IDENTITES SUISSES III
IDENTITES SUISSES
Quatrième partie
Le souvenir de Morat et de Kappel
Sur une place près de la gare de Berne, se dresse la statue du chevalier Adrian von Bubenberg héros bernois de la bataille de Morat en 1476. Le chevalier s’appuie sur son épée et tend la main dans une attitude déterminée. Comme son presque contemporain, le chevalier de la gravure de Dürer, Tod, Teufel und Ritter (la Mort, le Diable et le chevalier) , rien ne peut l’impressionner et le faire dévier de sa route*.
* Dans la gravure de Dûrer, un chevalier imperturbable avance au pas tranquille de son cheval, indifférent aux gesticulations du Diable et de la Mort.
Statue d'Adrian von Bubenberg à Berne
Wikipedia.
En 1475, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, s’est lancé dans une politique d’expansion qui inquiète les Confédérés. Pour le prendre de vitesse, les Bernois se sont emparés du pays de Vaud et les Confédérés ont conclu une alliance avec Louis XI.
Charles le Téméraire retourne ses forces contre les Confédérés. Il est battu une première fois à Grandson où, après avoir massacré la garnison suisse qui défendait le château, il est écrasé par les Confédérés venus à la rescousse, déterminés à venger leurs compatriotes aux cris de « Gransdon, Grandson ! ».
Désireux de prendre sa revanche, il met le siège devant le château de Morat (Murten en allemand). La ville est défendue par une garnison de Bernois et de Fribourgeois d'environ 1 500 hommes, commandés par Adrian von Bubenberg.
Adrian von Bubenberg s'était farouchement opposé à l’alliance de Berne avec Louis XI, vraisemblablement à cause de ses attaches avec le duc de Bourgogne (il avait fait ses premières armes de chevalier dans le duché et était devenu ami du duc) ; il fut pour cela exclu du Petit Conseil bernois avec interdiction d'exercer une quelconque activité politique.
Néanmoins, il commandait le château de Morat devant lequel le Téméraire vient mettre le siège, tandis que les troupes confédérées se rassemblent.
La Diète confédérale a réussi à convaincre de participer à l'action les troupes de Zurich, qui sont le dernier contingent à rejoindre les Confédérés à la suite d'une marche forcée. Les Confédérés se regroupent derrière la rivière de la Sarine.
Le jeune duc de Lorraine René II de Lorraine (le petit-fils du Roi René) leur a amené trois cents gens d'armes. Il commandera la cavalerie. Les Alsaciens sont venus en grand nombre, malgré la défense de Sigismond de Habsbourg. Ils franchissent le pont de Gümmenen et se mettent en ordre de bataille. L'Argovien Hans de Hallwyl commande les gens de l'Oberland et de Fribourg, le corps central est dirigé par le Zurichois Hans Waldmann et l'arrière-garde par le Lucernois Gaspard de Hertenstein.
Contrairement à ce qui s'est passé à Grandson, où ils n'ont joué aucun rôle, les canons du duc Charles fauchent des centaines d'hommes Par une poussée désespérée et au moment opportun, Hans de Halwyl et ses fantassins pénètrent dans le camp du duc Charles et détruisent les canons, tandis que les assiégés dirigés par Bubenberg, font une sortie.
La panique s'empare alors des rangs bourguignons : les Suisses les cernent de trois côtés, le quatrième est occupé par le lac de Morat. De nombreux Bourguignons fuient et se noient dans le lac. Les Suisses ne font pas de prisonniers. C’était le 22 juin 1476 (récit d'après Wikipedia).
Après la bataille, les vainqueurs se partagent le butin, notamment les belles tapisseries de l’ordre de la Toison d’Or, aujourd’hui exposées dans les musées de Suisse, et des diamants. Le partage aigrit les vainqueurs qui sont à deux doigts de se battre mais sont réconciliés par le saint ermite Nicolas de Flue (sa fête est jour férié dans le canton d’Obwald).
La bataille de Morat est commémorée tous les ans par une course reliant Morat à Fribourg, en souvenir du coureur qui apporta à Fribourg la nouvelle de la victoire.
Un immense panorama de la bataille a été peint au XIXème siècle. Il a été restauré par la Fondation Pro Helvetia par une quête publique en 2009 et est exposé en permanence.
Au cours de leur longue histoire, les cantons suisses ont connu bien d’autres batailles : la bataille de Morgarten, première victoire en 1315 sur les autrichiens remportée par les quatre premiers cantons confédérés; celle de Sempach*, défaite des Habsbourgs, où se serait illustré Winkelried, la bataille de Näfels et d’autres encore.**
* A Sempach, en 1386, les forces de Lucerne, appuyées par quatre autres cantons, battent le duc Léopold d’Autriche, qui est tué dans la bataille. L'acte héroïque d'Arnold von Winkelried, qui se serait sacrifié pour ouvrir un passage aux troupes suisses, tient quant à lui bien plus du mythe que de la vérité historique. La fine fleur de la chevalerie alsacienne, venue soutenir le duc d'Autriche, disparaît dans la tourmente ; on chiffre le nombre de tués à 15 % de la noblesse alsacienne.
** La bataille de Näfels en 1388, oppose les troupes de Glaris aidées des Schwyzois à l'armée du duc d'Autriche Albert III.. Les autres Confédérés ne peuvent intervenir en temps voulu. Après leur victoire, les Glaronais obtinrent une trêve durable avec les Autrichiens et entrent dans la Confédération à égalité avec les autres membres. Pour commémorer leur victoire, les Glaronais instituèrent une fête, la procession de Näfels, qui a lieu aujourd'hui chaque année le premier jeudi d'avril (jour férié). Ce pèlerinage a joué un grand rôle dans la formation de la communauté et de l'identité glaronaise (Wikipedia).
Au cours du temps, les cantons se sont parfois affrontés mais ils ont toujours eu le sentiment de leur confraternité.
La soupe au lait de Kappel fait partie de ces moments et constitue l’un des mythes fondateurs de la Suisse.
Le 8 juin 1529, le canton protestant de Zurich déclare la guerre à 5 cantons catholiques. Les armées protestantes marchent alors sur le village de Kappel qui marque la frontière entre Zurich et le canton de Zoug.
Alors que les généraux des deux camps essayent de négocier une solution pacifique au conflit, les soldats des deux armées ont placé un chaudron rempli de lait sur la ligne qui sépare les deux armées, dans laquelle ils trempent des morceaux de pain. Ainsi protestants et catholiques mangent fraternellement autour de cette soupe, et chahutent ensemble.
Le bourgmestre de Strasbourg, Jean-Jacques Sturmen, qui était un des arbitres désigné pour régler le conflit, se serait écrié à cette occasion : « Vous, Confédérés, vous êtes d'étranges gens ; quand même vous avez noise ensemble, vous restez pourtant unis, et n'oubliez jamais la vieille amitié ».
Finalement, la guerre d’aura pas lieu cette fois. Mais de la « deuxième guerre de Kappel » naîtra l’accord de coexistence entre cantons protestants et cantons catholiques.
Cinquième partie
Fêtes genevoises d’hiver et de printemps*
*Un clin d’œil au titre de G. Dumézil, « Fêtes romaines d’été et d’automne ».
L’Escalade
Fêtes de l'Escalade, Genève, 2011.
http://chapitre2.over-blog.com
Fêtes de l'Escalade, Genève.
Wikipedia.
Au début du mois de décembre de chaque année, Genève sent la poudre et retentit du bruit des arquebuses et des canons d’autrefois. Des personnages en chapeau à plumes, en habits des années 1600, des piquiers en cuirasse et casque, défilent à la lueur des torches nocturnes, au son des fifres et des tambours. Que se passe-t-il ?
C’est tout simplement la fête de l’Escalade (ou plutôt de l’échec de l’Escalade) qui évoque l’épisode survenu en 1602, lorsqu’une attaque-surprise de Genève par les troupes du Duc de Savoie fut mise en échec par la vigilance des citoyens .
C’est l’occasion de chanter l’hymne genevois , « Cé qu'è lainô », rédigé en francoprovençal*, la langue parlée majoritairement à Genève à l’époque, comme d’ailleurs dans les troupes assaillantes du Duc de Savoie.
* Le francoprovençal (on ne met plus de trait d’union pour souligner que c’est une langue originale et non un dialecte constitué d’emprunts à ces deux langues) ou arpitan est une langue romane encore parlée (marginalement) en France, en Suisse et en Italie, dans les zones alpines. C’est l’une des l ngues distinctes du groupe linguistique gallo-roman, qui présente des traits communs avec le français et avec l’occitan.
Dans les rues éclairées à la lumière des torches, la mélodie grave du Cé qu'è lainô résonne au son des hautbois et des saqueboutes.
