Le comte Lanza vous salue bien

11 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE, DEUXIEME PARTIE

 

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

LES DÉCLARATIONS PRÉSIDENTIELLES ET DES HAUTS DIRIGEANTS

 

 

 

La célébration du Jour du Souvenir donne généralement lieu à une intervention du président de la république lors d’une cérémonie au palais du Quirinal. Des interventions d’historiens ou de représentants d’associations d’exilés ont lieu à cette occasion ; il arrive qu’un concert soit donné en clôture de la manifestation.

Des cérémonies ont lieu dans toutes les municipalités. A Rome, les officiels et les responsables politiques déposent des couronnes sur l’autel de la patrie (altare della patria) au centre du monument à Victor Emmanuel II, où se trouve la tombe du soldat inconnu.

Il y a de exposés dans les écoles, des concours scolaires, des concerts etc.

 

 

 

 

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Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d'Italia (classé souvent à l'extrême-droite) à l'autel de la patrie pour le 10 février 2018, Jour du Souvenir. Personnalités politiques et officielles se succèdent pour l'hommage aux victimes, comme ils le font aussi pour les autres journées de célébration nationale (fête de la Libération, Jour de la Mémoire [pour les victimes de la Shoah] etc.

Site Dagospia (reportage ironique sur Giorgia Meloni avant les élections législatives de 2018 où son parti formait une coalition avec Forza Italia de Berlusconi et la Ligue de Salvini).

https://m.dagospia.com/e-la-ducetta-resto-sola-berlusconi-e-salvini-snobbano-l-iniziativa-anti-inciucio-della-meloni-167437

 

 

 

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La maire (sindaco, au masculin; la féminisation des noms  ne semble pas avoir cours en Italie !) de Rome, Virginia Raggi (Mouvement 5 Etoiles) lors du Jour du Souvenir 2019.

Roma Today

http://www.romatoday.it/politica/foibe-giorno-del-ricordo-raggi-commenti.html

 

 

Lors de la premier Jour du Souvenir (2005) le président de la république Carlo Azeglio Ciampi*, déclare : [...] La haine et le nettoyage ethnique étaient l'abominable corollaire de l'Europe tragique du XXe siècle, secoués par une lutte sans quartier entre des nationalismes exaspérés ( L'odio e la pulizia etnica sono stati l'abominevole corollario dell'Europa tragica del Novecento, squassata da una lotta senza quartiere fra nazionalismi esasperati ).

(... ) L'Italie, réconciliée au nom de la démocratie , reconstruite après les désastres de la Seconde Guerre mondiale avec l’apport d’intelligence et de travail des exilés d’Istrie, de Fiume et de la Dalmatie, a fait un choix fondamental. Elle a identifié son destin avec celui d'une Europe qui a laissé derrière elle la haine et le ressentiment, qui a décidé de bâtir son avenir sur la collaboration entre ses peuples basée sur la confiance, la liberté et la compréhension.»

                                                                                    * Carlo Azeglio Ciampi : après l’armistice de 1943, rejoint clandestinement les troupes italiennes qui ont repris le combat contre les Allemands; membre à ses débuts du Parti d’action (social-libéral), puis apolitique ; fait sa carrière à la Banque d’Italie; président du conseil en 1993-94 dans un gouvernement technique (après les scandales qui touchent la plupart des partis de gouvernement et l'opération Mani pulite - mains propres, de la justice), ministre du trésor des gouvernements de centre-gauche Prodi et d’Alema, puis, élu en 1999 président de la république; prix Charlemagne pour son action pour l’Europe).

 

Mais l’intervention, en 2007, du nouveau président Giorgio Napolitano prend un tour moins consensuel, au moins au plan international.

Giorgio Napolitano (aujourd’hui âgé de 94 ans ) était un ancien communiste*. En 1991, il faisait partie de ceux qui votèrent pour la dissolution du PCI  et la formation du parti démocrate de la gauche (de tendance social-démocrate), devenu en 1998 les Démocrates de gauche, Democratici di sinistra, lequel, en fusionnant avec des centristes et démocrates-chrétiens de la coalition La Marguerite, allait ensuite devenir le Parti démocrate (2007) dont la personnalité la plus connue est Matteo Renzi, président du conseil en  2014-2016).

                                                                                            * Sa notice Wikipedia rappelle que dans sa jeunesse, il a « fait partie d’abord des Groupes universitaires fascistes (GUF), avant de s'engager activement au sein de la Résistance au régime de Benito Mussolini ».

 

Napolitano déclara, citant probablement l’historien Raoul Pupo, un des grands spécialistes de l’histoire des foibe et de l’exode : “Déjà, lors du déchaînement de la première vague de violence aveugle sur ces terres, à l’automne 1943, s’entremêlaient un “justicialisme sommaire et tumultueux, un paroxysme nationaliste, le revanchisme social et le désir de déraciner” la présence italienne dans ce qui était, et a cessé d’être, la Vénétie Julienne ».

 «Vi fu dunque un moto di odio e di furia sanguinaria, e un disegno annessionistico slavo, che prevalse innanzitutto nel Trattato di pace del 1947, e che assunse i sinistri contorni di una "pulizia etnica".
Quel che si può dire di certo è che si consumò - nel modo più evidente con la disumana ferocia delle foibe - una delle barbarie del secolo scorso
. » (Il y eut donc un mouvement de haine et de fureur sanguinaire et un projet d'annexion slave, qui prévalaient particulièrement dans le traité de paix de 1947 et qui ont pris les sinistres contours d'un" nettoyage ethnique". Ce qu’on peut affirmer, c’est que l’une des barbaries du siècle dernier a été consommée - de la manière la plus évidente, avec la férocité inhumaine des foibe).

Le président évoquait aussi la « conjuration du silence » qui avait longtemps pesé sur ls massacres, comme venait de l’indiquer « il caro amico », le professeur Balbi (lui-même originaire des régions concernés et ancien président de l’ANVGD, Associazione Nazionale Venezia Giulia e Dalmazia):

« Cela aussi nous ne devons pas le dissimuler, en assumant la responsabilité d’avoir nié, ou préféré ignorer la vérité par préjugé idéologique et cécité politique (pregiudiziali ideologiche e cecità politica) et de l’avoir écartée pour des calculs dipolomatiques et des convenances internationales. »

Pour finir, il évoquait ls rapports amicaux avec la Slovénie et la Croatie, maintenant partenaires dans le projet européen, mais ces rapports devaient être fondés sur la reconnaissance de la vérité.

Ses paroles furent saluées par la classe politique, de Gianfranco Fini (Alliance nationale, « post-fasciste ») à  Francesco Rutelli, vice-premier ministre à l’époque, démocrate de gauche.

 

Mais la réaction fut tout autre dans ls pays voisins : le président de la Croatie, Stipe Mesić réagit publiquement en évoquant un discours «raciste, révisionniste et revanchiste».

Le ministre des affaires étrangères, le démocrate de gauche Massimo d’Alema soutint fermement le discours du président Napolitano et la polémique entraina l’intervention de l’Union européenne qui condamna l’attitude du président croate.

De son côté, sans intervenir publiquement pour ne pas alimenter de polémique, le résident de la Slovénie, Janez Drnovšek, écrivit une lettre privée au président Napolitano (rendue publique par la presse slovène après la mort de Drnovšek), dans laquelle il exprimait son inquiétude, estimant que le discours de Napolitano constituait «  une déclaration sans aucun précédent de la part des plus hautes personnalités de l'Etat italien ».

 

En 2008, le président Napolitano, prenant acte des polémiques de l’année précédente,  rappelle que l’hommage aux victimes et la reconnaissance des injustices et des douleurs vécues « ne peuvent faire abstraction d’une vision globale et non unilatérale de cette période historique tourmentée, marquée par les totalitarismes opposés » (non possono e non devono prescindere da una visione complessiva serena e non unilaterale di quel tormentato, tragico periodo storico, segnato dagli opposti totalitarismi).

La notion de «totalitarismes opposés » est destinée à un certain  succès, dans la mesure où elle renvoie dos à dos fascisme et communisme.

En 2009, il déclare :

«Nous n’oublions pas les souffrances infligées à la minorité slovène dans les années du fascisme et de la guerre. Mais certainement, nous ne pouvons oublier les souffrances, jusqu’à une mort horrible, infligées à des Italiens absolument innocents  de toute faute. »

 

Le 13 juillet 2010, les présidents italien, croate et slovène se rencontrent à Trieste « dans un geste historique de pacification »;  ils assistent à un grand concert donné par Riccardo Muti sur la place Unità d’Italia dans le cadre des « Chemins de l’amitié ». Auparavant les trois présidents ont déposé des gerbes à l’hôtel Balkan (ancien siège des associations slaves, ou Narodni Dom, incendié le 13 juillet 1920 par des nationalistes italiens) et au monument de l’exode juliano-dalmate.

 

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Le 13 juillet 2010 à Trieste, le président italien Napolitano, le président slovèneTürk  et le président croate Josipović se recueillent devant l'immeuble de l'hôtel Balkan où se trouvait le siège des associations slaves ( Narodni Dom) incendié le 13 juillet 1920 par des nationalistes italiens. Ils se sont aussi recueillis devant le monument de l'exode juliano-dalmate.

SKGZ, Unione Culturale Economica Slovena

http://www.skgz.org/it/incontro-dei-presidenti-di-italia-slovenia-e-croazia

 

  

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Concert sur la place Unità d’Italia de Trieste le 13 juillet 2010 en présence des présidents italien, croate et slovène, manifestant l'amitié renouvelée des trois pays.

Journal triestin Il Piccolo

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2010/07/14/news/trieste-i-presidenti-di-italia-croazia-e-slovenia-al-concerto-di-muti-1.15799

 

 

En 2011, le président Napolitano rencontre à Pola (Istrie) le président croate Ivo Josipović. Les deux présidents publient une déclaration commune :

«... Questa è l'occasione per ricordare le vittime italiane della folle vendetta delle autorità postbelliche dell'ex Jugoslavia. Gli atroci crimini commessi non hanno giustificazione alcuna

(C’est l’occasion de se souvenir des victimes italiennes de la folle vengeance des autorités d’après-guerre de l’ex-Yougoslavie. Les crimes atroces commis n’ont aucune justification).

 

En 2014, lors de la cérémonie qui se tient au Sénat, devant le président Napolitano, qui ne s’exprime pas, un historien, Luciano Monzali, rappelle particulièrement l’accueil des réfugiés en Italie,qui ne fut pas toujours satisfaisant même si les choses finirent par s'améliorer. Il souligne l’identité propre des réfugiés, qu’ils ont dû souvent dissimuler :

“  Les exilés Juliano-Dalmates parlaient des dialectes vénitiens avec des sons exotiques pour l'Italien moyen. Beaucoup avaient des noms de famille slaves, allemands ou d'autres régions de l'ancien empire des Habsbourg,  (...) Cette italianité des frontières  (... ) a amené de nombreux réfugiés à cacher leur origine, se laissant vaguement définir comme “Triestins” (...) obligés contre leur volonté de laisser leur passé derrière eux pour survivre en paix  parmi ceux qui ne pouvaient pas les comprendre.”

De son côté, le président du Sénat, Pietro Grassi*, indique :

«  Nous ne pouvons rien oublier et supprimer, ni les souffrances infligées aux minorités pendant les années de fascisme et de guerre, ni celles infligées à des milliers et des milliers d'Italiens. (...) Cette cérémonie s'inscrit dans une continuité absolue avec les précédentes, célébrées au Quirinal par le président Napolitano, qui ont fait de cette journée non pas une commémoration rituelle, mais un moment fondamental d'expression de l'identité et de l'unité nationale. »

                                                                         * Ancien magistrat, membre du parti démocrate (centre -gauche). Aux élections de 2018 quitte le parti démocrate et fonde l’alliance de gauche Liberi e Uguali.

 

 

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Le président Giorgio Napolitano salue le chef d'orchestre Uto Ughi après le concert donné à l'occasion de la célébration du Jour du Souvenir en 2014, au Sénat.

 Wikipedia. https://it.wikipedia.org/wiki/File:Giorno_del_ricordo_2014.jpg

Presidenza della Repubblica Italiana

http://presidenti.quirinale.it/elementi/Continua.aspx?tipo=Foto&key=30300

 

 

En 2015, le président Matarella* dans un message, insiste aussi sur la construction européenne mais reprend l’idée du nettoyage ethnique, tout en s'exprimant de façon générale :

« Aujourd'hui, le foyer européen commun permet à différents peuples de se sentir membres d'un même destin de fraternité et de paix.  Un horizon d'espoir dans lequel il n'y a pas de place pour l'extrémisme nationaliste, la haine raciale et le nettoyage ethnique.”

                                                                       * Sergio Matarella, originaire de Sicile, d’abord membre de la Démocratie-chrétienne jusqu’à sa dissolution, puis du parti populaire italien, puis membre de la coalition de centre-gauche de la Marguerite, plusieurs fois ministre puis juge constitutionnel. Après la démission de G. Napolitano qui ne désire pas aller au bout de son deuxième mandat,  S. Matarella est élu (par les deux chambres du parlement) à la présidence de la république en 2015, avec notamment le soutien du parti démocrate et de son leader Matteo Renzi.

 

De son côté, la présidente à l’époque de la chambre des députés, Laura Boldini*, rappelant l’oubli délibéré des foibe dans l’Italie d’après-guerre, cite expressément le discours du président Napolitano de 2007, qui est devenu un modèle :

“ Sur les foibe, en particulier, un mur de silence est tombé. On a voulu cacher et on a préféré ne pas parler. L’ancien président Napolitano l’a bien expliqué, lui qui s’est tellement impliqué pour donner à la commémoration du 10 février sa valeur (....) Préjugés idéologiques et calculs diplomatiques.  C'est ce qui a empêché la discussion sur les foibe et l'exode qui ont frappé tant de familles italiennes dans ce que l'on a appelé un véritable "nettoyage ethnique", une définition également fondamentale (una definizione che è un altro macigno ) perpétré par les autorités yougoslaves.”

                                         *  Laura Boldini, juriste, a fait carrière dans les organisations non gouvernementales puis à l’ONU (haut-commissariat aux réfugiés) ; élue en 2013 député du parti Sinistra Ecologia Libertà, (Gauche, Ecologie et Liberté) puis  élue de façon inattendue à la présidence de la chambre. Réélue députée en 2018 au titre de l’alliance de gauche Liberi e Uguali (qui s’est dissoute en 2019 mais subsiste comme groupe parlementaire). Elle a été la cible de moqueries sexistes de Beppe Grillo, le fondateur du mouvement 5 Etoiles.

 

 

 

 

 

LES AFFIRMATIONS DES HISTORIENS

 

 

L’histoire des faits rassemblés sous les noms de massacres des foibe et d’exode juliano-dalmate ne fait pas l’unanimité. Il existe une historiographie dominante émanant d’historiens universitaires ou de vulgarisateurs et une historiographie contestataire, assez marquée politiquement à l’extrême-gauche. Les points de désaccord concernent d’une part le nombre de victimes et d’exilés, d’autre part l’interprétation des faits et plus globalement le principe même de la commémoration, ce qu'on appelle l'usage public de l'histoire.

Bien qu’on trouve des ouvrages sur les foibe et l’exode dès les premières années suivant la guerre, il s’agit généralement d’ouvrages militants émanant de réfugiés. Dans des années 1990-2000 se multiplient les études universitaires rédigées par des spécialistes comme Elio Apih, Raoul Pupo, Roberto Spazzali, Giampaolo Valdevit, ou des journalistes de bon niveau comme Gianni Oliva.

De nombreux sites internet en reproduisent les conclusions.

Nous en donnons ci-dessous des extraits significatifs.

 

 

 

 

 

COMBIEN DE VICTIMES DES FOIBE ?

 

 

 

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Recherches des victimes des foibe. Date non précisée.

 Gazzetta della Spezia, 7 février 2018

https://www.gazzettadellaspezia.it/politica/item/81655-foibe-e-esodo-giuliano-dalmata-per-non-dimenticare

 

 

 

 

Selon l’Encyclopédie Treccani (en ligne) :

Pour le premier épisode de l’automne 1943, concernant surtout l’Istrie : 600-700 victimes.

En 1945, plus de 10 000 personnes furent arrêtées (y compris des non-Italiens), lorsque l’épicentre de la violence concerna surtout Trieste, Fiume et Gorizia, dont plusieurs milliers disparurent.

Dans l'ensemble [“nel complesso” – donc en additionnant les chiffres des  deux périodes, sauf erreur de notre part] on obtient 4000 à 5000 victimes, un chiffre supérieur ne pouvant être atteint qu’en ajoutant les Italiens tués dans la lutte contre les partisans

L’Encyclopédie indique que le terme infoibato, jeté dans les foibe (pluriel infoibati), est utilisé pour toutes les victimes :

« Un tel usage symbolique du terme est à l’origine de nombreuses incompréhensions sur le plan interprétatif et a également offert de nombreuses possibilités de négationnisme. Il semble donc approprié, pour mieux comprendre à la fois les dimensions et le sens de la violence de masse, d’utiliser l’expression massacres yougoslaves (stragi iugoslave), qui inclut également le mode spécifique de l’infoibamento.

.http://www.treccani.it/enciclopedia/foibe_%28Enciclopedia-Italiana%29/

 

Le Vademecum

 

Dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l’Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), rédigé notamment par le professeur Raoul Pupo (2019 - mais il y a peut-être des éditions antérieures), on retrouve en gros les mêmes chiffres :

- Massacres de 1943, entre 500 à 700.

- Massacres de 1945, plusieurs milliers : « Lo stato della ricerca non consente quantificazioni precise » (l’état de la recherche ne permet pas de quantification précise). Il y eut 10 000 arrestations dans les provinces de Trieste et  Gorizia, mais la plupart des personnes furent libérées dans les années suivantes. A la fin des années 1950 l’institut de la statistique indiqua 2627 disparus, chiffre peut-être surestimé. On doit y ajouter 500 victimes à  Fiume et quelques centaines à Pola.

«  Una stima complessiva delle vittime fra le 3.000 e le 4.000 sembra perciò abbastanza ragionevole » (une estimation complète des victimes entre 3000 et 4000 parait suffisamment raisonnable). Des chiffres supérieurs comme 10000 ou plus résultent d’erreurs méthodologiques ou d’intentions de propagande

Le Vademecum reprend aussi l‘avertissement sur le terme infoibati, utilisé pour toutes les victimes après 1945 :
« L'utilisation de cette terminologie peut être source de malentendus. En fait, beaucoup de victimes n’ont pas été tuées
immédiatement après l’arrestation, mais ont été emmenées en captivité et incarcérées. Elles sont mortes dans les camps,
à cause des conditions de détention. »

 

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

Dans l’article Massacri delle foibe sur Wikipedia italien :

 

«  On estime que les victimes en Vénétie Julienne, et en Dalmatie furent environ 11 000, y compris les corps retrouvés et ceux estimés, ainsi que les morts dans les camps de concentration yougoslaves ».

-         Pour les victimes de 1943, 600 à700 personnes ;

-         Pour les victimes de 1945, entre un peu moins de 4000 et 11 000 (une fourchette large ! le dernier chiffre renvoie aux études de Guido Rumici estimant à 6000 les victimes des foibe proprement dites pour ariver à 11 000 avec les victimes des camps).

L’article ajoute que dans l’immédiate après-guerre, on évoqua des chiffres très supérieurs de 15 000 à 20 000, basés sur des calculs volumétriques de la profondeur des foibe comme celle de Basovizza

L’article précise que le nombre des personnes effectivement jetées dans les foibe (infoibati) est estimé, d’après les études les plus récentes, de l’ordre d’un millier : en effet, le teme infoibati a été utilisé pour désigner tous les morts mais la plupart des victimes furent exécutées ou moururent dans les camps de concentration yougoslaves du fait des conditions d’internement (maladies, mauvais traitements)

 

 

Lega  nazionale 

 

La Lega nazionale dont le siège est à Trieste (ne pas confondre avec la Ligue du nord,  devenue Ligue tout court avec Salvini !) est une organisation  dédiée historiquement à la reconnaissance de l'italianité de Trieste, de l'Istrie de la Dalmatie; elle se consacre notamment à la mémoire et à l’entraide des victimes des massacres et de l’exode. Son siège est à Trieste.

La Ligue nationale précise que le premier épisode de violence en 1943 eut lieu en Istrie, en observant que « les foibe sont autour de Pisino, siège du commandement yougoslave*, ce qui démontre la préméditation du masacre”)

                                                            * Il s’agit du commandement des partisans et non de l’armée régulière yougoslave.

Dans la seconde période (1945) la plus grande part des infoibamenti eut lieu autour de Trieste et Gorizia, mais aussi dans la zone allant de Tolmino au nord à Capodistria au sud (donc au nord de l‘Istrie).

La Ligue, qui semble considérer que la plupart des morts sont des cas d’infoibamento,  donne le chiffre de 10 137 victimes (on suppose que c‘est pour les deux périodes, y compris les morts en camps) mais avec l’indication que « le vittime, militari e civili, per mano slavo-comunista, non furono meno di 16.500 » (les victimes militaires et civiles, tués par les slavo-communistes, ne furent pas moins de 16.500 ).

http://www.leganazionale.it/index.php/chi-siamo/1790-foibe-esodo-i-punti-fermi-della-lega-nazionale

 

 

L’EXODE

 

 

Après la victoire des armées yougoslaves en 1945 et la fixation des zones d’occupation par la ligne Morgan, un exode des populations italienne d’Istrie, de Dalmatie et de Fiume se met en place ; les régions de Trieste et de Gorizia resteront sous contrôle des alliés occidentaux et seront plus tard restituées à l’Italie – Gorizia se trouvant alors quasiment à la frontière yougoslave. Les chiffres des populations concernées par l’exode sont aussi matière à discussion :

Article Wikipeda italien Massacri delle foibe:

 Le nombre des exilés est estimé entre 250 000 et 350 000.

 

Article Wikipeda italien Esodo giuliano dalmata

L’article indique que Enrico Miletto et certains historiens comme Flaminio Rocchi (moine franciscain qui fut extrêmement actif dans l'aide aux réfugiés - mais ce n'est pas vraiment un historien) et Ermanno Mattioli évaluent les exilés à 350.000 personnes.

Mais d’autres historiens préfèrent parler de 250.000 à 270.000 personnes, dont Raoul Pupo (“fissare le dimensioni presunte dell'esodo attorno al quarto di milione di persone")

Toutefois, le Vademecum déjà cité, rédigé notamment par Raoul Pupo, va plus loin : "Les estimations les plus actuelles indiquent un flux total de 280 000 à 300 000 personnes, dont 201 440 ont été enregistrés à l'époque par l'Oeuvre d’assistance aux réfugiés, mais on peut aller jusqu’à 301 000 en comprenant 15% de Croates et Slovènes, qui ont choisi de quitter les territoires passés sous contrôle communiste." [la phrase n'est pas vraiment claire : il semble s'agir de populations croate et slovène qui ne possédaient pas la nationalité italienne ?]

 

Enfin, dans un article de André-LouisSanguin La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf, on lit :

 «  De 1945 à 1956, combien d'Italiens quittèrent l'Istrie? 250 000 personnes selon les sources les plus fiables, 300 à 350 000 si l'on inclut les Italiens de Rijeka/Fiume et de la Dalmatie. »

Cet auteur, suivant les travaux de Christianna Colummi, distingue quatre phases dans l’exode de la population italienne

Enfin, les historiens (par ex. le Vademecum) parlent aussi d’un contre-exode lorsque environ 2500 travailleurs italiens , surtout des chantiers navals de Monfalcone, ont quitté la province de Gorizia restituée à l’Italie, pour s’établir en Yougoslavie vers 1947. Généralement de tendance communiste orthodoxe (stalinienne), ils se trouvèrent pris dans les remous de la rupture entre Tito et Staline en 1948 et beaucoup furent envoyés au terrible camp de rééducation de Goli Otok. La plupart rentrèrent en Italie, assez mal accueillis.

 

 

 

 

 

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Exilés de Pola/Pula en Istrie, attendant d'embarquer sur le paquebot Toscana, qui effectuait des rotations journalières vers l'Italie pour emmener les exilés.

"Le 20 mars 1947, le paquebot Toscana accomplit son dernier voyage, emmenant les dernières familles. Comme prévu, 28 000 des 31 000 habitants de Pola abandonnèrent leurs biens et propriétés plutôt que de devenir Yougoslaves" (commentaire de l'article Pola, sur Wikipedia italien https://it.wikipedia.org/wiki/Pola ).

Vatican news, 10 février 2018.

https://www.vaticannews.va/it/mondo/news/2018-02/giorno-del-ricordo-10-febbraio-foibe-esodo-giuliano-dalmata.html

 

 

 

 

LES EXPLICATIONS

LES MASSACRES

 

 

Vademecum

Le Vademecum déjà cité explique ainsi les premiers massacres de 1943 :

 

La prise de pouvoir par les partisans devait entraîner l’élimination immédiate des « ennemis du peuple », catégorie d'origine bolchevique et stalinienne   extrêmement flexible, allant des représentants locaux du régime fasciste (hiérarques -c-à-d. chefs de groupes fascistes, squadristi, c-à-d. militants des unités de base du parti fasciste), aux cadres des institutions (maires, secrétaires communaux), aux membres de la communauté italienne (propriétaires fonciers, commerçants et artisans). Il s’agissait d’une violence commanditée d’en haut mais réalisée dans un climat de grande confusion, avec parfois des motivations personnelles et criminelles comme dans certains cas de viols suivis de meurtres, parmi lesquels le cas très connu de Norma Cossetto.

 

En 1945, la violence s’inscrivait dans les pratiques de prise du pouvoir ; il s'agissait clairement de violence d’État, programmée d’en haut par le pouvoir politique yougoslave et réalisée par les organes d’Etat, notamment la police  politique, l’OZNA ,

Il y a eu d’abord une visée punitive à l’encontre des Italiens fascistes ou collaborateurs des Allemands. Les militaires de la république sociale italienne (mussoliniens) arrêtés furent souvent décimés sur place ou envoyés dans des camps à la mortalité effrayante comme le camp de Borovnica.

Mais les massacres ont eu également une finalité préventive à l’égard de personnes pouvant présenter un danger pour le nouvel ordre, y compris des militants ou responsables antifascistes italiens ou des autonomistes de Fiume. Enfin les massacres avaient une finalité intimidante pour la population italienne destinée à la dissuader de s’opposer à l’annexion par la Yougoslavie.

 

Encyclopédie Treccani

 

En 1943, dans un contexte de confusion générale, partout des «pouvoirs populaires» ont été établis. Ils ont fait arrêter non seulement les cadres du fascisme (squadristi, hiérarques) mais aussi les maires, secrétaires, agents municipaux, postiers, agents du fisc, carabiniers, gardes champêtres, « signe d'une volonté généralisée d'éliminer  tous ceux qui pourraient rappeler l'administration italienne » « Dans l'insurrection, cependant, les connotations ethniques et politiques sont devenues inextricablement liées aux connotations sociales », de sorte que les violences ont aussi frappé les propriétaires terriens italiens, victimes de l'antagonisme de classe avec les métayers croates, les directeurs, employés et contremaîtres de sociétés industrielles, puis toutes les personnalités représentatives des communautés italiennes (des avocats aux sages-femmes), victimes d’une poussée de fureur nationaliste qui visait « la destruction politique de la classe dirigeante italienne, considérée comme un obstacle à l'affirmation du nouveau cours politique », dès lors que le comité populaire de libération établi à Pisino avait proclamé le rattachement de l’Istrie à la Croatie (elle-même appartenant à la Yougoslavie).

 

« Les sources croates de l'époque confirment que l'une des tâches prioritaires confiées aux pouvoirs populaires d'Istrie était précisément de "nettoyer le territoire" des "ennemis du peuple": une formule qui, dans son flou, permettait d'inclure tous ceux qui ne coopéraient pas activement avec le mouvement de libération. »

 

 « Beaucoup des personnes arrêtées ont été éliminés en masse début octobre lorsque, face à l'offensive allemande, les autorités populaires ont décidé de se débarrasser de tous les prisonniers, qui pourraient se transformer en témoins dangereux. »

 

En 1945, le processus ne parait pas fondamentalement différent : la violence se situe dans le contexte « plus général de la prise de pouvoir en Yougoslavie par un mouvement révolutionnaire à direction communiste, protagoniste d'une guerre de libération qui était aussi une guerre civile visant à l'élimination physique des adversaires, dont l'écho s’est prolongé, en termes d'affrontements armés et de meurtres, jusqu'en 1946 ».

 

« La logique d'élimination des forces armées ennemies présentes sur le territoire inclut également la déportation des unités de la douane (Guardia di Finanza) et de nombreux membres de la garde civique de Trieste ». Or ces formations étaient largement infiltrées par le Comité de libération nationale italien (CLN) et avaient participé sous son commandement à la bataille finale contre les Allemands. De même furent pourchassés les antifascistes non communistes, les autonomistes de Fiume et les citoyens apolitiques mais clairement pro-Italiens, afin d’éliminer toute force susceptible de s’opposer à la prise de pouvoir yougoslave.

 

« La formule interprétative la plus proche de cette réalité, qui combinait inextricablement les objectifs de vengeance nationale et d'affirmation idéologique (…) était  celle de la «purge préventive», visant à éliminer tous les opposants, même seulement allégués (…)° à un processus à la fois national et idéologique, puisqu'il consistait à annexer la Vénétie Julienne à la Yougoslavie communiste. »

« Il n’y eut pas sur le moment de projet d’expulsion qui prit corps seulement dans les années suivantes, mais la volonté de faire comprendre de la façon la plus drastique aux Italiens  qu’ils ne pourraient survivre dans les territoires passés sous contrôle yougoslave qu’à condition d‘adhérer sans réserve au nouveau régime ».

 

 

 

 L’EXODE

 

 

L’exode fait aussi l’objet de discussions. Y a t-il eu de la part de la Yougoslavie, en 1945 et après, un projet de « nettoyage ethnique » comme les autorités politiques italiennes qui s’expriment sur le sujet, y font fréquemment référence ?

Sur les violences de 1945 et le lien avec l’exode, l’article  Wikipedia it. Massacri elle foibe indique :

« Selon de nombreux historiens (par exemple Raoul Pupo, Gianni Oliva, Roberto Spazzali, Guido Rumici) une forte impulsion à l’exode fut donnée par la politique systématique et de police ethnique organisée par les Yougoslaves pour éliminer la majorité italienne.»

Dans une interview, Raoul Pupo s’exprime ainsi :

«  La violence des foibe sema la terreur dans la population italienne. L'intimidation, les passages à tabac, les arrestations 
et les disparitions de l'après-guerre ont renforcé le climat de peur. Cependant, les raisons de l'exode sont beaucoup
plus complexes. En résumé, ce fut l'effondrement de la société italienne, provoqué par la double révolution, nationale et
sociale, mise en œuvre par les autorités yougoslaves. Cela a créé une situation générale rendant la vie impossible
(Ciò creò una situazione di invivibilità generalizzata). En conséquence, lorsque, avec des rythmes différents dans des
contextes différents, les communautés italiennes ont compris que la domination yougoslave était devenue définitive,
le mécanisme de l'exode a commencé. » (interview du 19 avril 2109, site TPI,
https://www.tpi.it/2019/02/10/foibe-giorno-del-ricordo-fascisti-comunisti/)

 

Toutefois, le Vademecum refuse de parler de nettoyage ethnique à l’origine de l’exode des Italiens, pour des raisons peut-être un peu trop subtiles pour être immédiatement comprises : le Vademecum indique que « s’il y avait eu un nettoyage ethnique, alors, paradoxalement, il y aurait 100 000 Italiens en Istrie aujourd’hui ». En effet, le groupe national italien n'avait pas un profil seulement ethnique, son identité était composite  (« Paradossalmente, si potrebbe dire che se l’esodo fosse stato soltanto un atto di «pulizia etnica», oggi in Istria ci sarebbero forse 100.000 italiani. Il punto è, che il gruppo nazionale italiano non aveva un profilo solo etnico, perché l’italianità adriatica è composita, »)

 

 Ce qui vaut dire que parmi les personnes qui sont parties, il y avait un grand nombre de Slaves, qui avaient fait le choix volontaire de la nationalité italienne (au sens culturel plus que juridique, puisqu'on admet que tous les habitants de l’Istrie étaient juridiquement italiens) et sans doute également des Slaves ayant une double culture (leur exil a pu avoir lieu malgré les obstacles mis au départ des Slaves par le gouvernement yougoslave).

 

Le terme « nettoyage ethnique » serait donc faux dans ce cas puisque l’exode n’a pas concerné que des Italiens au sens ethnique (il gruppo nazionale italiano non aveva un profilo solo etnico ). Mais cette nuance aboutit à brouiller les discours, puisque d’un côté les autorités, se réclamant des historiens, parlent souvent de « nettoyage ethnique » et de l’autre, les mêmes historiens refusent de parler de nettoyage ethnique là où il y aurait eu plutôt une politique de « nettoyage » fondée sur la nationalité ou la culture italienne (et non sur l'ethnie).

 

 

En 2000, une commission historique italo-slovène (dont les travaux n’ont pas été publiés) parla « d’un projet politique préconçu dans lequel plusieurs axes convergent: la volonté d'éliminer les sujets et les structures pouvant être liés (même au-delà des responsabilités personnelles) au fascisme, à la domination nazie, au collaborationnisme et à l'État italien, ainsi qu'un plan d’épuration préventive des opposants, vrais, potentiels ou présumés, à l'avènement du régime communiste et à l'annexion de la Vénétie Julienne au nouvel État yougoslave ».

 

Pourtant le régime yougoslave se garda bien de toute déclaration anti-italienne, déclarant seulement vouloir punir les coupables et réserver aux Italiens leur place dans le nouvel état yougoslave («  fraternité italo-yougoslave »)

Ce n’est qu’après 1991 que certains acteurs de l’époque comme Milovan Gilas, bras droit de Tito, admirent la politique de nettoyage ethnique, même si leur témoignage reste sujet à caution. Gilas déclara en 1991 que, dans le contexte de fixation définitive des frontières qui eut lieu en 1947, il fallait faire partir les opposants à l’annexion par la Yougoslavie  : «  Bisognava dunque indurli ad andare via con pressioni d'ogni genere. Così ci venne detto e così fu fatto » (il était nécessaire de les [les Italiens] faire partir avec des pressions de toutes sortes.  C'est ce qui fut dit et c'est ce qui fut fait).

Quant au Vademecum, il déclare :

« La politique de "fraternité" [italo-yougoslave] s'est donc limitée à une minorité de la population italienne, 
tandis que la majorité n'entrait pas dans ses critères d'acceptabilité. »
De plus, cette politique, élaborée par les chefs du parti, a été gérée sur le terrain par la classe dirigeante locale
issue de la Résistance qui a appliqué les violences et brimades même à ceux des Italiens qui auraient pu entrer
dans le cadre de la fraternité socialiste (ouvriers, petits cultivateurs), les poussant ainsi à l’exode.
 
Toutefois aucun historien ne conteste, de la part des associations représentatives de la population italienne, 
d’avoir localement durci les oppositions en affichant le refus du rattachement à a Yougoslavie,
là où une telle attitude était possible (ce qui était loin d‘être le cas général).
Ainsi le journal L’Arena, de Pola titrait en 1946 : l’Italie ou l’exode, mais une telle position publique d’opposition
à l’annexion n’était possible que parce que Pola (ville d’Istrie, italienne à 90% selon Wikipedia it.
https://it.wikipedia.org/wiki/Pola) était administrée par les Alliés occidentaux jusqu’en 1947.

L’interprétation donnée par certains historiens critiques (comme Sandi Volk, voir ci-dessous) expliquant que
les responsables italiens ont voulu rendre l’exode aussi massif que possible pour essayer d‘obtenir des Alliés
une révision des frontières, outre que cette motivation n’exclut nullement les autres raisons de l’exode,
présente une généralisation abusive puisque dans la plupart des territoires administrés par la Yougoslavie,
aucune organisation de défense de la communauté italienne n’était envisageable.
 
On entre déjà dans la guerilla entre historiens où les thèses en présence sont en rapport avec les opinions 
politiques des historiens - ou du moins de certains d’entre eux
 
 
 
LE « NÉGATIONNISME »
 
 

Les débats historiques sur les massacres dits des foibe et l’exode « juliano-dalmate » sont en effet parasités, en partie,  par les appartenances politiques des intervenants. Autant que nous ayons ou en juger, ces débats n’opposent pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser (surtout en France) la gauche à la droite, mais un courant historique mainstream soutenu par la quasi totalité de la classe politique (et probablement de l’opinion italienne) et un courant minoritaire, assez clairement « à gauche de la gauche », d’autant plus virulent qu’il est minoritaire.

Les opposants à la version « officielle » sont souvent appelés « négationnistes » ou « réductionnistes » par leurs adversaires.

Dans le Vademecum déjà cité, on peut lire :1

« D'un point de vue méthodologique, le négationnisme applique une méthode hypercritique, qui, à partir de la critique habituelle des sources, aboutit à refuser toute crédibilité aux sources qui ne vont pas dans le sens de l'interprétation privilégiée. Particulièrement, le négationnisme part de la critique des erreurs ponctuelles effectivement présentes dans les témoignages pour en contester la validité globale, ou de la dénonciation d'exagérations, de déformations, de manipulations et d'instrumentalisations dans la présentation des faits, pour en venir à nier leur existence même. (…) De plus, la préoccupation de défendre le mouvement de libération contre les critiques de l’extrême-droite, conduit les négationnistes à adopter des interprétations fondées sur le même point de vue que les auteurs des massacres, rejetant sur les suspects la charge de prouver leur innocence.

En ce qui concerne l’exode, [le négationnisme] consiste à refuser de prendre en compte les raisons politiques du phénomène, en tant que réponse au comportement des autorités yougoslaves, mais à l’inverse, à motiver exclusivement l’exode par des raisons économiques (recherche de bien-être à l’Ouest) ou par les effets d’une action de propagande italienne, qui n’est jamais démontrée.»

 

 

 

LES CONTRADICTEURS DE LA VERSION DOMINANTE

 

 

Les historiens minoritaires, ou “indépendants”, souvent qualifiés de "négationnistes”, Alessandra Kersevan, Claudia Cernigoi,  Sandi Volk, ont publié des livres dans les années 1990-2000 et interviennent toujours dans les débats. Plus âgé, le journaliste, traducteur et essayiste Giacomo Scotti écrivit dès les années 70 des livres critiques sur l'action du fascisme en Vénétie julienne, des livres favorables aux partisans communistes, puis en 2005 Dossier foibe.*

                                                                                   * Né en 1928, Scotti, communiste et antifsciste, choisit très jeune d'aller vivre en Istrie après l'annexion par la Yougoslavie, puis à Rijecka/Fiume. Il vit alternativement en Italie et en Croatie.

 

Ils ont été depuis rejoints par des intervenants sur internet, qui s’expriment notamment sous le pseudonyme de Nicoletta Bourbaki (groupe de recherche nommé en hommage au groupe de mathématiciens qui avait choisi le pseudonyme de Nicolas Bourbaki); ce groupe, créé en 2012, enquête par exemple sur les” manipulations néo-fascistes sur Wikipedia en langue italienne”.

 

Le groupe Nicoletta Bourbaki * a entrepris plusieurs enquêtes qu’on pourrait appeler de “déconstruction” sur les foibe, publiées sur le blog Giap (dont le nom, inspiré du célèbre général Viet-Minh, indique la sensibilité politique même si elle s’accompagne d’une certaine ironie provocatrice). Ce blog est géré par un groupe de créateurs (littérature et musique), réunis sous le nom de Wu-Ming.  https://www.wumingfoundation.com/giap/wu-ming-foundation-qui-sommes-nous/

                             * "Il faut ajouter que le collectif Nicoletta Bourbaki est un groupe de travail queer et transgenre”, précise le site Wu-Ming, précision qu’on peut juger inutile ou pas.

 

 

Les historiens et vulgarisateurs critiques sont en désaccord avec l’historiographie (au sens de littérature historique sur le sujet) dominante sur plusieurs aspects :

-         Le nombre des victimes des massacres, selon eux grossi intentionnellement ;

-         Les raisons des massacres, selon eux explicables non par une haine ethnique aveugle ou même par une haine de classe mais par les agissements des victimes au service du « nazi-fascisme », sauf rares exceptions,

-         L’absence de contextualisation des massacres (action répressive des fascistes avant et pendant la guerre),

-         Les chiffres des populations qui ont quitté les régions annexées et les raisons de l’exode.

Enfin, sur un plan plus théorique, ces historiens considèrent que l’histoire des massacres et de l’exode, telle qu’elle est rapportée par les historiens dominants et plus encore telle qu’elle est comprise et commentée par la classe politique et l’opinion générale, aboutit à réévaluer le fascisme en comparant les massacres des foibe à la Shoah, à dénigrer la Résistance, et à alimenter  les risques de nouveaux confits.

Nous n’avons pas la possibilité de reprendre ici les argumentations détaillées des contradicteurs des thèses officielles. Il est possible d’en donner une idée.

 

 

 

UN CAS EXEMPLAIRE : NORMA COSSETTO

 

 

Les historiens critiques se sont ainsi intéressés à la personnalité des victimes des foibe, notamment Norma Cossetto, cette jeune étudiante istrienne de 23 ans, torturée, violée puis exécutée lors de la prise de pouvoir éphémère par les partisans en septembre-début octobre  1943. Norma Cossetto fut précipitée, peut-être encore vivante, avec 25 autres personnes, dans la foiba de Surani, à Antignana. Elle fut honorée en 2005 par une des plus hautes distinctions de l’Etat italien*.

                                                                          * Avant cela, dès 1949, l’université de Padoue avait conféré à titre honorifique le doctorat (laurea) à Norma Cossetto avec la motivation : « morte pour la défense de la liberté ».

 

Claudia Cernigoi a tiré parti des contradictions dans les récits contemporains. On peut avoir une idée de ses méthodes par l’extrait suivant :

«  …toutes les  sources  sont contradictoires et  confuses au  sujet de la torture , à commencer par le maréchal [des pompiers = adjudant] Harzarich lui-même, qui a travaillé à la récupération du corps et en a donné deux versions complètement différentes. Nous notons ici que Harzarich écrit qu'à Antignana, Norma avait été détenue dans l'ancienne "caserne des Carabiniers", alors que le "témoin" anonyme parlait de "l'école" (…) Passons maintenant à la description de la récupération [du corps] faite par le père Rocchi … »

 

Cernigoi aboutit ainsi à l‘hypothèse que Norma Cossetto, bien qu’ayant certainement été arrêtée à un moment par les partisans communistes, a (peut-être) été tuée par les Allemands qui l’auraient trouvée « rebelle » ( ?). Cernigoi rappelle aussi que Norma Cossetto était fille d’un chef local fasciste, fasciste elle-même (du moins membre de l’association des étudiants fascistes). Son hypothèse sur les causes de la mot de Norma Cossetto ne semble pas avoir convaincu et les critiques courantes de la thèse officielle se bornent  à essayer de démonter les diverses composantes du « mythe » en soulignant l’insuffisance et les contradictions des sources. Nous en reparlerons.

On trouve ici le texte de Cernigoi,http://www.diecifebbraio.info/2012/01/il-caso-norma-cossetto/ (ce site est également orienté vers la critique des thèses dominantes et de la commémoratiion)

 

De façon générale, pour Cernigoi, «il n'y a pas eu de massacres aveugles », les victimes étaient « des collaborateurs du nazi-fascisme » Elle a affirmé : "compte tenu des rôles joués par la plupart des" infoibati ", nous refusons personnellement de les honorer.  Vous pouvez ressentir de la pitié humaine envers les morts, mais pour ce qui est d’honorer ceux qui ont trahi, espionné, torturé, tué, il y a un fossé "(cité par Wikipedia it., Massacri delle foibe).

Ces propos (tenus d’ailleurs avant l’instauration du Jour du Souvenir) ont indigné les tenants des thèses en faveur des victimes. Un auteur (Giorgio Rustia) a voulu montrer les failles des méthodes critiques de Cernigoi. Les historiens mainstream Pupo et Spazzali ont classé Claudia Cernigoi parmi les négationnistes, une attaque qui l’a fait réagir violemment, s’indignant de l’emploi d’un terme forcément péjoratif puisqu’il est appliqué aux négateurs de la Shoah ; elle se demandait (en 2007) si en Italie on n’était pas « déjà parvenu au fascisme complet».

D’autres historiens refusent le terme de négationnistes en le prenant au pied de la lettre, comme s’il s’agissait de nier l’existence même des massacres : je n’ai jamais rencontré personne qui nie l’existence des foibe (Eric Gobetti).

 

 

 

FOIBE ET EXODE SELON LES HISTORIENS CRITIQUES

 

 

 

Les historiens critiques s’attachent à montrer que la plupart des victimes des foibe en 1943 et des épurations violentes de 1945 ont subi une punition pour leurs actes passés. Ils dénoncent l’attribution de décorations et de diplômes prévus par la loi de 2005 à d’anciens fascistes, comme l’ancien préfet de Zara Serrentino, fusillé en 1947 en Yougoslavie comme criminel de guerre.

 

Dans une série d’articles sur les foibe et l’exode (republiés  sur divers sites (https://www.internazionale.it/notizie/nicoletta-bourbaki/2017/02/10/foibe) le collectif Bourbaki avec le concours des historiens critiques Piero Purini, Eric Gobetti, Jože Pirjevec, Sandi Volk et d’autres, a voulu  faire une synthèse de ces objections à la version devenue officielle (mais laquelle au fait ?) des massacres et de l’exode :

«  Soyons clairs: nous ne nous soucions absolument pas de défendre l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie ni le "soi-disant" (plus ou moins selon votre point de vue), socialisme yougoslave. Ce que nous voulons faire, c'est rétablir un ordre de grandeur simple: 5 000 morts ne sont pas 6 millions et tuer ses ennemis, dans de nombreux cas des personnes qui vous ont tiré dessus la veille (et peut-être même incendié votre maison ou violé votre femme), ce n’est pas la même chose que de mettre des hommes, des femmes et des enfants dans les chambres à gaz. »

 Parmi les objections principales à la version officielle, il y a l’oubli des violences fascistes qui ont engendré le cycle des contre-violences :

«Les crimes commis par les autorités italiennes pendant la guerre dans les Balkans - massacres, déportations, internements dans des camps dispersés également dans notre péninsule - sont un énorme non-dit. Cette omission nourrit la fausse croyance dans les "bons Italiens" (Italiani brava gente) tout en délégitimant et diffamant la résistance dans les Balkans et le mouvement partisan italien lui-même. »

 

Les articles  soulignent que des Italiens ont fait le choix des partisans yougoslaves et même de vivre dans la Yougoslavie d’après-guerre, ce qui démontre l’absence d’opposition ethnique entre les Slaves et Italiens :

« …pour ceux qui feront le choix partisan après l’armistice [de septembre 1943], la Yougoslavie représentera toujours un modèle à imiter, un exemple incroyable d’efficacité militaire, de cohérence politique et de soutien populaire. »

Des Italiens ont vécu heureux dans la Yougoslavie communiste, comme Silvano Cosolo :

« Il a écrit un livre intitulé Amare Sarajevo dans lequel il décrit un monde qui se sent plus libre, parle de liberté religieuse et sexuelle, d'un monde qui n'avait rien à voir avec la rigidité des coutumes dans l'Italie des années cinquante. Tout cela ne signifie pas nier Goli Otok » [le camp de rééducation en Yougoslavie où furent enfermés notamment les communistes partisans de l’URSS après la rupture de Tito avec Staline].

« Dans les territoires appelés aujourd'hui Frioul-Vénétie Julienne [en Italie], République de Slovénie et République de Croatie, l'opposition armée au nazi-fascisme était multiethnique et irréductible à toute hagiographie nationale ».

 

Dans cette optique, les victimes des massacres, dont le nombre est revu à la baisse, étaient (généralement) des fascistes :De plus, comme si l'excuse était suffisante, on indique que les massacres ont eu lieu le plus souvent dans les premiers jours d'octobe 1943, au moment de l'arrivée des troupes allemandes. Les partisans ont donc exécuté leurs prisonniers qu'ils ne pouvaient pas laisser vivants sous peine d'être dénoncés par eux aux Allemands (même si les partisans prenaient le maquis, .les Allemands pouvaient s'en prendre à leurs familles).

 

« Jože Pirjevec. Quant aux morts en Istrie après le 8 septembre 1943, leur nombre était souvent gonflé. Je pense que nous pouvons tout au plus parler de 400 à 500 victimes.

Après le 1er mai 1945 (…), environ trois mille cinq cents personnes, dont les deux tiers environ sont de nationalité italienne, pour la plupart des soldats de formations qui, à différents niveaux, ont collaboré avec les occupants allemands.

Nicoletta Bourbaki : La foiba de Basovizza a été proclamée monument national parce que les corps de centaines, voire de milliers de personnes y ont été jetés. Sur quelle base est-ce établi ?

JP. Sur aucune, autant que je sache. J'ai vu des documents américains et britanniques sur Basovizza. Dès qu'elles ont pris le contrôle de Trieste, après le 12 juin 1945, les forces politiques italiennes ont exhorté les alliés à mener une exploration de la foiba (…).. Dans le gouffre, on a retrouvé les restes de 150 personnes, tous des soldats allemands et un civil, ainsi que des cadavres de chevaux Il semble que même les fascistes et les nazis y aient jeté les corps de leurs adversaires pour s'en débarrasser. »

 

Les historiens critiques voient les conséquences de ce qui pour eux est une réécriture de l’histoire :

 

« Dernièrement, une tendance historiographique remet en question la relation de cause à effet dans l’histoire. Les faits historiques ont certes une évolution plus complexe que les procédés chimiques ou mécaniques, mais le fascisme et la guerre ont déterminé les événements de la frontière orientale à un point tel qu'il est impossible de penser qu'ils n'auraient eu aucune conséquence en 1945… »

 

L’exode fut largement volontaire selon ces historiens critiques,et sans comparaison avec le sort d’autres populations à la fin de la seconde guerre :

« Les Allemands ont été expulsés de Tchécoslovaquie avec les dispositions du président Edvard Beneš bien avant le coup d'État communiste de 1948, tandis qu'aucune mesure d'expulsion ne concernait la minorité italienne en Yougoslavie.

Les "expulsés" allemands varient, selon les médias, de cinq à vingt millions, avec une hypothèse sur le nombre de victimes [morts] fixée à environ deux millions et demi (…) Dans le cas italien, le nombre d'exilés varie de deux cent mille à 350 000, chiffre cité dans la plupart des cas, alors que les estimations des "infoibati" varient selon les cas de quelques centaines (…) à plusieurs milliers »

« Nicoletta Bourbaki. Nous parlons de l'exode des territoires cédés par l'Italie vers la Yougoslavie à la fin de la seconde guerre mondiale. Le nombre de réfugiés est nébuleux et la clarté n'est pas complète, même sur la périodisation. Pourquoi?

Sandi Volk. Parce que les chiffres ont servi à l'État italien lors de la conférence de paix, comme preuve de l'attachement de la population à l'Italie, ce sont des chiffres peu fiables (…)

[S. Volk fait un décompte à partir de diverses sources] Le résultat est 152 694 personnes.(...)

Au contraire, comme le montre ce qui se passait en Italie, l’arrivée des anglo-américains aurait garanti à l’élite italienne d’Istrie le maintien de son rôle social et politique.

Même les démocrates-chrétiens de Trieste se sont engagés à installer le plus grand nombre possible de réfugiés d'Istrie à Trieste, afin de renforcer le nombre des partisans du retour de la ville à l’Italie. »

 

Sur les brimades pour obliger les Italiens à partir :

« …les autorités fédérales yougoslaves étaient résolument contre de telles pratiques et sont intervenues à plusieurs reprises ».

L’exode représentait d’ailleurs une continuité, un mouvement explicable par des raisons économiques :

« Le géographe Gianfranco Battisti a décrit l’exode comme l’intensification d’un processus déjà en cours de déplacement des Italiens (…°) de la frontière orientale vers l’intérieur de l’Italie, vers le "triangle industriel".

Mais évidemment nous préférons tout réduire à un "départ des Italiens pour rester Italien". C’est une explication politique qui n’explique rien, qui est symétrique à celle donnée par la Yougoslave selon laquelle ceux qui sont partis étaient tous fascistes ou des "exploiteurs du peuple".

NB. L'anthropologue Pamela Ballinger compare les exilés d'Istrie à ceux de Cuba, sur le plan idéologique, sur l'utilisation politique des réfugiés à Miami ...

SV. Je pense que la comparaison peut être plausible, même si je les vois personnellement plus semblables aux pieds noirs, les colons français qui ont émigré après l’indépendance algérienne. Les dirigeants et les organisations des anciens colons français ont souvent utilisé des arguments racistes contre les Algériens, (…) arguments similaires à ceux utilisés par les organisations en exil contre les "Slaves". »

 

Les articles soulignent (avec le langage adéquat de la réflexion intellectuelle) le danger de poser une équivalence entre la Shoah et les massacres des foibe :

« Au-delà de l'orientation politique différente des deux gouvernements [à l‘origine des deux lois commémoratives de 2000 sur la Shoah et 2004 sur les massacres des foibe et l’exode], il existe d'autres éléments indiquant une sorte de complémentarité entre les deux dates, tendance qui semble s’accorder avec la condamnation de l'Union européenne* des totalitarismes opposés, facteur que certains auteurs indiquent être à la base de la crise du paradigme antifasciste au niveau continental. »

 

                                                          * Doit faire allusion à la Journée européenne du souvenir : « La Journée européenne du souvenir, appelée auparavant Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme et aussi connue sous le nom de jour du Ruban noir ou un autre nom dans quelques pays, désigne la journée du 23 août que le Parlement européen a proclamée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires. Elle est célébrée par les organes de l'Union européenne depuis 2009 » (Wikipedia, art. Journée européenne du souvenir). On notera que cette journée, célébrée notamment dans l’Europe de l’est, dans les pays baltes, ne constitue pas un jour de célébration particulière en France.

 

 

Dans un autre texte du groupe Bourbaki, par questions- réponses, celui -ci interroge un auteur de Trieste, Lorenzo Filipaz. Voici quelques extraits :

-         Mais, l’exode fut une fuite pour échapper aux foibe ?.

-         Non, l’exode fut un phénomène d’après-guerre, un écoulement qui dura plus de dix ans et pas une fuite désordonnée. Les seuls à fuir d’Istrie en temps de guerre par peur de finir infoibati furent les facistes et les personnes compromises avec l’appareil d’état fasciste.

 

-         (sur le nombre de victimes) La question du nombre est-elle tellement importante ?

-         Estimer les victimes en dizaines de milliers sert à soutenir le faux historique du « nettoyage ethnique ».

 

-         Mais le régime yougoslave ne voulait-il pas se débarrasser des Italiens ? même Gilas (le bras-droit de Tito) l’a admis.

-         L’argument de Gilas est un canular (bufala) (...) Il est démontré que Gilas n’était pas en Istrie à l’époque. Kardelj [autre responsable yougoslave] y fut en effet envoyé, mais avec un but diamétralement opposé : convaincre les Italiens de rester.

 

Le même auteur insiste sur l’interpénétration des cultures en Istrie:

“ Pour donner quelques exemples, le héros de la résistance croate, Joakim Rakovac, tué par les Nazis en 45 et considéré comme infoibatore [responsable de massacres par les foibe] par la vulgate néo-irredentiste [il donne ce nom aux mouvements d’exilés, nostalgiques des anciens territoires italiens en Adriatique] était enregistré à l’état-civil italien  comme Gioacchino Racozzi. Certains auteurs attribuent la responsabilité des foibe, parmi d’autres, à Giusto Massarotto et Benito Turcinovich, clairement Italiens. Par contre, le “père” des exilés, Flaminio Rocchi*, avait comme nom de naissance Anton Sokolic. Ce qui fait comprendre comment la nationalité, dans ces territoires, fut fréquemment  le résultat d’un choix, dans beaucoup de cas politique.”

https://www.wumingfoundation.com/giap/2015/02/foibe-o-esodo-frequently-asked-questions-per-il-giornodelricordo/

                                                                                                                          * Le père franciscain Flaminio Rocchi combattit les Allemands notamment en Corse avec les Alliés et les partisans. Il se dévoua par la suite aux exilés juliano-dalmates et recueillit un grand nombre de témoignages sur les foibe. Auteur d'un livre qui évoquait, dans son titre même, le nombre de 350 000 réfugiés. Mort en 2003.

 

 

 

LES POINTS D’OPPOSITION AVEC LE DISCOURS DOMINANT

 

 

On peut constater que sur beaucoup de points, les historiens critiques sont d‘accord avec les historiens mainstream ou même avec le discours officiel : identité complexe des populations  dans les provinces adriatiques, contexte d’oppression et de violence du régime fasciste à l’égard des autres communautés présentes. Le nombre des victimes des massacres ou de l’exode n’est pas fondamentalement différent (sauf exception).

D’ailleurs, certains historiens critiques sont par exemple, cités dans la bibliographie du Vademecum, exprssion du courant historique dominant : Jože Pirjevec, Sandi Volk (mais pas Alessandra Kersevan ou  Claudia Cernigoi).

 

Alors où est la différence ?

 

Sur les chiffres, les historiens critiques paraissent attribuer à leurs adversaires, selon un procédé bien connu, des positions maximalistes invraisemblables pour pouvoir les dénoncer (des chiffres invraisemblables sont parfois cités, mais par des politiciens et non par des historiens du courant dominant).

 

La différence est aussi dans l’explication des violences. Pour les historiens mainstream, les victimes étaient, généralement, des personnes innocentes (postiers, employés municipaux etc), souvent visés comme « Italiens ». Pour les historiens critiques, les victimes, généralement, étaient des acteurs de la répression « nazi-fasciste ».

Elle réside aussi dans explication de l’exode : effet de la politique délibérée de brimade et de violence yougoslave pour les uns, alors que les autres nient cette politique et y voient une multiplicité de facteurs imputables au choix des seuls exilés (refus idéologique du socialisme, recherche du bien-être à l’ouest, refus des classes privilégiées de perdre leur position).

Par ailleurs, l’attitude des historiens critiques semble sophistique lorsqu’ils s’indignent que l’Etat italien, en instituant une Journée du souvenir des Italiens massacrés ou obligés de quitter leurs foyers, paraisse ignorer les souffrances des autres populations (alors que celles-ci sont rappelées notamment dans diverses interventions des officiels et dans les travaux des historiens). Un pays cherche généralement à honorer le souvenir de ses propres ressortissants.

Les historiens critiques se saisissent de toutes les obscurités ou contradictions des sources historiques pour créer le doute ou carrément rejeter la version admise par les historiens officiels, qui est alors assimilée à une falsification historique.

Nous revenons ici sur la figure devenue emblématique de Norma Cossetto, longuement examinée par le groupe Bourbaki.

 

 Red_Land_(Rosso_Istria)

Le film Red Land (Rosso Istria), dirigé, scénarisé et produit par Maximiliano Hernando Bruno, 2018, relate les derniers jours de Norma Cossetto en septembre-octobre 1943. Ici, Norma Cossetto (jouée par Selene Gandini) est emmenée par les partisans avec d'autres prisonniers.

Wikipedia.

 

 

 

VIOL ET POLITIQUE

 

 

Selon la version officielle ou canonique, Norma Cossetto fut torturée et violée avant d’être jetée dans la foiba de Surani, à Antignana. Des détails horribles sont également mentionnés.

Dans une série d’articles intitulés Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto (les fantaisies non vérifiées sur Norma Cossetto) le groupe Bourbaki, à la suite de Claudia Cernigoi, doute du viol pour des raisons presque théoriques:

« Même le viol, dont in veut démontrer l’évidence par des détails toujours plus explicites, présente une signification particulière.

En fait, sur toutes les femmes (ou le peu de femmes) retrouvées dans les foibe, y compris les deux exhumées à Surani [comme Norma Cossetto] Ada Riosa et Maria Valenti – la violence sexuelle fut systématiquement présumée, comme s’il s’agissait là d’un détail plus grave pour une femme que la mort elle-même.

Il ne faut pas oublier que le nationalisme est essentiellement un discours masculin / patriarcal, dans lequel les femmes sont une propriété de la patrie et leur rôle principal est la reproduction de la lignée.  La violation de cette fonction "sacrée" représente le degré maximum de défiguration (deturpamento) de l'ennemi dans le symbolisme revanchiste*.  Nous avons traité de cet usage politique du viol par le pouvoir patriarcal ici [le texte renvoie à un autre article du groupe Bourbaki] »

.                                 * On suppose que "revanchiste" désigne le fascisme, vaincu en 1945, qui cherche sa revanche. Tout ce développement mériterait une analyse serrée.

 

On peut donc voir comment est construite l’argumentation du groupe Bourbaki : lorsqu’il est question de viol, il est renvoyé non à un fait plus ou moins démontré, mais à un discours, présenté comme caractéristique du nationalisme “patriarcal”. Les faits n’existent ici qu’à travers des constructions langagières, du moins c’est ce que le groupe Bourbaki veut démontrer.

On pourrait s’étonner que le groupe Bourbaki, apparemment féministe, semble écarter a priori toute accusation de viol, considérée d’emblée comme suspecte.

 

Pour comprendre, peut-être faut-il se reporter à son article de 2017 (qui est justement cité en référence de Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto). Cet article s’intitule Storia di una foto (e di un video). Forza e limiti dell’antifascismo di fronte alla cultura dello stupro (Histoire d’une photo et d’une vidéo ; forces et limites de l’antifascisme face à la culture du viol) https://www.wumingfoundation.com/giap/2017/12/cultura-dello-stupro/ ]

Dans cet article, le groupe examine les attitudes des fascistes et antifascistes en face du viol, dans l’histoire et actuellement. La culture du viol est évidemment fasciste, ce qui n’empêche pas les « fascistes » actuels de se servir de l’accusation de viol vis-à-vis des populations immigrées.

A l’opposé, les partisans (antifascistes) durant la guerre et les militants révolutionnaires en tout temps ont (généralement) une attitude exemplaire, conforme à leur éthique; ils ne violent pas et ne torturent pas. Tout au plus et quand il le faut, ils punissent les coupables.

Que la réalité puisse différer de la théorie qui fait de tout combattant « prolétarien » un militant hautement conscient et moral n’effleure pas le groupe Bourbaki, qui réserve son esprit critique à ses adversaires.

 

Le groupe distingue les prétendus viols des autres et précise : « Nous employons les mots "prétendu viol", non pas de la manière pseudo-précautionneuse méprisable qui impose aux femmes victimes de violences sexuelles le fardeau de la preuve », mais lorsqu’on est en présence, non d’une femme qui dénonce le viol qu’elle a subi, mais d’hommes qui utilisent les récits de viols pour inciter à la haine et manipuler l’histoire individuelle et collective.

 

Selon Bourbaki, pour les médias (italiens) le viol n’est vraiment intéressant que s’il permet de faire apparaître comme ingrédients « l’immigration incontrôlée », « le danger islamiste » ou « l’attitude radicale chic des buonisti » (buonisti = ce qu’on appelle en France le camp du bien, ou les bobos). L’article évoque une histoire qui a fait les gros titres il y a quelques années : une jeune fille de Parme, Claudia, fut violée par des jeunes gens de la mouvance antifasciste qu’elle fréquentait ; ils ont filmé l’agression avec un telefonino (portable). Ensuite, la victime a été harcelée par des antifascistes lui reprochant d’avoir dénoncé ses violeurs (ce qu’elle n’a pas fait spontanément, mais plus tard, à la suite d’une enquête de police sur une autre affaire*). L’affaire a abouti à la condamnation des coupables (et à la fermeture du local antifasciste, où semble avoir eu lieu le viol).

                                                                                                         * Cette affaire concernait une bombe placée devant le local du mouvement néo-fasciste Casa Pound, pour laquelle les antifascistes étaient suspectés.

 

Ce fait-divers a permis aux ennemis de l’antifascisme de dénoncer l’hypocrisie du camp du bien.

Le groupe Bourbaki affiche ici une position vertueuse sans concession, mais un peu facile :

 «  Si le mot antifascisme a un sens - et pour nous il l’a -, personne dans cette histoire [du viol de Claudia] n’a jamais été antifasciste: les condamnés ne sont pas des antifascistes , et ne sont pas des antifascistes ceux qui les ont couverts ou ont voulu ignorer les faits, en laissant Claudia seule. »

Dans son message, Bourbaki reproduit aussi un tract anarchiste: “Uno stupro è sempre e comunque un atto fascista, anche se chi lo commette si dichiara antifascista (...)“ (un viol est toujours et partout un acte fasciste même si celui qui le commet se déclare antifasciste. Quiconque viole est fasciste et nous le combattons comme fasciste et comme violeur).

 

Nous pouvons donc revenir, après ce détour, au cas de Norma Cossetto et comprendre la position défendue par Bourbaki : le viol de Norma Cossetto répond au “paradigme” (mot savant pour concept, modèle, comme on aime à le dire dans certains milieux intellectuels) d’une invention fasciste destinée à “défigurer”, à salir l’ennemi politique

Nous caricaturons à peine une position, qui comme souvent avec certains milieux d’extrême-gauche, est complètement hermétique à tout ce qui ne colle pas avec sa vision du monde.

Le groupe Bourbaki ajoute qu’il n’existe aucun témoin, même anonyme, des actes sadiques - outre le viol - qui auraient été commis sur Norma Cossetto. D’ailleurs là encore il s’agit selon lui non de faits mais de lieux communs, d’éléments de langage : ces “ dettagli truculenti erano comuni nelle dicerie dell’epoca” (ces détails sanguinolents [truculenti - faut-il traduire par croustillants ?] étaient communs dans les récits de l’époque).

Il cite comme un exemple de récit sanguinolent, comme si cela suffisait à démontrer la fausseté des faits (qu’on peut certes questionner mais pas écarter par principe), le cas d’une autre victime des foibe de 1943, le prêtre don Angelo Tarticchio, “del quale si diceva fosse stato evirato e i genitali gli fossero stati inseriti in bocca” (est-ce utile de traduire ?).

 

Par contre, à notre connaissance, le groupe Bourbaki ne fait pas mention des trois soeurs Radecchi, autres victimes célèbres des massacres de 1943 (âgées de 17, 19 et 21 ans). C’étaient  des ouvrières à qui on ne pouvait guère reprocher que de discuter, après leur travail, avec des militaires italiens casernés à proximité - qui étaient pour elles des compatriotes et pas forcément fascistes. Elles furent arrêtées par les partisans. On dit qu’elles ont été violées. Ce qui est certain, c’est qu’elles furent jetées avec 23 autres personnes, toutes de condition modeste (dont un antifasciste connu qui aurait été victime d’une vengeance et un autiste), dans une foiba (à Terli, Istrie). Les corps furent extraits à partir d’octobre 1943 par la brigade des pompiers de Pola dirigée par Arnoldo Harzerich.

Il existe à Rome une rue des soeurs Radecchi. Le nom de Norma Cossetto a été donné à des rues, notamment à Gorizia, Narni, Bolzano depuis plusieurs annés. En février 2019 la même décision fut prise à Padoue (sur décision du conseil municipal de centre-gauche)  et à Florence par vote unanime du conseil municipal (il y avait déjà une rue mais une artère plus centrale portera le nom de Norma Cossetto.  La ville de Venise a aussi décidé de donner son nom à une rue ou une place de Mestre (qui dépend de la municipalité de Venise - on suppose qu’à Venise même il n’est pas envisagé de modifier les noms historiques des rues) en même temps qu'à sept autres femmes dont Marie Curie et Edith Stein (juive convertie au catholicisme,  morte à Auschwitz).

  

Le groupe Bourbaki a réservé aussi ses critiques au film Rosso Istria* (ou Red Land) sorti en 2018, qui raconte l’histoire de Norma Cossetto (Gli incontrollati fantasy su Norma Cossetto, 1a parte Una kolossale foiba nell’acqua: il film Rosso Istria

https://www.wumingfoundation.com/giap/2019/01/fantasy-norma-cossetto-1-red-land/).

                                                                           * Istrie rouge (en raison de la présence de bauxite, mais le titre a aussi une “coloration” politique. On a dit que Istria Rossa était le titre que Norma Cossetto voulait donner à la thèse qu’elle préparait, mais ce point a été contesté – notamment par les historiens critiques.

 

Le film est qualifié de film de série B sinon de navet par le groupe Bourbaki qui  ajoute que c’est le premier film italien depuis 1942 dans lequel les troupes nazies arrivent pour sauver la situation et faire justice : en effet, historiquement, les massacres des foibe de septembre-début octobre 1943 furent arrêtés par l’occupation allemande de l’Istrie, et plusieurs personnes coupables ou soi-disant coupables des massacres furent fusillées par les Allemands (notamment des personnes accusées du meurtre de Norma Cossetto)*. L’occupation des Allemands fut marquée par de nombreuses violences y compris contre la population italienne – mais les crimes des uns n’excusent pas ceux des autres.

                                     * Dans un récit mélodramatique, il est dit que 6 accusés furent obligés par les Allemands de passer la nuit précédant leur exécution enfermés dans la chapelle où se trouvait le corps de Norma Cossetto en attente de son enterrement, et qu'au matin,  trois des hommes étaient devenus fous.

                          

 

D’autres polémiques, notamment sur la célébration du Jour du Souvenir 2019, seront abordées dans la troisième partie, ainsi que, malgré tout, quelques ouvertures encourageantes.

 

 

 

 

 

 


01 juillet 2019

LES MASSACRES DES FOIBE: MEMOIRE ET POLEMIQUE EN ITALIE PREMIERE PARTIE

 

 

 

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos et cartes trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Qui connaît les foibe en France ?

Peu de monde, je pense. Le mot du dialecte frioulan (foiba au singulier, foibe au pluriel, venant du latin favea, fosse), désigne des crevasses dans le terrain karstique caractéristiques de la géologie locale (appelées en français des dolines). Ces gouffres sont surtout répandus en Istrie et dans les régions proches de Trieste et Fiume, dans certaines zones de Slovénie ayant appartenu à l'ancienne région italienne de Vénétie julienne, ainsi que dans de nombreuses zones de la Dalmatie (d’après Wikipedia).

Il existerait 1 700 foibe en Istrie seulement.

Le nom Foiba, nom propre, a aussi été donné à un gouffre spectaculaire et  très connu à Pazin (Pisino en italien), au centre de l’Istrie, dans lequel se jette un torrent du même nom (mais qui semble aujourd’hui appelé Pazinčica) ; le gouffre de Pazin joue un rôle dans le roman de Jules Verne Mathias Sandorf (je l’ai évoqué dans mon sujet Jules Verne, la  Corse et les nationalités http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/05/16/37341758.html ).Mais les foibe se présentent souvent comme de simples trous circulaires dans le sol.

Les foibe, réparties sur trois pays actuels (Italie, Slovénie, Croatie) sont investies, en Italie notamment, d’une grande charge émotionnelle en raison de leur utilisation en 1943-45 lors de massacres commis d’abord par les partisans communistes et ensuite par l’armée yougoslave.

