L’ADRIATIQUE ACTUELLE

LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

QUATRIÈME PARTIE

 

 


 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 Quelle est la situation actuelle dans les territoires riverains ou proches de la mer Adriatique (frontières orientales de l'Italie, Croatie, Slovénie) qui ont été le lieu il y a quelques décennies de tant de violence de part et d’autre ?

 

Ce qu’on peut constater, c’est qu’il existe, de la part de tous les pays de la zone géographique concernée, une volonté d’attribuer une reconnaissance propre aux minorités qui résident dans ces pays.

Pour un Français, cette attitude peut sembler illogique : partant du raisonnement que c’est la présence de communautés diverses qui a causé les conflits, ou les a favorisés, il semblerait logique de faire en sorte que les populations “oublient” leur appartenance à une communauté pour ne considérer que l’appartenance au pays dont elles ont la nationalité (en gros, si vous êtes Slovène en Italie, eh bien, oubliez que vous êtes Slovène et ainsi de suite pour toutes les autres communautés et pays).

Mais c’est justement ce que le fascisme a voulu faire en obligeant les Croates et Slovènes en territoire italien à s’italianiser, avec les résultats désastreux qu’on connaît, et c’est ce que la Yougoslavie a voulu faire, d’une autre manière, en chassant les Italiens (ou au moins en faisant en sorte que les Italiens soient amenés à partir), avant d’admettre l’existence d’une communauté italienne (suffisamment réduite pour ne plus constituer un danger).

Dans le discours, cité en troisième partie de notre sujet, du président de la république italienne Mattarella lors de la commémoration du Jour du souvenir 2019 au palais du Quirinal, on a un témoignage de la situation actuelle des minorités “nationales” dans les pays concernés : le président y saluait  la présence dans l'assistance des représentants de la communauté italienne au parlement croate et au parlement slovène.

 Enfin, la construction européenne exerce maintenant son influence conciliatrice, non seulement sur les pays de la zone qui font partie de l'Union européenne, mais aussi sur les autres, que ce soit sous la forme de l'eurorégion ou sous celle de projet d'union balkanique.

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN SLOVÉNIE

 

 

La Constitution slovène reconnaît aux minorités italienne (3 762 locuteurs*) et hongroise (7 713 locuteurs) un statut et des droits particuliers, dont ne bénéficie aucune autre minorité nationale en Slovénie

                                                                    * Statistique 2002 (il y a peut-être plus récent ?). Les Italophones sont présents pour l’essentiel dans les communes de Koper/Capodistria, Izola/Isola et Piran/Pirano (nord-ouest de l’Istrie).

 

L’article 64 de la Constitution slovène de 1991 dispose :

«  Est garanti, aux communautés nationales italienne et hongroise, ainsi qu'a leurs membres, le droit d'utiliser librement leurs symboles nationaux et, afin de préserver leur identité nationale, de constituer des organismes, de développer des activités économiques, culturelles et scientifiques ainsi que des activités dans le domaine de l'information publique et de l'édition. En conformité avec la loi, ces deux communautés nationales et leurs membres ont le droit à une instruction dans leur propre langue et à concevoir et à développer cette éducation et cette formation.

(…) La loi détermine les zones dans lesquelles les écoles bilingues sont obligatoires. Les communautés nationales et leurs membres doivent se voir garantir le droit d'entretenir des relations avec leur peuple d'origine et leurs pays respectifs. L'État soutient moralement et matériellement l'exercice de ces droits. »

Chaque « communauté nationale » dispose d’office d’un député à l’Assemblée nationale, en application de l’article 64 de la Constitution, et de représentants au niveau local. Les deux députés représentant les communautés italienne et hongroise disposent d'un droit de veto sur tout projet de loi concernant l'exercice des droits et le statut des minorités nationales

Les droits des « communautés nationales » (narodnost*) avaient été reconnus dans la Constitution de 1974 de l’ancienne république yougoslave de Slovénie (articles 250 et 251). Le nouvel état slovène indépendant a estimé, après consultation des délégués italiens et hongrois, qu’il fallait respecter les obligations constitutionnelles précédemment reconnues et même les étendre. Le mot choisi, repris par la Constitution de la Slovénie indépendante,  marque le refus d'utiliser le terme «minorité», terme jugé «dégradant».

                                                                                  * narodnost, un mot souvent traduit par «nationalité», ou «communauté nationale», distincte de «nation» (narod).

 

L’Article 11 de la Constitition prévoit :

"La langue officielle en Slovénie est le slovène. Dans les circonscriptions des communes où vivent les communautés nationales italienne ou hongroise, la langue officielle est aussi l'italien ou le hongrois."

 

Une différence est faite entre l’italien et le hongrois, car la langue d'enseignement dans les écoles primaires et secondaires est l'italien dans la communauté italienne et le slovène et le hongrois dans les écoles primaires et secondaires bilingues ».
Il est prévu que « Dans les zones habitées par la nation slovène et la communauté nationale italienne, et qui sont définies comme des zones ethniquement mixtes, les élèves des écoles secondaires ayant le slovène comme langue d'enseignement apprennent l'italien, alors que ceux des écoles recevant une instruction en italien apprennent le slovène ».

La protection accordée aux communautés nationales hongroise et italienne n’est pas étendue à d’autres minorités comme la minorité autrichiennne.

La Slovénie a signé et ratifié (le 4 octobre 2000) la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires

La politique de la Slovénie envers la minorité itaienne est aussi une forme de «renvoi d'ascenseur» à l'Italie pour le statut positif dont jouit la minorité slovène au Frioul-Vénitie Julienne (A.. L. Sanguin, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996, voir plus loin).

En ce qui concerne les médias, Radio Capodistria est une station de radio de langue italienne basée à Koper (ou Capodistra) en Istrie slovène. Une autre station relevant de la même entreprise, Radio Koper, émet en slovène.

Elle peut être écoutée en Slovénie et dans une large part de l'Italie du Nord

 

TV Koper-Capodistria est une chaîne de télévision slovène basée à Koper/Capodistria. Elle produit deux programmmes, l'un en italien sous le nom de TV Capodistria, l'autre en slovène (TV Koper).

TV Koper-Capodistria a été créée avec des fonds publics yougoslaves en 1971, tout d'abord, à destination des minorités de langue italienne vivant en Slovénie et en Croatie. Elle est reçue par voie hertzienne en Italie, comme une télévision dite "périphérique", dans la région italienne du Frioul-Vénétie Julienne (et le long de la mer Adriatique jusqu'aux Abruzzes dans le centre de l'Italie).

Pendant ses premières années d'existence, TV Koper-Capodistria était la seule à proposer des programmes en couleurs dans les régions italiennes où elle était reçue, car la RAI n'a commencé à émettre en couleurs qu'à partir de 1977.

En plus de la publicité, la station de télévision reçoit la majorité des fonds de l'État de Slovénie pour la protection des minorités dans ce pays et d'autres fonds de la région autonome Frioul-Vénétie Julienne (article Wikipedia, TV Koper- Capodistria https://fr.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria,   en anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/TV_Koper-Capodistria).

 

 

(source principale:

Slovénie, Politique linguistique à l'égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/slovenie-3minorites.htm)

 

 

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 Signalisation routière multilingue aux environs de Koper/Capodistria (Slovénie) : l’indication pour Pula/Pola (Croatie) est écrite en slovène (Pulj), croate et italien ; les localités de l’Istrie slovène sont affichées en slovène et italien.

Wikipedia, article Istrie.https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie

 

 

 

LES MINORITÉS NATIONALES EN CROATIE

 

 

Selon le Préambule de la Constitution de 2010 :

 

[...] La République de Croatie est par la présente reconnue comme l'État national du peuple croate et comme le pays des minorités nationales qui en sont les citoyens: les Serbes, les Musulmans, les Slovènes, les Tchèques, les Slovaques, les Italiens, les Hongrois, les Juifs et les autres, auxquels sont garantis l'égalité avec les citoyens de nationalité croate, ainsi que le respect de leurs droits ethniques, en conformité avec les normes démocratiques des Nations unies et des autres pays du monde libre.

Article 7 de la Constitution :

2) Dans les municipalités où les membres d'une communauté ou d'une minorité nationale et ethnique représentent la majorité de la population, l'alphabet et la langue de cette communauté ou minorité nationale et ethnique seront officiellement utilisés de même que la langue croate et l'alphabet latin. »

Les minorités nationales de Croatie ont le droit d’utiliser leur langue et leur alphabet dans l’administration de l’État, la justice, les écoles et les médias

La Loi constitutionnelle de 2002 réaffirme que la Croatie rejette (art. 2) et interdit (art. 4) toute forme de discrimination et précise que la protection des minorités fait partie intégrante de l’ordre démocratique établi en Croatie :

Article  4 : « Tout citoyen de la république de Croatie a le droit d'exprimer librement son appartenance à une minorité nationale dans la république de Croatie; le droit d'exercer, seul ou collectivement avec d'autres membres des minorités nationales les autres libertés et droits prévus, en conformité avec les droits et libertés prévus en vertu de la présente loi constitutionnelle et autres droits et libertés des minorités prévus par des lois particulières. »

Les droits garantis aux minorités nationales sont :

1. L'usage de leur langue et de leur alphabet, à titre privé et public, ainsi qu'en tant qu'usage officiel;
2. L'éducation dans la langue et l'alphabet qu'ils emploient;
3. L'usage de leurs signes et symboles nationaux;
4. L'autonomie culturelle par voie de conservation, de développement et d'expression de sa propre culture, de la conservation et de la protection de ses actifs culturels et de la tradition;
etc

 

Les minorités nationales de la Croatie sont assurées d'être représentées dans les principaux organismes du pays, que ce soit au Parlement, dans les mairies, les conseils municipaux ou les tribunaux :

article 15 de la Loi sur l'élection des représentants au Parlement croate (2003)

« 1) La république de Croatie garantit aux membres des minorités nationales de la république de Croatie d'exercice leur droit de représentation au Parlement.

2) Les membres des minorités nationales de la république de Croatie ont le droit d'élire huit représentants au Parlement, qui sont élus dans une circonscription spéciale située sur le territoire de la république de Croatie. »

L'article 6 du Statut de la région istrienne (2003) garantit l'usage officiel à égalité de traitement du croate et de l'italien dans les municipalités reconnues, soit une bonne trentaine :

Article 6

1) Dans la Région istrienne, les langues croate et italienne doivent être d'usage officiel à égalité de traitement en ce qui concerne le travail des organismes régionaux dans le cadre de l'autonomie locale. [NB : il est sans doute exagéré de parler d'autonomie, voir plus loin]

(…)

3) Les caractéristiques ethniques et culturelles autochtones et d'autres caractéristiques de l'Istrie sont protégées conformément aux dispositions du présent statut et autres règlements.

