulard aux couleurs de la Ligue.

https://www.dagospia.com/rubrica-3/politica/se-ldquo-rsquo-effetto-catalogna-rdquo-vi-spaventa-tranquilli-157610.htm

http://www.bergamosera.com/cms/2009/08/13/salvini-lega-nord-se-la-turchia-entra-in-europa-la-padania-esce/

 

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Matteo Salvini,  toujours en t-shirt Padania is not Italy, lors d'un rassemblement de la Ligue du Nord, avec des admiratrices. Photo sans doute prise le même jour que la précédente, Salvini porte exactement  les mêmes vêtements.

Compte Twitter Matteo Leonardon

https://twitter.com/bknsty

 

 

 

LE CENTROSINISTRA

 

 

 

Aussi curieux que ça puisse paraître pour un Français, lorsqu’on évoque la vie politique italienne, deux courants dominants existent, qui ne sont pas la gauche et la droite, mais le centre-gauche et le centre-droit (centrosinistra et centrodestra)*. En effet, la plupart des partis italiens se rangent dans ces deux catégories.

                                                               * En italien, ces mots s’écrivent le plus souvent sans trait d’union.

A proprement parler le centrosinistra et le centrodestra désignent une alliance de partis, soit de gauche ou de droite, et de partis centristes, plus qu’une option politique précise. Mais le terme introduit un flou très profitable et les partis de l’alliance préfèrent souvent dire qu’ils appartiennent au centrodestra ou au centrosinistra plutîot que se définir plus précisément.

 

S’agissant de la gauche, on a fait remarquer judicieusement qu’en Italie, ce qu’on appelle la gauche représente environ 10% de l’opinion *: ce sont d’une part les partis se réclamant du communisme et d’autre part les groupements « extraparlementaires » d’extrême-gauche plus ou moins radicaux, se présentant souvent comme antifascistes. Peu nombreux en pourcentage électoral - ou refusant pour les plus contestataires de prendre part aux élections, les courants de gauche et d’extrême-gauche sont actifs et très mobilisés. Leur action est décuplée par l’opposition au gouvernement représenté par Salvini.

                                          * Voir l’article de Gaël Brustier, L’Italie, le pays où la gauche a disparu, site Slate, 12 février 2018 http://www.slate.fr/story/157501/italie-gauche-disparu

 

Le centrosinistra occupe donc le terrain de ce qui, dans les autres pays européens, est la gauche de gouvernement.

Le principal parti de centrosinistra est le Parti démocrate (créé en 2007), convergence des traditions  social-démocrate* et démocrate chrétienne. Peut-être pour complaire au courant démocrate-chrétien, le Parti démocrate préfère se présenter comme appartenant au centrosinistra et non à la sinistra.

                      * Il trouve son origine plus lointaine dans la dissolution du parti communiste italien en 1991 et la conversion des anciens communistes à la social-démocratie, d'abord rejoints par des socialistes, puis des démocrates-chrétiens.

Il en découle que le terme de sinistra en Italie évoque donc plutôt une gauche extréme, en faveur de changements radicaux.

Selon Wikipedia italien le centrosinistra se compose des partis suivants (non qu’ils fassent partie d’une structure formelle, mais ils sont le plus souvent amenés à se retrouver dans les mêmes  alliances électorales) – les dates sont celles de création du parti:

 

Partito Democratico ( 2007)

Federazione dei Verdi (1986)

Articolo Uno (2017)

Partito Socialista Italiano (2007)

Possibile (2015)

Italia dei Valori (1998)

Green Italia - Verdi Europei ( 2014)

Democrazia Solidale (2014)

+Europa ( 2017)

Italia in comune ( 2018)

 

On notera que la plupart des partis ont des dates de création récentes, car les partis italiens se transforment, modifient leur nom, fusionnent ou se scindent en permanence.

Notons que les Radicaux italiens ne sont pas cités, mais le parti (héritier du Parti radical de Marco Pannella) est à l’origine de + Europa (parti d’Emma Bonino).

En outre, la liste ne comprend pas les nombeux partis locaux (notamment autonomistes) mais on peut signaler, par exemple, qu’aux élections de 2018, le Partito Autonomista Trentino Tirolese (PATT) et le Südtiroler Volkspartei  (parti du peuple du Sud-Tyrol) appartenaient à la coalition de centrosinistra. Mais ces partis peuvent varier dans leurs alliances selon leur intérêt politique du moment : aux élections européennes de 2019, le Südtiroler Volkspartei  était allié avec Forza Italia.

Le parti Liberi e Uguali (Libres et égaux) de l’ancien président du Sénat Pietro Grassi n’est pas dans la liste du Wikipedia italien, peut-être parce qu’il s’est dissout en avril 2019, mais probablement parce qu’il se situait plus clairement à gauche, le marqueur de la gauche en Italie paraissant être une plus ou moins grande référence à l’égalitarisme. Moins elle est affirmée et plus on se situe au centre-gauche.

De même  le parti Sinistra italiana (SI), constitué en 2017 par la fusion de Sinistra Ecologia Libertà (SEL) et de Futuro a Sinistra (futur à gauche), allié de Rifondazione comunista et de Liberi e Uguali, n’appartient pas au centrosinistra *.

                                               * Aux élections européennes de 2019, Sinistra italiana, Rifondazione comunista et L'Altra Europa con Tsipras avaient formé une liste commune sous le nom de La Sinistra, n’obtenant aucun siège.

 

 

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 Matteo Renzi fut quelque temps le principal dirigeant du centrosinistra. On le voit ici avec sa famille, en visite officielle chez le pape François en décembre 2014. Il semble que M. Renzi rendit également plusieurs visites secrètes au pape.

Matteo Renzi fut secrétaire du Parti démocrate (2013-2018) et président du conseil (2014-2016). Actuellement aucune personnalité n'occupe la position de leader du centrosinistra.

 Flickr . Palazzo Chigi Auteur : Palazzo Chigi

 

 

LE CENTRODESTRA AU POUVOIR ?

 

 

On retrouve une configuration identique pour le centrodestra. Ici encore, le mot désigne plutôt une coalition qu’une ligne politique, mais les partis de la coalition adoptent la désignation pour se définir. Comme la gauche de gouvernement avec le centrosinistra, la droite préfère se référer au centrodestra.

 

Selon Wikipedia italien, le centrodestra se compose des partis suivants :

 

Lega (Matteo Salvini)

Forza Italia (Silvio Berlusconi)

Fratelli d'Italia (Giorgia Meloni)

Cambiamo! (Giovanni Toti)

Partito Sardo d'Azione (Christian Solinas)

Fare! (Flavio Tosi)

Unione di Centro (2002) (Lorenzo Cesa)

Identità e Azione (Gaetano Quagliariello)

Energie per l'Italia (Stefano Parisi)

Movimento Nazionale per la Sovranità (Roberto Menia)

Partito Liberale Italiano (Stefano De Luca)

Nuovo PSI (Stefano Caldoro)*

Nuovo CDU (Mario Tassone)

Rinascimento (Vittorio Sgarbi)

Rivoluzione Cristiana (Gianfranco Rotondi)

Partito Pensionati (Carlo Fatuzzo)

#DiventeràBellissima (Nello Musumeci)

 

 * Le Nuovo Partito socialista italiano fait partie du centre-droit. Fondé en 2001, notamment par des anciens du Partito socialista italiano, qui s'était dissout en 1994 après les scandales ayant provoqué la chute (ainsi que la fuite à l'étranger) de son dirigeant Bettino Craxi. Se réclame du socialisme libéral et des alliances de centrodestra. Se distingue ainsi du Partito socialista italiano classé au centre-gauche, qui fut fondé en 2007 en reprenant le nom de l'ancien parti socialiste.

 

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Segio Berlusconi,  à la grande époque de son pouvoir : verre de champagne, costume-cravate et casque de chantier.

Pendant plus de 20 ans, le parti de Berlusconi (qui changea de nom à plusieurs reprises pour revenir à son premier nom, Forza Italia), fut le pivot du centrodestra. Mais le parti n'a pas su se dégager de la personnalité de son fondateur, maintenant âgé et discrédité. Son audience est tombée à un faible pourcentage de l'opinion. La Ligue de Salvini l'a maintenant remplacé comme parti pivot du centrodestra.

Site Medium article de Fabio Chiusi 21 mai 2019 ·

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

 

On constate sans surprise que le Mouvement 5 Etoiles  (Movimento 5 Stelle, désigné en Italie par le sigle M5s) ne fait partie d’aucun bloc.

On peut être étonné de trouver la Ligue au centrodestra, de même que Fratelli d’Italia.

En effet Fratelli d’Italia est souvent présenté comme un mouvement “post-fasciste”. Il s’agit d’un parti qui trouve ses origines dans le mouvement Alleanza nazionale, lu-même issu du Mouvement social italien, néo-fasciste. Toutefois, comme on l’a dit dans d’autres messages, dans les années 90, le parti, sous la direction de Gianfranco Fini, se transforma en parti politique classique de droite, répudiant le fascisme - avec des formulations soigneusement pesées:

"Il est juste de demander à la droite italienne de reconnaître sans réticence que l’antifascisme fut un moment historiquement essentiel pour le retour des valeurs démocratiques que le fascisme avait supprimées (Gianfranco Fini au congrès d’Alleanza nazionale de 1995). “Nous défendrons les valeurs sur lesquelles se fonde la Constitution et qui sont aussi les valeurs de ceux qui ont combattu le fascisme (Giorgia Meloni, 2008). Il est vrai que la même Giorgia Meloni, ministre de la jeunesse du gouvernement Berlusconi, avait déclaré plus familièrement : assez avec cette histoire de fascisme et d’antifascisme...

 

Puis Alleanza nazionale se fondit (2009) dans le parti de Berlusconi, dénommé à l’époque Il popolò d’Italia. Fini quitta ensuite Il popolò d’Italia en reprochant à Berlusconi son “illibéralisme” et de trop s’aligner sur les positions fédéralistes de la Ligue du Nord de Bossi, et créa son propre mouvement. Par la suite, d’autres membres du parti berlusconien issus d’Alleanza nazionale, mais  de tendance plus conservatrice, avec notamment Giorgia Meloni, ont créé Fratelli d’Italia en 2013 (ce sont les premiers mots de l’hymne national italien). Sans se réclamer du fascisme*, ce mouvement est sensiblement plus à droite que l’ancienne Alleanza nazionale, surtout telle que Fini** la représentait.

                                *  On prête à Giorgia Meloni la formule : nous ne sommes ni fascistes ni antifascistes.

                                ** Fini est par exemple partisan du droit du sol, qui n’existe pas en Italie, et de l’union légale de personnes de même sexe.

 

Une nouvelle catégorie politique peut s’appliquer à ce parti et à d’autres, selon Wikipedia italien, il s’agit du “conservatisme national”:

“le conservatisme national est réapparu avec la création d’Alleanza nazionale (qu’on a toutefois aussi caractérisé comme un parti moderne libéral-conservateur), et est aujourd’hui représenté par Casa Pound, Fratelli d'Italia, par le Movimento Nazionale per la Sovranità et par le courant salviniste de la Ligue” (article Conservatismo nazionale).

Or dans les partis cités comme relevant du conservatisme national, certains se classent comme on l’a vu, au centrodestra (Fratelli d’Italia, la Ligue) et d’autres comme Casa Pound sont classés à l’extrême-droite (Casa Pound prétend incarner le fascisme du 3ème millénaire).

 

Quant au Movimento Nazionale per la Sovranità, comme son nom l’indique, il défend des positions opposées à l’Union européenne et une ligne très conservatrice. Il a été créé par des anciens d’Alleanza nazionale, Gianni Alemanno, Roberto Menia et Francesco Storace. Ce dernier, qui a été président de la région Latium, avait quitté Alleanza nazionale en désaccord avec le centrisme de Fini et fondé un parti appelé simplement La Destra (la droite) – voulant ainsi afficher un positionnement clairement à droite, plutôt rarement revendiqué en Italie. La Destra et une autre formation ont fusionné dans le Movimento Nazionale per la Sovranità, que Storace a ensuite quitté.

 

S’agissant de la Ligue, son rattachement au conservatisme national n’est pas si évident.

A l’époque de Bossi, la Ligue du Nord, essentiellement autonomiste ou séparatiste, réunissait des tendances allant d’un bout à l’autre de l’échiquier politique. Son créateur, Bossi, prétendait être antifasciste, socialiste mais aussi partisan du moins d’état possible. Son positionnement théorique « de gauche » (tendance libertarienne !) ne l’empêchait pas d’être très opposé à l’immigration et l’allié plus ou moins constant de Berlusconi.

Avec Salvini, le positionnement de la Ligue est sans doute plus clairement conservateur, notamment dans les questions de société, avec des références à la famille traditionnelle. Mais surtout, Salvini se réclame du « bon sens », du refus des idéologies, veut être proche des besoins des citoyens ordinaires, attitude qu’on définit généralement comme populiste.

Un auteur sur Internet, Fabio Chiusi, écrit : " Si tous les politiciens sont corrompus et toutes les idéologies ont échoué, alors "n'importe quoi marche" (anything goes), du moment que cela se présente sous l'aspect du "bon sens" (un mot clef pour comprendre le succès de Salvini) et sert un besoin immédiat, dicté par l'émotion, de la population." Il signale que Salvini n'a aucun arrière-plan intellectuel cohérent d'extrême-droite (il s'est même, autrefois, présenté comme un "communiste padan")  ce qui n'empêche  pas l'auteur de titrer son article (écrit en anglais) : Comment Salvini domine l'agenda en Italie et entraîne le pays dans un cauchemar d'extrême-droite.

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

Néanmoins, la Ligue fait bien partie des alliances de centre-droit.

Evidemment, cela ne veut pas dire que tout le monde accepte l’idée que le positionnement de la Ligue actuelle est au centre-droit. Les militants de gauche en Italie, considèrent que la Ligue est d’extrême-droite, point de vue largement partagé en France et dans d’autres pays.

Les sociologues Gianluca Passarelli et Dario Tuorto ont publié en 2018 un livre La Lega di Salvini. Estrema destra di governo (La Ligue de Salvini, extrême-droite de gouvernement), provoquant les réactions de quelques responsables de la Ligue reprochant aux auteurs, universitaires, de manquer à leur devoir de loyauté envers le gouvernement.

 

Enfin, le gouvernement actuel* de l‘Italie ne peut pas exactement être caractérisé comme de centrodestra. du fait de la participation du Mouvement 5 Etoiles. Mais, sans participer au gouvernement, Fratelli d’Italia et Forza Italia peuvent soutenir certains aspects de sa politique, retrouvant ainsi l’alliance de centrodestra.

Par contre, tous les commentaires politiques qualifient de centrodestra les alliances au niveau local où on retrouve notamment la Ligue, Forza Italia et Fratelli d’Italia, comme le montrent les exemples de la Sardaigne et de la Sicile.

                                                                           

                                                                    * Cet article a été commencé en août 2019, avant l’annonce par Salvini de son intention de mettre fin à l’accord de gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles, puis la démission effective du gouvernement Conte.

 

 

 

LES INDÉPENDANTISTES SARDES ENFIN AU POUVOIR CHEZ EUX

 

 

 

Lors des élections régionales en Sardaigne (l’une des quatre régions italiennes avec un statut d’autonomie) en février 2019, tous les journaux annoncèrent le triomphe du centrodestra, représenté par une coalition de la Ligue, de Forza Italia, de Fratelli d’Italia, du Parti sarde d’action et de divers mouvements locaux :

- Elezioni in Sardegna, vince il centrodestra con Solinas (élections en Sardaigne, le centre-droit vainqueur avec Solinas),

- Elezioni in Sardegna, trionfo Solinas Presidente con il Centrodestra al 47,8%: risultato negativo per il M5s, si dimette il sindaco Pd a Sassari (élections en Sardaigne, Solinas triomphe avec le centre-droit à 47,8% : résultat négatif pour le M5s, le maire Pd [Parti démocrate] de Sassari démissionne)

- Sardegna, centrodestra trionfa. Altro flop per Di Maio: il M5s crolla (Sardaigne, le centre-droit triomphe. Autre flop pour Di Maio : le M5s s’effondre).

Lors de la campagne électorale, tous les leaders du centrodestra étaient venus soutenir la coalition et poser ensemble pour la photo, Matteo Salvini apparaissant même en survêtement blanc avec le blason stylisé de la Sardaigne !

La Ligue arrivait en tête des votes, suivie du Parti sarde d’action (en théorie indépendantiste), et des autres formations de la coalition (Forza Italia, Fratelli d’Italia, Riformatori Sardi, Unione Democratica di Centro (UDC), Fortza Paris* etc), avec un total de 52% des voix contre 32% au Parti démocrate et ses alliés. Le Mouvement 5 Etoiles faisait un flop, n’atteignant pas 10% et perdant 65 % des votes qu’il avait recueillis lors des élections de 2018.

                                                           * Fortza Paris est une expression typiquement sarde qui veut dire tous ensemble.

En même temps, les électeurs votaient pour le président de la région : le président du Parti sarde d'action (Il Partidu Sardu - Partito Sardo d'Azione, en sigle PSd’Az) Christian Solinas, candidat désigné de la coalition de centrodestra devenait président de la région avec 47% des suffrages (mais son parti n’avait obtenu que 9,88% des suffrages !).

Le maire de Sassari, du Parti démocrate, désavoué aux élections régionales, démissionnait de son mandat.

Enfin, en juillet 2019, aux élections municipales, nouveau triomphe du centre-droit, salué notamment par des tweet de Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, FdI) : «Grand succès pour le centrodestra et pour Fratelli d’Italia qui fait élite à Cagliari le maire Paolo Truzzu et pour la première fois atteint le poucentage jamais réalisé de 12%, ce qui est un signal aussi pour la politique nationale”.

Il est clair que G. Meloni souhaite l’éclatement de l’alliance Ligue-Mouvement 5 Etoiles au niveau national. Remarquons que le pourcentage de 12% (sur l’ensemble de la Sardaigne) n’est pas très élevé, bien qu’à Cagliari le candidat FdI ait dépassé 50%. Le système électoral italien, où la représentation proprotionnelle est utilisée avec des correctifs, favorise l’émiettement des voix sur de très nombreux partis (qui ont intérêt à s'allier).

Revenons un peu sur le Parti sarde d’action (PSd’Az), parti théoriquement indépendantiste,  qui est allié de la Ligue depuis les élections législatives de 2018. Grâce à cette alliance, son chef Christian Solinas a pu être élu sénateur en 2018 et la Ligue forme un groupe parlementaire commun au Sénat avec le PSd’Az. Avant les élctions de 2018, Salvini était venu en Sardaigne tenir des meetings communs avc Salinas et sur ses affiches le leader de la Ligue avait remplacé “Prima gli Italiani” par “Prima I Sardi ” (d'abord les Sardes) ; derrière le visage souriant de Salvini on voyait le drapeau sarde aux quatre têtes de Maure.

Puis comme on l’a vu, Solinas est devenu président de la région autonome avec le soutien du centrodestra.

 

 

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Photo illustrant un article pour l'élection de Christian Solinas à la présidence de la région Sardaigne. De gauche à droite: Salvini, Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia), Solinas, Sergio Berlusconi (Forza Italia), avec la légende  : Christian Solinas con i leader del Centrodestra.

Salvini porte un survêtement avec le blason stylisé de la Sardaigne. Le logo du le PSd’Az représente aussi les 4 têtes de Maure, mais regardant dans un autre sens que le blason et drapeau officiel de la Sardaigne.

Il Sussidario.net, 25 2 2019

https://www.ilsussidiario.net/news/politica/2019/2/24/christian-solinas-video-elezioni-sardegna-candidato-centrodestra-luomo-di-salvini/1851188/

 

 

Le PSd’Az a été fondé dans les années 20 par un antifasciste, Emilio Lussu, qui se donnait comme objectif l’indépendance de la Sardaigne. Lussu manqua d’être assassiné par des squadristi fascistes, tua un de ses agresseurs et fut condamné à la détention aux îles Lipari d’où il s’évada avec quelques compagnons de captivité. Il participa à la guerre civile espagnole avec les républicains. A la Libération de l’Italie, il devint ministre; il avait à ce moment quitté le PSd’Az pour le parti socialiste où il a défendu une ligne fédéraliste.

De son côté le PSd’Az a poursuivi son chemin en dents de scie, toujours partisan théorique de l’indépendance de la Sardaigne, sans arriver à convaincre la majorité des Sardes et subissant la concurrence d’autres mouvements indépendantistes. Le statut d'autonomie de la Sardaigne a aussi contribué à affaiblir la ligne indépendantiste. Dans les années récentes, le PSd’Az s'allia avec la coalition de l'Olivier (centre-gauche) de Romano Prodi puis avec le centre-droite et il a déjà été l'allié de la Ligue du Nord de Bossi.

Il arrive au pouvoir sur sa terre - tout en restant très minoritaire-  grâce à l’alliance avec le centrodestra et surtout avec la Ligue.

 

L’alliance du PSd’Az avec la Ligue a d’ailleurs valu au pemier quelques déboires : le PSd’Az a été suspendu de l’Alliance libre européenne (alliance des mouvements autonomistes ou indépendantistes en Europe) ce qui est commenté ainsi par le site d’information Corsica Oggi (Corse aujourd'hui, en italien) : Elezioni in Sardegna: vince Solinas, l’indipendentista messo alla porta dagli indipendentisti (élections en Sardaigne, victoire de Solinas, l’indépendantiste mis à la porte par les indépendantistes, https://www.corsicaoggi.com/sito/elezioni-in-sardegna-vince-solinas-lindipendentista-messo-alla-porta-dagli-indipendentisti/). Ce site rapporte que le Partito di a Nazione Corsa avait conseillé aux Sardes de ne pas voter pour le PSd’Az. L’alliance avec la Ligue (du moins celle de Salvini) suffit à rendre infréquentable*.

                                               * Mais celle de Bossi n’avait pas meilleure réputation, notamment en raison de ses sorties contre l’immigration. En son temps, la Ligue de Bossi avait été exclue de l’Alliance libre européenne et par la suite, il semble que le PSd’Az fut suspendu pour s'être allié à elle.

 

 

Le courant le plus progressiste du PSd’Az a aussi contesté l’alliance avec la Ligue. D’autres indépendantistes, en Italie, critiquent aussi les choix du PSd’Az.

Ainsi, à l’occasion d’une élection législative partielle en Sardaigne qui avait été favorable au Parti démocrate (mais seuls 16% des électeurs s’étaient déplacés), un article de Roberto Bernardelli, publié en janvier 2019 dans le quotidien lombardo-vénète en ligne L'Indipendenza Nuova * commentait l’échec des protagonistes de l’alliance de centrodestra dont le PSd’Az :

                                                                    *  Qui se définit ainsi : “un journal qui porte ce nom parle aux territoires, parle aux fédéralistes, aux autonomistes, aux indépendantistes, parce que l’ennemi commun est le néocentralisme italien et européen”. Le journal a été fondé par Stefania Piazza, une journaliste qui a quitté la Ligue du Nord.

 

Hanno perso, quelli che hanno abbandonato l’indipendentismo autentico per un posto da qualche parte  (ils ont perdu, ceux qui ont abandonné l’indépendantisme authentique pour un quelconque poste), en s’alliant à une Ligue « en rien crédible » qui a elle-même abandonné l’autonomie de la Lombardie et de la Vénétie [la Ligue de Salvini avait bien dans son programme l'autonomie pour certaines régions mais les travaux avançaient difficilement, on en reparlera ]. L’article notait que le  parti indépendantiste sarde recueille le mépris pour son alliance avec la Ligue : «  Sur le siège du PSd’Az sont apparus des graffitis : Parti sarde d’Action, mercenaire, askari »* (http://www.lindipendenzanuova.com/sardegna-al-voto-1-bernardelli-ai-seggi-in-16-elettori-su-100-la-lega-non-se-la-bevono-piu-tutti/)

                                      *  Les askaris (comme le savent les lecteurs d’Hugo Pratt), étaient les soldats indigènes dans les anciennes colonies italiennes d’Erythrée et de Somalie.

 

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 Salvini avec les responsables du Parti sarde d'action. A droite Christian Solinas. Comparé à l'allure réservée des Sardes, Salvini  paraît bien plus "méridional" qu'eux...

L’independanza nuova, 21 janvier 2019

http://www.lindipendenzanuova.com/sardegna-al-voto-1-bernardelli-ai-seggi-in-16-elettori-su-100-la-lega-non-se-la-bevono-piu-tutti/

 

 

 

Bernardelli s’est trompé car en février, grâce à l’alliance de centre-droit, le PSd’Az a obtenu la présidence de la région, puis en juin, aux municipales, le centre-droit a été conforté, tandis qu’au niveau national, la Ligue et le centre-droit sortaient victorieux aux élections européennes.

Qui est Roberto Bernardelli ? Certes pas un homme politique de premier plan, mais son parcours est instructif.

Bernardelli, ancien de la Ligue, et d’autres membres qui ont quitté la Ligue  plus récemment, après le congrès de Parme qui a consacré la ligne Salvini*, ont fondé un nouveau parti Grande Nord, qui veut aboutir à l’autonomie ou l’indépendance des régions du nord. Umberto Bossi, l’ancien dirigeant de la Ligue, participa à la mise en place du nouveau parti mais finalement sans y adhérer, préférant rester dans la Ligue, qu’il avait fondée (pour ceux qui s’y intéressent, nous donnons en annexe la notice Wikipedia sur ce mouvement, qui a la particularité d’être rédigée en dialecte milanais).

                                                                   * Voir première partie. Depuis que la Ligue existe, des centaines de militants et de responsables, en désaccord avec les orientations ou l’autoritarisme de Bossi, l’ont quittée, et le même phénomène se reproduit avec Salvini, mais cette fois ce sont les “bossistes” qui partent.

 

Ce nouveau parti a rejoint le grand nombre de partis autonomistes/indépendantistes du nord de l’Italie, notament du Veneto, souvent très critiques envers la Ligue. Celle-ci, comme on le verra, poursuit pourtant ses objectifs autonomistes, défendus par les dirigeants leghistes locaux.

 

 

 

 

LE GENTILHOMME DE SICILE

 

 

Parmi les partis qui forment le centrodestra, la plupart ont une vocation nationale, mais certains sont à vocation régionale, comme le PSd’Az. Tel est aussi le parti Diventerà bellissima, présent en Sicile. Le dirigeant du parti est aussi le président de la région autonome. Le nom du parti (tu deviendras très belle) est une prédiction faite à la Sicile par le juge Borsellino, assassiné par la Mafia. Souvent le nom est présenté avec un hashtag.

Le dirigeant du parti et président de la région autonome, Nello Musumeci a lui-même été un temps président de la coordination régionale antimafia.

Wikipedia it. définit #Diventerà bellissima  comme un parti autonomiste et méridionaliste, "fondé sur les valeurs chrétiennes et sociales de la civilisation européenne et méditeranéenne", selon les statuts du parti. Mais on peut comprendre qu'il s'agit aussi d’un parti conservateur.

Musumeci a appartenu d’abord au MSI, devenu Alleanza nazionale, puis en désaccord avec Fini, a quitté le parti ; il a fondé Alleanza siciliana, puis a fusionné ce parti avec La Destra, enfin a quitté La Destra pour fonder Diventerà bellissima. Le parti est assez proche de Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni.

Dans une interview datant déjà d’un an, Nello Musumeci précisait son parcours. La journaliste disait en introduction :

« On l’appelle le fasciste gentilhomme et il est diffcile de savoir s’il est plus satisfait de la première ou de la seconde de ces qualifications. Mais certainement la définition lui va comme un gant. Nello Musumeci est un signore sicilien élégant et affuté, réfléchi et cérémonieux, avec une assurance de soi et de son rôle propre qui viennent d’une expérience politique de presque 50 ans ».

Le titre de l’article est «Sì, sono di destra. Ma i migranti li chiamo fratelli». Parla Nello Musumeci» (oui, je suis de droite. Mais j’appelle les migrants des frères. Nello Musumeci parle), interview de Stefania Rossini, 24 août 2018

http://espresso.repubblica.it/palazzo/2018/08/24/news/si-sono-di-destra-ma-i-migranti-li-chiamo-fratelli-1.325912

Il est intéressant d’en donner quelques extraits .

Tout d’abord Musumeci, est réservé sur le gouvernement Conte-Salvini-Di Maio. Il observe intelligemment que “ la geografia del centrodestra nel Paese non è la stessa del Parlamento” (la géographie du centre-droit dans le pays n’est pas la même qu’au Parlement): on peut comprendre que le centre-droit au pouvoir dans les régions se présente différemment de la majorité parlementaire qui soutient le gouvernement, pourtant aussi, d'une certaine façon, de centre-droit.  C’est surtout l’alliance de gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles qui lui déplaît.

Avec Salvini, le contact est bon et Musumeci est même allé à Pontida (lieu traditionnel des réunions de la Ligue depuis Bossi) pour dire à la tribune que “il Nord senza il Sud non va da nessuna parte” (le nord ne va nulle part sans le sud) et à sa grande surprise, il fut chaleureusement applaudi.

Sur l’immigration, Musumeci ne prononce pas les paroles qui donnent leur titre à l’article: une manie curieuse des journaux italiens est de faire une synthèse des déclarations de la personne interrogée qui est parfois loin des véritables expressions utilisées. Musumeci pense que la fermeture des frontières a servi à mettre à nu l’égoïsme de l’Europe, qui, “si elle continue ainsi, ne mérite plus notre présence [de l’Italie]”- de sorte que sa pensée est probablement proche de celle de Salvini, au moins en ce que celui-ci reproche à l’Europe de faire peser sur l’Italie le poids de l’accueil des migrants.

A la question : Que pensez-vous du racisme rampant  [ou latent ] (Che ne pensa del razzismo strisciante?) il répond qu’il n’y en a pas et moins encore en Sicile qu’ailleurs car celle-ci a connu 15 dominations et est habituée à vivre avec l’autre. Mais qu’il est nécessaire de lutter contre l’exploitation de nos frères sur le dos desquels certains s’enrichissent.

La journaliste, bon public, lui déclare alors qu’il parle comme un homme de gauche : ce n’est pas la première fois qu’on me le dit. Je suis orgueilleusement de droite mais j’ai la chance d’avoir des gens de gauche qui votent pour moi, c’est la plus grande réussite pour un homme politique.

La journaliste lui demande à quel type de droite il appartient : celle de Giorgio Almirante, le fondateur du parti néo-fasciste MSI (Mouvement social italien), auquel il a adhéré très jeune, en 1970. Il n’est pas nostalgique du passé, mais le seul portrait qu’il a dans son bureau est celui, dédicacé, de G. Almirante.

Pourquoi cette adhésion chez un adolescent de 15 ans ? Musumeci répond qu’il était un jeune qui croyait à la liberté et qui n’aimait pas les pressions des activistes rouges qui disaient : qui n’est pas avec nous est fasciste. Il s’est donc rapproché des jeunes de droite [en fait d’extrême-droite] et s’y est trouvé bien, d'autant plus que sa mère venait de mourir et qu'il trouva dans le parti un réconfort.

Etait-ce une tradition familiale ? Non, mon père était un conducteur d’autobus des plus ordinaires (un autista di autobus del tutto qualunquista), qui votait “pour les amis” [comprendre sans doute dans un système de clientèle où on vote pour qui rend service].

Il évoque son mariage, son beau-père qui ne voulait pas que sa fille épouse “un fasciste sans le sou”, puis sa séparation d’avec sa femme (la politique, comme il arrive souvent, désunit les familles), il élude une question sur la mort d’un de ses fils, quelques années auparavant : Je m’en suis relevé et la politique a été mon grand soutien.

Pense-t-il réussir à faire devenir la Sicile plus belle ? L’île est déjà très belle esthétiquement, il rêve de lui donner une beauté éthique. Nous les Siciliens avons un ennemi plus puissant que la mafia, la résignation. Si vous réfléchissez que dans notre langue, le futur n’existe pas, vous avez tout compris.

Il ne compte pas se représenter, ce qui lui donne plus de liberté d’action. Et ensuite ? Il n’y a pas que les élections dans la vie ; je m’occuperai de la jeunesse.

 

Il s’agit d’une interview surprenante (au moins pour un Français) car un homme qui présente des idées plutôt humanistes exprimées avec sensibilité et modération, affirme qu’il reste fidèle à son engagement néo-fasciste de jeunesse, à travers la personnalité de G. Almirante*. Et on peut être surpris de lire que son engagement au MSI a été dicté parce qu’il croyait à la liberté. En fait, on peut comprendre que Nello Musumeci reste surtout fidèle à sa propre jeunesse, dans ces années 70 marquées par la position dominante de l’extrême-gauche, qui pouvait susciter des rejets violents.

 

                                                                      * Giorgio Almirante fut une personnalité contestée mais charismatique de l’Italie d’après-guerre jusqu’aux années 80. Dirigeant du parti néo-fasciste MSI, il était apprécié de certains de ses adversaires et les appréciait : on dit qu’il pleura en apprenant la mort d’Enrico Berlinguer, le chef du parti communiste italien, et il vint se recueillir devant sa dépouille exposée au siège même du PCI; quand Almirante mourut, des députés communistes furent présents à ses obsèques. A la fin de sa vie, Almirante désigna comme dauphin Gianfranco Fini, qui fit évoluer le parti vers le libéralisme conservateur sous le nom d’Alleanza nazionale. En 2008, lorsque le maire de Rome Giovanni Alemanno (Alleanza nazionale à l’époque) proposa de donner le nom d’Almirante à une rue, Fini, président de la chambre des députés, se déclara défavorable en disant que les idées d’Almirante étaient à l’opposé des valeurs de l’Italie actuelle. En 2018, la municipalité à majorité 5 Etoiles de Rome, sur proposition des conseillers du groupe Fratelli d’Italia, vota pour donner le nom d’Almirante à une rue mais devant les réactions, la maire Viriginia Raggi revint en arrière, prétendant s’être laissé surprendre. Quant à Salvini, il déclara que s’il y avait des rues Togliatti (dirigeant communiste d’après-guerre), il pouvait bien y avoir des rues Almirante.

 

Le parti dirigé par Musumeci n’est d’ailleurs pas néo-fasciste, mais est une composante du centrodestra (ce qui n’empêche pas Musumeci de se dire “orgueilleusement de droite”).

Enfin, si le président de la région Sicile considère les immigrés comme des frères, sa déclaration qu’il n’existe pas de racisme rampant peut surprendre ou susciter l’ironie des antiracistes ...

Dans une autre interview, Musumeci s’amuse qu’en Sicile tous les hommes politiques jouent à qui sera le plus autonomiste.

 Enfin, après l’annonce par Salvini de la fin de la coalition, Musumeci dans une interview du 15 août 2019, répondait au journaliste qui lui disait :

“ Le principal effet de la crise est de reconstituer le centre-droit.

-  Quand le centre-droit est uni, il est toujours victorieux. Et en Italie le centre-droit est une majorité morale  avant même d’être une majorité au Parlement (...) Salvini est un des membres fondateurs du centre-droit."

Interview de Mario Barresi dans La Sicilia https://www.lasicilia.it/news/politica/272126/musumeci-e-la-crisi-di-governo-calvario-finito-e-vedra-berlusconi.html

 

 

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Nello Musumeci à gauche, avec les dirigeants du centrodestra en 2017 : Matteo Salvini, Giorgia Meloni, Sergio Berlusconi.

Journal La Sicilia, 15 août 2019.

https://www.lasicilia.it/news/politica/272126/musumeci-e-la-crisi-di-governo-calvario-finito-e-vedra-berlusconi.html

 

 

 

 

LES LEGHISTES AUTONOMISTES NE LÂCHENT RIEN

 

 

 

Dès l’arrivée au pouvoir du gouvernement Conte-Salvini-Di Maio en juin 2018, il fut question de l’autonomie des régions du nord. Lors du rassemblement de Pontida (lieu habituel et emblématique des réunions de la Ligue du Nord depuis l’époque de Bossi *), le 1er juillet 2018, où Salvini vint remercier les militants et célébrer la victoire, le président lehgiste du Veneto, Luca Zaia, monta à la tribune avec des militants qui portaient un immense drapeau vénitien au lion de Saint Marc, avec l’inscription « autonomia subito », l’autonomie tout de suite.

Les choses n’allaient pas être si simples.

                    * Pontida fut choisi par Bossi comme le lieu des grands rassemblements de la Ligue du Nord car c’est dans cette prairie que se rassemblèrent, au Moyen-âge, les représentants des cités lombardes pour jurer de s’unir dans une Ligue contre l’empereur germanique qui prétendait leur imposer sa suzeraineté. Le parti fondé par Bossi s’appelait la Ligue lombarde et avec d’autres mouvements, il donna ensuite naissance à la Ligue du Nord, mais les sections régionales de la Ligue continuent, au moins en Lombardie et dans le Veneto, à porter les noms de Ligue lombarde et Ligue vénète.

 

Très vite, on partit sur l’hypothèse que dans un premier temps l’autonomie devait concerner les régions où la demande en ce sens était la plus importante et qui en raison de leur développement économique pouvaient le plus facilement assumer de nouvelles attributions avec leurs ressources propres : la Lombardie, la Vénétie, l’Emilie-Romagne. C'est ce qu'on appela l'autonomie différenciée (autonomia differenziata).

 

Mais les négociations s’avérèrent difficiles, et loin d’aboutir à l’autonomie pour Noël (2018) comme le disait Erika Stefani, la ministre leghiste chargée des réformes institutionnelles, le projet gouvernemental était toujours en discussion en juillet 2019.

De son côté, le Mouvement 5 Etoiles voyait d’un mauvais œil une réforme qui allait dans l’ensemble, attribuer aux régions autonomes la gestion d’une grande partie des ressources provenant de l’impôt, plutôt que de laisser au gouvernement central le soin de les redistribuer sur l’ensemble du pays, une péréquation favorable au sud notoirement moins développé.

En juillet 2019, les négociations achoppèrent notamment sur la question de l’éducation, que le gouvernement voulait maintenir dans les compétences nationales, alors que les régions demandaient que cette attribution leur soit confiée.

Le président du conseil Conte avait arbitré en faveur d’une conception limitée de l’autonomie, provoquant un conflit entre lui et Salvini qui soutenait les revendications des présidents leghistes des régions concernées.

Le président de la région Lombardie, Attilio Fontana*, déclara alors : cela me stupéfie que Conte, que j’estime encore, soit impliqué dans cette farce (questa cialtronata, le projet d’autonomie tel que proposé par le gouvernement), tandis que Luca Zaia déclarait : si l’autonomie ne se fait pas, le gouvernement n’a pas de sens ».

                                                                  *  Ne pas confondre avec le ministre Lorenzo Fontana dont il a été question au début de notre article (première partie).

 

Ce constat de blocage a certainement été l’une des raisons de la décision de Salvini de provoquer la fin de gouvernement de coalition.

 

 

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Le “premier” Giuseppe Conte (au centre, impassible) et à droite, le “gouverneur” de la Lombardie, le leghiste Attilio Fontana, qui semble lui tourner ostensiblement le dos (Crédit ANSA)

Les médias italiens appellent fréquemment le président du conseil “premier” (en français dans le texte et sans ajouter ministre), et les présidents de région “governatori” à l’imitation des USA.

 http://www.ansa.it/sito/notizie/topnews/2019/07/20/autonomia-fontana-stupito-da-conte_bafbd44e-fda9-49a0-bd5d-273550672da1.html

 

 

 

 

DERNIÈRES PÉRIPÉTIES

 

 

Le mois d’août 2019 a apporté de nouvelles péripéties à la vie politique italienne.

Matteo Salvini a fait  la tournée des plages, d’abord pour procéder en maillot de bains aux séances de selfie dont il est friand, puis pour tenir des meetings dans lesquels il a annoncé son intention de mettre fin à la coalition de gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles et de recourir à de nouvelles élections. Le président du conseil Conte, sans doute pris au dépourvu, malgré le contexte de tension de plus en plus vif des différentes composantes du gouvernement, a réagi en déclarant que ce n’était pas au ministre de l’intérieur de décider de la démission du gouvernement et de nouvelles élections.

 

 

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Salvini durant ses vacances à la plage en août 2019.

Photo illustrant l'article du New York Times du 8 août 2019, intitulé Italy’s Most Powerful Populist Rules From the Beach  (le plus puissant populiste d'Italie gouverne depuis la plage). Le journal définit Salvini comme " a populist Everyman with a talent for expressing Italy’s id" (un Monsieur tout-le-monde populiste avec un talent pour exprimer les pulsions de l'Italie - id ou ça, dans la théorie psychanalytique, désigne les pulsions inconscientes de la personnalité).

Prenant plusieurs semaines de vacances, Salvini a multiplié les photos avec des vacanciers anonymes ou avec ses enfants et s'est lui-même moqué de sa bedaine. On l'a vu et filmé dans un club de plage où il a ses habitudes (le Papeete à Milano Marittima, une station réputée au bord de l'Adriatique, fondée par des Milanais, d'où le nom), aux côtés d'un disc-jockey qui a passé l'hymne italien, repris en choeur par le public (mais Salvini n'a pas chanté...), tandis que des filles en maillot léopard se trémoussaient sur la musique ( https://video.repubblica.it/politica/salvini-in-consolle-le-cubiste-ballano-l-inno-di-mameli-al-papeete/341017/341606?refresh_ce ). Ses adversaires lui ont reproché son manque de tenue et de négliger les devoirs de son ministère.

https://www.nytimes.com/2019/08/08/world/europe/matteo-salvini-italy-beach.html

 

 

Mais, de façon évidente, c’est au leader de la Ligue de décider s’il souhaite ou non continuer à participer au gouvernement, quel que soit le scénario choisi. Il est peu probable qu’un gouvernement sans la Ligue obtienne une majorité de rechange au Parlement (quoiqu’on parle d’un gouvernement Parti démocrate/Mouvement 5 Etoiles), ce qui rendra inévitables de nouvelles élections.

Si Salvini a précipité la rupture, c’est que les sondages lui prédisent des intentions de vote très favorables, de l’ordre de 36 ou 38 %. Dans les élections, il pourra compter sur le soutien de Fratelli d’Italia et peut-être de Forza Italia, bien déchue de son importance passée. La formule des gouvernements de centrodestra devrait encore servir, mais avec cette fois la Ligue en formation dominante, succédant dans ce rôle au parti de Berlusconi*.

                                             * Au cours des 25 dernières années, la Ligue a participé 4 fois aux gouvernements Berlusconi: autour du parti de ce dernier (Forza Italia ou d’autres appelations), se groupaient la Ligue du Nord de Bossi, Alleanza nazionale et des petits partis comme l’UDC.

 

 En France, les raisons immédiates de la décision de Salvini de rompre la coalition ont été mises au compte du désaccord entre la Ligue et le M5 E sur la nouvelle  liaison ferroviaire Lyon -Turin, que désapprouve le M5 E en raison de son coût élevé et de son impact écologique, alors que les travaux ont déjà commencé. La décision de Salvini qui veut gouverner “seul”, sans des partenaires qui sont aussi des adversaires (une exigence semble-t-il de tous les gouvernements dans la plupart des pays) a provoqué en France les commentaires alarmistes des journaux, évoquant inévitablement Mussolini, le défi aux institutions démocratiques (en quoi ?) et la future alliance électorale avec Fratelli d’Italia, qualifié systématiquement de parti post-fasciste*.

                                                                * Preuve de la méconnaissance complète de la vie politique italienne par certains journalistes français : par deux fois, les présentateurs du journal télévisé de la 2 (édition de 13 h et de 20 h), évoquant la cérémonie pour l’anniversaire de l’effondrement du pont Morandi à Gênes (14 août), ont signalé que Salvini et son adversaire “le premier ministre Di Maio”  étaient présents, alors que Di Maio est vice-président du conseil (comme Salvini) et ministre du travail et de la protection sociale ainsi que du développement économique.

 

Mais outre les sujets de désaccord avec Di Maio et le Mouvement 5 Etoiles, il existait un autre désaccord de fond entre Conte et Salvini sur l’autonomie.

Bien que Salvini soit, du fait de ses fonctions, plus occupé de politique nationale, il ne peut se désintéresser des revendications des grands dirigeants leghistes du nord. Salvini a d’ailleurs dit un jour que l’autonomie était dans l’ADN de la Ligue.

Il serait sans doute inexact d’imaginer Salvini en maître tout-puissant de la Ligue, dont les autres responsables ne seraient que des exécutants. Si les barons leghistes du nord lui donnent leur soutien, il doit aussi les soutenir. La décision de Salvini de mettre fin au gouvernement de coalition en août 2019 résonne comme l’écho de l’avertissement de Luca Zaia en juillet 2019 : “Se non si fa l’autonomia, il governo non ha senso” (si l’autonomie ne se fait pas, le gouvernement n’a pas de sens).

 

 

 

 

 CONCLUSION

 

 

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Le discours de démission de Giuseppe Conte au Sénat le 20 août 2019. A droite, Luigi Di Maio. Malgré le ton parfois amical (Caro Matteo), Salvini apparait accablé par les reproches de Conte.

La Reppublica

https://www.repubblica.it/politica/2019/08/20/news/crisi_di_governo_conte_al_senato-233949397/

 

 

Eh bien, c’est fait.

Le président du conseil Conte a déposé sa démission le 20 août 2019, après un discours au Sénat, où il a fait peser la responsabilité de la crise sur Salvini, qui écoutait, mal à l’aise, assis à côté de lui. Giuseppe Conte a notamment déclaré : “Quand une force politique fait ses choix uniquement par intérêt électoral, elle ne compromet pas que la noblesse de la politique, mais aussi les intérêts nationaux du pays entier. » «  Nous n’avons pas besoin des pleins pouvoirs [demandés par Salvini], mais de dirigeants ayant le sens des institutions. ». Selon le président du conseil démissionnaire, l'impossibilité de gouverner en raison des blocages provoqués par le Mouvement 5 Etoiles, argument avancé par Salvini, était une invention de ce dernier. Giuseppe Conte a également repris Salvini sur ses façons de mélanger la religion et la politique, qui offense à la fois les croyants et la laïcité, principe fondamental de tous les gouvernements aujourd'hui (allusion aux attitudes de Salvini qui se montre avec un chapelet ou fait référence à la religion dans ses discours)*

                         * Salvini, l'air abasourdi de ce reproche,  sortit alors son chapelet de sa poche, le plaça sur le pupitre, puis après l'avoir considéré un instant, le porta à ses lèvres, un geste étonnant dans une enceinte parlementaire, même dans un pays de tradition catholique.

 

Assis de l’autre côté du président du conseil, se trouvait Luigi di Maio, qui a embrassé Conte après son discours. Di Maio a déclaré à la presse que Conte était l’honneur de l’Italie.

 

Une grande partie de l’assemblée a chaleureusement applaudi le président Conte, donnant ainsi l’impression que Salvini était isolé.  Dans son discours en réponse, Salvini, retourné à son banc de sénateur, plaida pour que le peuple tranche le conflit par  nouvelles élections. Son discours, dans une ambiance très agitée, a paru en-deça de ses capacités de tribun. Comme s’il avait voulu montrer qu’il n’avait rien à faire de la ”leçon” de Conte sur la religion, Salvini cita Jean-Paul II et invoqua la protection de Marie immaculée, non sur lui, mais sur l'talie (provoquant les éclats de rire de plusieurs de ses adversaires). Il retourna l'argument de Conte : ce dernier a bien peu d'estime pour les Italiens, catholiques ou pas, s'il croit qu'il suffit d'un chapelet pour décider de leurs votes ...

 Il ne manqua rien à la journée parlementaire du 20 août, ni la civiltà du président Conte qui commença son discours par la formule de politesse : Gentile presidente, gentile senatrice, gentile senatori (aimable président, aimables sénatrices, aimables sénateurs) jusqu'à la familiarité brutale d'un sénateur  5 Etoiles qui, debout,  cria à Salvini "Tu, vai a casa" (toi, rentre à la maison) et au reproche d'un autre sénateur 5 Etoiles de la Calabre - et coordinateur parlementaire anti-Mafia - qui accusa Salvini, avec ses attitudes de religiosité, d'envoyer des signaux à la N'Drangheta (la Mafia calabraise, dont les membres manifestent  une dévotion du même genre), intervention qui fut mal perçue en Calabre et retomba sur son auteur ! 

 

 

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 Matteo Salvini le 20 août 2019 au Sénat. Ayant repris sa place parmi les sénateurs de son parti (les ministres italiens qui sont parlementaires restent membres du Parlement), il répond au discours de Giuseppe Conte. Salvini évoque une Italie souveraine, qui n'obéit pas à l'Union européenne, qui croit à la famille, qui a des enfants, des enfants qui ont un papa et une maman...

L'inscription en surimpression rappelle qu'au Sénat, le groupe parlementaire de la Ligue s'appelle Lega-Salvini Premier- PSd'Az (Salvini Premier était le slogan de la campagne électorale de la Ligue en 2018) et que le Parti sarde d'action (théoriquement indépendantiste) forme un groupe commun - bien qu'il n'ait qu'un élu - avec la Ligue.

Capture d'écran You Tube - La Reppublica

 https://www.youtube.com/watch?v=b6f2YtGdtgo

 

 

 

Y aura t-il une majorité de substitution pour un nouveau gouvernement ou faudra-t-il aller vers de nouvelles élections ? Evidemment, les prochaines semaines apporteront la réponse.

 

Commentée avec indignation dans les autres pays, la demande de Salvini de retourner devant les électeurs pour avoir “les pleins pouvoirs” (a priori il ne s’agit pas de pleins pouvoirs dictatoriaux), qui a précipité la crise,  est pourtant conforme à la pratique politique de la plupart des pays, où on n’imagine pas de gouverner avec des contradicteurs... Encore une fois, si Salvini n’est pas irréprochable, la condamnation presque unanime par les pays européens et surtout la France, apparait passablement hypocrite.

 

La période faste de Salvini est-elle terminée ? Sa présence au gouvernement a été axée sur la lutte contre l’immigration, au point que le président du conseil Conte en a parlé, peu avant la démission du gouvernement, comme d’une obsession déraisonnable. Cet objectif est-il suffisant pour qu’une majorité relative d’Italiens le confirme au pouvoir ?

 

La grande force de Salvini, c’est finalement d’être un Italien moyen au pouvoir, pas forcément très efficace, même dans les objectifs qu’il se donne, mais “qui nous ressemble” et qui est en représentation permanente pour montrer à quel point il ressemble aux gens moyens et à quel point il travaille pour les défendre. En ce sens, comme Alberto Sordi incarnait l’Italien moyen des années 50-70 au cinéma, Salvini incarnerait l’Italien moyen d’aujourd’hui au pouvoir, avec d’ailleurs une dégaine plus méridionale que nordiste : un paradoxe pour celui qui a commencé sa carrière en déclarant que son pays (la Padanie) était en guerre contre l’Italie ! ( Quando il padano Salvini diceva: "Siamo in guerra con l'Italia, disobbediamo", Quand le Padan Salvini déclarait : nous sommes en guerre avec l'Italie, nous désobéissons https://www.globalist.it/politics/2019/07/18/quando-il-padano-salvini-diceva-siamo-in-guerra-con-l-italia-disobbediamo-2044366.html ).

 

 

Paradoxalement aussi, le retour de bâton pourrait venir du Nord. Dans une interview, l’universitaire Gianluca Passarelli, auteur avec Dario Tuorto, de l’étude La Lega di Salvini. Estrema destra di governo, déclarait il y a quelques mois:

“Il y a une partie de la Ligue qui accepte volontiers Salvini parce que, comme l'a dit Max Weber, tant que le dirigeant réussit, il est intouchable, mais en période de vaches maigres, il risque d'avoir deux problèmes: le parti et le Nord.”

https://www.michelesantoro.it/2019/05/lega-salvini-intervista-passarelli/

 

 

 

 

 

ANNEXE 1 : ORIGINALITÉ DE LA VIE POLITIQUE ITALIENNE

 

 

La vie politique de l'Italie est très différente de la vie politique de la France, en particulier en raison de l'existence de mouvements autonomistes ou indépendantistes qui non seulement jouent un important rôle local mais peuvent aussi intervenir au niveau de la politique nationale, par leurs alliances ou même, comme la Ligue, en acquérant une stature de premier plan (au prix d'un abandon d'une partie de ses objectifs premiers, il est vrai). Le système électoral italien, qui se fonde en partie sur la représentation proportionnelle, permet aux partis régionalistes (au sens large) d'être présents au Parlement.

Dans quel autre pays pourrait-on trouver un homme politique devenu ensuite un des ministres les plus importants du gouvernement, qui déclarait quelques années plus tôt qu'il ne se reconnaissait pas dans le drapeau national (déclaration faite non pas quand il avait 18 ans mais à 38 ans, alors qu'il était déjà député (européen) du parti qui allait accéder au pouvoir sous sa direction) ?

Dans quel autre pays un gouvernement prétendument nationaliste serait-il allié avec des indépendantistes locaux ?

Dans quel pays pourrait-on trouver un ancien président de la république (Giorgio Napolitano), sénateur à vie (cette position existe en Italie) qui siège au Sénat au groupe Per le Autonomie (pour les autonomies) composé des partis Südtiroler Volkspartei, Partito Autonomista Trentino Tirolese et Union Valdôtaine, partis certes parfaitement constitutionnels mais énergiquement autonomistes ?

Enfin, dans un genre différent, où trouverait-on un président de région qui est fier de se dire de droite et  de tradition néo-fasciste et qui appelle les immigrés des frères ? Et un dirigeant, qui se dit en faveur de la famille traditionnelle et qui, à la tribune du congrès d'une organisation conservatrice, déclare qu'on "fait l'amour avec qui on veut", formule aussi surprenante dans la forme que dans le fond !

Au moins de ce point de vue, la vie politique italienne est pleine de contrastes et d'anticonformisme, surtout comparée à la vie politique française qui ressemble à un concours de politiquement correct qui se tiendrait dans une grande école parisienne.

 

 

PATT_-per-la-festa-dell’Autonomia-esponiamo-la-bandiera

Sur le site du Partito Autonomista Trentino Tirolese : Il 5 di settembre esponiamo il simbolo della nostra Autonomia. Esponiamo la bandiera del Trentino! (le 5 septembre, [pour la fête de l'autonomie], déployons le symbole de notre autonomie, déployons le drapeau du Trentin !)

https://patt.tn.it/2019/09/05/patt-per-la-festa-dellautonomia-esponiamo-la-bandiera/

 

 

 

A titre d'exemple des très nombreux partis autonomistes/indépendantistes du nord, et comme indiqué plus haut, nous donnons ci-dessous le texte de la notice Wikipedia (en lombard/milanais)* sur le parti Grande Nord. Ce parti a été créé en 2017 après le congrès de Parme de la Ligue (qui a confirmé la ligne Salvini), notamment par d'anciens militants de la Ligue en désaccord avec l'orientation salviniste, rejoints par d'autres indépendantistes ou autonomistes nordistes. Pour l'instant, ce parti n'a pas obtenu de siège aux élections régionales e 2018 (" 'l ciappa nissun scagn").

                                  * A condition de lire un peu l'italien, on comprendra sans trop de peine ce texte, dont la syntaxe est quand même surprenante.

 

De Wikipedia

Grande nord

Quest articol chì l'è scrivuu in lombard grafia milanesa

 

El Grande Nord a l'è on partii politegh italian attiv in l'Italia del Nord de ideologia liberalista e federalista. L'aderiss al Manifest de Oxford e ai valor de l'Internazionala Liberala.

Storia

El partii el nass in del magg 2017 dòpo di primari de la Liga che han reconfermaa el roeul de Matteo Salvini segretari cont l'obietiv de parpoeu on partii federalista che 'l faga de "sindacaa territorial" compagn del SVP del Südtirol.

L'ha tolt dent sia di ex leghista de stampo bossian come 'l Marco Reguzzoni e 'l Marco Desiderati sia di alter ch'eren sortii giamò prima 'me 'l Giulio Arrighini e 'l Roberto Bernardelli oltra a di independentista de la zona veneta 'me 'l Fabrizio Comencini, fondator de la Liga Veneta Repubblica.

L'Umberto Bossi l'ha tolt part a la conferenza de fondazion del partii ma l'ha scernuu de deventà no mèmber.

Ai elezion regionai lombard del 2018 l'ha candidaa el Giulio Arrighini president e 'l ciappa nissun scagn.

El riess a ottegnì di resultaa in di elezion comunai del 2018, cont el 9% a Lonaa Pozzoeu e in del midemm period el ciappa, per la mort de 'na consiliera de la Liga, el primm reppresentant al Consili del Municipi 2 de Milan, el Fulvi Novares.

Riferiment

Vos correlaa

 

 Great North logo.jpg

 Logo du parti.

 

 

ANNEXE 2 : COMPOSITION DES GROUPES AU PARLEMENT ITALIEN

 

 

Composition des groupes au Sénat italien (2019) (site du Sénat  http://www.senato.it/leg/18/BGT/Schede/Gruppi/Grp.html)

 

Composizione dei Gruppi parlamentari

Forza   Italia-Berlusconi Presidente

62

Fratelli d'Italia

18

Lega-Salvini   Premier-Partito Sardo d'Azione

58

MoVimento 5   Stelle

107

Partito   Democratico

51

Per le Autonomie   (SVP-PATT, UV)*

8

Misto**

15

Totale

31

 

* Südtiroler Volkspartei , Partito Autonomista Trentino Tirolese, Union Valdôtaine.

** Le groupe mixte comprend les élus de : Liberi e uguali, Partito socialista italiano (PSI), + Europa (Emma Bonini) et des non-inscrits.

 

 

Composition des groupes à la Chambre des députés (2019) (Site de la Chambre des députés https://www.camera.it/leg18/46)

 

FORZA ITALIA - BERLUSCONI PRESIDENTE

104

FRATELLI D'ITALIA

33

LEGA - SALVINI PREMIER

125

LIBERI E UGUALI

14

MOVIMENTO 5 STELLE

216

PARTITO DEMOCRATICO

111

MISTO

27

[Le groupe mixte comprend les élus suivants] :

+EUROPA-CENTRO DEMOCRATICO

 

3

CIVICA POPOLARE-AP-PSI-AREA CIVICA

4

MAIE - MOVIMENTO ASSOCIATIVO ITALIANI ALL'ESTERO

3

MINORANZE LINGUISTICHE*

4

NOI CON L'ITALIA-USEI

4

SOGNO ITALIA-10 VOLTE MEGLIO

3

Deputati non iscritti ad alcuna componente

6

Totale

630

 * Minoranze linguistiche (minorités linguistiques) : ce groupe, membre du groupe mixte, comprend notamment les élus du Südtiroler Volkspartei et du Partito Autonomista Trentino Tirolese ou élus de coalitions avec ces partis.

 

 

 

 

18 août 2019

MAIS QUI DIRIGE L'ITALIE ACTUELLE PREMIERE PARTIE

 

 

MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ?

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

[ Nota bene : nous publierons ultérieurement la dernière partie du sujet Les massacres des foibe : mémoire et  polémique en Italie ]

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Cet article a commencé à être écrit avant qu’il soit question de l’éclatement du gouvernement de coalition italien, mais les dernières évolutions ne modifient pas la ligne directrice de notre étude, fondée sur une différence de perception des réalités politiques entre la France et l’Italie.

Lorsqu’on pose en France la question « qui dirige actuellement l’Italie ? », la réponse est souvent l’extrême-droite.

Lorsqu’on pose en Italie la question « qui dirige actuellement l’Italie ? », la réponse est souvent le centre-droit.

Nous mettrons aussi l’accent sur l’importance dans le débat italien, des thèmes de l’autonomie des régions et du fédéralisme, qui sont généralement oubliés dans les commentaires français (peut-être parce qu’en France ces thèmes sont inexistants).

 

 

 

 

MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ? L’EXTRÊME-DROITE ?

 

 

 

C’est en tous cas ce que pensent beaucoup de gens, surtout en France, et tout est fait pour les conforter dans cette opinion – peut-être avec des visées de politique intérieure.

Il y a quelques mois paraissait dans le journal Le Monde un article intitulé, sans nuance, « L’Italie sous la botte des ultra-conservateurs » (http://paternet.fr/wp-content/uploads/pdf/2018/12/20181205-le-monde-22985-01-14.pdf). Cet article, rédigé par Jérôme Gautheret, le correspondant en Italie du journal, supposé bon connaisseur du pays, était bien fait pour offrir au lectorat du Monde les frissons qu’il attend quand on parle de l’extrême-droite italienne (même si le titre de l’article préfère pour une fois parler d’ultra-conservateurs – mais est-ce plus rassurant, surtout avec l’expression « sous la botte » ?).

L’article commence par évoquer une église de Rome qui a une réputation sulfureuse. Est-ce qu’on y pratique des messes noires, est-ce que la crypte recèle un tombeau maléfique digne de certains films d’horreur ? Non, c’est sans doute pire : le journaliste nous indique que c’est la seule (eh oui !) église de Rome où le pape Benoît XVI a permis de célébrer la messe en latin.

Le lecteur apprend que Lorenzo Fontana, ministre de la famille du gouvernement Salvini [depuis juillet 2019 il a changé de poste pour devenir ministre des affaires européennes], vient souvent y faire ses dévotions et s’entretenir avec le prêtre. On nous indique ensuite que Fontana, membre de la Ligue, est un catholique traditionaliste, très proche de Salvini (ce dernier n'était pourtant pas connu pour être spécialement dévot !) ; il serait à l’origine des signaux que Salvini multiplie en direction d’une fraction des catholiques (dont sa manie de brandir fréquemment un chapelet, la croix qu'il porte ostensiblement au cou, ses références religieuses fréquentes)*.

