ET MOURIR D’AIMER... L'AFFAIRE GABRIELLE RUSSIER

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

ASPECTS JURIDIQUES

 

 

Il faut revenir sur les raisons juridiques de la condamnation de Gabrielle. Tout d’abord elle est condamnée pour enlèvement et détournement de mineur.

L’article 356 du code pénal ancien prévoyait ce délit :

« Celui qui, sans fraude ni violence, aura enlevé ou détourné, ou tenté d'enlever ou de détourner, un mineur de dix-huit ans, sera puni d'un emprisonnement de deux à cinq ans et d'une amende de 500 F à 15000 F. 

Lorsqu'une mineure ainsi enlevée ou détournée aura épousé son ravisseur, celui-ci ne pourra être poursuivi que sur la plainte des personnes qui ont qualité pour demander l'annulation du mariage et ne pourra être condamné qu'après que cette annulation aura été prononcée.»

(il s’agit du texte tel qu’il était à la veille de son abrogation – en 1994; en 1968-69, l’âge mentionné par ce texte était déjà 18 ans, depuis la modification de l'article par une ordonnance de 1945 : avant cette modification, l'âge mentionné était de 16 ans et la disposition n'était applicable qu'au détournement des jeunes filles.

                                                                                  *  Le Code pénal ancien a été abrogé. La disposition correspondante de l’actuel Code pénal est l’Article 227-8 : « Le fait, par une personne autre que celles mentionnées à l'article 227-7 [ascendants de l’enfant] de soustraire, sans fraude ni violence, un enfant mineur des mains de ceux qui exercent l'autorité parentale ou auxquels il a été confié ou chez qui il a sa résidence habituelle, est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. »

 

On a observé qu’en cas de détournement de mineur, dans la loi applicable depuis le code Napoléon et toujours à l’époque de l’affaire Russier, « la femme inculpée (…) est plus sanctionnée qu'un homme : lorsque le mineur détourné est une [jeune] femme de 16 ans, le délit tombe » (Corinne Bouchoux, L'affaire Gabrielle Russier, in Vingtième Siècle, 1992, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1992_num_33_1_2488 ). Mais je n’ai pu vérifier cette affirmation en retrouvant les textes d’époque* ; cela semble contredit par la condamnation pour détournement à trois ans de prison d’un médecin qui avait eu des relations avec une jeune patiente de 17 ans, condamnation annulée en 1968 par la Cour de cassation au motif que le délit de détournement n'était pas constitué, et non pour motif tiré de l’âge de la jeune fille, cf. https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000007059514).

                                                                                        * Il s’agit peut-être d’une disposition anciennement abrogée ou d’une confusion avec la possibilité de « couvrir » le détournement de mineur par le mariage ?

 

 

 

L’ATTEINTE SEXUELLE DANS LE DROIT DE L’ÉPOQUE

 

 

En aucun cas, le jugement ne condamne Gabrielle pour « atteinte sexuelle » avec un mineur pour la bonne raison que depuis la loi de 1945, la majorité sexuelle pour les relations consenties est fixée, pour tous les sexes à 15 ans (elle a été relevée en 1945 car elle était à13 ans dans la loi antérieure) – sauf en ce qui concerne les relations homosexuelles où elle est à 21 ans, depuis un texte du régime de Vichy qui fut maintenu  par le gouvernement de la Libération au motif que « L’acte de l’autorité de fait dit loi no 744 du 6 août 1942 modifiant l’article 334 du Code pénal a réprimé les actes homosexuels dont serait victime un mineur de vingt et un ans. Cette réforme inspirée par le souci de prévenir la corruption des mineurs ne saurait, en son principe, appeler aucune critique ». Mais pour des raisons techniques, la disposition fut transférée dans un autre article du Code pénal*.

                                                            * La disposition dérogatoire ne sera abrogée qu’en 1982.  lors du débat parlementaire, le Garde des Sceaux Robert Badinter justifiera de mettre fin à « l'existence d'une infraction particulière d'homosexualité » insérée dans « une loi qui exprime l'idéologie, la pesanteur d'une époque odieuse de notre histoire », oubliant un peu vite que la loi du régime de Vichy (visé  implicitement) a été conservée par les gouvernements après la Libération et que la justice, loin de laisser dormir la disposition, l’appliqua jusqu’à son abrogation, punissant d'ailleurs aussi bien les "victimes" que les "auteurs" des faits.

 (Les personnes intéressées peuvent se rapporter à une éclairante étude sur le site Dalloz/étudiant, qui aborde aussi le sujet des personnes ayant autorité, https://actu.dalloz-etudiant.fr/le-billet/article/de-la-majorite-sexuelle-homosexuelle/h/1da755a8529b3a96bdfa17c13ef47001.html)

 

Donc, à l’époque des poursuites contre Gabrielle Russier, aussi bien un professeur féminin qu’un professeur masculin n’aurait pu se voir accuser en justice d’atteinte sexuelle pour une liaison avec un élève du sexe opposé si l’élève avait plus de 15 ans. Il restait l’inculpation de détournement de mineur, qui n’est pas la même chose*.

                                                                   * Par contre, un scandale public (avec ou sans preuve d’atteinte sexuelle) aurait certainement motivé une action disciplinaire pouvant déboucher sur une exclusion de l’enseignement.

 

Il est à noter que l’âge de la majorité sexuelle (qui n’est pas appelée ainsi dans les textes relatifs à la notion d’atteintes sexuelles hors cas de violences) est reporté à 18 ans lorsque les relations sexuelles sont le fait d’un majeur qui abuse de son autorité sur le mineur (ce qui peut être le cas d’un professeur, mais la notion d’abus pose des problèmes juridiques : est-ce que la situation d’autorité suffit à constituer le délit ou faut-il y ajouter un abus caractérisé?).

