LE SANG IMPUR DE LOUIS XVI DEUXIEME PARTIE
LE SANG IMPUR DE LOUIS XVI
DEUXIEME PARTIE
LE BAIN DE SANG
Avant l'exécution de Louis XVI, le recours à la guillotine pour exécuter les coupables de crimes contre-révolutionnaires avait déjà existé. Après la prise des Tuileries(10 août 1792), des contre-révolutionnaires, jugés coupables de complot contre " le peuple" pour avoir défendu le château, furent guillotinés, d'autres pour leur comportement contre-révolutionnaire.
Ainsi le colonel Bachmann, commandant en second la garde suisse fut guillotiné le 3 septembre 1792 pour avoir tiré sur les émeutiers lors de la prise des Tuileries ; la majorité des gardes suisses fut massacrée après la prise des Tuileries et les quelques survivants furent victimes à leur tour des massacres de septembre dans les prisons, qui avaient justement commencé au moment de l'exécution du colonel Bachmann. L'exécution judiciaire de celui-ci montre donc la concommittance de toutes les formes d'élimination physique des ennemis de la révolution.
Après l'exécution de Louis XVI, la guillotine devint un instrument fréquent et presque banal d'élimination non seulement des personnes jugées coupables d'agissements contre-révolutionnaires, mais aussi d'opinions contre-révolutionnaires (catégorie qui devenait extensive avec le temps).
Des révolutionnaires eux-mêmes, jugés trop modérés (les Girondins, sans même parler des monarchistes constitutionnels dans la ligne de Mirabeau, depuis longtemps déà classés comme contre-révolutionnaires), furent condamnés, puis les révolutionnaires convaincus furent aussi exposés à la guillotine : Danton et d'autres,qui avaient applaudi à l'exécution des modérés, furent à leur tour exécutés, puis des révolutionnaires extrémistes, jugés dangereux pour la révolution (Hébert et ses amis). Des accusations politiques étaient souvent doublées par des accusations de malversations, vraies ou supposées (les Dantonistes puis Hébert et ses amis en furent notamment victimes). A la fin, la police inventa même de faux complots, comme dans tous les régimes dictatoriaux, dont évidemment les "complices" passaient à la guillotine.
Les exécutions devinrent quotidiennes à partir du vote de la loi du 5 septembre 1793 qui inaugure la Terreur. Mais les exécutions ne concernaient pas que ceux qui avaient pris le risque de s'engager en politique. Des milliers de gens de toutes origines, suspects pour une raison ou une autre, furent guillotinés, parce qu'ils étaient nobles ou membres du clergé réfractaire - puis la répression s'étendit même au clergé constitutionnel, ou parce qu'ils avaient exercé des offices sous l'Ancien régime, ou parce qu'ils étaient amis ou parents de suspects, ou parce qu'ils avaient un comportement contre-révolutionnaire, raison qui pouvait s'appliquer presque à n'importe quelle circonstance, enfin parce qu'on les avait dénoncés sans preuve, ce qui n'avait pas beaucoup d'importance, puisqu'il fallait faire des exemples.
80% étaient des gens de milieux populaires.
Mais la guillotine n'était qu'une infime partie de la violence désordonnée qui s'était abattue sur la France.
En mourant, Louis XVI ait souhaité que sa mort puisse arrêter le cours de la violence. Ce fut le contraire qui se passa.
Des régions se soulevèrent contre les révolutionnaires qui étaient les maîtres du gouvernement à Paris, provoquant en plus de la répression "légale", la répression sommaire (exécutions en masse par fusillades).
Une fois réprimées après des opérations militaires, les insurrections (à Lyon, Marseille ou Toulon par exemple) étaient suivies d'une cascade de jugements sommaires suivis d'exécutions des personnes ayant pris part au soulèvement ou seulements suspectes de l'avoir approuvé. Les exécutions précédées de jugement pouvaient venir après une première phase de répression sommaire par fusillade.
Parfois la masse des suspects emprisonnés était telle qu'au lieu de recourir à la guillotine ou même à la fusillade, les dirigeants révolutionnaires sur place eurent recours à des moyens nouveaux comme les noyades de Nantes ordonnées par le Conventionnel en mission Carrier.
La région la plus touchée par la violence révolutionnaire fut la Vendée (le territoire de la Vendée historique était plus large que le seul département de la Vendée) promise à une destruction presque totale.
En Vendée eurent lieu les massacres de population les plus atroces, n'épargnant ni les femmes ni les enfants.
A-t-on coupé en morceaux des personnes vivantes ? Les a-t-on jetées vivantes dans des fours à pain allumés ? Les a-ton écrasées sous des pressoirs ? A t-il existé des tanneries de peau humaine ? Ces sujets peuvent être matière à controverse - souvent politisée - mais les exactions avérées lors de la guerre de Vendée ne peuvent pas être discutées. Les troupes républicaines procédèrent le plus souvent par sabrages, massacres à l'arme banche et au fusil ou au canon de populations civiles jugées irrécupérables - les rares survivants étant promis ensuite aux noyades de Nantes ou à la mort en prison par suite des conditions épouvantables de détention.
A côté de ces massacres de masse, ou à leur occasion, des violences extrêmes eurent lieu de la part des troupes de répression : femmes enceintes éventrées, foetus ou bébés portés au bout des baïonnettes, viols suivis de meurtres, actes non pas exceptionnels mais fréquents. .
Le bilan chiffré de la Terreur est difficile à établir. On ne peut pas se contenter des 17 000 personnes exécutées par la guillotine après jugement (dont des révolutionnaires); contrairement à ce qu'on croit souvent, il y eut "seulement" 2500 exécutions à Paris., la majorité des exécutions concernant les régions. Il faut y ajouter environ 25 000 personnes exécutées sommairement par fusillade, les morts de la guerre de Vendée (entre 100 000 et 300 000 ?), des exécutions sous d'autres formes (noyades) et 500 000 personnes incarcérées, dont beaucoup sont mortes en prison et beaucoup y croupissaient au moment de la chute de Robespierre.
De façon moins tragique, ceux qui le pouvaient se mettaient à l'abri à l'étranger. Plus de 20 000 personnes quittent l'Alsace vers novembre 1793 pour se réfugier en territoire germanique. Des émigrés d'origine aristocratique ? Non, 9/10ème sont des paysans, des ouvriers et des petits-bourgeois. Le Conventionnel en mission Lacoste avait indiqué quelque temps auparavant au comité de salut public que la seule solution pour imposer le républicanisme en Alsace serait de guillotiner 1/4 de la population ne garder que ceux qui avaient rendu service à la révolution et chasser tous les autres (Eric Hartmann, La Révolution française en Alsace et en Lorraine). Les habitants préféraient mettre une certaine distance entre eux et les révolutionnaires qui considéraient les coutumes, la religion et le dialecte des Alsaciens comme des manifestations de contre-révolution.