                                                    *  Notons d'ailleurs que malgré ces attitudes, et en partie à cause d'elles, le contact est médiocre entre le Vatican et le dirigeant italien. L'Eglise souhaiterait moins de manifestations ostentatoires et plus de respect de la fraternité chrétienne, notamment sur la question des migrants.

 

A partir de là, l’auteur cherche à montrer comment la droite (ou l‘extrême-droite ?) catholique traditionaliste, fait avancer ses idées – en laissant penser que la Ligue se confond plus ou moins avec cette famille de pensée.

Fontana est originaire de Vérone, qui est selon l’auteur une « ville très à droite dans une région conservatrice, la Vénétie », où s’impose un discours « de plus en plus radical ». Exemples de ce radicalisme (digne de Daesh ?) : à la suite de protestations de la Ligue et du mouvement néo-fasciste Forza Nueva (agissant d’ailleurs séparément), « le recteur de l’université de Vérone a annulé une journée de séminaire consacrée aux problématiques des demandeurs d’asile membres des communautés LGBT». Ce séminaire a quand même pu se tenir ensuite, mais, selon un enseignant, clairement de gauche, (d’extrême-gauche ?) « la volonté du recteur de renvoyer dos à dos à dos les militants de gauche et l’extrême droite avait été très mal ressentie dans les milieux universitaires » (la formulation laisse comprendre que ceux-ci sont unanimement à gauche).

Autre preuve de ce discours radical, selon le même enseignant : «Quand Matteo Salvini annonce que, sur les formulaires administratifs, il fera remettre “mère” et “père” en lieu et place de “parent 1” et “parent 2”, il donne l’impression de ne proposer qu’un gadget. En réalité, c’est central. »

«Et puis, il y a la question du droit à l’avortement, qui, sans faire l’objet d’attaques au niveau national, reste le principal cheval de bataille des milieux catholiques conservateurs. » L’auteur de l’article reconnaît que le sujet n’est pas posé au niveau national, ce qui n’empêche pas de suggérer le contraire. Il relate aussi une initiative de la municipalité de Vérone en faveur du « droit à la vie » (en notant que « Même la responsable locale du Parti démocrate vote le texte »). En protestation, a eu lieu une manifestation de femmes déguisées en « servantes écarlates »* lors du vote du conseil municipal, manifestation jugée de « bonne guerre » par le maire, mais exagérée puisque selon lui les féministes n’ont aucune crainte à avoir.

                                                                  * En référence au livre de Margaret Atwood, récit de fiction dystopique décrivant un monde où les femmes sont réduites en esclavage, et à la série télévisée qui en a été tirée.

 

 La municipalité de Vérone est-elle aussi extrémiste que le correspondant du Monde veut le faire penser ? C’est évidemment une question d’opinion et non de science exacte. La ville est dirigée depuis 2017 par un élu sans étiquette, Federico Sboarina, élu par une alliance de partis qu’en Italie (on y reviendra) on appelle alliance de centre-droit (centrodestra), composée de Forza Italia, la Lega Nord, Fratelli d'Italia, Partito Pensionati (parti des retraités), et les listes locales  Battiti per Verona* - VR Domani, Verona Più Sicura et Indipendenza Veneto.

                                           * Traduction : Bats-toi pour Vérone ! (c'est le mouvement qui soutient Sboarina). Noter la présence d’une liste d’indépendantistes du Veneto.

Federico Sboarina a succédé à un élu bien plus connu, Flavio Tosi, ancien membre de la Ligue du Nord. Tosi, qui avait d’abord une réputation de shérif, fit de Vérone une des villes les mieux gérées d’Italie (et une de celles où les immigrés sont les mieux intégrés, semble-t-il). La rivalité de Tosi avec Luca Zaia, le président leghiste (de la Ligue) de la région Vénétie (Tosi ambitionnait de remplacer Zaia comme président de la région mais le parti présenta Zaia comme candidat pour un nouveau mandat) provoqua son exclusion de la Ligue en 2015. Il a créé son propre mouvement politique, Fare ! (faire) un des très nombreux mouvements à caractère local existant en Italie. Aux élections municipales de 2017, l’adversaire de F. Sboarina était Patrizia Bisinella, sénatrice (qui avait quitté la Ligue lors de l’exclusion de Tosi), soutenue par Fare !

 

Restons à Vérone. C’est là que s’est tenu en mars 2019 le Congrès mondial des familles, (le WFC est une organisation d’origine américaine, de tendance très conservatrice) avec des participants internationaux, américains, russes etc, et même le duc d’Anjou, prétendant au trône de France ! Matteo Salvini a fait un discours devant le Congrès.

A cette occasion, une grande manifestation féministe d’opposition à a eu lieu, réunissant selon les journaux, 20 000 femmes et militants (on parle même de 40 000 manifestants, venus de partout).

Des syndicats et partis de gauche et des associations féministes participaient à la manifestation, dont les activistes de Non una di meno (pas une de moins)*. Ce mouvement rassemble contre « les violences de genre » des femmes et des membres de la communauté LGBTQI [lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexuel-le]. Selon la fondatrice de ce mouvement, Marta Dillon, présente à Vérone : « la famille naturelle est une machine à violence ». Le slogan de certains manifestants était de faire de Vérone « une ville trans ».

                                                           * Le mouvement a débuté en Argentine sous le nom de Ni Una Menos et a pris de l’ampleur en Italie. Son logo représente des femmes en poupées russes, dont l’une est -semble-t-il- en robe et foulard islamiques ( ?).

 

Pourtant à la tribune du congrès, Salvini déclarera : «Nous ne sommes pas ici pour supprimer des droits à qui que ce soit: il n'y a pas de débat ni sur l'avortement, ni sur le divorce, chacun fait l'amour avec qui il veut et dîne avec qui il veut » (…) Je suis bien le dernier à pouvoir témoigner de la famille traditionnelle: je suis séparé, divorcé. J'ai fait des erreurs mais on apprend de ses erreurs et je ne me permets pas de juger ce que font les autres ».  Il ajouta : « les féministes parlent de droits des femmes et font semblant de ne pas voir que le premier danger pour les femmes n’est pas le Congrès mais l'extrémisme islamique "(Le femministe parlano di diritti delle donne e fanno finta di non vedere quale è il primo reale pericolo per le donne che non è il Congresso ma è l’estremismo islamico).

Il est à noter que le Mouvement 5 Etoiles manifesta son opposition au Congrès*, et que le président du conseil Conte prit ses distances. Quant au Vatican, il avait approuvé le fond et non la forme…

                                                                  * Luigi Di Maio parla d’un Congrès « moyennâgeux ». La ministre de la santé Giulia Grillo, d'un Congrès d'extrême-droite. Le président 5 Etoiles de la Chambre des députés, Roberto Fico, déclara son intention d’ouvrir un débat sur la meilleure prise en compte de la famille « arcobalena » (arc-en-ciel, c-à-d homosexuelle).

 

Le président de la région Veneto Luca Zaia, membre de la Ligue, prononça aussi en tant qu’hôte, un discours de bienvenue au Congrès. Comme il l’avait annoncé dans des déclarations à la presse*, il condamna l’homophobie, déclara que la région était ouverte à tous et à toutes les idées dans le respect de la liberté des autres et mit en garde contre la bigoterie qui peut se transformer en extrémisme. Son intervention fut fraîchement accueillie.

                                                                           * A la presse, interrogé sur ce qu’il allait dire au Congrès, Zaia avait indiqué que l’homophobie était une maladie, pas l’homosexualité, et que pour lui, c’était « un dogme » que les femmes devaient seules décider de leurs choix de vie  :  « a la legge 194 [sur l’avortement] non si tocca ! »

 Certains leghistes (nouvelle manière) étaient parfaitement en accord avc le Congrès comme le sénateur ultra-catholique  Simone Pillon, partisan de l'abolition de la loi sur l'avortement et qui s'est mis en lumière dans des affaires ridicules (il a accusé une école d'enseigner la sorcellerie).

Comme on le voit, les reproches faits au parti de Salvini de représenter une idéologie ultra-conservatrice concernent essentiellement les questions sociétales - et Salvini ne semble pas s’engager personnellement du côté des plus conservateurs, pas plus que d’autres membres importants du parti.

Evidemment, pour certains, quoi que Salvini ait pu dire, il a donné raison au Congrès. (cf. article de Filippo Ortona, Italie, anatomie d’une crise (1/5) – A Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe, https://lemediapresse.fr/international/italie-ombres-et-lumieres-a-verone-congres-traditionaliste-et-riposte-feministe/).

Mais si on veut être un peu plus objectif, peut-on vraiment parler d’un pays « sous la botte » des ultra-conservateurs, sans faire de la désinformation, voulue ou inconsciente ?

 

 

 

MATTEO SALVINI SUPERSTAR… EN FRANCE

 

 

 

Si la popularité se mesure aux commentaires, alors Matteo Salvini est vraiment populaire en France. Mais c’est une popularité entièrement négative. Comme c’est le cas pour Donald Trump, les médias français mettent ne ratent aucune occasion de dénigrer ou ridiculiser Salvini. Ses actes ou ses paroles sont commentés de façon critique, au besoin avec mauvaise foi (si Salvini fait ou dit quelque chose qui ne prête pas à polémique, on peut penser qu’on n’en parle pas en France).

Même le correspondant du Figaro est tellement critique envers Salvini qu’on a émis l’idée qu’il pourrait avantageusement demander à devenir le correspondant de Libération, journal dont les options politiques sont aux antipodes des idées de Salvini (https://fr.novopress.info/211814/comment-richard-heuze-correspondant-de-liberation-a-rome-lynche-matteo-salvini/)

Evidemment, c’est dans le domaine des questions d’immigration que les critiques sont particulièrement virulentes, puisque Salvini a mis la lutte contre l’immigration au centre de sa politique, considérant que la plupart des probèmes de l'Italie provenaient de l'immigration (on peut noter que sur les questions d'immigration, la Ligue se trouve dans la continuité de ses positions passées).

Comment les médias français présentent-ils l’attitude du gouvernement italien ?

Prenons par exemple un article du site Slate, de Valérie Segond (30 octobre 2018) En Italie, «le sentiment anti-français a atteint les milieux cultivés»,http://www.slate.fr/story/169215/italie-sentiment-antifrancais-salvini-populisme, qui constatait l’existence d’un sentiment antifrançais en Italie, lié aux questions d’immigration.

Le site relatait qu’en octobre 2018, une camionnette de la gendarmerie française avait été photographiée par des policiers italiens en train de débarquer deux migrants à Clavière, en territoire italien (probablement des migrants qui avaient d’abord été immatriculés en Italie, qu’on renvoyait à l’expéditeur en quelque sorte, ce qui est conforme aux règles, mais en violant a frontière italienne). L’ambassadeur de France formula « bien vite des regrets pour l'«erreur» commise par des gendarmes novices ». « Peu importe le plaider coupable de la France. Quatre jours plus tard l'incident est exploité par Matteo Salvini, qui tweete: «Macron qui se dit bon et généreux décharge de nuit des migrants en Italie? ».

Selon l’article, les excuses de l’ambassadeur auraient dû être suffisantes pour clore l’incident. Si tel n’a pas été le cas, c’est évidemment parce que Salvini a voulu exploiter l’affaire.

Le site ajoute que, depuis l’incident, le journal Il Corriere della Sera (le plus important journal italien, de centre-droit) « traque le moindre képi bleu à Clavière, ville devenue l'emblème de la violation des droits humains par la France, dont «les intrusions ne sont pas une exception, mais une coutume documentée» [on suppose que c’est une citation du Corriere].

Selon le site : « La défense de la France, qui affirme par la bouche de son ambassadeur en Italie…que «le rétablissement des contrôles à la frontière est prévu par les Traités pour des circonstances exceptionnelles», faisant référence aux attaques terroristes, n'est jamais reprise ».

Ici, on a un doute. Lors de l’affaire de Clavière, la France était dans son tort, puisque l’ambassadeur s’était excusé. Et, dans le même contexte, le site Slate parait maintenant considérer que la France est dans son bon droit, mais que l’Italie ne veut pas le reconnaître. Or, manifestement, le contrôle aux frontières qui est ici invoqué est une chose et le fait pour la gendarmerie française de débarquer des migrants au-delà de la frontière italienne en est une autre.

On voit donc qu’en procédant par confusion (le contrôle aux frontières n’est pas en cause dans l’affaire de Clavière), le site parvient à démontrer, sans égard aux contradictions, que « les Italiens » sont toujours dans leur tort, soit en ne tenant pas compte des excuses de l’ambassadeur français, soit en ne tenant pas compte de ses arguments légaux (en ce cas, pourquoi l’ambassadeur s’est-il excusé si la France était dans son bon droit ?)

 Nous disons « les Italiens » car l’article veut montrer que le sentiment anti-français en Italie va au-delà du gouvernement dont Salvini est membre, puisqu’il implique par exemple, un journal respectable et réputé comme le Corriere della Sera.

A aucun moment il n’est envisagé que le sentiment anti-français puisse être alimenté par le comportement français dont l’article donne lui-même un exemple par son parti-pris - ce serait vraiment trop simple…

D’ailleurs le sentiment anti-français ne date pas du gouvernement Conte-Salvini-Di Maio, puisque le site revient sur l’affaire du rachat du groupe laitier italien Parmalat par une firme française, rappelant les critiques du Corriere della Sera et les protestations d’Umberto Bossi, à l’époque dirigeant de la Ligue du Nord (c’était en 2011) : « Umberto Bossi, qui (…) hurle «Parmalat n'ira pas aux Français »*.

                                                                     * Au moment de cette affaire, Bossi était peut-être toujours ministre du gouvernement Berlusconi.

 

Bossi a-t-il exprimé son opinion en « hurlant » ? Certes, c’est un personnage fort en gueule (maintenant âgé et sur la touche depuis que Salvini est devenu le dirigeant de la Ligue), mais il semble que le verbe est choisi exprès pour dénigrer la position « des Italiens ».

 

En face des hurlements italiens, les hommes politiques français réagissent avec l’a-propos, l’intelligence historique et le souci des droits de l’homme (pardon, des droits humains) qui les caractérisent.

L’article du site Slate cite la réaction du porte-parole (à l’époque, depuis ministre) de Les Républicains en marche, Gabriel Attal, lorsque Matteo Salvini a pour la première fois refusé l’accès des bateaux de migrants en Italie : « la ligne du gouvernement italien est à vomir. C’est inadmissible de faire de la petite politique avec des vies humaines… Je trouve ça immonde». G. Attal n’était pas encore le « héros » de Crépuscule de Juan Branco (https://yetiblog.org/wp-content/uploads/2019/02/Macron-et-son-Crepuscule-Branco.pdf), qui jette une lumière intéressante sur la fabrication des « premiers de cordée » du (petit) monde macronien.

L’article cite aussi la réflexion d’une grande profondeur de Pierre Moscovici (septembre 2018)*, parlant d’«un climat qui ressemble beaucoup aux années 1930… Bien sûr, il ne faut pas exagérer, il n'y a heureusement pas de bruits de bottes, il n'y a pas d'Hitler, [mais] des petits Mussolini».

                                                                                    * A l’époque représentant de la France à la Commission européenne.

Mais sur quelle analyse est fondée la comparaison (implicite) de Salvini avec Mussolini ? Il n’y en a probablement aucune sinon une forme de réflexe pavlovien : Salvini est d’extrême-droite (puisqu’on le dit en France), Mussolini était fasciste, donc on peut les comparer. Pourtant, Salvini au pouvoir, aucune modification institutionnelle n’a eu lieu, ni n’est envisagée en Italie, qui reste une démocratie libérale, donc très loin de la dictature de Mussolini.*

                                                                 * Il est exact que l'Italie a reculé dans le classement 2019 (portant sur 2018) des démocraties établi par le journal The Economist - en raison de la politique migratoire de Salvini - passant de la 21 ème à la 33 ème place (il est ainsi indiqué parmi les raisons du déclassement, que "Salvini a prôné l'évacuation de Roms occupant illégalement des logements, en dépit d'une condamnation de la Cour européenne de justice"). La France est stable à la 29 ème place et reste une "démocratie imparfaite", comme l'Italie (les "démocraties pleines" occupent les rangs 1 à 20. https://www.francetvinfo.fr/monde/italie/l-italie-chute-dans-un-classement-des-democraties-la-france-se-maintient-au-29e-rang_3136711.html. Notons que pour la France, le classement 2019 n'a pu intégrer les développements de la crise des Gilets jaunes. On peut évidemment ne pas être d'accord avec les critères du journal The Economist.

 

Depuis bien d’autres réactions et condamnations des milieux officiels et politiques français sont venues s’ajouter à ces exemples.

Nous pouvons comprendre ainsi la véritable raison de la popularité négative de Salvini en France. Il s’agit, aux yeux des faiseurs d’opinion, et notamment de l’opinion « progressiste », de fournir un facile repoussoir aux hommes politiques français du courant dominant, qui par comparaison apparaissent comme des champions du « camp du bien », même si en y regardant de près, leur politique sur l’immigration (qui focalise les confrontations) est loin d’être à la hauteur de leurs indignations anti-salviniennes. Celles-ci sont essentiellement à usage interne.

Evidemment Salvini utilise de son côté cette opposition pour renforcer sa popularité, en prenant volontiers Macron comme cible : le président français est présenté comme le champion de l’ouverture de l’Europe à l’immigration incontrôlée et dénoncé aussi pour son hypocrisie lorsqu’il refuse d’accueillir des migrants alors qu’il trouve normal que l’Italie les accueille.

Les « provocations » de Salvini (puisque c’est ainsi qu’on qualifie généralement ses prises de position) permettent également l’expression d’un chauvinisme anti-italien en France : on trouve souvent exprimées, dans les courriers des lecteurs des sites de journaux, des réactions comme « faut-il que les Italiens soient nuls pour avoir porté au pouvoir un guignol pareil ! ». Comme pour l’Amérique de Trump, les chauvins français peuvent ainsi dénigrer les autres peuples en toute bonne conscience…

 

 

 

SALVINI ET LE FASCISME

 

 

Dans un grand nombre de commentaires, en France mais aussi en Italie, Salvini est qualifié de fasciste.

 

Un article fort intéressant de Christophe Bouillaud sur le site Politique italienne contemporaine essaie de répondre à la question : Matteo Salvini est-il fasciste? en distinguant plusieurs façons de définir le fascisme.

L'article, qui date des débuts de Salvini au gouvernement, rappelle  que Salvini est issu de la Ligue du Nord, parti qui n'a jamais eu de sympathie pour le fascisme (mais par contre, très anti-immigrationniste).

Il indique que le fait de traiter Salvini de fasciste apprend  quelque chose "sur ceux-là mêmes qui qualifient Matteo Salvini de fasciste" :

« S’ils le voient fasciste au sens historique comme pouvait l’être Mussolini, cela indique leur inculture historique, ou du moins leur volonté de passer outre un minimum de réalisme historique pour déprécier l’adversaire.

S’ils le voient néofasciste, comme peuvent l’être encore chacun dans leur style FdI [Fratelli d'Italia] ou Casa Pound Italie, on peut en conclure qu’ils ne connaissent pas bien les méandres de la politique italienne.»

 

L'auteur admet toutefois que si on prend le mot "fasciste" « comme un simple équivalent dépréciatif d’extrême-droite, de xénophobie, de nativisme, soutenu par un discours public outrancier, il est évident que Matteo Salvini est bien fasciste. On pourrait dire tout aussi bien qu’il est populiste.  »

L'article conclut :

 «  Au total, il serait plus réaliste de dire que Matteo Salvini n’est ni fasciste ni néofasciste, mais qu’il est nationaliste et xénophobe. Surtout, il me semble qu’on devrait le qualifier de “nativiste” en ce que son parti prétend depuis toujours protéger une population de natifs contre une submersion migratoire supposée. L’usage de ce terme de nativisme possède l’avantage par rapport à celui de fascisme de donner une nature  plus contemporaine à l’enjeu que porte et qui porte la Ligue de M. Salvini, mais je reconnais bien sûr qu’il ne porte pas en lui la charge émotionnelle qu’induit pour les militants et les commentateurs l’usage du terme de fascisme. Parler plus couramment de “nativisme” pour décrire les extrêmes droites contemporaines en Europe supposerait du coup de devoir éclaircir le débat: les natifs d’un lieu ont-ils des droits particuliers supérieurs sur la gestion de ce lieu par rapport à ceux qui n’y sont pas nés, et ont-ils des droits en la matière qui l’emportent sur les droits universels que se veulent les Droits de l’Homme? En refusant l’accès aux ports italiens à des navires ayant sauvé des migrants en mer, M. Salvini ne fait qu’illustrer cette doctrine qui constitue l’un des vrais enjeux de notre temps. Le qualifier de fasciste peut soulager moralement, mais ne fait pas mieux comprendre les racines de son indéniable succès dans l’opinion publique italienne. »

 Christophe Bouillaud, Matteo Salvini est-il fasciste? 25 juin 2018

Politique italienne contemporaine

https://pic.hypotheses.org/95

 

 On verra plus loin que nous ne sommes pas tout-à-fait d'accord avec la qualification de nationaliste attribuée à Salvini dans cet article, par ailleurs intelligent et stimulant.

 

Les accusations de fascisme se sont depuis multipliées, favorisées il est vrai par les attitudes volontiers ambiguës de Salvini.

 

 Ainsi un article du journal Ouest--France du 8 mai 2019 recensait les comportements plus ou moins favorables ou complaisants envers le  fascisme de Salvini :

« Quelques exemples récents ? Vendredi 3 mai [2019], au terme d’une tournée électorale (car Salvini est en campagne permanente à travers l’Italie et rarement au ministère de l’intérieur), il était à Forli, en Emilie-Romagne, terre natale de Mussolini. Et à Forli il a tenu, justement, à haranguer la foule du balcon de la mairie, Palazzo Saffi

Ce même balcon où le Duce tint de nombreux discours dans les années 1920 et 1930 et où en 1944 les cadavres de partisans furent pendus les troupes nazies et fascistes, alors que les Alliés remontaient la Péninsule. Son apparition au balcon, vendredi soir, a été vivement contestée par des manifestants..»

« Le 25 avril dernier, jour de la libération de l’Italie des régimes fascistes et nazis, Salvini avait décidé de déserter les cérémonies et s’était rendu en Sicile, pour sa campagne électorale pour les Européennes. En prétextant l’ouverture d’un commissariat à Corleone, épicentre de la mafia sicilienne.

«Le derby entre fascistes et communistes ne m’intéresse pas », a-t-il fait savoir sur les réseaux sociaux, de son verbe effrontément rustre et brutal. « C’est un ignorant », s’est insurgé Andrea Camilleri, père du Commissaire Montalbano*. « À 93 ans je sens la colère bouillir en moi parce qu’en prononçant une phrase aussi ignorante Salvini offense les morts de tous les camps ».

 https://www.ouest-france.fr/europe/italie/italie-quand-matteo-salvini-mime-mussolini-florilege-6336542

 

                                                                                  * Andrea Camilleri, auteur très connu de romans policiers qui ont pour cadre la Sicile et portent un regard empreint de critique sociale, est mort en juillet 2019.

 

L'article de Ouest-France donnait d'autres exemples de propos de Salvini qui semblaient faire référence favorablement au fascisme, comme la phrase "Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur", attribuée à Mussolini, que Salvini a repris à son compte.

Notons aussi que certains reproches faits à Salvini  sont fondés sur une déformation des  faits historiques : plusieurs journaux ont écrit (en France - est-ce le cas aussi en Italie ?) qu'il  avait pris la parole depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Forli où Mussolini avait regardé les cadavres pendus d'antifascistes. Or, sauf erreur de ma part, il n'existe aucune indication d'un tel fait qui semble amalgamer deux circonstances différentes. Mussolini s'est bien exprimé du balcon de l'Hôtel de Ville de Forli, dans les années 30, en tant que chef du gouvernement, et des partisans antifascistes (Silvio Corbari et ses camarades dont sa compagne Iris Versari), furent pendus aux réverbères de la place (mais non au balcon) en 1944 ( voir les articles Wikipedia en italien les concernant   https://it.wikipedia.org/wiki/Silvio_Corbari et https://it.wikipedia.org/wiki/Iris_Versari) 

Les faits historiques ont été déformés (inconsciemment ?) pour discréditer encore plus Salvini.

 

Il est clair que si on donne au terme "antifasciste" le sens très particulier et courant aujourd'hui, de partisan d'extrême-gauche*, Salvini n'a rien d'un antifasciste.

                                                              * La qualification d'antifasciste est  réclamée par l'extrême-gauche actuelle, en Italie et ailleurs, en postulant une équivalence entre "extrême-gauche" et "antifasciste". Ces antifascistes actuels oublient volontiers que parmi les antifascistes historiques, on trouvait, outre des communistes, des socialistes libéraux,  des catholiques, des conservateurs, des monarchistes, des centristes, comme Alcide De Gasperi, le prêtre Don Sturzo, le comte Sforza, Ugo La Malfa...

 

Mais Salvini, conscient de ce que son attitude lui valait des critiques, a tenu à marquer son éloignement du fascisme, non sans provocation, se définissant comme "anti" tout ce qui est mal (et profitant de l'occasion pour mettre le communisme et le nazi-fascisme dans le même sac)*.

«Le vice-président du Conseil, Matteo Salvini a, lui, longtemps gardé une attitude très ambiguë sur le fascisme, refusant de se définir comme « antifasciste ». Pour éteindre la polémique de ces derniers jours**, il a cependant un peu infléchi ses positions : « Je ne suis pas fasciste, je suis antifasciste, anticommuniste, antiraciste, antinazi. Je suis tout “l’anti” possible. »

(article de L'Opinion, En Italie, les fantômes du fascisme ressurgissent dans le débat public, 8 mai 2019 https://www.lopinion.fr/edition/international/en-italie-fantomes-fascisme-ressurgissent-dans-debat-public-186332

 

                                                                          * Faut-il le lui reprocher ? C'est plus ou moins l'attitude officielle de l'Union européenne qui a créé une Journée européenne du souvenir (cette journée, "appelée auparavant Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme désigne la journée du 23 août que le Parlement européen a proclamée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires", art. Wikipedia. Les partis communistes ont protesté contre l'instauration de cette journée).

                                                                          ** Il s'agissait d'une polémique suscitée par le fait que l'éditeur d'un livre d'entretiens avec Salvini avait manifesté des opinions favorables au fascisme.

 

 

 

SALVINI ET LES TERRONI

 

 

On rappelle parfois que dans une autre vie (pas si ancienne), Salvini s'est moqué des habitants du sud de l’Italie; en fait il semble qu'il y a eu un seul incident de cet ordre, que nous évoquons plus loin.

Mais dans son parti, il était fréquent de dire du mal des sudistes, qu’on désigne volontiers dans le nord sous le sobriquet de terroni (en français on traduit souvent par culs-terreux, mais le mot en italien, au départ, n’a pas de connotation particulière et désigne ceux qui sont liés à la terre, y compris les propriétaires terriens).

C’était l’époque de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, fondée en 1991 par réunion de divers mouvements régionalistes/autonomistes (dont la Ligue lombarde du même Bossi) : la Ligue, à travers des positions fluctuantes, prétendait à l’indépendance des régions du nord de l’Italie*, désignées sous le nom (inventé par Bossi) de Padanie (on y reviendra) ou au moins à une fédéralisation de l’Italie ou un découpage confédéral en trois entités.

                           * Bossi, conscient des identités séparées des différentes régions du nord de l’Itaie, prévoyait que la Padanie serait elle-même un état fédéral ; les régions qui désireraient sortir de l’Italie sans adhérer à la Padanie pourraient opter pour une indépendance séparée. Dans le Veneto notamment, beaucoup d’indépendantistes vénètes ne se souciaient pas d’adhérer à la Padanie et restèrent sceptiques sur le projet de Bossi, ou rompirent avec lui après un bout de chemin ensemble.

 

Depuis, Salvini a remisé les revendications séparatistes du nord, c’est ce qu’on a appelé (improprement selon nous) le virage « nationaliste » de la Ligue (au sens du nationalisme italien, bien sûr), dont on reparlera. La Ligue du Nord devint à partir de 2018, dans les discours, les affiches et la communication, la Ligue tout court, sans pour autant avoir changé de nom dans les statuts, où elle est toujours la « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie ».

Dans le contexte de la Ligue de Bossi, les Italiens du sud (et du centre probablement aussi) étaient considérés comme des « profiteurs », vers qui les ressources du nord étaient détournées.

Cette hostilité politique envers les habitants du sud, redoublait une vieille hostilité, disons sociale, datant de plusieurs décennies, quand les habitants du sud sont « montés » dans le nord industriel pour gagner leur vie, subissant alors le mépris des nordistes. C’est à ce moment que l’expression terrone (au pluriel : terroni) est devenue courante dans le nord pour désigner les immigrés sudistes ou plus généralement les habitants du sud.

Pourtant, ce mépris envers les sudistes mérite une analyse plus fine. Les gens du sud qui venaient travailler dans le nord étaient aussi des fonctionnaires, enseignants, policiers, qui avaient acquis une culture italienne standard (qui n’est pas celle du nord, contrairement à ce qu’on imagine) et qui venaient représenter cette culture dominante dans les régions du nord qui avaient leurs traditions, leurs dialectes, leur histoire propre.

Selon le dictionnaire de la Crusca (l’académie florentine de la langue italienne, qui fixe le bon usage), le mot terroni s’appliqua aussi (ou d’abord ?) à ces fonctionnaires venus du sud (http://www.accademiadellacrusca.it/it/lingua-italiana/consulenza-linguistica/domande-risposte/arriva-questo-terrone).

Paradoxalement, le terrone est parfois le bureaucrate ou par la suite le technocrate, l'homme bien habillé par rapport au producteur en habit de travail.*

                                               * Dans le livre de Lynda Dematteo, L'idiotie en politique (2007), étude sociologique consacrée à la Ligue du Nord de l'époque Bossi (décrivant des comportements, aujourd'hui bien dépassés, de la fin des années 90), l'auteur étudie les liens entre les positions de la Ligue et les attitudes courantes des habitants du Bergamasque (d'où Bossi est originaire). Cette étude, parfois contestable par une sorte de parti-pris anti-Ligue, fournit des notations intéressantes, comme celles-ci : "Le « terù » [de terroni, cul-terreux en dialecte] ce n’est pas seulement le Méridional, ce sont tous les non-Bergamasques. À Bergame, un Turinois, un Bolognais sont également des « terù ». Ou encore : " Les petits entrepreneurs cherchent également à faire valoir une supériorité morale (supposément nordiste) contre les élites italiennes, les terù en cravate." " Ce discours est à la racine du sentiment d’appartenance commune qui s’éprouve contre les « terù », c’est-à-dire les fainéants en costume-cravate, tous ceux qui ne participent pas directement au processus de production"  ( https://books.openedition.org/editionsmsh/9676#bodyftn19 ).

 

 

L'académie de la Crusca note d’ailleurs avec pondération que le terme terroni est relatif à la situation géographique qu’on occupe et qu’on est toujours le terrone de quelqu’un* (« in fondo siamo tutti un po' terroni », au fond nous sommes tous un peu terroni), façon finalement de ramener la moquerie à des proportions plus justes.

                                  * L’article Wikipedia italien sur le mot terrone rappelle que dans les cantons suisses italophones, le mot est utilisé, dans sa variante lombarde terún / teróne, de façon très dépréciative, pour désigner tous les italophones non-suisses.

Le mot est d’ailleurs revendiqué aujourd’hui par des jeunes du sud, notamment ceux « en exil » dans le nord, pour caractériser une façon de vivre plus décontractée et un style vestimentaire «typiquement méridional ».

L’académie rappelle que les méridionaux ont aussi un terme de mépris pour les nordistes, polentoni (mangeurs de polenta) , mais il est probable que des nordistes viennent rarement vivre dans le sud, de sorte qu’ils sont rarement en butte à l’ironie de leurs compatriotes sudistes, sinon de loin, ce qui n’est pas la même chose.

 

Quant à Salvini, la seule moquerie publique contre les sudistes qu'on ait identifiée est d'avoir chanté avec des camarades, lors d'une fête en marge d'un rassemblement de la Ligue du Nord en 2009, le verre de bière à la main, une chanson traditionnelle de supporters de football contre les Napolitains :

Senti che puzza scappano li cani 
stanno arrivando i napoletani 
o colerosi, terremotati, 
con il sapone non vi siete mai lavati,

Napoli merda, Napoli colera,

sei la vergogna dell’Italia intera

(Sentez comme ça pue, les chiens s'enfuient

Les Napolitains arrivent

O cholériques [atteints du choléra], tourneboulés [allusion aux tremblements de terre]

Avec le savon vous ne vous êtes jamais lavés,

Naples de merde, Naples choléra,

Tu es la honte de toute l'Italie).

https://www.open.online/2019/05/08/i-manifesti-e-le-citazioni-di-matteo-salvini-contro-i-napoletani/

Ce n'était assurément pas très malin (mais que chantent les supporters de Naples dans les stades ?) et Salvini, qui venait d'être élu député, fut obligé de démissionner (il resta député européen). Il s'excusa dans une interview : je m'excuse si quelqu'un s'est senti offensé, mais c'était un chant de stade (voir article Wikipedia italien Matteo Salvini).

Il ne semble pas que Salvini ait fait d'autres déclarations hostiles aux habitants du sud ou se soit servi de l'expression terroni (pas publiquement en tous cas !); on lui fait plutôt à cet égard un procès d'intentions. Mais après tout il a appartenu toute sa vie politique à la Ligue du Nord qui considérait que les ressources du nord allaient alimenter les incapables du sud.

Certains s’étonnent que le même Salvini ait réussi à gagner des électeurs dans le sud. Les sudistes ont-ils la mémoire courte ?

                                      

 

 

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En mai 2019, à Brembate (province de Bergame), lors d'une visite de Salvini, une banderole "Vous n'êtes pas le bienvenu" a été enlevée par les pompiers sur ordre de la Questure (préfecture de police). Cet incident a amené la floraison d'un grand nombre de banderoles critiques, dont  I Terroni non dimenticano (les terroni n'oublient pas).

https://www.huffingtonpost.it/entry/non-sei-il-benvenuto-rimosso-lo-striscione-contro-salvini-a-brembate_it_5cd93329e4b0796a95def9ef

  

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Quelques unes des banderoles anti-Salvini après l'incident de Brembate.

Article de Fabio Chiusi, How Salvini is dominating the agenda in Italy and leading the country into a far right nightmare, site Medium.

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

 

 

LA CONQUÊTE DU SUD ?

 

 

 

 Tous les sudistes n'ont pas la mémoire courte. Récemment, Salvini, dans les Pouilles, s'est fait piéger avec sa manie de poser pour des selfies. Ce n'est pas la première fois que cette manie lui joue des tours, notamment lorsque deux filles se sont embrassées en profitant du selfie, pour afficher publiquement leur orientation sexuelle devant un Salvini défenseur de la famille traditionnelle ; Salvini leur a présenté ses meilleurs voeux (auguri  - de mariage ?*) et souhaité d'avoir des garçons !

                                                 * Il est rappelé que le mariage pour personnes du même sexe n'existe pas en Italie mais seulement une union civile, depuis 2016.

 

 

A Lecce, dans les Pouilles, une jeune fille lui a proposé un selfie et lorsque Salvini a pris la pose, elle lui a demandé en filmant : Alors, nous ne sommes plus des terroni de merde *?  L'escorte de Salvini a voulu récupérer le selfie mais le film s'est bien retrouvé  sur les réseaux sociaux, avec un message de la jeune fille parlant de dictature et signant : Antifascista e terrona sempre (antifasciste et terrona toujours).

                                                                                     * Cette expression ne semble pas avoir été utilisée par Salvini, d'ailleurs. Sans doute un rappel du fameux chant de stade, mais déformé.

 

Il est probable les terroni qui en veulent à Salvini sont avant tout ceux qui sont en désaccord avec l'ensemble de sa politique.

Il existe aussi des sudistes qui soutiennent Salvini, voire votent pour lui. Evidemment ils ne votent pas pour l’homme qui chantait Senti che puzza...  C’est parce qu’il leur paraît que voter Salvini est dans leur intérêt.

Le site Slate consacre à quelques mois d’intervalle deux articles aux progrès des idées de Salvini, d’abord à Rome, puis à Naples.

Dans un article de mai 2019, Rome n'est plus insensible au discours de Salvini ( http://www.slate.fr/story/177579/italie-rome-politique-ligue-matteo-salvini-deception-gauche ) l’auteur, Thibault Grosse, constate les progrès de la Ligue dans les quartiers populaires de Rome : « La Ligue de Matteo Salvini a bien conquis les esprits dans cette partie de la capitale, où la gauche traditionnelle a totalement perdu la main. En mars 2018, la droite, à laquelle appartient la Ligue, y a recueilli 32% des voix, derrière le Mouvement 5 Étoiles, mais surtout plus de dix points devant le Parti démocrate de Matteo Renzi –un revirement politique complet. ».

Un chercheur en sciences politiques à Rome, Vincenzo Emanuele, confirme que «c'est un vote de protestation de la classe ouvrière». Le président de centre gauche du IIIe arrondissement [probablement membre du Parti démocrate] de Rome, reçoit l'auteur de l'article dans son "chic bureau" et  déclare : «Aujourd'hui, nous avons de très gros problèmes de drogue, liés à la forte pauvreté et à l'insécurité sociale qui règne,constate-t-il. Tout cela sert de terreau électoral à Salvini.» Il ajoute : « Ils [les Leghistes] veulent opposer les gens entre eux, en pointant du doigt les gens dans la rue, les jeunes qui sortent le soir ou les immigrés, alors que le vrai problème, c'est l'explosion des inégalités.» «Soyons clairs. Si l'on vote demain, c'est la Ligue qui gagne.»

 

A Naples, les idées de Salvini progressent également, selon l’article du même site Slate de Marie Brière de la Hosseraye et Yoram Melloul, À Naples, les immigrés en proie à la montée du racisme (1er juillet 2019) http://www.slate.fr/story/179076/naples-immigres-racisme-salvini

Certes la ville est encore gérée par un maire progressiste qui a décidé de ne pas appliquer le « décret Salvini » sur le droit au séjour des étrangers (l’article n’est pas très clair sur les compétences des maires dans l’application de ce texte), mais les mentalités évoluent.

Le discours de Salvini, qui fait de la lutte contre l’immigration une priorité, puisque selon lui, l’immigration est la clé de tous les problèmes, fait des progrès chez les Napolitains, rendant difficile la situation des immigrés notamment d’origine africaine.

Ainsi les auteurs notent que les Africains, autrefois très présents dans le centre-ville de Naples, y sont devenus presque invisibles et expliquent (en écriture inclusive) que « Progressivement, des résident·es se sont mis·es «à faire circuler des pétitions pour chasser les étrangers [pourquoi pas d'écriture inclusive ici?] des quartiers, se plaignant de violences». L’article ne croit pas utile d’indiquer si les réactions d’hostilité aux immigrés étaient fondées sur des faits avérés (on n’écrit jamais cela…) mais on est libre de le comprendre. D'ailleurs, le lien avec Salvini n'est pas apparent. Ces pétitions n'ont pas dû apparaître en un jour, ni avec Salvini.

Pourtant, l’Italie ne parait pas vivre sous un régime policier : « Tous le disent, pour les étrangers en situation irrégulière, les contrôles de police sont rares ».

L’article signale une augmentation des violences racistes, agressions verbales ou même physiques, qui sont évidemment mises en relation avec le discours anti-immigrés de Salvini, qui rendrait possible le passage à l’acte: «Avant, le racisme existait mais on le gardait pour soi».

 

Cet argument était déjà abordé dans un précédent article, En Italie, Matteo Salvini diffuse le racisme dans toute la société (Valérie Segond, 27 septembre 2018  http://www.slate.fr/story/167627/racisme-italie-conquete-pouvoir-salvini ).

Pourtant, à l’époque, l’article citait un expert de l'Observatoire de Pavie qui surveille la xénophobie : « «Il n'est pas sur qu'il y ait eu une augmentation significative des propos et actes racistes par rapport aux années précédentes ». Ou encore cet autre expert de l’opinion publique: « Il n'y a pas de racisme mais beaucoup d'Italiens se sentent avoir été oubliés [sic] par les gouvernements précédents qui ne se sont pas occupés d'eux, et ont tendance à se raccrocher à leur communauté», explique Chiara Ferrari chez Ipsos. »

Mais évidemment, l'article contredit ces opinions : « Alors, circulez, il n'y a rien à voir? Le racisme italien ne serait qu'un fantasme de bureaucrates bruxellois? Pas sûr ».

Pour les auteurs de ces différents articles, la politique anti-immigration de Salvini n’a aucun fondement, sinon idéologique. C’est seulement une recherche de boucs émissaires. Or, si les mentalités évoluent vers un rejet plus grand de l’immigration, est-ce en raison de manipulations ou d’illusions idéologiques, ou bien des réalités constatées par la population dans sa vie quotidienne ? Les auteurs de Slate écartent évidemment la seconde hypothèse. Si des immigrés apparaissent dans les faits-divers, c’est la faute de la presse :

«La presse a joué un rôle clé dans la propagation des stéréotypes», explique Grazia Naletto ». « Mais, explique (…) Marcello Maneri, professeur de sociologie, «ce qui est propre à l'Italie, c'est que les questions relatives à la politique migratoire sont toujours posées à l'occasion de faits divers où des immigrés sont mis en cause. L'information inquiétante est fortement ethnicisée (…). Les titres des faits divers renvoient à la nationalité du suspect quand il est étranger. Plus rarement quand celui-ci est une victime».

De même, le sentiment anti-immigré est mis en relation avec les statistiques ethniques sur la délinquance, ce qui sous-entend (sans le dire) qu’elles vont dans le sens d'une corrélation entre immigration et délinquance  : « Dans un pays qui produit des statistiques ethniques, contrairement à la France, les données sur la sécurité sont aussi toujours analysées sous le prisme du poids des étrangers dans les crimes commis, et dans les prisons. »

 

L’article En Italie, Matteo Salvini diffuse le racisme dans toute la société signale aussi que les attitudes anti-immigration débordent maintenant de la droite, puisque par exemple le parti Rifondazione comunista dénonce la concurrence des immigrés sur le marché du travail. Un développement illustre d'ailleurs comment les immigrés clandestins fournissent une main d'oeuvre bon marché  - car elle n'a pas les moyens d'être exigeante - y compris à la Mafia, situation présente pas seulement dans le sud mais aussi "dans le Piemont et dans la plaine du Pô, où les conditions de travail s'apparentent à du néo esclavagisme".

Enfin l’article observe que les politiques anti-immigration ne sont pas nées avec le gouvernement Conte-Salvini. Les premières mesures en ce sens datent du gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi et ont depuis été utilisées et accrues par tous les gouvernements successifs.

Dans ces conditions, contrairement à ce que les articles de Slate veulent démontrer (" Ce n'est pas la crise qui a créé le racisme, c'est la construction d'un homme, Matteo Salvini, dans sa marche vers le pouvoir", dit le chapeau d'un des articles), Salvini n’apparait plus vraiment comme l’homme qui a créé de toutes pièces une idéologie raciste, mais se trouve dans la continuité d'une attitude de méfiance accrue envers l’immigration, tant des hommes politiques que de la population.

 

 Ajoutons que de nombreux journaux et sites italiens se sont emparés de la question du racisme en Italie. On se demande s'il y une augmentation des actes racistes : C’è un aumento degli attacchi razzisti in Italia? https://www.internazionale.it/bloc-notes/annalisa-camilli/2019/02/27/attacchi-razzisti-italia   ; on analyse le renforcement de la mentalité raciste (L'Espresso, ll razzismo è diventato la normalità in Italia (le racisme est devenu la normalité en Italie, article de réflexion,     http://espresso.repubblica.it/visioni/2018/12/18/news/razzismo-italia-1.329768); on analyse les sondages d'opinion : Sondaggio, un Italiano su tre tentato dal razzismo, sondage, un Italien sur trois tenté par le racisme  https://www.quotidiano.net/cronaca/razzismo-in-italia-1.4458793 .

D'autres, au contraire, dénoncent une inflation de bien-pensance sur le sujet (Panorama,  E la stampa lancia "l'allarme razzismo" in Italia  (Et la presse lance "l'alarme racisme"en Italie,  https://www.panorama.it/news/politica/stampa-giornali-allarme-razzismo-italia/ ).

Mais faut-il confondre racisme et politique anti-immigration? En tous cas, Salvini se défend d'être raciste. Comme il l'écrit sur son compte Twitter, il ne regarde pas la couleur de la peau, mais seulement les comportements. A preuve, tous ses selfies avec des non-Blancs.

 

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 Compte Twitter de M. Salvini, 30 juillet 2018, avec le message :

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no (Je rappelle aux politiciens et aux journalistes du camp du bien que moi je ne juge pas les gens à la couleur de leur peau. Je les divise en personnes respectables et en délinquants. Il y a un futur en Italie pour les premiers, il n'y en a pas pour les autres).

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io
non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone
perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no!

https://twitter.com/matteosalvinimi/status/1024003369093001218

 

 

L'opinion publique italienne est évidemment agitée par certains faits divers mettant en cause des immigrés ou même des Italiens d'orgine étrangère.

On en a un exemple récent (mars 2019) avec l'affaire du chauffeur de bus scolaire, Italien d'origine sénégalaise,  qui avait pris des enfants en otage et prétendait mettre le feu au bus avec les enfants ligotés à l'intérieur, pour protester contre l'attitude du gouvernement italien à l'égard des migrants. Parmi les enfants il y avait d'ailleurs des étrangers : l'un d'entre eux, ayant réussi à conserver son téléphone portable, a pu donner l'alerte.

Les enfants furent finalement délivrés par les carabiniers. Salvini et Di Maio déclarèrent être en faveur de la déchéance de la nationalité italienne du preneur d'otages (pour les faits , cf. par exemple  https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/21/italie-massacre-evite-de-justesse-pour-51-collegiens-pris-en-otage_5438987_3210.html ). Comme il fut question de donner la nationalité italienne à ceux des enfants qui étaient de nationalité étrangère (d'abord à ceux qui avaient permis de mettre en échec le preneur d'otages, puis à tous), le débat sur le droit du sol (ce droit est inexistant en Italie, une tentative de modifier la loi a capoté en 2016) réapparut et Salvini, d'abord favorable à l'octroi dérogatoire de la nationalité italienne, fit ensuite marche arrière. 

Sur les implications de l'affaire en ce qui concerne le droit du sol, voir l'article du journal suisse Le Temps  https://www.letemps.ch/monde/enfants-heros-rouvrent-debat-droit-sol-italien .            

 

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io
non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone
perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri https://twitter.com/matteosalvinimi/status/1024003369093001218https://twitter.com/matteosalvinimi/status/10240033690930
    

 

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 Salvini avec le premier sénateur noir de l'histoire de l'Italie, membre de la Ligue, élu en 2018. Toni Iwobi, d'origine nigériane, est membre de la Ligue depuis 1993. Il y a adhéré parce qu'elle était fédéraliste et il y croit encore. Selon lui, la Ligue veut protèger les immigrés en situation régulière, dont beaucoup ont voté pour elle. Toni Iwobi était chargé des questions d'immigration dans l'organigramme de la Ligue.

 Il Fatto quotidiano.

 https://www.ilfattoquotidiano.it/2018/03/06/elezioni-il-primo-senatore-nero-e-della-lega-salvini-tutela-gli-immigrati-quelli-regolari-sono-suoi-fratelli/4207300/

 

 

 

 

NAISSANCE DE LA LIGUE « NATIONALISTE » (OU NATIONALE ?)

 

 

On l’a dit, la Ligue a évolué depuis l’époque Bossi. Les commentateurs ont bien noté cette évolution.

A l’époque de la Ligue du Nord de Bossi, les membres les plus convaincus refusaient de se considérer comme Italiens, et tournaient en dérision les symboles de la nation italienne. Ils se considéraient comme des Celtes, tandis que l’Italie était latine. Un des slogans des militants était : Bruciamo il tricolore (brûlons le tricolore - le drapeau italien).

Salvini était l’un des cadres permanents de la Ligue, à laquelle il appartenait depuis ses 17 ans. Son habileté et sa faconde populaire ont fini par le propulser en fin 2013 au poste de secrétaire général de la Ligue, élu haut la main contre Bossi diminué par les ennuis de santé et des affaires financières*. La participation de la Ligue aux gouvernements Berlusconi n’avait pas fait avancer ses projets fédéralistes en faveur du nord et le score électoral de la Ligue était tombé au plus bas.

                                                                                 * Bossi se représentait au poste de secrétaire général après une période durant laquelle son vieux compagnon Roberto Maroni avait dirigé la Ligue.

 

Salvini réorienta la ligne politique de la Ligue.

En 2017, le congrès de la Ligue à Parme permit de constater l’évolution accomplie : Salvini fut investi comme tête de liste pour les élections de 2018, avec plus de 80% des voix, contre Gianni Fava, représentant la ligne séparatiste, qui se déclarait “orgueilleusement sécessioniste”.

“Qui n’est pas d’accord s’en va”, annonça Salvini. Fava est resté, de même que Bossi qui fit un discours très critique sur la nouvelle ligne du parti. Bossi remarqua d’ailleurs que Salvini avait obtenu 80% des voix, mais que seulement 50% des militants avaient voté.

Les références à Trump et Poutine, le soutien de Marine Le Pen, faisaient partie de la nouvelle « panoplie » de la Ligue. Dans son intervention, Salvini dénonça l’Union européenne, les Roms, les migrants, George Soros (le milliardaire américain accusé d’encourager l’immigration par ses fondations). Pourtant, malgré la référence à Poutine, Salvini insista : en matière sexuelle, pas de discrimination. Enfin, dans la continuité avec la Ligue historique, il affirma vouloir consruire une Italie fédérale.

Le journal La Gazzeta di Mantova (https://gazzettadimantova.gelocal.it/mantova/cronaca/2017/05/21/news/a-parma-nasce-la-lega-nazionalista-1.15371490), qui relate ces événements sous le titre A Parma nasce la Lega Nord nazionalista (à Parme naît la Ligue nord nationaliste), observe alors « La svolta sovranista, nazionalista e personalista di quello che una volta era il partito-sindacato del Nord si è completata ieri al congresso della Lega a Parma» (la transformation en parti souverainiste, nationaliste et incarné dans une personne (personalista) de ce qui était autrefois le parti représentatif (sindacato) du Nord, est devenue complète hier au congrès de la Ligue à Parme).

Pourtant, comment se marque ce tournant « nationaliste ». Qui y a-t-il de particulièrement nationaliste dans la déclaration de Salvini ? 

« Io al Sud ci vado perché dove c’è un’ingiustizia ci deve essere la Lega. Un imprenditore che fallisce a Bari è uguale a uno che fallisce al Nord: dietro c’è sempre l’Ue dei burocrati e delle banche. Distruggiamo l’Ue e poi faremo dell’Italia un paese federale» (je vais dans le sud parce que là où il y a une injustice, la Ligue doir être présente. Il n’y a pas de différence entre un entrepreneur qui fait faillite à Bari [dans le sud] et un qui fait faillite dans le nord. Derrière il y a toujours l’Union européenne des bureaucrates et des banques. Détruisons l’Union européenne et après nous ferons de l’Italie un état fédéral)

Le journal note que la composante historique de la Ligue, séparatiste, attend son moment, à l’image de Fava qui déclare qu’il reste pour “continuare a dare voce a chi pensa che dobbiamo essere il sindacato del Nord e smantellare lo Stato centrale” (continuer à être la voix de ceux qui pensent que nous devons être les représentants des intérêts du nord et démanteler l’état central)

Quant à Salvini, il salue Bossi : Il m’a toujours critiqué mais je suis content qu’il reste. C’est sa maison.

 

 

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En marge du congrès de Parme en 2017 : de gauche à droite, Gianni Fava, Roberto Maroni (lunettes) et Umberto Bossi (assis, en chemise verte marquée, si on regarde bien, Padania). La vieille garde de la Ligue historique réunie pour un dîner convivial. Photo dans La Gazzetta di Mantova.

 https://gazzettadimantova.gelocal.it/mantova/cronaca/2017/05/21/news/da-bortolino-il-ritrovo-dei-padani-tra-attesa-e-ricordi-rispunta-boni-1.15371493

 

 

L’article Wikipedia en anglais Lega Nord fournit d’autres précisions sur le congrès de Parme : Fava, ministre de l’agriculture (plus exactement, assesseur) de la région Lombardie, présenté comme un social-démocrate de tradition, et libéral en matière de société, avait récusé la référence au Front national français :“c’est un des partis les plus centralisateurs et conservateurs d’Europe, qu’est ce que nous avons à faire avec lui ?” Il avait cité un vieux militant qui lui avait dit : “Dépêchons-nous de faire la Padanie [indépendante], que je puisse me remettre à voter à gauche”. Fava concluait : Voilà ce qu’était la Ligue et ce qu’elle doit être de nouveau.

Mais le succès électoral de 2018 a confirmé le bien-fondé de la ligne Salvini - juqu’à nouvel ordre du moins.

On a aussi raconté comment le mot “Nord” a disparu du nom de la Ligue (dans la communication politique mais pas dans les statuts) et de son logo (le simbolo, important en Italie car les simboli de tous les partis en présence figurent sur les bulletins de vote et les électeurs mettent une croix ou entourent le simbolo de leur choix). Ce changement était préparé par Salvini depuis 2016.

En octobre 2017, Salvini annonce au congrès fédéral de la Ligue un nouveau logo sans la mention “Nord”.

Salvini a déjà expliqué le pourquoi de ce changement dans une interview: ça fait plusieurs années que nous nous efforçons de convaincre le reste de l’Italie que le fédéralisme est bon pour elle et pas seulement pour le nord. Ce n’est pas au moment où nous sommes en train de réussir que nous allons revenir en arrière. Dans la semaine, je vais à Tarente [dans le sud], je ne peux pas y aller avec un logo marqué Nord !

Umberto Bossi s’exclame : Tu es devenu un nationaliste fasciste!

Et Luca Zaia, le président de la région Veneto, intervient: Umberto, tempi sono cambiati ! (Umberto, les temps ont changé).

(article du Corriere della Sera, Lega, nuovo simbolo: via la parola Nord. Bossi a Salvini: «Fascista». https://www.corriere.it/politica/17_ottobre_28/lega-toglie-parola-nord-calderoli-salvini-bossi-71d8cdd6-bb4e-11e7-8ef5-94a13146dc45.shtml )

 

On comprend donc que le tournant de la Ligue est moins nationaliste que national.

Dès 2016, le Corriere della Sera notait que Salvini touchait à son but : "trasformare la Lega da partito sindacalista del territorio, nordista nonché padano, in movimento autenticamente nazionale" (transformer la Ligue, de parti représentant le nord et padan, en mouvement authentiquement national), ce qui suscitait l'ironie de Bossi : La Lega nazionale ? Una cazzata (la Ligue "nationale" ? une connerie !).

https://www.corriere.it/politica/16_ottobre_25/lega-congresso-togliere-parola-nord-e56a6d54-9a25-11e6-939e-ec3a0eea054f.shtml

 

 

 

La Ligue désormais prétend apporter des solutions valables pour toute l’Italie, défendre l’intérêt de tous les Italiens. Ce sera d’ailleurs le slogan de campagne de Salvini en 2018, Primi gli Italiani (d’abord les Italiens). Pour autant, la Ligue de Salvini n’abandonne pas ses visées fédéralistes.

Malgré cela, pour un homme comme Bossi, l’abandon du programme exclusivement « nordiste » de la Ligue sonne comme une adhésion à l’état-nation italien, ce qu’il traduit avec excès comme un ralliement au nationalisme fasciste, puisqu’ historiquement, c’est l’état fasciste qui a représenté l’aspect le plus dur de l’état-nation unitaire italien.

 

On comprend aussi que les Français puissent être perdus dans ces débats où le « nationalisme » de la Ligue consiste en fait à adopter une ligne politique valable pour tout le pays, ce qui est le cas de tous les partis politiques français qu’on n’accuse pourtant pas de nationalisme !

De fait, comment comprendre qu’on puisse qualifier de nationaliste un parti qui, malgré son changement de ligne politique, continue à vouloir faire de l’Italie un état fédéral ? (ce qui en France, est considéré comme une quasi-négation de la nation - mais en France, personne ne se soucie vraiment du programme de la Ligue puisqu’il suffit de dire qu’elle est d’extrême-droite). Mieux, comme on va le voir, la Ligue s’allie en Sardaigne aux indépendantistes. Curieux nationalisme quand même…

Il semble bien que le mot « nationaliste » en Italie a un sens un peu différent de celui qu’on lui donne en France.

Certes, l’attitude anti-européenne – au sens de l’Union européenne - et l’hostilité à la « globalisation » (et particulièrement à l’immigration) caractérisent aussi la Ligue, mais est-ce suffisant pour parler de « nationalisme » ?

 

 

 

 

 

 

21 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET POLÉMIQUE EN ITALIE TROISIEME PARTIE

 

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

QUINZE ANS DE POLÉMIQUES

 

 

La mémoire des foibe et de l’exode et, depuis 2004, la célébration du Jour du Souvenir, loin d’être la célébration rituelle et dépassionnée qu’on pourrait croire, offrent un point de vue remarquable sur la vie politique italienne et ses affrontements. Depuis 2004, les polémiques et les incidents n’ont pas cessé et paraissent même augmenter, chaque année procurant sa moisson de disputes.

Une lecture possible de ces polémiques est de dire qu’elles opposent la gauche à la droite; mais comme on l’a déjà dit, il serait plus exact de penser qu’elles opposent l’extrême-gauche à une sorte de front commun droite-gauche. A travers la mémoire des foibe, l’extrême-gauche reproche à l’ensemble de la classe politique de réhabiliter le fascisme.

Depuis l'arrivée au pouvoir de la Ligue version Salvini, ces controverses ont encore gagné en intensité.

 

 

LES FUSILLÉS DE DANE (SLOVÉNIE) ET LES EXÉCUTÉS DE PORZÛS (FRIOUL)

 

 

Il y a eu des polémiques sur des documents photographiques représentant l’exécution des victimes par les partisans ou l’armée yougoslave. En fait, il n’existe probablement aucune photo qui aurait été prise par les partisans de leurs exécutions - ce qui paraît assez compréhensible - ni par l’armée yougoslave en 1945 (de telles photos existent peut-être dans des archives que les pays succeseurs de la Yougoslavie n’ont pas envie de diffuser ?)*

Les photos qui ont circulé comme telles représentent au contraire des exécutions par des soldats italiens de résistants ou d’otages en Slovénie.

                                                                                  * De même, toutes les photos connues de récupération des corps paraissent avoir été prises soit en Istrie après octobre 1943 (fin du pouvoir partisan), soit après mai 1945 dans les territoires occupés par les Alliés occidentaux. Aucune photo similaire prise en territoire yougoslave après 1945 ne paraît exister ou n’a été révélée.

 

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 Une photo de la récupération des corps des victimes des foibe, certainement après-guerre en zone italienne ou occupée par les Alliés occidentaux. Le militaire au premier plan semble porter un calot de l'armée américaine (?).

 Gazzetta di Parme., illustration de l'article du 4 février 2019, Foibe, l'Anpi nazionale: "Iniziativa di Parma non condivisibile" perché alimenta polemiche (voir plus loin sur la polémique créée par l'initiative de la sction de Parme de l'ANPI - association nationale des partisans, antifascite).

https://www.gazzettadiparma.it/archivio/2019/02/04/news/foibe_l_anpi_nazionale_iniziativa_di_parma_non_condivisibile_perche_alimenta_polemiche-504017/

 

 

Ainsi, en 2012, lors de l'émission télévisée Porta a porta, qui aborde le sujet des massacres des foibe, le présentateur Bruno Vespa montre la photo d’un peloton d’exécution fusillant cinq hommes, décrite comme une exécution par des militaires de l'armée yougoslave.

L’historienne critique, Alessandra Kersevan, présente sur le plateau, rétablit la vérité et indique qu’il s’agit d’une exécution commise en 1942 par l’armée italienne dans le village slovène de Dane, les noms des victimes étant connus, ce qui provoque l’agacement du présentateur. Le sénateur du Peuple de la Liberté (le parti de Berlusconi à l’époque) Maurizio Gasparri, lui aussi présent, traite alors Kersevan de propagandiste soviétique, tandis que le professeur Pupo, un des spécialistes du sujet et un des historiens du courant dominant, confirme la véritable signification de la photo (mais uniquement quand Alessandra Kersevan le sollicite). Le présentateur ne s’excuse pas vraiment de son erreur.

Cf. Article Wikipedia it. sur Alessandra Kersevan, ainsi que les sites 10 février et Giap (critiques).

http://www.diecifebbraio.info/2015/03/il-giorno-del-ricordo-e-i-falsi-fotografici-sulle-foibe/

https://www.wumingfoundation.com/giap/2015/03/come-si-manipola-la-storia-attraverso-le-immagini-il-giornodelricordo-e-i-falsi-fotografici-sulle-foibe/

 

Lors de cette émission, Alessandra Kersevan affirme que la mémoire des foibe est une création délibérée d’après-guerre pour discréditer le mouvement partisan, position qui lui valut ensuite de nombreuses attaques.

 

 

 

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Emission Porta a porta sur la RAI I, 2012. .Le présentateur Bruno Vespa confronté à la photo litigieuse qui ne représente pas une exécution par des militaires yougoslaves mais par l'armée italienne en Slovénie. Celui qui a mis la video sur You Tube lui a donné le titre : l'historienne démasque le révisionnisme et Vespa devient furieux.

