LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

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 LA RÉVOLUTION SOCIALE, LA RÉPUBLIQUE, LA PAIX OU LA GUERRE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

Lorsqu’on évoque aujourd’hui la Commune de Paris en 1871, on pense qu’il s’agissait d’un insurrection qui voulait combattre la pauvreté, l’inégalité et l’injustice sociale et créer une société plus juste – quand on ne l’envisage pas comme une révolte de la misère – ce qui est pratiquement le cas dans le documentaire Les Damnés de la Commune que nous évoquions en première partie.

Pourtant, les acteurs de l’époque voulaient en priorité promouvoir l’autonomie communale – du moins si on suit leurs déclarations, ainsi que d’autres réformes d’organisation. Mais ce but n’était pas exclusif de la recherche d’une société plus juste. Parmi ceux qui adhéraient sincèrement au programme autonomiste de la Commune, on trouvait des Proudhoniens, clairement fédéralistes, et aussi des socialistes internationalistes, plus ou moins proches les uns des autres.

Mais pour les plus nombreux sans doute, l’objectif autonomiste de la Commune, tel qu’il apparaissait dans les déclarations, n’était accepté que de façon tactique. En fait, ils adhéraient au vieil idéal jacobin de 1793, à peine rénové, dans lequel le pouvoir, saisi par les révolutionnaires, devait être exercé pour le bien du peuple (selon la conception jacobine du bien du peuple), au besoin par la force, dans un cadre national  ne laissant aucune place aux autonomies locales.

Enfin chez beaucoup, presque tous, mais plus encore chez les héritiers de 93, il existait un patriotisme français impérieux, d’autant plus fort qu’il mettait une équivalence entre la France et la Révolution, ou la France et la République révolutionnaire.

La perception de la Commune s’est donc modifiée dans le temps. Aujourd’hui, on met l’accent sur les réalisations et surtout les espérances sociales de la Commune, mais à l’époque, elles n’étaient pas au premier plan. C’est un des aspects du mythe.

 

 

LA COMMUNE : UNE RÉVOLUTION SOCIALE ?

 

 

Prenons d’abord l’avis d’une participante « de base » à la Commune, la désormais célèbre Victorine Brocher (à l'époque de la Commune elle s'appelait Victorine Rouchy du nom de son premier mari), dont les Souvenirs d'une morte vivante  publiés en 1909, servent de base au documentaire Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, dont on a parlé.

Celle-ci rappelle que « La Commune n'a jamais eu des intentions de gouverner la France, elle était une nécessité du moment, elle fut élue librement, elle voulait Paris libre dans la France libre.

Elle voulait affirmer la République et par elle arriver à une amélioration, non pas sociale, (une minorité seulement pensait ainsi) mais gouvernementale. »

Néanmoins, en se contredisant un peu, Victorine précise : «  Enfin elle voulait une République plus équitable, plus humaine »

 

 

 

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Journal L'Illustration du 8 avril 1871; détail d'une page présentant notamment des cantinières de la Commune. Victorine Rouchy servit comme cantinière dans le bataillon dit des Défenseurs de la République. Le texte indique que le général (Communard) Duval, fait prisonnier par les Versaillais, n'a pas voulu survivre à sa défaite - en fait, il fut exécuté par les Versaillais ! Voir en fin de message une reprise de la planche avec des légendes différentes.

 http://qcmtest.fr/guerre-franco-prussienne-de-1870-commune-de-paris-1871/1871-illustration-1467_page_05#google_vignette

 

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Victorine Brocher (1839-1921) avec second mari Gustave Brocher et un inconnu particulièrement élégant, sans doute à Lausanne. Victorine épousa en 1885 (ou 87 ?) Gustave Brocher, un militant socialiste puis anarchiste, originaire du Haut-Rhin, (naturalisé anglais en 1893 selon le Dict. Maitron). Ils se fixèrent à Lausanne en 1892, où ils ouvrirent une librairie puis un pensionnat. Ils résidèrent ensuite deux ans à Fiume avant de revenir à Lausanne. Gustave Brocher mourut en 1931 à Lausanne, fidèle à ses convictions internationalistes et anarchistes. Le libertaire suisse Louis Bertoni prononça un discours à ses funérailles.

Wikipedia.

 

 

De son côté, Georges Renard*, un jeune élève de l'Ecole normale supérieure, qui participa à la Commune comme collaborateur des délégués à la guerre Cluseret et Rossel, décrit ainsi le programme de la Commune :

« Le programme était double. Politique, il contenait le maintien de la République, l'organisation du suffrage universel, la liberté de presse, de réunion, d'association, l'éligibilité et la responsabilité de tous les fonctionnaires et magistrats. Il demandait la suppression du budget des Cultes, la création pour tous les enfants d'un enseignement intégral et laïque. Il voulait au lieu de la centralisation impériale, une fédération des Communes de France, constituées par les grandes villes ou associées par régions.

Social, il réclamait un système d'assurances contre les risques professionnels des ouvriers et petits commerçants (chômage, faillite, vieillesse) et la recherche des moyens propres à fournir au producteur capital, débouchés et crédit »

Renard  indique ici probablement le programme des milieux proudhoniens et socialistes, qui orienta les travaux de la commission du Travail et de l'Echange (de Léo Frankel) sans avoir le temps de déboucher sur des réformes abouties. On voit qu'il s'agit de réformisme et pas du tout d'un programme collectiviste.

                                                                     * Georges Renard devint après la Commune un universitaire, d'abord en exil à Lausanne, puis en France et le directeur de La revue socialiste.

 

 Il écrit d’ailleurs : « Au point de vue social, les revendications mises en avant étaient à coup sûr bien modestes. Mais « Commune » a le tort de ressembler à « Communisme » ; les adversaires ne se font [firent] pas faute d'exploiter cette équivoque; elle servit à discréditer l'insurrection perfidement ou naïvement qualifiée de communiste. Et la confusion fut d'autant plus facile que les socialistes qui s'y trouvaient en minorité et qui proposèrent à peine quelques timides mesures, y eurent peu à peu un rôle agrandi par la démission des éléments bourgeois*. Il est juste du reste de reconnaître que la Commune avait une orientation générale très démocratique, qu'elle tendait, sans trop savoir par quels chemins passer pour aboutir, vers une amélioration profonde du sort réservé aux déshérités des grandes villes. » (Georges Renard. Mes Souvenirs : 1870-1871- La Commune, in  revue La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe siècle, 1931, https://www.persee.fr/doc/r1848_1155-8806_1931_num_28_137_1194)

                                                                           * En fait, les éléments bourgeois ayant démissionné tout au début de la Commune, la majorité blanquiste-jacobine n’eut plus en face d’elle que la minorité formée de proudhoniens et de socialistes, mais peut-on parler d’influence grandissante de celle-ci ?

 

Son avis rejoint celui de Victorine Brocher : la Commune avait principalement un programme institutionnel (plus ou moins clair) et politique, et, accessoirement, un programme social.

Vu de province, le jeune Ernest Vaughan* essaye dans un article de journal de convaincre (sans grand succès) les radicaux des villes normandes de se rallier à la Commune : il parle du drapeau pour lequel lui et ses camarades sont «  fiers de combattre, celui de la Commune fédérale ». Vaughan reprochait à ses concitoyens « d’accuser la Commune de tous les maux ; il expliquait ce qu’il fallait entendre par Commune fédérale, la liberté individuelle, la décentralisation, le droit pour les habitants d’une même commune, d’une même province de s’occuper de leurs propres affaires, de fixer leur budget, de contrôler les actes des magistrats, la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat, l’instruction gratuite, obligatoire et laïque » (Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen, 1851-1876, chapitre L'ocupation allemande et la Commune de Paris, 1989 https://books.openedition.org/purh/8299?lang=fr).  

                                                                                                   * Ernest Vaughan, après une formation d’autodidacte, devient directeur d’usine en Normandie, ce qui ne l’empêche pas d’adhérer à l'Internationale en 1867. Très marqué par Proudhon (" … les grands principes admirablement formulés par notre immortel Proudhon "). Il est arrêté en 1871 en Normandie pour son action pour la Commune, mais remis en liberté, il parvient à s'exiler à Bruxelles avant son jugement. De retour en France, il collabore à divers journaux, puis devient en 1881 le gérant de L'Intransigeant, dont le patron est Henri Rochefort (qui avait soutenu de façon critique la Commune), Les relations sont difficiles entre les deux hommes. Vaughan prend ensuite la direction du Petit Lyonnais, quotidien socialiste. En 1897, il crée L'Aurore avec Urbain Gohier et Georges Clemenceau, qui sera l'un des seuls journaux parisiens ouvertement dreyfusards, il publie J'accuse...! de Zola, le 13 janvier 1898. Vaughan meurt en 1929.

 

 

De son côté, le grand spécialiste de la Commune Jacques Rougerie rappelle l’opinion de Bakounine sur la Commune :

« Bakounine croyait y trouver la réalisation de ses idées anarchistes : “La Commune s’était proclamée fédéraliste, et, sans nier l’unité nationale de la France qui est un fait naturel et social, elle nia audacieusement l’État, qui en est l’unité violente et artificielle”. À tout prendre, l’interprétation du Russe n’était pas tellement éloignée de celle de Marx. »

 

Il est indéniable que si la Commune mettait surtout en avant ses doctrines d’organisation, variables selon les tprogrammes et les aspirations des uns et des autres mais jamais clairement définies par le conseil de la Commune, depuis les simples « franchises municipales » jusqu‘à une conception large de l’autonomie et la fédération des communes (voir en première partie ce qui est dit de la Déclaration au peuple français du 19 avril 1871) ou même des "provinces", pour ses partisans et pour ses adversaires, elle avait aussi un contenu social implicite, espéré ou détesté à l’avance. On a déjà cité l’appréciation de Georges Renard sur la confusion entre communalisme et communisme.

Dans un ouvrage (assez peu cité mais où on glane beaucoup de renseignements) Histoire de la Commune de Paris en 1871, signé du pseudonyme (collectif) de Sempronius*, paru probablement fin 1871 (et hostile à la Commune) on décrit ainsi l’ambigüité du programme des dirigeants de la Commune :

« Voulez-vous constituer la Commune ou établir le communisme ? Vainement essayèrent-ils de donner à l'opinion un éclaircissement; ils ne purent ou n'osèrent jamais dire s'ils prétendaient gouverner Paris ou régenter la France. De cette équivoque, qu'ils avaient d'excellentes raisons pour ne pas lever, résulta pour eux cette situation qu'ils ne pouvaient pas faire un acte qui n'en contredît plusieurs autres. »** (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5447187h.texteImage)

                                               * Parmi les auteurs, on cite le journaliste et romancier Octave Féré.

