LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

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DÉMOCRATIE OU PAS

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

Nous poursuivons ici notre examen des mythes de la Commune.

 

 

QUI ÉTAIENT LES COMMUNARDS ?

 

On se représente volontiers les Communards comme une population chaleureuse, unie dans une espérance commune. Cette présentation contient une part de vérité mais elle occulte d’autres aspects ; avec le temps, elle devient une sorte d’image d’Epinal qui s’impose au-delà de toute réflexion.

Si on regarde notamment les réactions qui sont à l’origine de l’insurrection du 18 mars, des images plus rudes sont possibles. Charles Yriarte qui est certes un adversaire de la Commune, parle comme d’une manifestation avant-coureuse de la Commune de l’assassinat d’un policier,  Vicensini (probablement d’origine corse), qui est jeté dans la Seine pieds et poings liés, probablement le 28 février 1871, en présence d’une foule énorme. Yriarte (qui n’est pas témoin visuel) écrit :

« Plus de vingt mille citoyens, dont un grand nombre étaient armés, assistèrent à cette scène épouvantable, sans qu'un homme de coeur tentât de sauver la vie du malheureux Vicensini. On dit que la foule des assassins ne dépassait pas quatre à cinq cents, et il est évident qu'en appelant la pitié, un être viril eût tourné contre ces lâches tous les badauds inertes. »  Pour Yriarte, la noyade de Vicensini fut « la première manifestation réelle des communeux*».                        

                                                                 * Yriarte est scandalisé que les autorités n’aient pas recherché les assassins – mais il convient qu’à cette époque, toute tentative en ce sens aurait provoqué l’émeute. Lissagaray indique qu’en 1875, un soldat identifié comme l’un des responsables de l’assassinat « du mouchard Vicenzini » [sic], fut fusillé (il est clair que pour Lissagaray, la sanction est injuste).

 

 

Ayant parcouru Paris les 17 et 18 mars, Yriarte voit les partisans (ou futurs partisans) de l’insurrection comme des individus frustres et ignorants : « A la place des Vosges, les discours des factionnaires du Comité [central de la Garde nationale] étaient d'une bêtise écoeurante, et révélaient une ignorance invraisemblable des hommes et des choses ».

Le 18 mars, des insurgés ont arrêté le général Chanzy, élu député et un autre député qui passaient en train par Paris pour se rendre à Versailles, venant de Bordeaux. La foule risque de massacrer les prisonniers. Le maire-adjoint du 13 ème arrondissement Léo Melliet, essaye de modérer les esprits ; il doit reconnaitre devant l’aide de camp du général Chanzy « que la populace était déchaînée, que les trois quarts des émeutiers étaient ivres, et que le Comité [de la Garde nationale] n'était plus maître du mouvement. » (selon Charles Yriarte).

                                                                * Finalement le général Chanzy sera relâché après quelques avanies st plusieurs jours d’emprisonnement. Quant au député Turquet, Léo Melliet parvient à le mettre en sûreté et il poursuit sa route vers Versailles. Melliet sera élu membre de la Commune. Lors de l’écrasement de la Commune, c’est le député Turquet qui le cachera et lui permettra de s’enfuir, déclarant ensuite publiquement : « J’ai été heureux de payer ma dette, en sauvant celui qui m’avait sauvé ».

 Le 18 mars est aussi marqué, comme on sait, par l'exécution des généraux Lecomte et Thomas par les insurgés et les soldats ralliés à l'insurrection (selon Yriarte, il s'agit plus d'un lynchage que d'une exécution militaire). 

La violence des insurgés s’explique non pas tant par la pauvreté ou l’humiliation sociale mas par les répercussions du siège de Paris et de la défaite : Yriarte, de façon sans doute maladroite essaie d’expliquer les réactions des Parisiens qui vont prendre part à l’insurrection: « affolés par les souffrances, exaltés par la douleur et l'humiliation [de la défaite], persuadés, les uns de l'incapacité de ceux qui avaient été à leur tête, les autres de leur indignité, [ils] se trouvèrent prêts pour l'émeute, non plus contre les Prussiens envahisseurs, mais contre le gouvernement de la Défense nationale lui-même ».

Ailleurs il écrit : « Décomposez la masse des citoyens armés [de la Garde nationale], analysez les sentiments divers, il y a là des humiliés, des désillusionnés, des crédules, des hommes de bonne volonté ardents et désireux de vaincre, des violents, des anarchistes, et jusqu'à des fous qui s'en allaient décharger des revolvers sur les glacis des forts occupés par l'ennemi. »

 La psychologie collective des Communards (en respectant leur diversité) est un sujet d’études à approfondir. On peut citer, pour mémoire, l’analyse de Stéphane Rials, qui voit chez eux « une brutale hypertrophie du concept d'ennemi» ». Comme dans tout phénomène révolutionnaire, il y a affolement des processus de désignation de l'ennemi et recherche obsessionnelle de l'ennemi interne : « La Commune ne s'intéresse plus aux Prussiens et se concentre presque autant sur ses soupçons internes que sur sa haine de Versailles ». Pour lui, le lien avec la défaite contre les Allemands est évident : « La défaite extérieure renvoie brutalement à la configuration interne de la société vaincue. La collectivité meurtrie ne peut guère se ressaisir qu'en désignant- de façon simplificatrice, voire mythologique-un ou plusieurs ennemis immédiats susceptibles de lui rendre son statut de communauté cligne de ce nom ». [S. Rials fait manifestement allusion au processus du « bouc émissaire » - encore faudrait-il mieux expliquer pourquoi cette réaction est particulière à Paris, ou plutôt à une fraction des Parisiens] S. Rials, Nouvelle histoire de Paris, De Trochu à Thiers (1870-1813), 1985, cité par https://univ-droit.fr/docs/recherche/rhfd/pdf/031-2011/31-2011_p245-267.pdf

 

 La violence spontanée se manifeste encore à la fin de la Commune pendant la Semaine sanglante : les gardes nationaux massacrent un de leurs officiers, le commandant de Beaufort (un aristocrate rallié à la Commune), supecté de trahison. puis une foule (avec des femmes) massacre des otages de la Commune (dont des religieux) rue Haxo, malgré les efforts pour les sauver de Varlin, membre de la Commune.

En face, la violence - très souvent aveugle - des forces gouvernementales se déchaîne : elle est parfois secondée par des foules hostiles aux Communards : ainsi Varlin (un des Communards les plus humanistes) est quasiment lynché par la foule avant d'être fusillé par les soldats versaillais.

Louis Fiaux écrit dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1879) : 

« La foule entoure les pelotons [versaillais], dénonce, applaudit. La bête humaine réapparaît avec ses instincts sauvages ».

 

 

 

 image_chapront_paris_sous_la_commune_1871

 Paris sous la Commune 1871.

Gravure de Chapront, imprimeur-lithographe.

La gravure, postérieure à la fin de la Commune, représente divers épisodes et protagonistes de la guerre civile. Thiers et Mac Mahon (commandant en chef des troupes gouvernentales) occupent la place d'honneur.  L'allégorie centrale représente  une femme (la France) qui git inanimée ou morte tandis que ses enfants se combattent dans un décor de destructions. Au-dessus, les visages des religieux victimes de la Commune, dont l'archevêque de Paris Darboy, dans les angles les généraux Lecomte et Thomas fusillés au 18 mars et Chaudey et le magistrat Bonjean, fusillés pendant la Semaine sanglante. Les portraits des différents chefs de la Commune sont répartis par groupes dans la gravure.

Musée Carnavalet

Paris sous la Commune 1871. | Paris Musées

 

 

 

DÉMOCRATIE ?

 

La Commune est maintenant considérée de façon incontestable comme une manifestation démocratique. 

A l'époque, ses opposants y voyaient une « révolte contre le suffrage universel » (par exemple, déclaration  des 9 députés républicains de Paris contre la Commune). Si on laisse de côté la question de savoir si Paris était légitime à s'opposer au gouvernement et à l'Assemblée choisis par l'ensemble du pays, il faut regarder si la majorité des Parisiens a soutenu la Commune. 

Aux élections du 26 mars 1871 pour désigner les 92 membres du conseil de la Commune, le taux d'abstention est de 52 % ; il est vrai que ce taux est assez comparable à celui des précédentes élections municipales de novembre 1870.

Selon l’article Wikipédia (Elections du 26 mars 1871), on peut le considérer comme satisfaisant compte tenu des consignes d'abstention données par le gouvernement de Versailles* et de la fuite d'un certain nombre de Parisiens qui ont quitté la capitale depuis la fin du blocus allemand (y compris ceux qui la quittent dans les jours qui suivent le 18 mars**) : leur nombre est évalué entre 60 000 et 80 000 personnes, voire 100 000 selon Thiers lui-même, semble-t-il.