Enfin, il est créé au niveau national un Conseil des minorités nationales, dont la mission consiste à promouvoir le rôle des minorités nationales dans la vie publique de la Croatie

Les membres des minorités nationales ont le droit d'avoir leur carte d'identité personnelle imprimée et rédigée dans leur langue et leur alphabet.
Les membres des minorités nationales ont la possibilité de s'instruire dans leur langue maternelle à tous les niveaux de l'éducation, c'est-à-dire de la maternelle jusqu'à l'éducation post-secondaire.

Le plan et le programme d'éducation pour les minorités nationales comprennent une partie générale avec un contenu étroitement lié à la minorité nationale (langue, littérature, histoire, géographie et culture de la minorité nationale).

Les élèves sont tenus d'apprendre, outre leurs propres langue et alphabet, la langue croate et l'alphabet latin en conformité avec leur programme d'études spécifique.

 

La Croatie a adhéré et ratifié, le 5 novembre 1997, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales,

Toutefois, ne sont pas considérées comme minorité nationale les Serbes ou les Bosniaques…

 

 

Enfin, la radio-télé nationale croate comporte des programmes destinés aux minorités linguistiques.

 

 

 (source principale :

Croatie. La politique linguistique à l’égard des minorités nationales, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/croatiepolminor.htm)

 

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Panneau routier bilingue en Istrie croate (croate et italien). Article Wikipedia anglais Italian language in Croatia https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia

By Jarba - Own work, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.phep?curid=15813099

 

 

 

 

LES MINORITÉS LINGUISTIQUES EN ITALIE

 

 

L’Italie ne reconnaît pas vraiment l’existence de minorités nationales sur son territoire, ni donc de droits politiques particuliers, comme des sièges d'élus réservés aux représentants des minorités ; elle reconnaît par contre l’existence de minorités linguistiques. Il existe au Parlement italien un groupe politique dit des minorités linguistiques, minoranze linguistiche (mais les élus appartenant aux minorités peuvent aussi choisir d'appartenir à d'autres groupes)*. Ces minorités sont aussi dites storiche, (historiques), pour les distinguer probablement des minorités immigrées.                            

 

                * Aux dernières élections législatives de 2018, la  seule représentante au Parlement de la minorité slovène est Tatiana Rojc, élue sénatrice au titre du Parti démocrate.

 

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29 août 2019. Le groupe parlementaire Minoranze linguistiche de la Chambre des députés tient une conférence de presse après avoir rencontré Giuseppe Conte lors des discussions pour la formation du nouveau gouvernement.

Actuellement le groupe est essentiellement composé d'élus du Südtiroler Volkspartei  et du Partito Autonomista Trentino Tirolese. Le groupe  Minoranze linguistiche fait partie du Groupe mixte de la Chambre des députés qui rassemble diverses petites formationsAu Sénat, les représentants des partis précités, auxquels se joint l'Union valdôtaine (Val d'Aoste), siègent au groupe parlementaire Per le Autonomie. L'ancien président de la république Giorgio Napolitano, sénateur à vie, est membre du groupe Per le Autonomie. D'autres élus appartenant aux minorités linguistiques font le choix de sièger avec d'autres groupes, que ce soit à la Chambre des députés ou au Sénat.

Vista Agenzia Televisiva Nazionale. You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=nT8R3U54QX8&t=11s

 

 

 

L’italien est la langue officielle dans tout le territoire national, mais la décentralisation très poussée en Italie permet aux régions et communes de prendre des mesures concrètes pour protéger, valoriser et promouvoir activement d'autres langues parlées sur leur territoire.

Deux langues bénéficient d'une co-officialité : le français dans la Vallée d'Aoste, et l'allemand dans la province autonome de Bolzano, elle-même faisant partie de la région autonome du Trentin-Haut Adige. Douze langues bénéficient d'une reconnaissance nationale conformément à la loi du 15 décembre 1999 qui incite les autorités locales à prendre des mesures concrètes pour leur protection: l'occitan vivaro-alpin, le francoprovençal (arpitan), l'allemand, le français, le sarde, le slovène, le frioulan, le ladin, le croate, le grec, le catalan et l'albanais.

Article 2 de la loi du 15 décembre 1999:

En vertu de l'article 6 de la Constitution et en harmonie avec les principes généraux établis par les organisations européennes et internationales, la République protège la langue et la culture des populations albanaise, catalane, germanique, grecque, slovène et croate, et de celles qui parlent le français, le franco-provençal, le frioulan, le ladin, l'occitan et le sarde.*

                                                                                     * Noter la formulation, qui distingue les populations désignées par un adjectif de nationalité (albanaise, catalane etc) et celles "qui parlent le français, le franco-provençal etc". Ce distinguo a certainement une explication. Il est vrai qu'on voit mal parler de "population française " pour les gens qui parlent français au Val d'Aoste, mais qui ne sont pas Français de nationalité...

 

Selon l'article 117 de la Constitution, dans toutes les matières qui ne sont pas expressément réservées à la législation de l’État, le pouvoir législatif échoit aux Régions. Ainsi, la langue relève à la fois de l'État, des Régions et des provinces autonomes (Bolzano et Trentin), voire des communes.

 

 

 

LA SITUATION AU FRIOUL VÉNÉTIE JULIENNE

 

La protection du frioulan:

 

La loi régionale  n° 15 du 22 mars 1996  reconnait que « la protection et la promotion des diverses langues locales ou minoritaires représentent une contribution importante à la construction d'une Europe fondée sur les principes de la démocratie et du respect des diversités culturelles », elle « maintient et développe les traditions présentes sur son territoire » et considère « la protection et la promotion des langues parlées traditionnellement sur son territoire comme une obligation particulière à l'égard de la famille des peuples européens, en réservant une attention particulière à la langue frioulane, laquelle est parlée presque exclusivement sur son territoire. »

La loi régionale du 18 décembre 2007, n° 29, Règles pour la protection, la valorisation et la promotion de la langue frioulane, déclare :

« En conformité avec l'article 6 de la Constitution et de l'article 3 de la Loi constitutionnelle du 31 janvier 1963, n° 1 (Statut spécial de la Région du Frioul-Vénétie Julienne), la Région protège, valorise et promeut l'emploi de la langue frioulane dans ses différentes expressions, comme langue propre des Frioulans et partie du patrimoine historique, culturel et humain de la communauté régionale. » (art. premier).

La région promeut une politique de recherche historique, de préservation active et de développement de la culture et des traditions, « composantes essentiels de l'identité de la communauté frioulane » (idem).

Le frioulan est parlé dans toute la région du Frioul-Vénétie Julienne, à l'exception de la province de Pordenone, d’une partie de la province de Gorizia (régions de Gorizia, Monfalcone et Grado), où on parle le vénitien et ses dialectes (vénéto-gorizien, graisàn et bisiac), et de Trieste où on parle le dialecte triestin. Evidemment, l’italien standard est parlé dans les grandes villes

Néanmoins, l'enseignement du frioulan demeure accessoire et les Frioulans (46% de la population) ne font l’objet que d’une reconnaissance symbolique. Mais ceux-ci sont une minorité « italienne », entièrement bilingue d’ailleurs, à la différence des Slovènes.

En mai 2019, à l'occasion du vote de la loi réduisant le nombre de parlementaires, le député Forza Italia Guido Germano Pettarin a lu sa déclaration en frioulan, pour défendre la représentation des minorités linguistiques, qui risque d'être réduite mécaniquement par la réduction du nombre de parlementaires.

 

 

La protection du slovène :

 

Article 8 de la loi nationale du 23 février 2001, n° 38 (Règles pour la protection de la minorité linguistique slovène dans la région du Frioul-Vénétie Julienne) :

«  il est reconnu à la minorité slovène présente dans le territoire mentionné à l'article 1 le droit d'employer le slovène dans ses relations avec les autorités administratives et judiciaires locales, aussi bien qu'avec les fournisseurs concernés de services d'intérêt public ».

 

la même loi reconnaît aux Slovènes des provinces de Trieste, de Gorizia et d'Udine le droit d'utiliser le slovène notamment dans les noms de lieu (toponymes), l'administration publique et les écoles. L'utilisation du slovène, notamment pour les panneaux indicateurs, les cartes d'identité et les actes d'état-civil, est toujours couplée avec les même indications en italien.

 

 

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Carte d'identité bilingue italien-slovène, ancien modèle, page 1. Les cartes d'identité italiennes se présentent comme un document en 4 pages. Le modèle est similaire pour les cartes comportant les inscriptions en langue allemande (Trentin-Haut-Adige) et en langue française (Val d'Aoste) . Les indications en italien apparaissent toujours en premier et en caractères plus gros.

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

Le passage aux cartes électroniques est en cours en Italie : il est prévu que les inscriptions seront de mêmes dimensions pour l'italien et les langues minoritaires (http://www.triesteprima.it/politica/lingue-minoritarie-uguali-dimensioni-caratteri-in-carte-d-identita-24-gennaio-2018.html)

 

 

 

 

 

Les Slovènes de la province de Trieste (21 571) et ceux de la province de Gorizia* (10 197) disposent d'un réseau d'enseignement complet au primaire (109 écoles au total).

                                                                                                   * Ou plus exactement, les ex-provinces. Voir ci-dessous.

Les droits linguistiques des Slovènes sont relativement étendus dans les les provinces de Trieste et de Gorizia, mais ils sont limités dans la province d’Udine et encore plus réduits dans la province de Pordenone. Or, les italophones sont même minoritaires dans la province d’Udine…

Enfin, depuis 2017-2018, le Frioul Vénétie Julienne est subdivisé en 18 unions territoriales intercommunales ( une division propre à la région) et une cité métropolitaine (Trieste) qui nt remplacé les anciennes provinces (Gorizia, Pordenone, Trieste et Udine). Il est donc probable que les droits linguistiques, qui étaient précisés en fonction des anciennes divisions territoriales, devront être confirmés ou modifiés par les nouvelles entités.

 

La RAI-Trieste A et Radio Opcine (station privée), qui émettent aussi en Slovénie, diffusent tous deux un programme complet en slovène (en version originale ou doublée). Du côté de la télévision, les stations TV Koper-Capodistria (celle-ci est une station de langue italienne basée en Slovénie, comme on l'a dit plus haut) et RAI 3 (la troisième chaîne de la radio-télévision italienne) diffusent quelques émissions en slovène chaque semaine.

