MÉRIMÉE ET LA CORSE : UN PROCÈS À REJUGER ?

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

C’est une banalité de dire que les Corses ont mauvaise réputation en France. Dans cette mauvaise réputation interviennent des caractéristiques de caractère et de culture qui sont réputées communes à tous les Corses. La réactivation, depuis quelques décennies, du particularisme politique corse, qui se manifeste notamment par des revendications allant de l’autonomie à l’indépendance, et qui a recouru à des actions violentes, n’a fait que renforcer l’hostilité d’une grande partie de la population française à l’égard des Corses.

On notera ici, pour ne plus y revenir, que ceux qui critiquent l’attitude « des Corses », en les considérant comme un bloc homogène, sont généralement les mêmes qui condamnent « l’essentialisme » ou l’essentialisation quand il s’agit d’autres populations, notamment les populations immigrées.*

                                                           * « On parle d’essentialisation lorsque l’identité d’un individu se voit réduite à des particularités morales, des aptitudes intellectuelles ou des caractères psychologiques supposés immuables et transmis de génération en génération au sein d’un groupe humain », définition de l’exposition du Musée de l’Homme « Nous et les autres, des préjugés au racisme », les 10 mots pour comprendre http://nousetlesautres.museedelhomme.fr/fr/dossiers/10-mots-comprendre).

 

Dans la perception négative des Corses, la caractéristique la plus évidente (mais ce n’est pas la seule) est leur rapport à la violence et à la criminalité.

Il est courant de faire remonter cette caractéristique à l’image que Prosper Mérimée a donnée des Corses au 19ème siècle dans sa nouvelle Mateo Falcone et surtout son court roman Colomba.

Or, il semble que les choses soient bien plus complexes. Mérimée a peut-être créé un stéréotype, mais il ne pensait certainement pas que les Corses valaient moins que « les Français », bien au contraire.

 

 

 

LES CORSES ENFERMÉS DANS UNE IMAGE NÉGATIVE : LA FAUTE À QUI ?

 

Chez beaucoup de Corses, il y a une tendance à considérer que Mérimée a « inventé » l’image du Corse violent et délinquant qui s’est fixée de façon durable dans l’opinion française.

Récemment, le chanteur du groupe I Muvrini, Jean-François Bernardini a publié L'Autre enquête corse* (2019), un livre qui s’attache à éclairer la relation conflictuelle Corse-France.

                                                                                          *  Le titre est une allusion à la célèbre bande dessinée de Pétillon, L’enquête corse (2000), dont on a tiré un film à succès.

 

Pour lui, à l’origine de l’image du Corse violent et délinquant, on trouve Mérimée.

« L'île détient surtout le record de l'impunité face à la criminalité organisée. Le vieux narratif, le narratif unique et en béton sur la Corse date de Mérimée, au XIXe siècle. Le vieux western corse est prospère et très utile. » (interview par Julian Mattei, à Bastia, Le Point, 20/08/2019, repris sur le site corse L’invitu http://www.l-invitu.net/livres.php

Pour Bernardini, le problème ne serait pas la délinquance en Corse, mais l’impunité de cette délinquance, dont l’Etat français est responsable : « Lisez le livre Juges en Corse*, visionnez les trois films sur Arte Mafia et République. Il y a des passages scandaleux sur le fonctionnement de la justice dans l'île, qui prouvent l'échec et les erreurs monumentales, jamais remises en cause officiellement. Les citoyens corses semblent condamnés à vivre sous le joug d'une « souveraineté criminelle ». Tout cela reste sans écho, sans réaction aucune, sans cri d'indignation et sans sursaut de l'État de droit. À quand un juge Falcone, un juge Borselino [Borsellino] pour la Corse ? »

                         * Livre du journaliste Jean-Michel Verne (arrière-petit-fils de Jules Verne) paru en 2019, recueillant les témoignages de neuf juges.

 

Selon Bernardini (et d’autres sans doute), l’image du Corse violent et délinquant permet d’escamoter les vraies questions et de renverser l’ordre des responsabilités :

« Ainsi, au fil du temps, s’est imposé un discours unique, à l’œuvre dans toutes les apparitions de la Corse à travers le prisme médiatique — presse, cinéma, séries télévisées ou films ; de Mafiosa à Un prophète, de Jacques Audiard. On le trouve déjà à l’œuvre chez Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Guy de Maupassant, et bien sûr Prosper Mérimée. Mateo Falcone, sa nouvelle publiée le 3 mai 1829 dans la Revue de Paris avec le sous-titre « Mœurs de la Corse », constitue un exemple frappant de ce type de narration. Elle a grandement contribué à enfermer la Corse et les Corses dans une sorte de portrait-robot. L’ouvrage a lancé l’image des « Peaux-Rouges d’Europe », sauvages et dangereux. En résumé, « ils n’ont que ce qu’ils méritent ». Et surtout, « ils ne sont pas comme nous ». Rappelons que Mérimée n’est venu dans l’île qu’en... 1839, dix ans après la parution de son texte ! »

Jean-François Bernardini, En Corse, « il y a un éléphant dans le salon* », Le Monde diplomatique, Juillet 2019.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/BERNARDINI/60019

           * Ce titre provient d'une expression anglaise qui sert à indiquer qu'il existe un problème que tout le monde fait semblant d'ignorer. 

 

Mérimée aurait donc été le premier (ou l’un des premiers) à inventer le stéréotype du Corse « sauvage et dangereux », qui est devenu dominant et permet aux autres (qu’on appellera ici les Français pour simplifier – mais nous y reviendrons plus tard) de porter un jugement méprisant sur les Corses et la société corse.

Si les Corses sont des violents, qui refusent les règles sociales qui ont cours ailleurs, alors on ne peut rien faire pour eux et on n’a qu’à les laisser mijoter dans leur jus. On en fait déjà beaucoup trop pour eux en termes de dépenses. Evidemment ce jugement de l’opinion publique française (exprimé soit explicitement par des journalistes, soit de façon plus diffuse dans tous les forums, courriers des lecteurs etc) influence aussi l’action de l’Etat en Corse, ne serait-ce que parce que les responsables de l’Etat ont aussi intériorisé, on peut le supposer, l’image négative des Corses. Au mieux, ces responsables se bornent à adresser aux Corses des objurgations inutiles au changement : abandonnez vos mauvaises réactions, vos traditions douteuses, et tout ira mieux.

 

 

 

STÉRÉROTYPE OU RÉALITÉ ?

 

 

 

Pourtant, il y a un défaut majeur dans le raisonnement qui accuse Mérimée d’avoir créé un stéréotype de l’individu corse violent, toujours en vigueur. La réalité semble avaliser ce stéréotype, qui dès lors, serait fondé (non - on s'en doute mais cela va mieux en le disant - qu’il soit applicable à tous les Corses, mais à une partie d’entre eux) : la Corse est bien la région française qui, sans parler d’autres crimes et délits, détient le record des assassinats : 11 assassinats entre octobre 2017 et septembre 2018.

Ce chiffre est pourtant le plus bas des statistiques par région et il peut sembler très peu élevé comparé aux 99 assassinats d’Auvergne-Rhône-Alpes (dont 22 en Isère et 22 dans le Rhône), aux 135 de l’Ile-de-France (dont 41 à Paris), aux 137 de Provence-Alpes-Côte d’azur (dont 80 dans les Bouches-du-Rhône) (voir le tableau sur le site du journal Libération https://www.liberation.fr/checknews/2018/11/09/les-homicides-en-france-repartent-ils-en-forte-hausse-apres-15-ans-de-baisse_1690504

 Mais rapporté à la population, c’est bien la Corse qui tient le premier rang, suivi de PACA.

 « Au niveau régional, seules la Corse et la région PACA présentent des taux d’homicides par habitant significativement différents des autres régions. Alors que les forces de sécurité recensent entre 0,01 et 0,02 homicides pour 1 000 habitants chaque année dans les autres régions métropolitaines, ce taux dépasse 0,03 en PACA et en Corse. [ 0,034 en Corse en 2017 et même 0,049 en 2018]
(https://www.interieur.gouv.fr/Interstats/Actualites/Insecurite-et-delinquance-en-2018-premier-bilan-statistique).