Capture d'écran You Tube.

https://www.youtube.com/watch?v=RCXmbXUQUUc

 

 

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Emission Porta a porta sur la RAI I, 2012. Bruno Vespa avec Alessandra Kersevan et Marco Rizzo, dirigeant du parti Comunisti Sinistra Popolare (Communistes gauche populaire). Vespa, agacé, essaye de s'expliquer sur le choix de la photo.

Le parti Comunisti Sinistra Popolare est une scission d'avec les  Comunisti italiani; il a été rebaptisé Parti communiste (tout court) en janvier 2014 (à ne pas confondre avec le nouveau Parti communiste italien, fondé en 2016 par les Comunisti italiani). C'est Marco Rizzo qui lors du débat au Parlement sur l'instauration du Jour du Souvenir en 2004 (siégant alors avec le parti Comunisti italiani) qui avait dit : Oggi c'è un'aria di revisionismo (aujourd'hui, il règne un air de révisionnisme).

https://www.youtube.com/watch?v=RCXmbXUQUUc

 

 

 

Alessandra Kersevan est aussi connue pour son étude critique sur le massacre (ou la tuerie) de Porzûs (Frioul) : en février 1945: une vingtaine de résistants antifascistes (mais non communistes) de la brigade Osoppo sont exécutés par des partisans communistes, sur un soupçon controversé de trahison (ou de contacts avec les fascistes de la république de Salò); parmi les victimes se trouvait le frère de Pier Paolo Pasolini.

Kersevan a publié un livre sur le sujet en 1995, tendant à remettre en question la responsabilité des partisans communistes, qui avaient été jugés après-guerre et condamnés à des peines de prison, non exécutées car les accusés s’étaient enfuis, notamment en Yougoslavie.

En 1992, le président de la république Cossiga rendit hommage aux victimes et en 1998 le présient de la chambre des députés Luciano Violante, issu de l’ancien parti communiste, déclara dans un message à l’occasion de la célébration annuelle des victimes que la vérité sur les crimes commis par certains résistants ne devait plus être cachée.*

                                                                        * Le même Violante est aussi l’un de ceux qui reconnurent leur erreur pour avoir nié ou minimisé les massacres des foibe (cf. seconde partie).

 

Lorsque le président Napolitano vint rendre hommage aux victimes en 2012, Kersevan publia une lettre ouverte au président pour réclamer la révision du procès des accusés et une commission d’enquête. En 2008, elle déclarait que l'affaire de Porzûs avait été “l'un des mythes fondateurs de la classe politique dominante” dans le Frioul-Vénétie Julienne, et qu'à partir des années 90, elle fut exploitée au niveau national dans le cadre d'un processus de "convergence droite-gauche pour reconstruire un imaginaire anticommuniste partagé " (article Alessandra Kersevan, wikipedia it. https://it.wikipedia.org/wiki/Alessandra_Kersevan

On retrouve ici la même approche des historiens critiques et de la mouvance communiste actuelle ou d’extrême-gauche “antifasciste”qu’en ce qui concerne les foibe, dénonçant la construction d’une mémoire “révisionniste”, partagée entre la gauche institutionnelle * et la droite y compris l’extrême-droite.

                                                                                                                    * Rappelons que le parti communiste italien (PCI) historique s’est dissout en 1991 (congrès de Bologne). La majorité de ses membres (dont le futur président Napolitano) ont formé un parti social-démocrate, les Démocrates de gauche, plus tard fusionné avec d’autres apports dont des démocrates-chrétiens, dans le Parti démocrate, fréquemment au pouvoir. La minorité formait des partis strictement communistes, généralement dans l’opposition: Rifondazione comunista et Comunisti italiani. Toutefois Rifondazione comunista a appuyé les gouvernements de coalition de centre-gauche Prodi I (1996-98) et Prodi II (2006-2008), puis a essayé de construire un front de gauche aux élections de 2018 en s'alliant avec les anciens Comunisti italiani (ces derniers ont formé, avec certains refondateurs, le nouveau Parti communiste d'Italie en 2016, devenu Parti communiste italien en 2018) et d'autres mouvements anticapitalistes, dans la coalition Potere al Popolo! qui ne remporta aucun siège, amenant la fin de la coalition.

 

L’affaire de Porzûs, longtemps laissée dans un relatif oubli, est le sujet d’amples controverses et A. Kersevan n’est qu’un des multiples auteurs à avoir abordé ce sujet - impliquant aussi l’engagement (après guerre) d’anciens de la brigde Osoppo dans le réseau anticommuniste Gladio, financé par les Américains, et dont le rôle reste très discuté (voir Wiki it. Controversie sull'eccidio di Porzûs https://it.wikipedia.org/wiki/Controversie_sull%27eccidio_di_Porz%C3%BBs).

 

 

 

PHOTOS ET AUTRES POLÉMIQUES

 

 

La photo des fusillés par l’armée italienne, qui devrait maintenant être bien connue, est encore utilisée pour illustrer les massacres commis par les partisans. Un élu du parti La Destra ( la Droite) plus tard fusionné avec le Mouvement national pour la souveraineté, Francesco Storace, ancien président de la région Latium, utilise encore la photo en 2016.

En 2018, pour le 10 février, Giorgia Meloni , la présidente du parti Fratelli d’Italia (souvent identifié comme post-fasciste) l’utilise dans un tweet pour dénoncer le maire (Parti démocrate) d’une ville qui avait offert la salle municipale pour un colloque “négationniste” sur les foibe (c’est-à-dire un colloque d’historiens critiques), bien que ce maire ait ensuite présenté des excuses et même démissionné.

Se rendant compte de sa bévue, Giorgia Meloni supprime la photo !

https://www.corriere.it/politica/18_febbraio_10/errore-giorgia-meloni-ricorda-foibe-ma-foto-mostra-plotone-italiano-che-fucila-cinque-civili-195df6b2-0e4c-11e8-8d80-f9c15900d75d.shtml

 

 

 

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Affiche du parti Fratelli d'Italia pour le Jour du Souvenir 2019, montrant la présidente du parti Giorgia Meloni.

Giorgia Meloni, née en 1977, fait ses débuts très jeune au Mouvement social italien (MSI, néo-fasciste), en charge du Front de la jeunesse. Elle suit ensuite le parti dans sa transformation, sous la direction de Gianfranco Fini, en parti libéral-conservateur sous le nom de Alleanza nazionale. Députée à 29 ans, ministre de la jeunesse à 31 ans dans le gouvernemnt Berlusconi II. En 2009 elle suit la fusion de Alleanza nazionale avec le parti de Berlusconi, Il popolo della Libertà.Ne suit pas Fini et d’autres membres du parti lorsqu’ils rompent avec Berlusconi en 2010. En 2012, avec d’autres membres issus de l’ancienne Alleanza nazionale, rompt avec Berlusconi et crée Fratelli d’Italia-centrodestra naionale, (puis Fratelli d’Italia tout court), parti souverainiste, conservateur, anti-immigration, qui reprend le logo (simbolo) d’Alleanza nazionale.

Aux diverses élections , le parti reste dans les coalitions dites de centre-droit avec Berlusconi.

 

 

 

Les critiques de la commémoration des foibe ironisent aussi sur l’utilisation fréquente d’une photo pour illustrer l’exode des populations italiennes de Vénétie-Julienne et de Dalmatie, alors qu’il s’agit d’une photo représentant des personnes fuyant l’avance allemande en France en 1940 (épisode connu en France comme “l’Exode”).

Les mêmes, notamment le groupe Bourbaki (voir notre deuxième partie) se moquent volontiers des exagérations, non pas des historiens du courant dominant, mais des politiciens ou journalistes lorsqu’il s’agit de commémorer la mémoire des foibe.

Ainsi, Maurizio Gasparri*, ministre des communications, déclare en 2004 que les victimes des foibe sont peut-être un million, chiffre évidemment impossible puisque la population totale des provinces adriatiques italiennes dépassait à peine ce chiffre.

                                                                              * D’abord député du parti néo-fasciste MSI-DN (mouvement social italien-Droite nationale), devenu ensuite Alleanza nazionale (parti conservateur-libéral), ministre des communications du gouvernement Berlusconi II, puis sénateur et chef du groupe parlementaire du Peuple de la liberté (alliance électorale de centre-droit dirigée par Berlusconi en 2008, transformée en parti en 2009), vice-président du Sénat, réélu sénateur en 2018 pour Forza Italia (nouveau nom adopté par le parti de Berlusconi en 2013, reprenant le premier nom du parti en 1994).

 

De son côté, le célèbre journaliste et directeur de journaux Paolo Mieli*, très connu en Italie, déclare dans une interview télévisée de 2018 que les victimes des foibe sont des centaines, des milliers, peut-être des centaines de milliers (il fera ensuite couper le passage contesté) https://www.wumingfoundation.com/giap/2019/02/paolo-mieli-come-gasparri/

                                                                     *  Paolo Mieli, à plusieurs reprises directeur du plus important journal italien Il Corriere della sera; brièvement directeur de la RAI (la radiotélédiffusion italienne). A ses débuts, membre du groupuscule d’extrême gauche Potere Operaio (pouvoir ouvrier). Signe en 1971 avec d’autres intellectuels (dont Umberto Eco, Alberto Moravia etc) un manifeste dénonçant comme “tortionnaire” un commisaire de police, qui serait responsable de la mort d’un jeune anarchiste. Ce commissaire est ensuite abattu par des militants d’extrême-gauche. Mieli a plus tard exprimé ses regrets pour avoir signé le manifeste, estimant avoir indirectement causé la mort du commissaire.

  

 

 

CONVERGENCE GAUCHE-DROITE

 

 

 

Les milieux critiques et antifascistes dénoncent la convergence gauche-droite sur les foibe.

Ainsi, en 2016, un conseiller régional de Toscane, Donzelli, du parti Fratelli d’Italia, prenant acte de ce que la région organisait déjà pour les élèves un voyage d’études de 5 jours à destination des camp de concentration de Birkenau et Auschwitz, sous le nom de “train de la Mémoire” proposait que l’itinéraire du train passe par la foiba de Basovizza et que le nom du voyage soit modifié en “train de la Mémoire et du Souvenir”.

 Sa proposition fut approuvée à l’unanimité par le conseil régional, pourtant dirigé par un membre du Parti démocrate (social-démocrate).

Le groupe Bourbaki ne manque pas d’ironiser :

“Train de la Mémoire et du Souvenir. Foibe et Shoah sur le même plan. Quel intitulé délicieusement bipartite, quel sommet audacieux du post-idéologique, quel doux naufrage sur la mer tranquille de “la mémoire nationale commune et partagée” (memoria nazionale comune e condivisa).  L’équivalence entre foibe et Shoah, si chère aux néo-fascistes et à leurs complices  démocrates, naît de l’affirmation que les troupes yougoslaves ont tué des personnes “en tant qu’Italiens”, comme les nazis tuaient des personnes “en tant que Juifs”. Mais c’est une ritournelle de propagande, sans valeur historiographique.”

Le groupe Bourbaki souligne que cette équivalence a été votée sans états d’âme par le gouverneur* de Toscane Enrico Rossi, représentant l’aile gauche du Parti démocrate, le “Corbyn italien”, “l’adversaire sans peur des dérives centristes et libérales du renzisme**”.

                                                                   * En Italie, on appelle souvent, “gouverneur” les présidents des régions. Cet usage, inspiré des USA, n’est pas officiel.

                                                                    ** De Matteo Renzi, chef du Parti démocrate, qui lorsqu’il était président du conseil (2014-2016), a mis en oeuvre une politique libérale impopulaire (réforme des retraites notamment), expliquant largement l’échec du Parti démocrate aux élections de 2018)

 

Certes, dans la version définitive du texte voté à l’unanimité, il n’y a plus un seul train "de la Mémoire et du Souvenir” mais deux trains séparés, dont l'un partira tous les deux ans et amènera des élèves toscans à Trieste pour visiter la foiba de Basovizza.

Bourbaki remarque que “Même le “soi-disant” (sedicente) élu d’«extrême gauche», cédant à l’ambiance de “concorde nationale”, a voté pour (il s’agit d’un élu de Toscana a sinistra, Oui, Toscane à gauche, une formation qui appartenait à un regroupement né il y a quelques années et qui s’appelait... Une autre Europe avec Tsipras (créé au temps de la plus grande popularité du premier ministre grec qui s’opposait aux décisions libérales de l’Union européenne - cette époque est déjà loin !).

Selon le groupe Bourbaki :

“La logique de base est clairement énoncée: si on va à Auschwitz et à Birkenau, il faut aussi aller à Basovizza.

Mais pourquoi seulement là?  Rappelons qu’à Trieste se trouve également la Risiera di San Sabba, le seul camp de concentration sur le sol italien doté d’un four crématoire.  Cela ne mérite-t-il pas d'être visité?”

Le groupe Bourbaki espère que les accompagnateurs seront assez intelligents pour y penser, car il ne faudra pas compter sur ceux qui accueilleront les élèves à Trieste : à Trieste, les foibe n’égalent pas la Shoah, elles surpassent la Shoah. 

https://www.wumingfoundation.com/giap/2016/04/chi-racconta-agli-studenti-che-le-foibe-sono-come-la-shoah-cinque-domande-al-presidente-della-regione-toscana-enrico-rossi/

 

Ainsi ce qui est dénoncé à chaque fois c’est le fait que dans l’Italie actuelle, la gauche (modérée) et la droite (voire l’extrême-droite) puissent être d’accord sur certains points (ici la mémoire). La réintégration de la droite post-fasciste dans le jeu poltique normal paraît avoir comme corrolaire la condamnation rétrospective du commnisme.

Il faut signaler que la perception de certains partis est très différente selon qu’on se situe à l’extrême-guache ou non. Ainsi Fratelli d’Italia ou la Ligue (anciennement “du Nord” – le nom originel Lega Nord per l'Indipendenza della Padania n’a d’ailleurs pas été modifié dans les statuts) sont classés le plus souvent par les observateurs italiens au centrodestro (centre-droit), ce qui peut étonner en France. De façon plus précise, on classe dans la catégorie conservatorismo nazionale, Fratelli d’Italia et la Ligue (dans sa version Salvini), mais cela ne semble pas exclusif d’un rattachement au centrodestra (voir articles centrodestra et conservatorismo nazionale sur Wikipedia italien).

De la même façon, la gauche de gouvernement est souvent qualifiée de centrosinistra: actuellement, le terme de gauche (sinistra) en Italie qualifie le plus souvent les partis se réclamant du communisme et l'extrême-gauche:

« Les leaders du PD [Parti démocrate], comme Matteo Renzi, refusent d’employer le mot «gauche» à propos de leur propre parti. Ainsi, la «sinistra» italienne est confinée à un espace politique représentant électoralement moins de 10% des intentions de vote. (…) Troquant le «communisme» pour la «gauche», les leaders du PDS/DS/PD [le PDS et le DS sont les partis qui en se transformant ont abouti au Parti démocrate] n’eurent de cesse de se défaire de cette nouvelle étiquette déjà trop encombrante. »

Slate, Gaël Brustier, L’Italie, le pays où la gauche a disparu, février 2018

http://www.slate.fr/story/157501/italie-gauche-disparu

 

Pour ceux qui revendiquent toujours l'appellation "communiste"* et pour l’extrême-gauche, il s’agit en fait d’une condamnation rétrospective de l’antifascisme - identifié largement au communisme, et ce “révisionnisme” repose sur des mystifications historiques.

                                                              *Il est rappelé que les anciens communistes devenus démocrates de gauche, ont accepté et promu la version consensuelle des faits.

 

Les deux camps sont impossibles à concilier car partant d’analyses et d’interprétation des faits historiques opposées.

 

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 Image de la convergence gauche-droite (ou centre-gauche-centre-droite ?) : le président Giorgio Napolitano (à gauche), issu de l'ancien parti communiste, Gianfranco Fini, (le plus grand) ancien néo-fasciste devenu le dirigeant du parti libéral-conservateur Alleanza nazianale, qui convergea ensuite dans le parti de Berlusconi, et à droite, Berlusconi lui-même, figure centrale du centrodestro, à l'époque de la photo chef du gouvernement. Le personnage à droite du président Napolitano est le président du sénat Renato Schifani.

Photo prise lors de la commémoration des attentats du 11 septembre 2001, en 2008. A ce moment Fini était président de la chambre des députés et  son parti allait fusionner avec Il Popolo della Libertà de Berlusconi. Fini abandonna peu après le parti de Berlusconi en reprochant à ce dernier son "illibéralisme" (un terme pas encore à la mode) et de trop s'aligner sur les positions fédéralistes de la Ligue du nord de Bossi; il fonda un nouveau parti, sans grand succès. Quoiqu'il en soit, tous étaient d'accord sur la "mémoire partagée".

Presidenza della Repubblica.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alte_cariche.jpg

 

 

 

  

QUELQUES REGARDS UNIVERSITAIRES

 

ANTIFASCISME ET FÉMINISME

 

Quelques analyses universitaires accessibles sur internet s’intéressent aux”usages publics de l’histoire”. Le concept d’usage public du passé  ou de l’histoire se réfère essentiellement à l’utilisation de l’histoire à des fins civiques et/ou politiques, notamment  par le biais des commémorations, des lois mémorielles etc.

 

Le lecteur de bonne foi peut se faire un idée de la façon dont les massacres des foibe sont présentés par des intellectuels se déclarant probablement « antifascistes » dans l’article L'inquiétante étrangeté de l'histoire, Sur l'usage des "foibe" dans l'Italie contemporaine (2010) http://usagespublicsdupasse.ehess.fr/linquietante-etrangete-de-lhistoire-sur-lusage-des-foibe-dans-litalie-contemporaine/

Les auteurs sont Italiens mais l’article se trouve sur internet avec le label d’une institution universitaire française, l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Partant du point de vue qe la thèse officielle sur les foibe et l’exode est une contre-vérité, les auteurs font l’analyse de la célébration des victimes des foibe comme une réhabilitation du fascisme.

 

Les auteurs de cet article commencent par annoncer un nombre de victimes le plus réduit possible : «  On y tua de 1500 à 2000 personnes », en présentant les victimes comme essentiellement des responsables ou militants fascistes.

« De l’analyse des listes de noms résulte que, mis à part quelques civils innocents, la plupart des personnes furent tuées en raison des violences et des abus qu’elles avaient commis au nom du fascisme ou parce qu’elles avaient collaboré avec les envahisseurs allemands (…).

Leur condamnation à mort n’était nullement liée au fait qu’elles étaient italiennes. » 

Or, cette interprétation (appuyée notamment sur les travaux de l’historien Scotti, de tendance communiste, qui très jeune encore, a choisi de s’installer en Yougoslavie vers 1948), est passablement en contradiction avec ce que les mêmes auteurs disent des victimes quelques paragraphes auparavant, où ils notent que les exécutions ont frappé une grande diversité de population.

En considérant comme démontré le faible chiffre des victimes et leur appartenance au fascisme sauf exceptions, l’article fait comme si la question était résolue par le consensus historique, ce qu’elle est loin d’être. Elle élimine tout simplement la version des historiens mainstream (bien que les références aux études de Pupo et Spazzali, par exemple, soient mentionnées, ce qui donne à croire qu’elles vont dans le sens indiqué). Cette malhonnêteté discrédite l’ensemble de la démonstration qui se voudrait scientifique (au sens limité des sciences sociales) et n’est dès lors que polémique.

L’article analyse longuement un téléfilm de la RAI en 2006 sur les foibe, Il cuore nel pozzo (le cœur dans le puits) :

« …les partisans slaves sont représentés comme une bande d’hommes dépourvus de tout scrupule, comme des ivrognes, des voleurs de terres, des assassins et des violeurs, que seule la haine contre les Italiens anime. »

« Ce qui frappe (…) est l’absence de toute référence à l’occupant allemand et à l’activité des unités fascistes aux ordres de la République sociale italienne (…) une incroyable décontextualisation historique du récit ».

 

Rédigé dans le style scientifique et passablement abscons de rigueur pour une parution de sociologie, l’article a aussi recours à des concepts de psychanalyse :

« Nos efforts ont convergé en direction de l’approfondissement d’outils d’élaboration et d’interprétation, d’où l’usage croisé de catégories analytiques, historiques et philosophiques. »

 

Les auteurs s’appuient sur des travaux de Freud dans un essai « L’inquiétante étrangeté », d’où le titre qu’ils ont choisi : « La tentative de diaboliser les événements autours des foibe (en en exagérant les données relatives aux morts), de les mystifier (en occultant l’identité des victimes et de leurs bourreaux) et de les extrapoler de leur contexte historique, en en faisant un fait en soi, révèle les mécanismes de projection qui, aujourd’hui encore, ont la fonction de renier la responsabilité collective ».

« En qualifiant de nettoyage ethnique présumé les événements dramatiques relatifs aux foibe, on opère un échange de rôles entre victimes et bourreaux, une inconsciente persécution de soi dans l’Autre. »

Pour les auteurs, la commémoration des massacres de 1943-45, présentée comme élément de pacification et de réconciliation nationale, est en fait un acquittement des coupables (fascistes)

« L’exclusion des nazi-fascistes de la scène politique italienne était due à leur conduite criminelle et c’est justement cette conduite criminelle qui est l’objet d’un acquittement. « Pacification » signifie donc réhabilitation et récupération d’anciens privilèges. »

Ils terminent leur article par une longue et surprenante attaque contre l’Eglise pour son attitude antiféministe (!) et sur la situation dominée des femmes à l’égard du pouvoir politique, dont le rattachement au sujet principal reste problématique (en tous cas pour le lecteur lambda), le tout écrit de façon peu compréhensible , sauf à ceux qui ont été formés à ce genre de rhétorique militante :

« Depuis 2000 ans …l’Église s’identifie à la Mère, et aujourd’hui encore elle prétend avoir l’hégémonie sur le maternel, imitant le pouvoir absolu et dominant des mères dans la relation toute-puissante qu’elles établissent avec l’enfant hilflos [sans défense, en allemand]… »

« Le fait de pardonner par le bais du féminin maternel, sans que les femmes n’obtiennent aucune reconnaissance de leur capacité de définition des symboles, mais en faisant, comme le fait l’Église catholique au service du pouvoir politique, de ce féminin maternel le lieu purement naturel des lois divines, sert seulement à gommer les formes d’appartenance et les droits positifs qui passent par les pères ne jouissant pas des privilèges anthropologico-culturels-religieux chrétiens. »

 

« Incapables de reconnaître dans les femmes les responsables légitimes du pouvoir maternel, les forces politiques dans leur ensemble tendent à l’exercer de nouveau pour leur propre compte. En effet, les femmes sont à nouveau et toujours perçues comme inaptes à exercer le pouvoir seules, puisqu’on les assimile de manière projective aux impuissants de toute époque, aux besogneux, aux prolétaires, aux sans papiers, tous des Hilflos [sans défense, en allemand] dans la forme primaire de dépendance. »

Cet article, publié sous le label d’une institution universitaire française, ce qui pourrait laisser penser au lecteur qu’il s’agit là (aux dérives rédactionnelles près…) d’un point de vue scientifique autorisé en la matière, n’est en fait qu’un élément de discours militant, ici antifasciste (au sens particulier du mot, c-à-d d’extrême-gauche) et féministe.

 

 

 

VU DE LAUSANNE

 

 

L’étude de Stéfanie Prezioso (université de Lausanne) Prise en otage des victimes et usages publics de l’histoire : le cas de la Résistance italienne (2006) décrit de façon bien plus compréhensible la tendance dans l’Italie contemporaine, à minimiser la valeur de l’antifascisme en mettant l’accent sur les crimes commis par certains résistants et les dérapages de l’épuration en 1944-45, ainsi que sur l’inspiration totalitaire de la résistance communiste. La mémoire des foibe et de l’exode s’inscrit dans ce tableau :

« En mars 2004, l’institution par le gouvernement Berlusconi de la « Journée du Souvenir » participe de la même opération. Elle vise à commémorer les « exilés italiens et les victimes des foibe » ; c’est-à-dire à la fois les réfugiés italiens qui quittent les territoires yougoslaves entre 1945 et 1960 et les victimes des vagues de massacres qui frappent les Italiens en Yougoslavie après l’armistice. Là aussi, le problème n’est pas tant que l’on se souvienne de ces victimes – soit 4 à 5 000 personnes massacrées et plus de 35 000 [sic] réfugiés – oubliées dans les « glaces de la guerre froide », et pour lesquelles le deuil n’a pas pu être élaboré. Le problème est que dans le discours de la droite et des révisionnistes italiens, la commémoration de ces morts-là, victimes de la « sauvagerie communiste », « contrebalance » de fait la « Journée de la mémoire » dédiée aux victimes de la Shoah.

On touche ici à l’un des traits caractéristiques du révisionnisme historiographique qui refuse d’inclure dans sa réflexion les « mécanismes et les ressorts » de la violence. En effet, comment saisir le sens de ces massacres, sans se pencher sur l’occupation proprement coloniale de l’armée italienne dans les territoires yougoslaves ?  (…) Il n’est pas inutile dans ce sens de souligner que l’occupation italienne dans les territoires yougoslaves fait environ 250 000 morts en 29 mois. »

« Targuée de « politique », par les révisionnistes, cette contextualisation est vouée aux gémonies.

Or le révisionnisme tend à mélanger dans le même chaudron toutes les victimes de la guerre, à les rendre méconnaissables, afin de légitimer la réhabilitation partielle du passé fasciste. »

« La lutte contre « l’analphabétisme de la population italienne en matière de fascisme » s’avère dans ce contexte de plus en plus difficile à mener. »

 

L’auteur arrive à une impasse dans son raisonnement. Moins militante que les auteurs du texte précédent qui considéraient toutes les victimes comme fascistes, elle estime qu’il faut commémorer ces morts – “pour lesquelles le deuil n’a pas pu être élaboré”, mais en même temps constate que la commémoration contrebalance la journée de la Mémoire [de la Shoah]. Alors comment faire ?

Elle insiste sur l’absence de contextualisation, qui pourtant ne ressort pas des déclarations publiques officielles - dont on comprend que l’objet essentiel n’est pas d’insister sur les méfaits des Italiens, mais qui y font pourtant référence - ni a fortiori des travaux historiques dominants qui sont favorables à la commémoration sans dissimuler le contexte des événements, mais à la rigueur de la vision de l’opinion moyenne, très mal informée, et de quelques politiciens ou journalistes - ce qui n’est pas vraiment précisé dans l'article.

Elle retombe sur la conclusion qu’il s’agit de réhabiliter, au moins partiellement, le passé fasciste, conclusion qui était sans doute posée par avance et incontournable, même à l’université de Lausanne !

Au passage, on note le chiffre des exilés cité par l'article, 35 000, qui est évidemment une erreur de plume de l’auteur ou une coquille de l’éditeur- mais significative. Même les « réductionnistes » admettent des chiffres de 200 à 250 000 exilés environ.

Stéfanie Prezioso, Prise en otage des victimes et usages publics de l’histoire : le cas de la Résistance italienne, Amnis 6/ 2006

https://journals.openedition.org/amnis/867

 

 

 

UNE ÉTUDE QUI GARDE L’ÉQUILIBRE

 

 

Enfin, l’article en anglais de E. Fonzo (université de Salerne), Use and Abuse of History and Memory: the Istrian Dalmatian Exodus and the Current Refugee Flows (usage et abus de l’histoire et de la mémoire : l’exode istrien-dalmate* et l’afflux actuel de réfugiés), 2017, est pour sa part une très bonne étude qui expose clairement (et sans recours aux complexités langagières en usage chez d’autres) l’évolution historique du souvenir des foibe et l’approche différenciée des familles politiques.

                                                                                     * On dit plus fréquemmment, semble-t-il, exode juliano-dalmate.

Il ne départage pas les thèses en présence (thèse de l’extrême-gauche et thèse de la droite, adoptée par la gauche de gouvernement et devenue la thèse officielle), comme si aucune vérité historique n’était atteignable (bien que le titre se présente comme un signal obligé aux thèses critiques, que dément assez le contenu).

Bien que l'objet de l'article soit l'usage de la mémoire et non le récit des faits, l'auteur tient certains points pour admis :"Formellement, l'exode des Istriens-Dalmates n'était pas une migration forcée, mais en réalité, les circonstances les forcèrent à partir".

L’auteur souligne que « même aujourd’hui, il est impossible de discuter sereinement de l’exode et des foibe et, en général, ces sujets donnent lieu à des polémiques aigües et des interprétations partisanes (one-sided interpretations).

Il note que progressivement, la gauche italienne a accepté le point de vue de la droite sur les foibe et l’exode. Notamment le Parti démocrate de gauche, issu de la dissolution du PCI, a voulu montrer qu’il se démarquait ainsi du communisme en promouvant la mémoire des foibe et de l’exil, donc une vision critique (en partie) de l’antifascisme.

Depuis les dernières années, la connaissance du sujet a progressé (inauguration d’une Maison du Souvenir à Rome, nombreuses parutions d’historiens ou de vulgarisateurs), bien que restant toujours limitée dans le grand public (43% de la population sait ce que sont les massacres des foibe, moins encore pour l’exode juliano-dalmate).

L’auteur note d’ailleurs qu’il existe une méconnaissance générale de l’histoire en Italie (a more general ignorance of history, frequently detected in Italy.)


 L’interprétation de la droite est devenue la version officielle, acceptée par le Parti démocrate. Seulement quelques groupes politiques et quelques auteurs, en général proches de l’extrême-gauche, la contestent.

L’auteur souligne que les politiciens de gauche qui ont le plus adopté le point de  vue de la droite (ce qu’il appelle the nationalist point of view) sont ceux qui sont issus de l’ancien PCI (Giorgio Napolitano, Luciano Violante, mais aussi des leaders [plus jeunes] comme Walter Veltroni*, ancien secrétaire du Parti démocrate, qui a préfacé un ouvrage défendant la thèse du nettoyage ethnique, ou Piero Fassino** qui écrivait notamment : « C’était un nettoyage ethnique contre des femmes et des hommes coupables d’être Italiens (2014).

L’auteur note que les membres du Parti démocrate provenant d’une tradition politique catholique sont plus mesurés, comme Matteo Renzi.

 

                                                                                        * Walter Veltroni fait ses débuts dans le parti communiste italien (PCI), dont il est un jeune député et membre du comité central. Lors de la dissolution du PCI, il fait partie de la majorité qui fonde le Parti démocrate de gauche (qui change 2 fois de nom avant de devenir 2007 le Parti démocrate en agrégeant des démocrates chrétiens). Ministre et vice-président du conseil du gouvernement Prodi en 1996-98, puis maire de Rome (2001-2008), secrétaire général du Parti démocrate, démissionne après l’échec de son parti à des élections en Sardaigne. Se consacre depuis à des activités culturelles (livres, documentaires) en marge de la politique. En 2017, lors d’une cérémonie pour le 10 ème anniversaire du Parti démocrate, déclare que le gouvernement Prodi de 1996 fut le meilleur de la république. Réalise en 2014 un documentaire nostalgique Quando c'era Berlinguer (Quand il y avait Berlinguer) sur la vie de Enrico Berlinguer, qui dirigea le parti communiste de 1972 à 1984.

 

                                                                            * * Ancien membre du PCI, puis secrétaire des Démocrates de gauche devenu Parti démocrate. Ministre des gouvernements Prodi, D’Allema, Amato. Maire de Turin en 2011-2016.

 

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 Livre de Jan Bernas,  Ci chiamavano fascisti, eravamo Italiani (Ils nous appelaient fascistes, nous étions des Italiens), avec une préface de Walter Veltroni, un dirigeant de la gauche de gouvernement italienne.

 

 

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Les responsables anciens et nouveaux du Parti démocrate lors de la célébration du 10 ème anniversaire du parti en 2017. De gauche à droite, Paolo Gentiloni, à l'époque président du conseil, Walter Veltroni et Matteo Renzi. A cette occasion , Veltroni déclara que le premier gouvernement présidé par Romano Prodi (1996-98) avait été le meilleur gouvernement de l'Italie républicaine.  Romano Prodi appartenait au Parti populaire italien, un petit parti du centre-gauche chrétien. La plupart des partis de gauche et du centre réunis dans ce gouvernement de coalition (alliance de l'Olivier) allaient ensuite confluer dans le Parti démocrate.

Metropolitan Magazine

https://www.metropolitanmagazine.it/buon-compleanno-pd/#prettyPhoto/0/

 

 

L’auteur précise que la version officielle est aussi partagée par le Movimento 5 stelle (mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo et Luigi Di Maio), et que le parti le plus engagée dans la mémoire des événements est Fratelli d’Italia.*

Curieusement, l'auteur ne mentionne pas la Ligue (à part une phrase de Salvini sur les migrants actuels) alors que la ligne de ce parti a nettement évolué depuis l'époque Bossi, qui était très opposé au nationalisme italien (mais qui, d'un autre côté, ne pouvait pas se désintéresser du sort d'Italiens du nord-est). La Ligue du nord faisait partie du gouvernement lors du vote de la loi sur le Jour du Souvenir et certains de ses membres lui ont apporté un soutien complet.                  

E. Fonzo indique que quiconque met en question la version officielle est accusé de négationnisme et que l’histoire des foibe et de l’exode est souvent décontextualisée, les Italiens étant, par définition, considérés comme des victimes innocentes.

Il constate enfin que l’arrivée récente de réfugiés en Italie n’est presque jamais comparée à l’arrivée des réfugiés juliano-dalmates en vue d’inciter à adopter une attitude généreuse envers les migrants actuels (d’autant que l’accueil des Juliano-Dalmates ne fut pas toujours généreux !). Fratelli d’Italia, le parti le plus engagé dans la mémoire des événements, est aussi très anti-immigration.

L’auteur cite aussi une phrase de Salvini (pas encore au pouvoir à l’époque de l’article) comparant défavorablement les migrants d’aujourd’hui (qui « volent, violent, agressent, ont des exigences »…) aux exilés juliano-dalmates. Mais l’auteur reconnaît que l’exode des Juliano-Dalmates à partir de 1945 et le présent exode des réfugiés ou migrants sont dissemblables et leurs points communs réduits au minimum.

 

Fonzo, E. (2017). Use and Abuse of History and Memory: the IstrianDalmatian Exodus and the Current Refugee Flows. Journal of Mediterranean Knowledge-JMK, 2(1),2017.

http://www.mediterraneanknowledge.org/publications/index.php/journal/issue/archive

 

 

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Illustration pour le Jour du Souvenir.

La petite exilée "julienne", comme l'indique l'affichette sur sa valise, est devenue une icône de nombreuses affiches du Jour du Souvenir. En rouge les territoires abandonnés par les exilés.

Napoli Today.

 http://www.napolitoday.it/eventi/giorno-del-ricordo-napoli-10-febbraio-2014.html

  

 

 

LES COMMÉMORATIONS 2019

 

 

La commémoration 2019 entraîna son lot de discours officiels, aussi bien au niveau national que dans les conseils régionaux et les municipalités.

En Toscane, le président de la région Rossi (aile gauche du Parti démocrate), déclara lors de la séance solennelle du conseil régional : “nous devons assumer notre responsablité d’avoir nié et diminué l’horreur contre l’humanité représentée par les foibe et la douleur de l’exode”.

En Ligurie, le président de l’assemblée régionale Alessandro Piana (Ligue) parla de “rendre justice à des épisodes historiques irréfutables, qu’aucune théorie négationiste ne peut contester”, tandis que le “gouverneur” Giovanni Toti (Forza Italia) déclarait qu’on avait le devoir de transmettre ces faits aux jeunes générations afin qu’une telle brutalité ne se reproduise plus.

 

Le Jour du Souvenir est généralement mis à profit par les antifascistes pour diverses manifestations critiques.

 

 

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Affiche pour le Jour du Souvenir vu par les antifascistes : Noi ricordiamo tutto (nous nous souvenons de tout). La photo représente une jeune partisane avec derrière elle le drapeau yougoslave

Site Rifondazine communista de Sienne..

http://www.rifondazionesiena.it/la-necessita-di-difendere-la-memoria-antifascista-dal-mito-delle-foibe-2/

 

 

A Parme, ville de tradition antifasciste, la branche locale de l’association nationale des partisans italiens (ANPI - héritière des mouvements de résistance de gauche, toujours très ancrée à gauche) organisa une conférence "Foibe et fascisme" (comme tous les ans pour le Jour du Souvenir), avec un sujet intitulé « la foiba de Basovizza, un faux historique ».

Les conférenciers, présents ou en video, étaient les « mousquetaires » habituels des thèses critiques, Sandi Volk, Claudia Cernigoi, Alessandra Kersevan.

 

 

 

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L’affiche de l’ANPI de Parme (avec la maintenant célèbre photo des fusillés de Dane, comme l’indique la légende), annonçant la conférence « Foibe et fascisme » avec les thèmes traités : Sandi Volk : « Les morts des foibe reconnus par la loi 394 : 354, presque tous des forces armées de l’Italie fasciste » ; en vidéo : Alessandra Kersevan : « La foiba de Basovizza, un faux historique » et  Claudia Cernigoi « Norma Cossetto, un cas pas clair du tout ». La conférence est co-organisée par l’ANPI et par le comité antifasciste anti-impérialiste et pour la mémoire historique.

Parma Today

 http://www.parmatoday.it/politica/foibe-salvini-contro-l-anpi-di-parma-rivedere-i-contributi-a-queste-associazioni.html

 

 

 Or Basovizza est la foiba* la plus connue, toujours en territoire italien (près de Trieste, en Frioul-Vénétie Julienne), la première devant laquelle un président de la république italien (Francesco Cossiga) vint se recueillir en 1991, puis déclarée monument national en 1992 par le président Scalfaro.

                              * En fait il ne s’agit pas d’une foiba naturelle mais d’un puits de mine, autrefois exploité par la société Skoda. D’où l’ironie (assez mal venue) du groupe Bourbaki qui la qualifie toujours de « foibe-non-foibe » (foibe qui en est pas une, foibe pas vraiment foibe).

 

L'initiative de l'ANPI de Parme fit scandale dans la classe politique conservatrice et modérée, ainsi que dans les associations d'exilés.

Le vice-président du conseil italien et ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, intervint par un tweet dans son style habituel.

                       

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Le message de Salvini, reprenant l’affiche de l’ANPI :

« Les Foibe « un faux historique ». Dément.

Ça me dégoûte qu’on puisse nier encore aujourd’hui l’extermination de milliers d’Italiens par les communistes. Dimanche 10 février, je serai à la foiba de Basovizza, près de Trieste : l’histoire ne s’oublie pas, honneur à nos morts. »

Source non retrouvée.  

 

 

Salvini,  rejoint par plusieurs députés et responsables régionaux, menaça de supprimer les subventions publiques à l'ANPI et à tous ceux qui diffuseraient les thèses "négationnistes".  La présidente de l’ANPI contesta recevoir des subventions. Tout en prenant ses distances avec son groupe de Parme, elle accusa le gouvernement d’instrumentaliser les foibe, dont l’histoire devait être « contextualisée ».

https://www.gazzettadiparma.it/archivio/2019/02/04/news/foibe_l_anpi_nazionale_iniziativa_di_parma_non_condivisibile_perche_alimenta_polemiche-504017/

 De leur côté, Claudia Cernigoi et Sandi Volk réagirent par des lettres ouvertes.

Claudia Cernigoi rappela qu'elle était une antifasciste depuis son adolescence et critiqua la position prudente de la présidente de l'ANPI, dont on aurait pu attendre plus de solidarité antifasciste.

Sandi Volk s'adressa dans la même lettre au ministre Salvini, au président de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne, Massimiliano Fedriga (Ligue) qui avait reproché à l'ANPI de raviver les blessures du passé, et à la présidente de l'ANPI.

A la présidente de l'ANPI, Sandi Volk déclara : ou bien on est avec les antifascistes, partout où ils s'expriment, ou bien on est avec les amis de Casa Pound (mouvement néo-fasciste), rappelant que des responsables du Parti démocrate n'hésitent pas à aller débattre amicalement au siège de Casa Pound à Rome.

Quant aux invectives de Salvini, "me ne frego" (je m'en tape) disait Sandi Volk, annonçant que les "négationnistes" (terme qu'il réfute, car ceux qui sont ainsi appelés sont justement les seuls historiens à faire des recherches sérieuses sur le sujet) sont de plus en plus nombreux et que leur travail a de plus en plus d'audience.

http://www.diecifebbraio.info/2019/02/lanpi-nella-trappola-del-giorno-del-ricordo-lettera-aperta-di-sandi-volk/

 

 

SALVINI ET TAJANI À BASOVIZZA, FÉVRIER 2019

 

 

Puis, Matteo Salvini, lors des cérémonies à Basovizza, déclara  qu’un enfant mort dans les foibe était égal à un enfant mort à Auschwitz et que ceux qui niaient les crimes tuaient les victimes un seconde fois. : « Chi nega uccide due volte »

Ces déclarations provoquèrent aussi leur lot de polémique sur la comparaison avec la Shoah ; on ironisa chez les critiques sur l’inexistence d’enfants morts dans les foibe, tandis que les historiens mainstream s’efforçaient de justifier la remarque du ministre.

Mais son discours déplut aussi aux responsables croates et slovènes. Le président slovène Borut Prahor écrivit au président italien Mattarella en parlant de déclarations inacceptables qui « donnent l’impression que les événements des foibe étaient une forme de nettoyage ethnique ».

Enfin pour ajouter à la polémique, le président du Parlement européen, Antonio Tajani (du parti Forza Italia), présent lors des commémorations, déclara : « Viva Trieste, viva l’Istria italiana, viva la Dalmazia italiana, viva gli esuli italiani, viva gli eredi degli esuli italiani” (Vive Trieste, vive l’Istrie italienne, vive la Dalmatie italienne, vivent les exilés italiens et leurs descendants).

 

Ces déclarations suscitèrent aussi les réactions du gouvernement slovène (qui rappela que le fascisme avait pour but de détruire le peuple slovène) et du gouvernement croate, et Tajani dut fournir des explications et s’excuser si ses propos avaient été mal interprétés, indiquant qu’il avait voulu seulement parler des communautés d’exilés et non pas émettre des revendications territoriales.

http://www.ansa.it/english/news/2019/02/11/slovenian-president-protests-to-mattarella-over-foibe_bd883bb5-aec8-4f9d-9d49-ad13340436f2.html

 

 Vu de France, les rares à s'intéresser au sujet ironisèrent; un journal pourtant de droite (Causeur) publia un article "Et Salvini inventa une Shoah italienne" (sans avoir connaissance que la comparaison - mutatis mutandis d'ailleurs -  avec la Shoah n'est pas propre à Salvini et n'a pas été inventée par lui). 

 

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 Matteo Salvini à la Foiba de Basovizza, 10 février 2019. A côté de lui, partiellement caché, Antonio Tajani, à l'époque président du Parlement européen.

Source non retrouvée.

 

 

 

 

LE DISCOURS DU PRÉSIDENT MATTARELLA

 

 

 

De son côté, le président Mattarella fit un discours solennel au Quirinal. Il nota que le destin de la Vénétie Julienne et de la Dalmatie avit été doublement marqué par la cruauté puisqu’on trouvait sur le même territoire deux symboles d’horreur : les foibe et le camp de concentration (nazi) de Risiera di San Sabba.

Il rappela que la plupart des morts des foibe n’avaient rien à voir avec le fascisme comme le prétendaient les négationnistes, ils étaient morts en tant qu’Italiens ("Non si trattò – come qualche storico negazionista o riduzionista ha voluto insinuare – di una ritorsione contro i torti del fascismo"). Le simple fait d’être Italien, de défendre sa culture, sa langue, sa religion, devenait un motif de persécution qui poussa les habitants à l’exode, qui se prolongea durant 10 ans. Alors disparurent une culture, une langue, des dialectes millénaires.

Dans la mère patrie, les 250 000 exilés qui avaient tout perdu ne trouvèrent pas toujours l’accueil et la compréhension voulues. Une “cortina di silenzio” (rideau de silence) tomba sur les événements, en raison de circonstances internes et externes. Mais l’Italie a fini par rendre l’hommage dû à ces “vittime innocenti di una tragedia nazionale, per troppo tempo accantonata” (victimes innocentes d’une tragédie nationale trop longtemps négligée).

 

 

MATTARELLA

Le président Mattarella au Quirinal lors du discours pour le Jour du Souvenir 2019.

Agenzia Dire.

 https://www.dire.it/09-02-2019/294449-foibe-quirinale-giorno-del-ricordo/

 

Le président termina avec un éloge de l’Europe qui a remplacé les vieilles frontières par une communauté de peuples amis et frères, qui interdit la guerre. Il mentionna les dangers qui menacent le monde, dont le terrorismo fondamentalista di matrice islamista. Il remercia de leur présence les ambassadeurs de Slovénie, de Croatie, du Monténégro, ainsi que le vice-président du parlement croate, élu de la communauté nationale italienne de Croatie et le représentant de la communauté nationale italienne de Slovénie à l’assemble nationale slovène.*

                                                                                                      * C’est une indication de la reconnaissance par la Slovénie et la Croatie de communautés nationales minoritaires. Nous en dirons quelques mots à l'occasion.

Discours sur le site de CISLscuola http://www.cislscuola.it/index.php?id=2872&tx_ttnews%5Btt_news%5D=30352&cHash=9149d0d15907ddf3c37cfe834440b8aa

(je ne l’ai pas trouvé sur le site du Quirinal - présidence de la  république)

 

 

 

 

LA DÉCORATION DU MARÉCHAL TITO ET DES DRAPEAUX PALESTINIENS POUR LA CÉLÉBRATION DE LA LIBÉRATION DE L'ITALIE

 

 

Enfin, une nouvelle préoccupation s’est manifestée chez les défenseurs attitrés de la mémoire des foibe et de l’exode : demander que la décoration de Grand croix de l’ordre du mérite de la république italienne (Cavaliere di Gran Croce Ordine al Merito della Repubblica Italiana), attribuée en 1969 au maréchal Tito, lui soit enlevée, ainsi que les décorations attribuées à d’autres responsables du régime yougoslave.

Le conseil régional du Frioul Vénétie Julienne, celui de Vénétie, puis en juin 2019, celui de Ligurie*, ont voté des motions en ce sens. Comme la loi ne permet pas d’enlever à titre posthume une décoration, il est demandé que la loi soit modifiée. Une proposition de loi a déjà été déposée en ce sens. De nombreuses villes dont ont émis des votes semblables.

                                                                               * En Ligurie, le Parti démocrate et le groupe local Rete a sinistra-Liberamente Liguria (réseau de gauche-Librement Ligurie) ont voté contre. A Florence, les conseillers du parti démocrate ont  renvoyé la motion jusqu’à plus ample informé.

https://www.genova24.it/2019/06/foibe-il-consiglio-regionale-chiede-la-revoca-delle-onorificenze-al-maresciallo-tito-219292/

 

Enfin, les discours opposés sur la mémoire s'affrontent aussi dans d'autres occasions, comme la commémoration de la Libération de l'Italie, le 25 avril (date choisie en référence à la libération des villes du nord, Milan et Turin). Lors de la commémoration 2019, les antifascistes se sont particulièrement mobilisés contre Salvini (qui a boudé les commémorations, préférant aller inaugurer un commissariat de police en Sicile) et contre les dirigeants de droite.

Par exemple,  le président de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne, Massimiliano Fedriga (Ligue) était présent à la cérémonie à la Risiera di San Sabba, près de Trieste, seul camp de concentration sur le territoire italien. Lui  et le maire de Trieste (Roberto Dipiazza, Forza Italia) furent hués par les antifascistes à la sortie des lieux. Fedriga fit le commentaire :

«La memoria è di tutti, non solo di chi ha le bandiere rosse».

(La mémoire appartient à tous, pas seulement à celui qui a des drapeaux rouges).

 Dans la petite foule de manifestants antifascistes, on voyait aussi des drapeaux palestiniens et des drapeaux italiens avec au centre l'étoile rouge.

 

 

 

 

REMOUS CHEZ LES HISTORIENS MAINSTREAM

 

 

Giorno_del_ricordo_2012

Le président Napolitano et l’historien Raoul Pupo à l’occasion du Jour du Souvenir 2012

Presidenza della Repubblica. Wikipedia it., art. Giorno del Ricordo.

https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=5446157

 

 

Les remous atteignent aussi ls historiens mainstream. En 2016, Roberto Spazzali co-auteur de Foibe avec Roberto Pupo, dut quitter son poste de directeur de l’Institut régional pour l’histoire de la Résistance et de l’Ere contemporaine en Frioul-Vénétie Julienne (IRSREC FVG), pour des propos maladroits : lors d’une conférence, répondant à une question, il avait déclaré que l’exode des Juliano-Dalmates n’avait aucun rapport avec les actuels réfugiés qui arrivaient en Italie, ces derniers étant des hommes qui abandonnaient leur familles sans rien faire pour défendre leur pays, à la différence des exilés juliano-dalmates qui étaient partis par familles complètes, quand il n’existait plus d’autre solution. Critiqué pour avoir tenu des propos « dignes de Salvini », Spazzali démissionna.

 

Puis en mars 2019, le conseil régional du Frioul-Vénétie Julienne a  voté une motion présentée par deux conseillers (l’un Forza Italia et l’autre de la Ligue) demandant de ne plus subventionner les associations qui contribuent au négationnisme sur l’histoire des foibe, en mettant en cause non seulement l’ANPI (voir plus haut) mais aussi l’IRSREC FVG, pour avoir publié le Vademecum pour le Jour du Souvenir, dans lequel (on en a parlé) les auteurs (dont notamment Raoul Pupo*) estiment, au terme d’un raisonnement tortueux, qu’il n’y a pas eu de nettoyage ethnique en Vénétie Julienne-Dalmatie.

                                                     * Professeur à l’université de Trieste. A été un moment responsable local de la démocratie chrétienne.

 

Le groupe « critique » Bourbaki boit du petit lait car ce furent Pupo et Spazzali qui ont « inventé » la catégorie du négationnisme pour les foibe et celle, « imprécise et très discutable », de « réductionnisme ». Voilà Pupo « tombé dans son propre piège, comme tous ceux qui ont laissé de l’espace aux fascistes » (Pupo è caduto nella sua stessa trappola, come accade a tutti quelli che concedono spazio ai fascisti ).

Ailleurs le groupe reprend la comparaison du boomerang qui revient dans la figure de l’envoyeur.

Pour le groupe Bourbaki, c’est le point d’arrivée de la ligne Violante-Napolitano-Pupo et de tous ceux qui ont voulu construire la mémoire partagée avec la droite extrême.

Le titre de l’article est « On perd toujours en jouant avec les noirs » (par jeu de mots sur la couleur noire aux échecs et les « noirs » en politique, l’extrême-droite (https://medium.com/@nicolettabourbaki/a-giocare-con-il-nero-perdi-sempre-1c8d700ff09a).

 

Dans une lettre ouverte et dans plusieurs interviews (notamment

https://www.rtvslo.si/capodistria/radio-capodistria/notizie/friuli-venezia-giulia/riduzionismo-la-replica-di-raoul-pupo/484274)

le prof. Pupo répond qu’il n’appartient pas à une assemblée politique de décider quelle est la vérité historique. Au demeurant c’est trop tôt pour savoir si la mesure du Conseil régional s’appliquera à l’IRSREC FVG. Il discernait dans l'opération « la tentative de réduire le Jour du Souvenir à une manifestation de nationalisme ainsi qu’à une occasion de se répartir de l’argent entre amis des amis », et des manœuvres politiques en vue des prochaines élections.

Il rappelait que ces dernières années le Jour du Souvenir avait permis des réflexions très sérieuses sur les évènements de la frontière orientale, mais que cette année, au contraire, en raison sans doute du climat politique changé ( causa immagino il mutato clima politico) il y avait une radicalisation en réaction au phénomène négationniste, qui est pourtant marginal, et la tendance à en revenir à des conceptions historiques dépassées depuis 30 ans.

 

De son côté, le président du conseil régional*, Piero Mauro Zanin (Forza Italia) a apporté son soutien à Pupo, tout en condamnant les négationnistes (http://www.ilfriuli.it/articolo/politica/foibe,-zanin--quote-difende-quote--raoul-pupo/3/196512 )

                                                                      * Rappelons qu'à la différence de la France (sauf pour la Collectivité de Corse), les régions italiennes ont un président du conseil régional (de l'assemblée) et un président de la région, élu par l'assemblée régionale,  qui est l'exécutif régional ("il governatore" en langage courant).

 

Dans une réponse virulente à une critique d’Eugenio Di Rienzo, professeur à l’université de La Sapienza de Rome, parue sur le Corriere della sera en juin 2019, Raoul Pupo précisait son point de vue, mal compris, sur le « nettoyage ethnique » :

« Mais alors, si le groupe national italien [présent en Vénétie Julienne, notamment en Istrie] dans son ensemble n'était pas un groupe ethnique, comment parler de "nettoyage ethnique"? (…) 

Parler de l'exode en tant que nettoyage ethnique est un acte de réductionnisme. L’exode était bien pire, car il concernait tous les Italiens, même non ethniques, pour qui l’italianité était une question de choix.  S'il ne s'agissait «que» d'un nettoyage ethnique, aujourd'hui en Istrie, les Italiens restants seraient au nombre de cent mille et non de quelques dizaines de milliers. »

http://lanostrastoria.corriere.it/2019/06/17/foibe-ed-esodo-raoul-pupo-risponde-a-eugenio-di-rienzo/

Pupo n’hésita pas à brocarder son contradicteur (ou il ne connaît rien au sujet et ne sait pas lire les documents historiques, ou il est de parti-pris) ; en réponse, Di Rienzo lui conseilla de lire un livre récemment paru sur la nation ou au moins l’article etnia du dictionnaire Treccani et d’éviter les attaques personnelles.

Manifestement il s’agit d’un dialogue de sourds car Pupo prend le mot ethnie dans un sens strict, biologique et héréditaire, et son contradicteur dans le sens de groupe national défini par une langue et une culture commune.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Ces péripéties très récentes terminent mon présent message.

Les thèses en présence sur les foibe et l’exode dépendent largement des opinions politiques de leurs auteurs. Convaincus que la commémoration des victimes sert à réhabiliter le fascisme et à dénigrer l’antifascisme historique (assimilé essentiellement à l’option communiste, en oubliant ses autres courants, notamment démocrate-chrétien), l’extrême-gauche a besoin de démontrer que les victimes des massacres étaient surtout des fascistes et collaborateurs du « nazifascisme », qu’elles ont été finalement peu nombreuses, que l’exode des populations italiennes a été volontaire et sans « nettoyage ethnique », donc qu’il n’y a rien à commémorer.

A l’opposé, la version officielle, résultant du consensus gauche-droite sur la « mémoire partagée », décrit les événements comme une tragédie nationale ayant frappé des Italiens en majorité innocents et ayant conduit des populations entières à quitter, contraintes et forcées, des territoires où elles vivaient depuis des siècles, ce qui ne peut être contesté. Les mêmes faits sont invoqués par les uns et les autres à l’appui de leur raisonnement selon le principe du verre à moitié vide ou à moitié plein.

Mais les efforts de critique extrême (et pas toujours de bonne foi) des antifascistes actuels (le plus souvent d’extrême-gauche) ne servent qu’à augmenter l’hostilité des courants majoritaires des medias et de la classe politique envers les « négationnistes » et à favoriser une version officielle des faits simplificatrice et sans nuance, comme le montrent les déboires du professeur Pupo.

Pour autant, à lire les rappels des faits dans les journaux à l’occasion du Jour du Souvenir  (où divers historiens sont souvent interrogés) on ne peut pas conclure à une entreprise de désinformation officielle sur les foibe et l’exode. On peut lire par exemple l'interview de l'historien Guido Franzinetti sur le site du journal Il Fatto Quoitdiano en 2016 :

Giorno del ricordo, “nelle foibe migliaia di vittime. E almeno 200 mila deportati. Ma gli italiani preferiscono dimenticare” (Jour du souvenir, "dans les foibe des milliers de victimes. Et au moins 200 000 déportés [réfugiés]. Mais les Italiens ont préféré oublier" https://www.ilfattoquotidiano.it/2016/02/09/giorno-del-ricordo-nelle-foibe-migliaia-di-vittime-e-almeno-200mila-deportati-ma-gli-italiani-preferiscono-dimenticare/2446075/ )

 

Ou celle de Raoul Pupo en avril  2019 sur le site TPI, Foibe, fascisti e comunisti: vi spiego il Giorno del ricordo”: parla lo storico Raoul Pupo  (Foibe, fascistes et communistes, l'historien Raoul Pupo vous explique le Jour du Souvenir)

https://www.tpi.it/2019/02/10/foibe-giorno-del-ricordo-fascisti-comunisti/ 

Le même Raoul Pupo, spécialiste médiatique du sujet, est interrogé par La Repubblica, journal de gauche (ou centre-gauche):   Foibe, gli storici e la polemica di Salvini: "Queste contrapposizioni non aiutano la ricerca della verità

https://www.repubblica.it/politica/2019/02/05/news/foibe_polemica_storico_intervista_salvini_anpi-218337228/

 

Dans La Stampa de Turin, journal classé au centre-droit, Giovanni De Luna garde la tête froide et écrit :

« Dans le débat sur les foibe, les historiens viennent au second plan (…) Ce ne sont pas des thèses qui se confrontent à partir de sources et de documents, mais des arguments qui deviennent des bâtons noueux brandis contre les adversaires. Et les événements du passé sont rabaissés à de purs prétextes » (https://www.lastampa.it/2019/02/10/cultura/foibe-la-storia-utilizzata-come-un-randello-nel-confronto-politico-9b3gjgl5qrypos5aof1cpi/pagina.html

 

 

Je souhaitais faire une brève présentation de l’Adriatique actuelle. Elle rendrait trop long ce message, je la remets donc à plus tard.

 

 

 

 

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De nombreuses villes ont donné des noms évoquant les massacres des foibe et l'exode à des rues, des places (ou des ronds-points !) avec parfois un monument. Ici le  monument de Marghera (qui dépend de Venise), place des Martyrs des foibe, tagué la veille du Jour du Souvenir 2014 par des opposants  qui affichent leurs convictions politiques (faucille et marteau, étoile rouge).

 Venezia Today, article Vandali monumento istriani foibe a Marghera 9 febbraio 2014SFREGIO ALLA MEMORIA. Vandali imbrattano monumento delle Foibe

http://www.veneziatoday.it/cronaca/vandali-monumento-istriani-foibe-marghera-9-febbraio-2014.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE, DEUXIEME PARTIE

 

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

LES DÉCLARATIONS PRÉSIDENTIELLES ET DES HAUTS DIRIGEANTS

 

 

 

La célébration du Jour du Souvenir donne généralement lieu à une intervention du président de la république lors d’une cérémonie au palais du Quirinal. Des interventions d’historiens ou de représentants d’associations d’exilés ont lieu à cette occasion ; il arrive qu’un concert soit donné en clôture de la manifestation.

Des cérémonies ont lieu dans toutes les municipalités. A Rome, les officiels et les responsables politiques déposent des couronnes sur l’autel de la patrie (altare della patria) au centre du monument à Victor Emmanuel II, où se trouve la tombe du soldat inconnu.

Il y a de exposés dans les écoles, des concours scolaires, des concerts etc.

 

 

 

 

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Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d'Italia (classé souvent à l'extrême-droite en France, mais qu'en Italie on classe au "centrodestro") à l'autel de la patrie pour le 10 février 2018, Jour du Souvenir. Personnalités politiques et officielles se succèdent pour l'hommage aux victimes, comme ils le font aussi pour les autres journées de célébration nationale (fête de la Libération, Jour de la Mémoire [pour les victimes de la Shoah] etc.

Site Dagospia (reportage ironique sur Giorgia Meloni avant les élections législatives de 2018 où son parti formait une coalition avec Forza Italia de Berlusconi et la Ligue de Salvini).

https://m.dagospia.com/e-la-ducetta-resto-sola-berlusconi-e-salvini-snobbano-l-iniziativa-anti-inciucio-della-meloni-167437

 

 

 

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La maire (sindaco, au masculin; la féminisation des noms  ne semble pas avoir cours en Italie !) de Rome, Virginia Raggi (Mouvement 5 Etoiles) lors du Jour du Souvenir 2019.

Roma Today

http://www.romatoday.it/politica/foibe-giorno-del-ricordo-raggi-commenti.html

 

 

Lors de la premier Jour du Souvenir (2005) le président de la république Carlo Azeglio Ciampi*, déclare : [...] La haine et le nettoyage ethnique étaient l'abominable corollaire de l'Europe tragique du XXe siècle, secoués par une lutte sans quartier entre des nationalismes exaspérés ( L'odio e la pulizia etnica sono stati l'abominevole corollario dell'Europa tragica del Novecento, squassata da una lotta senza quartiere fra nazionalismi esasperati ).

(... ) L'Italie, réconciliée au nom de la démocratie , reconstruite après les désastres de la Seconde Guerre mondiale avec l’apport d’intelligence et de travail des exilés d’Istrie, de Fiume et de la Dalmatie, a fait un choix fondamental. Elle a identifié son destin avec celui d'une Europe qui a laissé derrière elle la haine et le ressentiment, qui a décidé de bâtir son avenir sur la collaboration entre ses peuples basée sur la confiance, la liberté et la compréhension.»

                                                                                    * Carlo Azeglio Ciampi : après l’armistice de 1943, rejoint clandestinement les troupes italiennes qui ont repris le combat contre les Allemands; membre à ses débuts du Parti d’action (social-libéral), puis apolitique ; fait sa carrière à la Banque d’Italie; président du conseil en 1993-94 dans un gouvernement technique (après les scandales qui touchent la plupart des partis de gouvernement et l'opération Mani pulite - mains propres, de la justice), ministre du trésor des gouvernements de centre-gauche Prodi et d’Alema, puis, élu en 1999 président de la république; prix Charlemagne pour son action pour l’Europe).

