NAPOLÉON ÉTAIT-IL FRANÇAIS ?

PARTIE 2

 

  

 

 

 

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LA CORSE D’AUTREFOIS : UNE RÉGION ITALIENNE D’AVANT L’ITALIE POLITIQUE

 

 

 

L’identité d’un individu découle à la fois de facteurs généraux et particuliers : s’agissant de Napoléon, seuls les premiers entrent dans le cadre de cette étude.

Par sa naissance, Napoléon, appartenait à l’espace et à la culture italiennes. Pas seulement du fait que ses ancêtres étaient toscans, mais aussi du fait que l’appartenance de la Corse à l’espace et à la culture italienne n’était contestée par personne jusqu’à la fin du 18ème siècle : « Que la Corse fût marquée d’une originalité profonde et revendiquât son indépendance, cela ne la distinguait fondamentalement d’aucune autre région italienne, insulaire ou non, assujettie ou non à un pouvoir étranger. Jusqu’à la fin du 18ème siècle, son histoire s’est encadrée dans elle de l’Italie » (Alain Pillepich, Napoléon et les Italiens, 2003)

Les Corses comme les Italiens continentaux acceptaient l’idée (évidente pour l’époque) de l’appartenance de la Corse à l’Italie – qui n’était pas un une notion politique mais géographique et culturelle : Paoli disait souvent « Nous autres, les Italiens… ». Le dramaturge Alfieri, dédiant une de ses pièces à Paoli, vers 1780, écrit de façon désenchantée :  En vain, Paoli, nous avons voulu réveiller l’Italie : toi par l’épée, moi par la plume.

Le sentiment d’appartenir à un même ensemble culturel n’était pas – loin de là – contradictoire avec le sentiment d’appartenance à des unités plus petites, non seulement dans les îles mais en Italie continentale, qui recoupaient ou pas le découpage géopolitique de l'époque (encore aujourd’hui, les identités locales restent vivaces en Italie et nourrissent même de multiples revendications politiques). Quand les Corses se révoltaient contre Gênes, c’étaient des Italiens en révolte contre d’autres Italiens.*

                                                                                   * Ajoutons au passage que le dialecte génois est plus éloigné du toscan, source de l’italien standard (qui à l’époque était utilisé comme langue écrite plus que comme langue parlée) que le corse. La domination de Gênes sur la Corse n’était pas très différente de celle qu’elle exerçait sur des villes subordonnées comme Vintimille et San Remo - sinon que la Corse avait un statut à part puisqu’elle était considérée comme un royaume (sans roi) – ou de la domination de Venise sur ses territoires de « Terre-ferme » (le Frioul, le Padouan, le Vicentin, etc).

 

 

 

LE JEUNE BONAPARTE, « NATIONALISTE » CORSE

 

 

 

Lorsque Napoléon s’est exprimé à divers moments de sa vie sur son identité culturelle – ou dit autrement sur sa « nationalité « culturelle » (différente de sa nationalité juridique, celle-ci étant clairement établie à compter au moins de 1789) on est surpris de ses variations ou de ses contradictions, dans lesquelles les notions de Corse, Français, Italien, apparaissent sans être toujours investies des mêmes significations.

Comment expliquer ces contradictions ?

L’éducation française de Napoléon (à partir de 9 ans, d’abord quelques mois au collège d’Autun, puis comme boursier à l’école de Brienne et à l'Ecole militaire de Paris) explique en partie que celui-ci ait eu du mal à définir son identité. Corse dans ses jeunes années (dans la variante « ajacienne » de l’identité corse, sans insister davantage), sa formation devient exclusivement française jusqu’à la fin de son adolescence. Ce n’est qu’après son entrée comme sous-lieutenant dans l’armée qu’il revient en Corse, en 1786, où il passe d’affilée plusieurs mois et revient ensuite à plusieurs reprises pour ses congés de « semestre » et des permissions exceptionnelles, passant en gros la moitié de son temps en Corse entre 1786 et 1793. C’est durant ces séjours qu’il se remet à parler corse.

Dans sa jeunesse, coupé de la Corse, isolé au milieu d’élèves « continentaux », Bonaparte, de façon classique, surinvestit son identité corse ; on a rappelé ses mots à son ami Bourrienne : «  Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. » Son idole est le vieux Pascal Paoli, l’ancien dirigeant de la Corse indépendante, qui a combattu les Génois et les Français, exilé en Angleterre.

A son retour en Corse, il est déçu de voir que les Corses se sont soumis bon gré mal gré à la domination française. Il écrit : « « Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent en tremblant la main qui les opprime… Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore corrompu nos mœurs. »

Mais ce constat amer (qui lui rappelle que son propre père, mort prématurément, fut aussi un rallié aux Français et en retira des avantages) ne diminue pas son nationalisme corse : au contraire, il s’imagine volontiers comme l’un de ceux qui décideront les Corses à reprendre le combat – par les armes ou par la politique.

Dans de nombreux textes que le jeune officier du roi écrit avant 1789 (il déteste qu’on lui rappelle qu’il est officier grâce à la « bonté » du roi, du fait que ses études ont été prises en charge par la monarchie) son patriotisme corse et son dégoût des Français apparaissent ensemble : le protagoniste de sa « Nouvelle corse », un rebelle qui a pris le maquis, déclare « j'ai  juré (…) de ne plus pardonner à aucun Français » ; Napoléon est sûrement d’accord avec lui.

En 1789, il écrit à Paoli, essayant de se faire bien voir de lui (mais les relations seront toujours tièdes entre les deux) ; le début de sa lettre est bien connu :

« Général,

Je naquis quand la patrie périssait. 30 000 Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.
Les cris du mourant, les gémissements de l’opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance.
Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l’espérance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission : accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d’impôts, nos compatriotes vivent méprisés ….».

(lettre du 12 juin 1789)

 

 

 

BONAPARTE DANS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

 

 

Une idée généralement admise voudrait que ce soit la Révolution française qui a rangé « définitivement » Napoléon Bonaparte dans le camp de la France – dès que celle-ci devient révolutionnaire. Les événements politiques permettent à Napoléon toujours officier de l’armée royale, de débuter une carrière locale où il s’efforce de rester dans le sillage de Paoli, qui est de retour en Corse en juillet 1790, après avoir applaudi les changements qui ont eu lieu en France.

Paoli est alors l’homme fort de la Corse mais déjà âgé, il est épié par de jeunes ambitieux qui voudraient bien le pousser vers la retraite.

Les prises de position publiques de Napoléon sont très favorables aux événements révolutionnaires (dont la compréhension en Corse est longtemps biaisée par l’espoir que la Corse aura un statut dérogatoire) - mais dans ses lettres privées, il s’épanche plus clairement.

De Paris où il est de retour après plus de 7 mois passés en Corse, il écrit à son frère Joseph en mai 1792 : « Tiens-toi fort avec le général Paoli. Il peut tout et est tout. Il sera tout dans l'avenir que personne au monde ne peut prévoir. » En juin de la même année, il écrit au même : « Il faudrait essayer si Lucien pourrait rester avec le Général [Paoli]. Il est plus probable que jamais que tout ceci finira par notre indépendance. Conduis-toi là-dessus. »

En juillet 1792, après avoir indiqué que les gens raisonnables approuvent la démarche de La Fayette (qui est venu à l’Assemblée pour mettre en garde contre toute nouvelle violence faite au roi, après la journée du 20 juin 1792, et demander la dissolution des Jacobins), Bonaparte écrit à Joseph : « Le peuple, c'est-à-dire les dernières classes, sont irritées et sans doute qu'il y aura un choc. (… ) les peuples valent peu la peine que l'on se donne tant de souci pour mériter leur faveur.  (…) Il faut voir les choses de près pour sentir que le Français est un peuple vieux, sans couilles, sans liens. »

On sait que présent à Paris lors de la journée du 10 août 1792 (prise des Tuileries par la foule), Bonaparte assistera (de loin)  avec dégoût à l'attaque du palais par « la plus vile canaille » et passera pour suspect rien qu'en raison de son visage calme et de ses vêtements corrects (Mémorial de Las Cases, 3 août 1816)

 

Paradoxalement, alors qu’il est dans un état d’esprit pas vraiment éloigné de Paoli sur les événements révolutionnaires continentaux (dont il désapprouve la tournure extrémiste et la violence de rue) Bonaparte, qui est revenu en Corse en octobre 1792*, est de plus en plus mal vu par Paoli à la suite de divers incidents et pour ses relations avec des politiciens corses qui ont pris parti contre Paoli et s’alignent sur les jacobins parisiens

                                                                                                 * On a fait remarquer que pendant que le canon tonne à Valmy en septembre 1792, Bonaparte attend à Marseille le bateau pour la Corse : il ramène sa sœur Marie-Anne/Maria Anna (qui se fera appeler plus tard Elisa) qui était pensionnaire à la maison d’éducation des jeunes filles nobles de Saint-Cyr (fermée pour causes d’événements révolutionnaires). Il se débrouille pour rester en Corse ensuite.

 

Au début de 1793, une opération des forces républicaines est entreprise à partir de la Corse contre la Sardaigne voisine (possession du roi de Piémont-Sardaigne). Paoli, qui n'est pas le responsable de l'expédition, n'y est pas favorable. Comme l'expédition est un échec (en grande partie à cause des volontaires méridionaux du continent, indisciplinés et qui d'ailleurs commettent des violences en Corse), les républicains - où la tendance jacobine s'impose  - en font porter la responsabilité à Paoli. Bonaparte qui a participé aux opérations et qui croyait s'y distinguer, est déçu. Il  oscille entre accuser Paoli comme font les républicains français et leurs suiveurs corses, notamment les frères Arena et Saliceti, et prendre sa défense.

