SARTRE, BEAUVOIR ET LEURS JEUNES AMIES

 

 ET MOURIR D'AIMER ...

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

 

Le bon sens indique que les cas de relations intimes entre enseignants et élèves mineurs, que ce soit avant l’époque de Gabrielle Russier ou après, se divisent en deux groupes : ceux qui sont devenus « publics » et comme tels ont attiré l’attention de la Justice ou au moins du ministère de l’Education nationale (avec ou sans sanctions), et ceux qui sont restés plus ou moins secrets ou discrets : il existe sans doute des enseignants qui ont collectionné les conquêtes parmi leurs élèves et qui ont terminé leur carrière avec les honneurs de l’institution.

On imagine que la situation la plus fréquente met aux prises (façon de parler) l’enseignant homme et l’élève féminine, mais bien entendu, l’inverse existe aussi, comme le montre le cas de Simone de Beauvoir.

Nous intégrons ce message dans notre série commencée avec l'affaire Gabrielle Russier sous le titre Et mourir d'aimer... ; mais à la différence de l'affaire Russier, ici, aucun des protagonistes ne meurt d'amour.

 

 

 

 

 UNE JEUNE ENSEIGNANTE FAIT SES DÉBUTS À MARSEILLE

 

 

 

Jeune bourgeoise dont la famille avait eu des revers de fortune, Simone de Beauvoir passa l’agrégation de philosophie et devint enseignante. Elle était déjà liée avec Jean-Paul Sartre mais n’envisageait pas de mariage avec lui – ils conclurent un pacte qui leur laissait une liberté amoureuse complète.

 

Simone de Beauvoir fut nommée en 1931 professeur au Lycée Montgrand de Marseille* (lycée de filles à l’époque – il est probable qu’on ne nommait pas encore de professeur femmes chez les garçons – mais nommait-on des professeurs hommes dans un lycée de filles ?).

                                                           * Apparemment, son premier poste permanent. Elle avait déjà enseigné au Lycée Victor Duruy à Paris, mais pour des vacations semble-t-il.

 

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 Le Lycée Montgrand à Marseille.

Le lycée fut le premier lycée de filles ouvert à Marseille, en 1891. Il est installé dans l'ancien hôtel particulier de l'armateur Roux de Corse (18 ème siècle); le bâtiment fut la résidence du préfet des Bouches-du-Rhône sous le Premier Empire. Le nom du lycée - situé rue Montgrand, près de la préfecture - est un hommage au marquis de Montgrand, maire de Marseille sous la Restauration, qui a laissé le souvenir d'un édile dévoué à sa ville.

 Wikipedia.

 

 

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 Simone de Beauvoir dans la cour du Lycée Montgrand à Marseille, 1931-32.

Pinterest.

 

 

 

 

Elle découvrit Marseille avec bonheur (elle parle de « coup de foudre »), racontant dans La force de l’âge, ses impressions à son arrivée lorsqu’elle descendit le grand escalier de la gare Saint-Charles. Elle passe un an à Marseille, explorant les quartiers d’une ville qu’elle trouvait fascinante et parcourant la côte et les Calanques en vélo.

Beauvoir revint par la suite à Marseille, parfois avec Sartre, toujours avec bonheur.

Par contre, son expérience d'enseignante est plutôt décevante et ses tentatives pour sortir des habitudes ne sont pas du goût des élèves, même les plus intelligentes !

Elle agaça certains parents d’élèves et la direction de l’établissement en parlant en classe de Proust et Gide, auteurs qui avaient mauvaise réputation - notamment du fait de leur homosexualité.

 

 Peut-être tout simplement Beauvoir était-elle trop parisienne pour Marseille ? (voir un article de Roger Duchêne, universitaire marseillais qui fut le grand spécialiste de Madame de Sévigné, paru initialement dans la revue Marseille (revue culturelle municipale) en 1975, Le blog de Web 17 http://web17.free.fr/blog/archives/2008/20080109.htm).

 

Mais ce n’est pas à Marseille (en tout cas, personne n’est venu le dire) qu’elle commença ses liaisons avec des élèves.

Après avoir enseigné en 1932-33 dans un lycée de Rouen, ce qui la rapprocha de Sartre (qui était à l’époque professeur au Havre), elle fut nommée à Paris au Lycée Molière en 1936 – tandis que Sartre aussi était nommé à Paris:

 

Elle commença à entretenir « des relations amoureuses avec certaines de ses élèves mineures, (…) Elle présente ces élèves à Sartre qui forment avec lui (…) des trios, voire des quatuors, amoureux » (Wikipedia, article Simone de Beauvoir).

« La première, dans l’état actuel de nos connaissances, c’est Olga Kosakiewicz, une de ses élèves*, à Rouen, où Beauvoir fut professeur entre 1932 et 1936. Il faut dire qu’elle impressionnait beaucoup ses étudiantes. Tout le monde était amoureux d’elle**. Les filles lui couraient après et quand elle les trouvait assez intelligentes et attirantes, elle acceptait d’entamer une relation » (Ingrid Galster, Les trois vies de Simone de Beauvoir, L’Histoire, https://www.lhistoire.fr/les-trois-vies-de-simone-de-beauvoir).

                                                        * On peut supposer qu’Olga avait alors 17 ans (?).

                                                       ** Cela parait un peu excessif. Selon l’une de ses directrices (au Lycée Fénelon) : « Mlle de Beauvoir ne marquait pas beaucoup d’intérêt à ses élèves qui, en général,  redoutaient ce professeur difficile à comprendre et sévère » (déclarations faites lors de l’enquête de police dont on parlera plus loin).

 

 

 

 

LIAISONS  PARTAGÉES AVEC SARTRE

 

 

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Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, août 1939. © Photographie de Rialland. Coll. S. Le Bon de Beauvoir. © F. Hanoteau/Editions Gallimard

Site Les Inrocks, article de Nelly Kaprièlian, La fille adoptive de Simone de Beauvoir nous raconte sa mère, ses œuvres inédites et sa relation avec Sartre (entretien avec Sylvie Le Bon de Beauvoir), 2018.

https://www.lesinrocks.com/livres/simone-de-beauvoir-la-liberte-faite-femme-143668-15-05-2018/

 

 

 

 

Puis elle fait la connaissance de Bianca Bienenfeld (dix-sept ans lorsqu’elle entame des relations intimes avec Simone, lors de vacances ensemble après l’année scolaire) et Nathalie Sorokine (dix-sept ou dix-huit ans) en 1937 et 1938 au Lycée Molière. « A chaque fois, pour autant qu’on le sache, ce sont les jeunes filles qui ont désiré et pris l’initiative d’une relation plus intime avec leur professeure » (Sylvie Chaperon, Simone de Beauvoir, une homosexualité ni tout feu ni tout flamme, in Delphine Gardey et Marlène Vuille (dir.), Les sciences du désir, la sexualité féminine de la psychanalyse aux neurosciences, 2018, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02091243/document).

 

Il y a aussi Wanda, la sœur d’Olga, qui devient la maîtresse de Sartre, qui toutefois ne peut parvenir à ses buts avec Olga.

Jean-Paul Sartre se procure aussi d’autres jeunes filles – (mais jamais parmi ses élèves ?) – il apprécie qu’elles soient vierges.

 

Un de ses anciens élèves, Jacques-Laurent Bost*, devenu professeur de philosophie devient l’amant d’Olga Kosakiewicz, et aussi de Beauvoir - mais peut-on parler de relations à trois ou à quatre du point de vue sexuel ? Il ne semble pas.

                                                                        * Bost épousera ensuite Olga. Sa carrière sera moins brillante que ses dons le laissaient  présager. Fondateur des Temps modernes avec Sartre après la guerre,  journaliste à Combat, L’Express puis Le Nouvel Observateur, pro-communiste convaincu.

 

Dans ces liaisons, l’attirance physique ne semble pas primordiale – du moins pour Simone de Beauvoir qui réserve son attention à des esprits d’élite :  « Elle estimait les élèves brillantes, l’élite capable de s’intéresser aux débats philosophiques, mais marquait un mépris cinglant envers les autres. […] Pour elle, seule avait de la valeur l’intelligence. Comme elle avait jugé que j’en avais suffisamment, et que j’étais la meilleure élève de la classe, j’eus droit à son attention », écrit Bianca Bienenfeld.

 

En 1993, Bianca Bienenfeld (devenue Bianca Lamblin) publia un livre de souvenirs Mémoires d’une jeune fille dérangée (allusion au titre célèbre du livre de mémoires de Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée) où elle écrit : « J’ai découvert que Simone de Beauvoir puisait dans ses classes de jeunes filles une chair fraîche à laquelle elle goûtait avant de la refiler, ou faut-il dire plus grossièrement encore, de la rabattre sur Sartre. […] En fait, ils rejouaient avec vulgarité le modèle littéraire des Liaisons dangereuses. »

 

Mais même si l’aspect sexuel existe dans les relations entre les deux enseignants et quelques-unes des élèves de Simone de Beauvoir, il y a aussi une attirance intellectuelle et une amitié au départ – ce qui n’empêche pas ensuite les relations d’être parfois tumultueuses et traumatisantes, surtout pour Bianca.

