LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

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NI COMMUNARDS NI VERSAILLAIS, SUITE      

 

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

Nous allons nous intéresser à trois personnages : le premier, Edouard Portalis, peut certainement être considéré comme ni Versaillais ni Communard, même si on définit parfois le journal qu’il a dirigé sous la Commune comme favorable à la Commune (une erreur, selon nous). Les deux autres, Amédée Gromier et Pierre Denis, ont été des partisans de la Commune – mais aussi des partisans, à un moment, de la conciliation avec Versailles. L’un et l’autre suivent ensuite des chemins différents, qui, vu d’aujourd’hui, paraissent sans rapport avec les idéaux de la Commune.

Le titre Ni Communards ni Versaillais ne convient donc pas exactement pour Gromier et Denis - mais les relations de ces deux personnages avec Portalis font qu'il est logique de les évoquer en même temps que lui.

 

 

UN ADMIRATEUR DES ÉTATS-UNIS : EDOUARD PORTALIS

 

 

 

Edouard Portalis (1845-1918) n’est plus très connu aujourd’hui. Membre d’une famille (d’origine provençale) assez illustre (arrière petit-fils du grand Portalis, un des auteurs du Code civil et ministre des cultes de Napoléon), son père avait le titre de baron. Le jeune Portalis, rétif aux études, finit quand même par devenir avocat (non plaidant). Lors d’un séjour aux Etats-Unis, Portalis découvrit en quelque sorte le pays de son cœur.

Dans un portrait de Portalis écrit en 1895 (à l'occasion d'un procès où Portalis est en cause), Maurice Barrès dit : « Outre-mer, ce jeune Anglo-Saxon qui dans son enfance pensait en langue anglaise [ ?] se retrouva parmi ses pareils. Il y vit des sénateurs de vingt-cinq ans. » *

                                                                 * Barrès qualifie Portalis d’anglo-saxon en raison (semble-t-il) des origines familiales allemandes (et non anglaises) de sa grand-mère, Dans cet article qui retrace la vie de Portalis jusqu' au procès pour chantage qui lui est intenté, on perçoit chez Barrès de la sympathie, malgré tout, pour un personnage romanesque qui a gâché sa vie (Maurice Barrès, Comment on devient maître-chanteur, Le Figaro du 26 juin 1895  Figaro : journal non politique | 1895-06-26 | Gallica (bnf.fr)  et   ark:/12148/bpt6k283319t).

 

 

A son retour, avant la chute du Second empire, Portalis se fit connaître par un livre Les Etats-Unis, le self-government et le césarisme, et se lança dans la presse comme directeur de journal.

Pendant la Commune, son journal La Vérité continua de paraître. Selon Lissagaray, le journal n’avait pas trop de succès, on a déjà cité sa phrase : « … le Siècle (…), la Vérité du yankee Portalis, s’empilent [chez les vendeurs de journaux], mélancoliques et intacts. »

Le journal était-il favorable à la Commune ? Portalis écrivit plus tard qu’il n’avait pas plus soutenu la Commune qu’il ne l’avait abandonnée, comme on le lui reprochait : « Avant et après le 18 mars 1871, j'ai tenté, je crois, tout ce que pouvait tenter un journaliste pour empêcher la guerre civile ». Tout en reconnaissant les raison du mécontentement des Parisiens exaspérés par « les souffrances et les déceptions d'un long siège » et  les « aspirations généreuses mais imprudentes et alors inapplicables » de certains promoteurs du mouvement « communaliste », « je n'ai cessé de dire et de répéter sur tous les tons, depuis le premier jour jusqu'au dernier, que l'insurrection du 18 mars ne pouvait aboutir qu'à un effroyable carnage. »

Selon Portalis (qui écrit cette apologie en 1896 après sa condamnation par contumace dans une discutable affaire de chantage), pendant tout le temps de la Commune, il a fait ce qu’il a toujours fait, avant et depuis : « : j'ai défendu la liberté » et « pour défendre la liberté sous la Commune (…) il fallait un peu plus de courage qu'il n'en faut à un magistrat pour calomnier et outrager, sans risque ni responsabilité, un accusé et un absent. » (cette pique s’adresse au procureur qui a requis contre lui lors du procès de 1895)*.

                                                                                                * Edouard Portalis, Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut, à l'opinion, à la presse, à ses juges. 1896, Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut, à l'opinion, à la presse, à ses juges. (Décembre 1896.) | Gallica (bnf.fr)

 

 

 

UN JOURNAL DU TIERS PARTI SOUS LA COMMUNE

 

 

Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871, cite La Vérité parmi les journaux qui protestèrent courageusement contre les violations des libertés par la Commune :

« « Les protestations des journaux républicains et libéraux provoquèrent dès le début contre la presse une répression dictatoriale vaillamment supportée. Les crises publiques mettent en lumière non seulement le talent, mais le caractère des publicistes. La presse a parmi nous remplacé le forum antique et c'est dans de tels moments que se mesurent les cœurs (…) Au premier rang s'était montré M. Henri Vrignault… »  Suivent les noms de plusieurs journaux et journalistes en butte aux poursuites de la Commune.

« La Vérité de M. Portalis, très-versé dans l'étude des institutions américaines, combattra vaillamment, aussi  pour la liberté, — malgré des collaborations douteuses. »

Comme on voit, l’appréciation est mitigée : qui sont ces collaborations douteuses et pourquoi  sont-elles ainsi qualifiées ?

A priori, le journal s’est toujours montré le défenseur des libertés qui sont violées par les actes de la Commune.

Portalis écrivait le 24 avril 1871 dans son journal : « « La Commune avait inscrit sur son drapeau le mot de liberté », or tous ses actes sont le contraire de ses promesses : «  Elle décrète à tort et à travers, violant la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de conscience, et voici que les citoyens effrayés se disent les uns aux autres : « C'est la Terreur ! »

Les renseignements qu’il donne au jour le jour sont assez loin de l’image qu’on a fini par se faire de la Commune : « La lassitude et le découragement font chaque jour des progrès dans les bataillons [de la Garde nationale] sur lesquels la Commune croyait pouvoir compter. Il suffit pour s’en convaincre, de lire les journaux les plus dévoués au pouvoir tyrannique qui opprime Paris [il s'agit bien de la Commune !]. » (La Vérité, 24 avril 1871).

Sur le projet de démolition de la colonne Vendôme, le journal publie des réflexions qui pourraient s’appliquer à l’actuelle cancel culture : « Que deviendrait l’histoire (…) si à chaque évolution de l’esprit humain, les peuples renversaient tous les ouvrages d’architecture, de sculpture, de peinture, créés sous l’empire des idées antérieures ? Que deviendraient les arts si on s’armait du prétexte qu’ils ont été mêlés à des événements qu’on réprouve, à des religions qui ne sont plus, à des opinions qui ont changé, pour mettre en pièces [les œuvres d’art]… Sans être une œuvre bien originale, la colonne Vendôme  est un monument respectable à tous points de vue…» (La Vérité, 21 avril 1871).

Le journal protestera aussi contre la destruction de l'hôtel particulier deThiers, ordonnée par la Commune.

Le 22 avril, le journal dit être déçu par la Déclaration au peuple français de la Commune (du 19 avril) : rien de précis et de clair dans ce manifeste ; il aurait fallu préciser les pouvoirs de Paris et ceux que conserve le pouvoir central. De toutes façons, la Commune n’a pas procédé comme il aurait été logique de le faire : elle a engagé  d’emblée une lutte avec le pouvoir central, au lieu de commencer par élaborer un projet des droits de Paris, le faire avaliser par plébiscite à Paris, et le soumettre à l’Assemblée nationale. On voit ici que Portalis n’envisage la Commune que comme strict gouvernement parisien, qui ne peut pas prétendre prendre des décisions pour le reste de la France.