                                                         * Ajoutons que 30 journaux parisiens, dans une déclaration commune, appellent à l’abstention.

                                                         ** Notamment le gouvernement de Versailles a donné ordre à tous les fonctionnaires de quitter Paris après l’insurrection du 18 mars.

 

Des 48% des votants, il faut encore défalquer ceux qui ont voté pour des candidats modérés, même non élus, et pour les élus modérés (une quinzaine, qui démissionnent presqu’immédiatement (faut-il y ajouter 5 élus radicaux qui démissionnent un peu après ?) : si on évalue le poids des modérés  à 28% des votes*, on voit que l’opinion favorable à la Commune (ou mieux, à l’option révolutionnaire), en mars 1871, représente environ 35 % de l’électorat de Paris (par hypothèse, on peut admettre que ce pourcentage vaut aussi, plus ou moins,  pour la population favorable à la Commune qui n’a pas le droit de vote : femmes, jeunes gens de moins de 21 ans).

                                                            * Selon le site La Commune de Paris (Amies et amis de la Commune de Paris) reprenant une étude de Jean-Louis Robert, les votes (difficiles à décompter exactement) pour des candidats favorables à l’insurrection représentent 72% des votants et 34% des inscrits (https://www.commune1871.org/nos-actualites/2-uncategorised/1183-commune-1871-ephemeride-26-mars-les-elections

.

 

La Commune, à ses débuts, n’a le soutien, au mieux, que d’une partie des électeurs parisiens inscrits (électeurs masculins à l’époque), moins de 35 %, même si elle a pour elle une large majorité de votants (plus de 70%).

Mais l’idée que retient volontiers notre époque est celle d’une population unanimement en faveur de la Commune, ou presque - si on fait abstraction de la population hostile qui a déjà quitté les lieux  et en minimisant ce qui demeure de population indifférente ou méfiante, voire hostile.

Les partisans de la Commune sont conscients que tout le monde n’est pas acquis à la Commune et recherchent un argumentaire pour justifier l’obligation de service dans la Garde nationale, en avançant que finalement, tout le monde a quelque chose à gagner avec le régime communal:

« Évidemment, l’on est libre d’aimer ou de détester la Commune. Ce point n’est pas sujet à discussion.

Mais, du moment où l’on consent à profiter des bienfaits du gouvernement communal, il est indéniable que l’on doit le défendre contre les attaques de ses ennemis.»

(Henri Verlet, Le Cri du peuple, 28 avril 1871, cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, in Contretemps, revue de critique communiste https://www.contretemps.eu/journal-commune-jeudi-27-avril-1871/)

 

 

 

ÉVOLUTION DANS LE TEMPS : PERTE DE SOUTIEN DE LA POPULATION

 

Mais si on considère l’évolution dans le temps, on peut avancer que la part de la population favorable à la Commune s’est amenuisée progressivement.

Déjà, aux élections complémentaires pour le conseil de la Commune (où 32 sièges étaient à pourvoir) le 16 avril, la participation est tombée à moins de 20%.

Au moment où la lutte contre Versailles devient implacable, un témoin déclare : « Ne dites pas que Paris marche aujourd’hui comme un seul homme contre Versailles. Cela n’est pas vrai. Une grande partie, au contraire, se battrait contre la Commune, si elle pouvait aller dans le camp opposé. (…) On arrête pour un seul mot malsonnant, on fouille les maisons et l’on fait marcher de force des citoyens qui ne veulent pas se mêler à la guerre civile. La Commune brûle la guillotine*, mais n’abolit pas la peine de mort. Le couperet n’a plus cours, mais la fusillade est à la mode »**.

                                                                                   * En fait ce n’est pas la Commune en tant que gouvernement, mais une groupe de Communards qui a brûlé deux guillotines.

                                                                                                     ** Cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, d'après Maurice Choury (Le Paris communard, 1971), iContretemps, revue de critique communiste, https://www.contretemps.eu/journal-commune-jeudi-27-avril-1871/

 

Propos d’un opposant (et appartenant à la bourgeoisie – il s’agit d’un étudiant en médecine), certes. Mais la Commune semble avoir perdu progressivement une grande partie de ses soutiens dans la population. .Louis Fiaux un historien de la Commune contemporain des faits, a noté cette évolution.

 

                                                                               * Louis Fiaux (1847-1936) publie en 1879 son Histoire de la guerre civile de 1871 : le gouvernement et l'assemblée de Versailles, la Commune de Paris. C’est un républicain avancé ; sans être partisan de la Commune, il est très critique envers l’Assemblée de Versailles (y compris la partie gauche de l’Assemblée) et l’opinion conservatrice. Médecin, il se spécialise dans les questions d’hygiène sociale et publie de nombreux livres sur ce thème, par exemple L'Armée et la police des moeurs, biologie sexuelle du soldat, essai moral et statistique (1917). Un moment conseiller municipal de Paris, il attaque violemment Jules Ferry dans son livre Un malfaiteur public, Jules Ferry (1886).

 

Il est probable que l’obligation du service dans la Garde nationale a contribué à l’impopularité de la Commune (notamment pour ceux qui étaient astreints au service dans les "compagnies de marche" (ou de guerre), donc les unités combattantes) -  d’autant qu’avec l’exaspération du conflit, la recherche et la répression des réfractaires sont devenues plus actives. Louis Fiaux, qui approuve la Commune d’avoir établi un service militaire débarrassé des dérogations favorables aux classes aisées, désapprouve néanmoins ce qui en résulta : « entre ses mains [de la Commune] l'obligation générale du service militaire devint l'obligation de prendre part à la guerre civile. » 

 

Fiaux écrit que lors de l’entrée dans Paris des troupes versaillaises, « il semble que le règne de la Commune a déjà pris fin » : les fédérés* ont indisposé l’ensemble de la population : « les « menaces faites avec un sans-gêne cruel, la violation incessante de la liberté individuelle ont décidément aliéné jusqu'aux ennemis de l'Assemblée de Versailles. Au sein de la véritable population [sic], il ne paraît pas que la Commune rencontre la moindre sympathie. »

                                                                               * Les fédérés sont les gardes nationaux ralliés à la Commune. Fiaux qualifie les fédérés de « rois de Paris », ce qui fait bien comprendre l’autorité que les gardes nationaux militants exerçaient sur le reste de la population, presque sans contrôle.

 

Pour Fiaux, les derniers défenseurs de Pais sont des « groupes peu nombreux », Il met en cause les membres du conseil de la Commune, qu’il qualifie de « dictateurs » : « De tous ces furieux qui ont poussé le peuple, combien reste-t-il aujourd'hui à leur poste ? combien en restera-t-il demain ? »

Déraisonnables, les membres de la Commune se font illusion sur le soutien de Paris : « Le grondement révolutionnaire des alentours de l'Hôtel de Ville fait encore illusion aux dictateurs. Se réjouissant presque de l'entrée de l'armée qu'ils espèrent écraser, ils font répondre aux délégués du Congrès de Lyon [un Congrès d’élus de province favorables à la conciliation] qu'ils ne peuvent adhérer à leurs propositions de paix. Fiaux parle de la « folle illusion des vaincus » qui prétendent traiter d’égal à égal avec les vainqueurs.

Une partie de la population, y compris dans les quartiers populaires de Montmartre et des Batignolles, se range du côté des troupes de Versailles :

« Les excès des derniers jours, les dénonciations*, toutes les haines soulevées par les sergents recruteurs [de la Commune], se retournent là contre les vaincus ; les dénonciateurs d'hier sont dénoncés à leur tour. Triste et commun effet des discordes civiles ! » (L. Fiaux)

                                                                    * Il s’agit de dénonciations contre les adversaires de la Commune et contre les réfractaires au service obligatoire dans la Garde nationale.

 

Pour Louis Fiaux, les défenseurs de la Commune pendant la Semaine sanglante, ne sont que 10 000 environ (sur un effectif théorique de la Garde nationale estimé à 200 000) : « Un nombre relativement médiocre de fédérés, dix mille environ, avait tenu tête pendant sept jours à l'effort de plus de cent mille assaillants » [ou 130 000 ]. Mais le chiffre de 10 000 hommes serait même surestimé pour les combats de la Semaine sanglante :

«  …sur le papier, la Garde Nationale avait un effectif de 200 000 hommes (une moitié dans les compagnies de guerre [qui combattent effectivement] et l'autre dans les compagnies sédentaires), la réalité était bien différente ; dans le courant d'avril, l'armée de la Commune était environ de 40 000 hommes ; ce chiffre s'amenuisa au fil des jours.
Selon Lepelletier [ancien Communard, auteur d’une histoire de la Commune], « vers la fin de la lutte, on eut bien des difficultés à mettre en ligne une dizaine de mille hommes. Trois mille vaillants tinrent seulement le fusil au début de la dernière semaine. Il n'y eut pas plus de 1200 désespérés à partir du mercredi 24 mai ». (Dossier du site La Commune de 1871, Amies et Amis de la Commune, direction historique de Marcel CERF, avec l'aide de Céline Toumazet https://www.commune1871.org/index.php/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/775-la-garde-nationale-2).