Pour une belle interpétation chantée, voir par exemple You Tube https://www.youtube.com/watch?v=eLJ8AlNC-7w .
Devenu plus tard l'hymne de la République et canton de Genève, Cé qu'è lainô (« Celui qui est en haut »), composé vers 1603 par un auteur inconnu, raconte l'histoire de l'Escalade. Seules les strophes 1, 2, 4 et 68 ( la dernière) sont chantées durant les cérémonies comme la fête de l'Escalade ou la prestation de serment du Conseil d'État. Néanmoins, la cathédrale est "laïcisée" pour la circonstance, en application du principe de séparation entre l'Eglise et l'Etat.
Cé qu'è lainô, le Maitre dé bataille,
Que se moqué et se ri dé canaille,
A bin fai vi, pè on desande nai,
Qu'il étivé patron dé Geneve.
Celui qui est en haut, le Maître des batailles,
Qui se moque et se rit des canailles
A bien fait voir, par une nuit de samedi,
Qu'il était patron des Genevois.
I son vegnu le doze de dessanbro,
Pè onna nai asse naire que d'ancro;
Y étivé l' an mil si san et dou,
Qu' i veniron parla ou pou troi tou.
Ils sont venus le douze de décembre,
Par une nuit aussi noire que d'encre;
C'était l'an mil six cent et deux,
Qu'ils vinrent parler un peu trop tôt.
…
La coutume veut que les enfants se déguisent et défilent dans les rues ou chantent aux portes la chanson Ah ! La Belle Escalade. La population se déguise aussi en tenues d'époque pour participer à la multitude de soirées qui sont organisées en marge des évènements officiels (Wikipedia).
Fêtes de l'Escalade.
europeforvisitors.com
« La Compagnie de 1602 » veille à maintenir la dignité de la fête, dans une ville protestante qui était hostile à l’idée de carnaval. Mais la population a fini par doubler la fête par « la Course de l’escalade » une semaine avant, où tout le monde se déguise comme il veut.
L'un des symboles de la fête est la marmite en chocolat remplie de bonbons aux couleurs genevoises qu’on brise en famille, en souvenir de la mère Royaume, qui versa par sa fenêtre, durant la bataille nocturne, une marmite de soupe chaude sur les soldats savoyards passant dans sa rue. De là aussi la soupe de légumes dégustée à cette occasion.
La Restauration genevoise
Tous les 31 décembre, les genevois célèbrent la restauration de la République de Genève.
La fête est sans doute bien moins populaire que l’Escalade mais c’est quand même un jour férié qui s’accroche agréablement au 1er janvier.
Le 30 décembre 1813, les troupes françaises, reculant devant les troupes autrichiennes, évacuent Genève, qui était depuis 1798 annexée à la France.
Le lendemain, un groupe de notables proclame le rétablissement de la république de Genève.
C’est donc cette restauration et le départ des troupes napoléoniennes, qui sont célébrés le 31 décembre.
La célébration commence, à l'aube, par un tir de 23 coups de canon (un par canton en comptant les anciens demi-cantons pour un demi)* tirés depuis trois emplacements sur les quais du Lac Léman. Le conseil d’Etat arrive sur les quais et est salué par des milices en habit du XIXème siècle.
La musique joue le Cé qu'è lainô et l’hymne fédéral.
Puis les participants et les milices se dirigent vers la cathédrale Saint-Pierre* où a lieu le « culte de la Restauration » (appellation curieuse, mais c’est tout simplement le service religieux de commémoration).
Ensuite une aubade est donnée par la musique de l’Etat de Genève, des tables avec des boissons et des plats régionaux sont dressées dans la vielle ville aux frais du canton.
Le soir les festivités du nouvel an (feu d’artifice) prennent le relais.
* Même chose que pour la fête de l’indépendance vaudoise. Il est pour le moins curieux qu’on ne tire pas 26 coups, puisque les demi-cantons sont devenus des cantons au moins pour l’appellation.
** La cathédrale reste d’ailleurs un lieu de la vie politique. C’est à la cathédrale que le conseil d’Etat présente annuellement son programme de gouvernement à la population, séance ouverte par le Cé qu'è lainô chanté par les assistants.
Le débarquement des troupes suisses à Genève
Une autre commémoration genevoise, bien que ne donnant pas lieu à un jour férié, est celle du « débarquement des troupes suisses à Genève », dont l’appellation peut faire sourire.
En effet, après le rétablissement de la République, les magistrats sont conscients que Genève ne peut plus former un État isolé et se tournent vers les anciens alliés suisses en demandant l'entrée de la république dans la Confédération.
La confédération décide d’envoyer des troupes « à titre amical ». Le 1er juin 1814, les troupes suisses (des contingents fribourgeois et soleurois) arrivent par le lac Léman et débarquent au Port Noir à Genève, accueillies par la population en liesse. Puis, en juillet, commencent les négociations pour l'entrée de Genève dans la Confédération. Le rattachement est effectif le 19 mai 1815.
C’est donc l’arrivée des contingents confédérés qui est célébrée le 1er juin , avec encore des coups de canons, en présence des milices genevoises ou venues des cantons voisins et des autorités du canton.*
Pour la commémoration du bicentenaire (2014), le président de la Confédératin suisse sera présent ainsi que des représentants de tous les gouvernements cantonaux.
* Cf. en annexe le discours du président du conseil d’Etat pour la célébration 2011, très représentatif de la vision que les Suisses ont d’eux-mêmes. On y apprend aussi que les nouvelles autorités des communes du canton entrent en fonction le 1er juin, après avoir prêté serment dans la cathédrale Saint-Pierre.
Débarquement des troupes suisses à Genève, 1er juin 1814, image de la fin du 19ème siècle ou début du 20 ème. Site de la société du 1er juin et de la restauration genevoise.
http://www.1erjuin.ch/1erjuin2016.html
Commémoration annuelle du débarquement des troupes suisses à Genève, 1er juin 2015. Site de la société du 1er juin et de la restauration genevoise.
Le Marronnier fait le printemps
Outre son majestueux jet d’eau, qui lance l’eau du Rhône à 140 mètres de hauteur*, son horloge fleurie plutôt kitsch, la grande chaise avec un pied cassé de 12 mètres de haut qui décore la place du siège de l’ONU **, et bien entendu ses banques et ses enseignes de montres de luxe, Genève est aussi célèbre pour son marronnier qui annonce le printemps. Ici ce n’est pas une fête, mais un usage.
* Inauguré en 1891 pour le 600ème anniversaire de la Confédération.
** Ce n’est pas une allusion facétieuse au « siège » de l’ONU. Cette chaise de 12 m de haut, appelée Broken Chair, symbolise le refus des mines antipersonnel et des armes à sous-munitions. Le symbole s’adresse aux chefs d'État en visite à Genève.
Le marronnier officiel de Genève (c’est son nom) est un marronnier planté sur la promenade de la Treille, dont l'éclosion de la première feuille chaque année annonce l'arrivée du printemps.
Depuis 1818, le sautier (secrétaire du Grand Conseil genevois*) observe régulièrement l'arbre et note la date de l'éclosion sur un registre. L'événement fait l'objet d'un communiqué de presse.
Les journalistes genevois sont ravis quand ils trouvent un arbre en avance sur le marronnier officiel.
* Le Grand Conseil est le parlement du canton de Genève. S’il revenait à Genève, Rousseau ne serait pas dépaysé. Seul le « Petit Conseil » oligarchique a disparu, ce qui était justement un de ses souhaits…
Sixième partie
Le populisme bourgeois, une contradiction qui n’en est pas une
L’Union démocratique du centre (UDC)
Depuis quelques années, la Suisse est connue aussi pour ses partis dits populistes.
Ce terme est, pour ceux qui l’emploient, essentiellement dépréciatif. La description des partis populistes comme « s’adressant directement au peuple au-delà des partis et des corps intermédiaires » est assez absurde. Il vaut mieux retenir que les partis populistes prétendent représenter l’opinion des couches populaires plutôt que des élites. Selon le cas, ils veulent aussi se démarquer des partis de gouvernement « classiques » et protestent contre l’accaparement du pouvoir par ces partis, ou par les élites économiques, politiques et journalistiques.
Mais en Suisse, l’UDC peut être considérée comme un parti de gouvernement classique et est classée parmi « les partis bourgeois ». Ainsi la presse, rendant compte par exemple du vote du Parlement en faveur de l’augmentation du budget de l’armée suisse, disait que « c’était Noël en septembre pour les partis bourgeois » et que le ministre (conseiller fédéral) chargé de la défense n’en espérait pas tant. Or ce ministre était membre de l’UDC, classé comme parti populiste.
