LE ROYAUME ANGLO-CORSE

PREMIERE PARTIE : LA CORSE PENDANT LA REVOLUTION FRANCAISE

 

 

 

 

 [ remarque 1 : A la fin de mon étude sur le blason et le drapeau de la Corse : a testa mora, j'ai mis une annexe sur la fondation du royaume anglo-corse.

J'ai pensé que cette annexe pouvait être développée et faire un sujet à part entière pour les curieux de cette époque de l'histoire de la Corse - et aussi de l'histoire de l'Europe d'ailleurs. Il est évident que l'histoire du régime anglo-corse ne peut pas être traitée sans parler de ce qui l'a précédé, la période révolutionnaire en Corse, depuis 1789.

remarque 2 : quand on cite des noms corses de personnes ou de lieux, on est confronté à une difficulté : faut-il les citer conformément à l'usage français, à l'usage italien (langue écrite de la Corse jusqu'au 19ème siècle) ou à l'usage corse?

Pour les noms de famille il n'y a pas vraiment de difficultés, mais il en existe pour les prénoms, par exemple Carlo Andrea ou Carl'Andrea Pozzo di Borgo (prénoms écrits selon l'usage italien)  est en corse Carlu Andria et en français Charles- André (avec un trait d'union !). Pour les lieux, faut-il dire Ajaccio ou Aiacciu, Porto-Vecchio ou Portu Vecchiu ? Ou redoubler la graphie "française" (qui pour les noms de lieux est en fait, le plus souvent, une graphie italienne) par la graphie corse ?

Nous n'avons pas tranché et on pourra nous reprocher un usage un peu erratique selon les cas. Pour Pascal Paoli nous adoptons la forme française - que les puristes ne nous en tiennent pas rigueur, sachant que pour les Corses, il est Pasquale Paoli et que lui-même signait le plus souvent Pasquale de Paoli, ou de' Paoli avec une apostrophe...]

 

 

 

 

 

 

 

 

La Corse était française (et pas vraiment clairement compte tenu des termes du traité de Versailles de 1768) depuis 20 ans lorsque la révolution française commença.

Les événements révolutionnaires vont être pour la Corse l'occasion tout d'abord d'être considérée comme pleinement française (par le décret du 30 novembre 1789) ; cette déclaration d'incorporation unilatérale suscite les protestations de la république de Gênes.

Mais avec l'évolution de la France révolutionnaire vers une radicalisation politique, un fossé allait se creuser entre les Corses qui suivaient le mouvement français (dans un esprit peut-être différent d'ailleurs des révolutionnaires continentaux) et ceux qui avaient espéré de la révolution française un régime d'autonomie respectueux de la culture corse et qui étaient de plus en plus déçus par l'orientation extrémiste autant que centralisatrice de la France.

L'homme qui avait au 18ème siècle avait représenté le combat pour une Corse indépendante, Pascal Paoli, revenu d'exil, s'était au début rallié à la France révolutionnaire. Progressivement en désaccord avec le parti révolutionnaire dominant, Paoli se retrouva menacé d'arrestation et sa vie était clairement en danger s'il tombait aux mains de ses adversaires jacobins. Il ne semble pas avoir prémédité la sécession de la Corse mais les événements ont peut-être pris un cours qui correspondait à ses souhaits et à sa pensée profonde.

Il fit donc basculer la Corse dans l'insurrection  ouverte contre le jacobinisme au pouvoir à Paris et de nouveau, la Corse aspira à redevenir un état autonome.

Après avoir obtenu l'aide de la Grande-Bretagne, Pascal Paoli pensa que l'union avec ce pays pouvait réaliser l'idéal qu'il avait pour la Corse, celui d'un petit état autonome placé sous la protection d'un état puissant et respectueux de l'identité corse. Ainsi naquit ce que les historiens appellent le royaume anglo-corse, un régime original, même s'il fut de brève durée et décevant aussi bien pour les Corses que pour les Britanniques.

Quand les uns et les autres réfléchirent que le régime était perfectible et aurait pu donner des résultats intéressants, il était trop tard, il n'existait plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA CORSE EN REVOLUTION

 

 

 

 

En 1789, la France entre en révolution et la Corse suit le mouvement.  

Le statut de la Corse n'est pas bien clair : selon le traité de Versailles de 1768, c'est un territoire étranger administré par la France; son souverain légitime, la république de Gênes, a la possibilité d'en demander la restitution en payant les sommes dépensées par la France pour administrer la Corse.

Le gouvernement royal français espère bien ne jamais rendre l'île. Il a eu du mal à réprimer les sentiments nationaux des Corses, mais la violente répression  par l'armée française de l'insurrection du Niolo en 1774 marque la fin des révoltes organisées d'inspiration paoliste. Désormais seule la délinquance "ordinaire" et l'éternel "banditisme" expriment la résistance passive de la population, tandis que la plupart des familles notables se sont ralliées à la nouvelle puissance dominante.

Le gouvernement royal a fait de la Corse un "pays d'états" - sur le modèle existant dans toutes les provinces rattachées tardivement au royaume : une assemblée du clergé, de la noblesse et du tiers-état se réunit (rarement), soit-disant pour administrer "le pays", mais ses pouvoirs sont minces par rapport à l'intendant, représentant du pouvoir royal, lui-même subordonné en Corse au commandant en chef militaire (qui porte aussi selon les moments, le titre de gouverneur), ce qui place la Corse dans une situation plus défavorable que les autres provinces.

 

Bien que le gouvernement royal ait  introduit en Corse un certain nombre de règlements français, il ne peut encore la considérer comme réellement française; c'est probablement la raison pour laquelle les consignes pour la rédaction des cahiers de doléances et l'élection des députés aux Etats généraux y ont été envoyées tardivement

A cette époque, les Corses sont encore largement intégrés dans l'espace culturel et politique italien (comme on le sait, l'Italie est à l'époque constituée d'une douzaine d'états plus ou moins grands)  : nombreux sont les Corses qui servent dans l'armée vénitienne, l'armée du roi de Naples, les troupes pontificales, voire l'armée de la république de Gênes. De nombreux ecclésiastiques corses vivent en Italie, les jeunes Corses des classes supérieures vont faire leurs études de droit ou de médecine à Pise ou à Padoue..

Dans les cahiers de doléances qu’ils rédigent, les Corses demandent  que le roi de France prenne aussi le titre de roi de Corse et que le pavillon à tête de Maure soit adopté pour les bateaux corses, autant dire qu’ils veulent être considérés comme une nation particulière sans remettre en cause  l’union à la France (d’autres provinces émettent des revendications de ce type). Ils souhaitent que l'intégration à la France soit confirmée, pour éviter de retomber aux mains des Génois. Ils demandent l'ouverture de tous les emplois publics aux Corses et des salaires égaux aux employés français (ce qui n'était pas le cas), la réouverture de l'université, ainsi que l'amnistie pour les patriotes qui ont combattu les Français. Enfin ils demandent le renforcement des pouvoirs des " états"' et par conséquent la diminution sinon la disparition des pouvoirs des représentants de l'autorité royale,  l'intendant et le commandant en chef.  

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Cahier des doléances, demandes et représentations de l’ordre du Tiers-État de l’Isle de Corse, arrêté par l’assemblée générale de cet ordre convoquée à Bastia le 18 mai 1789, Etienne Batini imprimeur (Archives nationales de France).

 

Wikipedia.

L'agitation se propage en Corse lors de la rédaction des cahiers de doléances : des assemblées primaires du Tiers-Etat se réunissaient dans chaque communauté, désignaient des représentants à l'assemblée secondaire (une dizaine pour l'ensemble de l'île) qui rédigeaient les cahiers de doléances et désignaient des représentants ou "électeurs" à une assemblée générale qui devait faire la synthèse des cahiers et élire les députés aux Etats généraux. Pour le clergé et la noblesse, le système ne comprenait que deux degrés.  A Bastia, une émeute a lieu  le 30 avril en marge de la réunion de l'assemblée primaire. Le podesta (ou maire) Rigo doit s'enfuir après qu'il y ait eu deux morts (un émeutier et le neveu du maire,  qui avait tué l'émeutier et est tué à son tour - ce neveu était membre de la garde du roi de Naples, ce qui illustre les liens avec l'Italie que nous indiquions plus haut).

 

Une municipalité réformée se met en place.

Les élections aux Etats généraux  ont lieu en juin 1789. Sont élus: 

L'abbé de Peretti della Rocca représente le clergé, le comte de  Buttafoco représente la noblesse. ils sont tous deux de tendance conservatrice (Buttafoco, ancien partisan de Paoli, s'est rallié à la monarchie française au moment de la conquête et en a reçu titre et avantages). Christophe Saliceti et Pierre Paul Colonna Cesari Rocca (bien que ce dernier prenne le titre de comte) sont élus du Tiers Etat et sont partisans des idées nouvelles.

Lorsque les députés corses arrivent à Paris en juillet, les Etats généraux se sont transformés en Assemblée nationale.

En août une municipalité insurrectionnelle (dominée par des notables modérés toutefois) prend le pouvoir à Bastia; elle oblige les troupes françaises en poste dans la ville à adopter la cocarde tricolore, car c'est bien  en suivant le mouvement de la France révolutionnaire que les Corses espèrent améliorer leur situation. Le vicomte de Barrin, gouverneur de la Corse, accepte les revendications des manifestants, pour rétablir le calme.

A Ajaccio, la population prend la cocarde tricolore et oblige l'évêque (le Génois Doria) à s'engager à faire des réparations à la cathédrale (sans doute pour donner du travail aux habitants, outre la préoccupation religieuse).

L'agitation se tourne aussi contre les propriétaires de domaines autrefois propriété communale qui ont été concédés par la monarchie à des officiers français qui ont participé à la conquête ou à des Corses bien vus du pouvoir. Elle prend aussi pour cible les Grecs installés à Cargèse qui ont toujours été vus comme des protégés et donc des auxiliaires, d'abord des Génois et ensuite des Français et sont mal vus du reste de la population, ne serait-ce que parce qu'ils ont obtenu des terrains au détriment de celle-ci, jusqu'au moment où ils se fondront dans la population corse. 

Les députés corses conservateurs aux Etats généraux devenue Assemblée nationale (Buttafoco, l'abbé Peretti) inquiets de ce qui se passe, obtiennent l'envoi dans l'île, comme adjoint du gouverneur, spécialement chargé de rétablir l'ordre, de Gaffori, fils du chef national corse du début des années 1750, qui est officier supérieur de l'armée française.

Gaffori (on écrit aussi Gaffory) est  le beau-père de  Buttafoco.  Après une tournée dans  l'île qui se transforme en fiasco, boycotté par les habitants, Gaffori finit par s'enfermer dans la citadelle de Corte.

 Le 5 novembre une nouvelle émeute a lieu à Bastia, pour l'organisation de la garde nationale. Des attroupements sont dispersés par l'armée, il y a des blessés et semble-t-il deux enfants tués (ou blessés seulement ?) parmi les habitants, dont on rend responsable l'orgueilleux colonel de Rully, commandant le régiment du Maine, stationné à Bastia.

La garde nationale se constitue néanmoins. Trois officiers de la garde nationale de Bastia (dont Galeazzini, futur maire)  s'adressent aux députés de la Corse pour que l'Assemblée nationale décide que la Corse  est "partie intégrante" de la France et que toutes les lois nouvelles y sont applicables (le jeune lieutenant Bonaparte a peut-être participé à la rédaction de la lettre).

Au même moment, un comité d'Ajaccio (ici encore, peut-être Napoléon Bonaparte a tenu la plume) s'adresse également à l'Assemblée pour dénoncer la situation quasi coloniale de la Corse française :

On peut lire  dans ce libelle : "Le fruit de nos impositions est consommé par des aventuriers qui ne  viennent dans notre pays que pour s'enrichir... Vous [l'Assemblée] nous délivrerez d'une administration qui nous mange, nous avilit, nous discrédite..."

 

 

 

 

LE DECRET DU 30 NOVEMBRE 1789

 

 

 

 

 Le 30 novembre 1789, l'Assemblée nationale, après lecture des deux pétitions, et sur la proposition de Saliceti,  prend alors le "décret"  du 30 novembre 1789, ainsi rédigé :

 " L'île de Corse est déclarée partie de l'empire [comprendre : de l'état] français ; ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français, et dès à présent le roi est supplié d'y faire parvenir et publier tous les décrets de l'Assemblée nationale."

Notons que le mot "intégrante" qu'on ajoute souvent après les mots "est déclarée partie", n'est pas dans le texte original.

 

 Pascal Paoli,  qui vit en exil  en Angleterre depuis 1769, où il a reçu un accueil cordial du roi George III (qui lui verse une pension), suit attentivement ce qui se passe en Corse.

Il a notamment envoyé en France son ami Gentili, dans les mois précédant le décret du 30 novembre. Gentili aurait été chargé de plaider pour un régime d'autonomie, sinon d'indépendance pour la Corse, mais Gentili, de sa propre initiative,  aurait édulcoré les demandes de Paoli dans un sens plus compatible avec une intégration à la France (tout ceci restant hypothétique, seul subsiste un document Coup d'oeil sur la situation en Corse, attribué à Gentili, qui ne mentionne pas l'indépendance ou l'autonomie - mot qui n'était d'ailleurs pas utilisé à l'époque, rendant plus difficile la description d'un tel régime).

Selon des auteurs contemporains ou écrivant peu après la période considérée (l'abbé Rossi, Toussaint Nasica), Paoli, à l'automne 1789, aurait envoyé l'un de ses proches, Masseria (que l'on retrouvera ensuite) porteur d'un message pour l'Assemblée nationale, demandant que celle-ci rende à la Corse son indépendance;  Selon ces auteurs, Masseria serait arrivé  trop tard, le lendemain du décret du 30 novembre.

Même ci ce récit est exact (ce qu'il est bien entendu aujourd'hui impossible de démontrer), il reste à savoir si l'Assemblée  aurait tenu compte de la position de Paoli qui paraissait contraire à la demande  supposée "unanime" des Corses, telle que présentée par les péttions de Bastia et d'Ajaccio et soutenue par les députés corses.

En tous cas la position prêtée à Paoli n'est pas imaginaire, on la trouve notamment dans des lettres à l'abbé Andrei (en juillet et octobre 1789) où il espère que la France réformée se grandira en rendant sa "liberté" à la Corse (il est clair que le mot liberté signifie indépendance) ou encore "rendra la Corse à elle-même". Il  imagine une forme de protectorat (ici encore, le terme n'existe pas à l'époque) assez souple :  la France pourrait garantir la constitution de l'île, se réserver certains droits (avoir la péférence pour le bois de construction et le recrutement de soldats et marins, posséder une forteresse),. et il ajoute de façon caractéristique : Si la France voulait avoir plus, avec le temps elle aurait moins.

Finalement, cette conception où la Corse, état indépendant, aurait une sorte d'association avec la France, ressemble beaucoup à ce qu'il avait envisagé précédemment, mais avec l'Angleterre.

A plusieurs reprises, durant son exil, il avait transmis des notes au roi d'Angleterre et au ministère anglais sur les chances de la Corse de redevenir indépendante grâce à une intervention anglaise, en envisageant que la Corse pourrait accorder par la suite diverses facilités à l'Angleterre.

Ainsi le décret d'intégration à la France, loin de correspondre à ses vues véritables,  aurait mis Paoli devant le fait accompli puisqu'il n'était plus question d'indépendance.

 

 

 

 

 

APRES LE DECRET DU 30 NOVEMBRE

 

 

 

 

La république de Gênes proteste contre le décret du 30 novembe 1789 en y voyant une violation du traité de 1768 et le gouvernement monarchique lui répond que rien n’est changé au traité de 1768 ! Le gouvernement monarchique qui se débat dans les difficultés financières proposera même à demi-mot deux fois à Gênes de lui rendre la Corse, si Gênes paie les trente millions dépensés par la France depuis 1768 (cf. René Emmanuelli  Deux  offres de rétrocession de la Corse à Gênes, in Annales historiques de la révolution française, 1974). Une offre que Gênes pourrait saisir, non pour administrer la Corse, elle a déjà donné, mais pour la revendre, par exemple à la Russie, comme l’indique à son gouvernement le consul anglais à Gênes ! 

De son côté, Buttafoco met l'Assemblée et le gouvernement en garde contre le danger russe. 

Le 30 novembre 1789, l'Assemblée nationale vote aussi un décret qui permet le retour des patriotes corses qui ont combattu les Français. sur proposition de Mirabeau  (la monarchie d'Ancien régime avait aussi proposé à Paoli de rentrer en Corse avec le pardon du roi);  l'Assemblée nationale va plus loin que l'amnistie et reconnait que les patriotes ont combattu pour la liberté.

Mirabeau dans son discours dit que sa jeunesse a été "souillée" par sa participation à la conquête de la Corse (jeune militaire turbulent en délicatesse avec son père, le marquis de Mirabeau, il avait fait partie du corps expéditionnaire).

Le 27 décembre 1789, un Te Deum est célébré à Bastia pour fêter les décrets du 30 novembre 1789, et dans un cérémonial encore  très Ancien régime, au milieu des chants d'église, des musiques militaires, de l'homélie de l'évêque de Bastia qui annonce que les Corses vont trouver le bonheur en s'unissant à un peuple "amoureux  de son roi" (les Français !), des décharges de mousqueterie,  les notables bastiais, M. de Varèse et le maire Caraffa allument un feu de joie tandis qu'un drapeau unissant les armes du roi, le blason corse et les armes de Bastia flotte sur la fête. 

 Pendant ce temps la plupart des employés français, craignant pour leur sécurité, quittent la Corse.

Un "comité supérieur de l'île" se met en place pour administrer la Corse, en attendant qu'elle soit dotée des mêmes institutions que les autres provinces françaises qui sont en train de se transformer, puisqu'il a été décidé de former des départements. Ce comité placé sous la présidence de Clément Paoli, frère de Pascal Paoli, siège de mars à septembre 1790. Sa formation a été compliquée car au début les représentants du sud de la Corse ne voulaient pas d'un comité commun avec le nord.

Mais ce comité n'empêche pas l'agitation ni la cessation du paiement des impôts et la Corse entre dans une période anarchique, sans toutefois de violence excessive. Mais en avril 1790, le colonel de Rully, revenu à Bastia pour évacuer son régiment, provoque par son comportement de nouveaux incidents et il est tué.

 

En mars et avril 1790 ont lieu les élections municipales. dans beaucoup d'endroits elles ont lieu dans l'agitation et l'irrégularité. parfois deux municipalités concurrentes sont formées, comme à Corte/Corti.

L'organisation de la garde nationale provoque aussi quelques tracas; dans certaines municipalités, deux gardes nationales concurrentes sont formées. Le gouverneur de la Corse Barrin, certes peu favorable aux idées nouvelles, note :

" Ces milices ne remplissent aucun objet utile et ne causent que du désordre. On les a formées sans discernement, sans règle et sans principes. On compte à Bastia 76 officiers pour 1 200 miliciens ; dans les communautés [les villages] ils veulent tous être admis et emploient tous les moyens sous prétexte qu’ils sont miliciens pour se procurer des armes. Ces milices ne sont aux ordres de personne, leurs officiers les plus entreprenants en disposent à leur gré (...). D’ailleurs ils s’en servent pour en imposer à leurs ennemis et donner de la supériorité à leur parti [comprendre "à leur clan"]." (citation dans  Francis Pomponi La Garde nationale en Corse, de la Révolution française au lendemain des Trois Glorieuses, in  La Garde nationale entre Nation et peuple en armes, Presses universitaires de Rennes, 2006)

 

 

 

Le décret du 30 novembre 1789 permet à Paoli de revenir en Corse. Les députés conservateurs de la Corse, Buttafoco et l'abbé de Peretti ont en vain essayé de s'y opposer et de l'excepter de la mesure (on comprend que Buttafoco qui a trahi Paoli n'a pas envie de le voir de retour).

Paoli remercie par courrier l'Assemblée nationale en décembre 1789.

Il écrit le même mois à son ami Nobili Savelli, qui vit en exil en Toscane, et qui est poète : "Reprenez votre verve poétique et chantez parce qu'en ce jour... je puis vous donner cette nouvelle que notre pays brise ses chaînes. L'union à la libre nation française n'est pas servitude, mais participation de droit" .

(dans le texte original, Paoli écrit en italien : "'io posso darvi notizia che il nostro paese spezza le sue catene. L'unione alla libera nazione francesa non è servitu, ma participazione di diritto"; Paoli comme tous les Corses de l'époque écrit en italien, la langue corse étant à l'époque seulement langue parlée (bien qu'on trouve quelques premiers textes manuscrits "en corse") et l'italien n'est pas conçu comme langue étrangère - la situation est d'ailleurs quasiment la même dans toutes les régions italiennes où la langue écrite diffère de la langue parlée, sauf à Venise où le vénitien est aussi langue écrite, mais de moins en moins).