                                             ** L’auteur accuse l’Association internationale des travailleurs (l’AIT, fondée par Marx), d’avoir été à l’origine de la Commune – c’est une théorie qui n’a pas de fondement ; malgré ce parti-pris et un ton très hostile à la Commune, le livre est bien documenté.

 

 

 

LES RÉALISATIONS SOCIALES

 

 

Mais certains auteurs, dès l’époque et peut-être à dessein, mettaient en avant la faiblesse des réalisations de la Commune

Dans son journal Le Républicain, qui parait à Paris en pleine Commune*, le journaliste Henri Vrignault, qualifié de républicain, mais visiblement hostile à la Commune, décrit (sans doute avec une part de mauvaise foi) le bilan social nul du gouvernement de la Commune:

«  Voilà les bienfaits de ce gouvernement qui devait donner aux travailleurs le bonheur parfait. (…) A-t-il ouvert un atelier ? A-t-il organisé une usine ? A-t-il perfectionné les lois sur les associations ? Rien, rien, rien. (...) Il a confisqué les usines des patrons au profit des ouvriers** ; mais comme il confisquait en même temps les ouvriers au profit de la garde nationale, cela n'a servi à rien. Et d'ailleurs, spolier n'est pas organiser (…) Il a, pour toute oeuvre, décrété les dégagements gratuits*** et empêché les boulangers de travailler la nuit. (...) les ouvriers meurent de faim. Rien, rien, rien. Voilà la devise, de quelque côté qu’on se tourne » (article paru le 17 mai 1871).

                                                              * Numéro du 17 mai. Article cité par l’Histoire de la Commune de Paris en 1871 de Sempronius. Selon  Sempronius, le journal « n'eut que quatre numéros, cet article ayant exaspéré les tyrans de Paris ».

                                                                      **  Il s'agit uniquement des entreprises abandonnées par le patron, généralement réfugié hors de Paris depuis l'instauration de la Commune.

                                                           *** Il s’agit des objets gagés au Mont-de-Piété,jusqu'à concurrence de 20 francs.

                                                        .

 

Son journal est interdit par la Commune et lui-même devra se cacher. Nous reparlerons de Henri Vrignault.

Evidemment il n’est pas logique d’attendre d’un gouvernement qui a duré 72 jours, aux prises avec une guerre sans pitié qui était devenue très vite sa première préoccupation, une œuvre sociale cohérente et durable – mais il y a quand même beaucoup de naïveté à gonfler le bilan social ou d'administration générale de la Commune.

Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871*, est sévère pour le bilan de la commision de l'Enseignement placée sous l'autorité du délégué, Edouard Vaillant, élogieux pour celle du Travail et de l’Échange, composée selon lui de socialistes révolutionnaires, sous l'autorité du délégué Léo Frankel - pourtant, si la seconde fut plus active (selon Lissagaray) que la première, elle n'eut pas mieux le temps de réaliser les mesures qu'elle projetait.

                                                                                                        * Prosper-Olivier Lissagaray (1838-1901), journaliste, prend part à la Commune sans exercer de responsabilité. Exilé en Angleterre, fréquente la famille de Marx et a une histoire d'amour contrariée avec la plus jeune fille de Marx, Eleanor (et se brouille durablement avec Paul Lafargue, gendre de Marx et ancien Communard). Publie en exil L'Histoire de la Commune de 1871 (en 1876) qu'il réeditera ensuite en version augmentée. Rentré en France, poursuit une carrière de journaliste, s'engage fortement contre le Boulangisme. Célèbre pour ses nombreux duels.

 

A propos du programme social de la Commune, un auteur décrit les limites de celui-ci : «  ... la Commune refusa d'exproprier les entrepreneurs capitalistes et de prononcer la remise définitive des effets de commerce impayés dont les règlements furent seulement rééchelonnés sur une période de trois ans (même la remise définitive des loyers dus entre les mois d'octobre 1870 et avril 1871 décidée par la Commune reste finalement une décision mesurée car limitée à quelques mois de loyers). Enfin, concernant la restitution des biens mis en gage au Mont-de-piété, les Communards n'acceptèrent la restitution gratuite au profit des débiteurs que des biens de faible valeur (les biens d'une valeur inférieure à 20 francs). ». Pour l’auteur, la Commune respectait la propriété privée car « L'ouvrier de cette époque n'aspire qu'à s'établir, devenir son propre patron, et par là-même acquérir la propriété de ses instruments de travail, soit seul, soit en s'associant dans le cadre d'une coopérative. L'ouvrier rêve d'être un propriétaire ».

(Frédéric Danos, La faculté de droit de Paris, la commune et Emile Acollas https://univ-droit.fr/docs/recherche/rhfd/pdf/031-2011/31-2011_p245-267.pdf

Pour un exposé du programme social de la Commune, voir l'article en deux parties de Laure Gaudineau sur le blog La Commune de Michèle Audin: https://macommunedeparis.com/2021/06/16/la-politique-sociale-de-la-commune-par-laure-godineau/

 

 

 

LES PRINCIPALES MESURES DE LA COMMUNE

 

 

Pour mémoire, les principales mesures décidées par la Commune - la plupart furent prises fin mars et en avril 1871 :

- abolition de la conscription;

- séparation de l’Église et de l’État et suppression du budget des cultes;

- laïcisation des écoles communales (liée à la précédente); gratuité de l'enseignement et dans certains cas, des fournitures;

- confiscation (contre indemnité) des ateliers abandonnés par les patrons pendant ou depuis le siège, qui seront donnés en gestion aux associations ouvrières;

- interdiction du travail de nuit dans les boulangeries et suppression du bureau de placement [pénalisant pour eux] des ouvriers boulangers;

- interdiction des amendes et retenues sur salaire par l'employeur;

- réquisition des logements vides en faveur des personnes sinistrées;

- fixation d’un maximum des salaire pour les fonctionnnaires et élus (6000 francs);

- retrait gratuit des objets de moins de 20 francs engagés au Mont-de-Piété;

- égalité des salaires des institutrices et des instituteurs;

- gratuité de la justice et réorganisation des services judiciaires;

- décret sur les pensions des combattants tués donnant les mêmes droits aux compagnes non mariées et aux enfants naturels qu’aux femmes mariées et aux enfants légitimes.

 

A cela s'ajoutent des mesures d'assistance aux défavorisés par la distribution de bons de chauffage ou d'alimentation, aux soin des mairies d'arrondissement. Mais déjà pendant le siège, les autorités avaient eu recours à de telles aides, de même qu'elles avaient autorisé le retrait des objets du Mont-de-Piété inférieurs à 15 francs.

 

Souvent, les mesures prises par la Commune sont rapportées en en exagérant la portée : on parle du maximum des salaires (mais ça concerne les élus et fonctionnaires), de l'interdiction du travail de nuit (ça concerne seulement les ouvriers boulangers), de l'égalité salariale hommes/femmes (ça concerne les instituteurs et institutrices), de la réquisition des logements (mais seulement pour venir en aide aux personnes sinistrées). Certes toutes ces mesures peuvent être considérées comme l'embryon de mesures plus larges qui auraient pu intervenir par la suite.

Certaines mesures n'eurent pas le temps d'être mises en oeuvre.

S'agissant des mesures scolaires de la Commune, on oublie de dire que certains de ses projets avaient déjà été  mis en chantier par le gouvernement de la Défense nationale avec Jules Simon (futur adversaire de la Commune) comme ministre de l'Instruction publique. Pendant la Commune, les enseignants furent loin d'être tous partisans de celle-ci : beaucoup quittèrent Paris, les enseignants et les élèves d'une école "primaire supérieure" protestèrent violemment contre la volonté de la Commune de réorganiser l'école, la Commune révoqua les inspecteurs et les inspectrices des écoles primaires.

 

On va même jusqu' à inventer des mesures que la Commune n'a jamais prises : le droit de vote des femmes, l'abolition de la peine de mort (des Communards d'un quartier de Paris ont brûlé la guillotine mais aucune mesure précise n'a été prise sur les peines judiciaires, au contraire les peines militaires au moment de l'organisation de la cour martiale, prévoient bien la peine de mort).

L'admission de tous les étrangers à la citoyenneté est souvent citée, mais  aucune mesure juridique n'a été prise : lors des élections de la Commune, il a été décidé que l'élection comme membre de la Commune de Léo Frankel, Hongrois, était valable au motif que « ... le drapeau de la commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent, que cet usage existe depuis longtemps chez les nations voisines ; considérant que le titre de membre de la Commune étant une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, comporte implicitement cette dernière qualité, la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis [comme élus de la Commune], et vous propose l’admission du citoyen Frankel. » (Journal Officiel du 31 mars 1871).

Il s'agit d'une décision de la commission des élections, sur un cas particulier, même si elle énonce un principe généralisable (mais dont la portée explicite est limitée à la cité - donc à Paris) - et qui se fonde sur un raisonnement un peu alambiqué : c'est l'élection même qui vaut à Frankel d'être considéré comme un citoyen, et donc éligible, rappel étant fait que la citoyenneté, comme c'est le cas dans les nations voisines, peut être conférée à ceux qui rendent des services à la cité (et à ceux-ci seulement ?).

Bien entendu, des étrangers en grand nombre servirent dans les troupes de la Commune, y compris à des postes de généraux (Dombrowski, Wroblewski...); ce fut même un argument des anti-Communards. Il n'en reste pas moins que la Commune n'avait pris aucune décision de portée générale sur les étrangers. De toutes façons, la présence d'étrangers comme engagés volontaires n'était pas rare lors des conflits (par exemple, pendant la guerre de 1870-71, Garibaldi et sa brigade se mirent à la disposition des troupes françaises).

                                                                                                              

 

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Décret de séparation de l'Eglise et de l'Etat pris par la Commune. Le site des Archives de Paris indique : « L’hésitation sur la nature de la Commune, oscillant entre administration municipale et gouvernement d’une république de Paris s’offrant pour modèle au reste de la France est manifeste quand celle-ci décrète le 2 avril 1871 [ou le 3 selon l'affiche ci-desus ?] la séparation de l’Église et de l’État, satisfaisant une revendication républicaine. » On peut ajouter que  la mesure, aussi bien, peut être considérée comme mesure d'un gouvernement révolutionnaire légiférant, dans l'intention, pour toute la France.

http://archives.paris.fr/a/865/decret-sur-la-separation-de-l-eglise-et-de-l-etat/

 

 

 

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Le maximum des salaires de la fonction publique et des élus à 6000 francs fut une mesure perçue par la postérité immédiate  comme caractéristique de la Commune. En 1910, le célèbre journal satirique L'assiette au beurre montre (sous le titre "Cri du coeur"), un député de gauche (sans doute un ancien Communard, puisque le numéro est dédié aux "Vieux Communards") effrayé, dire à des ouvriers : Refaire la Commune ? Ah mais non ... J'y perdrais 9000 balles !

