LA COLONISATION EN DÉBAT (2) POLITIQUEMENT CORRECT ET HISTOIRE CINQUIÈME PARTIE
LA COLONISATION EN DÉBAT (2)
POLITIQUEMENT CORRECT ET HISTOIRE
CINQUIÈME PARTIE
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LES VALEUREUX DÉFENSEURS DE L’EMPIRE
L’historien britannique Robert Tombs est connu en France pour ses livres concernant la Commune de Paris. Professeur émérite à Cambridge, il a publié en mai 2020 dans le journal conservateur The Spectator, un article intitulé clairement In defence of the British Empire (en défense de l’Empire britannique, https://www.spectator.co.uk/article/In-defence-of-the-British-Empire).
Il exprime son désaccord avec la vision devenue général d’un Empire britannique prédateur et foncièrement mauvais : « C’est devenu dans la dernière génération une orthodoxie que l’Empire a été un système de racisme, d’esclavage et d’exploitation qui a appauvri les colonies d’une telle façon que beaucoup ne s’en sont jamais remises, que la richesse britannique a été fondée (certaines disent même entièrement fondée) sur ces gains mal acquis. Par conséquence, nous devrions avoir honte de tels crimes contre l’humanité, qui font une tâche sur toute notre histoire – c’est notre Holocauste comme un historien bien connu l’a dit ».
Ainsi, le Parti travailliste vient de décider un audit sur l’héritage de l’Empire britannique et sa contribution à la violence et l’insécurité dans les anciens pays colonisés.
Pour Tombs, ces attaques sont « une façon commode de combiner divers griefs « intersectionnels » et de nourrir l’esprit de victimisation, ce n’est pas réellement un débat historique. Beaucoup de ces affirmations n’ont aucun sens historiquement, et on ne met jamais en cause d’autres empires (Moghol, Chinois, Ottoman). C’est de la politique qui prend le masque de l’histoire »
R. Tombs a-t-il raison de lier la réaffirmation du discours anticolonialiste (encore renforcé par les conséquences du mouvement américain Black lives matter) avec les questions posées par le Brexit ? Les partisans du Brexit sont vus comme des nostalgiques de la période impériale (et il est caractéristique que Tombs ait pris position en faveur du Brexit).
Dans son article, il s’efforce de défendre les aspects positifs de l’Empire. Il rappelle à quel point les administrateurs de l’Empire étaient peu nombreux : auraient-ils pu diriger l’Empire si les habitants n’avaient pas été d’accord ? « L’Empire ne fonctionna que parce que la plupart de ses sujets étaient d’accord, parfois même impatients pour vivre dans un système qui offrait (mais parfois ne pouvait pas toujours réaliser) la paix, l’ordre, et l’accès au commerce.»
« Les grandes villes impériales, Calcutta, Bombay, Singapour, Hong Kong, Sydney, Melbourne, Le Cap et d’autres, furent bâties par le dynamisme économique de leurs citoyens et pas par une volonté impériale. L’Empire fut une création commune des gouvernants et des gouvernés, ce qui lui donna une légitimité inhabituelle aux yeux de ses sujets.»
Il rappelle que loin d’être synonyme d’esclavagisme, l’Empire fut, à partir du début du 19 ème siècle, l’adversaire de l’esclavagisme. L’Angleterre fit insérer dans le Traité de Vienne de 1815 un article contre la traite des esclaves, “le premier article relatif aux droits de l’homme à figurer dans un traité”. De même la Grande-Bretagne a agi en Afrique pour stopper l’énorme trafic d’esclaves (huge slave trade) vers le monde musulman, qui concernait des millions de victimes.
L'Empire a aussi permis (quoique lentement) aux populations colonisées de se libérer des sujétions traditionnelles de génération et de sexe.
Pour lui, l’empire fur le premier âge de la mondialisation et comme celle du 20ème siècle, elle eut ses gagnants et ses perdants mais la condamner dans son ensemble est rhétorique et opportuniste. Il est douteux que la Grande-Bretagne elle-même ait tiré un bénéfice de son Empire, mais discuter ces questions complexes n’intéresse pas les anticolonialistes.
Il rappelle qu’en pleine seconde guerre mondiale, la Grande-Bretagne mit sur pied un système de welfare state (Etat providence) pour ses possessions africaines. Mais qui s’en soucie ? C’est de l’histoire et c’est oublié.
De façon assez polémique, Il trouve absurde qu’un collège universitaire d’Oxford envisage de rendre un trophée pris lors d’une expédition anti-esclavagiste aux descendants des esclavagistes et cite d’autres exemples de la position repentante qui semble prévaloir dans beaucoup de secteurs.
Il ne se prononce pas sur le bilan global de l’Empire : «Would the world have been better or worse without the Empire? Who can say?» (le monde aurait-il été meilleur ou pire sans l’Empire – qui peut le dire ?).
SEXE ET HÉRITAGE COLONIAL
Les partisans du discours anticolonialiste sont d’accord que leur discours n’a pas qu’une portée historique puisque, selon eux, les sociétés des pays anciennement impérialistes perpétuent l’héritage des mentalités coloniales – surtout vis-à-vis des populations immigrées (on en parlera plus en détail ultérieurement). La mise en cause de la violence de l’époque coloniale concerne aussi les discriminations sexuelles qui auraient été la règle dans le monde colonial.
On peut citer comme caractéristique la parution en 2018 d’un livre de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et d’autres, Sexe, race et colonies (basé sur des photographies de l’époque coloniale). Le livre est présenté ainsi dans un article de Libération: « Pascal Blanchard : «Ces images sont la preuve que la colonisation fut un grand safari sexuel» (https://www.liberation.fr/debats/2018/09/21/pascal-blanchard-ces-images-sont-la-preuve-que-la-colonisation-fut-un-grand-safari-sexuel_1680445).
