Canalblog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le comte Lanza vous salue bien
Publicité
21 février 2023

LES BRONZES DU BÉNIN : COLONIALISME, REPENTANCE ET RESTITUTION PARTIE 2

 

 

LES BRONZES DU BÉNIN : COLONIALISME, REPENTANCE ET RESTITUTION

PARTIE 2

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

LES BRONZES DU BÉNIN

 

 

 

Ce qu’on désigne sous l’appellation de bronzes du Bénin est un ensemble d’objets qui sont, le plus souvent, en laiton et non en bronze*, fabriqués dans le royaume de Bénin qui était centré au 19 ème siècle sur le bassin de la rivière Bénin mais a eu une extension territoriale plus large dans les siècles précédents.

                                                                          *  Laiton (en anglais : brass), alliage de cuivre et de zinc avec des proportions qui peuvent varier. Bronze :  alliage de cuivre et principalement d’étain (ou d’autres métaux comme le plomb),

 

Les objets qui sont considérés comme de plus haute qualité datent des  16 ème et 17 ème siècles (majoritairement 16 ème siècle ?). La production s'est poursuivie dans les siècles suivants, mais sans doute moins importante en quantité et de moins grande qualité. L'affaiblissement du royaume du Bénin au 19ème siècle est probablement en lien avec la baisse de la production en qualité et en qualité, même avant l'intervention britannique de 1897*. La production de bronzes a repris au 20 ème siècle, dans le souci de faire revivre le patrimoine du Bénin.

                                                                                                                              * Les récits de journalistes selon lesquels l'intervention britannique de 1897 aurait mis fin à l'existence d'un royaume puissant et florissant sont parfaitement fantaisistes:  depuis des décenniees avant 1897, le Bénin était entré dans une période de déclin.

 

Selon certains, la production des bronzes dans l’ancien royaume du Bénin aurait commencé dès les 12 ème- 13 èmes siècles. Pour d’autres, la production serait concomitante avec les contacts entre les Bini et les Portugais (fin 15ème siècle-16ème siècle). Il est évident que faire remonter le plus haut possible l’art du Bénin implique qu’il ne doit rien à l’influence occidentale.*

                                                                                             * Comparer la notice du British Museum qui indique que l’art du bronze au Bénin remonte « au moins » au 16 ème siècle (Benin bronzes, https://www.britishmuseum.org/about-us/british-museum-story/contested-objects-collection/benin-bronzes)  et la notice Wikipédia : « Beaucoup de sculptures de scènes datent du 13 ème siècle et une large part de l’ensemble [des bronzes] datent des 15 ème et 16 ème siècles. On pense que l’âge d’or de l’art du métal au Bénin survint durant les règnes d’Esigie (environ 1550) et Eresoyen (1735–1750), quand leurs artistes atteignirent la plus haute qualité » [à noter que pour d'autres, l'art du Bénin ente en décadence à la fin du 17ème siècle].

 

On a évoqué une influence portugaise sur les débuts de l’art du « bronze » du Bénin – ce qui est évidemment contesté car cet art serait alors – au moins en partie -  importé d’Europe (bien qu’on admette que les interactions  culturelles sont une constante dans le domaine artistique) *

                                                                                          * Il faut mettre de côté les objets dits « bini-portugais », objets en général de petites dimensions (comme des salières en ivoire), fabriqués au Bénin pour les Portugais au 16 ème siècle et importés par ces derniers en Europe à cette époque.

 

Une autre question controversée est l’origine de l’alliage utilisé pour fabriquer les bronzes : il parait établi que les artisans du Bénin ont utilisé à partir du 16ème siècle les manillas qui servaient de monnaie pour les échanges entre les habitants du Bénin et les Portugais, puis les Européens d’autres nationalités.

Or, « avant l'arrivée des premiers Européens, il est (…) certain qu'il existait déjà une tradition de bracelets en cuivre portés par les femmes en signe de prospérité sur cette côte [du golfe du Niger] » (Wikipédia, art Manillas) – mais la production en masse fut le ensuite le fait des Européens : « Entre 1504 et 1529, les Portugais de la Feitoria de Flandres ont importé à eux seuls 287 813 manilles depuis Anvers vers leur poste de traite de San Jorge da Mina à Elmina, dans l'actuel Ghana, et ce, afin de les échanger contre des marchandises et des esclaves. Plus tard, les Néerlandais et les Britanniques les ont également utilisés comme moyen de paiement, en particulier dans le cadre du commerce des esclaves*. Le cuivre était à l'origine le matériau de prédilection, puis le laiton semble dominer la production à la fin du xv ème siècle et enfin le bronze à partir de 1630, tandis que le poids moyen de chaque objet diminue pour atteindre moins de 300 g. Au début du XVIII ème   siècle, Bristol puis Birmingham deviennent les principaux centres de production de manilles » (Wikipédia, art. cité).

L’usage des manillas comme monnaie était commun à tous les territoires d’Afrique de l’Ouest.

                                                                                              * Wikipédia français ne mentionne que les Néerlandais et les Britanniques. Wikipédia en anglais mentionne les Britanniques, les Français, les Néerlandais et plus tard les Américains…

 

 

 

PLAQUES ET MASQUES

 

 

Les œuvres réalisées en bronze par les artisans du Bénin sont essentiellement de deux ordres : d’une part, des plaques en léger relief (bas-relief), notamment utilisées pour décorer le palais de l’oba (ou roi) du Bénin* ; ces plaques représentent parfois des scènes de guerre ou plus souvent des scènes de la cour royale, avec  des personnages éminents présentés en pied de façon frontale, des chefs, des prêtres ou souvent l’oba lui-même, entouré occasionnellement de courtisans ou de soldats, mais aussi des commerçants portugais. Dans ces représentations, les proportions du corps humain sont généralement inexactes (les jambes sont moins grandes que l’ensemble tête-torse)

                                                                                             * Lorsque les Britanniques entrèrent dans Benin city, ils trouvèrent une quantité de plaques dans des dépôts, couvertes de poussière. Les plaques les plus anciennes avaient sans doute été remisées ?

 

D’autre part, des sculptures en ronde-bosse (relief complet) : il s’agit notamment de têtes, réalisées (comme les plaques) selon la technique de la cire-perdue. Ces têtes représentent presqu’exclusivement l’effigie stylisée des souverains (obas ou reines-mères), revêtus de leurs ornements traditionnels (qui sont en  corail dans la réalité).

Il s'agit (uniquement ?) de têtes commémoratives (donc des effigies posthumes) destinés à être placés sur l'autel consacré à chaque souverain après sa mort, dans le palais de l'oba.

On trouve aussi des statues en pied, d’allure ramassée (avec les mêmes déformations des proportions du corps que pour les plaques), représentant souvent des soldats ou serviteurs de la cour. Il existe aussi des maquettes (de palais par exemple)  et des représentations animales en ronde-bosse.

« C'est avec le fils d'Ozolua, Esigie, qui règne de 1504 à 1550, que le Royaume atteint son apogée, surtout dans le domaine des arts et de la culture. Des explorateurs anglais ont rapporté qu'Esigie pouvait lever une armée de vingt mille hommes dans la journée, et jusqu'à cent mille hommes si nécessaire. Esigie crée aussi le titre de reine mère pour fêter sa mère Idia ...» (Wikipédia, art. cité).

Enfin, on range parfois (abusivement) sous l’appellation de bronzes du Bénin, des objets qui ne sont pas en bronze ou en laiton ; objets en ivoire (avec ou sans incrustations de bronze) comme les célèbres léopards qui ornaient probablement le trône de l’oba, défenses d’éléphants gravées, boites, bracelets, cloches, et effigies en bois et surtout en ivoire dont les célèbres effigies de la reine-mère, qui ont l’apparence de masques (dits masques-pendentifs*) . Il existe aussi des objets en cuir, en corail ou en tissu (les ornements en  corail étaient en principe réservés à l'oba).

                                                                                              * Il semble en fait que seule la reine-mère Idia (mère du roi Esigie) soit représentée sur ces masques (?), du fait de son importance dans l'histoire de la dynastie. Il est probable que le masque-pendentif était porté à la ceinture par l’oba lors de certaines cérémonies. 

 

 

Idia_mask_BM_Af1910_5-13_1

Tête de la reine-mère Idia. Ivoire, fer, alliage de cuivre.

Cette tête-pendentif est l'une des 5 têtes très proches stylistiquement, conservées dans les musées occidentaux. On pense qu'il s'agit d'une représentation de la reine-mère Idia, mère de l'oba Esigie (c.1504-1550). Esigie créa le titre de  iyoba  (reine-mère) pour Idia, en remerciement pour l'avoir soutenu pendant ses campagnes militaires contre un compétiteur pour le trône du Bénin. De façon curieuse, le diadème de la reine est orné de têtes barbues qui représentent des Portugais,  symboles de prospérité.

Le masque a appartenu au consul-général (puis Haut-commissaire) Sir Ralph Moor. Vendu à sa mort en 1909, il est ensuite entré en 1910 dans les collections du British Museum.

Notice du British Museum. https://www.britishmuseum.org/collection/object/E_Af1910-0513-1. Pour la photo ci-dessus, Wikipédia.

 

 

Il existe peu de représentations féminines dans l'art du Bénin : on peut citer les représentations de la reine-mère Idia, ainsi que des têtes en  « bronze » qui représentent des reines (probablement, non pas des reines régnantes 'épouses de l'oba) mais des reines-mères, réalisées après leur mort pour être placées sur leur autel en tant qu'ancêtre vénéré).

 

téléchargement

Tête présumée de la reine-mère Idia, en laiton et fer (16ème siècle). Après sa mort, une tête de laiton représentant la reine fut placée sur l'autel qui lui était consacré. Il existe plusieurs têtes de ce type.

British Museum, non exposée. Objet rapporté par un officier de l'expédition punitive, Sir Arthur Vyell Vyvyan, puis offert au British Museum.

https://www.britishmuseum.org/collection/object/E_Af1897-1011-1

 

 

DP104851

 

 

Tête d'une reine-mère (laiton), entre 1750 et 1800.

Les têtes des reines-mères se distinguent des têtes de roi par la pointe de leur couronne de corail. Comparer avec la tête en laiton présumée de la reine-mère Idia (16ème siècle) pour l'évolution stylistique.

Non exposé. Metropolitan Museum of Art, New-York. https://www.metmuseum.org/art/collection/search/310282

 

 

 

 

 

Enfin, comme on l’a dit, on peut penser que la production de bronzes (qui relevait d’une guilde de spécialistes, comme les productions d’objets en ivoire) diminua fortement en nombre et qualité à partir d’un moment indéterminé (début  du19ème siècle ?) : il faut sans doute relier cette diminution (voire cessation ?) avec la décadence du Bénin, bien que le sujet soit rarement évoqué*.

                                                                                                                        * Un spécialiste a subdivisé en périodes l'histoire de l'art du Bénin : la période 1680-1819 est qualifiée par lui de période de décadence. Et après 1819 ?  On sait que le nouvel oba consacrait à son prédécesseur un autel avec  une tête  en « bronze »; il est probable qu'au moins cette tradition continua jusqu à la déposition de l'oba par les Britanniques en 1897. A-t-elle repris depuis la restauration des obas en 1914 ? 

 

 dp295360

 Plaque du Bénin : l'oba à cheval, entouré de soldats et de serviteurs (entre 1550-1680). Laiton.

The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, don de Nelson A. Rockefeller, 1965.

Metropolitan Museum of Art, New-York. https://www.metmuseum.org/art/collection/search/310752

 

 

 

LE PILLAGE DE 1897

 

 

Les objets dont on vient de parler furent saisis pour l’essentiel par les Britanniques dans les jours suivant la prise de Benin city le 18 février 1897  (voir partie 1). Certains eurent à souffrir (ou même disparurent) lors de l’incendie (involontaire semble-t-il) qui ravagea la ville le 21 février.

