LA COMMUNE DE 1871 : REGARDS SUR QUELQUES MYTHES

2

LA COMMUNE ET LE FÉDÉRALISME, SUITE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

VU DE VERSAILLES

 

 

Comme on sait, il y eut des tentatives de conciliation entre la Commune de Paris et le gouvernement et l’Assemblée nationale de Versailles – toutes échouèrent, en raison principalement de l’intransigeance de Thiers.

Parmi les négociateurs, il y avait le Syndicat général de l'Union nationale des chambres syndicales (regroupement d’une cinquantaine de branches professionnelles) qui se déplaça à Versailles (à plusieurs reprises ?), rencontra des délégations de députés de droite et de gauche, puis Thiers lui-même, sans résultat. L’Union nationale voulait convaincre ses interlocuteurs de « faire la part du feu » et de laisser Paris faire l’expérience du gouvernement communaliste, puisque « ces forces [communalistes] ne pouvant, de leur nature, être comprimées, il faut, en bonne politique, les seconder pour s'en rendre maître et non point les exaspérer en les combattant », de sorte que bien dirigées, « l'expansion des tendances communalistes ou même provincialistes » ne soit pas un danger pour le pays mais bien au contraire, un atout représenté par la renaissance de la vie locale « dans tout ce grand corps exténué par la centralisation. » (compte-rendu des membres de la délégation de l’Union syndicale paru dans le journal Le Temps du 13 avril 1871, qui le reprend à partir d’autres journaux).

Ici encore on remarque à quel point la perception de la Commune à l’époque diffère de la perception qu’on en a aujourd’hui.

Dans le compte-rendu du déplacement à Versailles (rédigé en style alambiqué d’époque), on peut lire, sous la signature des membres de la délégation :

« Nous eûmes la satisfaction d'être écoutés complaisamment par M. M. les députés de la droite, et même de nous concilier leur approbation sur quelques points par où les tendances de la droite, en matière de décentralisation et d'autonomie locale, confinent de plus près qu'on ne le pourrait croire aux vues de la Commune de Paris. »

(https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2246228.texte.langFR)

Les conciliateurs voient ensuite des représentants des députés de la gauche, qui  apparaissent moins favorables à  la « décentralisation » que leurs collègues de droite (?).*

                                                                            * Dans son Histoire de la Commune, parue dans le cadre de l'Histoire socialiste de la France contemporaine dirigée par Jean Jaurès, Dubreuilh (premier secrétaire général de la SFIO en 1905), évoque avec ironie ces rencontres: « Ces délégués étaient allés, auparavant, présenter leur camelotte fédéraliste et autonomiste au rabais, à MM. les représentants des groupes de droite et des groupes de gauche de l’Assemblée versaillaise qui avaient gravement disserté avec eux sur les mérites comparés de la centralisation et de la décentralisation ». Dubreuilh représente bien l'abandon par les socialistes de la thématique fédéraliste, longtemps importante pour les premiers socialistes. 

 

Avec les députés de gauche, les conciliateurs rédigent un projet qui prévoit que la Commune devra se dissoudre et que Paris devra élire un nouveau conseil municipal en accord avec la loi électorale qui va bientôt être votée. Ce nouveau conseil fera alors des propositions en vue d'obtenir un statut particulier pour Paris. L'amnistie sera garantie.

 

Les conciliateurs  rencontrent Thiers. Celui-ci garantit d'abord que, lui vivant et au pouvoir, la République ne sera pas menacée.

 « Sur le second point, celui des franchises de Paris, M. Thiers nous déclara que Paris n'avait à attendre du gouvernement rien de plus que l'application du droit commun, tel qu'il résulterait de la loi municipale que la Chambre allait voter. Nous évitâmes d'entrer, à ce propos, dans un débat sans issue; car nous n'espérions point convertir aux idées municipalistes ou fédéralistes le centralisme bien connu de M. Thiers ». Mais Thiers, en prenant connaissance de la note rédigée avec les députés de la gauche, ne fait aucune objection particulière. Les conciliateurs en retirent l'impression que le gouvernement accepte les bases de discussion du projet. Ils doivent maintenant le soumettre à l'avis de la Commune...

 

Comme on sait, il ne résultera rien de ces tentatives (ni de celles des maires d'arrondissement ou des francs-maçons). 

 

 

 

 

VU DE VERSAILLES : LE LIBÉRAL LABOULAYE

 

 

Edouard Lefebvre de Laboulaye (il signait Edouard Laboulaye par esprit démocratique) est aujourd’hui passablement oublié (mais encore cité par les spécialistes de l’histoire des idées)*. On se souvient de lui notamment parce qu’il fut à l’origine de la souscription pour offrir aux Etats-Unis la statue de la Liberté.

                                                           * Voir par exemple Simone Goyard-Fabre, Édouard Laboulaye, légataire de Montesquieu : la «République constitutionnelle », Revue Dix-Huitième Siècle, 1989, https://www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1989_num_21_1_1692. Une des formules les plus connues de Laboulaye est la suivante :  En France, on confond volontiers liberté et révolution. Or, ce sont des choses distinctes et bien souvent contraires.

 

Il exerçait à l’époque une forte influence au moins intellectuelle. Ce républicain modéré et libéral, héritier de Benjamin Constant et de Tocqueville, membre de l’Institut depuis 1845 (à 34 ans !), professeur au Collège de France, admirateur des Etats-Unis, publie au moment de la Commune (en mai 1871) une brochure, La République constitutionnelle, dans laquelle il présente ses vues politiques sur l’avenir de la France.

A ce moment, Laboulaye n’est pas encore député ; il sera élu – par Paris  - aux élections complémentaires de juillet 1871 ; il sera alors une figure du centre-gauche, favorable à Thiers.

Lors de la Commune, Laboulaye n’est pas présent à Paris et date sa brochure de Glatigny-Versailles. Dans sa brochure, il défend le régime républicain au moment où la France hésite sur le régime à adopter, tout en condamnant la Commune : « …en ce moment même nous voyons la Commune de Paris appeler République ce qui n'est qu'une explosion de démagogie ».

Là où les Communards prétendaient que Paris ne devait pas être dirigé par les ruraux de l’Assemblée nationale du moment, Laboulaye présente le point de vue inversé (et classique) selon lequel Paris (ou la population parisienne) opprime depuis toujours la province :

« Paris a tellement fatigué la France par ses révolutions et ses coups de main, que tous les partis inscrivent sur leur drapeau le mot de décentralisation.

La province veut vivre de sa vie propre, et n'entend plus que Paris lui impose sa volonté ou ses caprices. La province a raison. La réforme qu'elle demande est juste et nécessaire ; c'est un progrès considérable si, par décentralisation, on entend seulement une plus grande liberté administrative »

Laboulaye reprend alors - est-ce un hasard ? – la formule utilisée par Beslay lors de son discours d’ouverture du conseil de la Commune (voir première partie), en la modifiant un peu :

« A l'individu ce qui appartient à l'individu, à la commune ce qui appartient à la commune, au département ou à la région* ce qui appartient au département ou à la région, à l'État enfin ce qui appartient à l'État, voilà une formule excellente. ».

                                                                                               * Beslay avait omis l’individu. On note chez Laboulaye l’apparition intéressante du concept de région -dans l’esprit de Laboulaye, il peut s’agir d’une alternative au département, plutôt que d’un échelon de plus (ce qu’il est aujourd’hui) ; chez Beslay, le mot « régional » renvoyait au département : « Le département s’occupera de ce qui est régional ».