 Des femmes, parfois des enfants, se joignirent aux derniers combattants de la Commune, mais sans influer considérablement sur l'ordre de grandeur indiqué. 

Si ce chiffre réduit est exact,  cela peut avoir une incidence sur la question du nombre de Communards massacrés (hors morts au combat) durant la Semaine sanglante et les jours qui ont suivi, puisqu’on a principalement – mais pas exclusivement – massacré des combattants faits prisonniers ; mais nous n’aborderons pas ce sujet complexe.

 

La résistance farouche des Communards ne cache pas le petit nombre de ceux qui résistent jusqu’au bout – il semble que la Commune a perdu l’essentiel de son soutien dans la population qui avait voté pour elle aux élections.

A cela, il y a probablement plusieurs raisons : la faiblesse des réalisations de la Commune, la maladresse des Communards convaincus qui ont institué une sorte de régime policier et (sans doute plus que tout) la conscience que la Commune par son intransigeance, a provoqué une guerre civile qui va se terminer dans un bain de sang.  A plusieurs reprises Louis Fiaux met en cause le jusqu’auboutisme de certains dirigeants de la Commune.

 

 

UNITÉ DES COMMUNARDS ?

 

L’idée d’une population parisienne (« le peuple de Paris ») jusqu’au bout solidaire de la Commune est probablement fausse mais il existe une autre idée fausse qui est l’unité des dirigeants de la Commune. Ceux-ci étaient-ils d’accord sur les objectifs de la Commune ? On a déjà en partie abordé ce point dans nos précédentes parties.

Les sites militants se tirent facilement de la contradiction en réduisant les opinions à deux, finalement compatibles, les Jacobins et les Blanquistes, les premiers plus centralisateurs, les seconds partisans soi-disant de la démocratie directe  « dans la continuité des sans-culottes parisiens de 1793 » (cette appréciation en ce qui concerne les Blanquistes confine au contresens, voire à la désinformation).

 

Mais dans son  Histoire de la Commune, faisant partie de l’Histoire socialiste de la France contemporaine sous la direction de Jaurès, Louis Dubreuilh écrit :

« … les nouveaux élus, par le disparate de leurs origines, de leur éducation, de leur mentalité, étaient voués à un désaccord fatal. Divisés en deux ou trois clans : Jacobins, Blanquistes, Fédéralistes, ils sont au départ et resteront jusqu’au terme presque étrangers les uns aux autres. » [curieusement Dubreuilh ne mentionne pas explicitement les socialistes internationalistes -  considère-t-il qu’ils se confondent avec les fédéralistes ? – voir ensuite]

«   C’était, est-il besoin de le répéter, une assemblée extrêmement composite où l’élément autoritaire jacobin coudoyait l’élément international fédéraliste et proudhonien, ou peu d’hommes avaient le sens exact de la situation immédiate ».

« … c’est en frères ennemis que Jacobins et Fédéralistes s’en furent à la bataille dernière, aux barricades, à la mort. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_socialiste/La_Commune/06

Selon Arthur Arnould, « Les mots étaient compris de deux façons différentes par les divers membres de l’Assemblée » - ils ne donnaient pas le même sens à la Commune. Arnould oppose les minoritaires, partisans du « principe de l’autonomie, des groupements librement fédérés et du gouvernement le plus direct possible du peuple par le peuple » à la majorité (blanquiste-jacobine) pour qui « la Commune de Paris était au contraire la continuation de l’ancienne Commune de Paris, de 1793. Elle représentait à leurs yeux la dictature au nom du Peuple, une concentration énorme du pouvoir entre quelques mains » (cité par Dubreuilh). On voit que pour Arnould la démocratie directe n’était pas du côté des Blanquistes, loin de là.

Edmond Lockroy*, bon observateur des réalités politiques, qui à l’époque des faits se situait parmi ceux qui cherchaient une conciliation entre Versailles et Paris, écrit dans l’enquête de la Revue blanche en 1897 :

« Paris révolté, il fallut un drapeau et une doctrine. La Commune en eut plusieurs ; elle les eut toutes. Elle était composée d’homme fort différents ; d’éducation et d’idées fort différentes ; adversaires ou ennemis les uns des autres et que seul le hasard d’une explosion pouvait jeter ensemble dans une assemblée délibérante. Ceux-ci étaient Jacobins, ceux-là fédéralistes et ceux-là internationaux. Ne cherchez pas dans les actes du Gouvernement qu’ils improvisèrent, une ligne politique suivie, un plan quelconque arrêté. Ils tentèrent des choses diverses et sans lien entre elles. Leurs décisions, d’ailleurs, n’avaient pas de sanction. Personne ne leur obéissait : pas même la Garde Nationale. »

                                                                                                 * On a déjà évoqué Lockroy :  député radical de Paris en 1871, démissionnaire, il fut pendant la Commune partisan de la conciliation, mais hostile au gouvernement de Versailles, qui le fit même arrêter. Plus tard rallié aux républicains opportunistes, ministre à de nombreuses reprises de la 3ème république.

 

 

LES COMMUNARDS DÉSUNIS

 

 

La courte existence de la Commune est parsemée d’antipathies:

Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871, écrit, à propos des comptes-rendus des séances du conseil de la Commune : « Pour la première fois, le public connut l’intérieur de la Commune, ses coteries minuscules faites d’amitiés et d’antipathies purement personnelles.(…) . Pour être admis à servir la Commune il fallait appartenir à telle ou telle confrérie. ». Il ajoute que beaucoup qui se présentèrent pour servir la Commune « furent reçus de haut en bas par certains incapables nés de la veille, dont le dévouement ne devait pas survivre à l’entrée des troupes » [versaillaises].

Parmi les membres du conseil de la Commune, Lissagaray est surtout sévère pour Félix Pyat*, « sceptique fielleux, sincère seulement dans son idolâtrie de lui-même » :

« Félix Pyat, n’osant mordre Delescluze, se retourna sur Vermorel, le traita de mouchard .» « Sous le raffiné littéraire, il y avait le poissard. (    ) à la Commune, il appela Tridon : fumier .» Lissagaray reproche à Pyat d’avoir fait défection lors de l’entrée des Versaillais dans Paris (mais le reproche peut s’appliquer à beaucoup d’autres) : «  … l’œil humide, ayant salué ses collègues, le vieux comédien court se cacher dans quelque cave, éclipsant par cette lâcheté dernière toutes ses vilenies passées. »

                                                                         * Félix Pyat (1810-1889), littérateur, député en 1848, vit en exil dès 1849 en raison de sa participation à des complots destinés à établir une république démocratique et sociale. A Londres, crée un groupe qu’il appelle « Commune révolutionnaire ». Adhère à l’Internationale mais considéré par Marx comme un histrion. En 1871, élu député, démissionne. Elu de la Commune, parvient à s’enfuir et semble mener une vie d’exil plutôt confortable ; accuse d’autres Communards d’avoir été des assassins et des incendiaires. Revenu en France après l’amnistie. Elu député des Bouches-du-Rhône un an avant sa mort.

 

 Mais peut-être faut-il corriger Lissagaray sur un point : les antipathies n’étaient pas seulement personnelles, mais aussi de tendances politiques

De son côté, Cluseret est très sévère pour les dirigeants principaux de la Commune, tandis que selon lui, quelques individualités n’ont pas été reconnues à leur juste valeur (dont, cette fois, Pyat !) : «  … je n'ai jamais pu saisir pourquoi la Commune, au moment le plus critique de son existence, alors qu'il aurait fallu des hommes sérieux comme Gambon, Pyat, Vermorel, Varlin, Rastoul et autres, avait été choisir des Andrieu, car, pour Andrieu, ils l'étaient tous plus ou moins. » (Mémoires du général Cluseret, 1887).

A la Commission exécutive [l’organe directeur du conseil de la Commune], personne « ne se serait permis d'éternuer sans l'approbation de son voisin. Une assemblée de suspects. Andrieu en était le type le mieux réussi ». Cluseret montre Andrieu* perdant son temps pour des affaires sans importance qu’il exposait avec gravité (Cluseret parle d’une affaire de facture .de 3 F 50 !). « C'est à cette chaîne que j'étais rivé, c'est ce boulet qu'il me fallait traîner. Petits, ils voyaient tout petit. »

                                                                              * Andrieu pourtant considéré comme un membre sérieux et modéré de la Commune, responsable de l’administration. Exilé en Angleterre après la fin de la Commune, il deviendra ensuite, grâce au soutien de Gambetta, vice-consul de France à Jersey.

