ET MOURIR D’AIMER... L'AFFAIRE GABRIELLE RUSSIER

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

Récemment, on a rappelé qu’il y a 50 ans, sortait le film d’André Cayatte, Mourir d’aimer.

Comme on sait, le film était inspiré par l’affaire Gabrielle Russier, une jeune enseignante qui s’était suicidée après avoir été condamnée par la justice à la suite d’une relation amoureuse avec un de ses élèves. L’affaire avait considérablement marqué l’opinion, c’était un de ces drames qui débouchent sur un débat de société comme on dit.

Aussi bien le film d’André Cayatte que l’affaire Russier elle-même, séparés par peu d’années, évoquent finalement une époque, une ambiance générale, qui fait partie de nos souvenirs, pour peu évidemment qu’on ait eu l’âge suffisant pour cela. C’est d’autant plus vrai si les faits se sont principalement déroulés dans la ville et le département où vous habitiez à l’époque.

 

 

 

UN RÉSUMÉ

 

 

On se souvient des faits ; j’en donne ici un résumé avant de revenir sur certains aspects particuliers.

Gabrielle Russier (c’était son nom de jeune fille, à l’époque elle était mariée et on l’appelait sans doute couramment de son nom de femme mariée, Mme Noguès- mais elle était en instance de divorce) était une jeune enseignante de lettres à Marseille.

Elle et un de ses jeunes élèves de classe de Seconde (il avait entre 16 et 17 ans lors des faits) étaient tombés amoureux. Ses parents firent tout ce qu’ils pouvaient pour mettre fin à cet amour. Le jeune homme, qui ne voulait pas être séparé de Gabrielle, fugua de chez ses parents ou de son internat à plusieurs reprises.

Après des péripéties, les parents portèrent plaine et Gabrielle Russier, après avoir été incarcérée çà deux reprises en détention préventive (la seconde fois pour deux mois), fut condamnée pour détournement de mineur, à une peine d’un an de prison avec sursis.

Cette peine devait bénéficier de l’amnistie prévue pour l’élection du nouveau président de la république, permettant à Gabrielle Russier de rester dans l’enseignement. Mais le Parquet fit appel. Devant cet acharnement, la dépression fut plus forte et Gabrielle Russier mit fin à ses jours le 1er septembre 1969.

Le cinéaste André Cayatte, déjà connu pour des films à thèse, s’empara de l’affaire et tourna le film Mourir d’aimer, qui sortit en 1971. Annie Girardot interprétait le personnage principal ; les noms, les lieux de l’action, certaines circonstances étaient modifiées dans le film, en particulier l’ancrage marseillais de l’histoire originale.

 

 

 

ENVIRONNEMENT MARSEILLAIS ET AIXOIS

 

 

Qu’y a-t-il de spécifiquement marseillais dans l’affaire Russier ?

Rien, évidemment, à part un certain « esprit des lieux ». Gabrielle Russier était une jeune enseignante d’origine parisienne. Il est peu probable qu’elle ait eu le coup de foudre pour son affectation marseillaise. Il est vrai qu’à l’époque Marseille n’était pas encore propulsée destination de rêve par une partie des faiseurs d’opinion et qu’on n’y tournait pas à tour de bras des téléfilms et feuilletons télé. La réputation de la ville n’était pas excellente et les difficultés économiques commençaient à y être perceptibles. Dans quelques années de là, le film américain French Connection 2 (1975) allait donner une image sombre et glauque de la ville, où les trafiquants de drogue faisaient leurs combines dans un décor de port en déclin, de centre-ville mal entretenu et de villas décaties.

 

Avant d’être nommée professeur au Lycée Nord de Marseille, Gabrielle habitait déjà les Bouches-du-Rhône.  En effet, son mari qui était ingénieur, avait d’abord travaillé au Maroc dans les derniers temps du protectorat français. C’est là que Gabrielle, fille d’un avocat parisien et d’une Américaine pianiste et semble-t-il, mormone, avait commencé à enseigner, comme vacataire. Puis son mari avait trouvé un emploi au Centre d’études nucléaires de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône.