Les admirateurs de la révolution française dans sa phase jacobine et robespierriste (nombreux à gauche et à l'extrême-gauche) noient le poisson en évoquant, au-delà de la necessité de sauver "les acquis révolutionnaires" (étrange raison, au passage, pour justifier d'éliminer les révolutionnaires modérés) et de faire face à la menace extérieure (elle-même largement suscitée par la politique belliqueuse des révolutionnaires), un engrenage de violence où la violence des uns répondait à la violence des autres. Ansi les républicains convaincus, les Jacobins et plus largement les Montagnards (dont les Jacobins étaient une partie) ne seraient pas plus coupables que leurs ennemis politiques dans le recours à la violence.
Ce raisonnement est spécieux. En effet, si au printemps et à l'été 1793, à Marseille, Lyon ou Toulon, lorsque ces villes tombèrent aux mains de groupes composés de Girondins, de monarchistes modérés ou d'indifférents en politique mais hostiles à la domination des Jacobins, la courte période de domination de ces groupes fut marquée par l'exécution des militants et cadres jacobins (à commencer par l'exécution du maire de Lyon Chalier) , on ne peut pas s'étonner que la reprise des villes insurgées ait donné lieu à une violente répression jacobine (de plus grande ampleur que les violences de leurs ennemis, d'ailleurs).
Mais c'est une escroquerie intellectuelle de prétendre que la violence des uns répondait seulement à la violence des autres : à Lyon, Marseille ou Toulon, les Jacobins avaient fait régner la terreur quand ils étaient maîtres de la ville, ou avant pour s'emparer du pouvoir local, et leur violence ne répondait à aucune violence antérieure. Lorsqu'à l'été 1792 les Jacobins toulonais massacrèrent les administrateurs modérés, c'était pour se débarrasser de leurs ennemis politiques et non pour se venger de précédentes violences.
Ensuite, les adversaires des Jacobins se vengèrent quand ils le purent, puis les Jacobins, de nouveau maîtres du jeu se vengèrent à leur tour et sur une bien plus grande échelle.
Les violences des Jacobins ont donc lancé le cycle des vengeances qui devait se pousuivre par la Terreur blanche de la fin 1794 et 1795 lorsque les survivants des groupes qui avaient été traqués par les Jacobins firent payer à ces derniers le prix du sang, pourtant avec un nombre de victimes sans commune mesure avec les victimes du pouvoir jacobin.
SON SANG IMPUR ABREUVA NOS SILLONS
Parmi les condamnés à mort de la période révolutionnaire jacobine figuraient de nombreux généraux, considérés comme des traîtres ou des incapables - ou les deux.
Même des généraux très zélés pour la révolution et sans état d'âme en ce qui concerne les massacres de populations civiles pouvaient risquer la guillotine s'ils étaient impliqués dans les luttes politiques internes aux factions révolutionnaires, comme Westermann, le boucher de la Vendée, exécuté non pas en raison de son action en Vendée, mais pour avoir été lié avec Danton.
L'un de ces généraux condamnés à la guillotine fut le général ci-devant marquis de Custine, un aristocrate qui faisait partie des offciers d'Ancien régime à avoir continué à servir dans les armées républicaines, une catégorie rare mais pas inexistante ( Montesquiou, Beauharnais, en firent de même - le premier cité, suspect aux Jacobins, échappa de eu à la mort, le second fut lui aussi guillotiné - sa veuve, comme on le sait épousa Napoléon Bonaparte)
La tête de Custine, décapité le 28 août 1793, gravure de Villeneuve,.https://blogthucydide.wordpress.com/2009/02/01/un-portrait-de-guillotine/
Après des succès initiaux fin 1792, Custine subit des échecs contre les Austro-Prussiens. Il est dénoncé par Hébert, rappelé à Paris en juillet 1793, peu de temps après l'élimination des Girondins par les Jacobins. On lui reproche d'avoir pris des contacts avec les Austro-prussiens, attitude logique chez un militaire classique mais intolérable pour des révolutionnaires.
" Traduit devant le Tribunal révolutionnaire où son procès est raccourci sur les menaces de Jacques René Hébert et de Robespierre, il est condamné et guillotiné à 51 ans, le 28 août 1793" (Wikipedia).
C'est l'occasion pour Villeneuve de faire un nouveau dessin représentant la tête coupée du coupable brandie par le bourreau.
Les légendes disent : "Aux mânes [à la mémoire en quelque sorte] de nos frères sacrifiés par le traître", "Ecce Custine" (Voici Custine, rappel de " Ecce homo", voici l'homme, formule appliquée au Christ comparaissant devant Pilate - mais ici la comparaison ne va pas plus loin qu'un rappel ironique) et " Ainsi périsse (sic) les traîtres à la patrie".
Et surtout, comme dans l'image de Louis XVI, Villeneuve cite sous la tête qui dégoutte du sang, la phrase célèbre de La Marseillaise, mais cette fois-ci avec une variante :
"Son sang impur abeuva nos sillons."
LA FETE NATIONALE
Le 2 pluviôse an II de la république (le calendrier révolutionnaire avait mis en service) soit le 21 janvier 1794, une délégation du club des Jacobins se présenta à la barre de la Convention, à la fois pour célébrer l'exécution de Louis XVI et pour demander que cette fête soit célébrée tous les ans comme une date importante de la révolution.
Le président en exercice de la Convention, Vadier, répondit :
" Citoyens, l’anniversaire de la mort du tyran est un jour de gloire pour le peuple français, et un jour de deuil et de terreur pour les tyrans et leurs suppôts ; ce jour mémorable annonce le réveil des peuples asservis. La massue révolutionnaire est prête à écraser ces monstres, et l’arbre glorieux de la liberté ne périra point quand leur sang impur en aura humecté et fortifié les racines."
On notera encore une fois que le sang impur est celui des "tyrans et de leurs suppôts", "ces monstres."
La Convention décida que l'anniversaire du 21 janvier serait fêté officiellement tous les ans. Sur la proposition de Couthon, on répéta les serments " Paix aux chaumières, guerre aux tyrans, " et "Vivre libre ou mourir".
Puis toute la Convention en corps accompagna les pétitionnaires sur la place de la révolution, devant la statue de la liberté, pour terminer cette première célébration par des chants.
La musique joua "Veillons au salut de l'empire" dont personne - et pour cause - ne pouvait penser qu'environ dix ans après, ce chant assez peu violent, et sur une mélodie d'opéra-comique, serait considéré comme l'hymne quasi officiel de l'empire napoléonien.
Un an après, les choses avaient changé. Le 9 thermidor avait eu lieu, Robespiere et beaucoup de ses partisans étaient morts exécutés le 10 du même mois.
Le club parisien des Jacobins a été fermé en novembe1794 (et va bientôt être détruit).
Dans de nombreuses parties du territoire et notamment dans le Sud-Est (Lyonnais, Provence), la Terreur blanche a commencé.
Dans ce contexte, la Convention thermidorienne prit une loi du 24 nivôse an III (13 janvier 1795) au moment où l'opinion monarchiste relevait la tête - au point qu'un des orateurs présenta cette loi comme une réponse à ceux qui avaient l'audace de dire que même à la Convention, il y avait des monarchistes camouflés (était-ce faux de le penser ?)