Numéro de L'Assiette au beurre sur les Vieux Communards, 1910. Gallica.

 

 

 

LA COMMUNE A-T-ELLE SAUVÉ LA RÉPUBLIQUE ?

 

 

Un autre mythe de la Commune – parfois alimenté par les historiens actuels, est que la Commune se confondait avec la République et  qu’elle a sauvé  la République menacée par le risque d’une restauration monarchique au moment où l’Assemblée nationale, issue des élections de février 1871, était composée en majorité de monarchistes.

Cette idée a notamment été exprimée par Édouard Vaillant, ancien  membre du conseil de la Commune et par la suite, député socialiste sous la 3ème république. En 1894, dans un discours prononcé à la Chambre des députés, il déclara « C’est grâce à la Commune que la République existe. S’il y a actuellement la République en France, c’est à la Commune que vous la devez. Mais la République n’est que nominale, et c’est nous les communeux, les socialistes, les révolutionnaires qui fonderont, dans sa vérité politique et sociale, cette république que nous avons sauvée en 1871 ».

(cité par Michèle Riot-Sarcey, article La mémoire des vaincus, revue Contretemps, http://lesdossiers-contretemps.org/2021/03/03/la-memoire-des-vaincus-le-parcours-de-victorine-b-comme-exemple-1/)

Edouard Vaillant ne précise pas comment, matériellement, la Commune avait sauvé la République. D’ailleurs, puisqu’il opposait, comme beaucoup, la République telle qu’elle existait, à celle qu’il espérait, son affirmation revenait, paradoxalement, à dire que si la Commune avait sauvé la République, c’était la République bourgeoise, qu’il restait encore à transformer en République sociale…

Un autre ancien membre du conseil de la Commune, Paschal Grousset*, évoqua aussi, de façon lyrique et presque mystique, cette fondation de la République par la Commune :

« C’est ainsi que de notre holocauste, de nos douleurs et des larmes de nos mères fut cimenté le pacte républicain. »**

Grousset, comme Vaillant, séparait pourtant les deux Républiques :

 « La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non pas ploutocratique.[ploutocratie, gouvernement par les plus riches]»

                                                               * Paschal Grousset, né en Corse (sa mère était Corse) avait été délégué aux relations extérieures de la Commune. Déporté en Nouvelle-Calédonie après l'écrasement de la Commune, il réussit une évasion en bateau avec Rochefort, Olivier Pain, Jourde et quelques autres. Exilé en Angleterre, où il travailla comme enseignant. De retour en France, il reprit ses activités de journaliste et finit par être élu député de Paris. Auteur de livres pour la jeunesse (sa série La vie de collège dans le monde) et de romans d’aventures et de science-fiction. Il milita pour l’introduction du sport dans les écoles. Il refusa d’adhérer au nouveau parti socialiste de Guesde et Jaurès (SFIO). Aux élections de 1906, il fut réélu député pour la 4ème fois contre un socialiste de la SFIO, Dubreuilh, dont on a cité en seconde partie le volume sur la Commune dans L’Histoire socialiste de la France contemporaine de Jean Jaurès).Grousset mourut en 1909.

                                                              ** Entretien pour le numéro spécial de La Revue blanche sur la Commune, en 1897. La Revue blanche, dirigée par Félix Fénéon, était une revue d’art et de littérature qui à l’occasion parlait aussi de politique. Comme son directeur, sa sensibilité était plutôt libertaire. En 1897, elle interrogea un assez grand nombre de témoins de l’époque de la Commune, essayant de tenir la balance égale entre partisans et adversaires - sans compter les quelques neutres. Mais le numéro penche plutôt du côté des anciens partisans de la Commune.

 

 

Mais dès le lendemain de la Commune, une vision bien différente s’était imposée chez les républicains de gouvernement : en réprimant la Commune, la République avait fait la preuve de sa capacité à maintenir l’ordre et donc de sa légitimité.

«  Ce n'est pas la Commune qui a sauvé la République, c'est sa mort, sa mort qui rassurait  l'immense opinion hésitante que Thiers devait convertir au régime républicain »" (M. Winock et J. P. Azéma, La Troisième république, 1971)*.

                                                                                                 * Un compte-rendu du livre de Winocck et Azéma paru dans la revue Annales en 1971 rappelle que cette thèse (pourtant appuyée sur des textes d’époque) avait causé un petit scandale lors d’une émission télévisée. Aujourd’hui, qu’en serait-il ?

 

Les auteurs citent de nombreux textes, émanant de notables franchement républicains, dans les années suivant la Commune, qui expliquent que la République a rétabli l’ordre, là où des monarchies n’y seraient pas arrivées.

De façon nettement plus critique, c’était aussi l’explication de l’homme politique Edouard Lockroy* dans l’enquête de La Revue blanche en 1897 :« En se réfugiant à Versailles, en laissant la Commune se former tranquillement, en organisant méthodiquement le siège de Paris (…) enfin en écrasant la plus formidable insurrection dont l’histoire du Monde fasse mention, M. Thiers démontra à ses amis et à ses clients que la République pouvait être un gouvernement fort, plus capable de « rétablir l’ordre » qu’aucune Monarchie passée ou présente. »

 

                                                                                               * Edouard Lockroy : dans sa jeunesse, a participé aux campagnes de Garibaldi, a suivi Renan lors de fouillles en Orient. Littérateur,  élu radical à l’Assemblée en 1871, favorable aux élections pour la Commune (qu’il voit surtout comme le conseil municipal de Paris!), il fit partie des conciliateurs entre la Commune et Versailles – mais fut arrêté (pour des raisons peu claires) par Versailles et libéré sans jugement (une fois la Commune terminée). Elu de nouveau député (d’Aix-en-Provence, puis de Paris) passe progressivement du radicalisme à l’opportunisme, devient ministre du commerce et du travail (il met en place l’exposition universelle de 1889 avec la tour Eiffel), dépose des projets de loi sur les accidents du travail, les droits des travailleurs. Ministre à plusieurs reprises (de la marine, de l’instruction publique), converti à la politique coloniale, il s'associe à la poursuite de la conquête du Tonkin et prépare la conquête de Madagascar ; vice-président de la Chambre des députés. A épousé la veuve d’un des fils de Victor Hugo ; sa belle-fille (petite-fille de Victor Hugo) épouse l'un des fils d’Alphonse Daudet, Léon.

 

 

Gambetta, le chef de la gauche républicaine, dans son discours prononcé à Bordeaux le 26 juin 1871, un mois après la fin de la Commune,  avait lui-même tiré argument en faveur de la République de la répression de l’insurrection : «  Il faut donc maintenir et appuyer notre gouvernement, la République, en fait et en droit. Sans discuter sur les nuances puériles, permettez-moi de vous dire qu'un gouvernement au nom duquel on fait des lois, on fait la paix, on lève des milliards*, on rend la justice, on dompte des émeutes qui auraient suffi à emporter dix monarchies, est un gouvernement établi et légitime, qui prouve sa force et son droit par ses actes mêmes.

Ce gouvernement s'impose au respect de tous, et quiconque le menace est un factieux. (Bravo! bravo !) »

                                                          * Allusion à la signature du traité de paix et à l’emprunt pour payer l’indemnité de guerre.

Le discours est donc clair : en réprimant des émeutes formidables (sans la citer, il vise la Commune), le gouvernement républicain (dirigé par Thiers) a prouvé sa légitimité et son efficacité.

 

D’ailleurs à ce moment, Gambetta n’est pas pour l’amnistie des Communards dont il est assez rapidement question:

« … pour Gambetta, la Commune est un mauvais exemple. Elle n’est recevable ni sur le fond, ni dans la forme. L’amnistie des communards est impossible et il faut insister pour dire qu’elle est impossible : la révolution parisienne de 1871 est devenue le symbole des errances républicaines, un écho renouvelé de la Terreur », qu’exploitent la  droite monarchiste et les républicains modérés, contre les radicaux de Gambetta (Stéphane Gacon, L'amnistie de la Commune (1871-1880), Lignes 2003, https://www.cairn.info/revue-lignes1-2003-1-page-45.htm

Gambetta et ses amis  doivent donc montrer que la République respectable ne se confond pas avec l’émeute et la guerre civile.

 

 Alfred_Le_Petit_Les_deux_Republiques_janvier_1872_HD

 Les deux républiques, caricature d'Alfred Le Petit parue dans Le Grelot en 1872.

Le dessin montre d'un côté la république conservatrice ou république honnête, ainsi qu'il est écrit sur son tablier, coiffée d'un bonnet qui laisse passer des épis de blé, modestement armée d'un balai dépenaillé, en face de la république rouge, qui se réfère à 1793 (sur sa robe), le pistolet à la ceinture, coiffée du bonnet phrygien, un faisceau de licteur à la hache tâchée de sang en main, un coq rouge à ses côtés. Cette république rouge agressive renvoie sans doute à la Commune mais aussi à la frange radicale du républicanisme que les conservateurs accusent de complaisance pour les idéaux de la Commune.  Curieusement, c'est pourtant bien la république "honnête",  "bonnasse" et ne payant pas de mine dans le dessin de Le Petit, qui a massacré les Communards de façon épouvantable. Le caricaturiste semble lui avoir donné le visage de Thiers. Pendant la Commune, Alfred le Petit avait fourni des dessins à un journal communard mais ne fut semble-t-il pas inquiété. Il travailla ensuite pour des journaux de tendance radicale et anticléricale (comme Le Grelot) . Puis il fut partisan du Boulangisme et à la fin de sa vie, antisémite et antidreyfusard.

 Site de la revue Parlements et Cliopolis. http://www.parlements.org/histoire_politique_en_images.html

 

 

DES COMMUNARDS REJETTENT LA RÉPUBLIQUE

 

Le républicanisme des Communards n’est pas une invention. Mais chez beaucoup - au moins parmi les proudhoniens - ce républicanisme ne s’identifiait pas à la République unitaire (au mieux décentralisée) que nous connaissons : les Etats-Unis ou la Suisse étaient pour eux des modèles préférables à l’Etat centralisé français, si on voulait vraiment parvenir à une situation où l’autonomie et la liberté des individus et des groupes seraient respectée. Les historiens actuels - surtout quand leur sensibilité est à gauche de la gauche, font l’impasse sur ces théories, pour eux sans intérêt voire suspectes. Les aspirations républicaines des Communards sont situées par ces historiens dans une continuité qui aboutit aux mouvements de gauche et de gauche radicale actuels : - continuité réelle pour une part des Communards, mais qui n’est qu’un aspect de la diversité des tendances exprimées sous la Commune.