Or cette circonstance dérogatoire n’existait pas dans la loi de l’époque qui prévoyait seulement les atteintes commises par des ascendants sur les mineurs de plus de 15 ans, et fut ajoutée seulement en 1980, la peine prévue ayant été aggravée en 2013 (voir le texte en vigueur avant la modfication de 1980 dans le rapport de la commission des lois du Sénat https://www.senat.fr/rap/1979-1980/i1979_1980_0242.pdf).

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la liaison entre un (une) professeur (e) et un (une) mineur(e) de plus de 15 ans, considérée comme atteinte sexuelle (si une plainte est déposée évidemment, et si les faits sont établis), risquerait d’être plus sévèrement condamnée depuis 1980 et même aujourd’hui, qu’à l’époque de l’affaire Gabrielle Russier, si la circonstance que l’adulte a abusé de son autorité sur le mineur est retenue.

Texte de l’actuel article 227-27 du code pénal :

« Les atteintes sexuelles sans violence, contrainte, menace ni surprise sur un mineur âgé de plus de quinze ans sont punies de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 € d'amende :

1° Lorsqu'elles sont commises par un ascendant ou par toute autre personne ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait ;

2° Lorsqu'elles sont commises par une personne qui abuse de l'autorité que lui confèrent ses fonctions. »

 

 

LES RÉACTIONS DE L'ÉPOQUE

 

 

Après le suicide de Gabrielle, les éditorialistes de la presse réagissent, généralement indignés par l’engrenage qui a contraint l’enseignante au suicide. Ils mettent en cause aussi bien l’acharnement des parents de Christian que celui de la Justice – notamment les incarcérations subies par Gabrielle qui ont pesé lourd dans l’état de de désespoir où elle s’est trouvée.

Dans L’Express, Colette Gouvion écrit : « Tout est en ordre. Gabrielle Russier, ce jeune professeur qui osa étaler publiquement sa passion partagée pour un de ses élèves, ne reprendra pas son poste, le 15 septembre, au lycée Nord de Marseille. Biffé d'un trait, le mauvais exemple !

(…) que l'on touche à l'image vertueuse du corps enseignant et à l'autorité paternelle, aussitôt l'écart entre les mots et les choses apparaît. (…) Au nom de quelle justice, pour les besoins de quelle enquête, peut-on mettre en prison, sur-le-champ, comme on le veut, quelqu'un qui n'est pas un criminel ? »

 

Toujours dans L’Express, Françoise Giroud estime que l’affaire se présente sous deux aspects : l’aspect judiciaire qui jette une ombre déplaisante sur les magistrats. Après avoir cru que tous étaient des gens respectables, on découvre que s’il y a des gens respectables parmi eux, d’autres manifestent pour leur prochain un mépris qu’ils n’auraient pas pour leur chien. Et il y a l’aspect du drame amoureux. Des deux (Christian et elle), c’était peut-être être elle la plus jeune émotionnellement, la moins apte à accepter la réalité. Avec précaution, F. Giroud insinue que Gabrielle s’est suicidée aussi parce que Christian lui a fait défaut (« C’était un grand garçon, lui ») ; elle s’est sentie abandonnée de tous.

 

Dans L’Aurore, Jean Laborde accuse la justice d’avoir agi comme « un grand démolisseur d’âmes. » 

Dans Le Monde, Robert Escarpit, qui tient une chronique quotidienne, compare implicitement l’affaire à un drame antique et prévoit que d’autres drames continueront à arriver du fait d’une justice indifférente à ceux qu’elle broie : « Maintenant que le meurtre rituel est accompli, cette affreuse affaire va devenir un beau drame humain, lourd des tristesses de la destinée (…) Et demain, aujourd’hui peut-être, (…) l’appareil judiciaire va reprendre imperturbablement son aveugle besogne. »

 

Dans Le Monde encore, l’écrivain Gilbert Cesbron* compare le cercueil de Gabrielle à un des objets insolites des pièces d’Ionesco, qui se mettent à grandir dont on ne sait comment se débarrasser : « Lui aussi s’est mis à grandir de jour en jour, jusqu’à atteindre la place Vendôme [siège du ministère de la Justice] et même l’Elysée. Et il me semble – comment s’en débarrasser ? – que chacun cherche à repasser à un autre cet insupportable fardeau. »

                                                                        * Gilbert Cesbron, mort en 1979 était un écrivain très connu à l’époque. Humaniste chrétien (il fut à la fin de sa vie président du Secours catholique), il exprime sa générosité dans des livres aux titres souvent sensationnels : Chiens perdus sans collier, Ce siècle appelle au secours, C’est Mozart qu’on assassine [c’est une citation de Saint-Exupéry], Il est minuit Docteur Schweitzer. Souvent raillé en son temps comme représentant d’une littérature de bons sentiments.

 

Jean Cau*, dans Paris Match, exprime un point de vue qui choque certains de ses collègues, qui lui reprocheront de se situer du côté de l’ordre et de la morale traditionnelle. Mais son texte est aussi humain et compassionnel : « Gabrielle n’avait pas le droit – avec son âge et ses deux enfants – d’engager un adolescent de 16 ans dans ce qui, au bout de la course, était une impasse de malheur » « personne n'est coupable. Ni toi, Christian, ni vous Gabrielle, et ni vous parents contestataires et qui avez appelé la justice au secours lorsque votre fils a cessé de jouer à Che Guevara pour apprendre le rôle de " Chéri " [personnage d’un roman de Colette, adolescent qui a une liaison avec une femme mûre], ni vous les juges qui avez jugé ... personne. Ce n'est qu'une lamentable histoire d'amour, (…) C'est une histoire bêtement vraie qu'il faut toucher désormais, non pas avec des pincettes, mais avec les doigts légers de la pitié. »

                                                                  *  Après des débuts à gauche (il fut le secrétaire de Jean-Paul Sartre) Jean Cau devint le représentant des opinions de la majorité silencieuse (supposée à droite) contre les tendances gauchistes du moment et l’abandon de ce qui a fait la grandeur du pays. Son œuvre la plus connue est la pièce de théâtre Pauvre France, au titre caractéristique, qui dénonce tout ce qu’il estime être les symptômes et les causes de la décadence du pays. A la fin de sa vie, se rapprocha des courants d'extrême-droite du groupe GRECE. Mort en 1993.

