MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA, PEUPLE ET NATION

(TROISIÈME PARTIE)

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

 

 

LES CORSES : UN PEUPLE ET UNE NATION

 

 

Mérimée a abordé la question de l’intégration de la Corse dans la France. A son époque, la question ne se posait pas en termes politiques (il n’y avait pas à ce moment de mouvement « nationaliste » en Corse) mais plutôt en termes de sensibilité, ou comme on dirait plus tard, d'identité.

Dans la préface de ses Notes d'un voyage en Corse (ci-après abrégé en Notes de voyage), adressée au ministre de l’intérieur (son supérieur hiérarchique pour les monuments historiques), Mérimée écrit, à propos de l’histoire de la Corse aux 15ème et 16 ème siècles :

 

« A peine, au milieu d'une foule de capitaines changeant sans cesse de bannière [c-à-d une foule de chefs militaires changeant sans cesse d'allégeance], le lecteur, découragé par une interminable suite d'horreurs, respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant presque seul pour l'indépendance de sa patrie ; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.

On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa nationalité, et ne s'assimila point à ses protecteurs. »

Ainsi Mérimée qualifie l’indépendance de « plus sainte des causes »

 

On remarque que le résumé de l’histoire de la Corse que Mérimée fait dans la préface de ses Notes de voyage s’arrête au début des temps modernes : on n’y trouve aucune mention de Pascal Paoli ni de l’annexion française.

 On peut s’interroger sur cette absence (peut-être Mérimée a-t-il pensé que les événements du 18ème siècle étaient récents et donc bien connus de son lecteur). Il évite ainsi d’avoir à aborder explicitement la question de l’intégration à la France. Mais la formule qu’il utilise à la fin de son exposé de l’histoire corse prend une valeur permanente et s’applique donc aussi à la situation de la Corse après son intégration à la France, en raison de l’utilisation des mots « toujours » et « jamais » : il s’agit d’une constante de l’histoire corse.

Ce constat qui a la froideur de l’objectivité (mais où transparait une forme de sympathie) est adressé justement à un haut responsable de l’état français, le ministre de l'intérieur. De plus, Mérimée suggère que contrairement à ce qu’on pense souvent, la Corse « trop faible … pour subsister de ses propres forces », n’est pas passive dans ce qui lui arrive : elle « se donne » à la puissance dominante, plus qu’elle n’est conquise, et elle se donne sans s’assimiler et sans renoncer à sa « nationalité ».

 

Dans Colomba , Mérimée revient sur l’intégration de la Corse à la France. Orso della Rebbia, à peine débarqué en Corse, se trouve en compagnie de Sir Nevil et de sa fille, lorsque le préfet vient rendre visite à ces derniers à leur hôtel (il s’agit de « visiteurs de marque », qui ont droit à des égards).

 

A cette occasion le préfet , qui craint qu’Orso della Rebbia ne soit revenu pour venger son père, sonde ses intentions.

Le préfet commence par une réflexion qui lui attire une réponse plutôt aigre d’Orso :

 « — Vous avez été trop longtemps dans l’armée française, pour ne pas devenir tout à fait Français, je n’en doute pas, monsieur. »

« Orso, un peu piqué, répliqua : — Pensez-vous, monsieur le préfet, qu’un Corse, pour être homme d’honneur, ait besoin de servir dans l’armée française ?

— Non, certes, dit le préfet, ce n’est nullement ma pensée : je parle seulement de certaines coutumes de ce pays-ci, dont quelques-unes ne sont pas telles qu’un administrateur voudrait les voir.

Cette passe d’armes est ainsi commentée par Mérimée :

« Ce n’est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu’ils appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette prétention, ils la justifient assez bien pour qu’on la leur accorde. »

Mérimée utilise l’expression « grande nation » (sans majuscule d’ailleurs) qui, depuis la révolution française (en fait, il semble que l’expression date du Directoire*) désignait la France. Répétée avec complaisance par les Français (du moins ceux qui étaient sensibles à une forme de chauvinisme), on peut penser qu’à l’étranger, l’expression était prise avec ironie. Ici, il semble bien que Mérimée adopte un point de vue ironique sur la prétention française à constituer « la grande nation ».

                                                                             * Voir l'étude détaillée de Jean-Yves Guiomar, Histoire et significations de « la Grande Nation » (août 1797-automne 1799) : problèmes d’interprétation https://books.openedition.org/irhis/1705

                                                                               

On retrouve l’expression dans une autre œuvre de Mérimée , une pièce de théâtre extraite du Théâtre de Clara Gazul (Mérimée avait publié un ensemble de pièces sous un pseudonyme féminin au début de sa carrière).

Dans la pièce intitulée Les Espagnols en Danemark, il évoque la situation (historique) d‘une brigade espagnole envoyée au Danemark à l’époque où Napoléon contrôlait l’Espagne. Les Espagnols, dirigés par le général marquis de la Romana, savent qu’en Espagne une insurrection a commencé contre Napoléon et veulent y participer. Ils arriveront à quitter le Danemark, transportés par la flotte anglaise et participeront à la lutte contre les Français (La Romana sera d’ailleurs fusillé par les Français). Ce départ des Espagnols est le sujet de la pièce.

 

Au début de la pièce, Don Juan Diaz, l’aie camp du général espagnol, reçoit la visite du résident français (représentant du gouvernement impérial) un personnage prétentieux et  superficiel. Les deux hommes échangent des propos aigre doux.

 Le résident demande si Don Juan a lu la proclamation du grand duc de Berg (le maréchal Murat) et Don Juan lui répond : que m’importe le grand duc de Berg, ce sont des nouvelles de nos familles que nous attendons.

 Selon le résident, l’Espagne connaitra le progrès grâce à Napoléon qui fait briller « le soleil de la civilisation », ce à quoi Don Juan répond : nous autres Espagnols préférons l’ombre

 Le résident estime que l’Espagne a besoin de la philosophie française « pour vous débarrasser de vos superstitions – mais vous n’avez sans doute pas lu Voltaire ? ».

 Au contraire, répond Don Juan, nous apprécions la philosophie. Mais moins les 80 000 soldats qui viennent nous l’imposer.

 Finalement le résident va déjeuner et Don Juan lui lance : « Bon appétit – il en faut pour boire le café de la grande nation ». Sa remarque fait allusion au fait qu’en raison du blocus maritime, le vrai café n’arrive plus et on doit se contenter de médiocres produits de substitution, mais elle acquiert presque un sens symbolique.

 

Dans cette scène il est clair que Mérimée est du côté de l’Espagnol, personnage positif confronté au personnage du résident français, prétentieux et utilisant la langue de bois officielle. Il est donc probable que dans Colomba l’expression « la grande nation » est utilisée avec une ironie équivalente.

 Pourtant, Orso della Rebbia n’apparait pas comme un porte-parole d’un quelconque nationalisme corse. Il est d’ailleurs admirateur de Napoléon, tout en observant que la plupart des Corses ne l’apprécient pas beaucoup – autre différence paradoxale avec les Français :

 « — Vous savez, mademoiselle, que nul n’est prophète en son pays. Nous autres, compatriotes de Napoléon, nous l’aimons peut-être moins que les Français. Quant à moi, bien que ma famille ait été autrefois l’ennemie de la sienne, je l’aime et l’admire. *»

                           * La sympathie d’Orso pour Napoléon n’est pas incompatible avec son appartenance à l’oppostion libérale au régime de la Restauration :« en sa qualité de libéral, Orso ne voulait point parler à un satellite du pouvoir » (le préfet). A l’époque, bonapartisme et libéralisme tendaient à se confondre ou au moins à se conforter mutuellement. Mérimée avait lui aussi été un libéral sous la Restauration.

