L'ÂGE DES INDÉPENDANCES 2 DEUX PRÉCEDENTS DOULOUREUX , IRLANDE ET INDE
L'ÂGE DES INDÉPENDANCES 2
DEUX PRÉCEDENTS DOULOUREUX , IRLANDE ET INDE
NOTA BENE 2022 :
Pour des raisons de lisibilité, j'ai coupé en six parties mes trois messages initiaux, publiés à l'origine en 2013.
La mort de la reine Elizabeth II (septembre 2022) a appelé l'attention sur le rôle du Commonwealth et ses liens historiques avec la Grande-Bretagne.
J'ajoute que si je devais réécrire aujourd'hui ce texte, je le ferais sans doute différemment.
Des Pâques sanglantes à l’Etat libre et ensuite
L'Irlande a fait partie, sous des habillages juridiques divers, du Royaume-Uni lui-même, depuis plusieurs siècles.
Historiquement, les rois d’Angleterre ont conquis l’Irlande. Ensuite, le fait que les Irlandais soient restés catholiques alors que la très grande majorité des Anglais devenaient protestants a surimposé une opposition de religion à une opposition nationale. Une lecture en termes ethniques plus que nationaux de la longue sujétion de l’Irlande serait aussi possible, si on considère que les habitants autochtones de l’Irlande sont des Celtes et que les conquérants anglais seraient en grande partie des anglo-saxons. Mais beaucoup de protestants installés notamment en Ulster, sont des Ecossais, donc des Celtes également, venus en Irlande après l’union de l’Angleterre et de l’Ecosse.
L’Irlande fut parfois qualifiée de « colonie protestante » - où les protestants avaient colonisé les catholiques.
La question de l’indépendance ou même de l’autonomie de l’Irlande était donc compliquée par la présence, sur le sol irlandais, d’une importante minorité venue de Grande-Bretagne. On appelait ces habitants des « anglo-irlandais », généralement anglicans et appartenant à l’Eglise d’Irlande*(comprenez l’Eglise anglicane d’Irlande) ; subtilement, cette appellation n’était pas utilisée pour les Ecossais, généralement presbtytériens, installés majoritairement en Ulster, qu’on appelait des Ulster-Scots.
* L’Eglise d’Irlande continue aujourd’hui à être organisée de façon commune aux deux territoires qui se partagent l’Irlande géographique. 35% de ses effectifs résident en République d’Irlande et 65% en Ulster. En République d’Irlande, les effectifs sont en croissance du fait de l’installation de britanniques ou de personnes venues de pays africains. L’Eglise d’Irlande constitue la deuxième dénomination religieuse après l’Eglise catholique pour l’ensemble de l’Irlande, mais la troisième en Ulster après l’Eglise catholique et les presbytériens.
Bien évidemment, la façon que le gouvernement britannique avait d’aborder la question de l’émancipation de l’Irlande, au début du 20ème siècle encore, était à des années-lumière de la façon qui prévaudrait après la deuxième guerre mondiale.
L’indépendance de l’Irlande fut doublement douloureuse, parce qu’après une période où les nationalistes irlandais ont affronté les forces britanniques entre 1919 et 1922, dans des combats de guérilla ou des attentats auxquels les britanniques répondaient par une répression violente qui n’épargnait pas les civils, prit place une seconde période où les nationalistes irlandais se sont affrontés entre partisans et adversaires du traité anglo-irlandais de 1922.
Même si l’Irlande n’était pas juridiquement une colonie à la date de son émancipation du Royaume-Uni, elle avait subi des siècles de tribulations et d’oppression ; l’évolution qui avait permis aux Irlandais catholiques d’acquérir une complète égalité des droits avec les britanniques depuis le 19ème siècle, n’avait pas modifié le fossé culturel et politique entre les deux peuples, doublé en Irlande même d’un fossé social entre irlandais catholiques et anglo-irlandais protestants.
Le gouvernement britannique avait voté peu de temps avant la déclaration de la guerre de 1914 l’autonomie de l’Irlande (Home Rule, si souvent discuté durant la deuxième partie du 19ème siècle et toujours renvoyé à plus tard). Dès ce vote, les protestants d’Ulster avaient déclaré qu’ils feraient tour pour s’ »y opposer y compris par les armes. La déclaration de guerre de 1914 servit d’argument aux britanniques pour suspendre l’application du Home Rule jusqu’à la paix. Les nationalistes irlandais clandestins, nombreux depuis le siècle précédent, commencèrent à s’organiser en vue d’un soulèvement, tandis que les nationalistes officiels acceptaient le renvoi à plus tard et préconisaient la participation des irlandais à l’effort de guerre de façon à porter devant l’opinion internationale la situation de l’Irlande dans les meilleures conditions.
Soulèvement et guerre d'indépendance
Le soulèvement préparé par les nationalistes irlandais (qui se voulaient pour la plupart républicains, même si certains comme Griffith, le fondateur du parti Sinn Fein ("Nous-mêmes") pouvaient accepter l’idée d’une Irlande indépendante ou très autonome avec un souverain britannique – faute d’avoir en réserve un souverain irlandais) eut lieu à Pâques 1916.
Le 24 avril 1916, lundi de Pâques, environ 800 combattants de l'Irish Volunteers Force et de l'Irish Citizen Army après avoir défilé dans O’Connell Street à Dublin sans réaction de la part des autorités, habituées à voir des démonstrations de ces mouvements nationalistes tolérés, occupent brusquement la Poste centrale et plusieurs bâtiments importants.
Au balcon de la Poste centrale, le chef nationaliste Patrick Pearse lit la déclaration d'indépendance et de proclamation de la République, "au nom de Dieu et des générations de morts".
Autour de lui se trouvent les autres dirigeants nationalistes: le socialiste James Connolly, malgré son scepticisme pour une indépendance qui ne serait pas associée à un changement social, ainsi que Tom Clarke, Sean Mac Diarmada, Eamon de Valera, Josph Plunkett; la comtesse Constance Markiewicz, une aristocrate irlandaise mariée à un comte polonais, est avec eux; elle dirige une brigade féminine de l’Irish Citizen Army.
La déclaration comporte ces mots : " We place the cause of the Irish Republic under the protection of the Most High God, Whom blessing we invoke upon our arms"- Nous plaçons la cause de la République d'Irlande sous la protection du Très-Haut et nous invoquons sa bénédiction sur nos armes".