 

 

 

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Les anciennes provinces de la région Frioul-Vénétie julienne.

Wikipedia

By Vonvikken - Own work, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11494927

 

 

 Sources principales :

L'État italien, Université Laval, Québec

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/italieetat.htm

Article Friuli-Venezia Giulia, Lingue e dialetti,  Wikipedia italien,

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

Article Frioul-Vénétie Julienne, Wikipedia français

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Frioul-V%C3%A9n%C3%A9tie_Julienne

Article Wikipedia Langues en Italie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_en_Italie

Article Bilinguismo amministrativo in Italia, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Bilinguismo_amministrativo_in_Italia 

Article Lingua slovena in Italia, Wikipedia italien

 https://it.wikipedia.org/wiki/Lingua_slovena_in_Italia

 

 Segnaletica_multilingue

Signalétique multilingue près de Prosecco, province de Trieste, Frioul-Vénétie Julienne.

Di IlirikIlirik - Opera propria, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=29505708

https://it.wikipedia.org/wiki/Friuli-Venezia_Giulia

 

 

 

 

 

LA SITUATION EN ISTRIE

 

 

L’istrie est aujourd’hui majoritairement rattachée à la Croatie. La partie nord de l’Istrie appartient à la Slovénie. Enfin, la ville et la région deTrieste (en-dehors de l’Istrie proprement dite, mais autrefois rattachées politiquement à l’Istrie) appartiennent à l’Italie

Comme on l’a vu dans nos messages pécédents, la population de langue et de culture italienne a quitté très majoritairement l’Istrie après la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour ceux qui restèrent, comment se passèrent les choses ?

 Selon André-Louis Sanguin :

« Au nationalisme agressif mussolinien s'était substitué un autre nationalisme agressif (le yougoslavisme titiste). Les Italiens restés sur place devinrent des marginaux exclus de la vie publique, affectés par un vieillissement précoce et victimes des mariages mixtes nécessairement assimilateurs. Les choses ne reprendront un tour positif pour la communauté italienne qu'à partir de 1976 avec le Traité d'Osimo d'amitié, de bon voisinage et de coopération entre la Yougoslavie et l'Italie. »

Sanguin André-Louis, La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate et Slovène, Bulletin de l'Association de géographes français, 1996-1.

https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882 (il est dommage qu’on ne dispose pas, à ma connaissance, d’une étude similaire récente couvrant les dernières années).

 

Au recensement de 1991 (le premier tenu par les nouveaux états indépendants de Slovénie et de Croatie, la population italienne d’Istrie, jusque là stagnante, augmenta brutalement de 88% par rapport au recensement précédent (10 ans avant)

Une autre nouveauté apparue dans le recensement de 1991 est l'émergence d'une catégorie de population inconnue jusque-là, à savoir les régionaux istriens. Il apparait que ce sont surtout les italophones que se déclarent istriens.

Selon A.L. Sanguin, les raisons de ce choix étaient de marquer son désaccord avec le centralisme de Zagreb vis-à-vis de l'Istrie croate, ainsi que d’exprimer une crainte face à la guerre qui existait en Croatie et en Bosnie et face à l'afflux de réfugiés en Istrie croate.

Selon l'article Wikipedia en anglais Italian language in Croatia , les Italiens ethniques seraient 17 807 en Croatie (principalement en Istrie) selon un recensement de 2011, mais vers 1998, il existait 70 000 personnes (Italiens ethniques ou Slaves ainsi que personns se déclarant "istriennes") ayant l'italien comme langue maternelle (https://en.wikipedia.org/wiki/Italian_language_in_Croatia).

 

 On assiste depuis les années 90 à une montée en force "tout à fait étonnante" du régionalisme istrien, mouvement dans lequel la communauté italienne joue un rôle majeur (André-Louis Sanguin, art. cité).

L’union démocratique croate, le principal parti croate, n’a pas réussi à devenir influent en Istrie

Un parti représente le régionalisme istrien, le Parti démocrate d’Istrie, en croate Istarski Demokratski Sabor, en italien Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. Depuis 1994 il remporte la majorité aux élections locales (74% dès 1994). Il a affronté la ligne nationaliste dure du premier président de la Croatie indépendante, Franjo Tudjman.

Le parti a été fondé en 1990 par l’écrivain Ivan Pauletta. L’IDS-DDI a été dirigée à partir de 1991 par Ivan Jakovčić, né en 1957, député puis ministre de l'intégration européenne en 2001, député européen jusqu’en 2019. Il a été président (Župan) du comitat d'Istrie de 2001 à 2013 et a été de 2006 à 2011 président de l’Eurorégion Adriatique. Il a été remplacé en 2014 par Boris Miletić (né en 1975) à la tête du parti. Celui-ci est maire de Pula/Pola.

En 1994 fut publiée la déclaration de Rovinj, programme pour l’autonomie de l’Istrie.

Selon ce programme, l’Istrie devrait être dotée d’une région autonome avec son parlement régional, son exécutif, son drapeau, sa fiscalité propre, avec transfert de compétences de l’état croate. Le programme préconise l’instauration complète du bilinguisme en Istrie. A la fin des années 90, l’I.D.S./D.D.I. avait  reçu l'appui de la Lega Nord d'Umberto Bossi. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Un nouveau statut de l’Istrie croate avait été publié en 2001, sans aller jusqu“à l’instauration d’une région autonome.

Mais en avril 2001, le ministère croate de la Justice, de l’Administration et des Collectivités locales a décidé, face aux pétitions nationalistes venues du reste de la Croatie, de suspendre 10 dispositions du nouveau statut du comitat d'Istrie (ou joupanie, c’est-à-dire région) :

•          celles qui consistent à ajouter des noms italiens aux noms croates des villes et des communes en Istrie ;

•          celles qui sont relatives à l’utilisation de la langue italienne ;

•          celles qui introduisent le terme « istriotisme » comme expression de l’appartenance régionale promue par l’IDS-DDI.

(article Wikipedia Istrie, https://fr.wikipedia.org/wiki/Istrie)

L’IDS-DDI continue à récamer un statut spécial pour l’Istrie

 

 

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19 février 2018 - Boris Miletić, réélu président du Parti démocrate d’Istrie (IDS/DDI), tient une conférence de presse à Pola pour présenter son programme pour les quatre prochaines années. Il déclare notamment : " Le modèle qui est actuellement en vigueur en Croatie, celui d'un centralisme rigide, n'a produit aucun résultat... IDS prendra des initiatives législatives devant le Parlement croate  pour que la Croatie prenne la route positive de la croissance et du développement, ce qui n'est possible que si l'état est décentralisé".

Le vert est la couleur emblématique du parti. On remarque également le logo avec les 3 béliers. Le bélier figure sur le blason de l'Istrie.

https://www.total-croatia-news.com/politics/26015-istrian-party-advocates-for-decentralisation

 

 

 

Les événements indépendantistes en Catalogne ont amené des observateurs croates à se demander si un tel scénario était envisageable pour l’Istrie : Could Istria follow Catalonia on road to independence, 15 octobre 2017

https://www.total-croatia-news.com/politics/22793-could-istria-follow-catalonia-on-road-to-independence

et Catalan scenario in Balkans: Does Istria have the right to separate from Croatia https://www.telegraf.rs/english/2900436-catalan-scenario-in-balkans-does-istria-have-the-right-to-separate-from-croatia.

De son côté, The Guardian cite l'Istrie parmi les territoires où existent des tendances centrifuges, même si l'indépendantisme n'est pas au programme de l'IDS/DDI: Beyond Catalonia: pro-independence movements in Europe, The Guardian, 27 octobre 2017 https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2017/oct/27/beyond-catalonia-pro-independence-movements-in-europe-map

 

L’Istrie serait un des rares comitats de Croatie à pouvoir s’autofinancer : les Istriens paient au budget croate plus qu’ils n’en reçoivent (selon les chiffres fournis, ils reçoivent 800 millions de kunas, soit environ 107 millions d’euros/an).

Les citoyens istriens sont fatigués du système centralisé croate, bien qu’il n’y ait pas de réclamation sérieuse pour l’indépendance, ainsi que le reconnaissait Ivan Jakovčić, l'ancien leader de l’IDS-DDI.

En 2013, l’IDS-DDI proposa un plan de régionalisation complète de la Croatie, dans lequel les pouvoirs de l’état central seraiet limités à la défense, affaires étrangères, justice, système monétaire (la Croatie est toujours en-dehors de la zone euro) et une partie des afaires intérieures.

Il s’agissait presque de créer un état fédéral, ce qui ne pourrait être possible qu’en modifiant la Constitution, ce qui nécessite une majorité parlementaire des 2/3.

Un des précédents leaders de l’IDS-DDI, Ivan Pauletta avait propose une conféderation souple entre Croatie et Istrie, demande inacceptable pour les nationalistes croates.

Selon l’un des auteurs de la Constitution croate, celle-ci définit la Croatie comme un état unitaire sans possibilité de sécession pour prévenir l’éventualité d’une désintégration du pays, en se souvenant que par le passé les dominateurs étrangers du pays (il vise probablement les Habsbourgs) s’appuyèrent sur certaines identités régionales pour combattre l’idée de nation croate.

L’avenir de l’Istrie n’est donc pas tracé de façon prévisible et pourrait réserver des surprises puisqu’on sait d’expérience que le refus d’accorder une autonomie limitée conduit généralement à une escalade et débouche sur des revendications plus radicales.

Des revendications autonomistes ont aussi été émises par des mouvements dalmates et existent à Fiume/Rijeka.

 

 

 

 

 

FIUME/RIJEKA

 

 

 

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Rue piétonne du centre de Fiume/Rijeka, Croatie.

Illustration de l'article Fiume e le due lingue di Rijeka, site Vox Europhttps://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

 

 

Le débat sur l’obtention d’un statut spécial concerne également la ville de Rijeka/Fiume et ses environs.

La ville de Rijeka (en croate) ou Fiume (en italien, les deux mots ont le même sens : fleuve) occupe une position géographique à peu près  similaire à Trieste, encadrant la péninsule d'Istrie, Trieste à l'ouest et Fiume/Rijeka à l'est. Mais si Trieste est restée à l'Italie, Rijeka est devenue yougoslave, puis croate.