 

 

EN RÉSUMÉ

 

 

 

En 1943, puis en 1945, des massacres eurent lieu en Dalmatie, en Istrie et dans les régions de Trieste et de Fiume. Dans tous ces territoires qui appartenaient alors à l’Italie, des Italiens furent exécutés, d’abord en 1943 par les partisans communistes, essentiellement yougoslaves, puis en 1945 par l’armée yougoslave. Les corps furent souvent jetés dans les foibe.

Parfois les victimes furent précipitées vivantes dans les foibe. Une pratique fréquente consistait à lier ensemble par du fil de fer les prisonniers et à tirer sur le premier, qui en tombant dans la foiba, entraînait les autres. Il y a eu aussi des meurtres par noyade en Dalmatie. Enfin, après la victoire finale de l’armée yougoslave en 1945, un grand nombre d’Italiens périt dans des camps de détention de l’armée yougoslave, exécutés ou victimes des conditions catastrophiques d’internement.

A la suite de ces événements, la très grande majorité de la population italienne quitta les territoires occupés par l’armée yougoslave, qui furent ensuite rattachés à la Yougoslavie.

Après des décennies d’oubli volontaire ou de déni en Italie, le souvenir des foibe émergea dans les années 90. Une journée nationale du souvenir fut instituée par une loi de 2004 à la mémoire des victimes des foibe et de l’exode de la population italienne.

La loi émanait du gouvernement Berlusconi et les communistes refusèrent de la voter. Plus largement, le sujet des massacres de 1943-45 a engendré des polémiques politiques qui n’ont pas cessé, notamment sur l’importance des massacres et la qualité des victimes : des journalistes et des chercheurs, plutôt minoritaires et engagés politiquement, contestent l’importance des massacres et prétendent qu’ils n’ont visé que des fascistes, de même qu’ils contestent les chiffres donnés pour ce qu’on appelle en Italie « l’exode des Istriens et des Dalmates » ou « exode giulio-dalmate *».

                                                                                                                       * De la Vénétie julienne  - Venezia Giulia – région englobant à l’époque l’Istrie et les frontières orientales de l’Italie ; l’actuelle région italienne autonome Frioul -Venezia Giulia ne représente plus qu’une partie des territoires désignés avant 1945 sous le nom de Venezia Giulia, auxquels a été joint le Frioul.

 

Beaucoup de ceux qui critiquent la commémoration officielle des victimes des foibe et le discours officiel qui en est le support appartiennent à la mouvance dite antifasciste.

 

 

 

LES FRONTIÈRES ORIENTALES DE L'ITALIE, PEUPLEMENT ET MODIFICATIONS 

 

 

 

Avant la première guerre mondiale, la Dalmatie et l’Istrie appartenaient à l’empire austro-hongrois. Ces régions (avec les villes de Fiume et de Trieste, aux limites de l’Istrie, qu’on considère généralement à part de celle-ci) avaient, depuis des siècles, une population mélangée d’Italiens, de Croates, de Slovènes (non au sens de la nationalité juridique, mais de la culture).

Les Italiens appartenaient souvent aux classes moyennes ou supérieures (propriétaires, commerçants, professions libérales).

Les Italiens étaient nombreux sur les côtes, les Croates et Slovènes se trouvaient plutôt à l’intérieur des terres. L’empire austro-hongrois, se méfiant de ses sujets italiens, avait par divers moyens, tenté de favoriser les populations slaves, jugées plus fidèles. En retour, de nombreux Italiens des provinces adriatiques austro-hongroises rêvaient du rattachement à l’Italie.

En Italie même, un fort mouvement d’opinion souhaitait le rattachement à l’Italie e ce qu’on appelait les terre irredente, territoires hors des frontières de l’Italie mais avec une importante population italienne (pas forcément la majorité de la population).La guerre de 1914-1918 allait permettre de concrétiser ces souhaits.

 

Après la défaite et l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en 1918, les territoires des anciennes provinces autrichiennes en Istrie, Croatie, Slovénie ou Dalmatie, furent partagées entre l’Italie et la Serbie, qui appartenaient au camp des vainqueurs.

La Serbie devint à ce moment le royaume des Serbes des Croates et des Slovènes (la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro lui furent aussi rattachés) puis prit le nom de Yougoslavie à partir de 1929.

L’Italie obtint l’Istrie et Trieste, et quelques îles de Dalmatie avec la ville de Zara. La ville de Fiume, finit par être annexée à l'Italie après diverses péripéties (occupation de la ville par des nationalistes italiens dirigés par le poète Gabriele d’Annunzio, érection d'une ville libre, tensions entre autonomistes et fascistes).

Le partage se fit selon l’importance des communautés italienne ou slave (Croates et Slovènes) qui s’y trouvait mais sans satisfaire vraiment aucun des deux pays qui continuèrent à émettre es revendications sur des territoires ayant été attribués à l’autre .

Les nouvelles provinces rattachées à l’Italie ou à la Yougoslavie restaient ethniquement très composites. En Istrie, les Italiens étaient la minorité la plus importante mais moins nombreuse que les Croates et Slovènes réunis, du moins si on parvient à tirer des conclusions définitives de recensements peu fiables - sur ce point, voir  André-Louis Sanguin,  La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf.                             .

La situation va se révéler bien plus conflictuelle pendant l’entre-deux guerres que précédemment : les militants nationalistes italiens, bientôt ralliés au fascisme, persécutèrent les minorités slaves (incendie de l’immeuble des associations slaves à Trieste n 1920). Le gouvernement italien (aux mains du parti fasciste à partir de 1922) introduisit une politique d’italianisation forcée des minorités régionales (parfois comparée à la politique assimilatrice et unificatrice de la France !).

Enfin, il pourchassa, outre les opposants au fascisme, les Croates et Slovènes qui souhaitaient le rattachement à la Yougoslavie.

Selon certaines sources, 100 000 Slaves quittèrent les provinces rattachées à l’Italie pendant l’entre deux-guerres pour aller en Yougoslavie ou pour s’établir dans des pays lointains (USA,, Argentine).

 

 

017_Trattato_Rapallo_1920_1924

 Les frontières orientales de l'Italie après la guerre de 1914-18.

Le traité de Rapallo (1920), réglant les différents entre l'Italie et le royaume des Serbes, Croates et Slovène,  attribue Trieste, l'Istrie et quelques îles dalmates à l'Italie, ainsi que le port dalmate de Zara (en-dehors de la carte). Puis en 1924, Fiume est rattachée unilatéralement à l'Italie.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l' Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

 

 

 LES MASSACRES DE 1943 ET 1945

 

 

 

La situation empira avec la seconde guerre mondiale, où la violence contre les minorités s’accrut significativement puisque les minorités étaient généralement soupçonnées de pactiser avec l’ennemi.

En 1941, l'Italie se joignit à l'Allemagne contre la Yougoslavie qui après avoir été alliée des forces de l'Axe (sans paticiper au conflit) venait de changer de camp. Profitant des victoires initiales des forces de l'Axe, l'Italie annexa une grande partie de la Dalmatie et une partie de la Slovénie (province de Ljubljana/Lubiana). Lors de cette occupation, les forces italiennes commirent de nombreux massacres à l'encontre des Slovènes qui s'opposaient à l'occupation et sur des populations civiles en représailles de l'action des partisans.

Par contre, il semble que les Italiens protégèrent les populations serbes vivant dans leur zone d'occupation  contre les violences commises par les oustachis croates du régime pro-nazi de Ante Pavelić et qu'ils refusèrent de livrer les Juifs aux Allemands. La guerre en Yougoslavie prit un tour atroce en raison des massacres commis mutuellement par les différentes communautés et les Italiens jouèrent parfois un jeu complexe, apportant leur soutien à certains résistants, théoriquement leurs adversaires,  contre d'autres.

A partir de 1943, Josep Broz Tito, dirigant du parti communiste yougoslave, commença à fédérer autour de lui la Résistance et à remporter des succès. Les alliés occidentaux décidèrent alors de le soutenir.  

 

 

014_Annessioni_e_occupazioni_nei_Balcani_1941

Annexion et occupation italienne dans les Balkans, avril 1941, en rose foncé.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l'Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

Après que l’Italie ait cessé le combat, en septembre 1943 (armistice demandé par le roi t le nouveau chef du gouvernement, le maréchal Badoglio, après l’arrestation de Mussolini sur ordre du roi), les partisans communistes, souvent slaves (mais il y avait aussi des italiens parmi eux), se rendirent maîtres du terrain en Istrie et en Dalmatie, Il y eut alors pendant un mois, des exécutions de personnes liées au fascisme mais aussi de personnes représentant l’administration italienne ou simplement des figures de la communauté italienne (prêtres, propriétaires). Les victimes étaient précipitées dans les foibe, souvent après avoir été torturés

Cet épisode prit des aspects de révolte populaire conte ls « ennemis du peuple », catégorie très large.

Après un peu plus d’un mois de domination des partisans, l’Istrie et la Dalmatie (qui étaient sous l’autorité théorique de la république sociale italienne, le gouvernement fasciste installé par Mussolini dans le nord-est de l’Italie -dite aussi république de Salò*) furent occupée par l’armée allemande en octobre 1943

                                                                              * En peu de temps, les Allemands, après l’armistice signé par le gouvernement royal, avaient pris le contrôle de presque toute l’Italie, en déchaînant une répression féroce. Le gouvernement de Salò créé par Mussolini ne subsistait que grâce au soutien allemand. A l’opposé, le roi et le gouvernement de Badoglio, réfugiés dans le Sud auprès des alliés qui avaient entrepris de remonter vers le nord, déclarèrent la guerre à l’Allemagne.

 

L’occupation allemande, avec le soutien des éléments fascistes locaux, engendra à son tour de violentes représailles, d’où en retour de nouvelles représailles lorsque les partisans communistes reprirent le contrôle de la région au moment de la défaite définitive de l’Allemagne nazie.

 

 

Tito-Churchill

Josip Broz Tito, chef du parti communiste yougoslave, maréchal depuis 1943 et  premier ministre d'un gouvernement provisoire qui finit par supplanter le gouvernement royal en exil, rencontre Winston Churchill à Capri en août 1944.

Bien que Churchill reste méfiant envers Tito, les Alliés occidentaux ont décidé de le soutenir massivement. Même le roi de Yougoslavie en exil à Londres, demande à tous les Yougoslaves de se rallier à Tito. Ce dernier annonce qu'après la victoire, la Yougoslavie deviendra une république fédérative respectant l'identité des diverses communautés ethniques.

Wikipedia. Article Front yougoslave de la seconde guerre mondiale. https://fr.wikipedia.org/wiki/Front_yougoslave_de_la_Seconde_Guerre_mondiale

 

 

 

En 1945, à partir du printemps, les forces yougoslaves (IXème corps partisan et IVème armée régulière), victorieuses des Allemands occupèrent l’Istrie, la Dalmatie, les régions de Fiume et Trieste. Des milliers d’Italiens (mais aussi des personnes d’autres ethnies) furent exécutés : en premier lieu les militants fascistes, des membres de l’administration, mais aussi des personnes sans engagement politique particulier et même des antifascistes notoires.

A ce moment, l'épicentre de la violence furent les régions de Fiume, Trieste et Gorizia, avec une extension au nord de l'Istrie (Capodistria/Koper).

A nouveau les victimes furent précipitées dans les foibe ou bien moururent de mauvais traitements dans les camps. Le plus souvent, les militaires de la république de Salò (republicchini) et les Allemands étaient exécutés dès leur capture.

Mais cette nouvelle phase de violence prit un tour différent de celle de 1943.au lieu d’être le fait de partisans peu organisés, elle était le fait d’une armée secondée par la police politique yougoslave (OZNA). C’était une répression exercée par un appareil d’état, destinée à punir ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi mais aussi, selon un grand nombre d'historiens, à détruire tous les cadres de l’Etat italien et de la communauté italienne, y compris ceux qui s’étaient opposés au fascisme, tous étant considérés comme opposants au nouvel ordre des choses communiste et à l’annexion des territoires concernés par la Yougoslavie, qui en était le corolaire obligatoire. On a aussi dit que, plus lointainement, le but était de contraindre les Italiens à quitter les territoires concernés, en les terrorisant.

 

Il existe des photos - pas si nombreuses – représentant les cadavres récupérés dans les foibe, ainsi que les proches, se masquant le visage en raison de l’odeur de putréfaction, qui viennent les identifier (probablement toutes les photos de ce type concernent les massacres de 1943).  Nous préférons ne pas les reproduire. Il y a aussi des  photos qui font l’objet de contestations et de manipulations. Nous en parlerons plus tard.

 

 

 

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 Exploration en 1957 à la foiba de Monrupino (article Foiba di Monrupino sur Wikipedia italien).

Cette foiba située près de Trieste fut utilisée pour jeter les corps de militaires allemands soit tués au combat soit fusillés après la prise de Trieste par les Yougoslaves le 1er mai 1945. Mais elle fut aussi utilisée pour enfouir les corps de trois agents des chemin de fer italiens, accusés de vol et exécutés par des miliciens au service de la police politique yougoslave, l'OZNA (parmi lesquels des personnes ayant un patronyme italien), après un procès expéditif dans les premiers jours de la "libération" de Trieste. La foiba fut fouillée après le départ des Yougoslaves. En 1948, le procès de certains responsables du meurtre des agents des chemin de fer eut lieu devant la cours d'assises deTrieste, aboutissant à plusieurs condamnations à 15,10 et 3 ans de prison.

 https://it.wikipedia.org/wiki/Foiba_di_Monrupino

 

 

 

 Le parti communiste italien (PCI, dirigé par Palmiro Togliatti) avait aligné ses positions sur celles des communistes yougoslaves, donnant semble-t-il son approbation à l’annexion par la Yougoslavie des provinces italiennes adriatiques. En Vénétie-Julienne, le PCI avait quitté le comité national de libération formé par les partis démocrate-chrétien, socialiste et libéral et rejoint le comité italo-slovène communiste.

Le massacre continua d’ailleurs après 1945 en Yougoslavie (aussi bien dans les territoires nouvellement annexés* que dans les frontières anciennes) où Tito élimina ses opposants, y compris ceux appartenant aux ethnies serbe, croate ou slovène, ainsi que des minorités indésirables (Allemands, Hongrois – cette dernière épuration ethnique dont on parle peu,  s’apparentant sans doute à un génocide). Dans  l’Europe de l’immédiate après-guerre, surchargée de problèmes, rien ne fut tenté pour s’y opposer Il semble que le massacre cessa sur un ordre de Staline à Tito en 1948, peu avant que Tito ne rompe avec le régime de Moscou.

                                                                     * Par exemple, le prêtre catholique Francesco Bonifacio fut battu à mort et jeté dans une foiba en 1946 par des miliciens communistes en Istrie. Béatifié en 2008.

 

 

 

 

 

L'EXODE ET LES NOUVELLES FRONTIÈRES

 

 

 

 

La majeure partie de la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume quitta alors les régions concernées.

A Trieste, où les Yougoslaves entrèrent le 1er mai 1945, un jour avant l’arrivée des Néo-Zélandais de l’armée britannique, la ville fut soumise pendant 40 jours à une épuration violente par les Yougoslaves, y compris parmi les membres du Comité national de libération italien et les milices de libération italiennes, sous le regard des Néo-Zélandais qui s’abstinent d’intervenir. Puis Trieste fut évacuée par les Yougoslaves et occupée par les Anglo-Américains conformément à un accord entre les commandants militaires en juin 1945, qui partagent en zone A et B les domaines d’occupation respectifs des Alliés et des Yougoslaves, selon un tracé connu sous le nom de ligne Morgan.

 

 

 

 

trieste-1945

Soldats néo-zélandais et  yougoslaves à Trieste vers mai 1945.

New Zealand History

https://nzhistory.govt.nz/media/photo/nz-soldiers-and-yugoslavian-partisans

 

 

 

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Entrée de l'armée yougoslave à Pola/Pula le 3 mai 1945.  Les soldats passent devant les ruines romaines de l'Arena.

Après 140 jours de présence à Pola/Pula, les troupes yougoslaves quittèrent la ville qui fut placée sous autorité militaire britannique. Pola/Pula fut la seule ville d'Istrie à être englobée dans la zone A, c'est-à-dire administrée par les Alliés occidentaux, probablement du fait que sa population était presque entièrement italienne. 

Wikipedia italiano.

Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=2783967

 

 

 

 

Le traité de paix de Paris en 1947 attribua à la Yougoslavie la plus grande partie des anciens territoires italiens d'Istrie, de Dalmatie et de Fiume, tous déjà occupés par l’armée yougoslave.  Les habitants qui souhaitaient rester Italiens avaient un an pour opter pour la nationalité italienne, ce qui les obligeait à partir dans l’année suivante sans pouvoir rien emmener, leurs biens restant posession de la Yougoslavie pour payer les dommages de guerre.

Les territoires annexés par la Yougoslavie furent partagés entre les deux républiques fédérées de Slovénie et de Croatie, composantes de la république populaire fédérative de Yougoslavie (qui comprenait 6 républiques populaires fédérées).

A titre provisoire, le territoire de Trieste et la partie de l’Istrie non rattachées à la Yougoslavie, étaient divisés en deux zones (on reprit les termes de zones A et B), l’ensemble formant le Territoire libre de Trieste, prévu par résolution des Nations-Unies ; il aurait dû être finalement gouverné comme un seul territoire sous l’autorité Nations-Unies, mais ne le fut jamais. La zone A avec Trieste même était administrée par les Alliés occidentaux et la zone B, par les Yougoslaves. « La plus grande partie de la population de la zone B (40 000 Italiens, mais aussi des Croates et Slovènes) abandonne cette région entre 1947 et 1956, poussée par la terreur communiste et les massacres des foibe » (Wikipedia).

 

Ce qu’on appelle l’exode la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume, mais comprenant aussi de nombreux Slaves, s’étala jusqu’en 1956.

A Pola/Pula, la seule ville d’Istrie incluse dans la zone A d’occupation alliée en 1945 (après 145 jours d’occupation yougoslave), la population commença à quitter la ville dès que le transfert à la Yougoslavie fut prévisible. 28 000 habitants sur 31 000 partirent par des rotations quotidiennes organisées par le gouvernement italien. Le jour de la signature du traité du 10 février 1947, en protestation contre l'inaction des Occidentaux, une institutrice italienne tua le général commandant les forces britanniques à Pola.

Les habitants avaient été effrayés non seulement par les massacres des foibe, mais en août 1946 par un attentat non élucidé, connu sous le nom de massacre de Vergarolla : sur une plage de Pola, en plein été, des munitions britanniques explosèrent, faisant environ 110 morts et plus de 200 blessés. L’enquête britannique conclut à un acte criminel.

 

 

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Photo très connue d'une jeune réfugiée, transportant, au-dessus de ses bagages, un drapeau tricolore italien en 1945.

Di anonimo - web, Pubblico dominio, Wikpedia italiano.

https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=3916739

 

 

 

 

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 A gauche, les frontières provisoires de l'Italie en 1945 après la victoire alliée. La zone A est administrée par les Alliés occidentaux (USA et Grande-Bretagne), le zone B par la Yougoslavie. 

A droite les frontières de 1947 à 1954: la zone B a été attribuée à la Yougoslavie (ainsi que la portion de Dalmatie qui appartenait à l'Italie, en-dehors de la carte) par le traité de Paris en 1947, à l'exception du Territoire libre de Trieste, lui-même divisé en zone A (gérée par les Alliés occidentaux) et zone B (gérée par la Yougoslavie). En 1954, par le memorandum de Londres, la zone A  est attribuée à l'Italie, la zone B reste à la Yougoslavie. 

Site Cjalzumit

https://cjalzumit.files.wordpress.com/2016/06/060confine04.jpg

 

 

 

 

De nombreux réfugiés s’établirent à Trieste comme on l’a vu, (surtout lorsque la possession de la ville et de sa région furent assurées à l’Italie), une partie plus considérable, depuis les débuts de l’émigration de masse, se dispersa dans toute l’Italie, avec les difficultés qu’on imagine, après passage dans des camps de transit. Il y eut des polémiques (qui durent encore) sur l’accueil mal organisé et parcimonieux de l’Etat italien à ses citoyens des provinces adriatiques.

Les exilés étaient reçus avec hostilité par des syndicalistes de la CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro,  Confédération générale italienne du travail)* et les militants communistes, qui manifestaient ou faisaient grève, notamment pour s’opposer au débarquement des bateaux amenant les réfugiés à Gênes. En 1947, ils s’opposèrent à l’arrêt pour se ravitailler, en garde de Bologne, d’un train de réfugiés en provenance de Pola (treno della vergogna, train de la honte), les militants de gauche jetant au sol les aliments et le lait préparés pour les réfugiés par la Croix-Rouge et l’œuvre de secours pontificale. De tels incidents ne pouvaient qu’alimenter le ressentiment des réfugiés, que les militants de gauche présentaient comme des fascistes.

                                                                                   * A l’époque, la CGIL comportait encore des membres issus des diverses formations politiques ayant participé à la Résistance, notamment les démocrates-chrétiens, les socialistes et bien entendu les communistes. A partir de 1948, par scission, les non-communistes formèrent leurs propres syndicats. On peut penser que les militants de la CGIL qui s’opposaient à l’arrivée des réfugiés étaient essentiellement des sympathisants communistes.

 

La dernière vague de réfugiés suivit le memorandum de Londres en 1954. Ce memorandum reconnaissait de facto  la possession de la presque totalité de la zone A du Territoire libre de Trieste à l’Italie et celle la zone B à la Yougoslavie. La prise de possession de Trieste par l’Italie fut saluée dans tout le pays et bien entendu à Trieste, par une vague de soulagement et d’enthousiasme.

 

 

 

Trieste_1954

Parade à Trieste à l'occasion du retour du territoire à l'Italie, le 4 novembre 1954, en présence du président de la république Luigi Einaudi. Après l'accord de Londres du 5 octobre 1954, l'administration italienne a pris possession de la zone A (dont la ville de Trieste) le 26 octobre, tandis que les Alliés évacuaient la zone.

Sur la photo on aperçoit la voiture du président de la république, escortée par les cavaliers de la garde républicaine. Dans le port, le navire-école à voiles Amerigo Vespucci.

Article Ritorno di Trieste a l'Italia, Wikipedia italiano.

Di sconosciuto - http://www.cadutipolizia.it/polizianellastoria/foto%20storiche/eventi%20particolari/1954%20trieste.jpg, Pubblico dominio, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28905482

 https://it.wikipedia.org/wiki/Ritorno_di_Trieste_all%27Italia#/media/File:Trieste_1954.jpg

 

 

 

 

L’OUBLI

 

 

 

Pendant les années de l’immédiate après-guerre, le souvenir des massacres de 1943-1945, l’exode des Dalmates, des Istriens et des habitants de Fiume, qui se poursuivait, et la question des frontières orientales, constituaient des problèmes politiques et humains de premier plan, même s’ils n’étaient pas les seuls (loin de là) que devait affronter l’Italie en reconstruction.

En 1952, La chanson Vola colomba, interprétée par Nilla Pizzi, obtint le premier prix du festival de San Remo : elle évoquait (sur le mode allusif) la situation des Triestins qui était encore en suspens.

 

 

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Nilla Pizzi  dans le film Ci troviamo in galleria (Une fille formidable), de Mauro Bolognini (1953).

Wikipedia, art. Nilla Pizzi 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nilla_Pizzi#/media/Fichier:Ci_troviamo_in_galleria_-_Nilla_Pizzi.jpg

 

 

 

Mais à partir du traité de 1954, la question parut sombrer dans l’oubli, l’opinion publique préférant se détourner des malheurs de la guerre d’autant que les prémisses du « miracle italien » commençaient à apparaître.

L’Italie du nord pouvait, malgré des conditions de vie encore difficiles et des poches de misère, mettre en avant les couturiers, les designers automobiles et de mobilier, vitrine d’une production industrielle en expansion, dans une Europe lancée dans la société de consommation débutante. Les images lamentables de cadavres sortis des crevasses ou de foules fuyant avec leurs pauvres bagages sur des chariots de fortune appartenaient à un passé qu’on voulait oublier, comme le régime fasciste.

Les seuls à agiter encore ces souvenirs étaient les exilés eux-mêmes, membres d’associations bien structurées, et les nostalgiques du fascisme pour qui le massacre et l’exode étaient une bonne façon de se placer dans le camp des victimes de la barbarie « rouge » et de dénoncer celle-ci.

La constitution italienne interdisait de reconstituer le parti fasciste, mais des nostalgiques du fascisme, avec Giorgio Almirante, avaient créé dès 1946 le Mouvement social italien (MSI) qui restait à la limite de la ligne à ne pas franchir. Ce mouvement, qui préférait de façon compréhensible exalter « l’époque où les trains arrivaient à l’heure » plutôt que les aspects plus sombres du régime, était néanmoins le seul à rappeler encore les massacres de 1943-45 et l’exode et à critiquer l’oubli du reste de l’Italie.

Chez les exilés, certains votaient pour le MSI, le seul parti qui s’occupait d’eux (non que l’aide gouvernementale ait été complètement inexistante) mais la plupart votaient sans doute pour la démocratie chrétienne, à cette époque représentée par les figures d’Alcide de Gasperi, puis d’Amintore Fanfani.

Un autre facteur intervenait dans cette amnésie collective ; le poids du parti communiste italien (PCI), un des plus puissants d’Europe. Le parti ne pouvait condamner l’action des partisans puis de l’armée yougoslave (dont le chef était aussi le chef du parti communiste yougoslave, le maréchal Tito) d’autant qu’à l’époque des faits, le PCI avait appuyé l’action de la Yougoslavie. A partir de 1948, la rupture entre Moscou et Belgrade mettait le PCI en porte-à-faux mais il s’arrangea pour rester en bons termes avec Belgrade.

Pour ne pas se déjuger (bien que sa position ait varié sur la question des frontières dans la zone Adriatique), il préféra s’en tenir à une version selon laquelle les victimes des foibe et les exilés étaient en majorité des fascistes ou au mieux, des bourgeois impérialistes qui avaient subi la punition de leur attitude d’oppression sociale et ethnique à l’encontre des Slaves.

Les alliés de gauche du PCI (notamment les socialistes, à un moment) ne pouvaient les mécontenter sur ce point.

Quant à la démocratie chrétienne, presque continuellement au pouvoir à l’époque, et aux divers partis du centre qui gouvernaient avec elle, la configuration diplomatique les empêchait d’agir, s’ils en avaient eu l’envie : la Yougoslavie, même si son régime intérieur restait collectiviste, était devenue après sa rupture avec Moscou un allié de l’Occident dans la guerre froide, qu’il fallait ménager.

 

Pourtant la tragédie des foibe n’était pas entièrement absente du paysage politique : en 1975, le président de la république Giovanni Leone déposait une couronne à la  foiba* de Basovizza, près de Trieste (couronne d’ailleurs volée et incendiée peu après), un des lieux les plus emblématiques des massacres. En 1982 cette foibe était reconnue monument historique, puis monument national en 2004 par le président de la république Oscar Luigi Scalfaro.

                                                                    * En fait il ne s’agit pas d’une foiba naturelle mais d’un puits de mine abandonné.

 

 

 

LE RENOUVEAU

 

 

Ce fut probablement, paradoxalement, la fin du bloc communiste après l’effondrement du mur de Berlin (1989), et corrélativement, l’affaiblissement du PCI dans la vie politique italienne, puis l’éclatement de la Yougoslavie 1991, qui fit ressurgir la question des foibe et de l’exode.

Diplomatiquement, par le traité d’Osimo (1975) l’Italie et la Yougoslavie avaient reconnu définitivement les frontières fixées en 1954 par accord international. Mais après l’éclatement de la Yougoslavie, les politiciens du MSI, dirigé maintenant par Gianfranco Fini, commencèrent à parler de renégocier le traité de 1975 qui était selon eux caduc puisque les territoires concernés étaient désormais inclus dans des pays nouvellement indépendants, qui n’avaient pas signé le traité.

De nouveau, en 1991, un président de la république, Francesco Cossiga, se recueillait devant la foiba de Basovizza.

 

 

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 Le président de la république Cossiga se recueille devant la foiba de Basovizza en   1991

Wikipedia italiano, article Foiba di Basovizza.

 Di anonimo - http://arupinum.xoom.it/25aprile.htm, Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=5344687

 

 

 

Au début des années 90, les épisodes tragiques de 1943-45 et de l’immédiate après guerre commencèrent à resurgir, aussi bien dans la presse, dans les déclarations politiques et dans les publications d’historiens.

 

 

 

 

DÉBATS SUR LE JOUR DU SOUVENIR

 

 

Des propositions de loi furent déposées pour instaurer un jour du souvenir des victimes des foibe et de l’exode, en 1995 et 1996.

Ces propositions émanaient notamment de députés de l’Alleanza nazionale, le parti qui avait succédé au MSI * : son nouveau dirigeant, Gianfranco Fini, avait décidé de mettre fin à la référence au fascisme et de rendre le parti « fréquentable » pour conclure des alliances avec les partis de droite et du centre-droit.

                                                           *  Après être devenu d’abord MSI -Alleanza nazionale, le parti entra dans le premier gouvernement Berlusconi (1994), avec Forza Italia, des petits partis centristes et la Ligue du nord. En 1995, au congrès de Fiuggi, Gianfranco Fini faisait adopter une ligne libérale et conservatrice de centre-droit. On parla alors de « post-fascisme » et non plus de néo-fascisme pour le parti de Fini.

 

Une nouvelle approche des événements de 1943-45 était devenue possible, réunissant les diverses tendances politiques. On considère comme un jalon de cette nouvelle attitude le débat « historique » dans le Grand Amphithéâtre de l’université de Trieste, en 1998, entre Gianfranco Fini et Luciano Violante, président de la chambre des députés, ancien communiste et maintenant membre du Parti démocratique de gauche*, qui se mirent d’accord sur la nécessité de construire une mémoire partagée.

                                                               * Le PCI à sa dissolution en 1991, à la suite de l’effondrement du bloc communiste, avait donné naissance au Partito Democratico della Sinistra (parti démocratique de gauche, social-démocrate) et au Partito della Rifondazione Comunista (PRC), regroupant les minoritaires. En 1998, une scission intervint chez les Communistes refondateurs, donnant naissance au Parti des communistes italiens, plus orthodoxe.

 

En 2000, une autre proposition de loi fut déposée par un député de gauche Antonio Di Bisceglie, qui fusionna sa proposition avec celle du député Alleanza nazionale  Menia. La proposition fut repoussée in extremis en raison du vote négatif en commission des Communistes refondateurs et des Communistes italiens.

 

En 2003, une nouvelle proposition de loi fut déposée, signée par des députés d’Alleanza nazionale comme Menia et La Russa (plus tard ministre de la défense du troisième gouvernement Berlusconi), mais aussi des députés de l’Union des centres et de la coalition de la Marguerite, qui existait à l’époque (centre-gauche). Une proposition similaire émanant d’un sénateur de la Marguerite, Willer Bordon (élu du Frioul-Vénétie Julienne), est absorbée par la première.

 

La proposition de loi proposait d’instituer un Jour du Souvenir, car l’expression Jour de la Mémoire était déjà prise depuis une loi de 2000 pour l’hommage aux victimes de la Shoah en Italie – mais les deux termes avaient un sens analogue.

 

A la chambre des députés, la presque totalité des députés vote pour, y compris les démocrates de gauche (issus en grande partie de l’ancien parti communiste). Les députés Communistes refondateurs et le parti des Communistes italiens votent contre.

Ils font valoir que la proposition de loi établit un équivalent du Jour de la Mémoire voté en 2000 pour les victimes de la Shoah, comme si les deux phénomènes étaient semblables.

Franco Giordano (refondateur) estime qu’il s’agit d’un jalon historique dans un processus de révisionnisme tendant à altérer le caractère antifasciste de la constitution.

Marco Rizzo (Comunisti Italiani) déclare : « Oggi c'è un'aria di revisionismo. Che esso provenga da parte dalla destra, ci sembra normale; che venga, in qualche modo, accettato da parte della sinistra, ci amareggia. ». (aujourd’hui, il règne un air de révisionnisme. Venant de la droite ce n’est pas étonnant, mais que la gauche l’accepte, ça rend amer).

 

 La chambre des députés adopta la loi par 502 voix contre 15.

 

Au Sénat, le sénateur démocrate de gauche Miloš Budin, appartenant à la minorité slovène, déclara: “Si tratta di un atto doveroso per la sinistra che per molti anni ha mantenuto un atteggiamento giustificazionista e reticente, nascondendosi dietro le violenze compiute dal fascismo” (C’est un devoir pour la gauche qui a maintenu pendant de nombreuses années une attitude réticente et cherchant à justifier les faits en se cachant  derrière la violence exercée par le fascisme »*.

                                                                   * Le sénateur utilise la notion italienne de Giustifazionismo, qui ne semble pas avoir d’équivalent en français sinon sous la forme d’une périphrase : il s’agit de la tendance à justifier des actes ou des comportements dont l’aspect négatif est flagrant, notamment pour des raisons politiques ou sociales.

 

Mais il ajoutait que dans une région qui devait rester plurilingue, il était nécessaire pour tous de “faire la clarté sur notre passé sans sauter aucune des pages noires de notre histoire”. La loi pouvait être une chance de répondre aux attentes dans ce domaine de la population slovène.

Le sénateur Ligue du nord Piergiorgio Stiffuni s’exprima avec la faconde habituelle de son parti*: 

Non esistono infatti massacri di serie A o di serie B. Non esistono morti che gridano vendetta e morti e basta" (Il n’y a pas des massacres de série A ou de série B. Il n’existe pas des morts qui crient vengeance et des morts et puis c’est tout (e basta).

                                                               * A cette époque, la politique de la Ligue du nord était nettement fédéraliste ou même sécessionniste et très opposée à l’Etat unitaire italien. Au début du mouvement, les membres ont parfois fait le coup de poing contre les néo-fascistes, partisans de l’unité nationale. Mais dans la question des foibe, il ne pouvait être question de refuser de soutenir une initiative en faveur d’Italiens du nord-est. De plus la Ligue appartenait à la coalition de gouvernement de Berlusconi. Dès les années 90, Marco Pirina, membre de la Ligue, écrivit des études sur les foibe. On sait que depuis sa prise en mains par Salvini, élu secrétaire général en décembre 2013, et surtout depuis son accession au pouvoir dans un gouvernement de coalition avec le mouvement 5 Etoiles en 2018, la Ligue s’est rapprochée de positions jugées plus “nationalistes” (dans le sens de mettre au premier plan l’intérêt exclusif de l’Italie et des Italiens, notamment en ce qui concerne les questions d’immigration), en continuant toutefois, ce qu'on perd souvent de vue, à promouvoir une évolution de l’Italie vers le fédéralisme.

 

Il ajoutait que l'exil des Dalmates, Istriens et habitants de Fiume (Fiumani), chassés par le communiste Tito, était  la conséquence directe de la culture de la haine et de la violence qui avait provoqué les massacres des foibe.

Non possiamo dimenticare la posizione che i comunisti italiani assunsero in quegli anni” (nous ne pouvons pas oublier la position que les communistes italiens ont assumé à cette époque).

Quella che sarà "la Giornata della memoria" sarà anche la giornata della vergogna per il comunismo italiano” (Sous quelque forme qu’elle se présente, la “Jounée de la mémoire” sera aussi la journée de la honte pour le communisme italien).

                                                                                            

 

Le sénateur Forlani (Union du centre) parlera des 17 000 victimes des foibe (selon le chiffre fourni dans l’exposé des motifs de la loi) , victimes d’une “violenza barbara, efferata, frutto di odio etnico e politico"  (violence barbare, féroce, fruit de la haine ethnique et politique).

Marcello Basso (démocrate de gauche) indiqua qu’il voterait la loi mais, mais qu’il souhaitait plus d’insistance sur le contexte d’oppression des autres ethnies par le régime fasciste, puis le contexte de la guerre d’agression fasciste contre la Yougoslavie en 1941. Il estimait également que l’exode n’était pas dû à une volonté yougoslave d’éliminer ethniquement les Italiens mais à des motifs politiques.

Le Sénat vota la loi à l’unanimité, le président la promulgua le 30 mars 2004.

 

 

 

LA LOI DU 30 MARS 2004

 

 

Legge 30 marzo 2004, n. 92

 "Istituzione del «Giorno del ricordo» in memoria delle vittime delle foibe, dell’esodo giuliano-dalmata, delle vicende del confine orientale e concessione di un riconoscimento ai congiunti degli infoibati"

 

(Loi n ° 92 du 30 mars 2004,institution du « Jour du Souvenir » en mémoire des victimes des foibe, de l’exode juliano-dalmate, des événements de la frontière orientale et attribution d’une reconnaissance aux familles des victimes [infoibati]).

 

 «1. La Repubblica riconosce il 10 febbraio quale "Giorno del ricordo" al fine di conservare e rinnovare la memoria della tragedia degli italiani e di tutte le vittime delle foibe, dell'esodo dalle loro terre degli istriani, fiumani e dalmati nel secondo dopoguerra e della più complessa vicenda del confine orientale.(…).

 

« 1. La République reconnaît le 10 février comme "Jour du souvenir" afin de préserver et de renouveler la mémoire de la tragédie des Italiens et de toutes les victimes des foibe, de l'exode de leurs terres des Istriens, Fiumani et Dalmates après la Seconde Guerre mondiale et de l’affaire plus complexe de la frontière orientale).

 

2. Au cours de la journée, des initiatives seront prises pour mieux faire connaître les événements tragiques aux jeunes des écoles de tous niveaux. Les institutions et organismes privilégient également la réalisation d'études, de conférences, de réunions et de débats afin de préserver la mémoire de ces événements. Ces initiatives visent également à valoriser le patrimoine culturel, historique, littéraire et artistique des Italiens d'Istrie, de Fiume et des côtes de la Dalmatie, en soulignant notamment leur contribution, au cours des années passées et présentes, au développement social et culturel du territoire de la côte nord-est de l'Adriatique (…). »

 

La loi désigne les organismes chargés de préserver la mémoire des faits et les financements adéquats.

La loi prévoit aussi de décerner, sur demande formulée avant 2014, une médaille et un diplôme au nom des victimes des massacres ou des morts en captivité (jusqu’en 1950), qui sont remis aux familles en excluant les personnes mortes au service d’organismes ne relevant pas de l’état italien.

 

La première célébration eut lieu le 10 février 2005. A cet occasion le président de la république Carlo Azeglio Ciampi remit le diplôme et la médaille aux familles de 20 premières victimes, puis en décembre 2005, il décerna à une des victimes emblématiques des foibe, la jeune Norma Cossetto, la médaille d’or du mérite civil, avec la motivation suivante :

« Giovane studentessa istriana, catturata e imprigionata dai partigiani slavi, veniva lungamente seviziata e violentata dai suoi carcerieri e poi barbaramente gettata in una foiba. Luminosa testimonianza di coraggio e di amor patrio » (Jeune étudiante istrienne, capturée et emprisonnée par les partisans slaves, longuement torturée et violée par ses geoliers et ensuite jetée de façon barbare dans une foiba. Lumineux témoignage de courage et d'amour de la patrie).

 

 On aurait pu penser que depuis 2004 les polémiques s’apaiseraient. Mais en fait, elles n’ont pas cessé, et même ont été attisées par l’évolution de l’Italie vers la droite d’une part, et par l’existence d’une mouvance de gauche radicale, sans doute faible numériquement mais capable de se faire entendre médiatiquement (notamment sur internet), qui dénonce les excès de la commémoration et prétend rétablir la vérité historique.

A l’opposé, les politiciens modérés et de droite, avec l’appui des historiens universitaires (ces derniers généralement prudents dans leurs formulations, mais d’accord avec les objectifs du Jour du Souvenir) accusent leurs adversaires d’être des négationnistes ou des « réductionnistes » (qui tendent à minorer l’importance de certains faits historiques),

Nous examinerons ces polémiques dans notre seconde partie.

 

 

Giornata_003

 Le président de la république Carlo Azeglio Ciampi à l'occasion du Jour du Souvenir 2006. A gauche du président, Gianfranco Fini, dirigeant de Alleanza nazionale,  à l'époque vice-président du conseil des ministres et ministre des affaires étrangères.

Site de la Presidenza della Republica.

http://presidenti.quirinale.it/Ciampi/dinamico/ContinuaCiampi.aspx?tipo=foto&key=28599 

 

 

 

 

 

09 juin 2019

JULES VERNE, LA CORSE ET LES NATIONALITES TROISIEME PARTIE

JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

LES NOTICES PAR DÉPARTEMENT DE JULES VERNE

 

 

 

 

Les notices par département établies par Jules Verne pour la Géographie illustrée, apportent un éclairage sur la perception de la diversité ethnique et linguistique de la France à la fin du Second empire.

 Les notices sont divisées en plusieurs rubriques : Situation. — Limites. — Aspect général, .Hydrographie, Climat., Superficie. — Population, Agriculture, Mines. — Carrières, Industrie. — Commerce, Histoire, Hommes célèbres, Divisions administratives ( dont "l'administration religieuse" et l'instruction publique), etc

J’ai pensé utile pour le lecteur de reproduire en annexe l'intégralité de la rubrique Population des départements cités dans mon étude.(sans la partie Superficie ou les éléments statistiques).

Les notices comportent  un abrégé historique, non reproduit, qu'il serait intéressant d'étudier dans le détail, notamment en ce qui concerne les indications relatives à l'intégration à la France du territoire concerné. Dans quelques cas, les indications paraissent plutôt fantaisistes ou le récit des événements exagérément condensé. 

 Nous ne reproduisons, à titre d'exemple, en annexe, que 2 notices historiques : celle relative à la Corse et elle relative au Haut-Rhin.

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Géographie_illustrée_de_la_France_[___]Verne_Jules_bpt6k6567060h_JPEG (3)

 Page de titre de la Géographie illustrée, édition Hetzel, 1867-68.

Site Gallica

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

 

 

 

LANGUES ET ETHNIES DU SUD DE LA FRANCE

 

 Géographie_illustrée_de_la_France_[___]Verne_Jules_bpt6k6567060h_JPEG (2)

 Vue de Marseille (entrée du Vieux Port), extraite de la Géographie illustrée.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

On a déjà dit que l’usage des langues régionales y est noté sans commentaire défavorable.

Au plus, Jules Verne constate que l’usage des langues est en régression, particulièrement dans les villes.

 

Ainsi dans la notice du Vaucluse :

« On parle français dans toutes les villes du département, et les campagnards ont conservé une sorte de patois expressif, vif, énergique, différent du languedocien et du provençal, et qui doit avoir une très-ancienne origine. »

 

Dans la notice sur l’Hérault :

« La langue française se popularise de plus en plus dans les campagnes, et elle finira par absorber un charmant patois qui se parle aux environs de Montpellier, et dont l'accent et la tournure sont empreints d'une grâce toute italienne.

 

Pour la Haute-Garonne :

«  La langue française est parlée dans toutes les villes du département. Le patois qui forme le fond du langage des campagnes est vif, gracieux, et suivant la région où on l'emploie, il participe de l'idiome béarnais ou de l'idiome languedocien.»

 

J. Verne ne semble pas avoir d’idée préconçue sur les « « patois » du midi et il ne semble pas lui venir à l’esprit qu’il s’agit d’une langue -ou des variantes – d’une seule langue, la langue d’oc.

Assez curieusement il est plus élogieux pour la langue parlée dans les départements de l’ancien Languedoc (actuelle région Occitanie (fusion des anciennes régions  Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées) que pour l’ancienne Provence (à l’exception du Vaucluse) et le comté de Nice (région Provence-Alpes-Côte d’Azur).

 

On a déjà cité (seconde partie) son appréciation sur le provençal  (notice sur le Var) qui souligne le caractère « mélangé » de la langue :

«  L'idiome employé dans les campagnes du département du Var est le provençal ou langue romane, qui est la langue celtique modifiée par l'apport des Romains et de tous les barbares qui occupèrent le pays, c'est-à-dire que les locutions mauresques, aragonaises, italiennes ou espagnoles y apparaissent fréquemment. »

De même que sa curieuse appréciation de la langue utilisée dans les Bouches-du-Rhône :

«  Mélange de populations les plus diverses, leur langue est celle de tous les ports de la Méditerranée ».

 

Ces appréciations sont d’autant plus surprenantes que depuis la parution de Mireille/Mirèio de Frédéric Mistral (1859) le provençal jouit dans d’une renommée plutôt favorable auprès des milieux critiques et du public (admiration de Lamartine,  éloge de Villemain, critique et académcien, ancien ministre de l'instruction publique sous Louis-Philippe, opéra de Gounod d’après le livre de Mistral en 1863, etc).

 

Pour les Alpes-Maritimes, J. Verne décrit ainsi le langage utilisé par la population :

«  Le langage est un patois mi-provençal, mi-italien ». Même si l’observation qui suit : « L'instruction est peu répandue et la superstition encore très-grande dans les campagnes » n’a pas forcément de lien logique avec le langage utilisé, la juxtaposition des deux ne donne pas un ensemble très élogieux. Ce langage qui se rapproche de l'italien est le nissard, pourtant considéré par les spécialistes comme une branche de la langue d'oc ou occitan.

 

On ne voit pas bien pourquoi ce qui est charmant dans l’Hérault (grâce toute italienne) est sèchement décrit pour les Alpes-Maritimes, acquisition récente de la France.

 

Faut-il y voir une légère touche d’opposition politique ? L’acquisition de la Savoie et de Nice en 1860 (votée par plébiscite) était mise en valeur par l’empire et ses défenseurs comme une réussite du régime. Or la Géographie illustrée est publiée par Hetzel, qui fait partie (sans virulence) de l’opposition à l’empire (il avait un moment été exilé après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte de 1851). Jules Verne semble avoir toujours été sceptique envers le Second empire (sans pour autant être un opposant farouche).

 

En ce qui concerne les Alpins, J. Verne note pour les Basses-Alpes (nos actuelles Alpes de Haute-Provence) :

« Les habitants des villes parlent français, mais le langage général est le provençal. »

 

Par contre, pour les Hautes-Alpes, la notice atteint la plus haute fantaisie :

«  La population de cette triste contrée paraît être plus particulièrement d'origine sarrasine; on y parle un patois bizarre, mélangé de celte, de grec, de latin, d'italien et de français ».

 


 De la même façon, Jules Verne ne considère pas que les habitants des départements du midi font partie d’une seule ethnie. Les habitants qui sont à gauche du Rhône (en regardant la carte) sont décrits plus favorablement que ceux qui sont à droite, en distinguant les habitants des villes et ceux des campagnes :

 

 

HÉRAULT

 

« Les habitants des villes du département sont intelligents, actifs, industrieux, francs, probes, amis des exercices du corps et des beaux-arts, de la musique particulièrement (…) Les habitants des campagnes se distinguent par une certaine rudesse, une défiance, une ignorance superstitieuse qui tend à s'effacer chaque jour; mais ils sont toujours vindicatifs, et leurs passions les entraînent souvent à de regrettables excès.»

 

GARD

 


« Les habitants du Gard sont laborieux, actifs, entreprenants, spéculateurs, avec un goût vif pour les arts, une imagination ardente, une grande aptitude pour les sciences, mais une humeur assez irascible (…)»

 

 

HAUTE-GARONNE

 
« Les caractères principaux des habitants de la Haute-Garonne sont une aptitude remarquable pour les sciences et les arts, un esprit juste, beaucoup de pénétration et de sens, une conception vive servie par cette remarquable élocution propre aux populations méridionales. Cette population est brave, ambi-tieuse et amoureuse des distinctions et des honneurs plus encore que des richesses; d'ailleurs simple dans ses goûts, pure dans ses mœurs (…) Sur la frontière française, le montagnard est tant soit peu contrebandier de sa nature, adroit, déterminé, vif, irritable et difficile à réduire; mais qui s'est fié à lui n'a jamais eu à s'en repentir. »



S’agissant des départements de la rive gauche du Rhône (en se situant dans le sens du courant, donc à droite sur la carte) formant la Provence (qui à l’époque de J. Verne ne désigne plus une division administrative en vigueur),  on a déjà cité l’appréciation favorable sur les habitants du Vaucluse :

 

VAUCLUSE

 

«  Les populations du département appartiennent à une race véritablement belle; l'agilité et la souplesse, unies à la grâce, l'animation des traits, l'expression de la physionomie, forment ses caractères distinctifs (…) il [le Vauclusien] est honnête, probe, très-sûr dans ses relations, très-ferme dans ses idées, trop passionné parfois, et il aime avec la même exagération qu'il hait. (…)

Peut-être, dans les campagnes pousse-t-il à l'excès l'économie domestique; cependant, il aime à briller et recherche le luxe… et il se fait remarquer par une grande ardeur pour les plaisirs. »

 

VAR

 

Géo toulonJPEG (2)

Vues de Hyères et  de Toulon, dans la Géographie illustrée.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

Appréciation proche pour les Varois -dont on se demande pourquoi ils sont considérés par J. Verne comme « La transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi », mais la violence (typiquement méridionale, selon un vieux « cliché ») paraît prédominer  :

 

«  La population du Var, comprise dans la race provençale, forme la transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi; ses caractères généraux sont l'exagération, l'inflammabilité, l'ardeur, la finesse de l'esprit, la franchise, la bravoure, et la vivacité de l'imagination qui l'emporte parfois sur la droiture du jugement.

Dans les campagnes il faut distinguer entre l'habitant des plaines et celui des montagnes.

L'habitant des plaines et du littoral est violent, mais attaché à sa famille et à son foyer domestique, sobre, laborieux, hospitalier et charitable. Dans les montagnes, où le sol est ingrat, le pays pauvre, le paysan émigre volontiers pendant quelques mois pour chercher du travail, et il ne revient dans ses montagnes
qu'à l'époque des moissons et de l'ensemencement des terres. »

 

BOUCHES-DU- RHÔNE

 

 

Géogr marseille 2 (2)

 Marseille, basilique Notre-Dame de la Garde, dans la Géographie illustrée.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

La tonalité est encore moins favorable pour les habitants des Bouches-du-Rhône, même si des qualités sont notées -dont l’imagination et l’esprit commerçant :

 

 « Les habitants des Bouches-du-Rhône sont généralement de taille moyenne et alertes de corps; leur physionomie est mobile, leur caractère inflammable ; ils sont sensuels, et cependant facilement sobres, ardents au gain, joueurs, amateurs de la danse et des exercices violents. L'imagination chez eux est la faculté dominante. Mélange de populations les plus diverses…Obligés de demander au commerce la richesse que le sol leur refuse, ils se sont faits cosmopolites.»

 

Les départements alpins ont droit à des descriptions plutôt négatives malgré quelques éloges:

 

 

BASSES-ALPES (actuellement ALPES de HAUTE-PROVENCE)

 

 « La population qui persiste [J. Verne vient de dire qu’il s’agit d‘un département pauvre dont la population a tendance à émigrer] est naturellement vigoureuse et attachée aux lieux qui l'ont vue naître.  (…). La vie pastorale est générale dans certaines parties, et le costume y a conservé ses particularités. Ainsi, les hommes sont encore vêtus d'une longue casaque, couverts d'un large chapeau et chaussés de souliers dont l'épaisse semelle, garnie de clous énormes, les aide dans leur marche pénible.  (…) Les cultivateurs des Basses-Alpes ont conservé presque partout leurs habitudes routinières … ».

 

 

 

Géo digneEG (2)

Vues de Digne et de Sisteron dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f71.item

 

 

 

 HAUTES-ALPES

 

 

 « L'oisiveté forcée des longs hivers de ce pays y produit des émigrations plus considérables que dans les départements voisins.  (…).
Les habitants des Hautes-Alpes sont énergiques, mais rebelles aux progrès. Les vieux usages ont encore toute leur puissance chez eux. Cette observation ne s'applique pas aux habitants des villes, dont les mœurs et le costume ne diffèrent en rien de ceux des autres parties de la France; mais dans un département où la vie pastorale domine, il ne faut pas s'étonner d'y voir persister l'ignorance.

Les costumes anciens sont encore de mise (…)

La misère est extrême dans certaines parties de ce pays (…). Leurs demeures sont des masures où la lumière pénètre à peine à travers un papier huilé. Cependant l'hospitalité y est pratiquée avec empressement. »

 

 

LES ACQUISTIONS RÉCENTES : SAVOIE ET HAUTE-SAVOIE, ALPES-MARITIMES

 

LES DEUX SAVOIE

Les deux départements formés après l’acquisition de la Savoie ne donnent lieu à aucune description linguistique (il y avait pourtant matière à signaler l’existence du franco-provençal ou arpitan). Comme pour leurs voisins des départements alpins, la description (sommaire) insiste sur l’émigration des habitants :

 

«  L'émigration enlève chaque année une partie de la population pauvre de la Savoie, qui va exercer divers métiers ambulants sur tous les points de la France. » (notice « Haute-Savoie, classée alphabétiquement à « Savoie-haute »)  et « L'émigration enlève chaque année une partie de la population pauvre de la Savoie et la disperse sur les divers points de la France ; les Savoyards exercent surtout des métiers ambulants; ils se font colporteurs, rémouleurs, ramoneurs, fumistes, domestiques quelquefois ; ils vivent sobrement, et économisent afin de revenir au pays natal qui a pour eux une irrésistible attraction. » (notice Savoie).

 

LES ALPES-MARITIMES

 

« Les habitants de ce département ont les mêmes habitudes que ceux des départements des Hautes et Basses-Alpes. Bornés dans leurs désirs et leurs besoins, ils préfèrent la vie pastorale aux efforts et aux fatigues d'un travail quelconque ; le paysan ne donne au propriétaire que l'excédant des fruits de la terre ; aussi le propriétaire est-il toujours lésé. L'annexion a déjà modifié cet état de choses en commençant à établir le loyer fixe; mais c'est une véritable révolution à introduire dans les mœurs agricoles de la contrée. »

On a vu plus haut ce que disait J. Verne du langage mi-provençal mi-italien des habitants.

Les acquisitions du Second Empire ne sont vraiment valorisées qu’en ce qui concerne les paysages :

« Là se dresse le Mont-Blanc, la plus haute montagne de l'Europe, dont on peut embrasser le magnifique aspect du sommet du Mont-Brévent, situé au-dessus du prieuré de Chamonix; mais le voyageur assez audacieux pour at- teindre la cime du géant, jouit d'un spectacle qui défie toute description. En effet, il embrasse l'immense panorama de montagnes qui constitue le département de la Haute-Savoie (…) incomparable spectacle, et l'un des plus grandioses que la nature puisse offrir aux regards de l'homme. »

 

Il en va de même, dans un autre registre, pour les paysages des Alpes-Maritimes, où la description admirative associe les sites qui se trouvent en France à ceux de la riviera italienne et à Monaco,  le long de "cette admirable Méditerranée" :

«  De Nice part une route admirable, célèbre dans le monde entier sous le nom de route de la Corniche; elle longe le littoral jusqu'à Gênes, en suivant la crête des rochers qui dominent la mer; elle est belle partout, mais la partie comprise entre Menton et Nice défie toute description ; à chaque coude de cette capricieuse voie, les aspects se modifient, les points de vue changent, les sites les plus inattendus apparaissent brusquement, tantôt des gorges d'une indicible beauté (…), tantôt des villages perchés comme Ezza [Eze] sur des rocs inaccessibles, ou de vieilles villes pittoresques comme Monaco, Vintimille, Roquebrune, puis des anses, des golfes, des ports, et cette admirable Méditerranée, dont l'azur resplendit jusqu'aux lointaines limites de l'horizon. »

 

 

 

 

 

QUALITÉS ET DÉFAUTS DES BRETONS

 

 

 

Comme on l’a dit en seconde partie, le Celte Jules Verne est généralement élogieux dans ses descriptions du caractère breton, des coutumes et de la langue bretonnes. Mais il note quelques aspects négatifs (superstition, manque d’imagination, inadaptation à l’évolution). Les qualités morales indéniables des Bretons ne s’accompagnent pas des qualités qui permettent le progrès de la civilisation ; or, il est clair que J. Verne croit au progrès.

 

Selon les départements, les défauts sont plus ou moins accentués.

 

 

 ILLE-ET-VILAINE

 

« Les habitants d'Ille-et-Vilaine ont toutes ces vertus communes aux habitants de la Bretagne, la franchise, la bravoure, la constance dans les affections, la fidélité dans les engagements, l'amour du sol natal; mais comme eux, ils n'ont ni l'esprit industriel, ni de penchant au commerce et à la spéculation ; leurs besoins sont généralement restreints, leur vie pure et tranquille (….)

Dans les campagnes, le paysan est resté superstitieux et il a gardé en partie son costume traditionnel.

Le patois du département se parle principalement sur les côtes, où il est mêlé de mots celtiques. »

 

 J. Verne note que les habitants d’Ille-et-Vilaine, bien qu’indubitablement Bretons, ne parlent pas le breton mais un  patois, mêlé sur les côtes de mots celtiques ; il ne précise pas qu’il s’agit du  gallo, dialecte (ou langue ?) roman, de la famille des langues d’oÏl, mais il est probable qu’à l’époque de J. Verne l‘expression gallo était presqu’inemployée.

  

FINISTÈRE

 

 

« Les habitants du Finistère, rudes de ton et de manières, sont pourtant bons, hospitaliers, pleins de franchise, très-sensibles aux prévenances, très-entêtés dans leurs déterminations et aussi dans leurs préjugés ; ils font d'excellents soldats, et des marins habiles et courageux. Leur race est belle, vigoureuse, solidement constituée dans les pays fertiles, sur les côtes de Léon et de Plougastel, mais plus chétive dans les montagnes et au milieu des landes arides.

 Les Bretons portent toujours la vaste culotte et les sabots…, le chapeau à larges bords et les cheveux longs tombant sur les épaules.

(…). La majorité des habitants parle le bas-breton. »

 

 Géographie finistereG (2)

 Vues de Paimpol et de Brest dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

MORBIHAN

 

  

« L'habitant du Morbihan a de grandes vertus domestiques, qui sont l'extrême pureté des mœurs, la probité, la compassion pour les malheurs d'autrui, et la résignation dans ses propres infortunes, poussée jusqu'au stoïcisme; son jugement est droit, son bon sens est reconnu, mais il n'a ni esprit naturel, ni imagination vive (…)  une extrême indécision, quand il s'agit de prendre un parti dans ses propres affaires (…) dans les villes, l'ancienne originalité bretonne s'efface de jour en jour.

 (…) les campagnes ont conservé l'usage du Bas-breton, langue primitive, qui s'est encore conservée dans toute sa pureté celtique. »

 

 Géographie_morbihanEG (2)

 Vue de Vannes dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

 

 CÔTES DU NORD (actuellement CÔTES D'ARMOR)

 

 

« L'originalité de la race bretonne s'est surtout conservée dans les campagnes; mais dans les villes, la civilisation et l'influence française ont fait de notables progrès. Toute cette population, sans distinction de race, est affable, hospitalière, simple et pure dans ses mœurs, facile dans son existence. Les agriculteurs sont de complexion nerveuse, plus entêtés dans leurs coutumes et leurs opinions (…); ils sont querelleurs, batailleurs, quand leur colère est surexcitée, et cependant, patients, doux, prévenants dans le commerce ordinaire de la vie ; d'ailleurs très-attachés à leur pays, au foyer domestique, à la famille, à la religion de leurs pères (…). Dans les cérémonies diverses, dans les noces surtout, ils ont conservé des usages bizarres et de curieuses coutumes; ce sont des fêtes véritables qui durent plusieurs jours, et dont Brizeux a chanté les poétiques épisodes.

 Le costume des Bretons a conservé quelques détails des anciens temps, et les fait aisément reconnaître (…) par le large chapeau, les guêtres, le manteau bleu (…)

 Mais ce qui distingue essentiellement le paysan breton, et par conséquent celui des Côtes-du- Nord, c'est son langage spécial. Le bas breton, le Brezonecq qui doit être l'ancien celtique (…) il se divise en quatre dialectes principaux (…). Le bas breton est une langue très-pure, probablement une langue mère (…) pleine de tours poétiques et de circonlocutions gracieuses…»

 

 Finalement, l’image qui se détache de la Bretagne est celle d’une région enfoncée dans ses traditions et qui, malgré les belles qualités, ne progresse pas. L’image du progrès, on la trouve dans la notice de la Loire-Inférieure (aujourd’hui Loire-Atlantique), aux marges de la Bretagne (la question de savoir si ce département devait faire partie de la région Bretagne ne se posait pas à l’époque) qui a souvent été citée, car J. Verne est né à Nantes et on peut penser qu’il a dans l’esprit son milieu natal dans certaines notations :

 

 

LOIRE-INFÉRIEURE (actuellement LOIRE-ATLANTIQUE)

 

 

« La vivacité, l'ardeur et la ténacité dans les entreprises, un esprit commerçant et industriel, une loyauté et une probité universelle- ment reconnues distinguent les habitants de la Loire-Inférieure; leur intelligence est vive, mais chez eux le jugement et le bon sens l'emportent sur l'esprit et l'imagination, et ils sont moins artistes qu'amis des arts. Dans les campagnes, les mœurs ont conservé une grande pureté ; la vie est sobre et patiente, la communalité [sic] grande entre les familles, et l'hospitalité pratiquée avec beaucoup de franchise; l'ivrognerie tend à s'effacer de jour en jour, ainsi que les préjugés et les superstitions.

On parle français dans toutes les villes du département avec un accent un peu chantant qui fait aisément reconnaître l'habitant de la Loire-Inférieure; le bas-breton est principalement employé dans tout l'O. des arrondissements de Nantes et de Savenay.»

 

J. Verne note que le bas-breton est encore employé dans certaines parties du département (il a disparu presqu’entièrement aujourd’hui) et n’hésite pas à évoquer l’ivrognerie et la superstition, qui sont en régression. Les qualités des habitants de la (future) Loire-Atlantique sont celles du milieu bourgeois de J. Verne, et si on doit leur trouver un défaut, c’est d’être « moins artistes qu'amis des arts ».

 

 

 

RENAN ET L’IMAGINATION DES CELTES

 

 

On peut être surpris de voir que J. Verne n’accorde pas aux Bretons la qualité qu’on leur associe souvent, l’imagination ou en tous cas, la tendance à la rêverie (ce qui d’ailleurs n’est pas pareil). Il est probable que pour J. Verne, l’imagination ne consiste pas à se réfugier dans un monde irréel (justement dénommé l’imaginaire) ou dans le passé, les vieux chants et les traditions mais au contraire (comme il en donne la preuve lui-même) à concevoir les projets permettant d’améliorer les connaissances scientifiques et techniques et  les conditions d’existence, ce qui constitue le progrès.

 

Très différente à cet égard était l'approche d'Ernest Renan dans son article La poésie des races celtiques (1854), .

Renan considère comme qualités ou caractéristiques essentielles des Celtes (dont les Bretons font partie) l’imaginaton et le refus du  progrès et de la civilisation moderne.

Renan envisage les créations poétiques des Celtes (son article est un compte-rendu de la traduction anglaise parue quelques années auparavant  du Mahinogion, poème gallois, ainsi que de la publications de textes comme un recueil des  Poèmes des Bardes bretons du sixième siècle), mais il est clair que pour lui, les qualités de l'ensemble du peuple (ou de la « race ») celtique expliquent les productions poétiques. Il n’y a pas d’écart de nature entre la poésie et ce qu’on appelait volontiers à l'époque l’âme du peuple (Renan s’inscrit ici dans la lignée du Volksgeist  de Herder, qui le premier a énoncé que chaque peuple avait un esprit ou génie particulier, d'où découlent ses productions littéraires, artistiques, son organisation politique etc).

Renan note  l'originalité de la race celtique dans un passage bien connu :

«  Si l’excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l’inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l’avouer, ne pourrait le disputer en noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique. Jamais famille humaine n’a vécu plus isolée du monde et plus pure de tout mélange étranger. Resserrée par la conquête dans des îles et des presqu’îles oubliées, elle a opposé une barrière infranchissable aux influences du dehors : elle a tout tiré d’elle-même, et n’a vécu que de son propre fonds. (...) À l’heure qu’il est, ils résistent encore à une invasion bien autrement dangereuse, celle de la civilisation moderne, si destructive des variétés locales et des types nationaux.  (…)

Renan magnifie les qualités d'imagination des Celtes, qui ont conquis le monde occidental (notamment par les romans de la Table ronde :

« Comparée à l’imagination classique [des Grecs et des Romains], l’imagination celtique est vraiment l’infini comparé au fini.»

« Les petits peuples doués d’imagination prennent d’ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus. Se sentant forts au dedans et faibles au dehors, une telle lutte les exalte, et, décuplant leurs forces, les rend capables de miracles.»

« ... ce petit peuple, resserré maintenant aux confins du monde, au milieu des rochers et des montagnes où ses ennemis n’ont pu le forcer, est en possession d’une littérature qui a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l’imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté.»

«... quand ces imaginations ne seraient bonnes qu’à rendre un peu plus supportables bien des souffrances, pour lesquelles on déclare n’avoir point de remède, ce serait déjà quelque chose.»

Renan considère les Celtes sur la longue durée, tandis que J. Verne ne les considère (du moins les seuls Bretons, qui entrent dans le cadre de sa Géographie de la France) dans leur existence concrète, de son temps . Pour Renan, l’imagination des Celtes tourne le dos  au monde moderne, même s’il envisage la possibilité de changements ou de retournements futurs :

«…il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races, et [que] la civilisation moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne sera peut-être que leur commun épanouissement.»

Pour J. Verne, l 'imagination ne définit pas les Bretons. Ils sont plus caractérisés par la fidélité à des usages que le monde moderne condamne progressivement à disparaître. L’imagination, conçue comme le contraire du passéisme et de la routine, comme l'instrument du progrès,  est plutôt la qualité des populations entreprenantes du midi (il est obligé de le reconnaître) :

« ils sont doués d'une vive imagination» (Hérault), « actifs, entreprenants, spéculateurs…une imagination ardente » (Gard), « la vivacité de l'imagination» (Var), «L'imagination chez eux est la faculté dominante» (Bouches-du-Rhône).

Mais J. Verne n’a pas la même conception de l’imagination que Renan.

 

 

 

 

LES BASQUES ET LES CATALANS

  

On trouve la même attention aux identités régionales dans ce que Jules Verne dit des Basques dans la notice consacrée au département des « Basses-Pyrénées » (les Pyrénées-Atlantiques d’aujourd’hui) :

 

 

BASSES-PYRÉNÉES (actuellement PYRÉNÉES-ATLANTIQUES)

 

 

«  Il faut distinguer dans le département les  Béarnais des Basques; les premiers ont beaucoup d'esprit et de finesse, de l'intelligence, mais ils sont généralement processifs. Les Basques, beaucoup plus simples et plus sobres, sont très-francs, très-hospitaliers, et ils possèdent toutes les vertus des montagnards.

 (…)

Entre la langue parlée par ces deux races, les différences sont également notables ; l'idiome béarnais est un mélange de celte, de latin et d'espagnol, tandis que le basque est une langue mère qui dérive du phénicien. »

 

 

PYRÉNÉES-ORIENTALES

 

En ce qui concerne les Catalans de France, voici la description de la population des Pyrénées Orientales :

 

« Les habitants du département des Pyrénées- Orientales, voisins de l'Espagne et toujours en relation avec ce royaume, ont conservé l'empreinte espagnole dans l'impétuosité de leur caractère, et la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. (…) très-fiers, très-indépendants, le plus souvent indomptables (…) ils aiment particulièrement la danse et la pompe des cérémonies religieuses.

Le principal idiome du département est le Catalan, qui est très-ancien, et même antérieur au latin ; c'est évidemment une dérivation des langues romanes, qui furent parlées d'abord par tous les peuples de l'Occident. »

 J. Verne n’accorde pas aux Catalans, une « nationalité » propre, ils sont proches des Espagnols et ils ont les caractéristiques que son époque prête volontiers aux Espagnols (très fiers, haute opinion d’eux-mêmes, une religion démonstrative et extérieure).

 Du point de vue linguistique les observations de Jules Verne sur le catalan et le béarnais sont pour le moins curieuses (où a-t-il pris ses informations ?). L’idée que le catalan (Jules Verne met une majuscule au nom de la langue, là où l’usage actuel n’en met plus) soit antérieur au latin est surprenante (le catalan est une langue romane, donc issue du latin vulgaire comme le français, l’italien, l’occitan, le roumain, le corse etc; cf. l'article Wikipedia Langues romanes  https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_romanes ).

Par contre il note bien la différence radicale du basque avec les langues des ethnies voisines : le basque est considéré comme n’appartenant pas la famille des langues indo-euopéennes (expression qui n’est pas utilisée par J. Verne, ou peut-être inconnue de lui)* ; ce point de vue semble toujours dominant aujourd’hui ** . Jules Verne assigne au basque le statut de « langue-mère », comme au breton.

 

                                                       * L’expression « langue indo-européenne est attribuée à l'Allemand Franz Bopp (1816) par la notice de l’université canadienne de Laval. Mais la notice Wikipedia l’attribue  à Thomas Young en 1813. Les expressions  « indo-germanique »,  «indo-celtique», « « aryen » ou encore « sanskritique »  ont aussi été utilisées dans le passé pour désigner les langues qui proviendraient d’une même langue commune hypothétique (dénommée selon les cas, « indo-européen commun, « proto-indo-européen » ou « indo-européen » tout court).

                                                       ** A l’exception, actuellement, du chercheur Eñaut Etchamendy.

 

 

 

L'EST DE LA FRANCE

 

 
 MOSELLE

 


« La franchise et la douceur sont les principaux caractères de l'habitant de la Moselle; il est entreprenant, travailleur, actif, et aux qualités de l'homme privé, à l'amour de ses foyers et de sa famille, il possède au plus haut degré de la première vertu du citoyen, le patriotisme. Les paysans des vallées fertiles sont gais et sociables, mais ceux des pays pauvres, où le sol ingrat ne paye pas la peine du travailleur, sont encore rudes de mœurs et presque sauvages.

Le français est généralement parlé dans les villes et les campagnes, même dans les portions du département qui confinent à l'Allemagne, mais il est souvent mélangé du patois messin qui est fort original.»

 

 metz (2)

Vue de Metz dans la Géographie illustrée

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f503.image

 

 

Géographie moselleG (2)

 

Carte de la Moselle dans la Géographie illustrée. Les territoires frontaliers avec la Moselle sont le grand duché du Luxembourg, la Bavière rhénane (possession de la Bavière en Rhénanie) et la Prusse rhénane (possession prussienne en Rhénanie). 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f510.item

 

 

L’ALSACE

 

 En ce qui concerne l’Alsace, la « germanité » de celle-ci  (mais J. Verne n’emploie pas le mot) ne pose pas question.

Dans les notices historiques des départements (voir en annexe celle du Haut-Rhin) J. Verne ne dissimule pas que l'annexion par la France de la Haute et Basse Alsace fut marquée par la violence. La notice comporte des indications en partie surprenantes ou des dates inexactes.