Cette formule de l'union à la nation française a été souvent rappelée pour montrer l'adhésion de Paoli à la France révolutionnaire, mais elle doit être relativisée par la conception que Paoli se fait du statut de la Corse dans la France rénovée. Comme on l'a vu plus haut, l'idée qui avait sa préférence était l'association entre deux états indépendants, idée qui dans l'immédiat semblait s'éloigner.

Le mot "union' est d'ailleurs ambigü. Il peut signifier que les participants à l'union gardent leur identité juridique, comme dans les "unions personnelles " (lorsqu'un même souverain est souverain de deux voire plusieurs états, conservant chacun leur identité et  autonomie).

En tous cas il ne s'agit en rien de l'adhésion à une France "une et indivisible" et encore moins à la république centralisatrice et jacobine qui triomphera quelques années après.

 

En décembre 1789, dans une lettre à son ami Gentili (celui qu'il avait envoyé à Paris pour négocier en coulisse, mais qui avait surtout joué une carte personnelle en minorant les exigences de gouvernement autonome souhaité par Paoli),  Paoli, tout en paraissant prendre son parti de l'intégration de la Corse à la France, espère qu'il sera possible d'obtenir pour la Corse des lois  "plus conformes au pays [la Corse, évidemment] et [à] ses anciens usages et réglements", donc, finalement, un régime particulier. Dans cette lettre comme dans d'autres, lorsque Paoli parle de " notre patrie" ou de "notre peuple", il est clair qu'il parle de la Corse et des Corses.

(cité par R. Emmanuelli, L'équivoque de Corse, 1768-1805, La Marge éditeur, 1989, ouvrage posthume, R. Emmanuelli étant décédé en 1977).

 

Il est aussi très intéressant de savoir que le 31 décembre 1789, Paoli fait parvenir au roi George III un billet  dans lequel il manifeste un certain scepticisme sur l'intégration effective de la Corse dans la France.

Paoli est informé des démarches génoises pour avoir confirmation que le traité de 1768 tient toujours. Selon Paoli, si la cour de France (le gouvernement royal) arrive à reprendre un ascendant sur l'Assemblée nationale, l'intégration actée par le décret du 30 novembre risque de capoter. La France (dont l'état financier déplorable est connu) pourrait en profiter pour vendre la Corse à une puissance étrangère, qui pourrait être la Russie. En ce cas, l'intérêt de la Grande-Bretagne ne serait-il pas d'agir (comment ?) pour que la Corse "demeure indépendante"  ? Ainsi, elle ne pourrait nuire à aucune puissance et serait prête à manifester sa reconnaissance à la Grande-Bretagne.

Ce billet (non signé mais incontestablement de la main de Paoli) montre qu'au moment où celui-ci manifeste son adhésion - assortie de l'espérance d'un statut particulier -  à la France des débuts de la révolution, il envisage aussi la possibilité d'autres scenarios, ce qui est compréhensible pour un homme d'état qui cherche avant tout l'avantage de son pays - c'est-à-dire la Corse. Quel est le souhait véritable de Paoli, il est difficile de trancher.

Il faut aussi indiquer qu'à la date du 31 décembre, le décret du 30 novembre n'était toujours pas applicable car le roi Lois XVI ne l'avait pas "sanctionné", ce qui autorisait toutes les supputations. Il ne sera sanctionné (rendu applicable par la signature royale) qu'au début février 1790.

(pour ce billet, voir John Mac Erlean, Plaidoyers de Paoli pour une intervention britannique en faveur de la Corse, 1769-1789, Etudes corses, n° 35, 1990; ce billet est finalement peu connu et commenté - en tous cas il nuance l'idée d'un Paoli ayant mis sincèrement de côté toute idée d'indépendance après l'intégration à la France révolutionnaire de 1789 - idée répétée a satiété par un historien de la Corse très répandu dans les médias - même si Paoli se place au cas où l'intégration tournerait court - ce quine l'empêche pas de souhaiter, si l'intégration a lieu, qu'elle soit accompagnée d'une suffisante autonomie).

 

 

Paoli ne parait pas pressé de rentrer en Corse (ne sachant pas quel rôle il pourrait jouer). Une délégation de Corses vient le chercher en Angleterre.

Il prend congé du roi George III et lui écrit : "Mon cœur sent ce qu’il vous doit, Sire, il vous sera dévoué à jamais et, autant que les lois de l’honneur le permettront, mon attachement sera aussi manifeste, constant et inaltérable... Je ne sais si de Paris il me conviendra de passer en Corse ou de me fixer en quelque ville d’Italie pour y soigner ma santé".

 Le 22 mars 1790, James Boswell, qui avait rendu célèbre  Paoli en Europe  en publiant le récit de sa visite en Corse en 1765, donne un dîner d'adieu en l'honneur de Paoli à Londres.

 

 

 

LE RETOUR DE PAOLI EN CORSE

 

 

 

 

De passage à Paris, sur le chemin du retour en Corse, Paoli  est reçu par  la reine Marie-Antoinette et le roi Louis XVI.

Les deux hommes semblent s'apprécier et Paoli assiste même à la messe en compagnie du roi.

A son ami Arrighi, Paoli écrit : "Hier, le ministre et le duc de Biron [qui était pressenti comme gouverneur de la Corse] sont venus me prendre chez moi, ils m'ont conduit au Palais et présenté au roi. Il m'a reçu avec une grâce charmante et m'a parlé avec une bienveillance extrême. Tous les principaux membres de l'Assemblée sont venus me rendre visite, et, en général, j'ai lieu d'être aussi content des Français que je l'ai été des Anglais lorsque, chassé des ruines de ma patrie, j'allai leur demander un asile."

(cité par Maurice Jollivet, La Révolution française en Corse, 1892).

Entouré de délégués corses, Paoli est reçu à l'Assemblée nationale le 22 mai 1790. Panattieri, l'un des délégués corses, déclare à l'Assemblée :

"Le fondement solide de toute union, l'avantage mutuel, garantit la nôtre [avec la France]. Oui, Messieurs, soyez-en certains, la France n'a point de peuple plus dévoué, l'Assemblée nationale de sectateurs [sic] plus zélés, la Constitution et le Roi de sujets plus fidèles que le peuple corse".

De son côté, Paoli déclare : "Ce jour est le plus heureux de ma vie...j'avais laissé ma patrie asservie et je la retrouve libre, je n'ai plus rien à désirer.
 (...) J'ose dire que ma vie entière a été un serment à la liberté (...) mais il me reste à le faire à la Nation qui m'adopte et au Souverain que je reconnais; c'est la faveur que je demande à l'auguste Assemblée ".

On remarquera (mais ce n'est pas surprenant) que Paoli parle de "ma patrie" (pour la Corse) et Panattireri, du "peuple corse". 

Paoli se rend au club des Amis de la Constitution (qui sera bientôt plus connu comme club des Jacobins, et qui est encore un club modéré, composé de monarchistes constitutionnels, avant de devenir à partir de 1791-92 le club des républicains convaincus, après le départ des modérés). Il est reçu  par Robespierre, président de séance  (mais pas encore un révolutionnaire de premier plan), qui fait son éloge.

Paoli sympathise surtout avec des dirigeants révolutionnaires modérés comme Mirabeau, La Fayette et Bailly. Il passe deux fois en revue la garde nationale avec La Fayette qui en est le général-commandant.

Paoli et les délégués corses prennent ensuite congé de Louis XVI.

C'est à cette occasion que le roi aurait demandé comment se passaient les choses en Corse. Les délégués corses auraient répondu : Mais tout y est tranquille et on obéit aux lois.

Louis XVI, pour qui des Français tranquilles constituaient une exception, et prenant cette tranquillité et cette obéissance (sans doute relative) aux lois pour une marque de fidélité au roi en tant que monarque constitutionnel, aurait alors soupiré:  "Mes derniers sujets [les derniers en date] sont aussi les plus fidèles."

 

Paoli n'a peut-être pas perdu espoir d'obtenir une forme d'autonomie pour la Corse. Mais il fait l’éloge de l’appartenance à la France révolutionnaire (modérée) du moment. Il écrit au comité supérieur de la Corse : "J'ai laissé une nation qui était devenue pour moi une patrie (l'Angleterre). J'ai prêté serment à la Constitution et au roi de France. Les généreuses intentions du roi et de l'assemblée ont compensé le sacrifice que j'ai fait."

Sur la route entre Paris et Marseille, où il doit s'embarquer pour la Corse, Paoli est partout reçu avec beaucoup d'égards,  comme un grand personnage. A Marseille, où l'attendent des délégations venues de Bastia et d'Ajaccio pour l'escorter durant la traversée,  il est reçu par la municipalité qui lui fait visiter la ville.

 

Il débarque en Corse à Macinaggio le 14  juillet 1790 et embrasse le sol.

" A peine débarqué au cap Corse, Paoli s'agenouilla et baisa la terre libre de sa patrie. Les larmes inondaient son visage, tandis qu'il tenait étroitement embrassés ceux qui étaient venus les premiers à sa rencontre. Les gardes nationales et les habitants des villages voisins étaient accourus, et tout le littoral retentissait de cris de joie et de décharges de mousqueterie. " (récit de l'historien corse Renucci,  cité par Maurice Jollivet, La Révolution française en Corse).

Partout son arrivée soulève des manifestations d'enthousiasme. Ayant repris la mer après deux jours de repos, Paoli entre triomphalement à Bastia le 17 juillet,

"aux sons répétés des cloches et des salves d'artillerie. Le chef de la municipalité, ceint de son écharpe, et tous les notables de la ville le reçurent sur le môle. Une partie de la garde nationale formait la haie depuis le port jusqu'au palais [sans doute une belle  maison de ville méritant le nom de palazzo], où demeurait son frère Clément, palais que Paoli avait choisi pour sa résidence. L'autre, tambour et musique en tête, précédait le « Père de la patrie » ; tel était le nom qui sortait des milliers de bouches [...].  Dans la soirée, les feux d'artifice, les feux de joie, les sérénades, les vivats multiples attestèrent l'allégresse universelle. Sur la façade splendidement illuminée du prétoire de la ville [sans doute le tribunal ou le siège du Conseil supérieur, juridiction la plus élevée créée en Corse par l'Ancien régime français, qui allait être dissoute peu après dans la réorganisation judiciaire générale décidée par l'Assemblée nationale], se détachaient les armes de France unies aux armes de Corse, et latéralement les armoiries de Paoli et du duc de Biron [ce dernier, toujours pressenti comme gouverneur de la Corse].

(...)

 Le lendemain, Paoli reçut la visite du général de Barrin [le gouverneur et commandant militaire de la Corse ] et celle du Conseil supérieur, de l'intendant, des évêques, des officiers, et, en somme, de toutes les autorités civiles, ecclésiastiques et militaires. Les Toscans qui se trouvaient à Bastia, vinrent lui présenter leurs hommages ... Paoli les reçut avec beaucoup d'affabilité, et leur dit « que la Corse n'oublierait jamais l'asile que l'Etrurie  [la Toscane] avait donné à ses enfants [les exilés corses], et qu'elle regardait toujours les Toscans comme les plus affectionnés de ses concitoyens ».

A la nouvelle du retour de Paoli, toutes les églises de l'intérieur de l'île retentirent d'actions de grâces..."

(récit de l'historien corse Renucci,  cité par Maurice Jollivet).

Lors du retour de Paoli en Corse, un poète amateur célébra à sa manière la réconciliation entre le grand homme de la Corse et la monarchie française renouvelée par la révolution de 1789 :  "En Corse, toujours Paoli et toujours les lys d'or !"

 

 

270px-Paoli

 

Pascal Paoli, portrait peint durant son exil en Angleterre par Richard Cosway. Richard Cosway (1742-1821), peintre à la mode, était le mari de Maria Cosway, une belle anglo-italienne qui semble avoir été aimée (platoniquement) par Paoli. Maria Cosway fut aussi aimée par Thomas Jefferson, au moment où il était ambassadeur américain en France; Jefferson, l'un des pères fondateurs de l'indépendance américaine fut ensuite président des Etats-Unis.

wikipedia

 

 

19710

 

 Ce coffre décoré (une rareté quand on sait que les meubles corses anciens sont rares et les meubles décorés encore plus) représente un blason avec les lys de la monarchie française accolés à la tête de Maure. Il doit être probablement mis en rapport avec la période de la monarchie constitutionnelle durant les premières années de la révolution française, de 1790 à 1792, qui a permis en Corse un usage local de la tête de Maure avec les lys de France; ce blason ne semble pas avoir de lien avec l'époque du royaume anglo-corse comme le soutient la personne qui a mis cette image sur le forum  Boutons anciens, 

 http://boutonancien.forumactif.com/

 

 

 

Il semble qu'au moment où les Français commençaient à se débarrasser des fleur de lys, les Corses, toujours un peu en retard sur la mentalité "continentale", les adoptaient volontiers, bien entendu associées avec la tête de Maure.

Cette manifestation de fidélité au royaume des Bourbons était un peu surprenante d'autant que, dés le début des événements révolutionnaires, les Corses avaient chassé la plupart des fonctionnaires français (les autres préférant partir d'eux mêmes), opérant ainsi une "corsisation" des emplois ambigüe : les fonctionnaires français étaient-ils chassés parce que représentant l'Ancien régime ou parce que représentant la France ?

Même le jeune lieutenant Napoléon Bonaparte, qui se présentait comme partisan décidé des idées révolutionnaires, comme beaucoup de jeunes Corses de "bonne famille", aurait déclaré qu'il "fallait chasser tous les Français de Corse". Il est mêlé à  des incidents contre des officiers français qui sont arrêtés par les "patriotes" corses.

Un jour de juillet 1790, alors qu'il se promenait tranquillement à Ajaccio avec quelques amis dont Philippe (Filippo ou Fillipu) Masseria, président du club patriotique (révolutionnaire) local, Bonaparte, qui passait beaucoup de temps en Corse à ce moment en dépit de ses fonctions d'officier en poste sur le continent, fut interpellé de façon assez agressive par un groupe de concitoyens d'Ajaccio, dont un abbé Recco (probablement pas le même abbé Recco qui avait donné des leçons à Bonaparte enfant, mais un membre de sa famille) qui pensaient peut-être que le départ des Français causerait un manque à gagner à l'économie locale. L'abbé Recco demanda si c'était bien vrai que Napoléon Bonaparte avait dit qu'il fallait chasser tous les Français.

Bonaparte refusa d'admettre qu'il avait dit ces paroles, et demanda "à celui qui l'accusait" de sortir des rangs pour  régler l'affaire d'homme à homme (il faisait donc semblant de croire que son accusateur n'était pas l'abbé Recco) . La rencontre aurait pu tourner au pugilat général si un homme de main de la famille Bonaparte, "le bandit Trenta Costa", n'avait pas sorti son pistolet pour calmer les esprits des adversaires de son patron...                             

Philippe Masseria, qu'on voit ici proche de Bonaparte,  est  un ami de Paoli (c'est lui, comme on l'a indiqué, qui aurait été chargé d'un message de Paoli pour l'Assemblée natonale pour demander l'indépendance de la Corse et qui arriva après l'adoption du décret du 30 novembre 1789); c'est le fils d'un patriote tué en combattant les Génois.

Assez drôlement, Masseria prétend que lui et Bonaparte étaient surnommés à l'époque les Anglomanes parce qu'ils donnaient toujours en exemple  la Grande-Bretagne et ses institutions. Mais Masseria parait avoir été un agent britannique peut-être déjà à l'époque  (il avait servi dans l'armée britannique auparavant, comme un certain nombre de Corses qui avaient refusé l'annexion française); il raconte cela dans ses mémoires bien après les faits. Il sera ensuite agent de liaison entre Paoli et les Britanniques lors de la sécession de la Corse et terminera sa vie en Grande-Bretagne, pensionné par le gouvernement britannique.

 

 

 

 

QUE PENSAIT VRAIMENT PAOLI ?

 

 

 Frédéric Masson, le grand spécialiste de Napoléon au début du 20 ème siècle, écrit dans son livre Napoléon dans sa jeunesse, 1769-1793 (1907) :

 

"Tel en 1791 qu’en 1768, et c’est cette unité de caractère qui fait sa grandeur, Paoli n’avait en tête qu’une seule idée : procurer à son pays l’indépendance. Il n’était point l’obligé de la France : il n’avait contracté nul lien avec elle. Un roi de France l’avait proscrit, fait vivre vingt ans en exil. L’Assemblée nationale lui avait, sans conditions, rouvert les portes de son pays, l’avait acclamé, adulé, avait fait de lui pendant huit jours une sorte de dieu, quelque chose comme un Washington. Paoli avait fort bien reçu l’encens, mais ne s’était en rien engagé. Il voulait bien marcher avec la France, tant que la France marcherait avec lui ;  (… ) il n’entendait nullement que la France prît pied en Corse, s’y installât, s’y impatronisât, imposât sa langue, ses mœurs et ses habitudes." (https://archive.org/stream/bnf-bpt6k54545981/bnf-bpt6k54545981_djvu.txt)

 

L'appréciation de F. Masson vaut bien les contorsions de certains historiens actuels qui s'évertuent à rendre Paoli compatible avec "la république"  (française, évidemment).ou les principes unitaires de la révolution française.  

On peut aussi consulter l'article d'Ange Rovere Filippo Buonarroti en Corse: du mythe aux realités, paru dans les Quaderni stefaniani (2016)  https://scripteur.typepad.com/files/buonarroti-1.pdf  qui met bien en évidence les raisons pour lesquelles, au début, Paoli avait adhéré au mouvement révolutionnaire français : " ...Paoli s’est trompé sur la nature de la constitution [française] qui était en élaboration: il a cru que la décentralisation administrative allait donner aux départements le pouvoir de légiférer, d’organiser peut être aussi une forme de fédéralisme à l’américaine (...).  Autre interprétation possible mais qui peut se croiser avec les précédentes, Paoli avait-il en tête un forme de protectorat(...) ?"

Quoiqu'il en soit, il dut être déçu.

 

 

 

 

  L'EVOLUTION GENERALE 

 

 

Paoli est l'homme fort de la Corse après 1790 (même si son pouvoir va être insensiblement contesté par des jeunes loups).

Le 26 septembre 1790, l'assemblée d'Orezza met en place les organes du département de Corse et rend un hommage unanime à Pascal Paoli. Les élus au conseil général et au "directoire" (organe exécutif du conseil général) sont tous des hommes qui se réclament de lui. Provisoirement, le siège du département est fixé à Bastia.

Paoli est élu commandant général de la garde nationale (poste créé sur mesure pour lui et plutôt irrégulier).  Il cumule ce poste avec celui de président du département (ou du conseil général). Le commandant en second de la garde nationale est le député Colonna Cesari.

Les tenants de l'Ancien régime Buttafocco et Peretti essaient d'accuser Paoli de visées séparatistes. Pozzo di Borgo et Gentili, deux proches de Paoli, sont envoyés à Paris comme députés extraordinaires pour les dénoncer devant l'Assemblée nationale.

Le jeune Napoléon Bonaparte écrit une lettre ouverte à Buttafoco pour dénoncer son passé de traître à la Corse et ses positions actuelles d'ennemi de la liberté (révolutionnaire) ; Napoléon veut aussi se mettre en évidence et bien se faire voir de Paoli, qui n'apprécie que modérément l'initiative et le style boursouflé de cette lettre.

Buttafoco violemment critiqué à l'Assemblée, préfère ne pas rentrer en Corse lorsque son mandat de député se termine avec la fin de l'Assemblée nationale; il se réfugie à l'étranger. Son beau-père François Gaffori, militaire de carrière avec le grade de maréchal de camp (général), nommé commandant en chef de la Corse, s'est rendu impopulaire par son attitude hostile aux révolutionnaires (dans leur version corse). Il est forcé de quitter la Corse et émigre  à l'étranger, rejoignant Buttafoco. 

Paoli a fait en sorte qu'il soit toujours traité honorablement pendant qu'il était en Corse, probablement en souvenir de son père, Gian Pietro Gaffori, général des Corses contre Gênes, assassiné vraisemblablement à l'instigation des Génois en 1753.

  

 Paoli se méfie de plus en plus de la radicalisation de la révolution. il est difficile de savoir quelles sont ses vraies intentions sur l'avenir de la Corse : il a du être déçu de voir qu'aucun statut particulier n'était prévu pour la Corse dans la France d'après 1789 mais il semble satisfait de son insertion dans une monarchie constitutionnelle relativement décentralisée (en fait la décentralisation tient plutôt à la désorganisation du pays qu'à ses institutions), d'autant que les violences révolutionnaires du continent qui affaiblissent la monarchie constitutionnelle et créent un climat croissant d'anarchie sont absentes en Corse et mal connues des habitants. Ceux-ci peuvent donc s'illusionner sur la stabilité du nouveau régime français.