 

En septembre 39, la mère de Bianca trouve une lettre non équivoque de Beauvoir à Bianca et menace de l’envoyer au ministère de l’Education nationale : le comportement « immoral » de Beauvoir pourrait lui valoir des sanctions administratives, même si Bianca, à ce moment, n’est plus – sauf erreur – son élève. La mère de Bianca qualifie Beauvoir de « vieille fille* de mœurs spéciales » (Kate Kirkpatrick, Devenir Beauvoir, 2020).

                                                                                 * Beauvoir a 31 ans à ce moment, mais c'est un âge auquel, à l'époque, la plupart des femmes sont mariées.

 

 

 

DANS LA FRANCE EN GUERRE, PUIS DANS LA FRANCE OCCUPÉE

 

 

 

Au début 1940, Sartre et Beauvoir sont lassés de Bianca qui s’accroche à eux. Beauvoir essaye de convaincre Bianca, qui voyait l’amour comme une symbiose, qu’elle ne doit pas vivre pour les autres, mais pour elle-même. Sartre est le premier à rompre, par courrier (mobilisé, il est sur le front), avec une lettre très dure. Bianca est très touchée par la rupture. Elle le sera encore plus quand Beauvoir lui annonce aussi, vers septembre ou octobre (au retour de Bost, démobilisé après avoir été blessé) qu’elle aime Bost et qu’il est souhaitable que Bianca et elle se voient moins. Beauvoir est gênée : il lui semble qu’elle et Sartre ont agi sans humanité, sans respect des autres.

 

Bianca est juive et sa situation va bientôt devenir précaire avec l’Occupation allemande et le régime de Vichy : il semble que ni Sartre ni Beauvoir ne se sont préoccupés par la suite de ce qu’elle devenait (mais leur était-il possible d'agir en sa faveur ?). Certains membres éloignés de la famille de Bianca mourront en déportation. Elle-même se cacha et devint plus tard professeur de philosophie, renouant ensuite des relations amicales avec Beauvoir avant de régler ses comptes avec son livre de 1993.

 

Au début des années 40, Simone de Beauvoir est professeur de première supérieure (Hypokhâgne) au Lycée Camille Sée. L’enseignement lui apporte moins de satisfactions : « pour ces grandes jeunes filles, la philosophie n’était plus un éveil (…) Elles ne me souriaient guère, nos discussions manquaient d’entrain » (Beauvoir, La Force de l’âge).

 

Elle a des relations amicales et sexuelles avec une de ses anciennes élèves, Nathalie Sorokine – il semble que c’est cette dernière qui a « dragué » Simone. Grâce à Beauvoir, qui paie les frais, Nathalie a commencé des études à la Sorbonne à la rentrée 39.

Beauvoir vit de façon plutôt bohême. Elle occupe des chambres dans des hôtels de petite apparence (ne pouvait-elle s’offrir mieux ?), où elle héberge (dans une chambre séparée) Nathalie Sorokine qui s’entend mal avec sa famille*. Elle partage son temps amical et amoureux entre Natalie et Olga : cette dernière est aussi la maîtresse de Bost - elle deviendra sa femme – mais en 1940 elle est enceinte – et pas de Bost, qui est à l’armée – Beauvoir l’aide à avorter.

                                                                        * A un moment, elle hébergera aussi, en même temps que Nathalie, un jeune garçon juif, Bourla, qui semble-t-il, sera arrêté lors des rafles contre les Juifs et mourra en déportation.

 

 

Elle passe la plupart de son temps libre dans les cafés fréquentés par les milieux intellectuels, où elle corrige ses copies. Il est vrai qu’avec les difficultés de l’Occupation, les cafés offraient des lieux chauffés où beaucoup de gens aimaient s’attarder avant de retrouver des logements mal ou pas chauffés.

 Simone de Beauvoir signa l’engagement qu’elle n’était pas juive et n’appartenait pas à la franc-maçonnerie, exigé de tous les fonctionnaires par le gouvernement de Vichy : « Refuser de signer n’aurait signifié qu’une chose :  que je n’avais plus de métier ni de revenus », explique Beauvoir dans son livre autobiographique La Force de l‘âge.

 Sartre, d’abord prisonnier de guerre en Allemagne, puis de retour en France en mars 1941, après sa libération pour motif médical « bidon »*, s'impliquait désormais davantage dans la vie de la nation : il souhaitait agir contre l'Occupation et le régime de Vichy. Il reprocha à Beauvoir d’avoir signé la déclaration exigée par le gouvernement – mais pour reprendre ses fonctions d’enseignant, il signa aussi une telle déclaration (il prétendra plus tard le contraire en invoquant avoir trouvé le moyen de s’en dispenser** (Sartre, années noires, entretien avec Ingrid Galster, L’Express https://www.lexpress.fr/culture/livre/sartre-annees-noires_1578702.html).

                                                             * Un certificat médical le présente comme presqu’aveugle ; on a dit que sa libération avait été organisée (avec celle d’autres écrivains prisonniers) par Drieu La Rochelle, l’écrivain collaborationniste, devenu      le directeur de la célèbre Nouvelle Revue française, qui publiait beaucoup d’auteurs illustres.

                                                             ** En fait on a retrouvé une attestation signée de lui qu’il n’appartenait pas aux « sociétés secrètes » (mais pourquoi l’attestation ne vise-t-elle qu’un seul des deux motifs d’exclusion ?). Il semble que le texte de ces attestations prévoyait une liste assez longue d’organismes maçonniques ou para-maçonniques interdits, désignés sous l’appellation générale de sociétés secrètes.

 

Les esprits scrupuleux reprochent parfois à Sartre d’avoir été nommé pendant l’Occupation professeur de Khâgne au Lycée Condorcet, à la place d’un enseignant qui avait été révoqué parce que juif – mais Sartre n’occupa le poste qu’en second lieu, en remplacement du philosophe Ferdinand Alquié, lui-même nommé à un autre poste.

 

Sartre avait créé à la mi-1941, avec le philosophe Merleau-Ponty, Simone de Beauvoir et quelques autres, un groupe de réflexion (présenté comme organisation de résistance), Socialisme et Liberté, mais ce groupe ne déboucha sur aucune action réelle (en fait il semble qu’il s’agissait de réfléchir à l’organisation du pays une fois la guerre finie). Sartre, qui s’efforça inutilement de convaincre Gide et Malraux d’y participer (il fit le voyage en zone libre avec Beauvoir pendant les vacances d’été 41 pour rencontrer Gide à Grasse et Malraux à Roquebrune), dissout le groupe en fin d’année*.

                                                             * Voir Herbert R. Lottman, La rive gauche, du Front populaire à la guerre froide,1981. Malraux habitait à Roquebrune une somptueuse villa mise à  sa disposition par une amie – les repas étaient servis par le maître d’hôtel en gants blancs.

 

 

 

 

 UNE PLAINTE SOUS L'OCCUPATION

 

 

 

C’est alors que la mère de Nathalie Sorokine (cette dernière n’est plus à ce moment une élève de Simone de Beauvoir) dépose en décembre 1941 une plainte contre Beauvoir « pour avoir abusé, en sa qualité de professeur de ma fille mineure : Sorokine, Nathalie. née le 18 mai 1921 à Constantinople et avoir commis le délit d’excitation de mineure à la débauche ». La mère charge un avocat de suivre la plainte. (https://www.rtbf.be/lapremiere/article/detail_simone-de-beauvoir-et-les-femmes-une-double-vie?id=9356518).

La plainte entraîne une enquête de police au cours de laquelle sont interrogés Beauvoir, Sartre, Nathalie Sorokine, Bost et les deux sœurs Kosakiewicz, ainsi que l’amoureux (plus ou moins éconduit) de Nathalie, qui charge Simone de Beauvoir en affirmant qu’il existait « un groupe organisé avec Mlles Kosakiewicz où des parties spéciales d’amour étaient mises sur pied ».

 

En parallèle, une enquête administrative est faite par le Rectorat de Paris.

Celui-ci interroge les directrices (apparemment on ne les appelait pas proviseurs, et encore moins proviseures, à l’époque) des Lycée Sée et Molière ainsi que Fénelon (où Beauvoir a donné des cours) : elles font de Simone de Beauvoir la même description, une enseignante qui a tendance à faire des cours au-delà du niveau moyen des élèves, ne manifestant aucun intérêt pour la vie de l’établissement et pour les élèves ordinaires, et qui cherche parfois à choquer les opinions communes : ainsi elle a emmené ses élèves visiter l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, elle leur parle dans les cours d’auteurs à la réputation discutable.

 

A l’enquête de police Simone de Beauvoir répond en indiquant que Mme Sorokine lui en veut pour avoir dissuadé Nathalie de faire un mariage que la mère jugeait avantageux. Elle reconnait que Nathalie lui porte une admiration exagérée mais qu’elle l’a toujours dirigée vers des relations sexuelles normales.

