LE BLASON ET LE DRAPEAU DE LA CORSE : A TESTA MORA

3ème partie

 

 

 

 

 

 

LA CORSE SOUS LA MONARCHIE FRANCAISE

 

 

Le corps expéditionnaire français connait d’abord des échecs (Borgu/Borgo, 1768) ; des troupes plus importantes sont envoyées et les nationaux corses sont débordés par le nombre.

L’armée paoliste est composée de miliciens qui prennent les armes pour une courte période et non de soldats de métier ; elle  compte 4000 hommes, alors que le corps expéditionnaire français est de 25 à 30 000 soldats de métier (auxquels se joignent des Corses ralliés à la France). Néanmoins Paoli décrète la levée en masse qui doit porter les forces corses à 20 000 hommes - mais c'est un effectif théorique.

Quand on dit que la conquête de la Corse a couté 25 000 morts à la France, « autant que la guerre d’Algérie », on ne sait pas de quoi on parle. Les pertes françaises furent sans doute assez peu nombreuses et comme toujours à l'époque  les morts par maladie furent bien plus nombreux que les morts au combat. (A la bataille de Ponte Novu, la dernière et la plus meurtrière, il y aurait eu plus 200 Français tués et 400 Corses, la fourchette basse donne 60 Français et 200 Corses - cf. J. M. Arrighi et O. Jehasse, Histoire de la Corse et des Corses, 2008).

Le jeune Napoléon Bonaparte, à l’époque plutôt nationaliste corse,  écrira  une vingtaine d’années après, dans une lettre à Paoli : « Je naquis [justement en1769] alors que la patrie expirait. Trente mille Français, vomis sur nos côtes, noyaient dans le sang [notre liberté]… ».

Les 25 000 ou 30 000 soldats français sont donc l'effectif du corps expéditionnaire et pas les morts au combat !

 

Paoli a pu espérer un moment que la Grande-Bretagne interviendrait en sa faveur. James Boswell et d'autres collectaient des fonds pour les Corses. Boswell alla voir des ministres pour les convaincre d'agir pour les Corses mais l'un des ministres, Lord Holland, déclara : Nous ne sommes pas fous au point d'entrer en guerre seulement parce que Mr. Boswell a fait une visite en Corse " (We are not so foolish...).

Au festival shakespearien de Strafford-upon-Avon, Boswell apparut habillé en "chef corse", poursuivant sa propagande pro-corse ...

Un journal anglais titrait, le jour où un débat devait avoir lieu à la chambre des Communes sur l'intervention anglaise : "Ce jour, les yeux de tout Anglais, qu'il soit riche ou pauvre, sont fixés sur la Corse".

Finalement il n'y eut aucun débat !

A Ponte Novu (en italien et français, le nom est Ponte Novo) les 8 et 9 mai 1769, les milices corses, prises au piège,  sont battues et les Français prennent définitivement le dessus. Toute l’île est occupée en peu de temps.

Pascal Paoli quitte la Corse pour maintenir l’existence d’un état en exil. Partout où il passe, en Italie et en Allemagne, sur son chemin vers l’Angleterre, il est applaudi comme un héros.

Il s’installe en Angleterre où le roi George III l’accueille généreusement. La célébrité de Paoli n'est pas moins grande dans les colonies américaines,  qui vont bientôt se révolter contre leur métropole anglaise et plusieurs localités américaines sont appelées Paoli.  Quant le soulèvement  qui couve depuis une dizaine d'années  aura vraiment  lieu, à partir de 1776, Paoli sera embarrassé; lui, étranger reçu amicalement par le gouvernement anglais, il ne peut pas prendre parti pour les colonies en révolte contre le gouvernement qui le reçoit. Des libéraux anglais qui n'ont pas ce problème et qui peuvent assez librement soutenir les américains révoltés, lui en feront le reproche.

 

 

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Pasqual Paoli[...]General of the Corsicans in St Antonio Della Casabianca (référence à l'élection de Paoli),

Gravure de Richard Houston, d'après un tableau ou dessin du peintre italien Pietro Gherardi, 1769, exemplaire conservé au British Museum.

On dit parfois que la scène représentée pourrait être la bataille de Ponte Novu mais il s'agit plutôt d'un combat non défini. noter le drapeau à tête de Maure et les femmes qui rechargent les fusils.

La gravure a été publiée à Londres un mois seulement aorès la bataille de Ponte Novu. L'inscrption en dessous de la gravure indique des détails sur la biographie de Paoli  : Born the 6th. April, 1726. Created General of the Corsican in St,, Antonio Della Casabianca, the 16th. July, 1755.', puis : Pietro Gherardi Pinxt. 1769. / Richd. Houston fecit / London, Published as the Act directs, 4 June, 1769, by M. Darley, No. 39, Strand, and R. Sayer, no. 53 in Fleet Street. Price 5s."; annoté à la plume au recto '1726-807 friend of Boswell Died in Edgware Rd' (mention de la mort de Paoli à Londres en 1807 et de son amitié avec Boswell).

http://www.britishmuseum.org/

 

 

 

 

Nombre de notables se rallient à la France tandis que la résistance continue dans les milieux populaires, férocement réprimée par la fusillade, la pendaison ou le supplice de la  roue. En 1774 elle est quasiment terminée.

Symbole de cette résistance, le curé de Guagnu, Domenicu Leca, dit Circinellu, est retrouvé mort sans doute de faim et d’épuisement, dans une grotte près de Serra-di-Fiumorbu, un fusil dans une main, un crucifix dans l’autre.

Plusieurs centaines de Corses ont quitté leur pays ou vont le quitter en espérant poursuivre la lutte. Certains sont réfugiés en Sardaigne ou en Italie continentale, d'autres ont suivi Paoli en Angleterre. Pour vivre, ou par hostilité à la France ou les deux, beaucoup se mettent au service de l'Angleterre.

Lors du siège de Gibraltar par les Franco-espagnols en 1779-1782, le moral des assiégés est au plus bas quand la Royal Navy force le blocus et débarque secours et provisions : parmi les renforts il y a des combattants corses commandés par Leonetti, le neveu de Paoli. qui amènent aussi une grande nouvelle, celle de la victoire de l'amiral Rodney aux Saintes. Toutes les batteries de Gibraltar se mettent à tirer l'une après l'autre en l'honneur de cette bonne nouvelle apportée par des combattants corses.

 

 

La Corse va donc connaître le cadre français et vivre la fin de l’Ancien régime.

L’île est placée sous un régime militaire puisqu’il a fallu la conquérir et que l’Etat français se méfie de l’esprit de rébellion qui couve toujours.

La Corse comme d’autres provinces est dotée du régime des « états provinciaux », assemblées périodiques où les élus des trois ordres (clergé, noblesse et tiers-état), discutent des affaires provinciales, une organisation dépourvue de tout pouvoir réel en Corse. Les Nobles-Six (pour le sud de l'île) et Nobles-Douze, (pour le nord) institution gênoise, sont maintenus, supposés  servir de lien  entre la population et l'administration.

Le statut de l’île reste douteux : territoire définitivement incorporé à la France ou territoire momentanément placé sous administration française ?

Pour ce qui concerne cette étude, quel est la statut du blason à tête de Maure dans ce nouveau cadre français ?

Déjà avant la conquête de la Corse, il existait des régiments de l’armée française, composés de Corses (depuis les « bandes corses » de Sampiero Corso, sous François Ier et Henri II, puis les compagnies formées par les compagnons de Sampiero après la mort de celui-ci, sous la conduite de leur nouveau chef, Alphonse d’Ornano, fils de Sampiero, qui se sont mis à la disposition du roi de France après avoir quitté la Corse).

Puis il y eut sous Louis XIV le régiment de Peri.

Au 18ème siècle, il y eut à côté d’autres unités plus éphémères, le Royal-Corse (on trouvait aussi des Corses dans le Royal-Italien).

Le Royal-Corse a utilisé pendant un moment dans son drapeau la Tête de Maure avec les fleur de lys caractéristiques des régiments français (à l’époque chaque régiment avait un drapeau différent et aucun « drapeau national » n’était utilisé dans les armées).

 

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Le drapeau d'ordonnance du régiment Royal-Corse entre 1765 et 1773. Avant 1765 les couleurs étaient différentes, la tête de Maure ne figurait pas (ni la devise); la tête de Maure disparait après 1773 ; le régiment est dissout en 1788. La devise Per haec regnum et imperium (Grâce à lui [le régiment], le règne et l'empire) est celle de la famille provençale de Vence, le comte de Vence étant colonel du régiment.

(extrait du très bon site : La Corse militaire.sites.google.com/site/tirailleurscorses/)

 

 

Lors de la conquête de la Corse, les officiers du Royal-Corse ont demandé et obtenu de ne pas participer à la conquête.

Mais Buttafuoco (Matteo ou Mathieu Buttafoco ou Buttafuoco), officier du Royal-Corse, forma des  compagnies de volontaires « corses » pour appuyer les troupes française lors de la conquête (recrutant chez les Corses et aussi les Grecs installés près d’Ajaccio, considérés par leurs voisins corses comme pro-génois et donc plutôt mal vus : les Français récupéraient les alliés des Génois). 

Buttafuoco avait pourtant été l'ami de Paoli et celui qui avait demandé à Jean-Jacques Rousseau de rédiger une Constitution pour la Corse indépendante...

Buttafuoco fut récompensé en obtenant un régiment à son nom, cantonné en Provence d’abord, qui devint ensuite le Régiment provincial corse, destiné à servir en Corse pour des missions de police.

Sur le drapeau de chacun de ces deux régiments commandés par Buttafuoco figurait au centre la tête de Maure.

Les postes d’officiers furent donnés à des ralliés et le régiment s’illustra tristement en faisant la chasse aux rebelles notamment en 1774 dans le Niolu où une tentative d’insurrection paoliste fut réprimée en procédant à de nombreuses pendaisons.

La tête de Maure n’est donc pas interdite sous la période de la monarchie française en Corse, puisqu’elle figure même sur le drapeau du régiment (corse) qui pourchasse les insoumis et déviants de toute sorte (traquant même les bergers accompagnant les transhumances, pour défaut de domicile fixe !).

 

 

Mais elle devient plus discrète, car on n’oublie pas qu’elle est le symbole de l’état indépendant de Paoli. On la trouve en tout petit sur le papier timbré de l’administration, où elle surmonte les fleurs de lys.

Il est probable que le blason corse est un peu moins bien considéré que les blasons des autres provinces – qui déjà ne peuvent pas prétendre rivaliser avec le blason fleurdelysé.

Quant au drapeau corse, considéré comme symbole d'un état souverain ou qui au moins, doté d'un statut particulier, il disparait. Le pavillon corse à tête de Maure est interdit dès l'entrée en vigueur du traité de Versailles de 1768 (Histoire de la Corse, sous la direction de P. Arrighi, éd. de 1990).  La république de Gênes, au moins, considérait la Corse comme un royaume à part, disposant de son propre pavillon, comme le montrent les tables des  pavillons de marine du monde depuis le début du 18ème siècle, ainsi qu'on a vu en première partie.

 

 

 

LA CORSE ET LA REVOLUTION FRANCAISE

 

 

En 1789, la France entre en révolution et la Corse suit le mouvement.  Nous n’entrerons pas dans tous les détails de cette époque complexe.

Dans les cahiers de doléances qu’ils rédigent, les Corses demandent, parmi d’autres sujets bien entendu,  que le roi de France prenne aussi le titre de roi de Corse et que le pavillon à tête de Maure soit adopté pour les bateaux corses, autant dire qu’ils veulent être considérés comme une nation particulière sans remettre en cause  (du moins dans les cahiers de doléances) l’union à la France (d’autres provinces émettent des revendications de ce type).

On notera qur les tables des pavillons de marine qui paraissent à cette époque, comme celle de Carrington Bowles en 1783, le pavillon corse figure toujours, en raison probablement d'un défaut d'actualisation des tables, à moins que l'auteur n'ait voulu marquer qu'il était en désaccord avec l'annexion de la Corse, comme beaucoup de Britanniques ?

 

 

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Bowles's universal display of the naval flags of all nations in the world,, la carte des pavillons nationaux de marine par Carrington Bowles(1783). Library of Congress.

En 1783, le pavillon à tête de Maure figure toujours sur les tables internationales des pavillons de marine (5ème ligne, à côté de Gênes, de Monaco et de la Savoie). Il est peu probable que cela corresponde à un usage réel  même non officiel. Dans les cahiers de doléances les Corses de 1789 avaient demandé  le rétablissement du pavillon à tête de Maure sur les bateaux.

Le dernier pavillon illustré sur la carte avant des cases vides est celui des Etats-Unis (probablement le dernier entré) et bien des pavillons illustrés (Raguse, Venise, Gênes et d'autres états) vont disparaître dans les années qui suivent la publication de la carte.

 

 

 Cette période est marquée pour la Corse par le décret du 30 novembre 1789 supposé lever une ambigüité : l’Assemblée nationale à Paris déclare, à la demande des députés de la Corse, que celle-ci fait bien partie « de l’empire [comprendre : de l’état] français ».