Sur le terme « bourgeois » dans le contexte suisse, voir plus bas, septième partie.
Le principal des partis populistes est donc l’Union démocratique du centre (UDC), un parti trouve son origine dans un parti fondé dans les années 20.
Ce nom est utilisé dans les cantons francophones. Dans les autres langues nationales suisses, l'UDC est appelée Unione Democratica di Centro (UDC) en italien, Schweizerische Volkspartei (SVP) en allemand et Partida Populara Svizra (PPS) en romanche ; dans ces deux derniers cas, la traduction littérale signifie « parti populaire suisse ».
L’UDC est à l’origine de célèbres referendums d’initiative populaire*, comme l’interdiction de la construction des minarets ou le renvoi dans leurs pays des étrangers ayant commis un délit en Suisse ( ce dernier projet n’a pas été approuvé).
L’UDC est donc considérée comme xénophobe et socialement à droite.
* Un particulier (ou groupe de particuliers) qui réunit un certain nombre de signatures peut faire soumettre une initiative au référendum (votation ). L’initiative ne vient pas d’un parti proprement dit, mais de particuliers – qui peuvent être bien entendu membres ou sympathisants d’un parti.
Or, dans sa profession de foi figurant dans la brochure 2011 du Parlement suisse, l’UDC déclare vouloir fonder sa politique sur des valeurs vraiment bourgeoises.
Ce type de déclaration ne peut qu’amener des contre-sens en France où le terme bourgeois a une connotation purement sociologique.
D’ailleurs, des partis suisses peuvent se présenter, dans leur nom même, comme partis « bourgeois ».
L’UDC elle-même est née en 1971 de fusion du Parti des paysans, artisans et bourgeois (PAB) et de deux partis de Suisse alémanique.
Une scission de l’UDC survenue en 2008 a donné naissance au « Parti bourgeois-démocratique » (en allemand Bürgerlich-Demokratische Partei (BDP), en italien Partito borghese democratico (PBD) et en romanche Partida burgais democratica (PBD)) qui a à peu près la même ligne.
Nous verrons ce qui se cache derrière cette affirmation de bourgeoisie.
L’UDC a longtemps eu comme chef emblématique Christopher Blocher.
C’est un prospère industriel, parti du bas de l’échelle, qui prône une politique appelant à la protection des intérêts et des traditions suisses et au durcissement de la politique d'immigration et d'asile, afin de « protéger l'indépendance, la prospérité et la réputation du pays ainsi que la sécurité de la population ».
Il collectionne les tableaux de peintres typiquement suisses comme Hodler.
Politiquement, C. Blocher avait commencé son activité au début des années 80 en animant un groupe qui soutenait les lois sud-africaines en faveur de l'apartheid.
Devenu la première force du pays, l’UDC place en 2003 deux représentants au gouvernement.
Le gouvernement suisse (conseil fédéral) est un directoire collégial et ses huit membres sont élus par les députés en respectant, plus ou moins délibérément, la « formule magique » qui fait en sorte que le gouvernement représente proportionnellement les divers partis*.
* Le président de la Confédération est élu pour un an par les députés parmi les membres du conseil fédéral (gouvernement collégial) . Il n’est que primus inter pares.
Elu en 2003, Blocher rate sa réélection en 2007, les députés préférant élire un autre membre de l’UDC plus consensuel à sa place.
En effet Blocher est jugé égocentrique et trop excessif, bien que sa carrière d’industriel en fasse un personnage de l’establishment. Compte tenu de son âge, il s'est aussi éloigné du premier plan de la scène politique ces dernières années.
Depuis, le médiatique et tout aussi controversé Oskar Freysinger, avec sa coiffure en queue-de-cheval, occupe le premier rang des politiciens de l'UDC/SVP/PPS.
Lors des fêtes du Sechseläuten de Zurich en 2012 (festivités annuelles sur trois jours qui marquent la fin de l'hiver avec le défilé de 26 Guildes en costume historique et la crémation sur un bûcher d'une effigie de l'Hiver, le Böögg). Christopher Blocher est au deuxième plan derrière le président de l'Assemblée fédérale, Hansjörg Walter, au centre.
20min.ch
Le résultat est que la section de l’UDC (celle des Grisons) qui a soutenu l’autre député, a été exclue de l’UDC et quelle s’est transformée, comme on l’a vu, en Parti bourgeois-démocratique au niveau fédéral .
Depuis, l’UDC est notoirement sous-représentée au gouvernement avec un seul conseiller, alors que le parti représente environ 30% des électeurs, tandis que le parti bourgeois-démocratique compte deux représentants avec une faible représentativité dans la population…
L’UDC se déclare ainsi, entre autres sujets :
- pour le maintien d’une stricte neutralité et contre la participation active de la Suisse à des instances internationales, qui risquent de l’impliquer dans des situations dangereuses : contre l’adhésion ou collaboration à l'OTAN, contre la collaboration avec l'ONU (dont la Suisse est néanmoins membre) et notamment contre la participation à des missions militaires à l'étranger (maintien de la paix) ;
- contre l'adhésion de la Suisse à l'Union européenne ( mais l’UDC admet des accords bilatéraux avec l’UE) ;
- contre les critiques à l'égard de la politique suisse durant la Seconde Guerre mondiale ;
- pour une baisse des impôts et des dépenses de l'État (fédéral et cantonal), contre les subventions versées aux familles pour les frais de crèches ;
- pour une politique d'asile restrictive et contre une naturalisation facilitée des étrangers ;
- pour une sécurité intérieure accrue ;
- contre une restriction des transports individuels au profit des transports publics ( défense de l’individualisme) ;
- plus généralement pour le maintien des traditions et particularités suisses, comme le droit de bourgeoisie dont nous reparlerons, et contre le métissage culturel.
Une affiche de l'UDC qui se positionne pour la restriction des naturalisations.
udc-valais.ch
En gros pour l’UDC , la Suisse est une île de bon sens et de prospérité au milieu de la folie universelle et doit le rester…
L'UDC comme son leader Christoph Blocher, s’est d'abord prononcé en faveur de la norme anti-raciste , l'article 261 bis du Code pénal suisse, qui punit la discrimination raciale comme la négation du crime de génocide. Puis à la lumière de son application, le parti a demandé son abrogation ou sa révision au nom de la liberté d'expression.
Certains médias suisses, sensibles à la mauvaise réputation à l’étranger que fait peser sur leur pays le succès de l’UDC (et d’autres partis comparables) pourfendent sans nuance les politiques populistes.
Ainsi, les libéraux-radicaux (issus de la fusion de deux vieux partis de gouvernement) ayant récemment parlé de s’allier à l’UDC pour les élections, un média déclara qu’ils avaient vraiment perdu tout sens moral pour vouloir s’allier à un parti dont l’idéologie est proche du Klu-Klux-Klan…
Des joueurs de cor des Alpes franchissant un barrage de policiers ? Il s'agit de participants au congrès de l'UDC à Berne en 2011, manifestation placée sous protection policière pour éviter les débordements de contre-manifestants. En 2007, lors d'un précédent congrès, la ville avait été le théâtre de scènes de saccage et de violents heurts avec des sympathisants de gauche.
petitrenard.ch
Chez certains sympathisants de gauche, et a fortiori d'extrême-gauche, l'hostilité va jusqu'à la détestation.
Affiche électorale en italien pour l'UDC, taguée avec une croix gammée, 2007.
blogs.rts.ch
Le Mouvement citoyens genevois (MCG)
Un autre parti populiste représenté presqu’uniquement à Genève est le Mouvement citoyens genevois.
En France le mot citoyen est aujourd’hui très connoté. Les gens qui manifestent pour les sans-papiers ou les cachent contre les expulsions disent faire des « actions citoyennes ».
A Genève, ce serait plutôt le contraire.
Le MCG a été fondé en 2005 ; son chef est le contesté Eric Stauffer, qui a abandonné le parti libéral pour fonder le MCG.
Il a pour slogan « Genève et les Genevois d'abord ». Il déclare officiellement n'être ni de gauche, ni de droite.
Le mouvement connait des succès constants depuis 2005, tout en étant desservi par son attitude protestataire. Il peine donc à pénétrer dans les institutions cantonales où à la députation fédérale.
Lors du renouvellement des conseils municipaux du 13 mars 2011, le parti sort « grand vainqueur » des élections genevoises (wikipedia). A Genève-ville même, il dépasse le quorum requis de 7% qu'il avait raté en 2007 et passe de 0 sièges à 11 sièges avec 13,12% renversant ainsi la majorité absolue de gauche en exercice depuis 24 ans.
En effet, bien que constituant une ville riche, Genève est dirigée depuis longtemps par une coalition de gauche*.
