LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 8 : PIERRE LOTI, THEODOR HERZL ET GUILLAUME II
LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE
PARTIE 8 : PIERRE LOTI, THEODOR HERZL ET GUILLAUME II
ARTICLE EN COURS DE FINITION, MERCI DE PATIENTER
PIERRE LOTI
Avec Loti, nous avons un écrivain de premier plan (du moins pour l’époque) célèbre pour ses romans exotiques, admirateur de la culture et du mode de vie des Turcs.
Que va-t-il faire à Jérusalem ? Essayer de retrouver quelque chose de la foi de son enfance, au milieu des souvenirs évangéliques. Son récit de voyage sous le simple titre Jérusalem, est publié en 1895. Il est précédé d’un autre récit, Le Désert, et suivi par La Galilée.
GAZA
Lui et ses amis ont traversé le désert du Sinaï pour entrer en Palestine par Gaza : « … enfin Gaza, avec ses maisons de terre grise et ses minarets blancs, Gaza au milieu de ses jardins et de ses bois, Gaza presque somptueuse pour nous, pauvres gens du désert*, et représentant tout à coup la sécurité, le confort, les communications avec le reste du monde… » , des jardins « pleins de figuiers, d’orangers, de citronniers et de roses » et « une population au teint blanc, bien moins basanée que nous-mêmes**. Quelques femmes chrétiennes maronites ou grecques, dont le voile relevé ne cache pas les traits, et qui sont d’une beauté éclatante et fraîche avec un teint rosé, des musulmanes aussi, ne nous montrant que leurs longs yeux. Et des Arabes, des Turcs, des Juifs, chacun ayant gardé le costume de sa race dans un éclat et une diversité de couleurs (…) A l’entrée de la ville ; grand bruit joyeux de voix de femmes, un peuple de lavandières est là, tordant à beaux bras nus des linges dans l’eau courante. »
La population de Gaza « moitié maraudeuse, moitié receleuse », a des points communs avec les Bédouins qui viennent s’y approvisionner – ce qui explique l’absence de fortifications contre les incursions des Bédouins. Il note l’ancienneté de Gaza, « ses alentours sont minés de souterrains de tous les âges aux aboutissements inconnus ... » Dans une Eglise des Croisés, devenue mosquée, mais qui garde encore son empreinte chrétienne, il rêve : « Quelle puissance, ils avaient ces hommes et quels prodiges ils pouvaient accomplir » ; « ils ont laissé partout leurs traces ici, les Croisés … »
* Loti et ses amis qui ont parcouru le désert avant d’arriver à Gaza s’assimilent à de vrais habitants du désert par opposition aux « citadins » de Gaza.
** Même réflexion.
BEÏT DJIBRIN
Entre Gaza et Jérusalem, il parcourt la vallée de Beït Djibrin : « Vraie vallée de la Terre Promise, où coulent le lait et le miel. Elle est verte, d’un vert délicieux de printemps (…) On y marche sur l’épaisseur des herbages, parmi les anémones rouges, les iris violets et les cyclamens roses. Elle est rem plie d’un parfum de fleurs et au centre miroite un petit lac où boivent à cette heure des moutons et des chèvres (…) « La vie pastorale d’autrefois est ici retrouvée, la vie biblique dans toute sa simplicité et sa grandeur. »
« … de longs cris chantants extrêmement plaintifs, extrêmement doux, partent de Beït Djibrin passent au-dessus de nous pour se répandre au loin dans le sommeil et la fraîcheur des campagnes, appel exalté à la prière remettant en mémoire aux hommes leur néant et leur mort. Les muézins [muezzins] qui sont des bergers, debout sur leurs toits de terre, chantent tous ensemble comme en canon et en fugue et toujours c’est le nom d’Allah, c’est le nom de Mahomet, surprenants et sombres, ici, sur cette terre de la Bible et du Christ. »
Près de l’antique Gaza et de l’antique Hébron, Beït Djibrin est une ville très jeune qui a succédé à des villes disparues : « … les implacables prophéties de la Bible se sont accomplies contre elle, comme d’ailleurs contre toutes les villes de la Palestine et de l’Idumée et sa désolation est sans bornes sous un merveilleux tapis de fleurs sauvages. Plus rien que des huttes de bergers… » au milieu des débris de puissants remparts ; les vestiges de la cathédrale des Croisés abritent des Bédouins et des chèvres.
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ROUTE DE JERUSALEM
Loti et ses compagnons croisent des voitures de touristes que Loti juge vulgaires : « Heureusement elles s’en vont, leurs voitures, elles se hâtent même de filer avant la nuit, car Hébron n’a pas encore d’hôtels ; Hébron est restée une des villes musulmanes les plus fanatiques de Palestine et ne consent guère à loger des chrétiens sous ses toits » - aucune construction moderne ou étrangère ne dépare la ville.
Loti annonce donc la couleur : il refuse la modernisation de la Palestine (et de l’Orient en général). « A cette tombée de jour, on sent les choses d’ici comme imprégnées d’ incalculables myriades de morts ; on prend conscience sous une forme presque angoissée de l’entassement des âges sur cette ville qui fut mêlée aux événements de l’histoire sainte depuis les origines légendaires d’Israël. »
Des fouilles apporteraient beaucoup de révélations sur les temps passés, mais tout est « fermé, impénétrable, hostile » . Le tombeau d’Abraham se trouve sous la mosquée d’Abraham. Les chrétiens et les juifs ne peuvent entrer dans la mosquée : seul le prince de Galles a pu y entrer une vingtaine d’années plus tôt, sur un ordre formel du sultan, et la population d’Hébron a failli prendre les armes. Quant au tombeau, interdit même aux musulmans, on peut juste l’apercevoir par une fissure au ras du sol.
Il voit de pauvres pèlerins israélites essayant d’approcher leur visage par la fissure, « tandis que des enfants arabes, charmants et moqueurs, qui ont leurs entrées dans l’enclos, les regardent avec un sourire de haut dédain. »
Lui et ses amis se débarrassent des costumes arabes qu’ils portaient, « ces costumes de laine blanche ne se portent pas en Palestine » - ils les faisaient passer pour des « Moghrabis, c’est-à-dire des hommes de ce vague Moghreb [sic] [Occident] qui pour les Arabes de Palestine commence à l’Egypte pour finir au Maroc ».
Loti et ses amis parcourent une campagne mélancolique avec « des broussailles et des pierres, avec çà et là des asphodèles, des semis d’anémones rouges ou de cyclamens roses » ; des groupes d’Arabes à cheval, « beaux et graves », échangent le salam avec eux.
« Maintenant plus rien que des pierres (…) Toujours plus désolée et plus solitaire, la Palestine se déroule, infiniment silencieuse » , c’est une « vaste et triste campagne (…) à l’abandon ». L’activité se porte maintenant vers les pays d’Occident - où « les âges nouveaux s’annoncent effroyables et glacés ». Seuls quelques pélerins viennent encore en Palestine , ou bien « une certaine élite de blasés curieux » que Loti juge pires que les Sarrasins ou les Bédouins.
On peut s’étonner d’une telle vision alors que les autres visiteurs voient arriver en Palestine une affluence ininterrompue de pèlerins et de touristes – mais chacun observe la même réalité avec sa subjectivité.
BETHLÉEM
« … nos esprits pressentent anxieusement l’approche des lieux saints. Tout un passé, toute une enfance personnelle et tout un atavisme de foi revivent momentanément au fond de nos cœurs ... »
Voici Bethléem : « Oh ! Bethléem ! Il y a encore une telle magie autour de ce nom que nos yeux se voilent. Je retiens mon cheval pour rester en arrière parce que voici que je pleure ... »
« Dans un bas-fond triste et abandonné comme toute la Palestine, nous rencontrons ces citernes, somptueux bassins qui approvisionnaient jadis le palais d’été de l’Ecclésiaste (…) il n’y a plus autour qu’ un désert de pierrailles et d asphodèles. »
L’émotion première est partie. « Cependant Bethleem demeure encore au moins dans certains quartiers une ville de vieil Orient à laquelle s’intéressent nos yeux. »
Il voit des jardins et des vergers disposés en étages. « La beauté et le costume des femmes sont tout le charme spécial de Bethléem. Blanches et roses avec des traits réguliers et des yeux en velours noirs, elles portent une haute coiffure rigide (…) qui est un peu comme le hennin de notre moyen âge occidental », recouvert par un voile de mousseline blanche . Il décrit les vestes et les jupes qu’il compare à des vêtements du 15 ème siècle occidental: « Dans leurs vêtements des âges passés, elles marchent, lentes , droites, nobles et avec cela très naïvement jolies, toutes, sous la blancheur de ces voiles qui accentuent une étrange ressemblance quand surtout elles tiennent sur l’épaule un enfant, on croit à chaque tournant des vieilles rues sombres voir apparaître la Vierge Marie … »
Ils sont reçus par des moines italiens, « à la parole et aux gestes communs », dans une hôtellerie, autour d’une table couverte de toile cirée avec aux murs des « chromos ». Bethléem n’est plus qu’un nom synonyme de déception. « Dans « une tristesse sans borne », ils se demandent pourquoi ils sont venus.
« Bethléem a été pillée et repillée tant de fois que tout y est pauvre, laid. »
Dans l’église de la Nativité, Loti croise des pèlerins russes en larmes et « surtout des touristes bavards, tenant en main leur Bædeker* ».
* Le célèbre guide touristique de l’époque.
L’église est divisée entre les trois confessions chrétiennes, des soldats turcs circulent pour maintenir l’ordre entre les différents rites.
« Au-dessus de la grotte [de la Nativité] , les trois églises où l’on officie et psalmodie en même temps suivant des rites divers (…) avec la haine du voisin … »
Il observe des arabes convertis* (?) inclinant leur turban jusqu’à terre.
* Pourquoi pas des Arabes chrétiens ?
Poursuivis par des vendeurs de chapelets, ils repartent « emportant l’amer regret d’être venus ».
Mais pourtant le charme revient quand le soir tombe, près des oliviers : « voici que la notion du lieu où nous sommes nous revient lentement, très particulière et de nouveau presque douce. »
Il voit passer les enfants d’une école chrétienne, « une cinquantaine de petits Arabes convertis * habillés à la mode d’Europe, « et qui chantent « Au clair de la lune »… « Les Frères qui les conduisent chantent le même air et le dansent aussi, c’est étrange mais c’est innocent et c’est joyeux ».
* Loti ne semble pas savoir ce que disent tous les voyageurs ; à Bethléem la population est majoritairement chrétienne. Il ne s’agit donc probablement pas d’Arabes (musulmans) convertis, mais d’Arabes (la population locale), chrétiens de tradition (Cf. Portmans -partie 6, qui indique à la même époque que Bethléem a plus de 6000 habitants dont 3000 catholiques, les autres étant schismatiques (orthodoxes) : « Il n’y a pas de Juifs et les musulmans forment une infime minorité. » Toutes les sources indiquent que les missions avaient vite abandonné l’idée de convertir les musulmans, ce qui contredit la perception de Loti.