 

De plus, on oublie (volontairement peut-être) que pour certains Communards, la République, même populaire, n’était qu’un avatar de l’Etat autoritaire.

 

Ainsi l’historienne Michèle Riot-Sarcey souligne le républicanisme de Victorine Brocher tel qu’il s’exprime dans ses souvenirs (Souvenirs d’une morte-vivante) : le mot « « République, « est au centre du récit de Victorine B. ; mot magique, mot sacré. À l’entendre, elle lui devrait son existence ; il guiderait ses pas et fixerait son destin. Elle lui consacre ses Mémoires, afin de restituer, au passé républicain, la part populaire dont il a été amputé » (Michèle Riot-Sarcey, La mémoire des vaincus : le parcours de Victorine B. comme exemple, Contretemps, La revue, mars 2021 http://lesdossiers-contretemps.org/2021/03/03/la-memoire-des-vaincus-le-parcours-de-victorine-b-comme-exemple-1/)

 

Mais comment alors interpréter la réflexion de Victorine Brocher dans ces mêmes mémoires : « Je sentis dans ma pensée le vide absolu de ces grandes phrases avec lesquelles on façonne le cerveau humain: Dieu ! Patrie ! République ! Tout cela ce ne sont que des mots creux, qui ne font qu'aggraver nos misères, et détruire la famille humaine ! ».

Peut-être faut-il se rappeler que Victorine devint libertaire (pas le genre de libertaire ou d’anarchiste qui tague les murs de quelques quartiers parisiens) et que dans la seconde partie de sa vie, ayant approfondi ses idées au contact de son second mari, le libertaire Gustave Brocher, elle pouvait rejeter toutes les formes étatiques, y compris la République. *

                                                                             * Mme Riot-Sarcey, dans l’article cité, fait mourir Victorine Brocher à Paris en 1921. S’agit-il d’un lapsus révélateur ? Victorine mourut  à Lausanne où elle avait vécu une grande partie de sa vie. Son décès est annoncé dans le Journal de Genève du 8 novembre 1921 qui précise qu’elle était la doyenne des combattantes de la Commune de Paris.

 

 

C’était le même rejet qu’exprimait un ancien membre du conseil de la Commune, Gustave Lefrançais,  dans sa réponse à l’enquête de La Revue blanche en 1897 :

« …  le prolétariat n’a rien à espérer de ceux qui ne veulent point reconnaître que la révolution et l’autorité — républicaine ou royaliste — sont antagoniques.

Les vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que me convaincre de plus en plus que cette minorité* avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. »

                                                                                                              * Il s’agit de la minorité de la Commune qui s’opposa à la formation du Comité de Salut public.

 :

Lefrançais avait exposé sa conception de la Commune dans sa  brochure La Commune et la Révolution en 1874: « À peine de devenir un indéchiffrable logogriphe**, [la Révolution] ne peut être autre chose que l’incessante revendication pour l’individu de son autonomie, c’est-à-dire du gouvernement absolu de ses facultés. »
Deux suppressions sont indispensables pour réaliser cette autonomie : « La suppression du gouvernement — du pouvoir — dans l’ordre politique ; celle du salariat, dans l’ordre économique. Or cette double suppression ne peut s’accomplir que par le triomphe de l’idée communaliste …». (Dict. Maitron, art. Lefrançais).

                                                                                                     *  Gustave Lefrançois, dit Lefrançais (1826-1901), membre du conseil de la Commune, signe la motion de la minorité opposée au Comité de salut public. Réfugié en Suisse après 1871, sympathise avec James Guillaume (voir deuxième partie). Participe au congrès de fondation de l'Internationale anti-autoritaire de Saint-Imier en 1872, avec les anciens membres de la Commune Beslay et Pindy. Rentré en France, il travaille comme comptable et poursuit sa réflexion sur les théories anarchistes. Sans confiance envers le suffrage universel, il considère tous les partis politiques, y compris socialistes, comme des groupements de niais dirigés par des ambitieux sans scrupules (phrase de son testament). Eugène Pottier lui a dédié son poème L'Internationale, mis en musique en 1888 par Pierre Degeyter.

                                                                                       ** Logogriphe, énigme qui consiste à deviner un mot à partir de plusieurs autres et par extension, discours incompréhensible.

                                                                                                            

 

Lefrançais voyait la Commune comme le triomphe de l’individu, libéré de toutes ses entraves. Lefrançais se serait-il reconnu dans les admirateurs actuels de la Commune qui invoquent en permanence la préeminence du collectif sur l’individu ?

                                                                                                       

Sans mentionner la République, l’ancien Communard Pindy*, fixé en Suisse (où il resta même après l’aministie) exprime les mêmes opinons libertaires  dans l’enquête de la Revue blanche :

«  … je suis loin d’être un admirateur passionné de ce que nous avons fait pendant la Commune et je crois qu’à part une minorité de nos collègues, à qui leur passage à l’Hôtel de Ville a donné l’idée qu’ils étaient devenus des hommes d’État, les autres, et le peuple avec eux, ont acquis la conviction que le meilleur des gouvernements ne vaut rien, et que l’autorité, en quelques mains qu’elle soit placée, est toujours pernicieuse à l’avancement de l’humanité.»

                                                                                      * Jean-Louis Pindy, d’origine bretonne, menuisier, élu membre de la Commune – signe le manifeste de la minorité contre la mise en place du Comité de salut public. Aurait décidé l’incendie de l’Hôtel-de-Ville. Parvient à se cacher et à fuir en Suisse. Grâce à James Guillaume (voir seconde partie) trouve un emploi dans une coopérative puis devient essayeur-juré d’or et d’argent. Libertaire, membre de l’Internationale “anti-autoritaire” de James Guillaume. Reste en Suisse après l’amnistie, obtient la nationalité suisse. Lors de la guerre de 14, soutient depuis la Suisse l’Union sacrée (union de tous les partis français en faveur de la guerre) et s’occupe de secours aux familles des mobilisés. Meurt en 1917 à La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel).

 

 

 

DES RÉPUBLICAINS CONTRE LA COMMUNE

 

 

Puisqu’on présente les Communards comme des républicains, il semble évident  qu’en face d’eux , il y avait essentiellement des monarchistes - ou de faux républicains comme Thiers (lui-même ancien monarchiste de tendance orléaniste)*. Les Communards décrivaient le plus souvent leurs adversaires comme des monarchistes, des Chouans. Mais on se trompe si on pense que les adversaires des Communards étaient des monarchistes exclusivement. il y avait contre la Commune un pan considérable de l’opinion républicaine, ceux qui justement ont crédité la République d’avoir vaincu l’émeute, comme on l’a dit plus haut.

                                                                      *  Les véritables sympathies politiques (au-delà du conservatisme, bien entendu) de Thiers peuvent être discutées. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après 1871 il s’éloigna progressivement des monarchistes et se rapprocha des républicains, ce qui lui vaut d’être considéré comme un homme illustre de la IIIème République : ses obsèques en 1877, prirent l’aspect d’une apothéose.

 

Ces républicains se divisaient en deux groupes : ceux qui étaient entièrement contre la Commune et ceux qui, tout en trouvant que certaines revendications des Communards étaient fondées, refusaient d’admettre l’insurrection et invitaient les Communards à donner des gages de bonne volonté en prononçant la dissolution de la Commune, moyennant certaines assurances et la promesse de réformes municipales (que le gouvernement Thiers n’était pas enclin, de toutes façons, à concéder). Avec des gradations, les derniers constituaient le groupe des conciliateurs ou le tiers-parti, notamment important en province.

 Ainsi, Georges Clemenceau, député et maire radical du 18ème arrondissement, déclare  lors d’une entrevue le 19 mars avec les membres du Comité central de la Garde nationale (qui a pris la tête de l'insurrection) : « Les revendications de la capitale sont légitimes, je regrette que le Gouvernement ait soulevé les colères, mais je dénie à Paris le droit de s’insurger contre la France ; Paris est tenu de reconnaître les droits de l’Assemblée. » Il s'efforcera avec d'autres, pendant que durera la Commune, d'aboutir à une conciliation.

 

Mais les sommités du parti républicain de l'époque se trouvaient dans le premier groupe.

Lors de la première session de l’Assemblée Nationale à Versailles le 20 mars 1871, le président de l’Assemblée, le républicain modéré Jules Grévy (futur président de la République en 1879) dénonce la « criminelle insurrection » de Paris et le « gouvernement factieux qui se dresse en face de la souveraineté nationale ».

Jules Favre, l’un des piliers du parti républicain, ministre des affaires étrangères de Thiers, parle le 21 mars 1871 d’une insurrection qui menace la société d’effondrement en sapant ses bases, et qu’il faut détruire.

Le savant Emile Littré (celui du Dictionnaire), figure du républicanisme, élu député aux élections de février 1871, écrit « J'abhorre la guerre que le prolétariat parisien vient de susciter. Il s'est rendu cruellement coupable à l'égard de la patrie (…): le devoir étroit des gouvernements est de réprimer fermement le socialisme dans ses écarts anarchiques. »

Hippolyte Carnot, président de la gauche républicaine à l’Assemblée, répondit au comité républicain du Havre, qui blâmait les excès de la Commune mais trouvait justes les revendications communales et souhaitait une conciliation, que l’insurrection contre la souveraineté nationale était inqualifiable, que l’on ne pouvait pas même alléguer l’urgence de défendre la République contre des projets de restauration monarchique ; il contesta à la Commune « le droit de former une individualité politique distincte ayant sa constitution et ses lois particulières », « une entreprise qui nous ramènerait au temps de la barbarie et de la féodalité » (Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen, 1851-1876, ouv.cité).

En apprenant l’exécution par les Communards de l’archevêque de Paris, le député Victor Schoelcher (celui de l’abolition de l’esclavage) estime que la civilisation a reculé de 4000 ans*.

                                                                                                                  * Schoelcher semble avoir oscillé entre conciliation et intransigeance envers la Commune - venu se rendre compte de la situation à Paris, il  fut arrêté par les Communards et rapidement remis en liberté.

 

Les républicains hostiles à la Commune se situaient souvent sur une ligne unitaire, qui refusait les aspirations autonomistes, voire fédéralistes, de la Commune. A cela s'ajoutait souvent la dénonciation du caractère de classe de la Commune, puisqu’il était visible que l’insurrection avait le soutien des classes populaires

En 1873 encore, les grandes figures du parti républicain, Carnot, Grévy, Littré, Arago, se prononcent contre l’amnistie des Communards (Stéphane Gacon, L'amnistie de la Commune (1871-1880, art. cité).