Mais dans la foule de Dublinois présents, la déclaration d'indépendance ne suscite aucun enthousiasme; pire les nationalistes apparaissent à beaucoup comme des traîtres : les jeunes Irlandais se sont engagés en grand nombre dans l'armée britannique (la conscription n'existe pas encore au Royaume-Uni) et sont en train de combattre les Allemands, au même moment, dans les tranchées. L'insurrection semble un coup de poignard dans le dos et une aide indirecte aux Allemands (des nationalistes comme Sir Roger Casement, un diplomate retraité, sont d'ailleurs en contact avec l'Allemagne car il faut se fournir en armes - Casement se trouvait en Allemagne pour chercher des appuis lorsqu'il apprend que l'insurrection va avoir lieu; c'est un sous-marin allemand qui le ramène en Irlande où il arrive quelques jours avant l'insurrection qui lui parait prématurée - il est arrêté par les Britanniques dès son arrivée).
Proclamation d'indépendance lue par Pearse le lundi 24 avril 1916.
Wikipedia.
Ailleurs en Irlande, les soulèvements prévus par Pearse se se déclenchent pas.
L’armée britannique bombarda les insurgés retranchés dans la Poste et les autres immeubles qu'ils avaient occupés.
Les survivants durent se rendre après six jours de combats qui firent 400 morts et 2000 blessés, pour la plupart des civils.
Les Britanniques arrêtèrent 5000 personnes (dont certaines bien que nationalistes, n'avaient pas participé à l'insurrection, comme Griffith, fondateur du parti Sinn Fein,en désaccord avec l'insurrection) et prononcèrent 90 condamnations à mort, dont les 7 membres du gouvernement provisoire. Pearse fut exécuté, ainsi que Connolly, blessé dans l'insurrection qui fut fusillé assis sur une chaise. Sir Roger Casement, arrêté avant le déclenchement de l'insurrection, fut pendu.
Le poète William Butler Yeats, sensible à la mort héroïque des insurgés, qui les fait entrer dans la légende, mais pourtant dubitatif sur l'utilité de leur geste, écrivit à cette époque :
(...)
I write it out in a verse -
MacDonagh and MacBride
And Connolly and Pearse
Now and in time to be,
Wherever green is worn,
Are changed, changed utterly:
A terrible beauty is born.
Je l'écris dans mon poème -
MacDonagh et MacBride
Et Connolly et Pearse,
Maintenant et pour toujours,
Partout où on porte le vert [la couleur de l'Irlande],
Sont changés, changés absolument :
Une beauté terrible est née.
(Easter 1916, Pâques 1916).
Condamné à mort, un des acteurs de l’insurrection, Eamon de Valera (futur premier ministre et président de la République d’Irlande), qui avait aussi la nationalité américaine, eut la chance d’avoir sa peine commuée à la suite de l’intervention de l’ambassadeur des USA.
La tentative d’insurrection avait été peu suivie, mais la répression indigna la grande majorité des Irlandais. Lorsque la conscription fut votée en Grande-Bretagne en 1917, pour augmenter l'effort de guerre durant la 1ère guerre mondiale, l’agitation fut telle en Irlande qu’elle n’y fut pas appliquée, Cette agitation permit d'accroître l'audience des nationalistes.
Parallèlement, le président américain Wilson, devenu allié des Britanniques dans la guerre à partir de 1917, exigea la libération des irlandais détenus par les Britanniques. De Valera, avec d'autres comme Griffith, sortit donc de prison.
Dès la fin de la guerre en 1918, les nationalistes virent que le gouvernement britannique, poussé par les « loyalistes » d’Ulster, poursuivait ses atermoiements.
Les nationalistes élirent leur propre Parlement et renouvelèrent la proclamation d’indépendance.
Le refus de négocier des britanniques déclencha une guerre civile larvée qui se déroula entre 1918 et 1922.
Puis les deux belligérants négocièrent et un accord fut obtenu en 1922, avec Griffith et Michael Collins comme négociateurs pour le camp irlandais.
La grande partie de l’Irlande accéda à une quasi-indépendance sous la forme d’un Dominion, l’Etat libre d’Irlande, dont le roi de Grande-Bretagne restait souverain, la partie nord-est (Ulster) continuant à faire partie du Royaume-Uni*.
* L’accord anglo-irlandais de 1922 mettant fin à la crise et créant l’Etat libre, prévoyait que l’Ulster (dont les institutions avaient déjà été organisées) avait la possibilité d’opter pour rester en dehors de l’Etat libre. Tout aussitôt et comme on s’y attendait, le Parlement d’Ulster vota en faveur de cette option.
Cette partition et le maintien d'un lien dynastique, même ténu, était insupprtable à une partie des nationalistes irlandais. Il s'en suivit une nouvelle guerre civile larvée, cette fois entre partisans de l’Etat libre et républicains jusqu’au-boutistes qui refusaient aussi bien la partition que la souveraineté théorique du roi de Grande-Bretagne et d’Irlande (dont le titre n’avait même pas à être modifié).
Au cours de cette guerre civile, le chef du gouvernement provisoire de l'Etat libre, Michael Collins, fut assassiné par des républicains extrémistes, sans doute sur ordre de De Valera.
Finalement les républicains, qui n’étaient pas suivis par l’ensemble de la population, fatiguée des conflits, déposèrent les armes; et le gouvernement de l’Etat libre évolua tranquillement vers une prise de distance avec la monarchie britannique et une affirmation de sa souveraineté nationale.
Lorsque Eamon De Valera, le chef de file des républicains, arriva au pouvoir démocratiquement à la suite d’élections en 1932, avec son nouveau parti le Fianna Fail (littéralement, les Guerriers de la Destinée. Le parti existe toujours et alterne au pouvoir avec le Fine Gael et les travaillistes), il prit connaissance des dossiers de son prédécesseur le Premier ministre Cosgrave*, et déclara à son fils : « Ils ont fait un merveilleux travail ».
* Cosgrave quant à lui, dirigea le parti d’opposition (Cumann na nGaedheal, Société des Gaels, le mot Gael est équivalent de Celte), devenu en 1933 le Fine Gael, le Clan des Gaels, parti démocrate-chrétien qui existe toujours.et dirige actuellement [écrit en 2013] l’Irlande en coalition avec les travaillistes). A sa mort, en 1965, l’Irlande lui fit des funérailles nationales.
Le premier ministre Cosgrave (debout à l’extrême-droite) représentant l’Etat libre d’Irlande, à la Conférence Impériale de 1926, avec le roi George V (assis au centre) et les Premiers ministres de Grande-Bretagne, du Canada, de Terre-Neuve (qui devait plus tard s’unir au Canada) d’Australie, de Nouvelle-Zélande et de l’Union Sud-Africaine (Wikipedia).
On notera que les personnages portent (en 1926…) des culottes courtes et des bas, tenue protocolaire qui est parfois encore portée aujourd’hui car elle seule permet à ceux qui en sont titulaires de porter l’ordre de la Jarretière…justement attaché comme une jarretière, ce qui est le cas du roi George V sur la photo.