Dans le même numéro, on signale que les gardes nationaux du Faubourg Montmartre armés de fusils à tabatière (démodés) ont été forcés de sortir de Paris pour combattre, entourés de Bellevillois armés de chassepots (fusils modernes) : ils ont été battus à Asnières et ceux qui ont été faits prisonniers par les Versaillais clament qu’ils ont été forcés et répudient toute connivence avec la Commune.

On comprend que les Bellevillois, gardes nationaux d’un quartier populaire, obligent à combattre les gardes nationaux moins motivés des quartiers plus bourgeois.

Dans ce numéro on trouve aussi une critique des suppressions de journaux par la Commune, qui sont justifiées au nom du salut public, deux mots qui ont justifié tant de crimes, dit Portalis. Delescluze prétend que durant la guerre de Sécession le gouvernement nordiste a supprimé des journaux : erreur pour Portalis. Un seul journal fut suspendu 4 jours : c’était un journal financier qui avait publié une fausse nouvelle pour provoquer un mouvement à la Bourse  - et cette suspension a fait scandale.

Tous les numéros présentent des remarques critiques de ce type.

A la fin, Portalis demandera même que son journal soit supprimé par la Commune, trouvant déshonorant de paraître bénéficier de la tolérance de celle-ci.

Le journal est l’avocat de la conciliation dans presque tous ses numéros. Le 10 avril 1871, dans un éditorial, Portalis écrit :

« …au lieu de formuler (…) un programme de revendications autour duquel les bons citoyens auraient pu se grouper, ils [les dirigeants de la Commune] ont par l’incohérence de leur langage, mis le doute parmi ceux qui souhaitaient le plus vivement l’affranchissement de la Commune de Paris*. (…)  Prolonger la lutte serait insensé (…) Demandez un armistice, vous en avez le droit, à condition de ne demander que ce qu’un vaincu peut raisonnablement attendre d’un vainqueur (…) tout n’est peut-être pas perdu (…), mais il faut se hâter ».

                                                                                                      * Ici Portalis veut parler de la Ville de Paris et non de la Commune, telle qu'elle est en place depuis le 26 mars (sinon la phrase n'aurait pas de sens). Cette ambiguïté est fréquente dans les textes de l'époque.

 

Le journal de Portalis tient aussi la balance égale en critiquant  l’Assemblée et le gouvernement de Versailles pour ses tendances monarchistes et cléricales. Ainsi, il représente un des organes de ce qu'on a appelé le tiers-parti : ni Versaillais, ni Communard. 

Dans le numéro du 10 avril, un article non signé, titré La Réaction prédit l’échec inévitable de la Commune, qui sera le triomphe de la Réaction :

« … la chute de la Commune actuelle et le triomphe sanglant de la Réaction nous semblent une question de jours, sinon une question d’heures » [en fait, il faudra encore plus d’un mois pour que la prévision se réalise et de façon sans doute bien plus sanglante qu’on l’imaginait].

 Le journal souligne l’impopularité de l’Assemblée (du moins à Paris), tout en prenant le contre-pied des idées naïves :

« On entend dire partout : si l’Assemblée était venue siéger à Paris rien de ce qui arrive ne fût arrivé.

C’est une erreur, il fût arrivé quelque chose de bien pire. La foule, irritée, affolée, eût jeté l’Assemblée à la Seine et les Prussiens seraient actuellement dans nos maisons après avoir désarmé la garde nationale » (numéro du 10 avril 1871).

Il critique les excès de la presse versaillaise, ses déformations de ce qui se passe réellement à Paris, les déclarations violentes des ministres de Thiers ou des élus du parti de l’ordre, les décisions inappropriées du gouvernement et de l’Assemblée.

Ce jeu de bascule est peut-être de l’impartialité ou peut-être en partie une obligation pour les journaux qui sans approuver la Commune, sont restés à Paris.

 

 

 

UN « ROUGE » CHEZ LES MODÉRÉS

 

 

 

Le journal publie également de curieuses chroniques intitulées « Lettres d’un bon Rouge [sic] à la Commune de Paris » : se présentant comme des lettres d’un partisan de la Commune, elles comportent des critiques et conseils au gouvernement communal.

L'auteur semble considérer la Commune comme un gouvernement strictement parisien et n’ayant pas vocation à prendre des décisions pour la France. On retrouve ici la revendication initiale des franchises municipales.  Il est parfois difficile de comprendre à quoi il veut en venir exactement.

Il demande à la Commune d’organiser un plébiscite pour savoir si la population parisienne approuve la poursuite de la guerre avec Versailles - ce qui en soi, n'était pas absurde - mais dans quel sens penche-t-il lui-même ?

« Eh bien! écoutez-moi encore, appelez dimanche le peuple parisien à voter, par oui ou par non, sur le rejet ou l'acceptation des propositions dites CONCLUANTES qu'ont rapportées de Versailles MM. Bonvallet, Desonnaz et Armand Adam. Les circonstances vous en font un devoir, citoyens. Un plébiscite dimanche peut sauver la France en sauvant Paris et en renversant Versailles » (La Vérité, 13 avril).

Ailleurs, il demande à la Commune d'organiser un plébiscite pour que les Parisiens se prononcent sur l'organisation de la Commune, en remarquant (assez justement) que la Commune n'a pas été approuvée démocratiquement (le 26 mars on a seulement voté pour des représentants)*; il propose en même temps de renouveler entièrement les membres de la Commune - à un moment où les élections complémentaires ont été marquées par une abstention très forte. Il précise que si Paris vote, comme il n'en doute pas, pour conforter la Commune, M. Thiers sera obligé d'en tenir compte.

Mais quelle est son intention véritable en proposant ces consultations, qui n'ont d'ailleurs pas beacoup de chances d'être acceptées par les dirigeants de la Commune ?

                                                                                                    * Il est donc assez proche sur ce point de l'avis de Portalis cité plus haut: le projet de charte ou de constitution parisienne  aurait dû être soumis à l'approbation des Parisiens.

 

L’une de ses lettres* irrite particulièrement le Journal officiel de Versailles qui écrit à propos des rédacteurs de La Vérité :

« La France, indignée, les a jugés : encore quelques jours, elle leur infligera la peine qu’ils méritent. »

                                                                                                          * Il semble s’agir d’une lettre qui insinue que le gouvernement de Thiers n’a pas les moyens de payer l’indemnité de guerre et que Bismarck, qui s’en rend compte, pourrait décider d’appuyer la Commune qui, elle, serait en mesure de payer ( ?!). A plusieurs reprises le « bon Rouge » exprime l'idée que le chancelier allemand pourrait décider de jouer la carte de la Commune contre Thiers.

 

Dans La Vérité du 27 avril, Portalis répond, de façon peu crédible, que celui qui signe « Un bon Rouge » ne fait pas partie de la rédaction et n’engage pas le journal ; il s’en prend de façon polémique au ministre de l’intérieur de Thiers, Picard, et demande quelle peine on destine aux rédacteurs de La Vérité :  la fusillade, la guillotine, la « transportation » (déportation outre-mer) ?

 

 

 

PORTALIS APRÈS LA COMMUNE

 

 

 

Dans son livre Deux Républiques (1880), Portalis écrit : «  Si après la Commune je n’ai pas été fusillé sommairement, je le dois au dévouement de mes amis.  Les soldats de l’armée de Versailles ont arrêté dix-sept de mes employés ou rédacteurs, tous innocents, tous acquittés après huit mois de casemates ou de pontons. Quelques-uns n’en sont pas encore remis ».

Dans son livre Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut …, en 1896, Portalis est un peu plus explicite. Il écrit  : «  … le jour de l'entrée des troupes régulières, il suffisait pour être suspect de n'avoir pas quitté Paris pendant l'insurrection. Or, non seulement je n'avais pas quitté Paris, mais la Commune, qui avait supprimé un si grand nombre de journaux, n'avait pas, je ne sais trop pourquoi, supprimé le mien », au point que Portalis avait demandé cette suppression pour prouver son opposition aux mesures autoritaires de la Commune.

