QUI SE SOUVIENT D'ERLE STANLEY GARDNER ? PERRY MASON ET SON CRÉATEUR
QUI SE SOUVIENT D'ERLE STANLEY GARDNER ?
PERRY MASON ET SON CRÉATEUR
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Jorge Luis Borges, dans un passage d’un de ses écrits, dit que la littérature américaine se caractérise par sa readibleness, sa lisibiité. Il oppose probablement une littérature dans laquelle l’écriture n’est pas un obstacle à la compréhension immédiate du lecteur, aux recherches formelles ou stylistiques de la littérature d’autres pays ou continents, pour qui l’écriture est une fin en soi qui qui oblige le lecteur à un effort.
Evidemment ce caractère lisible n’est jamais autant perceptible que dans la littérature d’évasion (roman policier, d’aventures plus ou moins fantastiques ou de science-fiction) qui s’adresse justement en priorité à des lecteurs moyens, plus intéressés par l’histoire racontée que par le style.
On peut observer que lorsqu’un genre jusque-là méprisé comme mineur et destiné à un lectorat peu exigeant, s’affirme comme genre littéraire reconnu, l’écriture devient plus complexe et s’écarte de la simplicité qui permet au lecteur d’entrer immédiatement dans l’histoire racontée. Désormais celui-ci doit faire un effort, plus ou moins grand certes. Il suffit de comparer l’écriture de romans de science-fiction des années 30, comme Les Rois des Etoiles de Edmond Hamilton (qui relève du sous-genre du space opera) et le roman Dune de Franck Herbert (1965), dont le cadre narratif n’est finalement pas très différent de celui de Hamilton, pour constater que le niveau d’écriture s’est modifié et n’est plus celui d’un livre de simple distraction.
Le constat de la simplicité d’écriture s’applique assez bien aux innombrables livres de Erle Stanley Gardner qui appartiennent au genre policier. Je me souviens d’avoir lu simultanément, il y a déjà longtemps, un livre de Erle Stanley Gardner, La Nymphe négligente (The Case of the negligent nymph - un de ces titres avec allitération typiques de Gardner - 1950) et le roman de Pierre Louÿs, Aphrodite (1896). Le livre de Gardner était parfaitement lisible et distrayant – et évidemment n’avait pas d’autre mérite que de permettre de passer agréablement le temps – celui de Louÿs était agaçant en raison de son écriture artiste, de personnages et d’une intrigue qui peinaient à éveiller l’intérêt : de mon point de vue, il échouait dans ce qui était son objectif, offrir une description d’un moment fascinant de l’histoire de la civilisation, la vie à Alexandrie dans l’Antiquité.
GARDNER, AVOCAT PUIS AUTEUR DE ROMANS POLICIERS
Je ne sais pas s’il existe beaucoup de gens qui ont lu tous les romans de Erle Stanley Gardner. D’un avis assez général chez les amateurs de romans policiers, les romans de Gardner se ressemblent tous et sont bâtis sur un modèle immuable ou presque. De plus, ce romancier a certainement eu moins de succès en France que dans son pays d’origine.
Nous évoquerons cet auteur à partir d’un roman que nous avons lu récemment, paru en France en 1949 dans la célèbre collection Un Mystère, sous le titre La Femme au masque. L’édition originale a paru aux USA en 1940 sous le titre The Case of the Baited Hook - c’était déjà à ce moment le 16 ème roman ayant pour héros Perry Mason.
Erle S. Gardner (1889-1970) est né dans le Massachusetts, mais il voyage fréquemment car son père est ingénieur en travaux miniers. Il étudie le droit (en autodidacte semble-t-il car il fut renvoyé de l’université et fréquenta très brièvement une Law School) et entre dans un cabinet d’avocat à Oxnard (Californie) comme dactylo, puis est admis au barreau après l'examen réglementaire (bar exam)*, continuant de travailler au même cabinet.
* Alors qu’il n’avait aucun diplôme universitaire. C’était encore possible à l’époque, avec seulement une expérience acquise « sur le tas » dans un cabinet ou en étudiant des ouvrages de référence, ou mieux les deux. Ce n'est que dans les années 1930 que tous les Etats imposeront aux candidats au barreau d'avoir suivi une scolarité dans une Law School et un examen du barreau plus difficile, évolution déjà amorcée depuis la fin du 19 ème siècle.
Il ouvre son propre cabinet en 1917. Il semble avoir eu comme clients des gens des minorités raciales (il rappela lui-même qu’il avait défendu les « sans argent et sans relations »), ce qui ne lui apportait pas la fortune. A son père, il écrit avec humour : j’ai des clients dans toutes les classes, sauf les classes moyennes et supérieures. Puis il interrompt sa carrière d’avocat pour devenir agent immobilier, et enfin devient associé d’une firme d’avocats à Ventura (Californie) en 1921.
Sans doute pour faire bouillir la marmite, il commença à partir de 1921 à donner un grand nombre de récits (des nouvelles policières ou de western) à divers magazines à bon marché imprimés sur papier de mauvaise qualité d’où leur nom de pulps, qui paraissaient sous des couvertures affriolante avec des jeunes femmes plus ou moins dénudées (parfois dans des scènes frôlant le sadisme) et généralement sans lien avec le contenu du magazine bien plus sage.
En 1933, il écrit son premier roman mettant en scène un avocat Perry Mason (The Case of the Velvet Claws*). Son éditeur lui suggère de faire de Mason le personnage d’une série de romans. Pas moins de 82 romans avec Perry Mason seront publiés entre 1933 et 1973 (les deux derniers posthumes, après la mort de Gardner en 1970).
* Mot à mot l'affaire des griffes de velours. Traduit en français sous le titre Perry Mason et les griffes de velours, dès 1935 chez Gallimard, puis dans une autre traduction sous le titre Perry Mason sur la corde raide (Série blême, 1951), puis sous le titre L'Avocat accusé, collection Un Mystère, 1965 (Wikipédia, art. Perry Mason https://fr.wikipedia.org/wiki/Perry_Mason_(personnage_de_fiction)).
Les premiers livres de Gardner furent rapidement adaptés au cinéma, preuve de leur succès.
Erle Stanley Gardner (à gauche) pendant le tournage du film The Case of the Lucky Legs (1935) avec Peggy Shannon (jouant Thelma Bell) et Warren William (Perry Mason).
Pinterest, Jim Davison, https://www.pinterest.fr/pin/354588170636184444/
Il crée aussi d’autres personnages qui sont les héros de séries de livres : Doug Selby, un District Attorney (procureur) qui se trouve dans la position inversée de Perry Mason (le procureur a le beau rôle et l’avocat, son habituel antagoniste, est décrit comme sans scrupules), et le duo de détectives Bertha Cool et Donald Lam, la première est une dame de 140 kgs, le second un avocat radié du barreau, aussi habile qu'il est gringalet *. Pour cette dernière série, Gardner utilise le pseudonyme de A. A. Fair. Quelques livres sont consacrées à d’autres héros récurrents.
* Le premier roman de cette série est The bigger they come, 1939 (trad. littérale « Plus ils sont gros » – traduit en français sous le titre Meurtre légal); il est probable que ce couple de détectives dissemblables a été inspiré par le duo d’enquêteurs crée par Rex Stout quelques années auparavant, Nero Wolfe, obèse , cérébral et raffiné, qui ne se déplace presque jamais et consacre son temps libre à la culture des orchidées et son assistant, le débrouillard et agile Archie Godwin.
Gardner a utilisé un grand nombre de pseudonymes dans sa carrière (surtout à ses débuts – peut-être pour ne pas compromettre sa réputation de sérieux comme avocat) et a aussi publié des romans où n’apparaissent pas ses personnages habituels, ainsi que des oeuvres historiques ou des récits de voyages sur la Basse Californie et le Mexique, territoires qu’il appréciait beaucoup. Au total sa production dépasse 140 livres (sans compter les nouvelles dont beaucoup sont inédites en volumes).
A partir du succès des premiers Perry Mason, il peut abandonner sa carrière d’avocat et se consacrer à sa carrière d’écrivain – que certains - Gardner le premier - ont comparé à une production industrielle (fiction factory, usine à fiction). Gardner a déclaré que le travai de fiction l'avait libéré du travail de bureau d'avocat, qui l'intéressait modérément; au moins pouvait-il travailler là où il en avait envie et à ses heures.
Adepte d’une conception généreuse de la profession d’avocat, Gardner s’est aussi investi dans une organisation nommée The Court of Last Resort (la cour ou la juridiction de dernier ressort) qui avait pour bur de passer en revue les cas de mauvaise administration de la justice où des personnes avaient été condamnées par suite de divers dysfonctionnements judiciaires, du fait de manoeuvres policières ou du procureur ou d’incapacité manifeste de leur défenseur à faire apparaître ce qui allait dans le sens de leur innocence. Dans certains cas, les décisions de justice fautives purent ainsi être redressées. Il en résulta un livre de Gardner en 1952 sous le titre The Court of Last Resort. Ce livre obtint un prix Edgar délivré par la Mystery Writers association of America, .dans la catégorie “crimes réels” (le seul prix Edgar jamais reçu par Gardner pour un livre !).
