LE SANG DE LOUIS XVI TROISIEME PARTIE
LE SANG DE LOUIS XVI
TROISIEME PARTIE
(Nous modifions symboliquement notre titre : sous la Restauration, il n'est plus question de parler du " sang impur de Louis XVI", comme le qualifiaient les révolutionnaires en 1793)
LES HOMMES DE LA CHARTE DE 1814
Notre intention n'est pas de raconter l'histoire politique du régime de la Restauration, qui bien accueilli dans l'ensemble en 1814, en raison de la lassitude générale du régime impérial et surtout de la guerre, allait gaspiller ses chances par ses maladresses.
Seul nous intéresse ici ce qui a un lien avec la mémoire de l'exécution de Louis XVI.
Or la Charte constitionnelle (nom préféré à celui de constitution car il paraissait plus traditionnel) de la monarchie restaurée affirme la volonté d'oubli et de réconciliation du nouveau régime.
Les auteurs de cette Charte, promulguée le 4 juin 1814, n'étaient pas des gens étrangers à l'évolution de la France dans les vingt-cinq années précédentes. Au contraire ils y avaient joué un rôle. Comme avait voulu le faire à sa manière Napoléon, ils s'efforçaient de réconcilier ce qui était encore valable dans la tradition monarchique avec les aspirations issues de la révolution, en excluant les extrêmes.
La Charte avait été élaborée par un comité de rédacteurs d'une vingtaine de membres dont 9 sénateurs de l'Empire, personnes exérimentées qui avaient traversé tous les régimes y compris le régime républicain - même si personne n'avait à proprement parler appartenu à la mouvance jacobine.
On y trouvait notamment Barbé-Marbois et Barthélémy, le premier avait été membre du conseil des Cinq-Cents et le second membre du Directoire; ils avaient été tous deux déportés en Guyane lors du coup d'état du 18 fructidor (septembre 1797), puis revenus en France sous le Consulat, avaient participé aux institutions napoléoniennes. Tous deux étaient comtes de l'Empire et la Restauration les fera marquis et pairs de France.
On trouvait Fontanes, l'ami de Chateaubriand, ancien Grand-maître (ministre) de l'université sous Napoléon.
Egalement Emmanuel de Pastoret, Marseillais d'origine, monarchiste constitutionnel dans la ligne de Mirabeau au début de la révolution - c'est lui qui avait proposé de convertir l'église Sainte-Geneviève en Panthéon ; c'est à lui qu'on doit dès ce moment la formule : " Aux grands hommes la patrie reconnaissante", qui figure au fronton (et qui selon certaines sources n'aurait été gravée qu'en 1837 ?). Emigré après le 10 août 1792, il revint en France sous le Directoire; député du Var au conseil des Cinq-Cents. Condamné à la déportation après le coup d'état du 18 fructidor dirigé contre les néo-monarchistes qui étaient sortis vainqueurs des élections, Pastoret put s'enfuir à l'étranger et il revint sous le Consulat. Professeur de droit au Collège de France sous l'Empire, rallié à Napoléon, il fut nommé comte et sénateur, Sa notice Wikipedia, d'après une biographie ancienne, indique qu'en 1814, il ne fut pas de ceux qui signèrent la déchéance de Napoléon, ce qui semble contredit par les documents d'époque. Sous la Restauration, il fut nommé marquis, pair de France et ministre de la justice (chancelier de France) en 1829. En 1830, il resta fidèle aux Bourbons, refusa de prêter serment à Louis-Philippe et fut destitué de ses fonctions publiques.
Boissy d'Anglas, sans doute un des principaux rédacteurs de la Charte, avait fait partie de la Convention (non régicide); il avait été l'un des auteurs de la Constitution du Directoire. En fuite après le coup d'état du 18 fructidor, puis rallié à Napoléon et comte de l'Empire. Après 1814, il fut d'abord exclu de la chambre des pairs pour s'être rallié à Napoléon aux Cents-Jours, mais rappelé à la chambre seulement un mois après par le roi, il exerça une influence modératrice lors de la Terreur blanche. C'était un protestant respecté qui eut des fonctions dirigeantes dans l'Eglise réformée.
Huguet de Sémonville est peut-être le plus habile de tous ces hommes, ou le moins recommandable : de petite noblesse, révolutionnaire modéré proche de Mirabeau et Talleyrand, diplomate de métier, il arrive à se maintenir malgré la radicalisation des événements, tout en faisant de bonnes affaires. Nommé ambassadeur en Turquie en 1793 - en fait sa mission semble de négocier avec les puissances coalisées l'arrêt des hostilités en échange de la libération de Marie-Antoinette - il part avec son collègue Maret : on a dit que les deux hommes, de moins en moins en sécurité en France, avaient accepté leur mission en espérant être arrêtés par les ennemis. Ils sont effectivement arrêtés en Suisse en juillet 1793 et incarcérés par les Autrichiens. Puis ils sont échangés, avec d'autres républicains, contre la fille de Louis XVI en décembre 1795 et rentrent en France, où la Terreur est terminée et où ils sont reçus en héros. Puis Sémonville participe au coup d'état du 18 brumaire, exerce des missions à l'étranger pour l'empereur, et comme son ami Talleyrand, reçoit de nombreux pots-de-vin. Comte de l'empire, il favorise le retour des Bourbons. Aux Cents-Jours il reste prudent personnellement mais envoie l'un de ses fils adoptifs, Tristan de Montholon, rejoindre Napoléon (il le suivra à Sainte-Hélène) et l'autre rejoindre Louis XVIII. Devenu marquis sous la Restauration et premier dignitaire de la chambre des pairs, il sera aussi l'un des artisans de l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe en 1830...