La famille s’était alors installée à Aix-en-Provence. Gabrielle, mère de deux enfants (et bientôt en instance de divorce), avait souhaité poursuivre une carrière d’enseignante titulaire. Elle avait donc passé et réussi le concours d’élève-professeur (IPES) et continué ses études à la faculté des lettres d’Aix--en-Provence, où elle suivit notamment les cours d’Antoine Raybaud* et de Raymond Jean**. Déjà plus âgée que la moyenne des étudiants, elle sympathisa avec ses enseignants.

 

                                    * Antoine Raybaud (1934 -2012 ) avait fait ses études au Lycée Thiers de Marseille, puis à l’Ecole Normale Supérieure. Qualifié d’e « prodigieux enseignant », il a peu publié ; il fut aussi poète. Après avoir enseigné à Aix, il fut professeur à l’université de Genève où il succéda à jean Starobinski en 1985. Fut à l’origine de la Fondation Sant-John Perse d’Aix-en-Provence.

                                  ** Raymond Jean, élève du Lycée Saint-Charles à Marseille, puis du Lycée Thiers en khâgne, puis professeur agrégé et universitaire, écrivit de nombreux livres de fiction et des essais; son roman le plus connu est La fontaine obscure (1976) basée sur l’affaire Gaufridy, un prêtre marseillais accusé de sorcellerie et brûlé vif au début du 17ème siècle (récit dans lequel on peut trouver des similitudes avec l’affaire Gabrielle Russier), La Ligne 12, (sur un crime raciste à Marseille), L’Or et la soie, récit au temps de la peste à Marseille. Toute sa vie il fut un sympathisant communiste, tout en critiquant les erreurs du parti.

 

 

A Aix, elle passa son diplôme d’études supérieures sous la direction de Raymond Jean avec un mémoire intitulé « Temps romanesque et temps grammatical », où elle analysait du point de vue grammatical les auteurs du nouveau roman (Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, etc).

C’était dans l’air du temps (c’est le cas de le dire) : les études sur le temps en littérature de Georges Poulet * étaient à la mode chez une partie des universitaires attentifs aux nouvelles tendances de la critique et de la recherche en littérature. C’était le début de l’engouement universitaire pour le « Nouveau roman » et la nouvelle critique (Roland Barthes, Gérard Genette et d’autres). Gabrielle vécut les premiers temps d’une époque où les centres d’intérêt se renouvelaient dans l’université comme dans la société, avant même les événements de mai 68.

                                                  * Études sur le temps humain (premier volume en 1949, puis 1964 et 1968).

 

A Aix, la  faculté » des lettres, comme on disait à l’époque, avait emménagé à partir de 1966 dans des bâtiments modernes et plutôt laids et impersonnels , situés en dehors de la ville, pas loin de l’autoroute de Marseille. Gabrielle a pu connaître ces locaux à la fin de ses études, débutées certainement dans les anciens bâtiments situés plus au centre d'Aix . Lors de ses études, elle eut l’occasion de rencontrer un couple d’enseignants qui devaient exercer sur son destin une influence déterminant : les parents de son futur amant.

 

Puis Gabrielle encouragée par ses professeurs, passa l’agrégation. La plupart des sources consultées indiquent qu’elle était agrégée – mais on évoque seulement dans les mêmes sources son échec à l’oral du concours d’agrégation – on peut supposer qu’elle fut admise au second essai.

 

 

 

 

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L'entrée de la faculté des lettres à Aix-en-Provence. Je n'ai pas trouvé de photo d'époque plus ancienne, mais celle-ci, datée de 2006 (au moment des manifestations contre le CPE) évoque assez bien une ambiance, qui au moins pour l'aspect extérieur, n'a pas énormément changé depuis les années 60-70. Bien que l'organisation universitaire en facultés ait disparu voici plusieurs décennies, le terme reste employé, même parfois " dans les documents officiels de certaines universités françaises, sans base réglementaire". Administrativement, on parle de l' UFR d'arts, lettres, langues et sciences humaines, installée campus Schuman, faisant partie de l'Université d'Aix-Marseille.

Par Superbenjamin — Travail personnel, CC BY-SA 3.0,

Article Faculté des arts, lettres, langues et sciences humaines d'Aix-Marseille https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=25783489

  .

 

 

 

AU LYCÉE NORD

 

 

Elle fut nommée professeur de lettres et de latin (pas de grec ? ) au Lycée Nord de Marseille (officiellement  Lycée Saint Exupéry, mais on préférait dire Lycée Nord ) à la rentrée de septembre 1967,  tout en continuant d’habiter Aix. Ce n’est qu’à la rentrée 1968 qu’elle trouva un logement dans la Résidence Nord, à proximité de son lycée.