Ayant présenté des listes dans 19 communes du canton, le MCG y place 73 élus# dans 16 d'entres elles contre 12 élus dans trois communes lors des élections précédentes de 2007.
depuis 2012, Roger Golay a remplacé Eric Stauffer à la tête di MCG, mais ce dernier reste le leader du mouvement.
* Le maire de Genève, comme d’autres villes, est désigné tous les ans selon le principe dit du « tournus » (présidence tournante) parmi les membres de la liste qui a remporté les élections. C’est ainsi qu’il y a un ou deux ans, le maire issu de la liste de gauche appartenait au mouvement dénommé « A gauche toute »…
Le principe du tournus est aussi appliqué pour le président du conseil d’Etat (gouvernement) du canton de Genève. L’assemblée élue qui vote sur les affaires cantonales est le Grand Conseil.
Eric Stauffer et les élus de son mouvement avec les blasons des communes genevoises représentées.
ghi.ch4
Eric Stauffer s’est rendu célèbre par des phrases choc : ainsi il y a quelques années, il avait déclaré en avoir assez de voir Genève envahie par la « racaille d’Annemasse » (Haute-Savoie), suscitant les protestations du maire d’Annemasse.
Plus récemment, il a déclaré : « nous disons aux racailles françaises, ne venez pas à Genève commettre des délits, sinon nous vous renverrons en France dans des cercueils ».…
Les frontaliers qui viennent prendre le travail des genevois sont aussi une de ses cibles.
Comme on le voit, ce n’est pas le style qu’on prête généralement aux suisses policés et modérés…
Le mouvement de Stauffer essaye d’essaimer dans d’autres cantons, en créant des mouvements citoyens vaudois ou neuchatelois, sans grand succès.
A Genève, il fait concurrence à l’UDC, avec qui il tient à marquer ses différences notamment en prenant position pour une assistance sociale généreuse, mais réservée aux nationaux genevois.
Il a aussi pris une initiative récente visant à regrouper des petits mouvements indépendantistes alpins (de Savoie, du Piémont, du Val d’Aoste, de Lombardie) ; interrogé sur cette stratégie d’alliance avec des mouvements minuscules, Stauffer (qui en tant que genevois ne se situe pas dans une perspective indépendantiste) répond qu’en 2005 le MCG aussi était un parti minuscule et qu’il a pu gagner en audience. Il ne voit pas de contradiction entre cette alliance et sa position hostile à la présence des frontaliers venus des régions alpines proches, l’idéal étant que chaque pays puisse fournir du travail à ses habitants, ce qu’une coopération interrégionale pourrait réaliser …
La lega dei Ticinesi
Comme son nom l’indique, ce mouvement n’est présent qu’au Tessin.
Sans véritable programme, le parti cultive une rhétorique anti-establishment qui mêle des revendications telles que la débureaucratisation de l'administration, une aide accrue aux couches défavorisées de la population tessinoise ou la réduction des impôts.
Ce dernier thème est privilégié par le fondateur, Giuliano Bignasca, un entrepreneur qui a des litiges permanents avec le fisc. Son slogan est basique : « le Tessin aux Tessinois ».
Fermement opposée à l'adhésion à l'Union européenne, ses mots d'ordre anti-immigrés et la vulgarité affichée par Giuliano Bignasca font juger la Ligue infréquentable par la plupart des médias suisses.
En 2011, la "lega dei Ticinesi" devient pourtant le premier parti du Tessin avec 30% des voix et remporte 2 sièges du conseil d'état (sur 5).
La ligue a des relations très suivies avec la Ligue du Nord créee par Umberto Bossi pour réclamer l'indépendance ou au moins l'autonomie des régions du nord de l'Italie, mais elle ne se positionne pas sur des thèmes indépendantistes ou séparatistes, considérant que les pouvoirs cantonaux sont suffisants pour appliquer pleinement un programme favorable aux tessinois.
Umberto Bossi s’est d’ailleurs présenté il y a deux ans [|écrit en 2013] comme médiateur dans le conflit qui opposait le gouvernement tessinois au gouvernement italien sur l’augmentation de la part qui revient au Tessin des impôts payés en Italie par les frontaliers
D’autres petits partis en Suisse, sont sur une ligne de droite dure ou populiste.
Seule l’UDC fait toutefois figure de parti incontournable dans le débat fédéral.
Septième partie : la « bourgeoisie » ou la continuité des suisses d’origine
Une certaine idée de la Suisse...
http://www.bilan.ch
L’UDC n’est certes pas le seul parti à se vouloir « bourgeois » et c’est sans aucune polémique qu’on trouve dans les journaux suisses (même conservateurs) des phrases comme celle-ci :
«La campagne électorale donne des ailes à la droite bourgeoise».
C’est le moment de s’interroger sur cette notion dont l’insistance avec laquelle elle revient dans les écrits ou commentaires sur la vie sociale ou politique suisse, suggère que le mot n’a pas le même sens qu’en France.
Le mot possède un sens juridique et on le trouve fréquemment dans le texte des consitutions des cantons.
Ainsi, la constitution du canton d'Uri déclare :
1 Sont citoyens actifs toutes les Suissesses et tous les Suisses, âgés de 18 ans révolus et domiciliés dans le canton d'Uri, s'ils ne sont pas interdits pour cause de maladie mentale ou de faiblesse d'esprit.
2 Seuls les membres des Eglises ont le droit de vote dans les affaires ecclésiastiques et les bourgeois dans celles qui concernent la commune bourgeoise.
Le mot « bourgeois » en Suisse renvoie à l’appartenance aux communautés originelles de la Suisse, appartenance essentiellement héréditaire. En gros, cette notion pourrait renvoyer à quelque chose comme à la notion de « suisse de souche », avec une composante juridique propre, et aux valeurs morales et identitaires qui s’y rapportent.
Les partis de droite, dont le populiste UDC, sont donc définis comme « partis bourgeois » en cela qu’ils disent défendre les valeurs authentiquement suisses, les valeurs des Suisses qui de génération en génération, appartiennent à la bourgeoisie de leur commune d’origine (ou s’y sont agrégés).
Parler de bourgeoisie, c’est donc faire référence à « l’origine » des personnes (au sens étymologique – d’où elles sont issues géographiquement), qui en Suisse est un élément d’identité primordial et défini par la loi.
Pour bien comprendre, il faut présenter la conception suisse de la citoyenneté (fédérale*, cantonale et communale) ou droit de cité.
* Il vaut mieux parler de citoyenneté « fédérale » que de citoyenneté « nationale » car le mot national ou nationalité est aussi utilisé pour ce qui concerne les cantons.
Le droit de cité
Selon la Constitution fédérale, « A la citoyenneté suisse toute personne qui possède un droit de cité communal et le droit de cité du canton »
La nationalité ou citoyenneté suisse comporte donc trois étages : nationalité suisse, indigénat cantonal et droit de cité communal, parfois appelé droit de bourgeoisie dans certains cantons*.
* Les suisses paraissent employer indifféremment certaines notions : on parlera de la nationalité suisse, mais aussi de la nationalité vaudoise, du droit de cité vaudois, mais aussi du droit de cité lausannois (ou bourgeoisie lausannoise). L’adjectif national peut quant à lui très bien désigner une fête ou une institution cantonale (le canton étant une nation), sinon on précisera par exemple « fête nationale suisse ». Par contre, au niveau des institutions, ce qui est du ressort de la confédération sera presque toujours dit fédéral : on dit le gouvernement fédéral, pas le gouvernement national.
Naissances, mariages et décès sont enregistrés non seulement au lieu où réside la personne mais aussi au lieu d'origine. Ce lieu d'origine est en charge d'un registre des familles. Pour le temps de son séjour, un citoyen suisse dépose "ses papiers d'origine" au lieu de son domicile.
Le citoyen suisse est "bourgeois" d'une "commune d'origine", éventuellement de plusieurs, ainsi que des cantons correspondants.
La commune d'origine (ou « lieu d’origine « ) dépend de l'historique familial, et, dans la majorité des cas, n'est pas la même que la commune de naissance ou de domicile d'un citoyen.
Il se peut que par déménagement de ses ancêtres hors de la commune d'origine, un citoyen suisse ait hérité d'un lieu d'origine d'une commune où il n'est jamais allé. Ses enfants, peu importe leur lieu de naissance, obtiendront également ce lieu d'origine de leurs ancêtres, dès leur naissance. C’est le lieu d’origine qui procède aux inscriptions d’état-civil même si les actes sont aussi inscrits au lieu de domicile.
