MÉRIMÉE ET LA CORSE : COLOMBA

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Mérimée avait écrit Mateo Falcone alors qu’il n’avait jamais mis les pieds en Corse. Sa connaissance de l’île était livresque.

En 1839, devenu inspecteur général des monuments historiques, il se rend en Corse (sur sa demande, semble-t-il) pour faire l’inventaire des monuments remarquables de la Corse. Il s’intéresse aussi (et même surtout) aux mœurs des Corses et particulièrement à la vendetta. Il rencontre des personnes bien informées des réalités locales (l’avocat Conti, le sous-préfet Morati, le conseiller à la cour Gregori, en poste à Lyon). Il se sert de ses observations, de ses rencontres sur place et de la documentation qui lui est fournie pour écrire Colomba, qui est publié en 1840 dans la Revue des Deux Mondes, avant de paraître en volume.

 

C’est un roman assez court (on dit parfois une longue nouvelle) dans laquelle Mérimée a fait entrer un grand nombre de renseignements qui dénotent une assez bonne connaissance de l’histoire et des coutumes corses. Les notes des éditions universitaires de Colomba sont truffées de références aux livres que Mérimée a lus ou aux documents fournis par ses informateurs corses, ou aux choses qu’il a pu observer sur place. Accuser Mérimée de superficialité ne serait sans doute pas juste.

 

Certes en deux mois de présence en Corse, même avec le complément fourni par ses lectures et ses informateurs, Mérimée ne peut pas prétendre donner une image complète de la Corse, avec ses particularités du moment et ses caractéristiques de longue durée. Comme tout auteur, il a privilégié ce qui l’intéressait. Comme pour d’autres œuvres, Mérimée aime situer dans contexte géographique et culturel particulier (l’Espagne pour Carmen, la Lituanie pour Lokis) une histoire dramatique ou fantastique. La culture locale contribue à créer l’atmosphère qui est un des attraits de l’œuvre et qui est inséparable de l’intrigue.

 

 

COLOMBA : RÉSUMÉ DE L’ACTION

 

 

Donnons d’abord un résumé du roman.

Orso Antonio (Ors’Anton) della Rebbia est un jeune Corse de bonne famille qui a servi comme lieutenant dans la Grande armée de Napoléon, où son propre père était colonel.

Quelques années après la chute de Napoléon, il rentre en Corse. Il s’embarque à Marseille et sur le bateau qui le ramène en Corse, il fait la connaissance d’un colonel britannique retraité, Sir Thomas Nevil, et de sa fille Lydia, qui, après avoir visité l’Italie, ont eu la curiosité de faire une visite en Corse.

Il apparait assez rapidement que Orso della Rebbia se trouve dans une situation particulière : son père a été assassiné deux ans auparavant dans son village, Pietranera*, et la rumeur publique rend responsable de l’assassinat l’avocat Barricini, maire du village, et ses deux fils ; les deux familles étaient en effet brouillées depuis longtemps, mais depuis quelques années, leur hostilité s’était accrue du fait des manigances des Barricini.

Orso della Rebbia sait qu’on attend de lui qu’il se venge des Barricini mais il désapprouve la tradition corse de la vendetta. De plus, rien n’établit formellement la culpabilité des Barricini dans l’assassinat, d’autant que les soupçons ont été rejetés sur un bandit qui est mort entretemps.

 

                                      * Il existe un Pietranera dans le Cap corse, près de Bastia, mais le village décrit par Mérimée est imaginaire ; il se situe dans une zone boisée, à peu de distance semble-t-il,  de la forêt de Vizzavona et de Bocognano, donc à mi-chemin entre Ajaccio et Corte. Le village se situerait donc à peu près à la limite des actuels départements de Haute-Corse et de Corse du sud.

 

Orso et les deux Britanniques rencontrent le préfet du département qui craint que Orso soit revenu pour se venger.

La sœur de Orso, Colomba, vient rejoindre son frère à Ajaccio. Orso invite Sir Thomas Nevil et sa fille à venir lui rendre visite dans sa maison de Pietranera puis rentre chez lui avec Colomba.

Celle-ci fait tout pour que Orso entreprenne de venger son père. Elle lui montre les vêtements ensanglantés du père, l’endroit où il a été abattu.

Colomba fait passer du ravitaillement à des bandits qui se sont réfugiés dans le maquis. Orso désapprouve ces habitudes qui encouragent des criminels.  

Un hasard le met en présence de ces bandits (dont un ancien étudiant en théologie) qui s’avèrent assez fréquentables, même si Orso reste réservé.

Orso finit par s’apercevoir que les preuves contre le bandit accusé d’avoir tué son père ont été fabriquées par les Barricini. Mais il ne peut pas le prouver et il ne veut pas entreprendre de se venger.

Une altercation a lieu entre les Barricini et Orso, en présence même du préfet, de passage dans le village. Grâce à Colomba, les bandits viennent apporter un témoignage qui accable les Barricini. Orso accuse formellement les Barricini d’avoir tué son père et défie en duel l’un des fils Barricini.

 

Les Barricini prennent alors les devants et les deux fils tendent une embuscade à Orso. Celui-ci les tue en état de légitime défense ; blessé, il se réfugie auprès des bandits.

Pendant ce temps, Sir Nevil et sa fille arrivent à Pietranera et sont témoins des dernières péripéties.

Colomba et Miss Lydia se rendent auprès d'Orso, ce qui leur vaut d’être un moment arrêtées par les gendarmes, pendant qu'Orso et les bandits décampent. Miss Lydia annonce à son père son intention d’épouser Orso.

L’enquête du préfet montre que les Barricini sont les instigateurs de l’assassinat du père d’Orso et de l’embuscade tendue à Orso. Ce dernier bénéficie donc d’un non-lieu.

A la fin de l’histoire, Orso et Miss Lydia sont mariés et sont en voyage en Italie, avec Colomba et Sir Thomas Nevil.

Lors d’une promenade dans la campagne avec Sir Thomas, Colomba se trouve en présence de l’avocat Barricini, qui depuis la mort de ses fils a été recueilli par des parents italiens. C’est un vieillard à moitié gâteux qui n’en a plus pour longtemps à vivre.

Devant la détresse du vieil homme, qui reconnait Colomba, celle-ci savoure sa vengeance qui est complète, avant de rejoindre Sir Thomas et de reprendre en riant leur conversation interrompue.

 

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Colomba, illustration de Gaston Vuillier, édition Ferroud, 1913.

Gaston Vuillier, illustrateur, voyageur et écrivain (il est notamment l'auteur du livre Les îles oubliées. Les Baléares, la Corse et la Sardaigne, 1893) a illustré Colomba en 1913; il modernise quelque peu les tenues des personnages. Colomba apparait conforme à l'idée qu'on se fait d'une jeune paysanne corse vêtue de noir du début du 20 ème siècle. A comparer avec l'illustration de Jules Worms plus bas. Le foulard que porte le personnage sur l'illustration est bien différent du mezzaro indiqué dans le texte de Mérimée (voir troisième partie).

https://www.magnoliabox.com/products/colomba-xir162133

 

 

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Cascades des Anglais, dans la forêt de Vizzavona.