La loi déclarait dans son article premier :
" Conformément au décret du 1er floréal, l'anniversaire de la juste punition du dernier des rois des Français sera célébré le 2 pluviôse prochain, correspondant au 21 janvier, par toutes les communes de la république et par les amées de terre et de mer ".
A Paris, la cérémonie fut marquée par un concert dans la salle de la Convention, donné par l'Institut de musique. Un des membres de la Convention protesta contre une musique trop douce à son gré. Est-ce qu'on fêtait la mort du roi ou est-ce qu'on la déplorait ?
Les musiciens protestèrent de leur patriotisme et l'incident fut clos.
A Marseille la cérémonie réunit toutes autorités publiques. Après la chute de Robespierre, quelques mois avant l'installation du Directoire, cette liste offre un bon panorama de la nouvelle société qui émerge à la fin de la période la plus toumentée de la révolution et qui va traverser le19ème siècle :
Certains des participants relevaient clairement de l'histoire révolutionnaire récente, comme la place d'honneur réservée au bataillon du 10 août - celui qui avait participé à la prise des Tuileries, et la section n° 11, qui en 1793, avait refusé de suivre l'insurrection dite fédéraliste - mais il était probable que le bataillon et la section avaient déjà été épurés de leurs éléments les plus jacobins - ainsi que les membres du club de la liberté et de l'égalité - le club républicain local autrefois redoutable, affilié aux Jacobins et maintenant épuré.
Etaient aussi présents le commissaire central, le district, le département, la municipalité, le comité de surveillance - qui surveillait sans doute désormais les Jacobins autant et sinon plus que les contre-révolutionnaires. Mais à côté des autorités politiques et des vétérans des combats passés - peut-être réduits à peu de chose -- on trouvait les acteurs et chanteurs des théâtres , les écoles publiques et leurs instituteurs, les administrateurs des hospices, les agents des puissances neutres, l'administration de la marine, les prudhommes (pas encore le tribunal des prudhommes créé sous Napoléon, mais sans doute le prudhommes pêcheurs, vestige corporatiste de l'Ancien régime qui avait traversé la révolution), les conservateurs de la santé, le tribunal militaire, le tribunal criminel, le tribunal de conciliation, le tribunal de commerce, les juges de paix, les agences d'Afrique et du commerce, le bureau de bienfaisance. Bien entendu les détachements militaires ouvraient et fermaient la marche.
La municipalité avait appelé à participer à la festivité en des termes parfois embarrassés, avec des restrictions pleines de sous-entendus, ou des formules qui évoquent déjà l'emphase des discours prudhommesques du 19ème siècle : " le jour où la France libre vit le char de la révolution s'engager dans la carrière du républicanisme"..." Que l'allegresse la plus vive anime donc les coeurs des ennemis de la tyrannie...Que Marseille démente les bruits injurieux qui se répandaient sur elle [sans doute allusion à l'opinion contre-révolutionnaire qui gagnait du terrain] ...mais qu'au milieu de cet élan de patriotisme, ce serment d'être vertueux et probe y soit solennellement prononcé, car la vertu seule etc..."
Nous empruntons ces extraits au livre dont nous avons parlé en première partie : La célébration du 21 janvier, depuis 1793 jusqu'à nos jours, de Joseph Mathieu, publié à Marseille en 1865.
Ce livre fournit aussi l'itinéraire du cortège, qu'il est intéressant de donner pour les noms des rues à l'époque, au moins pour les Marseillais :
il partit de la Maison commune (Hôtel de ville), contourna la Canebière, prit la rue Brutus (rue Beauvau), passa à coté du Grand Théâtre (emplacement actuel de l'Opéra au bout de la rue Beauvau), prit la rue Cincinnatus (rue Paradis), la rue Libertat (J. Mathieu indique que c'est la rue Mazade mais celle-ci est devenue rue Montgrand), puis la rue des Phocéens (rue de Rome), arriva à l'autel de la patrie (qui se trouvait à l'intersection du Cours - plus tard cours Belsunce, et de la Canebière ) où on chanta des hymnes. Le cortège reprit sa marche par la rue Marat (rue Noailles, plus tard le deuxième tiers de la Canebière) jusqu'à la Fontaine du 10 août (allées de Meilhan, plus tard troisième tiers de la Canebière, vers l'église des Réformés) revint par la porte (et place) des Fainéants, prit la rue Tapis-Vert (qui avait gardé son nom pittoresque et l'a gardé jusqu'à présent), suivit la Grand rue (une rue disparue lors du percement de la rue de la République), la rue de la Prison et rentra à la Maison commune.
Dans une sorte de catéchisme à l'usage de la jeunesse publié - parmi d'autres - à l'époque révolutionaire, intitulé Journées mémorables de la Révolution française par demandes et réponse (il fut publié en l'an III, après la chute de Robespierre et il ne manque pas de rendre hommage au 9 thermidor, chute du nouveau tyran jacobin), on peut lire à propos du 21 janvier 1793, jour de la mort du roi :
" La nation prit un aspect plus riant ; l’on respira un air plus pur et la terre, engraissée du sang du despote et de ses complices, multiplia les trésors que nous puisons dans son sein" (cité par Joseph Mathieu La célébration du 21 janvier) .
On retrouve toujours la même métaphore (comparaison) de la terre enrichie et fertilisée par le sang des ennemis de la révolution, cette métaphore que prétendent ne pas comprendre les partisans du sang impur = sang des patriotes. Ici la métaphore est incoporée - aux dépens de tout réalisme - à une image souriante de la France agricole, généreuse et fertile (on oublie presque que la mort du roi fut suivie par des troubles épouvantables) . On n'insiste plus sur les combats du passé récent mais sur le bonheur de la situation présente (au moins en paroles - la situation réelle reste dramatique) à grand renfort d'images agréables (air pur, aspect riant, trésor que nous puisons).
LA FETE CHANGE
Dans les années qui suivirent, le fête fut célébrée avec plus ou moins d'enthousiasme des participants
Dès 1797, la fête prit un aspect un peu différent car le régime directorial prétendait observer une forme de juste milieu entre deux extrêmes, la monarchie et l'anarchie (sous ce nom, tout le monde comprenait le jacobinisme).
La fête du 21 janvier servait donc à mettre en garde contre les deux dangers. A Paris, le 21 janvier, les autorités prêtèrent serment de haine à la royauté et à l'anarchie.
Le président du Conseil des Cinq-Cents (une des deux assemblées législatives du Directoire, avec le Conseil des Anciens) déclara :
"Jurez à ces deux monstres une haine égale. C'est dans un juste milieu que la vertu se place. Un Romain s'écriait : Ni Tarquin ni César. Ecriez-vous : Ni Capet ni Robespierre..."
A Marseille, la festivité de 1797 eut lieu sur les allées de Meilhan et fut marquée par quelques violences, les restants de l'opinion jacobine s'en prenant aux autorités trop modérées - sinon crypto-royalistes - à leurs yeux, représentées par le commandant militaire de Marseille (toujours en état de siège), le général Liégard et son supérieur le commandant de la région militaire, le général Willot.