Amédée Langlois, dont on a parlé (deuxième partie) état lui, plutôt un fédéraliste proudhonien mais il avait pris le parti de l’Assemblée : on a remarqué qu’après la Semaine sanglante, sa seule intervention à l’Assemblée fut pour exprimer son horreur devant l’exécution de Chaudey (le journaliste d’inspiration proudhonienne, exécuté par les Communards d’obédience blanquiste) ; lorsque les premières demandes d’amnistie furent présentées par quelques élus républicains, il refusa sa signature.*

                                                                                             * Mais Langlois fut aussi l’un des seuls, en 1872, avec Tolain et Louis Blanc, qui combattirent à l’Assemblée la loi tendant à l’interdiction de l’Internationale qu'on accusait d'être responsable de l'insurrection. Il se rapprocha de plus en plus de Thiers, à qui il rendait fréquemment visite.

 

On a vu l’attitude de Gambetta, le dirigeant du parti républicain radical : il avait évité de trop condamner la Commune pour ne pas se couper de sa gauche. mais il renâclait à l’amnistie et tarda à devenir partisan de l’amnistie complète.

 

 

NI RÉVOLUTION NI RÉACTION (ÉMILE ZOLA)

 

 

Des auteurs qui sont identifiés comme républicains exprimèrent leur hostilité à la Commune : ainsi le journaliste et écrivain Charles Yriarte, auteur d’un livre  L'Occupation prussienne à Paris et le 18 mars, paru en 1871: l'auteur qui appartenait au camp gouvernemental (il était attaché de façon informelle à l'état-major du général Vinoy, gouverneur militaire de Paris), a utilisé dans son livre ce qu'il avait lui-même vu.

                                            * Charles Yriarte (1832–1898) écrivain et dessinateur. Rédacteur en chef du Monde illustré. Historien de l'art. Nommé inspecteur des Beaux-Arts en 1881. Auteurs de livres sur l'Adriatique, Venise etc. Sur la carrière de Charles Yriarte, voir https://www.inha.fr/fr/ressources/publications/publications-numeriques/dictionnaire-critique-des-historiens-de-l-art/yriarte-charles.html

 

 Yriarte dénonce – avec précaution - les erreurs de l’Assemblée nationale qui ont provoqué l’insurrection du 18 mars : « L'Assemblée, qui jugeait les choses à distance, et qui avait été nommée sous la pression de désastres inouïs avec la mission de faire la paix à tout prix, froissait dans chacune de ses séances les idées de la population parisienne ».

 Mais une fois l’insurrection accomplie, il n’hésite plus :

« L'atmosphère, du reste, était changée; au lieu d'une ville [Paris] où soufflait le vent de la révolte , on se groupait à Versailles autour des représentants de la volonté du pays : quels que fussent la couleur politique et les principes de cette Assemblée, elle était la nation, tout le monde était d'accord sur ce point et se réunissait dans la même réprobation contre l'émeute qui avait commencé par un tel forfait.*»

                                                                                 * Il s’agit de l’assassinat le 18 mars des généraux Lecomte et Thomas.

 

Même ralliement autour de l’Assemblée chez Emile Zola, qui à l’époque est correspondant de plusieurs journaux et suit la reprise de Paris pendant la Semaine sanglante dans des articles qu’il envoie au journal Le Sémaphore, de Marseille :

« À cette heure, nous n’avons qu’une force, cette Assemblée nationale qui a été le drapeau autour duquel tous les bons citoyens se sont groupés. Certes, je ne confonds pas la majorité de la Chambre avec les ardents de l’extrême droite, et je crois que tout coup d’État rencontrerait, non seulement dans M. Thiers, mais encore dans cette majorité, un adversaire énergique. Il ne faut pas plus livrer le pays à la révolution qu’à la réaction » (31 mai 1871 - 10 ème lettre au Sémaphore).

Avant cela, Zola a vu la répression de la Commune et en a été horrifié, tout en la jugeant nécessaire. Le 24 mai, au début de la Semaine sanglante, il avait écrit : « À ce moment de justice suprême, les chefs ne seront plus maîtres des soldats.

Que l’œuvre de purification s’accomplisse ! » (24 mai 1871 - 3 ème lettre).

Zola comme beaucoup croyait que les Communards avaient commis des actes monstrueux et allaient en commettre d’autres (massacrer tous leurs prisonniers, incendier Paris) : il jugeait que les soldats de l’armée régulière ne pourraient pas réfréner leur envie de vengeance. Plus tard, et sans doute mieux informé sur la Commune, Zola ne changea pas d’avis sur l’insurrection, qui demeurait pour lui inutile et catastrophique.

Voir les lettres de Zola sur le site de Jean-Paul Achard, http://jeanpaulachard.com/Commune1871/EmileZOLA-LettresSurLaCommune.pdf

 

Parfois ceux qui ont condamné vigoureusement la Commune ont aussi été critiques sur l'attitude réactionnaire de l’Assemblée nationale. Ainsi l’Histoire de la Commune de 1871 de Sempronius (dont on a parlé plus haut) écrit que « la Chambre de 1871 pourra sous ce rapport prendre dans l’histoire le nom de chambre de haine. Hélas c’était une chambre de conciliation qu’il eût fallu » (il parle des mesures de l’Assemblée dont l’accumulation a causé l’insurrection du 18 mars).

Il écrit que l’Assemblée, sauf quelques rares unités, « était composée d'hommes envoyés par la province en haine de Paris ».

L'auteur signale que l'Assemblée n'a pas compris la nature du mécontentement de Paris et n'a pas su agir à temps pour éviter l'explosion - reproche qu'il ne fait pas à Thiers. Mais il fait retomber sur les seuls Communards la responsabilité de l’échec des tentatives de conciliation : « Mais ce qui, plus que tout, pèsera éternellement sur la mémoire des hommes de la Commune, c'est la résistance qu'ils opposèrent invariablement à toute idée, à toute tentative de fusion et de conciliation avec le Gouvernement de l'Assemblée nationale. Refusant de reconnaître les comités, les ligues qui essayèrent de se constituer dans ce but, et supprimant méthodiquement tous les journaux qui osèrent élever la voix dans ce sens : la guerre civile à outrance, tel fut le dernier mot de leur politique ! »

 

Ces républicains qui restèrent du côté de Versailles – au besoin en critiquant les erreurs versaillaises - ont évidemment été caricaturés par les Communards et leurs sympathisants*. On imagine volontiers aujourd’hui qu’ils ne représentaient pas l’opinion publique. Pourtant la plupart des historiens sont d’accord pour dire qu’après la Commune, les républicains qui s’étaient tenus à l’écart de l’insurrection ou l’avaient condamnée, furent les gagnants de la nouvelle conjoncture, tandis que les conservateurs proprement dits voyaient leur influence diminuer graduellement (notamment lors des élections municipales – tenues en pleine période de la Commune – et aux législatives complémentaires de juillet 1871).

                                                                * Pour se limiter à un seul exemple, Lissagaray parle à propos de Louis Blanc (député républicain socialiste resté fidèle à Versailles), de son ton pleurard et jésuitique qui dissimulait la sécheresse de son coeur et ridiculise son physique : « Se dressant sur ses petites jambes, Louis Blanc... ».

                                                                                  

L’historien Jean-Marie Mayeur constate que « La Commune et son échec permettent aux républicains de se séparer des révolutionnaires ». Il écrit que « Les républicains les plus avancés, même lorsqu’ils s’efforcèrent de faire prévaloir la conciliation entre Paris et Versailles, ont vu dans la Commune une aberration et une utopie ».

« La Commune vaincue ne suscite qu’hostilité et répulsion et ses partisans se terrent. La faveur de l’opinion ira à ceux qui sauront, en s’affirmant républicains, prendre leurs distances vis-à-vis de l’insurrection ».

 (Jean-Marie Mayeur , Les débuts de la IIIe République 1871-1898).

 

 

COMMENT M. LABOULAYE VOYAIT LA RÉPUBLIQUE

 

 

Nous avons déjà parlé d’Edouard Laboulaye (deuxième partie). Dans sa brochure La République constitutionnelle, parue en pleine Commune, Laboulaye, qui a condamné la Commune (sans excès d’hystérie toutefois - du moins à notre connaissance), évoque les raisons pour lesquelles la France devrait adopter le régime républicain.

D’abord, celui-ci n’est pas au-dessus du suffrage universel (comme le disaient certains) :

« Je ne suis pas de ceux qui mettent la République au-dessus du suffrage universel, je n'ai jamais rien compris à ce droit divin de nouvelle espèce; j'estime que les gouvernements sont faits pour les peuples, et non pas les peuples pour les gouvernements. La France a donc le droit de rejeter la République, si la majorité de la nation n'en veut pas; mais je crois qu'aujourd'hui il est de son intérêt de la conserver et de la constituer. »

« En acceptant la République, la France fera un mariage de raison, c'est pour cela peut-être qu'elle trouvera enfin le repos et le bien-être qu'elle poursuit en vain de si longtemps. »

 

Assez curieusement, Laboulaye rejoint – mais sans doute avec des visées différentes - certains Communards comme Denis ou Cluseret, en écrivant : « La République qui convient à la France, c'est celle qui ressemble au gouvernement de l'Amérique et de la Suisse; je la qualifie d'un mot c'est la République constitutionnelle ». Les Américains sont pour lui « ces grands organisateurs de la démocratie moderne ».

Pourtant, il rejette le fédéralisme qui caractérise – à des degrés différents - les pays qu’il prend pour modèle : il faut y voir une preuve de son pragmatisme car Laboulaye comprend que la mentalité française ne tend pas au fédéralisme. C’est donc l’esprit libéral des démocraties modèles qu’il faut copier plus que l’intégralité de leurs institutions.

Deux réformes lui tiennent à coeur pour fonder solidement la République : la séparation de l'Église et de l'État et la liberté de l’enseignement (ce qui veut dire l’enseignement indépendant de l’Etat).

Mais il n’y a aucun anticléricalisme chez lui. Il écrit que «  le prêtre est si naturellement l'ami et le compagnon du pauvre et du petit, qu'en tout pays où l'Église est séparée de l'État, le prêtre est un ardent défenseur de la République et de la démocratie. Il suffit de voir les États-Unis et le Canada ».

 « La clef de voûte de la démocratie américaine, c'est l'éducation, largement et gratuitement donnée par le canton* à tous les enfants. Aux États-Unis, les écoles sont l'œuvre nationale par excellence, mais tous les citoyens s'y intéressent par le vote d'un impôt spécial et par la nomination des comités d'école. L'État n'a qu'une surveillance générale; ce n'est pas lui qui fonde et administre les écoles, c'est le peuple lui-même ».

                                                                     * Laboulaye a sans doute dans l’esprit le comté. Il cherche un équivalent français et veut éviter toute mauvaise interprétation du style « féodal ».