 

Mais l’intervention, en 2007, du nouveau président Giorgio Napolitano prend un tour moins consensuel, au moins au plan international.

Giorgio Napolitano (aujourd’hui âgé de 94 ans ) était un ancien communiste*. En 1991, il faisait partie de ceux qui votèrent pour la dissolution du PCI  et la formation du parti démocrate de la gauche (de tendance social-démocrate), devenu en 1998 les Démocrates de gauche, Democratici di sinistra, lequel, en fusionnant avec des centristes et démocrates-chrétiens de la coalition La Marguerite, allait ensuite devenir le Parti démocrate (2007) dont la personnalité la plus connue est Matteo Renzi, président du conseil en  2014-2016).

                                                                                            * Sa notice Wikipedia rappelle que dans sa jeunesse, il a « fait partie d’abord des Groupes universitaires fascistes (GUF), avant de s'engager activement au sein de la Résistance au régime de Benito Mussolini ».

 

Napolitano déclara, citant probablement l’historien Raoul Pupo, un des grands spécialistes de l’histoire des foibe et de l’exode : “Déjà, lors du déchaînement de la première vague de violence aveugle sur ces terres, à l’automne 1943, s’entremêlaient un “justicialisme sommaire et tumultueux, un paroxysme nationaliste, le revanchisme social et le désir de déraciner” la présence italienne dans ce qui était, et a cessé d’être, la Vénétie Julienne ».

 «Vi fu dunque un moto di odio e di furia sanguinaria, e un disegno annessionistico slavo, che prevalse innanzitutto nel Trattato di pace del 1947, e che assunse i sinistri contorni di una "pulizia etnica".
Quel che si può dire di certo è che si consumò - nel modo più evidente con la disumana ferocia delle foibe - una delle barbarie del secolo scorso
. » (Il y eut donc un mouvement de haine et de fureur sanguinaire et un projet d'annexion slave, qui prévalaient particulièrement dans le traité de paix de 1947 et qui ont pris les sinistres contours d'un" nettoyage ethnique". Ce qu’on peut affirmer, c’est que l’une des barbaries du siècle dernier a été consommée - de la manière la plus évidente, avec la férocité inhumaine des foibe).

Le président évoquait aussi la « conjuration du silence » qui avait longtemps pesé sur ls massacres, comme venait de l’indiquer « il caro amico », le professeur Balbi (lui-même originaire des régions concernés et ancien président de l’ANVGD, Associazione Nazionale Venezia Giulia e Dalmazia):

« Cela aussi nous ne devons pas le dissimuler, en assumant la responsabilité d’avoir nié, ou préféré ignorer la vérité par préjugé idéologique et cécité politique (pregiudiziali ideologiche e cecità politica) et de l’avoir écartée pour des calculs dipolomatiques et des convenances internationales. »

Pour finir, il évoquait ls rapports amicaux avec la Slovénie et la Croatie, maintenant partenaires dans le projet européen, mais ces rapports devaient être fondés sur la reconnaissance de la vérité.

Ses paroles furent saluées par la classe politique, de Gianfranco Fini (Alliance nationale, « post-fasciste ») à  Francesco Rutelli, vice-premier ministre à l’époque, démocrate de gauche.

 

Mais la réaction fut tout autre dans ls pays voisins : le président de la Croatie, Stipe Mesić réagit publiquement en évoquant un discours «raciste, révisionniste et revanchiste».

Le ministre des affaires étrangères, le démocrate de gauche Massimo d’Alema soutint fermement le discours du président Napolitano et la polémique entraina l’intervention de l’Union européenne qui condamna l’attitude du président croate.

De son côté, sans intervenir publiquement pour ne pas alimenter de polémique, le résident de la Slovénie, Janez Drnovšek, écrivit une lettre privée au président Napolitano (rendue publique par la presse slovène après la mort de Drnovšek), dans laquelle il exprimait son inquiétude, estimant que le discours de Napolitano constituait «  une déclaration sans aucun précédent de la part des plus hautes personnalités de l'Etat italien ».

 

En 2008, le président Napolitano, prenant acte des polémiques de l’année précédente,  rappelle que l’hommage aux victimes et la reconnaissance des injustices et des douleurs vécues « ne peuvent faire abstraction d’une vision globale et non unilatérale de cette période historique tourmentée, marquée par les totalitarismes opposés » (non possono e non devono prescindere da una visione complessiva serena e non unilaterale di quel tormentato, tragico periodo storico, segnato dagli opposti totalitarismi).

La notion de «totalitarismes opposés » est destinée à un certain  succès, dans la mesure où elle renvoie dos à dos fascisme et communisme.

En 2009, il déclare :

«Nous n’oublions pas les souffrances infligées à la minorité slovène dans les années du fascisme et de la guerre. Mais certainement, nous ne pouvons oublier les souffrances, jusqu’à une mort horrible, infligées à des Italiens absolument innocents  de toute faute. »

 

Le 13 juillet 2010, les présidents italien, croate et slovène se rencontrent à Trieste « dans un geste historique de pacification »;  ils assistent à un grand concert donné par Riccardo Muti sur la place Unità d’Italia dans le cadre des « Chemins de l’amitié ». Auparavant les trois présidents ont déposé des gerbes à l’hôtel Balkan (ancien siège des associations slaves, ou Narodni Dom, incendié le 13 juillet 1920 par des nationalistes italiens) et au monument de l’exode juliano-dalmate.

 

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Le 13 juillet 2010 à Trieste, le président italien Napolitano, le président slovèneTürk  et le président croate Josipović se recueillent devant l'immeuble de l'hôtel Balkan où se trouvait le siège des associations slaves ( Narodni Dom) incendié le 13 juillet 1920 par des nationalistes italiens. Ils se sont aussi recueillis devant le monument de l'exode juliano-dalmate.

SKGZ, Unione Culturale Economica Slovena

http://www.skgz.org/it/incontro-dei-presidenti-di-italia-slovenia-e-croazia

 

  

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Concert sur la place Unità d’Italia de Trieste le 13 juillet 2010 en présence des présidents italien, croate et slovène, manifestant l'amitié renouvelée des trois pays.

Journal triestin Il Piccolo

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2010/07/14/news/trieste-i-presidenti-di-italia-croazia-e-slovenia-al-concerto-di-muti-1.15799

 

 

En 2011, le président Napolitano rencontre à Pola (Istrie) le président croate Ivo Josipović. Les deux présidents publient une déclaration commune :

«... Questa è l'occasione per ricordare le vittime italiane della folle vendetta delle autorità postbelliche dell'ex Jugoslavia. Gli atroci crimini commessi non hanno giustificazione alcuna. (...)»

(C’est l’occasion de se souvenir des victimes italiennes de la folle vengeance des autorités d’après-guerre de l’ex-Yougoslavie. Les crimes atroces commis n’ont aucune justification. Ils ne pourront pas se répéter dans l'Europe unie, jamais plus. Nous condamnons encore une fois les idéologies totalitaires qui ont supprimé cruellement la liberté et piétiné les droits de l'individu d'être divers, par naissance ou par choix).

 

En 2014, lors de la cérémonie qui se tient au Sénat, devant le président Napolitano, qui ne s’exprime pas, un historien, Luciano Monzali, rappelle particulièrement l’accueil des réfugiés en Italie,qui ne fut pas toujours satisfaisant même si les choses finirent par s'améliorer. Il souligne l’identité propre des réfugiés, qu’ils ont dû souvent dissimuler :

“  Les exilés Juliano-Dalmates parlaient des dialectes vénitiens avec des sons exotiques pour l'Italien moyen. Beaucoup avaient des noms de famille slaves, allemands ou d'autres régions de l'ancien empire des Habsbourg,  (...) Cette italianité des frontières  (... ) a amené de nombreux réfugiés à cacher leur origine, se laissant vaguement définir comme “Triestins” (...) obligés contre leur volonté de laisser leur passé derrière eux pour survivre en paix  parmi ceux qui ne pouvaient pas les comprendre.”

De son côté, le président du Sénat, Pietro Grassi*, indique :

«  Nous ne pouvons rien oublier et supprimer, ni les souffrances infligées aux minorités pendant les années de fascisme et de guerre, ni celles infligées à des milliers et des milliers d'Italiens. (...) Cette cérémonie s'inscrit dans une continuité absolue avec les précédentes, célébrées au Quirinal par le président Napolitano, qui ont fait de cette journée non pas une commémoration rituelle, mais un moment fondamental d'expression de l'identité et de l'unité nationale. »

                                                                         * Ancien magistrat, membre du parti démocrate (centre -gauche). Aux élections de 2018 quitte le parti démocrate et fonde l’alliance de gauche Liberi e Uguali.

 

 

Giorno_del_ricordo_2014

Le président Giorgio Napolitano salue le chef d'orchestre Uto Ughi après le concert donné à l'occasion de la célébration du Jour du Souvenir en 2014, au Sénat. Aux côtés du président, probablement Pietro Grassi et Laura Boldini, à l'époque respectivement président du Sénat et présidente de la chambre des députés.

 Wikipedia. https://it.wikipedia.org/wiki/File:Giorno_del_ricordo_2014.jpg

Presidenza della Repubblica Italiana

http://presidenti.quirinale.it/elementi/Continua.aspx?tipo=Foto&key=30300

 

 

En 2015, le président Mattarella* dans un message, insiste aussi sur la construction européenne mais reprend l’idée du nettoyage ethnique, tout en s'exprimant de façon générale :

« Aujourd'hui, le foyer européen commun permet à différents peuples de se sentir membres d'un même destin de fraternité et de paix.  Un horizon d'espoir dans lequel il n'y a pas de place pour l'extrémisme nationaliste, la haine raciale et le nettoyage ethnique.”

                                                                       * Sergio Mattarella, originaire de Sicile, d’abord membre de la Démocratie-chrétienne jusqu’à sa dissolution, puis du parti populaire italien, puis membre de la coalition de centre-gauche de la Marguerite, plusieurs fois ministre puis juge constitutionnel. Après la démission de G. Napolitano qui ne désire pas aller au bout de son deuxième mandat,  S. Mattarella est élu (par les deux chambres du parlement) à la présidence de la république en 2015, avec notamment le soutien du parti démocrate et de son leader Matteo Renzi.

 

De son côté, la présidente à l’époque de la chambre des députés, Laura Boldini*, rappelant l’oubli délibéré des foibe dans l’Italie d’après-guerre, cite expressément le discours du président Napolitano de 2007, qui est devenu un modèle :

“ Sur les foibe, en particulier, un mur de silence est tombé. On a voulu cacher et on a préféré ne pas parler. L’ancien président Napolitano l’a bien expliqué, lui qui s’est tellement impliqué pour donner à la commémoration du 10 février sa valeur (....) Préjugés idéologiques et calculs diplomatiques.  C'est ce qui a empêché la discussion sur les foibe et l'exode qui ont frappé tant de familles italiennes dans ce que l'on a appelé un véritable "nettoyage ethnique", une définition également fondamentale (una definizione che è un altro macigno ) perpétré par les autorités yougoslaves.”

                                         *  Laura Boldini, juriste, a fait carrière dans les organisations non gouvernementales puis à l’ONU (haut-commissariat aux réfugiés) ; élue en 2013 député du parti Sinistra Ecologia Libertà, (Gauche, Ecologie et Liberté) puis  élue de façon inattendue à la présidence de la chambre. Réélue députée en 2018 au titre de l’alliance de gauche Liberi e Uguali (qui s’est dissoute en 2019 mais subsiste comme groupe parlementaire). Elle a été la cible de moqueries sexistes de Beppe Grillo, le fondateur du mouvement 5 Etoiles.

 

 

 

 

 

LES AFFIRMATIONS DES HISTORIENS

 

 

L’histoire des faits rassemblés sous les noms de massacres des foibe et d’exode juliano-dalmate ne fait pas l’unanimité. Il existe une historiographie dominante émanant d’historiens universitaires ou de vulgarisateurs et une historiographie contestataire, assez marquée politiquement à l’extrême-gauche. Les points de désaccord concernent d’une part le nombre de victimes et d’exilés, d’autre part l’interprétation des faits et plus globalement le principe même de la commémoration, ce qu'on appelle l'usage public de l'histoire.

Bien qu’on trouve des ouvrages sur les foibe et l’exode dès les premières années suivant la guerre, il s’agit généralement d’ouvrages militants émanant de réfugiés. Dans des années 1990-2000 se multiplient les études universitaires rédigées par des spécialistes comme Elio Apih, Raoul Pupo, Roberto Spazzali, Giampaolo Valdevit, ou des journalistes de bon niveau comme Gianni Oliva.

De nombreux sites internet en reproduisent les conclusions.

Nous en donnons ci-dessous des extraits significatifs.

 

 

 

 

 

COMBIEN DE VICTIMES DES FOIBE ?

 

 

 

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Recherches des victimes des foibe. Date non précisée.

 Gazzetta della Spezia, 7 février 2018

https://www.gazzettadellaspezia.it/politica/item/81655-foibe-e-esodo-giuliano-dalmata-per-non-dimenticare

 

 

 

 

Selon l’Encyclopédie Treccani (en ligne) :

Pour le premier épisode de l’automne 1943, concernant surtout l’Istrie : 600-700 victimes.

En 1945, plus de 10 000 personnes furent arrêtées (y compris des non-Italiens), lorsque l’épicentre de la violence concerna surtout Trieste, Fiume et Gorizia, dont plusieurs milliers disparurent.

Dans l'ensemble [“nel complesso” – donc en additionnant les chiffres des  deux périodes, sauf erreur de notre part] on obtient 4000 à 5000 victimes, un chiffre supérieur ne pouvant être atteint qu’en ajoutant les Italiens tués dans la lutte contre les partisans

L’Encyclopédie indique que le terme infoibato, jeté dans les foibe (pluriel infoibati), est utilisé pour toutes les victimes :

« Un tel usage symbolique du terme est à l’origine de nombreuses incompréhensions sur le plan interprétatif et a également offert de nombreuses possibilités de négationnisme. Il semble donc approprié, pour mieux comprendre à la fois les dimensions et le sens de la violence de masse, d’utiliser l’expression massacres yougoslaves (stragi iugoslave), qui inclut également le mode spécifique de l’infoibamento.

.http://www.treccani.it/enciclopedia/foibe_%28Enciclopedia-Italiana%29/

 

Le Vademecum

 

Dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l’Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), rédigé notamment par le professeur Raoul Pupo (2019 - mais il y a peut-être des éditions antérieures), on retrouve en gros les mêmes chiffres :

- Massacres de 1943, entre 500 à 700.

- Massacres de 1945, plusieurs milliers : « Lo stato della ricerca non consente quantificazioni precise » (l’état de la recherche ne permet pas de quantification précise). Il y eut 10 000 arrestations dans les provinces de Trieste et  Gorizia, mais la plupart des personnes furent libérées dans les années suivantes. A la fin des années 1950 l’institut de la statistique indiqua 2627 disparus, chiffre peut-être surestimé. On doit y ajouter 500 victimes à  Fiume et quelques centaines à Pola.

«  Una stima complessiva delle vittime fra le 3.000 e le 4.000 sembra perciò abbastanza ragionevole » (une estimation complète des victimes entre 3000 et 4000 parait suffisamment raisonnable). Des chiffres supérieurs comme 10000 ou plus résultent d’erreurs méthodologiques ou d’intentions de propagande

Le Vademecum reprend aussi l‘avertissement sur le terme infoibati, utilisé pour toutes les victimes après 1945 :
« L'utilisation de cette terminologie peut être source de malentendus. En fait, beaucoup de victimes n’ont pas été tuées
immédiatement après l’arrestation, mais ont été emmenées en captivité et incarcérées. Elles sont mortes dans les camps,
à cause des conditions de détention. »

 

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

Dans l’article Massacri delle foibe sur Wikipedia italien :

 

«  On estime que les victimes en Vénétie Julienne, et en Dalmatie furent environ 11 000, y compris les corps retrouvés et ceux estimés, ainsi que les morts dans les camps de concentration yougoslaves ».

-         Pour les victimes de 1943, 600 à700 personnes ;

-         Pour les victimes de 1945, entre un peu moins de 4000 et 11 000 (une fourchette large ! le dernier chiffre renvoie aux études de Guido Rumici estimant à 6000 les victimes des foibe proprement dites pour ariver à 11 000 avec les victimes des camps).

L’article ajoute que dans l’immédiate après-guerre, on évoqua des chiffres très supérieurs de 15 000 à 20 000, basés sur des calculs volumétriques de la profondeur des foibe comme celle de Basovizza

L’article précise que le nombre des personnes effectivement jetées dans les foibe (infoibati) est estimé, d’après les études les plus récentes, de l’ordre d’un millier : en effet, le teme infoibati a été utilisé pour désigner tous les morts mais la plupart des victimes furent exécutées ou moururent dans les camps de concentration yougoslaves du fait des conditions d’internement (maladies, mauvais traitements)

 

 

Lega  nazionale 

 

La Lega nazionale dont le siège est à Trieste (ne pas confondre avec la Ligue du nord,  devenue Ligue tout court avec Salvini !) est une organisation  dédiée historiquement à la reconnaissance de l'italianité de Trieste, de l'Istrie de la Dalmatie; elle se consacre notamment à la mémoire et à l’entraide des victimes des massacres et de l’exode. Son siège est à Trieste.

La Ligue nationale précise que le premier épisode de violence en 1943 eut lieu en Istrie, en observant que « les foibe sont autour de Pisino, siège du commandement yougoslave*, ce qui démontre la préméditation du masacre”)

                                                            * Il s’agit du commandement des partisans et non de l’armée régulière yougoslave.

Dans la seconde période (1945) la plus grande part des infoibamenti eut lieu autour de Trieste et Gorizia, mais aussi dans la zone allant de Tolmino au nord à Capodistria au sud (donc au nord de l‘Istrie).

La Ligue, qui semble considérer que la plupart des morts sont des cas d’infoibamento,  donne le chiffre de 10 137 victimes (on suppose que c‘est pour les deux périodes, y compris les morts en camps) mais avec l’indication que « le vittime, militari e civili, per mano slavo-comunista, non furono meno di 16.500 » (les victimes militaires et civiles, tués par les slavo-communistes, ne furent pas moins de 16.500 ).

http://www.leganazionale.it/index.php/chi-siamo/1790-foibe-esodo-i-punti-fermi-della-lega-nazionale

 

 

L’EXODE

 

 

Après la victoire des armées yougoslaves en 1945 et la fixation des zones d’occupation par la ligne Morgan, un exode des populations italienne d’Istrie, de Dalmatie et de Fiume se met en place ; les régions de Trieste et de Gorizia resteront sous contrôle des alliés occidentaux et seront plus tard restituées à l’Italie – Gorizia se trouvant alors quasiment à la frontière yougoslave. Les chiffres des populations concernées par l’exode sont aussi matière à discussion :

Article Wikipeda italien Massacri delle foibe:

 Le nombre des exilés est estimé entre 250 000 et 350 000.

 

Article Wikipeda italien Esodo giuliano dalmata

L’article indique que Enrico Miletto et certains historiens comme Flaminio Rocchi (moine franciscain qui fut extrêmement actif dans l'aide aux réfugiés - mais ce n'est pas vraiment un historien) et Ermanno Mattioli évaluent les exilés à 350.000 personnes.

Mais d’autres historiens préfèrent parler de 250.000 à 270.000 personnes, dont Raoul Pupo (“fissare le dimensioni presunte dell'esodo attorno al quarto di milione di persone")

Toutefois, le Vademecum déjà cité, rédigé notamment par Raoul Pupo, va plus loin : "Les estimations les plus actuelles indiquent un flux total de 280 000 à 300 000 personnes, dont 201 440 ont été enregistrés à l'époque par l'Oeuvre d’assistance aux réfugiés, mais on peut aller jusqu’à 301 000 en comprenant 15% de Croates et Slovènes, qui ont choisi de quitter les territoires passés sous contrôle communiste." [la phrase n'est pas vraiment claire : il semble s'agir de populations croate et slovène qui ne possédaient pas la nationalité italienne ?]

 

Enfin, dans un article de André-LouisSanguin La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf, on lit :

 «  De 1945 à 1956, combien d'Italiens quittèrent l'Istrie? 250 000 personnes selon les sources les plus fiables, 300 à 350 000 si l'on inclut les Italiens de Rijeka/Fiume et de la Dalmatie. »

Cet auteur, suivant les travaux de Christianna Colummi, distingue quatre phases dans l’exode de la population italienne

Enfin, les historiens (par ex. le Vademecum) parlent aussi d’un contre-exode lorsque environ 2500 travailleurs italiens , surtout des chantiers navals de Monfalcone, ont quitté la province de Gorizia restituée à l’Italie, pour s’établir en Yougoslavie vers 1947. Généralement de tendance communiste orthodoxe (stalinienne), ils se trouvèrent pris dans les remous de la rupture entre Tito et Staline en 1948 et beaucoup furent envoyés au terrible camp de rééducation de Goli Otok. La plupart rentrèrent en Italie, assez mal accueillis.

 

 

 

 

 

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Exilés de Pola/Pula en Istrie, attendant d'embarquer sur le paquebot Toscana, qui effectuait des rotations journalières vers l'Italie pour emmener les exilés.

"Le 20 mars 1947, le paquebot Toscana accomplit son dernier voyage, emmenant les dernières familles. Comme prévu, 28 000 des 31 000 habitants de Pola abandonnèrent leurs biens et propriétés plutôt que de devenir Yougoslaves" (commentaire de l'article Pola, sur Wikipedia italien https://it.wikipedia.org/wiki/Pola ).

Vatican news, 10 février 2018.

https://www.vaticannews.va/it/mondo/news/2018-02/giorno-del-ricordo-10-febbraio-foibe-esodo-giuliano-dalmata.html

 

 

 

 

LES EXPLICATIONS

LES MASSACRES

 

 

Vademecum

Le Vademecum déjà cité explique ainsi les premiers massacres de 1943 :

 

La prise de pouvoir par les partisans devait entraîner l’élimination immédiate des « ennemis du peuple », catégorie d'origine bolchevique et stalinienne   extrêmement flexible, allant des représentants locaux du régime fasciste (hiérarques -c-à-d. chefs de groupes fascistes, squadristi, c-à-d. militants des unités de base du parti fasciste), aux cadres des institutions (maires, secrétaires communaux), aux membres de la communauté italienne (propriétaires fonciers, commerçants et artisans). Il s’agissait d’une violence commanditée d’en haut mais réalisée dans un climat de grande confusion, avec parfois des motivations personnelles et criminelles comme dans certains cas de viols suivis de meurtres, parmi lesquels le cas très connu de Norma Cossetto.

 

En 1945, la violence s’inscrivait dans les pratiques de prise du pouvoir ; il s'agissait clairement de violence d’État, programmée d’en haut par le pouvoir politique yougoslave et réalisée par les organes d’Etat, notamment la police  politique, l’OZNA ,

Il y a eu d’abord une visée punitive à l’encontre des Italiens fascistes ou collaborateurs des Allemands. Les militaires de la république sociale italienne (mussoliniens) arrêtés furent souvent décimés sur place ou envoyés dans des camps à la mortalité effrayante comme le camp de Borovnica.

Mais les massacres ont eu également une finalité préventive à l’égard de personnes pouvant présenter un danger pour le nouvel ordre, y compris des militants ou responsables antifascistes italiens ou des autonomistes de Fiume. Enfin les massacres avaient une finalité intimidante pour la population italienne destinée à la dissuader de s’opposer à l’annexion par la Yougoslavie.

 

Encyclopédie Treccani

 

En 1943, dans un contexte de confusion générale, partout des «pouvoirs populaires» ont été établis. Ils ont fait arrêter non seulement les cadres du fascisme (squadristi, hiérarques) mais aussi les maires, secrétaires, agents municipaux, postiers, agents du fisc, carabiniers, gardes champêtres, « signe d'une volonté généralisée d'éliminer  tous ceux qui pourraient rappeler l'administration italienne » « Dans l'insurrection, cependant, les connotations ethniques et politiques sont devenues inextricablement liées aux connotations sociales », de sorte que les violences ont aussi frappé les propriétaires terriens italiens, victimes de l'antagonisme de classe avec les métayers croates, les directeurs, employés et contremaîtres de sociétés industrielles, puis toutes les personnalités représentatives des communautés italiennes (des avocats aux sages-femmes), victimes d’une poussée de fureur nationaliste qui visait « la destruction politique de la classe dirigeante italienne, considérée comme un obstacle à l'affirmation du nouveau cours politique », dès lors que le comité populaire de libération établi à Pisino avait proclamé le rattachement de l’Istrie à la Croatie (elle-même appartenant à la Yougoslavie).

 

« Les sources croates de l'époque confirment que l'une des tâches prioritaires confiées aux pouvoirs populaires d'Istrie était précisément de "nettoyer le territoire" des "ennemis du peuple": une formule qui, dans son flou, permettait d'inclure tous ceux qui ne coopéraient pas activement avec le mouvement de libération. »

 

 « Beaucoup des personnes arrêtées ont été éliminés en masse début octobre lorsque, face à l'offensive allemande, les autorités populaires ont décidé de se débarrasser de tous les prisonniers, qui pourraient se transformer en témoins dangereux. »

 

En 1945, le processus ne parait pas fondamentalement différent : la violence se situe dans le contexte « plus général de la prise de pouvoir en Yougoslavie par un mouvement révolutionnaire à direction communiste, protagoniste d'une guerre de libération qui était aussi une guerre civile visant à l'élimination physique des adversaires, dont l'écho s’est prolongé, en termes d'affrontements armés et de meurtres, jusqu'en 1946 ».

 

« La logique d'élimination des forces armées ennemies présentes sur le territoire inclut également la déportation des unités de la douane (Guardia di Finanza) et de nombreux membres de la garde civique de Trieste ». Or ces formations étaient largement infiltrées par le Comité de libération nationale italien (CLN) et avaient participé sous son commandement à la bataille finale contre les Allemands. De même furent pourchassés les antifascistes non communistes, les autonomistes de Fiume et les citoyens apolitiques mais clairement pro-Italiens, afin d’éliminer toute force susceptible de s’opposer à la prise de pouvoir yougoslave.

 

« La formule interprétative la plus proche de cette réalité, qui combinait inextricablement les objectifs de vengeance nationale et d'affirmation idéologique (…) était  celle de la «purge préventive», visant à éliminer tous les opposants, même seulement allégués (…)° à un processus à la fois national et idéologique, puisqu'il consistait à annexer la Vénétie Julienne à la Yougoslavie communiste. »

« Il n’y eut pas sur le moment de projet d’expulsion qui prit corps seulement dans les années suivantes, mais la volonté de faire comprendre de la façon la plus drastique aux Italiens  qu’ils ne pourraient survivre dans les territoires passés sous contrôle yougoslave qu’à condition d‘adhérer sans réserve au nouveau régime ».

 

 

 

 L’EXODE

 

 

L’exode fait aussi l’objet de discussions. Y a t-il eu de la part de la Yougoslavie, en 1945 et après, un projet de « nettoyage ethnique » comme les autorités politiques italiennes qui s’expriment sur le sujet, y font fréquemment référence ?

Sur les violences de 1945 et le lien avec l’exode, l’article  Wikipedia it. Massacri elle foibe indique :

« Selon de nombreux historiens (par exemple Raoul Pupo, Gianni Oliva, Roberto Spazzali, Guido Rumici) une forte impulsion à l’exode fut donnée par la politique systématique et de police ethnique organisée par les Yougoslaves pour éliminer la majorité italienne.»

Dans une interview, Raoul Pupo s’exprime ainsi :

«  La violence des foibe sema la terreur dans la population italienne. L'intimidation, les passages à tabac, les arrestations 
et les disparitions de l'après-guerre ont renforcé le climat de peur. Cependant, les raisons de l'exode sont beaucoup
plus complexes. En résumé, ce fut l'effondrement de la société italienne, provoqué par la double révolution, nationale et
sociale, mise en œuvre par les autorités yougoslaves. Cela a créé une situation générale rendant la vie impossible
(Ciò creò una situazione di invivibilità generalizzata). En conséquence, lorsque, avec des rythmes différents dans des
contextes différents, les communautés italiennes ont compris que la domination yougoslave était devenue définitive,
le mécanisme de l'exode a commencé. » (interview du 19 avril 2109, site TPI,
https://www.tpi.it/2019/02/10/foibe-giorno-del-ricordo-fascisti-comunisti/)

 

Toutefois, le Vademecum refuse de parler de nettoyage ethnique à l’origine de l’exode des Italiens, pour des raisons peut-être un peu trop subtiles pour être immédiatement comprises : le Vademecum indique que « s’il y avait eu un nettoyage ethnique, alors, paradoxalement, il y aurait 100 000 Italiens en Istrie aujourd’hui ». En effet, le groupe national italien n'avait pas un profil seulement ethnique, son identité était composite  (« Paradossalmente, si potrebbe dire che se l’esodo fosse stato soltanto un atto di «pulizia etnica», oggi in Istria ci sarebbero forse 100.000 italiani. Il punto è, che il gruppo nazionale italiano non aveva un profilo solo etnico, perché l’italianità adriatica è composita, »)

 

 Ce qui vaut dire que parmi les personnes qui sont parties, il y avait un grand nombre de Slaves, qui avaient fait le choix volontaire de la nationalité italienne (au sens culturel plus que juridique, puisqu'on admet que tous les habitants de l’Istrie étaient juridiquement italiens) et sans doute également des Slaves ayant une double culture (leur exil a pu avoir lieu malgré les obstacles mis au départ des Slaves par le gouvernement yougoslave).

 

Le terme « nettoyage ethnique » serait donc faux dans ce cas puisque l’exode n’a pas concerné que des Italiens au sens ethnique (il gruppo nazionale italiano non aveva un profilo solo etnico ). Mais cette nuance aboutit à brouiller les discours, puisque d’un côté les autorités, se réclamant des historiens, parlent souvent de « nettoyage ethnique » et de l’autre, les mêmes historiens refusent de parler de nettoyage ethnique là où il y aurait eu plutôt une politique de « nettoyage » fondée sur la nationalité ou la culture italienne (et non sur l'ethnie).

 

 

En 2000, une commission historique italo-slovène (dont les travaux n’ont pas été publiés) parla « d’un projet politique préconçu dans lequel plusieurs axes convergent: la volonté d'éliminer les sujets et les structures pouvant être liés (même au-delà des responsabilités personnelles) au fascisme, à la domination nazie, au collaborationnisme et à l'État italien, ainsi qu'un plan d’épuration préventive des opposants, vrais, potentiels ou présumés, à l'avènement du régime communiste et à l'annexion de la Vénétie Julienne au nouvel État yougoslave ».

 

Pourtant le régime yougoslave se garda bien de toute déclaration anti-italienne, déclarant seulement vouloir punir les coupables et réserver aux Italiens leur place dans le nouvel état yougoslave («  fraternité italo-yougoslave »)

Ce n’est qu’après 1991 que certains acteurs de l’époque comme Milovan Gilas, bras droit de Tito, admirent la politique de nettoyage ethnique, même si leur témoignage reste sujet à caution. Gilas déclara en 1991 que, dans le contexte de fixation définitive des frontières qui eut lieu en 1947, il fallait faire partir les opposants à l’annexion par la Yougoslavie  : «  Bisognava dunque indurli ad andare via con pressioni d'ogni genere. Così ci venne detto e così fu fatto » (il était nécessaire de les [les Italiens] faire partir avec des pressions de toutes sortes.  C'est ce qui fut dit et c'est ce qui fut fait).

Quant au Vademecum, il déclare :

« La politique de "fraternité" [italo-yougoslave] s'est donc limitée à une minorité de la population italienne, 
tandis que la majorité n'entrait pas dans ses critères d'acceptabilité. »
De plus, cette politique, élaborée par les chefs du parti, a été gérée sur le terrain par la classe dirigeante locale
issue de la Résistance qui a appliqué les violences et brimades même à ceux des Italiens qui auraient pu entrer
dans le cadre de la fraternité socialiste (ouvriers, petits cultivateurs), les poussant ainsi à l’exode.
 
Toutefois aucun historien ne conteste, de la part des associations représentatives de la population italienne, 
d’avoir localement durci les oppositions en affichant le refus du rattachement à a Yougoslavie,
là où une telle attitude était possible (ce qui était loin d‘être le cas général).
Ainsi le journal L’Arena, de Pola titrait en 1946 : l’Italie ou l’exode, mais une telle position publique d’opposition
à l’annexion n’était possible que parce que Pola (ville d’Istrie, italienne à 90% selon Wikipedia it.
https://it.wikipedia.org/wiki/Pola) était administrée par les Alliés occidentaux jusqu’en 1947.

L’interprétation donnée par certains historiens critiques (comme Sandi Volk, voir ci-dessous) expliquant que
les responsables italiens ont voulu rendre l’exode aussi massif que possible pour essayer d‘obtenir des Alliés
une révision des frontières, outre que cette motivation n’exclut nullement les autres raisons de l’exode,
présente une généralisation abusive puisque dans la plupart des territoires administrés par la Yougoslavie,
aucune organisation de défense de la communauté italienne n’était envisageable.
 
On entre déjà dans la guerilla entre historiens où les thèses en présence sont en rapport avec les opinions 
politiques des historiens - ou du moins de certains d’entre eux
 
 
 
LE « NÉGATIONNISME »
 
 

Les débats historiques sur les massacres dits des foibe et l’exode « juliano-dalmate » sont en effet parasités, en partie,  par les appartenances politiques des intervenants. Autant que nous ayons ou en juger, ces débats n’opposent pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser (surtout en France) la gauche à la droite, mais un courant historique mainstream soutenu par la quasi totalité de la classe politique (et probablement de l’opinion italienne) et un courant minoritaire, assez clairement « à gauche de la gauche », d’autant plus virulent qu’il est minoritaire.

Les opposants à la version « officielle » sont souvent appelés « négationnistes » ou « réductionnistes » par leurs adversaires.

Dans le Vademecum déjà cité, on peut lire :1

« D'un point de vue méthodologique, le négationnisme applique une méthode hypercritique, qui, à partir de la critique habituelle des sources, aboutit à refuser toute crédibilité aux sources qui ne vont pas dans le sens de l'interprétation privilégiée. Particulièrement, le négationnisme part de la critique des erreurs ponctuelles effectivement présentes dans les témoignages pour en contester la validité globale, ou de la dénonciation d'exagérations, de déformations, de manipulations et d'instrumentalisations dans la présentation des faits, pour en venir à nier leur existence même. (…) De plus, la préoccupation de défendre le mouvement de libération contre les critiques de l’extrême-droite, conduit les négationnistes à adopter des interprétations fondées sur le même point de vue que les auteurs des massacres, rejetant sur les suspects la charge de prouver leur innocence.

En ce qui concerne l’exode, [le négationnisme] consiste à refuser de prendre en compte les raisons politiques du phénomène, en tant que réponse au comportement des autorités yougoslaves, mais à l’inverse, à motiver exclusivement l’exode par des raisons économiques (recherche de bien-être à l’Ouest) ou par les effets d’une action de propagande italienne, qui n’est jamais démontrée.»

 

 

 

LES CONTRADICTEURS DE LA VERSION DOMINANTE

 

 

Les historiens minoritaires, ou “indépendants”, souvent qualifiés de "négationnistes”, Alessandra Kersevan, Claudia Cernigoi,  Sandi Volk, ont publié des livres dans les années 1990-2000 et interviennent toujours dans les débats. Jože Pirjevec, universitaire slovène, est aussi considéré comme "négationniste".

Plus âgé, le journaliste, traducteur et essayiste Giacomo Scotti écrivit dès les années 70 des livres dénonçant l'action du fascisme en Vénétie Julienne et favorables aux partisans communistes (dont une biographie de Tito), puis en 2005 Dossier foibe.*

                                                                                   * Né en 1928, Scotti, communiste et antifsciste, choisit très jeune d'aller vivre en Istrie après l'annexion par la Yougoslavie, puis à Rijecka/Fiume. Il vit alternativement en Italie et en Croatie.

 

Ils ont été depuis rejoints par des intervenants sur internet, qui s’expriment notamment sous le pseudonyme de Nicoletta Bourbaki (groupe de recherche nommé en hommage au groupe de mathématiciens qui avait choisi le pseudonyme de Nicolas Bourbaki); ce groupe, créé en 2012, enquête par exemple sur les” manipulations néo-fascistes sur Wikipedia en langue italienne”.

 

Le groupe Nicoletta Bourbaki * a entrepris plusieurs enquêtes qu’on pourrait appeler de “déconstruction” sur les foibe, publiées sur le blog Giap (dont le nom, inspiré du célèbre général Viet-Minh, indique la sensibilité politique même si elle s’accompagne d’une certaine ironie provocatrice). Ce blog est géré par un groupe de créateurs (littérature et musique), réunis sous le nom de Wu-Ming.  https://www.wumingfoundation.com/giap/wu-ming-foundation-qui-sommes-nous/

                             * "Il faut ajouter que le collectif Nicoletta Bourbaki est un groupe de travail queer et transgenre”, précise le site Wu-Ming, précision qu’on peut juger inutile ou pas.

 

 

Les historiens et vulgarisateurs critiques sont en désaccord avec l’historiographie (au sens de littérature historique sur le sujet) dominante sur plusieurs aspects :

-         Le nombre des victimes des massacres, selon eux grossi intentionnellement ;

-         Les raisons des massacres, selon eux explicables non par une haine ethnique aveugle ou même par une haine de classe mais par les agissements des victimes au service du « nazi-fascisme », sauf rares exceptions,

-         L’absence de contextualisation des massacres (action répressive des fascistes avant et pendant la guerre),

-         Les chiffres des populations qui ont quitté les régions annexées et les raisons de l’exode.

Enfin, sur un plan plus théorique, ces historiens considèrent que l’histoire des massacres et de l’exode, telle qu’elle est rapportée par les historiens dominants et plus encore telle qu’elle est comprise et commentée par la classe politique et l’opinion générale, aboutit à réévaluer le fascisme en comparant les massacres des foibe à la Shoah, à dénigrer la Résistance, et à alimenter  les risques de nouveaux confits.

Nous n’avons pas la possibilité de reprendre ici les argumentations détaillées des contradicteurs des thèses officielles. Il est possible d’en donner une idée.

 

 

 

UN CAS EXEMPLAIRE : NORMA COSSETTO

 

 

Les historiens critiques se sont ainsi intéressés à la personnalité des victimes des foibe, notamment Norma Cossetto, cette jeune étudiante istrienne de 23 ans, torturée, violée puis exécutée lors de la prise de pouvoir éphémère par les partisans en septembre-début octobre  1943. Norma Cossetto fut précipitée, peut-être encore vivante, avec 25 autres personnes, dans la foiba de Surani, à Antignana. Elle fut honorée en 2005 par une des plus hautes distinctions de l’Etat italien*.

                                                                          * Avant cela, dès 1949, l’université de Padoue avait conféré à titre honorifique le doctorat (laurea) à Norma Cossetto avec la motivation : « morte pour la défense de la liberté ».

 

Claudia Cernigoi a tiré parti des contradictions dans les récits contemporains. On peut avoir une idée de ses méthodes par l’extrait suivant :

«  …toutes les  sources  sont contradictoires et  confuses au  sujet de la torture , à commencer par le maréchal [des pompiers = adjudant] Harzarich lui-même, qui a travaillé à la récupération du corps et en a donné deux versions complètement différentes. Nous notons ici que Harzarich écrit qu'à Antignana, Norma avait été détenue dans l'ancienne "caserne des Carabiniers", alors que le "témoin" anonyme parlait de "l'école" (…) Passons maintenant à la description de la récupération [du corps] faite par le père Rocchi … »

 

Cernigoi aboutit ainsi à l‘hypothèse que Norma Cossetto, bien qu’ayant certainement été arrêtée à un moment par les partisans communistes, a (peut-être) été tuée par les Allemands qui l’auraient trouvée « rebelle » ( ?). Cernigoi rappelle aussi que Norma Cossetto était fille d’un chef local fasciste, fasciste elle-même (du moins membre de l’association des étudiants fascistes). Son hypothèse sur les causes de la mot de Norma Cossetto ne semble pas avoir convaincu et les critiques courantes de la thèse officielle se bornent  à essayer de démonter les diverses composantes du « mythe » en soulignant l’insuffisance et les contradictions des sources. Nous en reparlerons.

On trouve ici le texte de Cernigoi,http://www.diecifebbraio.info/2012/01/il-caso-norma-cossetto/ (ce site est également orienté vers la critique des thèses dominantes et de la commémoratiion)

 

De façon générale, pour Cernigoi, «il n'y a pas eu de massacres aveugles », les victimes étaient « des collaborateurs du nazi-fascisme » Elle a affirmé : "compte tenu des rôles joués par la plupart des" infoibati ", nous refusons personnellement de les honorer.  Vous pouvez ressentir de la pitié humaine envers les morts, mais pour ce qui est d’honorer ceux qui ont trahi, espionné, torturé, tué, il y a un fossé "(cité par Wikipedia it., Massacri delle foibe).

Ces propos (tenus d’ailleurs avant l’instauration du Jour du Souvenir) ont indigné les tenants des thèses en faveur des victimes. Un auteur (Giorgio Rustia) a voulu montrer les failles des méthodes critiques de Cernigoi. Les historiens mainstream Pupo et Spazzali ont classé Claudia Cernigoi parmi les négationnistes, une attaque qui l’a fait réagir violemment, s’indignant de l’emploi d’un terme forcément péjoratif puisqu’il est appliqué aux négateurs de la Shoah ; elle se demandait (en 2007) si en Italie on n’était pas « déjà parvenu au fascisme complet».

D’autres historiens refusent le terme de négationnistes en le prenant au pied de la lettre, comme s’il s’agissait de nier l’existence même des massacres : je n’ai jamais rencontré personne qui nie l’existence des foibe (Eric Gobetti).

 

 

 

FOIBE ET EXODE SELON LES HISTORIENS CRITIQUES

 

 

 

Les historiens critiques s’attachent à montrer que la plupart des victimes des foibe en 1943 et des épurations violentes de 1945 ont subi une punition pour leurs actes passés. Ils dénoncent l’attribution de décorations et de diplômes prévus par la loi de 2005 à d’anciens fascistes, comme l’ancien préfet de Zara Serrentino, fusillé en 1947 en Yougoslavie comme criminel de guerre.

 

Dans une série d’articles sur les foibe et l’exode (republiés  sur divers sites (https://www.internazionale.it/notizie/nicoletta-bourbaki/2017/02/10/foibe) le collectif Bourbaki avec le concours des historiens critiques Piero Purini, Eric Gobetti, Jože Pirjevec, Sandi Volk et d’autres, a voulu  faire une synthèse de ces objections à la version devenue officielle (mais laquelle au fait ?) des massacres et de l’exode :

«  Soyons clairs: nous ne nous soucions absolument pas de défendre l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie ni le "soi-disant" (plus ou moins selon votre point de vue), socialisme yougoslave. Ce que nous voulons faire, c'est rétablir un ordre de grandeur simple: 5 000 morts ne sont pas 6 millions et tuer ses ennemis, dans de nombreux cas des personnes qui vous ont tiré dessus la veille (et peut-être même incendié votre maison ou violé votre femme), ce n’est pas la même chose que de mettre des hommes, des femmes et des enfants dans les chambres à gaz. »

 Parmi les objections principales à la version officielle, il y a l’oubli des violences fascistes qui ont engendré le cycle des contre-violences :

«Les crimes commis par les autorités italiennes pendant la guerre dans les Balkans - massacres, déportations, internements dans des camps dispersés également dans notre péninsule - sont un énorme non-dit. Cette omission nourrit la fausse croyance dans les "bons Italiens" (Italiani brava gente) tout en délégitimant et diffamant la résistance dans les Balkans et le mouvement partisan italien lui-même. »

 

Les articles  soulignent que des Italiens ont fait le choix des partisans yougoslaves et même de vivre dans la Yougoslavie d’après-guerre, ce qui démontre l’absence d’opposition ethnique entre les Slaves et Italiens :

« …pour ceux qui feront le choix partisan après l’armistice [de septembre 1943], la Yougoslavie représentera toujours un modèle à imiter, un exemple incroyable d’efficacité militaire, de cohérence politique et de soutien populaire. »

Des Italiens ont vécu heureux dans la Yougoslavie communiste, comme Silvano Cosolo :

« Il a écrit un livre intitulé Amare Sarajevo dans lequel il décrit un monde qui se sent plus libre, parle de liberté religieuse et sexuelle, d'un monde qui n'avait rien à voir avec la rigidité des coutumes dans l'Italie des années cinquante. Tout cela ne signifie pas nier Goli Otok » [le camp de rééducation en Yougoslavie où furent enfermés notamment les communistes partisans de l’URSS après la rupture de Tito avec Staline].

« Dans les territoires appelés aujourd'hui Frioul-Vénétie Julienne [en Italie], République de Slovénie et République de Croatie, l'opposition armée au nazi-fascisme était multiethnique et irréductible à toute hagiographie nationale ».

 

Dans cette optique, les victimes des massacres, dont le nombre est revu à la baisse, étaient (généralement) des fascistes :De plus, comme si l'excuse était suffisante, on indique que les massacres ont eu lieu le plus souvent dans les premiers jours d'octobe 1943, au moment de l'arrivée des troupes allemandes. Les partisans ont donc exécuté leurs prisonniers qu'ils ne pouvaient pas laisser vivants sous peine d'être dénoncés par eux aux Allemands (même si les partisans prenaient le maquis, .les Allemands pouvaient s'en prendre à leurs familles).

 

« Jože Pirjevec. Quant aux morts en Istrie après le 8 septembre 1943, leur nombre était souvent gonflé. Je pense que nous pouvons tout au plus parler de 400 à 500 victimes.

Après le 1er mai 1945 (…), environ trois mille cinq cents personnes, dont les deux tiers environ sont de nationalité italienne, pour la plupart des soldats de formations qui, à différents niveaux, ont collaboré avec les occupants allemands.

Nicoletta Bourbaki : La foiba de Basovizza a été proclamée monument national parce que les corps de centaines, voire de milliers de personnes y ont été jetés. Sur quelle base est-ce établi ?

JP. Sur aucune, autant que je sache. J'ai vu des documents américains et britanniques sur Basovizza. Dès qu'elles ont pris le contrôle de Trieste, après le 12 juin 1945, les forces politiques italiennes ont exhorté les alliés à mener une exploration de la foiba (…).. Dans le gouffre, on a retrouvé les restes de 150 personnes, tous des soldats allemands et un civil, ainsi que des cadavres de chevaux Il semble que même les fascistes et les nazis y aient jeté les corps de leurs adversaires pour s'en débarrasser. »

 

Les historiens critiques voient les conséquences de ce qui pour eux est une réécriture de l’histoire :

 

« Dernièrement, une tendance historiographique remet en question la relation de cause à effet dans l’histoire. Les faits historiques ont certes une évolution plus complexe que les procédés chimiques ou mécaniques, mais le fascisme et la guerre ont déterminé les événements de la frontière orientale à un point tel qu'il est impossible de penser qu'ils n'auraient eu aucune conséquence en 1945… »

 

L’exode fut largement volontaire selon ces historiens critiques,et sans comparaison avec le sort d’autres populations à la fin de la seconde guerre :

« Les Allemands ont été expulsés de Tchécoslovaquie avec les dispositions du président Edvard Beneš bien avant le coup d'État communiste de 1948, tandis qu'aucune mesure d'expulsion ne concernait la minorité italienne en Yougoslavie.

Les "expulsés" allemands varient, selon les médias, de cinq à vingt millions, avec une hypothèse sur le nombre de victimes [morts] fixée à environ deux millions et demi (…) Dans le cas italien, le nombre d'exilés varie de deux cent mille à 350 000, chiffre cité dans la plupart des cas, alors que les estimations des "infoibati" varient selon les cas de quelques centaines (…) à plusieurs milliers »

« Nicoletta Bourbaki. Nous parlons de l'exode des territoires cédés par l'Italie vers la Yougoslavie à la fin de la seconde guerre mondiale. Le nombre de réfugiés est nébuleux et la clarté n'est pas complète, même sur la périodisation. Pourquoi?

Sandi Volk. Parce que les chiffres ont servi à l'État italien lors de la conférence de paix, comme preuve de l'attachement de la population à l'Italie, ce sont des chiffres peu fiables (…)

[S. Volk fait un décompte à partir de diverses sources] Le résultat est 152 694 personnes.(...)

Au contraire, comme le montre ce qui se passait en Italie, l’arrivée des anglo-américains aurait garanti à l’élite italienne d’Istrie le maintien de son rôle social et politique.

Même les démocrates-chrétiens de Trieste se sont engagés à installer le plus grand nombre possible de réfugiés d'Istrie à Trieste, afin de renforcer le nombre des partisans du retour de la ville à l’Italie. »

 

Sur les brimades pour obliger les Italiens à partir :

« …les autorités fédérales yougoslaves étaient résolument contre de telles pratiques et sont intervenues à plusieurs reprises ».

L’exode représentait d’ailleurs une continuité, un mouvement explicable par des raisons économiques :

« Le géographe Gianfranco Battisti a décrit l’exode comme l’intensification d’un processus déjà en cours de déplacement des Italiens (…°) de la frontière orientale vers l’intérieur de l’Italie, vers le "triangle industriel".

Mais évidemment nous préférons tout réduire à un "départ des Italiens pour rester Italien". C’est une explication politique qui n’explique rien, qui est symétrique à celle donnée par la Yougoslave selon laquelle ceux qui sont partis étaient tous fascistes ou des "exploiteurs du peuple".

NB. L'anthropologue Pamela Ballinger compare les exilés d'Istrie à ceux de Cuba, sur le plan idéologique, sur l'utilisation politique des réfugiés à Miami ...

SV. Je pense que la comparaison peut être plausible, même si je les vois personnellement plus semblables aux pieds noirs, les colons français qui ont émigré après l’indépendance algérienne. Les dirigeants et les organisations des anciens colons français ont souvent utilisé des arguments racistes contre les Algériens, (…) arguments similaires à ceux utilisés par les organisations en exil contre les "Slaves". »

 

Les articles soulignent (avec le langage adéquat de la réflexion intellectuelle) le danger de poser une équivalence entre la Shoah et les massacres des foibe :

« Au-delà de l'orientation politique différente des deux gouvernements [à l‘origine des deux lois commémoratives de 2000 sur la Shoah et 2004 sur les massacres des foibe et l’exode], il existe d'autres éléments indiquant une sorte de complémentarité entre les deux dates, tendance qui semble s’accorder avec la condamnation de l'Union européenne* des totalitarismes opposés, facteur que certains auteurs indiquent être à la base de la crise du paradigme antifasciste au niveau continental. »

 

                                                          * Doit faire allusion à la Journée européenne du souvenir : « La Journée européenne du souvenir, appelée auparavant Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme et aussi connue sous le nom de jour du Ruban noir ou un autre nom dans quelques pays, désigne la journée du 23 août que le Parlement européen a proclamée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires. Elle est célébrée par les organes de l'Union européenne depuis 2009 » (Wikipedia, art. Journée européenne du souvenir). On notera que cette journée, célébrée notamment dans l’Europe de l’est, dans les pays baltes, ne constitue pas un jour de célébration particulière en France.

 

 

Dans un autre texte du groupe Bourbaki, par questions- réponses, celui -ci interroge un auteur de Trieste, Lorenzo Filipaz. Voici quelques extraits :

-         Mais, l’exode fut une fuite pour échapper aux foibe ?.

-         Non, l’exode fut un phénomène d’après-guerre, un écoulement qui dura plus de dix ans et pas une fuite désordonnée. Les seuls à fuir d’Istrie en temps de guerre par peur de finir infoibati furent les facistes et les personnes compromises avec l’appareil d’état fasciste.

 

-         (sur le nombre de victimes) La question du nombre est-elle tellement importante ?

-         Estimer les victimes en dizaines de milliers sert à soutenir le faux historique du « nettoyage ethnique ».

 

-         Mais le régime yougoslave ne voulait-il pas se débarrasser des Italiens ? même Gilas (le bras-droit de Tito) l’a admis.

-         L’argument de Gilas est un canular (bufala) (...) Il est démontré que Gilas n’était pas en Istrie à l’époque. Kardelj [autre responsable yougoslave] y fut en effet envoyé, mais avec un but diamétralement opposé : convaincre les Italiens de rester.

 

Le même auteur insiste sur l’interpénétration des cultures en Istrie:

“ Pour donner quelques exemples, le héros de la résistance croate, Joakim Rakovac, tué par les Nazis en 45 et considéré comme infoibatore [responsable de massacres par les foibe] par la vulgate néo-irredentiste [il donne ce nom aux mouvements d’exilés, nostalgiques des anciens territoires italiens en Adriatique] était enregistré à l’état-civil italien  comme Gioacchino Racozzi. Certains auteurs attribuent la responsabilité des foibe, parmi d’autres, à Giusto Massarotto et Benito Turcinovich, clairement Italiens. Par contre, le “père” des exilés, Flaminio Rocchi*, avait comme nom de naissance Anton Sokolic. Ce qui fait comprendre comment la nationalité, dans ces territoires, fut fréquemment  le résultat d’un choix, dans beaucoup de cas politique.”

https://www.wumingfoundation.com/giap/2015/02/foibe-o-esodo-frequently-asked-questions-per-il-giornodelricordo/

                                                                                                                          * Le père franciscain Flaminio Rocchi combattit les Allemands notamment en Corse avec les Alliés et les partisans. Il se dévoua par la suite aux exilés juliano-dalmates et recueillit un grand nombre de témoignages sur les foibe. Auteur d'un livre qui évoquait, dans son titre même, le nombre de 350 000 réfugiés. Mort en 2003.

 

 

 

LES POINTS D’OPPOSITION AVEC LE DISCOURS DOMINANT

 

 

On peut constater que sur beaucoup de points, les historiens critiques sont d‘accord avec les historiens mainstream ou même avec le discours officiel : identité complexe des populations  dans les provinces adriatiques, contexte d’oppression et de violence du régime fasciste à l’égard des autres communautés présentes. Le nombre des victimes des massacres ou de l’exode n’est pas fondamentalement différent (sauf exception).

D’ailleurs, certains historiens critiques sont par exemple, cités dans la bibliographie du Vademecum, exprssion du courant historique dominant : Jože Pirjevec, Sandi Volk (mais pas Alessandra Kersevan ou  Claudia Cernigoi).

 

Alors où est la différence ?

 

Sur les chiffres, les historiens critiques paraissent attribuer à leurs adversaires, selon un procédé bien connu, des positions maximalistes invraisemblables pour pouvoir les dénoncer (des chiffres invraisemblables sont parfois cités, mais par des politiciens et non par des historiens du courant dominant).

 

La différence est aussi dans l’explication des violences. Pour les historiens mainstream, les victimes étaient, généralement, des personnes innocentes (postiers, employés municipaux etc), souvent visés comme « Italiens ». Pour les historiens critiques, les victimes, généralement, étaient des acteurs de la répression « nazi-fasciste ».

Elle réside aussi dans explication de l’exode : effet de la politique délibérée de brimade et de violence yougoslave pour les uns, alors que les autres nient cette politique et y voient une multiplicité de facteurs imputables au choix des seuls exilés (refus idéologique du socialisme, recherche du bien-être à l’ouest, refus des classes privilégiées de perdre leur position).

Par ailleurs, l’attitude des historiens critiques semble sophistique lorsqu’ils s’indignent que l’Etat italien, en instituant une Journée du souvenir des Italiens massacrés ou obligés de quitter leurs foyers, paraisse ignorer les souffrances des autres populations (alors que celles-ci sont rappelées notamment dans diverses interventions des officiels et dans les travaux des historiens). Un pays cherche généralement à honorer le souvenir de ses propres ressortissants.

Les historiens critiques se saisissent de toutes les obscurités ou contradictions des sources historiques pour créer le doute ou carrément rejeter la version admise par les historiens officiels, qui est alors assimilée à une falsification historique.

Nous revenons ici sur la figure devenue emblématique de Norma Cossetto, longuement examinée par le groupe Bourbaki.

 

 Red_Land_(Rosso_Istria)

Le film Red Land (Rosso Istria), dirigé, scénarisé et produit par Maximiliano Hernando Bruno, 2018, relate les derniers jours de Norma Cossetto en septembre-octobre 1943. Ici, Norma Cossetto (jouée par Selene Gandini) est emmenée par les partisans avec d'autres prisonniers.

Wikipedia.

 

 

 

VIOL ET POLITIQUE

 

 

Selon la version officielle ou canonique, Norma Cossetto fut torturée et violée avant d’être jetée dans la foiba de Surani, à Antignana. Des détails horribles sont également mentionnés.

Dans une série d’articles intitulés Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto (les fantaisies non vérifiées sur Norma Cossetto) le groupe Bourbaki, à la suite de Claudia Cernigoi, doute du viol pour des raisons presque théoriques:

« Même le viol, dont on veut démontrer l’évidence par des détails toujours plus explicites, présente une signification particulière.

En fait, sur toutes les femmes (ou le peu de femmes) retrouvées dans les foibe, y compris les deux exhumées à Surani [comme Norma Cossetto] Ada Riosa et Maria Valenti – la violence sexuelle fut systématiquement présumée, comme s’il s’agissait là d’un détail plus grave pour une femme que la mort elle-même.

Il ne faut pas oublier que le nationalisme est essentiellement un discours masculin / patriarcal, dans lequel les femmes sont une propriété de la patrie et leur rôle principal est la reproduction de la lignée.  La violation de cette fonction "sacrée" représente le degré maximum de défiguration (deturpamento) de l'ennemi dans le symbolisme revanchiste*.  Nous avons traité de cet usage politique du viol par le pouvoir patriarcal ici [le texte renvoie à un autre article du groupe Bourbaki] »

.                                 * On suppose que "revanchiste" désigne le fascisme, vaincu en 1945, qui cherche sa revanche. Tout ce développement mériterait une analyse serrée.

 

On peut donc voir comment est construite l’argumentation du groupe Bourbaki : lorsqu’il est question de viol, il est renvoyé non à un fait plus ou moins démontré, mais à un discours, présenté comme caractéristique du nationalisme “patriarcal”. Les faits n’existent ici qu’à travers des constructions langagières, du moins c’est ce que le groupe Bourbaki veut démontrer.

On pourrait s’étonner que le groupe Bourbaki, apparemment féministe, semble écarter a priori toute accusation de viol, considérée d’emblée comme suspecte.

 

Pour comprendre, peut-être faut-il se reporter à son article de 2017 (qui est justement cité en référence de Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto). Cet article s’intitule Storia di una foto (e di un video). Forza e limiti dell’antifascismo di fronte alla cultura dello stupro (Histoire d’une photo et d’une vidéo ; force et limites de l’antifascisme face à la culture du viol) https://www.wumingfoundation.com/giap/2017/12/cultura-dello-stupro/ ]

Dans cet article, le groupe examine les attitudes des fascistes et antifascistes en face du viol, dans l’histoire et actuellement. La culture du viol est évidemment fasciste, ce qui n’empêche pas les « fascistes » actuels de se servir de l’accusation de viol vis-à-vis des populations immigrées.

A l’opposé, les partisans (antifascistes) durant la guerre et les militants révolutionnaires en tout temps ont (généralement) une attitude exemplaire, conforme à leur éthique; ils ne violent pas et ne torturent pas. Tout au plus et quand il le faut, ils punissent les coupables.

Que la réalité puisse différer de la théorie qui fait de tout combattant « prolétarien » un militant hautement conscient et moral n’effleure pas le groupe Bourbaki, qui réserve son esprit critique à ses adversaires.

 

Le groupe distingue les prétendus viols des autres et précise : « Nous employons les mots "prétendu viol", non pas de la manière pseudo-précautionneuse méprisable qui impose aux femmes victimes de violences sexuelles le fardeau de la preuve », mais lorsqu’on est en présence, non d’une femme qui dénonce le viol qu’elle a subi, mais d’hommes qui utilisent les récits de viols pour inciter à la haine et manipuler l’histoire individuelle et collective.

 

Selon Bourbaki, pour les médias (italiens) le viol n’est vraiment intéressant que s’il permet de faire apparaître comme ingrédients « l’immigration incontrôlée », « le danger islamiste » ou « l’attitude radicale chic des buonisti » (buonisti = ce qu’on appelle en France le camp du bien, ou les bobos). L’article évoque une histoire qui a fait les gros titres il y a quelques années : une jeune fille de Parme, Claudia, fut violée par des jeunes gens de la mouvance antifasciste qu’elle fréquentait ; ils ont filmé l’agression avec un telefonino (portable). Ensuite, la victime a été harcelée par des antifascistes lui reprochant d’avoir dénoncé ses violeurs (ce qu’elle n’a pas fait spontanément, mais plus tard, à la suite d’une enquête de police sur une autre affaire*). L’affaire a abouti à la condamnation des coupables (et à la fermeture du local antifasciste, où semble avoir eu lieu le viol).

                                                                                                         * Cette affaire concernait une bombe placée devant le local du mouvement néo-fasciste Casa Pound, pour laquelle les antifascistes étaient suspectés.

 

Ce fait-divers a permis aux ennemis de l’antifascisme de dénoncer l’hypocrisie du camp du bien.

Le groupe Bourbaki affiche ici une position vertueuse sans concession, mais un peu facile :

 «  Si le mot antifascisme a un sens - et pour nous il l’a -, personne dans cette histoire [du viol de Claudia] n’a jamais été antifasciste: les condamnés ne sont pas des antifascistes , et ne sont pas des antifascistes ceux qui les ont couverts ou ont voulu ignorer les faits, en laissant Claudia seule. »

Dans son message, Bourbaki reproduit aussi un tract anarchiste: “Uno stupro è sempre e comunque un atto fascista, anche se chi lo commette si dichiara antifascista (...)“ (un viol est toujours et partout un acte fasciste même si celui qui le commet se déclare antifasciste. Quiconque viole est fasciste et nous le combattons comme fasciste et comme violeur).