 

Laboulaye ne définit pas plus les compétences de chaque entité et se contente de dire : «  Il y aura des difficultés d'exécution, on se querellera sur les détails, mais le principe une fois admis, on finira par s'entendre. »

Mais aussitôt il apporte une restriction de taille : « Mais ce qui serait souverainement dangereux, ce serait de ressusciter des institutions mortes depuis longtemps, et de chercher la garantie de la liberté dans une décentralisation politique*. L’unité a fait la force de la France (…) ce n'est pas au moment où la Prusse nous prend notre système politique ** pour le retourner contre nous, qu'on peut songer à couper le pays en morceaux et à faire plusieurs États dans l'État. Cette réforme à reculons, cette soi-disant fédération de communes souveraines, serait antipathique à notre génie national ; ce serait une cause d'affaiblissement et de ruine. Proclamons, comme nos pères, la République une et indivisible. (…) Quand nos intérêts locaux sont en jeu, nous sommes Bretons, Provençaux ou Lyonnais, mais quand il s'agit de l'intérêt commun, quand on prononce le nom de patrie, nous sommes tous Français. » (Laboulaye, La république constitutionnelle, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95452c/texteBrut).

                                                                    * Comme beaucoup de ses contemporains, Laboulaye oppose la décentralisation politique, qui pourrait empiéter sur le domaine normalement dévolu au législateur national, et la décentralisation administrative – c’est-à-dire accorder aux assemblées locales élues les pouvoirs sur les matières strictement locales, ce que fera justement l’Assemblée nationale de 1871 avec sa loi sur les départements, dont l’essentiel restera en vigueur jusqu’aux années 1980.

                                                                   ** Allusion à l’unité allemande - mais l’Allemagne unifiée était un empire fédéral – du moins en surface - et non unitaire.

 

Ainsi, au moment où la Commune parlait de communes autonomes (mais l’expression « commune souveraine » semble rarement employée), le libéral Laboulaye lui reproche de vouloir ressusciter « des institutions mortes depuis longtemps », donc d’être passéiste, et – paradoxalement – invoque la république « une et indivisible », chère aux jacobins (qui ne sont pourtant pas ses modèles). Mais chez les Communards également, il ne manquait pas de défenseurs de la république une et indivisible ; on trouve la formule dans les déclarations ou proclamations émanant de la Commune : le fait de se présenter à la fois comme fédéraliste et comme unitaire n’est pas la preuve, comme disent les admirateurs de la Commune, que ces positions pouvaient se concilier, mais qu’on se dispensait d’aller au fond des choses.

 

 

[Edouard_René_Lefevre_de_Laboulaye]_[___]Pirou_Eugène_btv1b8450120j_JPEG

Edouard Laboulaye (1811-1883), photographie par Eugène Pirou.

Gallica.

 

 

 

VU DE VERSAILLES : LE RÉPUBLICAIN PROUDHONIEN LANGLOIS

 

 

Aussi étonnant que ce puisse paraître, l’Assemblée de Versailles, en pleine Commune, débattait du statut des municipalités ou des départements. Elle adopta le la loi du 14 avril 1871 sur les municipalités et le gouvernement organisa les élections municipales du 30 avril au 7 mai 1871 (pas à Paris, bien sûr).

Amédée Langlois, ancien officier de marine, était, au moment de la Commune, membre de l’Assemblée nationale. Ami puis exécuteur testamentaire de Proudhon, membre à un moment de l’Association internationale des travailleurs, élu républicain de Paris en février 1871, il fut de ceux qui refusèrent la Commune et donnèrent leur appui à Thiers*.

                                                                * Au début d’avril 1871, Langlois déclare à Thiers : « Nous voulons que vous restiez au pouvoir, parce que vous nous êtes nécessaire et absolument nécessaire. »

 

Lors d’interventions à l’Assemblée de Versailles (d’autant plus que celle-ci débat de l’organisation territoriale) ou par des lettres, il critiqua les projets des Communards, à partir d’un point de vue proudhonien et fédéraliste :

« Début avril, il se prononça contre la souveraineté des communes et pour une fédération d’États (comme en Suisse ou en Angleterre*) et non point des communes. »

                                                                  * Il faudrait avoir le texte exact de Langlois : présenter l’Angleterre (en fait le Royaume-Uni) comme une fédération d’Etats serait inexact aujourd’hui, et plus encore au 19ème siècle, même si les diverses composantes du Royaume-Uni conservaient des caractéristiques politiques ou administratives propres (par exemple, l’Ecosse avait -- et a toujours - un système judiciaire distinct de celui de l’Angleterre proprement dite, etc). Aujourd’hui les quatre composantes officielles du Royaume-Uni sont appelées les home nations (les nations intérieures, en quelque sorte). Il y a des demandes d'autres parties du pays (notamment en Cornouaille) pour être considérées comme home nation.

 

Mais si Langlois donnait sa préférence à une fédération d’Etats, de façon paradoxale (ou contradictoire) il accusait les projets de la Commune de menacer l’unité du pays :

« Langlois signa [avec plusieurs élus républicains dont Louis Blanc, Tirard, Brisson, Edgar Quinet, Dorian] le 8 avril une lettre, affirmant qu’il était favorable aux libertés communales, mais qu’il fallait respecter le suffrage universel et éviter que l’idéal de l’autonomie communale devienne une force conduisant à la destruction de l’unité nationale. »

(citations extraites de la notice Amédée Langlois, dictionnaire Maitron)

Ainsi, certains adversaires de la Commune pouvaient manifester leur désaccord tout en soutenant des points de vue pas tellement éloignés de certains Communards – plus ou moins fédéralistes comme Langlois ou décentralisateurs comme Laboulaye.

Nous aurons l’occasion de reparler de Laboulaye et Langlois.

 

 

A CHACUN SON FÉDÉRALISME : GEORGES RENARD ET LE GÉNÉRAL CLUSERET

 

 

Le fédéralisme était accepté par une partie des Communards – mais il est probable que ceux qui s’en réclamaient appartenaient surtout aux milieux cultivés ou intellectuels.

C’est ainsi que le jeune normalien Georges Renard*, qui se rallie à la Commune (dans un rôle administratif mais politiquement engagé, auprès du délégué à la guerre, Cluseret puis Rossel – il démissionne ensuite, par désaccord avec leur successeur Delescluze) écrit dans ses souvenirs :

 « Nourri de Proudhon, je voyais dans la fédération le principe organisateur de l'avenir ; fédération de groupements libres dans l'intérieur de chaque Etat, fédération d'Etats indépendants à l'extérieur ; tel me paraissait être le sens de l'évolution qu'il fallait souhaiter pour le bonheur de l'humanité. »

Georges Renard, Mes Souvenirs : 1870-1871. — II. La Commune. In: La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe, siècle, n° 128, 1931, https://doi.org/10.3406/r1848.1931.1194

                                                                  * Georges Renard s’enfuit en Suisse après l’écrasement de la Commune – il finit par devenir professeur à l’université de Lausanne et épouse une Lausannoise. Il rentre en France à la fin du siècle, sur les encouragements de son ami Millerand (le premier socialiste à occuper un poste de ministre, qui deviendra ensuite de plus en plus droitier), devient professeur au Conservatoire national des arts et métiers, puis au Collège de France, dirige La revue socialiste. Meurt en 1930. En quittant Lausanne, il déclara délicatement à ses amis suisses : la fin de mon exil est le début d’un nouvel exil.

 

De son côté, le général Cluseret, qui sera quelques semaines le délégué à la guerre de la Commune, qui avait vécu aux Etats-Unis et servi comme général (grade plus ou moins confirmé) dans l’armée nordiste pendant la guerre de Sécession, écrit :

« … pour moi, la Révolution du 18 Mars n'a jamais signifié et ne signifiera jamais que le Conseil municipal investi des pleins pouvoirs de la commune pour gérer tous ses intérêts sans exception et se rattachant au pouvoir central par un simple lien fédératif, comme cela se passe en Amérique. Or, ce qui se passe en Amérique (…) a réussi à assurer la liberté et la prospérité d'un grand peuple. Et ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher le secret de sa prospérité, c'est dans la liberté et l'économie fondées et maintenues par l'indépendance des communes. Ce qui est bon en Amérique est bon en France. Ce qui a réussi d'un côté de l'Océan réussira de l'autre. » (Mémoires du général Cluseret, tome I, 1887).

Lors de tractations avec un émissaire allemand, le baron de Holstein, délégué par Bismarck, Cluseret explique :

« Que l’Allemagne sache bien que nous ne faisons nullement une révolution nationale, c’est un mouvement municipal, rien de plus. Il est vrai que chaque ville de France pouvant imiter l’exemple de Paris, le mouvement peut devenir national par la fédération volontaire, but que nous désirons atteindre ».