Voici les hommes qui rédigèrent la Charte de 1814 - ajoutons-y le vieux maréchal Sérurier, soldat de la révolution (plutôt à son corps défendant, semble t-il) et de l'Empire et quelques autres.
L'OUBLI DES OFFENSES
Rédigée par des hommes expérimentés qui ont éprouvé dans leur propre vie les violences et les incertitudes des époques troublées, la Charte recherche l'apaisement et l'oubli des divisions.
Dans son préambule, le roi déclare :
" Nous avons effacé de notre souvenir, comme nous voudrions qu’on pût les effacer de l’histoire, tous les maux qui ont affligé la patrie durant notre absence".
L’article 11 exclut toute recherche de responsabilité et établit une amnistie totale (au moins pour les opinions et votes - ce qui laisserait place à des poursuites pour des actes de violence) :
" Toutes recherches des opinions et votes émis jusqu’à la Restauration sont interdites. Le même oubli est commandé aux tribunaux et aux citoyens".
On remarquera le langage : "patrie", "citoyens". Les mots popularisés par la révolution ont désomais leur place dans les textes juridiques de la France moderne, même monarchique.
Les députés régicides à la Convention, qui sont encore nombreux, ne seront donc pas inquiétés (ni d'ailleurs les autres auteurs des violences révolutionnaires).
Avec une certaine emphase où le pardon se teinte de condescendance, le mandement du diocèse de Paris prend acte de cette amnistie prescrite par le pouvoir civil :
" Qu’ils jouissent donc, ces hommes, de l’oubli religieux et magnanime des deux Rois [Louis XVI dans son testament, Louis XVIII dans la Charte], qu’ils respirent donc sous le même soleil, qu’ils habitent les mêmes cités " (cité par Emmanuel Fureix, Regards sur le(s) régicide(s), 1814-1830, Siècles [En ligne], 23 | 2006 https://siecles.revues.org/1797 )
Assurément l'oubli des offenses ne va pas jusqu'à maintenir en place les anciens régicides qui étaient employés par le gouvernement impérial
C'est ainsi que Jean de Bry (ou Debry - mais il préférait maintenant porter la particule, ancien Conventionel régicide et anti-Jacobin après la chute de Robespierre), baron de l'Empire, était préfet du Doubs.
Son ralliement à Louis XVIII n'empêcha pas sa destitution, qui lui fut quand même annoncée avec délicatesse par le ministère : " Vous ne devez pas regarder la nomination de M. le comte de Scey [son remplaçant] comme un motif de découragement ".
Son amie Mme de Montrond lui écrivit pour le consoler que la mesure qui le frappait " était une convenance, ce n'est point une vengeance" ( Jean Tulard, Les épurations en 1814 et 1815, Revue du souvenir napoléonen, 1994 http://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/epurations_1814_1815.asp#ancre6).
Les choses se faisaient ainsi au nom des convenances.
LE 21 JANVIER 1815
Le régime ne pouvait se contenter de messes. On connaissait l'enclos de M. Desclozeaux, où, selon toute vraisemblance, avaient été enterrés le roi et la reine. Des visiteurs de la famille royale - dont évidemment la duchesse d'Angoulême, seule survivante des enfants de Lous XVI, étaient venus s'y recueillir dès leur retour en France.
Le gouvernement décida le tranfert des restes royaux à Saint-Denis. La nécropole royale avait été ruinée par la révolution qui avait déterré les corps et détruit la plupart des tombeaux, mais Napoléon avait déjà procédé à des restaurations, probablement dans l'intention de se servir de la nécropole pour sa propre dynastie.
Les émissaires du gouvernement après avoir entendu les témoins encore en vie (dont l'un des deux prêtres constitutionnels qui avaient célébré une messe après l'exécution du roi et accompagné le corps au cimetière de la rue d'Anjou - le second était décédé) procédèrent à l'exhumation des restes qui furent déposés dans une chapelle ardente - parmi les personnes venues sur les lieux suivre l'exhumation on trouvait Chateaubriand qui prétendit avoir reconnu le crâne de la reine... à son sourire, l'ayant rencontrée une fois lorsqu'il avait été présenté à la cour quelques années avant la révolution.
Tout fut prêt pour le 21 janvier 1815.
Une rumeur se répandit chez les anciens Conventionnels régicides, diffusée par Tallien, l'un d'entre eux, selon laquelle ils seraient obligés de suivre le cortège funèbre, un cierge à la main, pieds nus, la corde au cou. On parla aussi d'un massacre des Conventionnels organisé par des chefs vendéens : "Le long du cortège du 21 janvier, une fausse émeute aurait servi de prétexte aux violences." Certains comme Carnot, se barricadèrent avec de l'aide de vieux soldats, prêts à se défendre. Rien ne se passa... ( Emmanuel Fureix, Regards sur le(s) régicide(s), 1814-1830 )
Le 21 janvier 1815, douze gardes de la compagnie écossaise placèrent les restes sur un catafalque orné de draperies funèbres, en présence des membres de la famlle royale. Ceux-ci posèrent la première pierre d'une chapelle destinée à être construite sur le lieu de l'exhumation puis se joignirent au cortège.