 

Aujourd’hui, le lycée comme la résidence, appellent immédiatement l’image des «  quartiers Nord » de Marseille, des images d’habitat dégradé, de délinquance, de pauvreté, de chômage et de populations majoritairement immigrées.

Il n’en était pas ainsi vers 1970. Certes les quartiers Nord étaient déjà des zones d’habitation populaire, où des grands ensembles (barres et tours, plus souvent des barres d’ailleurs) avaient été construits dans les années 60 sur des terrains, au milieu de « campagnes » et de pinèdes, à proximité d’îlots villageois*, appartenant aux 13e, 14e, 15e et 16e arrondissements de Marseille. Ces arrondissements présentaient de vastes zones quasi-rurales** où il était facile d’installer les nouveaux ensembles d’habitation rendus nécessaires par l’accroissement de la population, notamment en raison de l’arrive des rapatriés d’Algérie, bien plus que de l’immigration, à l’époque encore relativement faible : les travailleurs immigrés étaient alors des célibataires qui se logeaient comme ils le pouvaient dans certains quartiers du centre-ville, près de la Porte d’Aix, ou dans le quartier portuaire de la Joliette.

                                              * « Il s’agit d’un « saupoudrage de tours sans commune mesure en termes de densité avec ce qu’est la banlieue en région parisienne ou lyonnaise » (https://www.1538mediterranee.com/quartiers-nord-des-tours-qui-cachent-la-foret-et-les-villages/).

                                              ** « Outre les bastides, les terrains agricoles sont vendus, ainsi que les terres des différents ordres religieux. » (article cité ci-dessus).

 

Aujourd’hui, en termes d’urbanisme, la situation des Quartiers nord ne s’est pas fondamentalement modifiée : les barres et tours sont toujours proches de quelques  centres villageois pas très différents des villages provençaux au moins pour l’architecture et l’allure générale, et se trouvent toujours dispersées au milieu de pinèdes qui ont pris la triste apparence de terrains vagues – mais les constructions flambant neuves de l’époque, représentant un habitat moderne et confortable, sont devenues des endroits dégradés où n’habitent que ceux qui ne peuvent pas faire autrement

Le Lycée Nord ou Saint-Exupéry (il semble qu’aujourd’hui on préfère utiliser le nom officiel – qui a l’avantage d’éviter la connotation avec les quartiers Nord), inauguré en 1959, faisait à l’époque quasiment figure d’établissement de pointe.

Situé dans le 15ème arrondissement, entre les quartiers de Saint-Louis et de la Calade, il recouvre avec son parc une superficie de 10 hectares, ce qui en fait le plus grand de Marseille.

Son architecture comme celle de beaucoup d’établissements scolaires d’après-guerre, était due à l’architecte René Egger, proche du maire de Marseille, Gaston Defferre. Beaucoup de Marseillais qui ont fait leur scolarité dans les années 50 et par la suite, l’ont fait dans des écoles édifiées par Egger (il en construisit 98 – on dit aussi 150, mais sans doute en incluant d’autres établissements d’enseignement), en blocs de pierre standardisés, dans le meilleur style de la période « reconstruction » d’après-guerre

Mais pout le Lycée Nord, qui s’inscrivait non plus dans la « reconstruction » mais dans l’époque d’expansion des « Trente glorieuses », Egger avait choisi une architecture plus ambitieuse, où le béton, la construction en hauteur et les formes épurées étaient caractéristiques du style moderne international.

Dans un style proche, mais encore plus imposant en taille, Egger devait construire en 1964, l’Hôpital Nord, le plus important de Marseille. On lui doit aussi, notamment la faculté de médecine de la Timone et l’Ecole d’architecture de Luminy.

 

 

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 Une des multiples facettes des Quartiers Nord de Marseille aujourd'hui. A Saint-Jérôme (13ème arrondissement), un ancien établissement religieux et son église dans un paysage de grands ensembles et de parcelles boisées. Réhabilité, baptisé "Le Cloître", le bâtiment religieux est devenu un lieu d’entreprenariat social ouvert par les Apprentis d’Auteuil.