Cluseret indique que l’organisation qui résultera de cette fédération (si elle aboutit) ressemblera aux Etats-Unis : « Au lieu d’être les Etats-Unis d’Amérique, ce seront les Communes unies de France ».

Ici encore, la présentation des buts de la Commune est noyée dans une sorte de flou : révolution strictement municipale ou embryon d’Etat fédéral, est-ce la même chose ?

Il est curieux de lire l’extrait des mémoires de Cluseret où celui-ci (du moins dans ce qu’il rapporte) parle avec faconde, propose à l’émissaire allemand 350 millions en échange d’avantages consentis à la Commune par le Reich, joue au sociologue et à l’économiste, prédit un marché unique européen… (Mémoires du général Cluseret, tome II, 1887 https://www.furet.com/media/pdf/feuilletage/9/7/8/2/0/1/3/4/9782013484589.pdf).

Donc, pour Cluseret, la Commune et les Etats-Unis, c’est pareil ! Pourtant, il sait bien que lles Etats-Unis comme leur nom l'indique, est une fédération d'Etats et non de communes. Pourquoi alors parait-il s'en tenir à l'idée des communes fédérées ?  Il espérait peut-être que la Commune, si elle réussissait, se dirigerait vers une une organisation en Etats fédérés. Sans compter que Cluseret parait idéaliser l’autonomie des Etats américains par rapport à l’Etat fédéral (justement la guerre de Sécession a accru les pouvoirs de l’Etat fédéral).

Mais Cluseret n’est pas jugé représentatif de l’état d’esprit communard – il est souvent traité de mercenaire, sa sincérité est suspectée par les gardiens du temple communard. Pourtant dans la préface de ses mémoires, il écrit qu’il est toujours prêt à mourir pour la Commune …*

                                                                                 * Comme on sait, Cluseret, après diverses aventures (notamment en Orient), de retour en France près l’amnistie des Communards, sera dans la dernière partie de sa vie député socialiste révolutionnaire du Var – étiquette qui ne l’empêchera pas de prendre des positions nettement nationalistes, xénophobes et antisémites.

 

 

A CHACUN SON FÉDÉRALISME : CHARLES LONGUET

 

 

Charles Longuet, membre du conseil de la Commune (élu en avril lors des élections complémentaires), membre de l’Association internationale des travailleurs, écrit de son côté dans le Journal officiel de la Commune, dont il est rédacteur en chef (délégué)*

                                                                    * L’article est anonyme mais il est probable qu’il est de Longuet. Le JO était évidemment séparé en JO paraissant à Paris et JO paraissant à Versailles – il est à noter qu’après une hésitation, le JO publié à Paris avait gardé l’appellation de JO de la République française et non JO de la Commune. Outre les décisions des autorités, le JO publiait en partie « non officielle » des articles de réflexion, voire des feuilletons.

 Après avoir expliqué - un peu laborieusement - que certains décisions de la Commune paraissent excéder les compétences d'un conseil municipal (il évoque l'abolition de la conscription), mais qu'il faut y voir la volonté de la Commune, non d'imposer sa volonté aux autres communes, mais de leur fournir un exemple, un modèle, il écrit:

« C’est (…), pour conquérir et assurer dans l’avenir cette indépendance à toutes les communes de France, et aussi à tous les groupes supérieurs, cantons, départements ou provinces, reliés entre eux, pour leurs intérêts généraux, par un pacte alors vraiment national ; c’est pour garantir en même temps et perpétuer la République assise enfin sur sa base fondamentale, que les hommes du 18 mars en grand nombre ont lutté et vaincu. ».

Longuet souhaite quand même que Paris autonome reste « ’le centre du mouvement économique et industriel, le siège de la Banque, des chemins de fer, des grandes institutions nationales » (Journal officiel, 31 mars 1871, https://www.google.fr/books/edition/R%C3%A9impression_du_Journal_officiel_de_la/d85AAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=JO+Commune+conqu%C3%A9rir+et+assurer+dans+l%E2%80%99avenir+cette+ind%C3%A9pendance+%C3%A0+toutes+les+communes+de+France&pg=PA115&printsec=frontcover#spf=1621770351754

.

Longuet mentionne l’autonomie ou l’« indépendance » (mais le mot est ambigu) des entités autres que la Commune – départements et même provinces, alors que ces dernières n’existent plus administrativement depuis la fin de l’Ancien régime. Il existe donc au moins chez certains fédéralistes de la Commune une tendance à envisager l'autononomie d'ensembles supra-communaux autrement que par le moyen de la fédération de communes  sur la base de critères géographiques ou culturels. Mais le "provincialisme" s'exprime rarement – probablement par méfiance envers l’idée de ressusciter les provinces, qui paraissent liées à l’Ancien régime. Pourtant, l’exemple de la Suisse, cité fréquemment par les théoriciens fédéralistes, oriente vers une fédération d’ensembles supra-communaux, les cantons ou Etats fédérés.*

                                                                         * Charles Longuet (1839-1903) s’exila en Angleterre après la Commune, fut enseignant, membre du conseil général de l'Internationale, fréquenta Karl Marx et épousa sa fille Jenny (1872). De ses deux gendres français, Marx disait: « Longuet, dernier proudhonien et Lafargue, dernier bakouniniste. Que le diable les emporte ! ». De retour en France, il se consacra à l’organisation des mouvements socialistes. Voir plus loin pour son implication dans le régionalisme.

 

 

TOUT LE MONDE FÉDÉRALISTE ?

 

 

On a parfois fait remarquer qu’au moment de la Commune, tout le monde ou presque est fédéraliste ou autonomiste. Il ne faut pas se méprendre.

Le grand spécialiste de la Commune, Jacques Rougerie, écrit : « Il y a abondance et redondance de textes qu’on pourrait considérer tout aussi bien comme des « programmes » de la Commune. Il y est naturellement toujours posé comme fondement l’autonomie municipale. »

Dès avant l’insurrection du 18 mars, Lissagaray rapporte que lors de la réunion de constitution du comité central de la Garde nationale, le 3 mars 1871, une motion fut faite : « Que le
département de la Seine se constitue en République indépendante au cas où l'Assemblée décapitaliserait Paris. » Lissagaray commente : « Motion mal conçue, mal présentée, qui semblait isoler Paris du reste de la France, idée antirévolutionnaire, anti-parisienne, [qui devait être] cruellement retournée contre la Commune. »

Selon Jacques Rougerie : « Quantité de textes en 1871 traitent du thème de « Paris ville libre », ceux de Pierre Denis, dans le journal Le Cri du Peuple de Vallès, mais aussi bien dans Le Vengeur du jacobin Félix Pyat, et de bien d’autres : ils émanent de toutes les tendances ou sensibilités qu’on croit pouvoir opposer au sein de la Commune, jacobine, proudhonienne ou blanquiste. »

(Jacques Rougerie, site Commune de Paris 1871, http://commune1871-rougerie.fr/la-commune-est-la-democrat%2Cfr%2C8%2C77.html)

Ainsi, tout le monde serait autonomiste ou fédéraliste ? N’est-ce pas noyer le poisson et faire erreur sur le véritable sens du fédéralisme ? L’autonomisme des Parisiens qui refusent l’autorité de l’Assemblée nationale réactionnaire est purement circonstanciel. Que l’Assemblée devienne républicaine radicale (« rouge ») et il ne sera plus question d’autonomie pour ceux qui ne seraient pas d’accord. L’autonomie est pour les jacobins et blanquistes un autre nom pour l’insurrection parisienne ou la révolution. Puisque Paris se sépare du reste du pays (en rêvant de faire boule de neige), il faut bien se donner une justification théorique minimale.