Le catafalque tiré par huit chevaux traversa Paris, entouré des détachements militaires à pied, le fusil tourné vers le bas, et à cheval. Il était précédé de treize voitures dans lesquelles avaient pris place la famille royale; juste avant le corbillard venaient le roi d'armes et les hérauts d'armes de France, à cheval.
On remarquait les régiments de la maison du roi, avec les mousquetaires noirs et gris et leur uniforme frappé d'une croix par devant et par derrière - même si ce n'étaient plus les mêmes costumes qu'à l'époque de d'Artagnan, mais des uniformes du 19ème siècle. Les troupes de ligne et la gendarmerie encadraient le cortège.
Les témoignages de l'époque disent que la foule qui assistait au passage du cortège était considérable et émue - pourquoi pas. Lorsque les corps sortirent du cimetière, beaucoup de spectateurs tombèrent à genoux.
Une gravure montre le cortège passant devant l'hôtel particulier du prince de Wagram (le maréchal Berthier, également prince de Neuchâtel). Celui-ci était-il derrière ses fenêtres à regarder le cortège? Ou même présent dans le cortège comme capitaine de la garde royale ? Berthier, après avoir voté la déchéance de Napoléon, s'était rallié à Louis XVIII comme tous les maréchaux de Napoléon. Le roi l'avait nommé pair de France et capitaine de sa garde - un poste honorifique bien sûr pour un maréchal de France.
Ce détail du cortège passant devant l'hôtel particulier d'un membre de la noblesse d'Empire montre que depuis la mort du roi, bien des choses surprenantes s'étaient passées, comme l'instauration et l'effondrement d'une nouvelle dynastie.
A Saint-Denis, dans la basilique tendue de draperies funèbres, avaient pris place les ministres, les délégations de la magistrature, des corps constitués, des départements, les pairs de France et les députés, les ambassadeurs.
Des places de choix avaient été réservées "au vénérable M. Desclozeaux", l'homme qui avait protégé l'emplacement des tombes du roi et de la reine (Louis XVIII venait de le nommer chevalier de l'ordre de Saint-Michel et de lui accorder une pension réversible sur ses filles), à M. Hue, l'ancien valet de chambre de Louis XVI (que Louis XVIII fera baron) et à l'avocat de Sèze (le dernier survivant des avocats de Louis XVI, que Louis XVIII fera comte et pair de France). Un emplacement avait été réservé à la famille de Malesherbes, l'un des trois avocats de Louis XVI, guillotiné sous la Terreur. Le troisième avocat, Tronchet était mort depuis 1806 après avoir été sénateur de l'Empire et un des rédacteurs du code civil - peu de gens savent qu'il est enterré au Panthéon, il est vrai avec les notables de l'Empire et pas avec les grands hommes de la république).
L'office funèbre dura cinq heures.
L'oraison funèbre fut prononcée par l'évêque de Troyes qui revint sur le thème du sang de Louis XVI.
Après avoir comparé les dernières paroles du roi sur l'échafaud aux paroles de Jésus Christ dans l'office du Vendredi Saint, " O mon peuple, que vous ai-je fait, et en quoi vous ai-je été contraire ? Répondez-moi ", l'évêque s'exclame avec le lyrisme des prédicateurs de l'époque :
"...il va être accompli ce vœu sublime de son amour, cette dernière expression de son cœur : Je désire que mon sang fasse le bonheur de la France. (....) Ah ! Que ne peuvent-elles percer les voûtes de ce temple, voler jusqu’aux extrémités de l’univers, afin que l’univers répète jusqu’aux âges les plus reculés : Je désire que mon sang fasse le bonheur de la France. Oui, Prince magnanime autant qu’infortuné, votre mort le fera, ce bonheur de la France, comme la mort de Jésus-Christ a procuré le salut du genre humain. Le sang du juste est monté jusqu’au ciel, non pour crier vengeance, comme celui d’Abel, mais pour crier grâce et miséricorde. Il nous couvrira comme d’un bouclier, il nous protégera, il s’interposera entre le ciel et nous. Il nous réconciliera avec Dieu, avec nos frères, avec nous-mêmes. Il éteindra toutes les haines et toutes les discordes. Il fertilisera cette terre de tant de crimes et de tant d’égarements, pour y faire germer les vertus de nos aïeux. Il ranimera cet esprit religieux qui fit toute leur gloire, il ressuscitera l’honneur antique, il renouvellera le sang français en renouvelant le sang chrétien."
Translation des corps de Louis XVI et de Marie-Antoinette à Saint Denis, le 21 janvier 1815, gravure anonyme.
Le catafalque passe devant l'hôtel particulier du maréchal Berthier, prince de Wagram, prince de Neuchâtel.
Comment furent reçues ces cérémonies ? Y eut-il, sinon unanimité, du moins consensus dans le respect et la commémoration ?
Chateaubriand, monarchiste, pair de France, futur ministre du roi, dira peu après que le tort de ces commémorations était de paraître reprocher à la nation dans son ensemble la mort du roi, puisqu'il avait été jugé par les représentants de la nation. On a vu que la représentativité de la Convention était faible, mais évidemment ce n'était pas le gouvernement de la Restauration qui pouvait mettre cet argument en avant, n'étant pas lui-même un modèle de démocratie ( la monarchie restaurée était un système parlementaire fondé sur un corps électoral censitaire, comme la république bourgeoise du Directoire, d'ailleurs). Il semble toutefois que sa remarque vise plus la loi de 1816 dont on va parler ensuite que le transfert des restes à Saint-Denis, auquel Chateaubriand assista et qui lui inspire une page rêveuse et philosophique sur le néant de toute chose dans Les Mémoires d'outre-tombe.
