LA COMMUNE DE 1871 ET NOUS

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 Après plusieurs messages consacrés à la Commune et à ses mythes, était-il utile d'en ajouter d'autres ?

J'ai préféré terminer ce regard sur la Commune à l'occasion du cent-cinquantenaire par un article en deux parties sous le titre La Commune et nous.

Ici, je m'efforcerai surtout de retouver la façon dont  la Commune a été perçue par certains de ses protagonistes et par les contemporains dans les années qui ont suivi les faits, et  de comparer ces impressions d'époque avec la façon dont on présente souvent la Commune aujourd'hui. Je décrirai aussi l'évolution de certains Communards - il est courant de dire que certains ont évolué loin des idées qu'ils avaient l'époque de la Commune : il me semble que c'est une simplification.

Les Communards survivants ont évolué comme la société française dont ils n'étaient pas séparés (sauf quelques uns) et il ne faut pas oublier une vérité première : les idées des Communards* en 1871 étaient diverses et on se trompe en les réduisant à une unité factice.

Enfin, la conception prédominante de la Commne aujourd'hui est clairement une conception militante: elle supprime de la Commune historique ce qui ne lui convient pas, et même ce qu'elle en retient, elle en donne une interprétation erronée. En tous cas, c'est ce que nous essaierons de montrer.

 

                                                                                                    * Comme dans tous nos messages, je mets une majuscule à Communards, contre l'usage actuel - sauf dans les citations qui donnent le mot avec une minuscule. Je ne suis pas toujours logique aussi avec l'usage de majuscules dans les mots comme Blanquistes (ou blanquistes ) etc - employés comme noms et non comme adjectifs, bien entendu. 

 

 

 

OTAGES

 

 

 

Dans les évocations actuelles de la Commune, les victimes de celle-ci apparaissent peu. Il est vrai qu’elles sont en nombre réduit par rapport aux victimes de la répression versaillaise. On ne parle, au mieux, que de quelques victimes comme l’archevêque de Paris, Mgr Darboy. Rarement on cite un chiffre exact ou approchant de victimes.

Dans un article, un auteur écrit : « Pendant tout le mois d'avril les arrestations arbitraires se succèdent ; 120 prêtres ou religieux sont emprisonnés sans l'ombre d'un procès. Et, à la fin de la « semaine sanglante » du 21 au 28 mai, près de 500 victimes sont tombées » (sans qu’on sache bien si l’auteur parle seulement de victimes chez les religieux, ce qui est excessif, ou de toutes les victimes de la Commune (Pierre Duclos,  Une pétroleuse convertie : Félicie Gimet et Pierre Olivaint, in Revue d'histoire de l'Église de France, 1988, https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1988_num_74_192_3428

Le même auteur cite une phrase de André Latreille : « l'atroce brutalité de la répression a réussi ce prodige de conférer rétrospectivement à la Commune l'auréole que l'Histoire accorde au vaincu impitoyablement écrasé et de faire oublier ses crimes » (Histoire de l’Eglise de France, 1962). Il est peu probable qu’on oserait encore s’exprimer ainsi aujourd’hui…

Nos connaissons ces histoires de la Seconde guerre mondiale où un prêtre propose de prendre la place d’un otage ou d’un détenu en camp de concentration qui va être exécuté. Le cas s’est présenté parmi les otages de la Commune.

Incarcéré à la prison de Mazas, puis de la Grande Roquette, le Père Guerrin avait offert, si besoin était, de remplacer le proviseur du Lycée de Vanves*, son voisin de cellule au cas où il y aurait de nouvelles exécutions après celles du 25 mai 1871 (exécution de 6 otages dont l’archevêque de Paris). « mais il n'eut pas à accomplir ce geste généreux. Il y eut encore des exécutions le 26**, mais le 27, comme approchaient les Versaillais, un mouvement de révolte éclata dans la prison » (Alphonse-Marius Gossez, Mort d'un otage de 1871 [compte-rendu] in La Révolution de 1848. Bulletin de la Société d'histoire de la Révolution de 1848, Année 1931, https://www.persee.fr/docAsPDF/r1848_1155-8806_1931_num_28_138_1204_t1_0171_0000_2.pdf).

                                                                                     * L’ecclésiastique qui était vêtu en civil, avait proposé de se lever à la place du proviseur (qui était marié et avait un enfant), si celui-ci était appelé pour être exécuté. Le proviseur avait refusé son offre.

                                                                                    ** Il s’agit des otages conduits hors de la prison de la Grande Roquette et massacrés rue Haxo.

 

En effet, le membre de la Commune Théophile Ferré, responsable de la police, vient à la Roquette rechercher de nouveaux otages. Des gardiens organisent alors la révolte des otages.

« Ferré se rend deux fois à la grande Roquette pour se faire livrer ce qui reste d'otages. La prison contient encore, en effet, trois cent quinze captifs, quelques prêtres, surtout des réfractaires, des gendarmes, des soldats, des sergents de ville et cent soixante-sept détenus criminels.

Mais maintenant on connaît trop bien le sort des malheureux emmenés la veille. Les sergents de ville, les soldats, au va-et-vient des couloirs, au bruit du dehors, ont compris ce qu'on veut encore : ils se révoltent, se barricadent dans leurs sections avec les lits, les paillasses, les tables des cellules. Le dévouement d'un surveillant, Pinet, resté à son poste pour adoucir le sort des prisonniers, les aide et les soutient dans leur défense improvisée. » (Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871, publiée en 1879)*

                                                                          * Louis Fiaux signale aussi la révolte des prisonniers de la prison de Mazas, dont le comité de Salut public avait ordonné l’évacuation, au cas où il serait nécessaire d’incendier la prison. Ls détenus (droits communs et otages), n’augurant rien de bon de cette évacuation, purent tenir jusqu’à l’arrivée des soldats de l’armée régulière.

 

Les fédérés (gardes nationaux de la Commune) sont mis en échec et préfèrent quitter la prison de la Roquette lorsqu’on annonce par ruse ou par erreur que les Versaillais arrivent. Toutefois, quelques otages (dont le proviseur du lycée de Vanves) se sont enfuis dans la rue ; certains seront fusillés par les fédérés qui tiennent les barricades. Quelques uns arrivent à se réfugier chez des personnes compatissantes. « Le reste des évadés, voyant les rues sans cesse battues d'obus et de balles, rentrent à la Roquette devenue une retraite plus sûre » (Louis Fiaux) et attendent l’arrivée des Versaillais. Ni le père Guerrin ni le proviseur ne figurent parmi les victimes de ces événements.

Le père Guerrin, après une vie de missionnaire, mourut paisiblement en 1928 (près de 60 ans après les événements, donc très âgé) à la Chartreuse de la Valsante, en Suisse.

 

Il est intéressant de regarder la façon dont Louis Fiaux décrit les exécutions d’otages dans son Histoire de la Guerre civile de 1871. 

Sur l’exécution de l’archevêque de Paris et de 5 autres otages : « Le peloton d'exécution est surtout formé de jeunes gens, presque des enfants. Dans la plupart de ces crimes on retrouve l'éphèbe, excité par les vices des villes et dont les passions, nées avant le poil [!], ne laissent point de place au sentiment de responsabilité »*.

                                                                                   * Le récit de l’exécution par Maxime Vuillaume (qui n’est pas un témoin visuel, mais a interrogé un témoin) est très différent. Il n’est pas question de jeunes gens.

 

Sur le massacre des otages de la rue Haxo : «  … le cortège tombe au milieu d'une foule tumultueuse, excitée : ce sont les fuyards des Buttes-Chaumont, les malfaiteurs refoulés de tous les quartiers, les furieux, les criminels de la longue bataille, ramassis de populace, armés de mauvais fusils à piston, de sabres de cavalerie, de pistolets d'arçon, déserteurs de tout bataillon organisé.
Les cris de : « A mort ! voilà les otages ! » sortent de cette boue humaine. »

« Le hideux et long massacre commence avec tous les raffinements d'horreurs, de cruautés bêtes et lâches inventées par les foules dans ces moments de délire. »

 

Louis Fiaux est un républicain de gauche, radical. Il est très critique envers le gouvernement de Versailles et assez compréhensif pour les Communards. Pourtant son récit des exécutions est très dur envers les instigateurs et auteurs des exécutions - qu’il ne confond pas avec l’ensemble de la Commune. Louis Fiaux est médecin, et particulièrement intéressé par les questions d’hygiène publique et de comportements sexuels (il publiera un grand nombre d’ouvrages sur le sujet) :  sa notation sur les « éphèbes », formant le peloton d’exécution (dont il signale dans un passage les cris hostiles aux condamnés) est à situer dans cette optique. Sa description des exécuteurs, ou assistants à l’exécution, de la rue Haxo « boue humaine », « populace », n’est pas moins forte.

 

Il faut évidemment rendre justice à quelques dirigeants de la Commune comme Varlin et Auguste Serraillier ou à des officiers de la Garde nationale Piat et Parent, qui essayèrent d’éviter le massacre de la rue Haxo et faillirent être massacrés eux aussi*. Si on songe que Varlin, capturé par les Versaillais, sera d’abord quasiment lynché par une foule  anti- communarde, puis exécuté par les militaires , on est vraiment triste de voir que sa générosité a eu une telle récompense.

                                                                            * « … la foule se jette sur Varlin et Piat, les frappe, les appelle Versaillais, et veut les précipiter dans le jardin pour les fusiller dans le massacre commun » (Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871).

 

On peut aussi penser à Vermorel*, membre de la Commune, apprenant l’exécution de l’archevêque de Paris : « - Eh bien ! c'est fait, leur dit Genton, en s'approchant [il s’adresse à plusieurs membres de la Commune,  Avrial, Jourde, Theiz, Vermorel, réunis à la marie du 11ème arrondissement]. Nous venons de fusiller l'archevêque!

- Vous avez fait là une jolie besogne, reprit vivement Vermorel. Nous n'avions peut-être qu'une dernière chance d'arrêter l'effusion du sang ... Vous venez de nous l'enlever ... Maintenant, c'est fini. » (Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges)** 

                                                                                                  * Vermorel fut blessé lors des combats de la Semaine sanglante et mourut de ses blessures quelque temps après, prisonnier.

                                                                                 ** Le récit de L. Fiaux est un peu différent mais va dans le même sens. Il ajoute que Vermorel avait essayé une manoeuvre pour sauver l’archevêque.

 

On peut comparer la façon dont le Communard Lissagaray raconte l’exécution (qui n’en est pas vraiment une pour lui) des religieux dominicains d’Arcueil durant la Semaine sanglante :

« Trois heures. — Les Versaillais envahissent de plus en plus le XIIIe. Leurs obus tombent sur la prison de l’avenue d’Italie. Les fédérés ouvrent les portes à tous les prisonniers parmi lesquels se trouvent les dominicains d’Arcueil qu’a ramenés la garnison de Bicêtre. Les moines se hâtent de fuir par l’avenue d’Italie ; la vue de leur robe exaspère les fédérés qui tiennent les abords et une douzaine des apôtres de l’Inquisition sont rattrapés par les balles. »

Avec le même récit chez Louis Fiaux :

«  Les dominicains d'Arcueil avaient été jetés, on l'a vu, dans la geôle du 9e secteur, où se trouvaient déjà quatre-vingt-dix-sept personnes arrêtées dans le quartier. Le 101° bataillon fédéré avait battu en retraite assez loin derrière la barricade de l'avenue, vivement pressé par les troupes régulières. On veut d'abord envoyer les dominicains travailler à la barricade. Le Père Cotrault refuse : « Nous ne ferons pas oeuvre de combattant, dit-il, mais nous irons ramasser vos blessés. » L'attaque versaillaise devient de plus en plus chaude. L'exaspération de la défaite, les nouvelles incessantes de fusillades de prisonniers [communards], rapportées par les évadés des quartiers occupés, ont affolé les têtes. Bref, un sous-officier ouvre la porte de la geôle et crie aux dominicains : « Sauvez-vous ! sauvez-vous vite I » Cette misérable ruse réussit. Les Pères sortent les uns après les autres et s'enfuient sur la route ; les fédérés les tirent comme dans une sorte de chasse. » *

                                                                                               * A noter que ni Fiaux ni Lissagaray ne précisent que parmi les victimes de la fusillade, il y a aussi des employés civils du couvent des dominicains d’Arcueil. Par ailleurs, selon Fiaux, il y avait aussi près de 100 personnes dans la prison de l’avenue d’Italie; y -t-il eu aussi des victimes parmi elles ?

 

On peut voir la désinvolture de Lissagaray (les dominicains sont les apôtres de l’Inquisition, ils sont « rattrapés par les balles », alors que l’intention des fédérés était de les libérer) ; son récit tend à minimiser la responsabilité des fédérés, comparé aux  précisions de Fiaux qui parle d’une « misérable ruse » (la fausse mise en liberté pour tirer ensuite sur les fuyards). Qui a raison sur ce point ?

Lissagaray évoque l’exécution des otages de la rue Haxo en termes compréhensifs pour les exécuteurs et parle des prisonniers de la Roquette sans mentionner leur révolte : « une colonne versaillaise (…) pénètre dans la Roquette et met en liberté cent cinquante sergents de ville, gendarmes, prêtres, réfractaires, adversaires de tout genre de la Commune que personne n’a inquiétés », en signalant seulement que quelques détenus étaient « sortis » la veille (pourquoi donc ?) et avaient été repris et fusillés aux barricades (cette façon de raconter en omettant une partie du déroulement des faits est caractéristique des histoires militantes).