Mais il semble qu’on est loin des réflexions de Pierre Denis pour qui le fédéralisme est un mode d’organisation politique préférable en soi. Certes la présentation qu’il en fait reprend le raisonnement selon lequel la majorité « inintelligente » ne doit pas opprimer la partie « éclairée » de la nation (ce qui est la justification de l’insurrection de la Commune couramment avancée), mais son exposé va au-delà de ce thème :

«  Les véritables Etats républicains, qui ont duré ou qui durent : les Provinces-Unies*, la Suisse, les Etats-Unis de .l'Amérique du Nord, et toutes les Républiques américaines**, étaient ou sont toutes organisées d'après le  système fédératif.

Institutions communes déterminées par les lois générales de la nature humaine et les besoins communs à toute la nation ; institutions particulières appropriées au caractère des différentes provinces, des différentes villes, variables avec le climat, la nature du sol, les productions, les antécédents historiques, les traditions, les habitudes locales, les préjugés mêmes ... Tel est le spectacle qu'offrent aux méditations du politique tous les grands Etats républicains.

Vouloir que, dans un pays grand comme la France, avec 38 millions d'habitants, la même règle s'applique partout, dût-elle, dans son uniformité inintelligente, écraser les foyers lumineux, c'est entreprendre l’impossible, c'est se condamner à une succession indéfinie de révolutions sanglantes ou de despotismes illimités. »

Le Cri du Peuple, 11 mai 1871.

* Les Provinces Unies est l’ancien nom des Pays-Bas, initialement fédération de provinces.

**L’exemple des « républiques américaines » (d’Amérique du Sud) n’est sans doute pas très heureux – dès l’époque, leur instabilité et leur propension à porter au pouvoir des dictateurs étaient connues ; de plus, elles n’étaient pas toutes fédérales.

 

Denis, comme Longuet,  envisage donc l’autonomie des provinces (et pas seulement des villes), en conformité avec leur « caractère ». Il est caractéristique qu'il parle ici de villes et non de communes... Denis a bien dans l'idée l'autonomie de grands ensembles, auxquels sont nécessairement rattachées des unités plus petites. La justification qu’il donne du système fédéraliste - éviter autant le despotisme (central) que les révolutions - est typique de l’argumentaire proudhonien (voir plus loin).

 

 

 

UN « PROLÉTAIRE » CONTRE LA COMMUNE : « NOTRE FORCE ET NOTRE GRANDEUR SONT DANS L’UNITÉ »

 

 

Des vieux républicains d’une autre tendance que Laboulaye, dont on a parlé plus haut, prenaient au sérieux les affirmations des Communards de vouloir créer une organisation fédérale :  c’était pour eux une raison de refuser la Commune en qui ils voyaient une menace pour l’unité du pays.

Joseph Benoît, ancien député quarante-huitard, chef d’atelier en soierie lyonnais, qui en son temps avait proposé la création de « municipalités de cantons »*, observait avec inquiétude cette nouvelle tendance, qu’il liait à une imitation de la Suisse et des Etats-Unis :

« Mais au fond de ce mouvement communal surgit une des questions les plus graves pour l’avenir de notre pays et pour son existence même. Je veux parler de l’idée fédérative qui est au fond de ce mouvement, qui le dirige et qui l’inspire. Un parti qui s’est formé sous l’empire veut organiser la France à l’image de la Suisse et des États-Unis. Il ne comprend pas que notre force et notre grandeur sont dans l’unité ; les abus de la centralisation ont égaré ce parti et, guidé par des fausses appréciations, il cherche à briser le lien qui seul fait notre force ; » (Joseph Benoît, Confessions d’un prolétaire). Cité par Tatiana Fauconnet, Antoine Chollet, et Thomas BouchetEn tous temps la Commune, mars 2021, Centre Walras-Pareto d’études interdisciplinaires de la pensée économique et politique, Université de Lausanne).

                                                        * Les municipalités de canton sont un serpent de mer de l’époque. Lissagaray, dans son Histoire de la Commune, regrette que les théoriciens comme Pierre Denis aient voulu promouvoir l’autonomie des communes – ce qui était inapplicable et ridicule pour de petites communes (il ne prend pas en compte que Denis a aussi envisagé l’autonomie d’ensembles plus grands), et pense qu’on aurait dû plutôt réfléchir à des municipalités de canton. II ne faut sans doute pas imaginer ces néo-cantons comme similaires aux cantons suisses, qualifiés de souverains dans la Constitution de 1848 modifiée mais toujours en vigueur (dans l’usage actuel, les cantons suisses francophones- dont certains portent aussi l'appellation de Répubique-  se désignent volontiers comme Etat : Etat de Vaud, Etat de Genève, etc. Voir leurs sites internet. Les cantons germanophones ont toujours utilisé le terme Stande, qui signifie à peu près Etat).

 

Evidemment, les craintes d’une rupture de l’unité nationale pouvaient être sincères, ou invoquées de façon polémique pour diffamer la Commune. Les Communards y répondaient en disant que telle n’était pas leur intention :

« Ils se trompent ou trompent notre pays, quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France. » (Déclaration au peuple français du 19 avril 1871).

 

 

L’INFLUENCE DE PROUDHON

 

 

Comme on l’a dit, il existait chez les partisans de la Commune (et même chez certains de ses adversaires, voir Langlois) un courant proudhonien – ou plus exactement, ce courant existait chez certains Communards.

Il est donc utile d’avoir une idée des théories fédéralistes de Proudhon (1809-1865), exprimées notamment dans l’un de ses derniers livres Du principe fédératif (1863).

Proudhon définit le système fédératif (ou fédéral) comme un contrat (ou une succession de contrats) où le plus petit élément contractant prime sur le plus grand, où l’organisation fédérale a moins de pouvoirs que les entités associées dans la fédération (on dira donc « fédérées »). Les contractants « se réservent individuellement, en formant le pacte, plus de droits, de liberté, d’autorité, de propriété, qu’ils n’en abandonnent. »

L’autorité fédérale (nom plus adéquat que centrale) chargée d’exercer les compétences d’intérêt général qui lui sont confiées par les membres de la fédération, « ne peut jamais l’emporter sur ses constituantes, je veux dire que les attributions fédérales ne peuvent jamais excéder en nombre et en réalité celles des autorités communales ou provinciales, de même que celles-ci ne peuvent excéder les droits et prérogatives de l’homme et du citoyen ». S’il en était autrement, on serait dans un Etat unitaire ou centralisé : « Le corps politique, ainsi transformé, pourrait s’appeler république, démocratie ou tout ce qu’il vous plaira : ce ne serait plus un État constitué dans la plénitude de ses autonomies » ; il en découlerait « cet écrasement sous lequel disparaît toute liberté, non-seulement communale et provinciale mais même individuelle et nationale ».

Proudhon, assez curieusement, se méfie des « Etats-Unis d’Europe », en raison du risque que les petits Etats soient écrasés par les grands et qui pourrait dégénérer en « puissance unique ». « Une semblable fédération ne serait donc qu’un piége ou n’aurait aucun sens. »*

                                                                                        * La pensée de Proudhon a pu varier sur ce point. Mais lorsqu’il envisage la possibilité des Etats-Unis d’Europe, c’est sous la forme d’un lien souple, on peut dire confédéral.

 

Pour Proudhon, le principe fédéral est aussi une solution au danger révolutionnaire (!) : « Le système fédératif coupe court à l’effervescence des masses (…). Que Paris fasse, dans l’enceinte de ses murs, des révolutions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg, Dijon, etc., si les départements, maîtres d’eux-mêmes, ne suivent pas ?* Paris en sera pour ses frais. La fédération devient ainsi le salut du peuple car elle le sauve à la fois, en le divisant, de la tyrannie de ses meneurs et de sa propre folie. »

                                                                                  * Proudhon veut dire que si les villes ou régions ont chacun leur souveraineté, ce qui se produit à Paris n’a pas d’incidence légale en-dehors de Paris.