De plus, le gouvernement ne faisait pas de reproche à la nation en ce qui concernait la mort du roi, affirmant au contraire que ceux qui avaient condamné Louis XVI avaient fait violence à la nation qui était monarchiste de coeur, mais certains ultra-royalistes pouvaient incliner à penser ainsi.
Il y eut certainement quelques réactions déplaisantes ou moqueuses.
Le 15 janvier, une actrice célèbre, Mademoiselle Raucourt était morte. Le refus du curé de sa paroisse de lui accorder des funérailles religieuses en raison de sa qualité de comédienne, comme à l'époque de Molière, avait indigné une partie du public. Le 17 janvier, vingt mille personnes enfoncèrent la porte du l'église Saint-Roch - des ordres furent sans doute donnés et le clergé célébra le service funèbre. Cet incident put contribuer à développer la méfiance contre un retour offensif de la religion à l'ancienne auquel on pouvait aussi assimiler la cérémonie de Saint-Denis.
Un des fidèles de l'empereur, l'ancien ministre de la police, Savary, duc de Rovigo, dans un livre de 1828, ironisa sur l'authenticité des restes du roi et de la reine et déclara que lors du cortège funèbre, la catafalque était trop haut et se cognait aux réverbères, suspendus à l'époque au milieu des rues, ce qui fait que des plaisantins criaient : A la lanterne !
Des royalistes répondirent vertement au duc bonapartiste : était-il présent ? avait-il vu ce qu'il racontait ?
Le même 21 janvier, des messes solennelles eurent lieu partout en France, ainsi à Notre-Dame de Paris.
A VIENNE ET A MARSEILLE
A Vienne, où le Congrès des puissances européennes était réuni, Talleyrand, représentant de la France, fit célébrer une messe le 21 janvier dans la cathédrale Saint-Étienne, devant l'ensemble des participants au Congrès dont plusieurs souverains. Isabey et Moreau avaient dessiné le catafalque, érigé au centre de la nef, flanqué de statues de plâtre représentant la France, l'Europe, la Religion et l'Espoir.
(http://www.histoire-empire.org/articles/congres_de_vienne/le_congres_de_vienne_02.htm)
On joua un requiem pour double choeur de trois cents personnes, composé par le maître de chapelle de Talleyrand, Sigismond von Neukomm et dirigé par le compositeur lui-même et par Salieri (l'ancien rival de Mozart !). Le lendemain les congressistes se changèrent les idées avec une sortie en traineau et la représentation d'une "comédie-féérie" (Cendrillon, du Français bien oublié Etienne, ancien directeur de la censure sous Napoléon, académicien et futur pair de France sous Louis-Philippe, sans doute dans la version avec la musique de Nicolo).
A Marseille, le conseil municipal venait de voter la célébration d'un service funèbre annuel en mémoire du roi. L'adjoint au maire, M. Raymond aîné, "ce courageux magistrat... cet excellent citoyen [qui] restera honorablement inscrit dans les annales marseillaises pour son dévouement dans les ciconstances critiques où se trouva notre ville en 1814 et 1815 " (Joseph Mathieu, La célébration du 21 janvier), agissant en l'absence du maire, M. de Montgrand, invita la population à la célébration du 21 janvier et publia un arrêté qui disait :
article 1er : ... la cérémonie du lendemain sera annoncée le soir par le son funèbre de toutes les cloches de la ville.
article 2 : Les mêmes sons seront répétés le lendemain [21 janvier] à la pointe du jour; à la même heure, les navires ancrés dans le port mettront, en signe de deuil, leurs vergues en croix et leur pavillon à mi-mat. Des coups de canon seront tirés de quart d'heure en quart d'heure...
article 3 : A dix heures et demi du matin, tous les corps et fonctionnaires civils, militaires et judiciaires ainsi que les administrations particulières de la ville...[avec] le conseil municipal, se réuniront à l'hôtel de Son Exc. le gouverneur maréchal prince d'Essling pour, de là, se rendre en cortège à l'église majeure de Saint-Martin.
article 9 : Les danses, les spectacles...seront interdits toute la journée. La Bourse sera également fermée.
Comme on le voit, tout le petit monde administratif marseillais était invité à se réunir chez le gouverneur de la région militaire pour partir avec lui en cortège à l'église - le conseil municipal devait avant cela, se réunir chez le préfet, le marquis d'Albertas, pour se rendre avec lui chez le gouverneur.
Ce gouverneur n'était autre que le maréchal Masséna, duc de Wagram et prince d'Essling, ancien compagnon de Napoléon, qui s'était rallié aux Bourbons comme presque tout le monde.
En assistant à la messe à la mémoire du roi guillotiné en 1793, Masséna, devenu immensément riche, pensait-il que 1793 était aussi l'année où il avait été nommé général dans les armées révolutionnaires, alors que deux ans auparavant, il n'était qu'adjudant-major ?
Personne ne se doutait de la nouvelle qui allait surprendre tout le monde moins de deux mois après : Napoléon, quittant son petit domaine de l'ïle d'Elbe qui lui avait été attribué après son abdication, débarquait près d'Antibes. En quelques jours, le pouvoir de Louis XVIII s'effondrait et Napoléon redevenait empereur.
