Le comte Lanza vous salue bien

13 mars 2019

LA MORT DE LORD ERROLL, SUITE, DES BLANCS AU KENYA QUATRIEME PARTIE

 

 

LA MORT DE LORD ERROLL, SUITE

 

DES BLANCS AU KENYA

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

Nous pousuivons la présentation des différentes hypothèses sur l'assassinat de Lord Hay of Erroll  commencée dans le précédent message.

 

 

 

 

LE MARI

 

 

 

Finalement, il reste l'hypothèse que l'assassin soit le mari, Sir Jock Delves Broughton, malgré son acquittement par le tribunal de Nairobi.

Sir Jock a d'ailleurs lui-même prétendu avoir tué Erroll, à plusieurs reprises, mais de façon complètement contradictoire.

 

Alors qu'il était dans la prison de Nairobi attendant son procès,  Sir Jock avait affirmé à un médecin qu'il s’était rendu au carrefour en voiture et avait tiré sur Erroll 5 coups de feu (le médecin a jugé inutile sans doute de parler de cet "aveu" à la justice).

De retour en Angleterre, à la fin de 1942, Delves Broughton avait avoué à un ami entraîneur de chevaux de courses qu'il  avait planifié l’assassinat d’Erroll avec un ami - cet ami  dont il ne dit pas le nom, avait engagé un Africain pour faire le coup. Mais ensuite Delves Broughton avait regretté et ordonné de stopper l’opération – trop tard car l’Africain s’était caché dans la voiture d’Erroll et l'avait exécuté.

 

 Sir Jock avait conservé une amie de coeur en Angleterre, Mrs Marie Woodhouse.

En discutant avec celle-ci, il déclara (c'était quelques jours avant son suicide) : Je l’ai fait, Marie.

Et comme celle-ci disait : non, ce n’est pas possible, il répondit : Si je l’ai fait, je n’ai jamais couru aussi vite (ils rirent tous deux à cette évocation). J’ai rendu service à tout le monde.

Son amie pensa qu’il se vantait.

 

Sir Jock avait prévu d'aller à Liverpool voir un spectacle avec son amie Marie. Mais au dernier moment, celle-ci ne put venir car son enfant était malade. Sir Jock alla seul à Liverpool et dans son hôtel, il se fit 14 injections de morphine. Trouvé agonisant par le personnel, il mourut à l'hôpital peu après (5 décembre 1942). Si son amie avait été présente, il ne se serait sans doute pas suicidé.

Il semble que ce qu'il redoutait le plus était la solitude.

 

Lorsqu'en 1969 le célèbre critique liitéraire et écrivain Cyril Connolly et son assistant, le jeune journaliste James Fox, écrivirent leur article Christmas in Karen, ils n'en savaient pas plus. C'est dans cet article qu'ils font état des trois aveux de Jock Delves Broughton  dont on a parlé.

 

Tout allait changer avec le témoignage de Juanita Carberry, que Conolly et Fox parvinrent à retrouver (dès 1971 ?).

Juanita Carberry, âgée de 15 ou 16 ans à l'époque du meurtre, était la fille de l'irascible John Carberry (du moins sa fille légitime), issue de son second mariage. June Carberry était sa belle-mère, troisième épouse de l'ancien Lord irlandais qui avait renoncé à ses titres (par haine de l'Angleterre, il paraît), et sympathisait avec le nazisme.

 

Juanita raconta que dans la journée qui avait suivi le meurtre, elle se trouvait chez Delves Broughton (on sait que sa belle-mère y logeait, mais pas Juanita ?) et qu'elle vit que celui-ci allumait un feu dans son jardin (on a parlé de ce feu); sur la pile des choses à brûler, il y avait une paire de chaussures de sport blanches presque neuves ce qui étonna Juanita, car généralement on donnait ses vieilles chaussures aux domestiques noirs (c'étaient les moeurs de l'époque). On se souvient des marques blanches (laissées par des chaussures ?) à l'arrière de la voiture d'Erroll.

 

Ce qui se passa le lendemain, Juanita ne le révéla à James Fox qu'en 1980 (Connolly était mort entretemps), lors d'une interview à Mombassa où elle résidait à l'époque.

Selon elle, Delves Broughton vint à Nyeri, chez les Carberry, où Diana était venue la veille avec June Carberry pour s'éloigner un peu de Nairobi. Delves Broughton ne trouva que Juanita à la maison. Elle lui fit visiter les écuries (tous deux aimaient les chevaux et sympathisaient, peut-être parce qu'ils étaient solitaires) *.

                                                                                                * Juanita fit remplir à Sir Jock son "livre de questions" (une mode de l'époque). A la question "que redoutez-vous le plus?",  il répondit : la solitude.

 

Delves Broughton dit à Juanita que la police le suivait, à cause du meurtre.

Mais vous ne l'avez pas fait ? dit Juanita.  Oh oui, je l'ai fait répondit Sir Jock Delves Broughton. Je me suis caché dans la voiture d'Erroll quand il a ramené Diana et je l'ai tué au carrefour.  J'ai jeté l'arme du crime dans les chutes du Thika (une rivière sur la route en allant à Nyeri), je ne pense pas que la police m'ait vu le faire (puisqu'il pensait être suivi).

 

Il est probable que Juanita ne garda pas ce secret pour elle. Diana fut d'une manière ou de l'autre mise au courant et s'emporta ensuite contre Delves Broughton pour avoir tué Erroll - ce qui ne l'empêcha pas d'aller  chercher le meilleur avocat disponible pour le faire innocenter quand il fut officiellement inculpé. Et  les parents Carberry furent aussi au courant, soit que Juanita leur ait parlé, soit que Delves Boughton ait aussi avoué l'histoire à son amie June. Les Carberry appréciaient Sir Jock et, comme la plupart des colons, ils n'appréciaient pas les autorités coloniales (du moins quand un Blanc risquait d'être pendu). Ils n'eurent donc à aucun moment l'idée de dénoncer Sir Jock à la justice et au contraire dissimulèrent les preuves.

 

Ce récit aurait pu rester un témoignage comme d'autres, sujet  à caution. Mais il fut corroborré en 2007.

Une historienne, Christine Nicholls, éditrice du Dictionnaire national de biographie de l'université d'Oxford et auteur de plusieurs livres sur le Kenya, reçut de la documentation rassemblée par la veuve d'un haut fonctionnaire du Kenya en vue d'un livre. Dans ces documents figuraient des enregistrements de 1987 d'un certain Dan Trench (celui-ci était peut-être le frère naturel de Juanita : son père Maxwell Trench travaillait pour les Carberry et les deux enfants étaient très proches).

 

Trench racontait, apparemment d'après ce que lui avaient dit les Carberry et non en tant que témoin direct, que Delves Broughton avait raconté qu'il avait tué Erroll et indiqué où il avait caché le revolver. June Carberry avait récupéré l'arme et l'avait cachée (elle ou son mari) dans un atelier de l'hôtel Eden Roc de Malindi, sur la côte, qui leur appartenait.* Plusieurs années après, un employé avait trouvé l'arme et l'avait ramenée aux Carberry. John Carberry avait alors pris sa voiture, couru jusqu'à la côte, avait loué un bateau et jeté l'arme dans l'Océan indien où personne ne pourrait la retrouver.

 

                                                                                                                                * Les Carberry passaient une semaine par an à l'Hôtel Eden Roc sur la Côte d'Azur. Rien d'étonnant à ce qu'ils aient donné le même nom à leur établissement, plus modeste sans doute, à Malindi.

 

Le témoignage de Dan Trench expliquait aussi comment Sir Jock avait pu rentrer chez lui après le meurtre :  il s'était mis d'accord avec un voisin, le Dr Philip Athan, un médecin spécialiste réfugié de Bulgarie, dont les affaires n'étaient pas florissantes. Moyennant une somme correcte, le Dr Athan vint le chercher en voiture au carrefour à l'heure convenue.

 

Apparemment, il n'est pas expliqué comment  Sir Jock réintégra sa chambre sans se faire remarquer, mais il semble que ses infirmités n'étaient pas si invalidantes que ça.

Dan Trench avait demandé que ses révelations ne soient pas rendues publiques avant sa mort, qui arriva quelques années après. Christine Nicholls en fit part à la presse.

Curieusement (mais beaucoup de choses sont curieuses dans cette affaire) en 2007 également, un journal britannique publia à peu près le même récit, avec des variantes, mais en attribuant l'origine à un autre personnage, cousin d'un ami des Carberry (ce qui n'est pas forcément contradictoire, plusieurs personnes ayant pu être mises au courant des faits).

 

.

 

 

FIN DE PARTIE

 

 

 

 

Les membres du groupe hédoniste de la Happy Valley n'avaient jamais été qu'un petit nombre d'une douzaine de personnes et vers 1940 ce groupe n'existait presque plus.

 

Au passage, il faut répéter que ni Sir Jock Delves Broughton ni Diana n'habitaient la Vallée heureuse et ne faisaient partie du groupe. A part Erroll, bien entendu, leurs relations parmi les résidents de la Vallée heureuse furent des personnages comme les Soames ou les Carberry, qui ne faisaient pas partie du groupe principal (inner group) mais étaient plutôt des riches fermiers assez rustiques malgré leur origine distinguée, peut-être caractériels comme John Carberry, amateurs de bitures et de parties de jambes en l'air, mais sans l'aspect esthète des membres du premier cercle. Toute l'affaire du meurtre d'Erroll se déroula à Nairobi et non dans  la Vallée heureuse, à 150 kms de là.

 

En 1940, les beaux jours de la Vallée heureuse étaient déjà loin et le cercle intérieur  finit de se désagréger en peu de temps. On a vu qu'Alice de Janzé se suicida quelques mois après la mort de Lord Erroll.

 

Kiki Preston avait déjà dû quitter le Kenya à cette époque. Sa fin fut triste. Son fils fut tué pendant le débarquement de Normandie. En 1946, souffrant de troubles mentaux, dépressive et en mauvaise santé, séquelles probables de son addiction à la drogue, elle se suicida en se  jetant du 50ème étage de l'Hôtel Stanhope de New-York, où elle résidait.

 

Il restait Idina Sackville. Celle-ci recueillit quelques années dans sa maison de la Vallée heureuse, Clouds, Phyllis Filmer, l'ancienne maîtresse d'Erroll, que son mari ne voulait plus voir. 

Ses deux fils de son premier mariage (avec Euan Wallace), avec qui elle eut des relations lointaines,  furent tués à la guerre, qui n'épargnait pas les familles aristocratiques et elle eut sans doute encore moins de relations avecc Diana, la fille issue de son mariage avec Erroll, élevée en Angleterre par sa famille et comtesse d'Erroll par droit héréditaire.

 

Elle divorça de son mari du moment, l'aviateur Soltau, en 1946. Elle quitta définitivement Clouds pour se fixer sur la côte, à Mombassa et passa ses dernières années avec un compagnon, un marin présenté comme bissexuel. Est-ce à cette époque qu'on lui refusa un jour l'entrée de l'Hôtel Torr de Nairobi, en raison de sa mauvaise réputation ?

 

En 1955 elle mourut à Mombassa d'un cancer. Au moment de sa mort, le Kenya était en proie à l'insurrection des Mau-Mau, qui était active notamment dans les monts voisinant la Vallée heureuse. Elle est enterrée à Mombassa.

 

 

 

 

 

ET LA GAGNANTE EST ....

 

 

 

 

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Un livre de 1997 de Leda Farrant sur l'affaire, qui conclut à la culpabilité de Diana, devenue Lady Delamere.La couverure reproduit un portrait de Lady Delamere dans toute sa gloire.

Photo Amazon

 

 

 

 On se souvient que Diana Delves Broughton resta au Kenya après le départ de son mari pour l'Angleterre, malgré l'animosité contre elle de la société coloniale (laquelle ne se réduisait pas au petit cercle de la Vallée heureuse et, malgré des allures un peu plus relâchées qu'en métropole, était dans son ensemble  très conformiste).

Elle épousa en 1943 un homme aux idées assez large pour l'épouser, l 'un des plus riches  propriétaires du Kenya,  Gilbert Colville * (fils d'un chevalier,  mais apparemment sans titre héréditaire). Colville était toujours resté en marge du groupe de la Vallée heureuse (la plus grande partie de ses terres s'étendaient ailleurs, dans la Rift Valley). Il s'intéressait par dessus tout à la culture des Masaï, et passait le plus clair de son temps dans la nature, en compagnie des Masaï.

 

                                                    *  Selon le Peerage, il s'appelait Gilbert de Préville Colvile (avec un seul l,  mais l'orthographe avec 2 l est attestée par la Kenya Gazette (nomination de Gilbert Colville comme officier forestier en 1928).Son père était le major-général Sir Henry Edward Colvile, qui avait servi en Afrique, et sa mère était française, née de Préville.

 

Colville, décrit comme une sorte d'ermite, acheta pour Diana le Djinn Palace de Lord Erroll (que Delves Broughton s'était contenté de louer) et pour plaire à sa femme, engagea un excellent cuisinier, qui était sous-employé.

Lors de la révolte des Mau-Mau, il semble que de nombreux rebelles vivaient sur les terres de Colville, quasiment protégés par lui. Lorsque certains furent arrêtés, il paya  un avocat pour les défendre. De toutes façons, les Masaï ne s'associèrent pas à la révolte.

 

En 1955, Diana étonna encore le monde. Elle divorça sans problème d'avec Colville, plutôt facile à vivre,  et se remaria la même année, à 42 ans, avec le descendant des Delamere, Tom, 4ème baron, pour qui c'était le troisième mariage (il venait de divorcer en 1955 de sa seconde épouse, fille de Lord Mount Temple,  le politicien, mort en 1939,  qui avait été un moment président de l'association d'amitié avec l'Allemagne nazie).

Le 3ème baron, Lord Hugh Delamere, on s'en souvient, avait terminé sa vie presque ruiné.

 

Le 4ème baron,Thomas (Tom) avait fait ses études et une partie de sa carrière en Angleterre. La rumeur voulait qu'il ait été dépucelé par Beryl Markham qui était une amie de la famille Delamere. Lorsqu'il revint au Kenya, après avoir servi dans l'armée pendant la seconde guerre mondiale, il put remettre de l'ordre dans les affaires laissées en mauvais état par son père et de nouveau, les Delamere furent au premier rang de la colonie.

Tom Delamere reprit tout naturellement la direction officieuse de la communauté blanche.

Vers 1960 ou 1961, c'est lui qui, missionné par les propriétaires blancs, alla trouver Jomo Kenyatta, le chef nationaliste  qui était encore en résidence surveillée dans un endroit écarté du nord-est du pays, après sa sortie de prison.

Au retour, il déclara à ses amis propriétaires : c'est un ours, un gros ours, mais je crois qu'il fera l'affaire (pour diriger le pays sans se brouilller avec les Blancs).

Tom Delamere fut l'un de ceux grâce à qui, pour les Blancs, l'indépendance se passa plutôt bien.

 

Diana acquit auprès de lui une stature nouvelle : les gens de la société disaient volontiers qu'au début, elle était "commune" (reproche habituel dans une petite communauté expatriée vis-à-vis des outsiders), mais qu'elle avait fini par devenir vraiment une Lady.

 

En 1966, le journaliste James Fox la vit pour la première fois et lui trouva quelque chose de royal : c'était lors d'un grand prix de course de chevaux à Nairobi, le cheval des Delamere avait gagné (les Delamere avaient aussi une écurie de course). Lady Delamere vint recevoir le prix, une grosse coupe d'argent, des mains du président Kenyatta. Le prix s'appelait Uhuru, mot swahili pour liberté. En recevant la coupe, Lady Diana et le président Kenyatta se sourirent comme des conspirateurs. Chacun à sa manière, ils  avaient traversé des épreuves et ils avaient gagné.

 

La vie privée des Delamere était un peu bizarre: ils formaient une sorte de ménage à trois  avec Lady Patricia Fairweather, qui était l'amie de Diana. Lady Fairweather vécut dans un bungalow construit pour elle sur la propriété des Delamere pendant 15 ans. Mais il n'y avait peut être rien de vraiment curieux dans ce trio. Lady Fairweather était alcoolique et les Delamere furent soulagés quand elle mourut

 

Lorsque Lord Delamere mourut en 1979, Humphrey Slade (qui avait été le président (blanc) de l'Assemblée nationale du Kenya indépendant, cf. première partie), lut l'éloge funèbre lors des obsèques à la cathédrale de Nairobi et remarqua combien Diana avait rendu heureux son mari.

A la fin de sa vie, Diana était présumée la femme la plus riche d'Afrique, on la surnommait "la reine blanche d'Afrique". Elle mourut en 1987. 

 

Lady Diana Delamere est enterrée sur les bords du lac Navaisha. Sa tombe est au milieu de deux autres tombes : l'une est celle de Gilbert Colville, son ex-mari*, et l'autre celle de son mari, Tom Delamere.

                                                                                                                         * Mort en 1966.

Lorsque Diana mourut, l'affaire Delves Broughton était revenue à la surface avec la publication en 1982 du livre de James Fox, White Mischief et cette même année 1987, la sortie du film du même nom.

 

Quelques années auparavant, le journal kenyan The Nation avait publié de façon irréfléchie un article qui laissait entendre que Diana était la meurtrière. Le directeur du journal avait été catastrophé.  Profitant d'une partie de bridge avec Lady Delamere au Muthaiga country club, il s'excusa de cet impair, imputable à un journaliste débutant.

Lady Delamere, sans doute pas mécontente d'entretenir le mystère, coupa court à ses regrets : Mais tout le monde sait que c'est moi qui l'ai fait (oh, everyone knows I did it !)

 

 

 

 

WHITE MISCHIEF

 

 

 

 

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 Un des premiers livres consacrés à l'affaire Erroll/Delves Boughton, The murder of Lord Erroll (1961) de Rupert Furneaux. La couverture montre les trois principaux protagonistes. Le critique littéraire et auteur de romans policiers Julian Symons avait aussi évoqué l'affaire dans son livre A reasonnable doubt (1960).

Photo Amazon.

 

 

 

 En 1969, le célèbre critique littéraire Cyril Connolly, avec l'aide du jeune journaliste James Fox, avait publié un premier article sur le mystère de l'assassinat de Lord Erroll, et poursuivi les recherches ensuite, aboutissant à la piste de Juanita Carberry.  Après la mort de Connolly, James Fox publia en 1982 le résultat des enquêtes menées en commun, sous le titre White mischief.

Ce titre intraduisible en français ("méchanceté blanche", "noirceur blanche" ?) fait écho à un roman d'Evelyn Waugh, Black Mischief (1932),  traduit en français sous le titre Diablerie (un titre un peu loin de l'original), qui évoque avec humour et une certaine méchanceté les tribulations d'un royaume africain imaginaire dirigé par un roi modernisateur qui finissent dans la guerre civile et la violence tribale. *

                                                                                                                 * Le livre Black Mischief valut à Waugh, écrivain catholique, d'être durement critiqué par les plus hautes autorités de  l'église catholique d'Angleterre qui estima que le livre était aux antipodes des valeurs catholiques.

 

Mais, hormis la cadre africain et le jeu de mots, il n'y a pas de relation entre le livre de Waugh et celui de Fox.

Le livre de Fox évoque est centré sur l'assassinat de Lord Erroll et n'évoque les frasques de la Vallée heureuse que comme un arrière-plan, faisant partie du passé de Lord Erroll. Fox conclut à la culpabilité de Delves Broughton d'après les éléments rapportés par Juanita Carberry.

 

En 1987, un film fut tiré sous le même titre, du livre de Fox *. Ce film anglo-américain de Michael Radford surfait sur la vague lancée par le film Out of Africa en 1986, avec Meryl Streep. Out of Africa, centré sur la personnalité généreuse de Karen Blixen, avait obtenu un succès mondial et plusieurs oscars.

 

                                                       * En France, le film White Mischief fut distribué sous le titre Sur la route de Nairobi. Le livre de Fox fut aussi traduit sous le même titre.

 

Le film fut produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et la BBC et distribué par Columbia Pictures.

Le film White Mischief , sans être un chef d'oeuvre du cinéma, est loin d'être un mauvais film et a des supporters enthousiastes. Mais il n'obtint pas le succès de Out of Africa. Au contraire de ce dernier film qui met en avant le romantisme et l'idéalisme de Karen Blixen, le film White Mischief, en accord avec son titre, présente des personnages cyniques et corrompus, au milieu d'Africains réduits au rôle de domestiques, témoins impassibles de la dépravation de leurs patrons. Le film laisse penser que la colonisation était une chose immorale, à l'image des moeurs des colons.

 

Le film adapte assez librement le livre de Fox et mélange anachroniquement deux époques. Il présente Diana Delves  Broughton, nouvellement arrivée au Kenya avec son mari,. invitée à la campagne par les membres du groupe des résidents de la Vallée heureuse.

Or à l'époque de l'arrivée des Delves Broughton au Kenya, la période de la vie dissolue de la Vallée heureuse était quasiment terminée, ses protagonistes dispersés  ou vieillissants et malades, sauf Erroll qui continuait une carrière solo de veuf séducteur classique. La relation entre les personnages  prit la forme du triangle habituel "mari-femme-amant" et n'eut presque rien à voir avec l'ambiance de la Vallée heureuse à sa grande période. L'affaire se déroula essentiellement à Nairobi, et aurait pu prendre place à Londres ou dans le Surrey,  tout aussi bien.

 

La distribution des personnages principaux du film fut la suivante :

Greta Scacchi : Lady Diana Delves Broughton

Charles Dance : Josslyn (Joss) Hay, comte d'Erroll

Joss Ackland : Sir Henry  "Jock"  Delves Broughton

Sarah Miles : Alice de Janzé

Geraldine Chaplin : Nina Soames

John Hurt : Gilbert Colvile

Trevor Howard : Jack Soames

Susan Fleetwood : Lady Gwladys Delamere

Catherine Neilson : Lady June Carberry

 

Le débutant Hugh Grant jouait le rôle (peu historique semble-t-il) d'un jeune membre de la famille Delamere, Hugh Cholmondeley. Mais à l'époque, l'héritier du titre était Thomas Cholmondeley (Tom), devenu 4ème baron à la mort de son père en 1931.

 

 

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 Le film White Mischief, de Michael Radford, 1987 (couverture de la version video).

 

 

 

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 Sir Delves Broughton et sa sa femme Diana (Joss Ackland et Greta Scacchi) dans le film White Mischief.

http://randomramblingsthoughtsandfiction.blogspot.com/2015/10/white-mischief-1987.html

 

 

 

En 1997, Leda Farrant publia à Nairobi (il semble que ce fut une publication posthume) son livre Diana, Lady Delamere, and the Lord Erroll murder, qui conclut à la culpabilité de Diana (il serait intéressant de savoir comment elle s'arrangeait pour écarter le témoignage de Juanita Carberry - il est vrai que celui-ci n'était pas encore étayé par les découvertes de 2007).

 

En 2000, Errol Trzebinski publiait The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, dans lequel elle donnait sa préférence à la piste "politique" (à noter que, de façon un peu publicitaire, le crime était qualfié de Happy valley murder dans le titre, alors que le crime, on l'a dit, avait en fait peu de relation avec la Vallée heureuse.

 

 La culpabilité d'Alice de Janzé a été mise en avant (de façon modérément convaincante) dans la biographie que lui consacre Paul Spicer :  The Temptress: The Scandalous Life of Alice De Janze and the Mysterious Death of Lord Erroll, 2010.

 

La biographie d'Idina Sackville  par Frances Osborne, The Bolter: Idina Sackville, 2008, comporte un sous-titre particulièrement extravagant donné par l'éditeur : The woman who scandalised 1920s Society and became White Mischief's infamous seductress (la femme qui scandalisa la société de 1920 et devint la fameuse (infamous - attention aux faux amis, infamous exprime l'idée de célébrité avec une nuance tapageuse, scandaleuse ou de mauvais aloi !) séductrice de White Mischief - faisant allusion à l'appartenance d'Idina à la coterie de la Vallée heureuse, évoquée dans le livre de James Fox, bien plus qu'à son rôle, complètement inexistant, au moment du meurtre d'Erroll - significativement, le personnage d'Idina n'apparait même pas dans le film White Mischief).

 

Dans son livre The Ghosts of Happy Valley: Searching for the Lost World of Africa's Infamous Aristocrats, 2014 (les fantômes de la Vallée heureuse, à la recherche du monde perdu des aristocrates scandaleux en Afrique), l'auteur Juliet Barnes s'attache particulièrement à l'héritage patrimonial et mémoriel des résidents de la Vallée heureuse (voir plus loin), mais évoque aussi le meurtre de Lord Erroll, qui est toujours un sujet de conversation chez les Kenyans (surtout dans la population blanche, on peut supposer). Elle rappelle la formule amusante d'un autre auteur :  Au Kenya, tout le monde sait qui l'a fait. Le problème, c'est que tout le monde donne un nom différent.

 

Pour Juliet Barnes la question est toujours ouverte et elle n'est pas convaincue par les révélations de Juanita Carberry, une adolescente perturbée qui voulait se faire remarquer et qui aurait continué à mentir. Mais les révélations ultérieures, l'enregistrement de 1987, le témoignage révélé en 2007 ? Juliet Barnes les mentionne, sans s'y arrêter particulièrement ...

 

 

 

 

 

 LES HÉRITIERS

 

 

 

Les protagonistes de l'affaire - et certains des protagonistes de la Vallée heureuse, ont laissé des héritiers.

Compte-tenu du background aristocratique de plusieurs personnages, ces héritiers occupent parfois encore des positions en vue.

Dans certains cas, le destin de ces héritiers fut aussi malheureux que celui de leurs parents ou grands-parents.

 

Idina Sackville eut  deux enfants de son premier mariage; ses deux  fils furent tués pendant la deuxième guerre mondiale. L'un des fils avait lui-même eu deux filles; l'une d'elle épousa le baron Howell, homme politique conservateur, et leur fille, Frances,  épousa George Osborne, un homme politique qui a été chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances) du gouvernement Cameron (2010-2016). Frances Osborne écrivit en 2008 la biographie de sa grand-mère Idina Sackville, sous le titre The Bolter (un bolter est un cheval qui désarçonne ses cavaliers).

 

La seule fille de Lord Erroll et d'Idina, Diana, élevée en Angleterre, était une jeune femme jolie à l'air un peu timide et triste si on juge par ses photos.  A défaut d'autre héritier masculin, elle hérita en 1941, à la mort de son père (elle avait 15 ans), du titre de comtesse d'Erroll et de la fonction héréditaire de Grand Constable d'Ecosse. Elle épousa en 1950 Sir Iain Moncreiffe of that Ilk*, Chef du Clan Moncreiffe, spécialiste de l'héraldique et des traditions écossaises, puis divorça et se remaria avec le major Carnegie. En 1963 elle fut admise, avec les autres femmes détentrices d'un titre par leur droit propre (et non par mariage) à la chambre des Lords. Elle mourut prématurément en 1978.

                                                                                           * Of That Ilk est une expression particulière à certains noms de famille d'Ecosse. Les différentes branches d'un clan, portant le même nom,  se distinguent en ajoutant à leur nom le lieu d'habitation traditionnel de la branche, par ex.Moncreiffe of Tulliebole,  Moncreiffe of Bandirran. Lorsque le lieu d'habitation est identique au nom de famille, au lieu de dire par exemple Moncreiffe of Moncreiffe, on ajoute au nom of that Ilk, équivalent en scot  de "of the same", du même (nom).  

 

Le titre de comte d'Erroll et Grand Constable d'Ecosse passa à l'aîné de ses enfants, Merlin, actuel et  24ème comte d'Erroll. Ce dernier est toujours membre (sans étiquette) de la chambre des Lords en vertu de la réforme de Tony Blair de 1999 restreignant le nombre des pairs héréditaires siégeant à la Chambre à 92 (ou 90 si on ne compte pas deux pairs nommés en raison de leurs fonctions), qui sont élus selon un système proportionnel (en simplifiant !) par les pairs qui ont été maintenus en 1999, parmi les candidats qui détiennent un titre héréditaire à partir de baron. Tous les autres membres de la chambre des Lords sont des pairs "à vie" (qui ont reçu des titre non transmissibles) ou les Lords "spirituels" (archevêques ou évêques de l'Eglise anglicane).

 

Lord Merlin of Erroll, qui a des faux airs de Donald Trump,  est intéressé par ce qui concerne les technologies de l'information et la cybersécurité; il est aussi à la tête du Clan Hay, qui a des ramifications dans tous les pays d'émigration écossaise, et investi dans la préservation des traditions écossaises. Sa femme possède des terres agricoles considérables dans le Bedfordshire.

Les personnes que cela intéresse peuvent regarder les photos du mariage en 2018 de sa fille Lady Laline Hay (née en 1987)avec le major Sudlow dans le magazine des gens du monde The Tatler : https://www.tatler.com/gallery/major-jeremy-sudlow-and-lady-laline-hay-wedding

 

 

 

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Merlin Hay, comte d'Errol (né en 1948), en 2014.

Capture d'écran You Tube.

 

 

 

Sir Jock Delves Broughton n'eut pas d'enfants avec Diana Caldwell. Mais il avait eu deux enfants avec sa première épouse Vera.

Sa fille Rosamund épousa Lord Lovat et eut six enfants (dont deux seulement sont toujours en vie - l'un fut tué par un buffle en Tanzanie en 1979).

Son fils Evelyn eut quatre enfants dont l'aînée était la styliste et rédactrice de mode Isabella Blow. Celle-ci, dépressive,  se suicida en 2007, à 49 ans, à un moment où les journaux parlaient des nouvelles révélations sur la mort de Lord Erroll; on ne manqua pas d'évoquer de nouveau le suicide de Sir Jock,  auquel semblait faire écho celui de sa petite-fille.  *

 

                                                                         * Elle était notamment l'amie de John Galliano qui fut bouleversé par sa mort. 

 

Diana Caldwell, devenue l'épouse de Lord Delamere, n'eut pas d'enfant avec lui (elle l'épousa à 42 ans).  Les Delamere, qui ne furent, à proprement parler, ni membres du groupe de la Vallée heureuse, ni mêlés à la mort de Lord Erroll, si on excepte le rôle de témoin (et candidat peu convaincant au rôle de coupable !) de Gwladys Delamere, sont toujours représentés au Kenya par la descendance du mariage de Tom avec sa première femme. On en dira quelques mots prochainement car le nom des Delamere est apparu de nouveau à la une des journaux kenyans ou britanniques ces dernières années.                       .

 

Enfin, mais s'agit-il d'une héritière, on peut dire quelques mots de Juanita Carberry.

Après son enfance dans la Vallée heureuse, qui l'avait été assez peu pour elle, elle devint stewardesse sur des navires de commerce, guide pour des safaris photos, puis s'investit dans la protection de la nature. Elle publia un livre Child of Happy Valley: A Memoir (L'enfant de la Vallée heureuse, souvenirs), 2001, qui revient forcément sur l'affaire Delves Broughton/Erroll. * 

                                                                            * Il est probable que Juanita Carberry n'avait plus de relations avec la famille des barons Carbery (avec un seul r), qui existe toujours. Lorsque son père avait abandonné son titre, vers 1920, c'est son frère cadet qui l'avait repris.

 

Quand elle mourut à Londres en 2013, à 88 ans, beaucoup de journaux de langue anglaise, au Kenya, en Grande-Bretagne, en Australie,  en Irlande, revinrent sur son existence. Le journal kenyan The Standard titra Sad end for Child of Happy Valley as Juanita Carberry dies (triste fin pour l'enfant de la Vallée heureuse avec la mort de Juanita Carberry), The Irish Times mentionna : She was unconventional, and it is thought that she has left her body, with its several tatoos, for exhibition by the controversial anatomist and showman Gunther von Hagens (elle était anti-conformiste et on pense qu'elle a fait don de son corps, qui avait plusieurs tatouages, pour qi'il soit exhibé par l'anatomiste controversé et homme de spectacle Gunther Von Hagens).

Pour James Fox, le témoignage de Juanita Carberry avait mis fin à l'énigme de la mort de Lord Erroll. Pour d'autres, elles était un enfant élevé dans un milieu névrosé (pas tant celui du petit groupe de la Vallée heureuse, que la famille dysfonctionnelle de John Carberry *), qui cherchait une occasion d'exister et on ne peut pas faire confiance aveuglément à ses révélations.

                                                                                                         *   Son père légal  John est mort  en 1970 et sa belle-mère June en 1980, tous deux à Johannesburg (Afrique du Sud), où ils s'étaient sans doute établis après l'indépendance du Kenya.

 

 

 

 

 L'ESPRIT DES LIEUX

 

 

 

Cela peut paraître surprenant, mais les lieux semblent avoir assez peu changé depuis l'époque de la Vallée heureuse, puis du meurtre d'Erroll.

 

 C'est le cas du Muthaiga country club, maintenant ouvert aux Kenyans (et étrangers) de toutes origines, qui semble avoir conservé beaucoup de l'atmosphère coloniale, quand Erroll y dansait avec ses conquêtes féminines et que les propriétaires blancs et les administrateurs coloniaux et officiers, formant des clans qui se mélangeaient peu, y jouaient au bridge ou sirotaient leur brandy, leur gin-soda  ou leur whisky.

 

 

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 Le Muthaiga country club

 https://www.retto.club/muthaiga-country-club-wedding.html

 

 

 

 

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 Le Muthaiga country club, vue du patio et de la piscine.

 https://www.retto.club/muthaiga-country-club-wedding.html

 

 

 

Les maisons des propriétaires blancs de la Happy valley, pour la plupart existent toujours, parfois en mauvais état. Certaines sont occupées par des familles kenyannes, d'autres ont été intégrées à des écoles ou sont des dépendances d'une paroisse.

Les propriétaires blancs de la Happy Valley formaient un grpupe plus considérable que le petit groupe qui existait autour d'Idina Sackville, d'Alice de Janzé, de Kiki Preston. Les maisons subsistantes sont donc assez nombreuses.

 

Depuis 2017, un trust (au sens d'association ou fondation sans but lucratif), The Happy Valley Heritage Trust (HVHT) se donne pour but de les préserver et de les restaurer.

Le trust est dirigé par Juliet Barnes, l'auteur de The Ghosts of the Happy Valley.

 

Selon le journal kenyan The Nation, dans un article du 24 octobre 2018, Revisiting the ghosts of Happy Valley (en revisitant les fantômes de la Vallée heureuse), le trust qui a 7 administrateurs dont 5 sont des Kenyans, insiste sur l'impact touristique de la préservation des demeures historiques : Kenya has some unique old buildings dating back to her colonial era, which have great potential, as yet untapped, to promote local and international tourism in parts of the country where few tourists currently venture.” (Le Kenya a des bâtiments exceptionnels datant de l'époque coloniale qui ont un grand potentiel, encore inexploité, pour promouvoir le tourisme local et international dans des régions encore peu fréquentées par les touristes).

 

Juliet Barnes note dans The Ghosts of the Happy Valley que beaucoup d'anciennes propriétés sont maintenant la possession de riches politiciens kenyans absentéistes, ayant de multiples intérêts financiers. Pendant que leurs épouses  sont en Europe à s'acheter des vêtements de stylistes et que leurs enfants sont élevés dans des écoles privées en Grande-Bretagne ou en Amérique, leurs employés agricoles gagnent à peine le salaire minimum, probablement moins en un mois que ce que leur patron paie pour une bouteille de champagne au Muthaiga country club...

  

La transformation de la Vallée heureuse - ou les espoirs de transformation - en zone touristique, est saluée par les commentaires optimistes de la presse kenyanne : Happy Valley is even happier (la Vallée heureuse est encore plus heureuse) The Esat African, 13 juin 2014  : "Naivasha is rich in historical memorabilia and culture. Add to the combination, great retreats, hospitality, the floriculture economy and you will understand why it is on a roadmap to becoming the second destination in Kenya" ( Naivasha est riche en souvenirs historiques et culturels. ajoutez à cela de grandes résidences hôtelières, l'hospitalité, l'économie de la floriculture et vous comprendrez pourquoi c'est en train de devenir la seconde destination touristique du Kenya).  L'article mentione un circuit tourstique des sites liés à l'histoire de la Vallée heureuse... dont le point de départ est à Nairobi, le restaurant Lord Erroll (voir plus loin) !

 

On observera que pour certains, le lac Naivasha et Nyeri (capitale du comté où se trouve la Wanjohi valley) ne font pas à proprement partie de la Vallée heureuse (voir par exemple la carte au début du livre de Juliet BarnesThe Ghosts of the Happy Valley).

 

Mais c'est près du lac Naivasha que se trouve Oserian ("lieu de paix", en masaï), la propriété sur laquelle est bâtie The Djinn Palace, autrefois propriété de Lord Erroll, louée ensuite par Sir Jock Delves Broughton, puis achetée par Gilbert Colville.

 

Aujourd'hui la propriété appartient à la famille allemande Zwager qui y a fondé depuis 1969 sous le même nom Oserian une exploitation devenue la plus grande productrice de roses du Kenya,  qui alimente notamment la Grande-Bretagne mais aussi la France. L'entreprise emploie plus de 4000 personnes et s'implique dans l'amélioration des conditions de vie et des infrastructures locales. 

En 2019, Oserian a été nommé producteur de fleurs coupées de l'année par l'association internationale des horticulteurs lors de son congrés en Allemagne  https://www.farmerstrend.co.ke/oserian-named-worlds-best-grower-of-cut-flowers-at-the-prestigious-aiph-awards/

 

 

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Le Lake Naivasha country club.

Happy Valley is even happier.

https://www.theeastafrican.co.ke/magazine/Happy-Valley-Naivasha-is-even-happier--/434746-2346104-9bk6v7z/index.html

 

 

 

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Le Djinn Palace, sur la propriété Oserian.

Site Jane Fuller -Serendipity

 https://www.janefuller.co.uk/blog/serendipity

 

 

 

Mondui house fut construite près du lac Naivasha sur le modèle d'un relais de chasse autrichien (!) pour Jérôme et Kiki Preston. Pendant la deuxième guerre mondiale, le gouvernement britannique y logea le prince Paul et la princesse Olga de Yougoslavie, suspects de sympathie pour Hitler. Puis la propriété fut rachetée aux héritiers Preston par le chasseur baron Von Knapitsch, qui y accueillit l'écrivain James Fox lorsqu'il enquêtait pour son livre White Mischief. Elle passa ensuite au comte d'Enniskillen, puis récemment (2010) à Marguerite Zak, qui a créé une réserve naturelle. La maison est louée pour des séjours.

 

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 Mondui house, ancienne propriété des Preston.

https://eastafricanretreats.com/portfolio-item/mundui-house-lake-oloiden-naivasha/

 

 

La  maison de Jack Soames à Nanyuki existe toujours, c'est devenu un hôtel avec son bar, le Jack's bar  (il ne semble pas que l'hôtel avait été créé par Jack Soames ?).

C'est à proximité que s'entraîna au tir Sir Jock Delves Broughton.

Par contre on espère que les trous pratiqués dans les murs des chambres par le commander Jack Soames pour épier ses invités dans leur intimité ont été bouchés !

 

 

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Soames Hotel à Nanyuki.

Commentaire du site de l'hôtel : "Soames Hotel and Jack's Bar is a beautiful hotel and restaurant, located 7km from Nanyuki town on the Nanyuki Naro-Moru highway.   An out of town hotel, set within a 100 acre private property with sunrise views of Mount Kenya.

The facility is named after Jack Soames, a European settler who came to Kenya in 1920 and made this farm his home."

(Soames Hotel et Jack's Bar est un magnifique hôtel restaurant situé à 7 kms de Nanyuki sur l'autoroute Naro-Moru. Un hôtel à l'extérieur de la ville, sur un terrain de 100 acres avec vue du lever de soleil sur le Mont Kenya.  La résidence est nommée du nom de Jack Soames, un colon européen qui vint au Kenya en 1920 et fit de cette ferme sa maison).

On notera que les kms ont remplacé les miles (?), mais que les acres sont toujours l'unité de mesure des surfaces en vigueur.

 http://www.soameshotelkenya.com/

 

 

 

Autres acteurs ou témoins du drame, les Carberry.

 L'Hôtel Eden Roc de Malindi où, selon divers récits, John Carberry aurait caché le revolver qui avait servi à tuer Lord Erroll, existe toujours. Il est maintenant appelé Sai Eden Roc Hotel, sans doute en raison des nouveaux propriétaires.

 

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 Le Sai Eden Roc Hotel à Malindi, sur la côte de l'Océan indien, ancien hôtel de John Carberry. 

 https://www.yamsafer.com/en/kenya/malindi/hotel/sai-eden-roc-hotel

 

 

Le bungalow des Delves Broughton à Karen existe toujours (plutôt qu'un simple bungalow, il semble s'agir d'une construction en pierre de style Tudor). Propriété d'un riche kenyan qui le loue, c'est aujourd'hui un bureau d'entreprise selon Juliet Barnes, mais aucune photo ne semble disponible.

 

 Enfin un nouveau site s'est ajouté à ceux que nous avons vus, qui n'existait pas lors des faits, et pour cause. C'est le restaurant chic Lord Erroll Gourmet Restaurant de Nairobi, dans le quartier de Runda. Le nom de Lord Erroll est devenu ainsi dans le Kenya actuel une sorte de synonyme de Casanova ou de Don Juan, évocateur d'un monde de luxe et d'élégance.

Le Lord Erroll a gagné 9 récompenses en 2018 aux  World restaurant luxury awards.

 

Le restaurant appartient à la famille de l'ancien président de la république Daniel arap Moi * (celui-ci est l'un des hommes les plus riches du Kenya), ce qui nous ramène aux réalités du Kenya d'aujourd'hui.

                                                                                                                                               * Il appartiendrait à Zahra Moi, épouse de Gideon Moi, sénateur et homme d'affaires, fils de Daniel Moi.

 Le propriétaire souhaitait déplacer le restaurant pour le rapprocher du siège des Nations-Unies dans le quartier de Gigiri, mais ce projet semble abandonné (?).

 

 

 

 

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Le restaurant The Lord Erroll à Nairobi.

http://www.lord-erroll.com/

 

 

 

 

 ET LE COUPABLE EST ...

 

 

 

 Parmi les hypothèses sur la mort de Lord Erroll, il faut admettre que la plus convaincante est  celle qui désigne comme coupable Sir Jock Delves Broughton, malgré son acquittement.

Après tout, si on en croit certains récits, dès le début de l'enquête, on avait eu le témoignage d'un serviteur indigène qui avait aperçu Delves Broughton monter à l'arrière de la voiture d'Erroll, mais la police, par négligence, alors même qu'elle faisait de Delves Broughton le principal suspect, n'avait pas interrogé plus amplement les serviteurs indigènes (faut-il y voir une forme de mépris colonial, la conviction  plus ou moins consciente qu'un Noir ne pouvait pas témoigner à charge contre un Blanc ?).

De son côté, Delves Broughton aurait admis à plusieurs reprises être l'auteur ou au moins l'instigateur du crime. Mais il n'existe aucun aveu direct de sa part, et la confiance dans ses  aveux repose sur la confiance qu'on peut avoir dans les témoins de ses confidences - sans compter que les témoignages ont pu être déformés par plusieurs intermédiaires !

 

Si on admet que Sir Jock a bien fait à chacun les confidences qui ont été rapportées, on est surpris que les récits se contredisent: pourquoi dire qu'un ami avait engagé un Africain pour commettre le crime et que Sir Jock avait voulu donner un contre-ordre, mais trop tard  ? Façon peut-être chez un homme perturbé de reconnaître à la fois sa responsabilité et de la diminuer ? Sir Jock Delves Broughton était très dépressif. Aurait-il fini par se convaincre qu'il était responsable de la mort d'Erroll, sans y être pour rien?

 

Mais le récit de Juanita Carberry, mentionnant des éléments factuels (le revolver jeté dans une rivière, puis retrouvé et caché par les Carberry, solidaires de Sir Jock) semble apporter la confirmation des aveux et du scenario selon lequel Sir Jock avait commis le crime après s'être caché dans la voiture d'Erroll. Ce récit aurait été confirmé par les fameux enregistrements réapparus il y a une dizaine d'années, sauf à admettre que pour des raisons incompréhensibles, les témoins se copieraient l'un l'autre sans que rien d'exact soit à la base de leurs récits.

On pourrait aussi imaginer (mais ce serait sans aucune preuve) que Sir Jock s'est faussement accusé du meurtre, qu'il avait récupéré l'arme du crime et l'a fait disparaître dans la rivière où  les Carberry ont retrouvée, tout cela pour couvrir le véritable assassin, sans toutefois aller jusqu'à se déclarer coupable devant le tribunal. Et pour qui aurait-il pu avoir une conduite aussi chevaleresque, sinon pour la femme qu'il aimait, Diana ? 

 

Peut-être pour garder entier un mystère passionnant,  la solution Delves Broughton, trop évidente, n'est pas acceptée par tout le monde. Pour beaucoup, l'énigme reste ouverte.

 

 

 

 

  

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 Diana et Lord Erroll (Greta Scacchi et Charles Dance) dans le film White Mischief.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 


06 mars 2019

LA MORT DE LORD ERROLL DES BLANCS AU KENYA, TROISIEME PARTIE

 

 

 

 

LA MORT DE LORD ERROLL

DES BLANCS AU KENYA

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 LE COQ DE LA COLONIE

 

 

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 Lord Hay of Eroll en 1930.

Photo sur le site The Frontiersmen historian. Les Frontiersmen étaient une formation paramilitaire, présente surtout dans les territoires coloniaux, se donnant comme but la défense de l'Empire, sans avoir de statut officiel. Lord Erroll appartenait aux Frontiersmen.

A Murder Mystery – Death of a Frontiersman, Posted on July 6, 2015  by Roger Pocock. Lord Erroll, 1930, reproduced by kind permission of the 24th Earl of Erroll ©

https://frontiersmenhistorian.wordpress.com/2015/07/06/a-murder-mystery-death-of-a-frontiersman/

 

 

Lord Erroll n’avait pas tardé à se consoler de la mort de sa seconde épouse, Molly (précédemment Molly Ramsay-Hill), décédée en 1939, d'une pathologie en rapport avec son addiction à l'alcool et aux stupéfiants. Il avait hérité de sa femme la plantation Oserian avec le fameux Djinn Palace, ce qui le mettait un peu à l’abri du besoin, mais était-ce suffisant alors qu'il avait déjà dilapidé une partie de la fortune de Molly ?

Dès avant la mort de sa femme, il avait quitté le Djinn Palace pour un bungalow dans le quartier de Muthaiga à Nairobi, autant pour les soins nécessités par la santé de sa femme que pour ses fonctions à l'assemblée de la colonie..

Erroll était membre élu pour la circonscription de Kiambu du Legislative Council, le conseil législatif (aux pouvoirs réduits) de la colonie. Dans la liste des membres, inscrite en tête du recueil des débats, il figure parmi les "membres européens ", désigné comme The Rt Hon. the Earl of Erroll (le très honorable comte d'Erroll) (cf par exemple le recueil pour avril à juin 1939 https://books.google.fr/books?id=pVdaNmaVZGUC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false  )

 

 

 

La situation internationale était devenue très tendue et le Kenya s’était préparé à la guerre, à sa façon. Dans les années précédant la déclaration de guerre, le gouvernement colonial, non sans protestations, avait admis d’autoriser l’immigration de Juifs chassés d’Europe centrale, à condition qu’ils aient le type nordique.

Les Kenyans blancs devaient effectuer un service dans un régiment de milice, servant de garde territoriale, organisé de façon assez libre, le Kenya Regiment.

Lorsque la guerre éclata en septembre 1939, Lord Erroll se mit à la disposition de l’armée (la conscription n’existait pas encore). Le Kenya fut surtout concerné par la guerre à partir de juin1940 quand l’Italie de Mussolini déclara à son tour la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. En effet le Kenya avait des frontières communes avec les colonies italiennes d’Ethiopie (conquise récemment par les Italiens) et de Somalie italienne. Dès juillet 1940, les troupes italiennes avaient conquis la Somalie britannique (Somaliland). Le Kenya pouvait donc redouter une attaque italienne dans un premier temps.

Il semble (ce n’est pas très clair) que Lord Erroll ait été capitaine dans le Kenya Regiment . Il fut surtout nommé assistant du Military secretary, l’officier supérieur chargé du recrutement dans la colonie.  Ces fonctions étaient-elles très prenantes - surtout pour un homme habitué depuis vingt ans à une vie indolente ?

 

En tous cas elles ne l’empêchaient pas de poursuivre ses activités de séducteur, maintenant en uniforme. Sa conquête du moment était une femme mariée, Phyllis Filmer (son mari était le directeur local de la Shell), avec qui la liaison avait commencé dès 1938. On a dit que Lord Erroll préférait les femmes mariées, mais existait-il une autre alternative ? Il est probable que les jeunes filles du Kenya, qui revenaient d'Angleterre après leur scolarité, restaient sous un contrôle strict de leur famille jusqu'à leur mariage, du moins dans la plupart des cas.

 

 

 

 

 

L'ÉTERNEL TRIANGLE

 

 

 

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Diana Caldwell, épouse de Sir Jock Delves Broughton. Photo en couverture du numéro du Sunday Times du 21 décembre 1969, contenant l'article de Cyril Connolly et James Fox, Christmas at Karen.       .

http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf

 

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987 (voir quatrième partie). Lord Erroll est présenté à Diana par son mari, Sir Jock (avec Charles Dance dans le rôle de Lord Erroll, .Joss Ackland  dans le rôle de Sir Jock).

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

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 Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi dans le rôle de Diana Delves Broughton.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

  http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

 

C’est donc vers fin novembre 1940 que Sir «Jock » Delves Broughton et sa jeune épouse Diana, épousée en Afrique du Sud,  arrivèrent au Kenya.

Durant le voyage par bateau depuis l'Angleterre jusqu'à l'Afrique du Sud,  Diana avait commencé un flirt, peut-être poussé jusqu'à une relation sexuelle, avec un passager, sans vraiment se cacher de son futur mari.

Dans l'avion qui les amenait d'Afrique du sud au Kenya, les Delves Broughton sympathisèrent avec un couple de résidents au Kenya, les Carberry (qu'on a déjà évoqués).

Sir Jock loua une maison confortable (une bâtisse de style Tudor avec un jacaranda dans le jardin - grand arbre qui donne des fleurs mauves) dans le quartier déjà « chic » de Karen, dans Merula Lane. Et bien entendu, lui et sa femme se mirent à fréquenter le Muthaiga country club. C’est là très probablement que la première rencontre avec Lord Erroll eut lieu, la première pour Diana, car Erroll et Delves Broughton avaient déjà du se croiser lors d'un précédent séjour au Kenya de Sir Jock.

Sir Jock avait aussi renoué avec de vieux amis, dont Jack Soames, un ancien camarade d’école à Eton, qui possédait une propriété à Nanyuki. Comme l‘enquête le montra tard, Sir Jock , lors de son séjour chez Jack Soames, s’entraîna à tirer au revolver.

Curieusement aussi (le monde est petit....), le couple avait retrouvé au Kenya un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, qui parait avoir été mêlé aux tentatives d'escroquerie de Sir Jock en Angleterre. Hugh Dickinson, militaire, avait en fait demandé à être muté au Kenya quand il avait su que l'intention des Delves Broughton était de s'y fixer. Le couple offrit de le loger dans un bungalow sur la propriété de Karen qu'ils louaient, lorsque Dickinson était de passage à Nairobi.

 

Vers Noêl, toute la société avait remarqué que Lord Erroll et Lady Diana avaient une « affaire » ensemble. Pire, Sir Jock commença à recevoir des billets anonymes du genre « êtes-vous aveugle ? », « Que dites-vous de l’éternel triangle » (What about the eternal triangle - mari, femme, amant) ?

Qui les lui écrivait ? On a suggéré le nom de Lady Glwadys Delamere, l’encore assez jeune veuve du fondateur de la colonie. Elle était à l’époque maire de Nairobi, mais cela ne l’empêchait pas de se mêler des affaires privées des autres (surtout si comme on le suggère, elle avait aussi eu une liaison avec Lord Erroll ou du moins, avait été amoureuse de lui).

Au club, voyant danser  Lord Erroll et Diana, Lady Delamere demanda abruptement à Sir Jock : est-ce que vous êtes conscient que votre femme est amoureuse d' Erroll ?

Il faut préciser que la société du Kenya était peut-être plus libre que la société métropolitaine, mais le petit monde de la Vallée heureuse n’était pas tout le Kenya. A Nairobi, où Sir Jock et sa femme résidaient (d’ailleurs, ils ne furent jamais des résidents de la Vallée heureuse), on s’attendait à ce qu’un homme marié agisse pour défendre son honneur, ou du moins sauve les apparences.

Sir Jock, désemparé, se mit à boire plus que d'habitude..

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi et Charles Dance dans le rôle de Diana et de Lord Erroll au Muthaiga country club..

 Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

SUR LA ROUTE DE NAIROBI

 

 

 

Au début de  janvier 1941, Erroll et Diana partirent ensemble en week-end à Malindi, sur la côte et se firent prendre en photo sur un ferry. On y voit Joss (Josslyn) Erroll en tenue militaire de tous les jours avec un calot et Diana en lunettes noires (voir cette photo sur l'article de Connolly et Fox dans le Sunday Times de 1969 http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf  ).

Diana aimait-elle Erroll sans arrière-pensées ? Elle avait épousé Sir Jock en s'illusionnant sans doute sur son état de fortune. Lord Erroll était un meilleur parti, ne serait-ce que par son nom, puisqu'il était au premier rang de la noblesse écossaise. Même sincèrement amoureuse, Diana pouvait très bien penser qu'un nouveau mariage lui ferait monter plusieurs crans dans la société : elle serait comtesse.

Diana avait sympathisé avec June Carberry (c’était l’épouse de John Carberry, l’aristocrate qui avait abandonné ses titres).et elle prétexta quelques jours à passer chez June Carberry à Nyeri (dans la Vallée heureuse), pour loger en fait chez Lord Erroll dans sa maison de la banlieue de Nairobi.

Sir Jock, de plus en plus inquiet, semble  avoir demandé conseil sur la conduite à tenir à ses amis ou connaissances : Jack Soames et Lady Delamere, justement. Ceux-ci lui conseillèrent de mettre d’abord les choses au point avec sa femme et avec Erroll. Ce qu’il fit. Le résultat confirma ses craintes. Ils s‘aimaient et refusèrent l’idée émise par Sir Jock de se séparer pendant trois mois pour vérifier si leur attachement était durable.

Sir Jock allait-il tenir la promesse qu’il avait faite à Diana en se mariant : si elle tombait amoureuse de quelqu’un d’autre, il s’effacerait et lui accorderait le divorce ? Il sembla se résigner et être prêt à tenir sa promesse.

Curieusement, vers le 21 janvier, Sir Jock déclara à la police qu’on lui avait dérobé ses deux revolvers, un Colt calibre 45 et un Colt calibre 32, dont il s’était servi la dernière fois chez son ami Soames, ainsi qu'un étui à cigarettes et un peu d'argent.

Le 23, Sir Jock, sa femme Diana, Lord Erroll et June Carberry dînèrent ensemble au Muthaiga country club.

Lors du dîner Sir Jock, qui paraissait détendu et chaleureux, déclara qu’il avait entrepris les démarches du divorce, qu’il comptait partir bientôt pour Ceylan, et souhaita à sa femme et Lord Erroll d’être heureux et même d’avoir des héritiers.

Lord Erroll et Diana  ne tardèrent pas à s’en aller pour aller danser ailleurs. Jock insista pour que Erroll ramène sa femme, qui vivait toujours officiellement avec lui à Karen, pour 3 heures du matin. Une fois le couple parti, Sir Jock se laissa aller au découragement, déclarant que Diana n’aurait pas un penny de son argent et qu'il regrettait sa première épouse. Il but beaucoup, puis rentra chez lui avec June Carberry. Celle-ci, de passage à Nairobi, logeait chez les Delves Broughton.

Un peu avant 2 h 30, comme convenu, Lord Erroll ramena Diana chez elle. June Carberry prétendit plus tard avoir entendu Diana et Joss Erroll parler, ou peut-être se disputer.

Dans la nuit, Sir Jock frappa à deux reprises à la porte de son invitée June Carberry qui était malade (certains laissent comprendre qu’elle avait trop trop bu*) pour savoir comment elle allait.

                                         * June Carberry fut décrite par un contemporain comme “a drinker and fornicator in a championship class » (une buveuse et fornicatrice de haut niveau).

 

 

 

Vers 3 h du matin, à l’embranchement entre la route principale Nairobi-Ngong et la route menant à Karen, à deux mile et demi du domicile des Delves Broughton, des laitiers circulant en camion trouvèrent une Buick, tous feux allumés, presque basculée dans un fossé au bord de la route .A l’’intérieur un homme mort, apparemment en tenue militaire.

 

La police fut prévenue et au lever du jour, pas moins d’une dizaine d’agents, européens et africains, étaient sur les lieux. Il avait plu toute la nuit et on pouvait remarquer des traces de pneus larges à proximité de la Buick..

 

Le mort fut identifié par le médecin légiste, qui en route vers son travail, s'arrêta en voyant  l'attroupement  : c’était Lord Erroll, personnalité bien connue. Et la cause de la mort n’était pas un accident de la route, mais une balle dans la tête. L’arme du crime avait disparu. La Buick de location de Lord Erroll sentait le parfum Chanel n° 5. On y trouva aussi sur le siège arrière des marques blanches.

 

 

 

 

ENQUÊTE

 

 

 

Lorsque la nouvelle de la mort de Lord Erroll fut connue, Diana fut sous le choc. Elle n’eut pas la force de se rendre à la morgue voir le corps de son amant et remit à son mari un mouchoir imprégné de son parfum pour placer près du corps, ce que fit Sir Jock, avec l'autorisation de la police. Celui-ci confia sa femme à Mrs Carberry qui partait pour sa maison de Nyeri, afin de l’éloigner.

Avertie également du décès, Alice de Chanzé vint voir le corps à la morgue, accompagnée par un de ses anciens amoureux et là, il semble qu’elle l’embrassa sur les lèvres (mais selon une autre version, sans doute plus crédible, elle déposa seulement une branche d'arbre auprès du corps) en disant « maintenant tu es à moi à jamais ».

Lord Erroll fut enterré  en présence de toutes les autorités coloniales dont le gouverneur en grand uniforme.

Sir Jock et sa femme n’étaient pas à l’enterrement. Mais Sir Jock vint ensuite sur la tombe déposer une lettre de Diana.

 La mort de Lord Errroll dans de telles circonstances fit sensation : c'était une personnalité publique a plus d'un titre. Une contemporaine écrivit non sans ironie dans un courrier à une parente (l'écrivain Elspeth Huxley) : qui aurait cru que la route de Ngong pouvait être aussi dangereuse que Tobrouk ?

 

Sir Jock fut interrogé lors de l’enquête préliminaire. Sa situation était délicate. Tout le monde connaissait la liaison entre Lord Erroll et Diana. Mais s’il était le principal suspect, où étaient les preuves ? A un policier, il demanda curieusement :  est-ce que les Blancs sont pendus au Kenya pour meurtre s'ils ont tué l'amant de leur femme  ?

Selon les experts,Erroll avait été tué par un coup de revolver tiré depuis l'ntérieur de la voiture, ou à la rigueur de l'extérieur mais de très près (par exemple par quelqu'un sur le marchepied). L'heure du crime pouvait être située assez précisément, entre l'heure du retour chez elle de Diana et l'heure à laquelle les laitiers avaient retrouvé la voiture avec le corps. De plus, un témoin affirma être passé au carrefour vers 2 h30 sans voir rien de suspect.

La police examina bien entendu l'emploi du temps de tous les protagonistes. Il y avait beaucoup d'employés de maison indigènes chez les Delves Broughton (mais couchaient-ils tous au bungalow ?). Mais comme ils parlaient swahili, il semble que leur interrogatoire ne fut pas mené très sérieusement par les enquêteurs britanniques. On a dit qu'un veilleur de nuit avait vu Sir Jock se glisser dans la voiture de Lord Erroll et l'avait rapporté à un premier enquêteur anglais parlant swahili,  mais l'enquête fut ensuite confiée à l'inspecteur-chef Poppy, qui ne parlait pas swahili et négligea ce témoignage.

La police crut avoir trouvé les preuves contre Delves Broughton avec le calibre de la balle qui avait tué Lord Erroll. C’était une balle de calibre 32 : le meurtrier avait tiré deux balles, l’une avait tué Lord Erroll, l’autre fut retrouve dans la voiture). Or, les recherches montrèrent que lorsque Sir Jock s’était exercé au tir chez son ami Soames, les balles tirées étaient du calibre 32. L’expert de la police confirma que les marques sur les balles retrouvées chez Soames et celles retrouvées sur les lieux du crime étaient identiques.

De plus, la police apprit que dans la journée suivant l'assassinat, Delves Broughton avait allumé un feu dans son jardin, qui avait faili s'étendre dangereusement. La police fouilla les cendres et trouva des restes de chaussettes de golf qui semblaient tâchées de sang.

La mort de Erroll n'empêcha pas Delves Broughton et sa femme de partir une semaine en safari, sans doute prévu de longue date. Diana tua un lion.

 

Sir Jock fut officiellement inculpé de meurtre en mars 1941. A l'inspecteur venant l'arrêter (était-ce Poppy ?), Sir Jock déclara : j'ai besoin d'un whisky. L'inspecteur sortit sa propre flasque et lui offrit une rasade.  

Le procès s’ouvrit deux mois après (ce qui dénote une organisation plutôt efficace de la justice coloniale, sauf si on pense que rapide veut dire bâclé).

 

 

 

LE PROCÈS

 

 

 

 

On trouve fréquemment l’idée que le procès de Sir Jock Delves Broughton fut à la fois bâclé et injuste. Or ce procès fut le plus long à cette date de l’histoire du Kenya (il dura cinq semaines et représente 600 pages de minutes, 1500 questions furent posées à l'accusé) et son verdict résultait logiquement des débats.

Il semble que le procés attira l’attention non seulement de la société kenyane, ce qui allait de soi, mais aussi de l’opinion britannique, malgré la guerre-ou peut-être à cause de la guerre : ce meurtre aux relents scandaleux impliquant des aristocrates vivant agréablement au soleil apportait aux métropolitains un dérivatif aux angoisses de la guerre et d’un quotidien difficile sous les bombes allemandes.

 

Dans l’épreuve, Diana Delves Broughton fit front avec son mari. Elle n’avait trouvé aucun avocat capable de défendre son mari au Kenya. Il semble qu'elle se rendit en Afrique du Sud et engagea un avocat réputé, H.H. Morris, K.C, très compétent dans les discussions balistiques.*

 

                                                                                                                 * KC est l’abréviation usuelle de “King’s Counsel”, Conseiller ou Conseil du roi (on dit QC, Queen’s counsel,  quand une reine est sur le trône) qui se place après le nom :  il s’agit d’un titre purement honorifque attribué par lettre patente du souverain britannique, aux avocats faisant preuve d’une carrière et d’un renom particulièrement honorable. Actuellement, outre la Grande-Bretagne, plusieurs pays du Commonwealth maintiennent l’appellation, d’autres pays l’ayant remplacée par un autre titre, généralement celui de Senior Counsel (SC).

 

L’accusation pensait tenir le coupable avec Delves Broughton. Mais il était clair que baucoup de gens pouvaient avoir des raisons de tuer Lord Erroll. Un résident de la Vallée heureuse déclara à ce moment que Erroll était “une vraie merde qui avait mérité ce qui lui était arrivé”.

L’absence de préjugés du petit monde de la Vallée heureuse ne concernait que quelques individus et la plupart des hommes n’avaient aucune sympathie pour un séducteur professionnel comme Erroll. Quant aux femmes, certaines auraient pu vouloir se venger d’un “lâcheur” qui passait de l’une à l’autre sans états d’âme.

Le raisonnement de l’accusation était que Sir Jock Delves Broughton avait prémédité son crime. Il avait déclaré le vol de ses revolvers pour écarter de lui les soupçons. Le soir du meurtre, il avait deandé à Lord Erroll de ramener Diana vers trois heures pour être prêt à intervenir.

Quand il avait entendu Lord Erroll revenir à l’heure convenue, il s’était glissé hors de sa chambre (située à l'étage) par la fenêtre en s'aidant du tuyau d'évacuation d'eau. On excluait en effet qu'il soit descendu par l'escalier, d'ailleurs très bruyant, puisqu'il fallait qu'il sorte sans être vu. Il s’était probablement caché sur le siège arrière avant que Lord Erroll  ne remonte en voiture après avoir pris congé de Diana. Quand Erroll avait ralenti pour tourner en direction de Nairobi, sir Jock l’avait tué puis il avait dirigé la voiture jusqu’au fossé où on l’avait retrouvée.

On pouvait tenir pour négligeables certaines questions (notamment comment Sir Jock était-il rentré chez lui, à 2, 4 miles * du lieu du crime (un peu moins en prenant par la brousse, mais le chemin était plus difficile - il semble même qu'on pouvait tomber sur un lion !), comment était-il remonté dans sa chambre, ce qui, sans prendre l'escalier, devait lui être encore pus difficile que d'en sortir ?

                                                                                                                                                            * 1 mile vaut  1, 609 km.

 

Diana, toujours très élégante (avec, dit-on, une nouvelle garde-robe achetée pour l'occasion en Afrique du Sud, portant tous les jours une nouvelle tenue et des bijoux), attira tous les regards lors du procès, dans une salle bondée.

Le procès fut une sorte d'événement mondain, la salle d'audience était remplie d'hommes souvent en uniforme (dont certains colons mobilisés sur place, comme l'avait été Erroll lui-même) et de femmes avec leur meilleures robes de garden-parties.

 Dans le public, on trouvait  deux anciennes compagnes de Lord Erroll (parmi d'autres conquêtes sans doute, plus éphémères): son épouse divorcée Idina Sackville et Alice de Janzé. Elles ne ratèrent aucune journée du procès.

Pendant le procès, le procureur reçut des lettres anonymes qui indiquaient qu'Erroll avait été tué par une ancienne maîtresse abandonnée.

H. H. Morris, l’avocat du prévenu, embarrassa l’accusation en semant le doute sur le déroulement des faits tel que la police prétendait l’avoir reconstitué. Sir Jock Delves Broughton était un homme qui n’était plus dans la force de l’âge, souffrant de plusieurs pathologies : il était pratiquement aveugle la nuit, incapable de conduire une voiture même le jour en raison de sa mauvaise vue, il avait souffert d’une fracture du poignet, il claudicait.

Même si on admettait qu’il avait eu la possibilité de tuer Lord Erroll, aurait-il pu rentrer à pied jusqu’à sa maison de Karen et être là à l’heure où il avait frappé à la porte de June Carberry pour prendre de ses nouvelles, puisqu’on se rappelle que celle-ci était “malade”?  Sir Jock prétendit lui-même ne plus se souvenir de ces visites - pour le moins curieuses, puisqu'il avait deux fois dérangé son invitée sous prétexte de savoir si elle allait bien.

 

 

 

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Le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

https://moviebuffsforever.com/products/white-mischief-1987-greta-scacchi-charles-dance-movie-dvd

 

 

 

Aux interrogatoires, Sir Jock Delves Broughton fit une excellente impression, très gentleman et maître de lui. A l’avocat de l’accusation qui lui demandait si la mort de Lord Erroll n’apportait pas une solution à ses problèmes de couple, Sir Jock répondit qu’aucun homme normal ne pouvait penser reprendre une vie de couple avec une femme qui avait été follement amoureuse d’un autre.

Les témoins fuernt aussi nombreux à présenter Sir Jock comme un homme équilibré, un beau joueur, le contraire d'une personnalité colérique qui aurait voulu se venger de l'homme qui avait séduit sa femme..

Mais l’argument final fut mis en avant par H. H. Morris qui, paraît-il, avait tout de suite annoncé qu'il gagnerait avec cet argument.

L’accusation soutenait que les balles trouvées sur les lieux du crime étaient identiques à celles trouvées à Nanyuki,  chez Soames où Sir Jock s’était exercé à tirer avec son Colt 32.

Morris, le défenseur de Sir Jock, démontra que la balle qui avait tué Lord Erroll ne pouvait pas avoir été tirée par le Colt de Sir Jock: celui-ci était un revolver à 6 rainures alors que la balle du meurtre avait été tirée par une arme à 5 rainures. Un expert balistique produit par Morris, démontra que les balles retrouvées chez Soames et celles du crime portaient des marques différentes.

Enfin, rien ne prouvait que les balles retrouvées chez Soames étaient celles tirées par Sir Jock, puisque n’importe qui pouvait s’entraîner à cet endroit (cet argument contredisait un peu l’autre argument sur  l’absence d’identité des deux jeux de balles, mais démontrait que rien n’était vraiment établi dans l’accusation).

Les 12 jurés furent convaincus, et à l’unanimté déclarèrent Sir Jock non coupable, l’un des jurés voulait même qu’on écrive “non coupable et innocent”. Apparemment le président du jury était le coiffeur de Sir Jock, mais cela ne faisait rien à l’affaire.

A l'annonce du verdict, il y eut des applaudissements dans la salle et Sir Jock remercia tout le monde avec effusion : le jury, le président, son avocat. A la sortie du tribunal, des dizaines de personnes vinrent lui serrer la main.

 Lorsque le verdict fut rendu, le 1er juillet 1941, les éléments connus de tous sur l'affaire étaient ceux qu'on a rapportés. Et si certaines personnes connaissaient d'autres faits, ces personnes n'en firent pas état à l'époque.

 

 

 

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Diana pendant le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

Capture d'écran d'un extrait du film. You Tube.

 

 

 

 

 

Après le procès, Sir Jock et Diana voyagèrent quelques semaines à Ceylan et en Inde (on était pourtant en guerre mais cela semblait loin - et le Japon n’avait pas encore attaqué les possessions britanniques d’Asie), apparemment de nouveau unis. Mais de retour au Kenya, les choses se détériorèrent, aussi bien entre eux que vis-à-vis des autres résidents.

Si lors du procès, une grande partie de la société kenyanne semblait avoir fait bloc avec eux, maintenant, ils étaient considérés comme des parias et on leur interdit notamment de remettre les pieds au Muthaiga country club.

Sir Jock eut l'idée curieuse de louer le Djinn Palace de Lord Erroll, et voulut même l'acheter aux héritiers (mais il n'avait pas les fonds disponibles). Croyait-il plaire à sa femme en lui offrant l'ancienne maison de son amant ?

Diana avait fait la connaissance (ou refait connaissance) d’un riche propriétaire, Gilbert Colville, un homme en marge des autres colons et surtout de la coterie de la Vallée heureuse.

 

Elle refusa l’offre de Sir Jock de rentrer en Angleterre et de reprendre la vie commune. Sir Jock avait oublié qu’au procès, il avait lui-même écarté cette éventualité comme insupportable pour l’homme moyen – mais il n’était sans doute pas cet homme moyen et il n'avait pas cessé d'aimer Diana.

Sir Jock rentra seul dans une Angleterre toujours en pleine guerre. C'était pour y trouver, dès son arrivée, des policiers de Scotland Yard venant lui poser des questions sur les soupçons de fraude à l'assurance qui pesaient sur lui.

En décembre 1942, très peu de temps après son retour, il se suicida avec de la  morphine au Britannia Adelphi Hotel de Liverpool. Beaucoup pensèrent que c’était un aveu de culpabilité, mais on pouvait aussi y voir le geste d’un homme solitaire, abandonné par ses anciennes connaissances et même ses enfants, ne supportant pas de devoir à nouveau faire face à une inculpation - cette fois pour fraude à l'assurance - et surtout désespéré d’avoir perdu la femme qu’il aimait.

Diana, devenue veuve, épousa Gilbert Colville en 1943.

  

 

 

WHODUNIT

 

 

 

On appelle "whodunit" une catégorie  du roman policier, qui repose sur la recherche et la découverte du coupable (c'est une abréviation approximative de who has done it ? qui l'a fait), illustrée notamment par les romans de l'âge classique du roman policier, comme ceux d'Agatha Christie.

L'assassinat de Lord Erroll était typiquement un whodunit réel et il n'a pas manqué de théories sur le coupable.

Les théories sont construites non pas sur les seuls faits connus lors du procès mais sur des faits qui n'ont été révélés que postérieurement.

Bien entendu, il reste la possibilité que Erroll ait été tué par n'importe lequel des maris jaloux ou des femmes séduites puis délaissées par lui qui s'étaient trouvés sur son chemin (la relative liberté des moeurs du Kenya n'empêchait ni la jalousie ni le dépit amoureux, ni le sentiment de fierté bafouée).

 

 

 

L'OMBRE DU REICH

 

 

 

On peut également écarter les explications politiques, d'ailleurs contradictoires et pas plus étayées l'une que autre.

Dans l'une des explications, Erroll aurait été tué par l'Intelligence service (les services secrets britanniques) en raison de sa participation à un groupe pro-nazi dont aurait fait aussi partie le duc de Windsor* (l'ex-roi Edouard VIII, qui avait abdiqué en 1936 pour pouvoir se marier avec une divorcée, Wallis Simpson).

 

                                                                                      * Le duc de Windsor parait avoir eu certaines sympathies pour le nazisme. Le gouvernement britannique lui trouva pendant la guerre une utilité en l'envoyant comme gouverneur aux îles Bahamas. Avant guerre il existait très officiellement en Grande-Bretagne une association qui militait pour l'amitié avec l'Allemagne nazie. Il est d'ailleurs caracréristique que le président de l'association, Lord Mount Temple (décédé en 1939) ait démissionné de son poste pour exprimer son indignation après la "nuit de cristal" (violences anti-juives sur une grande échelle en Allemagne nazie, 1938).

