Canalblog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le comte Lanza vous salue bien
Publicité
16 mars 2023

LES BRONZES DU BÉNIN : COLONIALISME, REPENTANCE ET RESTITUTION PARTIE 4

 

 

LES BRONZES DU BÉNIN : COLONIALISME, REPENTANCE ET RESTITUTION

PARTIE 4

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

SUR L’ILLÉGALITÉ DU PILLAGE

 

 

La question de la restitution des œuvres saisies durant la période coloniale peut-elle être résolue selon des arguments juridiques ?

On se demande parfois si le prélèvement (ou la saisie, ou le pillage) des objets d’art (plutôt considérés comme objets ethnologiques à l’époque) était conforme aux règles établies du moment.

L’interdiction du pillage faisait l’objet d’un consensus assez large, toutefois non matérialisé par une convention internationale ; faisant suite au Lieber Code du gouvernement fédéral des Etats-Unis pendant la guerre de Sécession, cette interdiction avait été affirmée par la Déclaration de Bruxelles en 1874 (non ratifiée par les pays participants) et de nouveau affirmée en 1880 par le Manuel d’Oxford de l’Institut de loi internationale.*

                                                                                                  * Voir : Yue Zhang, Customary International Law and the Rule Against Taking Cultural Property as Spoils of War, Chinese Journal of International Law, décembre 2018, https://academic.oup.com/chinesejil/article/17/4/943/5250404

 

Il en résultait que le manuel de loi militaire du War Office de 1894*, en vigueur en Grande-Bretagne, interdisait le pillage d’objets d’art ou scientifiques (en termes prudents d’ailleurs) « appartenant au public » ( ?), ne l’admettant que s’il s’agit d’empêcher l’ennemi d’utiliser les objets saisis pour « faire de la résistance », ou lorsqu’on pouvait le justifier comme représailles (ce qui finalement était assez large).

Mais en tout état de cause, l’interdiction ne s’appliquait qu’aux guerres « entre nations civilisées ». Les peuples ou nations ne relevant pas de cette qualification n’étaient pas sans droits, mais comme l’indiquait en 1894 le juriste britannique John Westlake, « le fait que la loi internationale ne tienne pas compte des indigènes non-civilisés (uncivilized natives) ne signifie pas que tous les droits sont déniés aux indigènes, mais que l’appréciation de leurs droits est laissée à l’appréciation de l’Etat internationalement reconnu qui a compétence pour le territoire dont il s’agit ».*

                                                                                                                               * Cité par Neil Brodie (Université d'Oxford), Problematizing the Encyclopedic Museum: The Benin Bronzes and Ivories in Historical Context, in Bonnie Effros et Guolong Lai (eds), Unmasking Ideologies: The Vocabulary and Symbols of Colonial Archaeology, 2018,

https://ora.ox.ac.uk/objects/uuid:bb6056bc-332d-4287-987d-370dc78afa1a/download_file?file_format=application%2Fpdf&safe_filename=Brodie%2BProblematizing%2Bthe%2Bencyclopedic%2Bmuseum.pdf&type_of_work=Book+section

 

Ce genre de considération doit nous mettre en garde contre ce qui est probablement une interprétation fautive de la convention internationale de la Haye de 1899. On peut lire dans le rapport Savoy-Sarr (voir partie 2) sur la restitution des biens : «  Il faut de fait attendre 1899 pour que la « Convention concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre », signée à La Haye par vingt-quatre États souverains, rende illicites la pratique du pillage et la prise de biens culturels lors de campagnes militaires*. »

                                                                                                                                       * Art 46 et 47 de la section III.

 

On signale souvent qu’à deux ans près, le pillage des objets du Bénin aurait été illégal. C’est peut-être se faire illusion car il n’est nullement certain qu’à l’origine, la Convention de 1899 s’appliquait aux territoires soit colonisés soit en voie de l’être, comme l’observe le juriste  Carsten Stahn* (professeur à l’université de Leyde) dans son étude Beyond “To Return or Not To Return” – The Benin Bronzes as a Game Changer?, Santander Art and Culture Law Review, 2022, https://www.ejournals.eu/SAACLR/2022/2-2022/art/22617/

                                                                                                          * Celui-ci mentionne l’opinion du juriste de l’époque Westlake (cité plus haut) pour qui la Convention ne s’applique qu’aux « civilized nations ».

 

Ainsi se référer à la Convention de 1899 pour juger ce qui était licite ou illicite à l’époque (sauf en modifiant rétrospectivement le sens qu’on lui donnait l’époque) est pour le moins incertain dans un contexte colonial, et ça l’est clairement pour des faits antérieurs à cette date.*

                                                                                               * Bien que  Carsten Stahn signale qu’une réprobation morale pouvait s’attacher à certaines prises de biens dans le contexte d’opérations menées par des puissances occidentales contre des nations moins développées : ainsi le Premier ministre Gladstone (il est vrai très préoccupé par les considérations éthiques) critiqua la prise de manuscrits lors d’une opération britannique contre l’Abyssinie en 1868 et fit restituer les manuscrits.

 

La prohibition par les puissances occidentales du pillage des biens culturels, en cas de conflit entre nations civilisées, trouvait son origine dans l’attitude des Alliés après la défaite de Napoléon en 1814-15. Ils décidèrent que la France devrait restituer à ses légitimes propriétaires les biens (notamment peintures et sculptures) saisis par les troupes françaises pendant la période révolutionnaire et l’Empire, lors des guerres contre les puissances européennes. Le duc de Wellington et le ministre des affaires étrangères britannique Lord Castlereagh  s’impliquèrent notamment dans cette restitution*.

                                                                                                        * Cette politique avait au moins un précédent : une décision d’une cour de justice anglaise de 1812 avait jugé qu’il y avait obligation de restituer des objets d’art pillés lors de la guerre anglo-américaine de 1812.

 

Mais il est intéressant de constater que seulement la moitié environ des oeuvres qui avaient été saisies par les Français (généralement attribués au Musée du Louvre) furent effectivement rendues. De nombreuses oeuvres, dispersées dans les musées de province, échappèrent aux recensement (de façon sans doute délibérée de la part des autorités françaises) et d’autres oeuvres firent l’objet de transactions avantageuses aux musées français :  ainsi l’immense tableau de Véronèse Les noces de Cana, qui avait été saisi à Venise en 1797,  jugé trop volumineux pour être déplacé (du moins déplacé une seconde fois  !) fut échangé contre un tableau  de Charles Le Brun (en fait une œuvre d’intérêt moindre), arrangement accepté par l’Autriche, devenue la puissance responsable pour le territoire de Venise.

Evidemment, les traités antérieurs qui avaient (parfois) sanctionné les saisies furent considérés comme non avenus.

On peut aussi remarquer que la restitution « aux légitimes propriétaires » signifiait aux propriétaires à la date de la saisie : les fameux chevaux de Saint-Marc, pris par les Français lors de l’occupation de Venise, et qui ornèrent quelques années l’arc de triomphe du Carrousel à Paris, furent réinstallés avec pompe à Venise (un tableau d’époque montre les troupes autrichiennes rangées sur la place Saint Marc pour la réinstallation des chevaux) ; personne ne se soucia de ce que Venise les avaient emportés comme trophée de guerre après la prise de Byzance par les Croisés en 1204.*

                                                                                                                        * A qui les aurait-on rendus d’ailleurs, si on avait eu l’idée de les rendre aux premiers détenteurs ? L’Empire byzantin avait disparu, conquis, détruit et remplacé territorialement par l’Empire ottoman.

 

Enfin, il est aussi intéressant de savoir que les restitutions post-napoléoniennes ne concernèrent que les puissances européennes : les objets pris en Egypte lors de l’expédition française de Bonaparte ne furent pas restitués (ni évidemment ceux de ces objets qui étaient tombés ensuite au pouvoir des Britanniques quand les troupes françaises s’étaient rendues).

Les dispositions de la Convention de la Haye (complétées en 1907) ne furent pas toujours respectées entre pays occidentaux : les nazis pillèrent les œuvres d’art dans les pays occupés (et pas seulement les biens des Juifs) et les Russes, après la victoire de 1945, enlevèrent ce qu’ils voulaient dans les pays occupés par l’armée rouge – des biens qui n’ont pas forcément été rendus par la suite après la chute du communisme*.

                                                                                                           * On indique que la convention (complétée dans les années 50) ne fut réellement appliquée qu’après la Seconde guerre mondiale. Au demeurant, curieusement, si les dispositions des conventions interdisent le pillage, aucune disposition ne prévoit l’obligation de restituer les biens pillés ( ? – du moins selon Jean-Christophe Barbato, professeur de droit public à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sept 2021 https://blog.leclubdesjuristes.com/restitutions-des-biens-spolies-reouvertures-internationales-et-nationales-du-front-de-lart-par-jean-christophe-barbato/

 

Enfin, la protection des biens culturels par la Convention ne s’applique apparemment pas au cas des saisies prévues au titre des dommages de guerre. La Belgique, notamment, se fit attribuer après le traité de Versailles en 1919 des tableaux de Van Eyck détenus en toute légalité par les musées allemands, au motif que ces œuvres faisaient partie du patrimoine culturel belge- et on trouverait sans doute d’autres exemples *…

                                                                                                    * Ainsi, la France fit saisir en paiement des dommages de guerre après 14-18 la collection de timbres du célèbre collectionneur autrichien Ferrari de la Renotière (mort en Suisse en 1917 après avoir légué sa collection (restée en France) au musée de Berlin) et la fit vendre aux enchères.

 

 

 

DU « MUSÉE UNIVERSEL » À L’OBLIGATION DE RESTITUER

 

 

Dans son livre, Dan Hicks prend position contre l’idée de musée universel. « Pour Hicks, l’idée du musée universel est aussi une arme, un mythe du xxie siècle, une tentative pour dissimuler l’héritage violent du colonialisme derrière l’idée des Lumières. Ce positionnement, suggère-t-il, émerge à un moment particulier de mobilisation du patrimoine et du soft power sous les régimes Bush et Blair » (Alice Hertzog, compte-rendu du livre de Dan Hicks. The Brutish Museums. Culture & Musées, 2022, https://journals.openedition.org/culturemusees/8405).

L’idée du musée universel a été mise en avant par une déclaration commune des grands directeurs de musées (groupe Bizot)*, en 2002, alors que la question des restitutions commençait à prendre de l’ampleur.

                                                                                                                        * Le Groupe international des organisateurs de grandes expositions, aussi connu sous le nom de Groupe Bizot ou Bizot group (du nom de la fondatrice du groupe, qui était directrice de la Réunion des musées nationaux), fondé en 1992, organise des réunions périodiques des directeurs des plus grands musées du monde. Il existe un autre groupe plus vaste,  l’ICOM – International Council of Museums, qui regroupe 20 000 musées et dont le fonctionnement est jugé plus ouvert et démocratique que le groupe Bizot.

