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Le comte Lanza vous salue bien

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23 août 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 8 : PIERRE LOTI, THEODOR HERZL ET GUILLAUME II

 

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 8 : PIERRE LOTI, THEODOR HERZL ET GUILLAUME II

 

 

ARTICLE EN COURS DE FINITION,  MERCI DE PATIENTER

 

 

 

PIERRE LOTI

 

Avec Loti, nous avons un écrivain de premier plan (du moins pour l’époque) célèbre pour ses romans exotiques, admirateur de la culture et du mode de vie  des Turcs.

 Que va-t-il faire à Jérusalem ? Essayer de retrouver quelque chose de la foi de son enfance, au milieu des souvenirs évangéliques.  Son récit de voyage sous le simple titre Jérusalem, est publié en 1895. Il est précédé d’un autre récit, Le Désert, et suivi par La Galilée.

 

 

GAZA

 

 

Lui et ses amis ont traversé le désert du Sinaï pour entrer en Palestine par Gaza : «  … enfin Gaza,  avec ses maisons de terre grise et ses minarets blancs,  Gaza au milieu de ses jardins et de ses bois,  Gaza presque somptueuse pour nous,  pauvres gens du désert*, et représentant tout à coup la sécurité,  le confort,  les communications avec le reste du monde… » , des jardins «  pleins de figuiers,  d’orangers,  de citronniers et de roses » et «  une population au teint blanc, bien moins basanée que nous-mêmes**.  Quelques femmes chrétiennes maronites ou grecques, dont le voile relevé ne cache pas les traits, et qui sont d’une beauté éclatante et fraîche avec un teint rosé,  des musulmanes aussi,  ne nous montrant que leurs longs yeux.  Et des Arabes, des Turcs,  des Juifs,  chacun ayant gardé le costume de sa race dans un éclat et une diversité de couleurs  (…) A l’entrée de la ville ;  grand bruit joyeux de voix de femmes,  un peuple de lavandières est là,  tordant à beaux bras nus des linges dans l’eau courante. » 

La population de Gaza «  moitié maraudeuse, moitié receleuse », a des points communs avec les Bédouins qui viennent s’y approvisionner – ce qui explique l’absence de fortifications contre les incursions des Bédouins. Il note l’ancienneté de Gaza,   « ses alentours sont minés de souterrains de tous les âges aux aboutissements inconnus ... »  Dans une Eglise des Croisés, devenue mosquée, mais qui garde encore son empreinte chrétienne, il rêve : « Quelle puissance,  ils avaient ces hommes et quels prodiges ils pouvaient accomplir » ; « ils ont laissé partout leurs traces ici,  les Croisés … »

                                     * Loti et ses amis qui ont parcouru le désert avant d’arriver à Gaza s’assimilent à de vrais habitants du désert par opposition aux « citadins » de Gaza.

                                      ** Même réflexion.

 

 

BEÏT DJIBRIN

 

 

Entre Gaza et Jérusalem, il parcourt  la vallée de Beït Djibrin :  « Vraie vallée de la Terre Promise,  où coulent le lait et le miel.  Elle est verte,  d’un vert délicieux de printemps (…) On y marche sur l’épaisseur des herbages,  parmi les anémones rouges,  les iris violets et les cyclamens roses. Elle est rem plie d’un parfum de fleurs et au centre miroite un petit lac où boivent à cette heure des moutons et des chèvres (…) « La vie pastorale d’autrefois est ici retrouvée,  la vie biblique dans toute sa simplicité et sa grandeur. »

« … de longs cris chantants extrêmement plaintifs,  extrêmement doux, partent de Beït Djibrin passent au-dessus de nous pour se répandre au loin dans le sommeil et la fraîcheur des campagnes,  appel exalté à la prière remettant en mémoire aux hommes leur néant et leur mort. Les muézins [muezzins] qui sont des bergers,  debout sur leurs toits de terre,  chantent tous ensemble comme en canon et en fugue et toujours c’est le nom d’Allah,  c’est le nom de Mahomet,  surprenants et sombres,  ici,  sur cette terre de la Bible et du Christ. »

 

Près de l’antique Gaza et de l’antique Hébron,  Beït Djibrin est une ville très jeune qui a succédé à des villes disparues : « … les implacables prophéties de la Bible se sont accomplies contre elle,  comme d’ailleurs contre toutes les villes de la Palestine et de l’Idumée et sa désolation est sans bornes sous un merveilleux tapis de fleurs sauvages.  Plus rien que des huttes de bergers… » au milieu des débris de puissants remparts ;  les vestiges de la cathédrale des Croisés abritent des Bédouins et des chèvres.

 

 

 

 

ROUTE DE JERUSALEM

 

 

Loti et ses compagnons croisent des voitures de touristes que Loti juge vulgaires : « Heureusement elles s’en vont,  leurs voitures,  elles se hâtent même de filer avant la nuit,  car Hébron n’a pas encore d’hôtels ;  Hébron est restée une des villes musulmanes les plus fanatiques de Palestine et ne consent guère à loger des chrétiens sous ses toits » - aucune construction moderne ou étrangère ne dépare la ville.

Loti annonce donc la couleur : il refuse la modernisation de la Palestine (et de l’Orient en général). «  A cette tombée de jour, on sent les choses d’ici comme imprégnées d’ incalculables myriades de morts ;  on prend conscience sous une forme presque angoissée de l’entassement des âges sur cette ville qui fut mêlée aux événements de l’histoire sainte depuis les origines légendaires d’Israël. »

Des fouilles apporteraient beaucoup de révélations sur les temps passés, mais tout est « fermé, impénétrable, hostile » . Le tombeau d’Abraham se trouve sous la mosquée d’Abraham. Les chrétiens et les juifs ne peuvent entrer dans la mosquée : seul le prince de Galles a pu y entrer une vingtaine d’années plus tôt, sur un ordre formel du sultan, et  la population d’Hébron a failli prendre les armes. Quant au tombeau, interdit même aux musulmans, on peut juste l’apercevoir par une fissure au ras du sol.

Il voit de pauvres pèlerins israélites essayant d’approcher leur visage par la fissure,  «  tandis que des enfants arabes,  charmants et moqueurs,  qui ont leurs entrées dans l’enclos, les regardent avec un sourire de haut dédain. »

Lui et ses amis se débarrassent des costumes arabes qu’ils portaient, « ces costumes de laine blanche ne se portent pas en Palestine » - ils les faisaient passer pour des « Moghrabis,  c’est-à-dire des hommes de ce vague Moghreb  [sic] [Occident]  qui pour les Arabes de Palestine commence à l’Egypte pour finir au Maroc ».

Loti et ses amis parcourent une campagne mélancolique avec « des broussailles et des pierres,  avec çà et là des asphodèles, des semis d’anémones rouges ou de cyclamens roses » ; des groupes d’Arabes à cheval, « beaux et graves »,  échangent le salam avec eux.

« Maintenant plus rien que des pierres (…) Toujours plus désolée et plus solitaire, la Palestine se déroule, infiniment silencieuse » , c’est une «  vaste et triste campagne (…) à l’abandon ». L’activité se porte maintenant vers les pays d’Occident  - où « les âges nouveaux s’annoncent effroyables et glacés ».  Seuls quelques pélerins viennent encore en Palestine , ou bien « une certaine élite de blasés curieux »  que Loti juge pires que les Sarrasins ou les Bédouins.

On peut s’étonner d’une telle vision alors que les autres visiteurs voient arriver en Palestine une affluence ininterrompue de pèlerins et de touristes – mais chacun observe la même réalité avec sa subjectivité.

 

 

BETHLÉEM
 

 

 

«  … nos esprits pressentent anxieusement l’approche des lieux saints.  Tout un passé,  toute une enfance personnelle et tout un atavisme de foi revivent momentanément au fond de nos cœurs ... »

Voici Bethléem : « Oh ! Bethléem ! Il y a encore une telle magie autour de ce nom que nos yeux se voilent.  Je retiens mon cheval pour rester en arrière parce que voici que je pleure ...  »

«  Dans un bas-fond triste et abandonné comme toute la Palestine,  nous rencontrons ces citernes,  somptueux bassins qui approvisionnaient jadis le palais d’été de l’Ecclésiaste  (…)  il n’y a plus autour qu’ un désert de pierrailles et d asphodèles. » 

L’émotion première est partie.  « Cependant Bethleem demeure encore au moins dans certains quartiers une ville de vieil Orient à laquelle s’intéressent nos yeux. »

Il voit des jardins et des vergers disposés en étages. « La beauté et le costume des femmes sont tout le charme spécial de Bethléem.  Blanches et roses avec des traits réguliers et des yeux en velours noirs,  elles portent une haute coiffure rigide  (…) qui est un peu comme le hennin de notre moyen âge occidental », recouvert par un voile de mousseline blanche . Il décrit les vestes et les jupes qu’il compare à des vêtements du 15 ème siècle  occidental: « Dans leurs vêtements des âges passés,  elles marchent,  lentes , droites,  nobles et avec cela très naïvement jolies, toutes,  sous la blancheur de ces voiles qui accentuent une étrange ressemblance quand surtout elles tiennent sur l’épaule un enfant,  on croit à chaque tournant des vieilles rues sombres voir apparaître la Vierge Marie … »

Ils sont reçus par des moines italiens, « à la parole et aux gestes communs »,  dans une hôtellerie,  autour d’une table couverte de toile cirée  avec aux murs des « chromos ». Bethléem n’est plus qu’un nom synonyme de déception. « Dans « une tristesse sans borne »,  ils se demandent pourquoi ils sont venus.

« Bethléem a été pillée et repillée tant de fois que tout y est pauvre, laid. »

Dans l’église de la Nativité, Loti croise des pèlerins russes en larmes et « surtout des touristes bavards,  tenant en main leur Bædeker* ».

                                                                 * Le célèbre guide touristique de l’époque.

 

L’église est  divisée entre les trois confessions chrétiennes, des soldats turcs circulent pour maintenir l’ordre entre les différents rites.   

«  Au-dessus de la grotte [de la Nativité] ,  les trois églises où l’on officie et psalmodie en même temps suivant des rites divers (…)  avec la haine du voisin … »

Il observe des arabes convertis* (?) inclinant leur turban jusqu’à terre.

                                                             * Pourquoi pas des Arabes chrétiens ?

 

Poursuivis par des vendeurs de chapelets, ils repartent «  emportant l’amer regret d’être venus ».

Mais pourtant le charme revient quand le soir tombe, près des oliviers : « voici que la notion du lieu où nous sommes nous revient lentement,  très particulière et de nouveau presque douce. » 

Il voit passer les enfants d’une école chrétienne, «  une cinquantaine de petits Arabes convertis * habillés à la mode d’Europe, « et qui chantent « Au clair de la lune »… «  Les Frères qui les conduisent chantent le même air et le dansent aussi, c’est étrange mais c’est innocent et c’est joyeux ».

                                                            * Loti ne semble pas savoir ce que disent tous les voyageurs ; à Bethléem la population est majoritairement chrétienne. Il ne s’agit donc probablement pas d’Arabes (musulmans) convertis,  mais d’Arabes (la population locale),  chrétiens de tradition (Cf. Portmans -partie 6, qui indique à la même époque que Bethléem a plus de 6000 habitants dont 3000 catholiques,  les autres étant schismatiques (orthodoxes) :  «  Il n’y a pas de Juifs et les musulmans forment une infime minorité. » Toutes les sources indiquent que les missions avaient vite abandonné l’idée de convertir les musulmans, ce qui contredit la perception de Loti.

 

« Bethleem,  Bethléem.  Ce nom recommence à chanter au fond de nos âmes moins glacées.  Et dans la pénombre,  les âges semblent remonter silencieusement leur cours en nous entraînant avec eux. »

La vue d’une « toute jeune femme aux traits purs,  vêtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs »,  suivie d’autres femmes,  « tranquilles et nobles dans leurs robes flottantes,  coiffées aussi du hennin » venues leur offrir de l’eau et des oranges, les réconcilie avec Bethléem : « Et maintenant nous envisageons avec une plus impartiale douceur ce lieu unique au monde… » 

« …  il y a toujours le Christ inexpliqué et ineffable, celui qui laissait approcher les simples et les petits enfants et qui s’ il voyait venir à lui ces croyants à moitié idolâtres,  ces paysans accourus à Bethléem des lointains de la Russie,  avec leur cierge à la main et leurs larmes plein les yeux, ouvrirait les bras pour les recevoir. »
 

 

 

JÉRUSALEM
 

 

«  Vers la partie gauche des montagnes,  rien que de décevantes bâtisses quelconques,  mais vers la droite,  c’est bien encore l’antique Jérusalem comme sur les images des naïfs missels.  Jérusalem,  reconnaissable entre toutes les villes (…) sombre et haute enfermée derrière ses créneaux sous un ciel noir. »

Sous la pluie, le décor de l’hôtel est banal et moderne. Mais à certains endroits, on retrouve l’antique Jérusalem, millénaire, qui parait abandonnée et morte.

Visite chez les Dominicains blancs qui sont « des hommes du meilleur monde et ensuite des érudits » qui font des fouilles. «  Toute cette terre de Jérusalem  (…) est encore pleine de débris et de documents inconnus. »

«  …  tout est amoncellement de débris dans cette ville qui a subi vingt sièges,  que tous les fanatismes ont saccagée.  »

Sur le chemin du Saint-Sépulcre,  il  parcourt le bazar  et note :  « La ville est restée sarrasine ».  « Sur les pavés mouillés,  sous le ciel encore obscur, circulent les costumes d’Orient turcs, bédouins ou juifs,  et les femmes drapées en fantômes,  musulmanes sous des voiles sombres,  chrétiennes sous des voiles blancs.»

Mais bientôt il voit « des moujiks par centaines (…)  ayant les mêmes regards d’extase  (…)  sordides longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil …  »

 

 

 

 

 

 

AU SAINT-SÉPULCRE 

 

 

Il découvre dans l’ombre «  des profondeurs magnifiques où brûlent d’innombrables lampes.  Des gardiens turcs armés comme pour un massacre occupent militairement cette entrée,  assis en souverains sur un large divan,  «  regardant passer les fidèles de  ce que «  les  plus farouches d’entre eux n’ont pas cessé d’appeler el Komamah, l’ordure.  Oh ! l’inattendue et inoubliable impression (….)  Un dédale de sanctuaires sombres de toutes les époques,  de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies,  des portiques,  des colonnades  (…) finisssant par devenir un je ne sais quoi d’ inouï qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes … «  Au milieu, « le  grand kiosque de marbre d’un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d’argent, qui renferme la pierre du sépulcre. «  Partout, « des gens de toutes les communions et de tous les langages ».

Dans la chapelle de Sainte Hélène, un des « lieux les plus étranges assurément de tout cet ensemble qui s’appelle le Saint-Sépulcre (…)  on éprouve de la façon la plus angoissante le sentiment des effroyables passés. »

L’émotion l’entraine : « Et que ce lieu soit béni aussi,  ce lieu unique et étrange qui s’appelle le Saint-Sépulcre,  même contestable,  même fictif si l’on veut  » où depuis 15 siècles les hommes viennent pleurer comme lui est près de le faire…

Loin de partager l’opinion de beaucoup de voyageurs sur le désordre intérieur du Saint-Sépulcre et sa décoration surchargée, Loti est ému par l’endroit, même si on discute de son authenticité.

 

 

 

ESPLANADE DES MOSQUÉES

 

 

Autre visite, celle de ce  «  saint quartier, d’une désolation infinie,  qui renferme la mosquée [d’Omar]  et dont toutes les issues sont gardées par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrétiens.  Grâce au janissaire*,  nous franchissons cette fanatique ceinture et alors par une série de petites portes délabrées, nous débouchons sur une esplanade gigantesque,  une sorte de mélancolique désert où l’herbe pousse entre les dalles (…)  où pas un être humain n’apparaît :  c est le Haram ech Chérif ,  l’Enceinte Sacrée. «  Au milieu se dresse « solitaire,  un surprenant édifice tout bleu, d’un bleu exquis et rare  (…) la mosquée d’Omar,  la merveille de l’Islam. Quelle solitude grandiose et farouche les Arabes ont su maintenir autour de leur mosquée bleue ! »

                                                    * Le janissaire, nom donné à l’époque à des employés locaux des consulats, probablement synonyme de kawas. Les véritables janissaires, mercenaires de l'Empire ottoman ancien, avaient disparu à cette époque.

 

Sur chaque côté de l’immense place, des monuments informes, réparés ou remaniés au fil des siècles. Cet  « ensemble emmêlé,  fait de pièces et de morceau,  formidable encore dans sa vieillesse millénaire,  raconte le néant humain l’effondrement des civilisations et des races »,  il « répand une tristesse infinie sur le petit désert de cette esplanade où s’isole là-bas le beau palais bleu ... » 

Intérieur de la mosquée : d’abord « on ne perçoit que confusément la notion d’une splendeur féerique » (…)  Par terre sur les dalles de marbre, sont jetés des tapis anciens de Perse et de Turquie aux teintes délicieusement fanées ». Le centre de la mosquée est un rocher brut, le sommet du mont Moriah : « Tout un passé gigantesque écrasant pour nos mièvreries modernes s’évoque devant cette roche noire … »

« … toute cette magnificence de conte oriental chatoie, miroite,  étincelle dans la pénombre et le silence de ce lieu presque toujours vide et entouré d’esplanades vides où nous nous promenons seuls. »

Plus tard il observera l’esplanade un peu plus animée par des musulmans qui sortent de la mosquée.

A proximité, la mosquée El Aksa,  la Mosquée Éloignée : «   Si belle qu’elle soit d’une façon absolue,  nous ne pouvons plus l’admirer après cette inimaginable mosquée du Rocher d’où nous venons de sortir… »

«  Aujourd’ hui encore (…)  toute cette enceinte grandiose et déserte du Haram ech Chérif,  dont les sentinelles turques gardent les portes, est considérée par les Arabes comme le lieu le plus saint de la terre après la Mecque et Médine ;  jusqu’au milieu de notre siècle (…)  un chrétien aurait joué sa vie en essayant d’ y pénétrer et c’ est depuis quelques années seulement que l’accès en est ouvert aux hommes de toutes les religions , dehors de certains jours consacrés,  et à la condition d’être accompagné d’un janissaire porteur d’un permis du pacha de Jérusalem.  Les juifs cependant,  par crainte religieuse n’y viennent jamais … »

Par une meurtrière dans les murs de l’esplanade,  il observe la vallée du Cédron et  « ces choses d’un aspect et d’une tristesse uniques au monde qui s’appellent les tom beaux d Absalon et de Josaphat » .

 

 

 

POIDS DU PASSÉ ET DÉCEPTIONS

 

 

 Il revient la nuit sur la Voie douloureuse,  «  hier banale et décevante au soleil du plein jour,  le mystère des pénombres la transfigure ». Ses sentiments religieux se réveillent au contact des pèlerins russes qu’il rencontre.

« Oh ! Jérusalem ! sainte pour les chrétiens,  sainte pour les musulmans,  sainte pour les juifs, d’où s exhale un bruit incessant de lamentations ou de prières. »

Dans le sous-sol du couvent des filles de Sion, la vue de certains vestiges archéologiques lui fait vivre en imagination les épisodes de la crucifixion du Christ : « Jamais je ne m’étais senti si humainement rapproché du Christ,  de l’homme notre frère qui, incontestablement, pour tous vécut et souffrit en lui … » « … ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé par les soldats de Ponce Pilate,  tous ces effluves du passé que dégagent ici les pierres »,  expliquent ces réminiscences et ces émotions .

Sa visite au Jardin de Gethsémani (où Jésus pria et connut le doute avant son arrestation) est décevante : à force de soins et de jardinage,  les moines pnt « accompli ce tour de force faire de Gethsémani quelque chose de mesquin et de vulgaire.  Et l’on s’en va,  l’imagination déçue,  le cœur fermé. » 

 

 

LES JUIFS DE JÉRUSALEM

 

 

Il ne peut manquer le moment  de la prière des Juifs,  le  « … vendredi soir, le moment traditionnel où chaque semaine les Juifs vont pleurer en un lieu spécial concédé par les Turcs sur les ruines de ce temple de Salomon qui ne sera jamais rebâti. »

La description va être déplaisante :

« … nous atteignons maintenant d’étroites ruelles jonchées d’immondices et enfin une sorte d’enclos rempli du remuement d’une foule étrange qui gémit ensemble à voix basse et cadencée (…)  des hommes en longues robes de velours agités d’une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous apparaissent (…)  L’un d’eux qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable (…)

Les robes sont magnifiques (…)  doublés de pelleteries précieuses  (…)  Les visages qui se détournent à demi pour nous examiner sont presque tous d’une laideur spéciale,  d’une laideur à donner le frisson (…)  et sur toutes les oreilles,  des tire bouchons de cheveux qui pendent comme les anglaises de 1830,  complétant d’inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues (…)  Mais il y a aussi quelques tout jeunes (…)  frais comme des bonbons de sucre peint,  qui portent déjà deux papillotes  (…)  Ce soir du reste,  ils sont presque tous des Safardim,  c’est à dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et blanchis par des siècles de brocantages et d’usure sous les ciels du Nord,  très différents des Ackenazim qui sont leurs frères revenus d’Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns d’admirables figures de prophètes. »*

                                                           * Loti intervertit ici les désignations traditionnelles des deux grandes populations juives !

 

Nous ne reproduisons pas les expressions les plus choquantes de ce récit. Loti en rajoute et décrit son impression « de saisissement,  de malaise et presque d’effroi » . Nulle part il n’avait vu de telles physionomies qui lui causent « une commotion de surprise et de dégoût »  et il en appelle (lui,  l’incroyant) à « l’indélébile stigmate d’avoir crucifié Jésus »,  qui a inscrit sur ces fronts « un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée. ».

Il rapporte les paroles du rabbin qui dirige la prière  et de la foule qui répond :

« Nous sommes assis solitaires et nous pleurons , répond la foule.  A cause de nos murs qui sont abattus. Nous sommes assis solitaires et nous pleurons. A cause de notre majesté qui est passée,  à cause de nos grands hommes qui ont péri. Nous sommes assis solitaires et nous pleurons … » Il note que les hommes âgés sont nombreux , car « de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche,  afin d’être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat.  Et Jérusalem s’encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir. »

Après la description physique (aussi déplaisante soit-elle),  Loti raisonne sur ce qu’il a vu :  

«  En soi,  cela est unique touchant et sublime,  après tant de malheurs inouïs,  après tant de siècles d’exil et de dispersion, l’attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue.  Pour un peu,  on pleurerait avec eux si ce n’étaient des Juifs et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé » devant leurs physionomies.

«   L’esprit se recueille,  confondu de ces destinées d’Israël sans précédent,  sans analogue dans l’ histoire des hommes,  impossibles à prévoir et cependant prédites aux temps mêmes de la splendeur de Sion (…)  Ce soir est paraît-il un soir spécial  (…) car cette place est presque remplie.  Et à tout instant il en arrive d’autres, toujours pareils (…)  tout en faisant mine de lire leurs jérémiades [ils] nous jettent de côté et en dessous un coup d’œil comme une piqûre d aiguille … »

Les Juifs répètent : « Ramène les enfants de Jérusalem ! Hâte toi hâte toi libérateur de Sion ! »

 Après d’autres descriptions et comparaisons déplaisantes : « En sortant de ce repaire de la juiverie où l’on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols de mauvais oeil et de maléfices,  c est un soulagement de revoir au lieu des têtes basses,  les belles attitudes arabes,  au lieu des robes étriquées,  les amples draperies nobles.  Puis le canon tonne au quartier turc et c’est ce soir la salve annonciatrice de la lune nouvelle , de la fin du ramadan.  Et Jérusalem pour un temps va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram. » 

En quelques pages sont condensées l’expression d’un véritable antisémitisme (« on pleurerait avec eux si ce n’étaient des Juifs ») et l’opposition des figures des Juifs avec les nobles attitudes des Arabes. Loti a réellement choisi son camp – on peut le remarquer à l’encontre des visiteurs qu’on a déjà cités, religieux comme le père de Damas ou le père Portmans, ou agnostiques comme Delmas, bien plus compréhensifs et émus par ce qu’ils ont vu au Mur des Lamentations.

 

 

MER MORTE

 

 

Loti et ses compagnons font l’habituelle excursion de la Mer Morte .

Pour l’instant vers Jéricho, la route est pleine de monde,  des Bédouins sur des chameaux, des pèlerins, des touristes de l’agence Cook.

Puis : « De plus en plus tourmenté et grandiose,  le pays maintenant nous rend presque des aspects du vrai désert.  Mais il y manque l’impression des solitudes démesurées qu’on n’éprouve pas ici. Et puis il y a toujours cette route tracée de mains d’hommes…. »

Dans les environs de la Mer Morte, leur muletier syrien impressionné par le paysage,  « est pris d’une espèce d’épouvante physique du désert ;  alors nous devons le rassurer et le consoler comme un petit enfant. »

Le Jourdain  coule, jaune et limoneux, entre « des saules,  des coudriers , des tamarisques [sic] de grands roseaux emmêlés en jungle » . «  Il n’est plus aujourd’hui qu’un pauvre fleuve quelconque du désert,  ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais ; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine à l’abandon… »

A Jéricho, aux temps antiques, il y avait « des vergers pleins de roses.  Toute cette plaine était couverte de maisons et de palais.  Aujourd’ hui,  plus rien et les traces même de cette splendeur sont effacées ;  des amas de pierres çà et là,  d informes ruines émiettées sous les broussailles,  servent aux discussions des archéologues.  On ne sait plus bien exactement où furent les trois villes célèbres qui tour à tour s’élevèrent ici … »

Présence de touristes allemands venus profaner ce désert à leur portée… 

Il rencontre des Bédouins, « armés de longs fusils,  de coutelas et de poignards,  la corde de laine autour du front », «  groupes d’hommes sveltes et fauves qui en nous croisant nous montrent dans un sourire de salut des dents de porcelaine » ;  et des chameaux et des chèvres « innombrables, menés par des petits bergers aux yeux de gazelle ».

Et,  « cheminant à pied,  des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes  (…)  Protégés par leur pauvreté même contre les attaques bédouines  (…)  En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là aussi ;   ils n’ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire,  mais leur salut plus lourd paraît plus franc et plus sûr. » 

Au caravansérail, mélange de populations, des touristes anglais ou américains presqu’élégants, pèlerins russes, grecs, beaux guides syriens qui essaient de draguer les dames occidentales.

«  A la table voisine de la nôtren sont assises des jeunes femmes maronites,  les unes en costume encore un peu national  (…) les autres hélas ! en chapeau à fleurs,  habillées comme il y a cinq ou six ans les grisettes de France , charmantes quand même à force d’être fraîches,  d’avoir de grands yeux.  Et un échange amical de dattes et d’oranges s établit entre notre tablée et la leur,  tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds… »

Bethanie, au milieu de «  champs magnifiquement verts », est pourtant un «  Très misérable petit village aujourd’ hui , tout arabe,  maisonnettes en ruine informes « (…) des milliers de coquelicots, d’anémones le long des petits chemins ou sur les vieux murs (…)   enfants en haillons,  charmants, accourus pour tenir nos chevaux. » « Les souvenirs du Christ sont ici presqu’impossibles à évoquer ».

 

 

 

 

 

 

FASTE DES ÉGLISES CHRÉTIENNES

 

 

En visitant le « trésor des Latins » (les ornements conservés par l’église franciscaine  de Jérusalem : « … notre pensée plonge une fois de plus au milieu des tourmentes superbes des vieux temps.  D’ailleurs ;  dans cette ville entière on sent se dégager de ce que l’on voit,  de ce que l’on touche et même sourdre mystérieusement du sol où l’on marche,  l’âme d’un passé colossal,  tout de magnificence et d’épouvante… » 

«  Ces prélats de Jérusalem, si accueillants,  auxquels on dit sans sourire Votre Grandeur,  Votre Béatitude ou même Votre Paternité Révérendissime,  semblent (…)  être redevenus des hommes du moyen âge ». Ont-ils vraiment compris la leçon du Christ ? Au milieu de ces fastes,  «  la vraie figure de Jésus s’efface maintenant à mes yeux plus que jamais… «   «  ma visite au Trésor des Franciscains,  sans que je puisse m’expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur. » 

La date de la  Pâque des Grecs approche ; ce sera  au Saint-Sépulcre « une fête semi-barbare », qu’il aime mieux fuir. Il retrouve «  là toujours l’effroi de l’entassement des passés humains,  mais plus rien du Christ.  D’ailleurs,  je cesse presque de poursuivre son fuyant souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque. »

Dans le Saint-Sépulcre :  « …  je ne sais plus voir ici que l’entassement séculaire des traditions byzantines et puis romaines,  rien ne s’éveille en moi qu’ une immense pitié pour ces simples et ces confiants,  pour ces vieux,  pour ces vieilles presque sans lendemain,  qui tout le jour sont venus prier,  pleurer,  espérer et qui déjà traînent avec eux la fétidité des cimetières …» 

Il va voir le Trésor des Grecs qui est « très difficilement ouvert ». 

Dans mon chemin isolé,  je ne croise qu’un groupe de vieux Turcs en longues robes, barbes blanches et turbans verts  (…)  Cependant de la ville, tout à coup le carillon des cloches chrétiennes s’envole,  surprenant ici aujourd’ hui,  et comme dépaysé en plein Islam… »

Tout ce qu’il a vu l’a vu n’a pu l’arracher à l’incroyance et au pessimisme, bien au contraire : « … dans les cultes un faste séculaire auquel les yeux seuls s’intéressent  (…)  des idolâtries touchantes peut-être jusqu’aux larmes,  mais puériles et inadmissibles.  Oh ! qui sondera mon angoisse infinie … » 

«  Je dois passer mes heures d’aujourd’ hui au milieu des représentants de cette attachante Arménie dont l’histoire n’a cessé depuis l’antiquité d’être tourmentée et douloureuse . » Il peut aussi contempler le trésor des Arméniens, encore plus secret que celui des Grecs.

Il est reçu par Sa béatitude le Patriarche arménien »,  dans une salle de réception grande comme une salle de palais ».  « Dans son accueil,  dans son sourire,  dans toute sa personne, une grâce distinguée et charmante et une nuance d’étrangeté asiatique.  Au milieu de ce cérémonial et de ce lieu ancien, il a l’air d un prélat des vieux temps.  Il nous reçoit d’ailleurs à la turque, avec le café,  la cigarette et la traditionnelle confiture de roses. » 

«  … ce sont des scènes de Moyen-âge,  ces respectueux déploiements d’étoffes dans cet immobile sanctuaire, au milieu du miroitement bleu des faïences murales … » 

 

 

 

 

 

 

JÉRUSALEM LA NUIT- ENCORE LES JUIFS

 

 

«  Si en plein jour toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre,  elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit,  quand on s’y promène seul et on y sent planer toute l’horreur de ce grand nom légendaire :   la vallée de Josaphat* . » 

  • Lieu des enterrements à Jérusalem et lieu om doit se tenir le jugement Dernier.

Passant par des rues pleine d’immondices, de chats et de chiens crevés, il retourne au  mur des Lamentations :  « …  ils sont là fidèlement,  les anciens d’Israël qui bientôt s’en iront féconder les herbes de la vallée de Josaphat  (…) déjà une bande d’enfants arabes était là pour les tourmenter,  des petits déguisés en bêtes,  en chiens,  sous des sacs de toile bise et venant à quatre pattes avec des rires fous leur aboyer dans les jambes.  Ce soir ils me font une pitié profonde quand même … » 

Il observe que dans les quartiers des touristes, Jérusalem « a pris une banalité de banlieue parisienne ».

Il va dans le quartier juif et voit la synagogue :  « On éprouve presque un sentiment de pitié, quand après toutes ces magnificences des églises,  on regarde ce pauvre sanctuaire à l’abandon.  Des bancs déserts,  des murs simplement plâtrés  (…)  Quelques vieilles barbes,  quelques vieilles papillotes grises sommeillent dans des coins sous leurs bonnets à long poil ; d’  autres qui lisaient leur bible à demi-voix chantonnante … »

 

Il va tard le soir au jardin de Gethsémani.

Il passe près de  la grande église russe « avec ses coupoles de Kremlin ».

Le voilà au Gethsémani. Cette visite dont il espérait une illumination, est un échec : amer,  il reprend pour rentrer « cette longue Voie Douloureuse qui n’est plus pour moi qu’une rue quelconque,  un peu plus sinistre que les autres dans une vieille ville d’Orient ».

Le lendemain, il entend des Youyous dans les rues – « ce cri d’allégresse commun à toutes les Mauresques et à toutes les Arabes  (…)  Mais c’est pour le Christ encore cette fois.  C’ est un pèlerinage de femmes arrivées du fond de l’Abyssinie  (…)  elles marchent sans broncher,  sous les regards rieurs et imbéciles de quelques modernes touristes accoudés aux fenêtres. » 

 

 

DÉPART

 


Il retourne voir la mosquée d’Omar et le charme ne joue plus.

«  … les lieux sacrés de l’islam n’ont pas l’émotion qui amène les larmes,  mais ils conseillent les détachements apaisés et les résignations sages ;  ils sont les asiles de repos où l’on regarde passer la vie avec l’indifférence de la mort. »

Il imagine que «  cet Islam vers lequel j’avais incliné jadis »,   pourrait devenir la forme extérieure de son incroyance.

Dernière visite au Saint-Sépulcre : derrière un pilier, caché parmi les pèlerins, «  voici que je pleure moi aussi,  que je pleure enfin toutes les larmes amoncelées et refoulées pendant mes longues angoisses antérieures  (…)  je voudrais oser dire à ceux de mes frères inconnus qui m’ont suivi au Saint-Sépulcre :  Cherchez-Le vous aussi,  essayez puisqu’en dehors de Lui, il n y a rien. Vous n’aurez pas besoin pour Le rencontrer de venir pompeusement à Jérusalem, puisque s’ il est,  Il est partout.  Peut être le trouverez-vous mieux que je n’ai su le faire.* »

 Et pourtant il sait demain le désespoir reviendra.

                                                         * Le , Lui avec des majuscules, selon la tradition d’écriture longtemps en vigueur, désignent le Christ ou Dieu.

 

NB Le livre de Loti Jérusalem s’achève avec le départ de cette ville.  Les extraits suivants, relatifs à l’itinéraire suivi vers le nord,  figurent dans le livre La Galilée,  qui contient aussi la suite  du voyage en Syrie et au Liban.

 

 

 

NAPLOUSE

 

 

«  J’ai parcouru la triste Galilée au printemps et je l’ai trouvée muette sous un immense linceul de fleurs ». Ainsi commence le récit du voyage de Loti au nord de Jérusalem.

Le début du voyage se fait sous la pluie, dans un décor désolé : « Sinistre départ qui nous donne envie de rebrousser chemin ».

Lui et ses amis sont invités à s’abriter chez un « Arabe hospitalier » dans sa maison, simple cube de pierre qui ne prend jour que par la porte. D’autres villageois viennent voir ces visiteurs imprévus, dans une atmosphère surchauffée par le feu allumé et la buée des vêtements trempés. Loti considère ces paysans comme les « envahisseurs »  de la Judée, venus exécuter la malédiction divine, faire de cette terre  un lieu de désolation et « maintenir à jamais l’immobilité des ruines ». Bien qu’admirateur des Arabes, Loti ne prétend pas qu’ils ont apporté avec eux la prospérité – ni ne parait imaginer qu’ils pourraient être les descendants des anciens habitants de l’endroit.

Loti se dirige maintenant vers Naplouse.

« Aujourd’hui, c’est une intransigeante ville musulmane habitée par vingt mille Turcs et un millier d’infidèles, tant chrétiens que samaritains ou juifs. ». Ella a, « par exception, conservé un aspect de vie, qui surprend dans ce pays de ruines et de sépulcres ».

« Frondeuse et révoltée  (…)  elle n’a pas cessé d’ailleurs d’être réputée pour son fanatisme inhospitalier. » « Si, de loin, Naplouse paraît une ville fraîche et blanche, c’est là une illusion (…) c’est la même décrépitude et la même obscurité » qu’à Jérusalem, impression enforcées par la pluie persistante.

Visite à la synagogue des Samaritains : le quartier est désert car , selon le grand-prêtre, « c’est précisément demain le jour de la Pâque manasséenne, où l’on doit immoler, au sommet du Garizim, sept agneaux blancs à Jéhovah ; alors, depuis l’avant-veille, suivant l’immémoriale coutume, ils sont déjà là-haut, les Samaritains ; malgré l’incessante pluie, ils ont dressé leurs tentes sur la montagne sacrée. »

Au couvent des franciscains, Loti et son ami Léo se font teindre les ongles au henné , pour faire plus Bédouins.

« Enfin il fait beau ! Alors tout change, toute la magie de l’Orient est retrouvée, et c’est un immense enchantement.  »

Ils rejoignent les Samaritains sur le mont Garizim : « Les femmes, presque toutes jolies, portent des robes en ces indiennes du Levant, peinturlurées de fleurs étranges et se coiffent de petits voiles en mousseline d’où retombe par derrière, en deux tresses, la masse de leurs cheveux lourds. Le grand-prêtre Jacob, notre ami d’hier, nous offre sous sa tente le café traditionnel avec le narguilé. »

Route de Samarie : Samarie n’est plus qu’un petit hameau perdu.

Puis après un trajet dans une campagne solitaire et sans arbre, « monotone désert de foins et de fleurs », c’est Djénin.

« Et, aux heures consacrées, des muezzins à voix délicieuse modulent, avec une infinie tristesse, le nom d’Allah… »

 

 

 

 

 

 

 

 

NAZARETH ET TIBÉRIADE

 

 

« Pendant cinq heures d’affilée, au pas ou au galop, nous nous avançons à travers des orges et des blés, véritables champs de la Terre Promise (…)  Des Arabes croisent notre chemin, les uns à pied, les autres sur des ânes ou sur des chevaux ; ils disent : « Naraksaï ! », s’ils nous prennent pour des chrétiens ; le plus souvent : « Salam Aleikoum ! », nous prenant pour des musulmans. »

« Beaucoup de jeunes femmes sont à travailler dans ces champs immenses (…) leurs beaux bras, nus jusqu’aux épaules (…)  non voilées, ici, en rase campagne, elles nous laissent regarder leurs traits et leurs longs yeux de naïveté sombre ; de légers tatouages bleus ornent le front de quelques-unes et des boucles de cheveux noirs s’échappent des mouchoirs de mousseline qui les coiffent à l’antique (…) on dirait les anciennes déesses des moissons ou de la terre, — des Cérès, des Cybèle. »

Petits villages protégés contre les incursions des Bédouins, parfois  seulement quelques tristes petites masures.

«  …  disparues aussi, les forêts qui jadis couvraient les cimes de Gilboë ; tout s’est changé en un mélancolique désert de broussailles et d’herbes, où seule la vigne de Naboth a laissé trace. »

Puis c’est Nazareth, «  surtout peuplée de chrétiens », le village domine une plaine d’un vert intense,  entourée de collines où poussent les herbes des régions sèches. Mais dans la ville trop de bâtiments modernes ; les habitants paraissent accueillants et tranquilles.

Des femmes, toutes jolies, viennent leur vendre des mouchoirs de mousseline. Le lendemain, il les voit à la fontaine dans un geste immémorial, « elles sont belles presque toutes, de cette beauté des Nazaréennes qui était déjà réputée parmi les chevaliers croisés ».

 

 

 

 

 

 

 

Au -delà de Cana, «  le pays s’élève et les champs d’orge recommencent, les champs monotones et démesurés. Plus le moindre village en vue, plus un arbre et plus un buisson. »

Sur les flancs du Mont Hattin, « Nous plongeons jusqu’aux genoux dans l’épaisseur des foins — et il y en a de pareils à perte de vue de tous côtés » ainsi que des fleurs. «  Et toujours cette mélancolie de délaissement, qui plane sur toute la Terre Sainte, que ne peuvent égayer ni le luxe des fleurs ni la musique des oiseaux — mélancolie séculaire et que d’ailleurs l’on sent définitive à jamais… » Il évoque la défaite des Croisés devant Saladin, dans ce lieu.

Tibériade est une ville en ruines. « On nous a dit que Tibériade, depuis dix ou quinze ans, se repeuplait de juifs pieux, revenus d’Afrique, d’Espagne et de Pologne, pour vivre sur ce vieux sol, à leurs yeux sacré, qui verra naître leur tardif Messie — et il doit y avoir actuellement deux ou trois mille habitants, logés dans les débris de cette ville. »  « Les rares habitants, les juifs Séfardim* de Pologne, au teint de cire pâle, et les bruns juifs Achkenazim d’Afrique, se promènent en causant, vêtus comme à Jérusalem de belles robes de velours et coiffés de bonnets de fourrure. »

Il note : « En plus des Juifs qui y sont en majorité, il peut y avoir à Tibériade un millier d’autres habitants, chrétiens latins ou chrétiens grecs, arabes ou turcs. »

                                                            * Toujours la même confusion entre Séfarades et Askhenazes, apparemment.

 

 

 

GÉNÉSARETH

 

 

Le lac : « L’impression qui domine ici toutes les autres, même celles de l’abandon et de la mort, est l’impression de cette paix sereine, supérieure (…) . Il semble que Jésus l’ait laissée ici, la suprême paix émanée de lui, car nous nous sentons différents, comme détachés des choses, reposés et bons (…) La paix soit avec vous !… »

Les Juifs de Tibériade sont en fête pour la veille de la Pâque : « C’est étrange, de les voir vivre et se réjouir, ces gens-là, dans cette nécropole sans communication avec le reste du monde ; pour comprendre, il faut savoir qu’ils sont soutenus par ces Israélites d’Europe, leurs frères richissimes, qui mènent aussi à coups de millions beaucoup de nos affaires occidentales. »

Avec deux abbés français , occupés d’études d’archéologie biblique, ils explorent les rives du lac.  Ils sont présents à la messe un autre prêtre, le curé du village qui vit sereinement dans la  pauvreté . Loti note que des arabes convertis participent à la messe – encore une fois il ne semble pas envisager qu’il puisse s’agit d’arabes chrétiens depuis des générations.

La plaine de Génésareth, si fertile selon les historiens antiques, n’est plus qu’ « un petit désert presque impénétrable, de broussailles et de roseaux emmêlés… »

Malgré 19 siècles qui ont passé, rien n’a remplacé le message du Christ : « Et nous restons, à notre insu, tellement imprégnés de cet enseignement du Christ que nos théories en apparence les plus nouvelles découlent encore de lui ; les socialistes même, ou tels outranciers qui stupidement brisent partout sa croix, ne sont en somme que ses disciples (...) il a été plus subversif qu’eux tous … » « Il parlait de fraternité, à une époque où ce mot, déchu à présent de sa grandeur première par l’abus hypocrite que nous en avons fait, était nouveau, stupéfiant et sublime. » 

Avec les deux abbés, ils mangent chez un moine solitaire qui s’est établi au bord du lac.

«  — Vous, disent-ils en s’adressant à Léo et à moi, vous êtes des protestants, mais cela ne fait rien, n’est-ce pas ? sur le Christ, nous sommes tous d’accord.

Et voici que notre intimité improvisée finit par une sorte de commune prière… « 

«  Très loin, très loin, sur une montagne des chaînes occidentales, se distingue comme une traînée blanchâtre : c’est Safed, un autre fantôme de ville dans le genre de Tibériade et où les juifs, paraît-il, ont commencé à revenir en masse. Elle semble s’être perchée là-haut par frayeur des Bédouins d’en bas. »

 

 

 

 JOURDAIN – LIMITES DE LA PALESTINE

 

 

Le bassin du Haut Jourdain et le lac de Houleh : «  … c’est une contrée de roseaux et de papyrus, magnifiquement verte, qui est redevenue, après des siècles d’abandon, aussi sauvage qu’une jungle préhistorique. Toujours nous croisons des Bédouins, armés de fusils et de lances, qui nous disent bonsoir, et des grandes Bédouines à peine voilées, qui nous jettent un regard fuyant et sauvage (…)

 Elle est bien étrange, quand on y songe, cette race bédouine, si fine et si belle, mais qui garde comme de persistantes ténèbres au fond de ses grands yeux doux ou superbes, qui reste avec une telle obstination à l’état primitif, qui y ramène aussi la terre où elle habite et qui peut-être, inconsciemment, possède et pratique la suprême sagesse. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Bédouins habitent ce néant où de grandes villes n’ont laissé que le souvenir.

Un guide propose de les emmener  au lieu où leur caravane  doit les attendre.  Il se fait attendre.

« … mais il arrive, il est homme de parole comme tous les Bédouins de toutes les Bédouineries. »

«  … nous sommes surpris de nous éveiller au milieu d’une mer d’herbages qui paraît vierge comme au commencement du monde ; toutes ces tentes bédouines, que leurs feux trahissaient dans l’obscurité, semblent s’être évanouies au plein jour, cachées qu’elles sont à présent sous les joncs et les fenouils (…)   La vie humaine se dissimule et se tait. »

Après des marécages où les chevaux s’enfoncent parfois jusqu’au poitrail,  « Nous entrons vraiment dans une région d’arbres — dans une région de pierres surtout, de grosses pierres basaltiques grises. « 

Dans les ruines d’une ville détruite il y a des siècles Lesem-Dan, autrefois « une importante place forte de la frontière septentrionale, et l’expression : « de Dan à Bersabée », qui revient souvent dans la Bible, signifiait en langage courant : « Dans la Judée tout entière ».  Au-dessus de nos têtes, deux arbres immenses font la voûte, un chêne et un térébinthe ... »

Ils quittent le vieux pays d’Israël et entrent dans le pays des Gentils* ; devant une grotte ayant servi de lieu de culte, entre autres inscriptions anciennes ces mots «   qui troublent et donnent le vertige des siècles : « Un tel, prêtre de Pan » ! »

                                                                     * Autrefois de culture païenne et non juive.   Peut-on considérer qu’il s’agit des limites de la Palestine ?

 

A Césarée de Philippe,  il assiste au retour des troupeaux pour la nuit – les habitants montent la garde par peur des incursions des Bédouins

 

 

NB.  Voir en appendice d'autres extraits de P. Loti relatifs à son voyage en Syrie et au Liban. 

 

 

 

RENCONTRE EN PALESTINE EN 1898 : HERZL ET GUILLAUME II

 

 

Comme Loti le remarque dans une des extraits cités plus haut, la Palestine était, à cette époque, une province délaissée , à l’abandon, malgré l’affluence des pélerins et des touristes et en quelque sorte, en-dehors de l’histoire. Des événements importants pour la civilisation et de l’histoire mondiale y avaient eu lieu, mais  ce n’étaient plus que des souvenirs dont touristes, pélerins et archéologues recherchaient, chacun à sa façon, les traces.

Pourtant en 1898 eut lieu un  événement, par lui-même sans conséquence, mais qui annonçait le retour de la Palestine dans l’histoire tourmentée du monde.

L’empereur allemand, le kaiser Guillaume II (Wilhelm II) avait entrepris un voyage en Orient. Ce voyage était un moment important dans le projet du kaiser et de son gouvernement, qui était de mettre en œuvre une alliance politique et économique entre l’empire ottoman, et l’empire allemand. En outre, l’Allemagne comptait se présenter comme la puissance protectrice des musulmans dans le monde, contre les menaces et la domination coloniale des autres grandes puissances, la France, la Grande-Bretagne, la Russie.

Après un séjour à Constantinople, le kaiser, son épouse et leur sa suite devaient se rendre en Palestine, le but officiel de leur visite étant l’inauguration d’une église luthérienne à   Jérusalem.

Sur sa route vers Jérusalem, le kaiser visita quelques établissements intéressants. C’est là qu’eut lieu le 28 octobre 1898, à quelque distance de Jaffa,  une rencontre emblématique, à l’entrée de l’établissement juif de Mikveh Israel (Espoir d’Israël), une école agricole installée plusieurs années auparavant et qui instruisait - apparemment -  des juifs et des arabes*.

                                                                       * Ecole fondée en 1870 par le Français Charles Netter, membre de l’Alliance israélite universelle, et qui était soutenue financièrement par le baron James de Rothschild. 

 

Alors qu’il arrivait à cheval avec sa suite, le kaiser vit, dans la petite foule présente,  un homme grand et barbu en tenue occidentale. L’empereur dévia son chemin pour serrer chaleureusement la main de ce spectateur et discuta un moment avec lui.

L’homme donna ensuite le signal aux enfants qui l’entouraient de commencer à chanter l’hymne impérial allemand . Heil dir im Siegerkranz

La rencontre devait être immortalisée par une photo  -  malheureusement, la photo fut ratée et il fallut reconstituer la rencontre par un montage.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’homme barbu qui serra la main du kaiser était Théodor Herzl, l’un des principaux animateurs du courant sioniste, l’homme qui quelques années auparavant avait publié Die Judenstadt, l’Etat des  Juifs  (1896 ), par lequel il envisageait la constitution d’un Etat juif  - ou de quelque chose ressemblant à un Etat - en Palestine (ou en Argentine…) et qui depuis avait fixé son choix sur la Palestine, choix approuvé par le congrès sioniste mondial réuni pour la première fois à Bâle en 1897.

Herzl avait rencontré des proches du kaiser qui avaient intéressé ce dernier aux thèses sionistes.  Lorsque le kaiser vint à Constantinople, en 1898, Herzl s’y trouva aussi et fut reçu par Guillaume II. Herzl comptait sur le kaiser pour présenter au sultan la proposition de confier la Palestine à une compagnie à charte judéo-allemande : la Palestine restait une possession ottomane mais placée sous l’administration de la compagnie – et on verrait après.

Guillaume II déclara qu’il en parlerait au sultan. Mais apparemment,  dès qu’il commença à parler au sultan Abdulhamid* de ce projet, le sultan l’arrêta et le kaiser n’osa pas aller plus loin.**

                                                              * 

                                                            **Le sultan rejeta la suggestion si brusquement qu’il ne fut pas possible de poursuivre plus avant (récit du  comte Eulenburg à Herzl en 1901).

 

De sorte que lorsque le kaiser et Herzl se rencontrèrent à  Mikveh Israel ,  Herzl ignorait le résultat de la tentative de Guillaume II mais comprit que les choses se présentaient mal. Le kaiser ne lui dit que des banalités : C’est un pays d’avenir, mais il manque d’eau.

Quelques jours après (2 novembre), Guillaume II reçut Herzl en audience à Jérusalem et là encore, il se maintint dans les banalités polies.

Herzl réalisa qu’il ne pouvait plus vraiment compter sur l’aide du kaiser et qu’il devait reprendre ses tentatives sur de nouvelles bases. Il rencontra par la suite  (1901) le sultan Abdulhamid sans résultat, malgré un accueil très cordial.

A Jérusalem, Herzl fut puissamment ému de se trouver dans la ville sainte du judaïsme (ce devait être sa seule visite) et par la rencontre des Juifs de Jérusalem revenant de la synagogue,  échangeant avec eux les saluts traditionnels.  A ce moment son état de santé était mauvais (il était semble-t-il fiévreux) et l’arrivée prochaine du kaiser bouleversait la ville (les chambres retenues à l’hôtel par Herzl et ses amis) avaient été réquisitionnées.

Après le premier contact émouvant avec la ville, Herzl remarqua sa saleté et la misère  qu’on y trouvait, de sorte qu’il nota dans son journal  : «  Quand je me souviendrai de cela, O Jérusalem, ce ne sera pas avec joie. »

 

 

 

 

 

L’AVENIR DE LA PALESTINE

 

 

Par conséquent,  rien ne sortit de la rencontre  de Herzl et du kaiser à Constantinople puis à Jérusalem, mais le symbole  demeure : la Palestine était entrée dans l’ère des changements et des tribulations géopolitiques.

Le kaiser continua sa visite par Damas, où dans son effort de séduction des musulmans, il offrit un sarcophage pour la tombe de Saladin, le vainqueur des Croisés (ce sarcophage est encore aujourd’hui visible à côté du véritable sarcophage) et se proclama le protecteur des 300 millions de musulmans partout dans le monde,  ce qui agaça considérablement la France et la Grande-Bretagne.

Ses efforts furent couronnés de succès : l’empire ottoman contracta une alliance rapprochée avec l’empire allemand (qui était déjà en charge de la formation de l’armée ottomane), concrétisée dans l’immédiat par la construction du chemin de fer de Damas au Hedjaz par des ingénieurs allemands.

Le vieux sultan Abdulhamid, méfiant par nature , aurait peut-être renâclé à contracter une alliance exclusive,  mais il fut bientôt mis sur la touche par « les Jeunes Turcs », des officiers et politiciens modernistes et nationalistes, puis déposé au profit d’un nouveau sultan au rôle honorifique. Les Jeunes Turcs sont au pouvoir à partir de 1908 et gouvernent  sans partage (mais non sans tensions internes) à partir de 1909.  Ils  renforcèrent encore les liens entre la Turquie et l’Allemagne, alliance qui dans leur esprit devait permettre de redonner sa grandeur à la Turquie.

Assez ironiquement c’est cette alliance qui causa la fin  de l’empire ottoman et qui décida aussi du destin de la Palestine.

Allié de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie durant la guerre de 14-18, l’empire ottoman fut entrainé dans la défaite de ses alliés.  Entre-temps les Jeunes Turcs avaient poussé jusqu’au délire leur nationalisme turc et procédé au génocide des Arméniens et des Chrétiens assyriens et grecs, accusés d’être une « cinquième colonne » des ennemis de la Turquie. Ils n’avaient d’ailleurs pas épargné les nationalistes arabes dans la mesure où le nationalisme arabe heurtait de front le nationalisme turc. Dès lors, il ne fut pas trop difficile aux Anglo-Français d’obtenir l’appui des arabes surtout dans la péninsule arabique qui se révolta contre l’empire ottoman.

Durant la guerre 1914-18, le pouvoir ottoman prit des mesures de défiance et de répression * envers les minorités présentes en Palestine, qu’il justifiait par le risque de basculement de ces minorités vers les Alliés (donc de trahison du point de vue ottoman).

Par exemple l’expulsion des Juifs ressortissants de puissances en guerre contre l’Empire ottoman (notamment de Juifs russes, très nombreux), dès 1914 ; l’obligation de prendre la nationalité ottomane pour les autres, ce qui entraîne leur conscription pour le service militaire ; l’expulsion en 1917, sur ordre du commandant militaire de la région, Djemal pacha,  de 10 000 habitants de Tel-Aviv et Jaffa (majoritairement des Juifs), expulsion accompagnée de violences et de conséquences médicales (il y aurait eu 1500 morts à la suite des expulsions). Djamal pacha aurait déclaré : « les Juifs de Palestine sont sionistes et les sionistes sont les ennemis de la Turquie.  » Mais les Arabes ne furent pas non plus épargnés : expulsion en 1917 de 35 à 40 000  habitants de Gaza avec là aussi des conséquences sanitaires.  Il y eut aussi ponctuellement des exécutions de chrétiens,  de Juifs ou d’Arabes accusés d’espionnage ou de désertion.

Cette répression ne déboucha pas sur des meurtres de masse – en fait sur un génocide,  comme ce fut le cas pour les Arméniens, les Grecs assyriens et pontiques. Un tel risque a -t-il existé pour les minorités de Palestine ?  Voir en appendice II, des citations d’historiens qui ouvrent des interrogations à ce sujet et soulignent le rôle modérateur des alliés de l’Empire ottoman, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

Vaincu militairement, ses possessions occupées par les Français et les Britanniques, l’empire ottoman disparut. La  Turquie perdit toutes ses possessions hors de l’Anatolie – dont la Palestine.  Au bout de plusieurs années de troubles et de guerre civile et étrangère,  le dernier sultan sans pouvoirs fut déposé et la république turque proclamée (1923) sous l’autorité de Mustafa Kemal, dit Ataturk, le reconstructeur et modernisateur de la Turquie.  

Ainsi se réalisa la prédiction du sultan Abdulhamid faite à Newlinski, un envoyé de Herzl dès 1896 : Je ne peux pas vous donner la Palestine … que les financiers juifs gardent leurs millions – quand mon empire sera démembré, ils auront la Palestine pour rien…*

                                                               * La phrase complète du sultan est reproduite féquemment,  souvent avec de significatives modifications pour lui donner un sens pro-palestinien, ridicule dans le contexte. Elle se trouve dans les carnets de Herzl. pour le texte d'origine voir               .

 

 

Mais il s’agit d’une autre histoire, remplie de bruit et de fureur, qui continue à s’écrire aujourd’hui

 

 

 

CONCLUSION GÉNÉRALE

 

 

Vers 1870, il y avait en Palestine 4% de Juifs. Vers 1914 il y en avait 10% (estimations).

L’idée que la population juive était en augmentation en Palestine (rappelons que le nom Palestine  était plutôt utilisé par les Occidentaux : aucune division administrative ottomane ne portait ce nom ) est présente chez beaucoup de visiteurs de la fin de la période que nous avons traitée. Pourtant aucun ne parait se douter que cette immigration a pris un caractère différent et aucun ne visite d’établissement du genre de l’école Mikveh Israel.

Même Delmas qui note l’augmentation de la population juive et indique qu’elle est causée par le désir de fuir les persécutions antisémites en Europe de l’Est, continue à voir les Juifs de Palestine comme les voyaient ses devanciers, tels qu’on pouvait les voir au Mur  des Lamentations, Juifs pieux sans activité discernable, dont l’existence parait dévolue aux rites religieux et à la présence à la synagogue.

L’arrivée en nombre croissant de Juifs laïques et souvent socialistes*, fondant des établissements agricoles, a échappé aux visiteurs que nous avons consultés, qui limitent leur observation à Jérusalem, ou au mieux évoquent la présence traditionnelle des Juifs dans les villes saintes de  Safed, Tibériade  ou Hébron.**

                                                                                    * Un des arguments (un peu curieux) que Herzl avait mis en avant auprès du kaiser Guillaume II pour obtenir son appui, était qu’en encourageant l’émigration des juifs en Palestine, l’Etat allemand ferait partir d’Allemagne des gens qui pour la plupart étaient des agitateurs ou des sympathisants de l’extrême gauche socialiste …

                                                                                   ** C’est ce que les spécialistes appellent « le second Yishouv », l’immigration juive à partir  des années 1880 (elle-même distinguée en plusieurs phases : « première alyah », etc ) distingué du « premier Yishouv », l’implantation traditionnelle des Juifs religieux en Palestine, constituée au fil du temps.

 

Le dernier des auteurs que nous avons examinés est aussi le plus désagréablement antisémite.

Si ce qu’il dit n’est pas très différent des descriptions des révérends pères de Damas er Portmans, ce qui en diffère est le ton, qui exprime une véritable détestation (le mot semble adéquat) vis-à-vis de la population juive. Tout en étant critiques, Damas et Portmans expriment une certaine sympathie, également présente chez Delmas (bien moins chez Charmes). Là où a la même époque que Loti,  Edouard Schuré voit chez les Juifs de Jérusalem des physionomies intelligentes, Loti n’a pas de mots assez durs pour exprimer son hostilité.

On observe chez Loti que la détestation Juifs s’accompagne (est-ce une surprise ?) d’une opinion favorable (ou même flatteuse)  pour les musulmans, Turcs ou Arabes. Ceux-ci sont à la fois crédités d’une grande dignité, d’une philosophie de la vie supérieure  et d‘une belle apparence physique. En cela, il est proche d’un autre de nos auteurs, Gabriel Charmes.

Chez Loti , cette opinion  s’accompagne aussi d’un dégoût exprimé à diverses reprises, des façons et du style occidental  - d’autant plus détestables quand l’Occident vient imposer de nouvelles habitudes  à la  civilisation orientale et menace de la faire disparaître*.

                                                                                * Cf. sa remarque à la fin de son livre  La Galilée  : «   le peuple arabe, le peuple du rêve s’en va lui-même, et si vite ! devant l’invasion dissolvante et mortelle des hommes d’Occident… » (voir appendice 1).

 

On peut penser que Loti a surtout pour la civilisation orientale  - que celle-ci soit turque ou arabe, et généralement musulmane,  mais à l’occasion chrétienne  - une préférence esthétique,   fondée sur son sentiment de la beauté physique aussi bien des individus que des monuments.

Comme il le répète souvent, il avait l’espoir que son séjour en Terre Sainte  pourrait faire renaitre  les sentiments de foi chrétienne qu’il avait eus dans sa jeunesse. En vain. De façon caractéristique,  il se demande si l’islam ne pourrait pas être l’apparence, la couverture en quelque sorte, de son incroyance, une idée plutôt paradoxale.

A défaut de réaliser l’espoir d’une renaissance de sa foi, Loti retient de son voyage une impression exprimée à diverses reprises du poids des siècles, un poids accablant et un sentiment de la vanité de tout puisque les civilisations disparaissent les unes après les autres, ne laissant que des ruines. Son pessimisme et son scepticisme sortent donc renforcés de son voyage, d’une façon ressentie par lui comme attristante, sinon désespérante.

Combien plus agréable est l’impression retirée de son voyage par E.  Delmas. Devant les civilisations, les modes de vie, les groupes humains qu’il rencontre, il est en général plein de sympathie sauf quand l’écart est trop grand avec ses conceptions et son éducation. L’islam lui parait parfois fanatique (les derviches du Caire) mais finalement, il l’associa au simple bonheur de vivre (« Allah ! Que la vie est belle » – mais c’est en Egypte qu’il formule cette exclamation). S’agissant des Juifs comme beaucoup d’hommes de son temps, il oscille entre un regard teinté de réprobation devant certains usages et certaines attitudes, et une sympathie réelle.

Tous nos auteurs pourraient encourir à un moment ou un autre le genre de reproche (exacerbé par des questions politiques) fait par un critique actuel à Mark Twain, de passage à Naplouse, d’avoir été intéressé seulement par le petit groupe des Samaritains, ignorant qu’il y avait 20 000 (?) musulmans dans la ville…

Mais un touriste est-il supposé regarder ce qui est le plus évident ? Nos écrivains occidentaux, en visitant la Palestine,   s’intéressaient aux souvenirs de l’Ancien et du nouveau Testament, et en ce qui concerne les populations, ils ont parlé  des chrétiens et des rivalités entre les différentes églises, des Juifs évidemment, des Bédouins, seigneurs du désert plus ou moins surfaits selon les appréciations de quelques-uns. Restait-il de la place pour la population musulmane ordinaire ? Oui, mais sans doute pas en proportion de leur importance numérique. Est-ce un reproche raisonnable ? il ne semble pas.

On ne peut pas demander aux voyageurs-écrivains l’objectivité et l’exhaustivité des auteurs d’encyclopédies ou de manuels de géographie. Ils se dirigent rarement hors des sentiers battus et ce qu’ils voient et comment ils le voient, est fonction de leurs centres d’intérêt (donc de leur culture) et de leur subjectivité.

On peut dégager des points  communs dans leurs descriptions : tout d’abord, si on met de côté les souvenirs bibliques et évangéliques, qui sont très souvent la raison de leur venue en Palestine, même chez les moins croyants (et qui sont évidemment primordiaux pour les ecclésiastiques Damas et Portmans), c’est  l’aspect abandonné et désolé de la Palestine, qui prédomine, avec quelques heureuses surprises. Cet aspect n’est pas dû qu’à la végétation ; ainsi que le dit Delmas, le touriste n’y trouve pas son compte, il vaut mieux aller ailleurs. Pour Delmas comme pour Charmes, la Palestine ne soutient pas la comparaison avec l’Egypte, pays de haute civilisation et où la population est vivante et gaie (du moins perçue comme telle, par exemple  par Delmas).

Ceci posé, ce qu’ils retiennent de la Palestine est ce qu’on peut appeler  son cosmopolitisme : on y trouve la juxtaposition de populations (ou de religions) qui est pour beaucoup dans l’intérêt de la région : les chrétiens orientaux de différentes confessions, souvent en conflit entre eux, avec leur hiérarchie religieuse évocatrice des fastes d’un Moyen-Age rêvé, les Juifs bien entendu (que certains voyageurs partagent en ashkénazes et séfarades même au prix d’une erreur – mais pas encore entre juifs religieux et juifs laïques), les Bédouins, « cette race bédouine, si fine et si belle «  (Loti), ces libres fils du désert  qui ne changeraient pas leur vie errante pour celle des paysans et qui sont  encore, en 1895, une menace pour les villageois, comme l’indique Loti.  

S’y ajoutent, rencontrés ou évoqués, les Européens résidents plus ou moins permanent, diplomates,  ecclésiastiques ou philanthropes, investis dans la vie locale. Enfin les Turcs, les véritables dominateurs de la région, qui font régner l’ordre entre ces diverses populations (ou essaient). Ces Tucs ne sont plus ceux, enturbannés, du début du siècle rencontrés par Chataubriand, Géramb ou Lamartine. La modernisation (donc l’occidentalisation partielle) de l’Empire ottoman est passée par là. Mais ces Tucs modernes, en fez ou tarbouches et faux -col rigide, plus ouverts à la rationalité occidentale, sont-ils moins arrogants et « despotiques »  envers les populations locales ? En tous cas, la Palestine ne connaîtra pas les massacres des ethnies minoritaires qui ont lieu dans d’autres parties de l’Empire – si on excepte certains pogroms dans le contexte bien particulier de l’occupation égyptienne des années 1830 (ou plutôt de la révolte contre cette occupation et les changements apportés par elle). Mais les minorités de Palestine sont finalement numériquement faibles et peu remuantes, donc peu inquiétantes – du moins jusqu’à la guerre de 1914 comme on l’a dit plus haut.

 

 

 

 

 

 

Et les musulmans sédentaires, ordinaires peut-on dire  ?  Nos  auteurs en parlent, décrivent souvent les tenues (surtout féminines) quand le pittoresque est présent – il est d’ailleurs difficile devant certaines descriptions de savoir si on a affaire à une population musulmane ou chrétienne.

Mais comme les musulmans sont la majorité, ils semblent moins intéressants que les minorités. Comme le disait le révérend Robinson, après avoir énuméré les populations remarquables de Palestine : les autres sont musulmans et n’offrent pas d’intérêt.

On aura peu d’informations sur des sujets comme la violence, la criminalité, les rapports sociaux – notamment  entre familles de notables et petit peuple -  la répartition de la propriété ou le niveau d’éducation, présumé faible le plus souvent *  - mais des voyageurs de passage peuvent-ils se faire une idée précise des  réalités sociales du pays ?

                                                                    * Nos auteurs font l’éloge des établissements chrétiens qui apportent l’instruction à des populations (ou à une partie d’entre elles) qui leur apparaissent très démunies de ce point de vue.

 

La condition féminine (commune à diverses régions d’Orient) est évoquée par divers auteurs. Faut-il faire une différence entre les religions à ce sujet ? Le  RP de Damas  a noté la misérable condition des femmes de Bethléem (pourtant population majoritairement chrétienne).

Le sentiment religieux, notamment musulman, n’est pas vraiment analysé, mais  Vogüé  ( partie 3) nous prévient qu’en Orient, quelles que soient les confessions religieuses, le sentiment religieux est surtout affaire de rites plus que de foi profonde ; avis personnel, évidemment.

Telles quelles, avec leurs lacunes, les auteurs cités (qui ne sont qu’un petit nombre de ceux qui voyagé et écrit une relation de leur voyage en  Palestine au 19 ème siècle, tous pays confondus) donnent une image qu’on peut juger fiable (à travers leurs similitudes – et au point de vue occidental, bien sûr)  du territoire au moment où il va entrer dans une ère de bouleversements avec,  en premier lieu, la fin de la domination ottomane, vieille de quatre siècles.

 

 

 

APPENDICE 1

LOTI EN SYRIE ET AU LIBAN

 

 

 

En appendice,  comme on l’a fait pour d’autres auteurs, nous donnons des extraits du livre de Loti  La Galilée,   qui ne concernent la Syrie et le Liban, ils sont intéressants comme témoignage sur des régions voisines de la Palestine et plus généralement sur la vision de l’Orient de l’auteur.

 

 

MONT HERMON

 

Les voici près du mont Hermon* :

«  Un village de boue et de pierres est accroché à ces flancs dénudés de l’Hermon ; c’est Medjdel-ech-Chems**, habité par des montagnards Druzes ; pas un arbre, pas une plante verte alentour ; dans cette région âpre, où souffle le vent des cimes, tout ce qui n’est pas blancheur de neige est grisaille brune de terre ou de basalte. »

                                                             * Le sommet du Mont Hermon est aujourd’hui à la frontière entre le Liban et la Syrie. La montagne se trouve sur le plateau du Golan, occupé par Israël  depuis la Guerre des Six jours (1967). Depuis 2024 le versant sud du mont et son sommet sont occupés par l’armée israélienne.

                                                           ** Majdal Shams «  est la plus grande localité du Golan syrien occupé [par Israël], située près du mont Hermon »  (Wikipédia).

 

«  Comme nous passons au-dessous de Medjdel-ech-Chems, une jeune fille en descend, court à toutes jambes après nos chevaux, et nous ralentissons pour l’attendre. C’est une enfant de quatorze à quinze ans, coiffée d’un long voile de mousseline, un collier d’ambre au cou. Elle veut nous vendre des couteaux à manche de cuivre, en forme de poignard catalan, qui sont une spécialité des forgerons de son village. Nous n’en avions nul besoin, mais elle est si jolie avec ses doux yeux et ses bandeaux noirs, haletante, les joues rosées par sa course, que nous lui en achetons plusieurs.

De ces hauteurs, nous avons par instants vue à vol d’oiseau sur la Gaulanitide et l’Iturée (aujourd’hui le Djaoulan et le Djedour), contrées encore mystérieuses qui ont échappé aux explorateurs modernes ; depuis le temps des Croisades, où elles formaient le « pays de Suet » relevant des princes de Galilée, on ne sait plus guère ce qui s’y passe. »

Et enfin les plaines de Damas s’ouvrent devant nous, très désolées, sous des aspects de déserts gris.

Il est quatre ou cinq heures du soir quand nous arrivons au lieu fixé pour notre campement de nuit : un mélancolique hameau druze, très solitaire, très perdu, appelé Kefr-Haouar  (…)  La région est encore extrêmement élevée, voisine des grands sommets glacés … »

« Les gens de Kefr-Haouar se tiennent immobiles ; leurs maisonnettes de boue s’étagent au-dessus d’eux, et les neiges des sommets couronnent cet ensemble farouchement triste.

Vers midi, au fond des plaines grises, quelque chose d’étonnant se colore ; une zone verte.  Enfin, après une marche dans des étendues désolées    (…)  Une ombre exquise tout à coup nous enveloppe. Nous sommes entrés dans ces vergers qui entourent la ville sur une épaisseur de plus d’une lieue, dans ces célèbres jardins de Damas renouvelés éternellement, et chantés, aux siècles lointains, par les vieux poètes de l’Islam. »

 

 

DAMAS

 

 

«  Mais, de chrétienne qu’elle avait été au début de notre ère, elle s’était faite intransigeante musulmane, fanatique et fermée ; elle eut même, il y a trente-cinq ans à peine, un vertige de meurtre, et le sang coula plein ses rues : quinze ou vingt mille chrétiens furent égorgés dans ses murs ou aux alentours. — Depuis ce massacre, qui sera peut-être le dernier, elle commence à s’ouvrir peu à peu aux voyageurs et aux idées d’Occident… »

«  Voici une heure bientôt que nous cheminons dans les fleurs, au bruissement des eaux courantes, au chant des pinsons, des merles et des fauvettes, sous le couvert ombreux des branches, …

Une rivière est maintenant devant nous, rapide (…)  il y a surtout de surprenantes quantités de femmes turques, assises en rang serré à l’extrême bord, prenant le frais, les pieds presque trempés dans le courant ; elles sont enveloppées sous des voiles en soie des plus éclatantes couleurs, lamés d’or : des fantômes bleus, des fantômes roses ou amaranthe ; d’autres qui sont d’un vert-céladon, d’un jaune-soufre, ou d’un orangé violent. Autour d’elles s’ébattent leurs petits, en robes, en fez, en burnous, — et c’est un éblouissement comme à la fin d’une féerie.

L’ensemble toutefois demeure oriental, comme arrangement et comme peinturlure, et on n’aperçoit encore nulle part, même pas sur le siège des fiacres, nos tristes costumes d’Europe.

Des cafés turcs partout, sous les jeunes arbres, auprès des eaux vives ; des divans de velours rouge alignés à l’ombre, sur lesquels des centaines de rêveurs en longue robe et en turban fument des cigarettes ou des narguilés.

C’est égal, avec ce nom de Damas, évocateur presque autant que celui de Bagdad, nous attendions une ville farouche et murée — dans le genre de Fez ou de Méquinez, les cités saintes du Moghreb. Et nous trouvons le mouvement, la gaîté d’une ville quelconque accessible à tous, d’une ville qui sera bientôt aussi européanisée que Constantinople, sans jamais avoir eu le décor incomparable du Bosphore, ni les sombres beautés de Stamboul, du Vieux-Sérail et des grands murs.

De l’Orient gai, une ville musulmane riante et ouverte, je n’imaginais pas cela avant Damas — qui connaîtra même bientôt les joies supérieures d’un chemin de fer. »

«  Et l’hôtel est là, devant lequel nous descendons de nos chevaux, un peu ahuris, un peu consternés ; un grand hôtel levantin, où le personnel est encore arabe, où il y a encore pas mal de chaux blanche par endroits, mais surtout beaucoup de badigeon, de tableaux et d’ornements atroces. »

 

 

BAZAR  DE DAMAS

 

 

«  Dans les parties moins éclairées où se vendent les soieries, les femmes affluent comme des légions de fantômes. Chrétiennes enveloppées de longs suaires blancs, mais laissant voir leur joli visage et leurs noirs cheveux où sont piquées des roses naturelles. Musulmanes pareillement drapées, mais dans des soies de nuances vives, et les traits cachés sous d’impénétrables mousselines sombres où deux trous sont percés pour les yeux comme dans les cagoules ; — souvent elles portent au cou, celles-ci, des bébés adorables, aux yeux déjà peints et allongés jusqu’aux tempes, aux étonnants minois de poupée. »

«  Et il faut voir, parmi ces foules charmantes, les airs à la fois conquérants et protecteurs de quelques imbéciles en veston et chapeau, récemment venus de Beyrouth pour les travaux du chemin de fer ! On sent qu’ils ont conscience de tenir en main le flambeau de la civilisation ; d’apporter, dans cet Orient des Soliman et des Saladin, nos joies occidentales, le charbon de terre, les empressements et les explosifs…

( …) et toujours, aux heures consacrées par la coutume millénaire, les muezzins chantent, dominent tout de la délicieuse tristesse de leur voix. »

 

 

 

CHEZ UN PACHA

 

 

« Comme d’un rêve des Mille et une Nuits, je me souviendrai d’être entré un matin de printemps dans la maison du pacha Abdullah.

Un vieux quartier à mine farouche, celui des riches et des seigneurs. De sombres murs pleins de mystères et de menaces. Une porte de forteresse ; puis des petits couloirs de casemate, coudés, détournés comme pour être moins pénétrables. Et, tout à coup, des jardins enchantés, entre de fines colonnades de marbre blanc ; un éden d’arbres fleuris au milieu d’un décor du vieil Orient merveilleux.

Un janissaire du pacha me précède dans la silencieuse demeure ; il jette d’instants en instants devant moi un haut cri d’alarme, pour faire, comme l’étiquette l’exige, rentrer et cacher les femmes du harem (…)

Tout le luxe vieilli, mais intact encore, de cette ville de richesse et d’art — qui en est, hélas ! à son grand soir, à son inévitable déclin (…)

On ne me montre qu’un décor vide, où les personnages, terrorisés par l’étranger que je suis, ne paraîtront pas. Et je sens que ma présence, bien que très courtoisement subie, ne saurait être prolongée. »

«  Dans le même quartier se dissimulent beaucoup d’autres demeures de ce genre, déshonorées déjà un peu par des importations atroces (...) Et que sera-ce l’an prochain, quand le chemin de fer terminé vomira journellement sur Damas toute la camelote occidentale ! »

«  Les riches d’Israël qui habitent de l’autre côté de la grande voie possèdent eux aussi des maisons remarquables ; mêmes entrées méfiantes que chez les mahométans, mêmes jardins murés, mêmes fontaines jaillissantes dans des bosquets de citronniers et de roses. L’accueil cependant diffère ; là, ce sont les femmes qui vous reçoivent, empressées, curieuses, et vêtues pour la plupart à l’européenne, suivant des modes excessives où un peu de barbarie se mêle encore. Les salles d’apparat se composent aussi de deux parties d’inégal niveau, dont la première contient l’inévitable jet d’eau dans sa vasque de marbre ; mais la décoration n’est plus arabe ; elle est Louis XV, Pompadour (…)

Les jets d’eau, les orangers et les roses, on les retrouve ici dans les habitations les plus modestes ; Damas est par excellence la ville de l’eau vive et des fleurs … »

 

 

DAMAS, GAIE  AVEC DES SOUVENIRS SANGLANTS

 

 

« …   jardins publics aussi, pleins de buissons de roses, avec des ruisseaux toujours rapides et clairs, avec des petits kiosques pour le café  (…)  les femmes viennent là s’asseoir (...) presque toutes jolies d’ailleurs, celles qui se laissent regarder, chrétiennes ou juives, le voile tombé jusqu’à l’épaule, les cheveux piqués de fleurs de jasmin, et un lourd collier d’ambre sur la gorge. »

«  Damas est bien en effet la ville gaie qu’elle nous avait paru dès l’abord. On a beau la savoir fanatique à ses heures, on y sent à peine l’oppression charmante et sombre de l’Islam ; si elle est encore reine orientale, c’est surtout par le coloris et la diversité de ses costumes, éclatants sur le rose de ses murs et sur le vert de ses bois (…)

Damas qui, sur ses cent trente mille âmes, a bien quatre-vingt-dix mille musulmans, renferme environ deux cent cinquante mosquées où se murmurent de continuelles prières. Mais la grande et la célèbre, celle des Ommiades, qui avait treize siècles, qui était une des merveilles de l’Orient, a pris feu l’an passé et n’est plus qu’un amas de ruines.

Toujours pleines de fidèles en prières, ces mosquées de Damas ; constamment des hommes y viennent s’agenouiller sur les vieux tapis précieux, avec une humilité simple et profonde … »

Damas vue depuis un mont :

«  … là, alors, dans ce lointain favorable aux enchantements, elle est immense, elle est féerique ; elle est vraiment reine orientale, ville de Saladin, ville des vieux temps et des merveilles…

«  C’est aujourd’hui Pâques à la Grecque ; dans le quartier chrétien, toutes les rues sont animées d’une foule joyeuse en habits des grands jours — et cela surprend, au milieu de cette ville musulmane, de retrouver quelque part le dimanche, et le dimanche de Pâques.

Un certain mélange de costumes européens, hélas !… Des hommes en redingote, n’ayant plus de Levantin que le fez rouge. Des jeunes femmes qui seraient ravissantes en Orientales, un peu ridicules dans des essais de toilettes modernes : mais le plus grand nombre, Dieu merci, encore enveloppées du long voile des chrétiennes de Syrie, une rose naturelle ou une touffe de jasmin dans les cheveux, s’avançant vers l’église en groupes recueillis, d’un aspect hiératique.

(…)  une foule où dominent les gracieux fantômes blancs, les femmes au joli visage, enveloppées de ces voiles qui partent du front et tombent jusqu’aux babouches. Et, comme pour les fêtes de mariage, les hommes, les petits garçons tirent des coups de fusil au vent, en signe de réjouissance.

Et enfin commence le grand spectacle attendu, l’entrée rituelle du patriarche coiffé de la tiare byzantine, figure archaïque à longue barbe grise, que suit un long cortège de prêtres en robe de drap d’or. Il s’assied sur son trône et on l’encense — scène des vieux temps ressuscitée dans de la lumière éblouissante (…)  et les coups de feu précipitent leur bruit au dehors ; et un hymne de triomphe s’élève puissamment sous les voûtes, tandis que des choristes enfants soutiennent sans fin deux ou trois mêmes notes en mélopée, qui se traînent au milieu du chant et de la fusillade comme de longs cris funèbres. Le printemps oriental prête sa splendeur à ce dimanche de Pâques. Et, devant tant de confiance et de fête, on ne s’imagine plus ces grands massacres, encore si peu éloignés de nous, tout ce sang qui, il y a trente-cinq années, à peine, coulait ici à pleins ruisseaux. »

 

 

ROUTE DE LA MECQUE

 

 

Dans le faubourg du Méïdan commence «  … la route de la Mecque ! C’est par là que s’en va, chaque printemps, vers les villes du Prophète, la pieuse caravane qui, depuis des siècles, se forme à Damas, point initial des pèlerinages. Elle a perdu de son importance, il est vrai, la caravane séculaire, maintenant que des navires à vapeur conduisent directement des milliers de pèlerins à Djeddah ; les Algériens, les Tunisiens, les gens du sombre Moghreb, et aussi presque tous les Turcs de la Turquie d’Europe ont cessé de venir prendre ici la suite de ce lent et innombrable cortège, dont le passage est l’événement annuel des déserts d’Arabie ; mais les Persans, les Circassiens, les Kurdes, les Musulmans du fond de l’Asie se réunissent encore à Damas, pour se mettre en marche ensemble avec le cérémonial des vieux âges — et, à leur tête, cheminent toujours ces pompeux chameaux empanachés de plumes d’autruche qui partent à la fin de l’hiver de Constantinople, pour arriver ici à travers l’Asie Mineure, portant sur leur dos, dans des housses de velours brodé d’or, les présents du khalife à la mosquée de la Ka’aba.

Aujourd’hui, jour cependant quelconque pour la Damas musulmane, ce faubourg de Meïdan est rempli, à son ordinaire, de visiteurs singuliers : des paysans Druzes, offrant leurs céréales ; des Kurdes amenant leurs troupeaux de moutons ; des Bédouins d’un type qui nous est inconnu ; et, l’air inquiet, effarouché, mauvais, des chasseurs de gazelles venus des solitudes du Levant, armés de lances très longues, demi-nus sur des chevaux maigres. »

 

 

MOSQUÉES – TOMBEAU DE SALADIN

 

 

  «  …  sur toutes les parois, rien qu’un revêtement d’exquises faïences anciennes. Sous le dôme blanchi à la chaux, au milieu, se tient le sarcophage de marbre, modestement revêtu d’un drap vert et surmonté d’un turban de mousseline (…) un tranquille oubli autour de ce mort sans doute trop lointain, dont le nom garde néanmoins pour nous, gens d’Occident, un rayonnement de gloire à travers les siècles, un éclat de féerie…

Le soir, à l’heure du soleil rouge, nous arrivons, dans un faubourg éloigné, au tombeau de Mouhieddin Ibn-el-Arabi, qui fut le grand penseur mystique de l’ancienne Damas. Bafoué et persécuté de son vivant (…) le sultan Selim lui fit faire un somptueux sarcophage et un grand kiosque de faïence bleue pour son sommeil.

Dans ce lieu calme, entouré de tant de défenses et de mystère, est réuni et quintessencié tout le charme de l’art religieux musulman, tout ce je ne sais quoi d’immatériel dans le dessin, dans les formes des choses, d’où résulte l’impression d’une paix spéciale, étrangère à nos âmes d’Occident…

Dans cet Orient, si immuable et si vieux, où l’on vit avec la hantise des myriades de générations antérieures, tant de fois ainsi la notion des durées se perd et l’heure présente paraît sombrer dans l’abîme des passés… »

 

 

ROUTE VERS LE LIBAN

 

 

«  — Oh ! les exquis visages de jeunes filles, relevés de temps à autre vers nous, d’une fenêtre, d’un jardin ou d’une terrasse, au bruit du trot de nos chevaux… »

Mariage dans un village en contrebas de leur route.

«  Et tant de belles têtes d’hommes à grandes moustaches se lèvent vers nous, tant de délicieuses figures de jeunes femmes, aux yeux presque trop longs et trop noirs !… »

Agacement devant des bandes de touristes Cook les uns partis pour visiter les ruines de Baalbeck, les autres, équipés comme Tartarin chasser le lion.

 Ils voient un chantier : « …     le futur chemin de fer d’Alep ; dans une vallée, qui devait être solitaire et belle, des groupes d’ouvriers en chapeau, manœuvrant des machines … »

« Autour de nous, tout devient toujours plus âpre, plus tourmenté, et, par instants, au milieu de cette Syrie pourtant si profanée, nous reprenons pied dans la grande vie libre. »

« Notre compagnon de route nous conte qu’il est chrétien maronite et, par conséquent, très pauvre malgré son beau costume, à cause des persécutions religieuses ; la haine des Druzes et la rancune des grands massacres sont encore vivantes en lui ; quand il en parle, ses yeux étincellent. »

 

 

BAALBECK

 

 

«  … une immensité nouvelle, pas encore vue, s’ouvre devant nous : les plaines de Baalbek qui se déroulent comme une mer, et la chaîne du Liban qui se lève derrière elles comme une muraille du monde   (…) d’une grandeur presque terrible, avec ce ciel devenu ténébreux. »

« On dirait le fantôme même du vieux paganisme magnifique, cette colonnade du temple du Soleil, qui se tient là-bas dans l’air, trop grande, démesurée comme une vision, — en avant des cimes du Liban neigeux, très blanches ce soir sur les obscurités du ciel… « 

« En approchant, nous distinguons bientôt la Baalbek de nos jours : quelques maisonnettes, les unes arabes, les autres semi-européennes ; tout cela si pauvre et si petit, village de nains sous les pieds des grands temples silencieux !

À l’entrée de Baalbek, deux ou trois campements de bandes Cook ; des petits hôtels levantins ; une horrible école anglaise à toit rouge, et des voitures qui arrivent, amenant des touristes aux grandes ruines — aujourd’hui prostituées à tous. »

 

« Elles se présentent à nous, dans leur énormité écrasante, sous l’aspect d’une citadelle de géants, de tous côtés murée et sans ouverture, nulle part … »  Les habitants plus récents ont détruit  les marches, muré les propylées et les issues secondaires.

«  On entre là aujourd’hui par une vieille porte ferrée et basse qu’un gardien turc vous ouvre au prix d’un medjidieh par tête, et qui paraît ne donner accès que dans les souterrains de l’acropole.

Ce seuil franchi, on est, au milieu d’une obscurité de caverne, chez le vieux Baal (…)

Devant ces travaux de Titans, on est oppressé par la conscience de son infime petitesse, par le sentiment de l’impuissance où seraient les hommes de ce siècle, non seulement à rien produire de pareil, mais même à rien réparer, à rien relever dans ce chaos de décombres trop lourds. »

« Le lieu est solitaire, d’une désolation et d’un silence infinis   (…)   quelques chèvres, grimpées sur des sculptures précieuses, broutent l’herbe des ruines — et, au loin, la chaîne du Liban toute blanche de neiges apparaît entre les colonnes brisées, au-dessus des amoncellements de grandes pierres. L’ensemble est terrifiant sous les nuages sombres.

Les Sarrazins, d’ailleurs, ont été, après les chrétiens des premières époques, les principaux destructeurs humains de cette acropole unique au monde, qui semblait taillée pour ne jamais finir … »

Temple de Jupiter :  « Pour nos âmes modernes, tant altérées d’une foi, d’une espérance qui s’enfuient, il y a d’ailleurs un surcroît de trouble à constater que le dieu chimérique d’ici, dont le nom est aujourd’hui pour faire sourire, a pu avoir en son temps de tels sanctuaires solennels, dégageant, encore plus que nos églises, l’imprécise épouvante religieuse : illusion et néant que cette épouvante-là, simple jeu des aspects, des formes sévères, et, sur les êtres très petits que nous sommes, simple impression des choses trop grandes… »

 

«  Elle est très frappante, l’obstination qu’ont mise autrefois les hommes fanatisés, tant chrétiens que musulmans, à dégrader et démolir ces incomparables temples. Et, comme s’il fallait absolument qu’ils fussent détruits, les tremblements de terre (…)  se sont aussi acharnés là, de siècle en siècle … »

 

 

LA FIN DE L’ORIENT ?

 

 

«  Le crépuscule nous prend, très hâtif sous le ciel noir. La blancheur des neiges du Liban, aperçues entre les colonnes des temples, devient lugubre au milieu de cet assombrissement de toutes les choses… »

«  …    il paraît bien humble et bien sauvage, ce train de la vie matinale d’aujourd’hui, auprès des débris qui restent d’un passé d’inconcevable splendeur païenne… »

«  Nous nous avançons de plus en plus dans une Syrie moderne et dans une Syrie chrétienne, croisant des cavaliers, même des voitures, et des paysannes maronites non voilées, dont quelques-unes sont très belles. »

«  … nous avons repris nos costumes d’Europe, ternes comme l’Occident qui s’approche et aussi maussades que le temps du jour.

  (…)   tout le pays est hideusement bouleversé par les travaux du chemin de fer de Damas ; partout des entrées de tunnels bayant dans des rochers ; des machines qui fument, des amas de rails de fer, des éboulements de cailloux et de terre mouillée. Une espèce de neige fondue, dont nos vêtements sont bientôt trempés, ruisselle sur nous si froide que nos mains s’engourdissent et nous font mal à en pleurer. »

 

«  Fin de notre course aux fantômes, à travers un pays lui aussi finissant — et finissant de la grande fin sans recommencement possible.

Au départ, on nous l’avait dit : « Jérusalem, la Galilée… le Christ n’y est plus… » Et en effet, dans toute cette Terre Sainte, nous n’avons guère trouvé que la profanation, ou bien le vide et la mort. (…)  et le peuple arabe, qui depuis tant de siècles nous le gardait — sous un joug hostile, il est vrai, mais immobilisant et à peine destructeur — le peuple arabe, le peuple du rêve s’en va lui-même, et si vite ! devant l’invasion dissolvante et mortelle des hommes d’Occident… » (…)    les dieux brisés, le Christ parti, rien n’éclairera notre abîme…

Et nous entrevoyons bien les lugubres avenirs, les âges noirs qui vont commencer après la mort des grands rêves célestes, les démocraties tyranniques et effroyables, où les désolés ne sauront même plus ce que c’était que la Prière… »

 

 

APPENDICE II

QUELQUES NOTIONS SUR LA PALESTINE PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

 

 

 

Sur ce qui aurait pu être le sort des Juifs (et des autres minorités de Palestine ?) durant la guerre de 1914-18, si le pouvoir ottoman était arrivé aux mêmes extrémités que pour les Arméniens et les chrétiens assyriens, deux notations intéressantes  qui tendent à établir qu’il ne s’agit pas d’une hypothèse gratuite :

«  Révoltés par les mauvais traitements infligés aux Juifs par les Ottomans et conscients du sort réservé aux Arméniens, aux Assyriens et aux Grecs, plusieurs dissidents juifs ont formé un réseau d'espionnage appelé Nili, qui opérait en secret du côté britannique. Les activités du réseau d'espionnage ont été découvertes en 1917, ce qui a provoqué la colère des fonctionnaires ottomans, qui considéraient que les Juifs avaient trahi l'Empire ottoman, et a failli provoquer un massacre avant que des fonctionnaires allemands et du Vatican n'interviennent pour l'empêcher. Mais c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et qui a conduit à la déportation. »

(Wikipédia, art. Déportation de Tel Aviv et de Jaffa [1917])

 

« Des frictions naissent également du fait des intérêts globaux qui sont en jeu : on peut citer ici la population juive de Palestine, dont le sort aurait été vite réglé, tragiquement, par les Ottomans, si Berlin n’avait pas réfléchi en termes de grande politique internationale. »

( Dominique Trimbur, Jérusalem et la Palestine pendant la première guerre mondiale,  Bulletin du centre de recherche français à Jérusalem, 1999,  https://journals.openedition.org/bcrfj/3152 )

 

« Il est à noter que c’est aussi grâce à l’intervention vigoureuse des diplomates autrichiens et allemands, dont l’ambassadeur allemand à Istanbul Hans Von Wangenheim (1915) sympathisant de la cause sioniste et le chef d’état-major allemand Erich Von Falkenhayn (1917), qui reproche à Jamal Pacha le traitement inhumain qu’il impose aux Juifs, que la communauté juive a été épargnée . »

( Yossef Charvit, La Première guerre mondiale et le Yishouv, in revue Tsafon, La Grande Guerre et les Juifs, 2014)  [le Yishouv est la communauté juive en Palestine, distinguée entre ancien Yishouv, religieux et traditionaliste et le nouveau Yishouv, modernisateur et laïque, résultant de l’immigration à la fin du 19 ème siècle et au début du 20 ème] https://journals.openedition.org/tsafon/9691?lang=fr

 

 

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5 août 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 7 : ÉMILE DELMAS, ÉDOUARD SCHURÉ

 

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 7 : ÉMILE DELMAS, ÉDOUARD SCHURÉ

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

UNE PALESTINE MIEUX CONNUE

 

 

Dans les dernières décennies du 19 ème siècle, la Palestine reçoit des visiteurs en plus grand nombre , en raison de la plus grande facilité des déplacements et de meilleures infrastructures touristiques. Cet afflux de touristes, généralement de milieux favorisés, n’empêche pas le maintien des flux de pèlerins chrétiens – souvent originaires de Russie, mais aussi des pays latins y compris d’Amérique du sud.

Tous les témoins notent le renforcement de l’émigration juive – mais sans discerner encore en quoi cette nouvelle émigration diffère de celle déjà sur place : moins religieuse, plus laïque voire socialiste, ces nouveaux émigrants passent inaperçus auprès des visiteurs occidentaux qui se bornent souvent à ce qu’ils voient à Jérusalem, où la prière au mur des Lamentations constitue quasiment une attraction touristique

La Palestine, aussi bien sa géographie que son histoire, est aussi mieux connue du fait de la multiplication des fouilles archéologiques, entreprises par des organismes relevant de plusieurs pays, ou par des ordres religieux comme les Dominicains.

Parmi ces travaux, il fait citer le Survey of Palestine (description, vue d'ensemble de la Palestine),  travail de cartographie et de recherches historiques, onomastiques et géographiques réalisé pour le compte du Palestine exploration Found * dans les  années 1870  par des officiers du corps britannique des Royal Engineers. Il est probable que de tels travaux n’auraient pu avoir lieu sans l’autorisation du Sultan.

                                                          * Le Palestine Exploration Found a été créé en 1865  «  avec l’objectif de faire des recherches sur l’archéologie, la géographie, les moeurs, les coutumes et la culture, la géologie et l’histoire naturelle de la Terre Sainte. »

 

Ces travaux furent publiés en  plusieurs volumes consacrés à la Palestine-Ouest à partir de 1881.  Des travaux similaires étaient prévus pour la Palestine-Est (de l’autre côté du Jourdain) mais furent abandonnés (seul un volume parut).

Ceci nous permet de réaliser qu’à cette époque, la définition géographique de la Palestine (chez les Occidentaux) comprenait également ce qui est aujourd’hui le royaume de Jordanie, quoique cette région ait été moins impliquée dans l’histoire biblique.

Les travaux des ingénieurs anglais avaient principalement une visée scientifique mais des préoccupations stratégiques ou militaires n’étaient pas à exclure. L’un de ces officiers, le lieutenant Kitchener, à l’époque au début de sa carrière qui devait être longue et prestigieuse*, estima (parait-il) que la Palestine n’offrait aucun intérêt pour la Grande-Bretagne.

                                                                    * Horatio Herbert Kitchener, qui avait débuté par des travaux de cartographie, notamment à Chypre,  s’illustra ensuite dans le renseignement militaire lors de l’opération malheureuse au secours du général Gordon, assiégé dans Khartoum (1884-5). Il fut dans les années 1890 le sirdar (commandant en chef) de l’armée égyptienne (l’Egypte étant sous contrôle britannique) et atteignit la célébrité en battant les derviches à Omdurman en 1898,  puis fut l’un des commandants en chef britanniques durant la guerre des Boers. Field-marshall, élevé à la pairie, commandant en chef de l’armée des Indes, proconsul en Egypte, il fut ministre de la guerre au début de la Première guerre mondiale et périt dans le torpillage du bateau qui l’emmenait en Russie pour des entretiens en 1916.

 

Page de titre d'un des volumes du Survey of  Western Palestine, 1881. Les auteurs sont les lieutenants Conder et Kitchener, du corps des Royal Engineers (RE). Les commentaires sont du professeur Palmer de l'Université de Cambridge.

Site de vente Abebooks https://www.abebooks.fr/edition-originale/Survey-Western-Palestine-Arabic-English-Name/14827401170/bd

 

 

 

Assez ironiquement, une trentaine d’années après, les troupes britanniques firent la conquête de la Palestine et mirent fin à la domination ottomane, vieille de quatre siècles  sur cette région (prise de Jérusalem en 1917). Une fois la paix rétablie, la Société des Nations (SDN) nouvellement créée confia à la Grande-Bretagne le mandat sur la Palestine avec comme mission de mener le territoire à l’indépendance quand les conditions seraient remplies. Parmi les missions que la SDN confia à la Grande-Bretagne,  il y avait aussi la mise en œuvre de la Déclaration Balfour de 1916 promettant de créer en Palestine un foyer national pour les Juifs.

De l'autre côté du Jourdain, après des épisodes confus, l'émirat de Transjordanie sous  mandat britannique confié par la SDN, fut créé en 1921.

Mais pour en arriver là, il avait fallu la Première guerre mondiale. Au moment où nous reprenons notre survol des témoignages de quelques-uns des visiteurs en Palestine au 19 ème siècle, ces perspectives étaient complètement imprévisibles – bien que les craquements dans l’Empire ottoman (surnommé l’homme malade de l‘Europe) laissaient présager des évolutions dont personne ne pouvait prévoir le contour exact.

 

 

 

ÉMILE DELMAS

 

 

Parmi les  touristes de la fin du 19 ème siècle en Palestine, on trouve  Emile Delmas. Comme beaucoup de voyageurs lettrés, il publia le récit de sa visite.

Émile Delmas (1834- 1898) était un armateur et un homme politique, maire de la Rochelle et député de la Charente-Inférieure (plus tard Maritime) ; il consacre la dernière partie de sa vie aux voyages, visite l’Egypte  la Palestine et la Grèce (1894) puis Ceylan, Java, Sumatra et l’Inde 1895-96, poussant jusqu’à la frontière de l’Afghanistan.

Il publie le récit de ces deux voyages :

- Egypte et Palestine, 1896 (illustration d'Émile Couneau)

- Java, Ceylan, les Indes. Excursion sous l'équateur et la zone torride, 1897

Avant de partir pour l’Egypte et la Palestine, il se munit de recommandations de ses « amis et anciens collègues »,  les ministres Hanotaux et Leygues, pour les  représentants diplomatiques français des pays qu’il doit visiter , et même une lettre d’introduction de l’ambassadeur britannique en France pour Lord Cromer, le tout puissant « proconsul » anglais en Egypte*, puisque ce pays était sous protectorat officieux de la Grande-Bretagne - tout en continuant à être vassal de plus en plus théorique de l’Empire ottoman.

                                                        * « … pour le cas fort improbable où nous eussions rencontré quelque complication aux abords de la deuxième cataracte », écrit Delmas. La deuxième cataracte était la frontière informelle entre l'Egypte et le Soudan, qui était aux mains des derviches ou mahdistes, des fanatiques religieux en guerre avec les puissances voisines.

 

 

 

 

Egypte et Palestine, livre de E. Delmas avec des illustrations de E. Couneau, 1896.

 

 

 

IDÉE GÉNÉRALE SUR LA TERRE SAINTE

 

 

Bien qu’ agnostique comme il ressort  de ses remarques, Delmas, comme quasiment tous les visiteurs, est sensible aux souvenirs religieux indissolublement attachés à la Terre Sainte : «   Nous ne venons point y chercher de merveilleux monuments comme en Egypte :  ce qui nous attire ici,  c’est simplement ce sentiment pieux qui a ses racines dans les naïfs souvenirs de l’enfance,  qui a été mis aux prises avec les rigueurs sèches de la raison (…)  Dans cette lutte,  bien des choses ont sombré en nous-mêmes  (…)  mais ne trouvez-vous pas qu’ il est doux de pouvoir saisir dans leur cadre tant de scènes qui ont fait battre nos cœurs innocents ... » 

Lui est ses deux compagnons (Couneau, artiste peintre amateur,  et le docteur Moussaud) débarquent à Jaffa,  ce qui parfois compliqué : « Même par les temps les plus calmes,  sans la moindre brise,  il y a toujours de la houle devant Jaffa … » 

Delmas fait le trajet en train, répétant ce que d’autres voyageurs ont dit avant lui ; la riante plaine de Saron puis les sombres montagnes de Judée (Juda) : «  Je n’oublierai pas l’impression sinistre que j’ éprouvai en abordant cette chaîne farouche jetée comme un énorme mur de prison entre Jérusalem et les plaines ensoleillées qui bordent la côte de la Méditerranée. »

Ces montagnes ne sont pas habitables, parcourues rapidement par des Bédouins et leurs troupeaux – pour lui,  les Bédouins sont les ancêtres des Juifs, puisque les tribus qui peuplèrent  la Palestine venaient du Sinaï.

 

 

Carte de la Syrie ottomane avec les vilayets de Syrie, de Beyrouth, la province (semi-autonome) du Liban et le mutessariflik (moutassarifat) de Jérusalem, extraite du  livre Syrie, Liban et Palestine. Géographie administrative, statistique, descriptive et raisonnée, de V. Cuinet, 1896. Le moutassarifat de Jérusalem (parfois appelé sandjak), sans constituer lui-même un vilayet (province, comprenant plusieurs sandkaks ou départements), n'est rattaché à aucun vilayet.

Wikipédia, art. Moutassarifat de Jérusalem.

 

 

POPULATION DE JÉRUSALEM – UNE VILLE DE L’OMBRE

 

 

Voici Jérusalem :

La gare est séparée par une vallée de la ville proprement dite. Une  voiture à chevaux les emmène « à fond de train » «  à l’hôtel Morcos,  un des deux hôtels que possède Jérusalem »  - notant qu’une grande quantité de voyageurs préfèrent l’hospitalité des couvents « où ils sont très confortablement traités ».  

« J’ai lu dans plusieurs livres que Jérusalem comptait environ 45 000 habitants.  Les indications recueillies sur place à des sources sérieuses lui donnent environ 80 000 habitants,  les Juifs entreraient dans ce chiffre pour 45 000,  le reste serait formé de Mahométans,  de Latins et de Grecs. Ce qui n’ est pas contestable,  c’est que dans les dix dernières années le mouvement antisémitique [la persécution antisémite] a rejeté un grand nombre de Juifs sur Jérusalem,  particulièrement des Juifs de Russie. »

 

«   A examiner la population qui passe dans les rues et dont les traits ou le costume sont assez caractéristiques (…)  on peut bien admettre que les Juifs sont pour moitié dans le chiffre de la population. » 

Il regarde la ville depuis la terrasse de  l’hôtel Morcos, ce qui l’entraîne à mélanger le sort des Juifs et le destin de la ville et de la Palestine entière : « Avoir été le berceau du Christ qui apportait les formules d’amour et de paix,  et pour ne l’avoir pas compris, tomber à l’état de race maudite et flétrie.  Est-il une histoire plus lamentable,  plus lugubre que celle de ce peuple (…) une expiation de dix-neuf siècles ne suffit-elle pas ?  N’ y aura- t- il pas un rayon de grâce pour cette nation dispersée,  proscrite,  persécutée et rejetée depuis deux mille ans par la haine du monde dans les plus vils métiers,  dans les plus basses inspirations de la lutte pour la vie ? » 

« Le ciel gris semble étendre un suaire sur cette ville ; l’obscurité du soir qui l’envahit n’ajoute que de l’ombre à l’ombre. »

Où sont tous les rêves de son enfance qui lui montraient une Jérusalem radieuse ? Il voit passer les « fidèles agents de la salubrité » - les chiens qui vont rétablir un peu de propreté dans les rues.

Visite à Bethléem, déception de ce village d’Orient où on fabrique des objets de piété dans des ateliers crasseux.

 

 

DIPLOMATIE ET RELIGION

 

 

Le consul général de France expose les principales difficultés de sa fonction : « les luttes de prédominance entre les différentes confessions religieuses.  Ces luttes se manifestent sous les plus futiles prétextes » ;  ces querelles que les patriarches et les évêques essaient d’aplanir débouchent parfois sur des émeutes sanglantes : « Il suffit que le lampiste du Saint Sépulcre ou de l’église de la Nativité ait déplacé par inadvertance une lampe arménienne ou latine,  qu’ il ait versé un peu plus d’huile dans la lampe latine que dans la lampe grecque,  pour entraîner une rixe sauvage (…) L’année dernière,  il y eut mort d’homme.  Aux heures d’exaltation que suscitent Pâques et Noël , la diplomatie européenne est dans des transes à Jérusalem ( …) chaque année aux approches des grandes fêtes, le gouvernement turc renforce d’un bataillon la garnison de Jérusalem et dirige une ou deux compagnies sur Bethléem pour imposer la paix du Christ aux chrétiens. » 

Le consul général supervise 19 établissements français d’enseignement , « ces établissements sont dirigés par des religieux »,  dont le consul vante les mérites.

 Delmas et ses amis obtiennent l’autorisation de visiter la mosquée d’Omar, sous l’escorte d’un soldat turc et d’un kawas [garde] du consulat :  « Nous y pénétrons après avoir chaussé cela va sans dire les inévitables babouches. » 

« Avant de quitter la mosquée d’El Aksa,  nous remarquons une fenêtre fermée par un grillage en fil de fer auquel sont attachées des milliers de petites ficelles ;  le guide Musulman nous explique que tout bon croyant pour attirer sur lui les faveurs d’Allah,  ne doit pas négliger d’attacher son brin de ficelle au fil de fer du grillage. Delmas et son ami  Couneau en font autant.

 

 

LES RELIGIEUX FRANÇAIS AUXILIAIRES DE LA FRANCE

 

 

Au couvent de l’église Sainte-Anne, ils sont reçus par un religieux français qui leur offre de l’excellente chartreuse et leur fait visiter un petit musée d’antiquités.

La mission dont il dépend constitue un «  séminaire essentiellement français et patriote » qui apprend à de jeunes enfants chrétiens l’arabe, le français et l’anglais et les prépare à l’enseignement secondaire.

Ils visitent  l’institut des Dominicains qui se consacrent, outre leur mission religieuse,  à des travaux archéologiques.

De façon générale, Delmas note que les ordres religieux sont «  dans tout le Levant,  les plus fidèles et les plus utiles auxiliaires de la France ».

Delmas et ses compagnons suivent la Via Dolorosa : « Son point de départ est au couvent des Dames de Sion,  établissement subventionné par la France et dont les sœurs consacrent leur existence à l’éducation d’orphelines. »

« Février est le mois le plus froid en Palestine et quelques caresses du soleil ne sont pas de trop pour adoucir ou réchauffer les impressions générales dans une ville située à 789 mètres d’altitude,  qui connaît la glace et la neige. » « Le lendemain,  le ciel est gris,  le temps est froid,  la pluie se met de la partie,  le thermomètre marque 11 degrés.  Ce n’est plus l'Egypte, c’est son antithèse. » 

 

 

 

SAINT- SÉPULCRE – NONCHALANCE TURQUE

 

 

La ville donne une impression d’un « incessant va et vient de pèlerins convaincus,  de touristes indifférents », de prêtres et de moines de toutes les confessions chrétiennes, certains demandant des aumônes avec des airs protecteurs.  « Au moment de la semaine sainte,  il vient au Saint Sépulcre de tous les points du monde une nuée de pèlerins. »

Au Saint-Sépulcre, Delmas remarque le corps de garde turc – et curieusement (pour un agnostique), il semble plus indigné que d’autres visiteurs : « Les soldats qui le composent fument et prennent leur café avec une nonchalance dédaigneuse.  Hier cependant,  dans la mosquée d’Omar,  ces mêmes soldats nous interdisaient préventivement de fumer sans que rien leur eût permis de nous croire capables d’une pareille inconvenance »; mais en y regardant de plus près « ils n’y apportent aucune idée de mépris,  de bravade ou de défi (…)  ils accomplissent simplement leur corvée de garde comme ils le feraient partout ailleurs.  Comme je l’ai déjà indiqué,  leur fonction,  et ils s’en acquittent paraît-il avec une louable impartialité,  est d’empêcher les rixes entre chrétiens ;  ces rixes parfois sanglantes éclatent littéralement comme une chaudière surchauffée dans ces lieux mêmes où le Christ a souffert et donné sa vie … »

 

«  Ma pensée retrouve bien mieux le Christ sous les oliviers du Gethsémané,  sur les chemins de la Galilée,  sous les profondeurs du ciel bleu, que sous la clarté dévotieuse des mille lampes du Saint-Sépulcre et je sors de ce lieu consacré sans y avoir trouvé les émotions que je cherchais. »

 

L'église du Saint-Sépulcre.

Aquarelle d'E. Couneau dans le livre Egypte et Palestine de E. Delmas

 

 

 

CITÉ DES LÉPREUX

 

 

Retour à l’hôtel Morcos, mais « les nuits y sont intolérables,  c’est à croire qu’ il y a un congrès de coqs et d’ânes à Jérusalem.  Depuis minuit jusqu’ à l’aurore, les ânes ne cessent de braire et les coqs de chanter »,  sans compter les cloches des nombreuses églises qui  «  répètent chacune deux ou trois fois l’heure et les quarts d’heure afin que nul n’en ignore.  C’est un carillon discordant qui vous paraît durer un siècle et achève de mettre votre système nerveux dans le plus lamentable état. »

Heureusement l’hôtelier s’arrange pour faire cesser le bruit des ânes et des coqs (qui doivent lui appartenir).

En dehors de la porte de Jaffa, la carcasse  d’un cheval, que des chiens achèvent de dévorer : ce sont  les « agents de la voirie turque,  les seuls qu’il y ait en ce pays » , mais ils n’ont pas un pareil régal tous les jours.

«  Nous voici dans le fond de la vallée.  Assis sur la margelle d’une fontaine,  un vieux Bédouin et une jeune fille s’entretiennent. De quoi causent-ils dans cette solitude ?  Seraient-ce Éliézer et Rébecca ? »

Visite de la cité des lépreux (en dehors de la ville) sous la conduite d’un médecin de l’hospice français : « le gouvernement turc a fait construire la petite cité pour ces malheureux qui n’ont point ainsi à se préoccuper d’un loyer ;  en outre il leur fait une distribution régulière de blé ; en y ajoutant les aumônes qu’ils recueillent sur le bord des routes,  ils arrivent à s’entretenir. Quelquefois un lépreux et une lépreuse contractent union matrimoniale … »

 

 

QUARTIER JUIF

 

 

Retour à Jérusalem, visite du quartier juif ; «  … nous pénétrons dans le quartier juif par la porte des Ordures ou des Maugrabin. » « Le quartier juif situé au sud de la mosquée d’Omar, est un dédale non pas de rues, mais de ruelles toutes plus sordides les unes que les autres ;  chacune est un cloaque (…)  il n y a point de ruisseau ;  tout ce qui y coule y croupit,  la puanteur est épouvantable.  Il est difficile d’imaginer comment on peut vivre dans de pareilles conditions d’hygiène et de salubrité (…)  C’est là que en entrant,  il faut murmurer lasciate ogni speranza [laissez toute espérance].  Attirés par le son d’une musique,  nous entrons dans une maison juive ;  on y accède par un labyrinthe de cours et de petits escaliers.  Le maître de la maison qui marie sa fille nous convie poliment à nous rafraîchir ».

L’époux parait malade et le Dr Moussaud qui l’examine pense qu’il est phtisique.

«  …  nous prenons congé de ces pauvres gens en les remerciant d’une hospitalité qu’ ils ne nous devaient pas,  et en exprimant aux époux des vœux très sincères pour leur bonheur et leur prospérité. »

 

 

 

MUR DES LAMENTATIONS – UNE RACE QUE RIEN NE PEUT ABATTRE

 

 

«  Dans l’après midi, nous nous souvenons que le vendredi est le jour traditionnel où les Juifs vont de 4 à 5 heures du soir pleurer près des ruines présumées du Temple. »

Ils s’ y rendent. «  Le mur des lamentations qui a 48 mètres de long sur 18 mètres de hauteur, passe pour être une substruction du grand Temple,  soit celui de Salomon,  soit celui d’Hérode (…)  Il s élève au-dessus d’une ruelle laissant aux Juifs une place bien réduite pour leurs dévotions.  On s’empresse moyennant finances,  bien entendu,  de m’offrir un méchant escabeau adossé au mur qui fait face à la muraille historique ;  nous nous y installons pour observer.  Les fidèles et les curieux commencent à affluer ; à 4 heures et demie la ruelle est pleine. »

Les femmes sont en très petit nombre. « Tous murmurent à voix basse des prières,  collant leur front et leurs oreilles contre la muraille.  De temps en temps,  l’un d’eux semble prendre la parole au nom des autres, élève la note de sa lamentation qui se termine en gémissement douloureux ;  tous répondent et la plainte devient générale.  Parfois leur oreille s’applique et s’attarde longuement sur le mur comme s’ils espéraient une réponse (…)  Tout cela au milieu des conversations,  de la circulation des curieux des mille bruits qui devraient les distraire et ne paraissent pas les troubler. » 

A ce moment,  «  un jeune Franciscain de grande taille,  beau garçon,  tête vraiment virile et noble »,  s’arrête devant la scène, et  regarde : «  il y a de la compassion et de l’étonnement dans son regard. En passant devant nous,  il nous salue ;  nous répondons et pendant ce dixième de seconde où les yeux se croisent et se pénètrent,  il s’échange là,  entre chrétiens,  comme un regard d’intelligence ou de complicité.  Bien que les abîmes de la foi nous séparent de ce jeune Franciscain,  il semble que nous ayons eu simultanément pour ce vieux monde attardé qui gémit sous nos yeux une même pensée moderne de compassion fraternelle. »

«  … affluent maintenant des rabbins de tout âge avec leur bonnet bordé de fourrure,   ils gémissent de plus en plus ;  jeunes et vieux lévites ou laïques portent des papillotes en tire-bouchon, coiffure usitée chez les Juifs à Jérusalem,  mais qui si vous y ajoutez ce regard bas et de côté particulier aux animaux habitués à être battus,  donne à la plupart d’entre eux une allure louche et équivoque. »

Delmas note que les boucles blondes et le teint rose pâle l’emporte chez les fidèles juifs – ce qui est étonnant « sous ce climat de Bédouins » ; leurs vêtements sont parfois très riches mais « toujours avec un caractère de crasse douteuse particulier à Jérusalem,  difficile à définir,  aussi je me borne à dire que lors même que le costume est propre, il n’en a pas l’air. »

Arrive maintenant la population aisée :  «  Les femmes toujours rares, sont uniformément vêtues de blanc ou de noir. Tout ce monde s’installe devant le mur debout, priant,  gémissant ou lisant dans de vieux livres . «   Et tout à coup de l’autre côté du mur,  éclatent des rires joyeux,  c’est un mariage musulman. » 

«  Qu’y a t-il en réalité au fond de ces lamentations ?  Est-ce un respect traditionnel pour un passé disparu (…)  Ou bien faut-il y voir le cri de désespoir d’un peuple qui gémit  et qui espère encore la résurrection de sa grandeur ?

«   J’incline vers cette dernière hypothèse.  Elle répond mieux au caractère indomptable de cette race mystique,  persévérante,  farouche,  que la persécution et la dispersion n’ont pu ni abattre ni modifier,  et qui offre le plus étonnant exemple de résistance que l’histoire ait enregistré . »

«  Nous sortons du quartier juif par la porte des Ordures,  nom officiel contre lequel je proteste,  parce que toutes les autres portes de Jérusalem ont des droits égaux à le réclamer. »

 

Femmes et enfants au mur des Lamentations, vers 1900.

Dans sa description,  Delmas indiquait avoir vu peu de femmes au mur des Lamentations. Il est probable qu'elles y allaient - en général - séparément des hommmes.  

Wikipédia, art. Western wall. 

 

 

 

IL Y A MIEUX AILLEURS

 

 

Visite de la colline de Sion : « Jérusalem est bien la ville sainte par excellence  (…) et c est avec une sensation de pieux respect que vous parcourez ses ruelles silencieuses. »  « Ce qui impressionne dans le séjour à Jérusalem,  c’est qu’ il n est pas un des points de ce sol qui n’ait été sacré ou immortalisé par le ministère ou la mort du Christ. »

«   Si l on se place exclusivement sur le terrain de la foi chrétienne (…)  je n’imagine pas qu’ il y ait sur la terre pour un cœur croyant un lieu où l’âme puisse trouver une plus riche moisson d’émotions variées  (…)  et je dis au croyant : venez repaître votre âme au tombeau du Christ. Mais au point de vue du tourisme pur indifférent à toute spéculation religieuse,  je dois confesser qu’ il y a à Jérusalem de fortes lacunes : à part la mosquée d’Omar et les murs de Saladin,  le côté monumental ne présente qu’un intérêt relatif,  les ressources intellectuelles sont clairsemées  (…)  ni tableaux,  ni statues , le paysage quoique imposant,  est désolé ;  la ville est sordide de puanteur et de malpropreté ; le confort de la vie est à peu près nul et je me laisserais évidemment aller à dire au touriste :  il y a mieux ailleurs .»

«  Pour mieux faire comprendre mon état d’âme,  je conclus ainsi : je suis altéré de revoir le Nil que je viens à peine de quitter ;  content d’avoir vu Jérusalem ,  je n’y retournerai plus. »

 

 

MER MORTE - BÉDOUINS

 

 

Visite à la vallée du Jourdain, sous la conduite de Moussah,  «  un superbe Bédouin plein de dignité,  jeune,  à figure grave,  franche et sympathique,  cheik d’une tribu dont nous traverserons la lande… »

« …  je confesse que j’appréhendais l’excursion de la mer Morte comme une maussade obligation du voyage.  Eh bien,  j’ai rarement eu pareille et plus agréable surprise ;  je conserve de cette excursion un des plus charmants souvenirs de notre voyage en Terre Sainte… »

Béthanie, Bethphagé, dont il ne reste que des vestiges : « Tous ces noms bibliques sanctifiés par les souvenirs ont une harmonie singulière,  l’imagination les grandit… « 

A Jéricho ; «  La nuit est venue après un très confortable dîner,  mystère dans ce coin perdu (…)  nous nous installons sur le balcon de l’hôtel [du Jourdain] tout simplement pour y rêver. La lune s’est levée… » 

« Nous avançons toujours sous un soleil qui brûle bien que nous soyons au cœur de l’hiver de Palestine. »

Mais le Jourdain est loin d’être le puissant cours d’eau où ils rêvaient de se rafraichir : «  Il faut bien s’y résigner,  c’est le Jourdain,  il paraît avoir 15 à 20 mètres de large et roule avec impatience des eaux rougeâtres qu’il serait impossible de boire … »,  environné par quelques arbrisseaux malingres dans un terrain marécageux.

 Plus tard  «  nous nous trouvons face à face avec un campement de Bédouins  (…)  ces braves pirates du désert nous regardent passer d’un air grave et débonnaire.  Ce sont des Bédouins nomades,  lignée lointaine d’Amalécites,  de Philistins ou de Madianites,  campés là pour quelques jours,  quelques semaines,  jusqu’ à ce que la fantaisie ou l’épuisement des environs les poussent vers quelque autre savane de Judée.  Ce sont de beaux hommes,  souples comme des chevaux sauvages,  préférant l’indigence et la liberté au salariat des villes. » 

 

Fin de l’excursion : « … le brave Moussah prend congé de nous. Comme nous,  il sent bien que nous ne nous verrons plus en ce monde. Aussi quand je lui dis :  Moussah,  au revoir,  il me regarde surpris,  mais il comprend de suite quand à tout hasard mon doigt lui montre l’immensité bleue,  et nous nous serrons plus fortement la main.  Adieu Moussah ! Il s’éloigne au galop, se retourne,  nous dit encore une fois adieu de la main et disparaît derrière ces montagnes au-delà desquelles ce soir il retrouvera sa tente. »

 

Groupe de Bédoins en Terre Sainte. Photographie fin du 19 ème siècle.

Site de reproductions Meisterdrucke.

