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Le comte Lanza vous salue bien
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29 octobre 2021

NAPOLÉON ÉTAIT- IL FRANÇAIS ? PARTIE 1

 

 

 

NAPOLÉON ÉTAIT- IL FRANÇAIS ?

PARTIE 1

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

                                                                                                                       « L’île de Corse n’est pas la France… »                                                                                                                (Napoléon, à Sainte-Hélène)

 

 

 

Pour célébrer, moi aussi, le 200ème anniversaire de la mort de Napoléon, j’ai eu l’idée de cette étude.

Napoléon était-il Français ? Voici un titre dans le genre sensationnel qui généralement pourrait m’agacer, mais il faut bien attirer l'attention !

D'abord on peut se demander à quelle époque on se réfère pour poser la question : Napoléon était-il Français à la date de sa naissance, à son âge adulte, à sa mort ?

Il semble évident que dans son âge adulte, celui qui est justement devenu empereur des Français était bien Français. Mais lorsque Napoléon est obligé d'abdiquer en 1814, parmi les reproches qu'on lui adresse, parfois de façon insultante, il y a celui d'être un étranger. Evidemment, on peut comprendre que pour ses adversaires, il est resté étranger, quelle que soit sa nationalité juridique.

Et à sa naissance et dans ses jeunes années ? Ici, la question en entraîne d' autres, pour lesquelles la réponse est loin d'être facile  : est-ce qu’il y a environ 250 ans, l'expression être Français était d’usage courant et pouvait-on l’utiliser pour définir les habitants d’une île rattachée au royaume de France en vertu d’un traité ambigu ?

 

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 Timbres émis en 2021 par la Poste française pour le bicentenaire de la mort de Napoléon.

 2021 Année Napoléon > La Poste - Fondation Napoléon (fondationnapoleon.org)

 

 

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Timbre émis en 2021 par la Poste française pour la principauté d'Andorre (par accord avec la principauté, les timbres andorrans sont émis soit par la Poste française soit par la Poste espagnole).

Napoléon a rétabli les relations traditionnelles entre Andorre et l'Etat français : depuis 1620, le chef de l'Etat français (à l'époque le roi) est co-prince d'Andorre avec l'évêque d'Urgel. La Révolution française avait aboli ce lien, qu'elle jugeait féodal. Le rétablissement, demandé par les Andorrans eux-mêmes, fut accepté par Napoléon en 1806. Il s'accompagnait du retour de dispositions douanières avantageuses pour Andorre. Cela valait bien un timbre commémorant le bicentenaire de la mort de Napoléon -  ou plutôt Napoleó, orthographe en langue catalane, langue officielle d'Andorre. Pourtant, à la fin de l'Empire, la principauté fut annexée de facto à la France napoléonienne, ne retrouvant son indépendance  qu'à la chute de Napoléon.

Timbre Andorre - Napoleo 1r | Boutique Particuliers La Poste

 

 

 

NAPOLÉON FRANÇAIS DEPUIS SA NAISSANCE ?

 

 

Tout d'abord, la cause paraît entendue : Napoléon est né sur un territoire qui à la date de sa naissance était français depuis un peu plus d'un an. Il n'y a donc pas à discuter abondamment. En fait cette version courante de la possession de la nationalité française par Napoléon à sa naissance est inexacte à plus d'un titre.

Regardons dans le détail la situation de la Corse au moment de la naissance de Napoléon.

L’histoire retient que Napoléon Bonaparte est né le 15 août 1769 à Ajaccio. A cette date, la Corse a été rattachée au royaume de France depuis le traité de Versailles du 15 mai 1768.

Certes, le roi de France, pour entrer en possession de la Corse, avait dû livrer bataille aux « nationaux » corses comme on disait à l’époque. En effet, depuis 1729, la Corse (pour simplifier) est en état d'insurrection contre la république de Gênes qui était souveraine de l’île depuis environ le 15ème siècle (quoique l’installation génoise ait commencé plus tôt par endroits). Les patriotes corses ont déclaré l’indépendance de la Corse et depuis 1755, leur chef est Pascal Paoli, qui a réussi à créer un embryon d’Etat corse, qui n’est reconnu par aucune puissance mais dispose d’une certaine sympathie chez plusieurs dirigeants européens.

En face, la république de Gênes, qui affirme toujours sa souveraineté sur la Corse, est dans l’incapacité de faire prévaloir son autorité.

En 1768, le gouvernement de Paoli est maître de la plus grande partie de la Corse à l'exception notable des principaux ports  qui étaient toujours administrés par la république de Gênes, mais aussi occupés par les troupes françaises en application de traités avec Gênes. Dans les dernières années, les troupes françaises veillent à ce que les ports ne tombent pas aux mains des nationaux corses, mais ne combattent pas ceux-ci, avec qui les relations sont plutôt courtoises (alors qu'il y a eu des combats entre Corses et Français lors de précédentes interventions françaises au secours de Gênes, notamment lors des expéditions de Maillebois et de Cursay entre 1738 et 1752).

Depuis longtemps, les gouvernants français ont conçu le plan de rendre la présence française indispensable en Corse pour s’emparer progressivement de la souveraineté sur l'île. On peut croire que c’est chose faite avec le traité du 15 mai 1768.

 

Dès lors l'idée que la Corse est devenue pleinement française à compter du 15 mai 1768 s’est imposée, à supposer d'ailleurs que le traité soit entré en vigueur dès sa signature, mais peu importe ici* : on en conclut que les personnes nées en Corse après cette date étaient Françaises de naissance (les autres étant nécessairement ( ?) devenues Françaises par suite de l’annexion).

                                                                                 * La prise de possession de la Corse par le roi de France a  été annoncée par les lettres patentes du 5 août 1768 – dont on parlera plus loin.

 

 

 

 

MAIS QUAND EST-IL NÉ ?

 

 

 

Des doutes se sont élevés, notamment après son abdication, sur la date de naissance réelle de Napoléon. A la place du 15 août 1769, on écrivit qu'il était né plus d’un an plus tôt et on a évoqué la date du 5 ou 7 janvier (ou 5 février ?) 1768. De la sorte, si Napoléon pouvait être considéré comme Français à partir de l'annexion de la Corse, il n'était pas Français de naissance – certes c’était une considération plutôt symbolique, mais il y a eu une époque où les symboles étaient importants.

Dans ses Mémoires d'Outre-tombe, Chateaubriand évoque longuement les origines de Napoléon ; il parle des incertitudes sur sa date de naissance qui avaient été rendues publiques par une brochure d’un certain Eckhard en 1826, mais avaient déjà été invoquées avant cette date. Chateaubriand semble admettre la date de 1768, mais la considère comme sans importance réelle - il est d'ailleurs l'un des rares à considérer que la date véritable de l'annexion de la Corse n'est pas à déduire du traité de Versailles, mais à fixer d’après la fin de la résistance des nationaux Corses. Pour lui les incertitudes sur la date de naissance de Napoléon ne font que signaler le caractère extraordinaire du personnage, au-dessus en quelque sorte des questions de nationalité.

Chateaubriand écrit : « Bonaparte s’est-il rajeuni d’un an afin de se trouver Français, c’est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la réunion de la Corse à la France ? »

Il admet que Napoléon Bonaparte est né en fait le 5 février 1768 et ajoute que « C’est pourquoi le sénat conservateur* dans sa proclamation du 3 avril 1814 traite Napoléon d’étranger » (au moment de la déchéance de l’Empereur, voir plus loin).

                                                                                * L'appellation officielle du Sénat napoléonien était Sénat conservateur, car il était le gardien de la Constitution.

 

Mais même à fixer plus bas la date de naissance de Napoléon, selon Chateaubriand, il serait Français de justesse.

« … si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de reporter sa conception vers le 15 novembre 1768. Or la Corse n’a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1768, les dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont même effectuées que le 14 juin 1769. D’après les calculs les plus indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s’il n’a été que le citoyen d’une patrie douteuse, cela classe à part sa nature, existence tombée d’en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays ».

 

En fait la polémique sur la date de naissance de Napoléon provient de la discordance entre certains documents d'état civil ; on pense que le père de Napoléon, Charles Bonaparte*, a fourni une date de naissance qui vieillissait son fils pour remplir la condition d'âge pour l'admission à l'école militaire de Brienne, usage assez fréquent à l’époque ! Il n'est plus vraiment contesté aujourd'hui que Napoléon est né le 15 août 1769 **.

                                                                  * Charles-Marie Bonaparte, ou Carlo-Maria de Buonaparte, appelé souvent Charles ou Carlo ; jeune homme, il est proche de Paoli et  combat contre les Français en 1769 (sa femme Letizia/Laetitia, enceinte de Napoléon, est un moment à ses côtés, selon la légende) puis choisit de se rallier au roi de France. Avocat, reconnu noble par le poouvoir français, assesseur au tribunal royal d’Ajaccio, représentant de la noblesse aux Etats de Corse, il consacre ses efforts à la promotion sociale de sa famille, obtient des bourses pour que ses enfants soient élevés sur le continent, des concessions de terres pour des essais agronomiques. Meurt prématurément (à 38 ans) en 1785 à Montpellier où il était allé consulter des médecins.

                                                                  ** De plus, reporter à 1768 la naissance de Napoléon produit une contradiction difficile à résoudre avec la date de naissance de Joseph Bonaparte, son aîné, né justement en 1768 ; il faudrait alors revoir aussi la date de naissance de celui-ci.

 

 

1768 : LA CORSE FRANÇAISE OU SEULEMENT ADMINISTRÉE PAR LA FRANCE ?

 

 

Mais si pour Chateaubriand, qui voit les choses à sa manière un peu philosophique, Napoléon est le citoyen d’une « patrie douteuse » (mal définie), ce qui convient à l’aspect extraordinaire du personnage, pour presque tout le monde, le problème n’existe pas : Napoléon, né le 15 août 1769, était bien Français de naissance.

 

Pour arriver à cette conclusion, il faut simplifier excessivement les circonstances historiques et juridiques. Si la Corse était juridiquement rattachée au Royaume de France depuis le traité du 15 mai 1768 – ou les lettres patentes du 5 août 1768, est-ce que pour autant on peut dire que les Corses étaient devenus Français en droit ?