 

 

On sait que Erroll avait flirté avec le fascisme britannique de Mosley (Oswald Mosley fut interné par mesure de prudence pendant la guerre par le gouvernement britannique), mais aurait-il pu être impliqué dans un complot de vaste ampleur  ?

D'une part cela ne correspond pas à son profil indolent et noceur, et d'autre part, ce complot lui-même paraît avoir été inexistant. Que plusieurs aristocrates britanniques aient préféré le nazisme au communisme est une vérité connue (même Churchill s'était exprimé ainsi - avant guerre, il est vrai !), mais de là à imaginer un complot sérieux, et qui aurait nécessité une action meurtrière  des services secrets, il y a de la marge. Cette théorie s'appuierait sur des déclarations d'anciens membres des services secrets. Elle a été défendue dans un livre d'un auteur féminin appartenant à la communauté blanche du Kenya, Errol Trzebinski (au prénom prédestiné !), The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, 2000.

 

Là où l'histoire a paru se répéter, c'est que le fils d'Errol Trzebinski, un membre de la jet-set kenyane, a été retrouvé mort près de sa voiture en 2001, pas loin des lieux de la mort de Lord Erroll, sans que l'assassin soit retrouvé (l'enquête évoqua un vol de voiture qui aurait mal tourné). Nous parlerons plus tard ce fait-divers qui est encore présent dans les mémoires au Kenya (un procès est en cours actuellement - mars 2019).

                                                                                                                            

Selon certains adeptes de cette  théorie, Delves Broughton et Diana auraient été engagés par les services secrets britanniques pour approcher Lord Erroll et le mettre en confiance, et pourquoi pas, l'assassiner. Or, on ne peut trouver à l'appui de ce scénario aucun élément de preuve, et certainement pas le fait que Delves Broughton, avant de partir pour l'Afrique, soit venu demander au ministère de la défense s'il pouvait être utile à quelque chose (un fait qui semble établi, encore que...) En temps de guerre, un gentleman, même trop âgé pour combattre,  était supposé chercher à faire quelque chose pour son pays, mais on ne peut rien tirer de plus de cette circonstance finalement banale.

 

 

 

L'autre théorie politique - probablement encore plus invraisemblable -  est que Lord Erroll aurait été tué par des agents nazis, soit parce qu'on se serait aperçu qu'il était un agent double infiltré dans le réseau pro-nazi dont il a été question, soit pour éliminer un élément important du système militaire britannique en Afrique de l'Est, à un moment où les troupes britanniques s'apprêtaient à intervenir en Ethiopie italienne (les opérations commencèrent pratiquement au moment de la mort de Lord Erroll). Il semble que ce serait faire beaucoup d'honneur à Lord Erroll que de le considérer comme un élément clé du système militaire en Afrique de l'Est (si tel avait été le cas, aurait-il passé son temps à danser et flirter en pleine préparation d'ine offensive ?).

..

Enfin dernière hypothèse, qui est une variante des précédentes : Lord Eroll, informé des plans de l'attaque projetée par les Britanniques contre l'Ethiopie italienne, aurait informé les Italiens de ces plans  par appât du gain (il avait en permanence des dettes en raison de son train de vie). Mais cette hypothèse ne repose sur rien. En ce cas, pourquoi les services secrets l'auraient-ils exécuté plutôt que de l'arrêter ? Pour éviter un scandale en raison de son rang nobiliaire ?  Encore aurait-il fallu que Lord Erroll soit informé des plans d'attaque, ce que rien ne démontre, puisque comme on l'a dit, son rôle militaire paraît avoir été modeste.

Les autres théories sont toutes centrées sur le crime passionnel ou la vengeance d'un conjoint trompé. 

 

 

 

CHERCHEZ LA FEMME (ABANDONNÉE) ...  OU LE MARI JALOUX

 

 

 

Parmi les noms qui ont été évoqués, cerrains doivent probablement être écartés puisqu'aucun début de preuve ne les accable directement:

On a ainsi cité Glwadys Delamere, veuve de Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie*, sous le seul prétexte qu'elle aurait été amoureuse de Erroll, et qu'elle aurait été dédaignée par lui (ce qui n'exclut ppas la possibilité d'une aventure sans lendemain entre eux deux), parce qu'elle n'était pas assez riche (on se rappellle qu'à son décès, Lord Delamere était quasiment ruiné) ni sans doute assez belle pour l'intéresser, du moins pour un mariage. Mais faute d'autre élément, ce n'est pas suffisant pour en faire une suspecte.

 

                                                        * Gwladys (on trouve aussi plus simplement Gladys), appartenant à une famille aristocratique (son grand-père était le marquis d'Anglesy) épousa en 1920 Sir Charles Markham (beau-frère de l'aviatrice Beryl Markham,  dont on a parlé cf. deuxième partie), dont elle divorça en 1927 et elle épousa en 1928 Hugh Cholmondeley, 3ème baron Delamere, de trente ans son aîné. A la mort du baron, en 1931, elle ne se remaria pas, devint membre du conseil municipal de Nairobi, maire-adjoint puis maire de Nairobi, en 1938 (?), l'une des premières femmes à devenir maire et la première en Afrique. Elle mourut en 1943, après s'être particulièrement dévouée pour la Croix-rouge pendant la guerre.

 

Il en va de même de June Carberry, qui aurait été une des nombreuses conquêtes de Lord Erroll, ou bien de son mari John Carberry, qui aurait voulu se venger. Et le même raisonnement est valable pour Phyllis Filmer et le mari de celle-ci (et bien d'autres anonymes !).

 

Le cas d'Alice de Janzé, l'une des habituées de la Valle heureuse,  a fait l'objet d'un livre de Paul Spicer, The Temptress (la Tentatrice), 2010, qui défend la thèse de la culpabilité d'Alice. En 1941, les plus beaux jours de la Vallée heureuse étaient derrière elle, comme derrière la plupart des protagonistes de ce lieu. Pourquoi aurait-elle tué Erroll, son ancien amant ?

Il est probable qu'elle se sentait déprimée (un effet de sa toxicomanie), vieillissante - et probablement malade - tandis que Erroll semblait au mieux de ses capacités de séduction, ce qui aurait pu provoquer une crise de jalousie.

Les autorités paraissent l'avoir incluse sur la liste des suspects. Son passé (le coup de revolver tiré sur Raymond de Trafford, son amant) était aussi un élément contre elle. Toutefois elle avait un alibi.

Alice avait comme amoureux du moment un officier du régiment prestigieux des Coldstream Guards (un des quatre régiments de la garde royale à pied, qui peuvent aussi participer à des opérations; on était en temps de guerre, rien d'étonnant à rencontrer tellement de militaires, de carrière ou pas) Dickie Pembroke. Elle avait dormi avec lui la nuit du crime dans le bungalow du quartier de Muthaiga, dans la banlieue de Nairobi, où elle habitait à l'époque.

Mais on ajoute que Dickie Pembroke était au Muthaiga Country club lors du dernier dîner auquel participaient les Delves Broughton et Erroll, qu'il avait (peut-être) entendu Erroll promettre qu'il ramènerait Diana à 3 heures chez son mari, qu'il aurait raconté cela à Alice (des si et des peut-être...), forcément intéressée par cette histoire impliquant son ancien amant. Alice aurait alors échafaudé rapidement un plan. Elle aurait pu être vers 3 heures au carrefour entre Karen et la route de Nairobi en prenant sa voiture, faire signe à Erroll, monter dans la voiture de celui-ci en apparence pour discuter, le tuer et repartir. La voiture d'Alice, une De Soto, avait des pneus très larges et on se souvient que des traces de pneus larges avaient été trouvées sur les lieux du crime.  

Pembroke soit ne s'était pas aperçu de l'absence d'Alice la nuit du meurtre, soit avait menti pour la protéger.

Ce qui donne une forme de consistance à cette histoire est le comportement ultérieur d'Alice. 

 On sait qu'elle vint voir le cadavre à la morgue, l'embrassa sur les lèvres (si on admet ce détail, ou du moins déposa une branche près du corps) et murmura : Maintenant, tu es à moi à tout jamais ("Now you are mine for ever").

Elle assista à toutes les audiences du procès et rendit visite à Sir Jock Delves Broughton en prison, alors qu'elle n'avait jamais sympathisé avec lui auparavant. On peut penser qu'elle craignait qu'un innocent soit condamné à sa place.

En septembre 1941, deux mois après l'acquittement de Sir Jock, il a été rapporté qu'Alice, devant des amis, déclara que le premier de ses plus grands souhaits était déjà réalisé, qu'en serait-il du second ?

On sait qu'en août, souffrant d'un cancer, elle dut subir une hystérectomie.

 Le 23 septembre, elle avala une forte dose de somnifère, mais put être secourue à temps.

 Une semaine après, le 30 septembre 1941, elle se tua en se tirant une balle en plein coeur.

Son médecin et ami, le Dr Boyle, arriva et trouva 3 lettres, l'une pour Pembroke, l'autre pour les deux filles d'Alice, et une lettre pour la police. Le docteur  remit cette lettre aux autorités, non sans l'avoir lue et montrée à sa femme. La fille du Dr Boyle put dire à l'auteur Paul Spicer ce que contenait cette lettre : c'était l'aveu par Alice qu'elle avait tué Erroll.

Bien entendu, cette lettre n'a pas été retrouvée et tout ce qui concerne cette lettre repose sur le récit de la fille du Dr Boyle.

Enfin, les deux souhaits dont avait parlé Alice s'expliqueraient ainsi : le premier était de voir Erroll mort, le second de le rejoindre dans la mort car Alice était convaincue qu' après sa propre mort, elle rejoindrait Erroll.

Si on ajoute à cela qu'assez longtemps après, une voisine d'Alice trouva un revolver caché dans les buissons à la limite des deux propriétés et qu'elle fit le rapprochement avec l'affaire Erroll (cette histoire est racontée avec une variante, mais le fond est le même), on pourra penser que l' hypothèse de la culpabilité d'Alice de Janzé n'est pas complètement dépourvue de fondement - mais qu'elle repose quand même sur des affirmations invérifiables et de seconde main.

Enfin, même si on admet comme vrai le récit de la lettre à la police, il n'est pas du tout impensable qu'Alice de Janzé, dépressive voire déquilibrée et malade, se soit accusée en mourant d'un crime qu'elle n'avait pas commis.

 

 Idina Sackville, ex-femme d'Erroll,  ne fut pas inquiétée. Lors du meurtre, elle était dans sa propriété de Clouds, dans la Vallée heureuse.

Dès qu'elle fut informée par télégramme du crime, elle vint à Nairobi - surtout pour rechercher, au domicile de Joss Erroll, un collier de perles, héritage famlial des comtes d'Erroll, qui devait aller à la fille d'Erroll et Idina, qui était élevée en Angleterre. Diana Caldwell avait été vue portant le collier quelque temps auparavant et Idina craignait qu'elle se soit emparé du collier, qui de fait, ne fut pas retrouvé.  Bien entendu elle fut attristée par la mort d'Erroll car ils étaient restés bons amis.

En 1939, Idina s'était de nouveau mariée à un pilote de l'aviation militaire, Vincent Soltau, qui était affecté depuis le début de la guerre au Caire. Entre deux visites au Caire, elle trompait l'ennui avec de jeunes gens. 

 

 

 

 

 DIANA HERSELF (DIANA ELLE-MÊME) ?

 

 

 

Il semble que Diana n'a pas été interrogée au procès, ce qui est curieux. Mais il semble que la loi britannique interdisait à l'épouse de témoigner en justice pour ou contre son mari. Il est vrai que d'après les témoignages (Sir Jock, June Carberry), elle était bien rentrée chez elle vers 2 h 20. De plus elle avait discuté par la suite au moins une demi-heure environ avec June Carberry, ce qui rendait impossible sa participation au meurtre.

Il est vrai aussi que June Carberry s'est contredite à plusieurs reprises dans ses témoignages, et que de plus elle avait bu et donc ses souvenirs étaient flous.

Pourtant, ii y eut des rumeurs selon lesquelles Diana avait tué Erroll.

Pourquoi l'aurait-elle tué ? Ils semblaient amoureux et prêts à se marier.

Mais les gens qui connaisaient bien Erroll savaient qu'il y avait peu de chances qu'il épouse "a penniless divorcee" (une divorcée sans un sou). Une dispute aurait éclaté entre Diana  et Lord Erroll lorsqu'il la ramena chez elle, qui pourrait s'expliquer, si Erroll avait appris à Diana qu'il ne comptait pas l'épouser.

Diana n'avait aucune fortune. Certes il y avait la pension annuelle de 5000 livres pendant 7 ans que Sir Jock s'était engagé à payer à Diana (apparemment même si elle divorçait ? - Erroll avait probablement connaissance de cet arrangement).mais on pouvait douter que Sir Jock paierait  et de toutes façons, cela ne remplaçait pas une fortune bien assise. Tant qu'à se marier, autant faire une bonne affaire, ce qui n'était pas le cas

Sans savoir tous les détails, c'est ce que les gens de la société de Nairobi et du Kenya se disaient.

Le crime aurait donc été commis par Diana, pour se venger de son amant qui lui aurait déclaré - peut-être avec ironie - son intention, toutes réflexions faites,  de ne pas l'épouser.

 

Diana était-elle le genre de personne capable de préméditer un meurtre par vengance, même sous le coup d'une forte irritation ? Par contre elle aurait pu tuer Erroll lors d'une dispute, dans un mouvement de colère, sans préméditation.

 

Diana était parfaitement capable de se servir d'une arme à feu (on peut penser que pour des raisons de sécurité, beaucoup de femmes blanches sortaient de chez elles armées au Kenya). Quelques semaines après la mort de Lord Erroll elle participa à un safari et tua un lion. Par la suite, on évoquera le fait qu'elle avait menacé d'un revolver trois de ses amants (dont l'un, lorsqu'elle l'avait surpris qui faisait l'amour avec une autre fille dans leur résidence au bord de la mer, ce qui est une bonne raison de se mettre en colère !).. Mais menacer quelqu'un d'un revolver dans un moment de colère n'est pas la même chose que le tuer.

.  

Le bruit se répandit que le crime avait été commis par deux personnes - il semble que lors du procès, l'avocat Morris déclara que pour lui, deux personnes avaient commis le crime.

 

L'autre personne pouvait-elle être June Carberry ? On a insinué qu'elle et Diana étaient amantes, mais comment le crime aurait-il pu être commis par elles deux ? On voit mal June Carberry participer à un crime prémédité, commis  de sang froid, juste par solidarité amicale ou même lesbienne. 

On aurait pu imaginer Diana tuant Erroll au cours d'une dispute alors que Erroll la ramenait et s'arrangeant ensuite avec June Carberry pour avoir un alibi (mais il semble bien que Sir Jock avait entendu - sinon vu Erroll, ramener Diana) .

On peut aussi imaginer Diana décidant de poursuivre Erroll en voiture, après que celui-ci l'ait ramenée chez elle, le rattrapant (c'est un peu difficile à croire) et le tuant.

Puis, là encore, elle aurait combiné un alibi avec June Carberry.

Mais une autre personne a confimé le déroulements des faits tel qu'exposé lors de l'enquête et au procés.

C'est  la gouvernante, Mrs Wilks, qui, étrangement,  ne fut pas interrogée au procès. Dans le récit qu'elle fit seulement en 1969 des événements, pour les journalistes Fox et Connolly (http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf ), elle a raconté qu'elle avait ouvert à Erroll et Diana et avait vu que  Diana était furieuse (ce qui accrédite la dispute). La gouvernante proposa du whisky à Erroll qui refusa, en rappelant qu'il ne buvait pas, et qui resta un petit moment avant de s'en aller. Puis, une fois Erroll parti, elle entendit de sa chambre June Carberry et Diana discuter longuement, l'air excité.

Sauf que dans ce récit, elle situe curieusement (mais près de trente ans après les faits, une erreur peut se comprendre) le retour de Diana et Erroll a 3h du matin, alors que les témoignages lors du procès disaient 2h 20 environ.

 

Il semble tout-à-fait impossible que le crime ait pu être accompli par Diana, compte - tenu de la version de la gouvernante (sauf si celle-ci a menti ou si ses souvenirs sont complètement erronnés !).

L'hypothèse de la culpabilité de Diana parait donc passablement tirée par les cheveux en raison des difficultés factuelles, d'autant qu'il existe un autre "coupable" bien plus crédible.

Pourtant, comme on le verra, Diana aurait admis le meurtre (à sa manière), bien après.

 

 

 

 

 

 

24 février 2019

THE HAPPY VALLEY, DES BLANCS AU KENYA DEUXIEME PARTIE

 

 

THE HAPPY VALLEY,

DES BLANCS AU KENYA

 DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

EVELYN WAUGH AU KENYA

 

 

 

 

Au début des années 30, le jeune mais déjà célèbre écrivain anglais Evelyn Waugh visita l’Afrique et notamment le Kenya.

Il en tira un livre de voyages, Remote People (Gens  éloignés, 1931, traduit en français sous le titre Hiver africain).

Waugh, de toutes façons politiquement conservateur, voire réactionnaire, s’intéresse fort peu aux Noirs, mais semble avoir été séduit par la communauté blanche, en tous cas certains d’entre eux qui font partie d’un groupe social particulier, qu’il décrit ainsi : «  a community of English squires established on the Equator” (une communauté de nobles campagnards anglais établis sous l’Equateur)  

A plusieurs reprises, il présente les choses ainsi : il arrive  au beau milieu d’une réunion ou d’une course de chevaux et aussitôt les gens (évidemment des Blancs) qui pourtant ne le connaissent pas, l’‘intègrent à leur groupe, il s’amuse avec eux et prend du bon temps (on vide pas mal d’alcool - ce qui était le faible de Waugh) ; à la fin, quelqu’un dit : ne croyez pas que ça se passe toujours comme ça au Kenya, c’est exceptionnel…

Et, la dernière fois où Evelyn Waugh décrit ce scénario, il devance son interlocuteur : je sais ce que vous allez me dire, que c’est exceptionnel et que  je ne dois pas croire que ça se passe toujours comme ça au Kenya !

Et (bien entendu) son interlocuteur, hilare, lui répond : Mais au contraire, ça se passe toujours comme ça au Kenya. !

 A lire Waugh, les Blancs du Kenya passaient leur temps à faire la fête et cela n’avait rien pour lui déplaire. Comme il écrivait à une époque où il était encore de de bon ton de ne pas faire certaines allusions dans des livres « grand public », et encore moins de donner des détails précis, Evelyn Waugh s’est abstenu de parler de ce qui était sans doute la caractéristique principale de la façon de vivre d’au moins certains des propriétaires blancs qu’il avait fréquentés, une vie sexuelle libre, débarrassée des « préjugés » qui avaient cours ailleurs. Il semble que cette particularité ne lui avait pas échappé - et les invitations obtenues chez plusieurs résidents ont dû lui permettre de le constater par lui-même.

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Le public britannique avait d'ailleurs conscience que la vie au Kenya était plus libre que celle qu'on menait en métropole (pour la plus grande partie des gens), spécialement en ce qui concernait le nombre de partenaires sexuels. Une plaisanterie courante à l'époque en témoigne. On demandait : êtes-vous marié ou est-ce que vous vivez au Kenya?

 

Près de trente ans après, Waugh, revient au Kenya pour une courte escale, en 1960, peu avant l’indépendance, et il note que le fossé s’est encore creusé entre les administrateurs coloniaux et les settlers (colons, propriétaires blancs) : les premiers voulant gouverner le pays comme une école Montessori [écoles donnant une grande importance aux méthodes pédagogiques basées sur la sensibilité de l’enfant] et les autres comme une ligue de domaines féodaux (A Tourist in Africa, cité par https://evelynwaughsociety.org/2018/travelers-waugh/).

 

 

 

 LORD DELAMERE, LE FONDATEUR

 

 

 

A l’origine de la présence au Kenya de ces Anglais, Ecossais et Irlandais de bonne famille, en plus grand nombre que dans d’autres colonies, on trouve la figure du fondateur de la colonie, Lord Delamere.

Hugh Cholmondeley, troisième baron Delamere (1870 – 1931) était un chasseur passionné qui revenait tous les ans en Afrique pour satisfaire sa passion, chassant  en Somalie britannique. Lors d’une chasse il fut blessé par un lion et en garda une boiterie le restant de sa vie.

Lors d’une expédition de chasse, il pénétra dans ce qui allait être le Kenya et fut séduit par les terres fertiles des Highlands. Il décida que c’était là qu’il devait vivre, avec sa femme, une aristocrate anglo-irlandaise, fille du comte d’Enniskillen

En 1903, il obtint la concession pour 99 ans de 100 000 acres * (400 km2) par le gouvernement britannique (qui contrôlait le territoire sous forme d’un protectorat) contre un loyer annuel de 200  livres et l’obligation d’y investir 5000 livres sur cinq ans. Delamere y fonda le Equatoria Ranch. Il acquit une autre ferme de plus de 50,000 acres (210 km²), le Soysambu Ranch, qui atteindrait finalement la superficie de 200 000 acres (810 km2) en bordure du lac Elementeita

                                                                                                                             *  L'acre anglo-saxonne vaut 40,469 ares

Lord Delamere essya toutes les formes de culture (bétail, dont des moutons mérinos, culture du maïs et du blé) et dut surmonter bien des diffcultés avant d’obtenir les premiers retours sur investisement. Passionné par l’Afrique et la culture des Masaï, sans cesser de croire à la supériorité de la "race britannique",  il vivait quasiment dans des baraques en bois, où son élégant mobilier amené de de ses propriétés anglaises ou de celle de sa femme en Ulster, pourrissait. Devenu un des principaux largemen (très grands propriétaires) du Kenya, Lord Delamere s’employa à faire venir au Kenya des connaissances appartenant à l’aristocratie.  

 

Son beau-frère, Lord Galbraith Cole, s’installa au Kenya en 1903. Il devait épouser  Eleanor Balfour, fille du premier comte de Balfour et nièce d’ Arthur Balfour qui fut un moment premier ministre.

Lord Delamere recruta des “settlers” (colons, principalement éleveurs et planteurs) pour le Kenya avec l’approbation du haut-commissaire britannique : environ 200 settlers s’installèrent sur des terrains de 640 acres (2, 6 km2) concédés par le gouvernement, sans  se préoccuper des premiers posseseurs des terrains, les tribus des différentes ethnies. Beaucoup de ces nouveaux arrivants étaient des Boers d'Afrique du Sud.

Des étrangers étaient aussi intéressés par l’avenir du Kenya. En 1913, le baron suédois Blixen et sa femme Karen s’insalllèrent au Kenya pour faire la cuture du café, prenant la suite d'un exploitant qui était déjà un Suédois. Comme on le sait cette experience  fut l’origine du célèbre livre de Karen Blixen, Out of Africa (La ferme africaine).

 

Les settlers blancs s’installèrent principalement dans la région tempérée des White Highlands (voir plus loin).

Les cultures que pratiquaient les propriétaires blancs étaient des cultures demandant un lourd investissement  : le peuplement initial fut en pratique limité à des gens possédant des ressources suffisantes

 

Une seconde vague de colons s’intstalla au Kenya après la guerre de 14-18, bénficiant d’un programme prévu en faveur des Britanniques (au sens large, y compris Canadiens, Australiens, etc mais à condition d’être Blancs) qui avaient servi l’Empire durant le conflit

 

Delamere devint le porte-parole de la communauté britrannique installée au Kenya. Il fédéra les associations de settlers et  et lorsque le Kenya  fut érigé en colonie de la Couronne (1920), il devint un des membres de l’assemblée législative de la colonie et chef du Reform party. Il fut à Londres le chef de la délégation de settlers  lors des discussions qui aboutirent à la déclaration Devonshire (voir plus loin)

Delamere se consacra à l’amélioration de l’agriculture et de l’économie du Kenya. Il fut notamment à l’origine de la Kenya Cooperative Creameries (KCC) qui regroupait les producteurs laitiers blancs.

 

A côté de cet aspect sérieux de sa personnalité, il y avait d’autres aspects. On a retenu l’image de Delamere entrant à cheval dans la salle-à-manger du Norfolk Hotel de Nairobi et sautant par-dessus les tables. Il envoyait également des balles de golf sur les toits du Muthaiga Country Club, le club de l’élite blanche,  et montait ensuite sur le toit,  pour jouer la balle.

Malgré ses vastes propriétés, Lord Delamere était à la fin de sa vie un homme endetté. Il avait perdu ses propriétés en Angleterre et devait 500 000 livres (selon d’autres sources, 230 000 livres) à la National Bank of India (devenue aujourd’hui la Kenya Commercial Bank) ; il fut mortifié du refus de la Kenya Farmer’s Association, qu’il avait fondée, de lui venir en aide. Ses difficultés précipitèrent peut-être sa mort, à 61 ans en 1931,

La colonie lui manifesta sa reconnaissance en donnant dès l’année suivante le nom de Delamere à la principale avenue de Nairobi. Sa statue fut installée sur l’avenue. Sa deuxième épouse, Gwladys, devait être la première femme élue maire de Nairobi en 1938.

Malgré son admiration pour la culture Masaï, Lord Delamere est aujourd’hui considéré au Kenya comme l’homme qui a dépossédé les Masaï de leurs terres.

 

 

 

THE WHITE HIGHLANDS

 

 

 

Après l’installation des premiers colons (souvent de très grands propriétaires) au cours de la première décennie du 20 ème siècle, l’immigration blanche au Kenya fut relancée après la fin de la première guerre mondiale  lorsque le gouvernement décida d’attribuer des terres à d’anciens soladats (Ex-Soldier Settlement Scheme - Plan d’établissement des anciens soldats). Ces anciens soldats étaient souvent issus de milieux aristocratiques. Ils espéraient trouver au Kenya un mode de vie fastueux avec de vastes propriétés et de nombreux serviteurs. Ce mode de vie disparaissait en Grande-Bretagne, qui se démocratisait, et lorsqu’il subsistait, la plupart des aristocrates n’avaient plus les moyens de se l’offrir (surtout lorsqu’ils étaient les cadets de familles sans espoir de succéder au titre et aux biens héréditaires).

 

Le vicomte Bury, le vicomte Broome, le baron Milne, Sir Hubert de la Poer Gough, le baron Egerton, Phaedrig O'Brien, baron Inchiquen, furent parmi les aristocrates britanniques qui se fixèrent au Kenya à la faveur de ce programme, en même temps que d’autres colons issus de milieux plus modestes.

 

La population blanche s’élevait en 1921 au chiffre (encore modeste) de 9651 habitants. Toutefois, selon l’article    Brief: History of Land Conflicts in Kenya http://www.focusonland.com/fola/en/countries/brief-history-of-land-conflicts-in-kenya/) en 1934, il y avait environ 30 000 propriétaires blancs (en comptant leur famille, probablement) soit 0 ;25% de la population qui contrôlaient 1/3 des terres cultivables (mais selon d’autres chiffres, les Blancs n’étaient que 23 033 après la seconde guerre mondiale, pour une population africaine de  5.2 millions ?).

 

 

 

Les propriétaires blancs se concentrèrent sur le territoire qu’on appela The White Highlands, les Hautes-Terres blanches (des terres au climat tempéré, bien arrosées par les pluies, propices aux cultures, à une altitude d’environ 1500 mètres ou plus). Ces terres situées à l’est et à l’ouest de la Rift Valley, empiétaient sur les territoires de plusieurs ethnies (principalement les Kikuyus, mais aussi les Masaïs) mais lorsque les Blancs les occupèrent, ils eurent l’impression qu’elles étaient abandonnées (de fait les Masaïs et les Kikuyus, à la suite d’épidémies ou de famines avaient transféré ailleurs leurs habitations et leurs cultures mais considéraient que ces terres leur appartenaient toujours). Le gouvernement britannique considéra que les terres appartenaient à la puissance souveraine et qu’elle pouvait en disposer au profit des colons, moyennant des baux de très longues durée.

 

Une loi de 1902 réserva la propriété dans cette zone aux Blancs et elle fut abrogée seulement en 1961. La zone réservée aux Blancs fut progressivement étendue en procédant de force à l’expulsion des indigènes, forcés de s’installer dans des réserves.

 

 

Kenya-ethnies-map

 

 

 Carte ethnique du Kenya. Université de Laval (Canada).

Cette carte de 2012 ne représente pas forcément la répartition des ethnies telle qu'elle était dans la première moitié du 20 ème siècle, bien que les grandes masses n'aient sans doute pas été modifiées de façon significative. Il faut aussi rappeler qu'il y a eu des forts mouvements de déplacement de population, notamment en 1997-98 et 2008 dans des conflits politico-ethniques.

 http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/kenya.htm

 

 

 

 

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Carte du Kenya montrant les Hautes Terres blanches (White Highlands).

La comparaison avec la carte précédente montre que les White Highlands étaient en grande partie établies en-dehors du territoire occupé par les grandes ethnies (sous réserve que la carte ethnique de l'époque n'ait pas été modifiée substantiellement), sauf une partie du territoire des Kikuyus, mais la question centrale était de savoir si les Blancs se sont établis sur des terres inoccupées ou s'ils ont contraint au départ les occupants antérieurs, ou encore si les terres, bien qu'inoccupées, continuaient d'appartenir aux diverses ethnies. Il semble que les trois situations se présentaient.

How Colonial Railroads defined Africa’s Economic Geography, sur le site African economy historic network.

 https://www.aehnetwork.org/blog/article-how-colonial-railroads-defined-africas-economic-geography/

 

 

 

LA DÉCLARATION DEVONSHIRE

 

 

 Après la première guerre mondiale, les propriétaires blancs s'opposaient sur divers points au gouvernement. Les relations devenaient tendues avec les Indiens, qui demandaient l'égalité des droits et qui étaient désormais plus nombreux que les Blancs. Les Blancs, de leur côté, rêvaient d'un statut semblable à l'Afrique du Sud, à l'Australie ou au Canada, où un gouvernement blanc autonome serait chargé de diriger le pays et non plus un gouverneur colonial représentant le gouvernement britannique.

Des discussions eurent lieu à Londres en 1923 où furent invitées des délégations blanche et indienne (mais pas africaine), sous la présidence du duc de Devonshire, ministre des colonies.

Lord Delamere dirigeait la délégation des settlers blancs. Il choqua la société londonienne en présentant ses serviteurs somalis comme "ses fils" (plaisanterie ou réalité ?). Les Somalis, de religion musulmane, étaient considérés comme plus civilisés que les autres ethnies "natives" et étaient souvent employés comme majordomes ou domestiques à l'intérieur des demeures des Blancs, les autres ethnies travaillant à l'extérieur.

Les discussions réglèrent un certain nombre de points mais déçurent aussi bien les Indiens que les Blancs, car elles aboutirent à la déclaration du duc de Devonshire dans un "livre blanc", selon laquelle la Grande-Bretagne était au Kenya dans l'intérêt des Africains et que chaque fois que les intérêts des communautés immigrées ("immigrant races", soit les Blancs et les Indiens) entreraient en conflit avec les intérêts des Africains, ces derniers devaient être privilégiés ( "the interests of the African natives must be paramount ... when, those interests and the interests of the immigrant races should conflict, the former should prevail."). Prétendre vouloir protéger les intérêts des Africains pouvait aussi servir à écarter les demandes des Indiens.

Mais cela conduisait aussi à enterrer le rêve des colons blancs d'un pays dirigé par eux. Aussi bien la déclaration en resta au stade des grands principes et très peu fut changé dans l'immédiat aux criantes inégalités  entre les différentes communautés, sinon que des écoles techniques pour Africains furent ouvertes et qu'un représentant africain fut nommé au conseil législatif de la colonie tandis que plusieurs Indiens et encore plus de Blancs représentaient des populations bien moins nombreuses.

 

  

 

 

 HAPPY VALLEY, LA VALLÉE HEUREUSE

 

 

 

Parmi les Bancs installés sur les White Highlands, un petit groupe devait appeler l’attention. Il s’agit de ceux qui s’étaient fixés dans la Wanjohi Valley, surnommée the Happy Valley, la vallée heureuse.

 

L’expression Happy Valley est due au premier colon qui s’y installa au début du 20 ème siècle, Geoffrey Buxton, qui venait de la région plus sèche et aride de la Rift Valley.

La vallée est située dans ce qui était la Province centrale du Kenya, près de la chaîne des monts Aberdare; dans sa plus grande extension, elle comprend le village de Naivasha, près du lac du même nom et la ville de Nyeri, capitale administrative locale. Des membres du groupe vivaient aussi à Gilgil, au nord du Lac Elementaita.

 

 

Les membres du groupe de La Vallée heureuse se retrouvaient volontiers au Muthaiga Country Club, à 15 minutes du centre de Nairobi, ou, plus près de chez eux, au Lake Naivasha Country Club (mais celui-ci fut ouvert en 1937 seulement, comme escale de la ligne d’hydravions de l’ Imperial Airways reliant Le Cap à Londres).

Mais surtout ils se retrouvaient ente eux, dans leurs belles maisons, donnant des réceptions peu conventionnelles.

 

Qui étaient les membres de ce groupe, au contour variable (comme les conteurs de la Vallée Heureuse elle-même, le terme étant semble-t-il utilisé pour une zone plus étendue que la Wanjohi Valley).

 

Quelques mots de deux qui n’en faisaient pas partie.

 

 

 

  

KAREN BLIXEN ET LORD BADEN-POWELL

 

 

  

La célèbre écrivain (mais pas connue comme telle quand elle résidait au Kenya) Karen Blixen, avait sa résidence dans une banlieue de Nairobi, près des monts Ngong où se trouvait la plantation. Elle ne résidait donc pas dans la Happy Valley. Lorsque le quartier urbain fut créé, peu après le départ de Karen Blixen, ses promoteurs l’appelèrent Karen, (il semble que la légende a fini par se confondre avec la vérité, car le nom initial aurait été donné en souvenir de la compagnie de café de la famille de Karen Blixen, la Karen Coffee company, dont le nom évoquait une autre Karen, fille du propriétaire, et non de Karen Blixen elle-même   !  ( cf l’article Karen sur Wikipedia en anglais                  https://en.wikipedia.org/wiki/Karen,_Kenya)

 

Bien qu’elle ait fréquenté des membres du groupe de la Happy Valley, elle n’était sans doute pas habituée des réunions les plus libres des membres du groupe. Karen Blixen, séparée de son mari qui avait démontré son incapacité à gérer la plantation aussi bien que la vie du couple par ses infidélités, ne réussit jamais à faire fonctionner de façon rentable la plantation. Elle quitta le Kenya en 1931, lorsque les commanditaires au Danemark de la plantation (des membres de sa famille) décidèrent d’arrêter l’exploitation.

 

Son émotion en quittant l’Afrique transparaît ans la lettre qu’elle écrivit à ce moment :

 

«  Même si elle a été un peu plus tendre envers certains autres, je suis malgré tout persuadée que j'ai été l'un des favourite children (enfant favori) de l'Afrique. Un vaste univers de poésie s'est ouvert à moi et m'a laissée pénétrer en lui ici, et je lui ai donné mon cœur. J'ai plongé mon regard dans celui des lions et j'ai dormi sous la Croix du Sud, (…)  j'ai été l'amie de Somali, de Kikuyu et de Maasaï*, et j'ai survolé les Ngong Hills : « j'ai cueilli la plus belle rose de la vie » — je crois que ma maison a été une sorte de refuge pour les passants et pour les malades, et qu'elle a été pour tous les Noirs le centre d'un friendly spirit » (esprit d’amitié)

 

*L’orthographe de la traduction française est conservée pour les noms d’ethnie, qui, en français, prennent généralement la marque du pluriel.

 

 

 

 

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La maison de Karen Blixen, depuis Musée Karen Blixen. La maison fut acquise par le gouvernement danois, qui en fit cadeau au gouvernement kenyan lors de l'accession du Kenya à l'indépendance..

La maison fut construite en 1912 par l'architecte et ingénieur suédois Ake Sjogren pour sa compagnie Suédo-africaine du café, sur un domaine de 6000 acres. Le baron Blixen acquit le domaine en deux fois en 1913-1916. Karen Blixen appela la maison “Bogani” ou “Mbogani” (la maison dans les bois) et l'occupa jusqu'en 1931.

Air France travels - Kenya.

https://www.airfrance.sg/SG/en/common/travel-guide/karen-blixen-museum-in-the-footsteps-of-author-karen-blixen.htm

 

 

 

 

 

 

 

 Bien entendu, le célèbre Lord Baden-Powell ne faisait pas partie de la coterie de la Vallée heureuse, même s'il a habité Nyeri, la ville principale de la vallée, à la fin de sa vie . Et si des échos sur le comportement des membres de la coterie sont venus jusqu’à lui, il est probable que le fondateur du scoutisme a énergiquement condamné ces comportements immoraux !

L'idée du scoutisme avait été inspirée à Baden-Powell par ses expériences dans l’armée : notamment lors du siège de Mafeking (1899-1900) pendant la guerre des Boers, où bloqué dans la petite ville de Mafeking par les Boers, il organisa la défense avec des enfants et adolescents

C’est la fondation du scoutisme (organisé dans les années 1910) qui devait  le rendre mondialement célèbre et lui valoir son titre de baron.

 

Lord Baden-Powell et son épouse s’étaient retirés en 1939 dans un petit cottage à Nyeri (il avait déjà fait un séjour de santé à cet endroit), situé sur le terrain de l’Outspan Hotel, qui appartenait à un ami (l’Hôtel existe toujours). C’est là qu’il mourut en janvier 1941, âgé de 84 ans. Quelques semaines après, la mort d’un autre Lord britannique résidant de la Wahangi Valley allait causer plus de remous – on en parlera*.

La tombe de Baden-Powell et son petit cottage à Nyeri est devenue un lieu de pèlerinage pour les scouts du monde entier.

                                                                                   

                                                                                                                               * Cet autre Lord est Lord Hay of Erroll. Une photo montre Lord Erroll, en tenue militaire, participant  aux obsèques de Lord Baden Powell.

                                                                      

 

 

 LADY IDINA SACKVILLE ET LORD HAY OF ERROLL

 

 

 

Qui étaient les membres de la bande de la Vallée Heureuse ? On peut supposer qu’ils étaient une petite minorité parmi les propriétaires blancs de la région, et avaient en commun d’être arrivés récemment au Kenya (au début des années 20 voire plus tard). Ils avaient formé un groupe hédoniste uni par un même mépris des conventions (au moins de celles concernant la morale ordinaire) et le goût du plaisir.

La consommation d’alcool, de drogue et le sexe sans tabou caractérisaient ce groupe. On disait que ce n’était pas de l’eau qui coulait dans la rivière Wahanji, mais le liquide des cocktails.

 

Un écrivain anglais , Cyril Connolly, décrivit leur mode de vie, dans un article à la fin es années 60, sous le signe des trois A : Altitude (ils habitaient les hautes terres), Alcool, Adultère. Il est probable que Cyril Connolly faisait ironiquement allusion aux trois C que la colonisation britannique se flattait d'apporter : Commerce, Civilisation et Christianisme. 

Leur mode d’existence s’étendit sur la période de  l’entre deux-guerres avant que le groupe, déjà écorné par des drames et des décès tragiques, se disperse et que ses membres connaissent des fins en général peu reluisantes.

 

Il est probable qu’à l’origine du groupe, il y a Lady Idina Sackville et Lord Hay of Errol.

Idina Sackville, fille du 8ème comte De La Marr, était une héritière en vue dans la bonne société britannique.

Sans être une beauté classique, elle était extrêmement séduisante. Elle épousa en 1913 un homme riche, Euan Wallace, qui appartenait au prestigieux régiment des Life Guards (gardes royaux à cheval).

En 1915, pendant que son mari était au front, un admirateur américain avait commandité un portrait d’elle par un peintre alors célèbre, Sir Wiliam Orpen, démarche assez curieuse et indiscrète qu’accepta Lady Idina.

Probablement Sir William Orpen est-il aussi tombé sous le charme de son modèle.

 

 

 

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Lady Idina Sackville, Mrs Euan Wallace, à 22 ans.
Portrait par Sir William Orpen 1915.

Ce portrait a été vendu en 2013 pour 1 million de livres, relançant la côte du peintre.

Daily mail on line, Portrait of a woman hooked on seduction, 2013.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2511499/Idina-Sackville-portrait-woman-hooked-seduction.html

 

 

Après avoir participé à la guerre, Wallace  avait entrepris une carrière d’homme politique. Le couple avait deux enfants .

En 1919 Idina divorça de son mari, qui était tombé amoureux d’une autre femme et elle épousa le capitaine Charles Gordon, avec qui elle partit au Kenya (sans doute parce que cette colonie avait déjà une réputation d’être moins conventionnelle que l’Angleterre où les divorces et remariages vous mettaient toujours à l’écart des cercles sociaux les plus élevés).

Idina laissa ses deux enfants derrière elle, elle ne devait pas beaucoup les revoir.

Au Kenya, il semble qu’Idina révéla sa vraie nature et son mari comprit qu’il avait épousé une nymphomane.

 

Idina revint à Londres et se fit remarquer par des attitudes typiques des privilégiés des années folles, se baignant dans du champagne ou dansant sur les tables.  

 

 

 

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 Idina Sackville, probablement  vers 1925. Photographie par Cecil Beaton, le célèbre photographe de la haute société britannique durant plus de quarante ans. Parution initiale dans le magazine Vogue.

Daily mail on line, Portrait of a woman hooked on seduction, 2013.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2511499/Idina-Sackville-portrait-woman-hooked-seduction.html

 

 

 

 

 

Gordon et Idina, sans doute déjà séparés, divorcèrent en 1923. Idina avait alors rencontré un séduisant  jeune homme, plus jeune qu’elle de 8 ans, Josslyn Hay, petit-fils du comte d’Erroll, qui avait commmencé (sans conviction) une carrière diplomatique dans le sillage de son père. Ils se marièrent en 1923. A partir de 1928, après la mort à un an de distance de son grand-père et de son père, Josslyn Hay allait hériter du titre de comte d’Erroll (22ème comte) et baron Kilmarnock, et des fonctions honorifiques de Grand Constable (High Constable) d’Ecosse.

 

 

 

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Idina Sackville et Josslyn Hay le jour de leur mariage le 22 septembrer 1923.

Photo extraite d'un article du new York Times, 2010.

https://www.nytimes.com/2010/08/12/fashion/12bolter.html

 

 

 

 

Avec tout ça, il était peu argenté. Le couple décida de s’installer au Kenya pour pratiquer l’élevage de moutons, bien qu’apparemment ni l’un ni l’autre n’étaient doués pour ce métier.

On dit que lors du voyage en bateau les menant au Kenya, Josslyn Hay avait couché avec une autre passagère. Cela donnait la tonalité du mariage.

 En 1930, le couple, qui avait eu un enfant (une fille, envoyée en Angleterre pour son éducation, bien entendu !), divorça. Idina reprochait à Josslyn, devenu comte d’Erroll (mais ce titre n’avait rien pour monter à la tête d’Idina, d’un milieu équivalent) de vivre à ses crochets. Lui reprochait-elle aussi son infidélité ?

Il semble qu’Idina était très tolérante en la matière. Après tout, elle avait déjà partagé son mari avec Alice de Chanzé, comme on va le dire, sans être jalouse.

 

A ce moment, les membres et les habitudes de la bande de la Vallée heureuse étaient bien en place.

Idina Saville, comtesse d’ Erroll, recevait ses invités dans sa maison, nommée Slains, alors qu’elle se baignait dans sa baignoire d’onyx, puis s’habillait sans gêne devant eux en continuant de discuter.

 

L’échangisme (avec quelques fioritures quand même ) était une pratique courante chez Idina et sans d’autres chez tous les amis de leur cercle. Lors des soirées, on mettait une plume sur une serviette et chacun était invité à souffler la plume vers la personne de son choix - qui pouvait sans doute la souffler dans une autre direction jusqu’à ce que les couples soient formés pour la nuit.

 Parfois les pratiques étaient plus corsées, lors de certaines soirées, des trous étaient découpés dans un drap et les messieurs étaient  invités à y faire entrer leur pénis : les dames, de l’autre côté du drap, devaient reconnaître à qui le membre appartenait.

Notre époque, en la matière, a dû trouver mieux…

Les habitants de la Vallée heureuse consommaient énormément d'allcool, quoique Erroll était plus sobre - ou finit par le devenir - sa réputation d'amant vient peut-être de cette sobriété qui lui permettait de conserver ses forces. Et peu à peu, la drogue se mêla aux activités habituelles du petit groupe.

Evidemment, les habitants de la Vallée heureuse partageaient aussi les activités plus classiques des membres de la classe supérieure dans l'Empire britannique : chasse au gros gibier ou chasse à courre (sans doute sans l'attirail classique utilisé en Grande-Bretagne), golf, polo (probablement à l'époque réservé aux hommes), réceptions formelles en tenue de soirée, parties de bridge, mais il est probable qu'ils préféraient aux soirées en smoking ou habit à queue de pie et robes longues, leurs soirées intimes où on se metttait en pyjama dès le début de la soirée...

 

Sans être peut-être informés des particularités les plus piquantes, les Britanniques en métropole savaient que certains (mais pas tous, évidemment) colons du Kenya menaient une vie très libre. On dit que le roi George V, plutôt austère, avait exprimé son mécontentement à cet égard et donné des instructions pour que le gouverneur colonial y mette un peu d'ordre. Mais que pouvait y faire le gouverneur? Sans doute se limiter à ce qu'aucune conduite scandaleuse n'ait lieu en public.

 

 

 

A côté de cela, le Kenya présentait ausi un aspect de Far-West. Beaucoup de colons, de milieu plus populaire,  étaient pauvres et  une visiteuse notait dans les rues de Nairobi, vers 1930, un grand nombre de jeunes gens impécunieux, en short ou pantalons de golf, avec souvent un revolver à la ceinture, coiffés de chapeaux de cow-boy.

 

 

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Idina Hay, au milieu, avec à gauche la comtesse N. de Graevenitz et à droite Mrs N. Roberts, toutes vêtues de robes africaines (kanga), vers 1926.

 Article de Nick Scott, Altittude sickness, sur le site The Rake, The modern voice of classic elegance.

 https://therake.com/stories/icons/happy-valley-set/

 

 

 

 ALICE DE  JANZÉ, FRÉDÉRIC DE JANZÉ ET RAYMOND DE TRAFFORD

 

 

 

 

On peut supposer que Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie, avait été heureux de voir arriver de nouveaux résidents issus de l’aristocratie. Mais lui-même était sans doute trop “colonial”, trop rustique dans ses attitudes et ami de l’âme africaine, sans parler de son appartenance à une génération antérieure, pour partager les plaisirs particuliers des habitants de la Vallée Heureuse, où d'ailleurs il ne semble pas que se trouvaient ses propriétés principales

 

Sur une photo, Lord Delamere pose avec quelques résidents de la Vallée heureuse dont on va parler, un couple franco-américain, le comte Frédéric et la comtesse Alice de Janzé, et Raymond de Trafford.

 

 

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De gauche à droite, Raymond de Trafford, Frédéric de Janzé, Alice de Janzé et Lord Delamere en 1926.

Article Wikipedia, Happy Valley set.

Photo extraite du livre d'Errol Trzebinski The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder (2000), p. xii. Crésits  "courtesy of Sir Dermot de Trafford".

 https://en.wikipedia.org/wiki/Happy_Valley_set#/media/File:HappyValley.jpg

 

 

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La comtesse Alice de Janzé était une américaine de Chicago, très riche, née Silverthorne, qui avait eu une jeunesse à la fois malheureuse et agitée, ce qui explique sans doute son comportement ultérieur. Après avoir travaillé dans la mode à Paris, elle s’était mariée avec un comte français, quasiment un lieu commun de l’époque où les aristocrates européens se refaisaient une santé financière en épousant des héritières américaines.

 

Ayant connu les Hay à Paris, les Janzé furent leurs invités au Kenya en 1925-26. Là, Alice de Janzé coucha avec Josslyn (qui n’était pas encore connu comme comte d’Erroll), sans provoquer la jalousie d'Idina. Au contraire, elles furent très bonnes amies. Par contre, il n'est pas établi si le comte Frédéric coucha avec Idina.

 

Puis Alice rencontra un autre beau garçon,  Raymond de Trafford, le fils d'un baronnet appartenant à une très ancienne famille catholique anglaise, qui se trouvait au Kenya où sa famille, mécontente de sa conduite, l’avait expédié en lui donnant de quoi faire fonctionner une ferme.

 

Ce de Trafford n’était pas un personnage vraiment recommandable, même dans le milieu où il évoluait. Il était connu comme joueur, alcoolique et homme à femmes .Evelyn Waugh, qui l’avait rencontré lors de son séjour au Kenya, le décrit dans une lettre comme “ baisant, jouant, se bagarrant et se saoûlant de façon dégoûtante tout le temps ”.

Une nuit qu’il était ivre, de Trafford s’amusa à mettre le feu à des cases de travailleurs noirs – un geste qui ne semble pas lui avoir valu trop d’ennuis…

 

Alice de Janzé tenta de s’enfuir en Europe avec son nouvel amoureux, puis revint. Son mari, le comte Frédéric, d’abord enclin à prendre à la légère cette liaison, décida de rentrer en France avec sa femme.

 

Alice espérait épouser Raymond de Trafford après avoir divorcé du comte. Mais la famille de Trafford menaça de couper les vivres à ce dernier et de le déshériter s’il épousait la comtesse.

 

Aussi anticonformistes dans leurs moeurs qu’étaient les membres du groupe, il semble qu’ils tenaient tous à passer (au besoin plusieurs fois !) par la case mariage.

 

De Trafford, lui aussi revenu en Europe, expliqua à Alice qu’iI ne voulait pas se marier avec elle. Le résulat fut qu’à Paris, à la gare du Nord, Alice tira sur son amant qui partait pour l’Angleterre, puis essaya de se suicider (mars 1927). Mais les blessures de l’un et de l’autre n’étaient pas mortelles (bien que très graves pour de Trafford) . Le fait divers fit beaucoup de bruit en raison de l’appartenance des protagonistes à la haute société.

Alice fut jugée en France (décembre 1927) pour avoir tiré sur de Trafford et au procès, elle évoqua son caractère suicidaire. Elle fut condamnée à 6 mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende, son amant, maintenant rétabli, ayant témoigné en sa faveur.  Entre temps, le divorce avait été prononcé entre elle et le comte Frederic de Janzé.

 

En 1928 Alice retourna au Kenya mais le gouvernement colonial lui ordonna de quitter le territoire, y étant indésirable. Pendant le peu de temps qu’elle y resta, elle logea chez Karen Blixen, qui était amie avec Errol.

 

En 1932, elle et de Trafford se marièrent enfin (à Neuilly- sur- Seine), sans doute parce que de Tafford se sentait un peu coupable et surtout parce qu’Alice avait beaucoup insisté,  mais ce mariage était mal parti. de Trafford était inquiet du caractère instable de son épouse. A peine trois mois après leur mariage, il la quitta lors d’une dispute dans un wagon de chemin de fer, croyant qu’elle allait de nouveau tirer sur lui, au moment où Alice lui proposait de revenir vivre au Kenya.*

                                                                                         * Raymond de Trafford émigra en Australie, tua un homme alors qu'il conduisait en état d'ébriété, fit à la suite de cet accident plusieurs années de prison, eut une entreprise qui fit faillite. Il mourut en 1971.

 

Finalement divorcée, et prévenue que son retour aux USA n’était pas souhaitable, elle revint s’établir au Kenya dans la Vallée heureuse, de plus en plus sous l’emprise de à la drogue et s’occupant d’animaux sauvages. Elle faisant un peu peur à ses voisins, comme en témoigne la cavalière et aviatrice Beryl Markham (dont on va parler).

Les indigènes la nommaient ‘Waceke’, la mince, en raison de son allure fragile.

 

Le comte Frédéric fut l’un des premiers membres du groupe à mourir prématurément, de scepticémie aux USA en 1933. Il avait eu le temps de publier un livre sur sa vie au Kenya où il parlait du caractère suicidaire de sa femme.

 

 

 

KIKI PRESTON

 

 

 

 Le cercle comprenait d'autres personnes, comme Kiki Preston (née Alice "Kiki" Gwynne).

Celle-ci était issue d'une riche famille américaine (encore), apparentée aux Vanderbilt, mais sa famille avait eu des revers de fortune et son père, plutôt extravagant,  était mort jeune.

Dans les années 20, Kiki vivait  à Paris et fut même danseuse de cabaret. Après un premier mariage raté, elle épousa un banquier, Preston. Dans l'intervalle elle avait rencontré Josslyn Hay et Alice de Janzé.

Kiki et son mari décidèrent de s'installer au Kenya et firent construire une maison près du lac Naivasha. Ils élevaient des chevaux et organisaient des chasses, ce qui était une façon de gagner de l'argent. Là ils participèrent activement à la vie des habitants de la Happy Valley. Très belle, Kiki Preston, fit sensation. Il semble qu'avant de partir au Kenya, elle avait été la maîtresse du prince George, duc de Kent, fils du roi George V, qui la retrouva au Kenya. On dit aussi qu'elle avait été la maîtresse de l'acteur Rudolph Valentino.

Mais Kiki Preston était aussi devenue toxicomane. Elle prenait de la drogue en public et il n'était pas trop difficile de s'en procurer dans la Vallé heureuse où un certain Greswolde Williams s'était fait une spécialité comme dealer, jusqu'à sa mort en 1932. 

On surnommait Kiki Preston "la fille à la seringue d'argent". La famille royale britannique fit évidemment le nécessaire pour rompre une union avec une femme mariée et toxicomane, car Kiki Preston avait incité le prince à se droguer. Le prince, qui devait mourir dans un accident d'avion en 1942, était bissexuel et on a aussi prétendu qu'un enfant était né de sa liaison avec Kiki Preston.

Entretemps, le mari de celle-ci était mort aux Etats-Unis en 1934, n'ayant pas fait de vieux os.

 

 

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Kiki Preston et Lord Delamere.

http://clintjefferies.com/african_history.html

 

 

 

 

 

 

 

 

BERYL MARKHAM ET D'AUTRES

 

 

 

 Sur le petit territoire de la Vallée heureuse, tout le monde se connaissait, dans le mileu des propriétaires blancs. Toutefois le degré d'intimité était variable et certains protagonistes sont plus des amis ou connaissances du groupe que des membres du groupe à proprement parler.

Ainsi Beryl Markham (née Clutterbuck) : son père, éleveur de chevaux de course, s'était installé au Kenya et Beryl fut élevée dans la nature,  sans aller à l'école (quand elle y alla, on finit par la mettre à la porte), vivant proche des indigènes, chassant avec eux et parlant swahili. Elle  était dès 19 ans éleveur de chevaux de course (la première femme professionnelle dans ce domaine).  Belle, grande, avec une démarche envoûtante, elle avait aussi une vie amoureuse très libre et on dit que son second mari, Mansfield Markham, à chaque fois qu'elle avait un nouvel amant, enfonçait  un clou dans le linteau de leur porte, qui comportait un grand nombre de clous...

Parmi ses amoureux, on trouve le fils de Lord Delamere, Tom, qui perdit parait-il sa virginité avec elle, dans une grange. Elle coucha aussi avec Bror Blixen, le mari (divorcé) de Karen Blixen, mais parce qu'il n'y avait personne d'autre de disponible à ce moment, comme elle le déclara des dizaines d'années après ...

En 1928 elle eut une liaison avec le prince Henry , duc de Gloucester, fils du roi George V, en visite au Kenya, mais quand Beryl vint à Londres pour revoir le prince, la famille royale interrompit cette relation, semble-t-il, en lui octroyant une rente à vie. On dit aussi (on ne prête qu'aux riches !) qu'elle fut la maîtresse du prince de Galles, frère du prince Henry, futur Edouard VIII (celui qu abdiqua pour pouvoir se  marier avec une américaine divorcée).

Puis Beryl fut la maïtresse du célèbre chasseur et aviateur Denys Finch Hatton, qui avait été l'amoureux de Karen Blixen. Hatton et un autre pilote (sans doute aussi amant de Beryl), Tom Campbell Black, l'initièrent à l'aviation. Lorsque Hatton invita Beryl à participer à une excursion en avion, Beryl refusa en  raison d'un pressentiment et Hatton partit seul :  son avion s'écrasa et Hatton fut tué.

En 1936, Beryl Markham partit en avion de Londres pour rejoindre New York. Son avion s'écrasa sans dommage pour elle au Canada, faisant d'elle la première personne à avoir traversé l'Atlantique d'est en ouest et lui valant une grande célébrité dans les pays anglo-saxons.

Beryl publia alors un livre de souvenirs West with the Night, qui passa un peu inaperçu en raison de la deuxième guerre mondiale. Après avoir vécu aux USA, elle revint au Kenya et reprit son métier d'éleveur de chevaux. Elle entraîna 6 vainqueurs du Derby du Kenya. En 1979, elle vivait assez chichement et le Jockey club du Kenya lui fit don d'un petit bungalow. On était alors dans le Kenya indépendant de Daniel arap Moi, successeur de Jomo Kenyatta.

 

 

 

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 Beryl Markham, photo illustrant un article du journal The Mercury 15 août 2018

 https://www.pressreader.com/

 

 

 

 

 En 1982, un Californien tomba sur une critique d'Ernest Hemingway du livre de Beryl Markham, qui disait qu'à côté d'elle, lui, Hemingway,  et d'autres écrivains reconnus, n'étaient rien, même si Beryl était peut-être "a high-grade bitch" (une putain de haut vol). Le Californien lut le livre de Beryl Markham, fut impressionné, et obtint que le livre soit réédité en 1983.  La réédition eut un grand succès et attira l'attention sur Beryl Markham, qui vivait toujours au Kenya, après avoir subi dvers malheurs (un cambrioleur l'avait battue, un soldat avait tiré sur elle pendant une tentative de coup d'état alors qu'elle conduisait sa vieille Mercedes dans les rues de Nairobi). On vint l'interviewer, on fit des émissions télé sur elle. Les  droits d'auteur de la nouvelle édition de son livre lui permirent de finir sa vie dans une relative aisance. Elle mourut en 1986.

 

D'autres individualités de la Vallée heureuse (ou en relation avec des membres du groupe, sans pour autant en faire partie ni même vivre dans la Vallée heureuse) étaient moins remarquables par leur style de vie que par leurs bizarreries de caractère.

On peut évoquer le commander Jack Soames (les hommes qui avaient acquis un grade dans l'armée le portaient toute leur vie, bien après avoir quitté l'armée) qui avait fait percer des trous dans les chambres de sa maison pour pouvoir épier ses invités lorsqu'ils faisaient l'amour, qualifié par son ex- femme de voyeur et sadique de la plus basse espèce.

John Evans-Freke, baron Carbery, n'était pas très différent.      

John Carbery était un Lord irlandais du comté de Cork (10ème baron et 6ème baronnet) qui avait abandonné ses titres et adopté le nom de famille de Carberry avec 2 "r" lorsqu'il était venu vivre au Kenya. Lui aussi passionné d'aviation, il avait convaincu sa seconde épouse de donner des leçons lors de meetings aériens. Lors d'une de ces démonstrations, elle se tua dans un accident, laissant une fille nommée Juanita. 

Carberry (retenons cette orthographe), qui gérait une plantation de café,  était - paraît-il - un homme cruel, presque sadique envers tout le monde, hommes et animaux et notamment envers sa fille, Juanita, qui n'était peut-être pas vraiment sa fille d'ailleurs. Pour compléter le tout, c'était un admirateur d'Hitler. Carberry vivait à son aise, quoique probablement de façon rustique. ll possédait un avion et 6 voitures. Il semble que c'est lui qui mit au défi Beryl Markham de traverser l'Atlantique et qui finança l' opération. 

 Jack Soames, ainsi que John Carberry, sa troisième femme June et sa fille Juanita, joueront un rôle dans le mystère de la mort de Lord Erroll que nous allons bientôt aborder

 

 

 ANNÉES TRENTE

 

 

 

Les années passant, l'insousiance primitive laissait place à une vie plus sombre  (encore que l'agrément de la vie dans la Vallée heureuse a certainement été surestimé, même dans  les années 20).

 La maison des Erroll, Slains, ainsi nommée en souvenir du château familial des comtes d'Erroll en Ecosse, qui avait été vendu par le grand-père de Josslyn, était certainement le lieu central de la petite coterie. Mais Idina n'était plus dans sa première jeunesse et son mari, plus jeune qu'elle, était lui au sommet de son pouvoir de séduction. 

Idina et Josslyn avaient eu une fille en 1926, Diana Denise Hay. Elle fut expédiée en Angleterre pour son éducation.

Idina reprochait à son mari ses dépenses et ses dettes.  De plus, Erroll était tombé amoureux d’une femme mariée, jolie et  passablement riche – ce qui était pour lui un avantage majeur, Edith Maude Ramsay-Hill, surnommée Molly.

Le mari, le major Cyril Ramsay-Hill (ancien officier et planteur, mais aussi acteur dans des films hollywoodiens, où il jouait, évidemment, les rôles de militaire colonial) poursuivit un jour Josslyn (ou plus familièrement Joss) qui était parti pour une partie de chasse avec Molly dans des voitures qui appartenaient au major, et frappa Joss à coups de fouet. Mais il finit par accorder le divorce, le juge estimant même qu'il aurait du être heureux d'être débarrassé d'une femme aussi peu recommandable, et s'étonnant que ce ne soit pas le cas .

De leur côté, Idina et Joss divorcèrent en 1930.

En 1930 également, Joss put se marier avec Molly à qui son mari abandonnait, semble-t-il, la plantation Osarian, comprenant un château  de style moresque The Djinn Palace, ce qui permit à Joss de jouer les châtelains. Le nom du château, dont les habitants buvaient sec,  permettait aussi des jeux de mots avec The Gin Palace.

Idina emménagea  dans une nouvelle maison, nommée un peu mélancoliquement Clouds (nuages). Elle se remaria avec un chasseur, un certain Donald Carmichael Haldeman dès 1930 (personne ne perdait de temps !), puis divorça de celui-ci en 1936. Elle allait d'amant en amant, manifestement à la dérive; la consommation de drogue ne devait pas améliorer les choses. L'un de ses favoris du moment fut un certain Boy Long, qui portait des boucles d'oreille et se donnait des allures de pirate, mais qui semble avoir été entrepreneur en bâtiment.

Evidemment le pouvoir de séduction d'Idina n'était plus, loin de là, ce qu'il avait été à l'époque du tableau de Sir William Orpen ou même dans les 10 années suivantes.

Sa réputation de nymphomane était telle que parait-il, les employés somalis refusaient de venir travailler chez elle de peur d'être obligés à des relations sexuelles. On pourrait en sourire, sauf si on se souvient que la loi en application au Kenya prévoyait la peine de mort pour un indigène qui aurait des relations sexuelles avec une Blanche (rien n'étant prévu si c'était un Blanc qui avait des relations avec une indigène).

 

 

On peut remarquer que les photos des membres de la coterie prises à l'époque de la Vallée heureuse sont assez décevantes : ces personnages tellement vantés ont l'air en-dessous de leur réputation, de plus habillés n'importe comment (il suffit de voir l'allure de Raymond de Trafford sur certaines photos pour se demander ce que lui trouvait Alice de Janzé....) et cela ne s'améliore pas avec le temps. Sur les photos les plus tardives, Idina apparait maigre avec un petit visage chiffonné. 

Il faut dire que les photos n'étaient pas faites par des photographes en studio, capables de mettre en valeur leurs modèles. Seul Hay of Erroll semble avoir été épargné par ce phénomène et restait le modèle du play-boy blond et sûr de lui.

 

 

 

Le monde changeait. En 1934, Erroll fit un voyage en Angleterre et fut séduit par le mouvement fasciste anglais que venait de créer Sir Oswald Mosley (qui avait pourtant été peu de temps auparavant ministre dans un gouvernement du Labour party). Erroll revint au Kenya comme représentant local de la British union of Fascists et donna une conférence au Muthaiga country club, devant une assistance intéressée, où il expliqua que le fascisme n'avait rien à voir avec la dictature, mais au contraire représentait une loyauté totale envers le roi, de meilleurs salaires et un coût de la vie moins élevé, et au plan international, une attitude isolationniste. Lord Erroll assurait que le fascisme se confondait avec la liberté.

Le fascisme ainsi présenté n'avait rien pour rebuter la plupart des Blancs du Kenya, soucieux avant tout de conserver leur préeminence blanche et anglo-saxonne, mais rien non plus de très convaincant et il semble que Lord Erroll ait vite abandonné son militantisme. Il fut élu sans aucune référence au fascisme au conseil législatif de la colonie et à la présidence de la fédération des associations de la colonie, paraissant ainsi vouloir se donner une stature politique locale.

Peut-être pouvait-il envisager un rôle similaire à celui qu'avait occupé Lord Delamere de chef officieux de la communauté blanche, et qui sait, de Premier ministre si la colonie accédait un jour au statut de Dominion ?

L' orgueil de Lord Erroll dut être satisfait lorsqu'il assista, en tant que pair du royaume, en robe rouge bordée d'hermine, au couronnement du roi George VI le 12 mai 1937, après l'abdication d'Edouard VIII.

 

 

Pendant ce temps, sa seconde femme, Molly, avait été convertie, sans doute par Kiki Preston, à la consommation habituelle de drogue.

Elle mourut en 1939. On dit parfois que la mort est survenue après avoir ingéré un mélange d'alcool, d'héroïne et de cocaïne. Mais sa santé était déjà grvaement détériorée au point qu'elle et Erroll s'étaient fixés à Nairobi pour qu'elle puisse mieux se soigner.

 

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 Clouds, la maison d'Idina Sackville, est aujourd'hui occupée par une famille nombreuse kenyanne. Slains, la précédente propriété construite avec Lord Erroll, n'existe plus sauf quelques murs.

https://afarmhouseinkenya.wordpress.com/2011/05/10/visit-to-idina-sackvilles-house-the-clouds/

 

 

 

 

 

NOUVEAUX ARRIVANTS : SIR "JOCK" DELVES BROUGHTON ET SA FEMME DIANA

 

 

 

Dans l'Angleterre des années 30, Sir Henry Delves Broughton, surnommé "Jock",  était un membre à part entière de la haute société et il affichait tous les signes de la respectabilité apparente. C'était un baronnet issu d'une vieille famille (évidemment -  il était 11ème baronnet du nom), propriétaire de vastes domaines dans le Straffordshire et le Cheshire. En 1914, il faisait partie du prestigieux régiment des Gardes irlandais (Irish Guards) et il semble qu'il ait prétexté une maladie pour ne pas aller  au front.

Dans l'après guerre, il dut vendre une grande partie des biens de sa famille (on parle de l'équivalent de 250 millions de livres actuelles) en raison de ses dettes de jeu. Il s'occupa activement d'un champ de course avec des associés. Mais ses affaires ne s'amélioraient pas et il semble bien avoir tenté plusieurs fraudes à l'assurance après avoir signalé le vol de tableaux de famille et d'un collier de perles.

Peu avant la guerre, Sir Jock se disputa violemment avec son fils qui lui reprochait de dllapider son héritage. Des précautions légales furent prises pour empêcher Sir Jock de continuer ses dépenses.

Vers 1935,  Sir Jock avait fait connaissance de Diana Caldwell, une jeune femme  d'une vingtaine d'années. C'était une blonde aux yeux bleus, au type énergique. Elle fréquentait les milieux mondains londoniens, fut à un moment modèle de mode et co-propriétaire d'un dancing. Ellle était toujours à la recherche d'un beau parti. Elle avait pas mal d'amants. 

Au bout de quelques années, Sir Jock installa Diana chez lui, dans son manoir. A ce moment, il était séparé de sa femme (Vera, amatrice de chasse et d'explorations). Il semble que l'une des fraudes à l'assurance tentée par Sir Jock concernait un collier de perles dont il avait fait cadeau à Diana, qu'il déclara prétendûment volé sur la Côte d'Azur. Un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, aurait servi de complice.

Le couple Delves Broughton divorça en 1939. Avant cela, les Delves Broughton avaient marié leur fille à un aristocrate écossais, Lord Lovat (qui devait être un célèbre chef de commandos pendant la deuxième guerre mondiale et faire le débarquement en Normandie au son de la cornemuse, ayant avec lui son joueur particulier de cornemuse du clan Lovat; il fit plus tard une carrière politique).

En novembre 1940, alors que le Royaume-Uni était sous les bombes allemandes, Delves Broughton se remariait à Durban (Afrique du Sud) avec Diana Caldwell.

Sir "Jock" Delves Broughton avait 57 ans, la nouvelle mariée en avait 26.

L'union du gentleman "vieux jeu" (mais à la moralité douteuse) et de la jeune femme opportuniste paraissait assez mal assortie, mais chacun savait ce qu'il recherchait.

Conscient de la différence d'âge, il semble que Jock avait fait à Diana la promesse que si elle tombait amoureuse de quelqu'un d'autre et voulait le quitter, il ne s'y opposerait pas. Il avait même promis (quoi qu'il arrive ?) de payer à Diana 5000 livres par an pendant 7 ans - une promesse sans doute destinée à forcer le consentement au mariage de Diana.

 Le couple de nouveaux mariés se dirigea vers le Kenya où Sir Jock avait déjà séjourné et acquis des propriétés

Sir Jock espérait que ce nouveau séjour serait bon pour sa santé.

 

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 Sir Henry "Jock" Delves Broughton, sur un champ de courses, peut-être avec sa première femme ? En tous cas il ne semble pas s'agir de Diana Caldwell.

Site du tailleur Henry Poole & Co, qui consacre un article à chacun des clients célèbres de la maison (fondée en 1806).

 https://henrypoole.com/hp/hall_of_fame/sir-jock-delves-broughton/

 

 

 

 

L'arrivée de ce nouveau couple allait apporter des bouleversements dans le petit monde des colons du Kenya.

Le principal de ces bouleversements fut que le 24 janvier 1941, le corps sans vie de Lord Erroll était retrouvé dans sa voiture sur la route de Nairobi. Il avait été tué d'une balle dans la tête.

 

 

 

 

 

 

03 février 2019

DES BLANCS AU KENYA PREMIERE PARTIE

 

 

 

 

DES BLANCS AU KENYA

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos de presse ou des captures d'écrans trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

Les « post colonial studies » (études post-coloniales), désignées volontiers par l’appellation anglaise, sont devenues une branche reconnue de la recherche universitaire.

Selon Wikipedia : «  La théorie postcoloniale s’intéresse au fait colonial dans sa diversité, à savoir la violence et l’exploitation coloniales, les rapports colonisateur-colonisé, les représentations coloniales de la culture, de l’identité, de la « race », l’analyse du discours colonialiste, les interactions culturelles, en particulier l’hybridité biologique, culturelle et linguistique, qui résulte de la colonisation, la décolonisation et le néocolonialisme. Elle dévoile les mécanismes de la domination coloniale et s’attaque à l’idéologie et aux représentations dont les colonisés étaient victimes. »

On trouvera cette définition un peu trop militante : pour faire de l’histoire, pas besoin de prétendre « s’attaquer » à quoi que ce soit, et si les études post-coloniales avaient seulement pour objet de démontrer que le colonialisme, ce n’était pas bien, elles  seraient au final peu intéressantes !

 

Sans vouloir prétendre (loin de là !) à un label universitaire, et dans la suite de nos précédentes (et bien modestes) études post-coloniales (L’Age des indépendances, l’Afrique du Sud et les traditions importées et sous un certain aspect, Un empire méditerranéen), il nous a paru intéressant de revenir sur certains aspects de la présence des Blancs en Afrique et de la continuité de cette présence en choisissant l’exemple du Kenya.

On peut s’étonner de voir qu’encore aujourd’hui, de nombreux britanniques vivent au Kenya, dont un certain nombre d’aristocrates. Certains descendent de familles installées au début du 20ème siècle. D’autres sont venus plus récemment pour partager (au moins pour quelques années, ou pour une partie de l’année) les charmes d’une vie qui semble, pour ceux qui ont quand même quelques moyens financiers, plus agréable que la vie sous le climat anglais ou dans les grandes métropoles occidentales.

Parfois cette vie de rêve peut tourner au cauchemar.

De leur côté, les Kenyans de la (petite) classe favorisée conservent des usages de l’ancien colonisateur britannique, qui leur paraissent avantageux pour leur prestige et l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes.

 

 

 

 

LE RÊVE D’UNE COLONIE BLANCHE

 

 

 

Nous n’exposerons pas en détail l’histoire du Kenya.

Il faut quand même en dire quelques mots.

Les Britanniques s’installent au Kenya à a fin du 19ème siècle. D’abord administré par une compagnie commerciale, puis incorporé au protectorat de l’Afrique orientale britannique, le territoire accède ensuite au statut de colonie de la couronne en 1920. Fait particulier, un assez grand nombre de fermiers blancs s’installent dans le pays, après avoir obtenu du gouvernement la concession de grandes exploitations. Parmi ces settlers, figurent des aristocrates en quête d’une vie plus libre et qui ont du mal à trouver leur place dans l’Angleterre industrielle et commerçante du début du 20ème siècle.