Elle admet s’être chargée matériellement de Nathalie, ce qui faisait bien l’affaire de la mère divorcée et sans ressources – puis Nathalie a rompu avec le garçon que sa mère voulait qu’elle épouse. Simone de Beauvoir s’est sentie obligée d’héberger Nathalie, quasiment mise à la porte de chez elle par sa mère.

L’enquêteur, après avoir interrogé tous les protagonistes, doit admettre qu’il est difficile de prouver quelque chose ; notamment il n’a pu être établi que Simone de Beauvoir détournait Nathalie d’une vie normale.

La plainte en justice aboutit à un non-lieu, mais le Rectorat de Paris estime qu’il faut faire un exemple.

Le Rectorat fit aussi une enquête sur Sartre. Son proviseur le décrivit comme un « professeur peu soigné dans sa tenue mais extrêmement brillant ».

 

Le 3 avril 1942, le recteur de l’Académie de Paris, M. Gidel, écrit au ministre de l’Education nationale en proposant d’exclure de l’enseignement Sartre et Beauvoir, tous deux professeurs de philosophie en classes préparatoires. Le recteur se fonde sur la vie irrégulière de Simone de Beauvoir : elle a reconnu que Sartre avait été son amant - à une époque où les relations hors mariage sont mal vues, surtout depuis l’instauration du régime de Vichy - elle passe son temps libre dans des cafés où elle corrige ses copies (qui reviennent parfois tâchées) et ses relations avec Mlle Sorokine « ne sauraient guère laisser de doutes ». Le recteur joint d’ailleurs à sa lettre la copie de la plainte de Mme Sorokine.

S’agissant de son enseignement, le recteur rappelle que Beauvoir a utilisé dans ses cours des auteurs contestables et a répondu avec mépris aux remarques qui lui étaient faites par la hiérarchie à ce sujet.

« Il apparait avec évidence que ce professeur qui en impose à ses élèves par sa facilité brillante et sa sécheresse hautaine, affiche dans sa propre conduite comme dans son enseignement un mépris supérieur de toute discipline morale et familiale. Il ne lui appartient pas de former de futures éducatrices*.»

                                                                                   * S. de Beauvoir enseignait dans les classes préparatoires littéraires      qui préparaient au concours de l’Ecole normale supérieure de Sèvres pour les filles.

 

Quant à Sartre (qui avait déjà publié La Nausée et le recueil de nouvelles Le Mur) c’était un professeur qui publiait des oeuvres choquantes pour la morale traditionnelle (le recteur citait à l’appui de sa démonstration diverss critiques parues sur les livres de Sartre) – or, en tant que professeur, il exerçait une forte influence sur ses élèves.

« Notre jeunesse ne saurait être livrée à des maîtres si manifestement incapables de se conduire eux-mêmes ». Il demandait donc l’exclusion de l’enseignement de Sartre et Beauvoir.

 

L’autorité supérieure se hâta lentement : en juin 43, 14 mois après la lettre du recteur, Simone de Beauvoir recevait un arrêté la relevant de ses fonctions et la plaçant en disponibilité spéciale (elle n’était donc pas exclue de l’enseignement, mais pratiquement cela revenait au même).

 

 

 

SUSPENDUE DE L'ENSEIGNEMENT

 

 

 

Dans son livre autobiographique La Force de l’âge, Beauvoir – pour des raisons compréhensibles à l’époque de la publication, donne une version édulcorée des faits :

« La mère de Lise [pseudonyme de Nathalie dans le livre], furieuse que sa fille eût laissé échapper un parti avantageux et qu’elle vécût avec Bourla, m’enjoignit d’user de mon influence pour la renvoyer à son premier amoureux ; sur mon refus, elle m’accusa de détournement de mineure. Avant-guerre, l’affaire n’eût pas eu de suite ; avec la clique d’Abel Bonnard, il en alla autrement ; à la fin de l’année scolaire, la directrice au menton bleu* me signifia que j’étais exclue de l’Université.»*

                                                                              * Il s’agit de la directrice du Lycée Camille Sée, que Beauvoir a décrit comme « assez jeune, mince, élégante, poudrée avec un menton bleu sous la poudre ; elle joue la personne vive, fantasque ». C’est peut-être la directrice qui a formellement remis à Beauvoir l’arrêté ministériel qui l’excluait de l’enseignement.

 

Plus tard, Beauvoir regretta d’avoir manqué de franchise dans ses œuvres autobiographiques en ce qui concernait sa vie sexuelle

La décision d’exclusion avait été prise par le ministre de l’Education nationale (on disait ministre secrétaire d’Etat à l’époque du régime de Vichy par imitation des appellations d'Ancien régime), Abel Bonnard, On peut signaler au passage qu’Abel Bonnard, écrivain et académicien de tradition maurrassienne, devenu un collaborationniste ultra (il avait succédé au ministère au plus modéré Jérôme Carcopino, le célèbre historien de Rome), passait pour être homosexuel : on le surnommait, en style homophobe d’époque, La Belle Bonnard et même Gestapette - ce dernier surnom semble lui avoir été donné - sinon inventé - par Pétain lui-même, voulant peut-être ironiser sur l’admiration d’Abel Bonnard pour la virilité allemande. Quoiqu’il en soit, le ministre ne manifestait aucune indulgence envers des intellectuels qui se situaient à l’opposé de la tradition classique à laquelle il se référait.

Mais il ne prit pas de sanction contre Sartre*.

                                                                                      * Amené à témoigner lors du procès d’Abel Bonnard en 1959, Sartre semble avoir expliqué la collaboration de Bonnard par son homosexualité  (!)  et ne pas l’avoir chargé. (http://item.ens.fr/upload/sartre2/07_Ecrits_politiques.pdf et Ingrid Galster, Le théâtre de Sartre devant la censure (1943-1944) (note 68) Cahiers de l'AIEF, 2010 https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2010_num_62_1_2618. Bonnard qui s’était enfui en Espagne à la Libération et avait été condamné à mort par contumace, revint  volontairement se faire juger à la fin des années 50 : il fut condamné en 1960 à 10 ans de bannissement (avec sursis ?) à compter de 1944, de sorte que la peine était purgée. Bonnard, mortifié car il espérait être acquitté, retourna vivre la fin de sa vie en Espagne.

 

 

 

LES CHEMINS DE LA CÉLÉBRITÉ *

 

                                                                                                               * Allusion au cycle romanesque de Sartre Les chemins de la liberté.

 

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 Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir au Café de Flore. Photo de Brassaï, 1944.

Pinterest.

 

 

 

Sartre entra au Comité national des Ecrivains (CNE), comité clandestin qui regroupait les écrivains de toutes tendances en faveur de la Résistance, mais où l'influence du Parti communiste était forte, sinon prépondérante. Il publia sous l’Occupation 4 articles dans Les Lettres françaises, organe du CNE. Il publia aussi dans un journal classé comme collaborateur (mais discrètement), Comoedia, un magazine consacré à la littérature et aux spectacles ; après un premier article, il s’abstint d’y publier régulièrement, mais y publia encore deux contributions, par sympathie pour le rédacteur en chef. Il participa à des jurys chargés de sélectionner des scénarios de cinéma, où figuraient des collaborationnistes notoires voire ultra comme Lucien Rebatet.

 

Sarte commença lors de vacances à Marseille avec Beauvoir, la pièce qui devait devenir Les Mouches. Elle fut créée en 1943. Puis en 1944, il fit jouer Huis clos.

Il semble que ces pièces furent, en partie, écrites pour permettre à Olga et Wanda Kosakiewicz de faire leurs débuts au théâtre (Wanda étant à l’époque la maîtresse de Sartre).Olga Kosakiewicz joua le rôle d'Electre dans Les Mouches sous le nom d’Olga Dominique. Wanda commença à répéter Huis clos mais finalement, c’est une actrice déjà connue qui eut le rôle.

Les deux pièces furent approuvées par la censure allemande. Sans être des succès populaires, ces pièces firent considérablement parler de Sartre et en firent un personnage de premier plan du Paris intellectuel dès avant la Libération, tandis que le gros volume de philosophie, L’Etre et le Néant (1943) avait une audience forcément moindre mais contribuait à asseoir le prestige de l’auteur *.

                                                  * La première représentation de Huis clos eut lieu le 27 mai 1944. La pièce fit scandale dans la presse collaborationniste, qui y vit une atteinte aux valeurs morales que prônait le régime de Vichy. La reprise triomphale  de la pièce après la Libération prit valeur de symbole.

 

 

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Répétition de la pièce de J-P. Sartre, Les Mouches, en 1943  au Théâtre de la Cité (nouveau nom du théâtre Sarah Berhardt, débaptisé momentanément pour cause d'"aryanisation"). Sartre donne des indications au metteur en scène Charles Dullin, qui interprète aussi le rôle de Jupiter. Assise derrière eux, Olga Dominique (Olga Kosakiewicz), interprète du rôle d'Electre.

