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Le comte Lanza vous salue bien
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22 février 2013

NOTES VENITIENNES

 

NOTES VENITIENNES

 

 

 

 

 




A Venise, tout marche à l'envers de ce qui se passe ailleurs, et tant pis pour ceux qui n'aiment pas ça, a dit l'historien Fernand Braudel, bon connaisseur de Venise où il revenait souvent depuis son premier séjour vers 1935.
Ces quelques réflexions sont destinées non pas à expliquer pourquoi certains aiment et d'autres pas, ce qui excèderait certainement nos capacités, mais à donner quelques illustrations du goût de Venise.


 




LES ESTHETES ET LES AUTRES

 

 




Au XVIIIème siècle, avant la fin de la République de Venise (1797), les touristes y étaient déjà nombreux. Il s'agissait principalement de gens riches qu'attirait la réputation de Venise comme ville de plaisirs, surtout à l'époque du carnaval.
Le mot touriste vient d'ailleurs des anglais de bonne famille, qui à la fin de leur éducation, faisaient un "Grand Tour" d'Europe qui passait obligatoirement par Venise. Pour eux, Venise était principalement un endroit où on s'amusait.


Puis la République disparut, ces premiers touristes aussi; les guerres révolutionnaires puis napoléoniennes n'étaient de toutes façons pas favorables aux voyages de loisirs.


Ensuite, la paix européenne revenue, ce fut le début du temps des esthètes.


Amateurs d'art et d'antiquités, ils venaient chercher à Venise une architecture originale dans un décor unique; le fait que Venise avait disparu en tant qu'Etat, nourrissait chez eux des réflexions sur la grandeur et la décadence des puissances.
Leur Venise était morte ou mourante, en tous cas mélancolique, faite de palais tombant en ruines, de peintures qui s'écaillent, d'eaux rongeant les pierres. Par contre, les vénitiens pour eux ne sont que des quasi-figurants.
On retrouve la trace de ces visiteurs dans la Venise d'aujourd'hui: sur le quai des Zaterre, un hôtel de qualté,  "La Calcina" s'est installé à l'emplacement de la pension sans prétention à l'époque, où séjourna l'historien de l'art anglais John Ruskin. Une plaque sur la façade évoque son séjour vers 1877.

Ruskin avait déjà séjourné à Venise avec son épouse (un mariage mal assorti qui se termina en divorce), vers 1850, logé alors dans un palais du Grand Canal, pour écrire les "Pierres de Venise". 

L’auteur des « Pierres de Venise » était l’ami et l’exécuteur testamentaire de Turner, le grand peintre qui fit de nombreux tableaux de Venise. Ruskin, ennemi de l’esprit bourgeois mais moraliste victorien malgré tout (sans doute plus que bien des bourgeois de son temps), passe pour avoir détruit les œuvres érotiques laissées par Turner, qu’il avait trouvées dans son atelier après la mort de son ami.


Ruskin était admiré par Marcel Proust, qui devait traduire un de ses livres en français (-Il semble que Proust ait en fait mis en forme littéraire la traduction française du livre de Ruskin, "La Bible d'Amiens", effectuée par un ami). On peut imaginer Marcel Proust parcourant Venise, en chapeau et pantalons blancs, veston noir, cravate, gilet et faux-col, la canne à la main, les pieds chaussés de bottines vernies ou de guêtres, version 1900 du costume de touriste….


Une autre plaque sur "La Calcina", évoque un nom moins connu, celui du marseillais André Suarès, qui séjourna aussi à cet endroit au début du XXème siècle, alors qu'il écrivait son "Voyage du condottière".


Suarès est aussi l’auteur de « Marsiho » un livre très féroce à l’égard de certains aspects de Marseille, que Suarès aimait autant qu’il la détestait. Issu d’une famille d’origine juive, mais sans revendiquer d'identité juive, Suarès fut fasciné par l’énergie et la volonté de puissance de la renaissance italienne. Il fut hostile au fascisme en qui il voyait une mauvaise contrefaçon de la « virtù » machiavélienne. Pendant la deuxième guerre, il fut obligé de se cacher. Il est enterré au Baux de Provence, un site qu’il aimait particulièrement.

L'ambiance de la Venise à l'abandon du XIXème siècle, est bien évoquée par Henry James, sans tomber dans des excès de mélancolie, dans son court roman " les Papiers d'Aspern": le narrateur, un Américain vient à Venise, mandaté par un éditeur, pour récupérer les papiers personnels qu'un célèbre poète (imaginaire, inspiré par Lord Byron ou Shelley), Jeffrey Aspern, aurait laissés.
L’histoire est la suivante : Aspern avait une maîtresse, une anglaise (avec un nom français)  Miss Bordereau qui  vit toujours plutôt modestement à Venise, dans un vieux palais décrépit, avec sa nièce. Le journaliste suppose que les papiers sont toujours détenus par elle.
Il loue donc un appartement dans le palais, et entreprend un flirt avec Tina, la nièce de Miss Bordereau.

Après des tentatives infructueuses pour trouver les papiers (dont on ne sait pas s'ils exisent vraiment) le narrateur quitte le palais, puis il apprend que la vieille miss Bordereau est morte. Sa nièce Tina lui annonce alors qu'elle lui remettra les papiers s'il accepte de l'épouser. Le narrateur hésite, puis quand il vient  déclarer qu'il accepte le marché, Tina lui annonce qu'il est trop tard, elle a brûlé les papiers. Le narrateur se résout à surpayer à Tina un portrait du poète Aspern, qu'il n'avait pas voulu acheter précédemment. Comme on voit la nouvelle de James est placée sous le signe de l'ambigüité et de la déception.

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John Singer Sargent, Un intérieur à Venise (1899).

Londres, Royal Academy of Arts.

Sargent, talentueux peintre américain (1856-1925), très renommé  de son vivant et  qu'on a tendance aujourd'hui à réévaluer après une période de purgatoire, était un amoureux de Venise. Il a laissé des peintures fascinantes des rues et canaux de Venise, des monuments peints sous des angles inattendus, de la vie quotidienne des Vénitiens des milieux populaires. Ici il représente un luxueux intérieur vénitien. Les personnages représentés ne sont pas des Vénitiens, mais une famille de  riches  Américains : à l'époque, les touristes aisés faisaient de longs séjours à Venise, louant souvent un palais ou seulement un étage, comme dans les récits de Henry James, compatriote et ami de Sargent;  certains, résidant à l'année, faisaient figure de Vénitiens d'adoption. .

https://oliaklodvenitiens.wordpress.com/tag/john-singer-sargent/

 

 

Wagner vécut un moment à Venise vers 1860. Il y écrivit Tristan et Isolde. Le chant des gondoliers fit une grande impression sur lui (non pas les habituelles chansonnettes de leur répertoire, mais un "dialogue étrange et mélancolique", selon Wagner, car les gondoliers se répondaient de loin en loin). En 1883, Wagner, au sommet de sa gloire, revint à Venise avec sa femme Cosima et sa famille; c'était pour y mourir dans le palais qu'il avait loué. Son corps quitta Venise dans la gondole funéraire, pour gagner la gare et le train qui le ramènerait à Bayreuth, dans une ambiance recueillie et solennelle.