Des lois (Crown Lands Ordinance) réservent la propriété aux Blancs dans certaines régions tempérées, favorables à l’habitation et aux cultures (Highlands - hautes terres, qu’on appellera White Highlands). En parallèle, les Noirs se voient interdire certaines productions comme le café. L’objectif de l’administration est de faire du Kenya une « colonie blanche ». Les grandes propriétaires blancs s'installent sur des terres parfois désertes, mais que les indigènes ont abandonnées par suite de famines et continuent à revendiquer comme leur appartenant. Parfois les populations indigènes ont été chassées de leus terres par les colonisateurs et ont dû revenir y travailler comme salariés pour les Blancs, devenus propriétaires. Ailleurs,  les indigènes considèrent que les terres ont seulement été louées aux Blancs, alors que ces derniers estiment qu’elles leur ont été vendues. Ces malentendus nourriront le ressentiment des populations noires.

 

Après la première guerre mondiale, le gouvernement anglais met sur pied un programme d’attribution de terres à des Britanniques (y compris venus de territoires de l’Empire comme le Canada, l’Australie, l’Afrique du Sud) qui ont servi durant la guerre, dès lors qu’ils sont de souche européenne. Pour augmenter la population blanche, composée principalement de grands propriétaires, au nombre nécessairement faible, le gouvernement essaie aussi de faire venir, sans grand succès, des petits exploitants ou des techniciens. Une population indienne assez importante s’est aussi installée au Kenya, dans les secteurs commerçants.

C’est entre les deux guerres que la présence des Blancs fut marquée par quelques personnalités flamboyantes et scandaleuses qui ont laissé une trace dans l’histoire (même si ce n’est pas la grande histoire), le groupe de la Vallée Heureuse (finalement assez mal nommée, comme on le verra). On y reviendra.

La situation très défavorable de la majorité noire entraîne la création dans les années vingt de mouvements nationalistes africains modérés, notamment la Kikuyu Association,  dirigée par Harry Thuku, qui aboutissent finalement à la création de la Kenya African Union en 1946, dont le président devient Jomo Kenyatta, un Kenyan de l’ethnie Kikuyu, qui a séjourné en Angleterre et étudié à Moscou et à Londres et qui fait désormais figure de leader noir.

 

 

 

MAU-MAU

 

 

 

 

De 1952 à 1960 (mais en pratique, l’insurrection a été maîtrisée à la fin 1956), le Kenya est en proie à la révolte des Mau-Mau, une insurrection armée, extrêmement dure. L'insurrection trouve son origine dans  le ressentiment des populations indigènes devant la spoliation de leurs  terres au profit des colons blancs, dont on a parlé.   L'objectif purement "nationaliste" (la fin du régime colonial et la constitution d'un Kenya indépendant) s'ajoute à cette cause première sans être clairement conscient chez beaucoup d'insurgés. Les insurgés forment une armée (en fait il s'agit de guerilleros) qui prend le nom d'armée pour la terre et la liberté (Land and Freedom Army).

Quelques mois avant le début du soulèvement, le Kenya était suffisamment tranquille (en apparence du moins) pour que la princesse Elizabeth, fille du roi George VI, accompagnée de son mari le duc d'Edimbourg, y passe quelques jours sur le chemin d'une tournée qui devait la conduite en Océanie. Pendant son  séjour au Kenya, en février 1952,  elle apprit la mort de son père, ce qui faisait d'elle la reine Elizabeth II et rentra immédiatement à Londres.*

                                                                                                       * Dans la nuit où mourut le roi George VI, la future reine se trouvait à l'hôtel Treetops (construit au sommet des arbres) dans les monts Aberdare. Ces monts devaient plus tard être une zone d'opérations des Mau-Mau. Ceux-ci brûlèrent d'ailleurs l'hôtel en 1954; il fut reconstruit dès 1957. Mais la reine apprit le décès de son père lorsqu'elle était de retour à Sagana Lodge, la résidence royale au Kenya, qui se trouvait dans la même zone.

 

 

L’insurrection éclate ouvertement en octobre 1952 par le meurtre d’une femme blanche et d’un chef noir loyaliste.

Il apparut que depuis au moins 1950, les Mau-Mau (mot dont la signification est contestée) se sont organisés et liés par des serments et des rites initiatiques.

La presque totalité des Mau-Mau, font partie de l’ethnie Kikuyu (celle-ci représente 20% de la population) et on dira que 90% des Kikuyus ont prêté le premier serment Mau-Mau (qui ne concerne que le refus des lois coloniales, les combattants prêtent d’autres serments) - mais il y aura autant de Kukuyus parmi les combattants Mau-Mau que parmi les miliciens loyalistes.

 

La violence même des Mau-Mau, impitoyables pour les Noirs qui refusent de suivre le mouvement ou trahissent le serment, le fait qu’ils sont une émanation de l’ethnie Kikuyu et donc suspects aux autres ethnies, leur manque d’organisation, expliquent en partie leur échec final. L'insurrection resta une guerilla confinée à certaines régions.

Le massacre de Lari (mars 1953) où les Mau-Mau tuent une centaine de villageois présumés loyalistes, le massacre de Chuka (exécution sommaire de prisonniers - qui n'étaient peut-être même pas des sympathisants Mau-Mau) par une unité du King's African Rifles, un régiment britannique composé d'Africains, sont des épisodes marquants du soulèvement. L'opération Anvil (contrôle de Nairobi par l'armée britannique et arrestation en masse  des soutiens urbains des Mau-Mau, 1954) est un autre épisode de ce conflit sans pitié de part et d'autre, bien qu'infiniment plus meurtrier pour les Mau-Mau et leurs présumés sympathisants que pour les Britanniques et leurs partisans locaux.

 

 

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Soldats du Royal Irish Regiment instruisant des miliciens de la Home Guard.

Royal Irish - Virtual Military Gallery

https://www.royal-irish.com/events/faughs-in-kenya

 

 

Les Britanniques se donnent les moyens de mettre fin à l’insurrection, sans pourtant aligner plus de 30 000 soldats et policiers, soit un peu plus que le nombre de combattants Mau-Mau (environ 20 à 25 000 selon les sources, mais disposant d’appuis dans la population civile). A cet effectif on doit ajouter environ 25 000 Kikuyus engagés dans la Home Guard (miliciens anti Mau-Mau), soit autant que les combattants Mau-Mau (certains de ces engagés n'étaient pas tous volontaires, évidemment).

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Les chiffres des victimes recueillis par les historiens donnent 200 morts dans les forces de l’ordre (police, Home guard indigène et armée) contre 12 000 morts chez les Mau-Mau (officiellement, mais on parle de plus de 20 000 morts – ce qui signifierait que presque tous les combattants ont été tués ?), tandis que les victimes civiles officiellement dénombrées sont 32 Européens, 26 Asiatiques et 1819 native kenyans, tués par les Mau-Mau (mais de nombreuses disparitions ne semblent pas avoir été comptabilises). Voir article Wikipedia en anglais The Mau-Mau uprising.

Environ 1000 membres des Mau-Mau furent condamnés à mort et pendus, dont l'un de leurs pribcipaux leaders,  Dedan Kimathi.

Plus de 100 000 personnes suspectes furent emprisonnées (on va même jusqu’à parler de 320 000 personnes) dans des camps comparés à un British Goulag, où les mauvais traitements et tortures furent courants (massacre de Hola en 1959, où des détenus qui refusaient de travailler sont battus à mort).

1 million d’habitants durent quitter leur habitation habituelle pour être regroupés dans des villages surveillés où se posèrent des graves problèmes sanitaires et de ravitaillement.

Mais le chiffre de 100 000 à 130 000 morts dans les camps avancés par l’historienne américaine Caroline Elkins de Harvard, est contesté par des historiens britanniques, qui soulignent que ce chiffre n’est étayé par aucune preuve (voir l’article de Marc Parry, Uncovering the brutal truth about the British empire, The Guardian, 2016,  https://www.theguardian.com/news/2016/aug/18/uncovering-truth-british-empire-caroline-elkins-mau-mau ). Voir aussi Hélène Charton, Acteurs, victimes et témoins de la violence dans l' histoire, Cahiers d’études africaines, 201 | 2011, http://journals.openedition.org/etudesafricaines/16615

 

 

 

Le nouveau gouverneur britannique Sir Evelyn Baring, arrivé quasiment au moment du déclenchement des violences, fut l’artisan principal de cette répression, avec l’approbation du gouvernement anglais conservateur de l’époque, dirigé par Winston Churchill puis Anthony Eden.

Les excès de la contre-insurrection furent dissimulés à l’opinion publique anglaise, auprès de qui on insista sur la sauvagerie des Mau-Mau, notamment lors du meurtre de fermiers blancs.

Fin 1956, l’insurrection était pratiquement vaincue (on dit même fin 1955), mais l’état d’urgence ne fut levé qu’en janvier 1960. Des combattants Mau-Mau, isolés et sans grand pouvoir de nuisance, ont continué la lutte dans des zones reculées jusqu'en 1965, après l'indépendance du Kenya, pourchassés par les forces du nouvel état.

 

 

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 Le gouverneur Sir Evelyn Baring (dans un uniforme très ajusté!) passe en revue une garde d'honneur. Il fut gouverneur du Kenya au moment de l'insurrection des Mau-Mau.

 Wikipedia/Imperial War Museum

 

 

 

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 Visite de la princesse Margaret, soeur de la reine,  au Kenya, octobre 1956. Cette visite devait montrer que la tranquillité était revenue dans la colonie.

Daily Mail.

Photo illustrant un article de 2014 relatif à un certain Robert Brown, comptable à Jersey, né au Kenya, qui prétendait être le fils illégitime de la princesse Margaret; selon ses déclarations, ll aurait été adopté par un couple vivant au Kenya et son lieu de naissance inscrit faussement. La justice britannique fut saisie, mais, on s'en doute, sa réclamation fut rejetée.

 https://www.dailymail.co.uk/news/article-2549146/The-TRUTH-man-claims-hes-Margarets-love-child-After-10-year-fight-middle-aged-accountant-says-hes-brink-proving-hes-royal-heir-But-heres-real-story.htm

 

 

 

 

JOMO KENYATTA, LES DÉBUTS D’UN DIRIGEANT

 

 

 

Le gouvernement colonial, plus ou moins sincèrement, estima que Jomo Kenyatta était derrière le soulèvement Mau-Mau.

Kenyatta fut donc arrêté avec une centaine de membres de son parti en octobre 1952 (donc dès les débuts du soulèvement violent – mais comme on l’a vu l’organisation du mouvement des Mau-Mau avait secrètement commencé plus tôt).

Jomo Kenyatta (de son vrai nom Kamau wa Ngengi, il adopta le prénom de Johnstone lors de son baptême chrétien, qu'il remplacera ensuite par Jomo), né vers 1895, appartenait à l’ethnie Kikuyu. Devenu employé dans une firme d’ingéniérie puis au service des eaux de Nairobi, il commence son militantisme politique pour l'association centrale des Kikuyus.

Il se rend une première fois en Angleterre (1929-1930) pour défendre la cause des Kikuyus et rencontre des représentants de la gauche anglaise et des milieux anti-impérialistes.

Puis il effectue un second séjour plus long en Europe. Il rencontre notamment Gandhi, de passage à Londres, puis avec un ami afro-caraïbéen, George Padmore, originaire de Trinidad, il va étudier à Moscou, dans l’université du parti communiste ouverte aux étudiants du monde entier et notamment des pays colonisés, ce qui lui vaut de la part des services secrets anglais, une surveillance à son retour car suspect d’être pro-communiste (ce qui n’est pas le cas).

De retour en Angleterre, il étudie l’anglais et la phonétique a à l’University College of London et en même temps, y travaille comme intervenant en langue kikuyu. Puis il étudie à la London School of Economics (dont le domaine d’enseignement comprend les sciences sociales) sous la direction du célèbre ethnologue Bronislaw Malinowski qui devient son ami. Il publie un livre préfacé par Malinowski sur la culture des Kikuyus Facing the Mount Kenya. A cette occasion, pour la première fois il utilise publiquement le nom de Jomo Kenyatta (il semble que le mot kenyatta se réfère à une ceinture perlée utilisée par la tribu Masaï, plutôt que "lumière du Kenya", traduction qui est souvent évoquée).

Pendant la guerre Jomo Kenyatta vit dans la campagne anglaise comme ouvrier agricole (ce qui semble-t-il lui permet d’échapper au service militaire !) et, alors qu’il est déjà marié au Kenya et a des enfants, il épouse une Anglaise.

Après la guerre il participe au Congrès pan-africain de Londres mais au second plan et donnant sa préférence pour une accession à l’indépendance des pays africains par des voies pacifiques.

En 1946 il revient au Kenya, sans sa femme anglaise (enceinte d’un deuxième enfant) et il est bientôt élu président du parti « nationaliste » ou pro-indépendantiste, la Kenya African Union (KAU). Il est en relation avec l’administration britannique sur des dossiers techniques et il est considéré comme un leader national par la population noire, tandis que la population blanche le voit comme un dangereux agitateur, malgré ses déclarations selon lesquelles, dans le Kenya indépendant, toutes les composantes raciales devront être respectées.

Kenyatta, en plus de son action politique, est le principal d’un collège indépendant de l'administration britannique, mais lié au mouvement nationaliste kenyan, qui d’ailleurs ne fonctionne pas très bien. Il se marie avec une troisième épouse (qui décède ensuite en couches) puis avec une quatrième, Mgina,  qui a été éléve de son collège, âgée de 18 ans et qui lui est « donnée » par le clan Kikuyu. A ce moment, ses deux précédentes épouses (dont l’Anglaise) sont toujours vivantes. Bien que chrétien, Kenyatta pratique la polygamie.

Kenyatta  prit clairement ses distances avec les débuts de la révolte des Mau-Mau, désapprouvant le recours  la violence et déclarant devant 30 000 personnes: « Mau Mau has spoiled the country. Let Mau Mau perish forever. All people should search for Mau Mau and kill it. » (Mau-Mau a souillé le pays. Que Mau-Mau périsse à jamais. Tout le monde devrait rechercher [les] Mau-Mau et les tuer).

Néanmoins, si Kenyatta était sincère, il apparait que certains de ceux qui l’entouraient, estimant que l’action pacifique ne menait à rien, étaient en contact avec les Mau-Mau et profitaient des meetings de Kenyatta pour faire une propagande cachée en faveur du mouvement insurrectionnel, tandis que les Mau-Mau étaient convaincus que Kenyetta était secrètement avec eux.

 

En octobre 1952, Jomo Kenyatta fut arrêté avec cinq dirigeants de la KAU et accusé d’avoir organisé le soulèvement des Mau-Mau. Il n’existait aucune preuve de cela et les autorités auraient pu difficilement l‘ignorer.

 

 

August-1952-Kirigiti

En août 1952, au stade Kirigiti de Kiambu., plusieurs personnalités de la communauté noire dont des dirigeants nationalistes modérés condamnent l'action des Mau-Mau et appellent à la conciliation. Sur la photo, de gauche à droite, James Gichuru, Harry Thuku, le Chef Koinange, Eliud Mathu, Jomo Kenyatta, le Chef Waruhiu et le Chef Josiah Njonjo, .

L'assassinat en octobre du Chef Waruhiu sera le déclencheur de l'escalade de la violence.

Malgré les prises de position publiques de Kenyatta, le pouvoir colonial le rendra responsable du mouvement Mau-Mau et le fera arrêter le 20 octobre 1952, après avoir proclamé l'état d'urgence.

The Assassination of Chief Waruhiu,article du 15 juin 2017, site Owaahh

https://owaahh.com/assasination-chief-waruhiu/

 

 

 

 

 

 

 

Kenyatta était d'ailleurs présent, avec le gouverneur Baring  et les notables de la colonie, à l'enterrement du chef Waruhiu, tué par les Mau-Mau (dont l'assassinat marque le début du soulèvement),  mais pour les Britanniques, cela n'était qu'une manifestation de sa duplicité.

 

Kenyatta et ses co-accusés furent défendus par une équipe d’avocats interraciale dirigée par l‘avocat et député travailliste britannique Denis Pritt (réputé sympathisant communiste). Le procès eut lieu dans une localité écartée, Kapenguria, pour éviter les troubles (d’où le nom donné aux accusés, The Kapenguria six). L’accusation s’efforça de démontrer que Kenyatta jouait un double jeu et que ses discours hostiles aux Mau-Mau étaient seulement un paravent qui masquait ses véritables actions.

Certains des accusés étaient eux des partisans de l’action violente (et d’ailleurs avaient mis Kenyetta sur leur liste noire en raison de sa modération).

Le témoignage d’un nommé Rawson Macharia fournit à l’accusation ce qui lui manquait pour charger Kenyatta.

Le verdict rendu fut sept ans de travaux forcés avec une période de résidence surveillée à l’issue. Les accusés firent appel et la cour suprême du Kenya annula le jugement pour vice de forme, mais le gouvernement renvoya l’affaire à la cour d’appel de l’Est-africain qui annula ce dernier jugement et renvoya l’affaire à la cour suprême, qui confirma la sentence de 7 ans d’emprisonnement pour Kenyatta et quatre autres, un dernier accusé étant acquitté  mais restant emprisonné (janvier 1954). Pritt, le principal défenseur, déposa par deux fois un recours devant le Privy Council (Conseil privé de la reine), basé à Londres, qui dispose d’un comité judiciaire qui peut être saisi de n’importe quel jugement *. Mais le Privy Council rejeta les recours de Pritt sans beaucoup d’explications.

 

                                                                                                          * Aujourd’hui encore, le Comité judiciaire du Privy Council a compétence pour examiner les jugements rendus par les tribunaux relevant de la couronne et d’un certain nombre de pays indépendants, membres du Commonwealth.

 

La façon dont Kenyatta avait été jugé ne faisait pas l’éloge de l’indépendance de la justice britannique, coloniale mais aussi métropolitaine : la raison d’état l’avait clairement emporté sur l’état de droit.

(cf. John Lonsdale, Les procès de Jomo Kenyatta. Destruction et construction d'un nationaliste africain, Politix. Revue des sciences sociales du politique Année 2004, 66, https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_2004_num_17_66_1020)

 

 

 

DE LA PRISON AU POUVOIR

 

 

 

Pour compléter son action, en 1957, le gouvernement colonial interdit le parti KAU.

En outre, en manière de représailles, le gouvernement avait détruit la maison de Kenyatta.

Kenyatta accomplit ses 7 années de prison jusqu’en 1959 dans une prison spécialement construite pour lui et ses co-accusés. Dispensé des travaux forcés à l’extérieur, il était chargé de la cuisine. Un général Mau-Mau prisonnier, Itote, surnommé le général China, fut aussi enfermé dans la même prison et devint son ami, paradoxalement se ralliant aux conceptions pacifiques de Kenyatta au contraire des autres co-accusés qui jugeaient que l’action violente était la seule possibilité de parvenir à la fin de la domination coloniale. Cette hostilité de leur part alla jusqu’à une tentative de poignarder Kenyatta lorsqu'il prenait son petit-déjeuner. Kenyatta y échappa grâce au général Itote qui intervint pour le protéger.

Les interventions extérieures en faveur de Kenyatta, comme celles du premier ministre indien Nehru, appelant à une mesure de clémence, n’eurent aucun impact sur l’attitude des autorités britanniques.

Mais le gouvernement avait compris la nécessité de changements.  Le conseil législatif (parlement local) fut plus largement ouvert aux Africains, élus par un corps électoral réduit d'Africains éduqués. En 1958, les Africains avaient le même nombre de représentants que les Blancs, mais sans commune mesure avec l'importance respective des deux populations. Des postes étaient réservés aux Indiens et aux Arabes. Des Africains accèdèrent aux fonctions de ministres de la colonie. Les fortes réticences des colons blancs rendaient difficiles les changements.

 

Une nouvelle génération d’hommes politiques africains se mettait en place (comme Tom Mboya, Ronald Ngala, James Gichuru et dans un rôle encore modeste, Daniel arap Moi (qu’on retrouvera ensuite au premier plan); ces politiciens étaient généralement partisans de l’indépendance, mais modérés dans la forme. Des nouveaux partis se formèrent, le Kenya National Party (KNP), un parti ouvert aux Blancs et aux Indiens, le KIM (Kenya independance movement) créé par Julius Kiano, Tom Mboya et  Jaramogi Oginga Odinga, ce dernier étant le leader de l'ethnie Luo.

Tom Mboya est notamment un leader syndicaliste qui travailla pour mettre sur pied le programme de formation des élites du Kenya dans les universités américaines, en accord avec le futur président américain Kennedy, alors sénateur.Tom Mboya dessina le drapeau du Kenya indépendant et après l'indépendance il fut chargé de ministères important  jusqu'à son mystérieux assassinat en 1969.

En même temps, le gouvernement levait l’interdiction faite aux indigènes de produire du café et on vit le premier Africain siéger au Conseil (Board) des producteurs de café.

En 1959 Kenyatta avait terminé sa peine de prison. Un an auparavant le témoin qui l’avait accablé lors du procès avait reconnu avoir menti, sans pour autant que le procès soit réouvert. La popularité de Kenyatta était grande au Kenya et dans toute l‘Afrique mais le gouvernement le maintenait en résidence surveillée dans une partie éloignée du pays.

En 1960, James Gichuru recréa le parti KAU (jusque là interdit) qui fusionna la même année avec le Mouvement pour l‘indépendance de Tom Mboya et Oginga Odinga, sous le nom de KANU (Kenya African National Union).

De plus en plus, le gouvernement britannique se dirigeait vers l’acceptation de l’indépendance  - son principal problème était alors comment la faire accepter aux colons blancs. Le premier ministre britannique Harold Mac Millan avait prononcé en février 1960 (en Afrique du Sud, où il fut fraichement accueilli par les Blancs) son fameux discours sur les vents du changement (Winds of change) qui soufflaient sur l’Afrique et inéluctablement, conduisaient à l’indépendance et à l’acceptation de l’exercice du pouvoir par la majorité noire.

Symbole que les choses changeaient : en 1960, un Blanc qui avait tué un serviteur noir, fut condamné à mort et pendu, malgré l'indignation des colons. Le gouverneur Renison, dûment chapitré sur ce point par Londres,  refusa d'exercer son droit de grâce.

Le gouvernement britannique convoqua en 1960 des pourparlers à Londres (à Lancaster House) pour discuter de l’évolution du Kenya vers l‘indépendance, La délégation kenyane fut dirigée par Tom Mboya.

La KANU se divisa et un autre parti fut créé, intitulé Kenya African Democratic Union (KADU), représentant les ethnies qui craignaient la prépondérance des Kikuyus, avec à sa tête Ronald Ngala et Daniel arap Moi, alors à ses débuts mais qui devait devenir un personnage de premier plan par la suite. Aux élections de 1961 pour le nouveau conseil législatif (qui devait être composé selon un système de quotas en fonction des grandes divisions ethniques du pays, Noirs, Blancs, Asiatiques), KANU fit campagne pour la libération complète de Kenyatta* et fit savoir qu’il ne participerait à aucun gouvernement avant cela. Bien qu’ayant remporté les élections, son refus de participer permit à KADU et d’autres petits mouvements de former un gouvernement.

 

                                                                          * KANU avait élu Kenyatta comme président du parti mais le gouvernement colonial avait opposé son véto.

 

Les Blancs, dirigés politiquement par un grand propriétaire, Sir Michael  Blundell, avaient lié leurs intérêts (faute de meilleure solution) à ceux des groupes africains « minoritaires » de la KADU, en préconisant l’autonomie régionale (David M. Anderson, Le déclin et la chute de la Kanu,  La recomposition des partis politiques dans la succession de Moi (Kenya) Politique africaine 2003/2, N° 90, https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2003-2-page-37.htm)

Pendant que Kenyatta était toujours assigné à résidence, il recevait des visiteurs  : Lord Delamere, fils du fondateur de la colonie, missionné par des grands fermiers blancs, ou Sir Michael  Blundell. Ils venaient s'assurer qu'il serait possible d'envisager un avenir commun avec Kenyatta.

Finalement le gouvernement leva la résidence surveillée de Kenyatta et même reconstruisit pour lui une demeure confortable pour le dédommager de la destruction de la sienne après le procès de 1952.

Désormais on trouvait des Blancs au parti KANU, dont deux étaient des élus au Conseil législatif de la colonie : Derek Erskine (plus tard Sir Derek après avoir été anobli dans les années 70) et Bruce MacKenzie, reconnaissable à sa moustache en favoris.

 

 

 

 

14

Le mariage de Tom Mboya en janvier 1962 fut le "mariage de l'année" au Kenya, réunissant autant les personnalités de la société coloniale que les futurs dirigeants du Kenya indépendant. Parmi les 2000 invités, étaient présents Jomo Kenyatta, futur premier ministre puis président du Kenya, Oginga Odinga, futur vice-président du Kenya, mais aussi le gouverneur colonial Sir Patrick Reninson, le jeune roi Mutesa II du Buganda (surnommé Freddie) et bien d'autres personnalités, dont le juriste Charles Njinjo, parfait loyaliste, et le propriétaire blanc Bruce MacKenzie, élu de KANU au conseil législatif, tous deux futurs ministres du Kenya indépendant.  Le Pape avait envoyé un message de sympathie, ainsi que l'Aga Khan, preuve que Tom Mboya était déjà très connu. Tom Mboya épousa la fille de Walter Odede (dirigeant de KAU après l'arrestation de Kenyatta, cet homme pondéré, membre du Conseil législatif de la colonie,  avait aussi été emprisonné plusieurs années sur des soupçons de complicité avec les Mau-Mau).

Tom Mboya fut chargé de ministères importants (Travail, Justice, Affaires économiques) dans le  Kenya indépendant. Il devait être mystérieusement assassiné en 1969.  

Sur cette photo, les mariés rient tandis qu'un de leurs amis, Derek Erskine, ancien éléve d'Eton et collègue de Tom Mboya au  Conseil législatif du Kenya pour le parti KANU, donne sa version comique d'une chanson connue. A droite, le gouverneur  Sir Patrick Renison.  Magazine américain Ebony, avril 1962.     https://books.google.co.ke/books?id=X9cDAAAAMBAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=true        .

 http://nairobiwire.com/2016/01/major-tbt-photos-of-tom-mboyas-vip-studded-wedding-to-pamela-odede.html

 

 

 

Kenyetta fut alors considéré comme l’homme de l’avenir. Il accepta la présidence de KANU, cette fois sans opposition des autorités et fut élu député. Il commença à voyager en Afrique pour visiter les autres leaders des pays déjà indépendants et participa aux discussions de Lancaster House où KANU et KADU se divisaient sur la future constitution, KADU préférant une constitution fédérale. Kenyatta accepta tactiquement certaines demandes de KADU et entra dans un gouvernement de coalition qui devait diriger le pays avant l’indépendance.

 

 

 

 

 

PREMIER MINISTRE PUIS PRÉSIDENT

 

 

 

Kenyatta était conscient qu’Il devait gagner le soutien ou au moins la neutralité de la minorité blanche, ne serait-ce que pour des raisons pragmatiques : les Blancs assuraient 80%  des exportations du pays.

Or en 1962-1963, les Blancs, effrayés par l‘indépendance qui approchait,  quittaient le pays au rythme de 700 par mois.

« En 1962, le Kenya comptait une population de soixante-six mille Européens ; en 1963, six mille étaient déjà partis » (Hélène Charton, Jomo Kenyatta et les méandres de la mémoire de l'indépendance du Kenya, Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2013/2, N° 118  (https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2013-2-page-45.htm)

Au début de 1962, Kenyatta déclara : « We are determined to have independence in peace, and we shall not allow hooligans to rule Kenya. We must have no hatred toward one another. Mau Mau was a disease which had been eradicated and should never be remembered again. » (Nous sommes déterminés à accéder à l’indépendance dans la paix, et nous ne laisserons pas les voyous diriger le Kenya. Nous ne devons pas avoir de haine les uns envers les autres. Mau-Mau a été une maladie qui a été éradiquée et dont le souvenir ne doit plus être rappelé).

Kenyatta expliqua qu’il n’avait pas l’intention de forcer les Britanniques présents dans les services publics à partir, en tout cas pas avant de pouvoir être remplacés par des Africains formés pour prendre leur suite. Le maintien des Blancs engagés dans l’économie du pays était plus vital encore.

En janvier 1963, un nouveau gouverneur, Malcolm MacDonald, avait remplacé le gouverneur Reninson (qui avait lui-même remplacé en 1959 Baring, l’homme qui avait affronté l’insurrection des Mau-Mau); en effet, Reninson,  qui avait autrefois traité Kenyatta de « prince africain des ténèbres et de la mort », était mal à l’aise pour discuter avec lui !

MacDonald était certainement l’homme de la situation. Fils de Ramsay MacDonald, premier travailliste à être devenu Premier ministre, il avait été brièvement ministre avant-guerre puis dans le gouvernement de coalition de Churchill pendant la guerre, avant d’exercer des hautes fonctions dans les colonies ou les dominions. Lui et Kenyatta étaient non seulement d’accord sur l’essentiel, mais devinrent des amis proches.

Les accords de Lancaster House prévoyaient qu’un gouvernement autonome serait formé après des élections, avant la date de l’indépendance, fixée au 12 décembre. Ces accords avaient fixé la nouvellle constitution du pays.

Aux élections de mai 1963, KANU remporta les élections et Kenyatta devint premier ministre du Kenya, formant un gouvernement composé de membres de KANU.

En août 1963, devant une assemblée de quatre cents fermiers européens, Kenyatta déclara :

« We want you to stayThere is no society of angels, black, brown or white. […] We are human beings and as such we are bound to make mistakes. If I have done a mistake to you, it is for you to forgive me. If you have done a mistake to me, it is for me to forgive you. » (Nous voulons que vous restiez …Une société faite d’anges, noirs, bruns ou blancs, n’existe pas. […] Nous sommes des êtres humains et comme tels disposés à fauter. Si j’ai été fautif envers vous, c’est vous qui devez me pardonner. Si vous avez commis une faute contre moi, c’est à moi de vous pardonner).

De la sorte, «  En quelques mois, les sentiments des Européens à l’égard de Kenyatta passèrent de la haine viscérale à une véritable adulation » (Hélène Charton, Jomo Kenyatta et les méandres de la mémoire de l'indépendance du Kenya, également pour les citations précédentes de Kenyatta).

Le 12 décembre 1963, le prince Philip, duc d’Edimbourg, mari de la reine Elizabeth II, vint au Kenya pour assister aux cérémonies marquant l’indépendance. Dans l'assistance, quelques anciens "généraux" Mau-Mau en uniformes neufs de l'armée kenyanne, voisinaient avec les notables coloniaux et les Africains ou Indiens loyalistes ou modérés. Parmi les invités étrangers figurait Indira Gandhi, fille du premier ministre indien Nehru (et future premièr ministre). 

 

 

kenya indep

Le 12 décembre 1963, le Kenya devient indépendant tout en restant une monarchie ayant comme chef d'Etat la reine Elizabeth, représentée par un gouverneur-général. Le dernier gouverneur de la colonie, Malcolm McDonald, devient gouverneur-général. Sur la photo, on voit le mari de la reine, le prince Philip, duc d'Edimbourg, féliciter Jomo Kenyatta, premier ministre. A gauche du prince, en civil, se trouve Malcolm McDonald.

Capture d'écran You Tube. British Pathé.

https://www.youtube.com/watch?v=OMnK_0OfEUY

 

 

 

Pour l’occasion l’épouse anglaise de Kenyatta et son fils avaient fait le voyage et furent accueillis par sa famille africaine qui s’était agrandie, puisque sa quatrième épouse Mgina lui avait donné deux enfants dont un fils, nommé Uhuru (Liberté) - plus tard, il serait président de la république.

Dans l’immédiat, le Kenya restait ce qu’on appelait un Dominion (ou plus tard un Realm of the Commonwealth, royaume du Commonwealth), pays indépendant conservant comme chef de l’Etat le souverain britannique. Le souverain était représenté non plus par un gouverneur comme à l’époque coloniale, mais par un gouverneur-général exerçant les prérogatives constitutionnelles d’un chef d’Etat (c’est toujours le cas au Canada, Australie, Nouvelle-Zélande etc).

Malcom MacDonald passa du poste de gouverneur à celui de gouverneur-général.

Parallèlement, une forme de culte de la personnalité autour de Jomo Kenyatta apparut dès la fin de 1964 : une statue de lui fut dressée devant le Parlement (à la place d'une statue de Lord Delamere, le fondateur de la colonie, qui fut rendue à la famille de celui-ci), tandis que la principale avenue de Nairobi, qui portait le nom de Lord Delamere, fut renommée Kenyatta Avenue.

Une loi fut votée punissant d’exil les offenses au Premier ministre.

 

 

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Jomo Kenyatta inspecte une garde d'honneur de l'armée britannique, au moment du départ des troupes britanniques du Kenya.

Site Mediamax

http://www.mediamaxnetwork.co.ke/461778/the-changed-kenya-kenyatta-left-behind/

 

 

 

 

 Le 12 décembre 1964, un an jour pour jour après la proclamation de l’indépendance, le Kenya devint une république membre du Commonwealth, avec Kenyatta comme président. Devant le Chief justice (le président de la Cour suprême) en perruque, qui  était toujours un Britannique, Kenyatta signa les documents constitutionnels lors d'une cérémonie publique.

Puis il accompagna à l'aéroport MacDonald qui allait prendre quelques vacances. Le rôle de gouverneur-général de ce dernier était terminé avec la transformation du Kenya en république,  mais il était prévu qu’il revienne comme Haut-commissaire c’est-à-dire ambassadeur du Royaume-uni (les ambassadeurs des pays du Commonwealth dans un autre pays du Commonwealth portent le titre de Haut-Commissaire). Les guerriers masaï saluèrent en dansant Kenyatta et MacDonald, celui-ci en uniforme et bicorme à plumes, tandis que de son côté, Mgina Kenyatta, la quatrième Madame Kenyatta, accompagnait Mme MacDonald à l'avion.

Kenyetta déclara qu'il espérait que lorsqu'il reviendrait au Kenya, MacDonald aurait plus de temps à consacrer à sa passion, l'ornithologie. MacDonald lui répondit qu'en ce moment, il avait la chance d'observer de près le plus sage des vieux oiseaux d'Afrique.

 

 

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 Le 12 décembre 1964, le Kenya devient une république. Jomo Kenyetta, son célèbre chasse-mouche dressé, prête serment à la Constitution devant le Chief Justice (plus haut magistrat du pays), Sir John Ainley, qui resta à ce poste de 1962 à 1968.                .

Capture d'écran You Tube. British Pathé.

https://www.youtube.com/watch?v=JQPfmocyVS8

 

 

 

 

 

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 Après les cérémonies de proclamation de la république, Jomo Kenyatta conduit à son avion le gouverneur-général Malcolm McDonald, dont la mission est terminée mais qui s'apprête à revenir au Kenya comme haut-commissaire (ambassadeur du Royaume-Uni).

Capture d'écran You Tube. British Pathé.

 https://www.youtube.com/watch?v=JQPfmocyVS8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE KENYA SOUS JOMO KENYATTA

 

 

 

 

 

 Kenyatta combinait les rôles de président et de premier ministre, rompant avec les principes en usage dans les pays de tradition politique britannique, selon lesquels le chef de l'Etat n'a qu'un rôle protocolaire.

Son gouvernement comprenait quelques nationalistes radicaux, des nationalistes modérés comme Tom Mboya et même d'anciens  "loyalistes" qui avaient servi le régime colonial. De façon générale, on estime que les anciens loyalistes occupèrent les postes administratifs importants laissés vacants par le départ des administrateurs britanniques, ainsi Charles Njonjo qui fut Attorney general de 1963 à 1973 et par la suite ministre de Daniel arap Moi, le successeur de Kenyatta.

Kenyatta réforma la constitution pour éliminer l'embryon de fédéralisme qui avait résulté des accords de Lancaster House.

Pour obtenir le soutien du second plus grand groupe ethnique africain du Kenya, les Luos, il nomma vice-président le principal représentant des Luos Oginga Odinga (qui avait exercé la fonction de chef traditionnel des Luos avant d'entreprendre une carrière politique). 

Mais il était difficile de ne pas voir que l'ethnie du président, les Kikuyus (20% de la population) détenait tous les postes intéressants.

Kenyatta prit clairement position pour le camp occidental à une période qui était marquée par la guerre froide et il conserva les structures et parfois les hommes de l'ordre colonial. Les Britanniques en poste dans la police, l'administration et la justice lors de l'ndépendance, le restèrent et furent parfois remplacés par d'autres Britanniques (ou en tous cas des Blancs d'origine britannique), notamment au poste de Chief Justice, jusque bien après la mort de Kenyatta en 1978.

Il nomma ministre de l'agriculture Bruce McKenzie, un propriétaire terrien et homme d'affaires blanc, peut-être lié aux services secrets britanniques, qui avait été un des rares Blancs à adhérer au parti KANU avant l'indépendance.

Sir Humphrey Slade, un homme de loi blanc, qui avait présidé le Conseil législatif avant l'indépendance, fut  élu Speaker (pésident) de la nouvelle assemblée législative et le resta jusqu'en 1970.

 

 

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 Ouverture du Parlement en 1965. Capture d'écran You Tube. British Pathé.

https://www.youtube.com/watch?v=OQ7taz0v1fA

Jomo Kenyatta a revêtu  une sorte de vêtement traditionnel royal. A  gauche le Speaker (président)  de la Chambre des représentants, Sir Humphrey Slade, à droite en perruque également, le Speaker du Sénat. En 1966 le Sénat fut supprimé (il a é été récemment rétabli) et une seule chambre fut maintenue, dénommée Assemblée nationale (National assembly), Sir Humphrey  Slade avait été le Speaker du Conseil législatif colonial, puis fut élu Speaker de la Chambre des représentants du Kenya indépendant de 1963 à 1966, puis Speaker de l'Assemblée nationale jusqu'en 1970.

Le jounal kenyan The Nation (en ligne) écrit qu'après l'indépendance, Sir Humphrey avait les qualités d'âge, de sagesse et de diplomatie que requérait la situation du moment. Les parlementaires kenyans ne se contentaient pas de respecter  ses décisions, ils les révéraient. (During his tenure, MPs revered rather than respected his rulings ; https://www.nation.co.ke/kenya50/governance/speaker-parliament-marende-kaparo-muturi-keino-slade/2032914-2091970-u0l1ysz/index.html

 

 

 

 

Kenyatta incita à se rendre les derniers Mau-Mau qui tenaient encore le maquis (à vrai dire devenus inoffensifs et surtout préoccupés de survivre) puis sa police pourchassa ceux qui ne se rendaient pas.

 

 Certains des anciens Mau-Mau, dont le général Itote, ancien compagnon de captivité de Kenyatta, obtinrent des postes importants dans l'administration, mais ce fut plutôt l'exception. De plus Itote s'était rallié aux idées pacifiques de Kenyatta (et même, selon certains, avait été "retourné" par les Britanniques après sa capture). Josiah Mwangi Kariuki, ancien membre des Mau-Mau, qui avait été prisonnier des Britanniques (il raconta sa détention dans le livre Mau Mau detained), fut secrétaire particulier de Kenyatta, puis député et secrétaire d'Etat en 1974. Il se brouilla avec Kenyatta dont il contestait la politique favorable à une minorité et mourut mystérieusement assassiné en 1975. 

En général, les anciens Mau-Mau n'obtinrent aucune reconnaissance et furent considérés avec suspicion par le nouveau régime. 

 

 

 Dès la fin 1963, une rebellion de séparatistes musulmans eut lieu à la frontière somalienne - les conflits frontaliers avec la Somalie ou des rebelles soutenus par la Somalie allaient devenir un facteur recurrent de la géopolitique locale. Kenyatta demanda l'aide des forces britanniques pour la réprimer.Ce premier conflit, connu sous le nom de Shifta War (les shifta sont des bandits des frontières du nord-est, désignatiion péjorative utilisée par le gouvernement du Kenya) dura jusqu'en 1967 et le gouvernement kenyan utilisa contre les rebelles certaines des méthodes que le gouvernement britannique avait utilisées contre les Mau-Mau (concentration des habitants dans des villages sécurisés).

.Kenyatta fit aussi appel aux forces britanniques pour réprimer une tentative de coup d'état contre lui, en janvier 1964.  

 

Le chef de file de la gauche radicale, le député Pio Gama Pinto, fut assassiné en février 1965 et son assassin présumé fut condamné, bien que des soupçons aient été émis sur les commanditaires de l'assassinat.

 

 

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 Jomo Kenyatta découvre le cadeau du gouvernement britannique pour l'indépendance du Kenya : un centre de table en argent réalisé par le designer Atholi Hill, portant l'inscription "From Great Britain to Kenya". Le cadeau arriva un peu en retard et fut présenté en février 1966 au président par le haut-commissaire Malcolm McDonald (à droite). A gauche, Charles Njonjo, proche du président et Attorney général, portant le costume typique des lawyers britanniques : veston noir et pantalon rayé. Comme le président, il porte une fleur à la boutonnière.

La reine offrit en tant que cadeau personnel la résidence qu'elle possédait au Kenya, la  Royal Lodge Sagana. Jomo Kenyatta regretta que la reine se sépare de sa résidence et assura que la famille royale pourrait l'utiliser quand elle le voudrait. La Chambre des Communes britannique offrit aussi un cadeau ainsi que des pays du Commonwealth et bien entendu d'autres pays. 

Site du journal Daily Nation, Kenya, article de Odhiambo Levin Opiyo du 10 décembre 2017..

 https://www.nation.co.ke/news/politics/Gifts-Kenya-independence-1963/1064-4222050-ohqtrbz/index.html

 

 

 

 

Contrairement aux traditions politiques britanniques de multipartisme, le régime évolua vers un régime de parti unique, d'abord en fait puis en droit.

En 1964 Kenyetta demanda, au nom de l'intérêt national, que le parti KADU se fonde dans le parti gouvernemental KANU, ce que KADU accepta de faire.

Les leaders de KANU, Ronald Ngala, Masinda Muliro et Daniel arap Moi, devinrent des soutiens de Kenyatta.

 

 

Kenyatta ne permit pas aux Blancs et aux Indiens qui restaient au Kenya d'avoir  la double nationalité britannique et kenyanne. Ceux qui ne voulaient pas acquérir la nationalité kenyanne pouvaient rester mais sans avoir des droits égaux aux citoyens kenyans.

 Kenyetta, curieusement, avait plus d'antipathie pour les Indiens, dont il estimait qu'ils avaient exploité les Africains, que pour les Blancs, malgré l'implication de certains membres de la communauté indienne dans le processus d'indépendance. Un grand nombre d'Indiens, redoutant que la situation empire, quittèrent le pays après l'indépendance, pour venir en Grande-Bretagne.

 Vis-à-vis des Blancs, le gouvernement de Kenyatta exigea seulement que les clubs ou les écoles réservés aux Blancs soient désormais interraciaux. Malgré son désir de ne pas inquiéter les Blancs, une grande partie de la population blanche quitta le pays.

 

 Le gouvernement se donna pour objectif la croissance économque putôt que la redistribuion des revenus et s’efforça de séduire les investisseurs étrangers. Dans les 10 ans suivant l’indépendance, les investissements étrangers doublèrent, en majorité émanant de multinationales. L’orientation de l’économie resta capitaliste, même si un vernis socialiste fut parfois mis en avant, notamment par le ministre Tom Mboya, qui plaida pour une économie mixte. Pendant la période où Tom Mboya était ministre du Plan, le taux de croissance fut de 7%.

 

 Le gouvernement s’efforça de promouvoir un “capitalsme noir” surtout dans les secteurs agricole et du commerce, tenus respectivement par les Blancs et les Indiens.

 

Le Trade Licensing Act de 1967 interdit aux non-citoyens d’exploiter le riz, le maïs, le sucre et par la suite d’autres produits dont le textile. Cette mesure visait particulièrement les Indiens qui n'avaient pas pris la nationalité kenyane pour conserver leur passeport britannique. Craignant un durcissement des conditions de départ vers le Royaume-uni, un nombre considérable d'Indiens quitta le pays en 1967-68.

 

 Le gouvernement encouragea l’usage du swahili (utilisé surtout sur la zone côtière) comme langue nationale mais l’Anglais demeura la langue officielle  et notamment dans l’éducation. La culture occdentale resta prédominante chez les élites du pays.

 

 La corruption se répandit dans le pays et toucha tous les dirigeants y compris la famille de Kenyatta qui acquit dans des conditions favorables des propriétés dans les provinces centrale, du Rift et la province côtière, où elle investit notamment dans les  résidences hôtelières.

 

 Les accords de Lancaster House prévoyaient que le gouvernement britannique mettait à disposition du Kenya 27 millions de livres pour racheter les propriétés des Blancs.  Kenyatta et son ministre MaKenzie encouragèrent la formation de sociétés privées dirigées par des politiciens pour redistribuer les terres, ce qui permettait des enrichissements à divers niveaux. Kenyatta fut aussi un bénéficiaire de la redistribution.

 

 L’exode rural était un problème du Kenya : les ruraux s’entassaient de plus en plus dans des bidonvilles en banlieue des grandes villes, sans espoir de trouver un travail stable,  le taux de criminalité explosait.

 

 Les tentatives d’inverser la tendance ne donnèrent que peu de résultats.

 

 

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Visite de la reine Elizabeth au Kenya, 1972. La reine avec Jomo Kenyatta. La reine devait aussi visiter le Kenya en 1983, reçue par Daniel arap Moi. Ces visites témoignaient des bonnes relations avec l'ancienne puissance coloniale. Les premiers ministres britanniques comme Harold Wilson ou Mme Thatcher, ainsi que des membres de la famille  royale comme le prince Charles, visitèrent aussi le Kenya, tandis que les dirigeants kenyans se rendaient à Londres.

Amon Somolong

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Cet exode rural allait de pair avec une croissance exceptionnelle de la population  (4% par an) entre 1962 et 1979. La durée de vie s’allongea et le gouvernement se donna pour but de créer une assistance maladie gratuite. Il esaya aussi, sans grand effet, de favoriser le planning familial.

Le gouvernement insista sur l’éducation secondaire plus que sur l’éducation primaire, dans le but d’africaniser l’administration En deux ans le nombre d’écoles secondaires fut doublé. Deux universités ouvrirent.  Les postes administratifs furent presqu'en totalité repris par des Africains en quelques années  L’essor de l’administration permit de constituer une classe moyenne.

 Officiellement, le pays était non-aligné mais en fait sa politique était pro-occidentale et notamment pro-britannique. Kenyeta afirma clairement son hostilité au communisme, d'autant que la Somalie, avec qui le Kenya avait des litiges frontaliers permanents, était soutenue par le bloc soviétique et la Chine.

Kenyatta  à la différence d’autres leaders du tiers-monde, noua des liens avec Israël et fut même menacé d’assassinat par les Palestiniens.

 

 

 

L'ÉVOLUTION POLITIQUE

 

 

Les relations entre Kenyatta et le groupe plutôt conservateur qui s’était formé autour de lui d’un côté, et de l’autre côté, le vice-président Jaramogi Oginga Odinga, se tendirent. Odinga perdit sa préeminence comme seul vice-président.

En 1966, Odinga démissonna  du parti présidentiel et de ses fonctions gouvernementales en déclarant que le Kenya avait échoué à obtenir son indépendance économique et qu’il devait adopter une politique socialiste.. Il créa son  parti, le Kenya Peoples Union (KPU) et publia un  livre Not yet Uhuru ( Pas encore la liberté), dont le titre voulait dire que la liberté (Uhuru en swahili) acquise lors de l’indépendance, n’était pas complète. 

Pour contrer cette attaque, le parti au pouvoir se réclama un peu plus de l’héritage Mau -Mau. Jomo Kenyatta publia un livre de mémoires, Suffering without Bitterness : The Founding of The Kenya Nation (Souffrance sans amertume : la fondation de la nation kenyane, 1968).

En 1967, Daniel arap Moi, un ancien de KANU rallié à Kenyatta,  fut nommé vice-président et devait par la suite jouer un rôle de premier plan.

 En 1969, le ministre Tom Mboya fut assassiné et il y eut des rumeurs selon lesquelles le gouvernement de Kenyatta était responsable de l‘assassinat car on prétendait que Mboya, proche des USA, pouvait évincer Kenyatta de la présidence. Des émeutes eurent lieu à Nairobi lors de son enterrement . Son assassin fut arrêté et condamné à mort en laissant planer  le doute sur le vrai commanditaire de l’assassinat. *

                                                                                                                         *   On peut noter que lors du procès, parmi les témoins, il y avait un certain Barack Obama, qui avait qui avait rencontré Tom Mboya peu avant son assassinat. Ce témoin, qui prétendra ensuite avoir échappé lui-même à une tentative d'assassinat après son témoignage (pourquoi ?), était le père du futur président des USA, Barack Obama junior. 

 

 

De plus, Mboya  état un Luo,  et la colère des Luos se manifesta lors d‘une visite de Kenyatta pour l’inauguration d’un hôpitaL Il y eu des jets de pierre et la garde riposta en tirant, faisant plusieurs morts.

 Les rumeurs sur la responsabilité de l’assassinat de Mboya portèrent aussi sur Odinga.

En octobre 1969, lors d'une réunion, Odinga et Kenyatta s'insultèrent publiquement et une émeute s'ensuivit qui fit 11 morts. En conséquence, le gouvernement interdit le parti d'Odinga, le KPU, et arrêta Odinga qui fut détenu deux ans sans jugement.

Une loi fut édictée selon laquelle, en cas d'atteinte  à la sécurité nationale, un suspect pouvait être emprisonné sans jugement.

Aux élections de décembre 1969, tous les candidats étaient du parti présidentiel KANU.

  En 1972, un des vétérans de l’indépendance, le ministre Ronald Ngala fut tué dans un accident de la route, donnant lieu à d’autres rumeurs sur la responsabilité du gouvernement.

 Le président Kenyatta était entouré d’un cercle de  notables, le plus souvent  kikuyus (dont Charles Njonjo, célèbre pour son style vestimentaire de gentleman britannique) qui maintenait le cap d’une politique conservatrice. Ces notables et d'autres bénéficiaires kikuyus de la politique officielle étaient  appelés The Kiambu Mafia (la Mafia de Kiambu, du nom de la région  dont beaucoup étaient orignaires). Ils avaient aussi des liens avec une association, la GEMA (alliance des ethnies Kikuyu, Embu et Meru), mais il existait aussi des rivalités parmi ces groupes qui se partageaient le pouvoir et ses bénéfices. 

En 1975, un attentat à la bombe tue 30 personnes à Nairobi. Peu après, sans que le lien avec ces deux événements soit clair, le député du parti présidentiel, mais critique sur  la ligne offfcielle, Josiah Mwangi Kariuki (ancien membre des Mau-Mau), fut enlevé et retrouvé assassiné après avoir été torturé.  Lorsqu'il avait été vu pour la dernière fois en vie, c'était à l'Hôtel Hilton, en compagnie de membres de la garde personnelle de Kenyatta. On a aussi évoqué l'action d'un commissaire de police blanc, Shaw, qui aurait été vu avec Kariuki avant sa disparition. L'annonce de la mort de Kariuki provoqua des émeutes surtout parmi les étudiants.  .

Le soutien populaire à Kenyatta devint de plus en plus faible.

 

 

 

 

LA PRISE D'OTAGES D'ENTEBBE;

LA FIN DE LA PRÉSIDENCE KENYATTA

 

 

 

En théorie, Kenyetta était élu pour un mandat de 5 ans renouvelable, mais faute d'autre candidat, ii était considéré comme réélu sans procéder à des élections. On peut considérer qu'en raison de son âge et de son état de santé (il avait souffert d'accidents vasculaires cérébraux) il avait cessé de s'occuper effectivement des affaires du pays dans les dernières années de sa présidence.

On l'appellait fréquemment de façon respectueuse, Mzee Jomo Kenyatta, Mzee signifiant le Vieux.

 

En juin 1976 eut lieu  la prise d'otages d'Entebbe (Ouganda) : un commando palestinien, assisté de membres de l'ultra-gauche allemande, détourna un avion d'Air France en provenance d'Israël et le fit se poser sur l'aéroport d'Entebbe, menaçant de tuer les passagers si les revendications du commando n'étaient pas satisfaites. Un commando de l'armée israélienne délivra les otages et tua les membres du commando terroriste, non sans quelques victimes parmi les otages. Des militaires ougandais furent aussi tués. Le dictateur ougandais de l'époque, le célèbre Amin Dada, qui avait de bonnes relations avec les Palestiniens, espérait rehausser son prestige interrnational en obtenant la libération des otages. Il protesta  devant l'ONU contre l'intervention israélienne, considérant que c'était une violation de la souveraineté de son pays.

Or on apprit plus tard que Bruce McKenzie, ancien ministre de l'agriculture, mais toujours conseiller de Kenyatta, avait persuadé le président kenyan d'apporter son soutien logistique au raid israélien (ou en tout cas avait agi en accord avec les responsables kenyans proches du président,  qui en raison de son âge et son état de santé, n'était plus vraiment décisionnaire). De plus, McKenzie, avec son avion personnel, avait permis aux agents israéliens de survoler l'aéroport d'Entebbe pour reconnaître les lieux.

 

En mai 1978,  McKenzie fut tué dans l'explosion de son avion  en revenant justement d'une visite d'affaires en Ouganda où il avait rencontré Amin Dada, malgré les mises en garde de proches lui déconseillant cette visite après son rôle dans l'affaire d'Entebbe, qui avait causé la colère d'Ami Dada. L'enquête établit qu'une bombe avait été dissimulée dans l'avion de McKenzie et on supposa qu'elle avait été cachée dans un cadeau fait à McKenzie par Amin Dada. Le dictateur ougandais prétendit n'y être pour rien et avoir été "l'ami" de McKenzie. On peut aussi penser à une vengeance des Palestiniens, d'autant plus que quelques mois avant Entebbe, McKenzie avait permis l'arrestation de Palestiniens au Kenya, qui furent livrés à Israël.. *

On a d'ailleurs dit de lui qu'il était un agent des services secrets israéliens. On avait aussi dit qu'il travaillait pour l'Intelligence service britannique ou encore les services secrets sud-africains de l'époque de l'Apartheid. C'était peut-être vrai dans les trois cas, ou plus simplement sa vision politique recoupait celle de ces pays.

                                                                                                                                                            * En décembre 1980, un attentat a la bombe eut lieu à l'Hôtel Norfolk de Nairobi, dont le propriétaire était Juif. Cet attentat fit 20 morts et environ 80 blessés de toutes nationalités. Il est considéré comme une vengeance des Palestiniens en raison de l'attitude du Kenya lors de la prise d'otages d'Entebbe.

 

 

 

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 Bruce McKenzie au mariage de Tom Mboya (à droite) en janvier 1962. Deux futurs ministres de la présidence Kenyetta, tous deux morts tragiquement.

Magazine américain Ebony, avril 1962.    

 https://books.google.co.ke/books?id=X9cDAAAAMBAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=true        .

 http://nairobiwire.com/2016/01/major-tbt-photos-of-tom-mboyas-vip-studded-wedding-to-pamela-odede.html

 

 

 

 

 

Lorsque Jomo Kenyatta mourut le 22 août 1978,  le gouvernement demanda l’assistance de la Grande-Bretagne pour organiser ses funérailles sur le modèle de celles de Winston Churchill. On dit que la prolonge d’artllerie qui fut utilisée était celle qui avait servi pour Churchill. Le prince Charles représenta la famille royale, parmi d’autres représentants des pays étrangers.

 

 

 

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Obsèques de Jomo Kenyata le 31 août 1978. 

PHOTO|FILE. NATION/ Site du journal Daily Nation Kenya

https://www.nation.co.ke/lifestyle/dn2/-End-of-an-era-as-Mzee-Jomo-Kenyatta-dies/957860-1984202-13qya8f/index.html

 

 

 

 

Selon certains observateurs, Kenyatta avait adopté beaucoup de traits du comportement britannique : une approche pragmatique de la politique, un certain attentisme qui ne se préoccupe vraiment des problèmes que lorsqu'ils deviennent des crises et une forme de tolérance pour ses adversaires, dès lors que de l'autre côté on s'en tient à des paroles.

Kenyetta se souvenait avec nostalgie de son séjour en Angleterre, dont il parlait parfois comme "the home" (chez moi, la maison).  

On a pu dire que son identification avec l'esprit anglais était bien plus profonde que ses amis et ses ennemis n'auraient pu l'imaginer. Sur le plan religieux, bien que respectant des coutumes africaines comme la polygamie, Kenyatta déclarait : I believe in Christianity as a whole (Je crois au christianisme dans son ensemble).

 

 

 

 

 

 APRÈS KENYATTA : L'ÈRE DE DANIEL arap MOI

 

 

 

 

 Le vice-président Daniel Toroitich arap Moi, de l’ethnie Kalenjin (le mot arap dans son nom est un élément du système des noms de famille de cette ethnie) devint d'abord président par interim et fut déclaré président du Kenya en étant seul candidat à la fonction (il n’y eut donc pas d’élections) en novembre 1978.

Contrairement  ce qu’on lit parfois, Moi ne fut pas du tout un ancien co-détenu de Kenyatta à l’époque de l’insurrection des Mau-Mau. Bien au contraire, après avoir été enseignant, il fit ses débuts politiques en 1955 comme élu de la Rift valley au Conseil législatif de la colonie, en remplacement du Dr John ole Tameno, “who had had to quit due to heavy drinking and suspected connections to the freedom movement” (qui avait du abandonner son siège en raison de ses penchants pour la boisson et de suspicions de liens avec le mouvement pour la liberté (probablement le mouvement Mau-Mau), selon la notice Wikipedia en anglais sur Daniel arap Moi.

Réelu membre du conseil législatif, Moi fut ministre de l’éducation en 1960-61 dans le gouvernement précédant l’indépendance. En 1960 ll fonda avec Ronald Ngala le mouvment KADU qui préconisait un Etat fédéral et voulait créer une alternative au parti KANU de Kenyatta, trop lié à l'ethnie Kikuyu.

Après l'indépendance, sur la demande de Kenyatta, le KADU fusionna avec le KANU en 1964. Kenyatta fit de Moi son mnistre de l’intérieur puis son vice-président en 1967. En tant que représentant d’une petite ethnie, Moi ne portait pas ombrage aux grandes ethnies et apportait au gouvernement le soutien des Kalenjins.

 

 

 

 

2

 

Daniel arap Moi prête serment (sur la Bible) après sa nomination comme président de la république en novembre 1978. A gauche, le Chief Justice, Sir  James Wicks. Ce dernier, qui avait été nommé en 1971, resta en poste jusqu'à sa retraite en 1982, à l'âge de 74 ans. Le gouvernement modifia par trois fois la Constitution pour lui permettre de rester en poste plus longtemps. Il est vrai que Sir James Wicks fut extrêmement dévoué au gouvernement de Kenyatta, puis de Moi. Il ne fut pas le derrnier Blanc à exercer comme Chief Justice.

Référence internet non retrouvée.

 

 

 

Après son accession à la présidence, Moi fut d'’abord critique sur la corruption de l’époque Kenyatta. Puis il ne tarda pas à   s”accommmoder de l’héritage et à utiliser les facilités que lui permettait sa position. Aujourd'hui, il posséderait, avec sa famille, la plus grande fortune du pays et même de l'Afrique centrale et orientale.

 

 Considéré comme "le nuage qui aurait dû passer", Moi resta en fait 24 ans au pouvoir, bien plus que Kenyatta.

 Moi fut surnommé Nyayo, mot Swahili qui signifie "traces de pas", car du temps de Kenyatta, il était toujours dans  les pas de ce denier, et on appelle l'époque où il a dirigé le Kenya The Nyayo era (l'ère ou époque de Nyayo).

 

Au début, il redonna une fonction officielle à Odinga, l'ancien vice-président, puis opposant du régime de Kenyatta,  mais le souhait de ce dernier de créer un nouveau parti fut mis en échec quand Moi et son ministre Charles Njonjo modifièrent la constitution pour faire du Kenya un Etat  à parti unique (1982), ce qu'il était déjà dans les faits

En 1982, une tentative de coup d'état militaire contre Moi échoua. Celui-ci en profita pour éliminer de son entourage quelques éléments de la vieille garde de Kenyatta dont Charles Njonjo - mais cela se fit en douceur et cela n'empêcha pas Njonjo de devenir un des hommes les plus riches du pays (il l'est toujours aujourd'hui, à 99 ans).

Quant à Oginga Odinga, il fut de nouveau placé quelque temps en résidence surveillée après la tentaive de coup d'état (sans preuve de son implication d'ailleurs). Mais surtout son fils, Raila, un ingénieur formé en Allemagne, qui avait fondé avec son père une société de fabrication de réservoirs pour le gaz de pétrole liquéfié, fut emprisonné sans jugement jusqu'en 1988, puis à nouveau inquiété pour son activisme en faveur du multipartisme, et obligé de se réfugier à l'étranger pour éviter une nouvelle arrestation (1991). Raila Odinga sera par la suite un personnage important de la vie politique du Kenya.

 

Affichant une ligne politique anticommuniste, Moi dut affronter la stagnation économique et aussi des critiques sur l’absence de démocratie dans le pays; on commença à parler d'usage de la torture contre les opposants.

A ce moment, l'anticommunisme n'était plus un argument suffisant pour que l'Occident et notamment les USA ferment les yeux sur les atteintes à la démocratie et aux droits de l'homme.  .

Il en résulta que l’aide internationale fut conditionnée à des réformes démocratiques.  En 1991, Moi rétablit le multipartisme. C'est alors que Odinga put créer avec d'autres le Forum for the Restauration of democracy (FORD, forum pour la restauration de la démocratie) qui se divisa rapidement en fractions rivales. 

Mwai Kibaki, qui était ministre depuis1966 (après avoir été secrétaire d'Etat en 1963) et qui avait été le vice-président de Moi de 1978 à 1988, mais écarté de ce poste par Moi (qui le rétrograda au poste de ministre de la santé), abandonna à la fois le gouvernement et KANU et créa  le Democratic Party.        ..

Moi remporta les  élections de 1992. Ses principaux concurrents étaient Oginga Odinga et Kibaki. En 1994, Oginga Odinga mourut et le président Moi, présent à ses obsèques, le salua comme un grand patriote.

Moi fut de nouveau vainqueur en 1997 contre Kibaki et  le fils Odinga, Raila. Les élections de 1992 et 1997 furent  marquées par la fraude et des violences des deux côtés.

Après 1990, des scandales financiers furent dévoilés mettant en cause Moi ou ses proches (notamment affaire Goldenberg fondée sur l'exportation illégale d'or).

Depuis 1991, favorisé par le rétablissement du multi-partisme, les conflits ethniques, opposant généralement les autres ethnies aux Kikuyus, qui se sont répandus hors de leur territoire habituel, ont éclaté, causant des centaines de morts et le déplacement de centains de milliers de personnes, notamment en 1997-98.

Moi s'appuie volontiers sur la communauté asiatique (500 000 personnes en 1998) qui a acquis une importance considérable dans le secteur tertiaire.

En novembre 2002, le terrorisme en rapport avec le problème palestinien frappe à nouveau le Kenya. Une attque a lieu à Monbassa contre un hôtel fréquenté par des touristes israéliens, tuant 13 personnes et en blessant 80. La plupart des tués sont des danseurs kenyans venus accueillir les touristes. Presqu'en même temps a lieu une attaque manquée au missile contre un avion de ligne israélien.

 

Le multi-partisme a amené la création d'une pléthore de partis ainsi le National Democratic Party, de Raila Odinga. Ces partis sont plus au service d'ambitions personnelles que de grande orientations politiques. Ainsi le parti de Raila Odinga fusionne un moment avec KANU, le parti au pouvoir, Odinga devenant ministre de l'énergie du gouvernement Moi,  avant de s'en séparer au moment de l'élection présidentielle de 2002.

 

En 2002, après 24 ans à la tête du pays, Moi ne pouvait constitutionnellement se  présenter pour un nouveau mandat. Avec l'assentiment de Moi, le parti KANU investit comme candidat Uhuru Kenyatta, fils de Jomo Kenyatta. 

Son opposant principal était Mwai Kibaki, l’ancien vice-président de Moi et vieux routier de la politique kenyane, leader du Democratic Party, qui fonda pour les élections de 2002 le rassemblement arc-en-ciel (Raimbow coalition), union de différentes forces d'opposition dont certaines provenant de transfuges de KANU.

 Un historien décrit ainsi la formation de la Raimbow coalition: " La faction dissidente quitte finalement la KANU le 14 octobre 2002 afin de former le Liberal Democratic Party (LDP). Parmi ses membres, on dénombre les députés de l’ancien National
Democratic Party menés par Raila Odinga, des requins non repentis de la KANU conduits par Kamotho et Saitoti, et une flopée de jeunes ambitieux qui craignent pour leur avenir politique en cas de défaite de la KANU. Durant des jours entiers, le groupe dissident a négocié avec l’alliance d’opposition conduite par Mwai Kibaki, du Democratic Party." (David M. Anderson, Le déclin et la chute de la Kanu, La recomposition des partis politiques dans la succession de Moi (Kenya), Politique africaine 2003/2 (N° 90) https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2003-2-page-37.htm?contenu=resume

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Comme Kenyatta s'était rendu célèbre avec son chasse-mouche, utilisé à la façon d'un sceptre, Moi utilisa volontiers une sorte de baton de commandement, insigne de son  pouvoir présidentiel.

Le président Daniel arap Moi, portant son bâton de commandement, avec à droite Uhuru Kenyatta à un meeting du parti KANU en 2002. A l'extrême-gauche, Raila Odinga.

Credit Khalil Senosi/Associated Press/ New-York Times, photo illustrant un article Kenya’s Political Turmoil Is a Tale of Fathers and Sons (la tourmente politique du Kenya est une histoire de pères et de fils).

https://www.nytimes.com/2018/02/20/world/africa/kenya-kenyatta-odinga.html

 

 

 

 

LA PRÉSIDENCE DE MWAI KIBAKI

 

 

 

Kibaki, âgé de 71 ans, remporta les élections avec plus de 61% des voix, contre 30 % à Uhuru Kenyatta.

La passation de pouvoirs entre Moi (qui ne s'attendait pas à la défaite de son parti) et Kibaki fut houleuse : lors de la cérémonie, la foule qui criait "Voleur" lança des mottes de boue en direction de Moi pendant qu'il prenait place sur l'estrade, tandis que dans son discours Kibaki déclara qu'il héritait d'un pays ravagé par des années de mauvais gouvernement et d'incompétence. Kibaki était en fauteuil roulant à la suite d'un accident de la circulation survenu en Grande-Bretagne peu avant les élections. Son courage à poursuivre le combat malgré ce grave accident avait sans doute impressionné les électeurs.

 

Kibaki forma un gouvernement avec ceux qui l'avaient soutenu, dont Raila Odinga, mais ce dernier fut déçu de la composition du gouvernement qui n'était pas aussi avantageuse pour lui que ce qu'il avait espéré.

Le Kenya connut une période de forte croissance économique (5,5% en 2007) grâce aux compétences économiques de l'équipe modernisatrice de Kibaki, mais les inégalités s'accrurent, toujours au profit du groupe le  plus favorisé des Kikuyus. La corruption dépassa, semble-t-il, les niveaux atteints sous Daniel arap Moi, même si personnellement Kibaki n'était pas en cause.

Il semble que Mwai Kibaki avait promis à Moi qu’il ne serait pas inquiété pour les affaires financières auxquelles l’ancien président avait été mêlé mais l’enquête fut réouverte sur l’affaire Goldenberg et il apparut que Moi, ses fils Philip et Gideon et sa fille June ainsi que beaucoup d’autres dignitaires du régime, étaient impliqués. D'autres scandales jetèrent le discrédit (s'il en était besoin) sur les dirigeants du pays.

La criminalité et les violences inter-ethniques s'établirent à un niveau élevé, et l'époque fut marquée par les violences dues à la secte Mungiki, une association criminelle mêlant gangsterisme et rituels africains, contre laquelle la police réagit par des exécutions sommaires et des arrestations massives chez les jeunes désoeuvrés des bidonvilles où se recrutaient les membres de la secte.

Les groupes ethniques Luo et Kalenjin se détournèrent de la Coalition arc-en-ciel, dominée par les Kikuyus.

En 2005, une nouvelle constitution fut préparée. Les projets allaient dans le sens d'une fonction présidentielle réduite à un rôle honorifique et à la création d'un poste de Premier ministre dirigeant effectivement le gouvernement. Mais le projet final qui devait ête soumis au referendum était tout-à-fait différent et conservait des pouvoirs considérables pour la présidence. Raila Odinga, un de ceux qui voulaient limiter les pouvoirs du président,  fit campagne pour le NON au referendum.

Le projet fut rejeté mais Kibaki renvoya aussitôt la presque totalité de son gouvernement, dont évidemment Raila Odinga et ses amis,  et forma un gouvernement d'hommes dévoués à lui. C'était la fin de la Coalition arc-en-ciel.

Raila Odinga était maintenant l'adversaire déclaré de Kibaki.

L'assassinat en 2007 d'un député de l'opposition,  Mugabe Were, augmente la tension.

Pour les élections présidentielles de 2007, Raila Odinga lança un mouvement,  The Orange Democratic Movement (ODM), symbolisé par une orange. Il défendait le "majimboisme" (régionalisme) contre la conception centralisatrice de l'Etat qui avait jusque là profité aux Kikuyus. Déjà en 1962-63, la KADU avait fait du majimboisme son programme.

L'ancien président Moi soutint Kibaki dans sa campagne de réélection, de même que Uhuru Kenyatta, le candidat malheureux (contre Kibaki) de 2002.

 La confrontation entre Odinga et Kibaki allait déboucher sur la pire épreuve de violence connue par  le Kenya depuis des décennies.

 

 

 

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Le président Kibaki lors des cérémonies d'anniversaire de l'indépendance le 12 décembre 2007, peu avant les élections  du 27 décembre où il affrontait 8 compétiteurs dont son adversaire le mieux placé, Raila Odinga.

Titre de l'article de l'agence Reuters : Kibaki, giant of Kenyan politics, in last fight (Le dernier combat de Kibaki, géant de la politique kenyanne). Le dernier sondage avant les élections donnait 43% des intentions de vote pour Kibaki et 45 pour Odinga.

Reuters

https://www.reuters.com/article/newsmaker-kibaki/kibaki-giant-of-kenyan-politics-in-last-fight-idUKNOA43709220071224

 

 

Pour ne pas prolonger cette première partie, nous renvoyons à plus tard le résumé de l'histoire du Kenya dans la période la plus récente, avec le second mandat présidentiel de Kibaki et l'élection et la réélection de Uhuru Kenyatta à la présidence.

Nous allons maintenant, dans une deuxième partie, faire un petit retour en arrière, et nous replonger dans la période entre les deux guerres, quand certains colons blancs de la Vallée heureuse menaient une vie où le sexe et l'alcool (et aussi la drogue) tenaient une grande part, tandis que leurs fidèles (?) serviteurs noirs faisaient tourner la boutique pour eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

24 novembre 2018

LE DROIT ET LES ELITES, VOUS AVEZ DIT POPULISME TROISIEME PARTIE

 

 

LE DROIT ET LES ÉLITES

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME, TROISIÈME PARTIE

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos de presse trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

LE POPULISME EST-IL CONTRE L’ÉTAT DE DROIT ?

 

L’ÉTAT DE DROIT 

 

 

 

 

 

On dit fréquemment que le populisme est contre l’Etat de droit. Bien entendu, le populisme prétend qu’il est démocratique puisqu’il représenterait la majorité des citoyens contre les élites, mais les spécialistes politiques affirment que la démocratie conçue dans l’optique populiste est une démocratie « illibérale », quand on ne parle pas de « démocrature » (mot forgé à partir des mots démocratie et de dictature) ou encore de dictature de la majorité.

Les spécialistes disent que quand le populisme arrive au pouvoir, il « s’en prend » à l’Etat de droit, qui est l’un des critères essentiels de la démocratie, comme cela se passe en Hongrie ou en Pologne.

Essayons d’y voir un peu plus clair dans ces notions.

D’abord, qu’est-ce que signifie l’expression « Etat de droit » (généralement on met une majuscule à Etat car cela veut dire que l’Etat se caractérise comme régi par le droit – mais certains auteurs minoritaires préfèrent écrire « état de droit » avec une minuscule, au sens de « situation où le droit est dominant ») ?

Le juriste autrichien Hans Kelsen a défini au début du XXe siècle la notion d'État de droit (Rechtsstaat, utilisée avant lui) comme un « État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s'en trouve limitée ». Dans ce modèle, chaque norme tire sa validité de sa conformité aux normes supérieures.

Au sommet de la pyramide figure la Constitution (écrite ou résultant de divers textes et coutumes comme en Grande-Bretagne), suivie des engagements internationaux, de la loi, puis des règlements. À la base de la pyramide figurent les décisions administratives ou les conventions entre personnes de droit privé (d’après Wikipedia, Etat de droit)

On précise la notion  avec la soumission de l'Etat, considéré comme une personne morale, au respect des règles de droit et au principe de responsabilité.

Cette conception technique a une conséquence : l’obligation de contrôler que l’action de l’Etat est conforme aux règles fondamentales est confiée à des juges :

« L’État de droit est (…) également devenu un thème politique, puisqu’il est aujourd’hui considéré comme la principale caractéristique des régimes démocratiques. En faisant du droit un instrument privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale, il subordonne le principe de légitimité [issu du choix démocratique des dirigeants] au respect de la légalité. Il justifie ainsi le rôle croissant des juridictions dans les pays qui se réclament de ce modèle » (site du gouvernement français Vie publique http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfondissements/qu-est-ce-que-etat-droit.html

En fait, pour Kelsen, sa description était purement technique. Il considérait ainsi que l’État nazi pouvait être regardé comme un État de droit dans la mesure où il respectait une hiérarchie de normes (Wikilibéral, Etat de droit https://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89tat_de_droit

Dans la conception la plus répandue de l’Etat de droit, celui-ci protège les libertés individuelles et les droits de l’homme. On a donc fini par confondre l’Etat de droit avec le respect de ces libertés et droits, même si en stricte logique, ce n’est exact que dans les sociétés où ces libertés et droits font partie de la norme supérieure.