« Bethleem, Bethléem. Ce nom recommence à chanter au fond de nos âmes moins glacées. Et dans la pénombre, les âges semblent remonter silencieusement leur cours en nous entraînant avec eux. »
La vue d’une « toute jeune femme aux traits purs, vêtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs », suivie d’autres femmes, « tranquilles et nobles dans leurs robes flottantes, coiffées aussi du hennin » venues leur offrir de l’eau et des oranges, les réconcilie avec Bethléem : « Et maintenant nous envisageons avec une plus impartiale douceur ce lieu unique au monde… »
« … il y a toujours le Christ inexpliqué et ineffable, celui qui laissait approcher les simples et les petits enfants et qui s’ il voyait venir à lui ces croyants à moitié idolâtres, ces paysans accourus à Bethléem des lointains de la Russie, avec leur cierge à la main et leurs larmes plein les yeux, ouvrirait les bras pour les recevoir. »
JÉRUSALEM
« Vers la partie gauche des montagnes, rien que de décevantes bâtisses quelconques, mais vers la droite, c’est bien encore l’antique Jérusalem comme sur les images des naïfs missels. Jérusalem, reconnaissable entre toutes les villes (…) sombre et haute enfermée derrière ses créneaux sous un ciel noir. »
Sous la pluie, le décor de l’hôtel est banal et moderne. Mais à certains endroits, on retrouve l’antique Jérusalem, millénaire, qui parait abandonnée et morte.
Visite chez les Dominicains blancs qui sont « des hommes du meilleur monde et ensuite des érudits » qui font des fouilles. « Toute cette terre de Jérusalem (…) est encore pleine de débris et de documents inconnus. »
« … tout est amoncellement de débris dans cette ville qui a subi vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée. »
Sur le chemin du Saint-Sépulcre, il parcourt le bazar et note : « La ville est restée sarrasine ». « Sur les pavés mouillés, sous le ciel encore obscur, circulent les costumes d’Orient turcs, bédouins ou juifs, et les femmes drapées en fantômes, musulmanes sous des voiles sombres, chrétiennes sous des voiles blancs.»
Mais bientôt il voit « des moujiks par centaines (…) ayant les mêmes regards d’extase (…) sordides longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil … »
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AU SAINT-SÉPULCRE
Il découvre dans l’ombre « des profondeurs magnifiques où brûlent d’innombrables lampes. Des gardiens turcs armés comme pour un massacre occupent militairement cette entrée, assis en souverains sur un large divan, « regardant passer les fidèles de ce que « les plus farouches d’entre eux n’ont pas cessé d’appeler el Komamah, l’ordure. Oh ! l’inattendue et inoubliable impression (….) Un dédale de sanctuaires sombres de toutes les époques, de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des colonnades (…) finisssant par devenir un je ne sais quoi d’ inouï qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes … « Au milieu, « le grand kiosque de marbre d’un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d’argent, qui renferme la pierre du sépulcre. « Partout, « des gens de toutes les communions et de tous les langages ».
Dans la chapelle de Sainte Hélène, un des « lieux les plus étranges assurément de tout cet ensemble qui s’appelle le Saint-Sépulcre (…) on éprouve de la façon la plus angoissante le sentiment des effroyables passés. »
L’émotion l’entraine : « Et que ce lieu soit béni aussi, ce lieu unique et étrange qui s’appelle le Saint-Sépulcre, même contestable, même fictif si l’on veut » où depuis 15 siècles les hommes viennent pleurer comme lui est près de le faire…
Loin de partager l’opinion de beaucoup de voyageurs sur le désordre intérieur du Saint-Sépulcre et sa décoration surchargée, Loti est ému par l’endroit, même si on discute de son authenticité.
ESPLANADE DES MOSQUÉES
Autre visite, celle de ce « saint quartier, d’une désolation infinie, qui renferme la mosquée [d’Omar] et dont toutes les issues sont gardées par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrétiens. Grâce au janissaire*, nous franchissons cette fanatique ceinture et alors par une série de petites portes délabrées, nous débouchons sur une esplanade gigantesque, une sorte de mélancolique désert où l’herbe pousse entre les dalles (…) où pas un être humain n’apparaît : c est le Haram ech Chérif , l’Enceinte Sacrée. « Au milieu se dresse « solitaire, un surprenant édifice tout bleu, d’un bleu exquis et rare (…) la mosquée d’Omar, la merveille de l’Islam. Quelle solitude grandiose et farouche les Arabes ont su maintenir autour de leur mosquée bleue ! »
* Le janissaire, nom donné à l’époque à des employés locaux des consulats, probablement synonyme de kawas. Les véritables janissaires, mercenaires de l'Empire ottoman ancien, avaient disparu à cette époque.
Sur chaque côté de l’immense place, des monuments informes, réparés ou remaniés au fil des siècles. Cet « ensemble emmêlé, fait de pièces et de morceau, formidable encore dans sa vieillesse millénaire, raconte le néant humain l’effondrement des civilisations et des races », il « répand une tristesse infinie sur le petit désert de cette esplanade où s’isole là-bas le beau palais bleu ... »
Intérieur de la mosquée : d’abord « on ne perçoit que confusément la notion d’une splendeur féerique » (…) Par terre sur les dalles de marbre, sont jetés des tapis anciens de Perse et de Turquie aux teintes délicieusement fanées ». Le centre de la mosquée est un rocher brut, le sommet du mont Moriah : « Tout un passé gigantesque écrasant pour nos mièvreries modernes s’évoque devant cette roche noire … »
« … toute cette magnificence de conte oriental chatoie, miroite, étincelle dans la pénombre et le silence de ce lieu presque toujours vide et entouré d’esplanades vides où nous nous promenons seuls. »
Plus tard il observera l’esplanade un peu plus animée par des musulmans qui sortent de la mosquée.
A proximité, la mosquée El Aksa, la Mosquée Éloignée : « Si belle qu’elle soit d’une façon absolue, nous ne pouvons plus l’admirer après cette inimaginable mosquée du Rocher d’où nous venons de sortir… »
« Aujourd’ hui encore (…) toute cette enceinte grandiose et déserte du Haram ech Chérif, dont les sentinelles turques gardent les portes, est considérée par les Arabes comme le lieu le plus saint de la terre après la Mecque et Médine ; jusqu’au milieu de notre siècle (…) un chrétien aurait joué sa vie en essayant d’ y pénétrer et c’ est depuis quelques années seulement que l’accès en est ouvert aux hommes de toutes les religions , dehors de certains jours consacrés, et à la condition d’être accompagné d’un janissaire porteur d’un permis du pacha de Jérusalem. Les juifs cependant, par crainte religieuse n’y viennent jamais … »
Par une meurtrière dans les murs de l’esplanade, il observe la vallée du Cédron et « ces choses d’un aspect et d’une tristesse uniques au monde qui s’appellent les tom beaux d Absalon et de Josaphat » .
POIDS DU PASSÉ ET DÉCEPTIONS
Il revient la nuit sur la Voie douloureuse, « hier banale et décevante au soleil du plein jour, le mystère des pénombres la transfigure ». Ses sentiments religieux se réveillent au contact des pèlerins russes qu’il rencontre.
« Oh ! Jérusalem ! sainte pour les chrétiens, sainte pour les musulmans, sainte pour les juifs, d’où s exhale un bruit incessant de lamentations ou de prières. »
Dans le sous-sol du couvent des filles de Sion, la vue de certains vestiges archéologiques lui fait vivre en imagination les épisodes de la crucifixion du Christ : « Jamais je ne m’étais senti si humainement rapproché du Christ, de l’homme notre frère qui, incontestablement, pour tous vécut et souffrit en lui … » « … ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé par les soldats de Ponce Pilate, tous ces effluves du passé que dégagent ici les pierres », expliquent ces réminiscences et ces émotions .
Sa visite au Jardin de Gethsémani (où Jésus pria et connut le doute avant son arrestation) est décevante : à force de soins et de jardinage, les moines pnt « accompli ce tour de force faire de Gethsémani quelque chose de mesquin et de vulgaire. Et l’on s’en va, l’imagination déçue, le cœur fermé. »
LES JUIFS DE JÉRUSALEM
Il ne peut manquer le moment de la prière des Juifs, le « … vendredi soir, le moment traditionnel où chaque semaine les Juifs vont pleurer en un lieu spécial concédé par les Turcs sur les ruines de ce temple de Salomon qui ne sera jamais rebâti. »
La description va être déplaisante :
« … nous atteignons maintenant d’étroites ruelles jonchées d’immondices et enfin une sorte d’enclos rempli du remuement d’une foule étrange qui gémit ensemble à voix basse et cadencée (…) des hommes en longues robes de velours agités d’une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous apparaissent (…) L’un d’eux qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable (…)
Les robes sont magnifiques (…) doublés de pelleteries précieuses (…) Les visages qui se détournent à demi pour nous examiner sont presque tous d’une laideur spéciale, d’une laideur à donner le frisson (…) et sur toutes les oreilles, des tire bouchons de cheveux qui pendent comme les anglaises de 1830, complétant d’inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues (…) Mais il y a aussi quelques tout jeunes (…) frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà deux papillotes (…) Ce soir du reste, ils sont presque tous des Safardim, c’est à dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et blanchis par des siècles de brocantages et d’usure sous les ciels du Nord, très différents des Ackenazim qui sont leurs frères revenus d’Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns d’admirables figures de prophètes. »*
* Loti intervertit ici les désignations traditionnelles des deux grandes populations juives !
Nous ne reproduisons pas les expressions les plus choquantes de ce récit. Loti en rajoute et décrit son impression « de saisissement, de malaise et presque d’effroi » . Nulle part il n’avait vu de telles physionomies qui lui causent « une commotion de surprise et de dégoût » et il en appelle (lui, l’incroyant) à « l’indélébile stigmate d’avoir crucifié Jésus », qui a inscrit sur ces fronts « un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée. ».
Il rapporte les paroles du rabbin qui dirige la prière et de la foule qui répond :
« Nous sommes assis solitaires et nous pleurons , répond la foule. A cause de nos murs qui sont abattus. Nous sommes assis solitaires et nous pleurons. A cause de notre majesté qui est passée, à cause de nos grands hommes qui ont péri. Nous sommes assis solitaires et nous pleurons … » Il note que les hommes âgés sont nombreux , car « de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche, afin d’être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem s’encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir. »
Après la description physique (aussi déplaisante soit-elle), Loti raisonne sur ce qu’il a vu :
« En soi, cela est unique touchant et sublime, après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d’exil et de dispersion, l’attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue. Pour un peu, on pleurerait avec eux si ce n’étaient des Juifs et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé » devant leurs physionomies.
« L’esprit se recueille, confondu de ces destinées d’Israël sans précédent, sans analogue dans l’ histoire des hommes, impossibles à prévoir et cependant prédites aux temps mêmes de la splendeur de Sion (…) Ce soir est paraît-il un soir spécial (…) car cette place est presque remplie. Et à tout instant il en arrive d’autres, toujours pareils (…) tout en faisant mine de lire leurs jérémiades [ils] nous jettent de côté et en dessous un coup d’œil comme une piqûre d aiguille … »
Les Juifs répètent : « Ramène les enfants de Jérusalem ! Hâte toi hâte toi libérateur de Sion ! »
Après d’autres descriptions et comparaisons déplaisantes : « En sortant de ce repaire de la juiverie où l’on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols de mauvais oeil et de maléfices, c est un soulagement de revoir au lieu des têtes basses, les belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples draperies nobles. Puis le canon tonne au quartier turc et c’est ce soir la salve annonciatrice de la lune nouvelle , de la fin du ramadan. Et Jérusalem pour un temps va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram. »
En quelques pages sont condensées l’expression d’un véritable antisémitisme (« on pleurerait avec eux si ce n’étaient des Juifs ») et l’opposition des figures des Juifs avec les nobles attitudes des Arabes. Loti a réellement choisi son camp – on peut le remarquer à l’encontre des visiteurs qu’on a déjà cités, religieux comme le père de Damas ou le père Portmans, ou agnostiques comme Delmas, bien plus compréhensifs et émus par ce qu’ils ont vu au Mur des Lamentations.