Ce retour était-il approuvé par la majorité des Français? On a dit que cette prise du pouvoir s'assimilait à un coup d'état militaire. C'était aussi un formidable coup de poker.
Quoiqu'il en soit, l'aventure des Cent-Jours allait se terminer dans la plaine de Waterloo.
Cette aventure allait changer beaucoup de choses pour la mémoire de l'exécution de Louis XVI.
Statue de Napléon par Frémiet, "prairie de la Rencontre" à Laffray, Isère.
Après son débarquement à Golfe-Juan, le 1er mars 1815, Napoléon décide de gagner Paris en passant par la route des Alpes, pour éviter la vallée du Rhône où il sait qu'il n'est pas populaire. On appellera ensuite la route qu'il suit "route Napoléon". Arrivant près de Grenoble, près du lac de Laffray, sa petite troupe (un millier d'hommes au départ) se retrouve dans une prairie en face d'un bataillon du 5ème régiment de l'armée royale envoyé pour l'arrêter. Les deux troupes vont-elles s'affronter ? Napoléon s'avance en ouvrant sa redingote : "Soldats du 5ème régiment, y en-t-il un parmi vous qui veut tuer son empereur ? Me voici !
Le très jeune capitaine Randon (futur maréchal de France... sous Napolélon III) crie "feu" mais les soldats de l'armée royale hésitent, puis relèvent leurs fusils et crient : Vive l'empereur ! Les deux troupes fraternisent; lâché par ses hommes, Lessart, le chef de bataillon de l'armée royale, en larmes, se rend à Napoléon qui l'embrasse, tandis que Randon s'enfuit vers Grenoble. L'emprereur continue sa route de plus en plus triomphale vers Paris, tandis que le roi et ses fidèles quittent le pays et se réfugient à Gand et que les puissances européennes commencent à rassembler leurs troupes.
Photo de l'auteur.
UNE OPINION DE NAPOLEON
Affiche portant la proclamation du 10 avril 1815 signée du maréchal d'Empire, duc de Rivoli, prince d'Essling (Masséna) invitant la population des départements provençaux à se rallier à Napoléon, après le retour de l'île d'Elbe.
Archives municipales de Cannes . Le commentaire du site des archives municipales indique : "On le sait pourtant, la paix était ardemment désirée par le petit peuple, las de la conscription et des sacrifices en vies humaines. "
Cette proclamation devait valoir au maréchal Masséna des ennuis - certes il n'était pas considéré comme un traître puisqu'il s'était rallié à l'empereur après le fait accompli - mais il avait quand même fait un acte marqué d'allégeance à Napoléon. Finalement il n'y eut pas de procès car le maréchal était malade et mourut en 1817, laissant une fortune considérable à sa veuve. Avant cela, en 1815, après Waterloo et le rétablissement des Bourbons, il avait siégé au conseil de guerre chargé de juger le maréchal Ney, qui était bien, lui, accusé de trahison au profit de Napoléon. Le conseil de guerre se déclara incompétent puisque Ney était pair de France et l'affaire fut renvoyée à la Chambre des pairs. On en reparlera.
Nous n'avons pas à raconter l'histoire des Cents-Jours.
Une fois Napoléon défait à Waterloo, une série de violences contre les bonapartistes se déchaîna, connue sous le nom de Terreur blanche.
Pourquoi certaines régions furent-elles plus affectées que d'autres ? La Terreur blanche fut particulièrement active dans le Midi. Les souvenirs des violences révolutionnaires étaient restés vivaces et on savait que les anciens Jacobins s'étaient pour la plupart ralliés à Napoléon (faute de mieux sans doute). L'Empire était aussi haï comme responsable de la guerre permanente. Les gens du Midi, notamment les Provençaux, n'étaient sans doute pas les seuls à détester la guerre, mais ils l'exprimaient plus fortement que les autres. Cela et les souvenirs mal digérés de la révolution et des exactions jacobines amena la violence extrême.
Si les Provençaux n'aimaient pas Napoléon, celui-ci le leur rendait : en 1814, pour gagner son nouveau domaine de l'île d'Elbe, il avait descendu la vallée du Rhône en compagnie de commissaires des armées alliées. A partir d'Orange et Avignon, l'hostilité de la population avait explosé et les gens attendaient son passage pour l'insulter et le menacer. Napoléon a du avoir peur d'un passage à l'acte, si bien qu'il s'est déguisé en officier autrichien ou en courrier pour tromper les populations locales. Surtout, découvir les vrais sentiments d'une partie de la population à son égard fut une cruelle épreuve de vérité et le comte de Waldbourg, commissaire prussien chargé de l'accompagner, le trouva un soir en larmes dans sa chambre d'auberge.
A Saint-Maximin, dans une autre auberge, sous son déguisement autrichien, il s'en prend au sous-préfet d'Aix qui était là par hasard :
" Vous devriez rougir de me voir en uniforme autrichien... C'est une méchante race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de crimes dans la révolution et sont prêts à recommencer. Mais quand il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches. Jamais la Povence ne m'a fourni un seul régiment dont j'aurais pu être content...
Ensuite se tournant vers nous [c'est le commissaire prussien qui raconte], il nous déclara que Louis XVIII ne ferait jamais rien de la nation française s'il la traitait avec trop de ménagements".