 

D’abord il faut considérer que le traité de Versailles du 15 mai 1768 ne transférait pas la souveraineté sur la Corse de Gênes au royaume de France.  Le titre même du traité « Conservation de la Corse à la République de Gênes » était tout-à-fait significatif de ce point de vue (et étonnant par rapport à l'opinion commune telle qu'elle a fini par s'imposer).

Comme l’indique l’article III du traité, l’exercice de la souveraineté sur la Corse est confié au roi de France - mais non la souveraineté elle-même. Lorsque la république de Gênes sera en mesure de solder les dépenses faites par le roi pour assurer la pacification de l’île, elle retrouvera la souveraineté sur la Corse.

Dans l’immédiat, la France versera annuellement à Gênes 200 000 livres tournois pendant 10 ans.

On a parlé de vente déguisée à propos de ce traité : en ce cas, c’était une vente à réméré (avec possibilité de rachat) - si de telles ventes  existaient autrement qu’entre particuliers. Il en ressortait que si la république de Gênes ne pouvait solder les dépenses faites par le roi de France, elle ne retrouverait jamais la possession de la Corse – telle était probablement l’intention de la partie française, les intentions génoises étant sans doute plus attentistes.

« Il est assez probable que les termes du traité sont volontairement ambigus afin de satisfaire la vanité génoise, qui ne veut pas s’avouer que la Corse est perdue. (...) Dans l’esprit de Choiseul, comme dans celui de son successeur Vergennes, l’acquisition est définitive en fait, sinon en droit. Il n’en demeure pas moins dans l’esprit de beaucoup de Corses, un doute, qui est utilisé par Paoli. » (C. Ambrosi, Les deux annexions de la Corse (1768 et 1789), in: Annales historiques de la Révolution française, n°203, 1971. www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_1971_num_203_1_402

 

NOTA :

Pour être complets, il faut dire aussi que dès avant le traité de 1768, les Corses avaient en France un statut privilégié. Depuis Henri III, sauf erreur, ceux qui résidaient en France  avaient la qualité de régnicole (habitants du royaume), ce qui leur évitait notamment d'être soumis au droit d'aubaine (selon le droit de l'époque, la succession des étrangers, à leur décès, allait au roi). Cet avantage leur aurait été accordé à la suite d'une bataille où les mercenaires corses d'Alphonse d'Ornano avaient protégé le roi Henri III. Cet avantage était aussi accordé aux sujets du pape pour Avignon et le Comtat-Venaissin, et finalement, à la fin de l'Ancien régime, il s'appliquait aux ressortissants d'un grand nombre de pays, au moyen de nombreux accords de réciprocité.

 

 

 

VIDE JURIDIQUE OU STATUT COMPLEXE ?

 

 

Dès lors, on voit que le rattachement de la Corse à la France, ou sa « réunion » comme on dit à l’époque, avait une portée moins évidente qu’on pourrait le penser. En droit, l’île continue à appartenir à la république de Gênes. Le roi de France en possède en quelque sorte l’usufruit mais non la nue-propriété. Pour se servir de termes plus conformes au droit de l’époque, le roi de France dispose du domaine utile, tandis que Gênes conserve le domaine éminent.

Michel Verge-Franceschi, dans son livre Pozzo di Borgo: L'ennemi juré de Napoléon (2016) écrit : « Entre 1768 et 1789 il y a un réel vide juridique, c’est parce que l’île n’est pas vraiment française ». A propos de Napoléon et de son contemporain, concitoyen d’Ajaccio et ami, Charles-André Pozzo di Borgo*, que Napoléon retrouve lors de ses séjours en Corse alors que le premier est jeune officier et que le second est avocat, l’historien écrit que  tous deux ne sont pas vraiment Français, et pas davantage génois, loin de là.

Certes, il s’agit plutôt ici de la nationalité au sens culturel, dans une île où on parle corse et où on écrit en italien (mais Bonaparte, éduqué en France, écrit français, comme beaucoup de notables lorsqu’ils ont à communiquer avec les autorités françaises).

                                                                  * Charles-André (Carl’Andrea) Pozzo di Borgo, avocat, député à l‘Assemblée législative, révolutionnaire modéré. Rentre en Corse après la fin de la Législative (août 1792), devient le bras droit de Paoli, qu'il suit lors de la sécession avec la France et de la formation du royaume anglo-corse, dont il est un des personnages les plus importants.  Brouillé avec Paoli, il est rendu en partie responsable de l'obligation faite à Paoli par les Britanniques de quitter la Corse. Pozzo doit lui-même quitter la Corse à l’effondrement du royaume anglo-corse. Après des tribulations, il devient diplomate au service de la Russie et conseiller du tsar. Entre à Paris avec les Alliés en 1814. Ambassadeur de Russie à Paris sous la Restauration, puis à Londres. Meurt à Paris en 1842.

 

Mais au sens juridique, quelle est la nationalité des Corses ?  Les habitants sont-ils vraiment dans un « vide juridique » ? L’expression semble inexacte. Il n’y a pas de vide juridique, mais les dispositions d’un traité complexe.

Vergé-Franceschi donne pour preuve du statut ambigu de l’île que les Corses ne sont pas convoqués à l’assemblée des notables réunie en 1787 par Louis XVI – il est probable que l’une raisons de cette absence de convocation est le désir de ne pas inquiéter les Génois.

Mais l’incertitude sur le statut définitif de la Corse, territoire possédé par la France à titre provisoire en gage ou en nantissement, ne se reporte pas sur les habitants - du moins tant que les effets du traité durent :  les historiens sont affirmatifs – pas tant sur la qualité de Français des Corses dans les 20 ans qui précèdent la Révolution française, ce qui n’a pas grand sens, que sur leur qualité de sujets du roi.

Pour Thierry Lentz, grand spécialiste de Napoléon, « La notion de nationalité n’avait pas grand sens à l’époque de la naissance de Napoléon, on était sujet d’un monarque et non citoyen d’une nation. Napoléon était bien né sujet du roi de France ».

Il indique aussi qu’en 1790 lors de la départementalisation de la Corse  l’Assemblée constituante décrétera que tous les habitants de l’île étaient de plein droit citoyens français quelle que soit leur date de naissance – mais je n’ai pas retrouvé la source de cette affirmation -  qui laisserait d’ailleurs penser qu’il existait une ambigüité pour la situation antérieure à cette décision.

Quant à Patrice Gueniffey, auteur d’une volumineuse biographie de Bonaparte en 2013, il écrit que les Corses sont sujets du roi de France, qu’ils ont les mêmes droits et devoirs que les autres sujets et il cite à l’appui de cette affirmation les lettres patentes du 5 août  1768.

 

 

 

DES SUJETS DU ROI À PART ENTIÈRE

 

 

La monarchie n’a en effet pas épargné sa peine pour convaincre ses nouveaux sujets corses qu’ils étaient des sujets du roi à part entière, si on ose l’expression – en laissant plus ou moins de côté la question du statut définitif de la Corse.

Lisons les  « lettres patentes concernant la soumission de la Corse » données à Compiègne le 5 août 1768 – donc après le traité du 15 mai et avant que les hostilités commencent avec les Corses de Pascal Paoli (peu importe ici si Paoli, en décidant de résister, représente ou pas la majorité des Corses) :

« La sérénissime république de Gênes ayant confié en nos mains par une cession volontaire les droits de souveraineté qu’elle possédait sur le royaume de Corse (…) nous nous sommes chargé du gouvernement et de la souveraineté indépendante du royaume de Corse d’autant plus volontiers que nous ne comptons l’exercer que dans le bien des peuples de cette ile, nos nouveaux sujets. Notre intention est d’accorder à la nation Corse les avantages qu’elle pourra nous demander (…) nous veillerons avec les sentiments du cœur paternel que nous avons pour nos autres sujets à la prospérité, la gloire et le bonheur de nos chers peuples de Corse en général et de chaque individu en particulier ». Le roi espère que les Corses accepteront les bienfaits qu’il leur promet et « que cette nation jouissant des avantages de notre protection royale (…) ne nous mettra pas dans le cas de la traiter comme des sujets rebelles et ne perpétuera pas dans l’île de Corse des troubles qui ne pourraient être que destructifs pour un peuple que nous avons adopté avec complaisance au nombre de nos sujets ».

Dans le langage et selon le cadre intellectuel de l’époque, les Corses pour devenir sujets du roi, n’ont pas besoin de devenir Français. Au contraire, le roi parle, comme de quelque chose qu’il s’agit de continuer sous son autorité, de « la souveraineté indépendante du royaume de Corse » - reprenant l’appellation traditionnelle de la Corse en tant que royaume*, que Gênes avait aussi respectée (d’autant qu’elle y trouvait son compte en termes de vanité).

                                                                    *  L’appellation de royaume remonte à une décision du pape en 1297 qui semble avoir concerné en même temps la Sardaigne (il semble que plus que deux royaumés séparés, le pape avait voulu créer un royaume commun de Corse et de Sardaigne) Elle est intervenue dans une proposition d’arrangement dans le cadre complexe du conflit entre la maison des Anjou de Naples et la maison d’Aragon, après les Vêpres siciliennes (1281), prévoyant un échange (qui n’eut pas lieu) de la Sicile contre la Sardaigne et la Corse.

 

 Dès la parution de ces lettres patentes, des Corses (dont des représentants de la ville d'Ajaccio, notamment l'archidiacre Luciano Bonaparte, grand-oncle de Napoléon) se déclarent publiquement sujets du roi de France.

Au passage les lettres patentes enrobent la question de la souveraineté sur la Corse dans le flou artistique – pas question d’avouer que Gênes reste souveraine en droit - ce qui est pourtant le sens du traité. Le règlement pour la Consulte de la Nation corse (qu’on appellera ensuite Etats de Corse) signé du duc de Choiseul le 16 avril 1770 répète que la souveraineté du roi en Corse est chose constante, fixe et stable, contrairement aux inquiétudes plus ou moins de bonne foi de certains.

 

 

 

« NOS SUJETS CORSES »

 

 

Dans un édit d’avril 1770, pour la reconnaissance de la noblesse dans l’île de Corse, le roi, après avoir indiqué qu’une des plus belles prérogatives de la noblesse, dans tous les Etats, est de servir la patrie, le prince ou le gouvernement avec plus d’affection, de zèle ou de fidélité que le commun du peuple, déclare qu’il est disposé à reconnaître l’existence d’une noblesse dans « nos nouveaux Etats de Corse » et invite les personnes intéressées à fournir leurs preuves de noblesse dans les conditions prévues par l’édit (il s’agit donc d’une procédure de validation ou d’homologation, en termes modernes*), se réservant, si les preuves étaient défaillantes, de prendre des décisions bienveillantes en faveur de « nos sujets corses ». Les personnes à qui la noblesse a été attribuée par des souverains étrangers peuvent aussi demander l’homologation de leurs titres.