 

 

 

 

THÉÂTRE À JÉRUSALEM - DÉPART

 

 

«  Notre voyage en Palestine est terminé.  Je suis heureux d’ y être venu ; bien que je n’y aie point trouvé l’écho lointain de ces douces sensations de l’enfance dont le souvenir a tant de charme. Mais j’ ai vu et parcouru les lieux où s’est déroulé le grand drame et j’en sors plus pénétré que jamais de respect et de reconnaissance pour celui qui en fut le héros,  qui osa formuler la plus pure morale que l’esprit humain puisse concevoir et au prix de sa vie substitua au régime de la force et de la servitude,  le régime de grâce et d’amour qui a transformé les conditions d’existence de l'humanité. »

Mais avant de partir,  il faut répondre à une invitation du colonel gouverneur de Jérusalem qui donne une représentation théâtrale pour l’anniversaire de la naissance du sultan. « Tous les dignitaires de Jérusalem,  tout le corps des fonctionnaires et des officiers en grand uniforme,  assistent à la réception.  Des domestiques offrent des rafraîchissements,  des confitures et cela va sans dire,  le café préparé à la turque  (…)  Il n y a point de théâtre à Jérusalem », mais épisodiquement on y trouve « quelques malheureux intermédiaires entre l’acteur et le forain qui jouent des pantomimes  (…)  Ce soir-là les artistes se surpassent paraît-il, et le gouverneur témoigne de sa satisfaction par de sonores et francs éclats de rire  (…)  La jeune fille d’ailleurs qui constitue à elle seule tout l’élément féminin de la troupe,  jolie blonde hongroise nous dit-on,  possède une belle voix de contralto et dévide son répertoire en cinq ou six langues différentes. » « … si vous restiez encore quelques jours à Jérusalem,  nous vous ferions assister à une représentation où les enfants des Écoles des frères [des religieux catholiques] vous serviraient cinq pièces en cinq langues différentes »,  lui dit un fonctionnaire du consulat  français

 

 

Officiers et notables ottomans de Palestine (probablement  à Jérusalem) réunis pour une prière.

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Compte tenu de l’heure tardive (personne ne sort tard à Jérusalem),  l’hôtel est clos et il faut faire du raffut pour se faire ouvrir de sorte que tous les chiens de Jérusalem se mettent à aboyer.

«  Le lendemain nous quittons Jérusalem à l’aube naissante;  à 11 heures le train nous dépose à Jaffa. Sur rade se balance le Dakhalieh,  steamer de la Compagnie khédiviale,  qui doit nous emporter à Alexandrie.  Toujours clément pour nous,  le ciel est sans nuages,  la mer sans ondulations.  Dans le canot Cook,  on empile nos bagages … » 

 

 

 

JÉRUSALEM DÉCRITE PAR ÉDOUARD SCHURÉ

 

 

 

Edouard Schuré (1841-1929) a acquis une certaine réputation pour ses livres dédiés au spiritualisme dont le plus connu reste Les Grands Initiés (Jésus, Pythagore, Bouddha, etc). Il fut admirateur de Wagner, membre de la société théosophique, proche de Rudolf Steiner. Dans sa philosophie, les efforts des doctrines religieuses et ésotériques de tous les temps devaient converger dans un syncrétisme.  Il n’est donc pas étonnant qu’il ait parcouru l’Orient, berceau des grandes religions,  voyage dont il tira son livre  Sanctuaires d'Orient, Égypte, Grèce, Palestine (1898 ); on y trouve la description qui suit  de Jérusalem, contemporaine à peu de choses près, du séjour de Delmas dont on vient de parler.

 

« Jérusalem se divise en trois quartiers et en trois populations absolument distinctes. Il faut les visiter successivement pour saisir la sur prenante physionomie de cette ville, unique dans son genre. [...]
 Le quartier juif, resserré entre le quartier arménien, le quartier musulman et l'enceinte de la mosquée d'Omar, est le plus extraordinaire d'aspect. Une population sordide y pullule dans un dédale de ruelles et s'y entasse en des maisons à portes basses, à petites fenêtres grillées qui laissent à peine pénétrer un rayon de lumière. Ce sont pour la plupart des Sarardim* ou des Juifs revenus de Pologne, aux yeux bleus et aux cheveux jaunes. Les jeunes gens, coiffés de bonnets de coton pointus, ont des lévitiques brunes serrées à la taille ; les vieillards pauvres portent des manteaux sans manches ; les vieux marchands, des manteaux de fourrure usés. Les rabbins en dalmatiques à ramages cheminent à petits pas. Les velours bleus ou violets, les soies cramoisi ou rose fané racontent des poèmes de luxe ancien ou de longue misère, de fierté indomptable et d'humiliation profonde.

Presque tous, jeunes ou vieux, portent les cheveux en papillotes. Cette coiffure s'harmonise avec leurs traits fins et distingués.
Jeunes et vieux, ils vivent là parqués dans leur ghetto. Et cependant cette foule misérable, entretenue par l'activité de l'Alliance Israélite Universelle, augmente toujours et forme la majorité de la population. Les persécutions les poussent vers la Terre Sainte, mais aussi le désir d'être enterrés « auprès de leurs pères » dans la vallée de Josaphat. Mais pas un de ces Juifs ne pénétrera par les grilles de Haram-ech-chérif dans l'enceinte sacrée de l'ancien Temple. Il risque rait d'être tué par les soldats turcs, tout comme le chrétien qui oserait s'y aventurer sans la protection d'un cawas consulaire.
On s'aperçoit bien vite qu'on a changé de race, de religion et d'atmosphère morale, lorsqu'on passe du quartier juif au quartier musulman. Il ressemble à tous les bazars d'Orient : de longues rues pittoresquement sales, abritées de nattes. On y voit marcher fièrement, avec une nonchalance dédaigneuse, de grands Bédouins maigres, au profil d'aigle, à la peau brûlée, leurs longs manteaux bruns traînant derrière eux dans la poussière. On y voit aussi des femmes accroupies, aux mamelles pendantes, avec des regards d'animaux, et des Arabes à barbe blanche, beaux comme des patriarches.


Tout autre est le quartier chrétien. Le monde juif et le monde musulman sont marqués tous les deux d'un trait unique et fort.

Dans le quartier chrétien par contre, monuments, costumes et visages, tout porte le cachet de la diversité, des luttes intestines et du travail incessant qui divise la chrétienté, mais aussi d'une vie morale et intellectuelle plus intense. Sur la petite place du Saint-Sépulcre, où l'on descend par un escalier comme dans une fosse, ce sont des défilés de pèlerins de tous les pays du monde et de toutes les églises chrétiennes. Là, prêtres et fidèles se croisent parmi les étalages d'objets de sainteté. Les popes grecs se distinguent par leur prestance autoritaire sous leurs grands chapeaux noirs. Ils pensent visiblement : " Nous sommes ici les maîtres depuis les temps de Byzance et nous ne lâcherons pas notre domaine. " La physionomie des moines et des prêtres latins exprime une vie religieuse active, un prosélytisme ardent. »


Edouard Schuré, Sanctuaires d'Orient, 1898.

Cité par Dominique Perrin Palestine, (chapitre La Palestine ottomane,  2000, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48740.

                                                                    * Sarardim est curieux. Le mot s'applique-t--il aux Juifs « revenus de Pologne », ou faut-il (plutôt) comprendre qu'on rencontre à Jérusalem surtout des Sarardim et des juifs de Pologne ? S’agit-il d’une erreur pour  Sefardim ou plus couramment aujourd’hui, Séfarades ? Ceux-ci sont à l’origine, des  juifs de la péninsule ibérique et par extension, les Juifs du Maghreb et d’Orient,  par opposition aux Juifs d’Europe centrale et de l’est, appelés Askhénazes. 

 

 

 

APPENDICE

 

Le Livre de Delmas Egypte et Palestine,  est divisé en deux parties équivalentes pour chaque pays. Delmas fait sur l’Egypte nombre de remarques ou de descriptions qui méritent d’être citées même si elles sont en-dehors de notre sujet.

On pourra remarquer que le laïque Delmas est plus indifférent aux inégalités et à la misère du peuple égyptien (non décrite, sauf omission) que les religieux RP de Damas et Portmans. Pour lui, le peuple égyptien est fondamentalement gai, voire heureux. La dynastie khédiviale, dont Damas et Portmans critiquaient la tyrannie et les dépenses excessives, est présentée comme populaire et soucieuse de bien faire. Les souffrances du « pauvre fellah » sont attribuées aux charges de l'occupation britannique.

 

 

RUES DU CAIRE

 

« Dans tout ce grouillement très bruyant, la police fait son métier, brandissant cravache ou matraque, au fond très paternelle et très humaine. Voici des agents qui font ranger la foule pour laisser passer un enterrement ;  ce doit être l’enterrement d’un riche ou d’un croyant de quelque importance,  car on porte en avant de la bière deux drapeaux symboliques ;  la bière est précédée du groupe d’enfants des écoles et d une douzaine d’aveugles marmottant les prières,  puis vient la foule des parents et amis ;  le cortège est terminé par des femmes dévoilées.  Est-ce bien possible ?  J’y regarde à deux fois pour m’en assurer ;  elles sont dévoilées,  ô Allah ! »

Un autre enterrement qui « ne manque pas de gaîté ; il est dans la note générale.  Pendant qu’il défile allegro ou presto, je ne sais trop, sur son passage, des mioches portant déjà la longue robe bariolée, cabriolent et roulent dans la poussière sans se soucier de la mort qui passe. Tout cela est gai , coloré, la bonne humeur est universelle et nous nous mettons à rire comme tout le monde sans savoir pourquoi .

Parfois cependant,  la note sévère apparaît :  c’est quelque Soudanais,  Maure,  Arabe ou Marocain qui marche gravement, extatique et farouche,  portant dans ses yeux fixes et vagues tout le fanatisme de l’Islam… »

 

Rue du Caire.

Aquarelle d'E. Couneau dans le livre Egypte et Palestine de E. Delmas

 

 

 

 

LE JEUNE KHÉDIVE

 

« Mais un mouvement se produit sur la place du Palais.  Des gendarmes égyptiens à cheval, en tunique verte,  culotte chamois,  bottes à l’écuyère,  propres comme nos municipaux,  font circuler la foule (…) une voiture découverte vient s’y placer précédée de coureurs nubiens jambes nues,  vêtus de superbes costumes brodés d’or.  C’est le khédive, qui va demander quelque repos aux ombrages de Ghézireh ou de Choubra.  Il passe et nous saluons avec sympathie ce jeune homme aux prises avec la panthère anglaise*  (…)  Abdul Hilmi**  est sérieux,  travailleur,  patriote,  il voudrait une Egypte libre,  il la croit suffisamment pacifiée,  réfléchie,  pour que l’Europe la laisse suivre sa destinée en toute indépendance  (…)  les lourdes charges de l’occupation anglaise,  qui se traduisent forcément en impôts sur le pauvre fellah,  le préoccupent à bon droit  (…)  ce qui n’est un secret pour personne,  c’est la sympathie profonde et le respect que témoigne à ce jeune prince toute la colonie française du Caire. »

                                                                       * Façon de désigner la Grande-Bretagne qui depuis 1882 exerce sur l'Egypte un protectorat non-officiel. 

                                                      ** En fait, Abbas II Hilmi, khédive de 1892 à 1914,  date à laquelle il fut déposé par les Britanniques pour avoir pris position en faveur des Ottomans, alliés des Allemands et des Autrichiens,  au début de la Première guerre mondiale.

 

 

DERVICHES

 

 

« Nous hélons un cocher en robe et en turban et nous nous faisons conduire près de l île de Rhodah,  à un local d’accès difficile et d’allure équivoque où se réunit périodiquement une confrérie de derviches pour y faire ses dévotions.

(…)  Bientôt les mouvements de corps s’accélèrent (…) La frénésie s’accroît,  les poitrines deviennent haletantes, la projection des bustes en avant conduit les fronts presque jusqu’au sol,  l’expiration des poitrines atteint la puissance d’un hurlement ;  la scène devient démoniaque, indescriptible.  Alors au centre du cercle formé par les derviches hurleurs,  s’avance un derviche tourneur, puis un second, puis un troisième à tour de rôle. La flûte et les tambourins ont suivi l’ivresse générale  (…)  bientôt vous avez sous les yeux un sabbat inexprimable,  exécuté par 25 ou 30 possédés dont l’un tourne comme une toupie pendant que les trente autres se cassent en deux,  hurlent et soufflent comme un concert de bêtes féroces et de soufflets de forge.  Au bout d’une heure environ,  ce délire éprouvé ou joué prend fin :  les croyants reprennent leurs chaussures,  rajustent leurs chevelures,  mettent quelque ordre dans leurs vêtements,  se serrent la main en échangeant des signes cabalistiques et se séparent jusqu’ au vendredi suivant, aidés dans leur inepte mise en scène par quelques convaincus (…) dans les yeux de quelques-uns d’entre eux,  j’ai bien lu que, un soir de Ramadan dans quelque gorge libyque [gorge du désert de Libye qui s'étend sur une partie de l'Egypte],  il vaudrait mieux pour un chrétien rencontrer une hyène que se trouver face à face avec l’un d'eux.

(…) Au sortir de ce cauchemar, notre voiture nous conduit au Champ de course où se trouve assemblé tout le high life* du Caire. La route est couverte de files d’équipages, de gardes à cheval , de cavaliers musulmans ou européens, presque tous sont montés sur de jolies bêtes… »

                                                   * High life : ce terme anglais, maintenant démodé, désignait la bonne société.

 

 

DANSE DU VENTRE

 

 

«  Après le diner nous allons achever la soirée à l’ Eldorado,  un des nombreux cafés concerts du Caire.  Dans la salle des spectateurs uniformément vêtus à l’européenne et coiffés du fez  (…)

Sur une estrade maigrement parée, une douzaine de femmes sont assises dans des costumes éclatants ;  leur type et leur teint ne laissent aucun doute, ce sont des Égyptiennes, des Nubiennes.  L'une d’elles,  plus jolie que les autres, a la peau d’une blancheur nacrée et ses traits d’une régularité parfaite nous font dire sans hésitation :  c’est une Arménienne ou une Circassienne.  Elle vient faire la quête dans la salle ;  nous lui demandons d’où elle est :  elle est de Marseille. Le spectacle est de peu d’intérêt ;  c’est invariablement la danse du ventre qui en fait le fond  (…)  ces frémissements de poitrine et ces déplacements désordonnés d’abdomen sont accompagnés par une musique arabe,  flûte et tambours,  mais ce charivari lamentable est tel que nous sortons en quête d’un autre spectacle… »

 

 

CONDITION FÉMININE

 

Son ami Couneau raconte «  qu’ il vient de voir assommer une vieille femme par des agents de police.  Elle sortait du tribunal où sans doute les juges l’avaient condamnée ou déboutée, car elle était furieuse.  Elle insulte les hommes du poste en passant. Ceux-ci, exaspérés, sortent, veulent l’arrêter ; elle résiste, se débat, cogne, mord,  égratigne ;  les agents la bâtonnent ; dans la lutte ce vieux corps décharné reste nu,  déchiré,  sanglant,  sans mouvement ; telle quelle les agents emmènent la vieille à la prison.  

En France on eût assommé la police,  eût-elle eu dix motifs de sévir pour se défendre,  parce que nous sommes le peuple le plus chevaleresque et le plus intelligent de la terre c’est entendu ;  mais dans les pays de mahométisme,  il y a si près de la condition d’ une femme à celle d’une bête de somme,  qu’aucun des spectateurs n’avait paru surpris et n’avait bougé. Et notre ami rentrait troublé, révolté,  dans une indignation bien naturelle... » 

 

 

SERAPÉUM

 

 Delmas et ses amis descendent le Nil pour une excursion touristique complète

«  Mais la merveille,  le clou de Saqqarah, c’est le Sérapéum*, exhumé des sables par Mariette en 1850  (…)

Le spectacle est d’ailleurs saisissant ;  sous la voûte élevée du souterrain,  nous circulons,  ombres stupéfaites, pygmées écrasés sous la funèbre grandeur du lieu,  dans une demi obscurité que cent bougies ne par viennent pas à éclairer.  Notre caravane compte une dizaine d’amateurs photographes et c’est l’heure du magnésium,  chacun braque son instantané et pendant quelques instants le Sérapéum s’illumine. Sous l’éclat du magnésium,  les ombres prennent une valeur étonnante, qui grandit encore l’impression (…)

Un Arabe ferme la porte et l’éblouissant soleil d’Egypte qui nous reprend à la sortie est impuissant pour quelques heures à dissiper cette vision d’un passé qui trouble l’âme. »

                                                                             * Sérapéum (d'autres orthographes existent) : dans l'Egypte des Pharaons, salles souterraines où sont inhumés les taureaux sacrés personnifiant le dieu Apis - le plus célèbre étant celui de Saqqarah. Puis, dans l'Antiquité gréco-romaine, temple où sont adorés des dieux du Panthéon gréco-égyptien, notamment Sérapis.

 

 

 

DEUXIÈME CATARACTE

 

 

La partie la plus aventureuse du voyage de Delmas et de ses amis  sur le Nil les amène jusqu'à la deuxième caracracte.  Celle-ci constituait la frontière informelle entre l'Egypte et le Soudan qui était aux mains de ceux qu'on appelle à l'époque les « derviches », partisans du Mahdi, chef religieux (mort en 1885) qui a chassé les Egyptiens et leurs soutiens occidentaux du Soudan (jusqu'alors province égyptiennne) et établi un Etat théocratique en guerre permanente avec ses voisins. Les incursions des derviches en territoire égyptien étaient toujours possibles. Delmas et ses amis visitent le champ de bataille de Toski où les troupes anglo-égyptiennes ont arrêté une tentative d'invasion mahdiste de l'Egypte en 1889. A partir de 1896, l'armée anglo-égyptienne, sous le commandement de Kitchener, entreprendra la reconquête systématique du Soudan qui s'achève pratiquement avec la défaite complète des mahdistes à la bataille d'Omdurman (1898). 

 

« … à partir de Korosko,  chaque bateau embarque à son bord une escorte de cinq ou six soldats qui ne nous abandonneront plus jusqu’à Ouadi Alfa et que nous ramènerons à Korosko.

Tout est si calme,  si désert,  qu’on se fait difficilement à l’idée d’un péril, et cependant il n y a pas longtemps que les derviches sont venus piller et faire une razzia des femmes de Korosko (…) A tout hasard,  le soir avant de me coucher, je glissai six cartouches dans mon revolver…

… nous arrivons à Derr, gros village bien ombragé de palmiers et de citronniers  (…)  la population est composée de Soudanais,  de nègres et d’Arabes. Toutes les femmes sont dévoilées, nous en croisons plusieurs qui sont véritablement jolies, elles ne portent pas l’anneau passé dans le nez et marchent comme des reines, drapées dans des robes ou des oripeaux d’un bleu noir.

Malheureusement le repos de la nuit est fort incomplet, les cabines chauffées à blanc pendant le jour n’ont pas le temps de se rafraîchir suffisamment pendant la nuit ;  leur chaleur nous prive de sommeil et attire des nuées de petites mouches que chasse la fraîcheur du Nil.

Nous passons la soirée sur le pont au souffle d’une fraîcheur bienfaisante qui ramène le thermomètre de 32 degrés à midi à 20 degrés à 8 heures du soir.

Ouadi Alfa est fortifié,  c’est à dire en état de défense contre quelque surprise des derviches.  Mon premier soin est de rendre visite au colonel Hunter,  Hunter Pacha,  comme on l’appelle ici. »

Delmas veut aller à Abou Seer sur la deuxième cataracte, mais c’est impossible car les derviches sont en campagne. Mais les voyageurs peuvent aller à  jusqu’ à Sarras, autre point de la cataracte.

«  On va de Ouadi Alfa à Sarras par une voie ferrée militaire.  Le colonel a l’obligeance de donner ses ordres pour qu’un train soit mis à notre disposition le lendemain matin. Une escorte nous accompagnera dans ce trajet qui dure une heure et demie à travers un désert montagneux… »

« Le train nous dépose enfin à Sarras.  Nous voici sur la deuxième cataracte ;  elle s’étend sans interruption sur une longueur de 14 à 15 kilomètres (…)  Le train nous arrête devant un fortin anglais que nous sommes autorisés à visiter.  Je n’ai jamais vu dans aucune caserne française plus d’ordre et de propreté ;  dans la salle où sont les lits de camp,  pas une paille,  pas un grain de poussière et pour comble [sic] les soldats dont on obtient de telles merveilles sont des nègres :  la petite garnison composée d’une centaine d’hommes ne comprend que des noirs du Soudan,  soldats superbes,  de taille imposante,  véritables cariatides,  vêtus d’un magnifique uniforme bleu brodé d’or.  Nous les passons en revue,  ne fût ce que pour leur faire sentir qu’on rend hommage à leur tenue ;  elle ferait certainement honneur à toutes les gardes impériales du monde. »

 

 

LES CHARMES DU VOYAGE

 

 

« Sous un ciel d’azur, le 1er janvier 1895 se lève joyeusement sur Louqsor. « 

« Déjà partir. La vie coule si douce ainsi. Allons, adieu Philæ, aimable Philæ,  nos cœurs te disent tout bas au revoir. »

« Hier soir en quittant Assyout, nous apprenions la chute du ministère Dupuy ;  ce soir on nous apporte la nouvelle de la démission de M. Casimir-Perier*. »

Visite aux pyramides de Ghizeh   : « … nous allons à cet effet déjeuner à l’hôtel Ména,  hôtel très soigné,  construit au pied même des pyramides ;  on y trouve tout le confort des plus grands hôtels d’Europe et les touristes les plus exigeants s’y installent volontiers pour plusieurs jours **.  Pendant que le docteur et l’ami Couneau s’enfoncent du côté du sphinx, je m’arrête à la grande pyramide … »

 

                                                                                                      * Casimir-Périer, président de la République française, démissionna en janvier 1895 en raison de l'impossibilité de jouer un rôle politique effectif. Ces nouvelles montrent que même sur le Nil, les touristes comme Delmas n'étaient pas coupés du monde.

                                                                                 ** Les lecteurs du Mystère de la grande pyramide , la bande dessinée classique d'Edgar P. Jacobs, connaissent bien Mena House, où Mortimer a pris une chambre.

 

Salle du temple de Philae.

Aquarelle d'E. Couneau dans le livre Egypte et Palestine de E. Delmas

 

 

 

EUNUQUES

 

Un ami leur indique que la coutume d’utiliser des eunuques dans les familles riches existe toujours ; il explique que Les Arabes, quand ils ont envahi l’Afrique, ne connaissaient pas la pratique des eunuques ; ils l’ont trouvée introduite en Égypte depuis longtemps par les Grecs de Byzance, et ils l’ont adoptée.

« La fabrication des eunuques se fait principalement dans le Soudan, au Darfour, au Kordofan. Une tribu se met en campagne, fait razzia de jeunes garçons de dix à douze ans.  Un barbier quelconque pratique l’opération sur ces malheureux enfants ;  lorsqu’elle est terminée, on verse du beurre bouillant sur les chairs pour cautériser la plaie et la protéger contre l’infection par les germes extérieurs.  Les enfants ainsi razziés, mutilés,  mis à la torture, arrivés à l’âge adulte, se vendent de 5 à 6000 francs.  Tel sujet intelligent, bien doué et bien constitué,  se vend jusqu’à 20 000 francs.  Pour compléter,  il convient de dire que dix sur douze de ces malheureux martyrs ne survivent pas à l’abominable mutilation.  Leurs bourreaux ne connaissent pas l’antisepsie ;  quels bénéfices,  s' ils la connaissaient ! Ce n’est pas sans frissonner d’horreur et de haine,  croyez-le bien, que nous écoutons et que je répète de pareils détails. »

 

 

CONDITION DES FEMMES 2

 

 

« Dans les pays que nous venons de visiter, son rôle extérieur [de la femme] est nul.  Confinée dans le harem des riches ou dans l’humble hutte en terre séchée du fellah,  la femme ne prend aucune part aux manifestations extérieures de la vie.  Elle sort rarement ;  quand elle sort elle est strictement voilée,  elle paraît réduite au rôle de conservateur de la race ou à celui d’esclave réservée aux plus durs travaux. Ne croyez pas que j’exagère :  on est frappé de son absence,  on en éprouve une impression pénible ;  les foules qu’on traverse y prennent comme un caractère de tristesse et de monotonie ;  on se demande ce qui leur manque pour les animer et quand par hasard passe une femme voilée,  elle s’offre à vos regards comme un fantôme inquiétant, comme une irritante énigme… »

Delmas ajoute que   «  si  Mahomet pouvait modifier ses préceptes,  il comprendrait la lacune énorme qu’il a créée en écartant la femme de la vie extérieure … »

« Mais notre ami M. G.  qui habite le Caire depuis quarante ans », apporte une correction :

«  Ne croyez pas,  nous disait- il, que cet état général ne comporte pas d’exception ;  je connais bien des familles égyptiennes au Caire où la femme est unique, sans rivale,  où elle a la position d’une mère respectée,  où elle est associée par le mari à tous les actes de la vie,  où ce que nous appelons le foyer domestique est véritablement constitué.  Eh bien,  je n’ hésite pas à penser que le jour où cet état se serait généralisé chez eux,  les Égyptiens,  en deux ou trois générations,  prendraient en Orient une situation prédominante.  Je le souhaite vivement dans l’intérêt de cette race vraiment sympathique… »

 

 

FRANCE ET ÉGYPTE

 

 

«  Sans prétendre en tirer vanité pour nous,  je crois pouvoir affirmer que la grande majorité des sympathies égyptiennes est pour la France ;  mais il est sage de se rappeler que notre ennemi, c’est notre maître et le jour où nous prendrions la place des Anglais,  rien ne dit que ceux-ci ne deviendraient pas ipso facto populaires. On oublie rapidement et l’on se résigne plus vite encore en Orient.

Toutes les traditions égyptiennes se bornent à changer de maître avec soumission. Certes, Méhémet Ali a transformé l’Egypte ; mais (…)  cherchez ses origines,  il n’est point Egyptien,  c’est un Grec [en fait Albanais].  Pour conclure sur cette digression,  les Egyptiens ont des sympathies pour la France,  mais elles ne vont pas jusqu’à faire d’eux des ennemis résolus de l’Angleterre qui leur coûte si cher.  Dans tous les calculs de notre diplomatie,  il est bon de faire entrer ce fond de grande indifférence nationale… »

« Pour ce qui concerne la France,  je me borne à indiquer que, à l’heure actuelle,  nous comptons en Egypte 42 écoles françaises,  dont 25 pour les garçons et 17 pour les filles. Presque toutes sont entre les mains des ordres religieux qui sont à l’étranger, dans tout le Levant, les plus fidèles et les plus utiles auxiliaires de la France.

 Loin des luttes politiques internes à la France, ces religieux  (…) n’ont plus souci que de la France et utilisent à son profit tout ce que en s’expatriant ils ont emporté d’ardeur et de foi dans le cœur… »

 

 

MARIAGE PRINCIER

 

 

« Les voitures de gala (…)   sont fort belles,  menées par des cochers et des laquais vêtus comme des grands seigneurs, habits de soie rouge,  culotte courte,  perruque poudrée.  Les voitures des femmes ont leurs stores strictement baissés.  Aux portières paradent des officiers aux costumes éclatants. Puis vient une nombreuse arrière-garde ;  j’y distingue, caracolant en tête,  un officier anglais qui semble avoir une haute idée de son importance.  C’est vraiment un beau cortège,  élégant et propre,  traversant en ordre une foule où toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se confondent, et qui a l’air plus heureuse que jamais d’avoir une raison officielle de rire et de gazouiller (…)

 Décidément, cette petite armée égyptienne a bon air et les appréciations du colonel Hunter me reviennent en mémoire… »

 

 

MUSÉES

 

« Nous consacrons cette journée au Musée de Ghizeh.  Le Musée était à Boulaq il y a peu d’années,  mais les inondations du Nil étaient une menace continuelle pour lui et dans tous les cas plaçaient les antiquités dans des conditions peu favorables à leur conservation. Le palais de Ghizeh fut mis par le khédive à la disposition du Musée ;  il renferme actuellement toutes les richesses exhumées des sables du limon ou des chaînes de montagne par Champollion,  Mariette,  Maspéro, et par leur successeur M.  de Morgan qui continue dignement les traditions archéologiques françaises en Egypte (…)

Nous eûmes la bonne fortune avant de quitter le Caire de rencontrer M. de Morgan revenu de Dachour,  plein d’enthousiasme et d’ardeur à la veille de révéler les nouvelles découvertes.

(… ) le conseil khédivial a voté une dépense de trois millions pour la construction d’un nouveau Musée destiné à remplacer celui de Ghizeh dont les locaux deviennent insuffisants. »

 

Ils quittent le musée à regret. Delmas signale aux touristes que s’ils font l'acquisition d’antiquités au Musée, ils doivent se faire remettre un bon de sortie : «  Le gouvernement égyptien en effet a interdit l’exportation des antiquités.  Les seules qui aient licence de sortir d’Egypte sont celles que le Musée est autorisé à vendre lorsqu’elles deviennent surabondantes et encombrent les vitrines. »  Delmas et ses amis avaient mis celles qu’ils avaient achetées dans  une caisse sans bon de sortie. La douane d’Alexandrie les a confisquées et Delmas ignore si elles pourront leur être rendues.

« Allons, il faut boucler sa malle,  dire adieu à cette joyeuse ville du Caire que je vois encore et verrai toujours reflétant les sourires de son ciel sur des fonds de mimosas, de palmiers, de cactus, de bananiers ,  de minarets,  de moucharabiehs,  de palais et de masures,  sous cette indescriptible lumière dont la note invariable semble se résumer ainsi : «  O Allah ! qu’ il est doux de vivre… »

 

 

 

 

 

 

8 juillet 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 6 : GABRIEL CHARMES ET LE RÉVÉREND PÈRE PORTMANS

 

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 6 : GABRIEL CHARMES ET LE RÉVÉREND PÈRE PORTMANS

 

 

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

GABRIEL CHARMES

 

 

 

Gabriel Charmes (1850-1886) est un journaliste et explorateur, selon sa notice Wikipédia. Il collabore au Journal des Débats, au Soir , à la Revue des Deux mondes.  Il se spécialise en politique étrangère.

En 1878 et 1879, il visite une grande partie de l'Égypte, puis en 1880 la Syrie,  la Palestine et le Liban. Il visite ensuite la Tunisie et la Libye ; il publie aussi deux livres sur les questions de la marine de guerre.

Son Voyage en Palestine :  impressions et souvenirs,  parait en1884 (pré-publication dans la Revue des deux Mondes en  1881).

Il meurt jeune de tuberculose au retour d’une mission officielle au Maroc.        

 

 

 

UN LIBRE PENSEUR EN TERRE SAINTE

 

 

Gabriel Charmes avait prévu de publier le récit de son  voyage  en  Syrie, mais il n’eut pas l’occasion de le mettre au net ; aussi il n’a publié que la partie concernant la  Palestine. Il nous avertit d’ailleurs   : « Quand on passe de Palestine en Syrie, on entre dans un monde nouveau bien différent de celui qu on vient de parcourir;  tout change à la fois,  et la nature et les hommes et le présent et le passé. »

Il est  curieux de voir les lieux où de grands événements historiques ont pris naissance, et aussi occupé de questions géopolitiques comme on ne disait pas encore : « … à l’heure de l’ébranlement de la puissance ottomane, la France commettrait une véritable abdication si elle renonçait à jouer un rôle dans la crise qui se prépare et qui décidera de l’avenir commercial et politique du monde. » 

Charmes, qui apparait souvent comme anticlérical et sceptique sur les questions religieuses – comme beaucoup de Français de son époque - est aussi ému par le message de l’Evangile. Il écrit dans l’avant-propos qu’il serait heureux si son livre faisait partager aux lecteurs « quelques-unes des impressions que j’ai éprouvées en parcourant la contrée bénie,  la terre réellement sainte où a brillé pour la première fois l’idéal moral de l’Évangile… » Parlant du Christ : « La charité,  la douceur,  la résignation,  le sacrifice,  l’amour de la souffrance qu’il a enseignés au monde,  ne seront peut-être pas moins nécessaires à l’avenir qu’ils ne l’ont été au passé.  Qui sait même,  s’ ils ne lui seront pas plus nécessaires encore… »

Le christianisme est donc pour lui un idéal moral et non une conviction religieuse. 

Enfin, à plusieurs reprises, il dit son estime des religieux catholiques : quoi que ce soit qu’on pense sur l’authenticité des Lieux Saints, « on ne saurait s’empêcher de regarder [l’œuvre des Franciscains]  comme un remarquable effort de courage, d’abnégation et de piété. » 

Il fait remarquer qu’à la Casa Nova (le couvent franciscain de Jérusalem, préférable aux hôtels,  selon Charmes), tout le monde est accueilli avec affabilité quelle que soit sa religion ou son absence de religion.

 

 

RUSSES ET ORIENTAUX

 

 

Sur le bateau russe qui l’emmène en Palestine, il se trouve avec une foule de pèlerins russes. Sa vision des Russes n’ est pas du tout celle de Vogüé (voir partie 4) ; ces pélerins ont « …  la tête couverte d’un lourd bonnet, les cheveux crasseux  (…) le corps enveloppé d’un manteau en peau de mouton d’ une saleté repoussante,  les jambes perdues dans d’immenses bottes ruisselantes d’huile , de graisse et d’eau de mer. Les femmes chaussées également de grandes bottes étaient plus laides encore que les hommes … »

Quelle différence  avec les Moyen-Orientaux : « Et comme pour ajouter au contraste,  un certain nombre de beaux Arabes,  de Turcs majestueux,  de jeunes Syriens efféminés*,  la tête ornée d’une couffieh multicolore,  étalaient leur élégance et leur beauté à côté de la gaucherie et de la lourdeur moscovites (…)  Il fallait voir de quel air les Orientaux couchés sur de magnifiques tapis,  nonchalamment enveloppés de leurs robes étincelantes,  jetaient un œil dédaigneux sur ces déplaisantes momeries  [les prières russes]. »  « Jusque dans la prière,  les Orientaux conservent une grâce,  une dignité singulières ;  ils se courbent et se relèvent lentement,  les yeux perdus dans la direction de la Mecque »,  sans aucune  précipitation qui compromettrait leur dignité. 

 Charmes y voit l’image exacte de l’antithèse entre  l’Orient et l’Occident – mais on peut se demander si des Russes pieux sont réellement représentatifs de l’Occident ...

                                                                                 * Efféminés n'est pas un mot dépréciatif chez Charmes; il note un type de beauté. Voir plus loin sa description de jeunes Bédouins, d'apparence féminine.

 

 

 

« TOUT EST FRANÇAIS EN PALESTINE »

 

 

Le voici à Jaffa : « Les femmes que l’on rencontre dans les rues sont entièrement voilées. Elles ne montrent pas leurs yeux comme en Égypte.  Quelques-unes d’entre elles et presque toutes les petites filles, n’ont pas de jupes ;  elles portent un large pantalon qui leur donne un aspect assez disgracieux.  La population est très mélangée. »

Il note (et s’en félicite) l’influence française : « Tout est français en Palestine,  les sentiments,  les idées,  les aspirations et dans une très large mesure la langue,  tout est à nous ou vient à nous.  Malheureusement nous profitons mal de cette bonne volonté générale. »

Il applaudit les établissements fondés par un riche Lyonnais M. Guinet , qui, comme d’autres, «  dépense une partie de sa fortune à créer en Palestine des œuvres françaises », pour des raisons religieuses ou d’autres. « …  dès mon arrivée à Jaffa l’aspect monumental de l’hôpital français m’a réjoui… »

Déjà il loge chez les Franciscains, et ce sera la même chose durant tout son voyage.

A Ramleh, « Bonaparte avec son état-major,  logea au couvent franciscain (..)  ce qui valut affirme-t-on,  aux bons religieux après le départ des Français,  d’être (…)  passés tous au fil de l’ épée par les musulmans. Les franciscains n’ont pourtant point gardé rancune à Bonaparte ;  ils montrent avec orgueil la chambre qu’il a habitée… » et la réservent aux hôtes de marque.

«  La route de Jaffa à Jérusalem passe dans le pays pour très confortable ;  sa construction a coûté dix fois plus que celle de la route de Beyrouth à Damas qui est parfaite. Figurez-vous cependant une série d’ épouvantables ornières... » 

Dans la plaine de Saron, il voit « des champs verts entrecoupés de fleurs multicolores ;  voilà tout. La végétation est admirable,  c’est là qu’on peut se rendre compte pour la première fois du système de culture indigène (…)  De loin en loin,  on distingue un fellah poussant sur la surface de la terre sa charrue paresseuse que ces bestiaux nains* traînent négligemment. Le pays semble désert ;  les villages bâtis en boue ou en pierres grises,  recouverts d’herbe sèche, se confondent avec le sol. En revanche la route est battue par une grande quantité de chameaux,  de Bédouins et de fellahs ... »

                                                  * Il  a remarqué la petitesse du bétail en Palestine.

 

 

 

ROUTE DE JÉRUSALEM

 

 

En approchant de Jérusalem,  il trouve que la population  a l’air presque sauvage, les hommes sont tous armés.

Mais, « J’ai rarement vu des enfants aussi beaux que les jeunes fellahs qui entouraient ma voiture pour m’offrir de l’eau ou des fruits sur la route de Jérusalem.  Les femmes sont blanches,  elles n’ont pas le teint jaune et bruni des Égyptiennes. Leur visage est découvert,  leur costume élégant. Un long voile s’enroule autour de leur tête … » ;  leurs robes bleues portent des rayures et des broderies blanches qui  dessinent la gorge – ces robes sont serrées à la taille ce qui n’est pas toujours heureux quand elles sont trop fortes …

 

Dès l’arrivée en vue de la ville , il est « péniblement surpris » par Jérusalem. Il voit « une série de dômes,  de constructions massives,  d’églises russes,  d’asiles juifs,  d’hôpitaux et d’écoles de toutes nationalités,  de bâtiments difformes qui dominent la véritable Jérusalem et la cachent presque complètement. »

En entrant dans la ville, c’est un mélange de cabarets avec enseignes en français et en italien,  avec «  toute la saleté de l'Orient ».

 

 

 

BIGOTERIE CHRÉTIENNE ET TOLÉRANCE TURQUE

 

 

Il  est exaspéré par la foultitude de lieux saints inventés par la bigoterie et leur décoration :  «  dans les sacristies et dans les chapelles (…)  l’imagination (…) éprouve une sorte de dégoût »   qui suscite le scepticisme et même la négation indignée. Aux inventions de la crédulité bigote s’ajoute « tout ce que le mauvais goût a pu inventer de plus hideux en fait de tableaux, de tentures,  d’objets  (..) C' est un mélange extraordinaire du genre italien le plus criard et du genre oriental le plus rococo … » 

Quant à la conduite des religieux qui doivent se partager les Lieux Saints entre diverses communions chrétiennes : « Pour la plupart des moines grecs ou latins,  tout l’effort de la religion se réduit à s’emparer de quelques centimètres de plus dans une chapelle apocryphe… »

Heureusement qu’il y a les Turcs qui font la police : « Tous les voyageurs impartiaux ont constaté combien il était injuste d’accuser les Turcs d’intolérance ;  leur tenue au Saint-Sépulcre est très correcte et très digne.  Lorsque les rivalités entre communautés risquent d’amener des rixes durant les cérémonies religieuses,  on fait appel à des bataillons turcs qui stationnent sur le parvis.  ils se rangent dans l’église,  assistent à la messe et aux processions avec l’attitude la plus respectueuse.»

« Les chrétiens sont bien loin de pratiquer une tolérance aussi large. » Non seulement ils se détestent entre eux, mais si un Juif «  pénétrait dans le Saint-Sépulcre il risquerait d’y être massacré  (.. )  on ne lui permettrait même pas de souiller de sa présence le parvis de l’ église. »

Delmas conclut que les passions religieuses sont plus vives chez les chrétiens que chez les musulmans.

Dans les galeries supérieures du Saint-Sépulcre, on peut admirer des «  portraits en pied de Louis-Philippe et de Napoléon III qui font une singulière figure dans ce lieu saint. » La France a ainsi affirmé son rôle de protectrice du catholicisme en Orient.

Le jardin des Oliviers (ou de Gethsémani) lui inspire de l'ironie : entretenu avec soin par des moines comme un coquet  jardin de banlieue, il n'évoque en rien les grands souvenirs du Christ.

 

 

Jérusalem vue depuis l'église orthodoxe russe sur le Mont des Oliviers. Au second plan, l'esplanade des mosquées avec la mosquée d'Omar. Photo non datée. 

https://www.timesofisrael.com/the-beauty-of-ottoman-palestine-lovingly-explored-and-documented/

 

 

 

 

SATURNALES  ORTHODOXES ET GRÂCE DES JEUNES FILLES À LA MESSE CATHOLIQUE

 

 

Les pratiques de dévotion des pèlerins chrétiens l’irritent particulièrement  : « Le paganisme n’a jamais connu de cérémonies plus répugnantes.  L’islamisme* n’en connaît pas aujourd’hui de plus superstitieuses »;  ces pratiques ridicules sont surtout présentes chez les Grecs, comme des  « génuflexions épileptiques du plus curieux effet. Je n’en finirais pas si je voulais raconter en détail tous les spectacles du même genre aux quels j’ai assisté. »

                                                                  *  Ici islamisme désigne simplement la religion musulmane. Cet usage du mot est courant à l'époque.

 

Lors de la fête grecque du feu sacré, au Saint-Sépulcre, «  Il se passe alors des scènes indescriptibles,  des scènes de saturnale antique.  Les femmes atteintes de maladies secrètes se brûlent les seins et font pénétrer la flamme jusque sous leurs vêtements inférieurs. (…)  Chaque année, plusieurs personnes sont grièvement blessées, et l’on se réjouit lorsqu’il n’y a pas de mort. »

Il compare cette scène à la fête du Dosseh* qui vient d’être interdite en Egypte, à l’avantage de cette dernière, dans laquelle « Il y avait une sorte de fantaisie brillante,  aventureuse,  tout à fait conforme au génie arabe  (…)  Les orgies nocturnes du Saint- Sépulcre n’ont pas l’excuse d’une certaine poésie sauvage… »

                                                                              * La fête du Dosseh avait lieu pour l'anniversaire de la naissance du Prophète. Un cheikh monté sur un cheval fougueux marchait sur une rangée de fidèles couchés à terre (et préalablement drogués au haschisch semble-t-il); la cérémonie fut interdite par le khédive d'Egypte (en 1881), sur demande des puissances occidentales, selon divers articles de l'époque (aucune entrée Dosseh n'existe sur Wikipédia ni d'autres ressources internet actuelles).

 

Mais il reconnait de la beauté parfois à certaines cérémonies. Si les messes ordinaires ressemblent  à n’importe quelle messe catholique, la cérémonie qui a lieu la nuit du vendredi saint lui fait penser à un mystère médiéval.  « L’aspect général de la procession est beau et saisissant.  Chaque fidèle tient en main un cierge qui répand sur les murs et sous les voûtes de la grande basilique une clarté mystérieuse ;  la foule indigène est bigarrée des plus étranges couleurs… »

La présence féminine rehausse aussi l’éclat des cérémonies comme la grand messe latine de Pâques: « Les jeunes filles chrétiennes avaient mis leurs plus riches vêtements (…)  Le type syrien est fort remarquable,  d’une grâce un peu nonchalante », il est mis en valeur par le vêtement féminin composé d’une   « veste en velours rouge, vert ou bleu, soutachée d’or et d’argent, de longues jupes ornées de grandes raies multicolores sur des fonds d’un ton très vif », d’un « voile  qui retombait jusqu’ à leurs pieds et enveloppait élégamment leur corps mais sans dissimuler leur visage et les parties luxueuses de leur costume .»

Au même moment se déroule dans une autre partie du Saint-Sépulcre une messe copte dont les assistants « se composaient de deux ou trois vieillards crasseux, de quatre ou cinq enfants et d’autant de femmes qui glapissaient je ne sais quelle mélopée dans une langue étrange. Revêtu d’ornements d’une simplicité qui n’avait d’égale que leur malpropreté, le patriarche » accomplit les rites du pain et du vin de manière très peu hygiénique  et donne même un coup de pied au derrière à un jeune garçon qui cherchait à rabioter un morceau de pain supplémentaire.  Quel contraste entre « Cette messe copte, si complètement dépourvue d’ostentation » et la pompe de la messe catholique.

 

 

Procession du clergé grec à Jérusalem, début du 20 ème siècle. Les soldats turcs coiffés du fez (ou tarbouch) assurent le maintien de l'ordre.

Site The Vintage News, Ian Smith

https://www.thevintagenews.com/2016/03/29/striking-photos-jerusalem-end-ottoman-rule-1900-1918/

 

 

 

CACOPHONIE RELIGIEUSE CHRÉTIENNE

 

 

Charmes reconnait que « Quelques personnes admirent beaucoup cette cacophonie de cérémonies et de communautés qui éclate sous les voûtes du Saint-Sépulcre. ; elles y voient une image fidèle de la diversité et en même temps de l’unité supérieure du christianisme. » Mais « Je n’ai rien trouvé, pour mon compte, à Jérusalem, qui me rappelât l’évangile, — rien, si ce n’est le pharisaïsme que Jésus combattait avec une si noble colère »,  et surtout pas la haine entre communautés et les pratiques de dévotion superstitieuses.

Il remarque les luttes d’influence entre nations  catholiques ; le patriarcat de Jérusalem est dominé par les Italiens et combat l’influence française représentée par diverses institutions religieuses.

«  Ce qui distingue ces institutions,  c’est leur large esprit de tolérance.  Musulmans,  Israélites,  Grecs,  Arméniens,  Protestants,  y sont admis sur un pied d’égalité parfaite. Sous prétexte d’orthodoxie, mais en réalité pour tarir une des sources de notre influence, le patriarcat essaie souvent d’interdire l’entrée des écoles catholiques à tous les enfants qui ne sont pas catholiques.  La France ne saurait permettre à aucun prix la réussite de pareilles tentatives. »

Quant aux Protestants, « la propagande protestante a peu de prise sur l’imagination syrienne mais (…)  elle tente l’avidité d’une population sur laquelle la richesse a une action décisive ... »

Son regard sur l’époque des croisades est très critique et il rappelle le carnage qui suivit la prise de Jérusalem par les Croisés :   « …  les prétendus soldats du Christ poussèrent la cruauté jusqu’aux plus épouvantables extrémités (…) L’histoire héroïque des croisades a été faite, il resterait à en faire l’histoire vraie en s’appuyant non seulement sur les témoignages occidentaux,  mais sur les témoignages orientaux trop dédaignés jusqu’ici , on y verrait que la domination chrétienne en Palestine,  commencée dans le sang,  s’est perpétuée par la rapine et s’est terminée dans la corruption.  Les moines de Jérusalem reconnaissent avec bonne foi que les croisades ont été des aventures barbares,  non des guerres pieuses. » 

 

 

PETITES HISTOIRES DE JÉRUSALEM

 

 

Comme Vogüé (partie 4), Charmes parle de certains esprits déboussolés qui sont nombreux à Jérusalem : il s’y produit une « folie particulière (…)  connue sous le nom de folie hiérosolymitaine. »

Des gens nantis de fonctions importantes, des gens apparemment intelligents, sont « dans les états cérébraux des plus alarmants.

 Chacun vous raconte avec le sérieux le plus parfait les histoires les plus baroques. »   Tous les vendredis, un pauvre fou portant une grande croix et vêtu comme le Christ parcourt la Via Dolorosa, « persuadé que Jésus revit en lui »; il a convaincu d’autres fous. Il cite d’autres cas (fondateurs de sectes, visionnaires) :   « … les personnes mêmes qui ne sont point atteintes d’une folie aussi caractérisée,  finissent par contracter dans le milieu de Jérusalem de singulières habitudes d’esprit. » 

Il visite l’hospice ou asile, où sont logés les pèlerins russes. Cet asile est une construction (ou un ensemble de constructions) immense, élevée par le gouvernement russe après la guerre de Crimée, afin « de frapper l’imagination des populations et de leur persuader que la nation qui les avait élevés était plus forte que jamais. »

«  ll est aussi bien aéré que possible, chose indispensable pour éviter l’infection qui résulterait de l’accumulation sur un même point de tant de Russes ignoblement crasseux. »  «  Je ne crois pas que la laideur puisse atteindre un degré supérieur à celui qu’on remarque chez les femmes de l’asile de Jérusalem.  Jeunes et vieilles,  on n’en rencontre pas une seule dont la vue n’inspire un invincible dégoût. » 

La rumeur dit que le clergé orthodoxe garde les plus jolies pour les loger dans ses couvents et met les plus affreuses à l’asile russe.

« …  rien n’est plus probable.  On peut tout exagérer sauf les vices du clergé grec. Sa cupidité atteint d’effroyables proportions. Tandis que les franciscains et le clergé latin ne réclament pas une obole des pèlerins catholiques pour les services qu’ ils leur rendent,  les moines et le clergé grecs soumettent les pèlerins orthodoxes à la plus honteuse exploitation. »

« Règle générale : tout pèlerin grec ne quitte Jérusalem que quand il est entièrement dévalisé. »

 

 

LES  JUIFS : ÉTRANGERS CHEZ EUX

 

 

Comme tous les voyageurs,  il réserve une part importante aux Juifs de Jérusalem ; sa description se veut objective mais elle comporte (pour les lecteurs actuels) des expressions très désagréables. C’est selon lui « un des plus déplorables spécimens de l’espèce humaine » qui végète dans un état abject d’ignorance et de misère » ; cette population suscite un « dégoût profond », on parcourt avec horreur son quartier sordide  - nous ne citons pas les expressions les plus pénibles !

 « Néanmoins il est difficile de se défendre,  je ne dirai pas seulement d’un sentiment de pitié,  mais d’un sentiment d’admiration,  lorsqu’ on assiste le vendredi à la cérémonie des pleurs le long du mur du temple.  J’ai vu des voyageurs auxquels toutes les pompes de la Jérusalem chrétienne n’avaient inspiré qu’une vive répulsion,  involontairement émus par le spectacle des lamentations juives … »

« Depuis la construction de la mosquée d’Omar, ils sont chassés du Haram esch Chérif où ils ne pourraient pénétrer qu’en s’exposant au péril qui les attendrait également au Saint-Sépulcre,  c’est à dire à être massacré.  L’emplacement où s’élevait le tabernacle leur est interdit,  aucun d’eux ne saurait en franchir les limites,  aucun ne pourrait sans danger de mort y jeter un regard (…)

 Condamnés à ne jamais dépasser le mur d’enceinte du mont Moriah,  c’est encore à prix d’argent qu’ils obtiennent l’autorisation de s’arrêter auprès d’une partie de ce mur qui remonte peut être à Salomon.  Proscrits de tous les lieux que leurs ancêtres ont rendus célèbres et d où sont parties les croyances qui alimentent l’humanité civilisée,  ils sont comme des étrangers dans un pays dont ils n’auraient jamais dû cesser d’être les maîtres si l’injustice de l’histoire ne condamnait pas les peuples qui ont accompli des œuvres universelles,  à périr victimes de leur initiative et de leur dévouement. » 

 Lorsqu’on arrive en Judée « au milieu d’une nature morte et d’une ville odieuse,  il est impossible de ne pas éprouver la plus amère déception Les Juifs, pourtant,  conservent en face de la réalité toutes les illusions de leurs rêves »,  suivant un mirage qui les attire vers Jérusalem « et la triste destinée qui les y attend. S’ils n’y sont plus écrasés sous les pas d’un cheval furieux [référence à une légende qu’il vient de rapporter], à chaque instant ils y sont soumis à la misère,  aux insultes,  aux souffrances de toutes sortes (…)  en dépit du sort qui les y frappe,  ils viennent en foule de Pologne,  d’Allemagne,  de Russie,  s’établir à Jérusalem … »

« J’ai déjà dit que le quartier juif suait la misère et la malpropreté. Cependant l’Alliance [israélite] universelle fait de grands et généreux efforts pour relever le niveau matériel et moral de la population israélite.  Elle construit des hôpitaux et des asiles,  elle fonde des logements où les arrivants sont reçus pour une petite somme et dont ils peuvent devenir propriétaires au moyen d’un très faible revenu annuel,  elle essaie de créer des écoles capables de rivaliser avec les écoles chrétiennes  … ». Mais ces tentatives se heurtent à la résistance des rabbins orthodoxes pour qui  l’Alliance universelle est une institution révolutionnaire.

Il est de l’intérêt de la France, ajoute Charmes, d’appuyer l’Alliance universelle et de créer   ainsi «  une clientèle* juive qui viendrait se joindre à notre clientèle catholique de Palestine … »

                                                                               * Clientèle au sens utilisé dans la Rome antique, groupe soutenant un "patron" (un chef politique) et recevant en retour son soutien. 

 

 

Félix Bonfils (1831-1885), Mur des lamentations, Jérusalem, entre 1856-1859. Peu de monde sur ce cliché assez ancien, par rapport à d'autres (voir ci-dessous).

https://www.museedelaphotographie.com/fr/expositions/voyage-en-terre-sainte-a-travers-les-photochromes-de-1880-a-1895/vie-du-photochrome/article/jerusalem-mur-des-lamentations

 

 

 

UNE RACE « DÉBILITÉE » PAR L’EUROPE ?

 

 

Les réflexions ce Charmes sur la laideur du type physique des Juifs de Jérusalem provoquent un sentiment de malaise* malgré ce qu’il pense être un regard objectif : « Les Juifs de Palestine venant de tous les points d’Europe,  ne ressemblent pas aux Juifs d’Orient,  lesquels sont d’ordinaire fort beaux.  Rien au contraire n’est plus laid  que les Juifs de Jérusalem.

                                                  * En se reportant au texte intégral on pourra constater des expressions plus pénibles encore.

 

« Les vieillards et les enfants ont parfois des types remarquables,  les jeunes gens,  les hommes dans la force de l’âge et toutes les femmes sont hideux.  Ce qui contribue à gâter ces dernières (…)  c’est l’habitude qu’elles ont prises,  d’après un précepte du Talmud,  de se raser la tête dès qu’elles sont mariées et de remplacer leurs cheveux soit par une perruque soit par une coiffure composée de rubans et de fleurs du goût le plus hasardé . » Quant aux hommes,  enlaidis par les  papillotes, ils sont coiffés «   d’affreux bonnets polonais,  de casquettes invraisemblables,  de hideux chapeaux européens,  de toutes sortes de couvre-chefs moins orientaux les uns que les autres,  que les Juifs ont le tort de conserver à Jérusalem… »

« Est-ce donc là cette race qui avait conquis la Palestine et qui s’y était si fortement implantée ? Non sans doute . Les Juifs actuels de Jérusalem ont été débilités par l’Europe ;  en revenant dans leur patrie,  ils y produisent l’effet d’étrangers.  Comparés aux Juifs d’Orient,  aux Juifs de Damas par exemple,  on dirait une famille humaine toute différente.  Peut-être cependant ne faudrait- il pas exagérer ces disparates (…)  Après tout, les Juifs n’étaient pas la race autochtone en Palestine,  ils s’y étaient fixés en conquérants … »

Charmes, qui appartient à une époque où les considérations sur les races sont prédominantes,  écrit que  les « races humaines ne se «  maintiennent qu’à la condition de s’y retremper dans un sang plus jeune  » .   En Orient , « si les empires s y fondent si vite et y disparaissent si rapidement aussi,  c’est que la nature y épuise bien vite les énergies humaines. » 

On remarquera que Charmes ne réserve pas qu'aux Juifs les épithètes désagréables puisqu'on a vu que, notamment, les Russes, étaient aussi mal traités par lui.

 

 

ÉDUCATION

 

 

Charmes est intéressé par les questions sanitaires et d’éducation, qui rejoignent pour lui les intérêts politiques (on dirait aujourd’hui géopolitiques de la France) : « J’ai parlé de l’hôpital qu’un Lyonnais, M Guinet, construit à Jaffa ;  un second Lyonnais,  M.  le comte de Teillat élève de son côté à Jérusalem un autre hôpital qui ne lui a pas coûté jusqu’ ici moins de 200 000 francs (...) Les « indigènes ne sont point ingrats,  ils nous sont reconnaissants de ce que nous faisons pour eux », comme les  petites filles musulmanes (« beaucoup plus douces que les chrétiennes ») qui sont éduquées chez les Dames de Sion et affectionnent leurs maîtresses. Les petites filles juives aussi, seulement elles sont moins nombreuses en raison de l’hostilité de la synagogue aux familles qui mettent leurs enfants chez les catholiques.

« Dans les écoles de garçons,  les progrès de l’esprit vont très vite (…) La race syrienne* est l’une des plus intelligentes,  des plus souples,  des plus actives de l’Orient.  Rien n’égale la merveilleuse facilité avec laquelle les jeunes Syriens se forment à notre langue et saisissent les premiers éléments de la science.  En Syrie,  l’intelligence court les rues. »

Quel éloge ! mais suivi d’une douche froide : « En revanche la moralité syrienne laisse beaucoup à désirer (…)  Les Syriens n’ont aucune idée du devoir,  aucun sentiment de la vérité,  ils sont rusés et fourbes » et détestent le travail…*

                                                            *  Lorsque Charmes parle de Syrien, il est probable qu'il englobe sous ce nom les habitants de Syrie-Palestine. Cf plus haut la description de la messe à Jérusalem où il écrit  « Le type syrien est fort remarquable ». Il est probable que lorsqu'un Européen voulait parler, de façon générale des habitants de la Palestine (hormis les Juifs), il utilisait le mot Syrien. 

 

«  Notre action scolaire ne s’exerce malheureusement pas en Palestine aussi activement qu’ elle devrait le faire (…)  Il faudrait fonder des écoles de frères à Jaffa,  à Bethléem et à Nazareth : ce serait le meilleur moyen de donner à notre influence une grande et solide extension. »

 

 

 

LE DESTIN DES ARABES

 

 

Pour donner un exemple des réflexions philosophiques de Charmes,  voici comment il voit  les obstacles au développement de la civilisation arabe :

«  Chaque fois que les Arabes,  entraînés par la vivacité de leur brillant esprit,  ont essayé de briser le moule étroit de leurs conceptions philosophiques et scientifiques,  d’ implacables réactions religieuses sont venues immédiatement comprimer leur élan.  C’est ce qui leur est arrivé en Espagne, par exemple, à une époque où ils semblaient sur le point de prendre la direction de l’humanité civilisée. Cette grande entreprise a fini par un avortement misérable. Aujourd’hui l’idée monothéiste a pour ainsi dire pétrifié les Arabes ;  ils ne peuvent plus faire un mouvement de peur de la briser.  

Aussi est-elle la seule qui les préoccupe et revient-elle incessamment non seulement dans leurs réflexions et dans leurs prières,  mais dans les actes ordinaires de leur vie privée  (…)  l’idée absolue du Dieu unique doit absorber toutes les pensées et présider même aux actes les plus insignifiants de la vie… » 

Le même milieu intellectuel étroit caractérise le judaïsme.*

                                                            * On retrouve certainement ici l’écho des idées développées par Ernest Renan sur « l’esprit sémitique ».

 

 

 

BEAUTÉ DES FEMMES DE BETHLÉEM

 

 

Comme tous les voyageurs Charmes parcourt ensuite les endroits les plus connus de la Terre Sainte.

A Bethléem, nouvelles impressions négatives : « Toute la poésie de l’Évangile disparaît en présence d’un prêtre revêtu d’ornements gluants qui exécute les plus étranges simagrées » avec des  chantres nasillards aux costumes aussi gluants . « Je ne sais d’ailleurs pourquoi c’est dans une grotte qu’on montre le berceau de Jésus,  car l’ Evangile ne parle que d’une étable… »

La chapelle de la grotte dite des pasteurs (un des nombreux endroits identifiés par la tradition à Bethléem )  «  est encore la plus sale de toutes celles que j’ai vues en Palestine,  ce qui est beaucoup dire.  Quand je l’ai visitée,  elle était remplie de Russes qui chantaient en chœur des hymnes de leur pays,  spectacle fort désagréable pour les yeux et pour l’odorat mais tout à fait séduisant pour les oreilles.  Il est impossible de ne pas être ému par les accents profondément mélancoliques de la musique religieuse russe…  »

Il préfère les Bethléemitains (apparemment il parle des chrétiens - majoritaires). « De tous les habitants de la Palestine,  les Bethléemitains passent avec raison pour les plus intelligents,  les plus actifs,  les mieux doués moralement et physiquement. »

 « Beaucoup savent notre langue tous voudraient la savoir. Ils s’étaient cotisés il y a peu de temps pour faire venir un professeur de français,  chose absolument inouïe en Orient », où on aime l’éducation si elle ne coûte rien : « Leurs mœurs sont celles d’un peuple qui aspire à se civiliser ».

Mais il souhaite qu’ils gardent leurs beaux costumes , « les plus gracieux et les plus originaux de la Palestine.  Les femmes de Bethléem sont généralement belles ;  j’en ai aperçu quelques-unes qui auraient inspiré partout une vive admiration.   Elles portent des robes bleues largement échancrées sur la poitrine et brodées tout autour des seins de la manière la plus élégante,  avec des couleurs d’une charmante variété.  » Leur coiffure est composée d’une sorte de casque fait de  fils retenant des pièces de monnaie (que selon lui elles ne porteraient qu’à l’intérieur ?)  En Samarie, voyant des femmes le porter (à l’extérieur cette fois)  il dira qu’il «  encadre la figure d’une façon peu gracieuse » .

Il admire les tombeaux des rois, « Complètement déblayés grâce à la libéralité des Péreire* »,  en approuvant l’opinion de Renan qui a fait remarquer que jusqu’aux hasmonéens (qui adoptèrent et adaptèrent le style grec),  les Juifs avaient été étrangers aux arts.

                                                       * Les Pereire, deux frères d'origine isréalite, financiers et industriels français.

 

Depuis le mont Scopos on embrasse le panorama de Jérusalem  qui est plus grandiose vu à cette distance que lorsqu’on la voit de trop près ;  dans la direction opposée, les montagnes de Moab, l’immense vallée du Joudain et de la Mer morte dans le lointain procure « la plus belle symphonie de bleus qu’on puisse rêver ».

Il fait l’éloge du guide rédigé par « le frère Liévin de Hamme*,  le plus aimable, le plus modeste et le plus charmant des franciscains » (cet éloge suppose qu'il l'a rencontré - c'est un nouvel exemple que Charmes, libre-penseur, n'a pas de parti-pris anti-religieux).

                                                                                                * Sur le frère Liévin, voir plus loin les extraits du  R. P. Portmans.

 

 

Femme de Bethléem, photo vers 1895 ?

Vente eBay.

 

 

 

LA FRANCE, MODÈLE ET ESPOIR DE LA PALESTINE ?

 

 

Il ironise quelque peu sur les constructions de la princesse de la Tour d’Auvergne :  « Dans l’intérieur même du cloître du Pater,  elle a élevé en effet le tombeau de son père avec toute sorte d’inscriptions peu flatteuses pour la démocratie qu’on ne s' attendait guère à voir injurier sur le mont Sion. »

L’excursion à Saint Jean de la Montagne lui laisse un excellent souvenir:  il apprécie la sobriété  de l’église des franciscains et visite surtout l’ asile de jeunes filles construit par le père Ratisbonne,  « un des meilleurs établissements de Palestine.  Une cinquantaine de jeunes filles de tout âge,  de toutes conditions et de toutes religions,  y reçoivent une instruction saine et solide, y apprennent le français,  l 'arabe et un métier quelconque. »

Il signale la précocité des mariages contre laquelle les pères et sœurs de Sion essaient de lutter , précocité qui amène des résultats désastreux dont la dégénérescence de la race.

« L’asile du père Ratisbonne est une véritable oasis au milieu d’un désert.  Il est entouré de cultures qui servent de modèle aux paysans des environs …»

Quant aux jeunes écolières, elles « apprennent outre notre langue,   l’ ordre,  la propreté,  l’art de diriger un ménage,  choses parfaitement inconnues en Palestine.  C’est un plaisir de voir dans une contrée où règne une saleté si sordide,  un charmant troupeau de jeunes personnes décemment vêtues,  la figure souriante,  chantant en choeur des cantiques français et s’habituant à regarder la France comme l’espoir et le modèle de leur pays.»

«  Pour changer de route en revenant à Jérusalem,  on descend dans la vallée du Térébinthe et si c’est au printemps, rien n’est gracieux comme les myriades d’anémones,  de tulipes et de pâquerettes qui recouvrent de toutes parts les flancs des collines. »  La vallée est cultivée, remplie de champs de blé et de plantations d’oliviers qui s’étendent à perte de vue.  «  Arrivé sur la route pierreuse de Jérusalem,  toute cette verdure disparaît ; on reprend ce triste chemin qui conduit à la plus triste des villes.  »

Lors de la Pâque juive,  « des centaines d’israélites endimanchés animaient la campagne de couleurs étincelantes (…) De près toute cette population était affreuse,  de loin,  elle enlevait au paysage sa monotonie ordinaire… »

 

 

 

JOURDAIN ET MER MORTE

 

 

« Il faut se méfier beaucoup des histoires de brigands que l’on raconte à Jérusalem … » Néanmoins pour une excursion  il faut « se faire accompagner par un homme d’une des tribus du Jourdain.  C’est une redevance qu’on est obligé de payer sous peine de désagrément… » 

 A Saint-Saba, couvent forteresse (car les moins Grecs qui l’occupent ont peur des Arabes !) il rencontre un moine francophile :  « On croit généralement qu’en Orient, les catholiques seuls admirent la France ;  c’est une erreur :  à quelque race,  à quelque communauté qu’ ils appartiennent,  notre pays est pour tous les Syriens* le plus grand,  le plus beau,  le plus puissant des pays.  Paris exerce sur leur imagination une fascination extraordinaire. »

Le moine est particulièrement enthousiasmé par les hommes politiques français :  « Ah ! Waddington ! Grévy ! Gambetta ! quels hommes,  s’écriait-il à tout propos…  » - Charmes ne s’attendait pas à trouver « au milieu de tous les souvenirs des premiers âges du christianisme,  l’écho du nom de M.  Waddington…**»

                                                           * Encore une fois, le mot Syrien désigne les habitants de Palestine,  comme ceux de Syrie proprement dite.

                                                            ** Gambetta est bien connu. Grévy fut le second président de la 3ème République. Waddington fut ministre des affaires étrangères et Président du conseil. L'enthousiasme du moine s'explique du fait que lors d'une conférence internationale, les représentants français ont soutenu la position des Grecs; c'est donc le patriotisme grec autant que la francophilie qui expliquent l'attitude du moine.

 

Il rencontre un camp bédouin ; « ...  des Bédouins à mine sauvage, armés de grandes carabines,  conduisaient leurs troupeaux aux pâturages ;  d’affreuses Bédouines d’une noirceur et d’une saleté repoussantes,  écrasaient du blé sous des meules de pierre ;  quelques chiens aboyaient aux passants* ».

Selon lui, l’idéal de la vie du Bédouin  tel qu’il ressort des poèmes en honneur chez eux, est  piller les  caravanes quand elles ne sont pas alliées à sa tribu, voler les  troupeaux et les biens,  massacrer ceux qui les défendent,  surtout si ce sont des habitants de villes « tels sont les actes vertueux » qu’apprécie le Bédouin.

On reparle d’Abou Gosh « traqué pris et exécuté par Ibrahim Pacha,  son tombeau est l’objet d’un culte de la part des Bédouins** ». Il en est de même des Bédouins du Jourdain exécutés par l’autorité égyptienne ou ottomane ,  dont les tombeaux sont vénérés , alors qu’il s’agit de simples brigands.

Sur la route au loin,  on aperçoit « le tombeau de Moïse,  non moins vénéré par les Arabes que celui d Abû Ghôsh » - plaisanterie que se permet l’auteur.

                                                                                                          *  L'opinion de Charmes sur les femmes des tribus bédouines est toujours négative - voir plus loin. Evidemment notre époque désapprouve ce type de jugement fondé sur les critères de beauté physique. 

                                                                                    ** Abou- Gosh fut-il vraiment pris et exécuté par Ibrahim Pacha (le fils du dirigeant égyptien Méhémet-Ali) qui gouverna la Palestine et la Syrie des années 1830 jusqu'en 1840 ? C'est discutable. D'autres voyageurs indiquaient qu'il était prisonnier du sultan ottoman dans les années 1850. Au demeurant il est probable que plusieurs chefs se sont succédé portant le nom d'Abou Gosh (ils étaient les chefs d'un village du même nom qui existe toujours, aujourd'hui en Israël).

 

 

La Mer Morte :  « … elle est vivante par sa brillante couleur et par la beauté de ses contours,  d’une ampleur et d’une grâce saisissantes … » «  J’ai passé néanmoins des heures inoubliables auprès du Jourdain sous un berceau de feuillage qui me procurait un peu d’ombre et de fraîcheur… »

Mais, « Si charmant que soit le paysage du Jourdain,  il est impossible de le comparer à la campagne d’Égypte… »

Charmes a évoqué son amour de l’Egypte au moment de son départ pour la Palestine  : « Mais l’avouerai-je, ma pensée avait peine à se détacher de l’Égypte.  En quittant ce beau pays j’éprouvais le serrement de cœur qu’ on ressent d’ordinaire lorsqu’ on laisse la patrie derrière soi (…) Les plus vives admirations de ma vie,  c’est là que je les ai éprouvées … »

 

 

MISÈRE EFFRAYANTE – DANSE DES  BÉDOUINS : UN CAUCHEMAR

 

 

Jéricho : « Cette ville fameuse est aujourd’hui le plus sordide des villages arabes ;  on l’appelait jadis la ville des Palmiers et sa richesse était proverbiale ; on n’y trouverait pas aujourd’hui un seul palmier et sa misère est effrayante… »

Pourtant « quelques travaux d’irrigation permettraient d’y cultiver le riz, le safran,  la canne à sucre,  l’indigo,  le mûrier,  le lin, le chanvre,  toutes les fleurs et tous les fruits »  mais il faudrait aussi défendre les cultures contre les razzias des Bédouins des environs . Les habitants produisent un peu de froment, de doura et d’orge,  et ils  ont besoin d être armés pour protéger ces maigres moissons.

Il assiste à la célèbre danse des Bédouins  qui « ne vaut pas sa réputation » – la seconde partie de la danse est confiée à des  femmes : « Rien n’égale la laideur repoussante de ce troupeau féminin qu’une vie de privations et de labeurs a transformé en bétail humain » ; une danseuse armée d’un cimeterre  « s’avançait sans cesse vers moi (..)  puis lorsque sa bouche touchait presque mon visage, elle faisait entendre un gloussement guerrier qu’elle prolongeait plusieurs minutes avec une force de respiration extraordinaire.  Il y avait de quoi reculer de dégoût. » 

Cette scène «  ressemblait beaucoup plus à une hallucination qu’ à une réalité . » Heureusement le spectacle se termine aux cris de « Bakchich ! bakchich ! C’est ainsi que tout se termine en Orient. »

Par contre les hommes lui ont paru beaux ; nobles vieillards ou jeunes gens presque féminins – il précise : à condition de parler de vraies femmes, non des hideuses mégères qui ont dansé devant lui …

 

Aux environs de Jéricho,  il remarque « la grande fertilité de la contrée : on y est littéralement enfoui sous les moissons, les fleurs se montrent partout », bien qu’en été la sécheresse détruise tout.

Les habitants : «  Ces pauvres gens vivent dans un état de misère sordide,  cela n’empêche point les femmes et les enfants de porter la coiffure nationale,  c’est-à-dire des espèces de guirlandes de pièces d’argent. (…)   En général la population de la Judée m’a semblé laide et misérable.  A part les Bédouins,  qui sont superbes,  toutes les autres races ont quelque chose de maladif, d’étiolé.»

 

 

Bédouines portant des enfants. 

Félix Bonfils ou atelier Bonfils, fin du 19 ème siècle.

Wikimedia Commons.

 

 

 

SAMARIE

 

 

La Samarie avec ses collines aux formes gracieuses est  plus fertile que la Judée :   « des plantations de figuiers,  d’oliviers,  d’arbres fruitiers de toutes sortes,  donnent l’idée d’une contrée qui pourrait être des plus riantes si les abus d’une administration odieuse ne la rendaient pas stérile. »

Naplouse n’offre de remarquable que la présence des Samaritains. La population est d’ailleurs assez fanatique .

Le curé de la très petite communauté catholique se plaint qu’une fille catholique ait été « séduite » (de gré ou de force, elle a couché avec un homme) par un musulman qui offre de l’épouser. Charmes retranscrit avec ironie :  « Que les musulmans pussent violer les chrétiennes, passe encore,  mais les épouser , quel scandale ! Le curé ne supportait pas cette idée.  »

A Naplouse, comme tous les voyageurs, il est intéressé par les Samaritains, branche dissidente du judaïsme qui ne regroupe  plus qu’un petit nombre de familles On se rend dans leur quartier « à travers une série de ruelles noires et malpropres que l’on ne traverse pas sans dégoût.  En arrivant on est payé de sa peine par la vue du fameux Pentateuque. » 

« Ce qui m’a frappé beaucoup plus que le Pentateuque c’est la beauté de la race  (…)  la population juive de Palestine est si laide qu’ on est reconnaissant aux Samaritains d’avoir conservé,  outre leur vieux parchemin,  la finesse et l’élégance primitive de leur nation (…) ils s’habillent avec goût et n’ont garde de porter les hideuses papillotes … » Il remarque notamment une jeune fille de 15 ans,  gracieuse,  aux jambes nues et nerveuses ,  qui lui offre une rose : «  Elle marchait en se balançant avec une nonchalance charmante et le geste avec lequel elle me tendait sa fleur était à la fois d’une retenue et d’une hardiesse délicieuses. »

Sur la route de Sébaste à Djénine, il voit des femmes « qui puisaient de l’eau et qui lavaient du linge.  Toutes avaient une tournure d’une souplesse et d’une élégance rares et le type de quelques-unes était remarquable. »

A Djénine, il loge chez l’habitant, apprécie la terrasse des maisons orientales mais il fait trop froid pour y dormir en cette saison – et dans sa chambre il ne peut fermer l’œil, piqué par « des milliers d’insectes ».

 

 

GALILÉE

 

 

Il entre en Galilée : « Autant la Judée est sombre est désolée autant la Galilée est gaie,  aimable,  souriante ». « Malgré le déplorable appauvrissement produit par l’islamisme,  cette charmante contrée a conservé tous les caractères d’une sorte de paradis terrestre ». On retrouve dans le paysage le «   rêve de bonheur absolu » de Jésus .

Charmes confirme les impressions de Renan et des autres voyageurs sur la beauté de la Galilée*.

                                                               * Dans son avant-propos il écrit : «  J’ai plutôt affaibli qu’exagéré l’effet que m’a produit la Palestine, ou du moins la Galilée,  car la Judée ne laisse dans l’âme que tristesse et dégoût. »

 

Nazareth a un cachet d’élégance rare en Palestine. Chames précise qu’aucun Juif n’y habite,  «  il ne leur est même pas permis d’y séjourner sans imprudence,  ils ne peuvent qu’y passer… »

Les femmes à la fontaine dite de Marie sont l’occasion d’une déception : « Ces femmes qu’on admirait à distance,  sont des mégères plus ou moins affreuses qui se battent, se bousculent,  se poussent mutuellement dans la vase avec un bruit épouvantable… »

Par contre,  il apprécie leur costume :  un voile élégant (qui ne dissimule pas le visage) un haut largement décolleté, une chemisette transparente, et sous des jupes légères de couleur vive, des pantalons bouffants qui laissent voir des bouts de jambes minces et nerveuses.

Un pèlerinage russe à Nazareth lui inspire cette réflexion : « Il était impossible de n’être pas touché du spectacle d’une dévotion aussi sincère.  Quelle différence entre de pareils pèlerinages et les pèlerinages de Lourdes ou de la Salette… »

Plus loin il trouve des Tcherkesses qui ont été chassés de Russie en raison de leur religion musulmane :  «  ils ressemblent à de véritables brigands.  Ils le sont en effet et les populations paisibles parmi lesquelles ils vivent les regardent avec raison comme un fléau des plus dangereux.  Par bonheur le climat de Syrie les décime rapidement… »

Au lac de Tibériade : « le charme pénétrant de chaque détail,  la majestueuse simplicité de l’ensemble,  tout concourt à ébranler l’âme,  à réveiller l’imagination que la Palestine* avait engourdie » ;  le site « le plus parfait de la Galilée et sans doute l’un des plus parfaits du monde ».

                                                                              *  Charmes parait faire ici un distinguo entre la Palestine et la Galilée. Il est probable qu'il veut dire simplement que jusque là, la Palestine avait engourdi son imagination. Cf.  plus haut sa phrase:  « J’ai plutôt affaibli qu’exagéré l’effet que m’a produit la Palestine, ou du moins la Galilée ... »

 

Il note que presque toute la population est juive – et qu’il vaut mieux regarder les femmes de loin que de près…

Si Tibériade est pittoresque à distance, lorsqu’on s’y trouve, elle est  « horrible,  sordide,  dégoûtante.  Il faut aller bien vite se réfugier au couvent des franciscains dont le jardin forme une sorte d’oasis au milieu du cloaque de la ville. »

Sur les bords du lac, même l’incroyant éprouve des sentiments religieux,  au milieu des  « séductions d’une nature sans égale »  et  sous l’influence de « l’ incomparable poésie des souvenirs évangéliques «  - on croit voir Jésus s’avancer vers vous.

Y a t-il eu un changement climatique ? « Le pays de Génézareth aurait un charme irrésistible,  s’ il n’était desséché de bonne heure par une chaleur torride » « … à partir du mois de mai, on y respire l’atmosphère embrasée d’une chaudière.  Il n’en était point ainsi autrefois.  La plus riche des végétations tempérait les ardeurs d’un climat devenu violent… »  Pourtant, aussi transformé que soit le pays de Génésareth, on retrouve les émotions du passé : « … il est impossible sinon de comprendre,  au moins de sentir toute la poésie de l’Évangile si l’on n’a point relu ce livre exquis , au lieu même [des] scènes qu’ il raconte… »

« ...  malgré l’aridité du présent, on n’a aucune peine à croire à toutes ces splendeurs du passé. Peu de contrées en effet possèdent autant de sources autant de ruisseaux que le pays de Génézareth ; seulement on laisse les eaux croupir dans des marais se perdre sous terre ou s’écouler rapidement dans le lac,  au lieu de les diriger et de s’en servir pour arroser les plaines… »

«  Si les moissons manquent,  c’est parce qu’on ne sait pas semer. La nature produit spontanément avec une abondance extraordinaire des fleurs et des arbustes.  Les arbres seuls font défaut : on les couperait s’ ils venaient à pousser.  Je n’en ai découvert qu’un seul dans toute la contrée… »

Charmes imagine que  le canton de Génésareth était autrefois  « Une sorte de paradis terrestre, un jardin charmant qui produisait sans effort et sans discontinuité tous les fruits ».

Il se livre à quelques digressions philosophiques :  « Le monde ancien croyait que la sagesse consistait à vivre conformément à la nature  (…)  n’ayant point encore découvert qu’elle n’enseigne que l’égoïsme , que la satisfaction de l’appétit du plus fort aux dépens du plus  faible.  Le monde moderne ne se trompe pas moins lorsqu’il attend de la science une notion plus élevée du devoir…»

Enfin, « jamais un idéal aussi pur que celui qui a brillé sur la Judée n’apparaîtra à nos regards.  L’Évangile a dit le dernier mot en morale, comme Phidias et Praxitèle ont dit le dernier mot en art. »

« Tout ce qu’il y avait de fraîcheur et de délicatesse dans le paysage [de Galilée] » est passé dans l’Evangile, « et il y en avait tellement qu’après tant de siècles,  le prestige n’en est pas même affaibli ».

 

 

RETOUR ET AVENIR DES JUIFS

 

 

Pourtant la Galilée fut aussi la région qui donna naissance au « au plus pédantesque,  au plus fastidieux corps de lois qui jamais peut-être, ait été fait », élaboré par les rabbins de Tibériade et de Séphoris qui composèrent la  Mischna et la Guemara, formant  le Talmud,  «  œuvre indigeste,  stérile,  qui a fait perdre à la race juive toute initiative morale et qui est restée absolument étrangère au reste de l’humanité ». *

                                                           * Charmes sait qu’il existe deux Talmud,  celui dit de Jérusalem et celui de Babylone, ce dernier ayant fini par avoir la préférence. 

 

Précédemment, Charmes a évoqué le retour des Juifs en Palestine  : « [En Europe] Avec la souplesse d’une race merveilleusement constituée pour la vie,  ils se sont lancés à corps perdu dans les opérations financières et commerciales que leur loi leur interdisait jadis,  et ces anciens agriculteurs (…) sont devenus les premiers banquiers, les premiers industriels,  les premiers marchands de l’univers (…) Ce qu’ il y a de sûr c’ est que les pauvres seuls reviennent aujourd’hui en Palestine ;  ainsi s’explique même que la population juive y soit si misérable. »

Mais il comprend qu’il puisse aussi exister des  Juifs riches qui s’intéressent  à l’idée de retourner dans la terre des aïeux.

 

Il estime que la  décadence intellectuelle des juifs de Palestine correspond leur décadence physique, ce qui lui permet d’autres descriptions déplaisantes des Juifs rencontrés à Tibériade et à  Safed :  «  population accourue d’Allemagne,  de Russie, de Pologne,  de Valachie,  de tous les points de l’Europe, avec le dessein évident de gâter par sa présence une des plus ravissantes régions du globe. »

Il est présent le jour du sabbat à Tibériade : Néanmoins l’aspect général de la ville ne manquait pas d’une certaine gaîté pittoresque. » 

Lui aussi, comme Vogüé, perçoit une espérance pour les Juifs : « Ce n’est point à Jafet [il corrige dans une édition ultérieure par Safed] sans doute que commenceront pour les Juifs des destinées nouvelles,  mais il est possible que la liberté moderne soit pour eux le signal de transformations fécondes (…)  L’histoire des Hébreux est remplie de révolutions si profondes (…)  Il n’est pas certain que le judaïsme ait perdu toute sa force d’expansion…  dans le champ des succès pratiques, de grandes moissons lui sont encore réservées.  »

 

 

 

RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES – LES JUIFS ET LE PROGRÈS SOCIAL

 

 

Charmes compare ensuite les grandes religions : « … l’islamisme [au sens de religion musulmane] et le christianisme (…)  sont issues du judaïsme (…)  elles ne sont même à tout prendre que de grandes hérésies juives qui se sont développées outre mesure aux dépens du tronc » commun.  Il réfléchit à la différence avec l’esprit  aryen (on dirait plutôt indo-européen aujourd’hui) : «  l’Aryen, ne parvenant jamais à détacher complète ment sa personnalité du milieu qui l’entoure,  a vu à bon droit dans l’univers une immense combinaison de forces qui entrent sans cesse en lutte »  tandis que « » le Sémite s’est séparé peu à peu de la nature et la considérant comme étrangère à lui … »

Charmes envisage que la puissance politique des Juifs puisse «  renaître de nos jours sous une forme nouvelle,  appropriée aux conditions de la société moderne ».

Car les Juifs ne sont pas que les «  malheureux qui végètent dans l’abjection et la misère à Jérusalem et à Tibériade ,mais l’immense masse des Sémites qui couvrent en ce moment l’Orient et l’Europe ».  

Ce peuple peut concevoir de hautes ambitions et il lui est peut-être réservé, dit curieusement Charmes , de réaliser le progrès social,  l’idéal de justice et de bonheur  qui est le rêve de toutes les générations. « Peu importe que cette révolution soit l’œuvre d’un messie ou qu’une race entière l’accomplisse par une série d’efforts combinés.  L’essentiel,  c’est qu’ elle se produise… » ;  « en cherchant à s’emparer de toutes les grandes forces sociales et à jouer partout les premiers rôles,  les Juifs peuvent se persuader qu’ ils ne travaillent pas seulement à la satisfaction de leurs intérêts personnels,  qu’ils travaillent en outre à la réalisation des plus beaux rêves de leurs pères,  au bien commun de tous les hommes. »

Il voit donc les Juifs comme ceux qui doivent réaliser  la  grande entreprise de faire advenir le progrès, « mais si ce sont les pessimistes qui ont raison,  si le progrès est également un mirage,  si le mal et le malheur sont éternels,  ils [les Juifs] succomberont comme ils ont déjà succombé tant de fois à la poursuite d’une noble et généreuse illusion et cette dernière défaite ne sera peut-être pas moins glorieuse pour eux que toutes celles qu’ils ont déjà subies sans se laisser abattre… »

Charmes s’aperçoit alors qu’il s’est laissé aller à des rêveries.

Revenant à la réalité, il écrit que la  situation des Juifs « en Palestine comme dans presque tout l’Orient d’ailleurs,  est encore aussi triste qu’elle l’était en Occident en plein moyen-âge… » Ce n’est pas cette population, « le résidu,  la lie d’une nation », qui pourra seconder les ambitions des Juifs d’Europe. «  L’attachement qu’ils gardent à leurs traditions est la seule chose par laquelle ils soient touchants … » et encore cet attachement les « condamne à demeurer dans une contrée où toute activité utile est impossible,  où ils doivent vivre d’abjection et de misère,  adonnés aux plus vils métiers,  se nourrissant d’usure et de commerces honteux… »

 

 

 

DÉPART

 

« C’est avec un indicible serrement de cœur que j’ai dit adieu du haut du plateau qui domine Nazareth (…)  à cette contrée délicieuse (...) Vous êtes bien réellement la terre paternelle et sainte,  vous êtes bien réellement la patrie ... »

Quel que soit ce que réserve l’avenir, « Terre de la résignation et du sacrifice,   il y aura toujours des malheureux pour venir pleurer sur votre sein ».

 

 

 

 

 

 

 

LE REVÉREND PÈRE PORTMANS, DOMINICAIN

 

 

 

Le Révérend Père   A -M.  Portmans est un religieux belge (de l’ordre des Frères Prêcheurs ou Dominicains) qui accompagne des pèlerins belges en Terre Sainte en 1893.  Mais il connait déjà la Terre Sainte, où il s’est rendu en 1884,  en compagnie de pèlerins français.

De ces voyages, il  est résulté deux livres : Pèlerinage en Terre-Sainte: impressions et souvenirs, 1885 (2ème éd.  1886) et En Égypte, Palestine & Grèce: notes et impressions, 1896.

Chez lui on, retrouve le style ecclésiastique du RP de Damas (voir partie 5) avec sans doute plus de faconde et de bonne humeur.

Il évoque son départ de Marseille lors de son voyage en 1884 :   «  Cependant M.  le vicaire général [le vicaire de l’évêque de Marseille avait accompagné Portmans et les pèlerins à bord] descend de La Bourgogne dans une chaloupe.  Entouré de quelques fervents catholiques,  il nous escorte jusqu’à la sortie du port.  Du quai, grand nombre de Marseillais nous font des signes d’adieu. Après un formidable cri de « Vive la France » auquel je m’associe de toute mon âme,  le pèlerinage entier à genoux,  les regards tournés vers Notre Dame de la Garde , chante l’hymne Ave maris stella*. »

En note, Portmans précise honnêtement : «  Il y eut aussi des sifflets »  (de la part des curieux sur le port).

                                                    * Salut, Etoile de la mer, hymne à la Sainte Vierge.

 

Les pèlerins belges de 1893 partent de la Gare du Nord à Bruxelles, ils traversent la Belgique, le Luxembourg, l’Alsace-Lorraine annexée par l’Empire allemand, la Suisse, puis l’Italie du nord au sud, jusqu’à Brindisi où ils prennent le bateau.

 

 

 

LE PROGRÈS ARRIVE EN TERRE SAINTE

 

 

Arrivée en Terre Sainte : «  …  Je m’habille à la hâte,  je monte au pont j’étais impatient de revoir la Terre Sainte visitée il y a neuf ans et où j’avais goûté les émotions les plus douces et les plus fortes de ma vie. »

Bien entendu, les plantations  de Jaffa ont droit à une mention élogieuse.

Mais nouveauté en 1893, il faut prendre le train  « …  l’unique train journalier [pour Jérusalem] quitte la gare de Jaffa vers 2 heures de l’après-midi , il s’agit de ne pas le manquer.  Mais il y en a parmi nous qui protestent contre le modernisme envahissant… » 

En effet, « un firman de la Sublime Porte en date du 28 octobre 1888 a constitué la Société du chemin de fer ottoman de Jaffa á Jérusalem, avec embranchements facultatifs vers Naplouse et Damas au nord,  Gaza au midi. La compagnie française qui a construit la ligne et l’a exploitée pendant un an, vient de la céder à MM. de Rothschild frères . Sous l’administration de ces messieurs,  juifs et financiers  [sic] (…)  le railway ne manquera pas de prospérer … »

 

Lui et les pèlerins traversent la plaine de Saron : « Aujourd’hui encore la fertilité de cette plaine est prodigieuse.  Et cependant les villages sont misérables.  Figurez-vous des huttes de terre avec une seule ouverture à la fois porte et fenêtre,  rasant le sol… »  On voit des «  vaches fort petites atteignant la taille d’un veau d’Europe, des chameaux graves et indolents qu’effraye le passage du train. »  Il rappelle que Colbert fit établir des fermes dans la plaine de Saron et planter des bois d’oliviers* . « De nos jours les Allemands y ont, comme ailleurs en Palestine,  plusieurs colonies **en général très prospères.  »

                                                    * Cette initiative de Colbert avait déjà été notée par Vogüé (cf. partie 4). Elle mériterait plus de recherches. Colbert évidemment n’avait pas pu agir sans l’autorisation du sultan ottoman.

                                                  ** Colonies (faut-il le préciser ?) au sens d’établissements agricoles privés et non d’établissements politiques.

 

« Ramleh,  dix minutes d’arrêt.  Descendons du train,  il est si bon de se dégourdir les jambes et de goûter une ou deux de ces belles oranges de Jaffa ...  »

Toujours l’histoire du couvent des Pères franciscains : « En 1799 Napoléon  (…)  y établit son quartier général.  On montre encore aujourd’hui la chambre qu’il occupa.  Après le départ de l’armée française,  les Turcs fanatisés dévastèrent le couvent et égorgèrent les moines.  Il est parfois dangereux de pratiquer l’hospitalité… «  (les derniers mots montrent la tendance du P. Portmans à pratiquer un humour qu'on peut juger plus bon enfant que raffiné).

 

 

Station de chemin de fer de Jérusalem. La légende indique que le chemin de fer entre la côte méditerranéenne et Jérusalem fut terminé en 1892. La photo montre probablement l'inauguration de la ligne (avec des drapeaux turcs).

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DES CHANGEMENTS À JÉRUSALEM


 

« A droite et à gauche,  des constructions nouvelles,  couvent des Clarisses,  colonie allemande,  consulats,  établissement russe,  hôtels.  Depuis neuf ans*, que de changements (…) «  Le train se ralentit,  il s arrête : «  Jérusalem ! Tout le monde descend ! Cette formule banale nous apprend que nous sommes près de la ville sainte. »

Les pèlerins à genoux récitent un psaume :  « … Saluez Jérusalem en disant : Qu’ils soient en sécurité,  ceux qui t aiment… « 

 « Le cœur est ému les larmes coulent (…) Qu’elles sont ennuyeuses ces enseignes d’hôtels et ces réclames ! (…)  Mais quoi ce coin de Jérusalem même est envahi par le modernisme.  Le nouveau bazar a des prétentions européennes.  Enfin nous voici à la chère Casa Nova ** que j’ ai habitée durant trois semaines en 1884 … »

                                                                          * Sa précédente visite en 1884.

                                                                         ** Le couvent des Franciscains qui héberge  pèlerins et voyageurs, sans distinction de religion comme le fait remarquer G. Charmes.

 

Il donne quelques renseignements : «  Jérusalem, y compris les faubourgs, compte dit-on,  car il n’ y a guère de statistique officielle,  60 000 habitants », dont 2500 catholiques (1800 seulement du rite latin), 3500 Grecs ,  700 autres orthodoxes, 8000 musulmans,  800 Protestants et « au moins » 45 000 Juifs.

 

 

Jérusalem au début du 20 ème siècle (donc quelques années après la dernière visite du RP Portmans). 

Noter le désordre des constructions, les drapeaux étrangers (au premier plan et sur le toit d'un immeuble, le drapeau américain, le drapeau grec), les enseignes d'hôtels (Central Hôtel) ou de banques (Deutsche Palestina Bank). Le drapeau au croissant est celui de l'Empire ottoman, qu'on commence à appeler Turquie.

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SAINT-SÉPULCRE

 

 

Le mélange des cultes chrétiens au Saint-Sépulcre est ainsi décrit :

« Les cantiques les plus variés se succèdent sans cesse et souvent se font entendre à la fois.  Tantôt ce sont les cantilènes russes,  si harmonieuses et si délicieusement mélancoliques,   tantôt la psalmodie grave et lente des fils de Saint François,  tantôt la voix nasillarde des Grecs ou le cliquetis des Arméniens,  qui retentissent sous les voûtes de la basilique. »

Le style de l’édifice qui recouvre le tombeau du Christ  n’est pas du meilleur goût :   

« ..  bien des monuments funéraires de nos villes belges l’emportent sur l’ignoble édicule qui renferme le tombeau de Jésus-Christ.  Et cependant je me hâte de l’ajouter, ce sépulcre est glorieux.  Le tombeau du Christ est convoité par tous les peuples (…)  L’amour et la foi voudraient en rehausser l’éclat ;  la jalousie [entre les différents cultes chrétiens] qui est dure et impitoyable,  les en empêche . »

 

A propos des Turcs (mais la remarque vaut sans doute pour tous les musulmans de Jérusalem)* il note que « la tolérance a fait des progrès remarquables chez eux.  On peut plus aisément se livrer aux démonstrations extérieures de piété en pleine terre musulmane,  qu’en bien des pays d’ Europe.  Tous les vendredis,  les Pères franciscains,  suivis d’un grand nombre de fidèles,  font le chemin de la croix  (…) nul d’entre eux n’a jamais essuyé la moindre insulte. » 

                                                              * On  a déjà vu que certains auteurs appellent Turcs les musulmans des villes ; c’est probablement le cas ici. Sinon, dans les provinces, on réserve le nom de Turcs aux représentants de l’Empire ottoman ou aux personnes originaires de la Turquie proprement dite.

 

 

Procession catholique à Jérusalem, début du 20 ème siècle.

Site The Vintage News, Ian Smith.

https://www.thevintagenews.com/2016/03/29/striking-photos-jerusalem-end-ottoman-rule-1900-1918/

 

 

Entrée de l'église du Saint-Sépulcre.

Photo extraite du livre du RP Portmans de 1896.

 

 

QUARTIER JUIF DE JÉRUSALEM

 

 

Jérusalem est un   « livre vivant » : «   On a sous les yeux toute l’histoire du Christianisme,  toutes ses évolutions depuis les Abyssiniens  (…)  jusqu’aux modernes protestants (…)  Ce spectacle est intéressant et instructif.  Ce qui l’est autant si pas davantage,  c’est la présence,  j’allais dire la prédominance à Jérusalem du peuple juif… »

Selon lui, le quartier juif est animé,  «  la vie y remue,  active,  dense,  âpre au gain et à la controverse.  Les Juifs habitent à peu près le centre de la ville,  toute la partie comprise entre le Haram esch Chérif,*  l’église du Saint-Sépulcre et la porte de Jaffa.  Il y a la un dédale de ruelles (…) ressemblant à une suite de tunnels (…)  s’ y promener n’est pas chose facile. »   Selon lui, les boutiques sont richement pourvues, « mais quelle crasse,  quelle odeur (…)  Et puis le matin surtout,  cohue inimaginable ;  on est à la fois porté et arrêté par le flot humain…» 

                                                                             * Haram al Sharif (le Noble sanctuaire) - d'autres graphies existent :  le Mont du Temple, ou l’esplanade des Mosquées. 

 

Parmi les chameaux et la « foule puante,  graisseuse,  loqueteuse,  à côté de ces enfants à la figure livide et anémiée,  surgissent des types beaux,  impressionnants  (…) Voyez ce vieillard à la barbe blanche,  quelle intensité d’expression,  quel rayonnement de l’âme  (…)  N’est-ce pas le vieux Juif de Rembrandt ? Oui,  hormis les deux affreuses mèches sur les tempes qui sont d’importation polonaise.  Superbes aussi, quelques têtes de femmes et de jeunes filles, vraies Rachel ,Judith,  Esther.  Et aussi quelle gravité, quel air viril, quelle force et quelle douceur de regard chez ces jeunes gens qui n’ont pas, eux, les cheveux en papillotes et qui font rêver du Christ . »

«  Deux qualités distinguent le Juif de Jérusalem :  l’habileté au négoce qui lui est commune avec tous ceux de son sang, et une ardeur religieuse sans égale qu’on ne rencontre pas même en Pologne où l’élément juif est si autochtone. »

 

On peut s’étonner de la description très animée du quartier juif , très différente de celle d’autres visiteurs pour qui Jérusalem dans son  ensemble était une ville fantôme où erraient quelques habitants désœuvrés –  mais c’était vingt ans ou vingt-cinq ans plus tôt…

 

 

AUGMENTATION DE L’IMMIGRATION JUIVE

 

 

Il remarque que la  population israélite augmente de jour en jour,  qu’elle atteint 45 000 personnes sur les 60 000 habitants de Jérusalem,  «  principalement au-delà des remparts et à la porte de Jaffa,  où les richissimes Rothschild et Montefiore ont construit de vastes cités ;  moyennant des annuités peu élevées,  les immigrants juifs y deviennent propriétaires.  Depuis quelques années,  l’immigration israélite prend des proportions considérables », arrivant sans cesse de Russie, d’Allemagne, de Pologne, de Roumanie.

Il note que « Le gouvernement turc, malgré son incurie habituelle,  a pris des mesures pour arrêter le mouvement,  mais sans succès.  Les Juifs dissimulent leurs richesses,  leur nombre,  leurs intentions et (…)  ils finissent par s’établir en Palestine au désespoir des autorités turques. » 

Il remarque que l’Alliance israélite  universelle,  société humanitaire d’inspiration laïque, « a beau construire des hospices et des asiles,  elle a beau ouvrir des écoles »,  elle se heurte à l’hostilité des rabbins pour qui elle est « une institution révolutionnaire » ; ils se défient de son enseignement « presque autant que de l’enseignement chrétien », ils préféreraient  plutôt envoyer « la jeunesse israélite chez les Frères ou chez les Franciscains » qu’aux écoles de l’Alliance israélite.

Un libre penseur lui dit que « Le vieux fonds juif de Jérusalem (…) se laissera difficilement convertir aux idées modernes ».

Portmans  rappelle que  Jérusalem,  Tibériade  et Safed sont des centres d’études de casuistique (juive) qui dépasse « tout ce que la théologie a jamais inventé de plus mesquin.* Le pharisaïsme y fleurit … »

                                                         * La formule de Portmans, qui semble égratigner la  théologie chrétienne autant que la théologie juive, n'a probablement pas ce sens... 

Il visite la grande synagogue : « …  à toute heure du jour,  dispersés sans ordre,  assis sur différents bancs, des enfants,  des hommes,  des vieillards martelant les paroles sacrées  (…) se balançant sans cesse … »  Il signale que « La fondation prochaine à Jérusalem d’une université juive est confirmée.  On y enseignera non seulement les matières ayant rapport au judaïsme,  mais encore toutes les branches comprises dans le programme du baccalauréat ès sciences et ès lettres. » Cette université formera les rabbins et sera ouverte aux étudiants de toutes les confessions.  « Ce sont les israélites d’Europe qui ont pris l’initiative de cette création »,  dont la première pierre devrait être posée en décembre 1895.

 

 

« MUR DES PLEURS »

 

 

Il poursuit : « L’esprit de foi vigoureuse et d’indomptable espérance qui anime les israélites à Jérusalem,  éclate particulièrement au Mur des pleurs (…)   Exclus sous peine de mort du Haram esch Chérif qui occupe l’emplacement de l’ancien Temple,  les Juifs ont (…)  acheté chèrement le droit de pleurer le long d’une partie du vieux mur d’enceinte du Temple (…) [avec] un large couloir dallé.  Tous les jours on y rencontre des Juifs qui en face de ces restes vénérables,  se lamentent,  lisent les prophètes,  pleurent , se frappent la tête contre la pierre,  la baisent avec respect ou l’arrosent de leurs larmes.

 Le vendredi surtout le spectacle est attendrissant :  dès quatre heures de l’après-midi, on voit les Juifs,  hommes,  femmes et enfants,  revêtus de leurs meilleurs habits,  le Pentateuque en main,  se diriger vers la Muraille des lamentations. » Les vieux  israélites semblent sortir d’un tableau de Rembrandt. « Le couloir contient difficilement la masse des pleureurs  (…) L’émotion est réelle :  des hommes dans la force de l’âge,  baisent pieusement les pierres et pleurent.  Aucun désordre à craindre,  les catholiques,  même attirés par la curiosité, peuvent prendre place parmi les fils d’Israël.  Qu’on se garde bien de plaisanter.  On pourrait s’en repentir.  Mais qui donc serait assez dépourvu du sentiment des convenances pour rire en présence d’une scène qui réveille les plus poignants souvenirs et qui atteste un patriotisme indéfectible ? (…) Nous quittons la place profondément émus. »

 

 

Félix Bonfils (1831-1885)--Mur des Lamentations ("Mur des juifs,  un vendredi") - années 1880.

Wikipédia.

 

 

AVENIR ET MISSION DES JUIFS

 

 

Pourtant le frère Portmans  ne cède pas à l’émotion complètement – il parle d’un Juif «  à la mine moins fourbe que les autres »,  qui  explique  à Portmans et ses compagnons certains usages. Portmans réfléchit assez longuement sur les espérances du peuple juif :  

« Dans sa désolation,  Israël nourrit encore l’espoir de la résurrection.  Se trompe- t- il ? Le rêve des Juifs est de rétablir le Royaume d’Israël. Jamais les israélites n’ont pu se décider à abandonner Jérusalem  (…)  l’obstination avec laquelle elle [la « race juive » - le mot à l’époque n’est en rien péjoratif] s’attache à quelques pierres qui lui rappellent de glorieux souvenirs et qui entretiennent en elle de folles espérances » est pour lui un phénomène moral digne d’une étude attentive.

« Etrange illusion de ce peuple décimé,  dispersé,  mille fois vaincu,  qui n’a plus dans sa propre patrie que quelques pierres chèrement louées à sa douleur (… )  abreuvé d’amertume,  traqué de toutes parts et rendant à ses oppresseurs quand il le peut,  la loi du talion,  mille fois vaincu et toujours vivant,  toujours lui. Ce phénomène est unique.  Il y a là un mystère permanent.  Ce peuple a péché et ce peuple malgré son crime,  a une grande mission à remplir. En exigeant la mort du Juste [le Christ] il a prophétisé le châtiment de son déicide  (…) il  porte au front le stigmate de la justice divine qui le poursuit dans tous les lieux de son exil  (…) Néanmoins grande,  glorieuse est la mission d’Israël.  La nation juive est le témoin de Jésus-Christ (…)

Loin d’être terminée,  cette mission n’est peut-être qu’à son aurore. »  Il rappelle que Saint Paul a écrit que lorsque toutes les nations seraient sauvées (converties au christianisme) «  tout Israël se sauvera à son tour »,  ajoutant que « ses dons et sa vocation,  Dieu ne les retire pas (…) même  eux [les Juifs]  (…)  obtiendront aussi miséricorde… »

Portmans se demande si ces temps sont proches. La foi chrétienne progresse en Afrique grâce aux missionnaires . Mais que penser des progrès de l’incroyance ? Comment entre-t-elle dans ce plan ?  « …  que voyons-nous ?  De toutes les contrées du monde,  les Juifs se donnent rendez- vous à Jérusalem.  La Turquie y met des entraves,  ces entraves seront brisées.  Car qu’on ne l’oublie pas [ici Portmans cite l’oraison funèbre du père Ratisbonne*], «  la race juive est vraiment une race supérieure :  perspicacité,  intelligence,  énergie de la volonté,  souplesse de caractère,  abnégation patiente,  dévouement illimité aux intérêts de ses coreligionnaires,  rien de ce qui prépare et assure le succès final ne lui fait défaut (…)  elle accapare sans bruit la richesse du monde (…)  la politique subit son influence.** »

                                                              * Alphonse Ratisbonne,  d’origine juive, converti au catholicisme, jésuite. Avec son frère Théodore, lui aussi jésuite, ils fondent la congrégation Notre-Dame de Sion « pour témoigner, dans l’Église et dans le monde, de la fidélité de Dieu à son amour pour le peuple juif » (Wikipédia).  En Palestine, Alphonse Ratisbonne fonde des monastères et orphelinats et meurt à Jérusalem en 1884.

                                                          ** Ce passage de l'éloge funèbre du Père Ratisbonne, prononcé par un religieux catholique,  est à la fois très élogieux pour les qualités des Juifs et assez critique sur ce qu'il perçoit comme une volonté de domination chez eux; il témoigne de l'ambivalence de l'opinion catholique sur les Juifs à l'époque.

 

 «  Faut-il craindre,  faut-il saluer le réveil du peuple israélite … ? »  Il répond par une formule énigmatique de Saint-Paul.  « Ces pensées viennent à l’esprit quand on assiste au spectacle émouvant que présente l’étroit couloir du Mur aux lamentations.  Mais quittons ces ruines vénérables … »

Au passage il cite le livre (antisémite)  de Drumont La France juive,  avec  cette remarque :  Qui prouve trop ne prouve rien…

Portmans est donc conscient qu’une évolution est en cours en Palestine avec l’arrivée continue des immigrants juifs.  Il ne semble pas vraiment informé que la plupart de ces immigrants, à la différence de ceux qui venaient en Palestine « pour y mourir », sont plus des militants socialistes et laïques que des fidèles religieux. Leur arrivée sera mal vue par les rabbins et les juifs pieux déjà installés.  

Quand Portmans visite la Palestine (1893), le livre de Theodor Herzl, Der Judenstaat (L'État des Juifs), n’est pas encore paru (il parait en 1896), mais l’idée d’un peuplement juif en Palestine par une immigration continue, est dans l’air depuis au moins 15 ans. Herzl lui donne une audience internationale avec son livre.*

                                                                   * Herzl fonde ensuite l'Organisation sioniste dont le premier congrès a lieu  à Bâle en 1897. On sait qu’il sera reçu en audience par le sultan ottoman pour négocier l’acquisition d’une partie de la Palestine (sans entrer dans le détail), ce que le sultan refuse.

 

Portmans a bien vu les réticences des rabbins contre les initiatives de l’Alliance israélite universelle (pourtant émanation des Juifs modérés par rapport à la future organisation de Herzl), contre l’éducation moderniste ; il a aussi noté  l’intervention accrue des Juifs européens dans la communauté juive de  Palestine (création annoncée de l’Université juive).

S’agissant des Juifs du point de vue strictement religieux, on voit qu’il hésite entre la vieille hostilité catholique à l’égard des Juifs (le peuple déicide), et une attitude plus sympathique dont témoignent son   franchement ému sur la fidélité des Juifs à leur passé, et l’espérance d’une réconciliation (moyennant la conversion des Juifs !)  car, comme il le rappelle, Dieu ne retire pas son amour (l’Alliance avec les Juifs).

 

 

L’ESPLANADE DES MOSQUÉES – LA GUERRE SAINTE EST-ELLE  FINIE ?

 

 

Portmans évoque la mosquée d’Omar , construite sur l’emplacement du temple de Jérusalem (détruit bien plus tôt, lors de la reprise de Jérusalem par les Romains en 70 ap. JC) :

«  Autrefois,  il était défendu sous peine de mort à tout ghiaour ou chien de chrétien,  de franchir l’enceinte du Haram esch Chérif ou esplanade de l’ancien temple et d’entrer dans la Mosquée d’Omar.  Cette défense est tombée aujourd’hui. » Il rappelle que le premier chrétien à y pénétrer en 1855 fut le futur roi des Belges Léopold II, à l’époque duc de Brabant (prince héritier) - et non sans quelques craintes : « Ce fut un événement dans l’histoire de l’Islam.  Toute la garnison turque était sous les armes car grande était l’inquiétude.  Les vrais croyants criaient «  Allah ! Allah ! » et se voilaient la face (…)  Aujourd’hui,  moyennant un bakchich considérable, mais qui baisse tous les jours, on peut circuler dans l’enceinte sacrée, pénétrer même dans la mosquée,  tant il est vrai qu’en toute chose, c’est le premier pas seul qui coûte. » (notation bien dans le style pragmatique de Portmans).

Conduits par le  Frère Liévin*, Portmans et ses compagnons entrent  dans le Haram esch Chérif, vaste espace qui contient les deux grandes mosquées et de nombreux oratoires et fontaines. « Le silence de ce lieu impressionne. »

                                                       * Le frère franciscain Liévin de Hamme, Belge, résidait à Jérusalem ;  infatigable accompagnateur des  visiteurs  plus ou moins illustres, auteur d’un Guide de la Terre Sainte. Beaucoup de voyageurs parlent de lui. Portmans, qui  exprime son affection pour lui (notamment au moment de leur séparation, quand Portmans quitte la Terre Sainte), l’appelle « une des gloires de la Belgique ».

 

La mosquée d’Omar (ou Dôme du Rocher) : « On restaure le splendide monument.  La Sublime Porte [le gouvernement ottoman] y a consacré plus de deux millions. »  Ses proportions ont été calculées avec tant de science qu’on ne s’aperçoit pas de sa taille jusqu’au moment où on pénètre à l’intérieur.  Il faut ôter ses souliers. « … on éprouve une sensation de vague éblouissement dans une rotonde gigantesque (… ) les verrières surtout (…)  sont d’un effet magique,  quoique composées de verres unicolores.  Dans aucune cathédrale,  les vitraux projettent une clarté aussi douce,  aussi limpide,  aussi mystérieuse. »*

 Mais finalement Portmans est déçu, lorsqu’au milieu de la triple enceinte de la mosquée, on n’aperçoit qu’un rocher nu,   le sommet du mont Moriah :  « Cette vue arrête tout sentiment religieux,  toute admiration.  La visite à la mosquée m’a laissé froid malgré les innombrables beautés qu’elle renferme… »

Il visite aussi la  mosquée El Aksa, « dépourvue de toute ornementation,  cependant son mihrab ou lieu de prières pour les musulmans, et la chaire ou mimbar,  sont de toute beauté. »

Il se remémore le temps où le cri de guerre des musulmans , « Mort aux infidèles », résonnait. « ...  aujourd’hui,  le cri de guerre sainte sonne presque faux et ne soulève plus les masses… ».

Mais en note,  il ajoute que le sultan ottoman actuel s’appuie sur les capitaux européens (parfois juifs) pour « développer les ressources innombrables de son empire.  Réussira-t-il jusqu’au bout dans ses essais de civilisation européenne ?  Parviendra-t-il jusqu à la fin,  à museler le fanatisme musulman ? Je laisse à de plus habiles le soin de répondre. »

Ce qu’on pourrait appeler l’occidentalisation de l’empire ottoman à la fin du 19 ème siècle, n’a pas échappé à Portmans. La Palestine est partie prenante de ce mouvement qui implique le recours aux capitaux occidentaux. Le religieux belge témoigne d’une époque où l’activisme musulman semble en sommeil – mais il a la sagesse de se demander pour combien de temps.

 

 

 

BRAVES GENS,  MAIS FAUT-IL S’Y FIER ?

 

 

A  la fin de son séjour, sur le bateau qui ramène les pèlerins en Europe, Portmans  fait d’autres réflexions, à l’escale de Corfou :

«  Parmi les passagers de troisième [classe],  nous saluons les derniers spécimens de l’Orient , quelques Turcs qui descendront à Corfou et regagneront de là les terres du croissant*.  Nous les considérons longuement, ces fils de l’Islam,  coiffés du fez,  superbement drapés dans leurs loques,  fumant le narghileh,  causant avec une gravité solennelle.  D’ ici à longtemps, nous ne les reverrons plus,  ces représentants d’un autre monde.  A les considérer ainsi, calmes et graves, soupçonnerait on que le fanatisme puisse les transformer en bêtes fauves ? Hélas ! les événements récents de l’Arménie viennent de le démontrer. » 

                                                                                   * Le croissant symbole de l’islam.

 

Portmans parle ici de ce qu'on a appelé les « massacres hamidiens », du fait que l'Europe a eu tendance à les imputer au sultan Abdülhamid II, qui y gagna le surnom de sultan rouge. Ces massacres commencèrent en 1894 dans la province du Sassoun où les Arméniens tentaient de s'organiser contre les exactions des Kurdes, qui formaient des milices paramilitaires tolérées sinon encouragées par le sultan. La protestation des Arméniens de Constantinople contre les massacres du Sassoun,  déclenche un massacre des Arméniens dans la ville même (septembre 1895). Une vague de massacres s'étend alors à toutes les provinces où on trouve des Arméniens. Malgré les protestations internationales, le pouvoir ottoman laisse faire, des soldats réguliers participent aux massacres qui durent jusqu'en 1897. Selon les auteurs, le nombre de victimes serait entre  80 000 et 300 000. 100 000 Arméniens fuient en Russie. Des chrétiens assyriens sont aussi massacrés. Ces massacres peuvent être considérés comme la répétition du génocide de 1915-1916.

 

 

 

JARDIN DES OLIVIERS

 

 

Visite de la vallée de  Josaphat : «  Le nombre des pierres tombales est innombrable ;  le cimetière juif occupe tout le versant occidental de la Montagne des Oliviers et entoure le village de Siloë.  » «  Les Juifs viennent mourir ici de toutes les contrées de la terre, heureux de dormir leur dernier sommeil là où re posent leurs ancêtres. »  Ici, la terre vaut son poids d’or.

Visite du Jardin des Oliviers (ou Ghetsémani).   Le religieux est sévère  pour les stations du Chemin de Croix, « d’un mauvais goût achevé ». Il ironise sur les incroyants (Gabriel Charmes, Pierre Loti, dont on reparlera) qui s’indignent ou font semblant, du caractère prosaïque de ce jardin fleuri entretenu par des moines qui jardinent en chapeau de paille…

Une remarque patriotique (et politique) un peu surprenante : « … la chute prochaine de Jérusalem arracha des larmes au Christ.  Ô Jésus ! que nous n’ayons jamais à pleurer la ruine et l’effacement de la Belgique… »  et pour cela, les Belges doivent rester catholiques.

Il visite le Carmel construit par la princesse de la Tour d’Auvergne.

Depuis un minaret du Mont des Oliviers,  il a une vue féerique sur Jérusalem et ses alentours : «  …. Oui,  elle est encore la ville qui sort du désert toute brillante de clarté. Dans la direction opposée vers l’orient,  le paysage est sombre,  plein de mystère grandiose. »

La vallée de la Géhenne , « fameuse par le culte idolâtre et inhumain qu’on y rendait à Moloch,  divinité abominable à laquelle les parents sacrifiaient fréquemment leurs enfants »  par le feu.  « Après leur retour de la captivité,  les Juifs eurent ce lieu en horreur à cause des abominations qui s’y étaient commises... »

 

 

PROGRÈS DES CHRÉTIENS (D’EUROPE) EN PALESTINE

 

 

Il s’intéresse à  l’Ecole biblique catholique (à Jérusalem), de création récente :  « des licenciés et des docteurs formés aux universités d’Allemagne,  de France,  de Belgique,  d’Espagne et même d’Amérique,  y suivent des cours (…)  de langues,  d’exégèse,  de géographie et d’archéologie bibliques « «  Bref, les Dominicains* [créateurs de l’Ecole] ont acquis droit de cité aux Lieux Saints. »

                                                              * L’Ordre auquel Portmans appartient.

 

Visite à Bethléem qui a plus de 6000 habitants dont 3000 catholiques,  les autres étant schismatiques (orthodoxes) :  «  Il n’y a pas de Juifs et les musulmans forment une infime minorité »  - il note les « nouvelles maisons élégamment construites » et les femmes qui «  ne sont pas voilées comme ailleurs en Orient » ; il décrit (comme d’autres voyageurs)  l’espèce de casque qu’elles portent,  fait de pièces de  cuivre,  d’argent ou d’or,  représentant leur dot.

Visite de l’orphelinat du chanoine Belloni,  « œuvre éminemment chrétienne et civilisatrice » qui compte près de  300 élèves dont 100 internes.

Mais les religieux latins sont quasiment exclus de l’Eglise de la Nativité grâce aux combines des orthodoxes.

Il passe deux heures « délicieuses » «  dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire »  dans la grotte de la Nativité : … «  J’étais seul,  pas d’autre témoin que le soldat turc qui était de garde et dont l’attitude était on ne peut plus correcte ». Il note que « les baïonnettes musulmanes » doivent souvent maintenir l’ordre troublé par les diverses communions chrétiennes ;  il rappelle plusieurs incidents sanglants  (où évidemment les schismatiques ont le mauvais rôle).

Ce qui encore plus triste,  «  c’est l’aveuglement des écrivains libres penseurs qui ne veulent pas que Jésus soit né å Bethléem… »

Passage à Hébron, «  la ville patriarcale qui renferme le tombeau d’ Abraham … une ville de 8000 habitants presque exclusivement mahométans et d’un fanatisme qui résiste à tout.  Jusqu’à ce jour,  nul chrétien n’a encore pu franchir le seuil de la mosquée qui abrite le sépulcre du Père des croyants…  »

Pour déterminer la vérité historique, il faut interroger les traditions : « « La Palestine est par excellence le pays des traditions. » 

 

 

Eglise de la Nativité à Bethléem (fin 19ème-début 20 ème siècle)
https://thisweekinpalestine.com/the-church-of-the-nativity-in-the-nineteenth-century/

 

 

 

A Aïn Kerin, lieu présumé de la naissance de Jean le Baptiste : « Comme pour toutes les bourgades de la Palestine,  le coup d œil est charmant.  Voilà le vaste monastère des Franciscains ;  trės remarquable,  la nouvelle aile,  bâtie avec élégance.  C’est la Casa Nova.  Plus loin sur une hauteur verdoyante,  l’établissement des Dames de Sion.  Sur une autre colline à l’ouest, la chapelle de la Visitation.  Entre le couvent des Franciscains et l‘institut du Père Ratisbonne (...) une centaine d’habitations de pauvre et rustique apparence  (…) Le noble et généreux Gordon,  le défenseur et martyr de Khartoum,  fit choix en 1882 d’une de ces huttes et s’y livra à l'étude d’ Ezéchiel*. »

                                                                      * Le célèbre général anglais Gordon, défenseur de Khartoum contre les partisans du Mahdi, chef intégriste musulman, fut tué lors de la prise de la ville  en 1885. Esprit religieux, mais aussi ingénieur de formation, Gordon avait séjourné en Palestine et entrepris des recherches d’archéologie biblique. Autour des années 1880, des officiers anglais du Corps des Royal Engineers, réalisèrent la cartographie de la Palestine et l'inventaire topographique, orographique hydrographique et archéologique de la région (seule l'étude de la Palestine-Ouest fut menée à terme).

 

Faut-il s’étonner que Portmans, dans un village de Palestine, s’intéresse surtout aux établissements chrétiens et surtout catholiques ?

 Il cite l’éloge de Gabriel Charmes sur l’établissement des Dames de Sion, éloge d’autant plus remarquable  qu’il émane d’un libre-penseur,  et se recueille sur la tombe du père Ratisbonne , fondateur de l’établissement,  « ce grand serviteur de Dieu qui passa en faisant le bien. »

 

 

« À TOUS CES POINTS DE VUE, IL Y A DU PROGRÈS »

 

 

Portmans ne parle seulement de ce qu’il voit; il raconte des épisodes de l'histoire sainte et aborde aussi (mais rarement) des points de doctrine religieuse. Ainsi il évoque les « miracles inventés » qui alimentent les croyances populaires  : « Dieu ne parle-t-il pas assez haut en Palestine ?  Les miracles authentiques ne sont-ils pas assez nombreux ?  Pourquoi en prôner d’ incertains … ? »

Comme d’ autres visiteurs,  il juge que la terre est fertile mais mal entretenue  :  au milieu de ces pierres, « l’apparition de la verdure,  la vue d’une vigne ou d’un bois d’oliviers,  réjouit l’œil et le cœur.  Et dire que c’est par la faute et l’incurie des hommes que la Palestine a de nos jours un aspect désolé… »

Comme on voit, l’idée de la malédiction de Dieu est bel et bien remplacée par la responsabilité des habitants ou des dirigeants.

Evidemment lui et ses compagnons font l’excursion de la Mer morte.

« Nous sommes trente-deux en tout,  mais le principal d’entre nous manque.  Ah ! voici qu’il arrive,  le Frère Liévin (…) Le signal retentit. En avant !  A la garde de Dieu ! »

 

A Bethanie (« qui a perdu son nom pour prendre celui d’El Azarieh »), village de Lazare et lieu d’un miracle (la résurrection de Lazare par Jésus), qu’évidemment les rationalistes réfutent, avec d’ailleurs des arguments contradictoires (du moins c’est l’avis du Père Portmans).

Certains présentent le voyage de la Mer morte comme dangereux, comme un abbé écrivant dans la Gazette de Liège qui cité les membres d’une famille portés disparus, des voyageurs attaqués, ce qui lui vaut l’ironie du P. Portmans :   « Et dans le numéro même du journal où je lis ces lignes terribles,  je constate (…)  pour la seule ville de Liège et ses environs :  pickpockets,  vol,  détournement,  disparition,  assassinat,  grèves [sic]. Brr.  Cela donne le frisson.  Etrangers,  ne visitez jamais le pays de Liège … » 

Jéricho, bourgade de 300 habitants tous musulmans,  n’ayant que des taudis pour demeures et quelques chèvres pour trésor – mais il y a un hôtel anglais et deux hospices russes.