La première représentation eut lieu le 2 (ou 3?)  juin 1943. La pièce avait été acceptée par la censure allemande et quelques officiers allemands assistaient à la première. Pourtant, selon certains, la pièce - fondée sur la légende grecque des Atrides - faisait allusion de façon allégorique à la situation de la France occupée et exprimait l'engagement de Sartre pour la Résistance. Pour d'autres, la pièce n'avait aucun véritable contenu politique. Beauvoir définit les pièces de Sartre durant l'Occupation  comme « l’unique forme de résistance » possible pour Sartre.

Site La Compagnie Affable

https://compagnieaffable.com/2017/06/07/les-mouches-de-sartre-electre-ridiculise-jupiter/

 

 

Quant à Simone de Beauvoir, après son exclusion de l’enseignement, elle devint productrice d’émission à Radio-Vichy (nom familièrement donné à la radio gouvernementale) – mais son travail était exempt de connotations politiques. Par l’intermédiaire de Sartre, elle adhéra aussi au CNE mais sans aller aux réunions : Sartre, qui les jugeait ennuyeuses, faisait acte de présence pour deux*.

                                                                              * Au demeurant, il était aussi prudent de limiter le nombre des partcipants aux réunions, ce dont les adhérents du CNE n'étaient pas toujours conscients (Herbert R. Lottman, La rive gauche, du Front populaire à la guerre froide).

 

En 1943, Beauvoir publie son premier roman L'Invitée, qui s’inspire des relations à trois entre elle, Sartre et Olga Kosakiewicz, qui obtient un honnête succès (on en parla pour l’obtention du Prix Goncourt)*. Peu à peu, elle devenait une figure connue du monde intellectuel parisien.

                                                                               * A la sortie de ce livre, le critique littéraire Ramon Fernandez, qui était devenu un partisan convaincu de la Collaboration (il était représentatif du ralliement au régime de Vichy d'une partie - réduite -  de la gauche intellectuelle), entra au café de Flore, où il ne mettait jamais les pieds, pour féliciter Simone de Beauvoir.

 

Après la Libération, l’arrêté qui relevait Beauvoir de ses fonctions dans l'enseignement fut annulé - en juillet 1945, soit près d’un an après la Libération de Paris. Là aussi, l’administration avait pris son temps (elle avait sans doute plus urgent à faire). Mais Beauvoir fit savoir au ministère qu’elle ne comptait pas reprendre son enseignement, ayant contracté d’autres obligations.

                                     

Quant à Sartre, grâce à son appartenance au Comité national des écrivains, il gagna un renom de résistant au point qu’envoyé (par Le Figaro !) en 1945 aux Etats-Unis avec d’autres reporters, les Américains pensaient qu’il avait fait le coup de feu dans les maquis ou sur les barricades, alors qu’il n’avait guère quitté le Café de Flore sauf pour donner ses cours au Lycée Condorcet.

Fort de ses premiers succès en 1943 et 1944, il quitta définitivement l’enseignement pour se consacrer à la littérature et devenir pendant trois décennies sans doute le plus grand représentant vivant de l’intelligentsia française*:

                                                                                      * Un rôle partagé avec Albert Camus jusqu’à la mort de ce dernier en 1960 – on insinue que les bonnes relations initiales entre les deux hommes se refroidirent lorsque Camus devint l’amant de Wanda Kosakiewicz qui, avant cela, avait été la maîtresse de Sartre -  mais les positions politiques adoptées par l’un et l’autre (proche des communistes pour Sartre, résolument hostile à tout ce qui menaçait la liberté individuelle pour Camus) n'ont pu que renforcer leur éloignement.

 

 

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 Jean-Paul Sartre avec des journalistes français aux Etats-Unis en 1945, reçus par le général Marshall (le père du fameux plan Marshall). Sartre, qui était en peu de temps devenu un personnage important du milieu intellectuel parisien, avait été envoyé aux USA comme reporter par Le Figaro . Les Américains s'imaginèrent qu'il était un authentique résistant qui avait combattu les armes à la main.

 Wikipedia.

 

 

 

UNE RÉPUTATION EN DANGER

 

 

Depuis la découverte (il y a maintenant une trentaine d’années quand même) des agissements de Simone de Beauvoir et de Sartre envers des jeunes filles mineures, il existe ponctuellement une tendance à les « dénoncer », d’autant plus que depuis la parution du Deuxième Sexe en 1949, Simone de Beauvoir est considérée comme une fondatrice du féminisme – or ses comportements envers de jeunes mineures semblent contradictoires avec ses positions féministes (ce qui n’est pas forcément si simple).

Si on fait une recherche sur internet, on trouve par exemple Sartre et Beauvoir accusés de « pédophilie » (comme si des adolescents ou des grands adolescents – étaient des enfants…) – généralement ces accusations outrancières proviennent de gens de droite, heureux de pouvoir disqualifier des « icônes » de la gauche – mais parfois aussi de milieux féministes : c’est plus particulièrement le cas dans les pays anglo-saxons ou partiellement influencés par l’esprit anglo-saxon comme le Canada.*

                                                                                      * Aux USA, les accusations de pédophilie prennent parfois un aspect irrationnel. Les complotistes  de la mouvance QAnon sont convaincus qu’il existe un réseau mondial pédophile et sataniste qui utilise les enfants, outre pour la satisfaction de ses pulsions sexuelles, pour se procurer une molécule de rajeunissement, l’adrénochrome : on retrouve ici de très anciens fantasmes réactualisés. Les complotistes américains accusent les notables du Parti démocrate (le couple Clinton et d'autres) et les progressistes comme le milliardaire George Soros, de faire partie de réseaux pédophiles (voir article Wikipedia Pizzagate).

 

 

Désormais, même les auteurs qui sont favorables à Beauvoir prennent des précautions pour parler de ses relations avec des mineures. Une récente biographe de Beauvoir, Kate Kirkpatrick, écrit que Bianca avait 17 ans lorsqu’elle eut des relations avec Simone : « Son jeune âge parait choquant aujourd’hui, mais c’était plus que l’âge du consentement sexuel à l’époque » (Devenir Beauvoir, 2020).

 

Dans un article de Nathalie Collard, Faut-il-juger Simone de Beauvoir, dans le journal canadien La Presse, mai 2019, l’auteur rappelle qu’« En 2008, laBritannique Carole Seymour-Jones, auteure du livre A Dangerous Liaison, décrivait le comportement de Beauvoir comme un « abus d’enfant » se rapprochant de la « pédophilie ». (…). Le blogueur du Journal de Montréal Normand Lester accuse quant à lui Beauvoir d’être une « prédatrice sexuelle » ; il demandait à l’Université Concordia* de débaptiser l’Institut Simone de Beauvoir.

L'auteur de l'article interroge une « professeure d’histoire à l’UQAM** et auteure de nombreux ouvrages sur l’histoire des femmes, Yolande Cohen ». Celle-ci, après avoir évoqué à propos de Beauvoir « des rapports de pouvoir et de séduction qui étaient très pernicieux pour les femmes qui les ont subis », répond prudemment : «  Je dis toujours à mes étudiantes [il n’y a donc pas d’étudiants  qui suivent ses cours ?] de questionner, mais de ne pas juger ».  « Est-ce que les comportements de Beauvoir étaient considérés comme des violences à ce moment-là ? Peut-être pas. Est-ce qu’on doit les exonérer complètement ? Je ne suis pas sûre non plus ». Elle rassure le lecteur qui pourrait s’alarmer de tant de précautions : « Chose certaine, je suis absolument en faveur des dénonciations d’abus auxquelles on assiste dans la foulée de #metoo ».

                                                                    * L’université Concordia à Montréal résulte de la fusion de l’université Sir George-Williams (relevant à l’origine de la YMCA, Young Men Christian association) et du collège Loyola (collège jésuite – Ignace de Loyola est le fondateur de la Compagnie de Jésus) : leurs noms survivent dans les deux campus de l’université. L’Institut Simone de Beauvoir est un des 5 instituts d’études approfondies rattachés à l’Université Concordia.

                                                                    ** UQAM : Université du Québec à Montréal.

 

 Remarquons au passage que si on doit se scandaliser que Beauvoir ait eu des relations avec des jeunes filles, ses élèves ou anciennes élèves,  dont (probablement) la plus jeune avait 17 ans, alors il faudrait aussi se scandaliser que Gabrielle Russier ait eu une relation avec un jeune élève de 16 ans et demi. A moins qu'on ne fasse une différence entre ce qui était d'un côté une histoire d'amour-passion (Gabrielle Russier) et de l'autre, des aventures sentimentales (et sexuelles) dans lesquelles Beauvoir s'engageait finalement assez peu ?

 

 

 

LES LOIS DE L'ÉPOQUE

 

 

 

La question posée par le (la) professeur(e) de l’UQAM nous permet de réfléchir : est-ce que le comportement de Simone de Beauvoir était en contravention avec les lois de l’époque ?

Nous avons déjà une réponse : bien qu’ayant abouti à un non-lieu, Simone de Beauvoir avait été visée par une plainte de la mère d’une des jeunes filles (séduites ou séductrices) – qui s’étaient attachées à elle, Nathalie Sorokine, pour « incitation de mineure à la débauche ».

