LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME 1
LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES
LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME 1
[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]
Le 150 ème anniversaire de la Commune de Paris en 1871 (et des Communes de province) a suscité, de façon prévisible, un intérêt renouvelé pour les événements de mars-mai 1871 et leurs suites : parution de nouvelles « sommes » d’historiens, reportages, documentaires, expositions.
L’histoire de la Commune de Paris (et de façon plus discrète, celle des diverses Communes de province), est devenue un récit mythique : la légende recouvre la réalité. Evidemment, la légende s’appuie en partie sur la réalité, mais en exagère certains aspects ou en omet d’autres, délibérément ou inconsciemment. On arrive ainsi à un récit qui doit susciter l’adhésion et interdire toute contradiction. Ce récit ne concerne pas une histoire morte, dépassionnée (comme par exemple la rivalité de Jules César et Pompée) mais une histoire qui a toujours des implications politiques actuelles : la Commune n’est pas morte, comme on le répète depuis 150 ans, et elle a des héritiers. Le récit mythifié cherche à obtenir une double adhésion, dans le passé et dans le présent.
Parfois les historiens cherchent à écarter les mythes, parfois – surtout lorsque le militantisme se mêle à leur travail d’historien, ils cherchent à les conforter, généralement en écartant tout ce qui, dans la masse de documents ou d’études dont on dispose, risque de pas aller dans le sens souhaité.
Nous examinerons modestement quelques aspects du mythe de la Commune
UN ASPECT MÉCONNU: LE FÉDÉRALISME DE LA COMMUNE
Notre première partie sera consacrée à un aspect qui, justement, a quasiment disparu du mythe. Il s’agit de la place des revendications autonomistes ou fédéralistes dans l’épisode de la Commune. La plupart du temps, lorsqu’on évoque aujourd’hui l’ « autonomisme » de la Commune, c’est une façon de dire que les Parisiens refusaient d’accepter un gouvernement de droite – mais on écarte l’idée que Paris aurait pu durablement avoir des institutions distinctes du reste de la France, et on oublie (ou on ignore) que des théoriciens très actifs militaient pour que la France soit organisée en plusieurs territoires autonomes, où des règles différentes auraient été en vigueur -ce qui est bien une démarche fédéraliste.
VICTORINE BROCHER : « LE PEUPLE RÉCLAMAIT… SES FRANCHISES MUNICIPALES »
Parmi les productions récentes sur la Commune, un film réalisé à partir d’images d’époque par Raphaël Meyssan, Les damnés de la Commune, a été diffusé avec succès sur la chaîne Arte (mars 2021) puis repris sur You Tube où il emmagasiné un nombre considérable de réactions favorables, souvent exprimées par des commentaires comme « j’en ai les larmes aux yeux, j’en chiale, on nous a caché tout ça, les puissants ont toujours opprimé le peuple, la Commune n’est pas morte, etc ».
Ce film, volontiers pathétique et caractérisé par le ton quasiment pleurnichard de la récitante, qui s’exprime à la première personne, est basé en partie sur les souvenirs de Victorine Brocher, une femme issue d’un milieu populaire, mais qui avait reçu une assez bonne éducation générale et politique*. Elle prit parti pour la Commune et s’engagea comme cantinière dans une formation de la Garde nationale.
* Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante, 1909, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97623796.texteImage. Victorine, née Malenfant, s'était mariée avec Jean-Charles Rouchy et portait ce nom au moment de la Commune. Réfugiée en Angleterre et en Suisse, elle épousa vers 1881 Gustave Brocher, militant anarchiste et éducateur. Le père de Victorine était un républicain proscrit après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851. Il s’était réfugié en Belgique, où il semble avoir participé à la vie politique belge. Il était membre du Grand Orient de France.
Ce film m’a donné l‘idée d’aller voir dans ses souvenirs comment Victorine Brocher présente la Commune et ce qu’elle a compris des buts de celle-ci.
Victorine Brocher écrit à propos des événements du 18 mars 1871, qui sont la date à laquelle débute l’insurrection qui mène à la proclamation de la Commune (insurrection qui débute lorsque le gouvernement de Thiers essaie de s’emparer des canons de la Garde nationale parisienne à Montmartre) :
« Les citoyens étaient si naïfs qu'ils croyaient sincèrement faire œuvre de gloire en se hissant sur l'impériale des omnibus, lançant des programmes en profusion, en faveur du mouvement communaliste. Car il ne faut pas s'y tromper, ce que le peuple réclamait alors c'était ses franchises municipales ; il pensait qu'ayant son libre arbitre, sans autorité gouvernementale, il arriverait à une transformation sociale; les plus avancés espéraient se fédérer dans un temps plus ou moins proche. »
Ce 18 mars, sur ordre de Thiers, les troupes de l’armée régulière évacuent Paris, de même que les ministres et une grande partie les fonctionnaires des administrations. Victorine Brocher écrit :
« Je vois encore ce brillant défilé; quelques pauvres diables de lignards [soldats de l’armée de ligne, l’infanterie] se retournaient, attrapaient au vol ces morceaux de papier insignifiants » [certainement les programmes « communalistes », ici qualifiés sévèrement de morceaux de papier insignifiants].
Plus tard dans son livre, Victorine Brocher écrit :
« La Commune n'a jamais eu des intentions de gouverner la France, elle était une nécessité du moment, elle fut élue librement, elle voulait Paris libre dans la France libre.
La Commune [….] voulait affirmer la République et par elle arriver à une amélioration, non pas sociale, (une minorité seulement pensait ainsi) mais gouvernementale. »
On trouve donc, même dans les souvenirs d’une actrice « de base » de la Commune, une présentation des buts du mouvement, qui bien qu’exprimée de façon un peu confuse et contradictoire selon les passages, est très différente de ce qu’on pense aujourd’hui : au début de l’insurrection on trouve un minimum de préoccupations sociales et une volonté affirmée, prépondérante, d’obtenir « les franchises municipales ».