Le nombre d’objets saisis, de toute nature, n’est pas connu précisément : on parle de 3000 objets mais des auteurs vont jusqu’à 10 000 (Dan Hicks).

Ce qui est plus connu, c’est que la prise des objets par les Britanniques présentait deux aspects légaux (ou plutôt de coutume militaire) : d’une part ce qui était appelé selon les cas  booty, loot (butin) ou prize, qui consistait à réunir les objets précieux et à en partager la valeur, ultérieurement, après vente, en fonction  de la participation des hommes au combat et du grade. L’autre aspect,  le pillage individuel (looting, plundering) était en principe interdit.

Or, dans le cas des objets du Bénin, nous savons qu’une grande partie fut réunie et vendue ultérieurement pour payer le coût de l’expédition. Mais beaucoup de soldats – surtout des officiers -  revinrent avec des prises personnelles : celles-ci avaient-elles fait l’objet d’une répartition sur place selon la règle militaire un peu adaptée aux circonstances, ou bien s’agissait-il de prises personnelles en-dehors de la discipline militaire ? Sans doute un peu des deux. Dan Hicks qui a consacré un livre à la question des bronzes du Bénin (voir plus loin), a parlé de  « chaotic free-for-all »,  un pillage généralisé et désordonné, chacun pour soi  - ce qui est inexact au moins dans la mesure où une partie (combien ?) des objets fut bel et bien vendue par les services du Trésor britannique.

Dès le début il fut admis que les objets saisis devaient être vendus pour payer le coût de l’expédition punitive. Il semble qu’il y a eu des ventes dans les villes du Niger Coast Protectorate, ce qui indique que tous les objets ne furent pas transférés à Londres.

S’agissant des ventes à Londres, il est un  peu compliqué de savoir si les objets furent vendus au profit du Niger Coast protectorate, ou directement du Trésor britannique, d’autant que la vente fit intervenir plusieurs administrations (les Crown agents, agents de la Couronne - administration chargée des affaires économiques des colonies et protectorats -, le Foreign Office et le Trésor britannique.*

                                                                                                *Il semble (aussi curieux que cela paraisse) que le Trésor public britannique estimait que les coûts  de l’expédition devaient, au moins en partie, être imputés au Niger Coast protectorate ou à la Royal Niger Company, ou les deux… Les ventes au profit du Niger Coast protectorate devaient donc être une opération comptable, le produit des ventes étant versé in fine à l’Etat britannique (?).

 

Contrairement aux règles habituelles, les objets saisis ne furent pas vendus pour que le produit de la vente soir réparti sur les membres de l’expédition, mais pour payer le coût de l’expédition. On peut donc conclure que les objets attribués à titre de récompense furent répartis sur place, libre aux membres de l’expédition de les revendre ensuite ou de les conserver.

Sur le statut des objets saisis, voir Henrietta Lidchi, Reappraising Expropriations, A Clarification on Colonial Rationales Linked to the Collections Arising from the Attack on Benin City in 1897, in Museum Worlds, Berghahn Journal, 2022  https://www.berghahnjournals.com/view/journals/museum-worlds/10/1/armw100113.xml).

Mis à part du reste du butin, certains objets furent d’emblée envoyés à titre d’hommage à de hauts personnages, en premier à la reine Victoria. D’autres furent même distribués comme cadeaux (par exemple par le consul-général Moor - qui avait participé à l’expédition -  à ses collègues de la direction Afrique du Foreign Office).

 

Pour les Britanniques, à ce moment, les objets saisis qui avaient le plus de valeur étaient les défenses d’éléphants (tusks) soit gravées (et probablement assez anciennes) soit brutes. Les objets de bronze étaient à l’époque encore peu prisés et il semble que leur vente fut difficile et d’un rapport assez faible.

 

 180436-1306245900

 Paire de léopards, ivoire et incrustations de cuivre, Bénin (17ème siècle). 

Offerte à la reine Victoria par l'amiral  Sir Harry  Rawson après la prise de Benin city en 1897; placée au British Museum pour un prêt de longue durée en 1924. 

Royal Collection Trust https://www.rct.uk/collection/69926

 

 

DÉCOUVERTE PAR L’EUROPE DES OBJETS DU BÉNIN

 

 

Les objets en bronze ramenés à Londres furent exposés au British Museum fin 1897- début 1898 (avant d’être en partie vendus). Le reporter du Times, rendant compte de l’exposition, se demandait « si c’était vraiment de l’art, mais on ne pouvait pas nier que c’était bien moulé ». Charles Reade, un des conservateurs des antiquités du British Museum, écrivait quant à lui qu’il s’agissait de remarquables œuvres d’art ; qu’un art aussi développé existe chez « une race aussi barbare que les Bini », était peu compréhensible. Il imaginait que ces œuvres avaient été importées au Bénin par une population venue du Nord. Puis, même après s’être convaincu que la production était indigène, il pensait qu’il existait une influence méditerranéenne.

Même s’il admettait que les œuvres du Bénin fondues selon le processus complexe de la cire perdue avaient « de quoi satisfaire les regards des amateurs habitués aux bronzes de la Renaissance », pour lui, la valeur des objets consistait surtout à permettre une histoire complète des costumes, armes et cérémonies du Bénin, donc leur valeur était principalement ethnographique*.

                                                                              * Cité par Mary Lou Ratté dans son mémoire Imperial looting and the case of Benin (pillage impérial – le cas du Bénin), 1972 (voir plus loin)..

 

Le directeur du British Museum Sir Maude Thompson écrivit au Premier ministre, Lord Salisbury, que l’exposition avait suscité l’intérêt du grand public comme de la communauté scientifique ; les objets étaient remarquables par un style artistique inhabituel et inattendu et en raison de la grande rareté des objets en provenance du Bénin. Il avait choisi 200 objets pour le British Museum (principalement des plaques décoratives) et proposait de restituer les autres pour être vendus (cité par Mary Lou Ratté).

Robert L.  Roth* dans son live The great Benin  (1903) indique que le conservateur Charles Read avait souhaité acquérir de « bons spécimens représentatifs de ces bronzes » et effectivement il a pu réunir une collection intéressante, mais faute de crédits appropriés, il a dû laisser passer les objets les plus coûteux.

                                                                                                           * Robert Ling Roth, ethnologue réputé. Son frère médecin militaire, avait fait partie de l’expédition punitive.

 

Il apparait que l’Etat britannique a fait donation au British Museum des plaques sélectionnées par le directeur, dont on a parlé, laissant le musée tenter de se procurer d’autres pièces avec ses crédits propres*.

                                                                                                          * Cf la notice sur le site du British Museum : « A l’automne 1897, le British Museum exposa 304 plaques du Bénin prêtées par le Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, et ensuite reçut 203 plaques en donation, sur sa demande ».

 

Heureusement, ajoute Roth, le général Pitt-Rivers*, « pour qui l’argent n’était pas un problème », put acquérir pour son musée privé un grand nombre d’objets qui avaient échappé au British Museum.

                                                                                                           * Le général Pitt-Rivers (1827-1900) « officier, anthropologue et archéologue britannique, considéré comme le « père de l'archéologie scientifique » (Wikipédia), créateur du musée qui porte son nom, qui fut légué de son vivant à l’université d’Oxford où il continue d’être alimenté par de nouvelles acquisitions. Le musée a été qualifié récemment par des étudiants « décoloniaux » de « lieu le plus violent qui existe à Oxford » en raison de l’origine coloniale de beaucoup d’objets exposés.

 

 benin_bronzes

 Tête d'oba du Bénin, achetée par le général Augustus Pitt-Rivers en 1898 puis vendue par sa famille en 1965.

Site Pitt-Rivers Museum, Oxford.

 https://www.prm.ox.ac.uk/benin-bronzes

 

 

 

Si l’exposition du British Museum avait réuni 300 pièces, ce n’était pas évidemment le nombre total d’objets rapportés puisqu’on les évalue à 3000, voire bien plus. C’est donc une sélection qui avait été exposée. Il semble que d’autres arrivages parvinrent ultérieurement en Grande-Bretagne. Ces objets furent vendus progressivement par des maisons spécialisées,  souvent à des institutions allemandes. Par la suite, au fur et à mesure des décès des membres de l’expédition punitive, les objets que ces derniers avaient conservés pour eux passèrent aussi en vente, notamment dans l’entre deux-guerres*.

                                                                                                          * Ainsi le consul-général Ralph Moor se réserva une collection assez importante, avec notamment deux masques aujourd’hui identifiés comme les représentations de la reine mère Idia qui sont parmi les objets du Bénin les plus célèbres. Moor fut par la suite Haut-commissaire du protectorat du Nigéria du sud ; rentré en Grande-Bretagne, atteint de troubles dépressifs et de paludisme, il se suicida en 1909. Les masques et d’autres objets furent alors acquis par un collectionneur, puis revendus au British Museum et au Metropolitan Museum of Art de New-York (Felicity Bodenstein, Une typologie des prises de butin à Benin City en février 1897, revue Monde(s) 2020).

 

 

ART OU ARTISANAT ?

 

 

On peut penser que l’intérêt des bronzes du Bénin (et de autres objets d’art de la même aire géographique) était surtout attribué à leur aspect ethnographique ou de document sur des populations africaines.

Roth écrit (en 1903) que la prise de Benin city nous a révélé l’existence d’un art (ou artisanat : craft) africain jusqu’alors inconnu, dont les productions prendront place parmi les meilleurs spécimens de l’Antiquité ou des temps modernes. Déjà quelques explorateurs avaient apporté des descriptions de quelques ouvres d’art, mais, selon Roth, « aucun voyageur, aucun ethnologue ni aucun archéologue n’aurait pu rêver des dépôts (stores) riches en qualité comme en variété, qui ont été mis au jour », Roth ajoutant, d’après les récits de son frère, médecin militaire de l’expédition punitive de 1897, qu’une  grande partie du butin a été retrouvée encastrée dans les murs, et parfois, en sondant ainsi les murs, les soldats ont mis la main sur des cadavres humains qui y étaient contenus.

Mais malgré son appréciation élogieuse sur l’artisanat bini, ou l’utilisation des mots « œuvre d’art », Roth a principalement en vue l’intérêt ethnographique des objets. Il regrette que les musées britanniques n’aient pu acquérir qu’un nombre limité d’objets, tandis que les institutions allemandes ont pu mettre les fonds nécessaires pour acquérir le plus gros des objets en vente (the bulk), car depuis des années les Allemands ont compris que l’étude des « races indigènes » et de leur développement, « ce qu’on appelle du nom compliqué d’anthropologie », est essentielle pour les communautés civilisées qui commercent avec ces races ou sont appelés à les gouverner. Les Allemands sont devenus des leaders dans cette branche de la science dans laquelle s’engagent aussi les Américains, chaque fois avec le soutien de l’Etat ou des acteurs économiques, ce qui est loin d’être le cas en Grande-Bretagne. Chez nous, les races indigènes ne sont pas étudiées scientifiquement, ce qui est un handicap car les connaissances que fournit l’anthropologie sont à même de nous orienter vers les méthodes de gouvernement et de taxation [sic]  les plus souhaitables, de sorte qu’avec le savoir adéquat, nous aurions pu éviter par le passé beaucoup d’effusions de sang inutiles.