Gardner reçut aussi en 1962 la distinction de Great Master (grand maître) de la Mystery Writers association of America*.
* Parmi les autres Grands Maîtres de la même époque : en 1955 Agatha Christie, en 1959 Rex Stout, en 1961 Ellery Queen, en 1963 John Dickson Carr etc.
LE ROMAN POLICIER AU DÉBUT DES ANNÉES 30
Dans le genre policier qui prend une grande ampleur dans l’entre deux-guerres, notamment dans les pays anglo-saxons (où on utilise le terme générique Mystery fiction), on assista d’ abord au triomphe du sous-genre (pendant longtemps dominant, sinon exclusif) du roman d’énigme, ou roman de détection.
Dans les pays anglo-saxons ce sous-genre du roman policier est aussi appelé Whodunit (contraction de « Who [has] done it? » litt. « qui l’a fait ? »)
Selon Wikipédia (art Whodunit) : « Le roman de détection est une forme complexe du roman policier dans laquelle la structure de l’énigme et sa résolution sont les facteurs prédominants. Au cours du récit, des indices sont fournis au lecteur, qui est invité à déduire l’identité du criminel avant que la solution soit révélée dans les dernières pages. L’enquête est fréquemment menée par un détective amateur plus ou moins excentrique, par un détective semi-professionnel, voire par un inspecteur de la police officielle. »
Agatha Christie, S. S Van Dine, Dorothy Sayers, Ellery Queen et bien d’autres, dans la lignée du Sherlock Holmes de Conan Doyle, illustraient le roman d’énigme en présentant des détectives originaux (parfois des esthètes aidant gracieusement la police par goût du défi intellectuel, ou bien exerçant à titre privé – presque libéral - mais offrant tous les dehors de la respectabilité, comme Hercule Poirot), affrontés à des énigmes tarabiscotées mais néanmoins parfaitement explicables rationnellement, et dans un cadre le plus souvent mondain . Certains auteurs comme l’américain (fixé en Grande-Bretagne) John Dickson Carr (qui signait aussi Carter Dickson) ajoutaient à ces ingrédients une atmosphère fantastique.
Mais durant l’entre-deux guerres apparut également aux USA le roman dit Hard boiled (dur à cuire) dont l'un des premiers représentant reconnus sont Dashiell Hammett, William R. Burnett ou John Carroll Daly (ce dernier, un des fondateurs du genre, est quasiment inconnu en France). Ils seront suivis par Raymond Chandler, Peter Cheyney, James Hadley Chase (ces deux derniers britanniques), Mickey Spillane et bien d’autres.
Ces romanciers hard boiled ont « pour ambition de rendre compte de la réalité sociétale du pays [surtout les USA] : gangstérisme, corruption politique et policière, toute-puissance de l'argent, utilisation ostensible de la violence » (Wikipédia, art. Hard Boiled). Ils se situent aux antipodes du roman d’énigme qui se déroule généralement dans les milieux privilégiés et met en scène des personnages conventionnels et un enquêteur souvent fantaisiste. Les romans hard boiled s'éloignèrent du cadre du roman d'énigme (même si on y trouve aussi, au début, un enquêteur cherchant à résoudre une énigme criminelle, ou ce qui s'en rapproche) et de plus en plus les récits mettront en scène les milieux de la pègre ou bien des gens ordinaires basculant dans le crime.
D'un autre point de vue, le roman hard boiled – même lorsqu'il est centré autour d’un ou plusieurs crimes et du personnage de l'enquêteur - ce dernier sans excentricité ou position sociale bien établie, mais un type ordinaire et souvent solitaire, dont la psychologie deviendra selon les romanciers de plus en plus pessimiste - met plus l’accent sur l’action et sur les incidents de l’enquête que sur la mécanique intellectuelle de résolution du problème. Le sous-genre hard boiled donnera lieu à ce qu’on appellera le roman noir en France, qui se déroule dans un univers âpre et réaliste (du moins se voulant tel), souvent peuplé de marginaux ou de paumés, marqué par un regard pessimiste sur la société.
Les livres d' Erle Stanley Gardner appartiennent, sans beaucoup de discussion possible, au sous-genre du roman d’énigme, ou roman de détection - alors que paradoxalement, sa première production en tant qu'auteur de nouvelles pour des revues comme Black Mask, l'apparentent au genre hard boiled débutant.
Lorsque Gardner commence à publier ses romans en 1933, le roman d’énigme a évolué sous l’influence des premiers romanciers hard boiled. Le détective (privé ou amateur, ou plus rarement membre de la police) peut difficilement être encore un esthète ou un gentleman évoluant dans les milieux distingués. Le style narratif des romans plus anciens comportant des héros de ce genre se modifie pour devenir plus réaliste (évolution perceptible par exemple chez Ellery Queen*, au moins dans le langage sinon dans la nature des crimes qui fournissent le sujet de l’énigme, qui sont toujours spectaculaires et bizarres).
* Les romans de cet auteur (le pseudonyme de deux auteurs, des cousins) ont la particularité que le détective s’appelle aussi Ellery Queen. Dans l’évolution de la production d’Ellery Queen, le cadre de l’action gagne en réalisme (romans du cycle de Wrightsville, petite ville typique américaine) – mais Ellery Queen (l’auteur) finit par céder de plus en plus au goût du symbolisme à tonalité religieuse comme par exemple, dans La Décade prodigieuse.
Même Rex Stout, qui créé ses personnages à peu près en même temps (à un an près) que le Perry Mason de Gardner, s’il conserve le personnage du détective excentrique (ici Nero Wolfe, amateur de bonne cuisine et collectionneur d’orchidées), compense cette concession au detective novel traditionnel, par le personnage gouailleur d’Archie Goodwin et un ancrage dans une société décrite avec réalisme même si l’action continue à se dérouler dans des milieux aisés – ce qui se comprend compte-tenu de l’importance des honoraires de Wolfe !*
* Le premier roman de Stout dans lequel apparait Nero Wolfe est Fer-de-lance en 1934.
Une scène de rue en Californie (Los Angeles ?), années 40. Les films de l'époque montrent l'importance déjà considérable de l'automobile dans la vie californienne, probablement en raison de la confguration des villes qui comportaient des zones résidentielles très étendues et éloignées du centre et du caractère de symbole de réussite et de confort de la voiture. Les romans de Gardner qui alternent comme décor le centre-ville (où Mason a son cabinet) et les résidences péri-urbaines, sont aussi des témoignages du mode de vie qui s'instaure à ce moment.
Capture d'écran You Tube, film de la chaîne NASS, 1940s - Views of California in color [60fps, Remastered] w/sound design added.
https://www.youtube.com/watch?v=eMFRJqddlqc
L'AVOCAT AUX USA : UN HÉROS DE FICTION PAS SI COURANT
Le choix d’un avocat comme héros de roman policier américain peut sembler aller de soi si on des pense au rôle prééminent des hommes de loi dans l’imaginaire américain – mais il était peut-être moins banal dans les années 30 que ce qu’on pourrait penser aujourd’hui .
En fait, on ne relève pas beaucoup d’avocats comme personnages centraux de romans policiers dans la première moitié du 20 ème siècle. Si par la suite des séries télévisées et des films ont popularisé jusqu’à maintenant le personnage de l’avocat – ou mieux de l’équipe d’avocats – qui résout des affaires criminelles en prouvant par la même occasion l’innocence de leurs clients ou bien, dans des versions plus modernes, s’en prend aux puissants qui bafouent la loi et l'intérêt général et met en évidence les injustices sociales qui expliquent la criminalité, on peut y voir - au moins en partie - une conséquence du succès des récits de Gardner – et de leurs adaptations à la télévision (voir plus loin).
On peut dire que celui-ci a inauguré même ce qui est considéré comme un sous-genre du roman (ou du film policier, d’abord intitulé Courtoom novel, (romans de salles d’audience) puis en étendant l’expression aux films de cinéma et aux séries télévisées, le legal thriller (thriller judiciaire) ou legal drama (avec moins d'insistance sur le suspense) centré sur le déroulement de la procédure judiciaire avec les péripéties lors des audiences, incluant l’inévitable duel entre l’avocat de la défense et le procureur.
On peut noter parmi les prédécesseurs du legal thriller le roman célèbre de Frances Noyes Hart, Le Procès Bellamy (mais l’avocat n’est pas le personnage central mais seulement un des acteurs du procès qui est vu à travers le regard d’une journaliste débutante), et le roman de Robert Traven (1949), Autopsie d’un meurtre (écrit par un magistrat) et dans lequel un avocat qui est le narrateur, fait innocenter son client en déployant toutes les ressources de sa profession et ses connaissances juridiques sur les cas d’abolition du discernement – aboutissant ainsi sans l’avoir voulu, à une erreur judiciaire. L’écrivaine Craig Rice (disparue prématurément en 1959) fit de l’avocat Malone le protagoniste principal d’une série de romans à la tonalité humoristique se déroulant à Chicago. Malone, avocat bohême et alcoolique, est un peu l’anti-Mason de ce point de vue.