Par exemple « en France, où le « bloc de constitutionnalité », selon la formule forgée par Claude Emeri, qui domine l'appareil du droit comprend notamment la Déclaration des droits de l'homme de 1789, le préambule de la Constitution de 1946 et la Constitution de 1958, mais aussi les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République et d'autres normes du même statut » (Wikipedia, Etat de droit). Cet article conclut que « dans ce cas [ ?] on ne pourrait parler d'État de droit dans un régime tyrannique ou despotique même qui respecterait la hiérarchie des normes » [comprendre : l’Etat de droit n’a de sens que s’il comporte la garantie des droits de l’homme au sens large].

Certains penseurs libéraux contestent que l’Etat de droit soit une limitation suffisante des pouvoirs de l’Etat, jugés nuisibles aux libertés individuelles, et préfèrent la notion anglo-saxonne de « Rule of law » (gouvernement ou règne de la loi), en considérant que la loi en question est la loi naturelle, qui se situe au-dessus des lois positives de l‘Etat : « le droit positif créé et institué par l'État n'est pas légitime : miroir des intérêts du moment, il ne sert que l'État » (https://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89tat_de_droit)

Mais pour beaucoup d’Anglo-saxons, rule of law et Etat de droit se confondent et ils mettent l’accent sur la protection des droits fondamentaux (dont la propriété) :

Nous n’entrerons pas plus avant dans ces subtilités.

 

 

 

LA DÉMOCRATIE « ILLIBÉRALE »

 

 

L'expression de "démocratie illibérale" a été inventée en 1997 par le politologue américain Fareed Zakaria, pour décrire les pratiques en apparence conformes à la démocratie de certains pays émergents, dissimulant plus ou moins un Etat autoritaire. Depuis ce terme a été étendu à certains pays (notamment européens) qui récusent les valeurs libérales, au sens politique du mot (et non économique).

Les régimes occidentaux sont démocratiques parce que les dirigeants sont choisis par les citoyens au cours d’élections libres. « Mais ce sont aussi des régimes libéraux, dans la mesure où ils garantissent les droits et libertés individuels, préservent en particulier ceux des minorités, et soumettent les lois votées par le Parlement à un contrôle de constitutionnalité » (citation de Yascha Mounk, chercheur à Harvard, dans Brice Couturier sur France-Inter, Orbán et Kaczynski. Comment la démocratie-devient illibérale, octobre 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/orban-et-kaczynski-comment-la-democratie-devient-illiberale

On retrouve ici la notion d’Etat de droit. Dans les démocraties illibérales, les gouvernants sont élus par la majorité selon des procédures démocratiques, mais une fois au pouvoir et en accord avec la majorité qui les a élus, ils portent atteinte à certaines règles ou valeurs admises dans les démocraties libérales, en considérant que les souhaits de la majorité de la population sont plus importants que ces règles et valeurs.

« C’est pourquoi, en Hongrie comme en Pologne, on constate des chicanes mises en travers du contrôle de constitutionnalité, la mainmise du pouvoir sur l’audiovisuel public, la colonisation de la fonction publique par les partisans du gouvernement. On n’est pas très loin de la dictature majoritaire » (Brice Couturier, article cité).

Certes on pourrait penser que lorsqu’un juge annule une décision du gouvernement parce qu’elle anti-constitutionnelle, le gouvernement pourrait penser à modifier la Constitution plutôt qu’à essayer d’éviter ou supprimer le contrôle du juge. Mais ces deux solutions a priori, ne présentent pas la même facilité. D’autant qu’en modifiant la Constitution dans un sens trop clairement compatible avec les idées populistes, il encourra d’autres reproches, à la fois de l’opposition de son pays et des démocraties libérales.

Les dirigeants concernés ne refusent pas l’étiquette de démocratie illibérale, puisqu’en 2014, Viktor Orbán le Premier ministre hongrois, a affirmé  dans un discours vouloir construire « un État illibéral, un État non libéral ». Selon les spécialistes, « Il ne s’agit pas (de) supprimer les libertés fondamentales, mais de les soumettre à l’intérêt de la Nation seule juge du bien commun » (Jean-Paul Jacqué, cité par Wikipedia, article Illibéralisme).

 Mais au début de son nouveau mandat en 2018, Viktor Orbán promeut cette fois le concept de « démocratie chrétienne à l’ancienne », car la démocratie libérale «  ne parvient pas à protéger la dignité humaine, est incapable d’offrir la liberté, ne peut pas garantir la sécurité et ne peut plus maintenir la culture chrétienne ». 

On peut aussi considérer Orbán  comme un conservateur un peu plus autoritaire, et se souvenir de ce que les pays de l'est de l'Europe n'ont pas les mêmes traditions politiques que ceux de l'ouest..

Mais dans tous les cas, les gouvernements populistes, au pouvoir ou associés au pouvoir dans plusieurs pays de l’Union européenne*, prétendent avoir l’appui du plus grand nombre pour limiter l’Etat de droit (et donc la protection des droits et libertés fondamentales), au nom de la Nation ou de la démocratie*.

                                                                                                                                  * Hongrie, Pologne, Autriche, Slovaquie, République tchèque, Italie, voire Bulgarie ou Roumanie. Ailleurs dans le monde, on cite parfois les USA de Donald Trump. Mais tous ces pays ne sont pas caractérisés par un régime de démocratie illibérale, (à supposer qu’il y ait un critère infaillible pour les caractériser) même si pour certains alarmistes, ils sont sur la voie qui y mène. Les Etats semi-autoritaires qui existent en grand nombre dans le monde reposent, quant à eux, sur une tradition différente et ne sont pas des Etats libéraux qui ont entrepris certains changements (ou sont accusés de le faire) par suite de l’arrivée au pouvoir de populistes.

 

Ce constat peut être en grande partie vrai.

Mais il ne doit pas nous empêcher de nous demander si les démocraties libérales, qui sont présentées comme reposant sur deux bases, le libéralisme et la démocratie, ne suivent pas aussi une orientation (mais en sens contraire) destinée à faire passer le libéralisme – en fait une conception particulière du libéralisme – avant la démocratie, et ce faisant, à imposer, au nom de la démocratie libérale, la vision du monde d’une petite partie de la population.

 

 

 

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 Viktor Orbán lors d'une campagne électorale, à la tête de son parti Fidesz.

Il semble logique qu'un dirigeant populiste hongrois, qualifié même de nationaliste, apparaisse au milieu d'une marée de drapeaux hongrois...

https://www.sbs.com.au/news/hungary-election-viktor-orban-s-fidesz-party-leading-vote-in-first-results

 

 

 

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 Mais un président de la république français (ici lorsqu'il était candidat à la présidence, avril 2017) ne renacle pas non plus à s'entourer de drapeaux en grand nombre. Seulement il y a plus de désordre que dans la photo de Viktor Orbán. Cette différence de style (là un formalisme un peu rigide, ici plus de "spontanéité" -  d'ailleurs supervisée par les spécialistes des réunions publiques) est-elle suffisante pour pouvoir accuser de nationalisme les populistes, alors que les non-populistes, eux, ne seraient  (bien sûr) que des "patriotes" ?

La Voix du Nord

.http://www.lavoixdunord.fr/153000/article/2017-04-25/emmanuel-macron-en-meeting-arras-ce-mercredi

 

 

 

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Avril 2018. Une famille appartenant à une société de préservation des traditions des hussards hongrois, prend part au vote pour les élections générales d'avril 2018. On peut penser qu'ils ont voté pour le parti de Viktor Orbán.

The Irish Times

 https://www.irishtimes.com/news/world/europe/orban-claims-victory-in-hungary-election-after-high-voter-turnout-1.3455023

 

 

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 Viktor Orbán lors de la fête nationale hongroise du 15 mars 2017, anniversaire de la révolte de la Hongrie contre l'empire autrichien en 1848.

Hajdù Online

http://www.haon.hu/marcius-15-orban-brusszelt-meg-kell-allitani/3411230

 

 

 

 

 

 

 

LE GOUVERNEMENT DES JUGES ?

 

 

 

Comme on l’a vu, la protection de l’Etat de droit implique que l’action publique soit soumise à l’examen des juges, sur recours formulé selon les règles légales par les personnes physiques ou morales intéressées. C’est notamment le rôle de la justice administrative en France (sans entrer dans l’examen approfondi des compétences des deux ordres de juridiction, judiciaire et administratif).

Cette conception suppose, comme allant de soi, que les juges sont neutres et que l’application des règles de droit ne met en jeu que des raisonnements abstraits, indépendants des préférences morales ou politiques du juge.

Or, si on observe particulièrement le cadre français, dans diverses affaires emblématiques, les juges de haut niveau (Conseil d’Etat ou Conseil constitutionnel ; ou même à un niveau inférieur, cour administrative d’appel) ont jugé dans un sens qui tend à conforter les idées progressistes adoptées par l’élite.

Voyons quelques exemples.

 

 

 

LA LAÏCITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE ?

 

 

 Un maire avait mis fin, par arrêté, à l’existence de menus particuliers dans les cantines scolaires, instaurée par ses prédécesseurs. Une association a attaqué sa décision devant la juridiction administrative, qui annule la décision du maire :

 

COUR ADMINISTRATIVE D’APPEL

DE LYON

COMMUNE DE CHALON-SUR-SAONE

Lecture du 23 octobre 2018 - Extraits

(…)

« Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à ce que, en l’absence de nécessité se rapportant à son organisation ou son fonctionnement, les usagers du service public facultatif de la restauration scolaire se voient offrir un choix leur permettant de bénéficier d’un menu équilibré sans avoir à consommer des aliments proscrits par leurs convictions religieuses ou philosophiques.

(…)

Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de leur demande, l’association X  et les autres requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision par laquelle le maire de Chalon-sur-Saône a mis fin à la pratique des menus alternatifs dans les restaurants scolaires de la commune… »

 

On voit ici que « le juge » (c’est-à-dire la cour administrative d’appel) ne motive pas sa décision par des raisonnements juridiques complexes comme parfois. Ici, on se borne à dire (sans expliquer vraiment pourquoi) que l’existence de menus particuliers (notamment pour raisons religieuses) dans les cantines n’est pas contraire au principe de laïcité ou de neutralité, ce qui entraîne l’illégalité de la décision du maire, prise au motif que ces menus étaient contraires au principe de laïcité.

Certes, l’existence de menus particuliers peut aussi avoir des raisons non religieuses (menus végétariens par exemple) ce qui permet de considérer que le principe de laïcité n’est pas seul en cause (c’est pourquoi la cour y joint la notion de neutralité du service public).

Sur le fond, nous n’avons pas de critique à adresser à la décision qui nous parait conforme à une conception tolérante de la laïcité et au respect des diverses opinions philosophiques.

Sur la forme (ou mieux, sur le raisonnement juridique) on voit que l’expression sur laquelle se base le raisonnement (« Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à… ») est une expression toute faite, qui pourrait servir dans tous les cas. Cela ne fait pas obstacle parce que, tout simplement, les juges ont estimé que cela ne faisait pas obstacle.

A-t-on tort si on dit qu’ici, la décision prend appui, essentiellement, sur la subjectivité des juges ou encore sur leurs opinions ou leur idéologie ? il semble qu'on aurait aussi bien pu conclure – et sans plus se justifier – que « Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public font, par eux-mêmes, obstacle à…. ».

On constatera qu’il existe une décision du Conseil constitutionnel (sur renvoi du Conseil d'Etat* selon la procédure de la question prioritaite de constitutionnalité) qui confirme que le régime particulier de Concordat existant en Alsace-Moselle (où l’Etat continue à salarier les prêtres des cultes catholique, protestant, israëlite, ou la religion est enseignée en classe etc) n'est pas contraireà la Constitution (décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013), ce qui évidemment n’interdit pas à l’avenir de remettre en cause ce régime.

On ne peut donc pas dire que les juges administratifs ou constitutionnels font preuve systématiquement d’une attitude favorable ou défavorable selon la religion qui est en cause.

                                                                                                              * Le Conseil d'Etat n'avait renvoyé au Conseil constitutionnel  que la partie de la question posée  relative au traitement des pasteurs protestants,  ne renvoyant pas l'ensemble de la contestation qui était formulée dans le cadre d'un recours d'une association laïque contre l'absence de réponse du Président de la république à la demande de cette association d'abroger le Concordat en Alsace-Moselle.

 

 

Le Conseil d'Etat a pris aussi une position de principe sur la présence de crèches de Noël dans les lieux publics (décision n° 395122 du 9 novembre 2016, Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne) mais cette décision qui, en gros, autorise la présence de crèches quand elles n'ont pas un aspect religieux mais culturel ou festif, n'a pas résolu la question puisque par la suite, des tribunaux administratifs ont pris des décisions contradictoires :

« Cette différence d’interprétation de la jurisprudence du Conseil d’Etat de novembre 2016 démontre que ce dernier a échoué dans sa finalité de donner, en la matière, une grille de lecture simple aux élus » explique Yvon Goutal, avocat spécialiste de ces questions." La Gazette des communes, Les crèches de Noël à nouveau dans le flou juridique,https://www.lagazettedescommunes.com/528324/les-creches-de-noel-a-nouveau-dans-le-flou-juridique/

 

 

Dans l'affaire des arrêtés dits "anti-burkini" qui avaient été pris en 2016 par certains maires pour interdire le port de vêtements couvrants sur la plage, le Conseil d'Etat a annulé plusieurs arrêtés.

Le Conseil d'Etat,  dans la première de ces annulations, qui prudemment ne plaçait pas l'affaire sur le plan des règles de laïcité, observa : 

" Il ne résulte pas de l’instruction que des risques de trouble à l’ordre public aient résulté, sur les plages de la commune de Villeneuve-Loubet, de la tenue adoptée en vue de la baignade par certaines personnes.  (...) Dans ces conditions, le maire ne pouvait, sans excéder ses pouvoirs de police, édicter des dispositions qui interdisent l’accès à la plage et la baignade alors qu’elles ne reposent ni sur des risques avérés de troubles à l’ordre public ni, par ailleurs, sur des motifs d’hygiène ou de décence." (Conseil d'Etat , ordonnance du 26 août 2016, Ligue des droits de l'homme et autres - association de défense des droits de l'homme collectif contre l'islamophobie en France).

 

La première de ces annulations fut saluée avec enthousiasme par le journal Libération sous le titre Les anti-burkini rhabillés par le Conseil d’Etat :

 

" La juridiction suprême de l’ordre administratif a suspendu vendredi sans ambiguïté l’arrêté [du maire] de Villeneuve-Loubet validé par le tribunal administratif de Nice. «Le juge a rappelé ce qu’est la règle de droit», a réagi Patrice Spinosi, avocat de la Ligue des droits de l’homme (LDH), partie requérante à l’audience au côté du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). «C’est une leçon de droit», estime Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université Paris-Ouest-Nanterre."

 

Certes, en 2018, le Conseil d'Etat rejeta le pourvoi des mêmes plaignants dirigé contre une décision de la cour administrative d'appel qui validait l'arrêté du maire de Sisco (Haute-Corse) qui datait aussi de 2016.  Ce rejet, qui eut moins d'écho médiatique, fut pris pour des raisons formelles, au motif que les plaignants n'établissaient pas que la cour administrative avait dénaturé les pièces du dossier (en fait le Conseil d'Etat n'a pas examiné l'affaire au fond mais a refusé d'admettre le recours en cassation, celui-ci étant manifestement dépourvu de moyens opérants).

 

Les développements futurs des décisions de justice sur ces questions sont à observer de près.

 

 

 

 

 

LA LIBERTÉ DE PENSER ET SES LIMITES

 

 

Dans un autre cas ayant donné lieu à décision de la justice administrative, un chroniqueur radio et télé célèbre et controversé, comme on dit (et parfois interdit d’antenne), M. Eric Zemmour, a tenu, lors d’une émission sur une radio privée, des propos qui ont entrainé une mise en demeure adressée à la radio concernée (RTL) par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), autorité administrative indépendante chargée notamment de veiller au respect des règles dans le secteur audiovisuel.

 La mise en demeure est un avertissement avant sanctions en cas de récidive.

La radio ainsi visée a contesté la mise en demeure (assimilée à une décision de l’administration), devant le Conseil d’Etat.

Celui-ci lui donne raison mais voyons avec quelle argumentation. Voici l’essentiel de la décision.

CONSEIL D'ETAT

SOCIETE RTL FRANCE RADIO

Lecture du 15 octobre 2018  - Extraits

[Le conseil d’Etat rappelle d’abord que les communications audiovisuelles se situent dans le cadre général d’une loi garantissant, sous certaines limitations (respect de la dignité humaine etc) la liberté d’expression ; que d’autre part, le CSA qui délivre les autorisations d’émettre, passe avec les sociétés émettrices des conventions qui précisent leurs obligations].

« Le CSA a décidé d’adresser à la société requérante [exploitant la radio RTL], à raison de cette séquence [l’émission dans laquelle E. Zemmour est intervenu] , une mise en demeure de respecter à l’avenir les obligations qui résultent pour elle de l’article 2-4 de la convention mentionnée ci-dessus du 2 octobre 2012, aux termes duquel : « Le titulaire veille dans son programme (…) à promouvoir les valeurs d’intégration et de solidarité qui sont celles de la République. (…) Le titulaire contribue aux actions en faveur de la cohésion sociale et à la lutte contre les discriminations » ;

Considérant que les principes républicains, notamment le principe d ’égalité devant la loi, qui interdit les discriminations et exige que des différences de traitement soient justifiées par des différences de situation objectives et pertinentes ou par l’intérêt général, confèrent une place éminente aux valeurs d’intégration et de solidarité ainsi qu’à l’objectif de cohésion sociale ; que l’engagement prévu à l’article 2-4 précité de la convention relative au service RTL de promouvoir ces valeurs et de contribuer à la lutte contre les discriminations doit se combiner avec le principe de la liberté de communication des pensées et des opinions, consacré et protégé par les dispositions de valeur constitutionnelle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et rappelé par les dispositions précitées de l’article 1er de la loi du 30 septembre 1986 [loi sur les communications audiovisuelles] ; qu’eu égard à ce principe, cet engagement ne saurait être interprété comme imposant à l’éditeur du service de prohiber sur son antenne toute critique des principes et des valeurs républicains ;

M. Zemmour a exprimé de manière polémique son point de vue sur la prohibition des discriminations, telle qu'interprétée, selon lui de manière extensive, par les juridictions aux Etats-Unis et en France, auxquelles il a reproché de rendre impossible toute différence de traitement ; que cette prise de parole intervenait dans le cadre d’une émission quotidienne de trois minutes intitulée « On n’est pas forcément d’accord », à laquelle sont invités des chroniqueurs de différentes opinions et dont le titre même invite les auditeurs à ne la recevoir qu’en tenant compte de son caractère polémique ; que, dans ces conditions, c’est à tort que le CSA a estimé pouvoir relever une méconnaissance des obligations résultant de l’article 2-4 de la convention relative au service RTL et adresser en conséquence à la société requérante une mise en demeure (…)»

Or, comme le reconnait le Conseil d’Etat, dans l’émission en cause, E. Zemmour s’est contenté de critiquer, non pas l’interdiction des discriminations, mais l’interprétation extensive de cette interdiction. Ce caractère limité de la critique de E. Zemmour n’empêche pas le Conseil d’Etat d’estimer, donnant raison sur ce point au CSA, qu’il y a eu « critique des principes et des valeurs républicains ». Pourtant, cette critique ne justifie pas la mise en demeure adressée par le CSA car « l’engagement prévu à l’article 2-4 précité de la convention relative au service RTL de promouvoir ces valeurs [d’intégration et de solidarité] et de contribuer à la lutte contre les discriminations doit se combiner avec le principe de la liberté de communication des pensées et des opinions, consacré et protégé par les dispositions de valeur constitutionnelle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ».

A cet argument que le respect des objectifs de lutte contre les discriminations doit « se combiner » avec la liberté de pensée et d’opinions (et donc d’expression de la pensée) garanti par des principes constitutionnels, le Conseil d’Etat joint un curieux argument , en retenant que les propos ont été tenus  dans le cadre d’une courte émission invitant à la polémique : « une émission quotidienne de trois minutes intitulée « On n’est pas forcément d’accord », à laquelle sont invités des chroniqueurs de différentes opinions et dont le titre même invite les auditeurs à ne la recevoir qu’en tenant compte de son caractère polémique ».

Ainsi, si on récapitule tout ce qu’on trouve dans cette décision :

1. L’idée que critiquer les excès, les dérives ou les erreurs d’interprétation d‘une politique de non-discrimination revient à critiquer le principe de non-discrimination lui-même  ; faute de quoi le Conseil d’Etat aurait fait le distinguo et aurait dit que Eric Zemmour, en critiquant  « l’interprétation extensive » d’une politique de non-discrimination, n’avait pas contrevenu à la convention entre le CSA et RTL qui impose de favoriser une telle politique et aurait conclu que le CSA avait fait une erreur (il aurait fait une qualification inexacte des faits).

2. Une fois ceci dit, le Conseil d’Etat admet, au nom de la liberté de parole, que des propos « antirépublicains » (au sens des valeurs républicaines) peuvent être tenus sur une chaine de radio. Mais au lieu de s’en tenir là et d’affirmer un principe général, il rappelle les circonstances de ces propos : dans une émission polémique de trois minutes, où sont invités des « chroniqueurs de différentes opinions » et qui, en quelque sorte, ne peut tromper l’auditeur. Pourquoi ajouter ces précisions, en apparence inutiles pour la solution du litige ? On peut penser que c’est pour indiquer les limites de l’expression des pensées dissidentes et suggérer que dans un autre cadre, la solution aurait été différente, par exemple si les propos avaient été tenus par un éditorialiste de la radio, engageant la rédaction et non par un invité dans une émission « défouloir » de trois minutes. Ces précisions  peuvent  par la suite réapparaître dans d’autres décisions ayant le même objet – ou orienter dès à présent les positions de l’administration compétente (le CSA).

On voit donc que la décision du Conseil d’Etat, qui à première lecture conforte la liberté de pensée et d’expression, même lorsque celle-ci parait choquer des principes républicains, délimite en même temps le cadre restreint dans lequel il est permis d'exprimer des opinions dissidentes sans encourir de pénalités.

 Surtout le fait de ne pas distinguer entre la critique des excès d’un principe ou de son dévoiement et la critique du principe lui-même, confusion sous-jacente dans le raisonnement du Conseil d’Etat, aboutit à amalgamer comme discours discriminatoire ou raciste tout discours qui pointe les excès ou les dévoiements de l’antiracisme. Cet amalgame est bien entendu souhaité par certains activistes pour imposer silence à leurs contradicteurs. Ils ont tout intérêt à faire passer pour du racisme toute critique des positions maximalistes qu'ils défendent .

Enfin, il faut souligner la promptitude du CSA (agissant en tant que délégataire de la puissance publique) à réagir, ce qui est déjà un signe qu’on cherche à interdire tout discours autre que le discours officiel (à quoi sert donc la pluralité de la presse en ce cas ?). D’ailleurs comment le CSA pourrait-il ne pas réagir, puisque tout « dérapage » est dénoncé immédiatement sur les réseaux sociaux par les vigilants gardiens de la bonne parole, et les administrations concernées sommées de prendre les mesures qui s’imposent pour faire taire les hérétiques ?

 

 

 

 

PRINCIPE DE FRATERNITÉ

 

 

 

Ce principe a été mis en évidence –en tant que principe créateur de droits – dans une récente décision du Conseil constitutionnel, à la suite d’une « question prioritaire de constitutionnalité » posée à l’occasion du procès de personnes qui étaient poursuivies pour avoir apporté leur aide désintéressée à des migrants irréguliers et qui n’entraient pas dans les quelques cas prévus par la loi où cette aide ne constitue pas un délit.

Voici les extraites essentiels de la décision ;

Décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018 - Extraits

7. Aux termes de l'article 2 de la Constitution : « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité" ». La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l'« idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Il en ressort que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle.

8. Il découle du principe de fraternité la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national.

9. Toutefois, aucun principe non plus qu'aucune règle de valeur constitutionnelle n'assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d'accès et de séjour sur le territoire national. En outre, l'objectif de lutte contre l'immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l'ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle.

10. Dès lors, il appartient au législateur d'assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l'ordre public. (…)

13. Dès lors, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l'étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l'accessoire de l'aide au séjour de l'étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n'a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l'objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. Par conséquent, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres griefs à l'encontre de ces dispositions, les mots « au séjour irrégulier » figurant au premier alinéa de l'article L. 622-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doivent être déclarés contraires à la Constitution.

Cette la décision  du Conseil constitution ne bouleverse pas les règles relatives à l’entrée des étrangers en France et déboute les demandeurs de leurs autres requêtes à cet égard, mais l’émergence du « principe de fraternité » peut avoir des conséquences encore imprévues. On peut penser (sans grandes chances de se tromper) que ce principe est destiné à s’appliquer, en priorité (sinon exclusivement) dans le domaine de l’immigration.  La décision du Conseil constitutionnel invitant le législateur à « assurer la conciliation » entre le nouveau principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public (ce dernier objectif était autrefois le seul à prendre en considération), indique au gouvernement ou au législateur dans quel sens il faut aller.

 

 

 

DES EXPERTS AU SERVICE DE TOUS ?

 

 

On voit donc par ces quelques exemples quelles formes prend l’Etat de droit – du moins en France. Formellement, il s’agit bien de contrôler l’action de l’Etat et des autres acteurs publics en annulant ses décisions irrégulières Mais concrètement, il s’agit d’aller plus loin que l’Etat –ou de lui montrer le chemin dans les politiques destinées à mettre en œuvre la vision du monde favorisée par les classes supérieures, disons le mot, les élites.

Cela n’a rien de surprenant. Les juges, dans leur ensemble, font partie d’un milieu social homogène caractérisé par la même origine sociale, les mêmes études (ce qui évidement peut se comprendre, encore qu’il serait possible d’imaginer d’autres formes de recrutement), la même scolarité post-universitaire dans une école dédiée, ce qui aboutit forcément à une assez grande uniformité de pensée et de comportement.

C’est encore plus vrai des magistrats administratifs dont la plupart sont issus de l’ENA – notamment ceux du Conseil d’Etat. Sans crainte de trop se tromper (on est preneur d’études sur le sujet – mais y en a-t-il ?) il est vraisemblable qu’ils partagent, à une écrasante majorité (il y a toujours partout un ou deux anticonformistes), les idées dominantes des classes supérieures et dirigeantes (dont ils font partie à des niveaux divers), c’est-à-dire le progressisme, ici dans sa variante « haut-fonctionnaire », comme il y a la variante « professions artistiques », la variante « journalisme et médias », etc.

On aboutit ainsi à une sorte d’idéologie d’Etat – qui se confond à peu près avec l’Etat de droit que les juges sont justement chargés de défendre.

Ici il faut admettre que deux visions inconciliables sont en présence :

- dans la première (la version officielle) les juges défendent l’état de droit qui comporte les règles de respect des minorités, de non –discrimination. Il n’y a donc pas de contradiction ou de collusion à dénoncer lorsqu’on remarque que les juges défendent les règles en vigueur, c’est leur rôle. En gros, un juge ne peut pas être neutre par rapport à ce que nos sociétés considèrent comme le mal (et c’est compréhensible).

- dans la deuxième, le respect des minorités, la non –discrimination et ce qu’on appelle l’antiracisme forment une idéologie qui va bien au-delà de la protection des minorités et de la lutte contre le racisme. En fait cette idéologie tend –sans toujours le formuler aussi clairement - à une forme de prise de pouvoir par ses partisans afin de modeler une société conforme à leurs souhaits. Pour la propagation de cette idéologie, la disqualification des opposants est importante et elle peut passer par l’application extensive du droit. Dans cette version, le droit est utilisé pour étendre des conceptions qu’on peut raisonnablement contester : les juges sont « juges et partie » en quelque sorte (ils orientent la décision dans le sens conforme à leurs opinions).

Sur l’idéologie antiraciste nous pouvons citer deux opinions :

Pour le philosophe Alain Finkelkraut, l'antiracisme, à la manière du communisme, est devenu une idéologie totalitaire, oppressant tous ceux qui refusent d’y adhérer.

Pour le sociologue  Paul Yonnet, la France est le seul pays où l'antiracisme a conquis l’appareil d’État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir.

Ainsi, lorsque la France prétend, comme toutes les démocraties occidentales, défendre l’Etat de droit, on peut penser que cette prétention est un peu biaisée par le poids en France des idéologies dites progressistes.

Il est fréquent d’ironiser sur la nomination des juges américains de la Cour suprême qui se  fait selon des critères clairement politiques  (conservateurs contre progressistes) et de sous-entendre qu’ainsi le droit, au plus haut niveau, est biaisé par l’appartenance idéologique des juges.

Curieusement, il semble que personne en France ne se demande si les juges chargés de trancher les questions de société se recrutent parmi des personnes d’opinions suffisamment variées. On se contente de penser qu’ils se partagent entre gauche et droite (ou maintenant entre nouveau centre, gauche et droite ?) comme si cette division politique n’était pas compatible avec l’adhésion  à la même idéologie dominante, par prudence, conformisme ou conviction, le passage de l’une à l’autre de ces notions se faisant par gradations insensibles.

Au passage, les juges des plus hautes juridictions sont (assez étrangement) qualifiés de « sages » par les journalistes béats d’admiration, comme s’ils n’étaient pas avant tout des professionnels rémunérés, faisant carrière dans une institution où ils sont entrés – dans la plupart des cas –au sortir de leur scolarité supérieure (ENA le plus souvent, pour la justice administrative). C’est le cas au Conseil d’Etat ; le recrutement du Conseil constitutionnel est différent puisque les membres sont nommés par diverses autorités parmi des personnes ayant acquis une expérience (forcément réussie !) dans la haute administration ou la politique. Observons aussi que la Cour de cassation (au sommet de la justice civile et pénale) ne semble pas ( ?) avoir droit à cette appellation journalistique sympathique, qui évoque des vieillards à barbe blanche se réunissant sur la place publique (bien loin de la réalité).

 On peut ajouter que de manière générale, le droit est devenu un domaine ultra complexe* où seuls surnagent réellement des spécialistes très pointus. Ainsi, pour reprendre les formules du site gouvernemental Vie publique, qui constate que le droit est devenu « un instrument privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale », on peut conclure que les décisions qui concernent tout le monde sont en grande partie remises à un groupe d’experts du droit, qui, généralement parlant et sauf méritoires exceptions, sont au service à la fois d’une classe (la leur) et d’une idéologie, ou si on veut être moins abrupt, sont imprégnés par la pensée dominante de leur milieu.

                                                                                * Il est évident que la complexification du droit est imputable aux juristes eux-mêmes qui y trouvent la justification de leur rôle de spécialistes.

 

On peut aussi s’étonner de la formulation du même site, qui indique que l’Etat de droit « est aujourd’hui considéré comme la principale caractéristique des régimes démocratiques », ce qui, si on comprend bien, veut dire que le choix par la volonté populaire (choix de la majorité) des dirigeants et des orientations politiques n’est plus qu’une caractéristique secondaire des Etats démocratiques, qui pourrait encore s’affaiblir, la caractéristique principale étant l’Etat de droit, donc le rôle régulateur et dans certains cas, directeur (au sens de qui indique la direction) des juges.

 

A côté de son rôle de juge supérieur et de conseiller juridique du gouvernement, le Conseil d'Etat réalise aussi des études générales - dont le destinataire principal est probablement le gouvernement, qui n'a au vrai pas besoin de les lire puisque les idées contenues font partie du fond commun des élites dirigeantes. Dans l'étude 2018 sur la citoyenneté, on peut lire que l'Etat - dont on considère comme allant de soi qu'il est compétent pour décerner des brevets de citoyenneté, car qui est mieux placé pour le faire ? - doit labelliser des "actions citoyennes" (on devine qu'après le label viendront les subventions). Evidemment on ne s'étonnera pas si ces actions ainsi labellisées correspondent à l'idéologie progressiste, dans le sens particulier que le mot a fini par prendre (pour Alain Finkielkraut, le progressisme "se caractérise par le refus de prendre en compte l'insécurité économique et culturelle des classes moyennes et populaires").

 

 Enfin le droit civil (droit de la famille, droit du travail, droit de la consommation, etc) est aussi  concerné par la même mainmise des experts et par la même perméabilité à l'idéologie progressiste.

Sur un plan général, la "judiciarisation" de la société, dont se flattent, bien entendu, tous les professionnels du droit, ne change rien au vieil adage du pot de terre contre le pot de fer.

 

Le rôle prédominant du droit et de ceux qui le maîtrisent et le manipulent  (les juristes) n'est qu'un aspect de la domination des experts sur tous les aspects de la vie sociale, ce qu'on peut appeller (comme par exemple Alain de Benoist) l "expertocratie". Toute contradiction portée contre l'avis des experts est disqualifiée par avance, alors que la neutralité ou l'objectivité des experts, sinon la compétence, est donnée comme allant de soi.

 

 

 

 

 

DOMINATION DE CLASSE ET DOMINATION IDÉOLOGIQUE

 

 

 

Dans ces conditions, il est évident que les populistes ne peuvent pas être d’accord avec la présentation de l’Etat de droit comme inséparable de la démocratie – si l’Etat de droit sert à justifier la domination d’une classe et d’une idéologie.

Les adversaires du populisme lui reprochent les méthodes par lesquelles, une fois au pouvoir, il essayerait de limiter l’expression des oppositions, sans vouloir se rendre compte que c’est aussi ce qui se passe dans les sociétés « libérales », où l’idéologie dominante dispose de tous les relais d’opinion et même des « contre-pouvoirs » qui sont d’accord (sinon sur des nuances) avec le « pouvoir » (politique, économique).

L’idée que les plus diplômés, ceux qui constituent l’élite, ont le droit de diriger la société sans se préoccuper des autres (on ne dit même plus que l’élite dirige les autres pour leur bien, maintenant, c’est pour les empêcher de nuire) se fait jour de plus en plus crûment. Un véritable mépris de classe, s’exprimant sur un mode ironique ou haineux qui évoque les bourgeois d’autrefois quand ils parlaient des ouvriers comme des « salopards en casquettes », se donne libre cours (cf. par exemple les réactions de nombreux abonnés du site internet du Monde au moment du mouvement des « gilets jaunes » (novembre-décembre 2018), réactions où le mépris de classe, exprimé avec véhémence, se renforçait par l’accusation de racisme ou d’homophobie, puis par celle d'antisémitisme)*.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        *                                                                 * Pour les accusations de racisme et d'homophobie,  on cite en fait peu d’incidents (2 incidents ?), plus le fait que les « gilets jaunes » avaient « livré » à la police des clandestins dont ils avaient repéré la présence dans un camion – comme si la police française, chargée d’appliquer la loi républicaine (qu’invoquent à tout bout de champ les mêmes lecteurs), avait été la Gestapo. Que ces lecteurs indignés se rassurent, les clandestins sont certainement de nouveau libres et à la recherche d’un autre camion pour passer en Angleterre. Quelques faits viendront alimenter ensuite les accusations d'antisémitisme. Dans un mouvement réunissant des mécontents de tous bords, il n'est pas surprenant que de telles tendances regrettables existent .

 


 

Le fait que les oubliés et les laissés-pour-compte n’ont plus d’espace pour s’exprimer qu’en « foutant le bordel » (quand ils expriment leur souffrance par le vote, on ricane que leur vote n’est pas respectable) montre à quel point la vie sociale est cadenassée par l’élite, un milieu restreint qui pour continuer à diriger a besoin de neutraliser et d’aligner sur elle des milieux plus larges, en jouant sur le conformisme et le désir des classes moyennes de ne pas être confondues avec les classes populaires ou pauvres.

Cette classe bourgeoise et éduquée a créé à son usage (et donc à l’usage de la société tout entière qu’elle domine) l’idéologie progressiste, immigrationniste et « antiraciste », qui lui sert en général d’alibi pour justifier son pouvoir (qu’on ne touche pas à la classe supérieure, car elle est le rempart contre les racistes et l’extrême-droite) et lui permet d’avoir l’appui non négligeable des diverses minorités. Ce qui ne veut pas dire que la classe bourgeoise ne puisse pas être débordée par moment par des idéalistes ou des membres activistes des « minorités » qui poussent toujours plus en avant le mouvement.

Le sociologue Christophe Guilluy s’exprime ainsi :

" La nouvelle bourgeoisie protège ainsi efficacement son modèle grâce à la posture antifasciste et antiraciste. L'antifascisme est devenu une arme de classe, car elle permet de dire que ce racontent les gens n'est de toute façon pas légitime puisque fasciste, puisque raciste. La bien-pensance est vraiment devenue une arme de classe. "

https://www.atlantico.fr/decryptage/3266241/christophe-guilluy--la-posture-antifasciste-et-antiraciste-de-la-france-d-en-haut-est-devenue-une-arme-pour-proteger-son-modele-face-aux-gens-d-en-bas-dont-on-delegitime-les-diagnostics-en-les-assimilant-a-du-populisme-

 

 

Ainsi domination de classe et domination d’une idéologie vont ensemble, comme toujours dans l’histoire. La « conversion » de la classe dirigeante française à l’antiracisme n’est pas surprenante : l’antiracisme (à un autre moment, cela a été autre chose) est ce qui lui sert à justifier son pouvoir, qu’elle exerce, de plus en plus, à son seul avantage.

 

 

 

 

QUE PENSENT LES POPULISTES ?

 

 

 

Pour ceux qui ne les aiment pas, les populistes ne pensent pas, ils en sont incapables. Ce sont des ploucs, des imbéciles, des ânes.

Mais la plupart des réactions des adversaires du populisme ne démontre pas non plus un grand niveau intellectuel. A plouc, plouc et demi... Quelques années d’études supérieures et une feuille de paie confortable ne transforment pas une oie en aigle, elle continue de glousser.

En dépit des sarcasmes contre les populistes, il existe des intellectuels qui leur donnent raison. Ils ont mis en évidence le bien-fondé des réactions de rejet des classes défavorisées face non seulement à la domination matérielle des élites, mais à l’idéologie que celles-ci veulent imposer et dont elles se servent pour justifier leur pouvoir et disqualifier leurs opposants.

Dans la première partie nous avons rencontré l’auteur américain Christopher Lasch qui fut l’un des premiers à sonner la charge contre les autoproclamées élites, notamment dans son dernier livre paru très peu de temps avant sa mort La révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994). Lasch se réclamait justement de l'expérience historique du parti populiste américain, à la fin du 19ème siècle.

Depuis d’autres ont pris la suite. Nous nous limiterons ici à des auteurs français

 

 

 CHRISTOPHE GUILLUY

 

 

Christophe Guilluy est géographe de formation, qui s'est spécialisé dans l'étude sociale des territoires. A partir des études de terrain, il en arrive à une analyse critique des idéologies dominantes.

Il est l'auteur de :

- Fractures françaises (2010),

La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires  (2014),

- Le Crépuscule de la France d'en haut (2017),

- No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (2018) [No sociey est la citation d' une phrase célèbre de Margaret Thatcher : la société n'existe pas (comprendre : il n'y a que des individus, qui sont seuls responsables de leur réussite ou de leur échec].

 

 

Extraits de Le crépuscule de la France d’en haut:, site Les Amis de Bartleby, https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/06/11/christophe-guilluy-le-crepuscule-de-la-france-den-haut/ :

 

 

" Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture. De Bordeaux à Paris en passant par Lyon, elle vote à gauche ou à droite pour des candidats du modèle mondialisé.

 

 

Les classes supérieures ne jurent que par le « réseau » (virtuel ou de villes). L’idée est de justifier en douceur la relégation en laissant croire qu’habiter dans le Cantal ou à New York, c’est la même chose. Qu’à Guéret ou à Lyon, les champs du possible sont identiques, puisqu’on est également « connecté ». Les discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture à l’Autre ne visent qu’à dissimuler les effets d’un développement économique inégalitaire et d’une organisation territoriale excluant l’essentiel des catégories modestes. Les mythes du « réseau » et de la « mobilité » promus par les médias et une intelligentsia acquise aux bienfaits de la métropolisation agissent comme des leurres parfaits pour mieux masquer la captation des richesses. D’un côté, le réseau « virtuel » (pour les classes populaires), de l’autre le véritable réseau des classes supérieures qui repose sur l’entre-soi.

 

 

 

Face à ces contestations, la classe dominante n’a plus d’autre choix que de dégainer sa dernière arme, celle de l’antifascisme. Contrairement à l’antifascisme du siècle dernier, il ne s’agit pas de combattre un régime autoritaire ou un parti unique. Comme l’annonçait déjà Pier Paolo Pasolini en 1974, analysant la nouvelle stratégie d’une gauche qui abandonnait la question sociale, il s’agit de mettre en scène « un antifascisme facile qui a pour objet un fascisme archaïque qui n’existe plus et n’existera plus jamais » . C’est d’ailleurs en 1983, au moment où la gauche française initie son virage libéral, abandonne les classes populaires et la question sociale, qu’elle lance son grand mouvement de résistance au fascisme qui vient. Lionel Jospin reconnaîtra plus tard que cette « lutte antifasciste en France n’a été que du théâtre » et même que « le Front national n’a jamais été un parti fasciste » . Ce n’est pas un hasard si les instigateurs et financeurs de l’antiracisme et de l’antifascisme sont aussi des représentants du modèle mondialisé. De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon. « No pasaràn » devient le cri de ralliement des classes dominantes, économiques ou intellectuelles, de gauche comme de droite. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de constater, comme le fait le chercheur Jacques Leclerq, que les groupes « antifa » (qui s’étaient notamment fait remarquer pendant les manifestations contre la loi Travail par des violences contre des policiers), recrutent essentiellement des jeunes diplômés de la bourgeoisie.

 

 

 

Le stratagème est d’autant plus pervers que cette société ouverte, mixte, égalitaire, portée dans les discours ne correspond en rien à la réalité, et encore moins à celle que revendiquent ces catégories supérieures. Dans les faits, la société mondialisée est une société fermée où le grégarisme social, le séparatisme, l’évitement et la captation des richesses et des biens n’ont jamais été si puissants. Ainsi, loin du conte pour enfants rabâché sans interruption depuis vingt ans par les médias, qui oppose les bons et les méchants, la société n’est pas divisée entre les partisans éclairés de l’ouverture contre des opposants incultes et fermés. La véritable fracture oppose ceux qui bénéficient de la mondialisation et qui ont les moyens de s’en protéger et ceux qui en sont les perdants et ne peuvent se protéger de ses effets.

 

  L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas » qu’on appelle « populisme ». Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables.

 

 Ainsi, quand la fascisation ne suffit plus, la classe dominante n’hésite plus à délégitimer les résultats électoraux lorsqu’ils ne lui sont pas favorables. La tentation d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie devient plus précise. L’argument utilisé, un argument de classe et d’autorité, est celui du niveau d’éducation des classes populaires. Il permet de justifier une reprise en main idéologique

 

 

(...) Les mots de l’antifascisme sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ont parfaitement compris et refusent désormais les conditions d’un débat tronqué. "

 

 

 

 

 

 

 

 ALAIN DE BENOIST

 

 

Pour les uns c'est le Diable, depuis qu'il s'est rendu célèbre avec son livre Vu de droite, et qu'il était le principal représentant de la Nouvelle droite à la fin des années 70 et au début des années 80, racialiste et néo-païenne. C'était il y a quarante ans. Depuis Alain de Benoist a évolué, fait preuve d'une pensée nuancée, toujours critique au sens de l'analyse et du questionnement, exprime souvent sa préférence pour les solutions fédéralistes. Si certains continuent à le définir comme penseur d'extrême-droite, lui récuse cette étiquette.

 Dans une oeuvre extrêmement abondante et variée (elle comporte des ouvrages d'histoire critique des religions, par exemple) et qui à ses débuts se classe sans doute à l'extrême-droite, mais qui semble aujourd'hui difficilement classable, sinon par la critique de l'idéologie dominante,  on peut citer parmi les ouvrages les plus récents :

- Les Démons du Bien, Du nouvel ordre moral à l'idéologie du genre (2013)

- Avec Nicolas Gauthier, Survivre à la pensée unique (2015)

- Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste (2017)

 

 

Extraits d'articles parus dans des journaux ou sites divers, repris sur le site Les Amis d'Alain de Benoist https://www.alaindebenoist.com/ :

 

 Pour le monde médiatique, le monde extérieur, le monde réel, n’existent pas paru sur le site Boulevard Voltaire

 

 Dix milliardaires, marchands d’armes, banquiers, représentants de l’industrie du luxe ou du bâtiment possèdent, à eux seuls, 89,9 % des quotidiens nationaux. Pourquoi Dassault, Bouygues, Lagardère, Drahi, Niel, Bernard Arnault investissent-ils dans la presse ? Certainement pas par philanthropie. Ils se targuent tous, la main sur le cœur, de ne pas peser sur les choix rédactionnels, mais ils n’ont nul besoin le faire : il leur suffit de s’assurer que ne seront jamais recrutés des adversaires de l’idéologie dominante (ce qui leur est assez facile, puisque les écoles de journalisme forment déjà à cela).

Journaux, télévisions, partis politiques : depuis trente ans, tous disent plus ou moins la même chose parce que tous raisonnent à l’intérieur du même cercle de pensée. On zappe sans cesse, mais on n’entend qu’une voix. La pensée unique est d’autant plus omniprésente dans les médias qu’elle s’exerce dans un micromilieu où tout le monde a les mêmes références (les valeurs économiques et les « droits de l’homme »), où tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, où les mêmes relations incestueuses unissent journalistes, hommes politiques et show-business. Pour ces gens-là, le monde extérieur, le monde réel, n’existe tout simplement pas.

Et comme leur discours ne passe plus, ils sont de plus en plus haineux, de plus en plus hargneux.

Ils s’efforcent de constituer un contre-pouvoir, non plus face à la puissance d’État, mais face aux pensées non conformes, ce qui les transforme en petits flics, en curés inquisiteurs, en procureurs au petit pied pour le compte de l’idéologie dominante, c’est-à-dire, comme toujours, de la classe dominante. Autrefois, la presse était victime de la censure. Aujourd’hui, elle est devenue le vecteur principal de la censure (...).

 

https://www.alaindebenoist.com/2018/10/04/pour-le-monde-mediatique-le-monde-exterieur-le-monde-reel-nexistent-pas/#more-5807

 

 

Europe, populisme, souverainisme et mondialisation: les enjeux des temps modernes, Interview accordée au site girodivite

 

Il y a deux choses, concernant le populisme, qu’il faut retenir. La première est qu’il va de pair avec l’effondrement des anciens « partis de gouvernement » traditionnels, qui étaient aussi les principaux vecteurs du clivage gauche-droite. La seconde est qu’il substitue à cet ancien clivage, de type horizontal, un nouveau clivage de nature verticale, opposant le peuple aux élites. Cette opposition est aujourd’hui décisive : c’est aussi le clivage entre les perdants et les gagnants de la mondialisation, les « non-connectés » et les « connectés », les populations sédentaires « périphérique » et une classe déterritorialisée, voire transnationale, acquise sans aucune réserve à l’idéologie dominante, à la pensée unique et à la loi du profit. C’est cette substitution d’un axe vertical à l’ancien axe horizontal qui interdit d’analyser le populisme en employant des termes et des notions désormais obsolètes.»

 

Pourquoi le terme « nationalisme » provoque-t-il toujours des peurs et des conflits ?

 

A. de Benoist : «Il provoque en réalité des peurs beaucoup plus que des conflits. La raison en est que ceux qui parlent du « nationalisme » le font essentiellement pour le dénoncer, d’une façon d’ailleurs intellectuellement paresseuse, car ils ne font jamais l’effort d’en donner une définition précise. Le mot « nationalisme » est devenu un concept fourre-tout, où l’on peut mettre tout ce que l’on veut conjurer. Il en va d’ailleurs de même du « populisme » ou du « communautarisme ».

 

 

https://www.alaindebenoist.com/2018/10/01/europe-populisme-souverainisme-et-mondialisation-les-enjeux-des-temps-modernes/

 

 [nous avions commencé ces messages lorsque le mouvement des "gilets jaunes" est apparu, représentant  une forme de révolte sans leaders ni appareil politique ; voici ce qu'en pense Alain de Benoist]

 

Les gilets jaunes ? La revanche des ploucs émissaires !*

 ... cette « France périphérique » qui est sans doute ce qu’il y a aujourd’hui de plus français en France, mais qu’on abandonne à son sort, d’être victimes du chômage, de la baisse des revenus, de la précarité, des délocalisations, de l’immigration, et qui après des années de patience et de souffrances, ont fini par dire : « Ça suffit ! » Voilà ce qu’est le mouvement des gilets jaunes. Honneur à lui, honneur à eux !

(...)

Les gilets jaunes, exemple achevé d’auto-organisation populaire. Pas de chefs petits ou grands, ni césars ni tribuns, le peuple seulement. Le populisme à l’état pur. Pas le populisme des partis ou des mouvements qui revendiquent cette étiquette, mais ce que Vincent Coussedière a appelé le « populisme du peuple ». Frondeurs, sans-culottes, communards, peu importe sous quel patronage on veut les placer. Le peuple des gilets jaunes n’a confié à personne le soin de parler à sa place, il s’est imposé de lui-même comme sujet historique, et pour cela aussi, il doit être approuvé et soutenu.

L’autre point qui m’a frappé, c’est l’incroyable discours de haine dirigé contre les gilets jaunes par les porteurs de l’idéologie dominante, la triste alliance des petits marquis au pouvoir, des précieuses ridicules et des marchés financiers. « Beaufs », « abrutis », « ringards » sont les mots qui reviennent le plus souvent (pour ne rien dire des « chemises brunes » !). Lisez le courrier des lecteurs du Monde, écoutez la gauche morale – la gauche kérosène – et la droite bien élevée. Jusqu’ici, ils se retenaient la bride, mais plus maintenant. Ils se lâchent de la manière la plus obscène pour exprimer leur morgue et leur mépris de classe, mais aussi leur peur panique de se voir bientôt destitués par les gueux. Depuis la formidable manifestation de Paris, ils n’ont plus le cœur de rétorquer à ceux qui se plaignent du prix de l’essence qu’ils n’ont qu’à s’acheter une voiture électrique (version moderne du « Qu’ils mangent donc de la brioche ! »)

(...)

Avec les gilets jaunes, la France se trouve déjà en état pré-insurrectionnel. S’ils se radicalisent encore, ce sera tant mieux. Sinon, l’avertissement aura été majeur. Il aura valeur de répétition. En Italie, le mouvement Cinq étoiles, né d’une « journée de colère » lui aussi, est aujourd’hui au pouvoir. Chez nous, la déflagration définitive surviendra dans moins de dix ans.

https://www.alaindebenoist.com/2018/11/28/les-gilets-jaunes-la-revanche-des-ploucs-emissaires/#more-5820

 

 

 

 

 

 JEAN-CLAUDE MICHÉA

 

 

Jean-Claude Michéa, spécialiste de l'oeuvre de George Orwell, est parfois décrit comme un socialiste libertaire. Il reproche à la gauche d'avoir trahi ses idéaux. Critique de la notion de progrès, il a été l'un des principaux introducteurs en France de l'œuvre de  Christopher Lasch dont il a préfacé plusieurs livre dans leur édition française (d'après la notice Wikipedia). Michea reprend à Orwell le concept de common decency (décence commune - on peut proposer d'autres traductions)  qui selon lui caractérise le comportement éthique et solidaire des classes populaires, mises à mal par la mondialisation, et grâce auquel elles parviennent encore à survivre et à résister...

Auteur de :

- L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes (1999),

- L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale (2007)

 - Les Mystères de la gauche (2013)

- Notre ennemi, le capital (2017)

 - Le Loup dans la bergerie (2018)

 

 

 En France, c'est le film «Dupont Lajoie» (Yves Boisset, 1974) qui illustre de manière à la fois emblématique et caricaturale, l'acte de naissance d'une nouvelle Gauche, dont le mépris des classes populaires, jusque-là assez bien maîtrisé, pourra désormais s'afficher sans le moindre complexe. C'est, en effet, au lendemain de la défaite sanglante du peuple chilien, défaite dont le pouvoir alors traumatisant est, aujourd'hui bien oublié, que cette nouvelle Gauche s'est progressivement résolue à abandonner la cause du peuple (dont chacun pouvait désormais mesurer les risques physiques que sa défense impliquait) au profit d'une réconciliation enthousiaste avec la modernité capitaliste et ses élites infiniment plus fréquentables. C'est alors, et alors seulement, que l'«antiracisme» (déjà présenté, dans le film de Boisset, comme une solution idéale de remplacement) pourra être méthodiquement substitué à la vieille lutte des classes, que le populisme pourra être tenu pour un crime de pensée et que le monde du showbiz et des médias pourra devenir la base d'appui privilégiée de tous les nouveaux combats politiques, aux lieux et place de l'ancienne classe ouvrière.

 L'Empire du moindre mal

 

Comme chacun peut le constater, là où les sociétés totalitaires s'en tenaient au principe simpliste, et coûteux en vies humaines, du parti unique, le capitalisme contemporain lui a substitué, avec infiniment plus d'élégance (et d'efficacité), celui de l'alternance unique.

 L'Empire du moindre mal

 

 

 Si la logique du capitalisme de consommation est de vendre n'importe quoi à n'importe qui, il lui est en effet indispensable d'éliminer un à un tous les obstacles culturels ou moraux (tous les « tabous », dans la novlangue libérale et médiatique) qui pourraient s'opposer à la marchandisation d'un bien ou d'un service. Le libéralisme économique intégral (officiellement défendu par la droite) porte donc en lui la révolution permanente des mœurs (officiellement défendue par la gauche), tout comme cette dernière exige, à son tour, la libération totale du marché.

  Le Complexe d'Orphée, la Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès,

 

 

 [...] Au début de l’année 1996, dans leurs Remarques sur la paralysie de décembre 1995, les rédacteurs de l’Encyclopédie des nuisances avaient ainsi annoncé, avec leur lucidité coutumière, « qu’il n’y aurait pas de “sortie de crise” ; que la crise économique, la dépression, le chômage, la précarité de tous, etc., étaient devenus le mode de fonctionnement même de l’économie planétarisée ; que ce serait de plus en plus comme cela ». Vingt ans plus tard, on est bien obligé d’admettre que ce jugement (qui avait suscité, à l’époque, le sourire goguenard de ceux qui savent) a non seulement été entièrement confirmé par les faits mais qu’il rencontre également un écho grandissant dans toutes les classes populaires européennes (et même, désormais, aux États-Unis), comme en témoignent abondamment les progrès constants de l’abstention, du vote blanc ou du nombre de suffrages se reportant sur les partis dits “antisystème” ou “populistes”. Tout se passe, en effet, comme si ces classes populaires étaient partout en train de prendre conscience, fût-ce sous des formes mystifiées, que les deux grands partis du bloc libéral (ceux que Podemos appelle à juste titre les “partis dynastiques”) n’avaient, en somme, plus d’autre idéal concret à leur proposer que la dissolution continuelle de leurs manières de vivre spécifiques – et de leurs derniers acquis sociaux – dans le mouvement sans fin de la croissance mondialisée, que celle-ci soit repeinte en vert ou encore aux couleurs du “développement durable”, de la “transition énergétique” et de la “révolution numérique".

 Notre ennemi, le capital

  

Si l'idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose en vous doit vous avertir immédiatement que vous êtes en train de basculer dans le «populisme» le plus trouble, et par conséquent, que la «Bête immonde» approche de vous à grands pas. En «citoyen» bien élevé (par l'industrie médiatique), vous savez alors aussitôt ce qu'il vous reste à penser et à faire.

 L'Empire du moindre mal, 2007 

 

 

Enfin, Michéa avait réagi aux débuts du mouvement des gilets jaunes :

 

La seule question que je me pose est donc de savoir jusqu’où un tel mouvement révolutionnaire (mouvement qui n’est pas sans rapport, dans sa naissance, son programme rassembleur et son mode de développement, avec la grande révolte du Midi de 1907) peut aller dans les tristes conditions politiques qui sont les nôtres. Car n’oublions pas qu’il a devant lui un gouvernement thatchérien de gauche (...), c’est-à-dire un gouvernement cynique et impavide, qui est clairement prêt – c’est sa grande différence avec tous ses prédécesseurs – à aller jusqu’aux pires extrémités pinochetistes (comme Maggie avec les mineurs gallois ou les grévistes de la faim irlandais) pour imposer sa « société de croissance » et ce pouvoir antidémocratique des juges, aujourd’hui triomphant, qui en est le corollaire obligé. Et, bien sûr, sans avoir quoi que ce soit à craindre, sur ce plan, du servile personnel médiatique français.

 

extrait de Une lettre à propos du mouvement des Gilets jaunes , 21 novembre 2018, site Les Amis de Bartleby, https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2018/11/22/jean-claude-michea-une-lettre-a-propos-du-mouvement-des-gilets-jaunes%E2%80%89/amp/?__twitter_impression=true

 

 

 

 [en associant ces trois auteurs qui font, en partie, les mêmes analyses, nous ne voulons pas donner l'idée qu'ils ont une même vision politique du monde, ce qui n'est sans doute pas le cas]

 

 

 

 

 CONCLUSION

 

 

 

Cette étude ne prétend pas que les mouvements populistes ont les « bonnes solutions ». On n'est pas obligé d'être sympathisant de tous les partis auxquels on  accole l'étiquette "populiste".

D'ailleurs le populisme  recouvre deux aspects, bien sûr liés : l'un est le sentiment d'une grande part de la population que sa situation se dégrade sous l'effet des politiques émanant des élites, l'autre le fait que cette population vote pour certains mouvements politiques, dans l'espoir d'inverser le cours des choses ou au moins de peser sur lui. 

D'autres formes d'expression de ce mécontentement et de l'aspiration  à redevenir maître de son existence apparaissent, comme des mobilisations spontanées - on veut dire sans organisation  pré-existante - du type « gilets jaunes ».

D’ailleurs les mouvements classés comme populistes sont divers et rien ne force à les « prendre en bloc » (pas plus qu’on a à prendre en bloc la démocratie libérale). 

Nous avons vu qu’en l’Italie, une partie de l’opinion populiste se confond avec des revendications identitaires régionales qui sont, par exemple, quasiment absentes en France.

Il semble que vu de  France, un parti qui défend une nationalité minoritaire est considéré presque toujours comme populiste, sinon d'extrême-droite. On juge ainsi populistes les partis flamands, ou la Ligue du Nord (autant dans sa version Bossi que Salvini), alors qu'on regarde avec plus de sympathie (quand on sait que cela existe !) le nationalisme écossais ou québecois, ou le  Sinn Féin irlandais (sans doute par sentiment anti-britannique ou anti-anglophone !)

 

Chaque pays européen, même partageant avec d’autres un ensemble de valeurs communes,  a un passé, des traditions, une structure sociale (à dominante urbaine ou rurale par exemple) différentes. Il est donc inutile de faire peur aux gens en leur montrant ce que donne le populisme dans un pays autre que le leur. En Pologne, le parti au pouvoir veut revenir sur l’avortement, qui n'est pourtant déjà autorisé que dans des conditions très restrictives. Mais aux Pays-Bas, le populiste Geert Wilders n’a aucunement l’idée de revenir sur l’avortement qui est autorisé plutôt largement. Et inversement, les questions d’immigration sont très présentes aux Pays-Bas et presque pas en Pologne, sinon comme crainte de se retrouver dans la situation des pays d'Europe occidentale. Enfin ces deux pays n’ont pas du tout le même passé ni la même structure sociale, sans qu’il y ait besoin d’insister. Donc si les populistes triomphaient aux Pays-Bas en accédant au pouvoir, ce pays ne se mettrait pas à ressembler tout-à-coup à la Pologne.

 

L’arrivée au pouvoir des populistes (ou au moins leur participation aux gouvernements) ne résoudra pas tous les problèmes. Elle pourra aussi se révéler décevante pour leur électorat (une remarque évidente, valable aussi pour les non-populistes).  

Mais elle pourrait provoquer des changements qui effraient déjà les partisans de l’idéologie dominante. Il faut donc convaincre les électeurs populistes (qualifiés d’imbéciles, de ploucs…) que voter populiste serait un désastre, qu’il  ne leur resterait « que leurs yeux pour pleurer ».  Certains se réjouissent par avance de cet échec, qui prouvera « qu’il n’y a pas d’alternative » (ce qu'exprime l'acronyme anglais TINA, there is no alternative)  - et que les mêmes doivent continuer à gouverner au profit des mêmes.

 

Il n’est désormais pas rare d’entendre ceux qui pensent appartenir à l’élite (souvent sur la base de quelques années passées dans une école de commerce, sans ouvrir un seul livre de culture générale !) critiquer la démocratie telle qu’elle fonctionne (pourtant bien imparfaitement) en ce qu’elle laisse encore trop de possibilité d’expression aux ignorants, et souhaiter que les personnes  qui n’ont pas reçu l’éducation suffisante soient mises hors jeu politiquement, en rétablissant une forme de régime censitaire (droit de vote fondé sur les revenus et/ou le niveau d’études).

Pour justifier cette exclusion (pas sur le plan réel, mais imaginaire - pour le moment !), on invoque la nécessité d’éviter l'arrivée au pouvoir d’irresponsables prêts à causer des catastrophes (l’exemple de Tonton Hitler est tout prêt pour servir de caution à ce raisonnement qui pratique à dessein les comparaisons absurdes entre situations qui n'ont rien de comparable, mais au besoin, l'exemple de Salvini et Di Maio fait aussi l’affaire).

 Ainsi les élites qui, généralement, se présentent comme en faveur de l’innovation, du tout-numérique, admirateurs des start-up et de toutes les "avancées" technologiques et morales, ont trouvé une solution au problème du divorce entre les masses peu éduquées et les élites : revenir au 19ème siècle.

 

 

 

contedimaiosalvini-994056

Luca Di Maio, Giuseppe Conte et Matteo Salvini au banc du gouvernement à la Chambre des députés italienne.

Italia oggi.

Les populistes au pouvoir risquent forcément de décevoir leur électorat - mais leur façon de gouverner ne peut entièrement se confondre avec celle des non populistes. S'ils peuvent être mis en échec par les réalités économiques (et l'utilisation délibérée de l'économie pour faire échouer leur gouvernement), ils peuvent au moins réaliser la partie de leur programme qui concerne les questions de société.  

 https://www.italiaoggi.it/news/condono-conte-da-ragione-a-salvini-e-di-maio-il-governo-regge-201810191810095191

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


10 novembre 2018

LA LIGUE ET L'ITALIE, VOUS AVEZ DIT POPULISME, DEUXIEME PARTIE

 

 

LA LIGUE ET l'ITALIE

 

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME,

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

  [ Nous utilisons dans ce message des photos de presse trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MIROIR, MON BEAU MIROIR, DIS-MOI QUI EST LE PLUS NATIONALISTE

 

 

 

 

 

 

C’est entendu, les populistes sont généralement des nationalistes et être nationaliste est détestable.

Du moins quand ce sont les autres qui le sont.

On constate que les plus  hostiles au populisme nationaliste se prétendent généralement patriotes. En France notamment, où il est assez difficile de déclarer qu’on n’est pas patriote (quelques anarchistes, peut-être ?).

Le nationalisme serait donc très différent du patriotisme.

Mais un peu comme on a dit que la pornographie, c’est l’érotisme des autres, on peut se demander si le nationalisme n’est pas simplement le patriotisme des autres.

Entendons-nous bien : si le nationalisme consiste à penser que son pays doit dominer les autres y compris par la force, il existe bien peu de nationalistes en Europe aujourd’hui dans ce sens et pas plus chez les populistes qu’ailleurs.

Par contre, si par nationaliste on comprend l’opinion qui considère qu’il faut avant tout rechercher l’avantage de son pays et donner priorité à ses intérêts, et aux intérêts de ses habitants, c’est un point de vue très largement partagé, y compris par les dirigeants libéraux ou sociaux-libéraux des pays occidentaux (ce qui ne veut pas forcément mis en application par ces dirigeants).

De même, l’opinion qui consiste à penser que toute mesure, toute évolution, tout changement, soit résultant d’une volonté délibérée, soit de circonstances, devrait être compatible avec l’esprit propre de la nation, avec son identité ou sa culture, et que si tel n’est pas le cas, il faut chercher les moyens de s’y opposer, est un point de vue qui peut être qualifié de nationaliste de façon polémique selon les interlocuteurs, mais qui est très courant.

 

En France, tous les leaders politiques « sérieux » tiennent leurs meetings au milieu d’une marée de drapeaux tricolores, particulièrement lors des élections présidentielles, se réfèrent à la patrie et à ses grandes heures ou grandes figures, exaltent parfois le « roman national ». Mais ils vous jureront tous qu’ils ne sont pas nationalistes, en dépit des apparences : ce vilain mot est pour les autres.

Quant aux  gens ordinaires mais qui se disent "éduqués", ceux qui proclament bien haut que les nationalistes sont exécrables, on remarque souvent chez eux un patriotisme chauvin consistant à penser que la France est supérieure aux autres pays, qui se manifeste par des commentaires méprisants sur les autres pays et leurs habitants.

Il nous semble donc que reprocher aux populistes d’être nationalistes renvoie à la vieille parabole : je vois la paille dans l’œil de mon voisin et pas la poutre dans mon œil…

Mais dans ce cas, quand les populistes accusent les élites d’être indifférentes au sort de leur pays, de le sacrifier aux à leur idéologie,  est-ce que cette accusation est fondée, alors que ces mêmes élites (en tout cas, en France, mais c’est certainement la même chose dans tous les pays occidentaux) ont tout le temps le drapeau à la main et le patriotisme sur les lèvres ?

Si on se borne au cas français, il existe dans les élites politiques une habileté considérable à présenter comme patriotiques les idéaux progressistes. Ainsi, pour les dirigeants, les idéaux progressistes sont l’expression du patriotisme français, vont dans le sens même de la continuité historique, de la « mission universaliste » de la France.

S’agissant de l’immigration, on rappelle que la France a « toujours » été une terre d’immigration, ou que les Français sont « tous » (ou presque !) des descendants d’immigrés… peu importe que ce soit vrai ou pas.

On répète que nous sommes « toujours » battus pour les valeurs de la république (enfin, depuis qu’il existe une république), valeurs universelles qui, comme chacun le sait, comportent comme des poupées-gigognes les idées progressistes du 21ème siècle.

Le patriotisme peut même être exalté à gauche de la gauche, comme le montre l’exemple d’un parti  (d’ailleurs présenté comme populiste de gauche par certains, ce que ce parti conteste) qui a rendu hommage aux combattants français (évidemment) de 14-18, au motif qu’ils se sont battus pour la république et pour les valeurs de liberté-égalité-fraternité *.

 

                                                                                                                      * Ces militants projettent donc sur la diversité des combattants (en majorité non volontaires, il ne faut pas l’oublier) de 14-18 leurs propres idéaux politiques, de plus dans une signification qui n’était sans doute pas celle de l’époque (les principes républicains de l’époque étaient compatibles avec la colonisation, avec les théories de supériorité raciale etc). Ces militants, qui n’en sont pas à ça près, oublient que cette guerre (qu’on a mieux caractérisée comme guerre civile européenne) fut faite sous le signe de « l’union sacrée » : des hommes comme Maurras (monarchiste autoritaire et antisémite) ont apporté leur soutien au gouvernement et étaient aussi virulents que le républicain Clemenceau pour dénoncer les traîtres et les pacifistes (ce qui, pour eux, était la même chose).

 

 

Il n’y a donc pas de contradiction entre une forme de patriotisme qui peut aller jusqu’au chauvinisme et le progressisme, surtout dans un pays profondément  marqué par la révolution française qui a fondé en France le modèle historique du progressisme.

 Que ce patriotisme affiché, de la part des élites,  soit sincère ou seulement le moyen tactique de faire passer auprès d’une partie de l’opinion quelques pilules, peu importe finalement.

 

 

 

 

 

 

ITALIA, ITALIA ! (Italiam, Italiam, Virgile, Enéide)

 

 

Nous n’allons pas examiner en détail tous les mouvements ou dirigeants qui sont jugés populistes par des observateurs plus ou moins partisans et objectifs, partout dans le monde. Cela va de Donald Trump  (pourtant élu comme candidat du Parti républicain, un des deux grands partis qui alternent au pouvoir aux USA depuis plus de 150 ans – souvenons-nous que Lincoln était membre du Parti républicain, comme Trump !) au Hongrois Viktor Orbàn, même en nous limitant aux pays européens ou nord-américains (il n’est pas évident que le terme « populiste » soit pertinent pour les autres continents ; nous n’entrerons pas dans ce débat).

Mais nous allons regarder ce qui se passe en Italie.

Vu de France, la situation italienne permet de maintenir une sorte d’état d’alerte anti-populiste. Le vice-président du conseil italien Matteo Salvini, ministre de l’intérieur et « homme fort » du gouvernement dirigé par le plus pâle président du conseil * Giuseppe Conte, constitue un repoussoir idéal pour la « majorité morale » française, qu’elle soit de gauche ou centriste libérale.

                                                                                                            * En Italie, le président du conseil des ministres est l'équivalent d’un premier ministre qui dirige effectivement le gouvernement, tandis que le président de la république a un rôle surtout protocolaire; le rôle du président du conseil italien est donc comparable à celui du premier ministre britannique ou du chancelier allemand etc, alors que le premier ministre français doit agir en accord avec le président de la république qui est le vrai dirigeant du pays. 

 

 

Salvini et ceux qui le soutiennent sont non seulement qualifiés de populistes, mais encore de nationalistes, d’extrême-droite  et même de fascistes.

Ces étiquettes sont sans doute données de bonne foi par certains. D’autres y voient un moyen polémique de discréditer des politiques qui leur déplaisent.

Une fois l’étiquette attribuée, tout ce que font ou disent les porteurs de l’étiquette est jugé en fonction de celle-ci et de ce qu’on croit savoir des positions fascistes, nationalistes etc dans l’histoire. Les capacités d’analyse passent en pilotage automatique chez ceux qui se targuent le plus de leur niveau intellectuel et se moquent de l’ignorance des populistes.

 

Or les étiquettes d’extrême-droite, de fasciste, de nationaliste, sont-elles méritées par Salvini et le mouvement qu’il dirige, la Ligue ? Dans les médias français, quand on cite la Ligue, on indique souvent ente parenthèses « extrême-droite » afin que tout de suite le lecteur sache de quoi on parle. Ainsi, d’emblée, on espère susciter le rejet.

La réalité est forcément plus complexe.

 

 

 

 

OÙ SONT LES DRAPEAUX ?

 

 

 

 

Commençons par une image : nous avons vu qu’en France, les partis politiques, de la gauche à l’extrême-droite, tiennent leurs rassemblements dans une marée de drapeaux tricolores.

C’est particulièrement le cas pour les grands candidats aux élections présidentielles, au point qu’on peut se demander si ce n’est pas celui qui avait le plus de drapeaux dans ses rassemblements qui a finalement été élu.

On s’attendrait donc, puisque Matteo Salvini est, pour les Français, un nationaliste (italien, bien entendu), à trouver des photos de lui environné d’une flopée de drapeaux vert, blanc rouge, le tricolore italien. Ce n’est pas le cas, et si on voit des drapeaux, ou bien ce sont ceux de la Ligue ou des drapeaux que les Italiens reconnaissent probablement fort bien mais qui sont plutôt  inconnus en France. Curieux pour un nationaliste. 

  

 

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 Lors d'une des dernières réunions avant les élections, le 24 février 2018, sur la place du Dôme de Milan, noire de monde, Salvini, sur une estrade où est inscrit son slogan de campagne " Prima gli Italiani "(d'abord les Italiens) jure sur la Constitution et les Evangiles "d'être fidèle à mon peuple, à 60 millions d'Italiens, de les servir avec honnêteté et courage, d'appliquer vraiment la Constitution italienne, ignorée de beaucoup, et de faire respecter les enseignements des Evangiles."

Le président leghiste de la région, Maroni, membre de la vieille garde bossiste, a boudé la réunion.

Comme le montre la photo, on ne voit pas de drapeau italien dans la foule. On voit des drapeaux vénitiens, rouge et or, on devine des drapeaux blancs de la Ligue, soit avec le guerrier stylisé Alberto Da Giussano soit avec le symbole vert du soleil des Alpes,  et moins discernables, des drapeaux blancs à croix rouge de Lombardie ou rouges à croix blanche du Piémont.

En se référant à l'application véritable de la Constitution, Salvini fait peut-être allusion au fait que la Constitution prévoit déjà des possibilités d'évolution vers le fédéralisme.

http://www.milanotoday.it/cronaca/comizio-salvini-duomo-casapound.html

 

 

 

 

 

LA LEGA, CHANGEMENTS ET CONTINUITÉ

 

 

 

Si vu de France, traiter de fascistes les dirigeants, adhérents et sympathisants de la Ligue peut sembler presque naturel, ce n’est pas le cas en Italie, car la Ligue (à l’origine Ligue du Nord), historiquement, s’est toujours présentée comme antifasciste (pas dans le sens extrémiste que le mot a fini par prendre en France où les « antifa » sont des militants d’extrême-gauche).