 

 

BONAPARTE ET LE CHOIX DE LA FRANCE

 

 

En avril 1793, Paoli est accusé par la Convention – en réponse, il met la quasi totalité de la Corse en état d’insurrection, sauf les quelques ports où se trouvent des garnisons françaises, qui échappent à son autorité. L’assemblée (consulta) paoliste de Corte (mai 1793) déclare les Bonaparte et les Arena traîtres à la patrie. Leurs biens sont saccagés. Il semble que Napoléon Bonaparte a cherché d’abord la conciliation ; mais pourchassé par les Paolistes, il doit quitter l’île avec sa famille. On connait son mot à sa mère : Préparez-vous à partir, ce pays n’est plus pour nous*.

                                                                                                           * La rupture entre la Corse paoliste et la France révolutionnaire est précipitée par la dénonciation de Paoli comme séparatiste et traître en puissance par le jeune Lucien Bonaparte, juste arrivé de Corse, lors d’une séance au club des Jacobins de Toulon, qui envoie la dénonciation à la Convention. Lucien Bonaparte a la bêtise de s’en vanter dans une lettre à ses frères : C’est fait, Paoli est décrété (d’accusation), notre fortune est faite. La lettre est interceptée par les Paolistes et Paoli déclare : je savais qu’il n’y avait rien de bon à attendre des fils de Carlo [Bonaparte]. Bien plus tard, dans ses Mémoires, Lucien Bonaparte plaidera l’excuse de la jeunesse et de l’entraînement par l’ambiance survoltée du club : Qu’avais-je fait ? J’avais dénoncé l’homme que je respectais le plus au monde.

 

C’est à partir de ce moment que le choix de la France s’impose à Napoléon – quelles que soient les réserves qu’il peut faire sur le pouvoir politique en France. Alors que jusque-là, ses ambitions étaient limitées à la Corse, Napoléon va s’en détourner et déployer ses possibilités sur un champ plus vaste, faisant profil bas lorsqu’il faut et attentif à flairer le vent.

L’adhésion de Bonaparte jeune aux idées républicaines – au moment où les Jacobins dont il s’était toujours méfié, incarnent ces idées, est un dogme pour certains (ce qui permet ensuite de dire que Napoléon a « trahi » ses idéaux de jeunesse). Nous préférons ici l’explication de Taine, où la comparaison avec les condottières est fondée à notre sens, même si elle vaut surtout à partir du moment où Bonaparte exerce des commandements importants : « … en bon condottière qui ne se donne pas, qui se prête au premier offrant, au plus offrant, sauf à se reprendre plus tard, et finalement, si l’occasion vient, à tout prendre. — Condottière (…) il va l’être, de plus en plus indépendant, et, sous une apparente soumission, sous des prétextes d’intérêt public, faisant ses propres affaires, rapportant tout à soi, général à son compte et à son profit ».

Avant d'en arriver là, il est surtout question pour Bonaparte de survivre et pour cela, de hurler avec les loups, quels qu'ils soient.

 

Les événements de 1793 modifient considérablement le regard de Napoléon sur la Corse. C’est désormais le pays qui l’a rejeté (même si tous les Corses ne sont pas Paolistes, certes). Bonaparte a éprouvé - et l’éprouvera encore – que « nul n’est prophète en son pays ». « Après l’échec de 1793, l’amour de sa terre natale de Corse, magnifié par le charme tenace des impressions d’enfance, coexiste en lui avec une sorte de haine matricide, née d’autres souvenirs et que certains insulaires lui rendaient bien » (Alain Pillepich, Napoléon et les Italiens).

 

 

BONAPARTE ET L’ITALIE

 

 

Pendant quelques années, Bonaparte mit de côté ses origines corses - et  par conséquent, son appartenance culturelle à l’ensemble italien, puisqu’on a vu qu’à cette époque, cette appartenance était couramment admise. De plus, la politique révolutionnaire était hostile aux cultures locales et rêvait d’imposer au pays une identité commune. C’est l’époque où, à la Convention, Barère déclarait que les langues régionales (patois ou langues « étrangères » utilisées localement) étaient au service de la contre-révolution.

Dans l’immédiat, l’intégration de la Corse dans la France révolutionnaire avait été mise entre parenthèses pour quelques années par la sécession de Paoli et, après quelques mois de governo separato,  la création du royaume anglo-corse dont faut-il le rappeler, la langue nationale écrite était l’italien - la langue parlée restant le corse. L’intégration à la France fut de nouveau à l’ordre du jour à partir de fin 1796.

C’est justement en 1796 que Bonaparte se trouva de nouveau en contact avec l’Italie puisqu’il fut nommé général en chef de l’armée chargée par le Directoire de contrecarrer l’offensive autrichienne en Italie et d’influencer (voire de rançonner) les Etats italiens. C'est d'ailleurs Bonaparte qui, depuis l'Italie, supervisa le retour à la France de la Corse après l'évacuation de l'île par les Anglais.

Au moment de la campagne d'Italie, les origines italiennes (au sens large) de Napoléon deviennent un véritable atout pour sa politique vis-à-vis des patriotes italiens qui attendent une modification des institutions locales, pas forcément ou pas encore dans le sens de l'unité de l'Italie, mais en tout cas une démocratisation des Etats italiens et le rejet de la domination autrichienne qui s’exerce directement sur le Milanais et indirectement sur d’autres Etats italiens.

Avec les Italiens, qu’ils soient des sympathisants de la Révolution ou les  dignitaires des Etats en place, Bonaparte a un langage commun, il parle italien, et peut-être une psychologie commune.

De façon caractéristique, Bonaparte promet aux Italiens un avenir radieux en même temps qu'il prend ses distances avec la Révolution française. Il leur dit  : Vous avez la chance de pouvoir parvenir à la liberté sans passer par la Révolution et ses crimes (cité par Alain Pillepich, Napoléon et les Italiens). 

Le poète Ugo Foscolo, exprimant l'enthousiasme des jeunes réformateurs italiens, dédie une ode à Bonaparte liberatore.

Mais quelques années après le même Foscolo ironise sur le peu de confiance qu’on peut accorder à Napoléon. En effet, depuis son premier enthousiasme, Napoléon a déçu les patriotes vénitiens, dont Foscolo, en attribuant à l'Autriche le territoire vénitien lors du traité de Campo Formio :

« Beaucoup d’autres encore mettent leur confiance dans le Jeune Héros né de sang italien, né là où on parle notre langue.

Pour moi, jamais je n’attendrai rien d’utile et de grand pour nous d’une âme basse et cruelle (…) Oui, les épithètes ne sont pas exagérées. (…)

Il naquit Italien et secourra un jour sa patrie. Que d’autres le croient ! Moi, j’ai répondu et répondrai toujours : La nature l’a créé tyran : le tyran ne pense pas à sa patrie, il n’en a pas. »

(Foscolo, Ultime lettere di Jacopo Ortis).

 

 

 LE RÉORGANISATEUR DE L'ITALIE

 

 

Napoléon, d'abord en tant que général de la République puis à plus forte raison une fois devenu Premier consul, réorganise la carte politique de l'Italie. L'élément central de la nouvelle Italie est la République cisalpine qui couvre en gros le nord-est de l'Italie.

Puis Napoléon n’est plus seulement le réorganisateur de l'Italie, il devient un chef d'état italien : après qu’il soit devenu Premier consul en France, les notables de la République cisalpine font appel à lui pour devenir le président de la République italienne, nouveau nom de la Cisalpine.

Vu depuis la France, le rôle italien de Napoléon est souvent négligé ; seul compte son rôle français. Mais en tant que dirigeant investi du pouvoir supérieur en Italie, soit directement dans la République italienne devenue ensuite royaume* d’Italie (sans parler des territoires italiens rattachés à la France), soit indirectement sur les autres territoires, il est important pour Napoléon de mettre en avant son appartenance au monde culturel italien.

Mais dans ses souvenirs, dictés à la fin de sa vie à Sainte-Hélène, parlant pour un public français, Napoléon présente les choses de façon assez neutre, en concédant quand même son « origine étrangère » :

« Il n’y a pas jusqu’à mon origine étrangère, contre laquelle on a essayé de crier en France, qui ne m’ait été bien précieuse. Elle m’a fait regarder comme un compatriote par tous les Italiens, elle a grandement facilité mes succès en Italie. »

Il rappelle qu’on retrouva dans les archives des villes italiennes des indications du rôle joué autrefois par la famille Bonaparte, de sorte que celle-ci apparut aux yeux des Italiens « comme une famille italienne », « si bien que quand il a été question du mariage de ma soeur Pauline avec le prince Borghese, les familles nobles de Rome et de Toscane ont dit :  « C’est bien (…) c’est entre nous, c’est une de nos familles ».

De même, selon Napoléon, lorsque le pape se décide à venir le sacrer empereur, les cardinaux italiens y voient une satisfaction d’amour-propre national : « Après tout, c’est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner, nous serons vengés des Gaulois ».

(Las Cases, Mémorial de Sainte Hélène, 6 mai 1816)

 

                                                                                                           * Signalons ici les difficultés d'utilisation des majuscules pour les mots royaume, empire, république. Il est d'usage de mettre une majuscule quand le mot est suivi d'un adjectif et non quand il est suivi d'un nom : la République française, mais la république de Gênes. Logiquement il en va de même pour Empire français. Empire et Empereur, employés seuls et renvoyant à la période historique (et non au gouvernement napoléonien - du moins en principe) et à Napoléon lui-même, prennent une majuscule. Nous ne sommes pas sûrs d'avoir toujours respecté ces règles, d'ailleurs appliquées de façon erratique par les auteurs. Dans les citations, nous respectons - sauf inadvertance -  l'orthographe du texte cité. 

 

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 Décret relatif à l'apanage du prince Eugène Napoléon (Eugène de Beauharnais), après délibération du Sénat d'Italie, 1810.

