MARSEILLE APRES LA REVOLUTION : LA RESTAURATION
MARSEILLE APRÈS LA RÉVOLUTION : LA RESTAURATION
Marseille en révolution 10
La topographie particulière de Marseille constitue le cadre permanent dans lequel se déroule la vie de la cité, quelles que soient les époques : ici la colline Notre-Dame de la Garde vue depuis la butte du Panier. en contrebas de l'Hôtel-Dieu. On voit la place Villeneuve-Bargemont (du nom du préfet de Marseille sous la Restauration) et le "pavillon M" en bois, bâtiment provisoire construit pour 2013, Marseille, capitale européenne de la Culture.
Photo de l'auteur.
Des Anglais, des Siciliens, des Autrichiens à Marseille
Notre but n'est pas ici de raconter dans le détail l'évolution de Marseille sous la Restauration.
Nous nous contenterons de quelques notations.
Après Waterloo, Marseille vit débarquer des troupes d’occupation qui ne furent pas vraiment encombrantes : d’abord des troupes anglo-siciliennes (un seul régiment était britannique, les quatre autres étaient des régiments levés en Sicile par les Britanniques) sous le commandement de sir Hudson Lowe, qui devait devenir célèbre comme chargé de surveiller Napoléon à Sainte Hélène. Ils étaient logés chez l’habitant. Un contingent autrichien arriva aussi et fut apprécié des amateurs de musique car il donnait des concerts de musique allemande à l’église des Recollets.
Des troupes sardes (du royaume de Piémont-Sardaigne) paraissent avoir aussi débarqué à Marseille (selon A. Fabre).
Les Marseillais trouvèrent les Anglais très sympathiques (sauf quand on avait la malchance d’accueillir des Irlandais qui rentraient souvent ivres – mais ce n’étaient pas des Anglais…).
Les demoiselles de la bourgeoisie marseillaise furent fières de danser avec les officiers en habits rouges. Les officiers étaient bien reçus dans les salons et les soldats dans les cuisines, dit plaisamment Lautard. Quant aux habits bleus siciliens, ils eurent sans doute leurs succès aussi.
Après tout, ces occupants étaient aussi des libérateurs. Après quelques mois de présence, les troupes étrangères partirent sans incident à noter.
Début d’une certaine idée de Marseille
Le port franc qui avait été accordé par le gouvernement de la Restauration ne donna pas les résultats escomptés. Les temps avaient changé et reporter la barrière douanière à la sortie de Marseille gênait l’industrie marseillaise. Il fallut y mettre fin en attendant les traités de libre-échange du milieu du siècle.
Marseille sous la Restauration eut deux administrateurs dévoués, le maire, M. de Montgrand et le préfet, le comte de Villeneuve-Bargemont, d’une vieille famille provençale, qui fit paraître une momumentale étude statistique sur les Bouches-du-Rhône.
Augustin Fabre avait publié en 1829 son Histoire de Marseille (chez Marius Olive, l’éditeur qui allait plus tard publier le livre de Lautard), de tonalité « libérale » au sens du 19ème siècle, favorable à la Révolution mais désapprouvant ses excès.
La date indiquée de publication, 1829, est fausse car dans son deuxième volume, Fabre va jusqu'à la révolution de 1830, cette "sublime révolution" dont il attend beaucoup pour Marseille et d'abord la réconciliation de tous les généreux fils de Marseille (les royalistes et les libéraux) et de façon caractéristique, il finit sur le souhait que la centralisation française diminue, sans pouvoir espérer, malheureusement, que Marseille puisse retrouver son antique liberté (entendons par là son indépendance).
Augustin Fabre était bien aussi un digne fils de Marseille.
Fabre, pourtant peu enclin à faire l’éloge de la Restauration, loue les deux personnages qui représentaient la monarchie restaurée à Marseille. Il parle de "l'administration aussi éclairée que vigilante du marquis de Montgrand", qui favorisait tous les établissements utiles. On distribuait d'importants secours à l'indigence et au malheur, dit-il, dans un style d'époque...
Le comte de Villeneuve-Bargemont était selon Fabre "doux, bienveillant, ennemi de la fraude et de l'arbitraire, protecteur éclairé des lettres et des arts".
Son prestige personnel conciliait au royalisme la presque totalité de la population; le royalisme vivait donc puissant et respecté à Marseille.
La mort du préfet de Villeneuve-Bargemont, en 1829, "excita des regrets universels" (A. Fabre) et lors des obsèques de ce "sage administrateur", des milliers de citoyens formèrent un immense cortège.
Fabre enregistre les progrès accomplis sous la Restauration à Marseille, gâchés par la politique maladroite du gouvernement royal et par l'offensive cléricale qui essayait de regagner le terrain perdu.
Selon Fabre, des "mascarades de pénitents de toutes couleurs" parcouraient la ville; elles avaient remplacé la franc-maçonnerie qui prospérait à l'époque de Thibaudeau (sous l'Empire donc). De deux choses ridicules, la deuxième valait mieux, dit Fabre, qui précise pourtant que la catholicisme n'avait pas d'esprit d'intolérance pour les autres confessions (trop peu nombreuses pour lui inspirer de l'inquiétude, ajoute-t-il comme si cet éloge du catholicisme lui coûtait).
Il y avait d'ailleurs des hommes qui conciliaient l'appartenance maçonnique et l'appartenance aux confréries de pénitents, comme l'avocat Jullien de Madon ( il avait ajouté à son nom le patronyme de sa mère pour éviter d'être confondu avec un homonyme) , l'ami de Lautard, et son informateur sur beaucoup de détails de l'époque 1789-1815 (cf. l'article de R. Bertrand et G. Reynaud, De la révolution au romantisme, quatre auteurs en quête de biographie, Provence historique, fasc. 164, 1991). C'était selon Lautard, un homme curieux de tout, qui discutait avec tout le monde quelle que soit la couleur de la peau, la religion, la profession ou l'appartenance politique de son interlocuteur (ce qui n'est possible que dans les périodes de paix comme l'était justement la Restauration).
Augustin Fabre note curieusement que le peuple marseillais, endormi par la prospérité, n'adhérait pas aux doctrines nouvelles (entendons qu'il restait royaliste et ne suivait pas les "libéraux" qui allaient triompher en 1830).
Ecoutons l'avis nuancé de Raoul Busquet (Histoire de Marseille) : "Les gouvernements de la Restauration administrèrent la France avec prudence et sagesse. Leur administration financière, deux fois dirigée par le baron Louis, fut notamment remarquable, mais en matière de politique intérieure, ils furent généralement maladroits. Le clergé catholique fut pour eux un ami difficile et qui ne fut pas toujours sage".
Le clergé catholique, assuré de l'appui des autorités, déploya sa présence dans la ville lors de grandes manifestations publiques.
Dès 1814 une cérémonie funèbre en hommage à Louis XVI et Marie-Antoinette était organisée, un grand catafalque était dressé devant la Mairie.
En 1815, le Fête-Dieu, rétablie depuis l'Empire, qui était notamment marquée par la procession de la statue de Notre-Dame de la Garde, fut très imposante. La procession grandiose passa en particulier devant l'immeuble faisant le coin du Cours (plus tard Belsunce) et de la Canebière (c'est l'immeuble où se trouve la boutique des chaussures André aujourd'hui) au balcon duquel avait pris place l'état-major anglais. On remarquait surtout les confréries de pénitents, qui avaient repris la coutume de porter leur capuchon non plus relevé, comme sous l'Empire, mais rabattu sur le visage, ce qui rattachait Marseille aux formes de spiritualité baroques du Sud de l'Europe.
En 1820 eut lieu la Grande Mission. en présence d'une foule immense. La manifestation se présentait comme une expiation des crimes commis pendant la Révolution et particulièrement un hommage aux prêtres exécutés. Venant du quai de Rive-Neuve, après avoir déjà parcouru une partie de la ville en procession, porté par différentes corporations selon le quartier, un grand crucifix traversa le Veux-Port sur une barge décorée, escorté par les capitaines marins et arriva sur le quai de la Mairie où attendaient les pêcheurs de Saint-Jean qui devaient le porter jusqu'au clocher des Accoules. Les cloches sonnaient, l'artillerie des forts saint-Jean, Saint-Nicolas et Notre-Dame de la Garde tirait par moments, les fanfares militaires éclataient, les choeurs chantaient :
"En France, toujours les Bourbons et toujours la foi".