Site GR20 infos.com

 https://gr20-infos.com/decouvrir/cascades-des-anglais/

 

 

 

 

LE PAYS DE LA VENDETTA

 

 

Avec Mateo Falcone, Mérimée avait montré un Corse capable de tuer son enfant (âgé de 10 ans seulement) pour le punir d’avoir commis une délation en même temps qu’une violation de l’hospitalité en dénonçant aux gendarmes (exactement aux voltigeurs) le bandit qui s’était caché près de la maison des Falcone.

Avec Colomba, l’histoire tourne encore autour de la conception corse de l’honneur, mais cette fois à propos de la vendetta.

 

La coutume de la vendetta (vengeance réciproque d’une offense ou d’un meurtre entre les membres de deux familles) était jugée par tous les observateurs de l’époque comme la principale caractéristique des mœurs corses.

Se venger constitue un devoir et accomplir la vendetta fait partie de la conception corse de l’honneur.

S’en remettre à la justice institutionnelle n’est pas exclu, mais on sait bien que « l’argent et les amitiés tordent le nez de la justice» (proverbe corse), on ne peut donc pas faire confiance à la justice. Mérimée remarque d’ailleurs que souvent, la vendetta commence après une décision de justice qui ne donne pas satisfaction.

 

Mérimée introduit  ainsi la question

«  … il est impossible de parler des Corses sans attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale [la vendetta]. Orso surprit un peu miss Nevil en condamnant d’une manière générale les haines interminables de ses compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et prétendait que la vendette [Mérimée « francise » le mot] est le duel des pauvres. (…). Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur. »

 

Orso della Rebbia, qui a vécu hors de Corse, refuse de suivre la voie habituelle de la vendetta (d’autant qu’il n’est pas convaincu de la culpabilité des Barricini), mais il refuse aussi de la condamner totalement pour ls catégories populaires (« chez les paysans ») au motif que ce serait « le duel des pauvres ». La coutume de la vendetta, même si on la désapprouve, autorise aussi une forme ( assez naïve) de chauvinisme : ainsi que le dit Orso à Miss Nevil, il y a en Corse plus d’assassins qu’ailleurs, mais il n’y a pas un seul voleur.

 

Mérimée pourrait introduire ici une restriction, et observer qu’il y a aussi des crimes et délits en Corse qui ne sont pas liés au code de l’honneur. Mais il semble avoir ici adopté le point de vue auto-justificateur des Corses de l’époque, excusant la vendetta en raison de ses motivations* et prétendant (avec une exagération évidente) qu’hormis la vendetta, il n’y a pas de crime ou de délinquance en Corse (sauf à la rigueur celle qu’entraîne la situation des bandits « d’honneur », qui tiennent le maquis). Pourtant le roman évoque aussi des criminels « sans honneur », comme Bianchi, auteur d’un faux témoignage en faveur des Barricini et coupable, selon le préfet, « de ces crimes que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur », ou comme le Bastiais qui essaye de racketter un paysan en se faisant passer comme  envoyé par le bandit Castriconi : ce dernier le tue et rend l’argent au paysan.

                                                                  * C'est par exemple le cas, en 1819, du général Sebastiani, qui  écrit : "... il y a dans tous nos excès un principe de droiture, et ...il se mêle de la vertu jusque dans nos crimes" (cité par André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, étude pour le Musée de la Corse, 2012  https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

Dans la conception populaire, si Orso della Rebbia veut se montrer digne de sa famille et de ses ancêtres, il doit venger l’assassinat de son père. Sinon il pourrait encourir le « rimbecco » (rimbeccu). Orso est d’ailleurs amené à expliquer la signification du mot :

« — Le rimbecco ! dit Orso ; mais c’est faire la plus mortelle injure à un Corse : c’est lui reprocher de ne pas s’être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco ? »

 

En note, Mérimée précise : « … Dans le dialecte corse, cela veut dire : adresser un reproche offensant et public. — On donne le rimbecco au fils d’un homme assassiné en lui disant que son père n’est pas vengé. Le rimbecco est une espèce de mise en demeure pour l’homme qui n’a pas encore lavé une injure dans le sang. — La loi génoise punissait très sévèrement l’auteur d’un rimbecco. »

 

Comme on l’a dit, Mérimée avait visité la Corse pour les besoins de ses fonctions d’inspecteur des monuments historiques. Ses Notes d'un voyage en Corse (titre que nous abrégeons par la suite en Notes de voyage), parues en 1840, peu de temps avant la parution de Colomba, apportent un éclairage utile au roman.

 

Ainsi, sur la vendetta, dans ses Notes de voyage, Mérimée semble avoir à cœur d’expliquer la coutume corse, sans aller jusqu’à la justifier. Si quelque chose est condamnable dans cette coutume, ce n’est pas les Corses qu’il faut accuser, mais « notre nature » dit-il dans une note de bas de page qui n’est pas vraiment claire – sinon dans son intention de défendre, autant que possible, les Corses :

 

 

 « Mais doit-on appeler la vengeance une passion? N'est-elle pas plutôt un des effets de la vanité ? La vengeance corse n'est, à proprement parler, qu'une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement national et enraciné chez nous [en France continentale] (…).

J'ajouterai que la vengeance fut autrefois une nécessité en Corse, sous l'abominable gouvernement de Gênes, où le pauvre ne pouvait obtenir justice des torts qu'on lui faisait.

Je le répète, l'usage, le préjugé atroce, qui porte un homme à s'embusquer avec un fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est une forme du duel, comme l'épée et le pistolet, et quelque détestable que soit ce préjugé il ne faut pas le juger par ses effets, surtout lorsqu'il s'agit d'en faire le trait caractéristique d'un peuple : il faut plutôt remonter à sa cause, et examiner si elle n'est pas un des vices de notre nature. »

Cette note est appelée par un passage qui compare les Corses aux anciens Galls (Gaulois) décrits par Amédée Thierry :

« …il ne serait pas difficile de trouver une grande analogie de mœurs entre les Corses et les Galls. Voici en quels termes M. Thierry résume le caractère gaulois : « Bravoure personnelle, esprit franc, impétueux, « ouvert à toutes les impressions , éminemment intelligent ; à côté de cela une mobilité extrême, une répugnance marquée aux idées de discipline , beaucoup d'ostentation , enfin « une désunion perpétuelle , fruit de l'excessive vanité. » Ouvrons maintenant l'histoire de Filippini [auteur d’une Histoire de la Corse, au 16ème siècle]. A chaque page ce caractère se trouve si exactement résumé, qu'on le dirait uniquement tracé pour les Corses. (…) Cette bravoure gauloise, que M. Thierry a si bien définie par l'épithète de personnelle, n'est-ce pas celle du Corse, qui n'aime à faire la guerre que pour son compte? Enfin sa susceptibilité et sa passion proverbiale pour la vengeance ne sont-elles pas les conséquences de son excessive vanité  (…) ?