 

Mais c’est à Delescluze qu’il réserve son mépris, indifférent à sa mort héroïque : « Incarnation sénile de la jeune Commune, ce cadavre ambulant semble n’être sorti de la tombe que pour y entraîner avec lui celle qui, exubérante de jeunesse et de force, ne demandait qu’à vivre. »

Lors de la Semaine sanglante, Cluseret, qui vient d’être acquitté par le conseil de la Commune des accusations portées notamment par Delescluze, va voir ce dernier au ministre de la guerre ; « je pus contempler un instant cette ruine humaine. (…), c’était bien là le dernier des Robespierre. Le jacobinisme agonisait devant moi. Puisse-t-il ne jamais ressusciter. »

Pour Cluseret, qui se proclame socialiste (il appartient ou a appartenu à l’Association internationale des travailleurs), les véritables fossoyeurs de la Commune sont les Jacobins, qui ne pouvaient pas supporter qu’un mouvement révolutionnaire ne reprenne pas les vieilles rengaines de 93 (« Un orgue de barbarie jouant à perpétuité « Ça ira » avec accompagnement de jurons et clichés stupides » ).

Selon Cluseret, la plupart des dirigeants de la Commune ne se souciaient pas du peuple :

« Me fera-t-on jamais croire que le jacobin Delescluze, que le pédant Andrieu, qu'Arnold, vautré sur trois femmes et que Rigault, dormant encore à onze heures du matin, épuisé de ses nuits sur le boulevard, avaient pour idéal unique l'émancipation du prolétaire? Non (…). Ces gens ne pensaient qu'à eux et, fanatiques ineptes, ou jouisseurs montés sur le dos du peuple, poursuivaient, par des chemins divers, un but unique : la satisfaction du moi. »

Le lecteur peut sourire de cette appréciation qui pourrait bien s’appliquer aussi à Cluseret. 

Mais Delescluze a aussi mérité les éloges du fédéraliste Arnould : « Delescluze montra une grandeur et une abnégation qui en font certainement une figure historique hors-ligne, digne du respect, de l’admiration de tous (…) Lui, vieux jacobin, (…) ne tarda pas à voir qu’il donnait sa vie pour une cause, la cause communaliste, dont plusieurs principes contredisaient, combattaient, quelques-unes de ses plus chères convictions. » Dans l’esprit d’Arnould, « communaliste » signifie à peu près fédéraliste – mais il est difficile de juger si Arnould ne prêtait pas à Delescluze des idées et une ouverture d'esprit qui n’étaient pas les siennes.

D’autres comme Gustave Lefrançais, mettaient en cause les Blanquistes, ces autoritaires qui se baptisent « naïvement » révolutionnaires par opposition aux socialistes. Le but des Blanquistes est de remplacer un pouvoir autoritaire par un autre. Privés de leur leader* qui aurait corrigé leurs erreurs, « les Blanquistes sans Blanqui, [peuvent] provoquer la chute de la Commune. »

                                                                      * Blanqui, élu au conseil de la Commune, mais détenu en province pendant la Commune.

 

Enfin, de sympathie plus ou moins blanquiste, le journal Le Père Duchêne s’en prenait violemment aux membres de la Commune de l’autre bord, les « minoritaires », surtout fédéralistes et internationalistes :

« Filouteurs de suffrage, il faut que le Peuple sache à quoi s’en tenir sur vos personnes, il faut que vos noms soient connus, ces noms les voici, Ch. Beslay, Jourde, Thiesz, Lefrançais, Eugène Gérardin, Andrieux*, Vermorel, Clémence, Seraillier, Longuet, Arthur Arnould, V. Clément, Avrial, Ostyn, Frankel, Pindy, Arnold, Vallès, Tridon, Varlin, G. Courbet [le peintre]. Ah, nom de dieu, quelle collection de jean-foutres ! Et quels ignobles lâches !(…) Ça vous a plu tant qu’il n’y avait pas de danger, de vous goberger dans les fauteuils de l’Hôtel de Ville (…), Mais maintenant qu’il y a péril en la demeure (…) Vous seriez bien aise de foutre le camp (…)  vous êtes des traîtres, et vous devez passer en jugement ! »**

                                                              * Probablement Andrieu. Les « minoritaires » ont voté contre l’instauration du comité de salut public. Tous les noms cités ne correspondent pas à des internationalistes et fédéralistes puisqu’on trouve des Blanquistes comme Tridon.

                                                                          ** Cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, in Contretemps, revue de critique communiste, La Commune au jour le jour. Mercredi 17 mai 1871 – CONTRETEMPS

 

Le journal était coutumier de dénonciations qui pouvaient mener au poteau : c’est Le Père Duchêne qui demanda comment il se faisait que Chaudey* était toujours en liberté. Arrêté (peut-être sur ordre de Delescluze), Chaudey fut exécuté sur ordre de Rigault, procureur de la Commune, pendant la Semaine sanglante.

                                                                                             * Journaliste, avocat, directeur du journal Le Siècle ; il avait été l’ami proche de Proudhon; les Blanquistes lui reprochaient d’avoir fait tirer sur des manifestants alors qu’il était maire-adjoint de Paris en janvier 1871. On en reparlera.

 

 

 

LA COMMUNE, PÉRIODE D’EXPÉRIMENTATION

 

 

La Commune est présentée comme une période féconde d’expérimentations politiques, un modèle pour les époques à venir. Elle est même pour certains une réussite qui a été brusquement interrompue par la féroce attaque versaillaise. On peut trouver cette présentation bien optimiste.

Les contemporains – quand ils n’étaient pas Communards -  ont surtout remarqué le désordre et la confusion des programmes et des actes de la Commune, d’autant plus qu’il était difficile de comprendre si elle voulait être un gouvernement insurrectionnel agissant (dans l’intention) pour toute la France, un conseil municipal aux attributions élargies, ou un  Etat autonome de Paris.*

                                                                                                  * C’est ce que signifie la notion de Ville libre souvent évoquée à l’époque – mais toujours (sauf erreur) officieusement : dans un article du Cri du peuple, Vallès donne comme modèle à Paris les villes libres allemandes, cités-états « grandes et fières, riches et calmes; dans tous les coins du monde on les entendait vivre, elles jetaient des marchandises et de l'or sur tous les rivages! ». (art. du 22 mars 1871, cité par Louis Fiaux). Notre époque n’est pas riche en Cités-Etats, mais on peut penser à Singapour, voire Monaco…

 

Louis Fiaux écrit de la Commune:  « A la fois Gouvernement et Municipalité, mêlant désormais tous ces attributs dans le désordre du mouvement qui l'entraîne... »

Plus sévère, Sempronius l’auteur anonyme de l’Histoire de la Commune de 1871 (1871) écrit : « Aucun des programmes de la Commune ne présente l'idée nette, l'exposé de principes arrêtés qu'on était en droit d'attendre d'individualités telles que les Delescluze, les Tridon, les Vermorel, Félix Pyat, Vaillant et quinze autres. Tout est diffus et confus.»

Le même auteur ajoute ;

« …ils combattent énergiquement la centralisation, et ils n'osent pas répudier la tradition jacobine, qui est essentiellement centralisatrice. »

 

Sempronius ironise sur les contradictions de la Commune :

« On nous annonce « la fin du militarisme et du fonctionnarisme.* » — Paris n'est plus régi que par la loi militaire; les affiches comminatoires signées de mille et un fonctionnaires couvrent les murs; la personne et le domicile des citoyens sont à la merci du premier venu qui s'intitule délégué de la Commune. »

                                                                                                      * (Dans la Déclaration au peuple français du 19 avril 1871),

 

Sempronius cite deux articles de journaux contemporains. qui critiquent l’action de la Commune. L’un de Henri Vrignault, journaliste « intelligemment républicain », paru dans Le Républicain du 17 mai, journal qui n'eut que quatre numéros, « cet article ayant exaspéré les tyrans de Paris » (d’autres journaux du même Vrignault avaient été supprimés précédemment et s’étaient recrées sous de nouveaux titres).


