LA COMMUNE DE 1871 ET NOUS

TROISIÈME (ET DERNIÈRE) PARTIE

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

ANTICOLONIALISME OU COLONIALISME ? LISSAGARAY, GROUSSET, BALLIÈRE

 

 

 

On sait que Lissagaray, un des Communards qu’on juge avoir été constamment fidèle aux idéaux de la Commune (plutôt blanquistes dans son cas) fut à la fin de sa vie le directeur de la revue La vie algérienne et tunisienne.

Dans cette revue qui ne dura, dans sa première version, que deux ans ( ?),  la tonalité est bien entendu favorable à la colonisation. Ainsi, dans le numéro du 30 juillet1897, un article signé JLD déplore qu’en France on ne s’intéresse que peu aux colonies : « les institutions coloniales, ces frêles et délicats organismes, trouvent rarement sur notre sol français les aliments qui feraient leur vigueur ». L’auteur félicite M. Etienne (le chef du lobby colonial, député d’Alger et fréquemment ministre des colonies), « avec son grand cœur et sa haute intelligence », de ne pas se décourager.

L’auteur regrette que la France n’ait pas adopté comme la Grande-Bretagne l’idée des « compagnies de colonisation », entreprises privées mais dotées par l’Etat de prérogatives de puissance publique* : « hélas (…) il fallait compter avec l’affligeante inaptitude de la France à suive avec méthode un plan de colonisation » - les projets en ce sens de M. Delcassé ont été abandonnés par ses successeurs.

                                                                                           * Il pense probablement à la puissante BSAC (British South Africa Company) de Cecil Rhodes.

 

Il ne semble pas y avoir d’article signé de Lissagaray. Mais les éditoriaux, généralement signés de la seule initiale L , pourraient être de lui. On y trouve l'habituelle méfiance envers l'Angleterre, des appels à la décentralisation (au profit des colons), des plaintes sur le peu de considération que la métropole accorde à l'Algérie. Dans un éditorial, "L" critique les journaux de métropole qui pour diminuer l'influence juive (un débat récurrent des questions algériennes - voir deuxième partie), proposent de donner le droit de vote aux Arabes, ce qui serait une politique de Gribouille selon "L" (fuir un mal pour se précipiter dans un mal pire). D'ailleurs pour les journaux métropolitains, les Algériens (il s'agit ici des colons!) seraient ou trop  arabophiles ou trop arabophobes - pour "L", ces deux attitudes sont également erronées, il faut seulement qu'ils soient "arabo-justes", car les Arabes attendent la justice des Français (mais il ne précise pas plus sa pensée).

 

Il y a aussi un témoignage de l’implication de Lissagaray dans la Revue, c’est la publication en feuilleton de son petit livre Plus d’Angleterre, qui imagine une guerre qui se termine par l’écrasement de l’Angleterre par la France : les Français saisissent les colonies anglaises et les échangent avec l’Allemagne contre la restitution de l’Alsace-Lorraine. Quand on vous disait que les Communards étaient patriotes !

 

Au chapitre des anciens Communards et de la colonisation, comme on l’a indiqué en première partie, on peut inscrire le fait que Paschal Grousset fut au Parlement membre de la commission des colonies – des spécialistes pourraient rechercher ses interventions – l’un de ses collègues dans cette commission étant d’ailleurs l’ancien Communard Humbert

On pourrait aussi rechercher les articles publiés par Grousset, soit sous son nom véritable, soit sous ses pseudonymes, relatifs à la colonisation française : ainsi, dans un article de l’éphémère journal radical (au sens du parti radical) Germinal* en 1893, Grousset attaque l’Angleterre qui fait obstacle aux projets d’expansion française à la frontière du Mékong et a l’audace de soutenir les projets d’expansion du Siam, « un peuple qui a le droit de tout oser parce qu’il est faible ». On retrouve ici le patriotisme expansionniste très largement partagé à l’époque : dans cette optique, selon un schéma éprouvé, l’impérialisme anglais doit être combattu et l’impérialisme français est louable (et vice-versa du point de vue des Britanniques, évidemment).

                                                                                                * Dont Grousset était rédacteur en chef. Ce journal coula assez vite ; un des rédacteurs déclarait que le journal devrait changer de titre et s’appeler La Méduse (en raison du naufrage).

 

On sait qu’à la fin de sa vie, il fut élu par les notables néo-calédoniens délégué de la Nouvelle-Calédonie au conseil supérieur des colonies (il semble que parmi les électeurs, les pères maristes, très heureux de se débarrasser du précédent délégué, un protestant qui leur mettait des bâtons dans les roues, votèrent pour Grousset). Grousset semble s’être notamment prononcé en faveur du maintien de la « transportation » (l’envoi de condamnés en Nouvelle-Calédonie) ; au moins il savait de quoi il parlait.

                                                                                              * La Nouvelle-Calédonie, comme toutes les colonies au sens strict, n’avait pas de représentant au Parlement ; le conseil supérieur des colonies jouait un peu ce rôle de représentation consultative, au bénéfice des colons.

 

On peut aussi citer Achille Ballière : celui qui s’était justement évadé de Nouvelle-Calédonie avec Rochefort, Grousset, Pain, retourna un moment en Nouvelle-Calédonie et publia en 1890 un journal La Bataille, journal des intérêts coloniaux dans lequel il prenait à partie des capitalistes locaux. Il semble que Ballière (boulangiste, puis comme on sait, après son retour en métropole à la fin des années 1890, nationaliste antisémite) défendait les petits colons contre les gros. Il se déclarait aussi opposé à la « transportation ».

On a déjà évoqué Camille Barrère (certes pas le plus typique des Communards) qui fut dans la dernière partie de sa vie membre du conseil d'administration d'une société de premier plan dans l'exploitation économique de l'Indochine, notamment l'exploitation du caoutchouc.

Il y aurait certainement des recherches intéressantes à faire sur le thème des anciens Communards et du colonalisme, qu'on réduit facilement au combat anticolonialiste de Louise Michel - mais celle-ci n'était pas représentative de tous les anciens Communards.

 Enfin, il arrive qu'on considère certains personnages comme sympathisants de la Commune parce qu'ils furent partisans de la conciliation et opposés à la majorité versaillaise conservatrice, et ensuite  partisans de l'amnistie, comme Floquet, Rouvier, Lockroy ou  Clemenceau, tous au début de leur carrière; ils devinrent des hommes politiques importants de la 3ème République. Or ils furent par la suite des partisans (de coeur ou de raison) de la colonisation (même Clemenceau, qui y mit longtemps le plus de réserves). Quant à Arthur Ranc, qui fut élu au conseil de la Commune mais démissionna assez vite (mais pas immédiatement, comme firent les élus modérés), partisan dévoué de Gambetta et artisan de l'entente entre opportunistes et radicaux, il s'efforça de maintenir la colonisation dans les priorités de la majorité républicaine après l'échec de Ferry au Tonkin en 1885, au moment où les aventures coloniales étaient très contestées - notamment à droite !

 

La_Vie_algérienne_et_tunisienne307 1897

Une page de La vie algérienne et tunisienne, 1897revue dont le directeur était l'ancien Communard Prosper-Olivier Lissagaray. 

Gallica.