 

 

BAS-RHIN.

 

 

« Les habitants du département du Bas-Rhin, les Alsaciens, ont une réputation méritée d'esprit et de bravoure; ils aiment les plaisirs et les affaires avec une égale passion ; ils sont ennemis de l'arbitraire, et déploient en toute circonstance un grand esprit de sagesse et de justice. La musique et la danse ont toujours eu pour eux d'irrésistibles attraits, et le peuple surtout, dans les villes comme dans les campagnes, est fanatique de ces plaisirs.

On parle allemand dans la région qui confine au Rhin; le français est généralement employé dans les grands centres, et le patois lorrain est en usage dans les montagnes.»

 

Géographie strasbourg (2)

 Vue de Strasbourg dans la Géographie illustrée

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f583.image

 

 

HAUT-RHIN

  

 

« La population qui occupe la partie plane du département du Haut-Rhin, tend à perdre de jour en jour son originalité native, et les villes surtout ne se distinguent pas des autres villes du territoire français ; les habitants s'y montrent intelligents, ingénieux, et ont un grand sens des affaires industrielles. C'est dans l'O. du département, au milieu des montagnes des Vosges, que les montagnards ont conservé quelque caractère particulier; leur flegme est devenu proverbial; ils ont le sentiment national porté à un degré extrême, tiennent encore à leurs anciens usages, sont fort économes, et ont gardé une rude franchise d'expressions qui les rend très-originaux. Les juifs sont nombreux dans ce département, et déploient, dans les campagnes surtout, ce génie du commerce de détail qui est particulier à leur race.

Le dialecte allemand est souvent employé sur la frontière orientale du département, et le patois lorrain est plus particulièrement en usage dans les montagnes des Vosges.»

 

On note dans la description de la population du Haut-Rhin la mention du « sentiment national porté à un degré extrême », il est probable que J. Verne veut ici parler d’une forme de particularisme alsacien, bien plus que d’un véritable sentiment national. En tous cas, il serait absurde de comprendre qu’il s’agirait du sentiment national français. Enfin, la notice du Haut-Rhin est, sauf erreur, la seule où soit mentionnée la minorité juive (avec une remarque qui ne semble pas dépréciative).

 

Il est intéressant de noter que J. Verne mettra plus tard en scène un Alsacien dans une ses romans.

C’est le jeune ingénieur Marcel Bruckmann, dans Les 500 millions de la Begum (1879). Dans ce livre, postérieur à l’annexion de l’Alsace-Lorraine (cette appellation traditionnelle recouvre en fait l'Alsace et la partie germanophone de la Moselle) par l’empire allemand, Marcel Bruckmann est présenté comme un Alsacien qui a choisi de rester français.

Sans développer toute l’intrigue, Marcel Bruckmann s’oppose aux projets du savant allemand Schultze (sans doute inspiré par Krupp) , qui a créé une Cité de l’acier où on fabrique des armes d’une puissance colossale. Introduit sous une fausse identité (il se présente comme un Suisse allemand) dans la Cité de l’acier, Bruckmann,  rencontre Schultze et gagne sa confiance pour pouvoir déjouer ses plans.

Lors d’une discussion, Schultze lui reproche d’avoir un fond d’idées « un peu trop celtique ». J. Verne rapproche donc maintenant les Alsaciens des Celtes car l’opinion française de l’époque, après la défaite de 1870-71, ne peut plus admettre (comme l’admettent toutefois des gens plus réfléchis, comme Renan) que les Alsaciens, qui sont présentés comme Français de coeur, soient néanmoins de culture germanique. La nationalité et la culture doivent désormais se superposer (c’est aussi l’avis des Allemands !).

 

Désormais, pour J. Verne, la culture et la personnalité allemande sont représentées négativement par des personnages comme le Dr. Schultze, qui préfigure l’image de l’Allemand indifférent aux sentiments humains (image à laquelle le 20 ème siècle donnera une consistance certaine, il faut bien le dire !) et ses deux gardes du corps, les géants barbus Arminius et Sigimer, qui paraissent sortis des légendes germaniques anciennes. Celles-ci sont devenues une source d’inspiration pour les Allemands au 19ème siècle (notamment dans les opéras de Wagner), une tendance bien perçue par J. Verne avec les personnages en question.

 

 Assez ironiquement, Jules Verne eut droit, à sa mort (1905), à plus d'égards de la part de l'Allemagne que de la France :

" L'empereur Guillaume II envoie le chargé d'affaires de l'ambassade d'Allemagne présenter ses condoléances à la famille et suivre le cortège. Ce jour-là, aucun délégué du gouvernement français n'était présent aux funérailles" (article Jules Verne, Wikipedia).

 

 

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Arminius et Sigimer, les gardes du corps du Dr. Schultze, dans Les 500 millions de la Begum. illustration de Benett.

Gravure de l'édition Hetzel.

http://images.zeno.org/Literatur/I/big/24_0104a.jpg

 

 

 

 Enfin, le Nord permet à J. Verne de citer la langue flamande, sans commentaire particulier. La description de la population est élogieuse :

 

 

NORD

 

 

« Les habitants du département du Nord ont le génie des affaires industrielles et commerciales, et une très-remarquable aptitude pour les spéculations; ils sont méthodiques, doux dans leur vie privée, sains de jugement, hospitaliers et charitables, et froidement braves jusqu'à l'héroïsme.

La langue flamande est en usage dans les arrondissements de la frontière, et la française est employée dans la plupart des villes et des villages.»

 

 

 

 

LES CULTURES RÉGIONALES VERS 1860 : SYMPATHIE ET TOLÉRANCE ?

 

 

 Les notices de J. Verne sont le plus souvent empreintes de sympathie pour les cultures et langues minoritaires et périphériques – même si son point de vue est « moderniste » et favorable au progrès, toujours souhaitable pour lui (au risque de faire disparaître les anciennes cultures).

 

Son attitude ne semble pas en rupture avec l’attitude générale de son époque. Les cultures régionales * paraissent avoir bénéficié, notamment de la part des pouvoirs publics, d’une forme de tolérance et même d’intérêt, qui a été de mise jusqu’aux années 1870 (ou un peu avant). Pour autant, il ne s’agit pas de faire de cette période un âge d‘or des cultures régionales.

 

                                                                                               * ANous citons l'observation de Mireille Meyer dans l’article Vers la notion de « cultures régionales (1789-1871), Ethnologie française 2003/3 (Vol. 33) https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-3-page-409.htm : «  Les mots « région », « régional » apparaissent tardivement avec le sens que nous leur donnons aujourd’hui. C’est par commodité de langage et pour la clarté de l’exposé que nous les employons, y compris pour des périodes où ils étaient inusités ».

 

Les cultures régionales avaient eu un répit avec la période du Consulat et du Premier empire : 

Dans sa thèse La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours, (thèse de doctorat en accès libre, la-pratique-du-breton.org), Fañch Broudic cite les propos de Henri Brunot, l'historien réputé de la langue française : « après Brumaire, l'histoire de la propagande en faveur du français s'arrête à peu près complètement ». « L'historien de la langue française rapporte le mot que l'on prête sur ce sujet à Napoléon : « laissez à ces braves gens leur dialecte alsacien ; ils sabrent toujours en français ». Le français n'était d'ailleurs pas sa langue maternelle. » (Fañch Broudic)

 

« …dès les débuts du Premier Empire [qu'] est effectuée, à l'initiative de Ch. Coquebert de Monbret, [directeur du bureau de la statistique au ministère de l’intérieur] la seule enquête officielle qui semble avoir été menée en France sur les parlers autres que le français. De manière générale, il semble bien que l'on soit plus ou moins revenu, en ce domaine, à la politique organiciste de l'Ancien Régime : les langues régionales existent, donc on fait avec. 

(…) En fait, ce qu'il importe de retenir, c'est que, jusqu'en 1870, aux exceptions urbaines près, le breton est la langue qu'on parle en Basse-Bretagne. On l'imprime aussi et on la lit. Elle n'est pas exclue de l'enseignement — nous le verrons. Mais c'est le français qui est la langue officielle et celle de l'administration. » (Fañch Broudic).

 

Le site très complet de l’université de Laval (Québec, Canada) consacré aux politiques linguistiques, indique de son côté : « De langue maternelle corse, une langue italienne, Napoléon Bonaparte (nom francisé du corse à partir de Napoleone Buonaparte) fit cesser tout effort de propagande en faveur du français. »

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HIST_FR_s8_Revolution1789.htm

 

Bonaparte prit toutefois une décision dans une matière touchant les finances publiques, qui devait faire progresser le français au détriment des langues locales :

« La question fut réglée dans un arrêté du 24 prairial An XI (le 13 juin 1803), applicable dans toute la France, y compris les pays conquis. Dans un an, à compter de la publication de cet arrêté, tous les actes authentiques (actes publics) devaient être rédigés en langue française. Les actes sous seing privé pourraient encore être écrits dans l'idiome du pays, mais en cas d'enregistrement, les parties devaient y joindre à leurs propres frais une traduction française, certifiée par un traducteur juré » ( Van Goethem Herman. La politique des langues en France, 1620-1804. In: Revue du Nord, tome 71, n°281, Avril-juin 1989, https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1989_num_71_281_4455)

 

L’explication de l'auteur est « qu’il s'agissait d'un danger pour les finances publiques », car les actes en langue locale ne permettaient pas le contrôle des inspecteurs du fisc, qui eux étaient généralement de langue française. Il en conclut que : "Sa politique linguistique [de Napoléon] ne peut donc nullement être considérée comme libérale, ce que l'historiographie a tendance à faire." (mais la remarque de l'auteur reconnait bien la tendance générale de l'historiographie; l'existence du seul arrêté du 13 juin 1803 ne parait pas suffisante pour renverser l'appréciation sur la politique linguistique plutôt "tolérante" de Napoléon).

 

Nous n'avons pas ici l'objectif de rapporter les hauts et bas des cultures régionales (ou plutôt de la position à leur égard du pouvoir central) sous les régimes qui ont succédé au Premier empire jusqu'au début du Second empire.

 

On attribue parfois (à tort) au ministre de l'instruction publique au début du règne de Louis-Philippe, M. de Montalivet, la phrase : "il faut détruire le breton".

Or,  par circulaire de 1831, le ministre avait au contraire demandé aux préfets des départements bretons leur avis sur l'utilisation du breton pour apprendre le français lorsque les élèves ne parlaient que le breton (il ne s'agissait donc que d'une utilisation limitée du breton - en première année scolaire, les enfants apprendraient les principes de la "langue celto-bretonne" selon l'un des quatre dialectes en vigueur dans leur district  (notez que le breton est une langue pour le ministre, même si elle est divisée en plusieurs dialectes) :

 

" Les préfets du Finistère et des Côtes-du-Nord se déclarent hostiles au projet, le second déclarant même au ministre qu'à son avis « il faut absolument détruire le langage breton ».

Au contraire, le préfet du Morbihan, E. Le Lorois, qui est breton, affiche, dans sa réponse, une «vive sympathie pour tout ce qui peut conserver notre nationalité. Je sais que les principes généraux des gouvernements sont de combattre l'esprit de province et d'effacer, autant que possible, les divisions résultantes des différences de langage. Mais une langue vivante est un peuple. Faire mourir une langue, c'est faire disparaître une individualité de la famille des nations ; c'est détruire un système d'entendement, un caractère national, des moeurs, une littérature. La philosophie et la morale condamnent également cette espèce de meurtre. Je vois que votre administration éclairée ne s'en rendra pas coupable (...).

(Publications de l'Institut national de recherche pédagogique   Année 1992, numéro thématique :  L'enseignement du Français à l'école 1791-1879;  la circulaire du 15 octobre 1831 aux préfets du Finistère, du Morbihan et des Côtes-du-Nord, leur demandant leur avis sur un essai d'enseignement du français par le breton https://www.persee.fr/doc/inrp_0000-0000_1992_ant_5_1_1771 )

E. Le Lorois (certaines sources disent simplement Lorois), qui a pressenti la notion de génocide culturel, mériterait d'être mieux connu !

 

L’intérêt pour les cultures régionales  se manifeste, dans les milieux officiels, avec l’avènement du Second empire (qui ne peut pas avoir tous les défauts).

En 1852, le ministre de l’Instruction publique, Hippolyte Fortoul, lance un projet de « recueil des poésies populaires de la France », y compris celles en langues régionales. Le comité chargé de la mise en œuvre de l’enquête Fortoul se donne d’ailleurs comme référence le travail pionnier réalisé sur les chants bretons par Théodore de La Villemarqué, avec son anthologie du Barzaz-Breiz (1839).

« Le recueil prévu n’est finalement jamais publié et les envois manuscrits sont depuis conservés dans les fonds de la Bibliothèque nationale ». (Éva Guillorel, L’Enquête Fortoul (1852-1876), Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 119-2 | 2012, http://journals.openedition.org/abpo/2437 [article à propos de la parution de deux thèses consacrées à l’l’enquête en Haute et Basse-Bretagne]).

Il est intéressant de savoir que Fortoul était originaire de Digne et lui-même collecteur de chants populaires.

 

 Le rapport du ministre indique l’objectif de la collecte : «  Notre pays possède plus qu’aucun autre de précieux restes de ces poésies, aussi bien dans la langue nationale que dans les idiomes provinciaux qu’elle a remplacés. Malheureusement, ces richesses que le temps emporte chaque jour disparaîtront bientôt, si l’on ne s’empresse de recueillir tant de témoignages touchants de la gloire et des malheurs de notre patrie. » (cité par Mireille Meyer, Vers la notion de « cultures régionales » (1789-1871), Ethnologie française 2003/3 (Vol. 33 https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-3-page-409.htm).

 

Le comité constitué à cet effet compte 200 correspondants dans toute la France (une des conditions est de ne pas habiter Paris !) Un des membres du comité, le Flamand Edmond de Coussemaker, écrit qu’on devrait faire vite « car, à l’époque où nous vivons les traditions se perdent , le caractère national des provinces tend à disparaître de jour en jour. C’est le résultat de la centralisation du pouvoir et de l’administration : c’est l’effet de l’uniformisation des lois et des institutions » (…°)

 

 « ….ces travaux marquent les débuts de l’ethnologie musicale et ils sont à l’origine des nombreuses publications de chants populaires qui vont suivre. En 1862, Damase Arbaud [l’un des correspondants du comité Fortoul] publie le premier volume des Chants populaires de la Provence » (Mireille Meyer, art.cité)

 

Grâce à ces études, depuis Coquebert de Monbret  jusqu’à Fortoul, « le parler local, autrefois objet de ridicule, devient alors l'objet de recherches scientifiques et suscite l'affection » (A. Kibbee Douglas. Le patois dans l'histoire de la langue française selon le dictionnaire de Littré,  L'Information Grammaticale, N. 90, 2001. http://www.persee.fr/doc/igram_0222-9838_2001_num_90_1_2703).

 

 

En Flandre française, les débuts du Second empire sont marqués par le « retour à la tolérance du flamand » en milieu scolaire par rapport à la période précédente (Seconde république). En fait il s’agit modestement d’enseigner le français à l’aide du flamand.

Certains responsables locaux de l’enseignement indiquent qu’en Flandre française, « il faut enseigner simultanément le français et le flamand, comme cela se pratique dans les provinces flamandes de Belgique ».

Le ministre Hippolyte Fortoul donne également son accord à la création d’un Comité flamand de France (1853) qui a pour but de promouvoir l'histoire et la littérature flamande. Mais l’action (modeste) en faveur (ou de tolérance) du flamand cesse, au moins dans l’enseignement, avec le ministère (considéré comme moderniste) de Victor Duruy en 1866.

(Ravier Joël. L’imposition du français dans le département du Nord : de la Monarchie de Juillet au Second Empire, Histoire de l'éducation, n° 77, 1998, http://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1998_num_77_1_2939

 

 

 

 

L'ATTITUDE DU SOUVERAIN

 

 

 

L’intérêt du régime pour les langues régionales apparaît également (de façon superficielle et peut-être politicienne, sans doute) dans certaines manifestations lors des visites de Napoléon III (dont on a dit qu’il parlait français avec un accent étranger, ayant été élevé aux Pays-Bas).

 

Ainsi, lors d’un voyage officiel à Toulouse (1852), un corps d’ouvriers toulousains chante en occitan lors du banquet offert à celui qui est encore le prince-président. Parmi les chants interprétés figure « "La Toulousaino" de M. Deffès qui dirigeait lui-même ».

Il s’agit de La Toulousaino ou La Tolosenca, aussi connue sous le tittre Ò mon país, chanson occitane écrite par Lucien Mengaud, musique de Louis Deffès, longtemps considérée comme l’hymne de Toulouse, dont le premier vers est célèbre car il a été repris dans la chanson de Claude Nougaro :

Ò mon país! Ò mon país! Ò Tolosa, Tolosa!

 

Puis un « un poète patois » demande à lire une ode au futur empereur qui accepte volontiers, bien qu’il ne soit pas « familiarisé avec la langue patoise » ( !)

(F. Laurent, Voyage de Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français dans les départements de l’est, du centre et du midi, 1853, avec une préface du célèbre écrivain marseillais Méry, Google books https://books.google.fr/books?isbn=2346107220

 

 

En 1858, en visite dans l’Ouest, l’empereur assiste à un « banquet breton » à Rennes, auquel sont présents les personnalités de l’ensemble des départements bretons, y compris la Loire-Inférieure. L’empereur prononce une brève allocation en réponse au président du conseil général de l’Ille-et-Vilaine. Son discours, dans lequel il évoque en termes très conservateurs (pour en faire l'éloge) l’esprit catholique et monarchique du « peuple breton », fut ensuite imprimé dans une version bilingue. Mais contrairement à ce qui est parfois dit, l’empereur ne s’est pas exprimé en breton (sur ce Banquet breton, voir WikiRennes http://www.wiki-rennes.fr/Napol%C3%A9on_III_%C3%A0_Rennes ).

 

Enfin, l’intérêt pour les langues régionales peut être présent, à titre tout-à-fait personnel, chez des membres de la famille impériale comme le prince Louis-Lucien Bonaparte (1813-1891), fils de Lucien Bonaparte. D’abord député conservateur de la Corse, puis de la Seine, sénateur de l’Empire, le prince consacra essentiellement son activité à l’étude de la langue basque mais il s’intéressa aussi au breton et aux langues régionales parlées en Italie et en Grande-Bretagne.*

                                                                          * Ce qui lui vaut, notamment, d'avoir son nom dans le Dictionnaire gallois de biographie (Dictionary of Welsh Biography, en gallois Y Bywgraffiadur Cymreig, en ligne  https://biography.wales/article/s-BONA-LOU-1813 ) pour ses études sur la langue galloise.

 

Signalons aussi des observations communes avec le Dr Mattei, célèbre érudit corse, sur les rapports entre la langue basque et la langue corse. 

Avec une équipe de collaborateurs du Pays basque, Louis-Lucien Bonaparte fit progresser la classification des différents dialectes du basque (il utilise aussi le nom d'euskara) et l’élaboration de la grammaire basque.

Ruiné par la chute du Second empire, le prince qui vivait le plus souvent en Angleterre, subsista avec une pension accordée par le gouvernement britannique en récompense de ses études linguistiques. Il vivait maritalement depuis 1860 avec la fille d'un ouvrier de forges rencontrée au Pays Basque, qu'il épousa à la mort de sa première épouse en 1891, peu avant sa propre mort. 

 Sa bibliothèque de linguistique de 18 000 volumes est maintenant dans une institution de Chicago (voir, outre sa notice Wikipedia, l'article du site Bilketa http://www.bilketa.eus/fr/bildumak/gure-hautaketa/26-gure-hautaketa/406-louis-lucien-bonaparte-en-euskal-aditza-tauletan

 

485px-Discours_de_napoleon_iii_a_rennes

DISCOURS prononcé par Sa Majesté l'Empereur au banquet breton , le 20 août 1858 - en breton : KOMPSIOU lavaret Gand é Vajesté ann Impalaer er fest breton, ann 20 a viz est 1858.

http://www.wiki-rennes.fr/Fichier:Discours_de_napoleon_iii_a_rennes.jpeg

 

 

 

Dans le cadre de cet article, nous nous bornerons à ces quelques notations. Il n’entre pas dans nos intentions d’opposer la relative tolérance et sympathie des régimes monarchiques du 19ème siècle  pour les cultures régionales (on trouverait toutefois des faits allant en sens contraire) à la politique beaucoup plus intolérante de de la 3ème république (surtout à partir des années 1880). Cette opposition, qui demanderait sans doute à être vérifiée dans le détail, parait assez communément admise.*

                                                                                           * Fañch Broudic rappelle l’interdiction de l’usage du breton (ainsi que du flamand) à l’église par le gouvernement radical d’Emile Combes en 1902 (sous le régime du Concordat, en vigueur jusqu'à la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, 1905) ; il conclut :« C’est seulement à la fin des années 1890 et surtout au tout début du xxe siècle que se cristallise l’opposition entre la droite et l’Église d’une part, la gauche républicaine d’autre part, sur la question des langues régionales » (Fañch Broudic, L’interdiction du breton en 1902 : une étape vers la Séparation, in Les Bretons et la Séparation, 1795-2005, Jean Balcou, Georges Provost et Yvon Tranvouez  (dir.), 2006 https://books.openedition.org/pur/23581?lang=fr)

 

 

 

 

 

 JULES VERNE ET LA CORSE : POURQUOI PEU DE SYMPATHIE  ?

 

 

 

 Nous avons  constaté que dès la Géographie de 1867-68, J. Verne n’a pas manifesté de sympathie ou d’intérêt pour la culture corse, à la différence de son attitude pour d'autres cultures régionales. Faut-il y voir un signe discret d’opposition au régime impérial qui finalement, avait son origine dans une famille corse ? *

                                 * On se souviendra qu’après la chute de l’Empire en 1870, le jeune député Clemenceau proposa d’abandonner la Corse à l’Italie et qu’il y eut des actes de violence contre des policiers corses (il y eut au moins un mort), preuve qu’une partie de l’opinion assimilait la Corse au régime napoléonien. Le Communard Jules Vallès écrit dans son journal Le Cri du peuple en mars 1871 que les Corses sont naturellement "mouchards et assassins"; pour lui, "la Corse n'a jamais été et ne sera jamais française. Voilà cent ans que la France traîne à son pied ce boulet."

 

 Nous faisons une autre hypothèse. Celle qu’au fil du temps, une distinction s’est introduite -ou est devenue plus perceptible - entre les cultures en quelque sorte « indigènes » à la France  (qui n’existent pas en dehors de la France) et celles qui représentaient en France des cultures étrangères, existant pour l’essentiel dans des pays étrangers, frontaliers avec la France, et constituant la culture dominante de ces pays.

 

Or la culture présente en Corse pouvait être assimilée à la culture italienne (il était sans importance de ce point de vue qu’on la considère comme une variante régionale de la culture italienne, ce qui de plus, était une affaire de spécialiste) ; quant à la culture alsacienne et dans une moindre mesure, la culture lorraine, on pouvait l’assimiler à la culture allemande (là aussi, peu de gens se préoccupaient d’y voir une variante de la culture allemande, comme la culture bavaroise, souabe etc).

 Lorsque l’Italie puis l’Allemagne se constituèrent en états-nations unifiés (bien qu’avec une forme fédérale pour l’Allemagne) respectivement en 1861 et 1871, la perception de la situation se modifia.

En effet, le nationalisme se renforça partout dans les dernières décennies du 19ème siècle et prit la forme intolérante de l’adage : « Tous les Syldaves en Syldavie, aucun non-Syldave en Syldavie ». Un territoire devait se confondre avec un peuple et un peuple devait représenter, idéalement, une seule culture. Si on tolérait les « petites patries » (probablement de moins en moins, du point de vue du pouvoir central et de ceux qui s’identifiaient à sa vision), la tolérance était encore moindre pour la présence, aux frontières, d’enclaves de cultures étrangères, dont les habitants, selon la logique nationaliste, étaient suspects de lorgner vers le rattachement à leur « mère-patrie ».

  

S’agissant de la Corse, sa culture « italienne » devint moins acceptable encore et comme J. Verne dans Mathias Sandorf, on vit la solution dans l’assimilation la plus complète que possible à la France, par la disparition de « l’italianité » de la Corse.

De ce point de vue, Jules Verne serait représentatif de l'opinion moyenne française de l'époque.

 

 

 

LE CAS DE L’ALSACE

 

 

Géographie_carte bas rhin (2)

 Carte du Bas-Rhin dans la Géographie illustrée. Les territoires frontaliers avec le Bas-Rhin sont, à l'époque, la Bavière rhénane (possession de la Bavière en Rhénanie) et le Grand duché de Bade. Après la proclamation de l'empire allemand, en 1871, la frontière sera avec l'empire mais les divers états allemands (royaumes, principautés et duchés, villes libres) continueront à exister en tant que membres de la fédération impériale.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f590.image

 

 

 

S’agissant de l’Alsace et dans une moindre proportion la Lorraine (en fait, la Moselle), leur appartenance à une culture « étrangère » n’était pas clairement perceptible avant 1871, sauf par quelques esprits, comme Michelet dont on va parler.

Après l’annexion de 1871, les Alsaciens et les Lorrains de Moselle avaient cessé d’appartenir à la population française. On pouvait donc se les représenter, de loin, non plus comme des populations de culture germanique (ou de « race » germanique comme on disait à l’époque) mais comme de malheureux Français obligés de vivre sous le joug allemand.

Dans Les 500 millions de la Begum, Jules Verne, qui semble ici au diapason de l’opinion moyenne française, représente un Alsacien qui a choisi la France, le jeune ingénieur centralien Marcel Bruckmann : celui-ci est finalement caractérisé par son patriotisme français et peut-être un plus grand sérieux, un plus grand sens des responsabilités, que son ami « Celte », le plus léger Octave Sarrasin. Mais il n’a plus rien de spécifiquement alsacien ou germanique.

Après l'annexion, les théoriciens français s'efforcèrent d'ailleurs de montrer que l'Alsace avait eu un peuplement celtique et que l'invasion germanique des Suèves et des Alamans n'avait pas modifié en profondeur ce peuplement originel.

 

 

MICHELET, L’ALSACE ET LA CORSE

 

 

 

 

A l’époque de l’annexion de l’Alsace, Ernest Renan pour s’y opposer, avait dit que l’annexion n’était pas dans l’intérêt même de l’Allemagne, car l’Alsace avait toujours été la porte d‘entrée en France des idées allemandes, un sas entre les deux pays (même si l’Allemagne n’était pas politiquement unie avant 1871, on la voyait comme un pays possédant une unité culturelle). Or à la fin du19ème siècle, parler de l’Alsace comme de la porte d’entrée des idées allemandes aurait sans doute révolté la plupart des Français – donnant d’ailleurs raison à la prédiction de Renan.

Déjà, avant l‘annexion, un grand esprit avait exclu mentalement les Alsaciens du peuple français en raison de leur appartenance à la culture allemande. Il s’agit de Michelet.

Michelet a fait précéder le volume II de son Histoire de France d’un Tableau de la France. Dans ce texte, qui a eu plusieurs éditions, Michelet décrit les différentes provinces françaises. Or lorsqu’on vient aux provinces de l’est, il écrit :

 

« La langue française s’arrête en Lorraine, et je n’irai pas au- delà*. Je m’abstiens de franchir la montagne, de regarder l’Alsace. Le monde germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos [somnifère] qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de Strasbourg, si j’apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m’en aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes, vers la rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu’à l’Océan ; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents ans à écouter l’oiseau de la forêt. Non, je m’arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine. »

 (Jules Michelet, Tableau de la France, édition de 1875 ; à noter qu’après l’annexion de 1871, Michelet n’a pas remanié son tableau ; l’état définitif paraît être de 1861 https://fr.wikisource.org/wiki/Tableau_de_la_France._G%C3%A9ographie_physique,_politique_et_morale)      

 

                                                            * C'est parce que l'Alsace appartient à la même aire linguistique que l'Allemagne que Michelet considère qu'elle ne fait pas (vraiment) partie de la France. Il n'a pas cette réaction pour les autres découpages linguistiques (langue d'oc, breton, au demeurant en déclin) qui sont essentiellement compris dans le territoire français (même si, à l'égard du Midi, on connait sa fameuse formule : "la vraie France, je veux dire la France du nord")..

.

La Lorraine échappe au sort de l’Alsace en raison de son caractère mélangé, mais où la balance penche toutefois du côté français :

 « La Lorraine offrait une miniature de l’empire germanique. L’Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. »

 

 Pour Michelet, la germanité de l’Alsace, qui ne fait pas de doute (et qui repose principalement sur la langue), l’excluait au moins symboliquement, de son panorama de la France. Mais cette appréciation n’était pas synonyme d’aversion pour la culture germanique, bien au contraire. C’est pour éviter « d’oublier la patrie »(française) que Michelet détourne les yeux de l’Alsace, porte d‘entrée de l’Allemagne (qui lorsqu’il écrit est une patrie culturelle mais non un état unifié).

 

Toutefois, dans le dernier chapitre de son Tableau, qui sert de conclusion, Michelet reparle de l’Alsace ; il la replace alors dans l'ensemble français (le principe de réalité l'emporte !), avec une tonalité modérément élogieuse :

« Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui l’entourent, la première impression n’est pas favorable. Il est peu de côtés où l’étranger ne semble supérieur*. (…) L’Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l’Allemagne : l’omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut l’embrasser dans son ensemble… ».

                                                                                                * Michelet veut dire que les provinces frontalières françaises paraissent inférieures aux pays qu’elles touchent…

 

 

 Il existe une autre absence remarquable, et cette fois non expliquée, d’une province dans le Tableau de Michelet. On a deviné qu’il s’agit de la Corse. Les raisons semblent évidentes, bien que Michelet n'en fasse pas état : pour lui, la Corse n’appartient pas à la culture française, donc à la nation française (comme l’Alsace). Il est probable que sa position géographique joue aussi dans le sentiment qu'elle est étrangère à la France. De plus, c’est le pays natal de Napoléon, pour qui Michelet n’a aucune sympathie. Il n'accorde même pas la faveur d’une citation à l'île de Beauté.

 

Nice et la Savoie* n’apparaissent pas non plus dans le Tableau, dont la dernière modification est pourtant postérieure à l’annexion de ces territoires sous Napoléon III. Son Tableau ne mentionne pas non plus les colonies, qui ne sont pas la France.

                                                                                                                * Dans le chapitre concernant le Dauphiné, les Savoyards sont cités seulement. en tant que voisins du Dauphiné.

 

 

Quelques décennies après, on peut penser que l’opinion française s’est mise à raisonner comme Michelet : l’appartenance à la nation française exclut l’appartenance à une culture non-française.

Mais à la différence de Michelet, qui doit choisir entre deux amours, entre France et Allemagne, il est probable que l’opinion moyenne n’éprouve aucune sympathie pour les cultures étrangères. Comme entretemps, l’Alsace a cessé d’appartenir à la France, la germanité de ses habitants a cessé d’être perceptible.

Après 1918, la culture spécifique des habitants redeviendra perceptible et posera alors de nouveaux problèmes à l’Etat français, qui d’ailleurs inaugurera sa reprise de possession par une épuration ethnique dont on ne parle pas souvent.

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

On peut donc penser que l’absence de sympathie de J. Verne pour la culture corse, qui se manifeste dès 1867-68 dans la Géographie illustrée de la France, vient du fait que dès cette époque, la culture corse était ressentie comme relevant de la culture italienne. Outre qu'il s'agissait d'une culture étrangère, on a remarqué que J. Verne n’a jamais manifesté de sympathie particulière pour la culture ou la nationalité italienne, remarquablement absente de ses livres. Pourtant, il manifeste de l'admiration pour Pascal Paoli et ses combats pour l'indépendance.

Ses préventions n'ont fait que se renforcer par la suite, probablement en phase avec les progrès d'une forme plus dure de nationalisme, à laquelle J. Verne adhère par conviction ou conformisme (ou les deux)  pour aboutir aux observations nettement défavorables qu'on trouve dans Mathias Sandorf.

 A cela, on peut ajouter - du moins c'est une hypothèse plausible - des antipathies de tempérament entre le "Celte" Jules Verne et les peuples du midi, les Latins, auxquels il est logique d'assimiler les Corses : on a vu son peu de sympathie pour les Provençaux.

Son époque était plus persuadée que la nôtre de l'existence des ethnotypes (identités collectives nationales ou régionales, particulièrement en ce qui concerne la psychologie et le comportement). Au 19ème siècle, il était fréquent d'opposer les caractéristiques des Celtes  à celles des Latins (idéalisme des premiers contre matérialisme des seconds, réserve et pudeur des premiers contre débraillé et attitudes extraverties des seconds).

Est-il besoin de dire que J. Verne reprend essentiellement des lieux communs dans ses notices : il n'avait pas voyagé dans toute la France pour se faire une idée des caractéristiques des populations et ce qu'il dit notamment des Corses provient probablement de sources livresques, plus ou moins réinterprétées à sa façon.

 

Quant à l’Alsace, on peut supposer que la vision nettement sympathique de sa culture propre, dans la Géographie de 1867-68, a été modifiée par l’annexion : cette culture propre cesse d’être perceptible et pour J. Verne comme pour l’ensemble des Français, ce qui caractérise les Alsaciens après 1871, c’est leur appartenance à la patrie française, qu’ils aient choisi la France comme un certain nombre, ou qu’ils soient restés dans les provinces annexées, comme le plus grand nombre.

Parler de leur appartenance à la culture germanique n’est plus possible ni même envisageable, sauf à donner raison à l'Allemagne qui considère les Alsaciens (et Lorrains germanophones) comme faisant naturellement partie du peuple allemand. 

 .

 

 

  

 

ANNEXE

LES NOTICES DE LA GÉOGRAPHIE DE JULES VERNE

 

Comme indiqué, nous reproduisons ici le texte complet des notices de Jules Verne en ce qui concerne la population des départements examinés (à l'exception de la Savoie et Haute-Savoie), ainsi que pour la Corse et le Haut-Rhin, la rubrique Histoire.

Sauf en ce qui concerne la Corse, nous ne reprenons pas les éléments statistiques des notices.

Les noms des départements sont ceux en vigueur en 1867-68, date de parution de la Géographie illustrée.

 

CORSE

 

Superficie. — Population. — La Corse mesure 183 kilomètres dans sa plus grande longueur et 84 kilomètres dans sa plus grande largeur. Sa superficie est de 874 745 hectares, à peu près la superficie du département de l'Aveyron ou de la Côte-d'Or; l'île fait donc partie des 6 plus grands départements de la France. Sa population compte 259 861 habitants, ce qui donne plus de 27 habitants par kilomètre carré. L'accroissement de cette population a été de 90 000 habitants à peu près depuis le commencement du siècle.

Les Corses, isolés dans leur île, et d'ailleurs peu soucieux d'en sortir, ont conservé en grande partie leurs mœurs primitives; ils sont restés superstitieux, mais sobres, hospitaliers, dédaigneux d'un confortable que la plupart d'entre eux ne soupçonnent même pas; leur pauvreté est prudente, et ils ne s'accomoderaient pas de risques à courir pour accroître le peu qu'ils possèdent. Ces particularités s'appliquent surtout à l'habitant des montagnes, qui est paresseux de nature, mais vindicatif à l'excès. On peut compter sur le dévouement, la fidélité, la générosité d'un Corse, sur sa reconnaissance, quand on l'a obligé; mais, que l'on se garde bien de l'offenser et de toucher surtout à l'honneur de sa famille, car le christianisme n'a pas encore fait germer dans son cœur cette rare et difficile vertu, l'oubli des injures. Cependant, la vendetta, si vivace autrefois, qui a causé tant de meurtres, et dont l'accomplissement se transmettait de père en fils, diminue aux frottements de la civilisation, et l'administration emploie tous ses efforts pour détruire ces sanguinaires coutumes si invétérées au cœur de ces insulaires.

 

Histoire.

Les temps historiques commencent pour la Corse dès la plus haute antiquité.

Si cette île fut d'abord habitée par des Phéniciens ou par des Toscans, c'est un point qui ne saurait être absolument établi. Il paraît hors de doute, cependant, que la ville d'Aleria citée par Hérodote, doit son origine à une colonie phénicienne, que complétèrent des Phocéens, et que ces derniers furent définitivement chassés par les Étrusques qui fondèrent la ville de Nicoa.

Vers la fin du ve siècle apparurent les Romains, Cornelius Scipion à leur tête; ils s'emparèrent d'Aleria; pendant un siècle, les habitants de la Corse luttèrent courageusement pour conserver leur indépendance, mais ils succombèrent dans la lutte, et Marius et Sylla y formèrent des colonies romaines. Sous Jules César, la Corse perdit même l'autonomie qu'elle avait conservée, mais elle eut jusqu'à 33 villes, selon Pline, et dont 27 ont été mentionnées par Strabon; puis vint le Bas- Empire et la décadence du royaume d'occident; en 457, la Corse tomba entre les mains de Genséric, et fut décimée par la barbarie des Vandales, malheureuse et sanglante période pour ses habitants, qui subirent des jougs divers, et qui, délivrés enfin des Sarrasins et des Grecs, finirent par respirer quelque peu sous la domination des Francs.

Pépin et Charlemagne firent donation à Rome et à l'Église de cette île si cruellement éprouvée jusqu'alors; mais sa tranquillité n'était pas encore assurée; Rome la céda aux Pisans, et elle fut de nouveau en proie aux troubles et aux incertitudes politiques jusqu'en 1347, époque à laquelle elle passa entre les mains des Génois. Mais les Corses, excités par la cruauté des agents de cette république, se révoltèrent et appelèrent les Français à leur secours. Henri II répondit à leur appel, et en 1547, l'île devint française. Deux ans après, il est vrai, François II retira ses troupes, et les Génois reprirent leur système de terreur.

Nouvelles luttes qui firent couler des flots de sang, après bien des alternatives, pendant lesquelles la France, sous Louis XV, fut appelée à jouer le rôle de médiatrice entre les deux parties, et envoya des troupes dans l'île; malheureusement, elle se prononça pour les Génois; les Corses attaquèrent les Français, les vainquirent momentanément, furent vaincus et soumis à leur tour, et la Corse subit la domination française jusqu'en 1741 ; à cette époque, Louis XV rappela ses soldats, et l'île retomba encore une fois sous la domination génoise, aussi entêtée qu'injuste.

 Alors apparut un homme héroïque, un Corse, Pascal Paoli, qui résolut de consacrer sa vie entière à son pays; il organisa le gouvernement de l'île, et, détail à noter, il eut pour secrétaire Charles Bonaparte qui épousa Lætitia Ramolino et fut le père de Napoléon.

Paoli lutta longuement, courageusement. L'Europe entière fit des vœux pour ce grand citoyen qui travaillait à la délivrance de sa patrie. Gênes se sentit abandonnée peu à peu; se voyant près de succomber et sur le point d'être attaquée elle-même, en 1768, elle céda ses droits à la France qui soumit encore une fois le pays tout entier. Paoli, après de vains efforts et une sanglante résistance dut abandonner son île et se réfugier en Angleterre. Là, profitant de la Terreur, il, entraîna les Anglais à la conquête de l'île, mais ceux-ci en furent chassés par les armées de la république victorieuses en Italie, et depuis cette époque, la Corse compte au nombre des départements Français.

 

 

 

 

BOUCHES-DU-RHÔNE

 

Les habitants des Bouches-du-Rhône sont généralement de taille moyenne et alertes de corps; leur physionomie est mobile, leur caractère inflammable ; ils sont sensuels, et cependant facilement sobres, ardents au gain, joueurs, amateurs de la danse et des exercices violents. L'imagination chez eux est la faculté dominante. Mélange de populations les plus diverses, leur langue est celle de tous les ports de la Méditerranée. Obligés de demander au commerce la richesse que le sol leur refuse, ils se sont faits cosmopolites ; s'ils sont Français, ils sont encore plus Provençaux, et ce n'est que sous l'action incessante du gouvernement central que Marseille consent aujourd'hui à reconnaître dans Paris la capitale d'une patrie commune. Le peuple proprement dit a conservé les variétés de costumes que dépeignent les anciens voyageurs; celui des femmes se compose toujours d'un jupon simple et court, tombant à moitié sur la jambe, de souliers sans talons ornés de grandes boucles, d'un corsage blanc ou noir laissant le bras presque nu, de dentelles dans les cheveux, et d'un chapeau noir sans rubans, à fond étroit et à larges bords.

 

ALPES-MARITIMES



Les habitants de ce département ont les mêmes habitudes que ceux des départements des Hautes et Basses-Alpes. Bornés dans leurs désirs et leurs besoins, ils préfèrent la vie pastorale aux efforts et aux fatigues d'un travail quelconque ; le paysan ne donne au propriétaire que l'excédant des fruits de la terre ;
aussi le propriétaire est-il toujours lésé. L'annexion a déjà modifié cet état de choses en commençant à établir le loyer fixe; mais c'est une véritable révolution à introduire dans les mœurs agricoles de la contrée.

Le langage est un patois mi-provençal, mi-italien. L'instruction est peu répandue et la superstition encore très-grande dans les campagnes.

 

VAR


La population du Var, comprise dans la race provençale, forme la transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi; ses caractères généraux sont l'exagération, l'inflammabilité, l'ardeur, la finesse de l'esprit, la franchise, la bravoure, et la vivacité de l'imagination qui l'emporte parfois sur la droiture du jugement.

Dans les campagnes il faut distinguer entre l'habitant des plaines et celui des montagnes.

L'habitant des plaines et du littoral est violent, mais attaché à sa famille et à son foyer domestique, sobre, laborieux, hospitalier et charitable. Dans les montagnes, où le sol est ingrat, le pays pauvre, le paysan émigre volontiers pendant quelques mois pour chercher du travail, et il ne revient dans ses montagnes
qu'à l'époque des moissons et de l'ensemencement des terres.

L'idiome employé dans les campagnes du département du Var est le provençal ou langue romane, qui est la langue celtique modifiée par l'apport des Romains et de tous les barbares qui occupèrent le pays, c'est-à-dire que les locutions mauresques, aragonaises, italiennes ou espagnoles y apparaissent fréquemment.

 

VAUCLUSE

 

 

 
Les populations du département appartiennent à une race véritablement belle; l'agilité et la souplesse, unies à la grâce, l'animation des traits, l'expression de la physionomie, forment ses caractères distinctifs. Si l'habitant de Vaucluse n'a pas toute la gaieté du Provençal, il n'en a pas non plus toute la vanité; il est honnête, probe, très-sûr dans ses relations, très-ferme dans ses idées, trop passionné parfois, et il aime avec la même exagération qu'il hait.

Peut-être, dans les campagnes pousse-t-il à l'excès l'économie domestique; cependant, il aime à briller et recherche le luxe; il pos-sède, en général, à un degré inférieur, les qualités des Provençaux, des Dauphinois et des habitants du Rhône, et il se fait remarquer par une grande ardeur pour les plaisirs.

On parle français dans toutes les villes du département, et les campagnards ont conservé une sorte de patois expressif, vif, énergique, différent du languedocien et du provençal, et qui doit avoir une très-ancienne origine.

 

BASSES-ALPES

 

 (…) L'émigration est un fait permanent dans les Basses-Alpes; elle est due principalement à la rigueur de la température, aux dangers des avalanches et des ouragans qui détruisent en quelques instants le fruit d'un pénible labeur, enfin au déboisement qui a livré le sol aux dévastations des torrents et frappé de stérilité presque tout le pays.

La population qui persiste est naturellement vigoureuse et attachée aux lieux qui l'ont vue naître. On y compte peu de personnes sans profession, 3700 au plus, tandis que le nombre des agriculteurs est de près de 120 000 contre 2 000 industriels ou commerçants.

La vie pastorale est générale dans certaines parties, et le costume y a conservé ses particularités. Ainsi, les hommes sont encore vêtus d'une longue casaque, couverts d'un large chapeau et chaussés de souliers dont l'épaisse semelle, garnie de clous énormes, les aide dans leur marche pénible. Les femmes sont vêtues d'étoffes de laine éclatantes; leur coiffure est un bonnet garni de dentelles sur lequel elles posent le plus souvent un large chapeau de feutre ou de paille. Les habitants des villes parlent français, mais le langage général est le provençal.
Les cultivateurs des Basses-Alpes ont conservé presque partout leurs habitudes routinières, et c'est dans le but de leur ouvrir la voie des améliorations par l'exemple, que l'administration a créé une ferme-école à Paillerols, canton de Mées, près de la Durance. Cependant la valeur totale de la production agricole ne dépasse pas annuellement 26 millions de francs.

 

HAUTES-ALPES


L'oisiveté forcée des longs hivers de ce pays y produit des émigrations plus considérables que dans les départements voisins. On compte en moyenne une population flottante de 6000 émigrants qui rentrent dans leurs foyers, après quelques années d'absence, avec un modeste pécule laborieusement amassé.

Les habitants des Hautes-Alpes sont énergiques, mais rebelles aux progrès. Les vieux usages ont encore toute leur puissance chez eux. Cette observation ne s'applique pas aux habitants des villes, dont les mœurs et le costume ne diffèrent en rien de ceux des autres parties de la France; mais dans un département où la vie pastorale domine, il ne faut pas s'étonner d'y voir persister l'ignorance.

Les costumes anciens sont encore de mise; les hommes portent la culotte recouverte aux genoux par les bas, le long gilet et la veste carrée et large : de grands chapeaux abritent leur chevelure longue et flottante. Les femmes ont un justaucorps et un jupon adaptés ensemble, et un mouchoir cache habituellement leur bonnet.

La misère est extrême dans certaines parties de ce pays : ainsi, les habitants du Dévoluy, n'ont pour se nourrir qu'un pain grossier de farine de seigle non blutée ; lorsque l'année a été mauvaise, ils n'ont à leur disposition que des herbes, des racines ou des escargots. Leurs demeures sont des masures où la lumière pénètre à peine à travers un papier huilé. Cependant l'hospitalité y est pratiquée avec empressement. La population de cette triste contrée paraît être plus particulièrement d'origine sarrasine; on y parle un patois bizarre, mélangé de celte, de grec, de latin, d'italien et de français.

  
 

HÉRAULT

  

Les habitants des villes du département sont intelligents, actifs, industrieux, francs, probes, amis des exercices du corps et des beaux-arts, de la musique particulièrement, pour laquelle ils ont une grande aptitude, et ils sont doués d'une vive imagination. Les habitants des campagnes se distinguent par une certaine rudesse, une défiance, une ignorance superstitieuse qui tend à s'effacer chaque jour; mais ils sont toujours vindicatifs, et leurs passions les entraînent souvent à de regrettables excès.

 La langue française se popularise de plus en plus dans les campagnes, et elle finira par absorber un charmant patois qui se parle aux environs de Montpellier, et dont l'accent et la tournure sont empreints d'une grâce toute italienne.

 

 

GARD

 

 

 

  Les habitants du Gard sont laborieux, actifs, entreprenants, spéculateurs, avec un goût vif pour les arts, une imagination ardente, une grande aptitude pour les sciences, mais une humeur assez irascible, que les guerres civiles ou religieuses ont souvent changée en un fanatisme cruel. Ils font de bons soldats et embrassent volontiers le métier des armes.
Leur taille est moyenne, mais ils sont bien constitués.

 

 

 

 HAUTE-GARONNE

 

 

  Les caractères principaux des habitants de la Haute-Garonne sont une aptitude remarquable pour les sciences et les arts, un esprit juste, beaucoup de pénétration et de sens, une conception vive servie par cette remarquable élocution propre aux populations méridionales. Cette population est brave, ambi-tieuse et amoureuse des distinctions et des honneurs plus encore que des richesses; d'ailleurs simple dans ses goûts, pure dans ses mœurs, peu économe peut-être, mais ennemie des spéculations hasardeuses. Sur la frontière française, le montagnard est tant soit peu contrebandier de sa nature, adroit, déterminé, vif, irritable et difficile à réduire; mais qui s'est fié à lui n'a jamais eu à s'en repentir.
Le costume des hommes qui se coiffent soit de hauts chapeaux, soit de berrets plats, est fait d'étoffes sombres, et contraste avec celui des femmes, très-amies des couleurs écla- tantes, des parures coquettes et surtout des coiffures originales.
La langue française est parlée dans toutes les villes du département. Le patois qui forme le fond du langage des campagnes est vif, gracieux, et suivant la région où on l'emploie, il participe de l'idiome béarnais ou de l'idiome languedocien.

 

 

 

 BASSES-PYRÉNÉES 

 

«  Il faut distinguer dans le département les  Béarnais des Basques; les premiers ont beaucoup d'esprit et de finesse, de l'intelligence, mais ils sont généralement processifs. Les Basques, beaucoup plus simples et plus sobres, sont très-francs, très-hospitaliers, et ils possèdent toutes les vertus des montagnards.

 Béarnais et Basques fournissent un large contingent à l'émigration, principalement pour l'Amérique du Sud.

Entre la langue parlée par ces deux races, les différences sont également notables ; l'idiome béarnais est un mélange de celte, de latin et d'espagnol, tandis que le basque est une langue mère qui dérive du phénicien. »

 

PYRÉNÉES-ORIENTALES

 

« Les habitants du département des Pyrénées- orientales, voisins de l'Espagne et toujours en relation avec ce royaume, ont conservé l'empreinte espagnole dans l'impétuosité de leur caractère, et la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. (…) très-fiers, très-indépendants, le plus souvent indomptables (…) ils aiment particulièrement la danse et la pompe des cérémonies religieuses.

Le principal idiome du département est le Catalan, qui est très-ancien, et même antérieur au latin ; c'est évidemment une dérivation des langues romanes, qui furent parlées d'abord
par tous les peuples de l'Occident. »

 

 

ILLE-ET-VILAINE

 

Les habitants d'Ille-et-Vilaine ont toutes ces vertus communes aux habitants de la Bretagne, la franchise, la bravoure, la constance dans les affections, la fidélité dans les engagements, l'amour du sol natal; mais comme eux, ils n'ont ni l'esprit industriel, ni de penchant au commerce et à la spéculation ; leurs besoins sont généralement restreints, leur vie pure et tranquille, et ils ont une tendance à résister à ce mouvement qui entraîne le monde moderne vers le tourbillon des affaires.

 

Dans les campagnes, le paysan est resté superstitieux et il a gardé en partie son costume traditionnel.

Le patois du département se parle principalement sur les côtes, où il est mêlé de mots celtiques.

 

FINISTÈRE

 

Les habitants du Finistère, rudes de ton et de manières, sont pourtant bons, hospitaliers, pleins de franchise, très-sensibles aux prévenances, très-entêtés dans leurs déterminations et aussi dans leurs préjugés ; ils font d'excellents soldats, et des marins habiles et courageux. Leur race est belle, vigoureuse, solidement constituée dans les pays fertiles, sur les côtes de Léon et de Plougastel, mais plus chétive dans les montagnes et au milieu des landes arides.

 

Les Bretons portent toujours la vaste culotte et les sabots, le gilet court, la casaque de toile à capuchon, le chapeau à larges bords et les cheveux longs tombant sur les épaules.

 

Leurs femmes se distinguent surtout par leur coiffure ronde qui varie suivant la région qu'elles habitent. La majorité des habitants parle le bas-breton.

 

 

MORBIHAN

 

L'habitant du Morbihan a de grandes vertus domestiques, qui sont l'extrême pureté des mœurs, la probité, la compassion pour les malheurs d'autrui, et la résignation dans ses propres infortunes, poussée jusqu'au stoïcisme; son jugement est droit, son bon sens est reconnu, mais il n'a ni esprit naturel, ni imagination vive, et il montre une extrême indécision, quand il s'agit de prendre un parti dans ses propres affaires, et peu de confiance dans les conseils d'autrui. Ces diverses observations s'appliquent surtout aux habitants des campagnes, car, dans les villes, l'ancienne originalité bretonne s'efface de jour en jour.

 

La langue française est généralement employée dans les grands centres du département; mais les campagnes ont conservé l'usage du Bas-breton, langue primitive, qui s'est encore conservée dans toute sa pureté celtique.

 

 

 CÔTES DU NORD

 

L'originalité de la race bretonne s'est surtout conservée dans les campagnes; mais dans les villes, la civilisation et l'influence française ont fait de notables progrès. Toute cette population, sans distinction de race, est affable, hospitalière, simple et pure dans ses mœurs, facile dans son existence. Les agriculteurs sont de complexion nerveuse, plus entêtés dans leurs coutumes et leurs opinions, plus violents dans leurs passions que les habitants des villes; ils sont querelleurs, batailleurs, quand leur colère est surexcitée, et cependant, patients, doux, prévenants dans le commerce ordinaire de la vie ; d'ailleurs très-attachés à leur pays, au foyer domestique, à la famille, à la religion de leurs pères, à leurs curés, dont l'influence est dominante. Dans les cérémonies diverses, dans les noces surtout, ils ont conservé des usages bizarres et de cu- rieuses coutumes; ce sont des fêtes véritables qui durent plusieurs jours, et dont Brizeux a chanté les poétiques épisodes.

 

Le costume des Bretons a conservé quelques détails des anciens temps, et les fait aisément reconnaître par le large chapeau, les guêtres, le manteau bleu, tandis que les femmes portent encore, dans quelques campagnes, le joubelineu, c'est-à-dire le capuchon.

 

Mais ce qui distingue essentiellement le paysan breton, et par conséquent celui des Côtes-du- Nord, c'est son langage spécial. Le bas breton, le Brezonecq, qui doit être l'ancien celtique, ressemble au gaël d'Irlande et à l'erse de l'Écosse ; il est surtout parlé dans les arrondissements de Guingamp et de Lannion, et dans une portion de ceux de Loudéac et de Saint-Brieuc ; il se divise en quatre dialectes principaux, dont les mots diffèrent surtout par leur prononciation, mais assez cependant pour qu'un natif de Tréguier ne puisse comprendre un habitant du Cornouailles. Le bas breton est une langue très-pure, probablement une langue mère, dont les adjectifs sont invariables et qui n'a qu'un seul genre, mais pleine de tours poétiques et de circonlocutions gracieuses; il a produit plusieurs ballades historiques, des chansons chères au cœur de tout Armoricain, et quelques poëmes fort appréciés des philo- logues.

 

 

LOIRE-INFÉRIEURE

 

La vivacité, l'ardeur et la ténacité dans les entreprises, un esprit commerçant et industriel, une loyauté et une probité universelle- ment reconnues distinguent les habitants de la Loire-Inférieure; leur intelligence est vive, mais chez eux le jugement et le bon sens l'emportent sur l'esprit et l'imagination, et ils sont moins artistes qu'amis des arts. Dans les campagnes, les mœurs ont conservé une grande pureté ; la vie est sobre et patiente, la communalité [sic] grande entre les familles, et l'hospitalité pratiquée avec beaucoup de franchise; l'ivrognerie tend à s'effacer de jour en jour, ainsi que les préjugés et les superstitions.

On parle français dans toutes les villes du département avec un accent un peu chantant qui fait aisément reconnaître l'habitant de la Loire-Inférieure; le bas-breton est principalement employé dans tout l'O. des arrondissements de Nantes et de Savenay.

 

 

 MOSELLE

 

La franchise et la douceur sont les principaux caractères de l'habitant de la Moselle; il est entreprenant, travailleur, actif, et aux qualités de l'homme privé, à l'amour de ses foyers et de sa famille, il possède au plus haut degré de la première vertu du citoyen, le patriotisme. Les paysans des vallées fertiles sont gais et sociables, mais ceux des pays pauvres, où le sol ingrat ne paye pas la peine du travailleur, sont encore rudes de mœurs et presque sauvages.
Le français est généralement parlé dans les villes et les campagnes, même dans les portions du département qui confinent à l'Allemagne, mais il est souvent mélangé du patois messin qui est fort original.

 

 

 

BAS-RHIN.

  

Les habitants du département du Bas-Rhin, les Alsaciens, ont une réputation méritée d'esprit et de bravoure; ils aiment les plaisirs et les affaires avec une égale passion ; ils sont ennemis de l'arbitraire, et déploient en toute circonstance un grand esprit de sagesse et de justice. La musique et la danse ont toujours eu pour eux d'irrésistibles attraits, et le peuple surtout, dans les villes comme dans les campagnes, est fanatique de ces plaisirs.

 

On parle allemand dans la région qui confine au Rhin; le français est généralement employé dans les grands centres, et le patois lorrain est en usage dans les montagnes.

 

 

 

HAUT-RHIN

 

 

La population qui occupe la partie plane du département du Haut-Rhin, tend à perdre de jour en jour son originalité native, et les villes surtout ne se distinguent pas des autres villes du territoire français ; les habitants s'y montrent intelligents, ingénieux, et ont un grand sens des affaires industrielles. C'est dans l'O. du département, au milieu des montagnes des Vosges, que les montagnards ont conservé quelque caractère particulier; leur flegme est devenu proverbial; ils ont le sentiment national porté à un degré extrême, tiennent encore à leurs anciens usages, sont fort économes, et ont gardé une rude franchise d'expressions qui les rend très-originaux. Les juifs sont nombreux dans ce département, et déploient, dans les campagnes surtout, ce génie du commerce de détail qui est particulier à leur race.

 

Le dialecte allemand est souvent employé sur la frontière orientale du département, et le patois lorrain est plus particulièrement en usage dans les montagnes des Vosges.

 

 Notice historique

Histoire. — Avant l'invasion romaine, le territoire occupé par le département du Haut- Rhin était habité par plusieurs peuplades celtiques, Séquaniens, Rauraques, Triboques, etc. Ces peuplades opposèrent une longue résistance à l'envahissement, et il fallut de sanglants combats pour les réduire ; aussi des forts s'élevèrent-ils sur les bords du Rhin pour contenir ces tribus à peine soumises ; cependant, avec leur habileté politique, les Romains, défrichant les forêts de la province, traçant des routes, créant des villes, rendirent cette contrée très- prospère pendant un laps de deux siècles; elle fut alors comprise dans cette province nommée Maxima Sequanorum, dont Besançon formait la métropole.

Ce fut sous le règne de Constantin, que saint Materne apporta dans la Haute-Alsace les premiers éléments du christianisme ; mais alors la puissance des empereurs commença à décliner, le grand empire romain se désorganisa peu à peu, et vers le IVe siècle, pendant le règne du faible Honorius, son lieutenant Stilicon ayant été obligé de retirer ses troupes, les barbares du Nord se précipitèrent sur cette contrée trans-rhénane qu'ils convoitaient depuis longtemps. Ce furent d'abord les Alains et les Vandales, puis les Allemands, et enfin la terrible invasion d'Attila et des Huns, en 451.

En 496, après la victoire de Tolbiac, la domination franque s'établit sur la rive gauche du Rhin.

Après la mort de Clovis, les deux Alsaces, réunies en duché, furent comprises dans le royaume d'Austrasie jusqu'à la mort de Childebert, en 843; à cette époque, le traité de Verdun détacha ce duché de la monarchie franque et le joignit au royaume de Lorraine, échu à Lothaire, fils aîné de Louis-le-Débonnaire, mais vingt-six ans plus tard, il se trouva rattaché à l'empire d'Allemagne.

Cette province fut alors administrée par des ducs de Souabe et d'Alsace qui dépendaient de  l'empereur ; ils appartenaient aux premières familles d'Allemagne, et le dernier de ces ducs fut ce jeune Conradin, décapité à Naples, qui disputa à Charles d'Anjou la conquête de la Sicile. L'Alsace releva alors plus directement de l'empire; en 1268, elle fut divisée en deux landgraviats, et le landgraviat supérieur comprit la Haute-Alsace, qui forme le département actuel du Haut Rhin.

Jusqu'au xve siècle, cette province fut exposée à des troubles de toutes sortes; les invasions des Normands et des Anglais [?], la rivalité des maisons de France et de Bourgogne, les prétentions des évêques, la lutte des paysans contre la noblesse, connue sous le nom de guerre des Rustauds, ne lui laissèrent aucun repos. Luther et Calvin apparurent alors, puis les anabaptistes, et, en 1548, une église réformée fut fondée à Strasbourg.

Cependant, la Haute-Alsace avait passé par succession dans la maison des Hapsbourg [sic], puis dans la maison d'Autriche; en 1648, le traité de Munster céda à la France tous les droits de l'empereur sur les deux landgraviats, sous réserve des franchises concédées aux villes impériales; Louis XIV occupa violemment ces villes sans se préoccuper de cette clause du traité ; de là des révoltes que Turenne et Condé durent comprimer; le roi prit Strasbourg en 1681, et le traité de Riswick, en 1697, lui assura la rive gauche du Rhin. Au premier appel de la Révolution, toute l'Alsace se leva avec enthousiasme, et ses enfants se battirent héroïquement aux frontières.

En 1790, lorsque l'Assemblée nationale décréta la division de la France par départements, le Haut-Rhin fut formé de la Haute-Alsace et de la petite république de Mulhausen.

 

NORD

 

 

Les habitants du département du Nord ont le génie des affaires industrielles et commerciales, et une très-remarquable aptitude pour les spéculations; ils sont méthodiques, doux dans leur vie privée, sains de jugement, hospitaliers et charitables, et froidement braves jusqu'à l'héroïsme.

La langue flamande est en usage dans les arrondissements de la frontière, et la française est employée dans la plupart des villes et des villages.

 

 

 

 

 

 

 

 

26 mai 2019

JULES VERNE, lA CORSE ET LES NATIONALITES DEUXIEME PARTIE

 

 

 

 JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

  

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

LA GÉOGRAPHIE ILLUSTRÉE DE LA FRANCE DE THÉOPHILE LAVALLÉE ET JULES VERNE.

 

 

 

 En 1867, Jules Verne, qui est déjà connu grâce à ses premiers romans, accepte une offre de son éditeur Hetzel de terminer une géographie de la France, qui avait été commencée par le géographe Théophile Lavallée, mais interrompue par la mort de celui-ci en 1866.

L’ouvrage parait en deux volumes, sous le titre Géographie illustrée de la France et de ses colonies, le premier à la fin de 1867 et le second à la fin de 1868.  Les illustrations sont de Clerget et Riou, ce dernier étant un des illustrateurs habituels des Voyages extraordinaires. On peut consulter le livre (en un volume) sur le site Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

L’ouvrage est composé d’un introduction générale confiée à Lavallée, La partie la plus importante est écrite par J. Verne sous la forme d’une description de la France département par département, dans l’ordre alphabétique. S’y ajoutent les notices sur les colonies, encore assez peu nombreuses à cette date (J. Verne ne fit d’ailleurs que le service minimum pour les colonies, sans ajouter de trémolos patriotiques sur l’œuvre civilisatrice de la France).

 

L’ouvrage envisage les départements du point de vue de la population (voir ci-dessous), de la géographie physique, bien entendu, de l’activité économique, de l’histoire et des monuments remarquables. Le découpage par département, qui empêche de considérer l’existence de plus grands blocs, est d’ailleurs un inconvénient  signalé par Lavallée dans son introduction :

 

«  Mais aujourd'hui que la division départementale a produit irrévocablement les effets qu'on en attendait, il est permis de remarquer avec quelle précipitation, quelle ignorance de la constitution géologique du pays, quel mépris des divisions naturelles du sol, des souvenirs historiques, des coutumes et des besoins de ses habitants, s'est opérée cette grande et révolutionnaire transformation. Aussi la vieille division gauloise, née du sol et des races, la division par provinces, a-t-elle subsisté à travers le temps et les réformes; elle est restée populaire comme la seule vraie, la seule historique, la seule rationnelle ».

 

 

LA FRANCE ETHNIQUE SELON LAVALLÉE

 

 

 

Lavallée, exposant la synthèse des connaissances sur la population française, y inclut ce qu’on peut appeler l’origine ethnique. Voici ce qu’il dit :

 

«  La nation française est formée principalement d'éléments celtiques ou gaulois auxquels ont été ajoutés d'abord des éléments romains, ensuite des éléments germaniques. On retrouve encore sur quelques points du territoire des débris des éléments primitifs: tels sont les Bas-Bretons d'origine celtique, les Basques d'origine ibérique, les Allemands de la Lorraine et de l'Alsace, et les Flamands de race germanique. » [la liste de Lavallée omet les « Italiens » de Corse et de Nice - mais s’agit-il pour lui « d’éléments primitifs » ?]

 

Il est inutile ici de discuter l’exactitude de ses distinctions, l’important est de constater que Lavallée tient compte des origines ethniques de la population française dans lesquels il distingue des éléments d’un peuplement « primitif » (c’est-à-dire, probablement, non mélangé) :

 

« Sur 38 millions d'habitants, on compte en France 1 million de Bretons, 150 000 Basques, 1 300 000 Allemands, 70 000 Juifs, 7000 Bohémiens de race hindoue, 200 000 Flamands et 250 000 Italiens de la Corse et de l'arrondissement de Nice. »

 

A cette diversité de peuplement se surimpose une diversité de langues :

 

« …{la langue française] est loin d'être d'un usage général dans toute la France. Six millions de Français parlent environ 30 patois dérivés des deux anciennes langues du moyen âge, la langue d'Oc et la langue d'Oil. Le gascon, le béarnais, le provençal, le languedocien, sont la langue usuelle du peuple au-delà de la Loire; le picard, le bourguignon, le champenois ont aussi leur patois particulier, et ce n'est réellement que dans l'île de France, l'Orléanais, la Touraine et le Blaisois, c'est-à-dire l'ancien domaine des ducs de France, où l'on parle le français pur. A ces divers patois, il faut ajouter les langues originales : le celtique dans la Basse-Bretagne, l'ancien ibérique et l'espagnol dans les Pyrénées, l'allemand dans l'Alsace et la Lorraine allemande, le flamand dans le Nord et l'italien en Corse et à Nice. »

 

La présentation des langues par Lavallée ne contient aucune condamnation ni des patois (qui pour lui sont la dérivation des anciennes langues du moyen âge, dont la langue d’oc), ni des langues « originales » (il faut sans doute comprendre des langues qui ne sont pas la déformation d’une autre langue) dont le breton (bas-breton dans le langage de l’époque, car parlé en Basse-Bretagne), l’allemand (en fait dialectes germaniques), l’italien (en fait corse -et sans doute nissard, assimilé à l’italien, mais qui est un dialecte de la famille des langues d’oc).

 

Ici encore on ne discutera pas le bien-fondé de ces distinctions et appellations mais on admettra que la description de la France de 1868 (Hetzel fait remarquer ans sa préface que tous les renseignements sont fondés sur les statistiques les plus récentes) fait une grande place à la diversité culturelle, voire ethnique.

 

Nous reportons en annexe 1, pour les lecteurs intéressés, d’autres appréciations de Lavallée sur le territoire français, la population française et l’esprit français.

 

 

 

 

 

 

LA CORSE EN 1867-68 SELON JULES VERNE DANS LA GÉOGRAPHIE DE LA FRANCE

 

 

 

 

 

 

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Carte de la Corse, Géographie illustrée de la France et de ses colonies par Théophile Lavallée et Jules Verne.

Site Gallica

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f214.image

 

 

 

 

L’étude géographique par département, confiée à Jules Verne, constitue la partie de l’ouvrage la plus importante en pagination. Jules Verne repend à peu près les mêmes appréciations que Lavallée sur la diversité de la population française, en y apportant aussi ses considérations personnelles.

 

Il est rapporté que Jules Verne, pris en même temps par la rédaction de 20 000 lieues sous les mers, a confié à sa femme le soin de rassembler la documentation qui lui était nécessaire.

 Il est donc intéressant de voir ce que Jules Verne dit de la Corse (à l’époque, un seul département, ce qui permet de la traiter comme un ensemble unique, à la différence de la Bretagne, de la Provence, de l’Alsace etc.) et de comparer à ce qu’il en dit, près de 20 ans après, dans Mathias Sandorf  (cf. première partie):

 J. Verne ne manque pas de saluer le beau climat de la Corse, au moins dans les zones littorales, avec une description idyllique :

« La première zone comprend les côtes et les échelons inférieurs des montagnes jusqu'à une altitude de 600 mètres; là, le printemps et l'été, se succédant éternellement comme dans les régions parallèles de l'Italie ou de l'Espagne, font de cette ceinture maritime de l'île un pays enchanteur et d'une salubrité parfaite.» 

Les habitants de la côte orientale, infestée (comme la campagne romaine) par la malaria, auraient peut-être été étonnés de cette "salubrité parfaite". Mais on peut penser qu'à cela près, la description de la géographie physique de l'île n'est pas en cause. La description de la population est plus problématique :

 

«  Sa population compte 259 861 habitants, ce qui donne plus de 27 habitants par kilomètre carré. L'accroissement de cette population a été de 90 000 habitants à peu près depuis le commencement du siècle.
Les Corses, isolés dans leur île, et d'ailleurs peu soucieux d'en sortir, ont conservé en grande partie leurs mœurs primitives; ils sont restés superstitieux, mais sobres, hospitaliers, dédaigneux d'un confortable que la plupart d'entre eux ne soupçonnent même pas; leur pauvreté est prudente, et ils ne s'accommoderaient pas de risques à courir pour accroître le peu qu'ils possèdent. Ces particularités s'appliquent surtout à l'habitant des montagnes, qui est paresseux de nature, mais vindicatif à l'excès. On peut compter sur le dévouement, la fidélité, la générosité d'un Corse, sur sa reconnaissance, quand on l'a obligé; mais, que l'on se garde bien de l'offenser et de toucher surtout à l'honneur de sa famille, car le christianisme n'a pas encore fait germer dans son cœur cette rare et difficile vertu, l'oubli des injures. Cependant, la vendetta, si vivace autrefois, qui a causé tant de meurtres, et dont l'accomplissement se transmettait de père en fils, diminue aux frottements de la civilisation, et l'administration emploie tous ses efforts pour détruire ces sanguinaires coutumes si invétérées au cœur de ces insulaires. » 

 

 

Jules Verne ne reprend pas ici l’appellation d’Italiens pour les Corse (qu’on trouve chez Lavallée), ni (curieusement) ne signale l’usage de la « langue italienne » dans l’île. On ne retrouve l’expression de l’italianité de la Corse, que dans la description des villes principales.

 

Ainsi Bastia : « C'est la plus importante ville de la Corse par son commerce, son industrie et sa population; elle ne possède aucun monument remarquable; son aspect est tout italien, ses rues sont étroites et pavées de larges dalles, et sa vue splendide s'étend sur la mer jusqu'aux îles de Caprera, d'Elbe et de Monte-Christo [sic]».

 

Pour Ajaccio, le caractère italien n’est cité que pour la cathédrale. Ici encore, la magnificence du paysage supplée à l’absence de monuments remarquables (du moins dans la description de Jules Verne, qui de toutes façons, n’a jamais mis les pieds en Corse) :  « Ajaccio compte peu de monuments remarquables; sauf la cathédrale bâtie dans le goût italien du XVIe siècle par le pape Grégoire XIII, et une citadelle construite à l'entrée de la ville par le maréchal de Thermes en 1554, il ne faut rechercher les splendeurs de la ville que dans ses beautés naturelles, dans son site merveilleux, dans les environs pittoresques, dans les produits de son climat. « 

 

 

 

 

 

Géographie_illustrée_de_la_France_[___]Verne_Jules_bpt6k6567060h_JPEG (2)

Vue d'Ajaccio, Géographie illustrée de la France et de ses colonies par Théophile Lavallée et Jules Verne.