On peut s’en étonner.
Victorine Brocher (on la retrouvera) indique d’emblée que certains allaient plus loin que les franchises communales et parlaient de fédération : il faut comprendre que l’organisation du pays serait modifiée et que les communes (et pas seulement celle de Paris) seraient dotées d’une autonomie aussi étendue que possible et formeraient une fédération.
LES CAUSES DE L’INSURRECTION DU 18 MARS 1871 : LA DÉFAITE MILITAIRE
Au mois de mars 1871, le gouvrnement français d'Adolphe Thiers venait de signer avec l'Empire allemand les préliminaires de paix qui reconnaissaient la défaite de la France après la désastreuse guerre de 1870-71.
L'insurrection qui éclata à Paris le 18 mars 1871 fut précédée par une période d’intense agitation; l'événement déclencheur fut la tentative du gouvernement de Thiers de reprendre les canons de la Garde nationale parisienne (on parle le plus souvent des canons se trouvant à Montmartre, mais l'opération visait aussi les canons des Buttes-Chaumont et de Belleville). Le gouvernement craignait que la population fasse usage de cet armement lors d’un soulèvement et prétendait que l’artillerie devait faire retour à l’armée régulière, puisque les hostilités avec l’Allemagne étaient terminées.
La tentative échoua en raison de la mobilisation des gardes nationaux et des habitants, et une partie des soldats chargés de récupérer les canons fraternisa avec la population ; des officiers furent arrêtés et deux généraux furent exécutés sommairement.
* Loin d’être exécutés militairement, les généraux furent à peu près lynchés (voir le récit de Charles Yriarte, témoin oculaire des débuts de l’insurrection et qui a recueilli des témoignages nombreux, Les Prussiens à Paris et le 18 mars 1871, avec la série des dépêches officielles inédites, 1871).
Paris fut en peu de temps en état d’insurrection au moins dans les quartiers populaires, déterminant le gouvernement de Thiers, ainsi que le maire de Paris, Jules Ferry, à évacuer la totalité de la ville (Ferry critiqua la décision d’évacuation, il estimait possible de résister aux insurgés).
Si au 18 mars les événements débouchèrent sur l’insurrection, c’est que depuis plusieurs mois, un fossé s’était creusé entre Paris et le gouvernement. L’élection de l’Assemblée nationale avait encore augmenté l’incompréhension entre les dirigeants nationaux et Paris.
La principale cause d’hostilité était l’armistice avec l’Allemagne* signé le 28 janvier 1871 : la France se déclarait vaincue en réclamant la paix aux conditions des vainqueurs. A Paris, après plusieurs mois de siège très difficile et des sorties meurtrières et infructueuses de la part de l’armée régulière et de la Garde nationale, les habitants ont eu le sentiment que tous leurs efforts avaient été inutiles. Le traité préliminaire de paix fut conclu et approuvé par la nouvelle Assemblée le 4 mars.
* L’Empire allemand avait été proclamé en janvier 1871 dans la galerie des Glaces à Versailles. Jusque-là, la guerre contre la France était faite par la Prusse et l’ensemble des autres Etats allemands coalisés. Rappelons au passage que c’est la France de Napoléon III qui avait déclaré la guerre ; la République, proclamée le 4 septembre 1870 après la capitulation de Sedan, avait décidé de continuer la guerre, accumulant les échecs.
Une grande partie des Parisiens s’estimait trahie par le gouvernement ; l’incompétence de celui-ci (on parlait même d'intentions délibérées) avaient conduit à l’échec militaire ; et maintenant, le gouvernement demandait la paix, alors que continuer le combat était encore possible (un point de vue pas vraiment réaliste).
L’occupation symbolique de Paris par une fraction de l’armée victorieuse, prévue par les accords avec les Allemands, bien que limitée au quartier des Champs-Elysées et de courte durée (du 1er au 3 mars), attisa le mécontentement des Parisiens*.
* Le 4 mars 1871, Jules Favre, ministre des affaires étrangères, écrit au Chancelier Bismarck : « Paris est menacé d'une grave collision. Les désordres de pillage de munitions et d'attaques de postes [militaires] qu'ont amenés les excitations de quelques agitateurs au moment de l'entrée des troupes allemandes, continuent et s'aggravent. » (cité par Charles Yriarte)
LES CAUSES DE L’INSURRECTION DU 18 MARS 1871:
UNE ASSEMBLÉE RÉACTIONNAIRE ET MALADROITE, SINON PROVOCATRICE
Les Parisiens avaient aussi été ulcérés par la couleur politique de l’Assemblée nationale élue le 8 février 1871 pour décider la suite à tenir sur la guerre. Elle fut majoritairement composée de conservateurs, en très grande partie monarchistes, élus parce qu’ils étaient en faveur de la paix, tandis que Paris avait envoyé à l’Assemblée des élus républicains en faveur de la continuation de la guerre. Les républicains radicaux, en principe favorables à la guerre, n’étaient qu’une quarantaine sur tout le territoire. Les autres républicains (modérés et libéraux) environ 180. Le reste des 675 élus étaient des monarchistes (des élections complémentaires devaient avoir lieu pour atteindre l’effectif prévu initialement de 758*). Les monarchistes avaient été principalement élus par les campagnes, les républicains par les grandes villes** – les habitants des grandes villes - en tous cas ceux qui votaient pour la gauche républicaine, surtout à Paris, ne supportaient pas d’être dirigés par les « ruraux ».