A l’hôtel, « nous y sommes on ne peut mieux (...)  un menu varié et abondant,  de bonnes chambres,  lits munis de moustiquaires … »

«  Les Bédouins nous font grâce de leur fameuse danse qu’on trouve décrite partout, ou plutôt nous les en remercions [nous déclinons l’offre des Bédouins d’exécuter la danse – qui était une source de revenus pour les Bédouins]  ».

A Jéricho, pas de roses de Jéricho ni de palmiers. « A qui la faute ?  Non pas au sol toujours également fertile,  mais au manque d’habitants,  de bonne administration et peut-être de sécurité. Toutefois,  à tous ces points de vue, il y a du progrès. » 

La dernière notation est intéressante et montre  que la Palestine change lentement.

 

 

 

LA MER MORT EST DÉLICIEUSE

 

 

Le Jourdain : «  Oui, ce lieu est saint (…)  au milieu de la désolation qui couvre la Judée,  cet endroit soulage le cœur ;  la nature verdoyante,  le murmure du Jourdain qui répand une certaine fraîcheur,  les oiseaux qui chantent dans le bocage,  tout cela impressionne délicieusement » 

«  La Mer Morte n’est pas ce qu’un vain peuple pense,  nous la trouvons tout simplement délicieuse (…) Non ! la Mer Morte n’est pas triste.  Il est vrai qu’aucune habitation ne se reflète dans son vaste miroir (…)  mais depuis quand la nature a-t-elle besoin de l’homme pour être grandiose et belle ? » 

D’ailleurs il y aura peut-être là un jour une station balnéaire,  « Quand Nice sera démodée, quand l’ Egypte aura perdu le charme de la nouveauté… »

Le frère Liévin indique les emplacements supposés de Sodome et Gomorrhe.

« Bien que nous ne soyons qu’au 16 février,  la chaleur devient intolérable,  36 degrés, et les moustiques nous harcèlent… « 

 Ils rentrent à Jéricho : «  … à notre entrée,  quelques Bédouins, superbement drapés dans des loques d’une couleur indéfinissable,  fument et nous regardent avec dédain.  Ils ne se doutent pas de la pitié profonde qu’ils nous inspirent. C’est que chacun se fait son opinion sur la dignité et le bonheur de la vie… » (Le P. Portmans, est conscient que les  valeurs diffèrent en fonction des conditions d’existence et d’éducation – et aussi que chacun juge préférable ses propres valeurs : son exemple montre que cette attitude n’est pas une exclusivité des Européens).

 

 

Jéricho, photo de la fin du 19 ème siècle,  atelier Bonfils. Noter sur la gauche le Jordan Hôtel. 

Wikimedia Commons.

 

 

 

Lors d’un passage difficile, là où le chemin côtoie un abîme,  croisement d’une caravane de Bédouins, mais on choisit  une attitude prudente au lieu de revendiquer le passage : « Que serait- il arrivé si l’on s’était opiniâtré de part et d’autre ? On frémit en y pensant.  Rien de tel qu’une concession faite à propos… »

(Encore un exemple du  bon sens affiché par le P. Portmans, adepte sans doute  avant la lettre, du célèbre « compromis à la Belge »).

A Jérusalem les pèlerins  décident de poursuivre leur voyage par une visite de la Grèce.

 

 

ADIEU À LA TERRE SAINTE

 

 

Portmans et les pèlerins prient  pour les travaux de révision de la constitution  belge, en espérant que le « projet sagement progressiste » soit victorieux (il était question de l’élargissement du droit de vote !). Il conclut : « Dieu protège la Belgique ! »

Ils partent avec «  Le regret de ne pas visiter la Samarie et la Galilée ;   la Samarie aux grands souvenirs bibliques de l’âge patriarcal,  la Galilée tout embaumée de la jeunesse et de la vie apostolique de Jésus… »  et même de ne pas passer à Damas puis à Baalbek.  « Ah ! si le railway (…)  était achevé,  on risquerait l’aventure… »   

Emouvante séparation d’avec le frère Liévin qui a tenu à les accompagner à bord de leur bateau et regagne Jaffa sur une mer très agitée.

Portmans répète la vieille prière des israélites  : «  …  je le jure,  Si je t’oublie Jérusalem,   que ma droite m’oublie (…) Lieux Saints où j’ai prié,  pleuré et goûté les émotions les plus saintes de ma vie ! Daigne le Seigneur me ramener un jour pour baiser encore votre sol sacré,  si telle est sa volonté ! »

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Le récit de voyage de Charmes est essentiellement impressionniste. Il fournit peu, voire pas, de données statistiques et privilégie ses sentiments personnels. Le dégoût qu’il manifeste à plusieurs reprises peut le rendre antipathique, mais les gens du 19 ème siècle et d’une partie du 20 ème siècle ne s’estimaient pas obligés de ne dire que du bien des peuples et des gens qu’ils rencontraient.

Ses propos sur les Juifs sont particulièrement révélateurs : ses descriptions sont d’abord négatives, parfois insultantes. Pourtant, son livre se clôt sur l’espoir d’une nouvelle « mission des Juifs ». Il ne confond pas les Juifs de Palestine avec ceux qui, selon lui, pourraient porter cette mission. Rien, à ce stade, ne relie encore explicitement la Palestine à un éventuel retour des Juifs au premier plan de l’histoire mondiale.

Charmes visite la Palestine à une époque où l’émigration des premiers sionistes commence à peine, et bien avant la publication du livre de Theodor Herzl, qui paraîtra après la mort de Charmes. Les premiers sionistes, souvent socialistes et laïques, seront accueillis avec méfiance par les Juifs pieux déjà installés, ce qui semble confirmer son intuition. En revanche, Charmes n’a pas pressenti le rôle central que la Palestine jouerait bientôt dans les espérances des Juifs d’Europe.

Charmes est parmi les visiteurs que nous citons l’un de ceux qui sont le plus préoccupés par la notion de race et par les considérations sur le déclin des races – une question assez généralement débattue à son époque. L’aspect physique des populations (leur vigueur, leur beauté) est important pour lui. Il est extrêmement dépréciatif pour les immigrants juifs en Palestine ; selon lui, la « race » a été« débilitée » par le long  séjour en Europe (de l’Est). Mais les autres races de Palestine ne sont guère plus enviables : «  A part les Bédouins,  qui sont superbes,  toutes les autres races ont quelque chose de maladif, d’étiolé » (il est vrai qu'il parle particulièrement de la Judée). Mais il reconnaît le charme et l'intelligence des Syriens (au sens large).

Enfin Charmes fait partie des Européens qui ont une sorte de préjugé favorable pour les Turcs, présentés comme tolérants et civilisés, préjugé favorable qui s'étend aux Orientaux et aux musulmans en général.

Beaucoup de remarques  de Charmes recoupent celles d’un homme très différent, le Révérend Père de Damas (voir partie 5 ). Chez ce dernier aussi, on trouve des descriptions dépréciatives sur les Juifs, avec pourtant  une certaine compréhension  et sympathie à leur égard - mais Damas va moins loin que le laïque Charmes dans les qualificatifs virulents. Et il se contente généralement de jugements de moralité sans aborder le domaine risqué de la laideur physique.

C’est une caractéristique de l’époque de pouvoir associer chez le même auteur et sur le même sujet des réflexions méprisantes avec d’autres plus sympathiques.

On peut aussi constater que dans certaines appréciations, les voyageurs sont en désaccord entre eux. Le RP de Damas n’avait pas trouvé les Bethléemites particulièrement belles (au contraire), tandis que Charmes fait leur éloge ; le type physique a-t-il changé en 20 ans ?

Enfin chacun de ces auteurs, à sa manière, exprime le patriotisme français de rigueur à l’époque, nostalgique de la vieille France souvent chez Damas, probablement républicain progressiste chez Charmes, qui exprime le souhait que la France augmente son influence et devienne (ou redevienne) la protectrice de ces régions, ce qui est selon lui le voeu d’une partie des habitants.

En cela, Charmes est représentatif de l'âge du colonialisme - ce qui ne l'empêche nullement (seuls les naïfs en seront surpris) d'avoir pour l'Orient de l'admiration - notamment pour l'Egypte, qu'il considère comme une patrie.

 

On retrouve chez le Père Portmans, l’auteur le plus récent, puisque son voyage date de 1893, des observations plus ou moins semblables à celles de ses prédécesseurs. Mais chez le religieux belge, qui use d’un style plus familier que le RP de Damas et fait preuve fréquemment de bonne humeur,  on note des infléchissements et des nouveautés,  puisque environ 30 ans ont passé depuis les voyages de Damas, et un peu plus de 10 ans depuis celui de Charmes.

Il enregistre l’accroissement de l’immigration juive et  l’intervention plus marquée des Juifs d’Europe. Son image des Juifs mélange des préjugés tenaces et une vraie sympathie.

Portmans,  comme d’autres auteurs,  fournit lorsqu’il le peut les chiffres de la population de telle ou telle localité, répartis comme il se doit selon la religion des habitants. Mais sauf oubli de lecture, ni lui ni les autres auteurs ne fournissent une estimation similaire pour la population totale de la Palestine.

Il constate  la modernisation, encore modeste,  de la Palestine : chemin de fer, amélioration relative de l’agriculture et de la sécurité, augmentation du tourisme et corrélativement, du confort pour les touristes. 

L’administration ottomane (incarnée par le sultan) se voit créditer d’efforts de rationalisation – grâce en grande partie aux capitaux européens.

Il note  l’établissement de l’Ecole biblique,  qui marque la volonté des catholiques  de prendre place dans la communauté scientifique (jusque là  représentée par des protestants ou des rationalistes agnostiques) ; il observe l’accroissement des établissements catholiques (et donc de l'influence européenne).

S’agissant des musulmans, il est moins élogieux que Charmes. Ils ne lui inspirent pas une entière confiance, malgré leur maintien grave; ils lui paraissent toujours capables d’une résurgence du fanatisme (comme le prouvent les événements d’Arménie). Mais il comprend que chaque population a ses valeurs et a tendance à les préférer à celles des autres.

Enfin, contrairement au RP de Damas, les développements  sur la malédiction divine pesant sur la terre ne sont plus d’actualité, même s’il reprend, conformément au dogme catholique de l’époque, la condamnation du peuple déicide, en espérant sa prochaîne réconciliation avec les Chrétiens.

 

 

 

 

 

APPENDICE

 

 

Comme nous l’avons fait pour d’autres auteurs, nous donnons ici quelques extraits des livres du RP Portmans ( Pèlerinage en Terre-Sainte: impressions et souvenirs, 1885 et 1886 ;  En Égypte, Palestine & Grèce: notes et impressions, 1896) qui ne concernent pas la Palestine mais présentent un intérêt à un titre ou un autre.

 

 

MARSEILLE

 

 

Souvenirs de son voyage en 1884

« Marseille est une ville splendide.  Est-ce l’effet d’un patriotisme exagéré ? Anvers me paraît supérieur non seulement au point de vue des monuments,  cela est incontestable,  mais au point de vue des installations maritimes et du mouvement commercial.  Je n’ai accordé à Marseille,  même à la Cannebière,  qu’un regard furtif.  (…)  J’ ai visité la crypte de saint Victor.   Là,  au vieux Marseille,  est le berceau du christianisme dans les Gaules.  D’après  une constante tradition,  Lazare,  Madeleine et Marthe ont débarqué dans l’antique cité Phocéenne ( …)

Le jeudi 24 avril,  une touchante cérémonie réunit les pèlerins de la Pénitence dans le sanctuaire de N D de la Garde. Les prêtres du pèlerinage,  au nombre d’environ deux cents,  offraient dès la pointe du jour le saint sacrifice de la messe  ... » 

Un  pèlerin  français s’étonne de voir un Belge participer à un pèlerinage « français ».

Portmans lui répond : « … ce pèlerinage français n’est-il pas catholique ?  (…)   C’est vrai,  répondit-il,  je n y pensais pas.  Il eût bien fait d’ y penser plus tôt (…)  Mais il n’était pas le seul du pèlerinage à confondre chauvinisme et patriotisme :  autant le second est noble,  autant le premier est mesquin et injuste. » 

 

 

NAVIRE ITALIEN

 

En 1893, le voyage aller, à partir de Brindisi se fait sur le Gothardo , de la Compagnie italienne Florio- Rubatino.

A propos du capitaine :  «  le premier jour de la traversée,  il me voyait de mauvais œil, mon costume de dominicain l’avait effarouché ;  il y a du Garibaldien dans tout le monde officiel d’Italie.  Autre circonstance défavorable,  deux dames napolitaines trouvaient que j’avais une mine d’inquisiteur et peut être le capitaine craignait-il malgré la liberté conquise d’être dénoncé au Saint Office. »*

                                                                                              * Portmans ne parait pas s'être avisé que l'hostilité des dames napolitaines (et peut-être celle du capitaine ?) pourrait s'expliquer par une superstition répandue dans le sud de l'Italie,  selon laquelle les religieux ont le mauvais oeil...Pour le capitaine, il explique son attitude par l'anticléricalisme des milieux officiels italiens.  A la fin de la traversée,  le capitaine donnera une franche poignée de main au religieux. Encore une petite victoire à l'actif du RP Portmans !

 

 

 

EGYPTE – ALEXANDRIE

 

 

«  Nous entrons dans l’avant-port ; il est surveillé par un grand et superbe vaisseau de guerre anglais,  c’est le premier indice de l’occupation britannique et il est significatif.  Plus loin, un régiment de highlanders écossais débarque d’un autre navire  (…) 

La vie orientale dans tout son pittoresque,  quelle variété de types et de costumes.  Le plus curieux c’est la couleur de la peau de toute cette multitude,  depuis le blanc pâle des Européens jusqu’au noir mat ou brillant des nègres en passant par les intermédiaires brun,  bronzé,  gris.

(…) Alexandrie s’est considérablement modernisée,  grandes et larges rues,  places carrées plantées d’arbres, décorées de statues et de fontaines,  entourées de vastes constructions prétentieuses , de cafés monstres,  de magasins de modes,  c’est un coin de Paris sous le ciel d’Orient où les noirs semblent égarés (… ) tout un peuple cosmopolite se presse,  se heurte,  se coudoie,  marchands indigènes en coton bleu pâle,  femmes voilées tout en noir portant souvent l’enfant sur l’épaule (…)  soldats anglais rouge écrevisse,  le stick à la main (…)  élégantes Anglaises serrées dans un faux col droit comme à Hyde Park. » 

 

« Ravissante promenade en voiture découverte le long du canal de Méhémet- Ali, à l’ombre de gigantesques sycomores.  Les pachas passent ici les chaleurs de l’été dans des villas délicieuses entourées de jardins d’une végétation touffue et luxuriante ;  nous en visitâmes une, charmante de fraîcheur et de parfum.  Contraste affligeant : vis-à-vis, sur l’autre rive, sont groupées des huttes en torchis ;  des fellahs,  des femmes en haillons,  viennent puiser de l’eau au canal,  et des enfants presque nus jouent au soleil au milieu d’ordures sans nom ! »

« Vers 2 heures nos voitures nous ramènent à l’hôtel Khédivial ;  nous ferons honneur au diner.  Détail local : un négrillon [sic] charmant à croquer ouvre la porte de la salle à manger et nous indique nos places. »  

 

 

LE CAIRE

 

 

« Allons en face au New Hôtel,  par exemple ;  prenons place sur une des terrasses abritées où les Anglais étalent leur ennui et d’ où les Yankees, les yeux grands ouverts, contemplent le torrent humain qui passe et repasse. En une heure on voit défiler les Arméniens en turban noir à la démarche solennelle,  les Syriens bien bâtis et d’une souplesse rare,  les fellahs en chemise bleue,  craintifs et indifférents en apparence,  les Juifs toujours reconnaissables au regard humble et malin, se faufilant partout,  les Abyssins de haute taille,  vêtus de blanc, aux traits distingués,  les Nubiens noirs aux lèvres épaisses et sensuelles, les Anglais et les Anglaises,  celles-ci raides et dédaigneuses,  qui répètent l’éternel refrain : All right ! beautiful ! les Français,  toujours polis et légers, qui proclament bien haut que les sympathies de l’Egypte sont pour leur pays,  les Arabes déguenillés mais portant fièrement leurs haillons (…) Bon nombre d’équipages attelés de superbes chevaux arabes, des dames du harem voilées de mousselines blanches se promènent dans des clarences, des breaks, précédées par des saïs,  splendides coureurs abyssins qui touchent à peine le sol (…)  Mais un attroupement se forme dans la foule,  un charmeur de serpents exécute ses mille folies dangereuses … En aucune ville,  on  ne voit en moins de temps un pareil carnaval cosmopolite... »

 

«  Nous longeons un palais du Khédive entouré d’un parc immense ; c’est la quatrième ou cinquième résidence khédiviale que nous voyons et la liste n’est pas épuisée.  Est-il étonnant que les successeurs du Méhémet-Ali aient ruiné l’Egypte par l’étalage d’un luxe vraiment oriental ?  Car ce n’est pas tout de bâtir, il faut entretenir et payer partout une domesticité nombreuse… »

 

 

RUINES D’HÉLIOPOLIS

 

 

Seul un obélisque a survécu.

« Il est là,  debout, seul survivant d’un culte et d’un temple détruits,  seul témoin d’une ville immense et d’un peuple disparus (…)  Je regarde autour de moi :  de ce temple du Soleil qui renfermait un collège de savants où Moïse apprit les sciences profanes, où Joseph épousa plus tard la fille de Putiphar ;  de la cité populeuse et magnifique où Platon et Hérodote vinrent étudier la philosophie,  plus rien ! rien ! Un silence de mort.  Des champs où l’orge, le maïs, le blé poussent à plaisir, puis quelques enfants déguenillés qui jouent dans le sable en répétant l’éternel refrain :  Bakchich ! Bakchich ! Plus rien… »

 

 

VOYAGE EN GRÈCE - BATEAU RUSSE

 

 

A  Alexandrie, le bateau russe qui doit les emmener en Grèce est en retard.

«   Nous visiterons à nouveau Alexandrie.  Pour varier nos plaisirs , nous descendons à l’ Hôtel Abbas ;  couleur orientale tout à fait ;   foule à la table d’hôtes  (…) Remarqué un couple américain qui vidait, à ce seul repas,  près d’une bouteille de Scotch-Whisky. »

 

«  … « deux choses me plaisent énormément sur le bateau moscovite :  les cabines sont de vraies chambres avec de vrais lits,  nous y sommes parfaitement à l’aise, d’autant plus que le nombre des passagers de première est très restreint, dix-sept seulement. Ensuite,  au salon,  une icône du Sauveur occupe la place d’honneur ; arrière la neutralité sectaire des pays d’Occident ! La schismatique Russie fait la leçon aux nations catholiques.  A tous les repas,  le capitaine et les officiers du bord disent la prière ;  sur aucun autre bateau je ne l’avais remarqué… » 

 

 

ATHÈNES

 

 

«  Je me réjouis de la voir, cette ville entrevue dans mes rêves de jeunesse et qui partage avec Rome et Jérusalem l’empire du monde :  Jérusalem par le sentiment religieux,  Rome par la force,  Athènes par la fascination de la poésie et de la science… »

La douane grecque du Pirée a la réputation d’être tracassière : «  Mais tout au contraire, quelques drachmes - car la Grèce fait partie de l’union latine*,  mais par respect pour l’antiquité,  le franc s’appelle drachme -  quelques drachmes donc,  glissées adroitement dans la main du directeur des douanes,  je suppose,  produisirent un effet prodigieux de politesse, d’obséquiosité,  de laisser- faire et de laisser-passer.  Et ces libertés nous étaient exprimées dans une langue infiniment harmonieuse :  à côté du grec moderne,  l’italien est presque dur. »

                                                                    * L'Union latine était une union monétaire entre plusieurs pays (France, Belgique, Suisse, Italie, puis Grèce) qui dura de 1865 à 1927.

 

 

ACROPOLE ET PARTHÉNON

 

 

Le Parthénon : «  Quoique ruiné,  délabré,  émietté,  malgré l’ énorme lézarde qui l’a fendu en deux,  le Parthénon demeure l’idéal de la perfection architecturale.  Jamais l’esprit humain n’a conçu et exécuté un plus bel ensemble,  un tout plus harmonieux de près comme de loin au premier regard comme après des visites réitérées,  il justifie l’admiration de tous les siècles et de toutes les races ( …) quel ravissement devait- il produire quand il se dressait là,  au sommet de l’Acropole,  dans toute sa majesté,  la sculpture la plus artistique et une polychromie riche et variée rehaussant les matériaux les plus précieux ? »

 

«  Au commencement de ce siècle,  lord Elgin ayant obtenu un firman de la Sublime Porte,  acheva autant que possible la dévastation :  il dépouilla le Parthénon des chefs d œuvre qui lui restaient ;  désormais c’est à Londres, au British Museum,  qu’il faut étudier les frises et les statues volées au temple de Minerve.  Barbare, que ce civilisé,  qui dépensa un million pour mutiler le Parthénon,  plus encore que le démon de l’Islam et les boulets stupides des Vénitiens* ! Maudite la guerre qui, pour un succès éphémère,  détruit des chefs d œuvre !  Le voilà quand même majestueux dans sa ruine, qui se dresse sur le mont saint de l’Attique.  Impossible de s’en séparer (…)  de plus en plus, l’admiration grandit . Nous ne le quittons qu’avec le ferme dessein d’y revenir. » 

                                                                                                 * Les musulmans avaient d'abord transformé le Parthénon en mosquée ; lors de la guerre contre les Vénitiens, dans les années 1680, ils y avaient installé une poudrière. C'est un tir de canon vénitien qui fit exploser la poudrière et ruina le Parthénon.

 

Visite du musée de l’Acropole, « établi depuis peu d’années ».

« Chose très curieuse aussi,  les artistes grecs du VI ème  siècle avant Jésus Christ revêtaient leurs œuvres d’une polychromie variée,  hardie, parfois violente : de toutes les couleurs dont ils se servaient,  vert, rouge,  bleu,  gris, c’est le vert qui est le mieux conservé . »

 

Vision du paysage depuis le Belvédère : «  Un cri d’ admiration part de nos poitrines (…)  Nous avons de la peine à quitter le Belvédère,  non seulement les yeux jouissent, mais l’âme tout entière est émue à la vue de ce spectacle divin.  En redescendant,  je me figure l’Acropole à l’une des fêtes des Panathénées :  un immense cortège couronné de fleurs montant par la voie sacrée,  passant par les Propylées ,  entourant la statue gigantesque de Minerve qui se dressait au milieu de l’Acropole … »

 

 

SOUVENIRS DU PASSAGE DE SAINT PAUL À ATHÈNES

 

 

 La visite du site de l’Aréopage lui permet d’évoquer le discours de Saint Paul devant les Athéniens et d’expédier quelques piques à Ernest Renan, ainsi qu’une réflexion sur le caractère transitoire des nations et des civilisations.

«  Aux différentes nations,  Dieu a marqué la durée de leur existence et les limites de leurs domaines.  Cette philosophie de l’histoire s’explique à l’Aréopage même.  Disparus,  les Grecs descendants de Périclès et de Démosthène,  les Hellènes d’aujourd’hui ont mêlé leur sang au sang des Albanais et des Slaves,  et les fils des peuplades barbares de la Germanie et la Gaule,  devenus, eux,  les civilisés, prêtent aux habitants de la Grèce leurs inventions,  leurs finances. * « Tremblez,  peuples de l’Occident,  ne méconnaissez pas Dieu et son Christ,  car le Très Haut a marqué à toutes les nations la durée de leur existence et les limites de leurs domaines ».  Quand Paul énonçait ces grandes vérités devant les aréopagites (…) les  sages d’alors n’eurent que des sourires … »

                                                                    * En note, Portmans, que le sens de la brièveté des nations n’empêche pas de manifester son patriotisme belge,  précise que «  les capitaux et les ingénieurs belges ont contribué en grande partie à la renaissance matérielle de la Grèce » notamment en ce qui concerne la construction des tramways et chemins de fer. En prenant un tram à Athènes, rue du Stade,  il remarque qu’il sortait des ateliers de Malines.

 

 

AU CAFÉ EN GRÈCE

 

Il y aurait beaucoup à glaner dans les observations du Père Portmans sur la Grèce, les hauts-lieux de son passé et les sites modernes : Salamine, Corinthe – il voit le canal à la veille de son achèvement – la Grèce des îles est représentée par Corfou sur le chemin du retour.

Il s’y mêle parfois un moralisme que nous jugeons ridicule par comme lorsqu’il reproche aux tombes du Céramique leur immoralité (parce qu’on y voit des hommes nus !).

Mais on peut terminer avec ceci :

«  Combien douce et harmonieuse la langue grecque !  Presque une musique. » 

Qu’elle est différente du «  grec appris au collège,  sons barbares à côté de la symphonie qui flatte les oreilles dans les rues,  en chemin de fer,  au restaurant.  Des restaurants,  des cafés,  on en trouve à Athènes en grand nombre :  si les consommateurs grecs …  ne consomment presque rien,  leur éloquence ne tarit jamais.  Et les garçons,  qu’ ils sont serviables ! C’est plus que de l’empressement ;  il est vrai qu’aux clients ordinaires,  il faut du temps avant qu’ils aient fait honneur à leur carafon d’eau …  sucrée.  Comme on l’ a dit , les Grecs ont le talent d’avoir du plaisir avec rien. »

 

 

 

 

30 juin 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 5 : LE RÉVÉREND PÈRE DE DAMAS, ET D'AUTRES

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 5 : LE RÉVÉREND PÈRE DE DAMAS, ET D'AUTRES

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Nous continuons  notre survol de quelques récits de visiteurs en Palestine au 19 ème siècle.

Avec le dessinateur Bida et un anonyme qui publient tous deux en 1860 dans la revue  Le Tour du monde, le récit de leur visite à la fin des années 1850, nous revenons un peu en arrière par rapport au récit de Vogüé (partie 4) puisque ce dernier a parcouru la Palestine en 1872-73.

Il en est de même avec le Révérend Père de Damas qui offre plusieurs éditions de ses Voyages en Orient, où il rassemble des souvenirs de plusieurs voyages et principalement de pèlerinages en 1859 et 1860. Par contre,  avec le journaliste Gabriel Charmes, c’est la Palestine de 1880 que nous découvrons – à vrai dire les choses changent peu, et on retrouve souvent les mêmes passages obligés chez les uns et les autres.

Redisons ici que ces quelques récits ne sont qu’un petit échantillon d’une foule de récits de voyage en Palestine, aussi bien d’auteurs d’expression française que d’auteurs de toutes nationalités.

 

PS : J’avais prévu de parler dans le même article de Damas et de Charmes – mais afin de ne pas présenter un texte trop long, je renvoie les extraits de Charmes à l’article suivant – bien entendu il serait possible de couper dans la matière et de ne fournir que ce qui concerne strictement la situation de la Palestine au 19 ème siècle,  mais il me semble intéressant de donner aussi des extraits permettant de comprendre la vision du monde de cet auteur. 

 

 

BIDA : UNE VILLE MORTE MAIS NON SANS CHARME (JÉRUSALEM)

 

Dans la revue Le Tour du Monde, en 1860 parut un article signé du dessinateur Alexandre Bida (1813-1895), titré Quinze jours à Jérusalem - notes au crayon .  Ces notes furent prises par Bida lors de son séjour en 1856.

Son impression à l'arrivée à Jérusalem est celle des autres voyageurs, mais avec une touche personnelle d'intérêt : 

«  On dirait d’une ville morte (…)  Des ruines et des haillons partout. Un chiffonnier ferait sa fortune ici. Quant aux habitants, ils sont rares, et semblent dévorés d’ennui et de misère. Les passants rasent lentement les maisons (…)  Tout ce pauvre monde est désœuvré, hâve et d’un aspect navrant. Pourtant cela m’intéresse plus que les criailleries et le tumulte des autres villes d’Orient. »

Il ressent le poids des souvenirs : « On marche ici à chaque pas sur le souvenir de quelque douleur. »

Le charme de la ville (ou de certains de ses aspects ) agit sur lui:

« ... un muezzin, mon voisin, séduit sans doute par la beauté de la nuit, se met à chanter avant l’aube sur son minaret et me réveille. Comme j’ai laissé ma fenêtre ouverte, sa voix, qui est fort belle, et la lune en son plein entrent dans ma chambre. Je ne m’en plains point ...»

 

 

UN SPECTACLE TOUCHANT (LE MUR DES LAMENTATIONS)

 

 

Il décrit les prières au mur des Lamentations, pour lesquelles il fit aussi un dessin qui eut du succès :

«  On me montre, le long d’un grand mur qui soutient le terre-plein du parvis, les juifs qui prient. Car c’est aujourd’hui vendredi, et, à cette heure, le sabbat est commencé. C’est un touchant spectacle que celui de ces pauvres gens qui se lamentent sur les ruines du temple de Salomon et en baisent les dernières pierres. J’étudie longtemps leurs attitudes de prière et de douleur, car je pense en faire quelque chose. Ce grand mur vide, contre lequel se désolent et prient ces malheureux juifs a, en ce moment, une solennité surprenante. »

Bida donne encore quelques notations sur la communauté juive de Jérusalem :

«  Visité l’hôpital fondé par M. de Rotschild. Chaque lit porte le nom d’un des membres de cette famille ; voici l’école juive de création récente. Tout cela est fort bien tenu. — La synagogue. — Le quartier juif est ce qu’il est partout, déguenillé et fort sale. Les femmes qui apparaissent aux fenêtres sont très-bien attifées ; c’est demain sabbato. »

 

Alexandre Bida (1813-1895), Juifs au mur des lamentations. ("Les fidèles ôtent leurs chausures en approchant le mur"). Gravure publiée par Boussod  et  Valadon, c. 1880, d'après le dessin original de Bida.

Wikipédia, art. Western Wall

 

 

 

MOSQUÉE D'OMAR

 

 

Le pacha de Jérusalem a donné ses ordres pour qu'il puisse visiter la mosquée d’Omar : 

« ...  j’entre enfin dans la redoutable enceinte. Le temple est merveilleux, tant par la richesse des matériaux, que par l’élégance et la variété de l’ornementation. Jamais je ne vis un lieu plus propre à la prière sans en excepter Sainte-Sophie et Saint-Marc.»

Il rappelle qu'Omar, après avoir conquis Jérusalem (en 637), ne voulut pas prier dans le Saint-Sépulcre, ce qui en aurait fait une mosquée, et fit sa première prière dans le lieu qui devint la mosquée Al -Aqsa. Cet acte respectueux lui inspire cette réflexion : 

« Ce conquérant barbare avait pour la religion des vaincus une déférence que n’eurent pas toujours des conquérants plus civilisés.» (barbare en italiques, par ironie - nous n'avons pas vérifié si l'histoire du respect d'Omar pour le Saint-Sépulcre est confirmée par les historiens récents).

Il note « La permission de visiter la mosquée d’Omar ne s’accorde que bien rarement, et je ne dois cette faveur qu’aux excellentes relations de notre consul avec le gouverneur [le pacha]. Pendant toute la visite, ces deux personnages regardaient par une fenêtre du sérail donnant sur le parvis ; car on n’est pas sans crainte en voyant un chrétien s’engager dans des lieux si redoutables. Grâce à Dieu, tout s’est bien passé. »

 

 

TANT DE GRANDEUR, TANT DE MISÈRE

 

«... je rencontre parfois, au milieu de ce pauvre peuple, des têtes d’une beauté incomparable, je parle des têtes d’hommes, car les femmes sont toutes voilées, quelle que soit leur religion. Ce genre de beauté m’arrête court au milieu de la rue, frappé d’admiration (…) Tant de grandeur sous tant de misère ! »

 

 

À BETHLÉEM ET DÉPART

 

 Il visite la ville sous la conduite du Père Emmanuel, le curé.

« En regardant ce grand et beau moine si ferme sur ses étriers, avec sa robe relevée, son grand chapeau blanc et son allure d’athlète...», il se dit (sans méchanceté) que le père aurait plutôt dû être carabinier.

Il dessine des têtes de femmes que le père Emmanuel a convaincues de poser pour lui: « Il faut toute l’influence que ce robuste moine exerce dans sa paroisse pour que ces dames se hasardent à livrer leurs visages à mon regard. Car chrétiennes et musulmanes ont le même préjugé du voile, sans compter les autres.»

Il voit « Des bergers et même des bergères, des troupeaux, de vrais paysans de la campagne avec leurs longues chemises blanches et leurs ceintures de cuir, leurs grands bâtons et l’air majestueux des races vivant au soleil d’Orient, des femmes vêtues comme devait l’être la Vierge...»

 

Bida quitte Jérusalem; sa dernière phrase est : 

« Je me suis plu à Jérusalem.»

 

 

 

L'ANONYME : DE JAFFA À JÉRUSALEM

 


Das la même revue Le Tour du Monde en 1860, parut le récit de voyage d’un anonyme sous le titre Excursion en Terre-Sainte, 1859.

En voici quelques extraits ; « C’est ainsi que, le 2 février 185…, je m’embarquai à Marseille sur le vapeur des Messageries Impériales le Louqsor. Poursuivi par mon idée fixe d’étudier la Palestine, je jetai à peine un coup d’œil sur Malte et sur Alexandrie ; c’est seulement en quittant cette dernière ville que je commençai à me croire réellement parti pour l’Orient. »

« En Palestine, on reçoit l’hospitalité dans les couvents, auxquels il est d’usage, à cette occasion, d’offrir une aumône proportionnée à sa fortune. Cependant le pèlerin peut, pendant trois mois, visiter tous les lieux saints, résider dans les différents établissements des PP. Franciscains sans avoir à s’inquiéter autrement de lui-même, et sans qu’on lui réclame même l’obole du pauvre. »

A Jaffa : « Les jardins autour de la ville sont d’un aspect charmant ; l’odeur qui s’exhalait de leurs bosquets d’orangers et de citronniers finirent par me jeter dans un vague extatique...»

 La route vers Jérusalem n'est pas décrite comme aussi pénible et désolée que chez d'autres voyageurs :  « De tous côtés, la riche plaine de Saaron étale au soleil couchant ses épis dorés... »

« À ne considérer que l’espace couvert par ses maisons, Ramlé semble une ville considérable, et cependant ce n’est qu’un bourg de deux mille habitants environ. »

« À partir de Latroun, la route devient mauvaise ...»

Passage par Abou Gosh (ou Elquarrié ?) : « Ce Keriat Yéharim [l'ancien nom hébreu] s’appelle aujourd’hui Elquarrié ; il est la résidence du terrible Abou-Gosch, cheik turbulent qui, sous prétexte de garder la route, intercepte toute communication entre Jaffa et Jérusalem, lorsqu’il n’a pas obtenu du pacha les avantages qu’il réclame. »

 

 

Sa vision de Jérusalem est moins attristée que celle d'autres voyageurs : 

« Je pars de Casa Nuova, la maison hospitalière des pères de Terre-Sainte ; une rampe très-rapide me conduit dans la grande rue des Chrétiens. C’est un des quartiers les plus populeux et les plus commerçants ; de chaque côté de la rue s’ouvrent de nombreuses boutiques où l’on vend pêle-mêle (...) ce qui est nécessaire à la vie indigène et aux besoins des nombreux pèlerins (...) j'entre dans une de ces boutiques, véritable kaléïdoscope marchand ...  »

« Aujourd’hui la ville sainte est le chef-lieu du Liva et la résidence du pacha de Palestine* ; elle relève pour le civil de l’eyalet de Syrie, comme pour le militaire de l’ordou d’Arabistan. Sa population, si l’on accepte les recensements des anciens, atteignait des chiffres incroyables ; on ne peut guère l’évaluer, de nos jours, à plus de 18 à 20 000 habitants répartis de la manière suivante :

8000 juifs, 5000 musulmans, 3000 Grecs non unis, 1500 Latins, 1000 Arméniens schismatiques et 100 à 200 Syriens et Cophtes. Je ne mentionne pas les Maronites et les Grecs catholiques qui forment à peine une dizaine de familles. »

                                                                                                         * Sur les divisions administratives de la Palestine au 19 ème siècle,voir partie 4. Il semble qu'il n'y avait pas de pacha de Palestine, celle-ci ne formant pas une circonscription administrative, mais probablement un pacha gouverneur de Jérusalem et sa région; l'eyalet de Syrie est la province de ratttachement. Le liva ou liwa est l'équivalent arabe du sandjak (division de niveau inférieur à la province).

 

 

PRÉSENCE ET RIVALITÉ DES RELIGIONS 

 

« J’entre maintenant dans l’ancien tracé de la voie Douloureuse ; la configuration du terrain ne peut laisser aucun doute à cet égard. »

« ... une belle église d’un style simple et sévère attire mon attention ; elle est de date récente, et fut construite par les protestants qui travaillent, mais en vain, à convertir la nation juive ; non qu’ils n’obtiennent pas de temps en temps un résultat apparent ... »

Selon lui, certains Juifs font semblant de se convertir - moyennant une récompense - et reviennent ensuite à leur religion :  « J’ai connu à Jérusalem un juif qui avait changé sept fois de religion. »

L’anonyme note l’activité des religieux orthodoxes : « Les Grecs ont pour Jérusalem un patriarche spécial qui réside à Constantinople, et sont administrés par l’archevêque de Pétra et par le procureur du patriarche. Ils se consolent du reste de la perte de l’empire byzantin en achetant presque tous les terrains de la Terre-Sainte ; si cela continue, ils pourront la revendiquer un jour en qualité de propriétaires fonciers. »

« Un des plus beaux établissements de Jérusalem est le patriarcat arménien ; les abords comme l’intérieur en sont d’une propreté, hélas ! trop rare. Le patriarche me reçut avec une aménité parfaite, me questionnant longuement sur les nouvelles européennes ; il affecta une grande sympathie pour la France, mais il me fut facile de comprendre que ses regards étaient tournés vers la Russie »

Quant aux musulmans, « ils  se pavanent dans leur mosquée d’Omar, dont ils sont si jaloux, qu’ils y laissent difficilement entrer un giaour*. »

                                                     * Giaour, infidèle, non-musulman, notamment Européen.

 

 

SAINT-SÉPULCRE

 

 

Il visite évidemment le Saint-Sépulcre, et on retrouve des observations d’autres visiteurs :

«  En entrant, j’aperçois tout d’abord, près de la porte, quatre musulmans accroupis sur une estrade recouverte d’un tapis ; ce sont les gardiens des sanctuaires. Souvent les auteurs, poussés par leurs regrets de voir le saint tombeau entre les mains des infidèles, ont accusé la conduite de ces mutewelli ; je dois à la justice d’affirmer que chaque fois que j’ai visité cette église j’ai toujours trouvé leur tenue fort convenable, et pendant toutes les fêtes de Pâques, auxquelles j’ai assisté, ils ont maintenu l’ordre avec un calme, une décence, qui auraient dû servir d’exemple à certains pèlerins. »

On note au passage que les visiteurs  qui n’affichent pas leur foi catholique, sont enclins à accepter comme positive la présence de gardiens musulmans au Saint-Sépulcre,  alors que les catholiques ont tendance à s’en offusquer (voir plus loin le Révérend Père de Damas).

 Visite au quartier des lépreux – et comme chez les autres visiteurs, description de l’état d’abandon de la ville :

«  En rentrant en ville, je traverse des monceaux de décombres s’élevant, en quelques endroits, plus haut que les remparts. Ce quartier est encore plus abandonné, si c’est possible, que les autres ; les cactus, les mauvaises herbes y ont élu domicile ; de misérables cabanes se dressent au milieu des immondices et servent de refuge à toute une colonie de lépreux. Le spectacle de cette misère humaine est navrant… »


 

Eglise du Saint Sépulcre, Jérusalem. 

Gravure de la revue Le Tour du Monde,1860.

 

 

JUIFS : ADMIRABLE DÉVOUEMENT À LA FOI DE LEURS PÈRES

 

 

Il veut visiter une synagogue mais un personnage à grande barbe qui ressemble à une gravure des temps anciens  (Faust ? Gutemberg ?) « s’excuse de son mieux de ne pouvoir me laisser visiter le temple, actuellement en réparation ». « C'est le  second rabbin des siknadjes ou askenazim.» Il visite le quartier juif sous la conduite du fils du rabbin.

L'anonyme donne d’intéressantes observations sur les groupes formant la communauté juive :

«  Les juifs qui habitent la ville sainte sont safardim ou askenazim ; les premiers suivent le rite méridional, les autres, originaires de la Russie, de la Pologne ou de la Gallicie, se subdivisent en haschidim (esséniens) et en pérouschim (pharisiens). Ils admettent tous le Talmud ; d’accord sur le dogme en général, ils ne se séparent guère que par le rituel. Leur administration temporelle est complètement distincte, et les nombreuses aumônes qui leur arrivent d’Europe sont versées dans des caisses spéciales. À ce propos, une remarque : Jérusalem ne vit que de charité ; de même que la Rome impériale se gorgeait des dépouilles du monde ancien, la ville sainte ne subsiste que des aumônes du monde religieux. Toutes les croyances y envoient leur offrande *… »

                                                        * Même remarque chez d’autres visiteurs, voir plus loin le RP de Damas.

 

 

Il existe pourtant une « industrie » (au sens de l’époque, activité) juive – ce qui contredit un peu ce qui précède sur le fait que toutes les communautés religieuses vivraient d’aumônes – mais la contradiction n’est que partielle si l’activité concerne une partie seulement des membres de la communauté :

« Dans toute opération de commerce, dans toutes les nécessités de la vie, on retrouve un juif, l’industrie juive, avec son activité, avec son patelinage, avec ses ruses. Le voyageur a-t-il besoin de renouveler sa chaussure, un juif se présente ; veut-il faire blanchir son linge, qu’il s’adresse à un juif ; a-t-il à tirer de l’argent d’Europe, les banquiers de Jérusalem sont des juifs. Malgré tout, ils sont l’objet de la haine et du mépris général, mais aux insultes, aux mauvais traitements, ils opposent une résignation inaltérable, puisant leur force dans leur admirable dévouement à la foi de leurs pères. »

 

 

Bida, Juifs priant au mur des lamentations. 

Gravure de la revue Le Tour du Monde,1860.

 

 

VISITES

 

Le visiteur anonyme donne des renseignements sur le climat : «  La température de Jérusalem est très-variable selon les saisons ; l’hiver, elle atteint quelquefois la ligne glace, tandis que l’été le baromètre monte jusqu’à 35° centigrades à l’ombre. Les mois les plus pénibles à passer sont mai, juin et juillet ; en août, une brise fraîche s’élève vers le midi et aide à la respiration. »

Au sommet du mont des Oliviers : « Le petit village qui la couronne n’offre rien de particulier ; les habitants en sont presque tous musulmans ; pour eux aussi, le rocher d’où le Seigneur s’élança vers le ciel est un sanctuaire révéré. Ils ont recouvert d’un petit oratoire la pierre portant l’empreinte divine*. Le jour de la fête de l’Ascension, les Latins établissent un autel portatif dans la mosquée et y célèbrent le saint sacrifice ; les autres communions ne jouissent pas du même privilège et officient le long des murs extérieurs. Que l’on ne parle pas trop haut maintenant du fanatisme des musulmans ! »**

                                                      * La trace des pieds de Jésus qu’il aurait laissée en quittant la Terre.
                                                  ** Voir plus loin le récit de Damas ; selon celui-ci, la célébration de la messe dans la mosquée du Mont des Oliviers est soumise à une autorisation exceptionnelle.

 

L’auteur n’a pas eu l’autorisation de visiter la moquée d’Omar mais Le Tour du Monde insère un récit d’un autre voyageur qui a eu cette autorisation.

Il visite le mont Bézétha (en paertie en-dehors de l’enceinte); les ruines de l’église de Saint-Jean l’Évangéliste sont maintenant occupées par derviches tourneurs ou mewlewy. « Leur cheik me reçut avec beaucoup d’affabilité et me permit même d’assister à une de leurs cérémonies. »

 

 

EXCURSION VERS BETHLÉEM ET GAZA

 

 

Vers Bethléem : « Ici la plaine s’élargit, les champs bien cultivés se couvrent au printemps d’une robe dorée, et bientôt tombent sous la faucille du moissonneur les gerbes pesantes du blé, de l’épeautre, de l’orge. Presque toute cette partie du pays appartient au papas [pope] Nicophoris, moine grec » - à sa mort, sa fortune doit revenir à sa communauté .

Bethléem : « L’aspect du village est gai et souriant, il sent l’aisance dont jouissent les habitants ; les alentours sont bien cultivés ; je remarque parmi les arbres, outre l’olivier traditionnel, des amandiers, des abricotiers, des poiriers et même des pommiers. La grande place est entourée des couvents chrétiens au centre desquels apparaît l’église de la Nativité.. . »*

                                                                                    * La prospérité semble due aux nombreux établissements chrétiens.

 

« Ghazzè, l’ancienne Gaza, sera le terme de notre excursion, puisqu’au delà le pays sablonneux et désert n’est déjà plus la Palestine sans être encore l’Égypte. »

 

 

BEAUTÉ DE LA GALILÉE

 

Il quitte Jérusalem : 

« Ce ne fut pas sans un profond serrement de cœur que je dis un dernier adieu à Jérusalem ; les habitants sont fanatiques et intolérants, la ville est triste, les environs sont nus et sévères, cependant il plane sur le pays un souvenir de grandeur qui pénètre le cœur et le plonge dans une douce mélancolie. »

 

Visite au Jourdain:  « … le Jourdain se jette dans un second lac plus important que le premier, le lac de Génésareth ou de Tibériade, la mer de Galilée, dont le nom rappelle tant de souvenirs. Il a six lieues de long sur une et demie de large. Ses eaux coulent sur un fond de sable, entre deux rives d’une beauté remarquable. La contrée qu’il baigne est la plus pittoresque, la plus salubre et la plus fertile de la Palestine. Les écrivains anciens, les voyageurs modernes rendent tous ce témoignage à la Galilée et à son beau lac. Sur ses bords, il y avait autrefois plusieurs villes qui ont disparu : Capharnaüm, Tarichée, Bethsaïde ont laissé à peine quelques traces de leur existence. Tibériade n’est plus qu’un village sans importance. »

 

« Chaque année, aux fêtes de Pâques, plusieurs milliers de chrétiens grecs sortent en foule de Jérusalem et vont se baigner dans le Jourdain, au lieu même où le Christ reçut le baptême. On ne peut voir sans un vif sentiment de curiosité ces hordes confuses franchir les huit lieues qui séparent la ville sainte du Jourdain  (...)  Ces chrétiens-là n’en sont pas encore à l’indifférence en fait de religion. »

«  ...  j’approchais de Naplouse, l’ancienne Sichem, qui fait actuellement partie du pachalik de Beyrouth ; son éloignement y rend l’action du Muschir à peu près nulle, aussi l’hospitalité qu’on y reçoit n’est-elle pas toujours franche et cordiale. Le voyageur doit y séjourner le moins longtemps possible. »

En quittant Samarie, une montagne assez élevée me conduisit dans une belle plaine couverte d’une végétation vivace de toute beauté ; je foulais aux pieds un vrai tapis de tulipes, de jacinthes, de narcisses et d’anémones, et ainsi, au milieu des fleurs, j’atteignis la petite ville de Sanour (...)  Je passai à Djenin, et laissant à ma droite les monts Gelboé, le petit Hermon, les deux villages de Naïm et d’Endor, je traversai la riche plaine d’Esdrelon à l’extrémité de laquelle s’élève Nazareth.»

« Le costume des habitants de Nazareth présente un grand intérêt à l’observateur ; nulle part ailleurs il n’a conservé aussi intact qu’ici le caractère hébraïque. La Vierge devait le porter tel qu’on le voit aujourd’hui ...»

 

 

LA PALESTINE, SI PETITE ET SI GRANDE

 

 

Il conclut ainsi : «  Que ne reste-t-il pas à apprendre sur cette Palestine si petite par son étendue physique, si grande par la place qu’elle occupe dans le monde moral ? La religion, la philosophie, la science ont là un champ d’études qu’elles n’épuiseront pas. Que les explorateurs s’y lancent en toute confiance, ce n’est ni la matière, ni l’intérêt public qui leur feront défaut. »

 

On remarque chez ce visiteur anonyme une description presque toujours favorable aux Juifs de Jérusalem – de même que chez Bida, qui éprouve une émotion réelle devant les prières au Mur des Lamentations.

Pour ces deux récits : https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_en_Palestine/01

 

On retrouve en partie ces impressions chez les autres témoins, mais accompagnées très souvent d’expressions antipathiques envers les Juifs soit pour des raisons morales et relogieuses (RP de Damas) soit provoquées, apparemment,  par une véritable antipathie physique (Gabriel Charmes).

 

 

 

LE RÉVÉREND PÈRE AMÉDÉE DE DAMAS

 

 

Le révérend père de Damas*, SJ (supérieur des Jésuites) a accompli plusieurs voyages en Terre Sainte. Il accomplit le premier  au retour de la guerre de Crimée ou il était était aumônier.

                                                           * Le révérend père Amédée Jean Marie Paul de Damas (1821-1903), jésuite et missionnaire. Son père était le baron de Damas, pair de France sous la Restauration et proche de Charles X.

 

Mais il nous précise : « Je ne raconte pas un seul voyage.  Je réunis sous un seul titre plusieurs excursions en Orient. »

Son récit contient évidemment des souvenirs de voyage mais environ une bonne moitié est consacrée au récit des grands épisodes de l’Ancien et du nouveau Testament  qui ont pris place dans les lieux visités par l’auteur.

Les récits de voyage du RP de Damas ont été publiés dans des éditions successives (1866, 1870, 1880  etc )  généralement sous les titres : Voyages en Orient: Sinaï et Judée, Voyage à Jérusalem.

 

 

 

UN VIEUX ROUTIER DES VOYAGES

 

 

En vieux routier, Damas  écrit : « J ai souvent traversé la Méditerranée en des sens divers.  Quelquefois elle fut calme à la façon des lacs, d'autres fois (….) elle se mutinait sous nos pieds…»

Lors de son premier voyage en Terre Sainte, il la rejoignit à partir de Constantinople;  pour les autres, il fut souvent l’aumônier d’un pèlerinage réunissant quelques dizaines de catholiques comme ceux de 1859 ou 1860 (les noms des membres, qu’il donne, sont assez aristocratiques – il en convient), au départ de Marseille (d’ailleurs sa ville natale).

Il s’est promené «  sur les magnifiques jetées de la Joliette ». « La veille de l’embarquement, je montai un jour avec les pèlerins au sanctuaire vénéré de Notre Dame de la Garde.  Un prêtre récita les belles prières de l’itinéraire.  Au nom de tous il demanda une heureuse navigation,  un temps calme, une mer tranquille,  au Dieu qui fit traverser aux Hébreux les flots de la mer Rouge … »

 

Sa vision de la Palestine est non seulement conforme à la religion chrétienne mais même à l’histoire du Moyen-âge en tant que répertoire d’héroïsme aristocratique : : « Ô terre bénie de la Palestine, par toi nous sont venus tous les biens.  Avec les assurances du bonheur de l’autre vie,  tu nous donnas l’honneur et la gloire attachés aux nobles actions (…)  Par toi, nous eûmes des rois de Jérusalem,  des comtes de Jaffa et d’Ascalon,  des barons de Tibériade,  de Sidon et de Césarée,  des seigneurs d’Arsur et de Bérythe,  des comtes de Tripoli et des princes d Edesse … »

 

Il note que «  les documents positifs manquent » pour fixer l’étendue de la Terre Sainte.   « Au livre de l’Exode,  Dieu dit à son peuple :  Je te donnerai pour confins depuis la mer Rouge jusqu’à la mer des Philistins, et depuis le désert de l’Arabie jus qu’à l’Euphrate.  Cependant jamais l’histoire ne nous montre les Juifs en possession constante de cet héritage (…) plus ordinairement les écrivains sacrés renferment les possessions d’Israël et de Juda* entre le grand Hermon et le pays d’Hébron, selon cette expression consacrée A Dan usque Bersabe ** (…)  J’irai d’abord en Judée, dans le pays témoin de la naissance, de la mort et de l’ascension de Notre Seigneur ; je visiterai ensuite la Samarie et la Galilée où le Sauveur passa la plus grande partie de sa vie mortelle ;  enfin je me rendrai jusqu’aux montagnes dont le nom est inséparable de celui de la Terre Sainte »,  le Liban, source du Jourdain***.

                                                   * Vers   931 av. J.-C. le royaume juif de David, puis Salomon, se divisa en deux, au nord le nouveau royaume d'Israël, avec 10 tribus, au sud, le  royaume de Juda avec deux tribus. Ce royaume disparut le premier.

                                                           ** Formule dans la traduction latine de la Bible, signifie : de Dan jusqu'à Bersebah.

                                                *** Le RP de Damas évoque aussi dans ses livres son passage en Egypte et une excursion dans le Sinaï entreprise sans les pèlerins.

 

 

 

JAFFA - NAPOLÉON ET FEMMES VOILÉES

 

 

A Jaffa, il évoque Napoléon : a- t-il fait tuer ses propres soldats atteints de la peste ?  - son secrétaire Bourrienne l’affirme, mais le RP de Damas donne un aperçu de la façon dont ses contemporains  préféraient regarder l’histoire :

« A quoi bon entamer ici un procès qui tournerait peut-être à l’humiliation de notre pays ?  Dans l’histoire des grandes familles,  comme dans celle des grands peuples,  il y a des moments de vertige qu’il faut pleurer et non discuter.  D'ailleurs,  ne sommes-nous pas assez riches en gloire pour qu’on nous pardonne des fautes ? » Il préfère  évoquer les souvenirs de Saint Louis .

Première rencontre de ses pèlerins avec des femmes voilées à Jaffa* :  « Tandis que nous parcourions les rues je prenais plaisir à voir l’étonnement de nos jeunes Parisiens transplantés sur le sol asiatique (….)  La vue des femmes les attrista et avec justice [justement] : vêtues d’un sarrau et d’un grand voile bleu,  d’une étoffe grossière,  ces malheureuses sont condamnées par l’usage à se couvrir la face d’une longue pièce d’étoffe fendue à la hauteur des yeux et reliée, du nez au front,  par une ficelle ornée grossièrement de dés à coudre et d’articles de verroterie.  Cet ignoble chapelet passant entre deux yeux trop souvent malades, produit un effet repoussant.  A côté de ces pauvres mères,  leurs petits enfants qui se roulent presque nus dans le sable pêle-mêle avec les animaux,  et des chameliers à la physionomie brutale ou même féroce,  assombrissent tristement le tableau… »

                                                                                               * Apparemment les membres de son pélerinage n'étaient pas passés par l'Egypte, sinon ils auraient dèjà vu des femmes voilées. Voir en appendice ce que dit Damas à ce sujet.

 

Femmes entièrement voilées. Photographie du début du 20ème siècle. Lieu de la photo non précisé.

Ilmfeed. com, site de photos sur la Palestine ottomane.

https://ilmfeed.com/wp-content/uploads/2014/12/25.jpg

 

 

 

 

 

PREMIER CONTACT AVEC JÉRUSALEM : UNE VILLE MISÉRABLE ET UNE POPULATION LAMENTABLE

 

 

A Jérusalem,  comme chez  presque tous les voyageurs, le premier abord est non seulement décevant mais désastreux : «  Tout y est solitude et silence.  Je croyais marcher dans une nécropole. Les maisons sont misérables,  les rues étroites,  mal pavées et glissantes,  souvent obscurcies par les voûtes jetées en travers d’une maison à l’autre (…)  la malpropreté et les mauvaises odeurs y règnent en permanence.  Dans cette enceinte faite pour contenir cent mille âmes,  vingt-mille habitants végètent, semblables [aux]  débris d’un peuple vaincu  (…)

Ces hommes divisés par leurs croyances, leurs intérêts et leurs nationalités ne s’aiment pas et paraissent se fuir … » 

Selon son guide il y aurait sur les 20 000 habitants,  huit cents catholiques seulement , « presque tous de la dernière classe de la société,  trois mille schismatiques [orthodoxes], Grecs , Arméniens,  Cophtes, Abyssins,  Syriens, huit mille Juifs », le restant étant formé de musulmans.

Dans cette population «  nulle gaieté,  nul mouvement commercial  (…) Il me semble voir le fatalisme peint sur tous les visages.  Quelques femmes voilées se traînent le long des murs,  marchant d’un pas timide ;  à l’approche d’un étranger,  elles collent leur figure contre la muraille,  l’ensemble de leur tenue décèle des habitudes de servage… »   Les hommes paraissent errer à l’aventure.  «   Ils mâchent un concombre ou bien accroupis à terre,  ils fument une longue pipe.  Des paroles rares,  brèves et dures sortent de leur bouche (…)  l’indolence et la paresse semblent revêtir leurs traits d’un masque stupide. »

«  Et de quoi vivent ils ?  disais- je un jour au chancelier du patriarcat ».  Aucune industrie, pas de famille riche susceptible d’investir ...  «  La réponse m’étonna.  Les hommes vivent ici de leur culte.  Chaque religion fournit aux besoins de ses coreligionnaires… »

En effet, les Pères de Terre Sainte font vivre les catholiques avec leurs aumônes, des collectes venues de tous les pays orthodoxes font vivre les chrétiens que Damas appelle schismatiques. Les Turcs se procurent des revenus en rançonnant  et imposant les uns et les autres*. Quant aux Juifs, « ce sont des hommes rassemblés de toutes les parties du monde.  Sur leurs vieux jours,  les dévots de la nation réalisent leur fortune ou quêtent autour d’eux, et viennent mourir à Jérusalem »  afin d’être enterrés auprès de la vallée de Josaphat où aura lieu le Jugement dernier.

Por compléter le tout il s’aventure dans le quartier des lépreux et en sort effaré.

Il rend visite au Patriarche latin et au consul de France ; bien qu’inconnu d’eux , « on voulut bien m’accueillir avec une affabilité dont je devais plus tard éprouver mille effets » [et aussi sans doute grâce à son nom de famille].

                                                                                                         * Il parle des Turcs qui sont les dominateurs. Mais la population arabe de Jérusalem, de quoi vit-elle ? 

                                                                                  

 

 

JUIFS À JÉRUSALEM

 

 

«  Ce peuple étrange traverse le flot des nations et ne se confond jamais avec elles »,   contrairement aux populationq qui se converissent à la religion du conquérant, « ( …) Le Juif au contraire garde sa loi et ses mœurs.  Il dit que Jérusalem est sa patrie (…)  Il tâche de se rapprocher d’elle et une main inexorable le repousse (…)  A voir les efforts de ce peuple pour reconstituer sa nationalité,  on dirait des naufragés luttant contre les flots pour regagner le bord … »

 

Il essaie de comprendre qui sont les Juifs de Jérusalem : «  Et d’abord,  y - t -il dans la cité déicide [sic] une population antique descendant directement de ces hommes coupables qui osèrent crier (…) : Que Jésus de Nazareth soit crucifié ?  Nous l’avons dit,  plus de peuple juif à Jérusalem,  rien que des individualités.  Ce sont huit mille pèlerins,  population flottante qui se renouvelle sans cesse et même assez rapidement car elle vient ici pour mourir* . » De partout, des Juifs souvent pauvres quittent leur pays, avec le peu qu’ils ont pu tirer de leurs maigres biens  ou grâce à des aumônes de la communauté et « viennent baiser les ruines de leur temple et se faire enterrer dans la vallée de Josaphat.  Repoussés par l’islam des sommets du Moriah où sont leurs plus chers souvenirs,  ils se massent le plus près possible (…) dans l’espace situé entre le mont Moriah et le mont Sion », de là leur quartier déborde dans la vallée de  Tyropœon ou des Fromages.

                                                                * Damas ne parle pas d'une population juive indigène. pourtant celle-ci doit exister, même à Jérusalem. De plus les familles juives immigrées d'Europe ont souvent des enfants qui font souche. Rappelons qu'il écrit avant les premières vagues importantes d'immigration dite  sioniste qu'on situe vers 1880.

 

« Leur Synagogue,  c’est tout simple,  est vénérée comme la première de l’univers (…) 

 Entrons-y un jour du sabbat à trois heures (…) Les femmes priaient à l’extérieur ou regardaient à travers les barreaux des fenêtres.  Pauvres créatures (…)  exclues même de l’assemblée sainte et de la réunion des enfants de Dieu. » Dans une salle malpropre, les hommes formaient des petits groupes devant qui un  lecteur expliquait l’Écriture sainte ou lisait  des prières,  chacun s’installant comme il voulait et faisant les lectures librement.

Il assiste à ce qu’il appelle la cérémonie des pleurs : « Tous les vendredis avant le coucher du soleil,  elle se répète depuis des siècles.  Je me rappellerai toujours mon émotion lorsque je la vis en 1856 grâce à l’obligeance de M.  le chancelier du patriarcat qui voulut bien m’y conduire.  De ruelles en ruelles,  nous parvînmes à une allée solitaire le long de laquelle s’élève une muraille antique.  Est-elle bien un débris du temple ?  (…)  les Juifs (…)  l’estiment comme le dernier débris de leur temple et ils s’y réunissent pour pleurer  … » 

Un rabbin,  « une paire de mauvaises lunettes sur le nez et un turban sur la tête,  faisait la lecture de la Bible d’une voix nasillarde en se balançant en avant et en arrière selon l’usage imprescriptible.  D’autres se tenaient debout,  tournés vers la muraille et toujours en se balançant,  lisaient à demi-voix des prières particulières (….)  Vraiment,  cet aspect de misère et de tristesse,  ces hommes et ces femmes appartenant à tous les âges de la vie, assis dans la poussière et pleurant sur leur patrie vaincue, sur la destruction de leur ville et sur leur nation dispersée,  offrent un spectacle émouvant tel qu’on ne l’a vu nulle part et qu’ on ne le rencontrera plus … »
Mais Damas surmonte cette émotion : « S’ ils pleurent aujourd ‘hui et depuis des siècles,  pourquoi ces larmes ? C est qu’il y a deux mille ans,  ils immolèrent le Juste venu pour les sauver (…) Eux voulurent sa mort,  ils furent donc criminels et ils pleurent justement sous le poids de la réprobation (…)  En voyant cette désolation,  ces larmes,  ce désespoir d’une nation vaincue,  on voudrait s’abandonner aux mouvements d’une âme ardente et sympathique. Malheureusement,  le juif charnel * et cupide est une fausse personnification de la douleur. »

                                                                            * Le « Juif charnel » est une vieille figure de la polémique chrétienne. On la trouve par exemple chez Pascal. L'expression désigne le Juif préoccupé quasi exclusivement d'enrichissement. Damas ne se demande pas si les Juifs ne sont pas contraints à exercer le métier d'usurier comme il va le dire, en raison des interdictions d'exercer un autre métier (quoiqu'ils puissent avoir un métier manuel comme l'indique l'anonyme plus haut).

 

 Car à Jérusalem, « les paupières encore baignées de pleurs,  il va prêter avec des intérêts exorbitants au malheureux forcé de recourir à sa bourse.  L’usure est devenue son élément , comme son nom un outrage .

Tels sont les juifs de Jérusalem.  Entassés dans un espace étroit ils y vivent sans air et sans soleil. Leur quartier n’est qu’un assemblage de ruelles tortueuses et  sans pavés.  Les musulmans,  qui les méprisent,  leur avaient interdit non seulement l’église du Saint Sépulcre,  mais encore les rues et les places adjacentes.  Si depuis quelques années,  on est devenu un peu plus tolérant à leur égard,  c’est au patriarche latin [[catholique] de Jérusalem qu’ils le doivent. Ils se traînent, haïs et méprisés par tous et comme exilés dans une patrie qui n’est plus la leur ». Ces hommes qui ont refusé  l’enseignement de Jésus Christ «  s’inclinent maintenant sous le joug du croissant et tremblent devant le courbach* d’un colonel osmanli. »

                                                                * Courbache, cravache recourbée , en nerf de boeuf. Osmanli, synonyme d'ottoman

 

Bida, Juifs de Jérusalem. 

Gravure de la revue Le Tour du Monde,1860.

 

 

LES AUTRES COMMNAUTÉS

 

 

« Je ne veux point ici faire leur procès  (…)  comment le Juif de Jérusalem pourrait-il frayer avec les habitants des autres quartiers ? Nécessairement,  il les déteste et les abhorre.  Le musulman est pour lui un vainqueur insolent et odieux.  Et pour ce qui est des chrétiens, ses pères ont crucifié leur Dieu,  or la dernière chose qu’on pardonne à un homme,  c’est le mal qu’on lui a fait injustement.  Nous n’appellerons donc point les Juifs des citoyens de Jérusalem,  mais des vaincus pleins de haine et de vengeance,  cantonnés dans leur quartier comme un ennemi trop faible  ... »   Damas pense que les Juifs, grâce à l’argent qu’ils gagnent (par l’usure, on suppose) sont en mesure d’exercer sur les autres religions une action pernicieuse, sans développer  le sujet.

«  Mais quittons les juifs et voyons si l’harmonie est mieux gardée dans les autres parties de la cité. »

Evidemment le regard sur les communautés est différent selon qu’il parle des catholiques ou des autres.

« Chaque jour,  les Pères de Saint François ont la pieuse coutume de faire sur les quatre heures du soir une procession solennelle de sanctuaire en sanctuaire, pour les vénérer successivement et y prier au nom de la Catholicité dont ils ont l’insigne privilège d’être les représentants depuis deux fois trois siècles… »

«  Devant la Porte Ottomane [le gouvernement de l’empire] le patriarche grec est le représentant de sa nation et le grand justicier [chargé de régler tous les litiges internes à la communauté] ; seulement il achète cette prérogative à prix d’or et ce qui est pire , au prix de sa propre liberté et de l’indépendance de son Église (…)

Toutes les places ecclésiastiques s’achètent. Le patriarche achète sa charge au divan [gouvernement ottoman] et il vend les évêchés aux ambitieux. Les évêques vendent l’ordination des prêtres.  Les prêtres trafiquent des sacrements.  En somme le Sultan est le premier trafiquant,  il vend en gros au patriarche,   qui se compense sur les ventes en détail… »

Les Arméniens comme chez d’autres voyageurs, suscitent chez Damas un préjugé favorable : « Ce peuple a un cachet vraiment unique.  Il n’a plus de patrie politique depuis que la Russie, la Perse et la Turquie se sont partagé son territoire.  Et cependant, grâce à un esprit patriotique fort prononcé, il conserve sa nationalité dans les différents pays où le souffle de la tempête l’a en quelque sorte semé (…)  J’ aurai plus tard l’occasion de rendre hommage aux grandes qualités de cette nation. »  Mais les Arméniens orthodoxes (car ils sont divisés  en catholiques et orthodoxes),  ont réussi à empiéter par des moyens discutables sur les droits des catholiques, grâce à quoi les offices chantés dans le Saint Sépulcre par les communions chrétiennes rivales « produisent une confusion pire que celle d’une place publique ».  

Décidément, Jérusalem est « une sorte de repaire habité par des frères ennemis ».

 

 

VISION RELIGIEUSE DE JÉRUSALEM

 

 

La destinée de Jérusalem lui inspire des phrases dans le meilleur style ecclésiastique de l’époque : « L’erreur et la vérité s y livrent un duel à mort.  Il n’ est pas au monde un pays plus souvent attaqué ,  conquis,  repris,  perdu et recouvré encore.  Et toujours et aujourd’hui même,  alors que le croissant y domine (…)  toutes les nations civilisées tournent leurs regards vers le saint Tombeau et se font gloire de le reconnaître pour le berceau de leur foi et de leur civilisation.  Où donc faudra-t-il chercher des miracles si les destinées mystérieuses de cette ville n’en sont pas un ? » 

 

 

PRATIQUES DES CHRÉTIENS DE JÉRUSALEM

 

 

Le tableau du Saint Sépulcre est conforme à ce que disent d’autres auteurs, avec plus de détails : «  Aujourd’hui les mahométans sont les gardiens et les possesseurs du saint Sépulcre.  A l entrée du temple,  sur une estrade recouverte de tapis et de coussins, le pèlerin rencontre d’abord une troupe de musulmans qui fument le tchibouck et prennent le café.  Cette malheureuse estrade est un point de réunion pour les nouvellistes [ceux qui colportent les nouvelles] de Jérusalem,  pour les papas [popes] grecs et les drogmans des schismatiques.  C’est une officine de cancans,  de bavardages et de commérages.  Une cafetière toujours bouillante y est en permanence sur un réchaud pour fournir le café .... »

On notera la façon dont, selon Damas, les orthodoxes s’accommodent volontiers de la présence des musulmans dans les Lieux Saints chrétiens.

 

Il relate la procession du vendredi saint, marquée par un incident chez les « schismatiques » :

« … le bruit s’était répandu qu’un juif était dans la foule »  «  Un juif dans l’assemblée chrétienne un vendredi saint ! C’était évidemment de trop.  Mais la nouvelle sans doute était fausse, car je crois les juifs trop prudents pour s’exposer à un pareil danger  … » On crie  Mort au juif ! Les Grecs crient qu’il est dans la foule des Arméniens, les Arméniens qu’il est chez les Grecs. « Bientôt on en vient aux coups.  L’officier turc qui commande lève son sabre, on lui casse le bras (...) Le Patriarche et les Franciscains s’enferment dans le petit couvent attenant à leur chapelle (…)  Enfin les soldats turcs ont le dessus et tout rentre dans l’ordre.  Nous arrivâmes précisément à ce moment (…) La procession put donc avoir lieu comme de coutume. »

 

 

FEU SACRÉ DES GRECS ET VIE CONFORTABLE DES PROTESTANTS 

 

 

Il assiste aussi à la cérémonie du Feu sacré chez les fidèles orthodoxes* : « Au milieu de la foule,  deux lignes de soldats turcs protégeaient un chemin circulaire réservé autour du Saint Sépulcre pour la procession des Évêques. A tout moment je m’imaginais que la foule compacte allait crever les haies et envahir l’espace sacré.  Rien de semblable n’eut lieu. » « Armés d’un fort nerf de bœuf appelé courbach », les officiers turcs n’hésitaient pas à taper sur les plus agités.

                                                                                              * « Le Feu sacré ou Saint Feu (en grec Lumière sacrée) est une cérémonie de l'Église orthodoxe au cours de laquelle une flamme est distribuée aux fidèles en l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, le Samedi saint précédant la Pâque orthodoxe. Cet événement est considéré comme un miracle. C'est le patriarche orthodoxe grec qui « reçoit » le feu et le transmet ensuite aux fidèles… » (Wikipédia).

 

Comme d’autres catholiques, il redoute les initiatives des protestants :  ils ne convertiront personne mais ils sauront créer des ennuis aux catholiques. Plus tard il apercevra dans ses visites les établissements protestants qui lui semblent élégants et confortables : « Ces messieurs de la réforme ne sont point en mission pour rien.  Une des choses contre lesquelles ils protestent le plus volontiers, c’est le vœu de pauvreté… »

Comme il faut se détendre, même en pèlerinage, Damas évoque un punch organisé par sa compagnie de pèlerins.  « Mais comment faire un punch à Jérusalem ? »  Le résultat est «  quelque chose de détestable ».

 

 

Une des cérémonies pour la Pâque célébrée par l'église orthodoxe devant l'église du Saint Sépulcre (la légende au crayon indique qu'il s'agit du lavement des pieds).

Photographie du début du 20 ème siècle. On note les soldats turcs au premier plan.

The Vintage news, Ian Smith, site de photos sur la Palestine (Jérusalem) à la fin de la domination  ottomane. https://www.thevintagenews.com/2016/03/29/striking-photos-jerusalem-end-ottoman-rule-1900-1918/
 

 

 

SOUVENIRS DE LA GRANDEUR DES CROISÉS ET DESPOTISME OTTOMAN

 

Dans ses promenades, en bon religieux issu d’une famille aristocratique, il est ému par les ruines du palais des chevaliers Hospitaliers de Saint Jean (actuellement chevaliers de Malte)* :

                                                                          * Les chevaliers de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem se replièrent sur Rhodes après la perte de la Terre Sainte, puis sur Malte.

 

« .. surtout je rendais hommage au noble héroïsme des religieux militaires.  Je ne sais si, après les lieux témoins des douleurs et des triomphes de Jésus Christ,  j’ai vu dans les trois parties du monde (…)  un monument qui m’ait fait plus d’impression que ces ruines.  Être militaire et prêtre,  je ne connais rien de plus beau.  Je m’éloignai à regret d’un endroit où j’aurais passé mes jours si nous étions encore au beau temps des Croisades… »

 

Portail du couvent des chevaliers Hospitaliers à Jérusalem.

Gravure de la revue Le Tour du Monde,1860.

 

 

 

Evidemment, il remarque l’arbitraire des dirigeants ottomans.  « Les poids, les mesures, les monnaies changent d’un jour à l’autre selon le caprice ou la volonté d’un pacha (…) Toutes ces causes jointes à tant d’autres énumérées ailleurs, font de Jérusalem une ville morte à laquelle rien ne ressemble dans le monde (…)  tout ce que nous y avons rencontré nous a repoussés et dégoûtés.  Cependant après avoir vu,  nous voulons voir encore …. »

 

Les souvenirs de la prise  de Jérusalem par les Croisés sont pour lui avant tout des souvenirs exaltants : « Ô bienheureux temps que celui-là (…) Malheureusement l’œuvre des Croisés n’était pas née viable.  Il ne suffit pas de conquérir, il faut coloniser pour conserver , et l’Europe d’alors n’entendait [ne comprenait pas] pas la colonisation. Au bout d’un temps,  on se fatigua d’envoyer en Palestine des guerriers qui mouraient sans rien laisser de solide après eux … »

Plus loin il admettra que cette conquête fut souillée de massacres, en citant l’historien Michaud :  « En 1099,  la servitude a cessé.  Godefroid de Bouillon duc de Lorraine  (…)  est entré vainqueur (…)  Aigris par les maux qu’ils ont soufferts pendant le siège,  dit M.  Michaud,  les Croisés remplissent de sang et de deuil cette Jérusalem qu’ils viennent de délivrer (…)  le sang s’élevait jusqu’aux genoux et jusqu’au frein des chevaux ». Les victimes du massacre  furent de beaucoup plus nombreuses que les Croisés victorieux.  « Le carnage ne cessa qu’au bout d’une semaine  (…)

Alors pendant cent ans Jérusalem redevient capitale d’un noble royaume. »*

                                                                                  * Les crimes de la conquête ne sont donc pas une raison de condamner ce qui fut un « noble royaume  » - un raisonnement fréquent à  l'époque. 

 

 

TOLÉRANCE OU INTOLÉRANCE DES MUSULMANS ?

 

 

Le chemin de croix dans Jérusalem n’est pas toléré par les Turcs ; « Les Turcs n’ y tolèrent aucun signe de Christianisme ;  ils couvrent même d’ immondices les endroits désignés pour les stations.  Il y a bien peu de temps encore qu’ il n eût pas été sûr d’y faire un trop long arrêt,  on eût été poursuivi à coups de pierres… »

 

Les excursions dans Jérusalem et les environs ne sont pas aussi faciles qu’on peut croire : « En regardant la carte,  sans doute notre promenade ressemble à un jeu mais lorsqu’ il faut calculer avec un soleil implacable (…)  au milieu d’une gorge fermée,  sans air et sans ve dure,  avec un terrain pierreux et abrupt, sans chemin  (…) on trouve la course pénible … »

Il obtient en une occasion l’autorisation du pacha* de célébrer la messe dans une la mosquée élevée sur le mont des Oliviers,  à l’endroit d’où, selon une tradition,  Jésus quitta la Terre après sa résurrection – on montrait encore une trace qui aurait été celle de ses pas. Il rappelle que Géramb, avait affirmé que vue depuis ce point,  la ville sainte avait « un air de grandeur et de magnificence ».

                                                                      * Cf. ce que dit plus haut l'auteur anionyme du Tour du Monde qui présente cette autorisation comme quelque chose d'acquis.

 

Mais pour lui, Jérusalem, la Judée, si ce n’est pas la Palestine entière, présentent un état de désolation qui ne s’explique que par  la malédiction de Dieu.  

 

 

 

BETHLÉEM - BÉDOUINS

 

Des excursions sont organisées au départ de Jérusalem.

 Vers Bethléem. Pourquoi le paysage est-il plus riant ? Damas donne une raison qui lui aurait été fournie par «  Monseigneur le Patriarche ».  Les oliviers, « ici presque la seule fortune de l’Arabe » sont coupés par vengeance par d’autres habitants, « Les représailles aggravent le mal (…)  et le pays devient un désert. » Or, les habitants de Bethléem étant presque tous chrétiens, le Patriarche leur a fait interdiction de couper les oliviers. Ainsi « le pays se maintient dans un état d’aisance relative.  Vienne donc le jour où la religion chrétienne triomphera en Palestine et la terre fera de nouveau couler le lait et le miel pour le bonheur de ses habitants… » conclut notre religieux.

Damas et ses pèlerins  apprécient le vin d’Hébron. «  Les paysans des environs cultivent du coton,  le donnent à filer à leurs femmes et le vendent à Gaza et à Jérusalem.  Les Juifs plantent et soignent les vignes… »

Hébron abrite  quatre mille cinq cents musulmans et cinq cents Juifs.

Impossible pour des chrétiens de visiter la mosquée et les tombeaux des Patriarches . « Aussi bien la circulation y est à peine sûre.  Les musulmans nous détestent et les juifs, s’ ils le pouvaient, nous arracheraient les yeux… »

Et pourtant, Damas s’écrie : «  Adieu Hébron,  puisqu’ il faut te quitter, adieu patrie d’Abraham.  Si la Providence me ramenait en Palestine, je voudrais te revoir encore. »

 

Près de Bethléem, ils sont invités à partager un repas chez des Bédouins. La description mélange sympathie et condescendance : «  L’accueil fut cordial. On étendit de mauvaises nattes et nous nous assîmes au milieu d’une population empressée . On nous offrit du café,  du lait aigri,  des galettes de maïs,  enfin de l’eau fraîche dans un gros morceau de bois creusé (…)  qui servait de tasse et passait à la ronde.  Nous nous amusâmes un instant à considérer nos hôtes sauvages et nous les quittâmes en leur cédant quelques paquets de poudre anglaise dont les Arabes sont très friands … »

 

Les femmes de Bethléem ; « La plupart sont petites et très maigres.  Leur vie est fort pénible :   à elles incombe tout le service de la maison.  Elles vont chercher l’eau à une lieue de la ville,  ramassent le bois mort dans la campagne,  font la cuisine,  servent à table leurs indolents maris et ne mangent qu’après eux ;  en un mot elles sont les servantes nées des hommes » ce que Damas trouve « horriblement injuste » mais qui prouve au moins qu’avec de l’énergie, on peut doubler ou quadrupler sa force (!)

Bethléem compte  3000 habitants, 1500 catholiques, 1000 orthodoxes et  500 musulmans.

Il est surpris de la coutume des femmes de Bethléem de suspendre pour se déplacer «  leur plus jeune enfant derrière leur dos dans une sorte de petit hamac en toile ».

Il assiste à un mariage catholique : dans l’église, « au centre d’un groupe de jeunes filles accroupies et jasant de leur mieux,  nous aperçûmes un paquet blanc auquel s’adressaient les prévenances.  C’était la fiancée, petite personne de douze ans qui regardait tout mais que nul ne pouvait voir. »

Invités dans la maison familiale par le jeune marié (de 16 ans), la générosité des pèlerins (« Nous lui donnâmes une quarantaine de francs ») provoque l’enthousiasme de l’assemblée : « Ils nous disaient que les Bethléémites étaient tous Français par le cœur et nous demandaient de leur envoyer un pacha français pour les protéger contre les Turcs » et criaient «  Vive monsieur Napoléon ».

L’église de la Nativité est aux mains des orthodoxes : «  Les Latins ne peuvent dire que deux messes à l’autel de la Nativité,  l’une à trois heures et demie,  l’autre à cinq heures du matin. »

La route de Jérusalem vers la  direction de la Mer Morte, comme celle de Jaffa  à Jérusalem, donne une impression accablante :  « La malédiction qui a frappé ce sol éclate à chaque pas (…)  partout solitude affreuse et désolation (…) l’œil ne rencontre partout qu’une couleur terne et morte.  Aucun être vivant, pas un arbre, pas un brin d’herbe… »

 

 

LE FIER ENFANT DU DÉSERT - SES QUALITÉS ET SES DÉFAUTS

 

 

Ils ont fait un accord avec les Bédouins pour obtenir leur protection, moyennant finances. Un incident désagréable se produit , le  revolver d’un des pèlerins disparait, le chef des Bédouins prétend l’avoir retrouvé mais exige de l’argent pour sa restitution et se met dans une colère violente quand l’un de ses hommes rend le revolver pour moins que convenu. Damas a recueilli d’autres anecdotes « malheureusement, elles ne seront pas à l’avantage de la race bédouine. »

La vue des environs de la Mer morte lui inspire ces réflexions : «  Et quand on pense que quelques religieux travaillant sans entraves auraient changé cela [l’aridité de la région] en peu de temps,  on sent la malédiction vous monter aux lèvres contre les oppresseurs qui paralysent les bras … »

 

 

Le lac Houla sur le Jourdain, vers 1890, photo de l'atelier Bonfils.

Wikipédia, art Lac Houla.

 

 

 

Selon l’usage,  son groupe offre un mouton aux Arabes de Jéricho (il s’agit de Bédouins),  « un peu pour n’être pas volé,  plus encore pour l’être du moins avec certains procédés. » En contrepartie Damas et ses pèlerins sont invités à une fête nocturne.

L’allure des Bédoins est peu rassurante : « Leur teint bronzé,  leurs yeux injectés de sang,  leurs grandes dents blanches,  la rudesse de leurs traits éclairés par une flamme rougeâtre, leur donnaient un air de bêtes fauves. »

Ils ont droit à la danse du sabre : « Et puis s’avançant vers Henri de Larochetulon [un des pèlerins], [le danseur]  multiplie les rotations de son sabre autour de sa tête et fait semblant de lui couper la gorge au risque de l’éborgner ou de lui abattre une oreille. »

 Puis viennent des facéties d’un  bouffon. Damas et ses compagnons sont invités à remercier par des pièces de monnaie, ce  qu’ils font  «  de meilleure grâce que ne le méritaient ces bandits ». Damas  conclut que la vie des Bédouins «  est un état de nature première, mêlée de rapacité sauvage » .

Leur principale caractéristique est l’insouciance et une certaine générosité spontanée, mais qui attend la réciproque :   « Les Arabes partagent facilement entre eux et ne doutent pas des dispositions fraternelles des Européens. » Ils ne comprennent pas que « le pauvre voyageur,  réduit aux minces provisions apportées de bien loin  (…)  n’a souvent ni l’envie ni les moyens de partager. »

 «  Ils ont une manière de parler rauque et dure qui tient du cri du chameau.  On les croirait souvent en colère lorsqu’ils disent la chose la plus simple du monde. « 

Ils adorent le café, pris sans sucre plus par pauvreté que par purisme, estime Damas.

«  Le cérémonial des visites me paraît noble et digne. »  Toute visite se termine par le plaisir de fumer. «  C’est le suprême bonheur des Orientaux. »

«  Il y a quelque chose de patriarcal et de grand dans cette hospitalité.  Malgré ses travers et ses vices,  on se sent entraîné vers les enfants d’Ismaël. D’ailleurs,  les Juifs sont là comme repoussoir et font ressortir les qualités des fils de la servante*. »

                                                                     * Les Arabes, d'après une interprétation de la Bible, sont présentés comme les descendants d'Ismaël, le fils d'Abraham et de la servante Agar. Après la naissance de son second fils (légitime) Isaac, Abraham renvoie Ismaël et sa mère pour éviter de partager son héritage, mais Dieu lui dit : « Mais du fils de la servante,  Je ferai aussi une grande nation, car il est de ta progéniture .»

 

Ici encore Damas amène une description vraiment déplaisante des Juifs qui se conclut ainsi : « … le cœur se serre sous un sentiment de dégoût et l’on éprouve un véritable soulagement à reporter sa pensée sur le fier enfant du désert [le Bédouin].

Son énergie et son indépendance charment et attirent,  et l’on ne peut se défendre d’aimer pour lui cette ignorance du besoin qui le fait libre dans une vie facile et errante.  Il a vécu aujourd’hui,  il s’endort insouciant.  Demandez-lui comment il vivra demain, il vous répondra :  Dieu est grand. »

Mais en face de ces qualités,  que de défauts surtout vis-à-vis des voyageurs : « Partout et à tout propos,  le mensonge, la paresse et le vol.  Un marché est convenu avec eux.  Ils reçoivent votre argent sans dire mot.  La somme est-elle comptée,  ils éclatent en mille plaintes et vous prouvent que vous leur devez un supplément… » « L’ argent,  toujours l’ argent, c’ est le mobile du Bédouin. »

Cette opinion déborde d’ailleurs sur tous les Arabes : « On le voit,  c’est tout un art de négocier avec l’Arabe.  Il faut connaître ses subterfuges,  sa duplicité,  ses ruses pour ne pas être indignement volé. »

Damas et ses compagnons  reviennent vers Jérusalem  par le chemin direct: «  Autour de nous l’aridité des rocs à pic, des précipices,  des abîmes hideux,  mais un peu plus loin la plaine verdoyante et une végétation luxuriante … »

Peu d’efforts rendraient la Judée digne du nom de Terre promise. « Sa fertilité est prodigieuse et si l’Occident lui envoyait ses colons et ses industries,  il en retirerait des trésors. » 

« Chassez les Turcs,  rendez aux chrétiens la liberté d’ensemencer les terres et d’y faire leurs récoltes,  et vous verrez le sol se couvrir de moissons … »

 

Damas et sa caravane de pèlerins quittent défintivement Jérusalem, avec une grande émotion ; lui reviendra sans doute,  mais les autres sans doute pas.

 

 

Groupe de Bédouins. 

La présente photo est assez éloignée de l'image flatteuse des fiers enfants (voire des princes) du désert. Il est probable que les différentes tribus de Bédouins (ou les fractions des tribus) n'avaient pas toutes les mêmes conditions d'existence, certaines étant plus précaires ou miséreuses que d'autres.

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NAPLOUSE - SAMARITAINS

 

 

Les voilà à Ramala.

«  Singulière population que celle-là.  Les hommes se présentent armés d’une quenouille,  filant la laine et laissant aux femmes le soin des gros travaux.  Des multitudes d’enfants se répandent parmi nos bêtes de somme  (…)  ces pauvres petits sont envoyés pour ramasser le crottin ;  on le fera sécher au soleil et puis il aidera à faire la cuisine,  à se chauffer pendant l’hiver... »

A mesure que lui et ses compagnons s’éloignent de « l’âpre Judée »,  la terre devient plus riche, la nature plus aimable. Bientôt ils sont en Samarie.

 « Au printemps, m’assure- t-on (…) des fleurs délicieuses s’épanouissent naturellement entre les rochers ;  alors le pays ressemble à un parterre d’anémones et de renoncules ( ...) mais aujourd’hui les pieds de nos chevaux ne foulent que des pierres échauffées au soleil. » 

En reprenant le récit d’un voyageur,  il donne un exemple des inimitiés entre villages ;  les arbres d’un village ont été délibérément abimés de façon à les faire mourir et pour arriver à ce résultat,  il a fallu que toute la population du village ennemi s’y mette: « …  avant peu il n’y aura pas que des arbres qui mourront. »

Plus tôt il a fait remarquer que « La Samarie en effet n’est pas une contrée sûre » - brigandage, conflits entre villages, révoltes contre les dirigeants ottomans, peuvent y survenir, menaçant le paisible voyageur.

Puis c’est Naplouse ; « … la vallée s’ouvre belle et gracieuse.  Le paysage est enchanteur.  Tout est verdoyant,  tout est fleuri.  Des eaux abondantes et limpides rafraîchissent la terre et lui communiquent la fécondité. «  Mais «  La journée nous a paru un siècle… »

« …  avec ses minarets,  ses terrasses,  ses dômes,  ses façades d’une blancheur éclatante,  Naplouse offre un aspect poétique et sa ceinture d’oliviers lui donne une physionomie pittoresque.  Seule malheureusement la silhouette a du mérite  -…)  gardez-vous d’un examen trop minutieux  (…)  des bêtes mortes, des tas d’immondices y rendent la circulation difficile;  tout y est sale et infect. Et cependant en nous rappelant Jérusalem,  nous trouvons Naplouse charmante par comparaison. »

Les Naplousains sont présentés comme une « race indomptable [qui] n’obéit qu’à la force,  Incessamment disposée à la révolte(…) le Naplousain marche la tête haute,  un long fusil sur l’épaule,  son kandjar à la ceinture,  avec une fierté insultante ou même provocatrice … »

Damas raconte des soulèvements des Naplousains  contre les Egyptiens lorsqu’ils occupaient la Palestine,  et sa version, contrairement à beaucoup d’autres observateurs de l’époque, est  défavorable à Ibrahim et Mehemet Ali , présentés comme des tyrans*.

                                                                            * Voir en appendice des extraits du livre du Damas sur son passage en Egypte et son opinion des dirigeants  égyptiens. 

 

L’autonomie partielle dont jouissait Naplouse n’existe plus  et les pachas turcs entretiennent les rivalités intestines  pour diviser les Naplousains : «  Vers l’entrée de la ville,  nous voyons campés sous la tente un régiment osmanli [ottoman].  On nous dit que les factions et les rixes produites par la division des grandes familles du pays ont motivé ce déploiement de force et nous ne tardons pas à rencontrer les preuves de la mésintelligence » entre ces familles.


 

Femme de Naplouse. Population non précisée.

Photo atelier Félix Bonfils (1831-1885).  Bonfils ouvrit un atelier de photographie à Beyrouth; sa femme et son fils Adrien travaillèrent avec lui et continuèrent d'exploiter l'atelier après la mort de Félix Bonfils, jusqu'en 1905. 

Wikipédia.

 

 

Le fanatisme religieux des Naplousains est virulent.

Evidemment, il ne peut omettre de parler des «  Juifs Caraïtes » (les Samaritains). Il se rend à la synagogue pour voir le fameux Pentateuque : «  Cette espèce de tribu est unique dans le monde.  Jamais elle ne quitta Naplouse et nul de ses membres ne s’allia à un étranger.» « Réduit à la proportion d’une tribu microscopique , quatre cents âmes à peu près,  [le Samaritain] a encore foi en lui-même et dans l’avenir.»

Il serait  intéressant de faire des fouilles mais le pays n’est pas assez sûr :  « On l’évite ou bien on le traverse à la hâte ». M.  de Saulcy est toutefois venu reconnaitre un monument qui semble faire horreur aux Samaritains.

Il se rappelle avoir baptisé un jeune juif américain à Paris. « Ah que beaucoup de cœurs aussi droits [que le jeune Américain] s’ouvrent à la grâce parmi cette malheureuse nation juive,  et Dieu ne leur manquera pas.  C est mon vœu longtemps réitéré en visitant la Terre Sainte et je le renouvelle du fond de mon âme pour les juifs de Naplouse sur cette montagne du Garizim,  objet de tant de vénération… » 

Les jeunes gens de son pèlerinage veulent chasser mais reviennent bredouilles, faute de gibier : « Ils ignoraient l’Orient. Cette terre est grande par ses souvenirs (…)  Elle pourrait encore aspirer aux destinées les plus grandes,  mais un voile funèbre la couvre aujourd’hui . Le pays des miracles a perdu tous ses avantages en se révoltant contre Dieu . »

Damas expose ses conceptions de la mentalité orientale : « L’orgueil est grand,  mais l’avarice le surpasse et jamais l’amour de l’ostentation ne poussera un oriental à faire des frais pour un étranger », contrairement à ce qui se fait en Europe. « … ici on aime passionnément l’argent,  mais on craint de passer pour en avoir.  Faire compliment à un homme sur sa fortune est presque un outrage » , car il redoute la fiscalité ottomane.

Il expose le système ottoman : le sultan nomme un pacha pour trois ans, sans appointements. A lui de  faire sa pelote en donnant un montant convenu au sultan et en gardant le reste pour lui. Comme le pacha est trop indolent pour collecter les impôts,  il choisit des notables qui lui apporteront « » tant pour le sultan et tant pour le pacha.  Mais comme à leur tour ils entendent bien ne pas travailler pour l’honneur,  le petit propriétaire est sûr de se trouver grevé d’une troisième taxe au profit des agents du pacha … »

 

 

DÎNER CHEZ L'HABITANT 

 

 

Il est reçu par un notable portant une robe bordée de fourrure : « La fourrure est le signe de distinction .  Aussi notre hôte la porte-t-il avec complaisance malgré trente degrés de chaleur » .

Description de l’habitation de ce notable : «  En Orient,  les toits sont une des pièces principales de l’habitation ;  on s’y promène soir et matin , on y tient conversation,  on y sèche le linge et les fruits, souvent même on y dort la nuit au temps des chaleurs.  Point de jet d’eau bien entendu dans un jardin qui n’existe pas,  on le réserve pour le divan où il s’élève et retombe dans une conque de marbre rafraîchissant l’air et réjouissant l’oreille par son léger murmure . »

Damas note l’élégance du fils du notable,  ibrahim. Quant à son épouse, la description montre que le digne jésuite n’était pas insensible au charme féminin : «  Si vous eussiez rencontré dans la rue tout à l’heure sa jeune épouse,  enveloppée d’un grand linceul de calicot blanc,  traînant dans la poussière ses babouches de couleur jaune,  vous l’eussiez prise pour un paquet informe sans grâce et sans beauté ;  mais dans l’intérieur de la maison,  avec son large pantalon de soie rose,  sa robe brochée d’or fendue sur les côtés, sa large ceinture où se nuancent les plus vives couleurs,  sa veste de velours ornée d’arabesques en or, ses cheveux semés de pierres précieuses et son visage coquettement embelli par de légers coups de pinceau,  elle se montre complétement transformée et vous retrouvez une noble créature humaine au lieu de cet indigeste ballot qui boulottait dans la rue. 

Pour obéir à la mode,  elle a teint ses ongles en rouge avec du henné et les chevilles de ses pieds nus sont ornées d’anneaux d’argent auxquels s’attachent des multitudes de petits grelots (…)  Ibrahim l’a épousée sans l’avoir jamais vue que sous forme de paquet (…)  car jamais jeune fille ne se montre différemment en public.  L’Orient sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres,  a conservé les vieux usages du peuple Hébreu. »

«  Comment s’appelle la jeune femme ? Nous ne le saurons pas,  car on ne daignera pas la nommer devant nous. » 

Les musulmans n’ont pas de chiens,  ceux-ci vivent dans la rue. Mais le chat est le maître de la maison :  « S’il était malade,  on lui construirait volontiers un hôpital,  quoiqu il n’en existe pas pour les hommes . » 

Repas chez le notable : « Mangez vite,  parlez à peine,  buvez lestement (..)  Ne savez-vous pas que les femmes et les domestiques attendent votre place pour manger les restes ? » 

Fumer la pipe « dispense de la conversation et c’est un grand avantage,  car de quoi parlerait-on dans un pays où personne ne sait rien . Des nouvelles,  il y en a peu dans un cercle restreint par un si étroit horizon (…)  Hommes,  femmes,  enfants,  tout le monde a son bouquin [embout de pipe ] à la bouche.  Je doute même qu’une femme honnête sache faire autre chose que fumer.  Quelquefois les hommes jouent au tric-trac ou aux échecs... », ou on raconte des histoires , surtout si l’histoire est «  fantastique,  absurde,  invraisemblable,  mais pleine de merveilleux … »

« Sébaste ressemble à une miniature de quelque village suisse.  Mais nous sommes en Orient et le charme est dans la seule perspective.  Dès qu’on franchit l’enceinte de la ville,  tout change » c’est un méchant bourg dont les habitants insolents et fiers demandent à être traités d’un peu plus haut par le voyageur ... » 

 

 

Or,  lors de leur marche de nuit, leur guide tue un voleur et ils sont poursuivis par des cris hostiles dans l’obscurité : « De notre côté,  nous sommes très peu fiers de cet exploit.  Ce n’est pas en pays arabe,  encore moins près de Naplouse,  qu’on plaisante avec les dettes de sang. » 

Dans la plaine de Zabulon, dont la fertilité était renommée autrefois : « Aujourd’hui , ce n’est plus cela,  la terre est toujours fertile mais personne ne tire avantage de ce don de la nature (…) cette plaine fertile est abandonnée des hommes et les populations habitent des endroits incultes et ardus. » 

Les voici au Mont Thabor,  d’où l’on voit cette terre « où tous les pas du Sauveur furent marqués par un nouveau prodige…»

 

 

LA GALILÉE

 

 

« Enfin nous avons atteint les frontières de la Galilée :  « La nature y est sublime comme l’Évangile et pour me résumer sur le pays du Christ,  il suffit d’ajouter qu’après avoir visité la Palestine*,  la Judée et la Samarie,  j’ai retrouvé ici l’ensemble de ces trois pays  (…)

Rien ne lui manque,  ni les accidents du sol de la Judée,  ni les solitudes lumineuses de la Palestine*,  ni la verdoyante fécondité de la Samarie.  Le Garizim et le mont des Oliviers ne sont pas plus sublimes que l’Hermon et le Thabor,  ni les plages bleuâtres d’Ascalon plus solennelles que les rives parfumées du lac de Tibériade  (…)  on sent en contemplant la Galilée des hauteurs du Thabor, qu’elle fut le pays qu’habita l’Homme-Dieu,  tant les souvenirs religieux,  les merveilles de la terre et du ciel s’y mêlent à l’infini... »

                                                    * On est ici surpris que Damas fasse une différence entre Palestine d'un côté et Galilée, Judée et Samarie, de l'autre. Quel sens géographique donne-t-il au nom Palestine ? La côte de la Médierranée peut-être (« les plages bleuâtres d'Ascalon »)? Généralement, il utilise Palestine dans le sens commun, pour toute la région comprenant les diverses divisions citées ici.

 

A Nazareth : « Devant elle,  une plaine bien cultivée et plantée de beaux oliviers s’étend jusqu’ au pied du couvent de Terre Sainte comme le jardin d’un grand château.  A la porte de Casa Nova,  les Pères de Saint François nous accueillent avec leur cordialité habituelle  (…)  à Nazareth,  il serait imprudent de ne point organiser le couvent pour la défense.  Les incursions des Bédouins rendent cette précaution absolument nécessaire. »

« Les Dames françaises de Nazareth ont ici un petit couvent appelé à faire le plus grand bien.  Elles tiennent une école pour les jeunes filles,  elles ont un dispensaire qui attire une multitude de malades et de pauvres gens à la maison de Dieu … »

Selon lui, les soins apportés par une Dame de Nazareth au fils blessé d’un cheikh ont permis aux chrétiens de Galilée d’être épargnés lors des massacres de 1860.

Il note que «  Le brigandage est une nécessité de position pour l’homme du désert,  c’est son état normal et le Bédouin ne cesse pas d’être lui-même parce qu’ il se trouve en meilleure compagnie…»

 

Sur le champ de bataille de Hattin, il se remémore cette terrible défaite des Croisés : « Cent cinquante chevaliers restés autour de l’étendard royal ne purent défendre le roi de Jérusalem.  Guy de Lusignan fut fait prisonnier avec son frère Geoffroy,  le grand maître des Templiers Renaud de Châtillon et tout ce que la Palestine avait de plus illustres guerriers… (…) A l’heure où nous visitons les campagnes d’ Hittin [Hattin] le joug oppresseur pèse encore sur [la Palestine] Cependant espérons ;  peut-être la fin du XIX ème siècle verra- t-elle un nouveau triomphe de la Croix ? » 

 

Tibériade et son lac :  « Coup d’œil admirable au milieu d’un amphithéâtre de montagnes pittoresques , digne cadre du plus charmant tableau :  les eaux limpides et bleues de la mer de Galilée se présentent à nos yeux ravis (…)

Tibériade est aujourd’hui le seul endroit important de la côte. Et quelle importance,  bon Dieu ! De pauvres Turcs, quelques Juifs plus pauvres encore,  forment toute sa population ;  un religieux franciscain a le courage d’y habiter une masure … »

On y trouve « un certain nombre de Juifs ardents » mais ils montent plutôt à Safad [Safed] où le Messie doit venir.

Il dit curieusement, évoquant l’époque de Jésus, que tous les apôtres étaient Galiléens sauf Judas qui était Juif*.

                                                               * Comprendre sans doute originaire de Judée.

 

Il évoque la conquête musulmane de la Terre Sainte à l’époque de l’empire byzantin :  les troupes byzantines du général byzantin, l’Arménien Vahan, «  prétendus libérateurs »,  s’étaient précipités sur le pays comme un ouragan, commettant tous les excès au point que  les populations syriennes se mirent à souhaiter le triomphe des ennemis.

«  Un matin à l’aube (..) toute l’armée musulmane prosternée à terre dans la direction de l’Orient récita d’une voix grave et accentuée ces paroles sacramentelles :  Dieu est grand, Dieu est grand,  il n y a pas d’autre dieu que Dieu et Mahomet est son prophète.  Et puis (..) ils poussèrent un grand cri et dirent Louanges à Dieu et les chefs leur crièrent :  Musulmans,  Dieu vous donne la Terre Sainte,  votre glaive vous en ouvrira les portes.  Alors ils se levèrent pour le combat. »

 

 

KÔHL ET HENNÉ

 

Damas, décidément intéressé par la mode féminine, note, en racontant les noces de Cana,   que  « L’usage de se peindre la figure a toujours existé en Orient. Aujourd’hui encore,  nos orientales se font une teinture pour les yeux avec une composition d’antimoine,  d’huile et de zinc pulvérisé*.  On sait qu’elles se teignent les ongles en rouge avec du henné .»

                                                                  * Le kôhl probablement, à base d'antimoine originellement.

 

« En mettant le pied à l’étrier,  nous voyons accourir un jeune Nazaréen porteur de deux jolies sacoches pleines de provisions.  La supérieure des Dames de Nazareth nous envoyait un déjeuner froid délicatement préparé :  gâteaux,  oranges,  pigeons rôtis,  vin vieux, rien ne manquait . »

Il conduit à Beyrouth un membre blessé de leur équipe et passe par Saint Jean d’Acre.

« Il y a je ne sais quoi d’enchanteur dans ces villes d’Orient aux maisons blanches et sans toit , semées de bouquets de verdure et ceintes d’un mur crénelé dont le pied baigne dans une mer d’azur »,  surtout s’il s’y ajoute les grands souvenirs historiques, comme le siège de la ville par les Croisés  en 1189 sous la conduite du roi de Jérusalem  Guy de Lusignan et du roi d’Angleterre  Richard Cœur de Lion.  « Ce fut là que l’ordre Teutonique prit son origine… » ; il énumère les nationalités européennes qui participèrent au siège ainsi que les évêques et archevêques .

Saïda (Liban actuel) semble une ville « Gracieusement assise sur le bord de la mer,  au milieu de jardins parfumés »,  mais à l’intérieur , c’est « le spectacle de la plus dégradante misère.  Ses rues sales et étroites,  ses cloaques infects,  ses monuments publics ruinés,  sa population en guenilles, forment un contraste repoussant avec le souvenir de son ancienne splendeur. »

 

 

UNE DRÔLE D'ANECDOTE POUR FINIR 

 

Le Mont Carmel vu depuis le nord, photo vers 1900.

Site Times of Israel.

https://www.timesofisrael.com/the-beauty-of-ottoman-palestine-lovingly-explored-and-documented/

 

 

 

 

Il retourne ensuite au mont Carmel où il a laissé l’ensemble de la caravane des pélerins, ce qui est l’occasion d’une anecdote curieuse :

« Dans la cour du monastère,  nous vîmes un tombeau (…)  Il y a quelques années,  messieurs de Civrac,  de Beaufort et de Juigné voyageaient en Orient . Au pied du mont Carmel, ils convinrent de donner une leçon à leur cuisinier dont ils n’étaient pas contents depuis quelques jours.  Ils lui firent administrer quelques coups de canne,  seul moyen de venir à bout de ces arabes.  Il paraît que le malheureux en garda un ressentiment qui n’est pas ordinaire.  Après le déjeuner,  ces messieurs ressentirent quelques douleurs d’entrailles. Le mal fut plus vif chez M. de Juigné. Deux heures après,  il était mort.

 Grâce à Dieu,  notre pèlerinage se terminait sans que nous eussions à déplorer la mort d’aucun des nôtres.  »

 

 

CONCLUSION

 

 

 

Si on revient sur les récits du dessinateur Bida et de l’anonyme, on est surpris de constater une véritable sympathie pour les Juifs fidèles à leur religion et à leur histoire,

Alors qu’on trouve chez le RP  de Damas des descriptions dépréciatives sur les Juifs, avec pourtant  une certaine compréhension  et sympathie à leur égard. 

Peut-on dire que Damas est antisémite ? si oui, il aide à comprendre ce qu’était l’antisémitisme chrétien de l’époque : condamnation des Juifs comme peuple décide, sans s’interroger sur la justice qu’il pouvait y avoir à reporter 2000 ans après la culpabilité de quelques-uns sur toute une population – mais « l’obstination dans  l’erreur » des Juifs justifiait ce préjugé* ; condamnation des « Juifs charnels » (ceux qui ne sont intéressés  que par les satisfactions matérielles. Et pourtant, chez Damas, espérance qu’un jour ce peuple soit « sauvé », en se convertissant au christianisme bien sûr. Comme le jeune Juif américain baptisé par Damas à Paris.

                                                                    * Damas peut aussi justifier son antisémitisme (modéré) par l’antichristianisme des Juifs ; «  Et pour ce qui est des chrétiens, ses pères [les ancêtres des Juifs actuels] ont crucifié leur Dieu,  or la dernière chose qu’on pardonne à un homme,  c’est le mal qu’on lui a fait injustement. » «  les juifs, s’ ils le pouvaient, nous arracheraient les yeux… »

 

Damas, en bon catholique, reprend la vieille idée de la malédiction de Dieu sur la Palestine (ou au moins la Judée). Mais si les chrétiens avaient la permission de travailler sans entraves en Palestine – ou mieux encore, si l’Europe y envoyait ses colons (pas forcément colonisateurs) le pays redeviendrait prospère et fertile,  il a tout pour cela.

Vis-à-vis des populations musulmanes (quoique les arabes chrétiens ne soient pas très différents) Damas alterne les descriptions défavorables et  presque méprisantes, et un fond de sympathie,  car pour la plupart, ce sont de braves gens.

Enfin Damas,  à sa manière, exprime le patriotisme français de rigueur à l’époque, avec une nostalgie marquée pour les souvenirs de l’ancienne France, celle des Croisades notamment. Il note probablement avec satisfaction les sentiments pro-français des Bethléemites.

 

 

 

APPENDICE

 

 

Nous plaçons ici des extraits du livre du RP de Damas qui ne concernent pas la Palestine mais qui sont intéressants en raison du sens de l’observation et même de l’ humour de l’auteur.

Le bon père était capable de critique sociale, au moins en ce qui concerne l’Egypte, et il n’avait pas de parti pris en faveur des Européens qui profitaient de la situation.

Ce qu’il dit des fellahs (paysans et classes populaires ) est un bon exemple de la façon dont un observateur de l’époque mélangeait des critiques que nous pourrions aujourd’hui suspecter de racisme,  en tous cas méprisantes, et la sympathie pour une population capable de s’élever.

 

 

 

ALEXANDRIE - CONTRASTES

 

 

Il note la variété des costumes et des situations : « le costume primitif du désert, plus loin la parure élégante des dames  parfumées,  tranche avec le sarrau bleu de ces femmes qui vont nu-pieds, le visage couvert d’un linge malpropre fendu à la hauteur des yeux.  Tandis qu’autour d’un banquet splendide,  des Européens boivent à la liberté,  sous leurs fenêtres,  des hommes robustes se voient maltraités à coups de bâton et de pauvres enfants de douze ans se sentent traînés la chaîne au cou chez l’enrôleur qui les fera malgré eux soldats ou marins.  Si vous avez rencontré tout à l’heure un habile architecte occupé à construire un monument plein de grâce,  ne vous étonnez pas de trouver plus loin des ouvriers qui brisent des chapiteaux, des tronçons de colonnes,  des statues antiques pour fournir des pierres brutes à l’échoppe voisine.  Ainsi la barbarie marche ici d’égal avec la civilisation. » 

«  Aujourd’hui cette ville prodigieuse reprend un nouvel essor.  Méhémet-Ali lui a imprimé un mouvement ascensionnel qui ne s’arrête pas. »

 

 

LE CHEMIN DE FER EN ÉGYPTE

 

 

« …  nous serons aujourd’hui délivrés des ennuis du voyage en caravane.  Depuis 1855,  le Caire communique avec Alexandrie et Suez par une double ligne de voies ferrées.

 Méhémet-Ali entreprit ce travail avec la conviction qu’il imposait une charge au Trésor.   (…) Aujourd’hui son calcul est heureusement renversé.  Les pauvres Fellahs payant dix francs aux troisièmes places [en 3ème classe] constituent le plus net des revenus (…)  Aujourd’hui, le chemin de fer est une riche exploitation pour l’Etat.  Entrons dans un de ces wagons auxquels il a fallu faire un double impérial [toit en impériale] à cause de l’extrême ardeur du soleil et nous glisserons avec rapidité vers la capitale de l’Égypte… »

 

 

LE RÉGIME ÉGYPTIEN

 

 

« J’ai visité au Caire des établissements qui dénotent des aspirations meilleures que celles du reste de l’empire ottoman,  j’ai vu des écoles de médecine,  d’artillerie,  de cavalerie,  un commencement de musée et de bibliothèque publique.  

Malheureusement tous ces dehors et cet étalage n’ont point été inspirés par un véritable désir du bien.  L’égoïsme fut le premier,  peut-être l’unique objet de ces fondations.  Je n’entrerai pas dans de longs détails au sujet du régime qui préside aux destinées de l’Égypte.  L’Europe est édifiée sur son état civil,  politique et financier. Un seul homme y résume en lui-même le pouvoir,  la fortune publique,  le pays tout entier.  

On a beaucoup vanté les systèmes introduits par le vice-roi,  chef de la nouvelle dynastie On a dit qu’ ils amèneraient le bonheur des peuples soumis à son sceptre. On s’est trompé.  Méhémet-Ali était musulman et il a dû gouverner à la façon des princes du Coran ;  il a confisqué la fortune à son profit aux dépens de la nation tout entière. »

« Ses habitants ne sont point un peuple,  ses souverains ne sont point des chefs de famille, mais des conducteurs d’esclaves (…) Celui qui rendra l’Égypte digne de sa gloire passée , le régénérateur qui s’ occupera de la justice,  qui formera des citoyens aux travaux bienfaisants de la paix aussi bien qu’aux redoutables exercices de la guerre,  qui leur inculquera le sentiment de l’honneur et leur fera aimer la patrie,  n’a pas encore paru. » 

« J’avais donc raison de le dire :  c’est pour la satisfaction d’un seul qu’on pressure les malheureuses populations de l’Egypte et qu’ on les maltraite de la manière que tout le monde sait. »

 

 

LES EUROPÉENS EN ÉGYPTE

 

Les Européens en Egypte sont des touristes (surtout Britanniques) et des Européens de toutes nationalités qui viennent occuper des postes de cadres de l'administration ou faire des affaires.

« Aussi des multitudes d’Anglais viennent ils y passer des hivers charmants et jeter à profusion l’or de la Grande Bretagne parmi la population des malheureux fellahs qui vivent de leurs prodigalités. »

« Les faveurs accordées à des étrangers constituent une sorte d’aristocratie intruse dont les privilèges et les caprices ajoutent à l’oppression des faibles. Ces étrangers enrichis aux dépens de la race indigène sont l’objet d’une haine profonde.  Au lieu d’exciter l’émulation parmi le peuple,  ils l’écrasent ;  loin de l’entraîner au travail avec l’espoir de la liberté,  ils l’ y contraignent par la force brutale ;  au lieu de créer des hommes,  ils aident à effacer les derniers vestiges de l’image de Dieu parmi les fellahs.  En résumé l’Égypte n’est point heureuse .

 

 

LE CAIRE, MODERNE ET ANCIENNE

 

 

« Je traversai la belle place de l’Es Békieh, où de nombreux cafés encadrés dans la verdure attirent les promeneurs élégants ;  je pénétrai ensuite dans la rue tout européenne du Mouski,  la plus célèbre des voies du Caire celle qui traverse le quartier franc [européen] dans toute sa longueur,  je passai au travers de la foule immense qui s’y presse comme au milieu de Paris (…)  Rien ne manque ici en fait de confortable.  De beaux hôtels offrent aux riches voyageurs le service luxueux de l’Europe… »

Mais, à part «  huit rues principales dont trois dans le sens de la longueur et cinq transversales (…)  il ne reste plus qu’impasses et ruelles infectes.  La plupart de ces petites rues intérieures sont terminées à leurs deux extrémités par deux grandes portes qu’ un gardien spécial ferme chaque nuit (…) je dois avouer que les grandes voies elles-mêmes sont bien loin de la tenue de nos villes européennes (…)  elles restent toujours boueuses ou remplies d’une couche énorme de poussière. (…)  bordées de maisons ou de mosquées dont un grand nombre offrent un aspect délabré,  on y marche sans cesse dans une demi-obscurité à cause des toiles et des nattes qu’on suspend d’un mur à l’autre pour intercepter le soleil.  Enfin on y est souvent incommodé par le pêle-mêle d’une populace sans égards et sans le moindre sentiment des convenances . » 

Malgré cela « pour le voyageur qui a son temps et qui est bien aise de faire une étude de mœurs,  je crois que le Caire est une des villes de l’Orient qui lui laissera le meilleur souvenir. »

 

 

MOEURS

 

 

«  Quant aux mœurs du Caire,  la corruption est à son comble. Les crimes les plus abominables se commettent à la face du soleil et sans honte.  Comme je remarquais un jour le contraste étonnant que produisait sur la masse d’un peuple déguenillé le luxe de certains hommes qui traversaient les rues sur des chevaux pompeusement couverts de velours et d’or,  mon drogman m’apprit que ces hommes étaient des eunuques.  (…)

 Il semblerait cependant que le peuple égyptien fût susceptible de culture morale.  Mgr l’évêque d’Alexandrie me disait que la prédication de l’Évangile serait bien accueillie et qu’on pourrait en espérer de grands fruits.   (…) Les Dames du Bon Pasteur d’Angers tiennent depuis quinze ans un pensionnat pour les petites filles des classes aisées et un orphelinat pour abriter une multitude de pauvres enfants abandonnés.  Les Frères des écoles chrétiennes ont obtenu du vice-roi un beau terrain et une somme d’argent pour bâtir un pensionnat florissant à l’heure où j’écris (…)  Mais ces premiers éléments du royaume de Jésus Christ sont bien peu de chose…»

 « Les enfants des deux sexes vont nus jusqu’ à l’âge de puberté.  Dégradé par l’esclavage, le fellah reste soumis à toutes les mauvaises passions.  Il se lève et se couche avec le soleil et ne travaille que par nécessité absolue. La paresse est pour lui une sorte de divinité.  (...)  Comme trois galettes de dourah suffisent à sa nourriture quotidienne et qu’il se croit à un festin de roi s' il peut y ajouter une pastèque ou un concombre  (...), sa nourriture n’exige pas plus d’une quinzaine de francs par année et il les gagne sans efforts.  Aussi profite - t- il de la situation pour ne rien faire et son oisiveté le conduit hélas ! aux plus grands désordres  (…) Sous la rudesse qui est le fait de leur ignorance,  sous leur apathie qui provient de la misère et de l’oppression,  il y a dans les fellahs un germe d’amélioration facile à développer.  L’étincelle d’une noble race peut jaillir encore de ces natures abruties.  Tels sont les Arabes d’Égypte. »

 

 

POPULATIONS

 

 

 « J’aurai tout dit sur l’ensemble de la population lorsque j’aurai ajouté une parole sur les Levantins,  les Francs et les Juifs.  Les Levantins sont les chrétiens de l’Égypte qui n’appartiennent pas à la nation cophte. Les uns se rattachent à des familles établies de temps immémorial dans le pays,  les autres venus à des époques plus ou moins récentes,  comptent parmi eux beaucoup de Syriens,  d’Arméniens et de Grecs.

 La plupart sont adonnés au commerce et font la banque Je ne répondrais pas qu’il soit toujours honorable pour le christianisme d’être ainsi représenté.

 Les Juifs font aussi le commerce Ils habitent le Caire pour la plupart.  Beaucoup sont riches,  tous poursuivent exclusivement la fortune.

Les Francs enfin sont les Européens qui sans perdre leur nationalité, habitent cependant l’Égypte pour des intérêts divers.  Considérablement multipliés depuis Mehémet-Ali, ils occupent les principales fonctions dans les travaux publics et la direction de l’enseignement scientifique. »

A défaut des renseignements officiels qui n’existent pas, il reprend les chiffres d’un rapport du Français Clot-Bey adressé au vice-roi :

 « D’après lui,  il y aurait deux millions six cent mille fellahs et autres Arabes d’Égypte,  douze mille Turcs,  cent cinquante mille Cophtes,  cinq mille Barâbra,  sept mille juifs,  dix mille Levantins,  sept mille Francs,  vingt mille esclaves nègres,  cinq mille esclaves abyssins,  cinq mille esclaves tcherkesses,  soixante dix mille Bédouins errants,  en tout deux millions huit cent quatre vingt onze mille habitants. * »

                                                                     * S'agissant des esclaves, selon l'article Wikipédia Slavery in Egypt, « La traite des esclaves vers l'Égypte a été abolie en deux étapes entre 1877 et 1884. L'esclavage lui-même n'a pas été aboli, mais a progressivement disparu après l'interdiction de la traite des esclaves, et semble avoir complètement disparu dans les années 1930 [!] ». 

 

 

DERVICHES HURLEURS ET TOURNEURS

 

 

« Je me suis plusieurs fois aussi accordé la triste satisfaction d’assister aux séances des derviches.  Elles ont quelque chose de repoussant mais je voulais me convaincre par mes yeux des extravagances dont les hommes sont capables en matière religieuse lorsqu’ils ont le malheur de vivre dans l’erreur. »

Il voit des derviches hurleurs : « Le murmure fut remplacé par de vrais grognements. Le spectacle devint alors fatigant à voir.  A force de se mouvoir de droite à gauche,  en avant et en arrière,  à force de grogner, il se produisit  je ne sais quelle agitation nerveuse parmi tous ces hommes .  Leurs traits devinrent féroces.  Les yeux leur sortaient de la tête. L’écume s’amoncelait au tour de leurs lèvres . Quel honneur Mahomet devait-il retirer de ces mômeries repoussantes,  je l’ignore. » 

Puis ce sont  les célèbres derviches tourneurs :  « Le corps immobile,  les yeux noyés dans je ne sais quelle extase, les derviches tournaient avec une immobilité surprenante.  Les débuts furent gracieux.  Mais lorsque le délire et les convulsions commencèrent , ce ne fut plus tenable. » 

Il voit ensuite des exercices par lesquels les derviches se frappent ou se percent avec des armes sans qu'il en résulte de blessures apparentes.

 

 

TOMBE DU VICE-ROI ET FOURS À POULETS

 

 

« De là, je pris le chemin de la mosquée où sont les tombeaux d’Ibrahim Pacha* et de toute sa famille.  Je traversai l’immense champ des morts qui le précède.  Je vis les tristes débris de la gloire de celui qui fit trembler le sultan sur son trône et que la politique humaine empêcha de détruire l’empire vermoulu de Constantinople.  Je demandai aussi à visiter un de ces fours où les Égyptiens font éclore des poulets par des moyens artificiels mais je ne pus l’obtenir pour un motif que j’ai oublié.  

Le soleil baissait. La journée était bien remplie.  Je rentrai à l’hôtel du Nil où je refis mes derniers préparatifs de départ pour le grand voyage du mont Sinaï. »

                                                                                         * Ibrahim Pacha, second khédive (vice-roi héréditaire) d'Egypte après son père Méhémet-Ali. L'allusion à la destruction manquée de l'empire vermoulu de Constantinople  renvoie à la guerre entre l'Egypte (province vassale de l'Empire ottoman mais de plus en plus autonome) et l'Empire ottoman à partir de 1831. Les troupes égyptiennes de Méhémet-Ali, dirigées par son fils Ibrahim, conquièrent successivement la Crète, la Syrie et la Palestine. En 1839, la tentative du sultan ottoman de reprendre ces territoires est un échec et les troupes égyptiennes marchent sur Constantinople. Les puissances européennes (sauf la France) interviennnent alors militairement pour stopper l'avance égyptienne. En 1840,  Méhémet-Ali doit rendre ses conquêtes en échange de la reconnaissance de son pouvoir héréditaire sur l'Egypte.