 

 

 

PARIS ET LES FRANCHISES MUNICIPALES

 

 

On a tendance à l’oublier, mais une des raisons de la mise en place de la Commune fut la réclamation par les Parisiens de leurs « franchises municipales ». Il est probable que cette réclamation très générale explique le soutien d’une grande partie de la population parisienne, mais aussi elle pourrait avoir causé progressivement la désaffection d’une partie de l’opinion, favorable au début, mais  qui pensait que les franchises municipales ne valaient pas une guerre civile, ou qui voyait que le programme communal débordait du cadre des franchises municipales.

D’ailleurs la définition de celles-ci pouvait varier énormément selon les points de vue depuis la libre gestion des affaires strictement municipales jusqu’à l’idée que Paris (et potentiellement les autres villes et même chaque localité) devait disposer d’un pouvoir quasiment souverain et élaborer sa propre législation dans presque tous les domaine, une idée qu’on a du mal à réaliser de nos jours, préférant penser que le but des Communards était de faire une révolution de type courant, où le centre crée des règles uniformes valables pour tout le pays.

Il est surprenant que durant la Commune, l’Assemblée nationale de Versailles ait poursuivi presque tranquillement l’élaboration de la loi applicable aux conseils municipaux.

Alors que l’Assemblée avait élaboré un projet prévoyant que toutes les communes puissent élire leur maire et leurs adjoints, un amendement fut proposé par un député et soutenu par Thiers*, selon lequel  dans tous les chefs-lieux de département et d’arrondissement, ainsi que dans les communes de plus de 20 000 habitants, la nomination des maires et adjoints se ferait provisoirement par décret gouvernemental

                                                                                                * Thiers fait notamment un discours où il menace de quitter ses fonctions si l’Assemblée vote le projet tel qu’elle l’a prévu.

 

De plus, Paris est privé de maire : le conseil municipal désigne un président, renouvelable théoriquement à chaque session, qui n’a pas de pouvoir exécutif.

Ces dispositions furent actées par la loi du 14 avril 1871 qui prévoyait qu’à Paris, le conseil municipal serait formé par 80 membres élus dans le cadre du quartier, à raison d’un par quartier.

Les règles de fonctionnement du conseil municipal de Paris étaient celles en vigueur avant 1871, donnant le poids le plus important au préfet de police et au préfet de la Seine. Toute délibération du Conseil municipal de Paris devait, pour être exécutoire, recevoir l’approbation de l’autorité supérieure, préfet ou gouvernement. Dans le cas où le conseil municipal excéderait ses pouvoirs, sa dissolution pouvait être prononcée par un décret simple et une commision préfectorale nommée à sa place pour le temps restant à courir jusqu'aux prochaines élections (alors que dans les autres villes, la dissolution du conseil municipal débouchait automatiquement sur de nouvelles élections).

Le premier conseil municipal parisien postérieur à la loi du 14 avril 1871 sera élu le 30 juillet 1871 et sera majoritairement républicain, mais de teinte modérée (« le premier conseil municipal de Paris élu au suffrage universel s’est formé avec une majorité de républicains modérés et conservateurs » (Nobuhito Nagaï, Les conseillers municipaux de Paris sous la Troisième République (1871-1914), 2002).

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En 1882, la loi institue l'élection des maires par les conseils municipaux, puis la grande loi municipale de 1884 prévoit que le conseil élu au suffrage universel direct «  règle par ses délibérations les affaires de la commune ».

Mais ces lois ne sont pas applicables à Paris. Le ministre de l’intérieur Waldeck-Rousseau en a expressément exclu Paris, ville trop remuante : « … que dans Paris règne l'émeute ou l'insurrection, (…) et la révolution à Paris devient la révolution ou la contre-révolution dans toute la France. » Il faut donc garder Paris en tutelle, au moins au niveau institutionnel.

 

Par la suite, « Le glissement vers la droite de l’expression politique parisienne, visible en particulier lors des élections municipales de 1900, conforte les dirigeants de la IIIe République, où les radicaux jouent désormais un rôle essentiel, dans leur défiance à l’égard de la capitale » ( Philippe Nivet, L'histoire des institutions parisiennes, d'Étienne Marcel à Bertrand Delanoë, in  Pouvoirs 2004, L'histoire des institutions parisiennes, d'Étienne Marcel à Bertrand Delanoë | Cairn.info). « Entre 1871 et 1939 [décrets-loi qui restreignent encore les pouvoirs du conseil municipal], le statut administratif de la capitale n’a donc pratiquement pas été modifié » (Ph. Nivet, art. cité).

 

Il en résulte que les dispositions adoptées pour Paris à l’époque de M. Thiers restèrent en vigueur jusqu’à la seconde guerre mondiale et même jusqu’au dernier tiers du 20 ème siècle, puisque les changements les plus importants seront introduits par les lois de 1975 (rétablissement du poste de maire avec les première élection du maire en 1977) et de 1982 relative à l'organisation administrative de Paris, Marseille et Lyon (modifiée depuis – la dernière loi date de 2017).

 

Un constat ne manque pas d’agacer les admirateurs de la Commune : c’est que la « tentative d’autonomie communale [de 1871] a entravé pour longtemps les activités de la municipalité parisienne » (Nobuhito Nagaï, Les conseillers municipaux de Paris sous la Troisième République (1871-1914), 2002, Les conseillers municipaux de Paris sous la Troisième République (1871-1914) - Éditions de la Sorbonne (openedition.org). La méfiance pour Paris fut d’abord celle des conservateurs envers une ville très républicaine ou même rouge dans quelques quartiers, puis avec le temps, celle des radicaux envers une ville se droitisant.

Bien entendu, on peut y voir une forme de cercle vicieux : les Parisiens avaient réclamé leurs franchises municipales lors de l’insurrection du 18 mars 1871 et de la période qui avait suivi, et parce qu’ils s’étaient soulevés, les pouvoirs successifs leur dénièrent ces mêmes franchises municipales (dont l’étendue variait singulièrement selon les conceptions en présence). Il en résulta que durant une vingtaine d’années, les élus parisiens furent nombreux à se ranger dans le groupe « autonomiste » réclamant l’instauration des droits pour la municipalité au moins égaux à ceux des autres villes – et de façon curieuse, cette revendication s’affaiblit, les élus parisiens (et leurs électeurs) semblant désormais se contenter du statu quo.

 

 

 

APOTHÉOSE DE THIERS

 

 

Il est intéressant de comparer l’image de Thiers à son époque et l’image que nous en avons aujourd’hui – dans la vision simplifiée qui a cours actuellement, la Commune représentait « le peuple » - donc l’ensemble de la France, et en face d’elle, il y avait quasiment un homme seul entouré de sous-fifres et disposant d’une armée de presque mercenaires, battus par l’Allemagne mais impitoyables pour leurs propres compatriotes. Evidemment, on sait – mais on a tendance à oublier - que Thiers n’était pas un dictateur autoproclamé, qu’il était soutenu par l’Assemblée nationale démocratiquement élue (conservatrice dans sa très grande majorité) et qu’il représentait certes les intérêts de la bourgeoisie, mais aussi une certaine conception de l’Etat.

 

En 1884, Jules Simon lut un éloge de Thiers à Académie des Sciences morales et politiques. Il rappela la popularité de Thiers au moment des élections de février 1871 : « Vingt-six départements l’avaient élu député. Si la France avait voté pour nommer son délégué, il aurait eu l’unanimité de la France. » ( Éloge de M. Thiers | Académie française (academie-francaise.fr)

Unanimité, c’est sans doute exagéré, mais on aurait mieux dit une substantielle majorité. Or cette opinion persista après la Commune – sauf évidemment chez les sympathisants de celle-ci, mais ils étaient une minorité.