Ici aussi, les Italiens ont quitté en masse la ville après 1945, ne laissant qu'un minorité d'habitants de culture et langue italienne, tandis que la ville se repeuplait d'éléments slaves. Au fil du temps, la minorité italienne a repris confiance en elle et essaye de peser sur l'évolution de la ville.

 Le bilinguisme croate/italien (au moins dans les toponymes) avait été brusquement supprimé par le régime titiste en 1953. Il est réintroduit prudemment en prévision de la nomination en 2020 de Rikeka comme capitale européenne de la culture.

" Avec le soutien de l’État italien, la minorité italienne gère ses jardins d’enfants, ses écoles primaires et son lycée. « Après l’indépendance, nous avons dû refaire valoir nos droits », déclare Roberto Palisca, rédacteur en chef de La Voce del Popolo, le quotidien de la minorité italienne" (article de Pierre d'Alençon, Rijeka, la diversité croate, La Croix, 6 mai 2019, https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Rijeka-diversite-croate-2019-05-06-1201019896 ).

" Soixante-six ans après sa brutale abolition en octobre 1953, le bilinguisme doit refaire une timide apparition dans le centre de Rijeka. La municipalité va installer des panneaux indiquant les anciens noms de rue, la plupart de langue italienne, une approche « culturelle » qui ne satisfait qu’à moitié les italophones. Sur le Korzo, l’avenue piétonnière du centre-ville, une réplique de l’aigle à deux têtes des Habsbourg, retiré en 1949 par les autorités communistes, a repris sa place en avril 2017 sur la tour de la ville. « Rijeka, un des lieux emblématiques de l’ex-Yougoslavie, la ville rouge construite autour de l’antifascisme, doit se réinventer une nouvelle identité », avance l’historien Ivan Jeličić " (article cité de Pierre d'Alençon). 

L'initiative de proposer la réintroduction du bilinguisme est venue du parti autonomiste Lista per Fiume/Lista za Rijeku, qui comprend beaucoup de membres de la communauté italienne, mais non exclusivement (voir l'article Wikipedia italien, Lista per Fiumehttps://it.wikipedia.org/wiki/Lista_per_Fiume ). Le maire de Fiume, Vojko Obersnel, estime que le bilinguisme ne représente pas une nécessité pour la cité.

 

Furio Radin, député de la minorité italienne au Parlement croate, rappelle que le traité italo-croate de 1996 prévoit que le bilinguisme doit être introduit partout où la minorité italienne est autochtone, disposition non respectée  à Fiume. Selon lui, le bilinguisme ne peut que faire du bien à une ville ("il bilinguismo può soltanto fare bene ad una città "), mais qu'en l'absence de volonté politique, il faut se contenter d'une approche culturelle, plus réduite. Ce constat est partagé par Ivan Jakovčić, eurodéputé et ancien leader de l'IDS/DDI d'Istrie, qui souligne que le bilinguisme complet, tel qu'il est appliqué dans certaines communes d'Istrie, est difficilement applicable à Fiume/Rijeka (article de Giovanni Vale, Fiume e le due lingue di Rijeka pour l'Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa, sur le site Vox Europ, https://voxeurop.eu/it/2018/bilinguismo-5121826

Aussi limité que soit ce bilinguisme réduit à l'affichage des noms de rues, il a été salué par la presse italienne : "Fiume "torna" italiana: arriva la segnaletica bilingue per Rijeka" (Fiume "redevient" italienne : la signalétique bilingue arrive à Rijeka (Il Giornale,  27 septembre 2018 http://www.ilgiornale.it/news/cronache/fiume-torna-italiana-arriva-segnaletica-bilingue-rijeka-1581493.html).

 

Le journal La Voce del Popolo est le principal journal italien en Croatie, basé à Fiume/Rijeka. Malgré des difficultés financières, il continue de promouvoir la culture italienne. Ses informations sont centrées autant sur ce qui se passe en Croatie qu'en Italie. Le titre du journal s'orne d'un discret drapeau italien, accompagné du drapeau européen. Son sous-titre : "le quotidien italien de l'Istrie et du Quarnero" (la  région de Fiume).

 (https://lavoce.hr/)

 

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Première page de la Voce del Popolo, 5 septembre 2019. La nomination du gouvernement Conte II est en bonne place, mais la première place est réservée à une rencontre des présidents croate, slovène et autrichien à Sebenico/Šibenik (côte dalmate, Croatie).

https://lavoce.hr/prima-pagina/prima-pagina-05-09-2019

 

 

 

 

 

 

LA SITUATION À TRIESTE

 

 

On trouve sur internet des articles qui parlent de Trieste comme de « The Italian city that wants a divorce » (la ville italienne qui veut divorcer, article de Tara Isabella Burton pour la BBC)

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594)

C’est très exagéré ; ‘il existe un mouvement indépendantise à Trieste, mais il est minoritaire.

La même reporter a aussi écrit l'article The Free State of Trieste, Activists have a plan to make the Italian port city something much bigger (L’état libre de Trieste, les activistes ont un plan pour faire du port italien quelque chose de plus grand), Slate 2016, https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html), dans lequel elle relate l’esprit mystique de certains activistes (pas forcément représentatifs), et leur espoir d’avoir le soutien de la Russie de Poutine, ainsi que son implication personnelle dans le mouvement.

On consultera aussi, plus factuel, The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings, Ospray publishing, 2017 https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/, l’auteur ayant écrit un livre sur le sujet.

 

La ville est à l’intersection de plusieurs cultures et a une identité multiple. Mais l’histoire récente de la ville, prise dans les violences de la seconde guerre mondiale, la confirmation de son rattachement à l’Italie en 1954, ont probablement renforcé une forme de patriotisme italien de zone frontière, plus ombrageux qu’ailleurs.

C’est d’ailleurs à Trieste que se trouve le siège de la Lega nazionale, « Storica associazione fondata nel 1891 che vive e lavora nella difesa dell'italianità di Trieste e di tutta la Venezia Giulia », (association historique fondée en 1891 qui vit et travaille pour la défense de l’italianité de Trieste et de toute la Vénétie Julienne), comme l’indique le site de l’association http://www.leganazionale.it/ . Sur la page d’accueil du site de la Lega nazionale, on voit une fleur nouée d’un ruban tricolore et le drapeau tricolore italien.

Les adversaires triestins de l’Italie (ou plus exactement, de l'état italien) risquent d’attendre longtemps pour être la majorité…

 

Les autonomistes (ou indépendantistes ?) appartenant au Free Trieste Movement – Movimento Trieste Libera – (FTM – MTL), se réfèrent statut de Trieste avant son rattachement à l’Italie. C’était depuis 1947 un territoire libre, sous mandat de l’ONU, qui aurait dû avoir un gouverneur nommé par l’ONU. En fait, la ville et la région proche furent découpées en deux zones, l’une (avec la ville de Trieste) administrée par les alliés occidentaux, l’autre par la Yougoslavie, jusqu’à l’arrangement de Londres (1954) qui rendit Trieste et la zone occidentale à l’Italie, tandis que l'autre zone allait à la Yougoslavie. En 1975, par le traité d'Osimo, l'Italie et la Yougoslavie décidaient de ne plus émettre de revendications sur les territoires attribués à l'autre partie en 1954.  

Le Mouvement pour Trieste libre se réfère au statut d’avant 1954 et considère qu’il est toujours légalement en vigueur. Ses adhérents manifestent, signent des pétitions, placardent des affches (en anglais) qui disent “Welcome to the Free Territory of Trieste” (bienvenue au libre territoire de Trieste) “USA and UK come back!” (USA et Royaume-Uni, revenez!).

Le nom du mouvement, ses communications,  sont systématiquement traduites en anglais, considéré probablement comme une des langues "officielles" du mouvement.

 

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Le siège du Free Trieste Movement, 7 Piazza della Borsa, Trieste.

Illustration de l'article The Free Territory of Trieste, de Christian Jennings.

https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/

 

 

Les sympathisants du mouvement, dont les manifestations réunissent de 2000 à 8000 personnes, ne croient pas vraiment que les Alliés de 1945 pourraient revenir, c’est une façon de revendiquer l’existence d’un statut qui n’a été abrogé qu’implicitement.

Comme l’indique un des articles consacrés à ce mouvement, “l’histoire de la cité est complexe, riche, diverse et souvent sanglante” (https://ospreypublishing.com/blog/flashpoint_trieste/). Dès lors il n’est pas étonnant qu’il existe des gens pour invoquer une identité triestine et considérer que la cité doit avoir une organisation politique particulière comme résultat de cette identité.

 

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Le grand canal à Trieste avec l'église Sant'Antonio Taumaturgo (ou église de Sant'Antonio Nuovo). Trieste au crépuscule: l'ombre d' Italo Svevo, l'auteur de Senilità (Sénilité) et de La Coscienza Di Zeno (La Conscience de Zeno), erre toujours sur la cité qui est le cadre de ses livres.

Photo illustrant l'article The Italian city that wants a divorce, sur le site de la BBC.

https://www.bbc.com/news/magazine-29822594

 

 

Le drapeau du mouvement est celui de l’ancien territoire libre, qui est aussi les armes de la ville : la hallebarde stylisée sur fond rouge (ou de gueules en termes héraldiques). Elle évoque la hallebarde d’un soldat romain martyrisé au III ième siècle en raison de sa foi chrétienne, Saint Serge. Lors de la mort du Saint, la hallebarde tomba du ciel, selon la légende, sur la place principale de Trieste. Le fer de la hallebarde est conservé ajourd’hui dans la cathédrale Santo Giulio.

Les partisans du mouvement estiment que seul un état libre peut valablement représenter le caractère multiculturel de la population, dont eux-mêmes sont un exemple. Ils souhaitent que l’italien, le slovène et le croate soient reconnus comme langues officielles.

Dans l'article de Tara Isabella Burton https://www.bbc.com/news/magazine-29822594, on rencontre le principal dirigeant du mouvement (à l’époque), Vito Potenza, qui se définit comme moitié italien-moitié croate. L’un de ses seconds, Giorgi Deskovich Deschi, explique qu’il est “culturellement italien, mais avec des gènes croates, vénitiens et slovaques”.

Selon l’article, il n’est pas étonnant que "dans une ville où le Spritz vénitien est servi avec du fromage slovaque et le capuccino avec de la crème fouettée viennoise", les identités complexes soient la règle. L’auteur estime que la plupart des Triestins sont d’abord Triestins (dont l’identité est faite d’influences diverses) et Italiens ensuite seulement.