Beauvoir ne semble pas avoir été consciente qu’elle prenait des risques :

« Le 13 janvier 1940, après un moment d’intimité charnelle, Nathalie Sorokine « a demandé aussi si nous étions criminelles et si on nous mettrait en prison au cas où on nous trouverait comme ça. J’ai dit que non et elle a regretté, l’idée l’avait charmée ». Pourtant le fait que Beauvoir ait autorité sur son ancienne élève la rend possiblement coupable d’attentat à la pudeur sans violence ou d’excitation de mineur à la débauche jusqu’à sa majorité. » (Sylvie Chaperon, Simone de Beauvoir, une homosexualité ni tout feu ni tout flamme, in Delphine Gardey et Marlène Vuille (dir.), Les sciences du désir, la sexualité féminine de la psychanalyse aux neurosciences, 2018, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02091243/document). )

 

En fait, nous ne sommes pas d’accord avec l’auteur précité : l’attentat à la pudeur sans violence par personne ayant autorité ne pouvait pas être opposé à Beauvoir, comme nous le verrons.

Le délit d’incitation (ou excitation) de mineur à la débauche, ou de corruption de mineur, était réprimé par l’article 334 du Code pénal.

Le texte de l’article était :

« Sera puni d’un emprisonnement de 6 mois à trois ans et d’une amende de 50 francs à cinq mille francs :

1° Quiconque aura attenté aux mœurs en excitant, favorisant ou facilitant habituellement la débauche ou la corruption de la jeunesse de l’un et de l’autre sexe au-dessous de l’âge de 21 ans.

2° Quiconque, pour satisfaire les passions d’autrui, aura embauché, entrainé ou détourné, même avec son consentement, une femme ou fille mineure en vue de la débauche. » *

(les autres alinéas concernent la répression du proxénétisme, il n’est pas utile de les mentionner).

                                                                            * Nous n’avons malheureusement pas accès à un code pénal dans sa rédaction de 1940-42 ; nous pensons toutefois que le texte cité est celui qui était, à peu de chose près (abstraction faite des montants monétaires qui ont pu varier), en vigueur vers 1940.  La première rédaction date de 1810 – celle que nous donnons est (sauf erreur) issue d’une loi de 1903, cité par Hélène Duffuler-Vialle Les sexualités des mineurs sous le contrôle du juge pénal aux XIXe et XXe siècles- L’interprétation jurisprudentielle de l’article 334 du Code pénal – le délit d’excitation de mineurs à la débauche (1810-1942), revue Criminocorpus, 2020, https://journals.openedition.org/criminocorpus/6974.

 

 

La mère de Nathalie Sorokine ne pouvait invoquer l’article 331 du code pénal :

« « Article 331. Tout attentat à la pudeur consommé ou tenté sans violence sur la personne d’un enfant de l’un ou de l’autre sexe, âgé de moins de treize ans, sera puni de la réclusion.

Sera puni de la même peine l’attentat à la pudeur commis par tout ascendant sur la personne d’un mineur, même âgé de plus de treize ans, mais non émancipé par le mariage. »

                                                        * Il semble que le texte cité est issu de la modification du Code en 1863 –  il était sans doute peu ou pas modifié au début des années 40. Nous le prenons sur le site DERVI, Dire, entendre, restituer les violences incestueuses https://dervi.hypotheses.org/chronologie

 

 

En effet l'article 331 fixait, pour les actes rangés sous l’appellation large d’attentats à la pudeur (en fait tout acte à connotation sexuelle y compris les relations intimes), commis sans violence, l’âge de ce qu’on appelait pas encore la majorité sexuelle, à 13 ans – et ce depuis une loi de 1863 (remplaçant l’âge fixé à 11 ans depuis 1832). Rien ne pouvait donc être reproché à Simone de Beauvoir sur la base de cet article, puisque Nathalie avait largement plus de 13 ans. Certes la loi punissait aussi les actes commis sur des personnes mineures ayant dépassé 13 ans – mais seulement s’ils étaient commis par des ascendants.

La mère pouvait-elle mieux invoquer l’article 356 du code pénal prévoyant le détournement de mineur ?

C’est cet article qui 30 ans après servit pour inculper Gabrielle Russier (voir Et mourir d’aimer, seconde partie) :

«  Celui qui, sans fraude ni violence, aura enlevé ou détourné, ou tenté d'enlever ou de détourner, un mineur de dix-huit ans, sera puni d'un emprisonnement de deux à cinq ans et d'une amende de 500 F à 15000 F.

Lorsqu'une mineure ainsi enlevée ou détournée aura épousé son ravisseur, celui-ci ne pourra être poursuivi que sur la plainte des personnes qui ont qualité pour demander l'annulation du mariage et ne pourra être condamné qu'après que cette annulation aura été prononcée. »

 

Il s’agit du texte dans sa dernière version avant l’abrogation de l’ancien Code pénal en 1994 -mais il avait notamment été modifié en 1945 pour faire passer l’âge indiqué de 16 à 18 ans et s’appliquer aux mineurs des deux sexes ; il en résulte qu’en 1942, le texte ne s’appliquait qu’aux détournements sur les filles mineures de moins de 16 ans*.

                                                       * Dans le langage juridique « mineurs de X ans » veut dire « de moins de X ans » - la précision qu’on apporte en disant « mineur de moins de X ans » est donc un pléonasme mais rend plus claire la formulation (ainsi, on ne confond pas avec « mineur âgé de X ans »).

 

 

 

L'UTILISATION LARGE DE L'ARTICLE SUR LA CORRUPTION DE MINEUR

 

 

 

L’inculpation de détournement de mineur ne s’occupe pas de la question de savoir s’il y a eu des relations sexuelles ou non – mais de la soustraction du mineur à ceux qui ont autorité légitime sur lui. On s’explique que Mme Sorokine n’ait pu l’invoquer, à plus d’un titre : sa fille avait lors du dépôt de plainte et même probablement lors du début de ses relations avec Simone de Beauvoir, plus de 16 ans, âge prévu par le texte en vigueur à l’époque pour que le délit soit constitué*. De plus, il semble que Mme Sorokine avait mis sa fille à la porte : elle aurait été mal venue de parler de détournement de mineur, même si la condition d’âge avait été remplie.

                                                      * A la date de la plainte de Mme Sorokine, sa fille, née en mai 1921, a largement dépassé 16 ans et quand Nathalie Sorokine a été hébergée par Simone de Beauvoir dans son hôtel, elle devait approcher les 20 ans. Il semble que ses relations avec Beauvoir ont commencé en 1939 – soit alors qu’elle avait à peu près 18 ans - et qu’elle n’était plus l’élève de Beauvoir.

 

Il ne restait donc à Mme Sorokine (et à son avocat) que la possibilité d’invoquer l’article 334. Cet article plutôt opaque était d’une interprétation jurisprudentielle contradictoire : pour certains magistrats et juristes, il ne s’appliquait qu’au proxénétisme et aux cas assimilés, ou encore aux comportements tendant à faciliter la corruption. La plupart des juristes admettent que l'article ne s'applique pas à la « séduction personnelle » (du moins lorsqu'elle concerne un homme et une jeune fille mineure). mais réprime toute sexualité déviante exercée sur des mineurs :

« … certains juges du fond se servent de l’article 334 du Code pénal pour incriminer tout ce qui ne relève pas de la sexualité calquée sur celle autorisée dans le cadre du mariage et à destination procréatrice, à savoir le coït vaginal ».

Mais la Cour de cassation, en 1937, cassait les décisions qui incriminaient la sexualité homosexuelle avec des mineurs sur la base de l’article 334 (Hélène Duffuler-Vialle Les sexualités des mineurs sous le contrôle du juge pénal aux XIXe et XXe siècles, art. cité).

 

En raison de son imprécision même, l’article pouvait être utilisé pour incriminer la situation dénoncée par Mme Sorokine qui comprenait des relations intimes homosexuelles, et peut-être quelque chose qui ressemblait à une sexualité de groupe (qu’il s’agisse d’un fait réel ou supposé) impliquant donc plusieurs personnes (Sartre, Bost, peut-être les sœurs Kosakiewicz).

Au niveau de l‘enquête de police, il n’était pas pertinent de s‘interroger sur les suites que les juges donneraient à l’inculpation, si celle-ci pouvait être décidée au vu d’éléments suffisamment probants. Or ce ne fut pas le cas comme on l’a vu, heureusement pour Simone de Beauvoir.

 

 

 

 EN 1942 : UN DÉLIT SPÉCIAL D'HOMOSEXUALITÉ

 

 

Mais, à quelques mois près, Simone de Beauvoir a échappé à une inculpation bien plus précise par suite d’une modification de la loi.