Le jeune prêtre Eugène de Mazenod, futur évêque de Marseille, fondateur des Missionnaires de Provence (qui d'ailleurs s'opposent à l'époque assez vigoureusement à la Mission de France - ces Missionnaires de Provence prendront plus tard le nom d'Oblats de Marie Immaculée, OMI, et sont toujours présents et utiles partout dans le monde) s'adressa en provençal aux pêcheurs du quartier Saint-Jean (ce quartier derrière la Mairie qui sera détruit par les occupants allemands en 1943) qui allaient porter la croix. La croix de la Mission fut érigée près du clocher de l'église des Accoules pour constituer un calvaire (l'église elle-même avait été détruite sous la Révolution sur ordre de Barras et Fréron; une nouvelle église devait être édifiée à son emplacement, ce qui fut chose faite quelques années après).
En 1821 eut lieu le centenaire du voeu de Mgr de Belsunce consacrant Marseille, pendant la peste, au Sacré Coeur de Jésus.
Pour cette célébration exceptionnelle, la population de la ville avait presque doublé : elle avait environ 120 000 habitants et 80 000 "étrangers" étaient venus voir les festivités; une grandiose procession de 20 000 participants parcourut les principaux axes de la ville. En tête venaient les dames vêtues de blanc, les corps de métier, le clergé de Marseille et du terroir, les confréries de pénitents, puis l'archevêque portant le Saint-Sacrement, enfin les autorités civiles et militaires avec à la place d'honneur, les intendants du bureau de la santé, responsables de la prévention des épidémies; la municipalité fermait la marche. Les troupes et la garde nationale étaient sous les armes. La journée fut clôturée par une messe à l'intersection du Cours et de la Canebière, à l'endroit où Mgr de Belsunce avait célébré la messe de consécration en 1721.
Pour l'occasion la messe était célébrée par Mgr de Beausset, archevêque d'Aix et concélébrée par Mgr Maximos III Mazloum, évêque oriental melkite, remarquable par sa haute taille, sa barbe et ses vêtements sacerdotaux orientaux. Marseille avait bien retrouvé son évêché mais l'évêque, bien que nommé, n'était pas encore installé (ce premier évêque de Marseille depuis le Concordat était Mgr Fortuné de Mazenod, l'oncle d'Eugène, qui devait plus tard lui succéder comme évêque). On peut penser que les deux Mazenod figuraient parmi les nombreux prêtres concélébrants de cette messe qui termina une journée mémorable, sous une chaleur écrasante. Elle ne fut marquée par aucun incident sinon quelques anticléricaux qui ayant ostensiblement gardé leur chapeau sur la tête, furent invités à se découvrir par les cris de : Chapeaux, chapeaux !
Vitrail de la Basilique du Sacré Coeur, construite à Marseille, avenue du Prado, après la guerre 14-18.Le vitrail montre Mgr de Belsunce, évêque de Marseille à l'époque de la Grande peste, consacrant la ville au Sacré Coeur de Jésus, à la demande d'une religieuse , Marie-Madeleine Rémusat, qui en avait eu l'inspiration afin d'apaiser l'épidémie. Photo de l'auteur.
Vitrail de la basilique du Sacré-Coeur, avenue du Prado, Marseille, représentant les échevins de Marseille qui étaient en fonctions à l'époque de la peste ; ils prennent la décision en 1722 de s'associer à la messe perpétuelle du voeu de Mgr de Belsunce. On voit debout, la main tendue, le chevalier Roze, qui ne faisait pas partie des échevins mais était associé à leurs délibérations.
Photo de l'auteur.
C’est pourtant sous la Restauration, avec un peu de paradoxe, que s’affirma une image de Marseille qui allait devenir une caractéristique de la ville, la coexistence pacifique des diverses communautés qui la composent.
Sous la Restauration, le Journal de Marseille et de la Méditerranée remarqua avec satisfaction, en 1824, que dans la rue Grignan, trois édifices du culte étaient en construction en même temps : une église, un temple protestant et une synagogue. Le journal nota que cette proximité des trois édifices montrait que les religions ou les cultes n’étaient plus des ennemis mais au contraire étaient unis par les mêmes valeurs et que la rue méritait de s'appeler "rue de la Tolérance" : un langage très moderne, en quelque sorte, paix sur terre aux hommes de bonne volonté.
De fait les représentants des religions prirent l'habitude de se rencontrer, de se rendre des visites à l'occasion d'inaugurations ou d'événements liés au culte des uns et des autres. Les autorités civiles encourageaient ces rapprochements. On a vu d'ailleurs que ce rapprochement, au moins entre Catholiques et Protestants, datait de l'époque du Consulat. Maintenant, s'y ajoutait le rapprochement avec la communauté juive.
A la même époque s’ouvrait à Marseille la première école privée juive. Et à la fin de la première année scolaire, lors de la cérémonie de remise des prix, le maire M. de Montgrand était présent ainsi que le préfet de Villeneuve-Bargemont et le recteur de l’Académie d’Aix et Marseille.
Les communautés immigrées s’agrandissaient et avaient besoin de lieux de culte.
Une église grecque orthodoxe ouvrit, sans encore de caractère officiel car le gouvernement refusait d'encourager les Grecs au moment où avait commencé la guerre d'indépendance de la Grèce contre la Turquie : Montgrand et Villeneuve-Bargemont passèrent outre l'avis du gouvernement et donnèrent leur accord à l'ouverture de cette église.
En 1821 l’église melkite (catholique de rite oriental) Saint Nicolas de Myre (située actuelle rue Edmond Rostand) fut construite par les soins de Mgr Maximos III Mazloum, évêque de Myre, futur patriarche de Beyrouth, pour accueillir les fidèles d’Egypte, de Syrie, Liban et Palestine. L’église fut inaugurée par Mgr de Beausset, archevêque d’Aix.
On a vu plus haut que Mgr Mazloum avait concélébré en 1821 avec Mgr de Beausset la messe du centenaire du voeu de Mgr de Belsunce.
Les musulmans n’étaient pas encore nombreux à Marseille.
Et les religions d’Extrême-orient ? Il n’y avait sans doute pas de fidèles permanents de ces religions, mais on peut dire qu’elles étaient, d’une certaine façon, représentées par le commissaire de police de la Restauration, le baron d'Eckstein (ou Von Eckstein).
Le baron d’Eckstein, un danois d’origine juive, mais de religion luthérienne, puis converti au catholicisme, était un connaisseur et admirateur des religions et philosophies extrême-orientales ; on l’appelait le « baron sanscrit ».
Comme l’indiquent Duchêne et Contrucci, ce commissaire de police atypique n’avait pas, à cette heureuse époque, trop d’ennuis avec la délinquance. Ses ennuis lui venaient plutôt de ce qu’il s’entendait mal avec son préfet, le comte de Villeneuve-Bargemont.
Ce commissaire philosophe quitta Marseille pour Paris; il devait ensuite être le rédacteur en chef du journal Le Catholique, puis un des rédacteurs, avec Lacordaire et Montalembert, du journal l'Avenir, lancé en 1831 par Lamennais et organe du catholicisme libéral et social.
Hegel (Hegel lui-même !) a parlé dans son Introduction aux leçons sur la philosophie de l'histoire du baron d'Eckstein qui avait obtenu du gouvernement français de l'époque d'organiser des expéditions pour rechercher les origines du bouddhisme.
Ainsi la Restauration, du moins à Marseille et grâce aux Marseillais, loin d’être seulement le régime bigot et étriqué qu’on imagine, fit preuve d’une remarquable ouverture d’esprit et fut (en partie) à l’origine de l’image de marque de Marseille comme lieu de coexistence des religions et des communautés – ce qui n’impliquait nullement l’oubli des traditions et de la culture provençale.
La nouvelle église des Accoules, construite sous la Restauration, à l'emplacement de l'église détruite à l'époque révolutionnaire. Photo de l'auteur.
Ce qu’ils sont devenus
La Restauration fut finalement une période d’apaisement.
C’est donc le moment de se demander ce que sont devenus certains protagonistes, Marseillais ou non qui avaient eu la chance de survivre aux événements violents de la période révolutionnaire (le Consulat et l’Empire avaient été plus calmes, du moins à l’intérieur, car à l'extérieur la guerre était presque permanente).
Certains des protagonistes de la révolte fédéraliste de 1793, on l’a vu, vécurent ensuite tranquillement et moururent très âgés, surtout pour l’époque.