L’antifascisme de la Ligue avait un sens, dans un pays qui a été le berceau du historique du fascisme avec Mussolini et où il existe des partis qui se réclament du « néo-fascisme » ou du « post-fascisme ».

Il faut faire ici, en raccourci, l’histoire de la Ligue, histoire vieille de prés de quarante ans et riche en péripéties, scissions, exclusions, succès et défaites électorales.

Vers 1980, apparaissent  en Italie du nord des mouvements régionalistes avec une audience devenue importante après quelques années et une forte participation de militants (contrastant avec des groupements régionalistes antérieurs à l’audience limitée, mais qui ont constitué le terreau de la Ligue, comme le mouvement bergamasque). Les militants, qui s’appuient sur des identités locales fortes, demandent un traitement particulier de leur région, autonomie ou même pour certains, indépendance. Ils sont extrêmement critiques envers le gouvernement italien et l’organisation politique de l’Italie, qui opère notamment, selon eux, un transfert de ressources vers le Sud au détriment des intérêts des nordistes. Ces mouvements se constituent en ligues, par référence historique à la création de la Ligue des villes lombardes,  dirigée au Moyen-Age contre l’empereur germanique qui prétendait imposer son autorité au nord de l’Italie.

La Liga Veneta (Ligue vénète) est la première à apparaître en 1980.

Puis en 1984, Umberto Bossi crée la Lega Lombarda, Ligue Lombarde, avec Roberto Maroni et quelques militants régionalistes de la région de Bergame. C’est Bossi qui a l’idée de regrouper une dizaine de ligues dans un organisme fédéral, la Lega Nord, Ligue du Nord (créée en 1989 mais qui sera vraiment opérationnelle en 1991, au congrès fédéral de Pieve Emanuele, près de Milan), dont il devient le chef parfois flamboyant (secrétaire fédéral), mais pas forcément incontesté.

Sont ainsi unies dans la Ligue du Nord :

 - la Lega Lombarda de Umberto Bossi, Roberto Maroni, Franco Castellazzi et Francesco Speroni;

- la Liga Veneta de Franco Rocchetta et Marilena Marin;

- Piemònt Autonomista de Gipo Farassino;

- l'Uniun Ligure de Bruno Ravera;

- la Lega Emiliano-Romagnola de Giorgio Conca et Carla Uccelli;

- l'Alleanza Toscana de Riccardo Fragassi

.On remarquera les différences d’écriture dues aux dialectes/langues utilisés : la Lega et la Liga.

Plusieurs de ces organismes gardent une organisation  « nationale » propre, c'est notamment le cas de la Liga Veneta qui associe à son nom le nom de Lega Nord.

 

La Ligue du Nord est loin de regrouper tous les mouvements régionalistes nordistes. Notamment, depuis les trente dernières années, on a vu apparaître et disparaître, fusionner ou se diviser, principalement en Vénétie, une infinité de mouvements, dont les chefs ou les militants sont parfois passés par la Ligue du Nord – Ligue Vénète avant de rompre avec elle.

Il existe aussi des partis régionalistes/autonomistes  (même si les régions concernées sont déjà autonomes) au Sud-Tyrol et au Val d'Aoste, qui peuvent avoir des points de convergence avec la Ligue ou d'autres mouvements et sont généralement solidaires avec eux, sans se fondre dans un mouvement unique. 

 

 

 

 

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 Franco Rocchetta faisant le V de la victoire, dans les plis du drapeau vénitien, sur la place Saint Marc, après avoir été libéré de détention à la suite d'une inculpation pour complot contre l'Etat italien (2014).  A sa droite, probablement un militant du Sud-Tyrol, venu avec beaucoup d'autres militants régionalistes/séparatistes  manifester sa solidarité avec les militants "vénétistes" 

Franco Rocchetta est l'un des fondateurs en 1980 de la Ligue Vénète, qui se fédère avec d'autres mouvements dans la Ligue du Nord en 1989-1991. Comme beaucoup de compagnons de route de Bossi, il rompt par la suite avec ce dernier.

Franco Rocchetta poursuit sa carrière d'indépendantiste vénète. En 2014, il est arrêté avec d'autres par la police, sur signalement des services secrets. au motif qu'il préparerait une action violente. Après deux semaines de détention, il est libéré, le tribunal n'ayant pas de charges suffisantes (l'affaire sera ensuite définitivement classée). Tous les partis régionalistes (dont la Ligue du Nord) ont manifesté pour sa libération et celle des autres inculpés, demandée aussi par des personnalités politiques de gauche ou de droite. Le jour de la Saint Marc 2014, après sa libération, une grande manifestation a lieu sur la place Saint Marc à Venise, en présence des militants "vénétistes" de toutes tendances et de militants de partis régionalistes/séparatistes d'autres régions. Franco Rocchetta, qui a toujours affirmé son pacifisme, est ovationné. Il dépose une couronne de fleurs à la mémoire des victimes de "tous les fascismes". Il est embrassé  par Tommaso Cacciari*, l'un des leaders des centres sociaux (centres alternatifs anticapitalistes, situés à l 'extrême-gauche). Comme le jour de Saint Marc est aussi le jour anniversaire de la Libération en Italie, Rocchetta souligne que ces mémoires ne sont pas en contradiction - ce qui n'est pas l'avis de tous.

ilmanifesto.it

 

                                                                                               *  A ne pas confondre avec Massimo Cacciari, universitaire et deux fois maire de Venise, démocrate de gauche.

 

 

 

La Ligue du Nord de l’époque Bossi est-elle nationaliste ?

Oui, si on reprend les analyses du politologue canadien Denis Monière ( Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, Les Presses de l'Université de Montréal, 2001) qui classe les formes de nationalisme selon deux branches :

L’une distingue les critères d'appartenance à la Nation : nationalisme ethnique  ou nationalisme civique (ou politique).

L'autre distingue les nationalismes selon leurs objectifs.

- nationalisme de domination,

- nationalisme de libération

- nationalisme de conservation

- nationalisme de revendication.

La Ligue se situe donc dans un nationalisme de libération (par rapport à l’Etat italien) et de revendication.

Mais selon cette classification, on peut considérer que les partisans d’un Etat unitaire, qui s’opposent aux tendances séparatistes, se situent quant à eux, qu’ils l’admettent ou pas, dans un nationalisme de domination et de conservation.

Umberto Bossi donne progressivement un but commun à ces ligues, mais qui reste vague : l’indépendance d’un état nouveau qu’il appelle la Padanie (référence au fleuve Pô).

Le nom de la ligue devient officiellement Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie. Bossi proclame même, lors d’un rassemblement aux sources du Pô, l’indépendance le 15 septembre 1996 : à cette occasion, il recueille symboliquement une ampoule d'eau du Pô et qulques jours après, à Venise, il la verse  dans l'Adriatique. Ce cérémonial reste.sans suite pratique, évidemment, sinon un réferendum non officiel organisé par la Ligue sur l'indépendance de la Padanie en 1997, auquel auraient participé 4 millions de votants.

La création par Bossi d'une garde nationale padane en 1998, alarme le gouvernement et une partie de l'opinion. Bossi préfère dissoudre cette formation qui s'apparentait plus à des voisins vigilants qu'à une force paramilitaire.

Bossi voit la Padanie comme un état fédéral, rassemblement de républiques fédérées, tout en considérant que chaque composante peut décider si elle souhaite faire partie de la Padanie ou opter pour une indépendance complète. Ses adversaires se moquent de cet Etat qui n’a pas de fondement historique (mais qui regrouperait, sur une base volontaire, des régions avec de fortes identités historiques).

La doctrine de la Ligue varie fréquemment sur l’organisation géopolitique de l’Italie du Nord, entre autonomie, séparatisme, fédéralisme, constitution d’une Italie divisée en trois républiques confédérées.  Ces changements d’orientation, tout en restant dans une logique particulariste, amènent des ruptures avec certains militants, notamment  ceux qui n’acceptent pas que Bossi paraisse mettre de côté l’indépendance à partir des années 2000, quand la Ligue participera aux gouvernements de centre-droit, ou qui plus simplement ceux se plient mal à l'autoritarisme de Bossi.

Le théoricien, d'abord fédéraliste, puis séparatiste de la Ligue, le professeur de droit Miglio, s'éloigne ainsi. Mais la tactique de Bossi peut aussi s’expliquer par la nécessité d’une action graduelle avant de parvenir à l’indépendance.

Le positionnement autonomiste, voire séparatiste de la Ligue  lui vaut l’opposition du parti néo-fasciste Alleanza nazionale (Alliance nationale) de Gianfranco Fini, qui en raison des fondements historiques de son parti, est fermement partisan de l’unité nationale et « nationaliste italien ».

On voit même des militants du parti Alliance nationale, dans les années 1990, avec des t-shirts marqués La Lega, me la sega (la Ligue, je m’en branle)*.

 

 

                                                                                                            * Dès 1946, des nostalgiques du fascisme créent le Mouvement social italien (MSI) dont le chef emblématique fut Giorgio Almirante. Le MSI reste marginal en raison de sa référence au fascisme.  En 1972, il fusionne avec le principal mouvement monarchiste et devient MSI-Destra nazionale (droite nationale).

Après l’éloignement et la mort d’Almirante (1988), son jeune dauphin, Gianfranco Fini ; entreprend de donner au parti une forme de respectabilité et commence par changer le nom au profit de Alleanza nazionale (1994-95).  Il écarte la vieille garde des nostalgiques du fascisme. Devenu fréquentable, le parti participe aux gouvernements de centre-droit (de Berlusconi notamment).

En 1994, aux élections législatives, le parti qui porte pour peu de temps le nom de MSI - Alleanza nazionale, a 109 députés, presque à égalité avec ses alliés de Forza Italia et de la Ligue, et entre au premier gouvernement Berlusconi.

En 1996 Alleanza nazionale est le troisième parti d'Italie.

Son positionnement est proche d’un parti de droite classique, mettant l’accent sur le rôle de l’Etat et l’unité de la Nation (on l’a comparé au RPR français).

G. Fini est ministre à plusieurs reprises et président de la Chambre des députés. Après des échecs électoraux, Fini s’éloigne de la politique et le parti se divise. Il donne naissance au parti Fratelli d’Italia (frères d’Italie, premiers mots de l’hymne italien) présidé par Giorgia Meloni, qui aux dernières élections de 2018, formait une coalition avec le parti de Berlusconi et la Ligue de Salvini.

 

 

 

 

 LA PARTICIPATION AU GOUVERNEMENT

 

 

 

Dès 1988, la Ligue est représentée au Parlement italien, d'abord avec deux élus, dont Bossi, qui est élu sénateur..

La Ligue crée la surprise en obtenant des succès électoraux et devient un acteur important de la vie politique italienne, au moins dans le Nord.

Les partis de gouvernement ont besoin d'elle. Malgré sa vision ultra-critique du monde traditionnel politique italien et de la prépondérance de Rome, centre du pouvoir (Rome la voleuse !), Bossi accepte de passer des alliances avec les partis de gouvernement de centre-droit.

La Ligue s’allie avec Forza Italia de Berlusconi, alliance où entrent aussi le parti de Fini et d’autres partis du centre ou de droite.

En 1994, la Ligue obtient le plus grand nombe de députés (117) de la coalition de droite  à la chambre des députés (mais avec seulement 8,5% des voix), devançant un peu ses alliés Forza Italia et l'Alliance nationale.

La Ligue entre donc au premier gouvrnement Berlusconi avec un poste de vice-président du conseil, ,5 ministres  et 9 sous-secrétaires d'Etat.  Le leghiste Roberto Maroni est vice-président du conseil et ministre de l'intérieur (comme le sera Salvini, presque 25 ans après).

 

On voit donc paradoxalement (mais de façon très italienne) siéger au même gouvernement, dès 1994, puis encore à plusieurs reprises, des ministres leghistes (de la Ligue), dont Bossi lui-même, séparatistes au moins en intention, et leurs adversaires de l’Alliance nationale, partisans de l’unité nationale.

La première participation est un échec car au bout de sept mois, Bossi rompt avec Berlusconi. L'arrivée au pouvoir de la gauche en 1995 détermine Bossi à entreprendre ce qu'on a appelé la "phase d’isolement padan":  tentative de doter la Padanie de contre-institutions, déclaration symbolique d'indépendance  et volonté de se situer en-dehors du jeu politique italien. Cette phase,qui durera jusqu'en 2000, sera un échec. 

 

A la fin des années 90, la Ligue reste suspecte de préparer des actions séparatistes violentes et ses actions symboliques donnent parfois lieu à des poursuites. Des perquisitions de police ont lieu dans les permanences de la Ligue. 

 

Dans un ouvrage universitaire français de sociologie sur la Ligue, L'idiotie en politique, Subversion et néo-populisme en Italie, de Lynda Dematteo, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2007 https://books.openedition.org/editionsmsh/9663?lang=fr (qui reste très marqué par un parti-pris contre la Ligue), réalisé à partir d'une enquête sur place en 1999-2000, l'auteur (elle-même Française d'origine italienne) rapporte les déclarations du secrétaire provincial de la Ligue à Bergame, selon qui il peut être dangereux de s'affirmer leghiste : des poursuites sont possibles, lui-même a été poursuivi pour outrage au drapeau (italien). L'auteur, qui a suivi des manifestations de la Ligue, indique : 

 

" La plupart [des militants] semblent se contenter de crier par provocation : « Bruciamo il Tricolore ! » [brûlons le tricolore] Sans doute le militant de base craint-il de se faire inculper pour « outrage au drapeau »."

 

L'auteur décrit le secrétaire provincial de la Ligue à Bergame comme un garçon sympathique qui ne se prend pas au sérieux, un peu macho, qui a dans son bureau, outre le drapeau de la Padanie, les drapeaux de la Corse, du Pays basque, de la Bretagne, du Québec et du Tibet... et "un calendrier padan où s’étalent des filles en maillot de bain vert, toutes immanquablement rousses ou blondes."         .

 

 

Au fil des élections, la Ligue alterne des succès et des échecs. A partir de 2000, Bossi revient à l'alliance de centre-droit avec Berlusconi.  

Bossi justifie les participations au gouvernement par la possibilité de pousser ses réformes, tendant en priorité à transformer l’Italie en état fédéral. En  2001-2004, puis de nouveau entre 2008 et 2011, il est ministre chargé de la réforme territoriale et même du fédéralisme. Mais la participation aux gouvernements, si elle embourgeoise les leghistes, ne débouche sur pas grand-chose.

En 2006, le projet tendant à transformer (avec prudence) l'Italie en état fédéral, préparé par le gouvernement Berlusconi et Bossi (entretemps le gouvernement de centre droit  a cédé la place au gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi), est rejeté par 61% des voix, mais le Nord-Est a voté en faveur du projet.

 

Bossi annonce : ou nos réformes passeront, ou nous n’aurons d’autre choix que la lutte de libération nationale. Mais rien ne se passe et en dernier lieu, la Ligue se rabat sur la notion plus modeste de fédéralisme fiscal.

Parallèlement, des scandales financiers mettent à mal l’image de Bossi et de sa famille. Bossi, qui de plus a eu des ennuis de santé, abandonne la direction de la Ligue en 2012 tout en restant prêt à revenir au premier plan.

Il est alors élu président à vie de la Ligue, mais ce n'est qu'un titre honoraire.

 

 

 

 

 

UMBERTO BOSSI, ANTIFASCISTE À SA MANIÈRE

 

 

 

Puisque la Ligue du Nord est une création de Bossi, disons quelques mots de ce personnage.

Bossi fait partie depuis très longtemps du paysage politique italien. Il est réélu sénateur sans interruption depuis plus de trente ans (le record en Italie) ; on le surnomme il senatùr (le sénateur en dialecte lombard).

Il est sans équivalent en France, où il n’existe pas de parti de premier plan se donnant pour but une modification radicale de l’organisation territoriale du pays, par sécession ou par fédéralisation.

Umberto Bossi est né en 1942 dans une famille modeste de la province de Varese (Lombardie); son père était paysan, puis ouvrier et sa mère concierge de l'immeube social où ils habitaient après avoir quitté la campagne. Bossi a dit de lui-même qu'à 20 ans, il était un vaurien et presque un délinquant. Il rêva un moment d'une carrière de chanteur, et il est resté intéressé par la poésie dialectale. Il  semble qu'il a suivi des cours d’électronique par correspondance (à l’époque où les informaticiens étaient encore rares) et une formation de comptable. Puis il a fréquenté la faculté de médecine sans obtenir de diplôme. Il a vécu assez longtemps d'expédients, sans profession stable. Dans une classe politique formée de "dottore" (titre donné à ceux qui ont un diplôme universitaire, même si ce n'est pas un doctorat), il ne pouvait que jouer le rôle du vilain petit canard.

Il semble que ses débuts en politique se font comme sympathisant (ou militant ?) communiste. Il parle volontiers de ses racines antifascistes familiales. Mais sa rencontre par hasard avec un dirigeant de l’Union Valdôtaine (parti régionaliste du Val d’Aoste), Bruno Salvadori, lui fait prendre conscience de ce qui compte le plus : l’appartenance à une région, sa culture et ses traditions et donc la place que doit tenir cette appartenance dans la vie politique.

De façon caractéristique, dans un de ses premiers discours à ses compatriotes de Lombardie, il s’exprime ainsi :

Vous tous ici, vous êtes différents. Vous êtes riches ou vous êtes pauvres, vous êtes jeunes ou vous êtes vieux, vous êtes de gauche ou vous êtes de droite. Mais il y a quelque chose qui vous réunit et qui est plus important que vos différences : vous êtes tous des Lombards.

 

  

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 Umberto Bossi, alors dirigeant de la Ligue Lombarde, lors d'un des premiers rassemblements de Pontida, en 1990 ou 1991.

Il Post.

 https://www.ilpost.it/2016/09/01/foto-darchivio-55/umberto-bossi-ha-75-anni/

 

 

 

 La participation de Bossi aux instances dirigeantes de l’Etat italien n’a rien changé, non seulement à ses idées mais même àses façons volontiers provocatrices.

Alors qu’en tant que ministre il vient de prêter serment à la Constitution, selon l’usage italien, il explique aux journalistes qu’il ne sent pas engagé par ce serment car il n’est pas Italien, il est Padan.

Une autre fois, alors qu’il est toujours ministre, dans un meeting, il cite des mots de l’hymne italien et fait un doigt d’honneur (il est vrai que sa moquerie s’adressait à un passage en particulier, où il est question de Rome). Certains voudraient qu’il soit inculpé pour outrage à l’hymne national, mais l’affaire en reste là.

En 2011, pour le 150ème anniversaire de la création de l’Italie unie, les parlementaires sont réunis lors d’une séance solennelle – ainsi que d’autres personnalités dont des dignitaires de l’Eglise. On chante l’hymne italien Fratelli d’Italia. La plupart des parlementaires de la Ligue ne sont pas venus. Seuls Bossi, ministre à l’époque, et quatre collègues sont présents (sur 60 élus de la Ligue), mais ils s’abstiennent de chanter l’hymne italien.

 

 

 

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 Au congrès fondateur de l'UDC (union démocrate chrétienne)  petit parti centriste, modeste  héritier de la puissante démocratie chrétienne (qui avait  disparu comme parti à la suite des scandales financiers des années 90), les chefs des autres partis de la coalition de centre-droit sont venus en amis : de gauche à droite: Umberto Bossi, Gianfranco Fini (Alleanza nazionale) et Silvio Berlusconi. Fini et Belusconi chantent l'hymne national, Bossi non (2002).

L'Espresso

http://espresso.repubblica.it/foto/2011/11/14/galleria/la-lunga-storia-del-cavaliere-1.80682#10

 

 

C’est Bossi qui a trouvé les symboles de la Ligue : le guerrier médiéval, brandissant une épée, qui orne le logo et les drapeaux de la Ligue, est Alberto da Giussano, l’homme qui mena au combat les troupes de la Ligue lombarde au Moyen-Age contre l’empereur germanique.

Ou encore le cercle vert à rayons qu’on voir sur les drapeaux  de la Ligue : il s’agit du rozon ou soleil des Alpes, connu dans les régions alpines, y compris en France. Les drapeaux avec ce symbole représentent la Padanie, mais peuvent aussi être considérés simplement comme les drapeaux de la Ligue..

L'étalage de références historiques fait que le parti de Bossi est surnommé par la presse Il carroccio, qui rappelle le char sur lequel l'étendard de  Ligue lombarde était hissé pendant les batailles du Moyen-Age.

L’idée d’habiller ses partisans de chemises vertes peut sembler pour un Français une malheureuse référence aux « chemises noires » de Mussolini. Mais on peut considérer qu’il s’agit d’une astuce visuelle destinée à faire connaître son mouvement à ses débuts.  Mussolini lui-même imitait sans doute les « chemises rouges » de Garibaldi.

Bossi a aussi inventé le rassemblement de Pontida (en Lombardie) : la Ligue tient un grand rassemblement annuel dans la prairie (il prato sacro, la prairie sacrée, disent les leghistes) où se sont réunis, au Moyen-Age, les représentants des villes de la Ligue lombarde pour prêter serment de combattre l’empereur germanique. Lors de certains rassemblements, Bossi apparaissait sur l’estrade entouré de guerriers en tenue médiévale et les représentants de toutes les ligues fédérées venaient prêter serment, chacune dans son dialecte ou langue régionale, parfois en habit régional.

Mais les militants sont eux plus décontractés et plusieurs portent des casques « gaulois » pour rire, car les habitants du nord de l’Italie (en tous cas les leghistes !) considèrent qu’ils descendent des Celtes et non pas des Latins (d’ailleurs les Romains de l’Antiquité appelaient le nord de l’Italie la Gaule cisalpine).

Le mouvement se dote d'une sorte d'hymne avec le célèbre choeur de Nabucco de Verdi, Va pensiero.

Bossi a dit une fois qu’il voulait chercher les fascistes de maison en maison (cercare i fascisti casa per casa) - pour les chasser -  et une chanson célèbre des années 80-90 qui exalte la culture de la Vénétie, et qui a un ton nettement autonomiste ou séparatiste (mais pas forcément leghiste), dit : Fora i fascisti di casa mia , dehors les fascistes de chez moi – de mon pays.

On peut se demander si pour Bossi et ses partisans, et plus généralement les autonomistes ou séparatistes, les fascistes ne se confondent pas plus ou moins avec les partisans de l’unité italienne…

La politique « nationale » de la Ligue, séparatiste ou autonomiste,  est une chose ; mais y a-t-il une politique économique et sociale ?

Tous les observateurs considèrent que  la Ligue est un parti attrape-tout. Certains politologues ont constaté que dans des zones où le vote communiste avait autrefois été fort, la Ligue avait récupéré en partie les électeurs communistes.

Il est certain qu’à ses débuts la Ligue était pro-européenne même si elle a évolué par la suite.

Par contre, pour des motifs culturels et économiques, elle a toujours été hostile à l’immigration, surtout extra-européenne.

Elle a aussi longtemps été sur des positions écologiques.

Il lui est difficile pour la Ligue de risquer de diviser son électorat en axant trop son programme économique sur la défense d’une seule catégorie sociale. Néanmoins, dans un Nord où les petites entreprises sont nombreuses, la Ligue a un programme anti-étatique, anti-fiscal et favorable aux entrepreneurs.

Mais Bossi lui-même, en 2008, dans trop craindre les contradictions, déclarait que le programme de la Ligue était à la fois socialiste et libertarien (la philosophie libertarienne, implantée surtout aux USA et peu représentée en France, estime  que le rôle de l’Etat doit être le plus réduit possible et que les libertés individuelles, de toute nature, doivent passer avant tout ; néanmoins la doctrine est plus subtile qu’une simple loi du plus fort comme on pourrait le croire - les libertariens refusent en général que l’individu soit opprimé, aussi bien par l’Etat que par des groupes ou sociétés ou d’autres individus) ;

Il est difficile – sinon impossible -  d’être à la fois socialiste et libertarien. Bossi ajoutait que s’il y avait quelque chose qu’il retenait des doctrines politiques de droite, c’était celle  qui considère que le poids de l’Etat doit être le plus léger possible.

Enfin, il déclarait que l’homme politique qu’il admirait le plus était Matteotti, le député socialiste opposé à Mussolini, assassiné par un commando fasciste alors qu’il était réfugié en France.

On voit que malgré ses contradictions, Bossi en revenait toujours à l’antifascisme, ce qui est compréhensible dans la mesure où le fascisme italien s’est caractérisé par un nationalisme hostile aux identités régionales (qui pour lui devaient  se fondre dans une même identité nationale)* et par la prééminence et l’omniprésence de l’Etat , ce qui est en opposition directe avec les idéaux de la Ligue, quelles que soient par ailleurs les positions de celle-ci sur d’autres questions qui, de toutes façons, ne se posaient pas à l’époque du fascisme, comme l’immigration.

 

                                                                                                                         * Attitude  reprise par les néo-fascistes : dans les années 50, le MSI, dont on a parlé, se prononça contre le statut d’autonomie du Trentin-Haut-Adige et la reconnaissance officielle dans cette région, de la langue allemande. A la fin des années 60, les néo-fascistes vinrent perturber les meetings du mouvement régionaliste du Bergamasque et de la "liste Edelweis", réunissant plusieurs partis régionalistes du Nord (qui préfigurait la Ligue). Enfin, lors des débuts de la Ligue, Bossi et ses adhérents ont parfois dû faire le coup de poing contre les néo-fascistes.

 

 

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Umberto Bossi et Silvio Berlusconi vers 2010-2011. Ici, Bossi apparait en homme d’état aux côtés de son allié Berlusconi et non en tribun de la Ligue. On pourrait trouver beaucoup de photos de Bossi faisant un doigt d’honneur ou un bras d’honneur. Les mouvements protestataires en Italie pratiquent volontiers une forme de vulgarité délibérée. Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement 5 Etoiles, avait lancé des rassemblements sous le nom de V days  (pas Victory day, mais Vaffanculo day – le jour « va te faire enc… »; le V fait aussi référence à la bande dessinée et au film V for Vendetta, une des références des militants antisystèmes).

Lors d’une manifestation à Rome de la Ligue de Salvini, en 2015, le slogan à l’adresse du président du conseil de l’époque était Vaffanculo Renzi.

 https://www.lettera43.it/it/articoli/politica/2011/08/25/berlusconi-chiama-bossi-ma-risponde-renzo/17947/

 

 

 

 

L’ÊRE SALVINI

 

 

 

Après deux ans où la Ligue du nord est dirigée par Roberto Maroni (un des fondateurs historiques de la Ligue, plusieurs fois ministre dans les gouvernements Berlusconi, notamment de l'intérieur et des affaires sociales, puis élu président de la région Lombardie en 2013), Salvini est élu secrétaire fédéral en 2013, par une très forte majorité (81% des voix) contre Bossi qui se représentait et qui subit une défaite humiliante.

Il prenait en mains un parti tombé à son plus bas niveau  avec 4% des voix aux dernières élections.

Matteo Salvini, né en 1973, est originaire de Milan (qui n’est pas d’ailleurs la ville de Lombardie où la Ligue fait les plus gros scores, bien qu'elle ai déjà eu un maire leghiste; la Ligue est mieux implantée dans les petites villes et les villages).

Fils d’un petit entrepreneur, il a fréquenté l’université sans décrocher de diplôme et a fait des petits boulots pour vivre, comme livreur de pizzas. Il a aussi fréquenté les « centres sociaux », ces structures anticapitalistes, alternatives et autogérées, qui mettent à disposition des habitants des services et des lieux de rencontre, notamment le centre Leoncavallo, célèbre à Milan et il a dit récemment que vu ses conditions de vie de l’époque, ce centre l’avait aidé et qu’il s’y sentait bien.

Or, quand il fréquentait ce centre qu’on pourrait qualifier de « gauchiste », il était aussi adhérent de la Ligue, où il est entré à 17 ans. Lorsque Bossi crée un « Parlement padan » non officiel, qui devait, comme tout parlement national, représenter toutes les opinions politiques, Salvini y est élu au titre des « communistes padans ». Etait-il vraiment communiste ?

Il s’occupe du journal et de radio de la Ligue, gravit les échelons rapidement, servi par son sens populaire du contact et son talent pour la communication , d’abord dans le sillage de Bossi, puis contre lui, incarnant une génération plus jeune et moins marquée par les combats des débuts et les affaires qui ont dégradé l’image des fondateurs.

Il se fait connaître par des propositions provocatrices (comme réserver des voitures du métro de Milan pour les seuls Milanais) et ses plaisanteries douteuses sur les habitants du Sud. En 2011, lors des festivités du 150ème anniversaire de l'unité italienne, alors qu'il est chef du groupe de la Ligue au conseil municipal de Milan, il se fait remarquer, comme la plupart des leghistes,  en boudant ostensiblement les cérémonies et en distribuant dans la rue des drapeaux lombards portant le sigle de la Ligue.

Son style plus à l’aise en sweat à capuche ou en T-shirt  qu’en costume lui a sans doute valu le vote de beaucoup de jeunes  des milieux populaires lors des dernières élections. Il est un bien entendu un "milaniste", un supporter du club de football Milan AC.

Salvini est réélu secrétaire fédéral de la Ligue en 2017 avec près de 83% des voix.

 

 

 

 

 RELATIONS DANGEREUSES ?

 

 

 

Dès 2014-2015, les observateurs se demandent si la Ligue a changé. Lors de réunions publiques de la Ligue, en dehors de ses terres nordistes, on remarque la présence de militants extrémistes ou néo-fascistes, qui font le salut « romain » bras tendu, ou portent des drapeaux avec la croix celtique.

On se demande : Ma la Lega di Matteo Salvini è ancora la Lega? (Mais la Ligue de Salvini est-elle toujours la Ligue ?

https://www.panorama.it/news/politica/diabolus-in-politica/lega-matteo-salvini-ancora-la-lega/

 

En 2015, lors d'une manifestation de la Ligue à Rome contre le gouvernement de centre-gauche de Matteo Renzi (Parti démocrate, ex-social-démocrate), on voit parmi les manifestants et les orateurs, mêlés aux leghistes, les fascistes de Casa Pound, portant des drapeaux tricolores et qui ont sans doute peu en commun avec les jeunes leghistes qui dans la même manifestation, scandent sans grand écho un slogan en perte de vitesse : "Padania libera !".

 

A Milan, certains membres de la Ligue, dont des élus,  entretiennent des alliances avec un mouvement Lealtà e Azione, qualifié de fasciste.

La stratégie de Salvini qui vise à donner à la Ligue une audience nationale, implique de gommer certains aspects de son idéologie  et d’accepter une convergence au moins tactique avec d’autres  formations sans que pour autant qu’il y ait d’unité de doctrine entre eux.

D'ailleurs on a vu aussi à certaines de ses réunions des représentants de la gauche anti-capitaliste, proches du premier ministre grec Tsipras. Il semble que  Casa Pound cessa ses contacts avec la Ligue quand celle-ci s'allia avec Forza Italia, symbole du libéralisme consumériste que combat le néo-fascisme.

 

En fait il ne semble pas que Salvini rapproche vraiment son programme d’un programme fasciste, même actualisé. Il est probable qu’il n’est pas hostile à cette fraction de l’opinion, qu’il considère avant tout comme des protestataires. Si les soi-disant fascistes l’applaudissent, il ne refuse pas leurs applaudissements.

Son attitude se place dans le rapport particulier que l’Italie entretient au fascisme, qui est une création italienne.

 

Il peut paraître curieux que le fascisme, cette doctrine qui exalte la toute-puissance de l’Etat et de l’autorité, soit née dans un pays où – selon l’image qu’on en a fréquemment, la plus grande partie de la population se méfie de l’Etat et cherche à échapper à son autorité et à contourner les lois.

 

Un article stimulant d’une revue italienne en ligne se demande :

" Buona parte dell’opinione pubblica non sembra infatti turbata dai rigurgiti neofascisti. I casi sono due: o non avverte il pericolo di un sovvertimento delle istituzioni repubblicane nate dalla Resistenza o minimizza la portata degli eventi perché prova, in fondo, per questi «camerati che sbagliano»* (so’ ragazzi) una qualche forma di simpatia. È l’ipotesi di molti commentatori che s’interrogano sulla nostra biografia collettiva: l’Italia è un Paese fascista, il fascismo nasce in Italia, in qualche modo siamo tutti un po’ fascisti, e dunque nessuno è fascista.

Siamo tutti un po’ fascisti? Forse

Forti delle recenti legittimazioni elettorali, gli attivisti di Casa Pound sono sempre più numerosi e diffusi. L’opinione pubblica non è in allarme. Ma siamo sicuri che siano «solo ragazzi ? "

(Une bonne partie de l'opinion publique ne semble pas troublée des résurgences néo-fascistes. Il y a  deux explications possibles: ou le péril d'une subversion des institutions républicaines nées de la Résistance ne lui parait pas fondé ou cette partie de l'opinion minimise les faits car elle éprouve au fond, pour ces "camarades qui se trompent" * (ce sont des gamins)  une forme de sympathie. C'est l'hypothèse de beaucoup de commentateurs qui s'interrogent sur notre passé collectif : l'Italie est un pays fasciste, le fascisme y est né. De quelque façon, nous sommes tous un peu fascistes et donc personne n'est fasciste.

Nous sommes tous un peu fascistes ? Peut-être. Forts des récentes légitimations électorales, les activistes de Casa Pound sont toujours plus nombreux et répandus. L'opinion publique ne s'en alarme pas. Mais sommes-nous sûrs que ce ne sont que des gamins ? ).

 

                                                         [ * Allusion probable à une réaction de Salvini dont on parlera plus bas, à la suite d'un incident survenu à Côme impliquant des militants d'extrême-droite ]

 

L'auteur conclut qu'à un moment où toutes les idéologies progressistes sont mortes,où plus personne ne veut plus se dire de gauche, où le libéralisme triomphe sans être aimé, les jeunes Italiens, dont personne ne s'occupe dans un pays vieillissant, risquent de se tourner de plus en plus vers le fascisme.  

Andrea Rossi, Siamo tutti un po fascisti forse (Nous sommes tous un peu fascistes, peut-être). Revue Style

17 janvier 2018

https://style.corriere.it/top-class/siamo-tutti-un-po-fascisti-forse/?refresh_ce-cp

 

Pourtant les scores électoraux des mouvements néo-fascistes restent extrêmement faibles.

 

Bien entendu, Salvini , pour les élections, fait alliance avec Fratelli d'Italia (et avec Forza Italia). Mais Fratelli d'italia,  parti, considéré comme "post-fasciste" est depuis longtemps entré dans la catégorie des partis de gouvernement sous son précédent nom, Alleanza nazionale.  

 

On voit assez bien ce qui sépare la vision des extrémistes de la vision de la Ligue : les fascistes plus ou moins déclarés insistent sur l’Italie avant de parler des Italiens. La Ligue nouvelle manière se contente de dire « Les Italiens d’abord ». Elle prétend (à tort ou à raison) améliorer la vie quotidienne des Italiens et ne parle pas de grandeur ou de destin historique, encore moins de sacrifice.  Préconisant généralement « moins d’Etat » (sauf en ce qui concerne la sécurité !), son positionnement est très éloigné des doctrines fascistes classiques.

Le fascisme groupusculaire et protestataire  n’a non plus aucune appétence, à la différence de la Ligue, pour le fédéralisme ou l’autonomie qui affaiblissent l'Etat. Quant au fascisme historique il était forcément hostile à tout particularisme régional (à l'instar du Jacobinisme français, d'ailleurs).

On pourrait aussi dire que la Ligue reste souvent au niveau le plus pragmatique de la vie politique, comme en témoigne le slogan, bien peu fasciste, de la Ligue inscrit derrière l’estrade lors du rassemblement de la victoire à Pontida, après les élections de 2018 et la formation du gouvernement : "Il buonsenso al governo", le bon sens au gouvernement.

 

 

 voir en annexe :  L'héritage fasciste en Italie.

 

 

 

  LA LIGUE ET LE NORD, UNE HISTOIRE QUI CONTINUE

 

 

 

 

On admet volontiers que Salvini a changé la Ligue, qu’il a abandonné le positionnement autonomiste « nordiste » pour une sorte de souverainisme italien, ce qui lui a permis de recueillir des votes  au centre de l’Italie et dans le Sud et les îles (Sicile, Sardaigne), régions qui n’avaient aucune raison de voter pour la Ligue du Nord.

Si on y regarde de plus près, la Ligue de Salvini  n’a pas abandonné le positionnement autonomiste. Sans doute Salvini s’y investit moins que Bossi.

Mais il soutient les initiatives en 2017, du président de la région Vénétie, Luca Zaia, et du président de la région Lombardie, Maroni, tous deux membres de la Ligue, qui organisent des referendums locaux pour savoir si les habitants veulent plus d’autonomie.

 

Luca Zaia, considéré comme un dirigeant efficace de la région Veneto, et qui est proche de Salvini, présente l’autonomie, avec prudence, comme une étape sur le chemin de l’indépendance*.

Il déclare :

Nous espérons que notre referendum sera la réponse unanime des Vénètes au plébiscite de 1866 (de rattachement au royaume d'Italie, contesté par les "vénétistes") et que les Vénètes voteront massivement pour l'autonomie et leur volonté génétique d'autodétermination."

Quant à Salvini, il déclare : " Je suis fier d'être le secrétaire de la Ligue qui a comme ADN l'autonomie et le fédéralisme. Quiconque veut s'allier avec nous sait que l'Italie ne peut rester unie (il utilise le mot insieme, ensemble) que si elle reconnaît sa diversité." http://www.veronasera.it/politica/referendum-data-indipendenza-veneto-zaia-salvini-lega-nord-21-aprile-2017-.html

 Pour Salvini, l'autonomie est bonne pour tourt le monde, même pour le Sud.

 

 

                                                                                                                           * En 2013, une consultation par internet avait donné  89% en faveur de l’indépendance du Veneto et les organisateurs, calculant que 89% auraient donné environ 56% en consultation réelle, avaient proclamé depuis le balcon d’un palais de Trévise, l’indépendance de la Vénétie « au nom de Saint Marc, de la démocratie  et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Zaia avait alors dit qu’il avait voté oui, mais que ce referendum n’avait qu’une valeur indicative et qu’il allait commencer à négocier avec Rome pour concrétiser les souhaits des Vénètes. Lors de la même consultation, les internautes avaient indiqué, avec plus de 50% des voix, être favorables à l'adhésion d'un état vénitien indépendant à l'Union européenne, à l'euro, et avec plus de 60 % des voix, à l'OTAN.

 

S'agissant de Luca Zaia, il avait souhaité en 2009 plus de place pour les cultures régionales sur les programmes de la RAI, suscitant l'incompréhension et les moqueries des milieux du spectacle et des médias.

La langue vénète est "protégée" par une loi du  Conseil régional du Veneto en 2007 (sous la présidence du prédécesseur de Zaia, le berlusconien Giancarlo Galan), sans avoir de statut de langue officielle (LEGGE REGIONALE  n. 8 del 13 aprile 2007, Tutela, valorizzazione e promozione del patrimonio linguistico e culturale veneto, .https://bur.regione.veneto.it/BurvServices/pubblica/DettaglioLegge.aspx?id=196722 )

                          

 

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Luca Zaia, président de la Région Vénétie (Regione del Veneto ou plus simplement Regione Veneto ) et Matteo Salvini (fidèle à son style décontracté - on espère que les tâches sur son polo vert sont des gouttes de pluie  !) lors de la campagne pour le référendum sur l'autonomie du Veneto d'octobre 2017. Le logo sur l'affiche  porte le drapeau au lion de Saint Marc et le slogan "Autonomia subito" - autonomie tout de suite.

https://www.liberoquotidiano.it/news/politica/13266062/luca-zaia-governatore-veneto-viminale-chiede-soldi-polizia-regioni-voto.html

 

 

Le oui au referendum, qui a lieu le même jour le 22 octobre 2017 dans les deux régions,  est massif (98% en Vénétie, 95% en Lombardie); la participation aatteint 57 % en Vénétie mais 35% en Lombardie. Le referendum est surtout une déclaration d’intentions qui appelle des initiatives ultérieures. En Vénétie, tous les partis politiques avaient appelé au « oui » sauf le parti héritier du parti communiste.

 

 

 

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Luca Zaia, président de la Région Vénétie, devant le lion de Saint Marc.

La Lega vola: Luca Zaia è il governatore più amato d'Italia

(La Ligue d'envole. Luca Zaia est le dirigeant régional le plus aimé d'Italie). Il Populista, 21 3 2018

http://www.ilpopulista.it/news/21-Marzo-2018/24614/la-lega-vola-luca-zaia-e-il-governatore-piu-amato-d-italia.html

 

 

 

BATAILLES POUR UN DRAPEAU

 

 

 

Il est intéressant de savoir que la Regione Veneto avait décidé, par une loi régionale de septembre 2017 de rendre obligatoire le déploiement de la bannière vénitienne (un drapeau d'allure médiévale avec ses pennons, représentant le lion de Saint Marc ) sur tous les immeubles et bateaux appartenant à des organismes publics, y compris ceux de l'Etat comme la préfecture, sous peine d'amende.

Le 4 octobre 2018, la cour constitutionnelle, qui avait été saisie par le précédent gouvernement italien,  a déclaré la disposition illégale en ce qui concerne les immeubles de l'Etat, car empiétant sur les droits de l'Etat italien. *

Luca Zaia a déclaré cette décision inacceptable, soulignant l'offense à un drapeau vieux de plus de 1100 ans, et qu'une autre loi similaire allait être prise, faisant confiance au nouveau gouvernement pour ne pas s'y opposer.

  

                                                                                                                                   *  Ce n’est pas la première fois que la Région défie le gouvernement central sur la question du drapeau vénitien. En 1997, quelques jours avant le 200ème anniversaire de la fin de la république de Venise, un groupe de militants séparatistes armés s’empare du Campanile de Venise et y fait flotter le drapeau vénitien en invoquant que la république de Venise existe toujours en droit. Ils seront arrêtés et certains seront condamnés à des peines sévères pour insurrection armée, même s’il n’y a eu aucune effusion de sang,

 Le ministre de l’intérieur, le communiste refondateur, Napoletano (qui sera ensuite un respecté président de la république) remet alors en vigueur une loi datant (semble-t-il) de l’époque du fascisme (!) qui interdit de hisser le drapeau vénitien dans l’espace public. Dès que les événements se sont un peu apaisés, le Conseil régional, présidé par le Berlusconien Giancarlo Galan  vote en 1998 une loi régionale qui rend obligatoire de hisser le drapeau vénitien sur tous les bâtiments publics appartenant à la Région, aux provinces et communes du Veneto

Quant aux "sérénissimes" comme on appellera les militants arrêtés (du nom de leur groupuscule) ils effectueront des peines de prison jusqu'à six ans, malgré les multiples interventions en leur faveur, dont celle du ministre de la justice Castelli, appartenant à la Ligue  (qui dira : "ils n'ont fait de mal à personne"), mais le président de la république refusera sa grâce. En 2011 la Cour de cassation annullera plusieurs des accusations contre eux. Bien que les "sérénissimes" n'aient pas été membres de la Ligue ou des autres partis nationalistes vénétistes, ceux-ci les considéreront comme des patriotes (vénètes, évidemment) injustement condamnés (l'un d'entre eux est mort à peine sorti de prison et on a mis en cause ses conditions de détention).

 

 

 

Un conseiller régional de la Ligue a récemment déposé une proposition de loi régionale qui prévoit d’offrir à chaque nouveau-né dans le Veneto un drapeau vénitien, une mesure qu'un maire d'une ville du Veneto a déjà mise en application. Le coût annuel est estimé à 50 000 euros (Veneto, 50mila euro per regalare ai neonati la bandiera di San Marco https://www.repubblica.it/cronaca/2018/09/21/news/il_vessillo_di_san_marco_ai_nuovi_nati_-206990631/.)

 

 

 

 

 

LA CAMPAGNE POUR LES ÉLECTIONS DE 2018

 

 

 

La tension augmente à mesure que la campagne pour les élections de mars 2018, dites en Italie "politicche" (on vote le même jour pour les députés et les sénateurs) entre dans sa phase finale.

Salvini, s'il réaffirme que "l'ADN" de la Ligue est autonomiste et fédéraliste, n'hésite pas non plus à donner des signes d'approbation - ou de compréhension - vers des tendances extrémistes de l'opinion.

 

 Le 28 novembre 2017, un groupe de skinheads envahit le local dune association d'aide aux migrants de Côme (Province de Côme, limitrophe de la Suisse, en région Lombardie), et lit une déclaration, sans violence physique toutefois..

Cette intervention musclée choque une partie de l'opinion, mais laisse indifférente une autre partie ou même suscite son approbation.

Une militante déclare :

" Ma le persone che hanno subito questa incursione sono rimaste stupite dal clima di indifferenza con cui l’episodio è stato accolto in città: Dall’amministrazione comunale non ci ha contattato nessuno – spiega Annamaria – e in rete si leggono commenti di critica a noi, gente che plaude all’iniziativa di Veneto Fronte Skinheads e invoca la democrazia. Ci siamo sentiti dire che dobbiamo essere democratici e accettare le posizioni di tutti. Ma non c’è niente di democratico in quello che abbiamo subito. Non c’è niente di più lontano dalla democrazia” .

( Les personnes qui ont subi cette incursion sont restées aterrées du climat d'indifférence avec laquelle on a accueilli l'incident dans la ville. Nous n'avons eu aucun signe de la municipalité, explique Annamaria, et sur les réseaux, on lit  des commentaires qui nous critiquent et qui applaudissent l'initiative du Front Skinheads du Veneto, et invoquent la démocratie. On s'est entendu dire qu'on devait faire preuve de démocratie et accepter les positions de tout le monde. Mais il n'y a rien de démocratique dans ce que nous avons subi, rien n'est plus loin de la démocratie).

 

https://www.ilfattoquotidiano.it/2017/11/29/blitz-skinheads-il-racconto-di-como-senza-frontiere-ci-hanno-accerchiato-e-stata-intimidazione/4009136/

 

Pourtant, le président leghiste de la Lombardie, Maroni, condamne le raid, mais Matteo Salvini réagit en déclarant que le danger, ce sont les migrants, et que Maroni devrait plutôt "faire son travail' (sans doute contre les migrants). Et peu après il écrit :.

"Per buonisti, sinistri e giornalisti il problema dell’Italia sono dieci ragazzi di destra che leggono un volantino. Per me invece il problema sono le migliaia di clandestini che picchiano, rubano, stuprano” .

(Pour le camp du bien, pour la gauche et les journalistes, le problème en Italie, ce sont dix jeunes de droite qui ont lu un tract. Pour moi, ce sont les milliers de clandestins qui  tabassent, volent et violent).

 

Cette réaction ne plait pas à Umberto Bossi qui déclare :

“Il mondo è pieno di matti. Quei voti la Lega non deve cercarli. Io sono di una famiglia di antifascisti, combattenti non chiacchieroni (...). La penso come Spinelli, che considerava lo Stato Nazione il male assoluto anche se qualcosa di buono lo ha fatto come contenitore della democrazia” .

(le monde est plein de fous. La Ligue ne devrait pas rechercher les votes de ces gens. Je suis d'une famille d'antifascistes, des combattants, pas des parleurs ... Je pense comme Spinelli*, qui considérait que  l'Etat-Nation est le mal absolu, même s'il a pu faire quelque chose de bien comme soutien de la démocratie)..

                                                                                                                                                        * [ Altiero Spinelli (1901-1986), d'abord militant communiste et antifasciste, détenu sur l'île de Ventotene à l'époque de Mussolini, il rompt avec le communisme et rédige clandestinement le manifeste de Ventotene pour une Europe unie (1941), dans lequel il considère l'existence des Etats-Nations comme la cause de la guerre mondiale;  après la guerre, devient député, théoricien du fédéralisme, considéré comme un des "pères" de l'Europe politique].

 

Ainsi, même pour condamner les skinheads, Bossi utilise une de ses formules paradoxales, qui critique du même coup l'Etat-Nation (il donne à l'expression le sens d'Etat unitaire qui nie les identités régionales sur son territoire, par opposition à un Etat fédéral).

 

 

 

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Umberto Bossi et Matteo Salvini. Photo prise à Vérone durant la manifestation de solidarité pour les indépendantistes vénétistes arrêtés, avril 2014. Les deux hommes portent au cou des foulards au motif du drapeau vénitien, qu'on voit aussi derrière eux.

Illustration d'un article de 2016, intitulé "Umberto Bossi è stanco di Salvini" (Umberto Bossi est fatigué de Salvini).

Il Post. Photo ANSA/FILIPPO VENEZIA

https://www.ilpost.it/2016/11/28/umberto-bossi-e-stanco-di-salvini/

 

 

 

Lors d’un congrès de la Ligue au début de 2018, Umberto Bossi, après avoir constaté que le mot « Nord » n’apparait plus sur le nouveau simbolo du parti (le logo qui figure sur les affiches et les bulletins de vote) s’en prend à Salvini :

« Sei un nazionalista fascista !» (tu es un nationaliste fasciste). Le senatur interprète donc l’abandon de la référence au Nord comme une adhésion au nationalisme italien - et pourquoi pas au fascisme !

Salvini répond : Je ne peux quand même pas aller à Tarente [dans le Sud] avec un logo marqué « Nord » ! Depuis trois ans nous travaillons pour étendre le fédéralisme au pays tout entier et nous approchons du but, il faut en tirer les conséquences [donc il n’y a plus lieu de faire référence à une action qui n’aurait concerné que le Nord].

Et Luca Zaia répond à Bossi : Umberto, i tempi sono cambiati, Umberto, les temps ont changé !

 

La campagne électorale est marquée par la fusillade de Macerata (région des Marches, Italie centrale) le 3 février 2018: après l’assassinat dans cette ville quelques  jours auparavant d’une jeune fille (violée, tuée et démembrée) par un dealer de drogue et demandeur d’asile, un ancien candidat local de la Ligue ouvre le feu sur des Africains, faisant 6 blessés, et se laisse arrêter, enveloppé dans le drapeau tricolore,  devant le monument aux morts de la ville, en criant des slogans xénophobes.

 

Cet ancien candidat de la Ligue a certainement un profil très différent des vieux militants nordistes; il illustre - malencontreusement - la nouvelle audience de la Ligue en dehors de son territoire de naissance.

 Salvini et plus généralement la droite condamnent la fusillade mais lui trouvent des circonstances atténuantes. Salvini  déclare que « la responsabilité morale de la fusillade incombe à ceux qui ont rempli le pays de réfugiés ».

Les députés de gauche lui reprochent d’attiser la haine et de provoquer à la guerre civile.

 

Les accusations de fascisme ou de collusion avec le fascisme se multiplient (en Italie et à l’étranger) à l’égard de la Ligue :

" La deriva neofascista della Lega di Salvini . Non è più la Lega di Bossi."  Dans la Ligue "souverainiste et lepéniste" [sic] de Salvini, on ne retouve plus la Ligue de Bossi, tonitruant mais inoffensif.

 https://www.democratica.com/opinioni/salvini-lega-macerata-fascisti/]

 On parle des "amici neri di Salvini" (les amis "noirs" de Salvini - en Italie et ailleurs, "noir" est la couleur de l'extrême-droite). On titre : Se non è fascismo, cos'è? (Si ce n'est pas du fascisme, qu'est-ce que c'est ? (Huffington Post, 12 février 2018 https://www.huffingtonpost.it/mario-giro/se-non-e-fascismo-cose_a_23358637/)

Salvini traite ces accusations par l’ironie. En février 2018 il dit :

Il y a en ce moment  autant de chances d’une prise de pouvoir par les fascistes que par les communistes ou par les extra-terrestres.

 

 

 

  

LA CONQUÊTE DU SUD ?

 

 

 

 

Pour les élections de mars 2018, sans abandonner comme on l’a vu, les « fondamentaux » autonomistes nordistes (pris en charge par ses proches comme Luca Zaia), Salvini a entrepris une opération séduction envers le centre et le sud de l’Italie, ainsi que les îles.

Capitalisant sur sa popularité personnelle, et se doutant que les sudistes se méfient de la Ligue, il lance un mouvement « frère » de la Ligue, intitulé Noi con Salvini, en sigle NcS (Nous avec Salvini) destiné à recueillir les votes sudistes sur un programme capable de rassembler un maximum d’électeurs mécontents de la situation du pays. Ce programme tient en quelques idées simples : lutte contre l’immigration clandestine (mais on devine que la méfiance s’étend à toute forme d’immigration), dénonciation des politiques européennes, programme de réduction de la fiscalité (flat tax : impôt non progressif), recours fréquent à la démocratie directe.

En parallèle,  l’appellation du parti historique est modifiée (pas seulement sur le simbolo) et devient simplement « La Ligue ». Mais rien n’est changé (pour le moment…) aux statuts officiels où elle est toujours la « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie ».

En parallèle, Salvini lance un mouvement intitulé Lega per Salvini Premier (Premier, en français, est, curieusement, en Italie, la façon de surnommer le président du conseil, sans doute inspirée par le Premier ministre français) mouvement qui  pourrait remplacer à la fois la Ligue et NcS (article Lega Nord, Wikipedia en anglais)

Lors de la campagne, Salvini n’oublie pas de rendre hommage aux identités régionales.Dans le Sud, il commence par s'excuser d'avoir autrefois commis qulques plaisanteries anti-sudistes

Mieux, en Sardaigne, il s’allie au vieux Parti sarde d’action (Partidu Sardu - Partito Sardo d'Azione - PSd'Az, autonomiste/indépendantiste) et pose avec le drapeau aux quatre têtes de Maure aux côtés des dirigeants du parti sarde *.

Son slogan de campagne  est « Prima gli Italiani » (d’abord les Italiens), mais en Sardaigne, c’est « Prima I Sardi » - d’abord les Sardes !

Prenant acte de l'alliance, le président du parti sarde, Christian Salinas, conclut son intervention en commun avec Salvini par la formule sarde traditionnelle : Fortza paris ! (en avant, ensemble)

 

 

                                                                                                                         * Il est intéressant de savoir que le Parti sarde d’action, fondé au début des années 20, fut interdit par Mussolini en 1925 (avec tous les partis politiques autres que le parti fasciste). L'un de ses fondateurs, Emilio Lussu, faillit être assassiné par des squadristi fascistes et tua l’un d’eux en se défendant. Interné par le régime mussolinien aux îles Lipari, comme beaucoup d’opposants, il s’en évada avec quelques compagnons et se réfugia en France. Emilio Lussu participa à la guerre d'Espagne avec les Républicains, puis à la résistance italienne. Il fut brièvement ministre après la chute du fascisme et fut élu député puis sénateur pendant de longues années, ayant choisi de militer au parti socialiste.

 

 

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Affiche électorale pour la campagne des législatives de 2018 annonçant la présence de Matteo Salvini à Cagliari (capitale de la Sardaigne) avec les logo Noi con Salvini, Salvini Premier et Stop invasione, le slogan "Prima i Sardi" et le drapeau sarde. Les spécialistes noteront que, probablement pour ne pas utilisr le drapeau officiel de la région, l'affiche utilise (comme d'ailleurs le Parti sarde d'action) un drapeau un peu différent du modèle officiel (le bandeau est sur les yeux des quatre Maures tandis qu'il est sur le front dans le modèle officiel).

La dominante bleue des afffiches de Salvini est en rupture avec la dominante verte qui était la marque de la Ligue de l'époque Bossi.

http://www.ansa.it/sardegna/notizie/2017/09/25/migranti-salvini-a-cagliari-25-novembre_db4319bc-282c-4e0b-84b8-35302c84b5d7.html

 

 

 

 Toutefois les scores de la Ligue (ou plutôt de son alter-ego sudiste NcS) resteront modestes dans le Sud et sans comparaison avec les résultats dans le Nord.

C'est encore en Sardaigne que la Ligue réalisera ses meilleurs résultats avec, dans certains cas, de 11% à 17% des voix.

(voir les cartes des résultats parti par parti à l'article Wikipedia it. Elezioni politiche italiane del 2018,  Galleria d'immagini   https://it.wikipedia.org/wiki/Elezioni_politiche_italiane_del_2018 où on constate que la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles ont des résultats inversés selon  qu'on est dans le Nord ou dans le Sud.

 

 

 

LA LIGUE AU POUVOIR 

 

 

 

Comme on le sait, en vue des élections législatives de mars 2018, la Ligue (et son parti jumeau, NcS) forma une coalition de gouvernement (outre les alliances avec des petits partis comme le Parti sarde) avec deux autres mouvements importants : Forza Italia de Berlusconi et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni (parti « post-fasciste » héritier de l’Alliance nationale de Fini), et plusieurs petits partis de droite et du centre (Noi con l'Italia (NcI), réunissant des éléments provenant de Alternativa Popolare, de la Scelta Civica, de Cantiere Popolare, du Movimiento per le Autonomie, d'Identità e Azione - IDeA, unis avec l'Unione dei Democratici Cristiani e Democratici di Centro).  Chacun des membres de la coalition se présentait toutefois sous sa propre étiquette.

 

Les élections se déroulent sur un seul tour de scrutin, le 4 mars selon un système proportionnel mixte.

Au résultat des élections, la Ligue devançait ses partenaires de coalition.

Elle obtenait 17,35% des voix, Forza Italia 14%, Fratelli d'Italia, 4,35% et les autres membres de la coalition, Noi con l'Italia uni à l'Union démocrate-chrétienne, 1,30%, soit un total de 37% pour la coalition de centre-droit..

L’autre formation dite populiste, le Mouvement 5 Etoiles (5 Stelle) de Luca di Maio, arrivait premier avec 32, 68% des voix.

 

Au passage, on enregistrera que le premier sénateur noir à être élu en Italie, Toni Iwobi, d'origine nigériane, est élu de la Ligue, dont il est adhérent depuis 1993.

 

La coalition de centre-gauche arrivait à  22,86% avec en tête le Parti démocrate (Matteo Renzi) avec 18,76%.

La coalition de centre-droit n'arriva pas à trouver une majorité pour gouverner. La Ligue envisagea alors un gouvernement avec le Mouvement 5 Etoiles. 

Après diverses péripéties qui durèrent 89 jours, un gouvernement, surnommé governo del cambiamento, le gouvernement du changement, réunissant les deux partis populistes, présidé par une personnalité indépendante, le professeur d''économie Giuseppe Conte, fut nommé par le président de la République le 1er juin 2018. 

 

 

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 Au moment des tractations pour la formation du gouvernement après les élections de mars 2018, les membres de la coalition de centre-droit n'arrivent pas à réunir une majorité de gouvernement et se séparent : Giorgia Meloni, présidente de Fratelli d'Italia, Silvio Berlusconi, dirigeant de Forza Italia et Matteo Salvini.

 https://www.liberoquotidiano.it/news/politica/13339400/giorgia-meloni-appello-disperato-matteo-salvini-molla-luigi-di-maio-incarico-governo-centrodestra.html

 

 

Au gouvernement Conte, la Ligue a 5 ministres de plein  exercice, contre 8 au mouvement 5 Etoiles et 6 indépendants.

 Lors du vote d’investiture du gouvernement, la gauche et le centre-droit traditionnel (notamment Forza Italia, sauf quelques exceptions individuelles) ont voté contre le gouvernement.

Fratelli d’Italia, post-fasciste (qui faisait partie de la même coalition électorale que la Ligue), s’est abstenu et a indiqué qu’il voterait au cas par cas les projets du gouvernement, de même que les partis régionalistes/autonomistes Union valdôtaine, Parti du peuple sud-tyrolien et Parti autonomiste tyrolien-trentin.

La presse parle de gouvernement giallo e verde (jaune et vert, les couleurs des deux partis alliés) mais Salvini préfère giallo e blu (jaune et bleu), car, en rupture là encore avec la tradition de Bossi, il a promu dans ses affiches et les t-shirts des militants le bleu (probablement en référence au bleu des républicains américains).

 

  

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 Image de la continuité de l'Etat italien: le président du conseil des ministres sortant,  Paolo Gentiloni (à gauche)  remet à son succeseur Giuseppe Conte, la petite cloche (campanella) qui est le symbole de son autorité sur le conseil des ministres (1er juin 2018). Derrière, un tableau ancien représente le pape qui, selon les récits, aurait arrêté l'invasion d'Attila, illustrant la permanence de la culture italienne. Des peintures à sujet religieux peuvent décorer les locaux officiels de l'Etat italien sans gêner personne (ou presque!). 

 www.governo.it

 

 

 

PONTIDA 2018

 

 

 

 En France, après la formation du gouvernement Conte, Salvini est présenté comme un "ultra-nationaliste" (journal  Libération). Cette appellation semble complètement erronée car à aucun moment Salvini n'exprime des sentiments qui pourraient mériter cette étiquette.

 

Au rassemblement de Pontida du 1er juillet 2018, dans une ambiance exubérante, Salvini remercie ses éle cteurs.

Les journalistes remarquent les délégations venues de Reggio de Calabre ou d'Olbia en Sardaigne.

Les habituels drapeaux des régions du nord de l’Italie et de la Ligue (blancs avec le soleil des Alpes vert ou avec le logo bleu au guerrier), toujours aussi nombreux,  sont rejoints par des drapeaux de la Sardaigne aux quatre têtes de Maure ou de la Sicile. On voit même des drapeaux indépendantistes catalans avec l'étoile blanche.

Si Salvini est "ultra-nationaliste",  alors ce n'est pas un ultra-nationaliste italien car on ne voit pas de drapeau italien (soyons honnêtes : on en repère un tout petit, accroché à un autre drapeau blanc de la Ligue). 

 Salvini, dans son discours, dénombrera tous les drapeaux des régions et  dira qu'il voit aussi un drapeau russe (il s'est déclaré partisan de lever les sanctions contre la Russie, d'où sans doute la raison de la présence du drapeau russe) et un drapeau d'Israël.

 

 

 

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Drapeaux au rassemblement de Pontida, 1er juillet 2018. On voit les drapeaux de la Ligue (notamment le drapeau blanc avec le soleil des Alpes vert) des drapeaux vénitiens rouges et or, même un drapeau catalan, mais de drapeau italien, on n'en voit pas. D'autres panoramiques montrent des drapeaux d'autres régions dont les drapeaux "sudistes" de la Sardaigne (aux 4 têtes de Maure) ou de la Sicile. De nombreux militants portent  des tenues vertes emblématiques de la Ligue.

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=T1WDIIo0cmQ

 

 

 

 

Des personnages costumés de façon extravagante sont toujours là, donnant des allures carnavalesques au rassemblement. Les chemises vertes sont rejointes par des t-shirts bleu, nouvelle couleur promue par Salvini.

A la tribune, avec les inscriptions " Il buonsenso al governo" et  "Prima gli italiani ",.les responsables se succèdent, dont les présidents des régions, accompagnés parfois de militants brandissant les drapeaux de leur région ou province, par exemple le Frioul et la ville de Trieste.

Umberto Bossi est absent pour la première fois depuis des décennies, comme Roberto Maroni..

Mais Luca Zaia, à la tribune, n’oublie pas les fondamentaux de la Ligue. Après que les militants en t-shirt rouge avec le lion de Saint Marrc aient déroulé un immense drapeau vénitien, il réclame l'autonomie tout de suite, maintenant ou jamais.

Le président de la région Ligurie, Giovanni Toti, déclare : nous sommes un peuple de jeunes, de femmes et d'hommes qui ont des histoires diverses, des parcours divers et même des drapeaux divers, mais en commun nous avons un rêve, celui de changer la cité que nous gouvernons et le pays.

Puis apparait  Salvini, en chemise blanche sur le pantalon, ovationné comme il se doit. Il déclare :

" Non è la Lega che è cambiata, è il mondo che è cambiato. Abbiamo capito che da soli non andavamo da nessuna parte. Per vincere occorreva unire l'Italia, come occorrerà unire l'Europa" (ce n'est pas la Ligue qui a changé, c'est le monde. Nous avons compris que seuls, nous n'allions nulle part. Pour vaincre, il fallait unir l'Italie, comme il faudra unir l'Europe). 

Il continue : Il faut maintenant une ligue des ligues européennes, pour regrouper tous les mouvements libres et souverains décidés à défendre les gens de chez eux et leurs frontières (la propria gente e i propri confini).

 

 

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Luca Zaia et les militants du Veneto sont venus avec un immense drapeau vénitien marqué Autonomia subito.

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=T1WDIIo0cmQ

 

pontida 4

 

Matteo Salvini à Pontida le 1er juillet 2018. Autour de lui, des gens plutôt jeunes ou très jeunes, en vêtements décontractés - et pas de chemises vertes...

Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=T1WDIIo0cmQ

 

 

 

Dans un coin de la foule, à l’emplacement traditionnellement réservé à ceux qui ont des messages à adresser aux dirigeants, un militant un peu solitaire avec un panneau Secessione portant un drapeau italien barré, rappelle les combats de l’ancienne Ligue pour le séparatisme des régions du Nord.

Un autre brandit la pancarte « Flat tax subito » (impôt non progressif tout de suite, une promesse du candidat Salvini) et un autre la pancarte « Salvini,  débarrasse-nous des migrants ».

 

Ce n'est pas un quelconque théoricien populiste et encore moins fasciste que cite Salvini, mais ... Walt Disney :

" Come diceva Walt Disney, "se puoi sognarlo puoi farlo". Siamo partiti per cambiare le nostre città e siamo arrivati al sogno di cambiare le nostre regioni in nome dell'autonomia. Ora possiamo cambiare il Paese, ma l'obiettivo è cambiare l'Europa" (comme disait Wat Disney, si tu peux le rêver, tu peux le faire. Nous étions partis pour changer notre ville et nous sommes arrivés à rêver de changer notre région au nom de l'autonomie. Maintenant nous pouvons changer le pays, mais l'objectif est de changer l'Europe).

Il cite aussi Simone Weil (la philosophe) qui insistait sur l'enracinement et rend hommage au professeur Miglio, théoricien du fédéralisme (mort il y a plusieurs années), dont les rêves vont se réaliser, et à Umberto Bossi le fondateur.

Dans une séquence "émotion", Salvini montre un chapelet que lui a donné un prêtre qui le tenait d'une pauvre femme, une Nigériane qui avait cru trouver une vie meilleure loin de chez elle. C'était une Nigériane, ç'aurait pu être une Italienne. La conclusion qu'il en tire, c'est qu'il faut tout faire pour que chacun puisse vivre dignement dans son pays, y travailer, se soigner, avoir des enfants,  "sans être déraciné et obligé de partir de l’autre côté du monde".

Il exprime enfin sa passion pour la diversité, entendue comme le respect des identités locales : diversité de l'Italie, diversité de l'Europe. A plusieurs reprises, il énumère les drapeaux historiques des régions italiennes qu'il voit dans la foule.

 

 

Un mois après, lors d'un autre rassemblement à Pontida, une jeune fille de 17 ans lui crie ::

Raciste, fasciste !

il lui répond : « Il manque nazi ! (manca nazista !). Je vous offre une bière, mais donnez-moi un baiser. 

Et il ajoute  pour les militants qui houspillaient la jeune fille : Elle a le droit d’être là. Montrons que nous savons  écouter ceux qui ne pensent pas comme nous !

 

 

 

 

 

 

 LE RESTE N'EST PAS ENCORE ÉCRIT

 

 

 

Nous n’entrerons pas dans les détails de l’action du gouvernement Conte jusqu’à présent.

 Même si la forte personnalité de Salvini semble dominer le gouvernement, celui-ci compte plus de ministres 5 Etoiles  que de ministres leghistes. L’autre composante de la coalition,qui est aussi le parti le plus important à la Chambre des députés,  a également ses propres priorités.

La question de l’immigration reste centrale, accentuée par de nouveaux faits divers sensationnels (une jeune fille de 16 ans a été violée et tuée en octobre 2018 par des migrants, mais on n’a pas du tout médiatisé ce fait divers en France…est-ce seulement parce qu’on n’est pas en Italie ?). C’est sur la question de l’immigration, en particulier,  que ses électeurs attendent la Lega.

Le programme économique et social de la coalition est aussi mis en action (la réforme contestée des retraites du gouvernement  Renzi a été annulée). En refusant l’austérité, en produisant un projet de budget en déséquilibre critiqué par l’Union européenne, le gouvernement a fait des choix qui vont dans le sens de ses promesses, même s’il faut forcément en rabattre.

Les spécialistes financiers prédisent déjà à l’Italie une catastrophe économique dans le genre de la Grèce pour avoir fait des choix populistes.

 

Salvini, à forces de provocations diront les uns, de détermination à appliquer ses promesses, diront les autres, notamment en ce qui concerne la question des migrants, a acquis  le soutien de 30% de la population selon les sondages (ce qui est beaucoup dans un pays où la vie politique est fragmentée en de nombreux partis obligés de s'allier pour gouverner).

Salvini affronte toujours les accusations de méthodes fascistes (par exemple par le ministre luxembourgeois Asselborn), nouvelle occasion d'afficher sa pugnacité en polémiquant avec ses contradicteurs.

 

Le gouvernement poursuit aussi les objectifs autonomistes figurant au programme de la Ligue : la ministre des affaires régionales et des autonomies, la leghiste et avocate Erika Stefani, a déclaré qu’elle  pensait pouvoir présenter le projet de loi sur l’autonomie de la Vénétie, de la Lombardie et de l’Emilie-Romagne avant la fin de l’année (notons que les médias italiens l’appellent « il ministro » au masculin – la féminisation des noms et encore moins l’écriture inclusive ne semblent pas avoir de succès de l’autre côté des Alpes…).

 

L'article très documenté Wikipedia en anglais sur la Lega Nord, indique, après les élections de 2018 :

" However, under Salvini, the League has reached its highest popularity, both in the North and the rest of Italy. Furthermore, in northern regions the party still has a strong autonomist outlook, especially in Veneto where Venetian nationalism is stronger than ever. Finally, the League maintains its power base in the North, where it gets by far most of its support."

(Quoi qu'il en soit, la Ligue, sous Salvini, a atteint sa plus haute popularité, à la fois dans le Nord et le reste de l'Italie. Plus encore, dans les régions du Nord, le parti a toujours une forte identité autonomiste, particulièrement dans le Veneto où le nationalisme vénitien est plus fort que jamais. Finalement, la Ligue maintient la base de son pouvoir dans le Nord, où elle trouve de loin la plus grande partie de ses soutiens).

 

Le même article indique les régions qui sont gérées par la Ligue :

- Lombardie, 10 millions d'habitants, président Attilio Fontana (qui a succédé au leghiste Maroni en 2018)

- Vénétie, 4, 9 millions d'habitants, président Luca Zaia

- Frioul-Vénétie julienne, 1, 2 millions d'habitants, président Massimiliano Fedriga

- Val d'Aoste, 127 000 habitants , présidente Nicoletta Spelgatti (coalition avec des partis de centre-droit)

- Province autonome* :  Trentin, 539 000 inhabitants, président Maurizio Fugatti

                                                                                           * Dans la région Trentin-Haut-Adige, ce sont les deux provinces du Trentin et du Haut-Adige (Sud-Tyrol) qui reçoivent l'essentiel des pouvoirs autonomes. Le rôle de l'Etat italien est très réduit et la région a peu de pouvoirs propres par rapport aux deux provinces.

 

Enfin, l’alliance de la Ligue avec le Parti sarde d’action tient bon et les deux partis ont formé un groupe commun au Sénat, intitulé  " Lega-Salvini Premier - Partito Sardo d’Azione", donnant  au modeste parti sarde une notoriété nationale dont il n’aurait jamais rêvé  (L’abbraccio tra leghisti e sardisti: in Parlamento il gruppo Lega-Salvini-Psd’Az http://www.castedduonline.it/lega-salvini-psdaz/)

 

 

.

A la chambre des députés, la Ligue forme le  groupe " Lega-Salvini Premier" avec 125 députés (contre 104 à Forza Italia et 32 à Fratelli d'Italia, ses anciens partenaires; le Mouvement 5 Etoiles en a  221.

Un trait évident est la personnalisation de la Ligue, perceptible avec le nom des groupes : la personne de Salvini domine le parti. Une caractéristique du populisme pour  certains. Mais à la personnalisation du nom du parti près, est-ce qu'en France, le parti anti-populiste par excellence ne présente pas la même caractéristique ?  Salvini, lui, n'a pas fondé la ligue, il l'a reprise et en a modifié certaines orientations.  

 

Que deviendra la Ligue ?

Apparemment, elle comporte toujours dans ses statuts l'indépendance de la Padanie, devenue un objectif bien démodé aujourd'hui.

Mais que deviendont ceux des militants qui, en 2016 encore, affichaient à Pontida une grande banderole (striscione) : "Secessione - Italia di merda" (traduction inutile !).

Certes, "les temps ont changé", comme le répètent les dirigeants actuels de la Ligue, mais ces militants sécessionistes ne se reconnaissent peut-être pas dans l'Italie des régions rêvée et prônée par Salvini. Si, une fois de plus, la perspective d'une Italie fédérale s'éloigne, ils reprendront leur liberté d'action.

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

Ce regard sur un aspect du populisme italien s’achève ici. Nous avons préféré nous concentrer sur la Ligue.

 

Celle-ci doit sembler bien loin des préoccupations  du Français « de base » pour qui les revendications régionalistes (ou indépendantistes, ou autonomistes) n’existent pas. En France, il suffit d'évoquer les revendications des séparatstes d'autres pays pour susciter généralement des sarcasmes, y compris dans des journaux prétendûment sérieux, qui traitent par l'ironie et la désinvolture des manifestations qui réunissent pourtant une partie importante de l'opinion dans ces pays .