La république de Gênes proteste en y voyant une violation du traité de 1768 et le gouvernement monarchique lui répond que rien n’est changé au traité de 1768 ! Le gouvernement monarchique qui se débat dans les difficultés financières proposera même à demi-mots deux fois à Gênes de lui rendre la Corse, si Gênes paie les trente millions dépensés par la France depuis 1768 (cf. René Emmanuelli  Deux  offres de rétrocession de la Corse à Gênes, in Annales historiques de la révolution française, 1974). Une offre que Gênes pourrait saisir, non pour administrer la Corse, elle a déjà donné, mais pour la revendre, par exemple à la Russie, comme l’indique à son gouvernement le consul anglais à Gênes !

Le 30 novembre 1789, l'Assemblée nationale vote aussi un décret qui permet aux patriotes corses qui ont combattu les Français de rentrer chez eux. Les députés conservateurs de la Corse, Buttafoco et l'abbé de Peretti, essaient en vain de faire en sorte que la mesure ne s'applique pas à Paoli .

Paoli ne parait pas pressé de renter en Corse et une délégation de Corses vient le chercher en Angleterre. De passage à Paris, sur le chemin du retour en Corse, Paoli  est reçu par Louis XVI (les deux hommes semblent s'apprécier et Paoli assiste même à la messe en compagnie du roi) et sympathise avec des dirigeants révolutionnaires modérés comme La Fayette et Bailly.

Le vieux chef n’a peut-être pas abandonné ses espoirs d’obtenir une forme d’autonomie pour la Corse. Il débarque en Corse à Macinaggio en juillet 1790 et embrasse le sol. Partout il est accueilli avec enthousiasme; il est élu président du "département" nouvellement créé (président du conseil général) et commandant général de la garde nationale.

Il fait l’éloge de l’appartenance à la France révolutionnaire (modérée) du moment.

C'est à ce moment que la France se dote de la devise La nation, la loi, le roi.

Ce n'est pas sans incidence sur l'usage du blason à tête de Maure.

c'est à notre avis à cette époque qu'il faut attribuer les représentations où on voit la tête de More accolée aux trois fleurs de lys.

On trouve cette repésentation sur des boutons d'uniforme (de la garde nationale ?) ou sur un coffre reproduits sur le site boutonancien.forumactif.com ("Boutons d'antan, vêtements civils, uniformes militaires")  consacré aux boutons d'uniformes. Le contributeur pense qu'il s'agit de boutons du royaume anglo-corse (nous en parlerons ensuite). On voit mal pourquoi le royaume anglo-corse aurait employé des fleurs de lys. 

Il s'agit pour nous de blasons utilisés pendant la brève époque de la monarchie constitutionnelle (entre 1790 et la chute de la monarchie, aoüt 1792).

 

Ce qui confirme notre analyse est la photographie d'un blason en marbre, dans le catalogue de l'exposition Pasquale de' Paoli, la Corse au coeur de l'Europe des Lumières, Musée de la Corse/éd. Albiana, 2007,  où on voit la tête de More accolée aux trois fleurs de lys avec en-dessous la devise de la monarchie constitutionnelle après 1789, La nation, la loi, le roi (page 227).

Des recherches plus approfondies établiraient si toutefois l'association des fleurs de lys et de la tête de More sur un blason commun n'existait pas déjà en Corse antérieurement aux événements révolutionnaires (autrement que sous la forme qu'on a déjà vu pour le drapeau des régiments corses ou le papier timbré, où il ne s'agit pas à proprement parler d'un blason).

Le 27 décembre 1789, un Te Deum est célébré à Bastia pour fêter les décrets du 30 novembre 1789, et dans un cérémonial encore  très Ancien régime, au milieu des chants d'église, des musiques militaires, de l'homélie de l'évêque de Bastia qui annonce que les Corses vont trouver le bonheur en s'unissant à un peuple amoureux  de son roi (les Français !), des décharges de mousqueterie,  les notables bastiais, M. de Varèse et le maire Caraffa allument un feu de joie tandis qu'un drapeau unissant les armes du roi, le blason corse et les armes de Bastia flotte sur la fête.

Le récit des festivités note que les bateaux du port font flotter leur pavillon tandis que celui de la France est hiissé sur la  citadelle, ce qui laisse penser qu'il s'agit bien de drapeaux différents. Mais le pavillon de marine des bateaux français était différent de l'étendard royal, il existait aussi sous l'Ancien régime des pavillons de marine pour certains ports (Marseille avait son pavillon) et on ne peut savoir si le pavillon corse était de nouveau arboré sur les bateaux corses. Au demeurant la révolution allait bientôt mettre fin à tout particularisme, dans les pavillons comme ailleurs.

Lors du retour de Paoli en Corse, un poète amateur célébra à sa manière la réconciliation entre le grand homme de la Corse et la monarchie française renouvelée par la révolution de 1789 :  "En Corse, toujours Paoli et toujours les lys d'or !"

 

 

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Reproduction d'un bouton sur le forum "Boutons d'antan, vêtements civils, uniformes militaires". L'un des participants pense qu'il s'agit d'un bouton lié au royaume anglo-corse. L'association des fleurs de lys à la tête de Maure (tellement maladroite qu'on peut hésiter à la reconnaître) semble au contraire liée à la période de la monarchie constitutionnelle française (1789-1792, et notamment sous le régime de la constitution de 1791). Ce bouton pourrait appartenir à un uniforme de la garde nationale locale.

http://boutonancien.forumactif.com/

 

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 Ce coffre décoré (une rareté quand on sait que les meubles corses anciens sont rares et les meubles décorés encore plus) rend plus clair ce qui est dit à propos du bouton ci-dessus, Le blason représente les lys de la monarchie française accolés à la tête de More et doit être probablement mis en rapport avec la période de la monarchie constitutionnelle, bien que cette reproduction ait été mise en ligne sur le site "Boutons d'antan" par le participant qui défend la thèse que ce blason date de l'époque du royaume anglo-corse (il fournit d'ailleurs un blason clairement du royaume anglo-corse, évidemment différent de celui qui est peint sur le coffre, ce qui contredit sa thèse). 

 http://boutonancien.forumactif.com/

 

 

 

Il semble qu'au moment où les Français commençaient à se débarrasser des fleur de lys, les Corses, toujours un peu en retard sur la mentalité "continentale", les adoptaient volontiers, bien entendu associées avec la tête de More. Il est probable que l'initiative d'associer les fleurs de lys et la tête de More était locale. Cette manifestation de fidélité au royaume des Bourbons était un peu surprenante d'autant que .dés le début des événements révolutionnaires, les Corses avaient chassé les fonctionnaires français, une "corsisation" des emplois ambigüe : les fonctionaires français étaient-ils chassés parce que représentant l'Ancien régime ou parce que représentant la France ?

Même le jeune capitaine Napoléon Bonaparte aurait déclaré qu'il "fallait chasser tous les Français de Corse". Interpellé à ce sujet de façon assez agressive par quelques concitoyens d'Ajaccio, qui pensaient peut-être que le départ des Français causerait un manque à gagner à l'économie locale, il refusa d'admettre qu'il avait dit ces paroles, lors d'une rencontre de rue qui aurait pu tourner au pugilat si un homme de main de la famille Bonaparte, le "bandit" Trenta Costa,  n'avait pas sorti son pistolet pour calmer les esprits des adversaires de son patron...

 

Bientôt l'Assemblée législative française allait interdire les blasons, ceux des familles (nobles et non-nobles), des villes et des provinces. Le blason à tête de More se trouvait donc illégal.

La radicalisation de la révolution française allait rejeter un grand nombre de Corses, dont le plus éminent d'entre eux, Paoli, parmi les ennemis de la révolution.

 

 

 

 

LA CORSE FAIT SECESSION

 

 

 

Les événements révolutionnaires en France continentale devenaient de plus en plus violents et l'écart se creusait entre les modérés comme Paoli et les révolutionnaires extrêmes et leurs rares adeptes en Corse, bien moins des idéalistes que des profiteurs de la révolution.

En effet, de façon en apparence paradoxale, les partisans en Corse des tendances révolutionnaires  les plus radicales étaient aussi les membres des classes bourgeoises insulaires, gros profiteurs des ventes de biens nationaux, qui en s'appuyant sur les révolutionnaires français les plus avancés, qui avaient entamé la prise du pouvoir, comptaient discréditer Paoli et ses amis et s'emparer en Corse de tous les leviers de pouvoir.

Parmi ces ambitieux on trouvait les frères Arena, Saliceti, et les frères Bonaparte. Lorsque la Convention met enfin Paoli hors-la-loi, Lucien Bonaparte, sur le continent, écrit à ses frères en Corse (dont Napoléon)  : Paoli est décrété d'arrestation, notre fortune est faite.

Déjà Paoli semble avoir été écoeuré par l'exécution de Louis XVI, roi constitutionnel et homme de bonne volonté.

Mais le fossé s'agrandit au cours du premier semestre 1793 entre une grande partie des Corses, représentés par Paoli, et le mouvement révolutionnaire au pouvoir en France : la guerre déraisonnable des révolutionnaires avec les puissances européennes  ("la Corse a besoin de paix et pas de guerre", dit Paoli); le contact avec des sans-culottes continentaux venus en Corse pour participer à une expédition contre la Sardaigne et qui se commettent des meurtres et des violences qui horrifient les Corses;  ce qu'on sait de la violence révolutionnaire et la persécution antireligieuse en France, tout cela contribue à la rupture qui éclate au grand jour après un crescendo de tension et d'accusations, lorsque la Convention déclare Paoli et ses amis hors-la-loi et ordonne leur arrestation et aux forces armées de "tenir" la Corse.

A ce moment presque toute la Corse est aux mains des Paolistes et les troupes de la république ne tiennent plus que trois ports (Bastia, Calvi, Saint-Florent).

Nous développons en annexe, de façon succincte, les événements qui ont abouti à la sécession de la Corse dès la fin du premier semestre 1793 et ensuite en mai 1794, la formation du royaume dit "anglo-corse", qui était en fait le rétablissement du royaume de Corse.

 

 

 

 

 LA TETE DE MAURE REDEVIENT EMBLEME NATIONAL

 

 

 

Il ne semble pas que le drapeau corse à tête de Maure avait été utilisé par les Paolistes avant qu'on ait connaissance du décret ordonnant l'arrestation de Paoli et ses amis.

Encore que ce puisse être contesté, car en juin  1793 , des Paolistes avaient tenté de s'emparer de la forteresse de Calvi et selon le raport du gouverneur français à la Convention, ils avaient réussi à faire flotter un moment leur drapeau sur la forteresse. Quel drapeau, sinon celui à tête de Maure ?

Mais lorsque la rupture est consacrée, Paoli organise le governo separato, et fait hisser le drapeau à tête de More.

Il écrit aux puissances italiennes pour leur demander de traiter comme des bâtiments amis les bateaux corses portant le pavillon à tête de Maure. 

Paoli a autorisé des corsaires à agir contre les ennemis de la Corse, et s'emparer des navires qui tenteraient de ravitailler les Français, notamment les navires génois. L'ambassadeur de Gênes en Angleterre adresse au gouvernement anglais, sans doute pour se plaindre des actes des Corses alliés de l'Angleterre, la copie d'une  "lettre de marque" signée par Paoli, datée de Furiani le 24 avril 1794. La copie est en français approximatif (sans doute une traduction): Paoli autorise le commandant Polydoro Polydori de Tomino, à agir comme corsaire avec son brigantin Le Patriote. Il rappelle que le bateau doit porter "notre pavillon national" avec la Testa del Moro ( ces derniers mots sont en italien dans le texte français, lettre reproduite dans  Dorothy Carrington, Sources de l'Histoire de la Corse au Public record Office de Londres, 1983(exploitation des sources détenues aux archives nationales britanniques).

Au milieu de 1793, les Paolistes sont maîtres de toute la Corse à l'exception des trois ports de Bastia, Calvi et Saint-Florent toujours aux mains des Français et des Corses républicains si on veut admettre que les habitants sont solidaires de la république française, ce qui n'est pas certain pour tous - certes dans ces trois villes on peut penser que les militants paolistes ont rejoint le gros des forces et participent au siège de leur propre ville, mais braucoup d'habitants doivent être pris au piège et restent dans ces enclaves de la république non par conviction mais par nécessité.

. De plus, pour les Paolistes il faut toujours redouter une expédition française pour reprendre le contrôle de la Corse et ses possibles résultats : guerre transportée sur le sol de la Corse, défaite et exécution des insurgés. Paoli et ses amis sont donc dans l'obligation de trouver des alliés et l'allié qui vient tout de suite à l'esprit, c'est la Grande-Bretagne. Des contacts avaient déjà eu lieu auparavant à l'initiative des Anglais, sans que la réponse de Paoli soit connue. Mais à partir de juillet, Paoli  écrit  à l'amiral Hood, commandant en chef de la Royal navy en Méditerranée, au Premier ministre William Pitt et au roi George III.

Les Britanniques interviennent en Corse dés septembre 1793 puis plus massivement fin décembre 1793 et janvier 1794, leurs forces qui défendaient Toulon redevenant disponibles après la prise de la ville par les républicains. Très vite il est question entre les Paolistes et les Britanniques d'aller au-delà d'une alliance militaire et de créer une union politique.

Les négociations aboutissent à un projet qui est soumis au vote (prévisible) des députés corses réunis lors d'une Consulta à Corte du 15 au 19 mai 1794.