Mais montrer par exemple des photos de femmes Chinoises violées et tuées par les Japonais lors de l’invasion de la Chine par le Japon à la fin des années 30, est-ce quelque chose qui à voir avec l’époque coloniale, plus que d’autres viols systématiques accompagnés ou pas de meurtres lors des conflits du 20 ème siècle ? A noter l’appréciation critique de ce livre (ou de sa réédition par le CNRS) par plusieurs auteurs dans une tribune : « un livre qui, si l'on excepte quelques études solides de véritables historiens, n'est que le miroir du gauchisme culturel décolonial sévissant dans certains milieux intellectuels et quelques campus universitaires » ( Les bonimenteurs du postcolonial business en quête de respectabilité académique, https://www.lexpress.fr/actualite/politique/les-bonimenteurs-du-postcolonial-business-en-quete-de-respectabilite-academique_2112541.html)
Le lien entre colonisation et domination sexuelle est devenu un lieu commun de certaines études « Ainsi la colonisation est-elle associée à une domination sexuelle, évidemment masculine », indique François Rastier (directeur de recherches au CNRS en retraite*) dans son article (très critique sur les études dites décoloniales) en 4 parties Genre, race et classe, octobre 2020, site Non-fiction ((https://www.nonfiction.fr/article-10526-sexe-race-et-sciences-sociales-14-le-soutien-des-tutelles.htm)
Il cite la nouvelle édition par le CNRS du livre Sexe, race et colonies de Blanchard et autres, qui affiche une visée plus scientifique; les auteurs affirment que l’approche par l’intersectionnalité « permet de mieux appréhender les liens incontestables qui existent entre « race », nationalité, identité de genre et orientation, préférence et tendance sexuelle » F. Rastier commente ; « A ce point, ces liens restent illusoires, car ils sont postulés sans nulle démonstration. ». Il cite de nombreux extraits jargonnant comme celui-ci : « Dans le cadre de sociétés très hétéronormées et androcentrées, la colonisation reste toutefois une entreprise matériellement et symboliquement masculine ».
* Le fait d'être en retraite lui a peut-être permis de s'exprimer plus librement.
Caricature parue en 1904 dans la célèbre revue satirique allemande Simplicissimus, représentant à gauche le colonialisme français et à droite le colonialisme belge.
Dans l'image de gauche, au premier plan, un militaire français avec des airs de Tartarin, courtise une indigène (en arrière-plan, un autre militaire fait de même).
Bien loin de ce colonialisme "souriant" (du moins tel que le voyait le caricaturiste - qui évidement utilise le stéréotype du Français "dragueur"), l'image du colonialisme belge montre un militaire qui ressemble à Léopold II qui dîne posément sous les étoiles : c'est le corps d'un indigène qui constitue son repas. Les effrayantes méthodes de gouvernement du Congo par Léopold II (dirigeant du Congo à titre personnel) étaient devenues scandaleusement publiques au début du 20 ème siècle, provoquant une campagne internationale qui aboutit à la prise en charge du Congo par l'Etat belge.
La planche complète de la revue Simplicissimus, représentant aussi les colonialismes allemand (en haut) et anglais (au milieu). Le colonialisme allemand est montré de façon plutôt débonnaire (un soldat apprend à marcher au pas de l'oie aux girafes et un autre met une muselière à un crocodile), alors qu'au même moment les Allemands étaient engagés dans une lutte féroce contre le peuple Héréro, qui se termina par une quasi extermination de celui-ci. La représentation de la colonisation britannique est conforme au stéréotype du Britannique hypocrite et mercantile : pendant qu'un pasteur lit la Bible, un colonisateur vide du whisky dans la bouche d'un Noir ligoté sur une machine; un soldat, en faisant tourner la roue de la machine, fait sortir des pièces d'or.
NOSTALGIE ET HÉRITAGE COLONIAL CHEZ LES ANCIENS COLONISÉS ?
Les militants ne distinguent pas la période esclavagiste et la période coloniale propre au 19ème siècle et surtout à la seconde partie de ce siècle). Pour eux, les deux périodes historiques sont également l’expression du racisme blanc – avec un peu plus d’hypocrisie dans la période coloniale. Le discours qui dénonce la colonisation est véhément en Europe (pour laisser de côté le cas américain) parmi les descendants des anciens colonisés (sans égard au fait, qui doit bien se trouver, que les ancêtres de certains dénonciateurs actuels ont pu être plus gagnants que perdants dans le processus de colonisation).
Qu’en pensent les principaux concernés (si on veut), c’est-à-dire les habitants des pays anciennement colonisés ? Quel regard portent-ils sur leur passé ?
Bruce Gilley, dans son article polémique déjà cité (voir La colonisation en débat, 1), prétend que si on interroge les actuels habitants des pays anciennement colonisés, il est fréquent que ceux-ci expriment leur nostalgie pour un temps qui comparé au présent, parait toujours meilleur : Quand est ce que les Belges reviennent ? demandait ainsi un habitant de l’actuelle république du Congo, dans un reportage cité par Gilley.
Mais plus sérieusement, il affirme que certains pays ont choisi des modes de gouvernement dans la continuité avec la période coloniale – et s’en sont bien trouvés. En fait il n’en cite que trois, des anciennes possessions britanniques : Singapour, Belize et le Botswana.
Il évoque aussi les mésaventures de la femme politique sud-africaine Helen Zille (blanche, élue d’opposition et ancien Premier ministre de la province du Western Cape) qui après une visite à Singapour avait déclaré en 2017 que l’Afrique du Sud aurait mieux fait de revendiquer l’héritage colonial plutôt que le dénigrer : ses déclarations l’ont mise en difficulté avec son propre parti et elle a dû s’expliquer devant le comité d’ethique sud-africain, bien qu’elle se soit défendue en invoquant l’opinion de Nelson Mandela lui-même qui avait jugé l’apport de la colonisation britannique positif.
Qu’en est-il vraiment dans ces pays qui auraient profité de l’héritage colonial ?
SINGAPOUR, PAS SI NOSTALGIQUE, MAIS QUAND MÊME – HONG KONG, NOSTALGIQUE PAR RÉACTION ? – LE TOGO, GERMANOPHILE ?
En 2019 Singapour a célébré les 200 ans de sa fondation par Sir Thomas Stamford Raffles - considéré assez unanimement comme l’icône de la cité jusqu’à présent (cet administrateur atypique, en conflit avec son employeur la Compagnie des Indes, était aussi un admirateur de la culture indomalaise). Mais le gouvernement a aussi mis l’accent sur ce qui existait à Singapour avant que Raffles y établisse un comptoir commercial – symboliquement, la statue solitaire de Raffles sur le quai où il a débarqué en 1819 a été environnée pour le bicentenaire par d’autres statues de personnages malais, indiens ou chinois, représentant chacune des communautés vivant à Singapour.