La perception du climat politique n'est donc pas la même en Corse que sur le continent.

Des esprits calculateurs font des prévisions, ainsi le jeune lieutenant puis capitaine Napoléon Bonaparte qui partage son temps entre le continent et la Corse, qui écrit à son frère Joseph le 29 mai 1792, de se tenir le plus près possible du général Paoli qui est l'homme de l'avenir, "que personne au monde ne peut prévoir".

Mais peu après, le 18 juin 1792, Napoléon semble prévoir cet avenir et écrit à Joseph  : "Il est plus probable que jamais que tout ceci finira par notre indépendance. Conduis-toi là-dessus..." Il conseille à Joseph de faire en sorte que leur jeune frère Lucien "reste" avec le général (Paoli). On saisit le raisonnement : les événements vont vers l'indépendance de la Corse, Paoli est l'homme de l'indépendance et il faut coller à lui dans l'intérêt de la famille.

 

D'ailleurs Napoléon n'envisage pas son avenir autre part qu'en Corse : "Dans ces circonstances difficiles, le poste d'honneur d'un bon Corse, c'est de se trouver dans son pays", écrit le jeune Napoléon à un "continental", M. de Sucy le 22 février 1792 (cité par Jean Defranceschi, La Corse française, 30 novembre1789- 15 juin 1794, société des études robespierristes, 1980). Et il ajoute "si votre nation perd courage, elle a vécu [façon ancienne de dire: elle est morte] pour toujours". " Votre nation", c'est la France - il est évident que Napoléon n'estime pas qu'il appartient à la nation française et regarde les événements français de l'extérieur, en quelque sorte.

 

Les relations s'enveniment entre Paoli et de jeunes arrivistes qui calquent leur position politique sur les positions révolutionnaires les plus avancées et paradoxalement représentent aussi les plus gros acquéreurs de biens nationaux, qui sont des biens confisqués non seulement au clergé et aux nobles émigrés mais aussi aux communes, au détriment des classes populaires.

 

Paoli défend les classes populaires et devient la cible de ces jeunes arrivistes : les frères Arena qui dominent la vie politique à l'Ile-Rousse, Saliceti qui est un des hommes influents du Rostino (Rostinu), ce qui en fait au départ un proche de Paoli, originaire de Morosaglia, également dans cette région du nord-est qu'on englobe dans la Castaniccia; tandis que les frères Bonaparte, bien implantés dans la région d'Ajaccio, hésitent encore entre les deux camps.

Saliceti a été député à l'Assemblée nationale jusqu'en 1791. Arena est député à l'assemblée legislative depuis 1791.

Le vote de la constitution civile du clergé qui rejette dans l'opposition les prêtres et les fidèles qui veulent rester dans l'obéissance au pape, ajoute ses clivages à la situation politique tendue, sur fond d'accusations mutuelles de corruption.

 

 

 

LA CORSE EN 1791 et 1792

 

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE

 

 

L'Assemblée nationale a voté la constitution civile du clergé qui exige un serment de fidélité des ecclésiastiques (lois de juillet et novembre 1790). Le Pape Pie VI fait connaître son désaccord en mars 1791 par le bref Quod aliquantum, du 10 mars  1791.


Le 13 avril 1791, le Pape écrit  à l'évêque d'Aleria, Monseigneur de Guernes,  une "lettre monitoriale" (ou "bref") dont il vaut la peine de citer le début  (en traduction française d'époque  de l'original en latin): 

" Pie VI à notre vénérable frère Jean, évêque d'Aléria, salut et bénédiction apostolique.

Les peuples du Royaume de Corse, aveuglés par des manoeuvres étrangères, ayant embrassé la constitution civile du clergé de France, établie et décrétée par l'assemblée nationale, laquelle est absolument contraire, tant au dogme qu'à l'ancienne et nouvelle discipline de l'église; notre sollicitude paternelle ne nous permet pas de laisser ignorer à vous, notre vénérable frère, et aux chapitres, curés, clergé, et à tous les fidèles de votre diocèse, les liens et les devoirs auxquels chacun de vous est astreint,  si vous ne voulez point devenir schismatiques..."

La lettre se conclut  par les salutations et la mention:  " Le même bref est adressé aux évêques d'Ajaccio, de Sagone, de Nebbio et de Mariana."

 On remarquera,  même si elle est moins claire dans le texte latin que dans la traduction française, l'opposition entre le Royaume de Corse et la France. Pour le Pape, la Corse est toujours un royaume à part.

En Corse, Paoli encourage les prêtres à prêter serment ce qu'ils font presque tous.

Un seul évêque est prévu pour la Corse à la place des 5 évêques existant (Ajaccio, Mariana, Aleria, Sagone, Nebbio). Le siège épiscopal est fixé à Bastia. Le nouvel évêque doit être élu par les paroissiens. Mgr Guasco est élu en mai 1791 tandis que l'évêque en titre de Mariana,  Mgr de Verclos, qui est respecté de tous, pressenti pour être le nouvel évêque de Corse, s'exile en Italie, bien que Paoli lui ait demandé de rester et de prêter serment, ce que celui-ci a refusé comme attentatoire à l'autorité du Pape.

( Il est intéressant d'observer que si les évêchés corses d'Ancien régime n' ont pas été rétablis après la période révolutionnaire, il existe encore aujourd'hui des évêques d'Aleria, de Mariana, du Nebbio  et de Sagone ; ce sont des titres d'évêques "titulaires" qui ne correspondent pas à l'administration effective d'un diocèse. Les actuels titulaires sont  pour Aleria, Mgr Guido Fiandino, évêque auxiliaire de Turin, pour le Nebbio, Mgr Francesco Montecillo Padilla, pour Mariana, Mgr Paolo de Nicolo. Pour Sagone, Mgr Dominique Mamberti, préfet du Tribunal suprême de la Signature Apostolique, était évêque titulaire  jusqu'au 14 février 2015, date de sa nomination comme cardinal; Mgr Mamberti  est Corse d'origine )

Un mois après, une émeute éclate à Bastia à l'occasion de la fête des Rogations et de l'Ascension (du 1er au 3 juin 1791); un comité présidé par un notable royaliste, Jean Antoine Frediani Vidau, réclame le rétablissement de l'ancien évêque; une foule en grande partie féminine, dirigée par une certaine Flore Oliva, parfois présentée comme une prostituée,  saccage la résidence de Mgr Guasco ainsi que la loge maçonnique, et oblige les représentants de l'administration départementale, le procureur syndic Barthélémy Arena, le secrétaire général  Panattieri et avec eux le journaliste et agitateur révolutionnaire italien Buonarotti (qui a publié le  Giornale Patriotico di Corsica jusqu'en décembre 1790)  qui travaille pour l'administration départementale, à s'embarquer pour l'Italie.

Parmi ceux qui participent à ces journées d'émeute on trouve les frères Galeazzini, qui  cherchent à se faire une réputation à Bastia et suivent les inclinations de la population.

Paoli réagit en décidant le transfert à Corte de l'administration départementale. Une importante troupe de gardes nationaux de l'intérieur de la Corse et de "montagnards"  (on parle de 4000 hommes ou plus) est rassemblée pour remettre Bastia dans l'obéissance.

Cette troupe sous les ordres de Paoli entre dans Bastia et selon certains s'y livre à des pillages pendant un mois . c'est la cocagne (cucagna) bastiaise. Selon d'autres elle se conduit correctement et la ville de Bastia est seulement condamnée à rembourser les dégâts faits au mois de juin tandis que les promoteurs de l'émeute sont finalement relâchés.

Cet épisode a mis en évidence une permanence des oppositions en Corse : Bastia, ville pro-génoise et rétive au Paolisme à l'époque de l'indépendance, se retrouve "punie" par Paoli et par  les "paesani", les ruraux de l'intérieur, soutiens de toujours de Paoli, qui sont appelés pour occuper la ville.

L'assemblée nationale valide le transfert de l'administration départementale à Corte et décide le transfert de l'évêché à Ajaccio.

Jean-François Galeazzini est encore en prison lorsqu'il est élu maire de Bastia. Lorsque la Corse entrera en insurrection contre la république montagnarde, en avril-mai 1793, on s'attendrait à ce que Galeazzini, qui a été impliqué dans des événements de tonalité contre-révolutionnaire, suive l'insurrection. Il n'en est rien et il restera fidèle à la république (il est vrai qu'il est  aussi contraint à cette fidélité du fait qu'il y a une forte garnison française à Bastia). On peut comprendre les raisons de ce choix même s'il est en partie forcé par les circonstances : Paoli est dans l'autre camp et Galeazzini choisit donc le camp opposé à Paoli.

En septembre 1791, l'assemblée électorale de Corte nomme les députés de la Corse à l'Assemblée législative qui remplace l'Assemblée nationale constituante, qui achevé son travail. Les élus à la Constituante ne peuvent se représenter.

Sont élus : Leonetti (le neveu de Paoli) , François Marie Pietri,  Charles André Pozzo di Borgo, Boerio, Barthélémy Arena et Peraldi.

 

 

 

 

LE JEUNE NAPOLEON BONAPARTE ET LES TROUBLES A AJACCIO

 

 

Les vieilles oppositions du temps de l'indépendance se réactivent donc  dans le contexte différent de la révolution française.

Il en est de même à Ajaccio.

la ville est "travaillée" par l'ambitieux Napoléon Bonaparte. Celui-ci, toujours  lieutenant dans l'armée royale mais le plus souvent en congé en Corse, se présente aux élections de lieutenant-colonel en second du 2ème bataillon, dit d'Ajaccio et de Tallano, de la garde nationale (ou plus exactement des volontaires nationaux) en mars 1792.

 

Les gardes nationales formées par chaque communauté, sans disparaître complètement, ont été suivies par la formation d'une garde nationale soldée, aux ordres du directoire du département, puis de quatre bataillons de volontaires nationaux, choisis parmi les gardes nationaux, également soldés, qui ont vocation en cas de besoin, à servir en-dehors de l'île.

 

" Ces bataillons corses, au nombre de quatre, ne s'étaient organisés que lentement, avec peine et non sans scandale. Leur formation fut accompagnée des illégalités les plus  criantes" (Arthur Chuquet, La Jeunesse de Napoléon).

 

Pascal Paoli qui se méfie de ces nouveaux bataillons qui échappent à son influence, les décrit ainsi :

 

" Ils ne font que voler l’argent et alimenter des désordres qu’on imputera à la nation [comprendre: à la Nation corse] en croyant qu’ils agissent en citoyens alors qu’ils ne sont que le rebut des villages (la maggior parte non sono che il rifiuto dei paesi )" (citation dans Francis Pomponi,  La Garde nationale en Corse, de la Révolution française au lendemain des Trois Glorieuses, in La Garde nationale entre Nation et peuple en armes, Presses universitaires de Rennes, 2006, http://books.openedition.org/pur/16633. )

 

 

L'une des raisons de Bonaparte pour se présenter à ce poste, outre l'ambition, est que cela lui permet de rester en Corse régulièrement car tous les militaires qui servent dans la garde nationale sont rappelés à leur poste aux armées (la guerre va bientôt être déclarée contre l'Autriche) sauf ceux qui sont lieutenants-colonels et lieutenants-colonels en second de la garde nationale

 La "campagne électorale" du jeune Bonaparte est assurée par des fidèles, dont son parent éloigné Zampaglinu (petite jambe), de son vrai nom Ange-Matthieu (Angelo Matteo) Bonelli, de Bocognano Ce dernier, vétéran des luttes contre les Génois puis contre les Français au moment de Ponte Novu, résistant à l'occupation française jusqu'en 1775, puis réfugié à l'étranger (Sardaigne, Angleterre,Toscane),  a été un proche de Paoli. Mais il suit désormais les intérêts du jeune Bonaparte, qui ne sont pas encore contradictoires avec la fidélité à Paoli.. 

Parmi les compétiteurs de Napoléon pour le poste de lieutenant-colonel en second figure un jeune membre de la famille Pozzo di Borgo, le frère du député.

Tros membres du "directoire" du conseil général, installé à Corte depuis les incidents de Bastia de juin 1791, doivent présider les bureaux de vote et s'assurer de la régularité des élections. L'un de ces commissaires n'est autre que Quenza, notable du sud, qui est également candidat au poste de lieutenant-colonel et qui s'est entendu avec Bonaparte pour l'appuyer.

L'un des autres commissaires est logé  par la famille Ramolino (des parents de la mère de Napoléon). Le troisième est hébergé chez les Peraldi, une bonne famille liée des Pozzo di Borgo. La veille du scrutin, alors que ce commissaire dîne avec les Peraldi, on frappe à la porte et des hommes armés font irruption; tandis qu'ils tiennent en respect les Peraldi, ils invitent couroisement l'homme du conseil général à les suivre.

Quelques dizaines de mètres plus loin ils arrivent à la casa Bonaparte où Napoléon les attend sur le seuil. il s'excuse auprès du commissaire  du département d'avoir du user de contrainte : J'ai craint que chez les Peraldi vous ne soyez pas entièrement libre de vos pensées, ici vous l'êtes.

Et le représentant du conseil général poursuit chez les Bonaparte son repas commencé chez les Peraldi.

Le lendemain, dans le bureau de vote, le jeune Pozzo di Borgo veut dénoncer les manoeuvres de Bonaparte. Il est arraché de force par les partisans de Bonaparte de l'estrade d'où il s'adressait aux électeurs et il il faut que Bonaparte s'interpose pour lui éviter peut-être d'être tué. 

Bonaparte est élu lieutenant-colonel en second de la garde nationale, tandis que Quenza est élu lieutenant-colonel.  

 

 Mais la comédie vire parfois à la tragédie.

A Ajaccio, l'opinion publique est agitée par la fermeture des couvents, ordonnée par le directoire départemental en application des lois de l'assemblée législative à Paris.

Des incidents surviennent entre citadins et gardes natonaux extérieurs à la ville (des paesani, des ruraux, pour les Ajacciens, même s'il s'agit aussi de Corses du sud).

Le 8 avril 1792, jour de Pâques, une banale dispute à propos d'un jeu de quilles dégénère. Des citadins présents sortent des pistolets, des fusils, des stylets. Des gardes nationaux interviennent dans la dispute et un citadin tire sur eux et tue un officier, Rocca-Serra, en présence de Bonaparte (Chuquet, dans La Jeunesse de Bonaparte, et Jollivet dans La révolution française en Corse, racontent l'incident différemment,voir notre Annexe I). 

Suit un moment de folie : les coups de feu partent de tous les côtés, les Ajacciens tirent depuis les fenêtres sur les gardes nationaux qui tirent sur les Ajacciens.

Bonaparte essaie-t-il de calmer le jeu ou au contraire de jeter de l'huile sur le feu ? Les gardes nationaux se retranchent dans leur casernement, l'ancien Séminaire.

 Bonaparte situe certainement le conflit entre les Ajacciens, conservateurs et partisans de l'Ancien régime et les gens comme lui et ses gardes nationaux, "patriotes" et partisans des idées révolutionnaires (ces mêmes idées que Bonaparte, quand il revient en France, juge avec assez de distance). Mais a-t-il voulu persuader ses hommes que les Ajacciens veulent massacrer tous les patriotes ? La violente réaction des gardes nationaux le lendemain le prouverait.

Le 9 avril, lundi de Pâques, les gardes nationaux de Bonaparte tirent sur des gens qui sortent de la messe (apparemment célébrée par un prêtre réfractaire), il y a des blessés et des tués (une perite fille, un abbé Peraldi). Bonaparte, l'Ajaccien, a-t-il  fait délibérément tirer sur ses compatriotes ? Maurice Jollivet au contraire, prétend que Bonaparte aurait eu eu une action modératrice mais dans son ouvrage il manifeste un constant parti-pris pour Bonaparte et il omet de raconter l'épisode de la fusillade à la sortie de la messe.

Bonaparte espère, semble-t-il, prendre le contrôle d'Ajaccio  et fait rentrer dans la ville des paesani, venus principalement de communes où la famille Bonaparte a de l'influence (Bastelica, Bocognano).

 Les Ajacciens courent aux armes et la municipalité demande l'aide, qui lui est accordée, des militaires de la garnison  (l'armée est encore l'armée royale pour un peu plus de deux mois). Les gardes nationaux avec leur chef Bonaparte et le renfort des  "paesani", consolident leurs positions avec l'appui d'un certain abbé Coti, responsable administratif local, opposé à la municipalité.

En face d'eux, s'est regroupée la population d'Ajaccio qui a reçu le renfort des canonniers de l'armée royale, aux ordres du colonel de Maillart, commandant de la citadelle et successeur du colonel de La Féraudière, qui avait déjà eu des ennuis avec le jeune Bonaparte.

Bonaparte sent que sa position est mauvaise. Il prétend vouloir éviter l'effusion de sang et demande la médiation du Conseil général. Il affirme aussi avoir le soutien du général Paoli.

Au bout d'une semaine de guerre des nerfs, une convention est signée, à la manière des "paci" (pace, paci au pluriel: paix) qui mettent fin aux hostilités (vendetta) entre familles. Le texte est en italien; le premier article dit : "Per stabilisare la pace, la buona armonia, l’unione e la fratellanza fra la guardia nazionale et la città d’Ajaccio".  La convention est signée de Bonaparte, Quenza et des membres de la municipalité (voir texte dans Marcaggi, La genèse de Napoléon , 1902, disponible sur Archives Internet,      https://archive.org/details/lagensedenapol00marcuoft/page/310 )

 

 

 

Puis arrivent de Corte tes représentants du Conseil général (dont le continental Volney, dont on reparlera)  et on parvient à un accord : les gardes nationaux évacueront Ajaccio et il n'y aura pas de poursuites. Napoléon a fait valoir qu'après tout, ils avaient été agressés en premier et s'étaient seulement "défendus" !

Dans cet incident on voit aussi se réactiver  les vieilles oppositions entre citadins ajacciens et gens de la campagne, en se souvenant que les Ajacciens à l'époque de l'indépendance, restèrent plus ou moins fidèles à Gênes, à la différence des Corses de l'intérieur.

Le Conseil municipal d'Ajaccio écrit un rapport au ministre de l'intérieur de la monarchie finissante (ministre sans doute bien impuissant) sur cet incident (qui a quand même fait plusieurs morts) en dénonçant particulièrement Napoléon Bonaparte, un homme "séditieux et incendiaire". Et pour bien montrer ce qu'il pense de l'évolution générale, le conseil municipal date ce rapport de "l'an IV de l'anarchie" (depuis quelque temps, sans que ce soit encore le calendrier révolutionnaire, on datait  les années depuis 1789, considéré comme l'an I de la liberté). Il y avait eu d'autres rapports, dont celui du colonel de Maillart, qui n'avait pas accablé Napoléon.

Napoléon quitte la Corse pour le continent. Le but de son voyage est de ramener en Corse sa jeune soeur Elisa, qui termine son éducation à la maison royale de Saint-Cyr et pour qui il serait dangereux de rester en France compte-tenu de l'anarchie grandissante. Bonaparte espère profiter de son séjour parisien pour soigner sa carrière et éviter les mauvaises conséquences de sa conduite lors des troubles de Pâques.

Avant de partir, il a rendu visite à Paoli, qui souhaite l'apaisement mais se montre froid. Bonaparte a parcouru le champ de bataille de Ponte Novu et il proposa à Paoli de faire élever un monument avec les noms de ceux qui ont été tués au combat et l'inscription : "Tombeau de la Iiberté et de ses martyrs". Paoli répondit (peut-être parce que la proposition venait de Napoléon) "qu'il ne fallait pas célébrer nos disgrâces, ni en perpétuer le souvenir par des monuments" (rapporté par Toussaint Nasica)

 

Depuis Paris, les députés ajacciens Pozzo di Borgo et Peraldi dénoncent son comportement (d'autant plus que l'un de ses adversaires aux élections pour la garde nationale, le jeune Pozzo di Borgo, meurt à ce moment et on dira que son décès est en relation avec le fait qu'il avait été molesté par les hommes de main du clan Bonaparte lors de la campagne électorale; quant au député Peraldi, c'est l'oncle de l'abbé victime des tirs des gardes nationaux).

Inutile de dire que dans la France révolutionnaire qui vient d'entrer en guerre contre l'Autriche (20 avril 1792) et où la monarchie constitutionnelle va bientôt s'effondrer, les événements de Corse passent inaperçus.

Mais de façon caractéristique, Bonaparte et Pozzo di Borgo ne rompent pas les ponts. Bonaparte écrit à son frère Joseph qu'il a revu Pozzo en revenant à Paris et qu'ils sont amis quand même, mais un peu contraints (Dorothy Carrington, Les Pozzo di Borgo et les Bonaparte, in Problèmes d'histoire de la Corse, 1969). Comme Pozzo, Bonaparte reste un partisan de La Fayette et des modérés.