L'Etat libre, puis l'Eire
L’Etat libre d’Irlande allait prendre le nom d’Eire (ou Irlande tout court) en 1937, et adopter une nouvelle Constitution sans mettre fin officiellement au régime issu du traité de 1922.
On dit qu’avant d‘être votée par le Parlement et approuvée par référendum, la Constitution de 1937 avait été relue deux fois par le Vatican. Elle est toujours en vigueur
Son préambule débute ainsi :
In the Name of the Most Holy Trinity, from Whom is all authority and to Whom, as our final end, all actions both of men and States must be referred,
We, the people of Éire,
Humbly acknowledging all our obligations to our Divine Lord, Jesus Christ, Who sustained our fathers through centuries of trial…
(au nom de la Très Sainte Trinité, dont dépend toute autorité et à qui, lors de nos fins dernières, il devra être rendu compte de toutes les actions des hommes et des Etats,
Nous le peuple de l'Eire,
Humblement reconnaissant de toutes nos obligations envers notre Divin Seigneur Jésus Christ qui a soutenu nos pères à travers des siècles d'épreuves...)
Dans cette Constitution, le Roi (de Grande-Bretagne et d’Irlande) n’était plus mentionné, mais conservait un rôle notamment diplomatique résultant d’autres textes *.
* Ce qui explique qu’en 1940, Eamon De Valera, Premier ministre de l’Irlande ou Eire, état neutre, aurait demandé à George VI, souverain d’un pays en guerre contre l’Allemagne nazie, de signer la nomination d’un ambassadeur d’Irlande en Allemagne, ce que le Roi déclara ne pouvoir faire.
Durant la 2ème guerre mondiale, l’Eire proclama sa neutralité.
Dans le cours de la guerre, le Royaume-Uni décréta la conscription sur tout son territoire, dont l’Ulster.
Le premier ministre de l’Eire, De Valera, se présentant comme le défenseur de tous les Irlandais, déconseilla au gouvernement britannique d’appliquer la conscription à l’Ulster. Pour ne pas se brouiller avec l’Etat libre, le gouvernement anglais accepta d’exclure l’Ulster de la conscription.
Pendant cette période, de nombreux Irlandais de l'Eire vinrent travailler en Grande-Bretagne, occupant les emplois laissés vacants par les Britanniques mobilisés.
Puis l’Irlande allait devenir clairement une République en 1949 et de sortir du Commonwealth (l’un paraissant lié avec l’autre à ce moment).
Eamon De Valera, successivement Premier ministre de l’Etat libre, puis de l’Eire, fut enfin Président de la République d’Eire (ou d’Irlande) de 1959 à 1973.
En tant que président de l’Irlande, il fut une 73 personnalités qui rédigèrent un message à la demande de la NASA pour l’alunissage de la capsule Apollo en 1969. Cette circonstance illustre la longévité de De Valera, qui parait ainsi avoir vécu à des époques complètement différentes. Son message et les autres sont toujours sur la surface lunaire. Son message disait : "May God grant that the skill and courage which have enabled man to alight upon the Moon will enable him, also, to secure peace and happiness upon the Earth and avoid the danger of self-destruction" (Puisse Dieu faire que l'habileté et le courage qui ont permis à l'homme d'aller sur la lune le rendent aussi capable d'assurer le bonheur sur Terre et d'éviter le danger de l'auto-destruction).
Eamon De Valera mourut en 1975.
Pendant ces années, et surtout à partir des années 60, l'Irlande poursuivit son évolution, adhérant à l'Union européenne et passant progressivement d'un pays agricole encore pauvre à une économie de services ouverte sur le monde, et donc exposée aux crises de la mondialisation.
Ponctuellement, il y a des réflexions chez certains journalistes ou politiciens irlandais pour se demander s'il ne serait pas intéressant que l'Irlande adhère au Commonwealth.
Le prince Charles et Camilla sur la tombe de Michael Collins, lors d'une visite en Irlande, mai 2017.
Le prince Charles et son épouse se recueillirent aussi devant un monument portant le nom le toutes les victimes du soulèvement de Pâques 1916, nationalistes irlandais, civils et membres des forces britanniques. Ce monument à la mémoire de toutes les victimes, inauguré en 2016, a été contesté par l'aile dure de l'IRA et des actes de vandalisme ont eu lieu.
The Irish Echo
https://www.irishecho.com/2017/05/charles-and-camilla-visit-collins-grave/
Les billets de banque de Lady Lavery
En 1927, le gouvernement de l’Etat libre décida d’émettre ses propres billets de banque.
Il commissionna le peintre anglo-irlandais Sir John Lavery pour dessiner une jeune fille irlandaise typique (Cailín) qui pourrait personnifier l’Irlande sur les billets.
Sir John Lavery n’était pas un inconnu, mais un peintre à succès, né à Dublin, qui faisait sa carrière en Angleterre. Son succès lui avait valu un titre de chevalier.
En 1922, il avait mis sa résidence à disposition des négociateurs du traité anglo-irlandais.
Sans s’identifier aux nationalistes irlandais républicains les plus radicaux, Sir John Lavery manifestait de la sympathie pour les nationalistes modérés.
Un de ses tableaux montre le drapeau tricolore irlandais béni pour la première fois en 1922 par l’archevêque de Dublin à la Pro-Cathédrale Sainte Marie.
The Blessing of the Colours, 1922 (huile sur toile) de Sir John Lavery (1856-1941), Dublin City Gallery / The Bridgeman Art Library
Bridgemanart.com
En 1937, à la fin de sa vie, dans Dublin redevenue tranquille, le poète W.B. Yeats évoquera ce tableau, parmi d’autres tableaux rappelant la guerre civile, dans son poème The municipal gallery revisited (John Lavery avait fait don de nombreuses toiles au Musée de Dublin, dont celle-ci) :
Around me the images of thirty years : (…)
An Abbot or Archbishop with an upraised hand
Blessing the Tricolour. « This is not, I say,
The dead Ireland of my youth, but an Ireland
The poets have imagined, terrible and gay. »
Autour de moi les images de trente années : (…)
Et un abbé ou un archevêque, la main levée,
Bénit les trois couleurs. Ceci, me dis-je,
N'est pas l'Irlande morte de ma jeunesse
Mais celle que les poètes ont imaginée : terrible
Et pourtant gaie.
(site jacbayle.perso.neuf.fr ; traduction Yves Bonnefoy)
Au lieu de prendre comme modèle une anonyme jeune fille, Lavery choisi de représenter sa femme, un de ses modèles habituels. Lady Hazel Lavery n’était plus si jeune à l’époque ; de plus elle était d’origine américaine et n’avait, semble-t-il, pas de sang irlandais dans les veines.
Hazel Lavery s’était aussi passionnée pour la cause irlandaise et elle passe pour avoir eu une liaison avec l’un des chefs nationalistes, Michael Collins.