 

 

 

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Colomba montre à son frère la chemise ensanglantée de son père. Illustration de Jules Worms (1897 ?).

Ph. © Archives Larbor.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/images/Prosper_M%c3%a9rim%c3%a9e_Colomba/1312715

 

 

 

 

 

UNE ÎLE SAUVAGE

 

 

Sur le bateau qui les amène en Corse, Orso répond à miss Nevil, qui trouve la Méditerranée « trop bleue » :

— Vous aimez la beauté sauvage, mademoiselle ? À ce compte, je crois que la Corse vous plaira.

 

La « beauté sauvage » de la Corse, c’est bien entendu ses paysages. Mais le mot « sauvage » ou « sauvagerie » passe tout naturellement, des paysages, aux productions de l’esprit et aux individus.

 

Le matelot corse chante une complainte « sur un air sauvage et monotone » mais qui possède son charme.

La sauvagerie peut être celle du passé, ce qui amène le raisonnable Orso à justifier ce qu’on appellerait aujourd’hui un féminicide, le meurtre par Sampiero Corso de sa femme Vanina :

« — La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero ?

— Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque ?

— Son crime a pour excuse les mœurs sauvages du temps ; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois : quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s’il n’avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes ? »*

                                                            *  Vannina d'Ornano, peut-être pour récupérer des possessions familiales, s’était mise en contact avec les gouvernants génois et partait se réfugier à Gênes lorsque son bateau fut rejoint à hauteur d’Antibes par les compagnons de Sampiero qui la ramenèrent auprès de son mari, qui résidait alors à Marseille. Elle fut étranglée par Sampiero (1563) : "Sampiero fait ensuite ensevelir sa femme en grande pompe et prend le deuil. Le Parlement d'Aix n'ose sévir, et la Cour [de France] accueille froidement la nouvelle. La famille d’Ornano offre alors deux mille ducats d’or à qui ramènerait la tête du colonel [Sampiero], et Gênes quatre mille" (Wikipedia, notice Vanina d'Ornano).

Dans ses Notes de voyage, Mérimée associe également le mot "sauvage" à Sampiero - ainsi qu'à la Corse, dans une formule qui semble tourner plus à l'éloge qu'à la critique : faisant un abrégé de l'histoire de la Corse, il évoque « Sampiero, combattant presque seul pour l'indépendance de sa patrie ; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes ». On en reparlera.

 

Orso, tout éduqué qu’il soit, apparait à miss Lydia Nevil (il est vrai qu’elle est convaincue qu’il rentre en Corse pour venger la mort de son père) comme un « ours des montagnes » à civiliser -  le prénom Orso/Orsu vient justement du mot corse pour ours. Pour miss Nevil, Orso doit être encouragé à résister aux «  préjugés barbares » qui l’entourent.

 

L’expression « barbare » st parfois employée, mais toujours par miss Nevil :

« — Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ; mais en mer, et dans les pays barbares, — vous m’excuserez, je l’espère,… — dans les pays barbares, on devient ami plus vite que dans le monde

 

Colomba est décrite (mais c’est toujours miss Nevil qui la regarde) comme une « grande et forte femme, fanatique de ses idées d’honneur barbare ».

 

Selon son frère, c'est  «  une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater » -  mais qui est émue par les vers de Dante.

Orso est d’ailleurs un peu gêné « devant ses amis civilisés du costume et des manières sauvages de Colomba ».

Miss Lydia apprécie pourtant Colomba, alors que son frère st trop civilisé :,

«  — Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.

— Trop civilisé !… Eh bien ! malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que j’ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m’agitent, me tourmentent,… et j’avais besoin de causer un peu avec vous avant de m’enfoncer dans mon désert. » 

 

 Orso, malgré sa réticence, sera sensible à la poésie sauvage du voceru (improvisation chantée lors des funérailles) de Colomba..

A la fin du roman, Colomba pourra dire : « je ne suis plus du tout une sauvagesse. Voyez un peu la grâce que j’ai à porter ce châle… ».

 

Mérimée apparaît opposer ici la civilisation (française ou occidentale) et la sauvagerie corse – mais à condition de s’entendre sur les mots. Si la Corse et ses habitants sont « sauvages », c’est que la Corse est moins civilisée, moins développée que d’autres régions européennes.

Il n’est pas question ici d’entreprendre une discussion approfondie sur les idées de Mérimée en ce qui concerne la civilisation : comme on le verra, il lui reprochait par exemple de faire disparaître les chants populaires. La civilisation n’est pas forcément pour lui une bonne chose.

 

 

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La forêt de Valdoniello, Jean-Luc Multedo (1812-1894), 1866

©RMN - Grand Palais/Gérard Blot

Exposition au Musée de Bastia - Corsica impériale, Napoléon III et la Corse (1851-1870)

www.arts-in-the-city.com/2019/06/24/bastia-corsica-imperiale-napoleon-iii-et-la-corse-1851-1870/

 

 

 

 

PATOIS ET DIALECTE

 

 

Mérimée apporte plusieurs notations sur l’utilisation de la langue corse qu’il appelle patois ou dialecte, en conformité avec l’usage de son temps, sans donner, emble-t-il, à ces termes un sens péjoratif.  C’est sur le bateau qui mène les personnages en Corse que pour la première fois il est question du dialecte :

 

« Il n’y avait personne, qu’un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de complainte dans le dialecte corse (...).

« — Je vous prends à admirer notre Méditerranée, miss Nevil, dit Orso s’avançant vers elle. Convenez qu’on ne voit point ailleurs cette lune-ci.

— Je ne la regardais pas. J’étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot, qui chantait une complainte des plus tragiques, s’est arrêté au plus beau moment. »

Il apparait donc que miss Lydia comprend « le corse » (notez que Mérimée utilise cette expression), bien que certains mots lui échappent . Il est vrai qu’elle connaît l’italien et même, à en croire son père, « tous les patois italiens » :

« — Matei m’a dit que vous reveniez d’Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan, mademoiselle ; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre notre patois.

— Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel ; elle a le don des langues. Ce n’est pas comme moi.

— Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d’une de nos chansons corses ? C’est un berger qui dit à une bergère :

S’entrassi ’ndru paradisu santu, santu,

E nun truvassi a tia, mi n’esciria. »

(« Si j’entrais dans le paradis saint, saint, et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais. »)

Miss Lydia rougit et répond : Capisco (je comprends), bien que la chanson n’ait rien de grivois (mais nous sommes au 19ème siècle et de plus Miss Lydia est « anglaise »*) .

On a fait remarquer** que cette chanson  assez célèbre, titrée « sérénade d’un berger de Zicavo » ( on la trouve reproduite pour la première fois dans le livre de Benson en 1825 – voir première partie) était en fait d’origine sicilienne, les vers cités par Orso seraient du sicilien – ce qui n’empêchait pas la chanson d’être connue en Corse.