Site Gallica

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h/f207.image

 

 

 

 

J. Verne signale aussi que: « La moitié des jeunes gens appelés à la conscription sait lire et écrire. » (il est probable qu’il se base sur es statistiques de 1866, selon ce qu’indique Hetzel dans sa prèface). Cette indication sur le taux d’alphabétisation semble rare dans la Géographie de Lavallée et Verne. Il faudrait vérifier département par département*. A comparer avec l’indication donnée près de 20 ans après dans Mathias Sandorf,  qui évoque défavorablement « les cent cinquante mille illettrés que la statistique relève encore aujourd’hui sur les deux cent soixante mille habitants de l’île ».

 

                                                                                       * Dans la notice sur le Bas-Rhin, Jules Verne indique : "L'instruction publique est très répandue dans ce département, et les neuf dixièmes des jeunes gens appelés au tirage [le tirage au sort, qui existait avant que soit établi le service militaire obligatoire pour tous] savent lire et écrire."

 

 

 

 

 

UN HÉROS CORSE, PASCAL PAOLI

 

 

 

 

Le portrait moral fait des Corses est assez peu flatteur au final et comporte des éléments qui font partie des idées reçues sur les Corses (paresseux, superstitieux, vindicatifs) dont certaines sont encore en vigueur dans une partie de la population*. On voit que Jules Verne est assez mal disposé envers les Corses.

 

                                        * A noter que dans ses notes sur la Corse datant des années 1840, Prosper Mérimée estime les Corses dans leur ensemble peu superstitieux et est finalement plutôt élogieux sur eux.

 

 En regard, les qualités sont rares : sobriété, hospitalité, reconnaissance  pour les services rendus. Même ce qui pourrait être regardé comme l'amour du pays natal est signalé sous une forme assez négative : " isolés dans leur île, et d'ailleurs peu soucieux d'en sortir", à la différence de ce qui est dit pour les Bretons et les Alsaciens.

C’est pourquoi, il est un peu surprenant de trouver, dans le paragraphe consacré à l’histoire de la Corse , un éloge assez vibrant de Pascal Paoli – dans ce passage, la Corse est bien un pays (mais le mot a plusieurs sens), une patrie :

 

" Alors apparut un homme héroïque, un Corse, Pascal Paoli, qui -résolut de consacrer sa vie entière à son pays; il organisa le gouvernement de l'île, et, détail à noter, il eut pour secrétaire Charles Bonaparte qui épousa Lætitia Ramolino et fut le père de Napoléon.
Paoli lutta longuement, courageusement. L'Europe entière fit des vœux pour ce grand citoyen qui travaillait à la délivrance de sa patrie. Gênes se sentit abandonnée peu à peu; se voyant près de succomber et sur le point d'être attaquée elle-même, en 1768, elle céda ses droits à la France qui soumit encore une fois le pays tout entier. Paoli, après de vains efforts et une sanglante résistance dut abandonner son île et se réfugier en Angleterre. Là, profitant de la
Terreur, il entraîna les Anglais à la conquête de l'île, mais ceux-ci en furent chassés par les armées de la république victorieuses en Italie, et depuis cette époque, la Corse compte au nombre des départements Français. "

 

La fin du paragraphe télescope un peu les événements de l’époque révolutionnaire mais est assez exacte ans sa conclusion toute factuelle: « et depuis cette époque, la Corse compte au nombre des départements Français. *

 

                                                                                       * En fait, la Corse était un département rançais depuis 1790 quand la départementalisation avait été appliquée à l'ensemble de la France. Paoli, revenu en Corse en 1790 après son exil en Angleterre, restait un personnage de premier plan dans l'île. Il refusa de suivre l’évolution de la France vers le radicalisme révolutionnaire, avec l'appui probablement de la majorité de la population. En 1793, il provoqua la rupture avec la France et demanda l’aide de l’Angleterre. La Corse devint un royaume-autonome anglo corse entre 1794 et 1796, avant la reconquête de la Corse par les Français, simple promenade militaire puisque les Anglais avaient décidé d’évacuer l’île.

 

 Cet engouement un peu surprenant de Jules Verne pour Paoli (que dans beaucoup de textes français du 19ème siècle, il était fréquent de vilipender pour s’être opposé à la France), se retrouve dans la description de Corte, capitale de la Corse à l’époque paoliste :

 

«  Les souvenirs historiques ne manquent pas à cette petite ville, et ils sont chers à tous les Corses; là se voient les ruines de l'ancien couvent de Franciscains où logea Paoli, nommé gouverneur [plutôt gouvernant ou dirigeant que gouverneur] de l'île, ainsi que la pauvre maison qui fut le siège du gouvernement national. »

 

Dans la description par arrondissements, on trouve d'autres traces de l'admiration de J. Verne pour les combats de Paoli: ainsi, dans la description de l'arrondissement de Corte, on peut lire : « Morosaglia (891 hab.), situé près du champ de bataille de Ponte- Nuovo, où malgré le courage et l'intrépidité de Paoli, les Corses furent vaincus par les Français en 1769.» (J. Verne ne mentionne pas que Morosaglia  est aussi le lieu de naissance de Paoli).

 

 

 

 

JULES VERNE ET LES BRETONS

 

 

 

 

Si on compare la description du caractère que Jules Verne prête aux Corses avec celui qui est attribué aux Bretons, il saute aux yeux que des caractéristiques proches sont exprimées de manière bien plus élogieuses en ce qui concerne les Bretons ; ainsi dans la notice du département d’Ille-et-Vilaine : 

 

 « Les habitants d'Ille-et-Vilaine ont toutes ces vertus communes aux habitants de la Bretagne, la franchise, la bravoure, la constance dans les affections, la fidélité dans les engagements, l'amour du sol natal; mais comme eux, ils n'ont ni l'esprit industriel, ni de penchant au commerce et à la spéculation ; leurs besoins sont généralement restreints, leur vie pure et tranquille, et ils ont une tendance à résister à ce mouvement qui entraîne le monde moderne vers le tourbillon des affaires.

Dans les campagnes, le paysan est resté superstitieux et il a gardé en partie son costume traditionnel.

Le patois du département se parle principalement sur les côtes, où il est mêlé de mots celtiques. »

 

Ainsi, les besoins restreints des Corses sont attribués à leur paresse et à leur ignorance, tandis que la même attitude chez les Bretons est qualifiée de goût pour une « vie pure et tranquille » et d’éloignement pour l’affairisme (« le tourbillon des affaires »).

Il est aussi intéressant de remarquer que pour les départements bretons, l’usage d’une langue différente du français est noté de façon élogieuse. Pas réellement pour les habitants de l’‘Ille-et-Vilaine, qui utilisent un « patois français (en fait c’est le dialecte gallo) mais pour les départements où la langue bretonne (qui, elle n’est pas un patois) est en usage.

 

Ainsi, J. Verne indique pour le Morbihan :

« La langue française est généralement employée dans les grands centres du département; mais les campagnes ont conservé l'usage du Bas-breton, langue primitive qui s'est encore conservée dans toute sa pureté celtique. »

 

L’expression langue primitive ne doit pas être mal comprise ; ailleurs J. Verne utilisera l’expression « langue-mère », dans le sens d’une langue qui n’est pas issue de l’évolution d’une autre langue.

Mais surtout, dans sa description des Côtes du nord (appellation aujourd’hui remplacée par Côtes- d’Armor) :

 

« L'originalité de la race bretonne s'est surtout conservée dans les campagnes; mais dans les villes, la civilisation et l'influence française ont fait de notables progrès. Toute cette population, sans distinction de race, est affable, hospitalière, simple et pure dans ses mœurs, facile dans son existence (…).

Mais ce qui distingue essentiellement le paysan breton, et par conséquent celui des Côtes-du- Nord, c'est son langage spécial. Le bas breton, le Brezonecq, qui doit être l'ancien celtique, ressemble au gaël d'Irlande et à l'erse de l'Écosse ; il est surtout parlé dans les arrondissements de Guingamp et de Lannion, et dans une portion de ceux de Loudéac et de Saint-Brieuc ; il se divise en quatre dialectes principaux, dont les mots diffèrent surtout par leur prononciation, mais assez cependant pour qu'un natif de Tréguier ne puisse comprendre un habitant du Cornouailles. Le bas breton est une langue très-pure, probablement une langue mère, dont les adjectifs sont invariables et qui n'a qu'un seul genre, mais pleine de tours poétiques et de circonlocutions gracieuses; il a produit plusieurs ballades historiques, des chansons chères au cœur de tout Armoricain, et quelques poëmes fort appréciés des philologues. »

 

Les expressions élogieuses sont ici nombreuses : « langue très pure », « pureté celtique »,   tournures« poétiques… gracieuses »,  chansons «  chères au cœur de tout Armoricain ». La « race bretonne » « simple et pure », reçoit les mêmes qualificatifs élogieux que la langue. 

J. Verne hésite toutefois sur un point , sans préciser clairement sa pensée, lorsqu'il évoque "Toute cette population, sans distinction de race". Il semble distinguer l'existence de deux races en Bretagne, dont une seule est à proprement parler la race bretonne, celle qui parle breton.

 

 

 

Géographie cotesdu nordG (2)

 

Vues des Côtes-du-Nord : le phare de Bréhat et la rivière de Dinan, La Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

 

 

 

 

 

UN DÉDAIN POUR LE MIDI PROVENÇAL ?

 

 

 

L’image assez défavorable que Jules Verne a des Corses dans sa Géographie de la France rejoint finalement son opinion sur les gens du Sud-Est de la France. A certains il reconnaît de l’activité, mais c’est presque moins une qualité qu’un défaut. Il reconnaît qu’ils font partie d’une « race provençale », mais les contours de celle-ci sont passablement confus dans ses notices et ils sont parfois présentés comme le produit d’un « mélange de populations les plus diverses », ce qui à l’époque, ne constituait pas un éloge.

 

Les Provençaux des Bouches-du-Rhône semblent pour lui se résumer aux Marseillais :

 

«  Les habitants des Bouches-du-Rhône (… ) sont sensuels, et cependant facilement sobres, ardents au gain, joueurs, amateurs de la danse et des exercices violents.(…) Mélange de populations les plus diverses, leur langue est celle de tous les ports de la Méditerranée. Obligés de demander au commerce la richesse que le sol leur refuse, ils se sont faits cosmopolites ; s'ils sont Français, ils sont encore plus Provençaux, et ce n'est que sous l'action incessante du gouvernement central que Marseille consent aujourd'hui à reconnaître dans Paris la capitale d'une patrie commune. Le peuple proprement dit a conservé les variétés de costumes que dépeignent les anciens voyageurs (….). ».

 

L’identité de la population des Bouches-du-Rhône semble paradoxale, puisqu’ ils sont à la fois cosmopolites (par nécessité commerciale), Français et « encore plus Provençaux ». Même paradoxe ou contradiction pour la langue, car c’est « celle de tous les ports de la Méditerranée ».

 

Géographie_marseille (2)

 

Vues de Marseille : la Corniche et la rue de Noailles (aujourd'hui intégrée à La Canebière) dans la Géographie illustrée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567060h

 

La description des habitants du Var est aussi curieuse car ils représenteraient une population intermédiaire entre e nord et le midi, quoique de « race provençale » 

 

« La population du Var, comprise dans la race provençale, forme la transition entre les peuples du Nord et ceux du Midi; ses caractères généraux sont l'exagération, l'inflammabilité, l'ardeur, la finesse de l'esprit, la franchise, la bravoure, et la vivacité de l'imagination qui l'emporte parfois sur la droiture du jugement. » 

 (…)

L'idiome employé dans les campagnes du département du Var est le provençal ou langue romane, qui est la langue celtique modifiée par l'apport des Romains et de tous les barbares qui occupèrent le pays, c'est-à-dire que les locutions mauresques, aragonaises, italiennes ou espagnoles y apparaissent fréquemment. »

 

La description du provençal comme langue celtique modifiée est curieuse, ainsi que l’indication des locutions laissées par « tous les barbares qui occupèrent le pays », dont l’énumération qui suit (s’agit-il des « barbares » ?) est aussi surprenante (quels Espagnols ont occupé le Var, à moins qu’il ne s’agisse des comtes de Barcelone, comtes de Provence ? Quels Italiens, sauf les rois de Naples de la maison d’Anjou - d’ailleurs francophones, eux aussi comtes de Provence ? Et ni les uns ni les autres n’ont « occupé » le pays dans le sens donné par J. Verne…

 

La description des habitants des Alpes Maritimes, récemment rattachés à la France (en 1860), n’est pas plus flatteuse que celle des Corses. Ici encore, au contraire de ce qui est dit pour les Bretons, le fait de vivre frugalement est perçu négativement. On retiendra que pour Jules Verne, le pastoralisme n’est pas un travail :

 

«  Les habitants de ce département ont les mêmes habitudes que ceux des départements des Hautes et Basses-Alpes. Bornés dans leurs désirs et leurs besoins, ils préfèrent la vie pastorale aux efforts et aux fatigues d'un travail quelconque ;(…)

Le langage est un patois mi-provençal, mi- italien. L'instruction est peu répandue et la superstition encore très-grande dans les campagnes. »

 

Par contre, pour de mystérieuses raisons, la population du Vaucluse trouve grâce aux yeux de J. Verne :

 

« Les populations du département appartiennent à une race véritablement belle (…). Si l'habitant de Vaucluse n'a pas toute la gaieté du Provençal, il n'en a pas non plus toute la vanité; il est honnête, probe, très-sûr dans ses relations, très ferme dans ses idées, trop passionné parfois, et il aime avec la même exagération qu'il hait.

 (…) il possède, en général, à un degré inférieur, les qualités des Provençaux, des Dauphinois et des habitants du Rhône (…).

On parle français dans toutes les villes du département, et les campagnards ont conservé une sorte de patois expressif, vif, énergique, différent du languedocien et du provençal, et qui doit avoir une très-ancienne origine. »

 

Ainsi pour J. Verne, les habitants du Vaucluse ne sont pas des Provençaux (ou pas entièrement) et leur langue n’est pas non plus du provençal, mais une langue mystérieuse et très ancienne… De plus, ils n’ont qu’à un degré inférieur les qualités des Provençaux (et de leurs autres voisins). On peut penser qu'il y a de la  contradiction dans cette affirmation puisque justement les Provençaux sont présentés de façon plutôt négative. Mais le mot  "qualités" est probablement pris ici comme synonyme de "caractéristiques" - ce qui est cohérent avec la notation : "Si l'habitant de Vaucluse n'a pas toute la gaieté du Provençal, il n'en a pas non plus toute la vanité").

                        .

 

Les appréciations et informations citées dans les notices relatives aux départements de l’actuelle région Provence-Alpes-Côte d’Azur (ou Sud si cette appellation a vraiment été adoptée ?) ont parfois un caractère si curieux, sinon saugrenu qu’on peut se demander si Jules Verne n’a pas tout simplement mis ce qui lui passait par la tête, pour aller vite et expédier son travail. Mais même ainsi, l’ensemble n’est que modérément sympathique (sauf pour le Vaucluse !)

 

Dans Mathias Sandorf, J. Verne introduit deux Provençaux sympathiques, les acrobates Pointe Pescade et Cap Matifou (ce sont leurs noms de scène, inspirés par la géographie de l’Afrique du nord en raison de leur apparence physique : Cap Matifou est un Hercule, Pointe Pescade un gringalet très adroit et très intelligent), qui entrent au service du Dr. Antekirtt. Ces enfants trouvés, qui ont une vingtaine d’années mais mènent depuis longtemps la vie difficile d’artistes ambulants dans tout le pourtour méditerranéen, n’ont plus beaucoup de liens avec leur « pays natal ». Pourtant Pointe Pescade déclare qu’il est « Provençal, donc deux fois Français » - on voit que depuis la Géographie de 1867-68, J. Verne ne fait plus des Provençaux des Français par force, Provençaux d’abord… Reste simplement le cliché du Provençal qui exagère tout, même sa francitude.

 

On trouvera en troisième partie des extraits plus étendus des notices consacrées par J. Verne aux populations des régions de culture non-francophone. 

En ce qui concerne les Alsaciens, les Basques et les Languedociens, et bien entendu les Bretons, il est largement plus élogieux que pour les Provençaux ou les Corses. Quant aux Alpins, ils lui paraissent misérables et presque sauvages, malgré de belles qualités morales. La faute en est à ce qu’ils préfèrent le pastoralisme à un vrai travail. Dans les Hautes-Alpes, la population lui paraît d’origine sarrasine ( ?!) et « on y parle un patois bizarre, mélangé de celte, de grec, de latin, d'italien et de français. »

Très souvent l’usage d’une langue - ou dialecte - différent du français est souligné sans intention négative, bien au contraire, le « patois » est qualifié de « charmant ». Et les « langues mères » comme le breton ou le basque sont citées avec un grand respect.

Lorsqu'il s'agit de parler d'une langue "étrangère" (c'est-à-dire parlée dans un autre pays) comme l'allemand en Alsace (J. Verne ne paraît pas faire de distinction entre le dialecte alsacien et l'allemand), cet usage est cité sans commentaire particulier, comme un état de fait, tandis que la population alsacienne se voit créditer d'une appréciation très favorable . De même aucun souhait de la disparition des dialectes (ou langues régionales), parfois appelés "patois", n'est émis, sinon le constat que les langues locales  régressent le plus souvent, notamment dans les villes, ce qui semble plutôt attrister que réjouir J. Verne.

On a donc, avec les notices de la Géographie illustrée de la France et de ses colonies, un témoignage de l'attitude envers les langues régionales à la fin du Second empire, bien moins négative que ce qu'elle sera sous la Troisième république.

 

 

 

 

 

LA FIERTÉ DES CELTES : JULES VERNE ET ERNEST RENAN

 

 

 

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Jules Verne dans les années 1870-1880.

Site Babelio

https://www.babelio.com/auteur/Jules-Verne/4379/photos

 

 

Les jugements de Jules Verne sur les Corses ou les Provençaux, ses approximations curieuses sur la langue provençale, traduisent une forme d’inintérêt, probablement mêlé d’hostilité. L’origine de cette attitude est peut-être à chercher dans une identification à la « race celte » (ou celtique) chez Jules Verne. L’orgueil d’appartenir à cette « race » se traduirait alors par le dédain pour une population ou « race » concurrente (mais J. Verne est laudateur pour les Alsaciens et les Basques).

 

A vrai dire il existe deux façons de comprendre l’expression « race celtique » à l’époque.

 

La première est la plus large : conformément aux idées répandues à l’époque, dont on a un témoignage dans l’introduction de la Géographie par Lavallée, la France est, majoritairement, un pays de race celtique En sont exclues les populations qui se rattachent clairement à une autre race, allemande ou latine notamment. Donc la race celtique est presqu’équivalent de la race française, descendante des Gaulois.

 

La seconde interprétation est plus restrictive et ne concerne que les populations qui ont conservé avec le moins de mélange les traits originaux et le langage celtiques : en France, il s’agit des Bretons  et dans les îles britanniques des Gallois, Ecossais et Irlandais.

 

Jules Verne estimait appartenir à la race celte au sens restreint de par sa famille maternelle, les Allotte de la Fuÿe, qui serait descendue d’un archer écossais nommé Allott, entré dans la garde écossaise de Louis XI, puis anobli avec le droit de garder une fuie (un colombier), d’où le nom. De même Jules Verne dérivait son patronyme paternel du mot breton verne (aulne), autre référence celtique, mais plus lointaine*.

 

                                                     * J. Verne, comme on sait, est né à Nantes, ce qui n’aurait sans doute pas suffi à faire de lui un Celte. Son père était originaire de Provins. Dans la notice de sa Géographie consacrée à la  Loire -Atlantique, Jules Verne note bien la dualité de population de ce département, seule une partie est bretonnante (et donc vraiment celtique).

 

 

Cette origine pourrait expliquer l’importance des Celtes dans l’œuvre de Jules Verne (cf. par exemple l’article de Marie-Hélène Huet. Jules Verne et la tradition celte, Annales de Bretagne, 1966 https://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1966_num_73_3_2364),

 

L’auteur de l’article précise qu’au-delà du caractère individuel celte  «  il y a la signification politique que Verne attache au mot Celte. (…)  en accord avec le sentiment violemment anti-anglais qui règne en France (…) il exalte les héros de l'indépendance irlandaise et le nationalisme écossais ».

En fait, il ne faut pas exagérer : J. Verne expose la situation de domination des Irlandais par les Anglais (dans P'tit Bonhomme), mais il "n'exalte" pas vraiment les combattants violents (les Fenians, ancêtres de l'IRA), à peine mentionnés dans Les frères Kip. Quant au nationalisme écossais, il est vrai qu'il prête au capitaine Grant, dans Les enfants du capitaine Grant,  le rêve de créer en Océanie une colonie purement écossaise qui deviendrait indépendante (drôle de façon de concevoir le nationalisme écossais, d'ailleurs), mais pas le désir d'une confrontation directe avec l'Angleterre.

De plus, ce nationalisme écossais paraît  bien plus une projection personnelle  de J. Verne qu'une réalité historique. A l'époque, les Ecossais sont de bons Britanniques - même si entre eux et les Anglais, la vieille hostilité reste une tradition presque folklorique (contrairement à ce qu'on croit volontiers en France, l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse ne provient pas d'une conquête: l'union a d'abord été dynastique lorsque le roi d'Ecosse est devenu également roi d'Angleterre au début du 17ème siècle, puis elle a été votée par les parlements des deux pays un siècle après, qui ont décidé de former un seul état sous réserve du maintien de diverses particularités). J. Verne décrit d'ailleurs des Ecossais parfaitement loyalistes envers le Royaume-uni comme le colonel Munro de l'armée des Indes (dans La maison à vapeur).

On ajoutera qu’il prend parti pour les Canadiens français opprimés par la Grande-Bretagne (dans le livre Famille sans nom dont l’action se situe lors de la révolte de 1837) et ne manque aucune occasion de critiquer l’impérialisme anglais et de rappeler, de façon extrêmement simplificatrice sinon caricaturale, que les Anglais sont des Saxons (donc des Allemands) - ce qui n’empêche pas une admiration mal contenue pour certains d’entre eux. *

 

                                                                   * Alors que Renan estimait qu’en Angleterre, l’élément saxon et l’élément celte sont inextricablement mêlés (Qu’est-ce qu’une nation ?).

 

Enfin, si J. Verne paraît ainsi rêver de l'émancipation des nations celtes qu'il présente comme dominées par l'Angleterre, inutile de dire qu'aucun rêve semblable n'existe - ou en tous cas, n'apparait au jour  - en  ce qui concerne les Bretons par rapport à la France, dont la situation pourrrait apparaître similaire à celle des Celtes des îles Britanniques en terme de domination par une autre nation...

 

 

On trouve un autre témoignage de la fierté d’appartenir à la race celte (c’est loin d’être le seul évidemment à l’époque) dans un long article de 1854 d’Ernest Renan, La Poésie des races celtiques. Même si l’auteur ne mentionne pas qu’il appartient à cette race (ou ces "races", car Renan distingue quatre groupes celtiques), l’éloge qu’il en fait est inséparable de son implication personnelle :

" Si l’excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l’inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l’avouer, ne pourrait le disputer en noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique."

 

Les termes utilisés par Renan pour décrire la race celtique : «  pureté de leur sang », « Jamais famille humaine n’a vécu  (…) plus pure de tout mélange étranger », la race celtique a opposé une  «  barrière infranchissable aux influences du dehors », « cette puissante individualité, cette haine de l’étranger », sont assez surprenants pour ceux qui considèrent que Renan a donné (il est vrai trente ans après) dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation la meilleure expression de la nation républicaine basée sur les valeurs de non-discrimination : mais c’est une interprétation toute contemporaine, sans filiation avec la pensée de Renan, presque un travestissement de celle-ci – nous allons en dire deux mots.

 

 

 

 

ANTEKIRTTA, NATION VOLONTARISTE ?

 

 

  

Dans un article déjà cité de Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970 ), l’auteur a la bonne idée de rapprocher Jule Verne de Renan en mettant Mathias Sandorf sous l’éclairage des questions de nationalités. Mais les rapprochements qu’elle en tire nous paraissent peu convaincants.

 

Ainsi la date à laquelle J. Verne situe la deuxième partie de l’action du livre, 1882, semble exagérément mise en évidence :  « Nul hasard dans le choix de cette date de 1882, qui semble directement motivée par l’importante conférence, prononcée à la Sorbonne par Renan le 11 mars 1882 où il posait explicitement la question : « qu’est-ce qu’une nation ? ».

 

Pour l’auteur, la nation au sens « renanien », c’est l’île d’Antekirtta et non la Hongrie ou d’autres pays fondés sur une culture, une histoire.

 

La petite île d’Antekirtta, sur le rivage des Syrtes, achetée par le Dr Antekirtt (alias Mathias Sandorf) au Sultan de Turquie (à l’époque suzerain de la Tripolitaine, de la Cyrénaïque etc), administrée comme un micro-état, correspondrait à la conception volontariste de la nation selon Renan : les quelques 2000 habitants de l’île sont venus d’un partout pour trouver une vie meilleure, ils ont choisi leur patrie. Leur devise pourrait être « ubi bene, ibi patria » (là où on est bien, là est la patrie), devise certes « peu patriotique », comme le reconnait J. Verne avec un peu de gêne, car quitter sa patrie d’origine est mal vu et J. Verne ne veut pas paraître encourager cette attitude, surtout dans un livre pour la jeunesse, mais il écrit qu’on peut comprendre « ces braves gens » qui , misérables dans leur pays d’origine, cherchent à se faire une vie meilleure.

 

Finalement le Sandorf du début du livre se serait trompé de combat en luttant pour la nation (ethnique) hongroise et il aurait trouvé sa voie dans une nation civique et volontariste, au sens de Renan.

 

Or, si on lit bien la conférence de Renan, la nation civique, conçue surtout en France, comme la participation des citoyens à un état démocratique fondé sur des valeurs morales universelles, n’apparait nulle part, contrairement à ce qui est dit fréquemment par les commentateurs actuels.

 

En effet, Renan passe en revue les différents facteurs de formation des nations qui étaient souvent invoqués à son époque (la race, la dynastie la religion, la langue, la géographie, l’intérêt commun) pour conclure que : « Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : (…) Que faut-il donc en plus ?

Ce qu’il faut « en plus » de tous les autres facteurs (qui ne sont donc pas hors jeu, mais ne suffisent pas), c’est un principe spirituel qui prend deux selon lui, deux formes :

 

« L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

 

Aucune nation civique n’est donc envisagée par lui.

Mais Antekirtta ne répond pas non plus à la conception de la nation qu’envisage Renan, car elle ne se fonde pas sur un passé commun, pas forcément vécu personnellement par les membres de la nation, mais appartenant à leur mémoire collective, à leur héritage : «la  possession en commun d’un riche legs de souvenirs ». Antekirtta est certes une association fondée sur l’intérêt commun, mais on a vu que Renan considère ce critère comme insuffisant à lui seul pour fonder une nation.

Au bout d’une période de temps indéterminée, l’île Antekirtta pourra devenir une nation, quand elle aura suffisamment de recul pour s’enraciner dans une histoire.

En attendant ce moment, plus que la nation renanienne, elle évoque une simple entreprise d’immigration ou de colonisation ouverte à tous (colonisation sur une terre et non d’une population puisque l’île n’avait pas de population de départ).

 

 

 

 

 

UNE EXCEPTION AU DROIT DES PEUPLES À DISPOSER D’EUX-MÊMES : LES POPULATIONS NON-OCCIDENTALES ?

 

 

  

Dans Mathias Sandorf, Jules Verne évoque l’existence de la secte des Sénoussistes. Cette secte musulmane était devenue importante à la fin du19ème siècle en Afrique du nord et notamment dans ce qui est devenu la Libye actuelle. Dans le roman, les chefs de la secte, ulcérés par la présence de la petite colonie d’Antekirtta, décident de la détruire (d’autant plus que Sarcany, l’un des « méchants » de l’histoire, est plus ou moins membre de la secte). Les Sénoussistes forment donc une flottille de bateaux pour attaquer Antekirtta, comptant bien massacrer toute la population.

L’article de  Laure Lévêque déjà cité remarque que J. Verne ne crédite pas les Sénoussistes de la même sympathie que les fondateurs d’Antekirtta :

« Ainsi, si Mathias Sandorf est héroïsé de se faire le champion du droit des Hongrois à disposer d’eux-mêmes, il [J.Verne] ne reverse pas le bénéfice de cette revendication sur la cause des rebelles Sénoussistes, eux aussi attachés à la défense de leur indépendance, et à peu près traités par le narrateur comme Mathias Sandorf l’est par la police autrichienne : « sanguinaires » …  « pirates » …. « fanatiques », mus par la « haine » de l’« étranger » ….  la « haine de l’Européen » (art. cité).

On trouve une attitude similaire chez Ernest Renan : il n’applique pas aux populations non-occidentales ses idées sur la formation volontaire des nations. Dans sa conférence de 1882, il n’envisage que le cas où des provinces sont unies contre leur gré à des nations (cas de l’Alsace-Lorraine) alors qu’il faudrait les consulter, et il n’aborde pas la question des colonies (dont la situation est implicitement différente). Mais cette question, il l’avait déjà abordée avec une formule abrupte dès 1871 dans un livre de réflexions, paru après la guerre franco-allemande : 

« La conquête d'un pays de race inférieure par une race supérieure n'a rien de choquant». (Réforme intellectuelle et morale de la France, 1871). Ce qui est choquant pour lui, ce sont les conquêtes entre pays appartenant à la même civilisation.

 

 

 

SÉNOUSSISTES

 

 

Qui étaient les Sénoussistes ( J. Verne écrit Sénoûssistes, on dit également sénoussites et il existe d’autres orthographes selon les transcriptions de l’arabe adoptées) ?

Il s‘agit avant tout d’une tariqa, société religieuse musulmane appartenant (du moins au début de son existence) au courant du soufisme. Fondée en Algérie en 1837 par Mohammed bin Ali Al-Sanoussi, elle se répand en Afrique du nord et au Sahel. Son fondateur installe le principal centre de la Sanousiyya en Cyrénaïque et elle devient influente dans cette province et celle de Tripolitaine, qui à l’époque de Jules Verne constituaient des provinces autonomes de l’empire ottoman (que les Européens appelaient des régences). A la rigueur, si les Sénoussistes menacent un pouvoir, c’est celui de l’empire ottoman.

Mais leur but est moins de constituer une nation que de convertir à une pratique religieuse. On comprend bien qu’ils ont de la méfiance pour les Occidentaux qui étendent leur domination coloniale à ce moment. Sont-ils pour autant les assassins et pirates que montre Jules Verne ? Il semble que celui-ci se soit inspiré notamment d’un voyageur de l’époque, Duveyrier, qui dans une brochure de 1884 La confrérie musulmane de Sîdi-Mohammed ben ‘Alî Es-Senoûsi, met en garde l’Europe contre le danger sénoussiste.

Or, les auteurs récents décrivent Duveyrier comme un mythomane et ses récits comme la base d’une « légende noire » largement infondée.

J. Verne, qui s’inspire de Duveyrier, ne présente à aucun moment les Sénoussistes comme des patriotes qui ont le droit de défendre leur territoire et leur culture contre l’envahissement des Occidentaux (d’ailleurs ce sont eux qui attaquent l’île Antekirtta qui ne les menace pas, du moins pas directement). Certes une présentation favorable aux « indigènes » aurait quasiment été impossible dans un livre pour la jeunesse de l’époque, mais si J. Verne l’avait voulu, il aurait pu nuancer ce qu’il dit des Sénoussistes. S’il ne l’a pas fait, c’est sans doute que pour lui, les Sénoussistes sont des adversaires de la civilisation telle qu’il la conçoit.

Les spécialistes de Jules Verne sont partagés en ce qui concerne son attitude à l’égard de la colonisation. Il est certain qu’il a parfois critiqué celle-ci, mais surtout lorsque le colonisateur était britannique. Il semble avoir néanmoins partagé, en gros l’idée que la colonisation, malgré d’inévitables erreurs, apportait la civilisation (si toutefois ce qu’il dit dans des ouvrages pour la jeunesse est l’expression de sa pensée profonde).

Dès lors il n’y a pas de contradiction, de ce point de vue, entre le soutien (ou la présentation sympathique) qu’il apporte plus ou moins clairement à certaines luttes nationales et pour l’indépendance de peuples occidentaux (ainsi l’indépendance hongroise dans Mathias Sandorf) et l’absence de soutien à des populations non-occidentales qui luttent contre les colonisateurs. De plus, l’aspect national du mouvement sénoussiste est bien moins marqué que l’aspect religieux (ce sont pour J. Verne des « fanatiques »).

Certes, dans 20 000 lieues sous les mers (1869) et surtout dans la conclusion qu’il lui donne dans l’Ile mystérieuse (1872), Verne fait du capitaine Nemo un prince indien, chef de la révolte des Cipayes en 1857, dont la famille a été tuée par les Britanniques en représailles.  Mais cette présentation est invraisemblable à plus d’un titre : un prince indien « moderniste » (sans même parler de Nemo qui est un vrai scientifique) aurait évidemment pris parti pour les Britanniques lors de la révolte de 1857 (qui fut loin de concerner toute l’Inde). Lorsque J. Verne plus tard, abordera complètement la situation en Inde dans La Maison à vapeur (1880), sa présentation des révoltés de 1857 sera plus réaliste et bien plus négative : il ne fait plus de doute pour lui que les Britanniques (qu’on les aime ou pas) sont bien du côté du progrès et de la civilisation; ceux qui ont lutté contre eux sont présentés essentiellement comme des êtres fanatiques et sanguinaires, quel que soit leur courage et les raisons qu'ils avaient de se soulever.

Pour ceux que ça intéresse, je renvoie en annexe à un paragraphe sur l’évolution du Sénoussisme en Libye. Jules Verne aurait-il pu prévoir que le chef des Sénoussistes deviendrait, avec l’appui de la Grande-Bretagne, roi de Libye (le premier et dernier à ce jour), avant d’être renversé en 1969 par un coup d’état dirigé par Muammar Khadafi ?

 

 

 

 RETOUR EN HONGRIE

 

 

 

 

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Concert deTziganes dans la bonne société hongroise au 18ème siècle (dans la famille de Myra Roderich, fiancée du frère du narrateur). Illustration de Roux pour Le Secret de Wilhelm Storitz de Jules Verne, édition Hetzel, 1910. Le livre, rédigé vers 1898, a été publié après la mort de J. Verne dans une version remaniée par son fils Michel.

http://jv.gilead.org.il/rpaul/Le%20secret%20de%20Wilhelm%20Storitz/

 

 

 

 

Les préventions de Jules Verne contre les Autrichiens allemands et sa sympathie pour les Hongrois se manifeste encore dans un roman tardif Le secret de Wilhelm Storitz (écrit en 1898 mais publié seulement en 1910 après la mort de l’auteur et remanié par son fils Michel Verne). L’action se déroule en Hongrie au  18ème siècle *. Un Français s’y rend pour assister au mariage de son frère avec une Hongroise de bonne famille. Le narrateur note l’antipathie des Hongrois pour les Allemands et rapporte (avec une certaine complaisance) ce « proverbe hongrois » : Là où il y a un Allemand , il y a un chien.

                                                                             * En fait, c'est Michel Verne qui a situé l'action au 18ème siècle, en remaniant le livre, à la demande de l'éditeur Louis-Jules Hetzel. 

 

Mais pourtant la description de la société hongroise que fournit le narrateur ne montre en rien des Hongrois opprimés par les Autrichiens/Allemands ; ceux-ci sont remarquablement absents (à l’exception du personnage du méchant, l’inquiétant inventeur Wilhelm Storitz, qui est évidemment Allemand et même Prussien). Jules Verne a donc compris que l’hostilité entre Hongrois et Autrichiens ne s’analyse pas ou plus en termes d’oppression (même en situant l’action un siècle avant le Compromis de 1867).

Et J. Verne, qui se tenait informé, ne pouvait pas ignorer que la Hongrie fin de siècle, et notamment ses classes supérieures, depuis le Compromis de 1867, était devenue très loyaliste envers les souverains autrichiens, dès lors qu’en Hongrie ils étaient considérés comme souverains hongrois.

 

 

 

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L'empereur et roi François-Joseph Ier et l'impératrice et reine Elizabeth à Budapest, le 8 juillet 1896, pour la célébration du millénaire de la Hongrie., tableau de Gyula Benczúr.

Lorsque les souverains de la double monarchie venaient en visite en Hongrie, ils étaient accueillis avec un étalage de faste patriotique hongrois dans le style médiéval, notamment par la noblesse.

 Meisterdrucke, site de vente de reproductions de tableaux.

https://www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/Gyula-Benczúr/283458/L'empereur-François-Joseph-Ier-(1830-1916)-et-l'impératrice-Elizabeth-(1837-1898)-à-Budapest,-le-8-juillet-1896.html

 

 

 

 

 

 RETOUR EN CORSE

 

 

 

 A priori, on ne trouve pas d'autre trace de la Corse dans l'oeuvre de Jules Verne que ce que nous en avons dit.

Il faut signaler une curiosité : dans le roman Une ville flottante, publié en 1871, récit inspiré à Jules Verne par un voyage effectué sur le Great Eastern, le plus grand paquebot du monde à l'époque, on trouve un personnage secondaire appelé le capitaine Archibald Corsican, officier de l'armée des Indes, qui porte un curieux nom pour un Britannique.

Un personnage du même nom, mais cette fois Américain, apparait dans l'adaptation théatrâle (en 1874) du Tour du monde en 80 jours, alors qu'il n'existe pas dans le roman. Ce personnage a été ajouté par l'auteur principal de l'adaptation, le célèbre fabricant de pièces Adolphe d'Ennery (l'auteur des Deux orphelines entre autres).

 

L'opinion de Jules Verne à l'égard de la Corse (ou plutôt des Corses) se résume donc à ce qu'il en dit dans Mathias Sandorf et dans sa contribution, presque vingt ans auparavant, à la Géographie illustrée. Or dans les deux cas, Jules Verne a une opinion plutôt négative des Corses. Ils sont décrits comme vindicatifs, paresseux, illettrés, plutôt superstitieux - et dans Mathias Sandorf, ils apparaissent (du moins dans ce qui est raconté au travers de l'histoire du pêcheur Ferrato) comme plutôt hostiles à la France, fâcheuse attitude dont J. Verne espère qu'elle disparaîtra grâce à l'éducation.

Jules Verne, qui a de la sympathie pour beaucoup de cultures régionales, ne trouve pas celle des Corses à son goût. Il en retient toutefois un personnage héroïque et un patriote exemplaire, Pascal Paoli.

On peut se  consoler en lisant ce qu'il dit des méridionaux du Sud-est, pas beaucoup mieux traités que les Corses (à l'activité commerciale près, pour les Marseillais).

Il est vrai que les cultures "minoritaires" (utilisant un dialecte ou langue non-français) qu'il cite avec sympathie sont  souvent des cultures du nord de la France, Bretagne ou Alsace. Pour les Bretons, joue certainement le sentiment de partager une même identité celtique.

Mais Jules Verne évoque aussi chaleureusement les Languedociens ou les Basques.(du moins dans la Géographie de 1867-68). Nous examinerons dans une troisième partie l'image de ces diverses cultures qui ressort des notices de la Géographie illustrée.

 

 

S'agissant de la Corse, on peut terminer par un clin d'oeil, en étendant notre recherche à la descendance de Jules Verne.

Jules Verne a eu un fils unique, Michel, qui a eu trois enfants.

Le fils d'un de ces trois enfants, Jean-Michel Verne (l'un des arrière-petit-fils de Jules Verne donc) est un journaliste né à Toulon, qui vit à Marseille et qui a épousé une Corse; il a été à un moment directeur d'un éphémère journal en Corse, dont le titre 24 ore (24 heures), était en corse.

Qu'en aurait pensé Jules Verne ? Jean-Michel Verne, qui semble brouillé avec les autres branches de la famille, s'est spécialisé dans le journalisme d'investigation sur les affaires criminelles de la Côte méditerranéenne et de la Corse.

Parmi ses livres : 20 milliards sous l'OM (!),  L'affaire Yann PiatRiviera NostraMain basse sur Monaco, Main basse sur Marseille et ... la Corse (2017), Juges en Corse (paru en 2018).

On trouvera ici son blog https://www.blog-investigation.fr/

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 ANNEXE 1

 

L’INTRODUCTION  A LA GÉOGRAPHIE ILLUSTRÉE DE LA FRANCE PAR THÉOPHILE LAVALLÉE

 

 

 

(LES LIMITES GÉOGRAPHIQUES)

 

 

 

La France a presque partout des limites formées par la nature : l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Jura ; mais, chose remarquable, ses meilleures frontières la séparent des populations qui ont avec elle une communauté d'origine celtique ou latine, les Espagnols et les Italiens; tandis qu'elle se trouve immédiatement en contact avec l'élément germanique, là où les barrières naturelles lui font défaut, c'est-à-dire entre le Jura et la mer du Nord. Possédât-elle le Rhin, objet si passionné des convoitises nationales, cette ligne n'aurait que l'apparence d'une limite naturelle, car c'est bien plus une artère commerciale servant à réunir les populations des deux rives, qu'un obstacle destiné à les séparer; c'est précisément, d'ailleurs, à cette absence de frontières naturelles de ce côté, que la France a dû la facile expansion de ses idées dans le reste de l'Europe, et l'influence qu'elle a exercée de tout temps sur les destinées politiques de la région germanique.

 

 

(LE CARACTÈRE FRANÇAIS )

 

Lavallée considère que les origines ethniques différentes de la population française expliquent la  division  en deux éléments, qui est un lieu commun de l’époque :

 

«   Le mélange des éléments romain et germanique avec le fond commun celtique, a produit dans la population de la France deux grandes divisions, celle du Nord, celle du Midi, empreintes des caractères particuliers : les hommes du Midi, issus du mélange romain, sont petits, bruns, intelligents, passionnés, tandis que ceux du Nord, où domine l'élément germanique, diffèrent par leur grande taille, la couleur blonde de leurs cheveux, leur teint blanc, une démarche plus lente et plus grave.

On peut regarder les populations de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne et de l'ancien comté de Paris comme les populations fondamentales de la France, celles qui ont constitué le plus efficacement la nationalité française ; comme il est juste de reconnaître aussi que les populations plus fines, plus brillantes du Midi, ont donné à notre pays la plupart de ses hommes d'État. »

 

Evidemment, la caractérologie qui en découle est conforme aux stéréotypes de l’époque où l’éloge et le blâme se confondent curieusement (Lavallée insère ici un extrait d’un de ses autres ouvrages) :

 

« Le Français est le peuple le plus sympathique et le plus sociable de la terre : d'une grande vivacité d'esprit, d'une imagination prompte, ardente et inventive, il est bon, loyal, honnête par nature et par instinct ; sa générosité est toujours prête à accueillir les infortunes, à protéger les faibles et à oublier les injures; cultivant les arts et les lettres,  d'un courage bouillant qui le rend éminément propre à l'attaque, il a conservé ces  qualités antiques des Gaulois que César re- présente comme aimant à combattre vaillamment et à parler finement. Mais avec ces érninentes qualités qui font du Français le peuple le plus brillant des temps modernes, il est essentiellement léger, mobile, inconstant, avide de nouveautés et de plaisirs, crédule et vaniteux. Sacrifiant tout à l'esprit, il se console de tout avec un bon mot, se moque de tout, même de lui; contempteur du passé, insoucieux de l'avenir, tour à tour s'indignant de la moindre injure et subissant les jougs les plus étranges, il est enfin, suivant ses haines ou ses amours du moment,  le peuple le plus difficile et le plus facile à  gouverner. »

 

 

 

 

 ANNEXE 2 : L'ÉVOLUTION DU SÉNOUSSISME EN LIBYE

 

 

Finalement, les Sénoussistes historiques (ceux de l'histoire, pas les pirates imaginés par J. Verne) allaient bien finir par jouer  un rôle de mouvement national. Ils s’opposèrent à la prise de possession française sur le Soudan (Tchad actuel), mais c’est surtout dans la Libye* actuelle que leur action allait être importante.

 

                                * " L'appellation Libye est réintroduite au XXe siècle par l'Italie, qui reprend le terme antique pour nommer les territoires de Libye italienne après leur conquête" (Wikipedia). Mais on trouve déjà avant la conquête italienne des utilisations du mot Libye.

 

Ils s’opposèrent à la conquête italienne de la Libye en 1911 et pendant la guerre de 14, ils luttèrent avec les Turcs contre les Italiens en Libye et les Anglais, alliés des Italiens, sur les frontières de l’Egypte.

Mais le nouveau chef de la Sanousiyya à partir de 1916, Mohammed Idris El-Mahdi El-Senussi, cessa les attaques contre les Britanniques et passa avec eux une alliance qui allait se révéler durable. Grâce à ses amis anglais, Idris obtint des Italiens après guerre le titre d’émir de Cyrénaïque avec un statut d’autonomie en 1920. Mais l’arrivée au pouvoir de Mussolini mit fin au statut d'autonomie et Idris dut s’exiler en Egypte tandis que les Italiens réprimaient très durement la résistance des habitants de la Cyrénaïque.

Pendant la 2ème guerre mondiale, Idris maintint son alliance avec les Anglais et en 1949, avec leur aide, il fut proclamé de nouveau émir de Cyrénaïque indépendante (mais protégée par les Britanniques), puis en 1951, le Royaume-Uni de Libye (Fezzan, Cyrénaïque, Tripolitaine) fut constitué, avec Idris comme roi. Le nouvel état était très lié aux puissances occidentales, Grande-Bretagne et USA. C'était le pays qui recevait l'aide la plus forte des USA. La découverte du pétrole augmenta son importance stratégique.

Le 1er septembre 1969, alors qu'il était en traitement médical en Turquie, le roi Idris fut déposé lors d’un coup d’état dirigé par un jeune officier, Mouammar Kadhafi. Le roi Idris mourut en exil en 1982.

 Au  moins une chose n’aurait pas étonné Jules Verne dans la transformation du chef de la secte sénoussiste en allié fidèle de l’Occident : le rôle des Anglais qui se débrouillèrent, après la 2ème guerre mondiale pour ajouter la Libye à leur zone d’influence au moment où celle-ci allait disparaître, avant de passer la main aux USA, qui devaient la perdre quand Khadafi prit le pouvoir.

L’actuel prince Sidi Mohammed El-Senussi vit à Londres et essaye de jouer un rôle fédérateur dans la confusion libyenne qui a suivi la chute et la mort de Khadafi.

 

 

 

 

 

 

16 mai 2019

JULES VERNE, lA CORSE ET LES NATIONALITES PREMIERE PARTIE

 

 

 JULES VERNE, LA CORSE

ET LES NATIONALITÉS

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Notre titre est peut-être un peu surprenant. A priori il n’y a pas grand-chose qui rattache Jules Verne à la Corse. Aucun des personnages principaux de ses « Voyages extraordinaires », habitués à des destinations plus lointaines, n’a mis les pieds en Corse, même pour un épisode secondaire.

Mais Jules Verne fait partie de ces écrivains qu’on peut toujours associer avec presque n’importe quel sujet et trouver des résultats.

Et finalement, il existe bien de quoi nourrir une étude sur Jules Verne et la Corse, en la situant dans le cadre plus vaste du regard de Jules Verne sur les identités ethniques et les minorités régionales.

Mais nous ne prétendons pas traiter tous les aspects qui, dans l’œuvre très vaste de Jules Verne, se réfèrent à ce qu’on appelait au 19ème siècle la « question des nationalités », ni celle, apparentée, des minorités régionales (ou nationales).

Nous nous limiterons à ce qu’on peut tirer du roman Mathias Sandorf, qui est celui, et le seul, sauf erreur, dans lequel la Corse est mentionnée.

 

 

 

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Jules Verne avec l'un des livres de la collection des Voyages extraordinaires

Site Radio Laser

https://www.radiolaser.fr/Eureka-Portrait-Jules-Verne-ou-les-sciences-au-service-de-l-imaginaire-un-precurseur-de-la-Science-fiction_a18164.html

 

 

 

 

 

L’ACTION DE MATHIAS SANDORF

 

 

 

Si aucun épisode des nombreuses œuvres de  Jules Verne (62 romans et 18 nouvelles, selon la notice Wikipedia) ne se situe en Corse, on trouve au moins un personnage corse dans un de ses romans les plus  connus, Mathias Sandorf, ce qui permet à l'auteur de faire quelques remarques générales sur la Corse et ses habitants. 

Le roman est le récit d’une vengeance et s’inspire, comme le reconnaît Jules Verne, du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Il est d’ailleurs dédié, de façon posthume, à Dumas père, que Jules Verne avait connu au début de sa carrière (ainsi qu’à Dumas fils).

 Mais toutes les péripéties du livre sont bien de l’invention de Jules Verne, qui propose à ses lecteurs une sorte de tour de la Méditerranée où l’on visite successivement Trieste, l’Istrie, Raguse, Malte, la Tunisie, la côte marocaine, la côte libyenne, Monte-Carlo, la Sicile etc.

Il faut donc donner quelques indications sur l’intrigue de Mathias Sandorf et son contexte politique, étroitement lié à la question des nationalités.

 

L’action du roman débute, très exactement le 18 mai 1867, à Trieste, capitale à l’époque de l’Istrie sous domination autrichienne. Deux aventuriers, Sarcany et Zirone, découvrent par hasard, en capturant un pigeon voyageur, un message, qui une fois décrypté (ce qui prend un ou deux chapitres), révèle une conspiration destinée à proclamer l’indépendance de la Hongrie. Les chefs de cette conspiration, qui pour plus de sécurité, agissent depuis Trieste, à l’extérieur de la Hongrie, sont trois Hongrois de noble famille, le comte Mathias Sandorf et ses amis Etienne Bathory et le comte Ladislas Zathmar. Ils ont pris leurs dispositions pour organiser une insurrection qui doit éclater dans quelques semaines. Les membres de la conspiration doivent s’emparer de tous les points stratégiques et interrompre toute communication avec Vienne.

Sarcany a informé de la situation le banquier Silas Toronthal, avec qui il a déjà collaboré pour des affaires louches. Tous deux, après avoir réuni toutes les preuves (le dernier message reçu par les conspirateurs et la grille de décryptage, sur laquelle Sarcany, introduit sous un faux-prétexte chez l’un des conspirateurs, a pu mettre la main) peuvent dénoncer la conspiration auprès des autorités autrichiennes. Silas Toronthal y a un intérêt immédiat car Mathias Sandorf, en prévision de l’insurrection, a déposé dans sa banque une somme considérable dont il vient de demander qu’elle soit mise sous peu à sa disposition : or, Toronthal, qui a fait de mauvaises affaires, n’a plus cette somme.

Les trois conjurés sont arrêtés et conduits au château de Pisina, au centre de l’Istrie, où un procès expéditif les condamne à mort.

Dans leur cellule, Sandorf et ses amis sont mis au courant du rôle de Sarcany et de Toronthal dans leur arrestation : grâce à un phénomène acoustique, ils surprennent une conversation entre ces ceux personnages qui discutent à l’étage inférieur.

La veille de leur exécution, profitant d’un terrible orage, Sandorf et ses amis tentent de s'évader. Ils parviennent à arracher la grille de la fenêtre de leur cellule. Sandorf et Etienne Bathory s’enfuient en se laissant glisser le long de la chaîne du paratonnerre. Zathmar n’a pas le temps de fuir avant l’arrivée des gardiens.

Mais le câble du paratonnerre se termine dans une profonde crevasse où coule une rivière souterraine et les deux fugitifs n’ont pas d’autre choix que de s’y laisser tomber. Après des péripéties sur lesquelles on reviendra, Sandorf parvient seul à s’échapper, mais dans des conditions qui font qu’on le croit mort. Etienne Bathory est repris par la police, ramené au château de Pisina, où il est fusillé avec Zathmar.

Silas Toronthal et Sarcany touchent la moitié de la considérable fortune de Sandorf comme récompense.

15 ans après, Sandorf est devenu le mystérieux docteur Antekirtt, un homme très riche, qui a vécu en Orient en pratiquant la médecine européenne (Sandorf a étudié la médecine dans sa jeunesse), à laquelle il a joint les connaissances arabes et indiennes. Il a hérité d’une immense fortune léguée par un riche oriental qu’il a soigné. Il s’est rendu possesseur d’une île, Antekirtta, près du rivage de la Cyrénaïque (province de la Libye actuelle), île devenue sous sa direction une sorte de micro-état (dans la réalité, aucune île de ce nom n’existe).

Sandorf est donc en mesure de se venger de de ceux qui l’ont trahi. Il arrive à Raguse (aujourd’hui Dubrovnik) où Silas Toronthal s’est établi, ainsi que, par coïncidence, la veuve et le fils d’Etienne Bathory, sur lesquels Sandorf/Antekirtt veille à distance.

 Ajoutons que Sandorf croit que sa fille, sa seule famille, est morte en bas âge peu de temps après qu’il ait lui-même disparu. En fait, cette fille, Sava, a été enlevée par Silas Toronthal qui la fait passer pour sa fille. Pour compliquer le tout, Pierre Bathory, le fils d’Etienne, est tombée amoureux d’elle. Mais Silas Toronthal, toujours sous l’influence de son complice Sarcany, veut la marier avec ce dernier, qui deviendra ainsi propriétaire de la moitié non confisquée de la fortune de Sandorf qui doit échoir à sa fille à sa majorité.

Toute l’histoire, à partir de là, sera le récit de la vengeance de Sandorf, qui recueille Pierre Bathory et l’associe à son œuvre de vengeance ou plutôt de punition.

Il est inutile d‘en raconter toutes les péripéties, qui permettent de visiter divers points de la Méditerranée, puisque tel était l’un des objectifs du roman, comme J. Verne l’indiquait à son éditeur Hetzel : « un roman à faire sur toute la Méditerranée française, italienne, espagnole, autrichienne, grecque, turque, égyptienne, tripolitaine, tunisienne, algérienne, marocaine et même anglaise ». Le titre provisoire du livre était d’ailleurs En Méditerranée (cité par Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970).

.A vrai dire, Jules Verne ne réalisera pas entièrement ce programme, puisque par exemple ni l'Egypte ni la Grèce ne donnent lieu à un épisode du livre, que l'Algérie est à peine évoquée etc.

En 1878, avec son yacht le Saint-Michel III, il avait déjà visité une partie de la Méditerranée, puis en 1884, alors que son roman est en cours de rédaction, il effectue un plus long périple, visitant nombre de lieux qu'on retouve dans le roman, qui intègre aussi certaines péripéties du voyage de J. Verne, comme une tempête dangereuse aux abords de Malte .

 

 

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 Carte de la Médierranée fugurant dans Mathias Sandorf, édition  Hetzel de 1885.

Reprduction d'après l'artcle  de Laure Lévêque, L’Euro-Méditerranée de Mathias Sandorf (1885) : de la rhapsodie hongroise à la symphonie pour un nouveau monde, Babel, 36, 2017, https://journals.openedition.org/babel/4970).

 

 

 

 

LES HONGROIS CONTRE LES AUTRICHIENS

 

 

 

 

Comme on le sait depuis longtemps, la question des « nationalités » a intéressé Jules Verne. C’était au 19ème siècle l’un des principaux moteurs de l’histoire : comment certains peuples, prenant conscience de leur identité en tant que peuple, ont cherché à se constituer comme une nation indépendante, soit par regroupement des petits Etats qui pré-existaient, soit en se séparant de l’Etat qui les dominait.

L’argument de départ du roman Mathias Sandorf, publié en 1885, est fourni par les mouvements nationalistes* en Hongrie, dirigés contre l’état dominant à l’époque la Hongrie, l’empire autrichien.

                                                                           * Rappelons ici que le mot « nationaliste » a toujours été appliqué aux mouvements qui cherchent à réaliser l’indépendance d’une population par rapport à un autre pays. Ce nationalisme de libération ne doit pas être confondu avec le nationalisme de domination, quoiqu’on puisse évidemment passer de l’un à l’autre. Aujourd’hui, le mot « nationalisme » étant devenu exclusivement négatif dans la plupart des médias, son usage permet de critiquer et de discréditer d’emblée certaines aspirations à l’indépendance (le nationalisme catalan, par exemple).

 

Jules Verne ne se contente pas d’enregistrer les sentiments nationaux ou nationalistes des Hongrois comme une donnée de fait, manifestement il les approuve.

Comme d’un autre côté les Autrichiens sont des « Allemands » (au sens ethnique et non pas national), la sympathie pour les Hongrois est un aspect de l’antipathie pour les Allemands qui est assez générale en France après la guerre de 1870 et que Jules Verne -semble partager (au moins dans ses livres)*

 

                                                                          * On a remarqué qu’il n’y a quasiment pas d’Allemand dans ses livres et quand il y en a, ils sont très antipathiques comme le Dr. Schultze dans Les 500 Millions de la Begum. Une exception toutefois, l’orignal professeur Lidenbrock, de Hambourg, et son neveu, dans Voyage au centre de la terre, mais c’est un livre antérieur à la guerre de 1870.

 

Or Jules Verne simplifie grandement dans son livre, aussi bien dans les quelques explications historiques qu’il donne que dans les péripéties du début du roman, la question nationale hongroise, qu’il présente comme un affrontement frontal et quelque peu manichéen entre de sympathiques Hongrois (ou Magyars, leur nom hongrois) désireux de devenir libres et de bien moins sympathiques Autrichiens qui cherchent à maintenir leur domination.

Comment les Hongrois pourraient-ils d’ailleurs ne pas être sympathiques puisqu’au moral, ils sont proches des Français :

« …tout cela indiquait [chez Sandorf] une nature franche et généreuse. On a remarqué qu’il existe de grandes analogies entre le caractère français et le caractère magyar. Le comte Sandorf en était la preuve vivante. »

Jules Verne fait remonter à 1699 (traité de Carlowicz) la domination de l’Autriche sur la Hongrie et laisse penser que depuis lors les Hongrois n’ont qu’un but, se libérer des Autrichiens qui les oppriment, sans conciliation possible. Mais d’une part, la domination autrichienne sur une partie de la Hongrie est bien plus ancienne que 1699 (elle remonte au milieu du 16 ème sècle, tandis que le traité de 1699 place sous la domination autrichienne la partie de la Hongrie qui était  jusque là occupée par les Turcs) ; d’autre part, la présentation de Jules Verne occulte complètement les points d’accord entre la classe dirigeante hongroise  et l’empire des Habsbourgs, notamment le soutien décisif apporté par la Diète de Hongrie à l’impératrice Marie-Thérése en 1741 (la présentation de J. Verne: « Les Hongrois durent se courber sous la force », est ici complètement inverse à la réalité), de même que les réformes  conformes aux demandes des classes dirigeantes hongroises opérées à la fin du 18ème siècle.

Présenter l’antagonisme entre Hongrois et Autrichiens comme frontal et sans concession est donc inexact, alors qu’il s’agit d’une relation complexe et sinueuse où les élites hongroises obtiennent progressivement plus d‘autonomie en échange de leur soutien aux Habsbourgs*.

                                                                                                           * Dans cette relation, ce sont les classes supérieures et surtout la noblesse qui agissent, soit pour se révolter contre l’Autriche (1711) soit pour s’y rallier après 1741 et demander toujours plus de reconnaissance. Les classes populaires ne jouent pas de rôle à ce stade.

 

Certes, la perception de la question hongroise par Jules Verne a été marquée par les événements de 1848-49, où les nationalistes hongrois, profitant de la révolution qui secoue l’Autriche comme toute l’Europe, constituent une république hongroise puis affrontent militairement l’Autriche (puis la Russie, alliée de l‘Autriche, qui leur inflige une défaite totale qui se solde par la condamnation à mort de nombreux dirigeants du soulèvement hongrois et l’exil des autres). Jules Verne évoque d’ailleurs à peine ce soulèvement pourtant fondamental dans l’histoire récente de la Hongrie, de façon allusive puisqu’il mentionne le nom du principal dirigeant de la révolution hongroise Lajos  Kossuth, sans parler de la révolution elle-même (on peut se demander pourquoi ? un roman pour la jeunesse au 19ème siècle doit-il éviter de parler de révolution ?) :

« Jeune encore, il [Sandorf] avait connu Kossuth, et bien que sa naissance et son éducation dussent le séparer de lui sur d’importantes questions politiques, il n’avait pu qu’admirer le grand cœur de ce patriote. »

Si Jules Verne avait voulu parler de la révolution hongroise de 1848-49, il lui aurait été difficile de ne pas mentionner un fait central : les Hongrois avait proclamé l’existence d’un état hongrois indépendant sans se soucier des autres minorités. Or, celles-ci (Croates, Slovènes, Roumains), voyant que la révolution hongroise ne devait profiter qu’aux Hongrois, formèrent des armées qui combattirent les Hongrois et même se portèrent au secours des Autrichiens*.

                                                                                                 * Ce fut par exemple le cas du général croate Josip Jelačić, dont le portrait figure aujourd’hui sur les billets de 20 kuna de la Croatie (qui n’a pas encore intégré la zone euro) et dont la statue équestre se trouve sur la place principale de Zagreb, qui porte son nom.

 

La question hongroise se compliquait donc de la question des autres minorités, que Jules Verne esquive. Pourtant il est obligé de reconnaître l’existence de ces minorités « non -hongroises » (qui en fait forment la majorité du pays) :

« Les Hongrois, ce sont ces Magyars qui vinrent habiter le pays vers le neuvième siècle de l’ère chrétienne. Ils forment actuellement le tiers de la population totale de la Hongrie, — plus de cinq millions d’âmes ».

Mais il n’en tire pas les conclusions nécessaires sur le fait que les Hongrois ethniques ne constituent finalement qu’une minorité dans les frontières de la Hongrie, alors qu’ils revendiquent la domination du territoire entier.

 

 

 

 

 

LE COMPROMIS DE 1867, ABSENT DU LIVRE

 

 

 

Plus curieux encore, le récit de Jules Verne débute en 1867 : or c’est une date extrêmement importante pour la Hongrie, dont Jules Verne ne dit absolument rien.*

                                                       * Il est très surprenant que l'auteur de l'article cité plus haut, écrive : « L’action s’ouvre sur les bords de la Méditerranée, à Trieste, en Illyrie, en mai 1867, au lendemain de la signature du Compromis austro-hongrois qui voit la Double monarchie succéder à l’Empire autrichien » (Laure Lévêque, art. cité), alors que Jules Verne fait, littéralement, comme si le compromis de 1867 n’existait pas.

 

 

 

 

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Une jeune femme brandit un drapeau formé du drapeau autrichien à gauche et du drapeau hongrois à droite. Ce drapeau était en fait le drapeau "marchand" (de la marine marchande) de la double monarchie. Chacun des deux  pays  avait son propre drapeau national et celui de l'Autriche était différent de celui représenté à gauche.  

 https://deutsche-schutzgebiete.de/wordpress/projekte/oesterreich-ungarn/

 https://diepresse.com/home/zeitgeschichte/5240179/Die-Welt-bis-gestern_Donaumonarchie_Ein-Staat-von-51-Jahren

 

 

En effet le 18 février 1867, fut signé l’accord connu sous le nom de Compromis austro-hongrois qui créait ce qu’on a appelé « la double monarchie» ou l’Autriche-Hongrie. La Hongrie obtenait son Parlement, son gouvernement, son armée. Le monarque Habsbourg était empereur en Autriche et roi en Hongrie. Un certain nombre de matières étaient gérées en commun par les deux gouvernements hongrois et autrichien. La Diète hongroise ratifia le Compromis le 30 mars 1867.*

                                                                                                               *« Le Compromis avait de son côté donné naissance à deux États largement indépendants, uniquement liés par leur dirigeant et leurs ministères communs, qui supervisaient les affaires étrangères, l’armée et les finances »  (L'Autriche-Hongrie était-elle un empire ?, Pieter M. Judson, Annales. Histoire, Sciences Sociales 2008/3  https://www.cairn.info/revue-annales-2008-3-page-563.htm).

 

Le complot de Mathias Sandorf, dans le contexte du Compromis de 1867, devient presque invraisemblable, au moment où toutes les forces politiques de Hongrie étaient engagées dans la négociation depuis 1866, puis dans la réussite de l’accord de compromis. Si un tel complot pour proclamer l'indépendance de la Hongrie avait existé, il n'aurait pu émaner que de groupes marginaux, sans aucune chance de réussite, alors que le complot de Sandorf est présenté comme sérieux :

«  — Et la diète ? demanda Bathory.

— Nos partisans y sont en majorité, répondit Mathias Sandorf. Ils formeront aussitôt le nouveau gouvernement, qui prendra la direction des affaires. »

 

Il est assez amusant que la date du déclenchement de l’insurrection fixée par Sandorf et ses amis soit le 8 juin, date qui dans la réalité (mais Jules Verne n’en dit rien) est celle du couronnement à Budapest de François-Joseph et de son épouse (Elizabeth, Sissi) comme roi et reine de Hongrie.

Certes, un  patriote (ou nationaliste) hongrois comme Kossuth, l’ancien dirigeant du soulèvement de 1848-49, qui s'était exilé en Italie, a désapprouvé le  Compromis, mais il n’a pas appelé à la révolte pour autant, et il devait être isolé. La raison principale pour Kossuth de désapprouver le Compromis est que la Hongrie restait liée à l’Autriche en matière de politique étrangère et qu’elle serait automatiquement entraînée dans une guerre si l’Autriche entrait en guerre, ce qui devait s’avérer exact en 1914 (mais il semble que les Hongrois, à l’époque, furent loin de désapprouver la guerre et d’y être entraînés contre leur gré, ce qui n’enlève rien au bon sens de la remarque de Kossuth).

 

On peut penser que si Jules Verne n’a pas parlé du Compromis, c’est parce qu’il ne se souciait pas d’entrer dans des explications politiques et constitutionnelles complexes*, dans un ouvrage s’adressant à un public jeune.

                                                          * « Un certain nombre d'auteurs s'accordent pour voir dans l'Autriche-Hongrie une union réelle [situation où deux pays indépendants ont le même souverain]. Sa nature a néanmoins été discutée. Quelques auteurs autrichiens ou étrangers y ont vu un État fédéral, d'autres une simple confédération d'États. » (Wikipedia, article Autriche-Hongrie).

 

Mais il faut admettre qu’en l’absence de mention du Compromis de 1867, sa vision de la question hongroise est complètement déconnectée de la réalité et largement imaginaire..

Ce n’est qu’à la fin du roman, dont les péripéties prennent place en 1882, que Jules Verne réintroduit une référence à l’histoire réelle dans le récit, et au Compromis, sans le mentionner expressément  : « Il faut ajouter, d’ailleurs, que, depuis quinze ans, un revirement politique, très favorable à la question hongroise, avait singulièrement détendu la situation, — surtout en ce qui touchait au souvenir qu’avait pu laisser à quelques hommes d’État l’entreprise si vite et depuis si longtemps étouffée du comte Mathias Sandorf. »(Cinquième partie chapitre IV). 

 

Jules Verne semble avoir voulu éliminer tour ce qui contredit une position simple, voie simpliste de la question nationale en Hongrie : il décrit des Hongrois éternellement en lutte et éternellement opprimés par des Autrichiens, alors qu’en 1867 les Hongrois sont en passe d’obtenir l’essentiel de leurs revendications et de prendre la direction d’un quasi-état qu’ils gouverneront sans se soucier des autres ethnies  (alors que dans la partie autrichienne de la double monarchie, les Autrichiens s’efforceront un peu mieux de reconnaître des droits aux diverses minorités*).

                                                                                * D’où parfois aujourd’hui, chez certains, la nostalgie de l’Autriche-Hongrie (surtout dans sa partie autrichienne), présentée comme un état tolérant et multinational (« un pays selon notre cœur », dit l’Italien de Trieste Claudio Magris dans son livre célèbre Danube en 1986).

 

Lorsqu’il écrit Mathias Sandorf, paru en 1885, il existe suffisamment de recul depuis le Compromis austro-hongrois de 1867 pour pouvoir en tirer les conclusions que nous venons d’indiquer. Mais admettre cela aurait contredit la vision manichéenne de Jules Verne, qui lui permet de présenter les Hongrois comme de nobles combattants toujours victimes de leurs oppresseurs (et au passage de dénigrer les « Allemands »), alors que dans les faits, en Hongrie, le nationalisme hongrois de libération est devenu après 1867 un nationalisme de gouvernement et de domination des minorités non -hongroises.

Sa vision de la lutte pour la liberté des nationalités est donc une vision manichéenne et idéaliste dans laquelle le compromis est exclu, (une vision « pour enfants » ?) au point d’éliminer de son récit toute mention d’un accord entre les parties en présence (sauf comme on l’a vu, une allusion dans les dernières pages du livre, à un « revirement politique, très favorable à la question hongroise ») et de faire ainsi une présentation passablement tronquée de la réalité dans laquelle le roman est supposé s'inscrire.

 

 

 

 

 

MATHIAS SANDORF SE JETTE DANS LA FOÏBA

 

 

 

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 Mathias Sandorf, accroché à un tronc d'arbre dans la rivière souterraine de la Foïba, parvient à saisir Etienne Bathory.

Illustration par Benett de l'édition originale.

 Blog Illustration s'il vous plaît de Thierry Robin, sujet consacré à Benett.

http://illustrationsvp.blogspot.com/2014/03/leon-benett.html

 

 

 

 

Mathias Sandorf et son camarade Etienne Bathory, lorsqu’ils s’évadent de la forteresse de Pisino, (aujourd’hui, Pazin), au centre de l’Istrie, n’ont pas d’autre choix que de se jeter dans un gouffre où coule ce que Jules Verne appelle « la rivière de la Foïba », un cours d’eau souterrain (grossi par les pluies) qui après beaucoup de dangers, amène les deux évadés à Rovigno (Rovijn) sur la côte ouest de l’Istrie, où ils rencontrent le pêcheur Ferrato qui les cache chez lui.

Jules Verne n'indique pas que le nom de Foïba est, en fait, un nom commun (en italien, foiba, sans tréma, au pluriel foibe) - il s’agit d’un mot du dialecte frioulan pour désigner des crevasses (qu’on appelle en français dolines) creusées dans le terrain karstique. Le nom de la rivière où débouche la foiba de Pisino/Pazin  est (aujourd'hui) Pazinčica; il s'agit de la plus grande rivière souterraine d'Istrie. Toutefois il se peut que l'utilisation de foiba comme nom commun soit intervenue justement par généralisation à partir de la Foiba de Pazin, le nom ayant d'abord désigné la rivière, puis la fosse et enfin toutes les fosses du même type.

J. Verne ne s’attarde pas, non plus, à décrire la complexité ethnique de l’Istrie, sinon pour indiquer que les habitants, majoritairement Italiens ou Slaves, n’avaient pas de sympathie pour l’Autriche, à laquelle l’Istrie était rattachée, ou pour les Autrichiens.