Enfin le livre To kill a mockbird (Ne tirez pas sur l’oiseau-moqueur) de Harper Lee (1960), extrêmement connu aux USA, n’appartient pas vraiment au genre policier puisqu’il s’agit essentiellement d’une dénonciation de la discrimination raciale. L’un des personnages principaux est un avocat qui a défendu avec énergie un noir accusé de viol dans une ville du Sud. Même s’il n’a pas pu faire innocenter son client, condamné d’avance par un jury raciste, il a mis en évidence que la victime du viol a été battue par son propre père. Ce dernier veut se venger et s’en prend aux enfants de l’avocat. Après cette attaque, il est retrouvé mort poignardé et diverses hypothèses sont émises. La résolution de l’énigme (qui est le coupable ?) n’est pas ici primordiale par rapport à la description d’une société dominée par le racisme.
L'AVOCAT AUX USA : DU DISCRÉDIT À LA RENOMMÉE
La judiciarisation croissante de la société américaine a accordé à la figure de l’avocat une visibilité particulière, mais celle-ci a toujours existé au point qu’on compte 25 avocats parmi les 46 présidents des Etats-Unis (Pascal MBONGO, La Maison-Blanche des juristes, https://www.nonfiction.fr/article-8279-chroniques-americaines-5-la-maison-blanche-des-juristes.htm
A vrai dire tous n’étaient pas des avocats plaidants. En effet, la pratique américaine distingue (il s’agit probablement d’une évolution assez récente) le lawyer ou conseil juridique et l’attorney at law ou simplement attorney qui a passé l’examen spécial pour être inscrit au barreau et pouvoir plaider. Les deux catégories ont certainement le même cursus universitaire (études universitaires générales durant 4 ans puis Law School durant 3 ans) – beaucoup d’avocats même inscrits au barreau exercent en fait comme lawyers soit dans dans des firmes spécialisées soit comme salariés dans des entreprises.
On peut noter que le 1er avocat à devenir président des USA fut John Adams (2ème président de 1797 à 1801), l’un des « Pères fondateurs » des Etats-Unis, qui avait été l’un des principaux avocats dans un procès célèbre et politique juste avant l’éclatement de la guerre d’indépendance : bien que partisan des droits des colons contre le Royaume-Uni, John Adams se chargea courageusement de la défense de militaires britanniques accusé d’avoir tiré sur la foule lors du massacre de Boston (1770), obtenant l’acquittement de la plupart et la condamnation pour simple homicide involontaire pour deux d’entre eux. C’est à l’occasion de ce procès qu’il prononça la phrase célèbre : Les faits sont têtus et on ne peut pas les modifier au gré de nos préjugés et de nos préférences (politiques).
On a écrit que le modèle de Gardner pour Perry Mason avait été l’avocat pénaliste Earle Rogers qui plaida comme avocat de la défense dans 77 procès et n’en perdit que 3.
Un article consacré à la médiatisation de la profession d’avocat aux USA dans le cours du 20 ème siècle (Florent Bonaventure, La naissance de l'avocat médiatique aux États-Unis, Vingtième siècle - Revue d'histoire, 2012, https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2012-3-page-45.htm) cite essentiellement comme modèle de cette médiatisation Clarence Darrow, qui fut un avocat pénaliste mais aussi un civiliste er le défenseur de diverses causes progressistes (on a retenu son rôle dans « le procès du singe » où Darrow a défendu en 1925 un instituteur qui avait enseigné la théorie darwinienne de l’évolution, qui était interdite dans l’Etat conservateur du Tennessee)*
* De façon intéressante, l’instituteur avait agi en accord avec une association progressiste en sachant que le fait d’enseigner la théorie de l’évolution lui vaudrait d’être sanctionné, de façon à pouvoir provoquer un procès, ce qui avait permis à Darrow d’intervenir en transformant le procès en tribune médiatique – même si en fait la cour confirma la sanction.
L’auteur signale que Darrow et quelques autres ont changé l’image de l’avocat aux Etats-Unis, jusque là considéré comme un opportuniste et l’allié des puissants, pour en faire l’incarnation de « l’un des mythes fondateurs des États-Unis, celui du justicier qui, seul contre tous, défend le faible, rétablit un ordre social perturbé et lutte contre les empiétements étatiques », idée qui est encore à la base des nombreuses séries télévisées qui mettent en scène des avocats.
Il est curieux que cette étude ne mentionne pas Perry Mason comme l’une des premières incarnations (dans le roman) du visage positif de l’avocat, puis une de ses plus connues incarnations à la télévision. Peut-être faut-il en déduire que Perry Mason et les livres de Gardner (et même la série télévisée « classique » avec Raymond Burr) sont mal connus en France et que leur évocation n’est pas spontanée (outre que Perry Mason se cantonne strictement à des affaires criminelles qui prennent l’aspect d’énigmes à résoudre et n’intervient pas dans des affaires posant des questions de société).
LE MONDE DE PERRY MASON
Le premier signe que Gardner entend placer ses romans d’énigme dans un cadre réaliste est donc la profession de son héros, qui est un avocat - et même un avocat assez achalandé. Evidemment Gardner utilise ses connaissances professionnelles pour donner du poids à l’aspect juridique des interventions de Mason.
Jeune encore, bien de sa personne, célibataire. Perry Mason exerce en Californie (à Los Angeles selon toute vraisemblance). Le fait qu’il soit un avocat reconnu exerce une sélection sur ses clients et par conséquent, on aura rarement l’occasion avec lui de descendre dans les bas-fonds de la société ou même de pénétrer dans la vie des classes populaires.
Gardner a doté Perry Mason d’un environnement humain qui compense le fait qu’il soit célibataire. Il y a d’abord sa séduisante secrétaire Della Street et son ami le patron d’une agence de détectives privés Paul Drake. Mason a souvent recours à Paul Drake pour mener des enquêtes parallèles à celles de la police officielle. On peut y ajouter la réceptionniste Gertie, grande et sculpturale. De l’autre côté, si on peut dire, on trouve des policiers, le sergent Holcombe et le lieutenant Tragg, rigides mais scrupuleusement honnêtes, et le District Attorney (procureur du district) Hamilton Burger. Ces représentants de l’ordre sont en permanence convaincus de la culpabilité du client de Mason et rêvent aussi de coincer Mason pour irrégularité. Mais toujours déçus, ils sont beaux joueurs (surtout Tragg).
Les intrigues suivent un canevas qui varie assez peu : un personnage (c’est souvent une délicieuse jeune femme) vient trouver Mason dans son cabinet pour lui demander de le défendre car il ou elle risque d’être inculpé(e) pour assassinat (que bien sûr il ou elle n’a pas commis). Mason accepte d’assure sa défense à condition d’être convaincu de l’innocence du client. Le client est bientôt inculpé d’assassinat . Comme tous les éléments de preuve l’accablent, Mason est amené à faire sa propre enquête parallèle avec l’aide de Della Street et de Paul Drake, pour démontrer que les indices ont été mal interprétés et que la police a négligé certaines pistes. Lors de ces enquêtes, Mason doit parfois outrepasser les règles déontologiques de sa profession, voire même à accomplir des actes réellement illégaux (entrer par effraction dans des locaux par exemple) – tout cela pour la bonne cause, évidemment.
Evidemment Gardner apporte quelques variantes à ce canevas. Le client qui se présente à lui – ou que Mason rencontre par hasard et qui lui confie ses ennuis – peut très bien ne pas être encore accusé de meurtre, mais seulement souhaite soumettre à Mason une situation où l’assistance d’un avocat est requise (divorce, héritage). Mais ensuite un meurtre a lieu et le client se trouve impliqué. Ou encore Mason se charge des intérêts – a priori anodins - de deux clients indépendants et leur affaire se rejoint de façon imprévue, quand un pu plusieurs meurtres sont commis, etc.
Sans être vraiment assimilables à des comédies policières, les livres de Gardner se caractérisent par un ton enjoué et des péripéties plaisantes. Perry Mason, aidé par ses collaborateurs et amis (Della Street, Paul Drake) ne se présente pas comme un détective cérébral qui résout l’énigme à force de réflexion : il procède plutôt par des essais successifs avec chaque suspect qu’il rencontre, afin de provoquer une action du suspect qui permettra de confirmer ou d’infirmer les soupçons. Les romans de Gardner sont donc remplis de filatures ou de « pièges » organisés par Mason pour apprécier comment réagit le suspect. Ainsi Mason peut éliminer diverses pistes jusqu’au moment où les indices recueillis lui donnent la conviction qu’il tient la solution.