Ce fut le cas d’Abeille qui avait négocié en 1793 l’intervention de la flotte anglaise; il mourut en 1842, octogénaire, après avoir consacré au commerce une grande partie de son existence.
Somis mourut en 1836, presque nonagénaire ; sa nièce Désirée Clary était toujours reine de Suède, mais passait le moins de temps possible dans le climat nordique et laissait à ses affaires royales son mari Bernadotte devenu Charles XIV. Son autre nièce, Julie, ex-reine de Naples et d’Espagne, vivait en exil à Florence.
Lautard, très éphémère combattant de l’armée départementale, et témoin de toute l’époque, publia comme on sait, en 1844, ses Esquisses historiques par un vieux Marseillais qu'il avait fait paraître d'abord en épisodes dans la Gazette du Midi. Il ne manque pas de prendre souvent position contre celui qu’il appelle « l’historien de Marseille », Augustin Fabre. Né en 1764, Lautard mourut en 1848 au bel âge pour l'époque de 84 ans.
Nous avons croisé Roux, de Toulon, un de ceux qui soulevèrent la ville contre les Jacobins. Ayant échappé avec son fils aux fusillades de Fréron, Roux était toujours vivant sous la Restauration. La future duchesse de Berry, Marie-Caroline des Deux-Siciles, qui venait de Naples pour épouser le duc de Berry, fils de Louis XVIII, passa par Toulon où on lui présenta Roux devenu une célébrité locale. Elle parla au Roi son beau-père de ce « brave Rousse » (en suivant la prononciation locale sans doute) ; le gouvernement voulut récompenser Roux et lui envoya le collier de l’ordre de Saint-Michel, mais Roux mourut avant de le recevoir.
Ferréol Beaugeard, le pionnier du journalisme marseillais, le rédacteur modéré voire contre-révolutionnaire du Journal de Marseille, emprisonné après le 18 fructidor, avait été libéré après le 18 brumaire.
Il ne reprit pas son activité de journaliste et mourut en 1828. Il s’était établi comme avocat à Lyon. Mais est-il revenu à Marseille passer ses dernières années ?
Le général Willot avait été un moment le grand homme des modérés marseillais, comme Beaugeard, qui lui rendirent le mauvais service de l’élire au Conseil des 500 sous le Directoire. Arrêté après le coup d’état du 18 fructidor, il fut l’un des rares hommes politiques à être effectivement déportés en Guyane.
Il parvint à s’enfuir avec quelques compagnons comme l’ex-membre du Directoire Barthélémy et Pichegru et à gagner les colonies hollandaises après beaucoup d’épreuves ; il entra ensuite en contact avec l’entourage du futur Louis XVIII et remplit des missions comme agent royaliste.
Nommé comte sous la Restauration, il fut envoyé en Corse comme commandant de la division militaire. Un ancien officier bonapartiste, le commandant Poli, tenait le maquis dans le Fiumorbu avec le soutien d’une partie de la population qui n’avait pourtant pas eu à se louer de Napoléon (à la suite d’un incident assez banal avec la gendarmerie, le général Morand, gouverneur militaire sous Napoléon, avait fait incendier le village d’Isolacciu, exécuter certains habitants dont le maire et envoyé les autres mourir au bagne de Toulon). Mais le combat de Poli n’était pas très clair politiquement : on disait qu’il avait mis la main sur le « trésor » de Murat – et il luttait contre le gouvernement, ce qui pour beaucoup de Corses suffisait, peu importait de quel gouvernement il s'agissait.
Willot mit fin à ce mini-conflit par une « paix des braves » et lorsqu’il quitta la Corse, il ne laissait (parait-il) que des regrets.
Si on regarde le camp d’en face, Fréron, le conventionnel en mission, l’homme qui avait voulu raser Marseille et Toulon, avait quitté la scène depuis longtemps.
Nous l’avions laissé à l’époque du Directoire, repoussé par tous les partis.
La suite de son histoire croise celle de la famille Bonaparte.
En 1797, Fréron faisait partie de ceux qui courtisaient Pauline Bonaparte.
Bonaparte, inquiet de tous les hommes qui tournaient autour de sa sœur (16 ans et demi) la fit venir en Italie et la maria au général Leclerc après avoir refusé de la donner en mariage au général Duphot.
Duphot rencontra alors Désirée Clary à Gênes où elle résidait à ce moment et se fiança avec elle. Le mariage était prévu à Rome, où il venait d’être nommé auprès de Joseph Bonaparte, beau-frère de Désirée, qui venait d’y arriver comme ambassadeur de la République française. La veille du mariage projeté, le 28 décembre 1797, Duphot fut tué lors d’une émeute, dans des circonstances mal éclaircies et qui étaient peut-être une provocation française (des Romains favorables à la proclamation d’une république sur le modèle français, manifestaient devant l’ambassade, des soldats pontificaux sont intervenus pour faire cesser la manifestation et Duphot a été tué par ces soldats alors qu’il s’interposait selon la version officielle). Le résultat fut que la République française envahit les états pontificaux pour venger Duphot, fit proclamer la République romaine qui devait durer deux ans avant d’être renversée ; le pape fut transféré en France où il mourut en captivité à Valence.
Désirée Clary, ayant perdu son fiancé, se maria ensuite avec Bernadotte.
Quant à Fréron, il semble avoir réussi à devenir (redevenir ?) l’amant de Pauline vers 1800. C’était l’époque où Bonaparte Premier consul essayait de reprendre le contrôle de Saint-Domingue, qui s’était rendue en grande partie indépendante avec Toussaint Louverture, et d’y rétablir l’esclavage.
Bonaparte avait envoyé une puissante expédition commandée par le général Leclerc, le mari de Pauline ; celle-ci avait accompagné son mari avec des caisses remplies de vêtements et de commodités. Fréron, criblé de dettes, sans emploi, fut nommé par Bonaparte sous-préfet à Saint-Domingue, probablement grâce à Pauline.
La femme, le mari et l’amant étaient donc réunis. Mais le climat allait être fatal aux deux derniers : Fréron mourut à Cayes le 15 juillet 1802, tandis que Leclerc mourut le 1er novembre 1802 sur l’île de la Tortue après avoir capturé par traitrise Toussaint Louverture. Il ne restait plus à Pauline, elle aussi éprouvée par le climat, qu’à revenir, pour épouser le nouveau mari que Bonaparte lui avait trouvé, le prince romain Camillo Borghese.
Des régicides très convenables
Nos contemporains ont tendance, dans leur majorité (s’ils s’intéressent au sujet) à mythifier les protagonistes de la Révolution et à leur prêter les idées et les attitudes des intellectuels progressistes du 20ème siècle, combattants de la cause révolutionnaire jusqu’ à leur dernier souffle (même si leurs combats sont plus en idées qu’en actions).
Ils imagineront volontiers que les anciens Conventionnels passaient leur temps, sous la Restauration, à se demander pourquoi ils avaient échoué, en restant fidèles, bien entendu, à leurs idéaux de jeunesse (ou d’âge mûr ?). C’est oublier que tous ces hommes (sauf un tout petit nombre) avaient considérablement évolué et que la société avait aussi changé.
La Restauration n’avait pris aucune mesure contre les Conventionnels régicides en 1814 (si on excepte des cas marginaux comme Jean De Bry, ancien Conventionnel, devenu baron et préfet de l'Empire, qui fut poliment démis de ses fonctions de préfet par le gouvernement, ce qu'une bonne amie de Jean De Bry lui présenta, non comme une vengeance, mais comme une convenance...
Par contre, après les Cent jours, elle prit une mesure condamnant à l’exil tous les régicides qui avaient apporté leur adhésion à Napoléon lors des Cent jours.
Fouché aurait sans doute adouci la mesure s'il était resté ministre de la police : Conventionnel régicide et terroriste, ministre de la police pendant une longue période sous l’Empire, créé duc d’Otrante, il avait soutenu mollement Napoléon lors du retour de l’île d’Elbe, tout en manoeuvrant pour favoriser le deuxième retour des Bourbons ; il resta en poste quelque temps après le rétablissement de Louis XVIII, puis fut lui-même écarté, envoyé comme ambassadeur en Angletere où il fut fraichement reçu.
Il finit par être exilé, comme les autres régicides.
Certains n’eurent rien à craindre.