On peut déjà remarquer que Singapour (ou Hong Kong) ne sont pas des territoires colonisés au sens classique : ce sont des comptoirs commerciaux où une population venue d’ailleurs et cosmopolite a afflué au fur et à mesure qu’ils se développaient, et non des territoires où une population déjà là aurait subi la domination coloniale (il y avait bien des petites populations locales, mais sans commune mesure avec l’afflux de population qui a suivi).
Le premier ministre de Singapour déclara : Sans 1819 (la fondation de la ville moderne de Singapour par Raffles) jamais nous n’aurions pu suivre la voie qui nous a conduits à devenir une nation.
Un des dirigeants de Singapour déclara au Straits Times (Le Times des détroits, le journal le plus important de Singapour) que les Britanniques avaient laissé un héritage positif – et d’énumérer la lague anglaise, le commerce libre, l’économie ouverte, de bonnes infrastructures, l’état de droit, un bonne administration et une bonne police, l’urbanisme, l’hygiène publique, la médecine et la confiance dans la science et la modernité, ainsi que le sens de la nature et de l’histoire naturelle.
Néanmoins on peut penser que la commémoration 2019 a moins mis en évidence le personnage de Raffles en tant que fondateur et l’héritage colonial que ce qui aurait pu être le cas il y a encore quelques années.*
* Bien sûr Raffles n’a pas été oublié : une exposition lui a été consacrée (avec la participation des descendants de Raffles qui ont rencontré pour l’occasion les descendants du premier gouverneur de Singapour nommé par Raffles, l’Ecossais William Farquhar), la fondation d’un homme d’affaires a remis à l’Etat de Singapour sa collection de manuscrits de Raffles, etc.
D’autres voix font remarquer que le régime colonial a aussi transmis à Singapour sa hiérarchie raciale (maintenant au profit des Chinois anglophones), son gouvernement autoritaire, ses lois répressives (par exemple la prohibition de l’homosexualité, toujours dans les textes même si plus appliquée), son exploitation de la main d‘œuvre à bon marché (aujourd’hui les travailleurs immigrés thaïlandais parqués à bonne distance des Singaporiens).
Sur les débats relatifs au 200ème anniversaire de Singapour, on peut se reporter aux articles: https://discoversg.com/2019/02/20/singapore-bicentennial-the-history-and-debate-around-it/
https://asiatimes.com/2019/04/raffles-bicentennial-anniversary-ruffles-singapore/
Non, ce n'est pas Mr. Darcy, le héros élégant et irréprochable de Pride and Prejudice de Jane Austen, mais Sir Thomas Stamford Raffles. Il y a deux statues de Raffles dans l'espace public à Singapour, l'une en bronze qui date de l'époque victorienne dans le centre historique, devant le Victoria Opera and Theater Hall, Empress Place, l'autre, en marbre, copie de la précédente, installée en 1972 à l'emplacement présumé du débarquement de Raffles en 1819 (photo ci-dessus).
https://pamgoestravelling.com/sir-stamford-raffles/
Pour le bicentenaire de Singapour, la statue de Raffles a perdu son "splendide isolement" et a été rejointe par quatre autres personnages représentant l'apport des communautés chinoise, malaise et indienne : Sang Nila Utama, Tan Tock Seng, Munshi Abdullah et Naraina Pillai. On a regretté qu'aucune femme n'ait été choisie. Cf. articles du Straits Times:
https://www.straitstimes.com/forum/letters-in-print/mark-womens-contributions-for-spore-bicentennial
Le billet de banque émis pour le bicentenaire représente au verso 8 hommes et femmes de toutes origines ayant joué un rôle dans l'histoire de Singapour (dont deux Anglais), mais pas Raffles...(https://www.channelnewsasia.com/news/singapore/singapore-bicentennial-20-note-launched-11597998)
Le paradoxe est que pour plusieurs observateurs, les régimes qui ont succédé aux régimes coloniaux – qu’ils l’admettent ou pas – ont hérité de beaucoup de caractéristiques du colonisateur – mais ce sont en général les mauvais côtés de celui-ci qu’ils ont retenus.
Il existe des situations où l’image du régime colonial peut être survalorisée par les habitants par opposition à l’état actuel des choses : c’est le cas à Hong Kong, où des partisans de la démocratie apparaisent parfois (sans que ce soit une généralité) avec le drapeau britannique ou avec l’ancien drapeau colonial frappé de l’Union Jack – alors que personne n’aurait pensé à définir le Hong Kong colonial comme un modèle démocratique : les Britanniques avaient longtemps soutenu que les Chinois ne s’intéressaient qu’au commerce et donc étaient indifférents à la démocratie politique – une vision qui arrangeait évidemment les gouvernants - avant d’introduire quelques réformes démocratiques, en gros, dans la dernière décennie de leur souveraineté : ces réformes paraissent aujourd’hui un paradis perdu pour beaucoup d’habitants de Hong Kong.
Des manifestants envahissent le siège du Conseil législatif de Hong Kong, vandalisent la salle des séances et déploient l'ancien drapeau colonial, avant d'évacuer les lieux - la police a tardé à intervenir. L'inscription en chinois dit : il n'y a pas d'émeutiers, il y a seulement une tyrannie (juillet 2019).
Daily Mail
Enfin, les territoires qui ont été successivement colonisés par deux puissances coloniales peuvent développer une nostalgie de la première en réaction à la seconde. C’est le cas du Togo :
« La mémoire de la colonisation au Togo est caractérisée par une forte bipolarisation, d’un côté un profond ressentiment, compréhensible, envers l’ancienne puissance colonisatrice française, et de l’autre une « germanophilie anachronique », comme le décrit le germaniste togolais Gilbert D. Yigbé, presque une nostalgie de la période de la colonisation allemande.