Sur le continent, une mauvaise surprise attendait Bonaparte : il avait été radié des cadres de l'armée pour absence irrégulière (la dérogation en faveur des lieutenants-colonels en second de la garde nationale n'avait peut-être plus cours, ou bien les échos de l'incident d'Ajaccio lui avaient porté préjudice).

Bonaparte espère obtenir sa réintégration mais en attendant il n'a pas de ressources et bat la semelle à Paris avec son ami Bourrienne, ancien camarade de l'école militaire de Brienne, à la recherche de moyens de subsistance (ils pensent notamment à sous-louer des appartements).

Les deux hommes  voient la foule se diriger vers le palais des Tuileries le 20 juin 1792.

- Suivons cette canaille, propose Napoléon à son ami.

Ils voient la foule envahir les Tuileries (c'est à ce moment que Louis XVI fut obligé de se coiffer du bonnet rouge et acculé pendant un long moment dans un coin, dut boire un verre de vin à la santé de la Nation, environné de sans-culottes en armes).

Bonaparte manifeste à haute voix (et dangereusement pour lui et son ami,  qui lui dit de parler plus bas) son mépris pour la populace et  aussi pour Louis XVI, ce coglione qui aurait du faire tirer sur cette racaille !

Napoléon est sans illusion sur les Français de la révolution qui lui paraissent même en-dessous des habitants d'Ajaccio.

Il écrit à Joseph le 3 juillet 1792 : "Tu connais l'histoire d'Ajaccio, celle de Paris est exactement la même [que veut-il dire exactement ?] ; peut-être les hommes y sont plus petits, plus méchants, plus calomniateurs... il faut voir les choses de près pour sentir que le Français est un peuple vieux, sans couilles et sans liens" [probablement Napoléon veut parler des liens  forts qui unissent les gens d'une même famille ou d'une même ethnie, qui n'existent pas au même point en France].

En quittant la Corse, Bonaparte semblait quitter aussi ses idées; révolutionnaire en Corse (bien qu'avec des nuances typiquement insulaires), Il l'était bien moins sur le continent où il redevenait un homme d'ordre qui écrivait à son frère Joseph que les Jacobins (pas encore aussi extrémistes qu'ils le deviendront, mais les modérés avaient quitté le club des Jacobins depuis 1791) étaient des fous (une opinion qui était partagée par Paoli).

Il est vrai que la Corse offrait peu de chose comparable à la vision d'une foule révolutionnaire parisienne.

 

 

 

LA SOLITUDE DE PAOLI 

 

 

  En s'opposant en Corse à des citadins ajacciens présumés contre-révolutionnaires, Bonaparte pensait sans doute être dans la ligne de Paoli. Mais ce dernier semblait découragé et excédé des initiatives des uns ou des autres.

Il est vrai que la plupart des politiciens corses se réclamait toujours de son nom, mais  parfois pour le dénigrer par derrière, comme Saliceti (qui dans ses courriers, par contre, l'appelait toujours Excellence). 

D'autres avaient carrément rompu avec  lui à la suite d'incidents mineurs.

Ainsi à l'Ile-Rousse, en février 1792,  le maire François Arena,  le jeune frère du député Barhélémy Arena, avait fait arrêter un individu. Les membres paolistes du "district" (cette division territoriale du département) firent relâcher l'homme arrêté et ordonnèrent au maire de se présenter pour se justifier. Celui-ci ne venant pas, une troupe fut envoyée pour appréhender le maire, et il y eut une fusillade entre les partisans du maire et la troupe qui venait l'arrêter, suivie du saccage et de l'incendie de la maison des Arena, tandis que les partisans d'Arena (dont un autre de ses frères) s'enfuyaient en bateau sous les balles, François  Arena lui-même restant aux mains de ses adversaires qui le relâchèrent après 10 jours.

Paoli désapprouva l'action intempestive des membres du district.

Mais Barthélémy Arena, le député, rendit responsable de ce qui s'était passé Paoli, devenant à partir de là son ennemi acharné.

On ne s'étonne pas que Paoli ait dit, peu de temps avant cet incident, pensant au libre cours des ambitions et des intérêts personnels qu'il avait sous les yeux :   "Ah ! combien me pèse le sang de tant de martyrs répandu sous mes ordres pour donner la liberté à un peuple qui en est tellement indigne"  (lettre de janvier 1792 à Ferrandi). Bien entendu, ce peuple, c'est toujours le peuple corse, seule préoccupation de Paoli.

Et au même Ferrandi, le même mois : Je suis seul, c'est une chose à en crever !

 

 Evidemment comparés à ce qui se passe en France continentale à la même époque, ces incidents paraissent peu de chose (malgré les morts d'Ajaccio) : querelle de joueurs de quilles qui dégénère, conflits d'ambition à l'échelle d'une petite ville, élections plus ou moins truquées. Tout parait se réduire à des affaires bien plus de personnes que d'idéologie. 

Si en France à la même époque on trouve normal de tuer les gens qui ne pensent pas comme vous, en Corse on se bat pour le pouvoir et on parait utiliser les mots d'ordre venus du continent pour justifier ses ambitions plutôt que par conviction.

Pozzo di Borgo exprime ainsi son incompréhension du fanatisme révolutionnaire : " Tout le monde qui ne se déclarait pas prêt à égorger son voisin s'il était soupçonné d'incivisme était menacé de mort" (citation dans D. Carrington, article cité).

 

 La plupart des prêtres corses, on l'a vu, avaient prêté le serment constitutionnel. Ils sont nombreux à se rétracter à la fin de 1791 et 1792 .

L'usage  des assignats causait aussi des pertubations en Corse (comme ailleurs en France), ce qui ajoutait au mécontentement de la population contre les  révolutionnaires au pouvoir à Paris .

L'administration du département de la Corse, formée en septembre 1790 était également très contestée. Paoli était président du conseil général mais n'en exerçait pas les pouvoirs. Il est vrai qu'il avait 67 ans en 1792 et parlait souvent d'aller en Italie pour se soigner dans une ville d'eaux.

Le procureur syndic Saliceti (qui était aussi député à la Constituante jusqu'en 1791) était suppléé par Barhélémy Arena. Lorsque ce dernier fut élu à l'Assemblée législative, Saliceti revint exercer ses fonctions jusqu'à propre élection à la Convention en septembre 1792.

Saliceti et Arena étaient en fait tout-puissants et provoquèrent des plaintes pour leur favoritisme, leur gestion irrégulière et leur corruption. Leurs partisans reproduisaient à chaque échelon administratif les mêmes façons de procéder.

Devant les plaintes, en juin 1791, l'Assemblée nationale constituante envoya deux commissaires, l'abbé Andrei et Monestier qui constatèrent la réalité des plaintes, notèrent  que toutes les élections se faisaient en armes, que  les places étaient données aux amis et parents.

Les revenus du département étaient distribués irrégulièrement sous forme de gratifications exceptionnelles aux administrateurs.

Paoli n'y était sans doute pour rien, mais passait pour responsable. Il espéra que le retour de Saliceti mettrait fin à la mauvaise administration mais il n'en fut rien.

En mars 1792, Paoli écrit que s'il le faut, il défendra "le caractère national" devant  l'opinion française contre les accusations de fraude et de corruption. On notera que pour lui la Corse est toujours une "nation" distincte de la France.

Il reste puissant dans l'île, car certains postes clés sont aux mains de ses partisans : ainsi la gendarmerie (nouvellement créée), d'abord dirigée par Colonna Cesari, est ensuite dirigée par Leonetti, neveu de Paoli.

Un autre sujet d'agitation est la vente des biens nationaux (du clergé, mais surtout les  biens communaux) qui provoque le mécontentement des communautés rurales d'autant que les acquéreurs sont des notables révolutionnaires comme Saliceti qui achète directement sous des prête-noms 71% des biens à vendre dans le Cortenais, les Arena qui achètent 34% des biens de la région de Calvi.

Les frères Bonaparte s'associent à Volney, un écrivain politicien et voyageur (il a visité l'Orient), ancien député à l'Assemblée constituante, intéressé par les,affaires de Corse. Volney se pique d'avoir des idées en agronomie et séjourne à ce moment en Corse,  pour acheter la propriété de la Confina dans la région d'Ajaccio où il compte faire des essais de cultures exotiques.

 500 personnes seulement achèteront des biens nationaux, sur une population de 150 000  habitants, selon les estimations de Jean Defranceschi (La Corse française, 1789-1793).

Le même historien précise : "La quasi-totalité des insulaires demeurèrent en dehors de l'opération [de vente des biens nationaux] quand ils n'en furent pas les victimes".

 

 

 

 

 LA CORSE APRES LA CHUTE DE LA MONARCHIE

 

 

La chute de la monarchie (journée du 10 août 1792), puis  le procès et l'exécution de Louis XVI confirment Paoli dans sa mauvaise impression des révolutionnaires français les plus radicaux, les Jacobins, qu'il considère comme des fanatiques et des criminels.

Déjà le 20 juin 1792, lorsque les Tuileries ont été envahies et le roi obligé à se coiffer du bonnet rouge, le député de la Corse Pozzo di Borgo rencontrant à Paris son collègue le député Peraldi,  lui aurait dit : Tu as vu ce qui vient de se passer ? Maintenant nous ne pouvons plus continuer à être Français. Moi je viens de m'acheter une grammaire anglaise !

Le capitaine Napoléon Bonaparte (entretemps, il a été réintégré dans l'armée et même nommé capitaine par un des derniers brevets signé par Louis XVI) fera des choix différents. Mais il est lui aussi présent à Paris le 20 juin et le 10 août 1792 (prise des Tuileries et chute de la monarchie) et il est horrifié de voir le pouvoir royal renversé par une foule composée de "la plus ignoble canaille..."

Ce 10 août, alors que depuis la veille au moins, tout le monde sait qu'il y aura une journée révolutionnaire contre les Tuileries, Napoléon est dans les rues : il est d'abord entouré par une bande d'hommes "hideux", portant une tête au bout d'une pique, qui,  le  trouvant à peu près habillé comme un "Monsieur" (et pourtant il n'était pas un modèle d'élégance !) l'oblige à crier "Vive la Nation". Puis il pénètre dans la cour des Tuileries après l'assaut, où le spectale de l'amoncèlement des cadavres des Suisses l'impressionne (il dira que rien dans la suite de sa carrière, ne lui a fait une telle impression). Il voit  des femmes "bien mises" se livrer "aux dernières indécences" sur les cadavres des gardes suisses. Dans les cafés où il entre, il remarque les visages haineux  des gens, qui le regardent comme un suspect parce qu'au milieu de la  frénésie, il reste à peu près calme.

Le premier résultat de la chute de la monarchie est l'élection d'une nouvelle assemblée, la Convention :

 Sont élus en septembre 1792, pour la Corse Saliceti, le chanoine Multedo, Ange Chiappe, Luce Casabianca, Bozio, et l’abbé Andrei. seuls les deux derniers sont vraiment des Paolistes.

Il y a 396 électeurs, réunis à l'assemblée électorale de Corte, ce qui montre qu'en Corse au moins les élections à la Convention eurent lieu au suffrage indirect et peut-être encore censitaire. Paoli est élu président de l'assemblée, mais malade, n' y participe pas. Les électeurs attaquent aussi l'administration départementale ce qui donne lieu à des incidents, l'un des plaignants, l'abbé Bertola,  est brièvement emprisonné et même menacé de la lanterne ! Il écrira au ministre de l'intérieur qui répondra qu'il est scandaleux qu'en Corse on ait insulté un citoyen.

Réponse intéressante si on pense qu'elle fut faite quelques semaines après les massacres de septembre. Les Corses malgré les péripéties de leur vie politique, semblaient vivre sur une autre planète que le reste de la France.

Volney prétendra plus tard que Saliceti avait promis aux électeurs qui voteraient pour lui et ses candidats de les payer en numéraire.

Pendant ce temps Napoléon Bonaparte trouve l'occasion de rentrer en Corse : alors que les patriotes français courent défendre le pays aux frontières, lui, le jour de Valmy (20 septembre 1792), il est à Marseille où il attend le bateau pour la Corse. Il ramène sa soeur Elisa qui était éléve de la maison d'éducation de Saint-Cyr pour les jeunes filles de la noblesse pauvre, qui vient de fermer. Pendant toute la route, Napoléon a pu observer la France dans ces semaines agitées qui ont suivi la chute de la monarchie; il a vu les sans-culottes et les gardes nationaux  faire la police et lui demander où il allait avec cette jeune fille. Ce n'était pas trop le moment de dire qu'elle sortait d'une école pour jeunes filles nobles fermée pour cause de chute de la monarchie, mais son uniforme de lieutenant-colonel de la garde nationale imposait un certain respect.

A-t-il changé d'avis depuis qu'il écrivait (trois mois avant) à ses frères de se tenir le plus près possible de Paoli, et que "tout ça" finirait par "notre indépendance" ?

La chute de la monarchie, entre autres conséquences, a aussi provoqué le licenciement des régiments suisses au service de la France (c'est une des dernières décisions de l'Assemblée législative, le 20 août 1792) - les autres régiments étrangers avaient déjà été licenciés un an auparavant.

Il est probablement caractéristique que les représentants de la Corse (dont Pozzo di Borgo), demandent et obtiennent (momentanément) que le régiment suisse de Salis-Grisons, stationné en Corse, ne soit pas licencié, en invoquant l'attachement de la population à ce régiment qui maintient la tranquillité publique. Dans une France qui est entrée depuis longtemps dans la période des orages, la Corse semble bien peu au diapason.

 Le 11 octobre 1792, Pascal Paoli est nommé lieutenant général de la 23ème région militaire.

En décembre 1792,  l'administration départementale, très contestée est renouvelée par l'assemblée électorale de Corte et assez curieusement si on regarde les élections à la Convention, les nouveaux administrateurs, qui sont élus par les mêmes électeurs, sont des Paolistes (les autres ne l'étaient plus guère) qui réagissent contre les dérives de la précédente administration menée par Saliceti ou Arena et leurs partisans.

Saliceti lorsqu'il apprend les résultats, parle d'une véritable contre-révolution !

Le nouveau procureur syndic est l'ancien député à l'Assemblée législative Charles André Pozzo di Borgo, qui n'a jamais été un révolutionnaire extrémiste mais qui est de moins en moins révolutionnaire.

Comme on l'a vu, Pozzo avait manifesté sa désapprobation devant l'émeute  révolutionnaire du 20 juin 1792 précédant la chute de la monarchie, y voyant dès ce moment une raison pour  rompre avec la France.  Bonaparte avait manifesté dans la même occasion  le même dégoût ;  pourtant les deux hommes allaient suivre des chemins différents.

Pozzo  commence par attaquer la gestion de ses prédécesseurs : "Ils se sont endettés de sommes immenses, il n' y a plus de fonds".

 

La Convention décide de faire passer, Louis XVi, roi déchu, appelé maintenant Louis Capet, en jugement.

Lors du procès du roi, seul Saliceti vote pour la mort tandis que l'abbé Andrei, proche de Paoli, essaie de défendre une position indulgente, provoquant la colère des assistants dans les tribunes, qui menacent tous  les députés qui n'accablent pas le roi.

Les cinq députés corses qui ne votèrent pas pour la mort votèrent pour la détention jusqu'à la paix, puis le bannissement ou le bannissement immédiat (dans le contexte de l'époque, il n'était pas pensable d'être plus modéré...).

Trois députés sur six votèrent pour "l'appel au peuple" (pour que la sentence soit  confirmée par le peuple, ce qui était repoussé par les Jacobins qui  y voyaient une manoeuvre pour sauver le roi et un danger de guerre civile; l'appel au peuple n'obtiendra pas la majorité).

Voici comment  Maurice Jollivet, dans La Révolution française en Corse, 1892, présente le vote des députés corses à la Convention.

 "...sur les six députés insulaires, un seul, Saliceti, s'était prononcé pour la peine de mort. On sait qu'elle ne fut résolue qu'à la faible majorité de 26 voix....

Enfin, on eut à décider sur cette quatrième et dernière question : « Y aura-t-il ou non sursis ? » Chiappe et Multedo, malades, ne purent pas prendre part au vote. Bozio était absent. Andrei et Casabianca opinèrent pour le sursis ; Saliceti contre.

Quelque temps après, Casabianca, menacé d'exclusion du club des Jacobins dont il était membre, pour avoir voté contre la mort, rétractait solennellement son vote, l'attribuant « à son inexpérience et à la crainte que cette mesure n'attirât à la France plus d'ennemis qu'elle n'en avait ».
Défaillance regrettable qu'il devait racheter, quelques années plus tard, par une mort héroïque" (M. Jollivet fait  allusion à la mort de Casabianca, officier de marine, lors de la bataille navale d'Aboukir en 1798].

 On notera que trois députés corses s'arrangèrent pour être malades ou absent lors du vote qui devait décider, une fois la peine de mort votée, si elle serait appliquée immédiatement. 

 

En apprenant l'exécution de Louis XVI (21 janvier 1793), Paoli a-t-il vraiment dit au jeune Lucien Bonaparte  qui affichait des sentiments alignés sur les révolutionnaires les plus ardents (et à qui Napoléon avait conseillé de se tenir le plus près possible du général Paoli "qui était l'homme de l'avenir") :

As-tu vu ce qu'ont fait tes Français ? Ils ont exécuté le roi, le meilleur homme du monde, un saint, un véritable saint. Désormais je ne veux plus avoir rien de commun avec eux et leur soi-disant liberté, toute dégoulinante de sang. Elle est indigne de nos braves montagnards. Entre les Français et nous, Lucien (Lucianu), il va falloir choisir (Paoli a dû le dire en corse bien entendu).

On a contesté ces paroles rapportées des dizaines d'années après par Lucien (devenu prince de Canino par la grâce du pape) dans ses Mémoires, mais quel intérêt aurait eu Lucien de raconter, sur ce point, des inexactitudes (qui pourtant sont nombreuses dans ses Mémoires, sur les lieux et les dates) ?

Si Paoli réagit avec indignation à la mort de Louis XVI, ce n'est pas parce qu'il est un "royaliste" français; c'est tout d'abord parce qu'il a prêté le serment constitutionnel et que son sentiment, c'est que ce sont les révolutionnaires radicaux et non le roi qui ont violé la constitution monarchique équilibrée de 1791. De plus, il avait personnellement rencontré le roi et avait certainement éprouvé de la sympathie pour lui. Paoli réagit en homme solidaire des façons de sentir des Européens de son temps, qui sont scandalisés par la nouvelle, même sans avoir de lien spécial avec la monarchie française. 

Mais pourtant il ne fait rien pour rompre avec la France (sans doute est-il conscient des dangers d'une rupture pour la Corse) et continue à obéir aux ordres de la Convention alors que les Jacobins corses (qui ne représentent pas grand monde) et les Jacobins continentaux ,dont  notamment Marat, l'accusent de faire le jeu de l'Angleterre, où il a longtemps séjourné et  recevait une pension du roi, et d'être un traître en puissance qui attend son moment..

Lorsque la France révolutionnaire se trouve en guerre (qu'elle a déclaré) avec presque tous les pays d'Europe, Paoli dit de façon caractéristique : la Corse a besoin de paix, pas de guerre.

 

 

 

 

L'EXPEDITION DE SARDAIGNE

 

 

 

La Convention décide en décembre 1792 de faire une opération militaire sur la Sardaigne depuis la Corse, sur les plans avancés par quelques Corses (Saliceti, Constantini, Peraldi) dont a dit qu'ils avaient des intérêts économiques à l'opération.

Paoli doit mettre deux mille hommes à disposition de l'expédition en tant que chef de la division militaire. L'expédition est tellement mal préparée qu'aucun crédit n'est préparé et l'amiral Truguet doit contracter un prêt à Gênes pour payer les dépenses et faire main basse sur le numéraire destiné à payer les militaires présents en Corse, qui se retrouvent sans solde.

Les soldats de ligne et marins français qui débarquent en Corse en décembre 1792 pour se regrouper avant le départ pour la Sardaigne s'y livrent à des exactions : à Ajaccio  il semble qu'ils  tuent deux gardes nationaux corses, les dépècent et jettent les morceaux à la mer. Il faut les rembarquer pour éviter le choc avec la population. L'amiral Truguet estime qu'il sera impossible de faire combattre les Corses avec les Français. Il a alors l'idée de diviser l'expédition en deux; les Corses essaieront de conquérir l'île de Maddalena tandis que les Français attaqueront Cagliari.

Un Corse, Pierre  Paul (Petru Paulu) Colonna Cesari della Rocca, l'ancien député à la Constituante et ancien commandant de la garde nationale en second,  puis commandant de la gendarmerie, enfin nommé général, est nommé commandant de l'opération sur la Maddalena.

Pour Bonaparte, Colonna Cesari n'était qu'un parfait "cheval de parade".