Le Varois Isnard avait bien voté la mort du Roi avant d’être obligé de se cacher pendant la Terreur. Il avait ensuite été un des principaux contre-terroristes et l’adversaire de Fréron. Il était devenu assez mystique ; il avait écrit un ouvrage sur l’immortalité de l’âme dédié au Pape Pie VII, qu’il offrit personnellement au Pape quand celui-ci vint en France pour le sacre de Napoléon.
Devenu baron de l’Empire, sénateur mais éloigné de la politique, il s’était gardé de soutenir Napoléon dans les derniers temps. Il ne fut donc pas inquiété.
Le Marseillais Fortia de Pille raconte que sous la Restauration, Isnard est allé plusieurs fois le 21 janvier, date anniversaire de l’exécution de Louis XVI, sur la place de la Concorde (place de la Révolution, en 1793) pour prier à genoux et demander pardon à Dieu et aux hommes. Il mourut tranquillement à Grasse entouré de sa famille.
Cambacérès (prince et duc), Sieyès (comte) et le peintre David (modeste chevalier de l’Empire) furent obligés de s’exiler et s’étaient installés à Bruxelles. De quoi parlaient-ils ?
Entre autres, d’une proposition qui avait été faite à David de devenir le ministre de la culture, en quelque sorte, du roi de Prusse. David hésitait car le voyage était pénible, pour un homme âgé, même si le frère du roi mettait sa propre voiture tout confort à disposition de l’illustre peintre.
Finalement David déclina l’offre.
Orgueilleux, il attendait que le gouvernement français le rappelle tandis que le gouvernement attendait qu’il fasse le premier pas. Il mourut à Bruxelles et le gouvernement (hollandais, car la Belgique indépendante n'existait pas encore) lui fit des funérailles officielles en 1825.
Signalons aussi que Cambacérès (qui n'avait pas voté la mort du roi Louis XVI mais avait quand même dû s' exiler) occupait son temps à Bruxelles en allant tous les matins assister à la messe à la cathédrale Saints Michel et Gudule.
La mesure d’exil fut appliquée avec une relative clémence, du moins dans certains cas.
Ainsi, David qui venait prendre son passeport pour quitter la France en 1815, fut informé confidentiellement par le comte(ensuite duc) Decazes, à l'époque ministre de l'Intérieur, qu'il n'aurait aucun ennui s'il restait en France. David répondit qu'il respecterait la loi qui l'exilait.
Maignet, le Conventionnel en mission à Marseille après Fréron et Barras, (on se souvient qu'il avait été le bourreau du village de Bédoin dans le Vaucluse parce qu'on y avait arraché l'arbre de la liberté, le village fut incendié et 60 habitants exécutés), qui aurait dû être exilé, ne quitta en fait jamais la France. Une pétition des notables de sa ville y compris tous les ecclésiastiques le fit rayer de la liste après quelques années de très relative clandestinité (il vivait chez sa fille et tout le monde le savait).
Omer Granet fut obligé de quitter Marseille.
Il se réfugia comme beaucoup de Conventionnels à Bruxelles et se fit nommer chambellan du prince Cambacérès, duc de Parme. L’ancien élu jacobin, en culottes courtes, bas de soie et l’épée au côté, menait un simulacre de vie de cour.
Les amitiés maçonniques jouèrent sans doute leur rôle dans cette fonction, puisque Cambacérès avait été un dignitaire de la maçonnerie et qu'on a vu que Granet était membre de la Loge mère écossaise de Marseille.
N'allons pas croire que Granet, quand il était Jacobin, était franc-maçon. Les révolutionnaires convaincus avaient interdit la maçonnerie et ceux qui avaient jadis été maçons à un moment de leur vie ne revendiquaient plus cette qualité, jugée "contre-révolutionnaire". Rien n'est plus naïf que de croire que les francs-maçons furent parmi les révolutionnaires convaincus.
Le Granet maçon est le Granet notable impérial, pas le Granet de l'époque jacobine.
Granet, lorsque les émigrés commencèrent à revenir, sous le Directoire et surtout sous le Consulat, semble avoir rendu service à nombre d'entre eux. Augustin Fabre considère que c'était un homme intègre et estimable.
Lui aussi allait trouver de l'aide pour mettre fin à son exil. Une intervention d’un aristocrate marseillais, le comte de Glandevès (qui le remerciait peut-être de lui avoir rendu service, à moins qu'il s'agisse d'une entraide maçonnique, ou les deux ?) fit rayer Granet de la liste des exilés, et il regagna Marseille (c'est ce Glandevès qui vendit à la Ville en 1805, l'Hôtel particulier de son grand-père, l'armateur Roux de Corse, situé rue Montgrand -à l'époque rue Mazade- qui fut d'abord utilisé pour loger le Préfet des Bouches-du-Rhône, puis devint le Lycée Montgrand).
En 1818, Cambacérès rentra aussi en France après trois ans d'exil confortable; son retour eut lieu grâce aux interventions du principal ministre de Louis XVIII, le comte (puis duc) Decazes, du baron Louis, ministre des finances, de Boissy d'Anglas, Conventionnel non régicide et membre de la Chambre des pairs de la Restauration, qui se dépensait pour aider ses anciens collègues en exil. Le gouvernement restitua à Cambacérès son titre de duc. Lorsqu'il mourut quelques années après, ses obsèques eurent lieu avec "une pompe vraiment royale", 150 voitures suivirent son cortège funèbre, dont celle du prince de Talleyrand, du duc Decazes, du maréchal Soult etc. Il laissait à ses neveux une "fortune immense" (biographie Michaud).
L’amitié venait au secours des condamnés à l’exil. Le Conventionnel Pons de Verdun n’intervient pas dans l’histoire de Marseille, mais on l’a vu apparaître, dans un rôle peu flatteur puisqu’après l’entrée des Prussiens à Verdun, en 1792, on a dit (était-ce vrai ?) que c’était lui qui avait demandé la condamnation à mort des jeunes filles qui avaient trop bien accueilli les Prussiens.
Pons avait terminé sa carrière comme procureur impérial à la Cour de cassation. L’exil le privait aussi de sa retraite.
Il était ami d’un écrivain, l’académicien Andrieux, sans doute le meilleur des hommes, qui avait des relations à la cour. Andrieux était toujours disponible pour donner des conseils aux jeunes gens, même si ses conseils n’étaient pas toujours bons : il dit ainsi à Balzac qu’il n’avait aucune chance comme écrivain – par contre il encouragea Berlioz.
Le brave Andrieux fit rayer son ami Pons de la liste des proscrits. Ce dernier retrouva la France et sa retraite de procureur à la Cour de cassation.
Tous ces hommes avaient certainement du mal à comprendre qu’on puisse leur reprocher, autant que leur attitude récente, ce qu’ils avaient fait à l’époque révolutionnaire, puisqu’ils avaient changé. Ils auraient volontiers dit comme Thibaudeau : Nous étions bien jeunes à l’époque…
Et en s'indignant de la dureté (très relative) dont faisait preuve à leur égard le régime de la Restauration, se souvenaient-ils encore de la dureté très réelle dont eux-mêmes avaient fait preuve, sous la Révolution ?
Quand un vicomte rencontre une duchesse, qu’est ce qu’ils se racontent ?
Thibaudeau, l’ancien préfet des Bouches-du-Rhône, n’aimait pas beaucoup Napoléon mais il lui était fidèle ; il complota pour son retour et fut nommé Pair de France sous les Cent jours.
Il fut donc inscrit après Waterloo comme régicide à exiler.
Installé à Prague, il vit arriver Fouché qui avait fini par être exilé à son tour.
Les deux familles se fréquentaient. Fouché, duc d’Otrante, était avec sa jeune femme née Gabrielle de Castellane (vieille famille provençale – c’était un remariage) et sa jeune fille d’un premier mariage. Thibaudeau avait un fils, le vicomte Thibeaudeau (puisque le fils d’un comte est vicomte). Il arriva que Fouché demanda à Thibaudeau de cesser toute relation familiale entre eux, tout en continuant à se voir personnellement, au prétexte que les visites du vicomte compromettaient sa fille !
En fait, comme toute l’Europe le comprit et s’en amusa aux dépens de Fouché, le jeune vicomte Thibaudeau avait séduit la femme de Fouché, la jeune et coquette duchesse d’Otrante. Thibaudeau qui n’avait jamais eu de sympathie profonde pour Fouché, cessa toute relation avec lui.