Elus au  nombre de deux par villes et villages, les députés votent à l'unanimité, sur le rapport de Pascal Paoli, la séparation de la Corse d'avec la France et l'établissement d'un royaume indépendant dont le roi est le roi de Grande-Bretagne qui devient roi de Corse.

Le nouvel état est doté d'institutions assez libérales (il est peut-être exagéré d'y voir comme un auteur de la fin du 19ème siècle le régime le plus libéral - au sens de libre- qui ait jamais existé !) ; complètement autonome pour les affaires intérieures, il relève de la Grande-Bretagne pour la défense et la diplomatie. Le roi de Corse est représenté par un vice-roi, les lois sont votées par le Parlement élu assez largement (il faut être propriétaire, Corse [évidemment le suffrage est réservé aux hommes]  et âgé de 25 ans pour voter - mais quasiment tous les Corses sont propriétaires si bien qu'il y a peu d'exclus). En revanche il n'existe pas de gouvernement représentatif qui serait choisi par le Parlement avec un Premier ministre. Le vice-roi nommé par le roi (en fait par le gouvernement anglais) représente le pouvoir exécutif avec un Conseil d'Etat pour l'assister.

La religion catholique "dans toute sa pureté évangélique", est religion d'état, les autres cultes sont tolérés (les Britanniques, essentiellement protestants, sont donc en situation de simple tolérance en Corse du point de vue de leur religion).

Les institutions du nouvel état préfigurent en partie les dominions britanniques du 19ème siècle (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande notamment) qui deviendront au 20ème siècle pleinement indépendants. 

Les députés à la Consulta prêtent serment au nouveau roi de Corse et de défendre la liberté et les lois  de la Corse  tandis que le représentant du roi George III, le baronnet écossais et député à la chambre des Communes, Sir Gilbert Elliot, prête serment au nom du roi de "maintenir la liberté de la nation corse selon la Constitution et les lois". Puis les députés votent les articles de la Constitution du nouvel état.

L'article premier du titre IX de la Constitution (Du drapeau et de la navigation corse) dispose : le drapeau portera la tête de Maure unie aux armes du roi selon la forme qui sera prescrite par le roi.

 

 

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 Extrait de la Constitution du royaume de Corse, titre IX, article premier, édition en italien, imprimerie du gouvernement à Corte, 1794. L'article 1er du titre IX indique :"La bandiera porterà la testa di Moro..." (le drapeau portera la tête de Maure, unie aux armes du roi).

Reproduction sur le site Sources on the Rise of Modern Constitutionalism

http://www.modern-constitutions.de/

 

 

 Il existe un seul exemple à notre connaissance de ces armes unissant les armes du roi (de grande-Bretagne) à la tête de Maure. il s'agit d'un panneau peint conservé au musée de Bastia qui représente à gauche les armes royales de Grande-Bretagne, avec les fleurs de lys , les léopards d'Angleterre, le lion d'Ecosse et la harpe d'Irlande, assez maladroitement reproduits. Les fleurs de lys représentent les prétentions du roi d'Angleterre à être roi de France (remontant à la guerre de Cent Ans) et elles disparaitront bientôt des armes royales. 

Ce panneau comme l'indique une inscription placée à la base, était sans doute installé devant le bureau de la marine ("the marine office" ou "scagno della marina").

Le panneau porte aussi la devise créee pour le royaume par Sir Gilbert Elliot, Amici e no di ventura, une devise tirée de la Divine Comédie de Dante (amis mais non pas amis de rencontre) exprimant l'espoir d'une amitié profonde et durable (voir annexe ci-dessous). L'avenir allait rendre cette devise caduque assez rapidement ...

 

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 Panneau peint représentant les armes officielles du royaume de Corse (1794-96)

Musée de Bastia.

http://boutonancien.forumactif.com/

 

 

 Du côté britannique, l'union (mais non l'intégration) de la Corse avec la Grande-Bretagne ne semble pas avoir eu un écho considérable.

Une médaille commémorative (au moins une, mais d'autres découvertes sont possibles) fut frappée qui ne semble pas d'une qualité remarquable par rapport à ce qu'on pouvait espérer. Décidemment la Corse était toujours la Cendrillon de l'histoire !

Cette médaille est reproduite ci-dessous : elle porte au droit (ou avers) le portrait du roi George III et au revers l'inscription : "Corsica united to Great Britain, MDCCXCIV (Corse unie à la Grande-Bretagne, 1794).

 

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 Une médaille commémorative frappée en Grande-Bretagne pour l'union avec la Corse, sur un site de collectionneur. 

"bust of King George III in dress uniform, to right. Four-line inscription: CORSICA UNITED TO GREAT BRITAIN MDCCXCIV. By Charles Twigg. White metal. 21 mm. (0.85 inches) in diameter.

Condition: Extremely fine. Notes: A rare medal, containing an early numismatic reference to Corsica."

http://www.christophereimer.co.uk/

 

 

 On peut penser que le pavillon de marine continue à être le pavillon à tête de Maure seule. Ce pavillon pose d'ailleurs problème car il est considéré comme insultant par les Etats barbaresques (d'Afrique du nord) qui n'ont pas perdu de vue qu'il représente à l'origine une tête de Sarrasin ou de More africain vaincu et même coupée.

Le dey d'Alger déclare au consul britannique :

" Les Algériens ont toujours été en guerre avec le pavillon corse à tête de Maure et les bateaux portant ce pavillon. Ils viennent ici pêcher sans mon autorisation. Ils nous volent notre corail" (lettre du consul Mace au duc de Portland, janvier 1795).

Les autorités du royaume anglo-corse essayent de négocier avec les Etats barbaresques pour que la garantie accordée (moyennant paiement) aux navires britanniques de ne pas être attaqués par les corsaires barbaresques, soit étendue aux bâtiments corses. Ces autorités essaient aussi de négocier la libération des captifs corses détenus à Alger et Tunis. Le secrétaire d'Etat du royaume (le numéro 2) , Frederic North, se rend en Afrique du nord pour négocier et obtient des résultats tant en ce qui concerne la libération des captifs que la protection accordée aux bateaux corses.

 Sur le tableau des pavillons maritimes publié en 1794 par Laurie et Whittle en Angleterre, le pavillon à tête de Maure est en place (ce tableau recopie largement celui de Bowles, dix ans avant, qui continuait à faire figurer le pavillon corse; mais à la différence de Bowles, en 1794 on peut penser que le pavillon corse était bien de nouveau en usage).

 

 

A_view_of_the_flags,_1794

"A View of the Flags that are to be found at Sea in all Parts of the World Containing Upwards of One Hundred more than in any other Collection, & carefully Corrected by Several Sea Commanders." Tableau des pavillons de marine du monde par Laurie & Whittle, No. 53, Fleet Street, London. Successors to the late Mr. Sayer.12 May 1794.

En 1794, le  pavillon corse est à sa place habituelle depuis le tableau de Bowles (5ème rangée). Les derniers pavillons entrés sur le tableau sont ceux "de la Convention nationale" (le drapeau tricolore français tel qu'on le connait), placé après le pavillon des Etats-unis,  les pavillons de la marine de guerre française, assez curieux (blancs avec des bordures rouge et bleue), et les nouveaux pavillons des Pays-Bas devenus république batave (ce qui semble montrer que la date donnée comme celle de cette planche, 12 mai 1794 ne correspond pas avec la date réelle de l'édition, car la république batave fut établie en 1795 après l'occupation des Pays-Bas par les troupes françaises).

Enfin il est bien peu probable qu'à l'époque (1794 ou 1795) les pavillons de la Provence et de Marseille, figurant toujours sur la planche, en 6ème rangée à gauche, aient toujours été d'actualité, en pleine république française une et indivisible... 

Library of Congress

Wikipedia commons.

 

 

 

 

LA PEINE DE MORT POUR LES CORSES NAVIGUANT SOUS PAVILLON CORSE

 

 

 

 

 Pendant ce temps, la France révolutionnaire ne perd pas la Corse de vue.

Il est intéressant de reproduire le décret de la Convention du 16 vendémiaire an III (7 octobre 1794) qui fait état du "pavillon corse".

 

Décret qui charge le comité de salut public de présenter de nouveau la rédaction du décret du 4 fructidor, qui a été égaré et qui fixoit des secours pour les patriotes Corses réfugiés.

 

 Du 16 vendémiaire an III (7 octobre 1794)

 

La Convention nationale décrète ce qui suit :

 

Art. I. Le comité de salut public lui présentera de nouveau, et dans le plus bref délai, la rédaction du décret du 4 fructidor, qui a été égarée, et qui ordonnoit qu'il seroit accordé à chaque patriote  réfugié Corse, venant de Calvi, Saint-Florent, Bastia, de l'intérieur de l'isle, ou qui pourroit arriver dans la suite, une somme journalière et égale, jusqu'à ce que le département de Corse soit rendu à la France, et d'en fixer la somme.

 

II. Les comités de salut public et d'instruction publique examineront s'il ne seroit pas expédient de disperser dans les différens établissemens d'instruction publique les enfans des patriotes réfugiés Corses, au-dessous de 18 ans, pour propager plus facilement l'usage de la langue française dans le département

 

III. Le comité de salut public examinera si l'arrêté portant peine de mort contre tous les individus corses pris sous pavillon paoliste, corse ou anglois, peut être modifié de manière que les vrais patriotes qui s'y embarqueroient uniquement pour fuir la tyrannie du traître Paoli, ou des Anglois, ne puissent être confondus avec les contre-révolutionnaires.

 

Collection Baudouin des lois et décrets des assemblées révolutionnaires

 

http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?p.52:121.baudouin0314

 

 

Les patriotes dont parle le décret sont bien entendu les Corses pro-français et pro-révolutionnaires qui ont du s'exiler.

Le décret fait allusion à un arrêté antérieur (de quelle date ?) portant que tout Corse pris sur un bateau sous pavillon anglais, corse ou paoliste (ce distinguo entre pavillon "corse" et "paoliste" a probablement été inventé par la Convention qui n'était pas certaine du pavillon utilisé par les rebelles?) était passible de la peine de mort sauf à prouver que justement il s'était embarqué (sans doute en cachant ses intentions !) pour fuir la "tyrannie" de Paoli ou des Anglais.

Texte destiné à faire peur et à rester lettre morte ? Pas vraiment.

 

En 1796, il semble que sept marins corses sont capturés par la marine française sur un bateau battant pavillon à tête de Maure. Transférés à Toulon, ils sont fusillés pour trahison.

 

On était plus aimable de l'autre côté : les marins de deux navires de la marine de guerre française, dont l'un est nommé le Ca ira,  capturés par les Britanniques, sont bien traités (les responsables du royaume anglo-corse écrivent que ces marins sont dans un état déplorables, presque nus et qu'ils déclarent avoir été contraints de servir sur les navires de la république) ; les officiers des deux navires sont invités à dîner par le vice-roi et sa femme.

 

 

 

 

RETOUR A LA CASE FRANCE...

 

 

 

 Le royaume anglo-corse ne dure que de juin 1794 à octobre 1796.

Son échec est-il imputable à l'incompréhension entre Corses et Britanniques ? On a beaucoup exagéré celle-ci -sans doute pour renforcer l'idée qu'entre Corses et Français la compréhension était incomparablement meilleure...

Sir Gilbert Elliot, le négociateur britannique, fut nommé vice-roi et installa sa résidence à Bastia.

Paoli fut peut-être déçu de voir le poste lui échapper même s'il disait à qui voulait l'entendre qu'il n'entendait plus exercer de fonction publique et qu'il était satisfait que sa chère patrie ait échappé aux cannibales révolutionnaires français.

Il serait exagéré de prétendre que tous les postes importants du royaume étaient occupés par des Britanniques puisque la Constitution disait que tous les fonctionnaires devaient être Corses. Le Conseil d'Etat, sorte de conseil de gouvernement, était composé de Corses et présidé par Pozzo di Borgo, le bras droit de Paoli mais qui maintenant s'émancipait de son mentor. L'hostilité entre Paoli et Pozzo di Borgo allait saper les affaires du royaume.

A partir de 1795 il y eut un secrétaire d'Etat, sorte de ministre à tout faire, le jeune et cultivé (il parlait ou lisait six langues) Frederic North, fils d'un ancien Premier ministre.

Le vice-roi, Sir Gilbert Elliot, homme de bonne volonté mais isolé et sans appui pour diriger une population turbulente, se méfiait de Paoli et les relations devinrent rapidement mauvaises entre les deux hommes.

En 1795, persuadé que l'influence de Paoli détruisait son autorité en tant que vice-roi, Elliot obtint du gouvernement britannique qu'il fasse rappeler Paoli en Grande-Bretagne.

Ce rappel fut plus poli que l'ordre de se présenter à la barre de la Convention, puisque le roi George III écrivit à Paoli pour lui demander de revenir dans l'intérêt même du royaume de Corse : venez, disait le roi, en exagérant peut-être un peu, et nous vous donnerons une place au sein de notre propre famille.

 Paoli quitte la Corse en octobre 1795 espérant bien se faire entendre du roi sur ce qui ne va pas en Corse. Le gouvernement est alors confronté à des troubles en particulier fiscaux (les Corses ayant pris l'habitude de ne plus  payer d'impôts depuis le début de la révolution française). Les succès en Italie du jeune Napoléon Bonaparte à partir de 1796 donnent plus de poids à l'opinion républicaine  et pro-française.