Cette expédition déplait à Paoli qui aurait dit à Colonna Cesari, qui est un de ses parents selon certaines sources : Cesari, tu sais que la Sardaigne est l'alliée naturelle de la Corse, que le roi de Piémont-Sardaigne a toujours été l'ami des Corses, qu'il nous a toujours aidés. Alors, fais que cette malheureuse expédition s'en aille en fumée !

L'a-t-il dit ou pensé très fort ?

Puis en janvier arrivent en Corse des volontaires marseillais qui se livrent à des exactions, profanent des églises et des tombeaux à Bastia et à Ajaccio et tuent plusieurs Corses. II faut les évacuer pour éviter la confrontation avec les habitants. La plupart sont ramenés à Marseille, d'autres rejoignent l'expédition de Sardaigne.

Les Corses, pour la première fois, ont fait vraiment connaissance avec les révolutionnaires français du continent. Le Conseil général écrira au ministre de la guerre que les volontaires (principalement des Bouches-du-Rhône et du Var) ont laissé à "nos concitoyens (corses) une impression de terreur et de dégoût". Cela en dit long sur ces volontaires qui étaient parfaitement capables de terroriser leurs propres concitoyens des Bouches-du-Rhône et du Var.

Débarqués près de Cagliari, en février 1793 , les soldats français commandés par le général Raphael Casabianca, malgré les consignes de modération reçues, se livrent à quelques exactions (ils brûlent une église et une ferme, décapitent un sarde), puis dans la nuit se tirent dessus par erreur et finalement exigent d'être rembarqués, menaçant de mort le général Casabianca s'il n'obéit pas. Une tempête retarde leur rembarquement. Les marins qui essayent d'aborder tombent parfois aux mains des Sardes qui, apparemment peu séduits par ce qu'ils ont vu du comportement des soldats de la liberté, les fusillent. Enfin le corps expéditionnaire est rembarqué.

Sur la Maddalena, l'expédition à laquelle participe le jeune capitaine Bonaparte, qui s'est entouré de fidèles dont Zampaglinu, l'ancien ami de Paoli, semble mieux réussir. Mais ce sont les marins qui se mutinent et exigent le retour à son point de départ de l'expédition, qui est ordonné par Colonna Cesari.

Les deux opérations se soldent par un fiasco. Chacun se renvoie la balle de la responsabilité de l'échec.  Les leaders révolutionnaires parisiens et leurs supporters corses comme Saliceti imputent plus ou moins directement l'échec à Paoli qui n'est certainement pas responsable des agissements des soldats et marins venus du continent. Le jeune capitaine Bonaparte qui n'a pas eu la possibilité de donner la mesure de ses talents, donne sa version des événements dans une lettre à la Convention : "Nous avons fait notre devoir et les intérêts comme la gloire de la République exigent que l’on recherche et que l’on punisse les lâches traîtres qui nous ont fait échouer".

A cette époque, lorsqu'il écrit à Andrei, le député à la Convention dont il est sans doute le plus proche, Paoli reste prudent et ses propos ont un grand caractère de généralité. Il est probable qu'il se doute que les correspondances sont surveillées.

  Le ministre des finances, le Girondin Clavière (qui sera guillotiné par les Jacobins quelques mois après) publie un rapport qui montre que la Corse est à la charge de la France, inaugurant ainsi une longue série de critiques sur ce que la Corse coûte à la France. L'ancien député à la Constituante Volney, dont on a déjà parlé, qui se présente comme un spécialiste de la Corse où il s'est rendu en 1792 et a acheté des biens nationaux, a été le conseiller de  Clavière. Furieux d'avoir fait de mauvaises affaires, dont il rend responsable Paoli et ses amis,  Volney attaque Paoli et plus généralement les "moeurs corses" dans les cercles politiques,  faisant aux Corses des reproches (corruption, paresse, violence) qui auront une longue vie.

S'agissant de la violence (privée) en Corse, la France révolutionnaire était mal placée pour donner des leçons.

Notons que Volney sera arrêté sous la Terreur - pour ses idées girondines mais aussi, semble-t-il, pour ne pas avoir payé le domaine de la Confina. Il passera au travers de la Terreur, revendra par la suite son domaine corse au cardinal Fesch, oncle de Napoléon. Volney, personnage intéressant et cultivé, même s'il n'a pas réussi à apprécier les Corses, restera assez lié avec la famille Bonaparte : grâce à cette amitié, il sera  sénateur et comte de l'Empire, ce qui ne l'empêchera pas de finir membre de la chambre des pairs de Louis XVIII.

 

 

On se doute que cette polémique n'est pas faite pour améliorer les relations entre les Corses et leurs compatriotes continentaux.

Peu avant le rapport de Clavière, le député de la Corse Chiappe écrit à ses électeurs pour leur recommander de payer leurs impôts, "sinon vous serez accusés de ne tenir à la France que pour en tirer des millions" (on se demande de quels millions on parle car à part le salaire des fonctionnaires et des militaires - ce qui est certes un poste important-  la France révolutionnaire ne parait avoir fait aucune dépense en Corse).

 Nous sommes dans les premiers mois de 1793, les Girondins n'ont pas encore été éliminés et les Jacobins n'ont pas encore accaparé le pouvoir pour eux seuls ; mais l'hostilité entre les deux factions devient maximale. Et Paoli n'est même pas clairement un Girondin, il semble être plus proche des monarchistes constitutionnels qui à ce moment ont déjà été éliminés du jeu politique.

 

 

 

L'ESCALADE ET LA RUPTURE

 

 

Des voix de plus en plus nombreuses se font entendre qui dénoncent un soi-disant "double jeu" de Paoli, ami de l'Angleterre avec laquelle la France entre en guerre le 2 février 1793.

Le député Saliceti, proche d'abord de Paoli quand celui-ci était l'homme incontournable, fait maintenant partie de ceux qui disent qu'il faut se méfier de lui. Il fait durcir les mesures contre les prêtres réfractaires en Corse (condamnés à la "déportation") en laissant entendre que Paoli les protège.

Le 1er février 1793, la Convention vote l'envoi en Corse de trois de ses membres, avec le titre de commissaires, Saliceti, Delcher et Lacombe Saint Michel, pour enquêter sur la situation dans l'île. Ces commissaires n'arrivent qu'en avril en Corse, accompagnés de troupes.

Le 5 février Saliceti fait voter un nouveau décret qui supprime les quatre bataillons de garde nationale de la corse (jugées pro-paolistes) et les remplace par quatre bataillons de chasseurs dont les officiers seront nommés par les commissaires de la Convention quand ils seront sur place. 

Pendant ce temps, le monarchiste Gaffory qui vit en exil à Gênes, offre ses services au consul de Grande-Bretagne Udny, en proposant une alliance avec la Grande-Bretagne pour libérer la Corse des Français, alliance qui réunirait les émigrés monarchistes comme lui et son gendre Buttafoco et Paoli et ses partisans.

A Toulon, le 14 mars, au club local des Jacobins (qui quelques semaines plus tard va être saccagé et fermé par les modérés qui vont prendre pour quelques mois le pouvoir dans la ville, jusque là soumise à la dictature violente du club jacobin) le jeune Lucien Bonaparte, poussé par le député Arena et emporté par l'atmosphère de surenchère, dénonce Paoli comme vendu à l'Angleterre. Le club envoie la dénonciation à la Convention. Bien plus tard, Lucien écrira : Qu'avais-je fait ? j'avais dénoncé l'homme que je respectais le plus au monde !

Sur cette dénonciation, la Convention décide par décret du 2 avril 1793.que Paoli est destitué de ses fonctions; il doit se présenter à la barre de la Convention et expliquer sa conduite. 

Lors de la séance de la Convention, Marat déclare :

" Qui ne connaît point Paoli, ce lâche intrigant qui prit les armes pour asservir son île et faisait l’illusionné pour tromper le peuple ? Craignez qu’aujourd’hui il ne livre la Corse aux Anglais qui lui ont donné des secours."

Par l'expression "faisait l'illusionné", Marat fait allusion au fait que Paoli disait avoir des visions et pressentiments de l'avenir. Marat dénonce aussi le fait que Paoli a gardé pour sa protection un régiment suisse (le régiment de Salis-Grisons, qui on s'en souvient est le seul régiment suisse à n'avoir pas été dissous, sur intervention de Pozzo di Borgo, quand ce dernier pouvait encore être écouté par les dirigeants parisiens), et il demande la dissolution du régiment. 

Lucien Bonaparte écrit à ses frères restés en Corse : Paoli est "décrété" (d'arrestation ou tout comme), notre fortune est faite !

Sa lettre est interceptée par les Paolistes qui désormais savent qu'il faut se méfier des Bonaparte (ou ont confirmation de leurs soupçons). 

En apprenant cette dénonciation, Paoli aurait dit ; "Je savais qu'il n'y avait rien de bon à attendre des enfants de Carlu" (Carlu ou Charles Bonaparte, le père de Napoléon, s'était rapidement rallié aux Français après la défaite de Ponte Novu en 1769).

Les commissaires députés de la Convention sont arrivés en Corse et prennent quelques contacts. L'un d'eux écrit à la Convention : il n'y a pas deux Corses en notre faveur et encore je ne parle que des Corses civilisés, ceux des côtes, les autres, ceux de l'intérieur, je ne les ai pas rencontrés !

Les commissaires sont au courant du décret du 2 avril mais ne le publient que le 18 avril. Saliceti essaye de convaincre Paoli de venir le rencontrer à Bastia, probablement pour le faire arrêter. Selon l'ami de Paoli et futur agent de liaison avec les britanniques Masseria (peu objectif, il est vrai) les trois commissaires sont fréquemment ivres et se comportent comme des tyrans.

 Paoli n'a aucune intention d'obéir à la demande de la Convention et de se jeter dans la gueule du loup. Il répond poliment à la Convention que son âge, son état de santé lui interdisent les déplacements mais que toute sa conduite passée montre qu'il a toujours défendu la liberté.  Il n'a pas à choisir entre être ingrat à l'Angleterre qui l'a accueilli généreusement et infidèle à la France qui combat pour la liberté et il suivra toujours le chemin de l'honneur et de la vertu (lettre du 26 avril).

Le club patriotique d'Ajaccio  prend la défense de Paoli dans une lettre à la Convention (non datée) et on pense que la lettre fut rédigée par le jeune Napoléon Bonaparte, qui était donc  toujours Paoliste à l'époque (mais l'argumentation consiste à dire que Paoli est injustement attaqué et qu'il est l'incarnation des idéaux révolutionnaires).

Le département de la Corse désigne deux députés extraordinaires, Ferrandi et Constantini (mais qui résident hors de Corse) pour plaider la cause de Paoli devant la Convention.

 Le 23 mai la Convention décide d'envoyer en Corse trois mille hommes de troupe.     

La Convention, après avoir entendu Constantini et Ferrandi,  suspend le 5 juin le décret du 2 avril et décide l'envoi de nouveaux commissaires (qui seront arrêtés en Provence par l'insurrection fédéraliste qui a commencé et n'arriveront jamais en Corse !).

Il est vrai que la Convention a autres chats à fouetter : après les journées du 31 mai et du 2 juin 1793, les Girondins sont arrêtés à la demande des Jacobins appuyés par une armée de sans-culottes qui cerne la salle des séances, obligeant la majorité des députés (ceux qu'on appelle  la Plaine) à accepter l'arrestation de leurs collègues.

Une minorité impose ses vues à la majorité de la Convention (qui elle-même ne représente que 15% des électeurs), clairement sous la menace.

Entre temps, la situation a évolué en Corse et et les Paolistes ont fait un pas de plus vers la rupture.

Les évènements sont donc compliqués du fait qu'il y a d'un côté les actes de la Convention  qui est informée avec retard ou pas du tout de ce qui se passe réellement en Corse et de l'autre les événements qui se déroulent en Corse et qui mettent aux prises les commissaires et les Paolistes, d'où cette impression d'incohérence que donnent les événements du moment.

Le 13 mai, les commissaires destituent le "directoire" du département de la Corse, composé de pro-Paolistes.

Pendant ces quelques semaines d'avril et mai 1793, la situation d'affrontement sur le terrain se met en place : des heurts ont lieu entre Paolistes et troupes françaises, à Calvi :

"Le 20 avril, à Calvi, les Corses sont désarmés par les troupes françaises. Le lendemain, c’est le contraire qui se produit à l'Ile-Rousse" (Wikipedia, article Saint Florent).  Les commissaires destituent la municipalité pro-Paoliste de Calvi et emprisonnent le maire.

 Ajaccio tombe aux mains des Paolistes. 

Les Paolistes tiennent bientôt toute la Corse à l'exception de trois ports (Bastia, Calvi, Saint-Florent) où il y a une garnison française et où les républicains corses (ou les Corses fidèles à la France) se réfugient.

Pozzo di Borgo, l'ancien député à l'Assemblée législative, voudrait que Paoli se décide à la rupture : "j'étais convaincu que si nous ne prenions pas les devants, nous péririons tous sous la hache révolutionnaire" dit-il dans ses mémoires.

Paoli a le soutien de notables comme Panattieri, Muselli, Negroni, Tartaroli, Peretti, Galeazzi, et de militaires exerçant des commandements en Corse comme Colonna Cesari (l'ancien commandant de l'expédition de Sardaigne) et Colonna Leca.

Contre lui il y a les familles qui font partie de la clientèle de Saliceti et des Arena, et des familles ralliées à la France d'Ancien régime qui transportent leur fidélité sur la France révolutionnaire : les Casabianca (l'un des membres, l'officier de marine Luce est député à la Convention, l'autre Raphaël est nommé général et chargé de défendre Calvi), les Abbatucci, famille influente de Zicavo qui avait déjà été opposée à Paoli quand il dirigeait la Corse indépendante, les Arrighi, et de plus en plus clairement, les Bonaparte.

Le Conseil général de la Corse, dont Pozzo est l'homme influent, fait réunir une Consulta à Corte du 27 au 29 mai 1793 qui vote à l'unanimité (plus de 1000 membres élus et 2000 amis venus se joindre aux premiers) une motion de soutien à Paoli et aux membres du directoire du département.

La Consulta proclame solennellement Pascal Paoli Babbu di a patria, père de la patrie. Elle écoute les discours de Paoli et de Pozzo di Borgo, qui  s'en prennent avant tout à l'action des commissaires sans mettre directement en cause la Convention. Paoli, sincère ou simplement prudent car l'avenir est incertain, déclare qu'il est fidèle à la république française.

Puis le président du Conseil général François Galeazzi, vieil ami de Paoli, intervient et attaque plus directement les dirigeants français (donc la Convention et le Comité de salut public) en opposant clairement le peuple corse à la France révolutionnaire : "...  appeler séditieux et rebelles les vrais patriotes, et patriotes les séditieux et les anarchistes [...] préparer enfin le fer homicide pour faire tomber la tête des meilleurs citoyens; tels ont été sans doute l'espérance et l'infernal projet des ennemis pervers et implacables du peuple Corse et de sa liberté. Système atroce, manifestement suivi en France, et qu'on voulait mettre en pratique dans notre pays... Le peuple a entendu la voix de ses administrateurs. Il s'est levé tout entier..."

(cité par Maurice Jollivet, La Révolution française en Corse, 1892).

La Consulta démet trois députés corses à la Convention sur six de leur mandat et annule diverses mesures de la Convention ou des commissaires.

 Elle proscrit aussi les familles Bonaparte et Arena.

 

Un message est adressé à la Convention (dont Paoli ne sait pas qu'elle est en train de tomber sous le contrôle des Montagnards lors du des journées du 31 mai et 2 juin 1793 avec l'arrestation des Girondins, mais il sait déjà que les Montagnards sont assez puissants pour imposer leurs vues à la Convention). Mais les émissaires de Paoli seront arrêtés par les républicains, l'un à Bastia  l'autre à Toulon.

Le Conseil général fait afficher une proclamation: "Peuple aimé, tu es armé, tu connais tes droits, tiens-toi prêt à les défendre. Que ceux qui voudraient t'opprimer sachent que les hommes qui suivirent Sampiero et qui furent libres avec Paoli sont terribles envers tous les oppresseurs".

Les Paolistes s'emparent du peu de liquidités qui se trouve en Corse (certainement des assignats) et lancent une souscription pour financer la résistance, mais les insurgés manquent d'argent.

Jusqu'au mois de mai 1793, Napoléon n'avait pas encore clairement choisi son camp. Peut-être espérait-il éviter (ou retarder) la rupture avec Paoli, à qui il écrit pour l'assurer de son amitié, s'attirant une réponse cinglante : "votre amitié ne m'intéresse pas".  Suspect à Ajaccio, Napoléon  se réfugie à Bocognano, où il est arrêté par des Paolistes mais réussit à s'enfuir grâce aux partisans qu'il a dans ce village (notamment ses cousins Bonelli, dont le chef est le célèbre Zampaglinu). Rentré à Ajaccio, caché chez son cousin l'ancien maire Jean-Jérôme Lévie, il échappe à une perquisition des gendarmes pro-Paolistes qui ne veulent peut-être pas en découdre avec les hommes armés qui gardent la maison. Il parvient enfin à se réfugier à Bastia auprès de Saliceti qui, malgré son peu de sympathie pour lui, accueille cette nouvelle recrue du parti pro-français. . 

Napoléon Bonaparte semble avoir été pris de court par la maladresse de son frère Lucien et a moins "choisi'" la France comme on le dira, qu'il n'a été forcé à ce choix par les évènements.  

C'est à ce moment qu'il écrit à sa mère : "Préparez-vous à fuir, ce pays n'est plus pour nous".

De Bastia, avec Saliceti et Lacombe Saint Michel, il participe le 31 mai à une expédition qui essaie de reprendre le contrôle d'Ajaccio. Repoussée par les Paolistes dirigés par Colonna Leca et Philippe Masseria, l'ancien ami de Napoléon, la petite expédition récupère au passage les autres membres de la famille Bonaparte qui ont été chassés d'Ajaccio. Les Paolistes ont en effet saccagé et pillé les biens des Bonaparte et des familles pro-françaises (la Convention les indemnisera assez largement). 

Le 3 juin, 1500 à 2000 Paolistes de Balagne, sous la conduite de Leonetti, neveu de Paoli, attaquent Calvi, défendue par 1000 soldats français et sont repoussés.

Delcher et Saliceti rentrent en France et seul Lacombe Saint Michel (anciennement Lacombe de Saint Michel, ce "ci-devant" a épousé plus ou moins sincèrement la cause révolutionnaire et éliminé la particule de son nom) reste à Bastia pour organiser la résistance à l'insurrection. 

Le 1er juillet la Convention, informée des décisions de la Consulta de Corte, les déclare illégales et prend de payer des indemnités aux patriotes persécutés pour leur fidélité à la république.

Les deux commissaires Delcher et Saliceti, de retour, font leur rapport. 

La Convention par décret du 17 juillet 1793 déclare Paoli traître à la république et hors-la-loi (ce qui permet semble-t-il de l'exécuter sans jugement)  et décrète l'arrestation de Pozzo di Borgo et des membres du Conseil général de la Corse. Elle ordonne aux forces de terre et de mer de se mettre en état de conserver la Corse.

 

 

Décret qui déclare traître à la patrie Paschal Paoli & met en état d'accusation les administrateurs du département de Corse.

 

 Du 17 juillet 1793

 

 

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du comité de salut public, décrète : 

 

Art. I. Paschal Paoli est déclaré traître à la République française, & mis hors de la loi.

II. Il y a lieu à accusation contre Pozzo-di-Borgo, procureur-général-syndic ;  Peretti ; Negroni & Tartarolli, commissaires du département de Corse à Ajaccio ; contre Gigli, Gaffajoli, Ferrandi, Giagomini, Ordioni, Benedetti, Balestrini, Machielli [Muchielli], Manfredi, Anziani, Franceschy-Savelli, Philippi, Viggiani-Cottoni, Campana, Panatierri, Antoni & Meseilli [Muselli], membres du directoire & du conseil-général du département de Corse ; & contre Colonna-Leca, & Guiderra, maire d'Ajaccio.

 

III. Les nommés Marsilly & Berthola, détenus, par ordre des représentans du peuple à Toulon, à Bastia, continueront d'être en état d'arrestation jusqu'à ce que les pièces qui contiennent leur délit soient parvenues au comité de salut public, qui demeure chargé d'en rendre compte.

 

IV. La Convention nationale charge le conseil exécutif de déployer les forces de terre & de mer nécessaires pour mettre le département de Corse à l'abri de l'invasion des puissances coalisées, & pour y faire exécuter les lois de la République.

 

( les noms sont plus ou moins bien orthographiés, le maire d'Ajaccio s'appelait Guitera et non Guiderra, etc.

