PROFESSEURS ET ÉLÈVES AU CINÉMA

 

ET MOURIR D'AIMER ...

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

Dans les films, les relations amoureuses entre professeurs et élèves vont de la simple attirance sentimentale à des relations intimes. L’attirance peut d’ailleurs être partagée ou non, ou même complètement ignorée par la personne aimée, notamment lorsque l’élève idéalise son enseignant. L'enseignant peut aussi être accusé d'agression sexuelle.

 

 

 

 AMOURS DE PENSIONNAT ET DISCIPLINE PRUSSIENNE : JEUNES FILLES EN UNIFORME

 

 

Les films qui présentent des histoires d’affection entre des professeurs femmes et des jeunes filles ne sont pas nombreux.

On citera Jeunes filles en uniforme (Mädchen in Uniform), d’après une pièce de Christa Winsloe* (auteur du scénario du film); la première version date de 1931, réalisée par Leontine Sagan

                                                                       * Christa Winsloe (1888-1944), qui fut sculptrice et écrivit plusieurs livres, était clairement lesbienne. Résidant en France avec sa compagne pendant la Seconde guerre mondiale, toutes deux furent tuées à la fin de la guerre près de leur maison à Cluny (Bourgogne), semble-t-il par des Résistants (ou soi-disant tels) qui les accusaient d’espionnage pour les Allemands. Le procès des meurtriers eut lieu après-guerre et les inculpés, qui plaidèrent l’erreur, furent acquittés, malgré leur réputation douteuse. Il est étonnant que cette lamentable histoire ne soit pas mieux connue.

 

L’action se déroule au début du 20ème siècle dans un pensionnat strict pour jeunes filles de la petite noblesse allemande, soumises à une discipline prussienne par la tyrannique directrice, dont le but est de faire de ses élèves de bonnes épouses et mères de soldats. Le film évoque l’attirance sentimentale de Manuela, une jeune élève malheureuse, pour une enseignante, Mlle von Bernburg, qui lui témoigne de la bienveillance – sans que pour autant l’enseignante (apparemment) partage l’attirance de la jeune fille.

Le film décrit les sentiments de la jeune fille comme une forme d’affection exaltée, de la part d’une personne solitaire, et non explicitement, comme une attirance sexuelle. Lors d’une fête, la jeune fille exprime publiquement qu’elle aime son enseignante, ce qui fait évidemment scandale dans l’institution. La directrice punit Manuela et licencie Mlle von Bernburg, Manuela fait une tentative de suicide mais est secourue à temps par ses camarades : leur intervention est un camouflet pour la directrice autoritaire : changera-t-elle ses méthodes ? On peut en douter.

Il y eut en 1958 un remake avec Romy Schneider et Lili Palmer ; le film fut réalisé par Geza von Radványi. Si le scénario est à peu près identique à la première version, la fin est plus optimiste et correspond à l’évolution des mentalités après la Seconde guerre mondiale : la directrice, désavouée, changera ses méthodes de direction et d’enseignement.

 

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Romy Schneider dans le remake de Jeunes filles en uniforme, 1958.

Article de Célia Inz, 2020

https://cinemaccro.com/jeunes-filles-en-uniforme

 

 

 

Loin de faire spécialement scandale, le film de 1931 fut élu « meilleur film de l'année » en Allemagne et même aux USA – mais tout aspect sexuel explicite était absent du film ; probablement, à l’époque, un film racontant une véritable attirance amoureuse, donc sexuelle, entre deux femmes, a fortiori entre une adolescente et une femme plus âgée, aurait été inenvisageable.

 

 

 

AMOURS DE PENSIONNAT ET CHARME FRANÇAIS : OLIVIA

 

 

Olivia, film de Jacqueline Audry* (1951) d’après un roman du même titre de Dorothy Bussy**, présente une ambiance tout-à-fait différente malgré quelques similitudes.

                                                                                  * Jacqueline Audry (1908-1977) fut une des premières femmes réalisatrices françaises. Parmi ses films, La Caraque blonde (film produit par Paul Ricard, se déroulant en Camargue)  et plusieurs adaptations de livres de Colette (Gigi, Minne, l’ingénue libertine, Mitsou); soeur de la romancière et dramaturge Colette Audry (qui signa le scénario d’Olivia).

 

                                                                                    ** Dorothy Strachey Bussy (1865-1960), écrivain et traductrice anglaise ; l’un de ses frères était le célère essayiste Lytton Strachey, auteur de Eminent Victorians (Victoriens éminents). Par ses frères, elle fut proche du groupe de Bloomsbury, regroupant dans les premières décennies du 20ème siècle, des intellectuels anticonformistes, pacifistes, souvent homosexuels (la romancière Virginia Woolf, l’économiste Kaynes, le romancier E. M. Forster et de façon plus lointaine des écrivains comme Aldous Huxley, Bertrand Russell etc). Olivia parut initialement en 1949, non sous la signature de Dorothy Bussy, mais sous le pseudonyme d’Olivia. Le livre est dédié à la mémoire de Virginia W. (Woolf).

 

 

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Une photo extraite du film Olivia de Jacqueline Audry : dans un décor raffiné, Mlle Julie, enseignante et co-directrice du pensionnat, fait cours à ses élèves autour d'une table ronde, signe d'une pédagogie qui insiste plus sur les rapports harmonieux avec les élèves que sur l'autorité de l'enseignant.

Une affaire de femmes : « Olivia » de Jacqueline Audry, article deTania Capron, 2019, La Cinémathèque française. https://www.cinematheque.fr/article/1456.html

 

 

 

L’action se situe dans un pensionnat de jeunes filles de bonne famille en France, à la fin du 19 ème siècle, mais à la différence du pensionnat allemand du film et de la pièce cités plus haut, il s’agit d’un établissement où la pédagogie attentive et le confort des élèves sont la préoccupation principale de Mlle Julie, la directrice raffinée et enseignante, jouée par Edwige Feuillère. Les élèves charmantes et bien habillées, vivant dans une ambiance de bonbonnière, sont au centre des attentions, qui ne sont jamais explicites, mais sous-entendues, de Mlle Julie et de l’autre directrice, Mlle Cara (jouée par Simone Simon), qu’une relation ambivalente unit à Julie.