Il est possible de posséder plusieurs lieux d'origine, en fonction de ses ascendants ou par obtention volontaire du droit de bourgeoisie dans d'autres communes. Un citoyen suisse d'un canton déterminé, peut se naturaliser dans un autre canton, s'il remplit les conditions cantonales et communales, notamment en matière de durée de résidence. Si la loi de son canton d'origine le permet, il pourra conserver les deux lieux d'origines et les citoyennetés cantonales associées, et les transmettre à ses descendants.
Le passeport ou la carte d'identité du citoyen suisse, n'indique jamais le lieu de naissance, mais le lieu d'origine.
Dans le journal officiel, on parlera par exemple de Monsieur Pierre Untel, de Crissier (VD) et Interlaken (BE)*, à Genève. Ceci indique ses deux lieux d'origine vaudoise et bernoise, et son domicile genevois.
Les femmes suisses mariées à un citoyen suisse acquièrent l'origine de leur mari, sans toutefois perdre la leur.
* VD, pour Vaud, BE pour Berne. Les cantons sont désignés, dans les documents administratifs, par deux lettres caractéristiques qu’on retrouve notamment sur les plaques minéralogiques.
Les communes bourgeoises
La Suisse comporte généralement deux types de communes (il existe même selon les endroits des communes ecclésiastiques et des communes scolaires mais leurs compétences sont limitées à ces matières).
Selon le dictionnaire historique de la Suisse (en ligne) il existe la commune politique (ou municipale) et la commune bourgeoise, héritière des anciennes administrations plus ou moins oligarchiques issues du Moyen-Age.
Collectivité de droit public, la bourgeoisie (ou commune bourgeoise) regroupe les détenteurs du Droit de cité d'une localité. Elle est généralement propriétaire de biens qu'elle administre elle-même pour autant qu'une Corporation bourgeoisiale ou d'autres corps n'en soient pas chargés, les biens bourgeoisiaux.
Elle porte différents noms selon les régions: bourgeoisie en Valais et à Fribourg, commune bourgeoise au Jura, Bürgergemeinde (Zurich), Burgergemeinde* (Berne, Haut-Valais), Ortsbürgergemeinde (Uri, Argovie), Ortsgemeinde (Saint-Gall, Thurgovie), Tagwen (Glaris), vischnanca burgaisa (Grisons); Patriziato au Tessin.
* L’orthographe est presque identique, c’est le umlaut (tréma) qui fait la différence.
Comme on l'a vu, la constitution du canton d'Uri (et on trouve d'autres exemples dans les constitutions des autres cantons) déclare :
2 Seuls les membres des Eglises ont le droit de vote dans les affaires ecclésiastiques et les bourgeois dans celles qui concernent la commune bourgeoise.
La commune bourgeoise n'existe pas dans les cantons de Genève, Neuchâtel, Nidwald, Schwytz et Vaud (à Vaud, notamment, on parle pourtant de droit de bourgeoisie mais c'est seulement le droit de cité communal).
Le Jura bernois et le Jura connaissent une troisième forme, la Commune mixte qui regroupe commune municipale et commune bourgeoise*.
* Dans ces communes, même si une administration unique gère les deux séries de compétences, les bourgeois du lieu se réunissent toujours en assemblée pour décider de la réception de nouveaux bourgeois et de l'aliénation des biens dits bourgeois ou bourgeoisiaux gérés par les autorités communales.
Il y a de grandes différences dans l'organisation, les compétences et les activités des divers types de bourgeoisies (puisque celles-ci n’ont pas été créées par une décision administrative unique mais sont le résultat de l’histoire dans chaque cas).
A Bâle et Berne, elle a un parlement. Dans quelques cantons, ce sont aujourd'hui encore les communes bourgeoises qui confèrent le droit de bourgeoisie préalable à l'obtention de la naturalisation*
* [écrit avant la modification de la loi sur la nationalité suisse en 2014.]
La loi cantonale peut réserver des droits spécifiques aux citoyens dans leurs communes d'origine. Ainsi, le Valais reconnait aux bourgeois le droit de bénéficier d'avantages bourgeoisiaux, tels que la coupe du bois, la réduction de prix pour l'obtention de certaines prestations (accès au domaine skiable, transport) ou la répartition de vin récolté sur les propriétés bourgeoisiales. Ces droits ne sont pas reconnus aux citoyens suisses qui habiteraient la commune, mais qui n'en seraient pas bourgeois.
Les communes municipales valaisannes, par exemple, représentent tous les citoyens suisses y habitant, tandis que la commune bourgeoise représente tous les citoyens originaires de cette commune, mais n'y habitant pas nécessairement. Les communes bourgeoises peuvent intervenir pour la collectivité dans son ensemble : à Berne, la commune bourgeoise participe, au même titre que la commune politique et le canton, au financement de la fondation Paul Klee.
Il y a pourtant des inquiétudes sur l’avenir des communes bourgeoises, d’autant plus que leur rôle dans l’attribution du droit de cité est de plus en plus remis à la commune politique.
Ainsi le site de la commune bourgeoise de Mase ( Valais ) déplore :
« Le temps presse de se décider sur la conservation du patrimoine en général, car les mentalités et les modes de vie changent. Ne vivons-nous pas une période où tout est remis en question? Même les bourgeoisies, qui trouvent en Valais nombre d'adeptes pour leur suppression.
Avec la mondialisation, allons-nous perdre notre identité ou au contraire ce phénomène va-t-il la renforcer ? »
Tandis que d’autres affichent une sérénité imperturbable.
Les « patriziati » du Tessin (plus de 200) ont créé une structure les réunissant, l’Alleanza Patriziale Ticinese, sous le sigle bien trouvé d’ALPA, qui parait très active. Leur site précise :
« La principale differenza rispetto al Comune è nella composizione della "cittadinanza"; mentre nel Comune hanno diritto di voto e di eleggibilità tutti cittadini svizzeri domiciliati nel suo comprensorio, nel Patriziato tali diritti appartengono, di regola, solo ai discendenti delle famiglie patrizie, anche se domiciliati altrove. ».
(la principale différence [du Patriciat] par rapport à la Commune est dans la composition de la "citoyenneté" de chacune : tandis que dans la Commune, tous les citoyens suisses domiciliés dans son teritoire ont droit de vote et d'éligibilité, dans le Patriciat, les droits appartiennent, selon la réglementation, seulement aux descendants des familles patriciennes, où qu'elles résident).
La naturalisation *
*[écrit avant la modification de la loi sur la nationalité suisse en 2014]
Quiconque est résident en Suisse depuis douze ans peut déposer une demande d'autorisation fédérale de naturalisation.
La nationalité suisse ne s'acquiert, après l'obtention de l'autorisation fédérale de naturalisation, que par l’admission au droit de cité de la commune et du canton. La naturalisation n’est pas un droit : les cantons et les communes sont libres de fixer des conditions supplémentaires.
L’obtention du droit de cité communal est finalement l’étape la plus importante, puisque le canton le confirme généralement.
Mais qui est compétent pour attribuer le droit de cité communal ?
Le plus souvent c’est la commune municipale, même là où il existe une commune bourgeoise.
Dans certains cantons, ce sont encore les bourgeoisies qui donnent au candidat à la naturalisation son droit de cité communal., ou qui le donnaient car une évolution tend à confier cette compétence à la commune politique.
Cette évolution inquiète les bourgeoisies et est combattue par l’UDC qui considère que l’organisation des bourgeoisies et le respect de leurs prérogatives est constitutif de l’identité suisse.
Là où le droit de cité est conféré par la bourgeoisie, les demandeurs sont parfois obligés de faire de véritables campagnes électorales, la décision étant prise par l’assemblée des bourgeois, à la majorité
Il n’est pas sûr que lorsque le droit de cité était reconnu par la commune bourgeoise, il entrainait pour autant dans tous les cas admission dans la bourgeoisie.
Mais aujourd’hui, la dépossession de la commune bourgeoise de sa compétence en matière de droit de cité, oblige clairement le nouveau naturalisé à faire une démarche spécifique pour être agréé bourgeois (ce qui n’est donc nullement exclu).
Le site de la bourgeoisie de Sierre (Valais) indique :
Les personnes naturalisées ne seront donc plus bourgeoises, mais seulement ressortissantes de la commune dont elles ont reçu le droit de cité.
Celles qui souhaitent devenir bourgeoises devront ultérieurement faire une requête expresse à la bourgeoisie
(après avoir été naturalisées valaisannes par le Grand Conseil)*.
* Il faudrait donc être déjà valaisan pour demander à devenir bourgeois de Sion. Ceci implique, si on comprend bien, qu’un Vaudois ne pourrait demander à devenir bourgeois de Sion. Il faudrait qu’il ait déjà acquis un droit de cité communal et donc cantonal, dans le Valais, pour présenter sa candidature à la bourgeoisie de Sion.