 

Le groupe déclarait : « Bien que chaque cas doive être examiné individuellement, force nous est de reconnaître que les musées ne sont pas au service des habitants d’une seule nation, mais des citoyens de chacune. (…) Restreindre le champ de musées possédant des collections diverses et multiformes desservirait l’ensemble des visiteurs » (Déclaration sur l’importance et la valeur des musées universels - Declaration on the Importance and Value of Universal Museums). Dans cette optique, les grands musées se présentent comme les dépositaires de toutes les cultures du monde, rendues accessibles à tous les visiteurs. (https://www.museums.ch/fr/assets/files/dossiers_f/Bildung/Travaux%20certificat/2019-2020/van%20Nijen.pdf )

 

Mais ces grands musées étaient tous occidentaux, ce que ne manquent pas de relever les partisans des restitutions, comme E. Sarr (co-auteur  du rapport Savoy-Sarr de 2018) : « … par quelle ruse de l’esprit est-on amené à considérer que l’universel ne se jouerait que dans un entre-soi occidental ? »  (article du Monde, 2018, cité par Jolanda van Nijen, La restitution du patrimoine culturel africain. L’Afrique au musée, les musées en Afrique : solutions et impasses, mémoire, Mai 2020).

 

 

 

UN PETIT DÉTOUR PAR LES MARBRES DU PARTHÉNON (ET D’AUTRES ŒUVRES DE L’ANTIQUITÉ GRECQUE)

 

 

A l’époque de la déclaration de 2002, les demandes émanant des anciens pays colonisés étaient à leur début. La déclaration venait principalement soutenir le British Museum, confronté à la demande répétée du gouvernement grec de restituer les Marbres du Parthénon.

On sait que Lord Elgin, ambassadeur de Grande-Bretagne à Constantinople  au début du 19ème siècle, négocia avec l’Empire ottoman (qui à l‘époque dominait la Grèce), l’achat des marbres du Parthénon d'Athènes, qu’il fit enlever par ses équipes avec un peu de dégât d’ailleurs. II s’y ruina en partie car le gouvernement britannique mit du temps à lui acheter les marbres – qui finalement furent achetés pour le British Museum après un vote du Parlement. Le gouvernement grec considère – avec assez de raison – que la vente consentie par l’Empire ottoman, puissance occupante, est sans validité du point de vue de la Grèce pays indépendant et souverain depuis 1827.

La question de la restitution des œuvres acquises sans consentement – ou sans le consentement éclairé des populations, pourrait faire boule-de-neige et vider les grands musées de certaines de leurs œuvres les plus significatives, même lorsque l’acquisition n’entre pas dans un contexte strictement colonial.

Après tout, la Vénus de Milo a été acquise pour la France par l’ambassadeur de France à Constantinople, qui l’a achetée vers 1820 à quelques notables de l’île grecque (sous souveraineté turque) de Milo : ce consentement (qui valut d’ailleurs à ces notables une amende et même une bastonnade de la part des Turcs dans la mesure où la statue avait été promise à un personnage important de la cour du Sultan) peut encore passer pour suffisant, sinon éclairé.

Mais que dire de l’enlèvement de la Victoire de Samothrace en 1864, forcément avec l’aval de la Turquie (dominant encore à l’époque cette île qui ne sera attribuée à la Grèce qu’en 1912) – il est vrai que la population grecque de l’île aurait difficilement pu s’opposer à l’enlèvement : elle avait presqu’entièrement été massacrée par les Turcs en 1821, pour avoir participé au soulèvement qui devait aboutir l’indépendance de la Grèce  (qui laissa momentanément certains territoires, notamment des îles dont la Crète, en-dehors du nouvel Etat grec).*

                                                                                                        * Le contexte de l’apparition des œuvres citées est toutefois différent des situations où les oeuvres sont « en place » dans leur environnement comme les marbres du Parthénon : découverte inopinée de la statue par un habitant dans le cas de la Vénus de Milo, fouilles archéologiques par un chercheur français dans le cas de la Victoire de Samothrace. 

 

A partir de la seconde moitié du 19 ème siècle, il fut admis que les oeuvres trouvées lors de fouilles restaient la propriété du gouvernement du pays où la fouille avait lieu (notamment Grèce, Egypte).

Personne ne peut assurer que la question de la restitution des oeuvres transportées dans le pays du découvreur ou de l'acheteur avant que le maintien sur place devienne la règle, ne sera jamais posée – toutefois la bonne entente politique entre gouvernements fait peut-être que certaines demandes de restitution, aussi fondées que d’autres, ne sont pas (pour le moment) mises en avant.

Ces demandes sont liées à la situation géopolitique du moment : Mary Harrington signale que les demandes grecques de restitution des marbres du Parthénon apparurent lorsque la Grande-Bretagne cessa d’être un pouvoir mondial (Mary Harrington, Museums have always been problematic. All exhibits make a statement about power (les musées ont toujours posé problème, toutes les expositions sont l’expression d’un pouvoir), site Unherd, décembre 2022 https://unherd.com/2022/12/whats-the-point-of-museums/)

 

 

 

LES HABITS NEUF DES CONSERVATEURS DE MUSÉE

 

 

Depuis, quelques musées ont modifié (bon gré mal gré) leur point de vue ; d’autres invoquent encore la notion de musée universel, de plus en plus battue en brèche.

S’agissant du rapport Savoy-Sarr, un journaliste écrivait :

« Cette orientation soulève l’hostilité d’une grande partie des conservateurs. « Les musées ne doivent pas être otages de l’histoire douloureuse du colonialisme », dénonce ainsi M. Stéphane Martin, ancien président du Musée du quai Branly » ; le journaliste mentionnait aussi le point de vue de Julien Volper, conservateur du Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren* (Philippe Baqué Polémique sur la restitution des objets d’art africains, Le Monde diplomatique, août 2020, https://www.monde-diplomatique.fr/2020/08/BAQUE/62067).

                                                                                                                                      * Ce dernier dénonçait le fait de culpabiliser les Européens sur leur histoire « sous peine d'être taxé de raciste ou de réactionnaire ». Il s’étonnait que la comparaison entre les spoliations nazies et les biens acquis durant la période coloniale soit admise sans discussion : « …il est aberrant d'assimiler la colonisation et l'idéologie nazie ». Il remarquait aussi que les biens saisis par les colonisateurs avaient souvent été acquis par la violence par le précédent propriétaire (interview au Figaro, 2017).

 

Les conservateurs et dirigeants d’institutions opposés aux restitutions sont obligés de se plier aux décisions politiques des autorités de tutelle. Ainsi Horst Bredekamp, président et cofondateur du Humboldt Forum*.  Cet « immense historien de l’art, a fermement lutté contre les restitutions en les assimilant à une idéologie postcoloniale multiculturelle », ainsi que l’indique le journal canadien Le Devoir. Il a même dénoncé dans cette idéologie (peut-être de façon exagérée) un aspect antisémite. Mais la décision politique des autorités allemandes s’est imposée à lui (voir plus loin).

                                                                                                                                 * Réunion de plusieurs musées ethnologiques, dont le célèbre Musée d’ethnologie, le Humboldt Forum, installé dans le château de Berlin (ancienne demeure de la famille royale de Prusse, les Hohenzollern) après des travaux qui ont coûté 1 milliard de dollars, a ouvert au public en 2021. Sa conception a provoqué les attaques de groupes activistes lui reprochant d’être hostile « à l’idée d’une cohabitation égalitaire au sein de la société de migration » (?)  B. Savoy, en désaccord avec les dirigeants, avait démissionné en 2017 du conseil d’administration du Humboldt Forum.

 

Mais il existe une nouvelle génération de conservateurs qui est probablement plus réceptive aux considérations « décoloniales ». Déjà, le musée royal de Tervuren a modifié sa présentation des collections (mais certains continuent de lui reprocher d’être complaisant envers le colonialisme)  et s’est curieusement rebaptisé Africa Museum (la Belgique est-elle devenue un pays anglophone ?).

La tendance à « décoloniser » les musées est évidemment encouragée par Dan Hicks, emblématique auteur de The Brutish museums (voir parties 1 et 2). Dans son interview à la chaîne Al Jazeera, Dan Hicks déclarait : « Le travail des conservateurs maintenant n’est pas seulement de traiter des questions de propriété, [sans doute dans le cadre des restitutions] mais aussi de déconstruire les récits [de l’époque de la colonisation] (The job for curators now is to not just address questions of ownership, but also to undo these narratives).

Dan Hicks a ainsi invité les conservateurs d’une collection scientifique et médicale, la Wellcome Collection (création du fondateur des laboratoires Wellcome), à « démanteler le colonialisme durable de Wellcome, son infrastructure blanche », et il a mis en cause la façon dont les musées « ont donné une place centrale au corps blanc cis-masculin » (?) (cité par Mary Harrington, Museums have always been problematic, All exhibits make a statement about power, Site Unherd, décembre 2022).

 Il a ensuite félicité les conservateurs de la Wellcome Collection qui ont décidé de fermer une exposition trop centrée sur la vision occidentale des autres cultures, en disant qu’ils montraient la voie pour tous les conservateurs de musée.

 

Benin_queen_mother_head

Tête de reine-mère, laiton, Bénin, 16ème siècle. Les têtes de reine-mère portent une coiffure (dans la réalité, la coiffure était faite en corail) formant une pointe.

Museum fur Volkerkunde, Berlin.

Ce buste est reproduit sur l'excellent site de Rand Ningali, randafricanart. com. Ce collectionneur (à Denver, Colorado) précise qu'il ne posséde pas lui-même d'objets du Bénin. La présente tête fait probablement partie des objets qui seront prochainement rapatriés après transfert de leur propriété au Nigéria, mais dont un tiers restera en Allemagne en prêt de longue durée par le Nigéria.

https://www.randafricanart.com/Benin_Oba_commemorative_heads.html

 

 

 

 

QUI SERA CONCERNÉ PAR LES RESTITUTIONS ?

 

 

L’idée selon laquelle les bronzes du Bénin   doivent faire retour à leur lieu d’origine se heurte à de multiples difficultés. La multiplicité  des institutions concernées est l’un des aspects du problème.

Selon Dan Hicks, il y a 161 institutions qui ont acquis les bronzes du Bénin  (au sens large) par des moyens divers.

 

Il y a évidemment le British Museum, le Metropolitan Museum of Art de New York, The Art Institute de Chicago, The Los Angeles County Museum of Art, Les musées relevant de la Smithsonian Institution à Washington,  le Victoria and Albert Museum à Londres, le  Pitt-Rivers Museum d’Oxford, le Musée du Quai Branly–Jacques Chirac à Paris, les Musées du Vatican, The Australian Museum à Sydney, le Musée national d’ethnologie d’Osaka (Japon), le Louvre d’Abu Dhabi, (Emirats arabes unis), le Linden Museum de Stuttgart, le Museum am Rothenbaum de  Hambourg, le Musée ethnologique de Berlin, le Musée ethnologique de Leipzig (Musée Grassi)  et plusieurs autres musées allemands. 45 institutions britanniques et 38 institutions américaines sont en possession de bronzes du Bénin, alors que seulement 9 institutions du Nigéria en détiennent, selon le décompte de Hicks*.