A la fin du 19ème siècle, nombreux étaient les Américains cultivés qui visitaient Venise et qui y habitaient à demeure, souvent dans des palais. Malgré des revers de fortune et l'extinction de certaines familles, l'ancienne aristocratie vénitienne était toujours représentée et la palais de la comtesse Morosini fut un temple du snobisme mondial des années 1900 à 1930. L'empereur allemand Guillaume II, amoureux de la comtesse, venait souvent lui rendre visite, laissant son yacht Hoenzollern à l'ancre en dehors de Venise.

Au début du XXème siècle, c'est dans un hôtel de luxe du Lido que le héros de Thomas Mann, l’écrivain allemand Von Aschenbach, est séduit par un bel adolescent, dans "Mort à Venise".
Cette fascination le pousse à prolonger son séjour à Venise malgré les rumeurs d’une épidémie de choléra (minimisée par les autorités pour protéger les intérêts économiques liés au tourisme !) dont il finit par être victime. Thomas Mann donne avec ce court roman une des versions les plus abouties du thème qui associe la mort de Venise et la mort physique en même temps que du thème de l'attirance érotique qui débouche sur la mort.


Allemands, anglais, français, ou américains comme Henry James, le monde cultivé se retrouvait à Venise.


Puis peu à peu, les esthètes du début furent remplacés par des gens sans préoccupation artistique spéciale, mais riches et oisifs, des vacanciers aisés qui ont refait de Venise une destination à la mode. Déjà au début du siècle dernier, on ne louait plus des appartements dans des palais en ruines, on descendait  dans des hôtels internationaux au confort irréprochable, et on visitait les curiosités en se plongeant dans la lecture des guides touristiques qui apparaissaient alors, comme le Baedeker.
Et comme les riches donnent toujours l'exemple, ils seront suivis par les foules de touristes de la seconde moitié du XXème siècle.

Le grand public d'aujourd'hui est séduit par Venise comme les esthètes d'autrefois ( et leurs continuateurs contemporains) mais est-ce pour les mêmes raisons?
Peu importe, puisque le charme de Venise, c'est justement d'apporter à tous ceux qui y viennent, quelque soit leur origine et leur culture, des émotions et des plaisirs; quelles émotions et quels plaisirs, c'est une question qui renvoie à la personnalité de chacun.


 

 



SYMBOLES et USAGES

 

 





A Venise, les pieux auxquels on amarre les gondoles ne sont pas peints de couleurs indifférentes.
Les propriétaires des immeubles prestigieux (notamment sur le Grand canal) ont chacun leurs couleurs, qu'il s'agisse d'une grande famille, d'un hôtel ou d'une institution ( Banca d'Italia, Municipio, Regione Veneto…).
Le plus souvent la pieu sera peint en deux couleurs formant une spirale, mais il existe d'autres possibilités.

Mais selon le comte Zorzi, grand expert des choses vénitiennes, cet usage était autrefois bien plus répandu.

Les gondoles continuent à jouer un rôle courant dans la vie vénitienne, et pas seulement un rôle touristique (celui-ci étant évidemment devenu prédominant).
Lorsqu'un vénitien prend une gondole pour traverser le grand canal (ce qu'on appelle traghetto), il est facilement reconnaissable: il reste debout dans la gondole pour se démarquer des touristes.

A Venise aussi, les portiers des grands hôtels portent souvent la redingote.
Les signes du passé y résistent à l'usure du temps plus qu'ailleurs, pour le plaisir des touristes, certes, mais également parce que les Vénitiens n'aiment pas les changements. La permanence des usages est une manière d'échapper à la fuite du temps.

 

 

 


SERENISSIME

 



Venise était une République, mais aristocratique; quelques centaines de familles dirigeaient l’Etat et ses rouages et votaient les lois.



ARISTOCRATES D’HIER ET D’AUJOURD'HUI

 





Les membres de la famille Labia étaient célèbres pour leur faste.
C'était une famille "faite par deniers" (ou faite pour de l'argent), entendez par là qu'elle avait été admise au patriciat vénitien au XVII ème siècle seulement moyennant un versement considérable au trésor public qui avait besoin d'argent pour soutenir l'épuisante guerre contre les Turcs pour conserver la Crète. Cette famille de parvenus était donc regardée de haut par les familles bien plus anciennes, mais souvent moins riches (les familles dites anciennes, nouvelles et très nouvelles : ces dernières, les "novissime", remontaient quand même au XIVème siècle !).


Les Labia avaient comme devise: Le abia o no le abia, Labia sono  ( que j'en aie (de l'argent, on peut supposer) ou que je n'en aie pas, je suis Labia").
De l'argent, ils en avaient, au point de le jeter littéralement par les fenêtre (selon la tradition): à la fin des fêtes qu'ils donnaient dans leur palais, ils balançaient les plats et couverts en métaux précieux dans le canal.
Mais la rumeur veut qu'avant cela, ils aient pris la précaution de tendre un filet dans l'eau sous leurs fenêtres: les invités partis, on remontait le filet…
Cette histoire, si elle est vraie, illustre bien le mélange d'ostentation et de prudence des grandes familles vénitiennes.

Les Barbaro quant à eux étaient une famille bien plus ancienne.
Après avoir donné ce qu'il fallait de doges et de hauts magistrats à la République, ils eurent l'idée de faire construire une église à leur gloire.
Cette église, Santa Maria del Giglio, nommée en vénitien Santa Maria Zobenigo (ce n'est pas la traduction de del Giglio en vénitien, mais semble-t-il le nom un peu déformé d'une famille habitant autrefois la place de l'église),  se trouve sur le campo Santa Maria Zobenigo, près du Grand Canal.

Sa façade baroque est ornée de nombreuses statues, dues au sculpteur wallon Juste Le Court, mais ce ne sont pas des saints qui sont représentés: en robe de magistrat ou en habit militaire, et en grande perruque bouclée, ce sont les représentants de la famille Barbaro vivant à l'époque de la construction de l'église (vers 1700); les Barbaro de 1700 auraient pu mettre en avant la gloire de leur famille dans la personne d'ancêtres célèbres. Non, ils ont choisi de se faire représenter eux-mêmes: un cas de vanité rare. Sur les bas-reliefs, voit les plans en étoile des forteresses dont les Barbaro étaient commandants, ou les batailles navales auxquelles ils ont pris part.


L'historien de l'art Ruskin, puritain dans ses goûts, et sans tendresse pour le baroque, estimait que l'église de la famille Barbaro et quelques autres églises de la même époque, étaient des temples athées plus que des églises chrétiennes…

 

 

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Statue d'un membre de la famille Barbaro sur la façade de l'église Santa Maria del Giglio.