Après avoir décrit comme inexistante ou inefficace la politique sociale de la Commune, qui n’empêche pas les ouvriers de mourir de faim, Vrignault dénonce particulièrement la politique anticléricale, résultant à la fois des mesures de la Commune et de l’action de la « base »: « arrêter des prêtres, poursuivre des religieuses, faire enlever des crucifix, établir des clubs dans les églises, ce n'est pas de la politique, cela, ce n'est pas de la philosophie, c'est du voyoucratisme, du goujatisme et de la sottise ». Il se demande si les Communards ne font pas tout pour « faire haïr et mépriser la République ». La crainte des complots chez les membres de la Commune est pour lui une « preuve de décrépitude : le tyran qui va mourir voit partout des traîtres, des assassins, des complots »*. Vrignault décrit la politique répressive de la Commune comme une réédition voulue de l’histoire révolutionnaire : «   …nous avons vu tout cela : clubs dans les églises, lois des suspects, cartes de civisme, démolition de maisons, renversement de statues, violation de tombeaux, arrestation de prêtres ; toute cette défroque sort du cabinet des accessoires. »

Vrignault menacé d’arrestation dut se cacher – il ressortit pendant la Semaine sanglante comme chef d’un bataillon de gardes nationaux ralliés aux troupes versaillaises.

                                                                               * On peut penser par exemple à la réaction de la Commune lors de la reddition du  fort d'Issy, attribuée à un complot monarchiste, dont elle accusa Rossel.

 

 

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 Caricature anticléricale de Moloch, probablement parue sous la Commune (avant ou après, la parution de ce type de caricature aurait été censurée). Un ecclésiastique de haut rang s'adresse à des religieuses visiblement enceintes (en tous cas, les plus jolies) : « … Je suis heureux de pouvoir vous dire dans cette enceinte, que vous êtes toutes pleines des bénédictions du seigneur ». Le lecteur comprend que c’est lui qui les mises enceintes…

Moloch, dont on connait le dessin représentant la Commune de Paris tendant la main aux Communes de province, continua sa carrière par la suite dans des journaux satiriques classés à gauche comme Le Grelot, puis à la fin du siècle Le Chambard socialiste. Il ne semble pas avoir été inquiété après la Commune.

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Dans le camp opposé au républicain conservateur Vrignault, le journaliste (proudhonien) Georges Duchesne*, dans le journal de Millière La Commune (journal favorable à la Commune comme son titre l’indique), expose les contradictions du gouvernement de la Commune, parfois avec pertinence, parfois sans emporter la conviction ; il signale surtout les mesures contraires aux libertés individuelles ou les mesures sociales qui se contredisent :

                                                                    * Duchesne, ami de Proudhon, exécuteur testamentaire de Proudhon avec Langlois et Chaudey. Ne semble pas avoir été inquiété après la Commune. Mort en 1876.

 

« 29 mars, abolition de la conscription par toute la France [ou seulement pour Paris ? Toujours l’ambigüité des mesures de la Commune]; 8 avril, enrégimentation forcée à Paris de tous les citoyens valides, depuis 19 jusqu'à 40 ans

                                 [* Il s'agit du décret signé Cluseret qui incopore tous les hommes valides, mariés ou non, de 19 à 40 ans, dans les "compagnies de guerre" (unités combattantes) de la Garde nationale. Au-delà de 40 ans, le service se faisait dans ls compagnies sédentaires.]


(…) le 16 avril, la Commission exécutive prescrit « des perquisitions méthodiques par rues et maisons, et déclare les concierges passibles d'arrestations s'ils font des déclarations mensongères. »
« Le 29 mars, un arrêté fait remise aux locataires dans Paris de trois termes; le 12 avril, les poursuites pour échéances commerciales sont suspendues; le 19, un décret augmente le nombre des huissiers pour cause d'insuffisance.

« La Commission [le conseil de la Commune] donne d'une main et retient de l'autre » : après avoir prévu « l'intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts » [Déclaration du 19 avril 1871], elle laisse à la Commune le soin d’organiser discrétionnairement ces dispositions et justifie la saisie des journaux d’opposition. Tout en prétendant respecter l’unité nationale, la Commune s’attribue les compétences sur la fixation de l'impôt; l'organisation de la magistrature et de la Garde nationale [il faut sans doute comprendre que pour Duchesne, la Garde nationale ne mérite plus cette appellation dès lors que son fonctionnement est modifié par la Commune].

« Le manifeste [toujours la Déclaration du 19 avril] met en première ligne « la garantie absolue de la liberté individuelle » mais les arrestations arbitraires continuent.

« Destruction de la guillotine par le peuple ; maintien de la peine de mort par le conseil ».
« La déclaration proclame et reconnaît aux citoyens « le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres » [Déclaration du 19 avril 1871], mais le conseil signe « la plupart de ses affiches de cette entité impersonnelle : LA COMMUNE. (…) sur les mesures les plus graves, nous n'avons pas la liste nominative des votants (…)° Dès lors, comment contrôler ? à plus forte raison révoquer? »
« …la Commune fait fermer les ateliers (…) ; puis elle met l'embargo et le séquestre sur les ateliers déserts. »
« Jamais pouvoir n'a entassé en aussi peu de temps un pareil fatras de contradictions. »

Le journal de Millière sera aussi suspendu après un dernier article de Georges Duchesne (du 19 mai), – ce qui n’empêche pas que Millière, fidèle à la Commune, sera fusillé par les Versaillais sur les marches du Panthéon (on a évoqué, pour expliquer cette exécution d’un personnage resté en retrait, une vengeance de Jules Favre, ministre des affaires étrangères du gouvernement de Versailles, dont Millière avait dénoncé les manœuvres frauduleuses dans une affaire d’héritage – mais est-ce vraisemblable ?)

 

 

L’AVIS DE CLUSERET

 

Cluseret, un moment délégué à la guerre de la Commune (ministre de la guerre en quelque sorte), dans ses Mémoires, est très critique, comme on l’a vu, sur le fonctionnement du régime communal. Il dénonce ses désinformations comme les comptes-rendus mensongers des opérations militaires.

Il désapprouve la politique anticléricale de la Commune (bien que lui-même partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat), notamment l’arrestation de l'archevêque* et des prêtres, qu’il qualifie de « faute politique énorme », tout en observant qu’il s’agit d’une politique qui dissimule des arrière-pensées de la part des dirigeants communards. Pour lui, « manger du prêtre » est un « triste dérivatif » offert aux colères du peuple :  « pendant qu'il mange du prêtre, il est à son tour mangé par le bourgeois qui se sert du prêtre comme le toréador du drapeau rouge pour détourner la fureur du taureau ».

                                                                                        * Comme on sait, l’archevêque de Paris Mgr Darboy sera fusillé par les Communards pendant la Semaine sanglante, ainsi que plusieurs autres religieux.

 

Cluseret, qui se dit socialiste, veut montrer que les tendances socialistes de la Commune furent combattues, de l’intérieur, par les Jacobins qui pour lui, sont en fait des bourgeois et tout autant que Thiers, des « fusilleurs de travailleurs ».

 

Après l’écrasement de la Commune, Cluseret, fugitif, choisit d’aller frapper à la porte d’un prêtre qui était venu le trouver, alors que Cluseret était délégué à la guerre, pour lui demander l’autorisation d’aller confesser l’archevêque prisonnier, ce que Cluseret avait accepté d’emblée. Le prêtre, sans hésitation*, le cacha chez lui 5 mois et avec la complicité d’un prêtre belge, aida Cluseret à passer en Belgique ... déguisé en prêtre.

                                                              * Cluseret raconte ainsi la scène : « Bonjour monsieur l'abbé. Me reconnaissez-vous ?

- Parfaitement.

- Vous devinez ce qui m'amène ?

- Exactement. Vous êtes mon hôte et chez vous.

Ceci fut dit simplement, sans hésitation, et ce fut tout. »

 

 

 

UNE ERREUR DE PERSPECTIVE

 

 

Très souvent on décrit l’action de la Commune d’après ses quelques réalisations concrètes (ou ses projets inaboutis). On évoque la séparation de l’Église et de l’État, 35 ans avant son adoption définitive, l’admission des étrangers à la citoyenneté (ce n’est pas exact – seulement s’ils rendent des services et aucune décision générale n’a été prise), l’élection des fonctionnaires y compris les chefs militaires (voir plus loin ce qu’il faut en penser), l’école gratuite laïque et obligatoire -  mais il s’agissait en grande partie de projets déjà dans l’air du temps*.

                                                                * Déjà en octobre 1870, le ministre de l’instruction publique Jules Simon propose les thèmes de réflexion suivants au maire de Paris : « La gratuité, l’obligation, les devoirs et les droits de la commune [la municipalité] en matière scolaire, le mode de nomination des instituteurs, leur traitement d’activité, leur retraite, le programme même de l’enseignement dans les écoles de la République, la part qu’il convient de faire aux exercices du corps, […], l’accès des hautes études […] aux élèves dont les parents sont sans fortune » (Stéphane Dauphin, Les écoles parisiennes dans la tourmente (1870-1871), in  Jean-François Condette, Les écoles dans la guerre, 2014, https://books.openedition.org/septentrion/7187. Il y manque certes la laïcité. Or Jules Simon est resté ministre dans le gouvernement de Thiers et s’oppose à la Commune.