Enfin, il existe des raisons économiques pour souhaiter la rupture avec l’Italie. Trieste est prospère, son intérêt n’est pas de rester avec une Italie en déclin.

Mais la majorité de la population paraît satisfaite d’être à la fois triestine et italienne.

Un patron de bar interrogé parle des séparatistes comme de fous : « comment cela pourrait-il jamais marcher ?

Un autre Triestin a des nostalgies plus lointaines : le seul gouvenement qui aurait ma confiance est celui de l’empire austro-hongrois.

Le mouvement pour l’indépendance de Trieste a sans doute peu de chances de réaliser ses espérances mais son existence est en soi une illustration de l’identité multiple de la ville.

 

 

 

 

MANIFESTATIONS ET REVENDICATIONS FISCALES DES INDÉPENDANTISTES TRIESTINS

 

 

 

 

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Manifestation de sympathisants du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera devant le tribunal de Trieste. On reconnaît à gauche le président Roberto Giurasante. Article du 17 mars 2017 de R. Giurasante sur le site du mouvement, en anglais.

https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521

 

 

Comme souvent, le mouvement indépendantiste connaît une vie conflictuelle. On lit sur le site du mouvement que des personnes exclues du mouvement ont déposé plainte auprès de la justice. “Ce sont des gens que nous considérons comme des traîtres à notre cause et qui, bien entendu, sont utilisés dans la stratégie d’attrition de la justice italienne”, dit l'actuel président du mouvement, Roberto Giurasante sur le site du Free Trieste Movement – Movimento Trieste Liberahttps://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/6521).

Ce dernier annonce aussi qu'il n'a rien à voir avec le  mouvement indépendantiste (qualifié de petit et manquant de compétence) de Giorgio Marchesich qui souhaite se présenter aux élections italiennes : le Free Trieste Movement récuse les élections italiennes et travaille à un autre niveau (article du 11 février 2019 sur le site du Mouvement, More bluffing from Giorgio Marchesich & his group, encore du bluff de Giorgio Marchesich et son groupe https://www.movimentotriestelibera.net/wp/archives/7569  ).

 

L’ancien president du mouvement Vito Potenza a été remplacé dans un climat polémique par Roberto Giurasante. Il a fondé en 2017 un mouvement concurrent intitulé Popular Assembly Project - Free territory of Trieste (en anglais!). Il existe aussi une Federazione del Territorio Libero di Trieste (est-ce le groupe de Giorgio Marchesich ?).

Les actions des indépendantistes les mènent parfois devant la justice : en 2017 une quinzaine de membres du mouvement, dont Vito Potenza et Giurasante, membres du même mouvement à l’époque des faits, étaient accusés de manifestation subversive pour avoir bloqué la bretelle d’accès au Porto Vecchio en 2014 lors d’une journée dite d’ultimatum à l’Italie. Ils ont été acquittés de ce motif, mais le président Giurasante a été condamné à un mois de prison et 200 euros d’amende pour manifestation non autorisée (peine suspendue) et quatre autres militants ont été condamnés à 3 mois et 15 jours de prison pour avoir bloqué un véhicule. Les condamnés ont fait appel.

http://www.triesteprima.it/cronaca/blocco-del-porto-vecchio-assolti-gli-indipendentisti-dall-accusa-di-adunata-sediziosa.html
 

En septembre 2017, le même Giurasante était acquitté dans une affaire où il était poursuivi pour avoir placé un panneau frontière de l’état libre de Trieste et refusé d’obtempérer aux ordres des policiers lui demandant de l’enlever.

L’ancien president Potenza avait de même été inculpé pour avoir montré une carte d’identité triestine à des inspecteurs du fisc. Il fut acquitté alors que le ministère public avait requis 12 mois de prison.

 

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Vue de Trieste avec les drapeaux entrecroisés de Trieste et des Etats-Unis, illustrant un article de Paolo G. Parovel en faveur de l'indépendance de Trieste, à l'occasion de la fête nationale américaine, le 4 juillet.

Journal La Voce di Trieste, 2016.

https://www.lavoceditrieste.net/2016/07/04/4th-of-july-the-independence-day-and-the-free-territory-of-trieste/

 

 

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Conférence de presse de l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste. De gauche à droite, Roberto Giurasante, président du Free Trieste Movement/Movimento Trieste Libera, Paolo G. Parovel, représentant international du territoire et une responsable. Derrière eux, les drapeaux du territoire libre de Trieste et des Nations-Unies.

https://triestelibera.one/home/english/news/expertise%20about%20the%20free%20territory%20&%20free%20port%20of%20trieste.html

 

 

 En 2018, l’ International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste – I.P.R. - F.T.T (représentant provisoire international du territoire libre de Trieste), Paolo G. Parovel, a déposé un recours devant la justice italienne (Tribunal de Trieste ) en invoquant que Trieste (ville et port franc), ne devrait pas être soumise à la TVA (IVA en Italie)* au motif que Trieste est un état autonome par rapport à l’Italie, bien qu’administré par le gouvernement italien. https://home.ilcorriereditrieste.agency/archives/542

                                                                                 * Comme c’est le cas pour Saint Marin, le Vatican et les communes italiennes de Campione (enclave en Suisse) et Livigno, pour des motifs spécifiques.

 

Les plaignants se fondent sur une analyse du droit italien et du droit de l’Union européenne. 780 citoyens et entreprises se sont joints à l’action. The Free Trieste Movement s’y est également joint (mais le représentant provisoire de l’état libre est certainement une émanation du Free Trieste Movement – par parenthèses, il est curieux que la justice italienne se saisisse d’une plainte émanant d’un représentant d’un état que l’état italien doit considérer comme fictif. Que ferait la justice française si elle était saisie d’une plainte d’un gouvernement breton ou corse autoproclamé ? - sans doute l’I.P.R. - F.T.T est-il considéré, du point de vue judiciaire, comme un représentant associatif).

Les indépendantistes ont déjà contesté, avec le soutien de 600 citoyens triestins, l’applicabilité de l’entier régime fiscal italien à Trieste, recours rejeté par la juridiction du premier degré au motif que les plaignants ne justifiaient d’aucun préjudice. Ceux-ci ont fait appel.

L’I.P.R. - F.T.T a également fait enregistrer deux aures plaintes sur la propriété domaniale du Port franc de Trieste et des autres biens publics.

Ces recours représentent un intérêt économique de plusieurs milliards d’euros. Du fait qu’ils sont appuyés par une partie de la population triestine, la justice italienne ne peut que les prendre au sérieux.

https://www.lavoceditrieste.net/2018/12/04/trieste-cita-in-giudizio-il-governo-italiano-per-liva/

La première audience s’est tenue en mars 2019 et l’audience suivante a été fixée à février 2020, délai que les plaignants comptent mettre à profit pour permettre à d’autres citoyens et entreprises de se joindre à l’action.

https://www.lavoceditrieste.net/2019/03/12/inapplicability-of-the-italian-vat-iva-in-trieste-the-first-hearing/

Par ailleurs, l’action en appel sur l’applicabilité du régime fiscal italien été jugée recevable par la cour d’appel en juillet 2019, sans préjuger de la décision sur le fond.

Dans un article de Tara Isabella Burton, il est signalé que les indépendantistes ne paient que les impôts communaux et refusent de payer les impôts nationaux (italiens) et, apparemment, ils ne sont pas poursuivis (?) ( https://slate.com/news-and-politics/2016/08/can-trieste-italy-ever-become-its-own-city-state.html).

Enfoin, ce qui nous ramène au sujet des foibe et du Jour du souvenir, l’International Provisional Representative of the Free Territory of Trieste  a adressé une protestation au président du conseil Conte, au président Matarella et au président de l’UE Jean-Claude Juncker pour les propos revanchards tenus lors du Jour du Souvenir 2019 par des représentants italiens, de nature à compromettre les bonnes relations avec la Croatie et la Slovénie et à calomnier les mouvements de résistance de ces pays, en observant qu’il s’agit de la continuité d’une stratégie initiée par les néo-fascistes et les anciens communistes italiens. La lettre ajoute qu’il est patent que les diplômes de reconnaissance des victimes, prévus par la loi instituant le Jour du Souvenir, ont été décernés à des fascistes.

De façon intéressante, l’approche du Jour de la Mémoire par les indépendantistes triestins rejoint les critiques de l’extrême-gauche italienne, qui, en revanche, ne partage certainement pas le pro-américanisme affiché du mouvement triestin (même si certains indépendantistes espèrent le soutien de Poutine).

Le site Wu Ming (dont on a déjà parlé, dans nos précédents messages, à propos des historiens critiques qui s’y expriment) parlait des indépendantistes triestins comme de gens qui veulent faire un Singapour sur Adriatique, ce qui n’était pas un éloge…

 

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Il Corriere di Trieste, 12 3 2019, Non-applicabilità dell’IVA italiana a Trieste: la prima udienza (première audience sur la non -applicabilité de la TVA à Trieste). Au premier rang, Paolo G. Parovel et Roberto Giurasante.

https://home.ilcorriereditrieste.agency/archives/568

 

 

 

L’EURORÉGION ADRIATIQUE

 

 

Une eurorégion est une structure administrative de coopération transfrontalière entre deux ou plusieurs territoires de différents États européens, pas forcément membres de l’Union européenne.

Les eurorégions ont pour objectif de promouvoir les intérêts communs transfrontaliers. Elles n'ont pas de pouvoir politique propre et leurs compétences sont limitées à celles des structures les constituant.

L’Eurorégion Adriatique et Ionienne (Wikipedia écrit "ionique"), créée en 2006, regroupe des collectivités territoriales et des gouvernements de pays riverains de la mer Adriatique.

Elle a son siège à Pula/Pola (Istrie croate).

Les activités de l'Eurorégion visent à promouvoir le développement économique et la cohésion sociale, et à renforcer la stabilité dans l'Adriatique et les Balkans.

Les domaines de collaboration sont notamment :

  • Transports et infrastructures,
  • Culture et tourisme,
  • Agriculture, environnement et pêche.

Les États participants sont déjà membres de l'Union européenne ou visent à un stade divers leur adhésion.