L’arrivée d’une jeune pensionnaire anglaise, Olivia*, accentue les tensions et les jalousies, attisées par Mlle Riesener, l’énigmatique et froide professeur d’allemand. Olivia éprouve graduellement des sentiments de plus en plus forts pour Mlle Julie, tandis que celle-ci essaye de réfréner sa propre passion pour son élève. L’intrigue culmine avec la mort de Mlle Cara, empoisonnée, dont on ignore si elle s’est suicidée : par testament, elle a légué la propriété du pensionnat, qui lui appartenait, à l’intrigante Mlle Riesener. Mlle Julie doit s’éloigner : elle et Olivia se séparent avec tristesse.

                                                                                                                            * Jouée par une jeune actrice (20 ans à la sortie du film) qui avait adopté le pseudonyme de Marie-Claire Olivia.

 

Le roman de Dorothy Bussy dont le film est tiré est le récit romancé de sa propre expérience dans un pensionnat des environs de Fontainebleau dont les deux directrices formaient, clairement, un couple lesbien.

Le film reste au niveau des sous-entendus sur la sexualité et se borne à montrer des gestes d’affection plus ou moins explicites : les convenances de l’époque s’opposaient de toutes façons à des évocations plus précises. Le spectateur peut donc hésiter et voir dans ce que montre le film le substitut de scènes qu’on ne peut pas montrer ou bien accepter le postulat du film selon lequel les affections décrites restent dans le domaine des seuls sentiments, sans « passage à l’acte » (autre que fantasmé).

 

 

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Mlle Julie (Edwige Feuillère) et Olivia (Marie-Claire Olivia) dans le film Olivia de Jacqueline Audry.

Site P.A.F. ! Popandfilms.

 https://popandfilms.fr/olivia-de-jacqueline-audry-passions-et-jalousies/

 

 

 

DU CÔTÉ DE CHEZ DISNEY, ANNÉES 80

 

 

Les films qui présentent une histoire d’amour entre une enseignante et un élève masculin sont rares, lorsque l’élève est précisément un adolescent qui « fait son âge ». Dans le film Mourir d’aimer, d’André Cayatte (inspiré comme on l’a dit, de l’affaire Gabrielle Russier) l’élève, par son physique imposant et déjà adulte, s’éloigne considérablement du modèle de la relation asymétrique entre une enseignante et un adolescent.

Paradoxalement, le sujet du typique adolescent de 14 ans, amoureux de son enseignante, est exploité dans le film (pour la télévision) destiné à un public adolescent, Comment épouser sa prof quand on a quatorze ans ? (en anglais, 14 going on 30, de 14 à 30 ans) des studios Disney (1988) : le film fournit une solution de pure fiction à l’amour impossible de l’adolescent pour une personne plus âgée - amour non partagé d'ailleurs.

L’adolescent, Danny, est catastrophé d’apprendre que sa professeur, qu’il aime en secret, va se marier avec le prof de gym, costaud antipathique. Il a alors recours à l’invention d’un copain de classe, inventeur-bricoleur de génie, qui lui permet de  vieillir instantanément et de prendre l’apparence d’un jeune adulte; il se fait passer pour le nouveau proviseur qui doit arriver incessamment à l'école.

Il peut alors se déclarer (sous son identité fictive) à l’enseignante et faire échouer le mariage projeté de celle-ci avec le prof de gym. L’adolescent, sous son aspect d’adulte, file le parfait amour avec l’enseignante – mais la situation ne peut durer : le prof de gym découvre que le nouveau proviseur est un imposteur et prévient la police. Danny doit utiliser l’appareil de son copain pour reprendre sa forme primitive et se sortir de l’imbroglio : l’enseignante surprend la transformation de l’adolescent et utilise aussi la machine pour (re)devenir une jeune fille de 14 ans : ainsi ils pourront continuer à s’aimer.

La solution imaginaire (grâce à une machine qui permet de vieillir ou de rajeunir) permet aux deux protagonistes de s’aimer en annulant leur différence d’âge : à situation ingérable, solution de pure fantaisie.

 

 

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Une image du film de télévision des studios Disney Comment épouser sa prof quand on a quatorze ans ? (en version originale : 14 going on 30). Les acteurs Gabey Olds et Daphne Ashbruck.

Capture d'écran You Tube. 

 

 

 

 

 

FAIT DIVERS AUX USA

 

 

 

Dans la réalité ; les USA ont connu au moins une très célèbre affaire d’amour défendu entre un adolescent et une enseignante – évidemment dans des circonstances moins riantes que celles de la bluette de Disney.

Mary Kay Letourneau, une enseignante mariée de 34 ans, tomba amoureuse d’un de ses élèves, Vili Fualaau, un Samoan de 12 ans (une partie des îles Samoa est territoire américain) – et eut des relations intimes avec lui; elle tomba enceinte. Leurs relations furent dénoncées à la police par un ami du mari de l’enseignante. Un premier jugement en 1997, assez mesuré infligea à l’enseignante une peine de 6 mois de prison (dont 3 avec sursis), l’obligea à suivre des soins pour délinquants sexuels et lui interdit de s’approcher de l’adolescent. Mais Mary Kay Letourneau ne put résister et fut surprise en train de faire l’amour avec Vili Fualaau dans une voiture en stationnement ! De plus elle était de nouveau enceinte de lui.

Cette fois, elle fut condamnée en 1998 à 7 ans et demi de prison pour avoir enfreint le premier jugement ; elle accoucha en prison d’un second enfant. Elle publia un livre co-signé avec Vili Fualaau Un seul crime, l'amour. Elle fut libérée en 2004 sous un régime de semi-liberté.