 

On peut être étonné de voir à quel point Thiers fut considéré comme un homme éminent par une grande partie de la population, non pas tant pour avoir brisé la Commune (quoique…) que pour avoir réparé les conséquences désastreuses de la guerre de 1870-71 (qu’il avait désapprouvée), obtenant rapidement la fin de l’occupation par l’Allemagne des départements du nord de la France grâce au paiement de l’indemnité de guerre, dont le montant fut réuni par un emprunt couvert plusieurs fois.

Après la Commune, Thiers qui avait pris le titre de président de la République par vote de l’Assemblée, se rapprocha de la « gauche » (les républicains) et agit en faveur de la consolidation de la République, La droite monarchiste qui ne lui faisait plus confiance, le mit en minorité en 1873 et le remplaça comme président de la République par le maréchal de Mac Mahon avec le duc de Broglie comme président du conseil – les institutions provisoires furent remplacées par les lois constitutionnelles de 1875 qui restèrent en vigueur jusqu’en 1940.

Henri Wallon, considéré comme « père de la République » pour son amendement lors du vote des lois de 1875 (c’était en fait un monarchiste converti à la République par raison), fut l’un de ceux qui proposèrent à l’Assemblée en 1873, lorsqu’on annonça le paiement total de l’indemnité de guerre, de déclarer que Thiers avait bien mérité de la patrie*. La droite monarchiste, agacée, s’abstint et la gauche accueillit le vote par une triple salve d’applaudissements.

                                                                                                       * Fidèle à Thiers, Henri Wallon avait déjà proposé, après la Commune, que l’hôtel particulier de Thiers, détruit par les Communards, soit reconstruit aux frais de l’Etat - ce qui semble avoir été accepté par l’Assemblée.

 

Désormais Thiers était dans l’opposition au gouvernement conservateur et conforta son image de gauche (en fait de républicain modéré). En 1877, lors d’une séance à l’Assemblée nationale, un ministre de droite évoqua la libération du territoire après l’occupation allemande et en attribua le mérite à l’Assemblée conservatrice. Alors Gambetta se levant, désigna Thiers, assis modestement à sa place et déclara avec un grand geste : Le Libérateur du territoire, le voici.

Les députés du centre et de gauche se levèrent et ovationnèrent Thiers, qui devait garder le surnom (qui lui avait peut-être déjà été donné avant ?).

Lorsque le président de la République Mac Mahon remplaça par un monarchiste (le duc de Broglie) le président du conseil des ministres, Jules Simon (qui avait été ministre  du gouvernement de Versailles à l'époque de la Commune), qui était soutenu par la majorité républicaine de la Chambre, il provoqua une crise politique d'ampleur. L'union des groupes républicains (le Centre gauche d'Édouard de Laboulaye, l'Union républicaine de Gambetta, la Gauche républicaine de Jules Ferry et l'Extrême gauche de Louis Blanc) publia un manifeste signé par  363 députés pour dénoncer la décision de Mac Mahon. En réponse, Mac Mahon prononça la dissolution de la Chambre des députés.

Monsieur Thiers et Gambetta se mirent d'accord pour organiser la riposte républicaine lors des prochaines élections législatives. Il fut également décidé que Thiers serait ensuite candidat à la présidence de la République. Sa mort, au début de septembre 1877, renversa les prévisions mais les républicains exploitèrent alors pleinement la popularité de M. Thiers et le respect pour lui de la population au profit du parti républicain.

 

 

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Foulard commémoratif de l'« union de tous les groupes républicains », le 26 juin 1877. Portraits de Thiers et Gambetta, blason de la Ville de Paris. Ce foulard montre que Thiers, à la fin de sa vie, était considéré comme un des leaders du parti républicain (en fait union de groupes divers).

Wikipedia, art Manifeste des 363.

 

 

Ses obsèques  prirent l’aspect d’une apothéose. « Son enterrement est considéré comme un triomphe républicain » (Wikipédia, art Adolphe Thiers).

Jules Ferry écrit à sa femme le jour même :

« De la rue Lepelletier au Père Lachaise, un million d'hommes (…) debout, tête nue, recueillis, saluant le char - couvert des montagnes de fleurs apportées par la France entière (384 villes étaient représentées) - d'un seul cri, roulant, grave, résolu, des deux côtés du boulevard : Vive la République ! et dans cette foule immense, pas l'ombre d'un désordre, d'un incident, d'une inconvenance. »

Flaubert écrit à sa nièce le 11 septembre – son récit diffère un peu (cri résolu de « Vive la République » chez Ferry, cris « de temps à autre » pour Flaubert), mais l’impression est la même :

« J'ai vu l'enterrement de Thiers. C'était quelque chose d'inouï, et de splendide ! Un million d'hommes sous la pluie, tête nue ! De temps à autre on criait "Vive la République", puis "chut ! chut !" pour n'amener aucune provocation. On était très recueilli et très religieux - la moitié des boutiques fermées ! Le coeur m'a battu fortement. Il faut avoir vu cela pour s'en faire une idée. Je n'aimais pas ce roi des Prudhommes - n'importe ! Comparé aux autres qui l'entouraient, c'est un géant. »

Adolphe Thiers repose au Père-Lachaise dans un tombeau familial fermé ; son sarcophage de porphyre est inspiré par celui de Napoléon 1er aux Invalides.

 

 

 

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Funérailles de Monsieur Thiers le 8 septembre 1877. Une journée de consensus national (ou presque) ? La veuve de Thiers, après quelques hésitations,  avait refusé les obsèques officielles proposées par le président de la République Mac Mahon et le duc de Broglie, président du conseil, ce qui n'empêcha pas le cortège d'être accompagné par des détachements de l'armée. Le journal de Gambetta, La République française,  écrira : le véritable gouvernement de la France était  hier parmi ceux qui suivaient le cortège de M. Thiers. Gambetta était au premier rang des 363 députés républicains sortants au complet, au moment où le pays s'apprête à voter après la crise du 16 mai 1877 (Mac Mahon a renvoyé le président du conseil Jules Simon, qui avait l'appui de la majorité républicaine, et dissout l'Assemblée).  

Le Monde Illustré.

Vente e-Bay.

 

 

 

THIERS ET MARSEILLE

 

 

Olivier Boura, dans son stimulant petit livre Marseille, ou la mauvaise réputation, 2001, ne parle quasiment pas de la Commune de Marseille (cette Commune de province beaucoup moins autonomiste qu'on le dit volontiers) mais s’interroge : pourquoi M. Thiers, le Marseillais, a-t-il raté la gloire ?

« On s’accorde aujourd’hui à le considérer comme un monstre mais il n’en allait pas de même dans les années 1870. Seul,* il s’oppose à la déclaration de guerre. Plus tard, chef du gouvernement provisoire, contraint par Bismarck de signer le très rude traité de Francfort, il fait du moins en sorte que les troupes allemandes évacuent au plus vite le territoire national. Ce qui lui valut le surnom - assez pompeux- de « libérateur du territoire ». Mais entretemps, Monsieur Thiers avait liquidé la Commune. Par là, il devint pour toujours l’incarnation de la bêtise et de la méchanceté bourgeoises.