Et la bourgeoisie de Sion (Valais) :
Devenir bourgeois
En préambule, il y a lieu de préciser que le peuple valaisan a accepté le 11 mars 2007, à une très large majorité, de transférer, dans la procédure ordinaire de naturalisation, la compétence d'octroyer le droit de cité au plan communal de la Commune bourgeoisiale à la Commune municipale.
Désormais, seul un Confédéré, au bénéfice du droit de cité cantonal valaisan, peut déposer une demande au Conseil bourgeoisial en vue d'être agrégé. Il doit en outre être domicilié sur le territoire de la Commune de Sion depuis au moins 5 ans.
Dans un premier temps, le requérant est convoqué par la commission d'agrégation pour un entretien. Sa demande est ensuite soumise au Conseil bourgeoisial qui donne un préavis.
Enfin, c'est l'assemblée générale des bourgeois de Sion qui est compétente pour octroyer le droit de bourgeoisie. La personne acceptée par l'assemblée bourgeoisiale doit encore payer une taxe d'agrégation.
Dans les cantons où il n’existe pas de commune bourgeoise, le droit de cité communal est présenté néanmoins comme droit de bourgeoisie, ce qui peut engendrer une certaine confusion.
A Pully, dans le canton de Vaud, où il n’y a pas de commune bourgeoise et donc pas de bourgeoisie au sens strict, la procédure de naturalisation d’un étranger est ainsi décrite sur le site de la ville:
La procédure se déroule à trois niveaux :
- Décision de la Municipalité sur l'octroi de la bourgeoisie, susceptible de recours auprès du Tribunal administratif en cas de refus.
- Transmission du dossier, par la commune, au canton qui en vérifie la recevabilité.
- Décision rendue par le Conseil d'Etat sur l'octroi du droit de cité vaudois, susceptible de recours auprès du Tribunal administratif en cas de refus.
- Examen du dossier par l'Office fédéral des migrations à Berne pour l'octroi de l'autorisation fédérale.
- Prestation de serment par le candidat devant une délégation du Conseil d'Etat. Cette cérémonie solennelle des futurs nouveaux citoyens suisses et vaudois# se déroule dans l'Aula du Palais de Rumine à Lausanne et entraîne l'acquisition de la nationalité suisse, du droit de cité vaudois et de la bourgeoisie de Pully.
Le site précise aussi :
Bourgeoisie de Pully – Naturalisation vaudoise facilitée pour confédéré
Le citoyen suisse peut également demander la bourgeoisie de Pully. C'est là un moyen de montrer son appartenance et son attachement à la ville. Une fois obtenue, la Ville de Pully figure dans ses documents de l'Etat-civil.
Le plus souvent, l’acquisition du droit de cité cantonal est présenté comme acquisition de la nationalité vaudoise, valaisanne etc.
Les lois et constitutions cantonales comprennent toutes des articles visant l’acquisition du droit de cité communal et cantonal (le plus souvent interdépendants) par des « confédérés », donc des suisses d’un autre canton, ou par des personnes ayant la nationalité du canton mais soucieuses d’acquérir un autre droit de cité à l’intérieur du canton.
A Lausanne, le site de la commune comprend ainsi trois rubriques de renseignements :
naturalisation suisse pour les étrangers;
naturalisation vaudoise pour les Confédérés;
acquisition de la bourgeoisie de Lausanne par les Vaudois.
Il est parfois compliqué de s’y retrouver dans ces dispositions qui ne sont pas forcément identiques d’un canton à l’autre.
Le site du canton de Vaud indique joliment sous le titre:
Fiancés suisses
La femme acquiert le droit de cité cantonal et communal de son mari sans perdre le droit de cité cantonal et communal qu'elle possédait lorsqu'elle était célibataire*.
* On pourrait trouver du sexisme à cette règle, puisque la femme « suit » l’appartenance du mari mais l’inverse n’est pas vrai, sauf erreur.
Les étrangers naturalisés prêtent serment à leur nouvelle patrie lors d'une cérémonie. Le texte du serment diffère selon les cantons.En voici quelques exemples :
Canton de Vaud :
Article 18, Promesse de l’étranger : Tout étranger, âgé de 14 ans révolus, admis à la naturalisation, est appelé à faire, devant le Conseil d'Etat [le gouvernement du canton] , la promesse suivante:
«Vous promettez d'être fidèle à la Constitution fédérale et à la Constitution du Canton de Vaud.
Vous promettez de maintenir et de défendre en toute occasion et de tout votre pouvoir les droits, les libertés et l'indépendance de votre nouvelle patrie, de procurer et d'avancer son honneur et profit, comme aussi d'éviter tout ce qui pourrait lui porter perte ou dommage.»
Canton de Fribourg :
« Je m’engage à être fidèle à la Constitution fédérale et à la Constitution cantonale ; je m’engage à maintenir et à défendre en toute occasion, en loyal-e et fidèle Confédéré-e, les droits, les libertés et l’indépendance de ma nouvelle patrie et à la servir dignement. »
Canton de Genève :
L’étranger majeur et, le cas échéant, son conjoint ou son partenaire enregistré admis à la naturalisation prêtent publiquement, devant le Conseil d’Etat, le serment suivant :
« Je jure ou je promets solennellement :
d’être fidèle à la République et canton de Genève comme à la Confédération suisse;
d’en observer scrupuleusement la constitution et les lois;
d’en respecter les traditions;
de justifier par mes actes et mon comportement mon adhésion à la communauté genevoise;
de contribuer de tout mon pouvoir à la maintenir libre et prospère. »
Curieusement, le serment n'est pas en usage dans les cantons alémaniques, à l'exception d'un seul.
Un des mots importants du vocabulaire politique suisse est Confédéré : les Suisses sont les citoyens de cantons ; aussi bien les cantons que leurs citoyens sont, par rapport aux autres cantons et aux citoyens des autres cantons, dans un lien de confédération.
Les présidents en exercice de la Confédération, lorsqu’ils s’adressent à leurs concitoyens notamment lors du discours du 1er août (fête nationale suisse, anniversaire du serment du Rütli en 1291) commencent souvent leur discours par l’expression : « chères Confédérées, chers Confédérés » (dans toutes les langues nationales). Mais une présidente socialiste préférait, peut-être intentionnellement, « Chères concitoyennes, chers concitoyens ».
Lorsque l’état fédéral s’adresse aux cantons dans les correspondances officielles, la formule de politesse est (ou était il y a peu ?) « Chers et fidèles Confédérés ».
Bienvenue en pays latin
Les nouveaux citoyens suisses devraient vite comprendre qu’ils sont dans un pays qui conserve la marque de la civilisation latine même dans les cantons germaniques.
Pour la cérémonie de naturalisation, ils auront par exemple prêté serment dans l’ « aula » du palais de Rumine, s’ils ont obtenu le droit de cité à Vaud.
Ensuite, ils liront dans les journaux ou entendront à la télévision que le conseil d’Etat (le gouvernement collégial de leur canton ) était présent « in corpore » pour telle circonstance et que son nouveau président a été désigné par le « tournus » (encore qu’ici, la latinité est un peu douteuse).
S’ils vont voir le Parlement fédéral, ils regarderont la croix suisse au sommet de sa coupole et liront au fronton l’inscription latine « Curia confoederationis helveticae » (Curie - c'est à-dire palais des institutions - de la confédération suisse)..
La mosaïque qui décore le dôme du Parlement représente tous les blasons des cantons (que les nouveaux citoyens apprendront à connaître),*entourant le blason fédéral (la croix suisse sur fond rouge) à la manière des rayons entourant le soleil, avec la devise Unus pro omnibus, omnes pro uno**
* L’usage veut que les drapeaux de tous les cantons flottent un peu partout en dehors du canton concerné, et on peut observer les blasons notamment sur les plaques des voitures.
** Tous pour un, un pour tous. La devise n’est pas officielle.
De façon générale, les Suisses aiment bien les non-dits. Ainsi, aucun texte ne désigne Berne comme capitale fédérale, aucun texte n’indique que la Suisse est une République, même fédérale (peut-être intentionnellement ? voir la page discussion de Wikipedia qui traite très longuement de cette question ). Le mot de Confédération (qui stricto sensu n’est pas exact non plus – la confédération étant un type d’organisation moins contraignante que celle de la Suisse actuelle qui, techniquement, est une fédération) est seul utilisé.
Enfin, si les enfants du naturalisé vont à l’université, ils auront peut-être l’occasion de chanter, lors du Dies academicus, jour de fête de l’Université, le chant traditionnel des étudiants, Gaudeamus Igitur, en usage dans plusieurs universités suisses et trouvant ses origines dans les universités médiévales de l’ancien empire germanique*.