Mais ce qui le rendit suspect aux Versaillais - d’après ce qu’il raconte – est un incident indépendant de sa volonté : un bataillon de l’armée régulière croit qu’on a tiré sur lui depuis les locaux du journal La Vérité où plusieurs employés, bloqués par les combats, ont passé la nuit ; les soldats arrêtent les employés présents. Un officier parait rechercher Portalis (pour l’arrêter ?) dans le restaurant où il déjeunait avec ses amis, mais finalement rien ne se passe. Toutefois, Portalis préfère se mettre « au vert » un moment.

Quant à ses employés : « Les dix-sept malheureux arrêtés à l'imprimerie furent conduits à pied à Versailles, enfermés à l'Orangerie, puis expédiés sur les pontons, d'où mes actives démarches ne parvinrent à les faire sortir qu'au bout de cinq à six mois. » Portalis ajoute qu’un garçon de bureau bonapartiste et ennemi farouche de la Commune, avait les mains pleines d'encre d'imprimerie : « on crut qu'elles étaient noircies par la poudre, on le fusilla ». Est-ce exact ? Les soldats confondaient-ils l’encre d’imprimerie avec la poudre ? Portalis n’avait pas mentionné cette anecdote dans Deux Républiques en 1880, où il évoquait seulement des employés qui ne s’étaient pas encore remis, dix ans après, de leur détention.

 

De son côté, Barrès écrit en 1895, lors du procès de Portalis: « Et si le gouvernement de Versailles rentré dans Paris ne l'inquiéta pas, ce fut encore grâce au dévouement de Girard, qui dès cette époque montra un don merveilleux pour convaincre les gens de gouvernement. »

Qui était ce Girard ? Il était plus âgé que Portalis de quelques années : tous deux s’étaient connus quand Portalis était lycéen et Girard donnait des leçons de mathématiques dans une « boite à bachot » où avait échoué Portalis. A partir de là se noua une amitié que Barrès compare à celle de Vautrin et de Lucien de Rubempré.* Girard devint par la suite l’associé de Portalis, notamment gérant d’un journal lyonnais racheté par Portalis dans les années 1880, puis accusé lors du procès de 1895 « d'avoir fait chanter la Compagnie transatlantique pour le compte de Portalis » (Barrès) et condamné à une peine de prison, qu’il effectua sans doute.

                                                                                  * Personnages des Illusions perdues de Balzac. L’ancien forçat Vautrin est lié au jeune Lucien de Rubempré par une amitié clairement homosexuelle, mais Barrès semble plutôt viser une relation filiale entre Girard et Portalis. Il ne cache pas sa fascination pour l'intelligence de Girard, véritable cerveau du duo, et perçoit les deux protagonistes comme des personnges de roman.

 

 

Il serait probablement difficile aujourd'hui d'établir si Portalis a vraiment  été menacé après l'écrasement de la Commune.

En fait, le journal de Portalis, comme celui de Rochefort, en critiquant autant la Commune que les Versaillais (même si dans beaucoup d'articles on ménage Thiers, qu'on veut distinguer de la partie la plus réactionnaire de l'Assemblée) ne pouvait que mécontenter les deux camps en présence. Toutefois, le journal continua de paraître après la victoire du gouvernement de Versailles, preuve qu'il n'était pas vraiment considéré comme pro-communard.

 

 

 

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 Gravure de Cham après la fin de la Commune. Cham (de son vrai nom Amédée de Noé) est un célèbre caricaturiste qui  travaillait notamment au Charivari. D'opinion  conservatrice. il prit logiquement position contre la Commune. Dans ses desins  publiés après la fin de la Commune (notamment sa série Les Folies de la Commune), il présente les Communards comme des personnages  de milieux populaires, violents et débraillés, ou des déclassés de la petite bourgeoisie, sectaires et envieux. Bien loin de représenter la violence de la répression, il se contente ici de montrer le mécontentement d'un Communard dépenaillé qui maudit un soldat de l'armée régulière qui passe tranquillement : "sans ces oiseaux-là, j'avais une sous-préfecture". Cham, représentatif de l'opinion conservatrice,  réduit les aspirations des Communards à un désir de s'emparer de places lucratives.

Musée Carnavalet. Communard | Paris Musées

 

 

 

 

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 Une esquisse de Cham pour le 1er janvier 1872, qui montre ironiquement la persistance des dénonciations : le locataire qui n'a pas envie de payer les étrennes traditionnelles au concierge (portier), envisage de le dénoncer comme Communard - tandis que le concierge envisage de dénoncer le locataire pour la même raison s'il ne soigne pas ses étrennes.

Le dessin (modifié) parut dans le numéro du Charivari du 31 décembre 1871 avec de nombreux autres dessins dans lesquels on prend congé avec soulagement de l'année 1871.

"Après la Commune", caricature de Cham - Archives de Paris

 

 

 

 

 

GROMIER OU LES MALHEURS DU « BON ROUGE »

 

 

Quant à l’auteur des Lettres d’un bon Rouge à la Commune, il eut quelques ennuis. Il s’agissait d’un certain Marc-Amédée Gromier (1841-1913), enseignant et journaliste, qui connaissait plusieurs langues et avait voyagé (notamment aux Etats-Unis) et même combattu au Tyrol avec Garibaldi vers 1865. Gromier collabora à plusieurs journaux pendant la Commune, dont Le Vengeur de Félix Pyat (qui l'aurait considéré comme son fils spirituel). Il fut aussi proche de Millière. Il semble que Gromier se présentait comme conciliateur. Dans tous les cas, son pseudonyme de « Rouge » correspondait assez peu à ses idées politiques, plus modérées - et peut-être assez brouillonnes.

 

A la chute de la Commune, il est arrêté* et il est témoin des violences des  Versaillais aussi bien sur le chemin du camp de Satory que dans le camp. Il fut condamné en 1871 par le Conseil de guerre à  6 mois de prison et une amende, après détention préventive de plusieurs mois (qui n’a pas compté pour purger sa peine). La cause de son arrestation fut d’avoir été le secrétaire de Félix Pyat – mais les articles publiés durant la Commune furent à la base de l’accusation.** En prison préventive, il reçoit la visite d'Edgar Quinet, le penseur et écrivain, qui est député républicain (mais opposé à la Commune); Quinet, que Gromier connait et admire, semble être intervenu pour lui. Il sympathise aussi avec l'aventurier et homme d'affaires Régnier, qui en se faisant passer pour émissaire de l'impératrice Eugénie, s'est immiscé dans les négociations de paix fin 1870 : le gouvernement Thiers a fini par arrêter ce personnage remuant que Gromier estime un esprit supérieur.

 

                                                                                     * Détail amusant : craignant d’être arrêté, Gromier fait flotter sur son balcon… le drapeau américain.

                                                                                   ** Gromier indique que Portalis (qu’il appelle son ancien rédacteur en chef, ce qui montre qu’il appartenait bien à la rédaction de La Vérité), fit tout ce qu’il pouvait pour l’aider. Le Dict. Maitron écrit (peut-être injustement) que la prudence de Gromier « ressemblait à celle de Pyat », ce qui explique sa faible condamnation - mais elle est sans doute en proportion des faits reprochés.

 

 

 

 

 

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 Gravure de la série "Les silhouettes de 1871" par Moloch.