(Edouard Laboulaye, La République constitutionnelle, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95452c.texteImage)

 

Laboulaye ne sera pas forcément prophète dans toutes ses préconisations et la République à la française restera plus étatique qu’il ne l’aurait voulu. Il jouera encore un rôle important lors de l’adoption des lois constitutionnelles de 1875. Comme on sait, il fut à l’origine de la souscription pour offrir aux Etats-Unis la statue de la Liberté – mais il mourut en 1883, avant de la voir installée en 1886.

Laboulaye était sans doute assez atypique dans son admiration des Etats-Unis (elle était devenue proverbiale et on souriait lorsqu’on voyait qu’il se préparait à placer son couplet admiratif pour les Etats-Unis) ; mais il fut l’un des chefs du centre-gauche à l’Assemblée, appuyant la politique de Thiers jusqu’à ce que celui-ci quitte le pouvoir. A travers son exemple, on voit qu’il faut au moins nuancer l’idée que tous ceux qui ont désapprouvé la Commune étaient des conservateurs bornés et des esprits rétrogrades.

 

 

PATRIOTISME – LA GUERRE 

 

Parmi les raisons invoquées pour l’insurrection qui a conduit à l’établissement de la Commune, il y a le ressentiment des Parisiens à propos de la défaite militaire et du traité de paix avec l’Allemagne, qui mettait fin à la guerre franco-allemande (lors de l’insurrection du 18 mars, seul le traité préliminaire était signé).

La colère des Parisiens (des milieux populaires essentiellement), prenait un aspect double : d’un côté le refus de la défaite et l’idée qu’on pouvait continuer le combat, de l’autre la conviction qu’ils avaient été trahis et que la bourgeoisie avait préféré la victoire des Allemands plutôt que les risques d'une révolution sociale qui aurait pu se produire pour mettre en place un « vrai » gouvernement de salut public  décidé à  faire « la guerre à outrance ».

L’inspiration patriotique de la Commune (ou mieux, des événements ayant abouti à mettre en place la Commune) a été reconnue, dès le début, y compris par son ennemi le plus acharné :

« M. Thiers a dit à la tribune de l’Assemblée Nationale : « l’insurrection de 1871 a été le résultat d’un patriotisme égaré. » Je n’ajouterai rien à ce jugement de l’homme d’État qui l’a combattue et vaincue. » (témoignage de Lockroy dans le numéro de la Revue Blanche de 1897 consacré à la Commune.

Le même Lockroy commente : « La Commune fut faite des désespérances, des déceptions et des colères du siège. Si, plus tard, des revendications sociales s’y mêlèrent, ce fut accessoirement et, pour ainsi dire par déviation. ». Longuement, il explique la psychologie de ceux qui allaient devenir des Communards : masses grisées de rhétorique patriotique  plus encore que « par l’alcool qu’elles étaient obligées d’absorber pour soutenir leurs forces »,  exaspération des souffrances morales par les souffrances physiques, rage à la nouvelle de « la paix conclue sans combat [sans combat final, sans doute], sans que l’effort fût tenté, sans que les heures de misère eussent la compensation d’une tuerie glorieuse ; sans que les fureurs accumulées lentement pussent éclater. »

Chez Victorine Brocher on trouve aussi le rappel du sursaut patriotique – mais ici, curieusement, associé, au moment de la Commune à l’obligation de se conduire « sagement » en présence de l’ennemi prussien :

« ... les Parisiens (…) voulaient sauver  l'honneur de la France outragée. (…) Après cinq mois de siège, de famine et une honteuse capitulation, avec les dettes à payer, les ateliers encore fermés et pas de travaux d'aucun genre, le peuple acceptait encore de prolonger sa misère ; il ne voulait pas faiblir devant l'ennemi, c'était le mot d'ordre; la Prusse nous regarde, elle est à nos portes ; soyons sages! Et il le fut, trop même, car quelques folies qu'il eût pu faire, il n'aurait jamais égalé ce qu'à fait le gouvernement [de] Thiers ... »

Le refus des Parisiens de la « paix honteuse » a paru déraisonnable, voire pathologique, à certains observateurs : pour Théodore Duret, le peuple de Paris croyait possible de «  battre les Prussiens victorieux, avec des gardes nationaux improvisés. (..) la défaite finale [le] fait tomber dans un abîme de déceptions, d’amertume, de désespoir, amenant le peuple, en haine de ceux qui viennent de le gouverner, qu’il rend responsable des malheurs subis, à se donner aux hommes de la Commune (…) »*

                                             * Théodore Duret, dans l'enquête de La Revue blanche, 1897. Duret, critique d'art et littérateur, ami des peintres impressionnistes. En mai 1871, il faillit être fusillé par les Versaillais avec son ami le banquier Cernuschi, alors que tous deux venaient visiter leur ami Chaudey en prison, sans savoir que celui-ci avait été fusillé peu auparavant par les Communards !

 

Pour les hommes raisonnables de l’époque et pour les historiens, la paix (aux conditions des vainqueurs) était inévitable, et ce n’était pas le fait que des bourgeois ou des ruraux.

L’universitaire François Roth, écrit sur l’esprit général à l’époque: « On est frappé par la profonde aspiration à la paix. » « La reprise de la guerre était une totale illusion. Ultérieurement, Gambetta a admis que ce n’était pas la solution (…) Etait-il possible de faire autrement ? Thiers a été suivi, la mort dans l’âme, par l’immense majorité de ses compatriotes. Les accusations d’égoïsme bourgeois qui s’élèveront une centaine d’années après les événements relèvent du phantasme idéologique et servent de défoulement commode » (F. Roth, La Guerre de 70, 1990).

L’historien Jean-Marie Mayeur écrit : « Autant que les mots de « paix », les mots d’ « ordre » et de « travail » disent bien la tonalité du moment. Sur ce point encore, guère de désaccord entre monarchistes et républicains »

Il est vraisemblable que le patriotisme exacerbé et désespéré qui s’exprimait à Paris (Lockroy parle de « l’inextinguible soif de la mort ») n’avait pas son équivalent en province, même dans les grandes villes.

Dans celles-ci (et surtout celles qui étaient éloignées des champs de bataille), il y avait eu des bellicistes acharnés, mais souvent de façon purement verbale. Pour prendre l’exemple de Marseille, il y avait un grand nombre de clubs patriotiques qui défendaient la guerre à outrance et la « levée en masse ». Or, il semble qu’un petit nombre de volontaires est parti pour le front, ce qui laisse penser que les déclarations bellicistes des démocrates et républicains « avancés » ne débouchait pas sur des actes concrets de patriotisme. Quant aux mobilisés de Marseille et sa région, qui étaient concentrés dans des conditions catastrophiques au camp de Graveson, ils semblent avoir voté massivement pour la paix*

                                                                                                  * C'est ce qu'affirme L'Histoire des événements de Marseille du 4 septembre 1870 au 4 Avril 1871, de Maxime Aubray et Sylla Michelesi, 1872 (voir nos messages sur la Commune de Marseille).

 

De leur côté, les « modérés » accusaient les « démocrates » (républicains extrémistes) de profiter de la guerre pour se faire attribuer des grades et fonctions loin du front et d’acquérir localement des positions de puissance, et donc de souhaiter que la guerre dure longtemps.

Il est donc explicable qu’au moment de la paix, la province ait pris assez facilement son parti de la nouvelle donne, sans subir l’équivalent du traumatisme parisien, y compris dans les grandes villes : si quelques individualités y refusaient la paix, à l’unisson de l’attitude de Paris, ce n’était pas la majorité (voir en partie suivante : Le soutien des villes).

Malgré tout, sans tenir compte de « l’immense majorité du pays » favorable à la paix (P. Roth), l’accusation contre les bourgeois défaitistes et capitulards est devenue un lieu commun chez les admirateurs de la Commune – qui présentent donc les Communards comme des patriotes acharnés - contrairement aux idées préconçues selon lesquelles le patriotisme est de droite et le pacifisme de gauche. Ainsi les partisans actuels de la Commune, pourtant en théorie pacifistes et internationalistes, engrangent les bénéfices de présenter les Communards (et eux-mêmes par le fait) comme des patriotes, ce qui est toujours connoté positivement.

Mais tout n’est pas aussi simple.

 

 

LA PAIX

 

 

Lors des élections du 8 février 1871 pour l’Assemblée nationale, une affiche rouge émanant d’un comité regroupant plusieurs organismes parisiens*, exige que l’Assemblée qui va être élue se prononce pour continuer la guerre et donne sa démission plutôt que de traiter des conditions de paix. Elle présente la liste des candidats de son choix : le premier nom est Gambetta (cité par Charles Yriarte, qui commente : « le programme est donc celui de la guerre à outrance, et M. Gambetta, qui se séparera toujours des signataires et ne leur donnera aucun gage, représente à cette époque, pour Paris, l'idée de la résistance. »)

                                                               * L'affiche est signée, Pour le comité, Le président, Raoul Rigault, l’un des futurs responsables de la Commune (et d’autres noms peu connus).

 

Mais au moment de la courte entrée des Allemands victorieux à Paris, une affiche commune du groupe de la Corderie (Association internationale des travailleurs, Chambre fédérale des sociétés ouvrières, Délégation des vingt arrondissements) invite les Parisiens à n’entreprendre aucune action (contrairement aux intentions de certains) : « toute attaque servirait à désigner le peuple aux coups des ennemis de la révolution, monarchistes allemands ou français, qui noieraient les revendications sociales dans un fleuve de sang.

Nous nous souvenons des lugubres journées de juin [1848]. ».
L’affiche qui émane des internationalistes et des socialistes est signée notamment Pindy, Jules Vallès, Charles Beslay, Léo Meillet, Avrial.

 

Désormais, loin de vitupérer l’armistice, les Parisiens (ou ceux qui s'expriment en leur nom) souhaitent sa prolongation. Le Comité central de la Garde nationale, le 1er mars, écrit dans une affiche que « l’expiration de l'armistice, sur la prolongation duquel le Journal officiel du 26 février était resté muet, avait excité l'émotion légitime de Paris tout entier. La reprise des hostilités, c'était en effet l'invasion, l'occupation, et toutes les calamités que subissent les villes ennemies. »

Le Comité rappelle qu’il avait engagé les citoyens à assurer la stricte exécution de la convention d’occupation.

Après l’insurrection du 18 mars, le Journal Officiel, aux mains des insurgés, publie une déclaration du délégué à l’intérieur du Comité central :

« Il y a en outre une décision importante que nous devons prendre immédiatement : c'est celle relative au traité de paix.

Nous déclarons, dès à présent, être fermement décidés à faire respecter ces préliminaires [du traité de paix]*, afin d'arriver à sauvegarder à la fois le salut de la France républicaine et de la paix générale. » (signé V. Grelier, Journal du 20 mars).