Le mépris (sous couvert de sociologie) des revendications de la Ligue (de l'époque Bossi) ressort du livre déjà cité plus haut,  publié par la Maison des sciences humaines en 2007, L'idiotie en politique Subversion et néo-populisme en Italie, de Lynda Dematteo. Au-delà de l'analyse des formes parfois burlesques que prend (prenait ?) l'action de la Ligue de Bossi, on y considére largement ses revendications "nationales" comme artificielles et sans fondement, tandis qu'on souligne son fond raciste et xénophobe (en fait la Ligue considère que les cultures différentes ne peuvent vivre ensemble harmonieusement).*

On peut en dire autant du correspondant en Italie du journal Le Monde il y a quelques années, présentant les nationalistes vénètes comme un groupuscule de conspirateurs branquignols.

Or comme on l'a vu, les sondages et les élections montrent que le nationalisme "nordiste" et particulièrement vénète, n'est pas une opinion marginale mais partagée par des secteurs importants de la population, voire majoritaires.

                                                                                                                                                                                          

                                                                                                                                                                                  * Cette étude sociologique défend - notamment -  la thèse que la Ligue, et en premier lieu Bossi, utilise une forme de balourdise et de vulgarité typiques de certaines régions alpines pour dénigrer le monde politique italien. Mais la conséquence est que les hommes politiques de la Ligue en restent à cette attitude de "cancres" qui se moquent du professeur et sont incapables de devenir de vrais administrateurs. L'observation de l'auteur date au mieux du début des années 2000. Depuis, la Ligue a géré des villes importantes, des provinces et des régions de manière satisfaisante, ses candidats étant fréquemment réélus à leur poste.Quant au racisme de la Ligue, qu'aurait pensé l'auteur du fait que le premier sénateur noir d'Italie élu en 2018 est membre de la Ligue, sinon d'évoquer une astuce pour se dédouaner ?

 

 

La Ligue, même dans sa  version Salvini, reste très marquée par ces revendications qui sont très présentes chez ses électeurs du Nord. Pour beaucoup d’entre eux, l’arrivée au pouvoir de la Ligue comme une des deux composantes du gouvernement doit permettre de mettre en place les statuts d’autonomie notamment en Lombardie et Vénétie. Et si la Ligue a changé avec Salvini, c’est en partie parce que les changements institutionnels réclamés au départ par ses électeurs du Nord pourraient s’étendre à toute l’Italie, qui prendrait la forme d’un Etat fédéral.

 

Mais peut-on vraiment présenter la Ligue – aussi bien l’ancienne que l’actuelle - comme un mouvement entièrement « populiste » et protestataire, sachant que depuis 1994 elle a participé aux gouvernements de centre-droite, qu’elle dirige depuis plusieurs années, et de façon jugée, semble-t-il, satisfaisante, plusieurs régions dont la plus importante région économique de l’Italie et la plus peuplée, la Lombardie (près de 10 millions d’habitants) ?

 

Nous n’avons pas abordé le Mouvement 5 Etoiles (M5S). Rappelons que c’est lui qui est arrivé premier aux élections de mars 2018.

Selon le politologue Luca Manucc, « Les grandes formations qui gouvernent l’Italie depuis vingt ans sont responsables d’une croissance atone, d’un chômage élevé (surtout chez les jeunes) et d’une dette publique incontrôlée. Combiné à des scandales de corruption en série liés à l’omniprésence de la Mafia, ce bilan calamiteux a réduit en miettes la confiance de la population à l’égard de ses dirigeants. Le M5S est donc perçu par beaucoup comme une échappatoire, une promesse de revanche sur un appareil politique assimilé à une caste uniquement soucieuse de ses privilèges. »  (En Italie, ni droite ni gauche... ni centre », Le Monde diplomatique,‎ 1er avril 2018, cité par l’article Wikipedia, Elections italiennes de mars 2018).

 

Le Mouvement 5 Etoiles, aujourd'hui dirigé par Luca Di Maio, a été fondé comme "association libre de citoyens" en 2009 à Gênes par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio, à partir du groupe des "amis de Beppe Grillo" et du blog de ce dernier, ancien acteur et présentateur devenu un critique féroce de la société et des institutions.

Les cinq étoiles symbolisent : l'eau publique, les transports « durables », le développement, la connectivité et l'environnement.

Implanté au Centre et surtout au Sud, on le classe plus « à gauche » que la Ligue, avec des préoccupations plus clairement sociales ; il est un peu moins axé sur la lutte contre l’immigration (mais il n’encourage pas non plus l’immigration) et il est plutôt méfiant envers le fédéralisme. Les 5 Etoiles ont déjà émis des réserves quant à la création d’un Etat fédéral qui n’assurerait plus la redistribution des richesses et laisserait chaque Etat fédéré se débrouiller avec ses ressources propres.

 

Salvini a assuré que la Ligue était au pouvoir pour trente ans. Compte-tenu des caractéristiques de la vie politique italienne, marquée par l’existence d’un grand nombre de partis qui modifient fréquemment leurs alliances pour peser sur les décisions ou améliorer leurs chances de participer aux affaires, on peut douter de cette pérennité.

Mais la conjoncture politique actuelle permettra peut-être d’engranger des évolutions sur lesquelles on ne reviendra pas, comme l’autonomie de certaines régions.

 

Ce qui ne sera pas une révolution, car après tout, la Sardaigne, la Sicile, le Trentin-Haut-Adige, la Vallée d'Aoste et le Frioul-Vénétie julienne ont déjà un statut d’autonomie.

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

L’HÉRITAGE FASCISTE EN ITALIE

 

 

 

 

 

Est-ce que le fascisme historique ou les mouvements qui, aujourd’hui, se réclament plus ou moins de lui en Italie, présentent les caractéristiques du populisme ? Le fascisme a certains aspects populistes, mais si on considère que le populisme est la tendance des gens ordinaires à refuser que d’autres prennent à leur place les décisions qui engagent leur existence, alors le fascisme n’a rien de populiste et au contraire pousse jusqu’à l’extrême l’idée que les dirigeants ont tous les pouvoirs et les dirigés aucun.

 

Le fascisme revendiqué plus ou moins occupe encore une place dans la vie politique italienne soit par des partis traditionnels, soit par des mouvements contestataires. Bien que la loi italienne interdise de reconstituer le parti fasciste et de faire l’apologie du fascisme, ces partis ou groupes  sont assez habiles pour ne pas contrevenir ouvertement à la loi – qui n’est peut-être pas appliquée très rigoureusement, il est vrai.* 

                                                                                                                                                          * Dans les années 70, il y eut une tentative de faire interdire le MSI pour reconstitution du parti fasciste, mais la chambre des députés, qui avait voté pour saisir la justice,  ne donna finalement pas suite.

 

 Doit-on considérer comme fasciste ou au moins néo-fasciste le parti Fratelli d’Italia, successeur de l’Alleanza nazionale de Gianfranco Fini, elle-même ayant succédé au MSI de Giorgio Almirante ? Ce parti est souvent désigné comme post-fasciste.

Mais il a participé à presque tous les gouvernements de centre-droit depuis 1995 (avec des postes de vice-président du conseil comme Fini, des ministères importants comme la défense); c'est plus un parti de gouvernement conservateur-libéral qu’un parti populiste.

En 1996, après sa libéralisation réussie par Fini, l'Alleanza Nazionale  était le 3ème parti italien mais il est bien retombé depuis.

Quant à son ascendance fasciste, elle  réside sans doute dans des formules comme celle de l'actuelle présidente du parti, la dynamique  Giorgia Meloni : nous ne sommes ni fascistes ni antifascistes.  

 

Il est amusant de savoir qu’en 2008, on parla de donner à une rue le nom de Giorgio Almirante (un homme qui malgré ses idées avait pu susciter de la sympathie personnelle dans beaucoup de partis, comme on le vit à ses obsèques où même des communistes étaient présents).

A l’époque, Fini, qui avait été le dauphin d’Almirante, était président de la chambre des députés (ce qui indique que le parti avait vraiment réussi à se rendre respectable) et il se déclara opposé à la mesure, car les valeurs de G. Almirante n’étaient pas compatibles avec l’Italie actuelle.

En 2015, l’idée de donner le nom d’Almirante à une rue de Rome refit surface et la municipalité de tendance 5 Etoiles vota la décision avant que la maire de Rome,Virginia Raggi,  l’annule devant les réactions, prétendant n’être pour rien dans cette proposition …

 

 

 

 

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 Un selfie en amoureux ?

Matteo Salvini et Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d'Italia, au moment de leur entente pour les élections de 2018.

 http://www.affaritaliani.it/politica/centrodestra-addio-meloni-rompe-con-salvini-fdi-in-piazza-contro-il-governo-552447.html

 

 

Les membres du MSI qui ont refusé le tournant vers la démocratie libérale de Fini ont formé le Mouvement social - Flamme tricolore, qui essaye de survivre, entre adhésion  un moment à la Maison des Libertés lancée par Berlusconi et action commune avec d'autres petits partis de droite extrême.

Pendant quelque temps a existé le petit parti Azione sociale, formé par Alessandra Mussolini, petite-fille du Duce (et nièce de Sophia Loren), qui joue sur l’héritage familial..

Alessandra Mussolini, dont le père, troisième fils du Duce, était musicien de jazz, a commencé une carrière d'artiste. Elle est apparue en 1977 (à 15 ans) dans le film d'Ettore Scola, Une journée particulière (qui prend pour cadre le jour de la visite de Hitler à Mussolini en 1938 !), aux côtés de sa tante Sophia Loren et de Marcello Mastroianni,  et elle fit sensation en posant dans la version italienne de Playboy au début des années 80.

 Engagée en politique, elle appartenait à l'Alleanza nazionale qu'elle quitta en 2003, lorsque son président, Gianfranco Fini, à ce moment vice-président du conseil italien, lors d'une visite au monument de l'Holocauste en Israël, parla du racisme des Nazis et de Mussolini comme du "mal absolu du 20ème siècle" (la formule fut interprétée plus largement comme visant toute l'idéologie et la période du fascisme). Alessandra Mussolini fonda alors Azione sociale puis fut par la suite élue députée dans le cadre de l'alliance de Berlusconi Il Popolo della Libertà, puis sénatrice et députée européenne de Forza Italia. Elle a quitté ce parti après les élections de 2018 en lui reprochant de ne pas soutenir le gouvernement de Giuseppe Conte.

Ces partis néo-fascistes parlementaires font des scores extrêmement modestes.

 

Il existe en Italie divers mouvements radicaux de droite révolutionnaire qui se réclament du fascisme comme  Forza Nuova, et Casa Pound.

Casa Pound a été fondé en 2003. Le nom  se réfère à un bâtiment inoccupé squatté par des jeunes extrémistes à Rome et rebaptisé Casa Pound en l'honneur de l’écrivain américain Ezra Pound, partisan historique du fascisme. Le parti préconise un programme social et dénonce en particulier les difficultés de logement des Italiens, surtout des jeunes. Il veut  séduire la jeunesse en rébellion contre  l’establishment en proposant une sorte de syncrétisme révolutionnaire où trouvent place des figures de l’extrême-gauche comme Che Guevara, ou en organisant des colloques ouverts à certains anti-capitalistes de gauche.

Le mouvement se présente comme incarnant  "le fascisme du 3ème millénaire".

Casa Pound a présenté des candidats aux dernières élections de 2018 et a réalisé un clip électoral où son dirigeant, Simone Di Stefano, dénonce le programme  des autres candidats, renversant à chaque fois leur effigie en carton (le Démocrate (centre-gauche) Matteo Renzi, le dirigeant 5 Etoiles Luca Di Maio,  mais aussi le trio formé de Salvini, Giorgia Meloni et Berlusconi, alliés dans la coalition de centre-droit) ainsi que le symbole de  l’euro. Puis le clip montre le dirigeant du parti, dans le décor impressionnant du Cimetière militaire de Redipuglia (construit à l'époque du fascisme pour honorer les morts de la première guerre mondiale). Il veut une Italie libre et forte, qui ne se laisse pas dicter ses priorités par des organismes internationaux, où  les IItaliens puissent vivre, avoir un travail, un toit, élever leurs enfants. Ajourd'hui l'Italie, vieille de 3000 ans de civilisation, est en péril. C'est aux électeurs de prendre en main leur futur.

Le pourcentage de voix recueilli fut de 0,95%.        

On observera, malgré la tonalite emphatique du décor et du propos, les objectifs que se donne le parti, très proches des préoccupations quotidiennes des gens (un travail, un toit, l'avenir des enfants). 

 

 

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 Le dirigeant de Casa Pound, Simone Di Stefano, au Cimetière militaire de Redipuglia (région du Frioul-Vénétie julienne).

On appréciera la différence de style entre la solennité du néo-fascisme revendiqué et le style people du selfie Salvini-Meloni reproduit plus haut !

Clip électoral 2018. Capture d'écran You Tube.

 https://www.youtube.com/watch?v=1DFrGmZbzVo

 

 

 

 

 

 

 

01 novembre 2018

VOUS AVEZ DIT POPULISME ? PREMIERE PARTIE

 

 

 

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME ?

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour paraphraser (sans originalité excessive !)  Karl Marx qui écrivait en 1848, au début du Manifeste du parti communiste : « un spectre hante l’Europe, celui du communisme », on peut dire aujourd’hui : « un spectre hante l’Europe, le populisme ».

Et pas seulement l’Europe, bien entendu.

 

Le populisme est constitué en épouvantail par la classe politique de gouvernement et par les médias sérieux, ceux qui sont réputés représenter l’opinion des classes favorisées et éduquées.

Il ne s’agit pas ici de prétendre que tous les partis et les dirigeants des divers pays qui sont mis dans le même sac « populiste » (un sac d’ailleurs très hétéroclite) ont des réponses valables à tous les problèmes qui se posent.

Il s’agit d’examiner comment, principalement en France, les faiseurs d’opinion et les partisans des partis de gouvernement s’arrangent pour déconsidérer leurs adversaires et essayer de monter qu’il n’existe pas d’alternative sérieuse aux partis traditionnels de centre-gauche ou de centre-droit et aux idées qu’ils représentent.

 

 

 

 

UNE DÉFINITION ?

 

 

Comment définir le populisme ? Il est généralement admis qu’il se définit difficilement.

Qu’en dit Wikipedia, qui est une source qui en vaut bien une autre ?

«  Dans son acception générale d’aujourd’hui le mot populisme désigne une approche politique qui oppose le peuple aux élites politiques, économiques ou médiatiques.

Le sentiment d'exclusion du pouvoir, même élu démocratiquement, est à la base de cette attitude qui touche aussi bien des sensibilités droite que de gauche. Le populisme se réfère à un peuple qu'on estime exclu du pouvoir et non écouté par la démocratie représentative. »

(Wikipedia article Populisme)

L'historien Philippe Roger, cité par le même article, déclare que le mot populisme « désigne un complexe d'idées, d'expériences et de pratiques qu'aucune typologie, si fouillée soit-elle, ne saurait épuiser ».

Le mot peut donc être considéré « comme un fourre-tout politique » (idem).

 

Pour le professeur Yves-Charles Zarka, les partis populistes "suscitent et activent les passions les plus négatives, et même les plus perverses pour étendre leur audience et entretenir leurs troupes : construction de boucs émissaires (les immigrés, les élites), promesses d’autant plus exorbitantes que les moyens élaborés pour les satisfaire sont indigents, désignation permanente de l’ennemi à attaquer ou à détruire pour que la justice, la prospérité et le bonheur soient restaurés" ( Revue Cités, Le populisme contre les peuples ? 2012  https://www.cairn.info/revue-cites-2012-1-page-3.htm).

Inutile de dire que cette définition n'en est pas une, c'est seulement une attaque, fondée sur des éléments subjectifs : qui décide que les politiques des populistes sont négatives et perverses, sinon le professeur Zarka, d'après ses préférences ? Et qu'est-ce qui prouve que lorsque les populistes mettent en cause le rôle des élites ou l'immigration, il s'agit d'inventions, de "boucs émissaires", et non de réels problèmes ?

 

Faisons aussi justice d'une pseudo-définition, très orientée, selon laquelle les mouvements populistes seraient dirigés par des  "chefs " plus ou moins charismatiques, s'adressant directement au "peuple", sans passer par les "corps intermédiaires", (par exemple les partis politiques.traditionnels).

 

On fait ainsi un tableau qui renvoie clairement aux chefs des mouvements fascistes de la première moitié du 20ème siècle, en insinuant au passage que le "peuple" tel que conçu par les populistes est un peuple ethnique, le "volk" de certains théoriciens.

Or cette pseudo-définition est absurde et illogique : à partir du moment où le populisme critique les gouvernants et l'idéologie dominante (parfois appelés"establishment", en reprenant un mot anglais), on voit mal par quel "parti" existant, autre que le sien,  il pourrait passer pour émettre ses critiques. Et on voit mal en quoi ni comment il devrait s'adresser aux "corps intermédiaires" -   en l'occurrence aux autres partis (cela ne veut rien dire, littéralemen!) plutôt qu'aux électeurs eux-mêmes, ou à la population, qu'on appellera si on veut le peuple, pour obtenir son adhésion..

 

Au demeurant, il nous semble qu'aux dernières élections présidentielles françaises, un représentant patenté de l'anti-populisme a créé un nouveau mouvement politique, plutôt que d'essayer de faire passer ses idées par un parti déjà existant (il n'est pas interdit de créer de nouveaux partis) , et s'est adressé au "peuple" - à l'ensemble des électeurs -  pour lui demander de l'approuver, sans qu'on lui reproche un déni de démocratie.

Peut-être peut-on considérer que les partis populistes sont en général hostiles aux alliances avec des partis "classiques"  - ce qui prouverait leur caractère anti-démocratique, car ils manifestent ainsi qu'ils refusent  le "jeu" traditionnel de la démocratie représentative.

 

Mais ceux qui leur adressent ce reproche sont aussi les premiers à réclamer  (ici on parle de la  France), un "cordon sanitaire" ou un "front républicain" dirigé contre le principal mouvement populiste (il est vrai quaifié aussi de mouvment d'extrême-droite)  pour l'isoler et refuser de le considérer comme un parti comme les autres...

Chacun peut donc se renvoyer la balle : en l'occurrence, qui ostracise (ou diabolise) qui, qui décide que "les autres" sont infréquentables ?

 

Outre qu'il n'est pas illégitime (nullement !) de critiquer la façon dont se déroule le "jeu" de la démocratie représentative, ses imperfections et déviations entretenues, on constate, par de de nombeux exemples à l'étranger, qu'il est possible pour les partis dits populistes de conclure des alliances avec des partis classiques et d'être associés au gouvernement - voire de le diriger.

Au lieu de rassurer les observateurs (français), ce constat les fait  crier d'autant plus : jamais des partis "respectables" ne devraient s'allier à de tels partis et lorsqu'ils sont au pouvoir,  ils sont infréquentables.

 

Quant aux chefs prétendument charismatiques, présentés comme des apprentis dictateurs, qui dirigeraient les partis populistes, l'expérience montre que la plupart de ces dirigeants n'ont rien de charismatique.et sont des personnages "comme les autres". Voyez à cet égard le néerlandais Geert Wilders, l'autrichien Strache, l'italien Di Maio - et si Salvini est  peut-être meilleur orateur et "communiquant" que les autres, ce n'est pas suffisant pour le voir comme un chef qui prétendrait incarner à lui seul le peuple ou la nation.   .

 

Il existe une tendance - assumée - des partis populistes à rendre au peuple (aux citoyens ou électeurs, tout simplement) la souverainté qui lui est reconnue par les principes constititionnels démocratiques, en faisant appel, chaque fois que c'est possible, à  la démocratie directe, notamment par la voie du referendum.

Cette tendance, loin d'être considérée comme une preuve de démocratie par les opposants au populisme, est critiquée par eux au motif que les décisions politiques ne peuvent être prises valablement que par des spécialistes qui ont  étudié le sujet et non par une population consultée directement, qui réagit superficiellement ou émotionnellement..

Ainsi ceux qui prétendent défendre la démocratie contre le populisme sont aussi ceux qui sont le plus méfiants envers le "peuple souverain" et la démocratie directe...

 

Aute critère du populisme dans l'Union européenne : les partis populistes se situeraient dans la méfiance ou même  l'hostilité marquée envers la construction et les institutions européennes. Ils seraient aussi fondamentalement "nationalistes". Nous aborderons plus loin ce reproche.

 

Enfin, la délimitation entre parti "classique" et parti "populiste" est-elle toujours pertinente?

En Suisse , l'Union démocratique du centre (Unione Democratica di Centro, en italien, Schweizerische Volkspartei, en allemand,  Partida Populara Svizra en romanche) issu en 1971 de la fusion de trois partis traditionnels, associé au gouvernement depuis des décennies, parti le plus représenté au Conseil national (chambre basse du Parlement suisse) avec environ le quart des sièges, est parfois classé comme populiste - voire d'extrême-droite - - surtout selon les critères français. Le représentant de l'UDC au Conseil fédéral (le gouvernement suisse, qui est composé de représentants de tous les grands partis) est Ueli Maurer, qui a été président de la Confédération suisse en 2013 (le président est choisi pour un an parmi les membres du Conseil fédéral) et  a de nouveau été élu président pour 2019 (si bien que selon les critères français, le président suisse en 2019 est un président d'extrême-droite !).

 

   

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  Election par l'Assemblée fédérale d'Ueli Maurer comme président (pour un an) de la Confédération suisse, le 5 décembre 2018.

La Suisse a -t-elle un président populiste (ou même d'extrême-droite - selon les conceptions françaises, il est vrai), élu quasiment à l'unanimité ? La vice-présidente est la socialiste Simonetta Sommaruga.

Titres du site du journal suisse Le Temps : " Le conseiller fédéral UDC zurichois Ueli Maurer a été brillamment élu à la présidence de la Confédération pour l’année 2019. Simonetta Sommaruga sera vice-présidente.

Ueli Maurer présidera la Confédération l’an prochain. L’Assemblée fédérale a brillamment élu mercredi l’UDC zurichois de 68 ans par 201 voix sur 209 bulletins valables."

Le Temps, 5 décembre 2018

https://www.letemps.ch/suisse/ueli-maurer-elu-president-confederation

 

 

 

 

 

 

Il en est de même en Belgique avec la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), Alliance néo-flamande ou Nouvelle Alliance flamande, parti le mieux représenté (18 %) à la Chambre des représentants, dirigé par Bart De Wever. La N-VA  fait partie de la coalition au pouvoir dans la région Flandre et au gouvernement fédéral belge [NB: ce n'est plus vrai pour le gouvernement fédéral, le N-VA ayant quitté la coalition de gouvernement en décembre 2018 pour marquer son désaccord avec l'adoption par la Belgique du protocole de Marrakech, texte de l'ONU qui sans être contraignant, du moins en théorie, définit les obligations des Etats en matière d'immigration,  laquelle est conçue comme un facteur de progrès].

 

La "dérive" des partis classiques (de droite) vers le populisme est d'ailleurs un reproche souvent fait par les partis de gauche; vu de gauche, il est donc pire d'être populiste que de droite - et seule la droite pourrait dériver vers le populisme. Evidemment ce reproche fait partie de la rhétorique politicienne, destinée à défendre des "parts de marché" et à trouver des arguments pour discréditer l'adversaire. Il tend à établir dans l'opinion que le populisme ne peut être classé qu'à l'extrême-droite.

 

 .

 

 

 

 

 

 

 

 D'AUTRES DÉFINITIONS : UN POPULISME VERTUEUX ET DÉFENSIF

 

 

 

Il s'agit ici moins de définitions au sens strict que de commentaires ou d'explications sur les causes du popuplsme, qui tendent à le justifier.

Pour l’essayiste Jean-Claude Michea, le populisme résulte en partie d'une défiance envers la science et le progrès technique qui complexifient l'existence. Selon Michea, préfaçant La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994) de l’américain Christopher Lasch, le populisme est un « combat pour la liberté et l'égalité mené au nom des vertus populaires ». Lasch, de son côté, montre que le populisme n'est rien d'autre que l'effort des gens simples pour échapper à l'emprise croissante des experts sur l'organisation de leur vie.

Pour Christopher Lasch, les élites ont adopté un mode de vie qui les conserve à l’écart des gens ordinaires, à qui ils imposent, en revanche, et soi-disant pour leur bien, des normes de « vivre-ensemble » ou des avancées technologiques qui rendent plus difficile la vie quotidienne, sans que l’existence des élites en soit bien sûr affectée.

Pour Lasch, l’attitude de révolte contre les élites, loin d’être un danger pour la démocratie, est un retour à la démocratie. Ce ne sont pas les populistes qui trahissent la démocratie, mais les élites qui en ont fait un instrument à leur seul profit.

Les élites, qui partagent globalement le même mode de vie, ont une même origine sociale et des formations universitaires similaires (quel que soit le cursus, il doit être long et « d’excellence »), détiennent le pouvoir économique et le pouvoir médiatique. Ils peuvent donc détenir en plus le pouvoir politique, en utilisant tous les canaux et réseaux d’influence à leur disposition.

Si l’opinion ou une partie d’entre elle veut regimber, et fait mine de résister aux obligations et tendances que lui imposent ceux qui ont en mains tous les leviers d’action, il faut discréditer l’adversaire.

 

 

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 Christopher Lasch (1932-1994), professeur à l'université d'Iowa, puis à l'université de Northwestern et à celle de Rochester, auteur de La Culture du narcissisme (1979),  Le Seul et Vrai Paradis : Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques (1991) La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (The revolt of elites and the betrayal of democracy, 1994)

 https://www.dailymotion.com/video/x33apgj

 

 

 

 

 

 

UN MOT UTILISÉ DE FAÇON PÉJORATIVE

 

 

 

Le mot populisme est alors utilisé pour discréditer les attitudes qui essayent d’échapper aux normes imposées d’en haut. Il contient en lui-même une nuance péjorative et dépréciative.

Le géographe Christophe Guilluy, auteur de, La France périphérique, écrit : « Parce qu'elle est susceptible de remettre en cause les choix des classes dirigeantes, la diabolisation du peuple par le populisme reste une nécessité ». L'accusation de « populisme » est un paravent commode utilisé par les classes dirigeantes pour se prémunir des critiques. (cité par Wikipedia).

Selon le journaliste Vincent Coussidière (Le Figaro) l’utilisation pléthorique du mot « populisme » fonctionnerait « comme une idéologie paresseuse, par laquelle les élites politiques et intellectuelles cherchent à éviter le défi qui leur est posé: reconstruire une véritable offre politique ». Le rapprochement fréquent du mot « populisme » avec les termes « extrême droite » et « nationalisme » serait peu précis et non dénué d'ambiguïtés. Il réfute « l'extrémisation à tout va de mouvements qui n'ont rien d'extrême ». (Wikipedia)

En caractérisant les positions populistes comme d’extrême-droite ou nationalistes, le but est clairement de discréditer l’adversaire en provoquant un effet repoussoir : je ne vais quand même pas adhérer à des idées qui sont d’extrême-droite, qui nous ramènent à la barbarie, aux heures les plus sombres etc !

L’autre effet repoussoir, moins voyant mais probablement plus efficace encore, consiste à jouer sur le mépris social : le populisme est fait pour les ploucs, les personnes larguées, les losers, les perdants, le « petit peuple ». L’effet souhaité est de déclencher la réaction : je ne vais quand même pas adhérer à des idées, voter pour un parti, qui vont me classer comme un pauvre type, un perdant !

On doit dès lors rejeter le populisme comme quelque chose qui vous ferait descendre socialement –du moins dans la représentation qu’on a de soi-même, forcément influencée par l’opinion dominante.

Ainsi on défendra des idées contraires à son intérêt, on votera pour un parti qui ne vous défend pas –et même vous enfonce – parce que c’est socialement valorisant : « bien sûr je vote pour un tel «  (même si je n’ai rien à en attendre !) et pas pour ces pauvres idiots de populistes, car c’est ce que font tous les gens qui sont dans la norme  et ce qui compte, c’est être dans la norme. »

Le rejet des opinions populistes joue donc, à plusieurs niveaux, sur la soif de conformisme et de respectabilité sociale. De façon ironique, la « bêtise » et « l’absence de réflexion » reprochés aux populistes se retrouvent aussi (surtout ?) chez une grande partie de leurs adversaires qui se déclarent opposés au populisme pour de mauvaises raisons ou des raisons biaisées (ne pas se voir soi-même comme un loser).

Mais pour certains, le mépris pour les partisans du populisme n’a pas besoin d’être créé de l’extérieur. Il est authentique et quasiment inné chez ceux qui appartiennent (ou se considèrent appartenir) aux élites. Ils voient les populistes comme des gens n’ayant pas fait d’études supérieures, dépassés par les progrès techniques (informatisation croissante de la société, complexification des règles et procédures dans tous les domaines). Pour ces laissés pour compte, il n’y a pas de pitié à avoir. Mais afficher un pur et simple mépris de classe (il affleure pourtant dans leurs attitudes et opinions, dans le style : le droit de vote devrait être réservé aux gens capables de réflexion –comprenez ayant fait des études supérieures comme moi) serait malséant surtout en France, pays façonné par des expériences révolutionnaires et se réclamant, dans sa devise, de l’égalité et de la fraternité.

Le mépris social ou de classe prend donc le masque, plus correct, de la condamnation de l’étroitesse d’esprit, du racisme et de la discrimination, qui sont présentés comme caractéristiques des classes populaires et sous-jacents dans les réactions d’hostilité de celle-ci aux formes d’existence imposées par les élites : « ces ploucs ne méritent aucune considération, la preuve, ils sont racistes ! »

 

Les membres des élites n’ont sans doute pas beaucoup plus de considération pour les gens des classes populaires ou moyennes-inférieures qui suivent l’idéologie dominante et ne "cèdent" pas au populisme. Au moins ces derniers ne posent pas de problème, ils font partie des gens raisonnables qui s’en remettent aux experts pour résoudre (ou pas…) les questions complexes des sociétés contemporaines et en tous cas, pour les diriger.

 

 

 

LES ÉLITES

 

 

 

Disons un mot des élites. Comment les définir ? D’abord utiliser le mot « élite » n’est pas une marque populiste, car les membres des élites se reconnaissent sous ce terme et se lamentent volontiers sur la perte de confiance de l’ensemble de la population dans les élites : « La France n’a plus confiance dans ses élites » entend-on dire souvent (noter le « ses » qui certes renvoie à la France - on comprend bien qu'il ne s'agit pas des élites du Costa-Rica - mais introduit l’idée que les élites ne sont pas un corps étranger au pays – il vaut mieux le dire et le répéter !).

Qu’avons-nous fait pour perdre cette confiance et surtout comment la regagner ? Car il va de soi qu’on ne peut imaginer une société qui ne serait pas dirigée par « ses » élites…

Il y a une définition stricte des élites : toute personne de formation supérieure poussée, qui détient une part significative du pouvoir économique, médiatique, ou politique –et généralement un patrimoine appréciable, qu’on préfère toutefois ne pas mettre en avant. Il faut sans doute ajouter les experts de haut niveau, spécialistes bien rémunérés détenant un pouvoir technique important (disons ceux qui se trouvent dans la partie supérieure de certaines professions : universitaires, ingénieurs, technocrates, juristes) dans une société de plus en plus complexe.

Il y a une définition plus large et plus subjective : toute personne, ayant généralement fait des études supérieures, qui pense appartenir aux élites du fait qu’elle partage l’idéologie dominante et, accessoirement, quelques aspects du mode de vie des vraies élites. En gros, il s'agit de ceux qu'on appelle en France les "bobos" , abréviation presque oubliée de l'expression "bourgeois-bohèmes".

Comme on s'en doute, on ne trouvra pas toujours les mêmes attitudes selon la situation dans l'échelle du pouvoir : un homme politique de gouvernement dira qu'il est , bien entendu, pour l'immigration mais contre l'immigration irrégulière, là où une personne qui n'a pas les mêmes responsabilités, sera en faveur de l'ouverture complète des frontières.

Il y a bien partage de la même idéologie, mais avec une différence de degré, et encore : l'homme politique de gouvernement dit peut-être qu'il est contre l'immigration irrégulière (vu l'état de l'opinion, il pourrait difficilement faire autrement), mais les mesures qu'il prend contre cette immigration sont, en général,  d'une grande faiblesse. Il ne contrarie qu'au minimum les ultras de son camp...

 

Déjà en 1994, Lasch définissait l'idéologie des élites comme idéologie du progrès. Les élites se détournent de la tradition dans tous les domaines et adoptent des idées"libérales" (au sens américain du terme, c'est-à-dire en rupture avec les traditions sur les questions de société). Depuis ce progressisme est devenu l'idéologie consensuelle des élites dans leur ensemble allant du patronat aux intellectuels "de gauche". (à part quelques exceptions résiduelles, quelques "derniers mohicans").

Bien sûr on devine qu'il y a entre les conceptions des uns ou des autres des nuances importantes, mais sont masquées sous l'unanimisme obligatoire.  

L'idéologie du progrès est donc présentée avec des variantes, permettant ainsi une diffusion plus large, on pourrait dire une « offre plus diversifiée » en termes de marketing. Il en est ainsi de la formulation particulière de l’idéologie dominante par les milieux de gauche, ou par la majorité des membres de l’enseignement.

 

 

 

 

LES CHEFS DU POPULISME APPARTIENNENT-ILS AUX ÉLITES ?

 

 

 

Enfin, signaler que souvent (pas si souvent d’ailleurs) les chefs des mouvements populistes appartiennent aussi à l’élite, ne suffit pas pour discréditer ces mouvements.

Il est permis aux gens d’avoir des idées en rupture avec leur milieu d’origine. Toutefois la remarque sous-entend que les dirigeants de ces partis n’agissent pas vraiment ou sincèrement pour les idées qu’ils défendent, mais dans une recherche personnelle de pouvoir et que leurs sympathisants sont (une fois de plus) des imbéciles pour ne pas s’apercevoir que le mouvement qu’ils suivent est dirigé par un membre de cette élite tant décriée.

La remarque vise d’ailleurs un parti français longtemps dirigé par un homme très riche, plus que vraiment appartenant à l’élite (il est clair que l'élite ne le considérait pas comme l'un de ses membres !) ; ce parti - qu'on aura reconnu - est  aujourd'hui dirigé par sa fille. Or, on a vu aussi des mouvements de gauche avoir des dirigeants très à leur aise, sans que cela soit jugé vraiment choquant puisqu’on expliquait qu’être riche n’empêche pas d’avoir le sens de la justice sociale.

Au demeurant, pour prendre quelques exemples, en Italie, il n’apparait pas que Luigi Salvini (Ligue du Nord, devenue la Ligue tout court lors des dernières élections) et  Luca Di Maio (mouvement 5 Etoiles), tous deux sans bagage universitaire ni profession supérieure (qui va avec le plus souvent), soient représentatifs de l’élite. Pas plus que ne l’était le fondateur de la Ligue du nord (Umberto Bossi (qui a une formation de comptable, a étudié l'informatique et s'est inscrit quelques années en médecine sans obtenir de diplôme de l'enseignement supérieur) ou celui du mouvement 5 Etoiles, Beppe Grillo, homme de spectacle et humoriste, certes fils d’un industriel et d’une pianiste, mais qui a commencé sa vie comme représentant de commerce en habillement.

En Autriche, le leader actuel du Parti de la liberté d'Autriche (Freiheitliche Partei Österreichs, FPÖ) Heinz-Christian Strache, est prothésiste dentaire de formation, tandis que le parti presque homonyme néerlandais, Parti pour la liberté (Partij voor de Vrijheid, PVV) a comme dirigeant  Geert Wilders, qui a une formation d'assistant social, puis a travaillé comme assistant parlementaire.

Certes il ne s’agit pas de « damnés de la terre », mais pas non plus de membres de l’élite sociale, ayant fait des études dans des grandes écoles prestigieuses.

Quant au chef populiste néerlandais Pim Fortuyn, il était maître de conférences en sociologie - donc un intellectuel, plutôt à son aise et  pouvant être considéré comme membre de "l'élite" d'une certaine façon, témoignant ainsi que les dirigeants populistes se recrutent dans des milieux variés.

 

 

 

 

POPULISME DE PROSPÉRITÉ

 

 

 

Le populisme n’est pas toujours l’expression des catégories perdantes et déstabilisées par l’évolution des sociétés. Il prend parfois la forme du « populisme de prospérité ».

Selon Wikipedia, l’expression « populisme de prospérité » « caractérise un mouvement d'égoïsme qui se produit dans une société en bonne santé, mais qui refuse la société multiculturelle et le partage du gâteau » (partage avec qui ?).

Ce populisme est surtout représenté dans les  pays du nord de l’Europe. L’un de ses représentants a été, au tournant du 21ème siècle, Pim Fortuyn aux Pays-Bas (assassiné peu avant les élections en 2002 par un activiste d'extrême gauche, militant de la cause animale, qui prétendait vouloir défendre les musulmans, que Fortuyn aurait « désignés comme boucs émissaires »). La succession de Pim Fortuyn a été plus ou moins reprise par Geert Wilders. Dans cette variante du populisme, l’accent est souvent mis sur la défense d’une forme de société tolérante qui serait en danger (notamment du fait de l’immigration) : de façon caractéristique, Pim Fortuyn était un homosexuel déclaré et son second était un Noir.

Le populisme de la Ligue (autrefois du Nord) en Italie est également présenté comme un populisme de prospérité puisque, du moins dans ses débuts, la Ligue dénonçait la pression fiscale sur les régions du Nord (où les petits entrepreneurs sont nombreux) au profit du Sud plus pauvre (bien que son programme ne se réduise pas à cet aspect), et bien entendu a toujours critiqué l’immigration de masse.

Il s’agit dans tous les cas de mouvements qui sont dirigés contre des politiques (intérieures ou européennes) qui paraissent soit mettre en danger le mode de vie des habitants, soit qui sont rendues responsables de la diminution effective et constatée du niveau de vie et des changements survenus dans la vie quotidienne des habitants d'un pays, notamment en raison de l’arrivée de populations étrangères.

On trouve souvent, dans les médias dominants, des articles plutôt moqueurs  qui remarquent qu'un mouvement populiste a remporté des succès électoraux dans une région prospère et même épargnée par l'immigration (situation qui devient rare); ces articles sous-entendent que la population n'avait pas de "vraies" raison de voter pour ce parti et a donc agi irrationnellement (ou bien qu'il s'agit de populations fondamentalement racistes).

L'idée que ces populations sont au courant de ce qui se passe au-delà de leur localité encore protégée et s'en inquiètent ne semble pas un motif suffisant pour expliquer le vote des électeurs concernés.

Et pourtant, ces médias qui se proclament  "conscients et citoyens", ont en général des sarcasmes pour ceux qui,  dans d'autres domaines, ignorent un problème tant qu'ils ne sont pas personnellement concernés.

 

Ces mêmes médias considèrent-ils alors qu'il est logique, dans une région sinistrée économiquement et où l'immigration est très présente, de voter populiste ? On pourrait le croire, au vu de leur réaction quand un tel vote se manifeste dans une région dite "sans problèmes" - mais ce n'est pas le cas. Le discours pro-immigration et tendant à culpabiliser ceux qui refusent d'y adhérer, s'adapte seulement aux situations.

 

 

 

 

  APPRENEZ COMME MOI Á DÉTESTER LE POPULISME !

 

 

 

Le populisme est tellement odieux qu’on s’efforce de convaincre de ses méfaits nos chères têtes blondes ou brunes dès le collège.

En lisant le dossier sur les valeurs de la République du réseau Canopé (organisme dépendant du ministère de l’éducation nationale et qui a succédé au centre national de documentation pédagogique) https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/republique.html, on trouve ceci, lorsqu’il s’agit de définir la république :

 

« La République est un régime dans lequel le pouvoir s’exerce dans l’intérêt de l’ensemble du corps social, par opposition aux régimes qui privilégient une partie de celui-ci. Ce qui caractérise une république, c’est donc que c’est la recherche du bien public, non l’avantage de quelques-uns, qui fondent l’existence du pouvoir politique et la façon dont ce pouvoir s’exerce.

L’équivalence entre République et Démocratie est donc loin d’être une évidence. On peut très bien imaginer que, par exemple, un monarque gouverne dans l’intérêt de son peuple et qu’en démocratie, existe une tyrannie du plus grand nombre ou, sous l’effet de ce qu’on appelle le populisme, une opinion publique dominante  ayant des visées totalement antirépublicaines. »

 

Si on comprend bien le raisonnement passablement emberlificoté, la république agit toujours « dans l’intérêt de l’ensemble du corps social » (on ne sait pas qui peut vérifier qu’il en est bien ainsi, d’ailleurs), alors que la démocratie peut mener au pouvoir le populisme, qui est le contraire de la république (« des visées totalement antirépublicaines »). On doit comprendre que la démocratie peut parfois se tromper, la république jamais.

Pourtant il existe un grand nombre de pays, baptisés « républiques » qui n’ont rien de démocratique mais dont les dirigeants pourraient assurer qu’ils agissent pour le bien du corps social…

Le populisme effraie tellement les auteurs qu’ils préfèrent mettre en garde contre la démocratie (qui pourrait porter au pouvoir le populisme) que contre les républiques – il faut dire qu’en France le mot république a une aura sacrée, sur laquelle il est difficile d’émettre des doutes.

Généralement, dans des présentations du même type, on apprend plutôt qu’il ne faut pas confondre république et démocratie car il existe des monarchies démocratiques et des républiques non-démocratiques. Ce n’est pas la présentation adoptée ici.

Le même texte nous apprend qu’ « Une monarchie est un régime politique où le pouvoir est essentiellement exercé par un homme. Dans une oligarchie, il s’agit d’un petit nombre d’hommes. Dans une aristocratie, le pouvoir est exercé par ceux qui sont désignés comme les meilleurs. La démocratie est le régime dans lequel l’exercice du pouvoir repose, directement ou par représentation, sur le peuple.

Le despotisme ou la dictature sont des régimes où un homme ou un groupe exerce le pouvoir de façon autoritaire, voire violente, en général sans institutions qui les contrôlent. » 

Apparemment les auteurs en sont restés au stade de la monarchie absolue et n’ont pas connaissance des monarchies constitutionnelles – on aimerait savoir quel est le « seul homme » (ou femme) qui exerce « essentiellement » (donc en pratique, effectivement, en réalité) le pouvoir dans les monarchies comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark et bien d’autres ?

Nos spécialistes scolaires confondraient-ils la représentation symbolique de l’Etat ou de la nation avec l’exercice du pouvoir ?

 Mais l'un des collaborateurs  précise quand même que les valeurs démocratiques sont présentes dans des monarchies constitutionnelles qui sont donc, en quelque sorte, des républiques avec un roi (ou reine, ou prince souverain)... :

 

 

 

 

LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE

 

 

 

Le site Canopé propose donc des éléments sur les « valeurs de la république », une formule très courante en France.

Puisque le populisme serait contraire à la république, on peut conclure que ces valeurs définissent, ainsi,  l'opposé du populisme.

On notera qu’il ne s’agit pas des valeurs de la démocratie puisqu'on nous a expliqué qu’il ne fallait pas confondre démocratie et république.

On se demande, à lire le dossier, si nos enseignants arriveront à convaincre les élèves de la supériorité des valeurs de la république (par rapport à celles, disons, d’un état standard qui se contenterait de ses traditions et des valeurs démocratiques) car ces valeurs sont exposées de façon compliquée, pour reconnaître parfois qu’elles peuvent paraître décevantes (un comble !).

 En ce qui concene la liberté, la parole est donnée au professeur de droit constituionnel Guy Carcassonne, décédé aujourd'hui, un des auteurs d'un manuel  de 2004 réalisé pour le centre national de documentation pédagogique, intitulé  Guide républicain. L’idée républicaine aujourd’hui, dont les extraits sont repris sur le site du réseau Canopé. Le professeur Carcassonne nous dit :

" En même temps que complémentaires, pourtant, liberté et égalité sont contradictoires : la liberté absolue, c’est la loi du plus fort ; l’égalité absolue, c’est la négation de la liberté. Le défi de la civilisation est donc dans la juste mesure, hors d’atteinte mais toujours recherchée (...). Cette liberté en droit est toujours insuffisante – le SDF jouit-il vraiment de sa liberté ? (…) Et même le SDF a plus de chance de cesser de l’être un jour dans une société libre que dans une autre : est-ce un hasard ou une coïncidence si les pays les plus riches du monde sont aussi les plus libres ? "

 La dernière phrase semble bien une pirouette désinvolte et non démontrée.  Le professeur escamote bien des problèmes et en particulier le rôle omniprésent et tout-puissant  - surtout en France, de l'Etat.

C'est l'Etat qui décide, certes en partie par des législateurs élus et donc supposés représenatifs, mais aussi par bien  d'autres canaux, ce qui est permis ou interdit et donc dans quelles bornes se situe la liberté.

Un autre auteur écrit:

" Par exemple, chacun souhaite que la collectivité lui garantisse l’existence d’hôpitaux, d’écoles, de services de transport… de la meilleure qualité possible. Chacun est donc favorable, au moins dans le principe, à l’existence d’une fiscalité (évidemment juste – ce qui n’est pas une mince condition) qui finance ces services publics. Mais combien, chacun dans son coin, sont tout aussi tentés par la fraude fiscale et sont hostiles à ce que l’on vérifie leur déclaration de revenus ? Qui, dans ce cas de figure, est celui qui crée des obstacles à ce que les autres vivent librement ? "

 

Ici encore, le problème est escamoté. Car si "chacun dans son coin" est tenté par la fraude fiscale, c'est que peut-être le niveau d'imposition fait problème, même si on affirme qu'il est décrété pour le bien commun (bien qu'une grande part de l'imposition se volatilise dans des dépenses dont  l'intérêt n'est pas aussi évident que les "’hôpitaux, écoles, services de transports " mis en avant).

Niveau et utilisation de l'imposition sont moins décrétés par les citoyens eux-mêmes -ni même par leurs représentants élus, aussi imparfait que soit le système de représentation,  que par une caste technocratique qui pose en axiome que tout ce qu'elle décide se confond avec l'intérêt général.

Un autre auteur, Alain Etchegoyen, traite l'égalité :

 

" L’égalité est un idéal et un programme : elle n’est jamais acquise. Elle signifie que la République doit toujours progresser dans le sens de l’égalité.  (...) . Elle doit lutter contre les égoïsmes qui poussent certaines personnes à profiter des inégalités naturelles. En même temps, elle doit ne pas brimer la liberté de ceux qui travaillent ou se dépensent plus que les autres à l’école ou dans leur profession. Dans la République, les femmes et les hommes doivent avoir des droits égaux, quelles que soient leurs inégalités naturelles. Mais le sens de l’égalité implique que soient reconnus les efforts inégaux que font les uns et les autres. (...)

[La] notion de mérite est importante : le mérite pourrait être défini comme le degré d’inégalité qu’on est prêt à considérer comme juste et légitime – même si on peut ensuite longtemps discuter sur les critères de ce mérite. Et si le mérite peut être acquis collectivement, il est pratiquement toujours attribué à des individus.

On parle souvent d’égalitarisme républicain, généralement en vue de soutenir qu’il n’est pas paradoxal de le conjuguer avec une forme d’élitisme lui-même républicain. Pour que l’élitisme soit républicain, il faut (ou faudrait) qu’il remplisse deux conditions :

Qu’il trouve précisément sa justification dans une forme ou une autre de mérite (…)

Que l’existence d’élites soit justifiée par le fait que, loin de fonder des privilèges d’un nouveau type, elle serve l’intérêt général (…)

Le tout est appuyé sur des citations de Condorcet.

L’ auteur ajoute : " L’égalité qu’on recherche ici est alors une égalité des chances. Cela se traduit par des dispositions tendant à corriger des inégalités de départ (par exemple, dans l’Éducation nationale, sont préconisées des politiques et des pédagogies adaptées aux difficultés concrètes des publics concernés ..."

 

Ainsi l'égalité est une égalité devant la loi ou une égalité de chances, au mieux (mais il ne suffit pas de parler d'égalité de chances pour qu'elle existe en fait de façon satisfaisante). Cette égalité est présentée comme parfaitement compatible avec l'élitisme républicain - qui favorise "ceux qui travaillent ou se dépensent {sic] plus que les autres à l’école ou dans leur profession". On notera que les inégalités de fortune sont passées sous silence au profit d'un élitisme fondé sur le mérite - donc une méritocratie, jugée bonne en soi. Nous en reparlerons.

 

Enfin la fraternité a droit à un traitement de choix par un auteur qui use et abuse des métaphores, faute de pouvoir articuler une application concrète du principe de fraternité :

 

" Si on transpose le schéma élaboré par Georges Duby pour comprendre l’imaginaire féodal en trois ordres, on peut dépeindre un imaginaire républicain en trois ordres lui aussi [liberté, égalité, fraternité].

 

L’Égalité est la noblesse de la République. Au début du verbe républicain était l’Égalité. Du moins en France (...)

La Fraternité est l’enfant naturelle de la République, tardivement venue, son tiers état. La Liberté et l’Égalité, les grandes aînées, se mettent en droits, font leur lit dans la Loi, sont les compagnes légales des républicains, la garantie de leur Constitution. La Fraternité, valeur morale mais non juridique, ne vient ni de robe ni d’épée, mais de ce qui relie les hommes, elle est religion en somme (religere, « ce qui relie »). Religion civique, la Fraternité est la morale de l’histoire républicaine, celle qui, allant vers les autres, permet de dire que notre société a réussi sa composition française. "

La référence à "l'imaginaire républicain" - l'imaginaire est ce qui n'existe pas effectivement - est assez  maladroite (involontairement) : ces valeurs n'existeraient donc que comme des mots ou des fictions ?

Passons aussi sur la référence absurde aux trois ordres de la féodalité de l'historien Duby (l'église, la noblesse, les travailleurs, plus tard appelé tiers-état). La comparaison tombe à plat car des  valeurs ne sont pas des ordres "sociaux".  La fraternité est présentée comme "religion civique", mais en quoi cette présentation va-t-elle au-delà des  mots ? Qu' y a t-il de réel ou de concret derrière ces métaphores ? Pas grand chose, sinon rien. Dans cette contribution, on se paie de mots et on s'écoute parler.

 

Un autre auteur, plus réaliste, nous dit :

 

" Dans toute société digne de ce nom, il existe une obligation de solidarité. Elle se traduit par l’existence de dispositifs… Mais cette solidarité, dont l’existence est évidemment essentielle, repose sur des dispositifs impersonnels et qu’on pourrait qualifier de froids.

La fraternité donne à la solidarité une chaleur affective qui en fait autre chose que la simple application mécanique de dispositifs institutionnels. Elle est ce qui vient corriger les insuffisances d’une égalité qui n’est qu’une égalité de droit et d’une liberté qui peut n’être que formelle lorsqu’on n’a pas les moyens réels de l’exercer (…), la fraternité est ce qui introduit de l’humanité dans l’espace républicain."

 

Or, en pratique, dans notre société française, la solidarité est bien exercée par des "dispositifs" et des administrations,  plus ou moins efficaces, impersonnels, parfois sujets à l'erreur, à la négligence, à l'indifférence, envers leurs "ressortissants", qui se débattent parfois dans un environnement kafkaïen pour faire valoir "leurs droits", quand ils ne sont pas en butte aux soupçons de fraude aux "avantages sociaux"... La plupart de ces administrations sociales se distinguent (c'est une façon de parler) par la lourdeur des procédures (encore accrue par une numérisation visiblement pensée par des incompétents), un style infantilisant et, forcément, une autosatisfaction puérile.

La fraternité " ici invoquée, en ce qu'elle émanerait de l'Etat, est introuvable concrètement (sinon comme une intention qu'on postule) puisqu'en fait, elle est mise en oeuvre par les dispositifs administratifs de solidarité.

Les images de la fraternité active qu'on peut avoir à l'esprit, comme l'abbé Pierre, n'ont rien à voir avec l'Etat ou la république. Au mieux on pourrait admettre que la république, dans sa devise,  rend hommage aux individualités qui agissent fraternellement, en-dehors de tout cadre étatique.

 

Le même contributeur remarque que la notion de fraternité s'étend à tout le genre humain. Il est difficile d'être en désaccord avec lui :

" L’idée de fraternité universelle revient donc à affirmer qu’au-delà des clivages inévitables qui peuvent séparer les hommes ou les communautés humaines, quelque chose de plus solide invite à reconnaître dans tout autre homme un autre soi-même."

 

Il  reste à savoir quelles conséquences concrètes devraient être tirées de cette considération de fraternité universelle : c'est  là que plus personne n'est d'accord...

Enfin, la fraternité universelle reste une notion abstraite. Sommes-nous les frères des humains les plus violents, les plus sanguinaires, les plus déraisonnables (et Dieu sait qu'il y en a)  et quel sens cela a-t-il ?. Si nous sommes les frères d'un être humain abstrait, cela ne va pas loin, on reste dans le domaine de l'idée pure.Ou bien on risque d'aboutir à des résultats non désirés:  considérer que puisque tous les hommes (abstraits) sont des frères, cela s'applique aux hommmes concrets  et ouvrir la porte à des personnes dangereuses.

 

Les textes du réseau Canopé pourront toutefois intégrer à l'avenir,  une des seules - pour l'instant - applications  juridiques du principe de fraternité; résultant de la décision du Conseil constitutionnel en 2018, statuant que le principe constitutionnel de fraternité fait obstacle à ce que l'aide aux migrants en situation irrégulière soit considérée comme un délit (par contre, l'aide au franchissement de frontière reste un délit - sauf évolution future du droit).

 

Le site Canopé ajoute à la trilogie républicaine deux valeurs dont  on reparlera, la laïcité et l'absence de discrimination.

 

Si nos chères têtes blondes ou brunes ont compris pourquoi les valeurs de la république devaient particulièrement être défendues,  avec les formulation plus ou moins réticentes ou au contraire hyperboliques mais creuses qu'on a citées, alors c'est que la part de nos impôts qu va à l'enseignement scolaire des valeurs de la république n'a pas été dépensée en vain!

 

 

 

 

 

macron 3

 

Visite du président de la République française au Danemark, 28 août 2018. Dîner d'apparat offert par la reine Margrethe.

H.E. Republikken Frankrigs Præsident Emmanuel Macron tale i anledning af statsbesøg fra Frankrig

Det danske kongehus

On peut y voir, si on veut, une illustration de l'aristocratie de la naissance recevant l'aristocratie du mérite (ou du talent ?).

En tous cas, la reine du Danemark est loin de "diriger" le Danemark, pas plus que ses homologues des autres monarchies constitutionnelles ne dirigent leur pays, contrairement à ce que laisse croire le site pédagogique Canopé....

 

https://www.youtube.com/watch?v=z6FnWJ27RII

 

 

 

 

 

 

 

 

   VOUS AVEZ DIT MÉRITOCRATIE ?

 

 

 

 Je ne vais pas examiner ici si le populisme est compatible avec les valeurs de la république. Pour les auteurs cités par le réseau Canopé, il semble évident que non  (puisque pour eux,  le populisme s'appuie sur "une opinion publique dominante ayant des visées totalement antirépublicaines), même s'ils ne s'étendent pas vraiment sur le sujet. 

 

Examinons seulement la justification donnée par les défenseurs des valeurs de la république de l'élitisme, qualifié volontiers de républicain.

Selon leur présentation - qui évite ce qui fâche ou qui ruinerait leur raisonnement - toute "réussite" est (ou devrait) être fondée sur le mérite.

Qu'est ce que le mérite ? Eh bien, ce qui permet de réussir, notamment, mais pas seulement, c'est le "travail scolaire". Ainsi la méritocratie ou gouvernement (au sens large du terme) des méritants, de ceux qui sont parvenus aux rangs supérieurs de la société par leur travail - d'abord scolaire et universitaire,  puis dans leur profession - est légitime et ne porte pas atteinte aux principes républicains - mieux, elle en est une illustration.

 

Il semble que l'expression "élitisme républicain" s'emploie (d'ailleurs, qui emploie cette expression sinon les élites concernées ?) plutôt pour les gens qui réussissent dans l'appareil d'Etat (haute administration, armée, université, audiovisuel public, voire carrière politique), le plus souvent après avoir fait les grandes écoles adéquates, tandis que ceux qui réussissent dans ce qu'on appelle " le privé" seront plus volontiers rangés sous l'appellation de méritocratie.

 

La méritocratie signifie que ceux qui occupent les postes importants des divers domaines d'activité méritent de les occuper, par leurs qualités intellectuelles et en particulier par leur niveau d’études. En pratique, la méritocratie consiste à recruter les dirigeants dans tous les domaines parmi eux qui ont obtenu les meilleurs résultats scolaires et universitaires (notamment, aux USA, en ayant suivi leur cursus dans les universités les plus sélectives, ou en France, dans les « grandes écoles »).

Ainsi présentée, la méritocratie est devenue une sorte d’idéal de société et à ce titre, comme on l’a vu, les instances éducatives françaises lui font une place au sein des valeurs de la république.

C’est pour le moins curieux car cet idéal - qui est compréhensible à bien des égards (on préfère être soigné par un médecin qui a réussi ses études que par un ignorant – mais cet exemple trop facile dissimule des situations bien différentes) - laisse de côté tous ceux qui ne sont pas concernés par le recrutement des élites, c’est-à-dire au moins 80% de la population, car les places réservées aux élites ne sont pas extensibles.

En quoi se focaliser, comme le fait notre système éducatif et notre monde politique, sur la méritocratie, est-il avantageux ou intéressant pour le reste de la population ?

On peut déjà s’interroger sur les effets pervers de la méritocratie telle qu’elle est supposée fonctionner idéalement (la sélection des plus capables) ce qui, on le verra, est loin d’être le cas.

Le mot de méritocratie est, sinon employé pour la première fois, en tout cas popularisé par Michael Young, un théoricien travailliste britannique en 1958, dans son ouvrage The rise of the meritocraty, 1870-2033 (L'ascension de la méritocratie). L'auteur de cette dystopie (fiction plus ou moins romancée décrivant un futur angoissant), présentée comme écrite par un historien des années 2030, l'utilise « pour dénoncer les effets pervers du système d’éducation anglais » et développe l'idée que loin d'être un idéal, ce modèle poussé à ses limites engendrerait « des situations invivables pour les « non-méritants », responsables alors de leur propre sort ».

Les individus situés au bas de la pyramide sociale deviennent incapables de se protéger contre les abus d'une élite autocratique. L'application intégrale du modèle méritocratique crée « une société cauchemardesque pour la population et nuisible pour le lien social» (d’après l’article Wikipedia consacré à The rise of the meritocraty).

Dans le livre de Young, les perdants du système méritoctatique, que Young appelle justement les populistes, finissent par se révolter et renverser le système.

 

 

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Le fameux livre The rise of the meritocracy de Michael Young (1915-2002). https://en.wikipedia.org/wiki/The_Rise_of_the_Meritocracy

M. Young fut en 1945 l'auteur du programme du parti travailliste qui remporta les élections cette année (gouvernement Attlee). Bien que partisan de l'égalité, M. Youg accepta en 1978 un titre de Lord et fut titré baron Young of Dartington (ce qui lui permettait des billets de train gratuits et de toucher une allocation à un moment où il était financièrement gêné, selon Wikipedia).

M. Young a vécu suffisamment longtemps pour voir le terme « meritocracy » entrer dans le langage courant et même, à la fin des années 90, devenir au centre du programme de Tony Blair. M. Young exprima dans un article du Guardian, Down  with meritocracy (A bas la méritocratie, 2001).sa désapprobation par rapport à un modèle de société où "la méritocratie ne fait que substituer à l’aristocratie de la naissance une aristocratie du (prétendu) talent et ne met donc pas en question l’existence d’une telle stratification sociale" ( Ordonner une société par le mérite, est-ce juste ?, Dominique Girardot, Revue Projet, 2017 https://www.cairn.info/revue-projet-2017-2-page-79.ht

 

 

 

 

 

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 "Je ne suis pas idéalement fait pour vivre dans une méritocratie".

L'image drôle du "perdant" en méritocratie qui est ici présentée, dissimule le fait que dans toute société méritocratique, il y a bien plus de perdants que de gagnants, et même, en stricte logique, une grosse majorité de perdants, exactement comme dans une société qui serait fondée sur les privilèges de naissance. Or une société qui prend en considération  seulement les intérêts de ses "meilleurs" éléments, ne peut satisfaire la majorité. Certes les meilleurs éléments ont en mains tous les leviers de persuasion et de gouvernement. Mais est-ce suffisant pour que le système ne finisse pas par verser dans le fossé ?

https://www.someecards.com/usercards/viewcard/2dc72c291312a63731826cc8ce8c4396/ 

 

 

 

 

Les théories de Young sont confortées par des sociologues contemporains.

Pour la sociologue Élise Tenret, l’utilisation du terme méritocratie: « permettrait aux sociétés démocratiques et inégalitaires, de justifier les inégalités sociales […] En effet, si les meilleures places sont occupées par les plus méritants, cela implique que ceux qui n'y parviennent pas doivent assumer la responsabilité de leur échec. »

Par ailleurs la méritocratie se traduit par une uniformisation des élites.  Les attentes des grandes écoles de formation des élites lors des concours d’entrée, les programmes similaires de ces écoles, aboutissent chez leurs élèves à la formation (probablement même, à la confirmation) d’une pensée unique, camouflée au mieux sous des divergences gauche-droite d’apparence.

Dans la théorie (ou la fiction), la méritocratie garde un vernis démocratique car elle porte aux postes importants les individus les plus capables de les occuper, sans considération de leur milieu de naissance. Ce serait donc une anti-aristocratie.

Il n’en est évidemment rien et on peut facilement constater que les méritocrates sélectionnés par les filières d’enseignement sont, dans leur immense majorité, issus de la classe supérieure (certes on expliquera qu’ils sont aussi, du fait de leur milieu et de leur apprentissage familial -voire de leurs capacités héréditaires, objectivement les plus aptes à surmonter les sélections). Les sélectionnés n’accèdent évidemment pas tous aux plus hauts postes : partout ceux-ci vont à ceux, qui en plus d’avoir le bagage universitaire et culturel requis, savent déployer leur habilité à monter les échelons et à mobiliser leurs réseaux.

Si nous revenons vers Christopher Lasch, dans son livre La trahison des élites, celui-ci écrit à propos de ce qu’il appelle « la classe nouvelle » (les élites qui doivent leur situation au fait qu’ils ont été les meilleurs dans les études, et non à leur naissance dans une classe possédante comme autrefois) :

 « Quoique les avantages héréditaires jouent un rôle important pour l’obtention d’un statut dans les professions intellectuelles ou les cercles dirigeants de l’entreprise, la classe nouvelle doit préserver la fiction selon laquelle son pouvoir repose sur sa seule intelligence. D’où vient qu’elle a peu le sens d’une gratitude ancestrale ou d’une obligation d’être au niveau de ses responsabilités héritées du passé. Elle se pense comme une élite qui s’est faite toute seule et qui doit exclusivement ses privilèges à ses propres efforts

Il leur manque cette continuité qui découle d’un sentiment du lieu et de normes de conduite cultivées et transmises de génération en génération (…) Ils se pensent comme des jeunes gens sans âge (…)

 La mobilité sociale ne mine pas l’influence des élites, bien au contraire elle contribue à consolider leur influence en étayant l’illusion qu’elle repose seulement sur le mérite. »

Lasch rappelle aussi que le sort de ceux qui ne font pas partie des élites est devenu encore moins enviable que par le passé :


« Le résultat est la ségrégation des classes sociales, le mépris pour le travail manuel, le déclin des écoles pour tous, la disparition de la culture commune. Ceux qui ont été laissés en arrière, sachant qu’ « ils ont eu toutes les occasions » ne peuvent pas légitimement se plaindre de leur sort. De cette façon, « pour la première fois, l’inférieur ne dispose de rien sur quoi appuyer sa considération de lui-même ». (la dernière phrase est de Young, cité par Lasch; site Polemia, compte-rendu du livre de Lasch http://archives.polemia.com/article.php?id=1902)

 

Et pour les laissés pour compte, il n’existe presque pas de moyen d‘exprimer son désarroi, car les élites ont monopolisé toutes les possibilités d’expression.

Lasch remarque ainsi que la fierté de l’ouvrier américain, qui se considérait comme l’égal de n’importe qui, même parmi les possédants, fierté qu’on pouvait constater vers1900, a disparu. Les non-élites sont désormais vouées à la perte d’estime de soi-même.

Lasch souligne que l’accession aux élites des rares personnes issues des milieux populaires (mobilité sociale) est instrumentalisée pour justifier de façon idéologique le bien-fondé de l’élitisme soi-disant méritocratique.  Le sociologue Jules Naudet rejoint cette vision :« Il est donc fascinant de voir que les quelques personnes qui passent à travers les mailles du filet servent d’alibi pour entretenir le mythe selon lequel nous vivons dans une société méritocratique, une société dans laquelle “quand on veut, on peut ».

Au demeurant cette promotion de quelques individualités des milieux populaires vers l’élite joue surtout dans des domaines comme le sport ou la politique.

Les détenteurs du pouvoir et les leaders d’opinion ont donc tout intérêt à médiatiser au maximum ces réussites et à les donner en exemple -alors qu’elles sont seulement l’exception qui confirme la règle.

Il en découle que les «gens ordinaires» ne croient plus du tout en la méritocratie.

 Christopher Lasch voit (du point de vue de la société américaine) les conséquences néfastes du remplacement de l’ancienne élite par l’élite intellectuelle :

« Il ne faudrait pas confondre la « fine fleur de l’élite intellectuelle » avec l’orgueil des classes aristocratiques qui repose sur l’héritage d’un vénérable lignage er l’obligation de défendre son honneur.  Ni la bravoure ni le code l’esprit chevaleresque ni le code romanesque de l’amour courtois …n’ont la moindre place dans la vision du monde de l’élite intellectuelle.

(…)

« une aristocratie de talents… se révèle être une contradiction dans les termes. Les personnes de talent conservent bien des vices de l’aristocratie sans ses vertus.  Leur snobisme est dépourvu de toute reconnaissance qu’il existe des obligations réciproques entre le petit nombre des favorisés et la multitude. Quoi qu’ils soient pleins de « compassion » pour les pauvres, on ne peut dire d’eux qu’ils souscrivent à une norme du type « noblesse oblige ».

En effet, leur action au profit des défavorisés car il y en a une, s’exerce par le biais de l’Etat, et de l’impôt, et son poids retombe presqu’exclusivement sur la petite bourgeoisie et la classe ouvrière 

« Lorsqu’ils se retrouvent confrontés à de la résistance devant leurs initiatives, ils révèlent la haine venimeuse qui se cache sous le masque souriant de la bienveillance bourgeoise ». Ils deviennent irritables, pharisiens, intolérants envers les masses, les citoyens ordinaires « qu’ils voient comme désespérément minables, ringards et provinciaux », et surtout racistes.

 

 Certes, nous l‘avons dit, tout le monde veut être soigné par un docteur valable et non par un charlatan et prendre un avion piloté par un expert et non un type qui a pris des leçons par correspondance. Mais sorti de ces quelques exemples toujours mis en avant, que d’élites exercent dans les innombrables postes créés par les technostructures de l’Etat ou des grandes entreprises, dont la justification est semble-t-il uniquement de donner des débouchés aux élèves des grandes écoles ?

Pour ces élites, la courbe ascendante de leur carrière a toutes les chances de dépendre de facteurs tels que leur arrivisme, leurs relations, leur conformisme, leur habileté sociale, bien plus que de capacités théoriques ou pratiques.

 

 

 

CONTRÔLE SOCIAL

 

 

 

 Mais ce n’est pas dans le cadre strict de leur profession que les élites, contrairement à la justification de la méritocratie - les meilleurs pour le poste considéré - se contentent de briller plus ou moins ou « d’exceller », comme elles le disent volontiers avec la charmante modestie qui les caractérise, c’est en exerçant une forme de contrôle social sur le reste de la population.

Les élites monopolisent la parole et le débat public, qui dès lors se présente comme un consensus sur certaines questions, d’autres n’étant pas et ne devant pas être posées.  Comme l’observait Lasch, «le débat politique se restrei[nt] la plupart du temps aux “classes qui détiennent la parole”».

Les élites décident aussi du futur de la population « moyenne » en imposant leurs solutions techniques : ainsi, la dématérialisation des démarches administratives, véritable tarte à la crème des politiciens, qui dispense le pouvoir d’autres initiatives et d'imagination.

Elle exige de tout un chacun non seulement qu’il dispose d’un matériel informatique complet et performant en permanence mais qu’il soit capable de se débrouiller dans les méandres de procédures qui ont seulement ajouté la complexité bureautique aux complexités habituelles de l’administration, le tout avec des serveurs plus ou moins efficaces (évidemment surchargés au moment de la date fatidique du paiement de telle taxe).

Parfois la démarche se transforme en épreuve. Certes on n’a plus besoin de « se déplacer », même pas pour aller à la boite aux lettres, mais quand l’identifiant ne fonctionne pas, quand la procédure reste bloquée, comment réparer l’erreur si toutes les démarches ne sont possibles qu’« en ligne » et si l’organisme est injoignable au téléphone comme c’est souvent le cas?

Il serait amusant de vérifier si les promoteurs de ces innovations sont eux-mêmes capables de s’en servir correctement, mais ce genre de facéties n’est plus de mise. Quel journaliste « sérieux » et respectueux de l’élite à laquelle il pense appartenir, oserait tenter l’expérience quand il reçoit un ministre fier de présenter ses « simplifications » bureautiques?

Les élites imposent leur vision du monde au reste de la population, lui imposent leurs innovations techniques et leurs choix de société. Elles font aussi en sorte d’ôter la parole aux opposants.

Mais justement, l’existence des mouvements populistes tendrait à montrer que les opposants aux élites ont la possibilité de s’exprimer, encore trop pour certains.

Encore faut-il s’entendre sur les limites de cette liberté d’expression et l’audience qui lui est consentie. L’appareil d’Etat nous prévient que le populisme n’est pas fréquentable, qu’il est anti-républicain (voir plus haut).

Les journalistes de la radio et de la télévision, notamment des services publics, cherchent toutes les occasions de s’indigner devant les propos et les « dérapages » de tel ou tel, soigneusement mis en exergue. Les animateurs de talk-show invitent parfois des populistes pour les faire tomber dans un piège, susciter des déclarations « nauséabondes » et « faire le buzz » au grand plaisir d’une assistance dans le studio toute acquise au « politiquement correct ».  

La neutralité des services publics, apparemment, s'arrête où commence le populisme : journalistes et présentateurs ont le droit et même le devoir de montrer qu'ils sont contre les idées populistes (si ce sont des idées, pourraient-ils ajouter avec mépris, comme si eux-mêmes étaient des parangons en la matière).

Nous verrons dans une troisième partie que la liberté encore consentie à ceux qui ne suivent pas la ligne officielle, risque de se restreindre encore plus avec les moyens de la loi et du droit.

Mais pour combattre les déviants, il y a aussi l'appel à des références historiques – la preuve par Hitler et Mussolini.

 

 

 

 LA PREUVE PAR HITLER ET MUSSOLINI

 

 

Les représentants des élites et ceux (nombreux) qui les suivent par conviction ou par conformisme (ou les deux) ne cessent de mettre en garde contre le populisme.

Pour eux, le populisme ne peut pas être placé sur le même plan que les partis ou les opinions politiques « responsables ». Il est infréquentable, voire dangereux. On peut comprendre leur attitude car après tout, le populisme s’en prend aux élites et les élites se défendent.

Le populisme attaque généralement l’immigration et l’option des élites en faveur de l’immigration - on n’examinera pas ici pourquoi les élites et les leaders d’opinion, de droite comme de gauche, sont de façon ultra-majoritaire en faveur de l’immigration, sous les formes diverses que celle-ci prend. Le reproche le plus fréquent fait au populisme par ses adversaires est qu’il est raciste et dangereux car il réactive des attitudes qui ont mené l’Europe et le monde à la guerre mondiale et à la Shoah.

C’est en quelque sorte la preuve par Hitler et Mussolini. Toute personne qui estime que l’immigration n’est pas une chance pour la France, pour les pays européens et généralement pour l’Occident, qui estime qu’elle crée plus de problèmes qu’elle n’apporte d’avantages, se voit accuser d’être un admirateur de Hitler ou de Mussolini, un ultra-nationaliste et de préparer le retour des jours sombres de l’histoire.

Il importe peu, dans ce raisonnement biaisé, que les situations historiques n’aient rien à voir.

Les dirigeants d’Italie ou d’Allemagne des années 20 et 30 ont voulu étendre la puissance de ces pays à l’extérieur de leurs frontières, et agir à l’intérieur par la violence pour établir un régime de contrôle étatique total, alors que les populistes se situent en dehors de tout contexte de politique extérieure de puissance et sont même, très souvent, anti-étatistes.

La comparaison avec le sort des Juifs est aussi trompeuse. On déclare que les mouvements populistes se servent des immigrés comme des boucs émissaires, rendus responsables de la situation économique et sociale, comme le nazisme l’a fait avec les Juifs – alors que l’immigration de masse apporte aux sociétés européennes des modifications majeures qui étaient inexistantes dans les années 20 ou 30. Il s’agit donc d’une question nouvelle et de nouvelles réactions et non du « retour des vieilles idées rances ».