 

Proudhon peut conclure : « L’idée de Fédération est certainement la plus haute à laquelle se soit élevé jusqu’à nos jours le génie politique. Elle dépasse de bien loin les constitutions françaises promulguées depuis soixante-dix ans (…)  Elle résout toutes les difficultés que soulève l’accord de la Liberté et de l’Autorité. »

 

Le modèle-type de l’Etat fédéral est pour lui la Suisse : «  La Confédération helvétique se compose de vingt-cinq États souverains (…). Elle est donc régie par vingt-cinq constitutions, (…) plus une constitution fédérale, dont naturellement nous ne possédons pas, en France, l’équivalent. » (Proudhon, Du principe fédératif, https://fr.wikisource.org/wiki/Proudhon_-_Du_Principe_f%C3%A9d%C3%A9ratif).

 

Proudhon a-t-il approfondi la différence entre fédération et confédération* ? La Constitution suisse de 1848, dont il fait l’éloge, était-elle aussi favorable aux Etats fédérés qu’il le pensait **? Ces questions excèdent notre sujet.

                                                                                  * Dans la confédération, les membres ne sont pas liés par la décision de la majorité. On peut penser à l’Union européenne actuelle où un Etat membre peut toujours opposer son véto à une décision majoritaire qui ne lui convient pas.

                                                                                 ** Il signale que certains, en Suisse même, ont pu faire une lecture quasiment centralisatrice de la Constitution, se trompant sur sa nature. Historiquement, la Constitution de 1848 a fait passer la Suisse d’une organisation confédérale à une organisation fédérale – tout en maintenant, par tradition, l’appellation Confédération.

 

Proudhon, dans ses derniers écrits, désapprouve la constitution de l’Italie unie, qui a absorbé les petits Etats préexistants : «… je m’incline devant le principe de nationalité comme devant celui de la famille, c’est justement pour cela que je proteste contre les grandes unités politiques, qui ne me paraissent être autre chose que des confiscations de nationalités », ou encore la définition de l’unité comme « anéantissement des nationalités particulières, où vivent et se distinguent les citoyens, en une nationalité abstraite où l’on ne respire ni ne se connaît plus : voilà l’unité » ( La fédération et l’unité en Italie et Nouvelles observations sur l’unité italienne ).

Ses théories ne sont pas abstraites mais se fondent sur l’existant, sur le respect des entités historiques : « Ce qui constitue la nationalité suisse, par exemple, ce qui lui donne l'originalité et le caractère, ce n'est pas la langue, puisqu’il se parle en Suisse trois idiomes*; ce n’est pas la race, puisqu’il y a autant de races** que de langues: c'est l’indépendance cantonale. » (Du principe fédératif).

                                                                     * On ajoute : et même quatre avec le romanche – sans parler du francoprovençal, aujourd’hui presque disparu.

                                                                      ** Au sens d’ethnies.

 

Il existe une tendance, chez ceux qui reconnaissent l’influence de Proudhon sur la Commune, à réduire la théorie fédérale de Proudhon à l’association ou fédération des Communes – or le modèle fédéral que Proudhon préconisait était bien la Confédération suisse - c’est-à-dire une fédération d’Etats.

 

 

 web_zuerich_bundesbriefmuseum_13091

 

 Le musée des chartes fédérales de Schwyz (Suisse). Les institutions suisses étaient un modèle pour Proudhon.

 https://www.zuerich.com/fr/visite/culture/musee-des-chartes-federales

 

 

 

RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE ?

 

 

Enfin, pendant la Commune (ou avant) on a commencé dans les milieux républicains révolutionnaires, à parler de « république universelle ». Il ne semble pas que Proudhon, déjà méfiant envers les Etats-Unis d’Europe, ait jamais envisagé une république universelle. Celle-ci ne pouvait être qu’une vue de l’esprit très lointaine sinon irréalisable, qui en attendant, laissait la primauté en France, à la république unitaire. De plus, conçue comme république où s’aboliraient les différences, les identités, elle n’aurait rien eu pour plaire à Proudhon. Ceux qui applaudissaient la république universelle n’étaient probablement pas fédéralistes  mais rêvaient seulement d'étendre au reste du monde les conceptions jacobines ou blanquistes.

 

                                                                                                   * Pour des exemples d’utilisation de la formule « république universelle », voir : la proclamation du Comité central de la Garde nationale qui remet ses pouvoirs à la Commune élue le 26 mars, qui se termine par les mots « Vive la république universelle !» ; la proclamation du 11 mai 1871 de Delescluze à la Garde nationale, etc.

 

 293_11_mai_Delescluze_a_GN

 

Une proclamation de Delescluze (lors de sa nomination comme "délégué civil à la Guerre") se terminant par "Vive la République universelle" (11 mai 1871).

 

 

 

VU DE SUISSE : JAMES GUILLAUME

 

 

Au moment où la Commune est toujours en place, James Guillaume, membre de l’Association internationale des travailleurs, proche de Bakounine, qui observe les choses depuis Neuchâtel, écrit : « Le véritable caractère de la révolution qui s’est accomplie à Paris commence à se dessiner d’une façon assez nette  (…).

La révolution de Paris est fédéraliste.

Le peuple parisien veut avoir la liberté de s’organiser comme il l’entendra, sans que le reste de la France ait à se mêler du ménage parisien ; et en même temps, il renonce de son côté à toute immixtion dans les affaires des départements (…). »

Selon Guillaume, le fédéralisme suisse ou celui des Etats-Unis ne sont pas des fédéralismes authentiques. En Suisse, « Les cantons, au lieu d’être considérés comme des individualités distinctes et absolument souveraines, sont censés n’être que des fractions d’un tout qui s’appelle la nation suisse. Un canton n’a pas la libre disposition de lui-même ; (…) ses facultés législatives sont limitées par la constitution fédérale » « La fédération, en Suisse, n’est donc que dans les mots. »

(James Guillaume, Le fédéralisme, Solidarité, nouvelle série, 12 avril 1871, https://www.panarchy.org/guillaume/federalisme.html).

Au contraire, selon Guillaume, le fédéralisme est avant tout la négation de la nation et de l’État. ». C’est ce qui est réalisé par la Commune : «  il n’y a plus de nation, plus d’unité nationale ou territoriale. Il n’y a qu’une agglomération de communes fédérées, agglomération qui n’a d’autre principe déterminant que les intérêts des contractants, et qui par conséquent n’a aucun égard aux questions de nationalisme ou de territoire. » « Il n’y a également plus d’État, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité (…) il y a véritablement an-archie, absence d’autorité centrale. »

On peut voir à quel point Guillaume, qui indique suivre Proudhon*, s’éloigne de celui-ci, pour qui le principe des nationalités était entièrement compatible avec le fédéralisme, puisqu’il permettait aux petites nationalités de ne pas être absorbées par les grandes. Guillaume exagérait sans doute l’aspect d’autonomie radicale de la Commune (idéalement étendu aux autres communes) et son identification avec le dépassement de l’Etat et de la nation, dans l’esprit de son ami Bakounine. Il est peu probable que les Communards proudhoniens auraient intégralement accepté son interprétation.  Enfin le point de vue de Guillaume est aux antipodes des conceptions des Communards blanquistes et jacobins et très probablement des sentiments des militants de base **.

                                                                                        * «  Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon, qui le premier en a exposé scientifiquement la théorie, — le fédéralisme est avant tout la négation de la nation et de l’État » (James Guillaume, art. cité).

 

                                                                                       ** James Guillaume (1844-1916) est considéré comme un fondateur du socialisme libertaire. Porte-parole de la Fédération jurassienne qui regroupe les sections internationalistes du Jura suisse, il est en opposition frontale avec Karl Marx. Il fut exclu de l’Internationale, en même temps que son ami Bakounine, en 1872. Il créa alors en 1872 l’Internationale fédéraliste, dite anti-autoritaire, au congrès de Saint-Imier. Il veilla à la publication des œuvres complètes de Bakounine. Passionné par les questions de pédagogie, il s’installa en France pour travailler avec son ami Ferdinand Buisson, haut fonctionnaire et député, un des organisateurs de l’éducation laïque. Guillaume abandonna alors l’action politique directe mais resta attaché au syndicalisme révolutionnaire. Naturalisé français, il prit position en 1914 pour la guerre contre l'Allemagne, accusant dans une brochure Marx d'avoir été un propagandiste de l'impérialisme allemand...