(…)

Les communards, faut-il le rappeler, n’étaient guère populaires, au fond. Mais cet acharnement inutile et cruel, on ne le lui pardonna pas. Les insurgés entrèrent dans la légende d’avoir été vaincus par un adversaire si peu généreux. »

                                                                         * « Seul », c’est sans doute exagéré, mais les opposants à la guerre à furent peu nombreux à s’exprimer.

 

Chez O. Boura, il n’est pas question de la Commune de Marseille, mais du fait que les « grands hommes de Marseille » ratent obstinément la gloire, rangés pour la plupart parmi « les salauds et les traîtres ». O. Boura va jusqu’à imaginer que Thiers (inconsciemment sans doute), s’est vengé sur Paris des humiliations qu’il avait subies, lui le petit avocat de province « monté à Paris », court sur pattes et dont on avait moqué l’accent !

 

Thiers fut-il clément ?  Cette seule idée fait aujourd’hui sursauter comme une insanité. Il est évident qu’il ne le fut pas pour la masse des Communards.

On peut quand même signaler le témoignage d’un Marseillais, M. Labadié, président du conseil général en 1871, qui avait été envoyé par ses collègues à Versailles pour obtenir la grâce des 4 Marseillais condamnés à mort pour leur participation à la Commune de Marseille et notamment de Gaston Crémieux. Selon Labadié, Thiers (qui n’avait pas le droit de grâce contrairement à ce qu’on pense) s’efforça d’obtenir la grâce de Crémieux auprès du comité des grâces de l’Assemblée nationale – mais sans résultat, bien qu’il ait argumenté durant deux heures devant le comité (les trois autres condamnés furent grâciés).

« M. Thiers a fait tout ce qu'il était possible de faire pour sauver Gaston Crémieux. J'ai été moi-même témoin de ses efforts » écrit Labadié dans une lettre au journal Le Petit Marseillais en 1881.

Thiers semble être aussi intervenu pour un officier condamné à mort dans les suites de la Commune de Marseille pour usurpation de fonctions – condamné initialement à mort, sa peine fut commuée en peine de prison et quelques mois après en peine de bannissement (cf. Dict. Maitron, art. Brissy).

A verser au dossier…

 

 

 

APPROCHES DE LA COMMUNE QUI N’ONT PAS TROUVÉ PRENEUR 

 

 

 

Dans les conceptions ou interprétations de la Commune par les historiens et les politologues, on peut remarquer qu’il n’est jamais question de la Commune comme d’une sécession (et donc de l’affrontement Communards/Versaillais, comme d’une guerre de sécession).

L’idée n’est pas si absurde. A ma connaissance, au moins Jules Vallès (ce n’est pas n’importe qui) a parlé, au tout début, de l’insurrection de Paris comme d’une sécession, de nature à donner satisfaction à la fois à la « province » et à Paris - c’était avant que le conflit armé commence*.

                                                                                                  * La citation de Vallès est p. 279 de l’Histoire de la guerre civile de 1871 de L. Fiaux (sur Gallica).

 

M. Thiers rapprocha la Commune (et ceux qui voudraient suivre son exemple ailleurs en France) de la sécession des Etats du Sud (parlant de scission et non de sécession) :

« Toute tentative de scission essayée par une partie quelconque du territoire sera énergiquement réprimée en France, ainsi qu’elle l’a été en Amérique » (message du 12 avril 1871 à toutes les autorités civiles et militaires).

 

A propos de la guerre de Sécession, il est intéressant de remarquer, comme un historien actuel de la Commune (Quentin Deluermoz)  que les réactions aux USA furent unanimes pour condamner la Commune malgré la division du pays en deux grandes opinions, au lendemain de la guerre de Sécession : pour les partisans du Nord, les Communards étaient des sécessionistes comparables aux Sudistes, pour les partisans du Sud, le Communards étaient des républicains radicaux et des idéologues sectaires,  comme l’avaient été les Nordistes. Les Communards, pour des raisons opposées, ne trouvaient pas d’appui sinon probablement chez quelques courants marginaux.

 

Ajoutons pour finir que dans les suites de la Commune, les partisans de l’amnistie ont pu se référer à l’attitude du gouvernement américain après la guerre de Sécession. Louis Fiaux écrit en 1879, dans son Histoire de la guerre civile de 1871 :

« La Ioi de grâce et d'amnistie partielle* reste ainsi une loi provisoire qui ne survivra pas au cabinet. La question demeure ouverte.
La majorité républicaine, éclairée, mieux avisée, se souviendra que la Convention a amnistié tous les insurgés de Vendémiaire, que Napoléon a rouvert les portes de la France aux émigrés de l'armée de Condé et aux Vendéens, que les fédéraux enfin ont vraiment clos la guerre de la Sécession [sic] par une amnistie totale. L'amnistie plénière mettra fin à nos discordes civiles (…) la générosité complète s'alliera ici à la bonne politique. La patrie n'a point trop de tous ses fils pour se relever (…) ».

                                                                                                * Loi de 1879 prévoyant sous des conditions restrictives l’amnistie des condamnés de la Commune. L’amnistie complète (plénière) sera votée en 1880 – bien que selon certains auteurs, elle ait aussi été partielle ( ?)

 

Une autre approche concerne la potentialité que la Commune ait pu durablement coexister avec le gouvernement régulier du reste de la France. Certains conciliateurs, durant la période de la Commune, avaient émis l’idée que Versailles devrait faire l’expérience de laisser exister le gouvernement communal à condition, d’ailleurs, que ce dernier s’abstienne de toute propagande pour entrainer d’autres villes.

Or cette conception, en tant que proposition de règlement du conflit, peut être comparée à la mise en place du régime applicable à Hong Kong (région administrative spéciale) à partir de 1997, qui a été résumé par la formule célèbre : « un pays, deux systèmes ».

Lorsqu’on imagine que la Commune aurait pu « gagner », personne ne semble concevoir que c’est justement sous la forme durable d’une coexistence négociée (plus ou moins facile) entre les deux antagonistes qu’aurait pu résider la seule chance de la Commune de durer – à supposer un tel pragmatisme applicable aux mentalités françaises, d’un côté comme de l’autre ...

 

 

 

TOUT LE MONDE COMMUNARD ?

 

 

Lors du récent cent-cinquantenaire de la Commune, on a pu lire un article de presse régionale intitulé: Il y a 150 ans, la Commune de Bordeaux en écho à celle de Paris...

https://www.sudouest.fr › Gironde › Bordeaux

Or à lire l’article, et contrairement au titre, il n’y a eu aucune Commune de Bordeaux – mais le récit des faits est tellement alambiqué qu’on a du mal à comprendre ce qui s’est passé, L’auteur de l’article, un universitaire, avait écrit il y a quelques années un article plus clair, d’où l’inexistence d’un mouvement communard à Bordeaux ressortait mieux. Aujourd’hui cette inexistence est camouflée sous des formules en langue en bois, comme s’il était impossible d’admettre que tout le monde n’a pas applaudi la Commune (si tel avait été le cas, elle n’aurait pas été vaincue, non ?).