 

On crédite généralement Jules Verne d’avoir prévu l’avenir en ce qui concerne les inventions scientifiques… Il n’avait sans doute pas prévu que quelques décennies après son livre, les foibe, ce phénomène naturel des régions karstiques, deviendraient l’instrument d’une des multiples tragédies du 20 ème siècle dont le souvenir hante encore l’Italie contemporaine et les pays voisins des frontières orientales de l’Italie, avec ses commémorations et ses polémiques.

En 1943, puis de manière plus massive en 1945, des milliers d’Italiens furent précipités, morts ou vivants, souvent après avoir été torturés, dans les foibe par les partisans communistes locaux. La population italienne quitta presque en totalité l’Istrie et la Vénétie-julienne, qui étaient devenues italiennes après 1918 et qui furent rattachées à la Yougoslavie après 1945. Après une longue période d’oubli volontaire – due au poids politique du parti communiste - ces massacres, présentés comme une épuration ethnique anti-italienne, furent commémorés en Italie par une Journée du souvenir instituée par le gouvernement Berlusconi en 2004, suscitant depuis des polémiques politiciennes ainsi que des frottements avec la Croatie et la Slovénie.

 

Assurément, on trouvera moins polémique que la société Jules Verne de Croatie organise tous les ans une reconstitution de l’évasion de Mathias Sandorf du château de Pisino (ou Pazin). De plus il ne semble pas ( ?) que la foiba de Pisino/Pazin ait servi tragiquement en 1943-45.

Il est vrai que selon les cartes de peuplement, il n’y avait pas de population italienne dans cette localité, située très exactement au centre de l’Istrie.

 

 

 

 

 

UN PÊCHEUR CORSE EN ISTRIE : ANDRÉA FERRATO

 

 

 

 

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 Deux pages de la première édition grand format de Mathias Sandorf, éditeur Hetzel, 1885. Illustrations par Benett.

A gauche, Sandorf et Bathory arrivent au débouché de la rivière souterraine de la Foïba, près du port de Rovigno (Istrie)..

A droite, le pêcheur Carpena indique aux gendarmes autrichiens qu'il a vu deux personnes qui pourraient être les prisonniers évadés. En continuant ses recherches, Carpena va se rendre compte que les deux évadés ont trouvé refuge chez le pêcheur Ferrato. 

Site de vente d'objets d'art Expertissim.

 https://www.expertissim.com/verne-jules-mathias-sandorf-12164699

 

 

 

Après leur évasion de la forteresse de Pisino, Sandorf et Etienne Bathory parviennent, après avoir suivi le courant de la rivière souterraine de la Foïba, sur les bords de l’Adriatique à Rovigno (aujourd'hui Rovijn en Croatie).

Là ils rencontrent le pêcheur Andréa Ferrato (J. Verne met, à la française, l’accent sur Andréa), d’origine corse, veuf père de deux enfants,  qui les cache dans sa maison. Sans se soucier du risque qu’il prend à aider des évadés. Ferrato propose de les amener sur sa barque en Italie où ils seront en sécurité.

Mais un homme les a vus, c’est un pêcheur d’origine espagnole, un mauvais sujet, Carpena. Il vient proposer à Ferrato un chantage : où Ferrato lui donne sa fille en mariage, où il dénonce aux autorités les fugitifs et celui qui les cache. Ferrato refuse bien entendu, et après avoir informé les fugitifs, se prépare à les embarquer sans plus tarder. Mais il est déjà trop tard : alertés par Carpena, les gendarmes autrichiens arrivent. Etienne Bathory est pris. Seul Sandorf parvient à se jeter à la mer, sous les balles des gendarmes, qui pensent qu’il est mort, soit atteint par les tirs, soit noyé.

En fait Sandorf a pu nager au large et au prix d’un effort extraordinaire, se maintient plusieurs heures dans l’eau jusqu’au moment où il peut s’agripper à la chaîne d’un navire à vapeur qui passe près de lui. Il peut ainsi gagner les abords de Brindisi et prendre terre. Bien qu’en sécurité en Italie, Sandorf, qui n’a plus qu’un but, se venger, souhaite continuer à passer pour mort. Peu après il se fait transporter à Smyrne pour y commencer une nouvelle vie en attendant l’occasion de punir Sarcany, Toronthal et le pêcheur Carpena.

Quant à Etienne Bathory, repris par les Autrichiens, il est fusillé peu après sa seconde arrestation avec son ami le comte Zathmar.

Le pêcheur Ferrato, lui est condamné au bagne pour complicité avec les évadés et il meurt peu après. Il laisse derrière lui ses enfants Luigi et Maria, que Sandorf se promet de retrouver et d’aider un jour.

 

Ferrato est donc le seul représentant de la Corse dans les livres de Jules Verne. Ce dernier pourrait se contenter d’en faire un type moral (l’homme qui prend des risques pour aider ses semblables injustement pourchassés), mais il va plus loin et à travers son personnage, il donne une description en creux du reste de la population corse, qui est bien moins élogieuse.

Pourquoi Ferrato prend-il des risques pour aider Sandorf et Bathory qui ne sont rien pour lui ?

Pourquoi ce Corse se trouve-t-il à exercer son métier de pêcheur dans un port de l’Istrie autrichienne, ce territoire qui devait plus tard devenir italien (après 1918), puis yougoslave (après 1945) et qui est aujourd’hui croate (depuis l’indépendance de la Croatie, 25 juin 1991) ?

 

 

 

 

UN CORSE  ATYPIQUE

 

 

 

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 Mathias Sandorf et Etienne Bathory chez le pêcheur Andréa Ferrato, avec sa fille Maria et son fils Luigi.

Illustration par Benett de l'édition originale.

Blog Illustration s'il vous plaît de Thierry Robin, sujet consacré à Benett.

 http://illustrationsvp.blogspot.com/2014/03/leon-benett.html

 

 

Si Ferrato prend des risques pour sauver des gens qu’il ne connaît pas, c’est qu’en Corse, environ 17 ans plus tôt, il a tué un homme et comme l’explique Jules Verne : « … ce meurtre, bien qu’il eût été commis en état de légitime défense, pesait à la conscience d’Andréa Ferrato. Avec les idées quelque peu superstitieuses qui lui venaient de son origine, il avait à cœur de le racheter. Il se disait que la mort d’un homme ne lui serait pardonnée que le jour où il aurait sauvé la vie à un autre homme, au risque de la sienne. Il était résolu à le faire, si l’occasion s’en présentait. » 

 

C’est aussi la raison de la présence de Ferrato en Istrie. Il a tué un homme et a préféré quitter la Corse, tant pour fuir la justice que les vengeances de la famille du mort, qui auraient pu retomber sur la famille de Ferrato.*

                                                                                                   * On peut observer d'ailleurs que J. Verne n'a pas donné à son personnage un nom vraiment corse. Si le patronyme Ferrato existe en Italie, à notre connaissance, il n'existe pas de famille corse du nom de Ferrato.

 

 

J. Verne est amené à décrire ainsi l’état d’esprit existant en Corse, à l’époque où Ferrato et son épouse y vivaient, bénéficiant d’une relative prospérité grâce à l’habileté de Ferrato comme pêcheur :

« Tous deux [Ferrato et sa femme], sachant lire, écrire, compter, étaient donc relativement instruits, si on les compare aux cent cinquante mille illettrés que la statistique relève encore aujourd’hui sur les deux cent soixante mille habitants de l’île.

En outre, — peut-être grâce à cette instruction, — Andréa Ferrato était très français d’idées et de cœur, bien qu’il fût d’origine italienne, comme le sont la plupart des Corses. Et cela, à cette époque, lui avait valu quelque animosité dans le canton. »

C’est dans le contexte de cette animosité contre Ferrato, que celui-ci doit un jour se défendre contre « un assez mauvais drôle du pays, qui le menaçait », et le tue « en état de légitime défense ».

Jules Verne laisse donc penser, plus ou moins, que Ferrato a été menacé parce qu’il était « très français d’idées et de cœur », d’autant qu’il habitait Santa Manza, dans l’arrondisement de Sartène : « Ce canton, en effet, situé à l’extrémité sud de l’île, loin de Bastia, loin d’Ajaccio, loin des principaux centres administratifs et judiciaires, est, au fond, resté très réfractaire à tout ce qui n’est pas Italien ou Sarde, — regrettable état de choses, dont on peut espérer de voir la fin avec l’éducation des générations nouvelles. »

Réfugié d’abord en Sardaigne (lieu de refuge fréquent des Corses fuyant la justice ou la vendetta, ou les deux), Ferrato passe ensuite en Italie puis en Istrie, où sa famille le rejoint et où il reprend son métier de pêcheur :

«  Depuis son veuvage, Andréa Ferrato vivait uniquement entre sa fille et son fils… Il était aimé de tous dans le pays, étant serviable et de bon conseil. (…) Au milieu de ces longues traînées de roches qui couvrent les rivages de l’Istrie, il n’eut pas à regretter ses pêches du golfe de Santa Manza et du détroit de Bonifacio. En outre, il était devenu un très bon pratique de ces parages, où se parlait la même langue qu’il avait parlée en Corse. »

 

Ainsi donc, le seul Corse qu’on trouve dans les livres de Jules Verne, doté de grandes qualités morales, n’est pas présenté comme un Corse typique mais au contraire comme une exception parmi ses autres Corses, lesquels sont « très réfractaire[s] à tout ce qui n’est pas Italien ou Sarde », au moins dans certains cantons (cette restriction est-elle une précaution de J. Verne ?). La seule chose qu’il semble partager avec l’ensemble des Corses n’est pas vraiment une qualité, ce sont «les idées quelque peu superstitieuses qui lui venaient de son origine ».

On remarque tout d’abord que J. Verne ne crédite pas les Corses d’une culture ou d’une identité particulière. Ils sont tout simplement « italiens »: Ferrato est « d’origine italienne, comme le sont la plupart des Corses »  (quelle est donc l'origine des autres en ce cas ? J. Verne a peut-être dans l'esprit la très petite minorité d'origine grecque de Cargèse, sans la citer expressément ?). Ferrato parle l’italien, ce qui lui permet de ne pas être dépaysé sur les côtes de l’Istrie autrichienne !

J. Verne parle à un moment d’« Italien ou Sarde », ce qui tend à montrer qu’il a vaguement l’idée que le concept de nationalité (non pas juridique mais culturelle) italienne n’est pas suffisant pour caractériser les Corses, qu’il faut introduire une nuance locale ou régionale en quelque sorte, mais peu importe ici. En tous cas il ne va pas jusqu’à accorder aux Corses une « nationalité » propre, mais les rattache au grand ensemble italien, dont il perçoit qu'il comporte diverses branches.*

                                                                                * Observons ici que dans sa célèbre conférence Qu'est ce qu'une nation, de 1882 (sur laquelle on reviendra), Ernest Renan mentionne brièvement  "l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne".

 

Plus intéressant est le fait que dans un livre qui présente de façon sympathique les Hongrois qui veulent se libérer des Autrichiens, J. Verne ne trouve aucunement étrange que des gens qu’il définit majoritairement comme des Italiens, soient rattachés à un pays, la France, qui n’est pas le leur culturellement. La seule observation qu’il en tire est que l'appartenance de la population à la sphère italienne (pour aller vite) est un « regrettable état de choses, dont on peut espérer de voir la fin avec l’éducation des générations nouvelles ».

 

 

 

 

LA QUESTION DES NATIONALITÉS MINORITAIRES OU PÉRIPHÉRIQUES

 

 

 

 

On peut donc considérer que la question de la nationalité se pose différemment pour J. Verne selon les populations considérées : les Hongrois sont vus par lui comme un peuple majoritaire dans les limites de son territoire historique, le royaume de Hongrie, ce qui n’est pas exact statistiquement, comme il l’admet lui-même presque par inadvertance : ils ont donc le droit d’être une nation indépendante.

Par contre, les minorités, qu’on appellera  nationales ou régionales (populations minoritaires dans un ensemble majoritairement d’une autre culture) ne donnent pas lieu à des développements de sa part. Jules Verne perçoit l’imbrication des populations lorsqu’il s’agit d’un port (Raguse, Trieste) mais cette situation ne pose pas vraiment de problème : il s’agit d’un cosmopolitisme qui va de soi pour un port (comme il notera le cosmopolitisme de Gibraltar ou de Malte, sous autorité britannique).

Mais le cosmopolitisme est autre chose que la coexistence de populations de culture différentes sur un même territoire.  Ce type de coexistence est perçu pour l’Istrie, composée de Slaves et d’Italiens, mais J. Verne n’en retient que la conséquence que les uns et les autres n’ont pas de sympathie excessive pour l’Autriche. Or la situation d’un même territoire où existent au moins deux populations différentes est gros de difficultés qui exploseront au 20ème siècle comme on l’a vu.

Quant aux Corses, ces « Italiens » de France, qui forment non pas une population mélangée sur un même territoire, mais une population ethniquement homogène sur un territoire délimité, périphérique, mais rattaché à la France, la solution est, pour J. Verne, l’assimilation à la France par  «  l’éducation ».

Certes une autre solution, puisqu’il s’agit d’« Italiens » (et on ajoutera, d’une population présentée dans son ensemble comme assez peu digne d’intérêt, à l’exception d’individualités comme l’honnête et courageux Ferrato) serait le « retour » à l’Italie. La doctrine nationaliste classique au 19ème siècle conçoit que chaque état doit se confondre avec une nation, sous la forme : « Tous les Syldaves en Syldavie, aucun non-Syldave en Syldavie » (en reprenant le nom du pays imaginaire d’une aventure de Tintin).

Mais la solution de l’abandon volontaire par un état de territoires relevant d’une culture différente de la culture majoritaire n’est évidemment pas envisagée, pas plus pour la France que pour les autres pays (ce qui est à nous est à nous !) . En sens inverse, les  nationalismes fin de siècle réclameront le rattachement à la mère patrie des territoires qu’ils considèrent comme relevant de la même cuture : pour l’Italie, on parlera des « terre irredente » (non rachetées), au premier chef  celles qui appartiennent à ce moment à l’Autriche (Trentin, Istrie, Vénétie julienne, voire Dalmatie) et certains nationalistes italiens y ajouteront la Corse, Nice et même la Savoie.

 

 

 

 

RENAN ET LA NATION VOLONTARISTE

 

 

 

Justement, un rattachement semblable a déjà eu lieu -et il a été pour la France l’occasion d’un traumatisme durable : c’est le rattachement, après la défaite française en 1870-71, à l’Empire allemand nouvellement créé, de l’Alsace et de la Lorraine (pour celle-ci, sur la base des territoires linguistiquement germaniques, en laissant de côté les zones essentiellement francophones, qui resteront dans le cadre français sous le nom de Meurthe-et_Moselle).

 

Dans sa célèbre conférence Qu’est ce qu’une nation (1882, à peu près contemporaine de l’écriture de Mathias Sandorf), Ernest Renan, principalement historien des religions mais qui s’aventure aussi dans la réflexion politique (c’est un penseur plutôt monarchiste mais rallié, sans excès d’ailleurs, à la république), insiste sur le fait qu’une nation ne trouve pas son origine dans une « race » ou une langue commune, mais dans la volonté de la population d’appartenir à telle ou telle nation (mais il a un peu plus de mal à dire ce qui explique cette volonté d’appartenance, qui ne tombe pas du ciel).

 

L’argument est directement dirigé contre la prétention allemande de rassembler dans une seule nation tous les territoires où on parle allemand – la langue étant un marqueur évident de la culture, justifiant ainsi l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Sans le dire explicitement (au moins dans le texte de sa conférence de 1882*) Renan admet que les Alsaciens et Lorrains sont de langue et de culture germanique, mais que cela n’a rien à voir avec leur appartenance nationale.

                                                                            * On trouve clairement cette position dans d’autres textes de Renan, comme les lettres à M. Strauss, un savant allemand qui défendait l’annexion sur la base de l’identité de langue et de culture (ce qu’on appelait souvent « race » à l’époque). Renan écrit : « l’Alsace est allemande de langue et de race, mais elle ne désire pas faire partie de l’état allemand ; cela tranche la question ». Au même moment, l'historien Fustel de Coulanges défendait la même position dans des lettres à l'historien allemand Mommsen, avec des formules qui préfigurent celles de Renan dans sa conférence de 1882.

 

 

D’ailleurs, Renan ajoute  que la France n’a jamais forcé aucune population à parler le français, preuve pour lui que ce n’est pas la langue qui fait la Nation. On peut trouver l'argument de très mauvaise foi, bien que non dépourvu de fondement en ce qui concerne  le passé monarchique de la France, à condition d'accepter l'idée que l'ordonnance de Villers-Cotterêts n'était pas dirigée contre les langues locales  (ce qui ne va pas ce soi). Bien entendu l'argument est une contre-vérité criante si on pense à la politique linguistique de la révolution, ou à  celle, encore embryonnaire en 1882, de la troisième république !

Le sentiment national français est donc fondé sur l’adhésion libre et volontaire des habitants à une nation et Renan affirme qu'on n’a jamais intérêt à retenir une province contre son gré.

Renan aborde d’ailleurs à la fin de sa conférence et de façon embrouillée, la question des sécessions. Si l’appartenance à une nation, selon sa célèbre formule qu’on a retenue, est « un plébiscite de tous les jours », il doit bien y avoir un moment où une partie de la population risque de répondre non au plébiscite. Renan semble admettre que la sécession est alors logique, sans le dire clairement, en ajoutant qu’en pareille matière, il ne faut pas pousser les choses trop loin !

Dans sa conférence, Renan aborde le cas où une province (un territoire forcément périphérique) n’a pas exactement la même culture que le territoire principal du pays de rattachement. Il envisage également le cas où il existe plusieurs ethnies ou « races » dans un pays – mais c‘est alors pour conclure que les pays qui sont dans cette situation (il cite justement l’Autriche et la Hongrie, d’ailleurs en les considérant séparément) sont des états mais ne constituent pas des nations. Pour lui, l'Autriche a délibérément insisté sur l'opposition des différentes  "races" en présence pour mieux les dominer.

Il semble impossible pour lui de concevoir qu’un état ne se confonde pas avec une nation (et une seule). D’ailleurs les nations les plus achevées sont celles qui ont fusionné leurs différentes composantes ethniques, qui y sont devenues imperceptibles, comme la France (sous réserve de quelques minorités, qui comme on l’a vu pour les Alsaciens, sont, par chance, désireuses d’appartenir à la nation française).

L’idée qu’on puisse parler d’états multinationaux lui échappe complètement. Il n'évoque pas les les nations sans état, dont pourtant il existait à son époque de nombreux exemples (la Pologne, l’Irlande), se bornant à évoquer l'Italie ou l'Allemagne qui se sont formées à partir de petits états préexistants, sans se demander s'il existait une nation italienne ou allemande avant qu'il y ait un état italien ou allemand.

Il raisonne dans le cadre des états existants ou disparus (le grand duché de Parme, la Toscane) pour examiner si oui ou non ils constituent ou constituaient des nations (il semble considérer qu'un état qui a disparu ne pouvait pas consituer une nation, sa disparition constituant la preuve de cette incapacité).

L'idée que chaque nation peut avoir un mode de constitution particulier est pressentie - et finalement, contrairement à ce qu'on croit souvent, l'acte de volonté qui est présenté comme sinon à l'origine de la nation, du moins comme condition de sa perpétuation, est donné  comme applicable à toutes les nations - et pas seulement la nation française. D'ailleurs Renan considère que la nation allemande est plus proche que ce qu'elle croit d'une nation comme la France. L'Allemagne croit être une nation ethnique, alors qu’elle est composée, sans l'admettre, de plusieurs ethnies fusionnées.*

                                                                        * En ce cas, la fameuse opposition entre la conception française de la nation et la conception allemande deviendrait plus ténue… Sauf que depuis Renan, la conception française de la nation a encore évolué et est désormais, malgré les références de façade à la conception renanienne, assez éloignée de la celle-ci.

 

 

 

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Ernest Renan à la fin de sa vie, dans son cabinet de travail.

https://www.elmesmar.fr/2018/11/nation-renan.html

 

 

 

 

 

JULES VERNE ET LA NATION : ETHNISME ET ÉDUCATION

 

 

 

Jules Verne a certainement beaucoup moins réfléchi que Renan à ce qui définit une nation, mais en ce qui concerne la nation française, il parait convaincu que les éléments de la population française, numériquement peu importants, qui se rattachent à des cultures qui ont leur centre dans d’autres pays, doivent néanmoins rester Français, au besoin , comme pour les Corses, au moyen de l’éducation (ou de la rééducation ?). Une fois éduquées comme il convient, ces populations ne pourront qu’adhérer à la nation française.

Plus généralement, et peut-être en laissant de côté le cas français (toujours exceptionnel !)  Jules Verne semble bien admettre que le principe originel des nations, est ce que ses contemporains appelaient « la race » (pas forcément au sens biologique, quoique la nationalité, chez Jules Verne, se manifeste presque souvent par des traits physiques particuliers) mais au sens d’une identité culturelle associant les mœurs, l’histoire, la langue : ainsi il écrit à propos de la conspiration de Mathias Sandorf qu’elle était « prête à soulever la race hongroise contre la race allemande ».

En fait, il apparait que Jules Verne est, en règle générale, plutôt en faveur de la définition ethnique de la nation qu’on oppose généralement, à la conception de Renan. Mais comme on l’a souvent remarqué depuis, les deux conceptions ne sont pas aussi incompatibles qu’on le dit.*

                                      * "L’opposition entre les conceptions allemande et française de la nation nous apparaît bien mince, voire même parfois inexistante" (Raphaël Cahen, Thomas Landwehrlen, De Johann Gottfried Herder à Benedict Anderson : retour sur quelques conceptions savantes de la nation, Sens commun, 2010, http://sens-public.org/article794.html).

 

 

 

Il est intéressant de rechercher si Jules Verne n’a pas parlé ailleurs des minorités régionales ou ethniques présentes en France, et si on peut cerner son idée de la nation française. Or, Jules Verne parle peu de la France dans ses livres, consacrés à la découverte de terres exotiques ou au moins étrangères. De plus, écrivant dans le cadre de livres destinés à la jeunesse, ses conceptions ne pouvaient pas s’exprimer avec une liberté entière.

Mais on peut trouver certaines remarques intéressantes dans un ouvrage publié par l’éditeur Hetzel en 1867-68, La Géographie illustrée de la France et de ses colonies, sous la double signature de Théophile Lavallée et de Jules Verne.

 

 

 

 


09 avril 2019

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI, SIXIEME PARTIE

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI

 

SIXIÈME (ET DERNIÈRE !) PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Quel héritage a laissé au Kenya la présence britannique ?

Comme dans tous les pays anciennement colonisés, le colonisateur a laissé sa marque, parfois dans des détails, parfois dans des tendances plus profondes. Le pays anciennement colonisé, même s’il est critique envers le colonisateur, même s’il exalte ses traditions antérieures à la colonisation ou sa lutte de libération nationale, doit s’accommoder de l’héritage colonial – et en tire parfois un certain orgueil..

 

Dans le cas du Kenya, la présence de nombreux Britanniques qui y vivent ou qui y séjournent régulièrement, fait que l’influence de l’ancienne puissance coloniale n’est pas seulement un héritage du passé. La culture et le style de vie britannique continuent d’influer sur  la vie au Kenya. Bien entendu cette influence est plus ou moins nette selon les milieux sociaux. Quasi nulle pour le paysan pauvre ou le déraciné vivant d’expédients dans  les townships (le mot est aussi utilisé au Kenya) en périphérie des grandes villes,  elle sera forcément plus significative pour le Kenyan à son aise qui joue au golf ou au polo, pour l’homme de loi qui pratique les mêmes règles que son confrère britannique, puisque tous deux se réfèrent à la common law, pour les dirigeants toujours heureux d’accueillir un membre de la famille royale en visite : le Kenya est un pays du Commonwealth et le Chef du Commonwealth est la reine Elizabeth.

Enfin, l’infuence culturelle britannique résulte aussi de la présence de personnes d’ascendance britannique dans la classe moyenne et supérieure du pays (Kenyans d'origine britannique, possédant ou pas la double nationalité).

 

 

 

LE SOUVENIR DE LORD DELAMERE : STATUE, RESTAURANT ET YAOURTS

 

 

 

A l’époque britannique, le souvenir de Lord Delamere (le 3ème baron), considéré comme le fondateur de la colonie, était manifesté par le nom donné à la plus importante avenue de Nairobi et par la statue de Lord Delamere sur cette avenue.

Cette statue représentait Lord Delamere, simplement vêtu, en pull-over et chemise à col ouvert, ses jumelles à la main, assis avec l’air pensif, comme s’il réfléchissait au destin du “pays” qu’il avait fondé - un territoire bien individualisé, même si c’était à l’époque une colonie.

Dès l’indépendance, l’avenue fut renommée Kenyatta Avenue. Quant à la statue, il semble qu’elle fut démontée peu avant l’indépendance, à la demande de la famille Delamere, peut-être pour prévenir des actions hostiles. Seul le piédestal de la statue demeura en place.

La statue fut réinstallée dans la propriété familiale, à Soysambu. Lord Delamere parait contempler les vastes terres  qui appartiennent toujours à sa famille.

 

Il y a quelque temps, un journaliste kenyan, John Kamau, plaidait dans un article pour que la statue soit réinstallée à Nairobi :

«  Nairobi should return the statue of Lord Delamere from the shores of Lake Elementeita to its original plinth. We cannot use sites and monuments to settle old scores. » (Nairobi devrait faire revenir la statue de Lord Delamere des rives du lac Elementeita et la réinstaller sur son piédestal originel. Nous ne pouvons pas nous servir des sites et monuments pour régler de vieux comptes).

                                                                                      * Le même journaliste se désole que des vandales aient récemment détruit une statue de la reine Victoria qu'on trouvait dans un square de Nairobi.

https://www.businessdailyafrica.com/analysis/Return-Lord-Delamere-s-statue-to-Nairobi/539548-2685830-xcp515/index.html

 

 

 

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 Statue de Lord Delamere, dans la propriété famliale de Soysambu.

https://drivebybirdingkenya.weebly.com/blog/the-lords-land-soysambu-conservancy

 

 

 

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 Lord Delamere Terrace au Fairmont The Norfolk Hotel.

https://eatout.co.ke/nairobi/lord-delamere-s-terrace-at-fairmont-the-norfolk

 

 

 

 

Mais le nom des Delamere n’a pas disparu de l’espace public.

Le restaurant et bar du Fairmont Hotel The Norfolk s’appelle Lord Delamere Terrace.

Le  Norfolk Hotel fut ouvert  en 1904. Il connut plusieurs propriétaires avant d’être récemment racheté par la chaîne d’hôtels de luxe Fairmont. Le nom de Lord Delamere a été donné au restaurant probablement en souvenir du temps où l’hôtel accueillait Lord Delamere et ses amis pour des soirées parfois agitées au début du 20ème siècle. On a gardé le souvenir d’un jour où Lord Delamere entra à cheval dans l’hôtel et s’amusa à sauter par dessus les meubles comme dans un concours de saut d’obstacles.

Du Lord Delamere Terrace, le site Lonely Planet écrit «  While the atmosphere may be a bit too colonial for some people’s tastes, there’s no denying the sense of history that ebbs from the walls” (bien que l’atmosphère puisse paraître un peu trop coloniale pour le goût de certains, on ne peut pas nier qu’il se dégage de ces murs une impression d’histoire) 

 

Le nom de Lord Delamere survit aussi dans les Delamere Flats (appartements Delamere). Il s’agit de 9 immeubles de trois étages à Nairobi, construits dans un style minimaliste par l’architecte allemand Ernst May (1886-1970), qui s’était établi au Kenya dans les années trente, pour fuir la montée des totalitarismes en Europe. Les plans furent réalisés dès la fin des années trente à la demande de Derek Erskine, un colon influent, qui voulait construire des immeubles pour la classe moyenne européenne. Les immeubles furent construits seulement en 1951.Ils comportent divers aménagements novateurs. Nous ne savons pas précisément pourquoi le nom de Delamere leur a été donné, sinon comme hommage à celui qu'on considérait comme le "créateur" du Kenya.

Quant à Derek Erskine (1905-1977), négociant en produits alimentaires, introducteur de l’athlétisme au Kenya et membre du conseil législatif de la colonie, il plaidait pour l’égalité raciale (au point d’être expulsé un moment du conseil législatif en 1952). Il fut l’un des rares Blancs à soutenir Kenyatta lorsque ce dernier fut emprisonné. Après la légalisation du parti de Kenyatta KANU, Derek Erskine devint le chef de file du parti (whip) au conseil législatif dans les années précédant immédiatement l’indépendance. Il fut l’un des premiers Blancs à prendre la nationalité kenyane. En 1964, il fut anobli par la reine, à la demande de Jomo Kenyatta, en remerciement de ses efforts en faveur du Kenya. En 1969, après l’assassinat de Tom Mboya, ministre de Kenyatta et espoir du Kenya, Sir Derek Erskine, qui était un ami de Mboya, publia dans la presse une lettre pour demander que son nom soit donné à un boulevard de Nairobi, ce qui fut fait.

 

 

 

Mais dans la vie quotidienne des Kenyans, Delamere est principalement une marque de produits laitiers.

Les laiteries Delamere (Delamere dairies) ont été créées en 1927 par le 3ème baron. Aujourd’hui, l’entreprise (qui n’appartenait probablement plus à la famille fondatrice depuis longtemps) produit des yaourts. La marque est passé en 2013 (semble-t-il) sous le contrôle de la société Brookside. En 2017, pour le 90ème anniversaire de la marque, une nouvelle gamme de yaourts a été lancée et la présentation a bien sûr eu lieu à Delamere Terrace.

La société Brookside est intéressante. Cette société, créée en 1993, a racheté de nombreuses sociétés de production laitière et les marques en dépendant (outre Delamere, elle a racheté Ilara, Spin Knit Dairy et Buzeki Dairy Ltd) ; elle est devenue un acteur majeur non seulement au Kenya (où elle contrôle 44% du marché des produits laitiers) mais dans le reste de l’Afrique (Ouganda, Tanzanie, projets d’expansion au Nigeria et en Ethiopie).

Le capital de Brookside est ainsi composé :

-          Famille Kenyatta, 50%

-          Danone 40%

-          Abraj Capital (fonds d’investissement basé à Dubaï) : 10 %

Ainsi, de façon assez symbolique, le nom de marque Delamere est possédé maintenant par la famille Kenyatta.

 

 

 

 

LES HOMMES (ET FEMMES) LES PLUS RICHES

 

 

 

L’influence culturelle d’une minorité sur l’ensemble de la population depend en grande partie du statut social de cette minorité.

On ne trouve pas de Blancs (dont la majeure partie au Kenya est d’ascendance britannique) parmi les 10 ou 20 Kenyans les plus riches, le premier serait Martin Dumford (groupe Tamarind, hôtellerie-restauration) à la 26ème place selon certains classements.

Par contre on trouve des Européens (pas forcément  d’ascendance britannique).ou des Américains parmi les plus grands propriétaires terriens.

Pour se limiter au plateau de Laikipia (environ 10 000 kms2 ou 2.5 millions d’acres) au centre-ouest du pays, dans la Vallée du Rift, on y trouve le plus grand nombre de propriétaires blancs, qui détiennent plus de 2 millions d’acres, le reste étant possédé par les tribus masaï. C'est dans ce comté qu'ont eu lieu des incidents en 2017 entre propriétaires européens et  leurs employés d'un côté, et "squatters" tribaux de l'autre, faisant plusieurs victimes (voir cinquième partie).

Les propriétaires sont des Kenyans blancs (d’ascendance généralement britannique et possédant probablement la double nationalité) mais aussi des membres de la jet-set internationale.

Parmi les plus grandes propriétés, on trouve :

- Ol Ari Nyiro Ranch – 100 000 acres* appartenant à Kuki Gallman, une riche italienne naturalisée kenyane (parfois qualifiée de baronne ?), qui en a fait une réserve naturelle;

                                                                                                         * 1 acre = 4046 mètres carrés; 10 acres = 4,04 hectares.

 

- Ol Jogi Ranch – 67 000 acres, appartenant à Alec et Guy Wildenstein, fils du marchand d’art français Daniel Wildenstein; le fisc français reproche aux héritiers Wildenstein d’avoir dissimulé cette propriété et d’autres biens;

- La reserve Loisaba – 61 000 acres, autrefois connue comme Colcheccio, appartenait au comte italien Alberto Ancilotto qui lui donna le nom Colcheccio (à peu près : occupez-vous de ce qui vous regarde) car c’est ce qu’il répondit à ceux qui s’étonnaient de le voir acheter; la propriété a  été rachetée par un organisme international The nature conservancy ;

- Segera Ranch – 50 000 acres, appartient à Jochen Zeitz, l’ancien PDG de Puma, qui y héberge une grande collection d’art;

- Ole Malo Ranch – 50 000 acres, propriété de  Colin Francombe, un Kenyan banc, qui élève du bétail et en gère une partie en reserve naturelle

- Mugie Ranch – 47 000 acres, appartient à la famille Hahn et est géré par un Kenyan blanc, Claus Mortensen, comme reserve et lieu de safari;

 - Lewa Downs – 45 000 acres appartient à la famille Craig depuis 1918. Le duc de Cambridge (le prince William) s’y est rendu en 2016 pour assister au marriage de son ancienne girlfriend Jessica, fille de Ian Craig, le proprétaire actuel. Une grande partie du domaine est une reserve naturelle. Sur l’autre partie Ian Craig élève du bétail et une partie sert de  terrain d’entraînement à l’armée britannique;.

- Suyian Ranch – 43 000 acres, appartient depuis 1920 à la famille Powys qui y élève du bétail et héberge des espèces protégées;

 - Mogwooni ranch – 40 000 acres est la propriété de Jackie Kenyon, et est consacré principalement à l’élevage;

 - Ole Naisho Ranch – 30 000 acres appartient au Kenyan blanc Jeremy Block, president d’un groupe de production de café; on y pratique l’élevage et c’est aussi un terrain d’entraînement de l’armée britannique;

- Chololo Ranch – 25 000 acres appartient à Sammy Jessel, dont la famille possède trois autres ranches;

 La liste donnée par l’article Revealed : Kenya’s biggest landowners (Révélations: les plus grands propriétaires du Kenya) sur le site Nairobi Wire (2016) ne concerne que des propriétés du comté de Laikipia. Mais on trouve des grands propriétaires blancs ailleurs, comme les Delamere à Naivasha (l’article indique 50 000 acres – mais on donne souvent le chiffre de 100 000). Il existe aussi des grands propriétaires africains, souvent membres de la classe politique :

- Charles Njonjo, un veteran de la politique kenyane (voir plus bas)  détient le Solio Ranch, plus de 100 000 acres;

- Mwai Kibaki (ancient president le da république) possède plusieurs propriétés formant un total de 30 000 acres;

- Daniel arap Moi (ancien president de la république) possède environ 100 000 acres en plusieurs propriétés;

La famille Kenyatta posséderait 500 000 acres de terres réparties sur tout le pays.

http://nairobiwire.com/2016/07/revealed-kenyas-biggest-landowners.html

 

 

 

La liste des 20 personnes les plus riches du Kenya peut différer d’une source à l’autre. Mais on retrouve généralement les mêms noms, pas forcément dans le même ordre. Quant au montant de leur fortune, il est aussi sujet à variation  (selon le magazine américain Forbes, aucun Kenyan ne serait milliardaire en dollars, alors que les listes des sites kenyans comprennent quelques personnes atteignant ou dépassant le milliard ?).

si on retient par exemple la liste publiée sur le site Urban Kenyans https://urbankenyans.com/richest-people-in-kenya/ on a les noms suivants :

- Daniel arap Moi, l’ancien président de la république, et sa famille posséderaient un patrimoine de 3 milliards de dollars; les sociétés qu’ils contrôlent exercent  dans presque tous les secteurs d’activité;

- Les héritiers de Nicholas Biwott (mort en 2017),1 milliard de dollars (centres commerciaux, Air Kenya); Nicholas Biwott était aussi un politicien, député et plusieurs fois ministre sous la présidence de Daniel Moi;

- Mama Ngina Kenyatta, veuve du premier président, 1 milliard (banque, hôtellerie, immobilier);

 - Bhimji Depar Shah, 700 millions de dollars (holding de sociétés de produits manufacturés, exportation);

 - Naushad Merali, 700 millions (agriculture, construction, information, technologie, téléphonie mobile, immobilier, finance);

- Uhuru Kenyatta, l’actuel président, aurait une fortune personnelle de 500 millions de dollars;

- Chris Kirubi, 300 millions de dollars (fonds de capitaux, centres commerciaux); également connu comme philanthrope;

- Manilal (Manu) Premchand Chandaria, 270 millions de dollars, - mais une autre liste lui attribue, 1, 65 milliards. Il est vrai que certaines de ses sociétés sont en difficulté, d’où peut-être l’explication de la différence ? (acier, plastique, aluminium, immobilier);

- Atul Shah, 290 millions de dollars (supermarchés au Kenya, Ouganda, Tanzanie, Rwanda);

 - Peter Kahara Munga, 280 millions de dollars, dirigeant de Equity Bank group;

 - Raila Odinga, l’habituel adversaire de Uhuru Kenyatta, posséderait 250 millions de dollars (ses avoirs consistent esentiellement dans la société East African Spectre, créée par son père Oginga, l’opposant historique à Kenyatta puis à Daniel Moi; fabrication de reservoirs pour le gaz de pétrole liquéfié, et la société Spectre International Limited, qui investit dans la production d’ethanol);

- James Mwangi; 170 millions de dollars, dirigeant et actionnaire de banque (Equity Group Holdings Limited) et de compagnie d’assurances (Britam - British American Insurance Company Limited);

- S. K. Macharia, 150 millions de dollars, dirigeant de The Royal media company qui regroupe plusieurs stations de radio et chaînes de télé; participations dans l’immobilier, les transports, la banque;

- Baloobhai Patel (tourisme, actionnaire de banques et compagnies d’assurance);

- Titus Naikuni (dirigeant d’entreprise);

- Joseph Wanjui (dirigeant de sociétés, UAP Holdings, Unilever);

 - Bharat Thakrar (marketing);

 - Jane Wanjiru Michuki (cabinet d’avocats);

- Duncan Ndegwa (ancien dirigeant de la Central bank of Kenya);

 - Pradeep Paunrana (cimenteries).

 Dans cette liste on trouve 7 Indiens sur 20 (Bhimji Depar Shah, Naushad Merali, Manu Chandaria, Atul Shah, Baloobhai Patel, Bharat Thakrar, Pradeep Paunrana). La petite minorité indienne du Kenya * est donc très bien représentée. L’un des leaders emblématiques de cette communauté est Manu Chandaria, âgé maintenant de 90 ans. Il a notamment été décoré en 2003 de l’Ordre de l’Empire britannique par la reine Elizabeth.

 

                                           * En 2009, les Indiens étaient 81 000 soit 0,88% de la population, majoritairement hindouistes;  environ 60% ont la nationalité kenyane.  

 

 Une autre liste met en bonne position William Ruto, l’actuel vice-président, ce qui tend à démontrer que le pouvoir politique et la richesse sont souvent liés au Kenya.

 

 

  

 

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 Une famille (presque) comme les autres : le président Uhuru Kenyatta, sa femme Margaret et leurs trois enfants.

 https://answersafrica.com/richest-people-kenya.html

 

 

 

 

LIFESTYLE (STYLE DE VIE)

 

 

 

 

Le mot lifestyle est maintenant assez courant dans les médias français pour désigner le mode ou  style de vie,  mais pas celui de tout le monde, celui des gens qui  ont les moyens..

Reste-t-il encore des traces du style de vie de la classe supérieure anglaise chez les riches du Kenya aujourd’hui ?

Dans les années 65-70, Jomo Kenyatta, le père de l’indépendance, adopta un style vestimentaire britannique: costumes rayés et rose à la boutonnière. Lorsque Jomo Kenyatta mourut et que son corps fut exposé pour recevoir l’hommage du public, on n’oublia pas de mettre une rose à sa boutonnière.

Le premier président  roulait également en Rolls-Royce.

Ce style a presque complètement disparu au profit d’un style plus international - mais même en Grande-Bretagne, le style international s'est largement imposé.

Au Kenya, seuls des gens âgés, qui ont grandi à l’époque coloniale, affichent encore la british touch, comme Charles Njonjo.

 

 

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 Jomo Kenyatta, père de l'indépendance du Kenya et premier président de la république, arrive au stade de Nairobi pour les cérémonies d'anniversaire de l'indépendance dans sa Rolls-Royce Phantom V (fin des années 60 ou début des années 70). Cette Rolls Royce fut  achetée à Londres en 1963 par Kenyatta qui était alors premier ministre; c'était à ce moment la voiture la plus chère sur le marché. Cet achat semble avoir provoqué une polémique compte tenu des difficultés économiques du pays.

 http://www.coastweek.com/3950-kul-bhushan-Kenya-memorable-photographs-celebrating-Independence-Uhuru-Day-12-December.htm

 

 

 

 

Charles Njonjo, qui est connu dans les medias Kenyans comme "Sir Charles" (non qu’il ait été anobli, mais c’est une référence à son style de gentleman britannique) ou (plus ironique encore) le duc de Kabeteshire, est un des hommes les plus riches du Kenya, même si son nom ne figure pas dans toutes les listes ou dans les premiers de liste. Fils d’un chef tribal dévoué aux Anglais, homme de loi de formation, il exerça des fonctions administratives de haut niveau à la fin de la période coloniale. Il fut l’un de ces “loyalistes” qui paradoxalement, à la fois permirent la défaite des Mau-Mau et furent les principaux bénéficiaires de l’indépendance.

Njonjo fut nommé Attorney general (chef de l’administation de la justice) dans le premier gouvernement de Jomo Kenyatta et le resta jusqu”en 1980, date à laquelle il fur ministre de la justice et des affaires constitutionnelles jusqu’en 1983. Puis il fut accusé - à tort semble-t-il - d’avoir comploté contre le president Daniel arap Moi et tomba en disgrâce. Il quitta les affaires poliiques et se consacra aux affaires tout court, devenant l’un des hommes les plus riches du Kenya, toujours en bonne forme malgré ses 99 ans. Il s’est marié plutôt sur le tard avec une Kenyane blanche*, rencontrée en assistant à l’office à l’église anglicane.

                                  * Le journal Kenyan qui évoque ce mariage (les anniversaires de Charles Njonjo sont une sorte de “marronnier” pour la presse kenyane et donnent lieu à un article annuel où il est généralement question de ses secrets de longévité) n’emploie pas le mot “blanche” mais “caucasienne”; on peut supposer que ce terme est usité au Kenya pour décrire l’appartenance à la minorité blanche (de même qu'il est employé aux USA pour désigner les Blancs - les vieilles théories anthropologiques situant vers le Caucase le berceau de la race européenne blanche).

En 2009, l’une des filles de Njonjo a épousé un Blanc. La cérémonie nuptiale à la cathédrale anglicane All Saints de Nairobi, a eu lieu dans l’intimité et le seul politicien présent était Raila Odinga avec sa femme - Charles Njonjo avait soutenu Raila Odinga lors de l'élection présidentielle de 2007.

Célèbre pour ses costumes rayés faits sur mesure à Londres et sa rose à la boutonnière, Charles Njonjo évoque un monde presque disparu  où le style anglais était encore le comble du bon goût.

 

 

 

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Charles Njonjo.

The Star, article pour son 99 ème anniversaire, 21 janvier 2019.

https://www.the-star.co.ke/news/2019-01-23-duke-of-kabeteshire-charles-njonjo-turns-99/

.

 

Daniel arap Moi et sa famille ont aussi gardé quelque chose de ce style. L’ancien président Moi, maintenant âgé de 90 ans et lui aussi un des hommes les plus riches du Kenya, porte couramment une rose à sa boutonnière et le syle vestimentaire de son fils, Gideon Moi, sénateur et homme d’affaires, paraît  inspiré par une version modernisée du chic anglais, portant souvent des gilets colorés et une fleur à la boutonnière, marquant la continuité de la tradition famliale.

 

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 Gideon Moi, fils cadet de l'ancien président de la république Daniel arap Moi. Sénateur, il a repris en mains le parti KANU (longtemps le parti gouvernant du Kenya); on pense qu'il pourrait se présenter aux élections présidentielles de 2022. Il a des contacts avec Raila Odinga. Joueur de polo, Gideon Moi montre aussi son attachement aux traditions de l'ethnie Kalenjin. Cette ethnie est partagée entre le soutien à Gideon Moi et le soutien à l'un de ses adversaires politiques,  William Ruto, vice-président de la république, également membre de l'ethnie Kalenjin.

Compte Twitter de Gideon Moi.

 https://twitter.com/moigideon

 

 

 

Par contre l’actuel president Uhuru Kenyatta préfère un chic international plus passe-partout, notamment les costumes du couturier italien Brioni -  il est vrai que les acteurs Pierce Brosnan et  Daniel Craig , dans le rôle de James Bond, sont aussi habillés par Brioni.*

                                                              * Brioni a été racheté par le groupe Kering , qui appartient à François-Henri Pinault.

 

On dit fréquemment que les très riches du Kenya sont discrets et préfèrent mener une vie sans ostentation. Le frère du président Kenyatta,  Muhoho  Kenyatta, qui gère le patrimoine familial (probablement la première fortune du pays si on tient compte qu’elle est répartie entre plusieurs membres de la même famille, dont la mère d’Uhuru et Muhoho), évite d’être pris en photo (voir en fin de message une photo de lui et de sa mère, assistant à la messe).

 

Les riches du monde des affaires laissent  le style bling-bling aux riches du monde du spectacle Kenyan, où il est bien représenté. Mais qu’il s’agisse des riches discrets ou des riches au style plus “voyant”, tous sont amateurs de belles voitures et on trouve au Kenya les voitures de tradition  anglaise, Rolls-Royce, Bentley  ou Aston-Martin, les plus récentes, même si les autres marques de luxe (européennes en général) sont bien présentes, comme Ferrari, Maserati, Porsche ou la gamme la plus chère de Mercedes.

De même certains riches affectionnent les villas spectaculaires, là où d’autres préfèrent les residences discrètes et n’en doutons pas, bien surveillées dans un pays marqué par une forte criminalité et le  terrorisme islamique. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la sécurité privée soit un secteur important d’activité.

 

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Le richissime homme d'affaires Chris Kirubi est connu pour son goût des belles voitures : ici deux de ses voitures, une Mercedes  S Class Maybach  et une Bentley  Continental, avec des plaques à ses initiales.

 site Victormatara.com

 https://victormatara.com/list-of-insanely-expensive-cars-driven-by-billionaire-chris-kirubi/

 

 

 

 

 

MARIAGES INTERRACIAUX

 

 

L’exemple du mariage « interracial » de Charles Njonjo et celui de sa fille conduit à dire quelques mots des relations entre Blancs et Noirs dans le Kenya d’aujourd’hui. - un sujet qui mériterait évidemment des développements plus importants.

 

On se bornera à un court aperçu sur les mariages (et unions !) interraciaux*.

                                                       * Au Kenya et dans d'autres pays, notamment les USA, on utilise fréquemment le mot "interracial" pour parler des relations maritales, entre Blancs et Noirs (ou d'autres communautés). En France, où le mot "race" est mal vu, on parle de "mariages mixtes" (sauf que l'expression est utilisée pour parler de mariages entre personnes possédant des nationalités différentes, ce qui n'est pas la même chose...)

 

Si on se fie aux articles de la presse populaire locale, le rêve des Africaines est d’épouser un Blanc (on utilise souvent le mot africain  Mzungu pour Blanc); car ils sont considérés comme  plus romantiques, plus attentionnés, et plus riches ....sauf que ces Blancs sont  présentés comme des foreigners, des étrangers ou expatriés. La question des mariages interraciaux avec les Kenyans blancs semble escamotée.. Par contre, il ne semble pas que le rêve des Kenyans africains soit d'épouser une Blanche ?

La question des relations interraciales est évoquée dans un livre  de Janet McIntosh, Unsettled: Denial and Belonging Among White Kenyans (mot à mot : Instable : déni et appartenance chez les Kenyans blancs), Université de Californie, 2016 (extraits sur Google livres).

 

L’auteur remarque que les mariages interraciaux entre étrangers (non-Kenyans) et Kenyans ne sont pas rares. Mais c’est tout différent quand il s‘agit de la minorité blanche du Kenya. L'auteur a discuté avec l'anthropologue Richard Leakey, un Kenyan blanc appartenant à une vieille famille, qui a eu une activité politique  (d'abord opposant à Daniel Moi, puis chef de l'administration du même Moi, avant d'être renvoyé *). Leakey dit que beaucoup de Kenyans blancs sont  « a pretty racist people » (des gens joliment racistes). Il note qu’ils peuvent avoir fait leurs études avec des Noirs, avoir des amis noirs, mais quand il s’agit de se marier, c’est toujours un Blanc avec une Blanche, qui font une réception  à Laipikia, avec 300 invités blancs et pas de Noirs sinon les serveurs…

                                                                                         * Richard Leakey est un des rares Blancs du Kenya à avoir eu une activité politique (d'ailleurs marginale dans sa carrière). Son frère Philip a été à un moment élu du parti présidentiel KANU et ministre à l'époque de Moi. De façon générale, les Blancs s'abstiennent de se mêler de politique au Kenya, surtout s'il s'agit d'opposition au pouvoir en place. Cette discrétion a longtemps été considérée par eux comme une condition pour maintenir leur situation dans la société kenyane.         .

 .

 L'auteur Janet McIntosh confirme que les Kenyans blancs ont du mal avec l'idée des unions interraciales. Mais que, paradoxalement, ils considèrent cette attitude comme une preuve de leur intégration dans la société kenyane. L'une des personnes interrogées par l'auteur dit : "People stay with their own cultures" (les gens restent dans leur propre culture) et justifie ce comportement : c'est exactement ce que font les  Kikuyus, les Luos, etc. Ils préfèrent fréquenter des gens de leur propre ethnie. Les Blancs seraient donc, au Kenya, une tribu comme les autres, ni plus ni moins  ! L'auteur, qui parle de "mild tribalism" (tribalisme doux), n'est pas convaincu par  la sincérité et la pertinence de cette justification..

 

 

 

 

COURSES ET POLO

 

 

On peut sans doute considérer que la popularité des courses de chevaux au Kenya fait partie de l’héritage britannique, avec tout le petit monde des propriétaires, des entraîneurs, des jockeys et des parieurs de tous milieux sociaux qui tourne autour du turf.

Certes on ne trouve pas au Kenya l’équivalent des étalages de mondanité que sont les courses d’ Ascot ou d’Epsom en Angleterre, mais le système des courses suit le modèle britannique et on retrouve les noms habituels des épeuves comme le Derby ou le Saint Leger.

On trouve aussi des Kenyans blancs dans ce milieu, comme la célèbre jockey  Lesley Sercombe.

Le polo est un sport cher qui appartient lui aussi à la tradition britannique, qui l’a ramené des Indes où iI était déjà pratiqué. On peut penser que le pourcentage de Blancs qui jouent au polo est plus important que celui des joueurs africains. Mais il existe des Africains passionnés de polo (et suffisamment riches, cela va de soi, pour pratiquer ce sport) comme Gideon Moi, fils de l’ancien président de la république Daniel Moi.

 

 

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 Au Polo-club de Nairobi. L'équipe Afrika Aviation remporte le tournoi Six-Goal, septembre 2018.

 https://www.sportpesanews.com/posts/post/Aviation-Scoop-Kenya-Six-Goal-Tournament-Trophy/16010

 

  

 

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Le directeur du groupe Britam (British American Insurance Company Limited ), Dr. Benson Wairegi remet le trophée Britam Kenya Guiness à Lesley Sercombe, janvier 2018.

 https://www.standardmedia.co.ke/article/2001266784/horse-racing-no-stopping-red-hot-dragon-at-britam-kenya-guineas

 

 

Enfin il existe au Kenya des établissements  réputés d'élevage de chevaux où on procède à des croisements de races ou à l'insémination artificielle. Ces établissements, notamment  dans le comté de Laipikia, sont dirigés par des professionnels d'origine britannique, parfois des jeunes femmes comme Tatiana Mountbatten (voir plus loin) ou Venetia Philipps.

 

 

ROYAL FAMILY

 

 

Le Kenya  entretient des relations plutôt cordiales avec l’ancienne puissance coloniale. Mais aux relations classiques intergouvernementales s’ajoutent les relations avec les membres de la famille royale. A l’étranger, et notamment dans les pays du Commonwealth, le rôle de la famille royale n’est pas que protocolaire et ses membres abordent les questions politiques avec les gouvernants des pays concernés lors de leurs visites.

Ainsi en 2018, le prince William, duc de Cambridge, est venu visiter les troupes britanniques présentes au Kenya dans le cadre de la Batuk (British Army Training Unit Kenya). Il a visité une unité des Irish Guards et une unité de l’armée kenyane en compagnie de la ministre de la defense kenyane. Avec le president Kenyatta, il a abordé la question de la coopération militaire (probablement dans le cadre de la lutte anti-terroriste) et de la lutte contre le braconnage et la préservation de la vie sauvage.

A ces visites officielles s’ajoutent éventuellement des visites privées. En effet, c’est dans la propriété des Craig (voir plus haut) où ils séjournaient tous deux que William a fait sa demande en mariage à Kate Middleton.en octobre 2010

Et en 2016, comme on l’a indiqué, iI est revenu pour assister au mariage de son ancienne girlfriend Jessica (Jecca) Craig. Cette visite annoncée comme privée (et qui n’a pas donné lieu à des photos publiques du prince lors du mariage) n’a pas empêché le prince de rendre visite à Uhuru Kenyatta pour discuter des points d’actualité.

Bien entendu, Uhuru Kenyatta participe aux sommets du Commonwealth et peut ainsi renforcer les liens qui unissent le Kenya aux autres pays du Commonwealth.

Bien que le Kenya et la Grande-Bretagne aient des vues proches sur la politique internationale, Uhuru Kenyatta s’est plaint, lors de la visite de Theresa May en août 2018, qu’aucun Premier ministre britannique n’était venu au Kenya depuis Margaret Thatcher, 30 ans avant, alors que le Kenya avait considérablement changé depuis.

En parlant à Theresa May, Uhuru Kenyatta a (probablement) fait semblant de ne pas se souvenir du nom de Boris Johnson (Boris … comment déjà, le type qui fait du vélo), avec qui le courant n’était sans doute pas passé quand “Bojo” était ministre des affaires étrangères.

 

 

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 Affiche pour un thé accompagnant la retransmission du mariage du prince Harry et de Meghan Markle, 2018, au restaurant Lord Erroll de Nairobi. Les frais d'admission étaient de 6000 shillings kenyans pour deux personnes. Un autre établissement proposait une journée de réception pour 1 million de shillings (1 shilling kenyan ou KES = 0,0088 euros; 6000 KES = 53 euros  ; 1 million KES = 8840 euros).

Le restaurant tire son nom de Lord Hay of Erroll, célèbre aristocrate et séducteur de l'époque coloniale, mystérieusement assassiné en 1941, peut-être par un mari jaloux (voir troisième et quatrième parties). Le restaurant appartiendrait à Zahra Moi, épouse de Gideon Moi, fils de l'ancien président Daniel Arap Moi.

Site Citizen TV

 https://citizentv.co.ke/blogs/would-you-pay-ksh-1m-to-watch-prince-harry-meghan-markle-wedding-200044/

 

 

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 Le prince William, duc de Cambridge, dans le cadre d'une visite aux militaires britanniques de la force Batuk, stationnée dans le comté de Laikipia, s'entretient avec des militaires kenyans (octobre 2018). Il est accompagné à gauche par la ministre de la défense du Kenya, Raychelle Omamo (presque cachée sur la photo). En chemise blanche, le haut-commissaire (ambassadeur) du Royaume-Uni au Kenya  (haut-commissaire est le nom donné au représentant d'un pays du Commonwealth dans un autre pays du Commonwealth)..

Site Brits in Kenya

 https://www.britsinkenya.com/2018/09/30/prince-william-joins-batuk-to-see-how-british-and-kenyan-troops-train-together/

 

 

 

 

 

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Uhuru Kenyatta (5ème à partir de la gauche au 2ème rang) au Sommet du Commonwealth à Londres en avril 2018. Au premier rang , de gauche à droite, Theresa May, la reine Elizabeth, la secrétaire générale du Commonwealth Patricia Scotland et le président du Rwanda Paul Kagame (dont le pays, bien que n'ayant jamais été une possession ou un protectorat britannique, a adhéré au Commonwealth).

Site Citizen TV

https://citizentv.co.ke/news/uhuru-kenyatta-cnn-interview-with-amanpour-to-air-at-9pm-197697/

 

 

 

 

LAWYERS (HOMMES ET FEMMES DE LOI)

 

 

 

Le droit Kenyan est fondé en grande partie sur la Common law anglaise (corps de règles issus de la pratique judiciaire).

The legal system is based on English Common Law (le système légal est basé sur la Common Law).Helping U.S. Companies Export https://www.export.gov/article?id=Kenya-legal-regime

 “Kenya’s legal system is largely based on English common law and comprises private and public law. The primary sources of law in Kenya are the 2010 Constitution (which is the supreme law binding on all persons and state organs), statutes and case law (le système juridique du Kenya est largement fondé sur la Common law anglaise…Les sources primaires du droit au Kenya sont la Constitution de 2010 (loi supreme s’imposant aux individus et aux organisms d’Etat)  les lois votées par le Parlement (statutes) et les précédents jurisprudentiels)..

Country Focus - Kenya: The Legal Landscape In association with MMAN Advocates, 2018

https://mman.co.ke/sites/default/files/docs/Getting%20the%20Deal%20Through%20-%20Kenya%2C%20The%20Legal%20Landscape.pdf

 

Certaines lois britanniques sont encore applicables telles quelles au Kenya, de même que, de façon assez marginale, la loi islamique, quand le requérant est mulsulman évidemment, ou les coutumes tribales si ells ne contredisent pa d’autres règles.

L’article du site Globallex (2016) Researching Kenyan Law de Tom Ojienda et Leonard Obura Aloo énumère précisément les sources du droit Kenyan; on peut s’y reporter http://www.nyulawglobal.org/globalex/Kenya1.html

Le monde judiciaire kenyan n’a pas seulement hérité du colonisateur une partie de son système legal mais aussi son style vestimentaire. Robes et perruques des avocats et magistrats s’inspirent du modèle britannique. Des tentatives de moderniser la tenue, ainsi que les appellations (My Lord ou My Lady pour s’adresser aux magistrats auraient été remplacés par Your Honour, à l’américaine)  avaient été envisagées par le precedent Chief Justice du Kenya, Willy Mutunga, mais semblent avoir été abandonnées par l’actuel Chief Justice David Maraga, de tendance conservatrice, sinon que le port de la perruque est devenu facultatif (pour les avocats seulement ?)*.

                                                                                                                       * En Angleterre même, le port de la perruque semble abandonné en matière civile.

 

On trouve fréquemment dans la presse africaine de langue anglaise des attaques contre la tradition vestimentaire des juges et avocats, qui est présentée comme un héritage colonial dont il faudrait se débarrasser. Mais les intéressés, eux, paraissent y tenir, comme “either a source of pride and prestige or a symbol of the profession” (soit une source d’orgueil et de prestige, soit un symbole de la profession) (This is Africa, article de Kylie Kiunguyu, 3 septembre  2018, Willy Mutunga’s campaign against colonial-era robes and wigs disintegrates (la campagne de Willy Mutunga contre les robes et perruques de l’ère coloniale se désagrège)

https://thisisafrica.me/chief-justice-mutunga-on-colonial-robes-wigs/

Le plus haut magistrat du pays est le Chief Justice. Assez significativement, le site internet du gouvernement kenyan donne la liste de tous les Chief Justice y compris ceux de la période coloniale,

https://www.judiciary.go.ke/about-us/our-history/

De la même façon, le site du Parlement Kenyan  donne la liste de tous les présidents y compris de ceux du conseil législatif colonial. Une brochure officielle présentant l'histoire du Parlement (2017) fait débuter cette histoire avec le conseil colonial (http://www.parliament.go.ke/sites/default/files/2018-04/24_History_of_the_Parliament_of_Kenya.pdf).

 

Dans ses documents officiels, le Kenya reconnait donc une continuité avec la période coloniale.

 

Les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale portent aussi la perruque longue.

 

Le dernier Blanc à avoir occupé le poste de Chief Justice était Robin Allan Winston Hancox en 1989-1993, c’est-à-dire une trentaine d’années après l’indépendance. Il ne semble pas aujourd’hui que des Blancs kenyans exercent dans la magistrature ou même le barreau.

La question de savoir si des avocats non Kenyans pouvaient exercer (en tous cas comme avocats de l’accusation ?) sans formalité particulière  s’est posée récemment lors d'une affaire en cours, aux implications politiques évidentes.

 La vice-Chief Justice (deputy Chief Justice) et vice-présidente de la Cour suprême, Philomena Mbete Mwilu, a été accusée d’avoir utilisé ses fonctions dans des buts d’enrichissement personnel. Cette accusation prend place dans le programme du president Uhuru Kenyatta de lutte contre la corruption*, même si certains y devinent des arrière-pensées politiques car Philomena Mwilu  avait pris une position défavorable à Kenyatta lors de la contestation par Raila Odinga du résultat de la dernière élection présidentielle (2017),.aboutissant à l’oganisation de nouvelles élections, remportées de nouveau par Kenyatta.

                                                        * En 2017, le Kenya figurait à la 143ème place, sur 180, dans le rapport annuel de l'ONG Transparency International sur la corruption (France-Info Afrique).

Pour démontrer l’objectivité des poursuites contre Philomena Mwilu, l’Attorney general a décidé d’avoir recours à un avocat étranger (dans le système juridique de tradition britannique, ce sont des avocats qui soutiennent l’accusation) et son choix s‘est porté sur un célèbre avocat londonien et professeur de droit,  Khawar Qureshi, QC *

                                                             * Rappelons que QC signifie Queen’s counsel et que c’est un titre honorifique pour les avocats qui ont acquis un renom dans la profession, en Grande-Bretagne et dans certains pays du Commonwealth. Dans d'autres pays anciennement britanniques, l'appellation est le plus souvent Senior counsel.

 

Les audiences de ce procès ont commence à se tenir en mars 2019. Avant cela, les avocats de Philomena Mwilu ont tenté de faire obstacle à la nomination de Khawar Qureshi comme chargé de soutenir l’accusation en invoquant qu’un avocat étranger ne pouvait pas intervenir au Kenya sans une procédure spéciale, mais la validité de sa nomination a été reconnue par la Haute cour en janvier 2019.

 

Pour terminer ce bref panorama du paysage judiciaire Kenyan, il faut signaler la décision prise par la Cour suprême en janvier 2019, annulant une décision de la cour d’appel qui avait jugé que des élèves musulmanes pouvaient revêtir un hijab dans des écoles non-musulmanes. La plainte avait été présentée par les parents de jeunes  musulmanes suivant leur scolarité dans une école méthodiste (une branche du protestantisme), St Paul's Kiwanjani Secondary School, qui avaient été exclues de l’école pour avoir refusé d’ôter leur hijab.

La Cour suprême a jugé que chaque école avait le droit de fixer ses règles en matière de tenue scolaire. Le journal kenyan The Nation évoque “ a triumph for the Methodist Church” (un triomphe pour l’Eglise méthodiste). https://www.nation.co.ke/news/Top-court-overturns-ruling-on-hijab-in-schools/1056-4948688-ewqojoz/index.html

Les musulmans représentent environ 11 % de la population du Kenya soit environ  5 millions de personnes (population du Kenya en 2017 : 46.6 millions habs. Serait passée à 51,2 millions en 2019 (?) selon http://www.worldometers.info/world-population/kenya-population/

Ajoutons que récemment le Chief Justice, qui ne cache pas son appartenance à l’Eglise des Adventistes du 7ème jour, a déclaré qu’à son avis, tous les lawyers (hommes et femmes de loi) devraient être chrétiens…

 

 

 

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 Les avocats de l'accusation dans l'affaire Mwilu : Alexander Muteti, Dorcas Oduor et au centre, Khawar Qureshi, en décembre 2018.

https://citizentv.co.ke/news/drama-in-court-as-qureshi-takes-centre-stage-in-mwilu-case-222174/

 

 

 

 

ARISTOCRATES AU SOLEIL

 

 

Comme on l’a vu, de nombreux aistocrates se sont installés au Kenya à l’époque coloniale. Les descendants de certains y sont toujours présents.

Mais d’autres aristocrates ont choisi plus récemment de résider au Kenya soit pour une partie de l’année soit pour un séjour permanent, au moins pour quelques années.

Dans le premier cas, on trouve par exemple Lord Valentine Cecil, fils du 6ème marquis de Salisbury et frère du 7ème et actuel marquis. Ses liens durables avec le Kenya ont commencé par l’achat en 1991 avec son frère Lord Michael Cecil, de Wilken Telecommunications Limited, une société kenyane, puis ils ont créé AfSat Communications Limited qui est devenu le service fournisseur d’internet par satellite le plus important d’Afrique. Ces entreprises ont été revendues depuis. Lord Valentine Cecil est president de l’Eastern Africa Association qui promeut les liens commerciaux avec l’Afrique de l’Est.

Bien que résidant en Angleterre, où il est habitué des champs de course, Lord Valentine Cecil passait une partie de l’année dans sa résidence de Laragai House, construite dans les années 90 dans le comté de Laikipia. La residence a été vendue en 2015, mais on peut supposer que Lord Cecil a encore ses habitudes au Kenya.

Dans un article paru en 2017 dans le magazine anglaisThe Tatler, Lord Cecil indiquait avoir découvert le Kenya 8 ans après l’indépendance. Il rapporte que beaucoup d’Anglais se demandaient alors s’ils allaient rester. Aujourd’hui leurs enfants et petits-enfants y sont encore, parce qu’ils aiment la vie au Kenya. Il ajoute : “'You can play polo at a fraction of the cost you could at home” (Vous pouvez jouer au polo pour une fraction de ce que ça vous coûte chez nous [en Angleterre])  Why do aristocrats love Kenya?, article de Sophia Money-Coutts  https://www.tatler.com/gallery/why-aristocrats-love-kenya-jack-marrian-case.

Bon connaisseur des choses du Kenya, Lord Cecil prévoyait dans cet article que Jack Marrian (voir cinquième partie) serait reconnu innocent, mais qu’il faudrait trois ans car la police et la justice kenyane ne voulaient pas perdre la face, ce qui s’avéra exact.

Arrivée au Kenya bien plus récemment, Lady Tatiana Mountbatten, née en 1990, petite-fille du dernier vice-roi des Indes Lord Louis Mountbatten et fille du marquis de Milford Haven, apparentée à la famille royale, est cavalière de compétition dans les épreuves de dressage.

L'article du Tatler indiquait en 2017 qu'elle pratiquait le dressage de chevaux sur le domaine Borana, propriété de la famille Dyers, voisine du domaine des Craig dans le comté de Laipikia. L’une des propriétés proches appartient à Michael Spencer, richissime actionnaire principal d’une société de courtage qui est le beau-père de Tatiana Mountbatten, ayant épousé sa mère, divorcée du marquis de Milford Haven (Why do aristocrats love Kenya?, article cité).  Depuis Tatiana Moutbatten a-t-elle quitté le Kenya ? Elle semble aujourd'hui s'entraîner et élever des chevaux dans la campagne anglaise.

 

 

 

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Tatiana Mountbatten (à gauche) et  Venetia Philipps (qui élève également des chevaux),  accompagnés par des rangers kenyans (2016). Comme le montre le ciel, le Kenya est aussi un pays orageux ou brumeux et pas seulement ensoleillé. Le climat se partage en une saison sèche et une saison pluvieuse.

Site Brits in Kenya.

https://www.britsinkenya.com/2016/08/06/riders-hoping-to-raise-30000-for-running-with-rangers-in-mongol-derby/80423fad-7efa-4730-b0ba-27a3c9a92b97/

 

 

 

 

 

 

 

ÉDUCATION A L’ANGLAISE

 

 

Le Kenya dispose d’un système éducatif public en progression (20% du budget de l’Etat, qui devrait être porté à 30%) et qui est soutenu par divers programmes internationaux.

Mais à côté des écoles publiques il existe de nombeuse écoles privées qui offrent un cursus scolaire anglais (English curriculum) et qui accueillent de nombeux élèves d’ascendance européenne. Ces écoles comportent ou pas des pensionnats (boarding schools). Certaines sont “non-denominational” (non religieuses), les autres se rattachent à l’église Anglicane, catholique, etc

Ces écoles sont généralement (on l’a deviné) plutôt coûteuses.

On peut citer parmi ls plus connues :

The Banda School, Nairobi,

Braeburn College, Nairobi, dont on precise qu’à l’encontre de la plupart des écoles du Kenya, l’école n’impose pas d‘uniforme, avec Braeburn High School, Braeburn Prep School et Braeburn Imani International School,

Braeside School, Nairobi,

Brookhouse International School ,Nairobi;

Greensteds International School, Nakuru,

Hillcrest Secondary et Hillcrest Prep School, Nairobi,

International School of Kenya, Nairobi,

Kenton College Preparatory School, Nairobi,

Peponi House preparatory school, Nairobi  et Peponi School, Ruiru (le nom à consonance italienne vient peut-être de son fondateur ?); la rumeur veut que cette école appartienne à la famille Kenyatta,

 Pembroke House, Gilgil,

St Andrew’s Turi Prep et St Andrew’s Senior School, Turi.

 

Le president Kenyatta a pris l’habitude, tous les mois d’inviter une classe du pays à visiter la résidence du président de la république. Lorsqu’il fit visiter les locaux aux enfants d’une classe de Pembroke House, dans leur très grande majorité blancs, certains Kenyans remarquèrent que ces éléves avaient été mieux traités que les autres éléves africains, car ils avaient posé pour la photo de groupe auprès du président, assis sur des petites chaises dorées…

Pembroke, dont la fondation remonte à plus de 90 ans, a commencé comme école pour un public blanc plutôt aristocratique. Elle s’est ouverte à un public multi-racial dans les années 1970 et aux filles en 1988.

Les élèves de Pemboke sont réputés pour leurs “delightful manners” (manières délicieuses).

La devise de l’école est “Fortuna favet Fortibus” (la Fortune favorise les braves)  

 

 

 

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 Le président Kenyatta fait visiter la résidence présidentielle aux élèves de Pembroke House, 2016.

 Chan O8.

http://chano8.com/uhuru-kenyatta-receives-criticism-discriminating-black-students/

 

 

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Jeunes filles élèves de Hillcrest School.

Site de l'école.

 http://www.hillcrest.ac.ke/secondary/

 

 

 

TROOPING THE COLOUR

 

 

On peut aussi trouver un héritage britannique clairement revendiqué dans les traditions de l’armée kenyane.