 Moloch (1849-1909) adopte pour cette série, publiée après la fin de la Commune,  un style assez différent des gravures qu'il a publiées pendant la Commune et qui étaient plutôt favorables à celle-ci (voir messages précédents). Ici, un Communard très poli vient se constituer prisonnier auprès d'un commissaire de police en écharpe tricolore,  ventripotent et plutôt débonnaire, qui lui demande de revenir : "vous me voyez désolé, nous n'avons plus de place". Un brave "gardien de la paix" de style déjà Belle Epoque complète l'image d'une répression souriante. Il est probable que dans le contexte de l'époque, ce genre de dessin était tout ce qui était publiable sur la répression. Moloch montre que celle-ci était très étendue (puisqu'il n'y a plus de place dans les prisons) mais en même temps, il la présente comme plutôt supportable, bien loin de la réalité - peut-être cherchait-il ainsi à faire oublier ses dessins pro-Communards. Moloch publia ensuite ses caricatures dans Le Grelot, journal satirique de gauche (qui évolua vers la droite), dans Le Rire, puis au tournant du siècle, au Chambard socialiste dirigé par Gérault-Richard et à l'Assiette au beurre

 www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/Moloch/746908/Paris-Commune,-1871.--.html

 

 

 

 

Gromier témoigne de la répression et des conditions déplorables d’emprisonnement des Communards dans La Commune. Journal d’un vaincu (publié en 1892), qui se présente comme un journal écrit au jour le jour de sa période d’incarcération.  Il écrit en s’adressant à « messieurs les exploiteurs, les oisifs, les riches » : «  Quelles représailles seraient légitimes si le peuple avait, tôt ou tard raison du parasitisme social, de la bourgeoisie.

Tristes déclarations dans la bouche et sous la plume d'un ancien conciliateur. Hélas, l'expérience m'a rendu sage. Messieurs les cléricaux et messieurs les monarchistes, messieurs les bourgeois, vous avez anéanti, à jamais, dans les cœurs les plus généreux, toute idée de conciliation, toute pensée d'oubli.

Vous vous en apercevrez tôt ou tard. »

Dans ce livre, Gromier joint une note sur les événements de la Commune qu’il avait (à ce qu’il rapporte) adressée à Thiers et d’autres personnalités à sa sortie de prison en 1872, dans laquelle il dit notamment que si les modérés n’avaient pas démissionné du conseil de la Commune dès le début, entrainant le retrait des élus républicains radicaux, il aurait pu se constituer une majorité modérée qui aurait tenu en respect les Blanquistes :  « Le parti modéré aurait compté près de 50 membres, sur 80, dans la Commune; (…) Versailles et Paris auraient fini par s'entendre; Darboy et Rossel, Bonjean et Ferré, Chaudey et Millière, et 35 000 autres Français vivraient encore ou, du moins n'auraient point été fusillés. »*

                                                                                   * Cette thèse est aussi celle de Benoît Malon dans le livre qu'il publie en exil dès 1871, La troisième défaite du prolétariat français (cité par Louis Fiaux, Histoire de la guerre civile de 1871, qui la qualifie  d'illusion généreuse).

 

La préface au livre La Commune. Journal d’un vaincu est due à un certain Pierre de Lano, que le Dict. Maitron identifie à Gromier lui-même. Il semble que ce soit une erreur, car Pierre de Lano fut un écrivain, auteur de romans " légers" et de livres d'histoire anecdotique, dont on connait les dates de naissance et de décès*.

                                                                                                                                                   * Pierre de Lano (1859-1904), auteur notamment de livres sur le Second empire (L'impératrice Eugénie, La Cour de Napoléon III, Un drame aux Tuileries sous le Second empire, etc) et de Carnets de femme, Celles qui aiment, Nos Parisiennes, etc. Son livre sur l'impératrice Eugénie (première biographie de celle-ci) est analysé dans le récent livre de Maxime Michelet, L'impératrice Eugénie, une vie politique, 2020.

 

 

Pierre de Lano donne sur l'insurrection du 18 mars, qui aboutit à la mise en place de la Commune, des indications intéressantes. Si  Thiers avait eu un peu d'humanité, à défaut de sens politique, il aurait compris le mécontentement des Parisiens après la fin du moratoire des loyers et des échéances commerciales :  « Des arrondissements entiers étaient réfractaires à toute révolution nouvelle et ne demandaient, pour prix de leur neutralité, de leur appui même, que deux choses : la prorogation des échéances commerciales et celle des termes échus de loyer. Or, M. Thiers, à qui ces deux propositions furent soumises par M. Lévy-Bing [un banquier], fit la sourde oreille (...) son inaction provoqua l'exaltation dans les esprits les plus disposés à la tranquillité. » Une semaine après le 18 mars,  le décret prorogeant les échéances commerciales et locatives paraissait à l'Officiel (de Versailles), mais il était trop tard.

Pierre de Lano explique ainsi le ralliement de la classe moyenne à l'insurrection, qui aurait pu être évité.

Dans sa préface, Pierre de Lano évoque ses propres souvenirs (il habitait Versailles à l'époque - apparemment, si on se fie à sa date de naissance donnée sur sa notice BNF, il était à peine adolescent) des violences contre les Communards vaincus et exprime son indignation du traitement infligé à ceux qui étaient des compatriotes et des hommes.

L'édition de La Commune. Journal d’un vaincu, disponible sur Gallica, est accompagnée de plusieurs lettres manuscrites de Pierre de Lano à Gromier au moment de la parution du livre.

 

 

 

EXCITATION À LA HAINE DES CITOYENS LES UNS CONTRE LES AUTRES

 

 

Curieusement, Gromier eut l’idée de republier ses Lettres d’un bon Rouge à la Commune en 1873, en pleine période de l’Ordre moral. La sanction fut sévère : il fut condamné à deux ans de prison et une amende de 3000 francs (une somme considérable), pour apologie de faits qualifiés crime ou délits par la loi pénale, provocations à commettre des crimes ou des délits sans que lesdites provocations aient été suivies d’effet,  outrage envers une religion dont l’établissement est reconnu en France,  excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres (Journal des commissaires de police, 1874) - son éditeur fut aussi condamné mais à des moindres peines. Gromier avait déjà été condamné en 1873 pour participation à une société secrète (il semble qu’il s’agissait d’une association en lien avec la  candidature comme député de Paris du radical Barodet (soutenu par Gambetta), qui fut élu en 1873)*.

                                                                          * On sait que la victoire de Barodet contre le candidat et vieil ami de Thiers, Rémusat, fut considérée comme une sorte de tremblement de terre politique.

 

On trouve son livre sur Gallica avec des annotations manuscrits d’un ami – peut-être détenu comme lui.

Lettres d'un bon rouge à la Commune de Paris / M.-A. Gromier ; préf. d'A. Monnanteuil | Gallica (bnf.fr)

 

Puis Gromier, dans l’incapacité de payer ses nombreuses amendes de justice, se réfugia en Suisse où il rejoignit son beau-père (lui-même en exil après la Commune). Il se mit mal avec les autorités helvétiques* et fut expulsé par le canton de Genève. On le retrouve en Italie (Florence) où il publie des éloges d’un homme politique italien, le sénateur Mauro Macchi,  mort en 1880, franc-maçon éminent, initiateur d’une Ligue latine qui souhaite regrouper tous les peuples de « race latine » et en même temps promoteur de la ligue internationale pour la paix (et qui manifesta de la sympathie pour la Commune, selon l’Enciclopedia Treccani).

                                                                                                * Selon le Dict. Maitron, « pour avoir critiqué dans un article le caractère germanique du pays et le mauvais état des finances de Genève. ». Depuis Florence, il fait publier une Lettre aux Genevois après mon expulsion (1878) et son Recours à MM. les membres du Conseil fédéral suisse à Berne et à MM. les membres du tribunal fédéral à Lausanne.

 

 

 

LE PROMOTEUR DE L'UNION LATINE OU MÉDITERANÉENNE  

 

 

Désormais Gromier va consacrer tout son temps à des projets (dans la lignée de Macchi) d’« Union douanière internationale » ou de « Zollverein européen » (le Zollverein était le nom de l’union douanière des Etats allemands avant 1871 qui avait préparé l’unité allemande) et il participe aux activités de la  Ligue internationale pour la paix. 

« Parallèlement – et sans que les liens et les différences entre les deux entreprises soient très clairs – il est partisan d’une « Union méditerranéenne », aussi appelée Union latine*, Union arménico-gréco-latine, Ligue des intérêts latins dans la Méditerranée, qui constituerait le prélude aux futurs Etats-Unis méditerranéens. » (Bernard Desmars http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1077

                                                                                                        * L'Union latine est à la mode à l'époque, mais il semble qu'il n'y a aucun rapport entre les idées de Gromier et les idées d'union ou fédération latine autour de Frédéric Mistral, qui se plaçaient  dans une perspective différente. Rappelons aussi qu'une Union latine monétaire fut envisagée par Napoléon III et eut un début de réalisation.