Le texte en italien commence par la titulature de Napoléon : par la grâce de Dieu et par les Constitutions, Empereur des Français, roi d'Italie, Protecteur de la confédération du Rhin, Médiateur de la confédération suisse (dans les textes français, on disait confédération helvétique). Visa du duc de Lodi, chancelier de la couronne (Francesco Melzi d'Eril, nommé duc de Lodi par Napoléon, ancien vice-président de la république italienne; Melzi d'Eril était opposé à la politique d'alignement du royaume sur l'Empire napoléonien).

Site de vente Abebooks ; https://www.abebooks.fr/Decreto-Napoleone-dItalia-appannaggio-Principe-Eugenio/30942688702/bd

 

 

 

UN DES NÔTRES ?

 

 

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 Pièce en or de 40 lires du royaume d'Italie (1810). Effigie de Napléon et armes de l'Etat (aigle impérial chargé d'un blason reprenant divers blasons des provinces italiennes, par exemple la vouivre du Milanais). Légendes en italien : Napoléon empereur et roi. Royaume d'Italie.

Cgb.fr Numismatique. https://www.cgb.fr/italie-royaume-ditalie-napoleon-ier-40-lire-1810-milan-ttb,fwo_417631,a.html

 

 

 

Napoléon présente d’ailleurs cette sympathie comme provenant des Italiens, sans qu’il y soit pour quelque chose, sans même dire s’il ressentait lui-même des affinités italiennes. On peut quand même penser qu’il fit ce qu’il fallait pour nourrir cette sympathie.

Premier consul, puis empereur en France, Napoléon est président de la République italienne puis roi d’Italie*.

                                                                                * Lorsque Napoléon devient empereur des Français, il lui semble inconvenant de rester en même temps président d'une république. Après quelques hésitations, il se fait conférer le titre de roi d'Italie et il est couronné à Milan en 1805. Il s’agit toujours de la partie nord-est de l’Italie.

 

Du fait de cette dualité, Napoléon doit en quelque sorte établir des cloisons étanches entre ses deux dominations. Il se doute bien qu’on l’attend au tournant dans chaque pays – mais c’est surtout en France, base de son pouvoir, qu’il doit être prudent :  les Français du début du 19ème siècle, pas plus qu’à une autre époque, ne sont enchantés à l’idée d’être gouvernés par un étranger. Il lui est impossible de laisser en France se propager l’idée qu’il serait Italien.

 

Quelques anecdotes illustrent cette dualité (qu’il serait certainement exagéré d’appeler schizophrénie).

En 1802, Napoléon, Premier consul, modifie la carte politique de l’Italie en créant le royaume d’Etrurie formé principalement de la Toscane. Il investit de ce royaume Louis de Bourbon-Parme, fils du duc de Parme ; le nouveau roi vient avec sa femme remercier Napoléon à Paris et croit utile de lui dire : Ma, in somma, siete Italiano, siete nostro (mais en somme, vous êtes Italien, vous êtes des nôtres).

Evidemment, Napoléon, assez glacial répond : Non, Monsieur, je suis Français.

Aurait-il répondu différemment en Italie ?

En 1807, Napoléon est en Italie (il visite notamment Venise où il est reçu avec faste) ; à Mantoue, il revoit son frère Lucien avec qui il est en froid et lui dit : finalement, tu es resté Corse, donc Italien : tu détestes les Français* (cité par A. Pillepich, Napoléon et les Italiens).

                                                                                                             * Remarque d’autant plus curieuse que Lucien, très jeune, avait adopté bruyamment le parti de la France républicaine et joué un rôle dans la dénonciation du séparatisme de Paoli (voir plus haut).

 

 

Mais quelques années plus tard, à Paris mais en privé, il reçoit le grand sculpteur Canova (né dans la province de Trévise) qui vient faire son buste. Napoléon discute avec lui assez librement. Il annonce à Canova des mesures en faveur de la protection des monuments à Florence.

 Canova raconte la scène :

« Ce sera glorieux pour Votre Majesté, d’autant plus que j’ai entendu dire que sa famille est d’origine florentine. A ces mots, l’impératrice [Marie-Louise] se tourna et dit :  Vous n’êtes pas Corse ? Si fait, répondit-il, mais d’origine florentine.  (…)  Par conséquent, vous êtes Italien, Sire, et nous nous en glorifions. Je le suis certainement, repartit-il. »

Mais si en privé Napoléon se laisse aller à cette curieuse formule (un peu réticente malgré son caractère affirmatif : « Je le suis certainement »), il doit rester prudent comme il le reconnait plus tard à Sainte-Hélène – cette fois-ci évoquant son origine corse, mais toujours qualifiée d’étrangère, qu’il compare à une bâtardise (non qu’il en juge ainsi mais c’est le préjugé qu’il doit affronter) :

« L’origine étrangère était un inconvénient qu’il fallait dissimuler comme si on était bâtard... J’ai toujours eu à me défendre de mon origine corse ... » (Général Bertrand, Cahiers de Sainte-Hélène, 17 mai 1816)

 

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 Napoléon, roi d'Italie par  Andrea Appiani.

Appiani peignit plusieurs portraits de Napoléon en tant que roi d'Italie. Curieusement sur ses portraits, les traits de Napoléon sont assez différents de ceux qu'on trouve sur ses portraits par des peintres français.

Galeria antiquaria Alessandra Corvi.

https://www.compro-antiquariato.it/andrea-appiani-valutazione-dipinti/

 

 

 

 

 

DESTIN DE L’ITALIE NAPOLÉONIENNE

 

 

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Un  témoignage de l'organisation administrative dans certaines régions italiennes en-dehors du royaume d'Italie : cette affiche (en italien seul) porte les divers rattachements de l'arrondissement  de Pise : Empire français, grand-duché de Toscane, département de la Méditerranée.

Bien qu'intégrée à l'Empire français (et donc à la France des 130 départements), la Toscane est néanmoins considérée comme grand-duché (son appellation traditionnelle depuis le 16 ème siècle); Elisa, soeur de Napoléon, étant grande-duchesse.

Décision du vice-préfet du circondario (arrondissement) de Pise, relative au nombre de conscrits que doivent fournir les cantons de l'arrondissement, 1811.

Site des Archives de la province de Pise, exposition numérique Quando eravamo Francesi (quand nous étions Français)

 https://archivipisani.altervista.org/wp-content/uploads/2020/10/rollUp_francesi_xsito.pdf

 

 

 

 

Vers 1810, Napoléon domine toute l’Italie à l’exception de la Sicile et de la Sardaigne, où respectivement les souverains de la dynastie des Bourbons de Naples et ceux de Savoie-Piémont-Sardaigne se sont réfugiés sous protection britannique.

Sa domination est directe sur deux ensembles : d’une part, les territoires de plus en plus nombreux rattachés à l’Empire français et départementalisés (Piémont, Ligurie, Toscane, région de Rome après l’annexion des Etats pontificaux et l’arrestation du pape, transféré en France) ; d’autre part le royaume d’Italie, soit en gros le nord-est de l’Italie et une partie du centre (Lombardie, Vénétie, Marches, Emilie-Romagne). S’y ajoute la domination indirecte sur les Etats protégés dont les souverains sont des membres de sa famille ou des dignitaires impériaux (Lucques et Piombino pour sa soeur Elisa et son mari l'Ajaccien Félix Baciocchi, le royaume de Naples pour son frère Joseph puis son beau-frère Murat, les principautés de Pontecorvo pour Bernadotte et Bénévent pour Talleyrand) – parfois, sans rechercher une règle administrative trop stricte, il existe un souverain nominal qui coexiste avec un rattachement à l’Empire français (le grand-duché de Toscane confié à sa soeur Elisa)*. Enfin la vieille république de Saint-Marin survécut à tout et resta autonome – mais bien sûr protégée par Napoléon**.

                                                                                        * Mentionnons Guastalla, érigée en principauté pour Pauline Bonaparte, princesse Borghese,  qui fut absorbée rapidement par l'Empire : Pauline revendit ses droits à son frère en conservant le titre. 

                                                                         ** On dit que Napoléon, admiratif de ses antiques institutions, proposa de l’agrandir au détriment de ses voisins, ce que la république refusa sagement.

 

 

Italie_1812

 L'Italie napoléonienne en 1812. A noter une erreur orthographique, le mot Valois empoyé à la place de Valais (canton suisse annexé à la France)

CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=170856

Wikipédia, art Risorgimento.

 

 

 

 

Devant le Sénat d’Italie, Napoléon - rarement présent en Italie – parle italien et s’efforce de convaincre - autant que possible - ses sujets italiens qu’il n’est pas un souverain étranger.

Il serait d'ailleurs intéressant de savoir (mais à notre connaissance il n'existe pas de réponse à la question) si Napoléon, en tant que chef d'Etat italien, se considérait ou était considéré comme Italien.

Pourtant, à l’égard de l’Italie, les historiens considèrent que sa politique fut essentiellement pro-française (ou plutôt dans l’intérêt de l’Empire) : décevoir les Italiens avait bien moins d’importance que risquer de s’aliéner les Français (comme tous les dirigeants Napoléon s’abusait sans doute sur les véritables raisons de défiance des Français envers lui).

Il en résultait des flatteries ou des rodomontades du style : « Impossible n’est pas Français » dans lesquelles il surjouait sa part française.

Cela n’empêchait pas ses opposants, même avec le recul du temps, de prétendre que sa préférence était pour son origine italienne (probablement sans distinguer entre origine italienne et corse), ainsi Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-tombe :

« Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne ; il détesta les Français jusqu’à l’époque où leur vaillance lui donna l’empire. Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa jeunesse. (…)

Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s’effacèrent pas entièrement : sur le trône, il parut nous oublier ; il ne parla plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des Français ; cette phrase lui échappait : « Vous autres Français. »

Il est probable que Napoléon a pu utiliser des formules comme : « Vous, les Français », donnant à penser qu’il se plaçait en-dehors du groupe national ; mais je n'en ai pas trouvé.