                                                                                                      * Le site Benin digital (voir ci-dessous) recense quant à lui 131 institutions dont 2 seulement au Nigéria (mais son recensement est sans doute à compléter).

 

Chaque pays pu entité politique (ville ou Etat d’une Fédération), sinon chaque institution ou groupe d’institutions, a des règles particulières de gestion du patrimoine artistique, ce qui rend complexe les négociations. Enfin, de nombreuses pièces appartiennent à des collections privées.

 

Depuis que la question des restitutions a été posée avec  plus d’acuité, dans la première décennie des années 2000, un groupe a été formé sous le nom de Benin Dialogue Group, en 2007 ; il réunit les délégués des principaux musées occidentaux qui détiennent des œuvres du Bénin, des représentants du gouvernement du Nigéria, de la cour royale du Bénin, et de la commission nationale nigériane pour les musées et monuments (NNCMM). Son but est de renforcer la coopération entre musées pour permettre une exposition permanente des œuvres à Benin City. Le groupe, dans sa partie occidentale, s’est prononcé pour un système de prêts en rotation permanente, alors que la partie nigériane est en faveur d’une restitution des œuvres. Le groupe a décidé en 2019 d’apporter son soutien au projet de construction d’un musée à Benin City, sous le nom de Edo Museum of West African Art (EMOWAA) – ce musée pourrait être conçu par le réputé achitecte ghanéo-britannique Sir David Adjaye.

Le groupe n’a aucune compétence pour décider du rapatriement des œuvres qui dépend des décisions des différents pays et des différentes institutions selon leurs statuts. Après le rapport français sur la restitution des œuvres africaines de B. Savoy et E. Sarr (2018), un certain nombre d’institutions britanniques, américaines ou allemandes, ont décidé de restituer certaines des œuvres en leur possession,  tandis que les membres nigérians acceptaient l’idée que certains retours puissent se faire sous forme de prêts de longue durée.

Sans être formellement lié au Benin Dialogue Group (sauf erreur) un site internet dénommé  Digital Benin a été créé en novembre 2022 par plusieurs musées et des experts du Nigéria avec comme objectif de recenser tous les objets du Bénin en possession de collections muséales occidentales ou africaines et de réunir la documentation permettant de retracer leur origine et leur environnement culturel. Digital Benin a recensé  à ce jour 5246 objets appartenant à 131 institutions dans 20 pays.

Digital Benin déclare partager « une position antiraciste et anticoloniale forte et affirme son soutien pour considérer comme centrale l’humanité des communautés historiquement marginalisées et privées de leurs droits » (Digital Benin maintains a strong anti-colonial, anti-racist position and affirms its support for centring the humanity of historically marginalised and disenfranchised communities).

 

 

Benin_queen_mother_head_1

Tête de reine-mère, laiton et fer, Bénin, 18-19ème siècle.

Notez l'évolution du style par rapport à la tête du 16 ème siècle présentée plus haut. La coiffure en pointe désigne une reine-mère. Les scarifications au-dessus de chaque oeil (ici quatre) étaient en usage pour les hommes et les femmes, mais semble-t-il en nombre différent selon le sexe. L'usage a certainement évolué dans le temps comme on le voit en comparant avec la tête de reine-mère du 16 ème siècle.

Le site randafricanart. com ne précise pas la localisation de l'objet mais indique : "prêté par Katherine Perls". Il s'agit donc d'un objet appartenant à un propriétaire privé.

 https://www.randafricanart.com/Benin_Oba_commemorative_heads.html

 

 

 

 

SENSITIVE CONTENT (CONTENU SENSIBLE)

 

 

Le site s’est doté d’une charte pour signaler les contenus sensibles (sensitive-content  warning) : le site reproduit les notices des catalogues de musées ; or « ces catalogues reflètent l’héritage colonial et utilisent des mot ou des phrases qui sont inappropriés, péjoratifs (derogatory) et douloureux pour les Africains et la diaspora africaine. Nous reconnaissons qu’il y a une possibilité pour que ce matériel cause une détresse physique et mentale et soit à l’origine de fortes émotions ». Le site s’efforce donc de prévenir les utilisateurs amenés à rencontrer des termes sensibles par des surlignages*.

 

                                                                                                                 * Cette pratique s'assimile à celle des trigger warnings qui, de plus en plus, sont introduits au début des livres (aux USA puis progressivement, dans d'autres pays), pour "avertir (to warn) le lecteur de l’existence de passages contenant des actions ou propos pouvant déclencher (to trigger) une souffrance émotionnelle et réactiver un possible traumatisme " (Site Actualitté) - pratique connexe  à celle de l'utilisation de sensitivity readers (à peu près : relecteurs de contenus sensibles) qui déconseillent l'emploi dans les livres de passages offensants pour tel groupe ou de nature à provoquer des souffrances.

 

 

Un exemple : une notice de musée est ainsi reproduite : « A bronze cast of a human head with ------ features (…). There are four tribal marks over each eye. Benin West Africa 1897 Expedition.»

Un mot après with est remplacé par un cadre vide avec en surlignage une puce Sensitive content redacted (rédaction avec un contenu sensible) : « A bronze cast of a human head with ------ features » - une tête d’homme en bronze moulé avec des traits  -? -  (mot supprimé). Deux mots « tribal » et « Expedition » sont signalés par une puce comme « Sensitive content detected » (contenu sensible détecté). L’inscription lisible par la puce parle pour Expedition de « violent and inherited harmful context to indigenous communities » (un contexte douloureux violent et hérité (?) envers les communautés indigènes), notons que « indigenous » n’est pas quant à lui,  « sensible » ? (il le serait sans doute en France). Quant à tribal, le mot est devenu mal connoté. La puce parle d’un terme démodé et péjoratif (derogatory).

https://digitalbenin.org/catalogue/28_E190294

 

 

 

« LES OBJETS RAPATRIÉS RENCONTRERONT LE VOL, LA NÉGLIGENCE OU LA DESTRUCTION »

 

Le mouvement en faveur des restitutions apparait comme une machine qui se dirige vers un résultat inévitable à plus ou moins longue échéance, sans tenir compte des contradicteurs qui se manifestent çà et là (dont on a déjà donné une idée en partie 3).

Ces derniers utilisent souvent l’argument selon lequel les objets d’art ne seront pas en sécurité en Afrique.

Ces opposants admettent d’ailleurs assez facilement qu’ils ne sont pas d’accord avec l’obligation morale de restituer les objets saisis.

Une ethnologue, Elizabeth Weiss (auteur d’un livre Repatriation and Erasing the Past, 2020), dans un article du magazine conservateur britannique The Spectator, ironise sur la frénésie wokiste qui s’est emparée de certains musées : elle explique que le site internet du musée Phoebe A. Hearst de l’Université de Berkeley a supprimé des images de son exposition en ligne en les remplaçant par la mention « accès restreint en raison de la nature potentiellement sensible de l’image ». « Ce qui est sensible dans une coupe Ming cassée ou dans une bouteille de shampoing antipelliculaire 1900 est au-delà de ma compréhension » écrit-elle, en notant que le musée a retourné à une tribu indienne certains objets.

(‘Decolonization’ and ‘repatriation’: a look behind the scenes (décolonialisme et rapatriement, un regard dans la coulisse), The Spectator, janvier 2023, https://historyreclaimed.co.uk/decolonization-and-repatriation-a-look-behind-the-scenes/)

                   

Dans un autre article (assorti de nombreuses références internet), elle écrit que dans leur nouvel environnement, les objets du Bénin rapatriés rencontreront le vol, la négligence ou la destruction comme beaucoup de trésors perdus d’Afrique. Elle illustre par des exemples passés cet avertissement. Elle écrit que le Nigéria est un des pires endroits en matière de sécurité pour des objets d’art.

 Elle approuve l’historien de Harvard James Cuno qui souhaite qu’on traite les objets d’art (artefacts) plus comme des objets scientifiques que comme des objets culturels. Ainsi ces objets seront au service de l’humanité et non d’un groupe particulier. Selon Cuno, traiter ces objets comme des biens culturels est une invitation à la violence sectaire. E. Weiss donne la préférence au concept d’universalité des collections muséales : en application de ce principe, les trésors archéologiques devraient reste confiés à des institutions occidentales plutôt que d’être rapatriés dans le Tiers monde où il y a de grandes chances qu’ils soient perdus pour toujours.

Elizabeth Weiss, Repatriation of Artefacts: A Recipe for Disaster (rapatriement d’objets d’ art, un ticket pour un désastre), site History Reclaimed août 2022 https://historyreclaimed.co.uk/repatriation-of-artefacts-a-recipe-for-disaster/

 

IMG-20220219-WA00304

L'oba du Bénin reçoit les premiers objets qui ont été restitués par les universités de Cambridge et d'Aberdeen (et que le gouvernement nigérian a choisi de lui remettre), février 2022. A cette occasion , l'oba a rappelé le récit devenu  "officiel" de l'expédition de 1897 y compris chez la plupart des Occidentaux : l'expédition n'était pas une opération de représailles pour l'assassinat de quelques Britanniques mais une opération concertée de longue date pour abattre la puissance du Bénin et voler ses trésors.

The Republic

https://republic.com.ng/news/two-benin-bronzes-returned/

 

 

 

 

LES PREMIERS RAPATRIEMENTS : AVANT L’INDÉPENDANCE DU NIGÉRIA, ET CE QUI A SUIVI

 

 

Un journaliste qui connait assez le Nigéria exprime ses doutes sur la sécurité des objets rapatriés.

Il commence par rappeler que l’expédition punitive de 1897 a trouvé dans le palais de l’oba des atrocités révoltantes qui ne sont plus tellement mentionnées ces jours-ci, Ce qui est vu comme un pillage a aussi permis de sauver beaucoup d’Africains d’une vie d’esclavage ou de la mort comme victime des sacrifices humains de l’oba. Parler d’une opération motivée par des considérations commerciales n’est vraiment pas la bonne description pour ces événements historiques.

L’auteur évoque le pillage de leurs propres trésors artistiques par les Nigérians après l’indépendance : il ne reste pas grand-chose à montrer au Musée national du Nigéria à Lagos.

Il raconte l’histoire de la tête d’oba offerte à la reine Elizabeth en 1973 par le président du Nigéria le général Gowon.*

                                                                                                          * Qui voulait semble-t-il, remercier la Grande-Bretagne pour l’aide apportée pour supprimer la sécession du Biafra. 