Mais c'est l'évolution de la situation internationale qui va décider du sort du royaume.

La France républicaine, en paix avec la Prusse depuis 1795,  fait la paix avec Gênes et Naples ( la paix avec Gênes provoque une intervention préventive anglo-corse sur l'île de Capraia au nord-est de la Corse, dont Paoli à l'époque de son généralat s'était aussi emparé en 1767).

Mais l'événement majeur est le renversement d'alliance de l'Espagne qui déclare la guerre à la Grande-Bretagne.

Pendant ce temps, détachés depuis l'armée d'Italie de Bonaparte, des Corses républicains s'inflitrent dans l'île mais sans provoquer de rébellion générale.

Les Britanniques craignent de devoir affronter les flottes alliées française et espagnole et doivent utiliser leurs forces disponibles pour défendre Gibraltar. Le gouvernement anglais donne l'ordre d'évacuer la Corse et aussi le bassin de la Méditerranée.

Sir Gilbert écrit au gouvernement pour expliquer les raisons de conserver la Corse, d'autant "qu'elle n'a jamais été aussi tranquille" dit-il avec un peu d'exagération. Mais il obéit aux ordres. Il est déjà arrivé sur l'île d'Elbe avec ses forces et un certain nombre de Corses qui ont suivi l'évacuation quand il reçoit le contre-ordre d'évacuation. La Corse a donc été évacuée trop tôt...

Les Français reprennent l'ile sans combat, la population dans sa majorité parait être restée indifférente à ce changement de domination : dans l'affaire, c'est quand même l'indépendance de la Corse en tant qu'état autonome qui disparaît.

 Sir Gilbert semble triste d'avoir à quitter la Corse et les Corses. Il écrit : malgré toutes les avanies que m'ont fait subir les Corses, je ne peux pas m'empêcher de les aimer et de leur souhaiter bonne chance.

En souvenir de son séjour en Corse, il décide d'intégrer la tête de Maure dans son blason.

Quant à Frederic North, il aura ce commentaire : Seul Paoli a réussi à diriger les Corses, et encore, avec des difficultés.

 

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Blason de la famille Elliot, comtes Minto

Wikipedia

 

 

Sir Gilbert EIliot ajouta à son nom les noms de Murray-Kynynmound en 1797; il sera à cette date élevé au titre de baron Minto, puis comte  Minto (earl Minto) en 1813. En 1807 Lord Minto devient gouverneur-général du Bengale (titre porté à l'époque par le gouverneur de toute l'Inde britannique). Il meurt assez  prématurément en 1814 en Angleterre, à peine revenu des Indes.

Nous devons à un écrivain asiatique une image de Lord Minto vers 1810. Lord Minto se rendit à Java, dans la future Indonésie, pour rencontrer son subordonné, le jeune Raffles (futur fondateur de Singapour) qui avait dirigé l'occupation par les Britanniques des colonies hollandaises (la Hollande étant l'alliée de Napoléon et donc en guerre avec la Grande-Bretagne)

Le très jeune Abdullah bin Abdul Kadir, qui sera plus tard l'un des fondateurs de la littérature indonésienne moderne,  est à ce moment  le secrétaire de Raffles (il admire grandement Mr. Raffles, qui a joué un grand rôle dans son éducation). Le jeune secrétaire indo-malais  voit arriver à la place de l'homme imposant qu'il imaginait (le chef vénéré de son propre patron vénéré !), un vieux monsieur d'allure fragile qui parle à tout le monde, quel que soit l'âge et le rang, doucement et gentiment. Alors dit  Abdullah bin Abdul Kadir, je me remémorais le proverbe chinois : il n'y a que la barrique à demi pleine qui fait du bruit en roulant.

Le blason à tête de Maure de Lord Minto est toujours porté aujourd'hui par ses descendants.

 

 

 

 

 EPISODE SANS LENDEMAIN EN 1814

 

 

 

 Après le "retour" de la Corse dans la république, il y aura encore des révoltes (dont celle de la Crocetta en 1798) contre l'autorité française, matées avec une dureté qui a permis à la république de se maintenir en Corse. A certains moments, les conscrits corses, requis pour les guerres de la république et bientôt de l'Empire napoléonien,  sont 50% à ne pas rejoindre leur affectation et à prendre le maquis, selon les rapports officiels, .

Des centaines de Corses émigrent. Beaucoup s'engagent dans une unité de l'armée britannique, les Royal Corsican Rangers, qui sont présents lors de la campagne d'Egypte, puis en Italie du sud (ils s'emparent de Capri et y tiennent garnison pendant quelque temps avant la reprise de l'île par les Français) et dans les Iles ioniennes. 

Le 11 avril 1814,  le jour même où Napoléon abdique à  Fontainebleau, la ville de Bastia s'insurge contre le pouvoir napoléonien dont il faut bien dire qu'il n'a rien apporté à la Corse : Napoléon ne semble s'être soucié de sa terre natale que pour y "faire marcher" la conscription, pour y construire quelques casernes ou pour y envoyer des bagnards napolitains (sans doute des opposants à la mainmise napoléonienne sur le royaume de Naples) en ajoutant qu'ils faisaient trop de dégâts en France métropolitaine. 

La Corse fut placée par Napoléon  sous un régime militaire et policier confié d'abord au général baron Morand, de triste mémoire : entre autres actes d'oppression,  il  fit  fusiller une dizaine d'habitants d'Isolacciu di Fiumorbu et envoya mourir dans des prisons du continent 150 personnes du même village âgés de 15 à 80 ans, pour punir une attaque sur des gendarmes qui n'avait fait aucune victime et dont les vrais auteurs étaient en fuite.

Les Corses du personnel impérial commentaient cette situation sans y pouvoir grand chose. Ainsi le général Cervoni écrit à Saliceti, l'ancien conventionnel devenu ministre du roi de Naples: la Corse n'a vraiment pas de quoi se plaindre, on y fusille un homme par jour !

Morand, discrédité à la longue (après presque dix ans de présence) par son comportement violent, fut remplacé par le général comte César Berthier (frère du maréchal), moins violent mais aussi obéissant et prompt à réprimer toute manifestation d'opposition;

C. Berthier dut rendre ses pouvoirs aux insurgés  le 11 avril 1814.

Les Bastiais sont aidés dans leur révolte par des conscrits  italiens et croates de l'armée napoléonienne, casernés à Bastia, qui ont leurs propres raisons de vouloir en finir avec le régime napoléonien .

Le lendemain était constitué une sorte de  gouvernement provisoire du royaume de Corse (Comitato superiore della città di Bastia, capitale dello regno di Corsica) qui appelait la flotte anglaise à son aide, rétablissait l'italien comme langue officielle de l'administration (l'italien était la langue écrite depuis toujours en Corse et le resta jusqu'au milieu du  19ème siècle) et hissait sur les édifices et sur les bateaux le drapeau à tête de Maure.

Le représentant anglais en Italie, Lord Bentinck, qui coordonne la lutte contre Napoléon et promet imprudemment à tout le monde (les Siciliens, les Génois ) que l'Angleterre les aidera à être indépendants, se déclare prêt à aider les Corses à "secouer le joug de la France".

Le général anglais Henry Montresor (qui avait servi à l'époque du royaume anglo-corse) débarque des troupes et pendant quelques semaines on a pu penser que le temps du royaume anglo-corse était de retour.

Plus tard, l'écrivain italien Tommaseo, partisan du Risorgimento,qui passa quelques années d'exil en Corse et  édita un choix de lettres de Pascal Paoli, écrivit : on ne savait pas quel serait le destin de la Corse, "on espérait de l'Angleterre, comme en 1794, statut et lois et langue propre [Tommaseo veut dire la langue utilisée en Corse, c'est-à-dire le couple linguistique italien-corse et non évidemment l'anglais]; on espérait ce que jusqu'alors la France n'avait pas pu assurer aux Corses" .

Tout le monde ne se rallie pas aux Anglais et la Cour d'appel d'Ajaccio, invitée à rendre la justice au nom du roi George III, déclare qu'elle continuera à rendre la justice au nom  du souverain légitime de la France, Louis XVIII (il n'est plus question de Napoléon).

Cet épisode ne dure pas, à la fin mai 1814 le général Montresor annonce que les puissances se sont  mises d'accord et que la Corse doit revenir à  la France. Pourtant . il continue à organiser son autorité et des troubles ont lieu entre Corses partisans de l'Angleterre et Corses partisans de la France; on en profite pour s'attaquer aux grandes propriétés et des vieux clivages se réactivent, dont la rivalité entre Bastia et Ajaccio.

Enfin les Anglais évacuent la Corse tandis  que les  nouvelles autorités nommées par Louis XVIII arrivent en Corse : le drapeau blanc de la monarchie remplace le drapeau à tête de Maure (en supposant que celui-ci flottait toujours sur les édifices ou bateaux civils, comme au début du soulèvement, tandis que le drapeau britannique flottait sur les édifices militaires; en fait nous n'avons pas de témoignage à ce sujet).

Lord Bentinck qui avait pris des engagements d'aider divers territoires à se rendre indépendants est clairement désavoué par son gouvernement.

Ainsi et pour longtemps le drapeau à tête de More cesse de flotter en Corse.

 

 

 

 LA TESTA MORA DES NATIONALISTES

 

 

 

 Tout au long du 19ème siècle il n'est plus beaucoup question du blason corse et encore moins du drapeau.

Les provinces (dont la Corse) ont seulement des blasons de tradition qui n'ont plus d'existence légale, contrairement à beaucoup de pays qui font très attention à entretenir les symboles locaux par des règles officielles. Si le blason à tête de Maure est utilisé, c'est pour illustrer des publications d'études historiques par exemple. C'est un souvenir d'un passé qui disparait. Quant au drapeau il est probable qu'il serait encore plus mal vu, comme symbole d'un risque séparatiste toujours possible.

A la fin du 19ème siècle, la préfecture de Corse fait réaliser, parait-il, un service de table avec le blason corse. Celui-ci est devenu assez innoffensif pour servir aux dîners de la préfecture.

Le blason et le drapeau vont avoir une résurrection dans l'entre deux guerres.

A ce moment des intellectuels d'opinions très diverses, voyant la disparition rapide des coutumes et de la langue corse sous l'influence mécanique des habitudes du continent et de la politique délibérée de la république (interdisant de parler corse à l'école - il est évidemment encore moins question d'enseigner le corse !)  s'efforcent de sauver ce qui peut l'être de la culture corse.

C'est ainsi que des revues de défense de la culture corse se créent (parfois avec un contenu presque entièrement en français !); parmi ces intellectuels rares sont ceux qui osent aller jusqu'à dire, comme les poètes de langue corse et instituteurs , Paoli et Versini, fondateurs de la revue, A Cispra, dès avant la guerre de 14 : la Corse n'est pas un département français, c'est une nation vaincue qui doit renaïtre.

Parmi ceux qui le pensent il y a certainement le poète polygraphe Santu Casanova, qui publie presque seul le journal A Tramuntana avant la première guerre; dans l'après-guerre il s'orientera vers des positions de plus en plus favorables à l'Italie, considérée comme la patrie culturelle de la Corse.

 

 

Dans ce contexte de défense de la culture corse, le drapeau corse fait une timide réapparition : le professeur Arrighi, bien loin de tout séparatisme, directeur de la revue l'Année corse (l'Annu corsu, dont le titre d'abord en corse sera en français par la suite) pose avec des membres de sa famille et le drapeau corse sur une photo  des années 20.

Les "Corsistes" comme on les appelle veulent imiter le mouvement des félibres provençaux. Pour eux la Corse, de culture latine, a tout à fait sa place dans une France elle-même nourrie de culture latine et n'a aucune raison de s'en détourner. Que penseraient-ils aujourd'hui, on peut se le demander, alors que la "France de culture  latine" n'est plus qu'un souvenir ...

 Mais le drapeau corse va être relevé par des gens qui se présentent clairement comme des patriotes corses.

Petru Rocca (il choisit d'utiliser la forme corse de son prénom) fonde avec son frère après la première guerre, le PCA, le Partitu corsu d'azzione, Parti corse d'action, inspiré de l'exemple du Parti sarde d'action (qui existe toujours) et qui en Sardaigne a des préoccupations similaires.

Son but est de plus en plus l'autonomie pour la Corse, inséparable de la défense de la langue et de la culture.

Pour répandre ses idées il fonde le journal A muvra (le mouflon) qui a vite un grand succès et attire les soupçons de l'état français.

Puis le PCA sans changer de sigle devient le Partitu corsu autonomista. Petru Rocca prend des contacts avec les autres mouvements autonomistes de France (Bretons, Alsaciens), se démarquant du simple et inoffensif régionalisme.

L'hostilité des autorités françaises le pousse vers des attitudes de sympathie ou de complaisance, comme on voudra, envers le fascisme italien : le mouvement de Mussolini prétend que tous les territoires de culture italienne doivent appartenir à l'Italie. Or pour les fascistes et plus largement les nationalistes italiens, la Corse est bien un territoire de culture italienne, la langue et la culture corse étant un rameau de la culture italienne au même titre que les dialectes et cultures des régions italiennes.