Cette vision extrêmement positive est apparente et très visible jusqu’à ces jours (…) cette germanophilie est loin d’être uniquement l’apanage du pouvoir politique et économique. Nombreux sont les lycéens et lycéennes qui choisissent d’apprendre l’allemand (…). Les soi-disant « vertus allemandes », comme le travail bien fait, sont portées aux nues, et on peut entendre des jeunes Togolais dire que si le Togo avait eu de la chance, ils parleraient aujourd’hui allemand et non français.» (David Thiele, La mémoire de la colonisation allemande au Togo : enjeux et construction du “ centenaire de l’amitié germano-togolaise ”, 2020 (https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02967539/document).
Aussi il n’est pas étonnant que l’Allemagne soit très présente dans la coopération avec le Togo, y compris dans la crise du Covid 19.
La situation pourrait être identique au Cameroun, ancienne possession allemande : « Au Cameroun ou au Togo, la colonisation allemande sert de mythe critique de la colonisation française. » ( Jean-François Bayart et Romain Bertrand, De quel «legs colonial» parle-t-on? Esprit, 2006 https://esprit.presse.fr/article/bayart-jean-francois-et-bertrand-romain/de-quel-legs-colonial-parle-t-on-13808)
UN HÉRITAGE JURIDIQUE ?
En fait, un grand nombre de pays anciennement colonisés ont conservé, en les adaptant, les structures et les instititions des colonisateurs. Ce constat est notamment évident dans le droit applicable : les pays colonisés par les Britanniques ont en général un système juridique basé sur la common law, de sorte qu'aujourd'hui encore des décisions judiciaires prises en Grande-Bretagne, plus ou moins récemment, voire il y a plusieurs siècles, ainsi que les décisions prises dans d'autres pays de common law, sont une référence pour juger les procès actuels.
« L’appareil d’État zambien et ses fondements constitutionnels sont un héritage direct de l’impérialisme britannique. La Constitution de la Zambie indépendante de 1964 apparaissait, dans ses principes et ses orientations, identique à la Constitution de la Rhodésie du Nord à la fin de la période coloniale. (...)
La forme particulière de la légalité de la Zambie indépendante est le produit d’un échafaudage de jurisprudences héritées des Anglais qui sont, pour une grande part, demeurées intactes jusqu’à aujourd’hui . » (Jeremy Gould, Les juristes, le politique et la fabrique de la légalité postcoloniale. Un cas d’étude zambien, Politique africaine, 2015/2, https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2015-2-page-71.htm
Le même article indique que certains pays étaient préparés depuis longtemps à succéder au colonisateur en matière juridique :
« Certains États africains indépendants disposaient d’une expertise juridique locale, prête à être mobilisée. Par exemple, à Accra* des avocats noirs exercaient depuis la moitié du XIX ème siècle »
* Capitale de l'actuel Ghana.
Quel jugement porter sur les milieux juridiques des Etats indépendants (au moins dans la sphère anglophone) ?
L'auteur de l'article précité, qui n'a étudié que la Zambie, décrit des avocats évoluant sans opposition frontale avec le pouvoir, depuis le contexte de l'immédiate période post-indépendance, marquée par l'autoritarisme socialiste et humaniste de Kenneth Kaunda (le "père de l'indépendance") jusqu'aux actuelles tendances économiques néo-libérales du pays, néanmoins toujours caractérisées par une forme d'autoritarisme présidentiel. Encore doit-on observer que l'autoritarisme présidentiel - constituant un des héritages du régime colonial, puisque le pouvoir fort du président a pris la suite du pouvoir fort du gouverneur - est sans doute jugé moins démocratique d'un point de vue marqué par la culture britannique, qu'il ne serait du point de vue d'un observateur français, habitué au présidentialisme en vigueur en France.
Dans leurs relations avec l'Etat, les avocats zambiens les plus connus ont su à la fois défendre les libertés lorsqu'elles étaient compromises et faire prospérer leur carrière, alternant les périodes d'exercice du métier d'avocat avec les mandats politiques et les postes gouvernementaux.
Mais on doit remarquer que la Zambie présente une vie politique exempte de violences, ce qui est loin d'être le cas pour de nombeux pays africains.
Ajoutons que la common law permet aux juristes de suivre des carrières internationales dans les pays qui appliquent ce droit : ainsi Sir Sidney Kentridge (aujourd'hui quasiment centenaire), avocat sud-africain, défenseur de Nelson Mandela lors du fameux procès de 1966, engagé dans la lutte contre l'apartheid, travailla aussi comme avocat influent en Grande-Bretagne jusqu'à sa retraite en 2013, fut magistrat de la cour d'appel du Botswana, de la cour d'appel de Jersey et Guernesey, puis membre de la Cour constitutionnelle d'Afrique du sud, anobli par la reine en 1999, docteur honoris causa ou fellow honoraire de plusieurs universités et associations d'avocats américaines, britanniques ou africaines.
Avocats zambiens assistant à une réunion professionnelle.
Zambia on line, 2017.
https://zambia.co.zm/news/headlines/2017/06/23/kasonde-urges-lawyers-to-fight-protect-rule-of-law/
UN COLONIALISME QUI DURE DANS LES ESPRITS – OU QUI EST UTILISÉ POUR PROMOUVOIR DES REVENDICATIONS ?
Il est évident qu’on peut avoir des opinions contrastées sur le colonialisme – et il n’est pas interdit de rechercher les traces actuelles des mentalités coloniales dans les sociétés occidentales, où elles peuvent causer de vrais préjudices.
Là où s’introduit le “politiquement correct” c’est dans l’idée que toute opinion qui ne serait pas une franche détestation de la période coloniale serait inacceptable, qu’il est également inacceptable de comparer la violence pré-coloniale ou des Etats décolonisés avec la violence coloniale. La notion anglaise de double standard (double règle morale) supposée caractéristique de la colonisation (la violence des indigènes était présentée comme intolérable, celle des colonisateurs comme une réponse appropriée) réapparait, mais s’inverse ou mieux encore les éléments qui ne cadrent pas avec le nouveau récit dominant sont occultés: les dominations pré-coloniales étaient souvent esclavagistes et ultra-violentes (par exemple le royaume des Zoulous du roi Chaka), aussi bien pour leurs sujets que pour les peuples voisins: on n’en parlera pas. Seuls les Blancs sont coupables.