 

Enfin, il faut souligner que le terme « otage » s’applique initialement aux personnes arrêtées préventivement (ecclésiastiques, hauts fonctionnaires mais aussi policiers de l’ancienne administration et gendarmes), mais la Commune, en-dehors de cette définition, arrêta aussi (ou tenta de le faire) des journalistes auteurs d’articles hostiles à la Commune, des réfractaires au service dans la Garde nationale, des espions de Versailles présumés, bref des opposants à titre divers.

Michèle Audin, grande spécialiste (engagée) de la Commune parle de quatre-vingt-quatre exécutés au maximum, en insistant sur le fait qu’aucune exécution ne peut être imputée à la Commune comme corps (c'est-à-dire au conseil de la Commune), mais à un ou deux membres de la Commune ou à une foule ou à quelques fédérés agissant sans ordres.

Il arrive que des sites ayant une prétention historique (et destinés plutôt à un public scolaire) réduisent les exécutions d’otages à celle de l’archevêque de Paris et ses 5 compagnons:

 « Ce n’est qu’avec la « Semaine sanglante » que Théophile Ferré (1846-1871) signe finalement l’ordre d’exécution de six otages, qui sont passés par les armes le 24 mai dans une cour de la prison de la Roquette.» (L’Histoire par l’image, site patronné par le ministère de la culture, https://histoire-image.org/fr/etudes/otages-commune-paris

Ici, on est à la limite de la désinformation.

 

 

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Il est difficile d'illustrer les otages de la Commune de façon qui ne soit pas extrêmement tragique. Dans le journal satirique L'Assiette au beurre de 1910, un numéro est consacré aux « Vieux Communards ». Un dessin montre de tranquilles pensionnaires d'un asile de vieillards, visiblement d'anciens Communards.

- Et Chose (...) qui a donné le coup de grâce à l'archevêque ?

- Lui, il n'est pas malheureux!... Il est sacristain à Plaisance...

L'Assiette au beurre, numéro  du 18 juin 1910. Dessin de Paul Poncet.

L'Assiette au beurre | 1910-06-11 | Gallica (bnf.fr)

 

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MASSACRES VERSAILLAIS

 

 

Comme on l’a remarqué souvent, il n’y a pas de proportion entre  les exécutions imputables aux Communards et les massacres de combattants communards ou de suspects par les troupes versaillaises pendant la Semaine sanglante et les semaines qui ont suivi, ainsi que les morts par suite des blessures non soignées ou des conditions de détention subies par les Communards prisonniers dans la période suivant immédiatement l’écrasement de la Commune, jusqu’à ce que la répression  se régularise progressivement (ce qui ne veut pas dire qu’elle deviendra particulièrement humaine).

Louis Fiaux écrit, san vouloir faire un calcul, que la vie d’un seul otage fut payée par 100 morts chez les Communards.

Comme on le sait le nombre des victimes chez les Communards (hormis les morts au combat au sens strict) fait l’objet d’évaluations et de réévaluations depuis 150 ans.

Les chiffres récemment avancés par l’historien britannique Robert Tombs* (environ 6500 victimes) alors que le chiffre de 20 000 était fréquemment cité jusqu’à présent, sont évidemment contestés et des historiens engagés lui opposent le chiffre d’au moins 10 000 morts, peut-être 15 000 en ajoutant qu’aucun chiffrage exact ne pourra jamais être donné (Michèle Audin).

On peut lire un entretien avec R. Tombs dans le journal Libération  (mai 2021), reproduit sur le site des éditions Libertalia ; Entretien avec Robert Tombs dans Libération // Les éditions Libertalia (editionslibertalia.com) 

 

                                                       * Robert Tombs qui admet une sympathie pour la Commune, est pourtant un historien plutôt conservateur. On lira avec intérêt son article In defence of the British Empire paru en 2020 dans le journal The Spectator (lié au parti conservateur) dans lequel il défend le bilan de l’Empire britannique et critique les partisans de l’histoire décoloniale, dont le but est politique et non scientifique  https://www.spectator.co.uk/article/In-defence-of-the-British-Empire

 

Il est difficile de savoir si le massacre a été ordonné par le gouvernement de Thiers ou s’il résulte d’initiatives des officiers et soldats.

Lissagaray interprète comme une « promesse de carnage » les déclarations de Thiers devant l’Assemblée le jour de l’entrée des troupes régulières à Paris :

« La cause de la justice, de l’ordre, de l’humanité, de la civilisation a triomphé ! glapit le petit homme (…) L’expiation sera complète. Elle aura lieu au nom des lois par les lois, avec les lois. » La Chambre comprend cette promesse de carnage et, d’un vote unanime, Droite, Gauche, Centre, cléricaux, républicains et monarchistes décrètent que l’armée versaillaise et le chef du pouvoir exécutif ont bien mérité de la patrie. »

Pourtant, dans les déclarations de Thiers, rien n’indique une volonté de massacre ou de carnage. On pourrait même penser le contraire : « Messieurs nous sommes d’honnêtes gens, c’est par les voies régulières que justice sera faite (Très bien ! Très bien !) Les lois seules interviendront, mais elles seront exécutées dans toute leur rigueur (Vif assentiment) (…) Messieurs l’expiation sera complète, mais ce sera, je le répète, l’expiation telle que d’honnêtes gens doivent l’infliger quand la justice l’exige,  l’expiation au nom des lois et par les lois (Nouveaux applaudissements et bravos prolongés).

(Thiers le 22 mai 1871 à l’Assemblée)

 

Pourtant le massacre a bien eu lieu.

Certains des partisans du gouvernement de Thiers ne pourront que le déplorer :

Le républicain Hippolyte Carnot, bien que partisan de la fermeté, désapprouve « les cruelles représailles » (Rémi Dalisson, Hippolyte Carnot - 1801-1888, La liberté, l'école et la République, 2011, chap. Un modéré à l’épreuve de la Commune (1870-1871), https://books.openedition.org/editionscnrs/17757?lang=fr.

Jules Simon, ministre du gouvernement Thiers, regrette les « cruautés commises » par les forces gouvernementales : « on peut les expliquer ; il est impossible de songer à les justifier ». Il dégage la responsabilité des dirigeants : « Le Gouvernement avait donné l'ordre formel de faire prisonniers tous ceux qui rendraient leurs armes. C'était aussi la volonté du maréchal [de Mac-Mahon, commandant en chef de l’armée] et des principaux officiers de l'armée. » (Jules Simon, Le gouvernement de M. Thiers, 1880).

 

Commises sinon sur ordre du gouvernement, du moins avec son aval ou couvertes par lui, les violences extrêmes de la répression ne donneront jamais lieu à des sanctions, même après 1880 et l’arrivée au pouvoir des républicains convaincus, qui dans le climat de l’époque, ne pouvaient pas envisager d’incriminer l’armée, que presque tous les partis sacralisaient (la gauche regrettant seulement qu’elle soit encore trop encombrée de cadres monarchistes).

Les quelques procès à la suite de plaintes déposées par des survivants ou des familles de victimes n’aboutirent à rien (dès 1873, plainte de Mme Millière, dont le mari a été fusillé sans jugement, contre le capitaine Garcin, responsable de l’exécution).

 

 

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 A sa façon, ce dessin de Cham illustre l'après-Commune et le retour aux préoccupations quotidiennes du  gouvernement Thiers.

Publié dans l'album-journal  L'Esprit-follet (numéro du 25 novembre 1871), le dessin évoque un nouvel impôt sur les chats.

Légende : - Pas très rassuré le percepteur chargé du recensement du nouvel impôt sur les chats. 

Cham (Amédée de Nöe, dit Cham, 1818-1879), caricaturiste d'opinion conservatatrice, a notamment laissé une série de dessins, parfois drôles et parfois moins, Les Folies de la Commune. 

Blog Cartonnages Romantiques.Livres Illustrés.Albums lithographiques. Journaux.Caricatures.Bibliographie. Période 1830-1871.

Cartonnages Romantiques.: mai 2013

 

 

 

 

LES COMMUNARDS ÉTAIENT PATRIOTES

 

 

 

Les Communards étaient des patriotes, on nous le répète sur tous les tons.

Personne ne conteste le rôle du sentiment patriotique dans les raisons qui expliquent l'insurrection du 18 mars. Les Parisiens ont ressenti probablement bien plus que les autres français l'humiliation de la défaite en raison des tensions psychologiques et matérielles du siège de Paris – comme la plupart des observateurs de l’‘époque s’en sont rendu compte, parfois de façon critique. Les traumatismes du siège auraient pu incliner les Parisiens au pacifisme, ils paraissent au contraire avoir exacerbé leur bellicisme. Surtout les milieux populaires ont considéré que la bourgeoisie avait vite pris son parti de la défaite, craignant que le bellicisme ne débouche sur des initiatives révolutionnaires : Karl Marx on a fait une partie de son raisonnement.

Depuis, cette présentation ne cesse pas d'être répétée par les militants et les universitaires engagés, qui avec une sorte de naïveté, accablent la bourgeoisie d’époque, comme si depuis une autre bourgeoisie (généralement « progressiste », ne l’avait pas remplacée) et en oubliant que presque tout le pays avait désiré la paix.

Pourtant, dès l’arrivée au pouvoir des Communards, il ne fut plus question de la guerre (sauf chez quelques individus – voir nos messages précédents) mais cela ne fait rien à l’affaire, pour les générations successives, les Communards sont sacrés patriotes pour l’éternité.

Mais il faudrait peut-être savoir ce qu'il faut comprendre par patriote : le mot, malgré les apparences, n'a pas forcément la même signification à l'époque et aujourd’hui.

Dans le dernier quart du 19ème siècle, le meilleur représentant du patriotisme était Paul Déroulède, qui connut le succès avec ses Chants du soldat (1872), des poèmes évoquant la guerre de 1870-71. A partir de ce succès d’auteur, Déroulède  devint un homme politique important, le chantre de la revanche contre l’Allemagne, le fondateur de la ligue des Patriotes, d’abord avec l’appui du régime des républicains opportunistes, puis contre le régime jugé néfaste pour la France et livré aux intérêts particuliers.  

Dès lors et jusqu’à sa mort, à la veille de la guerre de 14, Déroulède fut de toutes les agitations nationalistes : partisan de Boulanger d’abord, puis antidreyfusard, essayant en vain de convaincre les troupes de prendre le pouvoir lors des obsèques du président de la République Félix Faure en 1899 ; banni de France à la suite de sa tentative de coup d’Etat, il y revient une fois amnistié et se rapproche alors des républicains les plus sensibles aux thèses nationalistes, comme Clemenceau ou Poincaré. Il meurt en janvier 1914 et 100 000 Parisiens assistent à ses obsèques

Or, à distance, on juge ridicule et néfaste le patriotisme de Déroulède, que lui-même qualifiait de nationalisme, mais le mot n’était pas alors pris en mauvaise part – et on fait l’éloge du patriotisme des Communards. Mais leurs conceptions du patriotisme étaient-elles vraiment différentes ?

On peut trouver des éléments de réponse à cette question.

 

 

 

LES COMMUNARDS ET L’INSURRECTION KANAK DE 1878

 

 

 

On peut déjà citer l’appréciation de Charles Malato* sur l’attitude des Communards déportés en Nouvelle-Calédonie lors de l’insurrection Kanak de 1878 :

« L’administration avait dû prendre une grande mesure : armer les transportés** ; les plus importants de ces nouveaux auxiliaires furent les forçats politiques, détachés à Canala, qui, l’ex-membre de la Commune Amouroux en tête, offrirent d’eux-mêmes leurs services au gouvernement leur geôlier. Les vaincus de 71 étaient patriotes ! » (Charles Malato, De la Commune à l’anarchie, disponible sur Wikisource).

                                                                                             * Charles Malato, fils d’un Communard condamné à la déportation simple (qui permettait d’être libre dans les limites de la colonie), avait accompagné ses parents et travaillait comme agent du télégraphe en Nouvelle-Calédonie. Il devint plus tard un militant et théoricien anarchiste.

                                                                                              ** Les transportés sont les condamnés à la peine la plus dure, la détention au bagne avec travaux forcés. Les condamnés à la déportation en enceinte fortifiée et surtout à la déportation simple avaient une situation meilleure.

 

 Les déportés simples participèrent, sinon à la répression, au moins à l’autodéfense (pour les déportés en enceinte fortifiée, il semble que l’administration refusa de les armer, malgré leur demande - compte-tenu de leur localisation, ces déportés ne se trouvaient pas en zone dangereuse).

Dans ses Souvenirs de Nouvelle-Calédonie - L'insurrection canaque, publié en 1881, le capitaine de frégate Rivière, qui prit le commandement des troupes de la colonie  après la mort au combat contre les insurgés du précédent commandant, décrit les anciens Communards qui sont armés pour combattre les Kanak comme  des hommes généreux, des "hardis compagnons", à la physionomie "franche et martiale", qui, au moment de l'épreuve, font leur devoir.

Il voit arrriver les déportés du cercle agricole de Moindou, avec femmes et enfants, qui fuient les Kanak. On leur a donné des fusils et ils affirment qu'ils sauront s'en servir. Le commandant Rivière les organise presque de façon démocratique : « Vous allez vous réunir et nommer tout de suite à l'élection un capitaine, un lieutenant et un distributeur de vivres. Combien êtes-vous ? »

Ils se comptèrent. « Trente -six. — Et combien avez-vous de femmes et d'enfants? — Neuf en tout ».

« Les déportés, eux, avaient de trente à cinquante ans. C'étaient d'anciens soldats en France, des pionniers et des bûcherons en Nouvelle-Calédonie.»