 

                                         * Mérimée indique que les Nevil sont Irlandais mais il les appelle fréquemment des Anglais. A son époque, tous les Britanniques étaient appelés « Anglais » sur le continent. Mérimée n’évoque nullement la répartition ethnique de l‘Irlande qui posait des problèmes politiques et sociaux destinés à prendre de plus en plus d’ampleur au 19ème siècle.

                                         ** Pascal Marchetti, La Corsophonie, un idiome à la mer, 1989

 

Dans ses Notes de voyage en Corse, Mérimée écrit :

«  Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, bien que le toscan et le français même tendent tous les jours à détruire son originalité, pourrait-on retrouver beaucoup de mots d'origine celtique. »

 

Il note donc que l’italien (le toscan) comme le français, tendent à détruire l’originalité du corse (mais bientôt, ce que Mérimée n’a pas envisagé, l’influence du toscan cessera de s’exercer. En 1850, le voyageur allemand Gregorovius note que l’usage de la langue italienne est interdit dans les écoles. Le « dialecte » reste donc en présence du seul français.

 

 Enfin, de façon rapide il faut signaler l'intérêt de Mérimée pour les langues "minoritaires". Dès 1830, lors d'un séjour en Espagne, il s'initie à la langue gitane. Il  signale dans Carmen la beauté de la langue basque:  «  Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir… », déclare Don José, qui est Basque et qui raconte l'histoire de sa vie au narrateur (qui ressemble à Mérimée). C'est parce que Carmen lui a parlé en basque que Don José, militaire en poste à Séville (ce qui pour un Basque est "en pays étranger") commence à s'intéresser à elle.

 

 

 

LA POÉSIE

 

 

La curiosité de Mérimée pour le dialecte apparait aussi dans sa curiosité pour les poèmes corses. Il donne dans ses Notes de voyage quatre exemples de poèmes populaires, dont la fameuse sérénade d’un berger de Zicavo. Il remarque que beaucoup de poèmes appartiennent au genre du voceru*, lamentation improvisée par une femme du pays (la voceratrice) lors des obsèques. En cas de mort violente, le voceru est un appel à la vengeance.

Mérimée montre Colomba improvisant un voceru (ou une ballata*) après le décès d’un habitant du village (qui n’est pas mort de mort violente).

                       * Dans ses  Notes de voyage, Mérimée écrit « voceru » selon la graphie corse, alors qu’il écrit « vocero » dans Colomba. Certains auteurs distinguent le lamentu du voceru.

                     ** Mérimée signale que le voceru s’appelle ballata dans le nord de l’île. C'est donc dans le nord que l'action se déroule.

 

Son frère a d’abord désapprouvé ce qui lui paraît un usage archaïque, mais finalement, il en ressent la puissance :

« Bien que moins accessible qu’un autre à cette poésie sauvage, Orso se sentit bientôt atteint par l’émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri » [le mort]

En prologue de son choix de poèmes corses dans ses notes de voyage,  Mérimée écrit : « Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano ; ses amis vinrent l'embrasser suivant l'usage de cette localité , et l'un d'eux lui dit : O che tu fossi morto delle mala morte, t'avremmo vendicato! O que n'es-tu mort de la male mort (c'est-à-dire, assassiné), nous t'aurions vengé!* — On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au continent. »

Cette dernière phrase, au-delà d’une constatation, peut amener la question sur l’opinion de Mérimée, non formulée: que la Corse soit « encore loin de ressembler au continent », est-ce pour lui un bien ou un mal ?

                                                        * Dans Colomba, Mérimée utilise cette anecdote lors de la scène de la veillée funèbre à Pietranera.

 

Bien que Mérimée n’exprime que rarement son avis personnel, il est probable que les poèmes populaires corses (à une époque où dans toute l’Europe on s’intéresse aux poésies populaires*) le séduisent par leur contexte souvent noir et violent, leur force expressive et leur originalité.

                                                                            * La collecte des chants populaires joue un grand rôle dans la création des identités nationales à l’époque. L’idée que ces chants expriment l’identité collective d’un peuple provient du penseur allemand Herder. (Cf. Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales . Europe, XVIIIe-XXe siècle, 1999).

 

Mérimée lui-même avait publié au début de sa carrière, anonymement, des poèmes soi-disant traduits du serbo-croate, mais en fait de son invention (La Guzla*). Même s’il s’agissait de pastiches, ces poèmes dénotent son intérêt pour les formes de poésie étrangères à la tradition française.

                                                                             * La Guzla, ou Choix de poesies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, La Croatie et l'Herzegowine (1827).Pouchkine traduisit en russe certaines de ces poésies comme chants des Slaves de l’ouest. La guzla est un instrument de musique, sorte de cithare.

 

Mérimée s’est intéressé à la culture espagnole (l’Espagne était sa patrie de prédilection), et plus tard aux cultures russe et balte (il apprend notamment le russe et traduit ainsi plusieurs textes de Pouchkine et d’autres auteurs). Il préface en 1858 les Contes et poèmes de la Grèce moderne de Marino Vreto, en déplorant la prochaine disparition des chants populaires sous l’effet de la civilisation. Au moins, dit-il,  peut-on les recueillir et sauver ce qui peut l’être.

Il déclarait : « J’aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps » (cf. l'article de Božidar Nastev, Affinités albanaises de Mérimée).

 

Mérimée montre que les Corses (en tous cas les personnages principaux de Colomba) sont aussi sensibles à la tradition littéraire italienne : Orso fait lecture à Miss Nevil d’un passage de Dante (qui est le poète préféré de la jeune anglaise) ;  cette lecture (en italien, très logiquement) provoque l’émotion de Colomba, surprise qu’un écrivain puisse ainsi être en résonance avec sa sensibilité.

Elle n’avait pourtant jamais entendu parler de Dante*. Sans s’y étendre, Mérimée rend ainsi compte de l’existence d’une culture et d’une sensibilité commune (à l’époque) entre Corse et Italie, sur la longue durée. Plus qu’à une culture commune, Mérimée attribue la réaction de Colomba à une qualité innée qui serait propre aux Italiens : « Admirable organisation italienne [organisation, dans le sens plus ou moins de psychologie, de caractère], qui, pour comprendre la poésie, n’a pas besoin qu’un pédant lui en démontre les beautés ! »

                                                                        * Colomba appartient à une « bonne famille » elle sait lire et écrire (avec des fautes) l’italien, parle le français, mais n’a pas vraiment fait d’études et donc ignore le nom de Dante.

 

 

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 Edward Lear (1812-1888) La Forêt de Bavella, huile sur toile, vente Christies 2016.