Le Kenya est l’un des trois pays africains avec le Ghana et l’Ouganda qui pratique la cérémonie d’origine britannique du Trooping the Colour (présentation du drapeau aux troupes), lors du Jamhuri Day (anniversaire de l’indépendance et de la proclamation de la républque, le 12 décembre - Jamhuri signifie "république" en swahili).

En presence du president de la république, les couleurs du regiment des Kenya Rifles sont montrées aux unités militaires réunies pour la commémoration. L’escorte du drapeau régimentaire et du drapeau présidentiel marche au pas de parade de l’armée britannique. La musique joue la marche British Grenadiers et By Land and Sea (sur terre et sur mer), marche des Royal Marines.

Avant cela, les drapeaux ont été bénis par les représentants des cultes.

 

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 Le président Kenyatta, en uniforme de commandant en chef des forces armées, remet le drapeau régimentaire et le drapeau présidentiel au régiment  des Kenya Rifles .lors de la cérémonie de Trooping the colour à l'occasion du 55ème anniversaire de l'indépendance, 12 décembre 2018. C'est la première fois que le président était en uniforme.

 Compte Twitter

 

 

 

CHURCHES (ÉGLISES)

 

 

Doit-on considérer la religion en Afrique comme un héritage colonial ?

La religion dominante est le christianisme (84 % de la population).

 L’Islam représente environ 10 à 11% de la population (majoritairement sunnisme).

 La religion animiste ne représente que 1,7% de la population.

Autres religions 1,8%. (Hindouisme, Judaïsme, Bouddhisme)

A l’intérieur du christianisme, le protestantisme représente 47, 7% (Anglicans, Presbytériens, Méthodistes, Baptistes, Luthériens, Pentecotistes).

Le catholicisme 23,4 %. L’Eglise catholique serait un grand propriétaire foncier et immobilier au Kenya.

Les autres formes de christianisme 11,9% (il s’agit généralement d’églises opérant une synthèse entre le christianisme et les traditions africaines ou d’églises comme les Mormons, les Témoins de Jéhovah, etc).

Pour les chiffres cités, cf. World Atlas https://www.worldatlas.com/articles/religious-beliefs-in-kenya.html

L’article Wikipedia en anglais fournit des répartitions un peu différentes mais il est inutile ici d’entrer dans le detail, cf.  https://en.wikipedia.org/wiki/Religion_in_Kenya

 

On peut retenir le succès des formes du protestantisme évangélique (les Quakers seraient plus nombreux au Kenya que dans n’importe quel pays, Adventistes, Pentecotistes etc).

Les Anglicans représentent 5 millions de personnes, soit 10% de la population. Bien que l'Eglise anglicane soit représentée partout dans le monde (dans les anciennes possessions britanniques notamment), ses attaches avec l'Angleterre, son pays d'origine, restent forts puisque l'archevêque de Canterbury est le chef spirituel de la Communion anglicane. 10% des Kenyans ont donc une religion qui a un lien spécial avec l'ancienne puissance coloniale.

 L’église orthodoxe compte 650 000 membres.

La Constitution garantit la liberté religieuse et la liberté de discussion. La coexistence religieuse est ordinairement  sans problème mais l’apparition du terrorisme islamique depuis ces dernières années a tendu les relations avec les Musulmans.

La coexistence religieuse et le rôle public des religions apparaissent dans des occasions comme la bénédiction des drapeaux lors de la cérémonie du Trooping the Colour que nous avons évoquée. Les principaux représentants des religions participent ensemble à la bénédiction et récitent des prières.

Le président, le vice-président, les ministres, les magistrats et officiers supérieurs qui entrent en fonctions prêtent serment, selon leur choix,  avec une formule faisant référence à Dieu, ou sans cette référence. Mais il est caractéristique, que, sans qu'il y ait obligation de le faire, le serment est souvent prêté en tenant le livre sacré à la main (la Bible pour les chrétiens). Les commentateurs notèrent que Uhuru Kenyatta avait prêté serment en tenant la Bible qui avait  servi à son père Jomo Kenyatta. Voir exemples de serments prêtés en tenant la Bible pour les commandants militaires https://www.youtube.com/watch?v=ltoE3gm7wVc&t=545s et pour le Chief Justice https://www.youtube.com/watch?v=ERLsnYFSpiY             .

 

 

On peut également indiquer que dans un pays majoritairement protestant, le président Uhuru Kenyatta est catholique. Sa mère, Mama Ngina, la veuve du premier président Jomo Kenyatta, s’est convertie au catholicisme (elle devait appartenir comme Kenyatta, du moins à l’origine, à l’Eglise presbytérienne) et elle assiste à la messe toutes les semaines avec certains membres de sa famille.

 

 

 

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 Les représentants des cultes bénissent les drapeaux appuyés sur des tambours avant leur remise au régiment,  lors de la cérémonie du 55ème anniversaire de l'indépendance, 12 décembre 2018

Kenya Citizen TV

 Capture d'écran You Tube.https://www.youtube.com/watch?v=vzc-guQzAo0&t=447s

 

 

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 Mama Ngina Kenyatta (à droite), veuve du premier président de la république Jomo Kenyatta, assiste à la messe avec son fils Muhoho  Kenyatta, frère du président de la république et gestionnaire de la fortune familiale, et l'épouse de celui-ci.

 Article du Daily Nation, Rise and rise of the Kenyatta family business empire, 12 février 2019. Le titre de l'article comporte une plaisanterie (on attend rise and fall - ascension et chute de l'empire du business de la famille Kenyatta, on a : rise and rise : ascension et ascension).

 https://www.nation.co.ke/news/Rise-of-Kenyatta-business-empire/1056-4984426-jf7m4g/index.html

 

 

 

 

CONCLUSION : UN MONUMENT POUR LA RÉCONCILIATION ET LES VACANCES DE BÉATRICE D'YORK 

 

 

 

 Le Kenya et l'histoire du Kenya sont probablement peu connus en France.

On imagine volontiers que la révolte des Mau-Mau a poussé les Britanniques à accorder l'indépendance. C'est très contestable si on pense que le Kenya est devenu indépendant en 1963, soit 7 ans après la fin pratique de l'insurrection (même si après 1956, un petit nombre de combattants ont encore tenu le maquis dans des zones reculées quelques années encore et même pour certains, au-delà de l'indépendance). De plus, le Ghana, le Nigéria, l'Ouganda, sont devenus indépendants avant le Kenya et il n'y avait pas de révolte armée dans ces pays... Certes la révolte a amené le gouvernement britannique et surtout les colons blancs,  à admettre l'évolution vers non seulement l'indépendance mais vers le gouvernement par la majorité noire. Mais l'indépendance n'est pas née de la révolte, puisque celle-ci a été vaincue.

La tendance inconsciente à survaloriser la révolte des Mau-Mau, qui paraît conforme au processus des émancipations coloniales telle qu'on le conçoit souvent à travers quelques exemples historiques, où l'indépendance survient après une guerre de libération, apparait par exemple dans l'illustration sur le site de France Info  ( https://www.franceinter.fr/emissions/rendez-vous-avec-x/rendez-vous-avec-x-26-octobre-2013 ) d'une émission de 2013, au moment où les survivants Mau-Mau réclamaient des indemnisations à la Grande-Bretagne : on y voit un momument de Nairobi présenté comme monument à la gloire des Mau-Mau, alors qu'il s'agit (comme le style du monument aurait déjà dû le suggérer) du monument aux combattants africains de l'armée britannique, érigé à l'époque coloniale !

Les Mau- Mau ont mis longtemps à avoir leur monument au Kenya. La "réhabilitation" des Mau-Mau est venue à travers les méandres de la politique kenyane au moment où Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir en 2002 et a voulu se démarquer de ses prédécesseurs (voir fin de la première partie).

En 2007 un monument en l'honneur de Dedan Kimathi, l'un des principaux chefs Mau-Mau (exécuté par les Britanniques en 1957)  fut inauguré à Nairobi et en 2015 un monument dédié aux victimes de la répression fut érigé, payé entièrement par la Grande-Bretagne, en forme de réparation et en signe de réconciliation. Le monument,  inauguré par le haut commissaire (ambassadeur) britannique et le président de l'association des vétérans Mau-Mau, ne rend pas hommages aux combattants en tant que tels, mais à ceux qui ont souffert de violences, viols et tortures de la part des Britanniques à l'époque du soulèvement. Cet acte de réparation faisait suite à la médiatisation par des historiens des comportements fautifs de la puissance coloniale, et au versement d'indemnisations. Cette médiatisation s'était accompagnée de controverses sur l'étendue des violations des droits de l'homme commises par les Britanniques et par leurs auxiliaires kenyans. 

                  

La Grande-Bretagne a indemnisé en 2013 5200 plaignants des violences subies notamment dans les camps de prisonniers. La Grande-Bretagne a toutefois refusé d'indemniser d'autres plaignants par la suite, d'autant que le nombre de plaignants (40 000) laisse soupçonner que beaucoup de plaintes émanent de personnes  qui n'ont pas de lien sérieux avec les événements.

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Toutefois, la réintégration des Mau-Mau dans la mémoire officielle du Kenya, au risque d'ailleurs de finir par oublier qu'ils n'étaient qu'une minorité de la population,  ne doit pas dissimuler un fait. Lors de l'indépendance, ce sont les "loyalistes", ceux qui s'étaient opposés aux Mau-Mau, qui ont  pris en charge le pays, sous la conduite de Kenyatta. Ce dernier, malgré sa condamnation à la prison  par les Britanniques, n'avait jamais été partisan des Mau-Mau et son emprisonnement ne le rapprocha pas de leurs objectifs, il ne se "radicalisa" pas, comme on dirait aujourd'hui  (au demeurant, lorsqu'il sortit de prison, l'insurrection était vaincue). A partir de 1961-62, Kenyatta fut désigné en quelque sorte par les Britanniques comme l'homme du consensus pour diriger le Kenya indépendant, réunissant autour de lui les anciens loyalistes et les nationalistes modérés.

Le rôle des loyalistes a été mis en évidence par l'historien Daniel Branch dans un livre au titre explicite Defeating Mau Mau, Creating Kenya: Counterinsurgency, Civil War, and Decolonization (Battre les Mau-Mau, créer le Kenya : contre-insurrection, guerre civile et décolonisation), 2010.

Selon la critique de ce livre par le Pr. Lonsdale, de l'université de Cambridge : "Mau Mau was not a war of heroic simplicity between noble nationalists and cruel colonialists. It was more complicated than that. (...)  And the loyalists not only won the war but were the more effective nationalists. Mau Mau was controversial enough before Branch came along. It is even more so now." (La guerre des Mau-Mau n'a pas été une guerre d'une héroïque simplicité entre de nobles nationalistes [au sens de partisans de l'indépendance nationale] et de cruels colonialistes. C'était plus compliqué que ça. (...) Et les loyalistes n'ont pas seulement gagné la guerre, mais ils ont été les nationalistes les plus efficaces. Mau-Mau était déjà un sujet de controverse avant l'analyse de Branch. Ça l'est encore plus depuis).

De son côté, le prof. David Anderson, spécialiste du sujet, indiquait en 2005  : "The Mau Mau lost their war against the British. They lost the peace, too. Kenyatta had little time for the former ‘freedom fighters’. He (...)  never conceded rights, rewards or genuine compensation to Mau Mau. When asked about the future role of Mau Mau in 1963, his answer was unequivocal: ‘We shall not allow hooligans to rule Kenya’" (Les Mau-Mau ont perdu leur guerre contre les Britanniques. Ils ont aussi  perdu la paix. Kenyatta avait peu de temps  à accorder aux anciens "combattants de la liberté". Il (...) ne leur concéda jamais de droits, de récompense ou une véritable indemnisation. Quand on lui posa en 1963 la question du rôle futur des Mau-Mau, sa réponse fut sans équivoque : Nous ne permettrons pas à des voyous de gouverner le Kenya) - History Today Volume 55, 2 février 2005.

La situation du Kenya après l'indépendance fut donc paradoxale par rapport aux schémas habituels (et aux idées conventionnelles sur la décolonisation). Ceux qui avaient soutenu les Britanniques (pour diverses raisons, et l'une d'entre elles est l'opposition à la violence des Mau-Mau) - mais qui n'étaient pas du tout opposés à l'indépendance de leur pays, du moment qu'elle se faisait dans le calme, devinrent, en grande partie, les gestionnaires du Kenya indépendant.

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A cette situation, on doit les caractéristiques que nous avons essayé de repérer dans cette étude.

Tout d'abord la présence d'une communauté européenne (d'origine britannique essentiellement) qui est restée dans le pays après l'indépendance. Bien entendu il y a eu des départs au moment de l'indépendance, mais pas au point de faire disparaître la communauté. et celle-ci  est en permanence rejointe par de nouveaux arrivants. La culture britannique a donc continué d'exister au Kenya du fait de la communauté britannique présente (composée de Britanniques et de Kenyans d'origine britanniques) et de son statut social qui reste élevé.

D'autre part, les loyalistes et les nationalistes modérés qui ont dirigé le pays après l'indépendance n'avaient aucune hostilité envers le style de vie et les traditions apportés par les colonisateurs. Ils ont donc maintenu sans difficuté l'environnement culturel des colonisateurs  dans le Kenya indépendant, en s'appropriant (pour utiliser cette formule) ces comportements qu'ils estimaient valorisants. Evidemment cette identification était plus importante dans la classe supérieure que dans le reste de la population.

Ce qu'on peut appeler, pour simplifer, l'influence culturelle britannique, s'est donc maintenu au Kenya en raison des deux facteurs signalés (persistance d'une communauté britannique renouvelée par des apports permanents et maintien des valeurs et comportements culturels britanniques par la classe dirigeante et supérieure du Kenya) et de leur intéraction.  Bien entendu cette situation de départ évolue et se modifie dans le temps et comme on l'a indiqué, l'influence culturelle britannique devient moins sensible aujourd'hui au profit d'une forme de culture occidentale  mondialisée.

 

Terminons sur un clin d'oeil.

 

Le séjour au Kenya de célébrités s'explique largment  par la beauté des paysages (aussi bien des savanes intérieures que de la côte) et aussi par un effet de mode et d'imitation : l'exemple une fois donné par une célébrité, les autres le suivent.

De nombreuses personnalités de la jet-set se sont notamment installées, pour des séjours plus ou moins longs, dans l'île de Lamu, au nord du pays, proche de la frontière somalienne. La vieille ville de Lamu est célèbre pour ses maisons anciennes  (selon le site de l'UNESCO, "fusion unique de styles de constructions swahilis, arabes, perses, indiens et européens"   https://whc.unesco.org/fr/list/1055). Dans une autre partie de l'île, à Shela, des célébrités ont fait construire des résidences luxueuses.

 

En février 2019, on pouvait apprendre en lisant les rubriques mondaines, que le princesse Béatrice d'York, petite-fille de la reine d’Angleterre, et son fiancé, le riche italien Edoardo Mapelli Mozzi, avaient passé des vacances à Shela, dans la maison du prince Ernst-August de Hanovre, mari de Caroline de Monaco, vacances perturbées par un petit drame : le chien de la princesse était mort, victime d'une intoxication alimentaire.

Depuis que les shebabs font régner l'insécurité à partir de la Somalie voisine, les touristes européens ont passablement déserté Lamu et si la princesse et son fiancé y sont allés en vacances, on suppose que c'est sous bonne garde.

Mais cette petite anecdote est une autre illustration, sous la forme de la rubrique people des magazines. des liens entre la Grande-Bretagne et le Kenya.

 

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 Une résidence de luxe à Shela, île de Lamu. Il s'agit peut-être de la maison du prince Ernst-August de Hanovre.

Photo sur Pinterest. Emma Maxwell.

https://www.pinterest.fr/pin/121386152428771620/?lp=true

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26 mars 2019

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI, CINQUIEME PARTIE

 

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA, AUJOURD'HUI

CINQUIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 Nous reprenons ici le survol de l'histoire récente du Kenya où nous l'avions interrompu (cf. première partie).

 

 

 

 

LES ÉLECTIONS DE 2007

 

 

Elu en 2002 sur un programme de réforme, Kibaki était perçu à la fin de sa présidence comme le continuateur du système de domination et d'enrichissement personnel  mis en place sous Kenyatta et Moi, auquel il avait participé depuis le début. Ses opposants lui reprochaient de continuer la domination des Kikuyus et d’être entouré par une coterie, “la mafia du Mont Kenya”.

Le rôle de champion du changement était maintenant tenu par Raila Odinga.

Lors de l'élection présidentielle du 27 décembre 2007, Raila Odinga obtient ses meilleurs résultats dans les provinces de Nyanza, occidentale, de la vallée du Rift et de la côte. Mais la commission électorale déclare Mwai Kibaki vainqueur avec 232 000 voix d’avance.

L’annonce surprend car elle est en désaccord avec les derniers sondages. Les observateurs de l'Union européenne recommandent un recomptage des bulletins tandis que Raila Odinga conteste le résultat.

La contestation des résultats débouche sur des violences de grande ampleur, qui commencent par le meurtre de 50 Kikuyus, principalement des femmes et des enfants, brûlés vifs dans une église à Kiambaa le 1er janvier 2008.

Le porte-parole du gouvernement accuse les partisans de Raila Odinga d'être impliqués dans un nettoyage ethnique contre les Kikuyus.

La violence se poursuit durant les deux premiers mois de 2008, causant la mort de 1300 à 1500  personnes et le déplacement d’environ 600 000 personnes, selon certaines sources. Les Kikuyus (considérés comme l’ethnie la plus favorisée, à laquelle appartient le président sortant proclamé réélu Kibaki) sont pris pour cible lorsqu’ils habitent en-dehors de leurs zones de peuplement habituelles, (c’est le cas notamment dans la province de la Rift Valley). On considère qu’une grande partie de la violence est liée à des conflits fonciers de longue date.

 Le rôle de la "secte"  Mungiki (association criminelle fondée sur des rites ethniques kikuyus) dans les violences contre les ethnies Luo et Kalenjin a été mis en avant.

Les troubles post-électoraux débouchent aussi sur une situation de disette en 2008-2009

Le 28 février 2008, grâce à la médiation de Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, les deux camps signent un accord de partage du pouvoir, confirmé par le parlement à l'unanimité.

 

 

 

 

LE DEUXIÈME MANDAT DE MWAI KIBAKI

 

 

 

Selon cet accord, l’élection à la présidence de Kibaki est confirmée et Raila Odinga est nommé Premier ministre. Un gouvernement de coalition de 42 ministres et 50 secrétaires d’Etat (assistant ministers), est nommé, chacun des deux leaders désignant une moitié des membres; c’est le gouvernement le plus nombreux de l’histoire du Kenya (“a carefully balanced ethnic coalition” selon la notice Wikipedia, une coalition soigneusement équilibrée sur le plan ethnique). Uhuru Kenyatta est vice-premier ministre, fonction qu’il cumule avec celle de ministre, notamment des finances en 2009.  

Le principal objectif du gouvernement est alors l’élaboration  d’une nouvelle constitution

La constitution comporte une Charte des droits et libertés, une forte exigence de Raila Odinga, maintenant partagée par Kibaki.

La constitution prévoit un système de checks and balance (contre-pouvoirs) afin de prévenir l'usage autoritaire du pouvoir. Mais elle ne maintient pas le poste de Premier ministre, qui doit disparaître après les élections de 2013. Le président est donc toujours chef de l’Etat et chef du gouvernement. Elle rétablit une deuxième chambre, le Sénat (qui avait été supprimée en 1966 par Jomo Kenyatta).

Elle réorganise le territoire en 47 comtés qui sont pourvus d’un gouvernement doté de compétences dévolues (devolded government), sans mettre en place un régime fédéral. Les comtés sont administrés par un gouverneur élu et un vice-gouverneur (deputy governor) assistés d’un comité exécutif composé de membres de l’assemblée du comté.

La Constitution prévoit, sur certaines matières, des dispositions dérogatoires  en faveur de la minorité musulmane.

Le ministre William Ruto, bien que membre de l’Orange democratic movement, s’est opposé à la nouvelle constitution avec le soutien de l’ancien président Moi.

  • William Kipchirchir Samoei arap Ruto, docteur en sciences, a fait ses débuts au parti Kanu, puis a rejoint l’Orange democratic movement, avant de se rallier au parti dominantd’Uhuru Kenyatta à partir de 2013.

Le 4 août 2010, un référendum approuve par 70 % de votes favorables la nouvelle Constitution

La nouvelle constitution est promulguée par Kibaki lors d’une cérémonie publique.  

Changement symbolique, le Kenyatta Day qui était fêté depuis 1964 à la date anniversaire de l'arrestation de Kenyatta en 1952, fut renommé en 2010 Mashujaa Day (jour des héros) pour célébrer tous ceux qui aaient lutté pour l'indépendance.

 Avec le chaos qu a suivi les élections, la croissance économique chute mais se rétablit à 5% en 2010 et 2011. Les relations économiques avec le Japon, la Chine et les puissances émergentes (Brics) ount augmeté, diminuant la dépendance avec les économies occidentales.

 

 

 

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Le 27 août 2010, le président Mwai Kibaki promulgue la nouvelle constitution lors d'une cérémonie à Uhuru Park, Nairobi, en présence de dizaines de milliers de Kenyans et de nombreux chefs d'état africains. La nouvelle constitution marque le début de la "seconde république" du Kenya.

The Guardian.

https://www.theguardian.com/world/gallery/2010/aug/27/kenyan-president-signs-new-constitution

 

 

 

 

En 2012, la Cour pénale internationale met en examen Uhuru Kenyatta, vice premier ministre de Kibaki, William Ruto pour le camp opposé, et quatre autres personnalités pour crimes contre l'humanité commis lors des violences ayant suivi la présidentielle de 2007. Uhuru Kenyatta démissionne alors de ses fonctions ministérielles tout en demeurant vice-Premier ministre.

Ces six personnalités sont désormais connues au Kenya comme les « Ocampo six” ( du nom du procureur général de la cour pénale internationale, rappel ironique des “Kapenguria six” du procès contre les chefs supposés des Mau Mau en 1953).

 Les préoccupations extérieures  deviennent plus importantes dans la vie du pays. Les chebabs, miliciens islamiques de Somalie, multiplient les attaques depuis les années 2010 et  L'organisation État islamique menace le Kenya qui se situe clairement dans le camp occidental.

Aux élections générales de 2013 (qui procédent en même temps à l’élection présidentielle et aux élections des représentants à l’Assemblée nationale et au Sénat et aux assemblées des gouvernements locaux), Uhuru Kenyatta, chef du parti The National Alliance (TNA), est candidat avec son colistier William Ruto, (maintenant brouillé avec Odinga) pour la coalition Jubilé (Jubilee Alliance) :  ils sont respectivement Kikuyu et Kalenjin (premier et quatrième groupe tribal du pays). En face, on retrouve  Raila Odinga et son colistier, qui sont Luo et Kamba (troisième et cinquième groupe).

Uhuru Kenyatta est vainqueur avec 50,07 % des suffrages devant Raila Odinga avec 43,31 % dès le premier tour. Odinga conteste les élections devant la Cour suprême

La Cour confirme que les élections ont bien été régulières.

 

 

 

UHURU KENYATTA PRESIDENT

 

 

 

 

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Le 9 avril 2013, Uhuru Kenyatta prête serment comme président de la république et reçoit le sabre de cérémonie, insigne de ses fonctions de commandant en chef des forces armées. A gauche, le président sortant Mwai Kibaki.

http://www.coastweek.com/3614-news-uhuru-priority-national-unity-big.htm

 

 

 

 

Investi dans ses fonctions en avril 2013, Uhuru Kenyatta diminue le nombre de ministres et refuse d’augmenter l’indemnité des députés. Il nomme 5 femmes ministres dont la ministre des affaires étrangères et celle de la défense.

En octobre 2014, Uhuru Kenyatta se rend à la convocation de la Cour pénale internationale (CPI) pour une audience préliminaire. Il est le premier chef d'État en exercice à comparaître devant la CPI. Il est défendu par l’avocat londonien Steven Kay, QC*.

                                       * Queen’s counsel. Titre honorifique de certains avocats britanniques ou du Commonwealth.

La CPI annoncera ensuite (2015) l’abandon des charges, tant contre lui que contre Ruto (2016) notamment du fait que les témoins se sont désistés.

En 2016, The National Alliance de Kenyatta fusionne avec 10 autres partis pour créer le part le plus puissant du Kenya The Jubilee party.

Les élections générales d’août 2017 sont marquées par l’agitation dans les mois précédents.

Raila Odinga, candidat de l'opposition,  affirme notamment dans son programme vouloir exproprier les propriétaires terriens blancs, à un moment où des occupations violentes de domaines possédés par les Blancs ont lieu en particulier dans le comté de Laikipia, au centre-ouest du pays

Uhuru Kenyatta est réélu avec 54,28 % des suffrages exprimés contre  Raila Odinga. Ce dernier parle de fraude et quelques émeutes éclatent, mais Odinga appelle au calme et saisit la Cour suprême

Celle-ci, à la surprise générale, invalide les élections qui doivent être réorganisées.

Les contre-pouvoirs mis en place par la Constitution de2010 fonctionnent donc efficacement.

Mais Uhuru Kenyatta projette de procéder à des modifications de la loi électorale avant le nouveau scrutin, ce qui provoque l‘appel au boycott de Odinga. Néanmoins ce dernier ne se retire pas officiellement du scrutin comme il l’avait annoncé ; mais conformément à son appel, ses électeurs ne se déplacent pas. Kenyatta est élu le 26 octobre 2017 avec 98,26 % des voix, mais avec une participation de 38,8 % des électeurs inscrits,

 La Cour suprême valide l’élection et Uhuru Kenyatta prête serment en novembre 2017.

Le 10 mars 2018, Kenyatta et Odinga signent un accord de réconciliation.

Pendant ces dernières années, le Kenya a connu une forte croissance économique (4, 9 % en 2017, 5, 9 % en 2018), favorisant l'émergence d'une classe prospère d'hommes d'affaires africains et indiens,  dont le mode de vie contraste avec la pauvreté - ou la misère - de larges secteurs de la population (36% de la population est considérée comme en extrême-puvreté - voir  Perspectives économiques au Kenya , Groupe de la Banque africaine de développement, https://www.afdb.org/fr/countries/east-africa/kenya/kenya-economic-outlook/ 

Malgré cela, le niveau de vie de l'ensemble de la population s'accroit et depuis 2016, le Kenya est classé comme pays à revenu intermédiaire (Le contexte économique du Kenya, Expert-comptable international-info   http://www.expert-comptable-international.info/fr/pays/kenya/economie-3 ).

Le développement de Nairobi, qui abrite de nombeux organismes internationaux, illustre la croissance économique du Kenya : la société Uber a créé récemment à Nairobi un service de transport par hélicoptère.

La construction de la tour Pinnacle à Nairobi (achèvement prévu en 2020) qui doit être la plus haute tour en Afrique (314 ou 320 m ?), avec une tour accolée moins élevée, est un symbole de l'affirmation du Kenya comme puissance économique et leader régional.

Enfin, depuis ces dernières années, le Kenya, comme d'autres pays africains, accroit ses liens économiques et sa coopération avec la Chine qui, entre autres investissements, a construit et  exploite une ligne de chemins de fer.

 

 

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Le président Uhuru Kenyatta accueilli par le Speaker (président) de l'Assemblée nationale Justin Muturi  et le Speaker du Sénat Ekwe Ethuro, avant de prononcer devant le Parlement le traditionnel discours sur l'état de la Nation (State of Nation address), le 31 mars 2016.

The Star

https://www.the-star.co.ke/news/2016-03-31-uhurus-speech-during-the-state-of-the-nation-address/

 

 

 

 

 

LA MENACE TERRORISTE

 

 

A partir de 2010, le Kenya doit affronter le mouvement Harakat al-Chabab al-Moudjahidin (mouvement des jeunes combattants, en anglais Harakat al-Shabaab) dont les membres sont appelés chebabs ou shebabs. Ce groupe terroriste islamiste somalien a fait allégeance à Al Quaida. Il participe à la guerre civile en Somalie et étend son champ d’action au Kenya voisin.

En octobre 2011, à la suite d’assassinats et d’enlèvements commis par les miliciens du groupe Al Chabab,  une opération coordonnée des armées somalienne et kenyane a lieu.

En représailles, le groupe Al Chabab frappe divers lieux au Kenya, dans la province du Nord-Est, mais également à Nairobi et Monbassa (40 morts, 200 blessés).

Le 21 septembre 2013, les miliciens d'Al Chabab attaquent le centre commercial Westgate  de Nairobi (67 morts).

En juin 2014, une cinquantaine de personnes masquées attaquent un poste de police à Mpektoni, ville en majorité chrétienne et brûlent des hôtels et restaurants, 53 morts, puis une autre attaque a lieu 3 jours après.

Presqu’en même temps, une attaque fait 15 morts au moins dans des villages proches, les assaillants allant de maison en maison à la recherche de non-musulmans.

 En avril 2015 des terroristes attaquent l’université de Garissa, tuant au moins 150 personnes et en blessant environ 80, en ciblant les non-musulmans.

En Somalie même, l’armée kenyane, présente sur le territoire dans le cadre d’une force africaine, est attaquée dans sa base de El-Adde, dans le Sud, le 15 janvier 2016 : 180 soldats kenyans auraient été  tués.

De nombreux attentats de moindre importance et attaques de villages kenyans dans la province frontière et sur la côte (à proximité de l’île touristique de Lamu notamment) ont eu lieu ces dernières années. Ces attentats mettent en cause la capacité du gouvernement à faire régner la sécurité dans le pays.

Néanmoins il y a eu une pause due à de meilleurs résultats dans la lutte contre le terrorisme. Mais en janvier 2019, quatre personnes attaquent un complexe hôtelier à Nairobi, tuant 21 personnes et faisant 28 blessés.

Le gouvernement Kenyan reçoit l'aide des pays occidentaux dans sa lutte contre le terrorisme, notamment de la Grande-Bretagne qui  dispose de bases locales et entraîne l’armée kenyane.

 

 

 

 

LES BLANCS DU KENYA AUJOURD'HUI

 

 

 

Ces Blancs sont essentiellement des Kenyans d’origine britannique ou bien des expatriés britanniques récents.

A l’indépendance du Kenya, la loi ne permettait pas d’avoir la double nationalité kenyane et britannique. Or, pour pouvoir prétendre à des droits égaux avec les citoyens Kenyans notamment en matière économique, les Britanniques qui souhaitaient rester durent prendre la nationalité kenyane et de fait, perdre la nationalité britannique (du moins, en théorie). Depuis 2010 ce cumul est permis.

On considère qu’il y avait environ 60 000 colons blancs au Kenya vers1965, et aujourd’hui, il y a 67 000 Blancs, dont 35 000 de nationalité kenyane (ou britannique et kenyane) et 32 000 résidents britanniques (pas forcément Blancs), sur 46 millions d’habitants. (wikipedia en anglais, article White_Africans_of_European_ancestry*)

                                                                                                               * Wikipedia donne des chiffres sensiblement différents dans l’article White people in Kenya : There were an estimated 41,500 white people in Kenya as of 2009, of which 7,600 were Kenya citizens. The proportion that are Kenya citizens has likely increased due to the implementation of dual nationality in 2010. There are also British citizens residing in Kenya who may be of any race; according to the BBC, they numbered at about 32,000 in 2006 [41500 Blancs dont 7500 citoyens kenyans et 32 000 britanniques “de toutes races”– la difficulté est probablement de distinguer les Britanniques expatriés récents des autres].

 

Aujourd’hui, la majorité des Blancs (ou des Européens) travaillent dans le secteur tertiaire (finance, importation, transports aériens, hôtellerie) ; une minorité travaille toujours dans le secteur agricole (ferme, élevage de bétail, horticulture) ainsi que dans la conservation des ressources naturelles (administration de grandes réserves ouvertes au tourisme).

Les Européens du Kenya appartiennent à la classe moyenne et à la classe supérieure du pays.

Toutefois aucun Blanc ne figure dans les listes des 10 ou 20 hommes (ou femmes) les plus riches du pays.

Parmi les Blancs ou Européens du Kenya figurent toujours un certain nombre d‘aristocrates, d’origine britannique, soit anciennement fixés au Kenya, soit expatriés de date plus récente.

Pour leur malheur certains sont apparus récemment dans la rubrique des faits divers et les journaux kenyans et britanniques ont reporté les développements de leurs histoires.

 

 

 

 

DES ARISTOCRATES EN DANGER

LES DELAMERE

 

 

Une douzaine de grandes familles blanches possèdent toujours de très grandes propriétés agricoles, dont les Delamere, qui possèdent notamment le domaine de Soysambu (100,000 acres, soit 400 km²) dans la Rift Valley près du lac Elementaita.

Les propriétés des Delamere sont gérées depuis peu par deux entités, Ng’ombe Limited et Land Limited.

On se souvient que le 3ème baron Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie, était mort très endetté en 1931. Son fils Thomas (Tom) avait fondé une agence de publicité en Angleterre qui devint florissante. Il réalisa ses avoirs*, revint au Kenya et put rétablir les affaires du domaine,

                                                                              * La société de publicité fondée par Thomas Delamere, de rachat en achat, est devenue la célèbre firme Saatchi and Saatchi.

 

Lord Hughes George Cholmondeley, 5ème baron Delamere, âgé de plus de 80 ans, est l’actuel chef de la famille, qui a été très éprouvée par les déboires puis la mort de son fils unique et héritier du titre, l’Honorable * Thomas Patrick Gilbert Cholmondeley, plus connu comme Tom Cholmondeley.

                                                                                  * L'Honorable (The Hon. en abréviation anglaise), appellation donnée aux enfants des Lords lorsqu'ils ne détiennent pas eux-mêmes un titre.

 

Après une scolarité à Pembroke (école privée du Kenya fréquentée majoritairement par les Blancs) puis à Eton en Angleterre (d’où il fut renvoyé pour mauvaise conduite), puis des études d’agriculture, Tom Cholmondeley, revint au Kenya et devint progressivement le principal manager des domaines familiaux : il y gagna la réputation d’un fermier consciencieux et innovateur, créa des stations d’irrigation, des résidences de tourisme dans les réserves naturelles, encouragea les entreprises locales par la mise en place de micro-crédits ; il présida la réserve naturelle de Nakuru.

Sur le pan privé, c’était un amateur de sports dangereux et d’aventures amoureuses, avant de se marier. Sa silhouette  d'homme mince et très grand, vêtu souvent avec élégance, était reconnaissable entre toutes.

 

En 2005, Tom Cholmondeley tua un prétendu braconnier, Samson ole Sisina, qui le menaçait : mais ce braconnier était en fait un agent du service de protection de la nature. Cholmondeley invoqua la légitime défense et l’Attorney général classa l’affaire avec un verdict de nolle prosequi (il n’y a pas lieu de poursuivre).

Ce verdict suscita la colère de la population noire, scandalisée par ce qu’elle voyait comme une décision de faveur.

Un an après, en mai 2006, Tom Cholmondeley tua de nouveau un braconnier, Robert Njoya Mbugua, dans des conditions controversées. Cholmondeley invoqua avoir été attaqué par les chiens du braconnier et avoir mortellement blessé ce dernier en tirant sur les chiens. Au Kenya, chez les Blancs, on murmura : "Once is forgivable, twice is inexcusable." (une fois est pardonnable, deux fois est inexcusable).

Après avoir passé trois ans en détention préventive dans une prison où il était le seul Blanc, dans des conditions extrêmement pénibles, mais où il s’ingénia à venir en aide à ses co-détenus, Tom Cholmondeley fut reconnu coupable d’homicide et non d’assassinat et condamné à 8 mois de prison (compte-tenu des trois années d’emprisonnement préventif) puis libéré après 5 mois, en octobre 2009.

Pendant le procès, et même dans la salle d'audience revêtue de panneaux de bois  (probablement la même où eurent lieu d'autres procès célèbres dont celui de Sir Jock Delves Broughton en 1941, cf notre troisième partie), des manifestants africains réclamaient une punition exemplaire pour Tom Cholmondeley et brandissaient des pancartes.

 

 

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Tom Cholmondeley en mai 2009, lors du jugement dans l'affaire du meurtre de Robert Njoya Mbugua.

Daily Mail on line. La photo illustre un article de 2017 consacré à un autre procès au Kenya mettant en cause un Blanc, un homme d'affaires anglais était accusé d'avoir tué sa maîtresse kenyane.

https://www.dailymail.co.uk/news/article-5141349/British-man-accused-murdering-Kenyan-mistress-freed.html

 

 

 

 

 

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 La salle d'audience de la Haute Cour de Nairobi pendant les auditions du procès de Tom Cholmondeley, 2008.

Au 2ème rang, la mère et le père de Tom Cholmondeley, Lady et Lord Delamere (première et troisième à partir de la gauche) et probablement  sa compagne (dernière à droite).

Site du jornal The Daily Nation, Kenya.

https://www.nation.co.ke/news/1056-676028-jknoi1z/index.html

 

 

 

Pendant sa détention, il eut toutes les semaines la visite de sa fiancée (il était divorcé depuis quelques années). A sa sortie de prison il déclara à la presse qu’il était une cible idéale, un homme blanc, riche et titré, dans un pays noir, présenté comme un homme qui "tuait des Noirs pour le sport" ("shooting black men for sport").

Cholmondeley mourut en août 2016 d’un arrêt cardiaque dans un hôpital de Nairobi où il avait été admis pour chirurgie de la hanche. Toute la communauté blanche fut touchée par sa disparition, mais il y eut aussi des messages de sympathie venant d'Africains ou d'Indiens.

Lors de ses obsèques, un ancien co-détenu vint dire que Tom Cholmondeley l’avait aidé à avoir son diplôme de droit.

 

Dans le journal kenyan The Star, un journaliste écrivit que pour beaucoup, Cholmondeley était le prototype du grand propriétaire blanc hautain, « But those who interacted with him closely say Tom Cholmondeley was a gentleman with a very kind heart and always wore a broad smile on his face » (mais pour ceux qui l'avaient fréquenté de près, Tom Cholmondeley était un gentleman au grand cœur avec toujours un large sourire).

 

Tom Cholmondeley laisse deux enfants, dont l‘aîné, Hugh, né en 1998, devrait hériter du titre de baron Delamere à la mort de son grand-père.

A l’occasion des malheurs de la famille Delamere, la presse, tant kenyane que britannique (au moins les journaux populaires) ne manqua pas de parler de la « White Mischief malediction », ou de la « Happy Valley malediction », sans se soucier que les Delamere n’avaient jamais fait partie de la coterie de la Happy Valley, même en tenant compte du mariage du 4ème baron Delamere avec Diana Caldwell, veuve de Sir Jock Delves Broughton (voir quatrième partie) : les actuels représentants de la famille descendent du premier mariage du 4ème baron et non de son troisième mariage en 1955 avec Diana Caldwell, qui n’eut pas de postérité.

 

 

 

L'AFFAIRE ALEXANDER  MONSON

 

 

 

En mai 2012, Alexander Monson, âgé de 28 ans, fils du 12ème baron Monson of Burton, fut arrêté avec un ami à la sortie d’une boîte de nuit sur la plage de Diani, près de Monbasa. Son ami fut relâché mais la police prétendit avoir trouvé du cannabis dans les poches d’Alexander Monson.

Celui-ci fut mis en cellule. Lorsqu’un ami de la famille vint le voir quelques heures après, il le trouva sur le sol de la cellule presqu’inconscient. Alexander  fut transporté à l’hôpital et mourut le jour même, toujours inconscient et menotté au lit, avec sa mère à ses côtés.

La police prétendit qu’il avait fait une overdose et s’était blessé en tombant.

La famille pensait qu’Alexander avait été battu par les policiers et que la cause de la mort était une blessure reçue lors du passage à tabac.

Alexander Monson vivait au Kenya depuis 2008 avec sa mère, divorcée ; celle-ci a été élevée au Kenya.

Le père, Lord Monson, qui vit en Angleterre, commença une campagne d’opinion pour mettre en cause la police kenyane, dont la corruption est connue. Il écrivit notamment à Boris Johnson, à ce moment ministre des affaires étrangères.

L’enquête établit que la cause du décès avait été un coup porté par un objet contondant, tandis qu’aucune trace de prise de stupéfiants ne pouvait être établie.

Il s'avéra que la police avait essayé de dissimuler les faits et avait voulu faire pression sur les témoins.

Après des délais assez longs, quatre policiers kenyans furent accusés de meurtre et leur procès s‘est ouvert en janvier 2019.

Les défenseurs des droits de l’homme au Kenya se sont réjouis de ce procès et de la médiatisation de l'affaire, malgré les délais pour arriver au procès. C'est la preuve que la police a cessé, au moins dans ce cas, d'être intouchable.

Un organisme indépendant de surveillance des activités de la police a enegistré depuis sa création en 2011, des milliers de plaintes pour brutalités et exactions de la police, qui n’aboutissent encore que rarement à la mise en cause de policiers devant la justice.

 

 Tristement, en 2017, Lord Monson a perdu son autre fils, qui se suicida probablement en raison d'une psychose liée à sa dépendance  à une forme dangereuse de cannabis.

 

 

 

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 Alexander Monson et son père, Lord Monson of Burton, en route pour les courses d'Ascot en 2011, photo illustrant un article du Telegraph, juin 2012.

https://www.telegraph.co.uk/news/uknews/crime/9316192/Lord-Monson-my-son-considered-politics-before-he-died.html

 

 

 

 

L'AFFAIRE JACK MARRIAN

 

 

 

 

Agé de 33 ans aujourd'hui, Jack Alexander Wolf Marrian est venu à l'âge de 5 ans au Kenya avec sa famille. Sa mère est la  fille de Hugh John Vaughan Campbell, 6ème comte de Cawdor en Ecosse, décédé en 1993 (le titre de comte ou thane, selon l'ancien mot écossais, de Cawdor est évoqué dans le Macbeth de Shakespeare) et Jack est donc le neveu de l'actuel comte de Cawdor, son père est un artiste peintre,  David  Marrian.

Jack Marrian a fait une partie de sa scolarité au Kenya, où l'un de ses camarades de classe a été le futur champion cycliste Chris Froome. Il parle swahili. Il a poursuivi ses études en Angleterre, au Marlborough College, où l'une de ses camarades était Kate Middleton, avant de revenir travailler au Kenya comme directeur de l'entreprise d'importation sucrière Mshale Commodities, filiale du groupe commercial ED & F MAN.

Pour Jack Marrian, le cauchemar a commencé en juillet  2016, quand il fut arrêté de nuit par la police après la découverte  sur le port de Mombasa de 100 kgs de cocaïne dans des sachets, pour une valeur de 5,2 millions d'euros, dissimulés dans une cargaison de sucre brésilien destinée à l'entreprise de M. Marrian.

La police et le directeur des narcotiques du Kenya refusèrent de croire qu'il était de bonne foi. Quelques heures après son arrestation, Jack Marrian fut jeté en cellule et fit connaissance avec les conditions de détention catastrophiques du Kenya : entassé avec 60 personnes, pour la plupart assassins ou violeurs, dans une cellule sans fenêtre, sans espace pour s'allonger, avec une nourriture infecte, l'odeur des corps et les mouches.

 

L'accusation voulait que Jack Marrian reste en prison pendant l'instruction de son procès - autant dire subir des conditions d'existence éprouvantes sans limitation  de durée -   mais il obtint après deux semaines  d'être mis en liberté sous une caution record de 536 000 livres (réunie grâce à ses employeurs et à sa famille)  et l'obligation de rester au Kenya à la disposition de la justice, avec contrôle hebdomadaire du bureau des narcotiques.

L'instruction de son procès s'est poursuivie pendant plus de deux ans, les procureurs maintenant leur accusation malgré l'absence de preuves et l'avis contraire du directeur des poursuites.

Avec Jack Marrian, était poursuivi Roy Mwanthi, un agent de dédouanement kenyan du port de Mombasa. 

La Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis avait informé les autorités kenyanes qu’aucun des deux hommes ne pouvait être impliqué dans le trafic, qui faisait l'objet d'une surveillance des autorités américaines : celles-ci avaient appris que la cargaison de drogue aurait dû être récupérée par les trafiquants dans le port de Valence en Espagne, mais les trafiquants, se sachant surveillés, la laissèrent aller jusqu'à Mombasa où ils comptaient la récupérer. L'existence de la note de la DEA fut d'abord niée par les enquêteurs kenyans. Des campagnes de presse et les interventions des services américain et anglais de lutte contre le narco-trafic finirent par faire céder l'accusation, qui ne voulait pas admettre qu'elle s'était trompée.

Le 14 mars 2019,  la Haute cour de Nairobi, suivant les conclusions du directeur des poursuites, acquittait Jack Marrian et son co-accusé. Pour la circonstance, le juge avait déjà autorisé Jack Marrian à s'absenter du Kenya pour des vacances à Morzine.

Jack Marrian a déclaré que le Kenya continuait à être son pays, même si son expérience de la justice kenyane a été douloureuse.

Son cas  illustrait lui aussi la difficulté d'être un Blanc, issu d'un milieu favorisé, au Kenya, dès que les circonstances mettent sa position en danger. Mais on peut se demander si l'issue n'aurait pas été pire pour un citoyen kenyan ordinaire, sans appui et sans famille capable de lui venir en aide.

La mère de Jack Marrian,  Lady Emma Clare Campbell Marrian, avait déjà été éprouvée lorsqu'en 1998, son compagnon du moment, Giles Thornton,  avait été tué en sa présence par des voleurs à Mombasa.

 

 

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Jack Marrian, visiblement angoissé, comparaît devant le tribunal à Nairobi, octobre 2016.

Time Magazine

 http://time.com/4520782/kenya-cocaine-trial-british-aristocrat-jack-marrian-drug-trafficking/

 

 

 

 

 

 SUR LA ROUTE DE NAIROBI, BIS : L'AFFAIRE  TONIO TRZEBINSKI

 

 

 

 

Tonio Trzebinski fut retrouvé mort dans la soirée du 13 octobre 2001, étendu à 10 mètres de son véhicule, à  Karen, dans la banlieue élégante de Nairobi, tué d’une balle dans la poitrine.

 

Il avait quitté un peu plus tôt sa maison de Langata, autre banlieue résidentielle de Nairobi, après avoir couché ses enfants, pour se rendre chez sa maîtresse, à 3 miles de là (environ 5 kms).

Antoni Rowland Trzebinski , dit Tonio,  âgé de 41 ans, était un artiste peintre doué. Il était né au Kenya, où sa famille s’était fixée. Son père, Sbish Trzebinski, était un architecte renommé, d’origine polonaise et de nationalité britannique, qu’il avait transmise à ses deux enfants. Tonio avait passé sa jeunesse dans une grande maison de Mombasa donnant sur l’Océan indien, aux murs couverts de bougainvillées, avec deux piscines.

Doué pour l'art autant qu'il était athlétique et sportif, il fut envoyé en Angleterre à partir de 13 ans, où il fit des études d’art (Chelsea School of Arts et Slade School of Fine Art). Il débuta sa carrière de peintre en Angleterre mais rentra au Kenya en 1988 à 28 ans. Il vivait intensément, dans un milieu de  jeunes gens aisés amateurs de plaisirs.

En 1990 il rencontra une jeune femme mariée, Anna. Celle-ci était venue à l'age de 5 ans au Kenya avec sa mère, Dodo, une Allemande. Au Kenya, Dodo avait épousé Michael Cunningham-Reid, beau-fils de Lord Delamere et neveu de Lord Mountbatten, cousin de la reine Elizabeth.

Tonio et Anna tombèrent amoureux. Anna divorça et ils se marièrent en 1991; ils eurent un garçon et une fille.

 La célébrité de Tonio comme peintre grandissait. A côté de son activité aristique,  ses passions étaient la pêche au gros et le surf, mais aussi les fêtes où l'alcool et la cocaïne étaient consommés en quantité.

Quant à Anna, elle était dessinatrice de mode et ses modèles avaient du succès dans la jet-set, en Europe et aux Etats-Unis.

 

 

 

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 Une euvre de Tonio Trzebinski, sans titre. Huile sur toile.

Bivins Gallery, Dallas, Texas, USA.

 http://www.bivinsgallery.com/artists/tonio-trzebinski

 

 

 

 

 

 

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 Tonio et AnnaTrzebinski, décembre 1992.

Site Brits in Kenya

https://www.britsinkenya.com/2016/02/25/tonio-trzebinski-inquest-opens-into-white-mischief-copycat-murder-in-kenya/

 

 

Tonio était-il un coureur de femmes qui les "jetait", après s'être lassé, pour passer à une autre ? Certains l'ont affirmé, d'autres nié. Après son mariage, il avait eu une  liaison avec Seba Douglas-Hamilton, arrière petite-fille du duc de Hamilton, une conservatrice de réserve naturelle et présentatrice d'émission télé. Mais il mit fin à cette liaison et son mariage avec Anna sembla prendre une nouvelle vigueur.

Toutefois, en 2001, Tonio fit la connaissance d'une Danoise, Natasha Illum Berg, surnommée parfois The Ice Queen (la reine des Glaces), une chasseuse professionnelle et organisatrice de safaris. Etaient-ils amants, même si Natasha avait un compagnon à l'époque ?

En tous cas, la jalousie d'Anna devint complète :  lors d'une violente dispute avc son mari, Anna lacéra un de ses tableaux et Tonio la frappa. C'était vingt jours avant la mort de Tonio.

Anna décida de quitter son mari, envisageant, comme lui, de divorcer. Elle partit pour une clinique en Arizona afin de soigner son état nerveux.

Resté seul, Tonio pouvait donc continuer son histoire d'amour avec Natasha. Le 16 octobre, il partit comme souvent, la rejoindre dans sa villa de Karen, au volant de son Alfa Roméo blanche. Le garde de Natasha entendit la voiture prendre la piste menant à la villa, à une centaine de mètres de la route principale (Bogani Road) puis faire demi-tour, puis il entendit un coup de feu. Tonio fut retouvé mort  près de sa voiture.

Anna revint précipitamment des USA à la nouvelle de sa mort et les amis de Tonio organisèrent une cérémonie funèbre, où le corps de Tonio fut brûlé avec ses objets les plus précieux (son tableau préféré, son casque de moto et sa planche de surf). Non conviée à la cérémonie, Natasha survola le bûcher en avion.

Evidemment le crime fit grand bruit dans la société blanche et la police explora diverses pistes.

Il était difficile de ne pas penser à l'assassinat de Lord Erroll soixante ans plus tôt, survenu à un peu plus d'un mile (1 mile = 1, 6 km) de l'endroit où Tonio Trzebinski avait été trouvé mort.

Or, par coïncidence, la mère de Tonio, l'écrivain Errol Trzebinski*, avait publié en 2000 un livre The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder (la vie et la mort de Lord Erroll, la vérité derrière le meurtre de la Vallée heureuse). Même le prénom de la mère de Tonio, Errol (avec un seul l) accentuait la similitude des deux événements. 

 

                                                                                                   * Egalement auteur du livre Silence Will Speak, consacré à la relation entre Karen Blixen et Denys Finch Hatton, qui servit pour le film Out of Africa, et d'un  livre sur l'aviatrice Beryl Markham.   

      

 Errol Trzebinski dans son livre sur l'assassinat de Lord Erroll, concluait qu'il avait été tué par les services secrets britanniques. Evidemment il n'y avait aucune sorte de lien entre cette hypothèse et l'assassinat de son fils, mais elle eut l'impression tragique d'avoir causé indirectement la mort de son fils en remuant le passé.

Anna, compte-tenu de la situation conflictuelle dans le couple, était la première suspecte, mais lors de l'assassinat, elle était en Arizona.

La police avait une explication du crime : c'était une banale tentative de vol de voiture (carjacking) qui avait mal tourné. Certes, la voiture n'avait pas été volée, ni aucun des effets pesonnels de Tonio (sa montre ou un peu d'argent - en revanche son téléphone portable avait disparu et en 2001 au Kenya, les téléphones portables devaient encore être rares). On pouvait penser que le ou les voleurs avaient été dérangés et avaient quitté les lieux sans attendre, puisqu'on avait certainement  entendu le coup de feu.

 Après tout, cette hypothèse était vraisemblable dans une ville où la criminalité est importante (sans doute encore plus aujourd'hui qu'en 2001) : Nairobi est surnommée Nairobbery (de robbery, vol). La police arrêta plusieurs suspects (dont des mécaniciens d'un garage qui avaient trouvé le téléphone de Tonio), puis les relâcha.

On évoqua la possibilité que Tonio ait été tué dans une affaire de drogue. Depuis quelque temps il semblait  inquiet, pour lui et ses enfants. Mais il n'était pas dealer mais consommateur et il avait largement de quoi se payer ce qu'il consommait : il ne pouvait pas avoir été tué parce qu'il était en dette avec des dealers.

Errol Trzebinski affirma d'emblée que son fils avait été tué par un tueur à gages et posa la question : qui pouvait avoir intérêt à tuer son fils ? Or selon elle, Tonio se méfiait de sa femme et de sa belle-mère.

Tonio avait dit une fois (il semble que ce soit à Natasha Illum Berg) que sa belle-mère, Dodo Cunningham-Reid, était la femme la plus dangereuse de tout le Kenya. Mais est-ce que cela avait un sens sinistre ou était-ce seulement un jugement à l'emporte-pièce ? 

L'idée que sa belle-mère avait pu commanditer le meurtre de Tonio se répandit et suscita l'ironie de Dodo Cunningham-Reid : elle-même vivait avec son mari Michael et son amoureux, un Italien propriétaire de casinos, Ludovico Gnecchi Ruscone, dans une sorte de ménage à trois. Comment aurait-elle pu s'indigner des frasques de son beau-fils ? Mais la réponse valait ce qu'elle valait.

En 2005, Anna se remaria avec un guerrier tribal (et guide pour touristes) semi-nomade de l'ethnie Samburu, Loyaban Lemarti. La famille de la jeune femme - et la communauté blanche en général -  désapprouva ce mariage, redoutant l'incompatibilité entre les cultures des deux mariés, même si le beau-père d'Anna, Michael Cunningham-Reid (mort en 2014) qualifia son beau-fils de "very close friend of mine" - ami très proche. 

Comme d'habitude, il y eut par la suite des révélations plus ou moins convaincantes  : en 2012,  la gouvernante de Dodo Cunningham-Reid prétendit avoir entendu des conversations qui impliquaient un complot entre  Anna, Dodo et son ami italien, contre Tonio...

 Finalement l'obstination d'Errol Trzebinski aboutit à l'ouverture d'un procès en 2016: les divers protagonistes témoignèrent devant la cour, Anna, Natasha Illum Berg, Ludovico Ruscone, Errol Trzebinski. Parmi les assistants, les deux enfants de Tonio et Anna. Mais rien ne sortit de ce procès qui parait s'être enlisé.

Lors des audiences, Ludovico Ruscone essaya d'orienter les soupçons sur Natasha Illum Berg, dont déjà un amoureux avait été tué par arme à feu. Mais quel aurait pu être l'intérêt pour Natasha de tuer Tonio ?

L'ancien amoureux de Natasha tué par arme à feu était Giles Thornton, un conservateur de réserve naturelle, tué à Mombasa en 1998 alors qu'il séjournait chez des amis, par des voleurs qui s'étaient introduits dans la maison; le meurtre eut lieu devant sa petite amie du moment,  Lady Emma Marrian - la mère de Jack Marrian dont il a été question plus haut. Le monde de l'élite blanche du Kenya est petit et on ne s'étonne pas de voir les mêmes noms reparaître.

 

L'énigme de la mort de Tonio Trzebinski est donc toujours non résolue et pourrait bien le rester.

 

 

 

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 Natasha Illum Berg..

Site Brits in Kenya. Photo Facebook.

 https://www.britsinkenya.com/2016/04/07/tonio-trzebinski-described-mother-in-law-as-most-dangerous-woman-in-kenya-court-hears/

 

 

 

 

 

 

 MORT Á CHEVAL : TRISTAN VOORSPUY

 

 

 

 

En mars 2017, Tristan Voorspuy fut tué dans une embuscade par des guerriers tribaux alors qu'il parcourait à cheval  le domaine Sosian, dont il était-co-propriétaire, un ranch de 24 000 acres. M. Voorspuy voulait se rendre compte des dégradations faites par des occupants illégaux. Ceux-ci, des membres de tribus armés de machettes et de fusils AKA,  avaient envahi le domaine le mois précédent avec leur bétail : deux cottages avaient été brûlés et des animaux sauvages tués.

Le domaine Sosian est situé dans le comté de Laikipia, dans la Vallée du Rift, à proximité du Lac Nakuru (centre-ouest du Kenya).

Sa mort prenait place dans une campagne d'occupation des terres des grands propriétaires blancs commencée en 2016. La communauté des fermiers blancs redoutait que ces occupations soient le début d'une opération politique destinée à les exproprier.

M. Voorspuy, âgé de 61 ans, d'origine sud-africaine, mais élevé en Grande-Bretagne,  possédant la nationalité britannique et kenyane, avait servi quelques années dans l'armée britannique et la cavalerie de la maison royale. Il s'était établi ensuite au Kenya. Excellent cavalier, il avait créé une affaire renommée. d'organisation de safari à cheval (Offbeat safaris).

Il vivait à Deloraine, une des fermes coloniales les plus célèbres, construite vers 1925 par Lord Francis Scott *.

                                                                                                                 * Lord Francis Scott,  fils cadet du duc de Buccleuch et Queensberry, oncle de la princesse Alice, duchesse de Gloucester (épouse du 3ème fils du roi George V), avait joué, après la mort du 3ème Lord Delamere en 1931, à peu près le même rôle de chef de la communauté européenne au Kenya, jusqu'à son propre décès en 1952.

 

 

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Tristan Voorspuy (Photo: Alice Gipps).

Photo illustrant un article du journal britannique The SpectatorTristan Voorspuy died as he lived – boldly (Tristan Voorspuy est mort comme il a vécu - hardiment).

https://www.spectator.co.uk/2017/03/tristan-voorspuy-died-as-he-lived-boldly/

 

 

 

En 2017 également, une voisine de M. Voorspuy,  la propriétaire de réserve naturelle Kuki Gallmann, une riche italienne naturalisée kenyane, fut blessée par arme à feu lorsque des bergers et leur bétail ont envahi son ranch de 100 000 acres, Ol Ari Nyiro. De nombreux incidents survinrent à cette période et plusieurs travailleurs africains furent tués dans les confrontations avec les occupants illégaux.

Le gouvernement britannique demanda au gouvernement kenyan de prendre toutes les mesures pour rétablir l'ordre dans la région concernée.

Après l'assassinat de M Voorspuy, plusieurs suspects furent arrêtés, dont  un remuant député au parlement kenyan, Mathew Lempurkel, membre de l'Orange democratic movement, qui avait parlé de faire une "troisième guerre mondiale contre les Blancs". Ce député fut ensuite acquitté faute de preuve (mais ce député, non réélu, fait l'objet de 9 autres accusations).

Un an après, le calme parait être revenu dans le comté de Laikipia . Mais les touristes sont-ils revenus ?

 

 

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 Deloraine House, la maison construite par Lord Francis Scott, devenue depuis une résidence hôtelière gérée par la famille  Voorspuy depuis 1993. Parmi les célébrités qui ont séjouné à Deloraine House, on cite la reine-mère Elizabeth (veuve du roi George VI) et la duchesse d'York (ex-épouse du prince Andrew, fis de la reine Elizabeth II).

 http://www.offbeatsafaris.com/deloraine

 

 

 

Les histoires que nous avons rapportées (sauf l'affaire concernant Tonio Trzebinski, qui peut avoir été victime d'un meurtre passionnel ou d'une vengeance privée), tendraient à montrer que les Blancs du Kenya sont fréquemment exposés à des situations dangereuses. Tom Delamere et Tristan Voorspuy, dans des contextes différents, étaient des propriétaires blancs dont les droits étaient contestés par une partie de la population africaine. Dans le cas de Tom Delamere, la situation de tension existant a sans doute amené par deux fois le propriétaire blanc à faire feu sur des Noirs qui ont paru le menacer. Dans le cas de Tristan Voorspuy, la confrontation directe avec des squatters africains a  causé sa mort.

Les affaires Monson et Marrian, qui elles se sont déroulées dans un contexte urbain,  montrent que les institutions kenyanes, police ou justice, peuvent faire preuve de violence ou d'acharnement envers les Blancs, lorsque ceux-ci ont commis un délit ou sont accusés d'en avoir commis. Il existe sans doute envers les anciens colonisateurs (ou les descendants de ces colonisateurs, plus exactement),  une forme de ressentiment qui ne demande qu'à s' exprimer, même si presque 60 ans ont passé depuis l'indépendance.

Mais il  ne faut sans doute pas exagérer l'insécurité à laquelle les Blancs sont exposés au Kenya, ou penser qu'ils seraient plus exposés aux violences que d'autres communautés. Seulement ces violences sont probablement plus médiatisées, surtout si les victimes appartiennent à des milieux privilégiés et ont des accointances aristocratiques.

 Dans le message suivant (et dernier de cette série) nous regarderons  ce qu'on peut appeler l'héritage britannique au Kenya.

 

 

 

Sources consultées :

 

Journaux britanniques et kenyans (sites);

Article de fond sur les différentes affaires et plus généralement les aristocrates britanniques résidant au Kenya :

The Tatler, article de Sophia Money-Coutts,  25 janvier 2017, Why do aristocrats love Kenya? https://www.tatler.com/gallery/why-aristocrats-love-kenya-jack-marrian-case

 

Sur les aristocrates et la famille Delamere :

The Guardian, article de Chris McGreal, 26 octobre 2006, A lost World https://www.theguardian.com/world/2006/oct/26/kenya.chrismcgreal

The East African, article de Rupi Mangat, 22 septembre 2018, The Delameres open up their home and hearts https://www.theeastafrican.co.ke/magazine/The-Delameres-open-up-their-home-and-hearts/434746-4771532-fi6bij/index.html

 

 Sur l'affaire Trzebinski en particulier :

The Telegraph, article de  Peter Stanford, 10 avril 2016, Inside the elite white community in Kenya - where Antonio Trzebinski was murderedhttps://www.telegraph.co.uk/men/thinking-man/inside-the-elite-white-community-in-kenya---where-antonio-trzebi/

 

Le site Brits in Kenya (destiné, comme l'indique son nom, aux Britanniques résidant au Kenya) comporte divers articles de Andrew Watt sur l'affaire Trzebinski, notamment concernant le procès de 2016 :

 https://www.britsinkenya.com/tag/tonio-trzebinski/

 

 

 

13 mars 2019

LA MORT DE LORD ERROLL, SUITE, DES BLANCS AU KENYA QUATRIEME PARTIE

 

 

LA MORT DE LORD ERROLL, SUITE

 

DES BLANCS AU KENYA

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

Nous pousuivons la présentation des différentes hypothèses sur l'assassinat de Lord Hay of Erroll  commencée dans le précédent message.

 

 

 

 

LE MARI

 

 

 

Finalement, il reste l'hypothèse que l'assassin soit le mari, Sir Jock Delves Broughton, malgré son acquittement par le tribunal de Nairobi.

Sir Jock a d'ailleurs lui-même prétendu avoir tué Erroll, à plusieurs reprises, mais de façon complètement contradictoire.

 

Alors qu'il était dans la prison de Nairobi attendant son procès,  Sir Jock avait affirmé à un médecin qu'il s’était rendu au carrefour en voiture et avait tiré sur Erroll 5 coups de feu (le médecin a jugé inutile sans doute de parler de cet "aveu" à la justice).

De retour en Angleterre, à la fin de 1942, Delves Broughton avait avoué à un ami entraîneur de chevaux de courses qu'il  avait planifié l’assassinat d’Erroll avec un ami - cet ami  dont il ne dit pas le nom, avait engagé un Africain pour faire le coup. Mais ensuite Delves Broughton avait regretté et ordonné de stopper l’opération – trop tard car l’Africain s’était caché dans la voiture d’Erroll et l'avait exécuté.

 

 Sir Jock avait conservé une amie de coeur en Angleterre, Mrs Marie Woodhouse.

En discutant avec celle-ci, il déclara (c'était quelques jours avant son suicide) : Je l’ai fait, Marie.

Et comme celle-ci disait : non, ce n’est pas possible, il répondit : Si je l’ai fait, je n’ai jamais couru aussi vite (ils rirent tous deux à cette évocation). J’ai rendu service à tout le monde.

Son amie pensa qu’il se vantait.

 

Sir Jock avait prévu d'aller à Liverpool voir un spectacle avec son amie Marie. Mais au dernier moment, celle-ci ne put venir car son enfant était malade. Sir Jock alla seul à Liverpool et dans son hôtel, il se fit 14 injections de morphine. Trouvé agonisant par le personnel, il mourut à l'hôpital peu après (5 décembre 1942). Si son amie avait été présente, il ne se serait sans doute pas suicidé.

Il semble que ce qu'il redoutait le plus était la solitude.

 

Lorsqu'en 1969 le célèbre critique liitéraire et écrivain Cyril Connolly * et son assistant, le jeune journaliste James Fox, écrivirent leur article Christmas in Karen, ils n'en savaient pas plus. C'est dans cet article qu'ils font état des trois aveux de Jock Delves Broughton  dont on a parlé.

                                                                                                              * Cyril Connolly, mort en 1974, fut un critique littéraire très estimé. En tant que romancier, il n'a pas écrit le grand livre que beaucoup espéraient lui voir écrire. Son roman The Rock Pool (traduit en français sous le titre Marée base) se déroule sur la Côte d'Azur. Connolly a raconté comment  vers 1938, lors d'un séjour sur la Côte d'Azur, il avait rencontré June Carberry, dont il n'entendit plus parler avant de se plonger, longtemps après, dans les comptes-rendus de l'affaire Erroll.

 

 

Tout allait changer avec le témoignage de Juanita Carberry, que Conolly et Fox parvinrent à retrouver (dès 1971 ?).

Juanita Carberry, âgée de 15 ou 16 ans à l'époque du meurtre, était la fille de l'irascible John Carberry (du moins sa fille légitime), issue de son second mariage. June Carberry était sa belle-mère, troisième épouse de l'ancien Lord irlandais qui avait renoncé à ses titres (par haine de l'Angleterre, il paraît), et sympathisait avec le nazisme.

 

Juanita raconta que dans la journée qui avait suivi le meurtre, elle se trouvait chez Delves Broughton (on sait que sa belle-mère y logeait, mais pas Juanita ?) et qu'elle vit que celui-ci allumait un feu dans son jardin (on a parlé de ce feu); sur la pile des choses à brûler, il y avait une paire de chaussures de sport blanches presque neuves ce qui étonna Juanita, car généralement on donnait ses vieilles chaussures aux domestiques noirs (c'étaient les moeurs de l'époque). On se souvient des marques blanches (laissées par des chaussures ?) à l'arrière de la voiture d'Erroll.

 

Ce qui se passa le lendemain, Juanita ne le révéla à James Fox qu'en 1980 (Connolly était mort entretemps), lors d'une interview à Mombassa où elle résidait à l'époque.

Selon elle, Delves Broughton vint à Nyeri, chez les Carberry, où Diana était venue la veille avec June Carberry pour s'éloigner un peu de Nairobi. Delves Broughton ne trouva que Juanita à la maison. Elle lui fit visiter les écuries (tous deux aimaient les chevaux et sympathisaient, peut-être parce qu'ils étaient solitaires) *.

                                                                                                * Juanita fit remplir à Sir Jock son "livre de questions" (une mode de l'époque). A la question "que redoutez-vous le plus?",  il répondit : la solitude.

 

Delves Broughton dit à Juanita que la police le suivait, à cause du meurtre.

Mais vous ne l'avez pas fait ? dit Juanita.  Oh oui, je l'ai fait répondit Sir Jock Delves Broughton. Je me suis caché dans la voiture d'Erroll quand il a ramené Diana et je l'ai tué au carrefour.  J'ai jeté l'arme du crime dans les chutes du Thika (une rivière sur la route en allant à Nyeri), je ne pense pas que la police m'ait vu le faire (puisqu'il pensait être suivi).

 

Il est probable que Juanita ne garda pas ce secret pour elle. Diana fut d'une manière ou de l'autre mise au courant et s'emporta ensuite contre Delves Broughton pour avoir tué Erroll - ce qui ne l'empêcha pas d'aller  chercher le meilleur avocat disponible pour le faire innocenter quand il fut officiellement inculpé. Et  les parents Carberry furent aussi au courant, soit que Juanita leur ait parlé, soit que Delves Boughton ait aussi avoué l'histoire à son amie June. Les Carberry appréciaient Sir Jock et, comme la plupart des colons, ils n'appréciaient pas les autorités coloniales (surtout quand un Blanc risquait d'être pendu). Ils n'eurent donc à aucun moment l'idée de dénoncer Sir Jock à la justice et au contraire dissimulèrent les preuves.

 

Juanita ne fut pas appellée comme témoin au procès, le tribunal l'ayant jugée peu fiable.

 

Ce récit aurait pu rester un témoignage comme d'autres, sujet  à caution. Mais il fut corroborré en 2007.

Une historienne, Christine Nicholls, éditrice du Dictionnaire national de biographie de l'université d'Oxford et auteur de plusieurs livres sur le Kenya, reçut de la documentation rassemblée par la veuve d'un haut fonctionnaire du Kenya en vue d'un livre. Dans ces documents figuraient des enregistrements de 1987 d'un certain Dan Trench (celui-ci était peut-être le frère naturel de Juanita : son père Maxwell Trench travaillait pour les Carberry et les deux enfants étaient très proches).

 

Trench racontait, apparemment d'après ce que lui avaient dit les Carberry et non en tant que témoin direct, que Delves Broughton avait raconté aux Carberry qu'il avait tué Erroll et indiqué où il avait caché le revolver. June Carberry avait récupéré l'arme et elle ou son mari l'avait cachée dans un atelier de l'hôtel Eden Roc de Malindi, sur la côte, qui leur appartenait.* Plusieurs années après, un employé avait trouvé l'arme et l'avait ramenée aux Carberry. John Carberry avait alors pris sa voiture, couru jusqu'à la côte, avait loué un bateau et jeté l'arme dans l'Océan indien où personne ne pourrait la retrouver.

 

                                                                                                                                * Les Carberry passaient une semaine par an à l'Hôtel Eden Roc sur la Côte d'Azur. Rien d'étonnant à ce qu'ils aient donné le même nom à leur établissement, plus modeste sans doute, à Malindi.

 

Le témoignage de Dan Trench expliquait aussi comment Sir Jock avait pu rentrer chez lui après le meurtre :  il s'était mis d'accord avec un voisin, le Dr Philip Athan, un médecin spécialiste réfugié de Bulgarie, dont les affaires n'étaient pas florissantes. Moyennant une somme correcte, le Dr Athan vint le chercher en voiture au carrefour à l'heure convenue.

 

Apparemment, il n'est pas expliqué comment  Sir Jock réintégra sa chambre sans se faire remarquer, mais il semble que ses infirmités n'étaient pas si invalidantes que ça.