On voit que ses considérations sont particulièrement utilitaires. Il ajoute aussi que les idées, les coutumes et la technologie des Africains se modifient rapidement à travers les contacts avec les Européens st qu’il est important d’en garder le souvenir « avant que nous ne les ayons détruits » - l’auteur ajoutant que l’un des principaux facteurs de cette destruction est l’éducation européenne qui est donnée aux Africains, qui lui semble complètement inappropriée, car il est impossible de transformer un Africain en Européen.*

                                                                                                   * Les opinions de Roth ne sont pas exemptes de contradictions ; elles  montrent que le point de vue « colonialiste » » de l’époque peut être assez différent de la vision monolithique qu’on en a aujourd’hui. Son intérêt pour les sociétés non-européennes ne faisait pas de doute. Le titre de son livre The Great Benin est l’expression d’une considération véritable.

 

 

« ILS ONT CHANGÉ LE REGARD OCCIDENTAL » - À NUANCER ...

 

 

La modification du regard porté sur les objets africains (en l’occurrence les objets ramenés du Bénin) s’opéra graduellement et on peut douter des relations exagérées apportées par des articles récents, du type :

« Leur importance {des bronzes du Bénin] fut reconnue en Europe à partir du moment où elles furent vues pour la première fois dans les années 1890. Les conservateurs du British Museum les comparèrent alors avec le meilleur de l’art italien et de la sculpture grecque. » (Alex Marshall,  This Art Was Looted 123 Years Ago. Will It Ever Be Return ?, New York Times, Oct 2021,https://www.nytimes.com/2020/01/23/arts/design/benin-bronzes.html)

« Quand les experts occidentaux les virent pour la première fois au tournant du 20 ème siècle, des comparaisons furent faites avec l’art de Benvenuto Cellini et avec les plus belles sculptures de la Grèce ancienne. Les bronzes du Bénin à eux seuls modifièrent  la vision que le monde de l’art avait de l’Afrique. » (Tim Butcher, The problem of the Benin Bronzes will never go away, The Spectator, avril 2021. https://www.spectator.co.uk/article/the-problem-of-the-benin-bronzes-will-never-go-away/)

« Lorsque les objets saisis sont entrés dans les collections des musées, un sentiment de surprise (…) s'est installé.

Le problème était que les puissants reliefs picturaux en bronze (…) les têtes des reines-mères et autres ancêtres (…) étaient exquis. Comment " un art aussi développé chez une race aussi entièrement barbare " a-t-il été possible ? écrivent les conservateurs du British Museum en 1898 dans " Benin City Works of Art ", se faisant l'écho de nombreux autres. » (Dalia Ventura, L’expédition au royaume du Bénin : l'attaque brutale qui, il y a 125 ans, a changé la notion en Europe que les Africains étaient des "sauvages", BBC News Mundo, 20 février 2022).

 

En fait, pendant des décennies, l'art africain, et notamment l'art du Bénin, fut considéré en Occident plus pour sa valeur ethnographique que pour ses qualités artistiques, ainsi que le remarque (en termes "décoloniaux") une notice du Metropolitan Museum of Art de New-York : « la relégation [des objets du Bénin] dans les musées ethnographiques, durant l'époque coloniale, continua à refléter l'héritage de leur enlèvement par la force et la ségrégation d'avec des réussites culturelles comparables par les créateurs occidentaux. »  https://www.metmuseum.org/art/collection/search/310752

 

 

 VON LUSCHAN, ENTRE COMPRÉHENSION ET REGARD OCCIDENTAL

 

 

L'article de la BBC précité mentionne l’apport du célèbre anthropologue et ethnologue autrichien Felix von Luschan*, qui dans un article de 1898, écrit que ces œuvres d'art, dont le style était "purement, définitivement et exclusivement africain", étaient la preuve d'un "art indigène grandiose et monumental".

« Malgré le fait qu'il [von Luschan] avait des idées raciales contradictoires, il a passé sa vie à contester la notion de différence raciale et de supériorité et d'infériorité.

" Les seuls sauvages en Afrique sont les Blancs fous", disait-il » (art. cité).

                                                                                                                                                                             *  Felix von Luschan (1854-1924) médecin, anthropologue, explorateur, archéologue et ethnographe autrichien, a principalement exercé en Allemagne, où il fut professeur d’université et conservateur de musée. Parmi ses ouvrages, son œuvre majeure Die Altertümer von Benin (Antiquités du Bénin, 1919) reste un ouvrage de référence.

 

 Von Luschan écrivit que les bronzes du Bénin pouvaient aider les Européens à comprendre que la culture des soi-disant "sauvages" n'était pas inférieure à la nôtre, seulement différente (Barnaby Phillips, Should Britain send back the Benin Bronzes? The New European, juin 2021 https://www.theneweuropean.co.uk/brexit-news-the-story-of-the-benin-bronzes-7989816/).

 

On peut observer qu'à part quelques oeuvres comme la tête en bronze de la freine Idia ou certaines têtes d'oba parmi les plus anciennes, la plupart des oeuvres avaient des caractéristiques stylistiques éloignées des canons de l'Antiquité gréco-romaine ou de la Renaisance italienne, considérées à l'époque en Occident comme le modèle de l'art accompli.

 

Von Luschan semble avoir été le premier à reconnaître la valeur spécifiquement artistique des bronzes du Bénin et il n’a sans doute été rejoint que bien plus tard par les autres spécialistes, qui admettaient que les productions du Bénin  étaient un artisanat (craft) remarquable du point de vue de la technique mais sans penser  à les égaler aux œuvres d’art de la haute culture occidentale.                                                                           

C’est Von Luschan qui, en tant que conservateur au Königliches Museum für Völkerkunde de Berlin (Musée royal d’ethnologie, aujourd’hui Musée ethnologique), procéda à l’acquisition d’un nombre important de bronzes du Bénin mis en vente par les autorités britanniques. Son achat était donc dicté, principalement, par une visée ethnographique – nullement incompatible avec un jugement esthétique.

Il est utile de savoir qu’en 1906 Von Luschan inclut dans les collections de son musée des restes humains provenant du génocide des Herero et des Nama commis par l’armée allemande au Sud-Ouest africain (future Namibie), de même que des objets collectés lors d’opérations militaires*. Il créa l’échelle chromatique qui porte son nom pour classifier la couleur de la peau du plus foncé au plus clair et fut membre de la Société allemande pour l’hygiène raciale qui se donnait pour but de rétablir la pureté de la race nordique par la sélection et la stérilisation. Pourtant Von Luschan rejeta l’idée du racisme scientifique st affirma l’égalité des races humaines (Wikipédia en anglais, art. Von Luschan).

                                                                                     * Dans leur rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain (2018), B. Savoy et E Sarr citent une lettre de Von Luschan où il indique avoir demandé à un participant à une expédition punitive de l’armée allemande en Afrique de lui ramener des spécimens intéressants.

 

 

 

 

RAFFINEMENT ET CRUAUTÉ, UN COUPLE NULLEMENT CONTRADICTOIRE

 

 

Il existe une forme de naïveté à opposer le raffinement d’un art et la brutalité ou la violence de la société à laquelle appartient l’art en question. Le raisonnement devient spécieux quand on en profite pour laisser entendre que la brutalité et la violence de la société ne seraient qu’une invention, une contre-vérité calomnieuse :  « Mais peu à peu, [les milieux occidentaux de l’art] assimilaient ce que signifiait l'ampleur des réalisations artistiques de ce qui avait été considéré comme une culture sacrificielle gorgée de sang » (Dalia Ventura, L’expédition au royaume du Bénin : l'attaque brutale qui, il y a 125 ans, a changé la notion en Europe que les Africains étaient des "sauvages").

On peut ici citer Claude Lévi-Strauss – faisant remarquer que les artisans qui fabriquaient les ravissants meubles français du 18 ème siècle étaient peut-être les mêmes personnes qui se précipitèrent pour voir l’horrible supplice de Damiens.

Pas plus que le supplice de Damiens (et d’autres) n’est une invention, les sacrifices humains du Bénin durant son histoire et encore à la veille de l’expédition de 1897, ne sont une invention.

                                                                                                   * Dans De près et de loin, entretiens avec Didier Eribon,1988.

 

 Inutile de dire que la remarque de Lévi-Strauss s'applique à beaucoup de civilisations (à toutes peut-être).

 

Les bronzes du Bénin ont-ils, à eux seuls, changé le regard occidental sur l’Afrique ? On peut en douter car dans l’entre-deux-guerres, c’est bien l’aspect primitif et expressionniste de l’art africain, qu’on appelait alors sans honte « l’art nègre », qui fut mis en avant par des esprits contestataires comme les surréalistes, et non son aspect raffiné et évocateur des créations de la culture occidentale classique. Le précurseur en la matière fut Picasso qui dans ses Demoiselles d’Avignon (1912), donna un aspect inspiré des masques africains aux visages des femmes nues représentées sur son tableau (dont le titre renvoie à un bordel de Barcelone, rue d’Avino, et non  à la ville d’Avignon elle-même) – l’art africain qui fut alors promu par les novateurs occidentaux était celui, violent et inquiétant, des statues rituelles à clous ou des masques étranges, traduction des forces irrationnelles à l’opposé de la pensée occidentale. C’était le « primitivisme » africain qui était exalté par les artistes contestataires, et non l’art raffiné de haute civilisation.

 

 

FROBENIUS ET LA CULTURE D’IFE

 

 

Il revint à l’explorateur et ethnologue allemand Leo Frobenius de faire la comparaison d’objets africains avec les productions les plus classiques de l’art occidental, et de parler vraiment de civilisation africaine.  

 

Leo Frobenius (1873-1938), ethnologue et archéologue allemand, personnage essentiel de l'ethnographie germanique, voyagea à plusieurs reprises en Afrique de l’Ouest et au Soudan, acquérant la réputation d’un archéologue aventurier. En 1920, il fonde l'Institut pour la morphologie culturelle à Munich. Travaillant en marge de l’université, il fut tardivement reconnu par celle-ci et devint professeur honoraire de l'Université de Francfort en 1932, et directeur du musée ethnographique de la ville en 1935 (Wikipédia). « Leo Frobenius était un penseur tout à fait conservateur, mais il n’était pas national-socialiste. En 1930, il avait même pris publiquement position contre l’antisémitisme. Bien qu’il ait essayé d’approcher les nouveaux dirigeants [nazis] après 1933, il est resté suspect parce qu’il continuait à rejeter l’idée que la culture pourrait avoir quelque chose à voir avec la race. Les nazis s’abstinrent de fermer son institut – dans lequel il employait également du personnel juif – uniquement en raison de sa réputation internationale (Karl–Heinz Kohl, Le primitivisme allemand au début du XXe siècle et l’œuvre de Leo Frobenius , 2022, in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, https://www.berose.fr/article2580.html). Il mourut en Italie où il s’était retiré, près du Lac de Garde.

 

Frobenius a commencé à parcourir l’Afrique de l’Ouest à partir de 1904 en achetant des objets dont des artefacts du Bénin, mais sans considérer, semble-t-il, qu’il y avait là une production extraordinaire ( ?).

En 1910, dans la région du Nigéria occupée par l’ethnie Yoruba, Frobenius découvrit dans un village (Ife) un buste remarquable en « bronze » (en fait en laiton), qu’il appela tête d’Olokun (ou dont on lui dit que c’était la tête d’Olokun), divinité marine. Frobenius acheta pour quelques livres ce buste mais les autorités coloniales britanniques, averties, l’obligèrent à restituer l’objet aux villageois. Frobenius en prit un moulage – quant à la tête d’Olokun, on affirme qu’elle disparut*… Frobenius ramena en Allemagne des têtes de terre cuite dans le même style (à ce moment ou après ?). Il eut la révélation qu’il y avait eu en Afrique une civilisation qui avait créé des oeuvres d’art égales aux plus belles créations de la culture occidentale.