 

Nous pouvons donc revenir, après ce détour, au cas de Norma Cossetto et comprendre la position défendue par Bourbaki : le viol de Norma Cossetto répond au “paradigme” (mot savant pour concept, modèle, comme on aime à le dire dans certains milieux intellectuels) d’une invention fasciste destinée à “défigurer”, à salir l’ennemi politique

Nous caricaturons à peine une position, qui comme souvent avec certains milieux d’extrême-gauche, est complètement hermétique à tout ce qui ne colle pas avec sa vision du monde.

Le groupe Bourbaki ajoute qu’il n’existe aucun témoin, même anonyme, des actes sadiques - outre le viol - qui auraient été commis sur Norma Cossetto. D’ailleurs là encore il s’agit selon lui non de faits, mais de lieux communs, d’éléments de langage : ces “ dettagli truculenti erano comuni nelle dicerie dell’epoca” (ces détails sanguinolents [truculenti - faut-il traduire par croustillants ?] étaient communs dans les récits de l’époque).

Il cite comme un exemple de récit sanguinolent, comme si cela suffisait à démontrer la fausseté des faits (qu’on peut certes questionner mais pas écarter par principe), le cas d’une autre victime des foibe de 1943, le prêtre don Angelo Tarticchio, “del quale si diceva fosse stato evirato e i genitali gli fossero stati inseriti in bocca” (est-ce utile de traduire ?).

 

Par contre, à notre connaissance, le groupe Bourbaki ne fait pas mention des trois soeurs Radecchi, autres victimes célèbres des massacres de 1943 (âgées de 17, 19 et 21 ans). C’étaient  des ouvrières à qui on ne pouvait guère reprocher que de discuter, après leur travail, avec des militaires italiens casernés à proximité - qui étaient pour elles des compatriotes et pas forcément fascistes. Elles furent arrêtées par les partisans. On dit qu’elles ont été violées. Ce qui est certain, c’est qu’elles furent jetées avec 23 autres personnes, toutes de condition modeste (dont un antifasciste connu qui aurait été victime d’une vengeance), dans une foiba (à Terli, Istrie). Les corps furent extraits à partir d’octobre 1943 par la brigade des pompiers de Pola dirigée par Arnoldo Harzerich.

Il existe à Rome une rue des soeurs Radecchi. Le nom de Norma Cossetto a été donné à des rues, notamment à Gorizia, Narni, Bolzano depuis plusieurs annés. En février 2019 la même décision fut prise à Padoue (sur décision du conseil municipal de centre-gauche)  et à Florence par vote unanime du conseil municipal (il y avait déjà une rue mais une artère plus centrale portera le nom de Norma Cossetto).  La ville de Venise a aussi décidé de donner son nom à une rue ou une place de Mestre (qui dépend de la municipalité de Venise - on suppose qu’à Venise même il n’est pas envisagé de modifier les noms historiques des rues) en même temps qu'à sept autres femmes dont Marie Curie et Edith Stein (juive convertie au catholicisme,  morte à Auschwitz).

  

Le groupe Bourbaki a réservé aussi ses critiques au film Rosso Istria* (ou Red Land) sorti en 2018, qui raconte l’histoire de Norma Cossetto (Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto, 1a parte Una kolossale foiba nell’acqua: il film Rosso Istria

https://www.wumingfoundation.com/giap/2019/01/fantasy-norma-cossetto-1-red-land/).

                                                                           * Istrie rouge (en raison de la présence de bauxite, mais le titre a aussi une “coloration” politique. On a dit que Istria Rossa était le titre que Norma Cossetto voulait donner à la thèse qu’elle préparait, mais ce point a été contesté – notamment par les historiens critiques.

 

Le film est qualifié de film de série B sinon de navet par le groupe Bourbaki qui  ajoute que c’est le premier film italien depuis 1942 dans lequel les troupes nazies arrivent pour sauver la situation et faire justice : en effet, historiquement, les massacres des foibe de septembre-début octobre 1943 furent arrêtés par l’occupation allemande de l’Istrie, et plusieurs personnes coupables ou soi-disant coupables des massacres furent fusillées par les Allemands (notamment des personnes accusées du meurtre de Norma Cossetto)*. L’occupation des Allemands fut marquée par de nombreuses violences y compris contre la population italienne – mais les crimes des uns n’excusent pas ceux des autres.

                                     * Dans un récit mélodramatique, il est dit que 6 accusés furent obligés par les Allemands de passer la nuit précédant leur exécution enfermés dans la chapelle où se trouvait le corps de Norma Cossetto en attente de son enterrement, et qu'au matin,  trois des hommes étaient devenus fous.

                          

 

D’autres polémiques, notamment sur la célébration du Jour du Souvenir 2019, seront abordées dans la troisième partie, ainsi que, malgré tout, quelques ouvertures encourageantes.

 

 

 

 

 

 


01 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE: MEMOIRE ET POLEMIQUE EN ITALIE PREMIERE PARTIE

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos et cartes trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Qui connaît les foibe en France ?

Peu de monde, je pense. Le mot du dialecte frioulan (foiba au singulier, foibe au pluriel, venant du latin favea, fosse), désigne des crevasses dans le terrain karstique caractéristiques de la géologie locale (appelées en français des dolines). Ces gouffres sont surtout répandus en Istrie et dans les régions proches de Trieste et Fiume, dans certaines zones de Slovénie ayant appartenu à l'ancienne région italienne de Vénétie Julienne, ainsi que dans de nombreuses zones de la Dalmatie (d’après Wikipedia).

Il existerait 1 700 foibe en Istrie seulement.

Le nom Foiba, nom propre, a aussi été donné à un gouffre spectaculaire et  très connu à Pazin (Pisino en italien), au centre de l’Istrie, dans lequel se jette un torrent du même nom (mais qui semble aujourd’hui appelé Pazinčica) ; le gouffre de Pazin joue un rôle dans le roman de Jules Verne Mathias Sandorf (je l’ai évoqué dans mon sujet Jules Verne, la  Corse et les nationalités http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/05/16/37341758.html ).Mais les foibe se présentent souvent comme de simples trous circulaires dans le sol.

Les foibe, réparties sur trois pays actuels (Italie, Slovénie, Croatie) sont investies, en Italie notamment, d’une grande charge émotionnelle en raison de leur utilisation en 1943-45 lors de massacres commis d’abord par les partisans communistes et ensuite par l’armée yougoslave.

 

 

EN RÉSUMÉ

 

 

 

En 1943, puis en 1945, des massacres eurent lieu en Dalmatie, en Istrie et dans les régions de Trieste et de Fiume. Dans tous ces territoires qui appartenaient alors à l’Italie, des Italiens furent exécutés, d’abord en 1943 par les partisans communistes, essentiellement yougoslaves, puis en 1945 par l’armée yougoslave. Les corps furent souvent jetés dans les foibe.

Parfois les victimes furent précipitées vivantes dans les foibe. Une pratique fréquente consistait à lier ensemble par du fil de fer les prisonniers et à tirer sur le premier, qui en tombant dans la foiba, entraînait les autres. Il y a eu aussi des meurtres par noyade en Dalmatie. Enfin, après la victoire finale de l’armée yougoslave en 1945, un grand nombre d’Italiens périt dans des camps de détention de l’armée yougoslave, exécutés ou victimes des conditions catastrophiques d’internement.

A la suite de ces événements, la très grande majorité de la population italienne quitta les territoires occupés par l’armée yougoslave, qui furent ensuite rattachés à la Yougoslavie.

Après des décennies d’oubli volontaire ou de déni en Italie, le souvenir des foibe émergea dans les années 90. Une journée nationale du souvenir fut instituée par une loi de 2004 à la mémoire des victimes des foibe et de l’exode de la population italienne.

La loi émanait du gouvernement Berlusconi et les communistes refusèrent de la voter. Plus largement, le sujet des massacres de 1943-45 a engendré des polémiques politiques qui n’ont pas cessé, notamment sur l’importance des massacres et la qualité des victimes : des journalistes et des chercheurs, plutôt minoritaires et engagés politiquement, contestent l’importance des massacres et prétendent qu’ils n’ont visé que des fascistes, de même qu’ils contestent les chiffres donnés pour ce qu’on appelle en Italie « l’exode des Istriens et des Dalmates » ou « exode juliano-dalmate *».

                                                                                                                       * De la Vénétie Julienne  - Venezia Giulia – région englobant à l’époque l’Istrie et les frontières orientales de l’Italie, hors la Dalmatie ; l’actuelle région italienne autonome Friuli -Venezia Giulia ne représente plus qu’une partie des territoires désignés avant 1945 sous le nom de Venezia Giulia, auxquels a été joint le Frioul.

 

Beaucoup de ceux qui critiquent la commémoration officielle des victimes des foibe et le discours officiel qui en est le support appartiennent à la mouvance dite antifasciste.

 

 

 

LES FRONTIÈRES ORIENTALES DE L'ITALIE, PEUPLEMENT ET MODIFICATIONS 

 

 

 

Avant la première guerre mondiale, la Dalmatie et l’Istrie appartenaient à l’empire austro-hongrois. Ces régions (avec les villes de Fiume et de Trieste, aux limites de l’Istrie, qu’on considère généralement à part de celle-ci) avaient, depuis des siècles, une population mélangée d’Italiens, de Croates, de Slovènes (non au sens de la nationalité juridique, mais de la culture).

Les Italiens appartenaient souvent aux classes moyennes ou supérieures (propriétaires, commerçants, professions libérales).

Les Italiens étaient nombreux sur les côtes, les Croates et Slovènes se trouvaient plutôt à l’intérieur des terres. L’empire austro-hongrois, se méfiant de ses sujets italiens, avait par divers moyens, tenté de favoriser les populations slaves, jugées plus fidèles. En retour, de nombreux Italiens des provinces adriatiques austro-hongroises rêvaient du rattachement à l’Italie.

En Italie même, un fort mouvement d’opinion souhaitait le rattachement à l’Italie e ce qu’on appelait les terre irredente, territoires hors des frontières de l’Italie mais avec une importante population italienne (pas forcément la majorité de la population).La guerre de 1914-1918 allait permettre de concrétiser ces souhaits.

 

Après la défaite et l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en 1918, les territoires des anciennes provinces autrichiennes en Istrie, Croatie, Slovénie ou Dalmatie, furent partagées entre l’Italie et la Serbie, qui appartenaient au camp des vainqueurs.

La Serbie devint à ce moment le royaume des Serbes des Croates et des Slovènes (la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro lui furent aussi rattachés) puis prit le nom de Yougoslavie à partir de 1929.

L’Italie obtint l’Istrie et Trieste, et quelques îles de Dalmatie avec la ville de Zara. La ville de Fiume, finit par être annexée à l'Italie après diverses péripéties (occupation de la ville par des nationalistes italiens dirigés par le poète Gabriele d’Annunzio, érection d'une ville libre, tensions entre autonomistes et fascistes).

Le partage se fit selon l’importance des communautés italienne ou slave (Croates et Slovènes) qui s’y trouvait mais sans satisfaire vraiment aucun des deux pays qui continuèrent à émettre es revendications sur des territoires ayant été attribués à l’autre .

Les nouvelles provinces rattachées à l’Italie ou à la Yougoslavie restaient ethniquement très composites. En Istrie, les Italiens étaient la minorité la plus importante mais moins nombreuse que les Croates et Slovènes réunis, du moins si on parvient à tirer des conclusions définitives de recensements peu fiables - sur ce point, voir  André-Louis Sanguin,  La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf.                             .

La situation va se révéler bien plus conflictuelle pendant l’entre-deux guerres que précédemment : les militants nationalistes italiens, bientôt ralliés au fascisme, persécutèrent les minorités slaves (incendie de l’immeuble des associations slaves à Trieste n 1920). Le gouvernement italien (aux mains du parti fasciste à partir de 1922) introduisit une politique d’italianisation forcée des minorités régionales (parfois comparée à la politique assimilatrice et unificatrice de la France !).

Enfin, il pourchassa, outre les opposants au fascisme, les Croates et Slovènes qui souhaitaient le rattachement à la Yougoslavie.

Selon certaines sources, 100 000 Slaves quittèrent les provinces rattachées à l’Italie pendant l’entre deux-guerres pour aller en Yougoslavie ou pour s’établir dans des pays lointains (USA,, Argentine).

 

 

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 Les frontières orientales de l'Italie après la guerre de 1914-18.

Le traité de Rapallo (1920), réglant les différents entre l'Italie et le royaume des Serbes, Croates et Slovène,  attribue Trieste, l'Istrie et quelques îles dalmates à l'Italie, ainsi que le port dalmate de Zara (en-dehors de la carte). Puis en 1924, Fiume est rattachée unilatéralement à l'Italie.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l' Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

 

 

 LES MASSACRES DE 1943 ET 1945

 

 

 

La situation empira avec la seconde guerre mondiale, où la violence contre les minorités s’accrut significativement puisque les minorités étaient généralement soupçonnées de pactiser avec l’ennemi.

En 1941, l'Italie se joignit à l'Allemagne contre la Yougoslavie qui après avoir été alliée des forces de l'Axe (sans paticiper au conflit) venait de changer de camp. Profitant des victoires initiales des forces de l'Axe, l'Italie annexa une grande partie de la Dalmatie et une partie de la Slovénie (province de Ljubljana/Lubiana). Lors de cette occupation, les forces italiennes commirent de nombreux massacres à l'encontre des Slovènes qui s'opposaient à l'occupation et sur des populations civiles en représailles de l'action des partisans.

Par contre, il semble que les Italiens protégèrent les populations serbes vivant dans leur zone d'occupation  contre les violences commises par les oustachis croates du régime pro-nazi de Ante Pavelić et qu'ils refusèrent de livrer les Juifs aux Allemands. La guerre en Yougoslavie prit un tour atroce en raison des massacres commis mutuellement par les différentes communautés et les Italiens jouèrent parfois un jeu complexe, apportant leur soutien à certains résistants, théoriquement leurs adversaires,  contre d'autres.

A partir de 1943, Josep Broz Tito, dirigant du parti communiste yougoslave, commença à fédérer autour de lui la Résistance et à remporter des succès. Les alliés occidentaux décidèrent alors de le soutenir.  

 

 

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Annexion et occupation italienne dans les Balkans, avril 1941, en rose foncé.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l'Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

Après que l’Italie ait cessé le combat, en septembre 1943 (armistice demandé par le roi t le nouveau chef du gouvernement, le maréchal Badoglio, après l’arrestation de Mussolini sur ordre du roi), les partisans communistes, souvent slaves (mais il y avait aussi des italiens parmi eux), se rendirent maîtres du terrain en Istrie et en Dalmatie, Il y eut alors pendant un mois, des exécutions de personnes liées au fascisme mais aussi de personnes représentant l’administration italienne ou simplement des figures de la communauté italienne (prêtres, propriétaires). Les victimes étaient précipitées dans les foibe, souvent après avoir été torturés

Cet épisode prit des aspects de révolte populaire conte ls « ennemis du peuple », catégorie très large.

Après un peu plus d’un mois de domination des partisans, l’Istrie et la Dalmatie (qui étaient sous l’autorité théorique de la république sociale italienne, le gouvernement fasciste installé par Mussolini dans le nord-est de l’Italie -dite aussi république de Salò*) furent occupée par l’armée allemande en octobre 1943

                                                                              * En peu de temps, les Allemands, après l’armistice signé par le gouvernement royal, avaient pris le contrôle de presque toute l’Italie, en déchaînant une répression féroce. Le gouvernement de Salò créé par Mussolini ne subsistait que grâce au soutien allemand. A l’opposé, le roi et le gouvernement de Badoglio, réfugiés dans le Sud auprès des alliés qui avaient entrepris de remonter vers le nord, déclarèrent la guerre à l’Allemagne.

 

L’occupation allemande, avec le soutien des éléments fascistes locaux, engendra à son tour de violentes représailles, d’où en retour de nouvelles représailles lorsque les partisans communistes reprirent le contrôle de la région au moment de la défaite définitive de l’Allemagne nazie.

 

 

Tito-Churchill

Josip Broz Tito, chef du parti communiste yougoslave, maréchal depuis 1943 et  premier ministre d'un gouvernement provisoire qui finit par supplanter le gouvernement royal en exil, rencontre Winston Churchill à Capri en août 1944.

Bien que Churchill reste méfiant envers Tito, les Alliés occidentaux ont décidé de le soutenir massivement. Même le roi de Yougoslavie en exil à Londres, demande à tous les Yougoslaves de se rallier à Tito. Ce dernier annonce qu'après la victoire, la Yougoslavie deviendra une république fédérative respectant l'identité des diverses communautés ethniques.

Wikipedia. Article Front yougoslave de la seconde guerre mondiale. https://fr.wikipedia.org/wiki/Front_yougoslave_de_la_Seconde_Guerre_mondiale

 

 

 

En 1945, à partir du printemps, les forces yougoslaves (IXème corps partisan et IVème armée régulière), victorieuses des Allemands occupèrent l’Istrie, la Dalmatie, les régions de Fiume et Trieste. Des milliers d’Italiens (mais aussi des personnes d’autres ethnies) furent exécutés : en premier lieu les militants fascistes, des membres de l’administration, mais aussi des personnes sans engagement politique particulier et même des antifascistes notoires.

A ce moment, l'épicentre de la violence furent les régions de Fiume, Trieste et Gorizia, avec une extension au nord de l'Istrie (Capodistria/Koper).

A nouveau les victimes furent précipitées dans les foibe ou bien moururent de mauvais traitements dans les camps. Le plus souvent, les militaires de la république de Salò (republicchini) et les Allemands étaient exécutés dès leur capture.

Mais cette nouvelle phase de violence prit un tour différent de celle de 1943.au lieu d’être le fait de partisans peu organisés, elle était le fait d’une armée secondée par la police politique yougoslave (OZNA). C’était une répression exercée par un appareil d’état, destinée à punir ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi mais aussi, selon un grand nombre d'historiens, à détruire tous les cadres de l’Etat italien et de la communauté italienne, y compris ceux qui s’étaient opposés au fascisme, tous étant considérés comme opposants au nouvel ordre des choses communiste et à l’annexion des territoires concernés par la Yougoslavie, qui en était le corolaire obligatoire. On a aussi dit que, plus lointainement, le but était de contraindre les Italiens à quitter les territoires concernés, en les terrorisant.

 

Il existe des photos - pas si nombreuses – représentant les cadavres récupérés dans les foibe, ainsi que les proches, se masquant le visage en raison de l’odeur de putréfaction, qui viennent les identifier (probablement toutes les photos de ce type concernent les massacres de 1943).  Nous préférons ne pas les reproduire. Il y a aussi des  photos qui font l’objet de contestations et de manipulations. Nous en parlerons plus tard.

 

 

 

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 Exploration en 1957 à la foiba de Monrupino (article Foiba di Monrupino sur Wikipedia italien).

Cette foiba située près de Trieste fut utilisée pour jeter les corps de militaires allemands soit tués au combat soit fusillés après la prise de Trieste par les Yougoslaves le 1er mai 1945. Mais elle fut aussi utilisée pour enfouir les corps de trois agents des chemin de fer italiens, accusés de vol et exécutés par des miliciens au service de la police politique yougoslave, l'OZNA (parmi lesquels des personnes ayant un patronyme italien), après un procès expéditif dans les premiers jours de la "libération" de Trieste. La foiba fut fouillée après le départ des Yougoslaves. En 1948, le procès de certains responsables du meurtre des agents des chemin de fer eut lieu devant la cours d'assises deTrieste, aboutissant à plusieurs condamnations à 15,10 et 3 ans de prison.

 https://it.wikipedia.org/wiki/Foiba_di_Monrupino

 

 

 

 Le parti communiste italien (PCI, dirigé par Palmiro Togliatti) avait aligné ses positions sur celles des communistes yougoslaves, donnant semble-t-il son approbation à l’annexion par la Yougoslavie des provinces italiennes adriatiques. En Vénétie Julienne, le PCI avait quitté le comité national de libération formé par les partis démocrate-chrétien, socialiste et libéral et rejoint le comité italo-slovène communiste.

Le massacre continua d’ailleurs après 1945 en Yougoslavie (aussi bien dans les territoires nouvellement annexés* que dans les frontières anciennes) où Tito élimina ses opposants, y compris ceux appartenant aux ethnies serbe, croate ou slovène, ainsi que des minorités indésirables (Allemands, Hongrois – cette dernière épuration ethnique dont on parle peu,  s’apparentant sans doute à un génocide). Dans  l’Europe de l’immédiate après-guerre, surchargée de problèmes, rien ne fut tenté pour s’y opposer Il semble que le massacre cessa sur un ordre de Staline à Tito en 1948, peu avant que Tito ne rompe avec le régime de Moscou.

                                                                     * Par exemple, le prêtre catholique Francesco Bonifacio fut battu à mort et jeté dans une foiba en 1946 par des miliciens communistes en Istrie. Béatifié en 2008.

 

 

 

 

 

L'EXODE ET LES NOUVELLES FRONTIÈRES

 

 

 

 

La majeure partie de la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume quitta alors les régions concernées.

A Trieste, où les Yougoslaves entrèrent le 1er mai 1945, un jour avant l’arrivée des Néo-Zélandais de l’armée britannique, la ville fut soumise pendant 40 jours à une épuration violente par les Yougoslaves, y compris parmi les membres du Comité national de libération italien et les milices de libération italiennes, sous le regard des Néo-Zélandais qui s’abstinent d’intervenir. Puis Trieste fut évacuée par les Yougoslaves et occupée par les Anglo-Américains conformément à un accord entre les commandants militaires en juin 1945, qui partagent en zone A et B les domaines d’occupation respectifs des Alliés et des Yougoslaves, selon un tracé connu sous le nom de ligne Morgan.

 

 

 

 

trieste-1945

Soldats néo-zélandais et  yougoslaves à Trieste vers mai 1945.

New Zealand History

https://nzhistory.govt.nz/media/photo/nz-soldiers-and-yugoslavian-partisans

 

 

 

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Entrée de l'armée yougoslave à Pola/Pula le 3 mai 1945.  Les soldats passent devant les ruines romaines de l'Arena; sur la façade, on a un accroché un portrait, probablement de Tito; les chefs de l'armée assistent au défilé installés sur une terrasse de l'Arena.

Après 140 jours de présence à Pola/Pula, les troupes yougoslaves quittèrent la ville qui fut placée sous autorité militaire britannique. Pola/Pula fut la seule ville d'Istrie à être englobée dans la zone A, c'est-à-dire administrée par les Alliés occidentaux, probablement du fait que sa population était presque entièrement italienne. 

Wikipedia italiano.

Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=2783967

 

 

 

 

Le traité de paix de Paris en 1947 attribua à la Yougoslavie la plus grande partie des anciens territoires italiens d'Istrie, de Dalmatie et de Fiume, tous déjà occupés par l’armée yougoslave.  Les habitants qui souhaitaient rester Italiens avaient un an pour opter pour la nationalité italienne, ce qui les obligeait à partir dans l’année suivante sans pouvoir rien emmener, leurs biens restant posession de la Yougoslavie pour payer les dommages de guerre.

Les territoires annexés par la Yougoslavie furent partagés entre les deux républiques fédérées de Slovénie et de Croatie, composantes de la république populaire fédérative de Yougoslavie (qui comprenait 6 républiques populaires fédérées).

A titre provisoire, le territoire de Trieste et la partie de l’Istrie non rattachées à la Yougoslavie, étaient divisés en deux zones (on reprit les termes de zones A et B), l’ensemble formant le Territoire libre de Trieste, prévu par résolution des Nations-Unies ; il aurait dû être finalement gouverné comme un seul territoire sous l’autorité Nations-Unies, mais ne le fut jamais. La zone A avec Trieste même était administrée par les Alliés occidentaux et la zone B, par les Yougoslaves. « La plus grande partie de la population de la zone B (40 000 Italiens, mais aussi des Croates et Slovènes) abandonne cette région entre 1947 et 1956, poussée par la terreur communiste et les massacres des foibe » (Wikipedia).

 

Ce qu’on appelle l’exode la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume, mais comprenant aussi de nombreux Slaves, s’étala jusqu’en 1956.

A Pola/Pula, la seule ville d’Istrie incluse dans la zone A d’occupation alliée en 1945 (après 145 jours d’occupation yougoslave), la population commença à quitter la ville dès que le transfert à la Yougoslavie fut prévisible. 28 000 habitants sur 31 000 partirent par des rotations quotidiennes organisées par le gouvernement italien. Le jour de la signature du traité du 10 février 1947, en protestation contre l'inaction des Occidentaux, une institutrice italienne tua le général commandant les forces britanniques à Pola.

Les habitants avaient été effrayés non seulement par les massacres des foibe, mais en août 1946 par un attentat non élucidé, connu sous le nom de massacre de Vergarolla : sur une plage de Pola, en plein été, des munitions britanniques explosèrent, faisant environ 110 morts et plus de 200 blessés. L’enquête britannique conclut à un acte criminel.

 

 

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Photo très connue d'une jeune réfugiée, transportant, au-dessus de ses bagages, un drapeau tricolore italien en 1945.

Di anonimo - web, Pubblico dominio, Wikpedia italiano.

https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=3916739

 

 

 

 

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 A gauche, les frontières provisoires de l'Italie en 1945 après la victoire alliée. La zone A est administrée par les Alliés occidentaux (USA et Grande-Bretagne), le zone B par la Yougoslavie. 

A droite les frontières de 1947 à 1954: la zone B a été attribuée à la Yougoslavie (ainsi que la portion de Dalmatie qui appartenait à l'Italie, en-dehors de la carte) par le traité de Paris en 1947, à l'exception du Territoire libre de Trieste, lui-même divisé en zone A (gérée par les Alliés occidentaux) et zone B (gérée par la Yougoslavie). En 1954, par le memorandum de Londres, la zone A  est attribuée à l'Italie, la zone B reste à la Yougoslavie. 

Site Cjalzumit

https://cjalzumit.files.wordpress.com/2016/06/060confine04.jpg

 

 

 

 

De nombreux réfugiés s’établirent à Trieste comme on l’a vu, (surtout lorsque la possession de la ville et de sa région furent assurées à l’Italie), une partie plus considérable, depuis les débuts de l’émigration de masse, se dispersa dans toute l’Italie, avec les difficultés qu’on imagine, après passage dans des camps de transit. Il y eut des polémiques (qui durent encore) sur l’accueil mal organisé et parcimonieux de l’Etat italien à ses citoyens des provinces adriatiques.

Les exilés étaient reçus avec hostilité par des syndicalistes de la CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro,  Confédération générale italienne du travail)* et les militants communistes, qui manifestaient ou faisaient grève, notamment pour s’opposer au débarquement des bateaux amenant les réfugiés à Gênes. En 1947, ils s’opposèrent à l’arrêt pour se ravitailler, en garde de Bologne, d’un train de réfugiés en provenance de Pola (treno della vergogna, train de la honte), les militants de gauche jetant au sol les aliments et le lait préparés pour les réfugiés par la Croix-Rouge et l’œuvre de secours pontificale. De tels incidents ne pouvaient qu’alimenter le ressentiment des réfugiés, que les militants de gauche présentaient comme des fascistes.

                                                                                   * A l’époque, la CGIL comportait encore des membres issus des diverses formations politiques ayant participé à la Résistance, notamment les démocrates-chrétiens, les socialistes et bien entendu les communistes. A partir de 1948, par scission, les non-communistes formèrent leurs propres syndicats. On peut penser que les militants de la CGIL qui s’opposaient à l’arrivée des réfugiés étaient essentiellement des sympathisants communistes.

 

La dernière vague de réfugiés suivit le memorandum de Londres en 1954. Ce memorandum reconnaissait de facto  la possession de la presque totalité de la zone A du Territoire libre de Trieste à l’Italie et celle la zone B à la Yougoslavie. La prise de possession de Trieste par l’Italie fut saluée dans tout le pays et bien entendu à Trieste, par une vague de soulagement et d’enthousiasme.

 

 

 

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Parade à Trieste à l'occasion du retour du territoire à l'Italie, le 4 novembre 1954, en présence du président de la république Luigi Einaudi. Après l'accord de Londres du 5 octobre 1954, l'administration italienne a pris possession de la zone A (dont la ville de Trieste) le 26 octobre, tandis que les Alliés évacuaient la zone.

Sur la photo on aperçoit la voiture du président de la république, escortée par les cavaliers de la garde républicaine. Dans le port, le navire-école à voiles Amerigo Vespucci.

Article Ritorno di Trieste a l'Italia, Wikipedia italiano.

Di sconosciuto - http://www.cadutipolizia.it/polizianellastoria/foto%20storiche/eventi%20particolari/1954%20trieste.jpg, Pubblico dominio, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28905482

 https://it.wikipedia.org/wiki/Ritorno_di_Trieste_all%27Italia#/media/File:Trieste_1954.jpg

 

 

 

 

L’OUBLI

 

 

 

Pendant les années de l’immédiate après-guerre, le souvenir des massacres de 1943-1945, l’exode des Dalmates, des Istriens et des habitants de Fiume, qui se poursuivait, et la question des frontières orientales, constituaient des problèmes politiques et humains de premier plan, même s’ils n’étaient pas les seuls (loin de là) que devait affronter l’Italie en reconstruction.

En 1952, La chanson Vola colomba, interprétée par Nilla Pizzi, obtint le premier prix du festival de San Remo : elle évoquait (sur le mode allusif) la situation des Triestins qui était encore en suspens.

 

 

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Nilla Pizzi  dans le film Ci troviamo in galleria (Une fille formidable), de Mauro Bolognini (1953).

Wikipedia, art. Nilla Pizzi 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nilla_Pizzi#/media/Fichier:Ci_troviamo_in_galleria_-_Nilla_Pizzi.jpg

 

 

 

Mais à partir du traité de 1954, la question parut sombrer dans l’oubli, l’opinion publique préférant se détourner des malheurs de la guerre d’autant que les prémisses du « miracle italien » commençaient à apparaître.

L’Italie du nord pouvait, malgré des conditions de vie encore difficiles et des poches de misère, mettre en avant les couturiers, les designers automobiles et de mobilier, vitrine d’une production industrielle en expansion, dans une Europe lancée dans la société de consommation débutante. Les images lamentables de cadavres sortis des crevasses ou de foules fuyant avec leurs pauvres bagages sur des chariots de fortune appartenaient à un passé qu’on voulait oublier, comme le régime fasciste.

Les seuls à agiter encore ces souvenirs étaient les exilés eux-mêmes, membres d’associations bien structurées, et les nostalgiques du fascisme pour qui le massacre et l’exode étaient une bonne façon de se placer dans le camp des victimes de la barbarie « rouge » et de dénoncer celle-ci.

La constitution italienne interdisait de reconstituer le parti fasciste, mais des nostalgiques du fascisme, avec Giorgio Almirante, avaient créé dès 1946 le Mouvement social italien (MSI) qui restait à la limite de la ligne à ne pas franchir. Ce mouvement, qui préférait de façon compréhensible exalter « l’époque où les trains arrivaient à l’heure » plutôt que les aspects plus sombres du régime, était néanmoins le seul à rappeler encore les massacres de 1943-45 et l’exode et à critiquer l’oubli du reste de l’Italie.

Chez les exilés, certains votaient pour le MSI, le seul parti qui s’occupait d’eux (non que l’aide gouvernementale ait été complètement inexistante) mais la plupart votaient sans doute pour la démocratie chrétienne, à cette époque représentée par les figures d’Alcide de Gasperi, puis d’Amintore Fanfani.

Un autre facteur intervenait dans cette amnésie collective ; le poids du parti communiste italien (PCI), un des plus puissants d’Europe. Le parti ne pouvait condamner l’action des partisans puis de l’armée yougoslave (dont le chef était aussi le chef du parti communiste yougoslave, le maréchal Tito) d’autant qu’à l’époque des faits, le PCI avait appuyé l’action de la Yougoslavie. A partir de 1948, la rupture entre Moscou et Belgrade mettait le PCI en porte-à-faux mais il s’arrangea pour rester en bons termes avec Belgrade.

Pour ne pas se déjuger (bien que sa position ait varié sur la question des frontières dans la zone Adriatique), il préféra s’en tenir à une version selon laquelle les victimes des foibe et les exilés étaient en majorité des fascistes ou au mieux, des bourgeois impérialistes qui avaient subi la punition de leur attitude d’oppression sociale et ethnique à l’encontre des Slaves.

Les alliés de gauche du PCI (notamment les socialistes, à un moment) ne pouvaient les mécontenter sur ce point.

Quant à la démocratie chrétienne, presque continuellement au pouvoir à l’époque, et aux divers partis du centre qui gouvernaient avec elle, la configuration diplomatique les empêchait d’agir, s’ils en avaient eu l’envie : la Yougoslavie, même si son régime intérieur restait collectiviste, était devenue après sa rupture avec Moscou un allié de l’Occident dans la guerre froide, qu’il fallait ménager.

 

Pourtant la tragédie des foibe n’était pas entièrement absente du paysage politique : en 1975, le président de la république Giovanni Leone déposait une couronne à la  foiba* de Basovizza, près de Trieste (couronne d’ailleurs volée et incendiée peu après), un des lieux les plus emblématiques des massacres. En 1982 cette foibe était reconnue monument historique, puis monument national en 2004 par le président de la république Oscar Luigi Scalfaro.

                                                                    * En fait il ne s’agit pas d’une foiba naturelle mais d’un puits de mine abandonné.

 

 

 

LE RENOUVEAU

 

 

Ce fut probablement, paradoxalement, la fin du bloc communiste après l’effondrement du mur de Berlin (1989), et corrélativement, l’affaiblissement du PCI dans la vie politique italienne, puis l’éclatement de la Yougoslavie 1991, qui fit ressurgir la question des foibe et de l’exode.

Diplomatiquement, par le traité d’Osimo (1975) l’Italie et la Yougoslavie avaient reconnu définitivement les frontières fixées en 1954 par accord international. Mais après l’éclatement de la Yougoslavie, les politiciens du MSI, dirigé maintenant par Gianfranco Fini, commencèrent à parler de renégocier le traité de 1975 qui était selon eux caduc puisque les territoires concernés étaient désormais inclus dans des pays nouvellement indépendants, qui n’avaient pas signé le traité.

De nouveau, en 1991, un président de la république, Francesco Cossiga, se recueillait devant la foiba de Basovizza.

 

 

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 Le président de la république Cossiga se recueille devant la foiba de Basovizza en   1991

Wikipedia italiano, article Foiba di Basovizza.

 Di anonimo - http://arupinum.xoom.it/25aprile.htm, Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=5344687

 

 

 

Au début des années 90, les épisodes tragiques de 1943-45 et de l’immédiate après guerre commencèrent à resurgir, aussi bien dans la presse, dans les déclarations politiques et dans les publications d’historiens.

 

 

 

 

DÉBATS SUR LE JOUR DU SOUVENIR

 

 

Des propositions de loi furent déposées pour instaurer un jour du souvenir des victimes des foibe et de l’exode, en 1995 et 1996.

Ces propositions émanaient notamment de députés de l’Alleanza nazionale, le parti qui avait succédé au MSI * : son nouveau dirigeant, Gianfranco Fini, avait décidé de mettre fin à la référence au fascisme et de rendre le parti « fréquentable » pour conclure des alliances avec les partis de droite et du centre-droit.

                                                           *  Après être devenu d’abord MSI -Alleanza nazionale, le parti entra dans le premier gouvernement Berlusconi (1994), avec Forza Italia, des petits partis centristes et la Ligue du nord. En 1995, au congrès de Fiuggi, Gianfranco Fini faisait adopter une ligne libérale et conservatrice de centre-droit. On parla alors de « post-fascisme » et non plus de néo-fascisme pour le parti de Fini.

 

Une nouvelle approche des événements de 1943-45 était devenue possible, réunissant les diverses tendances politiques. On considère comme un jalon de cette nouvelle attitude le débat « historique » dans le Grand Amphithéâtre de l’université de Trieste, en 1998, entre Gianfranco Fini et Luciano Violante, président de la chambre des députés, ancien communiste et maintenant membre du Parti démocratique de gauche*, qui se mirent d’accord sur la nécessité de construire une mémoire partagée.

                                                               * Le PCI à sa dissolution en 1991, à la suite de l’effondrement du bloc communiste, avait donné naissance au Partito Democratico della Sinistra (parti démocratique de gauche, social-démocrate) et au Partito della Rifondazione Comunista (PRC), regroupant les minoritaires. En 1998, une scission intervint chez les Communistes refondateurs, donnant naissance au Parti des communistes italiens, plus orthodoxe. Le parti des communistes italiens est devenu parti communiste tout court en 2016 (après d'autres évolutions), qui se veut strictement marxiste-léniniste. Refiondation communiste a soutenu des gouvernements de centre-gauche.

 

En 2000, une autre proposition de loi fut déposée par un député de gauche Antonio Di Bisceglie, qui fusionna sa proposition avec celle du député Alleanza nazionale  Menia. La proposition fut repoussée in extremis en raison du vote négatif en commission des Communistes refondateurs et des Communistes italiens.

 

En 2003, une nouvelle proposition de loi fut déposée, signée par des députés d’Alleanza nazionale comme Menia et La Russa (plus tard ministre de la défense du quatrième gouvernement Berlusconi), mais aussi des députés de l’Union des centres et de la coalition de la Marguerite, qui existait à l’époque (centre-gauche). Une proposition similaire émanant d’un sénateur de la Marguerite, Willer Bordon (élu du Frioul-Vénétie Julienne), est absorbée par la première.

 

La proposition de loi proposait d’instituer un Jour du Souvenir, car l’expression Jour de la Mémoire était déjà prise depuis une loi de 2000 pour l’hommage aux victimes de la Shoah en Italie – mais les deux termes avaient un sens analogue.

 

A la chambre des députés, la presque totalité des députés vote pour, y compris les démocrates de gauche (issus en grande partie de l’ancien parti communiste). Les députés Communistes refondateurs et le parti des Communistes italiens votent contre.

Ils font valoir que la proposition de loi établit un équivalent du Jour de la Mémoire voté en 2000 pour les victimes de la Shoah, comme si les deux phénomènes étaient semblables.

Franco Giordano (refondateur) estime qu’il s’agit d’un jalon historique dans un processus de révisionnisme tendant à altérer le caractère antifasciste de la constitution.

Marco Rizzo (Comunisti Italiani) déclare : « Oggi c'è un'aria di revisionismo. Che esso provenga da parte dalla destra, ci sembra normale; che venga, in qualche modo, accettato da parte della sinistra, ci amareggia. ». (aujourd’hui, il règne un air de révisionnisme. Venant de la droite ce n’est pas étonnant, mais que la gauche l’accepte, ça rend amer).

 

 La chambre des députés adopta la loi par 502 voix contre 15.

 

Au Sénat, le sénateur démocrate de gauche Miloš Budin, appartenant à la minorité slovène, déclara: “Si tratta di un atto doveroso per la sinistra che per molti anni ha mantenuto un atteggiamento giustificazionista e reticente, nascondendosi dietro le violenze compiute dal fascismo” (C’est un devoir pour la gauche qui a maintenu pendant de nombreuses années une attitude réticente et cherchant à justifier les faits en se cachant  derrière la violence exercée par le fascisme »*.

                                                                   * Le sénateur utilise la notion italienne de Giustifazionismo, qui ne semble pas avoir d’équivalent en français sinon sous la forme d’une périphrase : il s’agit de la tendance à justifier des actes ou des comportements dont l’aspect négatif est flagrant, notamment pour des raisons politiques ou sociales.

 

Mais il ajoutait que dans une région qui devait rester plurilingue, il était nécessaire pour tous de “faire la clarté sur notre passé sans sauter aucune des pages noires de notre histoire”. La loi pouvait être une chance de répondre aux attentes dans ce domaine de la population slovène.

Le sénateur Ligue du nord Piergiorgio Stiffuni s’exprima avec la faconde habituelle de son parti*: 

Non esistono infatti massacri di serie A o di serie B. Non esistono morti che gridano vendetta e morti e basta" (Il n’y a pas des massacres de série A ou de série B. Il n’existe pas des morts qui crient vengeance et des morts et puis c’est tout (e basta).

                                                               * A cette époque, la politique de la Ligue du nord était nettement fédéraliste ou même sécessionniste et très opposée à l’Etat unitaire italien. Au début du mouvement, les membres ont parfois fait le coup de poing contre les néo-fascistes, partisans de l’unité nationale. Mais dans la question des foibe, il ne pouvait être question de refuser de soutenir une initiative en faveur d’Italiens du nord-est. De plus la Ligue appartenait à la coalition de gouvernement de Berlusconi. Dès les années 90, Marco Pirina, membre de la Ligue, écrivit des études sur les foibe. On sait que depuis sa prise en mains par Salvini, élu secrétaire général en décembre 2013, et surtout depuis son accession au pouvoir dans un gouvernement de coalition avec le mouvement 5 Etoiles en 2018, la Ligue s’est rapprochée de positions jugées plus “nationalistes” (dans le sens de mettre au premier plan l’intérêt exclusif de l’Italie et des Italiens, notamment en ce qui concerne les questions d’immigration), en continuant toutefois, ce qu'on perd souvent de vue, à promouvoir une évolution de l’Italie vers le fédéralisme.

 

Il ajoutait que l'exil des Dalmates, Istriens et habitants de Fiume (Fiumani), chassés par le communiste Tito, était  la conséquence directe de la culture de la haine et de la violence qui avait provoqué les massacres des foibe.

Non possiamo dimenticare la posizione che i comunisti italiani assunsero in quegli anni” (nous ne pouvons pas oublier la position que les communistes italiens ont assumé à cette époque).

Quella che sarà "la Giornata della memoria" sarà anche la giornata della vergogna per il comunismo italiano” (Sous quelque forme qu’elle se présente, la “Jounée de la mémoire” sera aussi la journée de la honte pour le communisme italien).

                                                                                            

 

Le sénateur Forlani (Union du centre) parlera des 17 000 victimes des foibe (selon le chiffre fourni dans l’exposé des motifs de la loi) , victimes d’une “violenza barbara, efferata, frutto di odio etnico e politico"  (violence barbare, féroce, fruit de la haine ethnique et politique).

Marcello Basso (démocrate de gauche) indiqua qu’il voterait la loi mais, mais qu’il souhaitait plus d’insistance sur le contexte d’oppression des autres ethnies par le régime fasciste, puis le contexte de la guerre d’agression fasciste contre la Yougoslavie en 1941. Il estimait également que l’exode n’était pas dû à une volonté yougoslave d’éliminer ethniquement les Italiens mais à des motifs politiques.

Le Sénat vota la loi à l’unanimité, le président la promulgua le 30 mars 2004.

 

 

 

LA LOI DU 30 MARS 2004

 

 

Legge 30 marzo 2004, n. 92

 "Istituzione del «Giorno del ricordo» in memoria delle vittime delle foibe, dell’esodo giuliano-dalmata, delle vicende del confine orientale e concessione di un riconoscimento ai congiunti degli infoibati"

 

(Loi n ° 92 du 30 mars 2004,institution du « Jour du Souvenir » en mémoire des victimes des foibe, de l’exode juliano-dalmate, des événements de la frontière orientale et attribution d’une reconnaissance aux familles des victimes [infoibati]).

 

 «1. La Repubblica riconosce il 10 febbraio quale "Giorno del ricordo" al fine di conservare e rinnovare la memoria della tragedia degli italiani e di tutte le vittime delle foibe, dell'esodo dalle loro terre degli istriani, fiumani e dalmati nel secondo dopoguerra e della più complessa vicenda del confine orientale.(…).

 

« 1. La République reconnaît le 10 février comme "Jour du souvenir" afin de préserver et de renouveler la mémoire de la tragédie des Italiens et de toutes les victimes des foibe, de l'exode de leurs terres des Istriens, Fiumani et Dalmates après la Seconde Guerre mondiale et de l’affaire plus complexe de la frontière orientale).

 

2. Au cours de la journée, des initiatives seront prises pour mieux faire connaître les événements tragiques aux jeunes des écoles de tous niveaux. Les institutions et organismes privilégient également la réalisation d'études, de conférences, de réunions et de débats afin de préserver la mémoire de ces événements. Ces initiatives visent également à valoriser le patrimoine culturel, historique, littéraire et artistique des Italiens d'Istrie, de Fiume et des côtes de la Dalmatie, en soulignant notamment leur contribution, au cours des années passées et présentes, au développement social et culturel du territoire de la côte nord-est de l'Adriatique (…). »

 

La loi désigne les organismes chargés de préserver la mémoire des faits et les financements adéquats.

La loi prévoit aussi de décerner, sur demande formulée avant 2014, une médaille et un diplôme au nom des victimes des massacres ou des morts en captivité (jusqu’en 1950), qui sont remis aux familles en excluant les personnes mortes au service d’organismes ne relevant pas de l’état italien.

 

La première célébration eut lieu le 10 février 2005. A cet occasion le président de la république Carlo Azeglio Ciampi remit le diplôme et la médaille aux familles de 20 premières victimes, puis en décembre 2005, il décerna à une des victimes emblématiques des foibe, la jeune Norma Cossetto, la médaille d’or du mérite civil, avec la motivation suivante :

« Giovane studentessa istriana, catturata e imprigionata dai partigiani slavi, veniva lungamente seviziata e violentata dai suoi carcerieri e poi barbaramente gettata in una foiba. Luminosa testimonianza di coraggio e di amor patrio » (Jeune étudiante istrienne, capturée et emprisonnée par les partisans slaves, longuement torturée et violée par ses geoliers et ensuite jetée de façon barbare dans une foiba. Lumineux témoignage de courage et d'amour de la patrie).

 

L'instauration du Jour du Souvenir entraîna des débat également chez les intellectuels. L'écrivain croate Predrag
Matvejević, l'auteur de Bréviaire méditerranéen, exprima ses craintes que la célébration soit utilisée pour réhabiliter le fascisme. L'écrivain Claudio Magris, originaire de Trieste, célèbre auteur de Danube, classé à gauche, insista plutôt sur le fait qu'il s'agissait d'un acte de justice.

 

 

 On aurait pu penser que depuis 2004 les polémiques s’apaiseraient. Mais en fait, elles n’ont pas cessé, et même ont été attisées par l’évolution de l’Italie vers la droite d’une part, et par l’existence d’une mouvance de gauche radicale, sans doute faible numériquement mais capable de se faire entendre médiatiquement (notamment sur internet), qui dénonce les excès de la commémoration et prétend rétablir la vérité historique.

A l’opposé, les politiciens modérés et de droite, avec l’appui des historiens universitaires (ces derniers généralement prudents dans leurs formulations, mais d’accord avec les objectifs du Jour du Souvenir) accusent leurs adversaires d’être des négationnistes ou des « réductionnistes » (qui tendent à minorer l’importance de certains faits historiques),

Nous examinerons ces polémiques dans notre seconde partie.

 

 

Giornata_003

 Le président de la république Carlo Azeglio Ciampi à l'occasion du Jour du Souvenir 2006. A gauche du président, Gianfranco Fini, dirigeant de Alleanza nazionale,  à l'époque vice-président du conseil des ministres et ministre des affaires étrangères.

Site de la Presidenza della Republica.

http://presidenti.quirinale.it/Ciampi/dinamico/ContinuaCiampi.aspx?tipo=foto&key=28599 

 

 

 

 

 

09 juin 2019

JULES VERNE, LA CORSE ET LES NATIONALITES TROISIEME PARTIE

JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

LES NOTICES PAR DÉPARTEMENT DE JULES VERNE

 

 

 

 

Les notices par département établies par Jules Verne pour la Géographie illustrée, apportent un éclairage sur la perception de la diversité ethnique et linguistique de la France à la fin du Second empire.

 Les notices sont divisées en plusieurs rubriques : Situation. — Limites. — Aspect général, .Hydrographie, Climat., Superficie. — Population, Agriculture, Mines. — Carrières, Industrie. — Commerce, Histoire, Hommes célèbres, Divisions administratives ( dont "l'administration religieuse" et l'instruction publique), etc

J’ai pensé utile pour le lecteur de reproduire en annexe l'intégralité de la rubrique Population des départements cités dans mon étude.(sans la partie Superficie ou les éléments statistiques).

Les notices comportent  un abrégé historique, non reproduit, qu'il serait intéressant d'étudier dans le détail, notamment en ce qui concerne les indications relatives à l'intégration à la France du territoire concerné. Dans quelques cas, les indications paraissent plutôt fantaisistes ou le récit des événements exagérément condensé. 

 Nous ne reproduisons, à titre d'exemple, en annexe, que 2 notices historiques : celle relative à la Corse et elle relative au Haut-Rhin.

.

 

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 Page de titre de la Géographie illustrée, édition Hetzel, 1867-68.

Site Gallica

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

 

 

 

LANGUES ET ETHNIES DU SUD DE LA FRANCE

 

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 Vue de Marseille (entrée du Vieux Port), extraite de la Géographie illustrée.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

On a déjà dit que l’usage des langues régionales y est noté sans commentaire défavorable.

Au plus, Jules Verne constate que l’usage des langues est en régression, particulièrement dans les villes.

 

Ainsi dans la notice du Vaucluse :

« On parle français dans toutes les villes du département, et les campagnards ont conservé une sorte de patois expressif, vif, énergique, différent du languedocien et du provençal, et qui doit avoir une très-ancienne origine. »

 

Dans la notice sur l’Hérault :

« La langue française se popularise de plus en plus dans les campagnes, et elle finira par absorber un charmant patois qui se parle aux environs de Montpellier, et dont l'accent et la tournure sont empreints d'une grâce toute italienne.

 

Pour la Haute-Garonne :

«  La langue française est parlée dans toutes les villes du département. Le patois qui forme le fond du langage des campagnes est vif, gracieux, et suivant la région où on l'emploie, il participe de l'idiome béarnais ou de l'idiome languedocien.»

 

J. Verne ne semble pas avoir d’idée préconçue sur les « « patois » du midi et il ne semble pas lui venir à l’esprit qu’il s’agit d’une langue -ou des variantes – d’une seule langue, la langue d’oc.

Assez curieusement il est plus élogieux pour la langue parlée dans les départements de l’ancien Languedoc (actuelle région Occitanie (fusion des anciennes régions  Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées) que pour l’ancienne Provence (à l’exception du Vaucluse) et le comté de Nice (région Provence-Alpes-Côte d’Azur).

 

On a déjà cité (seconde partie) son appréciation sur le provençal  (notice sur le Var) qui souligne le caractère « mélangé » de la langue :

«  L'idiome employé dans les campagnes du département du Var est le provençal ou langue romane, qui est la langue celtique modifiée par l'apport des Romains et de tous les barbares qui occupèrent le pays, c'est-à-dire que les locutions mauresques, aragonaises, italiennes ou espagnoles y apparaissent fréquemment. »

De même que sa curieuse appréciation de la langue utilisée dans les Bouches-du-Rhône :

«  Mélange de populations les plus diverses, leur langue est celle de tous les ports de la Méditerranée ».

 

Ces appréciations sont d’autant plus surprenantes que depuis la parution de Mireille/Mirèio de Frédéric Mistral (1859) le provençal jouit dans d’une renommée plutôt favorable auprès des milieux critiques et du public (admiration de Lamartine,  éloge de Villemain, critique et académcien, ancien ministre de l'instruction publique sous Louis-Philippe, opéra de Gounod d’après le livre de Mistral en 1863, etc).

 

Pour les Alpes-Maritimes, J. Verne décrit ainsi le langage utilisé par la population :

«  Le langage est un patois mi-provençal, mi-italien ». Même si l’observation qui suit : « L'instruction est peu répandue et la superstition encore très-grande dans les campagnes » n’a pas forcément de lien logique avec le langage utilisé, la juxtaposition des deux ne donne pas un ensemble très élogieux. Ce langage qui se rapproche de l'italien est le nissard, pourtant considéré par les spécialistes comme une branche de la langue d'oc ou occitan.

 

On ne voit pas bien pourquoi ce qui est charmant dans l’Hérault (grâce toute italienne) est sèchement décrit pour les Alpes-Maritimes, acquisition récente de la France.

 

Faut-il y voir une légère touche d’opposition politique ? L’acquisition de la Savoie et de Nice en 1860 (votée par plébiscite) était mise en valeur par l’empire et ses défenseurs comme une réussite du régime. Or la Géographie illustrée est publiée par Hetzel, qui fait partie (sans virulence) de l’opposition à l’empire (il avait un moment été exilé après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte de 1851). Jules Verne semble avoir toujours été sceptique envers le Second empire (sans pour autant être un opposant farouche).

 

En ce qui concerne les Alpins, J. Verne note pour les Basses-Alpes (nos actuelles Alpes de Haute-Provence) :

« Les habitants des villes parlent français, mais le langage général est le provençal. »

 

Par contre, pour les Hautes-Alpes, la notice atteint la plus haute fantaisie :

«  La population de cette triste contrée paraît être plus particulièrement d'origine sarrasine; on y parle un patois bizarre, mélangé de celte, de grec, de latin, d'italien et de français ».

 


 De la même façon, Jules Verne ne considère pas que les habitants des départements du midi font partie d’une seule ethnie. Les habitants qui sont à gauche du Rhône (en regardant la carte) sont décrits plus favorablement que ceux qui sont à droite, en distinguant les habitants des villes et ceux des campagnes :

 

 

HÉRAULT

 

« Les habitants des villes du département sont intelligents, actifs, industrieux, francs, probes, amis des exercices du corps et des beaux-arts, de la musique particulièrement (…) Les habitants des campagnes se distinguent par une certaine rudesse, une défiance, une ignorance superstitieuse qui tend à s'effacer chaque jour; mais ils sont toujours vindicatifs, et leurs passions les entraînent souvent à de regrettables excès.»

 

GARD

 


« Les habitants du Gard sont laborieux, actifs, entreprenants, spéculateurs, avec un goût vif pour les arts, une imagination ardente, une grande aptitude pour les sciences, mais une humeur assez irascible (…)»

 

 

HAUTE-GARONNE

 
« Les caractères principaux des habitants de la Haute-Garonne sont une aptitude remarquable pour les sciences et les arts, un esprit juste, beaucoup de pénétration et de sens, une conception vive servie par cette remarquable élocution propre aux populations méridionales. Cette population est brave, ambi-tieuse et amoureuse des distinctions et des honneurs plus encore que des richesses; d'ailleurs simple dans ses goûts, pure dans ses mœurs (…) Sur la frontière française, le montagnard est tant soit peu contrebandier de sa nature, adroit, déterminé, vif, irritable et difficile à réduire; mais qui s'est fié à lui n'a jamais eu à s'en repentir. »



S’agissant des départements de la rive gauche du Rhône (en se situant dans le sens du courant, donc à droite sur la carte) formant la Provence (qui à l’époque de J. Verne ne désigne plus une division administrative en vigueur),  on a déjà cité l’appréciation favorable sur les habitants du Vaucluse :

 

VAUCLUSE

 

«  Les populations du département appartiennent à une race véritablement belle; l'agilité et la souplesse, unies à la grâce, l'animation des traits, l'expression de la physionomie, forment ses caractères distinctifs (…) il [le Vauclusien] est honnête, probe, très-sûr dans ses relations, très-ferme dans ses idées, trop passionné parfois, et il aime avec la même exagération qu'il hait. (…)

Peut-être, dans les campagnes pousse-t-il à l'excès l'économie domestique; cependant, il aime à briller et recherche le luxe… et il se fait remarquer par une grande ardeur pour les plaisirs. »

 

VAR

 

Géo toulonJPEG (2)

Vues de Hyères et  de Toulon, dans la Géographie illustrée.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

Appréciation proche pour les Varois -dont on se demande pourquoi ils sont considérés par J. Verne comme « La transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi », mais la violence (typiquement méridionale, selon un vieux « cliché ») paraît prédominer  :

 

«  La population du Var, comprise dans la race provençale, forme la transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi; ses caractères généraux sont l'exagération, l'inflammabilité, l'ardeur, la finesse de l'esprit, la franchise, la bravoure, et la vivacité de l'imagination qui l'emporte parfois sur la droiture du jugement.

Dans les campagnes il faut distinguer entre l'habitant des plaines et celui des montagnes.

L'habitant des plaines et du littoral est violent, mais attaché à sa famille et à son foyer domestique, sobre, laborieux, hospitalier et charitable. Dans les montagnes, où le sol est ingrat, le pays pauvre, le paysan émigre volontiers pendant quelques mois pour chercher du travail, et il ne revient dans ses montagnes
qu'à l'époque des moissons et de l'ensemencement des terres. »

 

BOUCHES-DU- RHÔNE

 

 

Géogr marseille 2 (2)

 Marseille, basilique Notre-Dame de la Garde, dans la Géographie illustrée.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

La tonalité est encore moins favorable pour les habitants des Bouches-du-Rhône, même si des qualités sont notées -dont l’imagination et l’esprit commerçant :

 

 « Les habitants des Bouches-du-Rhône sont généralement de taille moyenne et alertes de corps; leur physionomie est mobile, leur caractère inflammable ; ils sont sensuels, et cependant facilement sobres, ardents au gain, joueurs, amateurs de la danse et des exercices violents. L'imagination chez eux est la faculté dominante. Mélange de populations les plus diverses…Obligés de demander au commerce la richesse que le sol leur refuse, ils se sont faits cosmopolites.»

 

Les départements alpins ont droit à des descriptions plutôt négatives malgré quelques éloges:

 

 

BASSES-ALPES (actuellement ALPES de HAUTE-PROVENCE)

 

 « La population qui persiste [J. Verne vient de dire qu’il s’agit d‘un département pauvre dont la population a tendance à émigrer] est naturellement vigoureuse et attachée aux lieux qui l'ont vue naître.  (…). La vie pastorale est générale dans certaines parties, et le costume y a conservé ses particularités. Ainsi, les hommes sont encore vêtus d'une longue casaque, couverts d'un large chapeau et chaussés de souliers dont l'épaisse semelle, garnie de clous énormes, les aide dans leur marche pénible.  (…) Les cultivateurs des Basses-Alpes ont conservé presque partout leurs habitudes routinières … ».

 

 

 

Géo digneEG (2)

Vues de Digne et de Sisteron dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f71.item

 

 

 

 HAUTES-ALPES

 

 

 « L'oisiveté forcée des longs hivers de ce pays y produit des émigrations plus considérables que dans les départements voisins.  (…).
Les habitants des Hautes-Alpes sont énergiques, mais rebelles aux progrès. Les vieux usages ont encore toute leur puissance chez eux. Cette observation ne s'applique pas aux habitants des villes, dont les mœurs et le costume ne diffèrent en rien de ceux des autres parties de la France; mais dans un département où la vie pastorale domine, il ne faut pas s'étonner d'y voir persister l'ignorance.

Les costumes anciens sont encore de mise (…)

La misère est extrême dans certaines parties de ce pays (…). Leurs demeures sont des masures où la lumière pénètre à peine à travers un papier huilé. Cependant l'hospitalité y est pratiquée avec empressement. »

 

 

LES ACQUISTIONS RÉCENTES : SAVOIE ET HAUTE-SAVOIE, ALPES-MARITIMES

 

LES DEUX SAVOIE

Les deux départements formés après l’acquisition de la Savoie ne donnent lieu à aucune description linguistique (il y avait pourtant matière à signaler l’existence du franco-provençal ou arpitan). Comme pour leurs voisins des départements alpins, la description (sommaire) insiste sur l’émigration des habitants :

 

«  L'émigration enlève chaque année une partie de la population pauvre de la Savoie, qui va exercer divers métiers ambulants sur tous les points de la France. » (notice « Haute-Savoie, classée alphabétiquement à « Savoie-haute »)  et « L'émigration enlève chaque année une partie de la population pauvre de la Savoie et la disperse sur les divers points de la France ; les Savoyards exercent surtout des métiers ambulants; ils se font colporteurs, rémouleurs, ramoneurs, fumistes, domestiques quelquefois ; ils vivent sobrement, et économisent afin de revenir au pays natal qui a pour eux une irrésistible attraction. » (notice Savoie).

 

LES ALPES-MARITIMES

 

« Les habitants de ce département ont les mêmes habitudes que ceux des départements des Hautes et Basses-Alpes. Bornés dans leurs désirs et leurs besoins, ils préfèrent la vie pastorale aux efforts et aux fatigues d'un travail quelconque ; le paysan ne donne au propriétaire que l'excédant des fruits de la terre ; aussi le propriétaire est-il toujours lésé. L'annexion a déjà modifié cet état de choses en commençant à établir le loyer fixe; mais c'est une véritable révolution à introduire dans les mœurs agricoles de la contrée. »

On a vu plus haut ce que disait J. Verne du langage mi-provençal mi-italien des habitants.