* On a retrouvé récemment un enregistrement sur rouleau de cire de la voix du chancelier Bismarck, réalisé vers 1890 : entre autres morceaux peu audibles, il chante le début du Gaudeamus Igitur.
Et s’ils font partie d’une fraternité estudiantine, ils apprendront à connaître la devise latine en usage dans certaines fraternités, comme « Vivat, floreat, crescat in aeternum » (qu'il vive, qu'il fleurisse, qu'il croisse à jamais).
Lors de la fête du 1er juin à Genève (anniversaire du débarquement des troupes suisses) des représentants des fraternités d’étudiants montent accrocher un bouquet de fleurs au monument, en prononçant cette devise latine. Le latin plus ou moins macaronique intervient aussi dans les interrogations et réponses traditionnelles des fraternités, y compris dans le code à observer pour vider force chopes de bière ou d’autres « alcools nobles »…
Drapeaux des cantons suisses à Flüelen, canton d'Uri, 2013. Sur la photo, on voit les drapeaux de Genève, de Neuchâtel et du Valais
Avant de conclure : le jeûne fédéral et la tarte aux pruneaux
Si on s’amuse à regarder sur internet le calendrier des jours fériés suisses établi par l’association suisse des banques, qui comporte pas moins de 7 pages, on constate l’extrême variété des jours fériés. Les jours fériés communs à tous les cantons existent, mais un grand nombre ne concernent que certains cantons, voire un seul canton ou même une partie de canton.
On y trouve, entre beaucoup d’autres, le lundi de Carnaval, le jeudi de Carnaval, le mercredi des cendres, la fête-Dieu, la Saint Fridolin, la commémoration de la bataille Nafêls (à Glaris seulement), la commémoration de l’instauration de la République de Neuchâtel, celle de l’indépendance dans le Jura (le dernier canton créé en 1978 par séparation d’avec le canton de Berne), la Saint Nicolas de Flue à Obwald, etc. Et bien entendu le 1er août, fête nationale suisse*.
Lucerne serait le canton comptant le plus de jours fériés, avec 37.
* Qui est d’ailleurs, de façon caractéristique, l’anniversaire du « Pacte fédéral » trouvant son origine dans le serment du Rütli de 1291 : les représentants des trois premiers cantons signent un pacte qui donnera naissance à la Confédération. La date d’entrée de chacun des 26 cantons dans la Confédération est un élément important de l’historiographie suisse.
Parmi les jours fériés qui concernent seulement certains cantons, on trouve le lundi du jeûne fédéral et le jeûne genevois.
Le jeûne fédéral lui-même ayant lieu le dimanche, forcément il n’est pas repris dans le calendrier des jours fériés.
Sous l’ancien régime suisse, des jours de diète avaient souvent été décrétés par les cantons, protestants ou catholiques. La Diète fédérale fixa un jour de jeûne célébré pour la première fois en commun par les cantons catholiques et protestants, le 8 septembre 1796 sur proposition de Berne et face à la menace révolutionnaire. Ensuite pendant la République helvétique, sous l’Acte de médiation et pendant la période qui suit, le jeûne est maintenu même si catholiques et protestants choisissent des jours différents.
En 1832, le Jeûne fédéral est décrété « jour d’action de grâces, de pénitence et de prière pour toute la Confédération helvétique » par la Diète fédérale sur proposition du canton d'Argovie et fixé au troisième dimanche de septembre .
Evidemment, la Diète qui décide un jeûne fait sourire.
Le canton de Genève continue d'observer sa propre date de jeûne, le jeudi qui suit le premier dimanche de septembre (il est appelé Jeûne genevois*).
Même si le jeûne est très peu suivi aujourd’hui (on s’en douterait), de nombreux suisses ne manquent pas de manger la tarte aux pruneaux, devenue une tradition dans plusieurs cantons, notamment les cantons protestants de Suisse romande.
Constituant à l’origine le seul repas de midi du jour de jeûne, elle est devenue un dessert obligé.
Les cantons de Vaud, de Neuchâtel, du Valais et une partie du Jura bernois récupèrent un jour de congé le lundi suivant le jeûne ; peut-être, comme le disent les autres suisses, pour se remettre d’une trop grande consommation de tarte aux pruneaux.
* Une légende (sans doute) veut qu’il ait été adopté, bien avant le jeûne fédéral, pour commémorer le massacre des protestants lors de la Saint-Barthélémy…
Conclusion : l’amitié confédérale
Les traits d’identité qui ont été passés en revue ne concernent ou n’intéressent pas tous les Suisses. D’abord parce que l’identité vaudoise n’est pas l’identité bernoise, par exemple. Et puis parce que dans tous les pays, il y a des gens plus ou moins sensibles à certaines manifestations, ou à certaines plus qu’à d’autres.
Nous voyons bien qu’il est naïf de croire que l’identité d’une population repose exclusivement sur des symboles, des fêtes, des monuments. Mais ceux-ci peuvent en être une manifestation, à condition qu’il n’y ait pas de conflit interne*.
* Par conflit interne, nous entendons des situations où une population (ou une partie de cette population) sur un territoire déterminé, mais incorporé à un ensemble plus vaste, ne se reconnait pas dans les symboles de l’ensemble auquel elle est incorporée ( par exemple, le Québec par rapport au Canada, ou la Catalogne et le pays Basque par rapport à l’Espagne). L’accès au statut d’état fédéré ne supprime pas tout conflit, puisque le Québec est bien un état fédéré du Canada, mais une part de sa population refuse l’appartenance à la fédération.
Les habitants d’un pays ne pensent pas continuellement, quand ils y pensent, aux éléments qui composent leur identité. C’est pourtant en fonction de celle-ci qu’ils ont une vision du monde particulière, de la même façon que chaque individu n‘a pas constamment à l’esprit, de façon claire, les éléments qui composent sa personnalité. C’est pourtant en fonction de celle-ci qu’il réagit.
La facilité d’accès aux informations concernant les cantons romands est peut-être cause que les traits identitaires propres aux cantons alémaniques ont été moins mis en évidence dans ce sujet: quels sont les traits d’identité propres des saint-gallais, des lucernois, des glaronais (Glaris), sinon parler le suisse allemand, et même leur propre forme de suisse allemand ? Il doit pourtant en exister, autant que pour les cantons dits romands.
Nous étions partis de l’hymne vaudois, signe d’appartenance à une quasi nation. L’identité suisse est faite d’identités plurielles, c’est un emboitage d’identités, dont chacune est reconnue juridiquement. Ainsi les Vaudois sont suisses, parce que Vaud est une république membre de la Confédération (c’est le sens du mot canton dans l’expression « république et canton de … »). L’appartenance première est bien celle du canton.
C’est en ce sens que le président du conseil d’Etat genevois, dans son discours cité en annexe, pour évoquer le lien qui unit les Genevois aux autres Suisses, ne parle pas d’une identité commune, mais d’une « amitié confédérale »*.
* « Nous fêtons, entre compatriotes genevois et Confédérés, bien plus qu'une alliance entre notre canton et la Confédération : une véritable amitié » … ; « Cent nonante-sept ans plus tard, ce qui n'a pas changé non plus, c'est la profondeur de l'amitié confédérale.».
Evidemment chaque individu peut adhérer plus ou moins à cet emboitage d’identités.
L’écrivain et sociologue très connu en Suisse, Jean Ziegler, s’est fait une spécialité de la dénonciation des hypocrisies suisses ou qu’il juge telles
Jean Ziegler est l'auteur de plusieurs livres sur la mondialisation et sur ce qu'il considère être des crimes commis au nom de la finance mondiale et du capitalisme, condamnant en particulier le rôle de la Suisse. Dans La Suisse, l'or et les morts, paru en 1997 aux éditions du Seuil, il explique comment les banquiers suisses ont aidé à financer la machine de guerre des nazis (Wikipedia).
Une anecdote célèbre sur J. Ziegler : quand Che Guevara est venu en Suisse vers 1964, pour représenter Cuba à une réunion de l’ONU, le jeune J. Ziegler l’a rencontré pour se mettre au service de la Révolution. Guevara lui aurait répondu : « Tu es dans la gueule du monstre (capitaliste), reste ici et tu feras du meilleur travail qu’en venant en Amérique du Sud ».
Tiers-mondiste déclaré, J. Ziegler est évidemment opposé à toutes les initiatives des partis populistes pour limiter l’entrée d’étrangers en Suisse ou leur naturalisation. Si on joint à cette position sa dénonciation de l’attitude suisse durant la deuxième guerre, sa critique de la Suisse comme paradis fiscal, on comprend qu’il soit la bête noire de partis comme l’UDC.