Dan Trench avait demandé que ses révélations ne soient pas rendues publiques avant sa mort, qui arriva quelques années après. Christine Nicholls en fit part à la presse.

Curieusement (mais beaucoup de choses sont curieuses dans cette affaire) en 2007 également, un journal britannique publia à peu près le même récit, avec des variantes, mais en attribuant l'origine à un autre personnage, cousin d'un ami des Carberry (ce qui n'est pas forcément contradictoire, plusieurs personnes ayant pu être mises au courant des faits).

 

.

 

 

FIN DE PARTIE

 

 

 

 

Les membres du groupe hédoniste de la Happy Valley n'avaient jamais été qu'un petit nombre d'une douzaine de personnes et vers 1940 ce groupe n'existait presque plus.

 

Au passage, il faut répéter que ni Sir Jock Delves Broughton ni Diana n'habitaient la Vallée heureuse et ne faisaient partie du groupe. A part Erroll, bien entendu, leurs relations parmi les résidents de la Vallée heureuse furent des personnages comme les Soames ou les Carberry, qui ne faisaient pas partie du groupe principal (inner group) mais étaient plutôt des riches fermiers assez rustiques malgré leur origine distinguée, peut-être caractériels comme John Carberry, amateurs d'alcool et de parties de jambes en l'air, mais sans l'aspect esthète des membres du premier cercle. Toute l'affaire du meurtre d'Erroll se déroula à Nairobi et non dans  la Vallée heureuse, à 150 kms de là.

 

En 1940, les beaux jours de la Vallée heureuse étaient déjà loin et le cercle intérieur  finit de se désagréger en peu de temps. On a vu qu'Alice de Janzé se suicida quelques mois après la mort de Lord Erroll.

 

Kiki Preston avait déjà dû quitter le Kenya à cette époque. Sa fin fut triste. Son fils fut tué pendant le débarquement de Normandie. En 1946, souffrant de troubles mentaux, dépressive et en mauvaise santé, séquelles probables de son addiction à la drogue, elle se suicida en se  jetant du 50ème étage de l'Hôtel Stanhope de New-York, où elle résidait.

 

Il restait Idina Sackville. Celle-ci recueillit quelques années dans sa maison de la Vallée heureuse, Clouds, Phyllis Filmer, l'ancienne maîtresse d'Erroll, que son mari ne voulait plus voir. 

Ses deux fils de son premier mariage (avec Euan Wallace), avec qui elle eut des relations lointaines,  furent tués à la guerre, qui n'épargnait pas les familles aristocratiques et elle eut sans doute encore moins de relations avecc Diana, la fille issue de son mariage avec Erroll, élevée en Angleterre par sa famille et comtesse d'Erroll par droit héréditaire.

 

Elle divorça de son mari du moment, l'aviateur Soltau, en 1946. Elle quitta définitivement Clouds pour se fixer sur la côte, à Mombassa et passa ses dernières années avec un compagnon, un marin présenté comme bissexuel. Est-ce à cette époque, ou avant, qu'on lui refusa un jour l'entrée de l'Hôtel Torr de Nairobi, en raison de sa mauvaise réputation ?

 

En 1955 elle mourut à Mombassa d'un cancer. Au moment de sa mort, le Kenya était en proie à l'insurrection des Mau-Mau, qui était active notamment dans les monts voisinant la Vallée heureuse. Elle est enterrée à Mombassa.

 

 

 

 

 

ET LA GAGNANTE EST ....

 

 

 

 

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Un livre de 1997 de Leda Farrant sur l'affaire, qui conclut à la culpabilité de Diana, devenue Lady Delamere.La couverure reproduit un portrait de Lady Delamere dans toute sa gloire.

Photo Amazon

 

 

 

 On se souvient que Diana Delves Broughton resta au Kenya après le départ de son mari pour l'Angleterre, malgré l'animosité contre elle de la société coloniale (laquelle ne se réduisait pas au petit cercle de la Vallée heureuse et, malgré des allures un peu plus relâchées qu'en métropole, était dans son ensemble  très conformiste).

Elle épousa en 1943 un homme aux idées assez large pour l'épouser, l 'un des plus riches  propriétaires du Kenya,  Gilbert Colville * (fils d'un chevalier,  mais apparemment sans titre héréditaire). Colville était toujours resté en marge du groupe de la Vallée heureuse (la plus grande partie de ses terres s'étendaient ailleurs, dans la Rift Valley). Il s'intéressait par dessus tout à la culture des Masaï, et passait le plus clair de son temps dans la nature, en compagnie des Masaï.

 

                                                    *  Selon le Peerage, il s'appelait Gilbert de Préville Colvile (avec un seul l,  mais l'orthographe avec 2 l est attestée par la Kenya Gazette, journal officiel de la colonie (nomination de Gilbert Colville comme officier forestier en 1928). Son père était le major-général Sir Henry Edward Colvile, qui avait servi en Afrique, et sa mère était française, née de Préville.

 

Colville, décrit comme une sorte d'ermite, acheta pour Diana le Djinn Palace de Lord Erroll (que Delves Broughton s'était contenté de louer) et pour plaire à sa femme, engagea un excellent cuisinier, qui était sous-employé.

Lors de la révolte des Mau-Mau, il semble que de nombreux rebelles vivaient sur les terres de Colville, quasiment protégés par lui. Lorsque certains furent arrêtés, il paya  un avocat pour les défendre. De toutes façons, les Masaï, avec qui il avait noué des liens forts et dont il parlait la langue, ne s'associèrent pas à la révolte.

 

En 1955, Diana étonna encore le monde. Elle divorça sans problème d'avec Colville, plutôt facile à vivre,  et se remaria la même année, à 42 ans, avec le descendant des Delamere, Tom, 4ème baron, pour qui c'était le troisième mariage (il venait de divorcer en 1955 de sa seconde épouse, fille de Lord Mount Temple,  le politicien, mort en 1939,  qui avait été un moment président de l'association d'amitié avec l'Allemagne nazie).*

                                                                                              * Tom (Thomas) Cholmondeley, plus tard 4ème baron Delamere, s'était marié en 1924 avec la petite-file du duc de Buccleuch, dont il divorça en 1944 pour se remarier immédiatement avec la fille de Lord Mount Temple. Les descendants actuels de la famille sont issus du premier mariage.

 

Le 3ème baron, Lord Hugh Delamere, on s'en souvient, avait terminé sa vie presque ruiné.

 

Le 4ème baron,Thomas (Tom) avait fait ses études et une partie de sa carrière en Angleterre. La rumeur voulait qu'il ait été dépucelé par Beryl Markham qui était une amie de la famille Delamere. En Angleterre il fonda une agence de publicité qui marcha bien et servit dans l'armée pendant la seconde guerre mondiale. Lorsqu'il revint au Kenya, après avoir vendu son agence, il put remettre de l'ordre dans les affaires laissées en mauvais état par son père et de nouveau, les Delamere furent au premier rang de la colonie.

Tom Delamere était l'une des personnalités majeures de la communauté blanche.

Vers 1960 ou 1961, c'est lui qui, missionné par les propriétaires blancs, alla trouver Jomo Kenyatta, le chef nationaliste  qui était encore en résidence surveillée dans un endroit écarté du nord-est du pays, après sa sortie de prison.

Au retour, il déclara à ses amis propriétaires : c'est un ours, un gros ours, mais je crois qu'il fera l'affaire (he will do the job - c'est-à-dire diriger le pays sans se brouilller avec les Blancs).

Tom Delamere fut l'un de ceux grâce à qui, pour les Blancs, l'indépendance se passa plutôt bien.

 

Diana acquit auprès de lui une stature nouvelle : les gens de la société disaient volontiers qu'au début, elle était "commune" (reproche habituel dans une petite communauté expatriée vis-à-vis des outsiders), mais qu'elle avait fini par devenir vraiment une Lady.

 

En 1966, le journaliste James Fox la vit pour la première fois et lui trouva quelque chose de royal : c'était lors d'un grand prix de course de chevaux à Nairobi, le cheval des Delamere avait gagné (les Delamere avaient aussi une écurie de course). Lady Delamere vint recevoir le prix, une grosse coupe d'argent, des mains du président Kenyatta. Le prix s'appelait Uhuru, mot swahili pour liberté. En recevant la coupe, Lady Diana et le président Kenyatta se sourirent comme des conspirateurs. Chacun à sa manière, ils  avaient traversé des épreuves et ils avaient gagné.

 

La vie privée des Delamere était un peu bizarre: ils formaient une sorte de ménage à trois  avec Lady Patricia Fairweather, qui était l'amie de Diana. Lady Fairweather vécut dans un bungalow construit pour elle sur la propriété des Delamere pendant 15 ans. Mais il n'y avait peut être rien de vraiment curieux dans ce trio. Lady Fairweather était alcoolique et les Delamere furent soulagés quand elle mourut

 

Lorsque Lord Delamere mourut en 1979, Humphrey Slade (qui avait été le président (blanc) de l'Assemblée nationale du Kenya indépendant, cf. première partie), lut l'éloge funèbre lors des obsèques à la cathédrale de Nairobi et remarqua combien Diana avait rendu heureux son mari.

A la fin de sa vie, Diana était présumée la femme la plus riche d'Afrique, on la surnommait "la reine blanche d'Afrique". Elle mourut en 1987. 

 

Lady Diana Delamere est enterrée sur les bords du lac Navaisha. Sa tombe est au milieu de deux autres tombes : l'une est celle de Gilbert Colville, son ex-mari*, et l'autre celle de son mari, Tom Delamere.

                                                                                                                         * Mort en 1966.

Lorsque Diana mourut, l'affaire Delves Broughton était revenue à la surface avec la publication en 1982 du livre de James Fox, White Mischief et cette même année 1987, la sortie du film du même nom.

 

Quelques années auparavant, le journal kenyan The Nation avait publié de façon irréfléchie un article qui laissait entendre que Diana était la meurtrière. Le directeur du journal avait été catastrophé.  Profitant d'une partie de bridge avec Lady Delamere au Muthaiga country club, il s'excusa de cet impair, imputable à un journaliste débutant.

Lady Delamere, sans doute pas mécontente d'entretenir le mystère, coupa court à ses regrets : Mais tout le monde sait que c'est moi qui l'ai fait (oh, everyone knows I did it !)

 

 

 

 

WHITE MISCHIEF

 

 

 

 

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 Un des premiers livres consacrés à l'affaire Erroll/Delves Boughton, The murder of Lord Erroll (1961) de Rupert Furneaux. La couverture montre les trois principaux protagonistes. Le critique littéraire et auteur de romans policiers Julian Symons avait aussi évoqué l'affaire dans son livre A reasonnable doubt (1960).

Photo Amazon.

 

 

 

 En 1969, le célèbre critique littéraire Cyril Connolly, avec l'aide du jeune journaliste James Fox, avait publié un premier article sur le mystère de l'assassinat de Lord Erroll, et poursuivi les recherches ensuite, aboutissant à la piste de Juanita Carberry.  Après la mort de Connolly, James Fox publia en 1982 le résultat des enquêtes menées en commun, sous le titre White mischief.

Ce titre intraduisible en français ("méchanceté blanche", "noirceur blanche" ?) fait écho à un roman d'Evelyn Waugh, Black Mischief (1932),  traduit en français sous le titre Diablerie (un titre un peu loin de l'original), qui évoque avec humour et une certaine méchanceté les tribulations d'un royaume africain imaginaire dirigé par un roi modernisateur qui finissent dans la guerre civile et la violence tribale. *

                                                                                                                 * Le livre Black Mischief valut à Waugh, écrivain catholique, d'être durement critiqué par les plus hautes autorités de  l'église catholique d'Angleterre qui estima que le livre était aux antipodes des valeurs catholiques.

 

Mais, hormis la cadre africain et le jeu de mots, il n'y a pas de relation entre le livre de Waugh et celui de Fox.

Le livre de Fox évoque est centré sur l'assassinat de Lord Erroll et n'évoque les frasques de la Vallée heureuse que comme un arrière-plan, faisant partie du passé de Lord Erroll. Fox conclut à la culpabilité de Delves Broughton d'après les éléments rapportés par Juanita Carberry.

 

En 1987, un film fut tiré sous le même titre, du livre de Fox *. Ce film anglo-américain de Michael Radford surfait sur la vague lancée par le film Out of Africa en 1986, avec Meryl Streep. Out of Africa, centré sur la personnalité généreuse de Karen Blixen, avait obtenu un succès mondial et plusieurs oscars.

 

                                                       * En France, le film White Mischief fut distribué sous le titre Sur la route de Nairobi. Le livre de Fox fut aussi traduit sous le même titre.

 

Le film fut produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et la BBC et distribué par Columbia Pictures.

Le film White Mischief , sans être un chef d'oeuvre du cinéma, est loin d'être un mauvais film et a des supporters enthousiastes. Mais il n'obtint pas le succès de Out of Africa. Au contraire de ce dernier film qui met en avant le romantisme et l'idéalisme de Karen Blixen, le film White Mischief, en accord avec son titre, présente des personnages cyniques et corrompus, au milieu d'Africains réduits au rôle de domestiques, témoins impassibles de la dépravation de leurs patrons. Le film laisse penser que la colonisation était une chose immorale, à l'image des moeurs des colons.

 

Le film adapte assez librement le livre de Fox et mélange anachroniquement deux époques. Il présente Diana Delves  Broughton, nouvellement arrivée au Kenya avec son mari,. invitée à la campagne par les membres du groupe des résidents de la Vallée heureuse.

Or à l'époque de l'arrivée des Delves Broughton au Kenya, la période de la vie dissolue de la Vallée heureuse était quasiment terminée, ses protagonistes dispersés  ou vieillissants et malades, sauf Erroll qui continuait une carrière solo de veuf séducteur classique. La relation entre les personnages  prit la forme du triangle habituel "mari-femme-amant" et n'eut presque rien à voir avec l'ambiance de la Vallée heureuse à sa grande période. L'affaire se déroula essentiellement à Nairobi, et aurait pu prendre place à Londres ou dans le Surrey,  tout aussi bien.

 

La distribution des personnages principaux du film fut la suivante :

Greta Scacchi : Lady Diana Delves Broughton

Charles Dance : Josslyn (Joss) Hay, comte d'Erroll

Joss Ackland : Sir Henry  "Jock"  Delves Broughton

Sarah Miles : Alice de Janzé

Geraldine Chaplin : Nina Soames

John Hurt : Gilbert Colvile

Trevor Howard : Jack Soames

Susan Fleetwood : Lady Gwladys Delamere

Catherine Neilson : Lady June Carberry

 

Le débutant Hugh Grant jouait le rôle (peu historique semble-t-il) d'un jeune membre de la famille Delamere, Hugh Cholmondeley. Mais à l'époque, l'héritier du titre était Thomas Cholmondeley (Tom), devenu 4ème baron à la mort de son père en 1931.

 

 

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 Le film White Mischief, de Michael Radford, 1987 (couverture de la version video).

 

 

 

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 Sir Delves Broughton et sa sa femme Diana (Joss Ackland et Greta Scacchi) dans le film White Mischief.

http://randomramblingsthoughtsandfiction.blogspot.com/2015/10/white-mischief-1987.html

 

 

 

En 1997, Leda Farrant publia à Nairobi (il semble que ce fut une publication posthume) son livre Diana, Lady Delamere, and the Lord Erroll murder, qui conclut à la culpabilité de Diana (il serait intéressant de savoir comment elle s'arrangeait pour écarter le témoignage de Juanita Carberry - il est vrai que celui-ci n'était pas encore étayé par les découvertes de 2007).

 

En 2000, Errol Trzebinski publiait The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, dans lequel elle donnait sa préférence à la piste "politique" (à noter que, de façon un peu publicitaire, le crime était qualfié de Happy valley murder dans le titre, alors que le crime, on l'a dit, avait en fait peu de relation avec la Vallée heureuse.

 

 La culpabilité d'Alice de Janzé a été mise en avant (de façon modérément convaincante) dans la biographie que lui consacre Paul Spicer :  The Temptress: The Scandalous Life of Alice De Janze and the Mysterious Death of Lord Erroll, 2010.

 

La biographie d'Idina Sackville  par Frances Osborne, The Bolter: Idina Sackville, 2008, comporte un sous-titre particulièrement extravagant donné par l'éditeur : The woman who scandalised 1920s Society and became White Mischief's infamous seductress (la femme qui scandalisa la société de 1920 et devint la fameuse (infamous - attention aux faux amis, infamous exprime l'idée de célébrité avec une nuance tapageuse, scandaleuse ou de mauvais aloi !) séductrice de White Mischief - faisant allusion à l'appartenance d'Idina à la coterie de la Vallée heureuse, évoquée dans le livre de James Fox, bien plus qu'à son rôle, complètement inexistant, au moment du meurtre d'Erroll - significativement, le personnage d'Idina n'apparait même pas dans le film White Mischief).

 

Dans son livre The Ghosts of Happy Valley: Searching for the Lost World of Africa's Infamous Aristocrats, 2014 (les fantômes de la Vallée heureuse, à la recherche du monde perdu des aristocrates scandaleux en Afrique), l'auteur Juliet Barnes s'attache particulièrement à l'héritage patrimonial et mémoriel des résidents de la Vallée heureuse (voir plus loin), mais évoque aussi le meurtre de Lord Erroll, qui est toujours un sujet de conversation chez les Kenyans (surtout dans la population blanche, on peut supposer). Elle rappelle la formule amusante d'un autre auteur :  Au Kenya, tout le monde sait qui l'a fait. Le problème, c'est que tout le monde donne un nom différent.

 

Pour Juliet Barnes la question est toujours ouverte et elle n'est pas convaincue par les révélations de Juanita Carberry, une adolescente perturbée qui voulait se faire remarquer et qui aurait continué à mentir. Mais les révélations ultérieures, l'enregistrement de 1987, le témoignage révélé en 2007 ? Juliet Barnes les mentionne, sans s'y arrêter particulièrement ...

 

 

 

 

 

 LES HÉRITIERS

 

 

 

Les protagonistes de l'affaire - et certains des protagonistes de la Vallée heureuse, ont laissé des héritiers.

Compte-tenu du background aristocratique de plusieurs personnages, ces héritiers occupent parfois encore des positions en vue.

Dans certains cas, le destin de ces héritiers fut aussi malheureux que celui de leurs parents ou grands-parents.

 

Idina Sackville eut  deux enfants de son premier mariage; ses deux  fils furent tués pendant la deuxième guerre mondiale. L'un des fils avait lui-même eu deux filles; l'une d'elle épousa le baron Howell, homme politique conservateur, et leur fille, Frances,  épousa George Osborne, un homme politique qui a été chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances) du gouvernement Cameron (2010-2016). Frances Osborne écrivit en 2008 la biographie de sa grand-mère Idina Sackville, sous le titre The Bolter (un bolter est un cheval qui désarçonne ses cavaliers).

 

La seule fille de Lord Erroll et d'Idina, Diana, élevée en Angleterre, était une jeune femme jolie à l'air un peu timide et triste si on juge par ses photos.  A défaut d'autre héritier masculin, elle hérita en 1941, à la mort de son père (elle avait 15 ans), du titre de comtesse d'Erroll et de la fonction héréditaire de Grand Constable d'Ecosse. Elle épousa en 1950 Sir Iain Moncreiffe of that Ilk*, Chef du Clan Moncreiffe, spécialiste de l'héraldique et des traditions écossaises, puis divorça et se remaria avec le major Carnegie. En 1963 elle fut admise, avec les autres femmes détentrices d'un titre par leur droit propre (et non par mariage) à la chambre des Lords. Elle mourut prématurément en 1978.

                                                                                           * Of That Ilk est une expression particulière à certains noms de famille d'Ecosse. Les différentes branches d'un clan, portant le même nom,  se distinguent en ajoutant à leur nom le lieu d'habitation traditionnel de la branche, par ex.Moncreiffe of Tulliebole,  Moncreiffe of Bandirran. Lorsque le lieu d'habitation est identique au nom de famille, au lieu de dire par exemple Moncreiffe of Moncreiffe, on ajoute au nom of that Ilk, équivalent en scot  de "of the same", du même (nom).  

 

Le titre de comte d'Erroll et Grand Constable d'Ecosse passa à l'aîné de ses enfants, Merlin, actuel et  24ème comte d'Erroll. Ce dernier est toujours membre (sans étiquette) de la chambre des Lords en vertu de la réforme de Tony Blair de 1999 restreignant le nombre des pairs héréditaires siégeant à la Chambre à 92 (ou 90 si on ne compte pas deux pairs nommés en raison de leurs fonctions), qui sont élus selon un système proportionnel (en simplifiant !) par les pairs qui ont été maintenus en 1999, parmi les candidats qui détiennent un titre héréditaire à partir de baron. Tous les autres membres de la chambre des Lords sont des pairs "à vie" (qui ont reçu des titre non transmissibles) ou les Lords "spirituels" (archevêques ou évêques de l'Eglise anglicane).

 

Lord Merlin of Erroll, qui a des faux airs de Donald Trump,  est intéressé par ce qui concerne les technologies de l'information et la cybersécurité; il est aussi à la tête du Clan Hay, qui a des ramifications dans tous les pays d'émigration écossaise, et investi dans la préservation des traditions écossaises. Sa femme possède des terres agricoles considérables dans le Bedfordshire.

Les personnes que cela intéresse peuvent regarder les photos du mariage en 2018 de sa fille Lady Laline Hay (née en 1987)avec le major Sudlow dans le magazine des gens du monde The Tatler : https://www.tatler.com/gallery/major-jeremy-sudlow-and-lady-laline-hay-wedding

 

 

 

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Merlin Hay, comte d'Errol (né en 1948), en 2014.

Capture d'écran You Tube.

 

 

 

Sir Jock Delves Broughton n'eut pas d'enfants avec Diana Caldwell. Mais il avait eu deux enfants avec sa première épouse Vera.

Sa fille Rosamund épousa Lord Lovat et eut six enfants (dont deux seulement sont toujours en vie - l'un fut tué par un buffle en Tanzanie en 1979).

Son fils Evelyn eut quatre enfants dont l'aînée était la styliste et rédactrice de mode Isabella Blow. Celle-ci, dépressive,  se suicida en 2007, à 49 ans, à un moment où les journaux parlaient des nouvelles révélations sur la mort de Lord Erroll; on ne manqua pas d'évoquer de nouveau le suicide de Sir Jock,  auquel semblait faire écho celui de sa petite-fille.  *

 

                                                                         * Elle était notamment l'amie de John Galliano qui fut bouleversé par sa mort. 

 

Diana Caldwell, devenue l'épouse de Lord Delamere, n'eut pas d'enfant avec lui (elle l'épousa à 42 ans).  Les Delamere, qui ne furent, à proprement parler, ni membres du groupe de la Vallée heureuse, ni mêlés à la mort de Lord Erroll, si on excepte le rôle de témoin (et candidat peu convaincant au rôle de coupable !) de Gwladys Delamere, sont toujours représentés au Kenya par la descendance du mariage de Tom avec sa première femme. On en dira quelques mots prochainement car le nom des Delamere est apparu de nouveau à la une des journaux kenyans ou britanniques ces dernières années.                       .

 

Enfin, mais s'agit-il d'une héritière, on peut dire quelques mots de Juanita Carberry.

Après son enfance dans la Vallée heureuse, qui l'avait été assez peu pour elle, elle devint stewardesse sur des navires de commerce, guide pour des safaris photos, puis s'investit dans la protection de la nature. Elle publia un livre Child of Happy Valley: A Memoir (L'enfant de la Vallée heureuse, souvenirs), 2001, qui revient forcément sur l'affaire Delves Broughton/Erroll. * 

                                                                            * Il est probable que Juanita Carberry n'avait plus de relations avec la famille des barons Carbery (avec un seul r), qui existe toujours. Lorsque son père avait abandonné son titre, vers 1920, c'est son frère cadet qui l'avait repris.

 

Quand elle mourut à Londres en 2013, à 88 ans, beaucoup de journaux de langue anglaise, au Kenya, en Grande-Bretagne, en Australie,  en Irlande, revinrent sur son existence. Le journal kenyan The Standard titra Sad end for Child of Happy Valley as Juanita Carberry dies (triste fin pour l'enfant de la Vallée heureuse avec la mort de Juanita Carberry), The Irish Times mentionna : She was unconventional, and it is thought that she has left her body, with its several tatoos, for exhibition by the controversial anatomist and showman Gunther von Hagens (elle était anti-conformiste et on pense qu'elle a fait don de son corps, qui avait plusieurs tatouages, pour qi'il soit exhibé par l'anatomiste controversé et homme de spectacle Gunther Von Hagens).

Pour James Fox, le témoignage de Juanita Carberry avait mis fin à l'énigme de la mort de Lord Erroll. Pour d'autres, elles était un enfant élevé dans un milieu névrosé (pas tant celui du petit groupe de la Vallée heureuse, que la famille dysfonctionnelle de John Carberry *), qui cherchait une occasion d'exister et on ne peut pas faire confiance aveuglément à ses révélations.

                                                                                                         *   Son père légal  John est mort  en 1970 et sa belle-mère June en 1980, tous deux à Johannesburg (Afrique du Sud), où ils s'étaient sans doute établis après l'indépendance du Kenya.

 

 

 

 

 L'ESPRIT DES LIEUX

 

 

 

Cela peut paraître surprenant, mais les lieux semblent avoir assez peu changé depuis l'époque de la Vallée heureuse, puis du meurtre d'Erroll.

 

 C'est le cas du Muthaiga country club, maintenant ouvert aux Kenyans (et étrangers) de toutes origines, qui semble avoir conservé beaucoup de l'atmosphère coloniale, quand Erroll y dansait avec ses conquêtes féminines et que les propriétaires blancs et les administrateurs coloniaux et officiers, formant des clans qui se mélangeaient peu, y jouaient au bridge ou sirotaient leur brandy, leur gin-soda  ou leur whisky.

 

 

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 Le Muthaiga country club

 https://www.retto.club/muthaiga-country-club-wedding.html

 

 

 

 

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 Le Muthaiga country club, vue du patio et de la piscine.

 https://www.retto.club/muthaiga-country-club-wedding.html

 

 

 

Les maisons des propriétaires blancs de la Happy valley, pour la plupart existent toujours, parfois en mauvais état. Certaines sont occupées par des familles kenyanes, d'autres ont été intégrées à des écoles ou sont des dépendances d'une paroisse.

Les propriétaires blancs de la Happy Valley formaient un grpupe plus considérable que le petit groupe qui existait autour d'Idina Sackville, d'Alice de Janzé, de Kiki Preston. Les maisons subsistantes sont donc assez nombreuses.

 

Depuis 2017, un trust (au sens d'association ou fondation sans but lucratif), The Happy Valley Heritage Trust (HVHT) se donne pour but de les préserver et de les restaurer.

Le trust est dirigé par Juliet Barnes, l'auteur de The Ghosts of the Happy Valley.

 

Selon le journal kenyan The Nation, dans un article du 24 octobre 2018, Revisiting the ghosts of Happy Valley (en revisitant les fantômes de la Vallée heureuse), le trust qui a 7 administrateurs dont 5 sont des Kenyans, insiste sur l'impact touristique de la préservation des demeures historiques : Kenya has some unique old buildings dating back to her colonial era, which have great potential, as yet untapped, to promote local and international tourism in parts of the country where few tourists currently venture.” (Le Kenya a des bâtiments exceptionnels datant de l'époque coloniale qui ont un grand potentiel, encore inexploité, pour promouvoir le tourisme local et international dans des régions encore peu fréquentées par les touristes).

 

Juliet Barnes note dans The Ghosts of the Happy Valley que beaucoup d'anciennes propriétés sont maintenant la possession de riches politiciens kenyans absentéistes, ayant de multiples intérêts financiers. Pendant que leurs épouses  sont en Europe à s'acheter des vêtements de stylistes et que leurs enfants sont élevés dans des écoles privées en Grande-Bretagne ou en Amérique, leurs employés agricoles gagnent à peine le salaire minimum, probablement moins en un mois que ce que leur patron paie pour une bouteille de champagne au Muthaiga country club...

  

La transformation de la Vallée heureuse - ou les espoirs de transformation - en zone touristique, est saluée par les commentaires optimistes de la presse kenyane : Happy Valley is even happier (la Vallée heureuse est encore plus heureuse) The Esat African, 13 juin 2014  : "Naivasha is rich in historical memorabilia and culture. Add to the combination, great retreats, hospitality, the floriculture economy and you will understand why it is on a roadmap to becoming the second destination in Kenya" ( Naivasha est riche en souvenirs historiques et culturels. ajoutez à cela de grandes résidences hôtelières, l'hospitalité, l'économie de la floriculture et vous comprendrez pourquoi c'est en train de devenir la seconde destination touristique du Kenya).  L'article mentione un circuit tourstique des sites liés à l'histoire de la Vallée heureuse... dont le point de départ est à Nairobi, le restaurant Lord Erroll (voir plus loin) !

 

On observera que pour certains, le lac Naivasha et Nyeri (capitale du comté où se trouve la Wanjohi valley) ne font pas à proprement partie de la Vallée heureuse (voir par exemple la carte au début du livre de Juliet BarnesThe Ghosts of the Happy Valley).

 

Mais c'est près du lac Naivasha que se trouve Oserian ("lieu de paix", en masaï), la propriété sur laquelle est bâtie The Djinn Palace, autrefois propriété de Lord Erroll, louée ensuite par Sir Jock Delves Broughton, puis achetée par Gilbert Colville.

 

Aujourd'hui la propriété appartient à la famille allemande Zwager qui y a fondé depuis 1969 sous le même nom Oserian une exploitation devenue la plus grande productrice de roses du Kenya,  qui alimente notamment la Grande-Bretagne mais aussi la France. L'entreprise emploie plus de 4000 personnes et s'implique dans l'amélioration des conditions de vie et des infrastructures locales. 

En 2019, Oserian a été nommé producteur de fleurs coupées de l'année par l'association internationale des horticulteurs lors de son congrés en Allemagne  https://www.farmerstrend.co.ke/oserian-named-worlds-best-grower-of-cut-flowers-at-the-prestigious-aiph-awards/

 

 

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Le Lake Naivasha country club.

Happy Valley is even happier.

https://www.theeastafrican.co.ke/magazine/Happy-Valley-Naivasha-is-even-happier--/434746-2346104-9bk6v7z/index.html

 

 

 

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Le Djinn Palace, sur la propriété Oserian.

Site Jane Fuller -Serendipity

 https://www.janefuller.co.uk/blog/serendipity

 

 

 

Mondui house fut construite près du lac Naivasha sur le modèle d'un relais de chasse autrichien (!) pour Jérôme et Kiki Preston. Pendant la deuxième guerre mondiale, le gouvernement britannique y logea le prince Paul et la princesse Olga de Yougoslavie, suspects de sympathie pour Hitler. Puis la propriété fut rachetée aux héritiers Preston par le chasseur baron Von Knapitsch, qui y accueillit l'écrivain James Fox lorsqu'il enquêtait pour son livre White Mischief. Elle passa ensuite au comte d'Enniskillen, puis récemment (2010) à Marguerite Zak, qui a créé une réserve naturelle. La maison est louée pour des séjours.

 

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 Mondui house, ancienne propriété des Preston.

https://eastafricanretreats.com/portfolio-item/mundui-house-lake-oloiden-naivasha/

 

 

La  maison de Jack Soames à Nanyuki existe toujours, c'est devenu un hôtel avec son bar, le Jack's bar  (il ne semble pas que l'hôtel avait été créé par Jack Soames ?).

C'est à proximité que s'entraîna au tir Sir Jock Delves Broughton.

Par contre on espère que les trous pratiqués dans les murs des chambres par le commander Jack Soames pour épier ses invités dans leur intimité ont été bouchés !

 

 

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Soames Hotel à Nanyuki.

Commentaire du site de l'hôtel : "Soames Hotel and Jack's Bar is a beautiful hotel and restaurant, located 7km from Nanyuki town on the Nanyuki Naro-Moru highway.   An out of town hotel, set within a 100 acre private property with sunrise views of Mount Kenya.

The facility is named after Jack Soames, a European settler who came to Kenya in 1920 and made this farm his home."

(Soames Hotel et Jack's Bar est un magnifique hôtel restaurant situé à 7 kms de Nanyuki sur l'autoroute Naro-Moru. Un hôtel à l'extérieur de la ville, sur un terrain de 100 acres avec vue du lever de soleil sur le Mont Kenya.  La résidence est nommée du nom de Jack Soames, un colon européen qui vint au Kenya en 1920 et fit de cette ferme sa maison).

On notera que les kms ont remplacé les miles (?), mais que les acres sont toujours l'unité de mesure des surfaces en vigueur.

 http://www.soameshotelkenya.com/

 

 

 

Autres acteurs ou témoins du drame, les Carberry.

Leur maison à Nyeri, Seremai (en masaï, lieu de mort, car une ancienne bataille s'y était déroulée) existe toujours, maintenant propriété d'un Kenyan qui a modifié le nom de la propriété (peut-être pour éviter une connotation pénible) en SereMwai, en utilisant son deuxième prénom Mwai.

 

 

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Seremai, maintenant SereMwai, l'ancienne maison des Carberry à Nyeri, où Juanita aurait reçu les confidences de Sir Jock Delves  Broughton.

Oloi Travel

http://oloithewildway.blogspot.com/2014/02/this-place-in-nyeri-seremwai.html

 

 

 

 L'Hôtel Eden Roc de Malindi où, selon divers récits, John Carberry aurait caché le revolver qui avait servi à tuer Lord Erroll, existe toujours. Il est maintenant appelé Sai Eden Roc Hotel, sans doute en raison des nouveaux propriétaires.

 

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 Le Sai Eden Roc Hotel à Malindi, sur la côte de l'Océan indien, ancien hôtel de John Carberry. 

 https://www.yamsafer.com/en/kenya/malindi/hotel/sai-eden-roc-hotel

 

 

Le bungalow des Delves Broughton à Karen existe toujours (plutôt qu'un simple bungalow, il semble s'agir d'une construction en pierre de style Tudor). Propriété d'un riche kenyan qui le loue, c'est aujourd'hui un bureau d'entreprise selon Juliet Barnes, mais aucune photo ne semble disponible.

 

 Enfin un nouveau site s'est ajouté à ceux que nous avons vus, qui n'existait pas lors des faits, et pour cause. C'est le restaurant chic Lord Erroll Gourmet Restaurant de Nairobi, dans le quartier de Runda. Le nom de Lord Erroll est devenu ainsi dans le Kenya actuel une sorte de synonyme de Casanova ou de Don Juan, évocateur d'un monde de luxe et d'élégance.

Le Lord Erroll a gagné 9 récompenses en 2018 aux  World restaurant luxury awards.

 

Le restaurant appartient à la famille de l'ancien président de la république Daniel arap Moi * (celui-ci est l'un des hommes les plus riches du Kenya), ce qui nous ramène aux réalités du Kenya d'aujourd'hui.

                                                                                                                                               * Il appartiendrait à Zahra Moi, épouse de Gideon Moi, sénateur et homme d'affaires, fils de Daniel Moi.

 Le propriétaire souhaitait déplacer le restaurant pour le rapprocher du siège des Nations-Unies dans le quartier de Gigiri, mais ce projet semble abandonné (?).

 

 

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Le restaurant The Lord Erroll à Nairobi. Le blason qui est utilisé reprend bien, en partie, les armes des Hay of Erroll, mais avec l'ajout de fleurs de lys qui paraissent être une fantaisie, peut-être pour éviter d'utiliser le blason toujours porté d'une famille existante.

http://www.lord-erroll.com/

 

 

 

 

 ET LE COUPABLE EST ...

 

 

 

 Parmi les hypothèses sur la mort de Lord Erroll, il faut admettre que la plus convaincante est  celle qui désigne comme coupable Sir Jock Delves Broughton, malgré son acquittement.

Après tout, si on en croit certains récits, dès le début de l'enquête, on avait eu le témoignage d'un serviteur indigène qui avait aperçu Delves Broughton monter à l'arrière de la voiture d'Erroll, mais la police, par négligence, alors même qu'elle faisait de Delves Broughton le principal suspect, n'avait pas interrogé plus amplement les serviteurs indigènes (faut-il y voir une forme de mépris colonial, la conviction  plus ou moins consciente qu'un Noir ne pouvait pas témoigner à charge contre un Blanc ?).

De son côté, Delves Broughton aurait admis à plusieurs reprises être l'auteur ou au moins l'instigateur du crime. Mais il n'existe aucun aveu direct de sa part, et la confiance dans ses  aveux repose sur la confiance qu'on peut avoir dans les témoins de ses confidences - sans compter que les témoignages ont pu être déformés par plusieurs intermédiaires !

 

Si on admet que Sir Jock a bien fait à chacun les confidences qui ont été rapportées, on est surpris que les récits se contredisent: pourquoi dire qu'un ami avait engagé un Africain pour commettre le crime et que Sir Jock avait voulu donner un contre-ordre, mais trop tard  ? Façon peut-être chez un homme perturbé de reconnaître à la fois sa responsabilité et de la diminuer ? Sir Jock Delves Broughton était très dépressif. Aurait-il fini par se convaincre qu'il était responsable de la mort d'Erroll, sans y être pour rien ?

 

Mais le récit de Juanita Carberry, mentionnant des éléments factuels (le revolver jeté dans une rivière, puis retrouvé et caché par les Carberry, solidaires de Sir Jock) semble apporter la confirmation des aveux et du scenario selon lequel Sir Jock avait commis le crime après s'être caché dans la voiture d'Erroll. Ce récit aurait été confirmé par les fameux enregistrements réapparus il y a une dizaine d'années, sauf à admettre que pour des raisons inconnues, les témoins (qui ne sont d'ailleurs pas des témoins directs mais, au mieux, des témoins rapportant ce que d'autres personnes leur ont dit) se copieraient l'un l'autre sans que rien d'exact soit à la base de leurs récits.

On pourrait aussi imaginer  que Sir Jock s'est faussement accusé du meurtre,  qu'il avait récupéré l'arme du crime et l'a fait disparaître dans la rivière où  les Carberry ont retrouvée,  pour couvrir le véritable assassin, sans toutefois aller jusqu'à se déclarer coupable devant le tribunal. Si Sir Jock a voulu couvrir quelqu'un, ce ne pourrait être que la femme qu'il aimait, Diana. En ce cas, on pourrait aussi imaginer que les témoignages de June Carberry et de la gouverrnante, faisant état du retour chez Delves Broughton, la nuit du meurtre, de Diana avec Erroll (ce qui rend quasiment impossible pour Diana d'avoir tué Erroll après qu'ils soient rentrés ensemble chez Delves Broughton et qu'Erroll soit reparti seul pour rentrer chez lui) sont faux. Tout est possible, mais rien n'est prouvé.

 

                                 

Peut-être pour garder entier un mystère passionnant,  la solution Delves Broughton, trop évidente, n'est pas acceptée par tout le monde. Pour beaucoup, l'énigme reste ouverte.

 

  

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 Diana et Lord Erroll (Greta Scacchi et Charles Dance) dans le film White Mischief.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 Sources.

On trouvera divers articles de James Fox sur l'affaire Erroll son site  http://www.jamesfox.co.uk/

Bonne présentation de l'affaire sur le site Strange company,  walk on the weird side of history :

A murder in Kenya http://strangeco.blogspot.com/2016/12/a-murder-in-kenya.html

 

Les références à divers livres, documents et articles de presse en anglais sont généralement dans le texte.

 

 

 

 

06 mars 2019

LA MORT DE LORD ERROLL DES BLANCS AU KENYA, TROISIEME PARTIE

 

 

 

 

LA MORT DE LORD ERROLL

DES BLANCS AU KENYA

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 LE COQ DE LA COLONIE

 

 

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 Lord Hay of Eroll en 1930.

Photo sur le site The Frontiersmen historian. Les Frontiersmen étaient une formation paramilitaire, présente surtout dans les territoires coloniaux, se donnant comme but la défense de l'Empire, sans avoir de statut officiel. Lord Erroll appartenait aux Frontiersmen.

A Murder Mystery – Death of a Frontiersman, Posted on July 6, 2015  by Roger Pocock. Lord Erroll, 1930, reproduced by kind permission of the 24th Earl of Erroll ©

https://frontiersmenhistorian.wordpress.com/2015/07/06/a-murder-mystery-death-of-a-frontiersman/

 

 Revenons un peu en arrière.

Lord Erroll n’avait pas tardé à se consoler de la mort de sa seconde épouse, Molly (précédemment Molly Ramsay-Hill), décédée en 1939, d'une pathologie en rapport avec son addiction à l'alcool et aux stupéfiants. Il avait hérité de sa femme la plantation Oserian avec le fameux Djinn Palace, ce qui le mettait un peu à l’abri du besoin, mais était-ce suffisant alors qu'il avait déjà dilapidé une partie de la fortune de Molly ?

Dès avant la mort de sa femme, il avait quitté le Djinn Palace pour un bungalow dans le quartier de Muthaiga à Nairobi, autant pour les soins nécessités par la santé de sa femme que pour ses fonctions à l'assemblée de la colonie..

Erroll était membre élu pour la circonscription de Kiambu du Legislative Council, le conseil législatif (aux pouvoirs réduits) de la colonie. Dans la liste des membres, inscrite en tête du recueil des débats, il figure parmi les "membres européens ", désigné comme The Rt Hon. the Earl of Erroll (le très honorable comte d'Erroll) (cf par exemple le recueil pour avril à juin 1939 https://books.google.fr/books?id=pVdaNmaVZGUC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false  )

 

 

 

La situation internationale était devenue très tendue et le Kenya s’était préparé à la guerre, à sa façon. Dans les années précédant la déclaration de guerre, le gouvernement colonial, non sans protestations, avait admis d’autoriser l’immigration de Juifs chassés d’Europe centrale, à condition qu’ils aient le type nordique.

Les Kenyans blancs devaient effectuer un service dans un régiment de milice, servant de garde territoriale, organisé de façon assez libre, le Kenya Regiment.

Lorsque la guerre éclata en septembre 1939, Lord Erroll se mit à la disposition de l’armée (la conscription n’existait pas encore). Le Kenya fut surtout concerné par la guerre à partir de juin1940 quand l’Italie de Mussolini déclara à son tour la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. En effet le Kenya avait des frontières communes avec les colonies italiennes d’Ethiopie (conquise récemment par les Italiens) et de Somalie italienne. Dès juillet 1940, les troupes italiennes avaient conquis la Somalie britannique (Somaliland). Le Kenya pouvait donc redouter une attaque italienne dans un premier temps.

Il semble (ce n’est pas très clair) que Lord Erroll ait été capitaine dans le Kenya Regiment . Il fut surtout nommé assistant du Military secretary, l’officier supérieur chargé du recrutement dans la colonie.  Ces fonctions étaient-elles très prenantes - surtout pour un homme habitué depuis vingt ans à une vie indolente ?

 

En tous cas elles ne l’empêchaient pas de poursuivre ses activités de séducteur, maintenant en uniforme. Sa conquête du moment était une femme mariée, Phyllis Filmer (son mari était le directeur local de la Shell), avec qui la liaison avait commencé dès 1938. On a dit que Lord Erroll préférait les femmes mariées, mais existait-il une autre alternative ? Il est probable que les jeunes filles du Kenya, qui revenaient d'Angleterre après leur scolarité, restaient sous un contrôle strict de leur famille jusqu'à leur mariage, du moins dans la plupart des cas.

 

 

 

 

 

L'ÉTERNEL TRIANGLE

 

 

 

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Diana Caldwell, épouse de Sir Jock Delves Broughton. Photo en couverture du numéro du Sunday Times du 21 décembre 1969, contenant l'article de Cyril Connolly et James Fox, Christmas at Karen.       .

http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf

 

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987 (voir quatrième partie). Lord Erroll est présenté à Diana par son mari, Sir Jock (avec Charles Dance dans le rôle de Lord Erroll, .Joss Ackland  dans le rôle de Sir Jock).

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

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 Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi dans le rôle de Diana Delves Broughton.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

  http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

 

C’est donc vers fin novembre 1940 que Sir «Jock » Delves Broughton et sa jeune épouse Diana, épousée en Afrique du Sud,  arrivèrent au Kenya.

Durant le voyage par bateau depuis l'Angleterre jusqu'à l'Afrique du Sud,  Diana avait commencé un flirt, peut-être poussé jusqu'à une relation sexuelle, avec un passager, sans vraiment se cacher de son futur mari.

Dans l'avion qui les amenait d'Afrique du sud au Kenya, les Delves Broughton sympathisèrent avec un couple de résidents au Kenya, les Carberry (qu'on a déjà évoqués).

Sir Jock loua une maison confortable (une bâtisse de style Tudor avec un jacaranda dans le jardin - grand arbre qui donne des fleurs mauves) dans le quartier déjà « chic » de Karen, dans Merula Lane. Et bien entendu, lui et sa femme se mirent à fréquenter le Muthaiga country club. C’est là très probablement que la première rencontre avec Lord Erroll eut lieu, la première pour Diana, car Erroll et Delves Broughton avaient déjà du se croiser lors d'un précédent séjour au Kenya de Sir Jock.

Sir Jock avait aussi renoué avec de vieux amis, dont Jack Soames, un ancien camarade d’école à Eton, qui possédait une propriété à Nanyuki. Comme l‘enquête le montra tard, Sir Jock , lors de son séjour chez Jack Soames, s’entraîna à tirer au revolver.

Curieusement aussi (le monde est petit....), le couple avait retrouvé au Kenya un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, qui parait avoir été mêlé aux tentatives d'escroquerie de Sir Jock en Angleterre. Hugh Dickinson, militaire, avait en fait demandé à être muté au Kenya quand il avait su que l'intention des Delves Broughton était de s'y fixer. Le couple offrit de le loger dans un bungalow sur la propriété de Karen qu'ils louaient, lorsque Dickinson était de passage à Nairobi.

 

Vers Noêl, toute la société avait remarqué que Lord Erroll et Lady Diana avaient une « affaire » ensemble. Pire, Sir Jock commença à recevoir des billets anonymes du genre « êtes-vous aveugle ? », « Que dites-vous de l’éternel triangle » (What about the eternal triangle - mari, femme, amant) ?

Qui les lui écrivait ? On a suggéré le nom de Lady Glwadys Delamere, l’encore assez jeune veuve du fondateur de la colonie. Elle était à l’époque maire de Nairobi, mais cela ne l’empêchait pas de se mêler des affaires privées des autres (surtout si comme on le suggère, elle avait aussi eu une liaison avec Lord Erroll ou du moins, avait été amoureuse de lui).

Au club, voyant danser  Lord Erroll et Diana, Lady Delamere demanda abruptement à Sir Jock : est-ce que vous êtes conscient que votre femme est amoureuse d' Erroll ?

Il faut préciser que la société du Kenya était peut-être plus libre que la société métropolitaine, mais le petit monde de la Vallée heureuse n’était pas tout le Kenya. A Nairobi, où Sir Jock et sa femme résidaient (d’ailleurs, ils ne furent jamais des résidents de la Vallée heureuse), on s’attendait à ce qu’un homme marié agisse pour défendre son honneur, ou du moins sauve les apparences.

Sir Jock, désemparé, se mit à boire plus que d'habitude..

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi et Charles Dance dans le rôle de Diana et de Lord Erroll au Muthaiga country club..

 Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

SUR LA ROUTE DE NAIROBI

 

 

 

Au début de  janvier 1941, Erroll et Diana partirent ensemble en week-end à Malindi, sur la côte et se firent prendre en photo sur un ferry. On y voit Joss (Josslyn) Erroll en tenue militaire de tous les jours, en short et cofffé d'un calot et Diana en lunettes noires (voir cette photo sur l'article de Connolly et Fox dans le Sunday Times de 1969 http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf  ).

Diana aimait-elle Erroll sans arrière-pensées ? Elle avait épousé Sir Jock en s'illusionnant sans doute sur son état de fortune. Lord Erroll était un meilleur parti, ne serait-ce que par son nom, puisqu'il était au premier rang de la noblesse écossaise. Même sincèrement amoureuse, Diana pouvait très bien penser qu'un nouveau mariage lui ferait monter plusieurs crans dans la société : elle serait comtesse.

Diana avait sympathisé avec June Carberry (c’était l’épouse de John Carberry, l’aristocrate qui avait abandonné ses titres).et elle prétexta quelques jours à passer chez June Carberry à Nyeri (dans la Vallée heureuse), pour loger en fait chez Lord Erroll dans sa maison de la banlieue de Nairobi.

Sir Jock, de plus en plus inquiet, semble  avoir demandé conseil sur la conduite à tenir à ses amis ou connaissances : Jack Soames et Lady Delamere, justement. Ceux-ci lui conseillèrent de mettre d’abord les choses au point avec sa femme et avec Erroll. Ce qu’il fit. Le résultat confirma ses craintes. Ils s‘aimaient et refusèrent l’idée émise par Sir Jock de se séparer pendant trois mois pour vérifier si leur attachement était durable.

Sir Jock allait-il tenir la promesse qu’il avait faite à Diana en se mariant : si elle tombait amoureuse de quelqu’un d’autre, il s’effacerait et lui accorderait le divorce ? Il sembla se résigner et être prêt à tenir sa promesse.

Curieusement, vers le 21 janvier, Sir Jock déclara à la police qu’on lui avait dérobé ses deux revolvers, un Colt calibre 45 et un Colt calibre 32, dont il s’était servi la dernière fois chez son ami Soames, ainsi qu'un étui à cigarettes et un peu d'argent.

Le 23, Sir Jock, sa femme Diana, Lord Erroll et June Carberry dînèrent ensemble au Muthaiga country club.

Lors du dîner Sir Jock, qui paraissait détendu et chaleureux, déclara qu’il avait entrepris les démarches du divorce, qu’il comptait partir bientôt pour Ceylan, et souhaita à sa femme et Lord Erroll d’être heureux et même d’avoir des héritiers.

Lord Erroll et Diana  ne tardèrent pas à s’en aller pour aller danser ailleurs. Jock insista pour que Erroll ramène sa femme, qui vivait toujours officiellement avec lui à Karen, pour 3 heures du matin. Une fois le couple parti, Sir Jock se laissa aller au découragement, déclarant à June Carberry que Diana n’aurait pas un penny de son argent et qu'il regrettait sa première épouse. Il but beaucoup, puis rentra chez lui avec June Carberry. Celle-ci, de passage à Nairobi, logeait chez les Delves Broughton.

Un peu avant 2 h 30, comme convenu, Lord Erroll ramena Diana chez elle. June Carberry prétendit plus tard avoir entendu Diana et Joss Erroll parler, ou peut-être se disputer.

Dans la nuit, Sir Jock frappa à deux reprises à la porte de son invitée June Carberry qui était malade (certains laissent comprendre qu’elle avait trop trop bu*) pour savoir comment elle allait.

                                         * June Carberry fut décrite par l'écrivain James Fox, dans le livre qu'il a tiré de l'affaire, White Mischief, comme “a drinker and fornicator in a championship class" (une buveuse et fornicatrice de haut niveau).

 

 

 

Vers 3 h du matin, à l’embranchement entre la route principale Nairobi-Ngong et la route menant à Karen, à deux mile et demi du domicile des Delves Broughton, des laitiers circulant en camion trouvèrent une Buick, tous feux allumés, presque basculée dans un fossé au bord de la route .A l’’intérieur un homme mort, apparemment en tenue militaire.

 

La police fut prévenue et au lever du jour, pas moins d’une dizaine d’agents, européens et africains, étaient sur les lieux. Il avait plu toute la nuit et on pouvait remarquer des traces de pneus larges à proximité de la Buick..

 

Le mort fut identifié par le médecin légiste, qui en route vers son travail, s'arrêta en voyant  l'attroupement  : c’était Lord Erroll, personnalité bien connue. Et la cause de la mort n’était pas un accident de la route, mais une balle dans la tête. L’arme du crime avait disparu. La Buick de location de Lord Erroll sentait le parfum Chanel n° 5. On y trouva aussi sur le siège arrière des marques blanches.

 

 

 

 

ENQUÊTE

 

 

 

Lorsque la nouvelle de la mort de Lord Erroll fut connue, Diana fut sous le choc. Elle n’eut pas la force de se rendre à la morgue voir le corps de son amant et remit à son mari un mouchoir imprégné de son parfum pour placer près du corps, ce que fit Sir Jock, avec l'autorisation de la police. Celui-ci confia sa femme à Mrs Carberry qui partait pour sa maison de Nyeri, afin de l’éloigner.

Avertie également du décès, Alice de Chanzé vint voir le corps à la morgue, accompagnée par un de ses anciens amoureux et là, il semble qu’elle l’embrassa sur les lèvres (mais selon une autre version, sans doute plus crédible, elle déposa seulement une branche d'arbre auprès du corps) en disant « maintenant tu es à moi à jamais ».

Lord Erroll fut enterré  en présence de toutes les autorités coloniales dont le gouverneur en grand uniforme.

Sir Jock et sa femme n’étaient pas à l’enterrement. Mais Sir Jock vint ensuite sur la tombe déposer une lettre de Diana.

 La mort de Lord Errroll dans de telles circonstances fit sensation : c'était une personnalité publique a plus d'un titre. Une contemporaine écrivit non sans ironie dans un courrier à une parente (l'écrivain Elspeth Huxley) : qui aurait cru que la route de Ngong pouvait être aussi dangereuse que Tobrouk ?

 

Sir Jock fut interrogé lors de l’enquête préliminaire. Sa situation était délicate. Tout le monde connaissait la liaison entre Lord Erroll et Diana. Mais s’il était le principal suspect, où étaient les preuves ? A un policier, il demanda curieusement :  est-ce que les Blancs sont pendus au Kenya pour meurtre s'ils ont tué l'amant de leur femme  ?

Selon les experts,Erroll avait été tué par un coup de revolver tiré depuis l'ntérieur de la voiture, ou à la rigueur de l'extérieur mais de très près (par exemple par quelqu'un sur le marchepied). L'heure du crime pouvait être située assez précisément, entre l'heure du retour chez elle de Diana et l'heure à laquelle les laitiers avaient retrouvé la voiture avec le corps. De plus, un témoin affirma être passé au carrefour vers 2 h30 sans voir rien de suspect.

La police examina bien entendu l'emploi du temps de tous les protagonistes. Il y avait beaucoup d'employés de maison indigènes chez les Delves Broughton (mais couchaient-ils tous au bungalow ?). Mais comme ils parlaient swahili, il semble que leur interrogatoire ne fut pas mené très sérieusement par les enquêteurs britanniques. On a dit qu'un veilleur de nuit avait vu Sir Jock se glisser dans la voiture de Lord Erroll et l'avait rapporté à un premier enquêteur anglais parlant swahili,  mais l'enquête fut ensuite confiée à l'inspecteur-chef Poppy, qui ne parlait pas swahili et négligea ce témoignage.

La police crut avoir trouvé les preuves contre Delves Broughton avec le calibre de la balle qui avait tué Lord Erroll. C’était une balle de calibre 32 : le meurtrier avait tiré deux balles, l’une avait tué Lord Erroll, l’autre fut retrouve dans la voiture. Or, les recherches montrèrent que lorsque Sir Jock s’était exercé au tir chez son ami Soames, les balles tirées étaient du calibre 32. L’expert de la police confirma que les marques sur les balles retrouvées chez Soames et celles retrouvées sur les lieux du crime étaient identiques.

De plus, la police apprit que dans la journée suivant l'assassinat, Delves Broughton avait allumé un feu dans son jardin, qui avait faili s'étendre dangereusement. La police fouilla les cendres et trouva des restes de chaussettes de golf qui semblaient tâchées de sang.

La mort de Erroll n'empêcha pas Delves Broughton et sa femme de partir une semaine en safari, sans doute prévu de longue date. Diana tua un lion.

 

Sir Jock fut officiellement inculpé de meurtre en mars 1941. A l'inspecteur venant l'arrêter (était-ce Poppy ?), Sir Jock déclara : j'ai besoin d'un whisky. L'inspecteur sortit sa propre flasque et lui offrit une rasade.  

Le procès s’ouvrit deux mois après (ce qui dénote une organisation plutôt efficace de la justice coloniale, sauf si on pense que rapide veut dire bâclé).

 

 

 

LE PROCÈS

 

 

 

 

On trouve fréquemment l’idée que le procès de Sir Jock Delves Broughton fut à la fois bâclé et injuste. Or ce procès fut le plus long à cette date de l’histoire du Kenya (il dura cinq semaines et représente 600 pages de minutes, 1500 questions furent posées à l'accusé) et son verdict résultait logiquement des débats.

Il semble que le procés attira l’attention non seulement de la société kenyane, ce qui allait de soi, mais aussi de l’opinion britannique, malgré la guerre-ou peut-être à cause de la guerre : ce meurtre aux relents scandaleux impliquant des aristocrates vivant agréablement au soleil apportait aux métropolitains un dérivatif aux angoisses de la guerre et d’un quotidien difficile sous les bombes allemandes.

 

Dans l’épreuve, Diana Delves Broughton fit front avec son mari. Elle n’avait trouvé aucun avocat capable de défendre son mari au Kenya. Il semble qu'elle se rendit en Afrique du Sud et engagea un avocat réputé, H.H. Morris, K.C, très compétent dans les discussions balistiques.*

 

                                                                                                                 * KC est l’abréviation usuelle de “King’s Counsel”, Conseiller ou Conseil du roi (on dit QC, Queen’s counsel,  quand une reine est sur le trône) qui se place après le nom :  il s’agit d’un titre purement honorifque attribué par lettre patente du souverain britannique, aux avocats faisant preuve d’une carrière et d’un renom particulièrement honorable. Actuellement, outre la Grande-Bretagne, plusieurs pays du Commonwealth maintiennent l’appellation, d’autres pays l’ayant remplacée par un autre titre, généralement celui de Senior Counsel (SC).

 

L’accusation pensait tenir le coupable avec Delves Broughton. Mais il était clair que baucoup de gens pouvaient avoir des raisons de tuer Lord Erroll. Un résident de la Vallée heureuse déclara à ce moment que Erroll était “une vraie merde qui avait mérité ce qui lui était arrivé”.

L’absence de préjugés du petit monde de la Vallée heureuse ne concernait que quelques individus et la plupart des hommes n’avaient aucune sympathie pour un séducteur professionnel comme Erroll. Quant aux femmes, certaines auraient pu vouloir se venger d’un “lâcheur” qui passait de l’une à l’autre sans états d’âme.

Le raisonnement de l’accusation était que Sir Jock Delves Broughton avait prémédité son crime. Il avait déclaré le vol de ses revolvers pour écarter de lui les soupçons. Le soir du meurtre, il avait demandé à Lord Erroll de ramener Diana vers trois heures pour être prêt à intervenir.

Quand il avait entendu Lord Erroll revenir à l’heure convenue, il s’était glissé hors de sa chambre (située à l'étage) par la fenêtre en s'aidant du tuyau d'évacuation d'eau. On excluait en effet qu'il soit descendu par l'escalier, d'ailleurs très bruyant, puisqu'il fallait qu'il sorte sans être vu. Il s’était probablement caché sur le siège arrière avant que Lord Erroll  ne remonte en voiture après avoir pris congé de Diana. Quand Erroll avait ralenti pour tourner en direction de Nairobi, sir Jock l’avait tué puis il avait dirigé la voiture jusqu’au fossé où on l’avait retrouvée.

On pouvait tenir pour négligeables certaines questions (notamment comment Sir Jock était-il rentré chez lui, à 2, 4 miles * du lieu du crime (un peu moins en prenant par la brousse, mais le chemin était plus difficile - il semble même qu'on pouvait tomber sur un lion !), comment était-il remonté dans sa chambre, ce qui, sans prendre l'escalier, devait lui être encore pus difficile que d'en sortir ?

                                                                                                                                                            * 1 mile vaut  1, 609 km.

 

Diana, toujours très élégante (avec, dit-on, une nouvelle garde-robe achetée pour l'occasion en Afrique du Sud, portant tous les jours une nouvelle tenue et des bijoux), attira tous les regards lors du procès, dans une salle bondée.

Le procès fut une sorte d'événement mondain, la salle d'audience était remplie d'hommes souvent en uniforme (dont certains colons mobilisés sur place, comme l'avait été Erroll lui-même) et de femmes avec leur meilleures robes de garden-parties.

 Dans le public, on trouvait  deux anciennes compagnes de Lord Erroll (parmi d'autres conquêtes sans doute, plus éphémères): son épouse divorcée Idina Sackville et Alice de Janzé. Elles ne ratèrent aucune journée du procès.

Pendant le procès, le procureur reçut des lettres anonymes qui indiquaient qu'Erroll avait été tué par une ancienne maîtresse abandonnée.

H. H. Morris, l’avocat du prévenu, embarrassa l’accusation en semant le doute sur le déroulement des faits tel que la police prétendait l’avoir reconstitué. Sir Jock Delves Broughton était un homme qui n’était plus dans la force de l’âge, souffrant de plusieurs pathologies : il était pratiquement aveugle la nuit, incapable de conduire une voiture même le jour en raison de sa mauvaise vue, il avait souffert d’une fracture du poignet, il claudicait.

Même si on admettait qu’il avait eu la possibilité de tuer Lord Erroll, aurait-il pu rentrer à pied jusqu’à sa maison de Karen et être là à l’heure où il avait frappé à la porte de June Carberry pour prendre de ses nouvelles, puisqu’on se rappelle que celle-ci était “malade”?  Sir Jock prétendit lui-même ne plus se souvenir de ces visites - pour le moins curieuses, puisqu'il avait deux fois dérangé son invitée sous prétexte de savoir si elle allait bien.

 

 

 

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Le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

https://moviebuffsforever.com/products/white-mischief-1987-greta-scacchi-charles-dance-movie-dvd

 

 

 

Aux interrogatoires, Sir Jock Delves Broughton fit une excellente impression, très gentleman et maître de lui. A l’avocat de l’accusation qui lui demandait si la mort de Lord Erroll n’apportait pas une solution à ses problèmes de couple, Sir Jock répondit qu’aucun homme normal ne pouvait penser reprendre une vie de couple avec une femme qui avait été follement amoureuse d’un autre.

Les témoins fuernt aussi nombreux à présenter Sir Jock comme un homme équilibré, un beau joueur, le contraire d'une personnalité colérique qui aurait voulu se venger de l'homme qui avait séduit sa femme..

Mais l’argument final fut mis en avant par H. H. Morris qui, paraît-il, avait tout de suite annoncé qu'il gagnerait avec cet argument.

L’accusation soutenait que les balles trouvées sur les lieux du crime étaient identiques à celles trouvées à Nanyuki,  chez Soames où Sir Jock s’était exercé à tirer avec son Colt 32.

Morris, le défenseur de Sir Jock, démontra que la balle qui avait tué Lord Erroll ne pouvait pas avoir été tirée par le Colt de Sir Jock: celui-ci était un revolver à 6 rainures alors que la balle du meurtre avait été tirée par une arme à 5 rainures. Un expert balistique produit par Morris, démontra que les balles retrouvées chez Soames et celles du crime portaient des marques différentes.

Enfin, rien ne prouvait que les balles retrouvées chez Soames étaient celles tirées par Sir Jock, puisque n’importe qui pouvait s’entraîner à cet endroit (cet argument contredisait un peu l’autre argument sur  l’absence d’identité des deux jeux de balles, mais démontrait que rien n’était vraiment établi dans l’accusation).

Les 12 jurés furent convaincus, et à l’unanimté déclarèrent Sir Jock non coupable, l’un des jurés voulait même qu’on écrive “non coupable et innocent”. Apparemment le président du jury était le coiffeur de Sir Jock, mais cela ne faisait rien à l’affaire.

A l'annonce du verdict, il y eut des applaudissements dans la salle et Sir Jock remercia tout le monde avec effusion : le jury, le président, son avocat. A la sortie du tribunal, des dizaines de personnes vinrent lui serrer la main.

 Lorsque le verdict fut rendu, le 1er juillet 1941, les éléments connus de tous sur l'affaire étaient ceux qu'on a rapportés. Et si certaines personnes connaissaient d'autres faits, ces personnes n'en firent pas état à l'époque.

 

 

 

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Diana pendant le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

Capture d'écran d'un extrait du film. You Tube.

 

 

 

 

 

Après le procès, Sir Jock et Diana voyagèrent quelques semaines à Ceylan et en Inde (on était pourtant en guerre mais cela semblait loin - et le Japon n’avait pas encore attaqué les possessions britanniques d’Asie), apparemment de nouveau unis. Mais de retour au Kenya, les choses se détériorèrent, aussi bien entre eux que vis-à-vis des autres résidents.

Si lors du procès, une grande partie de la société kenyane semblait avoir fait bloc avec eux, maintenant, ils étaient considérés comme des parias et on leur interdit notamment de remettre les pieds au Muthaiga country club.

Sir Jock eut l'idée curieuse de louer le Djinn Palace de Lord Erroll, et voulut même l'acheter aux héritiers (mais il n'avait pas les fonds disponibles). Croyait-il plaire à sa femme en lui offrant l'ancienne maison de son amant ?

Diana avait fait la connaissance (ou refait connaissance) d’un riche propriétaire, Gilbert Colville, un homme en marge des autres colons et surtout de la coterie de la Vallée heureuse.

 

Elle refusa l’offre de Sir Jock de rentrer en Angleterre et de reprendre la vie commune. Sir Jock avait oublié qu’au procès, il avait lui-même écarté cette éventualité comme insupportable pour l’homme moyen – mais il n’était sans doute pas cet homme moyen et il n'avait pas cessé d'aimer Diana.

Sir Jock rentra seul dans une Angleterre toujours en pleine guerre. C'était pour y trouver, dès son arrivée, des policiers de Scotland Yard venant lui poser des questions sur les soupçons de fraude à l'assurance qui pesaient sur lui.

En décembre 1942, très peu de temps après son retour, il se suicida avec de la  morphine au Britannia Adelphi Hotel de Liverpool. Beaucoup pensèrent que c’était un aveu de culpabilité, mais on pouvait aussi y voir le geste d’un homme solitaire, abandonné par ses anciennes connaissances et même ses enfants, ne supportant pas de devoir à nouveau faire face à une inculpation - cette fois pour fraude à l'assurance - et surtout désespéré d’avoir perdu la femme qu’il aimait.

Diana, devenue veuve, épousa Gilbert Colville en 1943.

  

 

 

WHODUNIT

 

 

 

On appelle "whodunit" une catégorie  du roman policier, qui repose sur la recherche et la découverte du coupable (c'est une abréviation approximative de who has done it ? qui l'a fait), illustrée notamment par les romans de l'âge classique du roman policier, comme ceux d'Agatha Christie.

L'assassinat de Lord Erroll était typiquement un whodunit réel et il n'a pas manqué de théories sur le coupable.

Les théories sont construites non pas sur les seuls faits connus lors du procès mais sur des faits qui n'ont été révélés que postérieurement.

Bien entendu, il reste la possibilité que Erroll ait été tué par n'importe lequel des maris jaloux ou des femmes séduites puis délaissées par lui qui s'étaient trouvés sur son chemin (la relative liberté des moeurs du Kenya n'empêchait ni la jalousie ni le dépit amoureux, ni le sentiment de fierté bafouée).

 

 

 

L'OMBRE DU REICH

 

 

 

On peut également écarter les explications politiques, d'ailleurs contradictoires et pas plus étayées l'une que autre.

Dans l'une des explications, Erroll aurait été tué par l'Intelligence service (les services secrets britanniques) en raison de sa participation à un groupe pro-nazi dont aurait fait aussi partie le duc de Windsor* (l'ex-roi Edouard VIII, qui avait abdiqué en 1936 pour pouvoir se marier avec une divorcée, Wallis Simpson).

 

                                                                                      * Le duc de Windsor parait avoir eu certaines sympathies pour le nazisme. Le gouvernement britannique lui trouva pendant la guerre une utilité en l'envoyant comme gouverneur aux îles Bahamas. Avant guerre il existait très officiellement en Grande-Bretagne une association qui militait pour l'amitié avec l'Allemagne nazie. Il est d'ailleurs caracréristique que le président de l'association, Lord Mount Temple (décédé en 1939) ait démissionné de son poste pour exprimer son indignation après la "nuit de cristal" (violences anti-juives sur une grande échelle en Allemagne nazie, 1938).

 

 

On sait que Erroll avait flirté avec le fascisme britannique de Mosley (Oswald Mosley fut interné par mesure de prudence pendant la guerre par le gouvernement britannique), mais aurait-il pu être impliqué dans un complot de vaste ampleur  ?

D'une part cela ne correspond pas à son profil indolent et noceur, et d'autre part, ce complot lui-même paraît avoir été inexistant. Que plusieurs aristocrates britanniques aient préféré le nazisme au communisme est une vérité connue (même Churchill s'était exprimé ainsi - avant guerre, il est vrai !), mais de là à imaginer un complot sérieux, et qui aurait nécessité une action meurtrière  des services secrets, il y a de la marge. Cette théorie s'appuierait sur des déclarations d'anciens membres des services secrets. Elle a été défendue dans un livre d'un auteur féminin appartenant à la communauté blanche du Kenya, Errol Trzebinski (au prénom prédestiné !), The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, 2000.

 

Là où l'histoire a paru se répéter, c'est que le fils d'Errol Trzebinski, un membre de la jet-set kenyane, a été retrouvé mort près de sa voiture en 2001, pas loin des lieux de la mort de Lord Erroll, sans que l'assassin soit retrouvé (l'enquête évoqua un vol de voiture qui aurait mal tourné). Nous parlerons plus tard ce fait-divers qui est encore présent dans les mémoires au Kenya (un procès est en cours actuellement - mars 2019).

                                                                                                                            

Selon certains adeptes de cette  théorie, Delves Broughton et Diana auraient été engagés par les services secrets britanniques pour approcher Lord Erroll et le mettre en confiance, et pourquoi pas, l'assassiner ou en tout cas, permettre aux agents des services secrets de l'éliminer. Or, on ne peut trouver à l'appui de ce scénario aucun élément de preuve, et certainement pas le fait que Delves Broughton, avant de partir pour l'Afrique, soit venu demander au ministère de la défense s'il pouvait être utile à quelque chose (un fait qui semble établi, encore que...). En temps de guerre, un gentleman, même trop âgé pour combattre,  était supposé chercher à faire quelque chose pour son pays, mais on ne peut rien tirer de plus de cette circonstance finalement banale.

 

 

 

L'autre théorie politique - probablement encore plus invraisemblable -  est que Lord Erroll aurait été tué par des agents nazis, soit parce qu'on se serait aperçu qu'il était un agent double infiltré dans le réseau pro-nazi dont il a été question, soit pour éliminer un élément important du système militaire britannique en Afrique de l'Est, à un moment où les troupes britanniques s'apprêtaient à intervenir en Ethiopie italienne (les opérations commencèrent pratiquement au moment de la mort de Lord Erroll). Il semble que ce serait faire beaucoup d'honneur à Lord Erroll que de le considérer comme un élément clé du système militaire en Afrique de l'Est (si tel avait été le cas, aurait-il passé son temps à danser et flirter en pleine préparation d'une offensive ?).