Fouché alla terminer sa vie à Trieste, qui comme Prague relevait de l’empire autrichien. Les Habsbourg n’étaient pas trop vindicatifs envers les anciens régicides, il est vrai maintenant pour la plupart titrés et « rangés des voitures »…
Thibaudeau refusa semble-t-il de revenir en France comme on lui en donnait la possibilité. Il s’installa momentanément à Bruxelles. Son ami l'ancien Conventionnel régicide - et comte de l'Empire - Berlier, déjà installé à Bruxelles, lui avait vanté les charmes de la vie dans la capitale belge (même si la Belgique n'était pas encore indépendante des Pays-Bas) : "Avec un revenu de 10 000 francs tu vivras bourgeoisement avec aisance à Bruxelles"; certes, pour ce prix,Thibaudeau n'aurait pas de voiture et devrait prendre un fiacre quant il pleut ou quand sa femme est en toilette. Berlier concluait : " Notre vie est fort supportable pour des exilés".
Thibaudeau ne revint en France que sous Louis-Philippe. En 1848, après la chute de Louis-Philippe, il se présenta aux élections comme candidat républicain conservateur dans les Bouches-du-Rhône, sans être élu (son nom n’avait pas vraiment laissé de bons souvenirs).
Il avait été le plus jeune membre de la Convention. Un contemporain, parlant cetainement de lui sans citer de nom, rappelait qu’il avait siégé en bonnet rouge à la Convention (on a vu qu’il avait ses raisons) et qu’il était maintenant « un des comtes les plus gourmés qui nous soient restés de l’Empire ». Il fut aussi le dernier Conventionnel survivant.
Il vécut assez (mort en 1854 à 89 ans) pour se rallier au Second Empire et Napoléon III le nomma sénateur ; il le considérait (sans rire) comme son « Nestor », par référence au vieux sage des récits d’Homère.
Les Jacobins marseillais
Giraud, Maillet, Chompré, les piliers du club des Jacobins de Marseille ne firent pas une carrière exceptionnelle mais ils survécurent finalement à toutes les embuches.
Arrêtés lors de la réaction thermidorienne, ils furent plus chanceux que leur collègue Isoard, guillotiné comme terroriste en 1795 (cette mort fait d'Isoard un prototype du "militant" révolutionnaire, sans compromission, ancêtre d'autres militants de causes idéologiques). Ils échappèrent aussi aux exécutions sommaires des contre-révolutionnaires.
Selon Lautard, Giraud, le président du tribunal révolutionnaire, finit sa carrière comme procureur à la Cour d’appel de Rouen, servant tous les régimes jusqu’à celui de Louis-Philippe. D’autres disaient que ce n’était pas lui mais son frère…
Maillet fut semble-t-il chef de service au ministère de la police sous l’Empire.
Après Thermidor, Chompré fut incarcéré au Fort Saint-Jean et il échappa au massacre des prisonniers jacobins du 5 juin 1795. Remis en liberté, il trouva par la suite un poste de substitut dans un département conquis (dans la future Belgique), fut consul de France à Malaga, professeur de lettres au lycée de Bourges et mourut sous l'Empire, greffier au tribunal de Versailles. Cette suite de professions (néanmoins toutes dans l'administration) laisse penser que le passé de terroriste de Chompré surgissait ponctuellement et l'obligeait à abandionner son poste et à rechercher un nouvel emploi, mais ce n'est qu'une hypothèse.
Une de ses filles avait épousé Jean-Pierre Agaud, qui avait fait partie du bataillon du 10 août qui était le fils de Thérèse Caval dite La Cavale, veuve Agaud, une des représentantes féminines du Jacobinisme marseillais, dont on se souvient qu'elle fut tuée avec sa collègue La Fassy et d'autres détenus par les contre-révolutionnaires lors du massacre de la prison d'Aix en mai 1795 .
Chompré, Giraud, Maillet, ces hommes compromis dans la politique terroriste avaient préféré quitter Marseille pour refaire leur vie.
Auguste Mossy, qui était avocat de formation mais imprimeur de profession (successeur de son père), ancien Jacobin de 92 et 93, peut-être moins impliqué dans la politique de la Terreur, semble avoir eu de la sympathie pour Babeuf (instigateur en 1796 d’une conspiration réprimée par le Directoire ; il rêvait d’établir une société communiste et obtint le soutien de quelques Jacobins). Cela n'empêcha pas Mossy d’être un « exemple typique de bourgeois ayant profité de la vente des biens nationaux » (C. Bonnet, La vente des biens nationaux dans les Bouches-du-Rhône, art. cité), acquéreur de biens à Marseille et ailleurs (Martigues, Arles, Fos, Châteauneuf), puis maire de secteur sous le Consulat, nommé chevalier de l’Empire. C’était l’un des 30 premiers contribuables des Bouches-du-Rhône sous l’Empire.
Malgré son ralliement prudent à la Restauration, on a vu que sa maison avait été pillée lors de la Terreur blanche de 1815. Il mourut quelques années après à Paris, prématurément. Il semble avoir été mal vu des nouvelles autorités. L’a-t-on obligé à abandonner son activité d’imprimeur ? Son successeur à l’imprimerie, Simonin, avait pour sa part, « les meilleurs principes politiques », selon le Préfet de la Restauration au début de 1830.
Micoulin, d'abord clerc de procureur, fondateur avec Ricord en 1792 du Journal des départements méridionaux et des amis de la Constitution, organe du Club des Jacobins, après avoir été nommé par Fréron président de la commission municipale en 1793 pendant la Terreur, fut de nouveau nommé président de la municipalité provisoire par le même Fréron sous le Directoire (en novembre 1795), membre de la municipalité du Nord puis commissaire du Directoire auprès du bureau central de la commune et membre de l'administration départementale. Il se retire de la vie publique au début du Consulat, sans doute pour se consacrer à son activité de marchand d'huile. Selon Lautard, durant ses années de vie politique, il s'était organisé une existence assez douce de pique-assiette à la faveur de sa réputation de "Jacobin accomodant". Il meurt en 1834.
Le collègue de Micoulin dans l'administration municipale nommée par Fréron en 1793 fut Étienne-Jean Lejourdan (ou Le Jourdan en deux mots ?), d'une famille d'hommes de loi et lui-même avocat. Avec Micoulin, il parvint à convaincre Robespierre jeune d'empêcher la démolition de l'Hôtel de Ville ordonnée par Fréron. Il refusa de faire partie du tribunal révolutionnaire. Il fut élu sous le Directoire membre du Conseil des anciens, où il attaqua Fréron pour son comportement lors de sa deuxième mission à Marseille, puis élu au Tribunat sous le Consulat. Il fut ensuite magistrat à Marseille jusqu'en 1812, où il reprit une activité de jurisconsulte libéral. Il mourut en 1832 pauvre et inconnu, mais en laissant derrière lui une bibliothèque de 10 0000 volumes car la bibliophilie était sa passion.
Alexandre Ricord était fils d'un taillandier (artisan fabricant des instruments en métal), et avait reçu une bonne éducation littéraire qui devait lui servir ensuite. On a vu qu'après la reprise de Marseille, en 1793, nommé brièvement procureur du département, il avait essayé de reprendre son ascendant sur le Club (il fut mêlé à l'épisode de la pétition à la Convention lors du congrès des sociétés populaires en octobre-novembre 1793); il quitta Marseille, sans doute en butte à la méfiance de Fréron. Il accompagna d'abord Dugommier au siège de Toulon en tant qu'accusateur public militaire et selon Lautard, fut ensuite accusateur au tribunal révolutionnaire de Perpignan.
Après des années obscures, on le retrouve dans un univers bien différent. Il essaye sous l'Empire de fonder une banque à Paris. Ses déboires lui inspirent peut-être la comédie qu'il fait jouer en 1812, Le banqueroutier du jour.
Mêlé à la conspiration du général Malet (1812) il est emprisonné à Nîmes et libéré lors de la Restauration à laquelle il se rallie par haine de Napoléon. Il est ensuite directeur du Théâtre de la Gaîté à Paris, dirige le Le Journal général des théâtres (1816), devenu plus tard Les Archives de Thalie, se marie dans une famille de comédiens. Il part en Belgique où il dirige de 1823 à 1827 Le Journal des deux Flandres (que désignait-il sous ce titre, la Wallonie et la Flandre proprement dite ?) et une publication intitulée le Bon français (sans doute une publication consacrée à l'usage correct et même puriste du français, ce qui en fait un prédécesseur du Bon langage de Grévisse, qui était justement belge !).