Après le traité de 1922, Michael Collins fut le chef du gouvernement provisoire de l’Etat libre et lors de la guerre civile qui opposa les partisans du traité aux républicains les plus intransigeants, il fut assassiné ; on a pensé que l’ordre de l’assassiner était venu d’Eamon de Valera, l’un des principaux opposants au Traité.
De Valera, selon un de ses biographes, à l’extrême fin de sa vie, aurait reconnu le fait et aussi que c’était une erreur.
Lors des obsèques de Michael Collins, Hazel Lavery aurait voulu se jeter dans la fosse après le cercueil.
Aujourd’hui encore, tous les ans, les membres du parti Fine Gael (l’héritier du parti de Collins) se réunissent pour célébrer la mémoire de Collins le jour anniversaire de sa mort.

Billet de 50 livres au type de Lady Lavery, émis en 1977.
Leftovercurrency.com
Selon certaines sources, le portait final destiné à figurer sur les billets montre le modèle représenté en « Cathleen ni Houlihan* » (personnification de l’Irlande dans une pièce de Yeats et d’autres récits), se penchant sur une « Cláirseach » (harpe irlandaise), habillée en vêtements irlandais, avec les lacs et monts d’Irlande derrière elle.
* Cathleen, fille de Houlihan, en gaélique.
Plusieurs billets correspondant aux diverses valeurs furent émis avec cette illustration ou une illustration plus réduite, d’abord par l’Irish free state currency board, puis par la Bank of Ireland, et les billets au type de Lady Lavery, comme on les appela rapidement, restèrent en vigueur jusqu aux années 1970, et même remplacés à ce moment par de nouveaux types, le filigrane continua à représenter Lady Lavery jusqu’à l’introduction des billets en euros en 2002.
La fin de l’Empire des Indes
Quit India
L’indépendance de l’Empire des Indes en 1947 ne fut pas précédée par une guerre atroce avec le colonisateur et ses partisans locaux, comme celle de l’Algérie, bien que des troubles incessants aient eu lieu entre les deux guerres, que l’influence de Gandhi maintint dans un caractère généralement non-violent, du moins à l’égard des colonisateurs sinon entre les différentes ethnies et communautés religieuses, d’accord pour l’indépendance mais se détestant mutuellement et se massacrant ponctuellement.
Mais l’indépendance de l’Empire des Indes aboutit néanmoins à un sommet de violences inter-ethniques ou inter-religieuses entre hindouistes et musulmans, faisant plusieurs centaines de milliers de morts (on parle selon les sources de 200 000 à près d'un million de morts) et environ 10 millions de réfugiés chassés de leur lieu d’habitation. Il serait difficile de rendre les britanniques seuls responsables de ce désastre.
Après la deuxième guerre mondiale, la Grande-Bretagne, sortant épuisée de la guerre, était bien consciente qu’elle ne pouvait plus administrer un ensemble aussi immense que les Indes, même en lui concédant une importante autonomie, et probablement n’avait plus les moyens financiers d’assister un territoire loin d’être auto-suffisant . Surtout, elle considérait qu'elle n'en avait plus le droit moral. Seuls quelques politiciens nostalgiques du temps passé, comme Churchill, regardaient comme sacrilège l'idée d'abandonner l'Inde.
Pendant la guerre, l'Inde avait été, en gros, fidèle à la Grande-Bretagne, même si Gandhi avait lancé sa campagne Qit India (Quittez l'Inde) en peine guerre ce qui lui valut d'ête emprisonné. Quand on lui disait : que ferez-vous si les Anglais partent et si les Japonais arrivent ? Alors répondait-il, nous combattrons les Japonais par la non-violence...
Mais Nehru ou Gandhi se montrèrent finalement solidaires des buts de guerre des alliés malgré leurs actions de protestation. Ce ne fut pas le cas de Chandra Bose, un nationaliste indien qui organisa une armée (notamment avec des prisonniers indiens des Japonais, recrutés plus ou moins de bon gré) et combattit avec les forces de l'Axe, avant de mourir dans un accident d'avion après la défaite du Japon, alors semble-t-il qu'il s'efforçait de rejoindre les partisans communistes en Chine, pour continuer son combat avec de nouveaux alliés, sans trop se préoccuper de leur couleur politique !
Chandra Bose avait été reçu par Hitler qui doucha un peu son enthousiasme en déclarant que les Indiens avaient encore besoin d'être civilisés encore 100 ans par les Anglais avant de devenir indépendants.
A Yalta, en 1945, les futurs vainqueurs de l’Allemagne nazie s’étaient mis d’accord sur les contours du monde d’après-guerre. Ils avaient déclaré que les grandes puissances favoriseraient de leur mieux l’accès à l’indépendance des territoires colonisés.
Le retour à la paix était gros de problèmes en Inde. Les violences interreligieuses redoublaient. Les nationalistes, déjà au pouvoir dans les institutions locales, exigeaient des évolutions rapides. Le gouvernement anglais vit bien qu'l n'avait plus de marge de manoeuvre. Lorqu'il essaya de juger les soldats indiens qui avaient participé à l'armée de Chandra Bose, (et encore il s'agissait de juger seulement les chefs et ceux qui avaient des crimes de guerre à se reprocher) la protestation fut telle en Inde que le gouvernment se contenta de sanctions limitées pour quelques coupables, et abandonna les procès.
L'indépendance le plus vite possible
Le gouvernement britannique (maintenant dirigé par les Travaillistes de Clement Atlee, vainqueurs aux élections d'après-guerre) ne fit donc pas de difficultés au début de 1947 à décider que l'Inde serait indépendante, au plus tard fin 1948.
A proprement parler, beaucoup de colonies britanniques s’étaient déjà transformées en pays presque entièrement indépendants à cette date, qu’on appelait des Dominions.
Les Dominions étaient suffisamment libres à la veille de la seconde guerre mondiale, pour décider par exemple de leur participation à la guerre contre l’Allemagne et ses alliés, qui fut votée par chacun des Parlements et non sans opposition, en Union Sud-Africaine par exemple. Depuis le statut de Westminster de 1931, les Dominions étaient considérés comme indépendants de la Grande-Bretagne et celle-ci était à égalité avec eux dans ce qu’on appelait désormais le Commomwealth des Nations. Il restait toutefois quelques limitations à leur indépendance (par exemple leur constitution ne pouvait être modifiée qu’avec l’accord du Parlement britannique). Enfin ils conservaient comme souverain le souverain britannique, considéré comme roi (ou reine) du Canada, d’Australie etc (voir aussi plus loin sur la signification du mot)..
L’Empire des Indes n’avait que des formes réduites de gouvernement local, un parlement sans pouvoirs réels, même si dès la fin des années 30, de nombreuses provinces étaient dirigées par des gouvernements locaux issus du parti du Congrès, le parti indépendantiste .