Dans des circonstances différentes et avec des résultats finalement bien différents, une situation similaire existe à Malte où les nationalistes maltais opposés à la présence britannique mettent en avant l'italianité de Malte et prennent des positions favorables au fascisme (moins pour l'idéologie proprement fasciste que parce qu'elle représente une image de  l'Italie puissante et conquérante). 

Mouvement à la fois politique et culturel, le PCA organise des manifestations qui sont l'occasion de déployer le drapeau à tête de Maure.

En 1925 le PCA fait installer après une souscription publique, une croix à Ponte Novu en mémoire des soldats de Paoli tombés dans le dernier combat pour l'indépendance (1769), c'est a croce di u ricordu (la croix du souvenir).

En 1926 le PCA dépose dans la maison natale de Pascal Paoli, à Morosaglia, où son corps a été ramené à la fin du 19ème siècle, une palme pour le jour anniversaire de l'élection de Paoli au généralat.

 

 

 

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Célébration du souvenir de Paoli à Morosaglia en 1926 par le PCA; photo Ange Tomasi.

 http://www.histoire-image.org/

 

Puis le PCA est partie prenante dans l'organisation des Etats généraux de la Corse en 1934 et 1935, qui rassemblent des Corses de toute tendance. Les autorités françaises s'inquiètent et surveillent le PCA et sa principale publication, A Muvra. Le PCA durçit ses positions et soutient une ligne séparatiste de plus en plus alignée sur l'Italie fasciste qui le coupe d'une grande partie des Corses dans l'île et sur le continent (et dans les colonies françaises, où les Corses expatriés sont nombreux et ont nécessairement une vision de leur identité qui reflète leur situation de "coloniaux français".

Lors de la déclaration de guerre de 1939, le PCA est dissout et A Muvra interdite, les scellés sont mis sur l'imprimerie.

 

 Après la 2ème guerre mondiale, les autonomistes ont été discrédités par leurs postions passées, simplifiées à outrance par leurs adversaires (notamment communistes) et certains sont condamnés dans des procès expéditifs à l'emprisonnement.

Le drapeau à tête de Maure survit dans les manifestations folkloriques et dans le culte de la "petite patrie" tandis que l'émigration atteint son maximum et que tous les chanteurs populaires de l'époque décrivent une Corse à l'abandon, en voie de désertification.

Au début des années 60 un nouvel esprit régionaliste apparait. Certes dès 1962 quelques attentats d'indépendantistes ont lieu, mais ce ne sont que quelques individus. Les régionalistes nouvelle manière, qui ne se situent pas dans la lignée des partisans du PCA d'avant-guerre, oubliés sinon honnis, se présentent comme des "socio-professionnels" modernes dans un esprit caractéristique de l'époque.

Jeunes agriculteurs ou entrepreneurs, ils veulent une Corse plus moderne et pour eux, le jacobinisme centralisateur de l'Etat français représente l'anti-modernité.

Mais l'absence presque totale de réponse de l'Etat à leurs revendications, le mécontentement suscité par l'arrivée des rapatriés d'Algérie (dont l'Etat français parait se préoccuper bien plus que des insulaires et qui obtiennent des facilités refusées aux Corses pour s'installer), le sentiment de la disparition de l'identité corse, voulue ou acceptée par l'Etat français, vont orienter ce régionalisme vers l'autonomisme et le nationalisme corse.

 En septembre  1967, l'Action régionaliste corse (ARC) est fondée. Elle est dirigée par les frères Max et Edmond Simeoni, qui se séparent du Front régionaliste corse, plus ancien  et orienté vers le socialisme. L'ARC se veut apolitique tout au moins en ce qui concerne l'appartenance à la gauche ou à la droite.

L'ARC obtient  un grand  succès auprès de la jeunesse corse qui répudie la conception tradtionnelle de la politique en Corse et les clans qui se  partagent le pouvoir (gaullistes et radicaux à ce moment). 

Son logo qui reproduit la carte de la Corse très stylisée, ce qui lui donne un peu la forme d'un arc justement, est bientôt dessiné sur tous les murs de Corse avec ou sans  les lettres ARC et accompagné de slogans divers.

Les fameuses lettres IFF (I Francesi fora, les Français dehors) apparaissent sur les murs, mais l'ARC se défend de partager ce slogan; par contre la corsisation des emplois fait partie de son programme.

 A partir de 1971 les ghiornate de Corti (journées de Corte) rassemblent en été les militants autonomistes. Ceux-ci sont présents lors de plusieurs manifestations comme celles menées contre le déversement de déchets ("boues rouges") par la société italienne Montedison. 

Au début des années 1970 les attentats à l'explosif qui sont présents en Corse depuis quelques années, se multiplient et dans Astérix en Corse (1973), Goscinny et Uderzo feront rire toute la France avec les terribles fromages explosifs corses qui terrorisent les occupants Romains (la comparaison implicite et peu flatteuse des Romains ridicules avec les représentants de l'Etat français ne semble pas avoir vraiment retenu l'attention des rieurs à l'époque...).

 

En 1973, l'ARC durçit ses positions et change la signification de son sigle ; c'est désormais l'Azzione per a rinascita di a Corsica (action pour la renaissance de la Corse). L'ARC lance avec d'autres groupements un appel pour l'autonomie (Chiama di Castellare).

Max Simeoni publie dans le journal militant qu'il dirige, Arritti (Debout), le 19 août 1973, un éditorial  dans lequel il explique "pourquoi je suis un nationaliste corse". Pour lui le peuple corse est en voie de disparition; face à cette situation d'urgence, toutes les formes de lutte sont légitimes.

 

Lors de toutes les manifestations auxquelles l'ARC participe, les drapeaux à tête de Maure sont le symbole de l'engagement pour la cause corse.

 Les frères Simeoni sentent qu'ils risquent d'être débordés par des jeunes partisans de l'action violente clandestine (les premiers mouvements clandestins structurés se créent à cette époque), Ils pensent qu'il faut dépasser le stade des discours et passer à l'action, peut-être illégale mais en tous cas sans volonté de violence.

A l'été 1975, après les Ghiornate de Corti, Edmond Simeoni et sept militants décident d'occuper la cave d'un viticulteur pied-noir pour dénoncer les carences de l'Etat français qui ferme les yeux sur des manipulations frauduleuses.

C'est le 21 août 1975 à Aleria. L'opération est armée  (avec des fusils de chasse, on est en Corse !) mais les  les militants qui agissent à visage découvert, vont être piégés par l'engrenage de la violence. Ils sont encerclés par des forces très  importantes  de gendarmerie et des CRS (on a parlé de 2700 hommes déployés en Corse sur ordre du ministre de l'intérieur de l'époque, dont plus de 500 participent à l'encerclement de la cave d'Aleria, occupée par huit militants).

Le 22 août, après un ultimatum, les forces de l'ordre donnent l'assaut; il y a deux morts dans les forces de l'ordre et des blessés chez les militants de l'ARC.

Edmond Simeoni est arrêté. Dans toute la Corse c'est un choc et beaucoup d'habitants peu politisés jusque là sont solidaires des militants. Les Corses installés sur le continent er qui sont nombreux à revenir en vacances sur l'île, présents à ce moment, sont aussi concernés que les Corses qui vivent sur l'île.

Le 27 août l'ARC est dissoute ce qui provoque une nuit de violences à Bastia avec encore un  mort dans les forces de l'ordre et des blessés dans les deux camps.

Dans les semaines qui suivent des groupes clandestins apparaissent et revendiquent des attentats par explosifs.

Le 23 septembre 1975, un incident caractéristique a lieu : un officier de CRS qui s'apprête à rentrer sur le continent, décroche un drapeau corse qui flotte sur la place Pascal Paoli de Corte/Corti. Corte est l'ancienne capitale de la Corse indépendante, le lieu où se rassemblent les militants pour leurs journées d'été, donc un lieu très symbolique. Corte a aussi été le siège de l'université de Corse, qui avait été fondée par Paoli et dont le rétablissement fait partie des exigences des autonomistes; elle sera rétablie en 1981.

Aussitôt la ville est en proie à l'agitation, on craint une éruption de violence. Le chanoine Casanova parvient à calmer les manifestants. Le lendemain le sous-préfet qui a récupéré le drapeau, le remet au maire de Corte et à un conseiller général qui le hissent sur la place Paoli aux applaudissements de l'assistance.

 Nous bornerons ici notre récit , notre propos n'est pas de faire l'histoire du nationalisme corse qui depuis 40 ans a acquis une place incontournable dans la vie politique et culturelle de l'île sans pour autant parvenir à concrétiser une avancée sérieuse vers l'indépendance ni même vers l'autonomie.

 

 

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Edmond Simeoni avec un militant (qui pourrait être l'un de ses frères) portant le drapeau à tête de Maure, photo prise probablement à Aleria le 22 août 1975 après la reddition des membres de l'ARC qui avaient occupé la cave d'un viticulteur.      .

 http://www.corsenetinfos.fr/

 

 

 

 Depuis plus de quarante ans, le drapeau à tête de Maure est inséparable des manifestations autonomistes et nationalistes, mais sa présence en Corse est maintenant devenue plus consensuelle et il est le symbole de la Corse pour tous les habitants.

Pourtant il ne bénéficie d'aucune reconnaissance officielle.

Lorsque fut créée la collectivité territoriale de Corse en 1991, succédant à la région Corse  (un soi-disant statut particulier qui est loin d'être comparable avec celui qui est en vigueur pour des régions autonomes dans d'autres pays d'Europe) elle se dota d'un logo caractéristique de la modestie de ce statut :  la carte de la Corse présentée dans un style à la Vasarely, adossée à un ensemble de lignes qui forme un hexagone ! Tout un programme !

Un symbole  plus semblable à celui d'un parti politique ou d'une société de services que d'un territoire avec une histoire riche et longue.

Heureusement en 2011 un autre logo (car il ne s'agit que d'un logo) fut adopté basé sur la tête de Maure (tous les projets présentés au concours étaient des déclinaisons de la tête de Maure).

 

 

 [Note 1 : depuis le 1er janvier 2018, la collectivité territoriale (dite en langage courant, "collectivité unique") de Corse remplace les deux départements de Haute-Corse et Corse du Sud et la collectivité territoriale précédente]

 

Note 2 : En 2018, on peut constater que le logo de l'assemblée de Corse, maintenant dominée par les nationalistes, reprend, à peine stylisé, le blason traditionnel de la Corse, surmonté de la couronne royale, marque de souveraineté.

 

 

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Nouveau logo de la Collectivité territoriale de Corse, adopté en 2011. il reprend la tête de Maure dans une présentation design.

 http://www.corse.fr/

 

 

 

 

 

 

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Logo de l'assemblée de Corse/assemblea di Corsica, dont le nom est indiqué seul en langue corse sous le blason stylisé. . Ici photo lors d'une réunion d'un groupe d'experts, avec le président de l'assemblée Jean-Guy Talamoni, au centre (2018)

https://www.isula.corsica/assemblea/Point-d-etape-a-mi-mandat-de-la-Presidence-de-l-Assemblee-de-Corse_a234.html

De la même manière, sur le site de la collectivité territoriale https://www.isula.corsica/   le nom est donné en corse, Cullettività di Corsica, et les principaux titres des rubriques du site sont en corse.

 

 

 

 

 

Mais aucun texte de la collectivité, à notre connaissance, n'a adopté le drapeau à tête de Maure, qui il est vrai est un drapeau de tradition qui n'a peut être pas besoin d'être adopté par une disposition écrite.

On peut faire la comparaison avec l'île voisine et soeur de Sardaigne, où une loi de la région autonome de 1999, modifiée en 2005, définit le drapeau aux quatre têtes de Maures comme drapeau de la Sardaigne, en précisant, contrairement à l'usage ancien qui était rappelé dans une loi de 1952 signée du président de la république italienne relative au blason de la Sardaigne, que la tête de Maure est tournée à l'opposé du guindant (ou hampe) du drapeau; le bandeau est placé sur le front alors que dans la version pécédente, il était sur les yeux :

   

 Legge Regionale 15 aprile 1999, n. 10                   

Bandiera della Regione.
          
Il Consiglio Regionale ha approvato,
Il Presidente della Giunta Regionale promulga la seguente legge:

Art.1 Bandiera della Sardegna.
La Regione adotta quale sua bandiera quella tradizionale della Sardegna: campo bianco crociato di rosso con in ciascun quarto una testa di moro bendata sulla fronte rivolta in direzione opposta all'inferitura.

 (la région adopte comme drapeau le drapeau traditionnel de Sardaigne : champ blanc, à croix rouge avec dans chaque quartier une tête de Maure avec le bandeau sur le front , tournée dans la direction opposée à la hampe).

   

 Bien entendu le drapeau corse flotte sur les lieux emblématiques de Corse, comme sur les ruines du pont de Ponte Novu, lieu de la fameuse bataille de 1769.

 

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 Le drapeau corse sur les ruines du pont à Ponte Novu. Tous les ans un rassemblement du souvenir a lieu à Ponte Novu pour l'anniversaire de la bataille le 8 mai. 

 http://www.corsicatheque.com/

 

 

 

POUR CONCLURE

 

 

 

Nous espérons que cette étude aura permis de mettre fin à certaines idées convenues sur le blason (et par suite, le drapeau) attribué à la Corse.