On a un exemple un peu différent mais proche dans sa conversation avec Goethe, présent lors des fêtes de l’entrevue d’Erfurt (1808) avec le tsar Alexandre :

« Monsieur Gœthe, venez ce soir à Iphigénie. C'est une bonne pièce; elle n'est cependant pas une de celles que j'aime le mieux, mais les Français l'estiment beaucoup. » (Mémoires de Talleyrand, prince de Bénévent).

 

En Italie, la déception finit par s’imposer, sauf dans les cercles du pouvoir (et encore, comme en France, la déception finit par gagner même ces cercles). Napoléon avait juré lors de son couronnement de « gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple italien » (formule similaire à celle du sacre pour la France) – presque personne en 1814 en Italie estimait que tel avait été le cas. Napoléon avait nommé vice-roi d’Italie son beau-fils Eugène de Beauharnais, mais contrôlait étroitement l’action du vice-roi. L’Italie n’était pour Napoléon qu’une vache à lait (impôts et conscription) et encore produisant trop peu de lait. A son beau-fils Eugène, coincé entre sa fidélité à son beau-père et sa fidélité à ses administrés, il écrivait de privilégier constamment les intérêts français :  prenez ma devise, tout pour la France ! [en fait, tout pour mon empire].

Le règne italien de Napoléon se termina dans le discrédit et l’émeute : à Milan, en avril 1814, les manifestants envahissent le Sénat tandis que les dignitaires se rallient à l’insurrection ; le ministre des finances Prina, un des ministres les plus détestés, est lynché par les manifestants. Ce fut heureusement la seule victime. A Venise (et ailleurs) les symboles du pouvoir napoléonien sont détruits : la statue de Napoléon qui se trouvait place Saint Marc est jetée à terre.

 

Pour finir, l'épisode napoléonien n'a certainement pas été sans conséquence sur la suite de l'histoire de l'Italie. Les historiens discutent de son influence sur la formation de l'Italie unifiée - dont le royaume d'Italie napoléonien aurait été l'embryon.

 

 

 

À SAINTE-HÉLÈNE : CORSE, FRANÇAIS, ITALIEN ?

 

 

 

Comme en grande partie ses réflexions sur son appartenance culturelle sont évoquées dans les récits et propos rapportés par son entourage à Sainte-Hélène, ils sont aussi biaisés par le but politique que Napoléon se donne à ce moment : effacer l’image noire qu’il a auprès des Français, se présenter comme un réformateur libéral et ainsi donner toutes ses chances, un jour, à son fils de reprendre le trône impérial (en admettant que lui-même ait abandonné tout rêve d’un miraculeux revirement de situation - du moins avant que  la dégradation de son état de santé impose le fait qu’il ne reviendra jamais en France et donc qu’il doit  travailler pour son fils).

Dans ses textes de Sainte-Hélène, Napoléon, même s’il parle assez librement, ne perd pas de vue cet objectif. Il doit se présenter comme un Français insoupçonnable.

Mais sa sincérité parait entière lorsqu’il rapporte l’humiliation que lui causait le rappel de ses origines corses ou étrangères. Il tient à distance ses origines, car il reconnait que la Corse est en quelque sorte étrangère à la France : « L’île de Corse n’est pas la France ». Dès lors, il insiste sur l’éducation qu’il a reçue à Brienne, en Champagne :

« Je suis plus champenois que corse. De toutes les injures qui étaient répandues contre moi dans tant de libelles, celle qui m’était la plus sensible était de m’entendre appeler Corse. L’île de Corse n’est pas la France, quoiqu’on y parle français. (général Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, 28 juin 1817).

On a déjà cité sa phrase remarquable – qui vaut non seulement pour ses réactions quand il était dans sa phase d’ascension et quand il exerça le pouvoir, mais reste d’actualité dans sa façon de présenter les choses dans les souvenirs de Sainte-Hélène : « L’origine étrangère était un inconvénient qu’il fallait dissimuler comme si on était bâtard... J’ai toujours eu à me défendre de mon origine corse ».

Il raconte sa réaction lorsque lors d’une visite à Lyon, un notable bien mal inspiré le complimenta de faire tout ce qu’il faisait pour la France alors qu’il n’était pas Français. C’est comme si j’avais reçu un coup de bâton, je lui tournai le dos, rapporte Napoléon.

Mais sans mettre en cause sa sincérité, il faut tenir compte du fait qu’à son époque, l’idée d’une culture ou d’une identité partagée ou double est extrêmement rare – voire inexistante*. 

                                                                                            * On peut avoir un exemple de cette impossibilité avec l’attitude du poète Foscolo dont on a parlé : Vénitien du fait de sa naissance dans une possession vénitienne (les Iles ioniennes) et de son origine familiale, Foscolo se présente comme un patriote vénitien, puis comme patriote italien. Mais il se présente aussi comme exilé de sa patrie grecque en Italie (qui alors ne serait pas sa patrie, logiquement). A l'époque, les personnes dont les origines sont complexes ressentent cette complexité mais ne la résolvent pas (au moins en paroles) en parlant de double culture ou double nationalité.

Il existe dans tous les récits et opinions de Napoléon sur ses origines des glissements et des imprécisions sur les notions de Corse, d’Italien, de Français. Napoléon évacue parfois son identité corse, jugée sans doute peu valorisante – il préfère alors parler de son origine (ou identité) italienne – tout en s'affirmant Français en même temps :

 « J'ai un pied en Italie et un en France. Car je tiens des Italiens ; ma famille était en Toscane, il y a deux cents ans (...) Je ne suis pas Corse ; j’ai été élevé en France, je suis donc Français. (...)  Je suis Italien ou Toscan plutôt que Corse ! » (Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, 4 octobre 1817). Le passage se termine par un éloge des ... Parisiens !

 

 

 

ENTRE NOSTALGIE ET VISAGE POUR LA POSTÉRITÉ

 

 

 

En même temps, il se laisse aller à la nostalgie du pays natal – réaction compréhensible maintenant que les jeux sont faits pour lui et qu’il a tendance à se reporter vers les années passées, désormais idéalisées.

Ainsi Las Cases raconte :  

« La conversation est tombée sur la Corse et y est demeurée plus d’une heure. La patrie est toujours chère, disait-il. Sainte Hélène même pourrait l’être à ce prix [si elle était la patrie]. La Corse avait donc mille charmes (…). Il disait que les insulaires ont toujours quelque chose d’original par leur isolement qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu’éprouve le Continent, que les habitants des montagnes ont une énergie de caractère et une trempe d’âme qui leur est toute particulière. » Napoléon vante « les charmes de la terre natale : tout y était meilleur disait-il ; il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même, elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés, il ne l’avait retrouvée nulle part. Il s’y voyait dans ses premières années, à ses premières amours … ».*

                                                                                                   * Napoléon indique aussi que lors de son abdication en 1814, il aurait pu « se réserver » la Corse (au lieu de l’île d’Elbe) mais qu’il ne l’a pas fait pour que les Français ne lui reprochent pas d’avoir réussi à tirer avantageusement son épingle du jeu. Selon certains récits, le tsar Alexandre avait justement proposé la Corse comme principauté à attribuer à Napoléon – mais c’est l’ambassadeur du gouvernement provisoire Caulaincourt qui aurait déclaré que c’était impossible car la Corse, partie intégrante de la France, ne pouvait pas en être séparée.

 

Il revient sur la sécession de Paoli et donne l’interprétation habituelle du comportement de la famille Bonaparte : « Quand Paoli voulut livrer son île aux Anglais, la famille Bonaparte demeura chaude à la tête du parti français et eut le fatal honneur de voir intimer contre elle une marche des habitants de l’île, c’est à dire d’être attaquée par la levée en masse. 12 ou 15 mille paysans (…) fondirent des montagnes sur Ajaccio ; note maison fut pillée et brûlée, les vignes perdues, les troupeaux détruits ».

Napoléon revient sur les insultes envers les Corses lors de son abdication : « À Paris, on avait dit au Sénat que la France avait été chercher un maître chez un peuple dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves. « Ce sénateur a pu vouloir m’injurier, disait l’Empereur, mais il faisait là un grand compliment aux Corses. Il disait vrai ; jamais les Romains n’achetaient d’esclaves corses ; ils savaient qu’on n’en pouvait rien tirer ; il était impossible de les plier à la servitude. »

Evoquant aussi quelques souvenirs sur Pascal Paoli, il regrette de n’avoir pas eu l’occasion de se réconcilier avec lui : « Paoli mourut fort vieux à Londres ; il vit Napoléon Premier Consul et Empereur, et le chagrin de celui-ci [Napoléon] est de ne pas l’avoir rappelé près de lui. « C’eût été une grande jouissance pour moi, un vrai trophée, disait-il ; mais, entraîné par les grandes affaires, j’avais rarement le temps de me livrer à mes sentiments personnels. »

(Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, 29 mai1816).

 

On retrouve les mêmes réactions dans les discussions avec le docteur Antommarchi* :

« Ah docteur, quels souvenirs la Corse m’a laissés. Je jouis encore de ses sites, de ses montagnes, je la foule, je la reconnais à l’odeur qu’elle exhale Je voulais l’améliorer, la rendre heureuse, tout faire en un mot pour elle ; le reste de la France n’eût pas désapprouvé ma prédilection. Mais les revers sont venus, je n’ai pu effectuer les projets que j’avais formés.

Docteur, la patrie, la patrie. Si Sainte Hélène était la France, je me plairais sur cet affreux rocher ».