Mais ces pays étaient d’anciennes colonies blanches (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ou bien, lorsqu’il y avait une population indigène majoritaire, celle-ci était exclue des droits politiques (Union Sud-Africaine).
Après quelques hésitations (on envisagea d'abord un seul pays fédéral, ou bien une indépendance de chaque province, libre de former avec d'autres une fédération) l’Empire des Indes allait laisser place à deux nouveaux pays, le Pakistan et l’Union indienne (en gros sur la base de l'appartenance religieuse des populations), et dans les mois qui précédèrent l’indépendance ou la période qui suivit immédiatement, les violences ont eu pour but de vider chaque pays des populations jugées indésirables par la majorité de l’autre pays.
Dans ces violences, les colonisateurs, peu nombreux, ne furent pas pris pour cibles, ni leurs soldats indigènes, sinon en essayant de séparer les camps ennemis*.
* Au contraire, les populations avaient un grand respect de l’armée des Indes. On raconte le cas où une foule de plusieurs milliers d’hindous se dirigeait vers un quartier musulman pour massacrer les habitants, peu de temps avant la proclamation de l’indépendance, lorsqu’ils furent arrêtés par cinq soldats de l’armée des Indes et leur sous-officier, tous indigènes. Le sous-officier fit les sommations de se disperser et commanda ensuite à ses hommes de marcher sur la foule, baïonnette au canon. La foule se dispersa devant 6 hommes. Kipling, qui avait toujours décrit les Indiens comme reconnaissants aux soldats de la grande reine blanche au-delà des mers (Victoria) de faire régner la paix, aurait apprécié, même si désormais les rois d’au-delà des mers ne pouvaient plus empêcher grand-chose.
Depuis 1946, les partisans de l’indépendance avaient été appelés au gouvernement intérimaire de l’Inde, avec Nehru comme Premier ministre et l’appui public de Gandhi. Mohammed Jinnah, le chef musulman, président de la Muslim League, était aussi membre du gouvernement.
Le vrai problème était les revendications contradictoires des hindouistes et des musulmans, ceux-ci surtout présents à l’est et à l’extrême-ouest du pays, dirigés par l’intraitable Mohammed Jinnah, qui exigeait un état musulman séparé, le Pakistan (pays des purs) si bien que la partition paraissait inévitable, malgré Nehru qui aurait préféré l’éviter. Les Sikhs ajoutaient encore au problème ethnique.
Le Vice-Roi en fonctions, le général Lord Wavell, dépassé par la question, ne voyait pas d'autre solution pour les britanniques que d'évacuer graduellement l'Inde sans se préoccuper de l'avenir, peu importe si le pays sombrait après leur départ dans le désordre et la violence.
Lord Mountbatten a-t-il confondu vitesse et précipitation ?
L'amiral Lord Louis Mountbatten, héros de la deuxième guerre mondiale et membre de la famille royale (c'était le petit-fils de la reine Victoria et le cousin du roi George VI) fut nommé Vice-Roi et arriva en Inde au début 1947, avec une large marge de manœuvre pour négocier les modalités de l’indépendance.
Il finit par juger la partition inévitable, ce qui ne pouvait que poser des problèmes insurmontables dans les régions où les communautés étaient mélangées comme le Punjab ou le Bengale.
La situation se dégradant de plus en plus en raison des tensions inter-ethniques, Mountbatten pressa les négociations d'indépendance, se donnant 6 mois pour arriver au résultat soit plus d'un an d'avance sur la date prévue par le gouvernement.. On lui a reproché cette précipitation qui a peut-être causé les événements catastrophiques qui ont accompagné l'indépendance..
Avec l’aide de sa femme Edwina, il put nouer des liens de sympathie avec les différents protagonistes de l’indépendance. La fille des Mountbatten, Pamela, alla même prier aux côtés de Gandhi pour la paix entre les communautés.
Gandhi lui-même aurait fait à Mountbatten la déclaration suivante : Etes-vous prêt à vous sacrifier pour l'Inde ? Alors restez avec nous et devenez notre chef d'Etat.
Mountbatten régla la question des états princiers : 2/5ème du territoire de l'Empire des Indes était occupé par des états princiers, liés juridiquement à la Couronne britannique par des traités de protectorat.
Mountbatten obtint que tous les états princiers optent dans un délai très court pour rester dans l'Inde ou le Pakistan (à condition d'avoir au moins une frontière commune avec ce qu'on savait des futurs pays), au lieu de rechercher une indépendance illusoire. Seuls trois états refusèrent d'opter pour l'un ou l'autre des futurs pays - mais les événements ultérieurs se chargèrent de réduire à néant leurs prétentions. Les accords prévoyaient que les princes conserveraient quelques privilèges honorifiques et une certaine forme de souveraineté limitée - la souveraineté fut vite grignotée, les privilèges durèrent un peu plus.
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Des scènes de comédie eurent lieu :devant l'assemblée des princes, présidée par Mountbatten, le premier ministre d'un état princier déclara qu'il ne savait pas quoi faire, son prince (un nawab) était en voyage d'agrément en Europe, il ne pouvait rien décider sans son autorisation dans le délai donné ... Mountbatten prit alors une boule presse-papier et faisant semblant que c'était une boule de cristal, il déclara : oh, je vois le nawab, il me parle, il vous donne l'ordre de signer... Tout le monde rit de cette plaisanterie, mais certains princes furent amers car la Grande-Bretagne envers qui ils avaient été loyaux, les laissait tomber.
L’annonce de la partition allait déchaîner ou exacerber les violences (déjà bien présentes de toutes façons: 1946 avait été marquée par de nombreuses violences).
Pamela Mountbatten, fille du Vice-Roi, avec Gandhi pendant une prière
Wikipedia

Lord Mountbatten et le Mahatma Gandhi.
gildaandtheroyals.com
La partition
Les historiens pakistanais ont insinué que Lord Mountbatten avait avantagé l’Inde au détriment du Pakistan en raison de l’influence de sa femme et des liens au moins sentimentaux de celle-ci avec le dirigeant indien Nehru.
L’Indian Independence Act 1947 du parlement de Grande-Bretagne divisa l’Inde britannique en deux Etats indépendants *, avec effet du 15 août 1947, et donna aux assemblées constituantes des deux pays l’autorité législative complète. L’acte reçut l’approbation royale (royal assent) le 18 juillet.