Il se retire à Marseille dans sa propriété du quartier de Saint-Giniez, où il meurt en 1829 sans avoir le temps d'achever une histoire de Marseille sous la Révolution. Il aurait demandé à sa femme de détruire les documents qu'il avait rédigés.
(Les évocations sur Micoulin, Lejourdan et Ricord sont rédigées d'après les notices Wikipedia et le Dictionnaire des Marseillais, 2001).
Assez curieusement, Ricord se transforma après la Révolution en une sorte de personnage balzacien, essayant de réussir (ou au moins de faire bouillir la marmite) en abordant des activités successives, la banque, puis le journalisme et le théâtre, pour revenir mourir à Marseille.
Balzacien aussi, Lejourdan, bibiliophile passionné, qui a vécu pauvrement en se consacrant à sa passion, comme le cousin Pons.
On peut évoquer ce Marseille de la Restauration ou du début des années 1830, ville encore resserrée où se rencontraient sans doute parfois dans la rue des hommes qui se connaissaient et qui avaient été dans des camps opposés pendant la Révolution, ou dans le même camp mais avaient ensuite suivi des voies divergentes.
Quand Micoulin, Ricord ou Lejourdan, tous anciens républicains, se rencontraient, changeaient-ils de trottoir ?
On peut au moins penser qu'il en était ainsi quand un monarchiste notoire, comme Lautard ou Abeille, rencontrait un ancien partisan de la République montagnarde, même rallié à la monarchie...
Regards sur 25 ans d’histoire
Après 25 ans d’histoire tourmentée (1789-1815) l’image de Marseille et le regard des Marseillais sur les 25 années précédentes paraissait avoir changé du tout au tout entre le début et la fin de la période.
Ville révolutionnaire, où l’agitation avait été permanente à partir de 1789, ville où l’opinion « patriote », puis jacobine, avait paru dominer les esprits, ville qui s’était mise en avant dans les revendications d’abolition de la monarchie, ville emblématique d’où était parti le fameux bataillon du 10 août (ce n’était pas la seule ville à avoir envoyé un bataillon à Paris à ce moment), surtout ville qui avait donné son nom au chant qui devait dans l’opinion devenir le chant par excellence des révolutionnaires, Marseille était devenue en 1815 la ville monarchiste par excellence. Elle allait le rester encore quelque temps.
Peu importait réellement que ce monarchisme, comme le soulignait Augustin Fabre, ait été moins un attachement idéaliste que l’attitude d’une cité commerçante qui voyait avant tout son intérêt.
Au contraire, le monarchisme de Marseille, s’il correspondait vraiment à ses intérêts de cité commerçante, posait avec encore plus d’acuité la question de savoir comment la ville avait pu un moment apparaître comme le bastion de la révolution et de la république.
L’explication fait intervenir plusieurs facteurs.
Tout d’abord le monarchisme de 1814-1815 n’est pas celui de l’Ancien régime. C’est un monarchisme de réaction aux déconvenues de la période précédente.
Marseille, poussée par les Jacobins extrémistes, a non seulement suivi les événements révolutionnaires (elle aurait pu le faire avec prudence, comme tellement de villes qui « passèrent entre les gouttes », pensons à la Grenoble décrite par Stendhal) mais elle fut actrice de ces événements : les révolutionnaires convaincus, devenus les Jacobins en laissant derrière eux tous les tièdes et les révolutionnaires modérés devenus contre-révolutionnaires (pensons à Lieutaud et à ses amis, à Blanc-Gilly), puis laissant derrière eux une nouvelle vague de tièdes (Barbaroux, Rébecqui), dirigèrent un moment la ville et la présentèrent comme « la Montagne de la République ».
Peut-on penser qu’ils représentaient l’opinion dominante (numériquement parlant) à Marseille, ou seulement l’opinion qui s’était donné les moyens de dominer, la minorité agissante qui dirigeait la ville en recourant au besoin à la violence, en accord avec la tendance politique qui dominait l’ensemble du pays à partir de la chute de la monarchie ?
La révolte sectionnaire ou fédéraliste du printemps et de l’été 1793 aurait été la révolte de la majorité jusque là silencieuse, ne pouvant plus supporter la politique de la minorité violente et destructrice des véritables intérêts marseillais qui monopilisait le pouvoir.
Ce sont des formules et on peut leur préférer une stricte analyse en termes de lutte des classes, le Jacobinisme représentant plutôt les intérêts populaires (c’est évidemment très approximatif et on peut se demander si les options du Jacobinisme reflétaient les intérêts réels des classes populaires) et le « fédéralisme » sectionnaire représentant les intérêts de la classe possédante, la classe intermédiaire se partageant entre les deux tendances.
Mais cette analyse ne contredit pas forcément la première approche dont nous parlions en termes de majorité et de minorité, puisque de nombreux éléments de la classe populaire, dont la situation avait empiré du fait de la politique jacobine ou qui étaient victimes personnellement des hommes au pouvoir dans une ville où la lutte politique se confondait avec des hostilités entre individus, pouvaient rejoindre le mouvement sectionnaire.
Le fait dominant qui est quasiment ici une simple constatation, est la quasi disparition de l’opinion jacobine à Marseille après le coup d’état de brumaire et dans les années qui vont jusqu’à la Restauration.
Les cadres Jacobins avaient déjà été durement touchés par la répression thermidorienne mais on a vu que sous le Directoire, la remise en vigueur après le coup d’état du 18 fructidor, des mesures contre les émigrés et les réfractaire avait le soutien de militants Jacobins encore actifs.
On pourrait alors penser qu’après le 18 brumaire (coup d’état de Bonaparte) il existait toujours une opinion jacobine, réprimée par la politique consulaire et impériale, mais il semble plutôt que les anciens Jacobins se soient purement et simplement ralliés au bonapartisme ; le bonapartisme lui-même, en tant que tendance politique (pas en tant que pouvoir établi auquel des notables comme Anthoine ou Montgrand faisaient allégeance, bon gré mal gré) , avait fini par devenir très minoritaire à Marseille.
Ceci explique l’unanimité dont a parlé Augustin Fabre en 1814 en décrivant la joie des Marseillais, toutes classes confondues, lors du rétablissement de la monarchie.
Les Jacobins avaient disparu du paysage (de toutes façons une génération était passée depuis le début de la Révolution), et l’ensemble de la population avait un regard très négatif sur tout ce qui s’était passé depuis 1789, surtout pour la période où le « Club » avait été tout puissant (1792 puis de nouveau 1793-94 après l’intermède fédéraliste - mais cette fois sous contrôle des représentants en mission), la période qui suivit (convention thermidorienne, Directoire) étant marquée dans les mémoires par le désordre et le cycle des réactions. Enfin la « remise en ordre napoléonienne » qui au début avait été bien accueillie, en réaction avec la décennie précédente, avait fini par se confondre avec la ruine du port et donc de l’économie (déjà clairement visible pendant la période révolutionnaire), et avec l’insupportable conscription.
Dans ces conditions, il n’y avait rien d’étonnant à ce que les Marseillais, réécrivant l’histoire à leur manière, aient adopté sous la Restauration une devise latine officieuse : « Massilia semper fidelis regibus suis » (Marseille toujours fidèle à ses rois), en « oubliant » la période jacobine et clubiste (considérée comme étrangère à la vraie personnalité de Marseille) ; le mouvement fédéraliste (qui avait toujours été républicain dans son affichage) a fini par être vu, avec le temps, comme un mouvement néo-monarchiste – ou crypto-monarchiste) autant par ceux qui y avaient participé (et qui sous la monarchie restaurée avaient de toutes façons intérêt à le présenter ainsi) que dans l’esprit de la génération suivante.
Au demeurant, la confusion de ces deux attitudes n’était pas fausse (pas seulement du fait de la présence dans le mouvement fédéraliste de royalistes comme Abeille ou Villeneuve-Tourette) si nous avons en mémoire la formule d’Augustin Fabre selon laquelle le monarchisme marseillais de 1814 exprimait les intérêts d’une cité commerçante. Dès lors, il n’y a plus qu’une nuance (ou une simple question d’étiquette) entre le monarchisme « à la Marseillaise » de 1814 et le mouvement sectionnaire fédéraliste de 1793.