 

 

EXCURSION AU SINAÏ – BÉDOUINS

 

 

« J’ai dû modifier mon costume pour me garantir d’un soleil trop ardent. De larges souliers rouges à la bédouine,  un manteau blanc en étoffe du pays,  un bonnet de poil de chameau,  un keffié ou voile aux couleurs jaunes et rouges, m’enveloppent des pieds à la tête et font de moi une sorte de paquet informe,  fixé sur la bosse d’un dromadaire.» 

Des  Bédouins lui servent de guides et d'escorte :  il y a «  le cheik,  c’est à dire le chef,  le maître,  le seigneur auquel tous doivent obéir.  Son cousin Mouça marche à côté de lui ;  Mouça est plus que bronzé,  il est à peu près noir. Ses yeux sont méchants.  Ses grosses lèvres rouges ont l’air ensanglantées par le carnage (…)  Son aspect m’inspira dès l’abord des soupçons malheureusement trop fondés. » 

« Je revis les Fontaines de Moïse.  Lors de mon premier passage,  j’avais à peine pris garde à leur maigre verdure,  mais après avoir vu si longtemps du sable,  je me trouvai dans un paradis terrestre. »

Après avoir visité le couvent Sainte Catherine, il repart vers l’Egypte ; il couche au camp de la tribu de Bédouins qui l’avaient accompagné.

« Sous la tente,  Mouça me présenta ses enfants,  affreux négrillons [sic] qui se roulaient tout nus dans le sable et paraissaient jaloux au suprême degré.  Si je donnais un morceau de sucre aux fils du cheik,  ceux de Mouça se révoltaient et voulaient le prendre pour eux. Je demandai au père de ces futurs voleurs combien il avait de femmes. Je n’en ai que deux, me répondit-il, mais lorsque j’aurai encore dépouillé quelques caravanes,  j’en prendrai deux autres.  Alors je pense que je m’arrêterai. »  Les deux femmes de Mouça l’entendaient derrière une tenture et riaient.

 

 

LES ANGLAIS ONT UN GOÛT POUR LE DÉSERT

 

 

« Par un singulier hasard deux bandes d’Anglais,  conduites elles aussi par des cheiks de cette tribu, étaient venues s’installer en cet endroit (…)  Définitivement les fils d’Albion ont un goût prononcé pour le désert ».

L’un des groupes d’Anglais est formé d’un couple, mari et femme et le père de Damas est surpris par l’intrépidité de la dame (vêtue d’un costume plus ou moins masculin et coiffée d’un keffieh) qui lui annonce les futures excursions qu’elle compte faire. Elle regrette de devoir renoncer à aller à Petra car un cheikh bédouin  rend la région peu sûre ; il ne fait pas de mal aux voyageurs, mais dérobe tout ce qu’ils possèdent (sauf leurs provisions de bouche et leur chameau) et pour être sûr qu’ils ne lui cachent rien, il les fait se déshabiller complètement : « L’enthousiasme de la dame ne va pas jusque à lui faire accepter cette condition. » 

 

 

 

 

16 juin 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 4 : DARBOY, RENAN,  VOGÜÉ

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 4 : DARBOY, RENAN, VOGÜÉ

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit.]

 

 

 

 

Dans la seconde moitié du 19 ème siècle, le voyage en Palestine ou Terre Sainte, ou Holy Land pour les anglophones,  devient plus facile pour beaucoup d’Occidentaux. Un minimum de tranquillité publique (au moins en ce qui concerne le séjour des Occidentaux) est assuré de façon satisfaisante par l’Empire ottoman, maintenant modernisé en partie (réformes du Tanzimat), et qui est débarrassé de l’hypothèque que faisait peser sur son autorité la puissance  égyptienne émergeante. On ne parle plus dans la seconde moitié du 19 ème siècle de révoltes significative ou de troubles en Palestine. Pourtant les territoires limitrophes  de celle-ci ne sont pas apaisés pour autant comme le prouvent le massacre des chrétiens par les Druzes au Liban en 1860 et le massacre des chrétiens par les musulmans à Damas en 1860, qui amènent une intervention occidentale pour protéger les chrétiens, ainsi que des réformes administratives de la part du pouvoir ottoman (semi-autonomie du Liban).

Le progrès technique fait timidement son apparition. En 1875, un orientaliste français parlant devant ses collègues de la Royal Society les invitait à se dépêcher de mener à bien leurs recherches, car bientôt on entendrait en Palestine l’annonce : Bethléem, dix minutes d’arrêt ! Les voyageurs pour la mer Morte changent de voiture ! *

  • Cité par Renaud Soler, Edward Robinson (1794–1863) et l'émergence de l'archéologue biblique, 2014.

En fait, il faudrait encore deux décennies pour que le premier train roule en Palestine.

Mais l’orientaliste se trompait probablement en pensant que le tourisme,  pas encore de masse, mais considérable déjà , rendrait les fouilles et les recherches historiques impossibles. Au pire, les touristes et les chercheurs cohabiteraient, s’ignorant plus ou moins.  Les habitants s’habituèrent aux uns et aux autres (qu’en pensaient-ils ? - après tout, c’était une source de revenus) et le pouvoir ottoman réglementa les recherches, soucieux de jouer son rôle de puissance moderne qui préserve son patrimoine et favorise les recherches scientifiques.  

 

 

 

LA PALESTINE DE LA SECONDE MOITIÉ DU 19 ÈME SIÈCLE : QUESTIONS DE GÉOGRAPHIE ET D’ADMINISTRATION

 

 

Cette Palestine, comment les géographes  et encyclopédistes de l’époque la définissent -ils ?

Consultons le Dictionnaire encyclopédique d'histoire, de biographie, de mythologie et de géographie, de Louis Grégoire, 1872 :

 «   Palestine,  contrée de la Syrie au S.O.,  s’étendant de la source du Jourdain et de la Phénicie au N.,  à l’extrémité de la mer Morte et à l’Arabie Pétrée au S., et de la Méditerranée à l’O., au désert de Syrie à l’E. Elle était* traversée du N. au S. par le Jourdain qui formait les lacs de Merom et de Génésareth avant de se jeter dans la mer Morte .  Elle était arrosée encore par l’Hériomax et l’Habbok,  affluents du Jourdain, par l’Arnon et le Cédron,  tributaires de la mer Morte,  enfin par le Léontès,  le Bélus,  le Cison occidental et les torrents de Gaas et de Besor, tributaires de la Méditerranée (…)  

                                                          * On peut être surpris par l’emploi de l’imparfait. L’auteur se réfère d’abord à la Palestine antique.

 

La géographie politique de la Palestine a varié avec son histoire. Le nom sous lequel elle est désignée paraît venir des Philistins (…) ce mot dont le souvenir subsiste encore dans la dénomination de Phalastin,  appliquée au littoral entre Jaffa et Gaza.  Appelée Terre de Chanaan et Terre Promise avant l’invasion des Israélites, elle fut partagée par ces derniers en 13 parties  (…)  au retour de la captivité de Babylone (536 av JC),  elle fut partagée en 4 provinces :  Batanée à l’ E . du Jourdain,  Galilée au N. O.,  Samarie au centre, Judée au S. O.  

Les Romains la réduisirent en province sous le nom de Judée (44 ap. JC) puis au Ve siècle la divisèrent en 4 parties : 

PALESTINE Ière, à l’O., chef-lieu Césarée ;  

PALESTINE II au N., chef-lieu Scythopolis ;  

PALESTINE III au S.  avec Pétrée, chef-lieu Pétra ;

ARABIE à l’E.  du Jourdain, chef-lieu Bostra*. 

Conquise par les musulmans en 636,  la Palestine subit successivement les dominations des Arabes, des Fatimites [sic] d’Egypte et des Turcs Seldjoucides [sic]. Les chrétiens d’Occident qui la désignaient sous le nom de Terre Sainte y fondèrent lors de la première croisade (1099) le royaume de Jérusalem qui fut suzerain des princes de Galilée et de Tibériade,  des comtes de Joppé et d Ascalon,  des seigneurs de Césarée,  de Sichem etc. Saladin en 1187 la rattacha à l’Egypte.  Depuis Sélim Ier,  elle appartient à l’Empire ottoman.  Actuellement elle forme la province de Jérusalem qui fait partie de l’eyalet de Damas… **»

                                                                * A peu près les mêmes divisions sont rapportées (avec plus de détails) dans la  Géographie universelle de Malte-Brun, revue par E. Cortambert, 1862. 

                                                             ** Notation discutable. L'auteur parait distinguer province  et eyalet,  alors que ces notions –  selon les sources consultées - se confondent. On peut penser qu'il utilise province à tort, pour sandjak. Voir plus bas sur ce point et sur le moutassarifat de Jérusalem constitué en 1872 selon la plupart des sources. Le Dictionnaire de Grégoire, publié en 1872, ne tenait probablement pas compte des modifications administratives effectuées justement en 1872. On peut d'autant plus en douter que dans une édition de 1886, le même dictionnaire écrit que la Palestine «  forme la province de Jérusalem qui fait partie du vilayet de Damas », se bornant à actualiser la terminologie.

 

Il est aussi intéressant d’indiquer que The student's illustrated Bible dictionary, 1881, précise que : « Entre Joppé et Gaza, à l'ouest des montagnes de Judée, s'étend la plaine de la mer Méditerranée, l'ancien territoire des Philistins, comprenant les cinq villes de Gaza, Askelon, Ashdod, Gath et Ekron (Josué 13:3 ; 1 Samuel 6:17). Ce district porte encore le nom de Phalastin et forme un pashalik distinct *; on peut le désigner comme la Palestine proprement dite. »

                                                           * Pachalik : province ottomane, sous la direction d’un pacha.

 

Mais l’exactitude de l’indication que la Phalastin, de Jaffa (Joppé dans l’Antiquité) à Gaza,  formerait un pachalik distinct, et très douteuse.  En effet la Palestine dans son entier n’a jamais formé de province (ou pachalik) distincte mais a toujours été rattachée à  divers pachaliks (de Damas, d’Alep, de Beyrouth), souvent en étant fractionnée de surcroît. A fortiori la petite région côtière qui selon plusieurs auteurs, portait encore le nom de Phalastin au 19 ème siècle, ne constituait pas une circonscription administrative importante ni même séparée, sinon à la rigueur un ou deux districts, de Gaza et Jaffa.

 

Robert Seaton, Map of Palestine or the Holy Land, with Part of Egypt (carte de Palestine ou Terre Sainte, avec une partie de l'Egypte), Londres vers 1850. 

Site Abebooks https://www.abebooks.co.uk/Seatons-Map-Palestine-Holy-Land-Part/31423187494/bd

 

 

 

Dans les premières décennies du 19 ème siècle,  les territoires formant ce qui a été la Palestine historique, sont considérés par les habitants et le pouvoir ottoman comme une partie du Bilad al- Sham ( ou Bilad al-Cham, étymologiquement,  « terre de la main gauche » - pour un observateur situé dans le Hedjaz),  c’est-à-dire de la Syrie étendue. Le nom de Damas en arabe dialectal local, est  el-Cham

«  La plaine côtière, devenue peu à peu une région répulsive du fait de l’extension des marécages est rattachée administrativement au Sud-Liban au sein de la province de Saïda, tandis que la région centrale des collines de Galilée, Samarie et Judée qui concentre la majeure partie de la population, appartient à la province de Damas qu’on appelle le « Bilad al Sham » (ou grande Syrie) (...)

La Palestine n’est donc qu’une expression géographique maintenue surtout par les écrivains occidentaux et dont les contours ne sont pas déterminés. » (Dominique Perrin, Palestine, Une terre, deux peuples, 2000)(Dominique Perrin, Palestine, Une terre, deux peuples, 2000)

 

Divisions administratives de Syrie-Palestine à la fin du 18 ème siècle (d'après le voyageur Volney) et à la fin du 19 ème.

(extrait de  Dominique Perrin, Palestine, Une terre, deux peuples, 2000).

 

 

L’organisation administrative de la Palestine évolue dans la seconde moitié du 19 ème siècle ; «  En 1872 ; le gouvernement ottoman détache la Palestine du vilayet de Syrie (Damas) et en fait une nouvelle province (vilayet). Celle-ci comprend les sandjaks* de Jérusalem, Naplouse et Acre*. (…)  Cependant, deux mois plus tard, le nouveau grand vizir Midhat Pacha décide de détacher Acre et Naplouse de Jérusalem pour les réunir au vilayet de Damas (et plus tard au vilayet de Beyrouth créé en 1887) tandis que Jérusalem constitue un moutassarifat (gouvernorat) sous le contrôle direct de la Porte (…)  Le moutassarifat de Jérusalem compte plusieurs cazas (juridictions) divisées en sous-districts et municipalités**. »

(Wikipédia, art. Moutassarifat de Jérusalem)

                                                            * Sandjak ; circonscription de second niveau, relevant d’un eyalet, puis  vilayet .

                                                           ** Un autre article Wikipédia considère que le moutassarifat de Jérusalem a été créé dans les années 1850 – mais il y a probablement confusion entre le gouvernorat de la ville, rattaché à une province (Damas), et le gouvernorat ou moutassarifat autonome de 1872 – ces questions sont assez complexes.

 

Les cazas relevant du moutassarifat de Jérusalem sont : Bir es-Seba,  Gaza, al-Khalil (Hébron), Jaffa,  Jérusalem

Nazareth (dans le sandjak d’Acre)  est rattaché à Jérusalem en raison de son importance religieuse et des relations avec les puissances étrangères que cela entraîne.

Le reste de la Palestine est partagée entre le sandjak d’Acre et celui de Naplouse rattachés à la province (vilayet) de Damas, puis de Beyrouth (en 1887).

Le vilayet est une nouvelle structure administrative instaurée par les réformes du Tanzimat, remplaçant l'eyalet ou pachalik, elle est créée en 1864 et appliquée en Syrie ottomane à partir de 1865.

 

Quelques mots sur l’organisation administrative de l’empire ottoman à l’époque :

« Le découpage administratif de l’Empire ottoman en eyalets ("provinces", en turc moderne) correspond au premier recensement moderne de l’Empire turc entrepris en 1831. Ce découpage est ensuite modifié pour être remplacé en 1864 par une division en vilayets. Chaque "vilayet" est une entité administrative correspondant à une province. Il est divisé en sandjak – départements –, les sandjak en cazas – cantons ou districts –, les caza en nahié –, communes. Le vilayet est administré par un vali – gouverneur général – dont dépendent les administrateurs du sandjak, mutessarif – gouverneurs. Le mutessarif contrôle les kaïmakam – sous-gouverneurs du caza – et les mudir – maires des nahié. » (Wikipédia, art. Organisation de l'Empire ottoman)

Par conséquent, Jérusalem (avec dans sa circonscription Gaza, Jaffa, Hébron) constitue à la fin du 19 ème siècle une division sui generis, un sandjajk autonome (non rattaché à une province);  l'autorité turque, pour marquer ce caractère particulier, l'appelle moutassarifat (Mutasarrıflığıplutôt que sandjak. Ce n'était d'ailleurs pas un cas unique (il existait par exemple un moutassarifat du Mont-Liban depuis 1861).

Pourtant, il apparait que « ... les sources ottomanes de la seconde moitié du XIXe siècle utilisent le terme « Filistîn » (Palestine) tour à tour pour désigner le « Gouvernorat de Jérusalem » et l’ensemble de la Palestine. » (Salma Hargal, Les dernières décennies de la Palestine ottomane, 2025, https://laviedesidees.fr/Les-dernieres-decennies-de-la-Palestine-ottomane-6525). Faut-il penser que les Ottomans utilisent un nom traditionnel toujours présent dans la région - ou plutôt qu'ils reprennent à leur compte le nom en usage chez les Occidentaux ? Serait-ce si étonnant dans un Empire ottoman qui utilise le français pour sa correspondance diplomatique et même pour les correspondances entre son ministère des affaires étrangères et ses propres postes diplomatiques ? (cf.  Arzu Etensel Ildem, Le  français langue diplomatique de la Sublime Porte : le cas de la légation ottomane de La Haye, revue Documents, 2007,  https://journals.openedition.org/dhfles/328)

 

 

L’organisation administrative en  Palestine sous l’Empire ottoman peut être aussi un enjeu de mémoire - mais il faut admettre qu'à l’époque, aucune division administrative ottomane, petite ou grande,  ne porte le nom de Palestine et que la Palestine (terme employé principalement chez les Occidentaux) ne correspond pas à une unité administrative unique.

 

 

 

 

L’ABBÉ DARBOY

 

 

Les voyageurs notent les progrès de la sûreté en Palestine. Ainsi l’abbé Darboy, auteur d’un Jérusalem et la Terre-Sainte: notes de voyage recueillies et mises en ordre par M. l’abbé G. D., 1852.

Georges Darboy (1813-1871) fut  vicaire général, évêque de Nancy puis archevêque de Paris en 1863. Il est surtout connu pour avoir été fusillé en tant qu’otage par les Communards lors de la Semaine sanglante en mai 1871.

 

 

 

DES NOUVELLES D’ABOU GOSH

 

 

En 1852,  le futur évêque puis archevêque  Darboy écrit : « Le village de Saint -Jérémie était il y a quelques années la résidence d’un brigand fameux nommé Abou Gosh.  La famille d’Abou Gosh est ancienne et puissante dans ces montagnes,  son chef commande aux tribus arabes de la contrée qui jusqu’en ces derniers temps avaient pour occupation principale de rançonner les voyageurs sur toutes les routes qui vont d’Amoas à Jérusalem,  Hébron,  Jéricho.  C’était un peuple d’environ quinze mille brigands organisés, car il y a de la suprématie partout, de même que les voleurs (…)  ne souffrent pas qu’on les vole,  ainsi refont-ils une société de leur façon en se pliant à des règles et en subissant un pouvoir qui finit quelquefois par devenir l’autorité. »

Le pacha de Jérusalem parvint à faire arrêter le cheikh Abou Gosh et au moment où Darboy écrit, on pense qu’il est emprisonné à Belgrade ou Widin. Quelques-uns de ses partisans ont tenté de suivre ses traces, «  mais un prompt châtiment est venu les atteindre et réprimer ce nouvel essor de l’industrie locale. Aujourd’hui un neveu d’Abou Gosh habite ses palais de Saint-Jérémie et le remplace comme cheik auprès des Arabes de la contrée ;  il reçoit volontiers la visite des voyageurs européens, mais à son air dur,  à l’air farouche de ses gens,  on pourrait croire qu’ils n’attendent que des circonstances plus favorables pour remettre en vigueur contre les passants leur tarif aboli. »

 

 

JUIFS

 

 

L’abbé Darboy nous renseigne sur les Juifs de Jérusalem :

«  Sur les dix-huit mille habitants de Jérusalem,  on compte environ trois mille quatre-cents chrétiens,  dont neuf-cents catholiques, ensuite cinq mille musulmans et plus de sept mille juifs.  Ils occupent des quartiers séparés :  celui des chrétiens environne le Saint Sépulcre,  c’est la partie de la cité que ne renfermaient pas les enceintes primitives ;  celui des musulmans est principalement sur le mont Moriah et la colline d Acra et il comprend la mosquée d’Omar et la Voie douloureuse ;  les juifs occupent avec les Arméniens le mont Sion.  Presque tous les juifs de la Palestine sont à Jérusalem ;  ce ne sont pas des familles qui se perpétuent mais des hommes qui se remplacent et qui viennent demander à la mort une patrie que vivants ils n’ont pu conquérir.  On dit qu’ il y en a de riches parmi eux, mais tous semblent fort pauvres ; ils sont entassés dans un quartier plus malpropre que le reste de la ville et où la peste vient les décimer périodiquement. »

Déjà Chateaubriand parlait des Juifs qui viennent mourir en Palestine des quatre parties du monde (voir partie 1). Mais d’autres voyageurs ont noté dans des localités ou à Jérusalem même, la présence d’enfants dans les habitants juifs, ou encore de jeunes filles qui paraissent indigènes et non immigrées (voir plus loin Vogüé). On peut aussi se rappeler le RP de Géramb  vers 1831 :  « Les enfants ne m’ont pas moins frappé par la régularité de leurs traits.  Ceux que j’ai vus à la synagogue et qu’ il m’a été plus facile d’observer, avaient un air de noblesse que j’étais loin de soupçonner. » (partie 1)

 

 

LA PALESTINE EST MORTE  (…) LE DESPOTISME ET LA MISÈRE Y RÈGNENT

 

 

Le même Darboy écrit : « En effet sous le triple rapport des sciences des arts et de l’industrie, la Palestine est morte aujourd’hui ; il ne lui reste que des ruines qu’elle ne sait pas même faire durer … » Pour lui, l’importance de la Palestine réside dans le fait que « il y a dix-huit siècles,  Jésus y a passé en ébranlant le monde » et aussi  que « ce coin de terre » a été conquis par les Croisés.  «  … le sol en est fertile mais inculte ;  pour un homme qu’il nourrit d’une manière chétive,  il en nourrirait aisément douze ou quinze ;  on n’y voit qu’une industrie et un commerce restreints et sans ardeur, et presque aucune voie de communication ;  le despotisme et la misère y règnent impunément. Telle est en résumé la Palestine d’aujourd’hui,  mais elle a pesé d’un grand poids dans les destinées du monde. »

Jérusalem, «  loin d’apparaître comme la première capitale du monde, se dresse tristement avec ses tours, ses coupoles et ses murailles d’ne couleur grisâtre et presque semblable à la couleur du sol dépouillé qui les porte  (…)  l’enceinte est étendue mais sombre et environnée de tombeaux ;  la présence de vieux débris donnent à cet amas d’édifices qu’on nomme Jérusalem un air de grandeur passée qui contraste douloureusement avec sa misère actuelle ; les hommes traversent ses rues sans les agiter,  un peu de vie s’ y montre sans bruit ;  la vallée voisine est déchirée par un torrent sans eau ses roches et ses montagnes bouleversées, ses chemins déserts et son sol aride,  tout ici est morne,  silencieux et souffrant.  Au reste la population de la Palestine diminuant sans cesse, les ruines ne peuvent que se multiplier (..)  Les meilleurs calculs établissent que la Palestine comptait au temps de David et de Salomon à peu près sept millions d’habitants.  Les guerres fréquentes,  les invasions des rois assyriens et chaldéens, la longue lutte des Juifs avec la Syrie et l’Égypte, durent naturellement affaiblir la nation.  A l’époque romaine, « La Judée avait alors quatre millions d’âmes , à la fin du dix-huitième siècle,  elle en avait trois cent mille ;  elle n’en aura plus dans deux siècles si l’empire turc ne meurt pas avant ce terme. »

Darboy n'hésite pas à désigner les responsables de cette misère, en des termes qui ne passeraient plus aujourd'hui   : « ... vingt fois moins nombreux qu’au temps de David,  ils sont beaucoup plus pauvres sous l’absurde législation que le Coran a inspirée.  Dur et indiscipliné, autant ami de la rapine qu’il est ennemi du travail,  l’Arabe pille et ravage ;  il ne cultive pas.  Il court avec sa tribu sur la tribu voisine,  la rançonne,  coupe ses arbres,  détruit ses récoltes,  enlève ce qu’il peut et brûle tout le reste.  La route de Jérusalem à Naplouse, exposée à de pareilles incursions,  présente peu de sécurité,  beaucoup de ruines et du moins en partie un sol inculte.  Elle est pierreuse et infréquentée,  souvent même on perd la trace de ce chemin (…) quelques broussailles qui percent la roche dans le creux des vallées, une ligne ou un bouquet de verdure formés par le feuillage des oliviers et des figuiers, tel est le spectacle uniforme qu’on a sous les yeux de Jérusalem au village d’ Elbir, situé entre la ville sainte et Naplouse. »

 

 

 

L’ABBÉ LETREMBLE

 

 

Quelques années après, l’abbé Letremble,  dans son livre Jérusalem, la Terre-Sainte et le Liban, ou Le récit du pèlerin (1865)*, constate l’ amélioration de la sécurité – et qu’apparemment il est difficile d’aller en un lieu connu sans y rencontrer d’autres touristes.  Notons que Letremble  n’est pas un « touriste », mais un « pèlerin » comme l’indique le titre de son livre. Mais ces catégories tendent parfois à se confondre.

                                                 * L’auteur indique que son ouvrage a été « composé » en 1862-63. Il a ainsi visité les  « ruines encore fumantes » des villages maronites, après les massacres commis par les druzes.

 

Les craintes  liées au « terrible » Abou Gosh (le village et son chef), dont parlaient tous les visiteurs de la première moitié du 19 ème siècle, sont (ou paraissent) désormais un souvenir :

«  Nous nous trouvions alors dans le voisinage du terrible Abou Gosh.  Il y a quelques années les gens d’Abou Gosh composaient une tribu de bandits toute puissante dans cette partie de la Judée.  Cachés au fond de ces défilés,  ils guettaient leur proie au passage,  rançonnaient les pèlerins,  pillaient les caravanes et dépouillaient les voyageurs isolés.  Aujourd’hui on peut regarder sans effroi ces maisons de pierres bâties au milieu des rochers où vivent un millier d’habitants à peu près sauvages.  Au bas du village,  nous apercevions un certain nombre de chevaux gardés par quelques Arabes.  Ils étaient devant l’entrée d’un monument qui semblait appartenir à une époque de civilisation.  Comme nous approchions,  quelques officiers de la marine anglaise en sortaient à cheval.  J’y pénétrai moi-même sans mettre pied à terre*, et je reconnus une belle église gothique à trois nefs dont les murailles conservent encore des traces de peintures à fresques de vingt pieds de haut. Il paraît qu’elle fut bâtie au temps des Croisades en l’honneur du prophète Jérémie.  Mais il y a cent cinquante ans,  les PP Franciscains qui la desservaient furent massacrés par un des ancêtres d’Abou Gosh et le temple sert d’écurie au cheik actuel …  »

                                                                                  * Il est amusant que l'abbé Letremble pénètre à cheval dans une église - mais il ne sait pas à ce moment que c'est une église, et puis elle est désaffectée (mais peut-être pas désacralisée dans les formes  - voir plus loin ce que dit Vogüé de cette église, une dizaine d'années après).

 

On a vu (partie 3) l’ironie de Mark Twain , qui visite la Palestine en 1867, sur les risques que font courir les  Bédouins (mais les villageois sédentaires d’Abou Gosh étaient-ils considérés comme des Bédouins ?),  qu’il considère pratiquement comme une invention intéressée des habitants qui se font payer pour fournir des escortes aux touristes.

Mais en 1877-78 a lieu le dernier grand raid de pillage des Bédouins, profitant des troubles de la guerre russo-turque.

 

 

RENAN EN PALESTINE

 

 

En 1861, le gouvernement de Napoléon III charge Ernest Renan, d’une mission en Orient. C’est à ce moment un encore jeune savant spécialiste d’histoire religieuse et de philologie, dont la réputation est croissante. A son retour il sera élu au Collège de France et en 1863 il publie sa Vie de Jésus (premier volume de son Histoire des origines du christianisme) qui aura un grand succès de scandale puisque Renan parle de Jésus comme d’un homme supérieur mais écarte les conceptions du dogme chrétien qui n’ont rien à faire dans une étude historique.

(Nous reprenons dans cette section les indications trouvées dans l’étude de Dominique Bourel, De Tréguier à Jérusalem : Ernest Renan en Palestine, in Renan en Orient, édité par Jean Balcou et al. 2022,  https://books.openedition.org/pur/160089 )

 

 

FLEURS DE GALILÉE

 

 

Pendant sa mission en Orient, Renan st accompagné par son secrétaire Edmond Lockroy*, dessinateur et photographe,  et le docteur Gaillardot, ainsi que par sa sœur Henriette. Après des fouilles au Liban, il part en  Palestine en avril 1861 où il reste peu de temps (moins de deux mois).

                                       * Futur homme politique (et beau-fils de Victor Hugo), il sera député, ministre du commerce et de la marine sous la 3ème république (on lui doit d’avoir approuvé l’idée de la Tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889).

 

Renan n’a pas écrit le récit de son voyage en Palestine, mais on trouve ses impressions dans ses notes et dans les lettres adressées à ses amis, ainsi que dans des passages de la Vie de Jésus et de la Mission en Phénicie

Comme par exemple Edward Robinson (voir partie 3), il remarque la permanence des façons de vivre depuis l’époque de Jésus : «  Il est peu de scènes évangéliques dont je n’ai vu la vérité. »

Son impression de la Galilée, le pays de Jésus, est enchantée : « « Les fleurs de Galilée ont une beauté sans égale, ravissante, et le mois d’Avril est dans ce pays enivrant et charmant de Beauté. Jésus aimait les fleurs. »« Galilée pays charmant (…) Vue d’Oum el-Fahm délicieuse. Merveilleux panorama… »  La vie de Jésus sortit peu de ce «  cercle enchanté »,  alors qu’au sud on pressent, après  les «  montagnes déjà moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d’abstraction et de mort ». « Même aujourd’hui, Nazareth est un délicieux séjour, le seul endroit peut-être de la Palestine où l’âme se sente un peu soulagée du fardeau qui l’oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La population est aimable et souriante… De nos jours encore, les haines religieuses sont à Nazareth moins vives qu’ailleurs. »

 

 

JÉRUSALEM,  MÉLANGE DE COMÉDIE ET D’ODIEUX

 

 

A l’exception de la riante Galilée, son impression est assez défavorable comme l’indique la formulation «  désolation sans égale ». Cette impression de désolation s’étend aux monuments du passé, plutôt insignifiants   : « « La Palestine offre le contraste bizarre d’un pays où l’on rencontre à chaque pas les lieux les plus célèbres du monde, et où les monuments sont rares et chétifs. La Palestine porte la peine du principal défaut de l’esprit juif, je veux dire son défaut de goût pour les arts plastiques. À deux milles ans d’intervalle, les pays habités autrefois par des races artistes bénéficient encore de leur passé. Il faut des mois pour connaître Rome ou Athènes ; en quelques jours on a épuisé Jérusalem. »

Renan précise immédiatement les limites de sa phrase : «  On m’a prêté l’absurde idée que quelques jours de fouilles suffiraient pour épuiser Jérusalem. Or, (…) il s’agit là non de fouilles, mais de la connaissance que peut acquérir un voyageur qui ne remue pas le sol. »

« La capitale où s’est passé le plus grand mouvement de l’histoire n’offre que l’aspect d’une ville sarrasine et croisée, avec quelques restes de siècles romains. »

« La première vue de Jérusalem, à distance des montagnes qui la dominent, est singulièrement majestueuse ; de près l’aspect est fort chétif et cause un grand désappointement. Au lieu de la ville désolée et sévère qu’on s’attend à trouver, on est au milieu d’un bruit assourdissant, on ne voit que des maisons neuves, sans caractères, sans grandeur, sans souvenirs… ».

Jérusalem en proie à un bruit assourdissant est une image rapportée par peu de voyageurs. Mais Renan a dû s’y trouver en plein pèlerinage orthodoxe. Les maisons « neuves » sont-elles aussi quelque chose de très récent,  que les voyageurs précédents n’avaient pu connaître ?

Les puissances chrétiennes avaient notamment construit des hôpitaux à Jérusalem ; Renan regrette que la France n’en fasse pas autant. Il y avait aussi les  constructions  (dans les faubourgs) du philanthrope juif anglais sir Moses Montefiore, qui doivent dater de cette époque, destinées à loger les immigrants juifs qui commençaient à arriver en plus grand nombre. Notons que le consul de France rencontré par Renan, Edmond de Barrère,  fut très impliqué dans des projets de constructions et « soutint en 1868 une première tentative – encouragée par son ministère – de fonder à Jérusalem une école de l’Alliance Israélite Universelle » ( Dominique Bourel , De Tréguier à Jérusalem : Ernest Renan en Palestine, in Renan en Orient, édité par Jean Balcou et al. 2022). Les constructions s’amplifièrent dans les années suivantes, comme en témoigne Eugène-Melchior de Vogüé (voir plus loin).

 

Edward Lear, Jérusalem depuis le mont des Oliviers, lever de soleil (coll privée). L'aquarelliste, écrivain et poète anglais Edwad Lear voyagea en Palestine en 1858. 

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edward_Lear_-_Jerusalem_from_the_Mount_of_Olives,_Sunrise.jpg

 

 

L’église du Saint-Sépulcre : « C’est un bâtiment hideux, bâti il y a cinquante ans*  (…)  Des milliers de pèlerins grecs [orthodoxes], venus surtout de Russie, remplissaient, encombraient l’église ; les uns buvaient et mangeaient, les autres dormaient étendus sur le sol, d’autres parlaient à haute voix …  »

                                                                       * On rappelle que cette église fut rebâtie après l’incendie en 1808 de la première église du Saint-Sépulcre.

 

« Jérusalem est bien le point le plus singulier du monde, dans le présent un mélange de comédie et d’odieux dont rien n’approche ; et derrière tout cela, le passé extraordinaire … »

 

 

L'ESPRIT SÉMITIQUE NE PLAÎT PAS À RENAN

 

 

Il corrige d’ailleurs es premières  impressions négatives «  En somme le passé se voit très bien ici pour des yeux pénétrants. Les tombeaux de la vallée de Josaphat, la porte Dorée sont des monuments fort au-dessus de leur réputation. En somme, je suis enchanté de mon séjour ici. Je ne vous dissimulerai pas du reste que je suis très fatigué. Le climat de la Palestine, avec ses alternatives étranges, ne me va pas. »

Ici encore, la perception du territoire dépend grandement de la psychologie et de la santé physique du voyageur. Sur le plan moral et intellectuel, Renan écrit de son voyage : «  je n’en rapporte guère que des raisons de douter .»

Renan et sa sœur repartent vers le nord en longeant le Jourdain. Sa sœur  note :  « … nous nous sommes dirigés vers Zaphet (Safed), ville peuplée de Juifs et par eux fort vénérée comme le lieu où doit naitre le Messie. »

Renan n’aime pas ce qu’il appelle l’esprit sémitique et cela lui inspire des critiques qui l’ont fait parfois taxer d’antisémitisme* (encore qu’elles portent sur les conceptions et pas sur les individus) : « « le désert est monothéiste (…)  Sublime dans son immense uniformité, il révéla dès le premier jour l’idée de l’infini mais non ce sentiment d’activité féconde qu’une nature incessamment créatrice a inspiré à la race indo-européenne (…)  La nature ne joue aucun rôle dans les religions sémitiques : elles sont toutes de la tête, toutes métaphysiques et psychologiques. L’extrême simplicité de l’esprit sémitique, sans étendue, sans diversité, sans arts plastiques, sans philosophie, sans mythologie, sans vie politique, sans progrès, n’a pas d’autre cause : il n’y a pas de variété dans le monothéisme ».

« L’Hébreu ne fut ni artiste ni bâtisseur. » Jérusalem, «  souche de ce qui est resté juif. Air pédant, immoral. Le Talmud avec sa folie, sorti de là. Esprit étroit, docteurs solennels... »

 

Renan englobe dans la même critique, du point de vue intellectuel (à distinguer des relations humaines) tout ce qui provient de l’esprit sémitique, commun aux Juifs et aux Arabes.

Notons ici que le terme antisémitisme, crée vers 1875,  ne s’applique, historiquement, qu’à l’hostilité aux Juifs. Renan a d’ailleurs condamné tout antisémitisme dans sa conférence de 1883, Le judaïsme comme race et comme religion, qui se termine par ces phrases : « La race israélite a rendu au monde les plus grands services.  Assimilée aux différentes nations,  en harmonie avec les diverses unités nationales, elle continuera à faire dans l’avenir ce qu’ elle a fait dans le passé.  Par sa collaboration avec toutes les forces libérales de l’Europe,  elle contribuera éminemment au progrès social de l’humanité. »

 

 

L’ARABE, SOUVENT TRÈS DISTINGUÉ

 

 

Les Arabes lui inspirent, psychologiquement sinon sur le plan religieux, de la sympathie : « L’Arabe qui n’a aucun maître est souvent néanmoins très distingué : car la tente est une sorte d’académie toujours ouverte, où, de la rencontre des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l’esprit n’ont rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation « 

Contrairement à d’autres esprits de son époque (ou de la génération précédente, on pense à Lamartine, voir partie 2) Renan n’éprouve pas de sympathie pour la civilisation ou la société turque, ce qui apparait dans sa description de Constantinople : « Le monde turc, à part 2 ou 3 exceptions, est tout entier stupide et malhonnête ». « Cette ville m’apparaît comme une ville de singes »,   « le français, l’italien, deviennent ici au bout d’une ou deux générations des caricatures d’eux-mêmes ».

Peut-être plus proche finalement du point de vie de Renan (qui alterne éloges et critiques acerbes) sa sœur Henriette écrivait à la fin du voyage en Palestine :  « Nous avons passé 34 jours en Palestine, visitant tous les coins et les recoins de cette terre vraiment sainte et belle encore dans son abandon et sa nudité. »

Le voyage en Orient de Renan se termine par un drame : la mort de sa sœur au Liban. En dédicace  de sa Vie de Jésus, parue en 1863, il écrit ces lignes caractéristiques du style renanien :

« À l’âme pure de ma sœur Henriette morte à Byblos, le 24 septembre 1861.

(…)  Au milieu de ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile ; le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure ; je me réveillai seul !… Tu dors maintenant dans la terre d’Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer. »

 

 

 

EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGÜÉ : UN JEUNE DIPLOMATE EN VOYAGE

 

 

En 1876, Eugène-Melchior de Vogüé, publie Syrie, Palestine, Mont Athos, dont le sous-titre caractéristique est Voyage aux pays du passé*.

                                                        * Le livre a d’abord paru en livraisons dans La Revue des Deux mondes en 1875. Nous ne savons pas si l’édition en livre comporte des différences par rapport aux récits parus dans la revue.

 

Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) , à ne pas confondre avec son cousin  l’orientaliste et archéologue Charles-Jean-Melchior de Vogüé (et auteur notamment, d’une étude sur Les Eglises de Palestine), fut diplomate pendant une courte période, puis homme de lettres, académicien, député quelques années, membre de l’Académie française. Spécialiste de la littérature russe qu’il fit connaître en France (auteur d’une étude sur le Roman russe). Ses voyages au Liban, Syrie et Palestine furent réalisés à la fin de 1872 et en 1873. Vogüé a dû profiter d’un assez long congé – il était à  ce moment  attaché d’ambassade à Constantinople, où il avait accompagné son cousin précité, nommé ambassadeur. 

Après être passé par Beyrouth et Damas, il entre en Palestine.

 

NB . Nous conservons évidemment l’orthographe des noms propres de Vogüé, mais dans les commentaires ou intertitres, nous utilisons la graphie courante (ex. Safed et Saphed).

 

 

PREMIÈRES IMPRESSIONS

 

 

« L’aspect tout nouveau,  le caractère de grandeur primitive du paysage,  nous reporte aux âges bibliques.  On songe involontairement aux scènes patriarcales des premiers jours du monde.  Parmi d’immenses champs de cannes et de roseaux, de nombreux troupeaux paissent en liberté,  les buffles paresseusement vautrés dans la vase (…)

Çà et là l’homme apparaît sauvage et primitif lui-même,  au-delà de toute expression. Ce sont des Bédouins pasteurs,  les premiers que nous ayons rencontrés (…)  Ce sont surtout des Turcomans* qui parcourent l’Ard el Huleh ;   leurs misérables tentes faites de nattes de jonc ou de peaux de chèvres noires, tendues sur un pieu, forment de loin en loin dans le marais des hameaux ambulants.  On dirait à peine des demeures humaines (…) Ils n’ont pas fait un pas en six mille ans,  vivent comme ces premiers hommes,  meurent comme eux -  et comme nous,  me dira-t-on. »

                                                     * Les Turcomans ou Turkmènes sont des peuples rattachés au groupe ethno-linguistique turc ; ils sont présents en Asie centrale et au Moyen-Orient (Syrie, Irak) – dans cet extrait, il ne faut probablement pas comprendre que Vogüé affirme que les Bédouins sont des Turcomans, mais qu'au contraire, il distingue ces deux populations nomades.

 

 

SAFED

 

 

« … Saphed surgit tout à coup,  fraîche oasis d’oliviers de figuiers et de vignes, abritant les terrasses de maisons de coquette apparence  (…)  Nous arrêtons nos chevaux à une fontaine en pierres blanches sous de beaux oliviers en dehors des portes ;  de jeunes Juives d’une admirable pureté de type viennent  y puiser l’eau à la chute du jour, soutenant de leurs bras repliés leurs grandes amphores posées sur la tête,  drapées dans leurs voiles antiques dans l’attitude classique et sculpturale des canéphores. »*

                                                                * Jeunes filles qui portaient des offrandes dans un panier posé sur leur tête, dans les cérémonies de la Grèce antique, puis toute femme dans la même attitude. 

 

Il note qu’il existe trois quartiers ; des musulmans,  des juifs et des Algériens, car « Une tribu est venue s’établir ici de notre colonie d’Afrique il y a quelque douze ans à la suite d’une insurrection » .

« … une large échappée de vue nous permet d’apercevoir un coin de la mer de Génésareth.                    Comment faire comprendre à ceux qui n’ont jamais quitté nos pays gâtés par la verdure,  le charme et la bénédiction de l’eau en Orient ? »

Le contraste entre les habitants lui inspire quelques remarques :

«  Les juifs, bizarres et malpropres dans leurs souquenilles européennes, croisent humblement le Bédouin, aussi misérable et aussi sale,  mais qui du moins marche fièrement la tête haute. Les cheiks algériens, les soldats du mutésellim turc*, passent au galop sur de beaux chevaux, et toujours la procession des canéphores aux voiles blancs qui vont des fontaines aux maisons (…) Elle nous restera comme une des plus agréables surprises de nos voyages,  l’apparition de cette ville gracieuse … »

                                                                       * Mutésellim, Mutasallim, etc  : vice-gouverneur d’un sandjak.

 

 

Jeunes femmes de Palestine, photo non légendée https://ilmfeed.com/wp-content/uploads/2014/12/30.jpg

70 phptos de la Palestine ottomane, https://ilmfeed.com/70-photos-ottoman-palestine/

 

 

JUIFS DE SAFED

 

 

«  Nous venons de visiter le quartier juif où notre curiosité a été éveillée au plus haut degré. Les fils d’Israël accourent se fixer ici en grand nombre pour y attendre le Messie qui, d’après la tradition talmudique, naîtra à Tibériade et montera établir son trône à Saphed.  Ils y sont couverts par la protection de l’Angleterre et dépendent directement du consul britannique à Jérusalem.  Rarement assemblage d’hommes m'a plus frappé.  Imaginez des deux côtés d’une longue ruelle, des bouges fétides hantés par mille menus commerces, dans chacun desquels se tient un vieillard digne de poser pour Rembrandt ou une sorcière du sabbat,  sans compter les enfants aux longues boucles pendantes, car ce sont là des Juifs du nord de l’Europe, venus un peu de toutes parts mais surtout de Pologne, de Russie, de Valachie et qui ont gardé l’étrange et sordide costume que chacun connait :  lévite noire graisseuse et rapiécée, chapeau conique,  casquette de mougik [sic] ou coiffure bien paradoxale sous ce soleil de plomb, l’immense bonnet de fourrure aux ailes débordant la tête. Quelques vieillards à longue barbe blanche ont encore une certaine majesté,  d’autres offrent les types les plus appropriés que puisse rêver un pinceau réaliste pour personnifier l’usure et la rapacité  (…)* Sur ces traits communs à tous,  la vulgarité des basses classes européennes où ils ont vécu se marie à une expression de terreur constante trop justifiée par la répulsion dont ils sont l’objet dans tout l’Orient (…)  Presque tous parlent l’allemand. Ils répondent avec la défiance inhérente à cette race persécutée, aux questions que nous leur faisons dans cette langue. Ils sont là , nous disent-ils,  des Juifs de toutes les parties du monde établis depuis dix,  douze,  quinze ans sur la terre de leurs pères pour y mourir en paix. » 

                                                            * Vogüé utilise des  expressions vraiment dépréciatives qu’on ne reproduit pas.

 

Il regarde par la vitre de la synagogue des vieillards qui lisent  à haute voix en balançant la tête les livres religieux. Que sont venus faire les Juifs  «  dans cette pauvre bourgade sans trafic, sans argent, livrés aux insultes égales des chrétiens et des musulmans qui les traitent avec plus de mépris que les chiens du bazar » ?  « ... ils y endurent sans se plaindre les outrages,  la misère,  les maladies du climat,  pour avoir le droit de pleurer en secret dans le royaume de David,  d’y attendre celui qu’ils espèrent.» « Race étrange et vraiment mystérieuse, ce peuple qui attend,  qui se passe de génération en génération son indestructible espérance comme le flambeau du poète latin.  Patients parce qu’ils durent depuis quatre mille ans,  ces pauvres honnis sourient à on ne sait quelle lumière incertaine qui recule sans cesse devant leurs yeux (…)  ils ne se mêlent pas aux peuples qui passent et restent au milieu d’eux pour subir l’outrage de tous  (…)  les plus malheureux* viennent mourir sous la botte du Turc près des cercueils de leurs pères.  Ému de compassion à la vue de tant de misère et de foi, on est tenté de crier à ces aveugles qui interrogent les montagnes de Galilée,  leur demandant celui qui est venu il y a dix-huit siècles**,  les paroles de l’ange aux disciples [de Jésus] :

Galiléens, qu’attendez-vous à regarder ainsi le ciel ? »

                                                                                * Le sens est sans doute que parmi tous les juifs d’Europe, seuls les plus malheureux viennent en Palestine.

                                                                                 **Les Juifs attendent le Messie – alors que pour les chrétiens il est venu il y a 18 siècles.

 

 

Dans cette description déplaisante mais probablement réaliste, Vogüé semble avoir oublié l’ « admirable pureté de type » des jeunes juives vues à la fontaine.  Et Safed, ville gracieuse, est devenue une pauvre bourgade (mais ce n’est pas contradictoire).

Vogüé,  qui a sans doute le sentiment d’avoir été  dur dans sa description,  ajoute cette note : « … ces peintures et ces réflexions inspirées à tous les voyageurs par la singularité des Juifs de Palestine, ne peuvent toucher en rien les nombreux Israélites qui se sont fait par leur industrie,  leur intelligence et leur patriotisme, une place honorable dans nos sociétés européennes.  La plupart d’entre eux seraient les premiers à s’attrister de la déchéance morale et matérielle » de leurs coreligionnaires de Syrie qui se sont séparés de l’humanité.

 

 

TIBÉRIADE ET  SON LAC – NAZARETH - HAÏFA

 

 

Il remarque des cavités d’antiques sépultures : « …  aujourd’hui les bandes de pillards qui désolent la plaine s’ y réfugient quand l’autorité turque,  bien nominale dans ces contrées, tente une démonstration quelconque pour nettoyer le pays. »

« Le tremblement de terre de 1837 n’a laissé debout à Tibériade que quelques masures où des Juifs attendent le Messie dans des cloaques peu faits pour l’attirer.  Des chrétiens grecs et une douzaine de Latins y ont une petite église, desservie par un franciscain de la mission de Nazareth.  Tout cela est bien peu de chose et pourtant l’effet général de la ville et des murs venant mourir dans les vagues de cette belle mer de Génésareth, rayonnante de lumière, solitaire et silencieuse dans sa ceinture de montagnes, est ravissant . »

Comme beaucoup de voyageurs, il estime que le manque d’initiative des habitants explique leur pauvreté, alors que la terre lui apparait fertile :

«  De beaux palmiers égayent par endroits les misérables rues de la bourgade et nous voyons dans l’enclos du moine italien des bananiers chargés de fruits;  le moindre effort serait ici récompensé par tous les trésors d’une terre impatiente de produire,  mais nul ne s’inquiète de le tenter. Dans la ville aucune apparence de commerce même le plus élémentaire,  en-dehors des denrées premières.  C’est le caractère original et surprenant pour l’Européen,  de toutes les agglomérations de Palestine :  chacun n’y est occupé que du développement de la vie religieuse (…)   la synagogue de Tibériade était la Sorbonne du monde israélite,  gardienne du dépôt des traditions,  interprète officielle du Talmud ( …) Les pauvres rabbins à calottes de fourrure que nous rencontrons n’ont conservé qu’un souvenir lointain de cette forte érudition. » 

Des bédouins  regardent les voyageurs et les assourdissent «  de l’éternel refrain de la mendicité orientale :  bakchich, bakchich.  Les enfants sont nus comme la main,  les femmes à peine vêtues de haillons (…)  tous portent les stigmates dégoûtants de la malpropreté, de la misère volontaire et de l’abrutissement  (…) Sur ces rives hantées par des pâtres et des bandits,  une civilisation florissante a brillé un instant.  Une couronne de cités riches et élégantes se mirait dans les flots de cette mer . (… ) La terre maudite refuse désormais de porter des cités et des fruits, le silence et la solitude se sont faits pour les siècles sur la mer de Génésareth … »

La terre et les bourgades ont la même couleur : «  Nazareth est cependant la bourgade la plus propre et la mieux bâtie que nous ayons rencontrée Les établissements religieux européens lui donnent une physionomie aisée et considérable. »

Comme d’autres voyageurs,  il retrouve « dans  la physionomie générale des lieux,  dans les immuables coutumes locales »,  les souvenirs des  récits évangéliques :  «  … sans aucun doute,  Marie venait chaque matin,  une jarre gracieusement posée sur la tête,  comme ces belles jeunes filles qui passent devant moi ; elle portait leur costume :  la longue chemise blanche ouverte sur la poitrine*,  parlait une langue voisine de la leur et avait les traits de quelqu’ une d’entre elles. » 

                                                                      * On ne comprend pas bien ce que Vogüé veut décrire. Il est évident que les femmes de Nazareth ne se promènent pas avec la poitrine à l’air.

 

Les gens qu’il rencontre lui paraissent  bien différents des gens d’Europe – en mieux : « Ces gens-là sont après tout, des villageois de petite condition :  quelle différence dans la gravité de leur parole et la noblesse de leur attitude avec la turbulence et le sans-gêne de nos populations. Les deux jours que nous avons passés à Nazareth coïncident avec les fêtes du baïram*.  Cette bonne fortune nous vaut un spectacle pittoresque ; dans l’après-midi les jeunes gens de la ville se réunissent pour courir le djérid**. » . Il note « les vestes brodées d’or,  les machlas rayés de noir et de blanc, les kouffiehs éclatantes et les hautes bottes rouges des coureurs  (...) Les femmes disparaissent sous de longs voiles blancs retombant sur des jupes roses,  violettes… » 

                                                                             * Baïram : nom donné dans l'espace culturel turc, aux deux grandes fêtes musulmanes qui se célèbrent pour l'une après le Ramadan, pour l'autre soixante jours plus tard (petit et grand Baïram). Corrrespond aux fêtes de l'Aïd chez les arabophones.

                                                                         ** « Nom arabe d'une course à cheval, où l'adresse consiste à lancer en l'air et à rattraper une sorte de javelot ou bâton nommé aussi djérid » (Dictionnaire Littré)

 

 

A Caïpha (Haïfa actuel) : «  La ville est insignifiante et a l’aspect de tout petit port du Levant,  mais la végétation tropicale qui l’entoure nous charme par sa nouveauté.  C’est le point de la côte où les palmiers commencent à se hasarder en nombre pour descendre en augmentant toujours jusqu’ aux forêts de Gaza (….)  le vent de la mer fouette bruyamment les bouquets de palmes des figuiers encore parés de leurs feuilles ; sous ce doux climat, des orangers, des nopals,  se pressent (…) les pépinières de grenadiers qui mêlent leurs têtes jaunes aux blanches forêts d’oliviers ». La campagne a «  l’apparence d’un échiquier d’or et d’argent » . De l’autre côté du golfe est Saint-Jean d’Acre (..)  tout rempli des souvenirs de l’héroïsme français,  de Saint Louis à Bonaparte. »

 

 

CROISADES

 

 

Voguë a son interprétation des croisades : il s’agit d’un besoin permanent de l’humanité,  « s’appelant tour à tour Croisade,  Nouveau Monde,  Réforme,  Révolution.  Les vaillants y venaient chercher la gloire, les princes sans terre  des principautés et des fiefs,  les prélats des évêchés,  les mystiques le martyre,  les meurtris de la vie, les victimes de son éternel mensonge,  moins bruyants mais aussi nombreux peut-être alors qu’aujourd’hui,  l’oubli et la mort.  Enfin l’effort s’usa de lui-même.  L’Europe, toute à sa laborieuse constitution intérieure,  se désintéressa de la sainte entreprise… »

Plus généralement, Vogüé est toujours heureux de rencontrer les traces de la présence française en Palestine, qu'il s'agisse de Saint Louis ou de Bonaparte - et même de Colbert (voir plus loin).

 

 

MONT CARMEL - PLAINE D’ESDRELON - NAPLOUSE

 

 

Au couvent qui héberge les voyageurs : «  La nuit se fait solennelle et imposante sur la montagne biblique. Dans le cloître,  le bruit des vagues monte jusqu’ à nous.  Entendu à ces hauteurs,  il produit un effet singulier.  C’est une basse continue sourde et frémissante comme la chute d’une cascade lointaine… »

La plaine d’Esdrelon :

«  …  à cette époque la fleur du Carmel est desséchée,  rien ne vient distraire ou reposer l’œil dans cette vaste étendue de champs pelés, aux teintes ocreuses,  où se meurent les tiges roussâtres des chardons.  Quelques Bédouins,  agriculteurs ou pasteurs suivant la saison,  cultivent la plaine par endroits et y font pousser un peu de sésame.  La maigre récolte est portée à Caïpha par de longues files de chameaux… »

« Nous sommes en décembre,  c’est le mois de la récolte ;  des enfants aux trois quarts nus, perchés sur les branches, font pleuvoir les olives dans les couffes de paille que des femmes droites et cambrées dans leurs chemises de cotonnade bleue leur tendent avec des poses d’une noblesse incomparable.  L’âme  (…)  se reporte naturellement aux souvenirs du pays,  aux scènes familières de la cueillette dans les champs aimés de la Provence … »

A Naplouse, Vogue s’intéresse  à la secte des Samaritains, très peu nombreuse mais qui est une curiosité pour tous les visiteurs : dans la synagogue , on montre «  le fameux Pentateuque samaritain contemporain du schisme*.  «  Cette secte,  le plus frappant exemple de l immobilité religieuse, s’est conservée jusqu’ à nous telle qu’ elle s’est constituée il y a deux mille cinq cents ans.  Elle continue à célébrer la Pâque sur la montagne sacrée (…)  il ne s’agit pas ici d’un peuple si petit qu’on le suppose,   (…)  La secte couthéenne [samaritaine] est une épave :  on compte tout au plus aujourd’hui cent cinquante Samaritains à  Naplouse.  Pourtant ce débris sans raison d’être apparente,  s’est maintenu réfractaire à toute assimilation avec les forces religieuses qui l’ont englobé … »

Dans la notice Wikipédia  Récit de voyage en Palestine,  il est fait état du reproche adressé à Mark Twain de s’être intéressé aux Samaritains de Naplouse, très peu nombreux, sans signaler qu’il y avait 20 000 musulmans dans la ville (chiffre pris dans une étude savante de 1994  –  mais à confirmer)  ; Vogüé écrit que Naplouse est une « ville assez considérable pour la Palestine d’environ 8000 âmes ». Il est passé à Naplouse en décembre 1872, soit cinq ans après Twain. Au recensement de 1931, Naplouse  avait 17189 habitants,16 483 musulmans, 443 chrétiens, 160 Samaritains.

                                                                                       * La religion des Samaritains (très peu nombreux aujourd’hui) «   est l'une des plus anciennes branches du judaïsme, séparée de ce qui deviendra le judaïsme orthodoxe entre le VIe et le IVe siècle av. J.-C. Elle est fondée sur le Pentateuque samaritain, les Samaritains refusant les livres (…)  Postérieurs au Pentateuque de la Bible hébraïque ». (Wikipédia)

 

Un jeune cheikh amène chez lui Vogüé et ses compagnons pour leur montrer son épouse en  toilette traditionnelle, car les femmes de la tribu ne se montrent pas en public  : « La jeune femme, peinte comme une idole et raide sous tous ses ornements, rit de bon cœur de notre étonnement. »

 

 

Villageois appartenant au groupe des Samaritains, vers 1900.

Wikipédia.

 

 

 

ARRIVÉE À JÉRUSALEM

 

 

«  Plus on approche,  plus la solitude se fait funèbre et lamentable (…)  Enfin notre guide nous montre un dernier col de la chaîne :  El Quouds,  El Quouds,  nous dit-il.  C’est le nom arabe de Jérusalem.  Il me prend un frisson d’impatience et d’émotion.  Je lance mon cheval à toutes brides dans les pierres trébuchantes… »

«  Pas d’eau,  pas de végétation,  aucune trace de vie dans ces vallées poussiéreuses et consternées (…) Chaque pierre de ce paysage sue la tristesse,  la ville et ses entours semblent étouffés sous un uniforme linceul gris.  Aucun des bruits,  des mouvements,  des signes de vie qui annoncent l’approche des centres habités,  ne s’en échappe ;  on dirait un immense couvent, mieux encore une agglomération de tombeaux plutôt qu’une réunion d’êtres vivants. »

 

 

EXCURSION À LA MER MORTE

 

A peine arrivés à   Jérusalem, Vogüé et son groupe repartent car l’occasion se présente d’une excursion à la Mer morte, au Jourdain et à Jéricho.

«  Nous avons traité avec le cheik de la tribu de Fellâhins qui habite la vallée du Jourdain et s’arroge sur ce pays une suzeraineté que les voyageurs doivent reconnaître en s’adjoignant pour escorte,  moyennant une modique rétribution,  quelques-uns de ses cavaliers.  Le cheik nous donne [pour conduire la troupe] son fils, un jeune homme aux traits fins et doux mais inintelligents (…)  On peut se fier à ces Arabes,  le marché passé avec eux est toujours aussi sacré ( leur intérêt en est le meilleur garant) que leur autorité sur la tribu est incontestée.   Sous leur conduite,  nous nous acheminons vers Bethleem distant d’une heure de Jérusalem et où nous ne faisons que passer comptant y revenir à loisir … »

Les collines de Judée avec  leurs rares oliviers «  étaient des vergers en comparaison des déserts de Mar Saba et d’Engaddi.  C’ est la désolation à son dernier degré d’horreur et de majesté.  Le soleil brûle ces mornes avec une telle violence malgré la saison que la lumière,  cette seule joie des terres arides,  y devient presque une souffrance. »

«  Le Jourdain a eu la fortune de servir de point de ralliement à ces douleurs patriotiques dont le peuple hébreu possède au plus haut degré le sens et l’expression (…)   C’est lui le torrent de la vallée de Juda, qu’Israël exilé pleurait si amèrement au bord des beaux fleuves de Babylone,  lui qu’il revoyait sans cesse dans les mirages des sables d’Égypte et de Mésopotamie.  En Orient, on pourrait dire l’eau natale mieux que la terre natale.  A l’homme du désert, la terre est partout uniforme et souvent marâtre ;  l’eau est toujours bienfaisante,  les souvenirs lointains et attristés lui reviennent de préférence … »

 

 

Edward Lear, Les plaines de Béthanie

https://nonsenselit.com/2016/12/22/edward-lear-the-plains-of-bethany/

 

 

LES BÉDOUINS

 

 

Vogüë assiste à une danse de Bédouins donnée en l’honneur des voyageurs. Le moins qu’on puisse dire est qu’il apprécie peu le spectacle. Un danseur manie une épée :

«  Pour nous faire honneur,  il court sur nous et nous frôle le visage du fil de sa lame avec des gestes de sauvage ; de longues dents blanches,  des prunelles de fauve, brillent seules dans le rire de cette face basanée,  écrasée et bestiale comme celle d’un nègre [sic].  Avec ses postures féroces,  sa physionomie qui trahit les instincts sanglants réveillés chez lui par ce jeu, mon Bédouin me rappelle l’esclave marocain de Regnault dans cette étrange toile qui a nom l’Exécution à Tanger.  Ce ballet improvisé en vaut bien un autre.  Les hommes,  uniformément drapés dans leurs grands manteaux striés de noir et de blanc,  passent et repassent… »

 

Frederic Edwin Church, un Bédouin. Dessin sur papier, vers 1868. Le grand peintre américain Frederic E. Church voyagea en Orient et notamment en Terre Sainte entre 1867 et 1869.

Smithsonian Design Museum.

Site Panoramahttps://journalpanorama.org/article/a-painters-pilgrimage/

 

 

HÉBRON

 

 

« …  placée à l’extrémité de la Palestine et à la limite des solitudes arabiques comme un port sur le désert, suffisamment préservée du touriste, elle se rattache aux souvenirs les plus reculés de l’histoire,  aux premiers vagissements de l’humanité… »

La route de Bethleem à Hébron est «  le site le plus âpre et le plus sauvage,  la solitude la plus désespérée que nous ayons peut être traversée dans toutes nos courses de Palestine,  à ce point que les sévères montagnes de Moab (…) font un repoussoir presque riant à ce paysage. Comment croire que ce rocher (…) ait jamais porté des moissons et des fleurs ? Faut-il penser que cette terre qui semble défier aujourd’hui tout effort du travail humain (…)  a totalement modifié ses conditions essentielles ? Ou faut-il plutôt tenir compte des (…)  hyperboles orientales ?* A la fin du jour le paysage s’humanise,  la vigne commence à ramper sur des terrasses étagées (…)  des maisons se détachent sur le velours des orges naissantes, des clôtures et de beaux bouquets d’oliviers descendent jusqu’à la route…  »

                                                                        * Comprendre que les descriptions anciennes sur la fertilité de la région étaient peut-être exagérées.

 

La ville a gardé «  une physionomie foncièrement orientale ;  c’est-à-dire,  il faut bien se l’avouer, la saleté,  la misère,  l’absence de tout bien-être,  de tout essor industriel ». Peuplée d’environ 5000 à 6000 habitants,  ses trois quartiers sont «  pittoresquement perchés sur trois collines … » La mosquée renferme le tombeau d’Abraham et ses descendants : « Hébron est une ville sainte pour le mahométan qui révère El Khalil, le patriarche hébreu presque à l’égal du Prophète ;  même avec une autorisation du gouvernement turc, on s’exposerait à être mis en pièces par la population si l’on essayait de pénétrer dans l’intérieur.  Le prince de Galles* venu ici il y a quelques années avec un firman** en règle,  dut renoncer à s’en servir devant l’attitude menaçante des habitants. »

                                                        * Le futur roi Edward VII, fils aîné de la reine Victoria.

                                                       ** Firman ;  acte, décret, décision, du sultan ottoman.

 

 

 

Hébron, gravure extraite du livre d'Eugène-Melchior de Vogüé, Syrie, Palestine, Mont Athos,  Voyage aux pays du passé, 1876.

 

 

Il goûte le vin d’Hébron (surnommé le vin d’or) ce qui lui inspire cette réflexion : « Qu’ on juge de la décrépitude d’une race qui n’invente rien,  n’apprend rien,  ne perfectionne rien et sait tout au plus conserver quelques-uns des arts rudimentaires de l’humanité primordiale ... »

Il note que c’est à Hebron que la caravane du hadj* fait sa quarantaine. C’est la port d’entrée d’un monde merveilleux : « .. les régions inexplorées des Wahabites (…)  la merveilleuse Pétra,  la Palmyre du sud, gardant dans ses gorges solitaires une ville de palais féeriques,  de temples taillés dans le roc par des mains inconnues ». Il faut «  hélas laisser courir nos rêves et leur tourner le dos pour rentrer dans les limites que nous nous sommes assignées.  Nous (…)  reprenons le chemin de Jérusalem … »

                                                                        * La caravane du pèlerinage de la Mecque,  qui au retour des Lieux-saints, faisait une quarantaine avant d’entrer en Palestine.

 

 

JÉRUSALEM

 

 

« …  des années d’investigation n’épuiseraient pas ce sol fécond.  Les choses présentes y sont une source perpétuelle d’étonnements et de leçons : d’abord,  l’homme de nos jours et de notre monde ne comprend rien à l’activité mystique de cette ruche religieuse ;   bientôt il est plongé malgré lui dans cette atmosphère spéciale que se rappelleront tous ceux qui l’ont tra versée. 

Nos matinées se passent à courir avec le bon frère Liévin,  le guide né du pèlerin. Cet humble frère convers du couvent latin étudie avec passion depuis vingt ans chaque recoin de la Ville Sainte, et s’est fait une érudition archéologique du meilleur aloi qu’ il met libéralement au service de tous.* Le soir nous profitons de l’affable hospitalité du consul de France et des relations qu’il nous a bien vite créées avec les patriarches des différents rites,  avec tout ce que la petite société hiérosolymitaine compte d’ éminent et d’original.  » 

  • On retrouvera dans une partie ultérieure le frère Liévin, apparemment d’origine belge.

 

Vogüé délaisse parfois l’écriture de ses notes quand «  la splendeur des nuits de Syrie m’attirait à ma fenêtre et m’y retenait par la séduction d’un mensonge propre aux villes arabes.  Sur les terrasses plates de toutes ces maisons blanches,  la lumière lunaire produit un singulier effet… »

 

 

SAINT SÉPULCRE

 

 

«  La garde en est confiée à une famille chez qui cette charge est héréditaire ;  trois ou quatre Turcs de mine assez débonnaire et dont la grave indolence peut passer pour du respect, fument leurs tchibouqs accroupis sur des nattes… »

«  Tous les costumes du globe s y mêlent,  toutes les langues y retentissent, tous les rites y déploient leurs cérémonies. Catholiques,  Grecs, Arméniens,  Coptes,  Abyssins ont leurs autels séparés ;  les sanctuaires les plus vénérés sont communs à tous mais chacun n’y peut officier qu’à son heure rigoureusement déterminée par des règlements anciens (…) un Circassien,  prosterné sur le pavé,  le frappe bruyamment du front,  les cordeliers traînent leur robe de bure,  les papas  [popes] orthodoxes s’agitent nombreux,  loquaces et affairés … »

Le spectacle de ces « communions rivales, cantonnées dans les différentes parties du monument »  et de «  ces éternelles dissensions » ne peut qu’étonner et choquer le voyageur.

« …  dans la nuit du samedi saint (…)  on peut assister à la curieuse cérémonie du feu sacré des Grecs.  Le patriarche, s’enfermant dans le Saint Sépulcre,  communique par la lucarne à la foule impatiente qui emplit l’église depuis la veille,  le feu nouveau qu’un ange est censé lui apporter du ciel, chacun se précipite pour allumer des premiers son cierge à la flamme céleste (…)  Des cavaliers venus de districts lointains,  attendent, leurs chevaux sellés à la porte, pour rapporter une parcelle du feu sacré dans leur village.  Une frénésie furieuse s’empare de cette turbulente foule grecque… »

 

 

ARMÉNIENS ET PRINCESSE CATHOLIQUE

 

 

Il visite une école arménienne, en rappelant que Lamartine a appelé les Arméniens ces « Suisses de l’Orient »; cette « petite communauté laborieuse et intelligente représente ici comme dans tout l’empire [ottoman] une bonne part du mouvement intellectuel ». Devant des ouvriers qui impriment  les Évangiles en arménien,  « nous ne pouvons nous défendre d’une certaine admiration », «  l’arme merveilleuse de notre civilisation » permet à la pensée orientale de s’incarner «  sur les feuilles humides en caractères bizarres , dans une langue mystérieuse ».

Les Arméniens « sont peut-être le plus frappant exemple de la persistance du lien national, resserré et garanti par le lien religieux,  dans les races désagrégées de l’Orient.  Dispersés sur toute la surface de cet immense empire et du royaume de Perse,  ils ont oublié pour la plupart la langue de leurs pères et n’entendent que celle des populations turques ou arabes auxquelles ils sont mêlés. Néanmoins partout où le hasard les a groupés, ils se reconnaissent, se réunissent en communauté distincte,  s’allient et se soutiennent entre eux, se serrent autour de l’autel en tournant les yeux vers le chef suprême de leur religion,  le patriarche demeuré à Eschmiadzin,  dans les montagnes natales. »

Autre communion religieuse : il rend visite à  la princesse de la Tour d’Auvergne* qui a fait construire un « élégant monument sur le modèle du Campo Santo de Pise**,  un couvent de carmélites,  d’autres constructions encore inachevées » , qui  entourent le chalet où elle habite. « La  princesse (…)  veut bien se mettre au piano (…)  les pensées chantantes de Mozart et de Schubert emplissent la petite maison ;  je m’assieds à la fenêtre et ne peux détacher mes yeux du spectacle sans pareil qui se déroule devant moi ».   Comment peindre « tant de beauté dans tant de désolation » ?

                                                                               * La princesse Aurélie de la Tour d’Auvergne (1809-1889) se fixe à Jérusalem dès 1856, où elle obtient la concession de terrains pour y établir des fondations pieuses. Avec l’aide du père Ratisbonne, missionnaire et jésuite d’origine juive, elle fonde le couvent de Carmélites du Pater Noster en 1872. Elle organise aussi des fouilles archéologiques. Elle meurt à Florence ; selon ses dernières volontés, son corps est inhumé dans le couvent qu’elle a fondé à Jérusalem.

                                                                    ** C’est le cloître du couvent dont les plans sont attribués à Viollet-le-Duc. La princesse partagea ensuite le couvent avec les Pères Blancs puis l'offrit à la France.

 

 

 

JARDIN DES OLIVIERS ET AGITATIONS

 

 

Visite au Jardin des Oliviers : 

«  On pénètre en ce lieu sous l’empire d’une émotion profonde  (…) il est difficile de se défendre d’un sentiment d'exaspération en voyant sous quel travestissement une dévotion inintelligente a déguisé ce sanctuaire.  De petits parterres à la française,  plantés d’immortelles et de buis,  clos par des barrières de bois proprettes (…)  les stations d’un chemin de croix étalent leurs baroques puppazzi de cire peinte,  dans un des angles, une tonnelle de vignes grimpantes abrite la maisonnette du frère gardien qui se promène en arrosant ses fleurs.  Ce jardinet de presbytère de campagne n’était certes pas ce qu’on venait chercher … »

Agitation chez les grecs : « Un firman (…)  apporté de Constantinople a annoncé au patriarche grec Mgr Cyrille,  sa destitution,  son rappel et son remplacement provisoire par l’évêque de Gaza (…)  La nouvelle s’est répandue avec la rapidité de la foudre dans le quartier chrétien qui a pris la physionomie des jours d’émeute.  Les cloches sonnent le tocsin à toute volée,  adversaires et partisans du prélat (…) emplissent les rues de leurs cris de joie ou de leurs imprécations.  Des patrouilles de soldats turcs parcourent la ville,  bivouaquent,  les armes en faisceaux , dans la rue du Saint Sépulcre… »

Il note que «  tout ici est le commentaire vivant d’un épisode de nos guerres de religion ».

« …  au lieu d’être comme chez nous la subordonnée de l’état politique,  l’église est en Orient la seule représentation actuelle »  des nationalités,  «  le seul lien officiel qui rattache  (…)  l’ensemble des traditions et des espérances patriotiques » des populations soumises à l’empire : « le  travail latent de ces nationalités et leurs aspirations qui ne sont un mystère pour personne,  doivent avoir leur expression première dans les choses religieuses. »

«  La scission s’accuse chaque jour entre les fidèles arabes [de religion grecque orthodoxe] qui n’entendent pas un mot à la langue liturgique,  et le haut clergé [grec] venu de Constantinople,  les moines de race hellène qui détiennent les richesses des couvents … » Le patriarche déchu était  populaire chez les fidèles mais suspect à la hiérarchie. « Ce soir le clergé grec a illuminé la croix de la coupole en signe de réjouissance, triste spectacle d’anarchie religieuse et d’intérêts purement humains déchaînés au nom du Christ contre la paix de son tombeau… »

 

Edward Lear, Jerusalem en regardant vers le nord-ouest, 1859.

https://nonsenselit.com/2014/06/15/edward-lear-jerusalem-looking-north-west-1859/

 

 

 

MOSQUÉE D’OMAR

 

 

«  Nous avons consacré ces derniers jours à l’étude du Haram ech Chérif, le Sanctuaire auguste, l’enceinte qui a contenu le temple de Jéhovah et qui rassemble aujourd’hui les monuments musulmans ;  le principal d’entre eux,  la mosquée d’Omar est le chef-d’œuvre le plus accompli de l’art arabe », témoignage de  « la fantaisie exquise du goût mauresque ».

Le temps n’est plus où un chrétien risquait sa vie en tentant d’entrer dans le sanctuaire sans être muni d’un firman rarement octroyé.

« Aujourd’hui les nègres [qui veillaient le sabre au poing] ont disparu, les imams gardiens du sanctuaire se sont apprivoisés devant l’affluence croissante des Européens et l’éloquence irrésistible des bakchichs … »

Sur un piédestal de marbre, «  la mosquée du calife Omar qui occupe l’emplacement précis du temple d’Israël »,  «  se détache avec une majesté incomparable (…)  visible de tous les points de l’horizon (…) Au sud du monument,  la mosquée El Aksa,  l’ancienne basilique de Justinien,  s’appuie au mur d’enceinte … » « …   je n essayerai pas de redire la majestueuse ordonnance de cette belle mosquée d’Omar,  les splendeurs de la lumière sur ses parvis (…) Que d’heures émerveillées j’ai passées à suivre ses jeux [de lumière] en écoutant les légendes que me racontait l’imam sur la pierre de la Sakrah …  »

Il visite une université musulmane dans la mosquée El Aksa : « L’enseignement a conservé rigoureusement les grandes divisions de la scolastique ;  droit canon,  droit civil,  grammaire,  mathématiques,  musique. Tout le savoir humain (…)  procède tout entier du livre révélé.  L’autorité juridique de notre vieille Sorbonne se retrouve dans les plus fameuses de ces universités,  «  y compris l’ esprit frondeur des maîtres, qui estiment « qu’en certains cas,  l’université avait qualité pour interpréter la loi et casser même les arrêts souverains du Commandeur des Croyants.  Ainsi, en errant parmi ces étudiants pelotonnés sur le parvis de la mosquée et prenant des notes sur leurs genoux,  je pouvais me croire au milieu des clercs de la rue du Fouarre commentant Aristote » -  ce qui lui inspire une nouvelle fois des réflexions sur « cet immobile Orient «  qui est « la reproduction vivante (…)  de notre histoire passée à nous qui marchons [qui progressons]. »

 

 

MUR DES LAMENTATIONS

 

 

« … curieux spectacle que Jérusalem réserve tous les vendredis à l’étranger [au visiteur]. » 

«  Le mur d’enceinte du Haram qui regarde vers l’ouest (…)  s’est conservé jusqu’ à une grande hauteur tel qu’ il était aux époques reculées où Israël possédait en paix la ville de David (…)  C’est le débris monumental que la tradition fait remonter avec le plus de vraisemblance au roi Salomon.  Un étroit couloir est ménagé entre ce mur et les masures modernes.  Les Juifs à qui l’entrée du parvis sacré est rigoureusement interdite,  ont acheté des Turcs moyennant finance,  le droit d’y venir pleurer sur les ruines des monuments de leurs ancêtres… »

«  Quelques-uns ont les vêtements du pays,  gombaz de soie aux couleurs éclatantes,  mais la grande majorité,  Juifs de Pologne,  de Russie,  de Valachie,  portent cet inénarrable costume qui nous a tant frappés à Saphed où nous le vîmes pour la première foi.  Les femmes enveloppées dans leurs voiles blancs se mêlent à ces pieuses douleurs.  Les voilà tous au nombre de plusieurs centaines,  étreignant les pierres de leurs mains crochues,  balançant la tête et  le corps avec les ondulations rythmées de la prière orientale, psalmodiant  (…) Beaucoup pleurent réellement sur la muraille sacrée et cruelle qui leur cache la vue du Moriah et du parvis de Salomon.  Le musulman qui va prier à la mosquée maudit les parias honnis, les touristes venus en partie de plaisir rient à gorge déployée des détails grotesques de la scène ;   impassibles sous le mépris et l’insulte » les Juifs « continuent sans se laisser distraire leur lamentable commémoration.  Une indicible pitié saisit le spectateur à la vue de cette éternelle infortune,  de ce patriotisme sans défaillance quoique sans aliment.  Le cœur se serre et la raison est confondue » devant «  ce peuple indéfectible qui revient du fond des siècles mythiques en pleine vie moderne (…)  pour prier et pleurer avec une passion toujours jeune dans une langue éteinte sur les ruines d’un temple dédié à un culte mort… »

 

 

INFLUENCE RUSSE

 

 

Vogüé note l’extension de l’influence russe.   Le gouvernement russe a construit pour 4 millions (de francs) un hôpital et un hospice pour les pèlerins, alors que les autres puissances dépensent quelques misérables milliers de francs pour les pèlerins de leur pays.  

Il remarque «  le courant de dévotion ardente qui jette chaque année 3,000 ou 4,000 pèlerins russes sur les lieux saints », «  croisade pacifique » . Les pèlerins russes avec leur casquette nationale, « se prosternent sur le pavé [du Saint Sépulcre] avec des signes de croix répétés et prient avec ferveur Et il ne faudrait pas confondre ces démonstrations avec les simagrées machinales du dévot grec » . Ces pèlerins d’un dévouement total pourraient être l’instrument aux ordres d’un gouvernement :  « on se dit qu’ il n y a pas de limites à l’action possible d’un bras servi par un aussi merveilleux instrument.  Il faudrait vraiment une sagesse surhumaine pour ne pas être tenté d’en abuser. On a quatre mille pèlerins aujourd’hui, on en aura quarante-mille demain si l’on veut. »   Il voit dans ce peuple russe un levier capable de soulever le monde.  « L’ avenir est à ces hommes, je suis obligé de reconnaître… »  Ils n’ont pas nos  connaissances et notre habileté politique,  «  mais ils ne connaissent pas nos révoltes,  nos doutes » et ont conservé des valeurs que les Européens ont oubliées :  la foi,  le sacrifice et le respect.*

Les chants russes résonnent dans l’église : «  Je m’attendais à la mélopée nasillarde des hymnes grecques,  au lieu de cela j’écoutais avec ravissement la musique religieuse la plus symphonique,  la plus douce et la plus pénétrante qu’il m’ait jamais été donné d’entendre.  Il y avait surtout une basse ample et profonde … »

                                                            * On a vu que pour Renan, les pèlerins russes étaient plutôt des gens grossiers qui encombraient de leur présence envahissante l’église du Saint Sépulcre.

 

 

NOËL À  BETHLÉEM

 

 

« Le pacha a envoyé un bataillon pour sauvegarder l’ordre, non moins que pour faire honneur à la fête ;  il n’est pas rare de voir en Turquie les soldats musulmans rehausser de leur présence la pompe des cérémonies chrétiennes,  faire cortège aux processions et présenter les armes au dieu étranger. » 

Une foule de toutes origines, digne de tenter un peintre, entre dans l’église de la Nativité. Vogüé note  les «  crosses damasquinées des pistolets et les manches des poignards,  abayes [abayas] de laine brune traînant à terre comme des chapes,  kouffiehs multicolores ou turbans blancs enroulés autour de la tête » et les belles Bethléémitaines surchargées d’anneaux « aux  oreilles,  aux coudes,  aux poignets,  aux chevilles.  Toutes bruissantes de cette orfèvrerie » elles «  s’avancent,  drapées dans leurs voiles avec une grâce et une noblesse incomparables ;   une existence simple et primitive a conservé aux races orientales ce galbe antique, pur et serein que nous ont fait perdre l’incessant travail de pensée, l’intensité nerveuse et l’activité inquiète de la vie moderne .»

«  C’est un spectacle touchant de voir les Bethléémitaines et les vieux Arabes à barbe blanche se précipiter sur la Crèche pour arriver à baiser les marches » de la grotte de la Nativité.

Les moines catholiques ne sont pas tous semblables :

« Je remonte dans le cloître latin où les bons franciscains assaisonnent le déjeuner hospitalier qu’ils m’offrent, du récit animé de leurs dernières tribulations.  Ce sont des moines italiens et espagnols  (…)  Un seul est Français :    le Père Bernard  (…) nous séduit par son instruction étendue,  son élévation d’idées ( …)  Il vit dans ce milieu de si peu de ressources pour un esprit comme le sien,  isolé,  froissé souvent,  se consolant avec la bibliothèque  (…) les couchers de soleil sur les montagnes d’Idumée et l’espoir de dormir un jour dans ce petit cimetière du cloître,  où on le déposera revêtu de sa robe de bure,  les mains en croix… »

 

 

 

PRÉPONDÉRANCE DE LA RELIGION ?

 

 

Une idée que Vogüé développe à plusieurs reprises est que les habitants de l’Orient – et singulièrement de la Palestine – ne vivent que pour la religion : « l’élément religieux » « à qui chez nous la place est mesurée chaque jour d’une main plus avare (…)  s’est maintenu à Jérusalem étouffant tous les autres (…)  Le commerce,  le luxe,  l’industrie,  ces grands soucis de toute agglomération d’hommes,  n’existent ici que pour les nécessités premières  (…)  L’agriculture est dérisoire,  le pays exporte tout au plus quelques sacs d’olives* Le projet caressé par des ingénieurs européens d’un chemin de fer reliant Jaffa à Jérusalem » lui semble une illusion, et même une incongruité ; il y a « une sorte de réprobation esthétique » à l’idée d’un chemin de fer en Palestine.  A Jérusalem, «  les Grecs et les Juifs y vivent, ô miracle,  sans faire d’affaires.  Le plaisir est encore plus sévèrement banni que le travail de la cité sainte … »

                                                                           * Vogüé omet de signaler qu'il existe quelques productions locales comme le savon à Naplouse.

 

Pour lui, tout se ramène à la religion, ce qui d’ailleurs  a certains effets malencontreux :

«  Les esprits les plus sains y subissent une déviation (…) s’adonnent à quelque manie,  c’est ce que l’on a appelé la folie hiérosolymitaine.  On va peut-être crier à l’exagération mais tous ceux qui ont pratiqué l’Orient connaissent bien le mot et la chose … »

«  Sans parler des nombreux millénaires [millénaristes]  recrutés surtout parmi les Juifs et les sectes américaines,  qui viennent chercher à Jérusalem la restauration du royaume de Dieu et la régénération de l’humanité,  on rencontre à chaque pas des personnalités étranges … »

Il décrit les forces religieuses en présence :

« Les Latins comme on dit ici , c’est à dire les catholiques relevant directement de Rome,  se présentent d’abord avec l’autorité que leur donnent l’ancienne possession des lieux et le souvenir des flots de sang versés pour la défense de la Palestine.» Pourtant leur nombre est faible et ils n'ont pas le soutien d'un fort courant de pélerinage. « Leur force est dans l'ordre de Saint François,  gardien attitré de la Terre Sainte,  qu’il couvre de ses couvents depuis de longs siècles ;  il faut reconnaître impartialement que les frères mineurs  [les franciscains] sont bien supérieurs en moralité et en lumières aux moines grecs ».    Le Patriarcat latin est «  dirigé par des prélats italiens qui allient à une vie irréprochable le sens politique et les ressources d’esprit que l’on sait. »

Les Latins sont « les « héritiers des Croisés »,  dépositaires « de la la mémoire vivante du royaume latin et des armes franques ». En face,  les Grecs luttent pour la primauté  Ils sont représentés par un clergé considérable et remuant,  par d’innombrables moines (…)  ils ont pour eux la richesse,  l’intrigue,  l’habitude de traiter avec les maîtres du sol [les Turcs] et la souplesse qui leur plaît (…)  la majeure partie des Arabes chrétiens est de la communion orthodoxe… »

Ensuite «  viennent les Arméniens grégoriens »,   mais «  leur communauté intelligente et laborieuse » ne représente que peu de fidèles.  Puis  les Coptes,  les Abyssins,  les Jacobites , débris (…)  du christianisme universel ... »

Enfin, nouveaux venus, les Protestants, « pourvus à souhait de zèle et d’argent,  ils ont élevé des constructions confortables,  un évêché,  une chapelle et semé par la ville des dépôts de bibles.  Les luthériens allemands les ont suivis ».  Mais « L’action protestante est à peu près nulle sur les indigènes »,  qui sont aux antipodes de la façon protestante de comprendre la religion.

Les protestants n’émettent pas d’exigence sur les lieux saints et se distinguent «  par d’importantes recherches scientifiques,  des fouilles heureuses [réussies] et des travaux d’ exégèse ».

 

Prières de membres du clergé catholique à Jérusalem, vers 1870, photo de Félix Bonfils (1831-1885).

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LA « RENAISSANCE NATIONALE » DES JUIFS

 

 

Enfin il y a les Juifs (une fois de plus décrits avec peu de sympathie) : « ...  la tribu juive haineuse et fermée végète dans sa misère malgré quelques établissements dus à la munificence de ses riches coreligionnaires d’Europe », « parqués dans un quartier étouffé et dans des synagogues borgnes ».  Vogüé perçoit bien (avant même le mouvement sioniste) la tendance des Juifs à revendiquer ce qu’il appelle une « renaissance nationale » :   «  les fils d’Israël nourrissent plus que tous autres des prétentions d’avenir et la persuasion d’une renaissance nationale.  Ils arrivent de tous les coins de l’Europe (…)  avec la régularité instinctive des oiseaux émigrants (…)  Un chiffre donnera une idée de leur importance numérique si peu en rapport avec leur importance religieuse et politique qui est nulle ;  sur toute la population de Jérusalem qui se monte à 26 000 âmes environ,  les Juifs comptent pour plus de moitié,  14 000 âmes.

Le reste se décompose comme il suit :  chrétiens 7000 ou 8000,  musulmans 4000 ou 5000.  La plupart de ces derniers sont des Bédouins du désert ou des citadins arabes ;  le surplus est fourni par les Turcs fonctionnaires et soldats. Ces derniers planent tranquillement au-dessus des autres groupes (…), élément pondérateur et nécessaire clef de voûte qui retient cet assemblage de matériaux hétérogènes et l’empêche de s’effondrer dans l’anarchie et le sang. Tels sont les principaux acteurs qui se disputent cette étroite scène » ;  « le prosélytisme religieux et les convoitises temporelles » maintiennent les populations «  dans cet état de fièvre permanente qui surprend si fort l’étranger et s’empare bientôt de lui s' il n’y prend garde ». Ce lieu, «  qui devrait être par excellence le temple de la paix et de la charité » est en fait un « champ de discordes ».

                                                           * Ailleurs Vogüé a parlé de « la proverbiale tolérance des Turcs », une idée avec laquelle Lamartine aurait été d’accord – mais qui était rejetée par d’autres observateurs, voyant dans les Turcs des oppresseurs seulement soucieux de ne pas provoquer de conflits qui auraient mis fin à leur puissance.

 

On voit ici que Vogüé, sans s’en rendre compte, nuance fortement son opinion selon laquelle seules les préoccupations religieuses existent à Jérusalem ; il a pressenti que les querelles religieuses étaient le paravent (ou étaient inséparables) d’autres conflits, plus nettement politiques ou mieux géopolitiques :    «  les convoitises temporelles » et les tendances nationalistes. Enfin, dans son tableau des forces religieuses présentes à Jérusalem, il ne s’attarde pas vraiment sur les musulmans (il est vrai minoritaires dans la ville).

 

 

DÉPART - ENCORE ABOU GOSH

 

 

« ..  adieu à la triste Sion,  non sans un peu de cette émotion,  mélancolique monnaie dont le voyageur paye l’hospitalité reçue de ceux qu’il ne reverra jamais ».  Vogüé et ses compagnons prennent la route vers Jaffa « sous une pluie torrentielle ».

Après avoir vu de « belles ruines coquettement blotties sous un bois d’orangers et de grenadiers »,  les voici Abou Gosh ; le célèbre cheikh, comparé par Vogüé à  Fra Diavolo*, qui a  si longtemps terrifié le pays , «  a laissé son nom au village que les Chrétiens appellent aussi Saint Jérémie.   Ce bandit dont l’imagination indulgente de Lamartine a fait un prince magnifique et puissant,  s’était acquis sur les tribus voisines une sorte de suprématie militaire », due à la position de son village.  «  Aujourd’hui encore,  les Arabes d’Abou Gosh passent pour les plus querelleurs,  les plus pillards et les plus déloyaux de la contrée… ». Mais la visite à Abou Gosh a surtout pour but de visiter les ruines d’une église, bien conservée, mais qui sert de kan (caravansérail). Vogüé signale en note que le vœu qu’il faisait que cette église soit protégée,  a été réalisé : le sultan « vient de concéder généreusement à la France l’église d’Abou Gosh ;  elle n’attend plus que l’habile restauration de M.  Mauss (…)  Un mince crédit suffira à cette œuvre éminemment nationale… » 

                                                                     * Bandit napolitain du début du 19 ème siècle, rendu encore plus célèbre par un opéra-comique d'Auber.

 

 

PLAINE DE SARON

 

 

On entre ensuite dans « la belle et fertile plaine de Sarons qui s’étend jusqu’à la mer.  Les mois d’automne ont effeuillé ses roses (…)  l’incurie des possesseurs du sol a tari son antique fécondité,  pour la première fois pourtant depuis longtemps,  des cultures ordonnées,  sésames,  céréales, nous apparaissent çà et là  (…) plaine de tout temps populeuse et batailleuse,  désolée par vingt invasions qui l’ont jalonnée de ruines… »

A Ramleh : «  C’est la cité arabe avec sa magie lointaine,  son prestige insaisissable fait de (…) promesses enchantées et vaines » . il ne faut pas y entrer sous peine de voir l’illusion « s’évanouir comme un mirage et de ne trouver derrière la silhouette féerique que les pauvres maisons en pisé et en torchis… »

 « Toute la route jusqu’ à Lydda (…)   est de même souriante entre les bois, les vergers et les blés naissants. A partir d’ici,  la plaine de Sarons vaut toute sa renommée,  c’est le Paradis de la pauvre Palestine. »

Les églises des croisés, intactes mais reprises par le culte musulman ou  grec, lui inspirent l’idée que «  C’est en Judée qu’il faut venir étudier la naissance et le développement de l’art roman… » Ces églises « témoignent pieusement du grand effort de nos pères ».

Il a la surprise de trouver en chemin des oliviers symétriquement rangés en pépinière - «  Voilà qui n’est pas oriental » ; ce serait ce qui reste d’une pépinière créée par ... Colbert !

 

 

JAFFA, DIGNE DE SA RÉPUTATION

 

 

 En approchant de Jaffa, « on entre dans les jardins d’orangers; ils valent, aveu bien rare sous la plume d’un voyageur,  toute la renommée qu’on leur a faite.  Sauf l’oasis de Damas,  je ne connais pas de coin aussi luxuriant dans toute la Syrie ».  La route « se noie soudain dans cette mer de verdure pailletée de pommes d’or.  Oranges,  citrons et grenades luisent par myriades dans le feuillage sombre ... »  C’est un « Éden dont les senteurs embaumées nous grisent tandis que nous galopons au travers, dont le panorama féerique nous arrache des cris d’étonnement . Je ne sais rien de gai, de lumineux et de vivant comme cette arrivée à Jaffa. » « En sortant des jardins,  nous tombons sur une vaste esplanade (…)  où se tient le marché.  La scène est des plus animées et des plus pittoresques.  Entre les tables couvertes de pyramides d’oranges,  entre les chameaux agenouillés  (…) une population bruyante et bariolée,  Arabes, Grecs,  nègres,  femmes chrétiennes dans leurs longs voiles… »

Il conclut philosophiquement que si la Palestine ne fournit pas à l'homme toutes les réponses aux questions qu’il se pose (aucun pays ne le peut !),  elle met dans l’esprit «  plus de lumière,  de poésie,  de respect,  d’apaisement et d’espérance » et procure ces joies du voyage qui apprennent à admirer et à rêver.

Plus tard, se dirigeant dans un autre voyage vers les monastères grecs du Mont Athos, il aura cette formule qui peut s’appliquer  aussi à la Palestine – et qui exprime certainement le sentiment de beaucoup de contemporains de Vogüé : « Répétons-le sans relâche,  l’Orient, qui ne sait plus faire d’histoire,  a le noble privilège de conserver intacte celle d’autrefois. »

 

 

UN JEUNE DIPLOMATE QUI SAIT OBSERVER

 

 

Vogüé est un jeune diplomate qui possède (évidemment) une bonne éducation et une bonne instruction. Cela se voit dans son livre et il joue peut-être un peu trop au diplomate, soucieux d’expliquer du haut de sa science récente, aux lecteurs français la psychologie des peuples qu’il rencontre et les dessous géopolitiques des territoires parcourus.  Comme d’autres voyageurs,  il a un préjugé favorable envers « les races arabes », naturellement élégantes et raffinées (en principe). Mais contrairement à d’autres, sa vision des Bédouins est loin d’être favorable.  S’agissant des Juifs, hormis quelques notations sur de gracieuses jeunes filles (l'« admirable pureté de type » des jeunes Juives de Safed), la description physique et morale est complètement défavorable, au point d’être gênante (on trouvera certes pire)  : le fait qu’il s’agisse de juifs européens issus « des basses classes » joue un rôle dans cette perception (se rappeler que Vogüé est après tout un aristocrate). Vogüé ne s’attarde d’ailleurs pas sur les Juifs indigènes (auxquels appartiennent certainement les jeunes filles qu’il admire, puisqu'il remarque qu'« une existence simple et primitive a conservé aux races orientales » leur beauté originelle), comme si ce groupe était quantité négligeable.  

Au passage, il salue les Juifs cultivés d’Europe, bien différents  de leurs pauvres coreligionnaires de Palestine (et d’Europe de l’Est, d’où proviennent ces derniers).

Comme d’autres, il accorde un préjugé favorable aux Turcs, réputés « tolérants », bien qu’il s’interroge sur leurs responsabilités dans les massacres de Damas.

Il ne manque pas comme tous les voyageurs d’imputer le manque de production agricole à la négligence des habitants (hormis quelques endroits privilégiés comme Jaffa).

Certaines de ses notations peuvent être considérées comme racistes – mais elles sont courantes à l’époque ;   les « nègres » apparaissent fréquemment en repoussoir complet de l’homme civilisé,  et même lorsqu’il fait l’éloge d’une population (les chrétiens du Liban, voir ci-dessous) il ajoute que ce peuple a les défauts et les qualités  de l’enfant (mais est-ce précisément du racisme ?)

Une des observations auxquelles il revient souvent, est l’idée qu’en Orient, la religion absorbe toutes les énergies de la société. Est-ce à dire que tous les conflits s’expliquent par des chocs entre religions opposées (ou entre les branches de la même religion) ? Lui-même corrige sa première idée  en précisant que le sentiment religieux est l’expression des «  aspirations nationales » des groupes divers qui composent la société orientale (voir extrait ci-dessous). C’est donc un conflit de nationalité ou de culture qui est sous-jacent à un conflit de nature religieuse, ou coexiste avec lui.

Enfin, il a perçu  le désir de « renaissance nationale » des Juifs, qui « plus que tous autres [ont]  des prétentions d’avenir » ;  en 1872-73, ce n’est pas mal vu.

 

 

APPENDICE

VOGÜÉ AU LIBAN ET EN SYRIE

 

Comme nous l’avons fait pour George Robinson (voir partie 3) nous regroupons ici des remarques de Vogüé qui, si elles ne concernent pas la Palestine, sont néanmoins intéressantes sur l’Orient tel qu’il l’a vu.

 

 

BEYROUTH

 

«  …  la ville adossée à une colline  vient baigner ses dernières maisons dans la mer, mais ces maisons européennes à toits de tuiles ont un aspect trop civilisé.  Je ne peux comparer Beyrouth vue du large,  qu’à Hyères, Cannes ou toute autre station d’hiver de la Méditerranée.  Quant à la fertile végétation des campagnes,  mes yeux que le désert n’a pas encore rendus indulgents,  la trouvent bien maigre… »

«  Les bazars ont un aspect plus oriental que ceux de Constantinople ou de Smyrne  (…)  ruelles étroites enserrées de hautes maisons,  voûtes,  arcades jeux de lumière et d’ombre à travers les tendidos de nattes percées (…)  sur d'étroites et sombres échoppes de bois vermoulu s'étalent les commerces pittoresques du Levant,  montagnes de fruits disposés avec symétrie pour le plaisir des yeux,  épices et aromates qui s’annoncent de loin par leurs étranges parfums, devantures pavoisées de kouffiehs,  mouchoirs de soie aux couleurs vives que les Arabes drapent sur leur tête et qu’ils y fixent avec des tresses de laine ou de poil de chameau,  harnais et selles de cuir rouge aux housses éclatantes,  aux larges étriers de fer. Ce commerce est à peu près restreint aux nécessités premières de la vie arabe :  des vivres,  des vêtements pour le cavalier et des harnais pour le cheval …» En dehors des bazars,  «   les rues proprement dites sont larges, droites à l’européenne,  bordées de maisons neuves d’un style franco-arabe assez bâtard,  entremêlées de figuiers,  de cactus,  d’acacias et de grenadiers ».

«  Ce qui nous frappe ici ce sont les types humains.  Sous ce rapport la différence d’aspect entre la ville turque et la ville arabe est absolue.  On retrouve partout (…)  la haute et maigre stature,  les muscles d’acier,  le front large et saillant du Sémite.  Voici des Druses,  noblement drapés dans leurs abayes [abayas],  des cheiks damasquins [de Damas], des Bédouins plus chétifs et sordides, des Grecs  - on appelle improprement de ce nom en Syrie les Arabes de religion orthodoxe  (...) mais l’élément maronite est celui qui domine dans le commerce.  Les musulmanes et les jeunes filles chrétiennes sont entièrement voilées,  les mères de famille décolletées d’une façon qui, j’en appelle à tous les voyageurs en Syrie,  n’offre rien d’attrayant. En traversant le quartier juif, nous rencontrons quelques jeunes filles d’une beauté caractéristique.  Mieux que dans la hideuse juiverie constantinopolitaine,  ces femmes ont gardé avec une fidélité merveilleuse le galbe et l’expression de visage connus sous le nom de type juif (…)  grands yeux sombres et doux,  ovale fin et mat, grâce impérieuse et sauvage,  ainsi devait être Esther affrontant le jugement d Assuérus… »

 

 

RAMADAN ET MARONITES

 

«  Nous sommes en Ramazan [sic]  le carême mahométan , et la loi sévère du prophète défend toute nourriture ainsi que la fumée du tabac avant la fin du jour.  Le musulman observe rigoureusement ces prescriptions ;  tous les Orientaux,  à quelque religion qu’ils appartiennent, sont les fidèles gardiens des pratiques extérieures et matérielles.  Dès que le coup de canon libérateur a retenti,  les pauvres croyants aspirent voluptueusement une bouffée de tombéki ; même après ce jeune de quatorze heures,  le besoin de tabac est plus fort chez eux que celui de la nourriture. »

 

«  … à Beyrouth, la plupart des Maronites d’une certaine classe sont sortis du collège des Lazaristes à Antoura ou de nos écoles européennes ; je ne saurais dire combien j’ai été charmé par leur distinction d’idées et de manières, par cet heureux mariage de la culture occidentale et de la noblesse naturelle aux races arabes… »

 

 

RELIGION ET NATIONALISME. UNE MAISON D’ALIENÉS ?

 

 

Le sentiment religieux : « … il est mêlé à toutes les manifestations de la vie sociale,  il résume les aspirations nationales de ces groupes si nombreux et si tranchés qui composent la société orientale,  et comme il est la seule formule ostensible de leurs regrets, de leurs impatiences et de leurs ambitions,  sa force intrinsèque se double de ces forces redoutables.  L’histoire des dissensions qui ont ensanglanté la Syrie est assez récente pour que ces considérations puissent se passer de commentaires ;  on sait quels furent les mobiles de l’explosion de 1860*,  de la prise d’armes de 1863 * (…)  La pacification qui a suivi les déplorables événements de 1860 n’a pu étouffer toutes les étincelles qui couvent dans ce foyer mal assoupi. Les haines et les défiances veillent encore toutes chaudes ;  à la cause la plus légère, à la moindre rixe,  on sent passer dans la Montagne des frissons de colère et de terreur.  Il faut voir comme toutes ces têtes ardentes fermentent et flambent. Le voyageur européen qui apporte ici nos idées modérées et rassises se croit tout d’abord dans une maison d’aliénés.  Je me prends à penser parfois dans ce milieu si nouveau que telle devait être l’atmosphère de notre seizième siècle et de nos guerres de religion (…)

                                                                           * Massacre des chrétiens libanais par les Druzes, entrainant l’envoi d’une force internationale (en majorité française) pour faire cesser les violences. Le gouvernement ottoman, qui avait été très passif durant les événements, prit ensuite des mesures administratives accordant au Liban une semi-autonomie.

                                                                         ** La révolte du cheikh chrétien libanais Youssef (Joseph) Bey Karam contre l’Empire ottoman.

 

D’ailleurs, il ne faut pas trop prendre au tragique toutes ces effervescences et ne pas donner un sens trop absolu à l’emphase des mots. Dans ce pays on appelle volontiers guerre un coup de fusil, et massacre un coup de couteau*. La louable attitude du patriarche maronite,  les sages exhortations des agents étrangers**,  la proverbiale tolérance des Turcs,  feront beaucoup pour l’ apaisement momentané,  sinon pour la paix définitive que des causes trop profondes de dissentiment ne permettent guère d’espérer de sitôt. »

                                                                           * On peut s'étonner de l'apparente désinvolture de Vogüé, qui pourrait faire croire qu'il n'y a pas eu de massacres au Liban. Ce n'est évidemment pas ce qu'il veut dire.

                                                                           ** Agents étrangers : ici agents diplomatiques.

 

 

LE PAYS D’ASTARTÉ

 

 

Evocation du passé de l’antique Phénicie, sur le bord de la mer , «  ce passé lointain sur la scène qui n'a pas changé ». Sa descrption fait penser à Salammbô de Flaubert : «  C’est l’heure des mystères et de la prière due aux déesses nocturnes :   la Vierge lunaire, dont la calme majesté s’irradie devant moi sur les flots, qui parcourt lentement ses domaines de Tyr à Batroun et s’arrête amoureusement sur Gébal ; -  Astarté la sombre déesse des puissances hostiles et immaîtrisées,  la Mort,  les Ténèbres,  la Mer : -  Aschera,  la Vie communiquée,  la Volupté souveraine, qui cherche Tammouz pour l’arracher au tombeau et le ranimer d’un baiser ; Aschera dont l’haleine ardente descend comme un frisson des gorges du Liban,  fait frémir dans les entrailles de la montagne les lourds Cabires gardiens des métaux (…)  

Voici venir les longues théories des hiérodules* sous les mitres et les bandelettes,  voici,  conduit par les Galles** encore tout sanglants de leur immolation,  le chœur affolé des femmes pleurant Tammouz*** et s’offrant au dieu mort. Tandis que la flûte pleureuse, les cris et les râles de l’orgie sainte meurent dans la nuit, guidant le peuple de Byblos aux eaux pourprées du fleuve où a saigné la blessure divine  (…) dans ce port tout à l’heure désert où ne se balançait même pas une barque de pêcheur,  les galères de Tyr et de Sidon se pressent contre les larges jetées,  les flottes de Carthage et d’Égypte enflent leurs voiles … » 

                                                                                               * Hiérodule, serviteur d'un temple.

                                                                           ** Galle : prêtre eunuque des cultes phrygiens de Cybèle et d'Attis.

                                                                                              *** Tammouz, Tammuz; forme sémitique du dieu assyro-babylonien Dumuzid,  qui meurt et renaît chaque année.

 

 

UN MOINE QUI S’INTÉRESSE AUX ÉVÉNEMENTS POLITIQUES

 

 

«  Ce matin nous quittons le village maronite pour monter aux cèdres de Salomon à pied,  par un sentier hasardeux serpentant aux flancs de la gorge étroite et profonde qui descend du col du Liban à la mer, vers Tripoli. Nous nous arrêtons d’abord à un ermitage bâti sous une voûte de rochers.  Un moine italien qui l’habite depuis sept ans nous questionne avec empressement sur la guerre de 1870 et l’attitude de l’Italie. Ah ! padre Antonio, est-ce bien la peine de se faire ermite et de s’ensevelir dans la gorge de Kadischâ,  pour parler politique aux voyageurs ? L’homme ne quittera-t-il donc jamais le misérable souci des choses passagères ? » 

 

 

UN CHEIKH CHRÉTIEN DU LIBAN – VIVE LA FRANCE

 

 

Rencontre d’un jeune cheikh – neveu du chef chrétien Youssef Bey Karam, le défenseur de l’autonomie du Liban, à l’époque en exil : «  En tète marche le jeune cheik,  moins désigné encore par la richesse de son costume éblouissant de fines broderies de soie et d’or que par l’étonnante noblesse de ses traits qui révèlent une haute et vieille race.  Essad Bey Karam vient à ma rencontre,  me serre cordialement la main et m’adresse la parole en français avec une assurance et une netteté surprenantes (…)

Le bey me parle longuement avec effusion des affaires et des sentiments de son peuple,  de Karam le proscrit,  de son inaltérable dévouement pour la France.  Il faut croire qu’il dit vrai car les grands yeux et les figures loyales de tous les assistants expriment le même sentiment de vive sympathie.  Nous sommes profondément touchés de retrouver dans ces montagnes perdues le nom de notre malheureuse patrie* si honoré et si béni.  Le cheik nous supplie d’accepter l’ hospitalité chez lui,  à Éden,  dans cette populaire maison de Karam,  ouverte comme autrefois nos demeures féodales,  à tous les hommes de la nation. Des motifs de réserve me forcent hélas ! de refuser cette occasion si intéressante d’études.**

                                                                   * Malheureuse patrie : expression obligée du patriotisme français après la défaite de 1871.

                                                                ** En tant que diplomate, même en congé, Vogüé ne doit pas agir de façon compromettante pour son pays. 

 

Tandis que je me promène avec mon noble visiteur sous les cèdres et que le jeune fils du Liban me montre avec orgueil les gloires de sa montagne,  ses compagnons forment une immense ronde et dansent en chantant des refrains arabes entremêlés de couplets en l’honneur de la France. Les vestes bleues,  écarlates,  étincelantes d’or,  les amples charwals et les tarbouchs passent et repassent dans la sombre verdure du bois encadrant ces figures énergiques et intelligentes,  les chevaux hennissent (…) Nous croyons rêver.

Nous nous arrachons enfin à ces amis inconnus qui saluent notre départ par des hourras frénétiques,  des cris de « Vive la France ! » et des salves de coups de fusil.

Nous nous éloignons,  touchés plus que je ne saurais dire de cette affection reconnaissante qui a gardé la vénération du nom français,  de ces mœurs nobles et guerrières, et de la grâce fière du jeune chef qui est venu de si loin,  avec toute sa tribu, pour saluer un humble voyageur.  Pauvre et brave peuple qui a les défauts de l’enfant il est vrai,  l’imprévoyance et la témérité ,  mais qui a aussi ses qualités … »

 

 

DAMAS, JARDINS ET PALAIS

 

 

Pour l’Arabe, Damas est un jardin merveilleux. «  Le point de vue de l’Arabe est vrai pour lui,  puisqu’il répond à sa mesure ;  il est faux pour nous si nous le jugeons avec la nôtre (…) nos plus petites villes de province réunissent plus de ressources,  de confort intelligent et d’élégance extérieure que la reine du désert [Damas].  Comment ce qui est richesse,  luxe et superflu pour l’Arabe, ne nous paraîtrait-il pas misère et absence du nécessaire ?  La majeure partie des Orientaux retarde de trois ou quatre siècles sur nous au cadran de l’humanité et vit dans un horizon intellectuel et social sous beaucoup de rapports comparable à celui de nos aïeux du Moyen âge. » 

Grands notables de Damas ; ceux-ci vivent dans des palais, dont souvent l’extérieur parait de pauvre apparence – mais c’est une précaution : «  … les gens de ce pays, les chrétiens et les juifs surtout,  sont payés pour nourrir toutes les craintes et cacher leurs richesses sous une enveloppe misérable… »   

Mais à l’intérieur tout change : « …  une cour rectangulaire pavée de marbre avec un bassin d’eau vive au milieu ;  des orangers, des citronniers, des grenadiers, sortent des dalles précieuses, ombragent la vasque limpide et emplissent la cour du parfum de leurs fleurs et de l’éclat de leurs fruits.  Tout autour règnent des galeries ou des appartements (…) sur un des côtés, le sélamlik,  salon de parade parqueté,  dallé de marbre ou simplement tapissé de nattes (…)

Ici encore une fontaine alimentée souvent par un ou plusieurs jets d’eau.  Le Barada*,  débité par mille conduits dans toute la ville, fournit abondamment aux maisons riches ce luxe suprême de l’Orient (…)  Un divan circulaire recouvert de soie brochée d’argent et d’or,  des tabourets à incrustations de nacre, meublent la pièce,  des niches revêtues de marbre,  de marqueterie,  de carreaux de faïence, supportent des porcelaines et de l'argenterie ; nous nous extasions surtout devant les boiseries et les plafonds d’une grâce et d’un éclat incomparables  (…)

 Les maîtres de ces palais nous reçoivent avec l’affabilité courtoise qu’on ne saurait refuser aux mœurs de l’Orient ;  ils nous en font modestement les honneurs comme à des amis attendus,  sans nous importuner du flux de paroles dont un Européen se mettrait en frais pour accueillir ses hôtes ;  ils nous laissent contempler silencieusement leurs richesses en dégustant le café, les confitures de roses,  les sorbets et les narghilés que les serviteurs nous présentent, une main posée sur leur cœur. »

Mais il subsiste peu de ces palais ; le temps, la ruine des familles, ont causé des dommages irréparables, et lorsque les maîtres sont restés riches, «  leur fortune a porté le dernier coup à la vieille demeure par l’envahissement du meuble européen.  Dans les constructions modernes, le plan traditionnel est respecté, mais tout est décadence lourde et bête.  Devant l’ insouciance des musulmans et la terreur des chrétiens, les juifs enrichis sont les seuls à bâtir … »

                                                                           * Le Barada ou Oued Barada est la rivière, prenant sa source dans l'Anti-Liban,  qui traverse Damas.

 

 

LES CHRÉTIENS SE LAISSÈRENT PARTOUT ÉGORGER

 

 

Il revient sur les massacres des chrétiens en  1860 : « Longtemps avant le signal de la Saint-Barthélemy musulmane,  les projets qui se tramaient n’étaient un mystère pour personne ;  mais loin d’inspirer aux raïas* des mesures de précaution ou de défense,  ces prévisions ne firent que redoubler la terreur et le désarroi des Damasquins.  

Au dire de tous les témoins oculaires,  les chrétiens se laissèrent partout égorger comme un troupeau ;  ils fuyaient par centaines devant de petites bandes d’assassins ou tendaient le cou aux yatagans des Druses** sans même chercher à échapper.

Cet affolement de toute une ville mise à sac par une horde de fanatiques s’explique par la crainte insurmontable,  l’anéantissement séculaire du raïa devant ses maîtres ;  il n’est d’ailleurs pas besoin,  nous le savons trop,  d’aller en terre de servitude pour rencontrer ces défaillances de l’esprit public.  L’attitude des autorités et des troupes turques durant cette période,  le degré de connivence d’une partie d’entre elles dans les massacres,  restent un des problèmes les plus délicats de l’histoire contemporaine ;  nous ne nous flattons pas de l’éclaircir. »

                                            * Raïa, raya : sujet non musulman de l'Empire ottoman.

                                           ** Les chrétiens à Damas paraissent avoir été massacrés par des habitants musulmans. Des Druzes s’étaient-ils joints aux massacreurs,  ou Vogüé se laisse-t-il  tromper par un rapprochement avec les massacres du Liban, où les chrétiens furent massacrés par les Druzes, provoquant par contagion les massacres en  Syrie quelques semaines après ?

 

 

 

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28 mai 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 3 : DES DEUX ROBINSON À MARK TWAIN 

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 3 : DES DEUX ROBINSON À MARK TWAIN 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit.]

 

 

 

 

GEORGE ROBINSON

 

 

George Robinson est un voyageur anglais qui visite la Terre Sainte en 1830 et en 1831. Il publie en 1837 ses Travels in Palestine and Syria, traduits en français peu après. Esprit respectueux de la religion, il est ému de découvrir les lieux mentionnés par l'Ancien Testament et plus encore ceux qui ont été témoins de la vie de Jésus. Tous les autres voyageurs du 19 ème siècle exprimeront - avec des sensibilités diverses – la même émotion, qu’ils soient croyants ou non.*

                                                          * Nous n'avons pu trouver dans l'immédiat d'éléménts biographiques sur George Robinson.

 

Il présente ainsi les buts de son voyage : « Après avoir achevé de visiter la Grèce et l’Egypte, ces deux pays si intéressants qui furent le berceau et la patrie des arts et des sciences ainsi que de ces sages institutions dont les bienfaits sont aujourd’hui communs à toutes les nations civilisées,  j’eus le désir de visiter également la terre d’Israël,  seule contrée de l’univers où le culte du vrai Dieu se soit perpétué pendant près de trois mille ans. » 

Robinson est accompagné de quelques compagnons, se séparant parfois d’eux pour les retrouver ensuite, selon les curiosités ou les commodités de chacun.

 

Page du titre du livre de George Robinson, volume 1 (Palestine), traduction française de 1838.

 

 

LA PALESTINE DANS L’HISTOIRE

 

 

Robinson donne des indications intéressantes sur le nom de la région qu’il appelle (comme beaucoup d’Européens)  la Terre Sainte : «  La Terre Sainte a reçu à diverses époques différents noms qu’elle dut soit à ses habitants, soit aux événements extraordinaires qui se rattachent à son histoire.  Dans l’Ecriture [Sainte] elle est plus particulière ment appelée la Terre de Chanaan (...)  Le nom de Palestine qui paraît avoir été celui de la Terre Sainte au temps de Moïse, lui vient des Philistins, peuple sorti de l’Egypte,* qui après avoir expulsé les aborigènes, s’établit sur les bords de la Méditerranée où il devint si puissant qu’ il donna son nom à tout le pays bien que par le fait il n’en possédât qu’une petite partie (…)  La Terre Sainte passa successivement de la domination des rois de Syrie sous celle des Grecs et des Romains.  Au temps de Jésus Christ, elle était divisée en cinq provinces distinctes, savoir la Galilée,  la Samarie,  la Judée, la Pérée** et l’Idumée (…)

L'Idumée fut incorporée à la Palestine sous les Romains.  Elle comprenait la partie la plus méridionale de la Judée ainsi qu’une portion de l’Arabie. Sous Les Romains,  la Palestine était une dépendance du gouvernement de Syrie et fut vers le commencement du quinzième siècle*** divisée en trois provinces,  savoir :  1o Palæstina Prima,  qui comprenait les anciens royaumes de Juda et de Samarie ; 2o Palæstina Secunda,  qui renfermait les anciens districts de Galilée et de Trachonite ;  3o Palæstina Tertia ou Salutaris qui comprenait l’ancienne Pérée et l’Idumée***.

                                                                     * L'origine des Philistins est discutée. Ils pourraient être originaires de Crète.

                                                       ** La Pérée de Palestine, située de l'autre côté du Jourdain (par rapport à la région côtière), selon Wikipédia.

                                                       *** Erreur d’impression, lire probablement 5 ème siècle (en fait cette division date de 390 après JC, quand la Palestine relevait de l’empire byzantin). 

                                                   

NB L’orthographe de la traduction de G. Robinson  a été modernisée.

 

Carte des divisions de la Palestine antique, premier siècle après J.-C.

Wikipédia, art. Judée (province romaine).

 

 

«  Dans les divisions modernes de cette partie de l’empire Ottoman,  la Palestine n’a pas formé un état séparé mais elle a toujours été incorporée au pays de Sham autrement appelé Syrie.  Cette dernière province a jusqu’ à présent été divisée en pachaliks ou gouvernements qui sont ceux d’ Acre,  de Tripoli, d’Alep et de Damas.  Mais comme leur étendue augmentait ou diminuait selon le plus ou moins de puissance des pachas respectifs qui les gouvernaient,  les limites n’en n’ont jamais été fixées d’une manière précise.  Depuis que les troupes du vice-roi d’Egypte ont pris possession de cette province en 1833,  elle a été partagée en moudirlicks ou gouvernements placés sous le commandement de généraux de division.  Mais la circonscription de ces moudirlicks est tellement provisoire qu’ il serait inutile d’en parler ici. * »

                                                        * Il s’agit des conséquences de la guerre entre le vice-roi d’Egypte Méhémet-Ali et le sultan de Constantinople, dont on a parlé en partie 1 et 2. Selon ce qu’indique Lamartine dans son Voyage en Orient, dès 1831 le vice-roi d‘Egypte, représenté par son fils Ibrahim-pacha, était déjà pratiquement maître de la Syrie-Palestine, possession qui lui fut reconnue au traité d’Andrinople en mars 1833. Mais en 1840, les puissances occidentales obligèrent Méhémet-Ali à restituer ses conquêtes en échange de la reconnaissance du caractère héréditaire de sa vice-royauté.

 

Ailleurs il note :  « Les limites de la Terre Sainte sont souvent indiquées dans l’Écriture par ces mots :  de Dan à Beersheba ;  la première de ces villes marquait la frontière septentrionale,  la seconde la frontière méridionale de la Judée du côté de l’Idumée ou d’Idom. L’Idumée à laquelle on a donné plus tard le nom d’Arabie Pétrée à cause de la nature pierreuse de son sol… »

 

 

 

LA PALESTINE PROPRE

 

 

Pourtant le nom de Palestine n’est pas ignoré des habitants, au moins de certains.  Robinson en parle après avoir évoqué Jaffa  :

« De nos jours, Jaffa a acquis une triste célébrité par deux actes de barbarie dont la mémoire de Napoléon reste chargée malgré les efforts tentés pour en atténuer l’énormité.  L’hôpital où il fit, dit-on,  empoisonner ses soldats malades de la peste afin qu’ ils ne tombassent pas aux mains des Turcs est maintenant un couvent arménien.  Le lieu qui fut le théâtre du massacre de ses prisonniers est sur les bords de la mer à environ une heure au sud de la ville*.  Le pays situé entre Jaffa et Gaza à l’ouest des montagnes de la Judée et qu’ on désigne par le nom de plaine de la Méditerranée, constituait l’empire des Philistins.  Il renfermait les cinq cités de Gaza,  d'Ascalon, d' Azoth,  de Gath et d'Ekron.  Ce district s’appelle encore aujourd’hui Phalastin et peut être considéré comme la Palestine Propre.  En suivant la route qui s’avance vers le midi le long de la côte,  on trouve entre Jaffa et El Arich,  frontière naturelle de la Palestine de ce côté,  plusieurs villes célèbres dans l’histoire des Philistins mais qui toutes sont aujourd’hui déchues de leur puissance et de leur ancienne splendeur.  Quelques-unes même n’ offrent que des ruines ;  j’en parlerai dans l’ordre où elles se présentent sur la carte.  »

                                                  * Allusion à ceux épisodes de la campagne de Syrie de Bonaparte : Bonaparte aurait donné l’ordre d’empoisonner les soldats français malades de la peste, qu’il ne pouvait emmener avec lui dans sa retraite, et il aurait fait fusiller sur la plage les prisonniers des troupes turques (environ 1600 à 2000 hommes) qu’il ne pouvait pas non plus emmener ni libérer.  Des officiers français témoins accréditent ce dernier acte. Robinson omet de signaler le massacre d'un grand nombre d'habitants de Jaffa quand la ville fut prise par les Français.

 

 

COUTUMES ET PAYSAGES

 

 

Robinson observe la population des régions parcourues : «  Les femmes avaient la tête voilée,  mais leurs langues étaient passablement déliées et quelques paroles que nous saisîmes au milieu de leurs criailleries et de leur bavardage continuel nous firent juger que leur influence dans la vie sociale n’est pas d’une nature aussi passive qu’ on a coutume de le croire en Europe.  »

A propos du pays du côté de Ramla (route de Jaffa a Jérusalem) : « … il est à peine cultivé et encore moins habité.  De chaque côté de la route apparaissent des villages abandonnés et en ruine dont la vue produit sur le voyageur désappointé une sorte de mélancolie dont il ne peut se rendre compte. » A qui imputer cette désolation dans un pays autrefois si fertile, se demande-t-il. Et il va jusqu’à invoquer la malédiction de Dieu dont les gouvernants du moment seraient les agents.