* En raison du système des candidatures multiples, le candidat qui avait été élu par plusieurs départements optait pour le département de son choix. Il en résultait la nécessité de procéder à de nouvelles élections pour les mandats non pourvus. L’article Wikipedia parle de 675 députés effectivement validés et ailleurs de 638 ?
** Il faudrait entrer dans le détail. Beaucoup de villes importantes avaient aussi élu des députés modérés ou conservateurs.
Le 4 mars, l'Assemblée, installée à Bordeaux, après avoir nommé Thiers aux fonctions de Chef du pouvoir exécutif de la République française (avec Jules Dufaure comme vice-président), ratifie le traité préliminaire de paix négocié entretemps (546 voix pour, 107 contre et 23 abstentions). Certains députés républicains démissionnèrent pour exprimer leur opposition. De plus l’Assemblée a décidé de supprimer la solde de la Garde nationale qui était l’unique moyen de subsistance pour beaucoup de Parisiens (il était peut-être prévu une dérogation en faveur de ceux qui étaient sans ressources ?).
Le 10 mars, elle vote la fin du moratoire des loyers et des effets de commerce, « plus de 150 000 Parisiens sont menacés d'expulsion, de faillite et de poursuites judiciaires » (Wikipedia, L’Assemblée nationale). Enfin, elle décide qu’elle ira siéger à Versailles (où son installation est prévue le 20 mars) – décision mal venue pour les Parisiens mais très compréhensible vu l’agitation qui règne à Paris.
De plus, composée de monarchistes dans sa majorité, l’Assemblée était fortement suspecte de souhaiter le rétablissement de la monarchie (un sujet qui avait été renvoyé à plus tard par le « pacte de Bordeaux » entre Thiers et la majorité, mais qui allait se poser tôt ou tard).
Toutes ces décisions ou ces craintes ont creusé le fossé entre d’un côté Paris et de l’autre, les pouvoirs législatif (l’Assemblée) et exécutif (le gouvernement de Thiers).
Dès lors, la revendication des libertés » ou franchises communales était une façon de répondre aux actes des autorités nationales.
QUELS DROITS POUR LA MUNICIPALITÉ PARISIENNE ?
En effet, Paris était, à la fin du Second Empire, soumis à un régime dans lequel un conseil municipal aux attributions réduites, nommé par l’Etat, délibérait sur les propositions du préfet de la Seine, qui exerçait les pouvoirs du maire, assisté par un préfet de police. Il y avait aussi des maires d’arrondissement également nommés, chargés des attributions purement administratives (état-civil, préparation de la conscription.). Avant la chute du Second empire, un projet de réforme était en cours pour que le conseil soit élu au suffrage universel – premier pas vers une plus grande démocratie - mais il fut abandonné avec les événements. Après la proclamation de la République, Paris avait bien eu un maire (Arago, puis Ferry) mais nommé par le nouveau pouvoir. Les maires d’arrondissement furent toutefois élus. De plus, en raison de la situation de guerre, les mairies d'arrondissement acquirent (sans doute de facto) des compétences plus importantes en matère d'aide à la population et de coordination des initiatives individuelles ou associatives en faveur des besoins collectifs.
Les habitants de Paris souhaitaient donc un maire élu doté de pouvoirs forts, expression de la majorité des habitants – mais - la question des pouvoirs attribués à une ville étant sujette à discussion et on pouvait envisager des compétences restreintes ou très larges. Chez beaucoup, admirateurs de la Révolution française, était vivace le souvenir de la Commune insurrectionnelle de Paris en 1792-95 : un conseil général de la Commune, élu par les seuls électeurs républicains (les autres avaient été radiés des listes) avait exercé des attributions élargies (de police notamment) et constitué un pouvoir parallèle avec qui la Convention devait compter*.
* Le terme « commune » était attribué aux municipalités par une loi de 1789 puis par de façon plus impérative, par décret de 1793. Mais il avait gardé chez certains la connotation de commune insurrectionnelle ; on le trouve employé dans un sens révolutionnaires bien avant la Commune de Paris : vers 1850 le socialiste Félix Pyat en exil à Londres crée un mouvement qu'il appele "Commune insurrectionnelle". Le mot devient d'usage fréquent chez les révolutionnaires après la chute du Second empire : par exemple à Lyon en septembre 1870, une proclamation au nom de la « Fédération révolutionnaire des Communes », est lue depuis le balcon de l’Hôtel-de-ville (mais les militants dont Bakounine sont rapidement mis en fuite) ; puis on retrouve le mot notamment sur « l’affiche rouge » placardée à Paris le 5-6 janvier 1871, etc).
On peut donc s’expliquer que dès le 18 mars, selon le témoignage de Victorine Brocher, les partisans des « franchises municipales » aient été déjà prêts à distribuer des programmes dans les omnibus et ailleurs. Ils avaient eu amplement le temps de peaufiner leurs arguments. On peut se demander en quoi les franchises municipales auraient empêché les Parisiens qui les invoquaient (ce n’était pas forcément une revendication générale) d’échapper aux décisions nationales qu’ils contestaient (l’armistice par exemple) ; mais plus on concevait les franchises (ou compétences, ou droits) comme extensives et moins les décisions de l’Assemblée honnie de Bordeaux (puis Versailles) seraient applicables à Paris.
Allégorie de la Commune, identifiée avec Paris, tenant le drapeau rouge et coiffée de la couronne (probablement la couronne murale habituellement associée aux représentations allégoriques des villes). La légende : "Je veux être libre ! c'est mon droit et je me défends", l'inscription sur le drapeau " droits du peuple de Paris", expriment la volonté d'autonomie de Paris que représente la Commune, bien plus que l'idée d'une révolution à vocation nationale. A droite, caricature de Thiers et probablement de Jules Simon, coiffés du casque à pointe prussien, évoquant l'accusation fréquente de complicité avec les Allemands.