Le mépris pour les Provençaux se transformait en mépris pour tous les Français, accusés de versatilité, hier révolutionnaires et aujourd'hui royalistes, mais toujours prêts à la violence et qu'on ne pouvait diriger qu'avec la manière forte. Comme tous les chefs d'Etat renversés, Napoléon oubliait sa propre responsabilité dans la haine qu'il s'était attirée.
LA TERREUR BLANCHE
Prenons l'exemple de Marseille puisque cette ville est considérée comme un épicentre de la Terreur blanche. Pendant les Cent-Jours, elle a été soumise à une quasi occupation militaire par les troupes dévouées à Napoléon.
La Garde nationale de la ville et, semble-t-il, la très grande majorité des habitants sont hostiles au retour de Napoléon. Durant ces trois mois de rétablissement de l'Empire, les tensions sont très fortes. Aux troupes de ligne qui crient : Vive l'Empereur, la Garde nationale de Marseille répond de façon caractéristique : Vive la paix, vive la France.
Des passants sont obligés de crier "Vive l'Empereur" sous la menace de sabres, des fonctionnaires trop tièdes sont licenciés, des habitants molestés et blessés par des soldats.
Le 24 juin 1815, à l'annonce de Waterloo (18 juin) la population des quartiers populaires envahit les rues pour arracher les drapeaux tricolores (rétablis par Napoléon) et le drapeau blanc de la monarchie "flotte sur la Canebière" (Lautard); les autorités civiles nommées par Napoléon se sauvent.
La situation était prête à dégénérer ; les unités de l'armée toujours aux ordres des généraux bonapartistes échangeaient des coups de feu avec la Garde nationale et la population et il y eut des blessés et même un mort. Des bonnes volontés, comme celle du maire adjoint, M. Raymond aîné, ou d'officiers de la Garde nationale qui s'interposèrent entre leur troupe et les militaires prêts à ouvrir le feu les uns sur les autres, évitèrent le pire. Les soldats bonapartistes quittèrent la ville.
Un comité royaliste composé de notables, tous "excellents citoyens", selon évidemment leurs sympathisants, assume alors les pouvoirs dans la ville. Le président est le chef de la Garde nationale, M. de Borély, "dont le nom dit tout" (selon Lautard).
Le 26 juin 1815, les violences se déchaînaient contre les bonapartistes, alors que par coïncidence, le même jour une proclamation du préfet, le marquis d'Albertas, appelait au calme : " Habitants des Bouches-du-Rhône... ne souillez pas ce drapeau blanc jusqu'à présent sans tâche, restez armés mais calmes... prévenir l'effusion du sang français, c'est servir Louis XVIII...".
Les victimes furent non seulement des gens qui avaient récemment soutenu le régime bonapartiste, mais aussi des anciens Jacobins (souvent les mêmes).
On a surtout retenu dans cet épisode les violences contre les « Mamelucks ».
Les Mamelucks étaient des coptes égyptiens qui avaient suivi Bonaparte lors de la campagne d'Egypte et qui s'étaient établis à Marseille. Certains s'étaient bien intégrés et ne furent pas inquiétés. Ceux qui subirent les violences habitaient des baraques aux alentours de la place Castellane et du cours Gouffé. On leur reprochait leur mode de vie, peut-être des larcins, on disait que leurs filles faisaient le plus vieux métier du monde et ils avaient eu le tort, pendant les Cent-Jours, de manifester bruyamment leur joie du retour de Napoléon. Ils furent attaqués et une dizaine (ou plus ?) furent tués. On a retenu l’histoire de cette vieille femme refusant de crier : vive le roi ! pourchassée jusqu’au Vieux-Port, où elle se jeta et se noya ou fut tuée à coup de fusil.
La violence contre les Mamelucks est évidemment fortement teintée de xénophobie.
La plupart des Mamelucks s’enfuirent dans les collines autour de Marseille, du côté de Sainte-Marguerite et de Montredon.
Combien furent en tout les victimes, y compris les Mamelucks ? 25 comme dit un contemporain, Lautard, ou une centaine ?
Parmi les victimes on trouvait des indicateurs de police, dont les frères Verse, pâtissiers. C'étaient des hommes qui avaient figuré parmi les « pendeurs » jacobins de 1792 et 1793. Ils avaient du sang sur les mains.
Les frères Verse s'étaient réfugiés dans la maison de campagne d'un nommé Galibier (cette maison avait appartenu au chapelier Grégoire, guillotiné par les Jacobins en 1793-94 sur dénonciation de Galibier ; celui-ci avait obtenu la maison en récompense et l’avait gardée depuis). Les frères Verse et Galibier sont capturés par leurs assassins et entraînés sur le Cours (Belsunce) et là, massacrés à coups de sabre.
Un officier de la Garde nationale, avec quelques hommes, essaie de protéger les victimes.
Un des assassins lui crie : Laissez-nous faire, Monsieur l’officier, ou ça finira mal !
Lautard, vieux royaliste, commente ainsi : les frères Verse et Galibier avaient mérité mille fois la mort, mais il était horrible de la leur donner à la place du bourreau (ajoutons que grâce à l'amnistie, ils n'avaient rien à craindre d'un éventuel jugement pour leurs méfaits d'autrefois).
On profita aussi de l'occasion pour piller les demeures de bourgeois, anciens Jacobins ralliés à l'Empire.