 

 Le général Gowon commanda une copie d’une tête d’oba conservée au Musée national de Lagos – cette copie était tellement médiocre qu’il prit l’original et en fit cadeau à la reine (en prétendant que c’était une copie ?). La tête est toujours dans les collections royales.*

                                                                                                        * La tête n’est nullement cataloguée comme une copie mais comme une tête du 16ème siècle.

 

On peut dire que la tête a été pillée par le dirigeant nigérian mais aussi bien que c’est une bonne chose qu’elle soit en sécurité dans les collections royales, conclut le journaliste. (Mike Wells, Where are Nigeria’s Benin Bronzes ? The Spectator, août 2022)

 

Barnaby Phillips, dont on a déjà parlé, évoque aussi cette anecdote. Il insiste sur les efforts accomplis avant ‘indépendance du Nigéria par le conservateur du Musée de Lagos, le britannique Kenneth Murray, pour rapatrier autant d’œuvres du Bénin (ou sans doute d’autres régions du Nigéria) qu’il était possible par des achats sur le marché de l’art ou des dons de « doubles » par les musées britanniques*,  Quelques décennies après l’action de Murray, de nombreuses pièces réunies par lui manquent à l’appel dans les collection du Nigéria.**.

                                                                                                  * Kenneth Murray est qualifié par Phillips de « produit de l’Empire britannique mais aussi de patriote nigérian ». « C’est un héros dans l’histoire des bronzes du Bénin ». On notera qu’après 1945, il avait plaidé inutilement pour que le gouvernement britannique saisisse les objets du Bénin détenus par les musées allemands, pour être ramenés au Nigéria. K. Murray resta au Nigéria après l'indépendance et y mourut lors d'un accident de la route en 1972.

                                                                                                  ** Sur Murray, voir aussi l’article de David Frum, Who benefits when western museums return looted art ?, The Atlantic Monthly, 2022, dont on reparlera. D. Frum écrit : « Quand le Nigéria devint indépendant, en 1960, Lagos avait une collection d’art du Bénin qui n’était surpassée que par celles de Londres et de Berlin, sans compter les œuvres relevant des autres cultures du Nigéria ».

 

Ainsi, des bronzes provenant du British Museum et qui avaient été transférés au Musée de Lagos dans les années 50, furent ensuite vendus (dans des circonstances mal éclaircies) sur le marché de l’art et acquis par le Metropolitan Museum of Art de New-York en 1991 – le Metropolitan Museum a décidé de les restituer au Nigéria. (Michael Mossbacher, Who really owns the Benin bronzes?, The Spectator, août 2021, https://www.spectator.co.uk/article/who-really-owns-the-benin-bronzes/)

 

Les remarques dubitatives sur la capacité du Nigéria (et d’autres pays africains) de conserver les œuvres d’art de leur patrimoine ne sont pas vraiment prises en considération par les partisans des restitutions. Le professeur Jürgen  Zimmerer, spécialiste allemand de l’histoire coloniale et partisan des restitutions,  interrogé sur la répartition des oeuvres rapatriées entre le Nigéria, l’Etat fédéré d’Edo et l’oba du Bénin, déclare :  « … cela ne concerne pas les Européens. Ce que les propriétaires légitimes* font de leur art est leur décision, et cela ne doit pas retarder la restitution ». (Germany is returning Nigeria’s looted Benin Bronzes: why it’s not nearly enough, site The Conversation, août 2021, repris sur le site Justice. Info https://www.justiceinfo.net/fr/81361-restitution-bronzes-benin-tous-pays-nord-concernes.html

On peut penser que la réponse vaut aussi en termes de sécurité et que toute suspicion en ce domaine sera qualifiée de néo-colonialisme.

De plus, il n’est pas si simple de déterminer le « propriétaire légitime » (voir plus loin).

Quant aux Nigérians, ils écartent parfois la question de la sécurité des oeuvres d'art rapatriées par des plaisanteries. Un frère de l'oba a déclaré à des journalistes  : imaginez qu'on vole ma voiture, que je la rerouve à Lagos et que le voleur me dise: je vous la rendrai si vous me prouvez que vous allez la mettre dans un garage surveillé électroniquement. Voilà ce que m'inspirent vos inquiétudes. 

 

royal collection

Tête d'oba. Bronze, fer, alliage de cuivre et d'étain. Bénin, vers 1650. 

Cette tête appartient aux collections du souverain britannique. La notice précise que la tête, probablement enlevée lors de l'expédition de 1897, passa sur le marché de l'art puis fut acquise entre 1946 et 1957 pour le Nigerian National Museum (à Lagos). Puis en 1973, elle fut offerte à S. M. la reine Elizabeth II par le général Gowon, président du Nigéria, lors d'une visite en Grande-Bretagne.

The Royal Trust

https://www.rct.uk/collection/72544/bronze-head

 

 

 

ET LE MARCHÉ DE L’ART ?

 

 

La pression pour la restitution des objets d’art du Bénin s’exerce aussi sur le marché de l’art. Les ventes publiques dans les grandes maisons d’enchères comme Sotheby’s ou Christie’s deviennent difficiles, comme le remarque Barnaby Phillips. Si les ventes continuent, c’est discrètement, dans le cadre de relations directes entre vendeur et acheteur.

                                                                                                           * En 2011, Sotheby’s annonça la vente d’un masque  du Bénin en ivoire  avec une estimation de 3,5-4,5 M£, mais dut retirer le lot de la vente sous pression du gouvernement nigérian.

 

B. Phillips raconte l’histoire de la  tête dite « d’Ohly ». Cette tête (ce n'est pas une tête d’oba mais une tête surmontée d'une sorte de bec, probablement un récipient) avait été achetée par un marchand d’art, Ernest Ohly (mort en 2008), qui l’avait payée 250 livres en 1951. Le père d’Ernest, William, lui aussi marchand d’art, d'origine allemande, avait fui l’Allemagne nazie.

Le prix des objets d’art du Bénin ayant constamment augmenté jusqu’à atteindre des sommets*, Ernest Ohly, un homme secret et tourmenté, voire paranoïaque, avait placé la tête dans un coffre de banque, prévoyant seulement de la vendre dans le cas où un autre Holocauste des Juifs serait prévisible.

                                                                                                                  * En 1953, Sotheby's vendit une tête du Bénin pour 5500 £ (alors que le précédent record n’était que de 780 £). En 1968 Christie's vendit une tête du Bénin pour 21 000 £. Puis les prix flambèrent continûment. En 2007 Sotheby's New York vendit une tête du Bénin pour 4,7m $ (2,35 m £).

 

En 2016, la banque ayant décidé de rendre le contenu de ses coffres à ses clients avant fermeture, la fille d’Ernest Ohly récupéra la tête qui fut vendue (en vente privée) pour 10 millions de livres en 2018. Ce qui est amusant est que la petite-fille d’Ernest Ohly est mariée avec un journaliste d’origine caribéenne qui a publié des articles pour dénoncer la vente des objets du Benin. La fille d’Ernest Ohly a exprimé devant James Philips des regrets mitigés d’avoir dû vendre l’œuvre : « une part d’elle-même » pensait qu’elle aurait dû être restituée au Nigéria…

Le vendeur spécialisé dans l’art africain qui s’est chargé de trouver l’acheteur de la « tête d’Ohly » explique que dans les musées, on n’utilise plus l’expression « art tribal » car elle est trop connotée, mais que dans le marché de l’art (aussi bien aux enchères qu’en ventes privées) elle est toujours utilisée (B. Phillips, The art dealer, the £10m Benin Bronze and the Holocaust, BBC, mars 2021, https://www.bbc.com/news/world-africa-56292809 ).

 

On peut penser que le rapatriement probable d'un très grand nombre d' objets du Bénin conservés dans des collections publiques en Occident va influer sur le prix des objets qui sont dans des mains privées, ces derniers devenant alors les seuls (ou presque) représentants de la catégorie en Occident. 

 

 

DES INSTRUMENTS JURIDIQUES POUR LES RESTITUTIONS

 

 

Face au courant d’opinion en faveur des restitutions (généralement fondé sur la condamnation de la violence coloniale), les décideurs occidentaux (politiques ou du monde de l’art) sont amenés à prendre des mesures en faveur du rapatriement des objets saisis durant la période coloniale.

Un auteur spécialiste du droit de l’art écrit que les Etats pourraient envisager la mise en place de procédures (en ce qui concerne les œuvres pillées) similaires à celles développées pour les réclamations des œuvres pillées par les nazis (Evelien Campfens, “Artefact or heritage? Colonial collections in Western museums from the perspective of international (human rights) law”, Völkerrechtsblog, septembre 2018,

https://voelkerrechtsblog.org/artefact-or-heritage/)

 

La comparaison des saisies coloniales (et notamment dans le cas des « artefacts » du Bénin), avec le pillage des biens juifs organisé par les nazis est peut-être en passe de devenir une banalité. Faire remarquer que les situations n’ont rien de commun et que, s’agissant des biens pris au royaume du Bénin, l’expédition « punitive » de 1897 peut comporter des justifications même dans un cadre de compréhension actuel – tout en déplorant ses excès – est devenu quasiment inaudible. Il est vrai que parler du colonialisme (qui est quand même un très vaste phénomène sur plusieurs siècles) comme d’un crime contre l’humanité est désormais courant.

L’objectif de restitution des œuvres rencontre des obstacles juridiques, selon le pays et  le statut des institutions qui détiennent les œuvres. En Grande-Bretagne, la restitution est en principe impossible pour les grands musées publics comme le British Museum* ou le Victoria and Albert Museum. Ces institutions  ne peuvent proposer que des prêts de longue durée et non des restitutions.

                                                                                                       * La cession d’objets du British Museum est interdite par le British Museum Act de 1963 sauf cas de doubles, d’objets abimés ou qui ne présentent plus d’intérêt. Toutefois par le passé, des restitutions ont été possibles s’agissant de restes humains ou d’objets acquis après avoir éré spoliés par les nazis, d’où une pression pour modifier la loi (The UK Has a 60-Year Old Law Prohibiting Repatriation of Art. Is That About to Change? The Observer, février 2023 https://observer.com/2023/02/the-uk-has-a-60-year-old-law-prohibiting-repatriation-of-art-is-that-about-to-change/

 

Pour les institutions qu’on appelle des Charities – organismes d’intérêt public sans but lucratif *, la restitution est possible. Le Charities Act de 2022 autorise les Charities à restituer les objets jusqu’à une valeur de 10 000 £ ou de 20 000 £ (selon le budget de l’organisme) sans autorisation de la Charity Commission** Au-delà de ces montants l’autorisation de la Charity Commission est requis***.

                                                                                                  * Les grands musées publics sont aussi considérés comme Charities, mais sous la forme de « Exempt Charity » - non soumis à enregistrement ni à la réglementation de la Charity Commission.