Ces positions politiquement correctes sur le passé sont utilisées pour faire avancer les revendications des populations issues des pays anciennement colonisés qui vivent en Europe et créer chez les dirigeants et la majorité de la population l’obligation de mettre en place non seulement des excuses mais aussi des compensations et des processus de promotion des minorités.
Les campagnes d’opinion pour dénoncer le silence ou la complaisance des pays occidentaux envers leur passé colonial portent indubitablement des résultats.
Dans nombre de pays, les gouvernements expriment des regrets sinon des excuses formelles.
REGRETS ROYAUX ET AUTRES
En juin 2020, le roi des Belges Philippe adressa une lettre au président du Congo pour le 60 ème anniversaire de l’indépendance. Il écrivait : “ Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore présentes dans nos sociétés. Je continuerai à combattre toutes les formes de racisme. J’encourage la réflexion qui est entamée par notre parlement afin que notre mémoire soit définitivement pacifiée."
Pourtant il ne s’agit pas d’excuses. La Belgique a été invitée à se pencher sur son passé colonial par une commission de l’ONU et une commission parlementaire est en projet.
La Belgique est sommée de se repentir par les activistes qui au printemps 2020 ont organisé des manifestations réunissant jusqu’à 10 000 personnes et ont dégradé des statues du roi Léopold II ; au moins l’une d’elles a été enlevée (à Anvers).
Léopold II gouverna à titre personnel le Congo (sans y mettre le pied) avant que l’Etat belge prenne le relais en 1908 : certains historiens militants évaluent à 10 millions le nombre de morts causées par les méthodes brutales de Léopold II et de ses représentants sur place, parlant même de génocide (les indigènes étaient astreints au travail forcé dans les exploitations de caoutchouc, les récalcitrants tués ou mutilés pour l’exemple). Ces faits sont documentés et ont d’ailleurs donné lieu à l’époque à une enquête internationale, aboutissant à confier le gouvernement du Congo à l’Etat belge, seule l’ampleur du coût humain est sujet à discussion. Evidemment, par la suite, l’Etat belge est accusé de s’être conduit comme n’importe quel autre Etat colonial.
D’autres pays européens ont exprimé des regrets et même des excuses pour les violences commises pendant la colonisation, le premier étant semble-t-il l’Italie avec les excuses présentées (pour des raisons intéressées de marché commercial) pour la conquête de la Libye, qui furent exprimées en 2008 par Silvio Berlusconi au colonel Khadafi.
En 2015, la chancelière Angela Merkel qualifia de crime de guerre et génocide les massacres commis envers les Herero et les Nama en Namibie, entre 1904 et 1908. Mais la Namibie exige toujours des excuses officielles et des aides au développement en guise de dédommagement : des négociations sont en cours. Il est à noter qu'il existe toujours en Namibie une population d'origine allemande qui jouit d'un enviable niveau de vie.
En 2013, le gouvernement britannique accepta d’indemniser les survivants des Mau-Mau détenus dans les camps britanniques ; le ministre des affaires étrangères présenta ses sincères regrets pour les crimes de guerre, tortures et mauvais traitements.
Mais cela ne concernait que l’action au Kenya pendant l’insurrection des Mau-Mau.
En mars 2020, lors d’une visite en Indonésie , le roi des Pays-Bas Willem Alexander exprima pour la première fois ses regrets et présenta ses excuses pour la violence excessive de la part des Néerlandais au cours de la période de l’indépendance de l’Indonésie. Mais il n’évoqua pas l’ensemble de la période coloniale.
En France, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle en 2017, Emmanuel Macron déclara lors d’une visite en Algérie que la colonisation avait été un crime contre l’humanité, une vraie barbarie, parlant de présenter « nos excuses.
Mais il n’a pas repris ces paroles comme président de la république. Toutefois lors d’une visite en Côte d’Ivoire en 2019, s’adressant au président ivoirien, il a parlé de la colonisation comme d’uneune erreur profonde, une faute de la République.
Les dirigeants évitent de prononcer le mot excuses qui risquerait (peut-être) de les obliger à verser des indemnisations. De plus on peut penser que les déclarations de dirigeants, qu’il s’agisse de ministres, ou même de chefs de l’ exécutif comme la chancelière allemande ou de monarques constitutionnels, n’ont pas la portée d’un vote du Parlement.
(d’après l’article de Fiona Moghaddam, Colonisation : la Belgique regrette mais ne s'excuse pas, France culture, juillet 2020, https://www.franceculture.fr/societe/colonisation-la-belgique-regrette-mais-ne-sexcuse-pas).
Une statue de Leopold II recouverte de peinture rouge et son socle tagué de l'inscription "BLM II", en référence au mouvement Black Lives Matter, en août 2020 dans le parc de l'Africa Museum de Tervuren, Bruxelles (ex-musée royal de l'Afrique noire). C'était la 3ème fois dans l'année que le buste était vandalisé. D'autres statues de Léopold II en divers endroits ont aussi été vandalisées et l'une fut démontée. Photo FRANÇOIS WALSCHAERTS / AFP
BFM TV
La reine Elizabeth et le prince Philip (ayant oté leurs chaussures), en 1997 au Jallianwalla Bagh d'Amritsar, un terrain clos où plusieurs centaines de personnes qui s'étaient réunies en dépit du couvre-feu furent tuées et d'autres blessées par les troupes britanniques en 1919. Les enquêtes faites à l'époque ont montré que les soldats (Gurkhas et d'autres ethnies), obéissant aux ordres du général Dyer, ont ouvert le feu sans sommations. En 1997, la reine déposa une gerbe de fleurs et s'inclina devant le mémorial aux victimes, mais ne présenta pas d'excuses.
Daily Mail
La question des excuses de la Grande-Bretagne s’est encore posée récemment, non pour l’ensemble de la colonisation, mais pour le massacre d’Amritsar en avril 1919, à l’occasion du centenaire de celui-ci.
A Amritsar, dans un contexte d’émeutes graves, un général britannique avait fait tirer sur une foule désarmée qui s’était rassemblée malgré le couvre-feu*. D’abord félicité pour son initiative, le général Dyer avait été mis en cause dès octobre 1919 par une commission d’enquête gouvernementale où siégeaient des Indiens ; la commission publia en mars 1920 un rapport en 6 volumes de témoignages et d’investigations, concluant que Dyer était fautif, Il fut rappelé en Angleterre, privé de promotion et poussé vers la retraite, sans autre sanction.