                                                       * Il s’agit des préliminaires signés le 26 février 1871 entre Thiers et Jules Favre pour la France, le chancelier impérial Bismarck et les représentants des Etats allemands pour le nouvel Empire fédéral allemand.

 

A peu près au même moment, le délégué aux relations extérieures du Comité central souhaita communiquer au commandant de l’armée d’occupation un texte d’acceptation du traité de paix, mais le comité préféra ne pas donner suite pour ne pas effaroucher « ceux qui avaient pris acte de ses promesses (…) de guerre à outrance » (Ch. Yriarte – mais on a vu que le Comité central avait déjà indiqué son intention de respecter le traité de paix; il trouvait peut-être maladroit de trop insister sur cette acceptation).

Dans une Déclaration aux départements parue au Journal officiel du 20 mars, le Comité central indique que le Peuple de Paris souhaite « maintenir la tranquillité publique, éviter l’effusion du sang, réorganiser les services publics, respecter les conventions internationales et les préliminaires de paix. »

Le commandant de la 3ème armée armée impériale allemande entra lui-même en contact avec le nouveau pouvoir parisien pout lui indiquer que les forces allemandes resteraient passives à condition qu’aucun acte d’hostilité ne soit entrepris contre elles.

Le Comité central répondit le 22 mars que « la révolution accomplie à Paris par le Comité central, ayant un caractère essentiellement municipal, n’est en aucune façon agressive contre les armées allemandes. Nous n’avons pas qualité pour discuter les préliminaires de la paix votés par l’Assemblée de Bordeaux. »

 

 

LA PAIX II

 

Le 20 mars 1871 parait aussi dans Le Cri du peuple, de Jules Vallès, le programme du journal énumérant les mesures urgentes à pendre. On y trouve :

« Acceptation des conditions de la paix et entente de la commission municipale avec le gouvernement de la France pour l’exécution de ces conditions. »

Après avoir proposé l’envoi auprès du gouvernement de délégués chargés d’obtenir « la reconnaissance officielle de Paris, ville libre, par le gouvernement français », le programme ajoute :

« Enfin, envoi de CINQ autres délégués près des plénipotentiaires prussiens, afin de leur donner toutes garanties sur l’exécution du traité de paix.

Telles sont les mesures qu’il faut prendre immédiatement, sous peine de tomber dans le gâchis, de rouler dans l’abîme. »

Lors des élections pour la Commune, le programme du comité de la garde nationale du 14ème arrondissement, favorable à l’autonomie parisienne, indique : « nous paierons notre part de la contribution de guerre » et précise « quoique voulant abolir la conscription et les armées permanentes, nous fournirons en cas de guerre, notre contingent, mais ce contingent nous le lèverons comme nous l'entendrons ».

Lorsqu’il écrit son projet de traité de paix (cette fois-ci, c’est de la paix avec le gouvernement de Versailles qu’on parle), publié dans Le Cri du peuple, le journaliste Pierre Denis écrit que Paris adhère aux préliminaires de paix avec la Prusse et soldera sa part de l’indemnité de guerre. Il prévoit aussi le remplacement de l’armée par la Garde nationale à Paris, cité autonome, qui en cas de guerre, fournira son contingent pour la France.

Il est à noter que l’éphémère Commune de Toulouse déclare également qu’« elle adhère aux préliminaires de paix ».

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/468-la-commune-la-guerre-la-paix

 

Il y a donc un paradoxe à admettre (ce qui n’est pas niable) que la Commune est notamment, née du refus de la paix, et à constater qu’une de ses premières mesures (sinon de la Commune, du moins du Comité central qui dirige Paris avant les élections de la Commune) est de donner son accord aux préliminaires de paix signés par le gouvernement de Thiers, et d’accepter de payer sa part de l’indemnité de guerre. Le groupe de Jules Vallès (avec Pierre Denis) semble très préoccupé de ne pas laisser d’ambigüité sur l’acceptation de la paix.

On peut analyser cette attitude de plusieurs façons : après avoir combattu la paix, les Parisiens (ceux qui soutiennent la Commune) s’aperçoivent qu’il n’y a pas d’autre choix. On peut donc dire qu’ils sont en retard sur le reste de la France, mais ils s’alignent sur celle-ci (il est vrai qu'avec le reste de la France sur des positions "pacifistes", reprendre le combat est devenu impossible sinon verbalement). Les applaudir aujourd’hui encore, pour avoir refusé la « paix honteuse », pour avoir dénoncé les bourgeois capitulards, est donc incohérent, puisqu’ils n’ont pas maintenu cette attitude. Il s’agit seulement, chez les admirateurs ou soi-disant héritiers de la Commune, de simples parti-pris politiques qui ne cherchent pas à être logiques.

On peut aussi penser que le patriotisme outragé, le refus de la paix, ont servi en gros de carburant à la Commune – en quelque sorte, pour provoquer le mouvement et ensuite passer à autre chose. Du refus initial de la paix est surtout restée une haine pour les hommes du gouvernement de la défense nationale, jugés responsables de la défaite.

Dans sa réponse à l’enquête de La Revue blanche, Théodore Duret rappelle que Machiavel avait remarqué que les défaites débouchaient fréquemment sur des séditions.

Faire aujourd’hui l’éloge du patriotisme de la Commune – du moins dans sa forme belliciste - semble donc un mythe de plus : une fois la Commune installée, il ne fut plus question - apparemment – que de paix.

 

 

SINCERITÉ OU DUPLICITÉ

 

 

Pourtant, il existait des Communards qui n’avaient pas perdu de vue l’idée de reprendre la guerre, du moins si on en croit l’ancien Communard André Da Costa, qui écrit, dans l’enquête de La Revue blanche de 1897 (témoignage repris dans son livre, La Commune vécue):

« … ce que voulaient les blanquistes, c’était une dictature militaire, dans le but de battre les Versaillais, de faire nommer une convention nationale et de continuer la guerre ; et c’est pour cela que nous faisions tous nos efforts pour obtenir l’échange ou l’évasion de Blanqui.

De là la sortie du 3 avril : mouvements d’Eudes sur Meudon, au centre ; de Flourens, à l’aile droite sur Bougival et de Duval, à gauche, sur Châtillon. Le but de ce mouvement était de prendre Versailles, de dissoudre l’Assemblée et de continuer la guerre. »

Da Costa indique qu’il fut question, entre Rossel et les principaux chefs blanquistes, de faire un coup d’État contre la Commune (en fait un coup d’Etat de certains Communards contre le conseil élu), en vue d’une dictature. Mais ils renoncèrent à leurs projets car il était trop tard.

Les bellicistes se recrutaient donc chez les Blanquistes - et peut-être chez les Jacobins que seules quelques nuances séparaient des précédents, mais quelle était la force réelle de cette tendance pour la reprise de la guerre, qui ne semble pas s’être ouvertement manifestée à l’époque, alors qu'il avait déjà une guerre en cours, avec Versailles ? Déclarer son intention de reprendre ensuite la guerre avec l'Allemagne aurait-il été bien accueilli par la population ? *

                                                                                            * Il faudrait faire des recherches dans les divers journaux, mais surtout dans les déclarations des élus à la Commune. L'éventualité de la reprise de la guerre est aussi un aspect de l'ambigüité de l'acceptation, chez les Blanquistes, du statut autonome de Paris : il est évident que la reprise de la guerre impliquait l'instauration d'un gouvernement ayant autorité sur l'ensemble du pays  - Da Costa et ses amis rêvaient d'instaurer une "convention" (élue ?) qui aurait miraculeusement approuvé leur bellicisme.

 

Enfin, on sait que le colonel Rossel, militaire de carrière, nommé délégué à la guerre de la Commne après Cluseret, n'avait accepté de rejondre la Commune que dans le but de reprendre la guerre ; devant le conseil de guerre qui le jugeait en septembre 1871, Rossel, interrogé sur ses raisons de rejoindre l'insurrection,  déclara : « ce mouvement, devenant révolutionnaire, devait aboutir à la rupture de la paix et amener l’expulsion des Prussiens ». Mais Rossel est sans doute l'un des rares partisans de la Commune dont le but était explicitement de reprendre le combat contre les Prussiens sans autre intention politique.

 

Une question se pose :  si Da Costa et ses amis avaient pu établir leur « dictature militaire » en vue de reprendre la guerre, que seraient devenus ceux qui, de bonne foi, avaient voulu la paix ? 

Dans La Revue blanche, à la question « votre opinion sur la Commune, son influence ? », Da Costa répond : 

« Oh, quand après huit ans de bagne, revenus, nous avons vu la République qu’on nous avait faite, nous avons dû constater que ce n’était pas la peine. »

 

 

RELATIONS AVEC LES ALLEMANDS

 

 

Le général Cluseret, chef militaire de la Commune jusqu’au 30 avril (à cette date il fut démis de ses fonctions en raison de l’abandon du fort d’Issy dont il fut rendu responsable et même mis aux arrêts en attendant son procès) parait avoir eu le souci des bonnes relations avec l’Empire allemand.

Discutant à Aubervilliers avec le baron de Holstein envoyé de Bismarck, il lui propose 500 millions de francs (ou au moins 350 millions dans l'immédiat) en échange de mesures favorables à la Commune (avec l’approbation de la Commission exécutive de la Commune.)*

                                                                  *  Selon Lissagaray, le gouvernement de Versailles devait verser 500 millions aux Allemands pour récupérer certains forts – la Commune proposait donc aux Allemands de verser ce montant à la place du gouvernement de Versailles.

 

Il essaye de convaincre le baron que l’Allemagne a intérêt au triomphe de la Commune :  avec une France composée de communes autonomes qui n’auront que des milices défensives, l’existence des armées permanentes deviendra inutile. L’Europe pourra alors se transformer en vaste marché qui écartera tout risque de guerre et de révolution et accroitra « prodigieusement » la consommation et la production de richesses.

Il promet à son interlocuteur de faire ce qu’il pourra en faveur de l’archevêque de Paris arrêté comme otage, pour lequel Bismarck, saisi par des évêques allemands et anglais, intervient. Cluseret juge que cette arrestation est « une faute politique énorme », mais estime qu’il ne sera pas en capacité d’intervenir utilement, compte-tenu de l'anticléricalisme ambiant chez les dirigeants communards – toutefois il promet de veiller à la protection de l’archevêque* et au moins de faire libérer la soeur de celui-ci, arrêtée avec lui (il obtiendra la libération de celle-ci,  si on l’en croit).