En 2005, elle épousa son jeune amant qui était devenu majeur (il fallut que le tribunal annulle la mesure d’éloignement, toujours opérante) ; – finalement, pas mal d’années après, ils divorcèrent. Assez tristement, elle mourut prématurément en 2020 et Vili Fualaau était présent lors de sa mort.

 

 

 

DANS LA FRANCE PROFONDE DES ANNÉES 60 : LES RISQUES DU MÉTIER

 

 

Certains films basent leur scénario, non sur une histoire d’amour entre élève et professeur, mais sur des accusations d’agression sexuelles de l’enseignant vers le ou les élèves. Evidemment, ce thème commun peut donner des films très différents.

Ainsi le thème est traité de façon réaliste et dramatique dans le film à thèse d’André Cayatte*, Les Risques du métier (1967) : l’instituteur, joué par Jacques Brel, d’une localité encore rurale du Bassin parisien, caractéristique de la « France profonde », est accusé d’agression sexuelle par des pré-adolescentes qui sont ses élèves. Toutes les apparences sont contre lui et il devient le coupable idéal contre qui la collectivité fait bloc, alors que les accusations sont mensongères.

Le film montre un honnête homme broyé par une accusation fausse et invite à se méfier des idées préconçues sur la véracité de la parole des enfants. Pour un enseignant, ces accusations sont les risques du métier, comme l’indique le titre.

                                                                                               * Réalisateur de Mourir d’aimer, sorti en 1971, voir notre deuxième partie. Le scénario des  Risques du métier était dû à un avocat, Me Cornec, à l’époque très connu comme président d’une grande association de parents d’élèves.

 

 

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 Une scène du film Les Risques du métier, d'André Cayatte, 1967. L'instituteur, joué par Jacques Brel, est victime des accusations mensongères de ses élèves, et les apparences jouent contre lui.

http://www.rueducine.com/amy_movie/risques-du-metier-les/

 

 

 

THRILLER EN FLORIDE : SEXCRIMES

 

 

Aux antipodes de ce traitement réaliste et dénonciateur des entrainements de l’opinion publique, et bien loin du type de société qui sert de cadre au film de Cayatte, le film américain Sexcrimes * (1998), réalisé par John McNaughton, avec Matt Dillon, Neve Campbell et Denise Richards, appartient à un genre cinématographique très différent, le film de distraction (entertainment), dans le sous-genre thriller et même thriller érotique (dont le prototype serait Basic Instincts avec  Michaël Douglas et Sharon Stone, 1992).

                                                                              * Il s’agit paradoxalement du titre français qui reprend l’expression américaine pour « crimes sexuels », mais en seul mot ! Le titre américain est Wild Things (Choses sauvages ou Animaux sauvages - c’est ce dernier sens qui est préférable, chacun des protagonistes est en effet une sorte de fauve qui se bat pour lui-même exclusivement). Au Québec, le film sortit sous le titre Les Racoleuses.

 

Deux jeunes filles d’une high school (établissement correspondant au lycée dans le système français) de Floride, fréquentée par des élèves appartenant plutôt aux classes aisées, accusent de viol leur conseiller d’éducation. Dans certains comptes-rendus français du film, le cadre de l’action à son début est présenté comme une université – ce qui permet d’évacuer (inconsciemment ?) certaines implications : mais il ‘agit bien d’une high school, l’équivalent d’un lycée*.

                                                                                                          * Cf le résumé Wikipédia en anglais (art. Sexcrimes) : « In south Florida, a high school counselor is accused of rape by two female students …» ( En Floride du Sud, un conseiller d’éducation de high school est accusé de viol par deux élèves filles… ).  En anglais-américain, le mot student désigne celui qui suit des études, que ce soit à l’école ou à l’université. L’usage se répand d’ailleurs en français d’appeler des lycéens “ étudiants”, sans doute par imitation de l’usage américain.

 

 

 

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L'affiche de Sexcrimes, version française du film Wild things.

https://www.univers-l.com/wpuniversl/wp-content/uploads/2005/09/sexcrimes.jpg

 

 

 

A partir de cette situation de départ, les retournements de situation vont s’enchainer – et il va apparaître que les accusations de viol sont une machination, organisée par les protagonistes, dans le but d’opérer une escroquerie : le conseiller d’éducation, aidé par son avocat, va démontrer que les accusations lancées contre lui sont mensongères, de sorte que la richissime famille d’une des accusatrices est forcée de lui attribuer une indemnisation substantielle - ce qui était le but de la manœuvre, à laquelle participait aussi le policier chargé de l’enquête. Mais les divers protagonistes vont vouloir s’éliminer mutuellement pour garder le magot.

Les accusatrices sont des adolescentes (bien que jouées par des actrices majeures*) présentées comme sexuellement actives :  leur sexualité s’exprime aussi bien entre elles (le baiser appuyé quelles échangent dans la piscine) qu’avec leur soi-disant violeur avec qui elles ont des relations à trois**. Elles se présentent comme des jeunes filles cyniques et intéressées par l’argent, parfaitement amorales - ou immorales.

                                                                                   * Denise Richards, née en 1971, avait 27 ans à la sortie du film, Neve Campbell née en 1973, avait 25 ans.

                                                                                                      ** Cf. l’article Wikipédia : « The film gained notoriety for its sex scenes – including a scene of lesbianism between Campbell and Richards, and another depicting a threesome between the two actresses and Dillon » (le film gagna sa notoriété notamment par ses scènes de sexe, incluant une scène de « lesbianisme » [sic] entre les deux actrices et une autre de triolisme (threesome) entre les deux actrices et Dillon).

 

 

 

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Neve Campbell, Denise Richards et Matt Dillon, dans une scène de Sexcrimes. https://lh3.googleusercontent.com/-Jn6dYF1XV1w/TW-Kjh6BFnI/AAAAAAAABU8/aQ5KRYY2XNI/s1600/Denise+Richards+%2526+Neve+Campbell+-+Wild+Things+-+1_2.jpg

 

 

 

 

 

 VOIR RIMINI ET MOURIR* ? LE PROFESSEUR, DE VALERIO ZURLINI

                                                                                                                          * Référence, bien sûr, au célèbre proverbe italien "Voir Naples et mourir".