20 minutes, juin 2019, https://www.20minutes.fr/societe/2550155-20190627-marseille-cloitre-quartiers-nord-fait-social-faire-social

 

 

 

On peut supposer que vers 1968, quand Gabrielle Russier s’y installe, la Résidence Nord était peuplée de travailleurs modestes d’origine européenne : y voir une enseignante agrégée, qui postulait pour un poste universitaire, n’était pas invraisemblable, d’autant que Gabrielle avait peu de moyens. Ces travailleurs des classes moyennes ou populaires, dans leur grande majorité (sinon en totalité) quittèrent par la suite les « grands ensembles » des quartiers Nord pour des résidences plus adaptées aux classes intermédiaires (le même phénomène se passa partout en France) : à Marseille, elles se logèrent dans les grands ensembles de standing moyen en copropriété dans les quartiers Sud comme La Rouvière ou Le Roy d’Espagne, ou dans des résidences individuelles, au fur et à mesure de l’amélioration de l’offre immobilière et des possibilités financières des intéressés. Ces familles de classe moyenne ont cédé leurs logements à de nouveaux arrivants, appartenant aux populations immigrées (notamment lorsque le regroupement familial fut autorisé).

Dans le film d’André Cayatte, qui suit les lignes générales de l’affaire Russier mais en utilisant des personnages fictifs, l’action ne se situe plus à Marseille mais à Rouen, et l’enseignante jouée par Annie Girardot est logée dans un immeuble moderne, assez froid, typique des immeubles conçus à l’époque pour les « classes moyennes ».

 

 

 

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 Le Lycée Saint-Exupéry (autrefois fréquemment appelé Lycée Nord) à Marseille. A droite de la photo, on voit les grues des installations portuaires.

 2013 © Radio France- Quentin Vinet

 https://www.francebleu.fr/infos/societe/moins-de-bus-marseille-l-absenteisme-grimpe-au-lycee-des-quartiers-nord-1387170037

 

 

 

 

 

CLASSE DE SECONDE C

 

 

On sait que Gabrielle Russier fit la connaissance de celui qui allait devenir son partenaire (faut-il dire son amoureux, son amant ?), Christian, qui était élève de la classe de Seconde C* où elle était enseignante au Lycée Nord – durant l’année scolaire 67-68.

                                 * A partir de 1964, les filières des lycées classiques étaient A (littérature, philosophie, langues), B (économique et sociale), C (mathématiques), D (biologie). D’autres filières étaient disponibles dans les lycées techniques. Les meilleurs élèves étaient évidemment, déjà, ceux de la filière C.

 

Comme on l’a indiqué en parlant de la population des quartiers Nord de l’époque, les élèves de sa classe n’étaient pas, comme on pourrait le croire aujourd’hui, des enfants issus en grand nombre de l’immigration. Il n’y en avait sans doute pas au Lycée Nord de la fin des années 60.* De plus il faut se rappeler que dans les années 60 et même plus tard, y compris dans les quartiers populaires, ceux qui allaient au lycée étaient une minorité : c’étaient en général les enfants des habitants les plus aisés qui accédaient aux études secondaires en lycée, les autres se contentaient du collège d’enseignement général (aujourd’hui, cette dualité a disparu).

                                         * Les prénoms des camarades de lycée de Christian l’indiquent bien : Claudette, Geneviève, Françoise, Luc, Didier, Martine, Anne, Edith, Gérard, Georges, Joseph…  C’était encore le cas 20 ans après l’époque de Gabrielle Russier, à en juger par les photos de classe du Lycée Nord qu’on peut trouver sur des sites comme Copains d’avant.

 

On trouvait dans ce lycée un échantillonnage social plutôt représentatif de la classe moyenne et moyenne supérieure. Quelques élèves doués issus d’un milieu ouvrier côtoyaient des gens d’un milieu plus élevé, y compris des propriétaires de belles bastides qui survivaient encore dans le secteur. On trouvait même au Lycée Nord des enfants du roi du Cambodge.

Quant à Christian, c’était le fils d’enseignants à l’université d’Aix-Marseille, on y reviendra.

 

Le Lycée Nord était un lycée mixte (au sens garçons et filles, bien sûr) ce qui n’était pas encore la généralité des établissements à l’époque : quand j’ai quitté mon propre lycée marseillais, après ma Terminale, plusieurs années après l’époque de G. Russier, c’était encore un lycée de garçons. La mixité n’est devenue générale dans les établissements scolaires publics qu’en 1975-76 avec la loi Haby.