                                                                                                            * On estime que la tête d’Olokun conservée au Musée national du Nigéria pourrait être l’original et non la copie exécutée par Frobenius (voir The Olokun head reconsidered, article de Paul T. Craddock et autres,  Afrique, Archéologie, Arts,  2013 https://journals.openedition.org/aaa/266

 

 

L’AFRIQUE DES CIVILISATIONS DISPARUES

 

Or cette culture, Frobenius n’en trouvait pas les restes dans l’Afrique qu’il visitait – il ne s’agissait donc pas pour lui d’exalter l’Afrique réelle de son époque, partagée entre une existence misérable et les perspectives d’une européanisation que Frobenius regrettait, déplorant les « Noirs en pantalon » et « les fonctionnaires africains parasites », résultat selon lui de l’éducation à l’européenne.

Frobenius crut résoudre l’apparente contradiction entre une culture supérieure disparue et un état présent dégradé. Selon un article du National Geographic, « Malgré son admiration pour ces sculptures, Frobenius ne pouvait accepter qu'elles aient été faites par des Africains. Son racisme l'amena à une théorie ridicule, selon laquelle les survivants de la légendaire Atlantis avaient apporté des savoir-faire de leur civilisation grecque en Afrique. Le dieu yoruba Olokun n'était autre, disait-il, que le dieu grec de la mer Poséidon. » (Eric García, Les têtes d'Ife, chefs-d'œuvre de l'art nigérian, National Geographic, septembre 2021, https://www.nationalgeographic.fr/les-tetes-dife-chefs-doeuvre-de-lart-nigerian). [la thèse de Frobenius est ici passablement  caricaturée].

 

En 1938, la découverte d’autres bustes dans la région d’Ife consacra l’idée qu’une culture exceptionnelle avait existé, qu’on baptisa culture d’Ife (en yoruba  Ilé-Ifẹ̀, les transcriptions diffèrent selon qu’on utilise l’anglais ou le français), centrée autour de la cité-Etat d’Ife. Lors d’une exposition de ces oeuvres à Londres, on écrivit : « Cet art africain est digne de figurer parmi les plus belles œuvres d'Italie et de Grèce. »

Frobenius avait été l’initiateur de cette reconnaissance, malgré ses interprétations fantaisistes. L’article précité écrit :  « Bien qu'ancrées dans un profond racisme, ses théories sur les origines de ces têtes et la fascination qu'elles ont suscité chez lui a initié un changement dans la façon dont le monde occidental considérait les cultures africaines ».

Faut-il vraiment parler de racisme chez Frobenius,  ou est-ce plutôt un réflexe de Pavlov chez les journalistes actuels ?

« Frobenius fut l’un des premiers Européens à reconnaître l’historicité des cultures africaines, que beaucoup considéraient comme des peuples « sans histoire » et à les mettre sur un pied d’égalité avec les cultures européennes. Il contribua ainsi à l’émergence du mouvement de la « Négritude » qui cherchait à valoriser l’identité « noire » et invitait à la découverte et à l’affirmation des cultures africaines » (article Frobenius, Leo (1873-1938), Hélène Ivanoff et Richard Kuba, in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, https://www.berose.fr/rubrique801.html#:~:text=Leo%20Frobenius%20est%20l'un,Leo%20Frobenius%20naquit%20en%201873.)

 

 31176924037

 Edition française d'un livre de Leo Frobenius, Mythologie de l'Atlantide (Payot, 1949). L'illustration de couverture représenbte la célèbre « tête d'Olokun » - en fait, il s'agit du buste d'un souverain d'Ife.

Vente E-bay

 

 

 

 

Frobenius décrivait ainsi l’Afrique qui avait existé plusieurs siècles auparavant : « de grands États bien ordonnés, et cela dans les moindres détails, des souverains puissants, des industries opulentes. Civilisés jusqu’à la moelle des os ! Et toute semblable était la condition des pays à la côte orientale, le Mozambique, par exemple. »

« Son action eut une influence posthume sur les mouvements d’indépendance qui se créèrent au sein des anciens États coloniaux après 1945. Léopold Sédar Senghor en fut un exemple notable, pour lequel Frobenius fut un maître à penser malgré ses contradictions. (…) Il permit aux Africains et aux Afro-Américains de trouver une nouvelle auto-affirmation, contribuant ainsi à la libération et à la décolonisation de l’Afrique. » (article Frobenius, Leo (1873-1938), site Bérose).

                                                                                                 * «  Mais  quel  coup  de tonnerre,  soudain,  que  celui  de  Frobenius  !...  Toute  l’histoire  et  toute  la préhistoire de l’Afrique en furent illuminées jusque dans leurs profondeurs. Et nous portons encore, dans notre esprit et dans notre âme, les marques du maître, comme des tatouages exécutés aux cérémonies d’initiation dans le bois sacré... » (Léopold Sédar Senghor, cité dans Senghor/Frobenius : une parenté spirituelle, Hans-Jurgen Heinrichs, Présence de Senghor, Unesco, 1997).

 

De son côté Aimé Césaire dans son Discours du colonialisme, cite aussi  les paroles de Frobenius : «  civilisés jusqu’à la moêlle des os ! l'idée du nègre barbare est une invention européenne. » 

 


IFE-BÉNIN : UNE MÊME CULTURE ?

 

« La civilisation d’ Ile-Ifẹ déclina en importance à partir du 14ème siècle et bien que les raisons exactes de sa décadence soient inconnues, les historiens pensent qu’elle fut surpassée par de nouvelles routes commerciales » (Critics laud art from Africa's ancient Ife Kingdom, compte-rendu d’exposition, Reuters, 2010, https://www.reuters.com/article/us-finearts-britain-nigeria-idUSTRE6213G120100302).

 

Le même article (qui rend compte d’une exposition des bustes d’Ife au British Museum en 2010) précise : « … parmi les rois et les reines, il y a des esclaves victimes de sacrifice et d’exécution, baillonnés et les yeux exorbités, peut-être conscients que leur mort approchait »

Si la culture d’Ife avait décliné plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens, ce qui subsistait se confondait au 19ème siècle avec la culture Yoruba et les sacrifices humains étaient encore en vigueur au 19ème siècle, avant que le territoire passe sous contrôle britannique : «  Les dieux d’Ile-Ife exigeaient maints sacrifices pour être apaisés et maintenir la paix et la prospérité de la ville. Dans le passé, la ville était connue pour ses sacrifices humains, une pratique que la poignée de missionnaires chrétiens qui avaient le droit d’entrer dans la ville ont déplorée. Un de ces missionnaires du nom de Thomas, a quitté la ville dans les années 1870 car il « ne pouvait plus supporter les sacrifices humains incessants auxquels le roi avait promis de mettre fin. »​ (Mia Sogoba, Ile-Ife: Cité sacrée des Yoroubas, Cultures of West-Africa, 2019    https://www.culturesofwestafrica.com/fr/ile-ife-cite-sacree-yorouba/).

Ife, considérée comme la cité d'origine de tous les Yoruba, fut aussi à l’origine du royaume d’Oyo, dont la puissance dura jusqu’au 19ème siècle.

 

Les relations  entre la culture du Bénin et la culture d’Ife ne sont pas évidentes. On sait que dans la tradition du Bénin, après une période de monarques indigènes (de l’ethnie Bini), une crise politique amena les Bini à faire appel à des monarques issus d’Ife – ces monarques prirent alors le titre (yoruba) d’oba. A  leur mort, il semble qu'un fragment de leur corps était symboliquement envoyé à Ife. 

Il existe aussi une tradition selon laquelle la technique du bronze à la cire perdue fut importée au Bénin par un sculpteur d’Ife.*

                                                                                                * « D'autres suggèrent que la fonte du laiton s'est développée indépendamment dans le royaume [du Bénin] et peut avoir mutuellement bénéficié des échanges avec Ife » (Wikipédia, Bronzes du Bénin).

 

On peut considérer que ce sont les têtes d’Ife, plus proches de la statuaire européenne, qui furent comparées élogieusement à celle-ci, plus que les artefacts du Bénin, manifestement plus éloignés des canons européens. L’article Wikipédia   écrit : « Lorsque les têtes d'Ife apparurent pour la première fois en Occident dans la première moitié du xxe siècle, nombre d'experts les comparèrent aux meilleures réalisations artistiques de la Rome ou de la Grèce antique. (…) Les experts n'arrivaient pas à croire dans l'existence d'une civilisation africaine capable de laisser des artéfacts de cette qualité. Pour tenter d'expliquer ce qui passait pour une anomalie, Frobenius avança la théorie que ces têtes avaient été moulées par une colonie grecque fondée au XIII ème siècle av. J.-C. et que cette dernière pouvait être à l'origine de la vieille légende de la civilisation perdue de l'Atlantide, ce que la presse populaire a largement diffusé.

Les experts occidentaux reconnaissent maintenant que ces statues représentent une tradition africaine indigène qui a atteint un niveau inhabituellement élevé [sic] de réalisme et de raffinement ».

On peut aussi souligner que l’existence des sacrifices humains dans la culture d’Ife est plus volontiers reconnue – du moins c’était le cas il y a quelques années – que chez les Bini, comme on l'indiquera plus loin.*

                                                                                                              * On note que Frobenius et ses disciples se sont efforcés – au contraire des ethnologues français et britanniques de la même époque, de « réhabiliter » certains comportements des cultures africaines, généralement jugés « barbares » : pour l’école de Frobenius, « Même le pire des actes barbares peut être l’expression d’une volonté humaine de connaissance, et donc de culture » (Karl–Heinz Kohl, Le primitivisme allemand au début du XXe siècle et l’œuvre de Leo Frobenius, art. cité). Sans développer plus amplement, Frobenius ne rejetait pas la notion de « primitivisme »; il considérait que l’état primitif d’une civilisation était sa période la plus créative.

 

 

 

PERMANENCE DES SOUVERAINS DU NIGÉRIA

 

 

Il est temps de retourner au Bénin, et notamment de revenir sur le rôle de l’oba.

Lorsque les Britanniques constituèrent leur domination sur le vaste territoire qui devait finir par s’appeler Nigéria, ils laissèrent les monarques et chefs traditionnels exercer leur autorité sur les populations qui dépendaient d’eux (sous supervision des représentants britanniques, évidemment). C’est ce que Lord Lugard, qui fut gouverneur-général du Nigéria après avoir participé à l’établissement de la domination britannique, appelait l’indirect rule (gouvernement indirect). Mais les successeurs de Lugard choisirent de conserver l’indirect rule au nord du Nigeria (islamisé), tandis qu’au sud – animiste et christianisé - , les monarques étaient relégués dans des rôles de représentation.

 

_126039790_photo3

La reine Elizabeth en visite au Nigéria en 1956 (quatre ans avant l'indépendance), parlant avec un souverain traditionnel du Nigéria, l'oba de Lagos, Adenji-Adele II. Aux côtés de la reine, le prince Philip et le gouverneur-général du Nigéria, en bicorne à plumes.

 Site Nairaland forum https://www.nairaland.com/7328542/queen-elizabeth-ii-africa-pictures

 

 

 

Après l’indépendance du Nigéria, le gouvernement nigérian mit fin au rôle directement politique des émirs dans le nord, sans modifier le rôle symbolique et honorifique des dirigeants traditionnels, au contraire s’impliquant souvent dans les questions de  succession de ceux-ci. « Le gouvernement a maintenu les classifications coloniales » des rangs de préséance entre les monarques. « Aujourd'hui, les dirigeants traditionnels sont encore très respectés dans de nombreuses communautés et ont une influence politique et économique considérable » (Wikipédia, Nigerian traditional rulers).

Il existe plus de 500 souverains traditionnels au Nigéria, portant des titres particuliers ou communs à plusieurs monarques (on notera qu’il existe aussi 525 langages au Nigéria). Emir est le titre le plus fréquent au nord, oba est porté par plusieurs souverains (l’oba de Lagos, l’oba du Bénin), oomi est le titre porté par le roi d’Ife (qui est aussi qualifié du titre d’oba)*. On trouve aussi les titres d’olu (olu de Warri, peuple Itsekiri), d’alake, etc.