L'une de ces idées est que le blason apparait tardivement, et qu'il est attribué à la Corse par des écrivains-géographes-héraldistes qui travaillent au 16ème siècle sur les possessions réelles ou théoriques du roi d'Espagne.

Dans cette version de l'histoire du blason, le blason traditionnel de l'Aragon (la croix d'Alcoraz) qui remonte au années 1280 (car ce n'est que deux siècles après la bataille d'Alcoraz qu'apparait sur le sceau du roi d'Aragon,  le blason avec la croix et les quatre têtes de Maure) est attribué à la Sardaigne sans changement et à la Corse avec un changement (une tête de Maure au lieu de quatre et pas de croix) et cette attribution se fait au 16ème siècle.

Ce sont peut-être ainsi que les choses se sont passées, mais bien avant, puisque la première apparition du blason corse tel qu'on le connait se trouve dans l'armorial de Gelre vers 1370-1395 qui représente aussi le blason sarde tel qu'on le connait aujourd'hui.

Il faut donc impérativement donner la place qui lui est due dans l'histoire du blason corse et dans l'histoire de la Corse tout court, à Claes Heinen ou Heynenszoon, dit "Gelre", héraut d'armes du duc de Gueldre et  roi d'armes des Ruyers par concession du duc de Brabant, auteur du fameux armorial où apparaît pour la première fois le blason de la Corse.

 Claes Heinen n'a sans doute pas "inventé" ce blason qui serait évidemment antérieur à sa présentation dans l'armorial,  mais il en fournit la première représentation illustrée, finalement assez proche de la représentation actuelle (sinon un dessin presque caricatural qui fait penser à certaines bandes dessinées !)

Nous ne prétendons pas avoir fait une découverte, bien loin de là. Dès 2012, Denis Luciani, historien corse, évoquait l'apparition du blason corse dans l'armorial de Gelre (dans son livre Les origines de la tête de Maure) livre dont noous n'vions pas connaissance avat de débuter cette étude.

Rien que sur internet, les exellents sites Vexillologie et héraldique provençale (http://vexil.prov.free.fr/) et Hérald Dick (http://herald-dick magazine.blogspot.fr/) font état de l'apparition du blason corse dans l'armorial de Gelre.  c'est sur es sites que nos en avons trouvé l'indication, qu'ils en soient remerciés.

Mais ce fait a longtemps été ignoré de la plupart des Corses qui se préoccupent du blason de leur pays. Nous n'avons pu consulter directement les études du professeur Antonetti, mais ceux qui les citent ne font jamais allusion à l'armorial de Gelre, ce qui tend à prouver que le professeur Antonetti n'en avait pas connaissance.

De ce point de vue, internet a apporté des possibilités d'information insoupçonnées, car jusqu'à il y a quelques années, pour effectuer des recherches, il aurait fallu consulter les éditions imprimées des armoriaux quand il y en avait (assez rares comme on peut le supposer) ou aller dans les bibliothèques de divers pays d'Europe consulter les manuscrits.

Et quel spécialiste corse aurait pensé que la  première  représentation du blason de son île dormait dans un volume de la bibliothèque royale de Bruxelles, rédigé il y a plus de six cents ans par un héraut d'armes d'un duché qui est devenu aujourd'hui une province du royaume des Pays-Bas...

 

Comme pour le blason sarde, le blason corse semble bien né "ailleurs" mais il s'est ensuite "naturalisé" dans le pays auquel il avait été attribué.

S'agissant de la date (ou du moment) à laquelle le blason corse est reconnu en Corse même comme blason représentant le pays , jusqu'à présent les historiens n'avaient pas d'idée précise sur cette date. Certes on avait constaté que les cartes de Corse (réalisées en Europe du nord) comportaient le blason à tête de Maure depuis la fin du 16 ème siècle, cela ne voulait pas dire que les habitants l'utilisaient ou le connaissaient en Corse même.

On datait donc l'utilsation du blason, en Corse même, de l'époque de l'éphémère roi Théodore de Neuhoff (1736), utilisation reprise par Paoli par la suite (avec la fameuse remarque de Paoli selon laquelle il avait fait remonter le bandeau sur le front).

Il semble que personne n'avait pensé à consulter un type de document qui devient fréquent en Europe à partir de la fin du 17ème siècle, les tables ou tableaux des pavillons uilisés par les nations maritimes (qu'il s'agisse de pays indépendants ou de territoires dotés d'une forme de personnalité morale, sinon d'une véritable autonomie).

Or dès les premières tables des pavillons, on remarque que le pavilon de la Corse est présent, absolument tel que nous le connaissons aujourd'hui, sans fioriture ajoutée, le Maure regardant à gauche avec son bandeau sur le front.

On peut se poser la question : les auteurs de ces  tables ou  tableaux ont-ils donné de leur propre autorité un pavillon à la Corse (sur ces tableaux  il y a des pavillons exotiques qui paraissent bien fantaisistes, même si probablement il y a au départ une description d'un capitaine de navire marchand ou de guerre qui a rapporté que le pavillon du sultan de tel territoire ou de l'empereur de Chine était à peu près ainsi, l'imagination de l'auteur du tableau faisant le reste).

Mais s'agissant de la Corse, île méditerranéenne sur les routes archi-connues de tous les pays maritimes européens, possession de Gênes, puissance maritime de vieille date et capitale des banquiers et prêteurs, est-il vraisemblable que le pavillon corse représenté sur ces tableaux ait été un effet de l'imagination des auteurs, dotant à partir du blason corse déjà bien connu,  les bateaux corses d'un pavillon qu'ils ne portaient pas dans la réalité ?

Nous pensons au contraire que les bateaux corses (des bateaux de modeste importance, sans doute), bien avant les luttes d'indépendance contre Gênes, et bien entendu avec l'assentiment du gouvernement génois, portaient le pavillon à tête de Maure en tant que bâtiments d'un état doté d'une personnalité morale distincte de la puissance qui le dominait (le royaume de Corse, possession de la république de Gênes),  et cela est au moins attesté depuis 1700 dans la table des pavillons de Cornelius Dankerts.

 

Finissons par dire deux mots d'une tendance actuelle au poltiquement correct qui n'épargne pas (même pas !) la Corse.

On entend dire ou on lit que le blason et le drapeau à tête de Maure sont l'expression d'un métissage, qu'il témoignent de la présence en Corse des Maures ou Sarrasins, et du fait que cette présence et cette cohabitation (quand on ne vas pas jusqu'à dire que tous les Corses sont issus d'un métissage) ont donné lieu à des mélanges ethniques et culturels.

Il est facile de comprendre quel effet on veut en tirer pour justifier l'idée que la population corse actuelle, celle qui se dit corse d'origine, doit accepter une certaine forme de métissage résultant de l'immigration, puisque ce métissage serait conforme, en fait, à ses origines.

Or quand le blason corse est "naturalisé" sur l'ile (donc vers le 17ème siècle probablement - peut être à la fin du 16ème, si on admet une chronologie calquée sur la première apparition du blason sarde sur un document produit en Sardaigne même), il s'agit d'un blason qui a été inventé ailleurs (comme son homologue sarde) et dont tous les historiens pensent qu'il trouve son origine dans les blasons de type aragonais créés (au moment où l'héraldique apparait) en souvenir de la victoire d'Alcoraz  et d'autres victoires sur les Maures, c'est-à-dire en souvenir de combats opposant les Maures et les chrétiens.

Dans beaucoup de pays de la Méditerranée du nord, dont la Corse autrefois, on trouvait une danse, la Moresca, qui prenait généralement deux formes assez dissemblables : une danse à un ou deux danseurs pleine de fantaisie où on joue à se battre et une sorte de représentation solennelle avec des dizaines de participants, dans le style des festivités Moros y Cristianos en Espagne, qui évoque le combat contre les Maures.

Si se battre les uns contre les autres  constitue un métissage, reconnaissons que c'est le degré zéro du métissage.

Au demeurant nul ne niera qu'en Espagne il y a eu des métissages entre populations " indigènes" espagnoles (celtes-ibères romanisés et wisigoths,  eux-mêmes conquérants de l'Espagne) et les nouveaux conquérants arabes (Maures), jusqu'à l'expulsion de ceux-ci au fur et à mesure de la Reconquista (mais après la Reconquista, est forcément restée en Espagne, dans certaines régions, une population métissée, qui a été  en partie expulsée au début du 17ème siècle,  après la révolte des "Morisques").

On peut aussi penser que la présence (bien qu'on parle plus de razzias que d'installation à demeure ) des Sarrasins en Corse a provoqué quelques métissages dans ces années obscures qui précédent la reprise en mains de la Corse par le marquis de Toscane sur les ordres de Charlemagne, empereur d'Occident, vers l'an 800.

Cette reprise en mains  met fin aux incursions sarrasines de grande ampleur qui seront ensuite de simples raids de pirates pour les siècles à venir, tandis que l'administration de l'île est confiée au Pape qui lui-même la confie à l'évêque de Pise qui à son tour remet ses pouvoirs à la Commune de Pise : l'histoire de la Corse médiévale commence ici.

 

Or au moment où la Corse adopte (entre le 16ème et le 17ème siècle),comme son blason propre, un blason inventé ailleurs, quels sont les rapports des Corses avec les "Sarrasins" ou leurs héritiers ?

Les Sarrasins sont devenus depuis longtemps pour tous les Européens, soit les Turcs si on pense au vaste empire créé par Mehemet II , soit les "états barbaresques" d'Afrique du nord, puissances instables plus ou moins vassales de la Sublime Porte (Turquie) et où il n'est pas rare que des renégats corses, convertis à l'Islam (peu importe la sincérité de cette conversion)  arrivent à des rôles de commandement, comme Hassan Corso, qui est à un moment "roi' d'Alger.

Pour tous les Corses du 16ème au 18ème siècle, les "Maures", loin d'être des gens avec qui on vit ensemble dans une société métissée, ce sont les pirates barbaresques contre lesquels on se protège en construisant les tours littorales et qui peuvent aussi capturer en mer les navires de pêche ou de commerce.

Jusqu'au début du 19ème siècle, ces pirates ou corsaires seront une menace pour tous les littorals d'Europe méditerranéenne. En 1796 encore, le royaume anglo-corse négociera avec les états barbaresques  la libération des captifs corses enlevés et la garantie que les navires corses ne seront plus importunés.

La piraterie des états barbaresques, en déclin, ne cessera défitivement qu'après les années 1830 et Rossini, en 1813, s'en fait encore l'écho sur le mode plaisant dans L'Italienne à Alger, comme le dessinateur genevois Rodolphe Toepffer, précurseur de la bande dessinée, dans  L'Histoire de monsieur Cryptogame, en 1830.

Il est donc ridicule de prétendre que l'adoption du blason à tête de Maure a un quelconque rapport avec le métissage sauf à penser que le fait pour une population de se défendre  contre les attaques d'une autre est une forme de métissage.

 Reconnaître ce fait n'empêche nullement d'être objectif : les puissances chrétiennes pouvaient aussi se livrer aux dépens des musulmans à des actes de piraterie et notamment les navires de l'ordre de Malte étaient coutumiers de ce genre d'activités qui alimentaient Malte en esclaves, fournissant aux chevaliers et aux Maltais une domesticité gratuite et provoquant les protestations diplomatiques du roi de France lorsque des musulmans turcs voyageant sur des bateaux français étaient capturés par les navires des chevaliers.

Comme on l'a vu, la "naturalisation" en Corse  du blason corse, même si elle a eu lieu tardivement, s'est d"abord faite dans le même esprit que l'adoption de la croix d'Alcoraz; les légendes nées en Corse sur l'origine du blason en sont la preuve (le jeune fiancé d'Aléria par exemple); dans ces légendes l'ennemi est le Sarrasin et cette situation a duré plusieurs siècles; cette inimitié n'était pas particulière à la Corse, on la trouvait dans tous les pays de la rive nord de la Méditerranée.

On peut en trouver un témoignage entre des centaines d'autres, dans la statue du grand duc de Toscane, Ferdinand de Médicis, installée dans les années 1620 sur le Vieux port de Livourne, où le socle de la statue est décoré par un groupe de quatre Maures enchaînés, témoignage de l'activité du grand duc dans la lutte contre les pirates barbaresque   C'est curieusement les captifs qui donnent au monument le nom sous lequel il est connu, I Quattro Mori, les Quatre Maures.

 

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I Quattro Mori, les Quatre Maures, monument à Ferdinand Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, oeuvre de Giovanni Bandini pour la statue du grand-duc et de Pietro Tacca pour les Maures (commencée en 1595, l'oeuvre ne fut terminée qu'en 1626) ; installée  Piazza Micheli sur le Vieux port de Livourne.

Le grand-duc qui mena une guerre maritime contre les puissances barbaresques à la tête des galères de l'ordre chevaleresque toscan de San Stefano (Saint-Etienne), est représenté entouré par quatre captifs maures symboles de ses victoires (sans doute un peu surfaites) et aussi célébré en tant que bâtisseur du nouveau port de Livourne. En 1799 les soldats français de l'armée républicaine faillirent détruire l'oeuvre et y apportèrent des dégradations,  y voyant un symbole d'esclavage contraire aux droits de l'homme !