 

 

 

GABRIELLE

 

 

 

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Il est impossible de publier un article sur l’affaire Gabrielle Russier sans une photo d’elle au moins. Ce sera toutefois la seule. La photo ci-dessus, prise peut-être dans un parc de Marseille (lequel ?), traduit assez bien l’aspect juvénile de Gabrielle Russier et sa personnalité réservée. On a fait remarquer que sur presque toutes les photos qu’on a d’elle, elle ne sourit pas - sauf sur les photos où Christian est présent ou à proximité.

 L'Express, 2016 https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sexualite/gabrielle-russier-et-christian-rossi-aimer-a-en-mourir_1811264.html

 

 

Gabrielle Russier, à peine trentenaire (née en 1937), d’allure fragile, se confondant presque avec ses élèves, noue avec quelques-uns d’entre eux des relations amicales, différente en cela de la très grande majorité des professeurs :

« Elle réunit chez elle, parfois, ses élèves, les écoute parler, guide leurs lectures, leur fait entendre des disques. Rien à redire. Cette divorcée, mère attentive de deux enfants, mène une vie irréprochable. On ne lui connaît pas d'aventure. Mais, aux yeux des familles, ses méthodes lui valent peut-être déjà un mauvais point » (article de Colette Gouvion L’Express, 1969)

Elle emmène aussi ses élèves pour des week-end de ski, des sorties théâtrales, les initiant à la culture vivante et pas seulement à celles des manuels scolaires.

Ses goûts la portaient vers les poètes « maudits » ou vers Boris Vian – c’était dans l’air du temps.

Sa tendance à réduire la distance entre élèves et enseignants n’était pas forcément du goût de la majorité des enseignants, contrairement à ce qu’on croit aujourd’hui à propos de ce qui allait apparaître un peu après comme « l’esprit de mai 68 ». Elle était sensible aux injustices sociales, aux combats révolutionnaires. Dans son appartement d’Aix puis à la Résidence Nord, elle affichait la photo de Che Guevara, tué au combat en en Bolivie tout récemment.

Pour beaucoup, Gabrielle faisait partie de ceux qu’on devait ensuite appeler les « gauchistes », sans être vraiment  proche d'un parti.

 

 

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Une image du film Mourir d’aimer d’André Cayatte avec Annie Girardot (1971). Le personnage de l'enseignante, inspiré  par Gabrielle Russier, s'appelle Danièle Guénot dans le film  On la voit ici avec le petit groupe d’élèves qu’elle reçoit chez elle. A gauche, le personnage inspiré de Christian, joué par Bruno Pradal, pas encore barbu.  Les acteurs jouant les élèves paraissent quand même plus âgés que des élèves de Seconde.

http://2019.festival-lumiere.org/manifestations/mourir-d-aimer.html

 

 

 

CHRISTIAN

 

 

Parmi ceux de ses élèves qui forment autour d’elle un petit cercle, il y a Christian R.

Il était né en janvier 1952 et il avait deux frères et une soeur plus jeunes.

Quel âge avait Christian lorsque son union devint effective avec Gabrielle ? Probablement 16 ans et demi (aujourd’hui on dit souvent 17, peut-être pour le vieillir, par une réaction empreinte d’un nouveau puritanisme dont on reparlera).

Ce qui est certain, c’est que le jeune homme faisait, comme on dit, « plus que son âge », on parle de sa carrure, de sa barbe (du moins il portera la barbe un peu plus tard).

On l’imagine volontiers comme le partenaire d’Annie Girardot dans Mourir d’aimer, Bruno Pradal.

Christian était engagé politiquement : il était "maoïste", ce qui pour l'époque et en France avait surtout le sens de contester les valeurs établies et de rêver à un monde forcément meilleur - dont la Chine réelle ne donnait pas vraiment l'exemple, mais qui savait ce qui se passait vraiment en Chine, ou s'en souciait ?