                                                                                               ** The Charity Commission for England and Wales, département non-ministériel du gouvernement de Sa Majesté, qui enregistre et réglemente les Charities en Angleterre et au Pays de Galles (Wikipédia). Il existe des commissions pour l’Irlande du Nord et l’Ecosse.

                                                                                              *** Cette loi est applicable en Angleterre et au Pays de Galles. Les règles pour l’Irlande du nord et l’Ecosse sont spécifiques et relèvent des Parlements de ces territoires.

 

Aux Etats-Unis la procédure de restitution semble plus facile et passe par une décision de deaccessioning (déclassement) qui relève des administrateurs du musée – cette procédure peut être utilisée même pour vendre des objets en cas de difficultés financières.

 

En France, les œuvres conservées dans les collections publiques sont inaliénables. Pourtant « il existe une procédure de déclassement des œuvres d’art, celle-ci n’a jamais été utilisée. Pour permettre la restitution d’œuvres d’art, la France a préféré recourir à des lois spéciales » (Wikipédia). A la suite du rapport Savoy-Sarr, une première vague d’objets a été restituée à la république du Bénin et au Sénégal (loi n° 2020-1673 du 24 décembre 2020 relative à la restitution de biens culturels à la République du Bénin et à la République du Sénégal).*

                                                                                                                     * Cette loi ne concerne pas les bronzes du Bénin dont il est question dans la présente étude, mais surtout des objets saisis lors de la campagne militaire contre Samory, roi d’Abomey.

 

Si La France devait restituer des objets saisis au royaume du Bénin par les Britanniques et parvenus ensuite dans les collections françaises, ce serait aussi par une loi spéciale et après une demande spécifique des autorités nigérianes*

                                                                                                                    * L’exigence d’une demande formelle de restitution a été posée de façon générale, par le rapport Savoy-Sarr. Il est prévu que le pays détenteur fasse le recensement des objets entrant potentiellement dans le cadre des restitutions, de façon à ce que les demandes puissent s’exercer

 

Mais il est possible qu’une loi cadre soit adoptée pour éviter de passer dans chaque cas de restitution par une loi spéciale (un projet de loi serait prochainement proposé au Parlement au premier semestre 2023 ?).

 

 

QUELQUES GUIDES POUR LES RESTITUTIONS

 

 

Certains pays ont adopté des guides pratiques (guidelines) pour la restitution d’objets faisant partie des collections publiques. Une synthèse de leur contenu est donnée par l’article de Carsten Stahn (professeur à l’université de Leyde) : Beyond “To Return or Not To Return” – The Benin Bronzes as a Game Changer ?, Santander Art and Culture Law Review, 2022, https://www.ejournals.eu/SAACLR/2022/2-2022/art/22617/

Le guide allemand (2021) considère que la restitution  doit avoir lieu quand l’objet a été acquis en violation des critères éthiques et moraux qui étaient en vigueur à l’époque, ou acquis dans des circonstances qui contreviennent fondamentalement aux règles actuelles en matière d’acquisition par un musée.

Entrent dans ces facteurs le fait pour un objet d’avoir été pris au propriétaire originel par l’usage d’une force violente directe, ou comme le résultat d’une « situation coloniale », par exemple si les membres de la communauté [propriétaire] ont agi sur la demande (on behalf*) des maîtres coloniaux (colonial masters*), et ce même si l’acte fautif n’a pas été commis par la direction du musée acquéreur ou par des citoyens allemands. Mais le guide allemand refuse d’adopter la présomption générale que tout objet acquis durant la période coloniale a été acquis à tort, car ce serait nier la capacité d’action (agentivity*) des communautés d’origine et leur accorder à toutes un statut de victimes (cette restriction vise probablement le rapport Savoy-Sarr, voir plus loin).

                                                                   * Les citations des guides sont faites à partir de la traduction en anglais dans l'article de C. Stahn.

 

Le guide belge part du point de départ que les collections de l’ère coloniale ont été réunies dans un contexte de profonde inégalité structurelle et affirme que les collections patrimoniales doivent restituer les gains qu’ils ont obtenu grâce à ces relations inégales

Le projet de loi belge (2022) sur les restitutions adopte un point de vue plus étroit : il reconnait que l’obligation de restituer doit aller-au-delà de la légalité de l’acquisition selon les critères de l’époque mais vise la coercition ou la force comme principaux exemples d’acquisition illégitime, impliquant que les objets qui n’entreront pas dans ce cadre pourront rester en Belgique.

Le guide néerlandais autorise les retours si les objets ont été acquis en contravention avec les critères de légalité de l’époque, ou dans des circonstances où les « réclamants » (claimants) ont été involontairement séparés du bien, en raison du manque de consentement, de contrainte (vente forcée) ou du manque d’autorité du précédent possesseur pour aliéner l’objet (cas de propriété commune inaliénable).  Le retour doit être fondé sur la preuve avec un raisonnable degré de certitudes que les objets sont arrivés en possession néerlandaise contre la volonté du possesseur initial : entrent dans ce cas le vol, le pillage, la saisie comme prise de guerre, mais aussi des circonstances « grises », comme des dons ou ventes dans un contexte d’inégalité de pouvoir. Il est nécessaire de pouvoir apprécier jusqu’à quel degré la cession a été volontaire.

 

Le guide du Conseil des Arts anglais (The Arts Council England’s guidance) pose que les réclamations sont une opportunité pour les musées de développer une meilleure connaissance de leurs collections et de bâtir des relations avec les communautés originaires des objets ainsi que de construire un dialogue sur les objets réclamés ; la décision de restitution repose sur divers critères : la signification de l’objet pour la communauté d’origine, la façon dont il a été enlevé, par exemple de façon  illégale selon les critères de l’époque d’acquisition ou si la transaction a eu lieu sous la contrainte et sans consentement. On a reproché à ce guide de ne pas s’engager précisément sur la quetion de l’injustice coloniale.

L’auteur de l’article estime que le « guide » qui va le plus loi est le rapport Savoy-Sarr (dont il a déjà été question en partie 2). Ce rapport se fonde entièrement sur l’idée de l’injustice structurelle propre à la colonisation; tous les objets pris dans une situation inéquitable  et de déséquilibre de pouvoir - et pas seulement lors d’action violente -  sont susceptibles d’être retounrées, y compris les objets prélevés par des missions scientifiques  - les auteurs du rapport évoquent des objets acquis dans le cadre d’un système rationalisé d’exploitation comparable à l’exploitation des ressources naturelles. Le rapport renverse la charge de la preuve et présume le caractère illicite de toute acquisition entre 1885 (et avant cette date ?) et 1960 (date d’indépendance de la plupart des pays d’Afrique francophone), à moins que le musée ne puise prouver qu’il y a eu une transaction libre et équitable.

L’auteur de l’article rappelle que ce rapport a été critiqué en raison de son traitement trop systématique des objets acquis à la période de la colonisation.

 

Pour l’auteur, ces guides ouvrent la voie à de restitutions fondées à la fois sur les conditions de leur saisie et sur leur signification culturelle, au-delà du seul cas des objets pillés.

On peut ajouter quelques remarques : tout d’abord, le rapport Savoy-Sarr n’est pas un guide pratique de restitution mais un avis rendu à la demande du gouvernement français ; celui-ci est libre d’adopter certaines de ses préconisations et d’agir au cas par cas en s’inspirant (ou pas) du rapport– étant précisé qu’un projet de loi est en préparation qui pourra donner un cadre général d’action (et donc permettre de réaliser un guide pratique).

Enfin, beaucoup de « guides » se réfèrent au critère du caractère illégal des saisies selon les règles applicables à l’époque : or ce critère est d’application malaisée puisqu’on a vu que la prohibition du pillage par la coutume militaire dès avant 1899 et ensuite  par la voie de la Convention internationale de 1899, ne s’appliquait probablement pas au cas des peuples « non civilisés ». Il semble difficile à un organisme actuel ayant à statuer sur la légalité de l’acquisition de se référer à une application discriminatoire (voire raciste) des règles telle qu’on la concevait à l’époque. Il aura donc tendance à s’en tenir à la règle dans sa généralité pour statuer sur l’irrégularité de la saisie : ainsi, aujourd’hui, quasiment personne n’osera dire que les prises lors de l’expédition punitive de 1897 étaient régulières selon les règles de l’époque – et pourtant, c’était (probablement) le cas, aussi déplaisant que ça puisse paraître.

Mais (sauf erreur) les guide pratiques n’entrent pas dans la considération de la difficulté à identifier la « communauté » dépossédée, comme si la continuité était évidente entre celle-ci et le réclamant actuel – ce qui peut être problématique, à la différence des spoliations personnelles où les règles des successorales s’appliquent (il n’est d’ailleurs pas exclu que certaines saisies coloniales puissent s’analyser en spoliations faites à une personne ou une famille plus qu'à une collectivité). 

 

 

 

LES RESTITUTIONS S’ACCÉLÈRENT

 

 

Dès lors tout se met en place pour que les décisions de restitutions des bronzes du Bénin se suivent en cascade.

En octobre 2021, le Jesus College de Cambridge  remettait à une délégation nigériane un coq en bronze du Bénin, se flattant d’être la première institution à opérer une telle restitution (voir partie 3)*.

                                                                                                                         * Dans le cadre des demandes déposées par le Nigéria. Mais ce n’était pas le premier rapatriement, comme on l’a vu avec l’action de Murray dès avant l’indépendance du Nigéria.

 

En octobre 2021, l’Université d’Aberdeen (Ecosse) a remis une tête d’oba (acquise en 1957 à Sotheby’s pour 750 £ et évaluée aujourd’hui à 500 000 £) à une délégation nigériane. L’université avait au préalable publié une déclaration dans laquelle elle estimait « extrêmement immorale » son acquisition de 1957.

En novembre 2021, le Metropolitan Museum of Art (MET) de New-York restituait deux plaques en bronze à la National Commission for Museums and Monuments (NCMM) du Nigéria et signait un mémorandum prévoyant d’autres restitutions.

En juillet 2022 le gouvernement allemand parvenait à un accord avec le Nigéria prévoyant la restitution de plus d’un millier d’objets détenus par divers musées* – en échange, les autorités nigérianes acceptaient que certains objets restent en Allemagne sous forme de prêt de longue durée.

                                                                                                           * Notamment le Linden Museum à Stuttgart, le Grassi Museum à Leipzig, le MARKK à Hambourg, le musée Rauten-Joest à Cologne et le Musée ethnologique de Berlin qui à lui seul détient plus de 500 objets – pour les musées de Berlin, qui relèvent de la Fondation prussienne du patrimoine culturel, il semble qu’un accord particulier soit intervenu en août 2022.