 

Pas plus dans Colomba que dans ses Notes de voyage, Mérimée ne parle de Paoli. Pourtant les voyageurs en Corse de la première moitié du 19 ème siècle (Valéry en 1837, ou l’Allemand Gregorovius en 1854 - récit d’un séjour en 1850), notent la persistance de l’affection des Corses pour Paoli. Le seul personnage de l’histoire corse récente (18ème siècle) évoqué dans Colomba est l’éphémère roi Théodore (Colomba offre à mIss Nevil un stylet que le roi Théodore avait offert à sa famille). On sait que pendant son voyage en Corse, Mérimée essaya de se procurer des monnaies du roi Théodore et de Paoli pour un ami collectionneur.

 

Sa vision politique de la Corse se borne donc à reconnaître que les Corses constituent une nation (sans employer expressément le mot ; il utilise le mot de « nationalité ») ou un « peuple » à part, nullement flatté d’appartenir à la nation française, ce qui est déjà beaucoup, sans évoquer de nationalisme actif ou militant ou de séparatisme.

  Les formules de Mérimée sont plus radicales que celle d’Alexandre Dumas dans Les Frères corses (1844) qui note seulement : la Corse est un département français mais la Corse n’est pas encore la France (Dumas dédie son roman à Mérimée).

 

 

 

COLOMBA, UN STÉRÉOTYPE DE LA FEMME CORSE ?

 

 

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 Ajaccio, illustration extraite du livre  de Thomas Forester, Rambles in Corsica and Sardinia, 1858 (excursions en Corse et en Sardaigne).

Projet Gutemberg.

https://www.gutenberg.org/files/28510/28510-h/28510-h.htm

 

 

 

 

Avec le personnage de Colomba, Mérimée a-t-il donné de la femme corse une image réductrice et en même temps excessive par sa violence? Colomba est souvent présentée comme mue par le seul désir de la vengeance. Dans l’imaginaire collectif, c’est une figure sombre vêtue de noir, elle incarne une société où la pulsion de mort serait plus importante que la pulsion de vie. On la compare fréquemment à Electre, héroïne de tragédie grecque qui venge son père Agamemnon.

Mais si on lit sans préjugé le roman, le désir de vengeance de Colomba est parfaitement compréhensible : étant présente au village lors de la mort de son père, à la différence de son frère, Colomba est convaincue de la culpabilité des Barricini par des indices qui ne peuvent pas constituer des preuves pour la justice. Son intime conviction de leur culpabilité lui inspire le désir, naturel, de punir les meurtriers de son père. Mais selon la tradition, ce devoir incombe à son frère, et Colomba profite de toutes les occasions pour lui rappeler son devoir, provoquant l’agacement d’Orso :

«  — Cela devient de la folie, se dit Orso. Mais il ne répondit rien pour éviter toute discussion. »

Sa description physique est celle d’une très belle jeune fille qui, malgré des habits de deuil, ne manque pas de séduction. Mérimée la décrit ainsi lorsqu’elle apparaît pour la première, fois, venue rejoindre son frère à Ajaccio:

« …une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de petite taille, mais vigoureux (…) La beauté remarquable de la femme attira d’abord l’attention de miss Nevil. Elle était grande, blanche [le teint blanc], les yeux bleu-foncé, la bouche rose, les dents comme de l’émail. Dans son expression on lisait à la fois l’orgueil, l’inquiétude et la tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro, que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la tête. Son costume était propre [au sens de correct], mais de la plus grande simplicité. »

                                                                   * Le mezzaro (ou mesero, il existe d’autres orthographes) est un voile coloré, le plus souvent avec un motif d’arbre de vie, qui était porté par les femmes génoises. On voit qu’ici il est noir. De plus le mezzaro classique est en coton ou lin et non en soie. Le voile porté par Colomba est jugé très seyant par Mérimée et n’empêche pas de voir ses torsades de cheveux châtains. Dans ses Notes de voyage, Mérimée indique (on lui en laisse la responsabilité) que les Corses « de pure race » (de l’intérieur) sont généralement châtains avec des reflets blonds, tandis que sur les côtes ils ont le type ligure (sur le mezzaro, voir annexe 3)

 

On sait que Mérimée s’est (en partie) inspiré de faits et de personnes réels pour son roman. Il a ainsi rencontré la protagoniste d’une affaire de vendetta qui s'était déroulée à Fozzano, Mme Colomba Carabelli, veuve Bartoli. Il retient le prénom de celle-ci, mais c'est la fille de Colomba Bartoli qui lui inspire le personnage de Colomba*. Il rencontra aussi à Sartène un autre personnage qui avait tué ses deux agresseurs de la famille ennemie (et devait être tué qelques années après).

                                  * Il semble que le frère de Mme Bartoli s'appelait Orso et était lieutenant. Mérimée le connaissait peut-être avant son voyage en Corse.

 

Dans la lettre (déjà citée) à son ami, le naturaliste et amateur d’antiquités avignonnais Esprit Requien, Mérimée décrit  ainsi la fille de Mme Carabelli :

 « …20 ans, belle comme les amours, avec des cheveux qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, des lèvres de tonnerre de Dieu, cinq pieds trois pouces [1,72m] …j’en suis ensorcelé ». Il précise qu’il l’a embrassée sur la bouche en partant – mais c’est une coutume corse selon lui.

https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html

 Il semble que Mérimée rajeunisse aussi la fille de Mme Carabelli. Sur le modèle de Colomba, et plus généralement l'image de la femme corse, voir quelques mots en annexe 1.

 

 

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Edward Lear (1812-1888), Vue de Vico.

L'écrivain et peintre anglais Edward Lear, surtout connu comme aquarelliste, a laissé de nombreuses vues de la Corse qu'il visita en 1868-68. Il publia en 1870 son Journal of a Landscape Painter in Corsica (journal d'un peintre de paysages en Corse). Poète, Edward Lear fut célèbre pour ses courtes poésies (limericks) dans le genre du nonsense; un de ses poèmes est intitulé There was a young lady of Corsica, il y avait une jeune dame de Corse. Amoureux des pays méditerranéens, il mourut à San Remo où il s'était établi.

https://www.the-tls.co.uk/articles/public/poem-week-edward-lear-corsica/

 

 

 

 

 

COLOMBA, FÉE OU MÉNAGÈRE IDÉALE ?

 

 

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Une jeune fille corse (vers 1920 ?). Sa tenue est moins austère que la plupart des représentations de jeunes filles corses de l'époque.

Site La Corse d'antan.

https://lacorsedantan.com/type/gallery/page/2/

 

 

 

 

Mérimée ne décrit nullement Colomba comme un personnage tragique, mais au contraire avec une ironie affectueuse, ainsi lorsqu’elle recopie pour miss Nevil (sans doute en italien, langue écrite de la Corse à l’époque) le texte d’une sérénade qu’elle vient d’improviser

« Il y avait bien encore quelques observations à faire sur l’orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus d’une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanité fraternelle d’Orso était au supplice. »

On pourrait disserter sur le rôle de la femme en Corse tel qu'il ressort de Colomba; rien n'indique d’ailleurs, que Mérimée ait voulu faire de son héroïne un modèle de la femme corse et non un cas particulier. On peut au moins en dire qu’elle apparait parfois comme le vrai chef de famille (rôle qu’elle a effectivement joué pendant que son frère était sur le continent, après la mort de son père, comme l’indiquent certains passages) et prend les décisions qu’il faut pour arriver au but qu’elle se propose. Elle n’hésite pas à recourir à la provocation, lorsqu’elle fend l’oreille d’un cheval appartenant aux della Rebbia pour faire accuser les Barricini. Le préfet, de passage à Pietranera, espère réconcilier les della Rebbia et les Barricini. Il voit bien que Colomba est le principal obstacle à tout accommodement :

— Mademoiselle est le tintinajo de la famille, à ce qu’il paraît, dit le préfet d’un air de raillerie.

(le tintinaju est le bélier qui porte la cloche, le chef du troupeau).  Et après l’entrevue organisée par Colomba avec les bandits, qui fournissent des preuves de la duplicité des Barricini, la réconciliation souhaitée par le préfet devient impossible et  le préfet lance à Colomba: « Mademoiselle della Rebbia… que de malheurs vous avez préparés peut-être aujourd’hui ».