                                                                                                                 *Adeyeye Enitan Ogunwus, 51 ème ooni d’Ife (depuis 2015) est aussi plus prosaïquement membre de l’institut des experts-comptables du Nigéria.

 

 Prince-Charles1

Visite du prince Charles au Nigéria en novembre 2018. Il est photographié avec des souverains traditionnels du Nigéria. L'oba du Bénin est au second rang, en robe violette et toque rouge.

Punch Newspaper  https://punchng.com/prince-charles-cancels-trip-to-jos-over-security-concerns/

 

 

 

L’OBA DU BÉNIN AUJOURD’HUI

 

Oba est le titre du souverain suprême du royaume du Bénin dans l'État d'Edo. Il attribue les titres d’enogie (pluriel enigie) et okao (pluriel ikao) à des personnages (respectivement ducs et vice-rois) et d’odionwere à des gouverneurs. Ces personnages ont un rôle administratif, non pas en tant que représentants de l’Etat nigérian, mais en tant que représentants de l’oba qui lui-même est souvent l’intermédiaire entre sa population et l’Etat nigérian ou l’administration locale (Etat d’Edo). Le rôle politique de l’oba est inséparable de son rôle religieux.

« L’Oba est un personnage sacré qui peut manifester une puissance surnaturelle. Signifiant « Roi » en Yoruba, ce terme a été intégré tel quel dans la langue Edo. (…) Toute entreprise, toute affaire qui concerne l’ordre social justifie qu’il soit consulté. Il est considéré comme une « incarnation, une manifestation, une médiation ou un agent du monde sacré, dépositaire de pouvoirs surnaturels ou divins et descendant d’un souverain divin ou semi-divin, ce qui fait de lui un représentant du sacré » (Élodie Apard, Éléonore Chiossone, Precious Diagboya, Bénédicte Lavaud-Legendre, Cynthia Olufade, et al. Temples et traite des êtres humains du Nigéria vers l’Europe, CNRS-COMPTRASEC, mai 2019, https://hal.science/hal-02124579/document ).

 

Ajoutons qu’actuellement, l’autorité de l’oba qui s’étendait initialement « sur le royaume du Benin (du Delta du Niger au lagon de Lagos et englobant les cités Etats de Warri, Lagos et Bénin City » (art. précité) est réduite pratiquement – en tant qu’autorité religieuse et morale - à l’Etat d’Edo (dès lors que Lagos et Warri ont chacun leur souverain).

L’actuel oba du Bénin est  Ewuare II (né en 1953) qui règne depuis 2016. Il fit notamment ses études secondaires au Collège de l’Immaculée conception (un collège catholique vu son nom) puis à Londres, obtint un diplôme d’études économiques à l’université du Pays de Galles puis un master en administration publique (MBA) à la Rutgers university de New Jersey (USA). Il fut ambassadeur du Nigéria dans divers pays avant de succéder à son père.

Ewuare II est marié à  5 femmes (portant le titre de reines – ou selon Wikipédia seule l’aînée porte le titre de reine, les autres sont princesses ?) et a plusieurs enfants.

En 2021, sa cinquième femme donnait naissance à des quadruplés. Le palais royal publia le communiqué de presse suivant:

Par la grâce de Dieu tout-puissant et la bienveillance des ancêtres, le Conseil traditionnel du Bénin, au nom de sa majesté royale Omo N’Oba N’Edo, Uku Akpolokpolo, Oba Ewuare II, Oba du Bénin, et le palais royal du royaume de Bénin, ont la joie d'annoncer que son altesse royale la reine Aisosa Ewuare du royaume de Bénin, a donné naissance à des quadruplés (trois garçons et une fille).

 

WhatsApp-Image-2022-01-23-at-13

L'oba du Bénin, sa cinquième épouse et leurs quadruplés, novembre 2022.

Site Obalandmagazine https://www.obalandmagazine.com/oba-ewuare-ii-unveils-the-name-for-his-quadruplets/

 

 

 

L’OBA CONTRE LA TRAITE DES JEUNES FEMMES

 

 

En mars 2018, Ewuare II intervint pour délier de leur serment les jeunes femmes qui ont migré et se sont engagées à s’acquitter du paiement d’une dette au titre de leur migration (en pratique il s’agit de jeunes femmes engagées dans les réseaux de prostitution). Les serments des jeunes femmes sont passés devant des prêtres du culte traditionnel, tandis que les réseaux de prostitution sont dirigés (en partie) par des proxénètes femmes désignées sous le nom de « madams »

L’oba qui a autorité sur les prêtres du culte traditionnel du Bénin, « a interdit aux native doctors – priests et Chief priests – de faire prêter serment à de nouvelles jeunes femmes. S’il a indiqué pardonner à ceux qui l’ont fait dans le passé, il a précisé qu’en revanche, ceux qui se livreraient à de telles pratiques, seraient punis de mort par la divinité de l’Oba », visant « les «  native doctors », mais aussi les parents des trafiquants, comme ceux des victimes. » (les parents des victimes incitent celles-ci à émigrer puisque l’émigration est perçue comme source de revenus pour la famille).

Lors de sa déclaration, l’oba « dans un geste historique, a sorti du palais un certain nombre de statues de divinités, particulièrement vénérées, dont certaines n’avaient pas été ainsi exposées depuis près de 800 ans »*

                                                                                                * L’intervention  de l’oba venait après des événements comme la découverte, sur les côtes italiennes, des cadavres de plus de vingt jeunes filles nigérianes âgées de 14 à 18 ans et d’un reportage de CNN présentant l’Etat d’Edo comme plaque-tournante de la prostitution. Mais les réseaux de prostitution nigérians ne sont pas limités à l’Etat d’Edo. 

 

L’intervention de l’oba ne règle évidemment pas toutes les questions : « On peut craindre que l’annulation des serments ne génère une intervention accrue des groupes cultist*, groupes organisés qui font preuve d’une grande violence et qui sont souvent liés aux Madams – proxénètes femmes –. Ils pourraient recourir à une violence pour remplacer la disparition de la contrainte liée au serment. »

                                                                                              * « Dans le contexte nigérian contemporain, le terme « cultist » désigne des groupes, dérivés de fraternités étudiantes, impliqués dans des abus et crimes divers, incluant des homicides (…) Les groupes cultist contemporains peuvent être vus comme ayant une double origine, héritée pour l'une de l'histoire du peuple Edo, pour l'autre, de la colonisation britannique. Ils ont en effet emprunté un certain nombre de règles de fonctionnement aux sociétés secrètes, mais également aux confraternités étudiantes.» (Bénédicte Lavaud-Legendre, Cécile Plessard, Les groupes cultist nigérians et la traite des êtres humains, Revue de science criminelle et de droit pénal comparé 2019 https://www.cairn.info/revue-de-science-criminelle-et-de-droit-penal-compare-2019-4-page-781.htm

 

 

L’oba, en tant que chef religieux,  a accueilli à Bénin City le congrès de l’Eglise catholique du Nigéria en novembre 2022 – il reçoit aussi les représentants musulmans et leur adresse des messages : à l’occasion de l’AÏd 2022, il rappela aux Musulmans qu’ils devaient être tolérants envers les autres religions et être fidèles au message du Prophète sans verser dans le fondementalisme. Dans ses messages, l’oba se réfère souvent à Dieu tout-puissant (The Almighty God).

 

 

LES PREMIÈRES DEMANDES DE RESTITUTION

 

 

Depuis des décennies l’oba et sa famille réclament le retour au Bénin (ou à l’actuel Etat d’Edo) des objets volés ou saisis par les Britanniques lors e la prise de Benin city en 1897. Cette revendication semble être apparue pour la première fois (en tous cas officiellement) vers 1930, fut confirmée en 1960 par le  prince Edun Akenzua (de la famille royale du Bénin), et rappelée par un memorandum de mars 2000 soumis au Parlement britannique, tandis que le gouvernement du Nigéria formulait une demande de restitution en 1977 auprès du British Museum pour un masque de la reine-mère Idya. A l’origine les demandes furent dirigées vers les institutions britanniques toujours détentrices d’objets saisis en 1897 mais elles se sont étendues aux objets qui se trouvent par suite de ventes, dans les musées de pays occidentaux, voire chez des propriétaires privés.

D’abord,  la demande de rapatriement des objets saisis en 1897 a rencontré peu d’échos. L’Occident n’était pas prêt à l’écouter. Mais depuis environ une dizaine d’années, et surtout depuis les années 2020, il existe un fort courant médiatique aussi bien chez les spécialistes de l’art et de la conservation que chez les chroniqueurs et journalistes, pour exiger le rapatriement des oeuvres comprises sous l’appellation générale de « bronzes du Bénin ; certains souhaitent même que des oeuvres qui n’ont pas été  saisies (on  dit couramment pillées ou volées) en 1897 mais qui ont été acquises librement par la suite auprès des habitants du Bénin, soient aussi rapatriées dans la mesure où ces acquisitions régulières se plaçaient dans u contexte colonial, donc inégalitaire.

Si en France la question engendre moins de réactions (il existe probablement assez peu d’objets provenant du Bénin dans les collections françaises) le sujet est évidemment très sensible en Grande-Bretagne (ancienne puissance coloniale), aux Etats-Unis et en Allemagne, où se trouvent un grand nombre d’objets issus des prises de l’expédition punitive de 1897.

 

 tête d'oba moma

 Tête d'oba. Entre 1550-1680. Non exposée.

On sait que chaque nouvel oba consacrait à son prédécesseur un autel avec  une tête  en « bronze » stylisée, représentant l'oba défunt.

Metropolitan Museum of Art, New-York https://www.metmuseum.org/art/collection/search/312291

 

 

 

EN FRANCE : LE RAPPORT SAVOY-SARR

 

 

La question du rapatriement des bronzes du Bénin n’est qu’une partie du sujet plus vaste du rapatriement des objets prélevés (ou volés, ou spoliés) durant la période coloniale, sujet qui concerne toutes les anciennes puissances coloniales ou les pays qui, bien que moins directement impliqués, ont acquis régulièrement des œuvres à l’origine saisies par les colonisateurs (cas notamment des Etats-Unis).

Dès 1973, la question générale du rapatriement des objets africains fut posée -sans beaucoup d’effet à l’époque – dans l’enceinte de l’ONU par le maréchal Mobutu, président du Zaïre : Mobutu, personnification du dictateur brutal et corrompu, n’était évidemment pas la figure de proue idéale pour lancer le mouvement de restitution.*

                                                                                                                    * En ce qui concerne l’Afrique francophone, un article paru dans le magazine sénégalais Bingo, « rendez-nous l’art nègre »  fut l’une des premières manifestations du mouvement pour la restitution (cité dans le rapport de B. Savoy et F. Sarr, voir ci-dessous).

 

En 2018, répondant à la commande du président Français Emmanuel Macron, l'historienne de l'art française Bénédicte Savoy* et l'universitaire (professeur d’économie à l’université Gaston-Berger au Sénégal) et écrivain sénégalais Felwine Sarr ont rédigé un rapport (Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle).

Ce rapport constatait que : «  Dans le monde entier, la question des translocations patrimoniales et de la propriété d’objets muséalisés en Europe à l’époque coloniale est devenue aujourd’hui un sujet partagé à tous les niveaux du savoir et de la culture »**

                                                                                                           * Bénédicte Savoy, née en 1972, professeur d’histoire de l’art à l’université technique de Berlin. professeur invité au Collège de France de 2016  à 2021.