 

Chacun voit l‘affaire depuis son clocher et dans L’Humanité, Martine Monod présente les parents de Christian comme des gauchistes (ce qui n’est pas un compliment dans le journal communiste, à l’époque) en rupture avec le Parti, mais qui sont moralement des petits-bourgeois.

Dans Le Nouvel Observateur (pas encore Le Nouvel Obs, ni L’Obs tout court), François Caviglioli incrimine pour une part Marseille (comme si la ville s’était dressée contre Gabrielle !) :« Contre elle, Marseille, une ville de province qu'on devine dure et hargneuse », mais bien entendu aussi, les institutions et « la Grande Peur de mai 1968 », sans oublier des éléments personnels comme « la jalousie d'une mère ».

 

 Bien d’autres réactions peuvent s’ajouter aux quelques unes ici rappelées, qui rendent réellement absurde la formulation qu’on trouve au moins sur un site d’un magazine féminin évoquant, 50 ans après l’affaire et prétendant (sans doute sous la plume d’une journaliste trentenaire) que la mort de Gabrielle passa quasiment inaperçue !

 

 

UNE FAMILLE DANS LA TOURMENTE

 

 

Si les écrivains et journalistes prennent le plus souvent parti pour Gabrielle (ou en tous cas, dénoncent l'acharnement judiciaire qui a mené à sa mort), quelle est l'opinion de "Monsieur et Madame Tout-le-Monde" ? Tous ne sont sans doute pas enclins à excuser l'enseignante qui couche avec son élève - surtout peut-être dans le public féminin.

Les parents de Christian doivent affronter la réprobation d'une partie de la presse, de leurs collègues  et même des prises à partie directes : à l'université, des gauchistes envahissent le cours du père de Christian en l'appelant assassin.

Les parents essaient de s'expliquer dans des interviews. Jamais ils n'ont voulu ce qui est arrivé.

Quant à Christian, il s'éloigne de ses parents, fuit l'agitation médiatique et cherche à se reconstruire.

 

 

 

 

LE PRÉSIDENT ET LA VICTIME

 

 

 

 

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 Comprenne qui voudra...Le président Pompidou cite le poème d'Eluard lors de sa conférence de presse du 22 septembre 1969.

INA. Capture d'écran You Tube.

https://www.youtube.com/watch?v=mjP5apRv7To

 

 

 

L’affaire remonte jusqu’au sommet de l’Etat, comme on dit. Le 22 septembre 1969, à la fin d’une conférence de presse du président Georges Pompidou, le journaliste Jean-Michel Royer, de Radio-Monte-Carlo, gaulliste de gauche, interroge le président :

« Qu'avez-vous pensé de ce fait divers qui pose, je crois, des problèmes de fond ? »,

Le président, visiblement ému, répond, par des phrases entrecoupées de longs silences : « Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé d'ailleurs sur cette affaire. Ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, eh bien comprenne qui voudra ! Moi mon remord, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci ».

Il se lève et met fin à la conférence.

Il a cité (de façon synthétique) le poème d’Eluard Comprenne qui voudra, qui évoque les femmes tondues à la libération, dont les premiers vers sont :

« Comprenne qui voudra

Moi mon remord ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d'enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés »

 

Il semble que le président avait convenu avec Jean-Michel Royer de poser une question sur l’affaire Russier, mais son émotion était sans doute sincère. Sans prendre parti, la réponse du président indiquait qu’il avait été touché par le drame - et de façon moins perceptible, qu’il existait un problème d’ordre public : la justice a agi comme un monstre froid, aurait-il déclaré en privé à Jean-Michel Royer. Mais il ne pouvait en dire plus publiquement, d’autant que sa majorité pensait primordial de défendre l’autorité et les valeurs traditionnelles*.

                                                                           * Pompidou était lui-même un ancien professeur de lettres et avait enseigné à Marseille, au Lycée Saint-Charles. Il a aussi écrit une Anthologie de la poésie française, sans doute plus célèbre à l'époque que maintenant.

 

Des célébrités du monde intellectuel, comme Jean Rostand, Arthur Koestler et d’autres, interrogèrent le Garde des Sceaux sur les moyens d’éviter de tels drames, notamment sur l’abus de détention préventive.

 

Quelques écrivains s’emparent de l’affaire : Michel Del Castillo*, publie Les Ecrous de la haine, après avoir résidé trois mois à Marseille pour se documenter. Son livre critique l’hypocrisie de la société qui prétend réprimer la sexualité des adolescents et ce faisant, provoque des drames. Les parents de Christian essaieront de faire interdire son livre.

Raymond Jean, l’ami de Gabrielle, publie les Lettres de prison de celle-ci, avec un essai-préface, Pour Gabrielle.

                                                        * Né en 1933, romancier d’origine espagnole, rendu célèbre pour Tanguy en 1957, récit autobiographique de son existence tourmentée d’adolescent pendant et après la guerre civile espagnole et auteur de nombreux autres livres ; il est aujourd’hui un peu oublié.

 

 

 

D'AUTRES JULIETTE … D'AUTRES GABRIELLE

 

 

Mais le public est plus facilement touché par la chanson. Des chanteurs « à texte » consacrent des chansons à l’histoire de Gabrielle, victime de l’indifférence et de l’ordre établi.

Serge Reggiani chante Gabrielle en 1970 (paroles de Bourgeois et Rivière), sans connaître le succès :

 

Qui a tendu la main à Gabrielle

Lorsque les loups, se sont jetés sur elle ?

Pour la punir d’avoir aimé l’amour

En quel pays, vivons nous aujourd’hui ?