                                                                     * Comme Gênes ne reconnaissait pas de noblesse en Corse, les candidats à la noblesse doivent fournir des preuves qu’ils jouissaient de certaines charges ou distinctions dont l’édit prévoit qu’elles permettent d’être reconnu de « noblesse prouvée ». Comme on sait, les Bonaparte, par exemple, seront principalement reconnus nobles du fait qu’ils ont durant deux siècles au moins, donné des membres au Conseil des Magnifiques anciens de la ville d’Ajaccio – c’est à-dire le conseil municipal… Mais aussi les attestations de parenté avec les Bonaparte de Toscane ont été prises en compte.

 

 La monarchie a aussi recours, pour désigner la Corse au terme de province .

Par exemple, on lit dans l'édit du roi de septembre 1769 pour la juridiction ecclésiastique dans l'île de Corse (qui lui rend applicables des disposiions remontant à Louis XIV)  :

« Et comme il n est pas moins important que les habitans de cette nouvelle province de notre royaume participent aux mêmes avantages, franchises & libertés que nos anciens sujets & qu'ils soient instruits des véritables principes sur l' indépendance de la Couronne [par rapport à la Papauté] nous avons résolu d'y faire pareillement exécuter l'Édit que le feu Roi notre très honoré Seigneur & Bisaïeul a fait publier dans ses États au mois de mars 1682 sur la déclaration des sentimens du Clergé de France touchant la puissance ecclésiastique. »

On institue aussi en Corse un régiment provincial corse et les termes de province, provincial,  deviennent usuels pour parler de la Corse.

 Mais est-ce suffisant pour parler d'une intégration complète au royaume notamment en ce qui concerne l'assimilation aux Français ?

 

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 Edit d'avril 1770 pour la reconnaissance de la noblesse en Corse.

Gallica.

 

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Texte de l'édit, en français et en italien. Le roi veut procurer à « nos nouveaux Etats de Corse » l'avantage de disposer d'une noblesse.

Gallica.

 

Édit_pour_la_reconnoissance_de_[

 Suite de l'édit. Le texte rappelle que l'organisation administrative traditionnelle de la Corse  (division en pièves ou pievi (cantons), rôle des pères des Communes (ou pères du Commun), des podestats, des pievani - curés responsables d'une piève,  et même Consulta ou assemblée générale de la Nation) est - en apparence - maintenue dans le cadre français.

Gallica.

 

 

 

COMMENT LES ÉTRANGERS PEUVENT DEVENIR «  NATURELS CORSES »

 

 

Dans un édit « Qui accorde différents droits et privilèges aux étrangers qui s’établiront dans l’île de Corse » de juin 1770, le roi , préoccupé d’augmenter la population de l’île, qui a été éprouvée par de longs conflits, décide que « les étrangers qui prendront parti dans l’île soit en y épousant une fille corse soit en acquérant une maison ou un bien de la valeur de six mille livres soit en y établissant leur domicile et  y faisant ou une exploitation d’agriculture ou un commerce assidu pendant six années consécutives, soient censés naturels corses, réputés bourgeois et habitants du lieu où il s’établiront et (...) soient rendus participants de tous les droits, privilèges, exemptions dont y jouissent les naturels corses et français sans aucune différence ni exception ».*

                                                                                *  Orthographe modernisée. Le texte dit par exemple : « les naturels Corses & François »). Ce type de disposition existait aussi sur d’autres territoires disposant de statuts particuliers, comme Marseille où le mariage avec une Marseillaise ou l’acquisition d’un bien à Marseille ou un séjour de 10 ans donnait la citoyenneté marseillaise - et par transitivité, la qualité de sujet du roi : le nouveau citoyen prêtait d’ailleurs serment au roi comme seigneur de Marseille et non comme roi de France (François-Xavier Emmanuelli, Vivre à Marseille sous l'Ancien Régime, 1997).

 

Notons ici que le terme « naturel » sous l’Ancien régime, renvoie à l’appartenance à une nation. Le terme nationalité n’existe pas (et on ne le rencontre pas non plus à l’époque révolutionnaire). Lorsque le roi de France admet un étranger à la « nationalité française » (ou à la qualité de sujet du roi), on parle de « lettres de naturalité* ».

                                                                                    * Curieusement, on trouve encore la formulation « naturels corses » dans un arrêté du Directoire en 1796, visant les naturels corses qui ont reçu à l’époque du gouvernement anglo-corse des lettres de course (pour agir comme corsaires). Ils doivent les rendre et se mettre à la disposition des autorités françaises et cesser de naviguer sous pavillon anglais ou anglo-corse à peine d’être traités en pirates et forbans (Arrêté du Directoire exécutif relatif aux Patentes ou Commissions en course expédiées par le Gouvernement anglais pendant l’invasion de la Corse, du 27 brumaire an V, 17 novembre 1796).

 

On peut d'ores et déjà conclure que si la notion de « sujet du roi » s'applique indiscutablement aux Corses, elle n'est pas l'équivalent de « Français », car sinon pourquoi l'édit de juin 1770 dirait-il que les étrangers installés en Corse seront considérés comme des « naturels corses » (et non comme des naturels français), qu'ils auront les mêmes droits que les « naturels corses et français » : la distinction entre Corses et Français existe bien. 

 

 

 

LES « FRANÇOIS », LES CORSES ET LES AUTRES

 

 

Pour satisfaire l’amour-propre des Corses, on a étendu à la Corse le système des Etats provinciaux* (réunion périodique les trois ordres du « pays »), qui existent dans toutes les provinces périphériques et symbolisent le maintien d’une sorte d’autonomie formelle. Le roi espère que cette circonstance « doit encore plus attacher les Corses à la France pour la bonté que Sa Majesté veut bien avoir de ne pas changer totalement les formes du Gouvernement naturel à la Nation [corse]» (Règlement du 16 avril 1770).

Lors de la première réunion, on utilise le terme italien (et corse), mais francisé, de Consulte (Consulta) qui sera abandonné par la suite. 

                                                                               * Il semble que cette formulation n’était pas fréquente à l’époque ; la formulation Etats particuliers était  utilisée, mais généralement, on parlait des Etats de Bretagne, de Bourgogne, du Languedoc, de Provence, etc, au cas par cas. Quand on voulait parler de tous les territoires où s’appliquait ce système, on parlait des « pays d’Etats ». 

 

 

Ces différents textes et d’autres montrent que le roi de France administre la Corse comme un de ses « Etats » et considère bien les Corses comme ses sujets. Peu importe que ceux-ci ne soient pas complètement assimilés au reste des Français (cf. l’expression citée plus haut, « les naturels Corses & François ») – mais de toutes façons, existe-t-il vraiment, dans la France d’Ancien régime un droit commun ? Si oui, c’était dans un espace centré autour de l’Ile-de-France, tandis que, les provinces rattachées plus tardivement au royaume avaient des statuts plus ou moins différenciés, voire des prétentions à ne pas constituer une province mais un « Etat associé » comme la Provence – d’où en logique il devait découler l’existence d’un statut « national » particulier pour les habitants.*

                                                                   * Un organisme aussi officiel que le Parlement de Provence écrit en 1755 dans des remontrances au roi, que la Provence est « libre envers la France de toute dépendance » et ne possède en commun avec elle « d’autre lien que celui qu’exigent l’harmonie du gouvernement général et l’obéissance au même souverain ». Pour le jurisconsulte abbé de Coriolis (1782), les Provençaux ont le même souverain que les Français mais constituent un peuple distinct. A titre d’exemple, selon les règles d’époque (plus ou moins respectées), un Provençal ne pouvait pas être jugé devant un tribunal « étranger» - c’est-à-dire français.

 

La monarchie, dans divers textes, est bien obligée de distinguer entre les Français et les Corses : dans l’édit de juin 1768 sur l’administration de la justice, il est établi un Conseil supérieur en Corse (juridiction équivalent plus ou moins à un Parlement) comprenant, outre son président et vice-président, dix conseillers « dont six gradués français et quatre naturels du pays ».

Dans l’édit pour la reconnaissance de la noblesse, il est indiqué que deux conseillers au Conseil supérieur, « un François & un Corse »  feront le rapport sur les dossiers des candidats.

Dans le Règlement du 16 avril 1770, sur l’organisation de la Consulte (réunion des Etats de Corse) : le greffier sera un « Corse de nation mais sachant parler & écrire le françois ».

 On peut observer que l'Ancien régime n'avait pas un droit clair (et par conséquent une conception claire) de la nationalité comme il en existe un aujourd'hui. Il est donc très malaisé de se repérer dans des concepts fluctuants d'autant qu'en ce qui concerne la Corse, la monarchie française devait naviguer entre deux écueils : éviter de laisser croire aux Corses qu'elle n'avait pas pris en main leur destin de façon définitive et éviter de laisser penser à Gênes qu'elle ne respectait pas le traité de 1768.

Enfin, la qualification de « Français  » était-elle appliquée à tous les sujets du roi de France ? Dans la pratique et avec l'évolution du temps, c'était sans doute le cas vers la fin de l'Ancien régime. Mais en droit strict il y avait des distinctions à opérer comme on l'a dit et les Corses faisaient partie des populations où la qualification n'allait pas de soi*.

                                                                                              * La formulation qu'on trouvait dans de très nombreux actes du roi disant qu'ils étaient applicables sur « toute l'étendue de notre royaume, pays, terres et seigneuries de notre obéissance », même si elle avait pris un caractère stéréotypé, sous-entendait que le royaume de France coexistait avec d'autres entités sous la même couronne, comme l'obligation pour le roi lorsqu'il prenait des actes applicables en Provence ou au Dauphiné, de prendre les titres de comte de Provence, Forcalquier et Terres adjacentes [Marseille, Arles etc], ou Dauphin de Viennois, comte de Valentinois et Diois.