                                                                                                         * Le docteur Antommarchi, Corse qui avait fait ses études médicales à Pise, fut choisi comme médecin de Napoléon, malgré son inexpérience (il était spécialisé dans les autopsies !) par la famille de Napoléon (notamment sa mère) en Italie ; il rejoignit Sainte-Hélène en 1819. Napoléon le considéra comme un médecin nul et finit par le traiter avec mépris. Il mourut à Cuba où il s’était installé. On a dit que dans ses souvenirs, Antommarchi avait beaucoup exagéré la cordialité de Napoléon à son égard.

 

On note le changement significatif (si celui-ci n’est pas dû à Antommarchi ?) par rapport au récit de Las Cases : dans celui-ci, la patrie est clairement le pays natal, donc la Corse. Chez Antommarchi après avoir évoqué la Corse, pays natal, lorsqu’il s’agit de la patrie, c’est la France qui est évoquée (Sainte-Hélène serait la patrie si c’était la France).

Napoléon prend notamment la pose pour la postérité dans son testament – dans une première version, il avait souhaité être enterré dans la cathédrale d’Ajaccio auprès de ses aïeux. Mais dans la version finale on trouve la formule célèbre « Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ». A son fils le roi de Rome, il recommande « de ne jamais oublier qu’il est né prince français ». « Il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple français. »

Ainsi Napoléon à ses derniers moments, fit tout ce qu’il pouvait pour faire avancer les chances pour son fils de lui succéder un jour, en se présentant comme ayant toujours eu le souci des Français (on peut en discuter !) – une précaution qui finalement sera payante, non pour son fils, mort très jeune de la tuberculose, mais pour son neveu, futur Napoléon III.

Malgré quelques legs à des Corses qui lui ont rendu service, la Corse fut oubliée dans les dernières pensées de Napoléon. L’écrivain et voyageur Valéry* observera que « dans le testament de Napoléon où se trouvent tant de dispositions diverses et quelques-unes si futiles, il n’y avait ni un souvenir ni une obole pour son indigente patrie » (Voyages en Corse, à l'Ile d'Elbe, et en Sardaigne par M. Valery, 1837).

                                                                                                   * De son vrai nom Antoine Claude Pasquin, auteur de récits de voyages et d’ouvrages sur l’art (son nom d’écrivain est sans lien avec la famille d’origine corse Valéry, dont l’écrivain Paul Valéry est issu). Critique envers Napoléon, Valéry est en revanche très élogieux pour Pascal Paoli.

 

 

 

PSYCHOLOGIE CORSE ?

 

 

L'appartenance à une communauté culturelle se traduit aussi par des traits psychologiques ou comportementaux. Napoléon, même s'il affirmait être devenu Français, avait certainement des traits de personnalité qu’on peut mettre en relation avec son origine corse.

Une étude intitulé Bonaparte, la Corse et les Corses, d'un auteur qui semble d'origine polonaise mais vivant en partie en Australie, s'efforce de retrouver chez Napoléon les traits psychologiques attribués généralement aux Corses. Cette étude développe une image très négative de l'esprit corse, fondée sur la prévalence de la violence et de l'archaïsme, en rapport avec l'actualité de l'époque où elle a été rédigée  (vers 2005)*.

Selon cette étude, l'héritage corse de Napoléon, qui se résume à des « qualités » négatives, est ainsi présenté :

« Car, bien que dégoûté de la Corse – et le mot n'est pas trop fort – Napoléon, issu de ses entrailles populaires, subira toujours les influences de ses origines.

Le carriérisme, la passion du pouvoir, la rivalité, l'égocentrisme, l'opportunisme, le goût de la confrontation, le népotisme et l'obsession de la réussite, tel était, selon certains, son sacerdoce corse. Ce seraient ces attributs typiquement corses qui auraient déterminé la virtuosité de Napoléon. »

                                                                                      * Barbara Krajewska, Bonaparte, la Corse et les Corses, Site Napoléon. org, https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/bonaparte-la-corse-et-les-corses/Cet article comporte des affirmations parfois surprenantes comme celle que la bande de Théodore Poli (« le roi des bandits ») vers 1820 serait le premier mouvement nationaliste corse...

 

 

CULTURE ITALIENNE ?

 

 

Doit-on considérer comme une caractéristique de la culture italienne le goût affirmé de Napoléon pour la musique italienne de son temps ? Il connaissait par cœur des passages des opéras célèbres de Paisiello, sans doute son compositeur favori.  On décrit couramment Napoléon comme un inculte musicalement ; or, même si ses goûts allaient à la musique vocale dans le genre et le style « grand public » de l’époque, ce n’était pas un ignorant en la matière.

Quand il était Premier consul, il fit venir de Naples à Paris Paisiello pour être son compositeur officiel. Au moment où Napoléon fut nommé empereur, il demanda à Paisiello de composer la musique du Sacre – ce que fit Paisiello, mais en butte à l’hostilité des compositeurs français, ce dernier préféra rentrer à Naples :  sa messe et son Te Deum du Sacre furent donc interprétés en son absence. Paisiello fit ensuite parvenir tous les ans une composition musicale à Napoléon pour son anniversaire.

L’Italien Spontini figura aussi parmi les musiciens appréciés par Napoléon : « Lorsque La Vestale fut donnée à l'Opéra le 15 décembre 1807 l'ouvrage parut incarner de manière presque miraculeuse l'esprit de l'Empire et fit aussitôt sensation » (Wikipédia, art. Spontini) – Spontini avait su opérer un mélange du style italien et du style français.

Ensuite Napoléon s’engoua du compositeur napolitain Zingarelli – qui pourtant refusa à Rome de diriger un Te Deum pour la naissance justement du roi de Rome. Transféré à Paris, Zingarelli fut traité avec honneur par Napoléon et rentra chez lui. Napoléon aurait sans doute apprécié Rossini qui débutait en Italie à la fin de son règne (au moment où l'Empire napoléonien était attaqué de toutes part, Rossini fut exempté du service militaire par Eugène, vice-roi d’Italie, qui déclara : « Je ne peux prendre sur moi d'exposer au feu de l'ennemi une telle existence précieuse, mes contemporains ne me pardonneraient jamais. Nous allons peut-être perdre un soldat médiocre, mais nous sauvons un génie de la nation »).

Bonaparte Premier consul fut aussi – parait-il - l’amant de la cantatrice Giuseppina Grassini qu’il traita avec considération pendant toute la période impériale ; il fut aussi un admirateur (pour des raisons cette fois purement musicales !) du célèbre castrat Crescentini, qu’il fit décorer de l’ordre (italien) de la Couronne de fer. Ici, ses goûts étaient typiquement italiens.

Bien d’autres éléments pourraient être réunis sur la culture – éclectique - de Napoléon, mais nous nous bornons à ce qui précède.

 

 

 

DESTINS ITALIENS DE LA FAMILLE DE NAPOLÉON

 

 

A l’exception du dernier survivant de la fratrie (Jérôme, qui revient en France quand son neveu Louis-Napoléon, futur Napoléon III, arrive au pouvoir), les frères et sœurs de Napoléon, après la fin de l’Empire, vivent et meurent en Italie (ou aux environs de Trieste, à l'époque possession autrichienne, pour Elisa), de même que Letizia/Laetitia, Madame Mère. Plusieurs sont accueillis généreusement par le pape à Rome.

Caroline et  Elisa, encouragèrent la culture et les arts dans leurs Etats italiens quand elles exerçaient le pouvoir et elles continuèrent après la chute de Napoléon, dans la mesure de leurs moyens. Lucien (qui n'eut jamais de rôle officiel sous l'Empire mais que le pape avait fait prince de Canino), se passionna pour les fouilles archéologiques, comme sa soeur Elisa en exil à Trieste (elle mourut peut-être après avoir pris froid sur un chantier de fouilles).

Notamment la descendance de Lucien Bonaparte s’allia à des familles de la noblesse italienne.

Avec le temps, la famille Bonaparte contracta des alliances avec des familles royales européennes, dont la famille royale italienne et les Bourbons de Naples.

 

 

COMMENT L’EMPEREUR A TRAITÉ LA CORSE

 

 

Quant aux relations de Napoléon, Premier consul puis Empereur, avec la Corse, quasiment tous les historiens utilisent les mêmes expressions : abandon et répression.

Napoléon ne fit pas grand-chose pour améliorer la situation défavorisée de la Corse (quand il daignait s’en expliquer, c’était pour dire qu’il ne voulait pas que les Français l’accusent de favoritisme). Par contre, sous son règne la Corse fut soumise à un régime militaire très répressif, brisant durement toute manifestation d’opposition ou de désobéissance.

                                                                                                                                                                 

Selon des notables napoléoniens, on fusillait en Corse un homme par jour.

L’ historien Jean-Marie Arrighi parle ainsi de la période durant laquelle la Corse a vécu sous l’autorité de Napoléon (période qui commence en fait dès 1796 lorsque Napoléon, général en chef de l’armée d’Italie, supervise  le « retour à la France » de la Corse après l’épisode du royaume anglo-corse) : «  Cette action de francisation suppose une répression souvent aveugle qui dépasse sans doute en violence tout ce que la Corse a connu avant et après » (J-M. Arrighi et O. Jehasse, Histoire de la Corse et des Corses, 2008).

Est-ce qu’il faut voir dans cette brutalité les traces chez un homme orgueilleux de l’humiliation subie en 1793, lorsque lui et sa famille durent prendre la fuite et abandonner la Corse ?

Quand Napoléon écrivait à ses représentants sur place, c’était pour leur demander de « faire marcher la conscription ». Comme résultat, un grand nombre de conscrits corses prenaient le maquis, engendrant des actions répressives des autorités et une spirale de violence.

 Enfin, si quelques Corses ont fait une carrière honorable sous l'Empire, Napoléon fut loin de s'entourer de Corses.