Les ruines récentes visibles racontent des histoires de violence : « …  on voit les restes d’une église chrétienne qui paraît être du temps des Croisades.  Le monastère dont elle faisait partie et qui appartenait aux Pères de la Terre Sainte n’est plus habité depuis le jour où les religieux ont été massacrés par les Arabes, événement qui eut lieu il y a environ un siècle. »

 

 

JÉRUSALEM

 

L’arrivée devant Jérusalem offre une impression décourageante : « … devant nous une ligne de murs crénelés au-dessus desquels apparaissaient les pointes de quelques coupoles et de quelques minarets,  s’offrit tout à coup à mes regards avides.  Je ne demandai pas si c’était là Jérusalem (…)  il ne m eût pas été possible d’obtenir une réponse car aucun être vivant ne se montrait hors des murs de la ville.  Je sentis toutefois que c’était la Cité Sainte mais en même temps je fus bien désappointé dans l’idée que je m’étais faite (…) de cette ville (…)  à jamais mémorable [que] Notre Seigneur avait choisie pour être le théâtre des souffrances qu’ il endura pour notre rédemption.  »

Ce qui l’étonne,  c’est l’état d’isolement de la ville dans un environnement sans cultures et sans eau : « A mesure que mes compagnons de voyage arrivèrent sur le plateau où j’étais,  je pus m’apercevoir qu’ ils éprouvaient le même désappointement que moi.  Nous restâmes quelques minutes dans une contemplation silencieuse,  chacun de nous s’abstenant de communiquer ses impressions à son voisin … »

Ils sont logés «  à la Casa Nova,  espèce de succursale » que les moines du couvent latin de Saint Salvador ont fait construire pour les voyageurs.

 La maladie pouvait emporter subitement les voyageurs :  «  Nous retrouvâmes là notre ami M.  de Breuvery qui nous apprit la triste nouvelle de la mort de notre ami Bradford qui avait expiré dans ces murs quelques jours seulement avant notre arrivée.  M. Cornélius Bradford était consul d’Amérique à Lyon … » « Un pareil malheur arrivé à un homme que nous avions vu jouissant naguère encore de la santé la plus robuste et qui venait d’être ainsi enlevé à la fleur de l’âge -  il n’ avait que 23 ans -  nous jeta dans un cours de pensées mélancoliques… »

 

Jérusalem offre un aspect désolé qui contraste avec les souvenirs, par exemple, de l’entrée de Jésus, accueilli par la foule portant des palmes : « Un silence de mort interrompu seulement par quelques coups de fusil que nos gardes déchargeaient en l’air à mesure que nous approchions des portes,  régnait autour de la ville lorsque nous franchîmes le ravin qui se trouve à l’Orient.  Le même silence glacial prévalait à l'  intérieur,  car il était midi et chacun faisait la sieste.  »

Tout n’est pas désolé toutefois : « D’une éminence voisine nous jouîmes de la vue délicieuse d’une vallée bien cultivée qui s’étend vers la Samarie.  Comme ce lieu est du petit nombre de ceux aux environs de Jérusalem, où l’on trouve quelques arbres, qui à la vérité sont tous d’un vert pâle tels que l’olivier et l’amandier,  il est très fréquenté par les habitants surtout les jours de sabbat et de fête… »

 Il note que les Israélites ne se livrent à aucun amusement les jours de fêtes : « Hélas il fut prédit, le jour où les maîtres légitimes de la Judée vivraient esclaves dans leur propre pays.  »

 

Vue de Jérusalem. Gravure extraite du Voyage en Palestine et en Syrie de G. Robinson.

 

 

SAINT SÉPULCRE

 

Une de ses premières visites est pour le Saint Sépulcre, sous la garde de soldats turcs.

«  Lorsque l’église est ouverte au public,  elle est gardée par des Turcs qui, assis sur un divan couvert de nattes et garni de coussins,  exigent un léger tribut de tous ceux qui entrent.  La présence de ces hommes sous un pareil costume est assurément bien faite pour exciter l’indignation du pieux pèlerin venu de contrées lointaines,  surtout s’il sait quel châtiment terrible attend tout chrétien qui oserait franchir le seuil d’une mosquée. Il doit toutefois se consoler en réfléchissant que si cette église et les autres lieux objets de sa vénération ou de sa curiosité n’ont pas été détruits,  c’est à la protection intéressée des Turcs qu’on en est principalement redevable. »*

                                                               * Même idée chez Lamartine (partie 2) mais expliquée chez lui de façon bien plus favorable aux Turcs et aux musulmans en général.

 

Il ne manque pas de décrire l’intérieur comme tous les visiteurs, peu impressionnant par son architecture mais qui dégage une profonde atmosphère  de mystère : « Après être restés quelques minutes à genoux,  contemplant les mystères de notre rédemption qui se sont accomplis sur ce lieu sacré,  nous nous retirâmes et nous entrâmes dans le chœur de l’église qui se trouve à l’est en face de l’entrée du Sépulcre. » Il appartient aux Grecs de l’Eglise d’Orient.  «  Après l’incendie de 1808, les Latins (catholiques)   qui avait autrefois la jouissance de l’Eglise entière, perdirent ce droit du fait que « les Grecs,  secondés par les Russes leurs coreligionnaires,  ayant offert de rebâtir l’église à leurs frais,  furent mis en possession des parties que l’on regarde comme les plus importantes de l’édifice.  De là cette antipathie mortelle qui existe malheureusement partout entre les membres des deux communions et qui se manifestent souvent par des actes d’hostilité ouverte.  »

 

 

Vue du Saint-Sépulcre et des tombes des Patriarches (il s'agit du monument d'Absalon dans la vallée du Cédron et non du tombeau des Patriarches à Hébron).

Extraite du Voyage en Palestine et en Syrie de G. Robinson.

 

 

MOSQUÉE D’OMAR

 

Il est temps pour lui de visiter l’esplanade des mosquées avec notamment la mosquée d’Omar.

Sa description s’accompagne de cette remarque : Les « portes restent ouvertes tout le jour et l’on ne fait aucune attention aux personnes qui entrent. Mais malheur à celui qui n’étant pas musulman,  serait trouvé dans l’enceinte.  Si c’est un chrétien de Jérusalem,  un châtiment terrible l’attend,  mais s’il est Européen et qu’ il s'excuse sur son ignorance,  il pourra en être quitte en payant une forte amende. » 

 

 

JUIFS DE JERUSALEM

 

Robinson décrit assez longuement la situation des Juifs : «  Les Juifs sont assurément la partie la plus intéressante de la population de Jérusalem.  Ici comme dans toutes les villes de l’Orient,  ils sont relégués dans un quartier séparé (…)   On le nomme Hardt el Yahoud.  Leurs maisons ont une apparence misérable à l’extérieur,  elles sont généralement construites en pierres non taillées,  assemblées à la hâte et sans nul ornement d’architecture.  Toutefois cette simplicité affectée ne provient pas de pauvreté,  car bon nombre de Juifs sont dans une situation aisée,  mais la prudence les oblige de cacher aux yeux avides de leurs oppresseurs non seulement les richesses qu’ ils ont, mais même jusqu’ à l’apparence de l’aisance… »

« Notre société* se composait de Français et d’Anglais ;  on nous complimenta sur notre nationalité de manière à nous faire comprendre sans le dire qu’ on nous regardait comme les instruments futurs dont Dieu se servirait prochainement pour arracher le peuple juif au joug de ses tyrans.  Fasse le ciel qu’ il en soit ainsi,  car la vue de ce peuple opprimé, condamné à vivre esclave et étranger sur une terre qui lui appartient légitimement,  a quelque chose d’affligeant.  Oui,  il aurait un cœur bien froid celui qui pourrait être témoin de tant de misère et ne pas compatir aux souffrances de ces pauvres Israélites. »

                                                                       * Société, ici groupe de voyageurs.

 

Mais en bon chrétien, Robinson pense que la réconciliation de Dieu «  avec son peuple jadis chéri » se fera par la conversion de ceux-ci au christianisme ; il le dit de façon assez obscure, en conjurant Dieu  de  « dissiper l’aveuglement obstiné qui environne le cœur des Juifs afin de les préparer aux bienfaits de cet heureux instant ».

La condition subordonnée, voire opprimée,  des Juifs a donc été notée par Robinson. Il faut ajouter que quelques années après son passage, la communauté juive allait être victime de pogroms : l'épicentre fut Safed, mais il est probable que Hébron et Tibériade,  les autres villes où les Juifs étaient nombreux, furent aussi concernées quoiqu'en moindre proportion.  En 1834, une partie de la population musulmane de Palestine se révolte contre les réformes de  l'administration égyptienne d'Ibrahim Pacha, notamment la suppression des impôts frappant les dhimmis (non-musulmans), l'institution de conseils consultatifs où siègent des non-musulmans, et la conscription militaire. Les Juifs sont les victimes collatérales de cette révolte dirigée contre Ibrahim Pacha. Il y a des viols et des meurtres (500 morts à Safed ?),  tous les biens juifs et les synagogues sont pillés ou brûlés. La violence aurait aussi gagné Jérusalem (voir partie 1,  la lettre citée par le RP de Géramb). Ibrahim pacha rétablit difficilement  l'ordre et punit sévèrement les coupables. En 1838, de nouveau à Safed, ce sont les Druzes et les Arabes du Hauran qui attaquent les Juifs et font de nouveaux meurtres et de nouvelles destructions. 

 

 

JUIFS D'EUROPE ET JUIFS ORIENTAUX

 

 

Il note les différences d’habitude entre Juifs venus d’Europe et Juifs orientaux : «  La différence la plus tranchée qui existe entre eux et leurs frères du Levant est une certaine liberté de mœurs entre les deux sexes remarquable surtout dans les relations sociales.  Toutefois les Juives ne sortent jamais sans être voilées (…)

A l’exception des femmes de mauvaise vie,  c’est un usage auquel se conforment généralement toutes les personnes de leur sexe en Orient. Le voile qu’elles portent consiste en un morceau de mousseline jeté sur la tête et qui retombant sur les épaules,  descend jusqu’aux hanches,  mais de manière néanmoins à laisser leurs formes plus à découvert que chez les femmes turques.  Le nombre des Israélites résidant  Jérusalem a été grandement exagéré par quelques voyageurs.  Comme il ne se fait aucune espèce de commerce dans cette ville,  les Juifs qui l’habitent se réduisent nécessairement à quelques familles que des motifs religieux y attirent. Je ne crois pas que leur nombre se soit jamais élevé à plus de trois mille,  dont la majorité se compose de femmes.  Les synagogues de Jérusalem sont tout à la fois petites et mal tenues, ce qu il ne faut attribuer ni à la pauvreté des possesseurs ni au défaut d’aumônes provenant de l’étranger mais bien aux motifs de prudence dont j’ai parlé plus haut … »

 

 

MUR DES LAMENTATIONS ET SITES CHRETIENS

 

 

La vue du mur des Lamentations  provoque fortement son émotion : « Je fus touché presque jusqu’aux larmes en voyant près du parvis de la grande mosquée située sur l’emplacement de l’ancien Temple,  quatre ou cinq Juifs qui me parurent être des rabbins, un livre à la main,  la face tournée vers les murailles et dans l’attitude d’hommes en prière.  Je crus entendre ces paroles sortir de leurs bouches :  Combien de temps encore Ô Seigneur,  serons-nous les objets de ta juste colère ... »

Il observe le partage des Lieux Saints chrétiens entre plusieurs cultes (catholique, arménien,  grec) ainsi que le grand nombre des pèlerins  : ainsi les Grecs ne viennent pas prier quand c’est le jour d’une fête catholique. Lors de l’octave de l’Assomption,  «  Plusieurs franciscains, un cierge à la main et à genoux y faisaient leurs prières.  Le nombre de personnes qui montaient et descendaient les escaliers était immense mais la conduite de chacun était décente et convenable  ... »

«  …  jamais je n’avais ressenti cette espèce d’émotion religieuse que j'éprouvai en entendant du haut des galeries qui entourent le Saint Sépulcre les hymnes chantées par les moines dans le silence de la nuit autour du tombeau même de Notre Seigneur… » 

 

 

LA MALÉDICTION DE DIEU ?

 

 

Robinson est probablement un chrétien bien plus fervent que d’autres voyageurs et il revient fréquemment sur la malédiction de Deu contre la Terre Sainte et la population juive (la malédiction continue même après la diaspora ou dispersion des Juifs faisant suite à la révolte anti-romaine de 66-70 après J.-C.); la malédiction est due au refus de reconnaître le Christ et à la part prise par les Juifs dans sa condamnation à mort.

«  D’après ce que j’ai dit dans les pages précédentes, on peut se faire une idée des changements qui se sont opérés dans cette contrée autrefois si favorisée… »

La Terre Sainte a été successivement ravagée par les Assyriens,  les Chaldéens, les Syriens et les Romains, mais «  ce ne fut toutefois qu’ après que les Juifs eurent cessé de former une nation distincte que cette prospérité s’éteignit et que la Judée se dépeupla et comme la fertilité du sol était principalement due à la nombreuse population qui l’habitait »,  cette terre dépérit comme les prophéties l’avaient annoncé. « Pendant les dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis cette époque [la dispersion des Juifs],  la Palestine a été alternativement dévastée par les Sarrasins,  les Croisés,  les Turcs et les Arabes vagabonds,  et cet état de choses subsistera peut-être jusqu’à l’entier accomplissement de la malédiction lancée contre elle et jusqu’au jour de la délivrance qui lui a été promise.  Plût au Ciel que cette époque fût peu éloignée.  Il n’est aucun Israélite qui souhaite de voir arriver ce moment fortuné avec plus d’ardeur que moi, qui ai été témoin des horribles souffrances de ce pauvre peuple.  Indépendamment de ce sentiment chrétien,  le cœur saigne à la vue de cette terre qui porte l’empreinte de la colère céleste …»

 

 

 

VOYAGE VERS LA MER MORTE – JÉRICHO

 

Robinson et ses amis décident de faire le voyage vers la Mer morte

«  Un voyage dans ces lieux en tout temps infestés d’Arabes maraudeurs qui ne reconnaissent d’autres droits que ceux du plus fort,  est toujours plus ou moins dangereux,  surtout si l’on ne se fait pas accompagner d’une escorte armée escorte qu’on n’obtient que par des présents au gouverneur et des libéralités considérables en argent à ses subordonnés . » 

L’ancienne Jéricho se trouve sur leur route : «  A une heure de cette source est Rieha,  misérable village qui occupe le site de l’ancienne Jéricho.  Il se compose de vingt à trente huttes arabes grossièrement construites et défendues par une espèce de barrière en épines sèches (…)   Je ne me rappelle pas d’avoir vu dans tout le cours de mes voyages êtres humains plus misérablement logés et portant sur leurs personnes les marques d’une plus abjecte pauvreté que les tristes et pâles habitants de la moderne Jéricho. »

« Les environs de cette ville étaient jadis la partie la plus fertile de la Palestine.  Ils abondaient en rosiers et en palmiers. » «  Toutes ces richesses ont maintenant disparu du sol. »

 

 

VERS NAPLOUSE

 

 

«  Nous ne suivîmes pas cette route.  On nous dit qu’elle était peu sûre parce que les habitants de Nablous [Naplouse],  race turbulente et tracassière,  avaient encouru le déplaisir d’Abdallah,  pacha d’Acre.  En pareil cas les tiers sont souvent victimes ; en outre les Nablousiens presque tous Turcs* ou Juifs se font remarquer par leur haine contre les chrétiens. »  Robinson ajoute en note : «  La différence de traitement qu’un chrétien éprouve de la part des Turcs dans quelques parties de la Syrie est très remarquable.  Dans certains endroits on le dépouillerait de son dernier sou,  peut-être même lui ôterait on la vie s’il lui arrivait de blasphémer contre la religion de Mahomet », et dans d’autres il peut dire ce qu’il veut – en se disputant avec un mahométan (il se fonde ici sur le voyageur Burckhardt).
                                                         * Est-ce que Robinson ne veut pas dire Arabe (et musulman)? Il n’y a aucune raison pour que « presque tous » les Naplousiens soient Turcs. Les Turcs en Syrie-Palestine étaient des administrateurs, des soldats ou des commerçants souvent à leur aise. Ils ne constituaient qu’une petite minorité de la population et probablement sans vocation à rester durablement. Mais on peut aussi penser que Robinson emploie le mot "Turc" dans le même sens que son homonyme, Edward Robinson (voir plus loin), c'est-à-dire Arabe des villes, assimilés aux Turcs.

 

 

La ville moderne de Nablous  :   «  On prétend qu’elle renferme une  population nombreuse et qu’ elle est dans une situation  florissante.  Les environs sont très bien cultivés.  Les habitants sont gouvernés par des magistrats qu’ils élisent eux-mêmes mais dont la nomination doit être confirmée par le pacha de Damas, dans la juridiction territoriale duquel la ville est située … »

Robinson passe à  Loudh anciennement Lydda :  cette ville « n’est plus qu’un monceau de ruines dont les plus belles sont assurément les restes d’une magnifique église ».

Robinson ajoute que « Les pieux chrétiens en Orient » ont la pensée consolante « qu’un jour ou l’autre ils seront délivrés du joug de l’islamisme [de la religion musulmane] et que leurs églises seront rendues au libre culte du Dieu du monde chrétien ; même le Juif malheureux et persécuté attend avec impatience le jour de la délivrance promise,  tandis que le Turc croit que l’islamisme a vu ses jours de suprématie [que ses jours de suprématie sont finis] » et s’attend à un revers de fortune. « Il est bien temps que l’oppresseur soit opprimé à son tour. »

 

 

Vue de Bethléem. Gravure extraite du Voyage en Palestine et en Syrie de G. Robinson, éd française de 1838. 

 

 

ENVIRONS DE JAFFA
 

 

Robinson note comme d’autres la fertilité des terres avoisinant Jaffa :

«  En approchant de Jaffa,  on voit de chaque côté de la route d’immenses couches de melons d’eau.  Comme ces fruits étaient mûrs dans ce moment,  ils étaient gardés par des hommes armés qui se tenaient sous des hangars qu’on avait construit temporairement pour cela.  On les appelle ici pastèques ;  ils sont fort estimés dans tout le Levant et vraiment il faut avoir goûté de ce fruit délicieux pour se former une juste idée de sa bonté. »  

Il prend un bateau pour Acre.

«  En longeant la côte,  nous nous tînmes si près de terre qu’il nous était facile par le beau clair de lune qu’ il faisait, de saisir distinctement les traits genéraux du pays.  Il est plat et bien que dans le lointain on aperçoive une chaîne de montagnes peu élevées,  il offre un aspect monotone.  Ces montagnes sont probablement celles d’Israël ou autrement d’Éphraïm qui courant du nord au midi,  divisent la Terre Sainte en deux parties presque égales.  Toute la côte qui s’étend du Nil au mont Carmel était anciennement appelée la Plaine de la Méditerranée.  La partie comprise entre Gaza et Joppé [Jaffa] se nommait simplement la Plaine.  C’est dans cette partie que se trouvaient les cinq satrapies des Philistins.  Le pays situé entre le mont Carmel et Joppé s’appelait Saron ou Sharon (…)  dans l’intérieur était Antipatris,  petite ville bâtie sur la route de Jérusalem à Césarée. (…)  

C’est là que saint Paul fut conduit après avoir été arrêté à Jérusalem (…)  Ce canton est également traversé par plusieurs autres ruisseaux qui descendent des montagnes mais ils n’ont de l’eau que pendant l’hiver.  Ce pays jadis si renommé pour sa fertilité est aujourd’hui peu peuplé et mal cultivé. »

Ruines de Césarée : « … ces ruines ne sont plus habitées aujourd' hui que par des serpents, des scorpions et des lézards en grand nombre,  et aussi nous dit-on par des sangliers.  Nous n’y rencontrâmes pas un seul être humain qui pût diriger nos pas,  et cependant cette ville fut à une époque la métropole de la Palestine,  et le séjour d’un proconsul ! »

 

 

MONT CARMEL

 

 

«  … nous trouvâmes le monastère des Carmélites aujourd’hui entièrement ruiné (…)  Il fut détruit par le pacha en 1821 au commencement de l’insurrection des Grecs qui menaçaient dans ce moment de faire une descente sur la côte.  Depuis lors les moines ont obtenu la permission de le reconstruire (…)  Les matériaux de l’ancien bâtiment couvrent le sol tout à l’ entour ;  un des pères carmélites dans le costume de son ordre,  se fait remarquer au milieu des ouvriers,  donnant ses ordres et agissant comme architecte en chef … »

A  Acre, Robinson note que le pacha fait fortifier le port  - mais contre quel ennemi ? Mehémet-Ali ou le sultan de Constantinople, son propre souverain ?

 

 

VERS LE JOURDAIN

 

 

«   Aujourd’hui le mont Thabor n’est habité que par quelques paysans probablement réfugiés,  qui en cultivent une parti,  justement ce qu’il faut pour leur existence.  Ils parurent surpris et inquiets de notre visite tant leur solitude est rarement troublée par des personnes étrangères …  »

«   De là nous dirigeant à travers une contrée riante et accidentée dont le sol quoique fertile n’est cependant qu’en partie cultivé,  nous arrivâmes au Jourdain  (…)  Dans ce trajet,  je souffris considérablement de la chaleur car nous ne rencontrâmes pas un arbre,  pas un arbuste qui nous offrit le plus léger ombrage contre les rayons brûlants du soleil.  Fort heureusement j’avais apporté avec moi un keffié bédouin,  mouchoir que je nouai autour de ma tête sous mon turban. De cette manière,  j’ atteignis le Jourdain  (…) Sur la rive opposée est une plaine d’une certaine étendue célèbre par les fréquentes incursions qu’ y font les Arabes.  Vers l’époque de la moisson,  on y envoie de Tibérias des gardes chargés d’assurer la récolte des fruits de la terre. »

Il se baigne dans le Jourdain.

 

Le Mont Thabor, gravure extraite du Voyage en Palestine et en Syrie de G. Robinson.

 

 

 

TIBÉRIADE – GALILÉE

 

 

« La ville moderne de Tibérias ou Tabaria comme l’appellent les indigènes » est fortifiée mais à la suite d’un tremblement de terre, une grande partie de la ville est déserte.  

« Ici comme partout ailleurs,  les Juifs habitent un quartier séparé (…) entouré d’un mur percé de plusieurs portes qu’on ferme à la nuit tombante.  Toutefois ils jouissent d’une entière liberté religieuse. Un grand nombre d’entre eux sont des Juifs d’Europe qui se sont retirés ici pour terminer paisiblement leur carrière,  Tibérias étant une des quatre villes saintes du Talmud,  les trois autres sont Saphet,  Jérusalem et Hébron (…)  plusieurs nous adressèrent la parole en allemand,  d’autres en espagnol. Ils nous menèrent visiter leur synagogue ainsi qu’une espèce de collége » où Robinson et ses compagnons voient des rabbins dans la bibliothèque : « Ils semblèrent éprouver du plaisir en voyant que nous connaissions plusieurs des faits qui se rattachent aux premiers temps de leur histoire. »

« Tabaria est peut-être la ville la plus triste de toute la Syrie.  Les Bédouins du Ghor au sud du lac et les habitants du canton de Szaffard au nord,  sont les seuls avec lesquels elle fasse quelque commerce . »

Robinson et ses compagnons pénètrent en Galilée : «  Le sol est partout un terreau noir,  profond et entièrement exempt de pierres ;  sous un pareil climat,  il parut à nos yeux non-initiés capable des productions les plus variées,  si une main industrieuse prenait la peine de le cultiver  (…)  le produit serait plus que suffisant pour récompenser au centuple le laboureur des soins même les plus légers.  Depuis que sommes entrés dans la Galilée,  nous avons été particulièrement frappés de la merveilleuse fertilité du sol,  des sites charmants qu’on rencontre et qui contrastent d’une manière si frappante avec les rochers arides de la Judée… »

Pourtant la contrée  reste «  incultę et presque déserte » Quel changements depuis (selon lui) les observations des historiens qui disent qu’autrefois, la Galilée  avait « une population nombreuse, brave et industrieuse.  Elle était admirablement cultivée  … » Mais il n’accuse pas la rare population actuelle : le changement doit être imputé « à la conduite oppressive des gouverneurs envers les habitants de cette partie de la Palestine ».

 

 

CANA – NAZARETH

 

 

En route vers Nazareth, leur guide se trompe de roue et ils ne peuvent aller tout droit car il aurait fallu passer par des champs cultivés.

Agacement à Nazareth devant tous les lieux présentés comme liés à l’histoire du Christ, Robinson estime que cet appel à la crédulité nuit à la religion au lieu de la renforcer.

« Le village de Nazareth ou Nassera comme on le nomme aujourd’hui est situé sur un coteau qui termine à l’ouest une délicieuse vallée entourée de toutes parts de montagnes rocailleuses ». C’est dans cette enceinte où  « tout sourit à l’œil, où tout est verdoyant,  que le Sauveur du monde fut conçu ».

A Cana,  Robinson et ses amis trouvent bon accueil : « C’est un joli petit village agréablement situé sur la pente d’une colline exposée au sud-ouest et qui s’élève au milieu de vergers, d’oliviers et autres arbres fruitiers.  Le propriétaire d’un de ces vergers nous engagea à nous y reposer (…)  Les habitants nous fournirent du pain,  des fruits et du fromage,  repas bien modeste assurément mais que la faim nous fit trouver excellent . Nous n’avions point de vin* mais l’eau était délicieuse… »

                                                                   * Allusion au miracle de l’eau changée en vin par le Christ à Cana.

 

A Nazareth, où ils sont revenus,  lui et ses amis apprennent la nouvelle de la Révolution des derniers jours de juillet 1830 à Paris, par un messager venu d’Acre. On est le 6 septembre 1830. Ce messager apporte aussi des lettres pour un des voyageurs :  « A son départ de Paris,  cet excellent ami occupait un emploi à la cour du roi. La chute du gouvernement détruisait en grande partie ses espérances d’avancement et il se trouvait trop éloigné du théâtre de l’événement pour juger des conséquences que pourrait avoir une si grande révolution.  Chacun de nous avait aussi habité longtemps la capitale de la France et y avait laissé d’excellents amis pour lesquels nous éprouvâmes naturellement beaucoup d’ inquiétude. »

 

 

RETOUR VERS ACRE

 

 

«   Ici commence la plaine de Zabulon que nous avions traversée dans une autre direction en allant à Nazareth.  Nous admirâmes encore cette fois l’étonnante fertilité du sol et les belles collines boisées qui la bornent dans le lointain … »

« Comme nous approchions de la ville [Acre] , le bruit de plusieurs coups de canon vint tout à coup frapper nos oreilles … » C’est le pacha qui fête l’arrivée d’un firman de la Porte (du gouvernement ottoman) qui «  le mettait en possession de Jérusalem et d’une vaste étendue de pays située à l’ouest du Jourdain,  qui jusqu’ alors avait fait partie du pachalic de Damas… »

Il loue l’hospitalité des moines d’Acre : « Ainsi que je l’ai déjà fait observer,  on n’exige rien pour le logement et la nourriture,  et le séjour des étrangers est en quelque sorte illimité.  Quelques voyageurs ont à ma connaissance tristement abusé de l’hospitalité qu’on leur accordait… »

Au nord d’Acre, Robinson note : «  A partir d’ici la plaine offre un aspect désolé.  Faute de culture elle ne produit plus que des herbes parasites », ; pourtant avec les nombreux cours d’eau qui existent, elle  pourrait être très productive. « Mais le despotisme turc fait que les provinces les plus fertiles de la Syrie sont aujourd’hui abandonnées par les habitants principalement par les chrétiens,  qui se sont retirés dans les montagnes pour leur sûreté ;  triste et mélancolique preuve que sous un mauvais gouvernement,  les faveurs mêmes du ciel cessent d’être un bienfait… »

 

Enfin,  il pénètre dans « l’ancienne Phénicie proprement dite,  et dont Sidon ou Zidon était la capitale »,  puis il atteint Beyrouth. Comme tous les voyageurs, il loue la beauté du paysage.

Nous plaçons en appendice quelques extraits intéressants du second volume de Robinson, Voyage en Syrie.

 

 

 

 

DES AMÉRICAINS EN TERRE SAINTE

LE RÉVÉREND EDWARD ROBINSON

 

 

Si on pense aux premiers contacts des Américains avec la Terre Sainte, on pense aux descriptions de Mark Twain dans son livre The Innocents Abroad, dont on va parler.

Mais avant Mark Twain, des Américains avaient déjà parcouru la Terre Sainte, certains mêmes avaient tenté de s'y installer.

Parmi ces Américains la plupart  étaient des missionnaires. Au moins l’un d’entre eux devint un spécialiste de l’histoire religieuse et un précurseur de l’archéologie biblique : le révérend   Edward Robinson (1794-1863). Robinson fit deux voyages en Palestine, le premier en 1838 et le second en 1852. Chaque fois,  il fut accompagné par son ami le missionnaire Eli Smith qui résidait à Beyrouth. Robinson  acquit une durable célébrité avec son ouvrage en 4 volumes,  Biblical Researches in Palestine and Adjacent Countries (première édition en 1841, édition complète en 1856).

De façon générale, les membres des missions religieuses américaines prirent vite conscience que convertir des musulmans était impossible. La conversion des Juifs n’était pas plus facile. Il ne restait plus que  les Chrétiens d’Orient, et leur conversion au protestantisme devint le but quasi unique des missionnaires, occasionnant de sévères disputes avec les autres Eglises chrétiennes (catholique, arménienne, grecque orthodoxe).

Mais Robinson, qui avait fait des études poussées notamment des langues orientales (pour lesquelles il étudia en Allemagne) se consacra à l’étude historique de la Terre Sainte : pour lui, la science et la foi ne se contredisaient pas. Dans la préface de son livre, il écrit :  « Nous avons enfin mis un terme à ce travail, avec gratitude et humilité envers Dieu. Il est le fruit de nos études et d’une vie qu’il a réglée pendant vingt années. »*

                                                                                  * Les extraits et résumés relatifs aux travaux et aux récits sur la Palestine d'Edward Robinson proviennent du livre de Renaud Soler, Edward Robinson (1794–1863) et l'émergence de l'archéologue biblique, 2014. 

 

 

Page de titre du livre d'Edward Robinson, Biblical Researches in Palestine ..., éd de 1856.

Wikipédia

 

 

 

LES MÉTHODES DE ROBINSON

 

 

Edward Robinson  montra qu’il était possible de retrouver des centaines de noms bibliques, transformés, mais présents dans  les toponymes arabes.  Lui et son compagnon Eli Smith utilisaient dans ces recherches leur connaissance exceptionnelle des langues orientales et du corpus littéraire des traditions bibliques.

Robinson dénia au lieu connu comme le Saint-Sépulcre d’être une localisation authentique, comme pour d’autres lieux saints.  Pour lui, le pays dans son entier était le témoignage de la religion chrétienne,  plus que quelques endroits mal authentifiés. Il se représentait la  Palestine comme  au centre du monde, car Dieu avait établi « sur cette terre étroite et apparemment isolée le peuple qui allait recevoir la connaissance du vrai Dieu et de l’Évangile afin qu’il le propageât au reste du monde ».

Mais ses découvertes archéologiques furent réduites – les vrais débuts de l’archéologie biblique viendront après lui.

Les explications qu’il proposa de deux miracles, le passage de la mer Rouge lors de l’Exode, et la destruction de Sodome et Gomorrhe, aujourd’hui désuètes, voulaient être conformes aux sciences physiques contemporaines,  car pour lui, science et foi ne pouvaient pas se contredire.

 

Robinson a affirmé qu’il n’était pas en Palestine comme un étranger. Etant Chrétien au pays du Christ, il y était chez lui.

Finalement l’esprit américain fit de lui le fondateur de l’archéologie biblique et le premier représentant dans le monde scientifique d’une relation privilégiée entre les Etats-Unis et la Terre Sainte :  « La mémoire collective américaine fut structurée par les voyages des missionnaires et des explorateurs, au point d’en faire un mythe collectif ». Progressivement, Robinson fut considéré comme le fondateur de la science biblique et le précurseur de l’archéologie biblique.

Après Robinson  et préparée par lui, vint l’époque des véritables archéologues, avec leurs chantiers de fouilles, époque facilitée par une meilleure administration ottomane qui maintenait la tranquillité.

En 1865, fut  créé en Grande-Bretagne le  Palestine Exploration Fund, sous le patronage de la reine Victoria*.  Les fouilles britanniques utilisèrent les talents et savoirs techniques de nombreux officiers du Royal engineers Corps.  

                                                          * Lors de la réunion inaugurale, le président , qui était aussi l’archevêque d’York, déclara : « ce pays de Palestine vous appartient comme il m’appartient ; essentiellement il est nôtre ».

 

En 1869, le  Palestine American Exploration Fund fut créé. Français et Allemands se mirent aussi sur les rangs de l’archéologie biblique.  « L’époque était encore aux controverses sur les Lieux  Saints : quel était l’emplacement réel du Saint-Sépulcre ? Que restait-il du temple de Salomon ? Qu’y avait-il sous l’Esplanade des mosquées ? Ces questions étaient éminemment sensibles » et l’archéologie, notamment à Jérusalem ,  allait devenir « une  affaire politique d’importance internationale, et le resterait ». 

 

 

ROBINSON REGARDE LA PALESTINE

 

 

Quel regard Robinson a-t-il porté sur les lieux et les populations ? Il distingue les « Arabes »  et les « Turcs » . Les Arabes sont les «  habitants des déserts et des campagnes : un « Arabe » pouvait donc être un « Bédouin », ou un « fellah », c’est-à-dire un nomade ou un paysan sédentaire.

Tandis que les « Turcs » sont , pour lui, non seulement les fonctionnaires et administrateurs ottomans, mais aussi les Arabes citadins, qu’Edward Robinson juge assimilés à la culture turque.

Robinson se situe dans une tradition des voyageurs occidentaux,  qui voyaient dans les Bédouins des compagnons de voyage,  certes capables de violences, mais sûrs et dignes de confiance. Pour autant, la relation qu’il entretenait avec eux était uniquement utilitariste.

Il ne s’intéresse pas à l’islam, se contentant de noter : « … les mahométans, qui constituent les seigneurs du pays et la masse de la population, sont sunnites orthodoxes, et n’appellent pas de description ».

Robinson n’apporte pas de révolution aux façons de penser des voyageurs occidentaux avant lui ; il déplore comme eux  le « despotisme oriental » des dirigeants Ottomans, cause de la pauvreté du pays  - en fait, même les améliorations qu’il constate depuis que le pays est administré par le vice-roi d’Egypte, sont rapportées au despotisme oriental : Méhémet-Ali  n’a entrepris des réformes que dans son seul intérêt, pas dans celui des habitants.

Robinson n’échappe pas aux stéréotypes sur les Arabes mais Soler fait observer que « L’essentialisation décriée par Edward Said vis-à-vis de l’Orient se trouve en son sein même : les historiens l’ont bien établi, par exemple, dans l’analyse de l’attitude des Ottomans envers les Arabes ».

Mais ce qui intéresse Robinson est évidemment le pays de la Bible sous le pays actuel : il retrouve  dans les coutumes actuelles des Arabes, les usages mentionnés par la Bible, presqu’inchangés.  

Le pittoresque oriental a peu de prise sur lui ; il décrit une scène (apparemment un procès)  avec de nombreux personnages dont des dignitaires, des soldats, des prisonniers, des serviteurs noirs, des femmes,  etc : « Tout était oriental (…) pourtant, à l’exception des chevaux, tout était misérable et dérisoire à l’extrême. (…)  les gens comme leurs accoutrements étaient sales et miteux. » 

Préfigurant Mark Twain, il dégonfle les descriptions dramatiques qui plaisaient au public : un groupe de brigands  se préparant à attaquer sa petite équipe n’est en fait « qu’un  troupeau de moutons et deux ou trois hommes juchés sur des ânes ».

Son peu de sympathie pour les autres cultes chrétiens apparait lorsqu’il décrit une cérémonie catholique au Saint-Sépulcre,  faisant remarquer  que  « l’on pouvait difficilement qualifier un seul de leurs visages [des participants] d’intelligent ».

 

Robinson a noté chez les habitants qu’ils rencontraient une sorte d’attente : « ils demandèrent avec grande anxiété quand nous (les Francs*) allions prendre possession du pays ». Il estimait qu’il y avait une attente, d’un gouvernement occidental ou d’une protection occidentale en Syrie, aussi bien chez les chrétiens  que les musulmans.

                                                                        * On rappelle qu’à l’époque « Francs » était une désignation commune pour les Occidentaux en Orient, très probablement héritée des Croisades.

 

Enfin, les lieux provoquaient chez lui une profonde émotion, car « la foi s’exprime de manière immanente dans les paysages et la nature » et non dans des sanctuaires de la tradition catholique et orientale.

 

 

Carte de la Terre Sainte par C. W. M. Van de Velde (1858).

Van de Velde, officier néerlandais, publia en complément de sa carte un copieux album de renseignements et d'illustrations, Le Pays d'Israël, collection de 100 vues prises dans la Syrie et la Palestine.

On peut s'y reporter : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Le_Pays_d%27Israel.pdf

 

 

 

 

AFFAIRES DRAMATIQUES ET D’AUTRES MOINS

MEURTRE ET VIOLS Á JAFFA

 

 

Quelques drames mettent en scène des  Américains en Terre Sainte. Il y avait d’un côté les missionnaires des Eglises établies – souvent des gens éduqués, voire d’une grande culture  – et d’un autre, des membres de petits groupes indépendants, souvent mystiques. Les membres de ces groupes n'étaient pas à proprement parler des voyageurs, puisqu'ils avaient l'intention de s'établir en Palestine durablement, mais dans les faits, ils y restèrent peu de temps,  sauf quelques exceptions.

 

Il y eut d’abord l’affaire connue sous le nom de Outrages at Jaffa (Outrages à Jaffa).

En 1855, une petite colonie* de millénaristes américains s’établit à Mount Hope près de Jaffa, convaincus que le retour du Messie adviendrait quand les Juifs seraient redevenus souverains en Terre Sainte (une croyance connue sous le nom de sionisme chrétien). La colonie déclina surtout après le décès de la fondatrice, Clorinda S. Minor. Quelques autres « colons « s’étaient agrégés à ce noyau,  dont un nommé Walter Dickson et sa famille (probablement aussi des millénaristes)**.  

                                                                        * Colonie ici au sens de  «  groupe d'émigrants qui ont quitté leurs pays pour cultiver, peupler, exploiter une terre étrangère ». Et non au sens de « territoire étranger placé sous la dépendance politique d'une métropole qui a assumé la tâche de le mettre en valeur … »  (définitions du CNRTL).

                                                                        ** Le consul américain De Leon parle de la famille Dickson comme des religious enthusiasts, des exaltés religieux.

 

 

Message du président des Etats-Unis James Buchanan mettant à la disposition du Sénat les documents relatifs aux "outrages" commis contre la famille Dickson à Jaffa. 

https://www.shapell.org/manuscript/1858-senate-report-outrage-at-jaffa-american-dickson-colony/)

 

 

Une nuit de janvier 1858, cinq Arabes, sous prétexte de récupérer une vache (il semble qu’il y avait déjà eu des incidents entre des Arabes et la famille Dickson) s’introduisirent chez Dickson, blessèrent ce dernier, tuèrent son assistant et beau-fils, Frederick Steinbeck;   ils violèrent (plusieurs fois par plusieurs individus)  Mary, fille de Dickson et épouse de Steinbeck, violèrent la femme de Dickson et pillèrent la ferme;  Caroline (11 ans), la jeune soeur de Mary,  était présente (voir en appendice un extrait de la déposition de Mary Dickson)*.

                                                                                      * Sur des sites pro-palestiniens, on parle de résistance à propos de cette affaire.  Par un exemple dans un article de 2025 : « la Colonie de la mission américaine Dickson (1854) à Yaffa fit face à une violente résistance des Palestiniens, ce qui entraîna son effondrement. »

 

Dès qu’il fut informé de l’affaire, le consul américain à Jérusalem, agissant en accord avec le consul prussien (Steinbeck était Allemand et donc sous protection de ce consul)  demanda au pacha de Jérusalem de tout faire pour retrouver et punir les assaillants – il semble que l’incident provoqua des « répliques » ailleurs en Syrie, probablement moins graves.

Devant l’inaction du pacha de Jérusalem, les Américains  mirent la pression sur les autorités ottomanes.

On peut se reporter aux documents sur le site de la Shapell Collection ( 1858 Senate Report Regarding the "Outrages at Jaffa" - The Rape and Murder of the Dickson Family Colony, Shapell Collection, https://www.shapell.org/manuscript/1858-senate-report-outrage-at-jaffa-american-dickson-colony/)*

                                                                  * Ce site de documents historiques américains présente les pièces communiquées au Sénat par le gouvernement américain relatives à cette affaire (dépêches des consuls, échanges avec le gouvernement ottoman,  enquêtes des autorités ottomanes etc).

 

Un rapport de l’évêque de Jérusalem cité dans les documents indique que des meurtres de chrétiens avaient déjà eu lieu en Palestine quelque temps avant l’affaire Dickson, laissant craindre un massacre plus général. De plus, sans considération de religion, de nombreux meurtres, vols et viols étaient commis dans le seul district de Jaffa, sans que les auteurs, qui étaient connus, soient inquiétés, comme l’indique l’évêque. 

Le consul américain à Alexandrie Edwin De Leon*, vint en renfort de son collègue à Jérusalem : devant les autorités ottomanes locales et le conseil des notables de Jaffa , il avertit qu'en cas de mauvaise volonté pour retrouver les coupables ou si de nouvelles attaques survenaient, les Etats-Unis interviendraient militairement.

                                                                  * L’introduction des documents sur le site de la Shapell Collection indique que ce consul était Juif. Par contre il n’est pas fait mention dans les documents de Uriah Levy, commandant du cuirassé USS Macedonian – qui aurait, selon l’introduction, amené son navire de guerre au large  des côtes syriennes, démontrant ainsi qu’une action militaire était possible, voire imminente.

 

L'affaire remonta jusqu'au Grand vizir (Premier ministre) de l'empire ottoman qui  se déclara horrifié et s'engagea à tout mettre en oeuvre pour retrouver les coupables*. Les autorités locales procédèrent à des arrestations. Les diplomates américains se demandaient si ces arrestations "au hasard" n'avaient pas pour but de faire monter l'hostilité de la population contre les Américains. Finalement quatre suspects firent des aveux**,  furent jugés (à Beyrouth) et condamnés à la prison à vie (les rapports donnent leurs noms et la tribu d'appartenance). Mais le cinquième coupable échappa aux recherches.  Dickson rentra aux Etats-Unis.

                                                                           * Par exemple, lettre de Mehmed Emir, Grand vizir, à Son Exc. Seriya Pacha, Mutirarif (gouverneur) de Jérusalem ayant le rang de Beylerbey de Roumélie.

                                                                             ** Témoignage d'Ali Abou Jarboua du 30 septembre 1858 : « Quand Abd el-Sallam entra, il saisit la signora et fut le premier à la violer. Ensuite les autres la violèrent et moi aussi. » (noter l'expression italienne la signora - cité dans l'article de Yaron Perry,  John Steinbeck's Roots in Nineteenth-Century Palestine, 2004).

 

Dans les documents reproduits sur le site de la Shapell Collection, on parle pour le lieu où se sont produits les événements,  soit de Palestine, soit de Syrie, soit de Palestine en Syrie.

 

On parla beaucoup de cette affaire aux USA et elle intéressa Hermann Melville, l’auteur de Moby Dick,  qui intégra certains éléments de ce drame dans son œuvre Clarel :  A Poem and Pilgrimage in the Holy Land (paru en 1876) – Melville avait lui-même voyagé en Terre Sainte en 1856. Enfin, Steinbeck, qui avait été tué dans l'attaque, avait un frère qui était aussi membre de la petite colonie: après l'attaque,  ce frère quitta la Palestine pour les Etats-Unis en 1858, probablement avec les Dickson. Il devait être le grand père du romancier John Steinbeck qui fit allusion à cette affaire dans son roman A l’Est d’Eden.

 

 

LA COLONIE D’ADAMS

 

 

Moins dramatique est l’histoire de la colonie installée aussi à Jaffa en 1866 par un curieux personnage, George Washington Adams*, un ancien Mormon qui avait fondé sa propre église et convaincu environ 150 personnes (des familles entières)  de l’Etat du Maine, de le suivre en Palestine, avec aussi des idées millénaristes sur le retour  des Juifs qui devait précéder le retour du Christ. La colonie agricole d’Adams devait donc travailler au retour des Juifs.

                                                   * Ses vrais prénoms étaient George Jones mais il les changea en George Washington Joshua pour s’identifier à deux constructeurs de nations.

 

Mais comme beaucoup de ces entreprises, elle tourna  rapidement au fiasco devant les difficultés matérielles et l’opposition des autorités ottomanes (qui finirent toutefois par autoriser Adams à acheter un terrain), d’autant que Adams était aussi un gros buveur ce qui ne facilitait rien. En l’espace d’un an,  17 colons étaient déjà morts et  une partie des autres  profita de l’arrivée en 1867  du paquebot Quaker City (sur lequel Mark Twain et 65 touristes s’étaient embarqués pour une croisière en Europe et en Méditerranée) pour rentrer aux Etats-Unis.

Mark Twain interrogea les familles qui avaient décidé de repartir et présenta l’aventure d’Adams comme l’équipée dérisoire de personnes trompées par un escroc.

Selon Twain,  « La colonie a échoué en raison des impôts élevés et des mauvaises récoltes ».  Il se demande ce que des Américains pouvaient bien avoir à faire avec des prophéties parlant du retour des Juifs en Terre Sainte.

Ceux qui avaient réussi à partir en s'embarquant sur le Quaker City étaient soulagés : « Ce qu'il adviendrait d'eux ensuite, ils l'ignoraient et cela leur importait peu – tout était bon pour fuir cette Jaffa détestée.»

Mais atteindre l'Egypte (prochaine destination  du bateau) n'allait pas résoudre leur problème. Twain indique qu'une souscription avait été lancée en Nouvelle-Angleterre (d'où étaient partis les colons) pour leur permettre de revenir, mais qu'elle n'avait rien donné, la pragmatique Nouvelle-Angleterre ne se souciant pas de rapatrier de pareils visionnaires qu'elle avait été contente de voir partir.

Finalement la question fut résolue : « C'est ainsi qu'ils débarquèrent à Alexandrie. L'un de nos passagers, M. Moses S. Beach, du New York Sun, demanda au consul général combien coûterait le rapatriement de ces personnes dans l'Etat du Maine, via Liverpool. Le consul répondit que mille cinq cents dollars-or suffiraient. M. Beach fit son chèque et les difficultés des colons de Jaffa prirent fin.»

Une partie des colons était restée à Jaffa mais la colonie ne prospéra jamais.*

                                                    * Adams rentra aux Etats-Unis.  Il semble que les quelques colons subsistants en Palestine se soient intégrés ensuite dans une nouvelle colonie de millénaristes allemands.

(Voir Revisiting the Adams Colony Affair in Palestine, New Lines Magazine, https://newlinesmag.com/essays/revisiting-the-adams-colony-affair-in-palestine/)

 

 

Frederick Edwin Church, Jérusalem vue du mont des Oliviers, huile sur toile, 1870

Le grand peintre américain Frederick Edwin Church (1826-1900) voyagea en Terre Sainte en 1867-68 ; Il est connu pour des oeuvres monumentales représentant des paysages grandioses, notamment du continent américain;  l'un de ses tableaux les plus réputés est Le Coeur des Andes.

The Nelson-Atkins Museum of Art.

Wikipédia

 

 

 

MARK TWAIN

UN HUMORISTE EN TERRE SAINTE

 

 

Il arrive que les descriptions de la Palestine au 19 ème siècle, qu’on pourrait croire n’avoir qu’un intérêt documentaire et historique, nourrissent des polémiques politiques actuelles. Cela n’a rien d’étonnant compte-tenu de la situation régionale extrêmement sensible, marquée depuis des décennies par le conflit israélo-palestinien qui a connu depuis 2023 une flambée de violence et de destructions inédite.

Dans ce conflit, les descriptions du passé jouent un rôle, modeste, mais certain. 

C’est ainsi que les descriptions de la Palestine dans le livre de Mark Twain, The Innocents Abroad (Le Voyage des Innocents) sont devenues un enjeu politique.

Mark Twain, dont le voyage est payé par un journal et une maison d’édition, s'embarque en juin 1867, sur le Quaker City pour « le premier grand voyage organisé de l'histoire du tourisme », selon Wikipédia ; il s’agit d’un pèlerinage en Terre Sainte organisé par l’Église évangéliste de Brooklyn qui doit durer 5 mois et demi et qui comporte des étapes dans les lieux touristiques d’Europe (Paris, Marseille, Rome etc) avant de faire des escales en Afrique du nord, Terre Sainte et Egypte.

Après avoir publié au fur et à mesure ses impressions dans le journal qui a payé le voyage, Twain publia celles-ci, corrigées, en volume en 1869 sous le titre The Innocents Abroad (mot-à-mot Les Innocents à l’étranger, avec le sous-titre  The New Pilgrim's Progress  (le Nouveau voyage du Pèlerin, par référence à un live bien connu de la littérature anglaise du 17 ème siècle, The Pilgrim’s Progress de John Bunyan). Ce livre lança la réputation de Twain comme écrivain et resta son œuvre la plus vendue de son vivant.

L’humour est la principale caractéristique du livre de Twain. Il prend volontiers (certains diront facilement) comme cibles les populations et les usages des pays visités, mais aussi le contraste entre les légendes et récits historiques, et la réalité mesquine et banale, de façon à « dégonfler » continuellement les versions emphatiques de l’Histoire. Il se moque aussi de la sentimentalité américaine qui imprégnait les livres sur la Terre sainte, notamment La Vie sous la tente en Terre sainte de William C. Prime,  et des pratiques jugées bigotes des religions catholiques ou orthodoxes – mais en prenant soin de ne pas critiquer ce qui aux Etats-Unis faisait l’objet d’un consensus respectueux (quelles que soient à cet égard les idées de Twain).

Le contraste (exagéré sans doute) entre les récits dramatiques de voyage et la réalité prosaïque, est aussi un ressort utilisé constamment par Twain.

Ainsi, lors de sa visite au Jourdain, il note que « de nombreuses rues en Amérique sont deux fois plus larges que le Jourdain », que celui-ci est moins large que Broadway.   Les  touristes sont avertis que des Bédouins pourraient les attaquer  - et effectivement une attaque semble se produire,  mais ce sont tout simplement des Arabes déguenillés, gesticulant comme des fous  et armés de fusils rouillés, qui viennent en renfort pour soi-disant la protection des touristes. Twain conclut que les Bédouins, ces « vagabonds du désert – ces hors-la-loi sanguinaires toujours prêts à commettre l'irréparable, mais qui ne le commettent  jamais », sont une arnaque inventée pour faire payer les touristes pour des gardiens inutiles qui les accompagnent durant leurs visites. D'ailleurs, «  durant tout notre voyage, nous n'avons croisé aucun Bédouin ».

 

 

 

« IL VAUT MIEUX LES OBSERVER DE LOIN »

 

 

On peut aussi  juger de  l'humour de Twain par ce passage dans lequel il décrit les habitants de Tibériade, s’amusant aux dépens des Arabes et des Juifs :

« Il vaut mieux les observer de loin. Ce sont des Juifs, des Arabes et des Noirs particulièrement laids. La misère et la pauvreté font la fierté de Tibériade. Les jeunes femmes portent leur dot, suspendue à un fil de fer épais qui descend de la tête jusqu'à la mâchoire : des pièces d'argent turques qu'elles ont amassées ou héritées. (…) J'y ai vu des héritières qui valaient, de leur propre chef, jusqu'à neuf dollars et demi, je suppose. Mais de tels cas sont rares. Quand on en rencontre une, elle prend naturellement des airs distingués. (…)

On dirait que ces individus dégingandés au nez longiligne et à l'air dyspeptique, coiffés de chapeaux indescriptibles et arborant une longue boucle tombant devant chaque oreille, sont les vieux pharisiens imbus de leur bon droit dont parlent les Écritures. À vrai dire, ils en ont l'air. »

Les personnages décrits dans le deuxième paragraphe sont évidemment des Juifs orthodoxes. Doit-on y voir de l’antisémitisme ?

Avant même d’être parvenu en Terre Sainte, lors de sa première confrontation avec des femmes voilées (à Tanger), Twain plaisante à leur sujet (elles s’exposent volontiers au regard d’un chien de chrétien quand il n’y a pas d’homme arabe dans les parages, et alors on peut voir qu’elles font très sagement de se voiler, car elles sont d’une laideur atroce)*. Ici encore, nos contemporains n’apprécient pas ces facéties et pourraient parler de racisme.

                                                              * « I have caught a glimpse of the faces of several Moorish women (for they are only human, and will expose their faces for the admiration of a Christian dog when no male Moor is by), and I am full of veneration for the wisdom that leads them to cover up such atrocious ugliness .»

 

Enfin, Twain comme tous ses devanciers fait un sort au « despotisme oriental » des Ottomans qui maintient les populations dans la misère:  « Les Syriens sont très pauvres, et pourtant ils sont écrasés par un système fiscal qui rendrait n'importe quelle autre nation folle. » Lors de sa visite à Damas, il voit le mausolée des chrétiens massacrés en 1861 [erreur pour 1860?], ce qui lui inspire quelques phrases violentes contre les Turcs et les Arabes. Il souhaite  explicitement la destruction de la Turquie (il rappelle que cette destruction amplement méritée a été jusqu'à maintenant évitée grâce à la France et à la Grande-Bretagne) et met ses espoirs dans la Russie : « Quelle haine envers les chrétiens à Damas ! – et dans presque toute la Turquie d'ailleurs. Et comme ils le paieront cher quand la Russie retournera ses canons contre eux ! » 

 

 

LONGUE VIE AUX PÈRES DES MONASTÈRES DE PALESTINE

 

 

Pourtant Twain est aussi capable de reconnaître la valeur des gens qui diffèrent de lui - dans certaines limites, assurément.

Il décrit sévèrement les moines catholiques du monastère de Mar Saba (ou Saint Saba), où lui et ses compagnons viennent passer  la nuit après leur fatigante excursion à la Mer morte : « Tout ce qui est aimable, beau, digne d'intérêt, ils l'ont éloigné d'eux. Contre tout ce qui est agréable à regarder, contre tout ce qui est un plaisir pour l'oreille, ils ont verrouillé leurs portes massives et dressé à jamais leurs murs de pierre implacables. Ils ont banni la douce grâce de la vie et n'ont laissé derrière eux qu'une parodie misérable et décharnée (...) leurs coeurs n'ont jamais de haine et jamais d'amour; leur poitrine ne se gonfle jamais du sentiment : « J'ai un pays et un drapeau. » Ce sont des morts qui marchent. »

Mais immédiatement il se reprend :  les moines méritent-ils ces reproches ?  «  Non, ils ont été trop bienveillants envers nous pour cela. (...)  Ils savaient que nous étions étrangers et protestants, et qu'il était peu probable que nous éprouvions de l'admiration ou une grande amitié à leur égard. Mais leur immense charité les préoccupait au-dessus de telles considérations. (...)  Ils nous ouvrirent leurs portes et nous accueillirent chaleureusement. Ils ne posèrent aucune question et ne firent aucune démonstration ostentatoire de leur hospitalité. Ils ne cherchèrent aucun compliment. (...)  J'ai été élevé dans l'hostilité envers tout ce qui est catholique, et parfois, de ce fait, je trouve plus facile de déceler les défauts du catholicisme que ses mérites. Mais il est une chose que je ne peux ignorer, ni oublier : la sincère gratitude que je dois, comme tous les pèlerins, aux Pères conventuels de Palestine. Leurs portes sont toujours ouvertes, et tout homme digne qui s'y présente est toujours le bienvenu, qu'il vienne en haillons ou vêtu de pourpre. Les monastères catholiques sont une bénédiction inestimable pour les pauvres (...) nous sommes tous prêts à lever nos verres et à souhaiter santé, prospérité et longue vie aux Pères conventuels de Palestine*. »

                                                             * Le monastère de Mars Saba est un monastère grec orthodoxe. On se demande comment Twain a pu le confondre avec un monastère catholique. Aurait-il confondu deux monastères ? 

 

A la fin de son livre, on trouve une phrase souvent citée de Twain : « Travel is fatal to prejudice, bigotry, and narrow-mindedness » (voyager porte un coup fatal aux préjugés, à la bigoterie et à l’étroitesse d’esprit). Au lecteur de juger si le voyage de Twain justifie cette phrase . Mais on peut aussi beaucoup pardonner à un humoriste d'une époque qui n'est plus la nôtre. 

 

 

Mark Twain, photo-carte de visite, 1869.

Site New-York Heritage, https://nyheritage.org/collections/mark-twain-collection


 

 

 

« UN PAYS DESOLÉ DONT LE SOL EST POURTANT RICHE, MAIS ENTIÈREMENT ENVAHI PAR LES MAUVAISES HERBES… »

 

 

Certaines formulations d’un humour peut-être discutable ne sont pourtant pas ce qui est le plus couramment reproché à Mark Twain.

Alors de quoi s’agit-il ? En décrivant la Palestine comme une région aride et inculte, Twain aurait en quelque sorte fait le jeu (par anticipation) du gouvernement israélien, qui se flatte depuis l’immigration en grand nombre des Juifs en Palestine avant 1948 et depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, d’avoir complètement changé la physionomie régionale et transformé des terrains incultes en terrains cultivés. Inversement, les descriptions de Twain seraient à charge contre les Arabes, qui sont présentés comme incapables de cultiver les terres qu’ils occupent - sinon pour de chétives productions, au mieux.

Lisons un critique de Twain sur un site pro-Palestinien : «  Mark Twain est un auteur américain de renom dont la contribution à la littérature américaine est immense. Cependant, son œuvre est empreinte de stéréotypes dangereux, de racisme, d'antisémitisme et, souvent, de contradictions. Le citer et faire de lui une autorité sur la région en se basant sur un bref séjour est donc trompeur. » (dans le texte original en anglais, le mot « antisemitism » est en gras…)*. L’auteur explique en note que « Mark Twain visita la région peu après la fin des hostilités entre les Druzes chrétiens et musulmans au Mont-Liban, où plus de dix mille Arabes chrétiens (principalement maronites) furent massacrés en 1861 [erreur pour 1860?], ce qui devrait expliquer ses remarques ouvertement racistes à l'égard des Turcs, des Arabes et des musulmans en général. » (au passage il est curieux de parler de Druzes chrétiens,  et le phrase assimile au racisme l'indignation contre un massacre commis par des musulmans - sans d'ailleurs rechercher ce que Twain a vraiment dit sur le sujet ...).  

Le site rappelle que moins de  17% du territoire palestinien (devenu israélien) est en zone arable (en renvoyant aux renseignements statistiques de la CIA  pour Israël **) et que de plus, Twain a visité la région en plein été, ce qui a influé sur ses impressions (https://www.palestineremembered.com/Acre/Articles/Story845.html).

                                                                          * L’accusation d’antisémitisme est supposée (un peu paradoxalement, compte-tenu des positions qui sous-tendent la critique faite à Twain) ruiner la crédibilité de Twain, parallèlement à l’accusation de racisme. Elle repose (outre quelques « piques » moqueuses notamment dans The Innocents abroad) sur un texte de 1899, Concerning The Jews (à propos des Juifs) que la plupart des commentateurs considèrent au contraire comme un éloge des Juifs, certains disant toutefois que cet éloge est à double tranchant puisqu’on peut détester les Juifs justement en raison de la supériorité que Twain leur attribue. Mais il est indéniable que Twain était convaincu de cette supériorité et qu’il pensait rendre justice aux Juifs. Parmi les phrases remarquables de Twain dans ce texte : « De tout temps, il [le peuple juif] a mené un extraordinaire combat dans le monde, et il l’a mené pieds et poings liés. Il en tirerait vanité qu’on devrait lui pardonner. »

                                                                                ** Le site de la CIA donne un chiffre même inférieur à 17% mais peut-être parce que le chiffre a été modifié entretemps. Faut-il comprendre que 17% constitue la zone cultivable (ce qui semble peu) ou la zone effectivement cultivée ? En tout état de cause, le chiffre est utilisé dans l’article pro-palestinien pour établir que la plus grande partie du territoire de la Palestine (devenue Israël) est naturellement aride.

 

Vue de Jérusalem prise du nord-est. Gravure extraite du livre de Mark Twain, The Innocents abroad

 

 

TWAIN A-T-IL DÉFIGURÉ LA PALESTINE ?

 

 

L’article Wikipédia Récit de voyage en Palestine  comprend une section « Débat sur les descriptions du milieu du XIXe siècle » (aucune section similaire n’existe pour les périodes antérieures); cette section  donne quelques extraits du texte de Twain : « La Palestine est assise sur le sac et les cendres*. Elle est sous l'emprise d'une malédiction qui a flétri ses champs et entravé ses énergies. La Palestine est désolée et mal aimée … »

                                                                 * Formule biblique, symbole de deuil et d’humiliation. Dans le texte de Twain : « Palestine sits in sackcloth and ashes. »

 

« Il n'y avait pratiquement pas d'arbre ou d'arbuste. Même l'olivier et le cactus, ces amis rapides [ ? autre traduction : fidèles]  d'une terre sans valeur, avaient presque déserté le pays ». « Il y a là une désolation que même l'imagination ne peut gratifier du faste de la vie et de l'action*. Nous avons atteint Tabor en toute sécurité. Nous n'avons jamais vu un être humain sur tout le trajet. » « Il n'y a pas un seul village sur toute son étendue - pas sur trente miles dans l'une ou l'autre direction. ...On peut faire 16 km dans les environs et ne pas voir dix êtres humains. [...] ces déserts non peuplés, ces monticules rouillés et stériles... »

                                                                    * Il s’agit du site de la bataille de Hattin, d’où la formule de Twain.

 

L’article Wikipédia précité commente : « Ces descriptions des zones non arables souvent citées que peu de gens habitent sont, comme le dit Twain, « en contraste » avec les scènes occasionnelles de terres arables et d'agriculture productive ».

« L'auteur Kathleen Christison a critiqué les tentatives d'utiliser l'écriture humoristique de Twain comme une description littérale de la Palestine à cette époque. Elle écrit que « les descriptions de Twain figurent en bonne place dans les documents de presse du gouvernement israélien qui présentent un argument en faveur de la rédemption par Israël d'une terre qui était auparavant vide et stérile. Ses caractérisations grossières de la terre et du peuple à l'époque précédant l'immigration juive massive sont également souvent utilisées par les propagandistes américains pour Israël ». Par exemple, elle note que Twain a longuement décrit les Samaritains de Naplouse sans mentionner du tout la population arabe beaucoup plus importante. La population arabe de Naplouse à l'époque était d'environ 20 000 personnes. »

 

 

« L’OLIVIER ET LE CACTUS, CES FIDÈLES COMPAGNONS D’UNE TERRE ARIDE »

 

 

Si on se reporte au texte de Twain, il est évident que ce dernier décrit des endroits d’apparence fertile et d’autres désertiques.

«  Le canyon étroit où se situe Naplouse, ou Sichem, est intensément cultivé, et son sol, d'une noirceur et d'une fertilité exceptionnelles, est bien irrigué. Sa végétation luxuriante contraste avec les collines arides qui l'entourent. L'une de ces collines est l'antique Mont des Bénédictions, l'autre le Mont des Malédictions ; et les sages en quête d'accomplissement des prophéties croient y trouver un tel prodige : le Mont des Bénédictions serait étrangement fertile, tandis que son voisin serait étrangement stérile. Nous n'avons cependant pas constaté de différence significative entre eux à cet égard. »

« Plus nous avancions, plus le soleil tapait fort et plus le paysage devenait rocailleux, aride, repoussant et morne. On aurait dit que chaque mètre carré de terre avait été occupé pendant des siècles par un atelier de tailleur de pierre. Il n’y avait presque pas un arbre ni un arbuste. Même l’olivier et le cactus, ces fidèles compagnons d’une terre aride, avaient quasiment déserté le pays. Il n’existe pas de paysage plus lassant que celui qui borde les abords de Jérusalem. La seule différence entre les routes et la campagne environnante, peut-être, réside dans la présence, plus importante, de pierres sur les routes. (…) Jérusalem restait invisible. Nous avons repris notre route avec impatience. Nous nous sommes arrêtés un instant à l'antique fontaine de Beira.»

« ...Un pays désolé dont le sol est pourtant riche, mais entièrement envahi par les mauvaises herbes. »

Lorsque la nature est incontestablement belle, Twain ne manque pas de glisser sa note d’ironie :  «  Nous sommes finalement arrivés au majestueux bosquet d'orangers où repose la cité orientale de Jaffa ; nous avons franchi les remparts, puis emprunté à nouveau d'étroites ruelles au milieu d'un tas de haillons en mouvement [les habitants !], et contemplé d'autres paysages et vécu d'autres expériences qui nous étaient depuis longtemps familières. »

Mark Twain écrit à la fin des chapitres consacrés à la Palestine :

«  Ainsi s'achève le pèlerinage. Nous devrions nous réjouir de ne pas l'avoir entrepris dans l'espoir d'admirer les merveilles de la nature, car nous aurions été déçus – du moins en cette saison. L’auteur de « La Vie en Terre Sainte » [probablement un auteur américain]  observe :

« Si la Terre Sainte peut paraître monotone et peu engageante à ceux qui sont habitués à la verdure luxuriante, aux cours d'eau abondants et à la diversité des paysages de notre pays [les Etats-Unis probablement], il ne faut pas oublier que son aspect, pour les Israélites, après quarante années de marche épuisante à travers le désert, devait être tout autre. »

Ce que nous admettrons volontiers. Mais elle est véritablement « monotone et peu engageante », et rien ne justifie de la décrire autrement.

De toutes les régions aux paysages lugubres, la Palestine est sans doute la plus morne. Les collines y sont arides, ternes et sans charme. Les vallées sont des déserts hideux, bordés d'une végétation chétive qui semble empreinte de tristesse et de désespoir. La mer Morte et la mer de Galilée sommeillent au milieu d'une vaste étendue de collines et de plaines où le regard ne trouve aucune teinte agréable (…) Chaque contour est dur, chaque détail distinct, il n'y a pas de perspective – la distance n'opère ici aucun enchantement. C'est une terre désespérée, morne, au cœur brisé.

De petits bouts du territoire doivent être magnifiques au printemps, et d'autant plus beaux par contraste avec l'immense désolation qui les entoure de toutes parts. J'aimerais tant voir les rives du Jourdain au printemps, et Sichem, Esdraelon, Ajalon et les confins de la Galilée – mais même alors, ces endroits ne sembleraient que de simples jardins miniatures disséminés à intervalles réguliers dans l'immensité d'une désolation sans fin. »

Ainsi Twain admet bien l’existence de quelques parcelles fertiles mais elles ne sont (pour lui) que des exceptions dans la désolation de l’ensemble.

 

 

« LA PALESTINE EST ASSISE SUR LE SAC ET LES CENDRES »

 

 

Le dernier chapitre concernant la Palestine se termine par  le passage célèbre :

« La Palestine est assise sur le sac et les cendres. Le poids d'une malédiction plane sur elle, ravageant ses champs et paralysant ses forces. (…) sur ses bords [de la Mer Morte] ne poussent que mauvaises herbes, quelques touffes de roseaux éparses et ce fruit perfide qui promet de désaltérer les lèvres desséchées, mais se réduit en cendres au contact*. »  A Nazareth «  désolée (…) on ne trouve plus qu'un campement sordide de Bédouins du désert ; Jéricho la maudite n'est plus qu'une ruine en décomposition (…)  Bethléem et Béthanie, dans leur pauvreté et leur humiliation, ne conservent plus rien qui puisse rappeler (…) la présence du Sauveur (…)  Jérusalem elle-même, (... ) n'est plus qu'un village misérable (…) [les rives de la mer de Galilée] ne sont plus qu'un désert silencieux. Capharnaüm n'est plus qu'une ruine informe ; Magdala abrite des Arabes miséreux ; Bethsaïda et Chorazin ont disparu de la surface de la terre, et les « lieux désertiques » alentour (…) sommeillent dans le silence d'une solitude peuplée seulement par les rapaces et les renards tapis dans l'ombre.

La Palestine est désolée et disgracieuse [unlovely]. Et pourquoi en serait-il autrement ? La malédiction divine peut-elle embellir une terre ?

La Palestine n'appartient plus au monde du quotidien. Elle est sacrée pour la poésie et la tradition ; elle est un pays de rêves. »

                                                            * Twain fait allusion aux pommes des rives de la Mer morte, qui selon la légende paraissent mûres et tombent en cendres. Il en a mangé une, elle était seulement amère - mais elle n'était probablement pas mûre...

 

On remarque que Twain, qui a pourtant la réputation d’un athée, reprend le vieux thème de la malédiction divine – mais faire preuve de conformisme religieux était sans doute inévitable dans les Etats-Unis de l’époque, d’autant que Twain avait déjà dû agacer les esprits bien-pensants en signalant à chaque occasion le contraste entre la grandiloquence des textes bibliques et la réalité étriquée de la Palestine véritable. Pourtant sa conception de la Palestine comme « pays de rêves », terre « sacrée pour la poésie et la tradition » ne manque ni d'intuition ni de grandeur, même si ces remarques contrastent avec le parti-pris de plaisanterie adopté dans le cours du récit.

 

Twain fut « lancé » par The Innocents Abroad. Avec la publication des Aventures de Tom Sawyer, celle des Aventures de Huckleburry Finn, ses nombreuses nouvelles et oeuvres autobiographiques, il devint l'écrivain américain le plus célèbre de sa génération et l'un des pères fondateurs incontesté de la littérature américaine.

 

 

Vue de Jaffa. Gravure extraite du livre de Mark Twain, The Innocents abroad.

 

 

DES POLÉMIQUES PERMANENTES

 

Mark Twain considérait que les paysages qu’il avait vus étaient arides et désolés, dans leur ensemble. C’était à peu près la vision qu’avaient eu Chateaubriand et Géramb (voir partie 1) bien qu’ils aient estimé que l’aspect désertique de la Palestine était en grande partie dû à la mauvaise administration des Musulmans.

On a vu qu’au contraire, Lamartine (partie 2) avait vu la Palestine comme un territoire fertile et plaisant,  dans l’ensemble, tout en considérant, lui aussi, qu’une meilleure utilisation des terres (et donc une meilleure administration) pourrait augmenter la fertilité du pays.

Lamartine s’est agacé de ces « voyageurs pressés d’arriver et d’écrire »,  qui ont vu  une «  terre nue, rocailleuse, stérile », description qui ne vaut que pour la route de Jaffa à Jérusalem.

Lamartine évoque aussi les polémiques qui peuvent surgir à-propos de certaines  descriptions  ou des comparaisons entre ce que dit la Bible et la réalité bien plus modeste que les voyageurs découvrent : «   Qu’importe que le Jourdain soit un torrent ou un fleuve ? que la Judée soit un monceau de roches stériles ou un jardin délicieux ? que telle montagne ne soit qu’une colline, et tel royaume une province ? Ces hommes qui s’acharnent, se combattent sur de pareilles questions, sont aussi insensés que ceux qui croient avoir renversé une croyance de deux mille ans, quand ils ont laborieusement cherché à donner un démenti à la Bible… » 

Il est probable que les paysages pouvaient apparaître plaisants ou déplaisants selon la saison et surtout selon la personnalité du voyageur et ses goûts. La comparaison du verre à moitié plein que les autres voient à moitié vide, pourrait s’appliquer ici.

Mais comment les géographes de l’époque, astreints à une plus grande objectivité, du moins on le suppose, ont-ils décrit la Palestine ? *

                                                                * Les géographes n’avaient pas voyagé dans tous les lieux figurant dans leurs livres. Ils utilisaient les descriptions des voyageurs.

 

 

 

LA PALESTINE DANS LA GÉOGRAPHIE DE MALTE-BRUN

 

Nous nous référons à la célèbre Géographie universelle de Malte-Brun  complétée par Eugène Cortambert, édition de 1863.

On y trouve les descriptions suivantes :

« Il nous reste à considérer l’ancienne Palestine avec les petites provinces qui le plus souvent en ont fait partie ». L’auteur rappelle que le nom de Palestine « fut appliqué particulièrement par les Romains ; il vient des Philistins ou Palestins qui n’en occupaient qu’une petite partie au sud- ouest, mais qui brillaient par leur énergie, leur valeur et leur commerce . La population de cette région est à peine aujourd’hui de 300 000 âmes ;  elle était suivant M.  Mislin de 5 000 000 sous David. ». Il décrit la plaine de Haourân : « Dans toute la Syrie il n’y a pas de contrée plus renommée pour la culture du froment que le Haourân. Quand le vent remue les blés, la plaine immense présente l’aspect d’une mer ondoyante. »  Certes, mais la plaine et dans la Syrie actuelle.

 

«  LA GALILÉE SERAIT UN PARADIS SI ... »

 

Le Jourdain « dans la partie supérieure de son cours,  borde la fertile et pittoresque Galilée qui forme aujourd’hui le district de Saphad ou Safet.  (…) Les Juifs talmudistes y ont une école et une imprimerie célèbres et la considèrent comme une de leurs quatre villes sacrées ; les autres sont Hébron,  Jérusalem et Tabarieh.  Ils y habitent un quartier séparé entouré d’un mur percé de plusieurs portes qu’on ferme la nuit. Tabarieh est une petite ville remplaçant la grande ville de Tibériade (…) Des dattiers, des orangers, des indigotiers couronnent ce pittoresque bassin »,  mais il n’y a plus de pêcheurs dans le lac. Nazareth est une «  petite ville de 2000 habitants,  la plupart chrétiens ». « A deux lieues au sud de Nazareth,  s’élève au-dessus de la plaine d’ Esdrélon,  une pyramide de verdure, les oliviers et les sycomores en couronnent le sommet, où s’étend une plaine couverte de blé sauvage,  c’est le mont Thabor. »

«  La Galilée serait un paradis si elle était habitée par un peuple industrieux ; on y voit des ceps de vigne qui ont 50 à 60 centimètres de diamètre  (…) une seule grappe de raisin longue d’environ un mètre suffit avec de l’eau et du pain au souper d’une famille entière.  Les plaines d’Esdrélon et tous les autres cantons de pâturages sont occupés par des tribus arabes autour de leurs tentes brunâtres ;  les agneaux et les moutons bondissent en cadence au son du chalumeau qui à l’entrée de la nuit les rappelle.  L’ancienne Samarie comprend les districts d’Areta et de Naplous . Dans le premier,  on trouve au nord de la fertile plaine de Saron ou Saronas, les restes de Césarée (…)  Mais en général ce n’est qu’un amas désert de colonnes brisées, de blocs de marbre, de fragments de porphyre, de débris de temples et de palais, de tours renversées et d’un amphithéâtre comblé. »  

Au sud du golfe de Khaïfa [Haïfa] «  s’élève le remarquable promontoire du mont Carmel « au milieu de forêts de chênes et d’oliviers dont la verdure est interrompue par la blancheur des rochers calcaires.  L’ancienne église du couvent qui avait été démolie par suite de l’insurrection grecque a été rebâtie (…) au  moyen des sommes envoyées par les chrétiens d’Occident…  »

«  Quoique dépouillée en grande partie des forêts, des vignes et des cultures qui l’ornaient autrefois,  cette montagne conserve des restes de son ancienne beauté,  des arbres en couronnent le sommet et les flancs en sont tapissés de plantes odoriférantes avec lesquelles les religieux font une liqueur médicinale estimée. »

« La ville de Naplous ou Nablous,  l’ancienne Néapolis du siècle d’Hérode mais plus connue sous son nom primitif de Sichem, renferme dans des maisons de peu d’apparence une population considérable pour ce pays désert :  on la porte à 10000 âmes. »

«  Les Samaritains nommés en arabe Semri adorent encore Jéhovah sur les verdoyantes hauteurs de Garizim (…)  Ils ont oublié leur idiome qui était un dialecte de l’hébreu (…)  le pays produit en abondance du blé, des soies et des olives.  La Judée proprement dite comprend le district de Gaza ou l’ancien pays des Philistins, celui de Khalil ou d’Hébron et celui d’El Kods ou de Jérusalem. »

 

 

« SI LA JUDÉE ETAIT CULTIVÉE… »

 

 

En ce qui concerne Jaffa, « Si la Judée était cultivée, les exportations de coton de ce port seraient considérables.  On en expédie des savons et de l’huile, produits du pays. Il y a des bosquets d’orangers, de palmiers et les plus beaux jardins de la Palestine.  Les environs en sont charmants et le nom même de Joppé [ancien nom de Jaffa] en hébreu signifie l’agréable (…)  Les bords de la mer se couronnent de lentisques, de palmiers et de nopals ;  plus haut les vignes, les oliviers les sycomores répondent aux soins du jardinier, les bosquets naturels se composent de chênes verts,  de cyprès,  d’andrachnés et de térébinthes (…) de romarins, de cistes et de tubéreuses. Des voyageurs « ont dîné à l’ombre d’un citronnier de la grandeur d’un de nos forts chênes ;  ils ont vu des sycomores qui ombrageaient trente personnes (…) Le vin de Saint-Jean près de Bethléem est délicieux.  Les oliviers sauvages près de Jéricho donnent de très grands fruits et une huile très fine.  Dans les lieux arrosés, le même champ après avoir donné des blés au mois de mai, produit des légumes en automne ;  plusieurs arbres fruitiers sont continuellement chargés en même temps de fleurs et de fruits ;  les mûriers plantés en ligne dans les campagnes sont enlacés de branches de vigne.  Si dans les chaleurs, cette végétation semble languir et même s’éteindre si dans les montagnes, elle est en toutes les saisons clairsemée, il ne faut pas s’en prendre uniquement à la nature de tous les climats chauds et secs,  mais à l’état de barbarie où sont plongés les habitants actuels. » « Quels prodiges de fertilité ces soins n’ont-ils pas dû produire sous un soleil ardent où il ne faut qu’ un peu d’eau pour vivifier les germes des végétaux ?  Les rapports des anciens sur la fertilité de la Judée recueillis par l’abbé Guénée ne présentent donc aucune contradiction avec l’état présent des choses (…)  L’espace où à présent on voit languir une centaine d’individus,  en nourrissait autrefois des milliers. »

« … les troupeaux des Arabes y trouvent encore des pâturages très succulents et les abeilles sauvages ramassent dans le creux des rochers un miel parfumé …»

 

 

« LA VÉGÉTATION SE RETIRE ET MEURT … »

 

 

« D’un autre côté, les anciens [les auteurs et voyageurs de l’Antiquité] et surtout les Hébreux,  n’ont pas négligé de remarquer l’aridité de la chaîne centrale de la Judée et des déserts qui s’étendent à l’est de ces montagnes vers la mer Morte. (…) En s’approchant du centre de la Judée, dit un écrivain célèbre, les flancs des monts s’élargissent et prennent à la fois un air plus grand et plus stérile,  peu à peu la végétation se retire et meurt, les mousses mêmes disparaissent,  une teinte rouge et ardente succède à la pâleur des rochers.  Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux ; ces sommets ne s’entrouvrent qu’au levant pour laisser voir le gouffre de la mer Morte et les montagnes lointaines de l’Arabie. »

Comme on voit, la description est loin de montrer une terre naturellement aride, sauf en quelques endroits, mais comme il est quasiment de règle à son époque, le géographe affirme que les terrains naturellement fertiles pourraient avoir une meilleure production s’ils étaient mieux cultivés, ou s’ils étaient cultivés tout court ; il attribue cette carence aux habitants, qui se contentent de ce que la terre produit sans effort, d’où le faible nombre d’habitants.

 

 

Vue de Jérusalem; extraite de la Géographie Universelle de Malte-Brun, complétée par Cortambert, ed. Dufour, Mulat et Boulanger, 1859. Noter la légende : "Jérusalem (Syrie)".

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APPENDICE 1

EXTRAITS DES VOYAGES EN PALESTINE ET EN SYRIE DE GEORGE ROBINSON , tome 2, la Syrie :

 

 

HABILLEMENT FÉMININ

 

Robinson évoque les habillements variés des femmes en Orient, en distinguant les toilettes d’intérieur et celles d’extérieur. Il signale l’habitude chez les femmes des classes moyennes et élevées et même parmi beaucoup de femmes des  classes pauvres,  de teindre «  certaines parties de leurs mains et de leurs pieds avec les feuilles de hennah [sic]  », ce qui lui semble disgracieux en raison de la couleur peu agréable que cela produit.

 «  Un artifice plus séduisant, c’est celui de noircir le bord des paupières tant en-dessus qu’en -dessous au moyen d’une poudre appelée kohol [sic]. »

Mais  le point commun de toutes les toilettes portées à l’extérieur est de dissimuler le visage. Il prétend que l’origine de cette coutume est dans le Coran. Sa description est à la fois relativement sympathique et ironique : « Les Orientaux désirant cacher aux étrangers tout ce que la personne ou la toilette d’une femme a d’attrayant,  ce costume de promenade aussi incommode que disgracieux doit remplir parfaitement leur but.  Du reste un musulman bien élevé a soin de détourner la vue toutes les fois qu’une femme paraît devant lui ;  mais si par hasard ses yeux rencontrent ceux d’un de ces fantômes ambulants,  il ne s’attache pas à le regarder car l’expérience lui a appris que des prunelles étincelantes ne garantissent nullement l’ existence d’autres charmes … »

 

 

UN ORATOIRE DRUZE

 

«  Voyant la porte ouverte, j’allais m'en approcher, lorsque quelques personnes qui se trouvaient là m'avertirent de m'éloigner. M. Abbott, à qui je rapportai cette circonstance, me dit que c'était un oratoire druse et que j'avais bien fait d'obéir à l'avertissement, car les sectaires sont très ombrageux à cet égard, plus peut-être que les musulmans mêmes, leurs cérémonies et rites religieux étant enveloppés d'un profond mystère. Tout ce qu'on sait sur leur religion, encore n'est-ce que par conjecture, c'est qu'elle est un reste d'une hérésie de l'islamisme, inventée par quelque audacieux imposteur dans un but politique. Il est évident que leur croyance ne doit pas son origine au fanatisme, car les Druses sont un peuple fort tolérant, surtout en matière de religion… »

 

 

DANGERS À DAMAS

 

« La population totale de Damas est estimée à cent vingt ou cent cinquante mille âmes, dont douze mille chrétiens de différentes sectes et dénominations, deux ou trois mille juifs, et le reste mahométans. Ces derniers sont depuis longtemps renommés pour leur superstitieux attachement à l’islamisme, ainsi que pour leur haine et leur persécution contre toute autre religion. J'eus pour mon propre compte l'occasion peu désirable d'en ressentir les effets, même avant d'être entré dans ses murs… »

«  Je n’ignorais pas que Damas était du petit nombre des villes de l’empire turc où le fanatisme religieux avait conservé une ligne de démarcation bien tracée entre la partie mahométane et chrétienne de la population.  Cette dernière est exposée à un grand nombre d’humiliations;  ainsi par exemple,  comme naguère au Caire et à Jérusalem,  on ne lui permet pas de pénétrer dans la ville à cheval. » Robinson avait l’intention de respecter cet interdit, mais fatigué, il oublie son intention.

Alors qu’il était plongé dans ses réflexions,  « deux ou trois Turcs à figures sinistres s' élancèrent vers moi et saisissant la bride de mon cheval, me demandèrent insolemment si je n’étais pas un Djaour ou infidèle.  Je ne balançai pas à avouer ma religion,  mais je ne pus m’empêcher de répondre Ana nazerân djaour deyil : Je suis un chrétien et non pas un infidèle.  Je n’eus pas plus tôt lâché ces paroles que je fus violemment arraché de dessus mon cheval et salué d’une volée d’imprécations.  En un instant quelques centaines d’habitants s’étaient réunis autour de moi… »

Robinson comprend qu’il doit éviter de les exciter. Mais « ils découvrirent sur l’étoffe à fleurs qui formait mon turban quelques endroits verts, couleur privilégiée [pour les musulmans] et aussitôt on me l’arracha.  Un jeune polisson que le diable emporte,  encouragé par l’outrage qu’ on me faisait subir s’approcha et me cracha sur la barbe.  Ce dernier affront me fit un moment sortir de mon sang froid,  mais je me rappelai sur le champ que la moindre riposte de ma part serait suivie d’une mort immédiate … »

Il s’assied un moment puis «  je me levai et gagnai comme je pus les portes de la ville suivi par une nuée d’enfants et de femmes qui me lançaient des pierres.  Pendant toute cette épouvantable scène qui dura au moins une demi-heure,  les femmes (…)  étaient encore plus acharnées que les hommes.  Je crus un moment que j’allais périr aux portes de Damas … »

Un ami européen, à Damas, lui raconte une mésaventure de même nature. « Le lecteur aura déjà remarqué par quelques-unes des pages précédentes, que si l’on éprouve une grande satisfaction en traversant ces belles régions,  ces sensations délicieuses sont souvent empoisonnées par de grands dangers ou de vives contrariétés… »

 

 

PRÉPARATIFS POUR UNE EXCURSION DANS LE HAOURAN ET AUTRES LIEUX

 

« Mon ami le capitaine Chesney m'ayant proposé de l’accompagner dans une excursion qu’ il comptait faire dans les contrées au sud de Damas et plus particulièrement dans la grande plaine du Haouran,  dans le désert rocheux du Ledja et dans le district montagneux situé à l’est du Jourdain,  je saisis avec joie l’occasion de visiter ces intéressantes provinces  (…)

« Jusqu'ici j'avais porté la longue robe dont se couvrent les marchands nés dans le Levant. Par le conseil de mes amis, je la laissai de côté et je pris le costume du peuple que j'allais visiter, costume qui ressemble beaucoup à celui des Bédouins,  leurs voisins du côté du désert. Il consiste en une étoffe de coton blanche et grossière, formant le kombaz ou robe, avec le caleçon pareil. Par-dessus se met l'abba ou manteau d'étoffe grossière rayée noir et blanc et sans coutures. Le gracieux burnous blanc dont on se sert en Barbarie [Afrique du nord] et en Egypte ne se porte pas en Palestine. Le bonnet rouge turc appelé tarbouch est remplacé par un bonnet de coton blanc, par-dessus lequel on met un mouchoir carré (kefié) en soie et coton, généralement jaune et vert, ployé de façon qu'un des bouts retombe par derrière, et que deux autres bouts pendent sur le devant des épaules, tandis qu'avec le quatrième on se couvre le visage pour se défendre des rayons du soleil, du vent du désert ou de la pluie. Il sert aussi à cacher les traits de ceux qui veulent rester inconnus. Le tout est attaché par une corde de poil de chameau, nommée akal. (...)  Nous achetâmes ces différents objets dans les bazars… » 

 

 

APPENDICE 2

EXTRAITS DES DOCUMENTS RELATIFS AU MEURTRE ET AUX AGRESSIONS, VIOLS ET VOLS, COMMIS À L'ENCONTRE DE LA FAMILLE DICKSON

 

Statement under oath of Mary E. Steinbeck, aged 24, native of Groton, Massachusetts.

CONSULATE OF THE UNITED STATES OF AMERICA, 
Jaffa, January 18, 1858. ) 

[déposition sous serment de Mary E. Steinbeck, âgée de 24 ans, née à Groton, Massachusetts - Consulat des Etats-Unis, Jaffa, 18 janvier 1858.

 

[Mary décrit le début de l'attaque nocture - comment les cinq bandits se présentent une première fois sous le prétexte de la vache volée puis reviennent peu après; c'est là que Frederick Steinbeck, son mari, est blessé mortellement alors qu'il était sorti se rendre compte] « Nous avons bientôt entendu un coup de feu, et Frederick ouvrit la porte peu après en s'écriant : « Oh ! Mary, j'ai pris une balle ! » (…) le sang coulait abondamment ; il essaya de parler ; il dit : « Oh ! Père, pardonnez tous mes péchés et aidez-moi à supporter cette terrible douleur. » (…)  la porte s'ouvrit et cinq hommes entrèrent ; le premier avait un long bâton et frappa mon père. Mon père tomba à la renverse ; je me précipitai vers lui, le sang ruisselait sur son visage (…)

 [parmi les agresseurs, il y a au moins un  « blanc » et des noirs, du moins des personnes qui semblent noires]*  L'homme blanc vint vers moi  (…)  il était accompagné de deux Noirs. Il me jeta à terre. Je me suis débattue, il a sorti son pistolet et me l'a pointé sur la poitrine ; alors j'ai cédé. Il m'a violée. Avant que j'aie eu le temps de me relever, un autre est arrivé ; il m'a violée et m'a mordue à la joue. Puis un troisième m'a violée. (…) Les hommes étaient en train de tout saccager.

Ils sont venus et ont demandé où était l'argent ; ils m'ont attrapée et m'ont traînée dans l'autre pièce, en me frappant à la tête ; ils sont tous sortis de la pièce sauf un ; il m'a jetée à terre, m'a mordue et m'a violée (..)  Puis ils sont sortis, mais l'un d'eux est revenu et m'a demandé où étaient les autres (…) ; il m'a traînée dans l'autre pièce et m'a violée. Avant qu'il ne me quitte, l'homme blanc entra avec une lanterne. Ils exigèrent de l'argent ; je leur dis que nous n'en avions pas. (…)

[Son père est blessé à la main par un coup de sabre pour lui faire dire où est l'argent, et Mary est frappée avec le sabre mais le coup est dévié sur une table]. L'un d'eux dit : « Tuez-la, et partons. » Un autre (…) prit un marteau et me frappa à la hanche ; il essaya de me prendre ma bague. L'un d'eux dit : « Laisse tomber. » Ils sortirent alors. Nous restâmes assis au moins une demi-heure sans bouger, dans le noir … »

 

                                           * Le témoignage de Caroline Dickson, 11 ans, indique :  « Il y avait un homme blanc avec quatre Noirs. (...) le Blanc paraissait le chef ». Ici, Blanc ne veut pas dire Européen. Mais selon d'autres indications, les quatre  personnes "noires" auraient en fait été grimées. Le "Blanc" dissimula à son tour son visage en prenant les pantalons (de sous-vêtements) de Caroline Dickson.  Caroline indique par ailleurs qu'elle comprend très bien l'arabe. 

(Version originale des documents sur le site de documents historiques The Shapell Collection

https://www.shapell.org/manuscript/1858-senate-report-outrage-at-jaffa-american-dickson-colony/)

 

 

 

20 mai 2026

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE PARTIE 2 : LAMARTINE

 

 

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 2 : LAMARTINE 

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit.]

 

 

 

Lorsqu' Alphonse de Lamartine (1790-1869) entreprend son voyage en Orient, il est un des poètes les plus célèbres de France (à une époque où la poésie et la littérature étaient tenues en grand honneur). C’est donc un personnage important et hautement recommandé.

Il parcourt le Liban, la Palestine, la Syrie et termine son voyage par Constantinople (juillet 1832- septembre 1833). Le poète est accompagné de sa femme et de sa fille Julia, ainsi que de quelques amis.  Ce voyage sera marqué par un deuil :  Julia meurt de phtisie à Beyrouth.

Il publie une relation de son voyage en 1835 dont le titre sera ensuite abrégé en Voyage en Orient.

Comme pour les autres auteurs, les extraits de son livre cités dans le présent article, sont rangés sous des rubriques thématiques; les extraits choisis concernent évidemment la Palestine, mais aussi des régions  limitrophes (pas encore des pays à ce moment) comme le Liban, dans la mesure où ils comportent  des remarques générales sur les populations, la religion, la condition féminine.  Sauf erreur de notre part, Lamartine ne donne aucune indication géographique sur les limites de la Palestine.

Nous n’essayons pas de suivre l’ordre chronologique du voyage car l’itinéraire de Lamartine est assez erratique.  

Nous avons placé en appendice des citations qui se réfèrent plus proprement au Liban et à son voyage en Syrie (au sens du pays portant actuellement ce nom), ainsi qu’à Constantinople, ainsi que quelques considérations générales. Bien qu’en dehors de notre sujet précis (le voyage en Palestine), elles sont intéressantes et méritent d’être rapportées.

 

 

Page de titre de la première édition du livre de Lamartine, dont le titre sera ensuite abrégé en Voyage en Orient. Edition en 4 volumes publiée chez Gosselin et Furnes en 1835.

Site de vente AbeBooks https://www.abebooks.com/first-edition/Souvenirs-Impressions-Pens%C3%A9es-Paysages-Voyage-Orient/6570874077/bd

 

 

Portrait de Lamartine dans la première édition de son voyage.

Site de vente AbeBooks https://www.abebooks.com/first-edition/Souvenirs-Impressions-Pens%C3%A9es-Paysages-Voyage-Orient/6570874077/bd

 

 

LES TURCS

 

 

Lamartine considère les Turcs avec sympathie, et cette sympathie s’étend à tous les musulmans . Ainsi sa première prise de contact avec un dignitaire turc est celle du  pacha d’Athènes (en 1832)* :  

«  La figure de ce Turc avait le caractère que j’ai reconnu depuis dans toutes les figures des musulmans que j’ai eu occasion de voir en Syrie et en Turquie : — noblesse, douceur, et cette résignation calme et sereine que donne à ces hommes la doctrine de la prédestination, et aux vrais chrétiens la foi dans la Providence » (…)  Les dogmes du Koran ne sont que du christianisme altéré, mais cette altération n’a pas pu les dénaturer entièrement. Le peuple est plein de vertus ; je l’aime ce peuple, car c’est le peuple de la prière ! »

                                                         * La Grèce vient d’obtenir son indépendance après une longue et dure guerre contre l’empire ottoman, mais il y a toujours un pacha turc à Athènes à ce moment.

 

A Beyrouth, lieu où Lamartine arrive en premier :

«  Le gouverneur égyptien pour Ibrahim-Pacha* est venu nous offrir, avec une grâce et une cordialité plus qu’européennes, sa protection et ses services  (…)  c’est un homme qui ne déparerait aucune réunion d’hommes nulle part. Vieux soldat du pacha d’Égypte, il a pour son maître, et surtout pour Ibrahim, ce dévouement aveugle et confiant dans la fortune que je me souviens d’avoir vu jadis dans les généraux de l’empereur [Napoléon] ; mais ce dévouement turc a quelque chose de plus touchant et de plus noble, parce qu’il tient à un sentiment religieux (…) Ibrahim-Pacha, c’est la destinée, c’est Allah pour ses officiers ; (…)  Il a bu avec plaisir du vin de Champagne. »

                                                            * Les dignitaires égyptiens étaient aussi d’origine turque le plus souvent, ou balkanique. Méhémet-Ali, vice-roi d'Egypte, était Albanais.

 

Lamartine parle de gouverneur égyptien à Beyrouth car comme on l’a dit en partie 1, une guerre a éclaté entre le sultan ottoman (qui règne à Constantinople) et le vice-roi d’Egypte, Méhémet-Ali, qui est son vassal de plus en plus indépendant. Les troupes égyptiennes d’Ibrahim pacha, le fils de Méhémet-Ali, ont envahi la Syrie et la Palestine et menacent le sultan ottoman. Les hostilités ne cesseront qu’e 1840 par un retour au statu quo sous la pression des puissances occidentales.

 Lamartine note que «  les principales villes, comme Bayruth, Saïde, Jaffa, Acre, Tripoli, sont occupées, d’accord avec Ibrahim, par les soldats de l’émir Beschir, ou grand prince des Druzes, qui règne sur le Liban. »  Allié aujourd’hui d’Ibrahim, ce prince pourrait se retourner contre lui si les circonstances se modifiaient.

«  On parle d’une défaite d’Ibrahim. Si l’armée égyptienne venait à subir un revers, la vengeance des Turcs, opprimés aujourd’hui ici par les chrétiens du Liban, serait à craindre, et des excès pourraient avoir lieu dans les campagnes isolées, surtout comme la nôtre. Je me suis décidé à louer aussi, par précaution, une maison dans la ville. » 

 

 

Carte du trajet de Lamartine, insérée dans la première édition du Voyage en Orient.

BnF https://essentiels.bnf.fr/fr/image/2797180a-7c07-4a29-97ca-6bcf62333576-carte-voyage-en-orient-lamartine

 

 

 

 

LES FEMMES  - LES RELATIONS ENTRE LES SEXES

 

 

Lamartine observe la façon de vivre des femmes (de la classe aisée) au Liban : « Deux cents femmes de la ville et des environs étaient invitées ce jour-là au bain, et dans le nombre plusieurs jeunes femmes européennes ; chacune y arriva enveloppée dans l’immense drap de toile blanche qui recouvre en entier le superbe costume des femmes quand elles sortent. Elles étaient toutes accompagnées de leurs esclaves noires, ou de leurs servantes libres ; (…) leurs suivantes leur ôtaient le drap qui les enveloppait, et elles apparaissaient dans toute la riche et pittoresque magnificence de leurs habits et de leurs bijoux. »

La description qui suit des abondantes chevelures féminines montre que le voile n’était utilisé qu’à l’extérieur chez ces femmes.

Invités à une noce d'une jeune Syrienne grecque, les Lamartine voient arriver à la cérémonie « une longue procession de femmes grecques, arabes et syriennes, (...) venues, les unes à cheval, les autres à pied ... »

 

On remarque dans ces notations que les communautés différentes semblent vivre en bonne entente et participer aux mêmes réunions.

 

A propos de l’émir des druzes Béchir, il dit : « Nous regrettâmes de n’avoir pas pu apercevoir sa nouvelle femme : elle est, dit-on, remarquablement belle. Elle n’a que quinze ans ; c’est une esclave circassienne que l’émir a envoyé acheter à Constantinople, et qu’il a fait chrétienne avant de l’épouser ; car l’émir Beschir est lui-même chrétien et même catholique, ou plutôt (...) il est de tous les cultes officiels de son pays ; musulman pour les musulmans, Druze pour les Druzes, chrétien pour les chrétiens.  »

A Beyrouth, où Lamartine loue une maison,  il observe : « Sous notre terrasse même, deux familles arabes, pères, frères, femmes et enfants, prennent leur repas à l’ombre d’un petit platane sur le seuil de leurs maisons ; et à quelques pas de là, sous un autre arbre, deux jeunes filles syriennes, d’une beauté incomparable, s’habillent en plein air, et couvrent leurs cheveux de fleurs blanches et rouges. Il y en a une dont les cheveux sont si longs et si touffus, qu’ils la couvrent entièrement, (…) . Elle semble jouir de notre admiration ; je lui jette une poignée de ghazis, petites pièces d’or dont les Syriennes se font des colliers et des bracelets en les enfilant avec un brin de soie. Elle joint ses mains et les porte sur sa tête pour me remercier.* »

                                                                    * Lamartine parait faire une distinction entre Arabes et Syriens - cf. aussi plus haut : « une longue procession de femmes grecques, arabes et syriennes »; mais comment explique-t-il cette distinction - d'après la religion, qui implique un costume différent, surtout pour les femmes, ou l'origine ? 

 

«  Aujourd’hui, ma femme et Julia ont été invitées, par la femme et la fille d’un chef arabe des environs, à passer la journée au bain ; c’est le divertissement des femmes de l’Orient entre elles. Un bain est annoncé quinze jours d’avance, comme un bal en Europe. »

 

A Séphora, «  d’autres filles (…), lavaient à la fontaine, et riaient entre elles en nous regardant ; d’autres enfin, vêtues de robes plus riches, et la tête couverte de bandelettes de piastres ou de sequins d’or, dansaient sous un large grenadier, à quelque distance de la fontaine et de nous : leur danse, molle et lente, n’était qu’une ronde monotone  (…) sans art, mais non sans grâce. —  (…)  ces femmes arabes n’étaient pas voilées (..)  et leurs traits, quoique légèrement tatoués, avaient une finesse et une régularité qui les distinguaient de la race turque. » Elles «  ne parurent point s’offenser de l’attention que nous donnâmes à leur danse, à leur chant et à leur costume. On nous dit qu’elles étaient réunies là pour attendre les présents de noce qu’un jeune Arabe était allé acheter à Nazareth pour une des filles de Séphora, sa fiancée. »

 

 

LA CIVILISATION ORIENTALE

 

 

La condition des femmes (aisées) dans la civilisation orientale parait valoir au moins celle des Européennes  – mais ces réflexions lui sont inspirées par une jolie Piémontaise, qui s’est adaptée aux coutumes orientales. Lamartine qui est venue en Orient avec sa femme, se montre très sensible à la beauté es jeunes femmes et surtout jeunes filles qu’il rencontre.

Ayant rencontré le consul du Piémont et sa famille, à Kaïpha, il s’extasie sur la beauté d’une de ses sœurs : « Mademoiselle Malagamba a ce genre de beauté que l’on ne peut guère rencontrer que dans l’Orient : la forme accomplie, comme elle l’est dans la statue grecque ; l’âme révélée dans le regard, comme elle l’est dans les races du Midi ; et la simplicité dans l’expression, comme elle n’existe plus que chez les peuples primitifs, quand ces trois conditions de la beauté se rencontrent dans une seule figure de femme… »

«  Vivre pour un seul homme et d’une seule pensée dans l’intérieur de leurs appartements ; passer la journée sur un divan à tresser ses cheveux (…)  faire quelques pas sous les orangers et les grenadiers d’un petit jardin, pour aller rêver au bord d’un bassin que le jet d’eau anime de son murmure ; soigner le ménage, faire de ses mains la pâte du pain, le sorbet, les confitures ; une fois par semaine, aller passer la journée au bain public en compagnie de toutes les jeunes filles de la ville, et chanter quelques strophes des poëtes [sic] arabes en s’accompagnant sur la guitare : voilà toute la vie de l’Orient pour les femmes. La société n’existe pas pour elles ; aussi n’ont-elles aucune de ces passions factices de l’amour-propre que la société produit ; elles sont tout à l’amour quand elles sont jeunes et belles, et, plus tard, tout aux soins domestiques et à leurs enfants. Cette civilisation en vaut-elle une autre ? »

Ailleurs il écrit : « La civilisation orientale est toujours au niveau de notre civilisation, parce qu’elle est plus vieille, et originairement plus pure et plus parfaite. À un œil sans préjugé, il n’y a pas de comparaison entre la noblesse, la décence, la grâce sévère des mœurs arabes, turques, indiennes, persanes, et les nôtres. On sent en nous les peuples jeunes, sortant à peine de civilisations dures, grossières, incomplètes (…) on sent en eux les enfants de bonne maison, les peuples héritiers de la sagesse et de la vertu antiques. Leur noblesse  (…)  est écrite sur leurs fronts et empreinte dans toutes leurs coutumes ; et puis il n’y a pas de peuple parmi eux*.  [Tous]  (…) participent à la même sagesse, à la même grandeur de traditions, qui est l’atmosphère d’un peuple …. » 

                                                  * Comprendre : il n’y a pas de classes populaires qui se distingueraient des nobles par une éducation différente.  Lamartine a pu varier sur ce point  - voir extraits en appendice.

 

 

 

 

JAFFA

 

La description de Jaffa s’ouvre par une pique contre le manque d’hospitalité des religieux catholiques.

«  On compte à Jaffa cinq à six mille habitants, Turcs, Arabes, Arméniens, Grecs, Catholiques et Maronites. Chacune de ces communions y a une église. Le couvent latin est magnifique.  (…) mais nous n’éprouvâmes pas l’hospitalité de ces religieux : leurs vastes appartements ne s’ouvrirent ni pour nous ni pour aucun des étrangers que nous rencontrâmes à Jaffa. Ils restent déserts, pendant que les pèlerins cherchent avec peine l’abri de quelque misérable kan* turc, ou l’hospitalité onéreuse de quelque pauvre toit de Juif ou d’Arménien habitant de Jaffa. « 

                                                                   * Kan, hôtellerie, caravansérail.

 

« Jaffa a quelque chose, dans son ciel et dans son sol, de plus grandiose, de plus solennel, de plus coloré, qu’aucun des sites que j’aie parcourus. »

«  Combien j’aimerais cette vie nomade sous un pareil ciel, si l’on pouvait conduire avec soi tous ceux qu’on aime et qu’on regrette sur la terre ! La terre entière appartient aux peuples pasteurs et errants comme les Arabes de Mésopotamie. Il y a plus de poésie dans une de leurs journées que dans des années entières de nos vies de cités. »

A Jaffa, où il ressent la grandeur et la solennité du lieu, terre et mer confondus, il remarque la variété des habitants (ou des voyageurs) : « Ce sont des Bédouins de Jéricho ou de Tibériade, revêtus de l’immense plaid de laine blanche ; des Arméniens aux longues robes rayées de bleu et de blanc ; des Juifs de toutes les parties du globe et sous tous les vêtements du monde, caractérisés seulement par leurs longues barbes, et par la noblesse et la majesté de leurs traits : peuple roi, mal habitué à son esclavage, et dans les regards duquel on découvre le souvenir et la certitude de grandes destinées, derrière l’apparente humiliation du maintien et l’abaissement de la fortune présente ; des soldats égyptiens* vêtus de vestes rouges, et tout à fait semblables à nos conscrits français… (…) des agas turcs passant fièrement sur le chemin, montés sur des chevaux du désert, et suivis d’Arabes et d’esclaves noirs  (…)  de pauvres femmes juives à demi vêtues, et succombant sous l’énorme fardeau d’un sac de haillons, chassant devant elles des ânes dont les deux paniers sont pleins d’enfants de tout âge. ».

On notera le contraste entre les pauvres femmes juives en haillons et les juifs majestueux cités plus haut. S’agit-il du contraste entre les juifs vivant en Palestine depuis « toujours » et des nouveaux arrivants ?

                                                                               * Ceux d’Ibrahim pacha.

 

 

LES ARABES

 

 

 Lamartine s’intéresse aux Arabes, décrits au physique comme au moral, généralement avec des éloges :

«  Le gouverneur de Jaffa, que j’avais envoyé complimenter par mon interprète, ne tarda pas à venir lui-même nous rendre visite. C’était un jeune et bel Arabe, revêtu du plus riche costume, et dont les manières et le langage attestaient la noblesse du cœur et l’élégance exquise des habitudes. J’ai peu vu de plus belles têtes d’homme (…)  Son regard était fier, doux et ouvert, comme le regard de tous les Turcs en général*. On sent que ces hommes n’ont rien à cacher ; ils sont francs parce qu’ils sont forts : ils sont forts parce qu’ils ne s’appuient jamais sur eux-mêmes et sur une vaine habileté, mais toujours sur l’idée de Dieu qui dirige tout, sur la providence qu’ils appellent Fatalité. Placez un Turc entre dix Européens, vous le reconnaîtrez toujours à l’élévation du regard, à la gravité de la pensée imprimée sur ses traits par l’habitude, et à la noble simplicité de l’expression. »

                                                               * Arabe ou Turc ? Lamartine ne semble pas toujours faire la différence.

 

On verra plus loin le portait d’un jeune Arabe, fils de scheik, le plus bel homme qu’il ait vu.

Lamartine note chez les Arabes  leur goût du luxe, qui est le critère auquel ils jugent les étrangers.

Avant son départ de Beyrouth  pour visiter la Palestine :  «  J’ai acheté quatorze chevaux arabes, les uns du Liban, les autres d’Alep et du désert ; j’ai fait faire les selles et les brides à la mode du pays, riches, et ornées de franges de soie et de fil d’or et d’argent. Le respect qu’on obtient des Arabes est en raison du luxe qu’on étale ; il faut les éblouir, pour frapper leur imagination et pour voyager avec une pleine sécurité parmi leurs tribus.  Je fais mettre nos armes en état, et j’en achète de plus belles pour armer nos Carvas.* »

                                                                            * Plus fréquemment on trouve cavas, kavas, kawas; gardes turcs ou arabes qui assurent la protection des consuls et des voyageurs importants.

 

Voici les Bédouins*, près de Séphora :

« Des Arabes bédouins, couverts d’une seule pièce d’étoffe rayée noir et blanc, en poil de chèvre, étaient assis en cercle non loin de nous, et nous contemplaient avec un regard de vautour. Les femmes de Séphora, vêtues exactement comme les femmes d’Abraham et d’Isaac, avec une tunique bleue nouée au milieu du corps, et les plis renflés d’une autre tunique blanche » viennent puiser de l’eau ; «  d’autres filles, dans le même costume, lavaient à la fontaine, et riaient entre elles en nous regardant ; d’autres enfin, vêtues de robes plus riches, et la tête couverte de bandelettes de piastres ou de sequins d’or, dansaient sous un large grenadier  (…) La femme a été créée gracieuse ; les mœurs et les costumes ne peuvent altérer en elle ce charme de la beauté, de l’amour, qui l’enveloppe (…)  ces femmes arabes n’étaient pas voilées comme toutes celles que nous avions vues jusque-là en Orient… »

                                                               * Bédouins ou villageois ? Les femmes décrites sont certainement des villageoises.

 

Lamartine  éprouve que les Arabes, dont on lui avait de se méfier (au moins dans certaines régions) ne sont pas ce qu’on croit. Près du  lac de Génésareth : «  Nous ignorions par quelles races d’Arabes ces villages étaient habités, et nous avions été prévenus de nous tenir sur nos gardes, et de craindre quelque surprise de la part des Arabes du Jourdain ».  «  … j’allai camper audacieusement au milieu même du dernier village arabe dont j’ai parlé  (…) quelques Arabes qui m’avaient vu descendre seul et qui erraient sur la grève  [du lac] pouvaient être tentés par l’occasion : mon fusil à la main, je remontai droit à eux ; ils me regardèrent, et me saluèrent en mettant la main sur leur cœur. (…) . Rien ne troubla le silence et le sommeil de cette belle nuit ». Le lendemain, « le coq chantait, l’enfant pleurait, la mère berçait ou allaitait, comme dans un hameau paisible de France ou de Suisse. Nous nous félicitâmes d’avoir risqué une course dans une partie de la Galilée si redoutée et si peu connue, et nous ne doutâmes pas que le même pacifique accueil ne nous attendît plus avant encore  … ».

 

 

EN PALESTINE

 

 

Lamartine, comme on l’a dit, ne  donne pas – sauf erreur de lecture -  les limites géographiques de la Palestine ; il parait considérer (comme beaucoup d’auteurs ) qu’elle fait partie de  la  Syrie, comme il ressort du passage ci-dessous :

Sur les rives du Jourdain, près du lac de Génésareth : « … nous avions été prévenus de nous tenir sur nos gardes, et de craindre quelque surprise de la part des Arabes du Jourdain  (…) . Nous étions bien montés, bien armés ; et la conquête rapide et inattendue de la Syrie, par Méhémet-Ali, avait frappé tous les Arabes d’un tel éblouissement de peur et d’étonnement, que le moment était bien choisi pour tenter des excursions hardies sur leur territoire. »

 

Carte de la Syrie insérée dans le Voyage en Orient de Lamartine. La Palestine apparait comme une province de la Syrie.

Site de vente AbeBooks https://www.abebooks.fr/Lamartine-Voyage-Orient--Dress%C3%A9e-Pierre-Tardieu/30765730109/bd

 

 

 

PAYSAGES ET POPULATION

 

 

 

Lamartine est sensible à la beauté des paysages – mais il parle ici du Liban : «  Si j’étais maître de choisir mon séjour, j’habiterais le pied du Liban, Saïde, Bayruth ou Latakieh pendant le printemps et l’automne ; les hauteurs du Liban pendant les chaleurs de l’été, rafraîchies par les vents de mer, par le souffle qui sort de la vallée des Cèdres, et par le voisinage des neiges ; et l’hiver, les jardins de Jaffa. »

«  Il est impossible de décrire la nouveauté et la magnificence de végétation qui se déploie des deux côtés de cette route, en quittant Jaffa. À droite et à gauche, c’est une forêt variée de tous les arbres fruitiers et de tous les arbustes à fleurs de l’Orient. Cette forêt, divisée en compartiments par des haies de myrtes, de jasmins et de grenadiers, est arrosée de filets d’eau échappés des belles fontaines turques dont j’ai parlé. »

Mais la luxuriance des paysages cède la place à l’aridité : « À partir de Béthulie, on ne rencontre plus ni maison ni culture ; les montagnes sont complétement dépouillées de végétation ; c’est du rocher ou de la poussière de rocher que le vent laboure à son gré ; une teinte de cendre noirâtre couvre, comme d’un linceul funèbre, toute cette terre… »

«  … il est impossible de résister longtemps à l’impression de tristesse et d’horreur que ce paysage inspire. C’est une oppression du cœur et une affliction des yeux. »

Pourtant cette impression ne perdure pas. Arrivé au pied des premières collines de la Galilée, «  la terre de Chanaan, se montra tout entière devant nous. L’impression fut grande, agréable et profonde ; ce n’était pas là cette terre nue, rocailleuse, stérile, (…) qu’on nous représente pour la terre promise, sur la foi de quelques écrivains prévenus ou de quelques voyageurs pressés d’arriver et d’écrire, (…) Trompé par eux, je n’attendais que ce qu’ils décrivent, c’est-à-dire un pays sans étendue, sans horizon, sans vallées, sans plaines, sans arbres et sans eau (…) où l’Arabe voleur se cache dans l’ombre de quelques ravines pour dépouiller le passant ; — telle est, peut-être, la route de Jérusalem à Jaffa. — Mais voici la Judée (…) telle que nous l’avons parcourue (…) jusqu’au lac de Tibériade, et depuis le mont Thabor jusqu’aux montagnes de Samarie et de Naplouse ». Il voit «  des arbres au tronc noueux, aux rameaux nerveux et entrelacés, au feuillage immobile et sombre ; la plupart sont des chênes verts d’une espèce particulière (…) plus élancée que celle des chênes d’Europe (…) le caroubier, le térébinthe, et plus rarement le platane et le sycomore,  (…)  d’autres (et ce sont les plus beaux) ressemblent à d’immenses saules par la couleur de leur écorce » ; des caravanes entières peuvent camper autour de leur tronc colossal.

Le terre des collines lui parait fertile mais inexploitée : « … une terre noire, légère et profonde, végète sans cesse, et produirait incessamment le blé, l’orge, le maïs, pour peu qu’on la remuât ». Puis, «  nous aperçûmes la première plaine de la terre de Chanaan : c’était la plaine de Zabulon entourée par les montagnes.  » Il a rarement vu un paysage « avec une telle harmonie de couleurs et de lignes (…) une si gracieuse symétrie (…) que mon œil ne pouvait s’en détacher (…) ne trouvant rien, dans mes souvenirs des Alpes, d’Italie ou de Grèce, à quoi je pusse comparer ce magique ensemble » . le paysage qu’il voit présente l’« accord du grand et du doux, du fort et du gracieux, du pittoresque et du fertile »  Dans la plaine, « d’immenses files de vaches rousses, de chameaux blancs, de chèvres noires, venant à pas lents chercher une eau rare, mais limpide et savoureuse ; représentez-vous quelques cavaliers arabes montés sur leurs légers coursiers et sillonnant la plaine, tout étincelants de leurs armes argentées et de leurs vêtements écarlates ; quelques femmes des villages voisins, vêtues de leurs longues tuniques bleu de ciel, (…)  et vous aurez la peinture la plus exacte et la plus fidèle de la délicieuse plaine de Zabulon, de celle de Nazareth, de celle de Saphora et du Thabor. « *

                                                      * Ici Lamartine place un développement intéressant dont on parlera ensuite.

 

A proximité de Séphora : « Une fontaine d’eau excellente et inépuisable y coule pour les habitants de deux ou trois vallées ; elle est entourée de quelques vergers de figuiers et de grenadiers ; nous nous assîmes sous leur ombre, et nous attendîmes plus d’une heure avant de pouvoir abreuver notre caravane, tant était grand le nombre de troupeaux de vaches et de chameaux que les pasteurs arabes y amenaient de tous les côtés de la vallée. » 

«  Traversé quelques villages de pauvres Arabes qui cultivent la plaine ; chaque village a un puits situé à quelque distance, et quelques figuiers et grenadiers plantés non loin du puits. Voilà la seule trace du bien-être. Les maisons ne peuvent se distinguer qu’en approchant de très-près. Ce sont des huttes de six à huit pieds de hauteur, espèces de cubes de boue pétrie avec de la paille hachée, formant le toit en terrasse. »

Dans ces pauvres villages, il note que «  les femmes ne sont pas voilées ; elles ont les lèvres teintes en bleu, le tour des paupières de la même couleur, et un léger tatouage peint autour des lèvres et sur les joues. Elles sont vêtues d’une seule chemise bleue, nouée d’une ceinture blanche au-dessus des hanches ; toutes ont l’apparence de la misère et de la souffrance. Les hommes sont couverts d’un manteau sans couture, d’une étoffe pesante, tissée de raies noires et blanches sans aucune forme, les jambes, les bras, la poitrine nus.  »

Comme il observe les contraste entre des populations en apparence heureuses et d’autres miséreuses, il note les contrastes entre les paysages . Près de Jéricho , Lamartine et ses compagnons se demandent « par quel prodige nous étions passés tout à coup, de cette solitude sans  ombre et sans eau, aux bords d’un ruisseau qui (…) nous apparaissait comme un ruisseau des Alpes, avec son rideau de saules et ses touffes de jonc et de cresson. » Le lendemain, il explore mieux l’endroit : « Autour de nous tout était riant et frais, quoique inculte ; l’eau anime tout, même le désert ; et les arbustes légers qui étaient répandus, comme des bocages artificiels, par groupes de deux ou trois sur ses bords, nous rappelaient les plus doux sites de la patrie. »

 

 

 

IMPRESSIONS DE TERRE SAINTE

 

 

Les impressions de la Terre Sainte  sont maintenant plus perceptibles pour Lamartine : «  … quelque chose de recueilli, de doux, d’intime, de tendre et de consolant, qu’on n’éprouve pas ailleurs. »

« Je priai Dieu en silence, dans le secret de ma pensée ; je lui rendis grâce d’avoir permis que je vécusse assez pour venir porter mes yeux jusque sur ce sanctuaire de la terre sainte : et de ce jour, pendant toute la suite de mon voyage en Judée, en Galilée, en Palestine*, les impressions poétiques, matérielles, que je recevais de l’aspect et du nom des lieux, furent mêlées pour moi d’un sentiment plus vivant de respect, de tendresse, comme de souvenir ; mon voyage devint souvent une prière… «  «  … il me semblait à moi aussi, gravissant les dernières collines qui me séparaient de Nazareth, que j’allais contempler, à sa source mystérieuse, cette religion vaste et féconde qui, depuis deux mille ans, s’est fait son lit dans l’univers du haut des montagnes de Galilée, et a abreuvé tant de générations humaines de ses eaux pures et vivifiantes ! (…) cette colline dont je franchissais les derniers degrés avait porté dans ses flancs le salut, la vie, la lumière, l’espérance du monde … »

                                                                * De cette phrase, faut-il comprendre que pour Lamartine, la Judée et la Galilée sont des provinces distinctes de la Palestine, et non des provinces (ou régions) de celle-ci ?

 

A plusieurs reprises, sans autre indication que ses souvenirs de lectures de la Bible, Lamartine reconnait des sites de l’Ancien et du Nouveau Testament : le lieu de l’affrontement de David et Goliath, ou à Séphora le lieu probable de la naissance de la Vierge.

S’agissant des paysages de Palestine,  il déclare : « …  je n’ai presque jamais rencontré un lieu et une chose dont la première vue ne fût pour moi comme un souvenir… »

Sur « les bords sacrés du beau lac de Génésareth » : «  Quant à moi, jamais aucun lieu sur la terre ne me parla au cœur plus fort et plus délicieusement. »

A Nazareth, il voit « les maisons blanches et gracieusement groupées (…)  L’église grecque, le haut minaret de la mosquée des Turcs, et les longues et larges murailles du couvent des Pères Latins (…) quelques bouquets de hauts nopals épineux, de figuiers dépouillés de leurs feuilles d’automne, et de grenadiers à la feuille légère et d’un vert tendre et jaune, étaient çà et là semés au hasard, donnant de la fraîcheur et de la grâce au paysage (…) Dieu seul sait ce qui se passa alors dans mon cœur ; mais, d’un mouvement spontané et pour ainsi dire involontaire, je me trouvai aux pieds de mon cheval, à genoux dans la poussière… »

 

 

NAZARETH ET TIBÉRIADE

 

 

« A Nazareth, il y a sept à huit cents chrétiens catholiques, deux mille Grecs schismatiques [orthodoxes] , quelques Maronites, et seulement un millier de musulmans. » 

Lamartine note que lui et ses compagnons  sont reçus  « assez froidement », par les moines du couvent latin, des  Napolitains et des Espagnols, occupés à rentrer la moisson.