 

En août 2022, le Museum d’archéologie et d’anthropologie de l’université de Cambridge, le musée Pitt Rivers et l’ Ashmolean Museum (tous deux relevant de l’université d’Oxford) concluaient un accord  avec le Nigéria (soumis à l’approbation de la Charity Commission) pour la restitution des objets du Bénin avec là encore une possibilité de prêt.

En août 2022, le musée Horniman de Londres annonçait la restitution au Nigéria de 72 « bronzes du Bénin » (plaques en laiton et objets de la vie rituelle et quotidienne).

En octobre 2022, lors d’une cérémonie conjointe, la National Gallery of Art et le National Museum of African Art  (NMAfA) de la Smithsonian Institution ont transféré la propriété de 30 bronzes du Bénin au « peuple du Nigéria », représenté par la Commission nationale pour les musées et monuments du Nigéria : 21 bronzes seront effectivement rapatriés et 9 resteront aux USA sous forme de prêt par le Nigéria au National Museum of African Art. 

 

 

plaque smithsonian

 Plaque, Bénin, milieu du 16ème au 17 ème siècle.

National Museum of African Art (NMAfA), Smithsonian InstitutionWashington; photo par Franko Khoury.

Smithsonian magazine, mars 2022

https://www.smithsonianmag.com/smithsonian-institution/the-smithsonians-return-of-the-benin-bronzes-comes-after-years-of-relationship-building-180979716/

 

 

 

En décembre 2022, à la suite de l’accord signé en juillet, la ministre des Affaires étrangères allemande Annalena Baerbock, en visite au Nigeria, a restitué 22 bronzes qui font partie des quelque 1130 objets que l'Allemagne s'est engagée à restituer au Nigeria.

Une partie des œuvres restera dans les musées allemands dans le cadre de prêts de longue durée.   

A cette occasion, la ministre de la Culture, Claudia Roth déclara : « Nous reconnaissons les horribles outrages commis sous le régime colonial » et « Nous voulons rendre ce qui ne nous a jamais appartenu ». 

La ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock relia la responsabilité propre de l’Allemagne dans la conquête coloniale et sa responsabilité dans l’acquisition des bronzes du Bénin : « Des responsables de mon pays ont acheté par le passé ces bronzes alors qu’ils savaient que ceux-ci avaient été dérobés et volés. Par la suite, nous avons très longtemps ignoré la demande de restitution du Nigéria. C’était une faute de les emporter. Mais c’était également une faute de les garder.

Ceci est une histoire du colonialisme européen. C’est une histoire dans laquelle notre pays a joué un rôle sombre et causé d’immenses souffrances dans diverses parties de l’Afrique » (discours de à l’occasion de la restitution des bronzes du Bénin, 20 décembre 2022).

 

 

Uni+Of+Aberdeen

Cérémonie de remise d’une tête d’oba aux représentants du Nigéria par l’université d’Aberden (Ecosse) en 2021 ; sur la photo, le prince Isa Bayero, des Emirats Kano, le chef Charles Uwensuyi-Edosomwan, Obasuyi du Bénin et legal advisor de l’oba, et le prince Aghatise Erediauwa, frère cadet de l’oba du Bénin. Etaient aussi notamment présents le professeur Tijani, directeur de la commission nationale des musées et monuments du Nigéria et le Haut-commissaire (ambassadeur) du Nigéria en Grande-Bretagne.

CASILD ART The Home of contemporary Black fine art, article Why should we return the Benin Bronzes ?, Août 2022

https://casildart.com/blog/send-the-benin-bronzes-home

 

 

 

Les gouvernements et institutions des pays occidentaux ne négocient qu’avec les autorités du Nigéria (la commission nationale du professeur Tijani). Ils n’ont donc pas – en principe – à se préoccuper de la question de savoir à qui les objets seront finalement confiés, une fois de retour au Nigéria.

Un retour historique sur les conséquences des faits de 1897 permet, curieusement, de mettre en évidence les différents protagonistes actuels de la question.

 

 

 

APRÈS L’EXPÉDITION DE 1897

 

 

Après l’expédition punitive de février 1897, les Britanniques créèrent un native council (conseil indigène) pour administrer l’ancien royaume de Bénin .Le principal dirigeant de ce conseil était un ancien proche de l’oba, Agho Obaseki (lui-même descendant d’un oba). Obaseki avait d’abord participé à la résistance contre les Britanniques, puis s’était bon gré mal gré rallié à ceux-ci. Il semble avoir contribué à la restauration de la monarchie du Bénin (même réduite à un rôle honorifique) en 1914.

 

nigeriaitspeople00more_0115

Le conseil des chefs du Bénin posant devant leur nouveau bâtiment des séances, vers 1910 -11.

Photo extraite du livre de E.D.  Morel, Nigeria, its peoples and its problems (le Nigéria, ses peuples et ses problèmes), 1911.

Edmund Dene Morel (1873-1924) est resté célèbre pour avoir été l'un des dénonciateurs devant l'opinion publique internationale des violences commises par l'administration de l'Etat indépendant du Congo, possession personnelle du roi Léopold II de Belgique. Devant l'indignation provoquée par les révélations de Morel et d'autres, le roi Léopold abandonna sa souveraineté personnelle et le Congo passa sous souveraineté de l'Etat belge, ce qui représenta certainement un progrès.

https://archive.org/details/nigeriaitspeople00more/page/n114/mode/1up?ref=ol&view=theater

 

 

 

Après la mort en exil de l’ancien oba Ovonramwen en 1914, son fils Aiguobasinwin Ovonramwen (qui d’ailleurs avait accepté de travailler avec le gouvernement colonial depuis 1902), fut installé comme nouvel oba sous le nom d’Eweka II. Les Britanniques nommèrent Obaseki  Iyase du Bénin (principal conseiller ou Premier ministre) amenant entre les deux une compétition pour le pouvoir, même limité, sur le royaume.

En 1917, Obaseki, converti au christianisme, déclara ne pouvoir participer aux rituels du NewYam Festival (fête de la récolte de l’igname ou patate douce) – l’oba refusa de son côté d’accomplir les rituels sans la participation du lyase. Les Britanniques durent dénouer la situation, en faisant pression sur l’oba. En signe de réconciliation avec Obaseki, l’oba lui donna sa fille en mariage (Obaseki  était déjà marié à une fille de l’ancien oba, issue d’un mariage de celui-ci durant son exil). Un des fils d'Obaseki, Gaius (un prénom romain – tous ses fils avaient un prénom occidental et un prénom africain) - fut à son tour lyase dans les années 30 à 50.

David Frum, dans son article Who benefits when western museums return looted art? (voir plus loin) note que la famille d’Obaseki bénéficia des opportunités éducatives et économiques offertes par les envahisseurs (britanniques). Mais c’est sans doute vrai de toute l’élite du Nigéria actuel, y compris, finalement, la famille de l’oba et des rois traditionnels.

 

 

 

L’OBA, « GARDIEN » DU PATRIMOINE DE SON PEUPLE

 

 

 7570517_obahssss_jpeg6c280c38619e4c44946f860d950b3aed

 L'oba du Benin (en robe blanche à droite) en visite dans la capitale fédérale Abuja. Au premier plan, la Rolls-Royce Phantom de l'oba.

https://www.nairaland.com/4675874/oba-benin-ewuaere-arrives-abuja

 

 

 

L’oba actuel, Ewuare II, affirme que les bronzes (au sens large de tous les objets saisis en 1897) doivent lui revenir – non pas en tant que propriétaire d’ailleurs, mais en tant que gardien.

« His Royal Majesty, Omo N’ Edo Uku Akpolokpolo, Oba Ewuare II, Oba of Benin remains the legitimate custodian of all insignia, symbols and such other artifacts depicting the rich cultural heritage of the Benin people. » (Sa Majesté Royale, Omo N' Edo Uku Akpolokpolo, Oba Ewuare II, Oba du Bénin reste le gardien légitime de tous les insignes, symboles et autres artefacts illustrant le riche patrimoine culturel du peuple béninois) - déclaration de mai 2021.

Un porte-parole de l’oba a déclaré : tout ce qui a été pris au palais de l’oba doit être retourné au palais de l’oba. Pourtant en 1897 il est plus que probable que certains objets ont été pris à des possesseurs autres que l’oba (grandes familles, prêtres, dépôts et boutiques des guildes d'artisans). Sans doute ce distinguo n’est-il pas maintenant d’actualité (il y a bien quelques voix qui s'élévent dans la presse nigériane à ce sujet) et l’oba se présente comme unique représentant de son peuple, destinataire des restitutions.

Si l’oba réclame ces objets, ce n’est pas pour en disposer personnellement, mais pour les conserver et exposer dans un musée à construire, à proximité de son palais de Benin City.

Les pays et institutions qui ont déjà accepté de restituer certaines œuvres ne traitent pas directement avec l’oba, même si des représentants de l’oba sont présents lors des cérémonies de restitution, mais avec la commission des monuments et musées du Nigéria. Toutefois d’ores et déjà quelques biens ont été remis - sans doute en signe de bonne relations – à l’oba par la commission.

Evidemment les personnes privées ne sont pas tenues à respecter les règles des relations inter-gouvernementales. On a vu le descendant d’un capitaine qui avait participé à l’expédition punitive de 1897, venir à Benin City pour remettre à la cour de l’oba un objet dont il avait hérité de son grand-père. Il ne semble pas que d’autres propriétaires privés aient été tenté de suive son exemple pour le moment.

 

 

LE PROJET CONCURRENT DE L’OBA – LE GOUVERNEUR OBASEKI

 

 

L’oba n’est pas le seul à prétendre disposer des objets rapatriés.

Un article très  intéressant de David Frum donne à ce sujet tous les renseignements utiles : (Who benefits when western museums return looted art? (qui est gagnant quand les musées occidentaux retournent l’art qui a été pillé ?), The Atlantic, sept-octobre 2022, https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2022/10/benin-bronzes-nigeria-return-stolen-art/671245/).

Un organisme s’est créé, le Legacy Restoration Trust (Fondation pour la restauration de l’héritage), renommé ensuite Edo Museum of West African Art Trust (EMWAAT) -  Fondation du musée Edo d’art ouest-africain, qui se donne pour objectif d’installer les objets rapatriés dans un grand musée qui devrait être construit à Bénin City. Le musée (EMWAA) sera un organisme indépendant géré par un conseil d’administration composé de personnalités nigérianes et internationales,* et fonctionnera avec des dons – peut-être avec l’aide du Benin group qui parait s’être engagé pour ce projet.  Il est prévu que le musée soit réalisé par le grand architecte ghanéo-britannique  Sir David Adjaye  qui a déjà dessiné un avant-projet. Mais tout cela reste très virtuel. La construction du musée coûtera cher et son fonctionnement aussi.

                                                                                                 * C’est le sens du mot Trust, qu’on peut traduire par Fondation ou dans certains cas par Fiducie.