 

Au mieux, la Corse servait à y envoyer diverses sortes d’indésirables : bagnards napolitains, prêtres italiens « déportés » au moment où Napoléon, en désaccord avec le pape, fit arrêter celui-ci et annexa les Etats du pape, détenus Haïtiens qui avaient combattu avec Toussaint Louverture et enfin soldats italiens et croates à la fidélité suspecte, qui finirent d’ailleurs par se révolter en 1814, précipitant la fin du régime napoléonien en Corse avant même qu’on apprenne l’abdication de l’empereur.  Alors sans surprise, on vit en Corse comme partout en France, les habitants détruire les signes de la domination impériale et à Ajaccio, on jeta à la mer le buste de Napoléon que celui-ci avait offert à sa ville natale.

Pendant les Cent Jours, les Corses furent assez nombreux à applaudir le retour de Napoléon (était-ce parce que sous la première Restauration, ils s’étaient sentis insultés par le mépris déversé ensemble sur Napoléon et les Corses ?) - mais ce regain de sympathie fut loin d’être général en Corse.

 

Les contemporains ne semblent pas s’être mépris sur le peu d’intérêt de Napoléon empereur pour le bien-être de la Corse. L’écrivain Valéry,  déjà cité, écrivait dans le récit de son voyage en Corse dans les années 1830 que « M. Lucien Bonaparte s’est montré moins indifférent à sa patrie que Napoléon qui semblait avoir fait assez pour la Corse en prenant la peine d’y naître ». On a déjà cité l’observation de Valéry sur le testament de Napoléon.

                                                                                  * Lucien Bonaparte, qui avait vécu pendant presque tout l’Empire brouillé avec son frère, reçut du pape le titre de prince de Canino et vécut en Italie jusqu’à sa mort (avec une parenthèse lorsqu’il revint en France pour les Cent jours). Poète à ses heures et archéologue, il écrivit notamment un long poème, La Cyrnéide ou la Corse délivrée [Cyrnos est l’un des noms grecs anciens de la Corse] qui raconte l’expulsion des Sarrasins qui occupaient la Corse vers l’époque de Charlemagne.

 

Le même Valéry cite le mot, qu’il trouve très beau, d'un Corse qu'il a rencontré pendant son voyage : « Bonaparte ne nous a fait que du mal mais il nous a fait honneur » (Voyages en Corse, à l'Ile d'Elbe, et en Sardaigne par M. Valery, 1837).

 

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 Une affiche relative aux arrêts de la cour de justice criminelle spéciale du département du Golo (Haute-Corse), 1807. 

Ici il ne s'agit pas d'un délit politique mais d'un délit de droit commun : Paul Sartori, natif de la "Suisse italienne", garçon cafetier à Bastia, est condamné à 6 ans de prison pour vol. Le texte est en français et en italien.

En 1811, les départements du Golo et du Liamone seront fusionnés en un seul département pour raisons d'économies.

Vente e-Bay.

 

 

L’EMPIRE NAPOLÉONIEN, APOGÉE DU NATIONALISME FRANÇAIS OU EMPIRE MULTINATIONAL ?

 

 

On considère généralement l’époque napoléonienne comme une époque d’expansion du nationalisme français, puisque la France exerçait une domination politique, militaire et économique, sur l’Europe. Il faut quand même indiquer que l’empire napoléonien était très éloigné de ce qu’on appelle l’Etat-nation (un Etat qui se confond avec une nation et une seule).

En effet, étendu sur 130 départements, l’empire napoléonien recouvrait des territoires italiens, allemands, suisses, belges et néerlandais : quatre langues au moins y étaient en usage (sans parler évidemment des langues régionales !).

 

De plus, l’empire proprement dit (les 130 départements) n’était qu’une partie de ce qu’on appelait à l’époque « l’empire fédératif » comprenant tous les territoires associés à l’empire (le royaume d’Italie et les autres Etats sous influence française, confiés le plus souvent à des membres de la famille impériale). Si en France même (dans ses limites habituelles), on ne ‘en rendait pas forcément compte, l’Empire était bien multinational (c’est d’ailleurs une définition des empires par opposition aux Etats-nations). Par ce fait, il échappait finalement à tout nationalisme étroit.

Pourtant l’Empire n’était pas multinational dans son administration : les départements rattachés à la France (allemands, néerlandais ou italiens) auraient dû adopter la langue française comme langue d’administration ou d’éducation, mais en pratique, l’Empire était contraint de respecter les langues parlées dans ces territoires théoriquement devenus « français ».

En Toscane et à Rome*, l’Empire admit que la langue de l’administration pouvait être l’italien : il présenta cette concession comme un acte de reconnaissance envers la langue italienne dans sa plus grande pureté. Mais en fait, la même tolérance existait sur de nombreux autres territoires :

«  …à l’instar de la Toscane et des États romains, d’autres régions de l’Empire furent elles aussi exemptées de l’application de la loi du 24 prairial. [le ministre Régnier écrit :] « Par plusieurs décrets rendus dans le cours des années 1810 et 1811, votre Majesté a daigné accorder la même facilité à ses sujets des départements de la Hollande, de l’Allemagne, du Simplon et à ceux des Provinces illyriennes ». Ce qui avait été présenté comme un privilège unique pour la Toscane, au nom de la pureté de la langue qui y était parlée, puis étendue à Rome, pour la gloire de la deuxième capitale de l’Empire, avait en réalité aussi été accordé aux Pays-Bas, à l’Allemagne, au Simplon (Suisse) et aux provinces Illyriennes : de vastes territoires dans le système impérial.» (Elisa Baccini, L’Empire français et la langue italienne : le débat sur la langue et les conséquences de l’époque napoléonienne en Italie, in La Révolution française, Cahiers de l'Institut d'histoire de la Révolution française, 2019

https://journals.openedition.org/lrf/2680).

                                                                                  * La Toscane et les Etats du pape avaient été annexés à l’Empire napoléonien. Elisa, sœur de Napoléon avait reçu le titre de grande-duchesse de Toscane ; malgré cela, il s’agissait non d’un Etat vassal, mais bien de départements français intégrés à l'Empire, comme pour les anciens Etats pontificaux.

 

« Si la loi du 9 avril 1809 autorisait l’usage de l’italien dans les actes officiels, elle n’obligeait cependant pas les fonctionnaires français à l’utiliser ».  L’usage de l’italien dépendait parfois du goût personnel des administrateurs : ainsi le préfet du département de la Méditerranée (Livourne), le Français Guillaume Capelle, écrivait au même destinataire un jour en italien et le lendemain en français (Elisa Baccini, art. cité).

 

Quant à l’éducation, il semble que l’enseignement du français fut favorisé mais sans supplanter les langues nationales.

Bien entendu, dans le royaume d’Italie ou les Etats protégés italiens, la langue nationale restait l’italien.

Evidement l’Empire s’est effondré – mais on peut penser que s’il avait duré, la conception qu’on a des Français aurait évolué compte-tenu des populations de culture non-française trop importantes pour être purement et simplement absorbées.

 

 

 

RETOUR SUR LE FONDEMENT JURIDIQUE DE L’APPARTENANCE DE LA CORSE À LA FRANCE

 

 

Il reste à éclaircir un point. Nous avons vu qu'à partir de 1789, la Corse est clairement intégrée à la France et qu'on peut parler cette fois de nationalité française pour les Corses.

Mais est-ce suffisant en droit pour que toutes les difficultés juridiques soit levées ? En effet, l'intégration à la France de la Corse prend l'aspect d’un acte unilatéral contraire à un traité conclu entre deux Etats : pour modifier le traité, il faut l'accord des deux parties.

Si on veut une comparaison contemporaine, la décision de l'Assemblée française en 1789, quelles que soient les hésitations ensuite du gouvernement monarchique, est comparable à la décision de la Russie d'annexer la Crimée en 2014, annexion justifiée par l'assentiment de la population (exprimé par référendum) et qualifiée d'application du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais non acceptée par les Nations-Unies. Pour la Corse, on précise d’une part qu’il n'y a eu aucune consultation de la population corse dans son ensemble, et surtout, en droit international, il manque à cette décision l'approbation de l'autre partie contractante, dont les droits ont été considérés comme négligeables.

En effet les membres de l’Assemblée nationale en rejetant la protestation de la république de Gênes en 1790, firent remarquer que les traités qui n’étaient pas fondés sur l’approbation des populations concernées étaient caducs ; en gros, ce n’étaient que des chiffons de papier. Evidemment on pouvait en dire autant de bien d’autres traités qui avaient rattaché à la France diverses provinces, et qu’il n’était pas question de remettre en cause sous prétexte qu’on n’avait pas eu l’accord des populations ;  les révolutionnaires – même modérés - avaient ici une parade universelle : par exemple, si l’Alsace était rattachée à la France, ce n’était pas en vertu du traité de Westphalie, jugé caduc (en ce qu’il imposait des obligations à la France), mais de la volonté des Alsaciens d’être Français, exprimée lors des élections et des votes à l’Assemblée en 1789.

On peut d’ailleurs noter que quelques rattachements survenus pendant la période révolutionnaire (comme celui d’Avignon et du Comtat-Venaissin, avec l’accord d’une majorité des habitants mais dans un climat de guerre civile – furent quand même confirmés quand ce fut possible, par un traité (en l’occurrence le traité de Tolentino signé entre la papauté et Bonaparte lors de la campagne d’Italie).

Concernant la Corse, on peut alors se demander si l’autre partie (Gênes) a finalement donné son accord au rattachement définitif de la Corse à la France.

Un auteur subtil, René Emmanuelli a rappelé qu’en juin1805, la république de Gênes, démocratisée par son puissant voisin français et rebaptisée République ligure, demanda (plus ou moins spontanément) d’être intégrée à la France. Pourquoi à l’Empire français et non au royaume d’Italie napoléonien ? Peu importe, mais Napoléon accéda au soi-disant vœu du Sénat génois : le territoire génois fut transformé en 4 départements français (R. Emmanuelli, L'équivoque de Corse 1768-1805, 1989).