Membres :

Pour l’Italie :

-       Pouilles

-       Molise

-       Abruzzes

-       Marches

-       Émilie-Romagne

-       Vénétie

-       Frioul-Vénétie Julienne

 

Pour la Slovénie :

-       Koper, Izola et Piran

Pour la Croatie :

-       Comitat d'Istrie

-       Comitat de Primorje-Gorski Kotar

-       Comitat de Lika-Senj

-       Comitat de Zadar

-       Comitat de Šibenik-Knin

-       Comitat de Split-Dalmatie

-       Comitat de Dubrovnik-Neretva

Pour la Bosnie-Herzégovine :

-       Canton d'Herzégovine-Neretva

Monténégro

Albanie

 

 

 

 

UNE NOUVELLE UNION DANS LES BALKANS ?

 

 

 

Une nouvelle idée d’union balkanique est apparue récemment. Il s’agirait d’unir, sur les plans douanier et économique, l’Union européenne et les pays de la zone balkanique (dont certains sont également riverains de l’Adriatique)*.  L’idée a été formulée par le president serbe Aleksandar Vučić.

                                                                                 * Les pays riverains de l’Adriatique sont l'Italie, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine (pour une bande étroite), le Monténégro, l'Albanie et la Grèce. La Serbie et le Kosovo n’ont pas accès à la mer.

 

Cinq des pays intéressés (Monténégro, Serbie, Albanie, Macédoine, Kosovo) souhaitent rejoindre l’UE, dont font déjà partie, outre l’Italie et la Grèce, deux pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie : la  Slovénie (membre depuis 2004) et la Croatie (membre depuis 2013).

Compte-tenu des tensions nationales ou ethniques permanentes dans la région, les pays de la zone voient dans l’accession à l’UE une garantie de paix.

Mais l’UE ne parait pas désireuse d’envisager d’autres élargissements. Une union douanière entre l’UE et ces pays serait une solution de repli.

Pour faciliter l’union avec l’UE, les pays de la zone devraient probablement s’unir entre eux, ce qui ressemblerait à une renaissance de l’ancienne Yougoslavie (moins la Croatie et la Slovénie). limitée aux douanes et aux transports.

Un sommet des pays concernés et de l’UE a eu lieu le 12 juillet 2017 à Trieste.

La désintégration de la Yougoslavie est probablement la seule chose regrettée par chacun des états concernés, à l’exception du Kosovo. Le vide laissé par sa dissolution n’a jamais été rempli et, comme la disparition de l’empire des Habsbourgs, elle a laissé l’Europe plus fragile.

Dans la nouvelle union envisagée, la Serbie serait le pays central. Deux blocs importants se feraient face : les 8 millions de Serbes de Serbie et de Bosnie et les cinq millions d’Albanais répartis en Albanie, Kosovo et Macédoine.

La nouvelle union pourrait être vue comme une étape avant l’intégration européenne, mais il est peu probable que l’UE souhaite aller au-delà. Dans ce cas, le Monténégro serait le pays qui aurait le plus à perdre, car il était le plus avancé dans les négociations pour adhérer à l’UE.  

(d’après un article de Die Welt, 13 juillet 2017).

https://exit.al/en/2017/07/13/why-the-eu-creates-a-mini-yugoslavia-on-the-balkans/

Le sommet de Trieste se place dans le cadre du processus de Berlin relatif à l'élargissement de l'UE aux pays des Balkans de l'ouest.

Un sommet se tient tous les ans depuis 2014, le dernier a eu lieu à Poznan, Pologne, en 2019.

 

 

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Sommet du 12 juillet 2017 entre l'Union européenne et les pays des Balkans de l'Ouest, à Trieste. On reconnaît notamment Emmanuel Macron, Angela Merkel et Boris Johnson, à l'époque ministre des affaires étrangères du Royaume-uni. A l'extrême gauche, Federica Mogherini, haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. 

Site European Western Balkans, photo European Commission.

https://europeanwesternbalkans.com/2017/07/13/declaration-western-balkan-summit-trieste/

 

 

 

 

RETOUR SUR LES MASSACRES DES FOIBE : LES REGARDS DE CLAUDIO MAGRIS ET DE PREDRAG MATVEJEVIĆ

 

 

 

Au moment de la première célébration du Jour du Souvenir (2005), deux grands intellectuels de la zone adriatique firent part de leur opinion : d’une part Claudio Magris, écrivain italien de Trieste et d’autre part Predrag Matvejević, écrivain croate, nostalgique de l’ancienne Yougoslavie. Tous deux sont des humanistes et universitaires, explorateurs des cultures mixtes qui, plus qu’ailleurs, existent dans les pays balkaniques et adriatiques; le premier a connu le succès européen avec Danube, le second avec Bréviaire méditerranéen. Predrag Matvejević est mort en 2017.

Tous deux sont d’accord sur un constat d’ensemble, mais diffèrent par leur approche.

Predrag Matvejević, dans un article important par sa longueur et sa réflexion ne dénie pas les souffrances des victimes italiennes, et à la différence des historiens critiques dont on a parlé en troisième partie, il n’en fait pas des fascistes qui ont mérité leur sort:

« J'ai également parlé des souffrances des exilés italiens d'Istrie et de Dalmatie après la Seconde Guerre mondiale. Je l'ai fait en Yougoslavie, où c'était probablement plus difficile qu'en Italie ».

« Les fosses, ou les foibe comme les appellent les Italiens, constituent un crime grave, et ceux qui les ont commis méritent la peine la plus sévère. Mais il faut dire maintenant que d'autres crimes l'ont précédé, peut-être pas moindres ».

En effet, il estime que la célébration des victimes des foibe et de l‘exode tend à occulter les violences commises par l’état fasciste (et les nazis) dont il rappelle l’importance.

« De toute évidence, aucun crime ne peut être réduit ou justifié par un autre. »

« La terrible vérité sur les foibe, sur laquelle le poète croate Ivan Goran Kovačić a écrit l'un des poèmes les plus émouvants du mouvement antifasciste européen, a son contexte historique, qu'il ne faut pas oublier si nous souhaitons réellement parler de la vérité et si nous voulons que la vérité confirme et dignifie nos chagrins. Parce que les falsifications et les omissions humilient et offensent. »

« Malheureusement, le fascisme a tellement laissé derrière lui que la vengeance a été drastique et pas seulement seulement dans les Balkans ».

Il critique les exagérations sur les victimes des foibe (tout en donnant des chiffres déjà très élevés par rapport aux historiens critiques) : « Inutile d’augmenter ce chiffre tragique, comme le font les journaux italiens, avec 30 000 ou 50 000 morts. Nous devons respecter les victimes et ne pas jeter d'autres morts sur leurs os, comme l'ont fait les "infoibatori" [les massacreurs] » ; il s’élève aussi contre les inventions sensationnalistes du téléfilm de la RAI « Il cuore nel pozzo » (le coeur dans le puits).

Il cherche à montrer que l’utilisation des foibe pour éliminer les ennemis serait en fait une invention des fascistes, en citant les propos d’un ministre de Mussolini [mais cette interprétation, qui a été signalée par l’écrivain communiste Giacomo Scotti, est contestée].*

                                                                                            * Voir quelques mots en appendice sur cette polémique.

 Il insiste sur les implications de politique actuelle de la célébration : « La Yougoslavie n'existe plus. Les Croates, les Serbes, les Slovènes et les autres nationalistes se réjouissent lorsque la droite italienne offre de nouveaux arguments pour accuser l'Etat qu'ils ont eux-mêmes déchiré ».

« Il s’agit d’une mobilisation exceptionnellement réussie de Berlusconi dans son conflit avec l’opposition, avec la gauche et sa relation au communisme… ».

Son véritable objectif n'est même pas d'accuser et d'humilier les Slaves, mais de nuire à ses rivaux et de réduire leurs possibilités électorales.

« Mais les Slaves - dans ce cas principalement les Croates et les Slovènes - paient la note. »

Il estime que « Le chagrin que nous partageons peut être rendu de manière plus digne et plus noble, l'histoire de manière moins mutilée et défectueuse. »

En conclusion, il rappelle qu’« il existe une sorte d’"anticommunisme viscéral" qui, selon les paroles de l'un de mes amis, le brillant dissident polonais Adam Michnik, est pire que le pire communisme. ». « Le signataire… a perdu presque toute sa famille paternelle dans le goulag de Staline.  Mais pour cela, il n’en méprise pas moins les fascistes. »

(Predrag Matvejević, article paru sous le titre "Foibe" su fašistički izum dans Novi List, 12 février 2005, traduit en italien par Luka Zanoni pour le site Osservatorio sui Balcani (obsrvatoire sur les Balkans), sous le titre Le foibe e i crimini che le hanno precedute, les foibe et les crimes qui les ont précédées. https://www.balcanicaucaso.org/aree/Italia/Predrag-Matvejevic-le-foibe-e-i-crimini-che-le-hanno-precedute-28246 )

Au moins sur un point, Predrag Matvejević s’est trompé : les dirigeants des états issus de l’ancienne Yougoslavie, quelle que soit leur option politique, loin d’applaudir à une célébration qui était aussi une condamnation de la Yougoslavie communiste, ont exprimé à plusieurs reprises, depuis que le Jour du Souvenir a été instauré, leur mécontentement pour les déclarations italiennes faites lors des commémorations. Il apparait ainsi que les états issus de la dislocation de la Yougoslavie s’estiment solidaires de l’état disparu dont ils ont pris la suite.

Mais quelle serait cette manière « plus digne et plus noble » de rendre hommage aux victimes, Predrag Matvejević ne le dit pas.

 

Claudio Magris, de son côté, aborde la question des foibe et de la commémoration, dan un article publié le 1er février 2005 par le Corriere della Sera, quelques jours avant le premier jour du Souvenir : Le Foibe, silenzio e chiasso (Les foibe, silence et vacarme http://www.lefoibe.it/rassegna/magris.htm).

Lui aussi se réfère au besoin impérieux de vérité : « La vérité, a dit Gramsci, est toujours révolutionnaire. La dissimuler n’est pas seulement une tromperie et une fraude, mais une pollution qui empoisonne et avilit la vie de tous, même de ceux qui veulent la dissimuler et qui en paient le prix un jour ».

C. Magris estime aussi qu’on ne peut séparer un fait de ce qui l’a provoqué (l’exemple qu’il en donne peut n’être pas admis par tous, d’ailleurs) : « ...la vérité sur le nazisme, par exemple, comprend d'abord ses atrocités, que rien ne peut diminuer, mais aussi ce qui a contribué à le faire prospérer, comme l'humiliation inique imposée à l'Allemagne par la paix de Versailles ».

« Une autre façon de déformer la vérité, de la profaner, est de l'exploiter, de l'utiliser à des fins qui sont sans rapport avec elle ».