 

Dans les théories de Gromier, il y a certainement l'influence de Macchi, mais aussi d'Edgar Quinet, un de ses maîtres à penser. Mais au lieu d'être simplement des théories de papier (d'ailleurs peu abouties), elles servent à Gromier de base à une activité importante de contacts, de création d'associations, de rencontres internationales - et on peut comprendre la fascination que Gromier avait eue pour Régnier, l'aventurier hommes d'affaires qu'il avait rencontré en prison après la Commune : c'étaient des esprits du même type.

L’idée directrice de Gromier (assez fumeuse néanmoins) semble être que la construction des Etats-Unis d’Europe doit être précédée de la formation de grands ensembles fondés sur l’union (ou la fédération ?)  des peuples de même « race ».

Gromier (un peu comme dans ses articles du temps de la Commune) n'est absolument pas précis en ce qui concerne les institutions des unions qu'il préconise. Il se borne (autant qu'on puisse en juger à la lecture de quelques textes) à indiquer que l'uniformisation douanière, monétaire, d'unités de mesure, préalable à une union plus grande, est possible quelle que soit la forme du gouvernement des pays concernés, monarchie ou république. L'union latine ou méditeranéenne prend parfois chez lui une tonalité anti-allemande. Il souhaite que les pays latins - notamment France et Italie - puissent entreprendre en commun "pacifiquement" la colonisation des territoires africains comme la Cyrénaïque. 

 

En 1892, il fait paraître La Commune. Journal d’un vaincu. Dans la préface signée de Pierre de Lano, on lit :

«  … après avoir peut-être, en lui-même, déploré la stérilité des enthousiasmes comme des désespoirs politiques, M. Gromier a abandonné son attitude militante d'antan, cette attitude qui lui valut des duels célèbres, de la prison, la ruine, et maintenant, président d'une association importante, l’Union méditerranéenne, il s’occupe de problèmes sociaux et économiques, il met au service de toute noble cause, de toute humaine manifestation, son ardeur non éteinte, sa voix toujours chaude. »

Le même Pierre de Lano estime qu'il est possible d'avoir une autre idée de la Commune, maintenant que le temps a passé : 

« ...  d'autres voix sont venues, se sont élevées, qui ont osé dire que la Commune ne fut peut-être pas la chose abominable qu'on avait proclamée, que la plupart des hommes qui la représentèrent ne furent pas les incapables, les malhonnêtes et les sanguinaires qu'on avait dépeints.

La Commune a tué, la Commune a brûlé. Mais Versailles n'a-t-il point tué, Versailles n'a-t-il point brûlé autant qu'elle, plus qu'elle, et s'il fallait, pour tous deux, établir les comptes dans l'initiative de l'atrocité, Versailles serait-il équitablement absous ? »

 Si on se fie à une lettre de Pierre de Lano à Gromier en 1892, ce dernier était toujours à l'époque en ralations avec Portalis puisque Lano demande (inutilement) à Gromier de l'aider à intégrer la rédaction du XIXème siècle, le journal  de son ami Portalis, qu'il qualifie de grand journal républicain, très lu : deux ou troiis ans après, le scandale emportera Portalis et son jiournal apparaitra comme une feuille de chantage (voir plus loin).

 

Le Dict. Maitron qui consacre une notice à Gromier, évoque à peine les activités géopolitiques qui occupent la dernière partie de sa vie, sauf à dire qu'il  voulait élargir « la Commune aux dimensions d’un Zollverein entre nations méridionales » (mais on voit mal en quoi ses projets se rattachaient de près ou de loin à la Commune).

 

« Selon la police parisienne, l’Union méditerranéenne serait « une assez jolie fumisterie inventée par son directeur, M. M.A. Gromier, lequel s’en sert pour vivre copieusement sans beaucoup de mal » (cité par B. Desmars). Par le biais de sociétés pacifistes, il rejoint les milieux des disciples de Charles Fourier, le socialiste utopique.

Gromier publie aussi la "correspondance Gromier" - une revue des journaux de politique étrangère. 

Gromier, en tant que propagandiste et dirigeant d'associations, était considéré par certains contemporains plutôt comme un farceur tandis que pour d’autres ses activités auraient constitué le paravent d’une agence de renseignements (au profit de qui ?).

Son activité semble rester importante jusqu’à sa mort : il participe à de nombreux colloques internationaux et écrit dans diverses publications (dans un de ses derniers articles, il évoque la réalisation future de l'Union européenne).

 Aurait-il été heureux de savoir qu'un siècle après sa mort, une Union méditerranéenne, rebaptisée ensuite Union pour la Méditerranée, a été créée (l'acte fondateur a été signé par 42 pays en  2008 après une bonne dizaine d'années de préparatifs) - avec un programme aussi flou que ses propres idées ?  Et se considérerait-il comme l'un  des pères (ou grands-pères) de l'Union européenne ?

 

 

 

 

UN COMPLOT EN 1873

 

 

Quelques mois après la Commune, le journal de Portalis, La Vérité, fut supprimé par le gouvernement Thiers pour avoir contesté le droit de l’Assemblée nationale à être constituante. En 1872, Portalis dirigeait le journal La Constitution, puis il racheta Le Corsaire, qui fut suspendu fin 1872 à la suite d’un article d’Emile Zola, qui dénonçait l’égoïsme social des membres conservateurs de l’Assemblée nationale en mettant en scène nommément quatre députés.

En 1873, Portalis dirigeait un nouveau journal, L’Avenir national. Parmi ses collaborateurs, on retrouvait l’ancien Communard Pierre Denis, qui l’avait suivi depuis La Constitution en 1872 et Le Corsaire. On peut se demander comment Pierre Denis, supposé être en fuite et condamné en 1872 par contumace par le conseil de guerre, pouvait se trouver à Paris et travailler tranquillement - même sous un pseudonyme  - pour Portalis*.

                                                                                                                     * Selon le  Dict. Maitron, Denis s'était exilé en Angleterre après la Commune - il ne serait revenu en France qu'après son amnistie en 1879. Comment faire coïncider ces renseignements avec les indications fournies par Denis lui-même ? On pourrait penser à une collaboratiuon aux journaux à distance, ce qui était possible - mais le récit de Denis suppose qu'il était à Paris au moins en 1873.

 

Comme on sait, Pierre Denis (1828-1907), proche de Vallès, avait rédigé en grande partie la Déclaration de la Commune au peuple français du 19 avril 1871 et il était l’un des théoriciens du fédéralisme communal, au point d’agacer certains contemporains ou historiens.* Pendant la Commune, Denis fut aussi à un moment proche des milieux partisans de la conciliation.

                                                                                 * Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871 écrit que dans le Cri du Peuple, Vallès passe trop souvent la plume à « Pierre Denis qui nous autonomise à outrance ». Le socialiste Dubreuilh dans La Commune (1908) ironise sur Denis « féru d’autonomisme et de fédéralisme » qui en sema à pleins mains dans la Déclaration du 19 avril, évoque le « proudhonisme au rabais de Pierre Denis ».

 

 

En 1873, c’était le moment où on parlait de rétablissement de la monarchie : les droites s’étaient mises d’accord sur la candidature du comte de Chambord. – représentant la branche aînée des Bourbons.

Portalis rencontra le prince Napoléon-Jérôme Bonaparte (le célèbre Plon-Plon, cousin de Napoléon III) et tous deux eurent l’idée d’une alliance entre bonapartistes et républicains pour faire barrage à la restauration monarchique. C’est là qu’intervient Pierre Denis. Celui-ci rencontre le prince « deux ou trois fois, la première au restaurant Véfour » ; « Le prince, en définitive, m'apparut comme un esprit supérieur affranchi des préjugés, républicain à la manière américaine et s'illusionnant seulement sur le prestige de son nom ».