 

Récemment, Alexander Gauland, l'un des dirigeants du parti allemand Alternative pour l'Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD) classé soit comme populiste soit à l’extrême-droite, faisait un tableau des élites internationales indifférentes au sort de leur pays d’origine, repris dans Le Monde :

« Cette classe mondialisée siège dans les grandes entreprises présentes à l’international, dans des organisations comme les Nations unies, dans les médias, dans les start-up, les universités, les ONG, les fondations, les partis et leurs appareils, et parce qu’elle contrôle l’information, elle donne le la sur le plan politique et culturel. Ses membres vivent presque sans exception dans de grandes villes, parlent couramment anglais, et parce qu’ils passent d’un job à un autre entre Berlin, Londres et Singapour, fréquentent partout les mêmes appartements, les mêmes maisons, les mêmes restaurants, les mêmes magasins et les mêmes écoles privées. Ce milieu est socialement homogène mais culturellement divers. La conséquence est que le lien entre cette nouvelle élite et sa terre d’origine est faible. Ces gens-là se sentent comme des citoyens du monde vivant dans une société parallèle. La pluie qui tombe sur leurs terres d’origine ne les mouille pas ».

A l'opposé du citoyen de base qui, lui, doit rester dans son pays, aussi dégradée que soit la situation de ce dernier : il n'a pas le choix "d'aller jouer au golf ailleurs".

Ce texte, pourtant très banal, a aussitôt été rapproché par les anti-populistes allemands d’une déclaration de Hitler sur les milieux cosmopolites - d’ailleurs pas si ressemblante que ça au texte d' Alexander Gauland  (cf. article avec comparaison des deux textes dans Le Monde).https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/10/09/allemagne-quand-le-copresident-de-l-afd-paraphrase-hitler_5366993_3214.html

 

 

Il nous semble qu’on peut ne pas partager toutes les options du parti Alternative pour l'Allemagne, qui de toutes façons se place dans le cadre particulier de la situation de l’Allemagne, et pourtant trouver que sa description des élites mondialisées est à la fois exacte (d'après ce qu'on peut en savoir) et banale, sans en appeler à Hitler.

Mais le constat fait par le dirigeant de l'AfD, lorsque je l’ai lu, m’a rappelé autre chose. Non pas Hitler (!)  mais un passage du livre de Christopher Lasch,   ressemblant à la citation d'Alexander Gauland.

 " Un fait plus significatif est l'ampleur internationale du marché dans lequel opèrent aujourd'hui ces nouvelles élites. (...) Leurs allégeances - si le terme n'est pas lui-même anachronique dans un tel contexte - sont internationales plutôt que nationales, régionales ou locales. Ils ont plus de chose en commun avec leurs homologues de Bruxelles ou de Hong Kong qu'avec les masses d'Américains qui ne sont pas encore branchés dans le réseau de communications mondiales".

 

Lasch oppose les nouvelles élites mondialisées, indifférentes à leur lieu d’origine, aux anciennes élites de la vieille bourgeoisie des XIXe et XXe siècles, qui était contrainte par sa stabilité spatiale à un minimum d’enracinement et d’«obligations civiques». Ainsi, «bibliothèques, musées, parcs publics, orchestres, universités, hôpitaux et autres aménagement publics [...] étaient autant de monuments à la magnificence des classes supérieures» [Lasch évidemment se place dans le cadre américain où ce type de mécénat était fréquent].

La mondialisation, d’après Lasch, a transformé les élites en « touristes dans leurs propres pays ». Les membres de cette nouvelle classe, se rêvent «citoyen[s] du monde» mais n’acceptent «aucune des obligations que la citoyenneté dans une forme de cité sous-entend normalement»,

(Lasch, citation dans  l'article de Kevin Boucaud, Pour comprendre le moment populiste actuel, il faut lire Christopher Lasch, Slate, février 2017 http://www.slate.fr/story/137267/montee-populisme-lire-christopher-lasch ).

Quand Lasch écrivait, les élites vivaient encore, en général, dans leur pays; depuis, elles peuvent vivre n'importe où ailleurs, en vivant partout de la même manière. De vivre à Singapour ne les rend pas singaporiennes.

 

 On peut toutefois préciser un point : depuis qu'écrivait Lasch, en 1994, les élites, dont il disait qu'elles n'étaient pas une véritable classe dirigeante faute de vision politique commune (rappelons qu'il parlait essentiellement des USA), ont plus largement qu'à l'époque investi le domaine politique pour imposer leur vision de l'intérêt général - la seule valable.

Les élites au sens large, y compris donc les élites du second rayon (ceux qu'on peut appeler en France les bobos), ont réussi à se présenter comme le modèle idéal de la citoyenneté, en France ou aux USA. En France notamment, tout ce qu'elles préconisent est assorti du mot "citoyen", utilisé comme adjectif, devenu un véritable tic de langage (actions citoyennes etc).

 

Mais la remarque de Lasch reste valable : les élites actuelles se voient comme des citoyens du monde (un monde abstrait, selon leurs conceptions) et sont indifférentes aux questions d'identité qui étaient constitutives des cités historiques, rejetées comme nationalistes ou xénophobes.  

 

Quelques jours après l’article consacré par Le Monde à la déclaration du dirigeant de l'AfD, sortait dans ce même journal un article rendant compte du nouveau livre du géographe Christophe Guilluy, No Society, La fin de la classe moyenne occidentale (Guilluy a été rendu célèbre par son livre La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, 2014).

Or l’article présentait ainsi le livre de Guilluy :

" Christophe Guilluy, géographe et consultant, l’annonce : le peuple et le réel s’apprêtent à faire plier les élites. Le prophète de La France périphérique le lit dans les cartes et le territoire qu’il étudie. Cette France, qui rassemble 60 % de la population dans un espace de relégation « à l’écart » des quinze grands centres urbains, fait maintenant entendre son refus d’être laissée pour compte. Les « élites dominantes », chez elles à Singapour, Paris, ou New York, ont perdu la bataille pour « l’hégémonie culturelle », clame le géographe, car le peuple reprend la parole. Comme le démontre le phénomène populiste, dont Guilluy tente ici de rendre compte avec une forme de joie morbide."

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/16/fronde-populaire_5369886_3232.html

Ainsi donc, à moins que ce soit une invention du chroniqueur, Guilluy lui aussi parle des élites mondialisées "chez elles à Singapour, Paris, ou New York" - avec au moins une ville en commun, outre le sens général, avec la déclaration du dirigeant de l'AfD. 

Lash, vieux démocrate américain (mort en 1994, avant de voir se renforcer les tendances qu'il décrivait), et Guilluy seraient peut-être aussi des émules de Hitler ?

Ah, oui, ce doit être ça.

Pour Mussolini, on verra en deuxième partie. Cela concerne essentiellement nos voisins transalpins.

 

 

 

 

 

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09 juin 2018

QUE DE ROYAUMES NOUS IGNORONS : DANEMARK, GROENLAND, FÉROÉ

 

 

QUE DE ROYAUMES NOUS IGNORONS : DANEMARK, GROENLAND, FÉROÉ

 

 

 

 

 

 

Que de royaumes nous ignorons et que de royaumes nous ignorent.

On connait cette formule célèbre de Pascal. On peut la prendre pour guide dans l'attitude de beaucoup (la plupart ?) de Français à l'égard des institutions et des traditions d'autres pays, pourtant pas si éloignés d'eux.

Evidemment, la formule vaut dans l'autre sens, et beaucoup de choses importantes pour les Français n'intéressent pas grand monde hors de la France.

Un événement récent nous servira de fil conducteur : le 50 ème anniversaire du prince héritier du Danemark, qui a été fêté le 26 mai 2018.

Cet événement est passé inaperçu en France (ce qui en soi  n'a rien d'étonnant).

Il nous permettra d'illustrer certaines opinions qu'on peut avoir sur la supériorité ou l'infériorité des monarchies par rapport aux républiques (et particulièrement à la république française) et aussi de  revenir sur les questions des identités régionales et des aspirations à l'indépendance de certains territoires, questions qui, comme le lecteur s'en est aperçu sans doute, nous intéressent particulièrement.

 

 

 

 

 

L'ANNVERSAIRE DU PRINCE FREDERIK DE DANEMARK

 

 

 

Le prince Frederik et sa femme la princesse Mary.

Capture d'écran You Tube.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

Le 26 mai 2018, le prince héritier Frederik (Kronprins Frederik en danois) célébrait son 50 ème anniversaire.

Pour donnner une idée des festivités, nous suivons un reportage qu'on trouve (parmi d'autres consacrés à ce sujet) sur You Tube, titré en anglais : Crown Prince Frederik celebrates his 50th birthday at Christiansborg Castle, 26 mai 2018 (le prince héritier - ou prince royal - Frederik célèbre son 50 ème anniversaire au château de Christiansborg). Nous avons utiisé des captures d'écran de ce reportage réalisé par  DK PH ( https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20 )

J'espère que l'auteur du reportage n'y trouvera pas d'inconvénient et je supprimerai les images  à la première demande. 

Le prince Frederik est le fils aîné de la reine Margrethe II du Danemark et de son mari, prince consort, décédé au début de l'année 2018, le comte français Henri de Monpezat, devenu prince Henrik après son mariage en 1967 avec la princesse Margrethe, alors héritière du trône.

Le couple a eu un second enfant, le prince Joachim.

Le prince Frederik s'est marié en 2004 avec une australienne, Mary Donaldson, devenue princesse Mary; le couple a 3 enfants.

 

 

 

 

 L'escorte de cavalerie précédant la calèche dans les rues de Copenhague.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 Le 50ème anniversaire du prince a été marqué par divers événements : le reportage le montre apparaissant au balcon du palais royal, applaudi par une foule considérable.

Mais nous allons surtout retenir le dîner de gala donné en son honneur par la reine, en présence de nombreux invités de marque.

Le reportage nous montre d'abord le prince Frederik et la princesse Mary, en calèche, quittant leur résidence pour le palais de Christiansborg. La calèche est entourée par une escorte de cavaliers en uniforme bleu et dolman rouge. Une foule bon enfant les acclame sur leur passage.

La famille royale est populaire au Danemark, où elle recueille 80 à 90% d'opinions favorables dans les sondages.

Le prince et sa femme arrivent au château de Christiansborg. Situé sur l'île de Slotsholmen au centre de Copenhague, le château est surnommé « Borgen » (« Le Château » tout court, d'où le titre d'une série télé danoise, Borgen, une femme au pouvoir diffusée entre 2010 et 2013, présentant la vie publique et privée d'une femme Premier ministre); c'est  le siège du Parlement danois, le Folketing, du ministère d'État (bureau du Premier ministre) et de la Cour suprême, et aussi le lieu où le monarque donne ses réceptions officielles.

 

 

 

 

DÎNER DE GALA AU CHÂTEAU DE CHRISTIANSBORG

 

 

 

 La reine Margrethe II du Danemark lors de la réception en l'honneur des 50 ans du prince Frederik.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

Le prince et la princesse  sont accueillis par la reine Margrethe, qui ensuite, installée dans un salon avec son fils et sa belle-fille (la reine, âgée de 78 ans, est assise et les princes debout), va recevoir les invités au fur et à mesure de leur arrivée.

 

Il est intéressant de s'attarder sur ces invités. Tout d'abord on trouve les principaux responsables, actuels ou passés, du pays :

- l'actuel premier ministre (depuis 2015) Lars Løkke Rasmussen,  président du Parti libéral (déjà premier ministre de 2009 à 2011). Le parti libéral (centre-droit) est curieusement appelé au Danemark Venstre Danmarks Liberale Parti, ce qui signifie.. ."la gauche, parti libéral du Danemark", souvenir de débuts plus progressistes pour un parti qui gouverrne avec le soutien de la droite et des populistes-nationalistes du parti populaire danois.

- son prédecesseur immédiat (il n'y a pas de féminin à ce mot), Helle Thorning-Schmidt, première femme à être nommée première ministre du Danemark de 2011 à  2015, au titre du parti social-démocrate.

On remarquait aussi, son habit de soirée constellé de décorations, Anders Fogh Rasmussen, premier ministre libéral de 2001 à 2009, date de sa nomination comme secrétaire général de l'OTAN, .

Rasmunssen est un nom fréquent au Danemark et sur l 'espace de 25 ans, on a compté trois premiers ministres de ce nom, apparemment sans lien de parenté.

Au Danemark, le titre de premier ministre n'existe pas sous cette forme, le chef du gouvernement est appelé Statsminister, littéralement « ministre d'État ».

 

 

Helle Thorning-Schmidt, première femme première ministre du Danemark de 2011 à  2015, et son mari.

 Ce dernier est  Stephen Kinnock, fils de l'ancien chef du parti travailliste britannique Neil Kinnock. Il a été élu député lors des élections générales de 2015 au Royaume-Uni.

Helle Thorning-Schmidt a été nommée directrice générale de Save the Children International en 2016

 https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 

Le premier ministre des îles Féroé, Aksel Vilhelmsson Johannes, avec son épouse, accueillis par un chambellan.

Le premier ministre des îles Féroé porte une tenue traditionnelle et son épouse probablement une robe librement inspirée de motifs traditionnels plus qu'une vraie tenue folklorique.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 Kim Kielsen, premier ministre du Groenland et son épouse. 

Derrière le couple, un autre personnage vêtu d'une tenue semblable à celle du premier ministre des îles Feroe s'avance (mais il porte un gilet rouge et non noir comme le premier ministre des Féroé).

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 Kim Kielsen, premier ministre du Groenland est accueilli chaleureusement par le prince Frederik.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 Parmi les autres personnalités danoise présentes, on trouvait les premiers ministres des deux territoires autonomes du Danemark,  le Groenland et les îles Féroé.

Kim Kielsen, premier ministre du Groenland (en groenlandais Naalakkersuisut siulittaasuat, ou chef du gouvernement, en danois Landsstyreformand), était curieusement vêtu d'un  anorak blanc à capuche, passablement  incongru au milieu des uniformes de gala et des habits  à queue de pie. Kim Kielsen appartient au parti Siumut (en avant), parti social-démocrate.

Le premier ministre (løgmaður) des îles Féroé, Aksel Vilhelmsson Johannes, du parti social-démocrate feroen,  était vêtu d'un  vêtement folklorique des îles, de style germano-scandinave.

Chacun était accommpagné de son épouse.

On reparlera des deux territoires autonomes du Danemark.

Les autres invités sont, en grande partie, des souverains (ou princes héritiers) de plusieurs pays européens, à commencer par les pays scandinaves. Ces rois ou princes sont aussi  des parents de la famille royale danoise :

- le roi de Suède Charles XVI Gustave (Carl XVI Gustaf), et la reine Silvia, proches parents de la reine Margrethe puisque celle-ci descend par sa mère des  souverains suédois : son grand-père maternel était le roi de Suède Gustave VI Adolphe;

- le prince héritier de Norvège Haakon et sa femme la princesse Mette-Marit, également parents de la famille royale danoise. En effet, cette dernière appartient à la maison d'Oldenbourg (exactement la branche de Glücksbourg de cette famille), d'origine allemande, comme la famille royale de Norvège.

La Norvège fut unie au Danemark en 1380, puis forma avec le Danemark et la Suède l'union de Kalmar, dissoute en 1523. A partir de cette date, la Norvège fut considérée comme une province danoise et essaya de s'émanciper. En 1814, la Norvège fut rattachée à la Suède par les traités qui suivirent l'abdication de Napoléon (le Danemark était ainsi puni d'avoir été l'allié de Napoléon) et obtint par la suite et non sans mal un statut d'état autonome uni à la Suède.

Après la dissolution de l’union entre la Norvège et la Suède en 1905, la population  a choisi par referendum à presque 80% que le régime de la Norvège nouvellement indépendante serait une monarchie constitutionnelle plutôt qu’une république.

 Le premier roi de la  Norvège moderne fut le prince Carl du Danemark, fils du roi Frederik VIII du Danemark et de la reine née princesse Louise de Suède, qui devint roi sous le nom de Haakon VII.

 

Le président de l'Islande et sa femme étaient aussi présents ( l'Islande formait au 19ème siècle une dépendance du Danemark, dotée de l'autonomie progressivement, puis à partir de 1918 une monarchie indépendante ayant le même roi que le Danemark. En 1944 - alors que le Danemark était occupé par les Allemands et l'Islande par les Américains - les Islandais décidèrent par referendum la fin de l'union avec le Danemark et la proclamation de la république.

Etaient aussi présents :

- le roi des Pays-Bas Willem-Alexander et la reine Maxima,

- le roi Philippe des Belges et la reine Mathilde,

- le prince régent Alois du Liechtenstein (von und zu Liechtenstein) et la princesse Sophie (le père du prince Alois, le prince souverain du  Liechtenstein Hans-Adam II, a nommé son fils régent et chargé des affaires générales de la principauté en 2004),

- le grand-duc Jean du Luxembourg et la grande-duchesse Maria-Teresa.

 

 

Le roi de Suède Charles XVI Gustave et la reine Silvia

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 

 

Au premier plan, le roi des Pays-Bas Willem-Alexander et la reine Maxima; au second plan, le roi Philippe des Belges et la reine Mathilde, puis le grand-duc Jean du Luxembourg et la grande-duchesse Maria-Teresa.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

Tous ces membres de familles souveraines sont aussi liés à la famille royale danoise par des liens de parenté. Ils sont donc présents à la fois comme représentants de pays amis et comme parents.

D'autres parents et amis de la famille royale ou des proches du prince Frederik complétaient la liste des invités.

On notait aussi la présence de plusieurs membres de la famille royale grecque (dont semble-t-il le roi Constantin); trois couples de jeunes gens représentaient la jeune génération de cette famille, qui ne règne plus sur la Grèce. Ce sont des parents de la famille royale danoise à plusieurs titres : le roi Georges Ier de Grèce, avant son accession au trône de ce pays en 1864, était prince de Danemark, et les princes grecs portent l'appellation de prince de Grèce et de Danemark. Enfin, la femme du roi Constantin est la soeur de la reine Margrethe.

Les invités prennent place dans la salle où le dîner sera servi (il s'agit semble-t-il de la salle des chevaliers, décorée de curieuses  tapisseries "modernes" des Gobelins représentant l'histoire du Danemark) puis ils sont rejoints au son des fanfares par la reine, le prince Frederik et sa femme, qui s'asseoient à leur tour à l'une des petites tables rondes.

 

 

 

 

 

Une vue de la galerie de la salle des gardes; on voit certaines des tapisseries commandées aux Gobelins dans les années 60 et 70. Les musiciens de la garde royale ont pris place pour accompagner le dîner en musique.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 

 

La reine Margrethe, suivie du prince Frederik et de la princesse Mary, gagne sa place dans la salle du dîner. Le chambellan en uniforme rouge barré d'un cordon orange, muni d'un bâton doré, insigne de sa fonction, a ouvert la marche.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 Après le dîner, la reine prend la parole pour souhaiter bon anniversaire à son fils et termine son allocution par trois hourrahs repris par l'assistance. Puis la princesse Mary prend à son tour la parole et évoque avec humour la personnalité de son mari.

Enfin tout se termine par un bal où les invités en robe longue, habits à queue de pie ou uniformes chamarrés, dansent sur des rythmes assagis de boîte de nuit, joués par les musiciens de la garde royale.

 

 

 

La table royale: on reconnait, autour de la  reine Margrethe et du prince Frederik (sans sa femme)  la reine des Pays-Bas (mais pas son mari), le prince héritier de Norvège Haakon (sans sa femme),  la reine des Belges Mathilde (mais pas son mari), le roi de Suède (mais pas sa femme) et probablement les trois premiers ministres du royaume de Danemark (celui du Danemark, ceux des ïles Féroé et du Groenland, reconnaissable à son anorak). Les époux et épouses des présents sont répartis à d'autres tables.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 

 MONARCHIE ET RÉPUBLIQUE

 

 

 

Ce récit des  festivités monarchique a de quoi agacer plus d'un Français.

Au rebours d'autres seront séduits, ne serait-ce que par une forme d'exotisme puisque de telles manifestations n'existent pas en France.

On aura beau expliquer aux républicains les plus farouches (ceux qui non seulement sont républicains chez eux mais n'aiment pas les monarchies chez les autres) que la reine du Danemark n'a que des pouvoirs constitutionnels limités et que l'essentiel du pouvoir revient au Premier ministre, issu des élections, cet argument ne porte pas. Si le roi ou la reine n'est qu'un chef d'état honorifique, il ou elle est inutile et ce genre de cérémonies est un gaspillage.

Nous n'entrerons pas vraiment dans des questions de coût : on a fait remarquer que la monarchie britannique coûte  65 pence par an (coût 2016-2017  http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2017/06/27/97002-20170627FILWWW00017-gb-le-cout-de-la-royaute-en-hausse-avant-les-grands-travaux.php ) par habitant du Royaume-Uni, soit le prix d'un timbre première classe, et on peut supposer que la monarchie danoise est bien moins coûteuse que la monarchie britannique.

En regard, le coût de la présidence de la république française est de 3,50 euros par habitant.(http://www.planet.fr/societe-budget-ce-que-coute-lelysee-aux-francais-chaque-annee.1234075.29336.html ) Evidemment, on peut faire remarquer que le président de la république française, à la différence de beaucoup de ses homologues, n'est pas qu'un chef de l'Etat investi de fonctions honorifiques, mais dirige vraiment le pays.

Dans tous les cas, le coût n'est pas renversant et il y aurait de la mauvaise foi à dire que les monarchies ruinent les pays où elles existent.

Le républicain intransigeant français, ne pouvant décharger son animosité sur le coût exorbitant de la monarchie  ou sur les pouvoirs exagérés et anti-démocratiques du monarque, se trouve encore plus écoeuré de savoir que dans les pays monarchiques et particulièrement en Europe du nord, la  population est non seulement favorable à la monarchie dans sa très grande majorité, mais encore porte une grande affection à la famille royale

Cela lui parait une forme de conformisme irrationnel - tandis que le républicanisme, lui, ne peut pas être irrationnel (ni conformiste).

Notre républicain intransigeant sera un peu rassuré d'apprendre qu'il y a au Danemark des républicains - notamment un parti républicain aux îles Feroe, mais ce parti est favorable à l'indépendance des îles Féroé. Or, le républicain français n'aime pas, en général, les mouvements "nationalistes" (comprenez ici mouvements partisans de l'indépendance d'un territoire) - en tous pas quand il s'agit de territoires de pays développés (sauf à la rigueur le nationalisme écossais, qui flatte son anglophobie, et celui du Québec pour à peu près la même raison).

Notre républicain emblématique concluera qu'on ne peut pas empêcher les gens d'avoir les idées absurdes qu'ils ont et restera convaincu que le régime français est supérieur aux régimes monarchiques.

D'ailleurs tout le prouve, n'est-ce pas ?

 

 

 

 

 COMPARAISONS (NE SONT PAS RAISON, MAIS QUAND MÊME)

 

 

 

Si on recherche une supériorité des républiques sur les régimes monarchiques,  il semble admis qu'on doit la trouver dans le bien-être et la considération et des habitants du pays.  Certes, on ne compare ici que des républiques et des monarchies démocratiques, où l'action du gouvernement est déterminée - autant que possible - par les choix politiques majoritaires exprimés lors des élections.

Il y a plusieurs façons de mesurer le bien-être des habitants. La richesse par tête n'est que l'un d'entre eux qui peut être très trompeur. On recourt maintenant à  l'indice de développement humain (IDH) qui tient compte de plusieurs facteurs :

- la santé / longévité (mesurées par l'espérance de vie à la naissance), qui permet de mesurer indirectement la satisfaction des besoins matériels essentiels ;

- le savoir ou niveau d'éducation, mesuré par la durée moyenne de scolarisation ;

- le niveau de vie (revenu brut par habitant).

D'autres facteurs contribuent à l'indice (égalité hommes/femmes etc)

(d'après Wikipedia).

 

Selon le rapport 2016 publié par le programme de développement des Nations-Unis (http://hdr.undp.org/sites/default/files/2016_human_development_report.pdf), le Danemark (5 733 000 habs en 2018 selon estimation INED) est à la 5ème place, après la Norvège, l'Australie, la Suisse et l'Allemagne, avant Singapour.

La France est à la 21ème place.

 

 

Si on regarde le produit intérieur brut par habitant, qui mesure approximativement le revenu par tête, selon le classement du FMI 2017, le Danemark n'est qu'à la 22 ème place (après le Quatar, Macao, le Luxembourg, Singapour... la Suisse, les Pays-Bas, l'Allemagne etc).

Mais la France est à la 29 ème place, après  l'Autriche (23 ème place) le Canada, la Belgique, Oman, la Finlande et le Royaume-Uni.

 

Les classements varient selon l’organisme producteur, selon le montant en dollars courants, dollars constants ou dollars internationaux (système des parités de pouvoir d’achat). Néanmoins à chaque fois la France est derrière le Danemark (de 11 places selon le classement de la Banque mondiale)..

 

Le tableau suivant présente les éléments de la comparaison :

 

PIB par   habitant

Fonds   monétaire international 2017

Banque   mondiale 2016

France

43 551   dollars intern.

rang : 29 ème

 

41 343   dollars intern.

ou

36 857   dollars courants  (=à titre indicatif

33 854€ au 1 1 2016)

rang : 31 ème

 

Danemark

49 613   dollars intern.

 

rang : 22 ème

 

 

49 029   dollars intern.

ou

53 578  dollars courants (= à titre indicatif

49 212€ au 1 1 2016)

rang :20 ème

 

 

source Wikipedia

et

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.PCAP.PP.CD

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.PCAP.KD?page=6

 

 

 

Le niveau de vie moyen est une mesure un peu différente de celle du PIB par personne. On est un peu étonné de voir qu’une étude de l’INSEE place la France au 3ème rang des niveaux de vie (revenu moins impôts plus aides sociales), de l’Union européenne, un peu avant le Danemark et d’autres pays…

 

Par contre le site de l’Union européenne https://europa.eu/european-union/about-eu/figures/living_fr indique:

 

« Les niveaux de vie peuvent être comparés en établissant dans chaque pays le rapport entre le prix d'un ensemble de produits et de services et le revenu moyen. On utilise pour cela une monnaie commune fictive appelée «standard de pouvoir d'achat» (SPA). La comparaison des PIB par habitant mesurés en SPA donne une vue d'ensemble des niveaux de vie dans toute l'Union européenne. »

 

Selon ce site, la France est au 11ème rang de l’UE, juste après le Royaume-Uni, et précédée par le Luxembourg (1er, évidemment) mais aussi dans l’ordre : l’Irlande , les Pays-Bas, l’Autriche, l’Allemagne, le Danemark (6ème rang), la Belgique (8ème rang)…

 

 

Dans le classement du FMI, de nombeux "petits pays" se placent très bien (Quatar au premier rang avec 124 927 dollars, Luxembourg au 3ème rang avec 109 192, Singapour  au 4ème rang avec 90 531 et le petit Saint-Marin (13ème place) arrive à  60 359 dollars.

 

 

 

ET LE BONHEUR ?

 

 

 

Si on considère le World Happiness Report, publié par le Réseau de solutions pour le développement durable  en collaboration avec de nombreux auteurs internationaux, qui est censé mesurer le degré de bonheur, le Danemark était premier en 2016 mais passe au second rang en 2017 (devancé par la Norvège).

La France était en 2017 au 31ème rang après le Panama et avant la Thaïlande et après la plupart des pays européens et même le Mexique.

Toutefois, en 2018, la Finlande se place au 1er rang.

" La Norvège, le Danemark et l'Islande sont respectivement en 2e, 3e et 4e, suivis par la Suisse, les Pays-Bas, le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Suède et l'Australie, qui viennent compléter le top 10.

Le Royaume-Uni, qui peine à se hisser dans les 20 premiers, se classe à la 19e place.

La France gagne 8 places, passant du 31ème au 23 ème rang." ( https://www.huffingtonpost.fr/2018/03/17/la-finlande-elue-pays-le-plus-heureux-pourquoi-les-pays-nordiques-nous-dament-toujours-le-pion_a_23387794/ 

"Comme chaque année, les 5 pays nordiques sont parmi les 10 premiers du classement annuel du rapport mondial sur le bonheur." (https://www.unric.org/fr/actualite/4916-indice-de-bonheur-la-france-plus-heureuse-les-pays-nordiques-toujours-en-tete)

 

 

 

 ET LA DÉMOCRATIE ?

 

 

S'il y a un point sur lequel la France (ou les Français...) estime ne devoir céder la place  à personne, c'est bien la démocratie. Mais on est loin du compte.

L'indice de démocratie créé en 2006 par le groupe de presse britannique  The Economst group est basé sur 60 critères regroupés en cinq catégories : le processus électoral et le pluralisme, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique et la culture politique (Wikipedia).

En 2017, la Norvège est à la 1ère place (suivie de l'Islande et de la Suède), le Danemark a la 5ème place. Les pays classés de 1 à 19 font partie des pleines démocraties. Parmi ces pleines démocraties on trouve un pays africain, l'ïle Maurice (et tous les pays scandinaves, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Suisse, le Royaume-Uni, Malte, l'Uruguay).

A partir de la 20 ème place,  on est dans les "démocraties imparfaites". La France est à  la 29 ème place, derrière la Corée du sud (20 ème place), les Etats-unis (21ème place), l'Italie (21 ème ex-aequo), le Cap-Vert, ex-aequo avec le Japon (23 ème place) ... le  Botswana (28 ème), et devant Israël (30 ème place).

 Evidemment le républicain français réfutera sans doute ce classement fait par des Britanniques !

 

 

 Peut-on se consoler avec l'indice qui mesure l'égalité ?

L'égalité, voilà une valeur française et ce n'est probablement pas une monarchie qui va passer avant le pays qui a comme devise Liberté, Egalité, Fraternité... Il est vrai qu'en France certains prétendront que l'égalité dont parle notre devise est l'égalité devant la loi ou l'égalité des chances (qui elles-mêmes sont souvent des leurres).et non l'égalité sociale. Mais c'est bien l'égalité sociale à laquelle on pense spontanément.

L'égalité de revenus est mesurée par le coefficient de Gini:  "le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l'égalité parfaite et 1 signifie une inégalité parfaite (par exemple un seul salarié dispose de tous les revenus et les autres n'ont aucun revenu).

Ce coefficient est très utilisé pour mesurer l'inégalité des revenus dans un pays

Les pays les plus égalitaires ont un coefficient de l'ordre de 0,2. Les pays les plus inégalitaires au monde ont un coefficient de 0,6  (Wikipedia).

Selon l'OCDE, le coefficient de Gini du Danemark en 2015 était 2,56 et pour la France 2,97 (http://www.oecd.org/fr/social/donnees-distribution-revenus.htm

Assurément la France n'est pas un des pays les plus inégalitaires, mais elle est quand même devancée par les pays scandinaves et a le même coefficient de Gini que la Suisse. Les USA sont à 0,39 et le Royaume-Uni à 0,36 (le tableau de l'OCDE ne comprend qu'un nombre réduit de pays).

 

Le Danemark n'a pas de devise  nationale (phrase illustrant l'identité ou l'idéal d'un pays). Par contre la devise personnelle de la reine est : L’aide de Dieu, l’amour du peuple, la grandeur du Danemark.

Il est donc possible d'être un pays plus égalitaire que la France sans avoir une devise prônant l'égalité.

                                                                                             

 

 

RÉFLEXIONS

 

 

 

Evidemment, le fait pour le Danemark d'être une monarchie n'est probablement pas la raison de ces "bons résultats" en termes de mesures et de classements internationaux; mais le fait d'être une monarchie n'y fait pas  obstacle non plus.

Et on peut se demander si dans l'indice de bonheur, l'attachement à la monarchie et à la famille royale ne joue pas un rôle important. Pour un républicain, l'attachement à la république peut être fort  mais il est surtout intellectuel et n'implique pas d'être vécu sur le mode du bonheur. Seule la monarchie peut engendrer des sentiments d'affection pour une famille ou pour des personnes, se confondant avec l'amour du pays.

Un républicain trouvera futile et irrationnel ce sentiment d'affection pour des individus, il trouvera ridicule de considérer sous l'angle du glamour les jeunes membres des familles royales, mais il sera obligé de reconnaître que le sentiment républicain ne présente aucune équivalence de la sorte. Il pourra dire qu'il en est fier, qu'il préfère son sérieux républicain aux futiles effusions monarchiques, mais dès lors que la république n'assure pas à ses citoyens de meilleures conditions d'existence qu'une monarchie, sa préférence pour une forme de régime devient tout aussi irrationnelle (ou subjective) que celle des monarchistes.

 

Dans tous les classements évoqués, on trouve les monarchies scandinaves (Suède, Norvège, Danemark) et d'autres monarchies (Pays-Bas, Luxembourg), dans les premiers rangs, mais aussi des républiques (la Finande, l'Islande, l'Allemagne, la Suisse - celle-ci étant dans les premières places de tous les classements). On peut remarquer qu'il s'agit de républiques différentes de la république française en termes d'étendue ou d'institutions (par exemple la Suisse ou l'Allemagne sont des républiques fédérales;  la Suisse ne prend d'ailleurs pas officiellement le nom de république).

Mais surtout la performance de chaque pays dépend de facteurs dans lesquels entrent en compte son histoire, son identité, la composition de sa population, ses institutions - assemblage complexe ou le "pays" n'est pas dissociable de sa population.

Ce sont ces facteurs - difficilement modifiables et qui se sont formés dans la longue durée - qui expliquent les performances d'un pays. On pourra remarquer que, comme les performances des pays scandinaves sont proches, ces pays ont évidemment en commun beaucoup de facteurs.

En revanche, aussi différents que la France et le Royaume-Uni puissent apparaître, ces deux pays sont généralement assez proches dans les divers classements - sinon en matière de démocratie où la France se place dans les démocraties imparfaites.

 

 

 

LES PAYS CONSTITUTIFS DU ROYAUME

 

 

 

 Comme on l'a vu, les premiers ministres du Groenland et des îles Feroe figuraient en bonne place au dîner de gala de l'anniversaire du prince Frederik puisqu'ils étaient placés à la table royale, avec la reine, le prince héritier et le premier ministre du Danemark.

Ainsi que l'indique (en version anglaise) le site du Premier ministre du Danemark:

The Faroe Islands and Greenland are parts of the Danish Realm. Due to their special status nationally, historically and geographically, these parts of the realm have an extensive type of self-government.

(Les ïles Feroe et le Groenland font partie du royaume de Danemark. En raison de leurs spécificités nationales, historiques et gépgraphiques, ces parties du royaume ont un régime étendu d'autonomie).

http://www.stm.dk/_a_2957.html

Le ton est donc donné, les îles Feroe et le Groenland ont bien des spécificités nationales selon le site même du Premier ministre danois. Ce sont (quasiment) des nations, mais non indépendantes. Ces territoires sont des "pays constitutifs du royaume" au même titre que le Danemark métropolitain (ou "continental" , même si le Danemark métropolitain est composé d'une partie qui tient au continent, le Jutland, et d'îles rapprochées; la capitale Copenhague est sur la plus grande île, Seeland)..

 

Assez curieusement, pour évoquer les relations entre le Danemark et les deux autres territoires, on utilise les termes de Rigsfællesskabet ou Rigsenheden  (Ríkisfelagsskapurin  en féroïen, Naalagaaffeqatigiit  en groenlandais), c'est-à-dire "l'unité du royaume" (article The unity of the Realm , Wikipedia en anglais).  

 

Les territoires autonomes ont leur drapeau, leur hymne national (le Groenland en a même deux, semble-t-il), en plus de l'hymne danois.

 

Ils émettent leurs timbres et les îles Féroé ont des billets de banque spécifiques.

En ce qui concerne le revendications en faveur de l'autonomie ou même de l'indépendance, ces territoires n'ont pas marché du même pas. Les îles Féroé ont revendiqué leur indépendance (en tous cas une majorité d'habitants, même étroite) dès la fin de la seconde guerre mondiale. Pendant celle-ci, alors que le Danemark était occupé par les Allemands, les îles Féroé furent occupées par les Britanniques, ce qui probablement a amoindri la confiance des habitants dans la "mère-patrie" danoise. Un referendum favorable à l'indépendance eut lieu dès 1946.

Pendant la 2ème guerre, le Groenland fut occupé par les Etats-Unis, mais la population, encore éloignée des préoccupations des nations constituées, n'avait pas de velléité indépendantiste ou même autonomiste. Celles-ci apparurent plus tard qu'aux Féroé.

Aujourd'hui, les positions se sont presqu' inversées et les Groenlandais sont majoritairement favorables à l'indépendance (mais sans précision sur la date) tandis que les Féroïens sont partagés à égalité entre partisans et opposants à l'indépendance.

La faible population des deux territoires (un peu plus de 50 000 habitants pour les Féroé, un eu plus de 55 000 pour le Groenland) est probablement un frein à leur indépendance, mais il ne semble pas que l’argument soit particulièrement invoqué du côté danois. D’autres pays indépendants ont des populations moindres, mais avec des situations bien différentes (Monaco Liechtenstein, Saint-Marin).

Si le Groenland devenait indépendant, il serait le pays ayant la plus faible densité de population (0, 03 habs/km2). les îles Féroé ont 32 habs/km2 (comparer avec le Danemark métropolitain, 126 habs/km2 ou la France métropolitaine : 112 habs/km2).

 En 2016, le gouvernement danois a décidé qu'à l'avenir, pour la fête nationale  du Groenland (21 juin) et pour celle des îles Féroé (29 juillet), le drapeau groenlandais (appelé Erfalasorput)  et le drapeau féroïen (appelé Merkið en féroïen) seraient respectivement hissés sur tous les lieux officiels dans tout le Danemark et aux mats des ambassades du Danemark.

 http://sermitsiaq.ag/flager-officielle-danmark-groenland-faeroeerne

 

 

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Infographie pour les "nouvelles journées du drapeau au Danemark" : décision gouvernementale de déployer les drapeaux du Groenland et des îles Féroé le jour de la fête respective de ces territoires.

Le drapeau du Groenland (adopté après concours en 1985) symbolise le glacier (blanc) et le soleil (rouge) ; le drapeau féroïen (créé en 1919, reconnu officiellement par le Danemark en 1948) représente, comme tous les drapeaux des pays  scandinaves, une croix décalée sur la gauche.

https://www.dr.dk/nyheder/indland/regeringen-indfoerer-officielle-flagdage-groenland-og-faeroeerne

 

 

 

 

L'AVENIR DU GROENLAND

 

 

 

Le Groenland (environ 55 800 habitants) pour 2 166 086 km 2, capitale : Nuuk.

 

PIB par hab : 200 774 DKK (couronnes danoises) en 2012 selon Wikipedia ;

ou 39 569 $  (banque mondiale 2015)

https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.PCAP.CD?locations=FO-GL-FR-DK

Le Groenland, en groenlandais Kalaallit Nunaat ("terre du peuple"), est un « pays constitutif » du Royaume de Danemark. Son nom danois lui aurait été donné par le conquérant scandinave Erik le Rouge (Grønland, Grœnland, terre verte).

80% du territoire est recouvert par un inlandsis (étendue  glaciaire).

Les Inuits (esquimaux) sont 90% de la population.

85 % de la population groenlandaise sont membres de l’église luthérienne.

La majorité de la population est bilingue groenlandais/danois. Le groenlandais est devenu la seule langue officielle en juin 2009. Il existe des opposants à la « groenlandisation », qui souhaitent le maintien du danois comme langue d’usage (notamment chez les Danois installés au Groenland).

Le premier ministre (en groenlandais : Naalakkersuisut siulittaasuat, chef du gouvernement; en danois Landsstyreformand), est comme on l’a indiqué, Kim Kielsen du parti Siumut (en avant), un parti social démocrate.

En 1979, un premier statut d’autonomie (hjemmestyre) s’applique au Groenland, approuvé par referendum. Depuis le nouveau statut de 2009, approuvé par referendum,  le gouvernement du Groenland a compétence dans la plupart des domaines, sauf les affaires internationales, la défense et la politique de sécurité qui relèvent du Danemark. Néanmoins, le gouvernement du Groenland peut participer aux négociations internationales pour défendre ses intérêts.

 

Mais certaines compétences ne seront transférées que lorsque les autorités du Groenland le souhaiteront, après négociations avec les autorités centrales du Royaume (article 3 du statut), sous réserve de prise en charge par le budget groenlandais.

 

Sont notamment concernés par cette clause, le domaine judiciaire, les missions de police et de contrôle aux frontières. Leur transfert effectif est donc subordonné à la capacité budgétaire du Groenland.

( voir : Groenland : la longue marche vers l’autonomie, par Antoine Jacob http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/pe000064-groenland-la-longue-marche-vers-l-autonomie-par-antoine-jacob

 

 

Selon la loi d’autonomie de 2009, le Groenland peut déclarer son indépendance complète à condition d’être approuvée par referendum par la majorité de la population groenlandaise.

On voit qu’il n’est pas question d’approbation par la population du  Danemark.

D’après un sondage de 2016, 64% de la population était en faveur de l’indépendance mais en 2017 un autre sondage donnait 78% d’opposition si l’indépendance devait se traduire par une baisse du niveau de vie.

Or l’économie du Groenland repose principalement sur la pêche, le tourisme et une subvention de l’état danois  (3,6 milliards de couronnes, 591 millions $) qui représente 2/3 du budget du Groenland et 1/4 du produit intérieur brut. Le premier ministre Kim Kielsen s’est déclaré en faveur de l’indépendance sans précipiter les choses. Comme on l’a vu, cela n’en fait pas un paria auprès de la famille royale danoise (voir la photo  plus haut où lui et le prince Frederik s’embrassent chaleureusement).

En 2018, le premier ministre danois Lars Løkke Rasmussen a déclaré que si le Groenland devenait indépendant, la subvention danoise cesserait.

Après un referendum consultatif tenu en 1982, le Groenland, représenté par le Danemark, s’est retiré de la CEE (future Union européenne, UE) en 1985, afin d’assurer principalement la protection de son économie de la pêche.

Il est néanmoins territoire d'outre-mer associé à l'UE.

Bien que non membre de l’UE, le Groenland est aidé par celle-ci : il doit recevoir 359,9 millions € pour la période 2014-20, au titre de l’accord de partenariat entre l'UE, le Danemark et le Groenland. Les conventions en cours donnent également accès à divers programmes européens (recherche, éducation et formation, innovation, culture et média, etc.)

Des élections ont eu lieu en avril 2018 et les électeurs ont donné une victoire mitigée au premier ministre Kim Kielsen, tandis que ses rivaux centristes progressaient.

« Pas moins de sept partis, un record, se disputaient les faveurs des électeurs, dont six prônaient l’indépendance. Mais les votants n’ont pas renversé la table. » (Simon Petite, Groenland et Îles Féroé: au Nord, l’indépendance à petits pas, 26 avril 2018, https://www.letemps.ch/monde/groenland-iles-feroe-nord-lindependance-petits

Le gouvernement de K. Kielsen doit prendre en compte des problèmes comme le taux de suicide très élevé, 7 fois supérieur à celui des USA (dû en grande partie à la dislocation de la culture traditionnelle des Inuits). « La société groenlandaise est rongée par l’alcoolisme et les abus sexuels » (Simon Petite, art. cité).

Le gouvernement doit aussi tenir compte que la rupture avec le Danemark reléguerait le Groenland parmi les pays les pauvres d’Europe (2, 2 milliards $ PIB) in 2015, soit l’équivalent de Saint-Marin –qui est d’ailleurs loin d’ête pauvre en PIB par tête).

Une analyste, Ana Andrade a indiqué : la plupart des partis politiques partagent l’objectif à long terme de l’indépendance mais seul le parti nationaliste Naleraq a fixé une date pour celle-ci, 2021.

Tout espoir d’indépendance repose sur la mise en valeur des richesses locales, la pêche et les richesses minières (notamment l’uranium). Or l’exploitation minière ne décolle pas vraiment malgré des investissements chinois.

Simon Petite (article cité)  note : « Alors que le réchauffement ouvre de nouvelles voies maritimes, l’immense territoire [4 fois la France] se retrouve au milieu des rivalités entre les Etats-Unis et le Canada, d’une part, et la Russie, de l’autre. L’île glacée accueille d’ailleurs sur sa pointe nord une base américaine, à Thulé. »

Il cite un chercheur, Ulrik Pram Gad : «Le Danemark voit… d’un mauvais œil les investissements chinois au Groenland. Mais les empêcher ne ferait que jeter les habitants dans les bras des indépendantistes». Ce chercheur estime que le Danemark ne s’opposera pas à l’indépendance du Groenland ou des îles Féroé, mais ne la souhaite pas non plus.

(éléments donnés à partir des articles Wikipedia, Groenland, Wikipedia en anglais, Greenland, des articles de Shafi Musaddique, CNBC, 25 avril 2018 https://www.cnbc.com/2018/04/25/greenland-eyes-independence-from-denmark-after-election-vote.html ,

Antoine Jacob, Groenland : la longue marche vers l’autonomie http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/pe000064-groenland-la-longue-marche-vers-l-autonomie-par-antoine-jacob

et Simon Petite https://www.letemps.ch/monde/groenland-iles-feroe-nord-lindependance-petits)

 

 

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Le prince Frederik, la princesse Mary et leurs enfants en costume groenlandais sur un timbre du Groenland. Les timbres portent le nom du territoire en danois et en groenlandais.

http://www.dailymail.co.uk/femail/article-3847680/Now-s-royal-mail-Crown-Princess-Mary-Prince-Frederik-Denmark-pose-Greenland-s-traditional-costume-children-commemorative-stamp.html

 

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 La reine Margrethe en costume groenlandais sur un timbre du Groenland pour son 75 ème anniversaire (2015).

 

http://wopa-stamps.com/index.php?controller=country&action=stampProduct&id=17655 

 

 

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 Jeunes filles du Groenland en tenue traditionnelle.

 https://visitgreenland.com/about-greenland/traditional-dress/

 

 

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 La princesse Mary en costume groenlandais lors de sa première visite au Groenland (2004).

 http://maryfromthestart.blogspot.com/2013/07/first-visit-to-greenland-day-1.html

 

 

 

LES ILES FEROE : SORTIR OU PAS DU STATU QUO

 

 

 

 

 

 

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A gauche, la future reine Margrethe, alors princesse héritière, lors d'une visite au îles Féroé en 1963;  a droite, la reine, lors d'une autre visite il y a quelques années. Elle porte à chaque fois une tenue traditionnelle des îles. Mais le petit bonnet semble avoir cessé d'être porté. Voir la photo suivante.

 detdanskekongehus (DET DANSKE KONGEHUS Den officielle Instagramprofil for det danske kongehus - profil instagram officiel de la famille royale danoise)

https://www.instagram.com/p/BGrZ6Lyp06u/

 

 

 

Les îles Féroé, 50 498 habs, 1399 km 2; capitale : Torshavn.

 

PIB par hab. 50 582 $ (2015, Wikipedia)

Les îles Féroé (en féroïen : Føroyar; en danois : Færøerne) sont un pays constitutif du Royaume du Danemark, à mi-chemin entre la Norvège et l’Islande et à 320 kilomètres des côtes nord de l’Ecosse.

La population est principalement d’origine scandinave (norse) et pour une part moindre, celtique. L’économie de l’archipel, dépendante de la pêche, est plus prospère que celle du Groenland. Les îles Féroé présentent un intérêt stratégique bien moindre que le Groenland.

Les habitants sont majoritairement luthériens.

La couronne féroïenne (en féroïen : føroysk króna) est la monnaie utilisée aux îles Féroé aux côtés de la couronne danoise (en fait c’est une déclinaison locale de la couronne danoise et non une monnaie séparée).

Les îles ont un statut d’autonomie depuis 1949. Ce statut répondait à un sentiment indépendantiste qui s’était manifesté par un referendum local de 1946. Les compétences autonomes se sont renforcées depuis 1949. Les affaires internes relèvent du parlement monocaméral des îles Féroé, le Løgting.

L’équipe de football des Féroé est admise comme équipe nationale par la FIFA.

Le premier ministre (Løgmaður en féroïen) est Aksel Vilhelmsson Johannesen, du parti social-démocrate.

Il a remporté les élections de 2015 –mais avec 25.1% des votes seulement. Il veut maintenir les liens avec le Danemark mais est moins intransigeant que le parti unioniste. Au parlement danois, le parti social-démocrate féroïen soutient le « Bloc rouge » dirigé par les sociaux-démocrates du Danemark.

Comme explicitement spécifié dans les deux traités de Rome, les îles Féroé ne font pas partie de l'Union européenne. Les citoyens danois résidant dans les îles Féroé ne sont pas citoyens de l'Union européenne. L'archipel n'est pas couvert par la convention de Schengen (mais il n'existe aucun contrôle douanier lorsque l'on voyage entre les îles Féroé et un pays membre de l'espace Schengen).

Ce refus d’adhérer à l’Union européenne s’explique par la défense des intérêts féroïens en matière de pêche, qui représente 90 % des exportations de l’archipel et emploie la majorité de la population active. Il existe des accords « nordiques » avec les pays voisins  pour la gestion des zones de pêche.

(en 2013 il y a eu un important litige avec l'UE sur la politique de pêche des Féroé).

en 2000, le gouvernement féroïen a présenté au gouvernement danois un projet d'indépendance totale, sinon la monnaie danoise qui resterait la monnaie de l'archipel et le souverain du Danemark qui demeurerait le chef d'État de l'archipel, avec une coopération prévue dans divers domaines. Le gouvernement danois a indiqué que l’indépendance se traduirait par un arrêt de l'aide financière (un milliard de couronnes par an) et l’obligation de rembourser la dette (six milliards de couronnes). Le referendum prévu a été annulé (les sondages donnaient à égalité les indépendantistes et les partisans du statu quo).

En avril 2004, un référendum donne 50,72 % des voix à l'indépendance et le gouvernement féroïen annonce l'indépendance prochaine de l'archipel, mais le gouvernement danois, mis devant le fait accompli, la refuse.

Le principal parti indépendantiste est aussi républicain, Tjóðveldi (le mot signifie : république).

Le 25 avril 2018 devait avoir lieu un nouveau referendum constitutionnel qui aurait donné le droit aux îles Féroé de déclarer leur indépendance le moment venu.

Le premier ministre, pourtant opposé à l’indépendance, mais à la tête d'une coalition dans laquelle figurent indépendantistes et unionistes, avait annoncé que la nouvelle constitution « définirait notre identité comme nation et nos droits fondamentaux  en tant que peuple, y compris le droit à l’autodétermination ». (cité par le journal écossais The national, http://www.thenational.scot/news/16187742.Faroe_Islands_delay_their_referendum_on_more_independence/

Mais le vote a été repoussé à plus tard faute d'une entente entre les partis féroïens sur le contenu de la constitution. Les habitants restent divisés sur la question de l’indépendance en deux camps à peu près égaux. Mais les partisans de l’union sont généralement partisans d’une autonomie aussi complète que possible.

Un chercheur dit : « D’un côté, ils [les Féroïens – ou Féringiens] ont leur propre langue, mode de vie et culture. De l’autre, ils ont vu lors de la crise financière de 2008 que leurs banques avaient résisté, car elles étaient intégrées au système danois, contrairement à leurs consœurs islandaises.»

(cité par Simon Petite, Groenland et Îles Féroé: au Nord, l’indépendance à petits pas, 26 avril 2018 https://www.letemps.ch/monde/groenland-iles-feroe-nord-lindependance-petits

 Les indépendatistes les plus convaincus ne relâchent pas la pression. Dans un article du 19 juin 2018 du journal danois en ligne (en anglais) The Local,  un ministre du gouvernement féroïen s'exprime ainsi :

 "We are not Danes, we will never be Danes, we can't be Danes, we are Faroese and that's it... we have to stand up for it and fight for it," says Foreign Affairs and Trade Minister Poul Michelsen, who's also the leader of the separatist Progressive Party

[Nous ne sommes pas des Danois [dans le texte d'origine, "des Danes", peuplade historique ayant donné naissance aux Danois], nous ne serons jamais des Danois, nous sommes des Féroïens et c'est pourquoi nous devons nous lever et nous battre, dit le ministre des affaires étrangères et du commerce  Poul Michelsen, qui est aussi le leader du Parti progressif, séparatiste].

Et une autre personne déclare : We've been occupied by Denmark for 600 years! That is enough and we need to change that soon (cela fait 600 ans que nous sommes occupés par le Danemark, ça suffit, nous devons changer ça le plus vite possible).

https://www.thelocal.dk/20180619/goodbye-denmark-faroese-weigh-pulling-free-of-danish-grip

Pourtant beaucoup de séparatistes reconnaissent les efforts du Danemark pour tenir compte des intérêts féroïens - mais cela ne modifie pas leur volonté d'aboutir à une séparation.

Et on a vu plus haut que le Danemark, pour montrer la considération qu'il a pour ses territoires autonomes, a décidé de déployer leurs drapeaux sur tous les lieux publics à l'occasion de la fête nationale du Groenland et des Féroé.

 

Avant d’être arrêté en Allemagne (puis relâché) en mars 2018, l’ancien président indépendantiste du gouvernement catalan Carles Puigdemont s’était rendu à Copenhague à l’invitation des députés des îles Féroé, et avait complimenté l’attitude ouverte du Danemark à ce sujet : «Le Danemark montre encore une fois qu’il comprend la démocratie» (S. Petite, art. cité).

 

 

 

 

Le prince Henrik (qui a rasé la barbe qu'il portait lors de son 50ème anniversaire) et la princesse Mary participent à une danse traditionnelle pendant une visite aux Iles Feroe, août 2018.

 Capture d'écran You Tube, reportage Billed-Bladet : Kronprinsesse Mary og kronprins Frederik til traditionel kædedans  

 https://www.youtube.com/watch?v=B3lhl5SABKU

 

 

 

 

 

 

Il existe aux îles Féroé un déséquilibre  entre les populations masculine et féminine, les femmes émigrant souvent pour travailler sur le "continent" danois. Les hommes font donc venir des femmes de pays d’Asie (Thaïlande, Philippines) pour pouvoir se marier.

 

(éléments donnés à partir de l’article Wikipedia, Îles Féroé, l’article Wikipedia en anglais, Faroe Islands, et l’article cité de S. Petite).

 

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 Habitants des îles Féroé en tenue traditionnelle.

Photo extraite d'un reportage de la chaîne arabe Al Jazeera, Last paradise on earth : From Asia to the Faroes (dernier paradis sur terre, de l'Asie aux Féroé).

La légende dit : Tradition is important to the Faroese, but foreigners are welcome on this island where resistance to the migrant trend is absent, Aela Callan/Al Jazeera (la tradition est importante pour les Féroïens, mais les étrangers sont les bienvenus sur l'île [en fait les îles] où la résistance à l'immigration est absente).

En fait les Féroïens accueillent sur les îles une immigration choisie, composée de femmes venues d'Asie pour compenser le déséquilibre des sexes. La photo semble d'ailleurs montrer le contraire puisqu'on y voit plus de femmes en costume local que d'hommes.  On peut d'ailleurs penser que les Féroïennes qui travaillent au Danemark métropolitain  reviennent sur les îles pour les occasions festives. Comme dans tous les pays où le costume traditionnel est fréquemment porté, celui-ci se modifie au gré des modes. On pourrait toutefois suggérer aux Féroïennes un raccourcissement des jupes.  

https://www.aljazeera.com/indepth/inpictures/2017/09/paradise-earth-asia-faroes-170919070437586.html

 

 

 

 On-Their-Way-to-Church

 Les membres du parlement féroïen et des prêtres se dirigent vers l'église le 29 juillet,  jour de la saint Olaf, patron des îles.

Les prêtres luthériens portent une collerette blanche, beaucoup des hommes sont en tenue traditionnelle. La photo pourrait  être une bonne illustration de la proprtion moindre des femmes aux Féroé.

http://faroeknitting.com/?tag=faroese-national-costume

 

 

 Greenlandic_and_Faroese_Permanent_Representation_to_the_EU

 Blason du Groenland (en haut) et des îles Féroé (en bas) sur la plaque de la représentation des deux territoires auprès de l'Union européenne à Bruxelles.

Le blason des îles Féroé représente un bélier, en référence à la signification du nom des îles (Føroyar; en féroïen, ou  Færøerne en danois) :  " Le terme pourrait provenir du vieux norrois fær (« mouton »), øerne étant le pluriel défini d'ø (« île ») en danois. Færøerne signifierait selon cette hypothèse « les îles des moutons ». En féroïen, son nom est Føroyar. Oyar est le pluriel d'oy, terme désuet pour « île ».

Le toponyme (en français) « îles Féroé » est donc redondant puisque les termes øerne et oyar signifient déjà « îles » (d’après Wikipedia).

Le blason du Groenland représente traditionnellement un ours polaire.

Photo par Treehill — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50697938

 

 

 

 

 

 LE CONSEIL NORDIQUE

 

 

 

 

Le Conseil nordique est un forum de coopération pour les institutions parlementaires des pays nordiques. Il a pour objectif, dans le cadre de la « coopération nordique », de réaliser des tâches que chaque État ne saurait assurer à lui seul.

Les pays membres du Conseil nordique sont les suivants :

États souverains :

Danemark : 16 sièges

Finlande : 18 sièges

Islande : 7 sièges

Norvège : 20 sièges

Suède : 20 sièges

 

Territoires autonomes :

îles Féroé (pays constitutif du Royaume du Danemark) : 2 sièges

Groenland (pays constitutif du Royaume du Danemark) : 2 sièges

îles Åland (province autonome de la Finlande, parfois désignée comme « État libre » associé à la Finlande) : 2 sièges

 

Le conseil nordique siège à Copenhague. Il ne prend pas de décision supranationale. Ses directives doivent être appliquées ensuite dans la législation de chaque pays. Il existe aussi un conseil des ministres nordique, composé des ministres concernés des états membres et au besoin des premiers ministres (y compris ceux des territoires autonomes).

Une citoyenneté nordique a été mise en place par le conseil nordique (permet notamment l’établissement des ressortissants d’un pays membre dans un autre pays membre sans formalité ou l’acquisition facilitée de la nationalité de ce pays).

Le conseil nordique compte aussi quatre membres observateurs : l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, ainsi que depuis 2016, le land allemand du Schleswig-Holstein, frontalier du Danemark.

 

 

 

 

 UN PAYS SCEPTIQUE ET PRUDENT ?

 

 

Le Danemark est membre de l’Union européenne. Mais il a fait attention à ne pas trop se lier par les règles communautaires et généralement le pays (comprenez ses habitants) est considéré comme « eurosceptique ». D’ailleurs le Danemark a conservé sa monnaie, la couronne danoise.

Il bénéficie par ailleurs d'autres options de retrait l'exemptant  de la participation à la politique étrangère et de sécurité commune. (PESC) et de l'espace de liberté, de sécurité et de justice (participation refusée par referendum de 2015).

 

En matière d’immigration, le Danemark a durci ses positions et adopté progressivement une législation très restrictive (voir Le Danemark repousse l'immigration http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=2287

On se souvient de la  ministre de l’immigration, Inger Støjberg, célèbre pour ses déclarations polémiques, apparaissant en 2017 avec un gâteau marqué 50 et orné d’un petit drapeau danois (en pâtisserie), en l’honneur de la 50 ème mesure anti-immigration qu’elle venait de prendre. Mme Støjberg est la ministre préférée des Danois en raison de  "sa posture politiquement incorrecte assumée et [de] son humour" (Wikipedia, citant un article du Monde).

Les responsables politiques – y compris de gauche – font souvent des déclarations d’où il ressort que non seulement l’immigration crée de nombreux problèmes de société, mais encore met en danger l’identité danoise.

«  Sur ces questions, le parti [social-démocrate] partage un véritable consensus, non seulement avec les libéraux au pouvoir, mais aussi avec le Parti du peuple danois dont la plateforme a toujours été radicalement opposée à l’immigration » (article du 18 juin 2018, La gauche danoise tourne le dos à l'immigration, journal Le Devoir (Québec)https://www.ledevoir.com/monde/europe/530579/le-virage-de-la-social-democratie

La population, dans son ensemble, approuve le point de vue anti-immigrationiste.

Un sociologue cité par l’article du journal Le Devoir dit : « la société danoise est très ouverte – mais seulement pour ses propres citoyens ».

 

 

 

 

 L'AIDE DE DIEU ET L'AMOUR DU PEUPLE

 

Guds hjælp, Folkets kærlighed, Danmarks styrke.

Devise de la reine Margrethe
(L’aide de Dieu, l’amour du peuple, la grandeur du Danemark)

 

 

 

Que de royaumes nous ignorons, dit le titre de cette étude.

En ce qui concerne le Danemark, certains de ses principes constitutionnels peuvent étonner les Français.

On lit dans la constitution danoise :

 

 Article 3.

Le pouvoir législatif est exercé par le Roi et le Folketing en commun. Le pouvoir exécutif est exercé par le Roi. Le pouvoir judiciaire est exercé par les tribunaux.

Article 4.

L'Église évangélique luthérienne est l'Église nationale danoise et jouit, comme telle, du soutien de l'État.

Article 5.

Le Roi ne peut, sans le consentement du Folketing, être souverain d'autres pays.

Article 6.

Le Roi doit appartenir à l'Église évangélique luthérienne.

Article 13.

Le Roi est irresponsable ; sa personne est inviolable et sacrée. Les ministres sont responsables de la conduite du gouvernement ; leur responsabilité est spécifiée par la loi.

Article 66.

Le statut de l'Église nationale sera réglé par la loi.

Article 67.

Les citoyens ont le droit de se réunir en communautés pour le culte de Dieu conformément à leurs convictions, pourvu qu'ils n'enseignent ni ne pratiquent rien qui soit contraire aux bonnes moeurs ou à l'ordre public.

Article 68.

Nul n'est tenu de contribuer personnellement à un autre culte que le sien.

Article 69.

Les conditions des Églises dissidentes sont fixées par la loi.

Article 70.

Nul ne peut, en raison de sa foi ou de ses origines, être privé de la jouissance intégrale de ses droits civils et politiques, ni se soustraire à l'accomplissement de ses devoirs civiques ordinaires.

 

 

 

Dans une interview donnée au journal allemand Der Spiegel, en septembre 2016 (publiée en anglais dans l'édition internationale du journal), la reine, en visite en Allemagne à l'occasion d'une commémoration luthérienne, déclarait :

 

I believe that many people have forgotten what their roots are. This is one of the advantages of countries with a monarchy. The monarch offers identity across generations, and is a part of these roots and this native country

(je pense que beaucoup de pays ont oublié leurs racines. Un des avantages des pays monarchiques, c'est que le monarque offre une identité à travers les générations, qu'il est une partie de ces racines et de l'identité du pays).

Dans la même interview, la reine considérait que le Danemark n'était pas un pays multiculturel, et on pouvait penser qu'elle ne souhaitait pas qu'il le devienne, à la différence de son cousin le roi de Norvège Harald V, qui avait célébré peu auparavant dans un discours  la nouvelle Norvège multiculturelle.

http://www.spiegel.de/international/europe/queen-margrethe-of-denmark-we-are-constants-in-the-world-a-1114542.html

 Dans un livre paru peu après en collaboration avec un journaliste (De Dybeste Rødder - les racines les plus profondes), la reine précisait encore son point de vue sur l'immigration : il ne suffit pas de vivre au Danemark pour être ou devenir Danois. Nous avons pu le croire autrefois, nous étions naïfs...

Ces déclarations ont provoqué un débat : en parlant ainsi, la reine faisait-elle de la politique, ce qui lui est interdit ? Ou exprimait-elle les inquiétudes de la plus grande partie des Danois, ce qui après tout est son rôle ?

 https://www.thelocal.dk/20161024/queen-margrethe-living-in-denmark-doesnt-make-you-danish

 

 

 

 

On retiendra aussi que la devise personnelle de la reine fait référence à « l’amour du peuple » (sans doute à comprendre dans les deux sens : amour du souverain pour le peuple et du peuple pour le souverain) ce qui nous rappelle les idées de Hölderlin qui pensait que la monarchie (quand elle était conforme à son idéal) était un régime fondé sur l’amour.

Ces principes sont évidemment très différents des principes dominants en France.

Pourtant, ils n’empêchent pas le Danemark d’être bien mieux placé que la France dans les divers classements y compris dans l’appréciation du « bonheur ».

Faut-il conclure que l’existence d’un souverain et d’une religion reconnue (religion historiquement liée au pays, bien sûr - même si au Danemark comme ailleurs, la sécularisation est un fait accompli) sont favorables au bonheur et à ce qu’on appelle le « vivre- ensemble » ?

On doit plutôt penser qu’aucun principe, aucune recette n’est valable dans l’abstrait : les institutions danoises conviennent au peuple danois et sont elles-mêmes le produit de ce peuple, de sa personnalité collective et de ses traditions dans une interaction permanente.

Vouloir créer de façon abstraite les conditions du bonheur dans un pays est donc passablement illusoire tant ces conditions plongent dans l’histoire du pays et la longue durée. On peut presque dire que certains pays ne sont pas faits pour le bonheur…

Mais le Danemark fournit au moins quelques pistes sur ce qui fait qu’un pays est "heureux" (avec toutes les réserves qu'on peut y mettre : le bonheur est une notion propre à chaque individu)

Son approche est aussi intéressante - sur un autre plan - dans l’accompagnement relativement harmonieux et convivial (malgré d’inévitables moments de crispation) des aspirations nationales de ses territoires insulaires.

 

 

  

 

 

 

 Célébration du 75 ème anniversaire de la reine Margrethe (2015). La reine et sa famille saluent la foule depuis le balcon du palais d'Amalienborg.

Capture d'écran You Tube

 DRFGARDEN2nd

 https://www.youtube.com/watch?v=xGFsqv0_2_4

 

 

 

 

 Le prince héritier de Norvège, Haakon, et sa femme la princesse Mette-Marit, arrivent  au château de Christiansborg pour le dîner du 50 ème anniversaire du prince Frederik du Danemark.

Le roi de Norvège, Harald V, lors de son allocution pour le nouvel an 2016, s'est dit satisfait du multiculturalisme existant en Norvège. Ce attrait pour le multiculturalisme n'est pas partagé au Danemark, ni par la population, ni par la souveraine.

https://www.youtube.com/watch?v=p-982r2mH20

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20 mai 2018

DES KATZENJAMMER KIDS Á PIM, PAM, POUM CINQUIÈME PARTIE

 

 

DES KATZENJAMMER KIDS

Á PIM, PAM, POUM

 

OU LES HÉROS NE MEURENT JAMAIS

 

 

 

CINQUIÈME PARTIE

 

 

 

 

 NOTA / Dans ce message, nous reproduisons plusieurs planches de bandes dessinées ou dessins isolés, en indiquant les sources sur internet quand nous avons pu les retrouver. Nous ignorons si nous avons le droit de le faire et nous supprimerons les images litigieuses à la pemière demande.

 

 

 

 

 

LA SÉRIE EN FRANCE AVANT LA GUERRE 39-45

 

 

 

La première parution régulière de la série créée par Rudolph Dirks  a eu lieu dans la revue Nos loisirs entre 1911 et 1912, sous le titre "Les méfaits des petits Chaperché".

Auparavant, deux planches isolées avaient paru dès 1899  dans le Journal pour tous, supplément illustré du quotidien parisien Le Journal.                 

http://www.topfferiana.fr/2014/08/the-katzenjammer-kids-in-france/

 

Mais ces parutions avant la guerre de 14 n'avaient pas inscrit la série dans la durée et il fallut attendre les années trente pour revoir la série en France, ou plutôt la double série puisque celle de Knerr existait désormais en concurrence avec celle de Dirks.

En 1928, un homme de presse d'origine hongroise, Paul Winkler, créa l'agence Opera Mundi, d'abord agence de presse, qui se spécialise ensuite dans le placement dans les journaux français des bandes dessinées du King Features Syndicate.

Dès 1933, Hachette publiait un volume intitulé Pim, Pam, Poum, avec probablement le matériel fourni par Paul Winkler (donc la série de Knerr). Les ballons dans les cases sont effacés et les textes placés sous les cases, selon la tradition française des séries enfantines encore en usage à l'époque.  C'est la première apparition du titre Pim, Pam, Poum.

Peu de journaux français sont convaincus de publier des bandes dessinées américaines, ce qui amène Winkler à envisager la publication d'un journal intégralement dédié à ces bandes dessinées, à commencer par les bandes qui paraissent sous la signature de Walt Disney.

 En 1934, en accord avec Hachette, il lance Le Journal de Mickey, suivi en 1936 par Robinson et Hop-là (qui fusionneront). D'autres éditeurs suivent, avec Junior, Jumbo, Hourrah, composés principalement de séries américaines (avec, dans certains titres, des séries italiennes). C'est ce qu'on appelle les journaux de  l'âge d'or.

  La série de Knerr est publiée dès 1935 dans Le journal de Mickey (à partir du n° 25) sous le nom de Pim, Pam, Poum, déjà utilisé par l'album paru en 1933. La série dure jusqu'à ce que le journal doive arrêter de paraître en raison de la guerre (n° 380 du 26 avril 1942, selon le site BD Zoom, 80 bougies pour Le Journal de Mickey (première partie) http://bdzoom.com/78013/patrimoine/80-bougies-pour-le-journal-de-mickey-premiere-partie/).

Le Journal de Mickey publie aussi la série de Knerr Dinglehoofer und his Dog Adolph sous le titre Les Durondib et leur chien Adolphe.

A partir de 1936, la série de Dirks est publiée en France dans Junior (créé en 1936) sous le titre de Capitaine Fouchtroff.

 Jumbo, créé en 1935, publiera aussi la série de Dirks sous le titre Capitaine Cocorico (mais il semble s'agir de planches très anciennes).

Dans ces publications, les noms des personnages diffèrent, mais les noms choisis pour la parution dans Le Journal de Mickey finiront par s’imposer, aussi bien pour le titre que pour les pesonnages.

Ce journal, tiré à 400 000 exemplaires, touche un lectorat nombreux. Comme il publie la série de Knerr, celle-ci, avec ses personnages  supplémentaires (Léna, Adolohe, Miss Ross)  et son sens du comique, éclipse la série de Dirks, qui parait plus terne.

 Pour la liste (non complète) des parutions de la série dans le Journal de Mickey, voir le site BD Oubliées, Pim Pam Poum dans le Journal de Mickey http://www.bdoubliees.com/mickey/series5/pimpampoum.htm

 

De rares albums sont publiés en France avant guerre, l'un intitulé Pam, Poum et le Capitaine Pim (le nom de Pim attribué au Capitaine, n'a pas eu de suite) en 1937 chez Hachette, avec le nom de Knerr en couverture, qui reprend sans doute les histoires publiées par Mickey, et un Capitaine Fouchtroff en 1938 à la Société parisienne d'éditions.

 

Pourquoi Fouchtroff ? On peut penser que les traducteurs français, ne pouvant ni ne voulant reproduire le jargon germanique des personnages dans la série d'origine, ont voulu donner un équivalent avec une très discrète caractéristique linguistique régionale, limitée d'ailleurs au Capitaine. Dans la traduction, le Capitaine utilise volontiers le juron présumé auvergnat Fouchtra, d'où Fouchtroff. Le juron parait utilisé aussi bien dans les traductions des planches de Dirks que de Knerr (c'était peut-être le même traducteur pour les deux versions ?).

 

PlancheA_29210

 Planche de Knerr parue (très probablement) dans Le Journal de Mickey (date inconnue).

Reproduite dans l'album de réédition Pim, Pam, Poum, éditions Slatkine, 1981

 Site BD GEST https://www.bedetheque.com/BD-Pim-Pam-Poum-Tome-8In1-29210.html

 

 

 

APRÈS LA SECONDE GUERRE

 

 

 

En France, il n’existait pas d’équivalent aux pratiques américaines  de publication des bandes dessinées dans la presse quotidienne (strips quotidiens et  planches du dimanche). La publication de Pim, Pam, Poum a donc eu lieu dans des journaux destinés aux enfants : soit des fascicules dédiés à la série, soit des journaux présentant des séries multiples, où elle paraissait au rythme d’une page par livraison.

Les éditions Chott (pseudonyme de l’éditeur et dessinateur Mouchot) publient 8 fascicules entre 1948 et 1950, reprenant des planches de la série de Dirks, sous le titre du Cap'tain Louff (avec des couvertures par Chott).

De son côté, l’hebdomadaire L’intrépide, lancé en 1948 par l’éditeur Cino del Duca (notamment éditeur de Nous Deux) reprend des bandes de Dirks sous le titre Le capitaine Cocorico pendant les deux ou trois premières années de parution, mais elles disparaissent ensuite (L’Intrépide disparaîtra en 1961, incapable de rivaliser avec les hebdomadaires de la presse pour jeunes franco-belge).

Il faut ici noter la différence de titre de la série en France à cette époque, selon qu’il s’agit de la série de Dirks ou celle de Knerr et ses successeurs : Seule cette dernière porte le titre Pim, Pam, Poum (qui appartient probablement à Opera Mundi), tandis que les éditeurs qui publient la série de Dirks utilisent d’autres titres.

 

 

 

 LA SÉRIE DANS DONALD ET LE JOURNAL DE MICKEY

 

 

En raisons de ses origines juives, Paul Winkler a quitté la France en 1940 pour les USA, où il publie notamment une dénonciation des sources intellectuelles du nazisme (qui sera traduite après guerre sous le titre L'Allemagne secrète). Il revient en France en 1945 et relance ses activités (agence Opera Mundi, magazine féminin Confidences). Puis il lance le journal Donald (1947-1953). Le titre exact de ce journal était (pour quelle raison ?) Hardi présente : Donald.

On y retrouvait Pim, Pam, Poum (apparemment du début à la fin de la parution du journal).

Puis Paul Winkler fait paraître la nouvelle série du Journal de Mickey, à partir du 1er juin 1952. 