L'écrivain et peintre anglais Edward Lear, surtout connu comme aquarelliste, a laissé de nombreuses vues de la Corse qu'il visita en 1868-68. Il publia en 1870 son Journal of a Landscape Painter in Corsica (journal d'un peintre de paysages en Corse). Poète, Edward Lear fut célèbre pour ses courtes poésies (limericks) dans le genre du nonsense; un de ses poèmes est intitulé There was a young lady of Corsica, il y avait une jeune dame de Corse. Amoureux des pays méditerranéens, il mourut à San Remo où il s'était établi.

 

A Blog of Bosh, https://nonsenselit.com/2016/12/19/edward-lear-the-forest-of-bavella/

et https://www.christies.com/lotfinder/paintings/edward-lear-the-forest-of-bavella-6048404-details.aspx?intObjectID=6048404

 

 

 

LES BANDITS

 

 

Comme la vendetta, les bandits sont au 19ème siècle inséparables de l’image de la Corse. Le banditisme est d’ailleurs  lié à la vendetta, puisqu’à en croire l’idée communément admise, les bandits sont seulement (ou surtout) des hommes qui ont pris le maquis après avoir commis un crime d’honneur, donc une vendetta, précision que Mérimée reprend à son compte à diverses reprises.

Orso déclare ainsi à miss Nevil : « Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur. »

Pourtant, son état d’esprit n’est pas favorable aux bandits; dès qu’on sort des idées générales, il reprend sa sœur qui envoie à un bandit du voisinage non seulement du pain mais de la poudre :

« — Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de la poudre à un coquin qui s’en servira pour commettre des crimes ? Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir ici pour les bandits, il y a longtemps qu’ils auraient disparu de la Corse.

— Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne.

Mérimée ajoute en note : « Être alla campagna, c’est-à-dire être bandit. Bandit n’est point un terme odieux ; il se prend dans le sens de banni ; c’est l’outlaw des ballades anglaises. »

— Donne-leur du pain si tu veux, on n’en doit refuser à personne ; mais je n’entends pas qu’on leur fournisse des munitions. »

Colomba justifie de fournir au bandit de la poudre, car sinon comment pourraient-ils se défendre contre les gendarmes ?

 

Orso se montre donc opposé à la complaisance traditionnelle pour les bandits (mais admet qu’on doit leur donner du pain ; a fortiori il n’est pas question de dénoncer leur cachette aux autorités, à supposer qu’on le puisse). Il sera bientôt mis en présence des bandits du voisinage. Il est d’abord froid avec eux.

L’un, Brandolaccio, un homme du peuple, ancien soldat qui était à Waterloo avec Orso (ce qui facilite le rapprochement), a pris le maquis après tué l’assassin de son père (une situation qui donne à penser à Orso) ; mais l’autre, Castriconi, un ancien étudiant en théologie, illustre le caractère gratuit de certains meurtres « d’honneur ». Alors qu’il étudiait en Italie, il apprend que sa sœur a été compromise par un amoureux et revient pour la marier. Mais le fiancé meurt de maladie.  Castriconi veut alors marier sa sœur avec le frère du fiancé, mais celui-ci est déjà marié. Alors, il le tue.

Orso réagit par un mouvement d’horreur à ce récit. La situation décrite est-elle de l’invention de Mérimée ? Il semble que beaucoup de crimes dits d’honneur n’étaient pas plus honorables ou justifiables que celui qu’il prête à Castriconi.

Castriconi fait l’éloge de la belle vie des bandits ; lui l’ancien étudiant en théologie, a « trois maîtresses dans trois cantons différents. Je suis partout chez moi. Et il y en a une qui est la femme d’un gendarme ».

Plus tard, Orso en reparle avec Colomba

«  — Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba ; mais, pour Castriconi, j’ai entendu dire que c’était un homme sans principes.

— Je crois, dit Orso, qu’il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L’un et l’autre sont en guerre ouverte avec la société. Un premier crime les entraîne chaque jour à d’autres crimes ; et pourtant ils ne sont peut-être pas aussi coupables que bien des gens qui n’habitent pas le mâquis*. 

— Oui, poursuivit Orso ; ces misérables ont de l’honneur à leur manière. C’est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu’ils mènent. »

                                                                                       * Mâquis : orthographe d'époque. Les citations sont faites d'après le texte disponible sur Wikisource, qui reproduit l'édition Charpentier de 1845, Colomba et autres contes et nouvelles.

 

Dans la suite du récit, les bandits apportent leur témoignage contre les Barricini, au domicile même d’Orso della Rebbia et en présence du préfet, de passage dans la région, en prenant leurs précautions pour ne pas être inquiétés. Le préfet trouve insupportable d’être obligé d’écouter des hors-la-loi mais doit quand même prendre en compte leur témoignage.

Enfin après avoir tué, en situation de légitime défense, les fils Barricini, Orso, blessé, se réfugie un moment au maquis où il reçoit l’aide des deux bandits. Il éprouve alors la solidarité des proscrits. Quelque temps après, c’est avec émotion et reconnaissance qu’il prend congé d’eux, leur offrant (sans trop d’espoir) de les aider à quitter la Corse pour revenir dans le droit chemin.

Si on considère qu’Orso est le personnage raisonnable du livre, et peut-être le porte-parole de Mérimée, son attitude vis-à-vis des bandits et de la complaisance de la population pour eux évolue au cours du récit : il passe de l’hostilité pour ces coquins et pour la déplorable faiblesse des gens à leur égard, à une forme de compréhension (avec réserves) et même d’amitié.

 

 

 

LES CORSES SELON MÉRIMÉE

FIERTÉ

 

Mérimée souligne la fierté des Corses :

Ainsi, au début de Colomba, à la suite d’un malentendu, le colonel Nevil donne de l’argent à Orso della Rebbia, le prenant pour un sous-officier nécessiteux, provoquant après un instant d’incompréhension, l’hilarité d’Orso :

« — Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner deux avis : le premier, c’est de ne jamais offrir de l’argent à un Corse, car il y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête ; le second, c’est de ne pas donner aux gens des titres qu’ils ne réclament point. Vous m’appelez caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n’est pas bien grande, mais…

— Lieutenant ! s’écria sir Thomas, lieutenant ! mais le patron m’a dit que vous étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille. 

À ces mots le jeune homme, se laissant aller à la renverse, se mit à rire de plus belle, et de si bonne grâce, que le patron [du bateau] et ses deux matelots éclatèrent en chœur. »

 

 En effet, Orso della Rebbia descend d’une famille dite caporalice, ce qui en Corse était considéré comme une quasi noblesse (les caporali étaient des hommes qui avaient chassé les seigneurs au Moyen-Age dans la partie nord de l’île ; depuis les familles de ces chefs populaires étaient au premier rang de chaque communauté villageoise).

 

Plus tard dans le récit, lorsqu’Orso veut donner de l’argent aux bandits Castriconi et Brandolacci, ceux-ci refusent énergiquement. Ils acceptent les provisions et fournitures, non l’argent. A la fin du récit, Brandolaccio acceptera comme cadeau le fusil anglais d’Orso et Castriconi, qui a le goût des lettres latines (c’est un ancien étudiant), une édition d’Horace.