* L'effectif dont disposait le général Dyer était réduit, en tout 90 hommes, notamment des Gurkhas (montagnards népalais bouddhistes), mais aussi des Sikhs et des Baloutchi, qui ouvrirent le feu sur une foule de 10 000 à 20 000 personnes environ, Hindouistes, Musulmans et Sikhs mélangés.
Un débat parlementaire eut lieu et considéra que le gouvernement avait sanctionné Dyer à juste titre, mais de façon suffisante. L’opinion publique était divisée en Grande-Bretagne, certains approuvant ouvertement Dyer. Le secrétaire d’Etat à la guerre Winston Churchill parla du massacre comme d’une chose monstrueuse, l’ancien Premier ministre Asquith comme de la pire tâche de toute notre histoire.
En 1921, lors de l’ouverture de la première Assemblée législative de l’Inde (élue par un nombre restreint d’Indiens), le duc de Connaught, oncle du roi George V, venu présider l’ouverture, parla du massacre d’Amritsar comme d’une ombre sur le beau visage de l’Inde, qui a provoqué colère et rancoeur et qui a séparé ceux qui étaient des amis et doivent le redevenir. Ainsi le massacre ne fut pas passé sous silence par les officiels britanniques – mais ceux-ci n’exprimèrent jamais de véritables excuses.
En 1997, la reine Elizabeth en visite en Inde, déposa une gerbe de fleurs au mémorial édifié sur les lieux du massacre, mais sans prononcer d’excuses – tandis que son mari le prince Philip obtenait un succès de scandale en exprimant l’idée que le nombre de morts avait été largement exagéré !
En 2013, le Premier ministre David Cameron se rendit sur les lieux du massacre et déposa une gerbe. Sur le registre des visiteurs, en face de son nom, il écrivit : deeply shameful (profondément honteux), mais ne parla pas d’excuses, expliquant ensuite qu’il ne pensait pas que se retourner sur l’histoire à la recherche de choses dont on pourrait s’excuser soit la bonne chose à faire : la bonne chose est de reconnaître ce qui s’est passé, de le rappeler, de montrer son respect et sa compréhension.
Peu avant le centenaire de 2019, deux Lords d’origine indienne, Lord Meghnad Desai et Lord Raj Loomba, créateurs d’un comité du centenaire, s’exprimèrent lors d’un débat à la Chambre des Lords, estimant que le centenaire était le bon moment pour présenter des excuses officielles (a formal apology). La baronne Goldie, représentant le gouvernement, laissa comprendre que celui-ci allait faire des excuses*
* Cf. le débat sur le site officiel du Hansard, https://hansard.parliament.uk/lords/2019-02-19/debates/6F489A36-E564-4AB5-ABE5-70F259DFBAA3/AmritsarMassacreCentenary)
Mais à la Chambre des Communes, le Premier ministre de l'époque, Mathilda May, déclara que le massacre était une cicatrice (scar) honteuse sur l’histoire de l’Inde britannique (elle ne parla même pas de l’histoire de la Grande-Bretagne) et que “nous regrettons profondément ce qui s’est passé et les souffrances occasionnées” – sans parler d’excuses.
L’opinion indienne fut vexée : le premier ministre du Punjab (où se trouve Amritsar) rappela que seules des excuses officielles pouvaient être prises en considération eu égard à la barbarie du massacre. “Même pour le centenaire du massacre, la Grande-Bretagne a refusé de faire ce pas important”, écrivit le journal The Hindustan Times.
Mais si on comprend que les anciens pays colonisés attendent des excuses pour les actes du passé, on peut être dubitatif lorsque le passé est mobilisé pour soutenir des revendications contemporaines plus ou moins étayées.
Même des pays qui n’ont jamais eu de colonies sont touchés par l’injonction de se repentir et de “décoloniser” leurs mentalités.
C’est ainsi que la Suisse est agitée par les débats post-coloniaux.
Un article du site de la RTS (avril 2020) est intitulé Suisse et colonialisme, les luttes antiracistes réaniment le débat, avec comme sous-titre : La fin de l'innocence suisse (article de Gabriela Cabré, https://www.rts.ch/info/suisse/11404937-suisse-et-colonialisme-les-luttes-antiracistes-reaniment-le-d ebat.html)
L’article rappelle que des Suisses ont participé à titre individuel au colonialisme.
Ainsi les intérêts financiers helvétiques seraient responsables du transfert en Amérique de 165 000 esclaves. Mais « Le travail des missionnaires suisses peut être aussi considéré comme une forme de colonialisme ».
A cela s’ajoute la présence dans l’environnement public de noms de rues ou de statues de personnages qui ont eu des théories aujourd’hui condamnables moralement.
Une pétition signée de plus de 2000 personnes demande le retrait de la statue de David de Pury, installée au centre-ville de Neuchâtel. Ce personnage du 18ème siècle a fait don de l'équivalent de 600 millions de francs suisses (?) pour des projets caritatifs et pour la construction de l'Hôtel de Ville, mais il avait amassé sa fortune du temps de l'esclavage. Son descendant, élu Vert au Conseil général de Neuchâtel, est dubitatif et souhaite des recherches plus approfondies...
A Genève, le boulevard Carl-Vogt est remis en question. Naturaliste et médecin, professeur à l’Université de Genève au 19ème siècle, Carl Vogt était un partisan du darwinisme (ce qui n’est pas encore scandaleux !) mais aussi de la supériorité raciale des Blancs, de même qu’il était convaincu que les femmes étaient inférieures aux hommes (l’article écrit curieusement qu’il était partisan « de la différenciation des races et des sexes » comme si différencier les sexes était devenu intolérable en soi...)
Une activiste, Christianne Getou Musangu, définie comme militante antiraciste et afroféministe, déclare : “Quand les noms des rues portent les noms de criminels, on ne se sent pas en sécurité dans l'espace public comme personne afro-descendantes et ça, c'est une violence » (sentiment sincère ou surjoué, on peut se poser la question).