Willot dut menacer de faire passer par les armes sur le champ les perturbateurs qui avaient failli désarçonner le général Liégard - mais le jour même et le lendemain, plusieurs "réactionnaires" furent agressés physiquement. La fête du 21 janvier cristallisait les oppositions politiques qui devaient désormais s'exprimer, bon gré mal gré, dans le cadre d'un régime se voulant un peu plus consensuel.
Des monarchistes de coeur, comme le général Willot, étaient obligés de présider les célébrations. Les discours servaient alors à fustiger les Jacobins, en déroute depuis la chute de Robespierre, plus qu' à célebrer le souvenir de l'exécution du roi.
C'est ainsi que Willot rappela dans son discours que :
" Le règne du crime ne dure qu'un temps. En vain les hommes de sang s'emparèrent de l'autorité et établirent la tyrannie la plus affreuse dont l'histoire des peuples policés ait fourni l'exemple ; des échafauds furent dressés, le sang de l'innocent ruissella ...et la cause de la liberté devint dans les mains de quelques scélérats un moyen de satisfaire la soif de l'or et le besoin du crime.
Le peuple français écrasa bientôt ses nouvaux tyrans, la saine morale prit son empire...Une constitution sage, prenant la place d'un code monstrueux, garantit aujourd'hui les droits de tous et nous assure le bonheur..."
Willot, élu député au Conseil des Cinq-Cents par la ville de Marseille, fut une des victimes du coup d'état du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) organisé par une partie du Directoire contre les modérés et crypto-monarchistes des Assemblées, après des élections qui avaient vu dans toute la France le succès des partisans de la "réaction".
Considéré comme un de chefs de la faction crypto-royaliste, Willot fut déporté avec d'autres députés (dont le général Pichegru) et deux membres du Directoire, en Guyane où on espérait que les prisonniers ne feraient pas long feu. Willot et d'autres parvinrent à s'enfuir et à se mettre sous la protection de l'Angleterre. Parmi ces évadés, il y avait Barthélémy, membre du Directoire, qui rentra en France après le coup d'état du 18 brumaire et devint ensuite un haut dignitaire de l'Empire, puis ministre de Louis XVIII. Willot resta en Angleterre, devenant un des collaborateurs du futur Louis XVIII, ne rentrant en France que sous la Restauration. Les autres déportés - ceux qui n'étaient pas morts en captivité, comme ce fut le cas des députés Rovere et Tronson-Ducoudray, l'ancien avocat de Marie-Antoinette - rentrèrent en France sous le Consulat.
Le 21 janvier 1798, le Directoire et les diverses autorités, réunis dans le temple de la Victoire - ancienne église Saint Sulpice - renouvela le serment de haine à la royauté et à l'anarchie et entendit le Serment républicain, oeuvre pour grand choeur et orchestre de Gossec et Marie-Joseph Chénier, jouée par le Conservatoire de musique :
Dieu puissant, daigne soutenir
Notre république naissante,
Qu'elle soit à libre et florissante
A tout jamais dans l'avenir
(...)
Si quelque usurpateur vient asservir la France,
(...)
Qu'il tombe sous le fer, que ses membres sanglants
Soient livrés dans la plaine aux vautours dévorants
Parmi les assistants à cette cérémonie, il y avait un personnage qui depuis environ deux ans était devenu le point de mire de toute la France (et de l'Europe), le vainqueur de la campagne d'Italie, Napoléon Bonaparte.
Le général Bonaparte ne voulait pas y aller. Le ministre des relations extérieures du Directoire, Talleyrand, avait été chargé de convaincre le général victorieux de participer à la cérémonie, ce qui n'était pas gagné d'avance.
Talleyrand, ancien évêque d'Ancien régime défroqué, député au début de la période révolutionnaire, avait passé le temps de la Terreur en Angleterre et aux Etats-Unis et venait de rentrer en France où il avait le soutien des républicains modérés du cercle de Madame de Staël. Il devait être ensuite ministre de Napoléon sous le Consulat puis sous l'Empire, avant de l'être à nouveau sous Louis XVIII et Louis-Philippe.
Voici comment Napoléon raconte lui-même, mais sous la plume de son confident Las Cases, sa participation à la cérémonie du 21 janvier 1798 dans Le Mémorial de Sainte-Hélène :
" A l'approche du 21 janvier [1798], où le gouvernement célébrait l'anniversaire de l'exécution de Louis XVI, ce fut un grand objet de discussion entre les directeurs [membres du Directoire] et les ministres de savoir si Napoléon devait aller à la cérémonie ou non. On craignait d'un côté que, s'il n'y allait pas, cela ne dépopularisât la fête ; de l'autre, que s'il y allait, on oubliât le Directoire pour s'occuper de lui. Néanmoins on conclut qu'il devait y aller. Talleyrand, comme de coutume, se chargea de la négociation ; le général s'en excusa, disant qu'il n'avait pas de fonctions publiques, qu'il n'avait personnellement rien à faire à cette cérémonie, qui, par nature, plaisait à fort peu de monde. Il ajoutait que cette fête était des plus impolitiques ; que l'événement qu'elle rappelait était une catastrophe, un malheur national ; qu'il comprenait très bien qu'on célébrât le 14 juillet, parce que c'était une époque où le peuple avait conquis ses droits ; mais que le peuple aurait pu conquérir ses droits, établir même une république, sans se souiller du supplice d'un prince déclaré inviolable et non responsable par la Constitution même. Qu'il ne prétendait pas discuter si cela avait été utile ou inutile, mais qu'il soutenait que c'était un incident malheureux. Qu'on célébrait des fêtes nationales pour des victoires, mais qu'on pleurait sur les victimes restées sur le champ de bataille. (...) Que cette politique de célébrer la mort d'un homme ne pouvait jamais être l'acte d'un gouvernement, mais seulement celui d'une faction, comme qui dirait d'un club de Jacobins. Qu'il ne concevait pas comment le Directoire, qui avait proscrit les jacobins et les anarchistes, qui aujourd'hui traitait avec tant de princes, ne sentait pas qu'une telle cérémonie faisait à la République beaucoup plus d'ennemis que d'amis ...était indigne enfin du gouvernement d'une grande nation. "
http://renouveaubonapartiste.blogspot.fr/2015/01/le-roi-et-lempereur-hommage-louis-xvi.html
Finalement on trouva un moyen terme : Napoléon était membre de l'Institut (créé en 1795), il irait à la cérémonie avec l'ensemble des membres de l'Institut. Le gouvernement fut satisfait.
Mais quand l'Institut en corps entra dans l'enceinte, tous les yeux se tournèrent vers Bonaparte et le Directoire fut complètement éclipsé. Lorsque la cérémonie fut terminée on laissa les membres du Directoire sortir seuls et la foule des assistants entoura Bonaparte en criant "Vive le général de l'armée d'Italie", ce qui fit que le Directoire fut assez mécontent de la journée.
NAPOLEON OLYMPIEN ET RECONCILIATEUR
Lorsque Napoléon Bonaparte prit le pouvoir (coup d'état des 18 et 19 brumaire an VIII soit le 8-9 novembre 1799), un de ses premiers actes fut d'abolir dès décembre 1799 la fête du 21 janvier, comme propre à diviser les Français.