                                                                                                  * Notamment de faire nommer des gardiens « sobres »…

 

Il s’agit d’un passage assez étonnant où Cluseret - s’il rapporte fidèlement ce qu’il a dit – parle avec faconde, pas toujours clairement, et veut se présenter comme un homme supérieur, au-dessus des mesquineries politiques

 

La prise en compte effective du traité de paix devait amener la Commune à se positionner sur la situation des Alsaciens et Lorrains présents à Paris, qui étaient devenus (ou allaient devenir, après un délai d’option) sujets de l’Empire allemand. Cluseret les exempte du service dans la Garde nationale (qui était obligatoire) puisque, selon lui, ils ne sont pas « Parisiens » ( ?) - mais Delescluze, devenu délégué « civil » à la guerre, revient sur cette mesure, ce que Cluseret qualifie de décision « bête et inhumaine » - finalement l’ambassadeur américain (qui était resté à Paris et qui se chargeait de protéger les nationaux des autres pays, dont les ambassadeurs avaient rejoint Versailles) obtient le maintien de la mesure Cluseret (du moins d’après ce que dit celui-ci).

Evidemment, il y eut des Alsaciens et Lorrains qui servirent volontairement dans la Garde nationale, d’autres qui profitèrent de la mesure Cluseret et même des gens qui fournirent de faux papiers pour être considérés comme Alsaciens ou Lorrains et être exonérés de service.

La neutralité des Allemands (on continue volontiers à l’époque de parler des Prussiens) joua certainement plus en faveur du gouvernement de Versailles que de la Commune : l’accord de Bismarck pour le rapatriement rapide des prisonniers de guerre afin de renforcer les troupes gouvernementales et l’autorisation pour celles-ci de traverser les lignes allemandes, jouèrent un rôle déterminant dans l’écrasement de la Commune.

Lors de la Semaine sanglante, le 25 mai, une négociation de la dernière chance est tentée par quelques dirigeants de la Commune : Arnold* (ne pas confondre avec Arthur Arnould) est informé de la possibilité d’une médiation des Prussiens pour organiser la reddition de la Commune dans les conditions les moins mauvaises. Delescluze, Vaillant, Vermorel et Arnold partent donc pour sortir de Paris par la Porte de Vincennes, accompagnés par un membre de l’ambassade américaine. Mais les Gardes nationaux de la Commune leur interdisent le passage, malgré que Delescluze se soit fait connaître comme délégué civil à la guerre. Manifestement, la « base » craint que les dirigeants ne tentent de s’enfuir. Un garde dit : « Nous sommes fichus... Vous resterez avec nous ».

On doit aller chercher un laisser-passer signé de Ferré, délégué à la sûreté générale. Delescluze, épuisé, humilié, ne veut plus rien tenter et va se faire tuer sur une barricade. Lorsque Arnold revient avec le laisser-passer, il passe les lignes par la Porte de Montreuil et rencontre les Allemands – mais il est très tard et la réponse n’arrive que le lendemain : Versailles refuse de traiter (récit d’Arnold dans les Cahiers rouges de Maxime Vuillaume) – ou dans une autre version légèrement différente : Arnold rencontre un officier allemand qui lui dit qu’il est trop tard (récit d’Arnold dans La Revue blanche).

                                                                                                            * Georges Arnold, architecte de profession, membre de la Commune et en même temps du Comité central de la Garde nationale. Signe le manifeste de la minorité contre la mise en place du Comité de salut public. Arrêté à la chute de la Commune et déporté en Nouvelle-Calédonie. Y poursuit ses activités d’architecte. Amnistié, devient architecte de la ville de Paris. Plusieurs fois candidat socialiste aux législatives sans succès à Paris dans les années 1890.

 

 

ARMÉES

 

Une des premières décisions de la Commune fut le 29 mars, l’abolition de la conscription (sans indiquer si la mesure ne vaut que pour Paris – or, la Commune prétendait ne pouvoir légiférer que pour Paris) ; les autres articles du décret disaient :

2° Aucune force militaire, autre que la Garde nationale, ne pourra être créée ou introduite dans Paris ;

3° Tous les citoyens valides font partie de la Garde nationale.

Il est pour le moins curieux que les admirateurs de la Commune, lorsqu’ils présentent les mesures de celle-ci qui devaient ensuite être reprises par la République, ne citent pas  la fin de la conscription. Il est vrai que la République a aboli très tardivement la conscription – et que cette mesure n’est pas forcément appréciée par la partie de l’opinion dont font partie les admirateurs de la Commune ; ceux-ci sont souvent nostalgique de la conscription, base de l’armée citoyenne par opposition à l’armée de métier.

Mais pour certains contemporains, la suppression de la conscription était vide de sens puisque la Commune la remplaçait par l’obligation de service dans la Garde nationale*, y compris pour les hommes mariés.

                                                                                                  * Pourtant ce n'était pas une nouveauté. Mais on peut penser que depuis que la paix était pratiquement acquise, l'obligation de service dans la Garde nationale n'était plus appliquée ? On note que la formule «Tous les citoyens valides font partie de la Garde nationale »  permet de moduler largement l'obligation selon les nécessités : Cluseret la fixera de 19 jusqu'à 40 ans et l'appliquera aux hommes mariés (initialement non concernés) sous le prétexte que ceux-ci s'étaient plaints par patriotisme  d'être dispensés du service !

 

Dans le journal La Commune, le journaliste (proudhonien), Georges Duchesne,  a priori favorable à la Commune, vu le titre de son journal, souligne  la contradiction : « 29 mars, abolition de la conscription par toute la France [sic] ; 8 avril, enrégimentation forcée à Paris de tous les citoyens valides, depuis 19 jusqu'à 40 ans*.

                                                                                    * Cité par Sempronius, Histoire de la Commune de 1871. On voit que Duchesne interprétait la suppression de la conscription comme valable (potentiellement) pour toute la France. Manifestement il y avait de l’ambigüité dans la portée de certaines mesures, selon qu’on considérait qu’en intention, elles étaient valables pour toute la France ou valables seulement pour Paris, cité autonome. Il est possible que les membres de la Commune, qui différaient d’opinion, préféraient maintenir l’ambigüité pour ne pas se diviser sur ce point.

 

Au passage, un point qui demanderait plus d'attention : le décret abolissant la conscription déclarait qu'il n'y avait pas d'autre force militaire à Paris que la Garde nationale : or, il semble qu'il y a eu des formations assez nombreuses de "francs-tireurs", garibaldiens etc, dans les troupes de la Commune. Une affiche annonçait la formation de Zouaves de la République, avec la même solde que les Gardes nationaux. Ces formations étaient-elles incorporées dans la Garde nationale, ou distinctes  - en contradiction apparente avec le décret du 29 mars ? On en reparlera en partie suivante.

 

La question des réfractaires à l'obligation de service dans la Garde nationale se pose. Le journal  Le Cri du Peuple du  28 avril 1871 donne raison aux «  patriotes [qui] se fatiguent d’être raillés par les lâches et les trembleurs. Ils exigent qu’on force tout le monde à remplir son devoir ». Il admet qu’on « est libre d’aimer ou de détester la Commune. Ce point n’est pas sujet à discussion. » Mais « du moment où l’on consent à profiter des bienfaits du gouvernement communal, il est indéniable que l’on doit le défendre contre les attaques de ses ennemis ». Le journal demande donc des sanctions contre ceux qui ont perdu toute notion du Droit et du Devoir. Il faut « Relever par l’exemple, et au besoin par le châtiment, une population dégénérée. »

Cité par le site Contretemps, critique communiste, https://www.contretemps.eu/journal-commune-jeudi-27-avril-1871/

L’article prenait pour acquis que tous les habitants de Paris « consentaient » à bénéficier du gouvernement communal et donc devaient le défendre. Dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1879), Louis Fiaux, républicain partiellement favorable à la Commune, reproche à la Commune d'avoir forcé les gardes nationaux à participer à la guerre civile en violant les consciences ; il cite d'ailleurs un bataillon de la Garde nationale qui signa une déclaration selon laquelle il refusait de combattre dans une guerre civile.

La population est invitée par les autorités à dénoncer les réfractaires. Ceux qui auraient la naïveté de se présenter pour obtenir des « passeports » permettant de quitter Paris seront envoyés directement au dépôt de police.

Il serait intéressant de rechercher quelles sanctions ont été prises contre les réfractaires (au-delà, bien entendu, de la suspension de la solde et de la récupération du fusil de dotation), surtout après le durcissement du gouvernement de la Commune avec l’instauration du Comité de salut public et d’une cour martiale. Il est certain qu’il y eut des peines de prison (qui auraient été minimes, au moins au début : on cite un réfractaire puni d'un jour de prison*), mais les sanctions se sont-elles durcies avec la dégradation de la situation militaire ?  Lissagaray dit dans son Histoire de la Commune de 1871 que lors de la Semaine sanglante, la Commune délivra une grande partie de ses prisonniers dont des réfractaires (mais comme on sait, certains prisonniers furent exécutés, notamment des ecclésiastiques et des gendarmes).

                                                                                                                                                                              * C'étaient peut-être les réglements antérieurs à la Commune qui s'appliquaient toujours.

 

Enfin, lors de la Semaine sanglante, y a-t-il eu des exécutions de gardes nationaux refusant de combattre ? Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1879), écrit qu'avenue Victoria et à la caserne Lobau, les Communards ont fusillé des réfractaires et des soit-disants espions Versaillais : on aimerait bien en savoir plus à ce sujet.

 

Dans tous les cas, il existe une mesure dont en général on ne se bouscule pas pour la citer parmi les mesures d’avenir prises par la Commune : il s’agit de l’instauration d’une carte d’identité obligatoire, mesure certainement en lien avec la question des réfractaires.

 

 

 42_29_mars

 Décret d'abolition de la conscription par la Commune de Paris.

Site Les Amies et les Amis de la Commune de Paris.

 https://www.commune1871.org/images/PhotothequeAmis/jpg/42_29_mars.jpg

 

 

 

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 Uniformes des Fédérés (gardes nationaux de la Commune). Les Fédérés étaient les membres de la Garde nationale parisienne qui s'étaient fédérés - peu avant le début de la Commune - pour se doter d'une organisation commune librement choisie au lieu de dépendre des autorités gouvernementales. Les dessins de cette page paraissent avoir d'abord (?) paru dans L'Illustration, avec une présentation différente et avec des appellations différentes : les gardes à cheval sont baptisés "garde républicaine" par L'Illustration - l'évolution des appellations pourrait être significative d'une perception de la Commune, au début, comme formée de républicains intransigeants, qui évolue vers une présentation plus ou moins sincère (chez ses adversaires) comme ennemis de la République établie (voir la reprduction en haut de message). Les uniformes de fantaisie présentés par les gardes à cheval ou estafettes sont-ils véridiques ?

Site du journal L'Humanité, mars 2021. https://www.humanite.fr/sites/default/files/images/audin1.jpg