 

James_Guillaume

James Guillaume dans son âge mûr.

 Koroesu — Travail personnel, Domaine public. Wikiquote.

 

 

 

VU DE SUISSE : ARTHUR ARNOULD

 

 

Après l’écrasement de la Commune, Arthur Arnould, qui avait été membre du conseil de la Commune, se réfugia en Suisse*

* Dans leur majorité les dirigeants de la Commune purent échapper à l’arrestation ou à la mort et se réfugièrent dans les pays proches, dont la Suisse.

En Suisse, il fut proche de Guillaume dont on a parlé. Il fréquenta Bakounine dont il fut un des exécuteurs testamentaires.

Arnould écrit une Histoire populaire et parlementaire de la Commune, datée de « Genève-Lugano, janvier 1872, janvier 1873. »

Il explique les buts de la Commune de façon plutôt différente de Guillaume (mais ce dernier n’était pas à Paris). Pour lui, Paris, en proclamant l’autonomie communale, n’avait pas l’intention de briser la nationalité française, « d’ériger les trente-huit mille communes de France en autant de petites républiques indépendantes, sans lien entre elles », ce qui aurait été absurde autant qu’impossible, et de « porter atteinte à l’existence de la personnalité française, comme on l’a bêtement répété. ». Il ne condamne pas le principe des nationalités, qu’il semble considérer avec détachement toutefois « Tant qu’il y aura des nationalités, le devoir de chaque nationalité, sans empiéter sur les autres, est de veiller au maintien de sa propre existence ».

Dans le projet de la Commune, il s’agissait essentiellement de répartir les compétences entre les différents niveaux dans le pays (commune, associations de communes, niveau fédéral), selon ce qu’on appellerait plus tard le principe de subsidiarité.

Ainsi, par exemple, il incombe à chaque commune ou à chaque groupe autonome de « régler les rapports avec l’Eglise d’après ses propres finances, d’organiser le culte qu’il lui plaira d’avoir, s’il lui plaît d’en avoir un, ou de s’en passer ».

Chaque groupe autonome, « communal ou corporatif, devait régler la question sociale dans son cercle propre, c’est-à-dire les questions relatives à la constitution de la propriété, aux rapports du travail et du capital, à l’organisation de la famille, etc., etc., comme il l’entend, au mieux »

Pour lui, la Commune se réduit « à ces trois termes qu’on ne peut séparer :

Autonomie ; Fédération ; Collectivisme !* »

(Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune, de Paris, tome III, 1878, https://www.google.fr/books/edition/Histoire_populaire_et_parlementaire_de_l/HGsxAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=arnould+histoire+populaire&printsec=frontcover#spf=1621772523505).

 

                                                               * On ne débattra pas ici du sens que Arnould pouvait donner au mot collectivisme.

 

On peut donc voir que selon le raisonnement d’Arnould, « la séparation de l’Eglise et de l’Etat », décidée par la Commune de Paris, qui est considérée  actuellement comme une anticipation de la séparation votée en 1905 par le  Parlement, était seulement une mesure restreinte à Paris, non pas en raison des circonstances, mais par principe : rien ne devait contraindre la liberté des communes et ce qui était bon pour l’une ne l’était pas nécessairement pour une autre.

On notera dans son texte l’apparition du terme corporation, corporatif, qui suppose qu’en matière sociale notamment, le niveau d’intervention ne serait pas forcément le niveau politique (des communes ou groupements de communes) mais le niveau du métier ou de la branche comme on dira plus tard, probablement au moyen de ce qu’on appellera au 20 ème siècle les conventions collectives patronat-syndicats*.

 

                                                                                                * On trouverait le terme corporation, corporatif, dans d’autres textes de l’époque de la Commune.

 

Dans L’Etat et la révolution (1877), Anould approfondit sa conception du fédéralisme, qu’il a vu fonctionner en Suisse ; il oppose ainsi le concept d’union, ouvert et respectant les individualités collectives, au concept d’unité, coercitif et niant les différences : « l’unité, c’est la caserne ».

Il explique qu’à un moment, les habitants de Bâle étaient entrés violemment en conflit. On envoya les troupes fédérales et au lieu de fusiller tout le monde, comme on l’aurait fait partout ailleurs, on forma deux cantons (Bâle-ville et Bâle- campagne), « Et l'on brisa la « belle unité » bâloise. Depuis ce temps, la paix la plus profonde n'a cessé de régner dans le pays, la prospérité s'est accrue, les haines se sont apaisées, et l'Unité brisée a produit l'Union ». Voilà une solution « dont la seule mention ferait dresser les cheveux sur la tête de nos hommes d'Etat français.

Ce système fédéraliste accomplit pourtant bien d'autres miracles ».

Certes Arnould reconnait en note : « Je sais, aussi bien que personne, ce qui manque à la Suisse, sous le rapport des institutions sociales. Je crois, néanmoins, que la France serait fort heureuse si elle possédait la plupart de ses institutions politiques, dont l'initiative française saurait, en peu de temps, tirer toutes les conséquences logiques ».

Le jugement qu’il porte sur la Suisse diffère de celui de Guillaume cité plus haut : « On parle sans cesse de la Suisse comme d’une nation quelconque. C’est un tort, il n’y a pas de nation, de peuple suisse. »  En effet, la Suisse est composée de plusieurs peuples ou ethnies qui vivent en paix grâce au fédéralisme (Arnould ne dit pas, mais c’est sous-entendu, que les groupes sont homogènes sur un territoire déterminé)*.

                                                                  * Evidemment, Arnould confond les différentes acceptions du mot « peuple » (un peuple politique peut être formé de plusieurs peuples ethniques).

 

Arnould constate qu’en France, même les révolutionnaires sont fous d’unité et de centralisation.

Il écrit : « Pourquoi voulez-vous que 36 millions de Français soient contraints d’endosser toutes les lois, élaborées par trois cent ou quatre cent d’entre eux, dans un local à Versailles ou à Paris ? »

                                         * On retrouve la même idée dans l’article de Pierre Denis cité plus haut : « Vouloir que, dans un pays grand comme la France, avec 38 millions d'habitants, la même règle s'applique partout etc ». A noter que l’un attribue 36 millions d’habitants à la France, l’autre 38…

 

Le fédéralisme est la solution qui permet d’échapper à la dictature majoritaire : « L’Autonomie est la seule forme qui garantisse le droit des minorités ».

Il envisage l’existence d’une « Fédération européenne » qui aura compétence pour les « intérêts communs à l’Europe entière », et d’une « Fédération nationale » (française) pour « les intérêts communs à tous les Français ».

« Mais c’est tout. La Fédération nationale, comme la Fédération européenne, doit se composer de groupes libres, autonomes, réglant souverainement tout ce qui touche leurs intérêts propres et la satisfaction de leurs besoins individuels – soit politiques, moraux et sociaux ». La fédération respecte les individualités qui existent dans les groupes humains, « elle leur remet directement la solution du problème de leur propre bonheur ».

« Hors de là vous n’aurez jamais que l’écrasement uniforme de tous au profit d’un être de raison qu’on appelle l’Etat et qui est notre ennemi. » (Arnould, L’Etat et la Révolution).

Arnould évoque aussi les « intérêts communs qui unissent tous les hommes, à quelque race qu'ils appartiennent, sous quelque latitude qu'ils soient nés » - s’agit-il dans son esprit de prévoir la possibilité d’une fédération universelle – ou simplement de l'équivalent de nos Nations-Unies ? Il ne le précise pas mais dans tous les cas, il ne pourrait s’agir que d‘une fédération laissant à ses membres la plus grande partie des pouvoirs de décision.

 

On observe que pour Guillaume comme pour Arnould, le fédéralisme est posé comme excluant l’Etat – en fait, au moins dans les textes cités, il est probable que ce qu’ils appellent l’Etat est l’Etat unitaire ou centralisé. De ce point de vue, le fédéralisme ne supprime pas l’Etat, mais fonctionne avec une multiplicité de structures (Etat fédéral, Etats fédérés) qui se limitent mutuellement, avec, éventuellement, des mécanismes de démocratie directe. Nous n’avons pas à entrer dans les difficultés théoriques des conceptions libertaires, représentées par l’évolution de Guillaume - qui en logique excluent toute forme étatique.