 

Un autre aspect de la mauvaise image des Corses (chez les non-Corses) est leur comportement à l’égard de la justice : il serait caractérisé par lomertà, ou loi du silence (mot d’origine sicilienne et utilisé d’abord dans le contexte de la mafia sicilienne) : les témoins d’un crime ou délit ne collaborent pas avec la police ou la justice, n’ont rien vu etc. Lorsqu’une personne est recherchée par la police, elle trouve généralement de l’aide parmi ses connaissances pour se cacher.

 Les Corses peuvent agir par solidarité "clanique" avec les supposés auteurs des faits ou, sans doute  également, par peur des représailles. Les crimes et délits restent donc souvent non élucidés.

Ponctuellement, il existe des Corses qui dénoncent l’omertà, qui ne serait donc pas une invention (voir l’initiative récente d’un collectif : "Oui, l'omertà existe en Corse oui, la société corse a peur", interview de Léo Battesti*, Corse-Matin, septembre 2019https://www.corsematin.com/article/article/oui-lomerta-existe-en-corse-oui-la-societe-corse-a-peur).

                          * Léo Battesti a été l’un des créateurs du FLNC (mouvement nationaliste clandestin pour ceux qui l’ignoreraient !), puis journaliste, élu local et président de la Ligue corse des échecs.

 

Il y a quelques années on voyait sur les murs du métro des affiches émanant du ministère des sports, si mes souvenirs sont bons, qui prétendaient s’attaquer aux stéréotypes dans le domaine sportif. L’une des phrases qui était présentée comme stéréotype était : les Chinois sont forts en ping-pong.

Où était le stéréotype ? Personne n’était supposé croire que tous les Chinois, sans exception, étaient forts en ping-pong ou bien qu’ils n’étaient forts que dans cette seule activité, mais bien qu’il y avait en Chine un pourcentage sans doute plus élevé d’habitants forts en ping-pong (ou le pratiquant) que ce qui ce qui existait dans d’autres pays…Dans le contexte sportif - qui était celui de cette campagne d’affichage - la phrase n’avait rien d’absurde, seule la nouvelle obsession française de voir partout des stéréotypes à combattre (on dit même "déconstruire" dans le langage à la mode du jour) était ridicule.

Dire que les Néo-Zélandais sont forts en rugby est-il un stéréotype ?

Il s’agit là de stéréotypes positifs, finalement sans grand risque même s’ils sont faux ou exagérés. Le plus souvent, les stéréotypes ont une part plus ou moins grande de vérité, à condition d’avoir conscience de la simplification présente dans tout stéréotype, même fondé.

Enfin on dit que les stéréotypes se renforcent du fait que les protagonistes ont tendance à s’y conformer : mais en fait, est-ce que ce n’est pas simplement l’organisation sociale qui a donné lieu au stéréotype qui continue à produire les mêmes comportements ? Plus probablement, il y a interaction entre les deux facteurs.

Mais on voit bien le danger des stéréotypes négatifs : c’est qu’ils comportent une condamnation d’une population entière et qu’ils incitent à faire supporter à cette population la responsabilité d’une situation préjudiciable.

Ainsi, s’il y a proportionnellement un peu plus d’assassinats en Corse qu’ailleurs « sur le continent » (sans que ce soit un raz-de-marée, d’ailleurs), faut-il pour autant généraliser l’image du Corse violent et homicide *? Et si les Corses ne sont pas enclins à aider la justice, est-ce un comportement valorisé chez eux ou le résultat de conditions complexes et subies ?

                      * Complication supplémentaire, qu’est ce qu’un Corse ? Toute personne résidant en Corse est-elle Corse ou doit-on réserver ce nom (ce gentilé, disent ls grammairiens) aux personnes dont l’origine familiale est la Corse depuis une longue succession de générations ?

 

Nous ne prétendons pas trancher tous ces débats, car ce qui nous occupe ici est une autre question.

Les œuvres de Mérimée présentent des Corses qui refusent de régler leurs litiges par la voie judiciaire et commettent des assassinats pour venger des offenses faites à leur famille, qui refusent de collaborer avec la police, qui cachent des bandits et leur font parvenir du ravitaillement, Ces actes n’étaient pas une invention de Mérimée et correspondaient à ce qui était constaté à l’époque par la plupart des observateurs, Corses et non-Corses. Il importait peu que toute la population n’agisse pas ainsi, puisque ceux qui agissaient ainsi étaient assez nombreux pour que se forme un stéréotype.

Plus encore, ces comportements sont présentés par Mérimée (et les autres observateurs) non pas comme anormaux dans le contexte corse, mais comme conformes au code de l’honneur de l’île et valorisés par l’ensemble de la population.

La réalité insulaire s’est modifiée depuis mais certains traits sont restés (loi du silence, assassinats plus nombreux qu’ailleurs) de sorte qu’accuser Mérimée d’avoir créé un stéréotype dépréciateur ne parait pas recevable.

Par contre, nous pouvons nous poser la question de savoir si Mérimée a voulu, à partir des matériaux que lui fournissait la réalité, donner une image défavorable des Corses ou si au contraire, il a voulu, paradoxalement, faire leur éloge.

 

 

PAS DE PITIÉ POUR LES ENFANTS : MATEO FALCONE

 

 

 

 

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Vue de Porto-Vecchio. Bien que le récit de Mérimée Mateo Falcone se déroule aux environs de Porto Vecchio, rien n'évoque le port ou la mer dans le récit, mais seulement le maquis et la montagne. " Si vous avez tué un homme, allez dans le mâquis [sic] de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles ..." (Mateo Falcone).

Site Guide du Routard. Le meilleur de la Corse.

https://www.routard.com/contenu-dossier/cid137150-le-meilleur-de-la-corse.html?page=3

 

 

 

La première oeuvre de Prosper Mérimée qui a pour cadre la corse est Mateo Falcone (1829) écrite alors que Mérimée, à l’époque au début de sa carrière, n’avait pas encore voyagé en Corse. Dans la première parution, la nouvelle porte le sous-titre « Moeurs de la Corse ».

On se rappelle l’histoire, que l’auteur situe au moment où il écrit : le Corse Mateo Falcone est un paysan assez riche des environs de Porto-Vecchio; il peut se permettre de vivre sans travailler lui-même. Un jour qu’il s’est absenté avec sa femme, un bandit nommé Gianetto, blessé et poursuivi par les voltigeurs (une sorte de gendarmerie auxiliaire, composée essentiellement de Corses, spécialisée dans la traque des bandits, voir en annexe) se réfugie chez lui. Le fils de Mateo Falcone, Fortunato, âgé de 10 ans, accepte de le cacher – moyennant une pièce d’argent. Les voltigeurs arrivent : l’adjudant, chef de la patrouille, qui est vaguement cousin de Mateo Falcone, interroge l’enfant sans succès. Convaincu que le bandit a dû se cacher pas loin, l’adjudant promet à l’enfant une montre s’il lui indique la cachette du bandit. L’enfant, ébloui par l’idée de posséder une montre, accepte et le bandit est arrêté. A ce moment, Mateo Falcone et sa femme reviennent à la maison et apprennent ce qui s’est passé, Mateo doit subir le mépris du bandit qui crache sur son seuil en disant : maison de traître.

Quand les voltigeurs sont partis, Mateo, en proie à une rage froide, dit à sa femme : « Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison ». Il entraîne son fils à l’écart, lui fait réciter ses prières et le tue d’un coup de fusil.