Les acquisitions du Second Empire ne sont vraiment valorisées qu’en ce qui concerne les paysages :

« Là se dresse le Mont-Blanc, la plus haute montagne de l'Europe, dont on peut embrasser le magnifique aspect du sommet du Mont-Brévent, situé au-dessus du prieuré de Chamonix; mais le voyageur assez audacieux pour at- teindre la cime du géant, jouit d'un spectacle qui défie toute description. En effet, il embrasse l'immense panorama de montagnes qui constitue le département de la Haute-Savoie (…) incomparable spectacle, et l'un des plus grandioses que la nature puisse offrir aux regards de l'homme. »

 

Il en va de même, dans un autre registre, pour les paysages des Alpes-Maritimes, où la description admirative associe les sites qui se trouvent en France à ceux de la riviera italienne et à Monaco,  le long de "cette admirable Méditerranée" :

«  De Nice part une route admirable, célèbre dans le monde entier sous le nom de route de la Corniche; elle longe le littoral jusqu'à Gênes, en suivant la crête des rochers qui dominent la mer; elle est belle partout, mais la partie comprise entre Menton et Nice défie toute description ; à chaque coude de cette capricieuse voie, les aspects se modifient, les points de vue changent, les sites les plus inattendus apparaissent brusquement, tantôt des gorges d'une indicible beauté (…), tantôt des villages perchés comme Ezza [Eze] sur des rocs inaccessibles, ou de vieilles villes pittoresques comme Monaco, Vintimille, Roquebrune, puis des anses, des golfes, des ports, et cette admirable Méditerranée, dont l'azur resplendit jusqu'aux lointaines limites de l'horizon. »

 

 

 

 

 

QUALITÉS ET DÉFAUTS DES BRETONS

 

 

 

Comme on l’a dit en seconde partie, le Celte Jules Verne est généralement élogieux dans ses descriptions du caractère breton, des coutumes et de la langue bretonnes. Mais il note quelques aspects négatifs (superstition, manque d’imagination, inadaptation à l’évolution). Les qualités morales indéniables des Bretons ne s’accompagnent pas des qualités qui permettent le progrès de la civilisation ; or, il est clair que J. Verne croit au progrès.

 

Selon les départements, les défauts sont plus ou moins accentués.

 

 

 ILLE-ET-VILAINE

 

« Les habitants d'Ille-et-Vilaine ont toutes ces vertus communes aux habitants de la Bretagne, la franchise, la bravoure, la constance dans les affections, la fidélité dans les engagements, l'amour du sol natal; mais comme eux, ils n'ont ni l'esprit industriel, ni de penchant au commerce et à la spéculation ; leurs besoins sont généralement restreints, leur vie pure et tranquille (….)

Dans les campagnes, le paysan est resté superstitieux et il a gardé en partie son costume traditionnel.

Le patois du département se parle principalement sur les côtes, où il est mêlé de mots celtiques. »

 

 J. Verne note que les habitants d’Ille-et-Vilaine, bien qu’indubitablement Bretons, ne parlent pas le breton mais un  patois, mêlé sur les côtes de mots celtiques ; il ne précise pas qu’il s’agit du  gallo, dialecte (ou langue ?) roman, de la famille des langues d’oÏl, mais il est probable qu’à l’époque de J. Verne l‘expression gallo était presqu’inemployée.

  

FINISTÈRE

 

 

« Les habitants du Finistère, rudes de ton et de manières, sont pourtant bons, hospitaliers, pleins de franchise, très-sensibles aux prévenances, très-entêtés dans leurs déterminations et aussi dans leurs préjugés ; ils font d'excellents soldats, et des marins habiles et courageux. Leur race est belle, vigoureuse, solidement constituée dans les pays fertiles, sur les côtes de Léon et de Plougastel, mais plus chétive dans les montagnes et au milieu des landes arides.

 Les Bretons portent toujours la vaste culotte et les sabots…, le chapeau à larges bords et les cheveux longs tombant sur les épaules.

(…). La majorité des habitants parle le bas-breton. »

 

 Géographie finistereG (2)

 Vues de Paimpol et de Brest dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

MORBIHAN

 

  

« L'habitant du Morbihan a de grandes vertus domestiques, qui sont l'extrême pureté des mœurs, la probité, la compassion pour les malheurs d'autrui, et la résignation dans ses propres infortunes, poussée jusqu'au stoïcisme; son jugement est droit, son bon sens est reconnu, mais il n'a ni esprit naturel, ni imagination vive (…)  une extrême indécision, quand il s'agit de prendre un parti dans ses propres affaires (…) dans les villes, l'ancienne originalité bretonne s'efface de jour en jour.

 (…) les campagnes ont conservé l'usage du Bas-breton, langue primitive, qui s'est encore conservée dans toute sa pureté celtique. »

 

 Géographie_morbihanEG (2)

 Vue de Vannes dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

 

 CÔTES DU NORD (actuellement CÔTES D'ARMOR)

 

 

« L'originalité de la race bretonne s'est surtout conservée dans les campagnes; mais dans les villes, la civilisation et l'influence française ont fait de notables progrès. Toute cette population, sans distinction de race, est affable, hospitalière, simple et pure dans ses mœurs, facile dans son existence. Les agriculteurs sont de complexion nerveuse, plus entêtés dans leurs coutumes et leurs opinions (…); ils sont querelleurs, batailleurs, quand leur colère est surexcitée, et cependant, patients, doux, prévenants dans le commerce ordinaire de la vie ; d'ailleurs très-attachés à leur pays, au foyer domestique, à la famille, à la religion de leurs pères (…). Dans les cérémonies diverses, dans les noces surtout, ils ont conservé des usages bizarres et de curieuses coutumes; ce sont des fêtes véritables qui durent plusieurs jours, et dont Brizeux a chanté les poétiques épisodes.

 Le costume des Bretons a conservé quelques détails des anciens temps, et les fait aisément reconnaître (…) par le large chapeau, les guêtres, le manteau bleu (…)

 Mais ce qui distingue essentiellement le paysan breton, et par conséquent celui des Côtes-du- Nord, c'est son langage spécial. Le bas breton, le Brezonecq qui doit être l'ancien celtique (…) il se divise en quatre dialectes principaux (…). Le bas breton est une langue très-pure, probablement une langue mère (…) pleine de tours poétiques et de circonlocutions gracieuses…»

 

 Finalement, l’image qui se détache de la Bretagne est celle d’une région enfoncée dans ses traditions et qui, malgré les belles qualités, ne progresse pas. L’image du progrès, on la trouve dans la notice de la Loire-Inférieure (aujourd’hui Loire-Atlantique), aux marges de la Bretagne (la question de savoir si ce département devait faire partie de la région Bretagne ne se posait pas à l’époque) qui a souvent été citée, car J. Verne est né à Nantes et on peut penser qu’il a dans l’esprit son milieu natal dans certaines notations :

 

 

LOIRE-INFÉRIEURE (actuellement LOIRE-ATLANTIQUE)

 

 

« La vivacité, l'ardeur et la ténacité dans les entreprises, un esprit commerçant et industriel, une loyauté et une probité universelle- ment reconnues distinguent les habitants de la Loire-Inférieure; leur intelligence est vive, mais chez eux le jugement et le bon sens l'emportent sur l'esprit et l'imagination, et ils sont moins artistes qu'amis des arts. Dans les campagnes, les mœurs ont conservé une grande pureté ; la vie est sobre et patiente, la communalité [sic] grande entre les familles, et l'hospitalité pratiquée avec beaucoup de franchise; l'ivrognerie tend à s'effacer de jour en jour, ainsi que les préjugés et les superstitions.

On parle français dans toutes les villes du département avec un accent un peu chantant qui fait aisément reconnaître l'habitant de la Loire-Inférieure; le bas-breton est principalement employé dans tout l'O. des arrondissements de Nantes et de Savenay.»

 

J. Verne note que le bas-breton est encore employé dans certaines parties du département (il a disparu presqu’entièrement aujourd’hui) et n’hésite pas à évoquer l’ivrognerie et la superstition, qui sont en régression. Les qualités des habitants de la (future) Loire-Atlantique sont celles du milieu bourgeois de J. Verne, et si on doit leur trouver un défaut, c’est d’être « moins artistes qu'amis des arts ».

 

 

 

RENAN ET L’IMAGINATION DES CELTES

 

 

On peut être surpris de voir que J. Verne n’accorde pas aux Bretons la qualité qu’on leur associe souvent, l’imagination ou en tous cas, la tendance à la rêverie (ce qui d’ailleurs n’est pas pareil). Il est probable que pour J. Verne, l’imagination ne consiste pas à se réfugier dans un monde irréel (justement dénommé l’imaginaire) ou dans le passé, les vieux chants et les traditions mais au contraire (comme il en donne la preuve lui-même) à concevoir les projets permettant d’améliorer les connaissances scientifiques et techniques et  les conditions d’existence, ce qui constitue le progrès.

 

Très différente à cet égard était l'approche d'Ernest Renan dans son article La poésie des races celtiques (1854), .

Renan considère comme qualités ou caractéristiques essentielles des Celtes (dont les Bretons font partie) l’imaginaton et le refus du  progrès et de la civilisation moderne.

Renan envisage les créations poétiques des Celtes (son article est un compte-rendu de la traduction anglaise parue quelques années auparavant  du Mahinogion, poème gallois, ainsi que de la publications de textes comme un recueil des  Poèmes des Bardes bretons du sixième siècle), mais il est clair que pour lui, les qualités de l'ensemble du peuple (ou de la « race ») celtique expliquent les productions poétiques. Il n’y a pas d’écart de nature entre la poésie et ce qu’on appelait volontiers à l'époque l’âme du peuple (Renan s’inscrit ici dans la lignée du Volksgeist  de Herder, qui le premier a énoncé que chaque peuple avait un esprit ou génie particulier, d'où découlent ses productions littéraires, artistiques, son organisation politique etc).

Renan note  l'originalité de la race celtique dans un passage bien connu :

«  Si l’excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l’inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l’avouer, ne pourrait le disputer en noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique. Jamais famille humaine n’a vécu plus isolée du monde et plus pure de tout mélange étranger. Resserrée par la conquête dans des îles et des presqu’îles oubliées, elle a opposé une barrière infranchissable aux influences du dehors : elle a tout tiré d’elle-même, et n’a vécu que de son propre fonds. (...) À l’heure qu’il est, ils résistent encore à une invasion bien autrement dangereuse, celle de la civilisation moderne, si destructive des variétés locales et des types nationaux.  (…)

Renan magnifie les qualités d'imagination des Celtes, qui ont conquis le monde occidental (notamment par les romans de la Table ronde :

« Comparée à l’imagination classique [des Grecs et des Romains], l’imagination celtique est vraiment l’infini comparé au fini.»

« Les petits peuples doués d’imagination prennent d’ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus. Se sentant forts au dedans et faibles au dehors, une telle lutte les exalte, et, décuplant leurs forces, les rend capables de miracles.»

« ... ce petit peuple, resserré maintenant aux confins du monde, au milieu des rochers et des montagnes où ses ennemis n’ont pu le forcer, est en possession d’une littérature qui a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l’imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté.»

«... quand ces imaginations ne seraient bonnes qu’à rendre un peu plus supportables bien des souffrances, pour lesquelles on déclare n’avoir point de remède, ce serait déjà quelque chose.»

Renan considère les Celtes sur la longue durée, tandis que J. Verne ne les considère (du moins les seuls Bretons, qui entrent dans le cadre de sa Géographie de la France) dans leur existence concrète, de son temps . Pour Renan, l’imagination des Celtes tourne le dos  au monde moderne, même s’il envisage la possibilité de changements ou de retournements futurs :

«…il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races, et [que] la civilisation moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne sera peut-être que leur commun épanouissement.»

Pour J. Verne, l 'imagination ne définit pas les Bretons. Ils sont plus caractérisés par la fidélité à des usages que le monde moderne condamne progressivement à disparaître. L’imagination, conçue comme le contraire du passéisme et de la routine, comme l'instrument du progrès,  est plutôt la qualité des populations entreprenantes du midi (il est obligé de le reconnaître) :

« ils sont doués d'une vive imagination» (Hérault), « actifs, entreprenants, spéculateurs…une imagination ardente » (Gard), « la vivacité de l'imagination» (Var), «L'imagination chez eux est la faculté dominante» (Bouches-du-Rhône).

Mais J. Verne n’a pas la même conception de l’imagination que Renan.

 

 

 

 

LES BASQUES ET LES CATALANS

  

On trouve la même attention aux identités régionales dans ce que Jules Verne dit des Basques dans la notice consacrée au département des « Basses-Pyrénées » (les Pyrénées-Atlantiques d’aujourd’hui) :

 

 

BASSES-PYRÉNÉES (actuellement PYRÉNÉES-ATLANTIQUES)

 

 

«  Il faut distinguer dans le département les  Béarnais des Basques; les premiers ont beaucoup d'esprit et de finesse, de l'intelligence, mais ils sont généralement processifs. Les Basques, beaucoup plus simples et plus sobres, sont très-francs, très-hospitaliers, et ils possèdent toutes les vertus des montagnards.

 (…)

Entre la langue parlée par ces deux races, les différences sont également notables ; l'idiome béarnais est un mélange de celte, de latin et d'espagnol, tandis que le basque est une langue mère qui dérive du phénicien. »

 

 

PYRÉNÉES-ORIENTALES

 

En ce qui concerne les Catalans de France, voici la description de la population des Pyrénées Orientales :

 

« Les habitants du département des Pyrénées- Orientales, voisins de l'Espagne et toujours en relation avec ce royaume, ont conservé l'empreinte espagnole dans l'impétuosité de leur caractère, et la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. (…) très-fiers, très-indépendants, le plus souvent indomptables (…) ils aiment particulièrement la danse et la pompe des cérémonies religieuses.

Le principal idiome du département est le Catalan, qui est très-ancien, et même antérieur au latin ; c'est évidemment une dérivation des langues romanes, qui furent parlées d'abord par tous les peuples de l'Occident. »

 J. Verne n’accorde pas aux Catalans, une « nationalité » propre, ils sont proches des Espagnols et ils ont les caractéristiques que son époque prête volontiers aux Espagnols (très fiers, haute opinion d’eux-mêmes, une religion démonstrative et extérieure).

 Du point de vue linguistique les observations de Jules Verne sur le catalan et le béarnais sont pour le moins curieuses (où a-t-il pris ses informations ?). L’idée que le catalan (Jules Verne met une majuscule au nom de la langue, là où l’usage actuel n’en met plus) soit antérieur au latin est surprenante (le catalan est une langue romane, donc issue du latin vulgaire comme le français, l’italien, l’occitan, le roumain, le corse etc; cf. l'article Wikipedia Langues romanes  https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_romanes ).

Par contre il note bien la différence radicale du basque avec les langues des ethnies voisines : le basque est considéré comme n’appartenant pas la famille des langues indo-euopéennes (expression qui n’est pas utilisée par J. Verne, ou peut-être inconnue de lui)* ; ce point de vue semble toujours dominant aujourd’hui ** . Jules Verne assigne au basque le statut de « langue-mère », comme au breton.

 

                                                       * L’expression « langue indo-européenne est attribuée à l'Allemand Franz Bopp (1816) par la notice de l’université canadienne de Laval. Mais la notice Wikipedia l’attribue  à Thomas Young en 1813. Les expressions  « indo-germanique »,  «indo-celtique», « « aryen » ou encore « sanskritique »  ont aussi été utilisées dans le passé pour désigner les langues qui proviendraient d’une même langue commune hypothétique (dénommée selon les cas, « indo-européen commun, « proto-indo-européen » ou « indo-européen » tout court).

                                                       ** A l’exception, actuellement, du chercheur Eñaut Etchamendy.

 

 

 

L'EST DE LA FRANCE

 

 
 MOSELLE

 


« La franchise et la douceur sont les principaux caractères de l'habitant de la Moselle; il est entreprenant, travailleur, actif, et aux qualités de l'homme privé, à l'amour de ses foyers et de sa famille, il possède au plus haut degré de la première vertu du citoyen, le patriotisme. Les paysans des vallées fertiles sont gais et sociables, mais ceux des pays pauvres, où le sol ingrat ne paye pas la peine du travailleur, sont encore rudes de mœurs et presque sauvages.

Le français est généralement parlé dans les villes et les campagnes, même dans les portions du département qui confinent à l'Allemagne, mais il est souvent mélangé du patois messin qui est fort original.»

 

 metz (2)

Vue de Metz dans la Géographie illustrée

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f503.image

 

 

Géographie moselleG (2)

 

Carte de la Moselle dans la Géographie illustrée. Les territoires frontaliers avec la Moselle sont le grand duché du Luxembourg, la Bavière rhénane (possession de la Bavière en Rhénanie) et la Prusse rhénane (possession prussienne en Rhénanie). 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f510.item

 

 

L’ALSACE

 

 En ce qui concerne l’Alsace, la « germanité » de celle-ci  (mais J. Verne n’emploie pas le mot) ne pose pas question.

Dans les notices historiques des départements (voir en annexe celle du Haut-Rhin) J. Verne ne dissimule pas que l'annexion par la France de la Haute et Basse Alsace fut marquée par la violence. La notice comporte des indications en partie surprenantes ou des dates inexactes.

 

 

BAS-RHIN.

 

 

« Les habitants du département du Bas-Rhin, les Alsaciens, ont une réputation méritée d'esprit et de bravoure; ils aiment les plaisirs et les affaires avec une égale passion ; ils sont ennemis de l'arbitraire, et déploient en toute circonstance un grand esprit de sagesse et de justice. La musique et la danse ont toujours eu pour eux d'irrésistibles attraits, et le peuple surtout, dans les villes comme dans les campagnes, est fanatique de ces plaisirs.

On parle allemand dans la région qui confine au Rhin; le français est généralement employé dans les grands centres, et le patois lorrain est en usage dans les montagnes.»

 

Géographie strasbourg (2)

 Vue de Strasbourg dans la Géographie illustrée

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f583.image

 

 

HAUT-RHIN

  

 

« La population qui occupe la partie plane du département du Haut-Rhin, tend à perdre de jour en jour son originalité native, et les villes surtout ne se distinguent pas des autres villes du territoire français ; les habitants s'y montrent intelligents, ingénieux, et ont un grand sens des affaires industrielles. C'est dans l'O. du département, au milieu des montagnes des Vosges, que les montagnards ont conservé quelque caractère particulier; leur flegme est devenu proverbial; ils ont le sentiment national porté à un degré extrême, tiennent encore à leurs anciens usages, sont fort économes, et ont gardé une rude franchise d'expressions qui les rend très-originaux. Les juifs sont nombreux dans ce département, et déploient, dans les campagnes surtout, ce génie du commerce de détail qui est particulier à leur race.

Le dialecte allemand est souvent employé sur la frontière orientale du département, et le patois lorrain est plus particulièrement en usage dans les montagnes des Vosges.»

 

On note dans la description de la population du Haut-Rhin la mention du « sentiment national porté à un degré extrême », il est probable que J. Verne veut ici parler d’une forme de particularisme alsacien, bien plus que d’un véritable sentiment national. En tous cas, il serait absurde de comprendre qu’il s’agirait du sentiment national français. Enfin, la notice du Haut-Rhin est, sauf erreur, la seule où soit mentionnée la minorité juive (avec une remarque qui ne semble pas dépréciative).

 

Il est intéressant de noter que J. Verne mettra plus tard en scène un Alsacien dans une ses romans.

C’est le jeune ingénieur Marcel Bruckmann, dans Les 500 millions de la Begum (1879). Dans ce livre, postérieur à l’annexion de l’Alsace-Lorraine (cette appellation traditionnelle recouvre en fait l'Alsace et la partie germanophone de la Moselle) par l’empire allemand, Marcel Bruckmann est présenté comme un Alsacien qui a choisi de rester français.

Sans développer toute l’intrigue, Marcel Bruckmann s’oppose aux projets du savant allemand Schultze (sans doute inspiré par Krupp) , qui a créé une Cité de l’acier où on fabrique des armes d’une puissance colossale. Introduit sous une fausse identité (il se présente comme un Suisse allemand) dans la Cité de l’acier, Bruckmann,  rencontre Schultze et gagne sa confiance pour pouvoir déjouer ses plans.

Lors d’une discussion, Schultze lui reproche d’avoir un fond d’idées « un peu trop celtique ». J. Verne rapproche donc maintenant les Alsaciens des Celtes car l’opinion française de l’époque, après la défaite de 1870-71, ne peut plus admettre (comme l’admettent toutefois des gens plus réfléchis, comme Renan) que les Alsaciens, qui sont présentés comme Français de coeur, soient néanmoins de culture germanique. La nationalité et la culture doivent désormais se superposer (c’est aussi l’avis des Allemands !).

 

Désormais, pour J. Verne, la culture et la personnalité allemande sont représentées négativement par des personnages comme le Dr. Schultze, qui préfigure l’image de l’Allemand indifférent aux sentiments humains (image à laquelle le 20 ème siècle donnera une consistance certaine, il faut bien le dire !) et ses deux gardes du corps, les géants barbus Arminius et Sigimer, qui paraissent sortis des légendes germaniques anciennes. Celles-ci sont devenues une source d’inspiration pour les Allemands au 19ème siècle (notamment dans les opéras de Wagner), une tendance bien perçue par J. Verne avec les personnages en question.

 

 Assez ironiquement, Jules Verne eut droit, à sa mort (1905), à plus d'égards de la part de l'Allemagne que de la France :

" L'empereur Guillaume II envoie le chargé d'affaires de l'ambassade d'Allemagne présenter ses condoléances à la famille et suivre le cortège. Ce jour-là, aucun délégué du gouvernement français n'était présent aux funérailles" (article Jules Verne, Wikipedia).

 

 

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Arminius et Sigimer, les gardes du corps du Dr. Schultze, dans Les 500 millions de la Begum. illustration de Benett.

Gravure de l'édition Hetzel.

http://images.zeno.org/Literatur/I/big/24_0104a.jpg

 

 

 

 Enfin, le Nord permet à J. Verne de citer la langue flamande, sans commentaire particulier. La description de la population est élogieuse :

 

 

NORD

 

 

« Les habitants du département du Nord ont le génie des affaires industrielles et commerciales, et une très-remarquable aptitude pour les spéculations; ils sont méthodiques, doux dans leur vie privée, sains de jugement, hospitaliers et charitables, et froidement braves jusqu'à l'héroïsme.

La langue flamande est en usage dans les arrondissements de la frontière, et la française est employée dans la plupart des villes et des villages.»

 

 

 

 

LES CULTURES RÉGIONALES VERS 1860 : SYMPATHIE ET TOLÉRANCE ?

 

 

 Les notices de J. Verne sont le plus souvent empreintes de sympathie pour les cultures et langues minoritaires et périphériques – même si son point de vue est « moderniste » et favorable au progrès, toujours souhaitable pour lui (au risque de faire disparaître les anciennes cultures).

 

Son attitude ne semble pas en rupture avec l’attitude générale de son époque. Les cultures régionales * paraissent avoir bénéficié, notamment de la part des pouvoirs publics, d’une forme de tolérance et même d’intérêt, qui a été de mise jusqu’aux années 1870 (ou un peu avant). Pour autant, il ne s’agit pas de faire de cette période un âge d‘or des cultures régionales.

 

                                                                                               * ANous citons l'observation de Mireille Meyer dans l’article Vers la notion de « cultures régionales (1789-1871), Ethnologie française 2003/3 (Vol. 33) https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-3-page-409.htm : «  Les mots « région », « régional » apparaissent tardivement avec le sens que nous leur donnons aujourd’hui. C’est par commodité de langage et pour la clarté de l’exposé que nous les employons, y compris pour des périodes où ils étaient inusités ».

 

Les cultures régionales avaient eu un répit avec la période du Consulat et du Premier empire : 

Dans sa thèse La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours, (thèse de doctorat en accès libre, la-pratique-du-breton.org), Fañch Broudic cite les propos de Henri Brunot, l'historien réputé de la langue française : « après Brumaire, l'histoire de la propagande en faveur du français s'arrête à peu près complètement ». « L'historien de la langue française rapporte le mot que l'on prête sur ce sujet à Napoléon : « laissez à ces braves gens leur dialecte alsacien ; ils sabrent toujours en français ». Le français n'était d'ailleurs pas sa langue maternelle. » (Fañch Broudic)

 

« …dès les débuts du Premier Empire [qu'] est effectuée, à l'initiative de Ch. Coquebert de Monbret, [directeur du bureau de la statistique au ministère de l’intérieur] la seule enquête officielle qui semble avoir été menée en France sur les parlers autres que le français. De manière générale, il semble bien que l'on soit plus ou moins revenu, en ce domaine, à la politique organiciste de l'Ancien Régime : les langues régionales existent, donc on fait avec. 

(…) En fait, ce qu'il importe de retenir, c'est que, jusqu'en 1870, aux exceptions urbaines près, le breton est la langue qu'on parle en Basse-Bretagne. On l'imprime aussi et on la lit. Elle n'est pas exclue de l'enseignement — nous le verrons. Mais c'est le français qui est la langue officielle et celle de l'administration. » (Fañch Broudic).

 

Le site très complet de l’université de Laval (Québec, Canada) consacré aux politiques linguistiques, indique de son côté : « De langue maternelle corse, une langue italienne, Napoléon Bonaparte (nom francisé du corse à partir de Napoleone Buonaparte) fit cesser tout effort de propagande en faveur du français. »

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HIST_FR_s8_Revolution1789.htm

 

Bonaparte prit toutefois une décision dans une matière touchant les finances publiques, qui devait faire progresser le français au détriment des langues locales :

« La question fut réglée dans un arrêté du 24 prairial An XI (le 13 juin 1803), applicable dans toute la France, y compris les pays conquis. Dans un an, à compter de la publication de cet arrêté, tous les actes authentiques (actes publics) devaient être rédigés en langue française. Les actes sous seing privé pourraient encore être écrits dans l'idiome du pays, mais en cas d'enregistrement, les parties devaient y joindre à leurs propres frais une traduction française, certifiée par un traducteur juré » ( Van Goethem Herman. La politique des langues en France, 1620-1804. In: Revue du Nord, tome 71, n°281, Avril-juin 1989, https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1989_num_71_281_4455)

 

L’explication de l'auteur est « qu’il s'agissait d'un danger pour les finances publiques », car les actes en langue locale ne permettaient pas le contrôle des inspecteurs du fisc, qui eux étaient généralement de langue française. Il en conclut que : "Sa politique linguistique [de Napoléon] ne peut donc nullement être considérée comme libérale, ce que l'historiographie a tendance à faire." (mais la remarque de l'auteur reconnait bien la tendance générale de l'historiographie; l'existence du seul arrêté du 13 juin 1803 ne parait pas suffisante pour renverser l'appréciation sur la politique linguistique plutôt "tolérante" de Napoléon).

 

Nous n'avons pas ici l'objectif de rapporter les hauts et bas des cultures régionales (ou plutôt de la position à leur égard du pouvoir central) sous les régimes qui ont succédé au Premier empire jusqu'au début du Second empire.

 

On attribue parfois (à tort) au ministre de l'instruction publique au début du règne de Louis-Philippe, M. de Montalivet, la phrase : "il faut détruire le breton".

Or,  par circulaire de 1831, le ministre avait au contraire demandé aux préfets des départements bretons leur avis sur l'utilisation du breton pour apprendre le français lorsque les élèves ne parlaient que le breton (il ne s'agissait donc que d'une utilisation limitée du breton - en première année scolaire, les enfants apprendraient les principes de la "langue celto-bretonne" selon l'un des quatre dialectes en vigueur dans leur district  (notez que le breton est une langue pour le ministre, même si elle est divisée en plusieurs dialectes) :

 

" Les préfets du Finistère et des Côtes-du-Nord se déclarent hostiles au projet, le second déclarant même au ministre qu'à son avis « il faut absolument détruire le langage breton ».

Au contraire, le préfet du Morbihan, E. Le Lorois, qui est breton, affiche, dans sa réponse, une «vive sympathie pour tout ce qui peut conserver notre nationalité. Je sais que les principes généraux des gouvernements sont de combattre l'esprit de province et d'effacer, autant que possible, les divisions résultantes des différences de langage. Mais une langue vivante est un peuple. Faire mourir une langue, c'est faire disparaître une individualité de la famille des nations ; c'est détruire un système d'entendement, un caractère national, des moeurs, une littérature. La philosophie et la morale condamnent également cette espèce de meurtre. Je vois que votre administration éclairée ne s'en rendra pas coupable (...).

(Publications de l'Institut national de recherche pédagogique   Année 1992, numéro thématique :  L'enseignement du Français à l'école 1791-1879;  la circulaire du 15 octobre 1831 aux préfets du Finistère, du Morbihan et des Côtes-du-Nord, leur demandant leur avis sur un essai d'enseignement du français par le breton https://www.persee.fr/doc/inrp_0000-0000_1992_ant_5_1_1771 )

E. Le Lorois (certaines sources disent simplement Lorois), qui a pressenti la notion de génocide culturel, mériterait d'être mieux connu !

 

L’intérêt pour les cultures régionales  se manifeste, dans les milieux officiels, avec l’avènement du Second empire (qui ne peut pas avoir tous les défauts).

En 1852, le ministre de l’Instruction publique, Hippolyte Fortoul, lance un projet de « recueil des poésies populaires de la France », y compris celles en langues régionales. Le comité chargé de la mise en œuvre de l’enquête Fortoul se donne d’ailleurs comme référence le travail pionnier réalisé sur les chants bretons par Théodore de La Villemarqué, avec son anthologie du Barzaz-Breiz (1839).

« Le recueil prévu n’est finalement jamais publié et les envois manuscrits sont depuis conservés dans les fonds de la Bibliothèque nationale ». (Éva Guillorel, L’Enquête Fortoul (1852-1876), Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 119-2 | 2012, http://journals.openedition.org/abpo/2437 [article à propos de la parution de deux thèses consacrées à l’l’enquête en Haute et Basse-Bretagne]).

Il est intéressant de savoir que Fortoul était originaire de Digne et lui-même collecteur de chants populaires.

 

 Le rapport du ministre indique l’objectif de la collecte : «  Notre pays possède plus qu’aucun autre de précieux restes de ces poésies, aussi bien dans la langue nationale que dans les idiomes provinciaux qu’elle a remplacés. Malheureusement, ces richesses que le temps emporte chaque jour disparaîtront bientôt, si l’on ne s’empresse de recueillir tant de témoignages touchants de la gloire et des malheurs de notre patrie. » (cité par Mireille Meyer, Vers la notion de « cultures régionales » (1789-1871), Ethnologie française 2003/3 (Vol. 33 https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-3-page-409.htm).

 

Le comité constitué à cet effet compte 200 correspondants dans toute la France (une des conditions est de ne pas habiter Paris !) Un des membres du comité, le Flamand Edmond de Coussemaker, écrit qu’on devrait faire vite « car, à l’époque où nous vivons les traditions se perdent , le caractère national des provinces tend à disparaître de jour en jour. C’est le résultat de la centralisation du pouvoir et de l’administration : c’est l’effet de l’uniformisation des lois et des institutions » (…°)

 

 « ….ces travaux marquent les débuts de l’ethnologie musicale et ils sont à l’origine des nombreuses publications de chants populaires qui vont suivre. En 1862, Damase Arbaud [l’un des correspondants du comité Fortoul] publie le premier volume des Chants populaires de la Provence » (Mireille Meyer, art.cité)

 

Grâce à ces études, depuis Coquebert de Monbret  jusqu’à Fortoul, « le parler local, autrefois objet de ridicule, devient alors l'objet de recherches scientifiques et suscite l'affection » (A. Kibbee Douglas. Le patois dans l'histoire de la langue française selon le dictionnaire de Littré,  L'Information Grammaticale, N. 90, 2001. http://www.persee.fr/doc/igram_0222-9838_2001_num_90_1_2703).

 

 

En Flandre française, les débuts du Second empire sont marqués par le « retour à la tolérance du flamand » en milieu scolaire par rapport à la période précédente (Seconde république). En fait il s’agit modestement d’enseigner le français à l’aide du flamand.

Certains responsables locaux de l’enseignement indiquent qu’en Flandre française, « il faut enseigner simultanément le français et le flamand, comme cela se pratique dans les provinces flamandes de Belgique ».

Le ministre Hippolyte Fortoul donne également son accord à la création d’un Comité flamand de France (1853) qui a pour but de promouvoir l'histoire et la littérature flamande. Mais l’action (modeste) en faveur (ou de tolérance) du flamand cesse, au moins dans l’enseignement, avec le ministère (considéré comme moderniste) de Victor Duruy en 1866.

(Ravier Joël. L’imposition du français dans le département du Nord : de la Monarchie de Juillet au Second Empire, Histoire de l'éducation, n° 77, 1998, http://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1998_num_77_1_2939

 

 

 

 

L'ATTITUDE DU SOUVERAIN

 

 

 

L’intérêt du régime pour les langues régionales apparaît également (de façon superficielle et peut-être politicienne, sans doute) dans certaines manifestations lors des visites de Napoléon III (dont on a dit qu’il parlait français avec un accent étranger, ayant été élevé aux Pays-Bas).

 

Ainsi, lors d’un voyage officiel à Toulouse (1852), un corps d’ouvriers toulousains chante en occitan lors du banquet offert à celui qui est encore le prince-président. Parmi les chants interprétés figure « "La Toulousaino" de M. Deffès qui dirigeait lui-même ».

Il s’agit de La Toulousaino ou La Tolosenca, aussi connue sous le tittre Ò mon país, chanson occitane écrite par Lucien Mengaud, musique de Louis Deffès, longtemps considérée comme l’hymne de Toulouse, dont le premier vers est célèbre car il a été repris dans la chanson de Claude Nougaro :

Ò mon país! Ò mon país! Ò Tolosa, Tolosa!

 

Puis un « un poète patois » demande à lire une ode au futur empereur qui accepte volontiers, bien qu’il ne soit pas « familiarisé avec la langue patoise » ( !)

(F. Laurent, Voyage de Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français dans les départements de l’est, du centre et du midi, 1853, avec une préface du célèbre écrivain marseillais Méry, Google books https://books.google.fr/books?isbn=2346107220

 

 

En 1858, en visite dans l’Ouest, l’empereur assiste à un « banquet breton » à Rennes, auquel sont présents les personnalités de l’ensemble des départements bretons, y compris la Loire-Inférieure. L’empereur prononce une brève allocation en réponse au président du conseil général de l’Ille-et-Vilaine. Son discours, dans lequel il évoque en termes très conservateurs (pour en faire l'éloge) l’esprit catholique et monarchique du « peuple breton », fut ensuite imprimé dans une version bilingue. Mais contrairement à ce qui est parfois dit, l’empereur ne s’est pas exprimé en breton (sur ce Banquet breton, voir WikiRennes http://www.wiki-rennes.fr/Napol%C3%A9on_III_%C3%A0_Rennes ).

 

Enfin, l’intérêt pour les langues régionales peut être présent, à titre tout-à-fait personnel, chez des membres de la famille impériale comme le prince Louis-Lucien Bonaparte (1813-1891), fils de Lucien Bonaparte. D’abord député conservateur de la Corse, puis de la Seine, sénateur de l’Empire, le prince consacra essentiellement son activité à l’étude de la langue basque mais il s’intéressa aussi au breton et aux langues régionales parlées en Italie et en Grande-Bretagne.*

                                                                          * Ce qui lui vaut, notamment, d'avoir son nom dans le Dictionnaire gallois de biographie (Dictionary of Welsh Biography, en gallois Y Bywgraffiadur Cymreig, en ligne  https://biography.wales/article/s-BONA-LOU-1813 ) pour ses études sur la langue galloise.

 

Signalons aussi des observations communes avec le Dr Mattei, célèbre érudit corse, sur les rapports entre la langue basque et la langue corse. 

Avec une équipe de collaborateurs du Pays basque, Louis-Lucien Bonaparte fit progresser la classification des différents dialectes du basque (il utilise aussi le nom d'euskara) et l’élaboration de la grammaire basque.

Ruiné par la chute du Second empire, le prince qui vivait le plus souvent en Angleterre, subsista avec une pension accordée par le gouvernement britannique en récompense de ses études linguistiques. Il vivait maritalement depuis 1860 avec la fille d'un ouvrier de forges rencontrée au Pays Basque, qu'il épousa à la mort de sa première épouse en 1891, peu avant sa propre mort. 

 Sa bibliothèque de linguistique de 18 000 volumes est maintenant dans une institution de Chicago (voir, outre sa notice Wikipedia, l'article du site Bilketa http://www.bilketa.eus/fr/bildumak/gure-hautaketa/26-gure-hautaketa/406-louis-lucien-bonaparte-en-euskal-aditza-tauletan

 

485px-Discours_de_napoleon_iii_a_rennes

DISCOURS prononcé par Sa Majesté l'Empereur au banquet breton , le 20 août 1858 - en breton : KOMPSIOU lavaret Gand é Vajesté ann Impalaer er fest breton, ann 20 a viz est 1858.

http://www.wiki-rennes.fr/Fichier:Discours_de_napoleon_iii_a_rennes.jpeg

 

 

 

Dans le cadre de cet article, nous nous bornerons à ces quelques notations. Il n’entre pas dans nos intentions d’opposer la relative tolérance et sympathie des régimes monarchiques du 19ème siècle  pour les cultures régionales (on trouverait toutefois des faits allant en sens contraire) à la politique beaucoup plus intolérante de de la 3ème république (surtout à partir des années 1880). Cette opposition, qui demanderait sans doute à être vérifiée dans le détail, parait assez communément admise.*

                                                                                           * Fañch Broudic rappelle l’interdiction de l’usage du breton (ainsi que du flamand) à l’église par le gouvernement radical d’Emile Combes en 1902 (sous le régime du Concordat, en vigueur jusqu'à la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, 1905) ; il conclut :« C’est seulement à la fin des années 1890 et surtout au tout début du xxe siècle que se cristallise l’opposition entre la droite et l’Église d’une part, la gauche républicaine d’autre part, sur la question des langues régionales » (Fañch Broudic, L’interdiction du breton en 1902 : une étape vers la Séparation, in Les Bretons et la Séparation, 1795-2005, Jean Balcou, Georges Provost et Yvon Tranvouez  (dir.), 2006 https://books.openedition.org/pur/23581?lang=fr)

 

 

 

 

 

 JULES VERNE ET LA CORSE : POURQUOI PEU DE SYMPATHIE  ?

 

 

 

 Nous avons  constaté que dès la Géographie de 1867-68, J. Verne n’a pas manifesté de sympathie ou d’intérêt pour la culture corse, à la différence de son attitude pour d'autres cultures régionales. Faut-il y voir un signe discret d’opposition au régime impérial qui finalement, avait son origine dans une famille corse ? *

                                 * On se souviendra qu’après la chute de l’Empire en 1870, le jeune député Clemenceau proposa d’abandonner la Corse à l’Italie et qu’il y eut des actes de violence contre des policiers corses (il y eut au moins un mort), preuve qu’une partie de l’opinion assimilait la Corse au régime napoléonien. Le Communard Jules Vallès écrit dans son journal Le Cri du peuple en mars 1871 que les Corses sont naturellement "mouchards et assassins"; pour lui, "la Corse n'a jamais été et ne sera jamais française. Voilà cent ans que la France traîne à son pied ce boulet."

 

 Nous faisons une autre hypothèse. Celle qu’au fil du temps, une distinction s’est introduite -ou est devenue plus perceptible - entre les cultures en quelque sorte « indigènes » à la France  (qui n’existent pas en dehors de la France) et celles qui représentaient en France des cultures étrangères, existant pour l’essentiel dans des pays étrangers, frontaliers avec la France, et constituant la culture dominante de ces pays.

 

Or la culture présente en Corse pouvait être assimilée à la culture italienne (il était sans importance de ce point de vue qu’on la considère comme une variante régionale de la culture italienne, ce qui de plus, était une affaire de spécialiste) ; quant à la culture alsacienne et dans une moindre mesure, la culture lorraine, on pouvait l’assimiler à la culture allemande (là aussi, peu de gens se préoccupaient d’y voir une variante de la culture allemande, comme la culture bavaroise, souabe etc).

 Lorsque l’Italie puis l’Allemagne se constituèrent en états-nations unifiés (bien qu’avec une forme fédérale pour l’Allemagne) respectivement en 1861 et 1871, la perception de la situation se modifia.

En effet, le nationalisme se renforça partout dans les dernières décennies du 19ème siècle et prit la forme intolérante de l’adage : « Tous les Syldaves en Syldavie, aucun non-Syldave en Syldavie ». Un territoire devait se confondre avec un peuple et un peuple devait représenter, idéalement, une seule culture. Si on tolérait les « petites patries » (probablement de moins en moins, du point de vue du pouvoir central et de ceux qui s’identifiaient à sa vision), la tolérance était encore moindre pour la présence, aux frontières, d’enclaves de cultures étrangères, dont les habitants, selon la logique nationaliste, étaient suspects de lorgner vers le rattachement à leur « mère-patrie ».

  

S’agissant de la Corse, sa culture « italienne » devint moins acceptable encore et comme J. Verne dans Mathias Sandorf, on vit la solution dans l’assimilation la plus complète que possible à la France, par la disparition de « l’italianité » de la Corse.

De ce point de vue, Jules Verne serait représentatif de l'opinion moyenne française de l'époque.

 

 

 

LE CAS DE L’ALSACE

 

 

Géographie_carte bas rhin (2)

 Carte du Bas-Rhin dans la Géographie illustrée. Les territoires frontaliers avec le Bas-Rhin sont, à l'époque, la Bavière rhénane (possession de la Bavière en Rhénanie) et le Grand duché de Bade. Après la proclamation de l'empire allemand, en 1871, la frontière sera avec l'empire mais les divers états allemands (royaumes, principautés et duchés, villes libres) continueront à exister en tant que membres de la fédération impériale.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f590.image

 

 

 

S’agissant de l’Alsace et dans une moindre proportion la Lorraine (en fait, la Moselle), leur appartenance à une culture « étrangère » n’était pas clairement perceptible avant 1871, sauf par quelques esprits, comme Michelet dont on va parler.

Après l’annexion de 1871, les Alsaciens et les Lorrains de Moselle avaient cessé d’appartenir à la population française. On pouvait donc se les représenter, de loin, non plus comme des populations de culture germanique (ou de « race » germanique comme on disait à l’époque) mais comme de malheureux Français obligés de vivre sous le joug allemand.

Dans Les 500 millions de la Begum, Jules Verne, qui semble ici au diapason de l’opinion moyenne française, représente un Alsacien qui a choisi la France, le jeune ingénieur centralien Marcel Bruckmann : celui-ci est finalement caractérisé par son patriotisme français et peut-être un plus grand sérieux, un plus grand sens des responsabilités, que son ami « Celte », le plus léger Octave Sarrasin. Mais il n’a plus rien de spécifiquement alsacien ou germanique.

Après l'annexion, les théoriciens français s'efforcèrent d'ailleurs de montrer que l'Alsace avait eu un peuplement celtique et que l'invasion germanique des Suèves et des Alamans n'avait pas modifié en profondeur ce peuplement originel.

 

 

MICHELET, L’ALSACE ET LA CORSE

 

 

 

 

A l’époque de l’annexion de l’Alsace, Ernest Renan pour s’y opposer, avait dit que l’annexion n’était pas dans l’intérêt même de l’Allemagne, car l’Alsace avait toujours été la porte d‘entrée en France des idées allemandes, un sas entre les deux pays (même si l’Allemagne n’était pas politiquement unie avant 1871, on la voyait comme un pays possédant une unité culturelle). Or à la fin du19ème siècle, parler de l’Alsace comme de la porte d’entrée des idées allemandes aurait sans doute révolté la plupart des Français – donnant d’ailleurs raison à la prédiction de Renan.

Déjà, avant l‘annexion, un grand esprit avait exclu mentalement les Alsaciens du peuple français en raison de leur appartenance à la culture allemande. Il s’agit de Michelet.

Michelet a fait précéder le volume II de son Histoire de France d’un Tableau de la France. Dans ce texte, qui a eu plusieurs éditions, Michelet décrit les différentes provinces françaises. Or lorsqu’on vient aux provinces de l’est, il écrit :

 

« La langue française s’arrête en Lorraine, et je n’irai pas au- delà*. Je m’abstiens de franchir la montagne, de regarder l’Alsace. Le monde germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos [somnifère] qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de Strasbourg, si j’apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m’en aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes, vers la rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu’à l’Océan ; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents ans à écouter l’oiseau de la forêt. Non, je m’arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine. »

 (Jules Michelet, Tableau de la France, édition de 1875 ; à noter qu’après l’annexion de 1871, Michelet n’a pas remanié son tableau ; l’état définitif paraît être de 1861 https://fr.wikisource.org/wiki/Tableau_de_la_France._G%C3%A9ographie_physique,_politique_et_morale)      

 

                                                            * C'est parce que l'Alsace appartient à la même aire linguistique que l'Allemagne que Michelet considère qu'elle ne fait pas (vraiment) partie de la France. Il n'a pas cette réaction pour les autres découpages linguistiques (langue d'oc, breton, au demeurant en déclin) qui sont essentiellement compris dans le territoire français (même si, à l'égard du Midi, on connait sa fameuse formule : "la vraie France, je veux dire la France du nord")..

.

La Lorraine échappe au sort de l’Alsace en raison de son caractère mélangé, mais où la balance penche toutefois du côté français :

 « La Lorraine offrait une miniature de l’empire germanique. L’Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. »

 

 Pour Michelet, la germanité de l’Alsace, qui ne fait pas de doute (et qui repose principalement sur la langue), l’excluait au moins symboliquement, de son panorama de la France. Mais cette appréciation n’était pas synonyme d’aversion pour la culture germanique, bien au contraire. C’est pour éviter « d’oublier la patrie »(française) que Michelet détourne les yeux de l’Alsace, porte d‘entrée de l’Allemagne (qui lorsqu’il écrit est une patrie culturelle mais non un état unifié).

 

Toutefois, dans le dernier chapitre de son Tableau, qui sert de conclusion, Michelet reparle de l’Alsace ; il la replace alors dans l'ensemble français (le principe de réalité l'emporte !), avec une tonalité modérément élogieuse :

« Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui l’entourent, la première impression n’est pas favorable. Il est peu de côtés où l’étranger ne semble supérieur*. (…) L’Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l’Allemagne : l’omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut l’embrasser dans son ensemble… ».

                                                                                                * Michelet veut dire que les provinces frontalières françaises paraissent inférieures aux pays qu’elles touchent…

 

 

 Il existe une autre absence remarquable, et cette fois non expliquée, d’une province dans le Tableau de Michelet. On a deviné qu’il s’agit de la Corse. Les raisons semblent évidentes, bien que Michelet n'en fasse pas état : pour lui, la Corse n’appartient pas à la culture française, donc à la nation française (comme l’Alsace). Il est probable que sa position géographique joue aussi dans le sentiment qu'elle est étrangère à la France. De plus, c’est le pays natal de Napoléon, pour qui Michelet n’a aucune sympathie. Il n'accorde même pas la faveur d’une citation à l'île de Beauté.

 

Nice et la Savoie* n’apparaissent pas non plus dans le Tableau, dont la dernière modification est pourtant postérieure à l’annexion de ces territoires sous Napoléon III. Son Tableau ne mentionne pas non plus les colonies, qui ne sont pas la France.

                                                                                                                * Dans le chapitre concernant le Dauphiné, les Savoyards sont cités seulement. en tant que voisins du Dauphiné.

 

 

Quelques décennies après, on peut penser que l’opinion française s’est mise à raisonner comme Michelet : l’appartenance à la nation française exclut l’appartenance à une culture non-française.

Mais à la différence de Michelet, qui doit choisir entre deux amours, entre France et Allemagne, il est probable que l’opinion moyenne n’éprouve aucune sympathie pour les cultures étrangères. Comme entretemps, l’Alsace a cessé d’appartenir à la France, la germanité de ses habitants a cessé d’être perceptible.

Après 1918, la culture spécifique des habitants redeviendra perceptible et posera alors de nouveaux problèmes à l’Etat français, qui d’ailleurs inaugurera sa reprise de possession par une épuration ethnique dont on ne parle pas souvent.

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

On peut donc penser que l’absence de sympathie de J. Verne pour la culture corse, qui se manifeste dès 1867-68 dans la Géographie illustrée de la France, vient du fait que dès cette époque, la culture corse était ressentie comme relevant de la culture italienne. Outre qu'il s'agissait d'une culture étrangère, on a remarqué que J. Verne n’a jamais manifesté de sympathie particulière pour la culture ou la nationalité italienne, remarquablement absente de ses livres. Pourtant, il manifeste de l'admiration pour Pascal Paoli et ses combats pour l'indépendance.

Ses préventions n'ont fait que se renforcer par la suite, probablement en phase avec les progrès d'une forme plus dure de nationalisme, à laquelle J. Verne adhère par conviction ou conformisme (ou les deux)  pour aboutir aux observations nettement défavorables qu'on trouve dans Mathias Sandorf.

 A cela, on peut ajouter - du moins c'est une hypothèse plausible - des antipathies de tempérament entre le "Celte" Jules Verne et les peuples du midi, les Latins, auxquels il est logique d'assimiler les Corses : on a vu son peu de sympathie pour les Provençaux.

Son époque était plus persuadée que la nôtre de l'existence des ethnotypes (identités collectives nationales ou régionales, particulièrement en ce qui concerne la psychologie et le comportement). Au 19ème siècle, il était fréquent d'opposer les caractéristiques des Celtes  à celles des Latins (idéalisme des premiers contre matérialisme des seconds, réserve et pudeur des premiers contre débraillé et attitudes extraverties des seconds).

Est-il besoin de dire que J. Verne reprend essentiellement des lieux communs dans ses notices : il n'avait pas voyagé dans toute la France pour se faire une idée des caractéristiques des populations et ce qu'il dit notamment des Corses provient probablement de sources livresques, plus ou moins réinterprétées à sa façon.

 

Quant à l’Alsace, on peut supposer que la vision nettement sympathique de sa culture propre, dans la Géographie de 1867-68, a été modifiée par l’annexion : cette culture propre cesse d’être perceptible et pour J. Verne comme pour l’ensemble des Français, ce qui caractérise les Alsaciens après 1871, c’est leur appartenance à la patrie française, qu’ils aient choisi la France comme un certain nombre, ou qu’ils soient restés dans les provinces annexées, comme le plus grand nombre.

Parler de leur appartenance à la culture germanique n’est plus possible ni même envisageable, sauf à donner raison à l'Allemagne qui considère les Alsaciens (et Lorrains germanophones) comme faisant naturellement partie du peuple allemand. 

 .

 

 

  

 

ANNEXE

LES NOTICES DE LA GÉOGRAPHIE DE JULES VERNE

 

Comme indiqué, nous reproduisons ici le texte complet des notices de Jules Verne en ce qui concerne la population des départements examinés (à l'exception de la Savoie et Haute-Savoie), ainsi que pour la Corse et le Haut-Rhin, la rubrique Histoire.

Sauf en ce qui concerne la Corse, nous ne reprenons pas les éléments statistiques des notices.

Les noms des départements sont ceux en vigueur en 1867-68, date de parution de la Géographie illustrée.

 

CORSE

 

Superficie. — Population. — La Corse mesure 183 kilomètres dans sa plus grande longueur et 84 kilomètres dans sa plus grande largeur. Sa superficie est de 874 745 hectares, à peu près la superficie du département de l'Aveyron ou de la Côte-d'Or; l'île fait donc partie des 6 plus grands départements de la France. Sa population compte 259 861 habitants, ce qui donne plus de 27 habitants par kilomètre carré. L'accroissement de cette population a été de 90 000 habitants à peu près depuis le commencement du siècle.

Les Corses, isolés dans leur île, et d'ailleurs peu soucieux d'en sortir, ont conservé en grande partie leurs mœurs primitives; ils sont restés superstitieux, mais sobres, hospitaliers, dédaigneux d'un confortable que la plupart d'entre eux ne soupçonnent même pas; leur pauvreté est prudente, et ils ne s'accomoderaient pas de risques à courir pour accroître le peu qu'ils possèdent. Ces particularités s'appliquent surtout à l'habitant des montagnes, qui est paresseux de nature, mais vindicatif à l'excès. On peut compter sur le dévouement, la fidélité, la générosité d'un Corse, sur sa reconnaissance, quand on l'a obligé; mais, que l'on se garde bien de l'offenser et de toucher surtout à l'honneur de sa famille, car le christianisme n'a pas encore fait germer dans son cœur cette rare et difficile vertu, l'oubli des injures. Cependant, la vendetta, si vivace autrefois, qui a causé tant de meurtres, et dont l'accomplissement se transmettait de père en fils, diminue aux frottements de la civilisation, et l'administration emploie tous ses efforts pour détruire ces sanguinaires coutumes si invétérées au cœur de ces insulaires.

 

Histoire.

Les temps historiques commencent pour la Corse dès la plus haute antiquité.

Si cette île fut d'abord habitée par des Phéniciens ou par des Toscans, c'est un point qui ne saurait être absolument établi. Il paraît hors de doute, cependant, que la ville d'Aleria citée par Hérodote, doit son origine à une colonie phénicienne, que complétèrent des Phocéens, et que ces derniers furent définitivement chassés par les Étrusques qui fondèrent la ville de Nicoa.

Vers la fin du ve siècle apparurent les Romains, Cornelius Scipion à leur tête; ils s'emparèrent d'Aleria; pendant un siècle, les habitants de la Corse luttèrent courageusement pour conserver leur indépendance, mais ils succombèrent dans la lutte, et Marius et Sylla y formèrent des colonies romaines. Sous Jules César, la Corse perdit même l'autonomie qu'elle avait conservée, mais elle eut jusqu'à 33 villes, selon Pline, et dont 27 ont été mentionnées par Strabon; puis vint le Bas- Empire et la décadence du royaume d'occident; en 457, la Corse tomba entre les mains de Genséric, et fut décimée par la barbarie des Vandales, malheureuse et sanglante période pour ses habitants, qui subirent des jougs divers, et qui, délivrés enfin des Sarrasins et des Grecs, finirent par respirer quelque peu sous la domination des Francs.

Pépin et Charlemagne firent donation à Rome et à l'Église de cette île si cruellement éprouvée jusqu'alors; mais sa tranquillité n'était pas encore assurée; Rome la céda aux Pisans, et elle fut de nouveau en proie aux troubles et aux incertitudes politiques jusqu'en 1347, époque à laquelle elle passa entre les mains des Génois. Mais les Corses, excités par la cruauté des agents de cette république, se révoltèrent et appelèrent les Français à leur secours. Henri II répondit à leur appel, et en 1547, l'île devint française. Deux ans après, il est vrai, François II retira ses troupes, et les Génois reprirent leur système de terreur.

Nouvelles luttes qui firent couler des flots de sang, après bien des alternatives, pendant lesquelles la France, sous Louis XV, fut appelée à jouer le rôle de médiatrice entre les deux parties, et envoya des troupes dans l'île; malheureusement, elle se prononça pour les Génois; les Corses attaquèrent les Français, les vainquirent momentanément, furent vaincus et soumis à leur tour, et la Corse subit la domination française jusqu'en 1741 ; à cette époque, Louis XV rappela ses soldats, et l'île retomba encore une fois sous la domination génoise, aussi entêtée qu'injuste.

 Alors apparut un homme héroïque, un Corse, Pascal Paoli, qui résolut de consacrer sa vie entière à son pays; il organisa le gouvernement de l'île, et, détail à noter, il eut pour secrétaire Charles Bonaparte qui épousa Lætitia Ramolino et fut le père de Napoléon.

Paoli lutta longuement, courageusement. L'Europe entière fit des vœux pour ce grand citoyen qui travaillait à la délivrance de sa patrie. Gênes se sentit abandonnée peu à peu; se voyant près de succomber et sur le point d'être attaquée elle-même, en 1768, elle céda ses droits à la France qui soumit encore une fois le pays tout entier. Paoli, après de vains efforts et une sanglante résistance dut abandonner son île et se réfugier en Angleterre. Là, profitant de la Terreur, il, entraîna les Anglais à la conquête de l'île, mais ceux-ci en furent chassés par les armées de la république victorieuses en Italie, et depuis cette époque, la Corse compte au nombre des départements Français.

 

 

 

 

BOUCHES-DU-RHÔNE

 

Les habitants des Bouches-du-Rhône sont généralement de taille moyenne et alertes de corps; leur physionomie est mobile, leur caractère inflammable ; ils sont sensuels, et cependant facilement sobres, ardents au gain, joueurs, amateurs de la danse et des exercices violents. L'imagination chez eux est la faculté dominante. Mélange de populations les plus diverses, leur langue est celle de tous les ports de la Méditerranée. Obligés de demander au commerce la richesse que le sol leur refuse, ils se sont faits cosmopolites ; s'ils sont Français, ils sont encore plus Provençaux, et ce n'est que sous l'action incessante du gouvernement central que Marseille consent aujourd'hui à reconnaître dans Paris la capitale d'une patrie commune. Le peuple proprement dit a conservé les variétés de costumes que dépeignent les anciens voyageurs; celui des femmes se compose toujours d'un jupon simple et court, tombant à moitié sur la jambe, de souliers sans talons ornés de grandes boucles, d'un corsage blanc ou noir laissant le bras presque nu, de dentelles dans les cheveux, et d'un chapeau noir sans rubans, à fond étroit et à larges bords.

 

ALPES-MARITIMES



Les habitants de ce département ont les mêmes habitudes que ceux des départements des Hautes et Basses-Alpes. Bornés dans leurs désirs et leurs besoins, ils préfèrent la vie pastorale aux efforts et aux fatigues d'un travail quelconque ; le paysan ne donne au propriétaire que l'excédant des fruits de la terre ;
aussi le propriétaire est-il toujours lésé. L'annexion a déjà modifié cet état de choses en commençant à établir le loyer fixe; mais c'est une véritable révolution à introduire dans les mœurs agricoles de la contrée.

Le langage est un patois mi-provençal, mi-italien. L'instruction est peu répandue et la superstition encore très-grande dans les campagnes.

 

VAR


La population du Var, comprise dans la race provençale, forme la transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi; ses caractères généraux sont l'exagération, l'inflammabilité, l'ardeur, la finesse de l'esprit, la franchise, la bravoure, et la vivacité de l'imagination qui l'emporte parfois sur la droiture du jugement.

Dans les campagnes il faut distinguer entre l'habitant des plaines et celui des montagnes.

L'habitant des plaines et du littoral est violent, mais attaché à sa famille et à son foyer domestique, sobre, laborieux, hospitalier et charitable. Dans les montagnes, où le sol est ingrat, le pays pauvre, le paysan émigre volontiers pendant quelques mois pour chercher du travail, et il ne revient dans ses montagnes
qu'à l'époque des moissons et de l'ensemencement des terres.

L'idiome employé dans les campagnes du département du Var est le provençal ou langue romane, qui est la langue celtique modifiée par l'apport des Romains et de tous les barbares qui occupèrent le pays, c'est-à-dire que les locutions mauresques, aragonaises, italiennes ou espagnoles y apparaissent fréquemment.

 

VAUCLUSE

 

 

 
Les populations du département appartiennent à une race véritablement belle; l'agilité et la souplesse, unies à la grâce, l'animation des traits, l'expression de la physionomie, forment ses caractères distinctifs. Si l'habitant de Vaucluse n'a pas toute la gaieté du Provençal, il n'en a pas non plus toute la vanité; il est honnête, probe, très-sûr dans ses relations, très-ferme dans ses idées, trop passionné parfois, et il aime avec la même exagération qu'il hait.

Peut-être, dans les campagnes pousse-t-il à l'excès l'économie domestique; cependant, il aime à briller et recherche le luxe; il pos-sède, en général, à un degré inférieur, les qualités des Provençaux, des Dauphinois et des habitants du Rhône, et il se fait remarquer par une grande ardeur pour les plaisirs.

On parle français dans toutes les villes du département, et les campagnards ont conservé une sorte de patois expressif, vif, énergique, différent du languedocien et du provençal, et qui doit avoir une très-ancienne origine.

 

BASSES-ALPES

 

 (…) L'émigration est un fait permanent dans les Basses-Alpes; elle est due principalement à la rigueur de la température, aux dangers des avalanches et des ouragans qui détruisent en quelques instants le fruit d'un pénible labeur, enfin au déboisement qui a livré le sol aux dévastations des torrents et frappé de stérilité presque tout le pays.

La population qui persiste est naturellement vigoureuse et attachée aux lieux qui l'ont vue naître. On y compte peu de personnes sans profession, 3700 au plus, tandis que le nombre des agriculteurs est de près de 120 000 contre 2 000 industriels ou commerçants.

La vie pastorale est générale dans certaines parties, et le costume y a conservé ses particularités. Ainsi, les hommes sont encore vêtus d'une longue casaque, couverts d'un large chapeau et chaussés de souliers dont l'épaisse semelle, garnie de clous énormes, les aide dans leur marche pénible. Les femmes sont vêtues d'étoffes de laine éclatantes; leur coiffure est un bonnet garni de dentelles sur lequel elles posent le plus souvent un large chapeau de feutre ou de paille. Les habitants des villes parlent français, mais le langage général est le provençal.
Les cultivateurs des Basses-Alpes ont conservé presque partout leurs habitudes routinières, et c'est dans le but de leur ouvrir la voie des améliorations par l'exemple, que l'administration a créé une ferme-école à Paillerols, canton de Mées, près de la Durance. Cependant la valeur totale de la production agricole ne dépasse pas annuellement 26 millions de francs.

 

HAUTES-ALPES


L'oisiveté forcée des longs hivers de ce pays y produit des émigrations plus considérables que dans les départements voisins. On compte en moyenne une population flottante de 6000 émigrants qui rentrent dans leurs foyers, après quelques années d'absence, avec un modeste pécule laborieusement amassé.

Les habitants des Hautes-Alpes sont énergiques, mais rebelles aux progrès. Les vieux usages ont encore toute leur puissance chez eux. Cette observation ne s'applique pas aux habitants des villes, dont les mœurs et le costume ne diffèrent en rien de ceux des autres parties de la France; mais dans un département où la vie pastorale domine, il ne faut pas s'étonner d'y voir persister l'ignorance.

Les costumes anciens sont encore de mise; les hommes portent la culotte recouverte aux genoux par les bas, le long gilet et la veste carrée et large : de grands chapeaux abritent leur chevelure longue et flottante. Les femmes ont un justaucorps et un jupon adaptés ensemble, et un mouchoir cache habituellement leur bonnet.