Pierre Denis a raconté plus tard à Lucien Descaves le détail du complot*. Le prince devait prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Des troupes gagnées à sa cause devaient occuper les ministères et empêcher l’Assemblée (siégeant toujours à Versailles) de se réunir.

                                                                                                                       * Article publié dans Le Figaro du 30 mars 1907 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2729059/f2.textePage) après la mort de Pierre Denis, sous le titre Le dernier Diogène. Descaves présente Denis comme « l’un des êtres les plus prenants que j’ai connus et aimés ». L’article n’évoque que fugitivement la participation de Denis à la Commune. Lucien Descaves (1861-1949), journaliste (notamment à L’Aurore), membre de l’Académie Goncourt, antimilitariste et proche des libertaires - ce qui ne l’empêchait pas d’écrire à l’occasion au Figaro. A interrogé les survivants de la Commune dans son livre Philémon, vieux de la vieille (1913).

 

Pour préparer l’opinion au coup d’Etat (et plus cyniquement, selon le prince, pour éviter l’opposition des « blouses » – des ouvriers – au coup d’Etat), Pierre Denis avait conçu une campagne de presse : L’Avenir national devait publier successivement trois lettres, l’une à Thiers, l’autre à Gambetta, la troisième au prince Napoléon-Jérôme, celle-ci suivie de la réponse du prince (les autres étaient-ils censés répondre ?) de façon à appeler à l’alliance de tous les progressistes (dont les bonapartistes), sous la conduite du prince Napoléon, contre la restauration des Bourbons.

La lettre à Thiers fut communiquée avant parution à ce dernier – qui fit quelques corrections (mais on ne comprend pas bien si Thiers donnait son accord au plan). La lettre au prince, rédigée par Pierre Denis (avec en exergue, une citation d’une lettre de Proudhon au même prince Napoléon-Jérôme !)* fut portée à celui-ci, qui y fit une réponse le soir même. Portalis décida de publier immédiatement la réponse du prince (en modifiant le plan de Pierre Denis qui prévoyait des parutions successives). Dès la parution, ce fut un tollé : « On déchira, on brûla le journal devant les kiosques. Beaucoup ne lisaient que la signature du prince**, détachée, comme au bas d'un décret impérial.»

                                                                       *  « Admirable morceau d’éloquence » selon Maurice Barrès qui a évoqué l’épisode à plusieurs reprises. Voir le texte des deux lettres dans une brochure, Le pacte d'alliance : lettres échangées entre "L'Avenir national" et le prince Napoléon, le 26 septembre 1873, Gallica,  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471144q/f4.image

                                                                     ** NAPOLÉON en lettres capitales, suivies en caractères plus petits de Jérôme, entre parenthèses.

 

Barrès évoque « cette opération, une des plus fameuses de l'intrigue politique sous la troisième République » (qui aujourd’hui n’est plus connue de grand monde - et de toutes façons, qui avorta) : « Il suffit de rappeler la stupeur de Paris quand une lettre-manifeste du prince Napoléon fut publiée par le journal républicain de Portalis, l'Avenir national. La rue, le Parlement, les rédactions, tous crièrent à la trahison. Il n'y avait pas alors d'argumentation démocratique qui pût tenir contre le sentiment républicain. »

 

Le journal de Portalis, qui était de toutes façons discrédité comme journal républicain, fut supprimé par le gouvernement fin 1873 pour un article intitulé « A bas Chambord ». (exactement comme si Chambord [le comte de Chambord, prétendant au trône] avait été au pouvoir, note Portalis !).

 

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Page de titre d'une brochure reprenant la lettre de L'Avenir national au prince Bonaparte et la réponse de celui-ci. Les lettres adressées à Thiers et Gambetta ont-elles paru ?  Elles étaient toutes de Pierre Denis et peut-être, également, la réponse du prince avait-elle été préparée par lui.

Site Gallica. 

 

 

 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ET RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE

 

 

En 1880, Portalis fit paraître un livre,  Deux Républiques : « Cet ouvrage où il y a de belles pages sur la loi et de bonnes idées sur l’émancipation régionale, eut un certain succès » (Maurice Barrès).

Portalis y oppose le fonctionnement (forcément décevant) de la République française au fonctionnement de la République américaine. Pour lui les deux pays qui représentent l’état de démocratie le plus avancé sont les Etats-Unis et la Suisse. Mais curieusement, il ne veut pas proposer la Suisse en exemple, car il s’agit un pays fédéral, et il n’est pas fédéraliste – en France, fédéraliste est un mot qui tue ; voyez les Girondins, voyez Chaudey sous la Commune, écrit-il (en oubliant de citer les fédéralistes de la Commune, suspects dans leur propre camp).

On peut s’étonner que Portalis ne considère pas les USA comme un pays fédéral – mais il fait avec la Suisse un distinguo institutionnel subtil sur lequel il est inutile de s’étendre. Les USA sont donc pout lui un pays extrêmement décentralisé qu’il propose en exemple.

Dans sa longue préface, Portalis ironise sur l’évolution des républicains opportunistes comme Jules Ferry, devenus presque des conservateurs : il compare sur deux colonnes le programme électoral d’Alphonse Humbert, ancien Communard qui vient de rentrer de Nouvelle-Calédonie (et qui est déjà condamné à 6 mois de prison pour délit de presse !), avec le programme de Ferry en 1869, et c’est évidemment le programme de Ferry qui semble le plus révolutionnaire !

Portalis revient sur la Commune.

 « Victorieuse et indépendante la Commune insurrectionnelle de 1871 eut elle donné aux Parisiens la Liberté ? C’est douteux. » « Les communalistes pourraient de même briser l’unité nationale sans être plus libres, sans même être aussi libres qu’ils le sont aujourd’hui » (Portalis, qui conçoit le « communalisme » comme la formation de communes autonomes, quasiment indépendantes, semble considérer qu’en 1880, il est toujours une force politique susceptible de se réactiver). Pour lui, les Communards (qu’il appelle communalistes) admettaient que le peuple de Paris délègue tous ses pouvoirs à une assemblée, ce qui consistait à faire en petit ce qui se passe en France au niveau national, avec donc les mêmes résultats décevants.

 

«  Qu’il s’agisse de constituer la Nation ou la Commune, car de la Région ils ne parlent pas, les républicains français opportunistes ou communalistes, dupes de la même tradition, professent la même théorie. Ils veulent l’abdication du Peuple et la concentration des pouvoirs (…). Si le mouvement communaliste avait gagné, « Sa victoire pouvait avoir pour résultat d’éparpiller le despotisme, de le rapprocher de l’individu et par conséquent de le rendre plus difficile à supporter. Elle ne pouvait être le signal d’aucun progrès.»

Comme on voit, les tentatives de démocratie directe qu’on attribue aujourd’hui à la Commune avaient échappé à Portalis.

Le seul moyen d’éviter les inconvénients communs (si on ose dire) à la Commune et à la République bourgeoise et d’assurer la véritable souveraineté du peuple, c’est de suive le modèle américain. Dans les communes américaines assez petites pour que cela soit possible, les décisions sont prises par l’ensemble des habitants qui nomme également tous les fonctionnaires. Dans les grandes communes (cities) le pouvoir est réparti : il n’y a pas un conseil municipal mais deux, élus séparément avec des attributions différentes. Le Conseil des écoles est une troisième assemblée autonome. Ce n’est pas le maire qui nomme les fonctionnaires municipaux mais chaque fonctionnaire d’autorité est élu séparément. Ainsi l’autorité n’est jamais réunie dans les mêmes mains. L’indépendance de la justice est garantie par des juges et procureurs élus etc.

Des systèmes comparables existent au niveau des Etats et au niveau fédéral, et selon Portalis, en cas de discussion, la décision revient toujours au peuple. Il écrit qu’au contraire de la France, dans «  la République des États-Unis, le Peuple est tout, le Parlement n’est rien ».