Ce monarchisme marseillais n’était pas complètement dépourvu, dans certains milieux, d’une touche de sentimentalité en faveur de la famille royale; le monarchisme resta longtemps une constante marseillaise, en s’effilochant au profit de l’opinion « libérale » qui réconciliait l’héritage révolutionnaire (de 89 plus que de 93) et même l’épopée impériale, avec les intérêts bourgeois et qui devait aboutir à la monarchie de Louis-Philippe.
Lorsque la duchesse de Berry décida de débarquer à Marseille en croyant soulever la ville en faveur de la "branche aînée des Bourbons" contre l'usurpateur Louis-Philippe en 1832, l'équipée tourna court et l'épisode s'acheva comme un vaudeville de l'époque, faute de véritable soutien de la population.
Même à cette époque Marseille (sinon dans sa totalité mais pour une part importante de la population) restait sentimentalement favorable à la branche aînée des Bourbons et était donc une ville d’opposition relative au régime (une position fréquente pour Marseille). Elle envoyait au Parlement des députés légitimistes comme Berryer et continua à le faire après l'instauration du suffrage universel en 1848.
Il est caractéristique que la profession qui incarnait le mieux la fidélité aux opinions monarchistes (et aux traditions locales) ait été les « ouvriers portefaix » du port, ancêtres des dockers.
Ce simple constat montre à quel point l’équivalence qu’on pose habituellement sans y réfléchir beaucoup entre Révolution, politique favorable aux classes populaires et adhésion des mêmes classes populaires, est problématique.
Quel souvenir ont-ils laissé ?
Le mieux pour répondre à cette question est de regarder dans les noms de rues de Marseille, ceux qui évoquent les personnages qui sont apparus dans les 25 années qui vont de 1789 à 1815.
François Isoard, secrétaire du Club des Jacobins, fut exécuté le 25 septembre 1795 à Aix-en-Provence comme terroriste. Il refusa de répondre au tribunal. Une rue de Marseille porte le nom d'Isoard, mais ce n'est pas celui du Jacobin, mais plus bourgeoisement, le nom d'un Monsieur d'Isoard, qui possédait là une propriété. Vers 1825, divers propriétaires obtinrent de la municipalité d'ouvrir des rues sur leurs propriétés, ainsi naquirent les rues Clapier, Bernex, d'Isoard, dans le quartier Longchamp (A. Bouyala d'Arnaud, Evocation du vieux Marseille, 1959).
De même, le boulevard Baille ne porte pas le nom du Conventionnel (régicide) qui s’est suicidé en prison, alors qu’il allait être jugé par les contre-révolutionnaires toulonnais en 1793, mais de M. Baille, sur la propriété de qui fut ouvert vers 1850 le boulevard Baille (par contre dans la station de métro Baille figure un buste du Conventionnel ce qui laisse penser, à tort, que le boulevard rend hommage au Conventionnel alors qu'il évoque, comme le boulevard Chave, un propriétaire marseillais qui ouvrit une artère sur sa propriété au moment de la grande expansion de la ville au 19 ème siècle).
Un boulevard porte le nom de Mouraille : le Maire de Marseille, Jacobin à l’origine mais jugé trop tiède par le Club, arrêté puis acquitté ensuite par les fédéralistes, pouvait apparaître par la suite comme (relativement) consensuel.
François Moisson, commandant le bataillon des Marseillais au 10 août, puis général sous l’Empire, a droit à une rue.
(il est probable que ces choix de noms de rues sont imputables à une municipalité de gauche de la IIIème république).
Barbaroux, guillotiné par les Jacobins, a droit à une rue en forte pente qui longe l’église des Réformés et rejoint la rue Saint-Savournin avec une erreur sur la plaque (a-t-elle été rectifiée depuis ?) dans les dates de naissance et de mort qui le font vivre plus de cent ans…
Avant de porter le nom de Barbaroux, cette rue s'est appelée pompeusement rue des Deux Empereurs, car inaugurée au moment où Napoléon et l'Empereur de Russie s'étaient rencontrés à Erfurt ou Tilsit.
Le cours Lieutaud, on l’a dit, évoque le commandant modéré de la Garde nationale qui fut en butte à l’hostilité des révolutionnaires convaincus, bientôt appelés Jacobins. Mais son nom fut donné dès avant la Révolution, parce que le cours fut ouvert sur une propriété cédée à la ville par Lieutaud. Ce n'est donc pas un hommage délibéré au commandant contesté de la Garde nationale.
Le négociant Samatan, exécuté sous la Terreur, donne son nom à un boulevard.
Une rue porte le nom de Beaugeard , s'agit-il du journaliste modéré ?
On ne trouve sauf erreur, aucun nom des acteurs de la révolte fédéraliste à Marseille (sans tenir compte de Barbaroux, qui ne se trouvait pas à Marseille à l’époque).
Faut-il y voir la rançon de leur obscurité, ou la difficulté d’honorer des personnes qui étaient entrées en insurrection contre le gouvernement légal de la France (même les modérés sous la IIIème république, auraient eu du mal à approuver ouvertement ce soulèvement qui s’était terminé par un appel à l’aide aux ennemis du pays…) ?
Finalement, peu de noms à Marseille évoquent la période révolutionnaire comme si cette période avait laissé de trop mauvais souvenirs. On rappellera le boulevard Dugommier qui depuis 1793 évoque le vainqueur de Toulon et qui semble avoir résisté à tous les régimes !
Des noms déjà existant sous l'ancien régime ont été rétablis à partir de l'Empire et lorsqu'il a fallu trouver des noms nouveaux, à partir du régime de Louis-Philippe, on a cherché des noms qui présentaient un aspect consensuel ou qui évoquaient des notables locaux.
A l’époque de Napoléon III, le Grand Cours fut nommé cours Belsunce, un choix caractéristique qui renvoie à une figure consensuelle antérieure à la Révolution. La statue du prélat de l’époque de la peste fut installée sur le cours (aujourd’hui elle est sur l’esplanade de cathédrale « la Major ») avec une inscription témoignant de la reconnaissance de Marseille pour son dévouement durant la peste.
Sur la façade de la préfecture, construite sous Napoléon III, on retrouve les statues de Mgr de Belsunce, du chevalier Roze et de l'intendant de Provence Lebret, en fonctions lors de la peste de 1720.
Déjà sous le Consulat la colonne de la peste dont on a parlé fut inaugurée par les soins du préfet Delacroix pour célébrer la mémoire de l’événement et le dévouement de l’évêque, des échevins et de tous ceux qui luttèrent contre le fléau.
La révolution s’était en grande partie (surtout dans sa phase jacobine) présentée comme une rupture avec le passé.
Les régimes qui ont suivi la période révolutionnaire, dès le Consulat, et les autorités municipales en fonctions sous ces régimes, ont eu en commun la conception de l’histoire marseillaise comme une continuité et non comme une rupture ; le choix de personnalités marseillaises plutôt que « nationales » pour nommer les rues fut aussi, pendant longtemps, une caractéristique des municipalités.
De nombreux noms de rues à Marseille perpétuent le souvenir de personnes liées à la période immédiatement pré-révolutionnaire.
On peut citer la rue Sénac de Meilhan, du nom de l’intendant de Provence (chargé aussi des affaires marseillaises) à la fin du 18ème siècle. Ayant contribué à l’aménagement du quartier au haut de la Canebière, son nom fut aussi donné aux allées de Meilhan sur lesquelles débouchait la rue Sénac. Les allées de Meilhan, dont le nom survit dans la mémoire marseillaise, ont été intégrées en 1927 à la Canebière, dont elles constituent le dernier tiers, (depuis le croisement du Bd Dugommier et du Cours Lieutaud jusqu’à l’église des Réformés). Emigré pendant la révolution, Sénac de Meilhan écrivit un roman qui traduit de façon sensible son expérience, appelé justement l’Emigré.
L’intendant des Gallois de la Tour, avait été plusieurs décennies intendant de Provence en cumulant cet emploi avec celui de premier président du Parlement de Provence. Sénac de Meilhan l’avait remplacé pour peu de temps et de la Tour retrouva ensuite son poste. On disait de lui qu’il défendait plus les intérêts de la Provence (ou des notables provençaux ?) que ceux du gouvernement royal. En 1788, l’Assemblée des Communautés de Provence avait fait frapper en son honneur une médaille (par Dupré, le graveur qui devait être l'auteur de la première pièce d'un franc) avec l’inscription : Le Tiers-Etat de Provence à Jean-Baptiste des Gallois de la Tour, son ami depuis plus de quarante ans. Cela ne l’empêcha pas d’être dénoncé au début de la révolution, par un orateur de la municipalité provisoire de Marseille en 1789, comme le responsable de tous les maux de la Provence, ce qui était beaucoup !