 

Certes, il faut bien rappeler que les écrivains de l’époque furent contre la Commune (c’est bien connu) – mais pas les écrivains qui comptent : «  Dans leur immense majorité – à l’exception remarquable de Hugo, Baudelaire, Verlaine ou Vallès – ils condamnent violemment la Commune et les insurgés, ces « fous dangereux auxquels la camisole de force ne serait pas inutile » (Hélène Lewandowski, L’écran de fumée des incendies de la Commune de 1871, in Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2021 L’écran de fumée des incendies de la Commune de 1871 (openedition.org)

Faut-il souligner l’erreur – significative - qui promeut Baudelaire, mort en 1867, en partisan ou au moins sympathisant de la Commune ? Nous ne savons pas comment Baudelaire aurait réagi sous la Commune – il était devenu passablement réactionnaire à la fin de sa vie et détestait ce qu'il appelait la prêtrophobie (haine des prêtres, dont la Commne a fourni pas mal d'exemples), mais peu importe ici.

 

Les admirateurs de la Commune se divisent en deux groupes : ceux qui admirent la Commune rétrospectivement mais qui n’espèrent pas particulièrement qu’arrivent des insurrections semblables à la Commune - voire même le détesteraient, car elles pourraient menacer les positions sociales qu’ils occupent.

Les autres admirateurs de la Commune sont des activistes de nuances diverses, qui rêvent à une Commune nouvelle ou au moins à la réalisation des idéaux qu’ils situent dans la continuité de ceux de la Commune – lesquels sont identifiés au programme de la gauche de la gauche. Cette attitude va de pair avec une présentation uniformisante des Communards, où on ne distingue que des oppositions mineures, facilement ramenées à l'unité révolutionnaire.

Les mouvements de gauche de la gauche n’envisagent peut-être pas sérieusement d’arriver un jour « au pouvoir », mais peuvent influer sur les politiques gouvernementales (jamais assez, selon eux), surtout lorsque la gauche de gouvernement est elle-même au pouvoir et recherche la caution (au moins dans les sujets dits de société) des maximalistes, comme pour s'excuser de ne pas pouvoir toujours les suivre sur les sommets où ils campent.

 

Qui sont les activistes et les intellectuels engagés nostalgiques de la Commune ? Ils apparaissent parfois désagréablement sectaires.

Le 29 mai 2021 eut lieu à Paris une procession catholique en hommage aux religieux exécutés par les Communards. La procession, d’abord saluée par des moqueries sur son passage, rencontra des militants qui participaient de leur côté à un rassemblement d’hommage à la Commune sous le slogan « 1871 - 2021. Elle est vivante. Vive La Commune ! ».

Les militants, croyant parait-il à une procession « traditionaliste » (raison suffisante pour s'y opposer physiquement, semble-t-il), appelèrent à l’aide leurs camarades avec le cri «  Paris ! antifa ! »* et les participants de la procession furent victimes de quelques violences. La police intervint et établit un périmètre de sécurité – il se trouva qu’une librairie où avait lieu au même moment une rencontre sur la Commune, faisait partie de ce périmètre ; une auteure, qui a écrit un livre où la Commune est mise en relation avec les luttes sociales et sociétales actuelles, présente dans la librairie, s’écria via Twitter, que les participants à la rencontre étaient pris dans une nasse policière (quel frisson !) – tandis que certains participants entonnaient le chant La Semaine sanglante.

                                                                                       * Cri traditionnel (sinon traditionaliste !) des « antifas » parisiens – les « antifas » ne sont malheureusement pas des « antifadas » (clin d’oeil marseillais) ...

 

Heureusement, dit la même auteure, un peu plus tard, grâce à la mobilisation de « nos camarades », la police n’a pu procéder à aucune interpellation. Ainsi les auteurs de violences physiques ont pu s’esquiver tranquillement (ce qui est assez fréquent). Comment qualifier le comportement des militants pro-Commune dans cet incident : acte citoyen, manifestation de démocratie directe, ou bêtise pure et simple ?

Le site des Amies et amis de la Commune écrit : « On a beaucoup parlé des malencontreux incidents autour d’une maigrelette manifestation d’opposants à la Commune [sic]. Mais sur l’affluence joyeuse à la place de la République ou dans la rue, pas un mot… ». Et de parler (comme c’est original) d’un « vent mauvais qui souffle » aujourd’hui.

Faut-il conclure que le meilleur service qu’on puisse rendre à la Commune, c’est de ne pas la juger d’après ses admirateurs actuels ?

 

 

 

LA COMMUNE EST VIVANTE

 

 

La Commune sert toujours de référence à certaines aspirations contemporaines.

Par exemple, cette citation : « De Petrograd à Shangaï, de Barcelone à Oaxaca, du Chiapas au Rojava, l’idée de Commune a circulé pour servir de ferment à l’indignation et à la révolte, aussi bien qu’à l’espérance. En France, elle est toujours au cœur des mouvements sociaux, sur les murs, les affiches, les banderoles. Elle est dans les slogans, les chants et les discours, des salariés en lutte, des facultés occupées, des Gilets jaunes, des zadistes et de tant d’autres encore » (discours du 29 mai 2021, approuvé par l'ensemble des organisations appelantes lors de l’hommage au mur des Fédérés, cimetière du Père-Lachaise).

 

Mêmes références aux ZAD, aux occupations, chez l’historien de la Commune Eric Fournier, qui note que la conception militante de la Commune échappe aux tentatives de réintégrer la Commune dans le roman national : « il n’y a ni patrimonialisation ni réconciliation possibles. » ( La bataille du Sacré-Cœur, un combat d’arrière-garde, Libération, nov. 2020), ou encore chez l’historienne Michèle Riot-Sarcey, qui évoque les « nombreuses expériences de démocratie directe (…) avec Nuit Debout  (…) ou encore avec les Gilets jaunes » (La Commune, une expérience réelle de l’utopie ? Propos recueillis par Justine Huppe et Denis Saint-Amand, in Discours et imaginaires de la Commune, Contextes,  2021).

 

De son côté, le sociologue Pierre Sauvêtre, maître de conférences à l’Université Paris-Nanterre, théorise les expériences actuelles qui seraient dans la continuité de la Commune : « le fait fondamental qui explique pourquoi la Commune refait surface, c’est d’abord le besoin d’une alternative révolutionnaire au capitalisme néolibéral. » L’auteur voit cette influence de la Commune sous l’aspect de la « construction de contre-institutions socio-économiques et politiques, servant à la fois de formes de socialisation de la vie quotidienne et de contestation du pouvoir officiel suivant l’horizon de la formation d’un pouvoir parallèle hétérogène aux institutions étatiques et capitalistes existantes » et particulièrement avec le mouvement des « communs » qui sont « des lieux auto-institués d’activation d’usages partagés fonctionnant sur la base de l’auto-organisation et de l’autogouvernement » (entretien avec Frank Noulin et Jean-François Wagniart, Le communalisme ou l’avenir de la Commune de 1871 in La Commune est vivante !, Cahiers d’Histoire 148, 2021, (openedition.org)

Les Communards auraient-ils reconnu leurs petits dans ces discours abscons de sociologue ?

Mais à y réfléchir d’un peu plus près, quelle relation y a -t-il entre ces expériences contemporaines et la démocratie directe, comme l’expriment volontiers les universitaires « engagés » ?

Premièrement, ces spécialistes engagés accréditent l’idée que la démocratie directe ne peut être que « révolutionnaire » (au sens donné par eux à ce mot), comme si, par définition, « tout le monde », à part une infime minorité, adhérait aux idées qu’ils soutiennent : dès lors que la démocratie directe permet à tout le monde d’exprimer ses choix sans qu’ils soient biaisés ou médiatisés par la démocratie représentative, ceux-ci ne peuvent être que révolutionnaires. Il n’est pas besoin d’insister sur ce que cette idée a d’irrecevable et d’irréaliste : il s’agit de créer une sorte de réflexe conditionné pour imposer l’idée d’une équivalence entre les idées d’extrême-gauche et la démocratie directe

Deuxièmement, on ne peut pas confondre un mouvement de protestation (aussi légitime soit-il) avec l’expression d’un choix démocratique (institutionnalisé ou pas) :  il ne s’agit que de l’expression d’une partie de l’opinion.