MER MORTE
Loti et ses compagnons font l’habituelle excursion de la Mer Morte .
Pour l’instant vers Jéricho, la route est pleine de monde, des Bédouins sur des chameaux, des pèlerins, des touristes de l’agence Cook.
Puis : « De plus en plus tourmenté et grandiose, le pays maintenant nous rend presque des aspects du vrai désert. Mais il y manque l’impression des solitudes démesurées qu’on n’éprouve pas ici. Et puis il y a toujours cette route tracée de mains d’hommes…. »
Dans les environs de la Mer Morte, leur muletier syrien impressionné par le paysage, « est pris d’une espèce d’épouvante physique du désert ; alors nous devons le rassurer et le consoler comme un petit enfant. »
Le Jourdain coule, jaune et limoneux, entre « des saules, des coudriers , des tamarisques [sic] de grands roseaux emmêlés en jungle » . « Il n’est plus aujourd’hui qu’un pauvre fleuve quelconque du désert, ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais ; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine à l’abandon… »
A Jéricho, aux temps antiques, il y avait « des vergers pleins de roses. Toute cette plaine était couverte de maisons et de palais. Aujourd’ hui, plus rien et les traces même de cette splendeur sont effacées ; des amas de pierres çà et là, d informes ruines émiettées sous les broussailles, servent aux discussions des archéologues. On ne sait plus bien exactement où furent les trois villes célèbres qui tour à tour s’élevèrent ici … »
Présence de touristes allemands venus profaner ce désert à leur portée…
Il rencontre des Bédouins, « armés de longs fusils, de coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front », « groupes d’hommes sveltes et fauves qui en nous croisant nous montrent dans un sourire de salut des dents de porcelaine » ; et des chameaux et des chèvres « innombrables, menés par des petits bergers aux yeux de gazelle ».
Et, « cheminant à pied, des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes (…) Protégés par leur pauvreté même contre les attaques bédouines (…) En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là aussi ; ils n’ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire, mais leur salut plus lourd paraît plus franc et plus sûr. »
Au caravansérail, mélange de populations, des touristes anglais ou américains presqu’élégants, pèlerins russes, grecs, beaux guides syriens qui essaient de draguer les dames occidentales.
« A la table voisine de la nôtren sont assises des jeunes femmes maronites, les unes en costume encore un peu national (…) les autres hélas ! en chapeau à fleurs, habillées comme il y a cinq ou six ans les grisettes de France , charmantes quand même à force d’être fraîches, d’avoir de grands yeux. Et un échange amical de dattes et d’oranges s établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds… »
Bethanie, au milieu de « champs magnifiquement verts », est pourtant un « Très misérable petit village aujourd’ hui , tout arabe, maisonnettes en ruine informes « (…) des milliers de coquelicots, d’anémones le long des petits chemins ou sur les vieux murs (…) enfants en haillons, charmants, accourus pour tenir nos chevaux. » « Les souvenirs du Christ sont ici presqu’impossibles à évoquer ».
FASTE DES ÉGLISES CHRÉTIENNES
En visitant le « trésor des Latins » (les ornements conservés par l’église franciscaine de Jérusalem : « … notre pensée plonge une fois de plus au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D’ailleurs ; dans cette ville entière on sent se dégager de ce que l’on voit, de ce que l’on touche et même sourdre mystérieusement du sol où l’on marche, l’âme d’un passé colossal, tout de magnificence et d’épouvante… »
« Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire Votre Grandeur, Votre Béatitude ou même Votre Paternité Révérendissime, semblent (…) être redevenus des hommes du moyen âge ». Ont-ils vraiment compris la leçon du Christ ? Au milieu de ces fastes, « la vraie figure de Jésus s’efface maintenant à mes yeux plus que jamais… « « ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m’expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur. »
La date de la Pâque des Grecs approche ; ce sera au Saint-Sépulcre « une fête semi-barbare », qu’il aime mieux fuir. Il retrouve « là toujours l’effroi de l’entassement des passés humains, mais plus rien du Christ. D’ailleurs, je cesse presque de poursuivre son fuyant souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque. »
Dans le Saint-Sépulcre : « … je ne sais plus voir ici que l’entassement séculaire des traditions byzantines et puis romaines, rien ne s’éveille en moi qu’ une immense pitié pour ces simples et ces confiants, pour ces vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain, qui tout le jour sont venus prier, pleurer, espérer et qui déjà traînent avec eux la fétidité des cimetières …»
Il va voir le Trésor des Grecs qui est « très difficilement ouvert ».
Dans mon chemin isolé, je ne croise qu’un groupe de vieux Turcs en longues robes, barbes blanches et turbans verts (…) Cependant de la ville, tout à coup le carillon des cloches chrétiennes s’envole, surprenant ici aujourd’ hui, et comme dépaysé en plein Islam… »
Tout ce qu’il a vu l’a vu n’a pu l’arracher à l’incroyance et au pessimisme, bien au contraire : « … dans les cultes un faste séculaire auquel les yeux seuls s’intéressent (…) des idolâtries touchantes peut-être jusqu’aux larmes, mais puériles et inadmissibles. Oh ! qui sondera mon angoisse infinie … »
« Je dois passer mes heures d’aujourd’ hui au milieu des représentants de cette attachante Arménie dont l’histoire n’a cessé depuis l’antiquité d’être tourmentée et douloureuse . » Il peut aussi contempler le trésor des Arméniens, encore plus secret que celui des Grecs.
Il est reçu par Sa béatitude le Patriarche arménien », dans une salle de réception grande comme une salle de palais ». « Dans son accueil, dans son sourire, dans toute sa personne, une grâce distinguée et charmante et une nuance d’étrangeté asiatique. Au milieu de ce cérémonial et de ce lieu ancien, il a l’air d un prélat des vieux temps. Il nous reçoit d’ailleurs à la turque, avec le café, la cigarette et la traditionnelle confiture de roses. »
« … ce sont des scènes de Moyen-âge, ces respectueux déploiements d’étoffes dans cet immobile sanctuaire, au milieu du miroitement bleu des faïences murales … »
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JÉRUSALEM LA NUIT- ENCORE LES JUIFS
« Si en plein jour toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre, elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s’y promène seul et on y sent planer toute l’horreur de ce grand nom légendaire : la vallée de Josaphat* . »
- Lieu des enterrements à Jérusalem et lieu om doit se tenir le jugement Dernier.
Passant par des rues pleine d’immondices, de chats et de chiens crevés, il retourne au mur des Lamentations : « … ils sont là fidèlement, les anciens d’Israël qui bientôt s’en iront féconder les herbes de la vallée de Josaphat (…) déjà une bande d’enfants arabes était là pour les tourmenter, des petits déguisés en bêtes, en chiens, sous des sacs de toile bise et venant à quatre pattes avec des rires fous leur aboyer dans les jambes. Ce soir ils me font une pitié profonde quand même … »
Il observe que dans les quartiers des touristes, Jérusalem « a pris une banalité de banlieue parisienne ».
Il va dans le quartier juif et voit la synagogue : « On éprouve presque un sentiment de pitié, quand après toutes ces magnificences des églises, on regarde ce pauvre sanctuaire à l’abandon. Des bancs déserts, des murs simplement plâtrés (…) Quelques vieilles barbes, quelques vieilles papillotes grises sommeillent dans des coins sous leurs bonnets à long poil ; d’ autres qui lisaient leur bible à demi-voix chantonnante … »
Il va tard le soir au jardin de Gethsémani.
Il passe près de la grande église russe « avec ses coupoles de Kremlin ».
Le voilà au Gethsémani. Cette visite dont il espérait une illumination, est un échec : amer, il reprend pour rentrer « cette longue Voie Douloureuse qui n’est plus pour moi qu’une rue quelconque, un peu plus sinistre que les autres dans une vieille ville d’Orient ».
Le lendemain, il entend des Youyous dans les rues – « ce cri d’allégresse commun à toutes les Mauresques et à toutes les Arabes (…) Mais c’est pour le Christ encore cette fois. C’ est un pèlerinage de femmes arrivées du fond de l’Abyssinie (…) elles marchent sans broncher, sous les regards rieurs et imbéciles de quelques modernes touristes accoudés aux fenêtres. »
DÉPART
Il retourne voir la mosquée d’Omar et le charme ne joue plus.
« … les lieux sacrés de l’islam n’ont pas l’émotion qui amène les larmes, mais ils conseillent les détachements apaisés et les résignations sages ; ils sont les asiles de repos où l’on regarde passer la vie avec l’indifférence de la mort. »
Il imagine que « cet Islam vers lequel j’avais incliné jadis », pourrait devenir la forme extérieure de son incroyance.
Dernière visite au Saint-Sépulcre : derrière un pilier, caché parmi les pèlerins, « voici que je pleure moi aussi, que je pleure enfin toutes les larmes amoncelées et refoulées pendant mes longues angoisses antérieures (…) je voudrais oser dire à ceux de mes frères inconnus qui m’ont suivi au Saint-Sépulcre : Cherchez-Le vous aussi, essayez puisqu’en dehors de Lui, il n y a rien. Vous n’aurez pas besoin pour Le rencontrer de venir pompeusement à Jérusalem, puisque s’ il est, Il est partout. Peut être le trouverez-vous mieux que je n’ai su le faire.* »
Et pourtant il sait demain le désespoir reviendra.
* Le , Lui avec des majuscules, selon la tradition d’écriture longtemps en vigueur, désignent le Christ ou Dieu.
NB Le livre de Loti Jérusalem s’achève avec le départ de cette ville. Les extraits suivants, relatifs à l’itinéraire suivi vers le nord, figurent dans le livre La Galilée, qui contient aussi la suite du voyage en Syrie et au Liban.
NAPLOUSE
« J’ai parcouru la triste Galilée au printemps et je l’ai trouvée muette sous un immense linceul de fleurs ». Ainsi commence le récit du voyage de Loti au nord de Jérusalem.
Le début du voyage se fait sous la pluie, dans un décor désolé : « Sinistre départ qui nous donne envie de rebrousser chemin ».
Lui et ses amis sont invités à s’abriter chez un « Arabe hospitalier » dans sa maison, simple cube de pierre qui ne prend jour que par la porte. D’autres villageois viennent voir ces visiteurs imprévus, dans une atmosphère surchauffée par le feu allumé et la buée des vêtements trempés. Loti considère ces paysans comme les « envahisseurs » de la Judée, venus exécuter la malédiction divine, faire de cette terre un lieu de désolation et « maintenir à jamais l’immobilité des ruines ». Bien qu’admirateur des Arabes, Loti ne prétend pas qu’ils ont apporté avec eux la prospérité – ni ne parait imaginer qu’ils pourraient être les descendants des anciens habitants de l’endroit.
Loti se dirige maintenant vers Naplouse.
« Aujourd’hui, c’est une intransigeante ville musulmane habitée par vingt mille Turcs et un millier d’infidèles, tant chrétiens que samaritains ou juifs. ». Ella a, « par exception, conservé un aspect de vie, qui surprend dans ce pays de ruines et de sépulcres ».