Portalis rappelle que le président Lincoln a prédit que le travail remplacera le capital : cette évolution (progressive, elle ne se décrète pas) ne pourra avoir lieu, dans tous les pays, que lorsque le peuple sera devenu réellement souverain à. tous les niveaux, (commune, région, Etat - au sens américain -, nation) au lieu de remettre tous les pouvoirs à une assemblée ou une Commune, comme on le conçoit en France

Il ne s’agit pas ici de juger si Portalis avait raison de donner en exemple les institutions américaines ou s’il n’exagérait pas les avantages de celles-ci ou même ne se trompait pas sur le fonctionnement exact des institutions américaines de son temps.

Même s’il prétend ne pas être fédéraliste et que les USA ne sont pas un pays fédéral au sens strict (ce qui est une position marginale), il y a chez lui une admiration pour les institutions américaines : devant la Cour suprême, « le solicitor de l’Etat de New York s’avance : il représente un Peuple de quatre millions d’hommes. Le solicitor de l’État de Pennsylvanie lui répond au nom de trois millions de citoyens libres (…) Heureux le monde futur, dans lequel les querelles de Peuple à Peuple se débattront ainsi pacifiquement, sans folles dépenses et sans effusion de sang ! »

 

 

 

ÉPILOGUE POUR PORTALIS

 

 

Portalis reparut avec un journal, à nouveau nomLa Vérité au début des années 1880, qui eut un certain renom en politique. Puis, avec son dernier journal Le XIXe Siècle, il fut l'un des dénonciateurs du scandale des décorations qui touchait l'entourage du président de la République Jules Grévy (la Légion d'honneur était vendue contre des sommes en argent ou des participations financières, une partie des ressources dégagées permettant de subventionner des journaux favorables au pouvoir). La dénonciation par Portalis de ces pratiques intervenait au moment où le général Boulanger avait entrepris de réunir autour de lui tous les adversaires du régime. On retrouve donc Portalis parmi les soutiens de Boulanger.

 

Espérait-il que Boulanger implanterait en France les institutions américaines ? Les soutiens très divers de Boulanger avaient au moins un point commun, leur hostilité à la République des opportunistes. Mais pour Portalis, il est probable que ses préoccupations étaient désormais exclusivement intéressées. D'ailleurs il finit par rompre avec Boulanger, peut-être avait-il reçu des promesses avantageuses du gouvernement qui faisait tout ce qu'il fallait pour abattre Boulanger. Boulanger accusa alors Portalis de vénalité.

 

 Barrès, écrivant au moment du procès de Portalis en 1895, exprime ainsi sa compréhension du personnage : « Il croyait avoir constaté en Amérique qu'une seule chose vaut qu'on la pèse et qu'on la respecte, la force. Il jugeait en outre que la force unique, c'est l'argent ». 

Pris dans des affaires en difficultés, Portalis semble s’être orienté vers des pratiques de plus en plus  douteuses avec son  journal Le XIXe Siècle : accusé de chantage (notamment à l’égard de dirigeants de cercles de jeux et de casinos mais aussi de la Compagne des chemins de fer du Sud de la France et de la Compagnie transatlantique), il fut condamné à 5 ans de prison par contumace en 1895 – jugement qui mit fin à sa carrière publique. Son vieil ami Girard et quelques autres furent aussi condamnés dans la même affaire*.

                                                                 * A l'époque, il était assez fréquent que des journaux publient des informations défavorables (partiellement vraies ou calomnieuses) sur des individus ou des sociétés, ou menacent de le faire : le but était de se faire payer par ceux qui étaient visés, pour mettre fin à la publication de ces informations.

 

Lors du procès en son absence, le procureur accusa Portalis d’avoir été une girouette politique en fonction de ses intérêts. Dans son livre Guet-apens judiciaire, mémoire d'un condamné par défaut … (1896), Portalis répond :

« Si j'avais soutenu la Commune, croyant à son succès, si, n'y croyant plus, je l'avais abandonnée pour passer au camp des Versaillais, et si, après la victoire de l'armée de l'ordre, j'avais offert mes services aux d'Orléans, je ne vois pas en quoi cela prouverait que j'ai voulu faire chanter M. Isidore Bloch, M. Charles Bertrand ou M. Pereire...

Mais je n'ai jamais rien demandé aux d'Orléans, qui n'ont jamais rien eu à me refuser. Je n'ai jamais cru aux succès de la Commune. »

Portalis mourut en 1918, et on peut penser que sa disparition passa inaperçue : tout le monde avait d’autres préoccupations.

 

 

 

PIERRE DENIS, ÉMINENCE GRISE MALCHANCEUSE

 

 

Heureusement pour lui, Pierre Denis n’avait pas continué (pour autant qu'on sache) sa collaboration avec Portalis.

Dans l’entretien rapporté par Descaves, Denis dit que le rôle qu’il avait joué dans le projet du prince Napoléon finit par se savoir et lui valut, chez les Communards en exil, une réputation de traître, d’autant qu’on prétendait qu’il avait touché de l’argent du prince – ce dont Denis, qui passa sa vie dans la pauvreté, n’a pas de mal à se défendre.

On retrouve ensuite Denis dans divers journaux, dont dans les années 1880, le journal du député Louis Andrieux (ancien préfet de police), républicain mais anti-communard : il connaissait depuis longtemps Denis, toujours impécunieux, et était heureux de l’aider. C’est alors que Pierre Denis rencontra le général Boulanger, et finit par devenir son collaborateur.

Selon Lucien Descaves ; il inculqua « au général Boulanger les notions de sociologie qui lui manquaient.

Non pas que les doctrines du boulangisme fussent les siennes; je puis dire loin de là. Mais l'occasion tant désirée se présentait pour lui de jouer un rôle d'Eminence grise ».

Mais ici encore, la suite des événements s’avéra décevante pour Denis comme pour tous ceux qui avaient eu confiance en Boulanger. Descaves écrit : « Un jour que je lui demandais son opinion sur le général Boulanger, qu'il affectionnait », Denis répondit : « le général Boulanger (…) était un amant, voilà mon opinion. Et croyez bien que je ne le rabaisse pas. Un amant a plus de chances de vivre dans la mémoire des hommes qu'un savant, qu'un philosophe ou qu'un grand capitaine.*»

                                                                                          * Pierre Denis fait évidemment allusion à l’amour du général pour Mme de Bonnemain. Comme on sait, peu de temps après la mort de celle-ci, qui était tuberculeuse, Boulanger se suicida sur sa tombe.

 

 

Selon Descaves, Pierre Denis pouvait difficilement prétendre jouer un premier rôle en raison de son allure négligée : « il  était condamné à l'emploi de souffleur ou pour mieux dire d'inspirateur, dont il s'acquittait à merveille et avec un désintéressement sans égal. Il se contentait d'être le fournisseur d'idées et de mots d'un personnage décoratif et influent.  (…) ll n'acceptait d'eux, pour son office, aucune rémunération. On le payait d'un remerciement. Encore ne pensait-on pas toujours à le remercier (…). Je n'ai pas pu compter les ingrats à son convoi [funéraire], ils n'y étaient pas. »

Descaves termine ainsi son article :

- « … le bon Pierre Denis, rêveur sincère, naïf et désintéressé, a été conduit, l'autre jour, à sa dernière demeure par une douzaine d'hommes à peine, les seuls sans doute qui ne fussent ni ses compagnons de lutte ni ses obligés. »

 

 

 

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Portrait de Pierre Denis, album Mariani (vers 1900), avec une phrase de Pierre Denis en l'honneur du "Vin Mariani" : « La France doit la pomme de terre à Parmentier : elle vous devra la Coca, mon cher Mariani, et le vin magique qui rend au corps les forces épuisées vaut l'aliment qui le nourrit. »

Pierre Denis n'était pas un personnage illustre. Mais on trouve son visage dans les albums Mariani « Figures contemporaines »; ces albums représentaient les portraits de contemporains plus ou moins illustres, qui faisaient l'éloge du "Vin tonique Mariani", une boisson à base de coca (on l'a rapprochée du Coca-Cola, bien que la recette soit différente), inventée par un pharmacien corse, Angelo Mariani. On trouvait dans ces volumes une biographie et un portrait des personnages et une phrase écrite par eux qui vantait le vin Mariani. Le pape voisinait avec Thomas Edison ou Buffalo Bill, des présidents, des souverains, des écrivains et des artistes connus.  Dans le volume 5, Pierre Denis voisine avec le roi de Suède, le président de la République Félix Faure (qui venait de mourir), Sarah Bernhardt, les politiciens Paul Deschanel, Paul Doumer, l'auteur de comédies Georges Feydeau, l'explorateur Savorgnan de Brazza, Elisée Reclus (géographe et ancien Communard), la danseuse Loïe Fuller, et bien d'autres.