 

 

 

DROIT DU SANG ET DROIT DU SOL

 

 

Dans une thèse de droit sur la nationalité française, on relève ce passage, relatif à Napoléon  :

« D’autant que, peu d’études doctrinales le soulignent, mais le Premier consul ne doit sa qualité de Français qu’à l’application du jus soli [droit du sol]: la Corse a été rattachée au royaume de France un an avant sa naissance » et en note : « Né de père corse (c’est à dire génois en droit, puisque la Corse appartenait à la République de Gênes) et de mère italienne, donc de parents étrangers, il ne doit sa qualité de Français qu’à sa naissance en Corse le 15 août 1769. Exactement un an auparavant, le 15 août 1768, Louis XV avait en effet proclamé le rattachement de l’île à la France, car elle avait été rachetée à la République de Gênes le 9 mai 1768 (A. Castelot, Napoléon Bonaparte, Paris, 1996, p.7-8). Il n’était donc devenu sujet français que par application des principes de l’ancien droit et notamment du jus soli. » (P Berté , Genèse du code de la nationalité française (1789 1927), thèse de droit, 2011.

L’auteur insiste un peu facilement sur une situation, selon lui, paradoxale ; Napoléon, devenu Français par le droit du sol (en latin, jus soli), en usage sous l’Ancien régime, fut aussi celui qui lors de la création du Code civil institua le droit du sang (en latin jus sanguini) comme mode d’acquisition principal de la nationalité française (est Français celui dont le père est lui-même Français) même si le Code civil de 1804 n’est pas aussi explicite*.

                                                                                        * Bonaparte, plutôt favorable au droit du sol, finit par se ranger à l’avis du jurisconsulte Tronchet favorable au droit du sang.

 

En fait le passage cité plus haut semble comporter des erreurs et approximations.

Tout d’abord il semble abusif de considérer que le droit du sol (acquisition de la nationalité par la naissance sur un territoire) était seul en vigueur sous l’Ancien régime français : il semble que ce droit était couplé avec le droit du sang et devait s’articuler avec lui (cf. article Sujets, Dictionnaire de l’Ancien régime, sous la dir. de Lucien Bély, 1996).

L’erreur principale du passage de la thèse cité ci-dessus est de considérer que Napoléon aurait acquis la nationalité française (peu importe ici que ce soit par droit du sol ou du sang) à sa naissance, alors que seule la qualité de sujet du roi est en cause. En fait, la solution la plus acceptable est que le changement qui a eu lieu en 1768 n’a pas vraiment affecté la « nationalité » ou « naturalité » des Corses : ils restent ce qu’ils étaient avant, des « naturels corses » et passent seulement du statut de sujets génois à celui de sujets du roi de France. C’est ce qu’on peut conclure (jusqu’à de meilleurs appréciations) de l’ensemble des textes d’époque.

 

De plus, supposer que Napoléon aurait acquis la nationalité française (ou plutôt la simple qualité de sujet du roi) par le droit du sol, aboutit à une conséquence absurde : si tel était le cas, quelle était la « nationalité » des personnes nées en Corse avant 1768 ? Restaient-elles étrangères, par exemple le père de Napoléon, bien que magistrat sous le régime français et représentant de la noblesse aux Etats de Corse ? C’est évidemment insoutenable. Et si le père de Napoléon était comme l’ensemble des Corses, devenu sujet du roi en droit par l’effet du traité de 1768, pourquoi ne pas conclure que les enfants des sujets corses du roi de France nés à compter de 1768 avaient la même qualité par le droit du sang ?

Et que dire de la remarque sur la mère de Napoléon qui aurait été « italienne » (de quel Etat de la péninsule ?), seul le père étant « génois » ?

Sans le vouloir, l’auteur touche d’ailleurs à deux points de difficultés supplémentaires : avant l’annexion, les Bonaparte étaient-ils Génois ou Corses, ou les deux ? En effet Gênes distinguait  entre les sujets génois établis en Corse (disposant de privilèges particuliers) et les Corses d'origine (sujets génois de seconde classe, si on veut) : or les Bonaparte faisaient partie, clairement, de la première catégorie.

Et sans recourir à cette distinction, il resterait à examiner si la qualité de sujets génois a continué à s’appliquer aux Corses – au moins de façon théorique, malgré leur nouvelle qualité de sujets du roi de France. C’est une question pour spécialistes (s’il y en a) que nous nous contentons d’évoquer !*

                                                                                               *  Y répondre demanderait de dépouiller la jurisprudence d’époque non seulement en Corse mais à Gênes pour des affaires dont la solution met en cause la « naturalité ».

 

 

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 Parmi les derniers textes de la monarchie française relatifs à la Corse avant 1789 : modification des pievi (ou cantons) du Cap corse, arrêt du Conseil d'Etat du roi, 19 juillet 1788, texte en français et en italien.

Code corse, tome 6, Gallica.

 

 

 

LA RÉVOLUTION CHANGE LA DONNE

 

 

 

Pourtant, malgré les formulations apaisantes qui pourraient faire croire que la Corse dispose d’un statut d’autonomie*, elle est bien un territoire administré autoritairement par les agents royaux, avec très peu  d’intervention des habitants dans l’administration. Les Corses qui sont autorisés à s’exprimer (de façon formaliste) lors des assemblées périodiques des Etats de Corse sont des notables des trois ordres. Mais c’est la caractéristique commune de la France d’Ancien régime et même les provinces qui prétendent jouir de privilèges confinant à l’autonomie ont bien peu de marges de manœuvre.

                                                                        * La qualification (symbolique) de Royaume pour la Corse, présente dans les lettres patentes du 5 août 1768, semble ensuite disparaitre; en tout état de cause (comme Paoli l'avait déjà observé dès 1768)  le roi de France n' a jamais pris  le titre de roi de Corse ; lors de l’établissement des cahiers de doléance en 1789, on trouvera  chez les Corses la demande que le roi prenne le titre de roi de Corse.

 

20 ans après le traité de Versailles, la situation de la Corse n’est toujours pas éclaircie : si les Corses sont sujets du roi, cela peut cesser du jour au lendemain, semble-t-il. C’est en tous cas ce que craignent les Corses qui redoutent que l’île soit rendue à la république de Gênes. La convocation des Etats-Généraux pour 1789 va-t-elle s’appliquer aux Corses ?  Les Corses seraient ravis que le roi leur donne cette marque qu’il les considère comme Français, dit de façon caractéristique le gouverneur de la Corse, Barrin, au ministre Loménie de Brienne.

Finalement, bien qu’un peu tardivement, les opérations d’établissement des cahiers de doléances et de désignation des députés aux  Etats-Généraux  ont lieu en Corse et les députés  corses arrivent à Versailles-plus de deux mois après l’ouverture des Etats généraux. Les cahiers de dolénces qui constituent le mandat plus ou moins impératif des députés réclament que les prétentions génoises soient une fois pour toutes  écartées et que la Corse soit considérée clairement comme faisant partie du royaume de France.

Comme des troubles ont eu lieu à Ajaccio et Bastia, cette dernière ville envoie à Paris où siège désormais l’Assemblée nationale, une délégation porteuse d’une pétition pour demander que la situation de la Corse soit définitivement éclaircie dans le sens du rattachement à la France révolutionnaire (ou à la monarchie française modernisée)*, d’autant plus que depuis le commencement des événements, les décisions de l’Assemblée ne sont pas adressées en Corse, qui semble toujours rester en marge.

                                                                                         * La pétition (ou lettre aux députés de la Corse) déclare : on dira que par le fait même que vous siègez à l'Assemblée, c'est que la Corse est bien considérée comme une province du royaume de France : cela ne nous semble pas suffisant. On a prétendu que Bonaparte - probablement présent à Bastia à ce moment, aurait été le principal rédacteur de la pétition (?) mais la paternité de celle-ci fut réclamée par la suite par l'homme politique bastiais Galeazzini, futur baron de l'Empire, préfet et maire de Bastia.

 

Le député du Tiers-Etat (ou ex-député du Tiers, puisque les distinctions d'ordre ont été abolies depuis que les Etats-Généraux sont devenus Assemblée nationale) Saliceti se fait le porte-parole à l’Assemblée des revendications des délégués bastiais. L’Assemblée vote alors le célèbre décret du 30 novembre 1789 ainsi rédigé :

« L’Assemblée nationale décrète que l’île de Corse fait partie de l’empire français [l’Etat français] ; ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français et dès à présent le roi est supplié d'y faire parvenir et publier tous les décrets de l'Assemblée nationale ».*

                                                                                                     * On cite souvent ce texte en ajoutant le mot « intégrante » après «  fait partie » mais c’est inexact. Le texte indique que les habitants de la Corse (au passage, on ne dit plus les Corses) seront régis par les mêmes règles que les « autres Français » car depuis le  4 août 1789, les différents privilèges et statuts particuliers des provinces ou autres territoires ont été abolis - il n'existe donc plus qu'une loi  commune applicable à tous les habitants du royaume. 

 

Le même jour Mirabeau* fait voter (malgré l’opposition des deux ex-députés de la noblesse et du clergé corse) le décret suivant :

« Les Corses qui après avoir combattu pour la défense de leur liberté se sont expatriés par l’effet et les suites de la conquête de l’île de Corse et qui cependant ne sont coupables d’aucun délit déterminé par la loi ne pourront être troublés dans la faculté de rentrer dans leur pays pour y exercer tous leurs droits de citoyens français ».**

                                                                                                    * Mirabeau avait, très jeune, fait partie du corps expéditionnaire pour la conquête de la Corse (son père l'avait fait incoprporer comme officier subalterne pour lui apprendre l'obéissance). Il déclare à l’Assemblée nationale : « J’avoue, Messieurs, que ma première jeunesse a été souillée par une participation à la conquête de la Corse ; mais je ne m’en crois que plus étroitement obligé à réparer envers ce peuple généreux ce que ma raison me représente comme une injustice. »

                                                                                                    ** A noter qu’il y avait déjà eu en 1778 une mesure d’amnistie envers les partisans de Paoli (et peut-être Paoli lui-même s'il l'avait souhaité ?) - mais il est probable que seuls quelques Paolistes en ont bénéficié (ce qui impliquait la soumission au roi de France). On  remarque que le décret de 1789 évite de parler d'amnistie et donc de présenter les Corses comme des coupables pardonnés.

 

 

Pascal Paoli est invité par les représentants de l’île à rentrer en Corse, ce qu’il fait en juillet 1790. Le jeune Bonaparte et son frère Joseph font partie de ceux qui l’accueillent avec enthousiasme à son retour

 

 

PROTESTATIONS GÉNOISES

 

 

Entretemps, le décret du 30 novembre 1789 n’a pas clos la question juridique de la souveraineté sur la Corse. Le gouvernement de Gênes proteste contre une violation flagrante du traité du 15 mai 1768, qui est toujours en vigueur.