« Frondeuse et révoltée (…) elle n’a pas cessé d’ailleurs d’être réputée pour son fanatisme inhospitalier. » « Si, de loin, Naplouse paraît une ville fraîche et blanche, c’est là une illusion (…) c’est la même décrépitude et la même obscurité » qu’à Jérusalem, impression enforcées par la pluie persistante.
Visite à la synagogue des Samaritains : le quartier est désert car , selon le grand-prêtre, « c’est précisément demain le jour de la Pâque manasséenne, où l’on doit immoler, au sommet du Garizim, sept agneaux blancs à Jéhovah ; alors, depuis l’avant-veille, suivant l’immémoriale coutume, ils sont déjà là-haut, les Samaritains ; malgré l’incessante pluie, ils ont dressé leurs tentes sur la montagne sacrée. »
Au couvent des franciscains, Loti et son ami Léo se font teindre les ongles au henné , pour faire plus Bédouins.
« Enfin il fait beau ! Alors tout change, toute la magie de l’Orient est retrouvée, et c’est un immense enchantement. »
Ils rejoignent les Samaritains sur le mont Garizim : « Les femmes, presque toutes jolies, portent des robes en ces indiennes du Levant, peinturlurées de fleurs étranges et se coiffent de petits voiles en mousseline d’où retombe par derrière, en deux tresses, la masse de leurs cheveux lourds. Le grand-prêtre Jacob, notre ami d’hier, nous offre sous sa tente le café traditionnel avec le narguilé. »
Route de Samarie : Samarie n’est plus qu’un petit hameau perdu.
Puis après un trajet dans une campagne solitaire et sans arbre, « monotone désert de foins et de fleurs », c’est Djénin.
« Et, aux heures consacrées, des muezzins à voix délicieuse modulent, avec une infinie tristesse, le nom d’Allah… »
NAZARETH ET TIBÉRIADE
« Pendant cinq heures d’affilée, au pas ou au galop, nous nous avançons à travers des orges et des blés, véritables champs de la Terre Promise (…) Des Arabes croisent notre chemin, les uns à pied, les autres sur des ânes ou sur des chevaux ; ils disent : « Naraksaï ! », s’ils nous prennent pour des chrétiens ; le plus souvent : « Salam Aleikoum ! », nous prenant pour des musulmans. »
« Beaucoup de jeunes femmes sont à travailler dans ces champs immenses (…) leurs beaux bras, nus jusqu’aux épaules (…) non voilées, ici, en rase campagne, elles nous laissent regarder leurs traits et leurs longs yeux de naïveté sombre ; de légers tatouages bleus ornent le front de quelques-unes et des boucles de cheveux noirs s’échappent des mouchoirs de mousseline qui les coiffent à l’antique (…) on dirait les anciennes déesses des moissons ou de la terre, — des Cérès, des Cybèle. »
Petits villages protégés contre les incursions des Bédouins, parfois seulement quelques tristes petites masures.
« … disparues aussi, les forêts qui jadis couvraient les cimes de Gilboë ; tout s’est changé en un mélancolique désert de broussailles et d’herbes, où seule la vigne de Naboth a laissé trace. »
Puis c’est Nazareth, « surtout peuplée de chrétiens », le village domine une plaine d’un vert intense, entourée de collines où poussent les herbes des régions sèches. Mais dans la ville trop de bâtiments modernes ; les habitants paraissent accueillants et tranquilles.
Des femmes, toutes jolies, viennent leur vendre des mouchoirs de mousseline. Le lendemain, il les voit à la fontaine dans un geste immémorial, « elles sont belles presque toutes, de cette beauté des Nazaréennes qui était déjà réputée parmi les chevaliers croisés ».
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Au -delà de Cana, « le pays s’élève et les champs d’orge recommencent, les champs monotones et démesurés. Plus le moindre village en vue, plus un arbre et plus un buisson. »
Sur les flancs du Mont Hattin, « Nous plongeons jusqu’aux genoux dans l’épaisseur des foins — et il y en a de pareils à perte de vue de tous côtés » ainsi que des fleurs. « Et toujours cette mélancolie de délaissement, qui plane sur toute la Terre Sainte, que ne peuvent égayer ni le luxe des fleurs ni la musique des oiseaux — mélancolie séculaire et que d’ailleurs l’on sent définitive à jamais… » Il évoque la défaite des Croisés devant Saladin, dans ce lieu.
Tibériade est une ville en ruines. « On nous a dit que Tibériade, depuis dix ou quinze ans, se repeuplait de juifs pieux, revenus d’Afrique, d’Espagne et de Pologne, pour vivre sur ce vieux sol, à leurs yeux sacré, qui verra naître leur tardif Messie — et il doit y avoir actuellement deux ou trois mille habitants, logés dans les débris de cette ville. » « Les rares habitants, les juifs Séfardim* de Pologne, au teint de cire pâle, et les bruns juifs Achkenazim d’Afrique, se promènent en causant, vêtus comme à Jérusalem de belles robes de velours et coiffés de bonnets de fourrure. »
Il note : « En plus des Juifs qui y sont en majorité, il peut y avoir à Tibériade un millier d’autres habitants, chrétiens latins ou chrétiens grecs, arabes ou turcs. »
* Toujours la même confusion entre Séfarades et Askhenazes, apparemment.
GÉNÉSARETH
Le lac : « L’impression qui domine ici toutes les autres, même celles de l’abandon et de la mort, est l’impression de cette paix sereine, supérieure (…) . Il semble que Jésus l’ait laissée ici, la suprême paix émanée de lui, car nous nous sentons différents, comme détachés des choses, reposés et bons (…) La paix soit avec vous !… »
Les Juifs de Tibériade sont en fête pour la veille de la Pâque : « C’est étrange, de les voir vivre et se réjouir, ces gens-là, dans cette nécropole sans communication avec le reste du monde ; pour comprendre, il faut savoir qu’ils sont soutenus par ces Israélites d’Europe, leurs frères richissimes, qui mènent aussi à coups de millions beaucoup de nos affaires occidentales. »
Avec deux abbés français , occupés d’études d’archéologie biblique, ils explorent les rives du lac. Ils sont présents à la messe un autre prêtre, le curé du village qui vit sereinement dans la pauvreté . Loti note que des arabes convertis participent à la messe – encore une fois il ne semble pas envisager qu’il puisse s’agit d’arabes chrétiens depuis des générations.
La plaine de Génésareth, si fertile selon les historiens antiques, n’est plus qu’ « un petit désert presque impénétrable, de broussailles et de roseaux emmêlés… »
Malgré 19 siècles qui ont passé, rien n’a remplacé le message du Christ : « Et nous restons, à notre insu, tellement imprégnés de cet enseignement du Christ que nos théories en apparence les plus nouvelles découlent encore de lui ; les socialistes même, ou tels outranciers qui stupidement brisent partout sa croix, ne sont en somme que ses disciples (...) il a été plus subversif qu’eux tous … » « Il parlait de fraternité, à une époque où ce mot, déchu à présent de sa grandeur première par l’abus hypocrite que nous en avons fait, était nouveau, stupéfiant et sublime. »
Avec les deux abbés, ils mangent chez un moine solitaire qui s’est établi au bord du lac.
« — Vous, disent-ils en s’adressant à Léo et à moi, vous êtes des protestants, mais cela ne fait rien, n’est-ce pas ? sur le Christ, nous sommes tous d’accord.
Et voici que notre intimité improvisée finit par une sorte de commune prière… «
« Très loin, très loin, sur une montagne des chaînes occidentales, se distingue comme une traînée blanchâtre : c’est Safed, un autre fantôme de ville dans le genre de Tibériade et où les juifs, paraît-il, ont commencé à revenir en masse. Elle semble s’être perchée là-haut par frayeur des Bédouins d’en bas. »
JOURDAIN – LIMITES DE LA PALESTINE
Le bassin du Haut Jourdain et le lac de Houleh : « … c’est une contrée de roseaux et de papyrus, magnifiquement verte, qui est redevenue, après des siècles d’abandon, aussi sauvage qu’une jungle préhistorique. Toujours nous croisons des Bédouins, armés de fusils et de lances, qui nous disent bonsoir, et des grandes Bédouines à peine voilées, qui nous jettent un regard fuyant et sauvage (…)
Elle est bien étrange, quand on y songe, cette race bédouine, si fine et si belle, mais qui garde comme de persistantes ténèbres au fond de ses grands yeux doux ou superbes, qui reste avec une telle obstination à l’état primitif, qui y ramène aussi la terre où elle habite et qui peut-être, inconsciemment, possède et pratique la suprême sagesse. »
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Les Bédouins habitent ce néant où de grandes villes n’ont laissé que le souvenir.
Un guide propose de les emmener au lieu où leur caravane doit les attendre. Il se fait attendre.
« … mais il arrive, il est homme de parole comme tous les Bédouins de toutes les Bédouineries. »
« … nous sommes surpris de nous éveiller au milieu d’une mer d’herbages qui paraît vierge comme au commencement du monde ; toutes ces tentes bédouines, que leurs feux trahissaient dans l’obscurité, semblent s’être évanouies au plein jour, cachées qu’elles sont à présent sous les joncs et les fenouils (…) La vie humaine se dissimule et se tait. »
Après des marécages où les chevaux s’enfoncent parfois jusqu’au poitrail, « Nous entrons vraiment dans une région d’arbres — dans une région de pierres surtout, de grosses pierres basaltiques grises. «
Dans les ruines d’une ville détruite il y a des siècles Lesem-Dan, autrefois « une importante place forte de la frontière septentrionale, et l’expression : « de Dan à Bersabée », qui revient souvent dans la Bible, signifiait en langage courant : « Dans la Judée tout entière ». Au-dessus de nos têtes, deux arbres immenses font la voûte, un chêne et un térébinthe ... »
Ils quittent le vieux pays d’Israël et entrent dans le pays des Gentils* ; devant une grotte ayant servi de lieu de culte, entre autres inscriptions anciennes ces mots « qui troublent et donnent le vertige des siècles : « Un tel, prêtre de Pan » ! »
* Autrefois de culture païenne et non juive. Peut-on considérer qu’il s’agit des limites de la Palestine ?
A Césarée de Philippe, il assiste au retour des troupeaux pour la nuit – les habitants montent la garde par peur des incursions des Bédouins
NB. Voir en appendice d'autres extraits de P. Loti relatifs à son voyage en Syrie et au Liban.
RENCONTRE EN PALESTINE EN 1898 : HERZL ET GUILLAUME II
Comme Loti le remarque dans une des extraits cités plus haut, la Palestine était, à cette époque, une province délaissée , à l’abandon, malgré l’affluence des pélerins et des touristes et en quelque sorte, en-dehors de l’histoire. Des événements importants pour la civilisation et de l’histoire mondiale y avaient eu lieu, mais ce n’étaient plus que des souvenirs dont touristes, pélerins et archéologues recherchaient, chacun à sa façon, les traces.
Pourtant en 1898 eut lieu un événement, par lui-même sans conséquence, mais qui annonçait le retour de la Palestine dans l’histoire tourmentée du monde.