Colomba sait se montrer espiègle ou astucieuse selon les moments.

Après la violente altercation avec les Barricini au domicile des della Rebbia en présence du préfet, Colomba, qui a mis en fuite les Barricini en apparaissant armée d’un fusil, redevient une parfaite maîtresse de maison :

« — Monsieur le préfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se fait tard, nous feriez-vous l’honneur de déjeuner ici ?

Le préfet ne put s’empêcher de rire. »

Capturée un moment avec miss Nevil par les voltigeurs alors qu’elles viennent de rendre visite à Orso, blessé, Colomba n’est pas effarouchée par leurs plaisanteries (les voltigeurs pensent qu’ils ont capturé les maîtresses des bandits) et au contraire les mène en bateau, leur faisant croire que miss Nevil est la nièce du préfet ou que le célèbre bandit Poli est dans les environs (ce qui ne donne pas envie aux voltigeurs de s’attarder). Mérimée donne d’autres exemples de son espièglerie ou de sa drôlerie.

Colomba a aussi l’esprit pratique et ayant senti que son frère est probablement amoureux de Miss Nevil, elle envisage posément les avantages matériels de ce mariage : « Puis elle demandait si le colonel était aussi riche qu’il le paraissait, si mademoiselle Lydia était fille unique. (…) Si j’étais à votre place, Orso, je n’hésiterais pas, je demanderais miss Nevil à son père… (Orso levait les épaules.) De sa dot j’achèterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas de chez nous… »

Son esprit pratique ne l’abandonne jamais, par exemple lorsque les partisans des della Rebbia sont prêts à en découdre contre la faction des Barricini :

« Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites [ses partisans] qu’avant de se mettre à l’œuvre chacun allait recevoir d’elle un grand verre d’anisette ».

Apprenant que Sir Thomas Nevil et sa fille vont arriver, Colomba propose de leur offrir en spectacle l’attaque de la maison ennemie des Barricini, tout en s’occupant, en bonne ménagère, de confectionner « le bruccio » (exactement : brocciu, la brousse)

« Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d’un assaut contre la maison de nos ennemis ?

— Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba ? Tu aurais été un excellent militaire.

— Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio. »

Lorsque Lydia Nevil annonce à son père qu’elle souhaite épouser Orso, Colomba propose au colonel de se taper dans la main pour sceller l’accord, comme pour une vente :

« Est-ce fait, colonel ? Nous frappons-nous dans la main ?

— On s’embrasse dans ce cas-là, dit le colonel. »

A la fin de l’histoire, Colomba est presque devenue une mondaine, elle est courtisée par des officiers anglais. Un autre mariage anglo-corse en perspective ?

« — Moi ! me marier ? Et qui donc élèverait mon neveu… quand Orso m’en aura donné un ? qui donc lui apprendrait à parler corse ? (…)

— Attendons d’abord que vous ayez un neveu ; et puis vous lui apprendrez à jouer du stylet, si bon vous semble.

— Adieu les stylets, dit gaiement Colomba ; maintenant j’ai un éventail, pour vous en donner sur les doigts quand vous direz du mal de mon pays. »

Mais cette nouvelle Colomba redevient impitoyable lorsqu’elle se retrouve en présence du vieux Barricini, recueilli par des parents dans une ferme en Italie

Après avoir savouré le désespoir du vieil homme, Colomba revient rejoindre le colonel, resté à manger des fraises : « Mais, colonel Nevil, laissez donc des fraises pour mon frère et pour Lydia. » 

Parfois elle apparait comme une figure de légende ; ainsi lorsque les partisans des Barricini tirent sur la maison des della Rebbia, après qu’on ait ramené les corps des fils Barricini tués par Orso, elle apparaît sur le seuil : « — Lâches ! s’écria-t-elle, vous tirez sur des femmes, sur des étrangers ! [les Nevil sont sur place] Êtes-vous Corses ? êtes-vous hommes ? (…) Allez, allez pleurer comme des femmes, et remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang ! »

Il y avait dans la voix et dans l’attitude de Colomba quelque chose d’imposant et de terrible ; à sa vue, la foule recula épouvantée, comme à l’apparition de ces fées malfaisantes dont on raconte en Corse plus d’une histoire effrayante dans les veillées d’hiver. »

Mais le climat tragique ne dure pas longtemps : «  …les deux factions étaient privées de leurs chefs, et les Corses, disciplinés dans leurs fureurs, en viennent rarement aux mains dans l’absence des principaux auteurs de leurs guerres intestines. D’ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succès, contint sa petite garnison [ses partisans qui ont pris position dans la maison della Rebbia] ».

Colomba est donc loin d’être une figure tragique écrasée par la fatalité ou une femme victime passive des impératifs insensés d’une société patriarcale. Malicieuse, parfois taquine, habituée aux dangers, elle sait diriger son monde pour arriver à son but, sans jamais perdre de vue l’intérêt moral et matériel de la famille*. Mérimée lui ajoute une touche de cruauté envers l’ennemi qui nuance son portrait largement positif.

                                                                                             * Dans une première version du roman, Mérimée accentuait l'aspect "intéressé" de Colomba, qui organisait une sorte de guet-apens (?) pour obliger son frère et Miss Nevil à se marier, ayant en vue l'intérêt familial. Mérimée a  donné à lire cette version à une amie qui jugea désagréable que le personnage qui avait des idées si nobles puisse être aussi capable de manigances intéressées. Mérimée modifia son récit, avec regret: l'idée qu'il se faisait du personnage était bien celle d'une fille "double", se donnant entièrement au but de venger son père  mais aussi  très pragmatique, cherchant à accroître la prospérité de sa famille même par des moyens discutables. Même pour venger son père, Colomba a recours à des manipulations, comme lorsqu'elle fend l'oreille d'un cheval des della Rebbia, de façon à faire accuser les Barricini.

 

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 Colomba, bande dessinée de F. Bertocchini (scénario) et Sandro (dessin), 2012, DCL éditions, rééd. 2017.

http://andret.free.fr/atm/merimee_colomba.htm

 

 

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Jusque dans les années 50, la représentation des jeunes filles corses montre le plus souvent une jeune fille en habits de deuil, si bien que ceux-ci finissent (à tort) par être assimilés à une tenue folklorique. Le modèle est rarement souriant. La référence à Colomba parait  implicite.

Carte postale avec vue de Bastia, années 1950 ?

Vente e-bay.

 

 

 

 

UNE SOCIÉTÉ TRAGIQUE ?

 

 

 

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Auguste Emeric, Vue d'Ajaccio (vers 1850). Musée Fesch. Noter les personnages féminins enveloppés dans des vêtements très couvrants (à définir : s'agit-il de mezzaro, de faldetta ?). Quant la Corse ressemble à l'Orient...(mais le peintre a peut-être accentué cette ressemblance pour un effet exotique).

 Site Let's talk about Corsica.

 http://letstalkaboutcorsica.com/blog/wp-content/uploads/2014/04/Auguste-Emeric-Vue-dAjaccio-vers-1850-MFA-2007.1.13-copyright-RMN.jpg

 

 

 

 

 

Symétriquement à la figure de Colomba, on reproche à Mérimée une présentation biaisée de la société corse.

S’agit-il d’une société tragique ? La façon de raconter de Mérimée désarme bien souvent le tragique de l’histoire et présente les choses et les gens sous un jour ironique ou comique. Mérimée (quelle qu’aient été ses sentiments profonds sur la vie) préfère voir le monde sous des couleurs gaies. Son récit est truffé de notations plaisantes. On a en déjà vu passer beaucoup au fil des rubriques précédentes.

Mérimée décrit l’ambiance d’un village corse, avec ses habitants (et ses oisifs) aux aguets de tout ce qui se passe :

« Enfin, on vit s’ouvrir la porte de la maison Barricini ; le préfet, en habit de voyage, sortit le premier, suivi du maire et de ses deux fils. Quelle fut la stupéfaction des habitants de Pietranera, aux aguets depuis le lever du soleil pour assister au départ du premier magistrat du département, lorsqu’ils le virent, accompagné des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et entrer dans la maison della Rebbia. — Ils font la paix ! s’écrièrent les politiques du village. » .