«  Nous remarquons avec surprise et plaisir les marques de déférence et de respect que les habitants de Nazareth, même les Turcs, donnent partout aux Pères de terre sainte. Un évêque, dans les rues d’une ville catholique, ne serait ni plus honoré ni plus affectueusement prévenu [ici au sens d’avoir des attentions pour quelqu’un]  que ces religieux ne le sont ici. » Si un prêtre « désire le martyre, ce n’est pas ici qu’il doit venir le chercher. »

«  Les Européens ne courent aucun danger dans les environs de Nazareth ; une population presque toute chrétienne est à leur service… »

A Tibériade : « Tibériade ne vaut pas même pour l’intérieur ce coup d’œil rapide ; — assemblage confus et boueux de quelques centaines de maisons, semblables aux cahutes arabes de boue et de paille. Nous sommes salués en italien et en allemand par plusieurs juifs polonais ou allemands qui, sur la fin de leurs jours, lorsqu’ils n’ont plus rien à attendre que l’heure incertaine de la mort, viennent passer leurs derniers instants à Tibériade, sur les bords de leur mer, au cœur même de leur cher pays, afin de mourir sous leur soleil et d’être ensevelis dans leur terre, comme Abraham et Jacob. — Dormir dans la couche de ses pères : témoignage de l’inextinguible amour de la patrie. »

 

A Cana : « Un joli village turc, gracieusement penché sur les deux bords d’un bassin de terre fertile, entouré de collines couvertes de nopals, de chênes et d’oliviers. — Des grenadiers, trois palmiers, des figuiers alentour. — Des femmes et des troupeaux autour des auges de la fontaine. »

 

 

LES RELIGIEUX CATHOLIQUES DE TERRE SAINTE

 

 

Sur les couvents (catholiques) de la Terre Sainte, on a déjà lu la remarque sur la réception assez froide des frères napolitains et espagnols, occupés à rentrer le blé du couvent de Nazareth.

A Jaffa, Lamartine et ses compagnons n’ont pu être logés au couvent, dont les belles chambres ne s’ouvrent pas pour les voyageurs.

 «…  il faut en rabattre presque tout le grandiose. Il n’y a point de persécution, il n’y a plus de martyre ; tout autour de ces hospices une population chrétienne est aux ordres et au service des moines de ces couvents. Les Turcs ne les inquiètent nullement ; au contraire, ils les protègent. C’est le peuple qui comprend le mieux le culte et la prière, dans quelque langue ou sous quelque forme qu’ils se montrent à lui. Il ne hait que l’athéisme, qu’il trouve, avec raison, une dégradation de l’intelligence humaine, une insulte à l’humanité bien plus qu’à l’être évident, Dieu. Ces couvents sont, de plus, sous la protection redoutée et inviolable des puissances chrétiennes, et représentées par leurs consuls. Sur une plainte du supérieur, le consul écrit au pacha, et justice est faite à l’instant même. (…) Les moines que j’ai vus dans la terre sainte, bien loin de me présenter l’image du long martyre dont on leur fait honneur, m’ont paru les plus heureux, les plus respectés, les plus redoutés des habitants de ces contrées. » « Du reste, les greniers du couvent sont bien remplis ; les caves renferment les meilleurs vins que cette terre produise. Eux seuls savent le faire.  »

Pour autant les moines  ne sont pas des esprits matérialistes.  Ces  moines, peut-être trop crédules, sont «  humbles, doux, patients, serviteurs volontaires de leurs frères et des étrangers. J’emporte leurs physionomies de paix et de candeur dans ma mémoire, et leur hospitalité dans mon cœur. » « Quelques moines « m’ont semblé de véritables saints. »

Chateaubriand avait évoqué la vie d’humiliations et même de dangers des religieux catholiques en Terre Sainte   - mais il faut croire qu’en un peu moins de trente ans les choses ont changé.

 

 

LES BÉDOUINS

 

 

Dans la région du Mont-Carmel, un village établi dans des ruines :

«  Ces ruines ont une mauvaise renommée ; c’est là que se cachent souvent des bandes d’Arabes voleurs qui pillent et massacrent les caravanes. On nous avait avertis à Kaïpha de les éviter, ou de les passer en ordre de bataille (…)  nous trouvâmes dans l’intérieur des murs une population de deux à trois cents Arabes Bédouins, y compris les femmes et les enfants. Il n’y a qu’une issue pour sortir de ces ruines, et nous aurions été facilement pris et égorgés, si ces barbares n’eussent été tenus en respect par la force qui nous restait dehors |il a laissé une partie de son escorte en-dehors du village], et qu’ils pouvaient supposer plus considérable qu’elle ne l’était réellement  (…)

Les femmes n’étaient pas voilées ; elles n’avaient pour vêtement qu’une chemise de coton bleu, qui laisse la poitrine découverte et les jambes nues ; cette chemise est serrée autour du corps par une ceinture de cuir. Ces femmes nous parurent belles, malgré les anneaux qui perçaient leurs narines, et les tatouages bizarres dont leurs joues et leur gorge étaient sillonnées. Les enfants étaient nus, assis ou à cheval sur les blocs de pierres taillées qui formaient la terrasse de ces effrayantes demeures ; (…)   les demeures de la tribu sont mêlées et confondues avec les restes des théâtres, des bains, des églises, des mosquées, qui jonchent ce coin de terre. »

 

 

 UN CHEF ARABE ABOU GOSH

 

Tous les récits de l’époque parlent d’Abou Gosh, chef des Bédouins du village du même nom  et plus encore, selon Lamartine, qui l’a rencontré (il écrit le nom sans trait d'union ou séparation)*.

 « Connaît-on mon nom en Europe ? me demanda-t-il. — Oui, lui dis-je : les uns disent que vous êtes un brigand, pillant et massacrant les caravanes, emmenant les Francs en esclavage, et l’ennemi féroce des chrétiens ; les autres assurent que vous êtes un prince vaillant et généreux, réprimant le brigandage des Arabes des montagnes, assurant les routes, protégeant les caravanes, l’ami de tous les Francs qui sont dignes de votre amitié. — Et vous, me dit-il en riant, que direz-vous de moi ? — Je dirai ce que j’ai vu, lui répondis-je : que vous êtes aussi puissant et aussi hospitalier qu’un prince des Francs, qu’on vous a calomnié, et que vous méritez d’avoir pour amis tous les Européens qui, comme moi, ont éprouvé votre bienveillance et la protection de votre sabre. » Abougosh parut enchanté… »

«  Abougosh règne de fait sur environ quarante mille Arabes des montagnes de la Judée, depuis Ramla jusqu’à Jérusalem, depuis Hébron jusqu’aux montagnes de Jéricho. Cette domination, qui s’est perpétuée dans sa famille depuis quelques générations, n’a d’autre titre que sa puissance même. En Arabie, on ne discute pas l’origine ou la légitimité du pouvoir ; on le reconnaît, on lui est soumis pendant qu’il existe. (…) l’obéissance devient quelque chose de filial et de religieux. Il faut de grands événements et d’immenses infortunes pour renverser une famille ; et cette noblesse (…) se conserve pendant des siècles. On ne comprend bien le régime féodal qu’après avoir visité ces contrées ; on voit comment s’étaient formées, dans le moyen âge, toutes ces familles, toutes ces puissances locales qui régnaient sur des châteaux, sur des villages, sur des provinces : c’est le premier degré de civilisation. À mesure que la société se perfectionne, ces petites puissances sont absorbées par de plus grandes …  » ;

                                                               * Il se peut que les récits des voyageurs parlent, sous un seul et même nom, de personnages de générations différentes qui se succèdent à la tête de la tribu.

                                                                 ** Selon Wikipédia : « Abou-Gosh est un village israélien du district de Jérusalem, située à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Jérusalem (…)  L'appellation du lieu Abou-Gosh provient du nom de la famille propriétaire du terrain depuis le XVIe siècle. La famille Abou-Gosh est une famille musulmane originaire du Caucase (…)  Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la famille Abou-Gosh se rend célèbre dans la région, car elle perçoit les taxes de passage sur la route menant à Jérusalem, mais également grâce aux relations d'amitié qu'elle a su tisser avec la population juive. Il faut signaler que, même au plus fort de la première guerre israélo-arabe, la population arabe d'Abou-Gosh n'a jamais pris part aux conflits entre Juifs et Arabes. »

 

 

Abou Gosh (?), gravure d'après un dessin de David Roberts. Celui-ci dessina les paysages, monuments et personnages vus lors de son voyage en Egypte et en Terre Sainte en 1838, et publia entre 1842 et 1849 son ouvrage The Holy Land, Syria, Idumea, Arabia, Egypt, and Nubia dans lequel ses dessins étaient reproduits en gravures en couleur par Louis Hague.

A noter que le titre donné à la gravure ci-dessus Christian Church of St. George at Ludd, ancient Lydda, serait erroné, le site serait celui d'Abou Gosh.

Cleveland Museum of Arts.

Wikimedia Commons.

 

JÉRUSALEM

 

 

Lamartine et ses compagnons  tournent d’abord autour de la ville, car il ne semble pas prudent d’y entrer en raison de la peste qui a fait son apparition :

«  Les cimetières, dont la peste peuplait chaque nuit les solitudes, étaient çà et là remplis de groupes de femmes turques et arabes qui venaient pleurer leurs maris ou leurs pères.  (...) Ces femmes n’étaient point voilées ; quelques-unes étaient jeunes et belles ; elles avaient à côté d’elles des corbeilles pleines de fleurs artificielles, et peintes de couleurs éclatantes, qu’elles plantaient tout autour du tombeau en les arrosant de larmes. »

Il se recueille sur le Mont des Oliviers : « .. je me reportai en pensée à cette nuit, veille de la rédemption du genre humain, où le Messager divin avait bu jusqu’à la lie le calice de l’agonie, avant de recevoir la mort de la main des hommes, pour salaire de son céleste message. »

Jérusalem n’est pas, selon lui, comme on l’a dit, une ville à l’abandon avec de misérables cahutes mais  une « ville brillante de lumière et de couleur, — présentant noblement aux regards ses murs intacts et crénelés, sa mosquée bleue avec ses colonnades blanches, ses milliers de dômes resplendissants, sur lesquels la lumière d’un soleil d’automne tombe et rejaillit en vapeur éblouissante » - ses maisons ont la couleur des édifices de Pæstum ou de Rome ; «  enfin, au milieu de cet océan de maisons et de cette nuée de petits dômes qui les recouvrent, un dôme noir et surbaissé, plus large que les autres, dominé par un autre dôme blanc : c’est le saint sépulcre et le calvaire… »

Il observe toutefois qu’on voit très peu de monde. Est-ce à cause de la peste ? « Je ne le crois pas, car les Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, convaincus qu’ils peuvent les atteindre partout (…) Sublime raison de leur part, mais qui les mène à de funestes conséquences ! »

Malgré les conseils des moines de ne pas entrer dans Jérusalem en raison de la peste, voilà Lamartine et ses compagnons qui parcourent la Ville sainte. La description n’est pas complaisante :

«  Ces rues sont partout obstruées de décombres, d’immondices amoncelées, et surtout de tas de chiffons (…), que le vent balaye comme les feuilles mortes, et dont nous ne pouvons éviter le contact. C’est par ces immondices et ces lambeaux d’étoffes (…) que la peste se communique le plus.

Jusqu’ici nous ne voyons, dans les rues de Jérusalem, rien qui annonce la demeure d’une nation ; aucun signe de richesse, de mouvement et de vie ; l’aspect extérieur nous avait trompés comme nous l’avions été si souvent déjà dans d’autres villes de la Grèce ou de la Syrie. La plus misérable bourgade des Alpes ou des Pyrénées, les ruelles les plus négligées de nos faubourgs abandonnés aux dernières classes de nos populations d’ouvriers, ont plus de propreté, de luxe et d’élégance que ces rues désertes de la reine des villes. Nous ne rencontrons que quelques cavaliers bédouins, montés sur des juments arabes, dont le pied glisse, ou s’enfonce dans les trous dont le pavé est labouré. Ces hommes n’ont pas l’air noble et chevaleresque des scheiks arabes de la Syrie et du Liban. Ils ont la physionomie féroce, l’œil du vautour et le costume du brigand. »

Il décrit l’église du Saint-Sépulcre : «   C’est, à l’extérieur surtout, un vaste et beau monument de l’époque byzantine ; l’architecture en est grave, solennelle, grandiose et riche, pour le temps où elle fut construite  (…) on n’éprouve pas, à son aspect, cette pénible impression d’une grande idée mal rendue (…)  au contraire, on se dit involontairement : Voilà ce que j’attendais. L’homme a fait ce qu’il a pu de mieux. Le monument n’est pas digne du tombeau [du Christ], mais il est digne de cette race humaine qui a voulu honorer ce grand sépulcre ; et l’on entre dans le vestibule voûté et sombre de la nef, sous le coup de cette première et grave impression. »

«  Malgré la bizarre profusion de mauvaises peintures et d’ornements de tous genres dont les murs et l’autel sont surchargés, son ensemble est d’un effet grave et religieux ; on sent que la prière, sous toutes les formes, a envahi ce sanctuaire, et accumulé tout ce que des générations superstitieuses, mais ferventes, ont cru avoir de précieux devant Dieu …  « 

Il exprime son émotion devant l’emplacement du  tombeau du Christ : « Nous y entrâmes un à un séparément, sans permettre à aucun des desservants du temple d’y pénétrer avec nous, et séparés par un rideau de soie cramoisie (…) ; chacun de nous y resta environ un quart d’heure, et nul n’en sortit les yeux secs. »

Devant le tombeau du Christ il prend conscience de certaines vérités et ressort plus fort.

 

Jérusalem. L'église grecque du Saint-Sépulcre. Gravure de Louis Hague d'après un dessin de David Roberts,  extraite de The Holy Land, Syria, Idumea, Arabia, Egypt, and Nubia, publié de 1842 à 1849. 

Wikipédia

 

 

 

LE DÔME DU ROCHER 

 

«  Après avoir parcouru les différents quartiers de la ville, tous aussi nus, tous aussi misérables, tous aussi démantelés que ceux par lesquels nous étions entrés, nous descendîmes du côté de la fameuse mosquée qui tient la place du temple de Salomon. Le gouverneur de Jérusalem a son sérail dans un édifice attenant aux jardins et aux murs de la mosquée. Nous allions lui faire notre visite de remercîment. (…)  Le gouverneur, apprenant notre arrivée, nous envoya son fils pour nous engager à monter. Ce jeune homme, d’environ trente ans, est le plus beau des Arabes, et peut-être des hommes que j’aie vus en ma vie. La force, la grâce, l’intelligence et la douceur sont fondues avec une telle harmonie dans ses traits, et brillent à la fois dans son œil bleu avec une si attrayante évidence, que nous restâmes tous frappés de son aspect. C’est un Samaritain. Le gouverneur de Jérusalem, son père, est le plus puissant des Arabes de Naplouse*. »

                                                                      * Lamartine indique que le pacha d’Égypte, « pour suppléer à l’insuffisance de ses troupes égyptiennes en Judée, lui avait confié le gouvernement de Samarie et de Jérusalem. »

 

Le gouverneur déclare qu’il est complétement à la disposition de Lamartine et le protègera partout où il voudra aller. Mais il lui déconseille de visiter l’intérieur de la mosquée d’El-Sakara*, car il irriterait dangereusement la population qui croit à une prophétie selon laquelle un vœu fait par un Chrétien dans cette mosquée serait obligatoirement réalisé et qu’un Chrétien ferait  – forcément – le souhait que les musulmans soient exterminés.

Lamartine répond :  « Si j’étais dans la mosquée d’El-Sakara, je ne prierais pour l’extermination d’aucun peuple, mais pour la lumière et le bonheur de tous les enfants d’Allah. »

                                                            * Ce que Lamartine appelle la mosquée El-Sakara est le Dôme ou Coupole du Rocher ou mosquée d'Omar (Qubbat Al-Sakhra).

 

 

 

Jérusalem. Un groupe de fidèles avec au second plan le Dôme du Rocher. Gravure de Louis Hague d'après un dessin de David Roberts,  extraite de The Holy Land, Syria, Idumea, Arabia, Egypt, and Nubia, publié de 1842 à 1849. 

Wikipédia

 

 


 

TOLÉRANCE DES MUSULMANS

 

 

Lamartine insiste sur la tolérance des musulmans, du moins pour les autres religions, car ils n’ont que mépris pour les incroyants  : «  …les Pères Latins [catholique] exercent aussi librement, et avec autant de sécurité et de publicité, les cérémonies de leur culte, qu’ils pourraient le faire dans une rue de Rome, capitale du christianisme. On a, à cet égard, beaucoup calomnié les musulmans. La tolérance religieuse, je dirai plus, le respect religieux, sont profondément empreints dans leurs mœurs.  (…)  la religion des autres hommes est la dernière chose à laquelle ils se permettraient d’attenter. Ils ont quelquefois une sorte d’horreur pour une religion dont le symbole offense la leur, mais ils n’ont de mépris et de haine que pour l’homme qui ne prie le Tout-Puissant dans aucune langue : ces hommes, ils ne les comprennent pas… »

 

Il remarque cette tolérance dans l’église du  Saint-Sépulcre :  «  À gauche, en entrant  (…) les Turcs ont établi leur divan ; ils sont les gardiens du Saint-Sépulcre, qu’eux seuls ont le droit de fermer ou d’ouvrir. Quand je passai, cinq ou six figures vénérables de Turcs, à longues barbes blanches, étaient accroupies sur ce divan, recouvert de riches tapis d’Alep ; des tasses à café et des pipes étaient autour d’eux sur ces tapis ; ils nous saluèrent avec dignité et grâce, et donnèrent ordre à un des surveillants de nous accompagner dans toutes les parties de l’église. Je ne vis rien sur leurs visages, dans leurs propos ou dans leurs gestes, de cette irrévérence dont on les accuse. Ils n’entrent pas dans l’église, ils sont à la porte ; ils parlent aux chrétiens avec la gravité et le respect que le lieu et l’objet de la visite comportent. Possesseurs, par la guerre, du monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas, ils n’en jettent pas la cendre au vent ; ils le conservent, ils y maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chrétiennes, qui se le disputent, sont bien loin d’y garder elles-mêmes. »

Selon Lamartine, sans les Turcs, les différentes  églises chrétiennes se battraient pour la possession du Saint-Sépulcre et le vainqueur interdirait aux autres d’y pénétrer.

« Je ne vois pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale, dont les ignorants les accusent, ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d’autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit l’idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s’incline et il respecte. (…) C’est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s’interrogent, et se demandent de bonne foi ce qu’ils auraient fait si les destinées de la guerre leur avaient livré la Mecque et la Kaaba. Les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l’Europe et de l’Asie y vénérer en paix les monuments conservés de l’islamisme* ?

                                                     * L’expression islamisme est ici un équivalent de religion musulmane.

 

 

 

LES JUIFS – UNE NATION NEUVE ET JUIVE À VENIR ?

 

Ses impressions en entrant en Judée : « Voilà la Judée, voilà le site de ce peuple dont le destin est d’être proscrit à toutes les époques de son histoire, et à qui les nations ont disputé même cette capitale [Jérusalem] (…)  et cependant ce peuple portait avec lui la grande idée de l’unité de Dieu, et ce qu’il y avait de vérité dans cette idée élémentaire suffisait pour le séparer des autres peuples, et pour le rendre fier de ses proscriptions [des persécutions des autres peuples contre lui]  et confiant dans ses doctrines providentielles. »

 

Devant Jérusalem : « … c’est bien là que Sion était assise ; site bizarre et malheureux pour la capitale d’un grand peuple : c’est plutôt la forteresse naturelle d’un petit peuple chassé de la terre, et se réfugiant avec son Dieu et son temple sur un sol que nul n’a intérêt à lui disputer, sur des rochers qu’aucunes routes ne peuvent rendre accessibles, dans des vallées sans eau, dans un climat rude et stérile, n’ayant pour horizon que les montagnes calcinées par le feu intérieur des volcans, les montagnes d’Arabie et de Jéricho, et qu’une mer infecte, sans rivage et sans navigation, la mer Morte ! »

Lamartine parcourt des plaines qu’il qualifie de délicieuses en raison de la beauté du paysage, malgré leur manque de culture : Zabulon, Nazareth, Séphora et la plaine du Mont- Thabor.

Cela lui inspire une rêverie intéressante, après le passage cité plus haut , après la description de la « la délicieuse plaine de Zabulon, de celle de Nazareth, de celle de Saphora et du Thabor » :  

«  Un tel pays repeuplé d’une nation neuve et juive, cultivé et arrosé par des mains intelligentes,  fécondé par un soleil du tropique produisant de lui-même toutes les plantes nécessaires ou délicieuses à l’homme, depuis la canne à sucre et la banane jusqu’ à la vigne et à l épi des climats tempérés,  jusqu’ au cèdre et au sapin des Alpes,  un tel pays dis-je, serait encore la terre de promission aujourd’hui, si la Providence lui rendait un peuple et la politique du repos et de la liberté.  De la plaine de Zabulon, nous passâmes en gravissant de légers monticules plus arides que les premiers au village de Séphora, l’ancienne Saphora de l’Écriture. »

On a déjà vu plus haut ce qu'il dit des Juifs rencontrés à Jaffa « peuple roi, mal habitué à son esclavage, et dans les regards duquel on découvre le souvenir et la certitude de grandes destinées ... »

 

Carte de la Palestine ou Terre Sainte, avec une partie de l'Egypte, par Robert Seaton, Londres, vers 1850. 

Site de vente AbeBooks https://www.abebooks.fr/Seatons-Map-Palestine-Holy-Land-Part/31423187494/bd

 

 

ENVIRONS DE JERUSALEM

 

Les environs de Jérusalem ne lui inspirent pas d’envolées lyriques mais des descriptions décourageantes :

«  La vallée de Josaphat (…) ressemble tout à fait à un de ces fossés creusés au pied des hautes fortifications d’une grande ville, où l’égout de la ville roule en hiver ses immondices, où quelques pauvres habitants des faubourgs disputent un coin de terre aux remparts pour cultiver quelques légumes, où les chèvres et les ânes abandonnés vont brouter (…)  l’herbe flétrie par les immondices et la poussière.

«  Voici la fontaine de Siloé, (…) C’est le seul endroit des environs de Jérusalem où le voyageur trouve à mouiller son doigt, à étancher sa soif, à reposer sa tête à l’ombre du rocher rafraîchi et de deux ou trois touffes de verdure. »

«  L’aspect général des environs de Jérusalem peut se peindre en peu de mots : montagnes sans ombre, vallées sans eau, terre sans verdure, rochers sans terreur et sans grandiose ; quelques blocs de pierre grise perçant la terre friable et crevassée ; de temps en temps un figuier auprès, une gazelle ou un chacal se glissant furtivement … « 

« Telle était Jérusalem pendant tous les jours que nous passâmes sous ses murailles. Je n’y ai entendu que le hennissement de mes chevaux qui s’impatientaient au soleil, (…) et d’heure en heure le chant mélancolique du muezzin criant l’heure du haut des minarets, ou les lamentations cadencées des pleureurs turcs, accompagnant en longues files les pestiférés aux différents cimetières qui entourent les murs. Jérusalem, où l’on veut visiter un sépulcre, est bien elle-même le tombeau d’un peuple, »

Mais la beauté féminine est présente et touche toujours Lamartine : « À quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son mari sur un de ces petits monuments de pierre blanche (…)  elle paraissait à peine avoir dix-huit ou vingt ans, et je ne vis jamais une si ravissante image de la douleur. Son profil, que son voile rejeté en arrière me laissait entrevoir, avait la pureté de lignes des plus belles têtes du Parthénon ; mais (…) bien plus féminine, bien plus amoureuse, bien plus fascinante pour le cœur que la beauté sévère et mâle des statues grecques ; ses cheveux d’un blond bronzé et doré comme le cuivre des statues antiques, couleur très-estimée dans ce pays du soleil (…)  tombaient autour d’elle, et balayaient littéralement le sol ; sa poitrine était entièrement découverte, selon la coutume des femmes de cette partie de l’Arabie (…) ses deux petits enfants jouaient avec trois esclaves noires d’Abyssinie, accroupies, comme leur maîtresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de l’Abyssinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois statues tirées d’un seul bloc… »

 

 

VERS JÉRICHO  - VALLÉE DU JOURDAIN

 

 

Il observe les femmes de Bédouins : « Ces femmes, dont les épaules et les jambes étaient nues, avaient pour tout vêtement un morceau de toile de coton bleu, serré au milieu du corps par une ceinture de cuir, les bras et les jambes entourés de plusieurs bracelets d’or et d’argent, les cheveux crépus et flottant sur le cou ; quelques-unes les avaient tressés et nattés avec des piastres et des sequins (…)  Il y en avait de remarquablement belles : elles n’ont point cet air de douceur, de modestie timide et de langueur voluptueuse des femmes arabes de la Syrie ; ce ne sont plus des femmes, ce sont les femelles des barbares ; elles ont dans l’œil et dans l’attitude le même feu, la même audace, la même férocité que le Bédouin. Plusieurs négresses étaient au milieu d’elles, et ne semblaient point esclaves : les Bédouins épousent également les négresses ou les blanches, et la couleur n’établit pas les rangs… »

Les Bédouins font régner la peur dans ces parages : «  .. ce désert est le théâtre de leur brigandage, du pillage et du massacre des caravanes qui vont de Jérusalem à Damas, ou de la Mésopotamie en Égypte (…)  c’est là leur unique industrie, leur unique gloire ; leur civilisation à eux, c’est le meurtre et le pillage, et ils attachent autant d’estime à leurs succès dans ce genre d’exploits, que nos conquérants à la conquête d’une province. Leurs poëtes [sic], car ils en ont, célèbrent dans leurs vers ces scènes de barbarie, et font passer de générations en générations le souvenir honoré de leur courage et de leurs crimes. Les chevaux surtout ont leur part de gloire dans ces récits…. »

 

Ici le paysage change : «  … nous eûmes devant les yeux un des plus gracieux vallons où jamais nos regards se fussent reposés. (…) ce n’était partout que pelouses du plus beau vert, où croissaient çà et là des touffes de joncs en fleurs, et des plantes bulbeuses dont les larges et éclatantes corolles semaient d’étoiles de toutes couleurs les gazons et le pied des arbres… »

«  Ces forêts s’étendaient à perte de vue, des deux côtés et sur les deux rives du fleuve. Il nous fallut descendre de cheval » pour arriver «  jusqu’au cours du Jourdain, que nous entendions sans le voir. (…)  son cours est rapide comme celui du Rhône à Genève … »

«  Les Arabes nous avertissent de ne pas marcher sans nos armes, et de ne nous avancer qu’avec précaution, parce que ces épais taillis sont le repaire de quelques lions, de panthères et de chats-tigres. »

 

 

LA MER MORTE - BETHLÉEM

 

 «  … au  nord et au midi, les hautes montagnes de Judée et d’Arabie l’encadrent, et descendent presque jusqu’à ses flots. Celles d’Arabie cependant s’en éloignent un peu plus, surtout du côté de l’embouchure du Jourdain, où nous étions alors. Ces bords sont entièrement déserts ; l’air y est infect et malsain. »

«  L’aspect de la mer Morte n’est ni triste ni funèbre, excepté à la pensée. À l’œil, c’est un lac éblouissant, dont la nappe immense et argentée répercute la lumière et le ciel, comme une glace de Venise ; des montagnes, (…)  jettent leur ombre jusque sur ses bords. On dit qu’il n’y a ni poissons dans son sein, ni oiseaux sur ses rives. Je n’en sais rien  (…) mais, à quelques centaines de pas de la mer Morte, je tirai et tuai des oiseaux semblables à des canards sauvages… »

Il achète un cheval : « Un cheval, en Arabie, c’est la fortune d’un homme ; cela suppose tout, cela tient lieu de tout : ils prenaient une haute idée d’un Franc qui possédait tant de chevaux, aussi beaux que ceux de leur scheik et que les chevaux du pacha.

«  Il reste, non loin de la grotte de Gethsemani, un petit coin de terre ombragé encore par sept oliviers, que les traditions populaires assignent comme les mêmes arbres sous lesquels Jésus se coucha et pleura … »

«  La peste, qui ravage de plus en plus Jérusalem et les environs, ne nous permet pas d’entrer dans Bethléem, dont le couvent et le sanctuaire sont fermés. (…) À peine y étions-nous assis, qu’une nombreuse cavalcade d’Arabes bethléémites arrive, et demande à m’être présentée.

Comme les Arabes bethléémites sont la plus détestable race de ces contrées, toujours en guerre avec leurs voisins, toujours rançonnant le couvent latin de Bethléem, je leur réponds avec gravité, en leur faisant de sévères reproches sur leurs rapines… »

«  Nous partîmes avant le jour, pour éviter (…) [ les ] Bédouins de Bethléem et du désert de Saint-Jean qui  (…)  commençaient même à me menacer... »

Tous les Arabes (ou les Bédouins) ne sont donc pas pacifiques, même si ceux de Bethléem constituent (selon Lamartine) l’exception.

 

 

Vue de Bethléem, gravure d'après David Roberts. 

Lithographie, extraite de la seconde édition de son livre, 1852.

Site carte-livres-anciens.com

 

 

 

POLÉMIQUES SUR LA BIBLE

 

Lamartine évoque aussi les polémiques qui peuvent surgir à-propos de certaines  descriptions  ou précisions historiques dans la Bible, ou des comparaisons entre ce que dit la Bible et la réalité bien plus modeste que les voyageurs découvrent :

«  Qu’importe que le Jourdain soit un torrent ou un fleuve ? que la Judée soit un monceau de roches stériles ou un jardin délicieux ? que telle montagne ne soit qu’une colline, et tel royaume une province ? Ces hommes qui s’acharnent, se combattent sur de pareilles questions, sont aussi insensés que ceux qui croient avoir renversé une croyance de deux mille ans, quand ils ont laborieusement cherché à donner un démenti à la Bible (…) Ne croirait-on pas, à voir ces grands combats sur un mot mal compris ou mal interprété des deux parts, que les religions sont des choses géométriques que l’on démontre par un chiffre ou que l’on détruit par un argument (…) ? Stériles disputes qui ne pervertissent et ne convertissent personne ! Les religions ne se prouvent pas, ne se démontrent pas, ne s’établissent pas, ne se ruinent pas par de la logique  (…) elles sont d’instinct et non de raisonnement. »

 

 

POLITIQUE

 

Lamartine réfléchit aux projets de Méhémet-Ali et exprime sa conception de la décadence du monde musulman (malgré ses qualités), décadence qui était un lieu commun pour tous les observateurs occidentaux de l’époque et que devait confirmer l’effondrement de l’empire ottoman quelques décennies plus tard, malgré les tentatives de modernisation des derniers sultans – qui abandonnèrent le pouvoir aux nationalistes ultra (les « Jeunes Turcs ») qui entrainèrent l'empire dans l'alliance allemande et la guerre de 1914.

«  On connaît mal en Europe la politique de l’Orient : on lui suppose des desseins, elle n’a que des caprices ; des plans, elle n’a que des passions ; un avenir, elle n’a que le jour et le lendemain. On a vu dans l’agression de Méhémet-Ali la préméditation d’une longue et progressive ambition ; ce ne fut que l’entraînement de la fortune. »

«... mais ainsi vont les affaires d’un peuple qui demeure immobile quand tout marche autour de lui. La fortune des nations, c’est leur génie ; le génie des musulmans tremble maintenant devant celui du dernier de ses pachas.

On sait le reste de cette campagne, qui rappelle celle d’Alexandre ; Ibrahim est incontestablement un héros, et Méhémet-Ali un grand homme ; mais toute leur fortune repose sur leurs deux têtes ; ces deux hommes de moins, il n’y a plus d’Égypte, il n’y a plus d’empire arabe… »

 

 

CONCLUSION

 

Durant son voyage, Lamartine a vu à peu près les mêmes choses que ses prédécesseurs Chateaubriand ou Géramb, mais son impression est assez différente. Séduit par les paysages, même quand ils sont rudes comme les montagnes de Judée;  respectueux envers la population (à part quelques communautés pillardes), respectueux et même admiratif (avec quelques restrictions) de la religion musulmane, on pourrait dire que le plus souvent, il voit tout en beau - peut-être parce que c'est la Terre Sainte et que ses impressions religieuses de chrétien (même s'il va se détacher graduellement  du dogme catholique) influent sur sa perception des réalités (bien plus que pour Chateaubriand ou Géramb, pourtant chrétiens et catholiques déclarés).

De plus Lamartine semble avoir exclu de ses impressions et de ses raisonnements la vieille notion chrétienne de malédiction, qui frapperait aussi bien les Juifs que le territoire qu'ils avaient occupé - notion encore très présente chez Chateaubriand et Géramb.

Ses remarques sur la coexistence des populations semblent beaucoup plus concerner le Liban que la Palestine (et même pour le Liban, il se fait sans doute illusion sur cette coexistence). Enfin, Lamartine est très soucieux de la beauté féminine (pourquoi devrait-on lui en faire le reproche ?). La plupart de ses remarques concernent bien plus les femmes du Liban et de Syrie, et surtout celles des minorités chrétiennes, que les femmes de Palestine;  mais il a quand même noté la beauté de certaines jeunes femmes turques et arabes de Jérusalem, non voilées, de leurs servantes noires,  et il a parlé des gracieuses jeunes filles de Séphora.

 

 

 

APPENDICES

 

Il a paru intéressant de donner d'autres extraits du Voyage en Orient de Lamartine, même ne concernant pas la Palestine,  ou exprimant des considérations générales à tout l'Orient.

Quelques phrases sur Malte, colonie anglaise (où l'éloge et le blâme s'équilibrent),  ou sur l'attitude religieuse des marins provençaux,  contribuent aussi au tableau d'une époque disparue. 

 

 

 

EN MER - MEDITERRANÉE

 

« Cependant le capitaine du navire*, sa montre marine à la main, et épiant en silence à l’occident la seconde précise où le disque du soleil, réfracté de la moitié de son disque, semble toucher la vague et y flotter un moment avant d’y être submergé entier, élève la voix, et dit : Messieurs, la prière ! Toutes les conversations cessent, tous les jeux finissent, les matelots jettent à la mer leur cigare encore enflammé, ils ôtent leurs bonnets grecs de laine rouge, les tiennent à la main, et viennent s’agenouiller entre les deux mâts. Le plus jeune d’entre eux ouvre le livre de prières et chante l’Ave, maris stella ...* *»

                                                              * Lamartine et ses compagnons de voyage se sont embarqués à Marseille sur lAlceste. « Le capitaine est M. Blanc, de la Ciotat. L’armateur est un des plus dignes négociants de Marseille, M. Bruno-Rostand.» Lamartine précise que presque tous les membres de l'équipage sont de La Ciotat.

                                                             ** Salut, Etoile de la mer, cantique à la Vierge Marie.

 

 

MALTE

 

« Malte fut pour nous la colonie de l’hospitalité ; quelque chose de chevaleresque et d’hospitalier, qui rappelle ses anciens possesseurs*, se retrouve dans ces palais, possédés maintenant par une nation digne du haut rang qu’elle occupe dans la civilisation. On peut ne pas aimer les Anglais, il est impossible de ne pas les estimer. (...)

Le gouvernement [britannique] de Malte est dur et étroit** ; il n’est pas digne des Anglais, qui ont enseigné la liberté au monde (...) L’ombre du pavillon anglais ne devrait couvrir que des hommes libres.»

                                                                            * Les chevaliers de l'Ordre hospitalier de Saint-Jean, connus comme les chevaliers de Malte.        

                                                                           ** L'administration britannique ne confère aucun droit politique à la population locale.

 

 

LIBAN

 

Lors d’un grand banquet chez l’émir des Druzes Béchir :  « Au dessert, les vins de Chypre et du Liban circulent à grands flots ; les Arabes chrétiens et la famille de l’émir Beschir, qui est chrétienne ou croit l’être, en boivent sans difficulté dans l’occasion. On porte des toasts à la victoire d’Ibrahim, à l’affranchissement du Liban, à l’amitié des Francs et des Arabes ; puis enfin le prince en porte un aux dames présentes à cette fête… »

Toast porté lors de ce banquet par un « barde » arabe :

« Buvons-le à l’honneur de ces jeunes et belles Franques qui viennent du pays où toute femme est reine. Les yeux d’une femme de Syrie sont doux, mais ils sont voilés. Dans les yeux des filles d’Occident il y a plus d’ivresse que dans la coupe transparente que je bois. »

« Boire le vin et contempler le visage des femmes, pour le musulman c’est pécher deux fois ; pour l’Arabe c’est deux fois jouir, et bénir Dieu de deux manières. »

 

 

L'ÉMIR BÉCHIR

 

 

Lamartine raconte l'histoire de l'émir Béchir qui gouverne,  sous le contrôle ottoman, la région semi-autonome du Mont-Liban.  Il évoque une vie politique parcourue de violences, entre les dirigeants ou ceux qui aspirent à l'être, mais on peut difficilement croire que les populations soient restées en-dehors de ces violences.

Les révoltes des pachas contre Constantinople, les ambitions des chefs locaux, déchirent le Liban dans les années 1820. Le pacha d'Acre, un moment rebelle au sultan mais ensuite pardonné, soutient Béchir. Les ennemis de ce dernier sont éliminés, tel « étranglé, puis décapité, et son corps coupé en morceaux et jeté aux chiens », tels autres ont la langue coupée et les yeux crevés. 

«  Depuis lors la tranquillité régna au Liban, les Chab* jouirent en paix du pouvoir, grâce à la police active que l’émir établit dans son gouvernement, et à l’amitié d’Abdalla-Pacha [le pacha d'Acre]...»

Prudent, l'émir Béchir reste aussi l'ami du vice-roi d'Egypte Méhémet-Ali qui l'a soutenu. 

« Telle est la politique qu’a suivie jusqu’à ce jour l’émir Beschir, et tout annonce qu’il la suivra encore avec succès dans la nouvelle crise où l’a placé la lutte de Méhémet-Ali contre l’empire ottoman ...»  Béchir, selon l’usage oriental, « a vu le doigt de Dieu dans la victoire, et il s’est rangé du côté du succès. Néanmoins il l’a fait comme à regret, et en se ménageant, selon toute apparence, le prétexte de la contrainte vis-à-vis de la Porte»**

                                                                         * Les Chab (ou plutôt Chehab) : la famille de l'émir Béchir.

                                                                        ** L'émir Béchir parait soutenir Ibrahim-pacha, qui a conquis la Syrie (y compris sous cette dénomination, le Liban et la Palestine) pour le compte de son père le vice-roi d'Egypte. Mais il ménage aussi le sultan de Constantinople, qui pourrait bien sortir vainqueur de la guerre.

 

 

VISITE À UN VOISIN TURC À BEYROUTH

 

 

Lamartine visite la maison de son voisin à Beyrouth, un négociant turc.

« Ce Turc m’a très-bien reçu ; il m’a prodigué les sorbets, les pipes et le café, et m’a conduit lui-même dans toutes les pièces de sa maison. Il avait préalablement envoyé un eunuque noir avertir ses femmes de se retirer dans un pavillon du jardin ; mais lorsque nous arrivâmes à leur appartement au harem, l’ordre n’était pas encore exécuté, et nous aperçûmes cinq ou six jeunes femmes, les unes de quinze ou seize ans tout au plus, les autres de vingt à trente, dans ce beau et gracieux costume de femmes arabes, et dans tout le désordre de leur toilette d’intérieur, qui  (…) s’enfuyaient les jambes et les pieds nus, (…)  jetant à la hâte un voile sur leurs visages (…) et nous visitâmes toutes les pièces intérieures du harem comme nous aurions pu faire dans une maison d’Européens. »

 

 

COEXISTENCE DES POPULATIONS ?

 

 

Au Liban, les populations d'origines et de religions différentes paraissent vivre en bonne entente, au moins selon certaines notations :

«  Les familles grecques, syriennes et arabes de cultivateurs, qui habitent ces maisons au pied du Liban, n’ont rien de sauvage ni rien de barbare ; plus instruits que les paysans de nos provinces, ils savent tous lire, entendent tous deux langues, l’arabe et le grec ; ils sont doux, paisibles, laborieux et sobres .,, »

«  Nous avons passé toute la journée à la noce de la jeune Syrienne-Grecque. La cérémonie a commencé par une longue procession de femmes grecques, arabes et syriennes, qui sont venues, les unes à cheval, les autres à pied, par les sentiers d’aloès et de mûriers, assister la fiancée pendant cette fatigante journée. »

Pourtant Lamartine note que cette coexistence a des limites : les diverses populations du Liban « ne se confondent presque jamais dans les mêmes villages ... » *

 

                                                           * Le massacre en 1860 de plusieurs milliers de chrétiens libanais par leurs voisins Druzes, puis des chrétiens de Damas par les musulmans,  allait cruellement démentir ces notations d'une coexistence que Lamartine n'exagère d'ailleurs pas. Il y eut entre 10 000 et 22 000 victimes. S'agissant de Damas, Lamartine qui a visité la ville, ne la décrit pas comme un modèle de coexistence, les Chrétiens y étant en danger permanent (voir plus loin). 

 

 

BEAUTÉ FÉMININE

 

Lamartine est toujours fasciné par la beauté des femmes : « Je vois là tous les jours des visages de jeunes femmes ou de jeunes filles que Raphaël n’avait pas entrevus, même dans ses songes d’artiste. C’est bien plus que la beauté italienne et que la beauté grecque ; (…)  cela est rendu plus enivrant encore par une naïveté primitive et simple d’expression, par une langueur sereine et voluptueuse,  (…)  une finesse de sourire, une harmonie de proportions, une blancheur animée de la peau, une transparence indescriptible du teint, (…)  qui font de la jeune Syrienne la houri du paradis des yeux.

Ces beautés admirables et variées sont aussi extrêmement communes ; je ne marche jamais une heure dans la campagne sans en rencontrer plusieurs allant aux fontaines ou revenant avec leurs urnes étrusques sur l’épaule, et leurs jambes nues entourées de bracelets d’argent… »

                                                                                          

 

 

KURDES

 

Dans « la grande vallée où coule le Nahr-Bayruth » , paysage enchanteur, au milieu d’ « un velours de végétation serré » :  « En un instant nous fûmes cernés par cinq ou six cents Arabes d’un aspect étrange. Les chefs, revêtus de magnifiques costumes, mais sales et en lambeaux, s’avancèrent vers nous » , « c’était une des tribus de Kurdes qui viennent, des provinces voisines de la Perse, passer l’hiver, tantôt dans les plaines de la Mésopotamie, aux environs de Damas, tantôt dans celles de la Syrie, emmenant avec eux leurs familles et leurs troupeaux. Ils s’emparent d’un bois, d’une plaine, d’une colline abandonnés, et s’y établissent ainsi pour cinq ou six mois. Beaucoup plus barbares que les Arabes, on redoute en général leurs invasions et leur voisinage : ce sont les Bohémiens armés de l’Orient. »

« ..  cette multitude (…)  nous regardait avec une curiosité moitié rieuse, moitié féroce.

Les femmes n’étaient ni renfermées ni voilées ; elles étaient même à demi nues, surtout les jeunes filles de dix à quinze ans. Tout leur vêtement consistait en un pantalon à larges plis, qui laissait les jambes et les pieds nus ; elles avaient toutes des bracelets d’argent au-dessus de la cheville du pied. Le haut du corps était couvert d’une chemise  (…) laissant la poitrine et le cou découverts. Leurs cheveux, généralement très-noirs, étaient nattés en longues tresses pendantes jusque sur les talons, et ornés de pièces de monnaie enfilées : elles avaient aussi les reins et la gorge cuirassés d’un réseau de piastres enfilées, et résonnant, à chaque pas qu’elles faisaient (…)  Ces femmes n’étaient ni grandes, ni blanches, ni modestes, ni gracieuses, comme les Arabes syriennes ; elles n’avaient pas non plus l’air féroce et craintif des Bédouines ; elles étaient en général petites, maigres, le teint hâlé par le soleil, mais gaies, vives, enjouées, lestes, dansant et chantant aux sons de leur musique, qui n’avait pas cessé un moment ses airs vifs et animés. Elles ne montraient aucun embarras de nos regards, aucune pudeur de leur presque nudité devant les hommes de la tribu : les hommes eux-mêmes ne paraissaient pas exercer d’autorité sur elles ; ils se contentaient de rire de leur curiosité indiscrète à notre égard (…) . Quelques-unes des jeunes filles étaient extrêmement jolies et piquantes ; leurs yeux noirs étaient teints avec le henné sur le bord des paupières… »

 

 

PEUPLES DU LIBAN

LES MARONITES

 

« Les Maronites sont soumis à l’émir Beschir, et forment, avec les Druzes et les Métualis, une espèce de confédération despotique sous le gouvernement de cet émir. Bien que les membres de ces trois nations diffèrent d’origine, de religion et de mœurs, qu’ils ne se confondent presque jamais dans les mêmes villages, l’intérêt de la défense d’une liberté commune et la main forte et politique de l’émir Beschir les retiennent en un seul faisceau »

« Le peuple maronite (…) forme un peuple à part dans tout l’Orient ; on dirait d’une colonie européenne jetée par le hasard au milieu des tribus du désert. Sa physionomie cependant est arabe : les hommes sont grands, beaux, au regard franc et fier, au sourire spirituel et doux ; les yeux bleus, le nez aquilin, la barbe blonde, le geste noble, la voix grave et gutturale, les manières polies sans bassesse, le costume splendide et les armes éclatantes. »

«  La plus admirable police, résultat de la religion et des mœurs bien plus que d’aucune législation, règne dans toute l’étendue du pays habité par les Maronites ; vous y voyagez seul et sans guide, le jour ou la nuit, sans craindre ni vol ni violence ; les crimes y sont presque inconnus ; l’étranger est sacré pour l’Arabe mahométan, mais plus sacré encore pour l’Arabe chrétien. Ils aiment les Européens comme des frères ; ils sont liés à nous par ce lien de la communauté de religion, le plus fort de tous ; ils croient que nous les protégeons, par nos consuls et nos ambassadeurs, contre les Turcs (…)

Si dès aujourd’hui un homme de tête s’élevait parmi eux, soit des rangs du clergé tout-puissant, soit du sein d’une de ces familles d’émirs ou de scheiks qu’ils vénèrent ; s’il comprenait l’avenir, et faisait alliance avec une des puissances de l’Europe, il renouvellerait facilement les merveilles de Méhémet-Ali, pacha d’Égypte, et laisserait après lui le véritable germe d’un empire d’Arabie. L’Europe est intéressée à ce que ce vœu se réalise …. » 

« … une idée commune entre les hommes est plus qu’une patrie commune ; et les chrétiens de l’Orient, noyés dans le mahométisme qui les entoure, qui les menace, qui les persécuta souvent, voient toujours dans les chrétiens de l’Occident des protecteurs actuels et des libérateurs futurs ! Il est temps, selon moi, de reporter la civilisation moderne aux lieux d’où la civilisation antique est sortie. Rien n’est plus facile que de rouvrir à ces fécondes races du Liban des sources intarissables de population, d’industrie, de prospérité … »

 

«  … malgré les plaintes des Maronites sur l’excès des taxes, ces impôts ne sont pas à comparer avec ce que nous payons en France ou en Angleterre. Ce n’est pas le taux de l’impôt, c’est son arbitraire, c’est son irrégularité qui opprime une nation. Si l’impôt en Turquie était légal et fixe, on ne le sentirait pas… »

 

 

 

LES DRUZES

 

«  Les Druzes, qui, avec les Métualis et les Maronites, forment la principale population du Liban, ont passé longtemps pour une colonie européenne laissée en Orient par les croisés. Rien de plus absurde. (…) ce qu’il y a de plus probable, c’est qu’ils sont, comme les Maronites, une tribu arabe du désert qui, ayant refusé d’adopter la religion du Prophète, et persécutée par les nouveaux croyants, se sera réfugiée dans les solitudes inaccessibles du haut Liban, pour y défendre ses dieux et sa liberté (…)

La religion des Druzes est un mystère que nul voyageur n’a jamais pu percer. J’ai connu plusieurs Européens vivant depuis de nombreuses années au milieu de ce peuple, et qui m’ont confessé leur ignorance à cet égard.  (…) La plupart des voyageurs qui ont écrit sur eux prétendent que ce culte n’est qu’un schisme du mahométisme. J’ai la conviction que ces voyageurs se trompent.

À l’époque de la bataille de Navarin, les Européens habitant des villes de Syrie, et redoutant la vengeance des Turcs, se retirèrent pendant plusieurs mois parmi les Druzes, et y vécurent en parfaite sûreté. « Tous les hommes sont frères, » est leur morale proverbiale comme celle de l’Évangile ; mais ils l’ observent mieux que nous. (…) ils feront aisément corps avec le peuple maronite, et avanceront du même pas dans la civilisation, pourvu qu’on respecte leurs rites religieux. »

                                                                   

Lamartine donne aussi des renseignements sur deux minorités, les Métualis et les Ansariés.

 

 

LES TURCS  ET LA RELIGION MUSULMANE

 

 

«  La population turque est saine, bonne et morale ; sa religion n’est ni aussi superstitieuse ni aussi exclusive qu’on nous la peint ; mais sa résignation passive, mais l’abus de sa foi  (…) tue les facultés de l’homme en remettant tout à Dieu. Dieu n’agit pas pour l’homme, chargé d’agir dans sa propre cause ; il est spectateur et juge de l’action humaine (…) . À cela près, il faut rendre justice au culte de Mahomet : ce n’est qu’un culte très philosophique, qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. — Ces deux grandes idées sont en effet les deux plus hautes vérités de toute religion. Le mahométisme peut entrer, sans effort et sans peine, dans un système de liberté religieuse et civile, et former un des éléments d’une grande agglomération sociale en Asie ; il est moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature. (…)  il a l’habitude de vivre en paix et en harmonie avec les cultes chrétiens, qu’il a laissés subsister et agir librement au sein même de ses villes les plus saintes, comme Damas et Jérusalem … »

 

On peut se demander si Lamartine, malgré son respect pour la religion musulmane, a réellement compris celle-ci, lorsqu'il la qualifie de culte philosophique ou de déisme rationnel. Voir plus loin ses remarques sur le Wahabisme.  

 

 

UN AVENTURIER EUROPÉEN POURRAIT SUBJUGUER L’ASIE

 

«  Un aventurier européen, avec cinq ou six mille soldats d’Europe, peut aisément renverser Ibrahim, et conquérir l’Asie, de Smyrne à Bassora et du Caire à Bagdhad, en marchant pas à pas ; en prenant les Maronites du Liban pour pivots de ses opérations ; en organisant derrière lui à mesure qu’il avancerait, et en faisant des chrétiens de l’Orient son moyen d’action, d’administration et de recrutement. Les Arabes du désert même seront à lui, le jour où il les pourra solder : ceux-là n’ont d’autre culte que l’argent, leur divinité sera toujours le sabre et l’or : (…) Après cela, on repoussera leurs tentes plus loin dans le désert, qui est leur seule patrie ; on les attirera peu à peu à une civilisation plus douce, dont ils n’ont pas eu l’exemple autour d’eux. »

 

 

SPECTACLE THÉÂTRAL DONNÉ PAR UN ÉMIR

 

 

Il assiste à une représentation donnée chez l'émir de Baalbek. Précédemment, Lamartine a visité les ruines antiques de Baalbek, qui lui ont fait une très grande impression.

«  … quatre ou cinq acteurs, vêtus de la manière la plus grotesque, les uns en hommes, les autres en femmes, s’avancèrent au milieu de la cour, et exécutèrent les danses les plus bizarres et les plus lascives (…) . Ces danses monotones durèrent plus d’une heure, entremêlées de temps en temps de quelques paroles et de quelques gestes et changements de costume, qui semblaient dénoter une intention dramatique ; mais une seule chose était intelligible, c’était l’horrible et dégoûtante dépravation des mœurs publiques, indiquée par les mouvements des danseurs. Je détournai les yeux ; l’émir lui-même semblait rougir de ces scandaleux plaisirs de son peuple, et faisait, comme moi, des gestes de mépris ; mais les cris et les transports du reste des spectateurs s’élevaient toujours au moment où les plus sales obscénités se révélaient dans les figures de la danse, et récompensaient les acteurs.

Les femmes n’assistaient pas à ce spectacle ; mais celles de l’émir, dont le harem donnait sur la cour, en jouissaient de leurs chambres, et nous les voyions, à travers des grillages de bois, se presser aux fenêtres pour regarder les danseurs. » 

L’émir : «  … c’est un homme d’environ cinquante ans, d’une belle figure, ayant les manières les plus dignes et les plus nobles, la politesse la plus solennelle ; toutes choses que le dernier des Arabes possède comme un don du climat, ou comme l’héritage d’une antique civilisation. Son costume et ses armes étaient de la plus grande magnificence. Ses chevaux admirables étaient répandus dans les cours et dans le chemin ; il m’en offrit un des plus beaux ; il m’interrogea avec la plus délicate discrétion sur l’Europe, sur Ibrahim, sur l’objet de mon voyage au milieu de ces déserts. (…) Il voulut bien se charger de faire partir un chameau chargé de quelques fragments de sculpture que je désirais emporter en Europe… ».

 

 

 

EN ROUTE VERS  DAMAS

 

 

«  Des vergers d’abricotiers, aussi grands que des noyers, bordent le chemin. Bientôt, à notre grande surprise, nous voyons des haies, comme en Europe, séparer les vergers et les jardins, semés de plantes potagères et d’arbres fruitiers en fleur. (…) Nous sommes aux environs d’un grand village, dont le nom est Zebdani  (…)  les rues du village (…) sont larges, droites, avec un trottoir de pierre de chaque côté. Les maisons qui les bordent sont grandes, et entourées de cours pleines de bestiaux, et de jardins parfaitement arrosés et cultivés. Les femmes et les enfants  (…)  nous accueillent avec une physionomie ouverte et souriante. »

Rencontre avec le scheik du village :  « Nous parlâmes longtemps de l’Europe, de nos coutumes, dont il paraissait grand admirateur. (…)  Nous pûmes juger, par ce village enchanteur, de ce que seraient ces provinces rendues à leur fertilité naturelle.»

 

 

DAMAS

 

 

Puis « nous rentrons dans un pays stérile et plus âpre. (…) C’est notre dernière journée ; nous complétons nos costumes turcs pour n’être pas reconnus pour Francs dans les environs de Damas. Ma femme revêt le costume des femmes arabes, et un long voile de toile blanche l’entoure de la tête aux pieds.  (…)

La population fanatique de Damas et des pays environnants exige ces précautions de la part des Francs qui se hasardent à visiter cette ville. Seuls parmi les Orientaux, les Damasquins nourrissent de plus en plus la haine religieuse et l’horreur du nom et du costume européens. Seuls ils se sont refusés à admettre les consuls ou même les agents consulaires des puissances chrétiennes. Damas est une ville sainte, fanatique et libre : rien ne doit la souiller.

Malgré les menaces de la Porte, malgré l’intervention plus redoutée d’Ibrahim-Pacha, et une garnison de douze mille soldats égyptiens ou étrangers, la population de Damas s’est obstinée à refuser au consul général d’Angleterre en Syrie l’accès de ses murs. Deux séditions terribles se sont élevées dans la ville, sur le seul bruit de l’approche de ce consul. S’il n’eût rebroussé chemin, il eût été mis en pièces. Les choses sont toujours dans cet état ; l’arrivée d’un Européen en costume franc serait le signal d’une émotion nouvelle, et nous ne sommes pas sans inquiétude que le bruit de notre marche ne soit parvenu à Damas, et ne nous expose à de sérieux périls. »

Il existe pourtant un consul de France (quasi clandestin) : « Il a épousé une femme arabe, d’origine européenne. Il vit depuis dix ans à Damas, et, malgré les nombreuses relations qu’il a formées, sa vie a été plusieurs fois menacée par la fureur fanatique des habitants de la ville. Deux fois il a été obligé de fuir, pour échapper à une mort certaine. »  Ce consul est mal payé, comparé à ses collègues qui vivent dans la sécurité, ce qui scandalise Lamartine.

La maison du consul est « comme toutes les maisons de chrétiens de Damas, une masure au dehors, un palais délicieux au dedans. La tyrannie de la populace fanatique force ces malheureux à cacher leur richesse et leur bien-être sous les apparences de la misère et de la ruine... » (faut-il croire que tous les chrétiens étaient riches, mais obligés de feindre l’apparence de la misère, ou seulement quelques uns ?)

 

 

ARMÉNIENNES DE DAMAS

 

«  … nous voyions aux fenêtres, à travers les treillis, de ravissantes figures de jeunes filles arméniennes qui (…) nous adressaient des paroles de salut et d’amitié ...»

«  Quelque idée que j’eusse de la beauté des Syriennes, quelque image que m’ait laissée dans l’esprit la beauté des femmes de Rome et d’Athènes, la vue des femmes et des jeunes filles arméniennes de Damas a tout surpassé. (…) les dents, le sourire, le naturel moelleux des formes et des mouvements, le timbre clair, sonore, argentin de la voix, tout est en harmonie dans ces admirables apparitions.  (…) elles se marient à douze ou treize ans. Les costumes de ces femmes sont les plus élégants et les plus nobles que nous ayons encore admirés en Orient…  » 

 

 

 

NOTABLES DE DAMAS – UNE VILLE EXPLOSIVE

 

 

Il rencontre un chef des Arméniens de Damas :  «  Je n’ai pas rencontré en Europe un homme dont les vues (…)  fussent plus exactes et plus intelligentes …. »
il a «  une fille de quatorze ans qui est la plus belle personne que nous ayons vue ; la mère, jeune encore, est charmante aussi. »

L'Arménien  ne veut pas envoyer son fils faire des études en Europe : « … que fera-t-il à Damas quand il y reviendra avec les lumières, les mœurs et le goût de liberté de l’Europe ? S’il faut être esclave, il vaut mieux n’avoir jamais été qu’esclave. »

«  Les deux agas [dignitaires de la ville, nommés par le pacha] chez lesquels je suis entré m’ont reçu avec la politesse la plus exquise. Le fanatisme brutal du bas peuple de Damas ne monte pas si haut. »

 

Il évoque «  les fréquentes révolutions qui ensanglantent cette capitale (…)   le gouvernement passe, pour quelque temps, dans les mains du vainqueur. Les vaincus sont mis à mort, ou s’enfuient dans les déserts de Balbek et de Palmyre, où les tribus indépendantes leur donnent asile.»

Les officiers du pacha d’Egypte : « ils parlent italien ; ils sont sur leurs gardes à Damas ; le peuple les voit avec horreur ; chaque nuit l’émeute peut éclater. (…)  Les trente mille chrétiens arméniens qui habitent la ville sont dans la terreur, et seraient massacrés si les Turcs avaient le dessus*. Les musulmans sont irrités de l’égalité qu’Ibrahim-Pacha a établie entre eux et les chrétiens. Quelques-uns de ceux-ci abusent de ce moment de tolérance… »

«  Les Arabes du grand désert et ceux de Palmyre sont en foule dans la ville (…)  Leur teint est hâlé, leur barbe noire ; leurs yeux sont féroces (....)  Leurs chevaux, toujours sellés et bridés, sont entravés dans les rues et sur les places. Ils méprisent les Égyptiens et les Turcs ; mais, en cas de soulèvement, ils marcheraient contre les troupes d’Ibrahim. »

«  Un peuple dont les architectes sont capables de dessiner et les ouvriers d’exécuter un monument pareil au kan d’Hassad-Pacha n’est pas mort pour les arts. Ces kans sont bâtis, en général, par de riches pachas, qui les laissent à leur famille ou à la ville qu’ils ont voulu enrichir. Ils rapportent de gros revenus. »

« Le climat est froid et humide pendant les mois d’hiver. Des neiges abondantes tombent des montagnes. Cet hiver, la moitié des bazars a été enfoncée par le poids des neiges. (...) 

Les chaleurs de l’été sont, dit-on, insupportables. Jusqu’ici nous ne nous en apercevons pas… »

                                                                                        * Les craintes des chrétiens de Damas n'étaient pas une illusion. Ils étaient menacés à chaque trouble qui survenait à Damas. En juillet 1860, les musulmans de Damas ont massacré des milliers de chrétiens sans que le gouverneur ottoman n'agisse pour s'y opposer énergiquement. Ces massacres étaient dans le prolongement de ceux du Mont-Liban. Le chiffre des victimes de Damas n'est pas connu avec précision.  Voir Wikipédia, art. Massacre de Damas et  article d'Eric Anceau, Revue politique et parlementaire, 2021 https://www.revuepolitique.fr/lorsque-napoleon-iii-se-portait-au-secours-des-chretiens-du-proche-orient-et-sinteressait-au-liban/-

 

 

PROGRÈS DES WAHABITES

 

 

Lamartine note que «  La caravane de la Mecque a été suspendue par suite de la guerre. Le pacha de Damas est chargé de la conduire. Les Wahabites l’ont dispersée plusieurs fois. Méhémet-Ali les a refoulés vers Médine. La dernière caravane, atteinte du choléra à la Mecque, épuisée de fatigue et manquant d’eau, a péri presque tout entière. Quarante mille pèlerins sont restés dans le désert. »

«... avant peu d’années, les progrès des Wahabites interdiront à jamais le pieux pèlerinage. Les Wahabites sont la première grande réforme armée du mahométisme »,  qui se donne pour but de « ramener l’islamisme à sa pureté de dogme primitive, d’extirper, d’abord par la parole, puis par la force (…)  les superstitions populaires (…) et de refaire de la religion de l’Orient un déisme pratique et rationnel. Il y avait pour cela peu à faire ; car Mahomet ne s’est pas donné pour un dieu, mais pour un homme plein de l’esprit de Dieu, et n’a prêché qu’unité de Dieu et charité envers les hommes. »

«… cent mille missionnaires armés ont menacé de changer la face de l’Orient. Méhémet-Ali a opposé une barrière momentanée à leurs invasions ; mais le wahabisme subsiste et se propage dans les trois Arabies, et, à la première occasion, ces peuples purificateurs de l’islamisme se répandront jusqu’à Jérusalem, jusqu’à Damas, jusqu’en Égypte…. » 

 

Ici encore, l'idée que le la religion musulmane, dans sa pureté originelle, est selon Lamartine, un « déisme pratique et rationnel »,  peut surprendre, puisque le déisme est, dans la conception commmune, la croyance qu'il existe un Dieu intelligible par la seule raison, sans  dogmes, rites ni révélation.  

 

 

CONSTANTINOPLE

 

 

Le voyage en Orient de Lamartine se termine à Constantinople.

Il observe l’animation des rives du Bosphore : « … des caïques [petits bateaux, souvent utilisés pour les loisirs] qui abordent en foule, pleins d’Arméniennes ou de femmes juives : celles-ci s’asseyent dévoilées sur l’herbe, au bord du ruisseau ; elles forment une chaîne de femmes, de jeunes filles, dans des costumes et des attitudes divers : il y en a d’une beauté ravissante, que l’étrange variété des coiffures et des costumes relève encore. J’ai vu là souvent une grande quantité de femmes turques des harems dévoilées ; elles sont presque toutes d’une petite taille, très-pâles, l’œil triste et l’aspect grêle et maladif. En général, le climat de Constantinople, malgré toutes ses conditions apparentes de salubrité, me paraît malsain ; (…) les Arméniennes et les Juives seules m’ont paru belles. Mais quelle différence encore avec la beauté des Juives et des Arméniennes de l’Arabie, et surtout avec l’indescriptible charme des femmes grecques de la Syrie et de l’Asie Mineure ! »

 

Il visite un marché d’esclaves : « Qu’il y a de choses dont nous ne sommes pas choqués, et qui seront des crimes incompréhensibles aux yeux de nos descendants ! Je pensais à cela en entrant dans ce bazar, où l’on vend la vie, l’âme, le corps, la liberté d’autrui, comme nous vendons le bœuf ou le cheval, et où l’on se croit légitime possesseur de ce qu’on a acheté ainsi. »

Il condamne les « législations immobiles » qui maintiennent des pratiques inhumaines.

Il conclut  par une leçon de sagesse : «  Comprendre le passé sans le regretter ; tolérer le présent en l’améliorant ; espérer l’avenir en le préparant : voilà la loi des hommes sages et des institutions bienfaisantes. » «  Le passé est un sépulcre (tombeau) :   il faut le respecter, mais il ne faut pas s’y enfermer et vouloir y vivre. »

 

 

 

 

 

 

13 mai 2026

LA PALESTINE AU 19 ÊME SIÊCLE PARTIE 1 : CHATEAUBRIAND, GÉRAMB

 

LA PALESTINE AU 19 ÈME SIÈCLE

PARTIE 1 : CHATEAUBRIAND, GÉRAMB

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit.]

 

 

 

J’ai décidé de consacrer une série de messages à la description de la Palestine au 19 ème siècle par divers voyageurs, généralement d’expression française.

Il est à peine besoin de dire que la Palestine n’a pas cessé d’être un sujet d’actualité. Il est donc intéressant de voir comment des écrivains comme Chateaubriand, Lamartine, Pierre loti et d’autres plus ou moins connus, ont perçu ce territoire aux frontières,  à l’époque, assez peu précises.

Le nom même de Palestine était une survivance du temps passé pour les Occidentaux. Quant à ceux qui y habitaient, sauf quelques intellectuels à la fin du siècle, il est probable qu’ils ne parlaient pas de Palestine*. Aucune province ne portait le nom de Palestine.  Le souverain était le sultan ottoman à Constantinople, un souverain éloigné et représenté par des pachas siégeant à Acre, Damas, Alep ou Beyrouth. Mais pour la plupart des auteurs occidentaux, Il existait une autre expression pour le territoire visité, c’était la Terre Sainte. Les souvenirs de l’Ancien et du Nouveau Testament, connus même de ceux qui avaient perdu la foi, étaient à tout instant présents chez les visiteurs européens, puis américains, du 19 ème siècle, et coloraient leur vision des paysages et des populations.

Dans les extraits des auteurs que nous présentons, nous suivrons un ordre à peu près chronologique (sans nous astreindre à un trop grand respect de la chronologie lorsque quelques années seulement séparent le séjour d’un auteur d’un autre).

Voici donc nos deux  premiers auteurs : un grand nom de la littérature française, Chateaubriand,  et un quasi inconnu, Géramb.

                                                                                 * A l'exception d'un territoire côtier selon le voyageur George Robinson, qu'il appelle la « Palestine propre » (voir partie 3).

                                                           

 

REMARQUE IMPORTANTE

 

Certains des extraits des auteurs choisis peuvent apparaître comme dépréciatifs ou méprisants. Il ne faudrait pas céder à la facilité et parler de racisme. Lorsque des voyageurs venus d’Orient visitaient l’Europe, ils étaient probablement aussi surpris et critiques envers ce qu’ils apercevaient et comprenaient de la vie en Europe et des populations y vivant.

Les auteurs cités paraissent avoir voulu faire preuve d’objectivité. Y ont-ils réussi ? En tous cas, ils équilibrent souvent la critique par l’éloge. Nous vivons à une époque où la seule critique admise parait être celle des sociétés occidentales, soit pour le passé soit pour le présent. Lorsque des auteurs européens d’autrefois décrivent les défauts qu’ils relèvent dans des sociétés et des populations non-occidentales, leur jugement est immédiatement récusé par principe, comme si miraculeusement ces sociétés ou ces populations n’avaient eu aucun défaut, ou comme s’il était interdit à des Occidentaux d’en parler.

Ecoutons donc ce qu’ont à nous dire les témoins de périodes antérieures et faisons-nous notre propre idée.

 

 

Carte de la Terre Sainte (Judée ou Terre Sainte) de Robert de Vaugondy, 1790.

Cette carte était probablement utilisée par les voyageurs du début du 19 ème siècle, bien qu'elle ait surtout une portée historique (division selon les tribus d'Israël et les provinces romaines). 

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CHATEAUBRIAND

 

 

 

Le grand écrivain Francois-René de Chateaubriand (1768-1848) fait le voyage vers la Grèce et la Terre Sainte en 1806-1807 ; Il prépare alors son livre sur les premiers chrétiens, Les Martyrs – aujourd’hui passablement oublié – et veut se documenter sur place.  

Chateaubriand publia les souvenirs de son voyage sous le titre itinéraire de Paris à Jérusalem  (1811). La même année, il est élu à l’Académie française (sans pouvoir prononcer son discours de réception, censuré par Napoléon).

Dans sa préface à l’édition de 1827, Chateaubriand fait ces observations intéressantes :

«  Lorsqu’en 1806 j’entrepris le voyage d’outre-mer, Jérusalem était presque oubliée ; un siècle antireligieux avait perdu mémoire du berceau de la religion : comme il n’y avait plus de chevaliers, il semblait qu’il n’y eût plus de Palestine.

Le dernier voyageur dans le Levant, M. le comte de Volney, avait donné au public d’excellents renseignements sur la Syrie, mais il s’était borné à des détails généraux sur le gouvernement de la Judée.

Jérusalem, d’ailleurs si près de nous, paraissait être au bout du monde. »

Pour Chateaubriand  (et généralement ses contemporains), la Palestine est un territoire lié à la culture occidentale (la religion chrétienne), à l'histoire occidentale (les  Croisades,  les chevaliers) – ce n’est pas complètement un pays étranger, appartenant à une culture différente, il est senti comme relié au moins en partie à la culture européenne.

 

Carte extraite du livre de François-René de Chateaubriand, Itineraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, édition Le Normant, 1812.

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LES RISQUES DU VOYAGE

 

 

Dans son Itinéraire, Chateaubriand, évoque fréquemment les risques des déplacements en Terre Sainte, notamment du fait des Bédouins ( tribus nomades arabes) mais probablement les  tribus sédentaires qui occupent les villages sont aussi dangereuses à l'occasion :

«  Ces Bédouins exigèrent un droit de passage ils prennent apparemment le désert pour un grand chemin » [allusion à la fameuse expression « bandits de grand chemin »] « Comme nous en approchions [du couvent de Saint-Saba où Chateaubriand et ses accompagnateurs doivent faire étape] une nouvelle troupe d Arabes cachée au fond d’un ravin se jeta sur notre escorte en poussant des hurlements Dans un instant nous vîmes voler les pierres briller les poignards ajuster les fusils … »

« Les derniers Arabes qui nous avoient attaqués appartenaient à une tribu qui prétendait avoir seule le droit de conduire les étrangers à Saint Saba. »

La rivalité entre tribus pour « protéger » les voyageurs (en se faisant payer évidemment) place Chateaubriand dans l’obligation de payer les uns et les autres pour être tranquilles ; faute de quoi, lui dit son guide «  nous ne pourrions jamais arriver au Jourdain (…) nous serions infailliblement massacrés (…) ». Toutefois, « Nous arrivâmes sans accident à Jéricho ».

 Chateaubriand signale (est-ce vrai – il y a probablement de l’exagération dans ce qu’il dit ?) des changements (en pire) dans les habitudes des Bédouins, dûs à la fréquentation d’autres peuples : « Les mœurs des Bédouins commencent à s’altérer par une trop grande fréquentation avec les Turcs et les Européens. Ils prostituent maintenant leurs filles et leurs épouses et égorgent le voyageur qu’ils se contentaient autrefois de dépouiller.  Nous marchâmes ainsi pendant deux heures le pistolet à la main comme en pays ennemi … »

 « La tribu [de Bédouins] la plus puissante des montagnes de Judée fait sa résidence au village de Jérémie, elle ouvre et ferme à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs. »

 

 

PAYSAGES

 

 

Si on se fie à Chateaubriand, la nature de la Palestine est contrastée, on trouve des paysages  désolés , mais aussi des productions naturelles remarquables :  « Le vin de Jérusalem est excellent,  il a la couleur et le goût de nos vins de Roussillon. Les coteaux qui le fournissent sont encore ceux d’Engaddi près de Bethléem. Quant aux fruits, je mangeai comme à Jaffa de gros raisins, des dattes, des grenades, des pastèques, des pommes et des figues de la seconde saison, celles du sycomore*. »

                                                                          * Vin de Jérusalem, apparemment ce vin était produit par les moines de Terre Sainte.

 

«  Nous nous avançâmes dans la plaine de Saron, dont l’Ecriture loue la beauté. Quand le père Neret y passa, au mois d’avril 1713, elle était couverte de tulipes. »

Le sol de cette plaine lui parait «  d’une extrême fertilité ». « Mais, grâce au despotisme musulman, ce sol n’offre de toutes parts que des chardons, des herbes sèches et flétries, entremêlées de chétives plantations de coton, de doura, d’orge et de froment. Çà et là paraissent quelques villages, toujours en ruine, quelques bouquets d’oliviers et de sycomores. » 

«  Rama ou Ramlé, situé dans un endroit charmant*. »

                                                                            * Aujourd'hui Ramla, entre Jaffa et Jérusalem.  

 

A une heure de distance de Rama, il aborde les contreforts des  montagnes de Judée :

«  … les sangliers faisaient entendre autour de nous un cri singulièrement sauvage. Je compris à la désolation de ces bords comment la fille de Jephté voulait pleurer sur la montagne de Judée, et pourquoi les prophètes allaient gémir sur les hauts lieux. »

 

«  Je doute que les couvents de Scété * soient placés dans des lieux plus tristes et plus désolés que le couvent de Saint-Saba. Il est bâti dans la ravine même du torrent de Cédron, qui peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur dans cet endroit. Ce torrent est à sec, et ne roule qu’au printemps une eau fangeuse et rougie. » 

                                                                * Le monastère Saint-Macaire de Scété est situé dans la région désertique du Wadi el Natrun à un peu plus de 90 km du Caire.

 

«  La mer Morte et la vallée du Jourdain se teignirent d’une couleur admirable [au lever du soleil] ; mais une si riche apparence ne servait qu’à mieux faire paraître la désolation du fond. »

La vallée du Jourdain : «  La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un sol semblable au fond d’une mer depuis longtemps retirée ; des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sillonnés par les flots. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie  (…)  Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré ; il se traîne à regret vers le lac empesté qui l’engloutit. On ne distingue son cours au milieu de l’arène que par les saules et les roseaux qui le bordent : l’Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin. »

«  Quand on voyage dans la Judée, d’abord un grand ennui saisit le cœur ; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l’espace s’étend sans bornes devant vous, peu à peu l’ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète (…) : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entrouverts attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l’on dirait qu’il n’a osé rompre le silence depuis qu’il a entendu la voix de l’Eternel. »

L’aridité de la Palestine, qui semble être le trait dominant (au moins pour la Judée), est pour Chateaubriand, un résultat de l’histoire, et même de la malédiction divine pour l’attitude des Juifs qui n’ont pas voulu reconnaître le Christ - une telle idée était alors répandue chez les chrétiens, et Chateaubriand, défenseur déclaré de la tradition, ne fait rien pour lutter contre ce préjugé :

«  Faudrait-il s’étonner d’ailleurs qu’une terre féconde fût devenue une terre stérile après tant de dévastations ? Jérusalem a été prise et saccagée dix-sept fois ; des millions d’hommes ont été égorgés dans son enceinte, et ce massacre dure pour ainsi dire encore ; nulle autre ville n’a éprouvé un pareil sort. Cette punition, si longue et presque surnaturelle, annonce un crime sans exemple et qu’aucun châtiment ne peut expier. Dans cette contrée, devenue la proie du fer et de la flamme, les champs incultes ont perdu la fécondité qu’ils devaient aux sueurs de l’homme ; les sources ont été ensevelies sous des éboulements ; la terre des montagnes, n’étant plus soutenue par l’industrie du vigneron, a été entraînée au fond des vallées, et les collines, jadis couvertes de bois de sycomores, n’ont plus offert que des sommets arides.»

«  Quant à la Bethléem moderne, à son sol, à ses productions, à ses habitants, on peut consulter M. de Volney. Je n’ai pourtant point remarqué dans la vallée de Bethléem la fécondité qu’on lui attribue : il est vrai que sous le gouvernement turc le terrain le plus fertile devient désert en peu d’années. »

 

Page de titre d'une édition de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem avec le portrait de Chateaubriand.

Site Tribune juive https://www.tribunejuive.info/2018/05/18/de-paris-a-jerusalem-voila-ce-que-chateaubriand-ecrivait-en-1811/

 

 

LES ARABES

 

 

Il décrit les Arabes et on peut juger sa description (finalement) plus élogieuse que dépréciative malgré quelques termes qui paraitront à coup sûr  malsonnants  : « Les Arabes,  partout où je les ai vus en Judée, en Égypte et même en Barbarie [Afrique du nord]  m’ont paru d’une taille plutôt grande que petite.  Leur démarche est fière. Ils sont bien faits et légers.  Ils ont la tête ovale, le front haut et arqué, le nez aquilin, les yeux grands et coupés en amandes, le regard humide et singulièrement doux.  Rien n' annoncerait chez eux le sauvage s’ils avaient toujours la bouche fermée, mais aussitôt qu’ils viennent à parler, on entend une langue bruyante et fortement aspirée, on aperçoit de longues dents éblouissantes de blancheur comme celles des chacals (…)  Les femmes arabes ont la taille plus haute en proportion que celle des hommes.  Leur port est noble et par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des prêtresses et des Muses [dans l’art grec].  Ceci doit s’entendre avec restriction :  ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux, l’air de misère, de saleté et de souffrance dégrade ces formes si pures, un teint cuivré cache la régularité des traits (…)  il faut les contempler d’un peu loin, se contenter de l’ensemble et ne pas entrer dans les détails. »  

Il note la beauté des chevaux arabes, pourtant traités avec une grande rigueur : «  On ne met point les chevaux à l’ ombre, on les laisse exposés à toute l’ardeur du soleil, attachés en terre à des piquets par les quatre pieds de manière à les rendre immobiles ; on ne leur ôte jamais la selle, souvent ils ne boivent qu’une seule fois et ne mangent qu’un peu d’orge en vingt-quatre heures.  Un traitement si rude, loin de les faire dépérir,  leur donne la sobriété, la patience et la vitesse. »

«  Tout ce qu’on dit de la passion des Arabes pour les contes est vrai. »

«  Ce qui distingue surtout les Arabes des peuples du Nouveau-Monde [les Indiens d’Amérique], c’est qu’à travers la rudesse des premiers, on sent pourtant quelque chose de délicat dans leurs mœurs : on sent qu’ils sont nés dans cet Orient d’où sont sortis tous les arts, toutes les sciences, toutes les religions. (…)  l’Arabe, pour ainsi dire, jeté sur le grand chemin du monde, entre l’Afrique et l’Asie, erre dans les brillantes régions de l’aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il faut parmi les tribus des descendants d’Ismael des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l’homme est encore tout seul avec sa fière et cruelle indépendance. » « En un mot, tout annonce chez l’Américain le sauvage qui n’est point encore parvenu à l’état de civilisation ; tout indique chez l’Arabe l’homme civilisé retombé dans l’état sauvage. »

 

Si la conclusion du passage peut sembler discutable, c'est bien à l'Orient que Chateaubriand situe l'origine de la civilisation.

D'ailleurs lui-même, en tant qu'Européen, se qualifie à un moment de « barbare civilisé ».

 

 

ISLAM ET CHRÉTIENTÉ

 


 

Chateaubriand justifie les Croisades par l’agression et la guerre de conquête entreprises par les musulmans :

«  L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête ; l’Evangile, au contraire, ne prêche que la tolérance et la paix. Aussi les chrétiens supportèrent-ils pendant sept cent soixante-quatre ans tous les maux que le fanatisme des Sarrasins leur voulut faire souffrir (…) Mais ni les Espagnes soumises, ni la France envahie, ni la Grèce et les deux Siciles ravagées, ni l’Afrique entière tombée dans les fers, ne purent déterminer pendant près de huit siècles les chrétiens à prendre les armes. Si enfin les cris de tant de victimes égorgées en Orient, si les progrès des barbares, déjà aux portes de Constantinople, réveillèrent la chrétienté et la firent courir à sa propre défense, qui oserait dire que la cause des guerres sacrées fut injuste ? Où en serions-nous si nos pères n’eussent repoussé la force par la force ? Que l’on contemple la Grèce, et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des musulmans*. »

                                                            * La Grèce était encore à l’époque une possession de l’empire ottoman depuis sa conquête aux 14 ème et 15 ème siècles  - la guerre d’indépendance allait éclater au début des années 1820 et Chateaubriand, qui était devenu un homme politique important (il fut ministre des affaires étrangères) poussa la France à soutenir les Grecs insurgés jusqu’à l’obtention de l’indépendance de la Grèce (reconnue au traité de Londres en 1830).

 

 

 

JÉRUSALEM

 

 

La vision de Jérusalem est loin d’être flatteuse, vue de loin ou à l’intérieur des murs :

«  Nous découvrîmes Jérusalem par une ouverture des montagnes. Je ne savais trop ce que j’apercevais ; je croyais voir un amas de rochers brisés : l’apparition subite de cette cité des désolations au milieu d’une solitude désolée avait quelque chose d’effrayant ; c’était véritablement la reine du désert.»

 « … nous primes une rue (…) qu’on appelle la rue du Bazar : c’est la grande rue et le beau quartier de Jérusalem.. Mais quelle désolation et quelle misère ! »

«  Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d’une maison à l’autre augmentent l’obscurité de ce labyrinthe, des bazars voûtés et infects achèvent d’ôter la lumière à la ville désolée, quelques chétives boutiques n’étalent aux yeux que la misère, et souvent ces boutiques mêmes sont fermées dans la crainte du passage d’un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville ; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l’ombre, cachant sous ses habits les fruits de son labeur, dans la crainte d’être dépouillé par le soldat ; dans un coin à l’écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruine : à l’air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu’il vient plutôt de tuer son semblable que d’immoler un agneau. Pour tout bruit, dans la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c’est le janissaire qui apporte la tête du Bédouin ou qui va piller le Fellah*. »

                                                                      * Il s’agit évidemment des soldats du pouvoir ottoman, qui, pour Chateaubriand, est essentiellement un pouvoir oppresseur qui pille les paysans (fellahs) ou fait régner brutalement l’obéissance sur les turbulentes tribus bédouines  - sans y parvenir évidemment.

 

A Jérusalem, «  deux espèces de peuples indépendants trouvent dans leur foi de quoi surmonter tant d’horreurs et de misères » :   les premiers sont les chrétiens, essentiellement des religieux « que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations, ni mauvais traitements, ni menaces de la mort. (…). Leur front est serein, leur bouche est riante. Ils reçoivent l’étranger avec joie. Sans forces et sans soldats, ils protègent des villages entiers contre l’iniquité. Pressés par le bâton et par le sabre, les femmes, les enfants, les troupeaux se réfugient dans les cloîtres de ces solitaires.  (…) ils se privent des dernières ressources de la vie pour racheter leurs suppliants [ceux qui les supplient]. Turcs, Arabes, Grecs, chrétiens, schismatiques, tous se jettent sous la protection de quelques pauvres religieux, qui ne peuvent se défendre eux-mêmes. »

Les religieux (catholiques) de Terre Sainte sont donc, malgré leur peu de moyens et qu’il soient eux-mêmes sans défense, les protecteurs de toutes les populations contre les oppresseurs.

L’autre minorité, ce sont les juifs.

 

 

LES JUIFS

 

 

«  A la droite du Bazar entre le Temple et le pied de la montagne de Sion nous entrâmes dans le  quartier des juifs (…)  ils étaient là tous en guenilles, assis dans la poussière de Sion, cherchant les insectes qui les dévoraient et les yeux attachés sur le Temple [ce qui reste du Temple de Jérusalem].   Le drogman [interprète] me fit entrer dans une espèce d’école ;  je voulus acheter le Pentateuque hébreu dans lequel un rabbin montrait à lire à un enfant, mais le rabbin ne voulut jamais me le vendre.  On a observé que les Juifs étrangers qui se fixent à Jérusalem vivent peu de temps.  Quant à ceux de la Palestine, ils sont si pauvres qu’ils envoient chaque année faire des quêtes parmi leurs frères en Égypte et en Barbarie. »

Il visite en dehors de la ville la vallée de Josaphat : elle «  semble avoir toujours servi de cimetière à Jérusalem ; on y rencontre les monuments des siècles les plus reculés et des temps les plus modernes ; les juifs viennent y mourir des quatre parties du monde : un étranger [un non-juif] leur vend au poids de l’or un peu de terre pour couvrir leurs corps dans le champ de leurs aïeux. »

Chateaubriand confronte dans un passage célèbre  la nouvelle Jérusalem - chrétienne- et l’ancienne - juive – on remarquera que des musulmans, ici, il n’est pas question :

«  Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert brillante de clarté, jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple, voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre ; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer ; on lui demande sa tête, il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira pendant la nuit l’enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l’ombre du Temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui à leur tour le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager, rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris, sans doute ; mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem, il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer, écrasés par la croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, cachés près du Temple, dont il ne reste pas pierre sur pierre ! ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélanges dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici.

Et qu’y a-t-il de plus merveilleux, même aux yeux du philosophe, que cette rencontre de l’antique et de la nouvelle Jérusalem au pied du Calvaire : la première s’affligeant à l’aspect du sépulcre de Jésus-Christ ressuscité ; la seconde se consolant auprès du seul tombeau qui n’aura rien à rendre à la fin des siècles* !  »

                                                                 * Le « seul tombeau qui n’aura rien à rendre à la fin des siècles » est celui du Christ, résusscité.

 

Si Chateaubriand , en paladin du christianisme comme il aime à se montrer, donne évidemment la foi chrétienne comme victorieuse , il est difficile de passer à côté de sa formule : «  ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays «. Mais pour Chateaubriand, marqué par des siècles de prédication chrétienne, les malheurs des juifs proviennent de leur refus du Christ ; « Le sang du Juste avait été vendu trente deniers à Jérusalem, et le peuple avait crié : Sanguis ejus super nos et super filios nostros*. Dieu entendit ce vœu des Juifs, et pour la dernière fois il exauça leur prière : après quoi il détourna ses regards de la Terre Promise et choisit un nouveau peuple. »

                                                          * Que son sang (retombe) sur nous et nos fils.

 

 

LIEUX SAINTS

 

 

Evidemment Chateaubriand visite les lieux Saints du christianisme puisque c’est un des buts de son voyage.

 

Il visite Bethléem : « Bethléem, conquise par les croisés, retomba avec Jérusalem sous le joug infidèle ; mais elle a toujours été l’objet de la vénération des pèlerins. De saints religieux, se dévouant à un martyre perpétuel, l’ont gardée pendant sept siècles. »

A Jérusalem :

«  Nous parcourûmes les stations jusqu’au sommet du Calvaire. Où trouver dans l’antiquité rien d’aussi touchant, rien d’aussi merveilleux que les dernières scènes de l’Evangile ? (…) c’est l’histoire la plus pathétique, histoire qui non seulement fait couler des larmes par sa beauté, mais dont les conséquences, appliquées à l’univers, ont changé la face de la terre. Je venais de visiter les monuments de la Grèce, et j’étais encore tout rempli de leur grandeur ; mais qu’ils avaient été loin de m’inspirer ce que j’éprouvais à la vue des lieux saints ! »

Dans l’église du Saint-Sépulcre* il observe que « . Des prêtres chrétiens des différentes sectes [confessions] habitent les différentes parties de l’édifice. (…)  ils font entendre leurs cantiques à toutes les heures du jour et de la nuit  …« 

« Les lecteurs chrétiens demanderont peut-être à présent quels furent les sentiments que j’éprouvai en entrant dans ce lieu redoutable ; je ne puis réellement le dire. Tant de choses se présentaient à la fois à mon esprit, que je ne m’arrêtais à aucune idée particulière. Je restai près d’une demi-heure à genoux dans la petite chambre du Saint-Sépulcre, les regards attachés sur la pierre sans pouvoir les en arracher. « 

                                                         * Chateaubriand ajoute : « L’église du Saint-Sépulcre n’existe plus ; elle a été incendiée de fond en comble depuis mon retour de Judée ; je suis, pour ainsi dire, le dernier voyageur qui l’ait vue, et j’en serai par cette raison même le dernier historien. » Elle fut évidemment rebâtie par la suite (« La rotonde médiévale est à nouveau détruite par un incendie qui ravage le Saint-Sépulcre en1808. L’effondrement du dôme brise les décorations extérieures de l'édicule. La Russie obtient la permission des autorités turques de réaliser la restauration au nom de l'Église orthodoxe ... » Wikipédia, art. Saint-Sépulcre).

 

 

Intérieur de l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, gravure extraite de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand.

Google Livres.

 

 

 

POLITIQUE

 

 

Il visite le patriarche grec puis le patriarche arménien  Arsenios : « Le patriarche, qui ressemblait à un riche Turc, était enveloppé dans des robes de soie et assis sur des coussins. Je bus d’excellent café de Moka. On m’apporta des confitures, de l’eau fraîche, des serviettes blanches ; on brûla du bois d’aloès, et je fus parfumé d’essence de rose au point de m’en trouver incommodé. Arsenios me parla des Turcs avec mépris. Il m’assura que l’Asie entière attendait l’arrivée des Français ; que s’il paraissait un seul soldat de ma nation dans son pays, le soulèvement serait général. On ne saurait croire à quel point les esprits fermentent dans l’Orient. (…) . Les peuples de l’Orient sont beaucoup plus familiarisés que nous avec les idées d’invasion. Ils ont vu passer tous les hommes qui ont changé la face de la terre : Sésostris, Cyrus, Alexandre, Mahomet et le dernier conquérant de l’Europe [Napoléon]. » « Accoutumés à suivre les destinées d’un maître », les peuples d’Orient, pour Chateaubriand, ne connaissent pas les  « idées d’ordre et de modération politique : tuer quand on est le plus fort leur semble un droit légitime ; ils s’y soumettent ou l’exercent avec la même indifférence.  (…) La liberté, ils l’ignorent ; les propriétés, ils n’en ont point : la force est leur dieu. »

 

Dans le couvent chrétien où il habite, des soldats turcs du pacha*ont aussi pris garnison et se conduisent en terrain conquis.  Deux d’entre eux, ivres malgré leur religion s’amusent à bousculer et frapper Chateaubriand à coups de plat de sabre  Chateaubriand se défend vigoureusement et serre à la gorge un de ses agresseurs jusqu’à ce qu’il détale avec son compère : « Je me retirai dans ma chambre, et je me préparai à tout événement. Le père gardien [le supérieur du couvent] n’était pas trop fâché que j’eusse un peu corrigé ses persécuteurs ; mais il craignait quelque catastrophe : un Turc humilié n’est jamais dangereux, et nous n’entendîmes parler de rien**. »

                                                                        * Le pacha de Damas est venu lever les contributions à Jérusalem , avant de conduire la caravane des pèlerins à La Mecque.

                                                                     ** Chateaubriand s'est convaincu - peut-être un peu imprudemment - de ceci lors d'un incident avec des officier turcs en Grèce : «  Un Turc devient aussi souple s’il voit que vous ne le craignez pas qu’il est insultant s’il s’aperçoit qu’il vous fait peur. »

 

 

Selon lui, la vie des religieux chrétiens est une suite d’avanies de la part des dirigeants musulmans : « On épuise contre ces infortunés moines les inventions les plus bizarres du despotisme oriental* . En vain ils obtiennent à prix d’argent des ordres qui semblent les mettre à couvert de tant d’avanies ; ces ordres ne sont point exécutés : chaque année voit une oppression nouvelle et exige un nouveau firman [texte émanant du sultan ottoman]. Le commandant prévaricateur, le prince, protecteur en apparence, sont deux tyrans qui s’entendent » pour opprimer les religieux chrétiens

Bien souvent les actes protecteurs des religieux ont été obtenus grâce à la persévérance  de l’ambassadeur de France ; « Honneur à un pays qui du sein de l’Europe veille jusqu’au fond de l’Asie à la défense du misérable et protège le faible contre le fort ! Jamais ma patrie ne m’a paru plus belle et plus glorieuse que lorsque j’ai retrouvé les actes de sa bienfaisance cachés à Jérusalem… »

                                                                                           * Le despotisme oriental est une catégorie bien connue de la pensée politique depuis L'Esprit des Lois de Montesquieu. Selon cet auteur, les pays européens, monarchiques ou républicains, vivent sous un régime qui est contenu par des règles protectrices pour la population. Ce n'est pas le cas en Orient où les gouvernants ne sont tenus par aucune règle, sauf la peur des révoltes.

 

 

ADMINISTRATION OTTOMANE

 

 

Il donne une idée de l’administration de la Palestine (ou du moins de la Judée).

«  Comme nous rentrions dans la ville par la vallée de Josaphat, nous rencontrâmes la cavalerie du pacha qui revenait de son expédition. On ne se peut figurer l’air de triomphe et de joie de cette troupe, victorieuse des moutons, des chèvres, des ânes et des chevaux de quelques pauvres Arabes du Jourdain. »

Tous les «  tyrans subalternes » qui exercent leur autorité sur Jérusalem dépendent  du  pacha de Damas.

« Jérusalem est attachée, on ne sait pourquoi, au pachalic [ou pachalik, ressort de commandement d’un pacha] de Damas, si ce n’est à cause du système destructeur que les Turcs suivent naturellement et comme par instinct (…). Il serait plus simple qu’elle dépendît du pachalic d’Acre, qui se trouve dans le voisinage (…) Mais c’est précisément ce qu’on cherche à éviter : on veut un esclavage muet, et non pas d’insolents opprimés, qui oseraient dire qu’on les écrase. » [les liaisons sont difficiles avec Damas et donc les habitants ont moins de possibilité d’aller se plaindre auprès du pacha]

« Jérusalem est donc livrée à un gouverneur presque indépendant : il peut faire impunément le mal qu’il lui plaît, sauf à en compter ensuite avec le pacha. Un aga , » selon son bon plaisir, peut vous tuer ou vous permettre de racheter votre tête. Les bourreaux se multiplient ainsi dans tous les villages de la Judée, La seule chose qu’on entende dans ce pays, la seule justice dont il soit question, c’est : Il paiera dix, vingt, trente bourses ; on lui donnera cinq cents coups de bâton ; on lui coupera la tête (…).

On croit peut-être que le pacha, en parcourant son gouvernement, porte remède à ces maux et venge les peuples : le pacha est lui-même le plus grand fléau des habitants de Jérusalem. On redoute son arrivée comme celle d’un chef ennemi : on ferme les boutiques ; on se cache dans des souterrains ; on feint d’être mourant sur sa natte, ou l’on fuit dans la montagne.

Je puis attester la vérité de ces faits, puisque je me suis trouvé à Jérusalem au moment de l’arrivée du pacha. »

Chateaubriand énumère divers stratagèmes du pacha pour se procurer des ressources au détriment des habitants, de la spoliation directe au racket.

«  Après avoir épuisé Jérusalem, le pacha se retire. Mais, afin de ne pas payer les gardes de la ville, et pour augmenter l’escorte de la caravane de La Mecque, il emmène avec lui les soldats. Le gouverneur reste seul avec une douzaine de sbires, qui ne peuvent suffire à la police intérieure, encore moins à celle du pays. L’année qui précéda celle de mon voyage, il fut obligé de se cacher lui-même dans sa maison pour échapper à des bandes de voleurs qui passaient par dessus les murs de Jérusalem, et qui furent au moment de piller la ville.

A peine le pacha a-t-il disparu, qu’un autre mal, suite de son oppression, commence. Les villages dévastés se soulèvent ; ils s’attaquent les uns les autres pour exercer des vengeances héréditaires.

Toutes les communications sont interrompues (…) Peu à peu le désert s’étend ; on ne voit plus que de loin à loin des masures en ruine, et à la porte de ces masures des cimetières toujours croissants : chaque année voit périr une cabane et une famille, et bientôt il ne reste que le cimetière pour indiquer le lieu où le village s’élevait. »

 

Déjà, en Grèce, Chateaubriand avait exprimé tout le mal qu'il pensait de l'administration turque,  « des tyrans que la soif de l’or dévore, et qui versent sans remords le sang innocent pour la satisfaire. » Cette conception du gouvernement ottoman peut sembler simpliste, mais on ne la discutera pas ici.

 

Il ne lui reste qu'à partir : « J’avais tout vu à Jérusalem, je connaissais désormais l’intérieur et l’extérieur de cette ville, et même beaucoup mieux que je ne connais le dedans et les dehors de Paris. Je commençai donc à songer à mon départ. »

A l’occasion de son départ , les Pères de Terrre Saine lui confèrent l’ordre du Saint-Sépulcre - «  le gardien du Saint-Sépulcre a seul le droit de le conférer ».

 

 


INFLUENCE FRANÇAISE

 

 

Cette visite en Terre Sainte, outre les émotions religieuses et les réflexions du savant (amateur) qu’est Chateaubriand, est aussi l’occasion pour lui d’éprouver des sentiments patriotiques .

« Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en français « En avant Marche ».  Je tournai la tête et j aperçus une troupe de petits Arabes tous nus qui faisaient l’exercice avec des bâtons de palmier  (…) quand on me parle d’un soldat français, le cœur me bat, mais voir de petits Bédouins dans les montagnes de la Judée imiter nos exercices militaires et garder le souvenir de notre valeur les entendre prononcer ces mots qui sont pour ainsi dire les mots d’ordre de nos armées (…)  il y aurait eu de quoi toucher un homme moins amoureux que moi de la gloire de sa patrie (…) Je donnai quelques médins au petit bataillon en lui disant « En avant Marche » . Et afin de ne rien oublier, je lui criai  « Dieu le veut ! Dieu le veut ! «  comme les compagnons de Godefroy et de saint Louis.

Pour Chateaubriand, les petits Bédouins (en fait plutôt des villageois probablement) ont conservé le souvenir de la brève présence française lors de l’expédition de Bonaparte en Syrie, qui fut notamment marquée par la prise de Gaza et le siège (malchanceux pour les Français ) d’Acre (Saint-Jean d’Acre)*, sept ou huit ans auparavant. Est-ce vraisemblable ?

                                                                   * Acre fut défendue par le pacha Djezzar ("le boucher" - nom qui indique sa réputation) et par le commodore anglais Sydney Smith. Le général Bonaparte avait l’intention d’entrer à Jérusalem mais il finit par abandonner cette idée.

 

Comme on l’a vu, Chateaubriand recueille aussi des opinions qui selon lui, indiquent qu’une partie de la population est prête à applaudir une intervention française (qui mettrait fin à la domination ottomane) ; « Arsenios [le patriarche arménien] me parla des Turcs avec mépris. Il m’assura que l’Asie entière attendait l’arrivée des Français ; que s’il paraissait un seul soldat de ma nation dans son pays, le soulèvement serait général.»

Son guide, Ali-Aga, « homme de tête et de courage », fait enlever à Chateaubriand et à ses domestiques, l’habit arabe qu’ils portaient par prudence, «  pour reprendre l’habit français : cet habit, naguère si méprisé des Orientaux, inspire aujourd’hui le respect et la crainte*. La valeur française est rentrée en possession de la renommée qu’elle avait autrefois dans ce pays ».

                                                                          * Déjà en Grèce, Chateaubriand, lors d'un incident avec des officiers turcs, a pu apprécier le bonne réputation des Français:  « Une explication s’ensuivit entre ces officiers et le janissaire [le guide armé engagé par Chateaubriand), qui leur dit que j’étais Français : à ce nom de Français, il n’y eut point de politesses turques qu’ils ne me firent. »

 

 

Pour Chateaubriand , les gloires anciennes et récentes de la France s’unissent pour faire impression : « les Turcs vous montrent à la fois et la Tour de Beaudouin et le Camp de l’empereur* : on voit au Calvaire l’épée de Godefroy de Bouillon, qui, dans son vieux fourreau, semble encore garder le Saint-Sépulcre. »

                                                            * Probablement, dans l’esprit de Chateaubriand, Napoléon ; mais est-ce certain ? Quand il est venu en Palestine, il n’était que le général Bonaparte. Une confusion avec un autre empereur est possible. Quant à Godefroy de Bouillon, il est plus « Franc » que Français.  Ce personnage fut investi duc de Basse-Lotharingie par l’empereur germanique Henri IV. C’était donc un vassal de l’empire. Chateaubriand joue un peu sur la confusion «  Franc-Français ». Godefroy devint souverain de Jérusalem après la première croisade (sous le titre modeste d’avoué du Saint-Sépulcre) ;  son frère Beaudoin lui succéda avec le titre de roi.

 

 

 

 

 

FERDINAND DE GÉRAMB

 

 

Géramb est un drôle de pistolet, au moins pour la première partie de sa vie – ce qui ne veut pas dire que ses descriptions ne méritent pas l’attention.

Aristocrate d’origine hongroise,  Ferdinand de Géramb, né à Lyon en 1772 , mort à Rome en 1848,  vivait en France avant la Revolution où son père, marié une Française, s’occupait d’une entreprise de soierie à Lyon. Géramb quitta le pays en raison des événements révolutionnaires et prit du service dans l’armée austro-hongroise contre la France.  Mais c’était un personnage assez fantaisiste et peu fiable. Vers 1810, il était parti se battre comme volontaire en Espagne contre les Français.  Les dirigeants insurrectionnels espagnols  lui confièrent la mission d’aller en Angleterre pour recruter une légion de volontaires. Au lieu de cela, Géramb resta plusieurs mois à Londres et dépensa pour mener la belle vie l’argent que lui avaient donné les chefs espagnols. Capturé par les Français au moment où il s’était embarqué pour le Danemark (pour fuir ses créanciers!), il resta deux ans prisonnier à Vincennes.

Libéré grâce à la chute de Napoléon, il reprit du service dans les troupes autrichiennes en 1814 (il fut même brièvement commandant militaire de plusieurs départements occupés), puis il se fixa en France une fois les guerres européennes terminées.  Géramb eut – semble-t-il – la vocation religieuse et entra dans un couvent de moines trappistes nouvellement créé dans la Mayenne, prononçant ses voeux définitifs en 1817. Il prend alors le prénom de Marie-Joseph.

C’est donc en tant que religieux qu’il voyagea en Terre Sainte entre 1831 et 1833. Puis il termina confortablement sa vie à Rome, nommé par le pape abbé et « procureur » de la Trappe  (donc le représentant de la Trappe auprès du  Saint-Siège).

 

 

 

PREMIÈRE VISION DE LA PALESTINE

 

 

«  J’avais devant moi les côtes de la Palestine ; elles sont d’une affreuse tristesse. Le soir nous jetâmes l’ancre devant Jaffa.  C’est une ville bâtie en amphithéâtre, d’un assez triste aspect. »

« A peine débarqué, malgré la foule qu’attirait autour de moi l’étrangeté de mon costume [religieux]  je me prosternai pour baiser cette terre sacrée où Dieu dans sa miséricorde m’avait conduit (…)  Les Turcs et les soldats du vice-roi d’Égypte* qui se trouvaient là en grand nombre quelque étonnés qu’ ils fussent de ma conduite, ne se permirent pas le moindre signe d’improbation [de désapprobation], plusieurs même paraissant en comprendre le motif, me témoignaient du respect ;  le mot de hadchi [hadji],  pèlerin,  s’étendait [s'entendait ?] de tout côté. »

                                                               * On verra plus tard pourquoi les soldats égyptiens sont présents.

 

«  C’est ici que le voyageur commence à rencontrer les femmes toutes voilées.  Quand je dis voilées,  ce n’est pas d’un voile qui descende de la tête jusqu’au milieu du corps mais d’une espèce de guimpe noire ou d’un vert jaunâtre presque collée sur la figure de manière à ne laisser apercevoir que les traces du nez, du menton et des joues,  la bouche et les yeux ne paraissent point.  C’est affreux, c’est horrible pour un Européen peu accoutumé à ce spectacle.  Je rencontrai dans une rue une troupe de ces femmes fantômes dont mon costume de trappiste attirait les regards.  Il me prit un frisson en me voyant entouré de telles figures, je pensai aux sorcières de Macbet [sic]. »

Géramb ne définit pas les frontières de la Palestine, ni n’essaie de donner un chiffre de la population et de sa répartition en ethnies ou religions : les données de l’époque ne le lui permettaient sans doute pas.

 

Page de titre d'un volume du livre du Révérend Père Marie-Joseph de Géramb, Pélerinage à Jérusalem et au mont Sinaï, en 1831, 1832 et 1833, édition de 1834.

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BÉDOUINS

 

Comme beaucoup d’auteurs européens (ou occidentaux car les Américains allaient se mettre de la partie) la vie des Bédouins lui rappelle les souvenirs de l’Ancien Testament, par exemple ceux rencontrés dans le Sinaï  (en dehors de la Palestine, donc): «   … nous rencontrâmes une tribu entière de Bédouins qui descendait de la montagne avec ses chameaux, ses ânes et ses moutons. Comme la partie du désert la moins stérile n’offre encore à ces animaux qu’une chétive nourriture  (…) leurs maîtres par conséquent se trouvent alors obligés de plier leurs tentes pour aller les dresser ailleurs.  La vue de cette tribu reporta mes souvenirs sur les patriarches (…)  Il me semblait voir Loth se retirant avec sa famille et emmenant ses bestiaux parce que la même terre ne pouvait plus les nourrir eux et ceux de son oncle Abraham. » Il s’entretient avec les Bédouins :   « … ce ne fut pas pour moi une satisfaction médiocre de m’entendre raconter des choses qui sous plus d’un rapport rappellent les mœurs et la simplicité de vie de ces hommes des premiers temps ».

 Il décrit l’habillement des femmes : « une bande d’étoffe noire de huit à neuf pouces de large sur vingt de long leur couvre tout le visage excepté les yeux. » « Un ou plusieurs chameaux, quelques chèvres,  des moutons voilà toute la fortune d’une famille arabe. (…) On dit proverbialement (…) : Il est pauvre,  il n’a point de chameaux , et  on ajoute :  Dieu en a soin,  celui qui a,  lui donne. » Il observe que cette vie, où les  troupeaux se mêlent fréquemment et les tentes restant ouvertes, s’accompagne d’une grande sévérité pour le vol (anecdote du père qui tue sa propre fille qui a volé une chèvre).

 « Une femme infidèle, une fille qui a perdu son honneur, sont punis avec la même rigueur. L’exécution n’est pas publique.  L’époux ou le père accompagné de quelques parents conduit la coupable à l’écart sur la montagne où elle subit son châtiment. Le caractère général de ces tribus est un amour passionné pour l’indépendance ;  loin d’envier la condition des habitants des villes,  elles n’ont pour eux que du mépris. Il y a dans leur âme une certaine fierté,  quelques sentiments élevés.  L’hospitalité leur est chère,  elles l’exercent même envers leurs ennemis . «  Le titre auquel les Bédouins attachent le plus d’importance est celui de père *; si «  le père est plein d’amour pour ses enfants (…) rien n’égale le respect des enfants pour l’auteur de leurs jours. » 

                                                           * Géramb parait viser surtout la relation père-fils.

 

Détail d'une édition du livre du R. P. de Géramb , Pèlerinage à Jérusalem et au Mont-Sinaï, avec un portrait de l'auteur (nouvelle édition augmentée, chez Casterman à Tournai, 1843).

Site Abebboks https://www.abebooks.fr/P%C3%A8lerinage-J%C3%A9rusalem-Mont-Sina%C3%AF-Nouvelle-%C3%A9dition-orn%C3%A9e/11064886736/bd#&gid=1&pid=3

 

 

 

 

 

ARABES DE BETHLÉEM

 

 

Géramb visite évidemment Bethléem : «  Aujourd’hui il ne lui reste pas même l’ombre de sa grandeur et de sa beauté passées.  Ce n’est plus qu’un assemblage confus de maisons ou plutôt de masures qu’habitent la misère et la servitude. »

Il fait cette observation intéressante : « Les Bethléémites descendent de la tribu de Juda. La population se compose de dix-huit cents catholiques*,  d’autant de Grecs,  d’une cinquantaine d’Arméniens et d’environ cent quarante Turcs.  Ce nombre est exact,  je le tiens des curés catholiques. »

                                                                             * Il s'agit de catholiques de rite oriental, reconnaissant l'autorité du Pape, à la différence des Grecs.

 

Il note que les Bethléémites (chrétiens en majorité comme il l’a dit) sont extrêmement paresseux, ce qu’il attribue aux conditions politiques : « La conviction dans laquelle sont ces malheureux que le principal fruit de leurs peines serait pour les tyrans qui les oppriment les dégoûte entièrement du travail et les entretient dans une fainéantise à laquelle ils ne cherchent que des prétextes, qui ne leur manquent jamais «  Notamment ils chôment bien plus de fêtes qu’il n’est prescrit : «  Je ne crois pas que jamais spectacle m’ait inspiré plus d’horreur et de dégoût que celui de ces hommes en guenilles, à peine couverts de quelques mauvais haillons,  promenant leur indolence sur une place publique où assis auprès de quelque masure, occupés à se débarrasser de la vermine qui les dévore et s’imaginant faire une chose agréable à Dieu  (…)  Les enfants suivent en tout l’exemple de leurs parents :  nulle part je n’ai vu une jeunesse aussi désœuvrée.  A l’exception des heures où ils sont aux écoles,  toujours et partout on les rencontre par douzaines, jouant, folâtrant, se disputant, se livrant à toute la turbulence de leur âge. » 

Il remarque : «  L unique industrie du pays consiste dans la fabrication des chapelets,  des crucifix et autres objets de piété qui se vendent aux pèlerins ( …)  le prix s’en est élevé à raison du nombre plus considérable de Grecs et d’Arméniens qui font aujourd’hui le pèlerinage des saints lieux, et aussi depuis que les Turcs ont pris la fantaisie de porter une espèce de chapelet qui semble être devenu le complément essentiel de leur costume et dont ils se font une sorte de joujou avec lequel ils badinent même dans les rues.* »

                                                             * Remarque ethnographique intéressante qui demanderait des explications poussées. Il existe des chapelets musulmans à finalité religieuse. Ce qu’il dit ici paraît plutôt s’appliquer au komboloi grec.
 

Même observation critique que chez Chateaubriand pour la façon de parler  :

«  Comme presque tous les Arabes, les Bethléémites ont un ton de voix haut et insupportable, vous les croiriez toujours en dispute ou en colère.  Vous entendez deux personnes se parler pour ainsi dire à la fois et en criant de toute leur force », pourtant ils ne font que demander l’heure qu’il est ! «  C’est à l'église que ce défaut se fait remarquer le plus péniblement surtout lorsqu’ il y a foule. Ils parlent alors comme s’ils étaient sur la place publique . » Il raconte comment il a été obligé d’intervenir vigoureusement lors d’une cérémonie de confirmation, pour faire taire (et même quitter l’église ) à une foule de Catholiques, de Grecs et même de Turcs qui perturbaient le culte.

 

CONDITION DES FEMMES

 

 

Géramb ajoute : « La véritable richesse du Bethléémite et en général de tout Arabe de ces contrées,  c’est sa femme ;  elle est son trésor sa force son appui et malheureusement il n’en connaît pas le prix, il en fait sa bête de somme.  En aucun lieu je n’ai vu la femme tant travailler qu’à Bethléem.  Je ne croirais même pas qu’un être si faible et si délicat fût capable de pareilles fatigues si je n’en étais témoin. » 

« Mais ce qui désole, ce qui navre , ce qui je vous l’avoue fait bouillonner mon sang,  c’est de voir ces malheureuses maigres, défaites, la misère empreinte dans les traits, succombant sous le faix [chargement], passer sur la place publique devant leurs maris nonchalamment assis et occupés à fumer ou à jaser pour user le temps. » 

En rapportant la misérable condition des femmes traitées quasiment en esclaves par leurs maris ou pères , Géramb exprime son indignation : « La plume me tombe des mains. » Il a notamment pitié d'une adolescente qu'il voit passer chargée d'un lourd fardeau, s'offre à l'aider et lui-même trébuche sous le poids. 

Dans ces remarques, on voit que la religion ne se confond pas avec l’ethnie (ou la race comme on disait volontiers au 19 ème siècle) : les  Bethléémites  (qui sont en majorité chrétiens d’après Géramb) sont des Arabes  - et pourtant aussi, descendants de la tribu de Juda ?

Géramb écrit   «   Un Arabe catholique me disait ces jours-ci en se frottant les mains de joie :  Je viens d’engager ma fille, elle fait un mariage excellent. Quel âge a- t- elle ? Quinze jours.  Et le promis ?  Quatre ans ».   (…)  Le père de l’enfant mâle achète la fille.  il convient du prix et en paie sur le champ un acompte (…) Dans nos pays les parents ne pourraient établir convenablement leurs filles s’ils ne leur donnaient une dot,  ici au contraire,  comme vous le voyez, on paie le père pour avoir sa fille, en telle sorte que plus il a d’enfants du sexe féminin,  plus il se trouve riche. »

Les femmes sont astreintes à la pureté des mœurs  : « La mort la plus terrible est toujours la punition de la moindre atteinte portée à la pudeur (...) A cet égard les Bethléémites sont inflexibles; pour effacer la honte, il leur faut du sang ». Il raconte l’ histoire terrible d’une jeune veuve catholique suspectée d’avoir eu des relations avec un Turc. Réfugiée dans auprès des moines dans un monastère,  elle en est arrachée par la foule des villageois : «  Vainement les bons religieux lui font- ils un rempart de leurs corps … » «  Ici commence une nouvelle scène dont l’idée seule me fait frissonner d’horreur et que je ne décris qu’en tremblant.  » La malheureuse est lynchée par la foule et les plus acharnés sont son père et ses frères.

 

Le costume des Bethléemites serait resté le même qu’à l’époque du Christ : « La première fois qu’ il m’arriva d’apercevoir de loin une Bethléémite portant dans ses bras un petit enfant, je ne pus m empêcher de tressaillir, il me semblait voir venir à moi Marie et l’enfant Jésus . »

 

 

VILLAGE DE PALESTINE

 

 

Dans un village, reste d’une ville dont parle la Bible, Géramb voit en même temps la misère des habitants et la générosité du scheik de l’endroit.

« … nous remarquâmes sur une petite colline, un misérable village formé de quelques huttes construites à pierres sèches mais entouré de nombreuses ruines qui annoncent qu’ autrefois il dut y avoir là une ville assez considérable (…) Plus loin nous rencontrâmes groupées autour d’un puits quelques femmes Arabes hideuses, couvertes de haillons,  les bras décharnés, tirant péniblement à seau une eau bourbeuse qu’ elles donnaient à boire à des bestiaux maigres,  chétifs et peu nombreux.  (…)  c’est Naïm. » 

Un villageois lui demande pourquoi les Chrétiens ne réparent pas les ruines des monuments de leur religion.  Le curé qui accompagne Géramb essaie de lui expliquer « comment sous un gouvernement tel que celui qui opprime la Palestine, sous des maîtres ombrageux,  injustes et cruels,  les chrétiens se trouvaient réduits à voir tous les monuments de leur religion se détériorer,  tomber en ruine et périr (…) Pour obtenir la permission de réparer la moindre muraille, il faut s’abaisser aux prières, aux sollicitations les plus humiliantes . Que dis-je, il faut payer pour être autorisé à solliciter ! Les démarches continuent des années entières et le plus souvent elles n’aboutissent en définitive qu’à un refus qui a coûté des sommes énormes… »

Arrive le scheik de l’endroit. Géramb ayant demandé de la paille et de l’orge pour les chevaux, ce qui est une « chose assez rare », on lui en apporte. Il demande au scheik combien il doit : « Je suis,  me répondit-il aussi gracieusement que l’Européen le plus poli,  je suis suffisamment payé par le plaisir de vous avoir obligé. « Le scheik commanda qu’on prépare le café pour les visiteurs et « s’empressa de nous l’offrir lui-même à nous et à ceux de notre escorte », qui s’asseyent avec le scheik et fument avec lui. « Des procédés si bons, si hospitaliers, me touchaient sans me surprendre,  j’avais déjà eu l’occasion d’en faire la remarque (…) Au moment de nous séparer,  je remerciai le cheik je lui témoignai ma reconnaissance de manière à n’avoir pas à regretter de m’ être montré moins généreux que lui, et après avoir jeté un dernier regard sur Naïm, je repris le chemin de Nazareth. »

 

 

POLITIQUE

 

Il arrive à Jérusalem en pleine agitation :  

«  Depuis quatre ou cinq jours, Jérusalem est dans le trouble. Les Egyptiens* viennent de s’en emparer.  C’est la dix-neuvième fois qu’elle est prise ; dix- huit fois elle a été saccagée, que lui arrivera-t-il à celle-ci ? Les Turcs de cette contrée et les Arabes sont furieux. Ces tambours, ces fifres, ces baïonnettes aujourd’hui adoptés par leurs ennemis, en général tout ce qui se rapproche des usages militaires européens, leur est en horreur*. D un autre côté comme le vainqueur se montre très favorable aux Chrétiens, ils craignent que s’ils lui restent soumis, on ne les contraigne à renoncer aux vexations de tout genre qu’ils se croient en droit d’exercer et à l’habitude où ils sont d’extorquer journellement de l’argent aux individus sans protection » - ces derniers (il vise certainement les chrétiens, mais peut-être aussi les Juifs)  n’ont pas d’autre  ressource que de payer par crainte du  pillage et de l’assassinat.   Ibrahim, le général en chef égyptien, vient de faire une proclamation où il invite les chrétiens à refuser de payer tout tribut.

Mais Géramb se méfie. Est-ce que ce n’est pas une astuce pour que les extorsions soient réservées aux Egyptiens ?

                                                                * Une guerre a éclaté entre le sultan ottoman (qui règne à Constantinople) et le vice-roi d’Egypte, Méhémet-Ali, qui est son vassal de plus en plus autonome.  Les troupes égyptiennes d’Ibrahim pacha, le fils de Méhémet-Ali, ont envahi la Syrie et la Palestine et menacent directement le sultan ottoman. Il faudra plusieurs années de guerre et l’intervention diplomatique des puissances européennes pour que les Egyptiens  arrêtent leur progression et rendent au sultan les territoires qu’ils avaient conquis.  

                                                               ** L’armée égyptienne était équipée à l’européenne et avait été formée par des instructeurs européens, notamment des Français.

 

 

 

INSÉCURITÉ ET ARIDITÉ

 

Géramb comme Chateaubriand insiste sur l’insécurité qui règne en Palestine : «  C’est une chose déplorable qu’aux environs de Jérusalem comme dans toute la Palestine, un étranger ne puisse pas aller seul sans courir les risques d’être dépouillé ou même assassiné. »

« Il faut espérer que si le pacha [Ibrahim] garde la Palestine, le brigandage des Arabes sera réprimé et que les étrangers pourront y voyager avec cette sûreté qui en Égypte* accompagne ordinairement partout le voyageur . »

                                                                             * La comparaison avec l’Egypte est justifiée puisque Ibrahim est le chef de l’armée égyptienne.

 

Il existe en Palestine des paysages verdoyants – mais cela concerne surtout les environs de Jaffa sur la côte : « Rien de plus beau de plus fertile que les jardins qui entourent la ville. Les citronniers et les orangers dont les fruits sont très renommés s’y trouvent en telle quantité que les feuilles permettent à peine de distinguer la tige et les branches qui les portent … »

Il quitte Jaffa par une journée évocatrice des « journées du printemps de l’Italie.  La plaine de Saron que je traversais, si louée par l’Écriture, était émaillée de fleurs ».

Mais le paysage change vite.

«  Cependant plus nous avancions plus les montagnes devenaient arides et les chemins difficiles (…) ne découvrant çà et là qu’un peu de pâle verdure, que quelques chèvres se disputaient et des buissons sans feuilles qui montraient leurs racines. Des Bédouins d’une figure affreuse et à peine couverts de quelques lambeaux, passaient de temps en temps à côté de nous , quelques-uns à pied d’autres à cheval et armés.  Mon costume [religieux] paraissait les surprendre beaucoup… »

Il évoque le lieu-dit le puits de Néhémie dans les environs de Jérusalem : « … quelquefois, surtout dans les hivers pluvieux, il se remplit au point qu’il déborde et c’est dans l’opinion commune un signe certain que l’année sera fertile ». Cette circonstance donne lieu à des réjouissances où viennent les habitants de Jérusalem et les tribus bédouines des environs : «  C’est la seule époque à laquelle on aperçoive quelque joie au milieu de ces régions de la mort. Et quelle est l’objet de cette joie ?  hélas un chétif ruisseau qui dans quelques jours sera sec et qui souvent est même un signe trompeur de fertilité … »

 

 

 

 

DESPOTISME ORIENTAL

 

 

Comme Chateaubriand, Géramb voit dans la désolation et l’aridité de la Palestine la punition de Dieu pour la part prise par son peuple (à l’origine il s’agit du peuple juif) dans la mort du Christ.