C’est alors, pour René Emmanuelli, que les droits de Gênes sur la Corse se reportèrent sur la France qui absorbait l’ancien Etat génois - et donc s’abolirent. Certes R. Emmanuelli sait bien (et nous tous) qu’à l’effondrement du régime napoléonien, le territoire génois ne resta pas français ; l’Etat génois ne fut pas pour autant reconstitué* et le territoire génois fut attribué au royaume de Piémont-Sardaigne, qui devait devenir la puissance agissante dans l’édification de l’Italie unifiée.

                                                                                                         * Malgré la présence dans les coulisses du Congrès de Vienne de représentants génois – ainsi que de représentants vénitiens, les deux vieilles républiques ne furent pas rétablies dans la nouvelle carte de l’Europe.

 

Du fait que le traité de Vienne ne mentionne pas la Corse, R. Emmanuelli en conclut qu’il fut considéré, à l’époque, que les droits de Gênes sur la Corse avaient déjà cessé d’exister. Plutôt que de conclure avec lui que ces droits avaient disparu en 1805, on peut plus simplement conclure que le « concert des nations » comme on disait, avait tacitement pris acte de la péremption de ces droits et qu’ils ne s’étaient pas transmis à la puissance qui succédait aux droits de Gênes, le royaume de Piémont-Sardaigne (ni ultérieurement à la puisance qui succéda à celui-ci, l'Italie unifiée)*.

                                                                                                           * On a déjà une manifestation du point de vue des « Puissances » sur l’appartenance de la Corse en 1814, lorsque les autorités napoléoniennes furent renversées en Corse : des troupes britanniques débarquèrent, avec l’appui d’un comité corse qui espérait rétablir le royaume anglo-corse. Après quelques semaines de flottement, les Puissances décidèrent que l’autorité légitime en Corse était la monarchie française restaurée et les Britanniques quittèrent l’île.

 

 

 

ÉVOLUTIONS DU SENTIMENT D’IDENTITÉ EN CORSE

 

 

Les Corses (ou ceux qui s’expriment en leur nom), eurent tendance pendant longtemps à revendiquer hautement leur appartenance française sous le patronage de Napoléon – exemple superlatif de l’intégration à la France (préférant oublier les mauvais traitements subis durant l’Empire) - et sans pour autant nier l’attachement à la « petite patrie », à son « dialecte » et ses traditions.

Entretemps, les liens avec l’univers culturel italien s’étaient aussi distendus :

 «  …durant de nombreux siècles, l’île a cultivé d’intenses rapports – de caractère commercial, culturel et politique – avec la péninsule italienne, tant que celle-ci n’avait pas réalisé sa propre unité politique pour se constituer en un État national, l’Italie. Une fois cette unité politique effective, les liens avec la Corse se réduisirent rapidement, jusqu’à résection complète de ce cordon ombilical qui avait, dans les siècles précédents, étroitement lié les deux aires. Seule la géographie témoigne de ce voisinage » (Marco Cini, Bernard Biancarelli, Corse et Italie : proximité et fractures, in Ethnologie française, 2008 https://www.cairn.info/journal-ethnologie-francaise-2008-3-page-427.htm

 

 

A partir – en gros - des années 1970, les Corses modifièrent la perception de leur identité avec l’apparition des mouvements d’abord autonomistes puis nationalistes et avec le renouveau culturel corse parallèle à la revendication politique (renouveau ou réappropriation de la culture corse connu sous le nom de riacquistu).

Chez les plus radicaux, il y eut un rejet de l’identité française et par conséquent de celui qui symbolisait le mieux l’intégration à la France, Napoléon.

Pour résumer en une formule, les Corses (du moins une partie d’entre eux) seraient passés en quelques décennies de « Plus Français que les Français » à « Plus Français du tout ».

Peut-être paradoxalement, il y eut aussi un rejet parallèle de la proximité autre que factuelle, avec le monde italien. Dans cette conception, oui, la Corse avait été soumise historiquement à des Etats italiens, oui, sa langue était une langue du groupe « italique », mais à cela se bornaient les liens avec le monde italien : une langue et de mauvais souvenirs encore réactivés par l’occupation mussolinienne.

La Corse et les Corses formaient une identité autonome, ni française (bien sûr) ni italienne, même culturellement. Quant à Napoléon, celui qui avait choisi la France, c’était un traître, un homme qui avait renié ses convictions de jeunesse et qui n’avait pas hésité à faire administrer son île d’origine avec brutalité. L’esprit indépendantiste corse s’incarnait dans l’image lumineuse de Pascal Paoli, revenue en force après une relative éclipse.

Aujourd’hui, il semble qu’on assiste à une (légère) évolution de ces positions (qui ne concernent sans doute pas tous les Corses mais ceux qui pour qui les questions d’identité ont de l'importance).

Avec l’Italie culturelle, certains s’efforcent de renouer des liens distendus : la Corse célèbre le 700 ème anniversaire de la naissance de Dante et le  Dantedì (jour de Dante, institué en 2019 par le gouvenement italien). On rappelle ainsi qu’autrefois, les bergers corses durant la transhumance chantaient des passages de la Divina commedia de Dante, appris par cœur lors des veillées.*

                                                                     * Quelques renvois : « L’Université de Corse fête le Dantedì, le jour de Dante auteur de la "Divina Commedia." », mars 2021 (https://www.francebleu.fr/emissions/mare-latinu/rcfm/mare-latinu-l-universite-de-corse-fete-le-dantedi-le-jour-de-dante-auteur-de-la-divina-commedia)

« Dantissimu ! La Corse commémore Dante ! » « Si Bastia et la Corse mettent un point d’honneur à célébrer Dante et son apport c’est évidemment parce que les insulaires, les Bastiais en particulier, se sont toujours senti une parenté d’esprit avec la culture italienne. Des lustres durant ne se sont-ils pas soignés à Pise et n’ont-ils pas fait leurs études de médecine en Toscane ! » (septembre 2021, https://www.journaldelacorse.corsica/articles/1034/la-corse-commemore-dante)

 

Les universitaires corses participent aux rencontres avec leurs homologues italiens, avec le sentiment d’une culture « latine » partagée, celle qui s’est développée autour de la « mer latine » : « Bien que depuis la fin du 19ème siècle, la relation intime de la Corse avec la Toscane se soit progressivement distendue, il est bon de rappeler que jusqu’au début du vingtième siècle, la plupart des familles corses ont eu en leur sein des lettrés ayant fait leurs études supérieures à Pise, Florence, Rome ou Padoue. L’Université de Corse a l’ambition de contribuer à la renaissance de ces liens et de devenir le moteur d’une coopération territoriale au sein de l’espace maritime de l’arc nord-tyrrhénien. » (Paul-Marie Romani, Président de l'Université de Corse reçu à l'Université de Pise le vendredi 22 novembre 2017, https://studia.universita.corsica/plugins/actu/actu-front.php?id=1420).

 

 

 

RÉÉVALUATION DE NAPOLÉON AUJOURD’HUI EN CORSE

 

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 Visite du prince Jean-Christophe Napoléon en Corse en 2019. Le prince et son épouse née comtesse Olympia von Arco-Zinneberg (arrière-petite-fille du dernier empereur d'Autriche et descendante de l'impératrice Marie-Louise) sont ici  reçus par Jean-Guy Talamoni, président de l'Assemblée de Corse, dans l'hémicycle de l'Assemblée à Ajaccio

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Dans cette évolution, l’image de Napoléon n’est plus (toujours) ostracisée :  Napoléon se trouve parfois inséré dans les problématiques strictement corses d’histoire des idées  et pas seulement dans son rôle historique de personnification du pouvoir dominateur de la France. Par exemple, il est présenté comme un penseur politique corse dans un article universitaire d’un des dirigeants du nationalisme corse actuel, Jean-Guy Talamoni (La pensée politique corse, des théologiens d’Orezza à Napoléon Bonaparte, Communication au colloque Iconosphère de la figure mythique de Napoléon : imaginaires collectifs et personnels, septembre 2013 à Corte, Université de Corse, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01186028/document)

 

Dans un ouvrage récent, il n’est plus opposé à Paoli mais partage avec lui (et le plus inattendu éphémère roi de Corse au 18ème siècle, l’allemand Théodore de Neuhoff) une même approche à travers le concept (passablement surprenant et peut-être moyennement convaincant) de « libéralisme latin » (Antoine-Baptiste Filippi, La Corse, terre de droit ou Essai sur le libéralisme latin et la révolution philosophique de Corse (1729-1804), 2020, ouvrage ayant obtenu le prix Ghezzi de l’université de Milan) – ce livre ne se situe d’ailleurs pas dans le contexte intellectuel du nationalisme corse.

On peut lire une érudite analyse de cet ouvrage qui lie à son tour la pensée politique corse à l’italianité des théoriciens républicains italiens du Moyen-Age et de la Renaissance et même (horreur pour certains !) à l’exemple de la république de Gênes (Jean-Dominique Lucchini, La Corse, terre de droit : entre utopie insulaire et latinité européenne, À propos du livre d'Antoine-Baptiste Filippi, Site Le Grand Continent, mars 2021; une version en corse de ce texte existe sur le site Tempi  https://tempicorsica.com/2021/03/25/resucontu-di-u-libru-la-corse-terre-de-droit-antoine-baptiste-filippi/ .

 

 

Mais pour beaucoup de nationalistes corses, Napoléon reste l’homme qui a trahi son pays : les récentes polémiques sur la commémoration du bicentenaire de sa mort n’ont pas épargné la Corse, où des actions symboliques ont eu lieu pour rappeler que Bonaparte avait été obligé de fuir la Corse, pourchassé par les patriotes paolistes en 1793.