 

Arnould (1833-1895), avant son retour de France, avait commencé à écrire des romans qui lui valurent un certain succès. De retour en France, il abandonna l’action politique et devint le représentant pour la France de la Société théosophique créée par Mme  Helena Blavatsky ; cette organisation spiritualiste (toujours existante) veut faire la synthèse des religions et étudier les lois inexpliquées de la nature et les pouvoirs latents de l'homme, de même que la possibilité de communiquer avec des esprits supérieurs. Arnould dirigea la publication du Lotus bleu, la revue de la branche française de la théosophie.

 

 s-l1600

Fiche photographique de police concernant Arthur Arnould.

Vente e-bay.

 

 

 

DÉTESTATION DU FÉDÉRALISME

 

 

Durant la Commune, les théoriciens fédéralistes furent très actifs, probablement parce qu’ils ont vu dans l’événement l’occasion de mettre en oeuvre leur programme. Pourtant leurs préoccupations étaient probablement éloignées de la grande masse des Parisiens partisans de la Commune, et n’étaient pas partagées par une grande partie des dirigeants de la Commune.

Certains étaient hostiles au fédéralisme, mais ils acceptèrent, en apparence du moins – comme Delescluze, considéré comme jacobin (donc centralisateur et partisan de l’unité nationale) - les programmes proudhoniens, sinon ouvertement fédéralistes, du moins potentiellement, dès lors qu’ils se bornaient à quelques principes vagues de façade.

Parfois l’hostilité au fédéralisme et à ceux qui le soutenaient, s’exprimait  directement. Ainsi Raoul Rigault, sans doute un des membres du conseil de la Commune les plus rigides et sectaires*, d’opinion blanquiste, aurait déclaré à Arnould : Mon cher, le plus beau jour de ma vie sera celui où je vous arrêterai (Rigault était le chef de la sûreté de la Commune)**.

                                                                                                            * Il faut sans doute être un historien américain pour écrire de Rigault : « La personnalité la plus vicieuse du conseil de la Commune… sa haine du fédéralisme était connue depuis longtemps » (Louis M. Greenberg, Sisters of Liberty: Marseille, Lyon, Paris, and the reaction to a centralized State, 1971). En France, Rigault, qui fut tué lors de la Semaine sanglante (reprise de Paris par les Versaillais) a toujours ses admirateurs – à la gauche de la gauche.

                                                                                                        ** Propos tenus au Conseil de la Commune au moment de la scission des majoritaires et des minoritaires (dont Arnould), lors de la création du Comité de salut public que désapprouvait la minorité. On a dit que Rigault avait déjà préparé les mandats d’arrêt.

 

Une anecdote (racontée par Henry Bauer, journaliste partisan de la Commune, plus tard célèbre critique théâtral) montre Raoul Rigault discutant avec Longuet (dont on a vu plus haut les opinions fédéralistes). Longuet, agacé par le jugement de Rigault sur les Girondins pendant la révolution française (« des bourgeois bons pour la guillotine ») aurait conseillé à Rigault de s’informer en lisant Proudhon. Rigault répondit : Votre Proudhon est un bourgeois que j'aurais eu plaisir à fusiller devant vous, les fédéralistes.

On peut lier, en partie au moins, l’exécution de Chaudey à l’hostilité de certains Communards envers les Proudhoniens.

Gustave Chaudey était un avocat et journaliste, proudhonien (il avait été l'ami proche de Proudhon) et semble-t-il membre de l’Internationale à un moment, devenu le rédacteur en chef de l’influent quotidien libéral Le Siècle. On lui reprochait, lorsqu’il était maire-adjoint de Paris, d’avoir fait tirer sur une manifestation qui réclamait la Commune, le 22 janvier1871. 

Au début de la Commune, il avait manifesté dans son journal, qui continuait à paraître à Paris, un soutien critique pour la Commune, en raison de ses objectifs décentralisateurs. Il fut arrêté sur l'ordre, semble-t-il, de Delescluzes, le chef de file des jacobins, hostile à Proudhon (en raison d’une ancienne querelle personnelle ?) et aux Proudhoniens. Lors de la Semaine sanglante, l'ordre fut donné (par qui ?) d'exécuter Chaudey et Rigault, devenu procureur de la Commune, vint à la prison pour faire procéder à l'exécution. Selon un récit, Chaudey lui aurait déclaré : Mais je suis pour la république fédérale (sous-entendu : comme la Commune), mais Rigault n’en avait rien à faire. Chaudey mourut en criant : Vive la République.

 

Dans un genre moins sanguinaire, on peut citer les opinions dépréciatives de Lissagaray sur Pierre Denis, un des principaux théoriciens fédéralistes, qualifié d’ergoteur, dont l’ambition aurait été de transformer Paris en ville hanséatique* (Lissagaray, Histoire de la Commune).

Ces anecdotes illustrent les divergences entre Communards qu’on a tendance à sous-estimer et sur lesquelles on reviendra.

                                                                                 * De la Hanse, association médiévale de villes de la mer du Nord et de la mer Baltique. Il en reste aujourd’hui les noms officiels des länder de Brême et Hambourg (« villes libres et hanséatiques ») et les noms de 22 villes allemandes comportant toujours le qualificatif hanséatique.

 

 

LE MANQUE DE SOUTIEN DES RÉGIONALISTES

 

 

Paradoxalement, ceux qui à l’époque défendaient les identités régionales ne semblent pas avoir approuvé la Commune, même dans ses tendances fédéralistes.

On sait que Frédéric Mistral, le chef de file des félibres, les mainteneurs de la langue et de la culture provençale, avait découvert Proudhon dans les années 1865 et notamment son livre Du principe fédératif. Il avait écrit à divers correspondants que le fédéralisme fournissait la solution idéale pour que la Provence retrouve le statut d’une nation sans se séparer de la France.

Or, lors de l’installation de la Commune, Mistral resta indifférent aux tendances fédéralistes de celle-ci - qu’il ignorait peut-être. On sait que Paul Arène, autre félibre provençal, lui écrivit (de Sisteron) pour lui dire que les Communards réclamaient « les libertés de Paris » (toujours les franchises communales, un des objectifs initiaux des communards), ce qui pour lui était aussi compréhensible que  si les Provençaux réclamaient leurs libertés (il faut comprendre leur autonomie)*

                                                                                            * Lettre citée par Claude Mauron, Frédéric Mistral (1993).

 

Paul Arène ne signale d’ailleurs pas que les Communards souhaitaient l’extension d’un système de pouvoirs autonomes à toute la France. Mais Mistral resta sceptique, puis fut franchement hostile à la Commune – surtout après l’écrasement de celle-ci quand une grande partie de l’opinion, influencée par le gouvernement, se représentait les Communards  comme des incendiaires et des assassins abrutis d’alcool, qui avaient exécuté leurs otages, prêtres et gendarmes.

S’agissant d’une autre région à forte identité, la Bretagne, si quelques Bretons de Paris participèrent à la Commune, ce fut sans aucune connexion avec le mouvement culturel ou identitaire breton débutant, ainsi que le note l’article d’Erwann Le Gall, La Commune au prisme des Bretons et du XIVe arrondissement, Ar Brezel, 2021, https://arbrezel.hypotheses.org/tag/regionaliste. L’auteur conclut que « la mémoire de la Commune de Paris est (…) absente de la péninsule armoricaine et ne comporte aucune déclinaison bretonne », ce qui s’explique du fait que « le mouvement régionaliste qui émerge et se structure avec la IIIe République penche plutôt de l’autre côté de l’échiquier politique ».