Il regarde les déportés qui montent la garde à la lueur du feu de camp :

« Peut-être, en cette inquiète et lente faction, se souvenaient-ils des horreurs de la guerre civile. Mais aujourd'hui, sans tristes haines au cœur, ils n'avaient un fusil dans les mains que pour défendre cette terre lointaine où leur destinée les avait jetés. Bien qu'elle leur fût un sol d'exil, pour eux, à cette heure, elle était la France.»

 

 

On a vu que Malato  attribue à une réaction patriotique l’attitude de ceux qui demandent à combattre contre l’insurrection;  les descriptions du commandant Rivière confirment cette idée de réaction patriotique.

Une autre appréciation, pas contradictoire, mais complémentaire, décrit l’attitude des anciens Communards comme identique à celle de tous les Européens :

 « ... pour les anciens communards, il est clair que le combat des insurgés mélanésiens ne leur rappelle en rien celui qu'ils livrèrent jadis contre les Versaillais. Pour eux comme pour la majorité des Européens de l'île, « il s'agit d'une lutte de sauvages contre des civilisés et les déportés se rangent évidemment du côté de la race supérieure » (Roselène Dousset-Leenhardt, op. cit., p. 70) » (Bierman Guy, Le recrutement extraordinaire en Nouvelle-Calédonie pendant la grande révolte canaque de 1878. In Revue française d'histoire d'outre-mer, 1992,  http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1992_num_79_297_3051).

 

La même remarque peut d’ailleurs s’appliquer aux Kabyles déportés après l’insurrection de 1871. Selon Charles Malato : « Il serait injuste d’oublier les déportés arabes [kabyles] qui, avec l’espoir d’une grâce, formèrent un petit corps équestre d’intrépides guerriers. Leur attitude était blâmable, mais leur bravoure superbe ; l’un d’eux, Baschir, armé simplement d’un long fouet, traversait, seul, au galop, des bandes d’insurgés qu’il stupéfiait ou faisait fuir. Tant de zèle ne leur servit point : le gouvernement, qui les avait proscrits pour les dépouiller, utilisa leurs services… et les laissa exilés. »

Ces déportés kabyles ne pouvaient, pas plus que les anciens Communards, s’identifier aux insurgés kanaks, comme l’indique l’article d’Isabelle Merle, Algérien en Nouvelle-Calédonie : Le destin calédonien du déporté Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, in L’année du Maghreb, 2019, https://journals.openedition.org/anneemaghreb/4883

 

Evidemment, même pour les (rares) personnes qui comprenaient parfaitement les raisons de l’insurrection, comme Charles Malato, la nécessité de se défendre primait sur les considérations théoriques. On sait que Louise Michel fut une des rares à approuver l'insurrection mais elle ne se trouvait pas, comme Malato, au milieu des événements.

Malato vient au secours d’amis anglais attaqués par les Kanaks : « De fait, nos voisins anglais ne devaient pas être à la noce. Deux filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de quatorze, et un fils d’à peu près quinze étaient venus rejoindre leur père, et la petite Lili. Quelle belle proie pour les Canaques, grands appréciateurs de femmes blanches ! Malgré les sympathies auxquelles avaient droit les révoltés, pouvait-on laisser torturer et massacrer tout ce monde ? »

« Je lève le chien de mon fusil, bien décidé, malgré toutes mes sympathies pour les insurgés, à me défendre à outrance s’il plaît à ceux-ci de se payer du rumsteak sur ma personne*. »

                                                                                           * Allusion à la réputation d’anthropophagie des Kanak ; selon Malato, lors de l’insurrection, les Kanak avaient renoué avec les pratiques anthropophages. Il serait puéril de taxer Malato de « préjugés » ou de « clichés », alors qu’il était au cœur des événements et qu’il était complètement indépendant de tout conformisme.

 

 

 

EUGÈNE PROTOT, SOCIALISTE NATIONAL

 

 

 

On peut aussi avoir un exemple de la conception du patriotisme chez les anciens Communards avec Eugène Protot, un membre de la Commune qu’on rattache au blanquisme.

Protot fut le délégué à la justice de la Commune. Il prépara des projets en faveur de la gratuité de la justice et de la transformation des officiers ministériels (huissiers, notaires etc) en fonctionnaires ; il se déclara favorable à l’élection des juges.

Il fit supprimer le serment religieux que prêtaient les professions juridiques (comme c’est encore le cas dans d’autres pays aujourd’hui) au motif que la science a prouvé l’inexistence de Dieu (ce qui, présenté ainsi, était clairement de mauvaise foi).

Grièvement blessé lors des combats de la Semaine sanglante, il put s’enfuir à l’étranger. Revenu en France après l’amnistie, mais exclu du barreau par ses collègues avocats, il semble qu’il appartint au Comité révolutionnaire central* qui regroupait les blanquistes, mais contrairement à bon nombre de ceux-ci, il ne les suivit pas dans le ralliement au général Boulanger (aboutissant à la formation du Comité central socialiste révolutionnaire) : il se présenta contre Boulanger lui-même dans le département de la Seine en janvier 1889, au nom d’un groupe intitulé La Commune, puis retira sa candidature.

Il fut candidat sans succès à une élection législative à Marseille en septembre 1889, puis, sans doute s’éloignant progressivement de la politique, il se consacra  aux études orientales, contribuant à la Revue du monde musulman et obtenant un diplôme de l’Ecole des langues orientales. Il proposa aussi au conseil municipal de Paris un projet d’habitation populaire.

                                                                                                      * Pourtant sa notice nécrologique dans la Revue du monde musulman en 1922 dit qu’il n’appartint à aucun parti.

 

Un Communard comme on les aime, alors ? Si on en juge par le ton de ses écrits dans les années 1890, Protot parait avoir été animé par un sentiment patriotique confinant à la xénophobie, et il s’exprime de façon parfois délirante.

Protot se présente aux élections législatives à Marseille (quartier de la Belle-de-Mai) en 1889 comme candidat au siège laissé vacant par Félix Pyat, ancien membre de la Commune, qui avait été élu député de Marseille un an avant sa mort. Parmi ses compétiteurs figure le socialiste Jules Guesde et c’est contre lui que Protot dirige toutes ses attaques. Pour Protot, les  socialistes marxistes allemands sont au service de l’impérialisme allemand. Or Guesde se réclame du marxisme et a des liens amicaux avec les socialistes allemands. Protot accuse Guesde d'être un agent salarié de l’Allemagne.

Plusieurs anciens membres de la Commune (Edouard vaillant, Longuet, Lefrançais, Benoît Malon…)  publient un communiqué de soutien à Guesde*.

                                                                                  * Sans être lui-même Communard au sens strict, Guesde avait soutenu la Commune dans son journal de Montpellier et avait dû quitter la France pour échapper aux poursuites pénales. Il fut ensuite un des principaux dirigeants du socialisme français, co-fondateur avec Jaurès du parti socialiste SFIO. Durant la guerre de 14-18, il fut ministre au titre de « l'Union sacrée » (union de tous les partis autour de la défense nationale).

 

La campagne de Protot se solde par son échec et celui de Guesde : le candidat républicain opportuniste est élu. Guesde attaque en justice Protot pour l’avoir accusé d’être au service de l’Allemagne et obtient des dommages et intérêts, sur plaidoirie d’Alexandre Millerand.

Peu après Protot entreprend une campagne contre le premier mai en tant que journée d’action des travailleurs, et contre la réclamation de la journée de huit heures, vitupérant ce qu’il présente comme des initiatives allemandes. (brochures publiées en 1892-1895 sous le titre Les manifestes de la commune révolutionnaire contre le premier mai, Les manifestes de la commune révolutionnaire contre le premier mai / Eugène Protot | Gallica (bnf.fr)

 

A nouveau, il dénonce Jules Guesde, complice des Allemands Engels, Bebel et Liebknecht [les leaders du socialisme allemand], « le meneur en chef de la manifestation allemande du 1er Mai, le lieutenant principal des socialistes impérialistes de Berlin en France », « le félon qui se prépare à sauter avec ses amis sur le ministère de la guerre pour assurer la victoire de la Triple-alliance, aussitôt que les uhlans auront passé la frontière française ».  Mais les travailleurs feront barrage à ces complots et diront  « que les temps héroïques (…) ne sont pas encore finis pour notre race gauloise [et] ne sont pas encore commencés pour la race teutonne ».

Protot attaque dans ses brochures un des proches de Guesde, l’ancien Communard Lafargue « gendre du prussien Karl Marx », qui a écrit « que « la Patrie est une blague bourgeoise », que « la France est un produit de la force brutale ».

« A côté du Guesde et pour le servir et le compléter, la social-démocratie a placé un des gendres du prussien Karl Marx, l'heimatlos [apatride] Lafargue, cubain pendant la guerre de 1870 pour ne pas combattre sa famille allemande, naturalisé français par M. Ranc, pour appuyer la politique des radicaux, élu député français par l'appoint clérical de Lille pour faire alliance avec les papistes de l'extrême droite, introducteur de l'anti- patriotisme en France. » « Travailleurs DE FRANCE !  Vous connaissez maintenant les conspirateurs allemands du 1er Mai. »
Ainsi Protot dénonce de façon qu’on peut juger extravagante l’alliance de tous ses ennemis : les socialistes, les radicaux, les papistes !

Les revendications de la journée de travail de huit heures lui inspirent des réflexions curieuses : « Nous restons d’avis que la limitation des heures de travail serait un leurre ».

Pourtant les questions de durée du travail, d’hygiène, de travail de nuit, de travail des enfants, doivent bien être réglementées, mais par les communes et les corporations, non par les parlements. D’ailleurs, la journée de huit heures est « le programme des prisons de Prusse ».

Il se méfie de l’immigration : les Allemands préparent l’éclatement de la France grâce à «  l’invasion de la Provence par les 80 000 Italiens de Marseille » ; de plus les Allemands sont prêts à soutenir tous les séparatistes comme  les flamingants dans le Nord.

Pour lui, « le vieil agent prussien, Engels », se croit déjà le statthalter de France » [gouverneur d’une province conquise, comme en Alsace-Lorraine].

Avec un ton quasiment complotiste, il dénonce l’association du  socialisme d’origine allemande et de l’Eglise catholique : « Le chef de l’Eglise va lancer une encyclique et donner la main aux disciples de Karl Marx ».

Il conclut : « Travailleurs français, n’allez pas aux fêtes allemandes ».

Avec Protot, on voit se dessiner un socialisme national qui aura une postérité au 20 ème siècle. Il permet aussi de comprendre quel sens certains Communards (notamment chez les blanquistes) donnaient au patriotisme.

 

 

 

LA COMMUNE VUE EN 1895

 

 

 

Parmi les mythes de la Commune, il y a deux mythes contradictoires qui pourtant arrivent à coexister : d’une part, la Commune a contribué à fonder la République en France et les républicains, une fois la République consolidée,  ont reconnu leur dette envers les Communards.  D’autre part, les Communards furent en permanence rejetés par la République institutionnelle et  bourgeoise autant qu'ils rejetèrent celle-ci.

Il est intéressant de regarder comment les républicains de gouvernement considéraient la Commune vers 1895.

Le 31 janvier 1895, à la Chambre des députés, un débat eut lieu sur les crédits demandés par le gouvernement pour les funérailles officielles du maréchal Canrobert.

Les souvenirs des années 1870-71* passent dans la salle de séances. Au cri d’un député : Vive l’armée ! un autre député ajoute : Et à bas la Commune.

                                                                                   * Canrobert fut maréchal de France sous le Second empire. Il participa (sans obtenir de succès) à la guerre de 1870-71.

 

Le député socialiste Paschal Grousset (ancien membre du conseil de la Commune, ancien délégué aux relatons extérieures de la Commune) prend la parole et critique l’intention du gouvernement d’honorer un maréchal du Second empire, qui avait participé au coup d’Etat du futur Napoléon III le  2 décembre 1851. Il propose à la place d’élever un monument au député Baudin, tué sur une barricade en s’opposant au coup d’Etat du 2 décembre.

Son intervention suscite les répliques de la droite :

-     M le comte de Juigné* : Et le 18 Mars ? Racontez-nous comment a commencé la Commune. Ce sera très intéressant (Bruit).

-      M. Paschal Grousset : Quand vous voudrez. Mais en ce moment nous parlons du 2 Décembre et non pas du 18 Mars.

Grousset continue son intervention avec des interruptions :

-     M. Paschal Grousset : Eh bien, j’estime que dans une Assemblée républicaine…

-     M. Balsan : Républicaine mais non pas communarde.

                                                                                                 * A cette époque, les comptes-rendus des assemblées parlementaires mentionnaient toujours les titres de noblesse. Nous reproduisons l'orthographe du compte-rendu, par ex. les majuscules dans le nom des mois pour les dates historiques.

 

- M. Baudry d’Asson [député monarchiste] Parlez-nous du ministère des affaires étrangères de la Commune (Bruit).

- M Paschal Grousset : Monsieur de Baudry d’Asson, le ministère des affaires étrangères de la Commune n’a rien à voir ici. J’ai appartenu à la Commune et je m’en honore (Vives protestations sur un grand nombre de bancs). J’ai payé cet honneur de dix années d’exil (Bruit).

- M. le président [de la Chambre, Henri Brisson*]:  Monsieur Paschal Grousset, vous n’avez pas plus le droit de glorifier ici la Commune qu’il n’a été permis de glorifier le coup d'Etat du 2 Décembre. J’élève la même protestation (Très bien, très bien).