 

 

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Décret du 17 juillet 1793, collection Baudoin, lois et décrets des assemblées révolutionnaires

http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/extras/baudouinpageturn.pl?baudouin_39_body0125.jpg

 

 

Le 23 juillet le comité de salut public décide d'envoyer en Corse des milliers de soldats de l'armée d'Italie pour reconquérir l'île, mais l'insurrection du Midi (Marseille, Toulon) contre la Convention  rend cette menace illusoire dans l'immédiat.

Puis le 11 août, à l'instigation semble-t-il de l'agitateur jacobin Buonarotti (qui n'est pas député), la Convention prend la décision de diviser la Corse en deux départements, le Golo et le Liamone (division évidemment inappliquée en Corse, qui est aux mains des Paolistes), 

Les dés sont jetés.

 

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 Tiré à part pour les départements du décret de la Convention du 17 juillet 1793 déclarant  Paoli traître à la république et le mettant hors la loi et mettant en accusation Pozzo di Borgo et d'autres Corses. On remarque des différences orthographiques avec l'édition du bulletin des lois et décrets.

 http://pasqualepaoli.free.fr/5/5.html

 

 

 

 

RETOUR SUR LES RAISONS DE LA RUPTURE

 

 

 

Nous avons exposé la suite d'événements qui a conduit la Corse à reprendre sa liberté et à faire sécession. Il est clair que le sentiment national corse n'était pas éteint et allait dans le sens de la rupture avec la France.

Certains historiens à la fois Corses et communistes nous expliquent que c'est dans le "moment révolutionnaire" que les Corses ont pris conscience de leur appartenance à la France. Ces historiens  nous paraissent déformer la réalité ou même lui tordre le nez, mais ce n'est pas une surprise venant de leur part.

On explique volontiers que la rupture entre les Corses et les révolutionnaires républicains français est venue d'une suite de malentendus, exploitée par une coterie d'arrivistes locaux (les frères Arena, Saliceti) qui cherchaient à éliminer Paoli parce qu'il s'opposait à leurs ambitions, et qui voulaient se faire bien voir des milieux dirigeants de la république en dénonçant les "traîtres" et au besoin en inventant des trahisons pour les dénoncer.

Pour beaucoup d'historiens, il n'y a pas en Corse de parti hostile à la révolution avant la dénonciation de Paoli qui provoque la rupture avec la France républicaine.

Nous serions d'accord à condition de bien s'entendre sur la signification de cette adhésion (ou plus qu'adhésion, absence d'opposition) des Corses à la révolution. Nous pensons que l'historien canadien J.P. Mac Erlean a raison de dire "Au fond, la population était indifférente aux grands problèmes nationaux français" (Le royaume anglo-corse, contre-révolution ou continuité, in Annales historiques de la révolution française n° 260, 1985).

Mac Erlean précise qu'à la date de la rupture, la conscription, qui servit de détonateur à l'insurrection de la Vendée, n'était pas appliquée en Corse. Francis Pomponi ( La Corse sous le signe de la Contre-révolution,  Annales historiques de la révolution française n° 260, 1985) remarque de son côté que si les Corses, de tout temps se sont engagés dans les armées d'Etats étrangers, c'était librement et comme un moyen de gagner leur vie : lorsque la conscription s'appliquera sous le Directoire, les Corses seront nombreux - 50% des conscrits- à préférer prendre le maquis.

Les lois contre les prêtres réfractaires n'étaient pas appliquées non plus en Corse dans les premiers mois de la république. En somme les Corses acceptaient le régime révolutionnaire parce qu'il ne s'appliquait pas chez eux et ils ignoraient le quotidien des Français du continent.

Ajoutons que les hommes comme Paoli désapprouvaient la guerre avec les Etats européens, monarchiques ou aristocratiques, loin d'y voir comme les républicains français une nécessaire lutte pour la survie de la révolution. En gros, si les Corses étaient révolutionnaires,  c'était à condition que la révolution leur permette de vivre de façon quasi autonome, ne les implique pas dans des conflits déraisonnables avec l'étranger et n'importe pas sur place ses lois répressives pour des motifs incompréhensibles (les Corses se souciaient bien peu de savoir si leur curé, qu'ils aimaient en général, était ou pas en règle avec les lois de la république).

Enfin, aucune exécution capitale n'eut lieu en Corse sous la révolution, parce qu'au moment où ces exécutions commencèrent à devenir quotidiennes en France, la Corse avait rompu avec la France révolutionnaire et le régime paoliste ne procéda à aucune exécution.

 

On peut en conclure que les Corses approuvaient plus ou moins passivement une révolution française non pas telle qu'elle était, mais telle qu'elle n'était pas; lorsqu'ils commencèrent à se rendre compte de ce qu'elle était réellement et à en redouter les effets sur leur propre sol,  ils rompirent avec elle.

 Ajoutons que les députés de Corse à la Convention restèrent "fidèles" à la république française. Il est vrai que la Consulta de Corte avait déchu de leur mandat trois d'entre eux et que les autres, dont Andrei; l'ami de Paoli, n'avaient sans doute pas le choix puisqu'ils étaient loin de la Corse. D'ailleurs Andrei fut exclu de la Convention et emprisonné ou au moins mis en résidence surveillée pour avoir protesté contre l'arrestation des Girondins, ne retrouvant la liberté et son siège qu'après la chute de Robespierre. Le député Chiappe fut également suspect aux Jacobins. Saliceti était le seul à jouer  carrément la carte des Jacobins.

 

On trouvera donc curieux mais significatif que Maurice Jollivet , dans Les Anglais dans la Méditerranée, très hostile au "nationalisme corse", déclare emphatiquement que les députés corses à la Convention restèrent fidèles à la patrie (française) et à leur mandat - alors qu'une grande partie du peuple corse était passé à l'insurrection, désavouant ainsi les députés. Pour que les députés corses se déclarent, depuis Paris, solidaires de l'insurrection, il aurait fallu qu'ils soient suicidaires.

Ajoutons aussi que les députés à la Convention avaient été élus par 396 électeurs, ce qui les rend bien moins représentatifs que les députés à la Consulta de Corte.  

 

 

 

 

L'ALLIÉ BRITANNIQUE

 

 

Les habitants dans leur grande masse font bloc autour de Paoli.

Le 30 juillet 1793, Lacombe Saint Michel écrit depuis Calvi au ministre de la Guerre : " Les sept huitièmes de la Corse sont en révolte ouverte".

Lorsque la rupture est consacrée, Paoli organise le governo separato.  Le Conseil général paoliste du département de la Corse devient un gouvernement provisoire. Le 15 septembre, le Conseil général décide de rétablir officiellement le drapeau avec la tête de Maure (a testa mora), drapeau national corse.(mais il est très probable que le drapeau est déjà utilisé par les insurgés). 

Paoli écrit aux puissances italiennes, comme le grand duc de Toscane, pour leur demander de considérer les bateaux battant pavillon corse comme des bateaux amis.

Mais conscient de sa faiblesse (il sait qu'il aurait du mal à résister si la Convention décide d'envoyer des troupes en masse pour reconquérir la Corse  et surtout il veut épargner les horreurs de la guerre à ses compatriotes), il a besoin d'alliés.

Avant même la rupture totale avec la France révolutionnaire, des contacts existent entre Paoli et le consul anglais à Livourne , Udny (mais on ignore si Paoli a répondu aux initiatives de Udny); puis Paoli semble avoir contacté le nouvel ambassadeur britannique à Gênes, Francis Drake, à partir de juin 1793 par l'intermédiaire de l'abbé Leca. De son côté Drake avait été chargé par son gouvernement de contacter Paoli pour lui proposer une alliance.

De leur côté, comme on l'a vu, les royalistes corses émigrés comme Buttafoco et Gaffori, étaient en contact avec Udny et lui conseillaient de se rapprocher de Paoli pour réaliser avec les Anglais une sorte de front commun contre les républicains.

Le 26  juin, de façon caractéristique, Paoli écrit à Vincentello Colonna Leca, commandant de la citadelle d'Ajaccio, pour lui recommander de veiller à ce que tous les soldats sous ses ordres fassent bien le service, car   "qui ne sert pas ne doit pas recevoir de paye"; et il ajoute: " pour avoir la nation indépendante, je ne veux pas qu'on se relâche aveuglément (per avere la nazione independante, non voglio che si abbandono ceccamente); dans cette lettre "écrite à la diable" selon Paoli lui-même, il veut dire que si les Corses veulent arriver à l'indépendance, ils doivent être sérieux dans leurs efforts.

En juillet 1793, Paoli déclare : Siamo armati, et faremo rispettare la nostra liberta e independanza (nous sommes armés et nous ferons respecter notre notre liberté et notre indépendance, cité par Francis Pomponi).

 Si Paoli parle dès ce moment d'indépendance, il se présente aussi comme un adversaire des Jacobins qui a été forcé à la rupture. Le 10 août 1793. Paoli écrit à Quenza : "La justice et la politique me dictent de rompre les relations, non pas avec la France, elle-même victime, mais avec une faction dangereuse qui dévore la France."

 

Enfin, entre le 25 août et le 1er septembre 1793, Paoli écrit à l'amiral Hood, commandant la Royal Navy en Méditerranée, à Lord Grenville, ministre des affaires étrangères, à  William Pitt, premier ministre et au roi George III de Grande-Bretagne pour demander leur aide, dès lors qu'ils ont maintenant les mêmes ennemis.Toutes les lettres de Paoli  parviennent à leurs destinataires britanniques.

Le 25 août 1793, Paoli écrit à l'amiral (à l'époque vice-amiral) Hood :

" Nous nous regardons donc aujourd’hui comme peuple libre et indépendant qui a le droit de prendre par lui-même toutes les résolutions convenables à son honneur et à ses intérêts " et il demande la protection de S.M.britannique pour assurer "l’existence politique" des Corses (donc l'existence en tant que nation)

Philippe Masseria, qu'on a déjà rencontré, se charge d'acheminer en Italie les courriers où les Anglais les prennent en charge pour les faire parvenir à leurs destinataires. On sait que des courriers sont perdu car les émissaires de Paoli préfèrent les jeter à la mer quand ils risquent d'être interceptés par un navire de la flotte française.

Paoli avait-il eu depuis longtemps l'intention de se placer sous la protection de la Grande-Bretagne ? Pendant son exil entre 1769 et 1790,  il avait proposé au gouvernement anglais divers plans pour réaliser une union entre la Grande-Bretagne et la Corse. Ce qui est certain c'est que les événements remettent ces projets à l'ordre du jour.

Au roi George III , Paoli écrit : "Délivré de tout engagement étranger, je retourne, Sire, sans tache et sans remords, aux sentiments qui me sont personnels et que Votre majesté connaît déjà depuis longtemps" (lettre du 1er septembre 1793).

Le 7 octobre 1793,  Paoli écrit à Drake, ambassadeur britannique à Gênes : "Les Corses désirent un gouvernement stable, propre à fixer enfin un terme aux révolutions perpétuelles qui les ont agités, et une liberté qui les met à couvert des coups du despotisme et des ravages de l’anarchie".

L'aide des britanniques est aussi nécessaire pour obtenir la reddition des trois villes encore tenues par des garnisons françaises.

En effet, les Paolistes sont maîtres de toute la Corse à l'exception des trois ports de Bastia, Calvi et Saint-Florent toujours aux mains des Français et des Corses républicains si on veut admettre que les habitants sont solidaires de la république française, ce qui n'est pas certain pour tous - certes dans ces trois villes on peut penser que les militants paolistes ont rejoint le gros des forces et participent au siège de leur propre ville, mais beaucoup d'habitants doivent être pris au piège et restent dans ces enclaves de la république non par conviction mais par nécessité.

Francis Pomponi, dans son article En Corse sous la Révolution : le temps du Governo Separato (juin 1793-juin 1794) Cahiers de la Méditerranée, 1994, vol.48, dit à propos des Corses de Bastia et Calvi  qui restent fidèles à la république : "la part est difficile à faire entre adhésion, prudence et contrainte"

Certes on peut en dire autant de ceux qui se trouvent en zone majoritairement paoliste. Des foyers d'opposition républicaine existent, formés par des clans hostiles à Paoli : par exemple à Zicavo, sous la conduite de Jacques-Pierre Abbatucci, vieil adversaire de Paoli à l'époque de la Corse indépendante (il fut même emprisonné un moment par Paoli), puis rallié à Paoli et participant aux combats contre les Français en 1768-69, puis rallié aux Français et  reconnu noble par la France, nommé officier supérieur dans l'armée d'Ancien régime et élu aux Etats provinciaux de Corse. Il est ensuite victime d'une manipulation judiciaire à l'époque du gouverneur  Marbeuf, qui le juge trop indépendant : Marbeuf parvient à le faire condamner aux galères pour une sombre affaire d'assassinat dans un litige privé, avant qu'il soit reconnu innocent.

En 1793, Abbatucci, général en retraite, reste "fidèle" à la république, mais le fait que ses deux fils servent dans les armées républicaines sur le front du nord de la France explique peut-être qu'il soit tenu à une certaine prudence. En tout cas sa vieille opposition à Paoli a sans doute joué dans son option contraire à celle de Paoli. Délogé de Zicavo par les Paolistes, Abbatucci se réfugie à Calvi encore aux mains des républicains et participe à la défense de la ville, assiégée par les Paolistes puis par les Anglais. Après la reddition de Calvi aux Anglais en 1794, il quitte la Corse avec les républicains. On le retrouvera malgré son âge, général dans l'armée d'italie, où Bonaparte portera sur lui cette appréciation : Abbatucci, pas bon à commander dix hommes. L'un de ses petits-enfants sera ministre de la justice sous Napoléon III.

Parmi ceux qui restent fidèles à la France, il y a aussi les Bonelli de Bocognano, parents des Bonaparte. Le célèbre Zampaglinu (Ange-Matthieu Bonelli), autrefois proche de Paoli, fait partie des opposants à la sécession. Son fils François, militaire dans l'armée française, prend part à la défense de Bastia,  assiégée par les Paolistes et bientôt par les Anglais.

 

Dans les positions que prennent les uns et les autres, les solidarités familiales ou de clan jouent un grand rôle.

Pour les Paolistes, ce sont les républicains qui sont des traditori (des traîtres) puisqu'ils trahissent la nation corse.

Paoli dispose des anciens bataillons de la garde nationale qui lui sont fidèles, des gendarmes, des nombreux volontaires corses non enrégimentés, ainsi que du régiment de Salis-Grisons, présent en Corse depuis l'Ancien régime (sur ce point, voir Francis Pomponi, article cité).

 Les Britanniques étaient déjà en contact avec des modérés en révolte contre la Convention en Provence; ils ont débarqué (avec leurs alliés espagnols et napolitains) à Toulon qui a ouvert son port fin août 1793.

Les Britanniques détachent sept navires pour aller en Corse en septembre 1793 ; les émissaires britanniques proposent aux habitants des trois places aux mains des républicains de reconnaître comme roi constitutionnel Louis XVII, sans succès (ce sont les chefs des garnisons qui ont du recevoir les courriers; mais qu'en pensait la population ?).

Quant aux Paolistes, ils ont d'autres intentions que de reconnaître Louis XVII.

 

 

 

 

 

OPERATIONS MILITAIRES ET EVOLUTION POLITIQUE

 

 

 

 Le 3 septembre 1793, le commodore et futur amiral Horatio Nelson est en vue de Bastia sur le navire l'Agamemnon et informe les Paolistes de sa présence.

Le 3 octobre les Paolistes, aidés par un navire britannique, prennent aux républicains la tour de Macinaggio.

 A partir de septembre et jusqu'en décembre, une petite flotille  britannique fait le siège de Saint Florent, en lien avec les Paolistes; Paoli lui-même est présent lors d'une attaque anglo-corse du 1er décembre, mais Lacombe Saint Michel écrit à la Convention que "suivant son habitude, Paoli s'est tenu loin du feu" (Paoli n'a jamais prétendu être un guerrier).

Ce n’est qu’après la reprise de Toulon (décembre 1793) par les républicains français que toute la flotte anglaise put se diriger vers la Corse  où elle débarqua d’ailleurs une partie des réfugiés toulonnais qui avaient fui pour échapper aux représailles républicaines.

Les républicains Français espèrent aussi que la reprise de Toulon va leur permettre de reprendre pied en Corse :

Le 22 décembre 1793, de Toulon où avec d'autres Conventionnels en mission, il dirige la féroce répression qui suit la reprise de la ville par les républicains le 19 décembre, Saliceti écrit à Barthélémy Arena : " Toulon, l’infâme Toulon, est à la République… Je travaille à faire armer quelques vaisseaux pour escorter les convois destinés à la Corse… Que Paoli et ses aveugles partisans tremblent. Il ne peut, ce lâche scélérat, trouver plus de secours que dans une honteuse fuite, ou dans la guillotine".

Parmi les républicains du "continent" qui dénoncent le plus Paoli, il y a l'agitateur révolutionnaire toscan Buonarotti, naturalisé français. En juillet 1793 il a obtenu une mission comme commissaire de la république en Corse. Il ne peut pas rejoindre son poste, et pour cause : passant par Lyon, il est arrêté par les "fédéralistes", les modérés qui ont pris le pouvoir dans la ville; il est dénoncé par les commissaires des modérés marseillais présents à Lyon comme un émissaire des anarchistes et des brigands (comprenons : des Jacobins). Buonarotti leur déclare qu'en l'empêchant de passer, ils se rendent complices de la trahison de Paoli (ce qui est sans doute le cadet de leurs soucis). Envoyé en prison, il a la chance d'en ressortir assez vite (les modérés sont plus indulgents que ne le seront avec eux les Jacobins quand ils auront remporté la partie : 1876 Lyonnais de toutes conditions seront condamnés à mort et exécutés sur la guillotine, par fusillade ou mitraillade, entre la fin de 1793 et le début de 1794, après la reprise de Lyon par les troupes de la Convention en octobre 1793).

Par un intinéraire compliqué, louvoyant entre les insurrections ani-jacobines, Buonarotti se retrouve à NIce. De retour à Paris, il se fait confirmer en novembre 1793 sa mission en Corse, avec des rodomontades : " "Le pays a besoin d'une purgation, balayez-le comme les autres départements du continent de toutes les ordures causées par l'ignorance et l'orgueil". Il se retrouve enfin avec Saliceti à Toulon.

Mais en Corse les républicains n'ont pas de succès. Lacombe Saint Michel écrit à Saliceti en février 1794 que "le Cap-Corse s’est encore révolté une fois ; ils ont envoyé plusieurs députés à Paoli pour rester sous sa domination… Ton pays n’est pas encore mûr pour la liberté".

En effet depuis Bastia, les républicains s'efforçaient au moins de conserver le Cap-Corse mais les populations n'étaient pas de cet avis, elles n'étaient pas prêtes à accepter la "liberté", du moins conçue à la manière jacobine, ainsi que le disait Lacombe avec emphase. 

 

En décembre 1793, les envoyés (diputati) de Paoli à Ajaccio,  Panattieri et Giacomoni, réfléchissant au régime douanier à mettre en place, déclarent " noi avendo un governo independante, dobbiamo riguardare la Francia come un pease forestiere" (comme nous avons un gouvernement indépendant, nous devons regarder la France comme un pays étranger). Nous nous servons ici des renseignements contenus dans l'article déjà cité de F. Pomponi, très complet.

Le 3 janvier 1794 le gouvernement provisoire de la Corse émet une proclamation pour demander au peuple corse, au nom de ses ancêtres, de défendre sa liberté et sa religion contre un pouvoir sanguinaire et tyrannique.

Le Conseil général, qui devient au même moment Consiglio generale del governo di Corsica, puis Consiglio generale del governo provisorio di Corsica, décide de prêter serment et de le faire prêter aux tribunaux  "d'essere fedele alla nazione corsa e de vivere e morire libero e cristiano" (d'être fidèle à la nation corse et de vivre et mourir libre et chrétien, cité par F. Pomponi). Ainsi les mots d'ordre révolutionnaires sont retournés contre  la France révolutionnaire, avec l'ajout significatif, après "libre", de "chrétien" . 

Le premier calendrier révolutionnaire, qui date les années depuis la fondation de la république, est abrogé en Corse (il est probable qu'il n'était utilisé que dans les correspondances officielles), qualifié de dérisoire et absurde. A peu près au même moment, la France adopte d'ailleurs le véritable calendrier révolutionnaire, en rupture avec le calendrier grégorien, mais il est probable qu'on n'en a rien su en Corse. 

Les tribunaux rendront la justice "a nome del popolo corso" (au nom du peuple corse - l'expression est en italien, langue écrite). Devant la multiplication des délits et crimes de droit commun, favorisée par les troubles politiques, le gouvernement paoliste abandonne les lois françaises, jugées trop peu répressives (elles dataient de la monarchie constitutionnelle), et revient aux anciennes lois de la Corse (Statuti criminali), théoriquement plus dissuasives.