Même drôlerie, mêlée aux détails tragiques, lorsqu’il raconte le retour au village des cadavres des fils Barricini, tués par Orso :

« On rapportait à l’avocat Barricini les cadavres de ses enfants, chacun couché en travers d’une mule que conduisait un paysan. Une foule de clients* et d’oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait les gendarmes qui arrivent toujours trop tard, et l’adjoint [au maire], qui levait les bras au ciel, répétant sans cesse : — Que dira M. le préfet ! ».

                                                       * Au sens latin : personne qui se met sous la protection d’une famille puissante, partisan.

Pourtant la description continue avec cette fois des notations pathétiques :

« Quelques femmes, entre autres une nourrice d’Orlanduccio, s’arrachaient les cheveux et poussaient des hurlements sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moins d’impression que le désespoir muet d’un personnage qui attirait tous les regards. C’était le malheureux père, qui, allant d’un cadavre à l’autre, soulevait leurs têtes souillées de terre, baisait leurs lèvres violettes, soutenait leurs membres déjà roidis, comme pour leur éviter les cahots de la route. »

Mais Mérimée ne reste pas longtemps sur ce mode, il préfère la drôlerie et l’ironie, parodiant les formules journalistiques (toujours d’actualité, d’ailleurs) : 

« Quelques mois après le coup double qui plongea la commune de Pietranera dans la consternation (style de journaux),… »

Les dialogues sont souvent comiques, comme cet échange entre le colonel Nevil et le préfet :

«— Cet Orlanduccio, dit le colonel, a refusé de se battre comme un galant homme.

— Ce n’est pas l’usage ici. On s’embusque, on se tue par derrière, c’est la façon du pays. »

Le colonel Nevil contribue à l’humour du texte lorsqu’il applique les usages britanniques à la Corse : après la mort violente des frères Barricini, il se demande s’il y aura une enquête du coroner.

Les échanges entre Orso et les bandits, la rencontre improbable du préfet avec les bandits venus témoigner sur la culpabilité des Barricini, l’enthousiasme exubérant et exaspérant des bergers d’Orso, prêts au combat contre le Barricini, qui se font rabrouer par Orso après avoir tué un cochon appartenant aux Barricini (« innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini »), fournissent des occasions de drôlerie et de cocasserie.

Miss Nevil, jeune « Anglaise » de bonne famille (même si elle est Irlandaise), telle qu’on se l’imagine à l’époque, rose et rougissante, est capable d’ironie. Ainsi lorsqu’elle rêve à son amour naissant pour Orso :

« Il m’aime, j’en suis sûre… C’est un héros de roman dont j’ai interrompu la carrière aventureuse… Mais avait-il réellement envie de venger son père à la corse ?… C’était quelque chose entre un Conrad [héros tourmenté d’un poème de Lord Byron]  et un dandy… J’en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse !… » (il faut sans doute comprendre : un dandy habillé de façon provinciale).

Miss Nevil est ravie d’avoir vu un préfet (spécialité française) : « Il fallait, dit miss Lydia, que j’allasse en Corse pour apprendre ce que c’est qu’un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable ».

Même ironie, doublée peut-être d’un stéréotype naissant, sur la politesse inquiétante des bandits :

«  Le chirurgien arriva un peu tard. Il avait eu son aventure sur la route. Rencontré par Giocanto Castriconi [un des bandits], il avait été sommé avec la plus grande politesse de venir donner ses soins à un homme blessé ».

 « — Docteur, dit le théologien [Castriconi est un ancien étudiant en théologie] en le quittant, vous m’avez inspiré trop d’estime pour que je croie nécessaire de vous rappeler qu’un médecin doit être aussi discret qu’un confesseur. — Et il faisait jouer la batterie de son fusil. — Vous avez oublié le lieu où nous avons eu l’honneur de nous voir. Adieu, enchanté d’avoir fait votre connaissance. »

Même drôlerie lorsque les voltigeurs font au préfet le récit homérique «  du terrible combat livré contre les brigands, combat dans lequel il n’y avait eu, il est vrai, ni morts ni blessés, mais où l’on avait pris une marmite, un pilone [manteau typiquement corse] et deux filles qui étaient (...) les maîtresses ou les espionnes des bandits [il s’agit de Colomba et de miss Nevil] ».

La bonne humeur partout présente est un parti pris de Mérimée. Dès lors il est impossible de discerner la vraie nature de la société corse, présentée par Mérimée comme un pays où, si on excepte les coups de fusil, la vie est relativement douce. L’image elle est biaisée par le fait que les personnages principaux appartiennent à la classe supérieure ? Les gens du peuple apparaissent comme des figurants, ainsi les pittoresques bergers de la famille della Rebbia, dont la vie parait assez facile. Quant aux bandits, ils n’ont aucun désir de changer de vie, même si Colomba les plaint par temps d’orage.

Pour beaucoup, ça parait une image bien trop souriante.

Enfin, la vie en Corse, tout de même dangereuse, ne semble convenir qu’aux Corses : malgré son sang-froid britannique, Sir Thomas Nevil le remarque, après avoir donné son approbation au mariage de sa fille avec Orso :

« — À la bonne heure, dit le colonel, c’est un brave garçon ; mais, par Dieu ! nous ne demeurerons pas dans son diable de pays ! ou je refuse mon consentement. »

Il est vrai que sa remarque est amenée par ses expériences : à Pietranera, les Nevil sont tombés en pleine guerilla sinon urbaine, du moins villageoise, ils sont présents chez les della Rebbia lorsque des partisans des Barricini tirent sur la maison.

 

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 Edward Lear (1812-1888), Sartène, aquarelle.

Water colour world

https://www.watercolourworld.org/painting/sart%C3%A8ne-corsica-tww001334

 

 

 

 

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 Sartène.

Mérimée visita la ville et lui donna son surnom de "plus corse des villes corses". A Sartène, il sympathisa avec Jérôme Roccaserra, protagoniste d'une vendetta célèbre. Il avait tué deux hommes du groupe opposé en se défendant lors d'une embuscade tendue par ses ennemis (comme Orso dans le roman), mais il devait être tué quelques années après. Quand il apprit la nouvelle de sa mort, Mérimée écrivit à Etienne Conti, un autre de ses amis corses : "je suis très en colère contre votre pays". La vendetta dans la vraie vie était moins plaisante que dans le roman.

 

 

 

 

LES « ANTI-MÉRIMÉE »

 

 

La vision de la Corse par Mérimée a provoqué chez beaucoup de Corses (aujourd’hui plus qu’hier, semble-t-il) un sentiment d’agacement, autour de l’idée que Mérimée avait donné une image fausse et folklorique de la Corse, qu’il n’avait pas exprimé « la vérité » du pays, mais l’image que les « continentaux »* amateurs de pittoresque s’en faisaient.

                                              * Observons ici que le terme « continentaux » ou la désignation de la France comme « le continent » ne semble pas un usage provenant des Corses eux-mêmes. On trouve l’expression chez Mérimée et chez d’autres auteurs de son époque comme le professeur de médecine Fée. On la trouve dans l’article de la Revue trimestrielle de 1828 (écrit sans doute par un Corse, mais qui cite des textes antérieurs d’auteurs français utilisant l’expression).