L’empereur allemand, le kaiser Guillaume II (Wilhelm II) avait entrepris un voyage en Orient. Ce voyage était un moment important dans le projet du kaiser et de son gouvernement, qui était de mettre en œuvre une alliance politique et économique entre l’empire ottoman, et l’empire allemand. En outre, l’Allemagne comptait se présenter comme la puissance protectrice des musulmans dans le monde, contre les menaces et la domination coloniale des autres grandes puissances, la France, la Grande-Bretagne, la Russie.
Après un séjour à Constantinople, le kaiser, son épouse et leur sa suite devaient se rendre en Palestine, le but officiel de leur visite étant l’inauguration d’une église luthérienne à Jérusalem.
Sur sa route vers Jérusalem, le kaiser visita quelques établissements intéressants. C’est là qu’eut lieu le 28 octobre 1898, à quelque distance de Jaffa, une rencontre emblématique, à l’entrée de l’établissement juif de Mikveh Israel (Espoir d’Israël), une école agricole installée plusieurs années auparavant et qui instruisait - apparemment - des juifs et des arabes*.
* Ecole fondée en 1870 par le Français Charles Netter, membre de l’Alliance israélite universelle, et qui était soutenue financièrement par le baron James de Rothschild.
Alors qu’il arrivait à cheval avec sa suite, le kaiser vit, dans la petite foule présente, un homme grand et barbu en tenue occidentale. L’empereur dévia son chemin pour serrer chaleureusement la main de ce spectateur et discuta un moment avec lui.
L’homme donna ensuite le signal aux enfants qui l’entouraient de commencer à chanter l’hymne impérial allemand . Heil dir im Siegerkranz
La rencontre devait être immortalisée par une photo - malheureusement, la photo fut ratée et il fallut reconstituer la rencontre par un montage.
L’homme barbu qui serra la main du kaiser était Théodor Herzl, l’un des principaux animateurs du courant sioniste, l’homme qui quelques années auparavant avait publié Die Judenstadt, l’Etat des Juifs (1896 ), par lequel il envisageait la constitution d’un Etat juif - ou de quelque chose ressemblant à un Etat - en Palestine (ou en Argentine…) et qui depuis avait fixé son choix sur la Palestine, choix approuvé par le congrès sioniste mondial réuni pour la première fois à Bâle en 1897.
Herzl avait rencontré des proches du kaiser qui avaient intéressé ce dernier aux thèses sionistes. Lorsque le kaiser vint à Constantinople, en 1898, Herzl s’y trouva aussi et fut reçu par Guillaume II. Herzl comptait sur le kaiser pour présenter au sultan la proposition de confier la Palestine à une compagnie à charte judéo-allemande : la Palestine restait une possession ottomane mais placée sous l’administration de la compagnie – et on verrait après.
Guillaume II déclara qu’il en parlerait au sultan. Mais apparemment, dès qu’il commença à parler au sultan Abdulhamid* de ce projet, le sultan l’arrêta et le kaiser n’osa pas aller plus loin.**
*
**Le sultan rejeta la suggestion si brusquement qu’il ne fut pas possible de poursuivre plus avant (récit du comte Eulenburg à Herzl en 1901).
De sorte que lorsque le kaiser et Herzl se rencontrèrent à Mikveh Israel , Herzl ignorait le résultat de la tentative de Guillaume II mais comprit que les choses se présentaient mal. Le kaiser ne lui dit que des banalités : C’est un pays d’avenir, mais il manque d’eau.
Quelques jours après (2 novembre), Guillaume II reçut Herzl en audience à Jérusalem et là encore, il se maintint dans les banalités polies.
Herzl réalisa qu’il ne pouvait plus vraiment compter sur l’aide du kaiser et qu’il devait reprendre ses tentatives sur de nouvelles bases. Il rencontra par la suite (1901) le sultan Abdulhamid sans résultat, malgré un accueil très cordial.
A Jérusalem, Herzl fut puissamment ému de se trouver dans la ville sainte du judaïsme (ce devait être sa seule visite) et par la rencontre des Juifs de Jérusalem revenant de la synagogue, échangeant avec eux les saluts traditionnels. A ce moment son état de santé était mauvais (il était semble-t-il fiévreux) et l’arrivée prochaine du kaiser bouleversait la ville (les chambres retenues à l’hôtel par Herzl et ses amis) avaient été réquisitionnées.
Après le premier contact émouvant avec la ville, Herzl remarqua sa saleté et la misère qu’on y trouvait, de sorte qu’il nota dans son journal : « Quand je me souviendrai de cela, O Jérusalem, ce ne sera pas avec joie. »
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L’AVENIR DE LA PALESTINE
Par conséquent, rien ne sortit de la rencontre de Herzl et du kaiser à Constantinople puis à Jérusalem, mais le symbole demeure : la Palestine était entrée dans l’ère des changements et des tribulations géopolitiques.
Le kaiser continua sa visite par Damas, où dans son effort de séduction des musulmans, il offrit un sarcophage pour la tombe de Saladin, le vainqueur des Croisés (ce sarcophage est encore aujourd’hui visible à côté du véritable sarcophage) et se proclama le protecteur des 300 millions de musulmans partout dans le monde, ce qui agaça considérablement la France et la Grande-Bretagne.
Ses efforts furent couronnés de succès : l’empire ottoman contracta une alliance rapprochée avec l’empire allemand (qui était déjà en charge de la formation de l’armée ottomane), concrétisée dans l’immédiat par la construction du chemin de fer de Damas au Hedjaz par des ingénieurs allemands.
Le vieux sultan Abdulhamid, méfiant par nature , aurait peut-être renâclé à contracter une alliance exclusive, mais il fut bientôt mis sur la touche par « les Jeunes Turcs », des officiers et politiciens modernistes et nationalistes, puis déposé au profit d’un nouveau sultan au rôle honorifique. Les Jeunes Turcs sont au pouvoir à partir de 1908 et gouvernent sans partage (mais non sans tensions internes) à partir de 1909. Ils renforcèrent encore les liens entre la Turquie et l’Allemagne, alliance qui dans leur esprit devait permettre de redonner sa grandeur à la Turquie.
Assez ironiquement c’est cette alliance qui causa la fin de l’empire ottoman et qui décida aussi du destin de la Palestine.
Allié de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie durant la guerre de 14-18, l’empire ottoman fut entrainé dans la défaite de ses alliés. Entre-temps les Jeunes Turcs avaient poussé jusqu’au délire leur nationalisme turc et procédé au génocide des Arméniens et des Chrétiens assyriens et grecs, accusés d’être une « cinquième colonne » des ennemis de la Turquie. Ils n’avaient d’ailleurs pas épargné les nationalistes arabes dans la mesure où le nationalisme arabe heurtait de front le nationalisme turc. Dès lors, il ne fut pas trop difficile aux Anglo-Français d’obtenir l’appui des arabes surtout dans la péninsule arabique qui se révolta contre l’empire ottoman.
Durant la guerre 1914-18, le pouvoir ottoman prit des mesures de défiance et de répression * envers les minorités présentes en Palestine, qu’il justifiait par le risque de basculement de ces minorités vers les Alliés (donc de trahison du point de vue ottoman).
Par exemple l’expulsion des Juifs ressortissants de puissances en guerre contre l’Empire ottoman (notamment de Juifs russes, très nombreux), dès 1914 ; l’obligation de prendre la nationalité ottomane pour les autres, ce qui entraîne leur conscription pour le service militaire ; l’expulsion en 1917, sur ordre du commandant militaire de la région, Djemal pacha, de 10 000 habitants de Tel-Aviv et Jaffa (majoritairement des Juifs), expulsion accompagnée de violences et de conséquences médicales (il y aurait eu 1500 morts à la suite des expulsions). Djamal pacha aurait déclaré : « les Juifs de Palestine sont sionistes et les sionistes sont les ennemis de la Turquie. » Mais les Arabes ne furent pas non plus épargnés : expulsion en 1917 de 35 à 40 000 habitants de Gaza avec là aussi des conséquences sanitaires. Il y eut aussi ponctuellement des exécutions de chrétiens, de Juifs ou d’Arabes accusés d’espionnage ou de désertion.
Cette répression ne déboucha pas sur des meurtres de masse – en fait sur un génocide, comme ce fut le cas pour les Arméniens, les Grecs assyriens et pontiques. Un tel risque a -t-il existé pour les minorités de Palestine ? Voir en appendice II, des citations d’historiens qui ouvrent des interrogations à ce sujet et soulignent le rôle modérateur des alliés de l’Empire ottoman, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.
Vaincu militairement, ses possessions occupées par les Français et les Britanniques, l’empire ottoman disparut. La Turquie perdit toutes ses possessions hors de l’Anatolie – dont la Palestine. Au bout de plusieurs années de troubles et de guerre civile et étrangère, le dernier sultan sans pouvoirs fut déposé et la république turque proclamée (1923) sous l’autorité de Mustafa Kemal, dit Ataturk, le reconstructeur et modernisateur de la Turquie.
Ainsi se réalisa la prédiction du sultan Abdulhamid faite à Newlinski, un envoyé de Herzl dès 1896 : Je ne peux pas vous donner la Palestine … que les financiers juifs gardent leurs millions – quand mon empire sera démembré, ils auront la Palestine pour rien…*
* La phrase complète du sultan est reproduite féquemment, souvent avec de significatives modifications pour lui donner un sens pro-palestinien, ridicule dans le contexte. Elle se trouve dans les carnets de Herzl. pour le texte d'origine voir .
Mais il s’agit d’une autre histoire, remplie de bruit et de fureur, qui continue à s’écrire aujourd’hui
CONCLUSION GÉNÉRALE
Vers 1870, il y avait en Palestine 4% de Juifs. Vers 1914 il y en avait 10% (estimations).
L’idée que la population juive était en augmentation en Palestine (rappelons que le nom Palestine était plutôt utilisé par les Occidentaux : aucune division administrative ottomane ne portait ce nom ) est présente chez beaucoup de visiteurs de la fin de la période que nous avons traitée. Pourtant aucun ne parait se douter que cette immigration a pris un caractère différent et aucun ne visite d’établissement du genre de l’école Mikveh Israel.
Même Delmas qui note l’augmentation de la population juive et indique qu’elle est causée par le désir de fuir les persécutions antisémites en Europe de l’Est, continue à voir les Juifs de Palestine comme les voyaient ses devanciers, tels qu’on pouvait les voir au Mur des Lamentations, Juifs pieux sans activité discernable, dont l’existence parait dévolue aux rites religieux et à la présence à la synagogue.
L’arrivée en nombre croissant de Juifs laïques et souvent socialistes*, fondant des établissements agricoles, a échappé aux visiteurs que nous avons consultés, qui limitent leur observation à Jérusalem, ou au mieux évoquent la présence traditionnelle des Juifs dans les villes saintes de Safed, Tibériade ou Hébron.**
* Un des arguments (un peu curieux) que Herzl avait mis en avant auprès du kaiser Guillaume II pour obtenir son appui, était qu’en encourageant l’émigration des juifs en Palestine, l’Etat allemand ferait partir d’Allemagne des gens qui pour la plupart étaient des agitateurs ou des sympathisants de l’extrême gauche socialiste …
** C’est ce que les spécialistes appellent « le second Yishouv », l’immigration juive à partir des années 1880 (elle-même distinguée en plusieurs phases : « première alyah », etc ) distingué du « premier Yishouv », l’implantation traditionnelle des Juifs religieux en Palestine, constituée au fil du temps.
Le dernier des auteurs que nous avons examinés est aussi le plus désagréablement antisémite.