Le 21 janvier 1790, l’Assemblée nationale rend un décret « relatif aux prétentions de la république de Gènes sur l’île de Corse » : « L’Assemblée nationale décrète qu’attendu le voeu énoncé par les habitants de l’île de Corse de faire partie de la monarchie française, il n’y a pas lieu à délibérer sur le mémoire de la ville de Gênes [sic] », en ajoutant que le président de l’Assemblée fera le nécessaire auprès du roi pour faire publier et exécuter en corse les décrets pris par l’Assemblée. En effet, à cette date, le roi n’a pas encore sanctionné le décret du 30 novembre 1789 qui reste en suspens.

Lors du débat à l’Assemblée, le député corse Saliceti et Mirabeau étaient intervenus pour repousser les prétentions génoises, tandis que la formule du décret fut trouvée par Barnave. Mais quelques monarchistes (dont l’abbé Maury) avaient trouvé qu’on faisait bon marché des traités.

Finalement le roi donne son approbation par lettres patentes au décret du 30 novembre en janvier 1790 (en fait début février – tandis que le décret sur l’amnistie a été approuvé beaucoup plus vite).

Le gouvernement monarchique est embarrassé et devant les protestations de l’ambassadeur puis du gouvernement génois qui envoie un mémorandum* : devant l’ambassadeur, le ministre des affaires étrangères confirme que le traité est toujours valable avec un argument jésuitique : « le ministre s’est employé à me faire remarquer que les lettres patentes portent que la Corse faisait partie de l’empire français, ce qui pouvait s’interpréter : « aussi longtemps qu’elle reste sous la domination de la France », et dans cette hypothèse le décret ne préjudiciait pas aux droits que la République [de Gênes] s’était expressément réservés dans le traité de 1768. »** Et pour confirmer cette interprétation, le ministre offre verbalement à l’ambassadeur de restituer la Corse à Gênes contre le paiement d’un peu plus de 30 millions de livres, offre renouvelée peu après.

                                                                                        * Le gouvernement génois ne conteste pas que la France a le droit d’appliquer en Corse les réformes politiques récentes, mais considère que cela n’a pas d’incidence sur le statut de possession génoise de la Corse.

                                                                                                       ** Cité par René Emmanuelli, L'équivoque de Corse 1768-1805, 1989. Voir aussi du même auteur Le gouvernement de Louis XVI offre à la République de Gênes la rétrocession de la Corse (1790), Annales historiques de la Révolution française, 1974, https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_1974_num_218_1_4187.

 

Les autorités génoises, informées, réfléchissent à l’offre mais ne peuvent pour des raisons d’opportunité, y donner suite -d’autant qu’elles n’ont ni le désir ni la possibilité de reprendre en mains la Corse; elles  ne pourraient, comme le remarque l’ambassadeur anglais à Gênes,  récupérer la Corse que pour la revendre aussitôt, opération complexe à mettre sur pied. Leur objectif principal est dans l’immédiat que leurs droits sur la Corse ne soient pas prescrits. Rien ne sortira des réflexions des gouvernants génois.

 

 

« LE CHOIX DES CORSES » (SIC)

 

 

Pendant longtemps le décret du 30 novembre 1789 et son complément du 21 janvier 1790 ont été présentés comme la preuve que le rattachement à la France de la Corse était une des premières manifestations du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, puisque le décret du 30 novembre répondait à une pétition émanant de Corses : « Les Corses n’avaient été ni conquis, ni achetés, ils avaient fait un choix » (C/ Ambrosi, Les deux annexions de la Corse (1768 et 1789), art.cité).

On peut observer que ce point de vue n’était pas très exigeant sur l’expression de la volonté des Corses : même s’il est probable qu’en 1789, la plupart des Corses (du moins ceux qui avaient les moyens de s’intéresser à la vie publique) souhaitaient effectivement leur intégration à la France (dont paradoxalement il est aussi admis que jusque-là son action en Corse avait été décevante – mais la France était entrée dans une voie réformatrice qui permettait de meilleurs espoirs) et surtout ne souhaitaient pas revenir sous la domination génoise, se contenter d’une pétition rédigée par quelques Bastiais et relayée par un élu de la Corse à l’Assemblée semble un peu court pour parler de « choix » des Corses, comme l’ont fait les historiens (dont les historiens corses comme C. Ambrosi) pendant une bonne partie du 19 ème et du 20 ème siècle. Certes, le voeu d'intégration était déjà dans les cahiers de doléance, mais ce sont les événements plus récents (les troubles à Ajaccio et Bastia et la pétition des Bastiais) qui sont considérés comme le moteur du vote du 30 novembre 1789.

Dans des situations semblables, même si en 1789 on essuyait les plâtres, il semble qu’une consultation générale de la population aurait été nécessaire pour parler de choix des Corses.

 

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Quelques textes sur la Corse viennent compléter ces premiers décrets de l’Assemblée nationale.

Le décret du 15 janvier-16 février 1790 relatif à la division de la France en quatre-vingt-trois départements stipule : « L’île de Corse ne formera provisoirement qu’un seul département. L’assemblée des électeurs se tiendra dans la Pieve d’Orezza. Ils y délibéreront s’il est avantageux à la Corse d’être partagée en deux départements et dans le cas où ils croiraient que la Corse ne doit pas être divisée, ils indiqueront le lieu où l’assemblée de département doit se tenir. Ce département est divisé en neuf districts dont les chefs-lieux sont Bastia, Oletta, l’Ile-Rousse, la Porta d’Ampugnani, Corte,  Cervione, Ajaccio, Vico, Tallano [l’orthographe des noms de lieu donnée par le texte d’époque diffère : Vicco, Tallanno, etc).

Bien entendu, l’Assemblée admet que certaines règles ne sont pas applicables en Corse en raison des circonstances locales : Décret du 12 juin 1790 portant que les impôts continueront à être payés en nature dans l’île de Corse.  

 

 

 

1789 : LES CORSES SONT VRAIMENT FRANÇAIS

 

 

En 1789-90, est donc réalisée l’assimilation complète des Corses aux Français - et du territoire corse à la France. Au passage, avec les événements révolutionnaires, disparaissent aussi les situations juridiques qui pouvaient justifier de parler de citoyenneté ou de nationalité régionale (provençale par exemple) et se met en place un réel droit commun des Français (avec les exceptions nécessaires en raison des circonstances locales toutefois, comme on l’a vu pour les impôts).

Pour répondre à notre question-titre, il ne fait aucun doute que lorsque Napoléon devient Premier consul en 1799 puis empereur des Français en 1804, il est bien, juridiquement, Français depuis 1789.

 

 

 

UN ÉTRANGER QUI GOUVERNE LA FRANCE ?

 

 

Alors comment expliquer que plusieurs années après, Napoléon soit présenté comme un étranger ?

Peut-être peut-on trouver des critiques ou des remarques  sur le caractère étranger de Napoléon dès sa prise de pouvoir (voire même dès le moment où il devient un personnage connu – en gros quand il prend le commandement de l’armée d’Italie) ?

On peut citer ici (même si la qualité d'étranger n'est pas expressément soulignée) la remarque de Dupont de Nemours au membre du Directoire Reubell, au moment où  Bonaparte est nommé à l'armée d'Italie : Ne savez-vous pas ce que ce sont les Corses ? On ne peut pas compter sur leur fidélité, ils ont toute leur fortune à faire.

 

Pour des raisons évidentes, dès que Napoléon accède au pouvoir suprême en France, il est difficile voire impossible de tenir des remarques publiques sur son caractère d’étranger.

Mais elles deviennent fréquentes lorsque son pouvoir vacille et lorsqu’il est contraint l’abdication en 1814.

Ainsi, Napoléon, pour ses détracteurs, n’aurait été, pour utiliser une expression anachronique, qu’un « Français de papier ».

 

 

 

L’ABBÉ GRÉGOIRE ET CHATEAUBRIAND

 

 

Parmi les membres de la discrète opposition officielle au régime impérial, on trouvait le célèbre abbé Grégoire*, membre du Sénat impérial et que Napoléon avait nommé comte (Grégoire semble n’avoir jamais utilisé ce titre). Dans les derniers temps du règne de Napoléon, Grégoire avait rédigé un projet de déchéance de Napoléon et l’avait sans doute montré à quelques collègues qui partageaient son point de vue.

                                                                                                                          * Grégoire avait été élu au moment de la Révolution, évêque sous le régime de la Constitution civile du clergé. Il le restera 10 ans jusqu'au Concordat de 1801 qui réorganise l'Eglise. Il doit alors démissionner (comme tous les évêques constitutionnels) et n'est pas renommé évêque en raison de son hostilité au Concordat.

 

Le projet de Grégoire était extrêmement sévère pour Napoléon :

« Un étranger qui a su s’approprier les lauriers de ses compagnons d’armes est venu recueillir l’immense héritage des efforts qu’une nation généreuse avait déployés pendant douze ans pour assurer sa liberté »

Grégoire dénonçait « le projet insensé d’une monarchie universelle » imputable à un homme « comptant pour rien la vie des hommes » et préférant « régner sur des déserts et des cadavres que ne pas régner, sans cesse parlant de paix et faisant toujours la guerre ».

Au début de 1814, la situation militaire de Napoléon devint intenable : les armées alliées étaient entrées en France et bientôt elles occupaient Paris, tandis que Napoléon était dans l’expectative à Fontainebleau.

Au moment où ces événements se déroulent, Chateaubriand publie sa brochure  De Buonaparte et des Bourbons*, où déjà l’orthographe Buonaparte tire le personnage vers l’étranger (cette orthographe avait d’ailleurs été utilisée par la famille Bonaparte par moments**

                                                                                            * Chateaubriand a signalé qu’en publiant cette brochure alors que Napoléon n’avait pas encore abdiqué, il se mettait en danger.

                                                                                            ** « En abandonnant sous la Révolution la particule puis le u avant le o, les Bonaparte ne faisaient que reprendre l'orthographe traditionnelle du nom de la famille Bonaparte en Corse » (Wikipédia, art Maison Bonaparte).

 

Dans sa brochure, retraçant la carrière de Napoléon, Chateaubriand insiste particulièrement sur la qualité d’étranger de celui-ci.