 

Mais on néglige son cadre institutionnel, que personne ne parait prendre au sérieux, du moins pas au point de l’analyser.

Or, les mesures qu’on a citées, en principe, ne valaient que pour Paris « ville libre », ou en tout cas autonome.

On peut citer ici Louis Fiaux, un républicain de gauche qui n’est pas complètement hostile à la Commune – mais qui ici refuse d’accepter cette configuration : « Paris ville libre  ! tel était donc le dernier mot de « cette révolution communale qui inaugurait une ère de politique expérimentale, positive et scientifique ».[citation ironique de la Déclaration du 19 avril] (…) les jacobins comme Delescluze (…) donnaient l'estampille de leur collaboration à ce projet, qui n'était rien moins que l'anéantissement de la France ! (…)

Jamais reniement plus complet n'avait éclaté dans l'histoire. (…) la République une et indivisible, n'était plus désormais qu'une hérésie historique. D'un trait de plume, les rédacteurs (…) de 1871 détruisaient notre unité de législation et de jurisprudence ».

Fiaux note que selon l’organisation communale, l'Église était séparée de l'État en Ile-de-France [en fait, à Paris], mais qu’elle pouvait rester liée à l’Etat [si on pouvait toujours parler d’Etat] dans les communes vendéennes ou bretonnes. L’autorité centrale (ou nationale) « n'était définie que par une phraséologie incohérente et confuse », disparaissant quasiment « en présence de tous ces petits États se suffisant à eux- mêmes au triple point de vue législatif, militaire et commercial ». Pour lui, il s’agit d’une « élucubration folle », bien plus déraisonnable que « s'il avait été question d'une fédération d'États, de provinces, ou de groupes départementaux ».

A la décharge - si on veut – des Communards, on peut dire que le caractère imprécis de leur projet permettait de multiples interprétations et on peut difficilement croire que les Jacobins de la Commune acceptaient toutes les conséquences des idées des fédéralistes convaincus. Fiaux parle avec outrance d’un « projet de séparatisme généralisé », qu’il excuse en partie en raison des circonstances : l’opposition de Paris, ville progressiste, avec la France rurale rétrograde !

Mais il existait bien chez certains Communards le rêve de Cités-Etats «  grandes et fières, riches et calmes » (article de Jules Vallès, cité par Fiaux, se référant aux villes libres allemandes).

En tout état de cause, la Commune, aussi bien pour l’organisation du pouvoir à Paris que pour ses conceptions de l’organisation du reste du pays (qui de plus, en stricte logique communaliste, relevait d'un accord avec les autres communes), n’élabora jamais (ou n’eut pas le temps de le faire) un projet constitutionnel précis qui pourrait être examiné par comparaison avec d’autres systèmes d’organisation.

Mais le principe même d’autonomie, placé au centre des conceptions de la Commune, implique bien que les décisions valables pour un territoire donné ne l’étaient pas pour un autre.

 

 NB : sur le statut de Paris et les perspectives fédéralistes de certains Communards, voir première et deuxième parties.

 

 

DÉMOCRATIE DIRECTE

 

 

On fera remarquer à juste titre que juger les projets (plus que les réalisations) de la Commune d’après ses adversaires (ou ses partisans déçus) n’est pas équitable.

Il est aujourd’hui admis que la Commune a réalisé (ou voulu réaliser) une forme de démocratie directe avec l’intervention fréquente de la population dans les affaires publiques. On parle même « d’expérience libertaire », mais il faudrait se mettre d’accord sur les termes : en quoi le gouvernement de la Commune était-il particulièrement libertaire ? De plus il semble anachronique de parler d'un courant libertaire à l’époque, même si certains Communards, peu nombreux,  sont devenus, ensuite, libertaires. Mais libertaire est un mot favorablement connoté aujourd'hui et on n'hésite pas à l'appliquer même à des dirigeants qui étaient loin de l'être.

On rappelle que la Déclaration au peuple français du 19 avril 1871, destinée à expliquer les buts et méthodes de la Commune installée à Paris, prévoyait «  L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées ».

Mais pour parler de démocratie directe, il faut que la population soit amenée à se prononcer, par un vote majoritaire, sur les décisions à prendre (et pas seulement sur le choix des dirigeants par élection) et qu’elle puisse proposer des initiatives soumises à referendum.

Or aucun de ces critères n'existe dans la Commune de Paris, même en projet. 

Selon Jacques Rougerie la démocratie directe est présente «  dans les commissions municipales qui gèrent les arrondissements ». (conférence La Commune et la Démocratie , sur son site, La Commune est la Démocratie (commune1871-rougerie.fr)

Mais il reconnait que « Ces commissions sont le plus souvent issues des comités de vigilance spontanément nés pendant le siège. En 1871 elles sont nommées par les membres de la Commune pour l’arrondissement. »

Il s’agit donc de commissions nommées par le pouvoir législatif et exécutif constitué par la Commune. J. Rougerie signale que ces comités sont au contact de la population (heureusement) et font (parfois sans doute – et sans obligation, semble-t-il) remonter ses réclamations à l’assemblée de la Commune. Il précise : «Trois au moins de ces commissions rendront des comptes à leur mandants ». Les électeurs du IVème arrondissement [quel pourcentage d’entre eux ?] désavoue le 20 mai les membres de leur commission municipale qui ont fait partie de la « minorité » qui a décidé de se retirer de l’assemble communale pour protester contre la dictature du Comité de Salut public. » 

Un des membres d’une commission municipale (Martine) évoque « le public qui se presse à la porte pour des réclamations de tout genre, [...] les mécontents, les gens qui viennent déclarer les naissances, les morts, ou réclamer le mariage ». Or, c’est largement les attributions normales d’une mairie. Au mieux, ces commissions non élues jouent le rôle de relais des réclamations avec la Commune elle-même, qui en fait ce qu’elle veut.

 Finalement, J. Rougerie reconnait que « les commissions d’arrondissement, nommées, ne sont peut-être pas l’expression réelle de la volonté populaire locale », mais que « , les sous-comités d’arrondissements de la Fédération de la Garde nationale relèvent davantage de  la démocratie directe. » (apprécions les « peut-être pas » et les « davantage »…).

Il existe un conseil (ou cercle) de légion de la garde nationale au niveau de l’arrondissement, composé de délégués élus par les bataillons. « Les cercles de légion (ou sous-comités) ne doivent s’occuper en principe que des problèmes militaires, mais souvent  s’érigent en organismes de direction de l’arrondissement ».

Ces cercles sont donc en concurrence avec les commissions municipales – ou les ont fait passer sous leur autorité.  Ainsi dans le XVème arrondissement, tout est sous les ordres de la Légion, commissariat de police, municipalité, nommés et contrôlés par le cercle (cité par J. Rougerie).

« Dans Paris se sont installés, telles les sections sans-culottes de l’An II, divers cercles, conseils et comités de la Garde nationale, qui, effectivement, « délibèrent » plus qu’ils ne se battent, semblant préférer jouer les administrateurs. Au cœur des arrondissements, leurs prétentions gestionnaires sont manifestes et contrecarrent régulièrement les initiatives de la Commune élue : ils forment de véritables contre-pouvoirs locaux » (Lisa T. Goodyer, « Que l'on soit toujours citoyen et soldat ». Représentations de la Garde nationale sous la Commune de Paris de 1871, in Sociétés & Représentations, 2003/2 https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2003-2-page-257.htm

S’agit-il de démocratie directe ? La représentativité des cercles vaut ce que vaut la représentativité de la Garde nationale elle-même, sachant que les réfractaires sont nombeux - et ceux qui font le strict minimum sans doute plus nombreux encore;  il est probable que les élus aux cercles représentent les militants les plus motivés.

Les gardes nationaux sont ainsi décrits par un historien : « des citoyens en armes et en uniforme bleu, inscrits sur les registres de la Garde nationale, généralement pour toucher […] la solde, éventuellement pour défendre la République démocratique et sociale […], parfois pour se contenter de parader dans les rues et les clubs » (William Serman, La Commune de Paris, 1986).