- M. Paschal Grousset : Si j’ai parlé de la Commune, c’est parce qu’on m’ a obligé à le faire. Je ne puis pas monter à la tribune sans que le 18 Mars soit mis en cause (C’est vrai). Au surplus, j’ai fini (...) Entre Canrobert qui a violé la loi et Baudin qui l’a défendue, vous choisirez, Messieurs les représentants du peuple (Très bien ! Très bien ! à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche).

- M . Dupuytren : C’est instructif d’entendre un ancien membre de la Commune parler de légalité.

- M. le président : La parole est à M. le président du conseil.

- M. le président du conseil [Alexandre Ribot]: Je veux dire un seul mot à la Chambre. Les pouvoirs publics se sont associés pour rendre au citoyen Baudin mort sur une barricade pour la défense de la loi l’hommage que la France lui devait bien (Très bien). Ils n’ont pas attendu la proposition de M. Paschal Grousset (Applaudissements). Et si quelqu’un dans cette Chambre n’était pas qualifié pour porter cette motion à la tribune, c’était assurément l’homme  qui a violé toutes les lois de son pays (Triple salve d’applaudissements à gauche, au centre et à droite).

- M. Paschal Grousset : J’ai défendu la République (Voix nombreuses : Laissez parler M. le président du conseil).

- M. le président du conseil : (…) l’homme qui violé toutes les lois de son pays (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. Interruptions à l’extrême gauche) et qui, l’ennemi étant sur le sol du pays, n’a pas craint de lever le drapeau de la sédition (Applaudissements répétés). Canrobert n’a pas fait cela et c’est pourquoi nous vous demandons d’honorer sa mémoire (Très bien ! Très bien ! à gauche et au centre). (…)  La France (…) ne voit en Canrobert que le soldat qui a conduit ses enfants sur tous les champs de bataille (…) [Canrobert représente] à côté de notre jeune armée et des espérances qu’elle nous donne, l’armée d’hier, la France d’hier que nous ne devons pas répudier, que nous devons tous honorer dans la personne du dernier maréchal de France (Applaudissements à gauche, au centre et à droite).

 

                                                                                       * Henri Brisson (1835-1912), député depuis 1871, radical. Alors qu'il n'avait pas approuvé la Commune, il fut le premier à proposer une amnistie pour les condamnés dès septembre 1871 (la gauche modérée refusa de s'y associer, la déclarant prématurée et inopportune), Président du conseil en 1885, veut poursuivre la conquête du Tonkin commencée par Ferry. De nouveau président du conseil en 1898, il prit parti pour la révision du procès Dreyfus. Célèbre pour l’anecdote suivante : en 1899, aurait fait le signe de détresse maçonnique à la tribune de la Chambre des députés pour rallier la majorité prête à se disloquer et sauver ainsi le ministère Waldeck-Rousseau. Président de la Chambre à plusieurs reprises (il meurt en fonctions).

                                                                                    ** Alexandre  Ribot (1842-1923), républicain modéré, député puis sénateur, plusieurs fois ministre et président du conseil. Fut encore ministre pendant la guerre de 14-18. Membre de l’Académie française.

 

 

Ainsi donc, dans la Chambre des députés de 1895, le président du conseil Ribot reçoit une « triple salve d’applaudissements à gauche, au centre et à droite » en rappelant que les Communards ont violé la légalité et en demandant d’honorer « la France d’hier » en la personne du maréchal Canrobert.

Autre point de vue, cette même année 1895, pour la date anniversaire de l’insurrection du 18 mars, celui du journaliste du Figaro, le très connu Chincholle :

« Il fut un temps où l'anniversaire de la Commune donnait réellement le frisson. On parlait avec terreur des criminels qui osaient, sous le paisible M. Grévy [président de la République de 1879 à1887], célébrer le drapeau rouge. On avait la chair de poule au récit des banquets où Rochefort était assis entre d'anciens forçats qui, à peine amnistiés, outrageaient le gouvernement auquel ils devaient la liberté. Aujourd'hui, Louise Michel vit loin du pays où elle n'est plus comprise. M. Vaillant, ancien membre de la Commune, est député ; M. Ranc*, sénateur ; M. Alphonse Humbert**, ministrable. La Commune est oubliée ; 71 s'est éteint dans la pénombre … » (Charles Chincholle « Le 18 Mars », Le Figaro, 18 mars 1895).

Appréciation un peu contradictoire avec les débats peu auparavant à la Chambre, mais Chincholle veut surtout montrer l’embourgeoisement des anciens Communards  ceux-ci ne sont plus une menace pour l’ordre établi et la dispute sur la Commune n’est plus qu’une dispute historique, presque académique.

D'ailleurs Chincholle a reconnu lui-même que le souvenir de la Commune ne s’effaçait pas vraiment ; en 1899 il écrit: « En ces dernières années, on avait paru oublier l'anniversaire de la Commune, qui ne se fêtait plus qu'en famille. Le parti socialiste, sentant le besoin de resserrer ses liens, a résolu de le célébrer cette année comme au beau temps de Louise Michel »

                                                                                       * Arthur Ranc (1831-1908) avait été élu membre de la Commune mais avait démissionné lors du vote du décret des otages, ce qui lui valut dans un premier temps de ne pas être inquiété ; élu député, proche de Gambetta, il fut quand même mis en cause en 1873 et préféra quitter la France ; il fut condamné à mort par contumace. Amnistié, il redevint un personnage politique important, assurant la jonction entre les républicains opportunistes et les radicaux. Député puis sénateur (de la Seine puis de la Corse, où il est élu grâce aux réseaux clanistes d’Emmanuel Arène). Après sa mort, l’inauguration d’un monument en son honneur en 1913 à la mairie du 9ème arrondissement réunit 7 présidents (un ancien président de la République, le président en fonctions, le président nouvellement élu, les présidents de la Chambre et du Sénat, du conseil municipal…) et un grand nombre de ministres et parlementaires.

                                                                                      ** Alphonse Humbert : déporté en Nouvelle-Calédonie ; à son retour, devient un journaliste réputé, membre et président du conseil municipal de Paris  puis député radical dans les années 1890. Lors de l’affaire Dreyfus, fait partie du camp antidreyfusard et antisémite ; voir seconde partie.

 

 

 

 

COMMENT ILS ONT VU LA COMMUNE : PASCHAL GROUSSET

 

 

 

On peut justement s’intéresser à Paschal Grousset. Comment a-t-il expliqué  l’avènement de la Commune et sa postérité ?

Grousset n’a pas eu que des amis dans sa vie, loin de là. Alphonse Daudet décrit Grousset au moment où il faisait ses débuts de journaliste, à la fin du Second empire : « Un joli monsieur ganté, pommadé, frisé au petit fer, ayant pour parler et pour écrire ce déplorable don qu’on appelle la facilité et par-dessus tout, le besoin de faire retourner le monde sur ce prénom bizarre de Paschal ». Selon Daudet, l'élégance de Grousset lui avait valu la faveur du directeur du Figaro, Villemesant.

(Daudet, Lettres à un absent, 1871)

Jules Vallès disait de Grousset : Méfiez-vous de ce Corse*, il vise à l’empire …

                                                                                         * Né à Corte, Grousset était Corse par sa mère, née Benedetti. Daudet parle aussi d’un « joli Corse au benjoin » [parfum].

 

Comme Communard, Grousset se situait plutôt dans le camp blanquiste ou jacobin, et pas vraiment partisan de l’autonomie communale. Le proudhonien Victor Cément, un membre de la Commune discret, disait : le jeune Grousset n’est qu’un élégant jacobin, ennemi juré de l’autonomie communale et du principe fédératif, plein de haine bien cordiale pour les fédéralistes, d’une valeur intellectuelle médiocre, possédant pour toute science politique quelques lambeaux de rhétorique jacobine, antipathique à la révolution sociale au degré suprême.

(cité par Pierre Joannon, Un communard dans les tourbières d’Erin, in  La France et l'Irlande : destins croisés (16e - 21e siècles), dir. Catherine Maignant, 2013).

 

Durant la Commune, Grousset fut membre de la majorité et approuva la création  du Comité de salut public, présentant les adversaires de celui-ci comme les « nouveaux Girondins ».

Grousset aimait ls formules grandiloquentes  et pas toujours heureuses. Il déclara ainsi : Paris a fait un pacte avec la mort. Ce genre de déclarations explique peut-être en partie la catastrophe finale de la Commune.

Arrêté après la fin de la Commune dans des conditions rocambolesques, Grousset fut condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Comme on sait, il réussit à s’évader (avec Rochefort – les deux ne s’aimaient pas vraiment  - et quelques autres). Il se fixa en Grande-Bretagne où il devint enseignant et commença à écrire sous des pseudonymes* des ouvrages pour la jeunesse, ainsi que des articles d’actualités pour Le Temps, journal sérieux, républicain modéré, dont par chance, le rédacteur en chef Hébrard était un cousin.

                                                                                                     * Il écrivait notamment ses ouvrages pour la jeunesse (publiés chez le célèbre éditeur Hetzel) sous le pseudonyme d'André Laurie, et ses reportages sous celui de Philippe Daryl. Il fournit aussi des canevas à Jules Verne  et co-signa avec celui-ci un livre. Avec le temps, il reprit la signature de Grousset mais ses ouvrages pour la jeunesse et ses romans d'aventures parurent toujours sous le nom de Laurie.

 

De retour en France après l’amnistie il poursuit sa double carrière d’auteur pour la jeunesse et de journaliste. Ses articles sur l’Irlande, publiés en livre d’abord à Londres en 1887 puis en France l’année suivante, lui valent les compliments du Premier ministre libéral Gladstone qui s’efforçait (en vain) de résoudre la question irlandaise.

Grousset apparait « affable et fleuri » à Léon Daudet, le fils d’Alphonse*.

                                                                                                            * Léon Daudet, pas encore classé à l’extrême-droite, est pour peu de temps le collaborateur d’un journal radical intitulé Germinal (qui coule très vite), dont Grousset est le rédacteur en chef.

 

A partir de 1893, Grousset est élu député et constamment réélu jusqu’à sa mort. Il siège comme socialiste indépendant. Il récuse la lutte des classes. Quand le parti socialiste SFIO de Jaurès et Guesde est constitué, il ne le rejoint pas (le parti lui oppose un concurrent aux élections de 1906), Grousset meurt en 1909.

Il est intéressant de savoir qu'en 1907, les notables néo-calédoniens l'avaient élu comme délégué de la Nouvelle-Calédonie au conseil supérieur des colonies. Il semble que les missionnaires catholiques, très implantés localement, avaient voté pour lui.

 

En 1897, pour l’enquête de la Revue blanche sur la Commune, il donne une explication nuancée de l’insurrection du 18 mars ;  les raisons de l’insurrection  étaient multiples mais se rejoignaient : « Chez beaucoup, ces raisons étaient faites des longues souffrances qui sont la vie des sept huitièmes d’une nation prétendue civilisée. Chez d’autres, elles naissaient surtout des colères obsidionales [provoquées par le siège de Pars], du grand effort stérilisé par l’impéritie officielle, des hontes de la capitulation et aussi de l’entente facilitée par le groupement des forces civiques.  Chez tous, l’idée dominante, l’idée maîtresse était la nécessité primordiale de défendre la République, directement attaquée par une Assemblée cléricale et royaliste. »

Chez les Communards, la République était conçue comme « l’instrument de précision de la transformation économique. République était pour nous synonyme de régénération. Au milieu des ruines fumantes de la patrie, il nous semblait nécessaire et juste de disqualifier sans retour les hommes et les institutions qui avaient amoncelé ces ruines. Il nous fallait des écoles nouvelles, une morale nouvelle et des guides nouveaux. Travail pour tous, éducation pour tous, défense nationale par tous, confiance inébranlable dans les destinées de notre race, — tel était le mot d’ordre qui surgissait spontanément du cœur de Paris exsangue et qui s’incarnait à ses yeux dans la République »

 

Grousset semble d’ailleurs faire peu de cas de la forme politique de la Commune : « Quant à la Commune, pour nous comme pour ceux de 1792, c’était l’organisme occasionnel et provisoire qui naît aux heures de crise pour prendre en main l’évolution sociale et la conduire à terme .»

Aucun « communalisme », autonomisme ou fédéralisme n’apparait donc dans l’évocation de la Commune par Grousset.

Bien entendu, il rappelle que le républicanisme des Communards ne se confond pas avec la troisième République bourgeoise : « La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non pas ploutocratique ».

Pourtant, sans contradiction apparente, il postule un  lien entre la Commune et ce qui a suivi, l’installation du régime républicain, avec des formules emphatiques et alambiquées : « Quand le sang de nos rues fut lavé, il se trouva que le programme de Paris était le seul pratique.

C’est ainsi que de notre holocauste, de nos douleurs et des larmes de nos mères fut cimenté le pacte républicain.

Entre temps, la loi municipale avait été votée : sur ce point encore, Paris gardait gain de cause. » [que veut-il dire ? il faudrait commenter longuement – la loi municipale votée par l’Assemblée nationale en pleine Commune privait Paris et les grandes villes de maires élus  – Grousset veut-il dire que les revendications de Paris gardaient leur pertinence ? En ce cas, elles la garderont, pour Paris,  jusqu’en  …1977 ! – voir seconde partie].