 

Enfin dernière hypothèse, qui est une variante des précédentes : Lord Erroll, informé des plans de l'attaque projetée par les Britanniques contre l'Ethiopie italienne, aurait informé les Italiens de ces plans,  par appât du gain (il avait en permanence des dettes en raison de son train de vie). Mais cette hypothèse ne repose sur rien. En ce cas, pourquoi les services secrets l'auraient-ils exécuté plutôt que de l'arrêter ? Pour éviter un scandale en raison de son rang nobiliaire ?  Encore aurait-il fallu que Lord Erroll soit informé des plans d'attaque, ce que rien ne démontre, puisque comme on l'a dit, son rôle militaire paraît avoir été modeste.

Les autres théories sont toutes centrées sur le crime passionnel ou la vengeance d'un conjoint trompé. 

 

 

 

CHERCHEZ LA FEMME (ABANDONNÉE) ...  OU LE MARI JALOUX

 

 

 

Parmi les noms qui ont été évoqués, certains doivent probablement être écartés puisqu'aucun début de preuve ne les accable directement:

On a ainsi cité Glwadys Delamere, veuve de Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie*, sous le seul prétexte qu'elle aurait été amoureuse de Erroll, et qu'elle aurait été dédaignée par lui (ce qui n'exclut pas la possibilité d'une aventure sans lendemain entre eux deux), parce qu'elle n'était pas assez riche (on se rappellle qu'à son décès, Lord Delamere était quasiment ruiné) ni sans doute assez belle pour l'intéresser, du moins pour un mariage. Mais faute d'autre élément, ce n'est pas suffisant pour en faire une suspecte.

 

                                                                                      * Gwladys (on trouve aussi plus simplement Gladys), appartenant à une famille aristocratique (son grand-père était le marquis d'Anglesy) épousa en 1920 Sir Charles Markham (beau-frère de l'aviatrice Beryl Markham,  dont on a parlé cf. deuxième partie), dont elle divorça en 1927 et elle épousa en 1928 Hugh Cholmondeley, 3ème baron Delamere, de trente ans son aîné. A la mort du baron, en 1931, elle ne se remaria pas, devint membre du conseil municipal de Nairobi, maire-adjoint puis maire de Nairobi, en 1938 (?), l'une des premières femmes à devenir maire et la première en Afrique. Elle mourut en 1943, après s'être particulièrement dévouée pour la Croix-rouge pendant la guerre.

 

Il en va de même de June Carberry, qui aurait été une des nombreuses conquêtes de Lord Erroll, ou bien de son mari John Carberry, qui aurait voulu se venger. Et le même raisonnement est valable pour Phyllis Filmer et le mari de celle-ci (et bien d'autres anonymes !).

 

Le cas d'Alice de Janzé, l'une des habituées de la Valle heureuse,  a fait l'objet d'un livre de Paul Spicer, The Temptress (la Tentatrice), 2010, qui défend la thèse de la culpabilité d'Alice. En 1941, les beaux jours de la Vallée heureuse étaient derrière elle, comme derrière la plupart des protagonistes de ce lieu. Pourquoi aurait-elle tué Erroll, son ancien amant ?

Il est probable qu'elle se sentait déprimée (un effet de sa toxicomanie), vieillissante - et probablement malade - tandis que Erroll semblait au mieux de ses capacités de séduction, ce qui aurait pu provoquer une crise de jalousie.

Les autorités paraissent l'avoir incluse sur la liste des suspects. Son passé (le coup de revolver tiré autrefois sur Raymond de Trafford, son amant, devenu ensuite son mari mais qui vivait séparé d'elle, en partie parce qu'il la redoutait) était aussi un élément contre elle. Toutefois elle avait un alibi.

Alice avait comme amoureux du moment un officier du régiment prestigieux des Coldstream Guards (un des quatre régiments de la garde royale à pied, qui peuvent aussi participer à des opérations; on était en temps de guerre, rien d'étonnant à rencontrer tellement de militaires, de carrière ou pas) Dickie Pembroke. Elle avait dormi avec lui la nuit du crime dans le bungalow du quartier de Muthaiga, dans la banlieue de Nairobi, où elle habitait à l'époque.

Mais on ajoute que Dickie Pembroke était au Muthaiga Country club lors du dernier dîner auquel participaient les Delves Broughton et Erroll, qu'il avait (peut-être) entendu Erroll promettre qu'il ramènerait Diana à 3 heures chez son mari, qu'il aurait raconté cela à Alice (des si et des peut-être...), forcément intéressée par cette histoire impliquant son ancien amant. Alice aurait alors échafaudé rapidement un plan. Elle aurait pu être vers 3 heures au carrefour entre Karen et la route de Nairobi en prenant sa voiture, faire signe à Erroll, monter dans la voiture de celui-ci en apparence pour discuter, le tuer et repartir. La voiture d'Alice, une De Soto, avait des pneus très larges et on se souvient que des traces de pneus larges avaient été trouvées sur les lieux du crime.  

Pembroke soit ne s'était pas aperçu de l'absence d'Alice la nuit du meurtre, soit avait menti pour la protéger.

Ce qui donne une forme de consistance à cette histoire est le comportement ultérieur d'Alice. 

 On sait qu'elle vint voir le cadavre à la morgue, l'embrassa sur les lèvres (si on admet ce détail un peu difficile à croire, ou du moins déposa une branche près du corps) et murmura : Maintenant, tu es à moi à tout jamais ("Now you are mine for ever").

Elle assista à toutes les audiences du procès et rendit visite à Sir Jock Delves Broughton en prison, alors qu'elle n'avait jamais sympathisé avec lui auparavant. On peut penser qu'elle craignait qu'un innocent soit condamné à sa place.

En septembre 1941, deux mois après l'acquittement de Sir Jock, il a été rapporté qu'Alice, devant des amis, déclara que le premier de ses plus grands souhaits était déjà réalisé, qu'en serait-il du second ?

On sait qu'en août, souffrant d'un cancer, elle dut subir une hystérectomie.

 Le 23 septembre, elle avala une forte dose de somnifère, mais put être secourue à temps.

 Une semaine après, le 30 septembre 1941, elle se tua en se tirant une balle en plein coeur.

Son médecin et ami, le Dr Boyle, arriva et trouva 3 lettres, l'une pour Pembroke, l'autre pour les deux filles d'Alice, et une lettre pour la police. Le docteur  remit cette lettre aux autorités, non sans l'avoir lue et montrée à sa femme. La fille du Dr Boyle put dire à l'auteur Paul Spicer ce que contenait cette lettre : c'était l'aveu par Alice qu'elle avait tué Erroll.

Bien entendu, cette lettre n'a pas été retrouvée et tout ce qui concerne cette lettre repose sur le récit de la fille du Dr Boyle.

Enfin, les deux souhaits dont avait parlé Alice s'expliqueraient ainsi : le premier était de voir Erroll mort, le second de le rejoindre dans la mort car Alice était convaincue qu' après sa propre mort, elle rejoindrait Erroll et qu'ils seraient unis éternellement.

Si on ajoute à cela qu'assez longtemps après, une voisine d'Alice trouva un revolver caché dans les buissons à la limite des deux propriétés et qu'elle fit le rapprochement avec l'affaire Erroll (cette histoire est racontée avec une variante, mais le fond est le même), on pourra penser que l' hypothèse de la culpabilité d'Alice de Janzé n'est pas complètement dépourvue de fondement - mais qu'elle repose quand même sur des affirmations invérifiables et de seconde main.

Enfin, même si on admet comme vrai le récit de la lettre à la police, il n'est pas du tout impensable qu'Alice de Janzé, dépressive, voire déquilibrée et malade, se soit accusée en mourant d'un crime qu'elle n'avait pas commis.

 

 Idina Sackville, ex-femme d'Erroll,  ne fut pas inquiétée. Lors du meurtre, elle était dans sa propriété de Clouds, dans la Vallée heureuse.

Dès qu'elle fut informée par télégramme du crime, elle vint à Nairobi - surtout pour rechercher, au domicile de Joss Erroll, un collier de perles, héritage famlial des comtes d'Erroll, qui devait aller à la fille d'Erroll et Idina, qui était élevée en Angleterre. Diana Caldwell avait été vue portant le collier quelque temps auparavant et Idina craignait qu'elle se soit emparé du collier, qui de fait, ne fut pas retrouvé.  Bien entendu elle fut attristée par la mort d'Erroll car ils étaient restés bons amis.

En 1939, Idina s'était de nouveau mariée à un pilote de l'aviation militaire, Vincent Soltau, qui était affecté depuis le début de la guerre au Caire. Entre deux visites au Caire, elle trompait l'ennui avec de jeunes gens. 

 

 

 

 

 DIANA HERSELF (DIANA ELLE-MÊME) ?

 

 

 

Il semble que Diana n'a pas été interrogée au procès, ce qui est curieux. Mais il semble que la loi britannique interdisait à l'épouse de témoigner en justice pour ou contre son mari. Il est vrai que d'après les témoignages (Sir Jock, June Carberry), elle était bien rentrée chez elle vers 2 h 20. De plus elle avait discuté par la suite au moins une demi-heure environ avec June Carberry, ce qui rendait impossible sa participation au meurtre.

Il est vrai aussi que June Carberry s'est contredite à plusieurs reprises dans ses témoignages, et que de plus elle avait bu et donc ses souvenirs étaient flous.

Pourtant, ii y eut des rumeurs selon lesquelles Diana avait tué Erroll.

Pourquoi l'aurait-elle tué ? Ils semblaient amoureux et prêts à se marier.

Mais les gens qui connaisaient bien Erroll savaient qu'il y avait peu de chances qu'il épouse "a penniless divorcee" (une divorcée sans un sou). Une dispute aurait éclaté entre Diana  et Lord Erroll lorsqu'il la ramena chez elle, qui pourrait s'expliquer, si Erroll avait appris à Diana qu'il ne comptait pas l'épouser.

Diana n'avait aucune fortune. Certes il y avait la pension annuelle de 5000 livres pendant 7 ans que Sir Jock s'était engagé à payer à Diana (apparemment même si elle divorçait ? - Erroll avait probablement connaissance de cet arrangement).mais on pouvait douter que Sir Jock paierait  et de toutes façons, cela ne remplaçait pas une fortune bien assise. Tant qu'à se marier, autant faire une bonne affaire, ce qui n'était pas le cas

Sans savoir tous les détails, c'est ce que les gens de la société de Nairobi et du Kenya se disaient.

Le crime aurait donc été commis par Diana, pour se venger de son amant qui lui aurait déclaré - peut-être avec ironie - son intention, toutes réflexions faites,  de ne pas l'épouser.

 

Diana était-elle le genre de personne capable de préméditer un meurtre par vengance, même sous le coup d'une forte irritation ? Par contre elle aurait pu tuer Erroll lors d'une dispute, dans un mouvement de colère, sans préméditation.

 

Diana était parfaitement capable de se servir d'une arme à feu (on peut penser que pour des raisons de sécurité, beaucoup de femmes blanches sortaient de chez elles armées au Kenya). Quelques semaines après la mort de Lord Erroll, elle participa à un safari et tua un lion. Dans la suite de sa vie, on évoquera le fait qu'elle avait menacé d'un revolver trois de ses amants (dont l'un, lorsqu'elle l'avait surpris qui faisait l'amour avec une autre fille dans leur résidence au bord de la mer, ce qui est une bonne raison de se mettre en colère !).. Mais menacer quelqu'un d'un revolver dans un moment de colère n'est pas la même chose que le tuer.

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Le bruit se répandit que le crime avait été commis par deux personnes - il semble que lors du procès, l'avocat Morris déclara que pour lui, deux personnes avaient commis le crime.

 

L'autre personne pouvait-elle être June Carberry ? On a insinué qu'elle et Diana étaient amantes, mais comment le crime aurait-il pu être commis par elles deux ? On voit mal June Carberry participer à un crime prémédité, commis  de sang froid, juste par solidarité amicale ou même lesbienne. 

On aurait pu imaginer Diana tuant Erroll au cours d'une dispute alors que Erroll la ramenait et s'arrangeant ensuite avec June Carberry pour avoir un alibi (mais il semble bien que Sir Jock avait entendu - sinon vu Erroll, ramener Diana) .

On peut aussi imaginer Diana décidant de poursuivre Erroll en voiture, après que celui-ci l'ait ramenée chez elle, le rattrapant (c'est un peu difficile à croire) et le tuant.

Puis, là encore, elle aurait combiné un alibi avec June Carberry.

Mais une autre personne a confimé le déroulements des faits tel qu'exposé lors de l'enquête et au procés.

C'est  la gouvernante, Mrs Wilks, qui, étrangement,  ne fut pas interrogée au procès. Dans le récit qu'elle fit seulement en 1969 des événements, pour les journalistes Fox et Connolly (http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf ), elle a raconté qu'elle avait ouvert à Erroll et Diana et avait vu que  Diana était furieuse (ce qui accrédite la dispute). La gouvernante proposa du whisky à Erroll qui refusa, en rappelant qu'il ne buvait pas (il n'avait peut-être pas toujours été aussi sobre, mais c'était un homme qui prenait soin de sa santé). Erroll resta un petit moment avant de s'en aller. Puis, une fois Erroll parti, la gouvernante entendit depuis sa chambre June Carberry et Diana discuter longuement, l'air excité.

Sauf que dans ce récit, elle situe curieusement (mais près de trente ans après les faits, une erreur peut se comprendre) le retour de Diana et Erroll a 3h du matin, alors que les témoignages lors du procès disaient 2h 20 environ.

 

Il semble tout-à-fait impossible que le crime ait pu être accompli par Diana, compte - tenu de la version de la gouvernante (sauf si celle-ci a menti ou si ses souvenirs sont complètement erronnés !).

L'hypothèse de la culpabilité de Diana parait donc passablement tirée par les cheveux en raison des difficultés factuelles, d'autant qu'il existe un autre "coupable" bien plus crédible.

Pourtant, comme on le verra, Diana aurait admis le meurtre (à sa manière), bien après.

 

 

 

 

 Sources.

On trouvera divers articles de James Fox sur l'affaire Erroll son site  http://www.jamesfox.co.uk/

Bonne présentation de l'affaire sur le site Strange company,  walk on the weird side of history :

A murder in Kenya http://strangeco.blogspot.com/2016/12/a-murder-in-kenya.html

 

Les références à divers livres, documents ou articles de presse en anglais sont généralement dans le texte.

 

 

 

24 février 2019

THE HAPPY VALLEY, DES BLANCS AU KENYA DEUXIEME PARTIE

 

 

THE HAPPY VALLEY,

DES BLANCS AU KENYA

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

EVELYN WAUGH AU KENYA

 

 

 

 

Au début des années 30, le jeune mais déjà célèbre écrivain anglais Evelyn Waugh visita l’Afrique et notamment le Kenya.

Il en tira un livre de voyages, Remote People (Gens  éloignés, 1931, traduit en français sous le titre Hiver africain).

Waugh, de toutes façons politiquement conservateur, voire réactionnaire, s’intéresse fort peu aux Noirs, mais semble avoir été séduit par la communauté blanche, en tous cas certains d’entre eux qui font partie d’un groupe social particulier, qu’il décrit ainsi : «  a community of English squires established on the Equator” (une communauté de nobles campagnards anglais établis sous l’Equateur)  

A plusieurs reprises, il présente les choses ainsi : il arrive  au beau milieu d’une réunion ou d’une course de chevaux et aussitôt les gens (évidemment des Blancs) qui pourtant ne le connaissent pas, l’‘intègrent à leur groupe, il s’amuse avec eux et prend du bon temps (on vide pas mal d’alcool - ce qui était le faible de Waugh) ; à la fin, quelqu’un dit : ne croyez pas que ça se passe toujours comme ça au Kenya, c’est exceptionnel…

Et, la dernière fois où Evelyn Waugh décrit ce scénario, il devance son interlocuteur : je sais ce que vous allez me dire, que c’est exceptionnel et que  je ne dois pas croire que ça se passe toujours comme ça au Kenya !

Et (bien entendu) son interlocuteur, hilare, lui répond : Mais au contraire, ça se passe toujours comme ça au Kenya. !

 A lire Waugh, les Blancs du Kenya passaient leur temps à faire la fête et cela n’avait rien pour lui déplaire. Comme il écrivait à une époque où il était encore de de bon ton de ne pas faire certaines allusions dans des livres « grand public », et encore moins de donner des détails précis, Evelyn Waugh s’est abstenu de parler de ce qui était sans doute la caractéristique principale de la façon de vivre d’au moins certains des propriétaires blancs qu’il avait fréquentés, une vie sexuelle libre, débarrassée des « préjugés » qui avaient cours ailleurs. Il semble que cette particularité ne lui avait pas échappé - et les invitations obtenues chez plusieurs résidents ont dû lui permettre de le constater par lui-même.

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Le public britannique avait d'ailleurs conscience que la vie au Kenya était plus libre que celle qu'on menait en métropole (pour la plus grande partie des gens), spécialement en ce qui concernait le nombre de partenaires sexuels. Une plaisanterie courante à l'époque en témoigne. On demandait : êtes-vous marié ou est-ce que vous vivez au Kenya?

 

 Evidemment, tout le Kenya n'était pas peuplé de Blancs hédonistes. Il est même probable que la plupart des colons avaient des conceptions morales assez conformistes.

 

Près de trente ans après, Waugh est revenu au Kenya pour une courte escale, en 1960, peu avant l’indépendance.

Il nota alors que le fossé s’était encore creusé entre les administrateurs coloniaux et les settlers (colons, propriétaires blancs) : les premiers voulant gouverner le pays comme une école Montessori [écoles donnant une grande importance aux méthodes pédagogiques basées sur la sensibilité et l'autonomie de l’enfant] et les autres comme une ligue de domaines féodaux (A Tourist in Africa, cité par https://evelynwaughsociety.org/2018/travelers-waugh/).

 

 

 

 LORD DELAMERE, LE FONDATEUR

 

 

 

A l’origine de la présence au Kenya de ces Anglais, Ecossais et Irlandais de bonne famille, en plus grand nombre que dans d’autres colonies, on trouve la figure du fondateur de la colonie, Lord Delamere.

Hugh Cholmondeley, troisième baron Delamere (1870 – 1931) était un chasseur passionné qui revenait tous les ans en Afrique pour satisfaire sa passion, chassant  en Somalie britannique. Lors d’une chasse il fut blessé par un lion et en garda une boiterie le restant de sa vie.

Lors d’une expédition de chasse, il pénétra dans ce qui allait être le Kenya et fut séduit par les terres fertiles des Highlands. Il décida que c’était là qu’il devait vivre, avec sa femme, une aristocrate anglo-irlandaise, fille du comte d’Enniskillen

En 1903, il obtint la concession pour 99 ans de 100 000 acres * (400 km2) par le gouvernement britannique (qui contrôlait le territoire sous forme d’un protectorat) contre un loyer annuel de 200  livres et l’obligation d’y investir 5000 livres sur cinq ans. Delamere y fonda le Equatoria Ranch. Il acquit une autre ferme de plus de 50,000 acres (210 km²), le Soysambu Ranch, qui atteindrait finalement la superficie de 200 000 acres (810 km2) en bordure du lac Elementeita

                                                                                                                             *  L'acre anglo-saxonne vaut 40,469 ares

Lord Delamere essya toutes les formes de culture (bétail, dont des moutons mérinos, culture du maïs et du blé) et dut surmonter bien des diffcultés avant d’obtenir les premiers retours sur investisement. Passionné par l’Afrique et la culture des Masaï, sans cesser de croire à la supériorité de la "race britannique",  il vivait quasiment dans des baraques en bois, où son élégant mobilier amené de de ses propriétés anglaises ou de celle de sa femme en Ulster, pourrissait. Devenu un des principaux largemen (très grands propriétaires) du Kenya, Lord Delamere s’employa à faire venir au Kenya des connaissances appartenant à l’aristocratie.  

 

Son beau-frère, Lord Galbraith Cole, s’installa au Kenya en 1903. Il devait épouser  Eleanor Balfour, fille du premier comte de Balfour et nièce d’ Arthur Balfour qui fut un moment premier ministre.

Lord Delamere recruta des “settlers” (colons, principalement éleveurs et planteurs) pour le Kenya avec l’approbation du haut-commissaire britannique : environ 200 settlers s’installèrent sur des terrains de 640 acres (2, 6 km2) concédés par le gouvernement, sans  se préoccuper des premiers posseseurs des terrains, les tribus des différentes ethnies. Beaucoup de ces nouveaux arrivants étaient des Boers d'Afrique du Sud.

Des étrangers étaient aussi intéressés par l’avenir du Kenya. En 1913, le baron suédois Blixen et sa femme Karen s’insalllèrent au Kenya pour faire la cuture du café, prenant la suite d'un exploitant qui était déjà un Suédois. Comme on le sait cette experience  fut l’origine du célèbre livre de Karen Blixen, Out of Africa (La ferme africaine).

 

Les settlers blancs s’installèrent principalement dans la région tempérée des White Highlands (voir plus loin).

Les cultures que pratiquaient les propriétaires blancs étaient des cultures demandant un lourd investissement  : le peuplement initial fut en pratique limité à des gens possédant des ressources suffisantes

 

Une seconde vague de colons s’installa au Kenya après la guerre de 14-18, bénficiant d’un programme prévu en faveur des Britanniques (au sens large, y compris Canadiens, Australiens, etc mais à condition d’être Blancs) qui avaient servi l’Empire durant le conflit

 

Delamere devint le porte-parole de la communauté britrannique installée au Kenya. Il fédéra les associations de settlers et  et lorsque le Kenya  fut érigé en colonie de la Couronne (1920), il devint un des membres de l’assemblée législative de la colonie et chef du Reform party. Il fut à Londres le chef de la délégation de settlers  lors des discussions qui aboutirent à la déclaration Devonshire (voir plus loin)

Delamere se consacra à l’amélioration de l’agriculture et de l’économie du Kenya. Il fut notamment à l’origine de la Kenya Cooperative Creameries (KCC) qui regroupait les producteurs laitiers blancs.

 

A côté de cet aspect sérieux de sa personnalité, il y avait d’autres aspects. On a retenu l’image de Delamere entrant à cheval dans la salle-à-manger du Norfolk Hotel de Nairobi et sautant par-dessus les tables, ou tirant sur les réverbères dans les rues pour s'amuser. Il envoyait également des balles de golf sur les toits du Muthaiga Country Club, le club de l’élite blanche,  et montait ensuite sur le toit,  pour jouer la balle.

Malgré ses vastes propriétés, Lord Delamere était à la fin de sa vie un homme endetté. Il avait perdu ses propriétés en Angleterre et devait 500 000 livres (selon d’autres sources, 230 000 livres) à la National Bank of India (devenue aujourd’hui la Kenya Commercial Bank) ; il fut mortifié du refus de la Kenya Farmer’s Association, qu’il avait fondée, de lui venir en aide. Ses difficultés précipitèrent peut-être sa mort, à 61 ans en 1931,

La colonie lui manifesta sa reconnaissance en donnant dès l’année suivante le nom de Delamere à la principale avenue de Nairobi. Sa statue fut installée sur l’avenue. Sa deuxième épouse, Gwladys, devait être la première femme élue maire de Nairobi en 1938.

Malgré son admiration pour la culture Masaï, Lord Delamere est aujourd’hui considéré au Kenya comme l’homme qui a dépossédé les Masaï de leurs terres.

 

 

 

THE WHITE HIGHLANDS

 

 

 

Après l’installation des premiers colons (souvent de très grands propriétaires) au cours de la première décennie du 20 ème siècle, l’immigration blanche au Kenya fut relancée après la fin de la première guerre mondiale  lorsque le gouvernement décida d’attribuer des terres à d’anciens soladats (Ex-Soldier Settlement Scheme - Plan d’établissement des anciens soldats). Ces anciens soldats étaient souvent issus de milieux aristocratiques. Ils espéraient trouver au Kenya un mode de vie fastueux avec de vastes propriétés et de nombreux serviteurs. Ce mode de vie disparaissait en Grande-Bretagne, qui se démocratisait, et lorsqu’il subsistait, la plupart des aristocrates n’avaient plus les moyens de se l’offrir (surtout lorsqu’ils étaient les cadets de familles sans espoir de succéder au titre et aux biens héréditaires).

 

Le vicomte Bury, le vicomte Broome, le baron Milne, Sir Hubert de la Poer Gough, le baron Egerton, Phaedrig O'Brien, baron Inchiquen, furent parmi les aristocrates britanniques qui se fixèrent au Kenya à la faveur de ce programme, en même temps que d’autres colons issus de milieux plus modestes. Un des membres les plus éminents de l'aristocratie était Lord Francis Scott,  fils cadet du duc de Buccleuch et Queensberry, apparenté à la famille royale. Après la mort de Lord Delamere en 1931, il devint à son tour le leader de la communauté blanche.

 

La population blanche s’élevait en 1921 au chiffre (encore modeste) de 9651 habitants. Toutefois, selon l’article    Brief: History of Land Conflicts in Kenya http://www.focusonland.com/fola/en/countries/brief-history-of-land-conflicts-in-kenya/) en 1934, il y avait environ 30 000 propriétaires blancs (en comptant leur famille, probablement) soit 0 ;25% de la population qui contrôlaient 1/3 des terres cultivables (mais selon d’autres chiffres, les Blancs n’étaient que 23 033 après la seconde guerre mondiale, pour une population africaine de  5.2 millions ?).

 

 

Les propriétaires blancs se concentrèrent sur le territoire qu’on appela The White Highlands, les Hautes-Terres blanches (des terres au climat tempéré, bien arrosées par les pluies, propices aux cultures, à une altitude d’environ 1500 mètres ou plus). Ces terres situées à l’est et à l’ouest de la Rift Valley, empiétaient sur les territoires de plusieurs ethnies (principalement les Kikuyus, mais aussi les Masaïs) mais lorsque les Blancs les occupèrent, ils eurent l’impression qu’elles étaient abandonnées (de fait les Masaïs et les Kikuyus, à la suite d’épidémies ou de famines avaient transféré ailleurs leurs habitations et leurs cultures mais considéraient que ces terres leur appartenaient toujours). Le gouvernement britannique considéra que les terres appartenaient à la puissance souveraine et qu’elle pouvait en disposer au profit des colons, moyennant des baux de très longues durée.

 

Une loi de 1902 réserva la propriété dans cette zone aux Blancs et elle fut abrogée seulement en 1961. La zone réservée aux Blancs fut progressivement étendue en procédant de force à l’expulsion des indigènes, forcés de s’installer dans des réserves.

Les Blancs ne pouvaient ni ne souhaitaient pas cultiver eux-mêmes leurs terres. Ils eurent recours aux Noirs qui, refoulés sur les terres les moins fertiles et de plus contraints de payer des taxes, durent pour survivre s'engager comme travailleurs sur les propriétés blanches - souvent dans des conditions très défavorables, avec des violences de la part des propriétaires (coups de fouet etc).

Comme le remarquait  avec cynisme un propriétaire blanc, le capitaine Ewart Grogan : Nous avons volé leurs terres aux Noirs, aujourd'hui nous volons leurs bras !

La situation était meilleure pour les Noirs qui obtinrent de cultiver, à côté de leur travail pour le propriétaire blanc,  leur propre lopin de terre attribué,  à titre précaire, par le propriétaire : c'est ce qu'on appellait les squatters. Dans ce cas, le propriétaire blanc ne payait pas le cultivateur noir qui devait se procurer de quoi vivre avec son terrain. Les Blancs veillaient de plus à ce que la production des parcelles indigènes, qui se multiplièrent,  ne vienne pas concurrencer la production de leurs propres grandes expolitations, qui étaient souvent peu rentables.

 

 

 

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 Carte ethnique du Kenya. Université de Laval (Canada).

Cette carte de 2012 ne représente pas forcément la répartition des ethnies telle qu'elle était dans la première moitié du 20 ème siècle, bien que les grandes masses n'aient sans doute pas été modifiées de façon significative. Il faut aussi rappeler qu'il y a eu des forts mouvements de déplacement de population, notamment en 1997-98 et 2008 dans des conflits politico-ethniques.

 http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/kenya.htm

 

 

 

 

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Carte du Kenya montrant les Hautes Terres blanches (White Highlands).

La comparaison avec la carte précédente montre que les White Highlands étaient en grande partie établies en-dehors du territoire occupé par les grandes ethnies (sous réserve que la carte ethnique de l'époque n'ait pas été modifiée substantiellement), sauf une partie du territoire des Kikuyus, mais la question centrale était de savoir si les Blancs se sont établis sur des terres inoccupées ou s'ils ont contraint au départ les occupants antérieurs, ou encore si les terres, bien qu'inoccupées, continuaient d'appartenir aux diverses ethnies. Il semble que les trois situations se présentaient.

How Colonial Railroads defined Africa’s Economic Geography, sur le site African economy historic network.

 https://www.aehnetwork.org/blog/article-how-colonial-railroads-defined-africas-economic-geography/

 

 

 

LA DÉCLARATION DEVONSHIRE

 

 

 Après la première guerre mondiale, les propriétaires blancs s'opposaient sur divers points au gouvernement. Les relations devenaient tendues avec les Indiens, qui demandaient l'égalité des droits et qui étaient désormais plus nombreux que les Blancs (5 Indiens pour un Blanc). Les Blancs, de leur côté, rêvaient d'un statut semblable à l'Afrique du Sud, à l'Australie ou au Canada, où un gouvernement blanc autonome serait chargé de diriger le pays et non plus un gouverneur colonial représentant le gouvernement britannique.

Des discussions eurent lieu à Londres en 1923 où furent invitées des délégations blanche et indienne (mais pas africaine), sous la présidence du duc de Devonshire, ministre des colonies.

Lord Delamere dirigeait la délégation des settlers blancs. Il choqua la société londonienne en présentant ses serviteurs somalis comme "ses fils" (plaisanterie ou réalité ?). Les Somalis, de religion musulmane, étaient considérés comme plus civilisés que les autres ethnies "natives" et étaient souvent employés comme majordomes ou domestiques à l'intérieur des demeures des Blancs, les autres ethnies travaillant à l'extérieur.

Les discussions réglèrent un certain nombre de points mais déçurent aussi bien les Indiens que les Blancs, car elles aboutirent à la déclaration du duc de Devonshire dans un "livre blanc", selon laquelle la Grande-Bretagne était au Kenya dans l'intérêt des Africains et que chaque fois que les intérêts des communautés immigrées ("immigrant races", soit les Blancs et les Indiens) entreraient en conflit avec les intérêts des Africains, ces derniers devaient être privilégiés ( "the interests of the African natives must be paramount ... when, those interests and the interests of the immigrant races should conflict, the former should prevail."). Prétendre vouloir protéger les intérêts des Africains pouvait aussi servir à écarter les demandes des Indiens.

Mais cela conduisait aussi à enterrer le rêve des colons blancs d'un pays dirigé par eux. Aussi bien la déclaration en resta au stade des grands principes et très peu fut changé dans l'immédiat aux criantes inégalités  entre les différentes communautés, sinon que des écoles techniques pour Africains furent ouvertes et qu'un représentant africain fut nommé au conseil législatif de la colonie tandis que plusieurs Indiens et encore plus de Blancs représentaient des populations bien moins nombreuses.

 

  

 

 

 HAPPY VALLEY, LA VALLÉE HEUREUSE

 

 

 

Parmi les Bancs installés sur les White Highlands, un petit groupe devait appeler l’attention. Il s’agit de ceux qui s’étaient fixés dans la Wanjohi Valley, surnommée the Happy Valley, la vallée heureuse.

 

L’expression Happy Valley est due au premier colon qui s’y installa au début du 20 ème siècle, Geoffrey Buxton, qui venait de la région plus sèche et aride de la Rift Valley.

La vallée est située dans ce qui était la Province centrale du Kenya, près de la chaîne des monts Aberdare; dans sa plus grande extension, elle comprend le village de Naivasha, près du lac du même nom et la ville de Nyeri, capitale administrative locale. Des membres du groupe vivaient aussi à Gilgil, au nord du Lac Elementaita.

 

 

Les membres du groupe de La Vallée heureuse se retrouvaient volontiers au Muthaiga Country Club, à 15 minutes du centre de Nairobi, ou, plus près de chez eux, au Lake Naivasha Country Club (mais celui-ci fut ouvert en 1937 seulement, comme escale de la ligne d’hydravions de l’ Imperial Airways reliant Le Cap à Londres).

Mais surtout ils se retrouvaient ente eux, dans leurs belles maisons, donnant des réceptions peu conventionnelles.

 

Qui étaient les membres de ce groupe, au contour variable (comme les conteurs de la Vallée Heureuse elle-même, le terme étant semble-t-il utilisé pour une zone plus étendue que la Wanjohi Valley).

 

Quelques mots de deux qui n’en faisaient pas partie.

 

 

 

  

KAREN BLIXEN ET LORD BADEN-POWELL

 

 

  

La célèbre écrivain (mais pas connue comme telle quand elle résidait au Kenya) Karen Blixen, avait sa résidence dans une banlieue de Nairobi, près des monts Ngong où se trouvait la plantation. Elle ne résidait donc pas dans la Happy Valley. Lorsque le quartier urbain fut créé, peu après le départ de Karen Blixen, ses promoteurs l’appelèrent Karen, (il semble que la légende a fini par se confondre avec la vérité, car le nom initial aurait été donné en souvenir de la compagnie de café de la famille de Karen Blixen, la Karen Coffee company, dont le nom évoquait une autre Karen, fille du propriétaire, et non de Karen Blixen elle-même   !  ( cf l’article Karen sur Wikipedia en anglais                  https://en.wikipedia.org/wiki/Karen,_Kenya)

 

Bien qu’elle ait fréquenté des membres du groupe de la Happy Valley, elle n’était sans doute pas habituée des réunions les plus libres des membres du groupe. Karen Blixen, séparée de son mari qui avait démontré son incapacité à gérer la plantation aussi bien que la vie du couple par ses infidélités, ne réussit jamais à faire fonctionner de façon rentable la plantation. Elle quitta le Kenya en 1931, lorsque les commanditaires au Danemark de la plantation (des membres de sa famille) décidèrent d’arrêter l’exploitation.

 

Son émotion en quittant l’Afrique transparaît ans la lettre qu’elle écrivit à ce moment :

 

«  Même si elle a été un peu plus tendre envers certains autres, je suis malgré tout persuadée que j'ai été l'un des favourite children (enfant favori) de l'Afrique. Un vaste univers de poésie s'est ouvert à moi et m'a laissée pénétrer en lui ici, et je lui ai donné mon cœur. J'ai plongé mon regard dans celui des lions et j'ai dormi sous la Croix du Sud, (…)  j'ai été l'amie de Somali, de Kikuyu et de Maasaï*, et j'ai survolé les Ngong Hills : « j'ai cueilli la plus belle rose de la vie » — je crois que ma maison a été une sorte de refuge pour les passants et pour les malades, et qu'elle a été pour tous les Noirs le centre d'un friendly spirit » (esprit d’amitié)

 

*L’orthographe de la traduction française est conservée pour les noms d’ethnie, qui, en français, prennent généralement la marque du pluriel.

 

 

 

 

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La maison de Karen Blixen, depuis Musée Karen Blixen. La maison fut acquise par le gouvernement danois, qui en fit cadeau au gouvernement kenyan lors de l'accession du Kenya à l'indépendance..

La maison fut construite en 1912 par l'architecte et ingénieur suédois Ake Sjogren pour sa compagnie Suédo-africaine du café, sur un domaine de 6000 acres. Le baron Blixen acquit le domaine en deux fois en 1913-1916. Karen Blixen appela la maison “Bogani” ou “Mbogani” (la maison dans les bois) et l'occupa jusqu'en 1931.

Air France travels - Kenya.

https://www.airfrance.sg/SG/en/common/travel-guide/karen-blixen-museum-in-the-footsteps-of-author-karen-blixen.htm

 

 

 

 

 

 

 

 Bien entendu, le célèbre Lord Baden-Powell ne faisait pas partie de la coterie de la Vallée heureuse, même s'il a habité Nyeri, la ville principale de la vallée, à la fin de sa vie . Et si des échos sur le comportement des membres de la coterie sont venus jusqu’à lui, il est probable que le fondateur du scoutisme a énergiquement condamné ces comportements immoraux !

L'idée du scoutisme avait été inspirée à Baden-Powell par ses expériences dans l’armée : notamment lors du siège de Mafeking (1899-1900) pendant la guerre des Boers, où bloqué dans la petite ville de Mafeking par les Boers, il organisa la défense avec des enfants et adolescents

C’est la fondation du scoutisme (organisé dans les années 1910) qui devait  le rendre mondialement célèbre et lui valoir son titre de baron.

 

Lord Baden-Powell et son épouse s’étaient retirés en 1939 dans un petit cottage à Nyeri (il avait déjà fait un séjour de santé à cet endroit), situé sur le terrain de l’Outspan Hotel, qui appartenait à un ami (l’Hôtel existe toujours). C’est là qu’il mourut en janvier 1941, âgé de 84 ans. Quelques semaines après, la mort d’un autre Lord britannique résidant de la Wahangi Valley allait causer plus de remous – on en parlera*.

La tombe de Baden-Powell et son petit cottage à Nyeri est devenue un lieu de pèlerinage pour les scouts du monde entier.

                                                                                   

                                                                                                                               * Cet autre Lord est Lord Hay of Erroll. Une photo montre Lord Erroll, en tenue militaire, participant  aux obsèques de Lord Baden Powell.

                                                                      

 

 

 LADY IDINA SACKVILLE ET LORD HAY OF ERROLL

 

 

 

Qui étaient les membres de la bande de la Vallée Heureuse ? On peut supposer qu’ils étaient une petite minorité parmi les propriétaires blancs de la région, et avaient en commun d’être arrivés récemment au Kenya (au début des années 20 voire plus tard). Ils avaient formé un groupe hédoniste uni par un même mépris des conventions (au moins de celles concernant la morale ordinaire) et le goût du plaisir.

La consommation d’alcool, de drogue et le sexe sans tabou caractérisaient ce groupe. On disait que ce n’était pas de l’eau qui coulait dans la rivière Wahanji, mais le liquide des cocktails.

 

Un écrivain anglais , Cyril Connolly, décrivit leur mode de vie, dans un article à la fin es années 60, sous le signe des trois A : Altitude (ils habitaient les hautes terres), Alcool, Adultère. Il est probable que Cyril Connolly faisait ironiquement allusion aux trois C que la colonisation britannique se flattait d'apporter : Commerce, Civilisation et Christianisme. 

Leur mode d’existence s’étendit sur la période de  l’entre deux-guerres avant que le groupe, déjà écorné par des drames et des décès tragiques, se disperse et que ses membres connaissent des fins en général peu reluisantes.

 

Il est probable qu’à l’origine du groupe, il y a Lady Idina Sackville et Lord Hay of Errol.

Idina Sackville, fille du 8ème comte De La Marr, était une héritière en vue dans la bonne société britannique.

Sans être une beauté classique, elle était extrêmement séduisante. Elle épousa en 1913 un homme riche, Euan Wallace, qui appartenait au prestigieux régiment des Life Guards (gardes royaux à cheval).

En 1915, pendant que son mari était au front, un admirateur américain avait commandité un portrait d’elle par un peintre alors célèbre, Sir Wiliam Orpen, démarche assez curieuse et indiscrète qu’accepta Lady Idina.

Probablement Sir William Orpen est-il aussi tombé sous le charme de son modèle.

 

 

 

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Lady Idina Sackville, Mrs Euan Wallace, à 22 ans.
Portrait par Sir William Orpen 1915.

Ce portrait a été vendu en 2013 pour 1 million de livres, relançant la côte du peintre.

Daily mail on line, Portrait of a woman hooked on seduction, 2013.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2511499/Idina-Sackville-portrait-woman-hooked-seduction.html

 

 

Après avoir participé à la guerre, Wallace  avait entrepris une carrière d’homme politique. Le couple avait deux enfants .

En 1919 Idina divorça de son mari, qui était tombé amoureux d’une autre femme et elle épousa le capitaine Charles Gordon, avec qui elle partit au Kenya (sans doute parce que cette colonie avait déjà une réputation d’être moins conventionnelle que l’Angleterre où les divorces et remariages vous mettaient toujours à l’écart des cercles sociaux les plus élevés).

Idina laissa ses deux enfants derrière elle, elle ne devait pas beaucoup les revoir.

Au Kenya, il semble qu’Idina révéla sa vraie nature et son mari comprit qu’il avait épousé une nymphomane.

 

Idina revint à Londres et se fit remarquer par des attitudes typiques des privilégiés des années folles, se baignant dans du champagne ou dansant sur les tables.  

 

 

 

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 Idina Sackville, probablement  vers 1925. Photographie par Cecil Beaton, le célèbre photographe de la haute société britannique durant plus de quarante ans. Parution initiale dans le magazine Vogue.

Daily mail on line, Portrait of a woman hooked on seduction, 2013.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2511499/Idina-Sackville-portrait-woman-hooked-seduction.html

 

 

 

 

 

Gordon et Idina, sans doute déjà séparés, divorcèrent en 1923. Idina avait alors rencontré un séduisant  jeune homme, plus jeune qu’elle de 8 ans, Josslyn Hay, petit-fils du comte d’Erroll, qui avait commmencé (sans conviction) une carrière diplomatique dans le sillage de son père. Ils se marièrent en 1923. A partir de 1928, après la mort à un an de distance de son grand-père et de son père, Josslyn Hay allait hériter du titre de comte d’Erroll (22ème comte) et baron Kilmarnock, et des fonctions honorifiques de Grand Constable (High Constable) d’Ecosse.

 Josslyn Hay semble avoir été doté d'un grand pouvoir de séduction et de fascination: on dit que lors de sa scolarité à Eton (l'une des écoles privées préférées des classes supérieures, que les Anglais appellent paradoxalement des public schools), lorsqu'il marchait dans la rue, il était suivi par la moitié des élèves admiratifs. Il en fut renvoyé après deux ans pour des raisons mystérieuses,  mais sans doute pour une "affaire" amoureuse (avec une domestique ?).

 

 

 

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Idina Sackville et Josslyn Hay le jour de leur mariage le 22 septembrer 1923.

Photo extraite d'un article du New York Times, 2010.

https://www.nytimes.com/2010/08/12/fashion/12bolter.html

 

 

 

 

Avec tout ça, il était peu argenté. Le couple décida de s’installer au Kenya pour pratiquer l’élevage de moutons, bien qu’apparemment ni l’un ni l’autre n’étaient doués pour ce métier.

On dit que lors du voyage en bateau les menant au Kenya, Josslyn Hay avait couché avec une autre passagère. Cela donnait la tonalité du mariage.

 En 1930, le couple, qui avait eu un enfant (une fille, envoyée en Angleterre pour son éducation, bien entendu !), divorça. Idina reprochait à Josslyn, devenu comte d’Erroll (mais ce titre n’avait rien pour monter à la tête d’Idina, d’un milieu équivalent) de vivre à ses crochets. Lui reprochait-elle aussi son infidélité ?

Il semble qu’Idina était très tolérante en la matière. Après tout, elle avait déjà partagé son mari avec Alice de Chanzé, comme on va le dire, sans être jalouse.

 

A ce moment, les membres et les habitudes de la bande de la Vallée heureuse étaient bien en place.

Idina Saville, comtesse d’ Erroll, recevait ses invités dans sa maison, nommée Slains, alors qu’elle se baignait dans sa baignoire d’onyx, puis s’habillait sans gêne devant eux en continuant de discuter.

 

L’échangisme (avec quelques fioritures quand même ) était une pratique courante chez Idina et sans d’autres chez tous les amis de leur cercle. Lors des soirées, on mettait une plume sur une serviette et chacun était invité à souffler la plume vers la personne de son choix - qui pouvait sans doute la souffler dans une autre direction jusqu’à ce que les couples soient formés pour la nuit.

 Parfois les pratiques étaient plus corsées, lors de certaines soirées, des trous étaient découpés dans un drap et les messieurs étaient  invités à y faire entrer leur pénis : les dames, de l’autre côté du drap, devaient reconnaître à qui le membre appartenait.

Notre époque, en la matière, a dû trouver mieux…

Les habitants de la Vallée heureuse consommaient énormément d'alcool, quoique Erroll était plus sobre - ou finit par le devenir - sa réputation d'amant vient peut-être de cette sobriété qui lui permettait de conserver ses forces. Et progressivement, la drogue se mêla aux activités habituelles du petit groupe.

Evidemment, les habitants de la Vallée heureuse partageaient aussi les activités plus classiques des membres de la classe supérieure dans l'Empire britannique : chasse au gros gibier ou chasse à courre (sans doute sans l'attirail classique utilisé en Grande-Bretagne), golf, polo (probablement à l'époque réservé aux hommes), réceptions formelles en tenue de soirée, parties de bridge, mais il est probable qu'ils préféraient aux soirées en smoking ou habit à queue de pie et robes longues, leurs soirées intimes où on se metttait en pyjama dès le début de la soirée...

 

Sans être peut-être informés des particularités les plus piquantes, les Britanniques en métropole savaient que certains (mais pas tous, évidemment) colons du Kenya menaient une vie très libre. On dit que le roi George V, plutôt austère, avait exprimé son mécontentement à cet égard et donné des instructions pour que le gouverneur colonial y mette un peu d'ordre. Mais que pouvait y faire le gouverneur? Sans doute se limiter à ce qu'aucune conduite scandaleuse n'ait lieu en public.

 

A côté de cela, le Kenya présentait ausi un aspect de Far-West. Beaucoup de colons, de milieu plus populaire,  étaient pauvres et  une visiteuse notait dans les rues de Nairobi, vers 1930, un grand nombre de jeunes gens impécunieux, en short ou pantalons de golf, avec souvent un revolver à la ceinture, coiffés de chapeaux de cow-boy.

 

 

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Idina Hay, au milieu, avec à gauche la comtesse N. de Graevenitz et à droite Mrs N. Roberts, toutes vêtues de robes africaines (kanga), vers 1926.

 Article de Nick Scott, Altittude sickness, sur le site The Rake, The modern voice of classic elegance.

 https://therake.com/stories/icons/happy-valley-set/

 

 

 

 ALICE DE  JANZÉ, FRÉDÉRIC DE JANZÉ ET RAYMOND DE TRAFFORD

 

 

 

 

On peut supposer que Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie, avait été heureux de voir arriver de nouveaux résidents issus de l’aristocratie. Mais lui-même était sans doute trop “colonial”, trop rustique dans ses attitudes et ami de l’âme africaine, sans parler de son appartenance à une génération antérieure, pour partager les plaisirs particuliers des habitants de la Vallée Heureuse, où d'ailleurs il ne semble pas que se trouvaient ses propriétés principales

 

Sur une photo, Lord Delamere pose avec quelques résidents de la Vallée heureuse dont on va parler, un couple franco-américain, le comte Frédéric et la comtesse Alice de Janzé, et Raymond de Trafford.

 

 

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De gauche à droite, Raymond de Trafford, Frédéric de Janzé, Alice de Janzé et Lord Delamere en 1926.

Article Wikipedia, Happy Valley set.

Photo extraite du livre d'Errol Trzebinski The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder (2000), p. xii. Crésits  "courtesy of Sir Dermot de Trafford".

 https://en.wikipedia.org/wiki/Happy_Valley_set#/media/File:HappyValley.jpg

 

 

  .

La comtesse Alice de Janzé était une américaine de Chicago, très riche, née Silverthorne, qui avait eu une jeunesse à la fois malheureuse et agitée, ce qui explique sans doute son comportement ultérieur. Après avoir travaillé dans la mode à Paris, elle s’était mariée avec un comte français, quasiment un lieu commun de l’époque où les aristocrates européens se refaisaient une santé financière en épousant des héritières américaines.

 

Ayant connu les Hay à Paris, les Janzé furent leurs invités au Kenya en 1925-26. Là, Alice de Janzé coucha avec Josslyn (qui n’était pas encore connu comme comte d’Erroll), sans provoquer la jalousie d'Idina. Au contraire, elles furent très bonnes amies. Par contre, il n'est pas établi si le comte Frédéric coucha avec Idina.

 

Puis Alice rencontra un autre beau garçon,  Raymond de Trafford, le fils d'un baronnet appartenant à une très ancienne famille catholique anglaise, qui se trouvait au Kenya où sa famille, mécontente de sa conduite, l’avait expédié en lui donnant de quoi faire fonctionner une ferme.

 

Ce de Trafford n’était pas un personnage vraiment recommandable, même dans le milieu où il évoluait. Il était connu comme joueur, alcoolique et homme à femmes .Evelyn Waugh, qui l’avait rencontré lors de son séjour au Kenya, le décrit dans une lettre comme “ baisant, jouant, se bagarrant et se saoûlant de façon dégoûtante tout le temps ”.

Une nuit qu’il était ivre, de Trafford s’amusa à mettre le feu à des cases de travailleurs noirs – un geste qui ne semble pas lui avoir valu trop d’ennuis…

 

Alice de Janzé tenta de s’enfuir en Europe avec son nouvel amoureux, puis revint. Son mari, le comte Frédéric, d’abord enclin à prendre à la légère cette liaison, décida de rentrer en France avec sa femme.

 

Alice espérait épouser Raymond de Trafford après avoir divorcé du comte. Mais la famille de Trafford menaça de couper les vivres à ce dernier et de le déshériter s’il épousait la comtesse.

 

Aussi anticonformistes dans leurs moeurs qu’étaient les membres du groupe, il semble qu’ils tenaient tous à passer (au besoin plusieurs fois !) par la case mariage.

 

De Trafford, lui aussi revenu en Europe, expliqua à Alice qu’iI ne voulait pas se marier avec elle. Le résulat fut qu’à Paris, à la gare du Nord, Alice tira sur son amant qui partait pour l’Angleterre, puis essaya de se suicider (mars 1927). Mais les blessures de l’un et de l’autre n’étaient pas mortelles (bien que très graves pour de Trafford) . Le fait divers fit beaucoup de bruit en raison de l’appartenance des protagonistes à la haute société.

Alice fut jugée en France (décembre 1927) pour avoir tiré sur de Trafford et au procès, elle évoqua son caractère suicidaire. Elle fut condamnée à 6 mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende, son amant, maintenant rétabli, ayant témoigné en sa faveur.  Entre temps, le divorce avait été prononcé entre elle et le comte Frederic de Janzé.

 

En 1928 Alice retourna au Kenya mais le gouvernement colonial lui ordonna de quitter le territoire, y étant indésirable. Pendant le peu de temps qu’elle y resta, elle logea chez Karen Blixen, qui était amie avec Errol.

 

En 1932, elle et de Trafford se marièrent enfin (à Neuilly- sur- Seine), sans doute parce que de Tafford se sentait un peu coupable et surtout parce qu’Alice avait beaucoup insisté,  mais ce mariage était mal parti. de Trafford était inquiet du caractère instable de son épouse. A peine trois mois après leur mariage, il la quitta lors d’une dispute dans un wagon de chemin de fer, croyant qu’elle allait de nouveau tirer sur lui, au moment où Alice lui proposait de revenir vivre au Kenya.*

                                                                                         * Raymond de Trafford émigra en Australie, tua un homme alors qu'il conduisait en état d'ébriété, fit à la suite de cet accident plusieurs années de prison, eut une entreprise qui fit faillite. Il mourut en 1971.

 

Finalement divorcée, et prévenue que son retour aux USA n’était pas souhaitable, elle revint s’établir au Kenya dans la Vallée heureuse, de plus en plus sous l’emprise de à la drogue et s’occupant d’animaux sauvages. Elle faisant un peu peur à ses voisins, comme en témoigne la cavalière et aviatrice Beryl Markham (dont on va parler).

Les indigènes la nommaient ‘Waceke’, la mince, en raison de son allure fragile.

 

Le comte Frédéric fut l’un des premiers membres du groupe à mourir prématurément, de scepticémie aux USA en 1933. Il avait eu le temps de publier un livre sur sa vie au Kenya où il parlait du caractère suicidaire de sa femme.

 

 

 

KIKI PRESTON

 

 

 

 Le cercle comprenait d'autres personnes, comme Kiki Preston (née Alice "Kiki" Gwynne).

Celle-ci était issue d'une riche famille américaine (encore), apparentée aux Vanderbilt, mais sa famille avait eu des revers de fortune et son père, plutôt extravagant,  était mort jeune.

Dans les années 20, Kiki vivait  à Paris et fut même danseuse de cabaret. Après un premier mariage raté, elle épousa un banquier, Preston. Dans l'intervalle elle avait rencontré Josslyn Hay et Alice de Janzé.

Kiki et son mari décidèrent de s'installer au Kenya et firent construire une maison près du lac Naivasha. Ils élevaient des chevaux et organisaient des chasses, ce qui était une façon de gagner de l'argent. Là ils participèrent activement à la vie des habitants de la Happy Valley. Très belle, Kiki Preston, fit sensation. Il semble qu'avant de partir au Kenya, elle avait été la maîtresse du prince George, duc de Kent, fils du roi George V, qui la retrouva au Kenya. On dit aussi qu'elle avait été la maîtresse de l'acteur Rudolph Valentino.

Mais Kiki Preston était aussi devenue toxicomane. Elle prenait de la drogue en public et il n'était pas trop difficile de s'en procurer dans la Vallé heureuse où un certain Greswolde Williams s'était fait une spécialité comme dealer, jusqu'à sa mort en 1932. 

On surnommait Kiki Preston "la fille à la seringue d'argent". La famille royale britannique fit évidemment le nécessaire pour rompre une union avec une femme mariée et toxicomane, car Kiki Preston avait incité le prince à se droguer. Le prince, qui devait mourir dans un accident d'avion en 1942, était bissexuel et on a aussi prétendu qu'un enfant était né de sa liaison avec Kiki Preston.

Entretemps, le mari de celle-ci était mort aux Etats-Unis en 1934, n'ayant pas fait de vieux os.

 

 

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Kiki Preston et Lord Delamere.

http://clintjefferies.com/african_history.html

 

 

 

 

 

 

 

 

BERYL MARKHAM ET D'AUTRES

 

 

 

 Sur le petit territoire de la Vallée heureuse, tout le monde se connaissait, dans le mileu des propriétaires blancs. Toutefois le degré d'intimité était variable et certains protagonistes sont plus des amis ou connaissances du groupe que des membres du groupe à proprement parler.

Ainsi Beryl Markham (née Clutterbuck) : son père, éleveur de chevaux de course, s'était installé au Kenya et Beryl fut élevée dans la nature,  sans aller à l'école (quand elle y alla, on finit par la mettre à la porte), vivant proche des indigènes, chassant avec eux et parlant swahili. Elle  était dès 19 ans éleveur de chevaux de course (la première femme professionnelle dans ce domaine).  Belle, grande, avec une démarche envoûtante, elle avait aussi une vie amoureuse très libre et on dit que son second mari, Mansfield Markham, à chaque fois qu'elle avait un nouvel amant, enfonçait  un clou dans le linteau de leur porte, qui comportait un grand nombre de clous...

Parmi ses amoureux, on trouve le fils de Lord Delamere, Tom, qui perdit parait-il sa virginité avec elle, dans une grange. Elle coucha aussi avec Bror Blixen, le mari (divorcé) de Karen Blixen, mais parce qu'il n'y avait personne d'autre de disponible à ce moment, comme elle le déclara des dizaines d'années après ...

En 1928 elle eut une liaison avec le prince Henry , duc de Gloucester, fils du roi George V, en visite au Kenya, mais quand Beryl vint à Londres pour revoir le prince, la famille royale interrompit cette relation, semble-t-il, en lui octroyant une rente à vie. On dit aussi (on ne prête qu'aux riches !) qu'elle fut la maîtresse du prince de Galles, frère du prince Henry, futur Edouard VIII (celui qu abdiqua pour pouvoir se  marier avec une américaine divorcée).

Puis Beryl fut la maïtresse du célèbre chasseur et aviateur Denys Finch Hatton, qui avait été l'amoureux de Karen Blixen. Hatton et un autre pilote (sans doute aussi amant de Beryl), Tom Campbell Black, l'initièrent à l'aviation. Lorsque Hatton invita Beryl à participer à une excursion en avion, Beryl refusa en  raison d'un pressentiment et Hatton partit seul :  son avion s'écrasa et Hatton fut tué.

En 1936, Beryl Markham partit en avion de Londres pour rejoindre New York. Son avion s'écrasa sans dommage pour elle au Canada, faisant d'elle la première personne à avoir traversé l'Atlantique d'est en ouest et lui valant une grande célébrité dans les pays anglo-saxons.

Beryl publia alors un livre de souvenirs West with the Night, qui passa un peu inaperçu en raison de la deuxième guerre mondiale. Après avoir vécu aux USA, elle revint au Kenya et reprit son métier d'éleveur de chevaux. Elle entraîna 6 vainqueurs du Derby du Kenya. En 1979, elle vivait assez chichement et le Jockey club du Kenya lui fit don d'un petit bungalow. On était alors dans le Kenya indépendant de Daniel arap Moi, successeur de Jomo Kenyatta.

 

 

 

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 Beryl Markham, photo illustrant un article du journal The Mercury 15 août 2018

 https://www.pressreader.com/

 

 

 

 

 En 1982, un Californien tomba sur une critique d'Ernest Hemingway du livre de Beryl Markham, qui disait qu'à côté d'elle, lui, Hemingway,  et d'autres écrivains reconnus, n'étaient rien, même si Beryl était peut-être "a high-grade bitch" (une putain de haut vol). Le Californien lut le livre de Beryl Markham, fut impressionné, et obtint que le livre soit réédité en 1983.  La réédition eut un grand succès et attira l'attention sur Beryl Markham, qui vivait toujours au Kenya, après avoir subi dvers malheurs (un cambrioleur l'avait battue, un soldat avait tiré sur elle pendant une tentative de coup d'état alors qu'elle conduisait sa vieille Mercedes dans les rues de Nairobi). On vint l'interviewer, on fit des émissions télé sur elle. Les  droits d'auteur de la nouvelle édition de son livre lui permirent de finir sa vie dans une relative aisance. Elle mourut en 1986.

 

D'autres individualités de la Vallée heureuse (ou en relation avec des membres du groupe, sans pour autant en faire partie ni même vivre dans la Vallée heureuse) étaient moins remarquables par leur style de vie que par leurs bizarreries de caractère.

On peut évoquer le commander Jack Soames (les hommes qui avaient acquis un grade dans l'armée le portaient toute leur vie, bien après avoir quitté l'armée) qui avait fait percer des trous dans les chambres de sa maison pour pouvoir épier ses invités lorsqu'ils faisaient l'amour, qualifié par son ex- femme de voyeur et sadique de la plus basse espèce.

John Evans-Freke, baron Carbery, n'était pas très différent.      

John Carbery était un Lord irlandais du comté de Cork (10ème baron et 6ème baronnet) qui avait abandonné ses titres et adopté le nom de famille de Carberry avec 2 "r" lorsqu'il était venu vivre au Kenya. Lui aussi passionné d'aviation, il avait convaincu sa seconde épouse de donner des leçons lors de meetings aériens. Lors d'une de ces démonstrations, elle se tua dans un accident, laissant une fille nommée Juanita. 

Carberry (retenons cette orthographe), qui gérait une plantation de café,  était - paraît-il - un homme cruel, presque sadique envers tout le monde, hommes et animaux et notamment envers sa fille, Juanita, qui n'était peut-être pas vraiment sa fille d'ailleurs. Pour compléter le tout, c'était un admirateur d'Hitler. Carberry vivait à son aise, quoique probablement de façon rustique. ll possédait un avion et 6 voitures. Il semble que c'est lui qui mit au défi Beryl Markham de traverser l'Atlantique et qui finança l' opération. 

 Jack Soames, ainsi que John Carberry, sa troisième femme June et sa fille Juanita, joueront un rôle dans le mystère de la mort de Lord Erroll que nous allons bientôt aborder

 

 

 ANNÉES TRENTE

 

 

 

Les années passant, l'insousiance primitive laissait place à une vie plus sombre  (encore que l'agrément de la vie dans la Vallée heureuse a certainement été surestimé, même dans  les années 20).

 La maison des Erroll, Slains, ainsi nommée en souvenir du château familial des comtes d'Erroll en Ecosse, qui avait été vendu par le grand-père de Josslyn, était certainement le lieu central de la petite coterie. Mais Idina n'était plus dans sa première jeunesse et son mari, plus jeune qu'elle, était lui au sommet de son pouvoir de séduction. 

Idina et Josslyn avaient eu une fille en 1926, Diana Denise Hay. Elle fut expédiée en Angleterre pour son éducation.

Idina reprochait à son mari ses dépenses et ses dettes.  De plus, Erroll était tombé amoureux d’une femme mariée, jolie et  passablement riche – ce qui était pour lui un avantage majeur, Edith Maude Ramsay-Hill, surnommée Molly.

Le mari, le major Cyril Ramsay-Hill (ancien officier et planteur, mais aussi acteur dans des films hollywoodiens, où il jouait, évidemment, les rôles de militaire colonial) poursuivit un jour Josslyn (ou plus familièrement Joss) qui était parti pour une partie de chasse avec Molly dans des voitures qui appartenaient au major, et frappa Joss à coups de fouet. Mais il finit par accorder le divorce, le juge estimant même qu'il aurait du être heureux d'être débarrassé d'une femme aussi peu recommandable, et s'étonnant que ce ne soit pas le cas .

De leur côté, Idina et Joss divorcèrent en 1930.

En 1930 également, Joss put se marier avec Molly à qui son mari abandonnait, semble-t-il, la plantation Osarian, comprenant un château  de style moresque The Djinn Palace, ce qui permit à Joss de jouer les châtelains. Le nom du château, dont les habitants buvaient sec,  permettait aussi des jeux de mots avec The Gin Palace.

Idina emménagea  dans une nouvelle maison, nommée un peu mélancoliquement Clouds (nuages). Elle se remaria avec un chasseur, un certain Donald Carmichael Haldeman dès 1930 (personne ne perdait de temps !), puis divorça de celui-ci en 1936. Elle allait d'amant en amant, manifestement à la dérive; la consommation de drogue ne devait pas améliorer les choses. L'un de ses favoris du moment fut un certain Boy Long, qui portait des boucles d'oreille et se donnait des allures de pirate, mais qui semble avoir été entrepreneur en bâtiment.

Evidemment le pouvoir de séduction d'Idina n'était plus, loin de là, ce qu'il avait été à l'époque du tableau de Sir William Orpen ou même dans les 10 années suivantes.

Sa réputation de nymphomane était telle que parait-il, les employés somalis refusaient de venir travailler chez elle de peur d'être obligés à des relations sexuelles. On pourrait en sourire, sauf que certaines sources précisent que la loi en application au Kenya prévoyait la peine de mort pour un indigène qui aurait des relations sexuelles avec une Blanche (il semble que rien n'étant prévu si c'était un Blanc qui avait des relations avec une indigène) - mais le point mérite peut-être confirmation.*

Dans tous les cas, la loi locale punissait de mort le viol et la mentalité coloniale pouvait considérer que toute relation sexuelle d'une Blanche avec un Noir était nécessairement un viol.

                                                                                          * On trouve cette indication dans le livre, généralement bien documenté, de Piers Brendon, The Decline and Fall of the British Empire (2007), mais sans référence précise à un texte de loi. Les colonies avaient leurs propre système pénal, différent de celui en vigueur en métropole.

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On peut remarquer que les photos des membres de la coterie prises à l'époque de la Vallée heureuse sont assez décevantes : ces personnages tellement vantés ont l'air en-dessous de leur réputation, de plus habillés n'importe comment (il suffit de voir l'allure de Raymond de Trafford sur certaines photos pour se demander ce que lui trouvait Alice de Janzé....) et cela ne s'améliore pas avec le temps. Sur les photos les plus tardives, Idina apparait maigre avec un petit visage chiffonné. 

Il faut dire que les photos n'étaient pas faites par des photographes en studio, capables de mettre en valeur leurs modèles. Seul Hay of Erroll semble avoir été épargné par ce phénomène et restait le modèle du play-boy blond et sûr de lui.

 

 

 

Le monde changeait. En 1934, Erroll fit un voyage en Angleterre et fut séduit par le mouvement fasciste anglais que venait de créer Sir Oswald Mosley (qui avait pourtant été peu de temps auparavant ministre dans un gouvernement du Labour party). Erroll revint au Kenya comme représentant local de la British union of Fascists et donna une conférence au Muthaiga country club, devant une assistance intéressée, où il expliqua que le fascisme n'avait rien à voir avec la dictature, mais au contraire représentait une loyauté totale envers le roi, de meilleurs salaires et un coût de la vie moins élevé, et au plan international, une attitude isolationniste. Lord Erroll assurait que le fascisme se confondait avec la liberté.

Le fascisme ainsi présenté n'avait rien pour rebuter la plupart des Blancs du Kenya, soucieux avant tout de conserver leur préeminence blanche et anglo-saxonne, mais rien non plus de très convaincant et il semble que Lord Erroll ait vite abandonné son militantisme. Il fut élu sans aucune référence au fascisme au conseil législatif de la colonie et à la présidence de la fédération des associations de la colonie, paraissant ainsi vouloir se donner une stature politique locale.

Peut-être pouvait-il envisager un rôle similaire à celui qu'avait occupé Lord Delamere de chef officieux de la communauté blanche, dans l'immédiat occupé par Lord Francis Scott, et qui sait, de Premier ministre si la colonie accédait un jour au statut de Dominion, ce qui était le rêve de certains colons ?

L' orgueil de Lord Erroll dut être satisfait lorsqu'il assista, en tant que pair du royaume, en robe rouge bordée d'hermine, au couronnement du roi George VI le 12 mai 1937, après l'abdication d'Edouard VIII.

 

 

Pendant ce temps, sa seconde femme, Molly, avait été convertie, sans doute par Kiki Preston, à la consommation habituelle de drogue.

Elle mourut en 1939. On dit parfois que la mort est survenue après avoir ingéré un mélange d'alcool, d'héroïne et de cocaïne. Mais sa santé était déjà grvaement détériorée au point qu'elle et Erroll s'étaient fixés à Nairobi pour qu'elle puisse mieux se soigner.

 

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 Clouds, la maison d'Idina Sackville, est aujourd'hui occupée par une famille nombreuse kenyane. Slains, la précédente propriété construite avec Lord Erroll, n'existe plus sauf quelques murs.

https://afarmhouseinkenya.wordpress.com/2011/05/10/visit-to-idina-sackvilles-house-the-clouds/

 

 

 

 

 

NOUVEAUX ARRIVANTS : SIR "JOCK" DELVES BROUGHTON ET SA FEMME DIANA

 

 

 

Dans l'Angleterre des années 30, Sir Henry Delves Broughton, surnommé "Jock",  était un membre à part entière de la haute société et il affichait tous les signes de la respectabilité apparente. C'était un baronnet issu d'une vieille famille (évidemment -  il était 11ème baronnet du nom), propriétaire de vastes domaines dans le Straffordshire et le Cheshire. En 1914, il faisait partie du prestigieux régiment des Gardes irlandais (Irish Guards) et il semble qu'il ait prétexté une maladie pour ne pas aller  au front.

Dans l'après guerre, il dut vendre une grande partie des biens de sa famille (on parle de l'équivalent de 250 millions de livres actuelles) en raison de ses dettes de jeu. Il s'occupa activement d'un champ de course avec des associés. Mais ses affaires ne s'amélioraient pas et il semble bien avoir commis plusieurs fraudes à l'assurance en déclarant mensongèrement volés des tableaux de famille et un collier de perles.

Peu avant la guerre, Sir Jock se disputa violemment avec son fils qui lui reprochait de dllapider son héritage. Des précautions légales furent prises pour empêcher Sir Jock de continuer ses dépenses.

Vers 1935,  Sir Jock avait fait connaissance de Diana Caldwell, une jeune femme  d'une vingtaine d'années. C'était une blonde aux yeux bleus, au type énergique. Elle fréquentait les milieux mondains londoniens, fut à un moment modèle de mode et co-propriétaire d'un dancing. Ellle était toujours à la recherche d'un beau parti. Elle avait pas mal d'amants. 

Au bout de quelques années, Sir Jock installa Diana chez lui, dans son manoir. A ce moment, il était séparé de sa femme (Vera, amatrice de chasse et d'explorations). Il semble que l'une des fraudes à l'assurance tentée par Sir Jock concernait un collier de perles dont il avait fait cadeau à Diana, qu'il déclara prétendûment volé sur la Côte d'Azur. Un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, aurait servi de complice.

Le couple Delves Broughton divorça en 1939. Avant cela, les Delves Broughton avaient marié leur fille à un aristocrate écossais, Lord Lovat (qui devait être un célèbre chef de commandos pendant la deuxième guerre mondiale et faire le débarquement en Normandie au son de la cornemuse, ayant avec lui son joueur particulier de cornemuse du clan Lovat; il fit plus tard une carrière politique).

En novembre 1940, alors que le Royaume-Uni était sous les bombes allemandes, Delves Broughton se remariait à Durban (Afrique du Sud) avec Diana Caldwell.

Sir "Jock" Delves Broughton avait 57 ans, la nouvelle mariée en avait 26.

L'union du gentleman "vieux jeu" (mais à la moralité douteuse) et de la jeune femme opportuniste paraissait assez mal assortie, mais chacun savait ce qu'il recherchait.

Conscient de la différence d'âge, il semble que Jock avait fait à Diana la promesse que si elle tombait amoureuse de quelqu'un d'autre et voulait le quitter, il ne s'y opposerait pas. Il avait même promis (quoi qu'il arrive ?) de payer à Diana 5000 livres par an pendant 7 ans - une promesse sans doute destinée à forcer le consentement au mariage de Diana.

 Le couple de nouveaux mariés se dirigea vers le Kenya où Sir Jock avait déjà séjourné et acquis des propriétés

Sir Jock espérait que ce nouveau séjour serait bon pour sa santé.

 

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 Sir Henry "Jock" Delves Broughton, sur un champ de courses, peut-être avec sa première femme ? En tous cas il ne semble pas s'agir de Diana Caldwell.

Site du tailleur Henry Poole & Co, qui consacre un article à chacun des clients célèbres de la maison (fondée en 1806).

 https://henrypoole.com/hp/hall_of_fame/sir-jock-delves-broughton/

 

 

 

 

L'arrivée de ce nouveau couple allait apporter des bouleversements dans le petit monde des colons du Kenya.

Le principal de ces bouleversements fut que le 24 janvier 1941, le corps sans vie de Lord Erroll était retrouvé dans sa voiture sur la route de Nairobi. Il avait été tué d'une balle dans la tête.

 

 

 

 

 Sources :

L'article sur internet le plus complet sur le groupe de la Vallée heureuse est :

 The Rake, Altitude Sickness: The Happy Valley Set, de Nick Scott https://therake.com/stories/icons/happy-valley-set/

Nombreux emprunts à divers articles Wikipedia.

Les documents et indications extraits de site divers (notamment de journaux en anglais) sont référencés dans le texte.