 

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Prosper Mérimée dans sa jeunesse.

https://gallica.bnf.fr/essentiels/merimee

 

 

LES PRÉDÉCESSEURS DE MÉRIMÉE : LES ABBÉS DE GERMANES ET GAUDIN ET L’ARTICLE DE LA REVUE TRIMESTRIELLE

 

 

Observons d’abord que Mérimée utilise, en le modifiant, un récit qu’on retrouve dans plusieurs sources.

On le trouve notamment dans une étude parue dans la Revue trimestrielle, en juillet 1828, que Mérimée a dû connaitre. Cette étude anonyme, de 119 pages, intitulée (en titre courant) Des devoirs de la France envers la Corse, examine la situation présente de la Corse et les moyens de l’améliorer. On suppose que l'auteur était le général Horace Sébastiani ou l'avocat Patorni*,  donc un Corse dans les 2 cas (tous deux étaient à l’époque des représentants de l’opposition libérale-bonapartiste en Corse).

                                   * Ces indications sont fournies sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com. Sous la Restauration, aussi curieux que cela puisse paraître, l'opinion bonapartiste et l'opinion libérale tendaient à se rapprocher, au moins tactiquement. Ces deux tendances étaient dans l'opposition au régime de la Restauration, conservateur, sinon réactionnaire, et clérical  (même si le régime présentait aussi une aile libérale et que de nombeux anciens "serviteurs" de Napoléon s'y étaient ralliés).

 

Parmi les anecdotes destinées à présenter le caractère des Corses, on rapporte qu’à l’époque (antérieure à l’annexion de la Corse par la France) où les troupes françaises se trouvaient en Corse pour aider la république de Gênes contre les insurgés corses (donc entre 1739 et 1768)*, deux déserteurs français du régiment de Flandres qui se cachaient dans une forêt furent dénoncés par un berger au moment même où le colonel de leur régiment chassait avec ses officiers dans la forêt. Les déserteurs furent capturés et fusillés par la suite.

                                               * Les troupes françaises ont été présentes à plusieurs reprises en Corse à partir de 1738. La première intervention fut marquée par des affrontements et une répression très dure du maréchal de Maillebois contre les Corses qui refusaient de se soumettre. Puis les troupes françaises ont plutôt joué un rôle d’interposition entre les Génois et les insurgés corses, en s’efforçant par leur neutralité apparente de bien disposer à leur égard les Corses afin d’organiser un parti pro-français.

 

L’article de la Revue indique : « Mais ce qui est remarquable, c’est l’indignation que témoigna la famille du berger en apprenant cet acte de lâcheté. Ses parents s'assemblent, et décident qu'ils ne doivent pas laisser vivre un homme qui a déshonoré sa nation et sa famille en recevant le prix du sang. Cette espèce de sentence prononcée, ils se mettent à sa poursuite, le saisissent, et I'amènent sous les murs d’Ajaccio, et, après l'avoir confié quelques instants aux soins d’un religieux qu’ils avaient fait venir pour qu’il le confesse, ils le fusillent à la manière des Français, en même temps qu'on fusillait les deux déserteurs. Après I'exécution, les quatre louis [le prix de la dénonciation] furent remis au confesseur pour qu’il les rende aux officiers qui les avaient donnés à leur parent. "Nous croirions, lui dirent-ils, souiller nos mains et nos âmes que de garder cet argent d’iniquité ; il ne faut point qu’il serve à personne de notre nation...’’» (citation prise sur le dossier d’André Durand sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com. L'article entier, très intéressant, est consultable ici :

https://books.google.fr/books?id=v9VIAAAAcAAJ&pg=PA204&lpg=PA204&dq=%E2%80%99Des+devoirs+de+la+France+envers+la+Corse,+revue+trimestrielle&source=bl&ots=jh1pJmJ8z4&sig=ACfU3U0kVczOS7Mx84Wk2bV4bP3VHIaP5w&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwid1ffu64zlAhUOcBQKHZFYBKsQ6AEwDHoECAcQAQ#v=onepage&q=%E2%80%99Des%20devoirs%20de%20la%20France%20envers%20la%20Corse%2C%20revue%20trimestrielle&f=false

 

 L’origine de l’histoire rapportée par l’étude de la Revue trimestrielle, se trouve dans l’Histoire des révolutions de la Corse de l’abbé de Germanes* (1771-77). On peut la lire sur Gallica, au tome 2 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p/f260.image.texteImage)

                               * On trouve aussi l'orthographe Germanès. Ce religieux oratorien était venu en Corse après l’annexion par la France pour étudier les possibilités d'améliorer l'enseignement secondaire et d'ouvrir une université (ce dernier projet ne se concrétisera pas avant deux siècles). Son Histoire des révolutions de la Corse fut écrite avant son séjour en Corse.

 

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Page de titre du livre de l'abbé de Germanes, tome premier, 1771.

Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65639233.texteImage

 

 

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Soldats du régiment de Flandres, reconnaissables à leur drapeau à deux bandes jaunes; scène du film de Stanley Kubrick Barry Lyndon (1975); photo prise sur un site d'amateur de figurines de soldats. L'autre drapeau est le drapeau "colonel" mais il semble qu'il aurait dû être blanc. Le site précise que les parements des uniformes du régiment de Flandres étaient bleus et non rouges-roses comme sur la photo.

En 1751, le colonel du régiment était M. de Nozières (selon article Wikipedia Le régiment de Flandres), ce qui correspond aux indications données par l'abbé de Germanes. Le régiment de Flandres fut intégré au régiment de Touraine en 1762, tandis qu'un autre régiment (régiment de Rougé) reprenait son nom, mais sans reprendre le drapeau.

https://arteis.wordpress.com/2010/05/16/my-barry-lyndon-armies/

 

 

 

Un récit assez semblable, qui a peut-être aussi été consulté par Mérimée (dont on sait qu’il se documentait attentivement), se trouve dans le Voyage en Corse (1787), de l'Abbé Gaudin, vicaire-général de l’évêché de Nebbio*, membre de l'Académie de Lyon.

                         * A noter que l’article Wikipedia le concernant indique qu’il était vicaire général de l’évêché de Mariana, alors que la page de titre de son livre porte « vicaire général de Nebbio » et que ces deux évêchés étaient bien distincts.

 

Mais dans le récit de l’abbé Gaudin, il n’y a qu’un seul déserteur. Le berger, après sa dénonciation, est en train de compter son argent lorsqu’il est surpris par son père. Il doit alors tout lui expliquer :

« « Quoi ! s’écrie le vieux Corse, ne le laissant point achever, cet argent, tu le dois à une trahison ! malheureux ! et c’est moi qui t’ai donné la vie ! » Il n’en dit pas davantage, se précipite avec fureur sur le coupable, lui lie les pieds et les mains (…), le confie à la garde de quelques personnes de sa famille ; et s’empressant de se rendre chez le commandant français, tombe à ses genoux, et demande avec larmes la grâce du déserteur, qui lui est absolument refusée. « Vous ne voulez donc point céder à mes prières ? eh bien ! vous allez voir comment un Corse agit à l’égard d’un fils qui a déshonoré sa famille, son pays, et si nous supportons des traîtres parmi nous. » Il se retire brusquement, retourne avec la même vivacité à sa maison, prend son fusil, et délie son fils, sans proférer une seule parole, l’entraîne avec lui, et fait signe aux parents de le suivre. Il s’arrête aux portes de la ville, à peu près vers l’endroit où le jeune homme avait décelé [déceler : ici, indiquer où qq un est caché] l’infortuné soldat ; il lui ordonne de se mettre à genoux, lui casse la tête [d’un coup de feu], et, en jetant avec indignation l’argent sur son cadavre, il ne se permet que ces mots : Tiens, voilà le prix de ton crime. »

(citation prise sur le dossier d’André Durand sur le site Comptoir littéraire (www.comptoirlitteraire.com

Le livre de l'abbé Gaudin est consultable sur Gallica (l'anecdote est page 224) :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65575473.texteImage

ou sur le site de l'Université de Corte :http://m3c.univ-corse.fr/omeka/items/show/111

 

 

 

UN ANGLAIS ET UN CORSE : ROBERT BENSON ET F. O. RENUCCI

 

 

 Enfin, une histoire similaire (au moins dans les grandes lignes), mais se situant dans les années 1820, avait été rapportée par l’Anglais Robert Benson, dans son livre Sketches of Corsica or a Journal written during a visit to that island in 1823, Scènes de la Corse ou un journal écrit durant un voyage dans cette île en 1823, (Londres, 1825). Benson s’était rendu en Corse en tant qu’exécuteur testamentaire de Pascal Paoli (mort à Londres en 1807). Il rapporte dans son livre :

« Je vais maintenant présenter au lecteur un exemple des effets terribles produits par la négligence de cette vertu [l'hospitalité] ; un exemple qui a tenu l'île en émoi peu de temps avant mon arrivée.