Dessin d'Alexis. Wikipedia.
LES VAINQUEURS DU 18 MARS – L’ÉLECTION DU CONSEIL DE LA COMMUNE
A partir du 18 mars, le pouvoir fut exercé à Paris par le Comité central de la Garde nationale, constitué quelque temps auparavant, qui convoqua des élections pour la Commune de Paris le 26 mars. Une fois les délégués de la Commune élus, le Comité central de la Garde nationale s’effaça sans disparaître et semble avoir voulu continuer à jouer un rôle dans la coulisse en s’opposant parfois au conseil de la Commune.
Le conseil de la Commune compte 92 élus dont une quinzaine (des modérés élus par les quartiers bourgeois) démissionnent presqu’immédiatement (Jules Méline, Tirard*, etc).
* L’un comme l’autre seront ultérieurement ministre et président du conseil de la IIIème république.
On distingue généralement dans les élus de la Commune deux grandes tendances* : la tendance majoritaire est composée de blanquistes**, révolutionnaires partisans d’une république radicale, égalitariste, plutôt centralisée, anticléricale, qui se situent volontiers dans la lignée de Hébert et de la Commune de 1793. Dans la même grande tendance, se trouvent les jacobins qui sont dans la continuité du robespierrisme. Tous veulent être les continuateurs des « grands ancêtres » de 1793.
* L'analyse des tendances représentées au conseil de la Commune, la pertinence de la distinction majoritaires/minoritaires, font l'objet de discussions et de désaccords chez les spécialistes de l'histoire de la Commune. Les opinions des blanquistes sont aussi discutées (partisans d'une dictature exercée par un chef unique ou d'une "démocratie" directe de militants ?).
** Le chef du mouvement est le vieux révolutionnaire Auguste Blanqui – mais celui-ci est à ce moment emprisonné en province et il ne participe pas à la Commune.
En face, une tendance double, minoritaire : celle des socialistes internationalistes (affiliés ou pas à l’Association internationale des travailleurs, AIT, fondée par Karl Marx, dont le siège est à Londres) et celle des proudhoniens, qui souhaitent abolir l’Etat unitaire au profit d’un système fédéral. Entre socialistes et proudhoniens, il y a des passerelles (les proudhoniens disent être socialistes, les socialistes sont souvent fédéralistes). Du proudhonisme, on peut passer, par hostilité à l’autorité, à l’anarchisme – mais ce n’est qu’ultérieurement que les tendances anarchistes deviendront un courant en soi, après l’effondrement de la Commune.
On peut citer ici Louis Dubreuilh*, dans le volume consacré à la Commune de L’Histoire socialiste de la France contemporaine (sous la direction de Jean Jaurès) : « les nouveaux élus, par le disparate de leurs origines, de leur éducation, de leur mentalité, étaient voués à un désaccord fatal. Divisés en deux ou trois clans : Jacobins, Blanquistes, Fédéralistes, ils sont au départ et resteront jusqu’au terme presque étrangers les uns aux autres. » (Dubreuilh, https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_socialiste/La_Commune).
* Louis Dubreuilh (1862-1924) fut le premier secrétaire général de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) de 1905 à 1918.
Examinons d’abord comment les Communards* ont présenté leurs objectifs théoriques, au-delà des circonstances qui avaient entraîné l’insurrection.
* Dans tous mes messages, j'ai mis une majuscle à Commnards. Je continue donc ici, même si l'usage est en faveur de la minuscule.
Proclamation de la Commune le 28 mars 1871.
Gravure. Musée Carnavalet. Site Le Parisien
Proclamation de la Commune le 28 mars 1871, dessin de l'Illustrated London News.
Recueil Dayot. Gallica.
UN FÉDÉRALISME MITIGÉ : LA DÉCLARATION DU 19 AVRIL 1871
Après la proclamation officielle de la Commune le 28 mars, le discours d’ouverture de la première séance du conseil de la Commune fut prononcé par le doyen d’âge Beslay, le même jour. Selon Dubreuilh (ouvrage cité) ce discours fut accueilli très froidement ( ?) «en raison du fade relent de fédéralisme qu’exhalait sa harangue, issue du même tonneau que la proclamation de Lefrançais*». On en parle plus loin.
* Gustave Lefrançais, élu de la Commune, avait préparé une proclamation qui évoquait l’objectif de réaliser une fédération de communes. Son projet trop diffus fut retoqué par le conseil qui fit afficher une proclamation plus concise qui n’évoquait pas les questions d’organisation institutionnelle.
Dans la séance suivante, le conseil décida de s’appeler conseil de la Commune (le terme Commune était déjà employé de façon courante et avait été acclamé le 28 mars lors de la proclamation officielle)*.
* Dans les textes de l'époque, le mot "Commune" avec une majuscule désignera la Commune de Paris, tandis que les autres communes, même lorsqu'on envisage qu'elles adopteront des institutions similaires, sont désignées par le mot avec une minuscule. Dans l'usage, on met une majuscule aux "Communes de province", mouvements insurrectionnels dans plusieurs villes, qui parfois n'ont pas pris expressément le nom de "Commune".
Le 19 avril 1871, alors que le combat armé est engagé avec le gouvernement et l’Assemblée, les membres de la Commune estiment nécessaire de publier leur programme (Déclaration au peuple français) afin de justifier les raisons et les objectifs de l’insurrection à l’intention de l’ensemble des Français.
Ce programme a été adopté la veille lors du conseil de la Commune.
Il commence par demander « La reconnaissance et la consolidation de la république, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société ». Puis immédiatement après, « L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France, et assurant à chacune l’intégralité de ses droits ». « L’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française ».