Pour qu’une rose soit mêlée aux orties

Sans un regard et sans un geste ami

(…)

 

Anne Sylvestre écrit en 1970 Des fleurs pour Gabrielle, où elle compare (avec un peu de mauvaise foi) la différence de traitement entre Gabrielle et un homme riche qui s’offre une très jeune fille; mais son texte laisse comprendre que c’est par le mariage, donc avec le consentement des parents – or la question de l’autorité parentale mise en cause était le point central dans l’aspect juridique de la sanction contre Gabrielle :

 

N'en parlez pas n'y touchez plus
Vous avez fait assez de mal
Il ne sera jamais normal
Que par tristesse l'on se tue

(…)

Monsieur Pognon peut bien demain
S'offrir mademoiselle Machin
Quinze ans, trois mois et quelques jours
On parlera de grand amour

(…)

Si j'avais su, si j'avais su
Que vous vous penchiez au bord de ce trou
D'un coup d'avion serais venue
Pour vous retenir là au bord de vous

(…)

On n'a pas arrêté la meule
Où d'autres se feront broyer
Et vous ne serez pas la seule
Ça ne peut pas vous consoler

 

 

 

22686

 Pochette de l'album de Claude François contenant la chanson Qu'on ne vienne pas me dire (1972).

https://www.bide-et-musique.com/show-image.html?I=/images/pochettes/22686.jpg&T=Claude+Fran%E7ois+-+Qu%27on+ne+vienne+pas+me+dire

 

 

 

Des chanteurs visant le grand public expriment aussi leur émotion. Claude François attend 1972 pour interpréter Qu'on ne vienne pas me dire (paroles de Alec, C. François, M. Vendôme), qui ne figure pas parmi ses chansons les plus connues (elle est sur la seconde face de l’album Le lundi au soleil). La chanson préfère insister sur le thème du « grand amour » malheureux, avec la comparaison avec Roméo et Juliette (qui, eux, avaient le même âge !) :

 

Ils dorment sous la même pierre

À Vérone dans la lumière ces amants- là

Ou qu'elle dort en solitaire

Dans cette ville près de la mer

Celle qu'on montrait du doigt

 

Un jour d'autres Juliette

Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer

(…)

Qu'on ne vienne pas me dire

Que le grand amour n'a jamais existé

Qu'on ne vienne pas me dire

Que le grand amour c'est un peu démodé

(…)

Ils sont plus nombreux qu'on pense
Derrière leur mur de silence
Ces fous d'amour
Ceux qui n'ont que leur « je t'aime »
Pour se battre contre la haine

 

La syntaxe est parfois approximative (« Ou qu'elle dort en solitaire » !?), mais c’est la loi des chansons. Des notations justes sont associées à des facilités (le grand amour n’est pas démodé). Bien entendu, Roméo et Juliette, personnages imaginaires, ne dorment pas dans le même tombeau à Vérone (sauf dans la pièce de Shakespeare). Au passage, Claude François laisse comprendre que Gabrielle est enterrée à Marseille (« cette ville près de la mer ») alors que son corps a été transporté dans le caveau familial, au cimetière parisien du Père-Lachaise, un retour symbolique : Parisienne, Gabrielle n’est pas restée à Marseille, même dans la mort, et y a vécu si peu dans la vie.

L’expression « d’autres Gabrielle mourront d’aimer » renvoie au titre « Mourir d’aimer » rendu célèbre par la chanson d’Aznavour et le film de Cayatte.

 

En effet la chanson d’Aznavour Mourir d’aimer (paroles d’Aznavour, sauf erreur) sort en 1971, sans doute en même temps que le film (la chanson n’est pas au générique du film, comme Cayatte l’aurait voulu - il est probable que celui-ci a autorisé Aznavour a utiliser le titre du film *).  

                                                                                                             *  Le titre a sans doute été inspiré par les vers d’Eluard (« .. aux morts/Qui sont morts pour être aimés ») cités par le président Pompidou. Rien n'indique que le titre aurait d'abord été trouvé par Aznavour et repris par Cayatte, mais il y a eu certainement des contacts entre les deux avant la sortie de la chanson et du film.

 

 Dans le texte, il parait bien excessif de comparer Gabrielle (32 ans) à "l'automne" (Tu es le printemps, moi l'automne). Etait-on considéré comme (presque) vieux vers 1970, quand on avait à peine dépassé 30 ans ?

 (…)

Tandis que le monde me juge
Je ne vois pour moi qu'un refuge
Toute issue m'étant condamnée
Mourir d'aimer

 

Mourir d'aimer
De plein gré s'enfoncer dans la nuit
Payer l'amour au prix de sa vie
Pécher contre le corps mais non contre l'esprit

 

Laissons le monde à ses problèmes
Les gens haineux face à eux-mêmes
Avec leurs petites idées
Mourir d'aimer

(…)

Tu es le printemps, moi l'automne

Ton coeur se prend, le mien se donne
Et ma route est déjà tracée

Mourir d'aimer

 

 

 aznav

 Charles Aznavour chante Mourir d'aimer (probablement en 1971 à la télévision française).

 Capture d'écran You Tube

https://www.youtube.com/watch?v=3TKJkkz8Fqw

 

 

 

LE FILM

 

 

 

Mourir d'Aimer d'André Cayatte - Crédits Franco-London Films - Cobra Film - LCJ Editions & Productions - Compagnie Commerciale Française Cinématographique (CCFC) - Splendor Films

 Annie Girardot et Bruno Pradal dans le film d'André Cayatte Mourir d'aimer (1971). Le décor d'appartement moderne fonctionnel et sans luxe, le poster contemporain coloré (Vasarely?), l'inscription Vivre c'est aimer, donnent une idée du cadre de vie de l'enseignante et de l'époque.

Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), article "Mourir d’aimer", du fait divers au film, janvier 2021 

https://www.cnc.fr/cinema/actualites/mourir-daimer-du-fait-divers-au-film_1390599

 

 

 

Le cinéaste André Cayatte, déjà connu comme pourfendeur des égarements de l’opinion publique et de la justice*, décida de consacrer un film à l’affaire.  Le scénario était écrit par André Cayatte, par l’avocat Me Albert Naud (qui aurait dû assurer la défense de Gabrielle lors du procès d’appel) et par le célèbre journaliste et producteur de télévision Pierre Dumayet.