Le 21 janvier 1800 fut bien marqué par une célébration inattendue et évidemment non autorisée des nostalgiques de la monarchie :
Un drap de velours noir frappé d'une croix blanche avait été pendu à la porte de l'église de la Madeleine (sans doute l'église de l'Assomption, rue Saint-Honoré, paroisse de la Madeleine et pas l'église actuelle, dont la construction avait été abandonnée à la révolution et relancée par Bonaparte ?) et une inscription sur la croix disait : Victimes de la Révolution, venez avec les frères de Louis XVI déposer ici vos vengeances.
Une fleur de lys complétait ce décor avec une inscription : Vive Louis XVIII.
Le même jour des cris de "Vive le roi" se firent entendre et une échauffourée eut lieu pour empêcher un commissaire de police d'arracher une affiche émanant du comte d'Artois (l'un des frères de Louis XVI) qui promettait de respecter le testament de Louis XVI.
Quelques temps après, un des notables du nouveau régime, ancien membre de la Convention, soit intentionnellement, soit par hasard, organisa un bal le 21 janvier et invita le Premier consul.
Celui-ci refusa l'invitation avec une de ces formules bien frappées qui portent la signature, qu'on l'aime ou qu'on l'aime moins, de l'homme supérieur qu'était Napoléon :
Je n'ai pas envie de danser le jour de la mort d'un honnête homme.
Napoléon affirma à de multiples reprises son respect de Louis XVI en tant qu'honnête homme et cela bien avant que le hasard de l'histoire fasse de Napoléon, après son mariage en 1810 avec l'archiduchesse Marie-Louise, nièce de Marie-Antoinette, le neveu par alliance et posthume de Louis XVI.
Le concept d'honnête homme n'est plus forcément compris aujourd'hui comme il l'était à l'époque - l'honnête homme de cette époque n'est pas seulement quelqu'un qui ne commet pas de manquement à la loi, c'est un homme de grandes qualités morales et un homme d'honneur. Napoléon était évidemment plus réservé sur les capacités de Louis XVI en tant que monarque.
Il ne cacha pas non plus le mépris qu'il avait des "misérables qui votèrent la mort de Louis XVI", même si certains d'entre eux étaient ses collaborateurs proches, comme le ministre de la police Fouché, devenu duc d'Otrante par la grâce de Napoléon.
A Sainte-Hélène, Napoléon expliqua que l'un de ses rêves était de réhabiliter le roi guillotiné et sa famille :
" Il n'appartenait qu'à moi, disait-il, de pouvoir relever en France la mémoire de Louis XVI, de laver la nation des crimes dont l'avaient souillée quelques forcenés et des fatalités malheureuses...
c'était bien mon intention ; mais j'y procédais avec sagesse : les trois autels expiatoires à Saint-Denis n'avaient été qu'un prélude ; le temple de la Gloire sur les fondements de la Madeleine devait y être consacré avec un bien plus grand éclat : c'était là, près de leur tombeau, sur leurs ossements même, que les monuments des hommes et les cérémonies de la religion eussent relevé, au nom du peuple français, la mémoire des victimes politiques de notre Révolution. C'était un secret qui n'a pas été connu de plus de dix personnes."
http://renouveaubonapartiste.blogspot.fr/2015/01/le-roi-et-lempereur-hommage-louis-xvi.html
Ainsi Napoléon comptait faire du Temple de la Gloire - la nouvelle église de la Madeleine, construite par les architectes attitrés de l'Empire, Percier et Fontaine - une sorte de temple à la mémoire de la famille royale.
Evidemment cette réhabilitation n'impliquait chez Napoléon aucune complaisance pour le reste de la famille royale (les frères du roi et notamment le comte Provence qui s'était proclamé roi en exil sous le nom de Louis XVIII), qui le considérait comme un usurpateur.
Lorsque Napoléon dit que le temple devait ête établi "près de leur tombeau, sur leurs ossements même", il fait allusion au fait que le roi et à sa suite la reine avaient été enterrés anonymement dans un cimetière près de l'ancienne église de la Madeleine, rue d'Anjou. Ce cimetière (où d'autres victimes de la révolution avaient été enterrées - y compris semble-t-il, les victimes du 9 thermidor) avait été désaffecté peu après et acheté par un sympathisant monarchiste qui avait sa maison à proximité, M. Desclozeaux. Celui-ci avait soigneusement repéré l'endroit où le roi et la reine avaient été inhumés et son enclos était devenu avec les années un discret lieu de pélerinage.
Telle était la situation quand les événements mirent fin au régime de Napoléon : la France fut envahie par les armées de tous les pays ligués contre Napoléon, celui-ci abdiqua le 6 avril 1814 et la monarchie des Bourbons fut restaurée.
Quasiment tous les anciens serviteurs de Napoléon (dont beaucoup avaient également servi la révolution) et la plus grande partie des Fançais approuvèrent (à ce moment) la Restauration.
LA RESTAURATION
A peine rétabli en France, le gouvernement monarchique décida de rendre hommage au roi et à la reine guillotinés. Une cérémonie émouvante eut lieu à Notre-Dame de Paris le 14 mars 1814, en présence du roi Louis XVIII et des princes, tous en simple uniforme de la garde nationale, et d'une foule nombeuse.
L'assistance regardait particlièrement une femme entièrement recouverte de voiles noirs, la duchesse d'Angoulême, Marie-Thérèse Charlotte, dite Madame Royale, la fille de Louis XVI et seule survivante de la famille proche du roi guillotiné. "L'orpheline du Temple" comme on l'appelait, isolée dans cette prison, avait vécu sans même savoir pendant longtemps que sa mère Marie-Antoinette, sa tante Madame Elisabeth, son frère (Louis XVII), étaient morts. Finalement, le Directoire l'avait échangée contre diverses personnalités républicaines prisonnières des Autrichiens. Pour tout le monde, elle était "la princesse aux yeux rougis", dont la jeunesse avait été une suite terrible de malheurs qu'elle avait du supporter seule.
Le Journal des Débats, journal des gens sérieux de l'époque (on se souvient du portrait par Ingres du directeur du journal, Monsieur Bertin, impressionnant d'autorité tranquille et bourgeoise) en approuvant la cérémonie, met en garde contre de mauvaises interprétations qui pourraient en être faites : il ne s'agit pas d'accuser mais de se souvenir et de réparer, et surtout pas de raviver les haines et les divisions entre Français. Le Journal des Débats écrit dans le style à la fois guindé et sentimental de l'époque, mais avec subtilité :
" [la] morale qui condamne les haines et proscrit les vengeances, n'ajourne pas les expiations. Que le devoir sacré d'honorer la vertu et la royauté... pacifie le souvenir des jours malheureux, que rien d'amer et de violent ne corrompe les saintes émotions dont ils remplissent nos âmes.
Ah Français, d'assez longues discordes déchirèrent les entrailles de la patrie. Croyons qu'il existe un repentir là où il exista une faute...
Consacrons sans réserve à la garantie de l'avenir, les sentiments qui ne pourraient que s'égarer dangereusement sur le passé."