Les autorités provisoires parvinrent à faire cesser assez vite les violences. Dès le 26 juin, Lautard raconte que M. Romagnac, membre du comité royaliste, fit venir un individu et lui déclara : Monsieur, je sais que vous êtes derrière ces violences. (sortant sa montre) Il est quatre heures, je vous donne une heure pour faire cesser les violences. Après cela, vous serez tenu pour responsable. Il y va de votre vie.
Les massacres cessèrent dans le délai indiqué.
Mais la nuit suivante il y eut encore trois meurtres : des inspecteurs de police, spécialistes de la traque des insoumis au service militaire, capturés à Cassis.
Quant aux Mamelucks, qui s'étaient réfugiés dans les collines de Sainte-Marguerite et de Montredon, la Garde nationale et les bons citoyens vinrent les récupérer pour les mettre en sûreté.
D’abord ils crurent qu’on venait les massacrer, selon le récit du commandant. Puis quand ils comprirent qu’on venait les protéger, « alors il fallait voir la reconnaissance de ces braves gens ».
Les Mamelucks regagnèrent donc Marseille et furent accueillis par des gestes d’amitié de la population.
Le 27 juin, le comité royaliste faisait placarder à l'aube une proclamation appelant à la fin des violences :
" Marseillais,
Les violences exercées par les militaires qui ont osé faire feu sur le peuple ont pu faire excuser des vengeances… il est temps que tout rentre dans l’ordre et que des hommes étrangers à notre ville ou des malveillants ne profitent pas du tumulte pour commettre des crimes. Il est temps que les personnes et les biens soient respectés. Il faut arrêter les excès coupables. Une commission militaire sera établie. La garde nationale …qui a bien mérité de la ville, va redoubler de vigilance et d’énergie..."
Même le vieux royaliste Lautard, tout en approuvant la fermeté dans l'appel à la fin des violences, regretta qu'on paraisse (dans un souci d'apaisement sans doute) excuser certains actes de vengeance, toujours inexcusables pour lui.
En fait, les violences étaient terminées à Marseille et le comité royaliste remit quelques jours après ses pouvoirs aux autorités régulères, maire et préfet.
BILAN COMPARÉ
Les admirateurs de la révolution (qui pour eux se confond avec le Robespierrisme) minimisent la Terreur révolutionnaire (faut-il dire Terreur bleue ou comme disait Mathiez Terreur rouge) ? en soulignant que les adversaires de la révolution (ou les partisans de la monarchie) eurent aussi recours à la Terreur, notamment en 1815.
La comparaison est édifiante.
La Terreur blanche de 1815 aurait fait de 300 à 500 victimes (article Terreur blanche, Wikipedia), toutes de trop bien entendu.
Mais quelle différence vec le nombre des victimes de la Terreur révolutionaire ! (voir notre deuxième partie).
De plus l'attitude des pouvoirs publics n'a rien à voir : pendant la période révolutionnaire, les gouvernants donnaient les instructions pour mettre la Terreur en application; les représentants locaux y ajoutaient leurs initiatives pour renforcer les violences, soit par conviction soit pour se faire bien voir des dirigeants. Les exécutants y ajoutaient leur sadisme. Les crimes se déroulaient dans une ambiance de monde à l'envers où tous les comportements conformes à la moralité ordinaire étaient renversés et subvertis, l'humanité des adversaires (vaste catégorie débordant celle des seuls opposants politiques) était niée comme elle le sera ensuite dans d'autres circonstances historiques.
Selon certains récits, avant de les faire noyer, Carrier faisait violer les condamnées par sa soldatesque, puis les faisait attacher nues avec un condamné lui aussi nu, pour jouir de leur humiliation. Et les exactions à caractère sadique ont été quasiment la norme plus que l'exception en Vendée.
Ici nous avons des gardes nationaux monarchistes qui essaient de protéger les victimes, s'attirant la réponse agacée mais toujours polie d'un des assassins : "Laissez-nous faire, Monsieur l'officier...". La Garde nationale, dirigée par et composée de monarchistes, va rechercher les Mamelucks pour les protéger, le comité royaliste donne un ultimatum à l'un des instigateurs des massacres pour faire cesser les violences et y parvient.
Certes il existe des descriptions plus noires des violences de Marseille, notamment de Henry Houssaye, historien de la fin du 19ème siècle. Nous suivons peut-être à tort Lautard, auteur marseillais contemporain des faits, certes royaliste mais qui semble fiable et sincère, y compris dans la désinvolture avec laquelle il parle de certains meurtres, non qu'il les approuve, mais qui ne lui arrachent pas beaucoup de larmes.
Lors de la Terreur blanche "populaire" on a particulièrement retenu l'assassinat du maréchal d'Empire Brune à Avignon, défenestré et son corps jeté au Rhône, ou l'assassinat du général baron Ramel à Toulouse, celui-ci avec la particularité qu'il représentait l'autorité monarchique, étant le commandant militaire de Toulouse pour le roi.
Il est blessé grièvement par des gens qui lui en veulent pour son passé de général de l'empereur et aussi parce qu'il a refusé de payer une solde aux "verdets" (royalistes portant la cocarde verte du comte d'Artois, frère de Louis XVIII et futur Charles X). Aux "verdets" qui se sont rassemblés devant son domicile, et crient "vive le roi", Ramel répond : je suis aussi royaliste que vous !