La misère est extrême dans certaines parties de ce pays : ainsi, les habitants du Dévoluy, n'ont pour se nourrir qu'un pain grossier de farine de seigle non blutée ; lorsque l'année a été mauvaise, ils n'ont à leur disposition que des herbes, des racines ou des escargots. Leurs demeures sont des masures où la lumière pénètre à peine à travers un papier huilé. Cependant l'hospitalité y est pratiquée avec empressement. La population de cette triste contrée paraît être plus particulièrement d'origine sarrasine; on y parle un patois bizarre, mélangé de celte, de grec, de latin, d'italien et de français.

  
 

HÉRAULT

  

Les habitants des villes du département sont intelligents, actifs, industrieux, francs, probes, amis des exercices du corps et des beaux-arts, de la musique particulièrement, pour laquelle ils ont une grande aptitude, et ils sont doués d'une vive imagination. Les habitants des campagnes se distinguent par une certaine rudesse, une défiance, une ignorance superstitieuse qui tend à s'effacer chaque jour; mais ils sont toujours vindicatifs, et leurs passions les entraînent souvent à de regrettables excès.

 La langue française se popularise de plus en plus dans les campagnes, et elle finira par absorber un charmant patois qui se parle aux environs de Montpellier, et dont l'accent et la tournure sont empreints d'une grâce toute italienne.

 

 

GARD

 

 

 

  Les habitants du Gard sont laborieux, actifs, entreprenants, spéculateurs, avec un goût vif pour les arts, une imagination ardente, une grande aptitude pour les sciences, mais une humeur assez irascible, que les guerres civiles ou religieuses ont souvent changée en un fanatisme cruel. Ils font de bons soldats et embrassent volontiers le métier des armes.
Leur taille est moyenne, mais ils sont bien constitués.

 

 

 

 HAUTE-GARONNE

 

 

  Les caractères principaux des habitants de la Haute-Garonne sont une aptitude remarquable pour les sciences et les arts, un esprit juste, beaucoup de pénétration et de sens, une conception vive servie par cette remarquable élocution propre aux populations méridionales. Cette population est brave, ambi-tieuse et amoureuse des distinctions et des honneurs plus encore que des richesses; d'ailleurs simple dans ses goûts, pure dans ses mœurs, peu économe peut-être, mais ennemie des spéculations hasardeuses. Sur la frontière française, le montagnard est tant soit peu contrebandier de sa nature, adroit, déterminé, vif, irritable et difficile à réduire; mais qui s'est fié à lui n'a jamais eu à s'en repentir.
Le costume des hommes qui se coiffent soit de hauts chapeaux, soit de berrets plats, est fait d'étoffes sombres, et contraste avec celui des femmes, très-amies des couleurs écla- tantes, des parures coquettes et surtout des coiffures originales.
La langue française est parlée dans toutes les villes du département. Le patois qui forme le fond du langage des campagnes est vif, gracieux, et suivant la région où on l'emploie, il participe de l'idiome béarnais ou de l'idiome languedocien.

 

 

 

 BASSES-PYRÉNÉES 

 

«  Il faut distinguer dans le département les  Béarnais des Basques; les premiers ont beaucoup d'esprit et de finesse, de l'intelligence, mais ils sont généralement processifs. Les Basques, beaucoup plus simples et plus sobres, sont très-francs, très-hospitaliers, et ils possèdent toutes les vertus des montagnards.

 Béarnais et Basques fournissent un large contingent à l'émigration, principalement pour l'Amérique du Sud.

Entre la langue parlée par ces deux races, les différences sont également notables ; l'idiome béarnais est un mélange de celte, de latin et d'espagnol, tandis que le basque est une langue mère qui dérive du phénicien. »

 

PYRÉNÉES-ORIENTALES

 

« Les habitants du département des Pyrénées- orientales, voisins de l'Espagne et toujours en relation avec ce royaume, ont conservé l'empreinte espagnole dans l'impétuosité de leur caractère, et la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. (…) très-fiers, très-indépendants, le plus souvent indomptables (…) ils aiment particulièrement la danse et la pompe des cérémonies religieuses.

Le principal idiome du département est le Catalan, qui est très-ancien, et même antérieur au latin ; c'est évidemment une dérivation des langues romanes, qui furent parlées d'abord
par tous les peuples de l'Occident. »

 

 

ILLE-ET-VILAINE

 

Les habitants d'Ille-et-Vilaine ont toutes ces vertus communes aux habitants de la Bretagne, la franchise, la bravoure, la constance dans les affections, la fidélité dans les engagements, l'amour du sol natal; mais comme eux, ils n'ont ni l'esprit industriel, ni de penchant au commerce et à la spéculation ; leurs besoins sont généralement restreints, leur vie pure et tranquille, et ils ont une tendance à résister à ce mouvement qui entraîne le monde moderne vers le tourbillon des affaires.

 

Dans les campagnes, le paysan est resté superstitieux et il a gardé en partie son costume traditionnel.

Le patois du département se parle principalement sur les côtes, où il est mêlé de mots celtiques.

 

FINISTÈRE

 

Les habitants du Finistère, rudes de ton et de manières, sont pourtant bons, hospitaliers, pleins de franchise, très-sensibles aux prévenances, très-entêtés dans leurs déterminations et aussi dans leurs préjugés ; ils font d'excellents soldats, et des marins habiles et courageux. Leur race est belle, vigoureuse, solidement constituée dans les pays fertiles, sur les côtes de Léon et de Plougastel, mais plus chétive dans les montagnes et au milieu des landes arides.

 

Les Bretons portent toujours la vaste culotte et les sabots, le gilet court, la casaque de toile à capuchon, le chapeau à larges bords et les cheveux longs tombant sur les épaules.

 

Leurs femmes se distinguent surtout par leur coiffure ronde qui varie suivant la région qu'elles habitent. La majorité des habitants parle le bas-breton.

 

 

MORBIHAN

 

L'habitant du Morbihan a de grandes vertus domestiques, qui sont l'extrême pureté des mœurs, la probité, la compassion pour les malheurs d'autrui, et la résignation dans ses propres infortunes, poussée jusqu'au stoïcisme; son jugement est droit, son bon sens est reconnu, mais il n'a ni esprit naturel, ni imagination vive, et il montre une extrême indécision, quand il s'agit de prendre un parti dans ses propres affaires, et peu de confiance dans les conseils d'autrui. Ces diverses observations s'appliquent surtout aux habitants des campagnes, car, dans les villes, l'ancienne originalité bretonne s'efface de jour en jour.

 

La langue française est généralement employée dans les grands centres du département; mais les campagnes ont conservé l'usage du Bas-breton, langue primitive, qui s'est encore conservée dans toute sa pureté celtique.

 

 

 CÔTES DU NORD

 

L'originalité de la race bretonne s'est surtout conservée dans les campagnes; mais dans les villes, la civilisation et l'influence française ont fait de notables progrès. Toute cette population, sans distinction de race, est affable, hospitalière, simple et pure dans ses mœurs, facile dans son existence. Les agriculteurs sont de complexion nerveuse, plus entêtés dans leurs coutumes et leurs opinions, plus violents dans leurs passions que les habitants des villes; ils sont querelleurs, batailleurs, quand leur colère est surexcitée, et cependant, patients, doux, prévenants dans le commerce ordinaire de la vie ; d'ailleurs très-attachés à leur pays, au foyer domestique, à la famille, à la religion de leurs pères, à leurs curés, dont l'influence est dominante. Dans les cérémonies diverses, dans les noces surtout, ils ont conservé des usages bizarres et de cu- rieuses coutumes; ce sont des fêtes véritables qui durent plusieurs jours, et dont Brizeux a chanté les poétiques épisodes.

 

Le costume des Bretons a conservé quelques détails des anciens temps, et les fait aisément reconnaître par le large chapeau, les guêtres, le manteau bleu, tandis que les femmes portent encore, dans quelques campagnes, le joubelineu, c'est-à-dire le capuchon.

 

Mais ce qui distingue essentiellement le paysan breton, et par conséquent celui des Côtes-du- Nord, c'est son langage spécial. Le bas breton, le Brezonecq, qui doit être l'ancien celtique, ressemble au gaël d'Irlande et à l'erse de l'Écosse ; il est surtout parlé dans les arrondissements de Guingamp et de Lannion, et dans une portion de ceux de Loudéac et de Saint-Brieuc ; il se divise en quatre dialectes principaux, dont les mots diffèrent surtout par leur prononciation, mais assez cependant pour qu'un natif de Tréguier ne puisse comprendre un habitant du Cornouailles. Le bas breton est une langue très-pure, probablement une langue mère, dont les adjectifs sont invariables et qui n'a qu'un seul genre, mais pleine de tours poétiques et de circonlocutions gracieuses; il a produit plusieurs ballades historiques, des chansons chères au cœur de tout Armoricain, et quelques poëmes fort appréciés des philo- logues.

 

 

LOIRE-INFÉRIEURE

 

La vivacité, l'ardeur et la ténacité dans les entreprises, un esprit commerçant et industriel, une loyauté et une probité universelle- ment reconnues distinguent les habitants de la Loire-Inférieure; leur intelligence est vive, mais chez eux le jugement et le bon sens l'emportent sur l'esprit et l'imagination, et ils sont moins artistes qu'amis des arts. Dans les campagnes, les mœurs ont conservé une grande pureté ; la vie est sobre et patiente, la communalité [sic] grande entre les familles, et l'hospitalité pratiquée avec beaucoup de franchise; l'ivrognerie tend à s'effacer de jour en jour, ainsi que les préjugés et les superstitions.

On parle français dans toutes les villes du département avec un accent un peu chantant qui fait aisément reconnaître l'habitant de la Loire-Inférieure; le bas-breton est principalement employé dans tout l'O. des arrondissements de Nantes et de Savenay.

 

 

 MOSELLE

 

La franchise et la douceur sont les principaux caractères de l'habitant de la Moselle; il est entreprenant, travailleur, actif, et aux qualités de l'homme privé, à l'amour de ses foyers et de sa famille, il possède au plus haut degré de la première vertu du citoyen, le patriotisme. Les paysans des vallées fertiles sont gais et sociables, mais ceux des pays pauvres, où le sol ingrat ne paye pas la peine du travailleur, sont encore rudes de mœurs et presque sauvages.
Le français est généralement parlé dans les villes et les campagnes, même dans les portions du département qui confinent à l'Allemagne, mais il est souvent mélangé du patois messin qui est fort original.

 

 

 

BAS-RHIN.

  

Les habitants du département du Bas-Rhin, les Alsaciens, ont une réputation méritée d'esprit et de bravoure; ils aiment les plaisirs et les affaires avec une égale passion ; ils sont ennemis de l'arbitraire, et déploient en toute circonstance un grand esprit de sagesse et de justice. La musique et la danse ont toujours eu pour eux d'irrésistibles attraits, et le peuple surtout, dans les villes comme dans les campagnes, est fanatique de ces plaisirs.

 

On parle allemand dans la région qui confine au Rhin; le français est généralement employé dans les grands centres, et le patois lorrain est en usage dans les montagnes.

 

 

 

HAUT-RHIN

 

 

La population qui occupe la partie plane du département du Haut-Rhin, tend à perdre de jour en jour son originalité native, et les villes surtout ne se distinguent pas des autres villes du territoire français ; les habitants s'y montrent intelligents, ingénieux, et ont un grand sens des affaires industrielles. C'est dans l'O. du département, au milieu des montagnes des Vosges, que les montagnards ont conservé quelque caractère particulier; leur flegme est devenu proverbial; ils ont le sentiment national porté à un degré extrême, tiennent encore à leurs anciens usages, sont fort économes, et ont gardé une rude franchise d'expressions qui les rend très-originaux. Les juifs sont nombreux dans ce département, et déploient, dans les campagnes surtout, ce génie du commerce de détail qui est particulier à leur race.

 

Le dialecte allemand est souvent employé sur la frontière orientale du département, et le patois lorrain est plus particulièrement en usage dans les montagnes des Vosges.

 

 Notice historique

Histoire. — Avant l'invasion romaine, le territoire occupé par le département du Haut- Rhin était habité par plusieurs peuplades celtiques, Séquaniens, Rauraques, Triboques, etc. Ces peuplades opposèrent une longue résistance à l'envahissement, et il fallut de sanglants combats pour les réduire ; aussi des forts s'élevèrent-ils sur les bords du Rhin pour contenir ces tribus à peine soumises ; cependant, avec leur habileté politique, les Romains, défrichant les forêts de la province, traçant des routes, créant des villes, rendirent cette contrée très- prospère pendant un laps de deux siècles; elle fut alors comprise dans cette province nommée Maxima Sequanorum, dont Besançon formait la métropole.

Ce fut sous le règne de Constantin, que saint Materne apporta dans la Haute-Alsace les premiers éléments du christianisme ; mais alors la puissance des empereurs commença à décliner, le grand empire romain se désorganisa peu à peu, et vers le IVe siècle, pendant le règne du faible Honorius, son lieutenant Stilicon ayant été obligé de retirer ses troupes, les barbares du Nord se précipitèrent sur cette contrée trans-rhénane qu'ils convoitaient depuis longtemps. Ce furent d'abord les Alains et les Vandales, puis les Allemands, et enfin la terrible invasion d'Attila et des Huns, en 451.

En 496, après la victoire de Tolbiac, la domination franque s'établit sur la rive gauche du Rhin.

Après la mort de Clovis, les deux Alsaces, réunies en duché, furent comprises dans le royaume d'Austrasie jusqu'à la mort de Childebert, en 843; à cette époque, le traité de Verdun détacha ce duché de la monarchie franque et le joignit au royaume de Lorraine, échu à Lothaire, fils aîné de Louis-le-Débonnaire, mais vingt-six ans plus tard, il se trouva rattaché à l'empire d'Allemagne.

Cette province fut alors administrée par des ducs de Souabe et d'Alsace qui dépendaient de  l'empereur ; ils appartenaient aux premières familles d'Allemagne, et le dernier de ces ducs fut ce jeune Conradin, décapité à Naples, qui disputa à Charles d'Anjou la conquête de la Sicile. L'Alsace releva alors plus directement de l'empire; en 1268, elle fut divisée en deux landgraviats, et le landgraviat supérieur comprit la Haute-Alsace, qui forme le département actuel du Haut Rhin.

Jusqu'au xve siècle, cette province fut exposée à des troubles de toutes sortes; les invasions des Normands et des Anglais [?], la rivalité des maisons de France et de Bourgogne, les prétentions des évêques, la lutte des paysans contre la noblesse, connue sous le nom de guerre des Rustauds, ne lui laissèrent aucun repos. Luther et Calvin apparurent alors, puis les anabaptistes, et, en 1548, une église réformée fut fondée à Strasbourg.

Cependant, la Haute-Alsace avait passé par succession dans la maison des Hapsbourg [sic], puis dans la maison d'Autriche; en 1648, le traité de Munster céda à la France tous les droits de l'empereur sur les deux landgraviats, sous réserve des franchises concédées aux villes impériales; Louis XIV occupa violemment ces villes sans se préoccuper de cette clause du traité ; de là des révoltes que Turenne et Condé durent comprimer; le roi prit Strasbourg en 1681, et le traité de Riswick, en 1697, lui assura la rive gauche du Rhin. Au premier appel de la Révolution, toute l'Alsace se leva avec enthousiasme, et ses enfants se battirent héroïquement aux frontières.

En 1790, lorsque l'Assemblée nationale décréta la division de la France par départements, le Haut-Rhin fut formé de la Haute-Alsace et de la petite république de Mulhausen.

 

NORD

 

 

Les habitants du département du Nord ont le génie des affaires industrielles et commerciales, et une très-remarquable aptitude pour les spéculations; ils sont méthodiques, doux dans leur vie privée, sains de jugement, hospitaliers et charitables, et froidement braves jusqu'à l'héroïsme.

La langue flamande est en usage dans les arrondissements de la frontière, et la française est employée dans la plupart des villes et des villages.

 

 

 

 

 

 

 

 

26 mai 2019

JULES VERNE, lA CORSE ET LES NATIONALITES DEUXIEME PARTIE

 

 

 

 JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

  

 

 

 

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LA GÉOGRAPHIE ILLUSTRÉE DE LA FRANCE DE THÉOPHILE LAVALLÉE ET JULES VERNE.

 

 

 

 En 1867, Jules Verne, qui est déjà connu grâce à ses premiers romans, accepte une offre de son éditeur Hetzel de terminer une géographie de la France, qui avait été commencée par le géographe Théophile Lavallée, mais interrompue par la mort de celui-ci en 1866.

L’ouvrage parait en deux volumes, sous le titre Géographie illustrée de la France et de ses colonies, le premier à la fin de 1867 et le second à la fin de 1868.  Les illustrations sont de Clerget et Riou, ce dernier étant un des illustrateurs habituels des Voyages extraordinaires. On peut consulter le livre (en un volume) sur le site Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

L’ouvrage est composé d’un introduction générale confiée à Lavallée, La partie la plus importante est écrite par J. Verne sous la forme d’une description de la France département par département, dans l’ordre alphabétique. S’y ajoutent les notices sur les colonies, encore assez peu nombreuses à cette date (J. Verne ne fit d’ailleurs que le service minimum pour les colonies, sans ajouter de trémolos patriotiques sur l’œuvre civilisatrice de la France).

 

L’ouvrage envisage les départements du point de vue de la population (voir ci-dessous), de la géographie physique, bien entendu, de l’activité économique, de l’histoire et des monuments remarquables. Le découpage par département, qui empêche de considérer l’existence de plus grands blocs, est d’ailleurs un inconvénient  signalé par Lavallée dans son introduction :

 

«  Mais aujourd'hui que la division départementale a produit irrévocablement les effets qu'on en attendait, il est permis de remarquer avec quelle précipitation, quelle ignorance de la constitution géologique du pays, quel mépris des divisions naturelles du sol, des souvenirs historiques, des coutumes et des besoins de ses habitants, s'est opérée cette grande et révolutionnaire transformation. Aussi la vieille division gauloise, née du sol et des races, la division par provinces, a-t-elle subsisté à travers le temps et les réformes; elle est restée populaire comme la seule vraie, la seule historique, la seule rationnelle ».

 

 

LA FRANCE ETHNIQUE SELON LAVALLÉE

 

 

 

Lavallée, exposant la synthèse des connaissances sur la population française, y inclut ce qu’on peut appeler l’origine ethnique. Voici ce qu’il dit :

 

«  La nation française est formée principalement d'éléments celtiques ou gaulois auxquels ont été ajoutés d'abord des éléments romains, ensuite des éléments germaniques. On retrouve encore sur quelques points du territoire des débris des éléments primitifs: tels sont les Bas-Bretons d'origine celtique, les Basques d'origine ibérique, les Allemands de la Lorraine et de l'Alsace, et les Flamands de race germanique. » [la liste de Lavallée omet les « Italiens » de Corse et de Nice - mais s’agit-il pour lui « d’éléments primitifs » ?]

 

Il est inutile ici de discuter l’exactitude de ses distinctions, l’important est de constater que Lavallée tient compte des origines ethniques de la population française dans lesquels il distingue des éléments d’un peuplement « primitif » (c’est-à-dire, probablement, non mélangé) :

 

« Sur 38 millions d'habitants, on compte en France 1 million de Bretons, 150 000 Basques, 1 300 000 Allemands, 70 000 Juifs, 7000 Bohémiens de race hindoue, 200 000 Flamands et 250 000 Italiens de la Corse et de l'arrondissement de Nice. »

 

A cette diversité de peuplement se surimpose une diversité de langues :

 

« …{la langue française] est loin d'être d'un usage général dans toute la France. Six millions de Français parlent environ 30 patois dérivés des deux anciennes langues du moyen âge, la langue d'Oc et la langue d'Oil. Le gascon, le béarnais, le provençal, le languedocien, sont la langue usuelle du peuple au-delà de la Loire; le picard, le bourguignon, le champenois ont aussi leur patois particulier, et ce n'est réellement que dans l'île de France, l'Orléanais, la Touraine et le Blaisois, c'est-à-dire l'ancien domaine des ducs de France, où l'on parle le français pur. A ces divers patois, il faut ajouter les langues originales : le celtique dans la Basse-Bretagne, l'ancien ibérique et l'espagnol dans les Pyrénées, l'allemand dans l'Alsace et la Lorraine allemande, le flamand dans le Nord et l'italien en Corse et à Nice. »

 

La présentation des langues par Lavallée ne contient aucune condamnation ni des patois (qui pour lui sont la dérivation des anciennes langues du moyen âge, dont la langue d’oc), ni des langues « originales » (il faut sans doute comprendre des langues qui ne sont pas la déformation d’une autre langue) dont le breton (bas-breton dans le langage de l’époque, car parlé en Basse-Bretagne), l’allemand (en fait dialectes germaniques), l’italien (en fait corse -et sans doute nissard, assimilé à l’italien, mais qui est un dialecte de la famille des langues d’oc).

 

Ici encore on ne discutera pas le bien-fondé de ces distinctions et appellations mais on admettra que la description de la France de 1868 (Hetzel fait remarquer ans sa préface que tous les renseignements sont fondés sur les statistiques les plus récentes) fait une grande place à la diversité culturelle, voire ethnique.

 

Nous reportons en annexe 1, pour les lecteurs intéressés, d’autres appréciations de Lavallée sur le territoire français, la population française et l’esprit français.

 

 

 

 

 

 

LA CORSE EN 1867-68 SELON JULES VERNE DANS LA GÉOGRAPHIE DE LA FRANCE

 

 

 

 

 

 

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Carte de la Corse, Géographie illustrée de la France et de ses colonies par Théophile Lavallée et Jules Verne.

Site Gallica

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f214.image

 

 

 

 

L’étude géographique par département, confiée à Jules Verne, constitue la partie de l’ouvrage la plus importante en pagination. Jules Verne repend à peu près les mêmes appréciations que Lavallée sur la diversité de la population française, en y apportant aussi ses considérations personnelles.

 

Il est rapporté que Jules Verne, pris en même temps par la rédaction de 20 000 lieues sous les mers, a confié à sa femme le soin de rassembler la documentation qui lui était nécessaire.

 Il est donc intéressant de voir ce que Jules Verne dit de la Corse (à l’époque, un seul département, ce qui permet de la traiter comme un ensemble unique, à la différence de la Bretagne, de la Provence, de l’Alsace etc.) et de comparer à ce qu’il en dit, près de 20 ans après, dans Mathias Sandorf  (cf. première partie):

 J. Verne ne manque pas de saluer le beau climat de la Corse, au moins dans les zones littorales, avec une description idyllique :

« La première zone comprend les côtes et les échelons inférieurs des montagnes jusqu'à une altitude de 600 mètres; là, le printemps et l'été, se succédant éternellement comme dans les régions parallèles de l'Italie ou de l'Espagne, font de cette ceinture maritime de l'île un pays enchanteur et d'une salubrité parfaite.» 

Les habitants de la côte orientale, infestée (comme la campagne romaine) par la malaria, auraient peut-être été étonnés de cette "salubrité parfaite". Mais on peut penser qu'à cela près, la description de la géographie physique de l'île n'est pas en cause. La description de la population est plus problématique :

 

«  Sa population compte 259 861 habitants, ce qui donne plus de 27 habitants par kilomètre carré. L'accroissement de cette population a été de 90 000 habitants à peu près depuis le commencement du siècle.
Les Corses, isolés dans leur île, et d'ailleurs peu soucieux d'en sortir, ont conservé en grande partie leurs mœurs primitives; ils sont restés superstitieux, mais sobres, hospitaliers, dédaigneux d'un confortable que la plupart d'entre eux ne soupçonnent même pas; leur pauvreté est prudente, et ils ne s'accommoderaient pas de risques à courir pour accroître le peu qu'ils possèdent. Ces particularités s'appliquent surtout à l'habitant des montagnes, qui est paresseux de nature, mais vindicatif à l'excès. On peut compter sur le dévouement, la fidélité, la générosité d'un Corse, sur sa reconnaissance, quand on l'a obligé; mais, que l'on se garde bien de l'offenser et de toucher surtout à l'honneur de sa famille, car le christianisme n'a pas encore fait germer dans son cœur cette rare et difficile vertu, l'oubli des injures. Cependant, la vendetta, si vivace autrefois, qui a causé tant de meurtres, et dont l'accomplissement se transmettait de père en fils, diminue aux frottements de la civilisation, et l'administration emploie tous ses efforts pour détruire ces sanguinaires coutumes si invétérées au cœur de ces insulaires. » 

 

 

Jules Verne ne reprend pas ici l’appellation d’Italiens pour les Corse (qu’on trouve chez Lavallée), ni (curieusement) ne signale l’usage de la « langue italienne » dans l’île. On ne retrouve l’expression de l’italianité de la Corse, que dans la description des villes principales.

 

Ainsi Bastia : « C'est la plus importante ville de la Corse par son commerce, son industrie et sa population; elle ne possède aucun monument remarquable; son aspect est tout italien, ses rues sont étroites et pavées de larges dalles, et sa vue splendide s'étend sur la mer jusqu'aux îles de Caprera, d'Elbe et de Monte-Christo [sic]».

 

Pour Ajaccio, le caractère italien n’est cité que pour la cathédrale. Ici encore, la magnificence du paysage supplée à l’absence de monuments remarquables (du moins dans la description de Jules Verne, qui de toutes façons, n’a jamais mis les pieds en Corse) :  « Ajaccio compte peu de monuments remarquables; sauf la cathédrale bâtie dans le goût italien du XVIe siècle par le pape Grégoire XIII, et une citadelle construite à l'entrée de la ville par le maréchal de Thermes en 1554, il ne faut rechercher les splendeurs de la ville que dans ses beautés naturelles, dans son site merveilleux, dans les environs pittoresques, dans les produits de son climat. « 

 

 

 

 

 

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Vue d'Ajaccio, Géographie illustrée de la France et de ses colonies par Théophile Lavallée et Jules Verne.

Site Gallica

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f207.image

 

 

 

 

J. Verne signale aussi que: « La moitié des jeunes gens appelés à la conscription sait lire et écrire. » (il est probable qu’il se base sur es statistiques de 1866, selon ce qu’indique Hetzel dans sa prèface). Cette indication sur le taux d’alphabétisation semble rare dans la Géographie de Lavallée et Verne. Il faudrait vérifier département par département*. A comparer avec l’indication donnée près de 20 ans après dans Mathias Sandorf,  qui évoque défavorablement « les cent cinquante mille illettrés que la statistique relève encore aujourd’hui sur les deux cent soixante mille habitants de l’île ».

 

                                                                                       * Dans la notice sur le Bas-Rhin, Jules Verne indique : "L'instruction publique est très répandue dans ce département, et les neuf dixièmes des jeunes gens appelés au tirage [le tirage au sort, qui existait avant que soit établi le service militaire obligatoire pour tous] savent lire et écrire."

 

 

 

 

 

UN HÉROS CORSE, PASCAL PAOLI

 

 

 

 

Le portrait moral fait des Corses est assez peu flatteur au final et comporte des éléments qui font partie des idées reçues sur les Corses (paresseux, superstitieux, vindicatifs) dont certaines sont encore en vigueur dans une partie de la population*. On voit que Jules Verne est assez mal disposé envers les Corses.

 

                                        * A noter que dans ses notes sur la Corse datant des années 1840, Prosper Mérimée estime les Corses dans leur ensemble peu superstitieux et est finalement plutôt élogieux sur eux.

 

 En regard, les qualités sont rares : sobriété, hospitalité, reconnaissance  pour les services rendus. Même ce qui pourrait être regardé comme l'amour du pays natal est signalé sous une forme assez négative : " isolés dans leur île, et d'ailleurs peu soucieux d'en sortir", à la différence de ce qui est dit pour les Bretons et les Alsaciens.

C’est pourquoi, il est un peu surprenant de trouver, dans le paragraphe consacré à l’histoire de la Corse , un éloge assez vibrant de Pascal Paoli – dans ce passage, la Corse est bien un pays (mais le mot a plusieurs sens), une patrie :

 

" Alors apparut un homme héroïque, un Corse, Pascal Paoli, qui -résolut de consacrer sa vie entière à son pays; il organisa le gouvernement de l'île, et, détail à noter, il eut pour secrétaire Charles Bonaparte qui épousa Lætitia Ramolino et fut le père de Napoléon.
Paoli lutta longuement, courageusement. L'Europe entière fit des vœux pour ce grand citoyen qui travaillait à la délivrance de sa patrie. Gênes se sentit abandonnée peu à peu; se voyant près de succomber et sur le point d'être attaquée elle-même, en 1768, elle céda ses droits à la France qui soumit encore une fois le pays tout entier. Paoli, après de vains efforts et une sanglante résistance dut abandonner son île et se réfugier en Angleterre. Là, profitant de la
Terreur, il entraîna les Anglais à la conquête de l'île, mais ceux-ci en furent chassés par les armées de la république victorieuses en Italie, et depuis cette époque, la Corse compte au nombre des départements Français. "

 

La fin du paragraphe télescope un peu les événements de l’époque révolutionnaire mais est assez exacte ans sa conclusion toute factuelle: « et depuis cette époque, la Corse compte au nombre des départements Français. *

 

                                                                                       * En fait, la Corse était un département rançais depuis 1790 quand la départementalisation avait été appliquée à l'ensemble de la France. Paoli, revenu en Corse en 1790 après son exil en Angleterre, restait un personnage de premier plan dans l'île. Il refusa de suivre l’évolution de la France vers le radicalisme révolutionnaire, avec l'appui probablement de la majorité de la population. En 1793, il provoqua la rupture avec la France et demanda l’aide de l’Angleterre. La Corse devint un royaume-autonome anglo corse entre 1794 et 1796, avant la reconquête de la Corse par les Français, simple promenade militaire puisque les Anglais avaient décidé d’évacuer l’île.

 

 Cet engouement un peu surprenant de Jules Verne pour Paoli (que dans beaucoup de textes français du 19ème siècle, il était fréquent de vilipender pour s’être opposé à la France), se retrouve dans la description de Corte, capitale de la Corse à l’époque paoliste :

 

«  Les souvenirs historiques ne manquent pas à cette petite ville, et ils sont chers à tous les Corses; là se voient les ruines de l'ancien couvent de Franciscains où logea Paoli, nommé gouverneur [plutôt gouvernant ou dirigeant que gouverneur] de l'île, ainsi que la pauvre maison qui fut le siège du gouvernement national. »

 

Dans la description par arrondissements, on trouve d'autres traces de l'admiration de J. Verne pour les combats de Paoli: ainsi, dans la description de l'arrondissement de Corte, on peut lire : « Morosaglia (891 hab.), situé près du champ de bataille de Ponte- Nuovo, où malgré le courage et l'intrépidité de Paoli, les Corses furent vaincus par les Français en 1769.» (J. Verne ne mentionne pas que Morosaglia  est aussi le lieu de naissance de Paoli).

 

 

 

 

JULES VERNE ET LES BRETONS

 

 

 

 

Si on compare la description du caractère que Jules Verne prête aux Corses avec celui qui est attribué aux Bretons, il saute aux yeux que des caractéristiques proches sont exprimées de manière bien plus élogieuses en ce qui concerne les Bretons ; ainsi dans la notice du département d’Ille-et-Vilaine : 

 

 « Les habitants d'Ille-et-Vilaine ont toutes ces vertus communes aux habitants de la Bretagne, la franchise, la bravoure, la constance dans les affections, la fidélité dans les engagements, l'amour du sol natal; mais comme eux, ils n'ont ni l'esprit industriel, ni de penchant au commerce et à la spéculation ; leurs besoins sont généralement restreints, leur vie pure et tranquille, et ils ont une tendance à résister à ce mouvement qui entraîne le monde moderne vers le tourbillon des affaires.

Dans les campagnes, le paysan est resté superstitieux et il a gardé en partie son costume traditionnel.

Le patois du département se parle principalement sur les côtes, où il est mêlé de mots celtiques. »

 

Ainsi, les besoins restreints des Corses sont attribués à leur paresse et à leur ignorance, tandis que la même attitude chez les Bretons est qualifiée de goût pour une « vie pure et tranquille » et d’éloignement pour l’affairisme (« le tourbillon des affaires »).

Il est aussi intéressant de remarquer que pour les départements bretons, l’usage d’une langue différente du français est noté de façon élogieuse. Pas réellement pour les habitants de l’‘Ille-et-Vilaine, qui utilisent un « patois français (en fait c’est le dialecte gallo) mais pour les départements où la langue bretonne (qui, elle n’est pas un patois) est en usage.

 

Ainsi, J. Verne indique pour le Morbihan :

« La langue française est généralement employée dans les grands centres du département; mais les campagnes ont conservé l'usage du Bas-breton, langue primitive qui s'est encore conservée dans toute sa pureté celtique. »

 

L’expression langue primitive ne doit pas être mal comprise ; ailleurs J. Verne utilisera l’expression « langue-mère », dans le sens d’une langue qui n’est pas issue de l’évolution d’une autre langue.

Mais surtout, dans sa description des Côtes du nord (appellation aujourd’hui remplacée par Côtes- d’Armor) :

 

« L'originalité de la race bretonne s'est surtout conservée dans les campagnes; mais dans les villes, la civilisation et l'influence française ont fait de notables progrès. Toute cette population, sans distinction de race, est affable, hospitalière, simple et pure dans ses mœurs, facile dans son existence (…).

Mais ce qui distingue essentiellement le paysan breton, et par conséquent celui des Côtes-du- Nord, c'est son langage spécial. Le bas breton, le Brezonecq, qui doit être l'ancien celtique, ressemble au gaël d'Irlande et à l'erse de l'Écosse ; il est surtout parlé dans les arrondissements de Guingamp et de Lannion, et dans une portion de ceux de Loudéac et de Saint-Brieuc ; il se divise en quatre dialectes principaux, dont les mots diffèrent surtout par leur prononciation, mais assez cependant pour qu'un natif de Tréguier ne puisse comprendre un habitant du Cornouailles. Le bas breton est une langue très-pure, probablement une langue mère, dont les adjectifs sont invariables et qui n'a qu'un seul genre, mais pleine de tours poétiques et de circonlocutions gracieuses; il a produit plusieurs ballades historiques, des chansons chères au cœur de tout Armoricain, et quelques poëmes fort appréciés des philologues. »

 

Les expressions élogieuses sont ici nombreuses : « langue très pure », « pureté celtique »,   tournures« poétiques… gracieuses »,  chansons «  chères au cœur de tout Armoricain ». La « race bretonne » « simple et pure », reçoit les mêmes qualificatifs élogieux que la langue. 

J. Verne hésite toutefois sur un point , sans préciser clairement sa pensée, lorsqu'il évoque "Toute cette population, sans distinction de race". Il semble distinguer l'existence de deux races en Bretagne, dont une seule est à proprement parler la race bretonne, celle qui parle breton.

 

 

 

Géographie cotesdu nordG (2)

 

Vues des Côtes-du-Nord : le phare de Bréhat et la rivière de Dinan, La Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

 

 

 

UN DÉDAIN POUR LE MIDI PROVENÇAL ?

 

 

 

L’image assez défavorable que Jules Verne a des Corses dans sa Géographie de la France rejoint finalement son opinion sur les gens du Sud-Est de la France. A certains il reconnaît de l’activité, mais c’est presque moins une qualité qu’un défaut. Il reconnaît qu’ils font partie d’une « race provençale », mais les contours de celle-ci sont passablement confus dans ses notices et ils sont parfois présentés comme le produit d’un « mélange de populations les plus diverses », ce qui à l’époque, ne constituait pas un éloge.

 

Les Provençaux des Bouches-du-Rhône semblent pour lui se résumer aux Marseillais :

 

«  Les habitants des Bouches-du-Rhône (… ) sont sensuels, et cependant facilement sobres, ardents au gain, joueurs, amateurs de la danse et des exercices violents.(…) Mélange de populations les plus diverses, leur langue est celle de tous les ports de la Méditerranée. Obligés de demander au commerce la richesse que le sol leur refuse, ils se sont faits cosmopolites ; s'ils sont Français, ils sont encore plus Provençaux, et ce n'est que sous l'action incessante du gouvernement central que Marseille consent aujourd'hui à reconnaître dans Paris la capitale d'une patrie commune. Le peuple proprement dit a conservé les variétés de costumes que dépeignent les anciens voyageurs (….). ».

 

L’identité de la population des Bouches-du-Rhône semble paradoxale, puisqu’ ils sont à la fois cosmopolites (par nécessité commerciale), Français et « encore plus Provençaux ». Même paradoxe ou contradiction pour la langue, car c’est « celle de tous les ports de la Méditerranée ».

 

Géographie_marseille (2)

 

Vues de Marseille : la Corniche et la rue de Noailles (aujourd'hui intégrée à La Canebière) dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

La description des habitants du Var est aussi curieuse car ils représenteraient une population intermédiaire entre e nord et le midi, quoique de « race provençale » 

 

« La population du Var, comprise dans la race provençale, forme la transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi; ses caractères généraux sont l'exagération, l'inflammabilité, l'ardeur, la finesse de l'esprit, la franchise, la bravoure, et la vivacité de l'imagination qui l'emporte parfois sur la droiture du jugement. » 

 (…)

L'idiome employé dans les campagnes du département du Var est le provençal ou langue romane, qui est la langue celtique modifiée par l'apport des Romains et de tous les barbares qui occupèrent le pays, c'est-à-dire que les locutions mauresques, aragonaises, italiennes ou espagnoles y apparaissent fréquemment. »

 

La description du provençal comme langue celtique modifiée est curieuse, ainsi que l’indication des locutions laissées par « tous les barbares qui occupèrent le pays », dont l’énumération qui suit (s’agit-il des « barbares » ?) est aussi surprenante (quels Espagnols ont occupé le Var, à moins qu’il ne s’agisse des comtes de Barcelone, comtes de Provence ? Quels Italiens, sauf les rois de Naples de la maison d’Anjou - d’ailleurs francophones, eux aussi comtes de Provence ? Et ni les uns ni les autres n’ont « occupé » le pays dans le sens donné par J. Verne…

 

La description des habitants des Alpes Maritimes, récemment rattachés à la France (en 1860), n’est pas plus flatteuse que celle des Corses. Ici encore, au contraire de ce qui est dit pour les Bretons, le fait de vivre frugalement est perçu négativement. On retiendra que pour Jules Verne, le pastoralisme n’est pas un travail :

 

«  Les habitants de ce département ont les mêmes habitudes que ceux des départements des Hautes et Basses-Alpes. Bornés dans leurs désirs et leurs besoins, ils préfèrent la vie pastorale aux efforts et aux fatigues d'un travail quelconque ;(…)

Le langage est un patois mi-provençal, mi- italien. L'instruction est peu répandue et la superstition encore très-grande dans les campagnes. »

 

Par contre, pour de mystérieuses raisons, la population du Vaucluse trouve grâce aux yeux de J. Verne :

 

« Les populations du département appartiennent à une race véritablement belle (…). Si l'habitant de Vaucluse n'a pas toute la gaieté du Provençal, il n'en a pas non plus toute la vanité; il est honnête, probe, très-sûr dans ses relations, très ferme dans ses idées, trop passionné parfois, et il aime avec la même exagération qu'il hait.

 (…) il possède, en général, à un degré inférieur, les qualités des Provençaux, des Dauphinois et des habitants du Rhône (…).

On parle français dans toutes les villes du département, et les campagnards ont conservé une sorte de patois expressif, vif, énergique, différent du languedocien et du provençal, et qui doit avoir une très-ancienne origine. »

 

Ainsi pour J. Verne, les habitants du Vaucluse ne sont pas des Provençaux (ou pas entièrement) et leur langue n’est pas non plus du provençal, mais une langue mystérieuse et très ancienne… De plus, ils n’ont qu’à un degré inférieur les qualités des Provençaux (et de leurs autres voisins). On peut penser qu'il y a de la  contradiction dans cette affirmation puisque justement les Provençaux sont présentés de façon plutôt négative. Mais le mot  "qualités" est probablement pris ici comme synonyme de "caractéristiques" - ce qui est cohérent avec la notation : "Si l'habitant de Vaucluse n'a pas toute la gaieté du Provençal, il n'en a pas non plus toute la vanité").

                        .

 

Les appréciations et informations citées dans les notices relatives aux départements de l’actuelle région Provence-Alpes-Côte d’Azur (ou Sud si cette appellation a vraiment été adoptée ?) ont parfois un caractère si curieux, sinon saugrenu qu’on peut se demander si Jules Verne n’a pas tout simplement mis ce qui lui passait par la tête, pour aller vite et expédier son travail. Mais même ainsi, l’ensemble n’est que modérément sympathique (sauf pour le Vaucluse !)

 

Dans Mathias Sandorf, J. Verne introduit deux Provençaux sympathiques, les acrobates Pointe Pescade et Cap Matifou (ce sont leurs noms de scène, inspirés par la géographie de l’Afrique du nord en raison de leur apparence physique : Cap Matifou est un Hercule, Pointe Pescade un gringalet très adroit et très intelligent), qui entrent au service du Dr. Antekirtt. Ces enfants trouvés, qui ont une vingtaine d’années mais mènent depuis longtemps la vie difficile d’artistes ambulants dans tout le pourtour méditerranéen, n’ont plus beaucoup de liens avec leur « pays natal ». Pourtant Pointe Pescade déclare qu’il est « Provençal, donc deux fois Français » - on voit que depuis la Géographie de 1867-68, J. Verne ne fait plus des Provençaux des Français par force, Provençaux d’abord… Reste simplement le cliché du Provençal qui exagère tout, même sa francitude.

 

On trouvera en troisième partie des extraits plus étendus des notices consacrées par J. Verne aux populations des régions de culture non-francophone. 

En ce qui concerne les Alsaciens, les Basques et les Languedociens, et bien entendu les Bretons, il est largement plus élogieux que pour les Provençaux ou les Corses. Quant aux Alpins, ils lui paraissent misérables et presque sauvages, malgré de belles qualités morales. La faute en est à ce qu’ils préfèrent le pastoralisme à un vrai travail. Dans les Hautes-Alpes, la population lui paraît d’origine sarrasine ( ?!) et « on y parle un patois bizarre, mélangé de celte, de grec, de latin, d'italien et de français. »

Très souvent l’usage d’une langue - ou dialecte - différent du français est souligné sans intention négative, bien au contraire, le « patois » est qualifié de « charmant ». Et les « langues mères » comme le breton ou le basque sont citées avec un grand respect.

Lorsqu'il s'agit de parler d'une langue "étrangère" (c'est-à-dire parlée dans un autre pays) comme l'allemand en Alsace (J. Verne ne paraît pas faire de distinction entre le dialecte alsacien et l'allemand), cet usage est cité sans commentaire particulier, comme un état de fait, tandis que la population alsacienne se voit créditer d'une appréciation très favorable . De même aucun souhait de la disparition des dialectes (ou langues régionales), parfois appelés "patois", n'est émis, sinon le constat que les langues locales  régressent le plus souvent, notamment dans les villes, ce qui semble plutôt attrister que réjouir J. Verne.

On a donc, avec les notices de la Géographie illustrée de la France et de ses colonies, un témoignage de l'attitude envers les langues régionales à la fin du Second empire, bien moins négative que ce qu'elle sera sous la Troisième république.

 

 

 

 

 

LA FIERTÉ DES CELTES : JULES VERNE ET ERNEST RENAN

 

 

 

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Jules Verne dans les années 1870-1880.

Site Babelio

https://www.babelio.com/auteur/Jules-Verne/4379/photos

 

 

Les jugements de Jules Verne sur les Corses ou les Provençaux, ses approximations curieuses sur la langue provençale, traduisent une forme d’inintérêt, probablement mêlé d’hostilité. L’origine de cette attitude est peut-être à chercher dans une identification à la « race celte » (ou celtique) chez Jules Verne. L’orgueil d’appartenir à cette « race » se traduirait alors par le dédain pour une population ou « race » concurrente (mais J. Verne est laudateur pour les Alsaciens et les Basques).

 

A vrai dire il existe deux façons de comprendre l’expression « race celtique » à l’époque.

 

La première est la plus large : conformément aux idées répandues à l’époque, dont on a un témoignage dans l’introduction de la Géographie par Lavallée, la France est, majoritairement, un pays de race celtique En sont exclues les populations qui se rattachent clairement à une autre race, allemande ou latine notamment. Donc la race celtique est presqu’équivalent de la race française, descendante des Gaulois.

 

La seconde interprétation est plus restrictive et ne concerne que les populations qui ont conservé avec le moins de mélange les traits originaux et le langage celtiques : en France, il s’agit des Bretons  et dans les îles britanniques des Gallois, Ecossais et Irlandais.

 

Jules Verne estimait appartenir à la race celte au sens restreint de par sa famille maternelle, les Allotte de la Fuÿe, qui serait descendue d’un archer écossais nommé Allott, entré dans la garde écossaise de Louis XI, puis anobli avec le droit de garder une fuie (un colombier), d’où le nom. De même Jules Verne dérivait son patronyme paternel du mot breton verne (aulne), autre référence celtique, mais plus lointaine*.

 

                                                     * J. Verne, comme on sait, est né à Nantes, ce qui n’aurait sans doute pas suffi à faire de lui un Celte. Son père était originaire de Provins. Dans la notice de sa Géographie consacrée à la  Loire -Atlantique, Jules Verne note bien la dualité de population de ce département, seule une partie est bretonnante (et donc vraiment celtique).

 

 

Cette origine pourrait expliquer l’importance des Celtes dans l’œuvre de Jules Verne (cf. par exemple l’article de Marie-Hélène Huet. Jules Verne et la tradition celte, Annales de Bretagne, 1966 https://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1966_num_73_3_2364),

 

L’auteur de l’article précise qu’au-delà du caractère individuel celte  «  il y a la signification politique que Verne attache au mot Celte. (…)  en accord avec le sentiment violemment anti-anglais qui règne en France (…) il exalte les héros de l'indépendance irlandaise et le nationalisme écossais ».

En fait, il ne faut pas exagérer : J. Verne expose la situation de domination des Irlandais par les Anglais (dans P'tit Bonhomme), mais il "n'exalte" pas vraiment les combattants violents (les Fenians, ancêtres de l'IRA), à peine mentionnés dans Les frères Kip. Quant au nationalisme écossais, il est vrai qu'il prête au capitaine Grant, dans Les enfants du capitaine Grant,  le rêve de créer en Océanie une colonie purement écossaise qui deviendrait indépendante (drôle de façon de concevoir le nationalisme écossais, d'ailleurs), mais pas le désir d'une confrontation directe avec l'Angleterre.

De plus, ce nationalisme écossais paraît  bien plus une projection personnelle  de J. Verne qu'une réalité historique. A l'époque, les Ecossais sont de bons Britanniques - même si entre eux et les Anglais, la vieille hostilité reste une tradition presque folklorique (contrairement à ce qu'on croit volontiers en France, l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse ne provient pas d'une conquête: l'union a d'abord été dynastique lorsque le roi d'Ecosse est devenu également roi d'Angleterre au début du 17ème siècle, puis elle a été votée par les parlements des deux pays un siècle après, qui ont décidé de former un seul état sous réserve du maintien de diverses particularités). J. Verne décrit d'ailleurs des Ecossais parfaitement loyalistes envers le Royaume-uni comme le colonel Munro de l'armée des Indes (dans La maison à vapeur).

On ajoutera qu’il prend parti pour les Canadiens français opprimés par la Grande-Bretagne (dans le livre Famille sans nom dont l’action se situe lors de la révolte de 1837) et ne manque aucune occasion de critiquer l’impérialisme anglais et de rappeler, de façon extrêmement simplificatrice sinon caricaturale, que les Anglais sont des Saxons (donc des Allemands) - ce qui n’empêche pas une admiration mal contenue pour certains d’entre eux. *

 

                                                                   * Alors que Renan estimait qu’en Angleterre, l’élément saxon et l’élément celte sont inextricablement mêlés (Qu’est-ce qu’une nation ?).

 

Enfin, si J. Verne paraît ainsi rêver de l'émancipation des nations celtes qu'il présente comme dominées par l'Angleterre, inutile de dire qu'aucun rêve semblable n'existe - ou en tous cas, n'apparait au jour  - en  ce qui concerne les Bretons par rapport à la France, dont la situation pourrrait apparaître similaire à celle des Celtes des îles Britanniques en terme de domination par une autre nation...

 

 

On trouve un autre témoignage de la fierté d’appartenir à la race celte (c’est loin d’être le seul évidemment à l’époque) dans un long article de 1854 d’Ernest Renan, La Poésie des races celtiques. Même si l’auteur ne mentionne pas qu’il appartient à cette race (ou ces "races", car Renan distingue quatre groupes celtiques), l’éloge qu’il en fait est inséparable de son implication personnelle :

" Si l’excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l’inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l’avouer, ne pourrait le disputer en noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique."

 

Les termes utilisés par Renan pour décrire la race celtique : «  pureté de leur sang », « Jamais famille humaine n’a vécu  (…) plus pure de tout mélange étranger », la race celtique a opposé une  «  barrière infranchissable aux influences du dehors », « cette puissante individualité, cette haine de l’étranger », sont assez surprenants pour ceux qui considèrent que Renan a donné (il est vrai trente ans après) dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation la meilleure expression de la nation républicaine basée sur les valeurs de non-discrimination : mais c’est une interprétation toute contemporaine, sans filiation avec la pensée de Renan, presque un travestissement de celle-ci – nous allons en dire deux mots.

 

 

 

 

ANTEKIRTTA, NATION VOLONTARISTE ?

 

 

  

Dans un article déjà cité de Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970 ), l’auteur a la bonne idée de rapprocher Jule Verne de Renan en mettant Mathias Sandorf sous l’éclairage des questions de nationalités. Mais les rapprochements qu’elle en tire nous paraissent peu convaincants.

 

Ainsi la date à laquelle J. Verne situe la deuxième partie de l’action du livre, 1882, semble exagérément mise en évidence :  « Nul hasard dans le choix de cette date de 1882, qui semble directement motivée par l’importante conférence, prononcée à la Sorbonne par Renan le 11 mars 1882 où il posait explicitement la question : « qu’est-ce qu’une nation ? ».

 

Pour l’auteur, la nation au sens « renanien », c’est l’île d’Antekirtta et non la Hongrie ou d’autres pays fondés sur une culture, une histoire.

 

La petite île d’Antekirtta, sur le rivage des Syrtes, achetée par le Dr Antekirtt (alias Mathias Sandorf) au Sultan de Turquie (à l’époque suzerain de la Tripolitaine, de la Cyrénaïque etc), administrée comme un micro-état, correspondrait à la conception volontariste de la nation selon Renan : les quelques 2000 habitants de l’île sont venus d’un partout pour trouver une vie meilleure, ils ont choisi leur patrie. Leur devise pourrait être « ubi bene, ibi patria » (là où on est bien, là est la patrie), devise certes « peu patriotique », comme le reconnait J. Verne avec un peu de gêne, car quitter sa patrie d’origine est mal vu et J. Verne ne veut pas paraître encourager cette attitude, surtout dans un livre pour la jeunesse, mais il écrit qu’on peut comprendre « ces braves gens » qui , misérables dans leur pays d’origine, cherchent à se faire une vie meilleure.

 

Finalement le Sandorf du début du livre se serait trompé de combat en luttant pour la nation (ethnique) hongroise et il aurait trouvé sa voie dans une nation civique et volontariste, au sens de Renan.

 

Or, si on lit bien la conférence de Renan, la nation civique, conçue surtout en France, comme la participation des citoyens à un état démocratique fondé sur des valeurs morales universelles, n’apparait nulle part, contrairement à ce qui est dit fréquemment par les commentateurs actuels.

 

En effet, Renan passe en revue les différents facteurs de formation des nations qui étaient souvent invoqués à son époque (la race, la dynastie la religion, la langue, la géographie, l’intérêt commun) pour conclure que : « Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : (…) Que faut-il donc en plus ?

Ce qu’il faut « en plus » de tous les autres facteurs (qui ne sont donc pas hors jeu, mais ne suffisent pas), c’est un principe spirituel qui prend deux selon lui, deux formes :

 

« L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

 

Aucune nation civique n’est donc envisagée par lui.

Mais Antekirtta ne répond pas non plus à la conception de la nation qu’envisage Renan, car elle ne se fonde pas sur un passé commun, pas forcément vécu personnellement par les membres de la nation, mais appartenant à leur mémoire collective, à leur héritage : «la  possession en commun d’un riche legs de souvenirs ». Antekirtta est certes une association fondée sur l’intérêt commun, mais on a vu que Renan considère ce critère comme insuffisant à lui seul pour fonder une nation.

Au bout d’une période de temps indéterminée, l’île Antekirtta pourra devenir une nation, quand elle aura suffisamment de recul pour s’enraciner dans une histoire.

En attendant ce moment, plus que la nation renanienne, elle évoque une simple entreprise d’immigration ou de colonisation ouverte à tous (colonisation sur une terre et non d’une population puisque l’île n’avait pas de population de départ).

 

 

 

 

 

UNE EXCEPTION AU DROIT DES PEUPLES À DISPOSER D’EUX-MÊMES : LES POPULATIONS NON-OCCIDENTALES ?

 

 

  

Dans Mathias Sandorf, Jules Verne évoque l’existence de la secte des Sénoussistes. Cette secte musulmane était devenue importante à la fin du19ème siècle en Afrique du nord et notamment dans ce qui est devenu la Libye actuelle. Dans le roman, les chefs de la secte, ulcérés par la présence de la petite colonie d’Antekirtta, décident de la détruire (d’autant plus que Sarcany, l’un des « méchants » de l’histoire, est plus ou moins membre de la secte). Les Sénoussistes forment donc une flottille de bateaux pour attaquer Antekirtta, comptant bien massacrer toute la population.

L’article de  Laure Lévêque déjà cité remarque que J. Verne ne crédite pas les Sénoussistes de la même sympathie que les fondateurs d’Antekirtta :

« Ainsi, si Mathias Sandorf est héroïsé de se faire le champion du droit des Hongrois à disposer d’eux-mêmes, il [J.Verne] ne reverse pas le bénéfice de cette revendication sur la cause des rebelles Sénoussistes, eux aussi attachés à la défense de leur indépendance, et à peu près traités par le narrateur comme Mathias Sandorf l’est par la police autrichienne : « sanguinaires » …  « pirates » …. « fanatiques », mus par la « haine » de l’« étranger » ….  la « haine de l’Européen » (art. cité).

On trouve une attitude similaire chez Ernest Renan : il n’applique pas aux populations non-occidentales ses idées sur la formation volontaire des nations. Dans sa conférence de 1882, il n’envisage que le cas où des provinces sont unies contre leur gré à des nations (cas de l’Alsace-Lorraine) alors qu’il faudrait les consulter, et il n’aborde pas la question des colonies (dont la situation est implicitement différente). Mais cette question, il l’avait déjà abordée avec une formule abrupte dès 1871 dans un livre de réflexions, paru après la guerre franco-allemande : 

« La conquête d'un pays de race inférieure par une race supérieure n'a rien de choquant». (Réforme intellectuelle et morale de la France, 1871). Ce qui est choquant pour lui, ce sont les conquêtes entre pays appartenant à la même civilisation.

 

 

 

SÉNOUSSISTES

 

 

Qui étaient les Sénoussistes ( J. Verne écrit Sénoûssistes, on dit également sénoussites et il existe d’autres orthographes selon les transcriptions de l’arabe adoptées) ?

Il s‘agit avant tout d’une tariqa, société religieuse musulmane appartenant (du moins au début de son existence) au courant du soufisme. Fondée en Algérie en 1837 par Mohammed bin Ali Al-Sanoussi, elle se répand en Afrique du nord et au Sahel. Son fondateur installe le principal centre de la Sanousiyya en Cyrénaïque et elle devient influente dans cette province et celle de Tripolitaine, qui à l’époque de Jules Verne constituaient des provinces autonomes de l’empire ottoman (que les Européens appelaient des régences). A la rigueur, si les Sénoussistes menacent un pouvoir, c’est celui de l’empire ottoman.

Mais leur but est moins de constituer une nation que de convertir à une pratique religieuse. On comprend bien qu’ils ont de la méfiance pour les Occidentaux qui étendent leur domination coloniale à ce moment. Sont-ils pour autant les assassins et pirates que montre Jules Verne ? Il semble que celui-ci se soit inspiré notamment d’un voyageur de l’époque, Duveyrier, qui dans une brochure de 1884 La confrérie musulmane de Sîdi-Mohammed ben ‘Alî Es-Senoûsi, met en garde l’Europe contre le danger sénoussiste.

Or, les auteurs récents décrivent Duveyrier comme un mythomane et ses récits comme la base d’une « légende noire » largement infondée.

J. Verne, qui s’inspire de Duveyrier, ne présente à aucun moment les Sénoussistes comme des patriotes qui ont le droit de défendre leur territoire et leur culture contre l’envahissement des Occidentaux (d’ailleurs ce sont eux qui attaquent l’île Antekirtta qui ne les menace pas, du moins pas directement). Certes une présentation favorable aux « indigènes » aurait quasiment été impossible dans un livre pour la jeunesse de l’époque, mais si J. Verne l’avait voulu, il aurait pu nuancer ce qu’il dit des Sénoussistes. S’il ne l’a pas fait, c’est sans doute que pour lui, les Sénoussistes sont des adversaires de la civilisation telle qu’il la conçoit.

Les spécialistes de Jules Verne sont partagés en ce qui concerne son attitude à l’égard de la colonisation. Il est certain qu’il a parfois critiqué celle-ci, mais surtout lorsque le colonisateur était britannique. Il semble avoir néanmoins partagé, en gros l’idée que la colonisation, malgré d’inévitables erreurs, apportait la civilisation (si toutefois ce qu’il dit dans des ouvrages pour la jeunesse est l’expression de sa pensée profonde).

Dès lors il n’y a pas de contradiction, de ce point de vue, entre le soutien (ou la présentation sympathique) qu’il apporte plus ou moins clairement à certaines luttes nationales et pour l’indépendance de peuples occidentaux (ainsi l’indépendance hongroise dans Mathias Sandorf) et l’absence de soutien à des populations non-occidentales qui luttent contre les colonisateurs. De plus, l’aspect national du mouvement sénoussiste est bien moins marqué que l’aspect religieux (ce sont pour J. Verne des « fanatiques »).

Certes, dans 20 000 lieues sous les mers (1869) et surtout dans la conclusion qu’il lui donne dans l’Ile mystérieuse (1872), Verne fait du capitaine Nemo un prince indien, chef de la révolte des Cipayes en 1857, dont la famille a été tuée par les Britanniques en représailles.  Mais cette présentation est invraisemblable à plus d’un titre : un prince indien « moderniste » (sans même parler de Nemo qui est un vrai scientifique) aurait évidemment pris parti pour les Britanniques lors de la révolte de 1857 (qui fut loin de concerner toute l’Inde). Lorsque J. Verne plus tard, abordera complètement la situation en Inde dans La Maison à vapeur (1880), sa présentation des révoltés de 1857 sera plus réaliste et bien plus négative : il ne fait plus de doute pour lui que les Britanniques (qu’on les aime ou pas) sont bien du côté du progrès et de la civilisation; ceux qui ont lutté contre eux sont présentés essentiellement comme des êtres fanatiques et sanguinaires, quel que soit leur courage et les raisons qu'ils avaient de se soulever.

Pour ceux que ça intéresse, je renvoie en annexe à un paragraphe sur l’évolution du Sénoussisme en Libye. Jules Verne aurait-il pu prévoir que le chef des Sénoussistes deviendrait, avec l’appui de la Grande-Bretagne, roi de Libye (le premier et dernier à ce jour), avant d’être renversé en 1969 par un coup d’état dirigé par Muammar Khadafi ?

 

 

 

 RETOUR EN HONGRIE

 

 

 

 

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Concert deTziganes dans la bonne société hongroise au 18ème siècle (dans la famille de Myra Roderich, fiancée du frère du narrateur). Illustration de Roux pour Le Secret de Wilhelm Storitz de Jules Verne, édition Hetzel, 1910. Le livre, rédigé vers 1898, a été publié après la mort de J. Verne dans une version remaniée par son fils Michel.

http://jv.gilead.org.il/rpaul/Le%20secret%20de%20Wilhelm%20Storitz/

 

 

 

 

Les préventions de Jules Verne contre les Autrichiens allemands et sa sympathie pour les Hongrois se manifeste encore dans un roman tardif Le secret de Wilhelm Storitz (écrit en 1898 mais publié seulement en 1910 après la mort de l’auteur et remanié par son fils Michel Verne). L’action se déroule en Hongrie au  18ème siècle *. Un Français s’y rend pour assister au mariage de son frère avec une Hongroise de bonne famille. Le narrateur note l’antipathie des Hongrois pour les Allemands et rapporte (avec une certaine complaisance) ce « proverbe hongrois » : Là où il y a un Allemand , il y a un chien.

                                                                             * En fait, c'est Michel Verne qui a situé l'action au 18ème siècle, en remaniant le livre, à la demande de l'éditeur Louis-Jules Hetzel. 

 

Mais pourtant la description de la société hongroise que fournit le narrateur ne montre en rien des Hongrois opprimés par les Autrichiens/Allemands ; ceux-ci sont remarquablement absents (à l’exception du personnage du méchant, l’inquiétant inventeur Wilhelm Storitz, qui est évidemment Allemand et même Prussien). Jules Verne a donc compris que l’hostilité entre Hongrois et Autrichiens ne s’analyse pas ou plus en termes d’oppression (même en situant l’action un siècle avant le Compromis de 1867).

Et J. Verne, qui se tenait informé, ne pouvait pas ignorer que la Hongrie fin de siècle, et notamment ses classes supérieures, depuis le Compromis de 1867, était devenue très loyaliste envers les souverains autrichiens, dès lors qu’en Hongrie ils étaient considérés comme souverains hongrois.