* Le Pakistan était un Etat coupé en deux, sa partie orientale (le Bengale) étant séparée du reste du pays par l’Union indienne. On sait que cette partie orientale allait elle-même, en 1971, se séparer du Pakistan et donner naissance au Bengladesh, après une période de guerre de libération avec le Pakistan occidental
On observera, car c’est finalement peu connu, en France tout au moins, que l’indépendance ne mettait pas fin au lien dynastique avec le souverain de la Grande-Bretagne, puisque les deux Etats crées étaient des Dominions de la Couronne * (pays indépendant mais dont le chef de l’Etat était le souverain britannique) ainsi que le stipulait l’Indian independance act : "As from the fifteenth day of August, nineteen hundred and forty-seven, two independent Dominions shall be set up in India, to be known respectively as India and Pakistan."
* Le mot de Dominion, qui n’a aucune équivalence exacte en Français, fut pour la première fois appliqué au Canada en 1867 et s’appliqua ensuite à tous les pays dont le souverain était le souverain britannique mais qui étaient dotés d’une autonomie suffisante, destinée à s’élargir progressivement, puis s'appliqua à des pays indépendants, conservant à leur tête le monarque britannique en tant que souverain national. Vers 1960 le mot fut supplanté dans ce sens par Realm of the Commonwealth (royaume du Commonwealth - ce n'est pas le Commonwealth lui-même qui est un royaume, l'expression s'applique aux Etats membres - noter le mot realm et non kingdom). Toutefois, le nom officiel du Canada reste Dominion of Canada (dans les textes officiels en français : Puissance du Canada) et épisodiquement, certains actes britanniques récents font encore état de Her Majesty’s Dominions…
Ces pays faisaient évidemment partie du Commonwealth et le sont restés après qu’ils aient cessé d’être qualifiés de Dominions.

Le Vice-Roi Lord Mountbatten, sa femme Edwina et Jawaharlal Nehru, Premier ministre du gouvernement provisoire. Il est de notoriété publique que Nehru eut une histoire d’amour avec Lady Mountbatten. Leur complicité sur cette photo est évidente, tandis que le mari regarde le lointain ; mais il semble qu’il avait d’autres préférences. On a dit que Nehru plaisantait en fait avec Pamela, la fille du Vice-roi qui n'apparait pas sur la photo, mais sa plaisanterie fait en tout cas rire Lady Edwina et montre les bonnes relations existant entre le leader indien et la famille Mountbatten.
L'indépendance et ses suites : deux dominions puis deux républiques
L’Union indienne resta un Dominion de la Couronne jusqu’à la proclamation de la République en 1950 et le Pakistan conserva le statut de Dominion jusqu’un 1956, où il se transforma en république à son tour.
A l’indépendance des Indes, George V n’était plus empereur des Indes, mais plus modestement roi de l’Union indienne (jusqu’en 1950) et roi du Pakistan.
Quant à Elizabeth II, elle fut, de son avènement en 1952 à 1956, reine du Pakistan.
Le souverain était représenté sur place par un gouverneur-général, et le premier gouverneur-général du Pakistan fut le père de l’indépendance, Mohammed Ali Jinnah.
Quant au Dominion de l’Union indienne, de 1947 à 1948 il eut d’abord comme gouverneur-général Lord Mountbatten, qui avait été le dernier Vice-roi, puis Chakravarti Rajagopalachari, de juin 1948 à la proclamation de la République en 1950.
L’indépendance du Pakistan fut célébrée le 14 août pour permettre à Lord Mountbatten d’être présent le jour suivant à New-Dehli pour l’indépendance de l’Inde.
Le 14 août 1947, Lord Mountbatten assista au lever des couleurs du Pakistan à Karachi et à la prestation de serment de Mohammed Jinnah comme gouverneur-général.
A minuit, de retour à New Dehli, Mountbatten reçut Nehru et une délégation du parlement indien. Depuis minuit, l'Inde était indépendante. Mountbatten avait utilisé les dernières minutes de son pouvoir en tant que vice-roi pour signer un acte conférant le titre d'Altesse à la femme d'un maharadjah qui n'y avait pas droit (selon les règles protocolaires de l'Inde anglaise) car elle était Australienne. On pourrait juger futile cette utilisation de ces derniers moments de pouvoir, à un moment où des centaines de milliers d'Indiens étaient massacrés ou en danger de mort, mais Mountbatten n' y pouvait rien. La dernière décision du Vice-roi était valable pour l'avenir puisque le nouvel état indien devait respecter les droits protocolaires des maharadjahs.
La délégation du parlement venait apporter à Mountbatten sa nomination (préparée évidemment depuis longtemps) comme gouverneur général, votée par le parlement indien, et Nehru, confirmé comme Premier ministre, venait lui remettre la liste de ses ministres que Mountbatten devait approuver pour son premier acte en tant que gouverneur général du nouvel état (dans l'émotion du moment, il s'avéra que l'enveloppe remise par Nehru était vide).
Après quoi, Mountbatten versa à chacun un verre de porto et porta la première santé:
- A l'Inde.
Ce à quoi Nehru répondit : Au roi George VI.
(Lapierre et Collins, Cette Nuit la Liberté, récit de l'indépendance de l'Inde, 1975)
Puis un cérémonial identique à celui qui avait eu lieu à Karachi se renouvela le lendemain à New-Dehli. A 8h 30, Lord Mountbatten prêta lui-même serment en tant que gouverneur-général de l’Union indienne, puis Nehru, Premier ministre, et les ministres du gouvernement indien prêtèrent serment devant lui.
A 9 h 55, lui et les ministres arrivèrent en cortège à l’assemblée constituante. Un « Royal Salute » fut donné à Lord Mounbatten en tant que gouverneur-général, puis le drapeau indien fut hissé sur le bâtiment de l’assemblée.
Après de nouvelles cérémonies au Palais du gouvernement, le drapeau indien fut hissé cette fois à l’India Gate à six heures de l’après-midi, puis des feux d’artifice furent tirés.
Mais le protocole que Mountbatten avait lui-même fixé eut du mal à être respecté, car une foule immense avait convergé vers Dehli. Mountbatten fut bloqué dans sa calèche et ne put même pas arriver à la tribune officielle pour le lever des couleurs (il y assista depuis sa calèche) et sa fille Paméla, encouragée par Nehru, n'arriva la tribune officielle qu'en marchant, ses chaussures à la main, sur les épaules des centaines de spectateurs assis qui bloquaient le passage et qui furent ravis de l'aider à passer.
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A 8h 45, un dîner de gala était donné au Palais du Gouvernement, suivi à 10h 15 d’une réception.
Lord Louis Mountbatten quitte le palais gouvernemental en calèche après avoir prêté serment comme gouverneur général de l'Union indienne, le 15 août 1947, jour de l'indépendance. Au cours des cérémonies de ce jour, la calèche fut environnée d'une véritable marée humaine criant "Vive l'Inde, vive Mountbatten". Des femmes évanouies durent être hissées sur la calèche tandis que Nehru prenait place sur les sièges destinés aux valets de pied.