 

 

 

D’autres films, d’une tonalité très différente, à la fois drame et étude psychologique, mettent en scène des professeurs hommes ayant une relation sentimentale et sexuelle avec une de leurs élèves. Nous n’avons pas la prétention de l’exhaustivité et nous nous bornerons à mentionner deux films ; il en existe nécessairement d’autres.

 

Le Professeur (La prima notte di quiete*) de Valerio  Zurlini **(1972), un film italien, décrit un professeur atypique, Daniele (joué par Alain Delon), dans la ville bourgeoise de Rimini (Emilie-Romagne), sur la côte adriatique.

                                                                             * La prima notte di quiete est la traduction d’une phrase de Goethe: la première nuit de calme est la mort, car on dort enfin sans rêves. C’est dans le film, le titre d’un recueil de poésies écrit par le professeur jeune. Le titre italien donne la tonalité du film, pessimiste et nourrie de références culturelles.

                                                                              ** Valerio Zurlini, mort prématurément en 1984, a notamment réalisé Été violent (1959) qui se passe à Riccione, station balnéaire près de Rimini, pendant la Seconde guerre mondiale, et La Fille à la valise (1962), films qui décrivent chaque fois un adolescent amoureux d’une femme plus âgée ; son dernier film est Le Désert des tartares (1976), adaptation du célèbre livre de Dino Buzzati (mais il semble que Zurlini, en raison de son état de santé, ait laissé à d'autres la supervision du film); sur Zurlini, voir l'article d'Olivier Père, Arte, https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2011/01/07/zurlini-aujourdhui/

 

 

 

Professeur remplaçant nouvellement nommé dans un lycée de Rimini, Daniele Dominici se présente avec une allure négligée, mal rasé, vêtu de son sempiternel manteau qu'il garde partout – c’est un homme qui parait à la dérive, sans intérêt pour son travail et pour ses élèves bourgeois et conformistes y compris dans leurs attitudes contestataires. Parmi eux, il remarque une jeune fille énigmatique, Vanina*. Le professeur se lie avec de jeunes et moins jeunes oisifs, des vitelloni comme dans le film de Fellini (I vitelloni :  les gros veaux, nom donné à des jeunes gens allant vers l’âge mûr et vivant aux crochets de leur famille plutôt aisée**), avec qui il passe ses soirées à jouer au poker. Il découvre que Vanina fréquente la même coterie.

                                         * Le rôle de Vanina est interprété par Sonia Petrovna (née en 1952 (elle avait donc 20 ans à la sortie du film et 19 lors du tournage, et non 17 ans comme une lycéenne de terminale), danseuse et actrice française. D’origine russe, a appartenu aux ballets Roland Petit – a joué dans quelques films, dont en 1972 également, Ludwig ou la Crépuscule des dieux de Lucchino Visconti, avant d’abandonner pratiquement sa carrière d’artiste.

                                       ** Le film de Fellini se situe aussi à Rimini, ville où le réalisateur est né et qui avait une grande place dans son imaginaire. Rimini est célèbre pour ses plages, très fréquentées en été, avec des rangées rectilignes de matelas et de parasols caractéristiques, comme dans d'autres localités de la côte adriatique.

 

 

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 Daniele (Alain Delon), enseignant la cigarette aux lèvres dans un lycée bourgeois de la côte adriatique, et la studieuse (ou rêveuse) Vanina (Sonia Petrovna), dans Le Professeur de Zurlini (1972).

http://www.boxofficestory.com/le-professeur-la-prima-notte-di-quiete-alain-delon-box-office-1972-a125231908

 

 

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 Daniele et Vanina en visite à Monterchi, devant le tableau de Piero della Francesca, La Madona del Parto (la Madone enceinte).

Capture d'écran You Tube

 

 

En fait Vanina, dévoyée par sa mère, a couché avec tous les membres du groupe et d’autres encore, hommes et femmes. Elle a aussi un fiancé, un bellâtre avantageux qui roule en Lamborghini. Daniele n’est pas dissuadé de poursuivre son histoire d’amour avec Vanina. Il délaisse sa compagne et veut quitter la ville avec Vanina, tandis que sa liaison avec l’adolescente suscite des réactions violentes chez d’autres personnages.

Finalement, Daniele est tué dans un accident de la route alors qu’il se précipitait rejoindre sa compagne, craignant qu’elle se soit suicidée en apprenant qu’il allait la quitter – en fait, choisissant sa compagne contre sa jeune amante (on peut le supposer).

Lors de ses obsèques, on découvre qu’il était le fils d’un héros de la guerre d’Afrique en 1942 (dans les troupes de l’Etat fasciste italien), mort au combat (Zurlini projetait une trilogie évoquant l’histoire récente de l’Italie à travers l’histoire d’une famille, dans laquelle Le Professeur devait s’insérer).

Le contexte politique de l’Italie au début des « années de plomb »* (suggéré mais non développé), l’atmosphère hivernale des bords de l’Adriatique, la dolce vita frelatée et morose  du cercle que fréquente le professeur, caractérisent le film de Zurlini, qui multiplie les références à la civilisation italienne : la Madona del Parto de Piero della Francesca que viennent voir Daniele et Vanina**, les citations de Dante, Pétrarque, Manzoni – voire peut-être la Lamborghini rouge d’un des personnage – celle-ci symbole d’une société tape à l’œil peut-être pour Zurlini, mais qui, avec le temps s’intègre, aux signes de la civilisation italienne, ce qu’il n’avait peut-être pas prévu.

                                                                                              * Nom donné à la période de la fin des années 60 au début des années 80 en Italie, caractérisée par une tension politique très forte, des violences de rue, le développement de la lutte armée et du terrorisme d'extrême-droite et d'extrême-gauche, avec l'implication de certains services d'Etat favorisant la stratégie de la tension pour porter au pouvoir un gouvernement autoritaire et anticommuniste. L'expression est aussi utilisée pour la même époque en Allemagne, mais avec des caractéristiques moindres.