 

A la tête du projet du EMWAAT, deux hommes de pouvoir, dont le gouverneur de l’Etat d’Edo (territoire d’origine des Bini ou Edo), Godwin Obaseki, descendant de l’Obaseki dont on a parlé plus haut.

Godwin Obaseki, né en 1957, a fait ses études dans les universités américaines de Columbia et Pace où il a obtenu un MBA, puis a fondé la société Afrinvest, la banque d’investissement la plus réputée du Nigéria. Il est aussi à l’origine de quelque chose qui marche dans l’Etat d’Edo, la centrale électrique privée – alors que la centrale publique est quasiment à l’abandon. Ces succès l’ont amené à entrer en politique : il a été élu gouverneur d’Edo en 2016 sous les couleurs du  All Progressives Congress (plutôt de centre-gauche mais soutenant le président actuel du Nigéria, Buhari, ancien chef de junte militaire qui a fait un come-back en politique), puis réélu en 2020, cette fois sous l’étiquette du  Peoples Democratic Party  (centre-droit - les deux partis cités sont, avec le Labour Party,   les trois grands partis du Nigéria).

L’autre associé principal du projet est  Phillip Ihenacho,  également homme d’affaires, formé à Yale et Harvard, puis recruté par le célèbre cabinet Mac Kinsey, avant de fonder une société de financement dans le domaine énergétique.

Le musée pourrait être installé à l’emplacement de l’ancien palais de l’oba (brûlé en 1897), où se trouve actuellement un terrain mal entretenu entouré par la circulation (le King’s Square – en l’honneur du roi Ovonramwen) avec des ruines d’anciens bâtiments coloniaux dont un hôpital; dans ce square se trouve aussi le National Museum of Benin (datant de 1973).

Le projet de musée du trust prend du retard – rien n’est encore fait et Obaseki cessera son second mandat en 2024.  Dans l’immédiat, l’oba considère les partisans du musée privé comme des magouilleurs ennemis du royaume et du peuple du Bénin (bien que l’oba soit représenté au EMWAAT par son fils, le prince héritier Ezelekhae Ewuare).

 Les deux projets, celui de l’oba et celui de l’EMWAAT sont, à ce stade, antagonistes.

 

 335042769_1268205564041465_805044348579082653_n

Le gouverneur Godwin Obaseki (costume bleu) avec des magistrats de la Cour d'appel de Benin City à l'occasion de la séance d'adieu (Valedictory Court Session) en l'honneur du départ en retraite de  la juge Hon. Justice Rita Nosakhare Pemu (à côté du gouverneur Obaseki), mars 2023.

Les magistrats portent la perruque et la robe dans la tradition britannique. Les hommes en blanc sont les représentants de l'Etat d'Imo, dans lequel la juge a aussi exercé ses fonctions.

Profitant de cette cérémonie, le gouverneur Obaseki a lancé un appel à la décentralisation de la police et de la justice pour mieux combattre l'insécurité. La juge Rita Pemu a évoqué la difficulté et la dangerosité du métier de magistrat au Nigéria, rappelant que la semaine précédente un magistrat avait été abattu après avoir été forcé de sortir du tribunal et qu'elle-même avait été enlevée sur la route par des voyous (hoodlums) en 2022, qu'elle avait pu s'en sortir "grâce à l'aide de Dieu" mais que son chauffeur était toujours porté disparu. 

Edo Updates 

https://edoupdates.com/government/obaseki-harps-on-decentralization-of-nations-security-system-to-tackle-insecurity/

 

 

 

UNE VISITE À BENIN CITY

 

 

103981139_2581468885401169_2686248172748738820_n

Une vue qui semble récente (2020 ?) du King's Square de Benin City (au second plan). Le square est complètement entouré par une voie de circulation, Ring Road (route de l'anneau). Les bâtiments sur King's Square sont généralement à l'abandon (sauf le Musée); une fontaine (qu'on voit sur la gauche), qui comportait un grand jet d'eau semble désaffectée et l'ornement le plus visible du Square parait être un immense panneau publicitaire (à droite). C'est sur cet emplacement (où se trouvait le palais de l'oba détruit en 1897) que pourrait être installé le musée projeté par l'EMWAAT.

Page Facebook Nigerians.

https://www.facebook.com/1857605687787496/photos/pcb.2581469045401153/2581468882067836/?type=3&theater

 

 

 

David Frum s’est rendu à Benin City, une ville de quand même 1,8 millions d’habitants. Il a été reçu, non sans peine, par l’oba. Celui-ci lui montre une lettre que lui a écrite Phillip Ihenacho : il m’appelle Votre Excellence, dit l’oba, il ne sait pas ou fait semblant de ne pas savoir qu’il faut écrire Votre Majesté royale.

L’oba attire l’attention de son visiteur sur des photos où on le voit avec des membres de la famille royale britannique.

Les courtisans de l’oba montrent les plans du futur musée projeté – quelque chose d’assez néo-classique, bien moins  novateur que le projet (moins abouti il est vrai) de  David Adjaye. Mais l’oba pourra-t-il payer ? Ses ressources sont limitées, sa famille est nombreuse, ses courtisans vivent sur les ressources de la cour. Chacun croit que le musée va procurer des retombées économiques importantes - tourisme, emploi, infrastructures - et qu’il sera le bénéficiaire de ces retombées. Bien qu’il soit courant de dire qu’un musée coûte mais ne rapporte pas, celui qui aura la charge de décider les commandes, les investissements, les plans de communication liés au Musée, et de distribuer les emplois, s’assurera un rôle de premier plan.

Un troisième protagoniste est aux aguets – c’est l’Etat fédéral nigérian, dont l’intention n’est pas de laisser l’Etat fédéré d’Edo (que ce soit l’oba ou le trust d’Obaseki et Ihenacho) tirer tous les avantages du rapatriement des objets d’art du Bénin. Certes, le gouvernement fédéral a fait don à l’oba de quelques objets déjà rapatriés, mais c’est de façon discrétionnaire.

 

 

 DSC_0162-e1540833155358

L'oba du Bénin (à gauche) avec le gouverneur Obaseki (à droite) en octobre 2018 lors du "tournoi de golf de l'oba" à Benin City. 

https://www.alltimepost.com/2018/10/oba-of-benin-golf-tournament-to-go-international-obaseki/

 

 

 

UN MUSÉE À ABUJA ?

 

 

Jusqu’à présent, le président de la Commission nationale des musées et monuments (celle qui négocie le retour des objets), le professeur Abba Isa Tijani, avait déclaré envisager un partage (inégal) des objets entre l’oba et le musée d’Obaseki et Ihenacho.  Mais plus récemment, il a fait état d’un autre projet, selon les directives du   gouvernement fédéral (dont le ministre de la culture Lai Mohammed suit particulièrement les évolutions de la question).

 L’idée des autorités nigérianes n’est pas de localiser les objets dans le musée national de Lagos – un établissement vieillot et sinistré, d’où des objets ont été fréquemment volés : le journaliste David Frum déclare s’y être rendu deux fois en quelques semaines et chaque fois il était le seul visiteur. Une fois, il a terminé sa visite à la lumière de son téléphone portable, le bloc électrogène qui alimente le musée ayant épuisé sa provision de fuel pour la journée.

Le projet gouvernemental est de construire un nouveau musée dans la capitale fédérale Abuja, située à la limite du sud (christianisé) et du nord (musulman) du Nigéria, afin de développer l’attractivité de la ville qui fait pauvre figure comparée à Lagos, la métropole économique du Nigéria.

Au moment où les objets commencent à revenir au Nigéria, quelle solution émergera ?

David Frum exprime son scepticisme envers l’idée que l’art devrait appartenir au gouvernement actuel de l’endroit où l’art fut créé il y a des siècles. Il est en désaccord avec ceux qui disent comme Dan Hicks, que l’Occident doit restituer les objets sans se préoccuper de ce qu’ils deviendront et doivent avant tout corriger les injustices présentes dans la culture occidentale. Il rappelle que la corruption du Nigéria est un fait incontestable selon les observateurs internationaux. Selon lui, « le gouvernement fédéral est presqu’exclusivement prédateur, procurant à la population peu de sécurité physique et peu de services publics »  – quel avantage y aurait-il alors à ramener les objets à Benin City (ou ailleurs au Nigéria) et prétendre attirer à leur suite les touristes dans un pays où règne l’insécurité, où les transports sont difficiles, où le kidnapping est une industrie ?

Frum rappelle que les objets du Bénin ont été fabriqués avec du métal acheté en vendant des esclaves. « Le passé était un endroit sinistre pour presque tout le monde (The human past was a grim place for almost everybody) et parmi ceux qui avaient les ressources nécessaires pour faire des commandes artistiques, on en trouverait peu qui n’ont pas quelque chose de terrible à se reprocher – et ça vaut particulièrement pour les  dirigeants du Bénin. »

L’argument moral selon lequel l’Occident doit « réparer ses torts » lui parait médiocrement convaincant.

Frum souligne d’ailleurs qu’au Nigéria, un très petit nombre de gens considère le rapatriement des œuvres d’art 
comme une priorité.
 Il souhaite évidemment que l’Occident aide le Nigéria à récupérer son héritage historique (par exemple en 
finançant des fouilles ou la reconstruction d’une partie de l’ancien palais de l’oba et des remparts de Benin City),
mais semble réservé sur le rapatriement des œuvres d’art – en tous cas en tant que rapatriement massif ; selon lui,  
il y en Occident suffisamment de pièces du Bénin pour satisfaire tout le monde (par exemple le British Museum
n’expose qu’une petite partie des presque 1000 objets qu’il possède).

« Trop de gens croient que les objets d’art peuvent faire ce qui n’est pas au pouvoir de l’art : redresser des torts, faire cesser la honte, absoudre de la culpabilité. »

Finalement il est plutôt d’accord avec l’idée du musée universel (occidental) qui rend l’art accessible pour le plus grand nombre – tout en reconnaissant qu’il est humiliant pour les Nigérians de devoir aller dans un musée occidental pour voir l’art de leur pays. D’autant plus que la majorité des Nigérians n’auront jamais cette opportunité. Mais la suggestion de Frum d’un partage équitable des objets répond en partie à cette objection.

 

 

QUE L’OBA ET LE NIGÉRIA S’EXCUSENT POUR L’ESCLAVAGISME

 

 

Un autre article très complet est celui de Kate Fitz Gibbon, Where will Benin bronzes go? Nigerian government, Edo Museum or Oba? (Où iront les bronzes du Bénin ? Gouvernement nigérian, Musée Edo ou musée de l’oba ?) dont le sous-titre indique : African American human rights activists say wherever they are, Benin’s slave trading history must be told – des activistes afro-américains des droits humains disent que, où que ce se trouvent ces objets, l’histoire du commerce des esclaves au Bénin doit être racontée (site Cultural Property News, octobre 2022, https://culturalpropertynews.org/where-will-benin-bronzes-go-nigerian-government-edo-museum-or-oba/).