Le même journal rappelle que le régime déchu (l'Empire) avait aboli " l'horrible fête du 21 janvier" et élevé des autels sur les tombes démolies des rois à Saint-Denis ( cité par Joseph Mathieu, La célébration du 21 janvier).
En province aussi, des cérémonies à la mémoire du roi guillotiné et de sa famille eurent lieu dans toutes les villes.
Joseph Mathieu, qui était Marseillais, évoque la célébration qui eut lieu à Marseille le 25 juin 1814.
De façon amusante, mais pas surprenante, les autorités qui participent à la célébration sont à peu près les mêmes qui assistaient à l'anniversaire festif du 21 janvier sous la Convention thermidorienne et le Directoire (avec en plus la chambre de commerce et l'Académie de Marseille des sciences et des belles- lettres, supprimées pendant la période révolutionnaire et reconstituées sous le Consulat et l'Empire). Pour la circonstance, toutes les délégtions étaient confondues comme pour mieux marquer l'émotion :
"A dix heures, tous les corps constitués, en habits de deuil, réunis dans l'hôtel du préfet, se formèrent en cortège et se mirent en marche... "
Derrière les autorités civiles et militaires de la ville et du département, suivaient pêle-mêle les administrations de la santé, la chambre de commerce, les secours publics, l'enregistrement, l'Académie de Marseille, les consuls étrangers, les deux Académies de médecine, le tribunal des prudhommes, auxquels il fallait ajouter tous les membres de l'ordre de Saint-Louis. Tous les participants gagnèrent l'église Saint-Martin (église démolie en 1887 pour le percement de la rue Colbert) tandis que retentissaient sans discontinuer depuis le matin le glas et le canon et que les tambours de la garde urbaine battaient, au milieu d'une foule extraordinaire.
Dans la ville, des décors éphémères à la mémoire du roi avaient été dressés sur les façades des immeubles et des commerces et on remarquait particulièrement ceux du restaurant "la maison Jean", rue Vacon, ceux du café Cul-de-Boeuf, du café Mérentié, sur le Cours (Belsunce aujourd'hui) et du café Escoffier, sur le Port
Que la commémoration de la mort du roi donne lieu à une sorte de concours de décoration dans les cafés et commerces était sans doute la marque du 19 ème siècle balzacien commençant.
L'Hôtel de Ville était également décoré (sans doute de draperies). On remarquait aussi la décoration "littéraire" de la librairie Mossy (sur la Canebière) qui affichait des hommages versifiés à la mémoire de Louis XVI et on se souvenait que l'un des frères Mossy avait été un notable jacobin de la période révolutionnaire
ANNEXE : QUELQUES MOTS SUR LA TERREUR BLANCHE
IDEES GENERALES
Il est intéressnt de comparer la Terreur blanche à la Terreur révolutionnaire.
On appelle la Terreur blanche une vague de violences qui débute après l'élimination politique des Jacobins au 9 thermidor an II (juillet 1794) et qui prend plus d'ampleur en pluviôse et ventôse an III (février-mars 1795) principalement dans le sud-est de la France, plus particulièrement la vallée du Rhône et la Provence, contre les anciens Jacobins. Les points forts de cette Terreur sont les massacres de détenus Jacobins dans les prisons à Lyon, Tarascon, Aix, Marseille, en mai-juin 1795. Les assassinats isolés se poursuivent durant la plus grande partie de l'année, jusqu'à ce que les pouvoirs publics (Convention thermidorienne puis Directoire), s'effrayant des progrès de la "réaction", assimilée au royalisme, s'efforcent d'y mettre fin.
Mais les violences continuent plus sporadiquement les années suivantes.
Mathiez, l'un des représentants les plus éminents d'une longue série d'historiens de la révolution et favorables à la révolution, notamment dans sa phase jacobine, admirateur de Robespierre décrit avec gravité les différences selon lui, entre ce qu'il appelle la Terreur rouge et la Terreur blanche :
« La Terreur rouge, presque toujours, avait procédé selon les formes, d’après les lois ; [...] la Terreur blanche, à l’inverse, viole toutes les règles, se moque des lois, c’est une succession d’assassinats purs et simples perpétrés souvent la nuit au domicile des victimes ou dans des prisons dont les portes sont forcées » (cité par Stephen Clay, Justice, vengeance et passé révolutionnaire : les crimes de la Terreur blanche, Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 350 | octobre-décembre 2007,https://ahrf.revues.org/11265
Mathiez évidemment fait sembant de restreindre ce qu'il appelle la Terreur rouge (révolutionnaire - on pourrait dire aussi bleue, mais Mathiez sympathisant communiste, entend bien rattacher le Jacobinisme à une lignée qui aboutit au communisme) aux exécutions judiciaires, ce qui est une escoquerie intellectuelle (il méconnait les exécutions en masse par fusillade, noyade et les massacres commis par les militaires en zone "insurgée") . De plus même les exécutions judiciaires étaient loin de respecter de véritables formes judiciaires : procés expéditifs, sans défenseurs, liste de condamnés préparée à l'avance, preuves inutiles puisqu'il s'agissait le plus souvent d'éliminer des gens pour ce qu'ils étaient et non pour ce qu'ils avaient fait.
Effectivement la Terreur blanche prit une tout autre allure que les assasinats judiciaires comme disaient les contemporains parlant des procès révolutionnaire (mais il y eut aussi des Jacobins guillotinés après des procès, bien entendu; à commencer par Robespierre, mais le terme de Terreur blanche n'est pas utilisé dans ce cas puisque l'élimination des Jacobins est à ce moment le fait de l'ensemble de la Convention ; il semble pourtant pouvoir être appliqué pour les exécutions de Jacobins en province, par exemple après la révolte ratée des Jacobins de Toulon en juillet 1795).
" Les historiens de la Réaction – faisant écho aux contemporains tels que Durand Maillane et Antoine Thibaudeau, Marc-Antoine Baudot, Charles Lacretelle et tout spécialement Stanislas Fréron – ont presque tous souligné la nature populaire des violences commises au cours de cette période, l’impunité fréquente dont bénéficièrent les bourreaux, le silence ou la connivence des autorités et surtout, la motivation omniprésente de la vengeance, facteur déterminant de l’enchaînement d’une multitude de crimes" (Stephen Clay, article cité).
En effet, une différence fondamentale oppose les deux Terreurs ; la Terreur d'inspiration révolutionaire vise à éliminer des opposants politiques - catégorie qui peut être étendue à toute une région comme pour la Vendée et à des attitudes ou des appartenances à un milieu, une profession, une religion, indirectement politiques mais jugées "contre-révolutionnaires". La Terreur blanche est la vengeance des rescapés et survivants de la Terreur révolutionnaire contre leurs persécuteurs. Sans nier l'engrenage du cycle de la violence, il y a bien une violence réactionnelle. Les contemporains ne s'y sont pas trompés qui parlent de "réaction".