Bien entendu, l'italien, langue écrite de la Corse depuis toujours, redevient la langue officielle. Les actes de l'administration seront écrits dans la langue naturelle du peuple corse (nella lingua sua naturale). A l'époque le corse est une langue parlée, et personne ne voit de contradiction à user de deux langues, l'une parlée, l'autre écrite - pour ceux qui savent lire et écrire (d'ailleurs est-on vraiment conscient qu'il s'agit de langues différentes?).

On peut se demander, bien que ce ne soit pas l'urgence du moment, quelle est la politique sociale du governo separato paoliste. Lorsque certaines grandes propriétés sont occupées depuis le début de la révolution par des communautés villageoises (indépendamment de toute décision politique de la France révolutionnaire qui n'a aucunement cherché à favoriser les communautés villageoises en Corse ou ailleurs). Le gouvernement provisoire donne plutôt raison aux grands propriétaires (Corses) et exige qu'ils rentrent dans la possession pacifique (pacifico possesso) de leurs biens (comme Frediani pour le domaine de Migliacciaro - il est vrai que  Frediani a fait un don important au gouvernement paoliste). Mais dans d'autres cas, mais plus rarement, semble-t-il, il arrive que le gouvernement provisoire défende les communautés villageoises contre les exigences exagérées des propriétaires.

D'ailleurs le gouvernement manifeste (en mai 1794) son intention de "stabilire la sua legislazione sopra le base inalterabile della religione et sopra il mantenimento dell'ordine civile" (établir sa législation sur les bases inaltérables de la religion et du maintien de l'ordre civil). Les innnovations françaises sont rejetées comme contraires "a nostri costumi" (nos traditions). Il serait pourtant réducteur de voir dans l'insurrection paoliste un simple conservatisme : Paoli n'est pas un catholique bigot - il est d'ailleurs franc-maçon, ce qui chez lui n'est pas incompatible avec l'appartenance à la religion catholique) et il est partisan d'une certaine égalité des fortunes. Dans le contexte de la révolution française, il s'agit surtout de montrer qu'on a choisi le camp de l'ordre et de la tranquillité alors que les révolutionnaires français sont des fauteurs de désordre qui mettent l'Europe à feu et à sang.

Sur cette période finalement mal connue du gouvernement provisoire paoliste, on consultera l'article déjà cité de Francis Pomponi, En Corse sous la Révolution : le temps du Governo Separato (juin 1793-juin 1794) Cahiers de la Méditerranée, 1994, vol.48, à qui nous empruntons l'essentiel de nos renseignements.

La mort de Clément Paoli, le frère de Pascal, donne lieu à des cérémonies et des services religieux dans toute la Corse en janvier 1794. Lors de ses obsèques à Corte, le secrétaire général du gouvernement provisoire, Muselli, prononce un discours où après avoir rappelé le dévouement de Clément à la patrie dans les luttes contre les Génois et les Français, et sa fervente foi catholique, il attaque la France révolutionnaire et rend hommage (mais non allégeance) à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette ("... je ne vous rappellerai pas, Corses sensibles, le détestable régicide qui a soulevé votre indignation et qui est à la fois cause et conséquence de tant d'horreurs, ni la mort d'une  reine magnanime, victime d'infâmes bouchers ...")..

Au début janvier 1794 arrive en Corse Sir Gilbert Elliot, Ecossais de bonne famille, avocat de formation, diplomate et député au Parlement; il est chargé de la négociation avec les Corses insurgés pour parvenir à un accord politique.

En janvier Paoli reconnait que la situation est délicate :  "il ne faut pas laisser voir aux Anglais que nous n'avons d'existence que grâce à eux". En effet il a absolument besoin de l'aide des Anglais contre la menace des républicains français et donc ne négocie pas en position de force.

A partir de janvier 1794 les troupes anglaises en coopération avec les Paolistes, entreprirent les opérations pour s’emparer des trois bases françaises subsistantes (Bastia, Saint-Florent, et Calvi).

Paoli a autorisé des corsaires à agir contre les ennemis de la Corse, et s'emparer des navires qui tenteraient de ravitailler les Français, notamment les navires génois. L'ambassadeur de Gênes en Angleterre adresse au gouvernement anglais, sans doute pour se plaindre des actes des Corses alliés de l'Angleterre, la copie d'une  "lettre de marque" signée par Paoli, datée de Furiani le 24 avril 1794. La copie est en français approximatif (sans doute une traduction): Paoli autorise le commandant Polydoro Polydori de Tomino, à agir comme corsaire avec son brigantin Le Patriote. Il rappelle que le bateau doit porter "notre pavillon national" avec la Testa del Moro ( ces derniers mots sont en italien dans le texte français, lettre reproduite dans  Dorothy Carrington, Sources de l'Histoire de la Corse au Public record Office de Londres, 1983 (exploitation des archives nationales britanniques).

Saint Florent tomba la première.le 19 février après que les Britanniques se soient emparés de la tour de Mortella, après une résistance opiniâtre. Le commandant Nelson ne manque pas de relever le plan de cette tour.

 

 

 

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 La tour de Mortella (en corse, Murtella, ou punta Murtella) fut construite à proximité de Saint-Florent sur les plans de  l'architecte italien Giovan Giacomo Fratino à partir de 1563, pour défendre la côte contre les pirates barbaresques. .

Le 7 février 1794, deux navires de guerre britanniques , le HMS Fortitude et le HMS Juno, attaquèrent en vain la tour. La tour ne tomba qu'après deux jours de combats terrestres acharnés sous les ordres du Major Général David Dundas et du lieutenant général John Moore.

Déjà  à la fin de l'année 1793, la tour avait été abandonnée par ses défenseurs français après une attaque du HMS Lowestoffe qui avait provoqué deux fortes brèches; une garnison de patriotes corses avait alors  remplacé les Français mais n'avait pas pu se maintenir, et les Français s'y étaient réinstallés.

Lors de leur départ de Corse en 1796, les Britanniques démolirent ce qui restait de la tour pour qu'elle soit intilisable. 

http://paglia.orba.free.fr/

 

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  Les Britanniques furent impressionnés par l'efficacité défensive de la tour et copièrent le plan en déformant le nom : la tour de Mortella devint "Martello tower" (peut-être en pensant au mot italien martello, le marteau).

Sur ce dessin en coupe fait par un Britannique (qui n'est pas forcément de la main de Nelson !) on voit le drapeau français de l'époque révolutionnaire (ou plus exactement le drapeau de la marine, blanc avec un canton  tricolore dans le quartier gauche, le rouge étant la couleur la plus près de la hampe et le canton étant séparé du champ du drapeau par une bordure de couleur rouge et bleue).

 (Wikipedia en.)

 

 

 

 

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 Timbre de 1976 de Barbuda (état d'Antigua et Barbuda, dans les Caraïbes) représentant une tour Martello. Les Britanniques à partir du début du 19ème siècle, édifièrent des dizaines de tour Martello, non seulement dans les Iles britanniques, pour se protéger d'une éventuelle invasion française, mais dans leurs possessions lointaines, Sierra leone, Canada, Antilles.

La dernière tour Martello construite dans l'empire britannique est probablement celle de Fort Denison dans la baie de Sidney, seule tour Martello construite en Australie vers 1854, pour protéger Sydney  contre la menace d'une attaque navale russe pendant la guerre de Crimée (d'après l'article consacré aux Martello towers, Wilkpedia.en.).

 http://www.123rf.com/

 

 

Une partie de la garnison française de Saint Florent se réfugie à Bastia. Nelson débarque à Lavasina et s’empare de la tour de Miomu, le bombardement de Bastia commence le 11 avril. Mais contrairement aux prévisions, la garnison de Bastia tient bon.

A cette occasion les divisions entre l'armée de terre et la marine britanniques apparaissent : le commandant des forces de terre, le major général David Dundas (un Ecossais comme beaucoup de Britanniques présents à ce moment en Corse) est en désaccord avec l'amiral Hood qui veut une attaque terrestre, qui paraît impraticable aux officiers de l'armée. Finalement Dundas repart en Grande-Bretagne et son adjoint le brigadier général Abraham d’Aubant, lui succède; il refuse aussi les plans de Hood.

Elliot écrit au ministre de la guerre Henry Dundas (encore un Dundas ! ) pour demander le rappel de D'Aubant. D'Aubant rentre en Angleterre alors que son successeur n'est pas encore arrivé: c'est le major général l'Honorable Charles Stuart (Honorable car fils d'un pair du royaume), lui aussi Ecossais.

Dans l'autre camp, Lacombe Saint Michel écrit à la Convention (les communications sont difficiles mais pas interrompues) qu'à Bastia il n'est environné que de gens qui ne sont pas sûrs : c'est peu aimable pour le maire Galeazzini (qui n'est sans doute pas un révolutionnaire enragé, on l'a vu participer aux émeutes de 1791 contre la constitution civile du clergé, mais depuis il a rejoint les rangs des révolutionnaires) ou le général Gentili, ancien ami d'exil de Paoli qui n'a pas voulu le suivre dans la rupture avec la France.

Les troupes françaises font des sorties et ravagent les villages proches, comme Farinole.

Lacombe Saint Michel jure qu'il ne rendra pas Bastia.

Une expédition de secours se prépare à Toulon avec Saliceti mais elle reçoit l'ordre du comité de salut public de ne pas bouger, pour ne pas risquer d'être interceptée et détruite par la flotte anglaise..

Bastia est bombardée et en proie à des difficultés de ravitaillement. Le 25 avril, Lacombe Saint Michel s'enfuit avec sa maîtresse et Rochon, commandant en chef, sur un petit bateau et arrive à Gênes (que sa position en face de la Corse place aux premières loges de tout ce qui s'y passe); prudemment il attendra la chute de Robespierre pour rentrer en France et trouver un prétexte honorable à sa fuite.

Saliceti commentera ironiquement : Lacombe Saint Michel a tenu parole, il n'a pas livré Bastia.

La ville est à bout de forces, et Gentili négocie la reddition avec les Britanniques le 19 mai.

Les britanniques autorisent la garnison française à se rembarquer avec les honneurs de la guerre en emmenant les Bastiais qui le veulent,  parmi lesquels le maire Galeazzini. Ils proclament une amnistie pour les Bastiais qui restent en ville et qui ont combattu avec les républicains. Le commodore Nelson admire ce spectacle toujours exaltant :  une garnison de 4500 ennemis se rendant à moins de 1000  soldats de l'infanterie de marine britannique.

Paoli manifeste son désaccord avec la clémence des Britanniques envers les républicains. D'ailleurs les Britanniques n'autorisent les milices paolistes à entrer à Bastia qu'un jour après que les troupes anglaises y soient entrées pour éviter les débordements.     

Pendant ce temps les négociations ont avancé entre les Paolistes et les représentants anglais pour le futur statut de la Corse et elles aboutirent à un accord.

La Corse deviendrait un royaume autonome (elle redevenait un royaume, appellation portée par la Corse depuis 1297) ayant un roi en commun avec la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne se chargeait de la défense et des relations extérieures, la législation intérieure relevant de la compétence du seul Parlement corse. Une Consulta devait ratifier ces décisions. 

Le 28 avril, Sir Gilbert et l'amiral Hood, sur les instructions du ministre Dundas, s'engagent par lettre adressée à Paoli, à assurer à jamais l'indépendance de la Corse et le maintien de  sa Constitution, de ses lois et de sa religion ("to secure for ever the independance of Corsica and the preservation of her own ancient constitution, laws and religion"). Par "ancient Constitution and laws" il est probable que les Britanniques veulent dire les règles d'organisation de l'époque de l'indépendance corse ou en tous cas les règles propres à la Corse en dehors de celles imposées par toute domination étrangère.

 Le premier mai 1794, Paoli adresse une proclamation aux peuple corse. Il dit que l'union avec la Grande-Bretagne assurera le bonheur et la sécurité de la Corse et convoque une Consulta générale à Corte pour le 8 juin : 

« Prenant pour modèle la Constitution anglaise, basée sur les principes les plus sûrs que la philosophie et l’expérience aient jamais su associer pour le bonheur d’un grand peuple, vous avez la faculté de l’adapter à votre situation particulière, à vos coutumes, à votre religion ».

On notera la formule "la philosophie et l'expérience" et le souci d'adapter aux réalités corses les principes politiques britanniques. On est très loin du "modèle français" révolutionnaire qui se fonde sur la table rase du passé et la raison abstraite.

Calvi ne tombera que le 10 août 1794 après un siège très dur. La garnison française se retire avec les honneurs et est transportée à Toulon sur les navires britanniques. La ville a été quasiment détruite.

Certains habitants de Calvi se félicitent encore aujourd'hui de cette fidélité à la France et rappellent que Calvi a bien mérité sa devise, Civitas Calvi semper fidelis (la ville de Calvi toujours fidèle), en oubliant un peu que cette devise latine avait été tout d'abord décernée à Calvi par les Génois pour avoir résisté au siège des Français et des Corses de Sampiero au XVIème siècle...

La résistance de Calvi fut sans doute moins celle des habitants que celle de la garnison française, qui comportait il est vrai beaucoup de Corses républicains, dont le commandant de la place, le général Raphaël Casabianca, qui avait rangé pour la période révolutionnaire sa particule aristocratique et d'ailleurs inspirée des usages français, qu'il prenait sous l'Ancien régime (Raphaël de Casabianca avait été autrefois colonel du régiment provincial corse, célèbre pour avoir donné la chasse aux insoumis de toute sorte après la conquête française de la Corse, puis général de brigade puis de division de la France révolutionnaire).

Le jacobin Barthélémy Arena était aussi présent parmi les défenseurs de Calvi. Il avait accompagné en Corse les commissaires de la Convention.

Maurice Jollivet, auteur en 1896 d'un des rares ouvrages sur le royaume anglo-corse, Les Anglais en Méditerranée, écrit nettement :

" Les Calvaisiens [on dit plutôt Calvais ] avaient donc fait de la cause des Français, moitié par affection pour nous, moitié en haine de Paoli, leur cause propre" '(on notera le "nous" pour désigner les Français chez cet auteur qui fait étalage d'un grand patriotisme français dans le style de la IIIème république; systématiquement anti-Paoliste, il n'apprécie les Corses que quand ils sont de bons Français).

Une fois encore, les attitudes du moment s'expliquaient par les mentalités héritées du passé et de la "longue durée": Calvi, ville historiquement génoise, qui avait repoussé Sampiero au 16 ème siècle, qui avait continué à être fidèle à Gênes au moment des luttes pour l'indépendance de Pascal Paoli, restait opposée aux Corses de l'intérieur, qui étaient Paolistes, et prenait donc naturellement le parti des ennemis des Paolistes.

Quant aux Calvais paolistes (il y en avait), ils combattaient dans le camp anglo-corse. Après tout le maire de Calvi, l'abbé Sivori,  n'avait-il pas été destitué par les commissaires de la Convention en 1793 et arrêté, puis remplacé par un maire Jacobin à la dévotion des commissaires ? Ainsi la fidélité républicaine de Calvi  n'était pas celle de tous les Calvais, loin s'en faut.

Nelson perdit un œil lors du siège de Calvi, mais avec humour, il déclarera simplement : "je suis le seul Anglais qui ne soit pas mort d’ennui lors du siège de Calvi".

Quelques décennies après, Barthélémy Arena, exilé en Italie,  se vantera, dans une demande de secours au roi Louis-Philippe, d'avoir été l'âme de la défense de Calvi : "Personne n'ignore que la belle défense de cette place fut plutôt mon ouvrage que celui du général [Casabianca], alors malade et hors d'état de diriger les opérations."

Au moment de la prise de Calvi, le royaume anglo-corse avait été fondé depuis près de deux mois.

 

 

 

 

 

 LES RÉFUGIÉS RÉPUBLICAINS

 

 

Selon Saliceti lui-même, 2000 personnes quittèrent Bastia et Calvi après la capitulation de ces villes pour rejoindre la France continentale. Ces fidèles de la république française n'étaient pas forcément originaires de ces deux villes mais s'y étaient réfugiées quand l'intérieur était tombé aux mains des Paolistes.

Nous reprenons ici les excellentes remarques de Jean Defranceschi (dans son livre La Corse française, 30 novembre1789- 15 juin 1794, Société des études robespierristes, 1980).

Celui-ci a analysé une liste de environ 1000 réfugiés corses à Marseille. Il note que 300 patronymes sont français et 600 corses, le reste indéterminé. Il y a une sur-représentation des habitants des villes portuaires (Calvi et Bastia fournissent 74% des réfugiés) dont beaucoup d'artisans et commerçants et un nombre très restreint d'habitants de l'intérieur et d'agriculteurs alors que ceux-ci étaient 90% de la population. Les "agriculteurs" réfugiés sont presque à 100% des propriétaires, terme qui peut désigner un bourgeois urbain qui vit des revenus de  la terre.

En recoupant avec une autre liste fournie par l'historien corse du 19ème siècle Renucci, qui énumère les 65 familles notables chassées par Paoli qui durent se réfugier sur le continent, il en conclut que les réfugiés républicains étaient des notables (ou du moins qu'il y avait sur-représentation de ces notables par rapport à leur importance numérique dans la population) "propriétaires, acquéreurs de biens nationaux, aux prises avec les cultivateurs et les bergers"; au contraire, les cultivateurs et bergers formaient les soutiens de Paoli.

 

En juillet 1793, pour se faire bien voir des autorités au pouvoir dans la France républicaine, l'un de ces réfugiés (il est vrai également militaire), le jeune capitaine Napoléon Bonaparte publiait Le Souper de Beaucaire, petite brochure où il voulait démontrer aux fédéralistes du midi en révolte contre la Convention (du moins à ceux d'entre eux qui n'étaient "qu'égarés par des dirigeants perfides")  l'inutilité de leur révolte contre la Convention et les risques de favoriser la contre-révolution.

Il y rappelait que Paoli avait chassé de Corse "les meilleures familles" (dont cela va sans dire, les Bonaparte) pour procéder à la contre-révolution.

Pourtant la plupart de ces réfugiés corses, bourgeois ou anciens nobles (et profiteurs de la vente des biens nationaux), s'ils étaient considérés comme de "bons républicains" révolutionnaires pour le pouvoir français et s'ils devaient bien continuer, dans leur propre intérêt, à jouer ce rôle en France continentale (où la guillotine menaçait les suspects et les tièdes), devaient se sentir un peu étrangers dans le "vrai" pays de la révolution et dans l'atmosphère extrémiste qui y régnait.

 

Comme devait le dire plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon parlant de sa mère : en débarquant en France, elle fut surprise d'y voir le patriotisme (disons le républicanisme) "dans la rue, et même tout-à-fait dans la boue"... Pour un peu madame Bonaparte aurait cru que puisque le peuple était Paoliste en Corse (et de plus en plus anti-français), à l'opposé, seuls les "gens bien" devaient être républicains en France.

 

 

 

[ principaux ouvrages et sites consultés :

 

 Maurice Jollivet, la Révolution française en Corse, 1892, en ligne https://archive.org/details/larvolutionfran00jollgoog

Jean Defranceschi, La Corse française, 30 novembre1789- 15 juin 1794, société des études robespierristes, 1980;

LA REVOLUTION FRANCAISE ET LA CORSE. (22 mars 1789-21 juin 1794) Chronologie recueillie par Antoine-Dominique MONTI   ADECEC CERVIONI 1989 www.adecec.net/parutions/pdf/la-révolution-française-et-la-corse.

Dorothy Carrington, Sources de l'Histoire de la Corse au Public record Office de Londres, 1983 (exploitation des archives nationales britanniques;

René Emmanuelli, L'équivoque de Corse1768-1805,  La Marge éditeur, 1989 (posthume);

Cronica di a Corsica, chronologie de Ours-Jean Caporossi, http://cronicadiacorsica.pagesperso-orange;fr

Francis Pomponi, En Corse sous la Révolution : le temps du Governo Separato (juin 1793-juin 1794) Cahiers de la Méditerranée, 1994, vol.48

 

 Enfin, le livre d'Antoine Franzini Un siècle de révolutions corses, qui couvre la période 1729-1802, n'est paru qu'en 2017 et je n'ai donc pu l'utiliser sinon pour quelques ajouts (note ajoutée en février 2019) ]

 

 

 

 

 

 ANNEXE I : LES TROUBLES DE PÂQUES 1792 À AJACCIO

 

 

 

 

Comme nous l'avons indiqué, les historiens de la fin du 19ème siècle Jollivet et Chuquet fournissent un récit un peu différent de l'incident à l'origine des troubles d'Ajaccio à Pâques 1792.

Maurice Jollivet est l'auteur de La Révolution Française en Corse, paru en 1892.