Wikipedia, photo Didier Descouens

https://en.wikipedia.org/wiki/Santa_Maria_Zobenigo

 

Avant la chute de la République, les aristocrates vénitiens ne portaient pas de titre nobiliaire, sauf exceptions, quand un monarque étranger les avait titrés. Le doge conférait bien des titres, mais c'était à des nobles "de Terre ferme", non intégrés au patriciat, ou qui finissaient pae l'être contre argent. Si la plupart des grandes familles vénitiennes finit par avoir le titre de comte, ce fut sous la domination autrichienne, qui en décora les aristocrates, ralliés de plus ou moins bon gré.

 

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Fresque de Morlaiter, escalier du Palazzo Grassi, Venise.

Le peintre Michelangelo Morlaiter (1729-1806) a représenté une réception au palais, dans un effet de trompe-l'oeil où on confond le décor peint et le décor réel du palais. Des invités se pressent derrière les balustrades, homme masqué, femme au visage voilé par une dentelle transparente, aristocrate en robe de fonction et perruque longue qui braque son lorgnon, tandis qu'ailleurs des domestiques apportent les rafraichissements, dans une évocation très vivante de Venise à la fin du 18ème siècle.

 



Toutes les anciennes familles vénitiennes n'ont pas survécu et leurs palais ont été acquis par des familles sans lien avec l'ancienne aristocratie vénitienne: ainsi deux hommes d'affaires de la première moitié du XXème siècle, Vittorio Cini et Giuseppe Volpi, s'étaient enrichis à l'époque de Mussolini; ils furent faits comtes par le roi d'Italie et furent même un temps ministres du gouvernement fasciste (ils n’adhéraient sans doute à l'idéologie fasciste qu’en ce qui était compatible avec leurs intérêts d’industriels). Volpi fut aussi gouverneur de la Libye et y gagna le titre de comte Volpi di Misurata (ou Mistrata) et fut ensuite le président de la Cofindustria (le patronat italien).


Ils furent des mécènes de Venise (Volpi fut le créateur de la Mostra, le festival de cinéma, et Cini, après la guerre, créa la Fondation culturelle qui porte son nom, ou plutôt celui de son fils, mort dans un accident d'avion à qui il a voulu rendre hommage).
Si Cini se tint plus à l'écart de la vie mondaine, le comte Volpi donna des fêtes célèbres et son fils lui a succédé dans ce rôle mondain et comme président de la Mostra.

 

 

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Dolce vita et nazisme : Goebbels (au centre), visite à Venise à l'occasion de la Mostra (festival du cinéma dans le cadre de la Biennale), en 1939 (?).

A droite, Nerina Volpi, femme du président de la Biennale, le comte Giuseppe Volpi di Misurata.

Photo de presse de Heinrich Hoffmann, prise début septembre 1939 et parue dans la Berliner Illustrirte Zeitung 33/1939. AKG4534557.

akg-images / ullstein bild https://www.akg-images.fr/archive/-2UMEBMY9Z9C8N.html

 

 


Les Vénitiens sont reconnaissants de leur mécénat à ces hommes d'affaires devenus aristocrates, et leur attitude à l'époque du fascisme ne ternit pas leur image flatteuse de défenseurs de Venise.
En 1943, Cini, qui avait quitté peu de temps auparavant le gouvernement fasciste, publia un article dans un grand journal, pour expliquer que l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés des Allemands avait été une erreur qui menait l'Italie à la catastrophe: la censure n'empêcha pas cet article de paraître, et Cini ne semble pas avoir été inquiété par le pouvoir mussolinien.


Mais quelques mois après, les allemands occupèrent l'Italie du centre et du Nord en réaction à l'arrestation de Mussolini par ordre du roi, et à l'armistice avec les alliés; tandis que le roi et le nouveau gouvernement se réfugiaient en Italie du Sud sous la protection des alliés, les allemands et les ultra-fascistes organisaient un régime de terreur contre leurs opposants. Cini coupable d'avoir critiqué l'alliance avec Hitler, fut déporté dans un camp de concentration en Allemagne.
Son fils, pilote amateur (qui devait se tuer en avion au-dessus de Cannes vers 1950, alors qu'il faisait une acrobatie pour épater sa fiancée l'actrice Merle Oberon…), organisa son évasion en avion; après avoir corrompu un gardien en lui offrant des diamants (échappés à la mise sous séquestre des biens de la famille), il récupéra son père dans un endroit convenu près du camp, et de là ils gagnèrent la Suisse où ils attendirent la fin de la guerre.


Quant à Volpi, démis de ses fonctions ministérielles avant l'arrestation de Mussolini, il fut arrêté par les Allemands mais fut remis en liberté, avant d'être de nouveau inquiété après la Libération, cette fois pour avoir participé au pouvoir fasciste. Il fut acquitté et mourut en 1947, malade depuis longtemps du diabète, ses derniers ennuis avaient aggravé son état de santé.

Cini, lui, mourut en 1977, unanimement respecté, après avoir consacré à sa Fondation la dernière partie de sa vie.

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Le comte Giovanni Volpi di Misurata ( fils et héritier des affaires du comte Giuseppe), dansant avec la princesse Ira de Furstemberg vers 1958 lors d'une fête à Venise : une époque pas si lointaine et déjà disparue, car s'il existe toujours des très riches (de plus en plus, paraît-il), ils ont moins le goût du faste et de l'apparence.
(photo : site Vogue.it)

 



ASTUCE, HEROÏSME ET REALISME

 





A Venise, dans un quartier excentré, se trouve le campo San Zanipolo. Sur ce campo se dressent la Basilique San Zanipolo (un saint qui n'existe pas: c'est une contraction typiquement vénitienne de San(ti) Giovanni et San Paolo*) et la Scuola San Marco (fondation pieuse d'une corporation).

                                             * Mais paradoxalement, il semble que plus personne n'utilise l'appellation San Zanipolo !


On sait qu'à Venise les places sont appelées des campi, à l'exception de la Piazza San Marco devant le palais des doges et la Basilique.

Sur ce campo se dresse également un des chefs d'œuvre de l'art occidental, la statue équestre du condottière Colleone par Verrochio.

Si elle se trouve campo San Marco, c'est grâce à une astuce du gouvernement vénitien.
Colleone, qui avait acquis au service de la République une belle fortune, avait par testament, laissé à l'état vénitien une somme considérable, à condition que celui-ci lui érige un monument Place Saint-Marc.


Le gouvernement ne pouvait pas accepter cela, la Place Saint-Marc, symbole de la République, ne pouvait être utilisée pour le monument d'une personne privée (et qui n'était même pas vénitien, mais padouan!).
Mais impossible de laisser non plus passer le legs Colleone.
Les juristes trouvèrent la solution: Colleone auraient bien son monument, non pas Piazza San Marco, mais plus modestement devant la Scuola San Marco..