Pim, Pam, Poum ne fait pas partie du sommaire et il faut attendre 1961 pour que la série (toujours celle de Knerr et ses successeurs) revienne dans le journal, avec pour sa première apparition une planche de Musial. Dès lors la série sera présente, d'abord  toutes les semaines, puis avec des éclipses,  pendant près de trente ans. Dans une écrasante majorité, les planches publiées sont de Musial.

Pim, pam, Poum semble disparaître du Journal de Mickey en 1989 -  voir sur le site BD oubliées : Pim Pam Poum dans le Journal de Mickey http://www.bdoubliees.com/mickey/series5/pimpampoum.htm.

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 475

 Planche de Musial parue dans Le Journal de Mickey n° 475 (1961).

Il s'agit de la première planche de Pim, Pam,Poum, à reparaître dans Mickey, nouvelle série.

 http://www.forumpimpf.net/download/file.php?id=45808&mode=view

 

 

1-journal-de-mickey-pim-pam-poum-001

 Planche de Knerr parue dans Le Journal de Mickey n° 998 (1971).

Le bandeau de titre indique les noms des personnages dans l'édition française : Pam est le blond et Poum le brun (pour un exemple, cf. case 6). En bonne règle, et en admettant que tous les traducteurs aient toujours eu la même pratique ...

Dans la série originale de Knerr et ses successeurs, Hans est  le blond et Fritz est le brun (donc Pam = Hans et Poum = Fritz).  Quant à Dirks, il aurait interverti les noms des enfants à partir de la rupture de 1914 (mais cela n'a pas eu d'incidence sur les traductions françaises).

  http://m-bd.over-blog.com/article-numero-998-du-journal-de-mickey-77193151.html

 

 

 

  Mais la popularité de la série va principalement être portée par les fascicules des éditions Lug.

 

 

 

 

 

LE RÈGNE DES MOYENS FORMATS DES ÉDITIONS LUG (ANNÉES 50 –DÉBUT ANNÉES 70)

 

 

 

 

cidre v2 (2)

 Extrait d'une planche de Knerr, parue dans une revue des éditions Lug.

La bouteille d'eau de Seltz encore en action !

 http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=24103&start=20

 

 

 

A partir de 1955, les éditions Lug (de Lugdunum, Lyon en latin, car elles étaient basées à Lyon) publièrent plusieurs titres de périodiques consacrés à la série.

Les éditions Lug étaient des spécialistes des petits formats, très nombreux  à l’époque : ces fascicules, le plus souvent mensuels, étaient  consacrés à un épisode complet de la série-titre (avec quelques éléments complémentaires). il s’agissait souvent de séries importées (notamment d’origine italienne), de western ou d’aventures, avec un dessin réaliste (mais pas seulement).

Ces périodiques étaient donc très différents de la presse « pour jeunes » hebdomadaire de l’époque, française ou franco-belge  (Tintin, Spirou, puis Pilote) qui publiait, dans  des formats plus grands, des histoires à suivre réalisées par des auteurs sous contrat avec le journal.  Le Journal de Mickey (sans doute destiné à un lectorat plus jeune, comparé aux autres titres) publiait plutôt des histoires complètes des personnages crées par les productions Disney, avec quelques séries à suivre en complément.

Chez Lug, on éditait en petit format Kiwi, Rodeo, TexPipo, puis dans les années 60 Zembla, Yuma, Blek le roc et bien d’autres.

 

La maison Lug publia Pim, Pam, Poum  dans des fascicules de moyen format (donc réduit par rapport au format d’origine), à parution mensuelle (avec des parutions trimestrielles complémentaires). Mais la publication en France de la série par une  maison spécialisée dans les petits formats  lui a sans doute nui, étant associée à des parutions « populaires » mal considérées.

 

 

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 Planche de Knerr parue dans Pim, Pam, Poum, les rois des farceurs, n° 1, éditions Lug, 1955.

Le Capitaine en maillot de corps et le roi, le petit doigt en l'air pour braquer son monocle (case 6).

 http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=24103&sid=6d7c25b0044cd1c3f37109cab2d1f7af

 

 

 PlancheA_311968

Planche de Knerr (non signée ?) parue dans Pim, Pam, Poum, les rois des farceurs, n° 12, éditions Lug, 1958.

Dans cette planche, Adolphe a encore son physique avantageux de jeune premier et Léna ne peut que s'extasier : Oh, Adolphe, ce que tu es courageux.

https://www.bedetheque.com/serie-49641-BD-Pim-Pam-Poum-LUG.html

 

 

 

1grd

Numéro 1 de la revue Pim, Pam, Poum, les rois des farceurs (juin 1955), publiée par les éditions Lug. Couverture probablement de Cézard (mais pas encoe vraiment caractéristique de son style, très reconnaissable). Le petit personnage à gauche sur le hamac, bien que plutôt mal dessiné, doit être Elastoc, un personnage de la série Pipo et Concombre, qui est aussi apparu dans des histoires à son nom. Pourtant il ne semble pas que ce personnage ait été présent dans la première revue Pim, Pam, Poum, mais il rappelait que les éditions Lug publiaient aussi (depuis 1952) le mensuel Pipo.  

Le site des fans de petits formats des éditions Lug

http://hb.pf.free.fr/

 

 

La première série de fascicules s'appelait Pim, pam, Poum, les rois des farceurs (mais ce sous-titre manque sur plusieurs numéros). Elle fut publiée de juin 1955 à novembre 1961 soit 55 numéros, d'abord en parution trimestrielle, puis mensuelle..

En décembre 1961 Pim, Pam, Poum, les rois des farceurs fusionna avec une autre publication Lug, Pipo, d’où le titre Pim, Pam, Poum, Pipo. Pipo était le nom donné en France à un personnage italien, Cucciolo, qui vivait des aventures avec son camarade Beppe (Concombre dans la version française). En Italie, Cucciolo avait un magazine à son nom. La nouvelle revue dura jusqu'à  novembre 1972 avec 132 numéros.

 

Enfin une revue trimestrielle fut adjointe à la série principale sous le nom de Spécial Pim, Pam, Poum, Pipo , puis Spécial Pim, Pam, Poum. Elle dura d'avril 1962 à décembre 1973 (48 numéros).

(indications prises sur le site très documenté  LUG, le site des fans de petits formats des éditions Lug  http://hb.pf.free.fr/

 

Lug publia  dans ses magazines successifs les planches de l’époque classique de Knerr (planches des années 36 à la fin de la production de Knerr, en 1949) et de ses successeurs Winner et Musial, ainsi que, en moins grand nombre, des planches de Dirks père et fils  (publiées donc sous le titre commun Pim, Pam, Poum).

 

13

 

 Planche extraite d'une histoire complète de 14 pages, probablement de John Dirks, parue dans une des revues Pim, Pam, Poum (années 1970 ?). Caractéristique du style minimaliste de la série à cette époque..

Il s'agit d'une histoire où les enfants, à la recherche d'un cadeau pour l'anniversaire de Tante Pim, découvrent une grotte  et rencontrent un inventeur sympathique, Borax,  qui a inventé une machine pour forer les roches. Ils échappent à une taupe et à une fourmi géantes et découvrent des émeraudes, qu'ils peuvent ramener à Tante Pim, en prétendant les avoir trouvées en pêchant des huîtres.

Site LUG, le site des fans de petit format des éditions Lug  

http://hb.pf.free.fr/

 

 

 

Il ressort que Lug avait acquis les droits de publication des bandes de Knerr et ses successeurs à Opera Mundi, ainsi que le droit corrélatif d’utiliser le titre Pim, Pam, Poum (toutes les planches publiées portent l’indication copyright Opera mundi).

 

La présence de Musial  fut sans doute prédominante dans les publications Lug, d’autant qu’au moment de cette publication, c’était Musial qui était en charge de la série aux USA. Lorsque Lug recevait des nouvelles planches pour ses publications (via Opera Mundi, probablement), il y avait toutes les chances pour  que ce soit du Musial publié un peu auparavant aux USA.

Il en était de même dans Mickey – paradoxalement, il fallut attendre les années 70 pour que Mickey publie des planches de Knerr et Winner, qui à ce moment dataient déjà d’au moins 20 ou 30 ans (cf site BD oubliées http://bdoubliees.com/mickey/series5/pimpampoum.htm ).

Comme Musial était quasiment l’auteur le plus représenté aussi bien dans Mickey que dans les publications Lug dans les années 60-70, pour beaucoup de lecteurs de l’époque, la série s’identifia au style de Musial.

 

Les couvertures des magazines Lug consacrés à la série étaient des créations originales, pour la plupart (sinon toutes ?) réalisés par Cézard, dessinateur français, créateur pour son compte du personnage de Kiwi (un oiseau humanisé à qui il n’arrive que des malheurs –on trouvait ses aventures dans le petit format Kiwi publié par Lug, mais dont le vrai héros était le trappeur Blek le roc, qui eut ensuite son propre fascicule)  et d’Arthur le petit fantôme. Dans ses couvertures, à partir de la fusion de Pim, Pam Poum avec Pipo, Cézard mélangeait les personnages des deux séries, qui se baignaient donc ensemble, fêtaient Noël  ou faisaient du ski ensemble. Il réalisa aussi quelques pages d’appoint de Pim, Pam, Poum, d’esprit et de style quand même assez différents de la série d’origine. D'autres dessinateurs français intervinrent aussi pour quelques planches (Jean-Yves Mitton, Michel-Paul Giraud).

 

 A noter que, selon le forum PIMPF (http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=24103 )  quelques planches du Captain and the kids de Dirks  parurent aussi dans le magazine Bugs Bunny chez Sagédition, un éditeur également spécialisé dans les petits et moyens formats (il publiait notamment Pépito, magazine consacré à la bande dessinée du même nom de Luigi Bottaro). 

 

Après la disparition de Pim, Pam, Poum, Pipo, la série contnua à paraître (mais il est probable que depuis longtemps les éditions Lug   ne présentaient plus de nouvelles planches) dans un nouveau magazine trimestriel des éditions Lug, Fiesta.

Ce magazine parut de mars 1974 à décembre 1978, le titre devenant Fiesta Pim, Pam, Poum  et même Pim, Pam, Poum tout court, avant de disparaître, sa formule n'étant manifestement plus adaptée aux goûts du public.

Les éditions Lug, à ce moment, s’étaient spécialisées dans la parution, sous un format moyen (le format des comic books américains), des bandes dessinées américaines du Marvel Group (histoires de super-héros) ce qui leur valut un regain d’audience auprès de nouvelles générations. Mais Lug fut  racheté par un groupe suédois et disparut vers 2003 après quelques avatars et déboires (dont un changement de nom).

 

Charlie (mensuel), magazine de bandes dessinées pour lecteurs adultes, publia ausi des planches de Knerr et de Dirks, dans les années 70 et 80, sans continuité. Les planches parurent sous le titre original de chacune des séries, et non sous le titre Pim, Pam, Poum, jugé probablement trop enfantin. Charlie mensuel (titre donné en référence àCharlie Brown, l'un des pesonnages principaux de la série de Charles M. Schulz, Peanuts) avait été créé en 1969 à l'imitation du magazine de bandes dessinées italien Linus  - nom d'un autre personnage de la série Peanuts;  il présentait quelques rééditions de bandes dessinées de l'âge d'or, des séries internationales (dont Peanuts), des créations françaises (Pichard, Wolinski, Reiser) ou des traductions d'auteurs étrangers (Guido Crepax), en s'adressant à un lectorat adulte. Le célèbre Charlie hebdo (titre apparu  après l'interdiction du titre Hara-Kiri hebdo) était une publication du même éditeur mais d'un contenu différent (mais avec des collaborateurs communs comme Delfeil de Ton, Wolinski, Reiser, Cabu). Le mensuel disparut en 1986.

 

En 1981-84, un trimestriel titré Pim, Pam, Poum, le comic-book, (éditions Greantori) publie des bandes des divers auteurs de la série.

Pim, Pam, Poum disparait aussi à la fin des années 80 du Journal de Mickey (le site BD oubliées  http://bdoubliees.com/mickey/series5/pimpampoum.htm  mentionne une présence jusqu’en 1989 (mais c’est peut-être parce que les journaux postérieurs n’ont pas encore été exploités par le site). A cette date, la périodicité de la parution, hebdomadaire au début, était devenue aléatoire et de plus en plus réduite.

 

La fin des années  80 marque donc la fin de la présence permanente de Pim, Pam, Poum dans des périodiques paraissant en France.

 

 

 

 

 

QUELS NOMS POUR LES PERSONNAGES EN FRANCE ?

 

 

 

 On a déjà dit que le nom de la série et des personnages dans la version Opera Mundi avaient fini par s’imposer,  reléguant dans l’oubli les autres titres éphémères (d’ailleurs utilisés seulement pour les traductions des planches de Dirks).

 

Il arrive qu’on exprime du regret que des noms aussi enfantins aient été donnés au titre et aux personnages par Opera Mundi (mais Pim, Pam, Poum, vaut bien les Capitaine Fouchtroff, Cocorico ou Louff des autres versions).

 

 Au milieu des années 60, les éditions belges Dupuis (qui publient Spirou et les albums des dessinateurs attitrés du journal) lancent une éphémère collection de poche, intitulée Gags de Poche, où ils publient du matériel Dupuis mais aussi des bandes dessinées d’autres provenances, dont 3 volumes consacrés à Dirks (planches des années 30). Il est caractéristique que les 3 volumes ne fassent pas référence au titre Pim, Pam, Poum, mais aux Garnements. Le personnage de Tante Pim est appelé Bobonne, le Capitaine est bien sûr le Capitaine, mais l’Astronome retrouve son nom d’origine d’Inspecteur ;  mais il est parfois appelé le Professeur. Quant aux enfants, il semble que l’éditeur s’arrange pour éviter de les nommer.

 

L’éditeur avait-il  fait le choix délibéré de noms différents pour la  version française de Dirks, par fidélité à la dualité des deux séries (celle de Knerr et ses successeurs et celle de Dirks) ? Ou bien tout simplement n’avait-il pas obtenu le droit d’Opera Mundi d’utiliser les noms de la version française qui s’était imposée dans le public ?

 

Par ailleurs, le choix du titre Les garnements pouvait aussi s'expliquer par le fait que la série avait été publiée en Belgique sous ce nom plusieurs années auparavant, dans le journal Bravo (voir plus loin). Mais la série publiée par Bravo était...celle de Knerr.

 

On doit  rappeler qu’aux USA, il n’y avait pas une différence de noms considérable entre les deux séries : seul le nom-titre  différait de ce point de vue, Dirks n'ayant pas le droit d'utiliser le titre  Katzenjammer kids, resté propriété du King Features Syndicate) - ni probablement le nom Katzenjammer, même en dehors du titre.

Il semble que les prénoms des jumeaux étaient intervertis selon la série, mais ils restaient Hans et Fritz. De même, dans les deux versions, on retrouvait Mama (Tante Pim en France chez Opera Mundi), the Captain ou the Inspector. Bien entendu, redisons-le, Rollo (Adolphe) Miss Twiddle (Miss Ross) et Lena n’existaient que dans la version  de Knerr et ses successeurs, publiée par le King Features Syndicate.

 

Il ne faudrait donc pas être d’un purisme exagéré et prétendre que dans la traduction française, il faudrait utiliser un titre et des noms différents pour le titre et les personnages selon qu’on parle de l’une ou l’autre série. Comme on l’a vu, les éditions Lug ont publié sous le même titre et avec les mêmes noms de personnages des planches provenant des deux séries concurrentes.

 

 

 

 

 

 

LA SÉRIE AILLEURS QU’EN FRANCE

 

 

 

En Belgique, le journal pour enfants Bravo créé  en 1936 en langue néerlandaise, eut une édition francophone à partir de 1940. Ce journal publiait des séries américaines (comme Flash Gordon) et on retenu qu'Edgar P. Jacobs y fit ses débuts (justement en continuant Flash Gordon quand en 1942 le journal n'eut plus accès aux planches américaines en raison de la guerre  - puis en y créant sa propre série, Le Rayon U.  Bravo publia la série de Knerr, mais avec le titre Les garnements et non pas Pim, Pam, Poum. La plupart des personnages portaient leur nom d'origine, comme Hans et Fritz, l'Inspecteur ou Rollo, mais Miss Twiddle y était Miss Volcan (?). La signature de Knerr qui aurait du figurer sur les planches était effacée.

 

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 Les garnements étaient présents sur le bandeau de titre de Bravo.

Ici le n° 19 de l'édition française (ou plutôt francophone), 4ème année, soit 1943.  

Dans la version publiée dans Bravo, les couleurs n'étaient cerrtainement pas celles d'origine et les coloristes ajoutaient aux personnages de curieux nez rouges (cf bandeau de titre et planche en couleurs plus loin). Il est probable que dans toutes les versions publiées hors de la presse américaine, les éditeurs travaillaient sur des planches en noir et blanc, qui devaient être ensuite colorisées. Bravo publia les planches de la série en couleurs quand elles occupaient la première ou la dernière page, sinon en camaïeu (voir exemples ci-dessous).

.

 

 

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 Les Garnements, dans Bravo n° 50 (1942).

Cette planche intéressante (malheureusement peu lisible) date de l'époque de l'apparition de Léna dans la série de Knerr.

Le professeur Fossil, l'oncle de Léna, est présent dans la première case où Léna arrive dans une charrette traînée par deux singes qu'elle a appelés... Hans et Fritz. Léna, plutôt que d'étudier sa leçon, vient distraire Pam et Poum (Hans et Fritz dans cette version)  pendant leurs exercices de violon,  en leur proposant de  jouer la maîtresse d'école. Pam et Poum finissent par se battre et Léna les punit en les mettant au coin, coiffés de curieux bonnets coniques (version américaine du bonnet d'âne ?). Pour humilier les jumeaux, Léna donne leurs violons aux  singes qui traînaient sa charrette en case 1 et les fait jouer, en les encourageant avec des bananes, tandis qu'elle aussi mange une banane. Mais quand elle refuse de leur donner de nouvelles bananes, les singes cassent les violons. C'est là que Miss Ross et Tante Pim  arrivent et découvrent le spectacle, tandis que Pam et Poum éclatent de rire.

Faut-il avoir l'esprit mal placé pour trouver beaucoup d'implications curieuses dans cette planche - mais sans doute les lecteurs de Bravo n'avaient pas l'âge d'y penser...

Blog m-bd

http://m-bd.over-blog.com/bravo-numero-50

 

 

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 Extrait d'une planche de Knerr publiée dans le n° 19 de Bravo, 4ème année (1943).

Les deux garnements se sont déguisés en Mama/Tante Pim (ou plutôt, comme le dit Léna, en "femme du Capitaine"). Ils en profitent pour flanquer une raclée à Rollo. Noter les noms, Rollo, Hans et Fritz (ici orthographié sans doute par erreur Frits), conformes à la version d'origine, mais pour Miss Twiddle (Miss Ross chez Opera Mundi), on trouve curieusement "mademoiselle Volcan" (case 1 de l'extrait).

 

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 Planche de Knerr publiée dans le n° 19 de Bravo, édition francophone, 4ème année (1943).

Miss Ross (Mlle Volcan ?) et Léna goûtent aux délices des histoires d'épouvante... qui deviennent une réalité grâce aux garnements. Adolphe/Rollo se rend compte de la supercherie - et c'est lui qui est puni !

Noter que l'Astronome est ici l'Inspecteur, conformément à la version d'origine (case 1).

 

 

 

 

 

 

Mais à partir des années 50, il est très probable que les fascicules Lug se sont vendus aussi en Belgique (au moins dans la partie francophone) et ont fait connaître le titre Pim, Pam, Poum, comme l’ont fait de leur côté les planches parues dans Le journal de Mickey.

 

Nous ne pouvons donner que des indications très succinctes sur les publications de la série (ou si on veut, de la double série !) dans d’autres pays.

En Italie, la série paraît sous des titres divers, notamment dans le plus célèbre magazine pour enfants Il Corriere dei Piccoli (le courrier –ou journal- des petits), mais le titre Bibi e Bibò s’imposera (Bibi et Bibò sont évidemment les deux jumeaux).

Le Capitaine y est nommé il capitan Cocorico (ou Coco Rico) –  nom qu’on retrouve dans une des versions françaises éphémères, tandis que Mama (Tante Pim en France) est Tordella…

 

Sur la présence de la série en Italie, voir un article très complet du blog Bambini e TopiBibì e Bibò. L’eterna rivolta dei «Katzenjammer Kids» https://www.bambinietopi.it/2014/08/bibi-e-bibo-katzenjammer-kids-dirks-knerr.html 

 

Nous évoquerons plus loin une traduction italienne respectant le langage germanique d’origine de la série en 1975 : il est caractéristique que dans cette traduction, le titre du livre soit Bibì e Bibò parce que c’est sous ce nom que la série est connue, par contre, dans les planches elles-mêmes, le traducteur a rétabli les noms d’origine, donc les enfants sont Hans et Fritz…

 

En Espagne, la série est connue sous les titres Maldades de dos Pilluelos (pilluelos : garnements) , Los Pilluelos y el Capitán, Aventuras de dos Pilluelos, Tarugo y Perdigón . Elle donnera  aussi naissance à une série locale qui s'en inspire très fortement et très connue en Espagne, la série Zipi y Zape de José Escobar, créée en 1948,

Dans les pays d'Amérique du sud hispanique et notamment en Argentine, on trouve la série de Knerr et ses successeurs sous les titres : Los Cebollitas, El Capitán y sus Sobrinos, Los Cebollitas y el Capitán, Los sobrinos del Capitán (sobrinos : neveux).

 Au Brésil, la série est très connue sous le titre Os Sobrinhos do Capitão (les neveux du Capitaine).

(d'après l'article déjà cité Bibì e Bibò. L’eterna rivolta dei «Katzenjammer Kids» https://www.bambinietopi.it/2014/08/bibi-e-bibo-katzenjammer-kids-dirks-knerr.html   ).

 En Suède, la série de Knerr et ses successeurs fut pubiée sous le titre de  Knoll och Tott, tandis que celle de Dirks était publie sous le titre de  Pigge och Gnidde                   .

En Norvège, la série de Knerr et ses successeurs est publiée sous le titre  Knoll og Tott . Au Danemark, le titre est Knold og Tot . Là encore, la série de Dirks fut distribuée sous des titres différents.

 

 

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La série en norvégien. Le "kaptein" en action.

https://snl.no/Knoll_og_Tott .

 

 

 

 

En Norvège, il est de coutume qu’un livre consacré à la série paraisse à Noël, et même les tristes années de guerre et d’occupation n’ont pas empêché la parution du livre. La même édition parait utilisée dans les autres pays scandinaves, dans chaque langue.

 

 

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 Edition norvégienne, 2014.

 https://www.mynewsdesk.com/no/egmontpublishingno/images/knoll-og-tott-368447

 

 

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 Dessin très "musialien" pour l'édition danoise, 1968.

https://comicwiki.dk/wiki/Knold_og_Tot_1968

 

 

En 2007, dans une interview à Actua-BD, Svein Erik Søland, chef éditeur chez Egmont Norvège, déclarait :

 " Encore aujourd’hui, Pim, Pam, Poum [l'interview dnnnait le titre français) est l’album de Noël le plus vendu en Norvège avec 120 000 exemplaires écoulés à chaque parution, au prix de 5€ environ".

 Les couvertures récentes montrent les personnages (dont Adolphe ou Léna) sous leur aspect classique, tels qu’on les trouvait chez Knerr ou Winner. Certaines couvertures des années 60 sont manifestement inspirées par Musial (voir reproduction des couvertures site Comicwiki https://comicwiki.dk/wiki/Knold_og_Tot )

Y trouve-t-on aussi des planches de Dirks, sachant que celle-ci fut publiée, au départ, sous un autre titre ? Ce livre annuel a-t-il suivi les passages de la série de main en main et par exemple, a-t-il publié les planches de Hy Eisman, le dernier auteur en titre, nous ne savons pas.

 

 

Au Canada, proche des habitudes américaines,  les deux séries concurrentes furent  publiées dans  les pages du dimanche de la presse quotidienne, y compris au Canada francophone, sous un grand nombre de titres : Toto et Titi, Les Jumeaux du Capitaine, Les Héritiers du CapitaineLe Capitaine et les enfants, Le Capitaine et ses jumeaux, Les amis du Capitaine... Ces titres, apparemment, étaient utilisés pour publier indifféremment la série de Dirks ou celle de Knerr et successeurs (voir une planche de Musial publiée sous le titre Toto et Titi en quatrième partie).

A noter que  les traducteurs canadiens francophones se sont efforcés, dans certaines publications seulement, de conserver l'accent germanique des pesonnages (au moins pour le Capitaine et l'Astronome)..

 Voir le site La BD de journal au Québechttp://fr.la-bd-de-journal-au-quebec.wikia.com/wiki/Pim_Pam_Poum?file=Oto_et_titi_27-4-1957.jpg

 Ceci nous amène à parler des problèmes d'adaptation de la série.

 

 

 

 

 

 QUELQUES PROBLÈMES D’ADAPTATION

 

 

 

 

Nous avons déjà rencontré quelques uns des problèmes  posés par la publication de la série hors des USA.

Tout d’abord, il y a le problème de la traduction.

Le jargon anglo-germanique des principaux personnages (encore compliqué par l’emploi d’expressions familières ou argotiques américaines)  pouvait difficilement être transposé par les traducteurs. De plus, il est probable qu’en France, doter les personnages d’un accent allemand aurait nui à la popularité de la série (comme ce fut le cas aux USA en 1917 – mais curieusement, plus par la suite, même durant la seconde guerre).

 

Au Canada francophone, ainsi qu'on l'a dit, certaines traductions conservent  l'accent allemand.. Mais ce semble être le seul cas et aucun traducteur dans aucun pays ne parait s’être risqué à chercher un équivalent du langage des personnages (sauf, en France, à parsemer les textes du Capitaine – mais de lui seul - de Fouchtra, pour jouer faiblement la carte d’une identité régionale).

 

Toutefois, dans des rééditions entreprises lorsque la bande dessinée fut considérée comme un genre à part entière et qu’on se mit à rééditer les « classiques », il y a eu des tentatives dans ce sens, au moins en Italie.

En 1975, l'éditeur italien BUR  publie Bibì e Bibò. Mais malgré le titre, qui reprend le titre sous lequel la série est connue en Italie, le traducteur Ranieri Cartano conserve les noms d'origine des personnages et il choisit de rester fidèle à la prononciation et aux tournures allemandes,  cette fois forcément mélangées à l’italien.

 

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 Extrait d'une planche du volume Bibì e Bibò publié en 1975 par les éditions BUR.

Le langage italo-allemand est particulièrement savoureux dans cet extrait. Les enfants subissent un traitement de choc de la part d’un indigène (qui est présenté sous un aspect très primitif – un aborigène de l’île ?) nommé Tar-Pan, sous les yeux du Capitaine, d’Adolphe et Léna. Le Capitaine  ne cache pas sa joie devant la puissance de Tar-Pan :   Kribbio ! Komo svelto lavora  kvel ragatzo… (Cribbio, équivalent de sapristi en italien, como svelto lavora quel ragazzo, comme il travaille vite ce garçon !).

 Un des garnements essaye de protester : Levati di tornopestione  (Va-t-en de là, grosse bête - pestione, sans doute prononciation allemande pour l’italien bestione, grosse bête, animal), tandis que Léna (qui parle un italien standard (comme dans la version originale elle parle un anglais standard ) commente l’action : Ooh, li sveste (oh, il les déshabille) ...Oh se gli fa fare un bagno - oh, il leur fait prendre un bain). Le Capitaine se tord de rire : Ke lafandaria (italien, che lavanderia, quelle blanchisserie).

 A la fin, le Capitaine admiratif : Tar-Pan, tu kolossal ! Vuoi sigaro ? (Tar-Pan, toi colossal ! tu veux un cigare ?).

Quant à Tar-Pan, il utilise en case 2 de l'extrait une sorte de "petit-nègre", parlant de lui à la 3ème personne : Mama detto bagno, Tar-Pan fa far bagno ! ikki-blik (Mama dit bain, Tar-Pan fait prendre bain, ikki-blik). Mais en case 3, il dit : Tuddi belli lavadi e lustradi, alors que l'italien correct serait : Tutti belli lavati e lustrati (tous bien lavés et lustrés). Ici ce n'est plus du langage "petit-nègre" mais un accent allemand. Pourquoi  ? Tar-Pan veut-il se moquer des garnements en les imitant ?

Blog Avventura di carta

http://nedbajalica.blogspot.fr/2012/11/300-harold-h-knerr-bibi-e-bibo.html

 

 

 

Sur un forum du site BD gest abordant la traduction des bandes dessinées, des intervenants signalent la difficulté de traduire la série. Un traducteur rappelle que les Katzenjammer kids, comme les bandes dessinées de Mickey des années 30, comportaient des mots en argot :

" Ce n'est pas un argot "dur" en soi, mais une oralité des dialogues, des accents, des trucs pas faciles à restituer (dans Pim Pam Poum, en VO, ils ont tous l'accent d'immigrés allemand, et une partie de l'humour du truc est basé là-dessus, et selon le témoignage d'un pote traducteur qui a bossé dessus, c'est un cauchemar)".

L’un des intervenants sur ce forum indique qu’une publication de planches de la série était envisagée avec une subvention de l’Etat, mais que cette subvention a été refusée car l’éditeur avait abandonné l’idée de donner l’équivalent du jargon utilisé dans la série, manquant ainsi d’en restituer une caractéristique essentielle. La publication tomba à l’eau :

https://www.bdgest.com/forum/la-traduction-des-comics-t66566.html

Enfin, pour être complet, mentionnons aussi la question de la traduction du langage des indigènes de l’île Bongo (nom le plus couramment retenu) dans les deux séries. Il semble que pour Knerr (et sans doute aussi pour Dirks), les indigènes s’expriment en anglais standard, voire même, quand il s’agit du roi chez Knerr, dans un anglais assez sophistiqué, comme il convient à un souverain, même si celui-ci est assez désinvolte.

 

Mais on trouve quelques exemples de langage dit « petit-nègre » (nous n’avons pas inventé l’expression !), en tous cas dans les versions française (ou italienne - voir ci-dessus). Il est probable que le traducteur suit ici la version originale. Ce langage est attribué à quelques individus seulement :  le pygmée Makoko, qui joue des tours aux enfants, ou  probablement Tar-Pan, et bien entendu aux personnges "blancs" qui leur répondent (voir le Capitaine ci-dessus).

Il est probable que le niveau rudimentaire de langage est employé par Knerr lorsqu’il fait parler des indigènes représentant un peuplement plus ancien de l’île (en fait des aborigènes), distinct de la population majoritaire.

 

 

Un autre problème de la publication (au moins en France) de Pim, Pam, Poum, tient aussi à la reproduction plus ou moins fidèle des planches de la version d’origine. Leur format a été modifié pour s’adapter au format plus réduit des magazines  des éditions Lug, et il est fréquent qu’ on puisse constater qu’il manque la première case de la version d’origine.

 

On peut penser que dans le Journal de Mickey (au moins dans sa version d’avant-guerre), en raison du plus grand format des pages, la  planche originale a été reproduite intégralement, mais on a déjà vu (troisième partie) que ce n'était pas certain.

La présentation de la planche originale, où le titre de la série figure, selon les époques, en première case de la planche elle-même, l’occupant en totalité ou en partie (ce qui différait des usages en France au moins à partir des années 50) a également joué, en plus des questions de format, sur le remontage des planches.

Faut-il conclure que toutes les planches publiées, au moins  par les éditions Lug, sont amputées d’une case ? Il faudrait avoir tous les moyens de comparaison pour le dire (au moins sur un panel significatif de planches).

La comparaison entre la planche originale dessinée par l’auteur (ces planches deviennent faciles à trouver sur internet sur des sites de vente aux enchères) et la planche publiée en France n’est peut-être pas suffisante pour juger, car même aux USA, il arrivait qu’une planche soit publiée amputée d’une case (mais cette amputation ne devait pas être systématique, sinon les dessinateurs n'auraient pas continué à dessiner une case inutile). Il faudrait donc comparer la version parue dans la presse américaine et celle parue en France.

 

En outre, les couleurs de la version d’origine (telle que publiée aux USA), souvent très soignées, n’ont pas été reproduites dans l’édition française pour autant qu’on puisse en juger (ni dans les rééditions prenant pour base les planches parues chez Lug), même lorsque celle-ci est en couleurs (il faudrait en savoir plus sur les techniques de reproduction).

De plus, beaucoup de planches ont paru chez Lug en noir et blanc (ou plutôt, selon les époques, dans un camaïeu de sépia, voir exemples ci-dessus) avant la généralisation des pages couleur (au début sous la forme d'une alternance pages couleur et pages noir et blanc).

 

Enfin, dernière différence entre l’édition française et l’édition américaine, la présence de sous-titres pour chaque planche (usage fréquent, sinon systématique, chez Lug ou dans Le journal de Mickey) qui n'existent pas dans l’édition originale (sauf dans les planches très anciennes des débuts de la série) .

 

 

 

 

FIN DE LA PUBLICATION DE LA SÉRIE AUX USA

 

 

 On répète que la série des Katzenjammer kids est la plus ancienne bande dessinée toujours en publication.

Toutefois, l'article Wikipedia en anglais indique :

The Katzenjammer Kids published its last strip on January 1, 2006, but is still distributed by King Features, making it the oldest comic strip still in syndication and the longest-running ever.

(...) Presently syndicated in reprint form, the strip is distributed internationally to some 50 newspapers and magazines

 (Le dernier strip des Katzenjammer kids a été publié le 1er janvier 2006 mais la série est toujours distribuée par King Features, ce qui en fait la plus vieille série toujours distribuée [in syndication] et la plus vieille à être toujours publiée... Présentement distribuée à environ 50 journaux et magazines dans le monde, la série est publiée sous forme de rééditions [in reprint form, rééditions ou reprises]).

Des amateurs ont essayé de déterminer à quelle date le dernier strip original (de Hy Eisman) a été publié, concluant, d'après les indicatons de Eisman lui-même,  que ce n'était pas le 1er janvier 2006, mais dans le cours de l'année, et se scandalisant que la fin de la plus vieille série encore en activité (c'est-à-dire la fin de la publication de gags inédits) soit passée inaperçue.

Voir les articles ou discussions ci-dessous :

https://nebushumor.wordpress.com/2015/12/12/oh-yeah-the-katzenjammer-kids-ended-nine-years-ago-and-nobody-noticed-until-now/

https://groups.google.com/forum/#!msg/rec.arts.comics.strips/gxftsbCH2GQ/wVDnrf_mAwAJ

 

On peut aussi se poser des questions sur le nombre exact de journaux "achetant", à ce jour,  les droits de publication de la série  : Il n'en reste pas moins que sur le site du King Features syndicate, la série est toujours présente et un "nouveau" gag publié chaque semaine (mais sous forme de réédition d'anciens gags).

 

Voir le site de la page des comics https://comicskingdom.com/comics

et le strip de la semaine en cours :

https://comicskingdom.com/katzenjammer-kids/2018-05-27

 

On peut se demander pourquoi le King Features syndicate ne recherche pas un nouvel auteur à la série. Sans doute est-il évident  qu'elle n'est plus "rentable", mais c'est un sacrifice qui pourrait ête fait au nom de la conservation d'un patrimoine historique...

 

 

 

 

 GEMÜTLICH ?

 

 

 

Dans un commentaire d'une planche de Dirks (de la fin des années 30) paru sur le site du 9, l'autre bande dessinée, l'auteur Harry Morgan pointe la similitude entre Willhelm Busch, l'auteur allemand qui a inspiré Dirks, et Rudolph Dirks lui-même, du point de vue de l'esprit et du graphisme :

" C’est pareil ! C’est exactement pareil. Vous voyez là un style rond, un décor domestique caractérisé par cette qualité typiquement allemande de confort et de bien-être qu’on appelle la Gemütlichkeit."

https://www.du9.org/dossier/sobd2016-commentaire-de-planche-rudolph-dirks/

 Selon Wikipedia, "La gemütlichkeit caractérise une atmosphère et un environnement chaleureux, qui procure une impression de bien-être. Elle est synonyme de modération, de sécurité, de quiétude et d'insouciance. Elle est le calme après la tempête. La gemütlichkeit est incompatible avec l'énervement, les disputes, les soucis que l'on s'impose".

 L'essayiste Johann Joseph Görres, au début du 19ème siècle, la qualifiait de concept essentiel pour comprendre l'esprit allemand.

On traduit généralement Gemütlichkeit par ambiance confortable, confort (avec sens plus moral que physique)

Et l'adjectif gemütlich  par confortable, agréable, sympathique, accueillant, douillet.

Certes l'Allemagne n'a pas toujours mis au premier plan le goût de la Gemütlichkeit, mais celui-ci, plus ou moins évident selon les époques, existe bien. 

On peut ne pas être d'accord avec Harry Morgan lorsqu'il parle de Gemütlichkeit à propos de Wilhelm Busch, tant dans le dessin (pas si rond que ça) que dans l'esprit.  

Mais le concept peut aller pour Dirks, et je crois, plus encore pour Knerr, tous deux d'origine allemande. Peut-être pourrait-on penser à une sorte de mélange entre la Gemütlichkeit allemande et le goût  du foyer et du confort qui est un élément de l'American way of life.

On pourrait parler aussi de Dolce vita à l’ américaine pour décrire l'existence des personnages (Philippe Mellot, « Pim, Pam, Poum ou la dolce vita à l'américaine », dans Le Collectionneur de bandes dessinées n°16, avril 1979, p. 26-28).

Finalement, ce qui est presque autant savoureux que les farces, dans la version Knerr de la série, c’est l’ambiance chaleureuse dans laquelle les histoires se déroulent.

Il est fréquent que tous les personnages soient réunis dans leur salon ou dans le jardin, écoutant par exemple Miss Ross lire et commenter un livre ou un journal, ce qui va donner des idées aux farceurs.

Ainsi Miss Ross commente (de manière un peu comique déjà) : C’est étonnant le nombre d’endroits où Napoléon a dormi.

Ce qui amène du tac au tac la remarque de Pam et Poum : Ici, ce sont plutôt les endroits où le Capitaine n’a pas dormi qu’il faudrait compter !

Furieux le Capitaine réagit vigoureusement contre Pam et Poum, ce qui fait que ceux-ci vont se venger.

Ils installent des  panneaux dans des endroits improbables, (buissons de cactus, mare aux cochons) indiquant : le Capitaine n’a pas dormi ici, d’ailleurs si vous en doutez, essayez !

Le Capitaine de plus en plus irrité de voir qu’on se paie sa tête, tombe dans le panneau. Pour échapper à un chat sauvage, il doit se réfugier dans une cage roulante (matériel très utile pour les farces !) où il se retrouve enfermé. Les enfants l’abandonnent dans sa cage alors que la nuit tombe et que les moustiques apparaissent, en laissant sur la cage une dernière affiche : ici non plus, le Capitaine n’a pas dormi, les moustiques ne l’ont pas voulu !

 

Certes le confort et la tranquillité qui sont évoquées sous le nom de gemütlichkeit (substantif) ou de gemütlich (adjectif) ont, a priori, peu à voir avec les gros pétards, les nids de guêpes, la glu, les chats sauvages, qui sont les ingrédients habituels des farces des garnements. Mais le confort et l’amour du foyer existent bien dans la série, et les farces ne le mettent pas vraiment en cause ; comme on l’a dit elles sont aussi le moyen de donner du prix à la douceur de l’existence. Combien de planches s’achèvent d’ailleurs sur les membres de la famille, réconciliés, dégustant des tartes ou pêchant tranquillement à la ligne ?

 

 

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 Dolce vita. L'Astronome lit la météo du jour. "Beau et plus chaud". Le Capitaine soupire : "Puey". Tous deux fument le cigare. Tante Pim, avec ombrelle et canotier incliné coquettement sur l'oreille, prévient:  "Pas de cidre et de poker pendant que je suis sortie, sinon gare..." Le Capitaine et l'Astronome : " Bien sûr, Mama".

C'est compter sans Pam et Poum et le singe qui imite tout ce qu'il voit.

Harold Knerr, planche originale du 9 juin1946.

site Comic art fans http://www.comicartfans.com/gallerypiece.asp?piece=862937

 

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 Jours tranquilles à Bongo.

http://fredandrieu.tumblr.com/post/172164732045/harold-hering-knerr-1948

 

 

 

 

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Image de la tranquillité domestique, la cuisine de Tante PimLe Capitaine a la goutte  et dort à l'ombre.

Tante Pim : Dès que la soupe sera prête, je vais la porter au Capitaine !

Adolphe : Je vais mettre une table dehors pour le cher Capitaine, Mrs. K !

Miss Ross : Adolphe (Rollo) est toujours tellement serviable !

Comme on peut le deviner, la serviabiité d'Adolphe cache des intentions machiavéliques.et cette belle  tranquillité ne va pas durer.

Extrait de la planche du dimanche de Knerr du 9 janvier 1938. Forum Lefranc, Alix, Jhen et les autres.

 http://lectraymond.forumactif.com/t909p150-the-katzenjammer-kids-pim-pam-poum

 

 

 

 

Le même auteur cité plus haut fait également une remarque qu’on peut juger curieuse : il trouve étonnant que les personnages, au bout de tant d’années (rappelons qu’il commente une planche de Dirks des années trente), conservent toujours leur jargon anglo-germanique et que leur prononciation n’ait pas fait de progrès, tout en l’expliquant par le fait qu’ils habitent une "île déserte" et donc que le phénomène d’acculturation ne joue pas.

On trouvera un peu oiseux d’appliquer aux personnages d’une bande dessinée des considérations d’évolution fondées sur le monde réel. A ce compte-là, les personnages auraient aussi dû changer de costume – et pourquoi pas vieillir ! Or, on sait que les personnages de bandes dessinées – même si la série dure cinquante ans et plus, ne vieillissent pas et changent rarement de costume quand celui-ci est caractéristique (au mieux le costume évolue un peu, comme la tenue de groom de Spirou ou les culottes de golf deTintin, remplacées par un jean). Alors pourquoi leur accent aurait-il dû changer ?

Et ensuite, l’île Bongo n’est pas une ile déserte, loin de là. Certes elle n’est pas peuplée d’Américains qui pourraient influer par leur prononciation sur les façons de parler des personnages – pour suivre le raisonnement de l’auteur.

Mais celui-ci n’a-t-il  jamais rencontré de Portugais (par exemple) vivant en France depuis 50 ans et qui pourtant parlent toujours avec un fort accent portugais ?

Ce qui est plus amusant à constater, c’est que malgré tant d’années, le langage anglo-germanique caractéristique des personnages s’est maintenu jusqu’aux dernières publications de la série, sous le crayon de Hy Eisman, au début du 21ème siècle (voir exemples en quatrième partie et ci-dessous).

 

 

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 Dessin amical de Hy Eisman (2003), où l'on voit que le langage germano-anglais des personnages n'a pas été abandonné.

"Diss iss fer Tom ...Mit our best vishes " (anglais correct : This is for Tom, with our best wishes - c'est pour Tom, avec nos meilleurs voeux).

Site de vente The saleroom

https://www.the-saleroom.com/en-gb/auction-catalogues/chaucer-auctions/catalogue-id-srchau10031/lot-2d132b62-a659-4bf7-858b-a4d4010f9278

 

 

 

 

 

 

 

HALL OF FAME

(SALLE DE LA RENOMMÉE)

 

 

 

Le célèbre dessinateur de comics Will Eisner (mort en 2006), le créateur du super-héros détective The Spirit, a créé une sorte d’académie de la bande dessinée et du dessin d’humour, comprenant des membres vivants et des membres à titre posthume. Cette académie est nommée Hall of Fame (la traduction pourrait être : salle de la renommée). Chaque année un nouveau membre est élu par les membres du Hall of Fame.

Parmi beaucoup de noms de créateurs américains et du monde entier (certains peu connus en France), on trouve des grands noms de la bande dessinée européenne, dont Hergé, Moebius ou plus étonnant, Tardi.

Parmi les grands ancêtres américains, on trouve justement Rudolph Dirks et Outcault (dont on a parlé en première partie). Mais pas Knerr…

Peu importe ici, nous aussi nous voulons conclure par un Hall of Fame en donnant la photographie de tous ceux qui ont été les auteurs titulaires de la double série, de 1897 au début du 21ème siècle.

 

 

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 Rudolph Dirks (1877-1968). Créateur de la série en 1897.

Dessine la série de 1897 à 1913 sous le titre The Katzenjammer kids, puis à partir de 1914 (rupture avec le journal de Hearst) publie sa propre version de la série sous le titre The Captain and the kids, tandis que Hearst fait rependre la série d'orgine par Knerr la même année.

La série est signée de son nom jusqu'à sa mort en 1968 (en fait, cède la place à son fils au milieu des années 50).

 Photo sur FORUMPIMPF.NET, Les Forums de la BD et des Littératures Populaires

http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=24103&start=20

 

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 Harold H. Knerr (1882-1949).

Dessine la série sous le titre The Katzenjammer kids de 1914 à 1949. Comme son "rival" Dirks, Knerr pose devant sa planche à dessin, avec la même tenue un peu formelle : gilet, cravate.

Photo sur FORUMPIMPF.NET, Les Forums de la BD et des Littératures Populaires

 http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=24103&start=20

 

 

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 Doc Winner (1885-1956).

Dessine The Katzenjammer kids de 1949 (après le décès de Knerr) à 1956.

 https://www.bedetheque.com/auteur-13774-BD-Doc-Winner.html

 

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Joe Musial (1905 -1977).

Dessine The Katzenjammer kids de 1956 (après le décès de Winner) à 1976.

 http://www.mandrakewiki.org/index.php?title=Joe_Musial

 

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 John Dirks, fils de Rudolph (1917-2010).

Bien qu'actif sur la série The Captain and the kids depuis la fin des années 40 et probablement responsable de celle-ci à partir de 1955 ou 1958, ne signe la série qu'après la mort de son père en 1968, jusqu'en 1979 (arrêt de la série par le syndicate).

Capture d'écran You Tube, interview de John Dirks pour une chaîne locale américaine en 1994. Comme l'indique le sous-titre, John Dirks était aussi, au moment du tournage de ce reportage, directeur du musé d'Ogunquit (Maine), la ville où il résidait. (https://www.youtube.com/watch?v=447bi1PY8Gs)

.

 

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 Mike Senich (1912-2006), article de journal.

Dessine la série The Katzenjammer kids de 1976 (retrait de Musial pour cause de maladie) à 1981.

 Site Stripper's Guide https://strippersguide.blogspot.fr/2016/08/ink-slinger-profiles-by-alex-jay-mike.html

 

 

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 Angelo DeCesare (né en ? ), ici lors d'une convention d'auteurs de comics

Dessine la série The Katzenjammer kids de 1981 à 1986.

 http://www.flipandmuzz.com/photos_videos.html

 

 

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 Hy Eisman (né en 1927).

Dessine la série The Katzenjammer kids de 1986 à  2006.

NJ com. article du 1er octobre 2012 par Peter Genovese.

 http://www.nj.com/entertainment/index.ssf/2012/10/old-school_storyteller_cartoon.html

 

 

 

 

 CONCLUSION

 

 

 On peut être étonné, étant donné la longévité et l'importance de la série dans l'histoire de la bande dessinée (pour ne rien dire de sa qualité à certains moments), de la rareté des publicatons récentes qui lui sont consacrées en France, à une époque où on on réédite beaucoup de choses, non seulement de "l'âge d'or", mais des époques plus récentes, parfois en s'arrêtant en cours de réédition, il est vrai.

Entre 1981 et 2012, on trouve à peine quelques rééditions en France ou pays francophones : un album chez Slatkine (spécialiste des réimpressions) en 1981, un album aux éditions Vents d’ouest en 1993, enfin en 2012 une réédition plus conséquente d’un choix de planches de Knerr, Winner et Musial aux éditions Michel Lafon.

 

On peut y ajouter une histoire complète (ou plutôt un récit aux contours imprécis, centré autour de l'exploration par les jumeaux d'une île perdue où survivent des hommes et des animaux préhistoriques) de 46 pages de Rudolph Dirks de 1957 (et probablement due principalement à son fils John) titrée Les kids, en 1992 chez Bagheera (cet éditeur n'a pas utilisé le titre Pim, Pam, Poum).

Bien peu pour une série si longue…

Et il ne semble pas qu’on trouve mieux dans le pays d’origine de la série, aux USA.

Alors il reste, pour le public francophone,  le marché de l'occasion pour retrouver les vieux fascicules  Lug ou les anciens numéros de Mickey ou d'autres publications.

Mais on se prend à rêver de ce que serait une publication, non de l'intégralité, mais d'un choix copieux de planches de la série, réalisé à parir des parutions d'origine, avec les couleurs et le découpage d'origine, et une traduction s'attachant à restituer tout le sel des dialogues d'origine.

Il est pemis de rêver.

 

 

 

 

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 Poum : Allez Léna, sois sympa (be a sport) et dis-nous où est Adolphe (und tells us vare iss der Rollo, anglais correct : and tell us where is Rollo; noter : der Rollo, "le" Rollo).

Léna :  Peut-être qu'un mince pie (tarte traditionnelle à la cannelle et au raisins, d'origine anglaise) et une paire de sucettes rafraîchiraient ma mémoire.

Dernière case de la planche du dimanche de Knerr du 2 janvier 1938. Forum Lefranc, Alix, Jhen et les autres.

 http://lectraymond.forumactif.com/t909p150-the-katzenjammer-kids-pim-pam-poum

 

 

 

 

 

 

12 mai 2018

DES KATZENJAMMER KIDS Á PIM, PAM, POUM QUATRIÈME PARTIE

DES KATZENJAMMER KIDS

Á PIM, PAM, POUM

 

OU LES HÉROS NE MEURENT JAMAIS

 

 

 

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

 NOTA / Dans ce message, nous reproduisons plusieurs planches de bandes dessinées ou dessins isolés, en indiquant les sources sur internet quand nous avons pu les retrouver. Nous ignorons si nous avons le droit de le faire et nous supprimerons les images litigieuses à la pemière demande.

 

 

 

LIBE WOHL, HERR KNERR

FAREWELL, MR. KNERR (ADIEU, MONSIEUR KNERR)

 

 

 

 

 Comme on sait, Harold Knerr mourut brutalement le 8 juillet 1949, âgé de 67 ans.

A ce moment, il avait réalisé environ 1800 planches de la série depuis qu'il avait repris celle-ci en 1914,  mais il faut reconnaître que sa célébrité repose surtout sur les planches de la dernière partie de sa vie, celles où la famille est établie sur l'île Bongo (c'est notamment le cas en France, parce que seules les planches de cette époque y ont été publiées) : il y est au meilleur de son art, tant dans les gags que dans l'ambiance et la psychologie des personnages.

 

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 Miss Ross lisant, le Capitaine, le roi et l'Astronome installés devant des chopes de bière.

Miss Ross : Aujourd'hui, le roi semble ennuyé de tout.

Le Capitaine :  Votre majesté,connaissez-vous la blague [der vun - the fun] du singe et de la girafe...

Le roi : Oui, et elle n'est pas drôle.

 (détail de la planche ci-dessous)

 

 

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Planche de Knerr, 1944. Référence internet non retrouvée.

Adolphe prépare sa farce sous l'oeil de Léna. Il a peint sur des tortues le visage de Miss Ross, du Capitaine et de l'Astronome, avec des pommes de terre ou des saucisses (?) en guise de nez. Pendant ce temps, le roi étale son ennui.

L'apparition de la première tortue provoque le départ de Miss Ross, indignée, et commence à faire sourire le roi qui se déride vraiment avec l'arrivée des tortues suivantes. Le Capitaine et l'Astronome apprécient la moquerie quand elle touche un autre qu'eux et pas du tout quand ils sont brocardés. Pam et Poum décident que le moment est venu de mettre en cause Adolphe, qui reçoit un tir de sarbacane qui le fait sortir de son coin, tandis que Léna suit les événements  avec philosophie (ça y est, ça commence). Le Capitaine et l'Astronome veulent corriger Adolphe mais le roi s'est tellement amusé qu'il s'y oppose ('Tut ! tut ! gentlemen, desist'), jusqu'au moment où une tortue à son image arrive (évidemment, celle-ci a été maquillée par Pam et Poum). Plus question alors de trouver drôle la plaisanterie et le roi oblige le Capitaine et l'Astronome à donner une fessée magistrale à Adolphe (si vous arrêtez, je vous fais bouillir dans l'huile), tandis que Pam et Poum embrassent Léna, qui n'a pourtant rien fait ni pour les uns ni pour les autres.

 En case 1, Adolphe s'amuse à philosopher : "A potato for a nose could smell as well by any other name..." (Une pomme de terre en guise de nez pourrait sentir aussi bien sous n'importe quel nom). 

C'est une parodie de Shakespeare:

What's in a name? That which we call a rose
By any other name would smell as sweet

Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose, sous n'importe quel nom, pourrait sentir aussi bon.

(Roméo et Juliette)

 

 

 

 Selon  le site Yodaslair (ou Vot Der Dumboozle?) consacré à la culture populaire ( http://www.yodaslair.com/dumboozle/katzies/katzdex.html), la série de Knerr fut aussi publiée en comic books (magazines de format moyen) reprenant les planches du dimanche, mais on pouvait aussi trouver, probablement à partir de 1947, des pages inédites - qui  n'étaient pas de Knerr (certaines d'entre elles étaient de Peter Wells, voir plus bas).

 

En plus de ses planches, Knerr réalisa aussi un certain nombre de dessins pour des messages de sympathie, représentant les personnages de la série.

Parmi ces dessins, plusieurs sont des dédicaces à son "patron", le célèbre patron de presse W. R. Hearst (voir première partie), à l'occasion des fêtes de fin d'année ou de l'anniversaire de Hearst.

On peut voir sur le site de vente Heritage Auctions  https://comics.ha.com/itm/original-comic-art/comic-strip-art/william-randolph-hearst-christmas-greetings-book-with-original-art-by-35-hearst-strip-artists-king-features-syndicate-1943-/a/7027-92246.s   un dessin de Knerr pour les fêtes de fin d'année 1942, dans un album offert à Hearst par les dessinateurs du King Features Syndicate.

Le dessin reproduit ci-dessous fait partie d'un autre album comportant les dessins offerts en 1942 à Hearst pour son 79 ème anniversaire par 45 dessinateurs du King Features Syndicate, parmi lesquels Alex Raymond (Flash Gordon, Jungle Jim), Hal Forster (Prince Valiant) , Chic Young (Blondie), Walt Disney (avec les personnages de Mickey, Minnie, Pluto, Dingo et Donald), George Mc Manus (Bringng up father - en France La Famille Illico), Phil Davis (Mandrake) ...  L'album avec toutes les contributions est  visible sur le site de vente Heritage Auctions.  

 

 

voeux pour hearst

 

Sur le dessin, on reconnait tous les membres de la famille, auxquels se sont joints Mr Dinglehoofer, son pupille Tad et le chien Schnappsy.

Le Capitaine porte la santé en allemand (Prosit) au "meilleur homme d'état et éditorialiste" (Hearst), mais sa phrase ne se traduit pas facilement (que veut dire "ding-goozled" ?). Tante Pim s'écrie aussi en allemand Gesundheit (santé !) , Miss Ross s'écrie à l'anglaise  Hear ! Hear ! (Ecoutez, écoutez, expression utilisée par les députés britanniques quand ils veulent manifester leur approbation à un orateur) et tous les enfants sont unis -  pour une fois.

William Randolph Hearst Birthday Book With Original Art By 45 Hearst Strip Artists (King Features Syndicate, 1942)

Site de vente Heritage Auctions

https://comics.ha.com/itm/original-comic-art/illustrations/william-randolph-hearst-birthday-book-with-original-art-by-45-hearst-strip-artists-king-features-syndicate-1942-/a/7027-92245.s

 

 

 

 

DIRKS PÈRE ET FILS

 

 

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Rudolph Dirks et son fils John, vers 1950.

http://strippersguide.blogspot.fr/2007/03/news-of-yore-rudolph-and-john-dirks.html

 

 

 

Pendant ce temps, Rudolph Dirks poursuivait sa série The Captain and the kids.

On hésitera quand même à suivre le site Yodaslair (ou Vot Der Dumboozle?) consacré à la culture populaire ( http://www.yodaslair.com/dumboozle/katzies/katzdex.html)  quand il écrit :

 In the mid-1940s, when the "one-third" strip size became more of a standard and Knerr's creativity began to slip, it can certainly be argued that "The Captain and the Kids" was the better of the two.

(Au milieu des années 40, quand le format des planches au tiers de page se généralisa et que la créativité de Knerr commença à diminuer, on peut certainement dire que The Captain and the kids était la meilleure des deux séries). Mais les planches de Knerr ont-elles été réduites au tiers de page ? Il ne semble pas. Quant à la créativité, à partir du postulat d'un petit groupe de personnages dans décor limité, il y avait forcément un effet de répétition, mais on peut en dire autant de beucoup de séries d'humour, depuis Gaston Lagaffe jusqu'à Peanuts.

 

 

A la différence de Knerr, Dirks eut des enfants : Barbara, née en 1914, et John, né en 1917.

John, après des études à Yale, dont il sortit diplômé en 1939, et son service militaire durant la deuxième guerre mondiale, commença à aider son père sur la série à la fin des années 40.

Dans une interview de 1950 reproduite sur le site Strippers'guide   http://strippersguide.blogspot.fr/2007/03/news-of-yore-rudolph-and-john-dirks.html, il est indiqué que John Dirks travaille sur le comic book (dont il semble être l'auteur principal) et propose à son père des projets pour la planche du dimanche, que Rudolph accepte ou pas.

Cureusement, Rudolph Dirks déclare : "I think he's going to be a better comic strip man than me be­cause he's a better golfer" (je pense qu'il sera un meilleur auteur de comics que moi car il est meilleur golfeur). Le golf tenait une grande place dans la vie des deux Dirks.

Etrangement l'interview indique que la série se déroule aux Iles Squee-jee ("The setting is generally the im­aginary Squee-jee Islands" ) alors que l'appellation Squee-jee Islands semble renvoyer à la série de Knerr.

L'interview signale d'ailleurs l'existence de la série concurrente, drawn for many years by the late H. H. Knerr (dessinée pendant beaucoup d'années par feu H. H. Knerr) et maintenant par Doc Winner, mais n'en dit pas plus et nous ne saurons pas si Dirks appréciait Knerr (pas plus qu'on ne sait si dans l'autre sens, Knerr appréciait Dirks).

 

Selon Don Markstein's Toonopedia™ (http://www.toonopedia.com/cap_kids.htm) la série apparut en comic book avec d'autres bandes relevant de l'United Feature Syndicate dans  Sparkler Comics, entre 1941 et 1955  et eut son propre comic book entre 1947 et 1955.

On peut supposer que le comic book reprenait, dans un moyen format, les planches du dimanche (de Rudolph Dirks) et comprenait des planches complémentaires inédites (qui étaient donc dessinées, vers 1950, par John Dirks).

Voir ici les couvertures de quelques comic books (http://www.yodaslair.com/dumboozle/katzies/comix.html) des deux séries.

 

La planche ci-dessous, datée de 1939, est-elle tirée d'un comic book (soit avant la date des comics books de la série indiquée par Don Markstein's Toonopedia) et de qui est-elle ? Peut-être d'un des ghosts (doublures ne signant pas) travaillant pour Dirks.

 

 

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Cette page de 1939 de la série The Captain and the kids, extraite d'une histoire à suivre, est a priori étonnante. Il ne semble pas s'agir de la de la planche du dimanche traditionnelle, de présentation différente. L'histoire est sans doute parue en comic book. Mais l'auteur est-il Rudolph Dirks ? Le style parait quand même plutôt négligé.  Et compte tenu de la date, il ne semble pas s'agir non plus (quoique ?) des débuts de John Dirks (âgé de 22 ans à l'époque).  On pourrait penser à Bernard Dibble (voir troisième partie). Encore un petit mystère. L'histoire qui emmène la famille sous la conduite d'un mystérieux personnage en noir et masqué dans une pyramide  pour rire, se présente comme un récit d' aventures avec des personnages comiques, qui préfigure les histoires de Donald et sa famille que dessinera quelques années plus tard Carl Barks.

http://hnhlexicon.blogspot.fr/2016/05/comics-on-parade-12.html

Voir sur le même site une autre page de la même aventure.

 

 

 John  semble être devenu l’auteur principal de la série vers 1955 mais ne signa de son nom qu’après la mort de son père en 1968.

Le style des dessins, vers 1955, continue à avoir les caractéristiques de Rudolph Dirks. Les planches du dimanche se présentent volontiers comme des histoires à suivre, mais l'humour reste prédominant. Après tout, Dirks autrefois avait aussi donné à sa série un aspect de série d'aventures, tandis que Knerr avait opté pour la pure comédie à partir de l'installation des protagonistes à l'île Bongo.

 

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Planche parue en 1955 dans un journal canadien de Toronto.

Le Capitaine et l'Astronome, partis en bateau, sont naufragés (leur bateau a été dévoré par les termites). Tante Pim commence à s'inquiéter et les enfants ont recours aux services d'un détective privé (représenté avec la pipe recourbée et le chapeau de Sherlock Holmes). Celui-ci conclut en voyant les traces des pas sur le sable se diriger vers la mer que les deux personnes recherchées ont quitté l'île soit en bateau soit à pied (!).  L'image suivante le montre assis dans l'eau, visiblement après avoir reçu une baffe de Tante Pim, et se consolant philosophiquement en disant qu'on ne peut pas plaire à tout le monde. Pendant ce temps, le Capitaine et l'Astronome qui ont allumé un feu, voient arriver du secours, mais le récitatif termine la planche par un suspense : "The smoke signal is bringing results -- but not the kind they expected" (le signal de fumée a apporté des résultats - mais pas ceux qu'ils espéraient). La suite au prochain dimanche...

http://john-adcock.blogspot.fr/2009/09/rudy-gus-and-john-dirks.html

 

 Avec John Dirks aux commandes, les évolutions déjà remarquées quand la série était toujours officiellement signée du nom de son père, s’accentuèrent : John Dirks transforma ponctuellement la série en histoires à suivre, avec des éléments de science-fiction. Lorsqu’il revenait à l’histoire en une planche, le dessin était de plus en plus dépouillé, les planches parfois muettes, mettant souvent en scène un seul personnage, dans une atmosphère rêveuse et contemplative où le gag était remplacé par une notation souriante.

 

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Planche de 1962 (réalisée par John Dirks, bien que toujours signée Rudolph Dirks).

Les enfants sont prisonniers d'un abominable homme des neiges (snowman). Ils découvrent un laboratoire secret très bien outillé où un autre prisonnier travaille selon les instructions du snowman.  Planche caractéristique de John Dirks, par le schématisme du dessin, presque impersonnel (voir le personnage du prisonnier) et le fait qu'il s'agit d'une histoire à suivre. Dans d'autres planches, les décors seront encore plus minimalistes.

Site de vente Heritage Auction

https://comics.ha.com/itm/original-comic-art/comic-strip-art/john-dirks-the-captain-and-the-kids-sunday-comic-strip-original-art-group-of-46-united-features-syndicate-1962-one-of/a/815-3007.s 

 

 

Des personnages plus ou moins récurrents apparurent (certains alors que la bande était toujours signée par Rudolph Dirks)  : Phineas Flopp, un bonimenteur, expert en filouteries jamais bien méchantes, poète et philosophe à ses heures, un extra-terrestre, un enfant descendant des hommes des cavernes...

Si les personnages principaux sont encore conformes au graphisme de l'époque précédente (avec toutefois un trait simplifié), les nouveaux personnages sont dessinés de façon schématique et anguleuse (une manière qu'on retrouve dans les dessins animés de la même époque), les décors sont souvent réduits au minimum. Ce style "années 60" donne incontestablement une forme de modernité à la série, mais y a -t-elle vraiment gagné ?

 

 

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Extrait d'une histoire à suivre des Dirks, publiée en France en 1992 sous le titre Les Kids (éditions Bagheera, 1992). Il s'agit de planches de 1957. La traduction française, en 1992, est certainement plus libre que l'aurait été une traduction  des années 50. Le Capitaine et un ami recherchent les enfants qui ont disparu et font le tour des îles voisines. Le dessin de John Dirks (bien que les planches soient signées par Rudolph) n'a pas encore le schématisme des années suivantes.

 

 

 

Avec Rudolph Dirks dans sa dernière période et avec John Dirks, les relations entre les garnements et les adultes ne sont plus basées seulement sur les farces et deviennent presque affectueuses (elles l'ont toujours été avec Tante Pim). Ainsi, dans une suite de planches de 1957 formant à peu près une histoire à épisodes, comme souvent chez les Dirks (publiée en 1992 en France sous le titre Les Kids), les enfants ont disparu et le Capitaine les cherche d'îles en îles. Son affection se manifeste lorsqu'il montre le portrait des enfants à  un habitant d'une île : "on cherche ces deux petites crevettes qui ont disparu". L'habitant, occupé à corriger ses propres enfants, lui dit qu'il ne connait pas sa chance. Pendant ce temps, les enfants ont rencontré un savant prisonnier dans les constructions souterraines d'une civilisation disparue, sur une île où survivent des hommes et animaux préhistoriques. Bien sûr tout le monde finira par se retrouver.

 

John Dirks réalisa la série jusqu’à ce que la parution soit arrêtée par The United Feature Syndicate en 1979 (les raisons de cet arrêt n’apparaissent pas mais il est probable que la série n’était plus rentable pour l’agence – peut-être le public ne suivait plus l’évolution de la série).

John Dirks se consacra alors à la sculpture et notamment réalisa des fontaines dans plusieurs pays.

Doté de la même longévité que son père, qui était mort à 91 ans, John Dirks mourut en 2010, âgé de 93 ans.

 

Pendant ce temps, les successeurs de Knerr restaient fidèles, chacun dans son style, au modèle de gag indépendant chaque semaine et au ton de comédie consacrés par Knerr.

 

 

 

 

LES SUCCESSEURS DE KNERR

 

 

DOC WINNER

 

Après la mort brutale de Knerr en 1949, son syndicate confia la série à Doc Winner (Charles H. Winner, surnommé "Doc", 1885-1956), un auteur habitué à venir en renfort sur les séries maison (il avait notamment travaillé sur la série Thimble Theatre, mieux connue du nom du principal personnage Popeye)Winner avait déjà travaillé brièvement pour Knerr lorsqu'il fut chargé de reprendre la série, cette fois comme dessinateur titulaire.

Il reprit aussi la série topper, The Dinglehoofer and their dog, jusqu’à son arrêt en 1953.

Winner n’eut pas de peine à poursuivre la série dans l’esprit de Knerr. Les personnages et l’ambiance étaient bien rodés, il restait à inventer de nouveau gags.

Le dessin de Winner est proche de celui de Knerr; toutefois on ne peut les confondre complètement ; chez Winner, les personnages ont souvent  l'air un peu pataud et les mouvements manquent de souplesse.

winner 2

Charles "Doc" Winner, planche originale du 18 juin 1950.

Miss Ross trouve qu'Adolphe (Rollo) a une voix de crooner; elle veut faire un enregistrement pour le faire connaître. Léna n'est pas jugée assez bonne pour l'accompagner au piano. Léna en pleurs se plaint à Pam et Poum qui  promettent un accompagnement comme les grands crooners n'en ont jamais eu. Pendant qu'Adolphe enregistre sa chanson, voilà le singe Jocko qui arrive en jouant du violon avec une affiche où on lit : "Si Léna n'est pas une assez bonne accompagnatrice, peut-être que Choko (le vrai nom du singe est Jocko, mais il doit s'agir de l'écriture phonétique de la prononciation à l'allemande) sera assez bon." Puis c'est l'ours Bruno qui joue de la grosse caisse et un phoque avec une trompette. Miss Ross et Adolphe, outragés, s'enfuient tandis que Pam et  Poum ironisent : Reviens, Adolphe, ta voix fera un meilleur effet avec un accompagnement qui empêche de l'entendre !

Site de vente Heritage Auctions.

 https://comics.ha.com/itm/original-comic-art/comic-strip-art/charles-doc-winner-the-katzenjammer-kids-sunday-comic-strip-original-art-dated-6-18-50-king-1950-/a/121643-14149.s

 

 

 

joueur de flute

 Charles "Doc" Winner, planche originale du 10 février 1952 (King Features Syndicate, 1952).

Case 1. Léna lit un livre à Adolphe :

- Pam et Poum : Fais-nous la lecture à nous aussi, Léna.

- Adolphe : Déguerpissez, morveux, et faites-vous la lecture à vous-mêmes !

Léna lit l'histoire du joueur de flûte de Hamelin, qui chassa les rats d'une ville en les emmenant au son de sa flûte (et  comme la ville refusait de lui payer la somme convenue, il entraîna aussi au son de sa flûte les enfants de la ville qu'on ne revit jamais). L'histoire donne des idées à Adolphe. Il se déguise en joueur de flûte tandis que Léna se charge d'un  assortiment de souris dans une cage.

En case 3, Léna : J'aimerais avoir des sucettes (lollipops) pour ma coopération. Adolphe : Pense à la comédie que nous allons avoir et tu veux aussi des sucettes ?

Adolphe se présente à Tante Pim et la convainc qu'il chassera les souris en échange de gateaux et de glaces. Léna lâche les souris par le soupirail et Tante Pim récompense le soi-disant joueur de flûte. Pendant ce temps, Pam et Poum introduisent des cochons dans la maison. Tante Pim, croyant que le joueur de flûte a attiré des cochons à la place des souris, le poursuit pour le corriger (Vot goot to pipe the micers oudt if you pipe de pigs in ? - à quoi bon mettre les souris dehors si c'est pour faire entrer les cochons?) . Pam et Poum s'apprêtent à  causer d'autres ennuis à Adolphe. 

La planche repose sur la naïveté de Tante Pim et le goût des farces (intéressées, puisqu'il se fait donner des gateaux et des glaces) d'Adolphe, épaulé par Léna; la farce  se retourne contre lui grâce à Pam et Poum.

Bien que Doc Winner (à notre connaissance) n'ait pas été d'origine allemande,  il est amusant de voir que sa planche lui a été inspirée par une célèbre légende allemande, recueillie par les frère Grimm, qui est probablement très connue aux USA, en raison de l'importante population d'origine germanique.

Site de vente Heritage Auctions.

https://comics.ha.com/itm/original-comic-art/comic-strip-art/charles-doc-winner-the-katzenjammer-kids-sunday-comic-strip-original-art-dated-2-10-52-king-features-syndicate

 

 

LES COMIC BOOKS

 

 

Pendant longtemps, les bandes du dimanche (aussi bien de Knerr que de Dirks) avaient été recueillies et adaptées (sans caractère systématique) dans des livres de format moyen, les comic books, ce qui supposait généralement un remontage des planches initiales, faites pour les suppléments du dimanche, de très grand format. Désormais les comic book des Katzenjammer kids publiaient aussi des histoires complètes en plusieurs pages, avec un scénario plus proche du récit d’aventures, même si des gags restaient présents.

Ces histoires n’étaient pas dues à Winner mais à d'autres  auteurs (il y en eut probablement plusieurs ?), parmi lesquels Peter Wells (entre 1948 et 1951). Celui-ci contribua à donner une image plus réaliste de l’île Bongo, que les personnages de la série explorèrent en profondeur. Le décor de comédie devenait le cadre d’aventures.

Sur Peter Wells, voir le site du Norman Rockwell Museum https://www.illustrationhistory.org/artists/peter-wells

 

Wells1851

 

Première planche d'une histoire longue de Peter Wells. Le Capitaine, l'Astronome et les enfants découvrent un bateau abandonné. Le Capitaine et l'Astronome, qui tiennent à conserver le bateau pour eux, éloignent les enfants sans ménagement.

 https://www.illustrationhistory.org/artists/peter-wells

 

 

 

JOE MUSIAL

 

Lorsque Winner mourut en 1956, le choix du syndicate se porta sur Joe Musial pour le remplacer.

Joe (Joseph) Musial (1905-1977) était d’origine polonaise. Après des études d'art graphique au Pratt Institute de Brooklyn (et même un séjour à la Sorbonne en 1929 !) il entra en 1932 dans l'équipe du King Feature Syndicate. Il travailla comme assistant ou doublure sur des séries célèbres  comme Barney Google, Thimble Theatre (Popeye), Blondie, Secret Agent X 9, Bringing Up Father (la Famille Illico), Tillie the Toiler. Enfin, le Syndicate lui proposa la reprise des  Katenznjammer kids.

Musial ne laisse pas indifférent.

D’abord parce que c’est au moment où il était en charge de la série que celle-ci fut le plus traduite en français (des années 50 au début des années 70), ce qui fait que pour beaucoup de lecteurs de l’époque, Pim, Pam, Poum, c’est avant tout Musial.

Ensuite parce qu’il a ses détracteurs. Dans son histoire universelle de la bande dessinée, l’Américain Maurice Horn a écrit que Musial avait ruiné la série.

Et c’est vrai que son dessin, très reconnaissable, se distingue énormément du modèle rond et lisse de Knerr, suivi par Winner. Les personnages sont plus anguleux, les mimiques plus outrées, les gags tombent parfois à plat ou sont trop extravagants pour amuser.

En 1946, Musial fut l'un des premiers membres de l'association des dessinateurs américains (National Cartoonists Society, NCS) qui venait d'être fondée. En 1961, il fut honoré par l'Equerre d'argent, prix décerné annuellement par la NCS.

En 1954, il avait fait partie, avec notamment Walt Kelly (dessinateur de Pogo) et Milton Canniff (l