" Loin d’être aveugle, la violence des réactions de l’an III (ou des années suivantes, particulièrement celle de l’an V, qui fut une autre vague de réaction antiterroriste, et même plus généralement antijacobine) visait des cibles spécifiques : les individus qui avaient joué un rôle actif dans la Terreur, ou des clubistes trop souvent assimilés aux « terroristes ». Cette vengeance s’apparentait ainsi à une forme de vengeance personnelle entre individus se connaissant souvent, de vue voire de nom, qui mettait en danger l’ordre public et posait problème aux institutions judiciaires "(Stephen Clay, article cité).
" Bien que la plupart des autorités aient prétendu être outrées par ces tueries, beaucoup dans le même temps considéraient qu’une telle explosion de vengeance était en partie justifiée, ou du moins compréhensible, compte tenu des crimes des « terroristes ». Le sentiment anti-jacobin, que ce soit dans le discours officiel ou dans les actes individuels de violence, restait vif dans la région [du Sud-Est,notamment en Provence] "(idem).
Une autre différence est dans le nombre de victimes - évidemmet difficile à dénombrer exactement. La Tereur blanche aurait fait 2000 ou 3000 morts - mais on parle aussi de 30 000 victimes.
Toutefois à ces motivations politiques, mais plus encore de vengeance, se joignaient - chez les mêmes individus ou chez d'autres qui profitaient des circonstances, des motivations différentes, disons de droit commun.
Donnons quelques exemples de meurtres commis dans le cadre de la Terreur blanche en 1795.
La femme de Maillet, ancien membre du tribunal révolutionnaire de Marseille, qui n'était pour rien dans les activités de son mari et au contraire avait tenté d'intercéder pour certaines victimes, est assassinée d’un coup de sabre, au milieu des gens qui font leurs courses, rue Longue des Capucins.
Lautard, un témoin marseillais qui a laissé des souvenirs sur la période, avait été emprisonné sous la Terreur jacobine pour avoir pris parti pour la révolte dite fédéraliste du printemps-été 1793. En 1795 il assiste à Marseille, rue Beauvau à l’assassinat d’un homme, abattu sans prévenir d’un coup de pistolet. Les jambes flageolantes, Lautard monte les marches du café où il se rendait et le garçon lui dit : Ce n’est rien, M. Lautard, ce n’est qu’un scélérat qu’on vient de tuer.
On peut voir ici les aspects de vengeance personnelle et isolée (même si la vengeance frappe une innocente), bien différents de l'élimination organisée d'une masse de gens, présente par exemple dans les noyades de Carrier - avec conférence des responsables locaux sur les moyens d'éliminer le plus de monde, qui préfigurent d'autres périodes de l'histoire.
Même lorsqu'il y a massacre de groupe (plusieurs dizaines d'individus voire une centaine) ce qui n'arrive que lors du massacre des prisons comme au Fort Saint-Jean à Marseille, où étaient détenus des militants jacobins, l'attitude des pouvoirs publics est différente. Loin d'organiser les massacres, ils essaient - pas forcément avec beaucoup d'énergie, il faut l'admettre - de les arrêter. Ainsi les représentants en mission de la Convention Isnard et Cadroy, très anti-Jacobins, s'adressent aux massacreurs. Cadroy aurait dit : " Mes enfants, vous savez que je suis votre chef [sic] mais cessez, par pitié, cessez."
Vue du fort Saint-Jean, Marseille, la tour carrée.
photo de l'auteur
Vue du fort Saint-Jean, Marseille.
Forteresse puis prison, puis site militaire, aujoud'hui lieu de promenade intégré au MUCEM..
photo de l'auteur
QUAND UN SUISSE CHOISIT LA FRANCE
Parmi les victimes de la Terreur blanche, apparait un personnage surprenant – à plus d’un titre.
Au vu de sa vie passée, rien ne prédisposait le colonel de Polier à finir victime de la Terreur blanche par une nuit de février 1795 près d’Avignon.
Originaire du pays de Vaud (à l’époque « pays sujet » du canton de Berne et non le canton – c’est-à-dire l’état fédéré membre de la confédération - qu’il deviendra plus tard – grâce à Bonaparte !), de bonne famille, aventureux, Polier était parti pour les Indes où il s’était mis au service, comme officier et ingénieur, des princes locaux.
Il avait fait fortune, s’était lié avec d’autres aventuriers, originaires comme lui de la région alpine, le Savoyard Benoît de Boigne (c’était un nom d’emprunt) et le Lyonnais Antoine Martin.
Ces hommes vivaient dans le raffinement, collectionnaient les objets précieux, s’intéressaient à la culture indienne, avaient de nombreuses concubines, recevaient des titres indiens et lorsqu’il le fallait, dirigeaient les troupes de leurs patrons indiens au combat, ce qui était quand même ce pourquoi ils avaient été embauchés.
Ils agissaient aussi plus ou moins ouvertement en faveur des intérêts de la compagnie britannique des Indes qui poussait ses pions dans les royaumes et principautés encore indépendants de l’Inde.
En 1788, Polier décida, au grand regret de ses amis, de rentrer en Europe, avec sa fortune et ses collections représentant des dizaines de caisses, dont un grand nombre de manuscrits sur la religion indienne.
A Lausanne, il retrouva sa sœur qui était chanoinesse, et lui dicta un ouvrage La mythologie des Hindous.
Miniature représentant Karma, extraite d'un volume appartenant au colonel de Polier, acquis par le célèbre aristocrate amateur d'art William Beckford, puis par la British Library.
http://britishlibrary.typepad.co.uk/.a/6a00d8341c464853ef01bb07bcfd96970d-pi
Il rencontra une jeune fille – beaucoup plus jeune que lui - et se maria ; de plus il sympathisa avec son beau-père, un baron.
Mais le monde changeait, et Polier, comme son beau-père, suivait avec intérêt ce qui se passait en France. La révolution avait commencé. Aussi étonnant que ça paraisse, le colonel et le baron décidèrent de s’installer en France, dont les nouvelles idées politiques correspondaient à leurs aspirations. Ils amenaient avec eux leurs épouses et les autres filles encore jeunes du baron. Le colonel profita de la loi qui permettait aux descendants des familles protestantes françaises chassées sous Louis XIV, - ce qui était le cas de sa famille- de revendiquer la nationalité française.
Comme ils étaient Suisses aussi, et gens de bon sens, ils réfléchirent que les événements révolutionnaires avaient fait fuir de France bon nombre d’aristocrates et qu’on pouvait acheter des biens intéressants pour pas cher.
Le beau-fils et le beau-père firent l’acquisition de deux manoirs proches l’un de l’autre près d’Avignon, en 1792 – alors que la révolution était entrée dans une phase de plus en plus violente et la France dans un état d’instabilité permanent.
Ce qui est assez drôle, c’est que dans la préface au livre de son frère sur les religions indiennes, publié par la suite, la chanoinesse de Polier déclare que le pays de Vaud commençait aussi à s’agiter – agitation qui devait aboutir à « l’indépendance » par rapport à Berne en 1798, suivie de l’entrée en Suisse des troupes françaises du Directoire pour protéger les Vaudois – et que le colonel avait voulu quitter le pays de Vaud qui n’était plus aussi tranquille qu’avant.