Il y a en fait deux versions de la brochure. Dans la première, Chateaubriand met en cause l’origine corse de Napoléon – c’est en quelque sorte une circonstance aggravante car non seulement il est étranger mais encore d’une origine méprisable. Mais Chateaubriand fut obligé d’éliminer les mentions de l’origine corse de Napoléon, semble-t-il grâce à l’intervention de Charles-André Pozzo di Borgo, dont on a parlé : Pozzo di Borgo, qui avait accompagné le tsar Alexandre Ier dont il était le conseiller, ne pouvait pas admettre que le mot corse soit l’équivalent d’une insulte dans la brochure de Chateaubriand.

Ainsi la première version contient des passages comme ceux-ci:

« Et pour qui tant de massacres, tant de douleurs, pour un abominable tyran, pour un Corse, pour un étranger qui n’est si prodigue du sang français que parce qu’il n’a pas une goutte de ce sang dans les veines .»

« Quand on entendit crier dans Paris l’arrêt de mort [il s’agit de la condamnation à mort du duc d’Enghien] il y eut un mouvement d’horreur que personne ne dissimula. On se demanda de quel droit un Corse venait de verser le plus beau comme le plus pur sang de la France. Croyait-il pouvoir remplacer par sa famille demi-africaine la famille française qu’il venait d’éteindre ? »

« Si le trône de Clovis peut être en pleine civilisation laissé à un Corse tandis que les fils de saint Louis sont errants sur la terre, nul roi ne peut s’assurer aujourd’hui qu’il régnera demain… »

 « Par quel honteux caprice avons-nous donné au fils d’un huissier d’Ajaccio l’héritage de Robert le Fort… »

Parfois le terme « corse » est remplacé par Italien : « Pour remplacer cette race antique [les Capétiens] nous avons été chercher un roi, comme l’a dit un sénateur, chez un peuple où les Romains ne voulaient pas prendre des esclaves. C’est en faveur d’un Italien obscur dont il a fallu faire la fortune en dépouillant tous les Français que nous avons renversé la loi salique…. »

Dans la version suivante du texte, le terme « étranger » se substitue à « Corse » et les mentions comme la « famille demi-africaine », « le fils d’un huissier d’Ajaccio* » ou « un peuple où les Romains ne voulaient pas prendre des esclaves » sont supprimées.

                                                                              * Cette affabulation, souvent répétée dans les milieux légitimistes opposés à Napoléon, proviendrait d’un incident à l’école de Brienne : un condisciple de Napoléon, ayant appris que le père de celui-ci était assesseur au tribunal royal d’Ajaccio, se méprenant sur le sens d’assesseur, répéta que le père de Napoléon était un huissier ou un « recors » (auxiliaire d’un huissier) - Napoléon très vexé, voulut se battre avec son insulteur.

 

Mais la charge de Chateaubriand contre Napoléon est à peine atténuée par les modifications voulues par Pozzo di Borgo:

« Il fallut donc songer à établir un chef suprême qui fût l'enfant de la révolution, (…) On désespéra de trouver parmi les Français un front qui osât porter la couronne de Louis XVI. Un étranger se présenta : il fut choisi. »

« Chaque nation a ses vices. Ceux des Français ne sont pas la trahison, la noirceur et l'ingratitude. Le meurtre du duc d'Enghien, la torture et l'assassinat de Pichegru, la guerre d'Espagne et la captivité du pape, décèlent dans Buonaparte une nature étrangère à la France. »

Chateaubriand dénie même à Napoléon ses capacités militaires - de façon un peu contradictoire :

« Absurde en administration, criminel en politique, qu'avait-il donc pour séduire les Français, cet étranger ? Sa gloire militaire ? Eh bien ! il en est dépouillé. C'est, en effet, un grand gagneur de batailles ; mais hors de là, le moindre général est plus habile que lui. » « Et pour qui tant de massacres, tant de douleurs ? pour un abominable tyran, pour un étranger qui n'est si prodigue du sang français que parce qu'il n'a pas une goutte de ce sang dans les veines. »

Chateaubriand récuse l’idée qu’au milieu des dangers de la France envahie, il fait se regrouper autour de Napoléon : « et toi, usurpateur et étranger, tu nous deviendrais sacré en raison des calamités que tu as répandues sur nous ! tu régnerais encore au milieu de nos tombeaux ! (…); tu ne dévoreras plus nos enfants : nous ne voulons plus de ta conscription, de ta police, de ta censure, de tes fusillades nocturnes, de ta tyrannie. Ce n'est pas seulement nous, c'est le genre humain qui t'accuse.  (…)  Telles sont les paroles que nous adressons à l'étranger. »

« Buonaparte n'a rien de français, ni dans les mœurs, ni dans le caractère.(…).  Lui-même est plus sincère que ses flatteurs : il ne se reconnaît pas Français ; il nous hait et nous méprise. Il lui est plusieurs fois échappé de dire : Voilà comme vous êtes, vous autres Français (…). Si Buonaparte est Français, il faut dire nécessairement que Toussaint-Louverture [le chef des insurgés noirs de Saint-Domingue] l'était autant et plus que lui : car enfin il était né dans une vieille colonie française et sous les lois françaises. »

 

« Si nos maîtres légitimes [la famille de Bourbon] nous manquaient [nous faisaient défaut], le dernier des Français serait encore préférable à Buonaparte pour régner sur nous : du moins nous n'aurions pas la honte d'obéir à un étranger. »

On reviendra sur les passages où Chateaubriand met l’accent sur les origines « italiennes » de Napoléon.

 

 

DÉCHÉANCE DE NAPOLÉON : UN HOMME « QUI N’EST PAS MÊME PAS FRANÇAIS »

 

 

Le 2-3 avril 1814, le Sénat vota la déchéance de Napoléon, sans toutefois reprendre la qualification d’étranger figurant dans le projet de Grégoire, mais se bornant à constater qu’il n’avait pas respecté l’intérêt du peuple français : « Napoléon Bonaparte (…) a déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français, (…) Considérant qu'au lieu de régner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français, aux termes de son serment, Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie, par son refus de traiter à des conditions que l'intérêt national obligeait d'accepter et qui ne compromettaient pas l'honneur français »

Le gouvernement provisoire présidé par Talleyrand adresse dès le 2 avril une proclamation aux soldats : Soldats, la France vient de briser le joug sous lequel elle gémit avec vous depuis tant d’années (…) Vous êtes ses plus nobles enfants, vous ne pouvez appartenir à celui qui l’a ravagée, qui a voulu rendre votre nom odieux à toutes les nations, qui aurait peut être compromis votre gloire si un homme qui n’est pas même Français pouvait jamais affaiblir l’honneur de nos armes et la générosité de nos soldats ».

Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouvernement provisoire au peuple français : «  Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez choisi pour chef un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la grandeur. Sur les ruines de l’anarchie il n’a fondé que le despotisme. Il devait au moins par reconnaissance devenir Français avec vous, il ne l’a jamais été. Il n’a cessé d’entreprendre sans but et sans motif des guerres injustes en aventurier qui veut être fameux [célèbre]. Peut-être rêve-t-il encore à ses desseins gigantesques (…)  Il n’a su régner ni dans l’intérêt national ni dans l’intérêt même de son despotisme (…) Il ne croyait qu’à la force, la force l’accable aujourd’hui, juste retour d’une ambition insensée … ». *

                                                                                         * Chateaubriand semble faire erreur lorsqu’il dit que les proclamations du Sénat (ou plutôt du gouvernement provisoire) traitent Napoléon d’étranger probablement en raison  de sa date de naissance. C’est la personnalité non-française de Napoléon qui est mise en cause, plus que sa nationalité à la naissance.

 

Bien plus tard, Chateaubriand, dans ses Mémoires d’Outre-tombe, commente : « Vérités incontestables, malédictions méritées, mais qui les donnait, ces malédictions ? » Il observe que ceux qui accablaient Napoléon avaient pour la plupart été ses serviteurs obséquieux et ses hauts dignitaires :

« Ainsi aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui qui remporta tant de victoires n’est plus même Français ».

Abandonné par tous, et déjà déchu par les Chambres (le Sénat et le Corps législatif, qui approuve l’acte de déchéance voté par le Sénat) Napoléon abdique le 6avril 1814.

 

 Adresse  aux Français du gouvernement provisoire, du 4 avril 1814, ici reproduite dans une affiche de la préfecture de l'Yonne :

« Il [Napoléon] devait au moins par reconnaissance devenir Français avec vous, il ne l’a jamais été. » Les signataires de l'adresse sont le prince de Bénévent (Talleyrand), le général Beurnonville, Montesquiou, le comte de Jaucourt, le duc de Dalberg.

Gallica.

 

 

 

NAPOLÉON, VICTIME DE LA XÉNOPHOBIE ?

 

Après avoir cité les proclamations officielles ou les textes de Grégoire et de Chateaubriand qui désignent Napoléon comme un étranger, il faut donner quelques éclaircissements.

Peut-on parler de xénophobie ? Dès qu’un jugement défavorable est porté sur un ou de individus qualifiés d’étrangers, on évoque la xénophobie – c’est presque un réflexe de Pavlov ou du prêt-à-penser. Mais pour ses adversaires de l’époque, la qualité d’étranger de Napoléon explique son attitude vis-à-vis du pays qu’il dirigeait : en tant qu’étranger (de mentalité et non juridiquement) porté au pouvoir en France, on considère que Napoléon n’ a jamais eu de véritable affection pour la France. Il n’a pas eu avec les Français les liens de solidarité qu’on a pour des compatriotes. Il a constamment recherché son intérêt et non celui du pays.

Peu importe que cette appréciation soit contestable, mais on voit que la qualité d’étranger de Napoléon fournit une explication générale des agissements qui lui sont reprochés.

D’ailleurs les reproches faits à Napoléon au moment de son abdication, soit par ses adversaires de toujours (Grégoire, Chateaubriand) soit par ses anciens dignitaires ralliés à sa déchéance, ne manifestent aucune xénophobie pour les autres peuples, au contraire . Grégoire, dans son projet, écrit : « Il semble qu’en Europe, en France surtout, les mères les malheureuses mères n’enfantent plus que pour fournir des victimes à sa férocité.