                                                                                                            ** Translocation est le mot utilisé par B. Savoy depuis le début de ses recherches : «  … après avoir travaillé depuis une dizaine d’années sur ces questions dans une perspective transnationale, je propose le terme de « translocation patrimoniale » (entretien pour La Vie des idées, 2015). Ce mot sert notamment à éviter les implications idéologiques du mot « spoliations ».

 

Les auteurs concluaient  que l’« absence de consentement des populations locales lors de l’extraction des objets » constitue le critère qui doit mener à leur restitution ; ce critère s’applique à toutes les acquisitions obtenues « par la violence, la ruse ou dans des conditions iniques ».*

                                                                                                              * Rapport jugé « révolutionnaire » par certains partisans du rapatriement, notamment en Allemagne, où on va même jusqu’à considérer que des photos prises sans le consentement des personnes devraient être restituées aux pays africains (et logiquement, à tous les pays anciennement colonisés).

 

A la suite de ce rapport, le président Macron en valide les orientations en annonçant la restitution prochaine de 26 œuvres au Bénin (ex-Dahomey), Cette restitution fait l'objet d'une loi promulguée fin 2020.Ce rapport a été mal reçu par les conservateurs de musée français. « Loin de ces polémiques, [sic !] Bénédicte Savoy déplore que son rapport ait été mieux accueilli en Allemagne qu’en France et regrette que la plupart des conservateurs français ne mesurent pas l’enjeu » (Philippe Baqué, Polémique sur la restitution des objets d’art africains, Monde diplomatique,  août 2020, https://www.monde-diplomatique.fr/2020/08/BAQUE/62067).

 L’attitude des autorités politiques françaises est présentée comme pouvant servir d’exemple pour d’autres pays – même si les conditions légales des conservations d’objets et de leur éventuelle restitutions sont différentes dans chaque pays et pour chaque institution.

La personnalité de Bénédicte Savoy ne fait pas que des admirateurs. On peut se reporter à un article de Didier Rykner  dans La Tribune de l’art consacré  à certaines déclarations de B. Savoy à propos d’une statue de Champollion qui se trouve dans l’enceinte du Collège de France (Champollion, Bartholdi et la falsification de l’histoire, octobre 2022, https://www.latribunedelart.com/champollion-bartholdi-et-la-falsification-de-l-histoire),

ou encore la réaction du même D. Rykner aux déclarations élogieuses de B. Savoy et de E. Sarr à propos d’une scène du film Black Panther (2018) où on voit an Afro-américain – en fait il s’agit d’un personnage doté de super-pouvoirs dans un film de super-héros basé sur les bandes dessinées du groupe Marvel - déclarer à une conservatrice de musée britannique que les objets exposés dans son musée ont été volés – mais cette approbation omet soigneusement d’indiquer que la scène se poursuit par des meurtres et le vol d’objets supposés procurer des pouvoirs paranormaux – ce qui ôte sa crédibilité au personnage comme représentant d’une thèse. Rykner dénonce un « manque de rigueur intellectuelle confondant », une « mauvaise foi étonnante et regrettable chez une universitaire » et conclut « On mesure la crédibilité des auteurs du rapport Savoy/Sarr à l’aune de ces déclarations ».

https://www.latribunedelart.com/restitutions-quand-benedicte-savoy-prend-black-panther-en-exemple

 

B. Savoy vient de publier Le Long Combat de l’Afrique pour son art (2023) présenté comme « Une enquête fouillée sur les premières demandes africaines de restitution et le débat qui s’en est suivi au niveau mondial entre 1965 et 1985 » (le livre semble avoir d’abord paru en version anglaise, voir plus loin).

 

LE COLONIALISME, CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

 

 

Dans les pays anglo-saxons, la cause de la restitution des objets enlevés en Afrique par les colonisateurs (pour le moment, il est principalement question des objets pris en Afrique) a pris une importance accrue – et un tour plus virulent - avec l’impact international de la mort de George Floyd et l’écho du mouvement Black lives matter”, ainsi que du mouvement  Rhodes must fall **

                                                                              * George Floyd, un Afro-américain,  a été tué par des policiers américains blancs lors d’une interpellation en  2020. Le mouvement Black lives matter (les vies noires comptent, ont de l’importance) est apparu en  2013  (NB: j’y faisais référence dès 2016 dans mes messages sur le drapeau confédéré http://comtelanza.canalblog.com/archives/2015/08/10/32467939.html). Le mouvement, aux Etats-Unis et en Europe, a débouché sur des actions multiples tendant en particulier à enlever de l’espace public les statues de personnages liés à la colonisation ou à la traite des esclaves.

                                                                               ** Rhodes must fall (Rhodes doit tomber): mouvement apparu en Afrique du Sud pour demander le retrait de statues de Cecil Rhodes encore présentes dans certaines universités, puis repris en Grande-Bretagne par des étudiants (d’origine africaine ou pas) demandant le retrait de la statue de Rhodes d’un “college” de l’université d’Oxford où Rhodes a fondé des bourses pour des étudiants (toujours attribuées). Cecil Rhodes (1853-1902), dirigeant de sociétés et homme d’Etat, premier ministre de la colonie du Cap, représentant éminent de l’impérialismre britannique à la fin du 19ème siècle, considéré comme symbole de la suprématie blanche par les activistes. Si les statues ont bien été démontées en Afrique du sud, l’université d’Oxford a pour le moment refusé d’enlever la statue de Rhodes.

 

La question de la restitition des oeuvres d’art et même de la repentance des anciennes puissances coloniales est maintenant regardée moins comme le prolongement actuel d’une période historique terminée (la colonisation ) que comme un aspect d’une situation permanente, celle de la domination des populations noires par les Blancs qui, selon les militants,  continue à se perpétuer dans les sociétés occidentales. Au lieu d’être seulement une question débattue entre différents pays souverains (les anciens colonisateurs et les Etats issus de la décolonisation) c’est une question qui est placée au centre des relations entre les populations diverses qui vivent dans les mêmes pays occidentaux.

Les partisans des restitutions ne se contentent pas d’estimer qu’il est juste de rendre aux pays anciennement colonisés les œuvres pillées par les colonisateurs (ou une partie significative d’entre elles), dans un geste de réconciliation et d’amitié. Il s’agit de porter un jugement négatif sur le passé des pays européens qui débouche sur une repentance occidentale sans moyen terme :

« Cette question [du rapatriement des œuvres] est liée à un débat plus large sur la responsabilité du colonialisme en tant que crime contre l'humanité. Dans les pays du Nord, nous sommes désormais prêts à admettre que le colonialisme a donné lieu à des actes de violence, mais nous devons comprendre que le colonialisme en lui-même était (et est) une violence . Nous devons décoloniser et avancer vers une position de justice sociale mondiale, surtout si l'humanité veut avoir une chance de survivre à la crise climatique » ( Restitution des « bronzes du Bénin » par l’Allemagne : pourquoi c’est loin d’être suffisant, interview duprofesseur Jürgen Zimmerer, spécialiste de l’histoire coloniale allemande, très impliqué dans la question de la restitution des oeuvres pillées, The Conversation France, septembre 2021, https://theconversation.com/restitution-des-bronzes-du-benin-par-lallemagne-pourquoi-cest-loin-detre-suffisant-167419 - Article repris sur plusieurs sites dont Justiceinfo.net dans un dossier « L'humanité à l'heure du crime colonial »).

 

On n’hésite plus à parler de crime contre l’humanité à propos du colonialisme*. Le regard sur celui-ci est maintenant, de façon prédominante, celui de livres comme Exterminez toutes les brutes du Suédois Sven Lindqvist (1992),** Ce livre, considéré comme pionnier en la matière, est revenu à l’actualité après la série télévisée en 4 épisodes de Raoul Peck (2021) sous le même titre, basée sur le travail de Lindquist.

                                                                                                  * Le président Macron a utilisé l’expression.

                                                                                                ** Sven Lindqvist (1932-2019) emprunte le titre de son livre à une phrase extraite de court roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres ; la phrase est attribuée au personnage de Kurtz, un chef de poste que son séjour en pays africain a rendu pratiquement dément. Lindqvist est l’auteur de plus de trente ouvrages, principalement documentaires, sur l’Amérique latine, la Chine et l’Afrique, entre autres, dans lesquels il aborde les sujets de l’impérialisme, du colonialisme, du racisme et de la guerre (Wikipédia). 

 

 

DAN HICKS : DÉCONSTRUIRE LES RÉCITS DE LA  SUPRÉMATIE BLANCHE

 

 

Un des auteurs les plus caractéristiques de la tendance qui associe l’exigence de restitution des oeuvres et l’affirmation que  le colonialisme est toujours présent dans nos mentalités et doit être effacé des comportements occidentaux, est Dan Hicks, professeur d’archéologie contemporaine et jusqu’à une date récente, conservateur du musée Pitt-Rivers à Oxford, auteur de The Brutish Museums: The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution (2020).*

                                                                                 * Paru chez Pluto presse, une maison d’édition militante qui se qualifie d’anti-capitaliste et internationaliste.

 

Dans une interview à la revue History Today, Hicks déclare que « l’antiracisme est plus urgent que la guerre des classes » et que le livre qui l’a le plus marqué est le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire.

Hicks, quand il s’explique sur son livre (dont le titre présente un jeu de mots sans équivoque entre British et brutish - brutal) , s’étonne (ou feint de s’étonner ?) à propos du silence relatif sur le rôle de la Grande-Bretagne dans la dépossession du continent africain. Son but est de montrer comment les ethnologues (occidentaux) utilisent les bronzes du Bénin comme un « mémorial de la dépossession », comme une propagande suprémaciste blanche qui continue  de nos jours et continuera tant que les objets seront exposés. Pour lui, la violence et le racisme avec lesquels les objets furent volés persiste dans le présent (interview à The Art Newspaper, oct 2020)

Hicks lie explicitement sa position à celle de mouvements comme Black lives matter et Rhodes must fall. Il déclare avoir été frappé, au début de sa réflexion, par un slogan apparu parmi les étudiants d’Oxford lors du mouvement Rhodes must fall : le Pitts-River Museum est un des endroits les plus violents d’Oxford (sachant qu’il est conservateur de ce musée, rempli d’objets rassemblés le plus souvent durant la période coloniale, ou recueillis par des savants dans un esprit jugé aujourd’hui suprémaciste et irrespectueux des peuples non-occidentaux).*

                                                                                              * Depuis ces dernières années le musée « s’est engagé dans un processus de « décolonisation » et a retiré de ses salles d’exposition un grand nombre d’objets (restes humains, têtes-trophées, têtes réduites sud-américaines considérées comme sacrées ou secrètes par les peuples autochtones). Mais il détient encore de nombreux objets de l'époque coloniale dans ses collections. » (présentation de l’interview de Dan Hicks sur le  site Al Jazeera, Today’s fake culture war resurrects an old colonial trick, octobre 2021 – voir plus loin).

 

Hicks fait référence à des notions utilisées par les partisans des idées intersectionnelles et décoloniales*, comme le racisme institutionnel, le capitalisme d’entreprise extractiviste,  le colonialisme militaro-industriel présent dans le capitalisme global du 21ème siècle (militarist-corporate colonialism in 21st-century global capitalism).

                                                                                                       *  Décolonial : « courant de pensée qui postule que des rapports de domination subsistent entre l’Occident et ses anciennes colonies, des décennies après leur indépendance »  (Larousse en ligne). En fait le rapport de domination postulé (et dénoncé) s'applique moins aux anciennes colonies qu'aux populations, issues de ces colonies et présentes dans les pays occidentaux. A noter que dans les pays anglo-saxns (sauf ereur) pour désigner le même courant de pensée, on dit decolonizing, decolonization, ce qui crée une confusion avec la période historique de décolonisation. Toutefois, on dit également en ce sens, en France, « décoloniser les musées », par exemple, et non « décolonialiser ».