 

 

 

Gyula%20Benczr%20-%20Emperor%20Franz%20Joseph%20I%20(1830-1916)%20and%20Empress%20Elizabeth%20(18%20-%20(MeisterDrucke-283458)

L'empereur et roi François-Joseph Ier et l'impératrice et reine Elizabeth à Budapest, le 8 juillet 1896, pour la célébration du millénaire de la Hongrie., tableau de Gyula Benczúr.

Lorsque les souverains de la double monarchie venaient en visite en Hongrie, ils étaient accueillis avec un étalage de faste patriotique hongrois dans le style médiéval, notamment par la noblesse.

 Meisterdrucke, site de vente de reproductions de tableaux.

https://www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/Gyula-Benczúr/283458/L'empereur-François-Joseph-Ier-(1830-1916)-et-l'impératrice-Elizabeth-(1837-1898)-à-Budapest,-le-8-juillet-1896.html

 

 

 

 

 

 RETOUR EN CORSE

 

 

 

 A priori, on ne trouve pas d'autre trace de la Corse dans l'oeuvre de Jules Verne que ce que nous en avons dit.

Il faut signaler une curiosité : dans le roman Une ville flottante, publié en 1871, récit inspiré à Jules Verne par un voyage effectué sur le Great Eastern, le plus grand paquebot du monde à l'époque, on trouve un personnage secondaire appelé le capitaine Archibald Corsican, officier de l'armée des Indes, qui porte un curieux nom pour un Britannique.

Un personnage du même nom, mais cette fois Américain, apparait dans l'adaptation théatrâle (en 1874) du Tour du monde en 80 jours, alors qu'il n'existe pas dans le roman. Ce personnage a été ajouté par l'auteur principal de l'adaptation, le célèbre fabricant de pièces Adolphe d'Ennery (l'auteur des Deux orphelines entre autres).

 

L'opinion de Jules Verne à l'égard de la Corse (ou plutôt des Corses) se résume donc à ce qu'il en dit dans Mathias Sandorf et dans sa contribution, presque vingt ans auparavant, à la Géographie illustrée. Or dans les deux cas, Jules Verne a une opinion plutôt négative des Corses. Ils sont décrits comme vindicatifs, paresseux, illettrés, plutôt superstitieux - et dans Mathias Sandorf, ils apparaissent (du moins dans ce qui est raconté au travers de l'histoire du pêcheur Ferrato) comme plutôt hostiles à la France, fâcheuse attitude dont J. Verne espère qu'elle disparaîtra grâce à l'éducation.

Jules Verne, qui a de la sympathie pour beaucoup de cultures régionales, ne trouve pas celle des Corses à son goût. Il en retient toutefois un personnage héroïque et un patriote exemplaire, Pascal Paoli.

On peut se  consoler en lisant ce qu'il dit des méridionaux du Sud-est, pas beaucoup mieux traités que les Corses (à l'activité commerciale près, pour les Marseillais).

Il est vrai que les cultures "minoritaires" (utilisant un dialecte ou langue non-français) qu'il cite avec sympathie sont  souvent des cultures du nord de la France, Bretagne ou Alsace. Pour les Bretons, joue certainement le sentiment de partager une même identité celtique.

Mais Jules Verne évoque aussi chaleureusement les Languedociens ou les Basques.(du moins dans la Géographie de 1867-68). Nous examinerons dans une troisième partie l'image de ces diverses cultures qui ressort des notices de la Géographie illustrée.

 

 

S'agissant de la Corse, on peut terminer par un clin d'oeil, en étendant notre recherche à la descendance de Jules Verne.

Jules Verne a eu un fils unique, Michel, qui a eu trois enfants.

Le fils d'un de ces trois enfants, Jean-Michel Verne (l'un des arrière-petit-fils de Jules Verne donc) est un journaliste né à Toulon, qui vit à Marseille et qui a épousé une Corse; il a été à un moment directeur d'un éphémère journal en Corse, dont le titre 24 ore (24 heures), était en corse.

Qu'en aurait pensé Jules Verne ? Jean-Michel Verne, qui semble brouillé avec les autres branches de la famille, s'est spécialisé dans le journalisme d'investigation sur les affaires criminelles de la Côte méditerranéenne et de la Corse.

Parmi ses livres : 20 milliards sous l'OM (!),  L'affaire Yann PiatRiviera NostraMain basse sur Monaco, Main basse sur Marseille et ... la Corse (2017), Juges en Corse (paru en 2018).

On trouvera ici son blog https://www.blog-investigation.fr/

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 ANNEXE 1

 

L’INTRODUCTION  A LA GÉOGRAPHIE ILLUSTRÉE DE LA FRANCE PAR THÉOPHILE LAVALLÉE

 

 

 

(LES LIMITES GÉOGRAPHIQUES)

 

 

 

La France a presque partout des limites formées par la nature : l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Jura ; mais, chose remarquable, ses meilleures frontières la séparent des populations qui ont avec elle une communauté d'origine celtique ou latine, les Espagnols et les Italiens; tandis qu'elle se trouve immédiatement en contact avec l'élément germanique, là où les barrières naturelles lui font défaut, c'est-à-dire entre le Jura et la mer du Nord. Possédât-elle le Rhin, objet si passionné des convoitises nationales, cette ligne n'aurait que l'apparence d'une limite naturelle, car c'est bien plus une artère commerciale servant à réunir les populations des deux rives, qu'un obstacle destiné à les séparer; c'est précisément, d'ailleurs, à cette absence de frontières naturelles de ce côté, que la France a dû la facile expansion de ses idées dans le reste de l'Europe, et l'influence qu'elle a exercée de tout temps sur les destinées politiques de la région germanique.

 

 

(LE CARACTÈRE FRANÇAIS )

 

Lavallée considère que les origines ethniques différentes de la population française expliquent la  division  en deux éléments, qui est un lieu commun de l’époque :

 

«   Le mélange des éléments romain et germanique avec le fond commun celtique, a produit dans la population de la France deux grandes divisions, celle du Nord, celle du Midi, empreintes des caractères particuliers : les hommes du Midi, issus du mélange romain, sont petits, bruns, intelligents, passionnés, tandis que ceux du Nord, où domine l'élément germanique, diffèrent par leur grande taille, la couleur blonde de leurs cheveux, leur teint blanc, une démarche plus lente et plus grave.

On peut regarder les populations de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne et de l'ancien comté de Paris comme les populations fondamentales de la France, celles qui ont constitué le plus efficacement la nationalité française ; comme il est juste de reconnaître aussi que les populations plus fines, plus brillantes du Midi, ont donné à notre pays la plupart de ses hommes d'État. »

 

Evidemment, la caractérologie qui en découle est conforme aux stéréotypes de l’époque où l’éloge et le blâme se confondent curieusement (Lavallée insère ici un extrait d’un de ses autres ouvrages) :

 

« Le Français est le peuple le plus sympathique et le plus sociable de la terre : d'une grande vivacité d'esprit, d'une imagination prompte, ardente et inventive, il est bon, loyal, honnête par nature et par instinct ; sa générosité est toujours prête à accueillir les infortunes, à protéger les faibles et à oublier les injures; cultivant les arts et les lettres,  d'un courage bouillant qui le rend éminément propre à l'attaque, il a conservé ces  qualités antiques des Gaulois que César re- présente comme aimant à combattre vaillamment et à parler finement. Mais avec ces érninentes qualités qui font du Français le peuple le plus brillant des temps modernes, il est essentiellement léger, mobile, inconstant, avide de nouveautés et de plaisirs, crédule et vaniteux. Sacrifiant tout à l'esprit, il se console de tout avec un bon mot, se moque de tout, même de lui; contempteur du passé, insoucieux de l'avenir, tour à tour s'indignant de la moindre injure et subissant les jougs les plus étranges, il est enfin, suivant ses haines ou ses amours du moment,  le peuple le plus difficile et le plus facile à  gouverner. »

 

 

 

 

 ANNEXE 2 : L'ÉVOLUTION DU SÉNOUSSISME EN LIBYE

 

 

Finalement, les Sénoussistes historiques (ceux de l'histoire, pas les pirates imaginés par J. Verne) allaient bien finir par jouer  un rôle de mouvement national. Ils s’opposèrent à la prise de possession française sur le Soudan (Tchad actuel), mais c’est surtout dans la Libye* actuelle que leur action allait être importante.

 

                                * " L'appellation Libye est réintroduite au XXe siècle par l'Italie, qui reprend le terme antique pour nommer les territoires de Libye italienne après leur conquête" (Wikipedia). Mais on trouve déjà avant la conquête italienne des utilisations du mot Libye.

 

Ils s’opposèrent à la conquête italienne de la Libye en 1911 et pendant la guerre de 14, ils luttèrent avec les Turcs contre les Italiens en Libye et les Anglais, alliés des Italiens, sur les frontières de l’Egypte.

Mais le nouveau chef de la Sanousiyya à partir de 1916, Mohammed Idris El-Mahdi El-Senussi, cessa les attaques contre les Britanniques et passa avec eux une alliance qui allait se révéler durable. Grâce à ses amis anglais, Idris obtint des Italiens après guerre le titre d’émir de Cyrénaïque avec un statut d’autonomie en 1920. Mais l’arrivée au pouvoir de Mussolini mit fin au statut d'autonomie et Idris dut s’exiler en Egypte tandis que les Italiens réprimaient très durement la résistance des habitants de la Cyrénaïque.

Pendant la 2ème guerre mondiale, Idris maintint son alliance avec les Anglais et en 1949, avec leur aide, il fut proclamé de nouveau émir de Cyrénaïque indépendante (mais protégée par les Britanniques), puis en 1951, le Royaume-Uni de Libye (Fezzan, Cyrénaïque, Tripolitaine) fut constitué, avec Idris comme roi. Le nouvel état était très lié aux puissances occidentales, Grande-Bretagne et USA. C'était le pays qui recevait l'aide la plus forte des USA. La découverte du pétrole augmenta son importance stratégique.

Le 1er septembre 1969, alors qu'il était en traitement médical en Turquie, le roi Idris fut déposé lors d’un coup d’état dirigé par un jeune officier, Mouammar Kadhafi. Le roi Idris mourut en exil en 1982.

 Au  moins une chose n’aurait pas étonné Jules Verne dans la transformation du chef de la secte sénoussiste en allié fidèle de l’Occident : le rôle des Anglais qui se débrouillèrent, après la 2ème guerre mondiale pour ajouter la Libye à leur zone d’influence au moment où celle-ci allait disparaître, avant de passer la main aux USA, qui devaient la perdre quand Khadafi prit le pouvoir.

L’actuel prince Sidi Mohammed El-Senussi vit à Londres et essaye de jouer un rôle fédérateur dans la confusion libyenne qui a suivi la chute et la mort de Khadafi.

 

 

 

 

 

 

16 mai 2019

JULES VERNE, lA CORSE ET LES NATIONALITES PREMIERE PARTIE

 

 

 JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Notre titre est peut-être un peu surprenant. A priori il n’y a pas grand-chose qui rattache Jules Verne à la Corse. Aucun des personnages principaux de ses « Voyages extraordinaires », habitués à des destinations plus lointaines, n’a mis les pieds en Corse, même pour un épisode secondaire.

Mais Jules Verne fait partie de ces écrivains qu’on peut toujours associer avec presque n’importe quel sujet et trouver des résultats.

Et finalement, il existe bien de quoi nourrir une étude sur Jules Verne et la Corse, en la situant dans le cadre plus vaste du regard de Jules Verne sur les identités ethniques et les minorités régionales.

Mais nous ne prétendons pas traiter tous les aspects qui, dans l’œuvre très vaste de Jules Verne, se réfèrent à ce qu’on appelait au 19ème siècle la « question des nationalités », ni celle, apparentée, des minorités régionales (ou nationales).

Nous nous limiterons à ce qu’on peut tirer du roman Mathias Sandorf, qui est celui, et le seul, sauf erreur, dans lequel la Corse est mentionnée.

 

 

 

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Jules Verne avec l'un des livres de la collection des Voyages extraordinaires

Site Radio Laser

https://www.radiolaser.fr/Eureka-Portrait-Jules-Verne-ou-les-sciences-au-service-de-l-imaginaire-un-precurseur-de-la-Science-fiction_a18164.html

 

 

 

 

 

L’ACTION DE MATHIAS SANDORF

 

 

 

Si aucun épisode des nombreuses œuvres de  Jules Verne (62 romans et 18 nouvelles, selon la notice Wikipedia) ne se situe en Corse, on trouve au moins un personnage corse dans un de ses romans les plus  connus, Mathias Sandorf, ce qui permet à l'auteur de faire quelques remarques générales sur la Corse et ses habitants. 

Le roman est le récit d’une vengeance et s’inspire, comme le reconnaît Jules Verne, du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Il est d’ailleurs dédié, de façon posthume, à Dumas père, que Jules Verne avait connu au début de sa carrière (ainsi qu’à Dumas fils).

 Mais toutes les péripéties du livre sont bien de l’invention de Jules Verne, qui propose à ses lecteurs une sorte de tour de la Méditerranée où l’on visite successivement Trieste, l’Istrie, Raguse, Malte, la Tunisie, la côte marocaine, la côte libyenne, Monte-Carlo, la Sicile etc.

Il faut donc donner quelques indications sur l’intrigue de Mathias Sandorf et son contexte politique, étroitement lié à la question des nationalités.

 

L’action du roman débute, très exactement le 18 mai 1867, à Trieste, capitale à l’époque de l’Istrie sous domination autrichienne. Deux aventuriers, Sarcany et Zirone, découvrent par hasard, en capturant un pigeon voyageur, un message, qui une fois décrypté (ce qui prend un ou deux chapitres), révèle une conspiration destinée à proclamer l’indépendance de la Hongrie. Les chefs de cette conspiration, qui pour plus de sécurité, agissent depuis Trieste, à l’extérieur de la Hongrie, sont trois Hongrois de noble famille, le comte Mathias Sandorf et ses amis Etienne Bathory et le comte Ladislas Zathmar. Ils ont pris leurs dispositions pour organiser une insurrection qui doit éclater dans quelques semaines. Les membres de la conspiration doivent s’emparer de tous les points stratégiques et interrompre toute communication avec Vienne.

Sarcany a informé de la situation le banquier Silas Toronthal, avec qui il a déjà collaboré pour des affaires louches. Tous deux, après avoir réuni toutes les preuves (le dernier message reçu par les conspirateurs et la grille de décryptage, sur laquelle Sarcany, introduit sous un faux-prétexte chez l’un des conspirateurs, a pu mettre la main) peuvent dénoncer la conspiration auprès des autorités autrichiennes. Silas Toronthal y a un intérêt immédiat car Mathias Sandorf, en prévision de l’insurrection, a déposé dans sa banque une somme considérable dont il vient de demander qu’elle soit mise sous peu à sa disposition : or, Toronthal, qui a fait de mauvaises affaires, n’a plus cette somme.

Les trois conjurés sont arrêtés et conduits au château de Pisina, au centre de l’Istrie, où un procès expéditif les condamne à mort.

Dans leur cellule, Sandorf et ses amis sont mis au courant du rôle de Sarcany et de Toronthal dans leur arrestation : grâce à un phénomène acoustique, ils surprennent une conversation entre ces ceux personnages qui discutent à l’étage inférieur.

La veille de leur exécution, profitant d’un terrible orage, Sandorf et ses amis tentent de s'évader. Ils parviennent à arracher la grille de la fenêtre de leur cellule. Sandorf et Etienne Bathory s’enfuient en se laissant glisser le long de la chaîne du paratonnerre. Zathmar n’a pas le temps de fuir avant l’arrivée des gardiens.

Mais le câble du paratonnerre se termine dans une profonde crevasse où coule une rivière souterraine et les deux fugitifs n’ont pas d’autre choix que de s’y laisser tomber. Après des péripéties sur lesquelles on reviendra, Sandorf parvient seul à s’échapper, mais dans des conditions qui font qu’on le croit mort. Etienne Bathory est repris par la police, ramené au château de Pisina, où il est fusillé avec Zathmar.

Silas Toronthal et Sarcany touchent la moitié de la considérable fortune de Sandorf comme récompense.

15 ans après, Sandorf est devenu le mystérieux docteur Antekirtt, un homme très riche, qui a vécu en Orient en pratiquant la médecine européenne (Sandorf a étudié la médecine dans sa jeunesse), à laquelle il a joint les connaissances arabes et indiennes. Il a hérité d’une immense fortune léguée par un riche oriental qu’il a soigné. Il s’est rendu possesseur d’une île, Antekirtta, près du rivage de la Cyrénaïque (province de la Libye actuelle), île devenue sous sa direction une sorte de micro-état (dans la réalité, aucune île de ce nom n’existe).

Sandorf est donc en mesure de se venger de de ceux qui l’ont trahi. Il arrive à Raguse (aujourd’hui Dubrovnik) où Silas Toronthal s’est établi, ainsi que, par coïncidence, la veuve et le fils d’Etienne Bathory, sur lesquels Sandorf/Antekirtt veille à distance.

 Ajoutons que Sandorf croit que sa fille, sa seule famille, est morte en bas âge peu de temps après qu’il ait lui-même disparu. En fait, cette fille, Sava, a été enlevée par Silas Toronthal qui la fait passer pour sa fille. Pour compliquer le tout, Pierre Bathory, le fils d’Etienne, est tombée amoureux d’elle. Mais Silas Toronthal, toujours sous l’influence de son complice Sarcany, veut la marier avec ce dernier, qui deviendra ainsi propriétaire de la moitié non confisquée de la fortune de Sandorf qui doit échoir à sa fille à sa majorité.

Toute l’histoire, à partir de là, sera le récit de la vengeance de Sandorf, qui recueille Pierre Bathory et l’associe à son œuvre de vengeance ou plutôt de punition.

Il est inutile d‘en raconter toutes les péripéties, qui permettent de visiter divers points de la Méditerranée, puisque tel était l’un des objectifs du roman, comme J. Verne l’indiquait à son éditeur Hetzel : « un roman à faire sur toute la Méditerranée française, italienne, espagnole, autrichienne, grecque, turque, égyptienne, tripolitaine, tunisienne, algérienne, marocaine et même anglaise ». Le titre provisoire du livre était d’ailleurs En Méditerranée (cité par Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970).

.A vrai dire, Jules Verne ne réalisera pas entièrement ce programme, puisque par exemple ni l'Egypte ni la Grèce ne donnent lieu à un épisode du livre, que l'Algérie est à peine évoquée etc.

En 1878, avec son yacht le Saint-Michel III, il avait déjà visité une partie de la Méditerranée, puis en 1884, alors que son roman est en cours de rédaction, il effectue un plus long périple, visitant nombre de lieux qu'on retouve dans le roman, qui intègre aussi certaines péripéties du voyage de J. Verne, comme une tempête dangereuse aux abords de Malte .

 

 

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 Carte de la Médierranée fugurant dans Mathias Sandorf, édition  Hetzel de 1885.

Reprduction d'après l'artcle  de Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970).

 

 

 

 

LES HONGROIS CONTRE LES AUTRICHIENS

 

 

 

 

Comme on le sait depuis longtemps, la question des « nationalités » a intéressé Jules Verne. C’était au 19ème siècle l’un des principaux moteurs de l’histoire : comment certains peuples, prenant conscience de leur identité en tant que peuple, ont cherché à se constituer comme une nation indépendante, soit par regroupement des petits Etats qui pré-existaient, soit en se séparant de l’Etat qui les dominait.

L’argument de départ du roman Mathias Sandorf, publié en 1885, est fourni par les mouvements nationalistes* en Hongrie, dirigés contre l’état dominant à l’époque la Hongrie, l’empire autrichien.

                                                                           * Rappelons ici que le mot « nationaliste » a toujours été appliqué aux mouvements qui cherchent à réaliser l’indépendance d’une population par rapport à un autre pays. Ce nationalisme de libération ne doit pas être confondu avec le nationalisme de domination, quoiqu’on puisse évidemment passer de l’un à l’autre. Aujourd’hui, le mot « nationalisme » étant devenu exclusivement négatif dans la plupart des médias, son usage permet de critiquer et de discréditer d’emblée certaines aspirations à l’indépendance (le nationalisme catalan, par exemple).

 

Jules Verne ne se contente pas d’enregistrer les sentiments nationaux ou nationalistes des Hongrois comme une donnée de fait, manifestement il les approuve.

Comme d’un autre côté les Autrichiens sont des « Allemands » (au sens ethnique et non pas national), la sympathie pour les Hongrois est un aspect de l’antipathie pour les Allemands qui est assez générale en France après la guerre de 1870 et que Jules Verne -semble partager (au moins dans ses livres)*

 

                                                                          * On a remarqué qu’il n’y a quasiment pas d’Allemand dans ses livres et quand il y en a, ils sont très antipathiques comme le Dr. Schultze dans Les 500 Millions de la Begum. Une exception toutefois, l’orignal professeur Lidenbrock, de Hambourg, et son neveu, dans Voyage au centre de la terre, mais c’est un livre antérieur à la guerre de 1870.

 

Or Jules Verne simplifie grandement dans son livre, aussi bien dans les quelques explications historiques qu’il donne que dans les péripéties du début du roman, la question nationale hongroise, qu’il présente comme un affrontement frontal et quelque peu manichéen entre de sympathiques Hongrois (ou Magyars, leur nom hongrois) désireux de devenir libres et de bien moins sympathiques Autrichiens qui cherchent à maintenir leur domination.

Comment les Hongrois pourraient-ils d’ailleurs ne pas être sympathiques puisqu’au moral, ils sont proches des Français :

« …tout cela indiquait [chez Sandorf] une nature franche et généreuse. On a remarqué qu’il existe de grandes analogies entre le caractère français et le caractère magyar. Le comte Sandorf en était la preuve vivante. »

Jules Verne fait remonter à 1699 (traité de Carlowicz) la domination de l’Autriche sur la Hongrie et laisse penser que depuis lors les Hongrois n’ont qu’un but, se libérer des Autrichiens qui les oppriment, sans conciliation possible. Mais d’une part, la domination autrichienne sur une partie de la Hongrie est bien plus ancienne que 1699 (elle remonte au milieu du 16 ème sècle, tandis que le traité de 1699 place sous la domination autrichienne la partie de la Hongrie qui était  jusque là occupée par les Turcs) ; d’autre part, la présentation de Jules Verne occulte complètement les points d’accord entre la classe dirigeante hongroise  et l’empire des Habsbourgs, notamment le soutien décisif apporté par la Diète de Hongrie à l’impératrice Marie-Thérése en 1741 (la présentation de J. Verne: « Les Hongrois durent se courber sous la force », est ici complètement inverse à la réalité), de même que les réformes  conformes aux demandes des classes dirigeantes hongroises opérées à la fin du 18ème siècle.

Présenter l’antagonisme entre Hongrois et Autrichiens comme frontal et sans concession est donc inexact, alors qu’il s’agit d’une relation complexe et sinueuse où les élites hongroises obtiennent progressivement plus d‘autonomie en échange de leur soutien aux Habsbourgs*.

                                                                                                           * Dans cette relation, ce sont les classes supérieures et surtout la noblesse qui agissent, soit pour se révolter contre l’Autriche (1711) soit pour s’y rallier après 1741 et demander toujours plus de reconnaissance. Les classes populaires ne jouent pas de rôle à ce stade.

 

Certes, la perception de la question hongroise par Jules Verne a été marquée par les événements de 1848-49, où les nationalistes hongrois, profitant de la révolution qui secoue l’Autriche comme toute l’Europe, constituent une république hongroise puis affrontent militairement l’Autriche (puis la Russie, alliée de l‘Autriche, qui leur inflige une défaite totale qui se solde par la condamnation à mort de nombreux dirigeants du soulèvement hongrois et l’exil des autres). Jules Verne évoque d’ailleurs à peine ce soulèvement pourtant fondamental dans l’histoire récente de la Hongrie, de façon allusive puisqu’il mentionne le nom du principal dirigeant de la révolution hongroise Lajos  Kossuth, sans parler de la révolution elle-même (on peut se demander pourquoi ? un roman pour la jeunesse au 19ème siècle doit-il éviter de parler de révolution ?) :

« Jeune encore, il [Sandorf] avait connu Kossuth, et bien que sa naissance et son éducation dussent le séparer de lui sur d’importantes questions politiques, il n’avait pu qu’admirer le grand cœur de ce patriote. »

Si Jules Verne avait voulu parler de la révolution hongroise de 1848-49, il lui aurait été difficile de ne pas mentionner un fait central : les Hongrois avait proclamé l’existence d’un état hongrois indépendant sans se soucier des autres minorités. Or, celles-ci (Croates, Slovènes, Roumains), voyant que la révolution hongroise ne devait profiter qu’aux Hongrois, formèrent des armées qui combattirent les Hongrois et même se portèrent au secours des Autrichiens*.

                                                                                                 * Ce fut par exemple le cas du général croate Josip Jelačić, dont le portrait figure aujourd’hui sur les billets de 20 kuna de la Croatie (qui n’a pas encore intégré la zone euro) et dont la statue équestre se trouve sur la place principale de Zagreb, qui porte son nom.

 

La question hongroise se compliquait donc de la question des autres minorités, que Jules Verne esquive. Pourtant il est obligé de reconnaître l’existence de ces minorités « non -hongroises » (qui en fait forment la majorité du pays) :

« Les Hongrois, ce sont ces Magyars qui vinrent habiter le pays vers le neuvième siècle de l’ère chrétienne. Ils forment actuellement le tiers de la population totale de la Hongrie, — plus de cinq millions d’âmes ».

Mais il n’en tire pas les conclusions nécessaires sur le fait que les Hongrois ethniques ne constituent finalement qu’une minorité dans les frontières de la Hongrie, alors qu’ils revendiquent la domination du territoire entier.

 

 

 

 

 

LE COMPROMIS DE 1867, ABSENT DU LIVRE

 

 

 

Plus curieux encore, le récit de Jules Verne débute en 1867 : or c’est une date extrêmement importante pour la Hongrie, dont Jules Verne ne dit absolument rien.*

                                                       * Il est très surprenant que l'auteur de l'article cité plus haut, écrive : « L’action s’ouvre sur les bords de la Méditerranée, à Trieste, en Illyrie, en mai 1867, au lendemain de la signature du Compromis austro-hongrois qui voit la Double monarchie succéder à l’Empire autrichien » (Laure Lévêque, art. cité), alors que Jules Verne fait, littéralement, comme si le compromis de 1867 n’existait pas.

 

 

 

 

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Une jeune femme brandit un drapeau formé du drapeau autrichien à gauche et du drapeau hongrois à droite. Ce drapeau était en fait le drapeau "marchand" (de la marine marchande) de la double monarchie. Chacun des deux  pays  avait son propre drapeau national et celui de l'Autriche était différent de celui représenté à gauche.  

 https://deutsche-schutzgebiete.de/wordpress/projekte/oesterreich-ungarn/

 https://diepresse.com/home/zeitgeschichte/5240179/Die-Welt-bis-gestern_Donaumonarchie_Ein-Staat-von-51-Jahren

 

 

En effet le 18 février 1867, fut signé l’accord connu sous le nom de Compromis austro-hongrois qui créait ce qu’on a appelé « la double monarchie» ou l’Autriche-Hongrie. La Hongrie obtenait son Parlement, son gouvernement, son armée. Le monarque Habsbourg était empereur en Autriche et roi en Hongrie. Un certain nombre de matières étaient gérées en commun par les deux gouvernements hongrois et autrichien. La Diète hongroise ratifia le Compromis le 30 mars 1867.*

                                                                                                               *« Le Compromis avait de son côté donné naissance à deux États largement indépendants, uniquement liés par leur dirigeant et leurs ministères communs, qui supervisaient les affaires étrangères, l’armée et les finances »  (L'Autriche-Hongrie était-elle un empire ?, Pieter M. Judson, Annales. Histoire, Sciences Sociales 2008/3  https://www.cairn.info/revue-annales-2008-3-page-563.htm).

 

Le complot de Mathias Sandorf, dans le contexte du Compromis de 1867, devient presque invraisemblable, au moment où toutes les forces politiques de Hongrie étaient engagées dans la négociation depuis 1866, puis dans la réussite de l’accord de compromis. Si un tel complot pour proclamer l'indépendance de la Hongrie avait existé, il n'aurait pu émaner que de groupes marginaux, sans aucune chance de réussite, alors que le complot de Sandorf est présenté comme sérieux :

«  — Et la diète ? demanda Bathory.

— Nos partisans y sont en majorité, répondit Mathias Sandorf. Ils formeront aussitôt le nouveau gouvernement, qui prendra la direction des affaires. »

 

Il est assez amusant que la date du déclenchement de l’insurrection fixée par Sandorf et ses amis soit le 8 juin, date qui dans la réalité (mais Jules Verne n’en dit rien) est celle du couronnement à Budapest de François-Joseph et de son épouse (Elizabeth, Sissi) comme roi et reine de Hongrie.

Certes, un  patriote (ou nationaliste) hongrois comme Kossuth, l’ancien dirigeant du soulèvement de 1848-49, qui s'était exilé en Italie, a désapprouvé le  Compromis, mais il n’a pas appelé à la révolte pour autant, et il devait être isolé. La raison principale pour Kossuth de désapprouver le Compromis est que la Hongrie restait liée à l’Autriche en matière de politique étrangère et qu’elle serait automatiquement entraînée dans une guerre si l’Autriche entrait en guerre, ce qui devait s’avérer exact en 1914 (mais il semble que les Hongrois, à l’époque, furent loin de désapprouver la guerre et d’y être entraînés contre leur gré, ce qui n’enlève rien au bon sens de la remarque de Kossuth).

 

On peut penser que si Jules Verne n’a pas parlé du Compromis, c’est parce qu’il ne se souciait pas d’entrer dans des explications politiques et constitutionnelles complexes*, dans un ouvrage s’adressant à un public jeune.

                                                          * « Un certain nombre d'auteurs s'accordent pour voir dans l'Autriche-Hongrie une union réelle [situation où deux pays indépendants ont le même souverain]. Sa nature a néanmoins été discutée. Quelques auteurs autrichiens ou étrangers y ont vu un État fédéral, d'autres une simple confédération d'États. » (Wikipedia, article Autriche-Hongrie).

 

Mais il faut admettre qu’en l’absence de mention du Compromis de 1867, sa vision de la question hongroise est complètement déconnectée de la réalité et largement imaginaire..

Ce n’est qu’à la fin du roman, dont les péripéties prennent place en 1882, que Jules Verne réintroduit une référence à l’histoire réelle dans le récit, et au Compromis, sans le mentionner expressément  : « Il faut ajouter, d’ailleurs, que, depuis quinze ans, un revirement politique, très favorable à la question hongroise, avait singulièrement détendu la situation, — surtout en ce qui touchait au souvenir qu’avait pu laisser à quelques hommes d’État l’entreprise si vite et depuis si longtemps étouffée du comte Mathias Sandorf. »(Cinquième partie chapitre IV). 

 

Jules Verne semble avoir voulu éliminer tour ce qui contredit une position simple, voie simpliste de la question nationale en Hongrie : il décrit des Hongrois éternellement en lutte et éternellement opprimés par des Autrichiens, alors qu’en 1867 les Hongrois sont en passe d’obtenir l’essentiel de leurs revendications et de prendre la direction d’un quasi-état qu’ils gouverneront sans se soucier des autres ethnies  (alors que dans la partie autrichienne de la double monarchie, les Autrichiens s’efforceront un peu mieux de reconnaître des droits aux diverses minorités*).

                                                                                * D’où parfois aujourd’hui, chez certains, la nostalgie de l’Autriche-Hongrie (surtout dans sa partie autrichienne), présentée comme un état tolérant et multinational (« un pays selon notre cœur », dit l’Italien de Trieste Claudio Magris dans son livre célèbre Danube en 1986).

 

Lorsqu’il écrit Mathias Sandorf, paru en 1885, il existe suffisamment de recul depuis le Compromis austro-hongrois de 1867 pour pouvoir en tirer les conclusions que nous venons d’indiquer. Mais admettre cela aurait contredit la vision manichéenne de Jules Verne, qui lui permet de présenter les Hongrois comme de nobles combattants toujours victimes de leurs oppresseurs (et au passage de dénigrer les « Allemands »), alors que dans les faits, en Hongrie, le nationalisme hongrois de libération est devenu après 1867 un nationalisme de gouvernement et de domination des minorités non -hongroises.

Sa vision de la lutte pour la liberté des nationalités est donc une vision manichéenne et idéaliste dans laquelle le compromis est exclu, (une vision « pour enfants » ?) au point d’éliminer de son récit toute mention d’un accord entre les parties en présence (sauf comme on l’a vu, une allusion dans les dernières pages du livre, à un « revirement politique, très favorable à la question hongroise ») et de faire ainsi une présentation passablement tronquée de la réalité dans laquelle le roman est supposé s'inscrire.

 

 

 

 

 

MATHIAS SANDORF SE JETTE DANS LA FOÏBA

 

 

 

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 Mathias Sandorf, accroché à un tronc d'arbre dans la rivière souterraine de la Foïba, parvient à saisir Etienne Bathory.

Illustration par Benett de l'édition originale.

 Blog Illustration s'il vous plaît de Thierry Robin, sujet consacré à Benett.

http://illustrationsvp.blogspot.com/2014/03/leon-benett.html

 

 

 

 

Mathias Sandorf et son camarade Etienne Bathory, lorsqu’ils s’évadent de la forteresse de Pisino, (aujourd’hui, Pazin), au centre de l’Istrie, n’ont pas d’autre choix que de se jeter dans un gouffre où coule ce que Jules Verne appelle « la rivière de la Foïba », un cours d’eau souterrain (grossi par les pluies) qui après beaucoup de dangers, amène les deux évadés à Rovigno (Rovijn) sur la côte ouest de l’Istrie, où ils rencontrent le pêcheur Ferrato qui les cache chez lui.

Jules Verne n'indique pas que le nom de Foïba est, en fait, un nom commun (en italien, foiba, sans tréma, au pluriel foibe) - il s’agit d’un mot du dialecte frioulan pour désigner des crevasses (qu’on appelle en français dolines) creusées dans le terrain karstique. Le nom de la rivière où débouche la foiba de Pisino/Pazin  est (aujourd'hui) Pazinčica; il s'agit de la plus grande rivière souterraine d'Istrie. Toutefois il se peut que l'utilisation de foiba comme nom commun soit intervenue justement par généralisation à partir de la Foiba de Pazin, le nom ayant d'abord désigné la rivière, puis la fosse et enfin toutes les fosses du même type.

J. Verne ne s’attarde pas, non plus, à décrire la complexité ethnique de l’Istrie, sinon pour indiquer que les habitants, majoritairement Italiens ou Slaves, n’avaient pas de sympathie pour l’Autriche, à laquelle l’Istrie était rattachée, ou pour les Autrichiens.

 

On crédite généralement Jules Verne d’avoir prévu l’avenir en ce qui concerne les inventions scientifiques… Il n’avait sans doute pas prévu que quelques décennies après son livre, les foibe, ce phénomène naturel des régions karstiques, deviendraient l’instrument d’une des multiples tragédies du 20 ème siècle dont le souvenir hante encore l’Italie contemporaine et les pays voisins des frontières orientales de l’Italie, avec ses commémorations et ses polémiques.

En 1943, puis de manière plus massive en 1945, des milliers d’Italiens furent précipités, morts ou vivants, souvent après avoir été torturés, dans les foibe par les partisans communistes locaux. La population italienne quitta presque en totalité l’Istrie et la Vénétie-julienne, qui étaient devenues italiennes après 1918 et qui furent rattachées à la Yougoslavie après 1945. Après une longue période d’oubli volontaire – due au poids politique du parti communiste - ces massacres, présentés comme une épuration ethnique anti-italienne, furent commémorés en Italie par une Journée du souvenir instituée par le gouvernement Berlusconi en 2004, suscitant depuis des polémiques politiciennes ainsi que des frottements avec la Croatie et la Slovénie.

 

Assurément, on trouvera moins polémique que la société Jules Verne de Croatie organise tous les ans une reconstitution de l’évasion de Mathias Sandorf du château de Pisino (ou Pazin). De plus il ne semble pas ( ?) que la foiba de Pisino/Pazin ait servi tragiquement en 1943-45.

Il est vrai que selon les cartes de peuplement, il n’y avait pas de population italienne dans cette localité, située très exactement au centre de l’Istrie.

 

 

 

 

 

UN PÊCHEUR CORSE EN ISTRIE : ANDRÉA FERRATO

 

 

 

 

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 Deux pages de la première édition grand format de Mathias Sandorf, éditeur Hetzel, 1885. Illustrations par Benett.

A gauche, Sandorf et Bathory arrivent au débouché de la rivière souterraine de la Foïba, près du port de Rovigno (Istrie)..

A droite, le pêcheur Carpena indique aux gendarmes autrichiens qu'il a vu deux personnes qui pourraient être les prisonniers évadés. En continuant ses recherches, Carpena va se rendre compte que les deux évadés ont trouvé refuge chez le pêcheur Ferrato. 

Site de vente d'objets d'art Expertissim.

 https://www.expertissim.com/verne-jules-mathias-sandorf-12164699

 

 

 

Après leur évasion de la forteresse de Pisino, Sandorf et Etienne Bathory parviennent, après avoir suivi le courant de la rivière souterraine de la Foïba, sur les bords de l’Adriatique à Rovigno (aujourd'hui Rovijn en Croatie).

Là ils rencontrent le pêcheur Andréa Ferrato (J. Verne met, à la française, l’accent sur Andréa), d’origine corse, veuf père de deux enfants,  qui les cache dans sa maison. Sans se soucier du risque qu’il prend à aider des évadés. Ferrato propose de les amener sur sa barque en Italie où ils seront en sécurité.

Mais un homme les a vus, c’est un pêcheur d’origine espagnole, un mauvais sujet, Carpena. Il vient proposer à Ferrato un chantage : où Ferrato lui donne sa fille en mariage, où il dénonce aux autorités les fugitifs et celui qui les cache. Ferrato refuse bien entendu, et après avoir informé les fugitifs, se prépare à les embarquer sans plus tarder. Mais il est déjà trop tard : alertés par Carpena, les gendarmes autrichiens arrivent. Etienne Bathory est pris. Seul Sandorf parvient à se jeter à la mer, sous les balles des gendarmes, qui pensent qu’il est mort, soit atteint par les tirs, soit noyé.

En fait Sandorf a pu nager au large et au prix d’un effort extraordinaire, se maintient plusieurs heures dans l’eau jusqu’au moment où il peut s’agripper à la chaîne d’un navire à vapeur qui passe près de lui. Il peut ainsi gagner les abords de Brindisi et prendre terre. Bien qu’en sécurité en Italie, Sandorf, qui n’a plus qu’un but, se venger, souhaite continuer à passer pour mort. Peu après il se fait transporter à Smyrne pour y commencer une nouvelle vie en attendant l’occasion de punir Sarcany, Toronthal et le pêcheur Carpena.

Quant à Etienne Bathory, repris par les Autrichiens, il est fusillé peu après sa seconde arrestation avec son ami le comte Zathmar.

Le pêcheur Ferrato, lui est condamné au bagne pour complicité avec les évadés et il meurt peu après. Il laisse derrière lui ses enfants Luigi et Maria, que Sandorf se promet de retrouver et d’aider un jour.

 

Ferrato est donc le seul représentant de la Corse dans les livres de Jules Verne. Ce dernier pourrait se contenter d’en faire un type moral (l’homme qui prend des risques pour aider ses semblables injustement pourchassés), mais il va plus loin et à travers son personnage, il donne une description en creux du reste de la population corse, qui est bien moins élogieuse.

Pourquoi Ferrato prend-il des risques pour aider Sandorf et Bathory qui ne sont rien pour lui ?

Pourquoi ce Corse se trouve-t-il à exercer son métier de pêcheur dans un port de l’Istrie autrichienne, ce territoire qui devait plus tard devenir italien (après 1918), puis yougoslave (après 1945) et qui est aujourd’hui croate (depuis l’indépendance de la Croatie, 25 juin 1991) ?

 

 

 

 

UN CORSE  ATYPIQUE

 

 

 

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 Mathias Sandorf et Etienne Bathory chez le pêcheur Andréa Ferrato, avec sa fille Maria et son fils Luigi.

Illustration par Benett de l'édition originale.

Blog Illustration s'il vous plaît de Thierry Robin, sujet consacré à Benett.

 http://illustrationsvp.blogspot.com/2014/03/leon-benett.html

 

 

Si Ferrato prend des risques pour sauver des gens qu’il ne connaît pas, c’est qu’en Corse, environ 17 ans plus tôt, il a tué un homme et comme l’explique Jules Verne : « … ce meurtre, bien qu’il eût été commis en état de légitime défense, pesait à la conscience d’Andréa Ferrato. Avec les idées quelque peu superstitieuses qui lui venaient de son origine, il avait à cœur de le racheter. Il se disait que la mort d’un homme ne lui serait pardonnée que le jour où il aurait sauvé la vie à un autre homme, au risque de la sienne. Il était résolu à le faire, si l’occasion s’en présentait. » 

 

C’est aussi la raison de la présence de Ferrato en Istrie. Il a tué un homme et a préféré quitter la Corse, tant pour fuir la justice que les vengeances de la famille du mort, qui auraient pu retomber sur la famille de Ferrato.*

                                                                                                   * On peut observer d'ailleurs que J. Verne n'a pas donné à son personnage un nom vraiment corse. Si le patronyme Ferrato existe en Italie, à notre connaissance, il n'existe pas de famille corse du nom de Ferrato.

 

 

J. Verne est amené à décrire ainsi l’état d’esprit existant en Corse, à l’époque où Ferrato et son épouse y vivaient, bénéficiant d’une relative prospérité grâce à l’habileté de Ferrato comme pêcheur :

« Tous deux [Ferrato et sa femme], sachant lire, écrire, compter, étaient donc relativement instruits, si on les compare aux cent cinquante mille illettrés que la statistique relève encore aujourd’hui sur les deux cent soixante mille habitants de l’île.

En outre, — peut-être grâce à cette instruction, — Andréa Ferrato était très français d’idées et de cœur, bien qu’il fût d’origine italienne, comme le sont la plupart des Corses. Et cela, à cette époque, lui avait valu quelque animosité dans le canton. »

C’est dans le contexte de cette animosité contre Ferrato, que celui-ci doit un jour se défendre contre « un assez mauvais drôle du pays, qui le menaçait », et le tue « en état de légitime défense ».

Jules Verne laisse donc penser, plus ou moins, que Ferrato a été menacé parce qu’il était « très français d’idées et de cœur », d’autant qu’il habitait Santa Manza, dans l’arrondisement de Sartène : « Ce canton, en effet, situé à l’extrémité sud de l’île, loin de Bastia, loin d’Ajaccio, loin des principaux centres administratifs et judiciaires, est, au fond, resté très réfractaire à tout ce qui n’est pas Italien ou Sarde, — regrettable état de choses, dont on peut espérer de voir la fin avec l’éducation des générations nouvelles. »

Réfugié d’abord en Sardaigne (lieu de refuge fréquent des Corses fuyant la justice ou la vendetta, ou les deux), Ferrato passe ensuite en Italie puis en Istrie, où sa famille le rejoint et où il reprend son métier de pêcheur :

«  Depuis son veuvage, Andréa Ferrato vivait uniquement entre sa fille et son fils… Il était aimé de tous dans le pays, étant serviable et de bon conseil. (…) Au milieu de ces longues traînées de roches qui couvrent les rivages de l’Istrie, il n’eut pas à regretter ses pêches du golfe de Santa Manza et du détroit de Bonifacio. En outre, il était devenu un très bon pratique de ces parages, où se parlait la même langue qu’il avait parlée en Corse. »

 

Ainsi donc, le seul Corse qu’on trouve dans les livres de Jules Verne, doté de grandes qualités morales, n’est pas présenté comme un Corse typique mais au contraire comme une exception parmi ses autres Corses, lesquels sont « très réfractaire[s] à tout ce qui n’est pas Italien ou Sarde », au moins dans certains cantons (cette restriction est-elle une précaution de J. Verne ?). La seule chose qu’il semble partager avec l’ensemble des Corses n’est pas vraiment une qualité, ce sont «les idées quelque peu superstitieuses qui lui venaient de son origine ».

On remarque tout d’abord que J. Verne ne crédite pas les Corses d’une culture ou d’une identité particulière. Ils sont tout simplement « italiens »: Ferrato est « d’origine italienne, comme le sont la plupart des Corses »  (quelle est donc l'origine des autres en ce cas ? J. Verne a peut-être dans l'esprit la très petite minorité d'origine grecque de Cargèse, sans la citer expressément ?). Ferrato parle l’italien, ce qui lui permet de ne pas être dépaysé sur les côtes de l’Istrie autrichienne !

J. Verne parle à un moment d’« Italien ou Sarde », ce qui tend à montrer qu’il a vaguement l’idée que le concept de nationalité (non pas juridique mais culturelle) italienne n’est pas suffisant pour caractériser les Corses, qu’il faut introduire une nuance locale ou régionale en quelque sorte, mais peu importe ici. En tous cas il ne va pas jusqu’à accorder aux Corses une « nationalité » propre, mais les rattache au grand ensemble italien, dont il perçoit qu'il comporte diverses branches.*

                                                                                * Observons ici que dans sa célèbre conférence Qu'est ce qu'une nation, de 1882 (sur laquelle on reviendra), Ernest Renan mentionne brièvement  "l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne".

 

Plus intéressant est le fait que dans un livre qui présente de façon sympathique les Hongrois qui veulent se libérer des Autrichiens, J. Verne ne trouve aucunement étrange que des gens qu’il définit majoritairement comme des Italiens, soient rattachés à un pays, la France, qui n’est pas le leur culturellement. La seule observation qu’il en tire est que l'appartenance de la population à la sphère italienne (pour aller vite) est un « regrettable état de choses, dont on peut espérer de voir la fin avec l’éducation des générations nouvelles ».

 

 

 

 

LA QUESTION DES NATIONALITÉS MINORITAIRES OU PÉRIPHÉRIQUES

 

 

 

 

On peut donc considérer que la question de la nationalité se pose différemment pour J. Verne selon les populations considérées : les Hongrois sont vus par lui comme un peuple majoritaire dans les limites de son territoire historique, le royaume de Hongrie, ce qui n’est pas exact statistiquement, comme il l’admet lui-même presque par inadvertance : ils ont donc le droit d’être une nation indépendante.

Par contre, les minorités, qu’on appellera  nationales ou régionales (populations minoritaires dans un ensemble majoritairement d’une autre culture) ne donnent pas lieu à des développements de sa part. Jules Verne perçoit l’imbrication des populations lorsqu’il s’agit d’un port (Raguse, Trieste) mais cette situation ne pose pas vraiment de problème : il s’agit d’un cosmopolitisme qui va de soi pour un port (comme il notera le cosmopolitisme de Gibraltar ou de Malte, sous autorité britannique).

Mais le cosmopolitisme est autre chose que la coexistence de populations de culture différentes sur un même territoire.  Ce type de coexistence est perçu pour l’Istrie, composée de Slaves et d’Italiens, mais J. Verne n’en retient que la conséquence que les uns et les autres n’ont pas de sympathie excessive pour l’Autriche. Or la situation d’un même territoire où existent au moins deux populations différentes est gros de difficultés qui exploseront au 20ème siècle comme on l’a vu.

Quant aux Corses, ces « Italiens » de France, qui forment non pas une population mélangée sur un même territoire, mais une population ethniquement homogène sur un territoire délimité, périphérique, mais rattaché à la France, la solution est, pour J. Verne, l’assimilation à la France par  «  l’éducation ».

Certes une autre solution, puisqu’il s’agit d’« Italiens » (et on ajoutera, d’une population présentée dans son ensemble comme assez peu digne d’intérêt, à l’exception d’individualités comme l’honnête et courageux Ferrato) serait le « retour » à l’Italie. La doctrine nationaliste classique au 19ème siècle conçoit que chaque état doit se confondre avec une nation, sous la forme : « Tous les Syldaves en Syldavie, aucun non-Syldave en Syldavie » (en reprenant le nom du pays imaginaire d’une aventure de Tintin).

Mais la solution de l’abandon volontaire par un état de territoires relevant d’une culture différente de la culture majoritaire n’est évidemment pas envisagée, pas plus pour la France que pour les autres pays (ce qui est à nous est à nous !) . En sens inverse, les  nationalismes fin de siècle réclameront le rattachement à la mère patrie des territoires qu’ils considèrent comme relevant de la même cuture : pour l’Italie, on parlera des « terre irredente » (non rachetées), au premier chef  celles qui appartiennent à ce moment à l’Autriche (Trentin, Istrie, Vénétie julienne, voire Dalmatie) et certains nationalistes italiens y ajouteront la Corse, Nice et même la Savoie.

 

 

 

 

RENAN ET LA NATION VOLONTARISTE

 

 

 

Justement, un rattachement semblable a déjà eu lieu -et il a été pour la France l’occasion d’un traumatisme durable : c’est le rattachement, après la défaite française en 1870-71, à l’Empire allemand nouvellement créé, de l’Alsace et de la Lorraine (pour celle-ci, sur la base des territoires linguistiquement germaniques, en laissant de côté les zones essentiellement francophones, qui resteront dans le cadre français sous le nom de Meurthe-et_Moselle).

 

Dans sa célèbre conférence Qu’est ce qu’une nation (1882, à peu près contemporaine de l’écriture de Mathias Sandorf), Ernest Renan, principalement historien des religions mais qui s’aventure aussi dans la réflexion politique (c’est un penseur plutôt monarchiste mais rallié, sans excès d’ailleurs, à la république), insiste sur le fait qu’une nation ne trouve pas son origine dans une « race » ou une langue commune, mais dans la volonté de la population d’appartenir à telle ou telle nation (mais il a un peu plus de mal à dire ce qui explique cette volonté d’appartenance, qui ne tombe pas du ciel).

 

L’argument est directement dirigé contre la prétention allemande de rassembler dans une seule nation tous les territoires où on parle allemand – la langue étant un marqueur évident de la culture, justifiant ainsi l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Sans le dire explicitement (au moins dans le texte de sa conférence de 1882*) Renan admet que les Alsaciens et Lorrains sont de langue et de culture germanique, mais que cela n’a rien à voir avec leur appartenance nationale.

                                                                            * On trouve clairement cette position dans d’autres textes de Renan, comme les lettres à M. Strauss, un savant allemand qui défendait l’annexion sur la base de l’identité de langue et de culture (ce qu’on appelait souvent « race » à l’époque). Renan écrit : « l’Alsace est allemande de langue et de race, mais elle ne désire pas faire partie de l’état allemand ; cela tranche la question ». Au même moment, l'historien Fustel de Coulanges défendait la même position dans des lettres à l'historien allemand Mommsen, avec des formules qui préfigurent celles de Renan dans sa conférence de 1882.

 

 

D’ailleurs, Renan ajoute  que la France n’a jamais forcé aucune population à parler le français, preuve pour lui que ce n’est pas la langue qui fait la Nation. On peut trouver l'argument de très mauvaise foi, bien que non dépourvu de fondement en ce qui concerne  le passé monarchique de la France, à condition d'accepter l'idée que l'ordonnance de Villers-Cotterêts n'était pas dirigée contre les langues locales  (ce qui ne va pas ce soi). Bien entendu l'argument est une contre-vérité criante si on pense à la politique linguistique de la révolution, ou à  celle, encore embryonnaire en 1882, de la troisième république !

Le sentiment national français est donc fondé sur l’adhésion libre et volontaire des habitants à une nation et Renan affirme qu'on n’a jamais intérêt à retenir une province contre son gré.

Renan aborde d’ailleurs à la fin de sa conférence et de façon embrouillée, la question des sécessions. Si l’appartenance à une nation, selon sa célèbre formule qu’on a retenue, est « un plébiscite de tous les jours », il doit bien y avoir un moment où une partie de la population risque de répondre non au plébiscite. Renan semble admettre que la sécession est alors logique, sans le dire clairement, en ajoutant qu’en pareille matière, il ne faut pas pousser les choses trop loin !

Dans sa conférence, Renan aborde le cas où une province (un territoire forcément périphérique) n’a pas exactement la même culture que le territoire principal du pays de rattachement. Il envisage également le cas où il existe plusieurs ethnies ou « races » dans un pays – mais c‘est alors pour conclure que les pays qui sont dans cette situation (il cite justement l’Autriche et la Hongrie, d’ailleurs en les considérant séparément) sont des états mais ne constituent pas des nations. Pour lui, l'Autriche a délibérément insisté sur l'opposition des différentes  "races" en présence pour mieux les dominer.

Il semble impossible pour lui de concevoir qu’un état ne se confonde pas avec une nation (et une seule). D’ailleurs les nations les plus achevées sont celles qui ont fusionné leurs différentes composantes ethniques, qui y sont devenues imperceptibles, comme la France (sous réserve de quelques minorités, qui comme on l’a vu pour les Alsaciens, sont, par chance, désireuses d’appartenir à la nation française).

L’idée qu’on puisse parler d’états multinationaux lui échappe complètement. Il n'évoque pas les les nations sans état, dont pourtant il existait à son époque de nombreux exemples (la Pologne, l’Irlande), se bornant à évoquer l'Italie ou l'Allemagne qui se sont formées à partir de petits états préexistants, sans se demander s'il existait une nation italienne ou allemande avant qu'il y ait un état italien ou allemand.

Il raisonne dans le cadre des états existants ou disparus (le grand duché de Parme, la Toscane) pour examiner si oui ou non ils constituent ou constituaient des nations (il semble considérer qu'un état qui a disparu ne pouvait pas consituer une nation, sa disparition constituant la preuve de cette incapacité).

L'idée que chaque nation peut avoir un mode de constitution particulier est pressentie - et finalement, contrairement à ce qu'on croit souvent, l'acte de volonté qui est présenté comme sinon à l'origine de la nation, du moins comme condition de sa perpétuation, est donné  comme applicable à toutes les nations - et pas seulement la nation française. D'ailleurs Renan considère que la nation allemande est plus proche que ce qu'elle croit d'une nation comme la France. L'Allemagne croit être une nation ethnique, alors qu’elle est composée, sans l'admettre, de plusieurs ethnies fusionnées.*

                                                                        * En ce cas, la fameuse opposition entre la conception française de la nation et la conception allemande deviendrait plus ténue… Sauf que depuis Renan, la conception française de la nation a encore évolué et est désormais, malgré les références de façade à la conception renanienne, assez éloignée de la celle-ci.

 

 

 

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Ernest Renan à la fin de sa vie, dans son cabinet de travail.

https://www.elmesmar.fr/2018/11/nation-renan.html

 

 

 

 

 

JULES VERNE ET LA NATION : ETHNISME ET ÉDUCATION

 

 

 

Jules Verne a certainement beaucoup moins réfléchi que Renan à ce qui définit une nation, mais en ce qui concerne la nation française, il parait convaincu que les éléments de la population française, numériquement peu importants, qui se rattachent à des cultures qui ont leur centre dans d’autres pays, doivent néanmoins rester Français, au besoin , comme pour les Corses, au moyen de l’éducation (ou de la rééducation ?). Une fois éduquées comme il convient, ces populations ne pourront qu’adhérer à la nation française.

Plus généralement, et peut-être en laissant de côté le cas français (toujours exceptionnel !)  Jules Verne semble bien admettre que le principe originel des nations, est ce que ses contemporains appelaient « la race » (pas forcément au sens biologique, quoique la nationalité, chez Jules Verne, se manifeste presque souvent par des traits physiques particuliers) mais au sens d’une identité culturelle associant les mœurs, l’histoire, la langue : ainsi il écrit à propos de la conspiration de Mathias Sandorf qu’elle était « prête à soulever la race hongroise contre la race allemande ».

En fait, il apparait que Jules Verne est, en règle générale, plutôt en faveur de la définition ethnique de la nation qu’on oppose généralement, à la conception de Renan. Mais comme on l’a souvent remarqué depuis, les deux conceptions ne sont pas aussi incompatibles qu’on le dit.*

                                      * "L’opposition entre les conceptions allemande et française de la nation nous apparaît bien mince, voire même parfois inexistante" (Raphaël Cahen, Thomas Landwehrlen, De Johann Gottfried Herder à Benedict Anderson : retour sur quelques conceptions savantes de la nation, Sens commun, 2010, http://sens-public.org/article794.html).

 

 

 

Il est intéressant de rechercher si Jules Verne n’a pas parlé ailleurs des minorités régionales ou ethniques présentes en France, et si on peut cerner son idée de la nation française. Or, Jules Verne parle peu de la France dans ses livres, consacrés à la découverte de terres exotiques ou au moins étrangères. De plus, écrivant dans le cadre de livres destinés à la jeunesse, ses conceptions ne pouvaient pas s’exprimer avec une liberté entière.

Mais on peut trouver certaines remarques intéressantes dans un ouvrage publié par l’éditeur Hetzel en 1867-68, La Géographie illustrée de la France et de ses colonies, sous la double signature de Théophile Lavallée et de Jules Verne.

 

 

 

 

09 avril 2019

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI, SIXIEME PARTIE

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI

 

SIXIÈME (ET DERNIÈRE !) PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Quel héritage a laissé au Kenya la présence britannique ?

Comme dans tous les pays anciennement colonisés, le colonisateur a laissé sa marque, parfois dans des détails, parfois dans des tendances plus profondes. Le pays anciennement colonisé, même s’il est critique envers le colonisateur, même s’il exalte ses traditions antérieures à la colonisation ou sa lutte de libération nationale, doit s’accommoder de l’héritage colonial – et en tire parfois un certain orgueil..

 

Dans le cas du Kenya, la présence de nombreux Britanniques qui y vivent ou qui y séjournent régulièrement, fait que l’influence de l’ancienne puissance coloniale n’est pas seulement un héritage du passé. La culture et le style de vie britannique continuent d’influer sur  la vie au Kenya. Bien entendu cette influence est plus ou moins nette selon les milieux sociaux. Quasi nulle pour le paysan pauvre ou le déraciné vivant d’expédients dans  les townships (le mot est aussi utilisé au Kenya) en périphérie des grandes villes,  elle sera forcément plus significative pour le Kenyan à son aise qui joue au golf ou au polo, pour l’homme de loi qui pratique les mêmes règles que son confrère britannique, puisque tous deux se réfèrent à la common law, pour les dirigeants toujours heureux d’accueillir un membre de la famille royale en visite : le Kenya est un pays du Commonwealth et le Chef du Commonwealth est la reine Elizabeth.

Enfin, l’infuence culturelle britannique résulte aussi de la présence de personnes d’ascendance britannique dans la classe moyenne et supérieure du pays (Kenyans d'origine britannique, possédant ou pas la double nationalité).

 

 

 

LE SOUVENIR DE LORD DELAMERE : STATUE, RESTAURANT ET YAOURTS

 

 

 

A l’époque britannique, le souvenir de Lord Delamere (le 3ème baron), considéré comme le fondateur de la colonie, était manifesté par le nom donné à la plus importante avenue de Nairobi et par la statue de Lord Delamere sur cette avenue.

Cette statue représentait Lord Delamere, simplement vêtu, en pull-over et chemise à col ouvert, ses jumelles à la main, assis avec l’air pensif, comme s’il réfléchissait au destin du “pays” qu’il avait fondé - un territoire bien individualisé, même si c’était à l’époque une colonie.

Dès l’indépendance, l’avenue fut renommée Kenyatta Avenue. Quant à la statue, il semble qu’elle fut démontée peu avant l’indépendance, à la demande de la famille Delamere, peut-être pour prévenir des actions hostiles. Seul le piédestal de la statue demeura en place.

La statue fut réinstallée dans la propriété familiale, à Soysambu. Lord Delamere parait contempler les vastes terres  qui appartiennent toujours à sa famille.

 

Il y a quelque temps, un journaliste kenyan, John Kamau, plaidait dans un article pour que la statue soit réinstallée à Nairobi :

«  Nairobi should return the statue of Lord Delamere from the shores of Lake Elementeita to its original plinth. We cannot use sites and monuments to settle old scores. » (Nairobi devrait faire revenir la statue de Lord Delamere des rives du lac Elementeita et la réinstaller sur son piédestal originel. Nous ne pouvons pas nous servir des sites et monuments pour régler de vieux comptes).

                                                                                      * Le même journaliste se désole que des vandales aient récemment détruit une statue de la reine Victoria qu'on trouvait dans un square de Nairobi.

https://www.businessdailyafrica.com/analysis/Return-Lord-Delamere-s-statue-to-Nairobi/539548-2685830-xcp515/index.html

 

 

 

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 Statue de Lord Delamere, dans la propriété famliale de Soysambu.

https://drivebybirdingkenya.weebly.com/blog/the-lords-land-soysambu-conservancy

 

 

 

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 Lord Delamere Terrace au Fairmont The Norfolk Hotel.

https://eatout.co.ke/nairobi/lord-delamere-s-terrace-at-fairmont-the-norfolk

 

 

 

 

Mais le nom des Delamere n’a pas disparu de l’espace public.

Le restaurant et bar du Fairmont Hotel The Norfolk s’appelle Lord Delamere Terrace.

Le  Norfolk Hotel fut ouvert  en 1904. Il connut plusieurs propriétaires avant d’être récemment racheté par la chaîne d’hôtels de luxe Fairmont. Le nom de Lord Delamere a été donné au restaurant probablement en souvenir du temps où l’hôtel accueillait Lord Delamere et ses amis pour des soirées parfois agitées au début du 20ème siècle. On a gardé le souvenir d’un jour où Lord Delamere entra à cheval dans l’hôtel et s’amusa à sauter par dessus les meubles comme dans un concours de saut d’obstacles.

Du Lord Delamere Terrace, le site Lonel