Si on pénètre dans l'église San Zanipolo, on trouve les monuments funéraires de nombreux doges et d'autres grands serviteurs de la république, représentant tous les styles depuis le gothique jusqu'au baroque.
Parmi ces monuments, figure une urne d'apparence discrète surmontée d'un buste, placés à trois mètres du sol. C'est l'urne qui contient la peau du gouverneur de Chypre Bragadin.
En 1571, Chypre, possession vénitienne, était tombée entièrement aux mains des Turcs: la dernière cité qui résistait encore, Famangouste, fut prise après un long siège.


Le pacha turc eut d'abord l'air d'offrir aux survivants les honneurs de la guerre: il invita les principaux officiers à un dîner, mais à la fin du dîner, il s'emporta, peut-être irrité par les pertes causées à son armée par des défenseurs épuisés et peu nombreux. Il fit mettre à mort sur le champ tous les officiers sauf Bragadin qui eut droit à des supplices que nul ne peut lire sans frémir, comme le dit Lawrence Durrell.


Lawrence Durrell prenait un paquebot partant de Venise pour aller à Chypre, où le gouvernement anglais l'avait chargé des questions de communication, au moment où les nationalistes cypriotes étaient entrés en conflit violent avec la domination britannique qui devait aboutir à l’indépendance de l’île (alors que les nationalistes, au départ, demandaient l’enosis, l’union avec la Grèce)..


Il visita l'église à la veille de partir et en parle dans "Citrons acides", récit de son séjour à Chypre..
Quant au reste de la population, les Turcs massacrèrent les hommes et vendirent comme esclaves les femmes et enfants qui avaient échappé au massacre.
Finalement, la peau de Bragadin fut bourrée de paille, hissée à la vergue d'un navire turc, et fit le tour des ports méditerranéens aux mains des musulmans, pour apporter la bonne nouvelle de la défaite des infidèles.
Il semble qu'un esclave vénitien parvint à dérober la dépouille et à s'enfuir; il la ramena à Venise, où le gouvernement ordonna qu'elle serait placée dans une urne dans l'église San Giovanni e Paolo (San Zanipolo), où elle se trouve depuis.


Quelque mois après, la défaite turque à Lepante constituait la réponse des états chrétiens riverains de la Méditerranée (sauf la France…) à la prise de Famangouste. Bien entendu les alliés ne surent pas exploiter leur victoire et les contemporains remarquèrent que les choses étaient comme si les Turcs avaient gagné la bataille de Lépante. Mais finalement, avec le recul de l’histoire, Lépante marqua la fin de l'avancée turque vers l'ouest et le début de la décadence turque, comme paradoxalement, le début de la décadence vénitienne.


Lépante est aussi contemporaine du début de l’effacement des puissances méditerranéennes au profit des puissances d’Europe du Nord. Toutes les puissances victorieuses dans cette bataille (Espagne, Naples, les états du Pape, Gênes, l’ordre de Malte, le Grand-Duché de Toscane, les états du Duc de Savoie et Venise bien entendu) ont aussi disparu pour se fondre dans des ensembles plus grands, ou bien sont devenues des puissances de deuxième zone sinon de troisième.

Pour les Vénitiens, l'heure de l'effacement n'avait pas encore sonné. Toujours adeptes du réalisme, peu de temps après Lépante, ils signèrent de nouveaux accord commerciaux avec les Turcs. Vénitiens et Turcs savaient bien où était leur intérêt.

 



VENITIENS ET VAPORETTI



Souvent on peut penser que le Vénitien typique (mais un habitant de Venise est-il toujours un Vénitien ?) se prend pour Casanova.
Vêtu avec une certaine recherche, en lunettes noires, portant un petit sac en carton d'une marque de luxe (il vient d'acheter une cravate ou une chemise), il marche rapidement, les fesses serrées, mais ne manque pas de s'arrêter pour discuter avec un ami.

Sur les vaporetti, le public local est plus populaire: les vénitiens "de base" ( qui n'habitent sans doute pas Venise où la vie est très chère mais Mestre ou Porto Marghera) portent souvent des polos de football, et accompagnent parfois leur vieille mamma.
Quelques vieux Casanova en lunettes noires, foulard de soie au cou, se plongent dans la lecture  de l'édition locale du Corriere della sera..

Les employés sont curieusement prévenants pour les personnes âgées, les gens souffrant de handicaps; il est vrai que passer du ponton qui sert d'arrêt de bus au bateau lui-même, n'est pas facile.
Est-ce une illusion de penser que cette prévenance ne vaut que pour les gens de l'endroit?

 



DE REPUBLIQUE EN MUNICIPALITE



Dans le Palais des doges, se trouve la salle du scudo ( de l'écu), antichambre où attendaient les ambassadeurs et autres dignitaires avant d'être reçus par le doge. Ce n'est pas la plus prestigieuse des salles, mais elle évoque assez bien la grandeur politique de la République.
Ornée de deux grands globes terrestres, ses murs sont décorés par des fresques représentant la carte du monde, notamment la Méditerranée.


Les dignitaires pouvaient ainsi se remémorer la situation géographique de la Crète, de Chypre ou du Péloponnèse (qui avaient appartenu à Venise), et surtout, à la fin de la République, réfléchir à quel point leur empire avait fondu: il leur restait en 1797 la Dalmatie, les îles Ioniennes et la Vénétie ( Frioul, et région de Padoue, Vicence, Vérone etc).
La coutume voulait que le blason (le scudo) du doge en fonctions orne cette salle: c'est pourquoi on y trouve aujourd'hui le blason du dernier et 120ème Doge, Lodovico Manin.


Manin portait un de ces noms terminés en –in, -an ou –on, caractéristiques de l'Italie du Nord-Est.

Son règne peut être résumé en deux phrases.
La première aurait été prononcée par un vieux sénateur apprenant l'élection de Manin en 1789: "Ils ont élu doge un frioulan, la République est perdue", en vénitien : « I ga fato doxe un furlan, la republica xe morta ! ».


En effet, le dernier doge appartenait à une famille de grands propriétaires de "Terre-Ferme" (l'arrière-pays de Venise et le Frioul) qui avait acquis au XVIIème siècle la noblesse vénitienne moyennant une somme considérable ("familles faites par deniers").
Les Manin constituaient plutôt une exception car généralement les grandes familles de Terre Ferme boudaient ostensiblement Venise.
La deuxième phrase fut prononcée par Manin lui-même. On était en mai 1797, et le Grand Conseil (l'assemblée délibérante de toute la noblesse vénitienne), dans l'affolement de voir arriver les Français de l'armée de Bonaparte, venait de voter la suppression des institutions millénaires de la République et la constitution d'un gouvernement provisoire.