                                                                           ** Ce tableau célèbre, représentant la Vierge ou Madone enceinte (d’où le nom – parto signifie l’état de femme enceinte), se trouve à Monterchi (en Toscane), une localité à environ 150 kms de Rimini (il était visible à l’époque du film dans une église de Monterchi puis a été transféré dans un musée conçu pour ce seul tableau).

 

Quel sens ont ces références à l’italianité ? Le fait de savoir que Zurlini était un personnage qui oscillait entre le christianisme et le communisme n’apporte pas vraiment de réponse.

 

 

 

TOURMENTS DANS UN LYCÉE TRANQUILLE : NOCE BLANCHE DE JEAN-CLAUDE BRISSEAU

 

 

Noce blanche de Jean-Claude Brisseau* est un film de 1989. Bruno Cremer y incarne François Hainaut (un nom idéal pour un acteur franco-belge), un professeur de philosophie dans une ville moyenne (Saint-Etienne), qui apprécie son travail et avec son physique solide et rassurant, gouverne avec maestria sa classe tranquille.

                                                                                                            * Jean-Claude Brisseau : ses films peu nombreux décrivent souvent des adolescents (De bruit et de fureur,1988). Noce blanche est son plus grand succès. En 2005, il fut condamné à un an de prison pour harcèlement sexuel envers de jeunes actrices et en 2017, une rétrospective de son œuvre à la Cinémathèque ne put se tenir en raison des manifestations hostiles de féministes. Meurt en 2019.

 

 

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L'enseignant François Hainaut (Bruno Cremer) et Mathilde, son élève (Vanessa Paradis), dans Noce blanche.

https://filmsdulosange.com/film/noce-blanche/

 

 

Hainaut est progressivement fasciné par une de ses élèves, Mathilde, fragile et « paumée », jouée par Vanessa Paradis*, qui en raison de ses absences risque d'être exclue du lycée. Il s’offre à lui donner des leçons particulières pour le bac. Il apprend que la jeune fille a connu la drogue et la prostitution, elle fréquente des petits loubards avec lesquels le professeur doit s’expliquer à coups de poings. Sentant que sa vie rangée lui échappe, le professeur veut rompre. Mais devenu profondément épris, il couche avec Mathilde ; il s’éloigne de plus en plus de sa femme et n’éprouve plus d’intérêt pour son travail d’enseignant.

                                                                                                              * Celle-ci avait 16 ans lors du tournage, donc l’âge du personnage, voire un peu plus jeune.

 

Perdant toute retenue, le professeur couche avec Mathilde dans la salle de classe, où ils sont surpris par des élèves.

 

 

 

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 François Hainaut et Mathilde, seuls dans la salle de classe. 

Capture d'écran You Tube.

 

 

 

Blâmé par l’administration, le professeur est muté dans une autre ville (Dunkerque) et se sépare par le fait de Mathilde. Quelque temps après, la police lui apprend qu’on vient de trouver Mathilde, qui s’est laissé mourir, dans une chambre d’hôtel en face du lycée où il travaille. La mort de Mathilde réalise un destin prévu à l’avance, Le professeur se retrouve seul – les dernières images le montrent sur la plage déserte, face à la mer -  ayant perdu dans l’histoire son foyer et sa tranquillité d’homme raisonnable et d’enseignant heureux.

Loin de nourrir l’équivalent des références culturelles à la civilisation italienne qu’on trouve dans le film de Zurlini, le film de Brisseau se contente d’indiquer que le professeur est l’auteur d’un livre sur la mystique chez Simone Veil*.

                                                                         * La philosophe, est-il besoin de le dire, et non la femme politique, dont le nom s’écrit différemment ...

 

Brisseau expliqua par la suite qu’on lui avait demandé d’écrire un film sur un amour impossible, ce qui n’allait pas de soi : « L’idée d’un film sur un amour impossible posait problème. Nous étions encore dans l’après 68 où il était interdit d’interdire. Les interdits légitimes pour les personnages et pour le public n’étaient pas forcément très nombreux. J’ai choisi le cadre d’un lycée pour deux raisons : d’abord je ne voulais pas situer l’histoire dans un collège car je ne voulais pas parler de pédophilie. Je voulais que le personnage de Mathilde soit une jeune fille désirable, pas une enfant. Je ne pouvais pas non plus raconter la liaison d’un prof de fac et d’une étudiante, car cela n’aurait choqué personne. » (Entretien avec Olivier Père, Arte, 2014, https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2014/01/08/noce-blanche-entretien-avec-jean-claude-brisseau/

Il expliqua aussi le rôle central de la psychanalyse dans son film.

 

 

DEUX MONDES DIFFÉRENTS

 

 

On voit ce qui sépare les deux films : celui de Zurlini est complexe, rempli de péripéties pas forcément très claires et de personnages secondaires, un peu comme dans les films du genre Giallo (ou gialle, au pluriel) de la même époque : le giallo* (jaune) est un film à thème policier, mais qui met l’accent sur les détails fétichistes ou pervers, avec un scénario complexe qui multiplie les fausses pistes et une construction cinématographique souvent esthétisante.

                                                                       * Le nom vient du fait que les premiers romans policiers en Italie paraissaient sous des couvertures jaunes.

 

Tandis que le film de Brisseau est plus simple, plus ancré dans le quotidien (on pourrait parler d’une réalisation proche des téléfilms*), divisé en deux parties : la première partie se déroule essentiellement dans le cadre scolaire, considéré avec réalisme (la scène du conseil de classe), la seconde plus introspective, qui se déroule surtout dans  la maison de campagne solitaire qui abrite les relations du professeur et de l’élève. Paradoxalement sa fin est plus mélodramatique et moins crédible que celle du film de Zurlini – pourtant pas mal mélodramatique aussi.