Telle serait pour C. Magris l’exploitation des massacres des foibe pour des raisons de politique intérieure de l’Italie, en quoi il rejoint Predrag Matvejević.

Il continue : “J'ai écrit à plusieurs reprises sur les crimes des foibe (et de l'exode d'Istrie, de Fiume et de Dalmatie, qui a concerné des personnes de ma famille). J'en ai parlé il y a bien des années, quand beaucoup de ceux qui se gargarisent maintenant avec ces événements, s’en moquaient éperdument ».

« Dans ces articles, je dénonçais, comme d’autres bien plus autorisés que moi, l’oubli de cette tragédie et de ces crimes, l’indifférence, le cynisme et l’ignorance à leur égard. »

« J'ai insisté sur la lâcheté et le calcul opportuniste de la plus grande partie de la gauche italienne qui, au nom d'un machiavélisme de quatre sous destiné à se retourner contre elle, a cherché à ignorer et oublier et nous faire oublier le drame de l'exode istrien, fiuman et dalmate et des massacres des foibe, afin qu’on ne parle pas des crimes commis par le communisme ou au nom du communisme (dans ce cas, d’un national-communisme).

J'ai également souligné la paresse effrayante qui se répandait à cet égard dans la classe des intellectuels, ignorant ces chapitres de l'histoire et satisfaits de leur propre ignorance ».

 Il rappelle qu’il a condamné, comme d’autres, l'aveuglement de l'extrême droite, qui a gardé la mémoire de ces tragédies et de ces crimes, mais pas tant pour se souvenir des victimes et pour condamner précisément les coupables et complices, que pour entretenir les ressentiments racistes anti-slaves, « ces haines obtuses qui ont été en partie à l’origine de la tragédie subie par l’Italie à ses frontières orientales et en partie cause de la perte de nos terres, que nous n'aurions jamais perdues si le fascisme n'avait pas fait sa guerre. »

Mais : « La haine bestiale anti-italienne qui s’est exprimée dans les foibe n'est certainement pas justifiée par la haine bestiale anti-slave qui s’était déchaînée depuis longtemps sur des personnes coupables uniquement d'être Slaves, de même que la grande majorité des victimes des foibe n'était coupable que d'être Italienne (la stragrande maggioranza delle vittime delle foibe era solo colpevole di essere italiana) ».

Pourquoi a-t-on dissimulé la tragédie des foibe ? « Si les communistes n'en ont pas parlé pour les raisons que nous avons expliquées et si les fascistes n'en ont parlé que dans leur ghetto, pourquoi la majorité écrasante des modérés, qui aujourd'hui n’a que ça à la bouche, est-elle restée silencieuse ? ». « Il y a quelques années encore, parler des foibe ne "servait" pas à la lutte politique et ne faisait donc pas l'objet de discussions. Aujourd'hui, ces morts sont utiles et donc on en parle. »

« Dans tous les cas, chaque occasion de se souvenir des victimes est la bienvenue. Il est bon que nous parlions de cette terrible page, que nous connaissions et sachions l’histoire des foibe ».

« Mais qu’aujourd’hui la droite au pouvoir – héritière de celle coupable de notre catastrophe de la Seconde Guerre mondiale et de la mutilation de l’Istrie – utilise les foibe pour défendre son pouvoir est un blasphème. 

Il est indigne d’utiliser aujourd’hui les foibe contre la gauche actuelle, comme il serait indigne d’utiliser les lois antisémites du fascisme de 1938 contre Berlusconi et Fini, qui ont sans doute beaucoup de torts, mais certainement pas celui-là.

Utiliser les morts à la manière d’un gourdin [come un manganello, arme historiquement liée au fascisme des années 1920] est sacrilège et blasphématoire; les morts doivent toujours être présents à notre souvenir, près de nous, et non pas exhumés pour les manipuler. »

Magris conclut qu’«  on peut penser qu’avant de se diviser en gauche et droite, l’humanité se divise, comme le disait Sciascia [le grand écrivain sicilien] en hommes et en fumistes (quaquaraquà)*, et en diverses sous-catégories intermédiaires ».

                                                                       * Il s’agit d’un mot sicilien qui peut se traduire de diverses façons : charlatan, hâbleur, beau parleur, baratineur, voire, dans le langage de la Mafia, délateur (celui qui parle trop). Sont probablement visés ici tout ceux qui, à l'époque, se servaient des foibe dans des buts politiques, notamment la droite de Berlusconi.

 

Claudio Magris et Predrag Matvejević sont d’accord qu’il faut se souvenir des victimes des massacres des foibe. L’un comme l’autre estiment que les massacres des foibe ne doivent pas occulter les violences qui les ont précédés, commises par les fascistes et les nazis lors de l’occupation allemande.

Mais les deux écrivains n’ont pas, de façon explicable, la même insistance sur le sujet : pour Claudio Magris, qui est Italien, même si sa culture triestine est faite d’influences multiples, la commémoration concerne avant tout des Italiens morts parce qu’ils étaient Italiens et ce qui s’est passé avant les foibe ne justfie pas les crimes qui ont suivi. Alors que la logique de Matvejević, Croate et ex-Yougoslave, serait plutôt : ce qui s’est passé après (les foibe) ne doit pas faire oublier ce qui s’est passé avant. En fait, chacun insiste sur ce qui concerne sa communauté.

Enfin tous deux sont d’accord pour condamner l’instrumentalisation par la droite des foibe. Pour Matvejević, il s’agit d’une invention de Berlusconi et même d’une manifestation “d’anticommunisme viscéral », plus dangereux que le communisme. Pour Magris, il s‘agit aussi d’une arme du berlusconisme contre la gauche.

Mais on peut s’étonner de cette interprétation puisque la loi sur le Jour du Souvenir a été votée à la quasi unanimité du Parlement italien, à l’exception des communistes et il est peu probable que C. Magris ait entendu réduire la gauche aux seuls communistes. La gauche italienne de gouvernement (qu’on appelle plus communément, depuis quelques années, centrosinistra, centre-gauche) a parfaitement adopté le discours officiel sur les foibe et l’exode, tel qu’il a été fixé par le président Napolitano (ex-communiste) (voir nos première et deuxième partie).

Puis, dans un second article paru dans le Corriere della Sera du 10 février 2005, Jour du Souvenir, Claudio Magris écrit notamment ces lignes :

" Le vittime delle foibe - alcune delle quali, antifascisti militanti, sono cadute per mano di coloro che consideravano amici e alleati nella lotta contro il nazifascismo - non valgono meno delle vittime della Shoah. Ma non si possono storicamente equiparare le foibe alla Shoah e non solo e non tanto per il divario numerico, ma perché in un caso si è trattato del pianificato progetto di sterminio di un popolo intero e nell’altro di una violenza nazionalista-sociale-ideologica, simile a tanti altri episodi accaduti in analoghe circostanze di guerra e di collasso civile, ma non per questo certo meno orribile o più giustificabile. "

(Les victimes des foibe, dont certaines, antifascistes militants, sont tombées par les mains de ceux qu’ils considéraient comme des amis et des alliés dans la lutte contre le nazifascisme - ne valent pas moins que les victimes de la Shoah. Mais nous ne pouvons historiquement faire une équivalence entre les foibe et la Shoah et pas seulement en raison du nombre de victimes, mais parce que dans un cas il s’est agi d’un projet planifié d’extermination d’un peuple entier et dans l’autre, d’une violence nationaliste, sociale et idéologique, semblable à tant d’autres épisodes survenus dans des circonstances analogues de guerre et d’effondrement civil, mais pour autant pas moins horrible ou plus justifiable.)

Claudio Magris, La memoria senza ossessione, Corriere della Sera du 10 février 2005 https://www.cislscuolalombardia.it/sites/default/files/news-attachments/La%20memoria%20senza%20ossessione_Magris.pdf

 

 

 

 

 

UN BUSTE À VENISE

 

 

 

Les visiteurs à Venise (cette ville dont Predrag Matvejević rappelle dans ses livres qu’elle fut la capitale d’un empire qui n’existe plus, un empire s’étendant sur la rive orientale de l’Adriatique et au-delà), lorsqu’ils viennent voir l’Arsenal, regardent l'ensemble du bâtiment avec ses tours crénelées, son pont de bois et devant l’entrée, les lions de marbre ramenés de Grèce par le Doge Morosini et les élégantes statues allégoriques. Ils remarquent peut-être, dans une niche sur la façade en briques, un buste de Dante (pour ceux qui le reconnaissent).

 

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 Le buste de Dante sur la façade de l'Arsenal de Venise. Di M0tty – Opera propria [CC BY-SA 3.0] Wikimedia Commons 

Illusration sur le blog Battaglia terme; extraits du livre de Franco Marchioro, Il Veneto nella Commedia di Dante.

 https://battagliatermestoria.altervista.org/veneto-e-inferno-di-dante-1/

 

 

 

Bien peu lisent sans doute l’inscription sous le buste, ou s’ils la lisent, comprennent-ils sa signification ? Plusieurs sites de tourisme rapprochent la présence du buste de Dante à cet endroit d‘un passage de la Divine comédie (L'Enfer, XXI, 7-15) qui dit :

Comme chez les Vénitiens, dans l'arsenal,

Bout en hiver la poix tenace,

Pour calfater les bateaux avariés…

 

L’arsenal était une véritable usine au service de la marine de guerre vénitienne, et il semble que Dante l’a visité. Il se serait  rappelé les feux et l’activité des calfats lorqu’il a voulu décrire l’enfer. Le buste de Dante rappellerait donc qu’il a parlé de l’Arsenal dans son oeuvre (https://www.venise-balades-visites-culture.com/home/balades-et-itineraires/castello-centre-1-jour

En fait, l’inscription sous le buste dit bien autre chose :

 

Questa immagine di Dante

Sottrata alle offesa nemiche

Qui ancora attesti

Oltre l’avverso destino

L’indomita fede della gente istriana

Nel proprio diritto

Come un dì a Pola presso del Carnaro

Ch’Italia chiude et suoi termini bagna.

 

(Que cette effigie de Dante, soustraite aux offenses ennemies, atteste ici encore, malgré le destin adverse, de la foi indomptable du peuple [italien] d’Istrie dans son droit propre, comme un jour à Pola, près du Carnaro qui ferme l’Italie et baigne ses frontières).