Blessé par un coup de feu, il se réfugie chez lui. L'énergie déployée par quelques honnêtes hommes ne peut pas empêcher sa maison d'être envahie et les massacreurs viennent frapper Ramel à mort sur son lit, dans des conditions horribles. Le supérieur de Ramel, le maréchal d'Empire Pérignon, fait une apparition avec son escorte sur la place où est la maison de Ramel, et repart en considérant que l'incident est clos - belle manifestation de lâcheté et probablement souci de ne pas se mettre à dos les "verdets". Pérignon sera quand même disgrâcié.
Un juge d'instruction vient interroger Ramel qui agonise.
Le 18 août 1815, le général Ramel est enterré lors d'obsèques solennelles, au milieu d'une foule recueillie. Un officier ami de Ramel, repère dans la foule un des assassins et lui ordonne de partir - mais ne le fait pas arrêter.
Des magistrats intègres poursuivront l'affaire, jusqu'à un procès décevant (et pourtant "dépaysé" pour éviter les pressions) où les inculpés seront pour la plupart acquittés faute de preuve, dans l'ambiance d'impunité du moment pour les excès royalistes. Au moins certains représentants des pouvoirs publics ont sauvé l'honneur.
Dans des régions du midi où les antagonismes religieux doublaient les antagonismes politiques, on s'en prit aux protestants durant la Terreur blanche. Il y eut de nombreux assassinats (probablement l'essentiel des victimes comptabilisées) commis sous la conduite du sinistre chef de bande Trestaillons (à Nîmes et ses environs).
Toutefois il est difficile de donner un bilan chiffré des victimes. Un pasteur de Guernesey, Perrot, publia peu après les événements un rapport sur les violences contre les Protestants durant la Terreur blanche dans le Midi nîmois et évoque 450 victimes. Son rapport fut réfuté par le préfet du Gard en poste à l'époque, Charles-André d'Arbaud-Jouques (on comprend sans peine qu'il avait intérêt à minimiser les faits),
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Louis XVIII publia une proclamation le 1er septembre 1815, trop tard peut-être, c'était plus d' un mois après le début des violences; et quel fut son effet ?
Rédigée en termes assez emberlificotés, elle désavouait les violences,mais il ne fallait pas non plus se mettre à dos ceux qui se proclamaient les soutiens de la monarchie.
A Paris, le 1er septembre 1815
LOUIS,par la grâce de Dieu, ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE,
à tous ceux qui ces présentes verront,
SALUT,
Nous avons appris avec douleur que dans les départements du midi, plusieurs de nos sujets s’étaient récemment portés aux plus coupables excès ; que, sous prétexte de se faire les ministres de la vindicte publique, des Français, satisfaisant leur haine et leur vengeance privées, avaient versé le sang des Français, même depuis que notre autorité était universellement établie et reconnue dans toute l’étendue du royaume.
(...). Ce serait offenser la justice, ce serait perpétuer les discordes et ouvrir la porte à mille désordres ; ce serait bouleverser l’ordre social, que de se faire à la fois juge et exécuteur pour les offenses qu’on a reçues, ou même pour les attentats commis contre notre personne.
(...)
Nous espérons que cette odieuse entreprise de prévenir l’action des lois et de notre autorité a déjà cessé : elle serait un attentat contre nous et contre la France ; et, quelques vive douleur que nous en puissions ressentir, rien ne serait épargné par nous pour punir de tels crimes.
(...)
Signé LOUIS
Par le Roi : Le Garde des sceaux de France, Ministre Secrétaire d’état de la justice
Signé PASQUIER
http://www.19e.org/documents/restauration/terreurblanche2.htm
Un général monarchiste, Lagarde, fut même grièvement blessé, alors que l'ordre paraissait revenu, en faisant face à une émeute qui s'opposait à la réouverture d' un temple protestant à Nîmes (autre preuve de la conduite d'apaisement et de protection des minorités attaquées à porter au crédit des pouvoirs publics). La nouvelle (erronée) de sa mort toucha particulièrement le duc de Richelieu, président du Conseil des ministres, qui était son ami. Mais le général Lagarde se rétablit. Il fut ensuite nommé ambassadeur. Le gouvernement du duc de Richelieu et de Decazes désavoua le préfet d'Arbaud-Jouques et nomma un nouveau préfet du Gard, le comte d'Argout, chargé de faire prévaloir les principes libéraux, qui procéda au désarmement de la population et acheva de rétablir la tranquillité (mais on était déjà en 1817).
Aucune action hostile aux Protestants n'eut lieu à Marseille où d'ailleurs le membre du comité royaliste qui donne l'ultimatum à l'un des instigateurs, selon le récit de Lautard, M. Romagnac, était Protestant.
Lorsqu'on parle de la Terreur blanche, Marseille est toujours citée comme l'un des foyers de celle-ci.
Il faut bien considérer les circonstances et reconnaître, notamment pour ce qui s'est passé à Marseille, qu'il n'y a pas de dimension commune entre la Terreur révolutionaire et celle de 1815, bien plus limitée pour le nombre des victimes et même leur description (à part les "mamelucks", les victimes marseillaises sont le plus souvent d'anciens délateurs, agents de la police secrète ou des "pendeurs" de la période révolutionnaire, ou le tout la fois).
La Terreur blanche intervenait peut-être dans un pays qui avait progressé en matière de civilisation - si on excepte les violences atroces comme l'assassinat du génral Ramel, imputable à des individus qui n'avaient rien à envier aux massacreurs de septembre.