Photo de Homai Vyarawalla, une des premières journalistes femmes indiennes.
the Wall street journal india blogs.
La calèche de Lord Mountbatten, avec Lady Mountbatten et Nehru, le jour de l'indépendance. Des femmes et enfants en difficulté ont été hissés dans la calèche..
http://www.hindustantimes.com/
Une historienne récente, Alex von Tunzelmann, a écrit que « Mountbatten turned a stagnating mess into perhaps the most successful retreat from empire in history — from the point of view of the imperialist nation, at least » (Mountbatten transforma un désordre stagnant en ce qui a peut-être été la fin d’un empire la plus réussie de l’histoire, du moins du point de vue de la nation impérialiste). On appréciera la nuance à sa juste valeur *
* Alex von Tunzelmann, Indian Summer: The Secret History of the End of an Empire, 2007.
Cette historienne exonère aussi Lord Mountbatten de toute responsabilité dans les violences qui accompagnèrent l’indépendance, la responsabilité incombant pour elle principalement à Nehru, Jinnah et même Gandhi, ce qui n’est pas forcément l’avis de tous les historiens.
Après des semaines et des mois de violences extrêmes, l'ordre finit par être rétabli. Les nouveaux dirigeants de l'Inde, Nehru et Patel, impuissants, avaient demandé à Mountbatten de prendre la direction du gouvernement pour faire cesser les violences. Mountbatten, qui devait exercer un rôle seulement honorifique, ne pouvait prendre cette responsabilité. Il trouva un arrangement : le gouvernement indien créa un comité de crise dont lui, Mounbatten, était membre. Il donnait les directives et Nehru et Patel les appliquaient sans discussion, comme décisions du gouvernement. Ainsi son expérience militaire permit à l'Inde de sortir de la crise, malgré des pertes, des déplacements de population et des destructions irréparables.
Une guerre entre deux Dominions
Paradoxalement, dès novembre 1947, l’Inde et le Pakistan s’affrontaient pour le Cachemire alors que ces deux pays avaient comme chef d’Etat nominal le Roi George VI…
Le Maharadjah de Cachemire et Jammu, un hindouiste qui règnait sur une population presque en totalité musulmane, refusait d’adhérer soit au Pakistan soit à l’Union indienne.
Une opération montée contre lui par le gouvernement pakistanais, qui fit envahir le Cachemire par des combattants recrutés parmi les hommes des tribus pachtounes, l’amena à demander l’aide de l’Union indienne, entraînant l’état de guerre entre l'Inde et le Pakistan.
A ce moment, le commandant en chef de l’armée pakistanaise était un britannique, Sir Frank Walter Messervy. Pas assez souple au gré de Jinnah, Il fut remplacé en 1948 par un autre britannique, Sir Douglas David Gracey,
De l’autre côté, les commandants en chef de l’armée indienne, qui s’était portée au secours du maharadjah du Cachemire, étaient aussi britanniques (Sir Rob McGregor MacDonald Lockhart, puis Sir Francis Robert Roy Bucher) et les deux pays avaient le même souverain théorique. La Grande-Bretagne s’efforçait aussi de calmer le jeu.
Au début du conflit, les deux armées dépendaient d'un commandement suprême commun (sur le plan administratif seulement) exercé par le field-marshall britannique Sir Claude Auchinleck. Ce dernier annula l'ordre du gouvernement pakistanais de faire intervenir l'armée pakistanaise et le Pakistan dut au début se contenter d'agir avec des troupes d'états princiers ralliés au Pakistan et de miliciens, avant que la fin du commandement suprême lui permit d'agir ouvertement. Une partie du Cachemire, le Gilgit Baltistan tomba très vite aux mains du Pakistan grâce au commandant britannique des Gilgit Scouts, une unité relevant du maharadjah de Cachemire, qui abandonnant son souverain légitime, renversa le gouverneur local sans verser de sang (on se demande ce que pensa l'armée anglaise de ce comportement peu loyal d'un de ses membres !)
Les deux pays, bien que dotés de commandants en chef britanniques, s’affrontèrent dans les zones en permanence turbulentes du nord, jusqu’à un cessez-le-feu en 1949. La question du Cachemire devait causer ensuite encore trois guerres entre les deux pays*.
* La frontière entre l’Inde et le Pakistan est le théâtre aujourd’hui tous les soirs d’une cérémonie un peu burlesque : pour la fermeture de la frontière, les militaires de chaque armée rivalisent de mimiques et de mouvements exagérés, sous les encouragements de leurs publics respectifs.
Ce n’est qu’à partir de 1950 que des Indiens ou des Pakistanais remplacèrent les Britanniques à la tête des armées de leurs pays respectifs. Douglas Gracey resta jusqu’en 1951 commandant en chef de l’armée Pakistanaise, Sir Gerald Ernest Gibbs commanda l’armée de l’air indienne jusqu’en 1954, Sir William Edward Parry la marine indienne jusqu’en 1951.
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Mohammed Ali Jinnah (en calot) prête serment comme gouverneur-général du Pakistan devant un magistrat en perruque, août 1947 (Wikipedia).
Le 14 août 1947 à Karachi : Mohammed Ali Jinnah, Lord Mountbatten, sa femme Edwina et la sœur de Jinnah, Fatima, réunis pour la proclamation de l’indépendance du Pakistan.
La mine soucieuse, malgré l’ambiance mondaine, Jinnah, Lord Mountbatten et à droite le Premier ministre pakistanais Ali Khan Liaquat, qui devait être assassiné en 1951 dans les conditions mal éclaircies.
outlookindia.com
La Black Watch défile devant Mohammed Jinnah à Karachi le 26 février 1948.
britains-smallwars.com
Ceux qui partent et ceux qui restent
Les dernières troupes britanniques quittèrent l’Inde et le Pakistan à la fin de février 1948.*
* En fait il s'agit des dernières unités importantes - des unités plus petites furent maintenues, notamment pour assurer le passage de relais avec les nouvelles armées de l'Inde et du Pakistan.
Au Pakistan, les derniers à partir furent les soldats du 2ème bataillon de la Black Watch (la garde noire, surnom du Royal Highlands Regiment, un des plus célèbres régiments écossais). Le 26 février, le bataillon, cornemuses en tête, parada dans Karachi et défila devant le Gouverneur Général du Pakistan (et père de l’indépendance) Mohammed Jinnah. Puis après avoir replié les drapeaux de la Grande-Bretagne et du régiment, et salué les troupes pakistanaises venues lui rendre les honneurs sur le quai, il s’embarqua.
Le 28 février 1948, c’était au tour du dernier régiment britannique de quitter l’Inde. C’était le 1er régiment du Somerset Light Infantry (infanterie légère du Somerset). Il traversa Bombay et arriva à la Porte des Indes, une arche monumentale donnant sur l’embarcadère, érigée pour commémorer la visite du Roi George V en 1911.