La démonstration est alors généralement présentée devant la cour lors de l’audience, où elle fait l’effet d’un coup de théâtre aussi bien pour les assistants à l’audience que pour le lecteur, car celui-ci, s’il a assisté aux investigations de Mason, ignore jusqu’à ce moment ce qu’il en a conclu sinon, de façon générale, que l’accusé n’est pas le véritable coupable. Mason réduit à néant l’argumentation de la police et du procureur sur la culpabilité de son client et désigne le véritable criminel aux autorités qui n’ont plus qu’à l’appréhender (ou à se lancer à sa poursuite s’il a déjà mis les voiles).
Une fois de plus, le client ou la cliente de Mason pourra se féliciter d’avoir bien choisi son avocat et ce dernier pourra encaisser ses honoraires avec le sentiment du devoir accompli, ou même dispenser généreusement de paiement le client ou la cliente qui ont peu de moyens.
Une scène de rue en Californie (Hollywood, Los Angeles), 1952. Circulation automobile et larges avenues bordées de palmiers qui constituent le décor habituel des livres de Gardner.
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LA CARRIÈRE DES LIVRES DE GARDNER EN FRANCE
Gardner, qui était homme d’habitude (ou de système ?) semble-t-il, décida de donner aux livres ayant pour héros Perry Mason un titre comportant toujours les mots The Case of (le cas de ou l’affaire de) – depuis la première publiée (The Case pf the Vevet claws 1933 - jusqu’à sa dernière parution posthume The Case of Postponed Murder (non traduit) en 1973. Sans que ce soit systématique, Gardner rechercha pour ses titres (composés généralement d’un nom et d’un adjectif après The Case of...) des mots commençant par la même lettre. The Case of the Crooked Candle, The Case of the Borrowed Brunette, The Case of the Lazy Lover, The Case of the Vagabond Virgin, The Case of the Cautions Coquette, The Case of the Negligent Nymph, etc.
Ses livres commencèrent à être traduits en France dès 1935 mais furent vraiment connus après la seconde guerre mondiale, quand ils parurent dans la collection Un Mystère (Presses de la Cité), officiellement lancée en 1949 (après quelques volumes avant-coureurs chez le même éditeur). C’est justement un livre de Stanley Gardner qui porte le numéro un de la collection Un Mystère : Visages de rechange (dans l’édition originale The Case of the Substitute Face, 1938).
L’éditeur français laissa tomber la formulation The case of... qui sentait trop le detective novel à l’ancienne mais par contre reprit assez vite l’idée du titre formé d’un nom et d’un adjectif commençant souvent par la même lettre, en leur donnant de plus un ton plus familier que les titres de Gardner, conformément au nouveau style des romans policiers qui se démarquaient du ton compassé des detective novel : La Vierge vagabonde, La Prudente Pin-Up, Le cadavre cavaleur, La Nudiste navrée, etc, abandonnant parfois ce schéma de titre pour des titres avec un verbe plus ou moins argotique comme La rousse se remue (dans la version originale The Case of the Restless Redhead, l’affaire de la rousse agitée - ou remuante).
Les livres de la collection Un Mystère sont la source essentielle de la relative célébrité de Perry Mason (et de Gardner) en France. Or cette collection (qui a connu trois présentations avec trois numérotations des livres parus, la dernière sous le simple titre Mystère) disparut au début des années 70 (et de nombreux livres n’avaient pas été réédités par la collection depuis leur parution). Quelques livres de Gardner ont paru dans d’autres collections (très peu) au moment où l’essentiel de sa production paraissait dans Un Mystère. Puis certains livres firent l’objet de rééditions dans les collections de classiques du roman policier par exemple dans la collection du Masque ou chez J’ai Lu dans les années 1980-2000*. Signalons que les livres de Gardner consacrés au duo de détectives Donald Lam et Bertha Cool et signés A. A. Fair parurent chez Ditis-Détective club à la fin des années 40 et dans les années 50, puis dans Un Mystère, et enfin furent réédités à l’occasion au Masque ou dans J’ai Lu (la mention du vrai nom de l’auteur apparait chez certains éditeurs entre parenthèses)*
* Certains titres furent ensuite repris en volume collectif dans la collection intégrale du Masque (arrêtée au volume 1 !) ou dans la collection Omnibus (d’abord une collection des Presses de la cité avant de devenir indépendante).
Il manqua en France ce qui avait assuré la célébrité de Perry Mason même en-dehors des lecteurs de roman policier, la consécration télévisuelle. En effet la renommée de Perry Mason aux USA fut largement fondée sur la série de téléfilms réalisés entre 1957 et 1966 (voir plus loin) avec Raymond Burr jouant Perry Mason, mais ces téléfilms ne furent pas achetés par la télé française et le nom de Perry Mason ne devint pas en France synonyme d’un héros de série télé, sauf assez marginalement quand la télé française diffusa à son tour (à partir de 1986) la dernière série des téléfilms réalisés en 1985-1993, dans lesquels Raymond Burr et Barbara Hale reprenaient leurs rôles d’il y a 20 ou 30 ans plus tôt pour une série jouant sur la nostalgie des épisodes de la grande époque.
QUELQUES OPINIONS DE PERRY MASON
Une scène de rue en Californie (Los Angeles ?), années 40.
Capture d'écran You Tube, film de la chaîne NASS, 1940s - Views of California in color [60fps, Remastered] w/sound design added.
https://www.youtube.com/watch?v=eMFRJqddlqc
Dans certains romans, Il arrive (assez peu) que Gardner (ou son personnage principal) nous livre quelques réflexions sur sa façon de considérer le monde (ou la société).
Ainsi, Perry Mason a été victime d’une tentative d’empoisonnement et son vieil adversaire, mais néanmoins loyal, de la police officielle le lieutenant Tragg, lui demande :
"Qu'est-ce que ça fait d'être la victime pour une fois? … Vous défendez les criminels et maintenant vous pouvez voir l'autre côté de la situation."
Ce à quoi Mason répond : "Je n'ai jamais défendu aucun criminel. Je demande simplement l'administration bien ordonnée d'une justice impartiale ... Une procédure judiciaire régulière est ma propre garantie contre une condamnation injuste. À mon avis, c'est ça le gouvernement. C'est ça la loi et l'ordre." *
* Dans The Case of the Drowsy Mosquito (1943), publié en français sous le titre Le Moustique flemmard, collection Un mystère, 1952.
Mason se défend donc de toute irrégularité (sauf mineure quand il s’agit de rétablir l’équilibre entre les moyens de l’Etat et ceux de la défense, mais il ne le dit pas, préférant invoquer une procédure régulière) ou de toute sympathie pour les criminels et considère que l’application stricte du droit est le meilleur garant de la loi et de l’ordre, un idéal qu’il ne met pas en doute.
Ailleurs, il évoque des questions de moralité de façon plutôt ambiguë. Un de ses clients est venu lui demander de défendre la jeune fille qu’il aime, accusée de meurtre. Or celle-ci a participé à des concours de beauté pour sélectionner les plus belles jambes. Mason estime que cette participation peut nuire à la crédibilité de la jeune fille
« Ce qui est notre plus grand handicap, expliqua Mason, c’est ce concours. Aux yeux de l’Américain moyen, une fille qui n’hésite pas à se faire photographier les jambes et les cuisses nues est un être sujet à caution. Vous me direz que ces concours sont répandus chez nous, qu’ils sont presque devenus une institution nationale. N’empêche. En son for intérieur, chaque homme, chaque femme considère que les lauréates d’un tel concours sont plus ou moins des jeunes filles perdues. »*
* The case of the Lucky Legs, 1934, publié en français sous le titre Jambes d'or, éditions Arthaud, 1949, puis sous le titre Jeu de jambes, collection Un mystère, 1956.
Mason semble s’abstenir ici de donner son opinion et se contente de décrire objectivement la réalité. Nous ne savons pas s’il accepte en toute conscience, le double standard impliqué par les concours, puisque ceux-ci “sont presque devenus une institution nationale", mais que chaque homme et chaque femme a de la réprobation pour les participantes.
Notons au passage que la condamnation des concours de beauté – ici de surcroit consacrés à une seule partie du corps, les jambes – par les féministes n’était sans doute pas encore à la mode dans les années 40 - et que la réprobation pour des concours qui font de la femme un objet des convoitises masculines a remplacé la réprobation morale pour les filles presque « perdues » qui y participent, laquelle, selon ce que dit Gardner, semble caractériser la réaction de l’Amérique profonde de cette époque.
Enfin, plus rarement encore, Mason s’avance jusqu’à des considérations sur la psychologie collective selon l’appartenance nationale :
« Nous sommes un peuple dramatique. Nous ne sommes pas comme les Anglais. Les Anglais veulent la dignité et l'ordre. Nous voulons du dramatique et du spectaculaire. C'est une tendance nationale. Nous sommes adaptés à un rythme de réflexion rapide (It’s a national craving. We are geared to a rapid rate of thought). Nous voulons que les choses bougent de manière spectaculaire. »*
* Cité par l'article très sunbstantiel, The three faces of ESG, 2022 https://ahsweetmystery.com/2022/11/19/the-three-faces-of-esg/. L’article indique seulement que la citation est extraite d’un des premiers Perry Mason (est ce The case of the Velvet claws ?).