Si ce qu’il dit n’est pas très différent des descriptions des révérends pères de Damas er Portmans, ce qui en diffère est le ton, qui exprime une véritable détestation (le mot semble adéquat) vis-à-vis de la population juive. Tout en étant critiques, Damas et Portmans expriment une certaine sympathie, également présente chez Delmas (bien moins chez Charmes). Là où a la même époque que Loti, Edouard Schuré voit chez les Juifs de Jérusalem des physionomies intelligentes, Loti n’a pas de mots assez durs pour exprimer son hostilité.
On observe chez Loti que la détestation Juifs s’accompagne (est-ce une surprise ?) d’une opinion favorable (ou même flatteuse) pour les musulmans, Turcs ou Arabes. Ceux-ci sont à la fois crédités d’une grande dignité, d’une philosophie de la vie supérieure et d‘une belle apparence physique. En cela, il est proche d’un autre de nos auteurs, Gabriel Charmes.
Chez Loti , cette opinion s’accompagne aussi d’un dégoût exprimé à diverses reprises, des façons et du style occidental - d’autant plus détestables quand l’Occident vient imposer de nouvelles habitudes à la civilisation orientale et menace de la faire disparaître*.
* Cf. sa remarque à la fin de son livre La Galilée : « le peuple arabe, le peuple du rêve s’en va lui-même, et si vite ! devant l’invasion dissolvante et mortelle des hommes d’Occident… » (voir appendice 1).
On peut penser que Loti a surtout pour la civilisation orientale - que celle-ci soit turque ou arabe, et généralement musulmane, mais à l’occasion chrétienne - une préférence esthétique, fondée sur son sentiment de la beauté physique aussi bien des individus que des monuments.
Comme il le répète souvent, il avait l’espoir que son séjour en Terre Sainte pourrait faire renaitre les sentiments de foi chrétienne qu’il avait eus dans sa jeunesse. En vain. De façon caractéristique, il se demande si l’islam ne pourrait pas être l’apparence, la couverture en quelque sorte, de son incroyance, une idée plutôt paradoxale.
A défaut de réaliser l’espoir d’une renaissance de sa foi, Loti retient de son voyage une impression exprimée à diverses reprises du poids des siècles, un poids accablant et un sentiment de la vanité de tout puisque les civilisations disparaissent les unes après les autres, ne laissant que des ruines. Son pessimisme et son scepticisme sortent donc renforcés de son voyage, d’une façon ressentie par lui comme attristante, sinon désespérante.
Combien plus agréable est l’impression retirée de son voyage par E. Delmas. Devant les civilisations, les modes de vie, les groupes humains qu’il rencontre, il est en général plein de sympathie sauf quand l’écart est trop grand avec ses conceptions et son éducation. L’islam lui parait parfois fanatique (les derviches du Caire) mais finalement, il l’associa au simple bonheur de vivre (« Allah ! Que la vie est belle » – mais c’est en Egypte qu’il formule cette exclamation). S’agissant des Juifs comme beaucoup d’hommes de son temps, il oscille entre un regard teinté de réprobation devant certains usages et certaines attitudes, et une sympathie réelle.
Tous nos auteurs pourraient encourir à un moment ou un autre le genre de reproche (exacerbé par des questions politiques) fait par un critique actuel à Mark Twain, de passage à Naplouse, d’avoir été intéressé seulement par le petit groupe des Samaritains, ignorant qu’il y avait 20 000 (?) musulmans dans la ville…
Mais un touriste est-il supposé regarder ce qui est le plus évident ? Nos écrivains occidentaux, en visitant la Palestine, s’intéressaient aux souvenirs de l’Ancien et du nouveau Testament, et en ce qui concerne les populations, ils ont parlé des chrétiens et des rivalités entre les différentes églises, des Juifs évidemment, des Bédouins, seigneurs du désert plus ou moins surfaits selon les appréciations de quelques-uns. Restait-il de la place pour la population musulmane ordinaire ? Oui, mais sans doute pas en proportion de leur importance numérique. Est-ce un reproche raisonnable ? il ne semble pas.
On ne peut pas demander aux voyageurs-écrivains l’objectivité et l’exhaustivité des auteurs d’encyclopédies ou de manuels de géographie. Ils se dirigent rarement hors des sentiers battus et ce qu’ils voient et comment ils le voient, est fonction de leurs centres d’intérêt (donc de leur culture) et de leur subjectivité.
On peut dégager des points communs dans leurs descriptions : tout d’abord, si on met de côté les souvenirs bibliques et évangéliques, qui sont très souvent la raison de leur venue en Palestine, même chez les moins croyants (et qui sont évidemment primordiaux pour les ecclésiastiques Damas et Portmans), c’est l’aspect abandonné et désolé de la Palestine, qui prédomine, avec quelques heureuses surprises. Cet aspect n’est pas dû qu’à la végétation ; ainsi que le dit Delmas, le touriste n’y trouve pas son compte, il vaut mieux aller ailleurs. Pour Delmas comme pour Charmes, la Palestine ne soutient pas la comparaison avec l’Egypte, pays de haute civilisation et où la population est vivante et gaie (du moins perçue comme telle, par exemple par Delmas).
Ceci posé, ce qu’ils retiennent de la Palestine est ce qu’on peut appeler son cosmopolitisme : on y trouve la juxtaposition de populations (ou de religions) qui est pour beaucoup dans l’intérêt de la région : les chrétiens orientaux de différentes confessions, souvent en conflit entre eux, avec leur hiérarchie religieuse évocatrice des fastes d’un Moyen-Age rêvé, les Juifs bien entendu (que certains voyageurs partagent en ashkénazes et séfarades même au prix d’une erreur – mais pas encore entre juifs religieux et juifs laïques), les Bédouins, « cette race bédouine, si fine et si belle « (Loti), ces libres fils du désert qui ne changeraient pas leur vie errante pour celle des paysans et qui sont encore, en 1895, une menace pour les villageois, comme l’indique Loti.
S’y ajoutent, rencontrés ou évoqués, les Européens résidents plus ou moins permanent, diplomates, ecclésiastiques ou philanthropes, investis dans la vie locale. Enfin les Turcs, les véritables dominateurs de la région, qui font régner l’ordre entre ces diverses populations (ou essaient). Ces Tucs ne sont plus ceux, enturbannés, du début du siècle rencontrés par Chataubriand, Géramb ou Lamartine. La modernisation (donc l’occidentalisation partielle) de l’Empire ottoman est passée par là. Mais ces Tucs modernes, en fez ou tarbouches et faux -col rigide, plus ouverts à la rationalité occidentale, sont-ils moins arrogants et « despotiques » envers les populations locales ? En tous cas, la Palestine ne connaîtra pas les massacres des ethnies minoritaires qui ont lieu dans d’autres parties de l’Empire – si on excepte certains pogroms dans le contexte bien particulier de l’occupation égyptienne des années 1830 (ou plutôt de la révolte contre cette occupation et les changements apportés par elle). Mais les minorités de Palestine sont finalement numériquement faibles et peu remuantes, donc peu inquiétantes – du moins jusqu’à la guerre de 1914 comme on l’a dit plus haut.
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Et les musulmans sédentaires, ordinaires peut-on dire ? Nos auteurs en parlent, décrivent souvent les tenues (surtout féminines) quand le pittoresque est présent – il est d’ailleurs difficile devant certaines descriptions de savoir si on a affaire à une population musulmane ou chrétienne.
Mais comme les musulmans sont la majorité, ils semblent moins intéressants que les minorités. Comme le disait le révérend Robinson, après avoir énuméré les populations remarquables de Palestine : les autres sont musulmans et n’offrent pas d’intérêt.
On aura peu d’informations sur des sujets comme la violence, la criminalité, les rapports sociaux – notamment entre familles de notables et petit peuple - la répartition de la propriété ou le niveau d’éducation, présumé faible le plus souvent * - mais des voyageurs de passage peuvent-ils se faire une idée précise des réalités sociales du pays ?
* Nos auteurs font l’éloge des établissements chrétiens qui apportent l’instruction à des populations (ou à une partie d’entre elles) qui leur apparaissent très démunies de ce point de vue.
La condition féminine (commune à diverses régions d’Orient) est évoquée par divers auteurs. Faut-il faire une différence entre les religions à ce sujet ? Le RP de Damas a noté la misérable condition des femmes de Bethléem (pourtant population majoritairement chrétienne).
Le sentiment religieux, notamment musulman, n’est pas vraiment analysé, mais Vogüé ( partie 3) nous prévient qu’en Orient, quelles que soient les confessions religieuses, le sentiment religieux est surtout affaire de rites plus que de foi profonde ; avis personnel, évidemment.
Telles quelles, avec leurs lacunes, les auteurs cités (qui ne sont qu’un petit nombre de ceux qui voyagé et écrit une relation de leur voyage en Palestine au 19 ème siècle, tous pays confondus) donnent une image qu’on peut juger fiable (à travers leurs similitudes – et au point de vue occidental, bien sûr) du territoire au moment où il va entrer dans une ère de bouleversements avec, en premier lieu, la fin de la domination ottomane, vieille de quatre siècles.
APPENDICE 1
LOTI EN SYRIE ET AU LIBAN
En appendice, comme on l’a fait pour d’autres auteurs, nous donnons des extraits du livre de Loti La Galilée, qui ne concernent la Syrie et le Liban, ils sont intéressants comme témoignage sur des régions voisines de la Palestine et plus généralement sur la vision de l’Orient de l’auteur.
MONT HERMON
Les voici près du mont Hermon* :
« Un village de boue et de pierres est accroché à ces flancs dénudés de l’Hermon ; c’est Medjdel-ech-Chems**, habité par des montagnards Druzes ; pas un arbre, pas une plante verte alentour ; dans cette région âpre, où souffle le vent des cimes, tout ce qui n’est pas blancheur de neige est grisaille brune de terre ou de basalte. »
* Le sommet du Mont Hermon est aujourd’hui à la frontière entre le Liban et la Syrie. La montagne se trouve sur le plateau du Golan, occupé par Israël depuis la Guerre des Six jours (1967). Depuis 2024 le versant sud du mont et son sommet sont occupés par l’armée israélienne.
** Majdal Shams « est la plus grande localité du Golan syrien occupé [par Israël], située près du mont Hermon » (Wikipédia).
« Comme nous passons au-dessous de Medjdel-ech-Chems, une jeune fille en descend, court à toutes jambes après nos chevaux, et nous ralentissons pour l’attendre. C’est une enfant de quatorze à quinze ans, coiffée d’un long voile de mousseline, un collier d’ambre au cou. Elle veut nous vendre des couteaux à manche de cuivre, en forme de poignard catalan, qui sont une spécialité des forgerons de son village. Nous n’en avions nul besoin, mais elle est si jolie avec ses doux yeux et ses bandeaux noirs, haletante, les joues rosées par sa course, que nous lui en achetons plusieurs.
De ces hauteurs, nous avons par instants vue à vol d’oiseau sur la Gaulanitide et l’Iturée (aujourd’hui le Djaoulan et le Djedour), contrées encore mystérieuses qui ont échappé aux explorateurs modernes ; depuis le temps des Croisades, où elles formaient le « pays de Suet » relevant des princes de Galilée, on ne sait plus guère ce qui s’y passe. »
Et enfin les plaines de Damas s’ouvrent devant nous, très désolées, sous des aspects de déserts gris.