Mais il admet que «  D’autres  (…) chercheraient peut-être à vous expliquer humainement comment ce pays jadis si fertile est devenu stérile et offre maintenant un aspect si désolant et si triste « . La guerre presque permanente, les famines, la peste, expliquent facilement que ce pays  devienne entièrement inculte et sauvage. «  «  …  les collines qui jadis portaient le mûrier, le figuier, ne montrent que des rochers secs et arides, les endroits qui par des atterrissements réguliers et successifs recevaient un certain degré de fertilité, n’offrent plus quelques genêts épars quelques buis. »

Mais «  ce qui contribue le plus à faire de la Palestine un désert,  c’est le despotique gouvernement sous lequel elle gémit et dont la devise est destruction. On ne saurait trop le répéter, la Porte met chaque jour ce malheureux pays à l’enchère : le pacha qui en offre le plus en devient le tyran.  Maître de la tête de l’Arabe comme de son chameau, de sa jument comme de sa tente, il ne signale son passage que par des vexations. A l’aspect des satellites [des agents du pouvoir] qui viennent lever le tribut, des villages entiers abandonnent leurs masures et les pauvres opprimés aiment mieux mourir de misère dans les antres des rochers que d’expirer sous le bâton du soldat qui de son côté, furieux de voir sa proie lui échapper, se venge en coupant l’olivier de l’infortuné qu’il n’a pu atteindre. »

 

 

CROISADES

 

 

Géramb évoque les épisodes des croisades et il est intéressant de constater que, contrairement aux idées reçues, lui qui est un religieux chrétien et d’origine aristocratique, il n’idéalise pas spécialement les croisés et leur attitude, ainsi dans le récit qu'il fait de la prise de Jérusalem par les Croisés en 1099 :

« Irrités par les menaces et les longues insultes des Sarrasins, dit le célèbre comme le plus impartial historien des Croisades*, aigris par les maux qu’ils ont soufferts pendant le siège et par la résistance qu’ils ont trouvée dans la ville, les Croisés remplissent de sang et de deuil cette Jérusalem qu’ils viennent de délivrer et qu’ils regardent comme leur future patrie. Bientôt (…) le carnage devient général.  Ceux qui échappaient au fer des soldats de Godefroy et de Tancrède couraient au-devant des Provençaux, également altérés de leur sang.  Les Sarrasins étaient massacrés dans les rues, dans les maisons, Jérusalem n’avait point d’asile pour les vaincus. Quelques-uns purent échapper à la mort en se précipitant des remparts,  les autres couraient en foule se réfugier dans les palais, dans les tours et surtout dans leurs mosquées où ils ne purent se dérober à la poursuite des Chrétiens. »

                                                      * Cet historien impartial auquel Géramb donne sa préférence est probablement Joseph-François Michaud, auteur d'une Histoire des Croisades, parue à partir de 1812, et fréquemment rééditée. Une nouvelle édition corrigée  parut après le voyage en Orient de Michaud avec son ami Poujoulat en 1830. 

 

 Les Croisés «  renouvelèrent les scènes déplorables qui souillèrent la conquête de Titus » [général, puis empereur romain, qui prit Jérusalem en 70 après J-C, marquant quasiment la fin de la révolte des Juifs commencée en 66 ]. Ainsi dans la mosquée d’Omar : «  Les fantassins et les cavaliers [croisés] y entrèrent pêle-mêle avec les vaincus. Au milieu du plus horrible tumulte on n’entendait que des gémissements et des cris de mort,  les vainqueurs marchaient sur des monceaux de cadavres (…)  Raymond d’Agiles, témoin oculaire, dit que sous le portique et le parvis de la mosquée, le sang s’élevait jusqu’aux genoux et jusqu’au frein des chevaux. »

 « L’imagination se détourne avec effroi de ces scènes de désolation et peut à peine, au milieu du carnage, s’arrêter au tableau touchant des Chrétiens de Jérusalem dont les Croisés venaient de briser les fers. A peine la ville venait-elle d’être conquise, qu’on les vit accourir au-devant des vainqueurs. Ils partageaient avec eux les vivres qu’ ils avaient pu dérober à la recherche des Sarrasins, tous remerciaient ensemble le Dieu qui avait fait triompher les armes des soldats de la croix. »

Puis les croisés réunis sur le mont des Oliviers entonnent des cantiques, «  on eût dit selon la remarque d’un historien moderne, que ces hommes qui venaient de prendre une ville d’assaut et de faire un horrible carnage, sortaient d’une longue retraite et d’une profonde méditation de nos mystères.  Ces contrastes inexplicables se font souvent remarquer dans l’histoire des Croisades.  Quelques écrivains ont cru y trouver un prétexte pour accuser la religion chrétienne, d’autres non moins aveugles et non moins passionnés, ont voulu excuser les déplorables excès du fanatisme :  l’histoire impartiale se contente de les raconter et gémit en silence sur les faiblesses de la nature humaine. » 

Les prisonniers (tout le monde n’avait donc pas été massacré et Géramb – ou plutôt l’historien dont il rapporte le récit -  indique que leur nombre surpassait celui des soldats croisés – il est probable qu’il s’agissait essentiellement de la population civile avec femmes et enfants) furent exécutés – peut-être une réaction de peur à l’annonce de l’arrivée prochaine d’une armée sarrasine ? «  …  la crainte d’un nouveau péril ferma leurs cœurs à la pitié  (…) Le fanatisme ne seconda que trop cette politique barbare. » «  Ni les larmes des femmes, ni les cris des petits enfants, ni l’aspect des lieux où Jésus-Christ pardonna à ses bourreaux, rien ne pouvait fléchir un vainqueur irrité. Le carnage fut si grand qu’au rapport d’Albert d’Aix, on voyait des cadavres entassés non seulement dans le palais, dans les temples, dans les rues, mais dans les lieux les plus cachés et les plus solitaires. Tel était le délire de la vengeance et du fanatisme, que ces scènes ne révoltaient point les regards. » « Ceux des Croisés dont l’âme n était point fermée aux sentiments généreux ne purent arrêter la fureur d’une armée (…) emportée par les passions. »

Bien entendu, Chateaubriand a aussi abondamment parlé des Croisades. Mais Géramb se distingue de son devancier par son ton critique et sa sympathie pour les victimes.

 

 

JÉRUSALEM
 

 

«  Jérusalem est en ce moment encombrée de pélerins de toutes les nations qu’y ont attirés les prochaines solennités.  La plupart sont pauvres, mal vêtus et viennent des pays infestés [de la peste].  Si nous échappons à la peste, ce ne sera que par un miracle.  La seule pensée des dangers que nous courons fait frémir et je m’aperçois que la crainte gagne toutes les personnes qui réfléchissent.  Je me résigne cependant, et non seulement ma foi me soutient mais elle me montre un véritable bonheur à mourir aux lieux où mourut mon Sauveur Jésus … »

Il fournit des chiffres mais qui concernent seulement Jérusalem:

«  La plupart des géographes ne donnent à Jérusalem que dix-sept à dix-huit mille habitants. Si je m’en tiens aux renseignements que j’ai recueillis à cet égard, et j ai de bonnes raisons pour les croire exacts, cette ville en compte aujourd’hui près de vingt-et-un mille qui se composent ainsi :

Turcs 13000*, 

Juifs 4000 ,

Grecs 2000,

Catholiques 1000 ;

Arméniens 500

Cophtes  [sic] 60 »  (lettre de Jérusalem,  3 avril 1832).

                                                         * On peut être surpris. En Palestine les Tucs sont peu nombeux, ce sont des représentants civils ou militaires du sultan ottoman, ou quelques commerçants. Géramb parait confondre ici Turcs et Arabes.

 

 

 

 

Vue de Jérusalem.

Illustration pour le livre de Géramb, Pélerinage à Jérusalem et au mont Sinaï, édition en 3 volumes de 1836.

Site Livre rares book

https://www.livre-rare-book.com/book/5472669/004537

 

 

JUIFS

 

Il décrit le quartier habité par les Juifs à Jérusalem : « Enfin la rue des Juifs, Harat el Youd, où se trouvent les boucheries.  C’est dans ce quartier, l’un des plus sales de la ville, que les juifs se rassemblent pour l’exercice de leur religion. » Son drogman (interprète) lui affirme que les juifs ont interdiction « sous de graves peines, même sous celle de la vie, de passer devant l’église du Saint-Sépulcre, assertion qui me trouva tout à fait incrédule. »

                                                                * Comme on le voit dans plusieurs extraits, les autorités turques assuraient la police des Lieux-Saints chrétiens. Si une telle interdiction existait, il fallait l’attribuer aux gouvernants turcs.

 

« Au temps de Jésus-Christ, selon quelques écrivains, il y avait  quatre-cent-soixante synagogues. Aujourd’hui, il n’en existe qu’une qui passe pour la plus célèbre de toutes celles qui sont répandues dans l’univers. »  «  En entrant, je fus frappé de l’aspect misérable et dégoûtant d’un lieu de prière destiné à recevoir un si grand nombre de juifs qui y accourent de toutes les parties du monde.  Les lampes et les bancs par leur délabrement sont en parfaite harmonie avec le pitoyable état de l’ensemble.  Les femmes y sont séparées des hommes, elles se tiennent dans une espèce de tribune qui le dirai je ressemble à un véritable poulailler. » «  Une chose qui ne me surprit pas moins que la hideuse misère de cette synagogue, ce fut la mise du peuple qui y était réuni.  Tous ou presque tous étaient vêtus beaucoup plus proprement que je ne l’eusse imaginé. » 

Il s’explique ce contraste par « la crainte qu’ ils ont de paraître riches et je ne trouvai pas très déraisonnable leur attention à cacher leur fortune en un pays régi par la despotique volonté d’un pacha qui ne voit jamais rien d’illégal dans les vexations et les avanies. »

 Il assiste à la prière durant laquelle hommes et femmes se balancent continuellement : «  Cette espèce d ondulation très marquée fatigue singulièrement la vue qui n’y est point habituée.  J’avais de la peine à en supporter l’effet. J’admirai leur profond respect pour l’Ancien Testament. Aucune nation ne porte à un plus haut point la vénération pour les livres qui contiennent les dogmes les lois morales et l’histoire de sa religion.  J’avais honte pour certains chrétiens… » 

Qui sont ces juifs ? «  En général les Juifs qui habitent Jérusalem sont étrangers d’origine. Plusieurs descendent de parents aisés qui,  des diverses contrées où est disséminée la nation [juive],  étaient venus en Palestine pour y finir leurs jours. La plupart de ceux que le même motif y amène encore aujourd’hui sont riches et ne viennent ici qu’avec des sommes considérables. »

Ils peuvent avancer des sommes aux religieux chrétiens : « Je n’ai pas besoin de dire que leurs avances sont loin d’être gratuites, on les paie cher fort cher, il est vrai,  mais enfin par ce secours on échappe aux fureurs de la tyrannie, on sauve sa vie et avec le temps la charité de l’Europe finit par acquitter la dette.  Cette aisance des familles juives leur permet de se vêtir avec plus de propreté et même d’ élégance que les autres classes d’habitants ; on s’en aperçoit plus particulièrement le samedi.  Ce jour-là, les femmes surtout affichent une sorte de luxe, bien que comme les femmes turques, elles ne paraissent jamais en public que voilées. » 

Son portrait moral des Juifs présente un mélange de stéréotypes défavorables qui ont leurs racines dans la tradition chrétienne, mais aussi des notations bien plus sympathiques :

 «  Les juifs de ce pays ont été présentés par certains écrivains sous un jour qui me semble tout à fait faux.  Sans doute, ils gardent ici comme partout ailleurs, ce type caractéristique qui les fait distinguer de toutes les populations de l’univers, ce cachet, cette empreinte que le temps, les climats, ne sauraient effacer ; sans doute à Jérusalem, le juif est toujours juif et là aussi l’intérêt est son idole ; il s’est expatrié pour venir y mourir afin de pouvoir après la mort reposer sous quelques pierres de la vallée de Josaphat », il déplore la ruine de sa patrie et «  verse des torrents de larmes sur la destruction de la ville sainte, sur la dispersion de sa nation et le cœur encore gros de soupirs, les yeux encore voilés de pleurs, il n’en prête pas moins avec des intérêts exorbitants à celui qui par malheur se voit forcé de recourir à sa bourse. » 

« Mais d’un autre côté, il faut avouer que les juifs de Jérusalem sont généralement bien élevés et ne manquent pas de connaissance ; ils savent plusieurs langues, presque tous parlent l’espagnol et l’italien, Ils donnent les plus grands soins à l’éducation de leurs enfants.  » Il note que l’école attachée à la synagogue de Jérusalem est célèbre, mais moins que celle de Tibériade.

 « Malgré la rigueur de la discipline et la continuité du travail auquel ils sont astreints, tous ces enfants ont l’air content.  Les parents et les enfants même ont certaines formes d honnêteté [ici au sens de politesse, de bonne éducation] qui contrastent singulièrement avec celles des habitants appartenant aux autres nations. » « Jamais je n’ai vu parmi les juifs un homme demandant l’aumône,  jamais je n’en ai vu couverts des haillons de la misère comme on en rencontre parmi les Arabes et les chrétiens (…)  Le juif exerce une activité, si chétive soit-elle, qu’il préfère à la « la honte qu’ il éprouverait à tendre la main ». «  J ai rencontré parmi les juifs de Jérusalem, des figures non seulement belles, mais d’un caractère remarquable.  Les enfants ne m’ont pas moins frappé par la régularité de leurs traits.  Ceux que j’ai vus à la synagogue et qu’ il m’a été plus facile d’observer, avaient un air de noblesse que j’étais loin de soupçonner. » 

Le comportement des juifs contraste avec «  les formes rudes et sauvages des autres habitants »;   ils renseignent volontiers les étrangers et même les accompagnent assez loin vers l’endroit où ces derniers veulent se rendre : «  … trop superbe pour demander un salaire, trop peu désintéressé pour en faire le sacrifice absolu,  au terme de votre course, il regardera votre main, jettera un coup d’œil sur votre poche. Si bon vous semble, comprenez ».

Mais il ne faut pas faire confiance aux Juifs en toutes choses, conseille Géramb. Il note (mais cela ne concerne pas que les Juifs, ou pas du tout ?*) que   le bazar « est grand et bien fourni de toute chose.  Vous y verrez tant de monde principalement à l’époque où affluent les pèlerins, que vous aurez peine à le traverser ».  «  Mais tenez-vous sur vos gardes si vous voulez éviter le danger de payer la marchandise le double de ce qu’elle vaut. »

                                              * Est-ce que les Juifs sont admis à vendre au bazar ?

 

 

 

 

 

 

ESPÉRANCES ET MALHEURS DES JUIFS

 

 Les Juifs suivent les développements de la politique locale : «  En ce moment, les juifs de Jérusalem fondent les plus belles espérances sur la nouvelle révolution qui semble devoir placer la Palestine, et peut être même toute la Syrie, sous la domination égyptienne.  Ils regardent Méhémet-Ali comme destiné à les soustraire à l’esclavage et à leur assurer un meilleur avenir. » Ce pourrait fort bien être une erreur :  «   Les chrétiens eux-mêmes rient aux anges de cés événements, ils ne paient plus d’impôts et se figurent qu’ il en sera toujours ainsi »,   mais le vice- roi d’Égypte flatte toutes les communautés, pour avoir leur soutien, sans qu’on puisse prévoir ce qu’il adviendra.

 

Il note que l’illusion des Chrétiens et plus surprenante que celle des Juifs : «  Ceux-ci, odieux à tous les peuples [détestés par tous les peuples], avilis,  méprisés,  humiliés, persécutés, ont un véritable besoin d’espérer ; ils ne peuvent vivre que d’espoir. ». Les remarques qui suivent sont mi-figue mi-raisin et reprennent l’argument du châtiment des Juifs : « … encore plus sous ce rapport que sous celui de l’amour de l’argent, comme je le faisais remarquer plus haut (…) , le juif est toujours juif. Obligé de subir le plus terrible châtiment qui jamais ait frappé un peuple criminel et obstiné à ne pas reconnaitre son crime, il cesserait d’être de sa religion s’il cessait d’attendre » - les Juifs attendent toujours leur Messie sans vouloir reconnaitre que le véritable Messie est venu, « celui dont les prophètes n’avaient cessé de signaler la venue à Israël, celui qui devait naître et qui effectivement naquit d’une vierge. »

 

Cette espérance des Juifs parait déraisonnable à Géramb, mais fait partie de leur destin : au lieu de se fondre dans les autres nations, le peuple juif continue d’exister pour témoigner (dans une perspective chrétienne de l’époque) de la malédiction portée contre lui : ce peuple «  vit, il se maintient, il reste juif par un prodige de justice qu’il prend pour un prodige de miséricorde  (…) Il ne s’aperçoit pas qu’ il existe bien moins pour lui même que pour les autres, qu’il est là, conservant,  gardant soigneusement, mais en aveugle,  les livres où est écrit l’arrêt de sa condamnation … »

 

Les paroles de Géramb envers les Juifs sont sévères du point de vue général car en tant que chrétien – et religieux chrétien puisqu’il est entré dans les ordres – il accepte la condamnation théologique des juifs en tant que peuple déicide - qui ne sera abandonnée que plus tard par l’Eglise catholique.

Mais son point de vue en tant qu’humain est différent. Il ajoute aux observations qui précédent : « Lorsque j’écrivais ceci à Jérusalem,  j’étais loin de penser que les juifs de cette ville fussent si prochainement menacés d’une catastrophe (…) horrible  (…).  Bien moins encore soupçonnais - je que ce serait de la part des Arabes, au milieu desquels ils vivent, que les juifs, insultés, saccagés,  massacrés, auront surtout à souffrir … »

Il rapporte ailleurs les circonstances des violences envers les Juifs qui se situent dans le contexte de la conquête de la Syrie-Palestine par Ibrahim pacha. Il n’a pas été témoin des événements et les rapporte d’après un récit d’un témoin :

«   Au moment de livrer cette page à l’impression, j’apprends que quarante-mille Arabes viennent de fondre sur la malheureuse Jérusalem, que pour la dix-neuvième fois, elle a été prise, saccagée et que ce sont les juifs qui ont le plus souffert.  Le pillage et les massacres ont duré six jours et n’ont cessé qu’ à l’arrivée de l’armée d’Ibrahim  (…) Voici les détails que je trouve dans une lettre publiée récemment par les journaux :

«  Jérusalem,  16 juillet 1834.  Mon séjour dans cette ville et surtout mes excursions parmi les Arabes m’avaient mis à même depuis mon arrivée, d’apprendre que ce peuple était très mécontent d’Ibrahim et surtout très courroucé de ce qu’on enlevait les jeunes gens pour en faire des recrues [pour l’armée d’Ibrahim].  J’appris qu’une vaste conspiration était sur le point d’éclater et que je ferais bien de quitter la Palestine.  Il était malheureusement trop tard,  je fus forcé de rester.  A peine le pacha était parti pour Jaffa, que déjà la révolution avait commencé.  Les garnisons d Herek et de Solth furent taillées en pièces et les Arabes de Samarie et d’Hébron marchèrent sur Jérusalem.  Le pacha n’avait laissé que six cents hommes dans cette ville et les assaillants fondirent sur la ville au nombre de quarante mille  (….) les Arabes avaient découvert un passage souterrain qui n’était pas gardé ; ils firent leur entrée à minuit et les soldats après une vigoureuse défense, furent obligés de se retirer dans le château.  Tous les chrétiens s’enfuirent dans les divers couvents où ils trouvèrent leur salut. Pendant cinq ou six jours, la ville fut abandonnée au pillage.  C’était un affreux spectacle.  Les juifs eurent surtout à souffrir : leurs maisons furent saccagées, les meubles dispersés,  les femmes insultées, outragées [euphémisme pour violées]. Le cœur se soulève au récit de tant d atrocités  (…) Pour mettre le comble à tant de maux, un tremblement de terre violent renversa plusieurs maisons et détruisit la partie de la muraille qui tient à la mosquée.  A Bethléem, le couvent tomba presqu’en ruines (…) les habitants furent ensevelis sous les décombres. Le pacha (…)  marcha en toute hâte avec cinq mille hommes qu’il amenait de Jaffa. Il n’ y a que douze heures de marche entre Jaffa et Jérusalem et le pacha fut trois jours et demi avant de pouvoir nous secourir. Plus de trente mille paysans arabes s’étaient portés sur les hauteurs et quand les soldats se furent engagés dans les ravins et les défilés étroits, les Arabes profitant de la position supérieure qu’ils occupaient, faisaient rouler sur leurs têtes d’énormes masses de rochers (…)  L’activité et le courage d’Ibrahim parvinrent cependant à triompher des obstacles et il entra victorieux dans Jérusalem.  La guerre meurtrière que le pacha continue à faire aux Arabes ne permet pas de quitter la ville.  Mais à la première occasion,  m’élançant sur mon dromadaire,  je traverserai aussi vite que le vent le désert qui mène au Caire et à Alexandrie et je passerai en Europe. » 

 

Bien que Géramb affirme que le pillage et les massacres ont duré 6 jours, il n’est sans doute pas en mesure d’indiquer le nombre de victimes. On ne sait pas non plus si la révolte des Arabes, en principe dirigée contre Ibrahim, s’est tournée contre les Arabes de Jérusalem  et pas seulement contre les Juifs – c’est probable toutefois. La ville en elle-même était une proie et la révolte a probablement débouché sur le pillage et la tuerie sans considération de religion ou de communauté.  Géramb affirme toutefois que « ce sont les juifs qui ont le plus souffert ».

Ce pogrom de Jérusalem (s'il s'est bien agi d'un pogrom) n'est pas très connu - en effet les historiens ont surtout retenu le pogrom de Safed, en 1834 également, dans le même contexte de révolte arabe contre les mesures d'Ibrahim pacha, dont les Juifs furent en quelque sorte les victimes collatérales*.

                                                                              * Sur ce sujet, voir l'étude de G. Bensoussan, Les pogroms en Palestine avant la création de l'État d'Israël (1830-1948) https://www.fondapol.org/app/uploads/2024/04/240-bensoussan-fr-2024-04-02-w.pdf.  Il y eut aussi un pogrom à Hébron, et il semble que les Juifs furent les victimes des soldats égyptiens qui avaient pris la ville, malgré leur non-participation à la révolte contre Ibrahim et les assurances qu'ils seraient protégés.

 

On peut aussi remarquer l’ambigüité dans la conception chrétienne de la malédiction des Juifs, que partage  Géramb,  même s’il respecte manifestement en eux des êtres humains: Cette malédiction retombe sur les Juifs mais aussi sur Jérusalem, alors que la ville n’est peuplée que par une minorité de Juifs et plus généralement sur le pays entier.

 

 

 

Camp d'Ibrahim pacha près de Jaffa en 1838, par W. H. Barlett.

Wikipédia, art Révolte de Palestine. 

 

 

TIBÉRIADE

 

Géramb visite aussi les environs du lac de Tibériade sans pouvoir entrer dans la ville en raison des risques de peste. Des gens de la ville viennent voir son campement.

«  Parmi ceux-ci étaient plusieurs juifs, qui à mon extrême surprise, sans avoir jamais mis le pied en Allemagne, parlaient parfaitement l’allemand.  J’eus un véritable plaisir à causer quelques moments avec eux. » Il apprend que les Juifs forment les 2/3 de la population de Tibériade et qu’il  y a des maîtres qui leur apprennent l’allemand. « A les en croire, une bonne partie d’entre eux descendent de familles qui existaient aux mêmes lieux du temps de Jésus-Christ. Ce qu’ il y a de certain, c’est que leur synagogue est regardée comme la première de l’Orient et que leurs rabbins passent pour très instruits. »   Il note que les Juifs étrangers viennent de partout à Tibériade, « guidés par le même sentiment de dévotion qui en attire un grand nombre à Jérusalem (…),  avec l’intention d’y finir leurs jours… »

 

 

 

QUELQUES RÉFLEXIONS EN CONCLUSION 

 

 

Nos deux premiers auteurs présentent beaucoup de points communs. Ils partagent l’idée généralement répandue à l’époque dans les milieux chrétiens (et surtout catholiques) que les Juifs ont été punis par Dieu pour leur comportement qui a entraîné la mort de Jésus-Christ. Mais cela ne va pas jusqu’à détester les Juifs et l’un comme l’autre auteur ont pour eux une forme de sympathie, surtout chez Géramb qui multiplie les notations favorables, assaisonnées de quelques critiques.

S’agissant des Arabes, les deux auteurs ont à peu près la même appréciation sur eux : des hommes de belle allure en général, possédant une noblesse naturelle – surtout lorsqu’il s’agit de chefs, donc d’aristocrates -  mais  ils notent ce qui leur parait des défauts (la voix désagréable).

L’aridité de la Terre Sainte est attribuée par l’un comme l’autre, d’une part et de façon théorique (ou abstraite ) à la punition de Dieu, mais surtout aux conflits permanents qui se sont déroulés en Terre Sainte et à la mauvaise administration des musulmans.

Le révérend père de Géramb est aussi plus soucieux de la condition féminine (et plus ému par ce qu’il voit) que le vicomte de Chateaubriand. Enfin, pour un religieux, il est parfois plus sévère que Chateaubriand : il critique férocement la paresse des Bethléémites bien que ces derniers soient chrétiens, et son récit de la prise de Jérusalem durant les Croisades présente une condamnation claire des actes inhumains des Croisés;  mais conformément à la façon de penser de l’époque, ces actes ne suffisent pas pour condamner les Croisades en général.

Enfin l’un comme l’autre sont très critiques pour l’administration ottomane. Chateaubriand considère que l’oppression ottomane s’exerce surtout contre les Chrétiens, Géramb remarque qu’en fait toutes les populations de Terre Sainte ont à se plaindre des Turcs.

Nous verrons que Lamartine, qui visite la Palestine au même moment que Géramb (ils se sont peut-être croisés)  partage un certain nombre de remarques avec lui (et avec Chateaubriand), mais s’en sépare nettement sur d’autres aspects. Il a beaucoup plus de sympathie pour les Turcs, les Arabes et l'islam que les deux premiers auteurs. 

 

 

 

12 avril 2026

JULES VERNE ET LE COLONIALISME DANS LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS

 

JULES VERNE ET LE COLONIALISME DANS LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit.]

 

 

 

 

Jules Verne a toujours été l’un de mes auteurs favoris. Il me parait intéressant de lui consacrer une courte étude sur un point qui recoupe mon intérêt pour la période de la colonisation britannique, déjà évoquée sur ce site à diverses reprises.

Mon étude sera d’envergure modeste puisque je n’envisagerai l’attitude de Jules Verne envers la colonisation  britannique qu’à propos d’un seul ouvrage, mais emblématique de l’œuvre de Verne, Le Tour du monde en 80 jours, avec quelques références également  à La Maison à vapeur, qui complètent mon propos.

Cette étude me permet de différer un peu la mise au point d’une étude d’ampleur que j’ai en projet sur les voyageurs européens en Palestine (pour laquelle j’ai recueilli beaucoup d’éléments) mais qui me décourage un peu par l’abondance justement des matériaux à organiser.

Dans l’immédiat, voici donc Jules Verne.

 

 

 

LE PARI DE PHILEAS FOGG

 

 

On se souvient de l’argument du Tour du monde en 80 jours. Un gentleman anglais, Phileas Fogg, fait un pari avec des membres de son club, le Reform Club, qu’il pourra faire le tour du monde en 80 jours. Une somme très importante est l’enjeu du pari. Fogg quitte donc Londres avec son domestique, le Français débrouillard Passepartout, à peine engagé et qui croyait avoir trouvé une maison de tout repos où il pourrait vivre tranquillement – puisque M Fogg apparaissait comme un homme d’habitudes constantes, maniaque sur les horaires, ne modifiant jamais son mode d’existence.

C’est le paradoxe de Fogg décrit comme un excentrique : son excentricité est (d'abord) de ne pas en avoir et au contraire d’être un homme d’habitudes régulières, mais poussées à l’extrême. Il y joint une apparence irréprochable de gentleman tiré à quatre épingles et un flegme à toute épreuve qui aura beaucoup à s’exercer dans les tribulations de son tour du monde. Excentrique, il l'est aussi puisqu'il est capable de quitter sa vie bien réglée pour un tour du monde. Mais comme sa vie londonienne, son tour du monde - en principe - sera réglé par un respect rigoureux des horaires puisque la réussite du pari repose sur l'exactitude des durées prévues pour chaque déplacement.

D'ailleurs, Fogg répond superbement à ses amis du Reform Club qui font remarquer que son pari peut facilement être perdu à la suite d'un imprévu : «  L’imprévu n’existe pas. »

 

Or, par coïncidence Fogg quitte l’Angleterre peu de temps après un hold-up retentissant à la Banque d’Angleterre. La police a envoyé des inspecteurs en divers endroits pour surveiller les déplacements suspects, au cas où  l’auteur du hold-up, dont le signalement est connu, voudrait quitter l’Angleterre*. C’est un de ces inspecteurs qui va prendre Fogg en filature à l’escale de Suez.

                                  * Une idée jules-vernienne un peu étonnante. La police britannique était-elle à ce point prévoyante et disposait-elle de moyens suffisants pour exercer une telle surveillance à l’étranger ?

 

 NB Nous suivons généralement Jules Verne quand il parle d’Anglais ou d’Angleterre. A son époque, les mots Angleterre et Anglais désignaient pour les Français toute la Grande-Bretagne et ses habitants (l’Irlande étant généralement considérée à part). Cet usage n’était pas seulement français, on l’observait en Grande-Bretagne (voir en appendice une réflexion de l’historien Eric  Hobsbawn). Aujourd’hui, Angleterre et Anglais désignent seulement  le territoire historique de l’Angleterre (donc hors Ecosse, Galles et Irlande du nord) et la population historique (ou ethnique) de ce territoire. Pour parler de l’ensemble du pays et de ses habitants, on dit Grande-Bretagne (souvent Britain tout court en anglais, la formule officielle étant United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland) et Britannique (British). Mais beaucoup de Français, ignorants du concept de home nations (les nations intérieures de la Grande-Bretagne, Anglais, Gallois, Ecossais et nord-Irlandais) continuent à dire Angleterre et Anglais là où il faudrait Grande-Bretagne et Britanniques.

 

Phileas Fogg.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, édition Hetzel.

 

Fogg fait  le pari avec  ses partenaires de jeu du Reform Club qu'il peut faire le tour du monde en 80 jours.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

Le Reform Club à Londres, Pall Mall.

https://mindtrip.ai/attraction/london-greater/reform-club/at-IpY0U7KG

 

 

LE MONDE EN 1872

 

 

Le roman fut publié en 1872. Jules Verne décrit donc le monde – au moins l’espace parcouru par ses personnages – dans une situation historique qui n’était pas encore l’apogée de la colonisation (l’intérieur de l’Afrique était pour l’essentiel non encore colonisé, notamment) mais à un moment où  la situation de certains pays était déjà bien établie sous le régime de la colonisation.

Fogg et Passepartout traversent une partie de la France* et de l’Italie (rien ne sera dit de la France et de l’Italie qui constituent seulement des passages obligés) pour prendre le bateau à Brindisi ;  le voyage se poursuit par la traversée du canal de Suez – une nouveauté encore à l’époque puisqu’il n’était ouvert que depuis 1869.

                                                                 * Dans une adaptation récente (franco-germano-italienne) pour la télévision, Fogg arrive à Paris en pleine émeute un an après la Commune – il est évident qu’aucun soulèvement n’eut lieu à Paris après l’écrasement de la Commune (et pour cause) mais cette entorse à la vérité historique n’est que l’une des multiples modifications apportées  au récit vernien pour le « rajeunir », à croire qu’une adaptation du Tour du monde fidèle à l’esprit et au scénario exact de Jules Verne, n’aurait aucune chance d’intéresser le public contemporain.

 

L’inspecteur de police Fix, un homme intelligent et obstiné, a été envoyé à Surez pour suivre les arrivées suspectes après le vol de la banque d’Angleterre. Il examine chez le consul le passeport de Phileas Fogg  quand ce dernier arrive à Suez avec son fidèle Passepartout, et se convainc que Fogg, dont la description correspond au signalement du voleur, est le coupable. Après avoir averti par télégramme sa hiérarchie à Londres, il se précipite donc pour suivre à la trace Fogg dans son voyage autour du monde, espérant recevoir en route le mandat d’arrestation qui lui est nécessaire.

Or la destination de Fogg, au départ de Suez, est l’Inde anglaise.

 

Comme Jules Verne ne laisse pas grand-chose au hasard, il donne une raison à peu près plausible à la question : pourquoi le voleur – puisque Fogg est suspecté d’être le voleur - aurait-il décidé de gagner l’Inde ? Ce pourrait être pour rejoindre l’Amérique, où il espère se mettre à l’abri, par une voie détournée (rien moins que le tour du monde !),  moins surveillée par le police que la route directe par l’Atlantique !

Les voyageurs prennent  la nouvelle route de Suez : une liaison par terre existait déjà depuis les années 1820 , utilisée pour les passagers et le courrier, entre Alexandrie et Port-Saïd mais la route maritime sur la  totalité du parcours, permettant de voyager sur le même bateau sans interruption depuis l’Europe jusqu’à l’Inde et au-delà, fut ouverte grâce au canal de Suez, inauguré en 1869. Fogg et Passepartout, suivis par Fix,  prennent passage à bord d’un paquebot de la Peninsular & Oriental* ; ils  longent les côtes de la péninsule arabique puis font escale à Aden, possession britannique  (qualifiée avec un peu d’exagération de « Gibraltar de la mer des Indes » par Verne), avant de débarquer à Bombay.

                                                          * Cette compagnie connue sous l’abréviation de P&O n’était pas la seule à faire le trajet  vers l’Inde, mais elle acquit une prépondérance véritable et figure dans de nombreux récits de voyages jusqu’au milieu du 20 ème siècle. Les bateaux de la P&O en direction de l’Inde partaient de Brindisi (c’est justement la route suivie par les personnages de Verne) ; il y a eu aussi ensuite des départs depuis Marseille.

 

 

L'inspecteur Fix (à gauche) et Passepartout s'entretiennent dans une rue de Suez.

 Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

Passepartout visite les environs d'Aden.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

LES HÉROS DE VERNE EN INDE

 

 

Parmi les voyageurs il y a de nombreux fonctionnaires, civils ou militaires, de l’Inde anglaise, ce qui permet à Jules Verne d’expliquer que ces agents sont très bien payés (il donne des chiffres, que le lecteur de l’époque - ou d’aujourd’hui - peut difficilement vérifier). Il note d’ailleurs avec exactitude qu’il existe deux types d’officiers en Inde , tous « chèrement appointés », les officiers des troupes britanniques et les officiers des troupes indigènes.

Au moment où se situe le roman (qui se confond avec la date de sa publication) l’Inde était pour l'essentiel, entièrement colonisée - si le mot convient car il existait et il existera jusqu'à l'indépendance, une Inde administrée directement par les Britanniques,  et des territoires princiers sous protectorat, sur lesquels l’autorité anglaise était  assez lâche* :   environ la moitié de la superficie de la péninsule selon Jules Verne (mais une population moindre).** C’est donc la description de l’Inde anglaise (au sens large) comme on disait volontiers à l’époque***, qui occupe plusieurs chapitres du livre.

                                                                   *  Jules Verne écrit : « une notable partie du territoire échappe encore à l’autorité de la reine », ajoutant que « chez certains rajahs de l’intérieur, farouches et terribles, l’indépendance indoue est encore absolue » - mais cette notation était-elle exacte ? 

                                                                **  Selon divers auteurs, les Etats princiers sous protectorat représentaient deux cinquième de la superficie, ou un tiers (?). La superficie a pu varier dans le temps, mais après 1857 les Britanniques n’annexèrent plus d’Etats princiers à leur domaine sous contrôle direct, contrairement à la période antérieure.

                                                              *** C'est par exemple le titre du livre d'Edouard de Warren, L'Inde anglaise avant et après l'insurrection de 1857, troisième édition, 1857.

                                                               

 

 

Carte de l'empire des Indes avant l'indépendance (1947). En bleu, les Etats princiers (sous protectorat).

Carte extraite du livre de D. Lapierre et L. Collins, Demain la liberté, 1975.

 

 

 

Lorsque les héros de Verne arrivent en Inde, il s’est écoulé 15 ans depuis la grande insurrection des Cipayes, mais celle-ci est très peu évoquée par Jules Verne (voir plus loin).

A Bombay, une des plus grandes villes de l’Inde, les personnages de Verne doivent prendre un train qui les mènera à Calcutta (traversant donc l’Inde dans sa largeur de l’est à l’ouest), où il doivent prendre un nouveau bateau,

Tout d’abord, l’inspecteur Fix s’est précipité à la direction de la police pour obtenir un mandat d’arrêt  - or on refuse de lui accorder si ce n’est pas la police métropolitaine (de Londres qui le décerne. Jules Verne commente : «   cette observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec les mœurs anglaises, qui en matière de liberté individuelle, n’admettent aucun arbitraire. »

Fogg se rend d’emblée à la gare du « Great Indian peninsular railway - en effet leur  voyage doit se faire dans les conditions de rapidité maximales.  La description de Bombay est  donc en grande partie faite, en énumérant ce que justement Fogg ne verra pas : «  Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni l’hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de MalebarHill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d’œuvre d’Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l’île Salcette, ces admirables restes de l’architecture bouddhiste ! »

Mais il faut bien aussi contenter le lecteur qui attend une description plus poussée des lieux parcourus. C’est donc Passepartout, qui visite un peu la ville, qui se charge de fournir au lecteur quelques aperçus sur Bombay.  Il remarque la variété des habitants à l’occasion dine célébration publique : « Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu d’européens de toutes nationalités, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis à mitre noire. C’était précisément une fête célébrée par ces Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indous, – race à laquelle appartiennent actuellement les riches négociants indigènes de Bombay. »

La fête à laquelle Passepartout assiste est « une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées d’or et d’argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec une décence parfaite, d’ailleurs. » Verne ne manque donc pas de faire figurer les célèbres bayadères dans sa description, mais en notant leur décence.

 

Bayadère dansant. Les Anglais utilisaient pour ces jeunes filles le terme de nautch girls.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

Puis Passepartout a la « la malencontreuse idée » de visiter un temple indien.

Or , » Il ignorait deux choses : d’abord que l’entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leurs chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit sévèrement quiconque en viole les pratiques d’en visiter l’intérieur ».

« Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à l’intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de l’ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups ». Le malheureux Passepartout s’enfuit après s’être débarrasse de ses poursuivants par quelques coups de poing, mais abandonnant ses chaussures.

Dans le même temps, Verne a appris à ses lecteurs que les temples indous (plutôt hindouistes ? mais Jules Verne vise peut-être autant les temples – qu’il appelle curieusement pagodes -  de la religion hindouiste que les mosquées musulmanes) sont décorés avec un « clinquant éblouissant », ce qui est modérément élogieux, mais quand même digne de l’admiration du touriste (certes peu exigeant) qu’est Passepartout, que leur accès est (parfois) interdit aux chrétiens et que la loi britannique protège avec sévérité les cultes indigènes et punit ceux qui y portent atteinte.

Or l’inspecteur Fix est présent quand Passepartout vient raconter sa mésaventure à Fogg avant de prendre le train. Il se demandait s’il devait prendre le train pour Calcutta comme eux ; l’aventure arrivée à Passepartout lui parait une  opportunité à exploiter : « Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien... Je tiens mon homme. »

 

 

À TRAVERS LES PROVINCES DE L’INDE ENCORE INSOUMISE

 

 

Voici donc Fogg et Passepartout dans le train du Great Indian peninsular railway. Ils rencontrent un officier britannique,  le brigadier général Sir Francis Cromarty, un homme d’expérience qui rejoint son nouveau commandement. Fogg lui rapporte la mésaventure survenue à Passepartout dans le temple de Bombay : « Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce genre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à ce que l’on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre domestique eût été pris... »

L’officier confirme donc, avec approbation, le soutien de la loi britannique aux religons de l’Inde

Le voyage dans ce train, symbole de l’Inde anglaise, donne lieu à des description des paysages traversés : « Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu’il traversait le pays des Indous dans un train du « Great peninsular railway ». Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel ! La locomotive, dirigée par le bras d’un mécanicien anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges.

Puis, d’immenses étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu’épouvantaient les hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées d’éléphants, qui, d’un œil pensif, regardaient passer le convoi échevelé. »

C’est aussi l’occasion d’évoquer des coutumes barbares, encore imparfaitement éradiquées :

«  … au-delà de la station de Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s’élevaient Ellora et ses pagodes admirables (…)

C’était sur cette contrée que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Etrangleurs, exerçait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en l’honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge (…)

Le gouvernement anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion, mais l’épouvantable association existe toujours et fonctionne encore. » 

J. Verne donne-t-il une description exacte de la secte des étrangleurs thugs , qui fut le cauchemar d’une partie de l’Inde anglaise dans les premières décennies du 19 ème siècle ?  Il semble qu’il présente les thugs come des fanatiques religieux, alors qu’il s’agissait surtout de criminels de droit commun unis en confrérie par certains rites.

 

Mais les voyageurs découvrent – ce que savaient déjà les habitués de la ligne - que la voie ferrée, pas encore terminée,  s’interrompt en un point : il  faut rejoindre par d’autres moyens l’autre tronçon à Allahabad. Or les autres voyageurs s’étant précipités sur tous ls transports disponibles dans la localité où la ligne s’interrompt, Fogg, Passepartout et le colonel Cromarty sont embarrassés mais Fogg finit par acheter un éléphant qui pourra les transporter tous trois, et se procure un conducteur, un jeune parsi. Celui-ci propose de passer par un chemin plus direct mais qui risque d’être plus dangereux, par une région boisée.

Cette région est ainsi évoquée par J. Verne : «  Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais n’a pu s’établir régulièrement sur un territoire soumis à l’influence des rajahs, qu’il eût été difficile d’atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias. Plusieurs fois, on aperçut des bandes d’indiens farouches, qui faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D’ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre … »

 

 

FOGG AU SECOURS D’UNE VICTIME DU FANATISME

 

 

Les voyageurs sont à mi-chemin d’Allahabad et traversent une forêt dense, lorsqu’ils entendent des bruits – se dissimulant, ils voient venir une procession.

«  … ils distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de cette cérémonie religieuse. En première ligne s’avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d’hommes, de femmes, d’enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre, interrompue à intervalles égaux par des coups de tamtams et de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras ; le corps colorié d’un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. À son cou s’enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait »

Le colonel Cromarty reconnait la déesse Kâli, déesse de l’amour et de la mort, ce qui autorise  Passepartout à plaisanter sur cette déesse de l’amour bien peu avenante.

«  Autour de la statue s’agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d’ocre, couverts d’incisions cruciales qui laissaient échapper, leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut. »

Quel est le sens de cette procession ? Ils le comprennent – du moins Cromarty, qui connait les coutumes de l’Inde -  en voyant s’avancer «une jeune femme « blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils étaient surchargés de bijoux ».

Il s’agit d’un suti (Verne écrit sutty). Leur conducteur parsi, informé de ce qui se passe dans la région, leur apprend que cette jeune femme était mariée à un rajah indépendant du Bundelkund, qui vient de mourir. Selon la tradition, elle doit être brulée vive en même temps que le corps de son mari.

 

 

Aouda conduite au lieu du sacrifice par les prêtres.  Derrière on voit le palanquin qui transporte le corps du rajah défunt qui doit être brûlé en même temps que la jeune veuve lors de la cérémonie du suti.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

« Comment ! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l’Inde, et les Anglais n’ont pu les détruire ? « 

Cromarty répond que « dans la plus grande partie de l’Inde, (…) ces sacrifices ne s’accomplissent plus, mais nous n’avons aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages incessants. »

Ainsi, nous comprenons que si les Britanniques en Inde protègent les religions , cette protection ne peut pas s’étendre aux pratiques attentatoires à la vie humaine, qui autant que possible, sont combattues jusqu’à leur disparition complète.

Le brigadier général Cromarry indique que certaines veuves refusent le suti  et doivent alors mener une vie de misère et de brimades  : « – La malheureuse ! murmurait Passepartout, brûlée vive ! – Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l’était pas, vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite par ses proches. »

D’autres, sans doute rares, acceptent sincèrement ce sacrifice et il cite le cas d’une veuve, empêchée de pratiquer le suti par l’autorité britannique, qui s’en alla sur un territoire où cette autorité ne s’exerçait pas pour accomplir le sacrifice. On peut penser qu’à notre époque, certains, pour définir la coutume du suti, évoqueraient la notion de patriarcat.

 

La veuve du rajah qui doit être brulée n’est restée mariée que trois mois avec son mari avant qu’il meure. Elle est décrite ainsi : « C’était une Indienne d’une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l’eût crue Européenne ».

Son apparente résignation au sort qui l’attend est expliquée par Cromarty : « Cela tient à ce qu’on l’a enivrée de la fumée du chanvre et de l’opium. »

Fogg annonce alors, à la surprise de Cromarty, qu’il sauvera cette femme :

« — Sauver cette femme, monsieur Fogg !… s’écria le brigadier général.

— J’ai encore douze heures d’avance. Je puis les consacrer à cela.

— Tiens ! Mais vous êtes un homme de cœur ! dit sir Francis Cromarty.

— Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j’ai le temps. »

Dans tout ce passage, Verne montre la résolution inattendue de Fogg – jusque là présenté comme parfaitement impassible et dénué d’émotions - résolution accompagnée de son flegme habituel. Ainsi lorsque Cromarty demande au conducteur de l’éléphant, un Parsi,  si on peut compter sur lui : 

« Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi. – Bien, guide, répondit Mr. Fogg. – Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris. Ainsi, voyez. – C’est vu, répondit Mr. Fogg. »

 

La tentative des personnages de Verne de délivrer la jeune veuve en s’introduisant de nuit dans le temple où elle est gardée est un échec. Pourtant Fogg et ses compagnons espéraient profiter de l’état d’ivresse des gardes : « Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l’épaisse ivresse du « hang » – opium liquide, mélangé d’une infusion de chanvre –, et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu’au temple. »

C’est finalement une mélodramatique astuce de Passe partout qui  permet de sauver la jeune femme. Il parvient à se glisser sur le bûcher où  se trouve le corps du rajah. A l’aube on amène sa veuve, pour allumer le bûcher sur lequel elle et le corps du rajah doivent être brulés ensemble. Lorsque les flammes commencent à prendre, Passepartout se dresse, saisit la jeune femme et traverse les rangs des assistants, abasourdis, qui croient que le rajah est revenu à la vie. Passepartout rejoint ses compagnons. Le plus vite possible ils montent sur l’éléphant qui part au galop, tandis que les Indiens, qui ont maintenant compris ce qui s’était passé, tirent des décharges en leur direction – mais les sauveteurs et la jeune veuve sont rapidement hors de portée des poursuites.

 

 

 

LE VOYAGE SE POURSUIT

 

 

 

Le railway de l'Inde traverse des paysages typiques (et probablement fantaisistes).

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

Fogg et ses compagnons arrivent à Allahabad où ils doivent prendre le second tronçon du chemin de fer. Fogg récompense largement le conducteur de l’éléphant – il lui paye ce qu’il lui doit et lui donne la bête. Passepartout, curieux de tout,  fait un peu de tourisme dans Allahabad «  la cité de Dieu, l’une des plus vénérées de l’Inde, en raison de ce qu’elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna, »

Cette remarque indique que Jules Verne s’est bien documenté sur la culture indienne. Il en va de même en ce qui concerne un poème cité pour décrire le charme de la jeune veuve, Aouda : « … ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne. Lorsque le roi-poète, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine d’Ahméhnagara, il s’exprime ainsi : « Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts, encadre les contours harmonieux de ses joues délicates et blanches, brillantes de poli et de fraîcheur. Ses sourcils d’ébène ont la forme et la puissance de l’arc de Kama, dieu d’amour … «  Quelques expressions du poème cité durent  émouvoir certains adolescents lecteurs du Tour du monde en 80 jours, à l’époque et plus tard : «  Sa mince et souple ceinture, qu’une main suffit à enserrer, rehausse l’élégante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste où la jeunesse en fleur étale ses plus parfaits trésors. » « …  elle semble avoir été modelée en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l’éternel statuaire .»

Mais Jules Verne revient à des critères plus occidentaux pour conclure : « Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme dans toute l’acception européenne du mot. Elle parlait l’anglais avec une grande pureté, et le guide n’avait point exagéré en affirmant que cette jeune Parsie avait été transformée par l’éducation [européenne]. » Mais pour autant, Aouda reste une Indienne ave son charme propre : « ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne. »

Bien entendu, durant le voyage , Aouda commence à ressentir un tendre sentiment pour son sauveteur Phileas Fogg (puisque c’est lui qui a insisté pour la sauver quelques soient les dangers) – tandis que Fogg ne se départit pas de son flegme. Elle éprouve aussi un sentiment de reconnaissance pour Passepartout dont le stratagème a permis qu’elle échappe à ses bourreaux.

J. Verne donne quelques indications sur l’origine d’Aouda : « … elle était, en effet, de cette race qui tient le premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis ont fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L’un d’eux, Sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement anglais. »

Mais les sauveteurs restent inquiets pour Aouda, car Cromarty estime qu’elle est en danger d’être reprise par les fanatiques si elle reste en Inde, malgré la police anglaise.

Dès lors, Fogg propose d’emmener Aouda à Hong Kong, qui est sur la route de son tour du monde, où elle pourra être confiée à un des parents de la jeun femme, justement un cousin du riche négociant Jejeebhoy dont il a été parlé.

L’arrivée à Bénarés (où les voyageurs prennent congé de Cromarty qui rejoint son commandement) permet- une nouvelle évocation des mythes indiens , avec la touche d’humour occidental qui convient : « Les légendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l’emplacement de l’ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l’espace, entre le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque plus réaliste, Bénarès, l’Athènes de l’Inde au dire des orientalistes, reposait tout prosaïquement sur le sol ».,

Le chemin de fer suit dès lors la vallée du Gange, dont la description est enchanteresse (et indirectement, à la louange de l’administration britannique ) : « … des montagnes couvertes de verdure, des champs d’orge, de maïs et de froment, des rios et des étangs peuplés d’alligators verdâtres, des villages bien entretenus, des forêts encore verdoyantes. »

Le titre du chapitre est d’ailleurs : Dans lequel Phileas Fogg descend toute l’admirable vallée du Gange sans même songer à la voir.

 

Les bords du Gange sont le cadre des dévotions des Indiens, ce qui permet à Verne une évocation du contraste entre l’Inde traditionnelle et l’Inde des Britanniques – ou mieux de leur juxtaposition : «  … des bandes d’Indous des deux sexes (…) accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s’incarne en ces trois personnes : Whisnou, la divinité solaire, Shiva, la personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le maître suprême des prêtres et des législateurs. Mais de quel œil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils considérer cette Inde, maintenant « britannisée », lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et les dévots étendus au long de ses rives ! »

Le contraste est encore plus fort avec « Monghir, ville plus qu’européenne, anglaise comme Manchester ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, (…) dont les hautes cheminées encrassaient d’une fumée noire le ciel de Brahma, – un véritable coup de poing dans le pays du rêve ! »

Enfin, faute d’y emmener ses voyageurs, Verne ne peut manquer de citer «  Chandernagor, ce point français du territoire indien sur lequel Passepartout eût été fier de voir flotter le drapeau de sa patrie ! « 

 

 

 

INTERMÈDE JUDICIAIRE À CALCUTTA

 

 

Mais nos voyageurs sont arrivés à Calcutta où une surprise les attend.

Fogg est appréhendé par un policeman, ainsi que Passepartout. Jules Verne remarque encore une fois le respect de la loi chez les Anglais : « Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise quelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes françaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d’obéir. »

Véhiculés dans une voiture de police, ils ne voient que peu de choses de Calcutta : « la voiture traversa d’abord la « ville noire », aux rues étroites, bordées de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale et déguenillée ; puis elle passa à travers la ville européenne, égayée de maisons de briques, ombragée de cocotiers, hérissée de mâtures, que parcouraient déjà, malgré l’heure matinale, des cavaliers élégants et de magnifiques attelages. »

On les conduit au tribunal où ils doivent comparaître immédiatement et après une attente d’une heure, ils sont introduits dans la salle d’audience, toujours sans savoir ce qui leur est reproché.

Verne place ici une scène amusante, suggérée par l’usage britannique de porter perruque dans les professions judiciaires :

«   Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi du greffier. C’était un gros homme tout rond. Il décrocha une perruque pendue à un clou et s’en coiffa lestement. « La première cause », dit-il. Mais, portant la main à sa tête : « Hé ! ce n’est pas ma perruque ! – En effet, monsieur Obadiah, c’est la mienne, répondit le greffier. – Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu’un juge puisse rendre une bonne sentence avec la perruque d’un greffier ! »

 

Passepartout reconnait ses chaussures brandies par le greffier en perruque du tribunal de Calcutta. A gauche de l'image, l'inspecteur Fix.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

Suit alors une des séquences les plus savoureuses du livre (sans doute sous-estimée des jeunes lecteurs qui préfèrent les épisodes d’action), fondée sur un quiproquo.

« – Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j’ai droit... – Vous a-t-on manqué d’égards ? demanda Mr. Obadiah. – Aucunement. – Bien ! faites entrer les plaignants. » Sur l’ordre du juge, une porte s’ouvrit, et trois prêtres indous furent introduits par un huissier. »

Fogg et Passepartout croient que les plaignants sont les prêtres qui s’apprêtaient à brûler Aouda lors du suti et sont ahuris de voir que ces criminels réclament l’action de la justice. Aussi lorsque le greffier appelle « le sieur Phileas Fogg et son domestique, accusés d’avoir violé un lieu consacré par la religion brahmanique. » Passepartout réagit :

« Sans doute ! s’écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime ! » Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge Obadiah. « Quelle victime ? demanda-t-il. Brûler qui ! En pleine ville de Bombay ?

– Bombay ? s’écria Passepartout. – Sans doute. Il ne s’agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay. – Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur, ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau. – Mes souliers ! » s’écria Passepartout

Evidemment les plaignants ne sont pas les prêtres qui allaient accomplir un acte interdit par la loi britannique, mais ceux du temple (que Verne s’obstine à appeler pagode) dans lequel  Passepartout avait pénétré en chaussures.

On apprend (de façon plus ou moins vraisemblable) que c’est l’inspecteur Fix, qui après avoir entendu Passepartout raconter à Fogg sa mésaventure avant de quitter Bombay, avait convaincu les prêtres de traverser l’Inde dans sa largeur pour se rendre à Calcutta , où le groupe était arrivé un peu avant Fogg et ses compagnons (retardés par l’épisode du suti) , le temps nécessaire pour mettre en branle la justice et faire arrêter Fogg et Passepartour à la descente du train. Le but de l’inspecteur est évidemment d’immobiliser Fogg en Inde, le temps que le mandat d’arrêt de la police de Londres lui parvienne.

Le juge rend son jugement : « Les faits sont avoués ? dit le juge. – Avoués, répondit froidement Mr. Fogg. – Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger également et rigoureusement toutes les religions des populations de l’Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincu d’avoir violé d’un pied sacrilège le pavé de la pagode de MalebarHill, à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7500 F).

Et comme le maître (Fogg) «  doit être tenu responsable des faits et gestes d’un serviteur à ses gages » Fogg est condamné de son côté à huit jours de prison et cent cinquante livres d’amende.  L’affaire est vite jugée au grand plaisir de Fix, dissimulé dans un coin du tribunal.

Mais Fogg n’entend pas perdre une minute de son temps si précieux : « J’offre caution. – C’est votre droit », répondit le juge. » Celui-ci en raison de la qualité d’étrangers [étrangers à l’Inde] de Fogg et de son domestique, fixe la caution pour chacun d’eux «  à la somme énorme de mille livres (25 000 F). » Fogg paye « rubis sur l’ongle ».

Voici donc Fogg et Passepartout libres ( Passepartout récupère ses chaussures tout en rechignant : elles sont cause de cette mésaventure et en plus elles lui font mal )  – ils ne pourront récupérer la caution qu’en faisant leur peine de prison. La somme que Fogg a emportée de Londres pour couvrir les frais de voyage diminue continuellement.

La séquence a montré le fonctionnement du système judiciaire anglais et son adaptation à l’Inde : respect du justiciable pour la police, respect de la police pour le justiciable (au moins s’il est Européen, nous ne saurons pas comment le système fonctionne pour les indigènes  : « Vous a-t-on manqué d’égards ? demanda Mr. Obadiah. – Aucunement. »)  Enfin, application sans faiblesse des dispositions tendant à « protéger également et rigoureusement toutes les religions des populations de l’Inde ».

 

 

 SINGAPOUR

 

 

Les voyageurs ont pris passage sur Le Rangoon, de la P&O « steamer en fer, à hélice » . Les sentiments entre Fogg et Aida progressent-ils ? Fogg garde son impassibilité et affirme que « que tout s’arrangerait mathématiquement «  « La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe ? (…). Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands yeux « limpides comme les lacs sacrés de l’Himalaya » ! Mais l’intraitable Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter dans ce lac. »

J. Verne démontre sa bonne connaissance des particularité géographiques de la mer qui sépare (ou relie) l’Inde de la Chine en mentionnant la présence des îles Andaman et leur population dangereuse : « La côte fut prolongée [longé]  d’assez près. Les sauvages Papouas de l’île ne se montrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de l’échelle humaine, mais dont on fait à tort des anthropophages. » Aujourd’hui encore le gouvernement indien interdit le débarquement sur certaines iles Andaman en raison de la dangerosité de la population  - mais celle-ci est-elle d’origine Papoue comme le dit Verne, c’est une autre question. Fidèle à ses  habitudes classificatoires,  Verne ne manque pas de placer (ou de reprendre cette appréciation à son compte) les indigènes des Andaman « au dernier degré de l’échelle humaine ».

Fix a suivi les voyageurs sur le paquebot en espérant que le mandat d’arrestation pourrait lui parvenir à l’une des escales, probablement pas à Singapour mais à Hong Kong. C’est sa dernière chance de pouvoir arrêter Fogg en territoire britannique : après  Hong Kong, «   un simple mandat d’arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte d’extradition » .

 

Le Rangoon pénètre dans le détroit de Malacca et fait bientôt escale à « Singapore » comme écrit J. Verne en reprenant l’orthographe anglaise du nom.

Singapour est décrit comme une île « ni grande ni imposante d’aspect.  (…) . Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur. C’est un parc coupé de belles routes. « Il note l’aspect exubérant de la flore. Quant à l’agglomération, il décrit des «  maisons lourdes et écrasées [des bungalows ?], qu’entourent de charmants jardins où poussent des mangoustes [il s’agit ici d’un fruit], des ananas et tous les meilleurs fruits du monde » . Le départ du paquebot permet d’évoquer « ces hautes montagnes de  Malacca, dont les forêts abritent les plus beaux tigres de la terre.»

La navigation est l’occasion pour Verne de noter que les paquebots français des Messageries françaises sont mieux conçus que ceux de la P&O qui font le service des mers de Chine et ont un problème de tirant d’eau ; ils  n’offrent donc qu’une faible résistance à la mer et risquent de chavirer par trop gros temps.

 

 

Timbre des Etablissements des Détroits (Straits Settlements) à l'effigie de la reine Victoria. Ces timbres étaient utilisés à Malacca, Penang et Singapour.

https://www.carousell.sg/hobbies-toys/stamps-prints/straits-settlements-victoria-queen/q-238/

 

 

HONG KONG

 

 

En route vers Hong Kong « petit territoire anglais détaché de la côte chinoise » , Fogg parait rester aussi froid qu’à l’accoutumé malgré la présence d’Aouda : «  Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans s’inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui.

Décidément Phileas Fogg n’avait de cœur que ce qu’il en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non ! »

Passepartout qui a complètement pris à cœur le pari de son patron (de son maitre comme dit Verne suivant les usages d’époque) et trouve qu’on ne va pas assez vite, enrage de la prudence des paquebots anglais, comparée à l’image de témérité acquise par les Américains :  « Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes !  (…) Voilà bien ces Anglais ! Ah ! si c’était un navire américain, on sauterait peut-être, mais on irait plus vite ! »

.Verne est amené à expliquer la présence des Britanniques à Hong Kong :

« Hong-Kong n’est qu’un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre de 1842, assura la possession à l’Angleterre. En quelques années, le génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à l’embouchure de la rivière de Canton, (…) maintenant la plus grande partie du transit chinois s’opère par la ville anglaise. »

Cette ville est rapidement décrite ; « Des docks, des hôpitaux, des wharfs, des entrepôts, une cathédrale gothique, un « government-house » |siège du  gouverneur] , des rues macadamisées, tout ferait croire qu’une des cités commerçantes des comtés de Kent ou de Surrey (…), est venue ressortir en ce point de la Chine ». Verne exagère peut-être le caractère anglais de Hong Kong, notant d’ailleurs « toute cette foule de Chinois, de Japonais et d’Européens, qui se pressait dans les rues ».  Il conclut qu’il « Il y a ainsi comme une traînée de villes anglaises tout autour du monde. »

 

Timbre de Hong Kong à l'effigie de la reine Victoria.

https://harmers.com/top-lots/hong-kong-queen-victoria/

 

Justement c’est dans la partie chinoise de Hong Kong que Passepartout, se promenant avec Fix, avec qui il a de bonnes relations sans savoir que celui-ci est un inspecteur de police qui suit Fogg pour l’arrêter, entrent dans une fumerie d’opium « une tabagie hantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions de francs de cette funeste drogue qui s’appelle l’opium ! Tristes millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de la nature humaine ». Verne décrit les méfaits de la drogue contre lesquels les mesures sévères prises par l’empire chinois » ont peu d’effet. « Un grand fumeur peut fumer jusqu’à huit pipes par jour, mais il meurt en cinq ans ».

Il note que ces fumeries «  pullulent, même à Hong-Kong » - malgré donc l’administration anglaise qui les tolère.

C’est dans une de ces fumeries que Fix révèle à Passepartout qu’il est inspecteur de police et que Fogg est suspecté de vol. Ils viennent d’apprendre que le départ du paquebot a été avancé au soir même au lieu du lendemain, et Passepartout a accepté de prendre un rafraichissement avant de rentrer prévenir Fogg. Déjà sous le coup de quelques verres de porto et de brandy, puis ayant fumé machinalement une pipe d’opium, il réfute les accusations de Fix avant de s’écrouler. Fix l’abandonne, satisfait car Passepartout ne pourra pas prévenir Fogg qui sera ainsi bloqué durant quelques jours à Hong Kong.

Le lendemain matin, Fogg apprend que le paquebot est déjà parti et s’étonne de la disparition de Passepartout. Sans perdre son flegme, il se renseigne pour louer un bateau qui pourra l’amener à Yokohama  - mais cette destination est trop lointaine ; par contre le patron du bateau qui discute avec Fogg propose de l’amener à Shangaï (d’où part le paquebot qui fait escale à Yokohama). Fogg embarque, accompagné d’Aouda et de Fix, qui a fait mine d’être  lui aussi désappointé du départ anticipé du paquebot , et n’a pas d’autre solution que de suivre de près Fogg pour ne pas perdre sa trace. Ils parviennent à Shangaï pour voir le paquebot de Yokohama qui s’éloigne – mais Fogg parvient à faire stopper le paquebot et s’embarque avec ses compagnons de voyage.

Pendant ce temps, Passepartout, dessoulé de sa beuverie et fumerie, s’est embarqué au dernier moment sur le paquebot au départ de Hong Kong pour Yokohama. Il est donc arrivé, seul et sans ressources à Yokohama et a trouvé un engagement dans une troupe de saltimbanques. Lors de la représentation de la troupe,  il retrouve  parmi le public M. Fogg et Aouda – arrivés deux jours après lui et qui ont un peu de temps à perdre avant le départ de leur paquebot. Les trois voyageurs  réunis embarquent sur le paquebot pour San Fransisco, toujours accompagnés par Fix  à qui Passepartout, le reconnaissant à bord du paquebot, assène  un magistral coup de poing avant d’accepter de conclure avec lui une sorte de pacte de non-agression.

 

 

 

 

À TRAVERS L’AMÉRIQUE : MŒURS AMÉRICAINES

 

 

Les voici maintenant aux Etats-Unis : ce pays, en développement constant et accéléré, attirait l’attention du public européen. J. Verne doit donc fournir à ses lecteurs les renseignements  qu’ils attendent.

 

La description de San Fransisco donne au lecteur français la vision d’une ville dynamique et assez différente des grandes villes qu’il connait, par son aspect moderniste : tout y semble plus grand et plus aéré qu‘en Europe même si le style des églises est (évidemment) importé d’Europe : « … larges rues, maisons basses bien alignées, églises et temples d’un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en briques ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, « cars » de tramways, et sur les trottoirs encombrés, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens. »

L’évolution rapide de San Fransisco est rappelée, par rapport à son passé récent de ville pionnière et dangereuse  : « Passepartout fut assez surpris de ce qu’il voyait. Il en était encore à la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et des assassins (…) cet ensemble de rues et d’avenues, se coupant à angles droits, entre lesquels s’épanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans une boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode des coureurs de placers [emplacements de mines d’or], plus d’Indiens emplumés, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen doués d’une activité dévorante. »

                                                    

Passepartout et le lecteur français découvrent des usages inconnus en France : « Le rez-de-chaussée de l’hôtel était occupé par un immense « bar », sorte de buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huîtres, biscuit et chester s’y débitaient sans que le consommateur eût à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut « très américain » à Passepartout. »

Les mœurs politiques américaines donnent lieu à un épisode pittoresque : Fogg, Passepartout, , Auda et Fix -qui ne les quitte pas, se trouvent à un moment de leur visite de San Fransisco pris dans une foule considérable, ou deux groupes s’opposent et en viennent aux mains. Fogg et ses compagnons sont malgré eux entrainés dans la bagarre ; un des meneurs de la foule veut asséner à Fogg un formidable coup de poing et c’est Fix qui le reçoit , s’étant mis en avant pour protéger Fogg (puisqu’il souhaite qu’il parvienne sain et sauf en Angleterre où le policier pourra procéder à son arrestation).

Fogg et l’auteur des coups échangent de brèves invectives, chargées d’animosité nationale :

« Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond mépris. – Englishman ! répondit l’autre. »

Ils échangent leurs noms et se défient en duel si l’occasion les remet en présence,  ce qui permet à Verne d’indiquer : « … Mr. Fogg était de cette race d’Anglais qui, s’ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se battent à l’étranger, quand il s’agit de soutenir leur honneur. » « Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas Fogg [à Fix] . Il ne serait pas convenable qu’un citoyen anglais se laissât traiter de cette façon. »

Le pourquoi de cette quasi émeute est destiné à faire sourire les lecteurs français car il s’agissait d’un meeting organisé pour une élection d’un fonctionnaire, selon les règles américaines. «  L’élection d’un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg. – Non, monsieur, d’un juge de paix. »

 

 

LE TRANSCONTINENTAL – LES MORMONS

 

 

Voici les voyageurs dans le train transcontinental (en fait l’un des tronçons qui constituent une ligne ininterrompue) , nouvelle occasion de dépeindre l’esprit d’entreprise et de progrès technique des Américains

« Ocean to Ocean » – ainsi disent les Américains – et ces trois mots devraient être la dénomination générale du « grand trunk », qui traverse les États-Unis d’Amérique dans leur plus grande largeur. »

Jules Verne salue le rôle de Lincoln dans l’achèvement du chemin de fer transcontinental ; « Le président Lincoln, de si regrettée mémoire » - J. Verne, vigoureusement opposé à l’esclavage, ne peut que louer la mémoire du grand président dont le nom est attaché à l’abolition de l’esclavage.

Il décrit l’esprit l’efficacité américaine (lui opposant implicitement les pesanteurs des pratiques européennes ; « Les travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette activité américaine, qui n’est ni paperassière ni bureaucratique. La rapidité de la main-d’œuvre ne devait nuire en aucune façon à la bonne exécution du chemin. »

Bien entendu il admet quelques restrictions dans cet éloge de l’activité américaine : « Dans ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions, tout se fait « carrément », les villes, les maisons et les sottises. »

 

Les wagons sont confortables, notamment lorsqu’ils se transforment en wagons-couchettes :

« Il n’y avait plus qu’à se coucher et à dormir – ce que chacun fit, comme s’il se fût trouvé dans la cabine confortable d’un paquebot –, pendant que le train filait à toute vapeur à travers l’État de Californie. »

 

Wagon-couchette dans le chemin de fer transcontinental américain. Fix et Passepartout discutent.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

J. Verne décrit une des caractéristiques des Etats-Unis qui attirait la curiosité du public européen, même s’il s’agissait d’une minorité, la secte religieuse des Mormons. « … le gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques indépendants. Il s’était rendu maître de l’Utah, et l’avait soumis aux lois de l’Union, après avoir emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès. » Il développe l’histoire des Mormons à travers une conférence donné dans le train par un des Elders (aînés) de la secte, conférence à laquelle assiste Passepartout (qui assiste à  la conférence jusqu’au bout, les autres participants s’étant éclipsés).

Les voyageurs font d’ailleurs un arrêt à Saly Lake city, la capitale de l’Utah et des Mormons :

«  Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les rues étaient presque désertes, — sauf toutefois la partie du Temple, qu’ils n’atteignirent qu’après avoir traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui s’explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames »

L’esprit boulevardier* de Verne apparait quand, au dernier moment, un Mormon grimpe dans le train. Passepartout lui demande combien de femmes il a : « … à la façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine au moins.

« Une, monsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et c’était assez ! »

                                                                 

                                                                 * Expression fréquente à l'époque. « Qualifie un état d’esprit de légèreté dans le divertissement théâtral par opposition à l’académisme des théâtres officiels. » (Wiktionnaire) ; les théâtres où on donnait des comédies légères  étaient nombreux sur les  boulevards parisiens surtout au 19 ème siècle.

 

 

LES SIOUX

 

 

A propos de difficultés que rencontre le train sur son parcours, et des moyens proposés pour résoudre ces difficultés, Jules Verne souligne l’esprit téméraire des Américains, qui ne va pas jusqu’à l’oubli total du danger ;   « Et d’ailleurs, avec les habitudes d’insouciance des Américains, on peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l’être »

Comme on sait, le train est attaqué par les Sioux juste au moment om Fogg ayant retrouvé par hasard le colonel Proctor (son adversaire de san Fransisco), ces derniers vont se battre en duel au pistolet dans un compartiment vidé en vitesse de ses occupants. On pourrait s’attendre à un développement nourri de Jules Verne sur l’existence des tribus indiennes, le conflit avec les pionniers américains, le refoulement des Indiens (bien engagé au moment où il écrit). Non, on trouve moins de renseignements sur les Indiens que sur les Mormons. Les Indiens n’apparaissent que pour  fournir la matière à un épisode dramatique, ce sont les méchants indispensables à l’action.

Passepartout se retrouve prisonnier des Indiens, après avoir accompli un acte de bravoure consistant à séparer les wagons de la locomotive dont les mécaniciens blessés, sont inconscients, ce qui permet à un détachement de l‘armée américaine d’intervenir avant que les wagons soient emportés dans une zone désertique. Fogg ensuite, se met sur la piste des Indiens avec une escouade de soldats pour sauver Passepartout, qui lui a rendu tant de services et qui vient de sauver le convoi en détachant les wagons. Ce faisant il n’hésite pas à sacrifier ses chances de gagner son pari : « Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New-York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée : « C’est mon devoir ! » il n’avait pas hésité. »

Passepartout est délivré par Fogg et le petit groupe des voyageurs, dont fait toujours partie Fix, est de nouveau réuni.

 

 

 

PARI PERDU ? PARI GAGNÉ

 

 

Ils pourraient reprendre leur voyage en train, sinon que le train est déjà reparti après des péripéties qu’on ne rapportera pas. C’est avec un traineau à voile que Fogg et ses compagnons rejoignent Omaha, nœud de communication d'où ils peuvent prendre un autre train

Fogg arrive néanmoins à New-York trop tard pour prendre le paquebot pour l’Angleterre. Il s’embarque alors à bord d’un navire de commerce qu’il finit par acheter pour l'utiliser à son gré (il fait couper toutes les superstructures en bois pour alimenter les machines en combustible). Mais en débarquant sur le sol britannique,  Fix peut procéder à son arrestation immédiate – faisant perdre à Fogg, de très peu, son pari, du moins en apparence. Verne entretient le suspense jusqu’à la fin. Fogg, qui croit avoir perdu son pari (et au moment où Passepartout redoute qu’il commette un suicide), accepte de se marier avec Aouda ;  l’inversion est ici complète puisque selon les règles de l’époque, c’est l’homme qui doit présenter sa demande en mariage :

« – Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit la main au gentleman, voulez-vous à la fois d’une parente et d’une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ? » Mr. Fogg, à cette parole, s’était levé à son tour. Il y avait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. »

On remarque que Fogg, cet Anglais a la fois typique et hors du commun, épouse une Indienne, certes tout à fait occidentalisée – ce genre de mariage devait être rare dans la réalité (et mal considéré)*.

                                                        * Les unions entre Indiens et Anglais (en Inde)  avaient été relativement  courantes au 18 ème siècle et au début du  19 ème siècle (mais il s’agissait plus de concubinage que de mariage); elles avaient fini par devenir socialement très mal acceptées dans le courant du 19 ème siècle et n'existaient encore que pour les catégories les plus modestes (soldats, employés des chemins de fer), donnant naissance à une population de métis dénommés '"Anglo-Indiens" (la confusion est possible entre ces métis et les Anglais "pure souche" résidant en Inde, appelés aussi Anglo-Indiens). Ces métis étaient exposés à être repoussés des deux côtés et à vivre en cercle fermé. Le romancier John Masters a exposé avec talent les réactions de cette population lors de l'indépendance de l'Inde dans son roman Bhowani Junction (La Croisée des destins), 1954, dont George Cukor tira un film avec Ava Gardner et Stewart Granger).

 

Pourtant le parti n’est pas perdu puisque Passepartout découvre  accidentellement, en allant fixer avec le pasteur une date pour le mariage de son maître,  que les voyageurs ont un jour d’avance en raison du décalage horaire. Mais sans le savoir, ils ont laissé filer le temps et l’heure fatidique se rapproche ;  il n’ya pas une minute à perdre puisque le pari consistait à être présent à la date et à l’heure convenues, dans le salon du Reform Club où attendent les autres membres qui ont fait le pari avec Fogg.

« Et le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, allait-il  [Fogg] apparaître, comme le dieu de l’exactitude, sur le seuil du salon du Reform-Club ? »

Oui. « Phileas Fogg apparaissait, suivi d’une foule en délire qui avait forcé l’entrée du club, et de sa voix calme : « Me voici, messieurs », disait-il. »

Verne peut conclure, avec la légèreté « boulevardière » qui le caractérise parfois, après avoir montré Fogg heureux avec Aouda, désormais son épouse : « L’excentrique gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et d’exactitude.

Qu’avait-il rapporté de ce voyage ? Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n’est une charmante femme, qui – quelque invraisemblable que cela puisse paraître – le rendit le plus heureux des hommes ! En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du monde ? »

                                                 

 

Fogg entre dans le salon du Reform Club juste à l'heure prévue pour son pari, suivi d'une foule enthousiaste que contiennent les domestiques en livrée.

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

LE BLOC ANGLO-SAXON

 

 

Finalement Le Tour du monde en 80 jours présente assez peu de pays ou territoires dépendants: la Grande-Bretagne, où l’aventure débute, l’Egypte por la traversée du canal de Suez , Aden, l’Inde, Hong-Kong , Singapour, le Japon avec Yokohama et enfin les Etats-Unis.

Jules Verne fait quelques observations sur le Japon qui  est en voie de modernisation à l’époque (début de l’ère Meiji) : le fait que Passepartout s’engage à Yokohama – il est vrai,  ville portuaire en relations avec l’Occident - dans une troupe d’acrobates dirigée par un Américain est un exemple d’ouverture du Japon à l’Occident

Même si Jules Verne ne décrit pas la France ans son voyage celle-ci n’est pas oubliée en la personne de Passepartout, « ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers », Parisien débrouillard , volontiers facétieux et dévoué à son « maitre » dès qu’il a compris le caractère élevé de ce dernier. Jules Verne en fait un portrait évidemment sympathique ou même flatteur. Verne, qui est de son temps, reste fidèle à l’attitude qui sera longtemps dominante d’être fier de son pays et de ses habitants : il fait parfois preuve d’un patriotisme volontiers cocardier (mais en restant discret).

Hormis cela,  Jules Verne s’attache surtout à ce que pourrait appeler le bloc anglo-saxon (la Grande-Bretagne, représentée par Londres, et les territoires de l’empire britannique) d’un côté et les  Etats-Unis de l’autre. Ces deux blocs concentrent l’essentiel des remarques sur les institutions et la psychologie des habitants.

Pour la Grande-Bretagne, le caractère dominant des institutions et des habitants parait être pour Jules Verne le respect de la loi – c’est du moins la perception de l’auteur. On le voit à diverses reprises. Fogg défère aux ordres du policeman à Calcutta, car « pour tout Anglais, la loi est sacrée ». Fix ne peut procéder à l'arrestation de Fogg sans mandat établi par l'autorité compétente car il est tenu par l'« observance rigoureuse de la légalité », qui garantit le respect des libertés individuelles. En Inde, les Britanniques appliquent « sévèrement » les lois qui protègent les religions et pratiques « indigènes ». Evidemment cette protection ne s’étend pas aux coutumes criminelles qui sont pourchassées comme le suti (sacrifice des veuves) ou les activités des bandes d’assassins thugs – avec d’ailleurs plus ou moins de succès car certaines activités criminelles persistent encore,  du moins dans les régions reculées et donc sur lesquelles l’autorité britannique s’exerce plus faiblement voire pas du tout.

 

S'agissant du comportement individuel, on peut hésiter sur la question de savoir si Fogg représente l’Anglais typique - des classes supérieures -  avec son flegme permanent et son refus de céder aux émotions – sauf quand l’amour l’emporte enfin. Verne exagère les caractéristiques d’impassibilité de Fogg ( «  Il se fût frotté les mains, s’il eût été dans sa nature de faire un mouvement inutile. ») pour créer un personnage qui pousse à l’extrême les qualités anglaises (ou présumées telles) mais qu’on ne rencontre pas aussi « chimiquement pur » dans la réalité. D’ailleurs Verne souligne que Fogg est un « excentrique » ce qui signifie bien que son comportement est nettement en-dehors de la moyenne.

L’Anglais des classes moyennes serait plutôt l’inspecteur Fix, tenace et fidèle aux  devoirs de sa profession quels que soient ses états de conscience.

 

 

 

AU REFORM CLUB

 

 

Jules Verne montre aussi une caractéristique de la vie anglaise des classes supérieures (à l’époque) qui est la vie de club*. Un Anglais des classes supérieures appartient à un club où il passe une partie de son temps, généralement en fin de journée mais aussi souvent, la soirée, dîner compris. Certains, comme Fogg (qui est célibataire et sans occupation professionnelle),  y passent même une grande partie de la journée.  Un peu curieusement, Fogg est membre du Reform Club. C’est un club réservé à une élite sociale, mais aussi un club politique formé pour appuyer le mouvement de réforme électorale qui a fait entrer la Grande-Bretagne dans l’ère du suffrage universel. Le club était donc lié quasi organiquement au parti libéral, à l’initiative des réformes : si un membre du club, député libéral, « traversait la chambre » pour se rallier aux conservateurs, on attendait de lui  qu’il donne sa démission du club. Cet aspect politique n’est pas développé par Jules Verne.

                                                                             * Il existe évidemment des clubs qui recrutent dans les classes moyennes mais les plus prestigieux sont évidemment réservés aux classes supérieures.

 

Il se limite à remarquer l'aspect monumental du club, «  vaste édifice, élevé dans Pall-Mall, qui n’a pas coûté moins de trois millions à bâtir », le luxe de sa décoration : «  un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge », « le grand salon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées ».  De même il note sa tréquentation choisie (mais non aristocratique - bien que de nombreux lords libéraux soient à l'époque membres du club*) : les partenaires de jeu de Fogg sont des « personnages riches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres les sommités de l’industrie et de la finance ».

                                                                              *  Aujourd'hui le club, toujours ouvert  à des membres appartenant à l'élite sociale et économique, continue à  se dire fier de son esprit libéral et progressiste (« proud of its liberal-minded and progressive character ») -  site du club https://www.reformclub.com/The_Club. Ouvert  aux femmes depuis 1981, il compte parmi ses membres la reine consort Camilla.

 

Car au club, Fogg joue aux cartes dès que ses partenaires habituels sont arrivés;  ceux-ci ont une occupation professionnelle (un ingénieur, des banquiers, un brasseur, un administrateur de la Banque d'Angleterre), à la diférence de Fogg qui est rentier. Ils arrivent ponctuellement à 6 heures dix et peuvent commencer peu après une partie avec Fogg.

Fogg et ses partenaires (faut-il dire ses amis?) jouent au whist, ce jeu qui précéda le bridge dans la bonne société. Verne fait bien attention à ne pas faire de Fogg un joueur dans le mauvais sens du terme, ce qui pourrait être délicat envers ses jeunes lecteurs : « Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son caractère.»

Et quand il gagne, évidemment Fogg donne ce qu'il a gagné à des oeuvres charitables.  

Verne note les menus substantiels mais typiquement anglais qui sont servis à Fogg dans la salle-à-manger du club, ouverte par neuf fenêtres sur un parc, le thé choisi spécialement pour les membres du club,  les domestiques empressés et silencieux qui apportent ses journaux à Fogg (Le Times non coupé, que Fogg coupe lui-même avec dextérité) ou ses boissons rafraichies par de la glace « venue à grands frais des lacs d’Amérique ».

Verne  peut conclure : « Si vivre dans ces conditions, c’est être un excentrique, il faut convenir que l’excentricité a du bon ! »

 

 

Le hall d'entrée du Reform Club. Le club fut construit entre 1837 et 1841 par le grand architecte sir Charles Barry. Portraits et bustes des grands hommes du libéralisme décorent les lieux.

https://www.wga.hu/frames-e.html?/html/b/barry/index.html

« The Club will forever be associated with Jules Verne's novel Around the World in Eighty Days, as the place where the idea of this incredible journey was conceived and the famous bet made...» (le Club sera associé à tout jamais avec le roman de Jules Verne (...) comme l'endroit où l'idée de ce voyage incroyable fut conçue et où le fameux pari fut fait).

Site du Reform Club. https://www.reformclub.com/The_Club/History_Architecture

 

La bibliothèque du Reform Club.

https://the-reform-club-1.wheree.com/

 

 

L’ESPRIT AMÉRICAIN

 

Les populations soumises à l’empire sont extrêmement variées mais nous examinerons plus en détail ce que Jules Verne dit de la population des Indes, pour laquelle il y a un grand nombre d’observations.

S’agissant de Hong Kong ou Singapour, J.  Verne signale rapidement le caractère commerçant des populations de ces villes (ou l’élément chinois est prépondérant). Il insiste sur  l’aspect cosmopolite de ces cités où les Européens côtoient d’autres peuples - c’est aussi le cas à Aden, bien que cette ville n’ait pas l’importance commerciale des deux autres.

Aux Etats-Unis, bien que la population soit majoritairement anglo-saxonne, l’impression générale est très différente par rapport au mode d’existence anglais.

Un épisode est réservé à une institution américaine qui a dû paraitre remarquable à Verne (bien qu’il ne se livre pas à un développement théorique) c’est l’élection de certains fonctionnaires ou magistrats. La bagarre générale qui a lieu à San Fransisco pour l’élection d’un modeste juge de paix (qui plus est, un magistrat supposé justement aplanir les querelles parmi les citoyens) n’est sans doute pas de nature à faire l’éloge de cette règle des élections généralisées. Pourtant Jules Verne parait favorable aux institutions américaines (les plus démocratiques de l’époque si on met de côté la situation des noirs et des Indiens !) – simplement la population  est encore mal dégrossie, d’où sa remarque sur « ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions ».

L’autre caractéristique des Etats-Unis est une activité économique débordante, et un esprit d’initiative qui ne connait pas le risque (ou plutôt ne se soucie pas du risque). On le voit lorsqu’un incident survient sur la ligne de chemin le train doit traverser un pont qui menace de s’effondrer ; les passagers d’accord avec le mécanicien décident de lancer le train à toute vitesse sur le pont de façon qu’il puisse passer grâce à l’élan pris – ce qui arrive, et le pont s’écroule dès que le train est passé. Passepartout est sidéré que personne n’ait  pensé à faire descendre d’abord les passagers pour faire passer le train à vide, mais telle est la mentalité américaine ; lui-même lors de la traversée vers San Fransisco déplorait la vitesse prudente du paquebot anglais en disant : si c’était un paquebot américain, on chargerait au maximum les soupapes, au risque d’exploser.

L’expansion américaine et le phénomène des « villes-champignons » (qui se construisent en peu de temps) sont  caractérisés par Jules Verne en quelques formules : ainsi le chemin de fer transcontinental est présenté comme destiné « à relier entre elles des villes et des cités qui n’existaient pas encore ». « Le sifflet de la locomotive (…)  allait bientôt les faire surgir du sol américain ».

Plus loin dans l’ouest, le train passe « par des villes aux noms antiques*, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de maisons encore ».

                                                              * Allusion à la coutume de donner aux villes des noms tirés de l’Antiquité ou de la géographie européenne.

 

La hardiesse des Américains est aussi présentée lors de la dernière partie du voyage : Fogg a pris un bateau de commerce, l’Henrietta,  puisqu’il a raté le paquebot pour l’Angleterre. A bord il fait enfermer le capitaine, après avoir gagné l’appui de l’équipage, pour faire mettre le cap sur l’Angleterre à la place de la destination initiale du bateau, Bordeaux. Mais vient un moment où il n’y a plus de charbon pour alimenter la chaudière. Fogg décide d’utiliser toutes les parties en bois du bateau ; il rachète le bateau au capitaine pour pouvoir mettre à exécution son projet. Satisfait de la transaction, le capitaine (ou plutôt l’ancien capitaine et propriétaire) exprime son admiration : « – Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous. »

Ce qui est plus haut compliment pour le capitaine n’est évidemment pas ressenti comme tel par Fogg – mais Verne ne tombe pas si loin : malgré les différences d’attitudes, Anglais et américains sont du même sang, tenaces et prêts à se confronter au danger quand les difficultés exigent audace et esprit d’initiative.

Peut-être plus américain qu’anglais (du moins pas chez les Anglais de bonne éducation) est l’appât du gain, donné par Verne comme une caractéristique américaine (un cliché alors débutant mais qui aura une large carrière devant lui) :  « On n’est pas Américain sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine émotion. » (à propos du capitaine à qui Fogg offre cette somme pour racheter son bateau).

 

Enfin, Verne fait un sort à l’importance aux Etats-Unis de la religion, notamment des formes dissidentes de la religion, à travers les passages qu’il consacre aux Mormons. Cette curiosité pour les mormons, leur prophète assassiné par une foule hostile, leur exode jusqu’à leur terre promise (l’Utah), leur polygamie, était fréquente en Europe*.

                                                             * On la retrouve notamment quelques années après Verne, dans le premier livre de Conan Doyle dédié au personnage de Sherlock Holmes,  Une étude en rouge (1887). Plus primesautier, Oscar Wilde, qui visita Salt Lake city, note que le grand temple des Mormons (le Tabernacle) est très vaste : 10 familles y tiennent à l’aise (le lecteur d’abord surpris, sourit puisqu’il réalise qu’en raison de la polygamie, les familles mormones sont supposées être immenses).

 

 

LES COLONISATEURS ET LES POPULATIONS DOMINÉES

 

 

Si on revient au titre (et sujet principal) de cette étude, la colonisation (ou le colonialisme) on peut remarquer qu’en dépit de grandes différences, les Britanniques et les Américains doivent faire face à des situations similaires : ils doivent administrer des territoires sur lesquels vivent des populations plus ou moins hostiles. Aux Etats-Unis la colonisation présente un caractère particulier, puisque les Américains sont engagés dans le peuplement d’un territoire d’un seul tenant, qu’ils contestent aux populations déjà établies, forçant celles-ci à se soumettre ou à disparaitre. Mais ces populations sont peu nombreuses par rapport à l’immensité du territoire, de sorte que les Américains d’origine européenne vont de façon prévisible, prendre l’avantage sur celles-ci et en faire des minorités d’abord potentiellement dangereuses, puis inoffensives.

En Inde, la situation d’opposition entre Anglais (comme on dit à l’époque) et populations locales est identique, mais pas le cadre de cette opposition : les Anglais ont leur propre pays et n’ont aucune intention de peupler l’Inde – ils y seront toujours peu nombreux – mais de la soumettre à leur domination et de l’administrer, dans leur propre intérêt mais de plus en plus, dans le discours officiel,  pour le bien des Indiens. Ces derniers divisés en nombreuses ethnies et religions, sont une telle masse humaine, déjà à l’époque, que toute idée d’un remplacement de population aurait été, en tout état de cause, absurde et  irréalisable.

Or, Jules Verne prend comme il les trouve ces oppositions entre peuple blanc (européen ou d’origine européenne) et peuples indigènes. Il ne se demande pas quelle est la légitimité  des Américains ou des Anglais à dominer les Indiens d’Amérique ou les Indiens d’Inde. Il parait aller de soi que, par le droit du plus fort, les Européens se sont installés sur ces territoires et qu’ils les administrent non seulement dans leur intérêt mais dans l’intérêt de la civilisation (les remarques sur les thugs, le suti, sont la preuve de l’esprit civilisateur des Anglais qui mettent fin à des pratiques sauvages).

En fait, possession vaut droit et la justification (a posteriori) du droit des colonisateurs est qu’ils font progresser la civilisation : Jules Verne est ici (implicitement puisqu’il n’expose pas cette théorie) dans la ligne dominante de son époque.

S’agissant de l’Amérique, Verne ne s’interroge à aucun moment sur les raisons des Indiens de s’opposer à l’avancée des Blancs dans les plaines centrales et dans l’Ouest, représentée  par le grand chemin de fer transcontinental – en attendant d’autres manifestations d’appropriation.  Dans l’est, la question des Indiens ne se pose déjà plus. Si les Indiens attaquent le train, c’est que c’est leur habitude : « Ces hardis Indiens n’en étaient pas à leur coup d’essai, et plus d’une fois déjà ils avaient arrêté les convois. »

Pourtant pas de qualificatif de « sauvages » pour les Indiens, même si la description de leurs agissements montre chez eux la sauvagerie, voire l’ animalité,  qui ressort de la comparaison utilisée par Verne : « En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. » Ce rapprochement avec les animaux est aussi présent dans la présentation du parcours de la voie ferrée : « Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les fauves. »

 

Les Indiens Sioux attaquent le chemin de fer transcontinental. 

Illustration de Benett pour Le Tour du monde en 80 jours, édition Hetzel.

 

 

LES INDIENS DE L’INDE ANGLAISE

 

 

Bien différents sont les Indiens d'Asie, peuple (divers) de vieille civilisation comme le prouve les évocations poétiques dont on a parlé plus haut, par exemple le poème du roi-poète,  Uçaf Uddaul qui célèbre les charmes de la reine d’Ahméhnagara.

 L'identité des mots pour désigner les Indiens d'Amérique (aujourd'hui souvent appelés Amérindiens) et les Indiens d'Asie est fâcheuse. Jules Verne emploie semble-t-il indifféremment les mots « Indou » (sans h) et « Indien »,  mais dans La Maison à vapeur (livre dont on va parler plus loin), il parait réserver le mot « Indou » plus particulièrement aux populations de religion hindouiste, par opposition aux musulmans : «  une population de deux cents millions d’habitants, dont cent douze millions appartenaient à la religion indoue », «  les cartouches étaient destinées aux soldats indous ou musulmans de l’armée indigène ».  « Indien » pris comme adjectif s'applique à tout ce qui concerne l'Inde : « la péninsule indienne », « la faune indienne », y compris ce qui relève de l'Inde anglaise : « la police indienne ». Mais Verne reprend aussi  le mot « anglo-indien  », en usage chez les Britanniques pour qualifier ce qui relève particulièrement de l'Inde anglaise : « la police anglo-indienne ». Le mot composé, comme dans l'usage anglais, est aussi utilisé comme nom pour désigner les Anglais qui résident en Inde : « un calme que l’on chercherait vainement à Simla ou à Dorjiling [Darjeeling]*, où les Anglo-Indiens abondent » (La Maison à vapeur).

                                                                 * Ces stations de montagne étaient fréquentées par les Anglais à la saison chaude - notamment, une grande partie de  l'administration de l'Inde, vice-roi en tête, prenait ses quartiers d'été à Simla.

 

La culture indienne est évoquée à plusieurs reprises, chaque fois avec des qualificatifs élogieux qui témoignent du respect que lui porte Verne : ainsi il déplore que Fogg n’ait pas eu le temps (ni l’envie) de voir à Bombay « la splendide pagode de Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones,  les chefs-d’œuvre d’Éléphanta, ni ses mystérieuses hypogées, cachées au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l’île Salcette, ces admirables restes de l’architecture bouddhiste ». Ailleurs ce sont « Les temples merveilleux qu’enrichissait l’inépuisable ornementation de l’architecture indienne » ; « … on n’aperçut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale … » .Au pire,  on trouve parfois une légère restriction  lorsque Verne évoque le « clinquant éblouissant  de l’ornementation brahmanique » de « l’admirable pagode de Malebar-Hill », mais les termes élogieux l’emportent.

Les rites religieux sont présentés avec respect : dans le Gange, les pèlerins  « accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. »

Dans la population indienne, certains éléments sont particulièrement présentés avec éloge : « Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indous. »* 

                                                               * On observe la corrélation entre civilisés et austères...

 

Aouda, qui est Parsie,  a été éduquée à l’anglaise et que rien ne la distingue d’une Européenne. Le plus ou grand écart avec le modèle européen semble (sans que ce soit développé) le critère de jugement de J.  Verne sur les populations indigènes.

Ces descriptions respectueuses ou élogieuses contrastent vigoureusement avec les mots utilisés pour décrire la partie fanatique de la population, celle qui réside dans les régions reculées, encore peu soumises voire pas du tout, à la domination britannique  : «  Toute cette partie du haut Bundelkund (...)  est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue », «  … on aperçut des bandes d’Indiens farouches, qui faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède [l’éléphant loué par Fogg et ses compagnons] . D’ailleurs, le Parsi [le conducteur de l’éléphant] les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. »

Cette présentation défavorable culmine avec les fanatiques qui veulent sacrifier Aouda. La religion indienne (du moins un aspect de celle-ci) apparait alors sous un aspect repoussant : «  … une statue hideuse (...). Cette statue avait quatre bras, le corps colorié d’un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. À son cou s’enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées (…)

« La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l’amour et de la mort. »

« … un groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d’ocre, couverts d’incisions cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut. »

 

A l’opposé de ces groupes sauvages et fanatisés, il existe une population qui semble débonnaire et heureuse sous la domination britannique comme les bayadères  que Passepartout voit à   Bombay, dansant «  merveilleusement, et avec une décence parfaite » . Les prêtres du temple profané (involontairement) par le même Passepartout ne sont pas non plus des fanatiques. Ils font valoir leurs droits en justice comme il est de règle chez les peuples civilisés et l’administration britannique protège leurs droits.

Jules Verne ne s’étend pas sur la situation économique et sociale des masses paysannes indiennes. Il « survole » le pays » et ce qu’il décrit parait globalement satisfaisant, comme la vallée du Gange : «  La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades… » ; « des champs d’orge, de maïs et de froment, (…), des villages bien entretenus ». A peine si l’implantation d’une ville industrielle et quasiment entièrement britannique (il est vrai que c’était plutôt exceptionnel) lui inspire une formule critique : « un véritable coup de poing dans le pays du rêve ! » - notons l’expression pour qualifier l’Inde éternelle, plus que britannique, mais que la présence britannique n’a pas détruite : Jules Verne ne s’interroge pas sur le point de savoir si la réalité de l’Inde est en discordance avec cette image somme toute flatteuse.

 

 

UN PEU D’HISTOIRE

 

 

Dans la plupart de ses livres, Verne introduit des rappels historiques, qui, autant que les précisions géographiques, permettent aux lecteurs jeunes et moins jeunes d’avoir une connaissance aussi exacte que possible pour des livres de divertissement ou d’aventures,  des pays que visitent les personnages. Mais Le Tour du monde est très succinct en ce qui concerne l’Inde (et comme n l’a vu, encore plus en ce qui concerne les Indiens d’Amérique).

En 1857, soit 15 ans avant le moment où Jules Verne publie son Tour du monde (l’action étant contemporaine de la publication) l’Inde anglaise été bouleversée par une insurrection de grande ampleur qui parut un moment menacer le maintien des Anglais en Inde. Le tour du monde en 80 jours se borne à rappeler cet épisode très succinctement :

«  Depuis 1756 — époque à laquelle fut fondé le premier établissement anglais sur l’emplacement aujourd’hui occupé par la ville de Madras* — jusqu’à cette année dans laquelle éclata la grande insurrection des cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle s’annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs au prix de rentes qu’elle payait peu ou point ; elle nommait son gouverneur général et tous ses employés civils ou militaires ; mais maintenant elle n’existe plus, et les possessions anglaises de l’Inde relèvent directement de la couronne. » (sauf erreur Verne ne cite même pas la date de l’insurrection (1857 - les opérations de reconquête se sont poursuivies en 1858 et au début de 1859 pour les dernières d'entre elles);  pour lui, le principal résultat de l’insurrection est d’avoir mis fin au gouvernement de la compagnie des Indes, remplacé par le gouvernement direct de la Grande-Bretagne**

                                                  * Ici Jules verne commet une erreur de date : « Madras est l'un des premiers avant-postes de la Compagnie britannique des Indes orientales (…)  La ville est fondée en 1639 lorsque la compagnie choisit Madraspattinam, un petit village de pêche, pour s'y installer. » (Wikipédia, art. Compagnie britannique des Indes orientales)

                                                   ** Il a d’ailleurs signalé plus tôt que les officiers de l’armée britannique aux Indes étaient « tous chèrement appointés, même à présent que le gouvernement [britannique]  s’est substitué aux droits et aux charges de l’ancienne Compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7,000 francs, brigadiers à 60,000, généraux à 100,000 »; dans une note, il fait l’ observation que  les fonctionnaires civils sont encore mieux payés.

 

 

Pourtant la révolte des Cipayes* faillit emporter l’Inde anglaise – ou du moins donna cette impression quoique la révolte n’ait pas concerné toute l’Inde mais les provinces du centre-nord et une partie seulement de la population.

                                                                    * Il existe diverses désignations de cet événement. En anglais on trouve Sepoy Mutiny, Indian Mutiny, the Great Rebellion, the Revolt of 1857, the Indian Insurrection, et même First War of Independence (on se demande quelle est la seconde ?). Le mot Mutiny (mutinerie) s’explique du fait que la révolte est à l’origine une mutinerie des soldats indiens de la Compagnie des Indes. En France, révolte des Cipayes est la désignation la plus courante.

 

Le résultat , au-delà des traumatismes d’une lutte marquée par beaucoup d’atrocités de part et d’autre, fut un changement politique qui parait de peu d’importance pour les esprits actuels : l’Inde, administrée jusque là par la Compagnie des Indes orientales, une société privée (mais sous le contrôle de l’Etat britannique)*, passa sous le l’autorité directe  du « gouvernement de la reine » - donc de l’Etat britannique, changement opéré en 1858. Désormais, hormis pour les Etats princiers où l’autorité britannique n’exerçait qu’une protection plus ou moins étroite, les décisions pour l’Inde anglaise étaient prise par le gouvernement à Londres, sous le contrôle du Parlement britannique (il n’y aurait pas avant longtemps d’embryon de Parlement indien) et l’autorité britannique était représentée sur place par un vice-roi entouré de « secrétaires » - en fait des sortes de ministres chargés d’attributions techniques (l’éducation, les eaux et forêts etc).

                                                         * Plus qu’une compagnie commerciale, ce qu’elle était à l’origine, la Compagnie des indes était devenue un »opérateur » comme on dirait aujourd’hui, de l’Etat britannique, une sorte d’établissement public avec des actionnaires privés.

 

Dans une proclamation remarquable, la reine Victoria informa ses sujets indiens du changement, affirmant qu’elle gouvernerait (évidemment la reine ne gouvernait rien personnellement, c’était son gouvernement qui agissait en son nom) dans le respect des coutumes et des religions des habitants.  Quelques années après la date de notre roman, le Premier ministre Benjamin Disraeli fit attribuer à la reine, par vote du Parlement britannique, le titre d’impératrice des Indes (1877) – mais le terme d’empire des Indes était déjà employé fréquemment.

Jules Verne sera amené dans le cours de sa carrière littéraire, à reparler des Indes. Il situe son livre, La Maison à vapeur, dans ce pays *.

                                                         * Publié en feuilleton dans le Magasin d'éducation et de récréation du 1er décembre 1879 au 15 décembre 1880 et en librairie le 15 novembre 1880 chez Hetzel (Wikipédia).

 

 

LA MAISON À VAPEUR 

 

 

Non seulement l’Inde, à travers plusieurs provinces, est le cadre géographique du roman, mais le scenario (ou l’argument) trouve son origine dans la Révolte des Cipayes. L’un des personnages centraux, le colonel Munro, a perdu sa femme lors de la révolte des Cipayes. Une dizaine d’années après la révolte, son ami l’ingénieur Banks propose à Munro et d’autres amis un voyage très original dans une sorte de caravane tirée par une machine à vapeur qui se présente sous l’apparence d’un éléphant ; Banks avait conçu cette « maison à vapeur » pour un maharadjah excentrique et l’a rachetée à bas prix après la mort du commanditaire. Les voyageurs vont parcourir les provinces du nord de l’Inde jusqu’aux contreforts de l’Himalaya et s’arrêter au passage dans certains des hauts lieux de la révolte des Cipayes comme Cawnpore, où des familles britanniques furent massacrées (dont la femme de Munro dans  l’histoire).

Mais la révolte des Cipayes n’apparaît pas dans le livre que comme le prétexte de « retours en arrière » ;  le développement de l’action lui est intimement lié puisque l’un des protagonistes historiques de la révolte, le rajah dépossédé Nana-Sahib, est aussi un des personnages principaux du livre. Nana-Sahib a disparu après la révolte et la date et les circonstances de sa mort restent inconnues à ce jour. Jules Verne imagine qu’il souhaite se venger du colonel Munro (qui dans le roman, aurait tué de sa main la compagne de Nana-Sahib). Nana-Sahib suit à la trace les voyageurs avant de s’emparer d’eux pour les mettre à mort.  C’est donc – de façon exceptionnelle - un personnage réel (mais dont on ne sait ce qu'il est devenu) que Jules verne utilise pour son livre comme personnage de premier plan dans l’intrigue.

Jules Verne expose ainsi les projets d'insurrection  de Nana-Sahib, qui paraissent déraisonnables dans une Inde tranquille, 10 ans après le début de la révolte des Cipayes :

«  Mais qu’espérait donc Nana Sahib ? Depuis huit ans, la révolte des Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais s’était peu à peu substitué à l’honorable Compagnie des Indes et tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte que celle de l’Association des marchands. De la rébellion, il ne restait plus traces, pas même dans les rangs de l’armée native, entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi les basses classes de l’Indoustan ? »

Dans un passage remarquable, Verne montre Nana-Sahib, proscrit dont la tête est mise à prix dans toute l'Inde, qui s'apprête à partir à cheval après avoir discuté avec quelques partisans dans les grottes d'Ellora :

« À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses hennissements aux fauves effarés des jungles.

Le nabab avait arrêté son cheval, et, d’une voix forte, la main tendue vers le train qui fuyait :

« Va, s’écria-t-il, va dire au vice-roi de l’Inde que Nana Sahib est toujours vivant, et que ce railway, œuvre maudite de leurs mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs ! »

 

 

LA RÉVOLTE DES CIPAYES

 

 

.Jules Verne doit, pour l’information de ses lecteurs, revenir sur les causes et les circonstances de la révolte des Cipayes. Relatant les épisodes de révolte qui ont précédé la grande insurrection de 1857  (épisodes circonscrits à des révoltes de militaires indiens de la compagnie des Indes, et non révoltes populaires d’ampleur), il note :

«  Au fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. »

« Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs. Mais qu’ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et le brisent. »

Verne est  loin de prendre systématiquement le parti des Anglais dans son explication de l’antagonisme entre Anglais et Indiens.

 

On remarque que Verne met au premier plan dans les raisons de des révoltes contre les Britanniques, des sentiments de fierté nationale et non des causes sociales ou économiques – l’exploitation économique de l’Inde par les Britanniques ne joue ici aucun rôle, du moins dans le récit de Verne. De fait les acteurs principaux de la révolte de 1857 furent les cipayes , ces mercenaires de l’armée britannique, relativement privilégiés, et un certain ombre de princes mécontents de la politique britannique à leur égard, qui entrainèrent dans leur révolte leurs vassaux et dépendants.

Les masses indiennes furent-elles concernées dans cette révolte qui de plus, fut restreinte à quelques régions – il est vrai très vastes - du centre-nord ? Jules Verne le remarque d’ailleurs ; « Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être coûté l’Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait provoquer la chute de l’honorable Compagnie des Indes. » «  … il convient de bien établir que cette révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des villes, cela est certain, s’en désintéressèrent absolument. En outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l’Inde centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d’Oude. » Jules Verne énumère (sans être exhaustif) les territoires et les souverains locaux qui restèrent fidèles aux Britanniques et combattirent la rébellion, « fidèles aux lois de l’honneur militaire, et, pour employer l’expression usitée par les natifs de l’Inde,« fidèles au sel ».

La compagnie des Indes administrait jusque là  le territoire indien – il est vrai sous le contrôle du gouvernement britannique qui nommait les plus hauts fonctionnaires de l’Inde. Après la révolte, la gestion de la compagnie fut mise en cause* et son autorité fut totalement transférée au gouvernement britannique : «  Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues, annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d’Angleterre, prenait le sceptre de l’Inde, dont, quelques années plus tard, elle allait être couronnée impératrice » (Jules Verne, La Maison à vapeur).

                                                                    * Elle avait déjà été mise en cause en 1855.

 

Enfin,  Jules Verne rappelle les atrocités commises lors des événements;  d'une part celle des rebelles, entre autres le célèbre massacre de Cawnpore :

« Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs centaines de personnes [des femmes et des enfants britanniques] ( ...) sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres du Nana lui-même [Nana-Sahib], qui appela à son aide les bouchers musulmans des abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent précipités dans un puits, resté légendaire. »

Et « … tant d’autres massacres isolés, dans les villes et les campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère d’atrocité ! »

Ces tueries engendrent des représailles aussi atroces de la part des Britanniques :

« À ces égorgements, d’ailleurs, les généraux anglais répondirent aussitôt par des représailles, – nécessaires sans doute, puisqu’elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi les insurgés, – mais qui furent véritablement épouvantables.»

« À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi les Cipayes, mais dans les rangs de l’humble population, que des fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage. À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de cent vingt mètres carrés. À Cawnpore (...), le colonel Neil obligeait les condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque tache de sang restée dans la maison où les victimes [les femmes et enfants britanniques massacrés sur ordre de Nana-Sahib] avaient péri. C’était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le déshonneur.»

Finalement, tout en admettant la nécessité de la répression, Jules Verne est réservé sur l'excès de celle-ci  (sans prendre une position trop marquée) : « Total fait, au commencement de l’année 1859, on estimait à plus de cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs [Cipayes] qui périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au parlement anglais. »*

                                                                 * Benjamin Disraeli, l’adversaire conservateur habituel du libéral Gladstone (ils devaient ensuite alterner au poste de Premier ministre), semble aussi avoir protesté contre l’étendue de la répression. S’agissant des chiffres des victimes (de la répression ou des événements en général ?) les historiens récents ont pu donner d’autres chiffres.

 

Le colonel Munro et ses amis se dirigent vers le mémorial des victimes de Cawnpore, construit sur l'emplacement du Bibi-Ghar, un pavillon où les femmes et enfants  britanniques ont été enfermés puis masssacrés sur ordre de Nana Sahib lors de la Révolte de 1857.  Les amis du colonel veulent lui épargner cette douleur (puisque dans l'histoire Munro pense que sa femme a été victime du massacre du Bibi-Ghar) :

«  Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit le bras comme pour l’arrêter.

Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d’une voix horriblement calme :

« Marchons ! dit-il.

— Munro ! je t’en prie !…

— J’irai donc seul. »

Il n’y avait pas à résister. Nous nous sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins bien dessinés et plantés de beaux arbres. »

Illustration de Benett pour La Maison à vapeur, de Jules Verne, édition Hetzel.

 

 

Le colonel Munro à genoux devant le puits dans lequel ont été jetées les victimes du massacre, sur l'emplacement duquel un monument a été érigé en 1860.

Illustration de Benett pour La Maison à vapeur, édition Hetzel.

 

Le mémorial de Cawnpore, avec l'ange de la Pitié (ou de la Résurrection ?) du sculpteur Marochetti.  La statue fut placée sur l'orifice du puits, comblé, et entourée d'une clôture néo-gothique (avec des éléments orientalisants) du colonel sir Henry Yule. Après l'indépendance de l'Inde, la statue de l'ange et la clôture furent déplacées dans l'enceinte de l'eglise du Mémorial pour éviter le vandalisme. 

Photo de Samuel Bourne,  vers 1860.

Wikipédia, article Révolte des Cipayes, https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_des_cipayes#/media/Fichier:Cawnpore_Memorial,_1860.jpg

 

 

 

UNE JUSTIFICATION IMPLICITE DE LA COLONISATION

 

 

Bien moins précis sur les circonstances et conséquences de la colonisation que La Maison à vapeur, Le tour du monde en 80 jours  se borne à constater la présence des Anglais en Inde et les difficultés causées par quelques territoires encore imparfaitement soumis à la domination anglaise, ou encore des coutumes ou des activités criminelles (les bandes de thugs) non encore complètement éradiquées.

Il n’est pas exagéré de dire que pour Jules Verne (comme pour ses contemporains) le fait de la colonisation va de soi, qu’il n’a pas besoin de longues explications ni surtout de justifications : au mieux, les  changements survenus dans le sens d’une plus grande civilisation (comme la suppression de coutumes barbares) suffisent à justifier le fait colonial, de même que les activités commerciales à Hong Kong ou Singapour , bénéfiques par définition, ainsi que dans une moindre mesure à Aden, base de ravitaillement des steamers.

De la même façon, l’ expansion des Etats-Unis sur les terres jusque là occupées par des Peaux-Rouges se passe de justification explicite : elle est évidente par elle-même, son existence est sa justification se confondent. Qui pourrait contester que le « grand chemin de fer » transcontinental, est comme le dit J. Verne, un « instrument de progrès et de civilisation » ? Le fait que les peaux-rouges attaquent fréquemment les trains est une illustration de leur nocivité : ces populations apparaissent alors comme un simple obstacle au progrès. Jules Verne n’a pas besoin d’en dire plus. Encore capable d’être une force de nuisance en 1872, les Indiens d’Amérique sont condamnés  car il est bien connu qu’on n’arrête pas le progrès en marche. Jules verne n’a pas besoin de l’écrire, ses lecteurs jeunes et moins jeunes de son époque (et des époques suivantes)  le comprennent d’eux-mêmes.

Déjà, lors de l’inauguration du grand chemin de fer transcontinental en 1867, au point de jonction de ses deux tronçons principaux, où «  s’arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-président »,  « les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle d’une petite guerre indienne » : les Indiens – encore dangereux - commençaient à servir de spectacles  aux Américains d’origine européenne – en attendant d’être refoulés dans les réserves qui leur seraient attribuées et décimés par les maladies.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

En choisissant comme point de départ et d'arrivée de son livre le Reform Club, Jules Verne, peut-être inconsciemment, a choisi un symbole exact du monde qu'il décrit : avec son architecture néo-classique triomphale, le Reform Club, temple du libéralisme, est une image de l'Angleterre impériale qui domine le monde au 19 ème siècle et impose ses valeurs. Fogg, ce gentleman tranquille qui, sans les obligations de son pari, n'aurait jamais quitté sa confortable maison londonienne ni les salons feutrés du Reform Club,  n'a pas besoin d'être un colonisateur lui-même. Il traverse le monde comme s'il traversait ce qui lui appartient plus ou moins, un monde sur lequel l'Angleterre a mis son empreinte impériale qui semble destinée à durer.

Le Tour du monde en 80 jours présente une image du monde déjà largement colonisé. Dans la partie du monde que traversent les héros, les caractéristiques remarquées par Jules Verne ne pourront que s’accentuer :  les parties de l’Inde qui étaient encore hors du contrôle britannique lui seront assujetties (même s’il s’agit d’Etats princiers s’auto-administrant) ;  les cités commerçantes de Hong Kong et Singapour deviendront de plus en plus des centres actifs d’activités économiques ; le Japon accroitra son ouverture au monde occidental – au point d’apparaitre bientôt comme un rival de de même monde occidental ;  les Etats-Unis se développeront à un rythme toujours plus rapide jusqu’à être une puissance de premier plan.

Jules Verne regarde ce qu’il appelle le progrès et la civilisation en marche et, comme quasiment tous ses contemporains, il ne songe pas à s’interroger ou à émettre des objections. Du moins, pas pour le moment. Ses dernières oeuvres seront plus réservées, mais c'est une autre histoire.

Non seulement les contemporains de Jules Verne prenaient le monde tel qu’il était (avec la supériorité des Occidentaux sur les autres peuples),  mais ils  considéraient que son évolution - vers plus de progrès technique et de civilisation conçue selon les normes occidentales -  était une évolution pour le mieux. 

 

Dîner dans une salle du Reform Club, 2025, Global Awards Program.

https://goglobalawards.org/photos-of-the-special-awards-program/

 

 

APPENDICE 1

 

 

Sur la distinction  Anglais/Britannique, une réflexion du célèbre historien Eric Hobsbawm (1917-2012), recueillie lors d'un entretien : 

«  …je lui demande laquelle de ses deux influences culturelles majeures – allemande* et britannique – est la plus importante. Il me répond qu’il se sent « Britannique » (« depuis le temps que je vis ici »), à défaut de pouvoir se dire « Anglais » (« mon père se disait Anglais, mais ce n’est plus possible de nos jours, car être Anglais, cela renvoie à une identité ethnique »). »

                                                               [Hobsbawn, né en Egypte,  avait vécu à Vienne puis à Berlin jusqu'en 1933]

Philippe Marlière, Une visite chez Eric Hobsbawm, 2005

 https://www.revuepolitique.be/une-visite-chez-eric-hobsbawm/

 

 

 

APPENDICE 2

 

On a pensé utile de joindre ici quelques passages de Jules Verne qui concernent les équivalences monértaires entre les livres sterling, les francs et les dollars à l'époque. Il suffit ensuite de rechercher l'équivalence entre francs de 1872 et euros actuels pour avoir une idée approximative des montants évoqués dans le roman.

 

Fogg veut louer, puis achète un éléphant : 

«  Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F) l’heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ? Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l’Indien ne se laissait pas tenter. La somme était belle, cependant. En admettant que l’éléphant employât quinze heures à se rendre à Allahabad, c’était six cents livres (15 000 F) qu’il rapporterait à son propriétaire. Phileas Fogg, sans s’animer en aucune façon, proposa alors à l’Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d’abord mille livres (25 000 F) (…) enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge d’ordinaire, était pâle d’émotion. À deux mille livres, l’Indien se rendit. »

 

Fogg paie la caution au tribunal de Calcutta :

 «  J’offre caution.

— C’est votre droit, » répondit le juge.

Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge, « attendu la qualité d’étrangers de Phileas Fogg et de son domestique, » fixer la caution pour chacun d’eux à la somme énorme de mille livres (25 000 F).

C’était deux mille livres qu’il en coûterait à Mr. Fogg, s’il ne purgeait pas sa condamnation.

« Je paie, » dit ce gentleman. »

 

Les dépenses du voyage :

«  En effet, depuis qu’il avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu’en primes, en achat d’éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait déjà semé plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route … »

«  … plus de sept mille livres (175 000 F) manqueraient au sac à bank-notes ! »

 

Fogg prend passage sur le navire Henrietta, puis offre d'acheter le navire : 

« Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux ?

— Non, quand même vous me paieriez deux cents dollars !

— Je vous en offre deux mille (10 000 F).

— Par personne ?

— Par personne. »

 

«  – Brûler mon navire ! s’écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait même plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars (250 000 F). – En voici soixante mille (300 000 F) ! »

 

 

28 novembre 2025

QUI SE SOUVIENT DE JOHN DICKSON CARR ?

QUI SE SOUVIENT DE JOHN DICKSON CARR ?

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit.]

 

 

 

 

Peut-être le titre est-il exagéré. Il y a beaucoup de lecteurs qui apprécient Dickson Carr, et en France, les livres traduits de cet auteur n’ont jamais été aussi nombreux par rapport à ce qu’ils étaient disons en 1970 ou 1980.

Néanmoins John Dickson Carr n’est pas un auteur sur la liste des best-sellers, ni en France ni dans les pays anglo-saxons, où ses livres ont d’abord été publiés en langue originale. Il s’agit de ces écrivains qui disposent d’un noyau solide d’admirateurs, même si tout ce qu’il a publié n’est pas du même niveau, loin de là.

Nous allons donc explorer les caractéristiques de cet auteur classique de romans policiers, notamment à travers quelques romans.

 

 

L’ÂGE D’OR DU ROMAN D’ÉNIGME

 

 

Nous avons déjà indiqué  l’essentiel à connaître pour une présentation de John Dickson Carr pour quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler de lui : c’est un auteur de romans policiers, et un auteur classique dans ce domaine, à tous les sens du mot.

Ajoutons son époque ; il est né en 1906, mort en  1977 et sa grande période d’activité va des années 30 aux années 50, quoiqu’il ait continué à écrire jusqu’aux années 70, mais de plus en plus rarement.

Nous avons dit que c’était un auteur classique à tous les sens du mot; en effet, certains ouvrages de John Dickson Carr sont considérés comme des classiques du roman policier (des ouvrages importants du  genre policier, qui ont marqué ce genre de littérature) et aussi, il est représentatif du roman policier dit classique, au sens d’une forme qui a été prépondérante à un moment, le roman d’énigme, centré sur la découverte d’un coupable (que les amateurs anglo- saxons appellent whodunnit, déformation de who has done it, qui l’a fait, qui est le criminel).

Ce genre de roman a eu comme  modèle les récits de Sherlock Holmes, de Conan Doyle à la fin du 19 ème siècle et parmi ses auteurs les plus caractéristiques au  20 ème siècle Agatha Christie et bien d’autres noms, connus des amateurs :  Ellery Queen, Dorothy Sayers, Van Dine, Stanley Gardner, etc. Ce qui caractérise ces romans* est une intrigue relativement compliquée, rendant évidemment difficile l’identification du coupable, et généralement l’intervention d’un enquêteur doté d’une personnalité remarquable, souvent accompagné d’un faire-valoir plus prosaïque : le couple Sherlock Holmes-Docteur Watson fut ici encore le modèle, mais les auteurs abandonnèrent bientôt cette dualité.

                                                         * Nous disons romans mais il peut aussi s’agit de nouvelles ou de courts romans - que les Anglo-Saxons appellent novelette. (la nouvelle, elle, étant la short story). Mais par sa brièveté, la nouvelle permet mal d’entrer dans toutes les complications des intrigues que permet le roman. La plupart des auteurs de romans d’énigme ont aussi écrit des nouvelles.

 

Les circonstances du crime devaient, pour fixer l’intérêt des lecteurs, être aussi originales  que possible ; les personnages, souvent conventionnels, appartenaient généralement aux classes supérieures - plutôt ce que les anglo-saxons appellent upper middle classes – des rentiers, ces professions libérales, des membres de la petite aristocratie rurale, des officiers en retraite, des universitaires, des journalistes – sans doute à l’image des lecteurs des romans policiers de l’époque, les classes populaires étant réduites à quelques caractères secondaires ou aux domestiques.

Dans ce cadre général du roman policier « classique » qui atteint sa pleine vitesse de croisière après la première guerre mondiale, comment apparait John Dickson Carr au moment où celui-ci et en pleine mesure de ses moyens (disons vers 1935) ? Comme les autres auteurs, il situe son action dans le même cadre social de la classe moyenne supérieure.

Comme les autres auteurs, il privilégie un enquêteur qui apparait dans presque tous ses romans (sous les réserves qu’on va voir) ; ce modèle est incontournable à l’époque, chaque auteur de romans policiers s’identifie par son enquêteur fétiche (et les personnages qui gravitent autour) : par exemple, Philo Vance dans les romans de S. S Van Dine (années 20), Ellery Queen, jeune enquêteur surdoué (premier roman en 1929) dans les romans dont la particularité d’être signés justement du nom d’Ellery Queen, une originalité très  payante en termes publicitaire, qui classe à part l’auteur dans l’attention du lecteur*.

                                                                       * En fait les auteurs sont deux cousins, Dannay et Lee. Dans les romans mettant en scène Ellery Queen (surtout les premiers), celui-ci est un dilettante qui apporte son concours aux enquêtes de son père, inspecteur de la police de New-York.

 

On ne peut omettre peut-être le plus célèbre de ces détectives de papier, Hercule Poirot, le héros favori d’Agatha Christie, qui inventera plus tard une autre enquêtrice, Miss Marple, archétype de la vieille fille de province – et tant d’autres qui furent plus ou moins célèbres en leur temps (et le restent chez les amateurs) comme Lord Peter Wimsey de Dorothy Sayers, ou l’inspecteur chinois de la police de Honolulu, Charlie Chan, dans les romans d’Earl Derr Biggers. Puis on verra apparaitre vers 1935 l’avocat Perry Mason créé par Erle Stanley Gardner : ce personnage fut promis à une très longue carrière – relayée par la télévision. Rex Stout se joint à cette cohorte avec le personnage de l’enquêteur Nero Wolfe, obèse, amateur d’orchidées, qui quitte rarement sn luxueux appartement new-yorkais, laissant la partie physique du travail à son collaborateur le débrouillard Archie Goodwin.