Dans son récit, Bonaparte apparait pour la première fois lorsqu'on arrive aux troubles de Pâques et voici comment Jollivet présente ce nouveau personnage :

 

" Nous venons de mêler pour la première fois le nom de Napoléon Bonaparte au récit de ces événements. Parlons-en tout à notre aise, comme dit Montesquieu d'Alexandre. La vue de cette grande figure est bien faite pour nous reposer de ces plats visages de politiciens médiocres et malfaisants qui ont défilé jusqu'ici sous nos yeux. Le contact de cette flamboyante épée se dressant au milieu des petits couteaux avec lesquels on s'égorge et on assassine la patrie, réjouit et rassure. Pardonnons de tout notre cœur à la Corse d'avoir donné naissance à Paoli, puisqu'elle a enfanté Napoléon . . ."

 

 Pour Jollivet, Bonaparte est un phénix comparé aux médiocres politiciens (corses) et surtout à Paoli. Or, la correspondance et les agissements de Napoléon à cette époque, que Jollivet ne mentionne pas, montrent qu'il cherchait surtout à rester proche de Paoli, en qui il voyait l'homme fort d'une possible Corse indépendante, ce qui gâche un peu l'image du héros français, dépassant les autres par sa hauteur de vues.

 

Voici comment Jollivet présente l'incident à l'origine de la semaine de troubles à Ajaccio, en avril 1792 :

 

 

 " Des jeunes gens jouaient aux boules dans une des rues qui mènent à la cathédrale. Plusieurs volontaires [des gardes nationaux du bataillon Quenza-Bonaparte] vinrent à passer. L'un d'eux eut la fantaisie de pousser les boules du pied. Ses camarades en firent autant, à la grande colère des joueurs. Une violente dispute s'engagea ; puis des injures et des menaces on en vint aux coups.

Un officier de la commune de Vico était accouru  au premier bruit. Dans la bagarre, un coup de feu partit qui alla frapper l'officier en pleine poitrine. Aussitôt les  volontaires de courir à leurs quartiers en criant vengeance !  et des fenêtres de la caserne, ils font un feu roulant sur la  population qui courait, éperdue, dans toutes les directions.
Le sol se joncha bientôt de morts et de blessés ... Le premier moment de stupeur passé, les habitants songèrent à se défendre. Il y en eut même qui s'occupaient déjà de faire marcher de l'artillerie sur la caserne. De leur côté, les volontaires, de plus en plus surexcités, menaçaient de mettre la ville à feu et à sang. On allait sans doute assister à la bataille la plus meurtrière, la plus effroyable...
Heureusement, plusieurs citoyens avisés étaient allés prévenir le chef de bataillon, le jeune Napoléon Bonaparte, qui se trouvait alors dans sa maison, très éloignée du théâtre des événements  [sic :  il n'y a que quelques minutes de marche entre la casa Bonaparte et la cathédrale ! ] dont la marche avait été trop rapide pour qu'il eût pu en avoir connaissance. Sa présence en imposa aux volontaires.  Il leur donna l'ordre de mettre bas les armes, et cet ordre fut immédiatement obéi. "

 

 Ainsi, selon ce récit, Napléon, prévenu de l'incident par des habitants, aurait rapidement mis fin à l'excitation de ses soldats. Or nous savons que les troubles ont duré une semaine, que les gardes nationaux, retranchés dans leur casernement, ont été assiégés par la population d'Ajaccio et par les troupes régulières de la garnison, munies de canons, et que le comportement de Napoléon est loin d'être celui présenté par Jollivet.

 

Arthur Chuquet, dans son livre La jeunesse de Napoléon, tome 2, La Révolution, Paris 1898, donne une version très différente des faits, à commencer par  l'incident à l'origine des troubles. Cette version, avec son caractère pittoresque et son luxe de détails, fournit une  évocation vivante et convaincante de l'atmosphère d'Ajaccio à l'époque :

 

" Vers cinq heures du soir, dans la rue de la Cathédrale, des jeunes filles qui jouaient aux quilles ou sbriglie, se prirent de querelle. Deux matelots, d'ailleurs cousins, Etienne-Antoine Rocca, dit Fiordispina, et Jean-Dominique Tavera, se mêlèrent au débat et se disputèrent à leur tour. Le premier traita le second de « porco » et de « cuglione ». Tavera brandit son stylet. Mais des témoins de la scène, entre autres Ignace Carbone et sa femme Madeleine, lui ôtèrent son arme. Il s'échappa, puis reparut avec un pistolet; mais un ancien père du commun [nom donné aux membres de certaines municipalités en Corse, à l'époque du régime génois et conservé après la conquête française jusqu'à la période révolutionnaire], membre du Directoire du district, Paul-Félix Peraldi, réussit derechef à l'apaiser. Au bruit, survint de la caserne du Séminaire un peloton de douze volontaires commandé par un officier du nom de Tancredi.

Il arrêta sur son chemin un homme qui portait un pistolet; l'homme résistait; Tancredi lui mit son épée sur la poitrine et l'envoya au Séminaire. Un maitre maçon, Joachim Favella, passait. L'officier ordonna de le fouiller, et un soldat braqua son fusil sur Favella en disant "arrête". Mais Favella saisit le fusil d'une main et leva de l'autre son stylet : « Je n'ai rien fait, protestait-il, et ne veux pas qu'on m'arrête. »

Son frère Baptiste accourut, un pistolet au poing, et le déchargea sur les gardes nationaux. Feu! cria Tancredi, et les volontaires firent feu.

Les deux Favella ne furent pas atteints. Mais des artisans, des matelots viennent à leur aide. Trois « paysans » [des gardes nationaux issus des villages du sud] sont désarmés.

Un quatrième est grièvement blessé. Tancredi et ses hommes, poursuivis par les coups de fusil qu'on leur tire des fenêtres, rentrent précipitemment au quartier.

Napoléon était alors dans la Grande Rue. Il se dirige rapidement vers le Séminaire, en ralliant à lui six ou sept officiers du bataillon. Mais lorsqu'il arrive près de la cathédrale, en face de la maison Ternano, il voit à une croisée Marianne Ternano qui, toute en pleurs, lui fait signe de se sauver. Il avance néanmoins et rencontre le maître charpentier Ignace Sari qui tient deux fusils dans ses mains. Le capitaine Jean Peretti reconnaît les mousquets de deux soldats de sa compagnie. « Rends-moi ces fusils », dit-il  à Sari en lui tapant sur l'épaule, et il prend un des mousquets, et donne l'autre au lieutenant Pianelli.

A cet instant, un parent de Sari, Joseph-Antoine Gabella, surnommé Bartinione [dans d'autres sources : Barticionne], se montre sur les marches de la cathédrale. Sa femme Xavière lui remet un fusil, et Bartinione, après avoir fait quelques pas, couche en joue le groupe des officiers. Napoléon lui parle, et, comme s'il écoutait la voix de la raison, Bartinione abaisse son fusil. Mais quatre ou cinq de ses amis sortent de la cathédrale pour se joindre à lui : il vise de nouveau les officiers, il lâche la détente, et la balle frappe le lieutenant Rocca Serra qui tombe mort devant la porte de la signora Scaffa.

Bonaparte et ses compagnons avaient eu le temps de fuir. Ils s'étaient jetés dans le vestibule de la maison Ternano et de là, par une basse-cour, ils gagnèrent le Séminaire. Mais de tous côtés retentissaient les cris : “Adosso alle berrette! Adosso alle spallette! « Sus aux barrettes! Sus aux épaulettes ! » Des Ajacciens couraient les rues, le fusil et le stylet à la main. Ils tirèrent contre les fenêtres de la maison de Quenza. Ils tirèrent sur le capitaine Jacques Peretti. Ils tirèrent sur un volontaire de Porto Vecchio. Ils enlevèrent leurs armes à cinq hommes de Talavo. Ils assaillirent l'adjudant-major Pierre Peretti qui put trouver asile dans la maison Orto et le capitaine Orsone qui, pour se garantir des coups de stylet, se servit d'une femme comme d'un bouclier et se réfugia dans la maison Cattaneo.

Le Conseil général de la commune décida dans la soirée de rechercher et de punir les coupables. Le juge de paix Drago se rendit à la cathédrale où avait été porté le corps de Rocca Serra, et il dressa procès-verbal en présence de la brigade de gendarmerie. Mais ces résolutions ne furent prises et exécutées que fort tard; Drago n'alla que vers dix heures à la cathédrale, et Napoléon accusa la municipalité et le district de lenteur et d'inaction :” Ils ne se donnent aucun mouvement, disait-il, ils ne font pas même battre la générale, pas même arborer le drapeau rouge [signal de la loi martiale], et, la nuit arrivée, des magistrats faits pour veiller lorsque les citoyens dorment, vont dormir quand tout le monde veille ! »

Lui, Napoléon, veillait avec Quenza. Les deux lieutenants-colonels, rentrés au quartier, avaient déclaré que le bataillon était en droit de tirer sur les Ajacciens, puisque la ville se mettait en insurrection contre lui. Bonaparte faisait venir de la rue Saint-Charles des provisions de poudre et de balles.

Postés comme ils l'étaient, ses volontaires pouvaient, quand ils voudraient, fermer à la cité toutes les communications, et balayer de leur feu une partie d'Ajaccio, puisque la tour du Séminaire qui dépendait des fortifications, dominait à la fois la rue de la Cathédrale et la place d'armes. "

 

 

 On peut se demander où Chuquet a pris tous ces détails, ces noms propres et prénoms, ces indications de parenté ou de lieux très précises (la  plupart des Ajacciens mentionnés sont frères, cousins ou amis - ce qui n'est pas surprenant dans une petite ville, Rocca-Serra est tué devant la maison de la signora Scaffa, Napoléon s'enfuit par l'arrière-cour de la maison Ternano, etc) et ces évocations pittoresques : Marianne Ternano en larmes qui fait signe à Napoléon de fuir (est-elle amoureuse de lui ?), le sieur Gabella, dit Bartinione, sortant avec ses amis de la cathédrale (!), à qui sa femme Xavière "passe un fusil". On pourrait penser que Chuquet a exploité les  Mémoires sur l'enfance et la jeunesse de Napoléon jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, de Toussaint Nasica.

Cet ouvrage, publié en 1852 avec le soutien du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte (futur Napoléon III) par un parent de Nasica (celui-ci était mort en 1850) avait été écrit par un Ajaccien, qui avait pu rencontrer des témoins encore vivants de la jeunesse de Napoléon :

 " Nasica entre 1821 et 1829 a interrogé des contemporains des évènements et a pu consulter des pièces qu'il reproduit parfois. Pour cette raison le livre est irremplaçable pour les spécialistes de Napoléon Bonaparte et il a été souvent utilisé" (Wikipedia).

Mais comme on peut le constater, Nasica est loin de donner tous les détails fournis par Chuquet.

(on trouve ici le livre de Nasica : https://archive.org/stream/mmoiressurlenfa00nasigoog/mmoiressurlenfa00nasigoog_djvu.txt )

 

On ne sait donc pas d'où provient le luxe de détails du récit de Chuquet (son livre comporte en appendice de nombreuses pièces officielles sur les incidents, mais qui n'entrent pas dans ces détails et exposent les points de vue contradictoire des différents protagonistes).

Sur les cris noté par Chuquet : "Adosso alle berrette! Adosso alle spallette! (sus aux bonnets, sus aux épaulettes) :

La baretta, au pluriel barette (orthographe exacte) est le bonnet traditionnel des paysans corses. Mëme si les gardes nationaux portaient sans doute un chapeau de style bicorne, et pas un bonnet, ils sont désignés par les Ajacciens par un élément de la tenue traditionnelle des paesani, reflétant bien l'opposition entre citadins et ruraux. Les épaulettes sont évidemment un élément de l'uniforme.

 Dans le récit de Chuquet, Bonaparte est présent lors du coup de feu qui tue à ses côtés son subordonné Rocca-Serra, puis il doit prendre la fuite avec les autres gardes nationaux devant les Ajacciens excédés et pour finir, son comportement ultérieur montre que loin d'apaiser les esprits, il fait tout pour attiser le désir de vengeance des gardes nationaux, tandis que les autorités ajacciennes s'efforcent d'agir dans la légalité (enquête du juge de paix).

 

A la lecture de Chuquet, on trouvera les Ajacciens bien pourvus de stylets, pistolets et fusils et prêts à en faire usage.

Combien y a-t-il eu de victimes ? Il y a eu un mort du côté des gardes nationaux et un blessé grave. Les autres victimes sont des Ajacciens pris sous le feu des gardes nationaux en sortant de la messe; selon les rapports officiels, entre deux à quatre tués dont l'abbé Peraldi, une femme de la famille Comnène (tuée ou seulement blessée ?) et un enfant (ou deux ?), plus quelques blessés (dont un "commissaire du roi", le continental  Grandin, qui fit aussi un rapport). Enfin, le surnommé Bartinione aurait été tué au moment de son arrestation par la gendarmerie. Au total, il y aurait eu 8 morts, selon l'article de Roger CALVET-BENETTI, Ce jour de Pâques 1792 où le destin balança. (Troubles à Ajaccio auxquels fut mêlé Napoléon Bonaparte), Corse historique, 1969 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65623170/f51.item.r=.texteImage

 

 

 

Si on estimait que ce récit est une illustration de la violence permanente des moeurs en Corse, on peut recommander la lecture d'une relation des massacres de septembre à Paris, la même année 1792 et on reconnaîtra que la Corse de la fin du 18ème siècle n'avait pas de  leçon de civilisation à recevoir de la capitale française...

 

 

 

 ANNEXE  II : LES ANGLAIS A ROME

 

 

 

Pendant que les troupes britanniques débarquaient en Corse, des éléments formés du  12ème régiment de dragons légers du Prince de Galles (12th Prince of Wales' light dragoons) furent dirigés sur les Etats du Pape et débarquèrent à Civitta  Vecchia.

Leur mission était de protéger les Etats du Pape des menaces françaises. Le Pape Pie VI fut tellement satisfait de leur bonne conduite qu'il décida d'offrir une médaille à tous les officiers et également (assez curieusement) des partitions musicales pour le régiment.

Trois officiers du régiment furent reçus par le Pape qui leur donna sa bénédiction.

Le cardinal secrétaire d'Etat , Monseigneur Zelada, écrivit à Mr John Cox Hippisley, le chargé d'affaires britannique officieux à Rome, pour faire part de la décision du souverain Pontife et précisa que la médaille devait aussi être  remise à deux officiers absents :  Sir James Stuart, colonel du régiment (en fait il s'agissait de Sir James Steuart-Denham, 8ème baronnet - dépressif et atteint de rhumatismes, Sir James était resté en Grande-Bretagne) et Sir James  Saint-Clair Erskine, colonel en second.

La lettre commençait ainsi  :

" Dalle stanze del Vatticano, Maggio, 30, 1794

La speciale considerazione che il santo Padre ha sempre avuta ed averà verso l’illustra e generosa Nazione Inglese, fa ch’egli non tralasci di darlene une prova in occasione della dimora fatto da un reggimento in ...Civitta Vecchia..."

(Appartements du Vatican, 30 mai 1794,

La considération spéciale que le saint Père a toujours eue et aura toujours pour l'illustre et généreuse nation anglaise fait qu'il ne peut laisser passer l'occasion d'en donner la preuve à l'occasion du séjour d'un régiment à Civitta Vecchia...)

La lettre, rédigée dans le beau style italien affectionné par l'Eglise, affirmait l'intention du Pape de "Dimostrare in ogni incontro, non meno a la Nazione intera, che a tutti i individui  di essa, la costante sua dilezione" (démontrer en toute occasion,  autant à la nation [anglaise] dans son entier qu'à tous les individus de celle-ci, son constant attachement)

 Le roi George III remercia le Pape par une lettre accompagnée de présents.

 

En 1798, les Etats du Pape furent envahis par les troupes françaises et le Pape Pie VI fut fait prisonnier.

A cette occasion Sir Charles Stuart (à ne pas confondre avec le destinataire d'une des médailles papales, Sir James Steuart-Denham dont le nom était parfois orthographié Stuart), qui avait été le commandant des troupes britanniques en Corse en 1794 et qui était devenu à ce moment commandant en chef des troupes britanniques au Portugal, fit un ordre du jour pour demander aux officiers qui avaient reçu la médaille papale de la porter en signe de sympathie et de reconnaissance pour un homme accablé par l'âge et les infirmités qui n'avait pas voulu quitter son peuple au milieu des dangers.

Comme on sait le Pape, octogénaire,  qui avait demandé à mourir à Rome, fut emmené prisonnier en France, passa les Alpes avec de grandes difficultés et mourut épuisé à Valence en 1799. Dès l'année suivante sa dépouille était ramenée à Rome.  En 1811 la population de Valence qui l'avait accueilli du mieux qu'elle pouvait, obtint l'envoi de reliques.

 

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 La présentation d'officiers britanniques au Pape Pie VI, 1794, tableau de James Northcote, Victoria and Albert Museum.

http://collections.vam.ac.uk/

En été 1794, trois officiers du 12ème dragons légers, le major Robert Browne (à genoux) le capitaine Michael Head et le lieutenant l'Honorable Pierce Butler furent reçus par le Pape. Le tableau montre le moment où le Pape (assez curieusement) prit le casque du major Browne dans ses mains et exprima le souhait que " le Ciel puisse faire triompher la cause de la vérité et de la religion  contre l'injustice et l'infidélité". On remarquer que le casque de l'officier est orné des plumes emblématiques du Prince de Galles, dont le régiment relève. La scène donne vaguement l'impression que le Pape s'apprête à imposer la mitre à un nouvel évêque.

 

 Déjà en septembre 1793, le Pape Pie VI avait écrit au grand orateur parlementaire Edmund Burke pour le féliciter de son combat pour la civilisation et l'humanité (comprendre son combat contre la révolution française...) et y avait associé la nation britannique.

Un évêque catholique d'origine écossaise, Mgr Erskine, fut chargé d'apporter à Burke la lettre du Pape et plus généralement d'être le représentant officieux du Saint-Siège en Grande-Bretagne. Il  arriva à Londres en novembre 1793. Il fut reçu avec beaucoup d'égards, assista notamment aux côtés du roi George  III à l'ouverture du Parlement et fut invité sur le yacht royal pour une revue navale.

Ce genre d'épisodes pouvait renforcer les liens entre le Vatican et la Grande-Bretagne et indirectement jouer un rôle dans la politique intérieure britannique en faveur des catholiques britanniques qui n'avaient pas les droits civiques des protestants.

Le négociateur britannique à Rome, John Cox Hippisley (plus tard Sir John en raison de son élévation au rang de baronnet), devenu membre du Parlement, fut d'ailleurs un partisan énergique de l'émancipation des catholiques, dont le principal promoteur était le leader libéral Fox. Mais cette émancipation devait encore attendre plusieurs années.

Un certain nombre de personnages dont on vient de parler ont joué un rôle dans l'histoire du royaume anglo-corse : John Cox Hippisley négocia avec le cardinal Zelada pour obtenir l'accord du Vatican à la création du royaume anglo-corse, puisque le Saint-Siège estimait avoir des droits historiques sur la Corse.

Mgr Erskine, déjà à Londres, fut chargé par le Pape de défendre les droits du Saint-Siège sur la Corse. Il fut plus tard un des familiers de Pascal Paoli, revenu en exil en Angleterre en 1795. Lorsque Erskine fut nommé cardinal en 1802, il quitta l'Angleterre, laissant à Paoli des regrets de perdre un compagnon agréable et toujours amusant.

Le colonel James Saint-Clair Erskine, en poste en Corse, fut une des bêtes noires du vice-roi de Corse Sir Gilbert Elliot.

Enfin Sir Charles Stuart fut assez proche de Pascal Paoli et mal vu par Sir Gilbert. Son départ de Corse précéda de peu celui de Paoli.

 

L'épisode de la présence d'un régiment britannique à Rome et des signes d'amitié du Pape aurait pu ne laisser aucun souvenir sauf pour les amateurs d'histoire.

Mais ce souvenir n'est pas perdu dans l'armée britannique même 221 après.

 

Le 4 mars 2015, un détachement du 9/12ème régiment de Lanciers royaux (héritier du 12 ème dragons)  fut reçu par le Pape François lors d'une audience publique. A cette occasion la musique militaire interpréta les hymnes offerts au régiment par le Pape Pie VI, qui se sont incorporés à la tradition du régiment.

 

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 Les représentants du 9/12 ème régiment de Lanciers royaux, avec le commandant en second,  accompagnés par les musiciens de la cavalerie lourde, Place Saint Pierre pour l'audience publique du Pape François, le 4 mars 2015.

" Le 9/12 ème régiment des Royal Lancers doit bientôt être fusionné avec les Queen's Royal Lancers (lanciers de la Reine) . Le régiment, à la veille de cette fusion, a voulu marquer ses liens avec le Saint-Siège" (commentaire du site de l'évêché britannique aux armées). Lors de l'audience la musique joua les hymnes dont le pape Pie VI avait fait cadeau au 12ème dragons légers en 1794.

http://www.rcbishopricforces.org.uk/