Les lois relatives à la conscription sont très impopulaires en Corse et les jeunes conscrits s'enfuient souvent dans la montagne pour échapper au service dans l'armée française. C'est à la gendarmerie qu'incombe la tâche dangereuse et ardue de poursuivre les fugitifs. Lors d'une de ces occasions, un conscrit se présenta chez un berger de l'intérieur, en demandant une cachette (…). »

Le berger mène le déserteur chez son fils pour qu’il soit plus en sécurité. Mais le fils dénonce le fugitif aux gendarmes contre récompense :

« En apprenant que son fils avait trahi le conscrit, et que, cédant à la tentation, il s'était laissé corrompre, le vieux berger se rendit chez son fils ; et ses soupçons confirmés par la confession (du crime), il tua sur place son enfant.
Je n'ai pas le moindre doute quant à la vérité de cette anecdote. Elle m'a été racontée par un gentleman français, un des plus hauts fonctionnaires de l'île. » (citation sur le blog de François-Xavier Renucci Pour une littérature corse (maintenant clôturé mais dont ls archives sont toujours disponibles), qui a consacré une discussion à Mateo Falcone sous le titre « Faut-il parler de Mérimée ? » (mardi 9 juin 2009). On peut s’y reporter http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/06/faut-il-parler-de-merimee.html).

On peut consulter le livre de Benson sur Gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65582088.texteImage (l'anecdote est page 50, à propos de considérations sur le code de l'honneur corse).

 

 

sans-titre

Page de titre du livre de Robert Benson, paru à Londres en 1825.

Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65582088.texteImage

 

 

 

Dans Benson, l’histoire n'est plus située dans un passé déjà lointain, au 18 ème siècle, mais à l’époque de sa visite en Corse. Le fugitif n’est plus un soldat de métier français déserteur (ou deux déserteurs), mais un jeune Corse essayant d’échapper à la conscription *.

                     * La conscription, instituée de façon permanente par la loi Jourdan sous le Directoire, modifiée sous l’Empire, était restée en vigueur sous la Restauration malgré les engagements de l’abolir. Elle s’exerçait par tirage au sort : ceux qui avaient tiré un mauvais numéro faisaient leur service (qui durait plusieurs années), sauf s’ils avaient le moyen de se faire remplacer en payant leur remplaçant. Elle ne concernait que les jeunes gens célibataires et de nombreuses exemptions étaient prévues. La 3ème république modifia ce régime en créant le service militaire obligatoire pour tous (du moins pour les hommes) qui dura jusqu’à la fin des années 1990.

 

Enfin, dans les Novelle storiche Corse (nouvelles historiques corses), de Francesco Ottaviano Renucci parues à Bastia en 1827 (il y a eu plusieurs éditions), on trouve un récit qui semble faire une synthèse entre la version de Germanes et celle de Gaudin ( Novela VII  La delazione punita)* : dans le récit de Renucci il y a deux déserteurs appartenant au régiment de Flandres, et le père, en accord avec ses autres fils, décide de châtier son fils après avoir en vain demandé la grâce des deux déserteurs au colonel. Le fils, convaincu qu’il a mal agi, meurt courageusement au moment même où les deux déserteurs sont passés par les verges (punition militaire d’époque) jusqu’à ce que mort s’ensuive.**

                 * La delazione punita (la traduction est facile : la délation punie) ne faisait peut-être pas partie de la première édition qui ne comprenait que 4 nouvelles.

             ** Dans ce récit, le père dit à son fils ; tu as envoyé à la mort deux malheureux, tu n’es pas mon fils, tu n’es pas Corse.

 On peut consulter ici le texte (en italien) de F. O. Renucci : https://books.google.fr/books?id=9Vc3oL_ALykC&pg=PP5&lpg=PP5&dq=renucci+novelle+storiche+corse&source=bl&ots=655xBYjryE&sig=ACfU3U3elIHZX05G-1Oia6EQ7OoRq20mJg&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjDq--UupHlAhUtxYUKHUgFA2E4ChDoATAHegQICBAB#v=onepage&q=renucci%20novelle%20storiche%20corse&f=false

 

 

Ces différents récits posent une question – à laquelle il n’est sans doute pas possible de répondre : y a -t-il à l’origine de ces récits un seul ou plusieurs faits réels ?

On peut penser que l’anecdote citée par l’abbé de Germanes et celle citée par l’abbé Gaudin , malgré les différences de détail, ont pour base le même fait, qui se serait déroulé au milieu du 18 ème siècle C’est plus discutable pour l’anecdote citée par Benson, que celui-ci situe à peu près à l’époque de son voyage en Corse (1823), et qui lui aurait été attestée par un haut fonctionnaire français.

Notons que dans tous les cas il s’agit d’une histoire de déserteurs. Dans le récit de Germanes et de Gaudin, qui se situe à l’époque où les troupes françaises se trouvaient en Corse en soutien de la république de Gênes, rien n’indique que les déserteurs aient été des Corses, incorporés plus ou moins de force dans les régiments français * (il ne semble pas que de tels enrôlements étaient possibles - mais des Corses pouvaient évidemment servir, comme engagés, dans des régiments comme le Royal-Corse ou le Royal-Italien, dont il n'est pas question ici).

                 * On trouve cette suggestion sur le blog de François-Xavier Renucci Pour une littérature corse, déjà cité (http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/06/faut-il-parler-de-merimee.html)

 

 Par contre, chez Benson, il s’agit du cas d’un jeune Corse qui veut échapper au service militaire, dans les années 1820 (en temps de paix), dans le cadre de la Corse département français depuis une trentaine d’années.

Enfin, les circonstances de l’action imputée au berger corse sont différentes : dans le cas de l’anecdote de Germanes et Gaudin, le berger corse se contente de dénoncer aux soldats l’endroit où le ou les déserteurs se cachent dans la forêt, tandis que chez Benson, il s’agit d’une violation de l’hospitalité : le déserteur est caché par le père au domicile du fils et dénoncé par le fils.

 

 

 

VERTUS MORALES DES CORSES : NON, TU N’ES PAS CORSE  !

 

 

Il est intéressant de savoir que l’anecdote rapportée par Germanes et Gaudin n’est pas pour ces derniers un exemple de la sauvagerie des Corses, mais au contraire de leurs qualités – car il faut bien leur en reconnaître quelques unes.

L’abbé de Germanes présente ainsi le caractère des Corses (orthographe modernisée) :

« Cependant les Corses ternissent leur courage par la conduite qu'ils tiennent dans leurs inimitiés. Ils s'embusquent sous les mâches [sous les arbustes des maquis], derrière un mur, ou dans d'autres lieux couverts pour tirer sur leur ennemi sans risque de leur côté, ou bien ils le prennent tout-à-coup par surprise, & le poignardent dans le temps qu'il s'y attend le moins. Lorsqu'on leur représente combien il y a de lâcheté & d'atrocité de prendre ainsi son ennemi en traître, ils répondent que c'est manquer de jugement, que de s'exposer vis-à-vis de lui quand on peut s'en défaire par ruse & par artifice. Après avoir vu avec étonnement que des âmes courageuses s'abaissent à des perfidies si noires, on verra avec bien plus de surprise, que des âmes méprisables & viles dans certaines circonstances, soient ensuite capables de grandeur d'âme & de générosité. Les traits suivants, prouvent que ces sentiments élevés ne sont point étrangers à leur caractère. » (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p.texteImage , page 254)

Puis Germanes introduit diverses anecdotes pour illustrer son affirmation, la première étant celle des déserteurs, avec en marge le sous-titre : « Ils [les Corses] sont capables de grandeur d'âme & de générosité ».