 

Par exemple, lorsqu’eut lieu l’occupation par les « zadistes » des terrains où devait être construit l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, pouvait-on considérer cette occupation comme une manifestation, ou une volonté de « démocratie directe » ? Il s’agissait du blocage par un petit groupe de personnes, venues s’installer sur un territoire donné, d’un projet décidé par une collectivité locale élue et par le gouvernement démocratiquement désigné.

Mieux, le gouvernement décida de consulter directement les habitants du département concerné, la Loire-Atlantique (même si on pouvait contester qu’un seul département soit concerné) : la consultation donna une majorité en faveur de l’aéroport. Malgré cela le gouvernement suivant abandonna la construction, donnant raison à ce qu’on peut appeler une minorité active, contre la majorité (que la décision prise soit ou pas une bonne chose est une autre question). Le succès final des "zadistes" n'est pas un exemple de démocratie directe, mais plutôt du contraire (certains parlèrent justement de « déni de démocratie »).

La difficulté quand on envisage les formes d’expression de la démocratie directe est de définir les personnes concernées, habilitées à s’exprimer et à décider dans une consultation où la décision revient quand même à la majorité des suffrages.

Dans la plupart des exemples historiques ou actuels de démocratie directe institutionnelle, les personnes habilitées (le corps électoral) sont définies sur la base de découpages administratifs territoriaux : les habitants d’une ville, d’une région, du pays entier selon le sujet en cause.

Hormis les consultations territoriales, des difficultés se présentent pour définir le corps électoral concerné par la réclamation qui fait débat : lorsque les intermittents du spectacle occupent un lieu, ou des étudiants une université, et qu’on parle avec complaisance de démocratie directe, on procède à une confusion volontaire. Pour parler de démocratie directe, il faudrait avoir une situation où toutes les personnes concernées s’expriment et pas une minorité d’entre elles (qui au besoin dissuade les autres de s’exprimer, comme c’est souvent le cas dans les occupations d’université) ; de plus, les personnes concernées dépassent souvent de beaucoup la seule catégorie qui s’exprime ou dont une partie s'exprime (par exemple, si une revendication a une incidence financière pesant sur l’ensemble des cotisants ou des contribuables, il faudrait consulter ceux-ci, etc).

Pour résumer, les spécialistes engagés confondent délibérément démocratie directe et idées de gauche ou d’extrême-gauche, et considèrent que toute manifestation de ces idées ressortit à la démocratie directe, même quand elle est clairement minoritaire.

Dans cette vision des choses, les acteurs de la démocratie (l’ensemble de la population) sont remplacés par une minorité militante qui impose ses options. Dans cette conception, la Commune, considérée comme modèle, est vue comme une organisation dirigée par les militants, une "démocratie de militants" ou réduite aux militants.

Par la même occasion, les spécialistes engagés et autres militants révèlent leur ignorance (volontaire) des véritables mécanismes de démocratie directe.

 

 

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 Le théâtre de l'Odéon à Paris occupé du 4 mars au 23 mai 2021. Comme il arrive fréquemment, une banderole rouge rappelle la référence à la Commune (avec inscription en typographie d'époque). Ce type de manifestation, aussi compréhensible ou même légitime soit-il, ne peut être assimilé à l'exercice de la démocratie directe qui consiste à consulter toutes les personnes intéressées par une question, notamment sur une base territoriale. 

Revue Ballast.

https://www.revue-ballast.fr/une-nuit-a-lodeon-occupe__trashed/

 

 

 

DÉMOCRATIE DIRECTE : RETOUR EN SUISSE

 

 

 

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 Des militants libertaires (probablement lors d'un congrès en Angleterre en 1892) : de gauche à droite, Louise Michel, Charlotte Vauvelle (compagne de Louise Michel), Victorine Brocher et son  mari  Gustave Brocher. Dessin paru dans le journal Daily Graphic, 25 avril 1892.

Dictionnaire Maitron, art. Gustave Brocher.

 

 

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 Annonce du décès de Victorine Brocher dans le Journal de Genève, mardi 8 novembre 1921.

https://www.letempsarchives.ch/page/JDG_1921_11_08/4/article/5675543/Victorine%20Brocher

 

 

Quel est le point commun entre Victorine Brocher, qui participa comme cantinière à la Commune, auteur(e) des maintenant bien connus Souvenirs d’une morte-vivante (voir nos messages précédents) et l’écrivain d’origine russe, naturalisé américain, Vladimir Nabokov, le célèbre auteur (entre autres) de Lolita  ? Ils sont tous deux morts et enterrés à Lausanne.*

                                                                                                * On l’a déjà dit, une spécialiste de la Commune, dans un entretien, déclare que Victorine Brocher est morte à Paris et j’ai tendance à croire que le lapsus est révélateur.

 

Dans l’histoire de la Commune, la Suisse (aussi bien les institutions que le territoire et les habitants) joue un petit rôle : certains Communards s’y référaient comme un modèle à suivre et beaucoup y trouvèrent refuge après la fin de la Commune.

Victorine Brocher elle-même résumait ainsi les aspirations initiales des Parisiens au moment de la Commune : « Ce que le peuple voulait de ses élus, c’était qu’ils fissent respecter ses franchises municipales. Et les rêveurs voulaient une fédération, comme en Suisse. Ce n’était pas un crime. » (p. 69 de l’édition Gallica).

Que pensa-t-elle elle-même de la Suisse, une fois qu’elle y fut installée ?

Lors de son procès après la fin de la Commune, Gustave Courbet écrivait qu’il s’étonnait qu’on veuille le juger pour avoir voulu un gouvernement semblable à celui de la Suisse !*

                                                                                            * Après sa condamnation à 6 mois de prison pour sa participation à la Commune et menacé de ruine lorsque qu’une loi est votée qui prévoit que la colonne Vendôme doit être reconstruite à ses frais, Courbet se réfugia en Suisse en 1873, se fixant à La Tour-de-Peilz (Riviera lémanique, canton de Vaud), où il fut très bien accueilli ; il y mourut en 1877.

 

La Suisse de l’époque était loin toutefois d’approuver les Communards (dont seule une partie, il est vrai, avait revendiqué l’exemple suisse) ; même si des Communards en grand nombre s’y réfugièrent, ils étaient plutôt vus avec suspicion, compte-tenu de leur réputation de révolutionnaires violents, notamment à Genève et dans le canton de Vaud** – mais mieux accueillis à Neuchâtel et dans le Jura bernois où il existait déjà un terrain favorable au socialisme**.

                                                                                             *« Si Genève n’aimait pas les communards, Lausanne les avait en aversion » (Lucien Descaves, Philémon, vieux de la vieille).

                                                                                             ** La Suisse de l’époque (Etat fédéral et cantons) n’était pourtant pas conservatrice ; elle était essentiellement dirigée par le Parti radical démocratique (PRD), progressiste et laïque (à la façon suisse) ; quasiment tous les présidents de la Confédération entre le milieu du 19ème siècle et les années 1920 furent membres du PRD.