 

Pour Ange Pomonti, « il s'agit d'une vision exogène – plus exactement parisienne – de la Corse, engendrée par la vogue du romantisme européen et sa quête intarissable d'exotisme. En dépit de figures et de thèmes locaux, tout concourt à chanter l'archaïsme et à exhausser la violence, symbole singulièrement honorable de cette île sauvage encore préservée des méfaits de la civilisation corruptrice ». (Ange Pomonti, Le plurilinguisme comme élément structurant de l'objet « littérature corse », Lengas, 81 | 2017).

https://journals.openedition.org/lengas/1216

 

Parmi les « Anti-Mérimée », on trouve l’auteur corse contemporain Marc Biancarelli. Pourtant, aussi bien son livre (écrit en corse et traduit en français) Murturiu*, que son livre (écrit directement en français) Les Orphelins de Dieu, traitent bien des thèmes qui paraissent constituer les stéréotypes tellement dénoncés par les Corses eux-mêmes, la violence, le banditisme (même si les "bandits d'honnneur" ont laissé place aux petits voyous et aux caïds), la vengeance.

                                                                 * En Corse, murturiu signifie le glas mais aussi l’avis de décès.

Murturiu (2009 édition corse, 2012 éd.en français), qui se déroule dans la Corse contemporaine, est le récit d’une vengeance (ou plus exactement, de tout ce qui aboutit à cette vengeance) : des voyous amoraux et ultra-violents assassinent horriblement un simple d’esprit qui vit dans une maison isolée dans la montagne. Le frère de la victime et quelques amis le vengeront sans s’en remettre à la police et à la justice. Le narrateur, un libraire, qui est l’un des vengeurs, assiste autour de lui à la décomposition de la société corse. Des flash-backs permettent de faire remonter le début de cette décomposition à la guerre de 14 et à ses conséquences (ou peut-être est-ce seulement une nouvelle étape dans le malheur de la Corse, car Biancarelli ne fait pas partie de ces auteurs qui explicitent leurs intentions). La modernité ne semble avoir touché la Corse que pour rendre sa situation pire qu’elle n’était déjà.

Dans un autre roman de Marc Biancarelli, Les Orphelins de Dieu (2014), l’action se déroule au 19ème siècle, à peu près au moment où Mérimée visite la Corse. Ici encore, l’intrigue tourne autour d’une histoire de vengeance. Une bande de criminels abjects, composée des membres d’une fratrie, mutile atrocement un berger pour le voler. Sa sœur Venerande, une adolescente, entreprend de le venger. Elle recrute un vieux bandit, rescapé d’une bande de hors-la-loi autrefois redoutable*, Ange Colomba surnommé Inferno. Cet homme a priori sans scrupule, et qui se sait malade, accepte le travail que lui confie la soeur, qui viendra avec lui. Peu à peu cette vengeance est vue par lui comme le rachat de sa vie passée, dans la prévision de sa mort prochaine. Entre retours en arrière sur les violences commises par la bande de Colomba (au départ une troupe se donnant des buts vaguement politiques, qui devient prisonnière de sa violence), et les atrocités de la période ultérieure, il en résulte une image très noire de la Corse, dans un milieu désespéré qui semble abandonné par Dieu, d’où le titre. Pourtant justice sera faite. Inferno, qui est mourant, est amené par Venerande chez les franciscains. Il y mourra (peut-être) apaisé.

                                                   * Il s’agit de la bande de Théodore Poli qui est évoquée (sur un ton on s’en doute, plus primesautier), par Mérimée dans Colomba (Colomba fait peur aux voltigeurs en leur parlant de la présence possible de Poli à proximité).

 

Connaisseur de la littérature corse (et l’un des dirigeants nationalistes), Jean-Guy Talamoni, aujourd’hui président de l’assemblée de Corse, évoque ainsi le roman de Biancarelli Les Orphelins de Dieu, attribuant à Biancarelli la qualification d’anti-Mérimée, comme son livre serait l’anti-Colomba, ainsi que le suggère le nom donné à son personnage de bandit violent et tourmenté :

« Orphelins de Dieu »: Biancarelli, l’anti-Mérimée

(…) Il apparaît donc que le texte de Marc Biancarelli se situe en opposition à la littérature romantique française sur la Corse, et rejoint sur bien des points les auteurs corses qui l’ont précédé..

Cette Corse là n’est pas nécessairement la vôtre, ni la mienne.  Elle ne vous paraîtra peut-être pas conforme à la réalité d’aujourd’hui, ni à celle d’hier telle qu’elle nous a été racontée par nos anciens. Peu réelle, peut-être, mais terriblement vraie, au moins le temps d’une lecture.»

(texte publié initialement dans La Corse, supplément au quotidien Corse-Matin, le 26 septembre 2014)

http://jeanguytalamoni.over-blog.com/article-orphelins-de-dieu-biancarelli-l-anti-merimee-124679636.html

 

Ainsi, ce qui peut être reproché à Mérimée, ce n’est pas d’avoir parlé de violence, de bandits ou de vengeance, qui sont ou ont été des réalités de la vie en Corse, mais de l’avoir fait de façon facile, superficielle et folklorique, ignorant consciemment ou inconsciemment le côté sombre de de l’existence corse.

Pourtant, J-G. Talamoni reconnait que la Corse ultra-violente et désespérée de Biancarelli n’est peut-être pas vraie, « sauf le temps d’une lecture », qu’elle n’est pas conforme à celle qui « nous a été racontée par nos anciens ». Elle ne serait donc pas plus vraie que la Corse souriante, malgré ses drames, de Mérimée.

Eugène Gherardi, professeur à l’université de Corse, dans son article L’œil des voyageurs français, Mérimée et la question du stéréotype (in La Corse et le tourisme, catalogue d’exposition, Musée de la Corse 2006) note que les Corses à l’époque de Mérimée firent l’éloge de son œuvre (« image exacte et parfaite », selon l’avocat Etienne Conti). E. Gherardi déclare : « On peut discuter l’interprétation que Mérimée fait de la Corse et des Corses. Mais s’en offusquer ? au nom de quoi un homme de lettres se priverait-il de son imagination ? ».

Mais, au-delà de la liberté de l’auteur, Colomba révèle manifestement une forme de connivence avec la Corse et les Corses, et rien n’indique que cette connivence s’adresse à un pays ou des habitants qui seraient sortis de la seule imagination de Mérimée, même s’ils sont nécessairement vus à travers le prisme de sa personnalité et de son esthétique.

 

 

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 Edward Lear (1812-1888), Forêt de Valdoniello

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edward_Lear_-_The_Forest_of_Valdoniello,_Corsica_-_Google_Art_Project.jpg

 

 

 

 

 

CORSE, FRANCE, ESPAGNE

 

 

Doit-on reprocher à Mérimée un regard français ou parisien sur la Corse ?

Dans Colomba ou dans les Notes d'un voyage en Corse, Mérimée oppose (au sens neutre du mot) fréquemment la Corse et la France, les Corses et les Français.

Mais lorsqu’il parle de la France, Mérimée est bien conscient que celle-ci n’est pas un ensemble homogène. On en a le témoignage dans sa présentation d’Avignon, dans ses Notes d’un voyage dans le Midi de la France (1835).

« En arrivant à Avignon, il me sembla que je venais de quitter la France. Sortant du bateau à vapeur, je n'avais pas été préparé par une transition graduée à la nouveauté du spectacle qui s'offrait à moi: langage, costumes, aspect du pays, tout paraît étrange à qui vient du centre de la France. Je me croyais au milieu d'une ville espagnole. »

Cette phrase est parfois commentée comme une preuve du parisianisme de Mérimée (d'autant que par "centre de la France", il vise sans doute l'Ile-de-France !); de façon assez superficielle et convenue, on s'empresse de critiquer l'attitude de Mérimée envers "le Midi", qu'on suppose méprisante. Mais la phrase suivante ne laisse pas de doute sur la pensée véritable de Mérimée :

« Les murailles crénelées, les tours garnies de mâchicoulis, la campagne couverte d'oliviers, de roseaux, d'une végétation toute méridionale, me rappelaient Valence et sa magnifique Huerta, entourée, comme la plaine d'Avignon, d'un mur de montagnes aux profils déchiquetés, qui se dessinent nettement sur un ciel d'un azur foncé. »

Mérimée compare donc Avignon et sa campagne à l’Espagne, le pays qu’il affectionne le plus (ici, le pays valencien) La comparaison continue :

« La rue, pour les Espagnols, c'est le forum antique; c'est là que chacun s'occupe de ses affaires, conclut ses marchés, ou cause avec ses amis. Les Provençaux, comme eux, semblent ne regarder leur maison que comme un lieu d'abri temporaire, où il est ridicule de demeurer lorsqu'il fait beau. Enfin, la physionomie prononcée et un peu dure des Avignonnais, leur langage fortement accentué, où les voyelles dominent, et dont la prononciation ne ressemble en rien à la nôtre, complétaient mon illusion et me transportaient si loin de la France, que je me retournais avec surprise en entendant près de moi des soldats du Nord qui parlaient ma langue. »

Être « loin de la France » n’est donc nullement péjoratif pour Mérimée, puisqu’il se sent transporté dans le pays de sa préférence : Mérimée a fait de nombreux séjours en Espagne, pays qui tient dans son imaginaire et son esthétique le rôle que l’Italie tenait pour son ami Stendhal.