Manin, ôtant le bonnet (le corno), insigne de ses fonctions (d'autres disent la coiffe de dentelle qu'il portait sous le corno), le donna à son valet en disant simplement: "Tiens, tu peux le ranger, je n'en aurai plus besoin maintenant".
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Une autre phrase célèbre de Manin, lors d’une réunion de crise des dirigeants vénitiens pour savoir quelle position prendre devant le dernier ou l'avant-dernier ultimatum de Bonaparte : « cette nuit, nous ne serons même pas en sécurité dans nos propres lits ». Le doge Manin était sans doute le plus paisible des hommes… Lors de cette même réunion, un autre dignitaire déclara, les larmes aux yeux : « Je vois que notre patrie est perdue et qu’il faut chercher ailleurs un asile. Pour un honnête homme, la terre entière est une patrie, et on vit très bien en Suisse ». Ce dignitaire quitta Venise dès le lendemain, sans se préoccuper que par ses fonctions officielles, il était chargé d'organiser sa défense.


Dans le cours de l'histoire, certaines choses passent et d'autres survivent, et on vit toujours très bien en Suisse, surtout si on en a les moyens.
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Comment en était-on arrivé à cette disparition de la République ?

Pendant tout le XVIIIème siècle les vénitiens, conscients de ne plus être à la hauteur des  nouvelles puissances européennes, s'étaient prudemment tenus à l'écart de tous les conflits.
La grande peur de Venise était finalement de tomber dans les mains de son puissant voisin autrichien.


La Révolution française n'avait pas grand chose pour plaire aux vénitiens, mais ce n'était pas une raison pour entrer en guerre contre la France. De plus, depuis l'établissement du  Directoire, Venise jugeait qu'on pouvait discuter "entre républiques" avec la France, maintenant dotée d'un régime plus modéré.
Mais la guerre s'était rapprochée de Venise et les Français de l'armée d'Italie livraient bataille aux Autrichiens en Italie du Nord; après avoir battu l’armée du roi de Piémont-Sardaigne.


Le territoire vénitien, officiellement neutre, était violé par les deux belligérants. La présence des troupes françaises avait provoqué des incidents violents  avec la population.


Bonaparte décida de mettre à profit cette situation.
Il accusa Venise de partialité en faveur des Autrichiens, et exigea de Venise qu'elle accorde aux troupes françaises des avantages militaires inacceptables.


Devant les envoyés de Venise, il s'emporta avec des propos théâtraux: "Votre république est vieille, elle doit disparaître; je ne veux plus de Sénat, plus de Plombs ( les célèbres prisons vénitiennes), plus d'Inquisiteurs ( les Inquisiteurs d'Etat, que Bonaparte confondait peut-être ou faisait semblant de confondre avec l'Inquisition religieuse, qui n'avait jamais pu s'établir à Venise), je serai un Attila pour Venise".


Il donna un ultimatum aux gouvernants vénitiens pour transformer leur république aristocratique en régime démocratique.
Le 12 mai 1797, le Grand Conseil, en proie à la panique, sans même être au complet (de nombreux membres étaient absents, certains redoutant l'arrivée des Français, s'étaient mis à l'abri dans leurs maisons de campagne, ou avaient passé la frontière pour se réfugier en Suisse ou en Autriche), vota tout ce qu'on lui demandait, en remettant tous les pouvoirs à un gouvernement provisoire tandis que le doge Manin abdiquait formellement ses pouvoirs.

Il semble que les nobles furent épouvantés par le bruit d’une fusillade, croyant que les Français arrivaient ! C’était semble-t-il, des soldats esclavons (dalmates) qui quittaient Venise en bateau  (conformément aux consignes des français, le gouvernement vénitien avait renvoyé ses soldats dans leurs provinces d’origine)  qui échangeaient des décharges amicales avec des soldats cattaresi (des bouches de Cattaro ou Kotor au Montenegro), eux aussi en partance…

 

 

Abdicazione-Manin

Le doge Lodovico Manin abdiquant ses pouvoirs, le 12 mai 1797, peinture anonyme du 19 ème siècle.

http://blog.slow-venice.com

 



Le lendemain, les troupes françaises entraient dans Venise, à la demande même des nobles, qui avaient peur que la population se soulève et pille les palais (un attroupement populaire d’opposants à la fin de la République avait été dispersé à coups de canon par ce qui restait de soldats véntiens le soir précédent, ajoutant à l’atmosphère dramatique de ces journées et à la peur des possédants!).

En Terre Ferme, les Français étaient assez bien accueillis, non tant par sympathie pour les principes de la Révolution, mais parce qu'ils mettaient fin à la souveraineté vénitienne ( les historiens vénitiens prétendent volontiers que le petit peuple était plutôt pro-vénitien, et que c'étaient les grandes familles de Terre Ferme qui se déclarèrent pro-françaises…).

Bonaparte choisit les personnes qui devaient faire partie du gouvernement provisoire et comme il n'était pas un fanatique, il proposa à l'ex-doge Manin d'y participer.
Celui-ci déclina l'offre.

Très vite, les vénitiens qui avaient cru, dans le meilleur des cas, que la République continuerait d'exister, une fois réformée, s'aperçurent que ce gouvernement n'était plus qu'une municipalité réduite à Venise même: le reste du territoire vénitien était sous l'administration des Français, y compris la Dalmatie et les Iles ioniennes.


La municipalité vota des réformes démocratiques, et prit des mesures symboliques: sur le livre que tenait le lion de Venise, présent sur les places et au fronton des édifices publics, on gratta la vieille inscription " Pax tibi, Marce, evangelista meum" ( la Paix sur toi, Marc, mon évangéliste", supposée avoir été dite par Jésus à Saint Marc), remplacée par "Droits de l'homme et du citoyen", ce qui donna lieu à la plaisanterie d'un gondolier facétieux: "Tiens, le lion s'est enfin décidé à tourner la page".


On brûla aussi ( un peu) des symboles de l'ancien régime vénitien, on planta un arbre de la Liberté sur tous les Campi et le plus beau sur la Place Saint-Marc, et on dansa autour, les uns par conviction, les autres pour ne pas se faire remarquer, et quelques uns par snobisme de la nouveauté comme cette aristocrate (Marina Querini Benzon) qui aurait dansé, sinon nue , du moins très déshabillée, un spectacle qui fut apprécié de l'assistance et peut-être même des aristocrates les plus hostiles aux idées nouvelles …

Mais après quelques mois d'incertitude, les vénitiens furent mis devant le fait accompli: Bonaparte avait signé un traité avec l'Autriche: les possessions vénitiennes de Terre Ferme à l'Ouest étaient rattachées à la nouvelle République cisalpine créée par les Français ( capitale Milan), la France conservait la Dalmatie et les iles Ioniennes ( pas pour longtemps) et Venise elle-même avec le Frioul étaient cédées à l'Autriche…


Venise n'était plus qu'une municipalité, et de plus son cauchemar se réalisait: elle tombait aux mains de l'Autriche.
Pour certains c'était un moindre mal, l'Autriche étant un état conservateur, cela valait mieux que la France. Quant aux démocrates vénitiens, s'ils avaient sincèrement espéré que Venise continuerait à être un état indépendant ( même protégé par la France), ils étaient floués.