Autant dire qu’il s’était jeté dans un cyclone pour échapper à une brise.
Peut-être veut-elle sous-entendre que son frère, partisan des idées nouvelles de liberté et d’égalité, était devenu suspect aux autorités conservatrices bernoises et avait préféré quitter son pays natal.
Nous ne savons pas comment Polier et son beau-père depuis leurs manoirs près d‘Avignon, regardèrent la succession rapide d’événements qui avait lieu depuis leur installation en France.
Sa sœur la chanoinesse dira seulement que Polier, toujours généreux, tenait souvent table ouverte, et reçut le général Carteaux au printemps 1793, au moment où Carteaux se dirigeait vers Marseille, envoyé par la Convention pour réprimer l’insurrection fédéraliste qui avait pris le pouvoir à Marseille.
Nous savons aussi qu’il fit partie du conseil municipal d’Avignon.
Nous pouvons penser que Polier évitait de trop s’engager et était toujours du côté du vainqueur et que son expérience indienne lui avait appris à sentir d’où venait le vent – quoique l’Inde qu’il avait connue était certainement beaucoup plus prévisible et tranquille, malgré les guerres entre princes – que la France révolutionnaire.
C’est ce qui lui permit, lui le propriétaire de manoir, l’homme riche, de traverser la Terreur sans ennuis.
Il ne devait pas avoir autant de chance avec la Terreur blanche.
Au début de 1795, des bandes de malfaiteurs, se donnant pour certaines une vague motivation politique contre-révolutionnaire ou au moins anti-jacobine, parcouraient les campagnes du midi (phénomène présent aussi dans d’autres régions). L’une d’entre elles avait l’œil sur le manoir de Polier et connaissait sa réputation de nabab.
Une nuit de février, la bande investit le manoir. Polier était sorti. Seules s'y trouvaient sa belle-mère et deux jeunes soeurs de sa femme. Les bandits interrogeaient sans ménagement sa belle-mère, lorsqu’un bruit de calèche annonça que Polier était de retour avec sa femme.
Il tomba dans l’embuscade.
On le traita de « robespierriste » soit parce que Polier avait manifesté clairement sa sympathie pour les Montagnards – ou n’avait pas jugé utile de manifester depuis la chute de Robespierre un anti-jacobinisme de commande - soit parce que la bande voulait surtout se donner un prétexte politique.
Les bandits firent main base sur tout ce qu'ils pouvaient - des assignats, des lingots, des bijoux, de la vaisselle. Ils ordonnèrent à Polier de dire où il cachait ses trésors. Mais il n’avait pas de trésor caché, sauf sans doute de l’argent chez un banquier.
Traîné dans la cave du manoir, frappé à coups de sabre, il fut ensuite achevé à coups de fusil. Les bandits brutalisèrent ensuite Madame de Polier qui était enceinte.
Un domestique avait pu s’échapper et courir donner l’alerte à Avignon. Un escadron de dragons se mit en route mais en perdant du temps semble-t-il.
Le maire et quelques gardes nationaux à cheval prirent les devants – rappelons-nous que Polier était ou avait été membre du conseil municipal. C’était donc un notable qu’on devait secourir.
Leur arrivée – à grands bruit et criant que les dragons les suivaient, pour faire fuir les malandrins – fut entendue par le guetteur de la bande qui prévint ses compères. La bande disparut en vitesse.
Selon la chanoinesse, les bandits comptaient faire subir aux jeunes soeurs de la femme de Polier un sort « pire que la mort », puis tuer tout le monde et mettre le feu au manoir.
Quelque temps après un certain nombre de membres de la bande furent arrêtés et Mme de Polier qui témoigna au procès reconnut parmi eux de individus qui avaient parfois été invités à dîner par son mari.
En tous cas, tant pour l’intervention des forces de l’ordre que pour l’arrestation rapide des coupables – sans doute guillotinés ensuite – on peut donner une bonne note à la France thermidorienne – au moins dans cette affaire.
L’historienne américaine Maya Jasanoff raconte cette histoire dans son livre Aux marges de l'empire, Conquérants et collectioneurs en Orient de 1750 à 1850, 2006 (qui compare la construction de l’empire colonial notamment britannique à la constitution d’une collection, en remarquant que beaucoup de bâtisseurs de l’empire colonial furent aussi des collectionneurs). Elle conclut que le colonel de Polier « était mort comme il avait vécu, en étranger et en aristocrate ».
Remarque curieuse pour une victime de la Terreur blanche (même si le crime est bien plus crapuleux que politique dans son cas). De plus, même si Polier avait sans doute attiré la convoitise de ses assassins par ce que sa soeur appelle « son luxe asiatique » et donc un certain exotisme, les réactions vigoureuses des autorités pour venir à son secours et poursuivre les coupables montrent qu’il avait aussi été intégré dans sa nouvelle patrie – du moins dans sa petite patrie avignonnaise.
Fin 1795, Antoine Martin et Benoît de Boigne apprirent, catastrophés, et malgré l’éloignement, le sort de leur ami : qu’était-il allé faire en France ? s’il était resté en Inde, cela ne serait pas arrivé !
Comprirent-ils le contexte politique de la mort de leur ami ? Paradoxalement, le riche propriétaire n’avait pas été tué par des révolutionnaires Jacobins, mais par des gens qui se prétendaient des contre-révolutionnaires, ennemis des Jacobins !
Ils comprirent en tous cas qu’il avait été victime de l ‘anarchie qui sévissait en France depuis plusieurs années.
En 1798, Benoît de Boigne rentra en Europe avec des collections considérables et une fortune respectable. Il s'occupa de l'éducation du fils de Polier dans des écoles anglaises. Après un séjour en Angleterre, il profita du rétablissement de la paix pour revenir en Savoie. Le roi de Piémont-Sardaigne – à qui la Savoie avait été restituée après la chute de Napoléon - lui conféra le titre de comte. Le faux aristocrate était devenu un vrai aristocrate.
Il se fixa à Chambéry, sa ville natale, et l'embellit à ses frais (on lui doit les arcades de la rue qui porte son nom), pendant que sa femme préférait courir les salons parisiens. Ses concitoyens, reconnaissants, élèvèrent à Benoît de Boigne une statue au sommet d'une colonne dont le piédestal est formé par des éléphants en souvenir de ses aventures indiennes, la fameuse fontaine des éléphants, emblématique de Chambéry.
De Boigne mena la vie qui aurait pu être celle de Polier si la route de celui-ci n’avait pas croisé celle d’une bande de malfaiteurs un jour de 1795.
En 1985 , Georges Dumézil, le grand spécialiste des études indo-européennes, remarquant la qualité du travail de Polier dans son ouvrage sur la religion des Hindous, publia Le Mahabarat et le Bhagavat du colonel de Polier.
Ainsi Polier put avoir une vie posthume inattendue en tant que précurseur des études indo-européennes et hindouistes ; une vie posthume finalement aussi atypique qu’avait été sa vie réelle, entre l’Inde, Lausanne et Avignon, les princes indiens, les aventuriers expatriés et les républicains français – la vie d’un homme chanceux que la chance avait brusquement quitté.