L’article rappelle avec exactitude l’histoire des bronzes : le massacre de l’expédition désarmée de James Phillips, l’expédition punitive avec la découverte par les Britanniques des restes des sacrifices humains en entrant dans Benin City  [deux faits que beaucoup de récits sur le ton de la repentance ignorent, édulcorent ou traitent par le mépris comme des inventions « coloniales »]. L’article évoque la compétition au Nigéria pour obtenir les objets rapatriés entre l’oba, le projet privé piloté par le gouverneur de l’Etat d’Edo et l’Etat nigérian –  et rappelle qu’il existe des avis selon lesquels l’art du Bénin doit continuer à être exposé dans les grands musées du monde.

L’article rappelle que présenter la question seulement comme une affaire de spoliation coloniale est une simplification : les objets en bronze étaient le produit de la vente d’esclaves comme le montrent les travaux de Toby Green, professeur au King’s College de Londres. Les produits vendus par le Bénin à partir du 16ème siècle lui ont aussi servi à se procurer des armes européennes, lui permettant d’asservir les populations voisines.

Enfin, l’article insiste sur la protestation du Restitution Study Group (organisation de descendants d’esclaves, dont on a parlé plus haut), qui s’oppose à la restitution des objets, sauf à obtenir la garantie que toute la vérité sera dite sur le rôle des manillas (obtenues contre des esclaves) dans la confection des bronzes et généralement sur l’histoire du royaume du Bénin, en ce qui concerne les sacrifices humains et le commerce des esclaves.

L’organisation déclare : « Black people do not support slave trader heirs just because they are Black… Nigeria and the Kingdom of Benin have never apologized for enslaving our ancestors » (Les Noirs ne soutiennent pas les héritiers des marchands d'esclaves simplement du fait que ces derniers sont Noirs… Le Nigeria et le royaume du Bénin ne se sont jamais excusés d'avoir asservi nos ancêtres »).

Il est assez intéressant (sans approfondir davantage) que le groupe estime que non seulement l’oba actuel, héritier du royaume négrier du Bénin (slave-trading kingdom), devrait présenter des excuses, mais aussi le Nigéria.

L’article se clôt en évoquant la fin de non-recevoir opposée par les institutions occidentales à la protestation de ceux qui se présentent comme les descendants des victimes de la politique violente du royaume du Bénin au cours des siècles.

(voir aussi l’article Restitution Study Group Unable to Stop Smithsonian’s Benin Returns, sur le même site, octobre 2022, https://culturalpropertynews.org/restitution-study-group-files-suit-to-stop-smithsonians-benin-bronze-returns/)

 

 

 

 

QUESTIONS EN SUSPENS

 

 

En 2018, l’oba du Bénin s’adressait ainsi au prince Charles lors de la quatrième visite de ce dernier au Nigéria : « …  les Nigérians en général et les Bini en particulier seront ravis (will be most delighted) que Votre Altesse Royale soutienne nos efforts pour que certains de nos anciens artefacts (some of our ancient artifacts) qui ont été pris en 1897 à la Cour royale du Bénin soient renvoyés au Bénin pour établir le musée du palais de l’Oba et pour la promotion du tourisme à Benin City, État d'Edo. »

 

8126342_8094047received2226160867639648jpegjpegf1eb374d3d3b2dfb773b93fa101b23c2_jpeg_jpeg7d4b89157398fbab9d90252df7d2d986

 L'oba du Bénin et le prince Charles, depuis le roi Charles III, lors de la 4ème visite du prince au Nigéria en novembre  2018.

 Forum Nairaland.

https://www.nairaland.com/4842023/oba-bini-prince-charles

 

 

 

Devenu souverain, Charles III, malgré son obligation de réserve, soutiendra-t-il en coulisse la revendication de l’oba (qui semble maintenant étendue à tous les objets et pas seulement à quelques uns d’entre eux) ?

De son côté, en juillet 2022, le ministre de la culture du Nigéria, Lai Mohammed, en visite au British Museum, s’adressait aux conservateurs et les remerciait des soins pris pour conserver les objets du Bénin. Mais il les engageait à ne pas se cacher derrière la législation en vigueur : « aucun acte du Parlement [britannique] ne pourra faire que ce qui a été volé soit à vous. »

A l’exception du British Museum et de quelques autres musées qui se retranchent – pour combien de temps - derrière des réglementations protectrices, le courant vers la restitution ne semble plus pouvoir être renversé et dans une surenchère de repentance (ou peut-être pour se débarrasser d’objets inutiles) on a vu que même l’Eglise d’Angleterre renvoie des bronzes des années 1980 qui lui avaient été offerts.

Ce mouvement est regardé avec circonspection par les conservateurs de musée qui sont aussi les plus … conservateurs politiquement, et applaudi par leurs collègues, généralement plus jeunes, élevés à la critique du passé de l’Occident depuis leur adolescence sinon avant, et convertis aux attitudes wokistes (gage aujourd’hui de succès et d’appartenance au courant dominant).

Il suffit de consulter, par exemple, le site du Musée ethnologique de Berlin qui raconte l’histoire des bronzes du Bénin (et de leur restitution). Le résumé des événements de 1897 est conforme au récit de Dan Hicks, tout est de la faute des Britanniques : « ... une délégation britannique entra dans le royaume contre la volonté de l'Oba. Lorsque la délégation fut attaquée, les dirigeants britanniques ont utilisé ces événements comme excuse pour envahir [le royaume] ». Néanmoins le musée n’oublie pas de signaler l’action de Von Luschan pour constituer la collection d’objets du Bénin (voir partie 2) ; il remarque que cette collection de 600 pièces diminua à un peu plus de 500 après la Seconde guerre mondiale (sans dire où sont passées les pièces manquantes - destructions ou pillages des vainqueurs ?) ... *

                                                                                                                                   * Ethnologische Museum - The Benin Collection in Berlin, https://www.smb.museum/en/museums-institutions/ethnologisches-museum/collection-research/benin-collection/

 

Enfin les choses bougent-elles à Benin City ? En décembre 2022, l’oba, qui recevait le gouverneur Obaseki et son staff à l’occasion de la fête d’Igue, a remercié le gouverneur pour son soutien au projet de musée royal – les positions de l’oba et d’Obaseki se sont-elles rapprochées, ou est-ce une façon pour l’oba d’obliger Obaseki à venir sur son terrain ?

 

 

RÉFLEXIONS POUR FINIR

 

 

L’histoire des bronzes du Bénin est donc plus complexe que ce qui ressort du récit le plus courant aujourd’hui, qui parle uniquement de violence coloniale et de spoliation, ce qui relie le récit aux dénonciations du racisme et de la discrimination dans les sociétés occidentales.

Ceux qui, comme Dan Hicks ou le professeur Zimmerer considèrent qu’il y a une obligation à restituer les objets saisis durant la période coloniale le font au nom d’une mise en accusation de l’Occident et de la période coloniale, considérée (plus ou moins) comme crime contre l’humanité.  Cette façon de voir est probablement assez différente de celle des Africains qui réclament la restitution de leur patrimoine : les Occidentaux remettent en cause leur histoire, veulent la « déconstruire », les Africains veulent être fiers de leur passé et de leur identité (en omettant au passage de parler de ce qui gêne et en faisant porter tous les torts sur la colonisation).

A l’opposé, des esprits conservateurs comme le professeur Tombs sont plutôt indifférents au maintien des objets dans les musées occidentaux, mais réfutent toute idée d’obligation morale de restitution, selon eux fondée sur un récit inexact et idéologique des événements de la colonisation.

Comme le font observer plusieurs commentateurs, les mêmes comportements de violence et de domination sont aujourd’hui sans excuse en ce qui concerne les Occidentaux et ne sont même pas évoqués en ce qui concerne les Africains, inversant ainsi la règle du double standard de valeurs, dénoncée pourtant comme une pratique « blanche ».

Le retour des objets culturels doit se fonder sur d’autres critères que des polémiques mémorielles, même s’il est souhaitable de ne pas oublier les faits – et de les relater (c’est aussi une « restitution » indispensable) dans toute leur exactitude et leur complexité.

Un article cité plus haut (partie 3) ironisait à propos de la revendication de l’oba : c’est comme si le chef actuel de la maison de Bourbon demandait la restitution de Versailles (Tiffany Jenkins, Why western museums should keep their treasures, The Guardian, 2018).

De fait, et de son point de vue d’ancien « propriétaire », la revendication de l’oba n’est pas vraiment différente de la revendication, par exemple, du chef de la maison de Hohenzollern, qui réclame à l’Etat allemand la restitution de biens saisis après la guerre de 39-45*. La comparaison n’est qu’à demi juste, car la saisie des objets du Bénin n’était pas une affaire interne comme la saisie des biens d’un prince ou ex-souverain par le gouvernement de son pays.

                                                                                                                              * Après la chute de l’Empire allemand en 1918, la république avait confisqué les biens des Hohenzollern (à la fois dynastie impériale et royale en Prusse) – puis les avait restitués (en partie) au chef de la famille. Après la Seconde guerre mondiale, la République démocratique allemande confisqua les biens des Hohenzollern pour punir le chef de famille de son appui au nazisme, sanction maintenue après la réunification allemande. On peut noter, sans approfondir, que ce type de punition s’exerce non seulement contre le fautif, mais aussi contre sa descendance, même si celle-ci n’a pas participé à sa faute.

 

Le droit moral de l’oba à reprendre possession (même sous le nom de gardiennage) des objets qui décoraient le palais de son ancêtre (dont beaucoup étaient d’ailleurs relégués dans des réserves) est parfaitement soutenable : après tout, sa dynastie a été réinstallée dans son rôle (même réduit à des fonctions honorifiques) dès 1914, ce qui constituait déjà un premier pas vers la réintégration dans tous ses droits y compris de propriété sur les objets saisis. Il reste à s’arranger avec les autres protagonistes (Etat fédéral, projet de musée privé).  Le retour d’une grande partie des objets africains devrait s’imposer – comme une solution de bon sens, en-dehors de toute idéologie, avec un partage équitable des objets.

A une époque où il est exigé de « contextualiser » tout souvenir du passé, toute statue ou toute rue (quand on ne demande pas de les enlever ou de les débaptiser) et d’évoquer les responsabilités des personnes concernées par des crimes, on voit mal pourquoi il ne serait pas dit clairement dans les musées qui les accueilleront que les objets du Bénin étaient fabriqués par une société esclavagiste et qui pratiquait les sacrifices humains. Mais c’est peut-être trop demander, dans l’état actuel des choses ...

 

 

 

 

 

 

Publicité
Commentaires
Le comte Lanza vous salue bien
Publicité
Archives
Publicité
Publicité