De son côté Gaudin présente l’anecdote sous le titre : « Noblesse d’âme d’un Corse ».

Pour les deux ecclésiastiques, l’anecdote qu’ils rapportent est la preuve de la grandeur d'âme et de la générosité [au sens ancien : faire preuve de grandes qualités morales] des Corses (on peut être surpris, au passage, de voir des ecclésiastiques approuver des meurtres !).

Dans certains récits, le père de famille tente d’obtenir la grâce des déserteurs. S’ils sont grâciés, il épargnera son fils. Ainsi ce dernier est condamné par son père (et par le reste de sa famille) pas seulement pour avoir commis une trahison ou une délation, mais aussi (et surtout ?) pour être la cause de la mort de deux hommes. Renucci fait dire au père : « …un mio figliuolo mandare a morte due uomini e ricevere il prezzo de loro sangue, come Giuda ! no, tu non sei mio figlio, tu non sei Corso ! » (un de mes fils, envoyer à la mort deux hommes et toucher le prix de leur sang, comme Judas ! non, tu n’es pas mon fils, tu n’es pas Corse)*.

                      * Renucci comme presque tous les Corses de son époque, s’exprime en italien à l’écrit.

Germanes et Gaudin sont, comme presque tous les hommes instruits de leur époque, des admirateurs de la vertu antique et notamment des actes des Grecs et des Romains qui se sacrifient pour respecter leur code de l’honneur : ainsi Regulus, prisonnier des Carthaginois, est envoyé par eux à Rome pour négocier et promet de revenir. Il échoue dans sa négociation et malgré les supplications de son entourage, il rentre à Carthage, où il sait bien que la mort l’attend, pour ne pas violer sa promesse de revenir.

Parfois, c’est par leur sévérité inexorable envers leurs proches que les Anciens montrent leur vertu, en faisant passer l’intérêt commun avant leurs liens familiaux : Brutus, consul de la république, fait condamner ses fils à mort parce qu’ils complotaient de rétablir la monarchie à Rome.

C’est le sujet d’un tableau de David qui eut un grand succès à la veille de la Révolution française, où l’on voit les corps des fils exécutés ramenés au domicile familial tandis que Brutus, grave dans son coin, renfermant en lui ses émotions, relève à peine la tête, et que les femmes de la maison poussent des cris de détresse. Ce tableau était à l’époque considéré comme porteur d’une leçon morale forte et c’était bien Brutus qui était proposé à l’admiration des spectateurs pour sa « grandeur d’âme ».

Il est intéressant de savoir que l’abbé Gaudin participa à la Révolution française. Il fut élu député à l’assemblée législative par le département de la Vendée en 1791, puis il quitta l'habit ecclésiastique. Il termina sa carrière sous l’Empire (il mourut en 1810) comme correspondant de l'Institut, juge au tribunal de La Rochelle et bibliothécaire de La Rochelle. Il est probable que l’abbé Gaudin parvint à traverser sans trop de désagrément la période révolutionnaire. Un moment député de la Vendée, qu’a-t-il pensé de la terrible guerre civile qui a ravagé les départements de l’Ouest, nous ne le savons pas. C’était probablement un modéré, mais le fait qu’il ait abandonné la prêtrise montre qu’il adhérait aux idées nouvelles. Il avait d’ailleurs publié en 1781 un essai sur Les Inconvénients du célibat des prêtres*. Parmi ses autres œuvres, une traduction du persan Gulistan ou le jardin des Roses (1789) un Essai historique sur la législation de la Perse (1791) (était-il vraiment un orientaliste ou simplement un vulgarisateur ?), un Avis à mon fils âgé de sept ans (1805)**, un opéra-comique, Le Racoleur, et parait-il, des contes grivois…

                                                 * Publié sans nom d’auteur à Genève. «  Le livre de l’abbé Gaudin constitue … un important réservoir d’arguments et de réflexions en faveur de la suppression du célibat ecclésiastique » (Paul Chopelin, « Le débat sur le mariage des prêtres dans le diocèse de Rhône-et-Loire au début de la Révolution (1789-1792) », Chrétiens et sociétés, 10 | 2003, http://journals.openedition.org/chretienssocietes/3801

                                               ** L’ancien abbé avait dû se marier (bien que progressiste, il ne l'était sans doute pas au point d'avoir des enfants hors mariage…).

 

 

Dans le récit de l’abbé de Germanes, repris dans la Revue trimestrielle, le berger est condamné par ses « parents » (au sens large) dans une sorte de conseil de famille (la version de Germanes ne parle même pas du père). Ce sont les parents qui le fusillent comme dans un simulacre d’exécution militaire. Il en est de même chez Renucci, qui par contre introduit le personnage du père. Dans la version de Gaudin, le père joue le rôle principal, aussi bien pour condamner le fils que pour l’exécuter.

Gaudin semble celui qui pousse à son paroxysme la violence et l’inhumanité du père de famille : celui-ci jette « avec indignation » l’argent sur le son cadavre de son fils, « il ne se permet que ces mots : Tiens, voilà le prix de ton crime. »

Tandis que chez Germanes et Renucci, la famille du coupable fait venir un prêtre pour l’assister au dernier moment (détail significativement omis par Gaudin), et c’est au prêtre qu’ils remettent l’argent que le fils avait reçu, avec mission de le restituer au commandant français, car ils ne veulent pas profiter de cet argent mal gagné. Renucci montre même le père pleurant en parlant au prêtre.

Renucci insiste aussi sur le fait que le fils s’est repenti et c’est intrépidement qu’il offre sa poitrine à la décharge de ses parents. Il a accepté la sentence (« compunto della enormità de suo fallo, rassegnato, si sottopone alla pena », contrit par l’énormité de sa faute, résigné, il se soumet à la peine), après avoir reçu l’absolution du prêtre, car « notre auguste religion est toujours prête à pardonner ». La mort quasiment héroïque du coupable repenti contraste avec la mort sans gloire des deux malheureux déserteurs, qui dans la version Renucci ne sont pas fusillés, mais passés par les verges*.

                                 * Il semble que la peine militaire exacte était le passage « par les baguettes » : le coupable passait à plusieurs reprises entre deux rangs de soldats qui le frappaient violemment avec la baguette servant à bourrer leur fusil, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive, selon la gravité des faits .

 

 

QUAND LE BANDIT REMPLACE LE DÉSERTEUR

 

 

 

 

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Vue de Porto-Vecchio.

Site Voyage Tips.

A l'époque de Mérimée, la Corse n'était pas synonyme de plage. Les forêts, le maquis et la montagne sont le décor des nouvelles de Mérimée qui se déroulent en Corse.

https://www.voyagetips.com/que-faire-a-porto-vecchio/

 

 

 

 

Mérimée avait sans doute lu l’article de la Revue trimestrielle, fondée par un ami, et où il avait d‘ailleurs publié des textes * ; il avait aussi peut-être connaissance du livre de Benson, au moins par un article paru en 1826 dans la revue Le Globe, à laquelle Mérimée collaborait également. Peut-être avait-il lu Gaudin en se documentant sur la Corse.

                                                                                     * C'est d'autant plus plausible que le texte (anonyme) qui suit l'article sur la Corse dans la Revue trimestrielle est attribué à son ami Stendhal; Mérimée pouvait difficilement manquer ce dernier texte.

 

Comme chez Benson, Mérimée évoque la violation de l’hospitalité plus que la simple délation.