 

 Grousset fait donc partie de ceux pour qui la Commune et la République sont quasiment synonymes et non dans un rapport d’opposition. Il reste encore à appliquer le programme social de la Commune (qu’il appelle « économique »), ce qui ne saurait tarder : « Quant à la transformation économique, pour un quart de siècle elle était ajournée. Mais qui oserait dire aujourd’hui qu’elle n’est pas restée inévitable ? La misère grandit avec le progrès mécanique; dans cette France si belle, des milliers de bras sont inoccupés ; le malaise de toutes les classes se trahit par des symptômes chaque jour plus évidents. (…) L’heure approche où sur cet article aussi, le programme du 18 mars va s’imposer par l’irrésistible force des choses. Cette heure sera pour nous, qui avions voulu l’avancer, celle de la justice historique. [il veut dire que l’histoire rendra justice à la Commune]»

 

Comme on l’a vu, bon nombre de républicains des années 1890 étaient loin de considérer la Commune comme précurseur de la République, même selon l’image relativement consensuelle qu’en donnait Grousset.

Sa conception de la Commune préfigure celle qui est peut-être majoritaire aujourd’hui : les Communards annoncent la République sociale et progressiste qui a fini par se mettre en place (et sur laquelle tous les partis de gouvernement sont d'accord).

A l’opposé, et le plus souvent à gauche de la gauche, une autre conception existe qui oppose la Commune à la démocratie représentative libérale ou à la social-démocratie compatible avec le système capitaliste : mais la Commune historique ne justifie pas plus cette interprétation qu’une autre.

 

 Grousset fut initié dans la franc-maçonnerie en 1894 (loge Diderot).

Un des chevaux de bataille de Grousset dans la dernière partie de sa vie est l’introduction du sport dans les activités scolaires, à l'instar de ce qu'il a vu en Angleterre. Secrétaire général de la Ligue nationale de l'éducation physique à partir de 1888, il crée les compétitions scolaires à qui il donne le nom de « lendit » (tiré de fêtes médiévales) et parle de « jeux olympiques » - mais qui seraient  internes à la France (et réservés à des scolaires ?), contrairement aux projets contemporains du baron de Coubertin. Pour réaliser ses projets, Grousset bénéficie d’importants soutiens dès 1889 (ce qui est à souligner pour un ancien Communard)*.

                                                                                     * Grousset affirme avoir le concours des pouvoirs publics pour obtenir l’adhésion des recteurs, des inspecteurs d’Académie, des proviseurs de lycées, des principaux de collèges et autres, être soutenu par les journaux le Temps, le Figaro, l’Illustration, etc : « On a commencé il y a six mois, et aujourd’hui tous les proviseurs, tous les principaux, tous les directeurs d’écoles normales primaires sont unanimes à constater les effets merveilleux de mon système : effets physiologiques sur la force et la santé des élèves, sur leur développement musculaire et leur capacité thoracique ; effets moraux sur leur caractère, leur humeur, leur loyauté, leur esprit de camaraderie, leur courage et leur aptitude au travail intellectuel. » (Dialogue sur l’éducation anglaise en France entre Francisque Bouillier, Paschal Grousset et Pierre de Coubertin par Jacques Parmentier, professeur à la faculté des lettres de Poitiers, 1889, disponible sur Wikisource).

Certaines raisons qu’il utilise pour expliquer son initiative peuvent surprendre un peu : pour lui, le jeune français est « Maladroit et capon, il se laisse cogner et ne cogne pas. Encore trente ans de ce régime, et c’en est fait de la race. » 

Il est probable que l’’éducation sportive est pour lui une entreprise patriotique qui s’inscrit dans la perspective de la « Revanche ». Enfin, de nos jours, quelqu'un qui s'aviserait de vouloir « cultiver la beauté de l'enfant » (voir illustration ci-dessous) serait sans doute mal vu, même sans donner à cette expression un sens trop particulier ...

Nous reviendrons plus loin sur Grousset.

 

 

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 Paschal Grousset dans la dernière partie de sa vie.

Portrait original de Paschal Grousset, alias André Laurie, par Robert Kastor.
Dessin à la plume signé sans date (vers 1900), de format 23 x 22 cm, accompagné d'une dédicace autographe:

« Comprend-on qu'un pays artiste comme le nôtre ait attendu la fin de ce siècle pour s'aviser de cultiver la beauté et la force physique de l'enfant, au même titre que ses facultés intellectuelles? / Paschal Grousset ».

Site de commissaire-priseur, vente d'une collection consacrée à Jules Verne JULES VERNE - LE MUSÉE WEISSENBERG - CINQUIÈME VENTE - Boisgirard - Antonini

 

 

 

 

 

COMMENT ILS ONT VU LA COMMUNE : LES LIBERTAIRES

 

 

On crédite souvent la Commune d’avoir été « libertaire ». En fait, il faudrait une analyse sérieuse de cette appréciation assez commune*. En quoi la Commune était-elle libertaire puisque c’était bien une forme de gouvernement, même  réduite à une seule ville ? On a déjà observé qu’il n’y avait pas beaucoup de libertaires parmi les Communards (il y avait des Proudhoniens, mais ce n’est pas la même chose) car les théories libertaires ne se sont développées vraiment en France qu’après la Commune. Rappelons que Louise Michel déclara que c'était sur le bateau qui la menait en Nouvelle-Calédonie qu’elle était devenue anarchiste : elle ne l’était pas jusque-là (si on admet qu’anarchiste et libertaire sont synonymes ?).

                                                                                              * Le mot « libertaire » fait partie de ceux qui ont aujourd’hui une connotation nettement positive - au point de s’appliquer à tout et n’importe quoi. Plus la société devient coercitive et plus il faut faire croire qu’elle est libertaire, semble-t-il.

 

Les opinions émises après les faits par les Communards libertaires ne sont pas interchangeables. Lefrançais, sans récuser la Commune, rejette toute forme de républicanisme, sans recourir au distinguo banal (à la Grousset) entre république bourgeoise et république sociale :

« Les vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que me convaincre de plus en plus que cette minorité [la minorité de la Commune, opposée au Comité de salut public] avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires.

Mais s’il s’entête dans la folle espérance d’arriver à son émancipation par la fameuse « Conquête des Pouvoirs Publics », il se ménage certainement une nouvelle et sanglante déception, dont il pourrait bien ne plus se relever de longtemps. » (Gustave Lefrançais, réponse à l’enquête de la Revue blanche).

 

Depuis La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel, Suisse), Jean Pindy, naturalisé suisse, va plus loin et parait remettre en doute l’expérience même de la Commune, sur un ton d’ailleurs assez désinvolte :

« …je suis loin d’être un admirateur passionné de ce que nous avons fait pendant la Commune et je crois qu’à part une minorité de nos collègues, à qui leur passage à l’Hôtel de Ville a donné l’idée qu’ils étaient devenus des hommes d’État, les autres, et le peuple avec eux, ont acquis la conviction que le meilleur des gouvernements ne vaut rien, et que l’autorité, en quelques mains qu’elle soit placée, est toujours pernicieuse à l’avancement de l’humanité. » (réponse à  l’enquête de la Revue blanche)

 

Enfin, Jean Grave, représentant de l’anarchisme fin de siècle*, qui n’a pas connu la Commune, énonce une idée féconde: c’est par sa défaite que la Commune a pu devenir un symbole :

« Triomphante, la Commune serait devenue un gouvernement comme tous les autres ; il aurait fallu une révolution nouvelle pour la mettre par terre. Vaincue, elle a synthétisé toutes les aspirations prolétariennes, et donné l’impulsion au mouvement d’idées dont à l’heure actuelle nous sommes tous le produit. » (réponse à  l’enquête de la Revue blanche)

                                                             * Jean Grave (1854-1939 ) notamment rédacteur en chef de la revue libertaire Temps nouveaux. Acteur du mouvement libertaire pendant toute sa vie. En 1916, il est à l'initiative du Manifeste des 16 qui déclare que les libertaires doivent approuver l'effort de guerre des Alliés car la victoire des puissances centrales aménerait un recul pour l'émancipation du prolétariat et le bien de l'humanité.

 

 

 

COMMENT ILS ONT VU LA COMMUNE : CLUSERET

 

 

 

Le général Cluseret donne dans ses Mémoires (et peut-être avant la partition de celles-ci, dans des articles dans des journaux de langue anglaise) son interprétation de la Commune :

« Le Comité Central [de la Garde nationale] et l'Internationale se tinrent toujours sur le terrain pratique de la révolution communale. Pour eux, comme pour moi, la Révolution du 18 Mars n'a jamais signifié et ne signifiera jamais que le Conseil municipal investi des pleins pouvoirs de la commune pour gérer tous ses intérêts sans exception et se rattachant au pouvoir central par un simple lien fédératif, comme cela se passe en Amérique ». « … ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher le secret de sa prospérité [de l’Amérique], c'est dans la liberté et l'économie fondées et maintenues par l'indépendance des communes. Ce qui est bon en Amérique est bon en France. »

Il serait difficile de commenter précisément ce point de vue. Lissagaray a ironisé sur Cluseret, ce hâbleur, ce « général Boum » (nom d’un général grotesque dans La Grande-duchesse de Gérolstein d’Offenbach).

 

Dans ses Mémoires, Cluseret règle ses comptes et principalement avec l’esprit français, donnant l’avantage aux pays vraiment libéraux par rapport à la France :

« Le respect de la liberté et du caractère de l'adversaire politique, voilà ce qui fait la force des peuples. L'Amérique, l'Angleterre et la Suisse, pays de liberté, sont dans la plénitude de leur grandeur et de leur prospérité. » La centralisation est le mal français par excellence : « « Paris absorbe la France, tandis que New-York, métropole commerciale tenue en équilibre par Washington capitale politique, permet à ses satellites Philadelphie, Boston, Chicago, Cincinnati, Saint-Louis, de graviter librement dans leur orbite et de se développer.*

                                                                           * Cluseret n’envisage pas les cités de la côte ouest.


« Le socialisme, expression scientifique des lois naturelles qui régissent le travail, ne peut reposer que sur les principes qui le vivifient, au premier rang desquels se trouve celui de la division du travail ou décentralisation. »

Pour lui, le système français est marqué par la centralisation à outrance. Pourrait-il en être autrement puisqu’au moment de la Révolution française, le jacobinisme inscrivait en tête de son programme la République « une et indivisible » - ce qui est pour Cluseret le contraire de la liberté.  Au moins la Commune allait dans le bon sens : « Là, pour la première fois, il y eut un bégaiement révolutionnaire.

La décentralisation fut reconnue en principe par la proclamation de la fédération. Au moins en paroles, sinon en fait, j'en ai fait la triste expérience, on proclama le respect de la liberté individuelle. »

« J'ai tout sacrifié à l'idée communale. Pour elle et pour elle seule, j'ai fait plier mon caractère et enduré des nullités honteuses*, ce que je n'ai enduré de personne. Pour elle encore je suis prêt à tout supporter et à tout sacrifier, car d'elle et d'elle seule dépend la régénération de la France par les travailleurs. »

                                                                                                          * Cluseret vise ici certains membres de la Commune.

 

Mais les Français sont-ils faits pour la vraie liberté ?

« Malheureusement, de tous les peuples, le plus conservateur est, sans contredit, le peuple français, partie par routine et partie par absence complète du sens libéral. Il n'a que deux idoles, l'égalité, une chimère, et l'autorité, un monstre. Quant à la liberté, surtout la liberté individuelle, cette base essentielle de toutes les autres, il s'en soucie comme d'un verre vide*.

Ce qui ne l'empêche pas, probablement par antinomie, de se proclamer le peuple révolutionnaire par excellence. »

Se proclamant socialiste (et même socialiste scientifique), admirateur des Etats-Unis**, reprochant aux Français d’être écartelés entre leur amour chimérique de l’égalité et leur culte de l’autorité, Cluseret fait un Communard assez loin des idées actuelles sur la Commune.

                                                                                                             * Cluseret a-t-il en tête la célèbre formule de Chateaubriand: « Les Français n'aiment point la liberté ; l'égalité seule est leur idole .Or l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes.»

                                                                                                           ** Il y avait passé plusieurs années : il avait combattu dans l'armée nordiste durant la guerre de Sécession et y avait acquis le grade de général (à titre temporaire semble-t-il, mais peu importe) et resta quelques années aux USA après la fin de la guerre.

 

Dans ses Mémoires, Cluseret considère que le monde se dirige vers un bouleversement politique d’ampleur :

« D'un bout du monde à l'autre, d'un côté comme de l'autre de l'Océan et de la Méditerranée, l'humanité tout entière, secouée dans ses entrailles, s'agite convulsivement : un immense enfantement s'apprête, celui de la justice sociale. Européens, Américains, Africains, sous des formes diverses, s'arment pour la lutte décisive. Qu'est-ce que le mouvement Soudanien, qu'était le mouvement Egyptien, qu'est-ce que le mouvement anti-sémite, qu'est-ce que le mouvement nihiliste, qu'est-ce que le fénianisme, sinon la protestation de l'opprimé contre l'oppresseur ? Le socialisme, autrichien, allemand, espagnol, belge, italien et français n'est pas autre chose.

L'oppresseur triomphant peut-il supprimer l'opprimé ? Non, car il n'aurait plus rien à exploiter. Si la bourgeoisie supprimait le prolétariat, ne serait-elle pas obligée de se transformer elle-même en prolétariat pour fournir à sa propre consommation ? Une absurdité.

Mais elle peut le saigner, et plus fortement encore qu'en 1871.