En effet, la jurisprudence de la Cour de cassation qui écartait les actes homosexuels en tant que tels de l’application de l’article 334, «  jugée laxiste par certains pénalistes inspira le rapport Médan, et donc la loi de 1942, qui permit la pénalisation de l’homosexualité* dans une approche discriminatoire des sexualités » (Hélène Duffuler-Vialle Les sexualités des mineurs sous le contrôle du juge pénal aux XIXe et XXe siècles, art. cité).

                                                                     * Rappelons que le terme homosexualité signifie l'attirance qu' une personne éprouve pour une autre personne du même sexe - il est donc pertinent pour parler de l'attirance de femmes pour d'autres femmes (homosexualité féminine), contrairement à la tendance du langage courant qui est d'employer seulement homosexualité pour le cas d'attirance des hommes pour d'autres hommes.

 

 

Par la loi du 6 août 1942, l’article 334 du Code pénal était précisé et complété comme suit :

« Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 200 à 60.000 fr. :

« 1° Quiconque aura soit pour satisfaire les passions d’autrui, excité, favorisé ou facilité habituellement la débauche ou la corruption de la jeunesse de l’un ou de l’autre sexe au-dessous de l’âge de vingt et un ans, soit pour satisfaire ses propres passions, commis un ou plusieurs actes impudiques ou contre nature avec un mineur de son sexe âgé de moins de vingt et un ans ».

(…) Fait à Vichy, le 6 août 1942. »

Signé par le maréchal Pétain, contresigné par Pierre Laval, le Garde des Sceaux, Barthélémy, le ministre de de l’Education nationale Abel Bonnard, l’amiral Platon, chargé des affaires familiales.

 

En fait, le projet de pénaliser les relations homosexuelles remontait aux dernières années de la 3ème république (rapport Médan) et avait été réactivé en 1941 par un magistrat toulonnais, le procureur-adjoint Dubost.*

                                                          * « ... l’idée de pénaliser les relations homosexuelles est plus ancienne. Elle remonte à 1939, voire 1934 ; en d’autres termes elle remonte à la IIIème République »  (Régis Schlagdenhauffn,  La commémoration des victimes homosexuelles du nazisme : Berlin, Paris, Amsterdam, thèse, 2009 https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-02388113/document). « Le rapport Médan ne dormira qu’un peu plus de deux ans dans les tiroirs. De récentes recherches ont pu établir, sans forcer les faits, que la paternité de la loi répressive du 4 août 1942 incombait en réalité à un magistrat, le substitut du procureur de la République à Toulon, Charles Dubost » (Historia, Résistance et homosexualité: l'arsenal répressif de Vichy https://www.historia.fr/r%C3%A9sistance-et-homosexualit%C3%A9-larsenal-r%C3%A9pressif-de-vichy. Dubost devait ensuite participer à la Résistance et être un des magistrats français délégués au procès de Nuremberg.

 

 

La nouvelle rédaction de l’article 334 visait explicitement les relations homosexuelles et sortait du flou de l’ancien article au moins pour cette incrimination particulière : alors que les relations hétérosexuelles sans violence étaient licites si le mineur avait atteint ses 13 ans (art 331 du Code), les relations homosexuelles étaient pénalisées  jusqu’à 21ans – quel que soit le cas de figure : dès qu’il s’agissait de relations consenties (et c’était forcément le cas dans le cadre de cet article), le mineur pouvait être inculpé aussi bien que le majeur, ou  s’il s’agissait de relations entre deux mineurs, les deux mineurs pareillement inculpés.

En 1945, la disposition fut maintenue par le gouvernement de la Libération, mais pour des raisons de cohérence, elle passa de l’article 334 à l’article 331, sous la forme suivante :

«  Sans préjudice des peines plus graves prévues par les alinéas qui précèdent ou par les articles 332 et 333 du présent code, sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 200 à 50.000 fr. quiconque aura commis un acte impudique on contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans ».

(Ordonnance du 8 février 1945 modifiant l’article 331 du Code pénal, signée du Général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire de la République française et contresignée du Garde des Sceaux François de Menthon).

 

Le texte au Journal Officiel était précédé d’une explication (exposé des motifs) : « Cette réforme [opérée par le régime de Vichy], inspirée par le souci de prévenir la corruption des mineurs, ne saurait, en son principe, appeler aucune critique. Mais en la forme une telle disposition serait mieux à sa place dans l’article 331 ».

«  Il ne s’agit donc nullement d’une mesure de protection des mineurs mais d’une mesure de défense de la morale et de l’ordre public. Ainsi dans trois affaires jugées à Paris en 1959 et 1960 où des mineurs ont eu des relations avec des majeurs de plus de 21 ans, les jeunes sont inculpés pour l’acte dont ils sont censés être victimes et condamnés aux mêmes peines que leur complices majeurs » (Marie Romero, Le traitement juridique des délits sexuels sur mineurs, une enquête de sociologie judiciaire et législative, thèse, 2018, https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-02145378/file/THESE_Bouvier_Romero.pdf).

 

La disposition fut appliquée avec constance par la Justice jusqu’en 1982 * date à laquelle le traitement particulier des relations homosexuelles dans le Code pénal fut abrogé - en invoquant son lien avec une période sombre de notre histoire (discours du Garde des Sceaux Robert Badinter) et en oubliant un peu que la disposition, conçue sous la 3 ème république, instaurée par le gouvernement de Vichy, confirmée par le gouvernement de la Libération, avait continué à être appliquée sous les 4 ème et 5 ème Républiques.

                                                               * « Ce texte ne fut modifié qu'une seule fois [depuis 1945] par la loi fixant à dix-huit ans l'âge de la majorité, qui supprima la mention de l'âge de vingt et un ans, dans la définition du mineur. » (Gisèle Halimi, rapporteur du projet de loi portant abrogation du deuxième alinéa de l'article 331 du Code pénal, débat parlementaire, 20 décembre 1981).

 

Si la modification opérée par la loi du 6 août 1942 (« acte dit loi », diront les juristes après la Libération, pour désigner les « lois » de Vichy) avait existé lors de la plainte de Mme Sorokine, le résultat aurait-il été différent pour Simone de Beauvoir ?

On a envie de répondre que non, puisque la plainte déposée sur la base de la rédaction antérieure de l’article 334, se termina par un non-lieu, faute de preuves suffisantes,. Mais en présence d’une loi incriminant explicitement les relations homosexuelles, les enquêteurs et les magistrats auraient-ils été plus enclins à trouver que les preuves avaient assez de consistance pour justifier une inculpation ? Le verre à demi-vide serait-il devenu à demi-plein ?

Nous ne pouvons que faire des hypothèses.

 

Quoiqu’il en soit, on remarque que Mme Sorokine, réfugiée russe, ne manquait pas d’aplomb, dans le contexte de l’époque, pour attaquer une agrégée de l’université issue d’une bonne famille. Mais c’est une vision des choses biaisée par nos points de vue actuels. Mme Sorokine était une Russe « blanche » ayant fui le bolchevisme – donc une étrangère plutôt bien vue du régime de l’époque - et le comportement de Simone de Beauvoir n’était justement pas celui qu’on attendait d’une agrégée de bonne famille – considération qui a conduit à sa suspension de l’enseignement.

D’un autre côté, Mme Sorokine, étrangère, coiffeuse au chômage – mais habitant quand même le 16ème arrondissement - divorcée d’un mari décrit comme violent, vivant d’abord chez son amant avec sa fille (selon les déclarations de Simone de Beauvoir), acceptant l’aide accordée à sa fille par Beauvoir pour s’en plaindre ensuite, était elle-même sans doute un peu trop bohême. La police et la Justice auraient (peut-être) accordé plus de crédit à la plainte si elle avait émané d’une famille bourgeoise et conventionnelle.

 

 

 

QUE RISQUAIT SIMONE DE BEAUVOIR ?

 

 

 

Peut-on maintenant répondre à la question de l’universitaire canadienne qui se demandait si Simone de Beauvoir était condamnable légalement à son époque ?

Comme on l’a vu, il est extrêmement difficile de statuer sur cette question en apparence simple. La Justice estima que les faits de corruption de mineur n’étaient pas constitués – mais c’était faute d’avoir obtenu des preuves : or on sait, par les journaux intimes et récits des protagonistes, que des relations intimes existaient entre Beauvoir et Nathalie (de même qu’elles existaient entre Beauvoir et Olga Kosakiewicz – sans parler de Bianca, dont apparemment le nom ne fut pas mentionné lors de l’enquête).

 

On a vu que l’article réprimant la corruption de mineurs, selon la jurisprudence de la Cour de Cassation, ne s’appliquait pas, en principe, au cas des relations homosexuelles – mais il existait des décisions en sens contraire des juridictions des premier et second degrés et la pratique semble bien d’avoir utilisé l’article pour réprimer les formes déviantes de sexualité.!

Pour incriminer à coup sûr les relations homosexuelles, il a fallu modifier le Code pénal par l’acte dit loi de 1942, disposition maintenue par le régime républicain jusqu’en 1982.  A ce titre et toujours si les preuves des relations étaient obtenues, le comportement de Simone de Beauvoir aurait pu être incriminé clairement, dès lors que sa partenaire avait moins de 21 ans.