 

Le buste de Dante se trouvait à Pola (Istrie) où il avait été installé en 1901; lorsque la population italienne quitta la ville presqu’en totalité en 1947 pour rejoindre l’Italie (après le traité de Paris qui attribuait l’Istrie à la Yougoslavie), le buste fut aussi emmené. Conservé d’abord par les exilés, il fut installé le 20 septembre 1967 (date anniversaire du traité de Paris), sur la façade de l’Arsenal de Venise, après accord de la marine italienne qui gère l’Arsenal. L'épigraphe figurant sur la plaque fut composée par l'historien istrien Giovanni Quaranttoti. Des discours furent prononcés par le représentant des exilés istriens et par l’amiral représentant la marine italienne lors de la mise en place du buste (communication de M. Marc Mentré, voir ci-dessous).

Dans l’inscription placée sous le buste, on trouve à la fin une citation des vers célèbres de Dante qui évoquent Pola et les frontières de l’Italie, extraits de la Divine comédie, chant IX de l’Enfer :

"Sì com'a Pola, presso del Carnaro

ch'Italia chiude e suoi termini bagna".*

 

                           * Traduction  des vers dans leur contexte (description d'une plaine de l'enfer):

Comme à Arles, où le Rhône stagne,

comme à Pola, près du Carnaro*

qui ferme l’Italie et baigne ses frontières

les sépulcres font le sol tout bosselé,

ainsi en était-il ici de tous côtés

 (traduction de Marc Mentré)

https://ladivinecomedie.com/la-divine-comedie/lenfer/chant-ix

 

                                                                * Le Kvarner ou en italien, Quarnero/Quarnaro/Carnaro, est un bras de mer (ou baie) de la mer Adriatique, située entre l'Istrie et les îles de la côte dalmate, puis par extension, la région entière, y compris Fiume.

 

Marc Mentré, qui traduit sur son site La Divine Comédie (https://ladivinecomedie.com/), et consacre des articles d'éclaircissement à l’œuvre de Dante et à son retentissement actuel, a eu l’obligeance de nous faire part de précisions sur l’histoire du buste de Dante et de son avis sur la traduction délicate des derniers mots de la plaque apposée en 1967 sous le buste, où la citation de Dante  est appelée par la formule Come un dì...(Comme un jour à Pola…).

Il pourrait s’agir du rappel d’un incident de 1907 ayant opposé violemment la communauté italienne et la commnauté croate, ou encore (ce n'est pas exclusif) du fait que le buste de Dante avait été fondu par les Autrichiens pendant la première guerre mondiale et fut remplacé après guerre (et après la prise de possession de l’Istrie par l’Italie) par un buste à l’identique fait à partir du bronze de canons autrichiens. L’idée serait : comme à Pola, déjà, notre communauté (et le buste de Dante qui en est le symbole), a été éprouvée, mais a pu renaître comme le phénix. La citation des vers de Dante est évidemment une réaffirmation du caractère italien de l’Istrie, puisque Dante place la frontière de l’Italie au Carnaro, qui sépare l’Istrie de la côte dalmate.

On pourrait aussi comprendre "Comme autrefois à Pola" : le buste de Dante atteste du droit des Italiens d'Istrie, ici à Venise, comme il faisait autrefois à Pola.

 

 Ainsi à Venise, dans l’indifférence de la plupart des touristes, une plaque rappelle les malheurs des Italiens d'Istrie sous le buste de l’écrivain qui symbolise la culture et la civilisation italienne.

 

 

 

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Inauguration du buste de Dante sur la façade de l'Arsenal de Venise, le 20 septembre 1967. Bruno Crevato-Selvaggi, représentant des exilés istriens, fait un discours en présence de l'amiral Cosimo Basile. Sur la façade, le buste est encore masqué par un drap.

Etude Il busto di Dante, già a Pola, ora all’Arsenale di Venezia (le buste de Dante, autrefois à Pola, aujourd'hui à l'Arsenal de Venise), Ateneo Veneto, 2017, par Bruno Crevato-Selvaggi (l'auteur, neveu et homonyme du représentant des exilés, était lui aussi  présent à l'inauguration de 1967, âgé de 12 ans à l'époque).

https://www.academia.edu/37545878/Il_busto_di_Dante_gi%C3%A0_a_Pola_ora_all_Arsenale_di_Venezia

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Environ 75 ans après les massacres des foibe et l’exode qui a suivi, peut-on dire que la façon dont ces faits sont commémorés en Italie est satisfaisante ?

Comme pour faire écho aux propos de Predrag Matvejević, Marco Brando dans Il fatto quotidiano s’interrogeait à la veille du Jour du Souvenir 2019. Son article s’intitulait: Foibe, gli italiani assassinati non ci assolvono. Non è sempre ‘colpa degli altri’ (foibe : les Italiens assassinés ne nous absolvent pas. Ce n’est pas toujours “la faute des autres”).

L’auteur rappelait que les massacres des foibe avaint été précédés d’autres violences extrêmes, celles-ci commises en Yougoslavie occupée par l’armée italienne ou en Istrie italienne contre les adversaires du fascisme. Il évoquait aussi les massacres coloniaux, y compris ceux commis avant l’époque fasciste.

Il écrivait : “Peut-être le moment est-il venu de dédier une journée à la mémoire de ceux que nous avons massacrés. Et il semble que c’est le bon moment pour essayer de consruire une mémoire européenne, surtout à une époque où le rêve d’un continent uni vacille entre nationalisme et néo-racisme. Il n’est jamais trop tard.” (Marco Brando, 7 février 2019 https://www.ilfattoquotidiano.it/2019/02/07/foibe-gli-italiani-assassinati-non-ci-assolvono-non-e-sempre-colpa-degli-altri/4951765/

Mais quel pays commémorera ceux qu’il a massacrés ou contribué à massacrer ? Peut-être une commémoration européenne le pourrait-elle ?

 

Aujourd’hui l’Adriatique est en paix. Le conflit le plus récent a opposé entre eux des pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie ou les diverses communautés existant dans ces pays (Serbes, Croates, Bosniaques musulmans, puis Kossovars).

La Croatie et la Slovénie reconnaissent à la modeste communauté italienne subsistante des droits politiques et culturels. De même l’Italie reconnaît des droits linguistiques aux communautés slovène et croate. Chacun paraît considérer de bonne foi que les cultures différentes de la culture dominante (mais qui ont sur le territoire une continuité d’existence qui se perd dans la nuit des temps) méritent d’être protégées.

Plus curieusement, en Istrie croate, où autrefois les communautés italienne et slave étaient opposées, ce qui reste de la communauté italienne s’associe aux Slaves pour réclamer plus d’autonomie et promouvoir une identité istrienne, au déplaisir des nationalistes croates. Le parti qui représente ces Istriens fiers de l’être porte le nom bilingue de Istarski Demokratski Sabor/Dieta democratica istriana, en sigle le I.D.S./D.D.I. A Fiume/Rijeka, la communauté italienne, unie avec des Slaves opposés au centralisme croate, s'efforce d'établir le bilinguisme et espère un statut d'autonomie. 

Autre association des cultures italienne et slave, mais cette fois dirigée contre l’Italie, celle des indépendantistes de Trieste.

Ainsi l’Adriatique reste, pour le meilleur, on peut l’espérer, à la fois un lieu de rencontre des cultures et le lieu où elles affirment leur continuité et leur existence propre.

 

 

 

APPENDICE

 

 

A Pola xè l'Arena, la Foiba xè a Pisin

 

 

 

A la fin des années 1920, le ministre des travaux publics de Mussolini, Cobolli Gigli (d’origine istrienne, il avait italianisé son nom de naissance, Cobol) écrivit que ceux qui niaient le caractère italien de l’Istrie avaient leur place dans la Foiba, comme l'indiquait "la muse istrienne" (la poésie locale).

Il faisait probablement allusion à une filastrocca du 19ème siècle (poème humoristique) écrite par un prêtre en dialecte istriano-vénitien. L’auteur, passant en revue les curiosités des villes d’Istrie, écrivait : « A Pola xè l'Arena, la Foiba xè a Pisin,/ Che i buta zò in quel fondo chi gà zerto morbin » (traduction approchante : à Pola il y a l’Arena, à Pisino/Pazin, il y a la Foiba, où on jette qui a certaines maladies)*.

                                                         * La poésie fut écrite au moment où l'administration autrichienne devait décider quelle ville serait le chef-lieu de l'Istrie. L'Arena de Pola : il s'agit des ruines remarquables d'un amphithéâtre romain.  

 

La référence ne paraît pas aller au-delà d’une mauvaise plaisanterie littéraire…Il s’agit d’ailleurs, non des foibe en général, mais de la Foiba de Pisino/Pazin, rivière qui coule en bas du gouffre (et qui sert de cadre, comme on l’a dit ailleurs, à un épisode du roman Mathias Sandorf de Jules Verne).

Les écrits de Cobolli ont été discutés une première fois dans les années 80, puis l’idée que les foibe étaient une « invention fasciste » (en tant que façon d’éliminer les ennemis) a été affirmée en 2003 par l’écrivain Giacomo Scotti (sympathisant communiste qui s’est installé en Yougoslavie à la fin des années 40), puis reprise, on l’a vu, par Predrag Matvejević, puis par l’historien Jože Pirjevec, sans emporter de conviction dans le milieu des historiens.

Il existe aussi un témoignage sur l’utilisation par les militaires de l’armée italienne, pendant la guerre, des foibe pour se débarrasser des corps de partisans tués (en Istrie), mais ici encore ce témoignage est contesté. Même en admettant sa véracité, il ne s’agirait pas d’un usage systématique et a fortiori il n’est pas mentionné de personnes jetées vivantes par les fascistes dans les foibe. Pour autant, il semble que l’utilisation des foibe pour se débarrasser des cadavres fut constante, en tous temps, en Vénétie Julienne et dans toute l’aire yougoslave (Elio Apih, Raoul Pupo).

Enfin, l’historienne critique Claudia Cernigoi (voir troisième partie) attribue à un chef de la police italienne à Trieste l’utilisation des foibe – notamment le puits minier de Basovizza - pour éliminer les corps des adversaires (mais c’était en 1944, après les premiers massacres de 1943 en Istrie par les partisans yougoslaves).

La thèse des foibe en tant qu’« invention fasciste » jouit d’une certaine popularité (ce n’est pas étonnant) dans les milieux néo et post communiste et dans les associations de mémoire de la résistance de gauche comme l’ANPI, comme le précise l'article du Wikipedia italien sur les massacres.

Sur ces points, voir l’article Massacri delle foibe, Tesi sul primo utilizzo delle foibe, Wikipedia italien

https://it.wikipedia.org/wiki/Massacri_delle_foibe