                                                                         * Notamment, en 1950 Justice est faite, film montrant que les membres d’un un jury d'assises réagissent en fonction de leurs préjugés, Nous sommes tous des assassins en 1952, plaidoyer sur l'inefficacité de la peine de mort, et en 1967, Les Risques du métier, film dans lequel l’instituteur d’un petit village, joué par Jacques Brel, est injustement accusé de pédophilie par des pré-adolescentes.

 

Le film, sorti au début de 1971, fut un immense succès (6 millions d’entrées selon l'article du CNC,"Mourir d’aimer", du fait divers au film, cité plus haut)*.

                                                                                                                                            * 4,5 millions pour d’autres sources ?

 

On peut discuter du choix d’Annie Girardot – non en ce qui concerne l’efficacité du film et son audience, puisque manifestement le film toucha le public

Annie Girardot avait à l’époque commencé une nouvelle carrière d’actrice après un passage à vide – désormais elle ne pouvait plus prétendre aux rôles de jeune femme et interprétait des rôles de femme mûre amoureuse (Vivre pour vivre de Claude Lelouch, 1967), parfois de « Madame tout-le-monde » ( la femme de ménage de Elle boit pas, elle fume pas (etc) ... mais elle cause de Michel Audiard en 1969). Elle avait adopté une coiffure caractéristique (les cheveux plutôt courts sur le front et les côtés mais assez longs dans la nuque, assez peu seyante mais convenant à ses rôles de femme qui ne cherche pas particulièrement à plaire).

Agée de 40 ans lors du film de  Cayatte, on peut trouver que malgré une ressemblance approximative de silhouette, elle était loin de ressembler à Gabrielle Russier, plus jeune et au physique plus proche de l’adolescence malgré ses trente ans à peine passés. Peut-être l’amour de Christian s’est-il porté sur Gabrielle en raison de ce physique juvénile  – ce que le film escamotait un peu : dès lors, il faisait porter l’insistance sur la différence d’âge et d'allure entre les deux amoureux.

Dans le film, le personnage joué par Annie Girardot s’appelle Danièle Guénot, tandis que l’amoureux joué par Bruno Pradal (21 ans lors du tournage), s’appelle Gérard Leguen.

 

Les parents du jeune homme ont donc troqué leur patronyme méditerranéen pour le nom breton Leguen. Mais le cinéaste suggère bien que les parents Leguen, des libraires, ont des convictions de gauche (comme dans la réalité les parents de Christian), ce qui rend d’autant plus étonnante leur attitude étroitement moraliste et « réactionnaire ».

Dans le film comme dans la vie de Gabrielle Russier, l’enseignante a réuni un petit groupe d’élèves qui venaient chez elle discuter et écouter des disques : les membres de ce petit groupe dans le film surprennent un peu car ils sont joués - ou ils semblent être joués - par des acteurs plus âgés que des élèves de Seconde.

Le fait d’avoir transporté l’histoire à Rouen prive sans doute le film de quelques images sur fond (proche ou lointain) de Méditerranée (qu’on voit depuis les fenêtres et terrasses du Lycée Nord) et de son ancrage original. Mais on comprend que Cayatte a voulu éviter de trop « coller » à l’affaire véritable (un encart au début du film prévient rituellement qu’une ressemblance avec des personnages réels serait une coïncidence !)  - peut-être aussi parce que pour le grand public, une tragédie ne peut pas se passer « au soleil ».

Pour le reste, Cayatte suit d’assez près l’histoire de Gabrielle et le personnage d’Annie Girardot roule dans une Dyane* rouge (avec des autocollants de marguerites) comme Gabrielle Russier.

                                                                             * La Dyane était une voiture lancée à l’époque par Citroën, une deux-chevaux un peu améliorée.              

 

Le film montre toute une galerie de personnages accomplissant consciencieusement leur mission (médecins, psychologues, magistrats), et contribuant sans état d’âme apparent à broyer deux individus.

Un livre fut tiré du film, dont l’auteur, sous le pseudonyme de Pierre Duchesne, était l’auteur de romans policiers « noirs » Jean-Patrick Manchette.

 

 

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 Annie Girardot et Bruno Pradal dans Mourir d'aimer. Comme Gabrielle Russier, le personnage joué par Annie Girardot conduit une Dyane. 

Article de la  RTBF au moment de la mort d'Annie Girardot, 28 février 2011.

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_annie-girardot-est-decedee?id=5693213

 

 

 

AUX ÉTATS-UNIS

 

 

L’écho de l’affaire Gabrielle Russier parvint aux Etats-Unis. Elle fut mentionnée lors de l’audition d’une commission sur la détention préventive au Sénat américain en 1970 : la façon dont le juge d’instruction avait utilisé à l’encontre de Gabrielle la détention préventive fut montrée comme un exemple de l'abus de cette procédure par de la justice française, qui était la cause de nombreux suicides chez les détenus (Preventive Detention: Hearings Before the Subcommittee on Constitutional Rights, United States Congress. Senate Committee on the Judiciary, mai- juin 1970, https://books.google.fr/books?id=y-T178f5decC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

 

Le New York Times publie en décembre 1971 un article au titre caractéristique, A Truly French Tragicomedy (une tragi-comédie bien française), à l’occasion de la sortie aux USA de la traduction des lettres de Gabrielle Russier (éditées avec des essais de Raymond Jean et de Mavis Gallant).

Pour l’auteur de l’article, l’affaire Russier met en évidence les absurdités de la « sophistication française ». Elle a presque surpassé l’affaire Dreyfus dans le flot de commentaires qu’elle a suscités, comme s’il y avait eu un concours national pour voir qui pouvait écrire l’exégèse la plus profondément française (gallic). L’auteur, reprenant une partie de l’analyse de Raymond Jean (dont il apprécie modérément le style, typique des intellectuels français), discerne chez Gabrielle « un masochisme dogmatique » qui lui a fait refuser toutes les solutions pragmatiques à ses difficultés.