La représentation de l’Espagne par Mérimée entraîne le même type de malentendus que sa représentation de la Corse. Mérimée a aimé l’Espagne (et donc les Espagnols). Pourtant, en Espagne, on l’a critiqué pour avoir là aussi créé des stéréotypes et donné une fausse image du pays.

Il faut ajouter que Mérimée était conscient de la diversité de l’Espagne. Dans une lettre à Stendhal en 1835, il écrit : « On ne parle guère espagnol à Valence mais tout le monde l'entend [le comprend], tandis qu'à Barcelone presque tout le monde parle catalan et peu entendent l'espagnol». Cela « fait enrager » Mérimée qui ne parle que l’espagnol, mais cela ne signifie pas qu’il méprise le catalan *.

                                              * Voir ici cette lettre http://jeanlouisprat.over-blog.com/2016/02/merimee-sur-l-espagne-et-sur-la-catalogne.html. On peut être choqué par certaines expressions de Mérimée mais dans sa correspondance, il n'est pas tenu à brider son expression. 

Loin de déprécier les langues « minoritaires », il fait dire au basque Don José dans Carmen : «  Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir… ». Notons que le « pays étranger » où se trouve Don José quand il entend Carmen lui parler en basque, c’est l’Andalousie.

En Espagne, Mérimée s’informa aussi des coutumes des Gitans et de leur langue, et fut très fier d'être accepté par eux.

 

Dans une présentation universitaire, on peut lire ce compte-rendu d’un ouvrage récent de Jean Canavaggio, Les Espagnes de Mérimée :

« J. Canavaggio a choisi d’introduire un pluriel dans le titre. Il est vrai que « l’Espagne de Mérimée » a servi longtemps et sert encore parfois, outre Pyrénées, à dénoncer l’image dégradante que Carmen aurait contribué à imposer, celle d’une Espagne peuplée de gitanes et de toreros, bref une « España de pandereta » [Espagne de tambourins]. On sait que l’accusation ne tient pas et qu’elle est doublement injuste, (…). Il existe donc bien au moins deux « Espagnes de Mérimée » : celle de ses détracteurs et celle que Mérimée a aimée tout au long de sa vie avec une constance remarquable, celle qui lui a inspiré des œuvres qui, lues sans préjugés, dessinent de l’Espagne une image à la fois authentique et magnifiée. » (Michel Garcia, « Jean Canavaggio, Les Espagnes de Mérimée », Bulletin hispanique,119/1/, 2017, http://journals.openedition.org/bulletinhispanique/5002.

Si on admet que Mérimée a donné, notamment avec Carmen, « une image authentique et magnifiée » de l’Espagne, pourquoi ne pas l’admettre pour Colomba et la Corse ?

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Observons tout d’abord qu’il est rare que l’image (réelle ou fausse ou tout simplement personnelle) d’un « pays » qui a été donnée par un écrivain au 19 ème siècle soit combattue ou critiquée aujourd’hui par des écrivains, des artistes, des hommes politiques et des citoyens ordinaires de ce « pays » (peu importe qu’il s’agisse d’un pays internationalement reconnu ou d’une région). Imaginerait-on quelqu’un essayant de démontrer aujourd’hui que l’image que Balzac a donné de la France pendant la première moitié du 19ème siècle ne correspond pas à la France actuelle ?

C’est pourtant le cas avec la Corse de Mérimée. L’explication en est qu’il aurait créé les fameux stéréotypes dont les Corses sont encore aujourd’hui victimes. On a vu pourtant que la violence et la vengeance sont restés des thèmes des écrivains corses actuels – mais en prétendant les restituer dans leur vérité, bien plus sombre et désespérée que les agréables cavalcades champêtres de Mérimée.

Comme on l’a vu, Mérimée ne se place pas auprès de ceux qui critiquent les Corses. Il opère au contraire un véritable travail de réhabilitation et de compréhension, pour les coutumes, la poésie, la psychologie et la sensibilité collective. Dans ce travail, Mérimée se conforme certes à l’image traditionnelle des Corses, déjà formée avant lui, et renforce cette image, mais en la connotant positivement : les Corses sont un peuple fier et courageux, épargné par la civilisation, jugée débilitante, qui règne sur le continent – ces qualités valent bien quelques défauts.

 

Est-ce une attitude « parisianiste » ? Il semble que Mérimée n’a exprimé nulle part un quelconque parisianisme (il est même probable qu’il se sentait plus « chez lui » à Alicante ou à Valence qu’à Paris), ni même un goût exagéré pour la France, lui qui s’est parfois défini comme « citoyen du monde », non par universalisme abstrait – ce n’était pas son style - mais plutôt par goût des cultures différentes, du moment qu’elles rencontraient son goût personnel.

Nous posions en titre la question d’un procès à rejuger pour Mérimée, généralement condamné aujourd’hui par les Corses pour son image déformante.

Il a regardé la Corse et les Corses selon le filtre de sa personnalité, comme tout un chacun. Sa personnalité le portait à prendre les choses avec légèreté (en tous cas c’était l’image qu’il voulait donner de lui), et il voulait écrire une œuvre de détente et non de réflexion. Mais son regard sur la Corse, loin d’être critique et hostile, est le plus souvent admiratif et au moins complice. Les comparaisons qu’il fait avec la France continentale tournent généralement au désavantage de celle-ci.

Doit-on condamner Mérimée pour avoir dit que les Corses sont un peuple à part (des Français) et avoir parlé de leur « nationalité », qu’ils ont conservée à travers toutes les vicissitudes de l'histoire ?

Si oui, il serait surprenant que la condamnation vienne des Corses.

 

 

  

ANNEXE 1 :LA FEMME CORSE AU TEMPS DE MÉRIMÉE

 

 

Dans la célèbre lettre du 30 septembre 1839 à Esprit Requien, son ami avignonnais, Mérimée raconte sa rencontre avec la jeune fille qui lui servira de modèle pour Colomba.

La lettre débute par des remarques désinvoltes sur les paysages corses (qui ennuient plutôt Mérimée). Il prétend s’intéresser bien plus à l’homme et ce mammifère est très curieux en Corse (mais Mérimée ne veut pas dire que les Corses soient plus ou moins des mammifères que les autres hommes. Ils sont seulement plus intéressants. Mérimée est volontiers provocateur dans sa correspondance *) :

                                                                * Pour les personnes qui veulent savoir ce que donne Mérimée quand il se lâche dans une correspondance, on renvoie à sa lettre à Stendhal du 30 avril 1835 déjà citée  http://jeanlouisprat.over-blog.com/2016/02/merimee-sur-l-espagne-et-sur-la-catalogne.html

 

 « Bastia, 30 septembre 1839

(…)

 J’ai vu encore une héroïne, Mme Colomba [Bartoli Carabelli], qui excelle dans la fabrication des cartouches et qui s’entend fort bien à les envoyer aux personnes qui ont le malheur de lui déplaire. J’ai fait la conquête de cette illustre dame qui n’a que 65 ans, et en nous quittant nous nous sommes embrassés à la Corse, id est [c’est-à-dire, en latin] sur la bouche.