Les droits inhérents à la Commune sont: le vote du budget communal, recettes et dépenses ; la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux ; l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement ; l’administration des biens appartenant à la Commune » . Les fonctionnaires ou magistrats, élus ou nommés par concours, seront révocables, les citoyens pourront intervenir à tout moment dans les affaires publiques, la liberté de conscience et d’expression est garantie.
La déclaration évoque de façon vague, qu’il existera une administration centrale (nationale) formée de la « délégation des communes fédérées ». Elle précise : «… à la faveur de son autonomie et profitant de sa liberté d’action, Paris se réserve d’opérer comme il l’entendra, chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame sa population ; de créer des institutions propres à développer et propager l’instruction, la production, l’échange et le crédit ; à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience. »
La suite du texte écarte le reproche fait à Paris de vouloir imposer sa volonté au reste de la nation, ou à rebours, de vouloir rompe l’unité du pays. Il critique la conception habituelle de l’unité, qui « n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse », Et lui oppose « L’unité politique, telle que la veut Paris » : « l’association volontaire de toutes les initiatives locales ». Le texte annonce la fin du vieux monde, du monde de l’oppression du prolétariat, des monopoles, du fonctionnarisme, du militarisme et du cléricalisme.
Le programme fut lu par Delescluze, un membre de la Commune qualifié de Jacobin, et on remarqua que c’était l’oraison funèbre du jacobinisme prononcée par un des siens, en raison de l’aspect fédéraliste de certains points du programme.
Selon diverses sources, Delescluze avait faiblement contribué au programme, dont l’essentiel aurait été fourni par Vallès – mais il semble que Vallès s’était déchargé du travail sur un de ses collaborateurs, le journaliste Pierre Denis. Le texte a donc un aspect composite, destiné à obtenir un consensus minimal entre les différentes tendances des membres du conseil de la Commune.
Dubreuilh (ouvrage cité) est sévère pour le texte de la Déclaration, qualifiée d’exercice de style quasiment sans intérêt – mais il est visiblement hostile au fédéralisme sous-jacent dans la Déclaration.
Déclaration au peuple français du 19 avril 1871.
Site Commune 1871.
« CONTRE LES DOCTRINES JACOBINES… »
Le programme du 19 avril ne fit pas l'unanimité, ni sur le moment ni après les événements. Lissagaray (participant à la Commune qui dévait publier en 1874 une Histoire la Commune) le trouvait obscur et dangereux. Selon le site Commune 1871, Charles Longuet (voir plus loin) jugea de son côté le texte « si dangereusement communaliste et si vaguement socialiste ».- jugement curieux puisque Longuet est rangé parmi les fédéralistes. Un autre socialiste fédéraliste, Benoît Malon, déclara « ce testament de la Commune est entièrement dominé par l’idée fédéraliste et socialiste et l’ancienne politique ne s’y trouve nulle part ».
Le site Commune 1871 précise que par « ancienne politique » il faut comprendre le jacobinisme. Le site - qui est l'émanation de l'association des Amies et Amis de la Commune, très marquée à gauche de la gauche, indique que les aspects fédéralistes du texte étaient parfaitement compatibles avec le jacobinisme (https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/commune-1871-ephemeride/1209-commune-1871-ephemeride-19-avril-la-declaration-au-peuple-francais) ; on peut penser que si compatibilité il y avait, c'était à condition de ne pas approfondir la question et e s'en tenir à des paroles.
Il est intéressant de constater que le programme du 19 avril, qui est quand même très prudent en ce qui concerne le contenu de l’autonomie de la commune (celle de Paris et les autres), puisqu’il se borne à énumérer des compétences qui, à l’exception de l’enseignement et de la magistrature, sont des compétences restreintes, fut commenté et applaudi par un rédacteur anonyme du journal La Sociale, qui fait une lecture très extensive de ses aspects fédéralistes et anti-jacobins :
« Ce programme est net, clair, simple, — majestueusement calme au milieu de ce bruit de guerre et de ce tumulte d’opinions.
Et il affirme plus que jamais, contre les doctrines jacobines, le principe révolutionnaire:
LA FÉDÉRATION.
« Nous voulons, nous citoyens de Paris, gouverner, administrer, organiser notre cité comme nous l’entendons, au gré de nos aspirations, d’après les indications de nos connaissances acquises, selon la formule de la Révolution que nous avons faite après l’avoir méditée*.
Nous voulons être les maîtres de régler — et de régler seuls — chez nous finances, armée, justice, police, instruction, travail, etc…
Nous ne pouvons admettre que des lois générales règlent d’une façon identique, sur toute l’étendue du territoire national, des intérêts différents d’un endroit à un autre, contradictoires souvent suivant les latitudes, et que la variété des races rend absolument incompatibles. »
Loin d’impose sa volonté aux autres communes, Paris ne légifère que pour lui et laissera les autres communes libres de décider ce qui est bon pour elles. La volonté des communes se substituera à celle du pouvoir central.
Paris rejette le statut de capitale : « Plus de capitales! Des villes libres! »
Dans la nouvelle organisation, « Les matières communes seront discutés par les délégués des communes fédéralisées à l’Assemblée fédérale. »
« Le programme de la Commune de Paris n’est autre chose que la Déclaration des Droits de l’Homme transposée pour la cité ».
Journal La Sociale, daté du 22 avril 1871.
(Le « programme de la commune », Blog de Michèle Audin, La Commune de Paris, https://macommunedeparis.com/2016/06/03/le-programme-de-la-commune/)
Dans cet article, rien n’est dit du programme social de la Commune (il est vrai fort peu souligné dans la déclaration du 19 avril**). L’interprétation fédéraliste du texte est d’autant plus remarquable que l’article parait dans un journal La Sociale, qui ne parait pas être particulièrement proudhonien, et même plutôt à l’opposé***
* L’auteur semble contredire l’aspect spontané de l’insurrection du 18 mars. Il veut sans doute dire que le programme conçu par les théoriciens fédéralistes (proudhoniens) existait déjà lorsque les événements du 18 mars ont créé les conditions permettant de le mettre en application.