Il est clair qu’en faisant dire à son personnage que les Américains aiment « le drame » (c’est-à-dire l’action au sens commun du mot, pas forcément la violence, mais la succession rapide de péripéties, Gardner oppose implicitement un type de roman policier qui convient à la mentalité américaine, au roman de détection de tradition britannique. On notera que Gardner n’oppose pas l’action et la réflexion, car cette dernière est aussi, dans la mentalité américaine, marquée par la rapidité (« un rythme de réflexion rapide »).
Affiche du film The Case of the Lucky Legs, réalisé par Archie Mayo (1935) avec Warren William dans le rôle de Perry Mason, d'après le livre de Gardner du même titre (1934). Graham Greene fit l'éloge du film dans la revue anglaise réputée The Spectator. De son côté The New York Times parla d'une "excursion gaie, impertinente et vive dans la sombre matière du meurtre" (cité par le site Tipping My Fedora https://bloodymurder.wordpress.com/2014/03/07/the-case-of-the-lucky-legs-1934-by-erle-stanley-gardner/).
L'affiche serait jugée outrageusement sexiste aujourd'hui, notamment l'étiquette avec un ruban ...
Pour l'affiche, site Notre cinéma, https://www.notrecinema.com/images/cache/the-case-of-the-lucky-legs-affiche_354909_3653.jpg
RECHERCHE DE LA VÉRITÉ ET JOLIES FILLES
Première édition du livre de Erle S. Gardner The Case of the Baited hook, 1940
Site de vente Abebooks.
Nous pouvons maintenant revenir au roman The Case of the Baited Hook (1940) traduit en français sous le titre La Femme au masque (collection Un mystère, 19 ).
Nous ne savons pas qui a signé la couverture du volume de la collection Un Mystère – mais visiblement il s’inspirait de la couverture de l’édition américaine. En effet la femme masquée qui donne son titre à la version française, y apparaissait, de même qu’ un curieux crochet dont on pourrait penser que c’est l’arme d’un crime. En fait le crochet n’en est pas un et sa présence s’explique par le titre de l’œuvre dans l’édition originale The Case of the Baited Hook, c’est-à-dire mot à mot l’hameçon appâté (ce qui donne un titre impossible à traduire correctement en français, à la rigueur « un appât sur l’hameçon », ce qui n’est pas beaucoup mieux).
On comprend que l’éditeur et le traducteur français aient préféré La Femme au masque, plus mystérieux mais aussi plus banal. Comme toute allusion à l’hameçon disparait du titre français - et que rien ne l’évoque non plus très clairement dans le livre, le crochet/hameçon de la couverture de l’édition française devient inexplicable. On peut supposer que l’illustrateur français a simplement copié la couverture américaine sans avoir idée du contenu du livre.
Car s’il y a bien dans l’histoire une femme masquée, l’appât sur l’hameçon est simplement une métaphore pour le billet de 10 000 dollars que doit percevoir le héros, l’avocat Perry Mason, s’il assure la défense d’une cliente. Celle-ci, accompagnée de son chevalier servant qui s’exprime pour elle, vient consulter Mason en pleine nuit (après que ce dernier ait été réveillé par téléphone pour lui demander de venir le plus vite possible à son cabinet) ; or la femme est masquée et ne parle pas, ce qui fait que Mason accepte de défendre une inconnue dans l’éventualité où certains événements la mettraient en cause..
Le lendemain, Mason accepte une autre affaire a priori sans lien avec la femme masquée. Mais lorsqu’un cadavre est découvert, il apparait qu’il existe des liens entre les deux affaires. Or, Mason ne sait toujours pas qui est sa cliente masquée et quel rôle elle joue dans le crime. Avançant à l’aveuglette, il craint d’être manipulé et d’être entrainé à couvrir sans le vouloir le ou la coupable.
Sans raconter plus avant les péripéties de La Femme au masque (qui n’est pas un chef-d’œuvre du roman policier), on peut profiter de ce livre pour découvrir dans les dialogues et les descriptions quelques éléments caractéristiques des romans d’Erle Stanley Gardner et du personnage de Perry Mason.
Tout d’abord la définition par Mason de son rôle. Il vient voir le dirigeant d’une agence de courtiers de valeurs mobilières - ce dernier, un notable imbu de sa respectabilité, exprime la mauvaise opinion courante envers les « avocats criminels » - ce qui permet à Mason de jouer sur les mots (avocat en matière criminelle et avocat lui-même criminel) :
- Je n’aime pas les avocats criminels.
- Moi non plus, déclara Mason en s’installant dans ce qui lui parut être le meilleur fauteuil.
- Mais vous êtes un avocat criminel.
Mason récuse l’association des mots avocats et criminel.
- Mais vous défendez les criminels.
Ce à quoi Mason rétorque que c’est le jury qui décide qui est criminel ou pas et jusqu’à présent, les jurys ont toujours été d’accord avec lui pour innocenter ses clients. Evidemment le courtier n’est pas convaincu.
Mason contredit une cliente qui lui suggère d’utiliser des contre-vérités pour sa défense :
« Il n’y a qu’un détail qui cloche, Mrs Tidings, lui rappela Mason. Ce n’est pas la vérité. Et chaque fois qu’un système de défense s’appuie sur des mensonges, il risque de s’effondrer en plein tribunal. Ce n’est pas ainsi que je défends mes clients. Je cherche la vérité et je construis mon système défensif sur une base solide. Si vous avez tué votre mari, je veux que vous me le disiez. »
Il reprend cette argumentation avec Della Street :
« Un avocat (...) qui tenterait de présenter au tribunal une affaire basée sur des faux témoignages serait radié du barreau en un mois. Et si je prends bien souvent des gros risques, c’est pour me permettre de ne spéculer que sur la vérité. »
Quelques phrases permettent de décrire l’ environnement agréable des zones pavillonnaires de Californie, que devait apprécier Gardner :
« Elle habite dans un lotissement des collines, un de ces coins où l’on a un beau panorama et toute la solitude désirable. »
Le lieu de résidence de Mrs Tidings est ainsi décrit : « Deux cent mètres plus loin la route aboutissait à une sorte d’esplanade circulaire où les autos pouvaient tourner. Le soleil était chaud, l’air embaumé, le ciel uniformément bleu. Très loin, vers le nord-est, scintillait la neige aux faîtes des montagnes.» « La maison dans laquelle avait été retrouvé le corps d’Albert Tidings resplendissait, blanche et propre, sous le soleil. Il semblait invraisemblable qu’un meurtre ait pu se commettre dans une aussi agréable demeure. »
Vue d'un quartier résidentiel, Californie (Los Angeles ?), années 40. Cette vue illustre assez bien les décors des livres de Gardner notamment les quartiers excentrés avec leurs confortables résidences.
Capture d'écran You Tube, film de la chaîne NASS, 1940s - Views of California in color [60fps, Remastered] w/sound design added.
https://www.youtube.com/watch?v=eMFRJqddlqc
Plusieurs descriptions sont consacrées au charme physique des divers personnages féminins :
« Elle marchait d’un pas vif avec la souple aisance d’une sportive accomplie. Ses hanches oscillaient gracieusement au rythme régulier d’une démarche altière qui mettait en valeur la fine musculature de ses jambes parfaites ».
« La veste de fourrure n’était pas fermée et par l’entrebâillement, on apercevait un décolleté admirable, et la double courbe d’un buste qui justifiait pleinement les commentaires enthousiastes de Paul [Drake] et de son subordonné. »
« Elle portait avec beaucoup de chic des vêtements juvéniles qui soulignaient la minceur élancée de sa taille, la brune opulence de sa chevelure, et la ferme maturité de ses seins. Son visage actuellement blême était maquillé avec un soin minutieux. »
Ces indications ne posaient pas de probème àl’époque. Elles irriteraient les féministes aujourd’hui, sans que les raisons de cette irritation soient bien compréhensibles (il serait absurde de dire que Gardner et ses personnages « réduisent » la femme à l’apparence – ils apprécient l’apparence des femmes – quand il y a lieu - et ne prétendent pas porter un jugement sur « la femme »).
La Femme au masque, édition française dans la collection Un Mystère, 1949. L'aspect mélodramatique de la couverture (comme dans l'édition américaine) traduit mal l'ambiance plutôt joviale et primesautière du livre.
Vente eBay.
Dans le même ordre d’idée, le charme de Della Street est évoqué à travers les réactions de Paul Drake et de Perry Mason, une situation récurrente dans les livres :
« - Ne bougez plus, Della, dit Paul Drake (...) Avec ce rayon de soleil, on distingue vos jambes à travers votre robe. Pourquoi diable ne venez-vous pas en short au bureau ? Elles sont épatantes.
- Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire, Paul, c’est à Perry.
- (...)
- Ne me dires-pas que vous n’avez jamais regardé les jambes de votre secrétaire (...)
- Je mentirais, assura Mason. Mais nous parlerons une autre fois des jambes de Della. Nous avons du pain sur la planche ».
Mais la nature exacte des sentiments de Perry pour Della et (vice-versa) n’est jamais explicitement abordée ; on peut considérer qu’il s’agit d’une amitié amoureuse. Dans un des premiers livres un mariage est évoqué, mais dans le livre suivant il n’en est plus question. Della déclare d’ailleurs que Mason a une vie trop active pour se marier, et qu’elle-même, si elle était mariée, deviendrait une femme au foyer alors qu’elle préfère partager les affaires trépidantes de Mason (il n’est pas envisagé, dans la mentalité de l’époque, quelle puisse continuer à travailler en étant mariée)*
* Gardner s'était marié jeune avec la secrétaire de son patron. ensuite ils vécurent séparés mais sans divorcer. Après la mort de sa femme (peu d'années avant sa propre mort), il se remaria avec l'une de ses secrétaires (il en avait à ce moment trois qui étaient trois soeurs). On a prétendu que cette secrétaire était le modèle de Della Street, ce qui est douteux : était-elle déjà sa secrétaire quand le personnage de Della apparut, dès 1933 ? Il est probable que le personnage reprend des caractéristiques de plusieurs femmes, dont la première femme de Gardner.
Mason est parfois amené à agir avec une relative brutalité verbale, dont il s’explique :
« Il faut voir les choses comme elles sont, Miss Hastings (..) Vos rapports avec les hommes se sont confinés jusqu’alors à des mondanités où les femmes sont traitées avec toutes sortes d’égards et de ménagements. Vos rapports avec moi ont trait à des questions de vie et de mort. Je n’ai ni le temps, ni la patience, de sacrifier à la galanterie. »
Enfin, on est informé sur la prospérité de Mason par un échange avec le sergent de police Holcombe, convaincu que Mason a commis une irrégularité et veut s’enfuir :
« Qu’est ce qui me prouve que ce n’est pas un coup monté pour vous permettre de filer, questionna Holcombe.
Mason éclata de rire.
- Vous voulez dire que je filerais en laissant derrière moi un cabinet d’avocat qui me fourre chaque année dans les plus hauts paliers d’impôt sur le revenu ? Voyons, sergent ! »
Gardner ne semble pas avoir donné à Perry Mason ses propres goûts : Mason est un avocat typiquement urbain, et seules quelques descriptions (comme on a vu) sont l’indice discret du goût de Gardner pour les paysages dégagés et la nature sauvage. Gardner n’aimait pas la ville et passa les trois dernières décennies de sa vie le plus souvent dans son ranch del Paisano à Temecula (Californie du Sud), randonnant à cheval et explorant notamment les grottes des environs - il fit ainsi une découverte archéologique importante dans une grotte décorée de peintures rupestres.
Scène de rue en Californie (Los Angeles?), années 40.
Capture d'écran You Tube, film de la chaîne NASS, 1940s - Views of California in color [60fps, Remastered] w/sound design added.
https://www.youtube.com/watch?v=eMFRJqddlqc
Une vue de zone pavillonnaire en Californie (Los Angeles ?), années 40.
Capture d'écran You Tube, chaîne NASS, California 1940s in color, Residential area [60fps,Remastered] w/sound design added
https://www.youtube.com/watch?v=aVuRB2xb04g
PERRY MASON AU GRAND ET AU PETIT ÉCRAN
Les romans de Stanley Gardner mettant en scène Perry Mason sont rapidement adaptés au cinéma. Six films sortent entre 1934 (alors que seulement quelques Perry Mason sont parus à cette date) et 1937. Le premier film est The Case of the Howling Dog. Dans les quatre premiers, le rôle de Perry Mason est tenu par Warren William, tandis que le rôle de Della Street est tenu par des actrices différentes à chaque fois.
Certains films obtinrent de bonnes critiques y compris de commentateurs exigeants comme Graham Greene (voir plus haut, sous l'affiche de The Case of the Lucky legs).
Curieusement, après ce début, Perry Mason ne semble plus avoir tenté les réalisateurs de cinéma.
Warren William*, interprète des 4 premiers films donne à Perry Mason l’allure d’un homme brun et élancé, portant une fine moustache, soit un style assez fréquent dans le cinéma de l’époque (on peut penser à William Powell qui interprète le personnage du détective amateur Nick Charles qui mène des enquêtes avec sa femme Norah (Mirna Loy) dans les films de la série The Thin Man (L’introuvable), sur des scénarios de Dashiell Hammett, ou encore à Clark Gable).
* Cet acteur, mort prématurément, joua de nombreux rôles dont Jules César dans le film Cléopâtre de Cecil B. De Mille ou encore d’Artagnan dans Le Masque de fer. Il joua aussi le rôle principal dans un film adapté du Faucon Maltais de Dashiell Hammett sous le curieux titre Satan met a lady, tirant le film vers la comédie ainsi que le dit Jean Tulard (Dictionnaire du roman policier, 2005), qui parle de « l’élégant Warren William ».
Gardner apprécia Warren William dans le rôle de Mason, mais moins l'avant-dernier acteur qui incarna Mason au cinéma, qui ressemblait trop à un latin lover (Ricardo Cortez dans The Case of the Black Cat). On rapporte qu'il souhaita un autre acteur pour l'adaptation suivante*. Il semble que Gardner veillait à la qualité des adaptations et ceci explique peut-être qu'il n'ait pas souhaité poursuivre les expériences de Perry Mason au cinéma. Un dernier film fut tourné en 1940 d'après un livre de la série Perry Mason, mais sans le personnage de Perry Mason.
* " Gardner was lukewarm on William’s interpretation of his famous character, but he supposedly was so dismayed by Cortez’s casting that he demanded the actor be replaced,which he was, by Donald Woods in Mason’s last theatrical appearance, The Case of the Stuttering Bishop (1937)." (Beyond the Book: Erle Stanley Gardner’s Perry Mason, Mysteryscene Mag https://mysteryscenemag.com/blog-article/5861-beyond-the-book-erle-stanley-gardner-s-perry-mason )
Della Street (jouée par Genevieve Tobin), Perry Mason (joué par Warren William) et un personnage de l'histoire (joué par Patricia Ellis) dans une scène du film The Case of the Lucky legs (1935) réalisé par Archie Mayo d'après le livre de Gardner.
"Selon Jacques Baudou [spécialiste du roman policier] , Geneviève Tobin fut une excellente Della Street, son unique prestation dans ce rôle" (Site Action-Suspense, Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017) http://action-suspense.over-blog.com/2017/07/erle-stanley-gardner-jeu-de-jambes-perry-mason-l-avocat-justicier-omnibus-2017.html
Photo : Wikipédia, art. Perry Mason, art. Della Street, art. The Case of the Lucky legs.
Affiche du film The Case of the Velvet claws, réalisé par William Clemens (1936) d'après le livre de Gardner du même titre (1933), avec Warren William dans le rôle de Perry Mason.
Site IMDB https://www.imdb.com/title/tt0027429/
Puis la popularité de Perry Mason fut relayée par des émissions de radio à partir de 1943 jusqu’en 1955. Mais c’est le nouveau média de la seconde moitié du 20 ème siècle, la télévision, qui allait faire de Perry Mason un personnage dont la célébrité dépassait le milieu – déjà large – des lecteurs de romans policiers. Avec la série télévisée créée en 1957 sous le titre éponyme, Perry Mason pénétra quasiment dans tous les foyers sur une longue durée puisque la série s’acheva en 1966. 271 épisodes d’une heure furent produits par la chaine CBS.
On retrouvait dans les épisodes les personnages récurrents des romains, le détective Paul Drake, le lieutenant de police Tragg, le procureur Hamilton Burger. L’acteur Raymond Burr avec son physique plutôt massif donna son visage à Perry Mason (assez loin du personnage élancé présenté dans les films hollywoodiens d’avant-guerre – mais l’époque avait changé)*. On peut dire qu’il tira le personnage vers le sérieux et la solidité ; en tant qu’avocat, Perry Mason apparait hautement éthique (plus sans doute que dans les romans où il lui arrive de prendre des libertés avec les règles, dans l’intérêt de ses clients).
* Gardner était très impliqué dans les adaptations pour la télévision. On dit que c’est lui qui, assistant aux auditions, insista pour choisir Raymond Burr pour le rôle de Mason. Les scénarios des téléfilms étaient soit tirés des livres de Gardner, soit des créations originales.
Della Street (Barbara Hale) et Perry Mason (Raymond Burr) dans la série de téléfilms de la chaîne CBS des années 1957-1966.
Site The Life ant Times of Hollywood, https://thelifeandtimesofhollywood.blog/2017/01/27/barbara-hale-rip-was-della-street-to-raymond-burrs-perry-mason/
Raymond Burr, Barbara Hale, Erle Stanley Gardner et William Hopper (qui jouait le détective Paul Drake dans la série télévisée des années 50-60).