                                                                                                                  * La présence dans le film de Bruno Cremer, interprète du commissaire Maigret dans de nombreux épisodes à la télévision, renforce involontairement cette impression, même injuste.

 

Dans chacun des films, un des deux protagonistes de l’histoire d’amour meurt – de sorte qu’on est bien dans le thème de « Mourir d’aimer ».

Les deux enseignants sont aux antipodes l’un de l’autre : l’un (Bruno Cremer) , est un quinquagénaire * sérieux et passionné pour son métier qui part à la dérive. L’autre (Delon), un trentenaire déjà à la dérive, professeur occasionnel et « je-menfoutiste » qui fume en classe, s’absente de ses cours pour aller chercher son journal, plus intéressé par le poker que par l'enseignement  – donnant une idée assez surprenante (pour un Français) du corps enseignant italien, même chez un professeur atypique… Au rebours du personnage du film de Brisseau, l’amour avec la jeune lycéenne, même s’il cause indirectement sa mort, est pour lui une chance de sortir de son marasme existentiel.

                                                                                                             * Dans le scénario, le personnage doit avoir 50 ans, mais l'acteur , né en 1930, avait presque 60 ans lors du film.

 

Les deux héroïnes portent curieusement des prénoms d’héroïnes stendhaliennes (c’est explicite chez Zurlini), mais surtout elles sont des jeunes filles marginales – dans des genres très différents,  elles sont marquées par des expériences plutôt traumatisantes : expérience réaliste chez Brisseau, qui renvoie à l’image fréquente de l’adolescente droguée et en perte de repères; expérience passablement romanesque chez Zurlini qui exploite l’idée plus rare de la coterie libertine. Elles ont une vie sexuelle antérieure à leur rencontre avec leur professeur – de sorte que celui-ci, moralement, ne joue pas le rôle de l’initiateur sexuel.

La fin tragique des deux histoires semble une sorte de convention – qui permet de trouver une conclusion à des histoires qui sans cela, ne pourraient se terminer que par une séparation et donc tomberaient (du point de vue communément admis) dans la banalité de la vie courante (car on n’imagine pas que les amoureux puissent vivre ensemble et avoir beaucoup d’enfants !).

Il ne semble pas exister de film où le professeur tombe amoureux, disons d’une oie blanche* – peut-être parce que les cinéastes préfèrent les jeunes filles tourmentées (et déjà expérimentées) aux oies blanches, jugées moins cinématographiques…

                                                                                                     * Ce n’est pas le cas dans des films évoquant des amours homosexuelles entre femme adulte et jeune fille, où la protagoniste (Olivia par exemple) est une jeune fille inexpérimentée qui découvre l’univers des sentiments amoureux. Mais il faut faire la part de la différence des époques.

 

Quant au réalisme des situations décrites, il s'agit évidemment de la liberté du cinéaste, mais qu’une adolescente, même « paumée », tombe amoureuse d’un professeur âgé, est assez peu vraisemblable, tandis qu’on s’étonnera moins, dans le film italien, que la jeune fille s’éprenne d’Alain Delon.

 

 

 

 

UN NOUVEAU PURITANISME ?

 

 

 

Lors de la sortie en France du Professeur de Valerio Zurlini, en 1972, le critique cinématographique du Monde, Jean de Baroncelli, écrivait : « Dans le Professeur, Zurlini raconte la brève passion qui unit un enseignant et une de ses élèves. Thème qui serait banal si, pour l'homme et pour la jeune fille, cet amour n'était synonyme de salut. ».

 

Ce que Jean de Baroncelli trouvait banal à l’époque (du moins comme thème de fiction), l’est-il autant aujourd’hui ? On peut en douter - les critiques récentes du film qu’on trouve sur internet (notamment pour la parution d’une édition en DVD en 2019) présentent l’histoire comme celle d’un professeur qui tombe amoureux d’une de ses « étudiantes » - façon de vieillir l’héroïne de l’histoire, qui est pourtant bel et bien une lycéenne - et pourquoi certains articles précisent-ils qu’elle a19 ans ? Il ne semble pas que l’âge soit cité dans le film et 19 ans, ça fait un peu vieux pour une lycéenne… (par contre c’était l’âge de l’actrice Sonia Petrovna au tournage).

 

On peut voir là une forme de réprobation ou d’autocensure pour éviter de parler de la liaison entre un adulte et une mineure*.

                                                      * En tout état de cause, même à 19 ans, l'héroïne aurait été mineure selon la loi italienne de 1972 - la majorité n'ayant été fixée à 18 ans qu'en 1975... Mais c'est en général à la loi applicable dans son propre pays et au moment présent, qu'on se réfère spontanément.

 

 

La réprobation est plus nette encore dans l’article de critique de Marc Moquin, Alain Delon et ses fantômes dans LE PROFESSEUR (1972) :

« Sa romance inattendue avec son élève, la jeune et ténébreuse Vanina, interdite et pas forcément heureuse d’un point de vue moral, le renforce dans sa solitude » (Site Revus et corrigés, 2020, https://revusetcorriges.com/2020/01/17/alain-delon-et-ses-fantomes-dans-le-professeur-1972/)

Il est difficile de savoir si l’auteur de l’article exprime le fond de sa pensée ou s’il exprime une réticence devenue aujourd’hui obligatoire et convenue. Dans le contexte du film, rien n’indique que la relation entre le professeur et son élève soit particulièrement « interdite » (en raison de l'âge de l'élève*), d’autant plus que la jeune fille a un fiancé quasi officiel plus âgé qu'elle.

                                                       * On peut quand même supposer qu’elle tombait plus ou moins sous le coup de la loi - que celle-ci soit appliquée pu pas ?

 

Et que penser d’une autre critique qui réduit à néant la séduction de la jeune élève, « la beauté qui sauve » n’étant pas la sienne, mais celle de … son prénom !