 

La Suisse est considérée comme le pays où la démocratie directe est le mieux appliquée, pourtant l'usage suisse est assez éloigné ce à quoi on pense en France quand on parle de démocratie directe.

Au sens où elle s’applique à la réunion du peuple en assemblée délibérative, la démocratie directe n'existe plus que dans les landesgemeinde de Glaris et Appenzell-Rhodes-Intérieures où tous les ans, les citoyens réunis en assemblée générale sur une grande place, désignent les autorités cantonales et votent les mesures importantes, à main levée, au vu et au su de tous. A Appenzell, les électeurs (en tous cas les hommes) portent généralement une épée qui sert de carte d’électeur, rappelant que le droit de vote était autrefois corrélé avec l’obligation de défendre le canton les armes à la main.

Mais la démocratie directe existe aujourd’hui particulièrement dans les divers processus de référendum : soit référendum obligatoire, soit référendum facultatif au niveau fédéral ou au niveau des cantons et des communes.

C'est ainsi que les citoyens peuvent demander qu'une loi votée par le Parlement soit soumise à l’approbation du peuple, à condition de réunir dans le délai prévu 50 000 signatures dans une pétition. Certains actes du Parlement, comme les révisions de la Constitution, sont obligatoirement soumis au vote du peuple. 

Les citoyens peuvent aussi demander qu’une modification de la Constitution soit soumise aux électeurs, à condition d’avoir préalablement récolté 100 000 signatures au soutien de la modification (initiative populaire fédérale).

Les consultations organisées en conséquence des pétitions ayant réuni les signatures requises sont appelées des « votations ».

Dans certains cas, l’adoption de l’initiative est soumise à une double majorité (des votants et des cantons*).

                                                                                               * Il y a donc deux comptabilisations des voix : au niveau de la Suisse entière, et au niveau de chaque canton. Une initiative qui obtient la majorité dans le pays peut être rejetée si elle n’obtient pas la majorité du nombre de cantons (et vice-versa). Les cantons sont au nombre de 26 mais dans les consultations, le décompte se fait seulement sur 23 « voix », car « Les cantons d’Obwald, de Nidwald, de Bâle-Ville, de Bâle-Campagne, d’Appenzell Rhodes-Extérieures et d’Appenzell Rhodes-Intérieures comptent chacun pour une demi-voix », selon la Constitution.

 

On peut s’étonner que l’initiative populaire fédérale ne s’applique qu’aux modifications de la Constitution et non à l’adoption de lois, mais les textes proposés (complètement rédigés ou présentés sous forme d’un projet général) peuvent pratiquement concerner tous les sujets. De plus, les référendums d’initiative populaire législatifs existent pour les lois cantonales, qui couvrent des domaines très larges.

D’ailleurs la célèbre initiative récente prévoyant l’interdiction de dissimuler son visage, acceptée par la double majorité (au niveau fédéral et au niveau des cantons) et présentée comme modification de la Constitution, a étendu pour le pays entier ce qui avait été déjà voté comme loi cantonale dans deux cantons (le gouvernement suisse avait émis un avis opposé à l’initiative en soulignant que c’était une compétence cantonale, mais n’a pu faire autrement qu’organiser la consultation voulue par le nombre requis de pétitionnaires)*.

                                                                                                * La mise en œuvre de la modification constitutionnelle ainsi votée devait relever de la compétence cantonale (il y aurait donc eu 26 lois cantonales, forcément différentes). Or tous les cantons ont demandé que la mise en œuvre de la mesure soit fédérale (https://www.rts.ch/info/suisse/12077065-linitiative-antiburqa-sera-finalement-mise-en-oeuvre-au-niveau-federal.html)

 

 

 

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 Affiche en allemand en faveur de l'initiative « Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage », soumise à votation du peuple suisse en mars 2021. Les inscriptions sur l'affiche : Stopper l'extrêmisme. Interdiction de se dissimuler le visage, oui.  Le dessinateur de l'affiche n'a pas manqué de donner une allure inquiétante au personnage représenté - il serait douteux qu'une telle affiche en Fance puisse être possible, politiquement et juridiquement.

 Photo Le Nouvelliste, février 2021 (https://www.lenouvelliste.ch/articles/suisse/votations-federales-l-initiative-anti-burqa-continue-de-convaincre-selon-un-sondage-1049167).

 

 

 

Le référendum est aussi appliqué au niveau communal. Il n’est donc pas rare que le même jour, le citoyen se prononce sur plusieurs projets concernant les trois niveaux administratifs (Etat fédéral, canton et commune).

Depuis que le référendum d’initiative populaire fédérale existe (soit 130 ans environ*), seulement 20% des initiatives a été adopté par le peuple – mais la question posée suscite un débat et il n’est pas rare qu’un projet refusé soit ensuite adopté comme loi classique

                                                                                               * La première question posée en 1892 (adoptée par le peuple) concernait l’interdiction d'abattre le bétail de boucherie sans l'avoir préalablement étourdi.

 

Si les référendums d’initiative fédérale peuvent concerner des sujets très variés, on a surtout retenu quelques votations emblématiques : la votation en 2009, de l’initiative « Contre la construction de minarets », et en 2021, celle de l’initiative « Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage » (adoptées chaque fois  à la double majorité des électeurs et des cantons).

S’agissant des initiatives cantonales, en 2020, les électeurs du canton de Genève ont voté en faveur d'un salaire minimum de 23 francs suisses de l'heure (soit 4.086 francs suisses (3.786 euros) par mois pour (toutefois) 41 heures).

Lors de la votation du 26 septembre 2021, le peuple suisse a confirmé la loi autorisant le mariage entre personnes de même sexe, votée par le Parlement. Dans les 100 jours de promulgation de la loi, 50 000 signatures ont été recueillies permettant de soumettre la loi à la décision du peuple. La votation populaire a validé la loi par 64,1% des voix et à l’unanimité des cantons. Le même jour le peuple a refusé une proposition qui visait à imposer davantage les revenus des plus riches : le texte a été rejeté par près des deux tiers des voix (64,9%) et par la totalité des cantons. 

Comme on le voit, l’exercice véritable de la démocratie directe  débouche sur des décisions variées - et pas seulement des décisions correspondant au point de vue « progressiste », comme on aime à le croire en France.

 

NB : le sujet de la Commune et du fédéralisme a été traité dans nos messages précédents, voir notamment

http://comtelanza.canalblog.com/archives/2021/05/23/38983544.html

 

http://comtelanza.canalblog.com/archives/2021/05/27/38988781.html

 

 

 

 

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Une étape de la démocratie directe (ou semi-directe) suisse : le recueil des signatures permettant d'enclancher une initiative populaire fédérale (ou un référendum sur une loi récemment votée). Les bulletins revêtus des signatures sont dans des paquets portant le blason des cantons dont elles proviennent.

Référence internet non retrouvée.

 

 

 

ESSAI DE CONCLUSION : DES ÉVIDENCES QU’ON NE REMARQUE PAS

 

 

Quand on évoque la Commune, comment conclure ?

Peut-être par une succession d’évidences, tellement évidentes que personne ne les voit et n’en fait mention, généralement.

Louis Fiaux, républicain de gauche, un des premiers historiens non-partisan (ni pro-Communard ni pro-Versaillais) de la Commune en 1879, faisait deux reproches à la Commune : avoir voulu mettre fin à l’unité de la France en souhaitant établir des communes dotées de la  souveraineté et avoir eu envers l’Allemagne une attitude complaisante, en contradiction avec le patriotisme affiché de la période précédant la Commune*.