Le grand-duc était d'ailleurs un homme tolérant (dans son intérêt bien compris) ; il édicta les célèbres "lois de Livourne" dans lesquelles il invitait les marchands de toutes origines à s'établir à Livourne, "mercanti di qualsivoglia Nazione, Levantini, Ponentini, Spagnuoli, Portughesi, Greci, Todeschi et Italiani, Hebrei, Turchi, Mori, Armeni, Persiani et altri"  (marchands de quelque nation que ce soit...Levantins, Ponentins, ...Hébreux, Turcs, Maures, Arméniens, Persans et autres) leur garantissant protection et tolérance religieuse. Les Juifs notamment furent nombreux à profiter de l'offre.

 http://www.controradio.it/

 

 

 On rappelle souvent que Paoli fit preuve d'ouverture d'esprit en secourant un vaisseau tunisien naufragé qui avait été pillé par les villageois corses, et en fut remercié par le bey de Tunis.

Mais au 18ème siècle les relations avec les pays barbaresques s'apparentaient aux relations russo-américaines à certaines époques de la guerre froide : l'inimitié de principe n'empêchait pas occasionnellement de bonnes relations, et même le traité de Versailles de 1768 entre Gênes et la France prévoit que les ports corses seront interdits aux vaisseaux barbaresques, "sauf les lois de l'humanité" (comprenons les secours donnés en cas de danger). Il n'est donc pas besoin de présenter la Corse comme ayant innové en matière de relation avec les états barbaresques puisque ces relations plus amicales étaient générales en Europe à l'époque, même si les hostilités pouvaient toujours se rallumer (à la fin du siècle, la jeune marine américaine et la vieille marine vénitienne, comme la marine britannique, menèrent des opérations contre les états barbaresques).

 

A partir du 18ème siècle, la tête de Maure symbolise le territoire de la Corse en tant qu'état   autonome et même indépendant (il regno di Corsica, le royaume de Corse), et bientôt, le symbolisme du Maure ennemi et défait s'affaiblissant, elle symbolise de plus en plus le peuple corse lui-même,  phénomène d'identification qui s'amplifiera surtout avec le nationalisme du 20ème siècle. Il est caractéristique que la représentation du Maure se modifie parallèlement par l'adoption d'un profil  "occidental".

 

Enfin, sur cette idée que la population historique de la Corse serait une population métissée (on veut dire non pas métissée de celtes-ibères, de romains, de grecs, d'envahisseurs germaniques notamment  lombards, comme la plupart des populations historiques des rives nord de Méditerranée) mais métissée avec une composante ancienne nord-africaine, présumée importante, une dernière réflexion peut être faite.

Roger Caratini, bon connaissseur des choses corses, prétend que toute la population corse actuelle (du moins celle qui se dit corse d'origine) descend en fait d'ancêtres venus d'Italie centrale au Moyen-Age, immigration qui a remplacé l'ancienne population indigène corse.

C'est sans doute excessif, mais si c'est vrai, on voit mal quel métissage avec des Sarrasins serait à l'origine de la population corse actuelle; le seul métissage que présenterait la population corse d'origine serait le même métissage qui a constitué la population italienne actuelle, au moins pour l'Italie continentale, c'est-à-dire le mélange des populations celtes d'Italie du nord, italiques d'Italie centrale et italo-grecques d'Italie du sud, avec les envahisseurs germaniques, surtout lombards.

 

Mais c'est une autre histoire...

 

 

 

 

 

 

ANNEXE : LA FONDATION DU ROYAUME ANGLO-CORSE

 

 

 

 DANS LA TOURMENTE REVOLUTIONNAIRE 

 

 

Paoli est l'homme fort de la Corse après 1790 (même si son pouvoir est contesté par des jeunes loups).

Il se méfie de plus en plus de la radicalisation de la révolution. il est difficile de savoir quelles sont ses vraies intentions sur l'avenir de la Corse : il a du être déçu de voir qu'aucun statut particulier n'était prévu pour la Corse dans la France d'après 1789 mais il semble satisfait de son insertion dans une monarchie constitutionnelle relativement décentralisée, d'autant que les violences révolutionnaires du continent qui affaiblissent la monarchie constitutionnelle et créent un climat croissant d'anarchie sont absentes en Corse et mal connues des habitants qui peuvent donc s'illusionner sur la stabilité du nouveau régime français.

La perception du climat politique n'est donc pas la même en Corse que sur le continent. Des esprits calculateurs font des prévisions, ainsi le jeune capitaine Napoléon Bonaparte qui partage son temps entre le continent et la Corse, qui écrit à son frère Joseph en 1792 : "Il est clair que tout ceci finira par notre indépendance. Tiens-toi le plus près possible du général Paoli qui est l'homme de l'avenir."

 

Les relations s'enveniment entre Paoli et de jeunes arrivistes qui calquent leur position politique sur les positions révolutionnaires les plus avancées et paradoxalement représentent aussi les plus gros acquéreurs de biens nationaux, qui sont des biens confisqués non seulement au clergé et aux nobles émigrés mais aussi aux communes, au détriment des classes populaires.

 

Paoli défend les classes populaires et devient la cible de ces jeunes arrivistes (les frères Arena, Saliceti) tandis que les frères Bonaparte hésitent entre les deux camps. Le vote de la constitution civile du clergé qui rejette dans l'opposition les prêtres et les fidèles qui veulent rester dans l'obéissance au pape, ajoute ses clivages à la situation politique tendue, sur fond d'accusations mutuelles de corruption.

La chute de la monarchie (journée du 10 août 1792) le procés et l'exécution de Louis XVI confirment Paoli dans sa mauvaise impression des révolutionnaires français les plus radicaux, les Jacobins, qu'il considère comme des fanatiques et des criminels.

Déjà le 20 juin 1792, lorsque les Tuileries ont été envahies et le roi obligé à se coiffer du bonnet rouge, le député de la Corse Pozzo di Borgo rencontrant dans la rue à Paris son collègue et ami le député Peraldi, lui aurait dit : Tu as vu ce qui vient de se passer ? Maintenant nous ne pouvons plus continuer à être Français. Moi je viens de m'acheter une grammaire anglaise !

Le capitaine Napoléon Bonaparte, qui fera des choix différents, lui aussi présent à Paris le 20 juin et le 10 août 1792 (prise des Tuileries et chute de la monarchie), sera horrifié de voir le pouvoir royal renversé par une foule composée de "la plus ignoble canaille..."

En apprenant l'exécution de Louis XVI, Paoli a-t-il vraiment dit au jeune Lucien Bonaparte, qui affichait des sentiments alignés sur les révolutionnaires les plus ardents :

As-tu vu ce qu'ont fait tes Français ? ils ont exécuté le roi, le meilleur homme du monde, un saint, un véritable saint. Désormais je ne veux plus avoir rien de commun avec eux et leur soi-disant liberté, toute dégouttante de sang. Elle est indigne de nos braves montagnards. Entre les Français et nous, Lucien (Lucianu), il va falloir choisir (Paoli a du le dire en corse bien entendu).

On a contesté ces paroles rapportées des dizaines d'années après par Lucien (devenu prince de Canino par la grâce du pape) dans ses Mémoires, mais quel intérêt aurait eu Lucien de raconter des inexactitudes ?

Si Paoli réagit avec indignation à la mort de Louis XVI, ce n'est pas parce qu'il est un "royaliste" français; c'est tout d'abord parce qu'il a prêté le serment constitutionnel et que son sentiment, c'est que ce sont les révolutionnaires et non le roi qui ont violé la constitution monarchique équilibrée de 1791. De plus, il avait personnellement rencontré le roi et avait certainement éprouvé de la sympathie pour lui. Paoli réagit en homme solidaire des façons de sentir des Européens de son temps qui sont scandalisés par la nouvelle, même sans avoir de lien spécial avec la monarchie française. 

Mais pourtant il ne fait rien pour rompre avec la France (sans doute est-il conscient des dangers d'une rupture pour la Corse) et continue à obéir aux ordres de la Convention alors que les Jacobins corses (qui ne représentent pas grand monde) et les Jacobins continentaux  (Marat notamment) l'accusent de faire le jeu de l'Angleterre, où il a longtemps séjourné et il recevait une pension du roi, et d'être un traître en puissance qui attend son moment.

Lorsque la France révolutionnaire se trouve en guerre (qu'elle a déclarée) avec presque tous les pays d'Europe, Paoli dit de façon caractéristique : la Corse a besoin de paix, pas de guerre.

 

 

LA  RUPTURE

 

La Convention décide en décembre 1792 de faire une opération militaire sur la Sardaigne depuis la Corse.  Une petite flotte doit emmener en Corse des militaires et volontaires français du continent puis faire voile sur la Sardaigne.

Les volontaires français (des sans-culottes) qui débarquent en Corse en décembre 1792 pour se regrouper avant le départ pour la Sardaigne s'y livrent à des exactions : à Ajaccio  ils tuent deux gardes nationaux corses, les dépècent et jettent les morceaux à la mer. il faut les rembarquer pour éviter le choc avec la population. Puis à  Bastia et de nouveau à Ajaccio ce sont les volontaires marseillais qui tuent des Corses; là aussi il faut les faire sortir de la ville pour éviter la confrontation avec les habitants.

Les Corses, pour la première fois, font connaissance avec les révolutionnaires français du continent. Le Conseil général écrira au ministre de la guerre que les volontaires (principalement des Bouches-du-Rhône et du Var) ont laissé sur "nos concitoyens (corses) une impression de terreur et de dégoût". Cela en dit long sur ces volontaires qui étaient parfaitement capables de terroriser leurs propres concitoyens des Bouches-du-Rhône et du Var.

Evidemment il sera impossible de faire coopérer les Corses des régiments locaux de la garde nationale requis pour l'opération avec les Français du continent . Aussi on décide de diviser l'opération en deux branches; tandis que les forces "continentales" attaqueront Cagliari, une force composée de Corses attaquera l'île de Maddalena.

Un Corse, Colonna Cesari, parent de Paoli, est nommé commandant de l'opération sur la Maddalena . Cette opération déplait à Paoli qui aurait dit à Colonna Cesari : Cesari, tu sais que le roi de Piémont-Sardaigne a toujours été l'ami des Corses, qu'il nous a aidés autrefois. Alors, fais que cette malheureuse expédition s'en aille en fumée !

L'a-t-il dit ou pensé très fort ? En fait les deux branches de l'expédition arrivent à un ratage complet en janvier-février 1793. mais certainement pas de la seule faute de Paoli.

 Débarqués près de  Cagliari,  les Marseillais se déclarent trahis, refusent d'obéir aux chefs de l'expédition et les obligent à quitter la Sardaigne, tandis que sur la Maddalena ce sont les marins qui se mutinent et obligent les foces terrestres à rembarquer. 

Chacun se renvoie la balle de la responsabilité de l'échec et le plus dépité est le capitaine Bonaparte q ui n'a pas eu la possibilité de donner la mesure de ses talents (mais qui se vantera d'avoir conquis l'îlot de Maddalena).

 Nous sommes dans les premiers mois de 1793, les Girondins n'ont pas encore été éliminés et les Jacobins n'ont pas encore accaparé le pouvoir pour eux seuls ; mais l'hostilité entre les deux factions devient maximale. Et Paoli n'est même pas clairement un Girondin, il semble être plus proche des monarchistes constitutionnels qui à ce moment ont déjà été éliminés du jeu politique.

A Toulon, au club des Jacobins (qui quelques semaines plus tard va être saccagé et fermé par les modérés qui vont prendre le pouvoir dans la ville) le jeune Lucien Bonaparte, emporté par l'atmosphère de surenchère, dénonce Paoli comme vendu à l'Angleterre. Plus tard il écrira : Qu'avais-je fait ? j'avais dénoncé l'homme que je respectais le plus au monde !

La Convention nomme des députés en mission avec le titre de commissaires pour aller s'assurer de la situation en Corse, dont Saliceti, ennemi de Paoli. La Convention décide même l'arrestation de Paoli le 2 avril 1793 puis surseoit à appliquer le décret.

Lucien Bonaparte écrit à ses frères restés en Corse : Paoli est décrété d'arrestation, notre fortune est faite.

Sa lettre est interceptée par les Paolistes

Paoli est mandé pour se présenter à la barre de la Convention et expliquer sa conduite. 

Evidemment il n'a aucune intention de se jeter dans la gueule du loup. Il répond poliment que son âge, son état de santé lui interdisent les déplacements mais que toute sa conduite passée montre qu'il a toujours défendu la liberté. 

Quant aux députés de la Convention, ils arrivent en Corse, prennent quelques contacts. L'un d'eux écrit à la Convention : il n'y a pas deux Corses en notre faveur et encore je ne parle que des Corses civilisés, ceux des côtes, les autres, ceux de l'intérieur, je ne les ai pas rencontrés !

Pendant ces quelques semaines, la situation d'affrontement sur le terrain se met en place : des heurts ont lieu entre Paolistes et troupes françaises, à Calvi et Ajaccio, qui tombe aux mains des Paolistes. Les Paolistes tiennent bientôt toute la Corse à l'exception de trois ports (Bastia, Calvi, Saint-Florent) où il y a une garnison française.

Pozzo di Borgo, l'ancien député à l'Assemblée législative, devenu le numéro deux du département, voudrait que Paoli se décide à la rupture : "j'étais convaincu que si nous ne prenions pas les devants, nous péririons tous sous la hache révolutionnaire" dit-il dans ses mémoires.