Mais surtout, il remplace le déserteur par un bandit et il fait du dénonciateur un enfant de 10 ans, ce qui donne à sa nouvelle son caractère atroce. En effet dans les récits précédents, le dénonciateur est probablement un adulte (chez Benson, il est suffisamment âgé pour avoir un logement séparé de celui de son père).

L’idée que le père tue son enfant de 10 ans parce qu’il a commis une trahison et violé l’honneur familial est donc propre à Mérimée.

Examinons d’abord l’image (presque déjà traditionnelle à l’époque) du bandit corse. En désignant le personnage de Gianetto comme un bandit, Mérimée nous prévient en note que « Ce mot est ici synonyme de proscrit ». Il sera plus clair dans Colomba, où il écrira : « Bandit n’est point un terme odieux ; il se prend dans le sens de banni ; c’est l’outlaw des ballades anglaises. »

La Revue trimestrielle, dans l’article de 1828 qui a sans doute été l’une des sources de Mérimée, précisait : «  Ce mot bandit doit être pris dans le sens de contumace. C’est l’expression italienne bandito (banni, proscrit) qui a fini par signifier bandit mais qui garde en Corse son acception etymologique et n’offre à l’acception de ce peuple [le peuple corse] aucune idée d’ opprobre. »

Le bandit n’est pas un délinquant ordinaire. Il est celui qui, pour se faire justice ou venger son honneur, a été obligé de commettre un crime (souvent un assassinat) et donc doit vivre au maquis pour échapper autant à la justice officielle qu’aux parents de celui qu’il a tué qui veulent se venger. Ainsi que l’indique la Revue trimestrielle, « il n’attaque pas la société, il s’en défend ». La même Revue note qu’il existe certes en Corse des voleurs, mais expose (statistiques pénales à l’appui !) que les délinquants poussés par l’appât du gain sont plutôt rares en Corse, par rapport aux individus qui ont été poussés au crime pour venger un proche ou par le sens de l’honneur. Pourtant, cette situation de clandestinité les amène alors à commettre d’autres délits ou crimes, comme le reconnait objectivement la Revue.

Quelques années après, Gustave Flaubert, de passage en Corse, écrira : «  Il ne faut point juger les mœurs de la Corse avec nos petites idées européennes [sic]. Ici un bandit est ordinairement le plus honnête homme du pays et il rencontre dans l’estime et la sympathie populaires tout ce que son exil lui a fait quitter de sécurité sociale [au sens de sécurité dans la société, bien sûr !]» (Par les champs et par les grèves).

 

 

Mérimée en remplaçant le (ou les) déserteurs des autres récits par un bandit, rejette le cadre historique et géopolitique de ceux-ci. Il situe l’action dans le cadre d’une Corse « définitivement » rattachée à la France, mais bien entendu conservant son originalité, sa langue, ses mœurs, alors que les récits de Germanes et Gaudin évoquaient des déserteurs d’un régiment français « en occupation » en quelque sorte dans la Corse du milieu du 18ème siècle,  encore théoriquement soumise à Gênes et partagée entre rébellion et passivité.

Or ces récits montraient que les Corses respectaient leur code de l’honneur même à l’égard de soldats étrangers, il est vrai déserteurs, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient indifférents à ce qui pouvait leur arriver.

Cet aspect a disparu de la nouvelle de Mérimée. Il ne reprend pas non plus le thème du récit contemporain de Benson, qui évoque un jeune insoumis au service militaire (en supposant que Mérimée connaissait ce récit), peut-être parce que ce thème aurait été politiquement délicat dans le contexte de l’époque (Benson, lui est Anglais et donc peut parler plus objectivement de la situation de la Corse dans un livre publié en Angleterre), ou bien qu’il estime plus pittoresque et plus « corse » le thème du bandit.

Enfin, autre différence de contexte, les récits de Germanes et Gaudin évoquaient le refus de la délation – ce qu’on appelle plus communément aujourd’hui la loi du silence ou l’omertà. Ces auteurs et d’autres notaient à quel point les Corses ont horreur de la dénonciation : même les Corses qui sont en état d’hostilité avec d’autres (dans des situations de vendetta) ne dénonceraient pour rien au monde leurs ennemis, lorsque ceux-ci sont recherchés par les autorités. S’ils doivent régler leurs comptes, c’est sans recourir à la délation.

Dans la nouvelle de Mérimée, la condamnation de la délation est certes présente, mais surtout le respect de l’hospitalité. Les auteurs précédents avaient bien observé que les Corses respectaient scrupuleusement l’hospitalité, même envers leurs ennemis.

C’est parce que son fils a violé l’hospitalité donnée au fugitif que Mateo Falcone le tue, en considérant qu’il s’agit d’une trahison impardonnable.

On peut aussi observer que dans les récits de Germanes et Gaudin, le berger qui a indiqué la cachette du ou des déserteurs est puni, pas seulement parce qu’il a commis une délation, mais parce qu’il a envoyé à la mort les déserteurs.

Dans la nouvelle de Mérimée, Mateo Falcone ne se soucie pas vraiment de savoir si le bandit Gianetto sera condamné à mort ou pas*. Il punit son fils pour avoir trahi l’hospitalité. Mais c’est aussi le cas chez Benson, car l’insoumis corse qui est caché par le vieux berger et trahi par le fils de ce dernier, à l’évidence, n’encourt pas la peine de mort.

                         * Cela risque d’être le cas, car outre le crime initial qui l’a forcé à prendre le maquis (dont Mérimée ne dit rien), le bandit a au moins tué un voltigeur lors de la poursuite quise termine par son arrestation.

 

Il y une autre différence propre à Mérimée : tous les récits de ses prédécesseurs (à l’exception  de Benson, qui ne développe pas l’anecdote qu’il raconte), rapportent de façon plus ou moins détaillée les propos du père du délateur (ou des membres de sa famille).  Or, dans ces récits, le père déclare que son fils, par sa mauvaise action, a porté préjudice non seulement à sa famille, mais à son pays, sa nation.

Dans Mérimée, Mateo Falcone, après avoir demandé à sa femme si l’enfant est bien de lui (ce qui, on s’en doute, provoque l’indignation de celle-ci, qui s'exprime par une seule phrase et la rougeur qui envahit son visage), dit seulement : Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.

Ici « race » doit s’entendre au sens de famille, lignée (razza ou sterpa en Corse). Seul est donc en jeu l’honneur des Falcone et non plus, comme dans les autres versions, en même temps que l’honneur familial, l’honneur de la Corse, du peuple ou de la nation corse.

 

Enfin, on peut signaler pour finir que Mérimée apporte une autre touche, peu élogieuse, mais traditionnelle, à l'image de l'homme corse. il décrit ainsi le retour chez eux de Mateo Falcone et de sa femme :

"Mateo Falcone et sa femme parurent tout d’un coup au détour du sentier qui conduisait au mâquis [sic]. La femme s’avançait courbée péniblement sous le poids d’un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu’un fusil à la main et un autre en bandoulière ; car il est indigne d’un homme de porter d’autre fardeau que ses armes."

Cette image de la femme corse chargée de fardeaux tandis que son mari ne porte rien, est conforme à celle de beaucoup de visiteurs en Corse au 19ème siècle, même lorsqu'ils sont très bien disposés à l'égard des Corses, comme l'Allemand Ferdinand Gregorovius (La Corse, 1854). 

Mérimée ne l'a donc pas inventée, mais là encore il suit ses sources : le rédacteur de l'article de la Revue trimestrielle, pourtant corse, écrivait : 

« Mais les Corses, qui se croiraient déshonorés en se livrant au travail, y condamnent impitoyablement leurs femmes… On se tromperait en attribuant une pareille coutume à une mauvaise nature, une dureté de coeur. Aux yeux du Corse, c’est là l’ordre naturel ; sa dignité veut qu’il travaille peu… ». Mais cette dignité ne s'étend pas à son épouse. Le rédacteur indique que les choses sont en train de changer en ce qui concerne le rôle subalterne de la femme, comme le remarquait déjà Germanes (60 ans plus tôt) …

 

 

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 Officier et sergent-major du bataillon des voltigeurs corses, par Auguste de Moltzheim 

Crédit photo Bertrand MALVAUX

Site La Corse militaire

https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/home/les-voltigeurs-corses

 

 

 

UNE ATROCE JUSTICE

 

 

On ne peut pas reprocher à Mérimée, pour illustrer la conception corse de l’honneur corse, d’avoir emprunté le canevas d’une histoire que même des Corses (Renucci ou le contributeur anonyme de la Revue trimestrielle) donnaient comme un exemple des vertus des Corses, quoiqu’avec des réticences.