Le sentiment de nos calamités devient plus douloureux en pensant que Napoléon a rendu la Nation française odieuse à tous les peuples chez lesquels il a porté la dévastation, l’incendie et le carnage ». « … est-il une famille qu’il n’ait pas tourmentée, en portant le fer homicide dans les champs de l’Allemagne, de la Prusse, de la Russie, et de cette Espagne qui, désolée par une guerre sacrilège, a retrouvé son antique énergie ? »

Le vénérable abbé applaudit donc les armées alliées (et ennemies de la France napoléonienne) qui viennent mettre fin à sa tyrannie, puisque son projet prévoit que « Le Sénat au nom de la Nation française vote des remerciements solennels aux Puissances alliées dont le courage victorieux l’a soustraite au joug de la tyrannie ».

Même souci des pays étrangers chez Chateaubriand dans sa brochure : « Où n'as-tu pas répandu la désolation? Dans quel coin du monde une famille obscure a-t-elle échappé à tes ravages? L'Espagnol dans ses montagnes, l'Illyrien dans ses vallées, l'Italien sous son beau soleil, l'Allemand, le Russe, le Prussien dans ses villes en cendre, te redemandent leurs fils que tu as égorgés, la tente, la cabane, le château, le temple où tu as porté la flamme » « La voix du monde te déclare le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre »

D’ailleurs pour Chateaubriand, comme pour Grégoire, les étrangers des pays alliés sont des libérateurs : « Paris, comme Athènes, a vu rentrer dans ses murs des étrangers qui l'ont respecté, en souvenir de sa gloire et de ses grands hommes. Quatre-vingt mille soldats vainqueurs ont dormi auprès de nos citoyens, sans troubler leur sommeil, sans se porter à la moindre violence, sans faire même entendre un chant de triomphe. Ce sont des libérateurs et non pas des conquérants. »

L’acte de déchéance voté par le Sénat est tout aussi exempt de nationalisme étroit : « (…) Considérant (…°) que le voeu manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit le rétablissement de la paix générale, et qui soit aussi l'époque d'une réconciliation solennelle entre tous les Etats de la grande famille européenne »

 

 

 

 POUR CHATEAUBRIAND, NAPOLÉON EST UN ITALIEN

 

 

Chateaubriand, dans sa brochure de 1814, ne se contente pas d’appeler Napoléon un étranger, il s’attache à démontrer qu’effectivement, celui-ci était Italien  et il rappelle que « Dans un discours, il a parlé de l'Italie comme de sa patrie et de la France comme de sa conquête» (on aimerait savoir quel était ce discours ?) :

« Buonaparte n'a rien de français, ni dans les mœurs, ni dans le caractère. Les traits mêmes de son visage montrent son origine. La langue qu'il apprit dans son berceau n'était pas la nôtre, et son accent comme son nom révèlent sa patrie. Son père et sa mère ont vécu plus de la moitié de leur vie sujets de la république de Gênes » : « Dans un discours, il a parlé de l'Italie comme de sa patrie… » On a déjà rappelé la conclusion de ce passage : Toussaint Louverture était plus Français que Napoléon.

Chateaubriand, de façon exagérée, voit dans Napoléon le dernier épisode d’une sorte de guerre qui traverse les siècles entre France et Italie :

« … les Français ont souvent ravagé l'Italie, et les Médicis, les Galigaï, les Buonaparte, nous ont désolés [au sens fort : apporter la désolation]. La France et l'Italie devraient enfin se connaître et renoncer pour toujours l'une à l'autre. »

 

L’origine « italienne » de Napoléon est aussi un élément qui caractérise non seulement sa personnalité mais son mode de gouvernement. Chateaubriand écrit que Napoléon a introduit en France des pratiques qui semblent caractéristiques de l’Italie médiévale ou de la Renaissance : « On crut voir renaître ces temps de barbarie du moyen âge, ces scènes que l'on ne trouve plus que dans les romans, ces catastrophes que les guerres de l'Italie et la politique de Machiavel avaient rendues familières au-delà des Alpes. »

« Chaque nation a ses vices. Ceux des Français ne sont pas la trahison, la noirceur et l'ingratitude. » - ce qui a contrario désigne les vices italiens.

Chateaubriand vise ici l’assassinat du duc d’Enghien (bien que ce dernier ait été jugé mais dans des conditions extra-légales après un enlèvement en territoire étranger), ou l’assassinat d’opposants politiques comme Pichegru qui fut retrouvé mystérieusement étranglé dans sa prison. Quant à l’ingratitude, il a dans l’esprit que Napoléon, qui bénéficia gratuitement de l’éducation donnée dans les écoles militaires du roi, fut ensuite infidèle au roi.

 

Plus tard, Chateaubriand changera son appréciation sur Napoléon : tout en maintenant son opposition au despotisme napoléonien, il reconnait la grandeur du personnage : « ... il est grand surtout pour être né de lui seul, (...)  pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre » (Mémoires d'Outre-tombe). Chateaubriand maintient que l'origine de Napoléon constitue une explication au moins partielle de sa personalité: « Il tenait du sang italien ; sa nature était complexe (...) ».

Loin de décrire Napoléon comme issu d’un milieu populaire, il évoque ses liens avec des grandes familles italiennes, ce qui explique que finalement, Napoléon ait incliné vers l’aristocratie (Chateaubriand ne pouvait pas le lui reprocher !). Dans ses Mémoires d’Outre tombe, il écrit :

« Né d’une race de gentilshommes laquelle avait des alliances avec les Orsini, les Lomelli*, les Médicis, Napoléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate qu’un moment ; c’est ce qui ressort de tout ce qu’il dit et écrit ; dominé par son rang, ses penchants étaient aristocratiques (…) Je crains de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans l’aristocratie. »

                                                                                                                                                  * Probablement les Lomellini, grande famille génoise.

 

 Les dernières apréciations de Chateaubriand sur Napoléon  semblent un retournement complet de ses premières  opinions dépréciatives : « ... Bonaparte était un poète en action, un  génie immense dans la guerre, un  esprit infatigable, habile et sensé dans l'administration, un législateur laborieux* et raisonnable. C'est pourquoi il a tant de prise sur l'imagination des peuples et tant d'autorité sur le jugement des hommes positifs. » Chateaubriand reste néanmoins sévère sur le bilan politique de Napoléon : « Je ne puis acquiescer aux faux éloges dont on insulte Bonaparte, en voulant tout justifier dans sa conduite ; je ne puis renoncer à ma raison, m’extasier devant ce qui me fait horreur ou pitié. »

                                                                                                  * Laborieux probablement dans le sens de travailleur et non dans le sens péjoratif que le mot a pris.

 

 

 

UN ITALIEN, MAIS DÉSORMAIS UN SURHOMME

 

 

D’autres après Chateaubriand vont reprendre l’idée que la personnalité et les idées politiques de Napoléon doivent énormément à son héritage italien, à la culture qui lui a été transmise par hérédité. Ces origines italiennes, magnifiées, ne débouchent plus sur un dénigrement comme autrefois mais sur une admiration visible – ce qui n’est pas surprenant si on considère que durant tout le 19ème siècle se met en place une image renouvelée de l’Italie, héritière de Rome et toujours porteuse de la civilisation la plus haute.

Ainsi Hippolyte Taine, dans Ses Fondements de la France contemporaine (Le régime moderne), 1890, écrit :

« Manifestement, ce n’est ni un Français, ni un homme du  XVIII ème siècle ; il appartient à une autre race et à un autre âge ; du premier coup d’œil, on démêlait en lui l’étranger, l’italien et quelque chose à côté, au delà, au delà de toute similitude ou analogie. — Italien, il l’était d’extraction et de sang, d’abord par sa famille paternelle » [Taine rappelle que la branche corse des Bonaparte était originaire de Sarzane en Toscane]*

                                                                      * Selon Taine, on peut suivre la famille Bonaparte depuis le 12ème siècle  à Florence, San-Miniato et Sarzane.

 

Une branche de la famille, transportée en Corse, alors que l’énergie des temps médiévaux se tarissait en Italie continentale, va y trouver un terrain fertile « dans une île non moins italienne, mais presque barbare, parmi les institutions, les mœurs et les passions du premier moyen âge, dans une atmosphère sociale assez rude pour lui conserver toute sa vigueur et toute son âpreté. »

Selon Taine, Napoléon « s’est senti, depuis le premier jusqu’au dernier jour, de sa race et de son pays »* - même si les événements de sa vie ont modifié ses premières impressions : «  Pendant toute son adolescence, il demeure antifrançais de cœur, morose, aigri,  (...)  il ne s’épanche qu’avec Bourrienne et par des explosions haineuses : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. »

                                                                       * Pour Taine, trois grands facteurs d’explication déterminent les faits historiques et les individus, la race, le milieu et le moment ; mais le mot « race » est plutôt compris par lui dans le sens de culture.

 

Taine rappelle que déjà pour Mme de Staël et ensuite Stendhal, Napoléon avait la mentalité des petits tyrans italiens du XIV ème siècle et du XV ème siècle – mais pour Taine, il ne s’agit pas seulement d’une analogie, mais d’« une parenté positive ; il descend des grands Italiens, hommes d’action de l’an 1400, des aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d’États viagers ; il a hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, mentale et morale », « la culture moderne et le jardinage français lui ont à peine élagué quelques branches, émoussé quelques épines ». Comme ses ancêtres (plus ou moins directs) Napoléon est un condottière, mais « de la plus grande espèce, aspirant déjà aux plus hauts sommets (…) voulant maîtriser la France, et, par la France, l’Europe ».

Dès lors, la description de Napoléon, personnage « Extraordinaire et supérieur, fait pour le commandement et la conquête, singulier et d’espèce unique » débouche sur une admiration emphatique qui s’appuie sur le caractère étranger, non-Français, de Napoléon, mais pour le magnifier :  « On le reconnaît pour ce qu’il est, pour un frère posthume de Dante et de Michel-Ange ; effectivement, par les contours arrêtés de sa vision, par l’intensité, la cohérence et la logique interne de son rêve, par la profondeur de sa méditation, par la grandeur surhumaine de ses conceptions, il est leur pareil et leur égal ; son génie a la même taille et la même structure ; il est un des trois esprits souverains de la Renaissance italienne*. »

                                                                             *  On ne discutera pas cette appréciation de Taine sinon pour dire qu’il est un peu surprenant de voir qu’il considère Dante comme un homme de la Renaissance –  Taine regarde plutôt l’esprit que l’époque, comme pour Napoléon (qualifié d’homme de la Renaissance bien que vivant au début du 19ème siècle) – mais sa vision de Dante comme esprit de la Renaissance reste discutable.