«  Au cœur d’une histoire qui semble, comme le manteau de Delon, toujours prête à partir en lambeaux, Zurlini allume les feux de la beauté qui sauve : non pas celle de l’élève dont tombe amoureux le professeur, mais la beauté de son prénom, Vanina, qui évoque un roman* de Stendhal. »

Frédéric Strauss, 4 bonnes raisons de (re)voir “Le Professeur”, chef-d’œuvre oublié avec Alain Delon, Télérama, 2019 https://www.telerama.fr/sortir/4-bonnes-raisons-de-re-voir-le-professeur,-chef-doeuvre-oublie-avec-alain-delon,n6290483.php

                                                               * Au passage, Vanina Vanini n’est pas un roman de Stendhal, mais une nouvelle.

 

Il faut admettre que le type de relations décrites dans Le Professeur ne passe pas - ou ne passe plus aujourd’hui.

A vrai dire, on ne voit pas que cette réprobation se soit exprimée pour des films comme Sexcrimes – où pourtant les protagonistes sont supposées être des adolescentes (même si les actrices qui les interprètent sont majeures) : mais on peut penser qu’il serait ridicule de développer des considérations morales à propos d’une intrigue de thriller et de personnages présentés d’emblée, malgré leur jeune âge, comme immoraux et vénaux – même si on remarque, comme on l’a dit, une tendance, dans les comptes-rendus en France, à situer l’action dans le cadre universitaire - donc à vieillir implicitement les protagonistes.

 

 

 UN CHATEAU ENCHANTÉ

 

 

 

Il existe aujourd’hui une réticence, sinon une condamnation, pour la description « compréhensive » (non dénonciatrice, en tous cas) au cinéma de relations entre un enseignant adulte et une jeune élève – tout en admettant que cette situation est pourtant à la base d’un film remarquable, ce qui en soi est un peu paradoxal.

Mais on constate que cette réticence n’existe pas (ou bien moins), quand il s’agit d’attirance lesbienne. Les critiques qu’on trouve sur des sites de sensibilité homosexuelle et LGBTQ, sont bien plus chaleureuses, en ce qui concerne le pensionnat décrit par Olivia, le film de Jacqueline Audry, que les réticences exprimées lorsqu'il s'agit de relations hétérosxuelles.

Dans une critique, on écrit : « Ces femmes en vase clos réfrènent leur homosexualité mais sont parfois dépassées. Au tabou de l’homosexualité s’ajoute le caractère sulfureux de l’attirance pour des adolescentes. » Ce caractère sulfureux ne semble pas ici engendrer de condamnation. Le lieu de l’action devient un lieu enchanté : « On n’est pas loin du château de princesse et le lieu fait songer à un doux cocon dans lequel on a envie de vivre. »

La protagoniste, Olivia, loin d’avoir été traumatisée par son expérience amoureuse avec la directrice (expérience non charnelle dans le film), et par les jeux de séduction des unes et des autres, est à la fin de l’histoire une personne qui s’est construite : « En filigrane, au fil du métrage, Olivia se construit. Elle est entrée au pensionnat en tant que jeune fille naïve, elle en ressortira en tant que femme. Avec de l’amertume peut-être mais droite, grandie. »  (Gaspard Granaud , OLIVIA de Jacqueline Audry : passions et jalousies, site P.A.F ! Popandfilms, rubrique FICTIONS LGBT.

https://popandfilms.fr/olivia-de-jacqueline-audry-passions-et-jalousies/

 

Même regard tolérant (ou complice) dans une autre chronique : « Ceci dit, les clichés, il nous semble qu’Audry (s’)en joue justement, la lesbienne prédatrice, qui détournerait des mineures, l’hystérie dépressive de sa compagne, capricieuse et égotique, les messes basses et cachotteries des filles, le rapport maître/élève… Il semble que ce n’est pas ce qui est raconté, pas le sujet, et que les jeunes filles, par ailleurs, ne sont pas dépourvues d’agentivité. » (Clemence Allezard, Olivia de Jacqueline Audry : Portrait de jeunes filles (en uniforme) en feu.

Site Friction https://friction-magazine.fr/olivia-de-jacqueline-audry-portrait-de-jeunes-filles-en-uniforme-en-feu/

L’agentivité est ici la participation consciente des jeunes filles à leur vie amoureuse.

Evidemment, d’autres pourront critiquer ce regard tolérant sur les jeux (ou l’amour véritable) entre adultes et adolescents.

Mais le film n’est pas la réalité et le pensionnat enchanté, malgré ses drames, d’Olivia, existe dans la fiction – bien que le récit à l’origine du film soit basé sur les souvenirs de Dorothy Bussy. La critique précédente souligne la différence entre la réalité et la fiction : « On comprend Olivia, on aurait fait tout pareil [tomber amoureuse de l’enseignante], même si tomber amoureuse de sa prof de lettres, c’est cliché et rarement une bonne idée. »

Or, justement, c’est le propre de certaines fictions de donner du charme à des situations qui dans la vie véritable, pourraient être moins agréables que ce qui est représenté.

 

 

 

LA LOI ET LA MORALE

 

 

Il faut rappeler que la loi en France, ne met pas obstacle aux relations sexuelles (et encore moins aux relations sentimentales) avec un mineur âgé de plus de 15 ans, sous réserve de la question de la relation d’autorité, notamment entre professeur (ou professeure si on veut) et élève*, et ce depuis qu’en 1945, la loi a porté de 13 à 15 ans l’âge des relations licites (sans contrainte ni violence).

                                                                                   * Sur ce point délicat, voir l’avis d’un avocat, L’amour est-il un crime ? Sexualité, autorité, minorité. https://www.village-justice.com/articles/amour-est-crime-Sexualite-autorite-minorite,25056.html.

 

On rappelle que l’interdit des relations entre mineur et adulte ayant autorité (autre qu’un ascendant) est relativement récent (1980) - avant cela, on pouvait certes invoquer le détournement de mineur, comme dans l’affaire Gabrielle Russier, mais cette qualification supposait, stricto sensu, que le mineur soit soustrait à ses parents.