 

 

On a déjà évoqué en partie 1 la version donnée par Hicks des faits ayant conduit à l’expédition punitive de 1897 – faisant porter l’entièreté des responsabilités sur les Britanniques et leurs préoccupations commerciales. Hicks  nie que le pillage des objets du Bénin ait été, comme on l’a dit, organisé avec discipline, mais affirme que ce fut une ruée chaotique chacun pour soi (« a chaotic free-for-all »).

Dans une interview  sur le site Al Jazeera, sous le titre Today’s fake culture war resurrects an old colonial trick (La fausse guerre culturelle d’aujourd’hui ressuscite les vieilles astuces coloniales, oct. 2021) Hicks accuse « la droite dure » de réactiver les procédés des colonialistes : lors de l’attaque du Bénin en 1897, les colonialistes avaient prétexté  qu’ils agissaient pour punir un crime antérieur (l’assassinat de Phillips et de son groupe) et justifié la mort de milliers de personnes par le supposé assassinat de quelques administrateurs blancs (« the false idea that some previous crime had been committed (…) the explanation for the killing of thousands was the supposed killing of some white administrators »).

Ce qu’il appelle « la fausse guerre culturelle* » des conservateurs utilise de telles méthodes pour faire échec aux mouvements de justice sociale comme Black Lives Matter (le raisonnement de Hicks n’est pas bien clair sur ce point).

                                                                                        * Aux USA et en Grande-Bretagne, le terme culture war désigne les débats qui opposent fortement deux parties de l’opinion sur les thèmes du racisme, des discriminations, du féminisme, etc. La formulation de Dan Hicks « fausse guerre culturelle » est sans doute une présentation rhétorique pour faire peser sur les « réactionnaires » la responsabilité des polémiques.

 

Face à l’interviewer de Al Jazeera, qui (on peut le penser) boit du petit lait devant un Occidental qui flagelle l’Occident, Hicks déclare que l’expédition punitive fut un acte d’incroyable destruction, réunissant la violence physique absolue avec les mitrailleuses Maxim et les lance-roquettes et la violence culturelle du pillage qui est toujours à l’œuvre  dans 160 musées partout dans le monde et dans un nombre  inconnu de collections privées. Selon lui, les institutions comme les musées n’ont pas seulement été utilisées pour justifier la violence coloniale « anti-Noirs » (anti-Black colonial violence) mais pour faire en sorte qu’elle se perpétue dans le présent. Autrefois les musées ethnographiques répandaient « le mensonge raciste qu’il existait différents types d’humains » ;  aujourd’hui les musées continuent à entretenir les récits de la suprématie blanche (white supremacist narratives ).

Il salue l’initiative du président Macron [à la suite du rapport Savoy-Sarr] et espère que les musées britanniques se joindront au mouvement de restitution des objets pillés.

 

 

LES ÉVÉNEMENTS  DE 1897 SELON HICKS

 

 

Pour conforter sa vision des faits de la brutalité blanche (britannique en l’occurrence), Hicks veut démontrer que les raisons de l’expédition punitive de 1897 telles qu’elles furent données à l’époque étaient frauduleuses, que l’expédition fut extrêmement meurtrière. La question des sacrifices humains et de l’esclavage dans la société bini n’est évoquée que comme un mauvais prétexte, une propagande coloniale servant à justifier l’intervention britannique.

Dan Hicks s’efforce de ridiculiser les récits de sacrifices humains qualifiés par lui de « gothic schlock-horror » (horreur gothique de pacotille).

Les sacrifices humains et l’esclavage existant au royaume de Bénin au moment de sa chute (et depuis bien longtemps auparavant, selon tous les ethnologues) ne seraient que des clichés occidentaux et impérialistes, une façon de démoniser l’adversaire comme le dit un auteur d’une recension du livre de Hicks, « selon une technique bien connue des réactionnaires » *. C’est bien de le dire, mais où est la démonstration ? L’affirmation « politiquement correcte » est purement substituée au raisonnement historique et à la recherche des faits.

                                                                                 * Dominic Alexander, The Brutish Museums: The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution – book review, 2022, site Counterfire    https://www.counterfire.org/article/the-brutish-museums-the-benin-bronzes-colonial-violence-and-cultural-restitution-book-review/ ) – cet auteur, qui se présente comme activiste anticapitaliste, ajoute que peu importe que les victimes de l’impérialisme n’aient pas été irréprochables, puisque ce qui est en cause ce sont les crimes des impérialistes. Cela ne l’empêche pas de citer une récente histoire du Nigéria (anticolonialiste apparemment) selon laquelle « les victimes de soi-disant sacrifices humains [dont il est question dans les récits des témoins de l’expédition punitive], sont plus probablement des victimes des bombardements anglais » (le « plus probablement » sert ici à disqualifier le récit des témoins sans apporter aucune preuve nouvelle).

 

Selon Hicks, l’opération contre le Bénin aurait été prévue de longue date. On voit mal en quoi il s’agit d’un argument puisqu’il est clair que la situation du royaume du Bénin, dans une Afrique de plus en plus contrôlée par les Occidentaux, faisait figure d’anomalie. Mais justement les sacrifices humains et l’esclavage étaient parmi les raisons qu’il existait de forcer le Bénin à s’aligner sur la politique des Européens – de gré ou de force. Les arguments économiques (l’ouverture du marché de l’huile de palme) ne sont en rien contradictoires avec des raisons humanitaires qui ont conduit à l’enchainement des faits. Hicks découvre ici l’eau chaude ou enfonce une porte ouverte : ce qui est archi-connu est rhétoriquement présenté comme une vérité cachée que l’intrépide chercheur met au jour.

 

Comme on l’a vu en partie 1, Hicks essaie aussi de jeter le doute sur le caractère pacifique de l’expédition du vice-consul général Phillips, dont le massacre fut l’acte déclencheur de l’expédition punitive – sans plus d’arguments convaincants. Que l’expédition Phillips ait eu des intentions d’imposer l’autorité britannique à l’oba (soit pacifiquement, en obtenant de lui qu’il exécute les termes du traité de 1892*, soit en cas d’échec, en justifiant l’envoi cette fois d’une expédition armée) c’est un fait qui ne semble pas contestable ; que l’expédition ait été désarmée en est un autre.**

                                                                                                              * Le consul Galway qui avait signé le traité de 1892 espérait qu’il aurait comme résultat que « l’indubitable richesse de la région serait  développée et les coutumes barbares, spécialement les sacrifices humains, seraient abolies » (cité par Mary Lou Ratté dans son mémoire (1972), voir ci-dessous).

                                                                                                               ** On renvoie ici au témoignage d’un des survivants, le capitaine Boisragon (voir partie 1) selon qui Phillips s’attendait à être empêché d’aller plus loin (ce qui aurait alors justifié une action offensive avec les forces adéquates). Néanmoins la possibilité d’obtenir de l’oba par la négociation qu’il laisse entrer des Blancs au Bénin, de façon à obtenir une abolition graduelle des coutumes féroces, n‘était pas exclue. En tout état de cause, si on fait confiance à Boisragon, l'expédition n'avait pas d'armes sinon les revolvers des Blancs qui étaient dans les bagages (et ne purent pas être utilisés lorsque la colonne Phillips fut attaquée).

 

Hicks enfin, suivi par tous ceux qui font l’éloge de son livre,  évoque les pertes humaines causées par l’expédition chez les Bini. Mais sa principale source pour évoquer ces pertes (des dizaines de milliers de morts selon lui) est justement l’absence de sources. Puisqu’aucun décompte des pertes chez les Bini ne fut fait par les Britanniques (s’il avait été fait, on le contesterait probablement), c’est pour Hicks la preuve qu’elles furent considérables.

Il insiste sur la disproportion des forces lors de l’opérative punitive de 1897, 5000 hommes puissamment armés du côté britannique, contre un nombre indéterminé de guerriers bini, mal armés. On peut se demander où il a pris le chiffre de 5000 militaires britanniques dans la mesure où les sources le plus souvent citées donnent 1200 hommes pour l’expédition punitive (celle-ci ayant été amenée sur des navires de guerre, il s’agit peut-être de l’effectif total avec l’équipage des navires qui, sauf quelques centaines d’hommes, inclus dans les 1200,  ne participa pas aux combats, puisque les navires sont restés stationnés près des côtes).

 

 

LES ÉVÉNEMENTS SELON UNE ÉTUDE DE 1972

 

 

 

En 1972, une modeste étudiante américaine, dénommée Mary Lou Ratté, rédigeait un mémoire de maîtrise (University of Massachusetts Amherst) sous le titre Imperial looting and the case of Benin (pillage impérial – le cas du Bénin, https://scholarworks.umass.edu/theses/1898/)

Elle écrivait : « Au matin du 17 février [1897] la force centrale [de l’expédition punitive] dirigée par l’amiral Rawson et le consul général Moor, consistant en 250 hommes des troupes du Protectorat*, 120 hommes de l’infanterie de marine, 100 marins, 30 éclaireurs (scouts) et 6 hommes du service de santé, parvenait à proche distance de Benin city. Toute cette journée ils avancèrent sous un feu nourri (…) Le matin suivant ils levèrent le camp et marchèrent durant 7 heures  sous des tirs constants. » Dans l’après-midi du 18, ils entraient dans Benin city. « Tous les indigènes, y compris le roi et les prêtres, avaient fui dans la brousse vers le nord au moment où le destin de la ville avait paru scellé. Il n’y avait pas de prisonniers pris par les Britanniques, seulement les blessés de la force d’attaque dont il fallait s’occuper et les cadavres laissés derrière eux par les Bini qu’il fallait enlever. Les centaines de corps que découvrirent les hommes de la force punitive n’étaient pas les victimes des combats mais les restes de sacrifices humains. La scène impressionna de façon indélébile ceux qui en furent témoins**. »

                                                                                                      * Il s’agissait principalement d’hommes appartenant à l’ethnie Haussa (des musulmans du nord) – les récits actuels, lorsqu’ils parlent des Africains servant dans le camp britannique, ajoutent que ce sont ces Africains qui eurent à supporter l’essentiel des combats : « cliché décolonial » ou réalité ? Selon les rapports officiels, 8 membres de l’expédition punitive furent tués dans les combats (3 noirs et 5 blancs).

                                                                                                                             ** Il est à noter qu'un témoin visuel (le Dr. Allmann, un des médecins de l'expédition) indique que les Britanniques trouvèrent environ 600 cadavres de Bini dans la ville dont 450 sont attribués par lui aux sacrifices humains (cité par Barbaby Phillips, Loot: Britain and the Benin Bronzes, 2021) - ce qui laisse environ 150 cadavres de Bini morts durant les bombardements ou les combats (ou blessés lors des combats et morts peu après des suites de leurs blessures). L'entrée des Britanniques dans Benin city se fit sous les tirs des guerriers bini et il est évident qu'il y a eu des morts chez les défenseurs de la ville à ce moment.

 

 

1025966-1620233397

Trois soldats de la force du Niger Coast protectorate, 1897.

Royal collection trust.

https://www.rct.uk/collection/760618/the-benin-expedition-soldiers-of-the-niger-coast-protectorate

 

 

 

Malgré la rhétorique de Hicks et de ses suiveurs, aucun document historique n’a été fourni pour invalider les descriptions de Mary Lou Ratté (évidemment reprises des rapports militaires) ; on peut en retenir l’effectif nullement surdimensionné de la colonne principale et le fait qu’elle avançait sous des tirs nourris (apparemment les Bini n’avaient pas que des machettes et des flèches comme on le dit parfois), ainsi que les remarques sur les sacrifices humains. On note aussi la mention de l’absence de prisonniers. De même, il n’est pas question de soins apportés aux blessés bini : ici, on peut penser que les Britanniques ont choisi de ne pas faire de prisonniers et se sont abstenus de porter secours aux blessés ennemis - sur ces points, l’exploration  exhaustive des archives militaires apporterait-elle des réponses ?