Site Crime reads, https://crimereads.com/perry-mason-and-the-case-of-the-wildly-successful-perpetually-restless-author/
A ses côtés, Barbara Hale joua le personnage de Della Street : elle aussi tira le personnage vers plus de maturité et moins de séduction immédiate (peut-être en accord avec l’ambiance néo-puritaine de l’Amérique des années 50 qui perdura pendant une partie des années 60).
La confrontation en salle d’audience était bien entendu le moment attendu de chaque épisode. Gardner, très présent dans la réalisation de la série, apparut même dans un rôle de juge dans un des derniers épisodes. La série fut longtemps très regardée puis comme pour toute production de ce genre, le public commença à se lasser.
En 1966, la série prit fin et Raymond Burr allait bientôt assumer un nouveau rôle qui augmenterait sa popularité, celui du détective paralysé des jambes Ironside, dans la série traduite en français sous le titre de L’Homme de fer, qui le fit connaître en France du public télévisuel.
Après une nouvelle série de 15 épisodes dans les années 70, The New Perry Mason, avec Monte Markham dans le rôle-titre, une nouvelle série fut présentée en 1985 par la chaine NBC sous le titre : Perry Mason returns. Raymond Burr reprenait le rôle de Perry Mason et Barbara Hale celui de Della Street. Il s’agissait de films pour la télévision d’une durée de 1h 35 , avec une programmation irrégulère et bien entendu en couleur. C’est le succés du premier film, sans doute une marque de la nostalgie du public pour la série initiale des années 50-60, qui amena NBC à concevoir une série complète. D’abord assisté par un détective privé présenté comme le fils de Paul Drake, Mason sera ensuite aidé par un jeune avocat, tandis que les personnages de Tragg et Hamilton ne sont pas repris, d’autres policiers ou procureurs apparaissant à leur place. 26 épisodes furent produits jusqu’en 1993, date du décès de Raymond Burr (puis les épisodes 27 à 30 sont présentés comme des « mystères de Perry Mason »).
Della Street (Barbara Hale) et Perry Mason (Raymond Burr) dans la série de téléfilms de la chaîne NBC des années 1985-1993.
Image: Rex Features, article dans The Irish Mirror (décès de Barbara Hale, janvier 2017), https://www.irishmirror.ie/showbiz/celebrity-news/perry-mason-actress-barbara-hale-9717104
LE PASSAGE DU TEMPS DANS LES SÉRIES
Ces séries successives amènent à se poser la question (certes pas primordiale mais intéressante) de l’inscription d’une série, qu’elle soit de romans ou de télévision, dans le temps. S’agissant des livres de Gardner, dont l’écriture s’échelonne de 1933 à la mort de l’auteur en 1970 (les deux derniers romans paraissent de façon posthume après cette date), l’action est contemporaine de la parution des livres.
Mais ce principe, assez compréhensible, n’est pas poussé jusqu’à son terme logique qui exigerait que les personnages principaux de la série vieillissent au fur et à mesure du passage du temps, ce qui modifierait évidemment leur perception par le lecteur. Les personnages se voient donc créditer d’un âge constant, restant tels qu’ils étaient à leurs débuts alors que le monde s’est pourtant modifié autour d’eux.
Quasiment tous les personnages de fiction dont la « carrière » se déroule sur plusieurs décennies mais qui sont présentés comme vivant dans un environnement contemporain, connaissent ce genre de convention qui fait qu’ils échappent au vieillissement (ou que celui-ci est à peine évoqué par un détail).
C’est ainsi que le lecteur de Perry Mason des années 30 le voyait évoluer dans un univers qui était celui du lecteur, et il en allait de même pour le lecteur du début des années 70. Gardner, plus préoccupé de ses intrigues que d’une description exacte de la société et de l’environnement matériel, notait parfois l’apparition de nouveautés (mais qui ne servaient qu’à inscrire d’autant plus l’action dans un cadre contemporain de la publication) : ainsi à un moment, au début des années 50, Perry Mason note qu’un personnage porte un de ces chapeaux à bords très étroits, sans doute nouveaux à l’époque ... Encore quelques années et les personnes portant des chapeaux deviendront minoritaires.
Mais le passage du temps et l’inscription dans le temps qui n’est pas un éternel présent peuvent aussi relever d’une volonté scénaristique.
C’est ainsi que l’action de la première série télévisée de Perry Mason se passait dans un cadre qui était contemporain de l’époque du tournage. Même si la série a duré 10 ans on ne peut pas dire que le passage du temps était perceptible.
Par contre la seconde série (Le retour de Perry Mason) se situe clairement 20 ans après la première puisque les deux personnages (Mason et Della Street) ont clairement vieilli (ce sont d’ailleurs les seuls survivants de la première distribution), Perry Mason arbore maintenant une barbe de plus en plus blanche. Le premier épisode montre Mason, qui a quitté depuis longtemps le métier d’avocat pour entrer dans la magistrature (une conversion courante aux USA), où il occupe un rang élevé ; il approche certainement de l’âge de la retraite. Lorsqu’il apprend que Della Street est accusée de meurtre, il démissionne de la magistrature pour pouvoir lui venir en aide.
L’effet de nostalgie est ici perceptible et consciemment recherché.
UN PERRY MASON AU GOÛT DU 21 ÈME SIÈCLE
Della Street (Juliet Rylance) et Perry Mason (Matthew Rhyss) dans la nouvelle série à épisodes créée par Rolin Jones et Ron Fitzgerald en 2020. pour la chaîne HBO : retour aux années 30 avec des préoccupations d'aujourd'hui.
Site FANDOM, Perry Mason HBO Series, https://perrymason.fandom.com/wiki/Perry_Mason_HBO_Series
Mais dans une optique différente, une nouvelle série consacrée à Perry Mason voit le jour entre 2020 et 2023, réalisée par la chaîne HBO, avec Matthew Rhyss dans le rôle-titre. Cette série veut retourner aux sources et au lieu de placer l’action de nos jours (c’est-à-dire à une période contemporaine du tournage, comme l’avaient fait toutes les séries Perry Mason précédentes), elle la situe à peu près au moment des premiers livres de Gardner.
L’action se déroule donc à Los Angeles au début des années 30 et la reconstitution visuelle de l’époque est un des principaux éléments d’intérêt de la série (c’est ce qu’on appelle un period drama, film ou série historique) En même temps elle n’a pas grand-chose à voir avec les intrigues de Gardner axées sur la résolution d’une énigme considérée, selon les règles habituelles du detective novel de l’époque, comme un problème intellectuel à résoudre, auquel Gardner ajoutait une touche d’action et de bonne humeur.
Tout d’abord les épisodes ne sont pas consacrés chacun à une histoire complète (selon l’organisation classique des séries) mais constituent des chapitres d’une même histoire.
Le contexte est fourni par la présentation de la série par l’article Wikipédia qui lui est consacré : dans le Los Angeles de 1932 qui est en expansion économique alors que le reste de l’Amérique se relève difficilement de la crise de 1929, Perry Mason est un enquêteur privé dans la dèche (et pas encore avocat), traumatisé par sa participation à la première guerre mondiale et son récent divorce, il apparait comme un jeune quadragénaire mal rasé, qui lutte contre son penchant pour la boisson. Détective attaché à un avocat, son employeur est chargé de défendre les parents d’un bébé qui a été enlevé et retrouvé mort dans des conditions sordides.
Les circonstances horribles et la noirceur des crimes, comme l’atmosphère poisseuse de l’environnement humain et urbain, sont ici à l’opposé de la relative fraicheur des livres de Gardner.
Dans cette adaptation, Della Street (jouée par Juliet Rylance), secrétaire de l’avocat employeur de Mason, est une lesbienne vivant avec sa compagne, tandis que Paul Drake est un officier de police noir qui subit le racisme au quotidien. Dans le courant des épisodes, Mason devient avocat (grâce à des documents attestant assez frauduleusement qu’il a suivi la formation réglementaire) pour pouvoir défendre en audience sa thèse dans l’histoire racontée ; il s’habille bien et se rapproche du personnage des romans de Gardner. A la fin il s’installe comme associé de son ancien employeur et Della Street devient sa secrétaire, tandis que Paul Drake démissionne de la police et ouvre une agence de détective privé qui travaille avec Mason.
Cette série rencontra un grand succès critique, peut-être en raison des références du scénario aux problèmes et aux situations contemporaines (par rapport à notre époque)
Malgré cela la série semble avoir été arrêtée après deux saisons semble-t-il (les derniers épisodes étant diffusés en 2023).