** Il est vrai que l'article indique « La bourgeoisie attendait depuis longtemps cette déclaration de principe, qui aura pour résultat (…) de rassurer les esprits timides et de donner à toutes les consciences la certitude. » La quasi-absence de programme social peut être une volonté de ne pas effaroucher la bourgeoisie parisienne ou provinciale.
*** La Sociale était un journal dirigé par l’équipe du journal Le Père Duchêne : Maxime Vuillaume, Alphonse Humbert et Vermersch. Or les rédacteurs étaient plutôt de tendance blanquiste et opposés aux membres minoritaires de la Commune - bien qu'on puisse discuter de cette appéciation. Après la Commune, Vermersch mourra assez vite en exil, atteint de maladie mentale. Vuillaume, qui était ingénieur, sera un moment exilé en Suisse où il travaillera au percement du tunnel du Saint-Gothard, puis de retour en France, deviendra journaliste radical (au sens du parti radical, bientôt au gouvernement) sans plus se mêler de politique active. Humbert, déporté en Nouvelle-Calédonie, sera, après l'amnistie, journaliste, président du Conseil municipal de Paris, député radical et s'orientera vers le nationalisme; il sera vigoureusement antidreyfusard.
Pour l’auteur de l’article, le nouveau principe révolutionnaire par excellence est « la fédération » - concept ambigu (en 1790, la fête de la Fédération avait eu un sens unificateur – d’ailleurs cette ambigüité est présente dans la Déclaration de la Commune qui explique que loin de vouloir supprimer l’unité du pays, la Commune se place dans la continuité de la Fédération de 1790 !) mais le sens du mot est commenté dans l’article par l’opposition aux « doctrines jacobines » : la fédération est donc une union qui maintient l’individualité de ses membres sans les dissoudre dans un ensemble unique. Ici « fédération » est synonyme de « fédéralisme ».
L’article expose clairement le fondement même du fédéralisme : des lois générales ne peuvent pas régler sur tout le territoire d’un même pays, des intérêts différents – et si ces intérêts sont différents, c’est en partie en raison de la « variété des races » (comprendre des ethnies, des cultures). Donc loin de répudier cette variété et de la ramener à l’unité (de gré ou de force), l’originalité du programme de la Commune (selon ce qu’en dit le rédacteur de La Sociale, certes) est de prendre en compte cette variété, en fait de la mettre au centre de la vie publique.
Le rédacteur de l’article interprète le programme de la Commune dans un sens nettement fédéraliste, au-delà du texte plus ou moins consensuel et édulcoré de la Déclaration, sans doute conçu pour ne pas trop heurter la majorité blanquiste-jacobine.
PIERRE DENIS, HOMME DE L’OMBRE DE LA COMMUNE
Comme on l’a indiqué, le programme de la Commune du 19 avril 1871 souhaite la constitution d’une fédération de communes. Ce programme est attribué assez généralement à Pierre Denis, un journaliste proudhonien et membre e l’Association internationale des travailleurs*, qui faisait partie de la rédaction du journal de Jules Vallès, Le Cri du peuple.
* Pierre Denis (1828-1907), journaliste autodidacte. Après la Commune, parvient à se réfugier à l'étranger; poursuit sa carrière de journaliste politique depuis l'étranger, où il est mêlé à des tractations avec une branche du bonapartisme. Revient en France après l'amnistie. Devient ensuite l'un des conseillers du général Boulanger, puis collabore à divers jounaux (dont La Cocarde, de Maurice Barrès).
A vrai dire, il y a deux aspects dans les conceptions fédéralistes de Pierre Denis ou d’autres proches de ses idées : le premier aspect consiste à envisager comme permanente (ou institutionnelle) la séparation qui s’est produite entre Paris et le reste de la France et à en tirer les conclusions en termes d’organisation. L’autre aspect est d’imaginer ou d’espérer que suivant l’exemple de Paris, le modèle communal se développera ailleurs en France, aboutissant à une fédération de communes.
. Aussi curieux que ça puisse paraître, certains Communards se référaient à l'exemple de la Suisse. Dans Le Cri du peuple, le journal de Vallès, daté du 20 mars 1871, on lisait (article non signé, sans doute de P. Denis) : « Paris doit donc se déclarer VILLE LIBRE, commune affranchie, cité républicaine, se gouvernant elle-même et réalisant dans la mesure du possible la théorie du gouvernement direct appliqué dans la république helvétique* »
* Il s’agit ici, moins du fédéralisme suisse, que de la participation des citoyens aux décisions publiques par des assemblées populaires (surtout voire exclusivement, dans les cantons germaniques), les Landsgemeinde (dont ne subsiste plus de nos jours que celle de Glaris et celle d’Appenzell Rhodes-Intérieures).
On a vu plus haut le concept de Ville libre utilisé également dans l’article de La Sociale. Ce concept a quasiment le sens de « ville indépendante », de « Cité-Etat » (et renvoie probablement aux villes libres médiévales dans le Saint Empire germanique, qui disposaient d’une indépendance quasi complète, sous réserve de la suzeraineté lointaine et peu contraignante de l’empereur).
On lit dans le programme du Comité républicain des 20 arrondissements de Paris (du 25 mars 1871, sans doute affiché pour les élections du 26 et publié le 27 mars dans Le Cri du peuple), émanant de Vallès et ses amis :
« La Commune est la base de tout état politique, comme la famille est l’embryon de la société.