Il trouve ses lettres « undistinguished » (qui ne sortent pas de l’ordinaire, je suppose) et conclut qu’elle a peut-être été une « self‐willed martyr », une martyre volontaire, victime de son propre état d’esprit - qui pour l'auteur, était déjà perceptible dans le sujet qu'elle avait choisi pour son diplôme d'études supérieures (l'utilisation des temps grammaticaux dans le nouveau roman) et qu'il désigne comme « a certain kind of literal‐mindedness » (une forme d’esprit qui prend tout au pied de la lettre), qui est aussi une caractéristique de l'esprit français.

(Anatole Broyard, A Truly French Tragicomedyhttps://www.nytimes.com/1971/12/01/archives/a-truly-french-tragicomedy.html)

 

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 The affair of Gabrielle Russier.

Il s'agit de l'édition anglaise (1973) du livre publié aux USA en 1971. L'inscription sur la couverture dit : "Ç'aurait été différent si ça s'était passé en Angleterre. Gabrielle Russier aurait été mieux traitée ici. Ou pas ? demande Nemone Lethbridge dans son introduction à ce livre-choc." 

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IMMORTAL GATITO

 

 

 

Dans le magazine The New Yorker, la chroniqueuse Mavis Gallant* publia un long article en juin 1971 sous le titre Immortal Gatito. Résidant en France à l’époque, elle se montre très au courant de l’affaire. Son article comporte des longueurs et des passages discutables, mais aussi une bonne analyse des faits et des caractéristiques de la société française qui ont rendu possible l’enchainement des faits.

                                                                                 * Mavis Gallant, née Mavis Leslie de Trafford Young à Montréal (1922-2014), Canadienne (Québécoise de langue anglaise), journaliste et écrivain.

 

Elle commence par dire que l'affaire est impossible à transposer aux Etats-Unis (on aurait pourtant aimé savoir à quoi s’exposait aux USA une enseignante qui « séduisait » un mineur de 16 ans) : « Ce n’est pas une tragédie américaine*. Elle ne se comprend que dans son propre contexte, [celui d’une société] corsetée par la coutume, autoritaire, avec des lois établies sous Napoléon et la tradition méditerranéenne du paterfamilias [père de famille]. Elle a besoin d’une atmosphère académique renfermée [ou abritée, sheltered] où la littérature est enseignée comme un mode de vie et presque comme un substitut à l’expérience (a sheltered academic atmosphere where literature is taught as a way of life, almost as a substitute for experience).

                                                                      * Référence à un célèbre roman de Theodor Dreiser, An American tragedy - afin de pouvoir épouser une riche héritière, un ambitieux issu d'un milieu modeste assassine la jeune fille qui avait eu une liaison avec lui et attendait un enfant.

 

Selon l’auteur (cela pourrait se discuter), les charges de détournement de mineur ne sont prises au sérieux que lorsqu’il s’agit d’une femme, car pour un homme, être un Don Juan est un rôle social reconnu – elle précise que c’est moins une affaire de loi que de jurisprudence.

Mavis Gallant décrit Gabrielle sans complaisance excessive, aussi bien au physique (elle avait ce visage moutonnier, fréquent chez les enseignants - sic !) qu'au moral : elle avait grandi dans une société où les livres sont révérés, mais elle ne savait rien de ce que cette société pouvait tolérer en pratique. Elle avait le côté enfantin de ceux qui ont étudié trop longtemps. Pourtant, elle appartenait à l’une des classes moyennes les plus dures du monde occidental. Il y avait chez elle un manque d’humour, une absence de fantaisie gracieuse, même dans l’amour.

Selon Mavis Gallant, Gabrielle était naïve, mais aussi obstinée et même (elle n’utilise pas l’expression) psycho-rigide (ce que l’auteur relie à son éducation protestante*). Le drame fut que les autres personnages, aussi bien Christian que ses parents, étaient également incapables de concessions.

                                                                                                    * L'auteur était dans doute une Québecoise (anglophone) catholique ....

 

Les parents de Christian voulaient éviter que la vie de leur fils soit gâchée (par exemple, que faire si elle tombait enceinte ?). IIs ne pouvaient plus fermer les yeux et parler simplement « d’éducation sentimentale ».

Mavis Gallant signale que les histoires d’amour entre professeur et élèves ne sont pas rares, mais si elles restent discrètes, personne n’en fait une affaire (if they are discreet, no one takes them seriously).

Elle a interrogé des juristes : ils sont d’accord que la punition, pour Gabrielle, est venue en partie du fait qu’elle était une femme. Si le statut légal de la femme avait été meilleur en France, les juges auraient été plus tolérants.

Mavis Gallant donne aussi une interprétation intéressante de l’affaire en termes d’appartenance sociale. Ce qui a choqué l’opinion, ce fut que quelqu’un comme Gabrielle, appartenant à un milieu favorisé (son père était un avocat, elle-même une agrégée) a été traité comme on traite les pauvres et les illettrés. Pourtant, c’est bien aussi l’appartenance de Gabrielle à l’élite (malgré son salaire plutôt modeste) qui explique la sévérité envers elle : « comme l’expliquera plus tard le substitut du procureur, si elle avait été une coiffeuse ou si elle avait couché avec un jeune apprenti, ç’aurait été différent ».

L’auteur cite le magistrat Casamayor, célèbre à l’époque pour ses critiques de la Justice : Casamayor signalait que les suicides sont très fréquents chez les détenus en préventive mais que personne ne s’en soucie car ça ne touche que des gens humbles. Si Gabrielle avait fait partie de ces sans-grade, dit Mavis Gallant, on n’aurait pas parlé d’elle en première page du Figaro !*

                                                                                * L’auteur reconnait que les prisons ne sont pas mieux en Alabama ou à New York City qu’en France, mais semble convaincue que l’habeas corpus aurait fait obstacle à la détention préventive – point de vue sans doute discutable, mais c’est une autre affaire.