 

Mais il y aurait quelque paradoxe à considérer comme moralement fondé d’appliquer (rétrospectivement) à son cas des dispositions abrogées en 1982 comme discriminatoires et homophobes – ou même l’article 334 dans sa rédaction antérieure qui ne s’appliquait pas (selon la jurisprudence dominante) à la « séduction personnelle », sauf quand il s’agissait d’une sexualité déviante – et à l’époque, l’homosexualité était clairement dans ce champ : donc on en reviendrait à justifier une inculpation sur la base d’une application discriminatoire et homophobe de l’article !

 

 Quant à Sartre, exactement pour les mêmes faits, il ne risquait rien pénalement - apparemment même s'il avait eu des aventures avec des élèves ou d'anciennes élèves (ce qui n'était d'ailleurs pas le cas); si des plaignants avaient invoqué le détournement de mineure, il est probable que leur plainte n'aurait pas pu prospérer. Mais il risquait une réprobation morale pour sa vie dissolue, ce qui pouvait entraîner des sanctions administratives ou au moins des obstacles à sa carrière, par exemple en termes d'avancement. Significativement, le recteur Gidel demandait son exclusion de l'enseignement, non pour ses aventures féminines avec des mineures (alors que Sartre avait été impliqué dans l'enquête judiciaire concernant Beauvoir), mais plutôt pour son oeuvre littéraire en-dehors de la moralité traditionnelle.

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SELON LA LÉGISLATION ACTUELLE

 

 

 

Alors faut-il examiner sa situation selon les dispositions de droit commun, en vigueur aujourd’hui ?

Comme on sait, les relations sexuelles consenties (de tout ordre) avec un mineur de plus de 15 ans*, n’entraînent pas de sanction pénale – sauf si l’adulte est un ascendant, une personne ayant autorité sur le mineur ou une personne qui a abusé de l’autorité que lui confèrent ses fonctions ».

                                                        * Article 227-27 actuel du Code pénal. L’âge de 15 ans a été fixé par l’ordonnance du 2 juillet 1945, modifiant l’âge de 13 ans en vigueur depuis 1863 – qui s’était substitué à l’âge de 11 ans en vigueur depuis 1832.

 

La disposition relative aux personnes ayant autorité ou ayant abusé de l’autorité conférée par leurs fonctions (ce qui déjà crée une interrogation : quelle différence entre ces deux catégories ?) est issue de la loi du 23 décembre 1980 créant un article 331-1 nouveau du Code pénal.

La version antérieure du texte (insérée dans l’article 331) ne visait que des actes commis par des ascendants sur des mineurs de plus de 15ans(voir par exemple, la version de l’article antérieure à la loi de 1980 dans le rapport du Sénat lors des travaux d’examen du nouveau texte  https://www.senat.fr/rap/1979-1980/i1979_1980_0242.pdf

Le nouvel article créé en 1980 est devenu l’article 227-27 du code pénal actuel.

« Ainsi, une relation sexuelle consentie entre une jeune fille de 17 ans et un jeune professeur âgé de 23 ans est passible de poursuite ; mais pas s’il s’agit d’un ami de 23 ans qui n’est pas son professeur » (Marie Romero, Le traitement juridique des délits sexuels sur mineurs, une enquête de sociologie judiciaire et législative, thèse citée plus haut).

 

Il en résulte qu' en se référant aux lois actuellement en vigueur, Simone de Beauvoir pourrait (fictivement) être accusée d’avoir abusé de ses fonctions pour avoir des relations avec ses élèves mineures – à condition que les juges estiment que les faits sont avérés et qu’ils correspondent bien aux situations incriminées par le code pénal (qualification des faits).

 

Or, il existe des incertitudes sur la question de savoir si la relation sexuelle entre un professeur et son élève mineur âgé de plus de 15 ans, suffit, sans autre condition, pour caractériser un abus d’autorité.

Sur ce point, consulter par exemple l’avis d’un avocat : https://www.village-justice.com/articles/amour-est-crime-Sexualite-autorite-minorite,25056.html

 

Encore faut-il s’interroger sur le fait de savoir si les jeunes filles étaient toujours les élèves de Beauvoir lorsque la relation intime a débuté… Ce ne semble pas le cas ni pour Bianca ni pour Nathalie.

Enfin, il faut tenir compte de l’âge des partenaires. Si les relations ont commencé après les 18 ans de la jeune fille (ce qui pourrait être le cas au moins pour Nathalie Sorokine ?), il n’y a plus aucun obstacle légal, dans la législation actuelle (la notion de relation d’autorité, lorsqu’elle aurait pu être invoquée, cesse logiquement lorsque le mineur devient majeur).

 

Ajoutons que la corruption de mineur n’a pas disparu du Code pénal et fait l’objet de l’article 227-22 de ce code. Il semble que cet article soit d’application rare ; la rédaction actuelle vise notamment les moyens de communication électroniques. Selon la Cour de cassation, l’article ne s’applique que lorsqu’il y a intention de « pervertir » la sexualité du mineur – situation qui évidemment, a cessé depuis longtemps de concerner les relations homosexuelles.

 

Bref, se demander si Simone de Beauvoir a pu avoir un comportement pénalement répréhensible, qu’on se réfère à la législation d’époque ou à celle actuellement en vigueur, n’est pas aussi évident qu’il y parait. Et il est absurde de se demander, comme le (la) professeur de Québec, si elle a commis des violences, puisque justement le délit qu’elle aurait commis entre dans la catégories des délits commis sans violence (du moins en droit français)*! A vrai dire le mot violence est  sans doute pris par le professeur québécois dans le sens de violence morale - mais c'est un sens très sollicité.

                                                                                                       * Cf. le texte même de l’art. 227-27 actuel du Code pénal : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000027811134/2013-08-07

 

 

 

UN JUGEMENT MORAL ?

 

 

Il reste à se demander, indépendamment de l’état du droit, quel jugement moral on peut porter sur la conduite de Simone de Beauvoir –- et incidemment, sur celle de Sartre. Certains parlent de traumatisme pour caractériser la situation des jeunes filles après leurs relations avec Sartre et Beauvoir. Par exemple, la très courte notice Wikipedia en anglais sur Nathalie Sorokine [Natalie Sorokin selon l’orthographe en anglais] indique :

« Beauvoir fut accusée de comportement conduisant à la corruption de mineur et sa licence d’enseignement [sic] fut suspendue pour le reste de sa vie. Sorokin déclara ensuite que sa relation avec Beauvoir et Sartre se termina lorsqu’elle se rendit compte que cette relation ne profitait qu’à une seule partie [?] (“serving only one party).]

Après avoir récupéré de son traumatisme (“after recoviering from her trauma”), Sorokin commença à écrire et travailla pour la radio. Elle épousa ensuite un G.I., et mourut aux USA en 1967 ».

 

L’article cite comme sources des livres en anglais – peu informés, puisque comme on sait, l’arrêté qui suspendait Beauvoir de l’enseignement fut annulé en 1945 – et il est pour le moins étrange de parler de « trauma » pour évoquer une histoire d’amour qui se termine lorsque la jeune fille prend conscience qu’elle profite plus à Sartre et Beauvoir qu’à elle-même. Si toute histoire d’amour qui se termine par une désillusion doit être appelée traumatisme, alors le mot s’applique bien au-delà des relations entre des adultes et des jeunes gens (garçons et filles), « grands mineurs » ou à peine majeurs selon la loi actuelle.

Bianca Bienenfeld qui s’est exprimée plus tard, a dit que Beauvoir et Sartre lui avaient fait du mal et rien que du mal (après avoir dit plus tôt que mal et bien s’équilibraient dans cette relation).

Simone de Beauvoir fut consciente de ses torts, semble-t-il – mais pour elle, ses torts ne consistaient pas à avoir eu des relations avec une très jeune fille mais à l’avoir entraînée dans un réseau complexe de mensonges en raison des amours croisées des uns avec les autres (voir extrait des Mémoires d’une jeune fille dérangée, essai autobiographique de Bianca Lamblin, site Altersexualités, 2011, https://www.altersexualite.com/spip.php?article657).

 

Beauvoir semble avoir été modérément attirée par la sexualité et avoir privilégié une forme de relation « socratique » où l’aspect sexuel est présent mais non primordial :

« On peut faire l’hypothèse, même si les sources sont peu explicites, que Beauvoir s’inspire aussi du modèle grec antique qui nourrit un courant identitaire de l’homosexualité masculine. De par sa formation en philosophie, en grec et latin et sa connaissance poussée d’André Gide, auteur du Corydon, dont elle lit le Journal pendant la guerre, elle connaît la nature des liens érotisés qui se nouent entre l’éraste, le maître et l’éromène, le jeune garçon qu’il forme. Le couple que forment Beauvoir et Sorokine y ressemble par maints aspects » (Sylvie Chaperon, Simone de Beauvoir, une homosexualité ni tout feu ni tout flamme, in Delphine Gardey et Marlène Vuille (dir.), Les sciences du désir, la sexualité féminine de la psychanalyse aux neurosciences, 2018, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02091243/document).