Elle doit être autonome, c’est-à-dire se gouverner et s’administrer elle-même suivant son génie particulier, ses traditions, ses besoins, exister comme personne morale conservant dans le groupe politique, national et spécial, son entière liberté, son caractère propre, sa souveraineté complète, comme l’individu au milieu de la cité.
Pour s’assurer le développement économique le plus large, l’indépendance et la sécurité nationale et territoriale, elle peut et doit s’associer, c’est-à-dire se fédérer avec toutes les autres communes ou associations de communes qui composent la nation. Elle a, pour la décider, les affinités de race, de langage, la situation géographique, la communauté de souvenirs, de relations et d’intérêts.
L’autonomie de la commune garantit au citoyen la liberté, l’ordre à la cité ; et la fédération de toutes les communes augmente par la réciprocité, la force, la richesse, les débouchés et les ressources de chacune d’elles, en la faisant profiter des efforts de toutes.»
Pour et par délégation du comité des vingt arrondissements.
Pierre Denis, Dupas, Lefrançais, Edouard Roullier, Jules Vallès.
« NOUS VOULONS ETRE MAITRES CHEZ NOUS »
On retrouve ici la notion d’une fédération de communes autonomes – avec l’idée (si on ne se trompe pas car la phrase n’est pas claire) que les commune pourraient se grouper selon les « affinités de race, de langage, la situation géographique, la communauté de souvenirs », donc, selon le caractère ethnique commun à plusieurs communes : la fédération nationale pourrait donc être composée de fédérations de communes recouvrant des territoires culturellement homogènes (voire ethniques).
De nombreux textes non signés traduisent les mêmes principes que ceux exposés par Denis, mais en axant l’argumentation sur l’autonome parisienne. Par exemple, le programme des bataillons de la Garde nationale du IVème arrondissement de Paris, tel que le rapporte Arthur Arnould, qui le convainquit de se présenter comme candidat au conseil de la Commune, où il fut élu :
« Nous ne voulons pas imposer nos volontés au reste de la France. Nous demandons simplement pour nous-mêmes les droits et les garanties qui nous sont essentiels.
Nous voulons l’autonomie absolue de la Commune de Paris.
Nous voulons nous administrer nous-mêmes.
Nous voulons que, dans l’enceinte de Paris, administration, justice, police, force armée, tout soit à nous.
Nous voulons que tout ce qui touche les impôts, les cultes, l’instruction publique, l’organisation du travail, etc., soit réglé par nous, en ce qui concerne Paris.
Nous ne voulons pas nous séparer de la France.
Nous accepterons les lois générales édictées par le gouvernement central, à condition que ce gouvernement soit républicain, dans tout ce qui ne portera pas atteinte à notre autonomie communale. »
« … quoique voulant abolir la conscription et les armées permanentes, nous fournirons en cas de guerre, notre contingent, mais ce contingent nous le lèverons comme nous l'entendrons. Nous engagerons les autres communes de France à imiter notre exemple et à se fédérer avec nous. »
« Nous voulons, en un mot, être maîtres chez nous, y vivre à notre guise, suivant nos convictions et nos besoins.
Que Versailles reconnaisse notre autonomie, et nous ne le combattrons pas.
S’il attaque, nous nous défendrons, étant las de subir le joug des ruraux français. (…)
Nous préférons renoncer au titre et aux avantages matériels de la capitale, pour jouir des biens cent fois plus précieux de notre liberté.
Toutefois, si le gouvernement voulait revenir siéger à Paris, pourvu qu’il n’amène avec lui, ni un homme de troupe, ni un agent de police, et qu’il renonce à s’occuper de nos affaires communales, nous sommes prêts à lui ouvrir nos portes, étant bien entendu que la garde nationale seule sera chargée de veiller sur lui, et de le protéger, comme de nous protéger contre lui. »
PROJET DE PAIX … AVEC VERSAILLES
Si la constitution de la fédération de communes est une perspective plus lointaine, dans l’immédiat on peut concevoir le nouveau statut de Paris. C’est le but de Pierre Denis qui présente dans Le Cri du peuple du 8 avril 1871 un projet de « traité de paix » avec le gouvernement de Versailles :
Paris deviendra un État autonome, relié au reste du pays par un contrat clairement défini. Son territoire sera formé du département de la Seine – sauf les communes de ce département qui ne voudraient pas faire partie du nouveau territoire. Il pourra s’agrandir de communes limitrophes qui voudraient y adhérer. Si en France d’autres communes veulent suivre l’exemple de Paris, elle formeront avec lui une fédération. Paris contribuera, dans des matières limitées, au budget national.
La cité parisienne peut, en cas de guerre, fournir les contingents, mais en temps normal l’entrée de son territoire est interdite à l’armée ; la Garde nationale parisienne assurera la police et la défense.
Le gouvernement français ne doit pas s’immiscer dans la constitution et le gouvernement de Paris, auprès duquel il sera simplement représenté par un délégué.
Paris participera aux assemblées législatives nationales – sous la réserve de modifier les législations existantes qui ne sont pas conformes à ses intérêts, ou de ne pas appliquer les décisions qui seront en contradiction avec la constitution communale.
Paris accepte le traité de paix « avec la Prusse » et paiera sa côte-part de l’indemnité de guerre.
En matière judiciaire, Paris ne prononcera que des peines de bannissement pour crimes et délits – mais les personnes ainsi condamnées seront remises au gouvernement français pour être punies selon les lois en vigueur…
Enfin, si Paris n’est plus capitale de la France, l’auteur exprime l’espoir qu’elle sera un jour capitale es Etats-Unis d’Europe.
Ce projet est à nouveau publié quelques jours après avec quelques changements.
Par ailleurs, Pierre Denis semble avoir été partie prenante dans les tentatives de conciliation entre Paris et Versailles, tentatives qui comme on sait, échouèrent (l'échec de ces tentatives est généralement rejeté sur l'intransigeance d'Adolphe Thiers).