Enfin, Jacques Rougerie évoque les clubs – mais en quoi s’agit-il de démocratie directe ? « On en compte une trentaine, qui se sont installés dans les églises, propriétés du peuple, depuis la fin du mois d’avril.  Leurs  activités n’ont été rapportées que par des témoins hostiles qui en donnent une méchante caricature ». « Il faut reconnaître qu’il doit bien y avoir quelque vérité dans ces descriptions caricaturales ». Un club demande à la Commune :

- La suppression de la magistrature et l’anéantissement [sic] de tous les codes ;

- La suppression des cultes et l’arrestation de tous les prêtres ;

- Le retrait du décret sur le Mont de Piété [dans quel sens ?] ;

- La suppression des maisons de tolérance ;

- L’exécution d’un otage toutes les vingt-quatre heures jusqu’à la libération de Blanqui.

 

 

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Une autre caricature anticléricale de Moloch, probablement au moment de la Commune. Un prêtre galant  et sa paroissienne. Les prêtres et religieuses  étaient considérés comme des adversaires par la plupart des partisans de la Commune, et la religion comme une supersition à extirper. 

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ÉLECTION DES FONCTIONNAIRES ?

 

 

L’élection des fonctionnaires est aussi considérée comme une revendication de la démocratie directe.

La Déclaration du 19avril 1871 prévoyait : « Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité et le droit permanent de contrôle et de révocation, des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres ». Mais il semble bien qu’à l’exception, bien entendu, des membres de la Commune (le terme « magistrats », selon l’usage ancien, pourrait s’appliquer également à eux), on ne trouve aucun fonctionnaire élu par la population– ni évidemment révoqué autrement que par le conseil de la Commune ou les délégués de la Commune. Il ne semble d’ailleurs pas que des nominations par concours soient intervenues.*

                                                                           * Peut-être faute de temps. Rossel, délégué à la guerre, décida d’organiser un concours d’officiers d’état-major. Mais les nominations des hauts cadres de l’administration (en remplacement de titulaires démis de leurs fonctions ou en fuite) furent des décisions discrétionnaires de la Commune ou des délégations.

 

Les cadres de l’administration auraient-ils pu être élus par les employés ?

Pour reprendre Rougerie : « On cite toujours l’exemple de l’atelier de fabrication d’armes du Louvre qui obtient début avril le droit d’élire directement ses cadres – et naturellement de les révoquer. Mais on ne sait rien de son fonctionnement réel. »

Toutefois, il apparait que le délégué à la justice, l’avocat Protot, estimait que l’élection des juges devait être envisagée dans l’avenir*.

                                             * L’élection des juges de la justice civile et pénale avait déjà été instituée en 1790 et abandonnée sous le Consulat. Les juges aux tribunaux de commerce et les juges aux tribunaux des Prudhommes étaient toujours élus par les professionnels (respectivement depuis l’Ancien régime et la période napoléonienne) et c’est toujours le cas aujourd’hui.

 

S’agissant de la révocation des élus, aucune règle n’existait pour la mettre en oeuvre. On peut mettre sur le compte de la brièveté de l’expérience communale l’absence de mise en application des principes proclamés et la définition des procédures adéquates.

On rappellera d’ailleurs les observations de Georges Duchesne  citées plus haut : comment pourrait-on révoquer (en faisant abstraction de la procédure à suivre) les élus puisque beaucoup de décisions sont anonymes (signées seulement par l’expression La Commune) et puisque les votes ne sont pas nominatifs dans les comptes-rendus du conseil de la Commune ?

 

Faut-il ajouter que l’élection de certains fonctionnaires (cela ne peut concerner que ceux qui occupent des fonctions importantes) n’est pas spécialement une invention (non mise en pratique) de la Commune ? Aux USA, des fonctionnaires (ou plutôt des agents publics) comme les sherifs et les attornays (procureurs) sont élus par le peuple de la ville ou de l’Etat concerné ; les juges sont aussi élus dans la plupat des Etats (évidemment parmi les personnes qualifiées)*. Il existe aussi aux USA une procédure de révocation de certains élus ou fonctionnaires (recall) par les électeurs selon des modalités et dans des cas différents selon les Etats. Mais aucune révocation par les électeurs n’est possible pour les élus au Congrès fédéral (les projets en ce sens votés par divers Etats ont toujours été déclarés inconstitutionnels par la Cour suprême).

                                                                         * L’élection est en fonction de l’appartenance partisane dans certains Etats ou est apolitique. On parle aussi d’élection pour les juges de la Cour suprême, mais ils sont choisis par le Congrès et non par le vote populaire. En Suisse aussi, la nomination de certains juges relève du Parlement (chambres réunies) et est (curieusement) basée sur l’appartenance politique des juges clairement affichée.

 

Pourtant les admirateurs actuels de la Commune ne paraissent pas admirer particulièrement les Etats-Unis de ce point de vue…

 

 

DÉMOCRATIE DIRECTE II

 

 

On fait parfois remarquer que la Commune prévoyait l’élection même au niveau de l’armée. Exprimé ainsi, c’est une façon de se moquer du monde. En effet, l’armée était remplacée par la Garde nationale et l’élection des officiers et sous-officiers était en vigueur dans la Garde nationale bien avant la Commune (il semble que la Commune soit d’ailleurs revenue sur l’élection pour certains grades*).  De plus, jamais les généraux de la Commune n’ont été élus, mais nommés par le pouvoir.

                                                                                       * Référence à retrouver. Une décision de Cluseret prévoit que le délégué à la guerre nommera le chefs de légion de la Garde nationale dans les arrondissements qui n'en sont pas pourvus.

 

On indique ensuite que la Commune se méfiait du pouvoir personnel de sorte qu’aucun chef ou maire de la Commune ne fut nommé - en fait la Commune était un régime d’assemblée, fusionnant les fonctions du législatif et de l’exécutif. Le fait de ne pas avoir de chef, sinon collectif (la commission exécutive, puis le comité de salut public peuvent être considérées comme le gouvernement de la Commune par opposition à l’assemblée – le conseil), n’empêchait d’ailleurs pas les contemporains hostiles, comme on l’a vu de parler de dictateurs ou de tyrans de Paris.

Il est à peine besoin d’indiquer qu’aucun système de contre-pouvoir organisé n’avait été prévu pour limiter le pouvoir de la Commune - le seul contre-pouvoir était en quelque sorte le refus d’obéissance des citoyens en désaccord. A moins de considérer qu’un contre-pouvoir de fait existait avec les formations de la Garde nationale (on a parlé des cercles d’arrondissement) et du Comité central de la Garde nationale – mais ce n’était nullement intentionnel et ce contre-pouvoir était plutôt dans une logique de compétition révolutionnaire avec le pouvoir communal que d’équilibre.

La Déclaration du 19 avril prévoyait :

« … L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts », grâce au « libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité » sous le contrôle de la Commune, « seule chargée de surveiller et d’assurer » ces droits. Il n’y avait donc rien qui corresponde, par exemple, au projet du Comité central des 20 arrondissements (Vallès et es amis) qui dans son programme du 25 mars, voulait  : « La souveraineté du suffrage universel restant toujours maître de lui-même, et pouvant se convoquer et se manifester incessamment. »

Cette formule dont la mise en œuvre aurait été complexe, prévoyait que le peuple souverain pouvait intervenir « incessamment » dans les affaires publiques, non modestement par le droit de réunion ou la liberté de la presse, mais par des initiatives ayant valeur de décision (on peut penser au référendum  citoyen ou d’autres formes d’intervention) : cette souveraineté permanente (existant donc même en dehors des élections périodiques) ne se retrouve pas dans la Déclaration, sauf la mention de la possibilité de révoquer les « magistrats », si cette expression s’applique bien aux élus.

Notons aussi que le mandat impératif n’y est pas et je serai curieux de savoir quelles sont les sources de ceux qui prétendent que pendant la Commune le mandat impératif était en vigueur. Probablement certains théoriciens le demandaient et certains élus s’y sont référés, mais ce n’était pas une disposition réellement en vigueur.

 

Il faut admettre que l’intervention des citoyens dans les affaires publiques, sous les diverses formes qu’on a vues, concernent bien plus des militants (ou quasiment tels) que les citoyens ordinaires – c’est logique dans une période qui est une période révolutionnaire et non d’exercice normal d’une organisation politique stabilisée – mais cela relativise beaucoup les déclarations de ceux qui voient dans la Commune une manifestation de démocratie directe (à moins qu’en réalité ce qu’ils approuvent dans la Commune soit surtout le pouvoir des militants - donc d’un groupe restreint - exercé sur la société).

Il faut surtout souligner que la Commune n’a prévu aucune des procédures reconnues comme caractéristiques de la démocratie directe, permettant l’intervention des électeurs dans l’adoption des lois sans passer par les représentants : consultation obligatoire de la population par référendum et référendum d’initiative populaire.

Il faut signaler l'anonyme qui signait des lettres à la Commune paraissant dans le journal La Vérité sous le pseudonyme "un bon rouge" (sic), qui  demanda (inutilement) aux dirigeants de la Commune l'organisation d'un plébiscite sur les propositions de conciliation avec Versailles (numéro du 13 avril 1871)*.