Les autorités autrichiennes prirent donc possession de Venise après le départ des soldats français et l’histoire a retenu que le commissaire chargé de recevoir le serment de fidélité à l’empereur d’Autriche des patriciens vénitiens n’était autre que le patricien chargé de défendre la ville en 1797 qui s'était éclipsé en disant qu'on vivait très bien en Suisse. L’ancien doge Manin, homme émotif, au moment de prêter serment devant lui, s’évanouit.

Quelque années après, l'Autriche vaincue par Napoléon, lui cédait Venise, incorporée au royaume d'Italie dont Napoléon était roi, en même temps qu'il était empereur des Français;  l'empereur visita alors la ville pour la première fois (il n'y était pas entré en 1797); lui et son épouse Joséphine furent reçus fastueusement, comme il convient, et assistèrent à des régates sur le grand canal, à des feux d'artifice…
La municipalité, flagorneuse, ordonnait qu'une statue de l'empereur apportant la paix au monde serait placée sur la Place saint-Marc.
A la chute de l'empire elle fut démontée, sous les huées de la population: l'épisode napoléonien avait ruiné l'économie de Venise malgré les bonnes intentions affichées de l'empereur et roi…

Retrouvée récemment aux Etats-Unis, la statue de Napoléon a été offerte par une Fondation de mécénat française à la Ville de Venise: il a fallu la placer derrière une vitre blindée, des Vénitiens qui ont la mémoire longue ayant déclaré qu'ils lui feraient un mauvais sort.

 





DE MUNICIPALITE EN REPUBLIQUE ET LA SUITE

 




Le Congrès de Vienne rendit Venise, son arrière pays immédiat et le Frioul à l'Autriche, et Venise s'habitua à vivre dans le souvenir de ses gloires passées, tandis qu'arrivaient les premiers touristes romantiques.
Sportif, Lord Byron nageait dans le grand canal, tandis que George Sand et Musset se disputaient à l'hôtel Danieli ou à l'hôtel Britannia.

Marina Querini Benzon, qui avait dansé très dévêtue devant l'arbre de la liberté en 1797, tenait vers 1830 un salon mondain réputé. C'était maintenant une grosse dame (les Vénitiens disaient méchamment uno stramazzo despontà, un matelas éventré), qui recevait parmi d'autres M. Henry Beyle, alias Stendhal. Chateaubriand, au sommet de sa gloire, se croira obligé de lui faire une visite morose qui accentuera son impression mélancolique de Venise.

En 1848, toute l'Europe parut se réveiller. En Italie l'insurrection fut générale contre l'Autriche (qui occupait la Lombardie et la Vénétie-Frioul) et contre les princes conservateurs qui se partageaient les différents états italiens. Même le Pape, débordé par le mouvement après avoir semblé l'approuver,  dut s'enfuir, tandis que les patriotes, parmi lesquels Mazzini, Garibaldi et d'autres protagonistes du Risorgimento, proclamaient une république romaine.

Le roi de Piémont-Sardaigne, espérant tirer les marrons du feu, prit la tête des patriotes italiens, qui rêvaient d'une Italie unifiée. Il affronta les autrichiens, pour se faire battre.
A Venise, les patriotes menés par Daniele Manin avaient proclamé une république démocratique (il n'était pas question de rétablir les vieilles institutions disparues en 1797) et chassé les Autrichiens.


Chef d'une république révolutionnaire, Daniele Manin portait presque symboliquement le nom de famille du dernier Doge, sans lui être apparenté sinon par un usage vénitien ; né en 1804 dans une famille juive sous le nom de Daniele Medina, lorsque sa famille choisit de se convertir, il prit selon l’usage, le nom de son parrain qui était tout simplement le frère du dernier Doge.
.
Mais partout en Italie les forces conservatrices reprenaient le pouvoir, avec l'aide des Autrichiens et même des Français (pourtant républicains!) qui rétablissaient le Pape à Rome en 1849.


Bientôt la République de Daniele Manin fut la dernière à résister; bombardée par les Autrichiens, Venise se remplissait de ruines.
Les patriotes finirent par se soumettre: les chefs de la révolte obtenaient de quitter Venise sans être inquiétés.
Le doge Manin avait terminé sa vie comme il l'avait commencée, en gentilhomme campagnard.
Daniele Manin la termina en héros de l'époque romantique, exilé et mourant de tuberculose dans les mansardes de Londres ou de Paris.

Désormais, Venise ayant déjà donné pour sa libération, attendit que les événements mettent fin à l'occupation autrichienne.


En 1866, la Prusse déclara la guerre à l'Autriche. Le roi de Piémont, avait chassé les Autrichiens de Lombardie avec l'aide des Français quelques années auparavant et avait réalisé l'unité de l'Italie à l'exception de quelques territoires dont la Vénétie et Rome, en proclamant en 1861 le nouveau royaume d'Italie.

Le royaume d'Italie s'allia à la Prusse et attaqua les Autrichiens, sans obtenir de succès. Mais la Prusse elle, était victorieuse et imposa que la Vénétie soit cédée au royaume d'Italie.


Victor-Emmanuel, roi d'Italie, vainqueur diplomatique, fit son entrée triomphale à Venise, et un référendum confirma massivement  le choix des Vénitiens d'appartenir au royaume d'Italie (bien que depuis certains aient mis en cause ce plébiscite : mais la force d’attraction était telle que probablement les résultats ne sont pas contestables).


Il n'était plus question, pour longtemps, de république indépendante.

 




RIVA DEGLI SCHIAVONI

 




Sur la Riva degli Schiavoni, le quai qui s'étend à gauche du palais des doges en regardant vers le canal, une plaque rend hommage aux Schiavoni qui dans les heures difficiles furent toujours aux côtés de la République.
Comment traduire Schiavoni?
En fait, il s'agissait des populations de Dalmatie, actuelles Croatie, Serbie, Bosnie, Montenegro, d'origine slave, d'où le nom, qui prêtait à confusion avec esclave: en français, on parlait d'Esclavons, et d'Esclavonie…


Venise s'était emparé de ces régions depuis le moyen-âge, et les esclavons lui étaient fidèles, bien que traités avec condescendance. Ils formaient l'essentiel des soldats de la république-mais il y avait aussi des mercenaires allemands et d'autres, italiens et corses.
La Dalmatie constituait pour les vénitiens moyens une contrée exotique: bien peu y étaient allés.
Dans un opéra de Salieri, la Feria di Venezia (la foire de Venise), l'héroïne déclare qu'elle suivra partout l'homme qu'elle aime, "même au-delà de la Dalmatie".

A la chute de Venise, les fidèles esclavons ne manifestèrent, selon les historiens vénitiens, aucune joie d'être libérés de la puissance qui les dominait (et bien entendu ne les avait jamais considérés comme des égaux); ils enterrèrent solennellement le drapeau vénitien sous l'autel de leurs églises, et attendirent il est vrai tranquillement la suite des événements.

Les vénitiens avaient implanté leurs façons de vivre dans les territoires qu'ils contrôlaient.