Si Pierre Denis était très actif sans apparaître au premier plan, on peut se demander quelle était son influence réelle ?
Dans son volume sur la Commune de L’Histoire socialiste de la France contemporaine, Dubreuilh parle avec agacement de Pierre Denis : « Pierre Denis, qui travaillait d’arrache-pied dans les programmes, constitutions et chartes, Pierre Denis, féru d’autonomisme et de fédéralisme, en sema à pleines mains dans son factum » (la Déclaration du 19 avril). Ailleurs, il parle du « proudhonisme au rabais de Pierre Denis » et lui reproche d’avoir poursuivi des mirages alors que la situation exigeait des mesures réalistes.
COMMENT ILS VOYAIENT LA COMMUNE : VICTORINE BROCHER, MILITANTE DE BASE ET CHARLES BESLAY, MEMBRE DU CONSEIL DE LA COMMUNE
Comment une actrice de base de la Commune pouvait comprendre les objectifs de celle-ci, on en a le témoignage avec les souvenirs de Victorine Brocher.
Elle écrit :
« Cette association [l’Internationale] n'a pas eu d'influence sur la proclamation de.la Commune. Ce que le peuple voulait de ses élus, c'était qu'ils fissent respecter ses franchises municipales. Et les rêveurs voulaient une fédération, comme en Suisse. Ce n'était pas un crime ».
Si on s’en tient aux ‘franchises municipales » (laissant le reste aux rêveurs), comment Victorine Brocher essaie d’exprimer les buts de la Commune, d’une façon assez obscure :parfois : « La Commune n'a jamais eu des intentions de gouverner la France, elle était une nécessité du moment, elle fut élue librement, elle voulait Paris libre dans la France libre.
Elle voulait affirmer la République et par elle arriver à une amélioration, non pas sociale, (une minorité seulement pensait ainsi) mais gouvernementale.
Enfin elle voulait une République plus équitable, plus humaine. La- Commune s'occupera de ce qui est local.
Les départements, de ce qui est régional.
Le gouvernement, de ce qui est national, celui-ci ne pourra plus être que le mandataire et le- gardien de la République, qui aurait probablement sauvé la France. »
On retiendra que la Commune, tout en souhaitant une République plus équitable, ne recherchait pas (sauf chez une minorité) d’amélioration sociale - ce qui est déjà un peu contradictoire. Quant à « Paris libre dans la France libre » on convient que la formule est simple mais bien peu claire : comment la comprenaient ceux qui l’utilisaient ?
L’objectif de répartir les compétences entre trois échelons, (communal, départemental, national) est bien marqué – mais justement la question est celle de l’’étendue de ces compétences.
Ici, il est probable que Victorine se réfère au discours d’ouverture de Charles Beslay* lors de la première réunion du conseil de la Commune le 29 mars 1871. Beslay donne à la Commune un objectif en deux mots : « Paix et travail ». Il évoque l’organisation future du pays ::
« Depuis cinquante ans, les routiniers de la vieille politique nous bernaient avec les grands mots de décentralisation et de gouvernement du pays par le pays. Grandes phrases qui ne nous ont rien donné !
Plus vaillants que vos devanciers, vous avez fait comme le sage qui marchait pour prouver le mouvement, vous avez marché, et l’on peut compter que la république marchera avec vous! (…) Oui, c’est par la liberté complète de la commune que la république va s’enraciner chez nous. (…) Chacun des groupes sociaux va retrouver sa pleine indépendance et sa complète liberté d’action.
La Commune s’occupera de ce qui est local.
Le département s’occupera de ce qui est régional.
Le gouvernement s’occupera de ce qui est national.
Et disons-le hautement : la Commune que nous fondons sera la Commune modèle. Qui dit travail dit ordre, économie, honnêteté, contrôle sévère, ce n’est pas dans la Commune républicaine que Paris trouvera des fraudes de 400 millions. »
Site La Commune de Paris (de l’association Amies et amis de la Commune) https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/commune-1871-ephemeride/1174-commune-1871-ephemeride-29-mars-les-premiers-decrets
* Charles Beslay (1795-1878 ), ingénieur, entrepreneur (souvent malchanceux), il met en pratique les idées de Proudhon sur l'association capital-travail. Député en 1848. Membre de l’Association internationale des travailleurs. Elu au conseil de la Commune dont il est le doyen d’âge. Membre de la Commission des Finances, délégué de la Commune auprès de la Banque de France. Fin mai 1871, grâce à un laissez-passer du gouvernement d'Adolphe Thiers, il peut se réfugier en Suisse après l'échec de la Commune. En décembre 1872, le conseil de guerre rend un non-lieu à son encontre. Meurt à Neuchâtel (d’après Wikipedia).
Pourtant, faute de décrire – mais ce n’était pas son rôle – les compétences de chaque entité, son discours en reste au niveau des évidences, sinon qu’une fois encore l’idée de « liberté complète » de la commune (de toutes les communes, puisque Beslay souligne que « l’affranchissement de la Commune de Paris, c’est, nous n’en doutons pas, l’affranchissement de toutes les communes de la république ») suppose pour les communes des compétences très étendues qui laissent aux autres entités des compétences d’exception, selon ce qu’on appellera plus tard le principe de subsidiarité.
Parfois, les adversaires de la Commune ne sont pas éloignés des formulations retenues par les Communards sur l'organisation du pays – mais alors, ils leur reprochent d'aller trop loin ou de se tromper en choisissant l'autonomie communale plutôt que l'autonomie régionale. C'est le cas d'Edouard Laboulaye et d'Amédée Langlois, respectivement un universitaire et théoricien libéral et un député proudhonien.