Le mémoire de Mary Lou Ratté est toujours cité par les études récentes (cité, mais ignoré pour ce qui ne convient pas à la lecture actuelle des faits).*

                                                                                    *  Nous n’avons pas pu lire le livre de Hicks, d’ailleurs non traduit en français mais si ce dernier avait fourni des documents nouveaux renversant le récit « traditionnel », les nombreuses recensions de son livre en feraient état – ce qui n’est pas le cas. Hicks n’apporte donc aucun fait historique nouveau mais apporte un commentaire anticolonialiste qui se substitue au récit des faits.


 

ULTRA-VIOLENCE COLONIALE

 

 

Pour se limiter à quelques recensions françaises du livre de Hicks, entièrement laudatives :

« The Brutish Museums est donc un livre sur la violence : celle des campagnes militaires en Afrique, et notamment l’ultra-violence des atrocités coloniales britanniques perpétrées entre 1884 et 1914. » « Après le moment de démocide et de pillage, la violence perdure dans l’exposition du butin de guerre derrière les vitrines. Le musée devient ainsi, lui-même, une arme, un dispositif visant à légitimer, étendre et défendre la suprématie blanche, ainsi que la violence inhérente au colonialisme » (Alice Hertzog, Dan Hicks. 2020. The Brutish Museums. The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution, in Culture & Musées, 2022,  https://journals.openedition.org/culturemusees/8405 ).

«  Hicks développe une analyse historique et politique à visée décoloniale des collections européennes (...) il investit, à l’appui de concepts développés par Michel Foucault, Arjun Appadurai et Achille Mbembe, une autopsie des musées de l’intérieur pour démanteler un espace dans lequel la violence coloniale perdure insidieusement » (Emilie Goudal, Dan Hicks, The Brutish Museums: The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution, in Critique d’art, 2022 http://journals.openedition.org/critiquedart/78098).

 

 

 

LES BONS ELEVES DE DAN HICKS

 

 

La prise par les Britanniques des bronzes du Bénin  est emblématique de la violence coloniale car elle conjugue dépossession et violence physique, puisque les bronzes et autres pièces ne furent pas appropriées par les colonisateurs dans le cadre de l’administration plus ou moins pacifique des territoires colonisés, mais lors d’une attaque qualifiée par les commentateurs récents de très violente et qui aurait fait selon Hicks (qui ne peut évidemment citer d’autre source que son intime conviction) des dizaines de milliers de morts chez les Bini.

Le récit de Hicks devient alors le récit de référence pour toute une série d’auteurs universitaires ou de journalistes.

Les descriptions des coutumes féroces de la société bini sont balayées d’un revers de main par une universitaire, historienne de l’art de l’équipe de B. Savoy : « Aux appels à la restitution [des bronzes] répondent les dénonciateurs de la bien-pensance, qui n’hésitent pas à leur tour à piocher dans les discours de la fin du xixe siècle et à exploiter les clichés coloniaux sur un royaume de Benin réputé esclavagiste et avide de sacrifices humains  ».   Sur les faits survenus en 1897 ; elle renvoie à la « déconstruction [par Dan Hicks] de cette vision des événements par les chroniqueurs britanniques [de l’époque] »  (Felicity Bodenstein, art. cité, https://www.cairn.info/revue-mondes-2020-1-page-57.htm?ref=doi).

Le récit traditionnel des cause de l’expédition punitive de 1897 n’est plus présenté que comme un artifice colonial (quand on veut bien en faire état) ; il est remplacé par un nouveau récit construit sur des arguments « décoloniaux », qui rejette  toutes les responsabilités et la culpabilité du seul côté des Britanniques.

On notera que tout ce qu’on trouve sur internet, en matière d’articles universitaires (parfois très bien documentés sur la question des ventes d’objets après l’expédition punitive) émanent d’historiens de l’art ou de spécialistes de muséologie et non d’historiens de la période coloniale. Ces articles reprennent sans discuter le récit de Dan Hicks, lui-même archéologue et non spécialiste de l’histoire coloniale ou militaire, en y ajoutant parfois des erreurs de leur cru. Quant aux articles de journalistes, l’esprit critique n’est pas leur fort et ils prennent Hicks pour parole d’Evangile – sauf bien entendu quelques exceptions sceptiques dont on reparlera.

La plupart des auteurs sur le sujet qu’il s’agisse de journalistes ou d’universitaires partisans de la repentance, insistent sur la disproportion de l’expédition punitive avec les faits qui sont à son origine : le meurtre de quelques Britanniques. On peut lire : « Les soldats britanniques ont rasé la ville (Benin city)  en représailles du meurtre de pas plus de 9 officiels britanniques (of as many as nine British officials ) le mois précédent » (Tom Peebles, Restitution and the legacy of empire, novembre 2022, https://tocqueville21.com/books/restitution-and-the-legacy-of-empire/*

                                                                         * Il y eut en fait 7 victimes et non 9. L’auteur de cet article recense aussi un livre en traduction anglaise de Bénédicte Savoy, Africa’s Struggle for Its Art: History of a Postcolonial Defeat et mentionne que celle-ci écrit que « la restitution, la décolonisation, la justice sociale, et la question du racisme vont main dans la main »  (notons que chez les Anglo-saxons et en particulier aux USA, les mots « justice sociale » sont particulièrement connectés aux inégalités raciales et non aux questions de classe comme on a spontanément tendance à le penser en France).

 

Un autre écrit : « Le détachement {du vice-consul] fut attaqué et 7 hommes furent tués (…), l’expédition punitive tua des milliers de personnes. Les journalistes [de l’époque] la couvrirent avec approbation… c’était un crime contre l’humanité, mais n’importe quoi sauf un crime en Angleterre » (David d’Arcy, The Colonial Elephant in the Room — Talking with Barnaby Phillips, author of “Loot: Britain and The Benin Bronzes”, The Arts Fuse, 2021,  https://artsfuse.org/230982/visual-arts-interview-the-colonial-elephant-in-the-room-talking-with-barnaby-phillips-author-of-loot-britain-and-the-benin-bronzes/).

 

Même présentation minimaliste chez une universitaire (française) déjà citée : « La campagne militaire de 1897, longtemps appelée « expédition punitive », était présentée (et justifiée) comme étant une réponse à la tuerie de cinq à sept Anglais * lors d’une mission quelques mois auparavant. On accuse un peuple de massacre, puis on le massacre à l’arme automatique » (Alice Herzog, compte-rendu du livre de Hicks, (Culture & Musées, 2022 https://journals.openedition.org/culturemusees/8405). Elle mentionne (avec une approbation manifeste) que pour Hicks, il s’agit d’un mécanisme de « projection blanche » [sic!] toujours en vigueur : « Il s’agit là du mécanisme de défense qui permet d’éviter de considérer ses propres fautes en les attribuant aux autres (…)  on décime une civilisation pour mettre fin à la barbarie. » 

                                                                                                     * Rappelons qu’il y eut 7 victimes chez les Britanniques (sur 9) et plus de 200 Africains de l'expédition Phillips massacrés (principalement des porteurs et un petit nombre d'agents du protectorat et traducteurs).

 

 Les grands médias français ne sont pas plus exigeants : on parle « d'une expédition punitive menée par l'armée britannique contre l'oba de l'époque, Ovonramwen, en réaction au massacre de sept soldats [sic] » (Le Figaro).*

                                                                                                                                * On ne peut citer toutes les sornettes qu’on trouve parfois sur les événements à l’origine de l’expédition punitive de 1897. La Gazette Drouot écrit que l’expédition punitive fut menée « en représailles au massacre d’une caravane ». Le même article indique d’ailleurs que le royaume de Bénin était « héritier de l’ancienne culture florissante d’Ife » - ce qui semble contestable.

 

Quasiment toutes les recensions du livre de Hicks ou les articles généralistes sur la question de la restitution des bronzes omettent le massacre de presque tous les porteurs noirs de l’expédition Phillips, comme si -  paradoxalement – « les vies noires n’avaient pas d’importance » - ce qui est fâcheux pour des auteurs qui se référent souvent au mouvement Black lives matter - : oubli ou omission volontaire pour rendre l’opération punitive plus scandaleuse ?

Les autres faits historiques sont aussi maltraités même par des universitaires (il est vrai en histoire de l’art) ou les journalistes : on peut lire que l’oba fut condamné lors du procès après l’expédition punitive (non, il fut jugé innocent mais sa conduite louvoyante par la suite amena – ou fut le prétexte –  de sa déposition et son exil (probablement assez confortable) * ; d’autres disent carrément que l’oba fut exécuté **.

                                                                                                                                                           * Felicity Bodenstein (art.cité) : « Passé devant un tribunal hybride selon « les coutumes locales », Ovonramwen fut reconnu coupable du massacre d’agents britanniques, incident [sic] qui a servi de justification à l’expédition punitive.»

                                                                                                                             ** Recension du livre Loot de B. Phillips par Alex Greensbereger (il est peu probable que Phillips, bien informé, dise cela ; voir plus loin).

 

Le même Alex Greensbereger, dans un autre article,  livre un récit curieusement défiguré des faits ayant conduit à l’expédition punitive. La mort du vice-consul Phillips et de ses accompagnateurs ainsi que de 200 porteurs (au moins ici, on ne les passe pas sous silence) est attribuée à … une « dispute ». Phillips est présenté comme un « explorateur » - à croire que l’auteur de l’article a lu en diagonale les livres dont il rend compte (Alex Greensbereger, The Benin Bronzes, Explained : Why a Group of Plundered Artworks Continues to Generate Controversy, Art News, oct 2021) https://www.artnews.com/feature/benin-bronzes-explained-repatriation-british-museum-humboldt-forum-1234588588/

Enfin, même le British Museum – qui n'est pas en faveur des restitutions et doit donc se défendre contre les accusations de perpétuer les spoliations coloniales - donne sur son site une version des faits qui, par le choix des mots, veut se rapprocher autant que possible, de la version donnée par Hicks, devenue dominante :

« En janvier 1897, une mission commerciale [?] soi-disant (allegedly) pacifique mais clairement provocatrice, fut attaquée sur la route de Benin City, conduisant à la mort de 7 délégués britanniques et de 230 porteurs africains. L’incident déclencha une opération militaire de représailles de grande envergure par les Britanniques  (...)  Le Bénin fut livré à une occupation brutale et dévastatrice. Aucun chiffre exact ne peut être donné du nombre d’habitants tués dans la conquête (…) Mais il est clair qu’il y a eu beaucoup de décès durant les combats acharnés. (…) Cet épisode colonial brutal et violent marqua la fin du royaume de Bénin » (https://www.britishmuseum.org/about-us/british-museum-story/contested-objects-collection/benin-bronzes).

 

Si le récit de Hicks parait être devenu le modèle dominant, il existe aussi des ouvrages qui donnent une version plus équilibrée des faits - c'est le cas de Barnaby Phillips - et évidemment il existe des commentateurs qui prennent le contre-pied du récit « décolonial »  conforme aux tendances du moment.

On entend aussi des voix qui expriment leur opposition à ce que les bronzes soient restitués aux descendants africains des possesseurs d’esclaves.

Enfin, du côté de ceux qui devraient les recevoir (et qui ont commencé à les recevoir), il existe des divisions assez fortes. C’est l’objet de notre partie 3.

 

 

 

 

 

Publicité
Commentaires
Le comte Lanza vous salue bien
Publicité
Archives
Publicité
Publicité