 

L’article s’intéresse aussi aux pratiques mises en évidence par l’affaire comme l’internement psychiatrique de Christian : personne n’ose s’en offusquer dans le milieu médical :  qu’il soit « justifié médicalement ou complètement loufoque », c’est « parfaitement légal ». Les aberrations constatées dans l’affaire sont légales, de sorte que personne n’a officiellement rien à se reprocher !

Elle rappelle la phrase de Victor Hugo citée abondamment à propos de l’affaire : chaque fois que la Justice se met en marche, elle écrase quelqu’un.

L’auteur souligne la tonne de débats et de commentaires que l’affaire a suscitées, aussi bien avant qu'après la mort de Gabrielle : comme à l’époque de l’affaire Dreyfus, il valait mieux ne pas aborder le sujet dans les dîners (Gabrielle Russier finally became a subject better not brought up at dinner parties).

Si on n’en parla pas énormément à la télé et à la radio « contrôlées par l’Etat », les radios périphériques s’emparèrent de l’affaire – on y entendit par exemple une voisine des parents de Christian rapporter (avec l’accent marseillais), au moment du procès de juillet 1969, que la mère de Christian était une mégère qui obligeait le père à faire la vaisselle, et supputer combien le couple gagnait comme universitaires – c’était digne de Pagnol, dit Mavis Gallant !

Parmi les polémiques, il y avait le fait que des parents communistes avaient recouru à la police et à la justice de l’Etat bourgeois pour protéger leur enfant – Mavis Gallant signale au passage que l’importance de l’opinion communiste en France est incompréhensible pour des Américains du nord.

Elle conclut qu’avec le temps, on commença à comprendre que Gabrielle avait été traquée (hounded) pour quelque chose qui n’est pas dans le Code pénal – pour avoir eu un jeune amant.

Pourtant, l’auteur se demande si les deux personnages se sont réellement compris : ils n’ont finalement presque pas vécu ensemble. Dans une interview de Christian à RTL, quelques jours seulement après la mort de Gabrielle*, il exprime son point de vue (il lui arrive de retrouver l’accent marseillais pour accuser la bourgeoisie et tous les parents réactionnaires !) ; il déclare qu’il aime la vie et rit - puis se reprenant, comme s’il avait conscience d’avoir manqué de délicatesse, il ajoute qu’elle aussi, aimait la vie.

                                                                                       * On dit souvent que Christian s'est exprimé sur l'affaire une seule fois, lors d'une interview pour Le Nouvel Observateur en mars 1971 - on voit que ce n'est pas le cas. Il fut également interrogé par RTL en janvier 1971, selon Mavis Gallant.  .L'interview de 1971 pour Le Nouvel Observateur était probablement la plus complète.

 

Quant aux mesures juridiques prises à la suite de l’affaire, elle ironise : on modifia la loi pour dire que la détention préventive devait être exceptionnelle – mais ceux qui s’y connaissaient firent remarquer que dans la loi antérieure, la détention préventive était déjà présentée comme exceptionnelle.

Pourtant Mavis Gallant ne répond pas à la question que se pose le lecteur français : et si c’était arrivé aux USA ou au Canada (puisque la chroniqueuse était Canadienne) ?

S'agissant du titre de l’article Immortal gatito, l’auteur indique qu’après la mort de Gabrielle, sur le mur près de la porte de son appartement, des anciens élèves (probablement) avaient écrit à la craie : Immortelle Gatito (gatito, petit chat en espagnol était le surnom donné à Gabrielle par son petit groupe d’élèves - il semble qu'un petit chat avait été crayonné près de sa porte à l'époque des réunions amicales avec ses élèves) et Z (initiale du mot grec signifiant il ou elle est vivant(e) - évidement référence au célèbre film de Costa-Gavras sorti en 1969.

(voir Mavis Gallant, Immortal Gatito, The affair that scandalized France, https://www.newyorker.com/magazine/1971/06/26/immortal-gatito)

 

 

 

 

UNE APPROCHE FÉMINISTE ?

 

 

Comme on l’a vu, ceux qui ont réagi à l’affaire Gabrielle Russier ont parfois émis l’idée qu’en tant que femme, elle a été plus mal traitée qu’un homme dans la même situation.

Mais à l’époque, on peut aussi penser que beaucoup de femmes adhérant aux valeurs traditionnelles ont jugé négativement Gabrielle – certaines peut-être par une sorte de jalousie, d’autres réagissant en mères de famille indignées à l’idée que l’avenir de leur enfant soit compromis par une « aventurière », d’autres encore estimant qu’une « divorcée » avec deux enfants jeunes, devrait se conduire plus dignement. Au palais de justice de Marseille, lorsque Gabrielle arriva pour le procès, une femme lui cria : « salope ».

Ceux qui estimaient qu’elle avait été plus mal traitée qu’un homme, utilisaient des arguments sans rapport avec la situation exacte de Gabrielle. Aznavour, expliquant pourquoi il avait voulu consacrer une chanson à l’affaire, déclara par la suite : « C'était inacceptable. Quand un millionnaire de 70 ans vit avec une jeune fille, on ne dit rien. Et cette pauvre femme qui connaît une histoire d'amour authentique avec un jeune homme, on la traîne dans la boue, au point de la pousser à se donner la mort! »

Anne Sylvestre recourt à une comparaison semblable. Mais les exemples cités par Aznavour ou Anne Sylvestre, d’ailleurs ne portant que sur des généralités, ne concernent pas du tout le même genre de situation et se focalisent sur la différence d’âge.

Or, ce qui a été reproché par la Justice à Gabrielle, ce que la loi réprime, c’est le détournement de mineur, ce qui bien entendu impliquait une différence d’âge, non le fait pour une personne plus âgée d’avoir une histoire d’amour avec un ou une mineure.

La position des parents est donc primordiale dans la constitution du délit : si les parents, avertis de la liaison, ne « bougent » pas, il n’y a pas de poursuites – sauf à envisager une dénonciation déterminant l’autorité judiciaire à se saisir d’elle-même de l’affaire (ce qui doit être possible mais exceptionnel).