 

 

 

ÉGALITÉ ET VANITÉ

 

Mérimée observe que les Corses forment une société plus égalitaire que la France :

« En Corse, le riche n'est point séparé du pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part, peut-être, on ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et nulle part les différentes classes de la société ne se trouvent en relation plus fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous propriétaires, vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et de leurs bergers, qu'ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu'on ne le fait en France. »

(Notes de voyage).

 

Mérimée lui-même ne paraissait pas partisan de l’égalité sociale (avec l’âge, il devint très conservateur). Pourtant ici son ton est élogieux, comme si l’important dans la remarque était démontrer une supériorité des Corses sur les Français alors que justement ces derniers prétendent être un peuple égalitaire, comme Mérimée le fait observer de façon un peu confuse.

Reste à savoir si sa description de la société corse était objective. L’esprit égalitaire des Corses avait été remarqué par les auteurs du 18ème siècle comme l’abbé de Germanes et constituait une sorte de lieu commun.

 A la même époque que Mérimée, d'autres voyageurs notaient cette relative égalité des Corses, associée à une allure indépendante et fière, comme Valéry* :

« Mais les anciens seigneurs de la Corse étaient bien loin de posséder l’autorité oppressive des superbes barons de la féodalité ; c’étaient des chefs de clans qui commandaient à leurs égaux et non à des serfs. Aussi la Corse est-elle véritablement la terre de l’égalité. […] ; il peut exister des haines, de l’éloignement entre les individus, mais il n’y a point de distance. […]. J’ai fréquemment parcouru le pays avec des hommes riches, considérables ; l’aisance, la familiarité sans indiscrétion des paysans qui nous abordaient me frappèrent ; quoiqu’ils nous donnassent de la vostra signoria, leur politesse n’avait rien de bas. […]. Il y avait loin de la tournure mâle, dégagée de ces paysans à l’allure gauche de nos villageois, ou à l’air apprêté d’un bourgeois. »

(A.-C Valery, Voyages en Corse, à l’île d’Elbe et en Sardaigne, 1837, cité par André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012

https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

                                            * Il s'agissait d'un pseudonyme; l'auteur, de son vrai nom Antoine Claude Pasquin,  n'avait pas de lien avec la famille corse Valéry.

 

L’esprit égalitaire n’était d’ailleurs pas contradictoire, un peu paradoxalement, avec la vanité et l’orgueil familial. Mais ces caractéristiques étaient aussi liées à la fierté, qualité que tous les observateurs signalent chez les Corses.

Mérimée, dans ses Notes de voyage, n’insiste pas sur la vanité des Corses, sinon lorsqu’il attribue à la vanité la propension à la vendetta ; le Corse se sent facilement offensé et veut se venger. Il note aussi que la vanité dégénère souvent en ostentation et cite l’exemple du sacre de Napoléon, mais son observation reste très superficielle.

 

 

 

 

TRISTESSE ET CHASTETÉ

 

 

 1

William Cowen (1797-1860), Le golfe d'Ajaccio.

Collection privée.

http://www.linternaute.com/sortir/sorties/exposition/corse-tourisme/diaporama/1.shtml

 

 

La description de la Corse par Mérimée est celle d’un pays plutôt triste, du moins grave. Les paysages contribuent d’ailleurs à cette tristesse, même dans les villes comme Ajaccio :

« Au lieu de ces élégantes fabriques [constructions] qu’on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu’au cap Misène [dans la baie de Naples], on ne voit, autour du golfe d’Ajaccio, que de sombres mâquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure ; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout, dans ce paysage, est d’une beauté grave et triste »

« On n’entend point parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. »

« Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du cours sont presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes ; chacun semble aux aguets comme un faucon sur son nid. »

Au village de  Pietranera, les distractions sont limitées, mais pas inexistantes :

« Autour du chêne-vert et de la fontaine, il y a un espace vide qu’on appelle la place, et où les oisifs se rassemblent le soir. Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l’an, dans le carnaval, on y danse.»

 

Bien que Mérimée ait été lui-même plutôt égrillard, il note la chasteté des Corses (autre forme de leur gravité) d’une façon qui semble élogieuse, à propos de sculptures sur une église médiévale (Notes de voyage):

« Remarquons d'abord l'obscénité de quelques figures, fait qui n'est pas rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s'il en fut, où l'on ne rit guère, et, quelle qu'en soit la cause, assurément très chaste. »

Dans sa célèbre lettre du 30 septembre 1839 à Esprit Requien*, son ami avignonnais, dans laquelle il évoque le modèle de Colomba, Mérimée déclare qu’on est en Corse «  horriblement moral ». Le voyageur comme lui ne trouve personne pour répondre à ses soupirs - ou à ses besoins (cf. la lettre sur le site Terre de femmes, https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2007/09/30-septembre-18.html).

                                                                                                  * Esprit Requien (1788- 1851), naturaliste réputé et amateur d'antiquités, il fit plusieurs séjours en Corse. Il mourut d'ailleurs à Bonifacio en 1851. Requien acheta le sceau de Pascal Paoli (ou en tous cas un sceau du gouvernement corse indépendant) lors d'un de ses séjours. Il est aujourd'hui au musée Calvet d'Avignon (dont Requien avait été le conservateur).

 

Pourtant, l’article de la Revue trimestrielle paru en 1828 (qui fut utilisé par Mérimée pour Mateo Falcone), certainement rédigé par un Corse, disait :

« Quelques écrivains se sont plus à donner des éloges exagérés à la pureté de mœurs des Corses; la vérité est que dans cette île, elles ne sont ni meilleurs ni pires qu’ailleurs ». La Revue ajoutait drôlement qu’on s’imaginait que dans un pays où on risquait d’être assassiné par un mari ou un frère, les moeurs devaient être exemplaires,  mais ce n’était pas le cas : on compte sur le secret des liaisons et ce qui prouve que « le danger est moins réel que ce qu’on dit », ce sont les « 500 petits citoyens à qui l’Etat sert de père » (enfants abandonnés), sans compter ceux qu’on élève publiquement dans les villages. L’auteur de l’article note d’ailleurs qu’on compte construire un établissement pour les enfants trouvés, avec d’autres institutions, et qu’on verra si comme beaucoup d’établissements promis à la Corse, ceux-ci resteront à l’état de projets.

Quelques années après, Antoine Fée notera, lors de son voyage en 1845*, que si les Corses ont une réputation d'austérité, ce n'est pas vrai partout et qu'on semble mener une vie très libre à Belgodere (d'après ce que lui a confié l'aubergiste!)*.

                                                               * Dans son livre Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850.

 

Mérimée, dans Colomba, relativise d’ailleurs l’image de chasteté des Corses à propos du bandit Castriconi, ancien étudiant en théologie, surnommé « le curé », et qui a une maîtresse dans chaque canton – donc certaines femmes corses n’étaient pas inaccessibles hors mariage. Peut-être, en revanche, l’étaient-elles pour les « étrangers » comme Mérimée, assez chaud lapin pour  s'en désoler.