En 1572, l'ambassadeur de France en Turquie, Pierre l'Escalopier, rejoint son poste en longeant la côte dalmate.
A Zara (aujourd'hui Zadar en Croatie), il note dans son journal de voyage "nous sommes descendus à terre pour voir les masques du Carnaval" (cité par F. Braudel dans la Méditerranée à l'époque de Philipe II).
A Zara, possession vénitienne, le Carnaval avait autant d'importance qu'à Venise.
 



DERRIERE LE MASQUE

 

 

Giacomelli_denonciation

Vincenzo Giacomelli (1841-1890), La Dénonciation secrète, vers 1880.
Epreuve sur papier albuminé
Florence, Museo di storia della fotografia Fratelli Alinari
latribunedelart.com

 


Une photo du XIXème siècle du phtographe Giacomelli représente deux jeunes femmes masquées qui s'apprêtent à déposer une lettre dans l'une de ces boites en forme de lion ou de masque ricanant, destinées à recevoir dans la Venise d'avant 1797 les dénonciations anonymes.
Il s’agit évidemment d’une reconstitution pour rire, et pour jouer avec l’image romanesque d’un Etat terrifiant à l’écoute des dénonciations.  

L'habitude des Vénitiens, à la fin de l'existence de la République, de sortir masqués pendant une grande partie de l'année (sinon toute l'année) a grandement fait pour donner de Venise l'idée d'un monde d'intrigue et de débauches.

En fait d'intrigue et de débauches, Venise semble avoir été bien loin de ces fantasmes, et la délinquance, par exemple, y aurait été ridiculement réduite par rapport à nos standards actuels...

Lorsque le gouvernement, au 18ème siècle, s'avisa qu'il serait peut-être utile d'interdire le port du masque en dehors des périodes de carnaval, et, en l'absence de sondages d'opinion, demanda à ses indicateurs ou espions (les "confidente") de poser des questions à ce sujet dans le public, les indicateurs lui apprirent qu'une telle mesure serait notamment très mal vue des aristocrates pauvres, qui n'ont pas les moyens de partir en vacances en été (la fameuse villegiatura, immortalisée dans une trilogie de comédies par Goldoni) et qui sortent masqués pour ne pas être reconnus...


 Le gouvernement de la Venise d’ancien régime était-il tyrannique, despotique et régnant par la terreur comme on l’a dit et écrit ?
Il est certain que les Inquisiteurs d’Etat et leurs méthodes secrètes inspiraient une frayeur (faut-il dire salutaire ?)  à tous les habitants et même aux aristocrates. Ces Inquisiteurs n’étaient pourtant que des aristocrates comme les autres, qui restaient six mois en place seulement, et encore pas en même temps.


Evidemment, lorsque les Inquisiteurs estimaient être en présence d’un individu créant une possibilité de danger pour l’ordre public, cet individu risquait bien de disparaître dans les prisons de la République, sans jugement public ni sans avoir eu l’occasion de se défendre, comme ce fut le cas pour Casanova :un indicateur du gouvernement avait fait des rapports sur lui selon lesquels c’était un joueur professionnel, sans doute tricheur, un homme adonné aux sciences occultes (et qui en tirait parti pour soutirer de l’argent à des patriciens crédules) , un impie détenteur de livres pornographiques et irreligieux et probablement un franc-maçon, bref un individu perturbateur du bon ordre traditionnel dont les Inquisiteurs étaient les gardiens.


On sait que Casanova parvint à s’enfuir de la prison des Plombs située sous les toits du Palais des Doges ; et fut l’un des seuls à y avoir réussi.
Son camarade d’évasion était un moine de mœurs dissolues, le frère Balbi, qui avait fait des enfants à trois servantes. Deux autres co-détenus, un espion du gouvernement qui était suspect de maladresse (il fut relaché peu après) et un gentilhomme de Terre-Ferme que le gouvernement vénitien accusait d'attiser des troubles dans le Frioul en soutenant les revendications des paysans) refusèrent de tenter l'aventure (l'aristocrate qui fut par la suite mis dans une prison moins dure, devait réussir à s'enfuir avec 12 autres prisonniers quelques années après et ne fut jamais repris).
Ce choix de prisonniers indique quelles étaient les personnes qui avaient des chances d’être emprisonnées sans jugement par les Inquisiteurs d’Etat.
Car bien entendu, il y avait aussi des délinquants classiques, jugés publiquement.
.
 On parlait aussi de personnes exécutées sans jugement mais cette légende, dans les derniers temps de la République, paraissait un souvenir de temps lointains, que le gouvernement avait intérêt à maintenir pour que le public soit retenu dans les bornes de l’obéissance par la crainte.
 
Toutes les sentences des Inquisiteurs n’étaient pas secrètes. Vers 1780, le jeune Da Ponte, qui devait être le librettiste de Mozart pour ses trois grands opéras italiens, avait publié un petit poème un peu ironique sur la religion et le gouvernement (certainement très inoffensif) qui avait attiré l’attention des Inquisiteurs d’Etat.


Il fut convoqué pour entendre sa sentence, et s’y rendit non sans inquiétude.
Un greffier lui lut sur un ton nasillard et « cavalé » une tirade où les Inquisiteurs rappelaient les principes éternels des bons gouvernements, que les écrivains devaient respecter ces principes, que pour une fois l’autorité paternelle du gouvernement  se bornait à une réprimande mais que la personne réprimandée devait y prendre garde à l’avenir.


Da Ponte sortit en riant avec les amis qui l’avaient accompagné pour le soutenir dans cette épreuve : c’était donc cela, le terrible tribunal des Inquisiteurs d’Etat ?
Puis il réfléchit que c’était quand même un avertissement qui lui avait été donné et que le prochain pourrait ne pas être aussi bénin.

Les diverses fonctions relevant du gouvernement vénitien étaient organisées de telle manière que personne ne restait en place longtemps dans le même poste et tous les titulaires des fonctions étaient tirés au sort parmi les aristocrates membres du Sénat ou du Grand Conseil.
L’obsession de Venise était de ne jamais tomber sous un gouvernement dominé par une seule personne et de maintenir le gouvernement des familles aristocratiques en conservant, au moins en apparence, l’idée que tous les aristocrates étaient égaux.
Mais c’était plus une apparence qu’une réalité et les aristocrates pauvres étaient rarement appelés à remplir les fonctions les plus prestigieuses. Comment l’auraient-ils pu d’ailleurs, puisque ces fonctions étaient généralement ruineuses, le titulaire d’une ambassade par exemple payait toutes les dépenses de sa fonction, et ne pouvait attendre qu’un remboursement partiel de la République ?
 
Seul le Doge restait en place à vie (il était donc élu, comme les Papes, déjà assez vieux, après avoir fait ses preuves dans diverses fonctions officielles, et comme le Pape, il n'était pas officiellement candidat. Le dernier Doge Manin fut élu à 65 ans et semble-t-il, contre son gré.