On est surpris que certains critiques écrivent que la série est « Plus proche des romans originaux écrits par Erle Stanley Gardner à l'époque » (Première). De façon plus exacte, un autre critique écrit que Mason est présenté comme « un héros cabossé aux prises à un univers chaotique dans lequel aucune institution, pas même la famille, n'est épargnée par la tentation de la corruption : pas de doute, nous sommes bien en 2020, et la peinture que ce nouveau Perry Mason fait des années 30 résonne profondément avec notre propre air du temps ». L’Amérique décrite par la série est « minée par la pauvreté, la misère, la corruption le racisme et où les âmes en peine trouvent leur salut à travers d’étranges Églises évangéliques ». Le même critique déclare avec raison : « personne ne retrouvera ici « son » Perry Mason, mais bien une création presque totalement originale » (Le Point).
Il n’existe aucun précédent dans les livres de Gardner, de la noirceur de l’atmosphère et des faits présentés par la nouvelle série, qui diffère totalement aussi, de ce point de vue, des séries télévisées précédentes.
En effectuant un retour aux années 30, paradoxalement, la nouvelle série s’éloigne de l’esprit dans lequel Gardner avait écrit ses livres, un esprit volontiers enjoué et plaisant. Il existait sans doute des crimes horribles dans les années 30 (comme à toutes les époques) mais Gardner préférait parler de meurtres de personnages n’engendrant pas une grande sympathie, survenus dans des conditions comparables à des casse-têtes intellectuels et pour lesquels (généralement) des jolies jeunes filles étaient suspectées et mettaient leur confiance dans Perry Mason pour faire éclater leur innocence.
Comme l’a indiqué un critique à propos de l’ensemble du detective novel (ou roman d’énigme), les auteurs de ce sous-genre du roman policier ne prenaient pas le crime au sérieux. Si Perry Mason est un peu moins fantaisiste que d’autres détectives amateurs de la même époque et si les romans de Gardner sont un peu plus réalistes, pour Gardner, le roman policier reste un jeu et une distraction plaisante.
Ainsi Gardner n’aurait jamais pensé à doter Perry Mason de problèmes psychologiques, d’une addiction à l’alcool, et de faire de Della Street une lesbienne, pas plus qu’il n’aurait fait de Paul Drake un noir en butte au racisme... Bien que capable de s’indigner contre les défauts de la justice réelle, Gardner acceptait totalement l’idée que le roman policier était une littérature d’évasion et comme tel devait fonctionner avec des personnages plutôt conventionnels et éviter les sujets polémiques, pour ne retenir de la réalité qu’un environnement plaisant.
Juliet Rylance incarne Della Street dans la série HBO de 2020 avec une élégance très années 30.
Site TV Fanatic, Perry Mason Season 2, https://www.tvfanatic.com/2023/03/perry-mason-season-2-episode-4-review-chapter-twelve/
GARDNER ÉCRIVAIN
On en vient à questionner la valeur littéraire des livres de Gardner.
En 1949 l’écrivain britannique Evelyn Waugh parla de Gardner comme du plus grand écrivain américain vivant. Etait-ce de l’ironie pu plus probablement chez l’écrivain anticonformiste mais très conservateur Waugh, une façon de prendre position contre les auteurs favoris des intellectuels en faisant l’éloge d’un auteur très grand public ?
Raymond Chandler, considéré comme un auteur exigeant dans le genre policier, et l’un de ceux qui l’ont fait entrer dans la « vraie » littérature, a aussi fait l’éloge des livres de Gardner.
Quant à Gardner, il déclarait qu’il n’était absolument pas un écrivain (au sens intellectuel du mot). Il disait qu’il était un fabriquant d’intrigues et un bon vendeur.
Il faut donc le considérer comme un auteur de littérature d’évasion, dont le but principal était de distraire et de surprendre par des intrigues bien conçues. Certes, Gardner est à l’opposé des nouvelles générations d’auteurs apparues notamment en France (mais aussi en Grande-Bretagne et aux USA) dans les dernières décennies du 20 ème siècle qui ont voulu faire du “polar” une arme de critique sociale. Ses livres qui se situent dans une tradition particulière du roman policier (autrefois dominante) ne sont pas négligeables pour autant, et leur caractère daté, paradoxalement, contribue aujourd’hui à leur agrément.
Quand on sait que Gardner a publié plus de 140 livres, dont 82 mettant en scène Perry Mason (plus quatre nouvelles), 30 romans ayant pour héros Cool et Lam, 9 livres ayant pour héros le District Attorney Doug Selby, 7 autres romans, 2 livres d’histoire criminelle et 13 livres de voyages et d’innombrables nouvelles, et qu’il dictait (dit-on) fréquemment trois livres en même temps à trois secrétaires, on peut penser que ce n’était pas la qualité littéraire qui le préoccupait le plus.
(sur les livres de Gardner, voir en anglais https://en.wikipedia.org/wiki/Perry_Mason_bibliography
https://en.wikipedia.org/wiki/Erle_Stanley_Gardner_bibliography et en français (avec indication des éditions françaises) https://fr.wikipedia.org/wiki/Erle_Stanley_Gardner ).
Quoi qu’il en soit, Gardner fut abonné aux listes de best-sellers.
On dit qu’il était à sa mort l’auteur américain le plus vendu du 20 ème siècle avec 320 million d’exemplaires dans le monde incluant tous ses livres et pas seulement les Perry Mason. Au sommet de sa popularité, il vendait 26000 exemplaires par jour.
Les évaluations ne se recoupent pas toujours. Selon une autre, Gardner arrive second (pour tous ses livres) parmi les auteurs du 20 ème siècle, avec 319 millions d’exemplaires vendus, après Barbara Cartland (on voit qu’on n’est pas dans la haute littérature).
Mais selon l’article Best selling authors (Wikipedia) qui recense des auteurs de toutes les époques, Gardner n’arrive qu’en 29ème position (après des auteurs pourtant du 20 ème siècle comme Agatha Christie et Simenon et beaucoup de noms peu connus en France) pour 325 millions d’exemplaires vendus selon l’estimation haute (100 millions pour l’estimation basse) avec 140 livres (environ). L’auteur placé juste avant lui est ... René Goscinny.
Aujourd’hui encore (même si évidemment ses ventes récentes sont très loin de ce qu’elles ont été), en cumulant toutes les ventes, on considère qu’il est le 3 ème auteur le plus vendu quand il s’agit des livres d’une série, après J. K. Rawlings pour Harry Potter et le moins médiatique R. L. Stine pour Goosebumps (série de romans d’épouvante pour jeunes - mais s’agit-il,dans ce cas d’une véritable série, ce qui implique notamment le même prsonnage principal ?).
On peut comparer Gardner à d’autres auteurs de séries, par exemple à Ian Fleming ou aux auteurs de la série Martine (albums dessinés pour enfant) qui arrivent bien après lui dans le volume des ventes :
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Langue anglaise |
82 romans + 4 nouvelles |
1933–1973 |
300 millions |
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Langue anglaise |
14 romans et recueils de nouvelles. |
1953–1966 |
100 millions |
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Langue française |
60 livres |
1954–2014 |
100 millions |
https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_best-selling_books#List_of_best-selling_book_series
NOSTALGIE
Le roman policier, dans ses diverses composantes, n’en finit pas de ressusciter, donc les romans de Stanley Gardner, sans être au sommet de leur succès, ne sont pas oubliés.
Plus que des intrigues policières*, les romans de Gardner évoquent une ambiance, celle d'une Amérique disparue, celle d'un certain optimisme, de la croyance que le droit protège les innocents (mais ne sert pas à redresser les injustices sociales), que les gens (les hommes devrait-on dire) qui ne renâclent pas à la tâche peuvent se payer de belles maisons, de belles voitures et une belle femme et jouir pleinement du beau climat de la Californie (pas encore détruit en partie par le réchauffement climatique), celle d'un monde plein de jolies femmes avec des tenues chic et la conviction qu'il est légitime de les admirer - bref, une Amérique idéale selon une conception assez conformiste (à condition évidemment de ne regarder que les aspects positifs).
* Bien que l'article The three faces of ESG, https://ahsweetmystery.com/2022/11/19/the-three-faces-of-esg/. indique que dans certaines intrigues, Gardner n'est pas indigne d'être comparé à Agatha Christie ou John Dickson Carr.
Gardner bien plus que des écrivains renommés, fut l'un des témoins de cette forme du rêve américain - un rêve solide, fondé sur le pragmatisme et le sens du réel - qui devait s'éroder dans les années 60 et sombrer plus ou moins définitivement dans les années 70 et 80 pour ne plus être qu'une expression banale ressassée aujourd'hui par les Européens du 21 ème siècle sans savoir précisément ce qu'elle recouvrait.
Ses romans nous convient donc, essentiellement, aux plaisirs de la nostalgie.
Scène emblématique. Perry Mason dans la salle d'audience, dans la première série télévisée. Raymond Burr encore jeune est Perry Mason. A ses côtés William Hopper joue Paul Drake et à droite, Barbara Hale joue Della Street.
https://chinese.fansshare.com/gallery/photos/12273471/perry-mason-perry-mason/?displaying

