Dans le monde anglo-saxon, on utilise volontiers le mot sleuth (limier) pour désigner les détectives des romans d'énigme.

Chez Dickson Carr, l'enquêteur est en fait double. En effet, dans les romans qu’il signe sous son nom, l’enquêteur est (très fréquemment) le Dr Gideon Fell – ce n’est d’ailleurs pas le premier enquêteur crée par Dickson Carr, on en reparlera. Mais Carr publie aussi des livres sous le pseudonyme assez transparent de Carter Dickson. Pour ces livres il crée, presqu’en même temps que le Dr Fell, un autre personnage d’enquêteur, sir Henry Merrivale, apparaissant dans presque tous les livres signés Carter Dickson.

Des auteurs de romans policiers semblent avoir ressenti le besoin , comme Dickson Carr, de créer d’autres enquêteurs, dans des livres parus sous le même nom d’auteur ou sous un nom d’auteur différent : on a cité Miss Marple (Agatha Christie) ; Erle Stanley Gardner alternera  (à ses débuts) les romans mettant en scène l’avocat Perry Mason avec ceux mettant en scène le District Attorney  Doug Selby, puis créera d’autres enquêteurs (la patronne d'une agence de détectives privés, Bertha Cool, et son adjoint Donald Lam), pour des livres publiés sous le pseudonyme d’A. A. Fair, ce qui n’empêchera pas les livres mettant en scène Perry Mason de devenir pléthoriques, comparés à une production industrielle par leur auteur même. Ajoutons  sans prétendre être exhaustif,  les livres parus sous la signature de  Patrick Quentin* .mettant en scène Peter et Iris Duluth (les enquêteurs sont ici en couple) : les auteurs créent en même temps un autre enquêteur le Dr Westlake, dans des livres publiés sous le nom de Jonathan Stagge.

                                                     * Il s’agit en fait de deux auteurs dont l’un avait commencé à publier des romans policiers sous le nom de Quentin Patrick (et d'un autre pseudonyme) !

 

Ainsi, avec ses deux enquêteurs favoris, le Dr Fell et sir Henry Merrivale (dont on va évidemment reparler) Dickson Carr et son alias Carter Dickson, sont dans la norme des auteurs du moment.

Qu’est-ce qui les en distingue alors, quelle est sa marque personnelle ?

 

 

LE CRIME INSOLITE

 

 

On a dit que les romans de ce qu’on pourrait appeler  l’âge d’or du roman d’énigme se caractérisent par les circonstances du ou des crimes (il y en a rarement un seul par roman), qui doivent être (dans l’idéal) les plus surprenantes, les plus éloignées du quotidien, disons les plus « inventives » de façon à surprendre le lecteur et à constituer un bon marqueur de l’originalité de l’auteur.

Nous ne donnerons qu’un ou deux exemples : dans le roman d’Ellery Queen, The Chinese Orange Mystery (1934, traduit en français sous le titre L’Orange de Chine ou également Le Mystérieux Mr. X), la victime, un homme de 60 ans environ,  est retrouvée assassinée dans le salon d’attente d’un éditeur new-yorkais ; jusque-là rien de surprenant, mais pourquoi l’assassin (qui d’autre sinon lui ?) a-t-il pris le soin de déshabiller la victime et de lui remettre ses vêtements à l’envers, et de faire passer à travers son col de part et d’autre deux lances africaines qui décoraient le salon, tandis que les tableaux ont été aussi retournés face au mur ? Ces circonstances sont d’autant plus insolites que l’action pend place dans le décor ultra-policé de l’appartement et des bureaux d’un éditeur et collectionneur, tous les protagonistes étant des New-Yorkais bien élevés et distingués. Evidemment les raisons de cette mise en scène seront aussi celles qui doivent permettre d’identifier la victime - qui est inconnue de tous a priori, sauf du coupable - et ultimement le coupable, à condition qu’Ellery Queen soit capable de trouver la bonne explication.

Dans une autre thématique, le détective, doit parfois résoudre des crimes en série. Dans The Bishop muder case (1929, traduit en français sous le titre Le Fou des échecs), probablement le meilleur roman de ceux écrits par S. S. Van Dine, le détective Philo Vance est confronté à des meurtres successifs qui sont accomplis selon une mise en scène qui fait référence à une comptine pour enfants (ce que prend soin de préciser à chaque fois une inscription trouvée sur les lieux du crime).

Les auteurs de l’âge d’or n’ont pas tous cédé à cette exigence du crime insolite, voire sensationnel :  Agatha Christie ou Erle Stanley Gardner  présentent presque toujours des crimes très anodins et placent ailleurs l’intérêt de leurs livres : dans les motifs psychologiques des personnages, dans les circonstances fortuites ou voulues qui « embrouillent » la façon dont le crime a été commis et égarent les enquêteurs, etc.

Dickson Carr est lui un adepte du crime insolite, en lui donnant, dans les meilleurs de ses livres, un ancrage fantastique (ou semi-fantastique). Il est notamment un spécialiste des meurtres en chambre close : du fait que le crime a été commis dans un lieu supposé hermétiquement clos, dans lequel nul n’a pu pénétrer sauf la victime, le crime prend vite une tournure fantastique puisqu’aucun humain semble n’avoir pu le commettre.

Le crime en chambre close apparait pour la première fois (semble-t-il) avec la nouvelle d’Edgar Poe, Double assassinat dans la rue Morgue (1841) : une mère et sa fille sont horriblement assassinées dans une pièce fermée de l’intérieur*. Puis  Le Mystère de Big Bow d’ Israël Zangwill (1891) en donne une version considérée comme classique (ce livre  n’a été traduit qu’assez récemment en France)**, avant Gaston Leroux  et son Mystère de la Chambre jaune (1907). Dès lors, de nombreux auteurs affrontent leur savoir-faire à l’énigme en chambre close avec plus ou moins de bonheur ou d’originalité. Evidemment le mot « chambre » ne doit pas être pris au pied de la lettre et le crime peut avoir eu lieu dans n’importe quel lieu clos ou en apparence impossible d’accès, même en plein air.

                                                              * Les spécialistes citent aussi comme précurseurs la nouvelle de Mérimée, La Vénus d'Ille, et une nouvelle de Balzac, Maître Cornelius - mais ces nouvelles ne présentent pas le caractère fondateur de celle de Poe avec son enquête policière.

                                                              ** I. Zangwill a écrit des livres mettant en scène la communauté juive à laquelle il appartenait et qui ont été comparés au style de Dickens. Lui-même partisan des idées socialistes, il a situé Le Mystère de Big Bow dans les milieux socialistes de la fin du 19 ème siècle, ce qui rend le livre original du fait de cet ancrage politique. Il joua un rôle important dans le mouvement sioniste - où il fut en désaccord avec Herzl sur l’installation des Juifs en Palestine.

 

Illustration par Daniel Vierge pour la nouvelle d'Edgar Poe, Double assassinat dans la rue Morgue,  édition française  (vers 1870  ou 1884 ?).

Articles Wikipédia Double assassinat dans la rue Morgue  et Daniel Vierge.  

 

 

 

De la sorte, l’énigme n’est pas seulement « qui a commis le crime ? » (whodunit) mais « comment ? » (howdunit dans le jargon des spécialistes) – la découverte de comment a été commis le crime pouvant (éventuellement) déboucher sur l’identification du coupable, seul à avoir pu utiliser la méthode du crime.

Dans ses livres, pour agrémenter le caractère impossible du crime en local clos,  Dickson Carr n’a jamais lésiné sur les circonstances de nature à renforcer l’ambiance fantastique : évocation de vieilles légendes, malédictions familiales, indices faisant référence au surnaturel ou à des pratiques occultes…

C’est sa marque de fabrique, au moins dans ses romans les plus réputés*.

                                                                    * Dans un article sur Dickson Carr publié en 1951 dans le magazine The New Yorker (le titre « deux auteurs dans un grenier » fait allusion à la dualité Dickson Carr/Carter Dickson), l’auteur écrit : « La principale différence de Carr avec l'école anglaise [de romans policiers, représentée notamment par Agatha Christie] réside dans sa fascination pour les fantômes. La sorcellerie et la démonologie occupent une place de choix dans son arsenal littéraire. C'est cette obsession pour Halloween qui le distingue de ses pairs. » (article reproduit ici : https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/new-yorker-on-john-dickson-carr-1951/).

 

On peut trouver curieux qu’un Américain ait été plus fasciné par l’occulte que des Anglais – encore que ce ne soit pas si étonnant (penser aux films d’horreur faisant appel aux maisons hantées, aux possessions diaboliques etc, qui sont une spécialité américaine). L’auteur de l’article précité rappelle que Dickson Carr fut élevé en Pennsylvanie, où les paysans d’origine hollandaise croient aux sorcières et aux sortilèges – il ajoute toutefois avec humour que dans sa jeunesse, Carr évita les sorcières.

NB - Sur la littérature policière relative aux chambres closes, voir notamment une introduction à un dossier sur le site Fabula : Maxime Decout et Caroline Julliot, Espaces fermés, lectures ouvertes : la chambre close comme dispositif narratif, interprétatif et symbolique, https://www.fabula.org/colloques/document15071.php

Sur ce même site, un article consacré aux chambres closes de Dickson Carr : Nicolas Bareït, Architecture du miracle : les chambres closes de John Dickson Carr https://www.fabula.org/colloques/document15093.php

 

LA JEUNESSE D’UN AUTEUR

 

 

 

 John Dickson Carr lisant et fumant (cette dernière  habitude  n'a pas dû être étrangère à la maladie dont il devait mourir) avec une rapière posée près de lui. On sait que Carr pratiquait l'escrime. 

https://booknode.com/auteur/john-dickson-carr/photos

 

 

 

Il existe (à notre connaissance) peu d’informations sur la jeunesse de John Dickson Carr. Celui-ci est né en  1906 aux Etats-Unis (bien qu’il ait ensuite longtemps vécu en Grande-Bretagne au point de passer à tort pour Anglais), dans une famille bourgeoise. Son père était un homme de loi qui fut élu député. Une anecdote montre le jeune Dickson Carr enfant, déclamant  du Shakespeare devant les invités de son père. Dickson Carr découvrit à cette époque l’univers des romans d’évasion  et surtout le plus remarquable des auteurs du genre policier, en fait le premier classique, Arthur Conan Doyle et son personnage emblématique, Sherlock Holmes, avec ses manies et son aptitude pour les raisonnements déductifs. Il apprécia aussi Edgar Poe ou Stevenson, et les nouvelles de l’Anglais G. K. Chesterton, mettant en scène un enquêteur original, le père Brown, un ecclésiastique catholique (Chesterton était catholique et ses œuvres sont imprégnées par sa foi) aussi intuitif que capable de raisonnement et, en tant que prêtre, bon connaisseur de l’âme humaine.

Après avoir fait ses premières armes littéraires en écrivant très jeune des articles dans la presse locale, Carr fit des études supérieures peu concluantes dans une Université privée. Puis, avec le soutien de sa famille, il vint à Paris vers 1927. Dans le Paris des années folles, il y avait beaucoup d’Américains mais Dickson Carr n’appartenait pas aux milieux intellectuels qui se pressaient dans quelques lieux de Montparnasse ou du Quartier latin. Il est probable qu’en tant que jeune bourgeois disposant de moyens suffisants*, il se plaisait plus à visiter le Paris historique qui exerçait une fascination sur lui. Il y développa probablement ce qui allait être une caractéristique de son œuvre, le goût de l’histoire et des ambiances historiques. Il fréquenta aussi, plus que les théâtres donnant des pièces  classiques ou modernes, le théâtre du Grand-Guignol dont les intrigues  sanguinolantes exercèrent sur lui une attraction certaine.

                                                           * L’article paru dans le New Yorker en 1951 décrit Carr à Paris, habillé avec élégance et logé dans un appartement coquet dans un quartier bourgeois.

 

Riche de quelques expériences et connaissances sur la vie et sur l’histoire, il envisagea désormais que sa vie pourrait être celle d’un écrivain, aux ambitions modestes : non pas un écrivain  faisant réellement une œuvre littéraire et s’adressant aux lecteurs par l’originalité de la pensée et du style, mais un auteur de romans d’évasion ou de distraction comme ceux qu’il affectionnait, ceci dans le style dominant à l’époque, c’est-à-dire le roman policier d’énigme.

Après quelques essais de nouvelles, il publia son premier roman, intitulé It Walks by night  en 1930 traduit tardivement en français sous le titre Le marié perd la tête).  Le titre (littéralement traduit : ça marche de nuit) avec le sujet représenté par le neutre It, suggérait une créature non-humaine arpentant les rues de Paris la nuit, car c’est à Paris (un Paris assez superficiel – ou restreint à quelques endroits inquiétants) que Carr situa son premier roman et plusieurs de ceux qui suivirent.

Pour affronter les criminels, Carr créa un personnage d’enquêteur, le directeur de la Sûreté parisienne, Bencolin.

C’était une forme d’originalité (encore que légère) de choisir un enquêteur officiel comme « héros » (ou personnage principal chargé de débrouiller les fils de l’intrigue) puisque la plupart des auteurs préféraient choisir pour enquêteur un détective non-officiel, exerçant pour l’amour de l’art et le plaisir de résoudre des énigmes (comme Philo Vance ou Ellery Queen) ou bien exerçant à titre rémunéré mais avec suffisamment de surface sociale pour être considéré comme exerçant une profession honorable et quasi libérale, comme Sherlock Holmes ou, dans les années 20, Hercule Poirot. Ce type de « détective privé » n’avait rien à voir avec les détectives privés qu’on trouvera par la suite, exerçant leur activité dans des sphères plus modestes de la société, ayant un petit bureau – généralement dans un immeuble miteux - et recevant toutes sortes de clients venus leur exposer leurs problèmes, souvent d’apparence anodine mais qui les amènent à découvrir des crimes bien plus sanglants et à affronter des risques et des traquenards dont ils se sortent plus par l’action que par la réflexion.   

Le personnage de Bencolin est le témoignage de l’aura romantique qui s’attachait à l’époque à la « Sûreté » française, et il y a un peu de naïveté de la part de Dickson Carr à penser que le directeur du service était forcément, non pas un administrateur compétent, mais en quelque sorte  le meilleur enquêteur de son service. Physiquement Bencolin est grand, mince, avec une barbiche  et une physionomie sarcastique (quoiqu’il soit parfaitement  courtois et intègre).

Disons-le tout crument : si Dickson Carr n’avait signé que les livres de la série Bencolin, il serait oublié. Même les titres les meilleurs (ou les moins mauvais), Clés d’argent et figures de cire (dont une partie se déroule dans le cadre inquiétant des figures de cire du musée Grévin) et Le Secret du gibet, présentent des intrigues confuses (une pente  à laquelle Dickson Carr est trop enclin à céder) et une ambiance sombre, dont l’humour est généralement absent.

Mais Dickson Carr va prendre possession de ses moyens littéraires avec les œuvres suivantes qui mettent en scène ses détectives favoris.

 

 

PREMIERS SUCCÊS

 

 

Aussi peu enthousiasmants qu’ils soient aujourd’hui, ses premiers livres lui valurent un certain succès, le premier étant de réussir à se faire publier.

Avec ses premiers revenus, Carr put voyager  (une des passions de ses jeunes années) – c’est durant un de ses voyages qu’il rencontra (sur un bateau apparemment) une jeune Anglaise. Ils se marièrent et peu après (1931) le couple vint s’installer en Angleterre et Carr débuta une production intensive de livres (en moyenne 4 par an).

Le succès se manifesta rapidement – surtout après un article élogieux de Dorothy Sayers, elle-même auteur de romans policiers et critique réputée.

Dès ce moment, Carr (sous ce nom ou celui de Carter Dickson*) publia simultanément ses livres en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (chez quatre éditeurs différents, deux pour chaque nom d’auteur). Les livres ont paru parfois sous le même titre de part et d’autre de l’Atlantique, et parfois sous des titres différents, pour s’adapter au marché concerné. A la fin des années 30, on commença aussi à traduire Dickson Carr (et Carter Dickson) en France.

                                                                      * Il utilisa un autre pseudonyme pour un seul roman de ses débuts. 


 

 

Couverture d'une réédition populaire américaine (1951) d'un des premiers livres de Dickson Carr Poison in jest (1932) traduit en français sous le titre La main de marbre. Ce livre ne fait pas appel à Bencolin mais se rattache au cycle de celui-ci par le personnage de Jeff Marle, un ami de Bencolin, présent dans les premiers livres de l'auteur. L'action se déroule pour la première fois aux Etats-Unis. Le titre fait référence à une réplique de Hamlet dans la pièce de Shakespeare (du poison pour jouer, pour rire). Après ce livre de transition, Carr créera le personnage de Fell pour Le Gouffre aux sorcières l'année suivante.           .

L'illustrateur est probablement Rudolph Belarski, reconnaissable pour ses personnages féminins très sexualisés (ce que les Américains appellent good girls). Evidemment ces illustrations sont probablement assez loin de ce que Carr avait en tête pour ces héroïnes féminines.

https://killercoversoftheweek.blogspot.com/2021/04/

 

 

 

 

 

MATURITÉ D’UN AUTEUR

 

 

Le gouffre aux sorcières  est le premier livre dédié au personnage truculent de Gideon Fell.

On dit fréquemment que celui-ci a été inspiré, au physique et au mental, par le romancier, essayiste et nouvelliste Gilbert Keith Chesterton. Ce dernier, écrivain catholique, a écrit nombre de livres où il apparait, sans surprise, comme un défenseur de la foi religieuse et un adversaire de la société moderne et de ses pièges. Sa série de nouvelles policières (plusieurs recueils) avec comme enquêteur le père Brown, manifeste un goût du  crime impossible qui ne pouvait qu’attirer l’attention de Dickson Carr. Il ne semble pas que celui-ci a connu Chesterton : Dickson Carr fut admis en 1936 au Detection club que présidait Chesterton– mais apparemment Chesterton mourut avant la séance de présentation de Carr. *

                                                * C’est ce qu’indique l’article paru dans le New Yorker en 1951.

 

Le Dr Fell ressemble physiquement à Chesterton, lourdement charpenté, même obèse, avec ses lorgnons et son triple menton, coiffé d’un chapeau à large bords sur ses cheveux bruns rebelles, vêtu souvent d’une cape volumineuse, marchant en s’aidant avec deux cannes, sa silhouette ne passe pas inaperçue, pas plus que da personnalité excentrique et au premier abord un peu déconcertante. Mais le Dr Fell doté d’une grande culture (notamment dans les domaines les plus réservés,  comme l’occultisme, la littérature ancienne etc) , et évidemment de qualités de réflexion  remarquables, est armé pour résoudre les énigmes plus coriaces. C’est aussi un joyeux convive qui aime boire et manger.*

                                                                     * Sur son nom, il y a peut-être une réminiscence d’une chanson du 17 ème siècle  (toujours utilisée apparemment comme « nursery rime ») » Je ne vous aime pas Dr Fell, mais je ne sais pas pourquoi » (I do not like [love] thee, Doctor Fell,/The reason why – I cannot tell; etc) . Le Dr Fell de la chanson était un professeur et évêque d’Oxford vers 1680.

 

Fell est au centre de romans considérés comme parmi les plus remarquables de Dickson Carr dans les 10 -15 ans à partir de 1933.

 

Peu après avoir créé le personnage du Dr Fell, Dickson Carr crée son autre enquêteur emblématique, mais en utilisant pour signer cette nouvelle série de livres, le pseudonyme de Carter Dickson. On peut se demander pourquoi il eut l’idée d’adopter un autre nom de plume. Peut-être pensait-il que les lecteurs seraient déçus de ne pas retrouver à tous les coups le même personnage s’il utilisait le même nom d’auteur. Quoiqu’il en soit il créa pour les livres signés Carter Dickson le personnage de sir Henry Merrivale.

Merrivale apparait dans  La Maison de la peste (1934).                                        

Merrivale est aussi hors norme que le Dr Fell mais de façon différente. D’abord il exerce une fonction officielle élevée puisqu’il est le chef du service de renseignements britannique  ou d’une branche de ce service (?) - du moins dans les premiers livres, ensuite il est à la retraite -  mais c’est plutôt à titre privé qu’il intervient dans les intrigues qui lui sont consacrées*.

                                                                      * Il a aussi une formation d'avocat. On le voit exercer dans La Flèche peinte (The Judas window, 1938), où il est précisé qu'il n'a pas plaidé depuis 15 ans.

Malgré son éminente fonction, Merrivale apparait comme un personnage excentrique et colérique, avec une note comique plus marquée que le Dr Fell. En général la première apparition de sir Henry dans les livres est  assez catastrophique : par exemple il conduit une petite voiture d’infirme qui  provoque des accidents, ou encore il se fait remarquer par une tenue vestimentaire ridicule. Il semble que le modèle de Dickson Carr pour son personnage a été Winston Churchill - ou du moins le personnage a tendu ensuite à se rapprocher de ce modèle. Churchill était déjà dans les années 30 un personnage bien connu en Grande-Bretagne par ses excentricités et ses réparties moqueuses*. Les attitudes autocratiques de sir Henry  (il supporte mal la contradiction et mène son monde à la baguette) font qu’il est souvent appelé par ceux qui travaillent avec lui d’après ses initiales, HM (His Majesty, Sa Majesté – ce que les éditeurs francophones essaieront de rendre par SM dans quelques livres, en changeant son prénom de Henry à Stanley).

                                                                  * On peut en citer au moins une : un jour, Lady Astor, une des premières femmes élues au Parlement britannique, lui dit : Si j’étais votre femme, je mettrais du poison dans votre tasse. Et Churchill répliqua : Et moi, Madame, si j’étais votre mari, je boirais cette tasse.

 

Physiquement sir Henry est rond et trapu comme Churchill ; les aventures » de Sir Henry contiendront des passages comiques plus nombreux que celles de Fell (surtout après la Seconde guerre mondiale), ce qui distingue assez bien les histoires respectives des deux personnages, même si les intrigues criminelles sont souvent similaires, surtout au début de la carrière des deux personnages.

Dickson Carr crée par la suite un autre personnage, le colonel March, chef du service des affaires inclassables ; ce personnage n’apparait que dans des nouvelles regroupés sous le titre Service des affaires inclassables (première nouvelle en 1938, recueil en 1940)

Il faut maintenant essayer de décrire de façon plus détaillée ce qui constitue l’originalité des intrigues de Dickson Carr/carter Dickson.

 

John Dickson Carr travaille à la mise au point d'une pièce radiophonique pour la chaîne CBS, New-York, vers 1945.

https://www.iberlibro.com/fotografias/JOHN-DICKSON-CARR-1945-Set-photos/31746232001/bd#&gid=undefined&pid=3

 

 

 

 

QUELQUES ROMANS DE CARR

 

 

Le Gouffre aux sorcières (Hag's Nook*) fut publié en 1933 – c’est dans ce livre que Gideon Fell apparait pour la première fois.

                                                                                * Hag : sorcière; nook : coin.

 

Le gouffre aux sorcières présente une prison désaffectée dans laquelle autrefois étaient enfermés avant leur exécution, des sorciers et sorcières. A la fin du 18 ème siècle, le dernier représentant de la lignée des directeurs de la prison, de la famille Starbeth, mit au point un curieux protocole pour les membres de sa famille.

Selon les dispositions décidées devant notaire, l’héritier du domaine des Starbeth ne peut prendre possession de l’héritage que s’il s’enferme seul, le jour de son 25 ème anniversaire, pendant une heure avant minuit dans le bureau du directeur de la prison afin de lire des documents conservés  dans un coffre. Or ce bureau donne sur un gouffre, le « Gouffre aux sorcières », dans lequel étaient jetées autrefois les personnes condamnées pour sorcellerie.

Une légende veut que chaque héritier homme de cette famille meure le cou brisé, en expiation des victimes de la chasse aux sorciers et sorcières.

Le jeune héritier Starbeth doit affronter cette épreuve ; pour cela le Dr Fell, et des amis, doivent veiller à ce qu’il ne courre aucun danger. Le jeune Starbeth se rend dans le bureau du directeur dans la sinistre prison désaffectée. Mais une heure après, les hommes chargés de veiller au déroulement de cette obligation,  découvrent son corps le cou brisé, sous la fenêtre, alors que personne n’a pu approcher.

Le seul suspect parait être le cousin du jeune Starbeth, qui pourrait hériter du domaine. Or il est retrouvé assassiné peu après.

Un cryptogramme retrouvé orientera le Dr Fell vers le criminel – auquel évidemment on ne s’attendait pas.

 

La Maison de la peste (The Plague Court Murders ,1934), paru sous le pseudonyme de Carter Dickson, est le premier  roman dans lequel apparait sir Henry Merrivale.

La « Maison de la peste » est une bâtisse londonienne qui a la réputation d'être hantée depuis un épisode de la peste de Londres en 1660.

L’actuel propriétaire des lieux souhaite procéder à une sorte d’exorcisme de la maison -  il s’adresse pour cela à un médium.  Le propriétaire et quelques amis dont l’inspecteur-chef Masters et Kenwood Blake (le narrateur), se réunissent tandis que le médium prend place dans un pavillon dans la cour de la maison.  A minuit, la cloche que le médium a disposé pour alerter en cas de danger, se met à sonner. Tous les assistants se précipitent et enfoncent la porte du pavillon. Le médium git mort tué probablement d’un coup de poignard. Or le pavillon était hermétiquement fermé et de plus entouré d’une bande de terre boueuse sur laquelle on ne relève aucune empreinte de pas, comme Masters prend soin de remarquer.

Quelques jours après c’est l’assistant du médium qui est assassiné – du moins on retrouve un corps méconnaissable qui parait le sien.

Dépassé, Masters fait appel à sir Henry Merrivale chef des services secrets, qui est aussi le supérieur hiérarchique de Kenwood Blake, un des invités à la séance d’exorcisme.

 

 

Couverture originale du premier livre signé Carter Dickson, The Plague Court Murders,1934, traduit en français sous le titre La Maison de la peste.

Wikipédia, art. The Plague court murders.

 

 

La Maison du bourreau (The Red Widow Murders, 1935).

Il existe à Londres une maison dénommée  la «  Maison du Bourreau », où se trouve une pièce (la « Chambre de la Veuve Rouge ») qui aurait la propriété de tuer quiconque y réside seul pendant plus de deux heures. On cite ainsi, au fil du temps, plusieurs morts mystérieuses jusqu’à une date où la chambre a été condamnée. Comme la maison doit être détruite, le propriétaire espère trouver la solution de l’énigme d’autant que quelques incidents étranges ont eu lieu dans la maison récemment.

Le propriétaire réunit une dizaine de personnes dont sir Henry Merrivale ; un participant tiré au sort doit passer deux heures dans la chambre – les participants y pénètrent avec lui et constatent que des modifications récentes ont été apportées à la chambre. Puis le personnage désigné s’enferme  Il doit répondre tous les quart d’heures si tout est OK.

À minuit, on frappe à la porte et on trouve  le personnage mort, apparemment empoisonné, avec une carte à jouer sur laquelle est écrite une curieuse formule latine. L’inspecteur-chef Masters mène l’enquête et évidemment Merrivale va apporter son aide. Le premier point étrange est que la mort semble remonter à une heure. En ce cas, qui a répondu présent tous les quarts d’heure jusqu’à la découverte du mort ? Ensuite on apprend que la victime était un jeune médecin, chargé  de déceler des troubles mentaux chez l’un des invités – mais lequel ? La police découvre dans la pièce une vieille cassette dont le mécanisme d’ouverture pourrait avoir été empoisonné.

Le lendemain on découvre un autre participant à la soirée, mort dans la pièce de la veuve rouge.

Dickson Carr introduit dans le livre des réminiscences des périodes les plus sombres de la Révolution française : en effet l’homme qui a fait construire la maison était un Anglais qui se trouva bloqué à Paris pendant la Terreur. Sa proximité avec la famille du bourreau Sanson (il était aimé d’une fille de la famille) lui permit d’échapper aux dangers de l’époque – mais il fut considérablement traumatisé par tout ce qu’il avait vu. Il rentra ensuite en Angleterre, avec sa femme (la fille du bourreau), amenant des bijoux prélevés sur les condamnés – mais ne put jamais retrouver une existence normale. Le chapitre relatant la vie du personnage sous la Terreur est une de ces évasions dans le temps comme Carr les aimait, et illustre aussi une conception bien marquée chez lui (au moins pour les intrigues romanesques) : le passé  - et notamment les aspects tragiques du passé , mais aussi son atmosphère - continue de projeter son ombre sur le présent..

 

Le Naufragé du Titanic (The Crooked Hinge, 1938) est aussi une histoire d’héritier. John, le fils cadet de la famille du baronnet Farnleigh, un adolescent indiscipliné, qui avait mis enceinte une servante, avait été envoyé chez un cousin américain avec son précepteur, Kennet Murray. Or ils avaient pris passage sur le Titanic qui comme chacun sait fit naufrage à son premier voyage en 1912. Le jeune Farnleigh et son précepteur, bien que rescapés, furent séparés et ne se revirent pas, pas plus que le jeune Farnleigh ne revit ses parents restés en Angleterre et  morts par la suite.

Puis 25 ans après, à la mort de son frère aîné, qui avait hérité du domaine et du titre nobiliaire, John revint en Angleterre pour rentrer en possession de son héritage et se marier.

Mais en 1938, un autre personnage,  accompagné de son avocat, se présenta en déclarant être le véritable John Farnleigh.

Lors d’une réunion entre toutes les parties prenantes, leurs hommes de loi ainsi que le narrateur, le prétendant à l’héritage déclare qu’il fera la preuve de son identité mais propose à celui qu’il considère comme un imposteur de se retirer moyennant une rente. Celui-ci refuse et se dit prêt à aller en justice. L’ancien précepteur de John – qui ne peut les départager, n’ayant pas revu son élève depuis longtemps, prétend avoir conservé une empreinte digitale laissée par son élève, et propose de faire une comparaison. Pendant qu’il réalise ses comparaisons, on découvre le cadavre de John Farnleigh dans le jardin de la propriété.

S’est-il suicidé au moment d’être démasqué comme imposteur ? Mais les préparations avec les empreintes ont aussi disparu pendant l’agitation qui a suivi la découverte du corps.

L’inspecteur de police de l’endroit doit enquêter ; or son ami le Dr Fell séjourne justement dans l’auberge du village. Le Dr Fell a  son attention attirée sur un crime qui a eu lieu quelques mois auparavant dans la localité  et qui semble en rapport avec de vieilles histoires de sorcellerie

La suite de l’intrigue permet d’introduire des éléments qui évoquent les pratiques de sorcellerie. L’inquiétude s’accroit avec la découverte d’un vieil automate à forme humaine qui semble inutilisable   - mais se pourrait-il que cet automate soit doté d’une vie propre ?

Un des passages les plus angoissants du livre (attention, Carr n’est pas un auteur de livres d’horreur et l’angoisse reste mesurée) se déroule le soir : les protagonistes sont réunis dans le fumoir du manoir, habillés comme la règle du bon ton le voulait à l’époque, en tenue de soirée. Les fenêtres sont  ouvertes sur le jardin plongé dans l’obscurité. Or, les personnages (ou certains d’entre eux)  perçoivent une présence dans le labyrinthe qui forme une partie du jardin – une présence qui parait ni animale ni humaine. Quelque chose rode dans le labyrinthe, mais quoi ? Le contraste entre cette scène inquiétante et les personnages en smoking ou robe habillée, installés le pour boire leurs cocktails dans un confortable salon, représente assez bien la manière de Carr, d’autant que personne ne cède à la panique : le flegme britannique continue à régner malgré les inquiétudes.

 

 

Couverture de de la seconde édition française (1949) du Naufragé du Titanic (édition en anglais  The Crooked Hinge, 1938) dans la seconde collection L'Empreinte (exactement L'Empreinte- police), La maîtrise du Livre. 

Cette couverture très réussie montre l'automatequi joue un rôle important dans l'intrigue, .et qui semble étrangler une protagoniste.

Vente Delcampe.

 

Réédition populaire américaine (1944) de The Crooked hinge (Le naufragé du Titanic en français). Le titre anglais se réfère à un souvenir d'un protagoniste lors du naufrage du Titanic, un gond de porte qui se tord (représenté sur la droite). Il peut aussi se référer à la mécanique cassée de l'automate, ici représenté. Couverture de Lawrence Hoffmann.

https://paperbackpalette.blogspot.com/2020/05/the-art-of-crooked-hinge.html

 

 

 

 

AUTRES ROMANS DE LA MATURITÉ

 

 

D’autres livres de Dickson Carr qui ont une bonne réputation auprès des amateurs présentent des intrigues de départ tout aussi étonnantes. Citons quelques exemples supplémentaires.

Dans  L’Habit fait le moine  (The Curse of the Bronze Lamp, édition originale américaine, 1945, Lord of the Sorcerers, édition britannique, 1946), les membres d’une expédition archéologique en Egypte paraissent victimes d’une malédiction après avoir découvert la tombe d’un grand-prêtre et roi de la 20 ème dynastie L’un d’entre eux meurt d’une piqûre de scorpion, un autre tombe malade et une des archéologues, Lady Helen Loring, après avoir été menacée par un devin égyptien, rentre en Angleterre et disparait étrangement de chez elle, quasiment sous les yeux de témoins, étant à un moment dans le hall de son manoir et l’instant d’après paraissant s’être volatilisée, ne laissant sur le sol qu’une lampe découverte dans le tombeau . Mais avant cela, elle a rencontré par hasard Henry Merrivale, à qui elle a exposé ses inquiétudes. Merrivale va se consacrer à la résolution du mystère et prouver qu’il n’existe dans l’affaire ni malédiction ni intervention surnaturelle.

 

Trois cercueils se refermeront  (The Three Coffins, éd. américaine, The Hollow Man, éd. britannique, 1935)  fait partie de la liste des Cent meilleurs récits policiers établie par deux associations différentes d’auteurs de romans policiers.

Le corps du professeur Charles Grimaud est découvert dans une chambre close de l'intérieur alors que des gens se trouvaient devant la porte. La maison est entourée de neige et il n’y a aucune trace de pas. Le commissaire Hadley et son ami Gideon Fell sont appelés et font les premières constatations. Peu après, un individu qui avait menacé Grimaud de façon ambiguë est assassiné dans une rue de Londres, par la même arme qui a tué Grimaud, alors que des témoins se trouvaient dans la rue, coupant la retraite de l’assassin éventuel. La progression de l’enquête  permet de développer une atmosphère inquiétante puisque certaines circonstances évoquent les phénomènes de vampirisme ; on apprend que le professeur Grimaud était en fait originaire de Transylvanie, la terre classique des vampires. Evadé d’un bagne avec ses deux frères, les trois hommes auraient pour échapper aux poursuites, simulé leur mort du fait d’une épidémie et auraient été enterrés – mais Grimaud s'est ensuite échappé seul, laissant délibérément ses frères enfermés dans leur cercueil.

Le livre est célèbre pour un exposé du Dr Fell sur les crimes en chambre close dans lequel il expose les différentes possibilités de tels crimes et les différentes explications possibles.

 

 

Dans Celui qui murmure ( He Who Whispers, 1946) l’action débute par un rappel de faits qui se sont déroulés en France quelques jours avant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale

Les faits sont relatés au Dr Fell par un témoin, après la guerre. Dans la famille Brooke, une famille britannique installée en France, le père s’opposait violemment à son fils qui désire épouser la secrétaire de son père.

Le père et le fils se sont donné rendez-vous au sommet d’une tour, dans la campagne près de Chartres om ils habitent, afin d’essayer de parvenir à un accord ; Le témoin, un professeur insoupçonnable, doit être présent sur les lieux pour éviter que la discussion dégénère.

Quand le professeur arrive sur la plate-forme au sommet de la tour, le père et le fils, déjà là, se disputent. Le professeur redescend de la tour avec le fils, laissant le père en vie au sommet de la tour. Une fois en bas, ils entendent des cris, remontent et trouvent le père assassiné, alors que personne d’autre n’est sur place.

En même temps on apprend que la secrétaire, Miss Seton, a une fâcheuse réputation, on dit qu’elle serait un vampire qui captiverait ses victimes en murmurant à leur oreille. L’enquête en France n’a rien donné, et la guerre en survenant peu après, fait passer au second plan cette affaire et  a dispersé les protagonistes. Or un des amis de Fell vient justement d’engager une secrétaire, qui s’avère être cette même Miss Seton. De nouveaux crimes sont-ils à prévoir ? Pour les éviter, il faudra que le Dr Fell résolve cette vieille énigme.

 

Les livres de Dickson Carr ou Carter Dickson ne sont pas toujours construits autour d’une situation de départ aussi intrigante.

Les amateurs ont une grande considération pour Les Yeux en bandoulière (The Problem of the Green Capsule - édition  américaine -  The Black Spectacles - édition britannique corrigée, 1939) dans lequel l'un des meurtres a été filmé.

Quant à La Flèche peinte (The Judas window, 1938), si le roman contient bien une énigme de meurtre en chambre close, on est étonné de voir qu'un des ressorts de l'intrigue est un chantage à la divulgation de photos intimes exercé contre une charmante jeune fille de la bonne société - l'auteur du chantage étant son ancien amant, un officier de bonne famille !


Comme on l’a dit, la plupart des livres signés Dickson Carr ou Carter Dickson ont comme personnage d’enquêteur soit le Dr Fell soit Henry Merrivale (en mettant à part Bencolin, enquêteur dans les premiers livre de l’auteur et qu’il utilise encore dans un dernier livre en 1938 (The Four False Weapons, publié en 1989 seulement en France sous le titre Le Retour de Bencolin). Il reste quelques livres où aucun de ces détectives n’apparait, publiés soit avant la guerre, soit après celle-ci.

Parmi les  livres où n’apparaissent pas ses personnages favoris, quelques uns sont appréciés des amateurs comme Un coup sur la tabatière (The Emperor's Snuffbox, 1942) - qui ne comporte aucun crime impossible et insiste plus sur la psychologie des personnages que d'habitude. Mais la plupart sont moins estimés que les livres avec les enquêteurs récurrents de Carr.

Il existe une exception majeure, c’est La Chambre ardente.

 

 

LE CHEF D’ŒUVRE DE CARR ? LA CHAMBRE ARDENTE

 

 

Ce livre* est considéré par beaucoup comme le chef c’œuvre de Dickson Carr. Tous les thèmes habituels de l’auteur s’y retrouvent : les crimes impossibles, l’ambiance fantastique, les souvenirs historiques qui imprègnent les lieux de l’action et continuent d’influer sur le présent. L’action, contrairement à  l’habitude prise depuis le début des années 30 par Carr de situer ses romans en Angleterre, se déroule aux Etats-Unis en 1929. Le fait qu’aucun des enquêteurs habituels de l’auteur n’apparaisse – ni même aucun enquêteur talentueux auquel il serait réservé de résoudre le problème, enfin la conclusion pour le moins ambiguë du livre, tout contribue à en faire  une œuvre à part.

                                               * The Burning court, publié sous le même titre en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis en 1937. Première édition française sous le titre La chambre ardente en 1948.

 

Le livre débute par  une introduction déjà intrigante et qui marque les esprits : « Il était une fois un homme habitant près d’un cimetière… » est un bon début pour une histoire. En fait, cela s’appliquait doublement à Edward Stevens. Il y avait, en effet, un minuscule cimetière à proximité de chez lui, et Despard Park avait toujours eu une étrange réputation, mais ce n’était là que le moindre côté de l’affaire. » Pourtant l'action de ce début de roman se déroule dans le décor banal d'un  train omnibus que le personnage prend tous les week-ends pour revenir chez lui. En effet   Edward (Ted) Stevens travaille la semaine chez un éditeur à New-York et rentre tous les week-end dans sa coquette maison dans un petit village proche de Philadelphie, où l’attend sa charmante femme Marie.

Dans le train, il réfléchit à la mort curieuse de l’ oncle de son ami et voisin  Mark Despard. Cet oncle,  Miles,  qui habitait le manoir familial dans le village où habite aussi Ted, était malade depuis quelque temps et sa  mort parait  naturelle. Mais le récit de la femme de chambre est pour le moins curieux : elle prétend avoir vu, le soir précédant la mort de l’oncle Despard, dans sa chambre, une femme habillée en robe à l’ancienne, tendre une tasse à l’oncle. Pire cette femme aurait disparu par une porte qui en fait n’existe plus depuis 200 ans.  Enfin on a retrouvé une étrange cordelette à 9 nœuds sous le traversin de l’oncle.

La femme déguisée était-elle Lucy, femme de  Mark, qui ce soir-là s’est rendue à une soirée déguisée, costumée en marquise de Brinvilliers, la célèbre empoisonneuse du 17 ème siècle ? 

Ted feuillette ensuite le manuscrit que son patron lui a confié, un nouveau livre de l’auteur un peu mystérieux Gaudan Cross, qui s’est spécialisé dans les récits sur les crimes du passé. Or, il tombe sur une photographie : « II y avait, attachée à la première page de ce chapitre, une photographie ancienne mais très distincte, sous laquelle on pouvait lire : Marie d'Aubray, guillotinée pour meurtre en 1861. C'était la photographie de la propre femme de Stevens. » De plus la personne sur la photographie porte le même bracelet que Marie, l'épouse de Ted.

La femme de Stevens s’appelle justement Marie d’Aubray. Stevens l’a rencontrée en France et ne sait pas grand chose de sa famille. Evidemment il ne peut croire que cette photographie ancienne puise représenter sa femme – seulement quelqu’un lui ressemblant de façon étonnante – sans doute une ancêtre, ce qui est quand même fâcheux. C’est d’autant plus perturbant que la photo fait partie d’un chapitre « Histoire de la maîtresse non-morte »*.

                                                                                     * La notion de « non-mort » apparait notamment dans le Dracula de Bram Stoker (mais il ne l'a sans doute pas inventée) appliquée aux vampires. Elle peut aussi s'appliquer aux sorciers et sorcières; dans la légende, ces catégories maudites ne peuvent pas mourir (sinon en apparence) et leurs victimes deviennent à leur tour des non-morts.

 

Tout le livre va se poursuivre de la même façon.

Chez lui, Ted pense se rassurer en questionnant sa femme, mais il constate bientôt que la photo dans le manuscrit de Gaudan Cross a disparu.

Peu après,  il apprend par son ami Despard qu’un chat a été retrouvé empoisonné à l’arsenic au manoir ; la mort de l’oncle est de plus en plus suspecte. Mark Despard et  un médecin demandent à  Ted de participer  une opération un peu spéciale : il s’agit d’entrer dans le caveau où l’oncle Despard a été inhumé et de procéder à une autopsie, sans pour autant recourir aux autorités.

Avec l’homme à tout faire du manoir, ils se rendent au tombeau et avec beaucoup de difficultés ouvrent le caveau, fermé par une énorme dalle. Là, ils constatent en ouvrant le cercueil de l’oncle que le corps a disparu. Or manifestement personne n’a pu entrer dans le caveau, qui a été scellé devant témoins après les obsèques. De plus on trouve dans le cercueil une cordelette à 9 nœuds. 

Enfin, en rentrant chez lui, Ted découvre que sa femme, contrairement à ses habitudes et malgré l’heure tardive,  est partie en voiture en lui laissant un mot de ne pas s’inquiéter.

Evidemment les soupçons vont se porter sur tous les membres de la petite communauté, Un détective officiel, Brennan, prend l’enquête en mains mais il est déconcerté par les circonstances inhabituelles de l’affaire : la silhouette féminine en robe du 17 ème siècle, la cordelette trouvée dans le lit de la victime et le cercueil (un moyen de défense contre les envoûtements, ou le contraire ?) l'empoisonnement à l’arsenic, orientent les esprits vers des réminiscences de l’affaire des Poisons au 17 ème siècle. Mais que vient faire ici cette affaire, dans l’Amérique de 1930 ? Sinon que l’une des protagonistes de l’affaire des Poisons s’appelait Marie d’Aubray, plus connue comme marquise de Brinvilliers. Or, comme on l’a dit, Marie d’Aubray est le nom de de la femme de Ted. S’agit-il de la même empoisonneuse réincarnée, ou « non-morte », qui sévit à des siècles de distance, d’abord au 17 ème siècle puis au 19 ème  et enfin au 20 ème – ou plus simplement de l’ influence psychologique lourde d’une hérédité criminelle sur la jeune femme ?

Le lecteur soupçonne d'autant plus la possibilité d'une intervention surnaturelle quand il apprend que Marie, l'épouse de Ted, éprouve une peur irraisonnée en voyant un simple entonnoir - mais on sait que la marquise de Brinvilliers fut torturée pour lui faire avouer ses crimes  au moyen du supplice de l'eau (on faisait ingérer à l'accusé une grosse quantité d'eau avec un entonnoir).

Enfin, il est indiqué que la famille Despard descend d’un Français  installé en Amérique à la fin du 17 ème siècle, justement le  policier qui avait arrêté la marquise de Brinvilliers; ce détail, de même que l'origine française de l'épouse de  Ted Stevens, crée un lien entre une action qui se déroule dans les Etats-Unis de 1930 et de sombres affaires qui se sont déroulées dans la France de Louis XIV.  Le récit suggère la possibilité d'une vengeance à travers les siècles.

Mais d’autres personnes peuvent aussi avoir eu intérêt à commettre le crime et à le dissimuler par des circonstances étonnantes qui égarent les recherches.

 

Ce rappel de l’affaire des Poisons justifie le titre choisi par Carr (identique dans l’original et la traduction française) : La Chambre ardente  (mais le mot français chambre signifie la pièce, le local, et la cour de justice – ce qui n’est pas le cas en anglais du mot court qui renvoie à la cour de justice, mais aussi à une propriété) - c’est le nom de la chambre de justice spéciale qui jugea les protagonistes de l’affaire des Poisons; elle aurait été ainsi nommée du fait que la salle où se réunissait la cour était tendue de noir et éclairée quelle que soit l'heure par de nombreux flambeaux.*

                                                   * Notons ici que dans le livre de Carr, c’est la marquise de Brinvilliers  qui est le personnage dont l’ombre, en quelque sorte, plane sur le récit. Or l’affaire de la Brinvilliers, non seulement empoisonneuse mais mêlée aux recherches occultistes de son amant Sainte-Croix – dont le nom titille le lecteur par sa proximité avec le nom d’un personnage du récit - est antérieure à l’affaire des Poisons proprement dite (bien que la plupart des livres sur le sujet présentent les deux affaires comme une continuité);  la marquise ne fut pas jugée par la Chambre ardente, constituée quelques années plus tard pour juger l’Affaire des Poisons. Pardonnons à Carr cette légère approximation historique.

 

 

Couverture de la première édition française (1949) de La Chambre ardente (The Burning court), 1937) dans la seconde collection L'Empreinte (exactement L'Empreinte-police), traduction de Maurice-Bernard Endrèbe.

Cette illustration est une réussite parfaite. Elle est inspirée par le personnage de Marie d'Aubray, l'épouse de Ted Stevens. On devine la nudité du personnage ce qui ajoute une touche d'érotisme au photomontage. Les lecteurs reconnaissent le bracelet dont il est question dans le livre. Le type physique et la coiffure du personnage (qui apparaît un peu comme vu dans un miroir à trois glaces) ne correspondent pas forcément à l'image que chaque lecteur peut se faire de Marie - dans tous les cas, la femme ici présentée est très séduisante avec un sourire énigmatique, sinon étrange.

Site Rakuten.

 

On peut aussi signaler que certains personnages sont mêlés à une affaire d'avortement, ce qui constitue une originalité certaine pour un roman de l'époque.

L’enquête s’enliserait sans l’intervention de Gaudan Cross, l’écrivain spécialiste des crimes dans l’histoire, Ce dernier propose l’explication de toutes les énigmes de l’affaire – et le nom du coupable. Mais il y perd la vie, car le coupable a empoisonné son café, sans pouvoir l’empêcher de faire ses révélations.

Ici se terminerait l’histoire si Dickson Carr n’avait pas écrit un autre final qui renverse complètement la situation.

Ce chapitre final a été plus ou moins bien apprécié par les amateurs, lors de la publication et aujourd’hui. Pour certains c’est ce qui fait de La Chambre ardente une œuvre exceptionnelle – pour les autres, c’est une invention malvenue qui dépare le roman. A chacun de juger. 

On trouvera les citations des critiques de la presse de l’époque dans l’article  The Burning Court (John Dickson Carr) du site The Grandest Game in the World https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/the-burning-court-john-dickson-carr/

L’article   The Burning Court (1937) by John Dickson Carr du site Dead Yesterday (2018) donne quelques avis d’amateurs actuels https://deadyesterday.wordpress.com/2018/10/06/the-burning-court-1937-by-john-dickson-carr/. Le site In Search of the Classic Mystery Novel  est mitigé :  « Et puis on arrive au dernier chapitre, celui qui est censé distinguer ce livre des autres. Et pour moi, ça ne fonctionne pas. (…) . Certains lecteurs n'y verront aucun inconvénient, mais pour moi, cela ressemble davantage à un changement de genre brutal qu'à un mélange harmonieux. »  (https://classicmystery.blog/2019/11/09/the-burning-court-1937-by-john-dickson-carr/);  et sur le site  Cross examining crime : « … le dénouement final est décevant et, à mon avis, il rompt l'équilibre du livre ; il aurait été préférable de l'omettre ». https://crossexaminingcrime.com/2016/03/08/tuesday-night-bloggers-the-burning-court-1937-by-john-dickson-carr/4

Au rebours, certains voient dans ce livre « un véritable  chef d'oeuvre et une pierre angulaire de la littérature de mystère » (Site Dead can read https://deathcanread.blogspot.com/2025/10/john-dickson-carr-burning-court-1937.html) 

Des amateurs ont fait état d’une « troisième hypothèse » ( à vrai dire banale et qui pourrait à son tour se subdiviser en deux branches) pour donner une explication de l’épilogue qui évite le surnaturel (voir notamment  l'article précité du site Dead can read).

A noter qu’un participant au forum Paul Halter (autre romancier actuel et Français, spécialisé dans les problèmes de chambres closes) crédite la traducteur français du livre de Carr, M-B Endrèbe*, d’avoir interverti les chapitres de la fin, pour accentuer l’effet de la révélation finale - mais autant qu’on puisse en juger, c’est bien dans le chapitre final de l’édition américaine (repris à cette place par l’édition française) que se situe la conclusion alternative de Carr qui remet en cause l’explication rationnelle du mystère et fait basculer le livre dans le fantastique.

                                                    * Maurice-Bernard Endrèbe, traducteur, auteur de plusieurs romans policiers, critique et directeur de collections, est intimement lié à l’histoire de la réception et de l’édition du roman policier en France pendant au moins quatre décennies à partir des années d’après-guerre.

 

Enfin, l’écriture de Carr plus soignée que d’habitude (ou la traduction ?) contribue à faire de La Chambre ardente une exception dans son œuvre – pleinement réussie pour les uns ou réussie à moitié pour les autres.

La Chambre ardente présente de façon parfaite une constante chez Dickson Carr qui est la fascination pour le passé (notamment pour le 17 ème siècle) ; pour lui le passé continue (au moins dans les intrigues de ses livres) à avoir des répercussions sur la vie des personnages contemporains – il continue à exister et son  influence s’exerce le plus souvent de façon inquiétante ou maléfique .

On peut de ce point de vue  rapprocher Carr de H. P. Lovecraft, bien que chacun de ses auteurs ait tiré littérairement des conséquences différentes de cette même attitude envers le passé.

 

 

ANNÉES 40

 

 

A la fin des années 30, Carr était devenu le spécialiste des intrigues policières " impossibles". Ses livres parus en 1938 The Judas window (La flèche peinte) et 1939 The Problem of the Green Capsule, éd. américaine, ou  The Black Spectacles dans l'éd. anglaise (Les Yeux en bandoulière), avaient confirmé cette réputation . Tout n'était pas du même niveau évidemment : The Problem of the Wire Cage (Meurtre après la pluie), 1939,  ne fait pas l'unanimité.

Durant les années de guerre, que Carr passe pour partie en Angleterre puis à partir de 1942,  aux Etats-Unis,  il fait paraître de nombreux livres. On peut citer un roman typique du temps de guerre, Murder in the Submarine Zone (aux USA Nine and Death makes Ten  ou  Murder in the Atlantic), 1940;  la pluralité de titres se retrouve dans les éditions françaises de ce livre, d'abord traduit sous le titre  Le fantôme frappe trois coups avant d'être titré Impossible n'est pas anglais. L'action se déroule à bord d'un paquebot qui traverse l'Atlantique en temps de guerre

L'année 1940 voit aussi paraître The Man Who Could Not Shudder (Un fantôme peut en cacher un autre), et  And So to Murder (Eh bien, tuez maintenant !).

En 1943 il publie She Died a Lady (Je préfère mourir) dont on va parler plus en détail ensuite.

En 1944, il publie He Wouldn't Kill Patience (Il n'aurait pas tué Patience).

 

Dans les années 40, Carr fut aussi auteur de pièces policières pour les radios anglaise  et américaine (au moins deux d’entre elles  furent ensuite adaptée en roman) et participa à la propagande de guerre alliée.

 

Enfin, Carr a publié, tout au long de sa carrière, un grand nombre de nouvelles - les premières dès la fin des années 20 avec le personnage de Bencolin. Ses personnages - fétiches, Fell et Merrivale, n’apparaissent que dans quelques unes d'entre elles. Certaines sont jugées  parmi ses meilleures productions. On peut citer The Locked Room, 1940 (Le Bureau fermé) avec Fell.

Il continua à écrire des nouvelles dans les années 50 et 60, généralement publiées dans l’Ellery Queen Mystere Magazine* ou le Alfred Hitchcock's Mystery Magazine.

                                                        * Magazine créé en 1941 par les deux auteurs, Dannay et Lee, qui publiaient leurs romans sous le pseudonyme Ellery Queen.

 

En France elles furent publiées dans la version française de ces magazines* (à partir de 1948 pour Mystère Magazine et 1961 pour Hitchcock Magazine), notamment dans le premier cité, ou plus rarement dans Le Saint détective magazine. 

                                                           * Ils étaient publiés par les éditions OPTA, dirigée par Maurice Renault. Les éditions OPTA furent très présentes dans le domaine des littératures d’évasion avec, outre Mystère Magazine et Alfred Hitchcock magazine (qui parurent jusqu’aux années 70), les revues Fiction et Galaxie (fantastique, science-fiction) et les collections de prestige Le club du livre policier et le Club du livre d’anticipation. Significativement, les parutions OPTA consacrées à la science-fiction durèrent plus longtemps que celles consacrées au roman policier.

 

Carr publia aussi dans l'Ellery Queen Mystery Magazine (EQMM pour les initiés) des  critiques de romans policiers à partir de 1969 (apparemment elles n'ont pas été republiées ensuite en recueil) ainsi qu'un essai  sur le genre policier The Grandest Game in the World en 1963. On le trouvera sur le site justement appelé ... The Grandest Game in the World (https://grandestgame.wordpress.com/the-grandest-game-in-the-world/

 

 

FIN DE CARRIÊRE EN DEMI-TEINTE

 

 

Carr, qui habitait en Grande-Bretagne depuis le début des années 30, rentra aux Etats-Unis en 1942, après Pearl Harbour, pour se mettre à la disposition de son pays. Il retourna après la guerre en Angleterre mais la quitta de nouveau à la fin des années 40. Apparemment il ne supportait pas la politique du gouvernement travailliste (socialiste) mis en place après la fin de la guerre, prétendant  qu’elle consistait seulement à dire aux gens de se serrer la ceinture (ce qui est très réducteur). Toutefois les conservateurs étant revenus au pouvoir dans les années 50, Carr alterna les séjours en Angleterre et en Amérique avant de se fixer définitivement en Amérique vers 1958.

Après la Seconde guerre mondiale, Carr continue sa production avec au moins un chef d'oeuvre,  He Who Whispers (Celui qui murmure),1946. D'autres livres sont estimés des amateurs  comme The Nine Wrong Answers (Les Neuf Mauvaises Réponses),1952, ou parfois plus controversés mais avec leurs admirateurs : The Sleeping Sphinx (Le Sphinx endormi), 1947, qui comporte tous les ingrédients des intrigues classiques de Carr (phénomènes surnaturels, réminiscences du passé), ou The Devil in Velvet (Le Diable de velours),1951, dans lequel un historien du 20 ème siècle est propulsé au 17 ème siècle et doit résoudre une énigme policière.

Below Suspicion (Satan vaut bien une messe), 1949, une histoire de messes noires, comme le titre français l'indique, où sont présents beaucoup de thèmes habituels de Carr, est peu apprécié des amateurs.

Carr semble de plus en plus fatigué - ou de moins en moins capable si on veut être plus sévère,  de mener à bien des intrigues policières intéressantes, à partir des années 50 et surtout 60.

Ses héros récurrents sont toujours présents mais confrontés à des histoires moins convaincantes : on peut encore sauver quelques livres comme  The Dead Man's Knock (Le mort frappe à la porte,  publié d’abord en français sous le titre Qui a peur de Charles Dickens*), 1958, une affaire de chambre close et de bilocation dans une université américaine.

                                                          * Un titre qui voulait évoquer la célèbre pièce Qui a peur de Virginia Woolf ?, qui se déroule dans le milieu des universitaires américains.

 

Au fil du temps, Dickson Carr aura tendance à délaisser ses héros fétiches  et les deniers livres où ils apparaissent, dans les années 60 et au début des années 70, sont décevants*. L'atmosphère fantastique des premiers romans tend d'ailleurs à disparaître.

                                                                    * Dès 1956, Dickson Carr n’utilise plus le personnage de Merrivale (qui apparait une dernière fois dans la nouvelle L’Homme qui expliquait les miracles, All in a maze). Le dernier livre avec Fell parait en 1967 (Lune sombre, Dark of the moon) mais Carr ne publie que quelques livres après cette date.

 

Clairement, la veine de Carr s’épuise, aussi bien pour les  livres mettant en scène Merrivale et Fell, comme pour ceux où ces personnages n’apparaissent pas.

 

Carr parait désormais plus intéressé par des livres d’aventures historiques qu’il situe dans les époques qui le fascinent, la période du Premier empire en France ou de la Régence en Angleterre (début du 19 ème siècle - ne pas confondre avec la Régence française, au début du 18 ème siècle) ou encore la Guerre civile anglaise et la Restauration après la période cromwellienne  (années 1640-1680). Ces livres qui partent d’une vague énigme ou situation mystérieuse sont conduits avec les péripéties du roman d’aventures et on peut discuter de leur intérêt.

Dans quelques livres, c’est une énigme policière qui est située dans le temps – parfois avec l’astuce parfaitement incongrue d’un retour dans le temps (déjà utilisée dans Le Diable de velours) : dans  Fire, Burn ! (Hier, vous tuerez),1957, un superintendant de Scotland Yard monte dans un taxi dans les années 1950, et se retrouve inconscient dans un fiacre des années 1820, s’arrangeant comme il peut de ce retour dans le passé, il doit ensuite résoudre une enquête criminelle. Et de façon aussi stupéfiante, il retrouve ensuite son époque.

Carr publie aussi une biographie de Sir Arthur Conan Doyle, l’auteur de Sherlock Holmes qui lui vaut un Special Edgar Awards* de l’association des  Mystery Writers of America (1949). Il est aussi président annuel de l'association en 1949.

Pour continuer dans l'esprit qui associe l’atmosphère du passé et les intrigues policières, Carr écrit avec l’un des fils de Conan Doyle une série d’aventures de Sherlock Holmes (Les Exploits de Sherlock Holmes, The Exploits of Sherlock Holmes, 1952 )** ;  certes il s’agit de pastiches, mais fidèles à l’esprit de Conan Doyle et plutôt astucieux –  le lecteur est toujours content de retrouver l’univers de Conan Doyle avec Holmes, Watson, Lestrade, Baker street et les rues de Londres à la fin de l’époque victorienne noyées dans le brouillard.

                                                                     * Les prix de l’association des Mystery writers of America portent le nom d’Edgar en hommage à Edgar Poe.

                                                                      ** Les nouvelles écrites par Adrian Conan Doyle seul sont considérées comme plus faibles que celles co-écrites avec Carr.

 

Illustration de  Robert Fawcett pour la parution dans le magazine Collier's  de The Adventure of the Gold Hunter  (1953) , une des nouvelles  de Dickson Carr et Adrian Conan Doyle mettant en scène Sherlock Holmes (les nouvelles furent réunies dans le recueil The Exploits of Sherlock Holmes publié en 1954). Au premier plan, Holmes fumant  dans un fauteuil et de gauche à droite, le Dr Watson assis, et debout un clergyman en visite et l'inspecteur Lestrade.

Site de Tom McGrath, Robert Fawcett: On the art of drawing

https://www.spikedmcgrath.com/2015/05/24/robert-fawcett-on-the-art-of-drawing/

 

 

Dickson Carr et Adrian Conan Doyle, fis du créateur de Sherlock Holmes, dans un décor évocateur de livres et d'armes exotiques. Carr fut invité à Tanger où Adrian Conan Doyle avait une maison  (mais on ne sait pas si la photo a été prise à Tanger - elle évoque plutôt une ambiance britannique) - c'est sans doute là que prit forme l'idée d'écrire des pastiches des aventures de Sherlock Holmes. Carr  et Conan Doyle se délassèrent en faisant des assauts d'escrime, un goût commun, et même quelques essais de joute à cheval (voir le reportage Two authors in the attic, The New Yorker, septembre 1951, reproduit sur le site https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/new-yorker-on-john-dickson-carr-1951/)

Pour l'image https://www.arthur-conan-doyle.com/index.php?title=File:1952-12-adrian-conan-doyle-john-dickson-carr.jpg

 

 

 

Carr obtient en 1970 un second prix Edgar du Mystery writers of America, pour l’ensemble  de son œuvre ; en 1963 il avait obtenu le titre de Grand Master de cette même association.                    

Carr,est la proie de problèmes personnels – il consomme trop d’alcool et est sujet à des périodes de dépression, est ensuite atteint d’un cancer; il meurt en 1977 âgé de  71 ans seulement. Beaucoup de ses lecteurs pensaient peut-être qu’il était déjà mort. En tous cas, sa meilleure période était derrière lui  quand il meurt, laissant quelques une des œuvres les plus remarquables de la littérature policière.

On peut signaler que sa petite-fille publie aussi des romans policiers.

Nous allons revenir à des livres de Carr de la grande époque (mais pas obligatoirement ses meilleurs ou ses plus connus) et les examiner plus attentivement non seulement sous l’aspect de l’intrigue mais aussi  des personnages et des dialogues, ainsi que de la façon dont Carr parle du monde – sa façon de voir la vie ; dans un roman policier ces ingrédients sont parfois aussi importants que l’intrigue – du moins ils permettent d’accepter une intrigue faible ou encore de rendre meilleur, plus agréable à lire, plus mémorable, un livre qui comporte une  intrigue forte.

 

 

REVUE DE DÉTAIL : CRIMES IMPOSSIBLES ET MANIÈRES ANGLAISES 

 

                                                                                          « Nous sommes en Angleterre, les enfants, dans cette chère vieille Angleterre ! » (sir Henry Merrivale, dans La Flèche peinte, The Judas Window, 1938).

                                                                                       

Henri Cartier-Bresson, Couronnement du roi George VI, Londres, Angleterre, 12 mai 1937
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
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Une image de l'Angleterre de Dickson Carr : la jeune femme souriante en manteau croisé, avec son chapeau incliné, pourrait avoir le type féminin favori de Carr -  il semble qu'elle soit aidée par les bobbies pour se maintenir en position élevée pour lui permettre de voir passer le cortège. La photo illustre le respect des Britanniques pour leurs valeurs et traditions - que Carr partageait plus ou moins, quoiqu' Américain.

https://www.lense.fr/lautre-couronnement-a-la-fondation-cartier-bresson/

 

 

 

Sur un blog d’amateur américain on lit qu’à la différence d’Agatha Christie, Dickson Carr n’était pas intéressé par la comedy of manners (l’équivalent français est à peu près comédie de mœurs)*, alors que c’est le fond (ou plutôt la toile de fond, car évidemment le principal est l’intrigue policière) des histoires d’Agatha Christie. La remarque mérite d'être nuancé. Si la comédie de mœurs n’est pas la toile de fond des intrigues de Carr, c’est un ingrédient parmi d’autres, plus ou moins présent selon les romans.

                                                                  * Pièce de théâtre (au départ, puis roman ou film avec les mêmes caractéristiques) décrivant dans une intention plus ou moins satirique ou plaisante,  les comportements de personnages appartenant aux classes aisées.

 

On peut aussi remarquer que Carr aime bien faire figurer des femmes attirantes dans ses livres, ce qui leur donne une coloration « glamour » ; son type féminin préféré est souvent une femme petite mais avec des formes opulentes, plus souvent brune ou châtain que blonde (il faudrait vérifier livre par livre).

Ainsi que le remarque l’article du New Yorker de 1951 : « Peut-être en raison de sa longue absence à l'étranger, il a une vision plus franche de la sexualité que la plupart des auteurs de romans policiers américains » (une réflexion surprenante si on considère que le roman américain allait largement se rattraper par la suite – mais le fonds de puritanisme de la société américaine reste solide et la remarque était certainement valable à l’époque ).

 

Les personnages sont le plus souvent des bourgeois distingués, même (et surtout) lorsqu'ils font partie des suspects. Voici comment un des suspects est décrit lorsqu'il se présente devant Merrivale : « Le Dr Spencer Hume, élégamment vêtu, un chapeau melon à la main, un parapluie bien roulé suspendu à son bras, entra dans la pièce. » (La Flèche peinte, The Judas Window, 1938).

 

S’agissant des intrigues, elles sont fondées sur un crime qui semble a priori inexplicable – parfois parce qu’il a été commis dans des circonstances qui défient la raison (comment le crime a-t-il pu être commis dans un lieu complétement clos où l’assassin ne pouvait pas pénétrer ) mais très souvent les circonstances du crime paraissent inexplicables en raison d’un enchevêtrement de faits qui, à dessein pu par hasard, rendent le déroulement de l’acte incompréhensible, jusqu’au moment où, progressivement, le déroulement des faits est reconstitué.

Les livres suivants donnent aussi bien des exemples des intrigues résultant de  l’enchevêtrement des faits que des éléments de comédie de mœurs dans l’oeuvre de Dickson Carr.

 

Mort dans l’ascenseur (Drop to His Death, titre de l’édition britannique,  Fatal Descent dans l'édition américaine, 1939), signé Carter Dickson et John Rhode.

Il s’agit d’un des rares livres en collaboration de notre auteur. Le co-auteur est  John Rhode, un auteur de près de 80 romans policiers dont seuls quelques-uns ont été traduits en français.

L’histoire a comme cadre une prospère maison d’édition londonienne. Le président-directeur, sir  Ernest Tannant, un personnage autoritaire, est assassiné d’un coup de revolver alors qu’il avait pris place dans son ascenseur personnel pour descendre déjeuner. Or il apparait que personne n’a pu tirer sur lui lors de son passage à chaque étage puisque la balle a été tirée à travers le toit de verre de la cabine ; mais elle n’a pu être tirée par quelqu’un se trouvant sur le toit qui aurait été immanquablement aperçu par les témoins à chaque étage  par la vitre de l’ascenseur et elle n’a pas pu être tirée depuis l’orifice de l’ascenseur sur le toit de l’immeuble, car elle aurait manqué de précision. Il reste l’hypothèse qu’un des témoins mente et que, lors du passage de l’ascenseur à son étage, il ait pu se percher sur l’ascenseur et tirer par la vitre du toit. Mais pour cela il aurait fallu ouvrir la porte ce qui est impossible quand l’ascenseur fonctionne.

Le jeune docteur Glass, qui était venu discuter avec sir Ernest Tallant ce jour-là, mène l’enquête avec son ami l’inspecteur Hornbeam. Ils apprennent que de nombreux objets ont disparu dans la maison d’éditions les jours précédant le crime, sans qu’il y ait un lien logique entre ces objets. De plus, le soir suivant le crime, alors que Bliss et Hornbeam procèdent à une reconstitution qui s’avère dangereuse (l’ascenseur manque de se décrocher) ils entendent un coup de feu et  découvrent l’un des cadres dirigeants de la maison assassiné dans son bureau.

Les suspects sont évidemment les employés principaux de la maison d’édition, dont l’amoureux de Patricia,  la fille du patron, et Patricia elle-même.

Carr et Rhode  décrivent ainsi la séduisante Patricia  : « La jeune fille était vraiment charmante. Brune, mince, de beaux yeux bleus dans lesquels s ‘allumait souvent une lueur malicieuse ; elle portait avec élégance un tailleur de bonne coupe. »

Lorsqu’elle entre en scène dans l’histoire , sa nervosité se marque par « le cliquetis accéléré de ses talons sur le parquet ». 

Au fur et à mesure du livre, Carr et Rhode font usage de formules qui retiennent l’attention du lecteur Ainsi «  L’œil et l’oreille également trompés », « l’illusion auriculaire ». Si l’inspecteur Hornbeam est un esprit rigoureux qui recourt volontiers aux mesures et aux calculs (de distance, de durée) cela ennuie son ami Glass.

« Les preuves fournies par des chiffres m’inspirent une instinctive méfiance » dit celui-ci.

Mais les hypothèses de ce dernier sont souvent échevelées et Hornbeam peut lui reprocher : « Vous aimez tellement les complications que vous ne pensez pas à la solution la plus simple. »

Les éléments de comédie de moeurs ou de satire sociale ne manquent pas. Ainsi l’évocation d’une fête qui a eu lieu quelque temps avant le crime, réunissant tous les membres de la maison d’édition, décrite comme « un banquet de 25 convives ivres encouragés à boire par sir Ernest  Tallant » avec des couples émoustillés cherchant des coins isolés – où il apparait que sir Ernest, père la morale pour son propre compte, prenait plaisir à voir ses subordonnés en faute.

Le fiancé (officieux) de Patricia n’était pas vraiment apprécié par sir Ernest qui aurait préféré un mariage plus brillant pour sa fille, à St Margaret (paroisse chic) avec photos dans le Tatler (magazine de la haute société).

La séduisante Patricia ne lasse pas Bliss indifférent : « Je soupçonne le Dr Glass d’être amoureux de moi »

- N’essayez pas sur moi votre pouvoir de séduction. »

La recherche des mobiles du crime permet quelques moments savoureux. Il apparait que sir Ernest voulait développer la partie romans d’amour de la maison d’édition. Les désaccords de certains cadres avec cette orientation pourraient-ils expliquer le crime ?  Mais peut-on imaginer que le désir de faire place à l’amour dans une maison d’édition soit le mobile d'un meurtre  - même si tout le monde est un peu loufoque dans le monde de l’édition, comme le remarque Hornbeam - ?

Ce policier sentimental répond aux critiques de Glass sur les romans d’amour : « Pourquoi ? L’amour est ce qu’il y a de meilleur sur la terre. »

Il conclut : « On ne tue pas un patron parce qu’on n’approuve pas sa façon de diriger. »

 

Mort dans l’ascenseur n’est pas rangé parmi les meilleurs ivres de Dickson Carr – bien que datant de la meilleure période de sa carrière. Il est vrai que les éléments fantastiques font défaut à cette histoire qui se déroule dans l’ambiance – quotidienne et finalement assez rare chez l’auteur - du monde de l’entreprise et que les motifs du crime se trouvent dans les relations de travail. Peut-être faut-il y voir l’influence du co-auteur John Rhode. Le mécanisme du meurtre peine aussi à  retenir l’attention, trop dépendant de détails techniques qui ne parlent pas à l’imagination. On peut penser que Carr a au moins rayé de la liste des crimes en local clos qu’il voulait exploiter, le crime commis dans un ascenseur où la victime était seule.

 

 

Arsenic et Boutons de manchette (The Magic Lantern Murders dans l'édition britannique, et The Punch and Judy Murders dans l'édition américaine) date de 1936*.

                                                             * Le titre français joue sur la popularité après-guerre du film Arsenic et vieilles dentelles. Les boutons de manchette apparaissent bien dans le récit mais n’ont qu’un rôle marginal. Les titres anglais et américain se réfèrent à l’illusionnisme (lanterne magique ou spectacle de marionnettes de Punch et Judy) évoquant l’aspect fantasmagorique de l’action.

 

Le récit est fait à la première personne par un collaborateur de sir Henry Merrivale (HM) dans les services secrets,  Kenwood Blake (qui apparait dans quelques livres). Kenwood doit se marier le lendemain et voilà que sir Henry lui demande impérativement de venir en province pour lui donner un coup de main dans une enquête.  Comment dire non à sir Henry ? Kenwoood   prévient sa fiancée Evelyn, qu’il sera de retour le lendemain sans faute, comme Merrivale le lui a promis,  et court prendre le train.

A ce stade le lecteur est déjà convaincu que le narrateur va se trouver engagé dans une course poursuite pour régler l’affaire dans les délais qui lui permettront d’être à l’heure pour son mariage - d’autant que son futur beau-père, un major-général sourcilleux, n’apprécierait vraiment pas la plaisanterie : ce début indique que le roman sera en grande partie placé sous le signe de la comédie.

Merrivale, qui ne quitte que rarement son bureau, est venu dans un coin de la campagne anglaise où se déroule l’action, car on y a signalé les va-et-vient d’un suspect, le savant Haguenauer ; on pense qu’il pourrait être en relations avec un fameux espion allemand (l'Allemagne est redevenue une menace à l'époque du roman). Un policier a surpris par la fenêtre de curieuses expérimentations dans le pavillon où réside le suspect.

Merrivale donne l’ordre à Kenwood de tâcher de découvrir ce qui se passe chez Haguenauer qui doit s’absenter, et notamment « ce que signifient les lueurs mouvantes tourbillonnantes autour d’un pot de fleurs » vues par le policier. Ensuite il pourra regagner Londres pour son mariage.

Merrivale fait de l’auto-ironie : « Mes desseins sont mystérieux et pervers (…) j’ai toujours 2 ou 3 tours dans mon sac. »

Mais la mission de Kenwood tourne de façon inattendue : d’abord il est arrêté pour vol de voiture sur plainte de Merrivale lui-même et du colonel Charters, chef de la police locale, qui lui a pourtant prêté sa voiture. II s’évade pour remplir sa mission . S’étant introduit chez le suspect, il le trouve mort, empoisonné à la strychnine. Puis il découvre une femme dans un placard de la maison, c’est la femme du médecin de la localité, venue dit-elle, pour récupérer la strychnine qui aurait été remise par erreur à Haguenauer, client du médecin. A ce moment, la police qui recherche Kenwwod comme fugitif dans le vol de voiture, arrive et celui-ci parvient à s’enfuir. D’une cabine il passe un coup de téléphone furibond au colonel Charters : j’ai la police à mes trousses, je suis en manches de chemise et j’ai en tout et pour tout un demi-penny en poche !

Finalement il est rejoint par sa fiancée qui a compris qu’il avait besoin d’aide. Ils retrouvent Merrivale qui éclaircit les quiproquos accumulés jusque-là et donne l’ordre à son subordonné, maintenant flanqué de sa fiancée, de rejoindre en train Bristol pour rendre visite à un correspondant de Haguenauer, le Dr Keppel, qui fait figure de suspect.  Kenwwod et Evelyn arrivent à l’hôtel où réside Keppel et s’introduisent non sans risque dans la chambre du  suspect – par la fenêtre alors que celle-ci est protégée par une lame qui descend comme une guillotine. C’est pour y trouver – en apparence - Haguenauer mort. Kenwood  se souvient que Haguenauer faisait des recherches sur la possibilité de se transporter à travers l’espace.

En fait, reprenant son bons sens à l’aide de sa fiancée, il se rend compte qu’il ne s’agit pas du corps de Haguenauer mais de Keppel lui aussi empoisonné à la strychnine.

L’explication de toutes ces mystères sera pour le moins laborieuse, comme on peut s’y attendre – finalement Kenwood et sa fiancée seront à l’heure pour leur mariage – accompagnés par Merrivale et  Stone (un Américain dont la présence a aussi été source de quiproquos), également invités au mariage.  C’est l’occasion d’un dernier épisode comique : ils arrivent juste à temps et le témoin du marié, furieux de l’ attente, avertit Kenneth que son futur beau-père est aussi en colère à cause de la mésaventure arrivée à son ami le pasteur qui est venu exprès du Canada pour célébrer le mariage : celui-ci a été arrêté quelques heures par la police à cause d’un couple de jeunes plaisantins rencontrés dans le train – le pasteur assure qu’il les reconnaitra partout – évidement ce sont Kenwood et Evelyn !

Il y a dans ce livre beaucoup d’éléments comiques et de réflexions savoureuses.

Ainsi l’Américain  Stone : « Je prenais les Anglais pour de gens rassis mais de tous les pays que j’ai visités, l’Angleterre est le plus bizarre. »

A un moment, Kenwood se déguise en pasteur et rencontre un autre faux pasteur -  ainsi qu’un véritable pasteur qui aura quelques ennuis comme on l’a vu. Ce qui lui permet quelques réflexions sur la personnalité des pasteurs anglicans (ou protestants plus largement) : « tous les pasteurs que j’ai connus étaient de braves garçons, qui s’intéressent au sport plus qu’à autre chose. » 

Les trains britanniques de l’époque étaient-ils si frivoles ? Kenwood note que « dans plusieurs compartiments des parties fines s’organisaient déjà » (le traducteur a peut-être outré l’expression).

Kenwood et sa fiancée : « Je lui dis qu’elle avait l’âme basse et elle me demanda  avec candeur si je connaissais des personnes l’ayant autrement. »

Kenwood se plaint des aventures qui lui arrivent à un rythme effréné : « En ce jour de mariage [il est plus de minuit, c’est donc déjà le jour où il doit se marier]  je passe le plus clair de mon temps dans les lavabos ou en prison. »

A un moment, Stone et les héros chantent en chœur dans la voiture de police, accompagnés par le chauffeur.

Merrivale, interrogeant une suspecte, Mrs Antrim,  lui parle avec des expressions qui aujourd’hui seraient jugées sexistes : « Jolie femme comme vous, pleine de sex-appeal , vous n’allez pas avoir le trac ? »

Et ensuite, sa drôlerie révèle ce qui passerait aujourd’hui pour du mépris de classe, en s’adressant à un policier « de base » : « Sergent, raccompagnez Mrs Antrim comme si vous étiez un homme bien élevé. »

Ce qui n’empêche pas un suspect de le ridiculiser à son tour : « Vous êtes chef de l’Intelligence service et pourtant vous n’êtes pas obligatoirement intelligent. »

Finalement HM confie : je ne suis pas du tout ennemi des coquins ... mais intelligents.

Quelques réflexions éclairent la façon dont l’intrigue est embrouillée à plaisir (par l’auteur) par l’accumulation de détails incongrus qui n’ont « Pas plus de rapport qu’entre un cactus et un baril de hareng » . Mais lorsque l’auteur est habile, ces « Details extravagants [sont] aussi nécessaires que les jalons d’un rallye papier* ».

                                                                          * Rallye-papier, sorte de chasse à courre où l'animal est remplacé par des papiers semés au préalable par un participant, formant une piste à suivre.

 

Enfin John Dickson Carr, avec mesure car on est dans un roman de genre, et non dans de la grande littérature, fait passer quelques notations d’ambiance, comme son évocation d’une pluie d’été au matin dans la campagne anglaise.

Ou encore  l’évocation de l’hôtel de Bristol, « un hôtel bâti à une époque où on ne ménageait pas l’espace » et qui présente « L’atmosphère de confort d’un endroit calme et bien clos depuis des siècles » - une notation intéressante car dans beaucoup de livres de Carr l’atmosphère du passé qu’on retrouve dans certains lieux sera porteuse d’inquiétude et non de confort.

Je préfère mourir (She Died a Lady, Elle est morte comme une dame), signé Carter Dickson, date de 1943.

Ce roman est souvent considéré comme l’un des meilleurs de Dickson Carr.

L’histoire est racontée par un médecin de village d’un certain âge, Luke Croxley. Celui-ci est l’ami du professeur Alec Wainwright, un enseignant âgé maintenant adonné à l’alcoolisme. Wainwright vit avec sa jeune épouse Rita, une très belle femme. Ce couple mal assorti parait arrivé à un moment de crise car Rita fréquente Sullivan, un jeune acteur qui séjourne dans le village.  La déclaration de guerre (septembre 1939) arrive sur ces entrefaites. Quelques mois après le docteur est en visite chez Wainwright, où se trouvent aussi Rita et Sullivan. Par ce soir d’orage, il perçoit une atmosphère lourde de menaces :  « Je me trouvais en présence de forces déchainée que rien, désormais ne pourrait arrêter et quelque chose m’avertissait qu’une catastrophe était imminente ». Il a surpris Rita et l’acteur en train de s’embrasser. Rita répète plusieurs fois « Je préfère mourir ». Tandis que  le mari  écoute à la radio les nouvelles de la guerre, le docteur s’aperçoit que Rita et son amant ont disparu. Il court après eux, mais leur trace s’arrête au bord d’une  falaise, un endroit  connu sous le nom de « saut des amants ». Les fils du téléphone ont été coupés et le réservoir d’essence de la voiture vidé. Une lettre de Rita est posée sur la table. « Je préfère mourir, comme Juliette ... » Rita et son amant se sont-ils suicidés ?

Quelques jours après on retrouve les corps, ramenés par la marée.  Mais les deux amants ne sont pas morts fracassés sur les rochers ou noyés, mais tués par balle. Pour autant cela pourrait être un suicide, l’un des deux ayant tué l’autre et s’étant tué ensuite, les deux ayant ensuite chuté dans la mer. 

Le docteur rencontre sir Henry Merrivale en congé dans le village – il pilote une voiture d’infirme qui se révèle particulièrement dangereuse (pour les autres). Mis au courant des circonstances du drame, Merrivale s’intéresse à l’affaire. Les traces de pas relevées par la police montrent que les deux amants étaient seuls au bord de la falaise. Le docteur les a suivis en restant à distance (ce que montrent ses empreintes) - or les amants ont été tués à bout portant, ce qui écarte sa culpabilité éventuelle.  Tant que le revolver n’a pas été retrouvé, on peut croire au suicide :  Rita , incapable d’abandonner son vieux mari  et ne pouvant envisager de continuer une vie insupportable, a-t-elle préféré le suicide avec son amant ?

Mais voici que le revolver est retrouvé, non rejeté par la mer, mais au bord d’une route. Cette circonstance étonnante oriente les enquêteurs vers un crime, mais Merrivale parle de « crime parfait » puisque le meurtrier n’a laissé aucun indice qui  permette de mener jusqu’à lui.

Evidemment Merrivale trouvera la clef de cette énigme qui fait intervenir un jeune peintre peut-être amoureux de Rita, le fils du docteur, médecin lui aussi, une jeune femme avenante qui est l’épouse de l’acteur (mais sont-ils réellement mariés ?), une autre jeune femme amoureuse du peintre – et donc jalouse. On découvrira que les deux amants avaient décidé de simuler un suicide pour pouvoir s’enfuir sans être poursuivis : ils devaient embarquer sous des faux noms pour l’Amérique, et Rita avait volé des bijoux appartenant légalement à son mari. Mais l’intervention de l’assassin a modifié le plan qu’ils avaient conçu.

Ce roman permet de comprendre la méthode utilisée de Carr  pour bâtir des intrigues déroutantes: ici il imagine un plan des deux amants pour faire croire qu’ils se sont suicidés. Ensuite le plan est mis à profit (ou perturbé) par le coupable qui agit selon un autre plan. Le deux plans se superposent et s’enchevêtrent, devenant quasiment indécryptables sauf à identifier les bons indices et les mobiles psychologiques qui orientent les soupons vers le coupable.

Le roman vaut aussi par l’époque où il se déroule, la première année de la Seconde guerre mondiale. Le narrateur évoque ainsi l’effet produit par la déclaration de guerre : «  Il n’est personne qui ne se souvienne de ce chaud dimanche de septembre  où la nature en fête semblait jeter un défi au malheur qui allait obscurcir le monde pendant plusieurs années  (…) Une voix à la radio annonça solennellement que nous étions désormais en état de guerre. »

Puis ce sont les heures tragiques de mai 40 avec la guerre-éclair sur le continent : « L’effondrement de tout ce que nous avions cru éternel nous consternait.

 Nous étions comme des enfants qui apprendraient soudain que tout ce qu’on nous avait enseigné à l’école n’était qu’un tissu de mensonges. »

Merrivale régale le lecteur de quelques formules dont il a le secret : « Faire des recherches dans la vie privée m’amuse prodigieusement. »

« Les hommes sont trop discrets. Pour avoir des informations il vaut mieux s’adresser aux femmes, c’est une race sans scrupules. »

« La vérité est malléable pour les femmes. »

 

Les scènes comiques ne manquent pas comme lorsque Merrivale s’habille en sénateur romain  pour son portrait – le vieil ivrogne du village est persuadé d'être en présence de l’empereur Néron – qu’il a vu  au cinéma dans Quo Vadis .

Le paysage de la tranquille campagne anglaise recèle aussi des endroits inquiétants qu’exploite Dickson Carr, comme les landes d’Exmoor avec des sables mouvants (réminiscence peut-être de la lande de Dartmoor du Chien des Baskerville de Conan Doyle).

C’est dans une maison abandonnée que le docteur, Merrivale et un policier trouvent une jeune femme séduisante, comme les aime Dickson Carr :   petite, potelée de façon ravissante, elle apparait ses bas déchirés et les talons hauts maculés de boue (elle a été enfermée dans la maison abandonnée par le criminel, qu’elle n’a pas vu);  elle mérite le surnom de Vénus de poche. Il s’avère que c’est la femme (ou presque) de Sullivan.

Hébergée par le docteur, sa présence émoustille tous les hommes du village – surtout lorsque le bruit se répand qu’elle s'est montrée nue; le pasteur lui-même se précipite pour constater avec regret que la fille nue n’est plus visible.

On apprend aussi qu’à cette époque, un passeport pouvait s’obtenir sur la caution d’un pasteur ou d’un membre d’une profession libérale.

Le roman se termine – après les révélations d’usage – par un nouveau numéro de Merrivale devant ses amis : « Je réprouve les sympathies, déclara HM avec un grognement féroce. » Il leur apprend qu’il a été proposé pour une pairie (un titre de lord)  – tout en minimisant cet honneur, il cherche les noms pour son nouveau titre* et conclut «  moi aussi je saurai être utile à ce sacré pays. »  Sauf erreur on ne reparlera plus par la suite de cette élévation à la pairie de Merrivale.

Le roman datant du temps de guerre, il comporte quelques notations patriotiques (les personnages s’engagent pour aller combattre etc).

                                                           * Les lords qui viennent d’être nommés doivent choisir un nom, généralement celui d’une localité, ajouté à leur nom de famille.

 

Couverture de la première édition en format de poche américaine (1948) de She died a Lady  (dans la traduction française : Je préfère mourir). La jeune femme n'est probablement pas Rita, mais l'épouse plus ou moins légitime de Sullivan, découverte prisonnière dans une maison abandonnée. L'illustrateur lui a donné une apparence physique assez conforme aux critères de beauté américains de l'après-guerre, mais probablement éloignée de la description de Carr d'une jeune femme petite et joliment potelée. 

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CRIMES IMPOSSIBLES ET MANIÈRES ANGLAISES (SUITE) 

 

 

 

Le Meurtre des mille et une nuits (The Arabian Nights Murder) parut en 1936. C’est un roman très tardivement traduit en France (en 1989).

Faire le résumé de ce roman, considéré par certains comme un des meilleurs de Dickson Carr, est une tâche difficile  tellement il présente une succession de péripéties surprenantes, du moins dans les chapitres d’exposition du crime – de sorte que résoudre l’énigme parait impossible en raison d’un enchevêtrement de faits sans lien logique apparent.

Essayons toutefois. L’intrigue se concentre sur un lieu, le musée privé Wade, consacré aux antiquités orientales, situé dans un quartier résidentiel londonien. Un soir l’agent de police qui fait sa ronde doit maitriser aux abords du musée un individu énervé  qui profère des phrases incohérentes. Croyant l’avoir assommé, le policier appelle un collègue à son aide et découvre que l’homme a disparu entretemps. Puis un autre homme frappe violemment à la porte du musée. Les policiers l’embarquent. Interrogé par l’inspecteur Carruthers (c’est celui-ci qui relate les faits) il dit s’appeler Mannering et être venu au misée pour un rendez-vous avec M. Wade le propriétaire-directeur et un autre expert en antiquités orientales.  L’inspecteur Carruthers décide d’aller faire un tour au musée. Il identifie un conduit à charbon par lequel le premier homme a sans doute disparu et pénètre dans le musée par ce conduit. Il voit alors le gardien du musée exécuter une sorte de danse devant ce qui semble être un cercueil. Puis en continuant sa visite il découvre un cadavre dans une ancienne berline à chevaux qui fait aussi partie des objets exposés dans le musée. Peu après la fille du propriétaire Miriam Wade (qui fait beaucoup d’effet sur Carruthers) arrive au musée.

Mais pourquoi la victime porte-t-elle une fausse barbe et y a-t-il un livre de cuisine près d’elle dans la berline ? Et pourquoi le premier homme arrêté (et disparu) portait-il  aussi une fausse barbe  - de couleur différente - selon les agents de police ?

Les personnes qui gravitent autour du musée sont réunies par les policiers – apparemment elles étaient toutes absentes lors de faits ;  il y a, outre Miriam,  deux amis dont l’un est  amoureux de celle-ci (il est curieusement déguisé en agent de police), une amie de Miriam et le fils du propriétaire. De plus, on apprend que Mannering était aussi amoureux de  Miriam - selon lui, presque fiancé. Quant à la victime on apprend qu’il s’agit d’un certain Penderel, Bien entendu tout le monde prétend ne pas le connaitre.

Carruthers ne peut guère avancer avec des faits en apparence aussi saugrenus.

La suite de l’enquête est rapportée par sir Anthony Armstrong, adjoint du « préfet de police » dit la traduction française (probablement du Police commissioner, chef de la police de Londres). Celui-ci reçoit d’abord le révérend Illingsworth, un respectable clergyman écossais de l’Eglise presbytérienne, mais aussi spécialiste de l’Orient, notamment des Mille et une nuits. Illingsworth vient lui faire le récit (fort comique) des mésaventures dont il a été victime à l’intérieur du musée Wade le soir du meurtre. Son récit permet d’expliquer certains des faits étranges survenus dans cette soirée (Illingsworth est notamment l’homme assommé par le policier au début des événements de la soirée).

Ensuite, il apparait que la victime, Penderel, était anglo-irakien*, artiste au chômage, mais aussi ancien amant de Miriam Wade qui avait eu clandestinement un enfant de lui – il pouvait peut-être vouloir faire chanter la jeune femme. Le crime  inexplicable peut désormais déboucher sur une enquête plus solide ; qui avait intérêt à tuer Penderel, qui pouvait nuire à la réputation de Miriam  Wade ?

  • L’Irak était à l’époque un pays récent – placé un temps sous mandat britannique, il resta sous influence britannique une quinzaine d’années après la fin du mandat. Le père de Penderel est donné comme officier anglais. A noter que dans la notice Wikipédia (en français) sur le livre, Penderel est présenté de façon erronée comme franco-irakien

La construction du livre est aussi assez originale puisqu’il est constitué dans sa plus grande partie de trois récits, chacun fait par un des enquêteurs à la première personne,  la conclusion étant apportée par Gidéon Fell qui n’apparait que dans le dernier chapitre : on comprend alors que les trois récits ont été faits lors de la réunion  finale avec Fell.  Cette construction, moyennement convaincante, permet toutefois de savoureux passages car chaque enquêteur y apparait avec son caractère bien tranché – ils se répartissent d’ailleurs en trois nationalités (au sens des home nations britanniques) : un Irlandais (d’Ulster), un Anglais et un Ecossais*.

                                                             * Dickson Carr souligne d’ailleurs leur « nationalité » dans les titres donnés au  récit fait par chacun : «  L’Irlandais dans les Mille et une nuits »  etc.

 

Ainsi l’inspecteur Carruthers a été très impressionné par Miriam Wade : « Messieurs, ça c’était une femme ! j’avais vu des filles plus belles mais jamais pourvues d’une telle séduction… Elle n’était pas grande ni ronde à proprement parler. Elle donnait plutôt l’impression d’être bien en chair. Son opulente chevelure brune réfléchissait la lumière.  Elle avait un regard éblouissant (…) une bouche rose et un petit cou. »

Le commissioner-adjoint Armstrong est lui un Anglais typique, brusque et imbu de lui-même. Même ses subordonnés le surnomment Donald Duck, le canard colérique, à l’époque au début de sa carrière.

Le lecteur sourit quand Armstrong s’exclame « Comme si moi, j’avais des préjugés ! » Il connait assez bien Wade, industriel très riche et orientaliste amateur,  et sa fille :  « Quant à Miriam, elle pourrait devenir une belle garce  - assurément. Elle a toutes les dispositions pour cela. « 

Son subordonné fait un résumé excellent de l’affaire sous forme de questions, que Armstrong fait semblant de considérer comme un exercice de pédantisme fastidieux -  le subordonné ne s’en laisse d’ailleurs pas compter, peu impressionné par les sorties de son supérieur.

Le superintendant Hadley (qui revient souvent dans les romans ayant comme enquêteur le Dr Fell)  prend ensuite le relais. C’est un Ecossais flegmatique et raisonneur.

 

 

Réédition populaire américaine (1949) de The Arabian night murder. couverture de Rudolph Belarski, spécialiste de la "good girl" - ici probablement le personnage de Miriam Wade.

https://www.amazon.com/Detective-1949-Rudolph-Belarski-Art-hardboiled-pulp-VG/dp/B00WXPTK06

 

 

En s’aidant avec le récit circonstancié du pasteur  Illingsworth,  Hadley et Armstrong reconstituent une partie du déroulement des faits qui permet d’expliquer certaines bizarreries rencontrées : les amis de Miriam Wade, n’aimant pas les grands airs de Mannering, avaient monté un piège pour le ridiculiser. Ils savaient que Wade, le propriétaire du musée, revenu d’Orient peu auparavant, avait invité le révérend Illingsworth  pour discuter le soir vers 22 heures de découvertes importantes; puis  par suite d’un empêchement, Wade annula la réunion. Mais le groupe de Miriam (son frère, le conservateur du musée, et ses autres amis) firent croire à Mannering qu'il était invité à la réunion, afin de le piéger. Ils engagèrent un acteur pour jouer le rôle du révérend – et par coïncidence c’était Penderel, acteur au chômage, qui devait avoir une bonne connaissance de l’Orient pour jouer le rôle du pasteur orientaliste.

Ensuite il était prévu de faire semblant d’ouvrir un cercueil oriental ce qui aurait provoqué l’irruption d’un fanatique brandissant un poignard et s’opposant à l’ouverture du cercueil – le groupe (qui n’avait pas mis Miriam au courant) espérait à cette occasion ridiculiser Mannering  qui se vantait de son courage et de sa connaissance de l'Orient. Le caractère puéril de leur  complot ne leur apparut qu’après coup. Mais pour accentuer la confusion, le vrai pasteur, averti que la réunion était maintenue (mais c’était un autre quiproquo !) arriva le premier et on le prit pour l’acteur - d’où la cascade de quiproquos et de circonstances amusantes mais incompréhensibles pour lui -  relatée par le pasteur dans son récit au commissioner-adjoint. 

Hadley déclare un peu présomptueusement que les bizarreries de l’affaire sont des éléments qui doivent permettre sa résolution  : « Il n’y a jamais eu d’affaire où nous a été donne à ce point l’occasion de pratiquer la logique pure, et cela parce qu’elle comporte un grand nombré de bizarreries. La logique, messieurs, ne se perd pas parmi les excentricités, elle y est à son avantage* »

                                                                       * Un exemple : le livre de cuisine trouvé près du corps de Penderel. Ce détail absurde s’éclaire quand on apprend que Penderel devait jouer le rôle du révérend Illingsworth. Or ayant appris que celui-ci devait apporter un manuscrit précieux des Mille et une nuits, dans une reliure ancienne, Penderel, pour compléter le personnage qu’il devait jouer, emprunta à sa logeuse un livre de cuisine relié. Le mystère du livre de cuisine n’en était donc pas un.

 

Mais les tentatives d’explication se heurtent à des impasses : « J’ai insisté sur la nécessité de rechercher l’explication la plus naturelle (...) Toutefois s’il s’agit jusqu’ici de l’explication la plus naturelle, tout se poursuit de la manière la plus anormale pour les deux conspirateurs [Hadley fait l’hypothèse que Miriam Wade et Mannering, son amoureux, ont tué Penderel qui voulait faire chanter Miriam]. Parfaitement crédible jusqu’à présent , elle devient ensuite insensé e. Voyons pourquoi. »

Les soupçons se dirigent vers Mannering et le procureur va décerner un ordre d’arrestation – jusqu’au moment où Wade père conduit chez le commissioner-adjoint toute une bande de témoins assurant que Mannering n’a pas pu commettre le crime – évidemment ces témoins sont payés par Wade, mais comment le prouver ?  «  Le procureur était fâché de cette interruption parce qu’il se préparait à partir jouer au golf. »

Il faut donc renoncer à arrêter Mannering. Seul le Dr Fell peut trouver la solution du problème et réuni avec les trois enquêteurs, il écoute le récit de chacun.

Aucun des enquêteurs ne parait acharné à la punition du coupable : « Personne ne serait enclin à crier à l’injustice devant la disparition de Penderel, bien que certains d’entre nous puissent considérer que la mort est ne trop lourde punition pour quiconque a profité des faiblesse de Miriam Wade. »  « Non pas qu’il nous importe vraiment de traduire le meurtrier de Penderel en justice mais ce vieux démon de Wade s’est ouvertement vanté d’avoir nargué la loi » (en payant des faux témoins qui innocentent Mannering).

Finalement Fell dévoile le nom du coupable – inattendu comme il se doit, mais il ne peut apporter de preuve. Le coupable restera impuni.

On peut aussi noter les éléments de satire ou de comédie sociale présents dans le roman. Une personne à la moralité douteuse, interrogée par Armstrong en présence de Wade, connait ses droits  : « C’est la loi, et même la police doit parfois la respecter »

Hadley rencontre Wade, le propriétaire du musée et riche homme d’affaires. Il est ébloui par sa résidence londonienne, ce qui nous permet de juger du train de vie bien plus modeste mais très correct d’un superintendant de police à l’époque :  « Etant moi-même démesurément fier de mon six-pièces avec jardin à East Croydon … » (banlieue de Londres).

Hadley qui  a un caractère bien trempé ne tarde pas à entrer en conflit avec Wade qui le menace de rétorsions sur sa carrière s’il continue à enquêter sur sa famille et notamment sa fille: Hadley qualifie Wade de « tyran à moustaches qui n’avait jamais subi de coup dur dans la vie ».

Hadley est aussi impressionné que Carruthers par Miriam Wade : « Ce que Mme Hadley aurait pensé d’elle, je l’imaginais mais cela n’a pas sa place dans mon témoignage. » « Elle portait une robe de chambre rose, et bien que j’aie toujours détesté cette couleur, il faut reconnaitre qu’elle mettait ses formes en valeur. » « On ressentait « la vague culpabilité de remarquer ce qu’il ne fallait pas remarquer. Me suis-je bien fait comprendre ? » «  Elle était inclinée en avant dans une posture telle que n’importe quel jury de femmes l’aurait condamnée uniquement sur son apparence. »

Le Meurtre des mille et une nuits apporte une démonstration de la manière de Dickson Carr pour créer des situations complexes avec une succession de faits en apparence absurdes ;  il part d’une idée déjà propice à un déroulement de faits surprenants avec la mystification projetée par le petit groupe autour de Miriam Wade pour piéger Guy Mannering. Ensuite ce scénario « abracadabrantesque »  est perturbé du fait que le révérend Illingsworth se présente alors qu’on ne l’attendait pas et est pris pour l’acteur Penderel qui avait justement été engagé pour jouer son rôle, alors que le révérend lui-même imagine être tombé sur des bandits plutpot loufoques qui préparent un crime. Le scénario de la mystification est donc perturbé une première fois. Enfin, c’est le criminel qui agit  - ici sans préméditation – et crée ses propres perturbations. Quand la police doit résoudre l’affaire elle se trouve aux prises avec une série de faits complètement incohérents voire absurdes – il faut qu’elle reconstitue d’abord la mystification projetée et identifie comment celle-ci a été perturbée et comment les conditions du crime ont finalement été rendues possibles.

 On peut enfin noter un témoigne des mentalités de l’époque : la victime est un anglo irakien, donc selon les critères de l’époque, un métèque, de plus gigolo (il a séduit Miriam et lui a fait un enfant) et probable maître-chanteur. On a vu que les enquêteurs ne trouvent pas trop gênant que son meurtrier ne soit pas puni – sa moralité douteuse et probablement le fait que ce ne soit pas un gentleman, y compris en raison de ses origines, font que, tous comptes faits, sa mort n’est pas si regrettable. Dickson  Carr – sans en avoir sans doute une claire conscience – partage les préjugés de son époque.

 

La Maison à Goblin Wood (The House in Goblin Wood, 1947) est une nouvelle mettant en scène Merrivale (il en existe peu, deux avec la longue nouvelle (novelette) L’homme qui expliquait les miracles, All in a maze, 1956 ) qui jouit d‘une grande réputation chez les amateurs.

Pourtant cette nouvelle n’est pas exempte de quelques défauts, comme souvent chez Carr : l’explication du mystère force à admettre quelques invraisemblances. Voici l’intrigue : deux jeunes gens qui vont bientôt se marier viennent rencontrer Merrivale en espérant avoir de lui une explication à un vieux mystère. 20 ans auparavant, Vicky,  la cousine de la jeune fille, a disparu pendant une semaine de la maison de vacances de sa famille à Goblin Wood, puis est réapparue – alors que chaque fois la maison était close de l’intérieur : elle n’avait donc pas pu sortir ni rentrer. Elle avait donné comme explication qu’elle était partie chez les fées. Depuis Eve, sa cousine, est agacée par les airs mystérieux que se donne Vicky et elle demande à Merrivale de résoudre l’énigme. Les deux fiancés, Merrivale et Vicky se rendent à Goblin Wood, maison fermée depuis longtemps, isolée et mal entretenue, pour un pique-nique maussade. Et là, Vicky disparait de nouveau. Elle ne réapparaitra plus. Merrivale doit donc trouver l’explication à deux disparitions – ce qui donne lieu à une surprise complète pour le lecteur.

Si l’apparition de Merrivale dans la nouvelle est conforme au style comique adopté par Carr depuis longtemps (alors qu’il descend plus ou moins majestueusement l’escalier du club des Conservateurs seniors, il glisse sur une peau de banane sans doute déposée par des gamins des « basses classes » heureux de voir chuter des hommes d’Etat) la suite est sérieuse jusqu’à la fin tragique. Si l’élément fantastique est présent dans la disparition en apparence inexplicable de Vicky, il n’y a pas d’appel à un surnaturel maléfique – mais le nom de Goblin Wood apporte une connotation inquiétante puisque dans le folklore anglais, les goblins sont des esprits malfaisants. Cette histoire, éloignée des autres de la série consacrée à Merrivale par sa tonalité sombre, se présente quasiment comme un adieu (prématuré) au personnage.

Dickson Carr utilisera encore Merrivale dans quelques livres (loin d’être ses meilleurs) avant de l’abandonner complètement après 1956 (alors que sa carrière littéraire se poursuit jusqu’en 1972).  La Maison à Goblin Wood apparait comme une histoire crépusculaire (la découverte de la seconde disparition de Vicky à Goblin Wood se déroule d’ailleurs au crépuscule) et plutôt atypique.

Cette nouvelle est considérée comme un chef-d'oeuvre par certains : voir Site Subverting Expectations ~ On Why The House in Goblin Wood (1947) is a Masterpiece, https://suddenlyathisresidence.code.blog/2019/08/03/subverting-expectations-on-why-the-house-in-goblin-wood-1947-is-a-masterpiece/. Ou encore : " In some ways, I think this story is Carr’s masterpiece." (site Classic mystery blog, https://classicmystery.blog/2011/03/14/the-house-in-goblin-wood-by-carter-dickson/)/

Ce n'est pas l'avis d'un spécialiste de Dickson Carr, auteur d'un livre sur lui, S. T. Joshi qui remarque que Carr a besoin de l'espace du roman pour déployer convenablement son atmosphère et les méandres de son intrigue; il écrit à propos de la nouvelle dont on parle : “On a déjà vu ça trop de fois auparavant.” (Site Playing detective John Dickson Carr: A Critical Study (1990) – S.T.Joshi, https://playingatdetection.com/blog/2023/10/08/john-dickson-carr-a-critical-study-1990-s-t-joshi/.)

 

 

QUAND LE COLLECTIONNEUR RENFORCE L’AMATEUR

 

 

Comme on l’a dit, Carr n’a plus rien publié à partir de 1973 (une dernière nouvelle cette année) – il est difficile de savoir s’il a continué à écrire jusqu’à sa mort en 1977 – mais aucun inédit de ces années précédant son décès n’a été retrouvé et publié (sauf erreur). Il demeure un auteur de l’âge d’or du roman d’énigme, ces années trente et quarante du 20 ème siècle - rares sont ses livres des années 50 et à fortiori après cette décennie, qui retiennent l’attention.

Comme c’est souvent le cas dans les littératures d’évasion, le plaisir de la lecture peut se compléter ou s’augmenter du plaisir de la collection en recherchant les éditions anciennes de Carr – aussi bien pour les amateurs des pays anglo-saxons qu’en France.

Il fut publié pour la première fois en français dans la célèbre collection L’Empreinte, des livres de poche* assez compacts (utilisant un papier plutôt épais) qui firent connaitre en France plusieurs auteurs anglo-saxons de renom. Puis après guerre, d’autres livres parurent ou furent republiés dans la nouvelle et éphémère collection L’Empreinte (qui n’était pas éditée par le même éditeur que L’Empreinte des années 30), tandis que de nombreux autres étaient publiés dans la collection Détective club des éditions  Ditis, présente en Suisse puis en France avec ses célèbres couvertures « à la chouette » remplacées ensuite par des couvertures illustrées d’une photographie ou d’un montage, plus parlantes mais moins réussies esthétiquement. Les livres portaient le nom d’auteur de Dickson Carr ou de Carter Dickson, selon ce qui avait été adopté pour la publication en langue anglaise.

                                                         * Notons au passage que le format d’édition de poche avait été adopté depuis longtemps (au moins en France) pour les romans policiers (et quelques autres collections). La collection lancée sous le nom Le Livre de Poche en 1953  ne constitua une nouveauté sous ce format que pour les livres de littérature générale.

 

Première édition française (1939) du Naufragé du Titanic (The Crooked Hinge, 1938) dans la célèbre collection L'Empreinte.

Site de vente Livre rare book https://www.livre-rare-book.com/book/5472551/4132

 

 

La collection L’Enigme chez Hachette proposa de son côté des livres de Carr signés Carter Dickson. Mais dès cette époque le secret  (de Polichinelle) était levé et on savait que les deux auteurs n’en faisaient qu’un (le nom de Dickson Carr apparaissait fréquemment  sur les 4 èmes de couverture des romans signés Carter Dickson).

On peut ici remarquer que compte-tenu de la date de publication des livres de Carr en France (à quelques exceptions près, cette publication a lieu après la Seconde guerre mondiale) les titres choisis pour l’édition française ont adopté au moins durant quelques années une tournure familière et désinvolte plus marquée que dans les titres plus classiques des éditions anglo-saxonnes, pour s'aligner sur le ton désormais dominant (Un coup sur la tabatière, On n'en croit pas ses yeux, Satan vaut bien une messe – ou encore un proverbe détourné L’Habit fait le moine, là où l’édition américaine a pour titre The Curse of the Bronze Lamp (la malédiction de la lampe de bronze) et l’édition anglaise Lord of the Sorcerers, (le Dieu - ou le Seigneur - des Sorciers ). Mais Carr a aussi choisi des titres plus frappants avec le temps (par exemple Fire, burn ! Feu, brûle ! traduit en France sous le titre Hier, vous tuerez).

 

 

Première édition en langue française (1948) du Sphinx endormi  (The Sleeping Sphinx, 1947) dans la célèbre collection Détective club, édition Ditis suisse (le livre ne semble pas avoir paru dans la collection homologue publiée par Ditis en France), avec la chouette emblématique. Traduction de Maurice-Bernard Endrèbe. Le Sphinx endormi  est une enquête du Dr Fell avec les ingrédients surnaturels chers à Carr, mais souvent sous-estimée (à tort probablement) par les amateurs.

Site de vente Livre rare book https://www.livre-rare-book.com/book/5472551/14133

 

 

Dans les années 60 le matériel de Ditis fut repris par la collection J’ai Lu, d’abord avec des couvertures reprenant une déclinaison de la chouette emblématique puis avec des couvertures illustrées par un dessin. Ensuite, on assista dans les années 70 à un relatif déclin du roman policier classique, démodé par le roman noir, par les thrillers et par d’autres littératures d’évasion comme la science-fiction. A partir du début des années 80, le roman policier classique connut un regain d’intérêt et de nombreux livres de Dickson Carr furent republiés par les éditions Néo avec des couvertures sans doute réalisées par un dessinateur talentueux, mais assez peu satisfaisantes car bien éloignées du climat des livres de Carr.

Puis presqu’en  même temps la célèbre collection du Masque – qui avait en son temps publié très peu de livres de Carr  (et pas les meilleurs) - commença à rééditer des titres déjà parus en France mais devenus introuvables, puis à publier des inédits, mettant ainsi à disposition du lecteur français la quasi-totalité de son œuvre, y compris les aventures historiques qui ne sont pas, à proprement parler, des romans policiers. Quelques romans isolés furent publiés chez d’autres éditeurs à la même période, ainsi que des recueils de pièces radiophoniques.* Les rééditions se font désormais sous le nom unique de Dickson Carr même pour les livres initialement publiés sous le nom Carter Dickson.

                                                               * Si on se fie à la liste figurant dans l’article apparemment très complet John Dickson Carr (Wikipédia français) seul un roman de 1972 et une œuvre historique de 1936 (une étude sur un crime mystérieux de la fin du 17 ème siècle) n’ont pas été publiés en français. Il est toutefois possible que des nouvelles soient inédites en volume aussi bien aux USA ou Grande-Bretagne qu’en France.

 

A leur tour beaucoup de livres publiés à la fin des années 80 et jusqu’au début des années 2000 n’ont pas été réédités et sont difficiles à trouver, mais les couvertures jaunes du Masque de ces rééditions ou premières éditions relativement récentes, n’ont pas le charme « vintage » des « Chouettes » de Ditis ou des couvertures illustrées de l’Empreinte.

 

 

CONCLUSION

 

 

 

L’intérêt des livres de Dickson Carr réside dans des intrigues compliquées, de tonalité parfois fantastique, et dans une atmosphère surannée avec ses policiers officiels en chapeau melon, ses détectives amateurs dotés de caractéristiques remarquables au physique comme au moral, ses personnages issus de la middle class ou de l’upper middle class, à la psychologie  plutôt convenue et aux dialogues teintés de désinvolture, ses héroïnes féminines généralement  pleines de charme, voire de sex-appeal :  ce qui peut plaire à des lecteurs en éloignera sans doute d’autres, habitués à plus de réalisme (ce qui ne veut pas dire que le réalisme n’a pas aussi ses conventions).

Même si Carr n’est pas oublié en France, on  ne trouve quasiment pas de site d’amateurs consacré à son œuvre ou à une critique de ses livres comme il en existe aux USA*. Un signe ne trompe pas : la page Wikipédia en français qui lui est consacrée et les nombreuses pages consacrées à ses livres (presque tous, sauf les moins connus, ont une page Wikipédia) n’ont aucune page discussion associée –  comme si aucun amateur n’avait quelque chose à dire sur l’auteur et ses productions.

                                                                                  * Voir Bibliographie ci-dessous.

 

Américain amoureux d’une Angleterre éternelle (ou qui s'est longtemps cru éternelle), féru des traces que le passé laisse dans le présent, Carr allie de façon très britannique (plus britannique qu’américaine en tous cas) le conservatisme au goût du paradoxe et des situations étonnantes (dès lors qu’elles sont fictives, toutefois). Il  continue à avoir son public d’admirateurs et probablement ses fidèles lecteurs lui ressemblent un peu.

 

 

John Dickson Carr.

FictionFan's Book Reviews

https://fictionfanblog.wordpress.com/2019/12/23/it-walks-by-night-by-john-dickson-carr/

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE SUR INTERNET

 

Il existe un grand nombre de sites, généralement américains, consacrés au roman policier, qui  consacrent des pages à Dickson Carr en général, ou à ses livres. En comparaison l’internet français comporte peu de références.

 

En français :

La page Dickson Carr sur Wikipédia est assez complète, notamment en ce qui concerne la liste des œuvres, avec dates de parution, éditions anglaise, américaine, française.

De nombreux livres de Dickson Carr ont une page Wiképédia 

On peut consulter les articles d’un colloque universitaire en 2024 (site Fabula) consacré aux  chambres closes avec notamment l’article d’introduction :

Maxime Decout et Caroline Julliot, Espaces fermés, lectures ouvertes : la chambre close comme dispositif narratif, interprétatif et symbolique

https://www.fabula.org/colloques/document15071.php

et

Nicolas Bareït, Architecture du miracle : les chambres closes de John Dickson Carr

https://www.fabula.org/colloques/document15093.php

 

:

En anglais :

Quelques généralités

Michael E. Grost, A Guide to Classic Mystery and Detection

https://mikegrost.com/classics.htm

 John Pugmire, A Locked Room Library

https://mysteryfile.com/Locked_Rooms/Library.html

 

Le roman policier vu par Carr lui-même

The Grandest Game in the World, site The Grandest Game in the World 

https://grandestgame.wordpress.com/the-grandest-game-in-the-world/)

NB Ce excellent site devrait fermer prochainement (annonce du créateur en novembre 2025). Les article devraient rester disponibles en archives.

 

Sur Dickson Carr

Two Authors in an Attic (article du New Yorker (1951) de Robert Lewis Taylor

https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/new-yorker-on-john-dickson-carr-1951/

 

John Dickson Carr: A Critical Study (1990) – S. T. Joshi, site Playing Detective

https://playingatdetection.com/blog/2023/10/08/john-dickson-carr-a-critical-study-1990-s-t-joshi/

 

John Dickson Carr, par Michael E. Grost

https://mikegrost.com/carr.htm

 

John Dickson Carr, site The Grandest Game in The World

https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/

 

John Dickson Carr, site The Chiseler

https://thechiseler.org/home/john-dickson-carr

 

THE FORGOTTEN GENIUS, or Where Did I Park My Carr?  Site Sweet mystery

https://ahsweetmystery.com/2016/03/15/the-forgotten-genius-or-where-did-i-park-my-carr/

 

Rian Johnson on the Genius of John Dickson Carr, site Crime reads

https://crimereads.com/rian-johnson-john-dickson-carr/

 

Russell Thompson, The Impossible Case of John Dickson Carr

https://russell-thompson.com/2025/01/10/the-impossible-case-of-john-dickson-carr/

 

John Dickson Carr: The Master of the Locked Room-Mystery, site Crime reads

https://crimereads.com/john-dickson-carr-the-master-of-the-locked-room-mystery/

 

John Dickson Carr – My Top Ten, site In Search of the Classic Mystery Novel,

https://classicmystery.blog/2017/01/23/john-dickson-carr-my-top-ten/

 

 LOCKED ROOM TALES: John Dickson Carr, The Master, site Ah Sweet Mystery!

https://ahsweetmystery.com/2016/03/01/locked-room-tales-john-dickson-carr-the-master/

 

Couvertures anciennes des livres de Dickson Carr

https://www.dustjackets.com/searchResults.php?action=search&authorField=John+Dickson+Carr

 

Sur The Burning Court (La chambre ardente)

DICKSON CARR’S “ROGER ACKROYD”: The Burning Court, site Ah Sweet Mystery!

https://ahsweetmystery.com/2017/03/15/dickson-carrs-roger-ackroyd-the-burning-court/

 

Tuesday Night Bloggers: The Burning Court (1937) by John Dickson Carr, site Cross examining crime

https://crossexaminingcrime.com/2016/03/08/tuesday-night-bloggers-the-burning-court-1937-by-john-dickson-carr/

 

The Burning Court (1937) by John Dickson Carr, site Moonlight Detective

https://moonlight-detective.blogspot.com/2025/01/the-burning-court-1937-by-john-dickson.html

 

John Dickson Carr : The Burning Court, 1937 (avec mention d'une  la troisième solution) site Death can read

https://deathcanread.blogspot.com/2025/10/john-dickson-carr-burning-court-1937.html

 

The Burning Court (1937) by John Dickson Carr, site The Invisible Event

https://theinvisibleevent.com/2017/11/23/317/

 

“The Burning Court” by John Dickson Carr, site Tangled Yarns

https://tangledyarnsblog.wordpress.com/2023/05/27/the-burning-court-by-john-dickson-carr/

 

The Burning Court (1937) by John Dickson Carr,  site In Search of the Classic Mystery Novel 

https://classicmystery.blog/2019/11/09/the-burning-court-1937-by-john-dickson-carr/

 

The Burning Court (John Dickson Carr) (avec des critiques d’époque)  site The Grandest Game in the World 

https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/the-burning-court-john-dickson-carr/

 

The Burning Court (1937) by John Dickson Carr,  site Dead Yesterday 

https://deadyesterday.wordpress.com/2018/10/06/the-burning-court-1937-by-john-dickson-carr/

 

Joe R. Christopher, The Non-Dead in John Dickson Carr's The Non-Dead in John Dickson Carr's The Burning Court  (article universitaire)

https://files.core.ac.uk/download/pdf/236223214.pdf

 

Sur d’autres livres (choix)

Liste de livres analysés sur le site Playing Detective

https://playingatdetection.com/blog/category/authors/john-dickson-carr/

 

The Arabian Nights Murder (John Dickson Carr) site The Grandest Game in the world

https://grandestgame.wordpress.com/list-of-authors/john-dickson-carr/the-arabian-nights-murder-john-dickson-carr/

 

The Dead Man’s Knock (1958) by John Dickson Carr, site The Invisible Event

https://theinvisibleevent.com/2025/04/24/the-dead-mans-knock-john-dickson-carr/#more-69372

 

Revisiting John Dickson Carr’s Till Death Do Us Part (1944), site Cross examining crime

https://crossexaminingcrime.com/2021/08/22/revisiting-john-dickson-carrs-till-do-us-part-1944/

 

All In A Maze aka The Man Who Explained Miracles by Carter Dickson, site Classic Mystery

https://classicmystery.blog/2011/07/09/all-in-a-maze-aka-the-man-who-explained-miracles-by-carter-dickson/

 

The Judas Window by John Dickson Carr (writing as Carter Dickson) site Mysteries Ahoy !

https://mysteriesahoy.com/2025/07/05/the-judas-window-by-john-dickson-carr-writing-as-carter-dickson/

 

“The Lost Gallows” by John Dickson Carr, site Tangled Yarns

https://tangledyarnsblog.wordpress.com/2024/03/18/the-lost-gallows-by-john-dickson-carr/

 

A Heady Blend of Murder and the Supernatural: Rediscovering John Dickson Carr's He Who Whispers,  site Crime Reads

https://crimereads.com/murder-supernatural-john-dickson-carr-he-who-whispers/

 

Reprint Of The Year 2023 – He Who Whispers by John Dickson Carr, site Classic Mystery https://classicmystery.blog/2023/12/09/reprint-of-the-year-2023-he-who-whispers-by-john-dickson-carr/

 

Reprint Of The Year 2023 – The Black Spectacles by John Dickson Carr, site Classic Mystery

https://classicmystery.blog/2023/12/16/reprint-of-the-year-2023-the-black-spectacles-by-john-dickson-carr/

 

Subverting Expectations ~ On Why The House in Goblin Wood (1947) is a Masterpiece, site Suddenly at his residence

https://suddenlyathisresidence.code.blog/2019/08/03/subverting-expectations-on-why-the-house-in-goblin-wood-1947-is-a-masterpiece/

 

The House In Goblin Wood (1947) by Carter Dickson, site In Search of the Classic Mystery Novel

https://classicmystery.blog/2011/03/14/the-house-in-goblin-wood-by-carter-dickson/

 

Et bien d’autres références trop nombreuses pour figurer ici !

 

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Le comte Lanza vous salue bien
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