Il est quatre ou cinq heures du soir quand nous arrivons au lieu fixé pour notre campement de nuit : un mélancolique hameau druze, très solitaire, très perdu, appelé Kefr-Haouar (…) La région est encore extrêmement élevée, voisine des grands sommets glacés … »
« Les gens de Kefr-Haouar se tiennent immobiles ; leurs maisonnettes de boue s’étagent au-dessus d’eux, et les neiges des sommets couronnent cet ensemble farouchement triste.
Vers midi, au fond des plaines grises, quelque chose d’étonnant se colore ; une zone verte. Enfin, après une marche dans des étendues désolées (…) Une ombre exquise tout à coup nous enveloppe. Nous sommes entrés dans ces vergers qui entourent la ville sur une épaisseur de plus d’une lieue, dans ces célèbres jardins de Damas renouvelés éternellement, et chantés, aux siècles lointains, par les vieux poètes de l’Islam. »
DAMAS
« Mais, de chrétienne qu’elle avait été au début de notre ère, elle s’était faite intransigeante musulmane, fanatique et fermée ; elle eut même, il y a trente-cinq ans à peine, un vertige de meurtre, et le sang coula plein ses rues : quinze ou vingt mille chrétiens furent égorgés dans ses murs ou aux alentours. — Depuis ce massacre, qui sera peut-être le dernier, elle commence à s’ouvrir peu à peu aux voyageurs et aux idées d’Occident… »
« Voici une heure bientôt que nous cheminons dans les fleurs, au bruissement des eaux courantes, au chant des pinsons, des merles et des fauvettes, sous le couvert ombreux des branches, …
Une rivière est maintenant devant nous, rapide (…) il y a surtout de surprenantes quantités de femmes turques, assises en rang serré à l’extrême bord, prenant le frais, les pieds presque trempés dans le courant ; elles sont enveloppées sous des voiles en soie des plus éclatantes couleurs, lamés d’or : des fantômes bleus, des fantômes roses ou amaranthe ; d’autres qui sont d’un vert-céladon, d’un jaune-soufre, ou d’un orangé violent. Autour d’elles s’ébattent leurs petits, en robes, en fez, en burnous, — et c’est un éblouissement comme à la fin d’une féerie.
L’ensemble toutefois demeure oriental, comme arrangement et comme peinturlure, et on n’aperçoit encore nulle part, même pas sur le siège des fiacres, nos tristes costumes d’Europe.
Des cafés turcs partout, sous les jeunes arbres, auprès des eaux vives ; des divans de velours rouge alignés à l’ombre, sur lesquels des centaines de rêveurs en longue robe et en turban fument des cigarettes ou des narguilés.
C’est égal, avec ce nom de Damas, évocateur presque autant que celui de Bagdad, nous attendions une ville farouche et murée — dans le genre de Fez ou de Méquinez, les cités saintes du Moghreb. Et nous trouvons le mouvement, la gaîté d’une ville quelconque accessible à tous, d’une ville qui sera bientôt aussi européanisée que Constantinople, sans jamais avoir eu le décor incomparable du Bosphore, ni les sombres beautés de Stamboul, du Vieux-Sérail et des grands murs.
De l’Orient gai, une ville musulmane riante et ouverte, je n’imaginais pas cela avant Damas — qui connaîtra même bientôt les joies supérieures d’un chemin de fer. »
« Et l’hôtel est là, devant lequel nous descendons de nos chevaux, un peu ahuris, un peu consternés ; un grand hôtel levantin, où le personnel est encore arabe, où il y a encore pas mal de chaux blanche par endroits, mais surtout beaucoup de badigeon, de tableaux et d’ornements atroces. »
BAZAR DE DAMAS
« Dans les parties moins éclairées où se vendent les soieries, les femmes affluent comme des légions de fantômes. Chrétiennes enveloppées de longs suaires blancs, mais laissant voir leur joli visage et leurs noirs cheveux où sont piquées des roses naturelles. Musulmanes pareillement drapées, mais dans des soies de nuances vives, et les traits cachés sous d’impénétrables mousselines sombres où deux trous sont percés pour les yeux comme dans les cagoules ; — souvent elles portent au cou, celles-ci, des bébés adorables, aux yeux déjà peints et allongés jusqu’aux tempes, aux étonnants minois de poupée. »
« Et il faut voir, parmi ces foules charmantes, les airs à la fois conquérants et protecteurs de quelques imbéciles en veston et chapeau, récemment venus de Beyrouth pour les travaux du chemin de fer ! On sent qu’ils ont conscience de tenir en main le flambeau de la civilisation ; d’apporter, dans cet Orient des Soliman et des Saladin, nos joies occidentales, le charbon de terre, les empressements et les explosifs…
( …) et toujours, aux heures consacrées par la coutume millénaire, les muezzins chantent, dominent tout de la délicieuse tristesse de leur voix. »
CHEZ UN PACHA
« Comme d’un rêve des Mille et une Nuits, je me souviendrai d’être entré un matin de printemps dans la maison du pacha Abdullah.
Un vieux quartier à mine farouche, celui des riches et des seigneurs. De sombres murs pleins de mystères et de menaces. Une porte de forteresse ; puis des petits couloirs de casemate, coudés, détournés comme pour être moins pénétrables. Et, tout à coup, des jardins enchantés, entre de fines colonnades de marbre blanc ; un éden d’arbres fleuris au milieu d’un décor du vieil Orient merveilleux.
Un janissaire du pacha me précède dans la silencieuse demeure ; il jette d’instants en instants devant moi un haut cri d’alarme, pour faire, comme l’étiquette l’exige, rentrer et cacher les femmes du harem (…)
Tout le luxe vieilli, mais intact encore, de cette ville de richesse et d’art — qui en est, hélas ! à son grand soir, à son inévitable déclin (…)
On ne me montre qu’un décor vide, où les personnages, terrorisés par l’étranger que je suis, ne paraîtront pas. Et je sens que ma présence, bien que très courtoisement subie, ne saurait être prolongée. »
« Dans le même quartier se dissimulent beaucoup d’autres demeures de ce genre, déshonorées déjà un peu par des importations atroces (...) Et que sera-ce l’an prochain, quand le chemin de fer terminé vomira journellement sur Damas toute la camelote occidentale ! »
« Les riches d’Israël qui habitent de l’autre côté de la grande voie possèdent eux aussi des maisons remarquables ; mêmes entrées méfiantes que chez les mahométans, mêmes jardins murés, mêmes fontaines jaillissantes dans des bosquets de citronniers et de roses. L’accueil cependant diffère ; là, ce sont les femmes qui vous reçoivent, empressées, curieuses, et vêtues pour la plupart à l’européenne, suivant des modes excessives où un peu de barbarie se mêle encore. Les salles d’apparat se composent aussi de deux parties d’inégal niveau, dont la première contient l’inévitable jet d’eau dans sa vasque de marbre ; mais la décoration n’est plus arabe ; elle est Louis XV, Pompadour (…)
Les jets d’eau, les orangers et les roses, on les retrouve ici dans les habitations les plus modestes ; Damas est par excellence la ville de l’eau vive et des fleurs … »
DAMAS, GAIE AVEC DES SOUVENIRS SANGLANTS
« … jardins publics aussi, pleins de buissons de roses, avec des ruisseaux toujours rapides et clairs, avec des petits kiosques pour le café (…) les femmes viennent là s’asseoir (...) presque toutes jolies d’ailleurs, celles qui se laissent regarder, chrétiennes ou juives, le voile tombé jusqu’à l’épaule, les cheveux piqués de fleurs de jasmin, et un lourd collier d’ambre sur la gorge. »
« Damas est bien en effet la ville gaie qu’elle nous avait paru dès l’abord. On a beau la savoir fanatique à ses heures, on y sent à peine l’oppression charmante et sombre de l’Islam ; si elle est encore reine orientale, c’est surtout par le coloris et la diversité de ses costumes, éclatants sur le rose de ses murs et sur le vert de ses bois (…)
Damas qui, sur ses cent trente mille âmes, a bien quatre-vingt-dix mille musulmans, renferme environ deux cent cinquante mosquées où se murmurent de continuelles prières. Mais la grande et la célèbre, celle des Ommiades, qui avait treize siècles, qui était une des merveilles de l’Orient, a pris feu l’an passé et n’est plus qu’un amas de ruines.
Toujours pleines de fidèles en prières, ces mosquées de Damas ; constamment des hommes y viennent s’agenouiller sur les vieux tapis précieux, avec une humilité simple et profonde … »
Damas vue depuis un mont :
« … là, alors, dans ce lointain favorable aux enchantements, elle est immense, elle est féerique ; elle est vraiment reine orientale, ville de Saladin, ville des vieux temps et des merveilles…
« C’est aujourd’hui Pâques à la Grecque ; dans le quartier chrétien, toutes les rues sont animées d’une foule joyeuse en habits des grands jours — et cela surprend, au milieu de cette ville musulmane, de retrouver quelque part le dimanche, et le dimanche de Pâques.
Un certain mélange de costumes européens, hélas !… Des hommes en redingote, n’ayant plus de Levantin que le fez rouge. Des jeunes femmes qui seraient ravissantes en Orientales, un peu ridicules dans des essais de toilettes modernes : mais le plus grand nombre, Dieu merci, encore enveloppées du long voile des chrétiennes de Syrie, une rose naturelle ou une touffe de jasmin dans les cheveux, s’avançant vers l’église en groupes recueillis, d’un aspect hiératique.
(…) une foule où dominent les gracieux fantômes blancs, les femmes au joli visage, enveloppées de ces voiles qui partent du front et tombent jusqu’aux babouches. Et, comme pour les fêtes de mariage, les hommes, les petits garçons tirent des coups de fusil au vent, en signe de réjouissance.
Et enfin commence le grand spectacle attendu, l’entrée rituelle du patriarche coiffé de la tiare byzantine, figure archaïque à longue barbe grise, que suit un long cortège de prêtres en robe de drap d’or. Il s’assied sur son trône et on l’encense — scène des vieux temps ressuscitée dans de la lumière éblouissante (…) et les coups de feu précipitent leur bruit au dehors ; et un hymne de triomphe s’élève puissamment sous les voûtes, tandis que des choristes enfants soutiennent sans fin deux ou trois mêmes notes en mélopée, qui se traînent au milieu du chant et de la fusillade comme de longs cris funèbres. Le printemps oriental prête sa splendeur à ce dimanche de Pâques. Et, devant tant de confiance et de fête, on ne s’imagine plus ces grands massacres, encore si peu éloignés de nous, tout ce sang qui, il y a trente-cinq années, à peine, coulait ici à pleins ruisseaux. »
ROUTE DE LA MECQUE
Dans le faubourg du Méïdan commence « … la route de la Mecque ! C’est par là que s’en va, chaque printemps, vers les villes du Prophète, la pieuse caravane qui, depuis des siècles, se forme à Damas, point initial des pèlerinages. Elle a perdu de son importance, il est vrai, la caravane séculaire, maintenant que des navires à vapeur conduisent directement des milliers de pèlerins à Djeddah ; les Algériens, les Tunisiens, les gens du sombre Moghreb, et aussi presque tous les Turcs de la Turquie d’Europe ont cessé de venir prendre ici la suite de ce lent et innombrable cortège, dont le passage est l’événement annuel des déserts d’Arabie ; mais les Persans, les Circassiens, les Kurdes, les Musulmans du fond de l’Asie se réunissent encore à Damas, pour se mettre en marche ensemble avec le cérémonial des vieux âges — et, à leur tête, cheminent toujours ces pompeux chameaux empanachés de plumes d’autruche qui partent à la fin de l’hiver de Constantinople, pour arriver ici à travers l’Asie Mineure, portant sur leur dos, dans des housses de velours brodé d’or, les présents du khalife à la mosquée de la Ka’aba.