Pareille bonne fortune m’est arrivée avec sa fille, héroïne aussi, mais de 20 ans, belle comme les amours, avec des cheveux qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, des lèvres de tonnerre de Dieu, cinq pieds trois pouces [1,72m] et qui à l’âge de seize ans a donné une raclée des plus soignées à un ouvrier de la faction opposée. On la nomme la Morgana et elle est vraiment fée, car j’en suis ensorcelé ».

(…)

https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html

 

Or, d’après des témoignages, Catherine, la fille de Colomba Carabelli Bartoli, n’avait pas à l’époque de sa rencontre avec Mérimée 20 ans, mais 31. Si Mérimée s’est inspiré de Catherine pour créer son personnage de Colomba  - de toutes façons, l’histoire qu’il raconte n’est pas le simple décalque de la vendetta à laquelle Colomba Carabelli fut mêlée à Fozzano, les circonstances étant très différentes - pourquoi a-t-il voulu la rajeunir dans la lettre à Requien, sinon parce que cela donnait une image plus « glamour » de ses aventures en Corse ?

Un témoignage, indirect, disponible sur internet, indique :

« Qu’elle {Catherine] fut assez peu gênée avec cet hôte distingué, au point de « l’embrasser sur la bouche » à son départ, on peut également l’admettre, et possible encore, que ce ne fut pas la première fois. Pensa-t-il vraiment l’épouser, comme il l’écrit aussi, c’est moins probable. S’il dit vrai, il l’a échappé belle : la capiteuse Catherine était depuis des années la maîtresse d’un certain Joseph Istria, (qu’elle épousa en 1843), mais cela, Mérimée ne dut pas le savoir. » (https://www.apuntudi.fr/?page_id=470 - il s’agit du témoignage d’Ange-Antoine Orsoni, qui avait recueilli dans sa jeunesse les souvenirs de descendants de Colomba Bartoli).

Il est donc intéressant de savoir que le modèle de Colomba avait une liaison hors-mariage, ce qui donne un aperçu de la société corse qui a échappé à Mérimée ou qu’il n’a pas voulu approfondir.

Dans cette même lettre à Requien, Mérimée se plaint comiquement de l’impossibilité pour le visiteur en Corse de faire des conquêtes féminines, car on est en Corse  « horriblement moral ».

Peu avant de repartir, Mérimée écrit à son ami Morati, le 7 octobre 1839, qu’il quitte la Corse « avec peine et espoir d’y revenir », mais aussi avec une impatience causée par « l’excès de moralité des femmes corses qui désole les voyageurs » (cité par J. B. Marcaggi, http://www.apuntudi.fr/?page_id=484)

 

Une autre image de la femme corse, même s’il s’agit d’un cas individuel, est fournie par Stendhal, l’ami de Mérimée, dans un passage de son livre Rome, Naples et Florence à la date du 19 janvier 1817 (le livre se présente comme un journal de voyage) :

« Un pauvre domestique corse, nommé Cosimo, a ces jours-ci scandalisé [peut-être au sens de faire une forte impression ?] tout Florence. Ayant appris que sa sœur, qu'il n'avait pas vue depuis vingt ans, s'était laissé séduire, dans les montagnes de la Corse, par un homme appartenant à une famille ennemie, et enfin avait pris la fuite avec cet homme, il a mis les affaires de son maître dans le plus grand ordre, et s'est allé brûler la cervelle dans un bois à une lieue d'ici. Ce qui est exactement raisonnable ne donne pas prise aux beaux-arts. J’estime un sage républicain des États-Unis, mais je l'oublie à tout jamais en quelques jours, ce n'est pas un homme pour moi, c'est une chose. Je n'oublierai jamais le pauvre Cosimo. Cette déraison m'est-elle personnelle ? »

(https://archive.org/stream/romenaplesetflor01stenuoft/romenaplesetflor01stenuoft_djvu.txt)

 

Stendhal oppose ici, dans un texte un peu confus, le « sage républicain »  américain, (comprendre sage, non au sens de philosophe, mais de personne raisonnable), qu’on se représentait volontiers au 19ème siècle, surtout dans les milieux libéraux, comme le modèle d’humanité à imiter*, au « pauvre Cosimo », domestique corse qui se suicide parce que sa sœur a trahi l’honneur familial en s’enfuyant avec un homme d’une famille ennemie. Stendhal affirme que pour lui, l’homme raisonnable n’est qu’une chose (!), tandis qu’il se sent proche de Cosimo, qui agit déraisonnablement : « Cette déraison m'est-elle personnelle ? ».

                                                                           * Stendhal, bien que "libéral", était sceptique sur ce point : "ennuyeux comme un président des Etats-Unis", écrit-il dans le même livre. Stendhal jugeait les Américains (mais il en parlait sans doute d'après des lectures) dénués d'imagination et de sens artistique, et occupés uniquement de choses terre-à-terre.

 

Stendhal, qu’on crédite d’être un grand psychologue, aurait pu se demander si le suicide de Cosimo n’était pas simplement dû à une dépression, chez un exilé voyant s’effondrer les valeurs auxquelles il tenait d’autant plus qu’elles représentaient pour lui un lien avec sa terre natale.

Mais l’intéressant dans l’histoire est de montrer que des femmes, en Corse, vers 1820, pouvaient agir de façon indépendante et surmonter les préjuges familiaux au point de s’enfuir avec quelqu’un du groupe adverse.

 

 

 

 

ANNEXE 2 :UNE COLOMBA AMÉRICAINE

 

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La Colomba peut-être la plus surprenante, mais pas la moins séduisante : elle fut interprétée par l'actrice américaine Faith Domergue dans le film Vendetta, produit par Howard Hugues (sorti en 1950).

Il est probable qu'il s'agit plus d'une photo de promotion pour le film que d'une scène du film. L'actrice tient un stylet à la main. Sur une autre photo, elle porte une tenue un peu différente, avec un bustier en partie transparent, qui nous emporte très loin du style vestimentaire corse - et même du style en vigueur à l'époque ( voir https://www.alamy.com/faith-domergue-image156923656.html).

Site Valentino Vamp.

 https://www.valentinovamp.com/post/80987874992/faith-domergue-in-vendetta-1950

 

 

Colomba a fait l'objet de diverses adaptations au cinéma ou à la télévision. Il existe au moins une adaptation hollywoodienne.

En 1946, le célèbre milliardaire et producteur Howard Hugues décida d'adapter Colomba, avec comme vedette une jeune actrice qu'il avait découverte, Faith Domergue (une Créole de la Nouvelle-Orléans), qui avait été sa petite amie.

Le film, nommé Vendetta,  connut beaucoup de vicissitudes, Howard Hugues congédia successivement trois ou quatre réalisateurs (dont Max Ophüls); le dernier réalisateur et seul crédité est Mel Ferrer (aussi connu comme acteur). Le film coûta la somme énorme pour l'époque de 4 millions de dollars. Il sortit en 1950 et fut " a critical and box office flop" (un échec critique et commercial).

Le film conserve le cadre général du roman de Mérimée mais modifie l'action et certains personnages (et leur nom : les della Rebbia deviennent della Rabia,  les Barricini  deviennent les Barracini !). Colomba est tuée lors de l'embuscade des Barricini/Barracini alors qu'elle vient prévenir son frère. A la fin, le bandit Padrino, ami d'Orso, le convainc de guider la population pour changer les mentalités et mettre fin à la vendetta. Les scénaristes (le seul crédité est W. R. Burnett, également auteur de romans policiers "noirs") ont donc choisi une fin moralisatrice et triste qui se sépare nettement de la fin de l'histoire chez Mérimée. Les films américains de la grande époque hollywoodienne ne se terminaient pas toujours par un happy end.