Vente e-Bay.

 

 

 

PIERRE DENIS ET LES FÉDÉRALISTES FIN-DE-SIÈCLE

 

 

En 1894, Denis travaillait au journal La Cocarde*, un journal anciennement boulangiste qui après l’échec du boulangisme, avait été repris par Maurice Barrès, avec une rédaction très bigarrée, qui allait de l’ancienne Communarde Paule Minck (toujours révolutionnaire) au jeune Charles Maurras, pas encore monarchiste et nationaliste intégral – mais déjà adversaire de la république en place. 

                                                                                * Le titre qui parait tellement « cocardier » avait été donné par la journaliste Séverine (amie des dernières années de Jules Vallès et directrice à la mort de celui-ci en 1885 de la deuxième version du Cri du Peuple). Séverine était la compagne du premier directeur de La Cocarde, Georges de La Bruyère, Sans être boulangiste elle-même, elle n’avait pas d’hostilité pour le mouvement. 

 

La Cocarde défendait des idées plutôt fédéralistes. Notamment, Maurras, y publia un article qui préconisait la transformation de la France en fédération de provinces, celles-ci étant elles-mêmes des fédérations de communes (Stéphane Giocanti, Charles Maurras, le chaos et l'ordre, 2006).  Il y a des points de rapprochement avec les idées de certains Communards.

On pourrait presque croire que Maurras a pu s’entretenir avec Pierre Denis qui avait aussi préconisé le même type d’organisation.*

                                                                                * Notamment dans le programme du 25 mars 1871 du comité central républicain des 20 arrondissements de Paris (probablement rédigé par P. Denis) : « … La commune est la base de tout état politique, comme la famille est l'embryon des sociétés . Elle doit être autonome, c'est-à-dire se gouverner et s'administrer elle-même suivant son génie particulier, ses traditions, ses besoins d’exister comme personne morale conservant dans le groupe politique , national et fédéral , son entière liberté , son caractère propre , sa souveraineté complète comme l'individu au milieu de la cité. » « … elle peut et doit s’associer, c’est-à-dire se fédérer avec les autres communes ou association de communes qui composent la nation. »

 

Denis avait-il changé depuis la Commune ? L’historien Daniel Halévy, dans un article de 1913, Pourquoi nous sommes proudhoniens, paru (sauf erreur) dans les Cahiers de la Quinzaine de Péguy, évoque sa figure :

« Je pense au brave Pierre Denis, vrai type du militant français, éloquent, indifférent à tout, hormis ses idées et ses maîtres [à penser] : le 18 mars 1871, [erreur sur la date] il écrivit sur un coin de table le manifeste fédéraliste de la Commune de Paris, et il fut, en 1890, le dernier secrétaire du général Boulanger, le plus obstiné des fidèles ; il écrivit ensuite à la Cocarde, avec Barrès et Maurras ; nous l’avons connu sur ses vieux jours : il mourut seul, pauvre et joyeux. Avait-il changé d’avis ? Ce n’est pas sûr. Il avait toujours été fédéraliste et patriote, ennemi des pouvoirs bureaucratiques, des souverainetés majoritaires. »

Fédéraliste et patriote (comme Maurras ?) – pourquoi pas, puisqu’aujourd’hui on nous répète que les Communards étaient patriotes.

Mais Maurras n’avait sans doute pas besoin de rencontrer Denis pour être fédéraliste puisque, dès 1892, il avait rédigé avec d’autres, la déclaration des Jeunes Félibres fédéralistes, qui fut lue à un banquet des félibres* par l’un des rédacteurs, son ami Frédéric Amouretti (lui aussi devait faire partie de la rédaction de La Cocarde). D’autant que le fédéralisme qui s’exprimait à la fin du 19ème siècle, s’il n’omettait pas l’autonomie de la commune, mettait plus l’accent sur l’autonomie des régions culturelles et historiques.

                                                                                                         * Les félibres sont, pour aller vite, les mainteneurs de la culture, de la langue et des traditions provençales et occitanes. En tant qu'organisation, le félibrige fut fondé par Mistral et quelques amis. Il semble que Mistral, sans s'associer à la déclaration des jeunes félbres, était d'accord avec eux.

 

La déclaration des félibres fédéralistes (qui provoqua une scission dans l’organisation du félibrige) fut saluée comme une avancée par La Revue socialiste  dirigée par Benoît Malon (ancien Communard, qui meurt en 1893 justement) : la revue rappelait que le socialisme était fédéraliste et que le fédéralisme devait conduire au socialisme (article de Georges Ghislair, Revue Socialiste,1893, qui passe en revue la situation de l'Ecosse, de l'Irlande, du Pays de Galles, de la Catalogne, etc).

 

On trouve des sites internet militants (d’extrême-gauche) qui expliquent que le père spirituel de la décentralisation actuelle (pourtant bien anodine) est Maurras, ce qui est suffisant pour comprendre qu’elle est « nauséabonde » ; ces mêmes sites, d’accord au moins sur ce point avec les souverainistes de droite, déclarent que la décentralisation est, de plus, voulue aujourd’hui par l’Union européenne (pourtant peu maurrassienne !), sans doute pour détruire les Etats-nations, dont l’extrême-gauche s’est entichée depuis quelque temps.* 

A croire que les contributeurs de ces sites n’ont jamais entendu parler de la Commune – ou plutôt qu’ils éliminent de celle-ci tout ce qui ne cadre pas avec leurs idées. Mais recenser les illogismes - plus ou moins délibérés – de cette famille politique s’apparente à apporter de l’eau à la mer…

                                                                                     * En France, la décentralisation est une formule inoffensive qui ne touche en rien le caractère unitaire du pays. Et si on a dans l'esprit que l'Union européenne favorise l'émergence de régions autonomes, voire le séparatisme, il suffit de voir par exemple comment elle a réagi dans la question de la Catalogne pour constater à quel point ce procès d’intention est absurde et émane de personnes vivant dans un univers mental sans contact avec la réalité.

 

 

Portalis, Gromier et Denis illustrent chacun à leur façon des itinéraires marqués par la participation (pour Gromier et Denis) à la Commune, tandis que Portalis répartit ses critiques entre Versailles et la Commune - tout en approuvant certains points de celle-ci,  illustrant le positionnement du tiers-parti.

Il est amusant de considérer que Pierre Denis et Gromier ont manifesté une même tendance à essayer de jouer un rôle dans la coulisse,  à orienter à leur niveau des évolutions historiques d'ampleur;  mais si cette tentation est désintéressée pour Denis, il semble que pour Gromier, ses théories assez opaques de zollverein européen et d'Union méditerranéenne étaient juste une façon - de quelle manière au juste ? - de se procurer des moyens d'existence, comme c'est le cas pour beaucoup d'ONG et d'associations de notre époque.

Pour chacun de ces trois personnages, Il s’agit d’individualités de second plan mais qui témoignent, par leurs idées et par leur évolution, de ce qu’a été l’époque de la Commune, bien plus diverse que ce à quoi on la réduit aujourd’hui.