Cet homme âgé arriva à passer entre les gouttes pendant la Révolution (peut-être après un passage par la case prison dans la période la plus dure des événements) et finit sa vie octogénaire à Marseille sous le Consulat.
La place de la Bourse s'appelait place de la Tour en l'honneur de l'intendant avant la Révolution (on n'attendait pas la mort des gens pour les honorer); on a vu que cette place était devenue successivement place de la Liberté, place Impériale, puis Royale, avant que le nom de Place de la Bourse s'impose, sans doute sous Louis-Philippe.
Le nom de l'intendant de la Tour est conservé par une petite rue près de la place de la Bourse.
La rue Fortia, près du port, honore une famille plus qu’un individu, les Fortia de Pille, « viguiers » héréditaires de Marseille. Pendant la période révolutionnaire, après l’épisode fédéraliste, le représentant de cette famille, homme tranquille qui ne se mêlait pas de politique, fut emprisonné avec Lautard au couvent Sainte-Claire, puis libéré par le 9 thermidor. On a vu qu’il fut ensuite adjoint au maire, M. Anthoine, sous l’Empire, et parfaite illustration des temps post-révolutionnaires, il avait pour collègue Omer Granet, l’ancien Jacobin.
La rue Beauvau honore le prince de Beauvau, gouverneur de Provence à la fin de l’ancien régime. Cet homme mourut jeune encore en 1793, mais de mort naturelle, sans doute bien inquiet de ce qui pouvait arriver.
Au début du 20ème siècle, un grand nombre de compagnies maritimes marseillaises (maintenant disparues du fait de l’évolution économique) avaient leur siège rue Beauvau, rue assez courte qui va de l’Opéra municipal à la Canebière, ce qui lui valut d’entrer dans un poème de Louis Brauquier, le poète du voyage et de la vocation maritime et commerciale de Marseille :
Cent mètres de la rue Beauvau, comme vous possédez le monde !
En ce qui concerne la période post-révolutionnaire, évidemment le préfet Delacroix reste surtout associé aux Halles qu’il a crées (rue des Halles Delacroix), mais Thibaudeau a laissé de moins bons souvenirs, aucune rue ne porte son nom, même si sous l'Empire il avait voulu donner son nom au boulevard joignant la colline Saint-Charles à la Canebière, ouvert à ce moment, mais les Marseillais préfèrèrent le désigner sous le nom de boulevard d'Enghien (hommage au duc d'Enghien fusillé par Napoléon et signe d'opposition, sans doute, bien qu'il soit difficile à croire qu'un tel nom ait été donné officiellement à l'époque naoléonienne, même sous le prétexte fallacieux d'honorer la ville d'Enghien, sans grande relation avec Marseille). Ce boulevard s'appela ensuite boulevard du Nord et devint au 19ème siècle le boulevard d'Athènes, hommage à l'origine grecque de Marseille.
Le maire de l’époque impériale, M. Anthoine ou d’Anthoine, baron de Saint-Joseph, a laissé son nom à une rue du 2ème arrondissement.
Bien entendu, le séjour à Marseille du Roi d’Espagne a laissé son nom à l’emplacement de la propriété qui avait été mise à disposition du Roi, puis à l’ensemble immobilier construit sur cet emplacement dans la pinède, dans les années 1960, « le Roy (avec y !) d’Espagne ».
Quant à Désirée Clary, la Marseillaise qui fut reine de Suède, entrée dans l’histoire pour son amour contrarié avec Napoléon, puis en raison de son mariage avec Bernadotte (dont on a vu qu’il fut à ses débuts caserné à Marseille comme sous-officier), elle est honorée par une station de métro et une rue (la rue s'appelait déjà rue Clary en raison probablement de l'existence d'une propriété familiale des Clary à cet endroit : le changement de nom illustre l'évolution dans les pratiques pour nommer les voies, passant de la désignation familiale à l'hommage individuel à un personnage de l'histoire).
Sans la Révolution, Désirée Clary ne serait sans doute pas devenue Reine de Suède, sa sœur Julie, femme de Joseph Bonaparte, Reine de Naples et de Sicile puis Reine d’Espagne et des Indes (selon le protocole, qui ajoutait bien d’autres titres).
Assurément, transformer des bourgeois ou des gens de milieux plus modestes encore, en rois, princes, ducs ou barons, n’était pas le but de la Révolution, mais ce fut l’une des conséquences des changements apportés par la Révolution…
La période de la Restauration est aussi bien représentée dans les rues de Marseille.
La rue Montgrand qui coupe la rue Paradis et la rue Saint Ferréol, s'appelait déjà ainsi avant la Révolution, ou encore rue Mazade, car la famille de Montgrand, seigneurs de Mazade, y avait des immeubles.
Sous le Premier Empire, le conseil municipal décida de rétablir de façon générale les anciens noms et une partie de la rue prit de nouveau le nom de rue Mazade, une autre partie s'appelant rue de la Préfecture.
Mais le nom de rue Montgrand fut donné à toute la rue sous le Second Empire, certainement dans l'intention de célèbrer le marquis de Montgrand, maire de Marseille sous la Restauration et finalement excellent administrateur.
La place Villeneuve-Bargemont près de l’Hôtel de Ville célèbre le comte de ce nom, préfet de la Restauration, issu d’une famille provençale (délibération du conseil municipal en 1831).
Et comment passer sous silence les noms qui évoquent les personnages du roman d’Alexandre Dumas, le comte de Monte-Cristo, qui commence sous la première Restauration, en 1814 : la rue Monte-Cristo, la rue Edmond Dantès et même la tortueuse rue de l’abbé Faria, dans le même quartier du Camas-Chave?
On se souvient que le jeune capitaine de marine marchande Edmond Dantès, victime de plusieurs personnes qui jalousent sa réussite ou qui convoitent sa fiancée, est emprisonné au Château d’If sous l’accusation de comploter pour le retour de Napoléon. Le retour de Napoléon à l’époque des Cent Jours ne le fait pas sortir de prison, ses ennemis y veillent, et on l’oublie pendant 10 ou 15 ans. Grâce à son voisin de cellule, l’abbé Faria, il pourra s’évader et se venger. L’abbé Faria lui confie le secret d’un formidable trésor enterré sur une île de l’archipel toscan, l’île Monte-Cristo, et en mourant lui donne le moyen de s’évader. Le corps du mort doit être jeté à la mer dans un sac sans trop de cérémonies. Dantès prend la place de son vieil ami dans le sac, se libère du sac avec un couteau et nage vers la côte. Quand on découvrira la supercherie et qu’on tirera le canon d’alarme, il sera loin.
Personnage imaginaire, oui pour Dantès. Mais l’abbé Faria a existé. Professeur au lycée de Marseille, le futur lycée Thiers, dans les années 1800, il était aussi magnétiseur et semble-t-il, plutôt mal vu des autorités. Mais il ne fut jamais prisonnier du Château d’If. Dumas devait avoir entendu parler de ce curieux abbé par son ami le Marseillais Méry, « monté à Paris », mais fidèle à sa ville d’origine qu’il a vantée et honorée (parfois avec un peu d’ironie) dans ses nombreux livres.
C'est à Méry qu'on doit cette excellente plaisanterie qui selon lui, est fréquente chez les Marseillais : Si Paris avait la Canebière, ce serait un petit Marseille.
Cette inscription, illustrée par le blason de la ville, déborde de notre période et évoque l'évolution postérieure de Marseille.
Placée au-dessus du "nymphée" (grotte artificelle) du Palais Longchamp, rénové et remis en eau à l'occasion de la nomination de Marseille comme capitale de la culture 2013, l'inscription évoque l'arrivée des eaux de la Durance au plateau Longchamp à Marseille en 1847 sous le règne de Louis-Philippe (travaux du canal de Provence conduits par l'ingénieur de Montricher) et l'inauguration du Palais Longchamp en 1869 sous le règne de Napoléon III (travaux réalisés sous la direction d'Espérandieu); l'inscription cite les noms des préfets en place à l'époque des faits commémorés et des maires de Marseille à ce moment : Consolat lors de la délibération de 1839 décidant la création du canal, Raynard en 1847, Rouvière en 1862 lors de l"approbation du projet du Palais Longchamp et Théodore Bernex en 1869.
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