L'article Wikipedia en anglais présente ainsi le début de l'action, de façon assez savoureuse :

In 1825, in the village of Pietranera in French-controlled Corsica, hot-blooded maiden Colomba della Rabia (Faith Domergue) wants her brother Orso (George Dolenz) to avenge the murder of their father by the powerful Barracini family.  Despite being a lieutenant, Orso is a man of peace and reason who opposes the Corsican practice of vendetta and revenge; he is more interested in courting the beautiful English aristocrat, Lydia Nevil (Hillary Brooke), who is vacationing on the island with her father, Col. Sir Thomas Nevil (Nigel Bruce).

En 1825, dans le village de Pietranera, dans la Corse sous contrôle français, Colomba della Rabia (Faith Domergue), jeune fille au sang chaud, veut convaincre son frère Orso (George Dolenz) de venger le meurtre de leur père par la puissante famille Barracini. Bien qu'il soit lieutenant, Orso est un homme de paix et de raison, qui s'oppose à la pratique corse de la vendetta et de la vengeance [?], il est plus intéressé par faire la cour à la belle aristocrate anglaise Lydia Nevil (Hillary Brooke), qui est en vacances sur l'île avec son père, le colonel Sir Thomas Nevil (Nigel Bruce).

 https://en.wikipedia.org/wiki/Vendetta_(1950_film)

 Notons que le rôle du colonel Nevil était tenu par Nigel Bruce qui avait été l'interprète du Dr Watson dans la série de 14 films des aventures de Sherlock Holmes,  avec Basil Rathbone dans le rôle de Sherlock Holmes (1939-1946).

 

 

 

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 Scène du film Vendetta, avec probablement les Barricini/Barracini, Orso, Colomba, les bandits et le préfet (2ème à gauche en habit brodé): il doit s'agir de.la scène où les bandits viennent apporter la preuve des manigances des Barracini/Barricini en présence du préfet. Les personnages de la classe supérieure ont des allures de gentlemen tirés à quatre épingles et les bandits ont une allure bien ordinaire, alors que chez Mérimée, les frères Barricini sont des coqs de village et les bandits ont plus de style. Le décor pourrait convenir pour un film de Zorro.

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ANNEXE 3 : LE MEZZARO DE COLOMBA

 

 

Mérimée présente Colomba revêtue d’un seyant mezzaro de soie noire.

Selon l’article Wikipedia italien, le mot mezzaro (ou mezzero ou mèṡere ou mèṡero ) désigne un grand carré d’étoffe de coton ou lin avec lequel les femmes ligures se drapaient déjà au 13 ème siècle. Le mezzaro fut ensuite imprimé avec des motifs caractéristiques de dessins stylisés d’arbres (notamment l’arbre de vie). Il devint alors un vêtement destiné aux femmes aisées, avant d’être adopté par les classes populaires. Le mezzaro,  cessa d’être utilisé dans le courant du 19ème siècle mais reste présent dans les tenues folkloriques ou comme élément d’ameublement (cf. Les indiennes : mezzari italiens et toiles de Jouy françaises, parJean Luc Ferrand https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

 

Le mezzaro que porte Colomba est en soie noire; ce n'est pas le mezzaro coloré typiquement génois. Colomba est en deuil (son frère lui reproche de garder le deuil exagérément, mais Colomba lui répond qu’elle le gardera tant que son père ne sera pas vengé). Le mezzaro en soie est signe de richesse. Il est différent du foulard noir devenu emblématique des femmes corses jusqu'à une époque récente.

Dans son livre de 1850 sur les voceri (chants funéraires), le professeur de médecine Antoine Fée reproduit un vocero dont une strophe évoque l’usage du mezzaro (après la mort de son mari, la veuve renonce à toute coquetterie pour prendre la tenue la plus pauvre) :

IN MORTE

DI GIOVANNI FAZIO , DEL VESCOVATO.

VOCERO DI SANTIA SUA MOGLIE*.

 Dialetto del di quà da monti

 (…)

U mesaru u m'ógliu caccià,
Bógliu mette le fallète ;
E pò mi ne vógliu andà
Cume tutte le puarètte.

                                                                      [ * l'orthographe des voceri est de A. Fée - ou de ses informateurs corses - et ne correspond pas à l'orthographe corse normalisée actellement en usage. Fée indique qu'il s'agit ici du dialecte "d'en deçà les monts", soit le nord de l'île ou Haute-Corse, par opposition au "delà des monts", le sud, selon la division traditionnelle de la Corse. Les termes italiens exacts sont di quà dai monti et di là dai monti, en corse les termes sont Cismonte et Pumonte]

 

SUR LA MORT  DE GIOVANNI FAZIO, DE VESCOVATO.
VOCERO DE SA FEMME SANTIA

Dialecte d'en deçà les monts

(…)

Je dois quitter le mezzaro
Pour prendre les faldette,
Et désormais aller vêtue
Comme toutes les pauvresses.

 

En note, A. Fée précise :

"Le mezzaro, mesaru, est une sorte de voile blanc ou même noir que portent les femmes en toilette [en tenue de sortie].
Les fallette ou faldette sont des jupes de bure et de couleur sombre, que les femmes relèvent sur la tête en manière de capuchon; elles s'en servent à l'église et ne les quittent plus dans le deuil ; les fallette sont portées par les gens pauvres ; elles remplacent la mantille espagnole."

(Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850).

Et dans le vocabulaire en fin de son ouvrage, il indique (toujours avec des fluctuations orthographiques) :« Mezaru, mesaro, voile en mousseline, ordinairement noir, quelquefois blanc, dont les femmes de bonne maison se couvrent la tête. Cette partie de la toilette a été remplacée par le chapeau (capellino) dans les villes, où les costumes sont français. »

Curieusement, dans le même vocabulaire, la définition des faldette est un peu différente de celle donnée plus haut : « jupon de toile fine ou de soie de couleur bleue foncée que portent les femmes du peuple et celles de moyenne condition ; on le relève par derrière jusqu'en avant de la tête, de façon à couvrir le front; le devant est rabattu en forme de tablier. Les femmes s'enveloppent ainsi la partie supérieure du corps pour aller à l'église.»

Le livre de Fée est consultable ici :

http://www.musee-corse.com/var/ezflow_site/storage/original/application/a11843f423afc40e3d2b14270a909868.pdf

 

Sur le sujet général du costume féminin ancien en Corse, on peut lire en ligne le dossier de l'ADECEC (association culturelle) de Cervioni  https://adecec.net/parutions/pdf/la-femme-corse-et-le-v%C3%AAtement.pdf (1996).

 

 Sur le mezzaro génois on peut consulter, en italien:

La sorprendente storia del mezzaro: dall’India alla Liguria, la mantilla genovese

https://unapennaspuntata.com/2018/08/21/mezzaro-genova/

Le site de la maison Rivara à Gênes, qui est l'une de celles qui fabriquent encore des mezzari

https://www.rivara1802.it/easynews/newsleggi.asp?newsid=20

L'article de l'antiquaire Jean-Luc Ferrand, Les indiennes : Mezzari italiens et Toiles de Jouy françaises https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

Et en anglais, une présentation qui rappelle que, de passage à Gênes, Casanova acheta deux  mezzari:

https://thatsliguria.com/en/mezzaro-genovese-the-casanovas-souvenir/

 

 

 

 carte-postale-de-rome-a-savona

 Groupe folklorique de Savone (Ligurie) vers 1930. Carte postale. Au moins la première jeune femme en partant de la gauche porte visiblement un mezzaro traditionnel fleuri (et sans doute la 3ème jeune femme). La 4ème porte ce qui pourrait être un mezzaro noir (?).

Site de l'antiquaire Jean-Luc Ferrand

https://www.jeanlucferrand.com/les-indiennes-mezzari-italiens-et-toiles-de-jouy-francaises/

 

 

 

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 Edition de Colomba dans la collectio Librio. Le tableau reproduit est probablement celui d'une jeune fille en mezzaro tel qu'on le portait à Gênes et en Ligurie, avec des motifs colorés,  mais qui, selon Fée, était porté en Corse en noir ou en blanc (et seulement dans ces couleurs ?).

 

 

 

 

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