De plus pour qu’il y ait détournement, il faut que le mineur soit soustrait à l’autorité de ses parents par « enlèvement » : en 1968, la Cour de cassation jugeait qu’un médecin qui avait profité de la visite d’une jeune patiente mineure pour avoir des relations intimes avec elle, « si gravement répréhensibles qu'apparaissent les agissements du prévenu », n’avait pas commis de détournement, n’ayant pas soustrait la jeune fille à l'autorité de ses parents. L’arrêt de la juridiction d’appel condamnant le médecin à trois ans de prison* fut donc annulé.

                                                                                              * Ce qui laisse penser que la tolérance en pareil cas n’était pas aussi acquise aux hommes que ce qu’on pouvait dire. On a déjà cité plus haut cette affaire.

 

Les règles étaient déjà, à l’époque de Gabrielle Russier les mêmes pour les hommes que pour les femmes – restait à faire la part des mentalités et à se demander si les femmes étaient plus volontiers inculpées que les hommes, comme le supposait Mavis Gallant.

Enfin, comme on l’a rappelé, le délit de détournement de mineur (ou son équivalent) est indépendant de savoir si l'adulte a eu des relations sexuelles avec le mineur, mais cette considération peut motiver une accusation supplémentaire, soit si le mineur a moins de 15 ans, soit, depuis 1980, s’il a plus de 15 ans mais que le majeur exerçait une autorité dont il a abusé.

Depuis l’affaire Russier, on peut penser que des centaines de plaintes pour détournement de mineur ont été déposées, à tort ou à raison, aboutissant dans beaucoup de cas à des condamnations, aussi bien pour des hommes que pour des femmes – mais aucune n’a donné lieu à une affaire aussi médiatisée que l’affaire de Gabrielle.

Il est caractéristique que depuis l’affaire Russier, les modifications juridiques intervenues ont tendu à aggraver les sanctions dans des cas semblables, puisqu’on a vu que l’atteinte sexuelle*, qui dans la législation de l’époque, ne pouvait être reprochée à Gabrielle, constitue maintenant un délit lorsqu’elle est accomplie sur un mineur de plus de 15 ans par un adulte ayant abusé de son autorité (ce qu’il revient au tribunal d’apprécier – mais un professeur peut se trouver facilement dans la situation d’être accusé d’avoir abusé de son autorité).

                                                                                     * Rappelons qu’il s’agit de relations sexuelles consenties. Mais s'agissant de mineurs, certains posent la question de savoir si on peut vraiment parler de consentement et à partir de quel âge.

                                                                                                      

Il y a certainement aujourd’hui des personnes qui plaignent Gabrielle Russier et pensent qu’elle a été victime de lois inhumaines (des lois d'une autre époque), et admettent qu’il faut sanctionner pénalement le professeur qui a des relations avec son élève de plus de 15 ans, sans se rendre compte de leur contradiction. Certes on peut croire qu’en présence de véritables histoires d’amour, la justice est plus compréhensive, mais ce n’est pas si sûr.

La presse donne fréquemment des exemples d’affaires d’amour (ou de désir amoureux) qui se terminent devant la justice – notamment quand il s’agit d’affaires qui concernent des mineurs de moins de 14 ans.

Ainsi on lisait le 17 mars 2021 dans Ouest-France : «  Une trentenaire de la région de Loudéac, mère de trois enfants, a été condamnée à trois ans de prison dont deux avec sursis par le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), le mardi 16 mars 2021. Elle comparaissait pour soustractions, à trois reprises, d’un mineur à l’autorité parentale, à des structures ayant sa charge et atteintes sexuelles.». La mère de famille qui donnait des leçons de français à un jeune roumain de 14 ans, avait cédé aux avances de celui-ci, qui déclarait de plus être victime de violences de la part de ses parents ! (voir. https://www.ouest-france.fr/bretagne/loudeac-22600/loudeac-condamnee-a-un-an-de-prison-pour-relations-sexuelles-illegales-avec-un-ado-de-14-ans-7189282)

Qu’en pensent les féministes ? 

Et si l'adolescent avait eu plus de 15 ans et la femme avait été son professeur (ou un professeur), comment aurait agi la Justice ?

 

 

 

POUR FINIR - DANS L'IMMÉDIAT

 

 

Dans une dernière partie nous reviendrons sur les liaisons amoureuses entre enseignants et élèves, au travers notamment de quelques films. Mais avant cela, nous allons parler des relations de Simone de Beauvoir avec certaines de ses jeunes élèves - qui seront parfois aussi les maîtresses de Jean-Paul Sartre.

 

En évoquant l'affaire Russier, j'ai remué quelques souvenirs personnels de temps et de lieu. Lorsque celle-ci se déroulait, j'habitais Marseille; certes, de l'affaire elle-même,  je n'ai eu probablement que de faibles échos : j'étais un adolescent et bien peu déluré, de toutes façons plus jeune de quelques années que les élèves de Seconde de Gabrielle

Mais parler de l'époque et des lieux ramène forcément des souvenirs empreints de tenace nostalgie. Hélas, le temps passe - non, c'est nous qui  passons, comme disait le bon Lamartine, et tout ce que nous avons connu - tous ceux que nous avons connus...

 

 

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Marseille dans les années 60 ou début des années 70. La Canebière, avec à droite l'intersection du Cours Saint-Louis, le magasin de prêt-à-porter féminin Muriel (store bleu), aujourd'hui disparu, le magasin Baze, devenu Monoprix.

https://www.lebonbon.fr/marseille/societe/flash-back-on-vous-emmene-dans-le-marseille-des-annees-70/

 

 

 

NOTE :

 

Nous avons essentiellement utilisé les sources suivantes:

- le récit en 6 épisodes de Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard, L’affaire Gabrielle Russier, l’amour hors la loi, Le Monde, juillet 2020;

- l'article de Corinne Bouchoux, L'affaire Gabrielle Russier, in Vingtième Siècle, 1992;

- l'article de Mavis Gallant, Immortal Gatito, The affair that scandalized France, The New Yorker, 1971.