Parmi les personnages suisses contestés, on trouve Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge ! Mais aussi l’homme qui s’intéressa à un projet de colonie à Sétif (Algérie).
En 2017, Cédric Wermuth, conseiller national [député] socialiste, a déposé une motion au Parlement pour restituer à leur pays d’origine les objets détenus par les musées suisses, ainsi que reconnaître la participation de la Suisse dans le projet colonial européen". Sa motion a été rejetée en 2019 par le Conseil fédéral [le gouvernement].
Mais les musées suisses ont entrepris des réflexions pour « décoloniser les musées »
Selon les universitaires proches des mouvements revendicatifs, “Il est plus facile de prétendre que «nous n’avons pas eu d’histoire coloniale» que d’affronter la dure tâche de décoloniser sa culture et sa société.» (Patricia Purtschert, professeure d’études de genre à l’Université de Berne). Ils souhaitent qu’une plus grande audience soient donnée aux études postcoloniales* « sous la forme par exemple d’un institut, ou d’une chaire professorale qui leur seraient entièrement dédiés » (Noémi Michel, maître assistante en théorie politique à l’Université de Genève)**
* Il sera question plus longuement de ces études, qui ne sont pas seulement des études historiques, dans notre prochaine partie.
** L’article cite aussi Nicolas Bancel, professeur invité à Lausanne qui est notamment l’un des auteurs de Sexe, race et colonies, ouvrage dont on parlé plus haut.
Tous les Suisses ne semblent pas prêts à accepter ces raisonnements militants.
Dans une chronique du journal Le Temps, Marie-Hélène Miauton, après avoir rappelé que les Noirs se sentent parfaitement en sécurité dans les rues suisses (en réponse sans doute à Christianne Getou Musangu), écrivait : “Ce n’est donc pas au bout du lac qu’il faut dire stop à l’esclavage, mais dans les pays où il sévit encore et sur lesquels on ferme pudiquement les yeux, car il ne s’agit pas du monde suprémaciste blanc mais de la Mauritanie, du Pakistan ou de l’Inde, ainsi que des pays du Golfe. (…) les perceptions et les comportements changent, cela s’appelle le progrès. S’il faut aujourd’hui éradiquer toute œuvre, toute carrière, tout discours en raison de son racisme, son machisme, son homophobie, il n’en resterait plus aucune. Sans oublier le capital artistique mondial qui disparaîtrait à tout jamais."
(article de Marie-Hélène Miauton, Le Temps, avril 2020 https://www.letemps.ch/opinions/entre-amalgames-revisionnisme-historique
RESTITUTIONS
Le poids du politiquement correct explique que les gouvernements réagissent par une attitude d’acceptation à des réclamations discutables.
Il en est ainsi de la question de la restitution des objets d’art ou d’ethnologie transférés en Europe (ou plus largement en Occident) lors de la période coloniale; le principe de la restitution a des arguments en sa faveur mais ne doit pas occulter certaines questions.
Ainsi on devrait sous peu restituer au Bénin des objets aujourd’hui conservées au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, qui ont été pris par les troupes françaises lors de la conquête d’Abomey en 1897. A priori nous sommes dans un cas d’appropriation coloniale injustifié. Pourtant les adversaires de la restitution ne manquent pas d’arguments.
On peut ainsi lire sur le site de la Tribune de l’art :
« On sait que désormais - les exemples sont légion - les faits n’ont plus aucune importance, que la réalité historique est un leurre et que seul compte ce que la bien-pensance et le politiquement correct estiment juste… » (« Restitutions » : un projet de loi basé sur des falsifications de l’histoire, article de Didier Rykner, juillet 2020, https://www.latribunedelart.com/restitutions-un-projet-de-loi-base-sur-la-falsification-de-l-histoire).
Il apparait que les objets se trouvaient dans le palais du roi Béhanzin, roi esclavagiste comme son père Glélé ; les souverains du Dahomey avaient durement traité leurs voisins notamment les Yoruba et les avait réduits en esclavage après avoir détruit leurs villages et exécuté leurs chefs. Un désaccord avec les colonisateurs français établis sur la côte concernant le protectorat d’un petit royaume dont Béhanzin revendiquait la suzeraineté, provoqua la guerre : les Français, victorieux, s'emparèrent d’Abomey, la capitale de Béhanzin. Ce dernier, avant de s'enfuir, mit (semble-t-il) le feu à son palais – incendie qui fut éteint par les troupes françaises, sauvant ainsi les objets transférés ensuite en France, tandis que les esclaves yorubas profitant de la défaite de Béhanzin, se soulevaient contre leurs maîtres du Dahomey.
« .. qui sont les méchants de l’Histoire ? Où sont les gentils ? Est-ce ce roi esclavagiste que l’on voudrait défendre ? (…) Ces régalia [objets royaux], symboles d’un pouvoir esclavagiste, qui dans un premier temps ont été sauvées des flammes par Dodds* et dans un second, emportées, ont-elles réellement été mal-acquises ? Qui en seraient les légitimes propriétaires ? » (La Tribune de l’art, article de Yves-Bernard Debie, https://www.latribunedelart.com/restitutions-vent-de-l-histoire-ou-air-du-temps
* Dodds, le général français – d’ailleurs d’origine métisse.
LA COMPLEXITÉ HISTORIQUE
Caricature de Kroll dans Le Soir, juin 2020. Le roi des Belges Philippe, masque anti-COVID à la main, se désole du délai (15 mois) pour former un gouvernement après les élections (celui-ci n'a finalement été formé qu'en septembre 2020). Dans le bureau royal, on voit un buste décapité de Léopold II. La caricature est parue en pleine période de manifestations contre le passé colonial de la Belgique, dans les suites du mouvement Black live matter. La personnalité contestée du roi Léopold II, accusé par certains militants d'avoir causé un génocide au Congo, a cristallisé l'hostilité des manifestants qui ont dégradé ses statues, assez nombreuses.
Le Soir.
Devant les mouvements de protestation antiracistes et décoloniaux qui lient ensemble la condamnation rétrospective du colonialisme et la dénonciation de la situation réputée infériorisée des populations issues des anciens pays colonisés qui vivent en Europe, comment réagissent les historiens non militants?