 

 

 

« COLOSSE DE GLOIRE »

 

 

Dans un esprit proche de Taine, un autre auteur du 19ème siècle, Edgar Quinet, se demande ce qui est au fondement du projet impérial napoléonien. Il note que si à la place de Napoléon, un autre général français célèbre de l’époque, avait pris le pouvoir, les résultats auraient été différents : « aucun homme de pure race française n’aurait trouvé dans les  archives de sa famille, la tradition innée de la monarchie romaine universelle ». Les idées politiques de Napoléon sont dues à son « sang italien courant de veine en veine » pour aboutir à ce « colosse de gloire et de vertige » - Quinet qui se réfère « à l’esprit de notre temps, qui fait entrer l’influence originaire de race dans toute question », voit l’origine des projets napoléoniens dans « la transmission des caractères natifs que lui ont légué ses aïeux impérialistes de Florence*. A bien des égards, par sa superstition césarienne de la Monarchia del mondo, il est l’exécuteur des plans chimériques de Dante, qu’il n’a pas lu. II en devient le contemporain** » (Edgar Quinet, La Révolution1865).

                                                                                            * Aïeux impérialistes de Florence : pendant une partie du Moyen-Age, l'Italie fut divisée par le conflit entre les Gibelins, partisans du Saint Empire romain germanique, et les Guelfes, partisans de la Papauté (en simplifiant). Les Bonaparte de Florence étaient des Gibelins.

                                                                         ** Dante a écrit vers 1310 un ouvrage Monarchia (souvent titré De Monarchia) où il exposait les droits de l'empereur à exercer la monarchie universelle.

                                                                                       

 

 

Ces interprétations qui font la part belle à l’hérédité italienne (ou corso-italienne) de Napoléon n’expliquent pas tant ses qualités intellectuelles et ses capacités militaires que ses conceptions politiques et le rêve de monarchie universelle qui lui est attribué.

Si on considère les choses de façon plus réaliste, on peut rappeler qu’en Corse, les Bonaparte, loin d’être des condottière petits ou grands, furent des bourgeois d’Ajaccio, clients assidus des avocats (eux-mêmes exerçant souvent cette profession ou celle de notaire*) et habitués des tribunaux dans des affaires banales de loyers ou de propriétés immobilières.

                                                                           * Le père de Napoléon, Charles était avocat de formation et son grand-père maternel (le père de Letizia/Laetitia) M. Ramolino, inspecteur des travaux publics de la ville.

 

Enfin, même en considérant que Bonaparte était de la même famille (intellectuelle plus que biologique) que les condottières italiens, on est obligé de remarquer qu’entre les réalisations de ceux-ci et l’aventure napoléonienne, il y a une différence d’échelle. Les Castruccio Castracani, les Braccio de Mantoue, les Piccinino, les Malatesta de Rimini, les Sforza de Milan, que cite Taine, n’ont pas dirigé l’Etat qui était à l’époque le plus vaste d’Europe,  ni conquis une grande partie de celle-ci, ils ont limité leur champ d’action à des territoires plus modestes.

Taine en était conscient puisqu’il parle de « condottière de la plus grande espèce, aspirant déjà aux plus hauts sommets » ; il suggère une explication, plus ou moins convaincante : dans son époque, Napoléon est seul à avoir gardé et fait fructifier cet esprit d’ambition et de conquête personnelle qui caractérisait les anciens condottières, « il n’y subit pas, comme ses ancêtres d’Italie, la concurrence de son espèce ».

 

On note que Napoléon est plus souvent renvoyé à ses lointaines origines italiennes (toscanes) plus qu’à ses origines corses, remontant quand même à près de trois siècles. A vrai dire, il ne semble pas y avoir de réelle contradiction entre les deux origines puisqu’on considérait la Corse comme appartenant à l’aire culturelle italienne.

De façon convaincante, Luigi Mascilli Migliorini (auteur d'une biographie Napoléon, 2003) rappelle que dans la formation intellectuelle et psychologique de Napoléon « l’insularité et l’italianité restent (..) dans la tradition historiographique, comme les deux points de départ incontournables d’un destin voué à l’exception ».

 

 

Il est temps de redescendre des hauteurs philosophiques et de regarder comment Napoléon lui-même concevait ou comprenait son identité en tant qu'appartenance à une communauté.

 

 

 

 

ANNEXE

BONAPARTE À SAN MINIATO

 

 

Francesco Buonaparte dit « Il Mauro », qui vivait à la fin du 15ème siècle à Sarzane, ville relevant de Gênes mais à la limite de la Toscane, vint s'établir à Ajaccio en tant que cavalier et arbalétrier au service de Gênes. Il fut à l’origine de la branche corse des Bonaparte.

Les Bonaparte de Sarzane étaient, semble-t-il (on en discute), liés à des familles portant le même nom établies à Florence et San Miniato. Les liens avec d’autres familles Bonaparte d’Italie (de Trévise par exemple) semblent moins probants. Au 18ème siècle, les Bonaparte de Florence et San Miniato attestèrent de leurs liens de parenté avec ceux de Corse – ce qui ne mangeait pas de pain*.

                                                                               *  Charles Bonaparte (ou Carlo) le père de Napoléon, lors de son passage à Pise pour passer son doctorat en droit en 1771, fut qualifié sur les registres de l’université de patricien de Florence, de San Miniato et d’Ajaccio.

 

 

En juin 1796, pendant la campagne d’Italie, Bonaparte rendit visite à l’un de ses lointains parents d’Italie, Filippo Buonaparte, un vieil homme qui était chanoine à San Miniato : celui-ci souhaita que Bonaparte prenne en mains le dossier de canonisation d’un religieux franciscain membre de la famille Bonaparte au 16ème siècle : maintenant que vous êtes tout puissant, vous pourrez peut-être faire quelque chose.

Bonaparte raconte dans ses souvenirs de Sainte-Hélène qu’il sourit de la naïveté du bon chanoine – mais cette histoire de canonisation refit surface de temps en temps. En attendant, pour être sympathique à son parent (et prouver aussi sa nouvelle puissance ?) Bonaparte lui fit obtenir du grand-duc de Toscane sa nomination dans l’ordre chevaleresque de San Stefano (Saint Etienne) - ce qui démontre aussi que Bonaparte dès cette époque, bien que général de la République française, se présentait non comme un ennemi des dynasties italiennes, mais déjà comme une sorte de suzerain*.

                                                                                   * La Gazetta toscana mentionne la nomination du chanoine en précisant qu’il a été dispensé de fournir des preuves de noblesse (exigées normalement pour appartenir à l’ordre de San Stefano), car la noblesse de la famille Bonaparte est de notoriété publique ! (http://smartarc.blogspot.com/2016/06/napoleone-san-miniato-in-visita-al-canonico-filippo-buonaparte.html)

 

Anatole France, dans sa nouvelle Bonaparte à San Miniato*, montre un jeune Bonaparte convaincu par les paroles (imaginées par A. France) de son « oncle » (terme de respect et non parenté véritable) le chanoine : la République française ne durera qu’un moment, d’autres régimes la remplaceront, mais l’Eglise est éternelle : soyez du côté de l’Eglise et du Pape et votre pouvoir sera durable.

                                                                                  * Dans le recueil Le Puits de Sainte-Claire, 1895.

 

 

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Sur la Place Bonaparte à San Miniato (région Toscane, province de Pise), la statue n'est pas celle de Bonaparte mais celle du grand-duc Léopold II de Toscane (l'inscription en latin porte : les habitants de San Miniato (Miniatenses) à Léopold II,  grand-duc d'Etrurie - ancien nom pour désigner la Toscane à l'époque romaine).

Wikipedia.

 

 

 

En 2021, San Miniato organisa une exposition pour rappeler ses liens avec Napoléon à l’occasion du bicentenaire.

La maison du chanoine existe toujours, devenue siège de la Caisse d'épargne. Une plaque sur la maison rappelle la visite de Napoléon. Une des places de la ville est la Piazza Bonaparte.

 

Des membres de la famille Bonaparte de la branche de San Miniato sont enterrés dans la cathédrale – un buste d’un Bonaparte du 16 ème siècle (mais réalisé au 19ème siècle) reprend  délibérément des traits des bustes de Napoléon, pour montrer la continuité de la lignée !

 Enfin, un masque funéraire de Napoléon est conservé à San Miniato, dans les locaux de l'Accademia degli Euteleti  - mais on pense qu'il s'agit plutôt d'un moulage réalisé du vivant de Napoléon (Napoleone e I Bonaparte, http://www.napoleonsites.eu/fr/default/538/les-masques-mortuaires-de-napol-eacute-on.html).

 

 

 

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Plaque apposée  sur l'ancienne Casa Bonaparte à San Miniato, rappelant que Napoléon y séjourna deux fois : une fois enfant (ce voyage semble sujet à caution : Napoléon aurait accompagné son père venu en Toscane rechercher des preuves de noblesse) et  à l'âge adulte durant la campagne d'Italie, "orné de lauriers" (adorno di allori), pour visiter son parent le chanoine Filippo Bonaparte (écrit ici Buonaparte) et tenir un conseil de guerre dans sa maison, le 29 juin 1796 (la date en chiffre romains donne de façon erronée 1797). La postérité s'est souvenue que la très noble lignée des Bonaparte est née en Italie (acciò ricordassero i posteri nata in Italia la gentilissima stirpe dei Buonaparte).

Blog de Jean Delisle, Histoire et tourisme, octobre 2021.

http://jean-delisle.over-blog.com/2021/10/bonaparte-et-san-miniato-n-710.html

 

 

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Entrée de Bonaparte à San Miniato, tableau de Egisto Sarri (1876).                 .

Les autorités de la ville, réunies autour d'un dais d'honneur, attendent pour souhaiter la bienvenue à Bonaparte qui s'avance, soulevant son chapeau dans un geste amical, en présence de la foule des habitants.

Article sur le site ANSA, San Miniato riscopre il ramo toscano di Napoleone Bonaparte, 2021.

https://www.ansa.it/sito/notizie/cultura/arte/2021/06/28/san-miniato-riscopre-il-ramo-toscano-di-napoleone-bonaparte_a4ab3e83-1299-4d3c-991e-3656e94db78f.html

 

 

 

 

 

 

 

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Le comte Lanza vous salue bien
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