 

Ses parents* étaient des universitaires de la faculté de lettres d’AIx – ils avaient été maîtres-assistants et venaient d’accéder aux fonctions de professeur d’université**. Le père, agrégé d’italien (et d’origine italienne) était professeur de linguistique. La mère, sortie de Normale supérieure, était professeur de français médiéval. Je l’ai eue comme professeur plusieurs années après : ce n’était pas un professeur charismatique, mais la matière s’y prêtait modérément. Politiquement, les parents de Christian étaient membres du Parti communiste, tendant à prendre des positions critiques sur la ligne du parti. Les parents connaissaient Gabrielle (la mère avait été son professeur à Aix) et la rencontraient sans doute occasionnellement : il semble qu’ils furent ravis que Christian soit dans la classe de Gabrielle.

Tous, comme la société française dans son ensemble, allaient bientôt être saisis par la fièvre de mai 68.

 

                                   * Leur nom est donné partout – nous pensons plus respectueux de ne pas le mentionner. Le père est toujours vivant, la mère est morte il y a deux ans.

                                       ** Mentionnons qu'en mai 68, la contestation dans l'Université prit aussi l'aspect d'un conflit entre les maîtres-assistants et les professeurs; les premiers étaient devenus très nombreux alors que le nombre de postes de professeurs des universités n'avait pas augmenté en proportion. Il s'ensuivait que les maîtres-assistants avaient le sentiment (fondé) que leur carrière était bouchée et qu'à part une minorité d'entre eux, ils ne pourraient jamais accéder au poste de professeur.

 

 

Aimer

Une image du film Mourir d’aimer (dans le film, l’image est présentée comme une photo de vacances), montrant les personnages inspirés par Gabrielle et Christian, en vacances en Italie. Selon les témoignages, Christian avait plus l’apparence d’un jeune homme de 24 ans que de 16 ou 17 ans (à l’été 68, il avait 16 ans et demi) : on peut penser que l’acteur du film, Bruno Pradal (âgé de 21 ans lors du tournage) lui ressemblait assez.

https://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Trois-choses-a-savoir-sur-Mourir-d-aimer

 

 

 

MARSEILLE À L’ÉPOQUE DE GASTON DEFFERRE

 

 

 

Gabrielle, en arrivant à Marseille, n’a pas dû se passionner pour la vie politique locale, d’autant plus que dans un premier temps, elle logeait à Aix . Ce n’est qu’à la rentrée 1968 qu’elle emménagea avec ses enfants à la Résidence Nord – d’ailleurs bien loin du Vieux-Port.

Gaston Defferre, socialiste (en fait, exactement membre de la SFIO, section française de l’internationale socialiste, qui ne deviendra qu’en 1971 le parti socialiste), gouvernait Marseille avec la droite ; son premier adjoint au conseil municipal était Jacques Rastoin, d’une grande famille d’industriels, sénateur, membre du Centre national des indépendants et paysans (un parti conservateur et libéral - au sens économique du terme). A Marseille le gaullisme était dans l’opposition ; la droite était conservatrice et plutôt traditionaliste. Au centre-droit, les démocrates-chrétiens étaient influents. Les « bonnes familles » étaient encore puissantes dans la vie publique.

L’alliance entre la droite, le centre-droit et la gauche modérée était essentiellement dirigée contre le communisme, leur ennemi commun. Defferre avait aussi favorisé autant que possible le syndicat Force Ouvrière pour s’opposer à la CGT pro-communiste.

On daubait sur les liens (plus ou moins fantasmés) de Defferre avec le milieu marseillais (il est probable qu’il y avait quelques points de rencontre – un homme prudent comme Defferre savait que le milieu pouvait rendre des services).On devait aussi reprocher à Defferre d’avoir bétonné une partie de la ville (notamment dans les zones semi-rurales des quartiers Nord et Sud) et d’avoir été responsable de la dégradation du centre-ville, en laissant la circulation automobile, particulièrement anarchique, s’étendre et en acceptant qu’il soit défiguré par des constructions lamentables tandis que des immeubles historiques étaient démolis au lieu d’être réhabilités. Mais ces reproches viendront plus tard seulement.

Le journaliste et directeur du service politique du Monde Pierre Viansson-Ponté, écrit à propos de Gaston Defferre : « En fait, il n'a rien d'un militant et peu d'un socialiste. La foule l'agace et il le montre »

Aux élections municipales, Defferre, allié à une partie de la droite, n’avait donc en face de lui, comme opposants, que les gaullistes et les communistes, qui évidemment ne pouvaient pas se liguer contre lui.