 

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 Octobre 2021 : des nationalistes corses du mouvement  Core in fronte  apposent une plaque en superposition à celle existant sur un monument élévé sur la plage de Capitello (commune de Grosseto-Prugna, en face d'Ajaccio) à l'endroit où Napoléon Bonaparte s'embarqua pour le continent en juin 1793. La plaque initiale du monument (installé quelques semaines plus tôt par la mairie de droite de Grosseto-Prugna) disait : « Le 11 juin 1793, c'est d'ici que Napoléon Bonaparte quitta la Corse en bateau avec sa famille pourchassé par ses ennemis. » 

La plaque qui la remplace (pour peu de temps sans doute) indique que Napoléon Buonaparte (!) a fui la Corse avec sa famille pourchassé par les forces patriotiques corses. Un peu curieusement, la plaque est en français seulement. Les militants ont voulu exprimer leur désaccord avec non seulement ceux qui utilisent Napoléon pour affirmer le caractère français de la Corse, mais aussi ceux qui dans « le mouvement national » voudraient maintenant présenter Napoléon comme un patriote corse et un personnage-clé de l'histoire de la Corse.

Corse-Matin, 3 octobre 2021 https://www.corsematin.com/articles/a-capitello-core-in-fronte-sattaque-a-napoleon-120709

 

 

 

Parfois de vieilles réactions tendant à dissocier – partiellement - Napoléon de la France et à montrer qu’en dominant celle-ci, c’est quelque part la Corse ou le monde italien et latin auquel appartenait la Corse, qui a dominé la France, trouvent un écho dans des oeuvres de fiction actuelles.

Dans le remarquable Murtoriu de Marc (Marcu) Biancarelli (2009), livre publié d’abord en langue corse*, deux personnages, l’un ayant encore la naïveté de la jeunesse et l’autre plus désenchanté (le narrateur), évoquent l’image de Napoléon, au cours d'une soirée un peu arrosée (ils assistent, en retrait des autres participants, à la soirée donnée par le maire nouvellement réelu d'une grande ville corse pour fêter son succès) :

«  Quant aux Français, ils n'avaient, d'après Maroselli [le jeune], jamais été viables qu'avec un Italien à leur tête, Napoléon, nourri de culture classique grecque et romaine (…) Depuis la chute de ce prince unique et vertueux, au sens que donnait Machiavel à ce mot, les Français s'étaient enfoncés dans une inéluctable et putassière décadence. — Je ne peux pas aimer Napoléon, dis-je, ne serait-ce que pour la trahison dont il s'est rendu coupable envers sa race et pour le choix qu'il a fait du camp ennemi, mais que son génie italien lui ait permis de soumettre des nations peuplées de rustres, je ne le conteste pas une seconde. »

Ces échanges (et d’autres qui évoquent, surtout chez le personnage de Maroselli, l’italianité perdue de la Corse) prennent place, de façon caractéristique, dans un livre sombre et pessimiste qui montre la Corse actuelle livrée à tous les démons de la perte d’identité, débouchant chez quelques individus sans repères moraux sur une violence aveugle et abjecte.

                                                                                                  * Traduction française de Jérôme Ferrari (autre représentant de la littérature corse, Jérôme Ferrari a obtenu le Prix Goncourt 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome).

 

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Affiche des événements programmés par la Collectivité de Corse pour le bicentenaire de la mort de Napoléon, 2021. De nombreuses conférences par des spécialistes continentaux ou insulaires prirent comme thème "Napoléon et la Corse".

Le texte de l'affiche mélange le français et le corse.

https://www.isula.corsica/Bi-centenaire-de-la-mort-de-Napoleon-Bonaparte_a2445.html

 

 

 

 

MA ANCHE E SOPRATTUTTO UN GRANDE ITALIANO (MAIS AUSSI ET SURTOUT UN GRAND ITALIEN)

 

 

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Timbre émis par la Poste italienne pour le bicentenaire de la mort de Napoléon. Portrait de Napoléon par Appiani avec les mots Ei fu, début de la célèbre ode Il cinque maggio, (le 5 mai) d’Alessandro  Manzoni.

https://www.cosenzachannel.it/2021/05/05/un-francobollo-per-celebrare-il-bicentenario-della-morte-di-napoleone/

 

 

 

Enfin, le bicentenaire de la mort de Napoléon a aussi été célébré ailleurs qu’en France et notamment dans le pays où Napoléon avait régné partiellement comme souverain, l’Italie.

L’Italia a notamment émis un timbre à cette occasion, voulant célébrer les liens de Napoléon avec l’Italie, du fait de ses origines familiales, de son action durant la campagne d’Italie et du fait qu’il accéda au titre de roi d’Italie.

Il est intéressant de lire les explications données par le responsable officiel de la poste italienne qui a souligné les racines italiennes de Napoléon, puisqu’il était né en Corse, alors liée à la culture italienne.  « Per questo ci piace pensare che il francobollo emesso dallo Stato italiano nel bicentenario della scomparsa di Napoleone renda omaggio non solo al protagonista indiscusso della storia europea a cavallo tra XVIII e XIX secolo, ma anche e soprattutto ad un grande italiano » (pour cela nous aimons penser que le timbre émis par l’Etat italien pour le bicentenaire de la disparition de Napoléon  rend hommage non seulement à un protagoniste indiscuté de l’histoire européenne à cheval sur le 18 ème et le 19 ème siècles, mais aussi et surtout à un grand Italien).

Le timbre représente un des portraits de Napoléon, roi d’Italie, par Appiani avec les mots Ei fu, début de la célèbre ode Il cinque maggio, (le 5 mai) d’Alessandro  Manzoni, écrite quand celui-ci apprit la mort de Napoléon*.

https://www.posteitaliane.it/it/comunicati/filatelia-emission-1476537526057.html#:~:text=Poste%20Italiane%20comunica%20che%20oggi,pari%20a%201%2C15%E2%82%AC.

 

                                                                                             * L’ode, écrite par celui qui devait être ensuite l’auteur d’une des grandes oeuvres de la littérature italienne, le roman Les Fiancés (I promessi sposi), est une méditation sur la fragilité de la gloire et la condition de l’homme. Elle débute ainsi :

Ei fu. Siccome immobile,

Dato il mortal sospiro, (…)

Il n'est plus. Tout comme, immobile,

après le dernier soupir,

resta le corps sans connaissance

(…)

reste, à cette annonce, la Terre,

muette, pensant à la dernière

heure de cet homme fatal;

(…)

Fut-ce vraie gloire? A nos neveux [à la postérité]

l'ardue sentence (…)

(essai de traduction par Yves Branca)

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Répondre à la question titre de notre (modeste) étude présentait deux aspects. L’un concernait la nationalité de Napoléon au sens juridique et amenait à préciser le statut de la Corse avant 1789, puis à partir de cette date. L’autre consistait à parler de Napoléon du point de vue de l’identité ou de la culture – avec la difficulté ou le flou qui sont nécessairement le lot de ces notions, surtout lorsqu’on parle de régions périphériques, ayant connu diverses allégeances. Bien sûr, la personnalité de chacun est en relation avec l’identité collective ou l’appartenance culturelle (acceptée ou plus ou moins niée ou modifiée par l’individu), mais aussi et surtout le résultat de nombreux facteurs autres.

Pour certains, il est indifférent de savoir quelles étaient les origines de Napoléon pour juger son action et son personnage. D’autres considèrent que ce facteur a une importance qui peut aller au-delà de la simple anecdote biographique. Par exemple, si Napoléon s’est situé au-delà de la fidélité à la monarchie capétienne ou de la passion révolutionnaire, il le devait peut-être à ses origines qui ne le liaient profondément à aucune des grandes convictions politiques françaises.

Le considérer comme un homme d’Etat français et exclusivement français, que ce soit pour l’admirer ou le condamner, est aussi une perception très partielle de son importance. Il fut à la tête d’un empire qu’il présentait lui-même comme « fédératif » et de façon formelle, il fut un souverain italien. Dans ce rôle, ses origines jouèrent un rôle également.

Pourtant il ne faut pas surestimer l’influence de ses origines. Les vieux auteurs l’avaient compris, qui faisaient de lui un personnage en-dehors des règles générales et des normes :

Chateaubriand, évoquant les difficultés à fixer la nationalité de Napoléon à sa naissance, écrivait : «  Eh bien, s’il n’a été que le citoyen d’une patrie douteuse, cela classe à part sa nature, existence tombée d’en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays ».

Et Taine qui évoquait pourtant l’influence de ses ancêtres italiens et notamment florentins : «  … on démêlait en lui l’étranger, l’italien et quelque chose à côté, au-delà, au-delà de toute similitude ou analogie ».

Foscolo, de son côté, ironisait sur ceux qui (en Italie) lui faisaient confiance et disaient : « Il naquit Italien et secourra un jour sa patrie. » « Moi, j’ai répondu et répondrai toujours : La nature l’a créé tyran : le tyran ne pense pas à sa patrie, il n’en a pas. »

On peut aussi dire que le tyran crée sa propre patrie, qu’il confond avec lui-même.

S’agissant de son appartenance intime à une nation – au sens d’une identité collective et non d'une allégeance juridique - Napoléon lui-même a semblé semer la confusion, parlant de la Corse comme de la patrie, mais s’efforçant de dissimuler – et donc d’oublier ? - cette origine mal vue des Français, ou se présentant tour à tour, selon les interlocuteurs, comme Français et donc pas Corse ou Italien plutôt que Corse.

Mais cette confusion, parfois entretenue délibérément, était sans doute aussi le reflet de sa personnalité complexe.

 

 

 

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 Apothéose de Napoléon, fresque par Appiani, anciennement au Palais royal de Milan.

Les fresques du Palais royal de Milan ont été considérablement détériorées par les bombardements alliés de 1943. Ce qui a pu être conservé se trouve actuellement au Musée de la Villa Carlotta à Tremezzo (bords du lac de Côme), province de Côme.

Wikipédia.