Qu'en résulterait-il ? Un peu de temps de gagné, pas plus. »

 

On peut être dubitatif sur l’apparente unité des mouvements signalés par Cluseret : « le mouvement soudanais » (il vise la révolte du Mahdi) est avant tout un mouvement religieux intégriste (voir seconde partie), très différent du mouvement égyptien (mouvement nationaliste d’Arabi Pacha, un militaire occidentalisé qui prend le pouvoir et s’oppose aux ingérences occidentales avant d’être vaincu par les troupes anglaises en 1882). Confondre les luttes de classe avec les mouvements nationalistes ou anticolonialistes (même s’il existe souvent un aspect de classe dans les mouvements nationalistes,  comme le mouvement irlandais  - le « fénianisme ») ne sert pas à grand-chose* – de plus Cluseret ne semble pas voir que la fin du 19ème siècle est l’époque de la plus grande expansion impérialiste des puissances européennes et non le contraire. Mais ce qui est surtout étonnant dans son énumération – et significatif, c’est la présence, parmi tous les mouvements de libération à des titres divers qu’il mentionne, du mouvent antisémite ! On y reviendra.

                                                                                     * Curieusement, certains historiens actuels, crédités d’apporter un regard nouveau sur la Commune, incluent celle-ci dans une série de protestations à l’échelle mondiale. Or, il ne semble pas pertinent de situer la Commune dans un ensemble qui comprend la révolte des Cipayes en Inde  ou la révolte des Taipings en Chine. De plus, l’énumération de Cluseret montre clairement qu’ il y a en permanence un peu partout des insurrections ou révoltes (puisqu’il  vise dans son texte les mouvements des années  1880). Confondre dans une même approche les révoltes sur des territoires colonisés (Inde) ou des Etats en crise (Chine) avec les révolutions sociales en Occident, n'apporte pas grand chose; c'est seulement, pour les historiens actuels de la Commune, donner l’illusion qu’on fait de la World history et pas juste de l’histoire de France…

 

 

 

QUE SONT DEVENUS LES COMMUNARDS ?

 

 

 

Paul Martine n’est pas le nom le plus connu de la Commune (il ne fut d’ailleurs pas élu au conseil de la Commune, bien qu’il se soit présenté aux élections); il fut membre de la commission municipale du 17ème arrondissement et combattit durant la Semaine sanglante, auteur des Souvenirs d'un insurgé, La Commune1871.

                                                                                                      * Paul Martine était sorti premier de l’École normale supérieure, reçu second à l’agrégation d’histoire-géographie en 1868. Réfugié en Suisse après la Commune, il se fixa ensuite en Russie (une situation très rare !), où il fut précepteur dans une famille noble et rencontra Tolstoï. Il rentra en France après l’amnistie en 1880 et redevint enseignant au lycée Condorcet ainsi que professeur aux écoles normales supérieures de Fontenay et de Saint-Cloud. Il reçut la Légion d’honneur au titre du ministère de l’Instruction publique.

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Selon le Dictionnaire Maitron, Marine était un « patriote exalté » qui se dressa contre l’éventualité de l’élection de Jules Ferry à la présidence de la République*en 1887, « fut boulangiste avec passion, puis viscéralement antisémite et anti-dreyfusard, et finit par s’éloigner toujours plus — quoique continuant à s’en réclamer — des valeurs pour lesquelles il avait combattu durant la Commune ».

                                                                                              * Ferry était détesté par la droite nationaliste qui lui reprochait une politique soi-disant trop favorable à l’Allemagne et sans doute encore plus par l’extrême-gauche, notamment les anciens Communards. Déroulède, le président de la Ligue des patriotes et Eudes (ancien général de la Commune et dirigeant du Comité révolutionaire central) s’étaient mis d’accord pour passer à l’action si Ferry était élu : leurs menaces et manifestations sur la place de la Concorde dissuadèrent les partisans de Ferry de voter pour lui le jour des élections (le président était élu par les députés et sénateurs à l’époque).

 

Dans son livre Souvenirs d'un insurgé - La commune 1871 (publié en 1971 seulement), Martine évoque l’affaire Dreyfus : « Eût-il été cent fois innocent [Dreyfus], son exécution s'imposait. Car il fallait choisir entre ce juif allemand, mal naturalisé, et l'avenir de la France ».

 

Il nous semble que le Dict. Maitron fait une erreur d’appréciation (largement partagée) en considérant que Martine avait tourné le dos aux valeurs de la Commune – tout en continuant à s’en réclamer. C’est confondre les valeurs (diverses d’ailleurs) de la Commune avec celles de la gauche actuelle. Or les Communards évoluèrent en fonction des changements politiques et sociaux de leur époque et apportèrent à ces changements des réponses (ou des réactions) diverses, tout en ayant, comme le souligne le Dict. Maitron, le sentiment de rester fidèles à leurs idéaux. Il est donc assez irréfléchi d’écrire comme un internaute, un article sur « ces Communards qui sont devenus des salopards » (d'autant que son article mentionne Flourens et Tridon, qui morts durant la Commune, ou très peu après, n'ont pas eu le temps de devenir des salopards : à suivre l'auteur, ils l'étaient déjà!). Il est aussi risible de répéter comme des perroquets que les Communards étaient des patriotes et de s’étonner de les voir participer aux excès du patriotisme chauvin « fin-de-siècle ».

 

Si Martine et d’autres (Da Costa, Ballière, Lepelletier, Humbert et bien entendu Rochefort, la liste n’est pas exhaustive, sans oublier évidemment Cluseret) furent antidreyfusards et même antisémites par patriotisme ou nationalisme  - les Juifs étant accusés par eux de n'être pas vraiment assimilés - ou bien par anticapitalisme, quelques anciens Communards eurent une approche différente : ils furent antisémites parce qu’ils étaient convaincus de la supériorité de la race aryenne et/ou par hostilité à la religion judéo-chrétienne.

 

 

 

RÉGNARD,  MALON, GRANGER : « LA NOBLE RACE ARYENNE »

 

 

C’est notamment le cas d’Albert Régnard.

Régnard, médecin athlétique et libre-penseur, se disant socialiste et blanquiste, fut au moment de la Commune un ami de Rigault et son collaborateur à la préfecture de police (tout en ayant semble-t-il une attitude moins sectaire que son ami). Réfugié en Angleterre après la Commune, il exerça la médecine. Amnistié, il revint en France dès 1879 et se rallia à la République façon Gambetta. Celle-ci fit de lui un inspecteur général de l’administration du ministère de l’intérieur et un membre du conseil des prisons (curieux a priori pour un ancien Communard, moins curieux pour un ancien de la préfecture de police même communarde). Il était franc-maçon.

Mais Régnard est aussi l’auteur d’un ouvrage paru d’abord dans la Revue socialiste, à laquelle il collaborait en tant que radical-socialiste, avant de paraître en volume, Aryens et Sémites (1890)

Dans ce livre, il vante « l’excellence de la race Aryenne (…) cette famille unique à laquelle l’humanité doit les merveilles du siècle de Périclès, la Renaissance et la Révolution, les trois grandes époques de l’histoire du monde et qui seule est en mesure de préparer et d’accomplir l’achèvement suprême de la rénovation sociale ».

« Oui, il existe une famille humaine remarquable entre toutes par la beauté des formes et la blancheur de la peau distincte encore des autres variétés à peau plus ou moins blanche et en particulier des Sémites, par le langage et par les qualités maîtresses du cerveau. On la connaît sous le nom de Race Aryenne ou Indo-Européenne ».

Il se réjouit de ce que le livre à succès de l’antisémite Drumont, La France juive, proclame la supériorité de la race aryenne, « cette éclatante vérité contestée seulement par l’ignorance des naïfs ».

Comme Tridon, (voir messages précédents) à qui il rend hommage, Régnard fait de la « rénovation sociale » (l’avènement du socialisme), la mission historique de la race aryenne.

 

La Revue d’histoire des religions rend compte du livre : « M. Regnard n’est pas tendre pour les Sémites. Dès le faux titre il nous livre sa profession de foi dans [un] passage emprunté au Molochisme juif de Gustave Tridon, ancien membre de la Commune de Paris (…°) Quand on entreprend la comparaison de deux races avec de pareilles dispositions à l’égard de l’une d’entre elles, on ne saurait prétendre à l’impartialité de l’historien (…) Son livre est un plaidoyer et non une enquête (…) Il exalte la religion aryenne de l’humanité mais on croirait à le lire que Jésus n’a jamais résumé la loi divine en amour de Dieu et amour du prochain (…) A force de vouloir poursuivre le juif partout, M. Régnard en arrive à lui reprocher des idées et des rites qui non seulement lui sont étrangers mais qui répugnent profondément à son génie. Il faut reconnaitre d’ailleurs que sa polémique est pleine de vie et de mouvement et qu’il sait captiver son lecteur. » (tome 21, 1890).

L'ancien Communard Ernest Granger, proche de Blanqui et devenu en 1889 député socialiste boulangiste, exprime des idées proches de Régnard. Il écrit : « Nous aussi, après Blanqui et Tridon, nous sommes philosophiquement des antisémites. Nous pensons que le sémitisme a été funeste au génie aryen ». Granger affirme que lui et ses amis détestent aussi le christianisme, comme produit du sémitisme. En cela, ils estiment être plus conséquents que les antisémites comme Drumont et Morès, qui opposent le judaïsme au christianisme (voir plus loin notice biographique de Granger).

 

Benoit Malon est un autre admirateur de la race aryenne.

Membre de l’Internationale, élu au Conseil de la Commune, il siège à la commission du Travail ; également maire de l'arrondissement des Batignolles (ou plutôt délégué) il s’est opposé à la création du Comité de Salut public ; il participe aux combats durant la Semaine sanglante. Réfugié en Suisse, où il adhère à la Fédération jurassienne (anti-autoritaire), il vit quelques années maritalement avec Victoire Béra (André Léo de son nom d’écrivain) et de retour en France, rejoint le courant socialiste possibiliste (en gros, réformiste) de Paul Brousse (sympathisant de la Commune sans avoir Communard) et devient le premier directeur, de 1882 à sa mort, de la Revue socialiste, ouverte à toutes les tendances du socialisme français. Il est aussi franc-maçon.

Malon écrit un article La question juive dans  la Revue Socialiste (juin 1886) : « Oui, la noble race aryenne a été traître à son passé, à ses traditions, à ses admirables acquis religieux, philosophiques et moraux, quand elle a livré son âme au dieu sémitique, à l’étroit et implacable Jéhovah. » Pour lui, toute l’histoire du peuple juif « ne vaut pas pour le progrès humain, une seule olympiade* d’Athènes ».

                                                                                   * Les Grecs comptaient le temps en olympiades, période de quatre ans entre deux Jeux olympiques.

 Eviemment, Malon est un des acteurs majeurs du socialisme en France dans le dernier quart du 19ème siècle et sa personnalité ne se réduit pas à son "aryanisme".

 

Dans la Revue socialiste Gustave Rouanet réfute les thèses de Régnard (février 1890):  il estime que le socialisme ne peut pas se placer sur le terrain de la supériorité ou de l’infériorité raciale, et qu’ « attribuer exclusivement aux Juifs les méfaits du capitalisme est injuste, les catholiques n’étant ni pires ni meilleurs que les Juifs ». Régnard veut alors se retirer de la Revue, mais Malon joue les arbitres : chacun à des bons arguments à faire valoir, il s’agit de « deux visions tout aussi respectables du socialisme ».

Benoit Malon a salué le livre de Drumont La France juive et lorsqu’il meurt en 1893, Drumont lui rend hommage (Michel Dreyfus, L'antisémitisme à gauche in Etre dreyfusard hier et aujourd'hui, 2009, Être dreyfusard hier et aujourd’hui - L’antisémitisme à gauche… aussi - Presses universitaires de Rennes (openedition.org).

 

Les articles antisémites ou pro-aryens (ou pro-indo-européens)* dans la Revue socialiste disparaissent sous les nouvelles directions de Georges Renard puis de Rouanet qui, directeur à partir de 1898, s’oppose clairement à l’antisémitisme.

                                                                                  * Pour un exemple d’article de ce type paru dans la Revue socialiste, voir l’article de Paul Régnaud, professeur de sanscrit à la Faculté de Lyon, La tradition indo européenne et les prétentions juives (juin 1890) qui commence ainsi : « Je comparerais volontiers la tradition indo européenne à un fleuve dont le point le plus rapproché de sa source est représenté pour nous par le Rig-veda, cette Bible de notre race (…) l’Europe moderne peut le contempler, majestueux, rapide, immense, entraînant superbement sur ses flots profonds le navire qui porte la civilisation et sa fortune », en notant que « ses eaux limpides » furent « contaminées à certaines époques par des infiltrations sémitiques ».

 

 

 

LES ANCIENS COMMUNARDS ET L’ANTISÉMITISME À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS : LE DÉBAT DE 1895

 

 

On peut nous dire que Malon et Régnard (ce dernier rallié à la république radicale) n’étaient pas caractéristiques des Communards survivants (quoiqu’on ait cité déjà plusieurs anciens Communards qui, pour des raisons diverses, ont pris des positions antisémites).

Dans un article de tonalité très politiquement correcte, on lit que Paschal Grousset, député, s’engage dans un « nouveau combat ». Il intervient à la tribune dès 1895, avec son ami Édouard Vaillant, pour dénoncer les menées antisémites qui sévissent dans l’administration et les propos racistes perpétrés [sic] par le Vicomte Paul-Antonin d’Hugues à la Chambre [des députés] »  (Pierre-Alban Lebecq, Une œuvre politique éclairée par la science. Paschal Grousset (1844-1909) et l'éducation physique, in Sciences sociales et sport, 2012, Une œuvre politique éclairée par la science. Paschal Grousset (1844-1909) et l'éducation physique | Cairn.info).