Je me souviens d’avoir vu au journal télévisé de midi, vers 1972, Defferre, présent à Paris, interrogé par le journaliste, qui lui annonce qu’ils sont en direct avec Marseille et que quelqu’un qu’il connait bien a une question à lui poser : à l’écran, un personnage apparait et Defferre le reconnaissant, s’exclame avec un accent chantant (pas vraiment marseillais – peut-être cévenol avec des intonations marseillaises ?), qui souligne l’ironie de ses paroles : « Tiens, c’est Pujol, brave Pujol ! »

Pujol était à ce moment son compétiteur de droite gaulliste à la mairie ; or, dans le Midi provençal, « brave » peut prendre plusieurs sens qui n’ont rien à voir avec le sens habituel en français courant. Dire « brave un tel » est assez moqueur : on le dit pour quelqu’un d’un peu limité intellectuellement. Le dire devant lui ou presque, était encore plus impertinent.

 

 

 

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Gaston Defferre sur le Vieux-Port à Marseille, en février 1978. Il marche en direction de la Mairie, environné de proches. Postérieure à l’époque de l’affaire Russier, la photo ci-dessus, avec son ambiance hivernale et les vêtements datés de certains personnages, suscitera une vague nostalgie chez ceux qui ont connu Marseille à l' époque.

afp.com/GERARD FOUET. L'Express, 2016, https://www.lexpress.fr/actualites/1/societe/retour-sur-il-y-a-trente-ans-mourait-gaston-defferre_1787545.html

 

 

 

MAI 68 À MARSEILLE

 

 

 

Lors des événements de Mai 1968, Gabrielle Russier participe au mouvement et aux manifestations qui avaient lieu à Marseille, avec quelques-uns de ses collègues et surtout de ses élèves, dont Christian. Les parents de celui-ci, également actifs dans le mouvement, ne voient rien à redire pour le moment.

                                                        * Dans un article de Mavis Gallant (une chroniqueuse du magazine américain The New Yorker, habitant en France), dont on parlera ensuite, il est indiqué que pendant la grève des transports, c’est Gabrielle qui rend service à la famille de Christian en emmenant en voiture les 4 enfants à leur établissement scolaire - du moins avant que les écoles, collèges et lycées se mettent aussi en grève.

 

Christian, qui se proclame maoïste, est très investi ; il participe à l’occupation du Lycée Nord et dort sur place. C’est peut-être lui qui contribue à « politiser » Gabrielle.

C'est à cette époque qu'on date le début de leur liaison amoureuse.

A Marseille et dans la région, Mai 68 avait ses caractéristiques propres.

À Marseille, la grande manifestation du 13 mai rassemble essentiellement des travailleurs : « On y trouve aussi bien des conducteurs de tram, dockers, marins, peintres de bord, que des métallos et employés des savonneries et huileries ». Les manifestants vont du haut de la Canebière (allées Léon Gambetta) au Palais de justice. Le maire Gaston Defferre est présent dans le cortège avec les élus en écharpe tricolore (mais probablement pas ses alliés de droite et centristes du conseil municipal, même si ceux-ci sont des adversaires du gaullisme ? – il serait intéressant de le savoir), (art  Mai 68 en )Provence, Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Mai_68_en_Provence)

 « Contrairement au mai 68 du quartier latin, le printemps marseillais a été plus ouvrier qu’étudiant, plus populaire que bourgeois. La mobilisation a été très suivie : 98 % de grévistes dans l’enseignement, 90 % dans métallurgie, 80 % dans la réparation navale, et 100 % de grévistes chez les dockers » (20 Minutes, Mai 68: C'était plutôt calme à Marseille, puis la ville a été «à l'avant garde de nombreuses luttes», 2018 - article se référant à l’ouvrage Marseille, années 68, dirigé par Isabelle Sommier et Olivier Fillieule), https://www.20minutes.fr/societe/2244275-20180406-mai-68-plutot-calme-marseille-puis-ville-avant-garde-nombreuses-luttes).