 

Les proudhoniens de la Commune n’avaient pas lié leurs revendications d’autonomie aux cultures locales : l’organisation fédérale -ou autonomiste – qu’ils souhaitaient restait abstraite, centrée sur les communes -qualifiées de « base de tout état politique » dans l’article du Cri du peuple. Certes les associations ou fédérations intermédiaires de communes pouvaient coïncider (plus ou moins) avec les anciennes provinces (Provence, Bretagne etc), cadre adopté (pour aller vite) par les défenseurs des identités régionales ; mais ces derniers ne pouvaient pas retrouver exactement leurs préoccupations dans ce fédéralisme abstrait, quasiment non-identitaire. De plus la revendication, essentielle pour les Communards, des droits de Paris n’avait rien pour séduire les hommes comme Mistral, qui voyaient dans Paris, aussi bien capitale des gouvernements français successifs que ville révolutionnaire, le responsable de la subordination permanente des provinces et de la disparition des cultures locales.

Si on ajoute à cela le légalisme, la réticence devant les mouvements révolutionnaires et la méfiance - pour le moins – envers les classes populaires qui soutenaient la Commune, on s’explique que Mistral et d’autres soient restés dans le camp adverse aux Communards (même Paul Arène qui comprenait à sa façon – les revendications de Paris - ne semble pas être allé plus loin qu’une sympathie à distance).

 

On objectera qu’on trouvait dans la Commune des défenseurs des identités régionales comme Louis-Xavier de Ricard. Mais celui-ci ne-devint, selon ce qu’on sait, un défenseur de la culture occitane et un fédéraliste qu’après la Commune (d'abord réfugié en Suisse, Ricard put revenir en France dès 1872 sans être poursuivi pour sa participation à la Commune, grâce semble-t-il à Edgar Quinet).  Il fut à la fin des années 1870 membre du félibrige (qualifié de félibre « rouge ») et partisan du fédéralisme. Il exprima de façon un peu confuse d’ailleurs, ses idées dans son livre Le fédéralisme *(1877). Ricard traduisit à la même époque le livre de l'homme politique espagnol (catalan) Francisco Pi i Margall, éphémère président de la république espagnole et théoricien du fédéralisme, Las nacionalidades. Il se présenta sans succès aux élections comme socialiste-fédéraliste. Ricard devint en 1900 le président de la Fédération régionaliste française, créée par Jean Charles-Brun**. Parmi les premiers membres on trouvait l'ancien Communard Charles Longuet, qui revendiquait ses origines normandes (Anne-Marie Thiesse, L'invention du régionalisme à la Belle Epoque, in Le Mouvement Social, 1992).

 

                                                               *  Le livre envisage surtout une fédération des peuples latins (une idée aussi envisagée par Mistral) permettant à l’Occitanie, jusque là opprimée, de devenir la partie dirigeante de la France, sans se séparer de celle-ci. Le livre n’est pas du tout un projet institutionnel cohérent. 

                                                              ** Les membres de la Fédération se recrutaient dans toutes les sensibilités politiques. Charles-Brun, qui avait choisi le terme « régionaliste » pour « ratisser large », mais se disait lui-même fédéraliste (il réédita le livre de Proudhon Du principe fédératif), fit du lobbying jusqu’à sa mort en 1946 auprès de tous les régimes (y compris celui de Vichy !) pour faire avancer ses idées.

 

L'Action_régionaliste___organe_de_[___]Fédération_régionaliste_bpt6k119319k_JPEG

Numéro de 1911 de l'Action régionaliste, "revue du mouvement fédéraliste et décentralisateur", organe de la Fédération régionaliste française, page présentant la direction et le comité d'honneur de la Fédération. L'ancien Communard Louis Xavier de Ricard figure maintenant, avec deux autres, à la présidence d'honneur (il meurt en 1911). Parmi les membres du comité d'honneur, à droite, Mistral, Maurice Barrès, le marquis de L'Estourbeillon (député monarchiste de Bretagne et fondateur de l'Union régionaliste bretonne), le compositeur Vincent d'Indy, au centre des politiciens républicains de nuances diverses comme Louis Marin, Paul Doumer, Paul Deschanel (ces deux derniers seront président de la République), mais aussi un ecclésiastique, l’abbé Lemire (député démocrate-chrétien), à gauche Paul-Boncour, le député socialiste des Bouches-du-Rhône Antide Boyer, etc. L'ancien Communard Charles Longuet (mort en 1903) fit également partie du comité d'honneur, ainsi que l'écrivain anarchisant Han Ryner.

Site Gallica.

 

 

 

Peut-on invoquer le cas du poète provençal Clovis Hugues ? Celui-ci fut un participant - ou au moins sympathisant de la Commune de Marseille – et condamné à plusieurs années de prison pour une brochure de soutien à la Commune de Paris, publiée à Marseille en mai 1871. Or, à cette époque et même ultérieurement, rien n'indique que Clovis Hugues a été particulièrement un défenseur du fédéralisme. Il fut par la suite député socialiste et en parallèle eut une féconde activité poétique et littéraire en français et en provençal. Il devint membre du félibrige.

Il semble impossible de lier la participation à la Commune avec une quelconque revendication d’autonomie régionale fondée sur une identité précise, sur une appartenance « nationalitaire ».

On a vu que chez certains Communards , le système d’autonomies qu’ils souhaitaient pouvait prendre un caractère d’identité régionale, à travers la fédération de communes. On rappelle les mentions des « affinités de race, de langage, la situation géographique, la communauté de souvenirs » qui justifient les fédérations ou associations de communes dans le  programme du Comité républicain des 20 arrondissements de Paris (du 25 mars 1871) ; voir aussi, dans le livre d’Arnould L’Etat et la Révolution, la mention des individualités collectives qui sont sauvegardées par le système fédéral, ou encore l’article de La Sociale qui affirme que les lois générales sont contraires à la « variété des races » [ethnies], ou dans l’article de Pierre Denis du 11 mai 1871, « les antécédents historiques, les traditions, les habitudes locales, les préjugés mêmes » qui justifient les institutions particulières des groupes régionaux.

Mais il s’agit toujours de raisonnements abstraits – jamais d’une adhésion aux idées autonomistes de la Commune au nom d’une identité particulière clairement affirmée.

 

 

 

CONCLUSION PROVISOIRE

 

On peut trouver que nous avons consacré beaucoup d’espace à ce qui était un aspect mineur de la Commune. Mais justement, ce n’était pas un aspect mineur. Beaucoup de textes de Communards exposent les conceptions autonomistes ou fédéralistes de la Commune – et beaucoup de leurs adversaires s’en servent pour critiquer la Commune, parfois en reprenant des propositions fédéralistes comme Langlois.

Sans pousser jusqu’au fédéralisme, quasiment tous les Communards réclamaient les « franchises » municipales, et cette revendication était souvent jugée respectable par certains de leurs adversaires – qui par contre, ne pouvaient pas accepter l’insurrection.

Les admirateurs de la Commune, qui préfèrent voir dans celle-ci les « Damnés de la terre », montant « à l’assaut du ciel » (cette dernière expression célèbre est de Marx) ignorent presque complètement ces revendications, soit trop peu enthousiasmantes (les franchises municipales) soit, pour le fédéralisme, opposées aux traditions politiques françaises.

 

Lorsque l’autonomisme des Communards est pris en considération, par les historiens ou par l’opinion qui admire la Commune, c’est à condition d’en faire le précurseur des mouvements qui refusent l’Etat capitaliste et qui souhaitent la démocratie directe, mais en situant cette option dans le seul cadre des aspirations de la gauche radicale, donc en excluant ce tout qui ne relève pas de leur idéologie.

 Nous parlions de mythes : l’effacement des conceptions fédéralistes de certains Communards (ou leur édulcoration) participe aussi du mythe qui construit la Commune comme image de la « vraie » république française, progressiste et unitaire, où il n’est certainement pas question que des lois différentes soient applicables selon les lieux, les mentalités, les traditions. 

Dans la partie suivante, nous allons nous intéresser à d’autres mythes  de la Commune : le rapport au patriotisme, à la guerre, au républicanisme, le programme social, le devenir des Communards, l’anticolonialisme supposé de ceux-ci, le soutien des villes de province à la Commune de Paris.