On peut quand même s’interroger sur l’exemplarité de l’anecdote d’origine. Même si l’histoire comporte plusieurs versions, il semble s’agir au départ d’une seule et même anecdote (d’ailleurs jamais racontée par un témoin des faits, puisque Germanes et Gaudin écrivent entre 20 et 30 ans après l’épisode, et Renucci, qui se réfère explicitement à Germanes, près de 80 ans après). L’anecdote racontée par Benson, qui relate un fait différent, contemporain des années 1820, est selon lui attestée par un « gentleman français, haut fonctionnaire dans l’île ». Mais pourrait-il s’agir en fait d’une réactualisation de la même histoire, dans une époque différente ?

On semble être en présence d’un cas unique, « hors norme », (un père tuant son propre fils) ce qui fait sa célébrité - bien que l’auteur le plus proche des faits, Germanes, ne parle même pas du père, mais seulement de la « famille ». 

Chez Germanes et Gaudin, l’acte du père (ou de la famille) était salué comme acte de vertu, une appréciation d’ailleurs caractéristique de la façon de penser pré-révolutionnaire française.

Mais les auteurs corses contemporains de Mérimée étaient plus réservés dans l’éloge.

Renucci parle d’une « atroce justice ». De plus, il veut montrer par cette histoire à quel point, autrefois, nos ancêtres avaient horreur de la délation, en remarquant que de nos jours (au moment où il écrit, donc vers 1827, date de la première édition de ses Novelle storiche), la délation est malheureusement devenue courante en Corse*.

                        * Notons que Renucci ne mentionne pas l’histoire du conscrit insoumis dont parle Benson, alors que celle-ci devait être toute récente au moment où il écrit. Est-ce parce que, finalement, cette histoire n’était qu’une réactivation, dans un contexte modernisé, de l’histoire des déserteurs de Germanes et n’était donc pas fondée sur un fait réel récent ? Ou plutôt parce que l'histoire était contemporaine et n'entrait pas dans le cadre des "nouvelles historiques" ? Enfin, l'anecdote était risquée sur le plan politique. On sait que Renucci, qui était professeur et proviseur du lycée de Bastia, a dû faire face aux critiques de son supérieur, l’inspecteur d’académie, qui lui a reproché après la parution des Novelle storiche, de prendre trop ouvertement parti pour la nation corse et donc d’avoir des positions anti-françaises.

 

L’auteur (corse) de l’article de la Revue trimestrielle s’exprime avec précaution après avoir raconté l’anecdote : « Certes de pareils traits n’appartiennent pas à l’histoire d’un peuple vulgaire, et en même temps qu’ils décèlent une sorte de grandeur d’âme qui n’est sans doute pas exempte de quelque férocité, ils peuvent servir encore à fortifier l’opinion que nous avons émise, que la vengeance corse est bien moins le résultat d’un instinct de perfidie qu’une application erronée du principe par lequel ils [les Corses] se croient autorisés à se rendre justice à eux-mêmes. »

Comme on le voit, l'anecdote suscitait moins d'enthousiasme chez des Corses des années 1820 (qui utilisent les mots "atroce", "férocité") que chez les ecclésistiques français de la fin du 18 ème siècle (dont le "progressiste" Gaudin) qui l'ont rapportée en premier.

Or, Mérimée augmente la férocité de l’anecdote de départ et rend encore plus exceptionnel le cas, en faisant du coupable de la délation un enfant puni de mort par son père. Il laisse donc penser qu’en Corse, le sens de l’honneur peut pousser un père à tuer son fils, même enfant.

Notons que le critique Jules Lemaître, à la fin du 19ème siècle, ne semblait pas percevoir ce qu’apportait de choquant l’acte d’un père tuant son fils âgé de 10 ans, puisqu’il commente ainsi le récit de Mérimée : « Mateo abat son fils d’un coup de fusil pour avoir livré son hôte. (…) Pour Mateo la trahison est un crime ; le meurtre, non. » (J. Lemaître, Les Contemporains : études et portraits littéraires, 1897).

Cette façon de ne pas spécialement se scandaliser de l’âge de la victime est mise en évidence dans le site Comptoir littéraire de André Durand www.comptoirlitteraire.com (André Durand présente : Prosper MÉRIMÉE ‘’Mateo Falcone’’). Le rédacteur de ce site observe de façon presque provocatrice :

« On peut considérer aussi que, si l’acte justicier manifeste un sens de l'honneur, propre aux insulaires, qui est primitif, il est aussi la preuve d’une élévation d’âme, alors que l’enfant a cédé à un attrait purement matérialiste.

On peut enfin constater qu’il [l’enfant] fut châtié en un temps où l’on n’avait pas l’adoration pour les enfants qu’on a aujourd’hui, où, inversement l’on n’a plus le sens de l’honneur ! »

Ainsi donc, il est possible, encore aujourd’hui, de trouver des excuses à Mateo Falcone, en tenant compte de l’évolution des idées morales.

Le même auteur signale que la réaction de Mateo Falcone est proche de celle du père d’un autre personnage d’une nouvelle de Mérimée, Les âmes du purgatoire, qui a pour cadre l’Espagne du 17ème siècle. Dans cette nouvelle, Don Carlos de Maraña dit à son fils, Don Juan : «Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur !» 

Toutefois il s’agit là d’une attitude classique entre père « noble » et fils débauché et Don Carlos ne tue pas son fils, qui n’est pas non plus un enfant.*

                         * Signalons ici que le personnage du débauché Don Juan de Maraña (qui finit par se convertir et meurt en odeur de sainteté) est inspiré à Mérimée par le personnage historique de Don Miguel de Mañara (et non Maraña), issu d’une famille d’origine corse installée à Séville et intégrée à l’aristocratie (son nom complet était Don Miguel de Leca y Colonna y Mañara y Vicentelo), dont on a parfois écrit qu’il était le prototype du personnage de Don Juan - sinon que les dates ne correspondent pas, Don Miguel étant né en 1627 et la pièce de Tirso de Molina, première apparition du mythe littéraire de Don Juan, datant de 1630. Comme l’écrit Mérimée, les candidats pour le modèle historique de Don Juan sont nombreux; le plus sérieux pourrait être le Sévillan Don Juan Tenorio.

 

Ne perdons donc pas de vue que le geste de Mateo Falcone n’est pas le geste d’un personnage réel mais une pure invention de Mérimée (s’inspirant d’une anecdote probablement véritable mais dont les circonstances sont quand même très différentes).

Quant à la position propre de Mérimée à l’égard du geste de Mateo Falcone, nous ne la connaitrons pas car il s’abstient de prendre parti et s’efface derrière les personnages (pas plus d’ailleurs qu’il ne s’interroge sur les conséquences du meurtre ainsi commis : que risque Mateo Falcone, comment pourra t-il dissimuler le crime et expliquer la mort de son enfant ?).

Mais il est probable que Mérimée éprouve une certaine satisfaction à mettre en scène un personnage impitoyable comme Mateo Falcone. Ce qui plaît à Mérimée, assez clairement, ce sont les personnages qui sont au-delà de la morale ordinaire.

 

 

 

LITTÉRATURE ET BONS SENTIMENTS

 

 

Pourquoi Mérimée n’a-t-il pas choisi, pour représenter le code l’honneur corse, une histoire plus positive ? Ses sources lui en fournissaient plusieurs exemples.