 

 

moretti

Jeune femme corse, carte postale; photo de Jean Moretti (vers 1930 ?).

Pendant des décennies, les photographes de cartes postales, qu'ils soient corses ou continentaux,  représenteront la typique jeune fille corse en stricts vêtements noirs, le visage plutôt triste, plus ou moins consciemment onforme à l'image qu'on se faisait de Colomba (certaines photos étant même titrées "Colomba"). Il est vrai que l'usage permanent des habits de deuil avait été remarqué en Corse par les observateurs, y compris par Mérimée - mais ce qui était vrai pour les veuves qui ne quittaient jamais le deuil, l'était-il vraiment des jeunes filles ?

Vente e-bay

 

 

 

 

NI RELIGIEUX NI CRÉATEURS

 

 

Venu en Corse en 1839 pour inventorier les monuments historiques, Mérimée fut déçu par ce qu’il trouva : hormis quelques églises pisanes et les monolithes préhistoriques (que Mérimée fut l’un des premiers à signaler)*, l’île était pauvre en monuments : les églises et campaniles de villages sont plus remarquables par leur environnement que par leur architecture, la décoration est médiocre (dans le « goût barbare du 17 ème siècle » dit Mérimée – il s’agit probablement de décors baroques, mal considérés à son époque), et généralement l’œuvre de « barbouilleurs italiens ».

                                                             * C’était avant la découverte de nombreux sites préhistoiques,  dont celui de Filitosa

Mérimée (sans qu’il soit besoin ici de discuter le bien-fondé de son jugement, conforme aux critères artistiques de son époque) n’en accuse pas les Corses et au contraire, leur trouve des excuses :

Dans sa préface aux Notes de voyage en Corse, s’adressant au ministre de l’intérieur (qui avait les monuments historiques dans ses attributions), Mérimée écrit : « Pauvres , nullement enthousiastes de dévotion , exploités par des gouverneurs avides , les Corses n'ont jamais pu cultiver les arts. (...) car, pour produire des monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus heureux [plus favorisés].»

De cette façon, Mérimée attribue aux Corses  encore une caractéristique (un peu paradoxale par rapport à l’idée convenue): ils sont modérément religieux (et donc n’ont pas produit d’œuvres remarquables en rapport avec la religion). Quand on sait que Mérimée était lui-même irreligieux, il est difficile de ne pas y voir un signe supplémentaire de connivence.

Dans Colomba, on a à peine quelques notations sur la place de la religion dans la vie des Corses : on mentionne à peine un curé (lors de l’enterrement du colonel Della Rebbia), sans doute le même qui apprend à lire et le catéchisme à la nièce du bandit Brandolaccio (un peu contraint et forcé par le bandit !). Le seul « curé » qui s’exprime n’en est pas un : c’est le surnom de l’ex-étudiant en théologie Castriconi, qui a tué plusieurs hommes et qui a une maîtresse dans chaque canton, «  le plus grand enjôleur » du pays, selon les voltigeurs.

Néanmoins Colomba respecte les traditions religieuses. miss Nevil, qui a probablement à l’esprit le stéréotype du Corse (ou du Méditerranéen) religieux, voire superstitieux, le remarque malicieusement lors de leur premier dîner en commun:

« Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui avait fait quelque résistance pour se mettre à table*, et qui n’avait cédé que sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger. — Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif. Et elle se promit de faire plus d’une observation intéressante sur ce jeune représentant des vieilles mœurs de la Corse. »

                                                             * Par eux fois, Colomba manifeste cette réticence à s’asseoir à la même table que son frère. Mérimée parait ainsi (sans l’expliciter) renvoyer à la coutume corse (en voie de disparition à l’époque) qui voulait que les femmes ne s’asseoient pas à la même table que les hommes.

 

L’ironie de miss Nevil sur le signe de croix (« voilà qui est primitif ») s’explique naturellement si miss Nevil est une protestante irlandaise (mais Mérimée ne le dit pas). A la fin du récit, aucune différence religieuse n’est évoquée pour le mariage de miss Nevil et d’Orso - mais Mérimée n’avait pas à entrer dans tous les détails. Même si miss Nevil est d’une famille catholique, elle et son père s’alignent sur les comportements culturels de la bonne société britannique.

Plus tard, montrant à son frère l’endroit où leur père a été tué, Colomba fait aussi un signe de croix :

« Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l’œil sec, mais la figure animée. Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier à ses compatriotes et qui accompagne d’ordinaire leurs serments solennels ».

Ici encore le geste, fait « à la hâte », est plutôt une habitude qu’un acte conscient de dévotion.

Quant à la  tradition du voceru/ballata lors des enterrements, elle est déconnectée de toute intention religieuse, comme le montrent les remarques de  Colomba:

« — Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique (…) ».

 « Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient à l’esprit. »:

 

 

 

LES CORSES ET LES FRANÇAIS

 

 

Mérimée, aussi bien dans ses Notes de voyage que dans Colomba a systématiquement tendance à défendre les Corses contre les préjugés majoritaires qui existent à leur encontre. Quelquefois, la comparaison qu’il fait avec « les Français » (les continentaux) sera à l’avantage des Corses.

On a déjà vu qu’il note que la société corse est plus égalitaire que la société française.

S’agissant des assassinats, Mérimée souligne la différence entre la motivation des crimes de sang en France et en Corse :

« Il [le lecteur] sait déjà que le colonel della Rebbia, père d’Orso, était mort assassiné : or on n’est pas assassiné en Corse, comme on l’est en France, par le premier échappé des galères qui ne trouve pas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie : on est assassiné par ses ennemis ; mais le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le dire. »

Dans ses Notes de voyage, Mérimée évoque une situation où des objets antiques, trouvés en Corse, ont fini chez le ferrailleur :

« Avant de crier à la barbarie, il faudrait se demander si de pareilles choses ne se passent pas tous les jours dans des villes du continent. »

Cette remarque pourrait sans doute s’appliquer à beaucoup de domaines.

Les Corses sont-ils superstitieux ? Bien moins qu’on le dit :

« Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance m'ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce qu'on y attache encore quelque croyance. » (Notes de voyage)

D’ailleurs les Corses sont tolérants et se comportent de façon moins barbare que les Français du continent à l’égard de prétendus sorciers:

« J'ajouterai qu'on brûle* ou qu'on assassine en France deux sorciers, bon an mal an, et qu'en Corse , on leur laisse pratiquer leur magie à leurs risques et périls dans l'autre monde seulement. »

                                                                                   * Il s’agit de lynchages, car au 19ème siècle, il n’est évidemment plus question de sorciers brûlés par décision de justice.