Le régiment reçut d’abord en cadeau une réplique en argent de Porte des Indes, offerte par l’armée indienne.
En présence de milliers de spectateurs, il défila des unités de l’armée indienne formant une garde d’honneur (les Bombay Grenadiers, le 2ème Sikhs, la Royal Indian Navy**, le 3/5ème Gurkhas et l’infanterie légère Mahratta). Les récits d'époque n'indiquent pas si Mountbatten* était présent en tant que gouverneur-général.
* Lord Mountbatten quitta ses fonctions de gouverneur- général de l'Inde en juin 1948 et fut remplacé à ce poste par un indien, Chakravarti Rajagopalachari, jusqu"à la proclamation de la République en 1950.
** L’Inde étant un Dominion (jusqu’à la proclamation de la République en 1950), la Marine indienne portait le nom de Royal Indian Marine, comme par exemple l’aviation militaire du Canada porte toujours le nom de Royal Canadian Air Force.
La garde d’honneur indienne donna un Royal Salute au régiment britannique et joua le « God Save The King ». Le Somerset Light Infantry répondit par un Royal Salute et joua l’hymne national indien. Puis le régiment britannique défila devant le drapeau au son de « Auld Lang Syne » (Ce n’est qu’un au revoir), les troupes passant au fur et à mesure sous l’Arche. Toute la manœuvre fut exécutée « with the upmost precision « (avec la plus grande précision), ce qui contribua à la rendre particulièrement émouvante.
Le général commandant et son état-major passèrent les derniers sous l’Arche, se retournèrent pour saluer et s’embarquèrent sur un canot où les couleurs avaient déjà été embarquées, qui se dirigea vers le bateau transport de troupes Empress of Australia (Impératrice d’Australie).
A ce moment, la foule indienne venue assister au départ criait et certains pleuraient*.
* D’après le récit du site British Smallwars. Comme on l’a vu, le départ des unités constituées britanniques d’Inde et du Pakistan n’empêchait pas des militaires britanniques de haut rang de servir en détachement dans les nouvelles armées indiennes et pakistanaises, ainsi que pour un délai plus court, des petites unités spécialisées assurant la transition.
Parade de l’armée indienne à la Porte des Indes le 28 février 1948, en l’honneur du dernier régiment britannique à quitter les Indes.
Wikipedia
Gandhi assassiné
Quelques semaines avant le départ du dernier régiment britannique, Lord Mountbatten, sa femme et sa fille avaient participé à une cérémonie qui les marqua profondément: l'incinération de Gandhi, assassiné par les membres d'un groupuscule d'extrémistes indiens qui avaient juré de l'abattre en raison de son attitude fraternelle envers les Musulmans.
Au premier rang de la foule, assis en tailleur, en uniforme d'amiral, Mountbatten assista à la cérémonie accomplie selon les rites hindouistes, voyant brûler le corps de l'homme qu'il avait appris à aimer.
En apprenant l'assassinat de Gandhi, Mountbatten avait déclaré : il est maintenant l'égal de Jésus et de Bouddha.
Lord et Lady Mountbatten et leur fille, lors de la crémation de Gandhi, 31 janvier 1948.
Les obsèques furent organisées par le commandant en chef de l'armée indienne, un Britannique, le lieutenant-général Sir Roy Bucher.
Capture d'écran d'un film d'actualités British Pathé
YouTube.
https://www.youtube.com/watch?v=R-WpxPrlTYU
L'Inde et le Pakistan dans le Commonwealth
En juin 1948, Mountbatten, après avoir exercé comme gouverneur-général (donc quasi chef de l'état) de l'Inde indépendante pendant presque un an, quittait l'Inde.
La veille du départ des Mountbatten, un dîner d'adieu fut donné en leur honneur par le gouvernement indien. Nehru s'adressant à Edwina Mountbatten, lui dit : partout où vous êtes passée, vous avez apporté la consolation, l'espoir et l'encouragement. Est-il étonnant que le peuple indien vous aime et vous considère comme l'une des nôtres ?
Une photo célèbre montre Edwina, debout, en robe de soirée et bijoux, faisant son discours qui semble s'adresser particulièrement à Nehru, assis près d'elle, l'air profondément ému.
Dans un film de reconsitution historique (nous ne savons pas si c'est ainsi que les choses se sont passées) on voit le gouvernement indien .venu le jour du départ saluer Lord et Lady Mountbatten à l'aéroport.
Mountbatten, ému, prend congé des hommes avec qui il a d'abord négocié comme vice-roi avant l'indépendance puis avec qui il a travaillé dans les mois difficiles qui ont suivi :
- Au revoir, Monsieur Patel...
Puis à Nehru : Au revoir Jawaharlal...
Nehru garde un moment dans sa main celle de Mountbatten : Au revoir, Dickie...
Vient le tour d'Edwina Mountbatten. Elle et Nehru se disent au revoir en s'appelant simplement par leur prénom, mais on ressent l'intensité de leur adieu. Nehru enlève la rose qu'il porte à la boutonnière et la donne à Edwina.
Le 21 juin 1948, Lord Louis Mountbatten quitte ses fonctions de gouverneur général de l'Union indienne.
A ses côtés sa femme Edwina et sa fille Pamela.
Photo de Homai Vyarawalla
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Réunion des Premiers ministres du Commonwealth à Londres le 1er avril 1949, autour du roi George VI : de gauche à droite, D.S. Senanayake (Ceylan), Lester Pearson (ministre des affaires étrangères du Canada représentant le Premier ministre), Liagat Ali Khan (Pakistan), le roi, Clement Attlee (Royaume-Uni) Ben Chifley (Australie), D.F. Malan (Afrique du Sud), Peter Fraser (Nouvelle Zélande) et Jawaharlal Nehru (Inde) - arborant une tenue européenne avec un oeillet à la boutonnière.
Wikipedia, art. 1949 Commonwealth Prime Ministers' Conference.
Les liens entre l’Inde et la Grande-Bretagne n’ont jamais cessé, notamment au travers de l’appartenance commune au Commonwealth, de l’immigration, du système judiciaire (fondé sur la Common law) et des traditions conservées par l’armée indienne, où cornemuses, sticks sous le bras, moustaches de type britannique et une certaine manière de hurler les ordres, maintiennent l’héritage du passé.
Visite du prince William et de sa femme Kate, duc et duchesse de Cambridge, en Inde, 11 avril 2016.
Le vent qui soufflait lors du dépôt d'une couronne au monument aux morts des soldats indiens de la Porte de l'Inde (India Gate à New Delhi) a fait la joie des paparazzi.