Aujourd’hui, jour cependant quelconque pour la Damas musulmane, ce faubourg de Meïdan est rempli, à son ordinaire, de visiteurs singuliers : des paysans Druzes, offrant leurs céréales ; des Kurdes amenant leurs troupeaux de moutons ; des Bédouins d’un type qui nous est inconnu ; et, l’air inquiet, effarouché, mauvais, des chasseurs de gazelles venus des solitudes du Levant, armés de lances très longues, demi-nus sur des chevaux maigres. »
MOSQUÉES – TOMBEAU DE SALADIN
« … sur toutes les parois, rien qu’un revêtement d’exquises faïences anciennes. Sous le dôme blanchi à la chaux, au milieu, se tient le sarcophage de marbre, modestement revêtu d’un drap vert et surmonté d’un turban de mousseline (…) un tranquille oubli autour de ce mort sans doute trop lointain, dont le nom garde néanmoins pour nous, gens d’Occident, un rayonnement de gloire à travers les siècles, un éclat de féerie…
Le soir, à l’heure du soleil rouge, nous arrivons, dans un faubourg éloigné, au tombeau de Mouhieddin Ibn-el-Arabi, qui fut le grand penseur mystique de l’ancienne Damas. Bafoué et persécuté de son vivant (…) le sultan Selim lui fit faire un somptueux sarcophage et un grand kiosque de faïence bleue pour son sommeil.
Dans ce lieu calme, entouré de tant de défenses et de mystère, est réuni et quintessencié tout le charme de l’art religieux musulman, tout ce je ne sais quoi d’immatériel dans le dessin, dans les formes des choses, d’où résulte l’impression d’une paix spéciale, étrangère à nos âmes d’Occident…
Dans cet Orient, si immuable et si vieux, où l’on vit avec la hantise des myriades de générations antérieures, tant de fois ainsi la notion des durées se perd et l’heure présente paraît sombrer dans l’abîme des passés… »
ROUTE VERS LE LIBAN
« — Oh ! les exquis visages de jeunes filles, relevés de temps à autre vers nous, d’une fenêtre, d’un jardin ou d’une terrasse, au bruit du trot de nos chevaux… »
Mariage dans un village en contrebas de leur route.
« Et tant de belles têtes d’hommes à grandes moustaches se lèvent vers nous, tant de délicieuses figures de jeunes femmes, aux yeux presque trop longs et trop noirs !… »
Agacement devant des bandes de touristes Cook les uns partis pour visiter les ruines de Baalbeck, les autres, équipés comme Tartarin chasser le lion.
Ils voient un chantier : « … le futur chemin de fer d’Alep ; dans une vallée, qui devait être solitaire et belle, des groupes d’ouvriers en chapeau, manœuvrant des machines … »
« Autour de nous, tout devient toujours plus âpre, plus tourmenté, et, par instants, au milieu de cette Syrie pourtant si profanée, nous reprenons pied dans la grande vie libre. »
« Notre compagnon de route nous conte qu’il est chrétien maronite et, par conséquent, très pauvre malgré son beau costume, à cause des persécutions religieuses ; la haine des Druzes et la rancune des grands massacres sont encore vivantes en lui ; quand il en parle, ses yeux étincellent. »
BAALBECK
« … une immensité nouvelle, pas encore vue, s’ouvre devant nous : les plaines de Baalbek qui se déroulent comme une mer, et la chaîne du Liban qui se lève derrière elles comme une muraille du monde (…) d’une grandeur presque terrible, avec ce ciel devenu ténébreux. »
« On dirait le fantôme même du vieux paganisme magnifique, cette colonnade du temple du Soleil, qui se tient là-bas dans l’air, trop grande, démesurée comme une vision, — en avant des cimes du Liban neigeux, très blanches ce soir sur les obscurités du ciel… «
« En approchant, nous distinguons bientôt la Baalbek de nos jours : quelques maisonnettes, les unes arabes, les autres semi-européennes ; tout cela si pauvre et si petit, village de nains sous les pieds des grands temples silencieux !
À l’entrée de Baalbek, deux ou trois campements de bandes Cook ; des petits hôtels levantins ; une horrible école anglaise à toit rouge, et des voitures qui arrivent, amenant des touristes aux grandes ruines — aujourd’hui prostituées à tous. »
« Elles se présentent à nous, dans leur énormité écrasante, sous l’aspect d’une citadelle de géants, de tous côtés murée et sans ouverture, nulle part … » Les habitants plus récents ont détruit les marches, muré les propylées et les issues secondaires.
« On entre là aujourd’hui par une vieille porte ferrée et basse qu’un gardien turc vous ouvre au prix d’un medjidieh par tête, et qui paraît ne donner accès que dans les souterrains de l’acropole.
Ce seuil franchi, on est, au milieu d’une obscurité de caverne, chez le vieux Baal (…)
Devant ces travaux de Titans, on est oppressé par la conscience de son infime petitesse, par le sentiment de l’impuissance où seraient les hommes de ce siècle, non seulement à rien produire de pareil, mais même à rien réparer, à rien relever dans ce chaos de décombres trop lourds. »
« Le lieu est solitaire, d’une désolation et d’un silence infinis (…) quelques chèvres, grimpées sur des sculptures précieuses, broutent l’herbe des ruines — et, au loin, la chaîne du Liban toute blanche de neiges apparaît entre les colonnes brisées, au-dessus des amoncellements de grandes pierres. L’ensemble est terrifiant sous les nuages sombres.
Les Sarrazins, d’ailleurs, ont été, après les chrétiens des premières époques, les principaux destructeurs humains de cette acropole unique au monde, qui semblait taillée pour ne jamais finir … »
Temple de Jupiter : « Pour nos âmes modernes, tant altérées d’une foi, d’une espérance qui s’enfuient, il y a d’ailleurs un surcroît de trouble à constater que le dieu chimérique d’ici, dont le nom est aujourd’hui pour faire sourire, a pu avoir en son temps de tels sanctuaires solennels, dégageant, encore plus que nos églises, l’imprécise épouvante religieuse : illusion et néant que cette épouvante-là, simple jeu des aspects, des formes sévères, et, sur les êtres très petits que nous sommes, simple impression des choses trop grandes… »
« Elle est très frappante, l’obstination qu’ont mise autrefois les hommes fanatisés, tant chrétiens que musulmans, à dégrader et démolir ces incomparables temples. Et, comme s’il fallait absolument qu’ils fussent détruits, les tremblements de terre (…) se sont aussi acharnés là, de siècle en siècle … »
LA FIN DE L’ORIENT ?
« Le crépuscule nous prend, très hâtif sous le ciel noir. La blancheur des neiges du Liban, aperçues entre les colonnes des temples, devient lugubre au milieu de cet assombrissement de toutes les choses… »
« … il paraît bien humble et bien sauvage, ce train de la vie matinale d’aujourd’hui, auprès des débris qui restent d’un passé d’inconcevable splendeur païenne… »
« Nous nous avançons de plus en plus dans une Syrie moderne et dans une Syrie chrétienne, croisant des cavaliers, même des voitures, et des paysannes maronites non voilées, dont quelques-unes sont très belles. »
« … nous avons repris nos costumes d’Europe, ternes comme l’Occident qui s’approche et aussi maussades que le temps du jour.
(…) tout le pays est hideusement bouleversé par les travaux du chemin de fer de Damas ; partout des entrées de tunnels bayant dans des rochers ; des machines qui fument, des amas de rails de fer, des éboulements de cailloux et de terre mouillée. Une espèce de neige fondue, dont nos vêtements sont bientôt trempés, ruisselle sur nous si froide que nos mains s’engourdissent et nous font mal à en pleurer. »
« Fin de notre course aux fantômes, à travers un pays lui aussi finissant — et finissant de la grande fin sans recommencement possible.
Au départ, on nous l’avait dit : « Jérusalem, la Galilée… le Christ n’y est plus… » Et en effet, dans toute cette Terre Sainte, nous n’avons guère trouvé que la profanation, ou bien le vide et la mort. (…) et le peuple arabe, qui depuis tant de siècles nous le gardait — sous un joug hostile, il est vrai, mais immobilisant et à peine destructeur — le peuple arabe, le peuple du rêve s’en va lui-même, et si vite ! devant l’invasion dissolvante et mortelle des hommes d’Occident… » (…) les dieux brisés, le Christ parti, rien n’éclairera notre abîme…
Et nous entrevoyons bien les lugubres avenirs, les âges noirs qui vont commencer après la mort des grands rêves célestes, les démocraties tyranniques et effroyables, où les désolés ne sauront même plus ce que c’était que la Prière… »
APPENDICE II
QUELQUES NOTIONS SUR LA PALESTINE PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
Sur ce qui aurait pu être le sort des Juifs (et des autres minorités de Palestine ?) durant la guerre de 1914-18, si le pouvoir ottoman était arrivé aux mêmes extrémités que pour les Arméniens et les chrétiens assyriens, deux notations intéressantes qui tendent à établir qu’il ne s’agit pas d’une hypothèse gratuite :
« Révoltés par les mauvais traitements infligés aux Juifs par les Ottomans et conscients du sort réservé aux Arméniens, aux Assyriens et aux Grecs, plusieurs dissidents juifs ont formé un réseau d'espionnage appelé Nili, qui opérait en secret du côté britannique. Les activités du réseau d'espionnage ont été découvertes en 1917, ce qui a provoqué la colère des fonctionnaires ottomans, qui considéraient que les Juifs avaient trahi l'Empire ottoman, et a failli provoquer un massacre avant que des fonctionnaires allemands et du Vatican n'interviennent pour l'empêcher. Mais c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et qui a conduit à la déportation. »
(Wikipédia, art. Déportation de Tel Aviv et de Jaffa [1917])
« Des frictions naissent également du fait des intérêts globaux qui sont en jeu : on peut citer ici la population juive de Palestine, dont le sort aurait été vite réglé, tragiquement, par les Ottomans, si Berlin n’avait pas réfléchi en termes de grande politique internationale. »
( Dominique Trimbur, Jérusalem et la Palestine pendant la première guerre mondiale, Bulletin du centre de recherche français à Jérusalem, 1999, https://journals.openedition.org/bcrfj/3152 )
« Il est à noter que c’est aussi grâce à l’intervention vigoureuse des diplomates autrichiens et allemands, dont l’ambassadeur allemand à Istanbul Hans Von Wangenheim (1915) sympathisant de la cause sioniste et le chef d’état-major allemand Erich Von Falkenhayn (1917), qui reproche à Jamal Pacha le traitement inhumain qu’il impose aux Juifs, que la communauté juive a été épargnée . »
( Yossef Charvit, La Première guerre mondiale et le Yishouv, in revue Tsafon, La Grande Guerre et les Juifs, 2014) [le Yishouv est la communauté juive en Palestine, distinguée entre ancien Yishouv, religieux et traditionaliste et le nouveau Yishouv, modernisateur et laïque, résultant de l’immigration à la fin du 19 ème siècle et au début du 20 ème] https://journals.openedition.org/tsafon/9691?lang=fr
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