 

L’attitude des Corses envers la superstition rejoint (d’une autre manière) ce qui a été dit plus haut sur leur faible sens religieux (du point de vue de Mérimée, bien sûr). Néanmoins, il note que Brandolaccio est « superstitieux comme beaucoup de bandits ». Il croit au « mauvais œil », croyance méditerranéenne qu’on retrouve à la fin du roman chez la fermière des environs de Pise qui a recueilli le vieux Barricini.

 

Dans ses Notes d’un voyage dans le midi de la France (antérieures à son voyage en Corse) Mérimée attribue aux Corses le sens artistique (lié au sens des affaires en l’occurrence) ce qui permet une nouvelle opposition par rapport aux Français « moyens », à propos des fresques du palais des Papes d’Avignon :

« Au reste, ce n'est pas le temps qui a le plus endommagé ces belles fresques. Depuis la restauration [le régime de la monarchie restaurée], le palais des Papes sert de caserne. En 1816 ou 1817, un régiment corse y était logé. Les soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût des belles choses et savaient les exploiter. Des Français auraient balafré les saints ou leur auraient mis des moustaches. Les Corses les vendirent. Une industrie s'établit dans le corps. Elle consistait à détacher adroitement la couche mince de mortier sur laquelle la fresque est appliquée, de manière à obtenir de petits tableaux qu'on vendait aux amateurs. »

On voit qu’ici, Mérimée assimile les Corses aux Italiens* (au-delà évidemment de leur nationalité juridique), et leur prête le sens artistique attribué traditionnellement aux Italiens, même si, on l’a vu, en tant qu’inspecteur des monuments historiques, il fut déçu de ce qu’il trouva en Corse (mais après tout, toutes les régions italiennes n’ont pas produit de chefs d’oeuvre, ce que Mérimée pouvait difficilement ignorer).

                                                                * Cf. aussi plus haut sa remarque sur la sensibilité innée de Colomba à la poésie, due à son « admirable organisation italienne ».         

           

Si la Corse était un département français, les Français du continent y étaient sans doute encore assez rares à l’époque du séjour de Mérimée. Mérimée donne une image plutôt moqueuse des Français en Corse.

Le préfet, sans être vraiment ridicule (il est plutôt sympathique et sera à la fin du côté des della Rebbia, à condition de respecter les formes légales), est un haut-fonctionnaire un peu pompeux, parfois dépassé par les événements (lorsqu’il se trouve en présence des bandits par exemple). Il est comique de le voir reconnaître que la Corse n’est pas la France :

— Quel pays ! répétait le préfet en se promenant à grands pas. Quand donc reviendrai-je en France ?

Ses activités administratives et protocolaires ne sont pas vraiment prises au sérieux, au moins par le bandit Brandolaccio, qui dit à Orso :

« …les Barricini amènent le préfet chez eux ; ils l’ont rencontré sur la route, et il s’arrête un jour à Pietranera avant d’aller poser à Corte une première pierre, comme on dit…, une bêtise ! »

L’opinion générale sur le préfet est sans doute exprimée par la formule de Colomba à un moment : « Le préfet, qu’il s’occupe de sa préfecture » (comme si s’occuper de l’ordre public n’était pas l’affaire du préfet).

Lorsque d’autres Français apparaissent, ils ne jouent pas un rôle glorieux :

Ainsi lorsque les voltigeurs (une formation auxiliaire de gendarmerie, composée essentiellement de Corses – par parenthèses, il semble que cette unité n’existait pas encore, à peu d’années près, à la date où Mérimée situe l’action de Colomba) pensent cerner Orso (après qu’il ait tué les fils Barricini) et les bandits auprès de qui il s’est réfugié, mais l’opération rate par la faute d’un voltigeur français. Le sergent (évidemment corse) vitupère son subordonné :

« Sans ce maudit caporal Taupin,… l’ivrogne de Français s’est montré avant que je n’eusse cerné le mâquis (…)

Toujours pestant contre le caporal Taupin, le chien de Français, le sergent donna l’ordre de la retraite… »

La présentation péjorative du Français est bien de l’invention de Mérimée (dont la précision qu’il s’agit d’un ivrogne).

 

On trouve une remarque du même genre dans Mateo Falcone, où l’adjudant (corse) des voltigeurs déclare à propos du bandit Gianetto : « …il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il n’y a pas grand mal, ce n’était qu’un Français ».

A propos de cette expression, l’article anonyme de la Revue trimestrielle en 1828 (l’une des sources de Mérimée pour Mateo Falcone, voir notre première partie) indique que les Corses, se vengeant par le mépris de leurs dominateurs, disaient autrefois « ce n’est qu’un Génois », et qu’on les entend dire parfois « ce n’est qu’un Français ». Le rédacteur de la Revue indique qu’ils disent aussi « ce n’est qu’un Lucquois » : les habitants de la région de Lucca (Lucques) les lucchesi, venaient en Corse au 19ème siècle pour réaliser des travaux. Le terme a sans doute été donné par extension à tous les Italiens travaillant en Corse. Mérimée ne parle pas de ce mépris pour les travailleurs immigrés italiens, qui ne donnait pas une bonne opinion des Corses (mais il évoque dans Colomba à diverses reprises la présence des Lucquois)*.

                                     * Mérimée évoque une veuve qui emploie des Lucquois à des travaux ; ses ouvriers lui demandent une augmentation. La veuve s’en plaint au bandit Brandolaccio, qui joue les « redresseurs de torts » ans la région et qui va y mettre bon ordre. Le bandit sert donc à maintenir les travailleurs immigrés dans une position de soumission.  Dans son récit de voyage en Corse en 1845 (paru en 1850), le professeur de médecine à Strasbourg Antoine Fée est scandalisé par le mépris des Corses pour les Lucquois (il cite la phrase d’un Corse de Bastia : combien de Lucquois faut-il pour faire un Corse ?), alors que les Lucquois font tous les travaux en Corse.

Mais l’influence française commence à changer les Corses. Orso della Rebbia représente la nouvelle image des Corses marqués par cette influence : lorsqu’il envisage de se battre en duel avec l’un des fils Barricini, Mérimée observe : « Le tuer d’une balle ou d’un coup d’épée [en duel régulier] conciliait ses idées corses et ses idées françaises ».

Lorsqu'il rabroue ses bergers qui tuent devant lui un cochon appartenant aux Barricini* ( "— Comment, coquins ! s’écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis ! (...) Vous n’êtes bons qu’à vous battre contre des cochons..."), les bergers, sans trop se formaliser, y voient l'influence des idées du continent : " Voilà ce qu’on apprend sur le continent, Memmo ! ".

                                   * Les bergers pensent exercer une représaille contre les Barricini qui ont fendu l'oreille d'un cheval des della Rebbia. En réalité, l'oreille du cheval a été fendue par Colomba elle-même, pour faire monter l'hostilité contre la famille ennemie.

 

 Les différences entre les Corses et les Français sont loin d'être toutes au détriment des Corses. Mérimée ne se contente pas de "prendre à part" les Corses pour  les opposer aux autres Français. On va voir qu'il va plus loin et les considère comme un peuple et une nation.