 

On constate qu’il existe aujourd’hui une réprobation morale plus grande à l’égard de relations, même légales, entre adultes et adolescents – réprobation dont les raisons sont moins évidentes à établir que ce qu’on peut penser :  celle tirée de la protection de l’adolescence est volontiers mise en avant mais ce n’est pas forcément la seule.

C’est souvent l’attitude masculine qui est seule mise en cause par une nouvelle vague puritaine qui présente systématiquement les femmes comme des victimes et les hommes comme des prédateurs. Ce nouveau puritanisme, aussi bien en Amérique qu’en Europe et donc en France, est aussi ignorant de l’histoire que beaucoup de modes « morales » actuelles : il dénonce facilement le laxisme post soixante-huitard qui admettait ou excusait les relations intimes entre adultes et adolescents – mais oublie que la loi et les mœurs, au 19ème siècle et durant une grande partie du 20 ème siècle, ne trouvaient rien à redire, au moins légalement, aux relations entre adultes et jeunes gens de plus de 15 ans – et qu’à l’exception du cas des personnes ayant autorité, la loi continue à ne rien y trouver à redire.

Mais elle peut changer. Certains partisans d’une sévérité accrue ne font d’ailleurs pas la différence entre une histoire de séduction et une agression sexuelle, lorsque la personne séduite - ou par qui on se laisse séduire, est mineure,même de plus de 15 ans.

 

Au-delà de la protection de l’adolescence contre les traumatismes d’une histoire amoureuse avec un adulte (en présupposant que ce type de relation engendre la plupart du temps un traumatisme – ce qui est une pétition de principe), il y a une tendance à ostraciser ou même vilipender les unions inégales en âge, même si les protagonistes sont majeurs.

A partir d’une certaine différence d’âge – subjective -  l’union sera mal considérée (dans les liaisons hétérosexuelles  en tous cas), d’autant plus si c’est l’homme qui est plus âgé : on réactive alors le stéréotype du « vieux » qui avec son argent, sa position sociale, « se paie » une jeune (car évidemment, comment comprendre autrement qu’une jeune accepte « d’aller »  avec un vieux, ou un plus vieux ?) - comme si la transaction qui échange la jeunesse (et le plus souvent, la beauté) contre l’argent et /ou le prestige, était plus immorale que toute autre transaction basée sur l’échange ou si l’amour était impossible entre personnes qui ont une différence d’âge marquée.

Dans la désapprobation pour ce genre d’échange, on peut lire des motivations non-dites, comme par exemple la jalousie et l’envie. Pourtant notre époque prétend refuser les discriminations de tous ordres, mais pas celles qui établissent des barrières entre les âges...

A la rigueur, l’union d’une femme plus âgée avec un homme nettement plus jeune, aura des chances d’être considérée avec plus de tolérance, voire comme une avancée féministe.

 

 

MORALISME SUR LES CAMPUS AU QUÉBEC

 

 

Un cas de figure un peu différent est la désapprobation éthique envers les relations amoureuses lorsqu’il existe une relation de pouvoir entre les personnes concernées (qui se confond souvent – pas toujours - avec une différence d’âge).

Ainsi il existe au Québec (et peut-être ailleurs ?) une tendance à vouloir, sinon interdire, du moins moraliser les relation entre enseignants d’université et élèves, pourtant les uns et les autres majeurs – en considérant qu’elles posent un problème éthique : « Les relations intimes entre professeurs et étudiants — surtout des étudiantes — existent depuis toujours, mais des voix s’élèvent pour encadrer ces liaisons qui causent un malaise grandissant dans les campus du Québec (…) Des voix influentes s’élèvent tout de même pour demander l’encadrement de ces relations qui peuvent mener à des abus de pouvoir de la part de professeurs — ou à du chantage par des étudiants. »

Les féministes, écriture inclusive à l’appui, montent au créneau : « Le Réseau québécois en études féministes (RéQEF), qui regroupe des chercheurs de 10 universités, a aussi adopté à l’unanimité une résolution incitant ses membres à « faire adopter par leurs institutions respectives une politique institutionnelle exigeant de ses enseignant.e.s qu’ils [le rédacteur a oublié elles ?] s’abstiennent d’entretenir des rapports intimes, amoureux et sexuels avec un.e étudiant.e inscrit.e à leur cours ou qu’ils, elles dirigent. Si, malgré tout, une telle relation devait survenir, il y a obligation pour l’enseignant.e de divulguer l’existence de cette relation, qui met fin à la relation pédagogique ».

(article du journal Le Devoir, 2017, https://www.ledevoir.com/societe/education/495636/amours-interdits)

L’initiative signalée par le journal québecois (en 2017, mais qu’en est-il aujourd’hui ?)  est carrément assimilée à la lutte contre le harcèlement. Ainsi des comportements qui, comme à peu près tout ce qui existe dans le monde, peuvent présenter dans certains cas des aspects négatifs, risquent de se trouver dans leur ensemble poussés du côté de l’interdiction - sinon légale (pour l’instant), du moins corporatiste, en recourant d'abord à l'autocensure : on imagine l'enseignant annonçant au secrétariat de l'université, par mail, qu'il a une liaison avec Untel ou Unetelle - pour que les autorités universitaires en tirent les conséquences ! Et si l'autocensure ne suffit pas, aucun doute que la police des moeurs saura s'organiser grâce à des comités de vigilance ad hoc.

A quand l’interdiction générale des relations entre supérieurs et subordonnés, ou personnes ayant autorité (même non hiérarchique) et personnes relevant de cette autorité, au motif que des abus peuvent se produire ?

 

Pour revenir au cas des relations amoureuses lorsqu’existe une forte différence d’âge, elles encourent la désapprobation des « évangélistes omniprésents des moeurs du moment » comme les appelle (à un autre propos) l’écrivain américain Philip Roth. Ces évangélistes sont absolument persuadés que la façon de juger du moment (ou plutôt leur façon de juger, qui s’impose à l’ensemble de la société qui, sur ce point, laisse faire les plus militants) est seule fondée en vérité.

Qu’en pensera-t-on demain ?