Ce Doge n’avait quasiment aucun pouvoir sinon de symboliser la République.
Toutes les décisions émanaient d’ailleurs de la Sérénissime seigneurie, un Conseil de Gouvernement dont le Doge n’était en quelque sorte que le président, sans pouvoir propre.
Pourtant il était respecté  et même aimé du peuple.

Pour Jean-Jacques Rousseau, "le souverain le plus respecté d'Europe est un vieillard sans aucun pouvoir, portant une coiffure de femme, le Doge de Venise"(cette coiffure de femme n'était pas le corno, mais la cufietta, sorte de bonnet de batiste qu'on mettait sous le corno).

L’écrivain et un peu aventurier Gorani, un Milanais de tendance libérale, fut un des collaborateurs de Mirabeau dans les débuts de la Révolution française ; il quitta la France après l’exécution de Louis XVI, lorsque la Révolution entra dans sa phase la plus violente, et il devait dire ensuite que les Français n’étaient pas faits pour la liberté.


Ecrivant après la chute de la République de Venise, et donc peu suspect de vouloir la ménager, Gorani écrit : On a beaucoup calomnié le gouvernement de Venise, on l’a traité de tyrannique et despotique. Moi qui l’ai bien connu, je peux au contraire témoigner combien ce gouvernement était juste, bienveillant et paternel…

 




LE VENETISME

 

 

 
On appelle vénétisme le nationalisme vénitien.

Selon un sondage de décembre 2011, 50% de la population serait en faveur de l’indépendance du Veneto.

En 2013, ce pourcentage passerait même à 56%. 

Les Français sont généralement hostiles à toutes forme de sécessionnisme dans les pays occidentaux, hormis peut-être le nationalisme québecois (parce qu’il est ressenti comme « français » et anti-anglophone !) et regardent avec méfiance (pour le moins) les séparatismes écossais, flamand ou catalan, accusés d’être l’expression de sentiments égoïstes et discriminatoires. Les manifestations de séparatisme en France (Corse ou Bretagne, voire modestement dans certaines régions d’Occitanie ou en Alsace) sont évidemment marginales et regardées sévèrement, par les uns comme une intolérable atteinte à l’unité nationale (ce qui est une tautologie – on aimerait mieux savoir pourquoi l’unité nationale est si préférable à la sécession…), par les autres, plus « modernes » comme l’expression d’idées puériles et rétrogrades, comme si on parlait de personnes qui croient que les extra-terrestres vont débarquer ou de membres de sectes à côté de la plaque, bien loin de la vie réelle qui, comme chacun sait, se déroule dans quelques arrondissements parisiens où on sait ce qu'il faut penser....
Les Français ignorent donc l'existence du nationalisme vénète et cela vaut mieux, sinon les commentateurs autorisés le dénonceraient avec les phrases bien senties réservées aux opinions identitaires plus ou moins "nauséabondes"...


C’est sur la Terre-Ferme, bien plus qu’à Venise même, qu’on voit les affiches : « Semo na nasion » et, en anglais pour être compris par tous les visiteurs : « Veneto is not Italy ».
Mais à Venise, les vieux habitants vénitiens sont chassés par le prix de l’immobilier et ceci explique peut-être que les vénétistes soient peu représentés à Venise même.

Pour ceux qui se sentent plus vénètes qu’italiens, le plébiscite de rattachement à l’Italie en 1866, est un « plebiscito truffo » (truqué, bidon).

Des dizaines de partis nationalistes et séparatistes sont apparus depuis ces 20 ou 30 dernières années, se créant, disparaissant, fusionnant ou se divisant, et surtout se disputant avec la Liga Veneta, membre de la Lega Nord (remarquer la différence orthographique).
.Ceux qui veulent s’instruire sur le nationalisme vénitien peuvent lire la très copieuse page du wikipedia anglais sur le sujet…

Les « venetisti » se partagent en effet entre ceux qui font confiance à la Liga Veneta (composante de la Lega Nord) qui dirige depuis 2010 la Regione Veneto, et les très nombreux petits partis nationalistes qui généralement, considèrent les dirigeants de la Liga Veneta (auxquels souvent les membres de ces partis ont appartenu un temps ou pour laquelle ils ont parfois voté) comme des « traditori del popolo veneto » !

Luca Zaia, président de la région et membre de la Liga Veneta-Lega Nord, et à l’époque membre du gouvernement Berlusconi, aurait été la cible désignée d’un attentat en 2010 qui devait être commis contre lui par des « vénétistes » qui lui reprochaient d’avoir trahi le vénétisme et qui ont été arrêtés avant de passer  l’acte.

Il aurait alors déclaré aux journaux, en parlant des personnes arrêtées : Je ne comprends pas ce qu’ils ont à me reprocher ? si par vénétiste on entend défendre la culture et la langue vénète, alors je suis vénétiste.

Mais depuis, les choses semblent s'accélerer; le président de la région et les principaux partis indépendantistes paraissent désormais sur la même ligne.

Le Conseil régional du Veneto a engagé le processus pour organiser un referendum sur l'indépendance, et a pris contact avec la Commission européenne pour s'assurer de son appui. 


Le drapeau au lion de Saint-Marc flottera-t-il de nouveau en tant que drapeau d’un Etat indépendant sur Bellune, Vérone, Trévise, Vicence, Padoue et bien entendu, Venise ?
L’histoire le dira.
En attendant, on entend de nouveau, à la fin des manifestations vénétistes, résonner le vieux cri de guerre de la Sérénissime république :


Par tera, par mar, San Marco !
(Sur terre, sur mer, San Marco !)


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A Trévise, le soir du 21 mars 2014, lors de la proclamation des résultats d'une consultation par internet qui donne 89% des votants en faveur de l'indépendance de la Vénétie (ce qui selon les organisateurs correspondrait en cas de consultation réelle, à 56% des votants) les organisateurs n'hésitent pas à proclamer l'indépendance de la Vénétie.

Gianluca Busato, l'organisateur du referendum déclare depuis un balcon,  devant une foule de militants :

" In nome di San Marco de la democrazia e della volontà generale, noi oggi decretiamo decaduta la sovranità italiana sul popolo e sul territorio veneto....Dichiarando l'Indipendenza del popolo veneto e del suo territorioConfermiamo e proclamiamo la Repubblica Veneta".

(au nom de saint Marc, de la démocratie et de la volonté générale, nous déclarons aujourd'hui déchue la souveraineté italienne sur le peuple et le territoire vénète ...En déclarant l'indépendance du peuple vénète et de son territoire, nous confirmons et proclamons la République vénète).

Les chiffres du referendum seront contestés . Luca Zaia, le président de la région Veneto qui a voté oui, dira qu'il s'agit seulement d'un sondage mais qui doit être suivi d'initiatives politiques pour organiser un referendum dans les formes.

Corriere del Veneto

 

 

[voir notre message plus récent Venise éternelle pour les nouveaux développements du nationalisme vénète]

 

 

 

  

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Commentaires
Le comte Lanza vous salue bien
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