On trouve dans l’Histoire des révolutions de la Corse de l’abbé de Germanes l’anecdote édifiante du bandit qui vient se rendre pour sauver un innocent. Cette histoire se trouve aussi chez Gaudin et Renucci : ce dernier l’allonge à la dimension d’une nouvelle. L’anecdote est reprise dans l’article de la Revue trimestrielle.

Voici l’anecdote chez Germanes (orthographe modernisée) :

« Un bandit Corse qu'on devait passer par les armes à Corte, s'échappa du lieu où il était en prison. M. de Cursay*, qui commandait alors dans cette île, croyant devoir, à cette occasion, exercer toute la rigueur des lois militaires, condamna au même supplice la sentinelle chargée de garder le criminel & accusée d'avoir favorisé son évasion. Ce soldat en était innocent et les parents du Corse fugitif qui le savaient, allèrent vite trouver le véritable coupable dans sa retraite, & lui remontrer ce que l'honneur lui prescrivait dans cette rencontre [circonstance]. Il sentit, malgré son brigandage, quel était son devoir, & résolut de subir la mort pour l'accomplir; il vint se remettre entre les mains de la justice, & délivrer l'innocent qu'on allait exécuter à sa place. Mais M. de Cursay lui fit grâce en faveur de tant de générosité, & vit avec autant de plaisir que d'admiration, l'héroïsme auquel la nation Corse était capable de s'étendre. » ( https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558209p.texteImage , page 257)

                                                     * Le marquis de Cursay, envoyé en Corse par Louis XV en 1748 comme commandant des troupes qui devaient aider la république de Gênes contre les Corses insurgés, mena en fait une politique personnelle. Parvenant à se concilier l’amitié des chefs corses révoltés, notamment Gaffory (c'était avant l'époque de Paoli, élu général en chef de la Nation en 1755), il leur laissa penser qu’il les soutenait contre Gênes et fit un moment figure de véritable chef de l'île. La république de Gênes se plaignit auprès du roi et Louis XV fit arrêter Cursay en 1752. Il fut quelque temps emprisonné en France avant de reprendre une carrière aventureuse. Dans la nouvelle qu’il consacre à cette histoire, Renucci dit (avec un peu d’exagération) que la mémoire du marquis de Cursay « est chère à tous les Corses »; il raconte (ou invente) le dialogue du bandit avec le marquis de Cursay : le bandit se présente devant le marquis et dit qu'il vient dénoncer le fugitif qu'on recherche. Cursay lui promet une récompense et lui demande où se trouve le bandit. Mais devant vous, c'est moi ! répond le bandit.

 

 Si Mérimée n’a pas choisi ce type d’anecdote comme point de départ de sa nouvelle, c’est sans doute qu’il considérait, comme beaucoup, qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. L’histoire du bandit « honnête » qui se sacrifie pour sauver un innocent (la même exigence morale s'attache aux membres de sa famile qui vont le trouver dans sa cachette pour lui demander de se rendre pour sauver la sentinelle - pourtant soldat d'une armée d'occupation étrangère), avec son happy end où le commandant français sait se montrer aussi chevaleresque que le bandit, avait probablement moins d’intérêt pour Mérimée que la sombre histoire du Corse taciturne qui tue son enfant parce qu’il a violé le code de l’honneur et causé à la famille un outrage que seule la mort peut effacer.

 

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La vallée du Cavu, aux environs de Porto-Vecchio.

Site Voyages Tips.

https://www.voyagetips.com/que-faire-a-porto-vecchio/

 

 

 

CONCLUSION PROVISOIRE

 

 

A l’issue de cette première journée du procès Mérimée, quelles conclusions tirer ? Est-il responsable de la mauvaise image des Corses ?

Mérimée a utilisé comme situation de départ pour Mateo Falcone une histoire très connue en Corse, devenue presque folklorique. Il n’a pas eu l’intention de déprécier les Corses mais de marquer leur différence par rapport au « continent » en ce qui concerne le comportement moral.

Le lecteur doit en retenir que le sens de l’honneur des Corses peut les amener à des actions extrêmes, jusqu’au meurtre de leur propre enfant. Mais en s’emparant d’un cas exceptionnel (probablement réel, néanmoins, mais unique) et en le modifiant pour montrer le père tuant son enfant âgé de 10 ans, Mérimée a donné de l'ensemble des Corses une image de sauvagerie qui les dessert incontestablement : le lecteur oublie ici le sens de l’honneur pour ne retenir que la sauvagerie.

Le procès est-il perdu pour Mérimée ? Attendons ce que réserve la deuxième journée avec Colomba, une nouvelle écrite après que Mérimée ait visité la Corse.

 

 

 

ANNEXE : LES VOLTIGEURS CORSES

 

 

Il est intéressant de reproduire un extrait de la notice consacrée aux voltigeurs corses sur l'excellent site La Corse militaire https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/  car elle donne aussi un aperçu de la vie en Corse pendant plusieurs décennies du 19ème siècle:

" Devant faire face à un fort taux de banditisme, le vicomte de Suleau, Préfet de la Corse de 1822 à 1824, émet le souhait de lever un corps auxiliaire composé de Corses pour prêter main forte à la Gendarmerie. Pour un département qui compte 170 000 à 180 000 habitants, on compte 190 homicides ou tentatives en 1822, et l’année suivante il est dénombré 400 à 500 bandits dans le maquis. De même entre 1816 à 1822, 116 gendarmes sont victimes du devoir.

Le Bataillon des Voltigeurs Corses est créé par Ordonnance Royale du 6 novembre 1822, comme auxiliaire de la 17ème Légion de Gendarmerie Royale de la Corse (...).

Le recrutement est composé essentiellement d’anciens militaires, originaires de l’île, bien que sur les contrôles on ait noté une vingtaine de continentaux. Le recrutement se fait sans aucun problème en raison de la solde et des avantages proposés. Le seul problème rencontré, est le fait que n’étant pas enrôlé, bon nombre de voltigeurs quittent leur poste, et ne sont pas considérés comme déserteurs. Ainsi entre 1823 et 1829, 116 voltigeurs quittent le bataillon de leur propre chef.

L’ordonnance de réorganisation de 1845 impose un engagement initial, et tout départ est soumis à une autorisation préalable.

La vie du Voltigeur est constituée de longues patrouilles dans la montagne, d’embuscades, 14 d’entre eux ont fait le sacrifice de leur vie dans l’accomplissement de leur mission. Chaque arrestation périlleuse fait l’objet d’éloges de la part, du ministre de la Guerre auxquels se joignent souvent ceux du préfet et du ministre de la Justice. Ainsi bon nombre de légions d’honneur vont décorer les poitrines des Voltigeurs.

Les motifs pour entrer au Bataillon, ne sont pas toujours louables, en effet, car les Voltigeurs bénéficient d’une certaine immunité, qui permettra à certains, soit d’assouvir une vendetta, ou a contrario de bénéficier d’une protection. Sont-ce les raisons qui seront la cause de la dissolution de l’unité ?

Le bataillon est licencié le 10 juillet 1850, après avoir servi loyalement trois régimes. Fort de 207 hommes à sa dissolution, le bataillon des Voltigeurs Corses est remplacé par un Bataillon Mobile de Gendarmerie qui sera dissous un an plus tard.

 [ un écrit postérieur à la dissolution du bataillon indique : ]

" Ce corps recruté dans des conditions insuffisantes et peu militaires, composé uniquement d’insulaires, les uns anciens soldats, les autres pris directement dans la vie civile, d’autres anciens bandits, rendait, ces dernières années, autant de services peut-être aux réfractaires qu’à la répression"… "N’étant pas l’auxiliaire formel de la Gendarmerie, il en était devenu l’antagoniste, et cet antagonisme ne produisit pas une émulation qui fut profitable au but à atteindre…. …Le licenciement du bataillon de voltigeurs corses fut décidé..."