Pour ces historiens, l’histoire ne peut pas prétendre à la neutralité absolue -mais elle ne devrait pas devenir le lieu d’oppositions « pour » ou « contre ».
Néanmoins, leur présentation de l’Etat colonial belge est entièrement négative. Tout au plus il n’y a pas à « raisonner dans la perspective d’un classement au « palmarès du pire » des différents empires coloniaux », ou d’opposer la période brutale et cynique de Léopold II à l’époque qui aurait été plus civilisée de la gestion par l’Etat belge, à partir de 1908.
Au passage ils récusent la notion de génocide (« la volonté d’extermination d’une population dont les colonisateurs avaient besoin en tant que main-d’œuvre n’est pas « démontrée ») et refusent les surenchères dans la condamnation de la période coloniale.
« … il ne s’agit pas de distribuer les bons et les mauvais points ni de juger les acteurs du passé à l’aune des valeurs morales du présent » - mais de chercher à expliquer le passé, ce qui n’est pas excuser, puisque la situation coloniale était « intrinsèquement raciste et exploitative ».
Pour ces historiens, la lutte contre l’esclavage africain fut un prétexte de Léopold II pour s’emparer du Congo (mais, s'exprimant à propos de la colonisation belge ils ne parlent pas d’autres situations où la volonté de lutter contre l’esclavage africain a été certainement plus sincère qu’avec Léopold II).
Pour autant il ne s’agit pas d’assimiler tous les colonisés à des victimes : « Tous les travaux récents montrent qu’en dépit de son pouvoir de coercition, le pouvoir colonial ne fut pas omnipotent partout et tout le temps. Réduire les intermédiaires africains à des figures de coupables collaborateurs en les opposant à celles d’héroïques résistants est également simplificateur. »
Les historiens récusent aussi l’idée qu’on trouve parfois, que les colonisés n’étaient pas plus malheureux que les ouvriers européens à la même époque : la comparaison cesse d’être valable plus on avance dans le 20 ème siècle. Leurs arguments selon lesquels « la manière dont la « race » segmente la société coloniale demeure spécifique » et que l’analogie, qualifiée d’opportuniste, avec le monde ouvrier, « nous prive de penser les intersections des rapports sociaux de race et de classe, rapports qui s’articulent bien plus qu’ils ne s’opposent », sont conformes aux tendances historiennes actuelles sans être vraiment convaincants (puisqu’ils semblent finalement rejoindre, en langage savant, l’opinion courante que justement les historiens voulaient contester, à savoir que les ouvriers étaient aussi maltraités que les colonisés).
Les auteurs qui ne manquent pas d’utiliser l’écriture inclusive, affirment que l’échec des régimes post-coloniaux ne suffit pas à réhabiliter la période coloniale : “La période post-coloniale est exploitée comme un contre-exemple censé mettre en lumière les « bienfaits » de la colonisation : soins de santé, écoles, réseaux de transports » constituant « un paternalisme bienveillant dont les colonisé.e.s auraient été avant tout bénéficiaires » « Cependant, l’étude des archives met en lumière les continuités entre une colonisation qui se voulait « modèle » et une indépendance jugée « défaillante ». « … colonisation et indépendance partagent de nombreux caractères communs, le second [sic] étant bien plus une continuité du premier [sic] que l’on ne peut le penser. »*
* Notons au passage que pour beaucoup d’auteurs la colonisation fut aussi dans la continuité de ce qui l’a précédée… (on y reviendra).
Ils rejettent l’idée que les anciens colonisés (vivant dans leur pays d’origine) regretteraient la période coloniale. “Cet argument repose souvent sur des citations éparses, tirées de leur contexte, utilisées sans distance critique » ; si éloges de la période coloniale il y a, c’est essentiellement dans le but de critiquer un présent décevant, « d’autant que peu de Congolais.es ont encore une expérience directe » de la colonisation.
Les historiens évacuent trop vite, nous semble-t-il, un constat intéressant : l’avis actuel sur la colonisation pourrait être (plus ou moins) différent selon qu’il s’agit de personnes vivant dans le pays ex-colonisé ou de personnes vivant en Europe, originaires de ce pays, les uns n’ayant pas plus que les autres l’expérience directe de la colonisation.
Les historiens estiment que la colonisation « doit être racontée dans toute son épaisseur et sa complexité. Face aux instrumentalisations du passé, aux injonctions à faire simple, aux appels à une histoire édifiante, aux interprétations d’une « demande sociale » où l’expertise historique ne serait utile que pour désigner les « responsables », réaffirmons l’importance de l’histoire comme discipline critique et d’une complexité parfois dérangeante. »
Mais ils se défendent, en appelant à « la nuance et à la complexité (au « contexte ») », de servir la cause de ceux qui cherchent « à diluer les responsabilités des autorités coloniales ».
(Carte blanche: Dix idées reçues sur la colonisation belge, Le Soir, 2019, https://plus.lesoir.be/211032/article/2019-03-08/carte-blanche-dix-idees-recues-sur-la-colonisation-belge)
On retrouve une idée semblable sur la complexité de l’histoire dans l’article cité plus haut de R. Tombs (qui parlait surtout des différences internes à l’Empire britannique) : « It has been aptly called ‘a global mosaic of almost ungraspable complexity and staggering contrasts’, so any generalisation is hazardous » (L’empire a été appelé avec pertinence une « mosaïque globale d’une complexité presque insaisissable et de contrastes stupéfiants », de sorte que toute généralisation est hasardeuse)*.
* Pour prendre un exemple parmi cent : le “colonialisme” britannique tel qu’il s’est manifesté envers les pays du Golfe persique était à peu près réduit à la présence d’un agent politique auprès des divers cheikhs. Il a été parfaitement transparent pour la population, à peine consciente que leur pays était sous protectorat. Il s’agissait plus d’une alliance d’intérêts entre la Grande-Bretagne et les dirigeants locaux que d’une domination, même douce.
Bien que les auteurs belges soient convaincus que le colonialisme a été globalement malfaisant, leur rappel de la complexité de l’histoire exclut toute réponse simpliste à l’appréciation portée sur l’époque coloniale, diverse et multiforme.