Le Conseil général de la Corse, dont Pozzo est l'homme influent, fait réunir une Consulta en mai 1793 qui vote à l'unanimité (plus de 1000 membres élus et 2000 amis venus se joindre aux premiers) une motion de soutien à Paoli, démet trois députés corses à la Convention sur six de leur mandat et annule diverses mesures de la Convention.

Le Conseil général fait afficher une proclamation: "Peuple aimé,  tu es armé, tu connais tes droits, tiens-toi prêt à les défendre".

En réponse la Convention, après une première mesure le 4 juillet  ( la  Corse est divisée pour l'occasion en deux départements, le Golo et le Liamone, division évidemment inappliquée en Corse aux mains des Paolistes). vote le 17 juillet 1793 l'arrestation de Paoli, de Pozzo di Borgo, des membres du Conseil général de la Corse pour trahison,  et ordonne aux forces de terre et de mer de "tenir" la Corse.

Les ennemis de Paoli, les Arena et les Bonaparte ont été déclarés traîtres à la patrie par la Consulta de Corte. Les Bonaparte  sont  pourchassés et obligés de s'enfuir de Corse, leurs propriétés sont saccagées et pillées (la Convention les indemnisera). Napoléon Bonaparte semble avoir été pris de court par la maladresse de son frère Lucien qui a été le principal dénonciateur de Paoli; il  a moins "choisi'" la France comme on le dira, qu'il n'a été forcé à ce choix par les événements.

C'est en voulant aller s'expliquer avec Paoli (et peut-être se démarquer de l'action de Lucien) qu'il est arrêté par des gendarmes paolistes à qui il fausse compagnie pour se réfugier auprès de la garnison française de Bastia.

Les dés sont jetés.

 

 

L'APPEL AUX ANGLAIS

 

 

Nous avons exposé la suite d'événements qui a conduit la Corse à reprendre sa liberté et à faire sécession. Il est clair que le sentiment national corse n'était pas éteint et allait dans le sens de la rupture avec la France.

Certains historiens à la fois corses et communistes nous expliquent que c'est dans le "moment révolutionnaire" que les Corses ont pris conscience de leur appartenance à la France. Ces historiens  nous paraissent déformer la réalité ou même lui tordre le nez, mais ce n'est pas une surprise venant de leur part.

On a vu que lorsque la rupture est consacrée, Paoli organise le governo separato, et fait hisser le drapeau à tête de More. 

Mais conscient de sa faiblesse (il sait qu'il aurait du mal à résister si la Convention décide d'envoyer des troupes en masse pour reconquérir la Corse  et surtout il veut épargner les horreurs de la guerre à ses compatriotes), il a besoin d'alliés.

Avant même la rupture totale avec la France révolutionnaire, des contacts existent entre Paoli et le consul anglais à Livourne , Udny, puis à partir de juillet 1793, avec  le nouvel ambassadeur britannique à Gênes, Francis Drake, chargé de contacter Paoli pour lui proposer une alliance.

Enfin, entre le 25 août et le 1er septembre 1793, Paoli écrit à l'amiral Hood, commandant la Royal Navy en Méditerranée, à Lord Grenville, ministre des affaires étrangères, à  William Pitt, premier ministre et au roi George III de Grande-Bretagne pour demander leur aide, dès lors qu'ils ont maintenant les mêmes ennemis.Toutes les lettres de Paoli  parviennent à leurs destinataires britanniques.

Paoli avait-il eu depuis longtemps l'intention de se placer sous la protection de la Grande-Bretagne ? Pendant son exil entre 1769 et 1790,  il avait proposé au gouvernement anglais divers plans pour réaliser une union entre la Grande-Bretagne et la Corse. Ce qui est certain c'est que les événements remettent ces projets à l'ordre du jour.

Au roi George III , Paoli écrit : "Délivré de tout engagement étranger, je retourne, Sire, sans tache et sans remords, aux sentiments qui me sont personnels et que Votre majesté connaît déjà depuis longtemps" (lettre du 1er septembre 1793).

L'aide des britanniques est aussi nécessaire pour obtenir la reddition des trois villes encotre tenues par des garnisons françaises.

En effet , les Paolistes sont maîtres de toute la Corse à l'exception des trois ports de Bastia, Calvi et Saint-Florent toujours aux mains des Français (et des Corses républicains si on veut admettre que les habitants sont solidaires de la république française, ce qui n'est pas certain pour tous - certes dans ces trois villes on peut penser que les militants paolistes ont rejoint le gros des forces et participent au siège de leur propre ville, mais braucoup d'habitants doivent être pris au piège et restent dans ces enclaves de la république non par conviction mais par nécessité;

 Les Britanniques étaient déjà en contact avec des modérés en révolte contre la Convention en Provence; ils ont débarqué (avec leurs alliés espagnols et napolitains) à Toulon qui a ouvert son port fin aoüt 1793.

Les Britanniques détachent sept navires pour aller en Corse en septembre 1793 ; les émissaires britanniques proposent aux habitants des trois places aux mains des républicains de reconnaître comme roi Louis XVII, sans succès (ce sont les chefs des garnisons qui ont du recevoir des courriers; mais qu'en pensait la population ?). Quant aux Paolistes, ils ont d'autres intentions que de reconnaître Louis XVII.

Les Britanniques retenus par le siège de Toulon par les républicains, ne peuvent pas intervenir vraiment en Corse avant la fin de 1793 (quand Toulon est reprise par les républicains); mais les contacts se poursuivent entre Paoli et les gouvernants britanniques pour définir les termes de l'alliance.

Au début janvier 1794 arrive en Corse Sir Gilbert Elliot, diplomate et député au Parlement; il est chargé de la négociation avec les Corses insurgés pour parvenir à un accord politique.

 

 

 LA CREATION DU ROYAUME

 

Le 19 juin 1794, à Corte/Corti, les députés de la Consulta, présidée par Pascal Paoli, votent à l’unanimité, comme on pouvait s’y attendre, la rupture formelle de tout lien avec la France et les articles de la Constitution du nouveau Royaume de Corse.

Ce Royaume de Corse ou Regno di Corsica nouvelle manière, avait un roi, en commun avec la Grande-Bretagne, Sa Majesté George III de Hanovre-Brunswick.

Ce jour-là, le représentant extraordinaire du Roi George III,  Sir Gilbert Elliot, prêta serment au nom du Roi :
« In his majesty’s name, I swear to maintain the liberty of the Corsican nation, according to the constitution and to the Laws » (au nom de sa majesté, je jure de maintenir la liberté de la Nation corse, selon la Constitution et les lois" (texte dans l’Annual register pour 1794).

Il est très probable que le serment, reproduit en anglais pour les lecteurs britanniques, fut prêté en italien.

Les députés prêtaient à leur tour, en leur nom propre et au nom de la Nation corse, serment de fidélité au Roi et de maintenir la constitution et les lois de la Corse.
Puis, dans un discours qui suivit le serment, également reproduit à l’Annual register, Sir Gilbert se félicita en termes cordiaux de ce beau jour :pour les relations d’amitié déjà longues entre la Corse et la Grande-Bretagne :


« Gentlemen,
In availing myself, for the first time, in the midst of the Corsican nation, of the privilege of calling you brothers and fellow-citizens, a reflection which will naturally occur to every one, excites in me the most heart-felt satisfaction ; …our two nations have for a long period, been distinguished by a reciprocal and remarkable esteem…
To-day our hands are joined, but our hearts have long been united and our motto should be Amici e non di ventura » …etc

Messieurs, 
Alors que j’ai le privilège, pour la première fois, au milieu de la Nation corse [de ses représentants] de vous appeler des frères et des compatriotes, une réflexion qui viendra naturellement à l’esprit de chacun, suscite en moi une satisfaction du plus profond du cœur…nos deux nations, depuis longtemps, se sont distinguées par une estime remarquable et réciproque…

Aujourd’hui, nos mains se rejoignent, mais nos cœurs sont unis depuis longtemps et notre devise devrait être : Amici et non di ventura…
 
La devise citée à la fin du passage devait effectivement être adoptée comme devise officielle du Royaume. Tirée de la Divine comédie de Dante (une référence qui dénotait de la part de Sir Gilbert une bonne culture) elle signifie « Amis, mais non pas amis de rencontre » ; on pourrait traduire « Amis de cœur », 

 

 

 

ECHEC PREVISIBLE OU PAS ?

 

Le royaume anglo-corse ne dure que de juin 1794 à octobre 1796.

Son échec est-il imputable à l'incompréhension entre Corses et Britanniques ? On a beaucoup exagéré celle-ci -sans doute pour renforcer l'idée qu'entre Corses et Français la compréhension était incomparablement meilleure...

Sir Gilbert Elliot, le négociateur britannique, fut nommé vice-roi. Paoli fut peut-être déçu de voir le poste lui échapper même s'il disait à qui voulait l'entendre qu'il n'entendait plus exercer de fonction publique et qu'il était satisfait que sa chère patrie ait échappé aux cannibales révolutionnaires français.

En 1795, persuadé que l'influence de Paoli sapait son autorité, Elliot obtint du gouvernement britannique qu'il fasse rappeler Paoli en Grande-Bretagne.

Ce rappel fut plus poli que l'ordre de se présenter à la barre de la Convention, puisque le roi George III écrivit à Paoli pour lui demander de revenir dans l'intérêt même du royaume de Corse : venez, disait le roi, en exagérant peut-être un peu, et nous vous donnerons une place au sein de notre propre famille.

 Au même moment Elliot réussit à faire partir des officiers britanniques (John Moore, Charles Stuart) qui contestaient son autorité et étaient proches de Paoli. Il aura toujours des difficultés avec les officiers de l'armée britannique qui refusent de considérer qu'ils sont placés sous son autorité, mais il s'entendra bien avec Nelson.

 Paoli quitte la Corse en octobre 1795 espérant bien se faire entendre du roi sur ce qui ne va pas en Corse. Le gouvernement est alors confronté à des troubles en particulier fiscaux (les Corses ayant pris l'habitude de ne plus  payer d'impôts depuis le début de la révolution française). Les succès en Italie du jeune Napolléon Bonaparte à partir de 1796 donnent plus de poids à l'opinion républicaine  et pro-française.

Mais c'est l'évolution de la situation internationale qui va décider du sort du royaume.

La France républicaine, en paix avec la Prusse depuis 1795,  fait la paix avec Gênes et Naples ( la paix avec Gênes provoque une intervention anglo-corse pour occuper l'île gênoise de Capraia au nord-est de la Corse  dont Paoli à l'époque de son généralat s'était aussi emparée en 1767). Mais l'événement majeur est le renversement d'alliance de l'Espagne qui déclare la guerre à la Grande-Bretagne.

Les Britanniques craignent de devoir affronter les flottes alliées française et espagnole et doivent utiliser leurs forces disponibles pour défendre Gibraltar. Le gouvernement anglais donne l'ordre d'évacuer la Corse et la Méditerranée.

Pendant ce temps, détachés depuis l'armée d'Italie de Bonaparte, des Corses républicains s'inflitrent dans l'île mais sans provoquer de rébellion générale.

 

Sir Gilbert écrit au gouvernement pour expliquer les raisons de conserver la Corse, d'autant "qu'elle n'a jamais été aussi tranquille" dit-il avec un peu d'exagération. Mais il obéit aux ordres. La partie maritime de l'évacuation est dirigée par Nelson qui est le dernier britannique à quitter Bastia.

Elliot est déjà arrivé sur l'île d'Elbe avec ses forces et un certain nombre de Corses qui ont suivi l'évacuation quand il reçoit le contre-ordre d'évacuation. La Corse a donc été évacuée trop tôt...

Parmi les Corses qui quittent l'île, Charles-André Pozzo di Borgo qui sera ensuite conseiller du tsar et  finira ambassadeur de Russie en France et en Grande-Bretagne.

Les Français reprennent l'ile sans combat, la population dans sa majorité parait être restée indifférente à ce changement de domination : dans l'affaire, c'est quand même l'indépendance de la Corse en tant qu'état autonome qui disparait.


Des Corses continueront l'aventure dans les rangs britanniques. A Minorque, occupée par les Anglais, le gouvernement britannique décide de lever une compagnie de chasseurs parmi les réfugiés corses, forte de 200 à 300 hommes, organisés par le capitaine Masseria, un ami de Paoli. Puis le commandement est confié à Hudson Lowe qui deviendra ensuite le célèbre gardien de Napoléon à Sainte-Hélène. Ce sont les Corsican Rangers, plus tard Royal Corsican Rangers, dont l'effectif culminera à environ 1300 hommes (pas uniquement des Corses il est vrai).

Ils serviront en Egypte, en Italie du sud (prise et défense de Capri, prise d'Ischia et Procida, bataille de Maïda), en Grèce (prise des Iles ioniennes) seront en garnison à Malte, puis  ils seront licenciés en 1817 à Corfou et rentreront pour la plupart chez eux.

 

 

 

 

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Troupes étrangères au service de la Grande-Bretagne, Egypte 1801.

Le premier soldat à gauche du dessin, en tenue verte, est un soldat des Corsican Rangers, les autres sont un soldat du régiment de Roll (suisse), un officier du régiment de Wateville (suisse) et un cavalier des chasseurs d'Hompesch (allemand)..

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 [ Des messages plus détaillés seront consacrés à la période du royaume anglo-corse ]