                                                                                                * Fiaux parle d’un « projet de séparatisme généralisé » (p 280 de son Histoire de la guerre civile de 1871 sur Gallica). Sur les reproches de complaisance envers l’Allemagne, voir Fiaux, pages 311 et suivantes, p. 316). Il écrit notamment : « La Commune eut le tort grave (…) surtout de s'obstiner, en dehors de toute vraisemblance, à espérer quoi que ce fût : secours, intervention, protection des Prussiens. »

 

Par miracle, ce qui motivait ces deux reproches a disparu de l’histoire de la Commune telle qu’on la conçoit maintenant  – ou bien il faut le chercher dans des détails insignifiants qu’on peut omettre sans peine.

On ne s’étonnera pas que l’histoire de la Commune soit politisée et qu’elle serve d’exemple pour des combats politiques actuels. Pourquoi pas. Mais plus étonnant est le fait que ceux qui admirent la Commune se trouvent dans des camps en principe opposés : d’une part les représentants des classes dominantes, qui admirent la Commune parce qu’elle était progressiste, puisque le progressisme est aujourd’hui l’idéologie dominante, donc elle est aussi (surtout ?) celle des dominants.

D’autre part, ceux qui prétendent représenter les classes dominées admirent aussi les Communards. Cette double admiration est une évidence mais qui ne semble troubler personne. Peut-être l’explication est-elle que ceux qui prétendent parler au nom des classes dominées réduisent désormais leurs combats à la défense (ou la promotion) de divers segments de population qualifiés de populations discriminées, au détriment de l’ensemble des classes populaires (on peut même soutenir que cette attitude a pour effet plus ou moins délibéré de dégrader encore les conditions d’existence des classes populaires). Tout en prétendant s’en distinguer notamment par la surenchère et l’aspect véhément, leur idéologie est dans les faits proche de celle des classes dirigeantes.

Il en résulte, lorsqu’on parle de la Commune, une chape d’admiration béate et de conformisme particulièrement agaçante.

Au passage, il faut sans doute indiquer que si les admirateurs de la Commune d’extrême-gauche espèrent retirer un bénéfice politique de l’admiration générale pour la Commune, ils se leurrent : la population, dans son ensemble (du moins le pourcentage de celle-ci qui n’est pas rebuté par les rappels historiques !) admire (par conformisme plus que par conviction ?) sans doute la Commune, pour laquelle le consensus positif l’emporte maintenant, mais ne reporte pas forcément ses votes sur ceux qui se disent ses héritiers, qui doivent se contenter d’occuper le champ médiatique, ce qui n’est quand même pas rien.

 

On objectera qu’il est indifférent, pour parler objectivement de la Commune, de s’occuper de son utilisation politique actuelle, dont il faudrait faire abstraction.

Mais on constate que chez la plupart de ses historiens, la Commune est inextricablement liée à des positions politiques contemporaines – parfois de façon très assumée.

Même un auteur dégagé des considérations politiques françaises comme le Britannique Robert Tombs cède à quelques illusions sur la Commune. S’il considère que la présentation actuelle de la Commune comme révolution féministe est fausse*, il admet qu’« Il n’y a jamais eu de système aussi démocratique. La Commune (…)  a repoussé les limites de ce qui était possible » ; il parle d’un système (plus dans l’idéal que dans les faits) « dans lequel les citoyens eux-mêmes seraient chargés de l’administration »**. Mais nous avons vu qu’il y a dans la Commune peu de manifestation de démocratie directe, et que la participation des citoyens à l’administration se confond avec la participation des militants à l’administration, ce qui est tout autre chose – faute de quoi il faudrait admettre que les régimes où la police de la rue et de la pensée est confiée aux militants sont des modèles de démocratie directe.

                                                                                                  * Cette présentation naïvement féministe explique des articles où on peut voir des photos de femmes qui ont participé à  la Commune avec la mention « membre de la Commune » (les membres de la Commune, stricto sensu, étaient les personnes élues au conseil de la Commune et bien entendu, c’étaient tous des hommes).

                                                                                                 ** Interview par Gabriel Pornet dans le journal Libération du 17 mars 2021, reprise sur le site des éditions Libertalia (https://editionslibertalia.com/blog/entretien-avec-robert-tombs-liberation-210317). On remarquera que le fait que les citoyens soient ou pas chargés de l'administration semble  constituer un critère très secondaire pour juger du fonctionnement optimal des sociétés. 

 

Un autre paradoxe de la Commune est l’écart ente ses buts affichés (les franchises municipales, même élargies en droit pour Paris de décider souverainement des règles qui doivent s’y appliquer dans de très larges domaines sans être lié par les règles édictées pour le reste de la nation) et l’engagement populaire en faveur de ces buts : tout s’est passé un peu comme si, pour une partie de ses soutiens, le but réel du mouvement avait été autre que le but affiché, que la révolution sociale avait été pour beaucoup le contenu implicite des franchises municipales.

C’est évidemment une explication du soutien populaire de la Commune, comme l’ont remarqué Grousset («  Chez beaucoup, ces raisons [des événements du 18 mars] étaient faites des longues souffrances qui sont la vie des sept-huitièmes d’une nation prétendue civilisée »*) ou sur un ton différent, Georges Renard quand il veut expliquer son adhésion aux idées de la Commune («  J'inclinais donc tout naturellement vers les fédérés, d'autant qu'ils se recrutaient parmi ces travailleurs si injustement opprimés et méprisés par les privilégiés de la fortune »**) ; pourtant, pour Georges Renard, jeune bourgeois, son adhésion est principalement une adhésion aux idées fédéralistes de Proudhon, et non directement aux revendications sociales des classes laborieuses.

                                                                                                        * Réponse à l’enquête de la Revue blanche, 1897.

                                                                                                       ** Georges Renard, Mes Souvenirs, La Commune, https://www.persee.fr/doc/r1848_1155-8806_1931_num_28_137_1194

 

Le mélange entre revendications sociales et revendications « municipales » ou autonomistes de nature diverse caractérisa la Commune.

C’est probablement aussi la clef d’un autre phénomène passé généralement sous silence, la désaffection envers la Commune d’une grande partie de ceux qui avaient soutenu le mouvement au départ. Issue de revendications disparates, il est probable que la Commune perdit le soutien des partisans des seules revendications municipales au fur et à mesure qu’elle se radicalisait en fonction de la lutte contre Versailles. Vers la fin, seuls restèrent prêts à en découdre - hormis les dirigeants pour qui il était trop tard pour reculer – les militants les plus acharnés du changement social et ceux (souvent les mêmes) qui avaient acquis un rôle dans le contrôle de la vie parisienne – ces militants dont l’activisme a sans doute rejeté dans l’opposition à la Commune le reste de la population.

 

 

 

 Nota Bene :

Mëme le très sourcilleux site des Amies et Amis de la Commune semble (au moins pour un de ses contributeurs) admettre que la Commune fut à la fois plus catastrophique et moins admirable dans son action que la présentation généralement faite par ses sympathisants inconditionnels.

Voir le compte-rendu de lecture du livre de Jean-François Lecaillon, La Commune de Paris racontée par les Parisiens, 2021:

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/mediatheque/notes-de-lecture/1306-notes-de-lecture-4e-trimestre-2021