                                                                                                  * Ces lettres ont comme auteur un personnage peu connu, sur lequel on reviendra peut-être,  Marc-Amédée Gromier (1841-1913), auteur de très nombreux livres et brochures jusqu'à sa mort, préconisant une union européenne ou une union latine.

 

Enfin, est-il cohérent de parler de démocratie directe pour un gouvernement qui faisait peser une contrainte majeure sur la population « en forçant à la guerre civile tous les hommes valides de 18 à 40 ans », « violation de la liberté individuelle que l'on n'avait même point vu exercée par les combattants de juin 1848 » (Louis Fiaux) [ce n’est pas l’obligation de combattre en temps de guerre que critique L. Fiaux comme violation de la liberté,- mais celle de combattre dans une guerre civile].

Certes d’autres Etats ont fait de même dans l’histoire, mais on ne parle pas de démocratie directe à leur propos.

 

 

 

TU ES POUR LA COMMUNE OU TU PARS

 

 

On peut avoir une idée de la politique de la Commune envers les agents publics restés en place.

A la Bibliothèque nationale, un délégué est d’abord nommé par la Commune (dont l’administrateur s’est enfui à Versailles); puis ce délégué est révoqué après avoir détourné des fonds. Un autre délégué est nommé, Élie Reclus, frère du savant Élisée Reclus. Dès son arrivée, Reclus et son adjoint, « poussés par leurs supérieurs [de la Commune], pressent employés et fonctionnaires de la bibliothèque d’adhérer clairement à la Commune ». Ceux qui refuseront de signer le formulaire seront considérés comme démissionnaires.

En même temps, la responsabilité des fonds orientaux est confiée à un Egyptien ( ?) Anys El Bittar, qui suscite la méfiance des employés : « Les reproches qui lui sont faits sont d’être dépourvu de titres scientifiques, de n’être pas connu du monde savant, et d’avoir été nommé par un gouvernement insurrectionnel ». Le bibliothécaire en charge du département des Manuscrits, Delisle, refuse de s’entendre avec son nouveau collègue.

Élie Reclus prononce alors immédiatement la révocation de Delisle, puis fatigué d’attendre, il somme le personnel de la bibliothèque de déclarer clairement son adhésion à la Commune. Les fonctionnaires répondent avec un texte refusant leur adhésion. Tous les signataires sont considérés comme démissionnaires.

Il semble que le but de Reclus est double : « épurer le personnel de ses éléments anticommunards et réduire le nombre d’employés afin de réaliser les économies nécessaires » à la réorganisation de la Bibliothèque. Reclus souhaite aussi engager des employés « à l’essai » afin de pouvoir les évaluer avant toute nomination définitive » et les payer moins cher que les employés précédents.

 Les employés contestataires (contre la Commune) représentent « la majorité des membres du personnel ». Evidemment, après la fin de la Commune, ils sont de retour, fiers d’avoir tenu bon.

(récit d’après l’article de Marie Galvez, La Bibliothèque nationale et la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871), Revue de la BNF 2015/2, https://www.cairn.info/revue-de-la-bibliotheque-nationale-de-france-2015-2-page-70.htm).

On peut aussi mentionner la révocation par la Commune des inspecteurs et inspectrices des écoles primaires (13 mai 1871), citée par Stéphane Dauphin, Les écoles parisiennes dans la tourmente (1870-1871), art. cité.

Dans d’autres administrations (on évoque souvent celle des Postes) les choses se passèrent mieux – mais il y avait sans doute plus de sympathisants de la Commune. Certes on comprend que la Commune a voulu s’assurer de la fidélité des fonctionnaires – comme tout régime, surtout insurrectionnel -  mais les moyens pour y parvenir relèvent de la contrainte pure et simple et certainement pas de la démocratie, directe ou pas. D’ailleurs, quelle fidélité pouvait-on attendre de fonctionnaires devant choisir entre l’adhésion ou la porte ? La Commune espérait peut-être, assez machiavéliquement,  qu’après les avoir ainsi  compromis vis-à-vis de Versailles, ils seraient obligés de rester fidèles à leur engagement forcé.

 

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 Déclaration du12 mai 1871 signée par plusieurs membres du personnel de la Bibliothèque nationale, refusant d'adhérer à la Commune : « Les soussignés, mis verbalement en demeure d’adhérer à la transformation du dépôt national confié leur garde en dépôt communal et de sortir de leurs devoirs professionnels  en faisant acte d’adhésion politique à la Commune de Paris, déclarent refuser leur adhésion. Ont signé les fonctionnaires et employés de tous grades de la Bibliothèque nationale ... »

BNF, Manuscrit, Archives modernes 109, fol. 32. Reproduction dans article de Marie Galvez, La Bibliothèque nationale et la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871)Revue de la BNF 2015/2.

La Bibliothèque nationale et la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871) | Cairn.info

 

 

 

LIBERTÉ RELATIVE DE LA PRESSE

 

 

Comme on l’a vu, la Déclaration du 19 avril prévoyait « le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité » (ici publicité signifie la liberté de la presse).

Mais la Commune – en raison du contexte de guerre civile – n’a pas respecté le principe de liberté de la presse, procédant à l’interdiction de nombreux journaux.

Le 30 avril, les typographes parisiens adressaient une pétition à la Commun pour protester contre l’interdiction de journaux – en invoquant les répercussions économiques de l’interdiction :

« Lesdits soussignés, émus par la suppression de dix journaux, qui a eu pour conséquence le chômage forcé d’environ cinq mille travailleurs, et effrayés par la proposition d’un membre de la Commune, tendant à la suppression de tous les journaux;

S’adressent en toute confiance à la Commune, espérant qu’elle reviendra sur ses décisions.»

(cité par la rubrique de Patrick Le Moal, La Commune au jour le jour, in Contretemps, revue de critique communiste https://www.contretemps.eu/journal-commune-30-avril-1871/)

 

 Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871, écrit : « Les protestations des journaux républicains et libéraux provoquèrent dès le début contre la presse une répression dictatoriale [de la part de la Commune] vaillamment supportée. Les crises publiques mettent en lumière non seulement le talent, mais le caractère des publicistes. (...) c'est dans de tels moments que se mesurent les cœurs ». 

Non seulement les journaux furent supprimés mais des journalistes furent arrêtés.

L’interdiction des journaux est traitée de façon désinvolte par Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871 dans le tableau qu’il fait de Paris dans les derniers temps de la Commune, puisque selon lui les journaux interdits étaient en vente libre :

« Une trentaine de journaux versaillais ont été supprimés par la préfecture de police ; ils n’en sont pas morts, un camelot très peu mystérieux nous les offre. »

 Ce serait à vérifier, et si certains journaux supprimés ont pu reparaître, imprimés en-dehors de Paris, ce n’était probablement pas le cas de tous, et leur disponibilité (clandestine) à Paris devait être aléatoire. Au passage, pour Lissagaray, tous les journaux supprimés sont versaillais : il dénote (et inaugure) une tendance (qui ne s’est pas perdue) à présenter toute critique de la Commune comme exclusivement versaillaise et à passer sous silence ce qui n'entre pas dans ce schéma.

Il est vrai que la liberté de la presse n'était pas la préoccupation première de Lissagaray, si on en croit Louis Fiaux, qui écrit: 

« Dans le journal l'Action, M. Lissagaray, talent tout de fièvre et de passion, n'avait-il pas dit : « Nous demandons la suspension sans phrase de tous les journaux hostiles à la Commune. » Il sera écouté du délégué à la police. »

 

 

 

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 Numéro du Siècle du 22 mai 1871: le journal  précise dans un encadré qu'il a été supprimé à Paris par la Commune mais qu'il reprend sa parution à Corbeil; il publiera les débats de la Chambre (à Versailles), les communiqués officiels et les correspondances de ses rédacteurs à Versailles et Paris.

Un article précise que même des journaux communalistes ont protesté contre la nouvelle suppression des journaux d'opposition : le journal de Rochefort, Le Mot d'ordre, s'est volontairement supprimé et Rochefort serait en route pour la Belgique - mais selon un autre article il aurait été arrêté. Un article évoque les conflits d'autorité entre les dirigeants de la Commune et conclut : « La population de Paris, réduite de plus de moitié par les départs plus nombreux d’heure en heure, ne s’occupe pas plus de la majorité que de la minorité de la Commune. Elle vit au jour le jour dans l’attente de l’inconnu ». Un entrefilet écrit qu'au moment de mettre sous presse, on apprend qu'on entend une forte canonnade jusqu'à l'intérieur de Paris; on pense que l'assaut des troupes gouvernementales a commencé...

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