J. Ziegler se moque de la soi-disant tolérance des suisses qui mettent en avant l’harmonie de leur pays pourtant divisé en protestants et catholiques et en populations qui parlent 4 langues. J. Ziegler répond que c’est vrai mais qu’on oublie de dire que ces communautés sont simplement juxtaposées, que chacune reste chez soi et ne se mélange pas. Or pour beaucoup de Suisses, c’est moins un défaut qu’une qualité.
Il semble que J. Ziegler pourrait parfaitement vivre en France où les notions de mélange – nous sommes tous des immigrés ! - et d’identité nationale unique - nous sommes issus de mélanges mais nous sommes tous des français républicains - font maintenant partie de l’idéologie officielle, tandis que les notions d’identités nationales plurielles (mais autochtones) et d’absence de mélange, prévalent en Suisse.
On a vu que les valeurs traditionnelles suisses sont défendues par les partis dits « bourgeois » qui insistent notamment sur le rôle primordial attribué à l’appartenance (héréditaire) à la bourgeoisie d’une commune*. La gauche suisse est forcément en décalage par rapport à ces positions traditionnelles et insiste bien plus sur l’ouverture au monde, sans vouloir pourtant heurter de front les appartenances traditionnelles.
* Ainsi l’UDC parle de défendre une politique « authentiquement bourgeoise » et s’oppose à toutes les atteintes aux droits des « bourgeoisies », comme le transfert de la décision, en matière de naturalisation, de la commune bourgeoise à la commune politique, de plus en plus fréquent..
Si l’appartenance cantonale est primordiale en Suisse, l’appartenance nationale* ne venant que comme une conséquence, il apparait que l’adhésion à ce sentiment d’appartenance primordiale est sans doute liée au fait qu’il s’agit de petits ensembles et d’une appartenance dont le fondement est clairement héréditaire.
* Il s’agit là d’une façon de présenter les choses « à la française » ; en France le terme national ne peut renvoyer qu’au pays dans son entier (ou au niveau « central »). En Suisse, il peut renvoyer à un canton, comme le montre l'expression "fête nationale suisse" où il faut préciser "suisse", pour la distinguer d’autres fêtes nationales cantonales.
De même, le niveau fédéral ne peut être considéré comme équivalent au niveau central français.
Un tel sentiment est de nature à satisfaire les aspirations profondes et raisonnables de l’être humain et être finalement une satisfaction bien plus qu’un fardeau ou un devoir pénitentiel, comme la conception de l’appartenance nationale développée dans d’autres pays.
Le fait que la Suisse soit un pays prospère et que la délinquance et l’incivilité y soient considérées et à juste titre le plus souvent, comme venant d’ailleurs, démontre qu’un pays qui adopte (mais ce n’est pas évidemment un choix qu’on peut faire à tout moment, c’est un choix de l’histoire) ce type de patriotisme, est peut-être voué à une existence plus harmonieuse que les pays qui ont d’autres valeurs quand celles-ci se révèlent incapables d’engendrer une société agréable à vivre.
ANNEXE
Discours du président du conseil d’Etat genevois
(Feuille d'Avis Officielle du canton du 15.06.2011)
Commémoration du débarquement des troupes confédérées au Port Noir, le 1er juin 1814
En ce jour où nous célébrons la montée du Servette Football Club en ligue nationale A, c'est un plaisir tout particulier de vous retrouver ici à l'occasion de la cérémonie de commémoration du 1er Juin. Il y a des célébrations de victoires qui ont nécessairement un goût amer pour les vaincus. Il y a des commémorations d'événements tristes, de catastrophes ou de tragédies qui répondent au devoir de mémoire mais revêtent, par la force des choses, un aspect solennel. Le 1er Juin à Genève, c'est bien différent. Nous fêtons, entre compatriotes genevois et confédérés, bien plus qu'une alliance entre notre canton et la Confédération: une véritable amitié.
Les historiens nous apprennent combien les Genevois espéraient, après les années d'occupation napoléonienne, après quelques mois de présence des libérateurs autrichiens dont Jullien nous dit qu'ils «avaient brillé surtout par leur appétit prodigieux», cette entrée dans la Confédération suisse, îlot d'indépendance au milieu des empires et des grandes puissances.
Certes, la nouvelle Constitution alors en cours de rédaction – à l'époque, les choses allaient vite: elle fut bouclée en l'espace de trois mois! – allait être nettement conservatrice. Certes, certains cantons s'inquiétaient de l'arrivée dans l'Alliance fédérale d'une population protestante; d'autres avaient entendu dire que les Genevois étaient indisciplinés… Un simple mythe, bien sûr!
D'un côté comme de l'autre, l'enthousiasme et la foi en l'avenir balayèrent ces angoisses et Genève, aux côtés de Neuchâtel et du Valais, prit sa place dans la Confédération dès l'année suivante.
Le 1er juin 1814, la liesse populaire et l'émotion étaient à leur comble. Une foule immense accueillait les Fribourgeois, les Soleurois et quelques Lucernois. Soit dit en passant, la Rome protestante fit ainsi un triomphe à des émissaires de cantons catholiques. Le symbole est d'autant plus fort! Sur le quai, «les grenadiers se distinguent par leur superbe tenue», précisaient alors les chroniqueurs – et cela n'a pas changé. Cent nonante-sept ans plus tard, ce qui n'a pas changé non plus, c'est la profondeur de l'amitié confédérale. Au fil de ces presque deux siècles, Genève a su donner à la Suisse le meilleur d'elle-même, et la Confédération en a fait de même.
On dit que nulle part ailleurs que dans notre canton il n'y a autant de sociétés patriotiques. Celles qui sont ici aujourd'hui, et en premier lieu la Société de la Restauration et du 1er Juin, en forment la fine fleur. Genève, porte de la Suisse sur le monde, centre diplomatique, financier et académique, ville de paix, doit sa stabilité, sa sécurité et ses infrastructures à la Confédération suisse, à son franc, à son armée, à son système politique et économique qui a fait ses preuves. Le 1er Juin est l'occasion de le souligner.
En 1814, la Constitution «helvético-compatible» fut adoptée par 2444 voix* contre 334. Nos ancêtres faisaient face avec un aplomb que nous leur envions à des défis imposants. Ils prenaient des risques et opéraient des choix capitaux. Nous serions malvenus de nous plaindre, aujourd'hui, de devoir gérer notre prospérité économique avec les problèmes de logement et de transport qu'elle entraîne, ou de nous lamenter sur la difficulté d'appliquer les accords de Schengen. A nous de nous montrer dignes de l'héritage de nos aïeux!
* on voit que le corps électoral était restreint!
En ce 1er juin, les magistrats des exécutifs communaux, qui ont prêté serment hier en la cathédrale Saint-Pierre, prennent officiellement leurs fonctions. Je salue ici, au nom du Conseil d'Etat, leur engagement et leur dévouement à la politique au sens le plus noble du terme: celui du gouvernement de la Cité. Ce qui les distingue, ce qui nous distingue de nos prédécesseurs qui ont façonné notre canton et notre pays, ce ne sont pas seulement les avancées démocratiques, le progrès social ou les mille et une inventions qui ont changé notre quotidien. Non: la différence que je voudrais souligner, c'est que les élus et autorités d'aujourd'hui doivent faire face à un certain relativisme, à une perte de confiance et à un désintérêt pour la vie publique de certains de nos concitoyennes et concitoyens.
Trop souvent, la santé économique de notre pays en général et de Genève en particulier est vécue comme un dû. L'armée, la sécurité sociale, les transports, le logement – en somme, tout ce qui structure notre pays –, tout cela coûte trop cher aux yeux de certains de nos contemporains, qui ne se mobilisent que lorsque leur intérêt personnel leur paraît égratigné d'une manière ou d'une autre. C'est très dommage et, si cela prend des proportions trop importantes, c'est très dangereux.
La Suisse s'est voulue une alliance de cantons eux-mêmes formés de citoyens libres, attachés à leurs droits et accomplissant leurs devoirs. Aujourd'hui, la belle devise «un pour tous, tous pour un», qui nous a si bien réussi durant des siècles, paraît à l'évidence un peu oubliée, souvent remplacée par le «chacun pour soi» qui laisse à l'Etat, à la commune, aux voisins – bref, «aux autres» – le soin de régler les problèmes.
Puisse ce 1er Juin rappeler à tous nos compatriotes que Genève fait partie d'un pays, d'une région, d'un continent qui exigent une participation de tous à la vie démocratique et civique, pour que chacune et chacun puisse vivre dans un monde de liberté, de prospérité, de justice et de paix!
Vive Genève, vive la Suisse!
Mark Muller
Président du Conseil d'Etat
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