 

Il s’agit du fameux débat du 25 mai 1895 « sur les mesures que le Gouvernement compte prendre pour arrêter la prédominance des Juifs dans les diverses branches de l’administration française *» (interpellation du député Denis) et sur les « dangers de l’infiltration de la race juive » (interpellation du vicomte d’Hugues, député des Bases-Alpes), dont la jonction (pour qu’il en soit débattu en même temps) est justement demandée par le socialiste Gustave Rouanet.

                                                                         * Il ne s’agit donc en rien de dénoncer les menées antisémites qui sévissent dans l’administration comme l’indique l’article précité. L’interpellation faisait suite à l’éviction d'un trésorier-payeur-général (juif) par le gouvernement à la suite de malversations.

 

Lors de ce débat, l’orateur qui s’oppose le plus frontalement à l’antisémitisme est Gustave Naquet, lui-même juif, libre-penseur et socialiste indépendant ; il avait été le conseiller (comme le remarquent divers intervenants) du général Boulanger. Il commence par mettre les rieurs de son côté :

« Si l’antisémitisme consistait dans la discussion et dans la réfutation du dogme et des idées maîtresses de la religion juive, je vous déclare très franchement que je serais moi-même un antisémite ( On rit) ».

Dans un discours très documenté sur les antécédents historiques de l’antisémitisme, Naquet exprime l’idée que l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles (on dénonce les Juifs en tant que capitalistes) et que l’antisémitisme est présent dans les bas-fonds du socialisme – qu’il distingue soigneusement de la vraie doctrine socialiste. Certains socialistes encouragent l’antisémitisme de façon à flatter l’opinion et à l’aiguiller vers l’anticapitalisme.

Le socialiste Rouanet* est dès lors un peu en porte-à-faux ; il refuse de s’aligner sur l’antisémitisme mais se croit obligé de ménager les antisémites comme Drumont : 

- M. Alfred Naquet :  Je vois que M. Rouanet, qui ne donne pas dans l’antisémitisme, m’approuve.

- M. Gustave Rouanet :  C'est pour cela que j’approuve la campagne de M. Drumont …

Rouanet : « Un écrivain d’un grand talent, M. Drumont, à qui je tiens à rendre un hommage public à la tribune, car de quelque côté qu’on examine son œuvre, elle est courageuse et elle a eu dans la société française à certaines heures des résultats heureux… »

« M. Denis vous a lu tout à l’heure des passages d’un très beau livre Les Juifs rois de l’époque [livre antisémite, déjà ancien, de Toussenel, dont Rouanet s’efforce de monter qu’il est surtout… anti-protestant !]… »

                                                                                         * Selon l’historien Laurent Joly, Gustave Rouanet fait en effet partie de ces socialistes qui ont vu dans l’antisémitisme un ferment d’agitation contre le capitalisme et tenté de l’utiliser. En 1892 il participe à un meeting antisémite aux côtés de Drumont, de Jules Guérin et du marquis de Morès [ces derniers sont deux antisémites acharnés]  (Laurent Joly, L'entrée de l'antisémitisme sur la scène parlementaire française. Le débat sur l'«infiltration juive » à la Chambre en mai 1895, Archives Juives 2005/1 (www.cairn.info/revue-archives-juives1-2005-1-page-114.htm). Le même auteur souligne qu’ensuite Rouanet se rangera clairement parmi les adversaires de l’antisémitisme.

 

Le seul ancien Communard à prendre la parole à la tribune (il y a pourtant plusieurs anciens Communards à la Chambre) est Ernest Chauvière* qui, de façon classique, rappelle que les méfaits des arrivistes et des capitalistes juifs ne doivent pas faire oublier ceux des capitalistes chrétiens, mais il exprime son point de vue avec des formulations à l’emporte-pièce assez déplaisantes pour les Juifs.

                                                                                     * Ernest Chauvière (1850-1910) ; probablement déjà lié aux mouvements révolutionnaires, appartint aux bataillons de fédérés pendant la Commune ; fait prisonnier dès avril 1871, il est condamné à 5 ans de prison ; il s’exile ensuite en Belgique (il était né à Gand et s’est marié à une Belge) où il poursuit une carrière de militant. Blanquiste, il se définit alors comme « autoritaire, centralisateur ». De retour en France, il rejoint Vaillant dont il est l’ami au Comité central révolutionnaire. Conseiller municipal de Paris de 1888 à 1893. Se présente aux élections législatives en 1889 contre un autre ancien Communard Humbert et le boulangiste Laguerre qui est élu. Elu député de la Seine de 1893 à sa mort. Lors de son élection comme député, son programme semble inspiré par le courant autonomiste de la Commune plus que par le blanquisme (mais il n’avait guère de possibilité de le mettre en oeuvre) : « décentralisation administrative, autonomie de la Commune, sauf pour tout ce qui peut nuire à l'unité nationale ; aide de l’Etat à toutes les tentatives à l’étranger en faveur de la République et du socialisme; Etats-Unis d'Europe ; suppression des armées permanentes ; organisations régionales et communales des milices; laïcisation absolue ; mandat impératif inscrit dans la loi ; organisation des assemblées primaires permanentes ; amoindrissement du Sénat. Il suit Vaillant au parti socialiste SFIO quand il est constitué par Jaurès et Guesde. A l’origine avec sa femme de nombreuses oeuvres philanthropiques à Paris. Lorsqu’il meurt, le président de la Chambre Brisson fait son éloge : « on sentait l'influence de son amour du peuple et de sa bonté. Aussi, les malheureux le pleureront comme nous le regrettons nous-mêmes, et c'est là un cortège qui vaut tous les autres. »

 

Le gouvernement, par la voix du ministre de l’intérieur Georges Leygues, se félicite d’un débat « très ample, très libre, et qui fait honneur à la Chambre »  et renvoie  en quelque sorte les antagonistes dos à dos. Si des irrégularités sont commises, elles seront réprimées selon la loi mais aucune mesure visant l’ensemble d’une communauté n’est envisageable. Il propose de voter le passage à l’ordre du jour pur et simple (le débat n’a donc pas de conclusion), alors que plusieurs députés proposent des ordres du jour comportant une résolution, même non contraignante. Deux propositions à caractère antisémite et deux propositions anticapitalistes sont présentées.

Les anciens Communards Grousset et Vaillant déposent la proposition d’ordre du jour suivante : « La Chambre, condamnant l’usure et le mal capitalistes, quels qu’en soient les auteurs, mais n’entendant ressusciter ni les guerres de religion, ni les guerres de race, passe à l’ordre du jour ».

Cette proposition est proche de celle de Rouanet et ses amis* mais prend, effectivement, ses distances plus clairement avec l’antisémitisme. Pour autant, ni Grousset ni Vaillant ne se sont exprimés lors du débat et paradoxalement, leur volonté de ne « ressusciter ni guerre de religion ni guerre de race » correspond aux déclarations apaisantes du président du conseil le modéré Ribot et du ministre Georges Leygues.

                                                                                         *« La Chambre invite le Gouvernement à réprimer énergiquement toutes les manœuvres frauduleuses de la haute banque et à poursuivre les complicités de tout ordre qui les protègent .» 

 

Finalement, l’ordre du jour gouvernemental est voté à la majorité, ce qui implique que les autres propositions d’ordre du jour ne sont pas examinées.

On peut donc voir que l’intervention de Grousset dans le fameux débat de mai 1895 est bien moins active que ce qu’on dit.

Grousset qui par la suite, sera un partisan de la révision du procès Dreyfus, ne rejette nullement les définitions raciales.

Par exemple, dans un de ses ouvrages pour la jeunesse, sous la signature d’André Laurie, Colette en Rhodésia, publié en 1901 (c’est le troisième volume d’un ensemble, Les Chercheurs d’or de l’Afrique australe), on trouve un personnage antipathique, le « mercanti » Benoni, ainsi décrit :

« Le mercanti était un de ces étranges produits humains, spéciaux aux rives orientales de la Méditerranée. Descendants de races antiques et déchues, héritiers de toutes les décadences, de toutes les pourritures, résidus des grands empires du passé, ils ont des capacités pour le mal et pour le bien qui semblent dépasser celles des autres hommes. »

Le livre est contemporain de la guerre des Boers et Grousset-Laurie, à l’unisson de l’opinion publique française, se montre favorable aux Boers* (sans mentionner le racisme  évident de ceux-ci).

                                                                                                                         * Les Boers sont les descendants des colons néerlandais en Afrique australe. En 1899 la guerre éclate entre les deux républiques boer d'Orange et du Transvaal et les Britanniques. Bien que battus, les Boers finiront par partager le pouvoir avec les Britanniques dans l'Union sud-africaine (future république d'Afrique du Sud) et imposeront à terme l'apartheid.

 

Grousset donne aussi son appui aux Irlandais victimes de la domination britannique. Il définit les Irlandais comme une race supérieure (bien qu’opprimée) :  « la nation britannique, au sommet des prospérités industrielles, à l’apogée d’une culture intellectuelle qui se targue d’être la plus raffinée du vieux continent, persiste à poursuivre froidement l’extermination d’une race supérieure entre toutes. » (article paru en 1898  dans la revue de l’activiste irlandaise Maud Gonne L’Irlande Libre*).

                                                                                          * Grousset avait d’ailleurs (à juste titre) perçu  lors d’un séjour en Irlande, l’opposition entre l’Ulster et le reste de l’Irlande : «  Ulster is in reality, as well by the nature of its soil as by the race and habits of the majority of its inhabitants, an annex and dependency of Scotland (L’Ulster est en réalité, aussi bien par la nature de son sol que par la race et les mœurs de la majorité de ses habitants, une annexe et dépendance de l’Ecosse, Paschal Grousset (Philippe Daryl) : Ireland's Disease - The English in Ireland, 1887 – livre paru d’abord en anglais).

 

On se souvient que pour Grousset, les partisans de la  Commune avaient une «confiance inébranlable dans les destinées de notre race ».

Au 19ème siècle, le mot « race » avait une multiplicité de sens (nation, ethnie, famille biologique), mais on pouvait facilement passer d’un sens à l’autre et il est difficile de déterminer dans quel sens Grousset et d’autres l’emploient. 

 

 

 

CLUSERET DÉPUTÉ

 

 

Elu député du Var en 1888 (circonscription de la Seyne, ville ouvrière) Cluseret, membre de plusieurs commissions parlementaires, présente d’abord des propositions de loi tendant à améliorer la situation des prolétaires, co-signées avec d’autres élus socialistes (Ferroul, Antide Boyer) : proposition tendant à la réduction de la journée de travail à huit heures dans les mines, usines, manufactures etc (novembre 1889), proposition sur les conditions du travail dans les fabriques d'allumettes chimiques (novembre 1889), proposition de loi relative à la pension alimentaire des vieux paysans (novembre 1889).

De même, il souhaite mettre fin à l’utilisation des militaires pour réprimer les grèves (proposition de loi contre l'intervention de l'armée entre le capital et le travail présentée par MM. Baudin, Boyer, Cluseret, etc (novembre 1889).

Sans adhérer explicitement au boulangisme, Cluseret vote en 1889 contre les poursuites contre trois députés membres de la Ligue des patriotes et proches de Boulanger (affaire de Sagallo) et s’abstient au scrutin sur les poursuites contre le général Boulanger.

Cluseret se rapproche des positions nationalistes, antisémites et xénophobes, sans cesser de se dire socialiste révolutionnaire. On a déjà vu que dans ses Mémoires parues en 1887 mais rédigées sans doute quelques années auparavant, il range déjà l’antisémitisme parmi les mouvements de lutte des dominés contre les dominants !

Pour l’historien Laurent Joly, Cluseret fait partie du groupe (informel) « antijuif » à la Chambre des députés (Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République, in Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2007, Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République | Cairn.info

 

Lors des débats de 1895 qu’on a cités, Cluseret n’intervient pas sauf une remarque sarcastique plutôt pour donner raison aux antisémites.

Comme député, Cluseret présente avec d’autres des propositions de loi particulièrement xénophobes : en janvier 1895, avec les anciens députés boulangistes Michelin, Argeliès et Paulin-Méry, une proposition tendant à « déclarer inéligibles et incapables de remplir les emplois civils ou militaires les étrangers naturalisés français et les descendants d'étrangers jusqu'à la quatrième génération » et à interdire « aux dignitaires de l'Etat, aux officiers de l'armée de terre et de mer et à certains fonctionnaires de contracter mariage avec des étrangères même naturalisées et des descendantes d'étrangers jusqu'à la quatrième génération ».*

                                                                              * La proposition fut-elle discutée ? Il ne semble pas. A la même époque le vicomte de Pontbriand, député monarchiste, avait déposé une proposition assez semblable (qui, elle, fut discutée et repoussée).

 

En 1896, il dépose une proposition de loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national, avec Paulin-Méry, Michelin, Argeliès.

En 1897 il présente une proposition de loi sur l’attribution de la nationalité française aux indigènes d’Algérie, dont on va reparler.

En 1898 il présente avec les députés Albert Chiché, Charles Bernard, Argeliès, Théron, une proposition de loi tendant à « limiter le nombre des ouvriers étrangers employés dans les usines, manufactures et établissements industriels quelconques ».

Il n’abandonne pas les préoccupations sociales, mais désormais signe ses propositions avec des nationalistes, anciens boulangistes ou socialistes révolutionnaires de tendance nationaliste comme Ernest Roche : proposition de loi ayant pour objet d'améliorer la situation des ouvriers et employés des Chemins de fer, présentée par M.M. Paulin-Méry, Michelin, Cluseret, Ernest Roche* etc (octobre 1897).