 

 

 

NAISSANCE DE L'EXISTENTIALISME

 

 

 

Les relations amoureuses de Beauvoir et de Sartre avec des jeunes filles, à l’époque considérée (fin des années 30-début des années 40), concernent quelques personnes seulement (et celles-ci ne furent pas toutes en relations intimes simultanément ou successivement avec les deux personnages principaux) : Nathalie Sorokine, les sœurs Olga et Wanda Kosakiewicz, Bianca Bienenfeld. Il ne s’agit donc pas de séduction systématique de jeunes filles comme on peut le croire. On peut remarquer que ces jeunes filles ont des profils proches, elles sont d’origine étrangère, passablement intellectuelles ou au moins tentées par une vie artistique.

Au moins l’une d’entre elles, Nathalie, semble une séductrice accomplie : lorsque Sartre est de retour à Paris après sa captivité, elle lui fait du charme, de même qu’à Bost.

Notons que Olga Kosakiewicz (née en 1915) et sa sœur Wanda (née en 1917) sont au début des années 40 âgées de plus de 25 et 23 ans. Intégrées au groupe (à la « famille ») de Sartre, leur intérêt est alors de faire leurs débuts au théâtre sous les auspices de ce dernier qui leur écrit des rôles (effectivement Wanda fera une carrière d’actrice). Wanda manque d’épouser Sartre puis devient la maîtresse de Camus – mais elle restera l’amie de Sartre sa vie durant.

Certes les jeunes filles étaient plus jeunes (environ 17 ou 18 ans) quand leurs relations avec Sartre ou Beauvoir ont débuté, mais on a envie de rire en pensant à ceux qui parlent d’enfants à leur propos ! 

 

Une autre jeune fille se joint au groupe (mais sans qu’on parle de relations intimes avec Beauvoir ou Sartre) c’est « Olga la Brune » comme Beauvoir la surnomme, Olga Kechelievitch (ou Kešeljević), une Yougoslave, elle aussi apprentie actrice. Au début des années 40 elle partage un studio avec le jeune apprenti comédien Jacques François, qui plaisante sans méchanceté son « accent monténégrin ». Elle se marie en 1943 avec un riche industriel en pharmacie (qui sera ensuite éditeur), Marc Barbezat, qui souhaite produire la nouvelle pièce de Sartre (qui deviendra Huis clos). Olga Kechelievitch-Barbezat participe à la Résistance (elle est même arrêtée quelque temps, mais heureusement libérée) - de sorte que Sartre change ses projets pour Huis-clos qui sera joué par des acteurs professionnels et non comme il l’avait pensé au début, par des amateurs ou débutants, Wanda Kosakiewicz, Olga Barbezat et Albert Camus (qui devait aussi faire la mise en scène).

 

Loin d’être des jeunes proies,  ces jeunes filles - peu nombreuses, on le répète - s’intègrent au milieu des intellectuels de la rive gauche qui voit naître, au début des années 40, l’existentialisme, à la fois philosophie et  mode d’existence; les jeunes amies de Sartre et Beauvoir (au moins Nathalie, Olga et Wanda) participent pleinement à l'ambiance non-conventionnelle de ce milieu.

 

099

Photo de Brassaï, prise le 16 juin 1944 dans l'atelier de Picasso, 7, rue des Grands-Augustins, à Paris, avec les participants à une représentation de la farce théâtrale écrite par Picasso, Le Désir attrapé par la queue.

Debout (de gauche à droite) Jacques Lacan (le célèbre psychanalyste, alors peu connu), Cécile Eluard (fille de Paul et Gala Eluard), le poète Pierre Reverdy, Louise Leiris, Zanie Aubier (actrice, épouse de Jean Aubier), Picasso, Valentine Hugo (artiste peintre proche des surréalistes, épouse d'un descendant de Victor Hugo), Simone de Beauvoir.

Assis: Sartre, Albert Camus, Michel Leiris (écrivain et éthnologue), l'éditeur Jean Aubier  et le berger afghan de Picasso. Sont absents d'autres participants à la représentation, notamment  : Dora Maar (la compagne de Picasso), Raymond Queneau (écrivain et essayiste) et Jacques-Laurent Bost (ancien élève et ami de Sartre, amant de Beauvoir).

Bibliothèque nationale de France. http://expositions.bnf.fr/sartre/grand/099.htm 

 

  

 

 

 

 

 LE JUGEMENT DE NOTRE ÉPOQUE

 

 

 

Pourtant, les relations de Sarte et Beauvoir avec des jeunes filles paraissent maintenant plus scandaleuses qu’elles ne l’étaient à l’époque : on a déjà cité la phrase de la récente biographe de Beauvoir, Kate Kirkpatrick :

 « Son jeune âge parait choquant aujourd’hui, mais c’était plus que l’âge du consentement sexuel à l’époque » (Devenir Beauvoir, 2020).

 

La formulation est intéressante car elle parait opposer paradoxalement un « hier » laxiste » et un « aujourd’hui » plus rigoureux sinon rigoriste – au rebours de notre idée de l’évolution des mœurs.

Certains, qui réfléchissent peu, identifient cet « hier » laxiste à l’esprit de mai 68 : il est vrai qu’il existait à ce moment une tendance à vouloir dépénaliser les relations sexuelles entre mineurs et adultes – d’ailleurs Sartre et Beauvoir avaient signé, avec d’autres, en 1977 une pétition en ce sens, visant les relations consenties avec des personnes de moins de 15 ans.

 

Mais en ce qui concerne « les plus de 15 ans », ce n’est pas la peine d’en appeler à l’esprit de mai 68, il suffit de s’en tenir aux réalités juridiques : à la fin de la 3ème République et sous le régime de Vichy, l’âge à partir duquel aucune incrimination n’était possible pour des rapports consentis (ce qu’on n’appelait pas encore la majorité sexuelle) était fixé (depuis 1863) à 13 ans – et Vichy le porta à 21 ans pour les relations homosexuelles seulement. Ensuite, le gouvernement de la Libération porta l’âge des rapports autorisés à 15 ans pour les rapports hétérosexuels et maintint l’âge de 21 ans pour les rapports homosexuels. Aujourd’hui – hormis la disposition visant les adultes ayant autorité – c’est toujours l’âge de 15 ans qui fixe la limite des rapports autorisés.

 

Il existe certainement une partie de l’opinion qui souhaiterait fixer à un âge supérieur la limite d’âge des rapports autorisés entre adultes et adolescents et qui, dans l’immédiat, considère que s’ils ne sont pas illégaux, ils sont choquants et contraires aux comportements souhaitables.

Comment alors expliquer la « permissivité » des législations anciennes ? Pour les féministes, c'est une caractéristique du pouvoir patriarcal, au moins en ce qui concerne la tolérance envers les relations d’hommes adultes avec de très jeunes filles (qui pouvaient certes valoir à leur auteur une réprobation morale, mais non une sanction pénale ; les relations homosexuelles n’avaient pas droit à la même tolérance).

 

 

 

POUR CONCLURE

 

 

 

Constatons que la présentation défavorable qui est faite des comportements amoureux de Beauvoir et Sartre permet à certains de vitupérer des icônes de la gauche et du féminisme, avec moins de réflexion que de passion politique, notamment en France – tandis que dans les pays anglo-saxons, ce qui est souvent mis en avant, notamment dans les milieux féministes, c’est l’idée que toute sexualité d’un adulte avec un ou une adolescent(e) est forcément créatrice de traumatisme.

Mais on peut penser que si des individualités comme Sartre et Beauvoir avaient rencontré les mêmes partenaires, mais plus âgés de quelques années, les relations complexes entre les uns et les autres auraient sans doute pris le même tour. Comme on l'a vu, certains  parlent de « rapports de pouvoir et de séduction ... très pernicieux » - mais il n'apparait à aucun moment que Beauvoir ou Sartre ont eu l'intention de manipuler de façon perverse leurs amies, même si on peut leur reprocher une forme de légéreté et d'égoïsme, plus de la part de Sartre, probablement, que de Beauvoir.  

On peut conclure en citant l’appréciation d’une historienne sur les relations entre Beauvoir et ses élèves (ou anciennes élèves) :

 « Quoi qu’il en soit, les relations de Beauvoir avec ses élèves, généreuses, quoique très éloignées de l’hétéronormativité et donc risquées, méritent bien mieux que les commentaires moralisateurs auxquelles elles ont donné lieu » (Sylvie Chaperon, Simone de Beauvoir, une homosexualité ni tout feu ni tout flamme, in Delphine Gardey et Marlène Vuille (dir.), Les sciences du désir, la sexualité féminine de la psychanalyse aux neurosciences, 2018, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02091243/document).

On corrigera peut-être l’appréciation en ajoutant que si les relations homosexuelles étaient risquées à l’époque de Beauvoir, le discrédit s’étend aujourd’hui, au moins autant, aux relations hétérosexuelles lorsqu’elles concernent des adultes et des mineurs.