Enfin, certains projets co-signés avec les socialistes révolutionnaires nationalistes renvoient aux exigences de démocrate directe et de mandat impératif qui avaient cours durant la Commune (même si elles ne furent pas appliquées) : « Proposition de loi ayant pour objet d'assurer au peuple l'exercice constant de la souveraineté et de rendre à chaque instant de sa vie politique le mandataire responsable de ses actes devant le suffrage universel, présentée par MM. Ernest Roche, Gabriel, Granger**, Cluseret .etc (juillet 1893).

 

                                                                                          * Ernest Roche (1850-1917), socialiste de tendance blanquiste, membre du Comité révolutionnaire central, journaliste à L’Intransigeant de Rochefort, député socialiste boulangiste ; lors de la fusillade de Fourmies, (1891), où l’armée atiré sur des manifestants le 1er mai, il montre à la tribune de la Chambre des députés la chemise sanglante d’une des victimes. Nationaliste et antidreyfusard sans cesser de se dire socialiste. Battu aux législatives en 1906 par le socialiste réformiste Paul Brousse, il bat Brousse en 1910.

                                                                                         ** Ernest Granger (1844-1914), blanquiste, assez aisé, participe à la Commune. Réfugié à Londres. Fidèle à Blanqui, il accompagne celui-ci dans les dernières années de sa vie. En 1882, il est l’un des organisateurs du Comité révolutionnaire central (CRC), il devient, après la mort d'Eudes, rédacteur en chef du Cri du peuple (l’ancien journal de Vallès); en 1888-89, le CRC éclate sur l’appui à accorder au général Boulanger. Granger forme avec ses amis, dont Rochefort, le nouveau Comité central socialiste révolutionnaire. Elu député boulangiste en 1889-93. Se retire ensuite de la politique tout en restant fidèle à Rochefort et à la mémoire de Blanqui. Approuve Drumont. Déclare être, « philosophiquement antisémite », comme Blanqui et Tridon. «  Nous pensons que le sémitisme a été funeste au génie aryen ».

 

Lors de l'affaire Dreyfus, Gustave Cluseret prit parti pour l'armée et entra dans la Ligue des patriotes.

Par exemple, en 1898, il signe avec d’autres députés (Beauregard, Clovis Hugues*, Baron, Castelin,  Chiché, Paulin-Méry, François, Le Senne, Turigny, Roche, Argeliès, Laporte, Goussot, Michelin**, Denis***) un ordre du jour demandant au gouvernement de réprimer «  avec énergie l’odieuse campagne entreprise par un syndicat cosmopolite, subventionné par l’argent étranger, pour réhabiliter le traître Dreyfus condamné à l’unanimité sur le témoignage de vingt-sept officiers français et qui a avoué son crime ».

                                                                                          * Clovis Hugues, socialiste indépendant, ancien sympathisant de la Commune (condamné à 5 ans de prison pour une brochure pro-Communarde publiée à Marseille en 1871, et peut-être participant de la Commune de Marseille). Après avoir été antidreyfusard, se rallie à la thèse de l'innocence de Dreyfus. Poète en langue française et provençale, membre du félibrige.

                                                                                                               ** Pour Michelin, voir ci-dessous.

                                                                                          *** Denis est l’auteur de l’interpellation de1895 sur l’influence juive.

 

En 1898, il s'excuse de ne pouvoir assister au banquet organisé par le Comité central socialiste révolutionnaire sous la présidence de Rochefort, en raison de son état de santé : « je suis de tout cœur avec vous, patriotes antijuifs ». Sa lettre est lue au banquet où on crie : Vive Rochefort, vive la Commune, à bas les Juifs, à bas les traîtres, à bas Jaurès, à bas Zola (qui ont pris parti pour Dreyfus) et même Vive l’Algérie pour saluer la présence du député (colon, bien entendu) d’Oran (compte-rendu dans L’Intransigeant du 13 juin 1898 L'Intransigeant | 1898-06-13 | Gallica (bnf.fr)

 

Dans ses dernières années, Cluseret, malade, assiste rarement aux débats de la Chambre.

Réélu en 1898 contre un socialise du Parti ouvrir français, Cluseret meurt en cours de mandat en 1900 à Hyères, âgé de 77 ans.

A sa mort le journal La Libre Parole de Drumont, auquel il avait collaboré, salue la disparition d’un compagnon de lutte « qui toujours réclama avec nous la France aux Français. »

Notons, pour l’anecdote, que Cluseret avait été réintégré dans la Légion d’honneur (il avait été radié après la Commune), lui qui dans ses Mémoires parues en 1887 avait écrit drôlement qu’il y avait eu deux choses déshonorantes dans sa vie : avoir été pendant 15 ans membre de la Légion d’honneur et avoir été un mois le collègue d’Andrieu* au conseil de la Commune (Cluseret avait été élu aux élections complémentaires d’avril 1871).

                                                                                                 * Andrieu était une des bêtes noires de Cluseret (voir messages précédents).

 

 

 

CLUSERET ET L’ALGÉRIE

 

 

En janvier 1897, Cluseret et le député Michelin* (ancien boulangiste) présentent une proposition tendant à conférer les droits de citoyen français aux musulmans indigènes des départements algériens. L'exposé des motifs indique qu'une proposition similaire avait déjà été déposée en 1887 (par Michelin) mais n'avait pu aboutir.

                                                                                   * Henri Michelin se présentait comme « républicain, libéral, démocrate, socialiste », décrit comme profondément épris de justice sociale et recherchant l'amélioration des conditions de vie des travailleurs; il était partisan de l'union des peuples latins, de la révision de la Constitution (thème principal des Boulangistes), de la décentralisation administrative, la réforme des impôts, l'élection de la magistrature, la liberté de l'enseignement (indépendance de l'enseignement par rapport à l'Etat), la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la participation des travailleurs aux bénéfices, etc. Se range parmi les antidreyfusards. Battu aux élections de 1898, se présente ensuite sans succès sous l'étiquette nationaliste.

 

Cette proposition semble généreuse mais ses motivations sont nationalistes : la proposition permet d'abord de critiquer le décret Crémieux qui avait accordé les droits de citoyens français aux seuls israélites d’Algérie : « Le décret du 24 octobre 1870, en mettant la puissance politique aux mains des juifs, a fait d’eux des oppresseurs et des exploiteurs des indigènes musulmans. Les juifs sont les maîtres absolus des élections et par conséquent les vrais maîtres de l’Algérie. Voilà le mal profond dont souffre l’Algérie », dit l’exposé des motifs.

Le projet indique qu'il y a de la place pour tous en Algérie, indigènes et colons, et que la République ne peut pas faire moins que Napoléon III qui avait déclaré qu'il était autant l'empereur des Arabes que des Français.

Selon la proposition de loi, en accordant les droits de citoyen aux musulmans, on leur rend obligatoire le service militaire* (en fait, comme l'avenir devait le montrer, il n’était pas besoin d’accorder la plénitude des droits de citoyen aux musulmans pour les obliger au service militaire !) ; cette extension est présentée comme devant permettre de doter la France d’une force militaire équivalente à ce que furent les auxiliaires Gaulois pour les Romains.

                                                                                              * A l’époque, les autochtones d’Algérie ne servaient dans l’armée française que par engagement. Pendant la guerre de 14, tous les Algériens furent soumis au service militaire obligatoire sans pour autant acquérir les droits des citoyens français.

 

Selon Cluseret et Michelin, on ne doit pas craindre que les Arabes, s’ils étaient admis aux droits de citoyens, constituent un danger pour la France : les générations qui se sont opposées à la conquête s’éteignent  et  « …nous ajouterons, ce qui nous semble décisif, que les Arabes sont de vrais Français puisque beaucoup d’entre eux ont versé leur sang pour la France en combattant côte à côte avec les soldats français, soit sur les champs de bataille de 1870, soit au Tonkin ou à Madagascar. C’est la meilleure réponse qui puisse être faite aux détracteurs des Arabes. Leur sang répandu pour la patrie commune doit assurer le droit de cité à leurs coreligionnaires. La France s’acquittera de sa dette de reconnaissance envers eux en leur accordant l’assimilation ».

Le projet de Cluseret et Michelin est d’ailleurs respectueux de la culture musulmane puisqu’il prévoit que l’accès à la citoyenneté française n’aura pas d’incidence sur les droits civils actuels des Arabes : « Les Arabes, devenus citoyens français, conserveront néanmoins leurs lois et leurs coutumes personnelles à moins qu’ils ne consentent librement à se soumettre aux lois civiles françaises. » Le projet propose donc d’adopter le principe de la « personnalité des lois » (application de règles différentes selon l’ethnie) : «  Il y a tout avantage pour la Métropole à admettre pour les habitants de ses colonies en général et de l’Algérie en particulier le système de la personnalité des lois civiles tout en leur concédant l’application complète des lois politiques de la France. »

Le projet prévoit que « le français et l’arabe seront également enseignés dans toutes les écoles de l’Algérie » (mais s’agit-il vraiment de l’enseigner aux enfants européens, on peut se poser la question).

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k318886j/f11.vertical

Il ne semble pas que la proposition ait été débattue. D'autres propositions plus ou moins semblables ont été déposés mais toutes achoppaient au moins sur un point : pouvait-on admettre qu'un citoyen français puisse être polygame ?

 

Si on considère comme choquantes les appréciations de Cluseret et son collègue sur le rôle des Juifs en Algérie, il faut rappeler que ce point de vue était partagé bien au-delà du camp nationaliste dans lequel Cluseret se rangeait maintenant.

 En janvier et février 1895 avait eu lieu un débat à la Chambre des députés sur la situation de l’Algérie et notamment sur l’influence juive sous divers aspects (rôle politique et rôle économique).

Ces discussions prennent place dans un contexte complexe où la gauche dénonce la collusion en Algérie des républicains opportunistes avec la communauté juive : « Au début de 1895, plusieurs personnalités de gauche dénoncent ouvertement le décret Crémieux qui, un quart de siècle plus tôt, a donné les droits de citoyens aux Juifs d’Algérie (…)  De fait, l’antisémitisme devient pratiquement la plate-forme électorale de la gauche en Algérie contre les républicains modérés » (Laurent Joly, L'entrée de l'antisémitisme sur la scène parlementaire française. Le débat sur l'«infiltration juive » à la Chambre en mai 1895, art.cité). Plusieurs loges maçonniques algériennes manifestent un antisémitisme qui n'a pas son équivalent en métropole (André Combes, Les loges de France et d'Algérie, l'antisémitisme et l'affaire Dreyfus, Archives juives, 2010 Les loges de France et d'Algérie, l'antisémitisme et l'affaire Dreyfus | Cairn.info).                   

 

Le débat de 1895 est initié par un député de l’Algérie, M. Samary, radical-socialiste, qui déclare notamment : « Je vous le demande, Messieurs, quels sentiments voulez-vous que les indigènes aient pour nous lorsqu’ils voient la prédominance que nous avons donnée à l’élément juif dans la colonie ? »

                                                                                                                    * Paul Samary ne devait pas être suffisamment antisémite pour ses électeurs algériens: il fut écrasé aux élections de 1898 par Edouard Drumont en personne. Samary devint par la suite gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon, de la Martinique puis de la Guyane.

 

 Il est intéressant e constater que dans ces discussions, lorsqu'il est question des Algériens, il s'agit des colons et non des  populations indigènes.         

Lors du débat, où interviennent de nombreux orateurs, le député socialiste Viviani (qui connait l’Algérie où il est né), déclare : «  Je demande que l’Algérie soit affranchie de la tyrannie juive. Et je ne prononce cette parole qu’en la faisant suivre d’une interprétation. D’abord, on ne doit pas nous reprocher de dresser [sic] une question religieuse. Ce n’est pas davantage une question de race. Nous n’entendons combattre les juifs que là où ils se présentent à nous avec cette rapacité légendaire qui fait d’eux les meilleurs intendants de l’exploitation capitaliste (Nouveaux applaudissements à l’extrême gauche) ». Mais Viviani dénonce aussi la tyrannie exercée sur l’Algérie (autant sur les colons que sur les indigènes) par le Crédit Foncier et la Banque de l’Algérie (débat du 21 février 1895) https://www.google.fr/books/edition/Annales_de_la_Chambre_des_d%C3%A9put%C3%A9s/2Hc5AQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=annales+chambre+des+d%C3%A9put%C3%A9s+janvier+1895&pg=PA3&printsec=frontcover

 

Ainsi, la déclaration de Viviani, qui vue d’aujourd’hui semble tout-à-fait antisémite, ne l’était pas pour son auteur qui se défendait de tout racisme ou hostilité religieuse et n’attaquait les Juifs qu’en tant que représentants du capitalisme (sans regarder si sa généralisation ne renforçait pas l'hostilité envers l’ensemble de la communauté : aujourd’hui on parlerait d’essentialisation).

 

 

Proposition_de_loi_ayant_pour_[

 Proposition de loi déposée par Michelin et Cluseret tendant à conférer les droits de citoyens français aux musulmans d'Algérie, janvier 1897.

Proposition de loi ayant pour objet de conférer les droits de citoyen français aux musulmans indigènes des départements algériens, présentée par MM. Henri Michelin et Cluseret,... (16 janvier 1897.) | Gallica (bnf.fr)

 

 

 

La_Vie_algérienne_et_tunisienne_[

 En 1896  une revue La vie algérienne et tunisienne, est créée. Elle vise à mieux faire connaitre ces deux territoires et surtout l'Algérie qui doit devenir une source de prospérité et de puissance pour la France. Le directeur de la revue n'est autre que l'ancien Communard Lissagaray.

Couverture du premier numéro de la revue, novembre 1896.

La Vie algérienne et tunisienne : revue bi-mensuelle illustrée | 1896-11 | Gallica (bnf.fr)