 

Bien sûr, les étudiants et lycéens sont présents – à Marseille, les facultés installées dans la ville (sciences, médecine) sont occupées. Mais la jeunesse étudiante ne joue pas de rôle moteur. Les étudiants d’extrême-gauche sont réunis sous la banderole « Mouvement du 11 mai ». Les « mouvements gauchistes vont se retrouver pris en tenaille entre, d’une part, le PC et la CGT et d’autre part la majorité municipale et FO, qui essayent d’empêcher l’émergence de ces mouvements contestataires. » (Site Marsactu, interview par Violette Artaud d’Olivier Fillieule, co-directeur scientifique du livre Marseille années 68, 2018 https://marsactu.fr/apres-mai-68-marseille-a-ete-a-la-pointe-sur-pas-mal-de-sujets/)

 

 

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Manifestation à Marseille en mai 68 (probablement  le 13 mai). La photo montre des travailleurs, d’âge mûr; beaucoup portent des casquettes, on voit quelques cravates et chapeaux. Les banderoles sont celles des syndicats du Port Autonome, des fédérations de fonctionnaires, de l'Education nationale.
La photo est prise à la hauteur du Palais de la Bourse, en bas de la Canebière.

Musée d'histoire de Marseille, https://www.droledetrame.com/projets/musees/musee-histoire-de-marseille-mai-68

 

  

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 Manifestation  en mai 68 à Marseille. Il s'agit probablement d'un cortège d'étudiants - avec peut-être quelques enseignants.

 La Provence, 2018 https://www.laprovence.com/article/edition-marseille/4958326/mai-68-quand-la-memoire-ressurgit.html

 

 

 Le 30 mai, a lieu la grande manifestation parisienne en soutien au général De Gaulle (1 million de personnes), après l’annonce par celui-ci de la dissolution de l’Assemblée nationale et de l’organisation de nouvelles élections. Le 31 mai, les partisans du général de Gaulle manifestent à Marseille et réunissent 30 000 personnes. Comme à Paris, et dans d’autres villes, la manifestation des Gaullistes (et plus largement des partisans du retour à l’ordre) marque le reflux des événements. Désormais les manifestations contestataires seront surtout organisées par des jusqu’au-boutistes en perte d’audience

De Gaulle, appuyé par la « majorité silencieuse », reprend la main, la ville retourne à ses habitudes. En fait, « c’est dans les années 70 que se développent vraiment les mouvements gauchistes, féministes… 68 à Marseille inaugure une période qui va durer une bonne dizaine d’années » (Marsactu, article cité).

 

 

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« La grande manifestation gaulliste du 31 mai, à Marseille comme en France, est un succès local, rassemblant plus de 30 000 personnes, « la plus forte mobilisation de rue depuis la fin de la Seconde guerre mondiale » (art. Mai 68 en Provence, Wikipedia)

Site France bleu, https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/video-mai-68-a-marseille-une-mobilisation-ouvriere-forte-mais-sans-violences-1525356358 (à noter que le site France Bleu qui présente cette photo, n'indique pas qu'il s'agit de la manifestation gaulliste - ce que montre clairement la banderole Non à la subversion et les drapeaux tricolores)

 

 

 

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 Une manifestation sur la Canebière. Cette photo connue (elle illustre la couverture du livre Marseille années 68, sous la direction d’Olivier Fillieule et Isabelle Sommier, paru en 2018), date probablement des années qui ont suivi mai 68. Entre les photos de mai 68 proprement dit, et celle-ci, on. semble avoir changé d'époque : les gens sont quasiment habillés en tenue de vacances (évidemment la manifestation a lieu dans un mois chaud). Dans la foule derrière les deux personnages féminins, on voit des pantalons "pat d'eph" très larges, un manifestant est en short et en bob; plus sérieux, un autre porte une écharpe tricolore d'élu sur sa chemisette. L'habillement et l'allure de certains personnages (la jeune femme au premier plan avec ses lunettes larges teintées et sa gestuelle) décrivent bien l'esprit d'après mai 68 où la revendication sociale se double du souhait d'avoir une vie plus libre et joyeuse, d'une société des loisirs ouverte à tous.

Comme l’indiquent les autocollants, il s’agit d’une manifestation de la CGT. La jeune femme de gauche sur la photo, porte un t-shirt marqué Antoinette : c’était le magazine féminin de la CGT, qui parut de1955 à 1989.

Selon les historiens, c'est dans les années qui ont suivi mai 68 que se développe réellement à Marseille un climat contestataire pendant une dizaine d'années.

Site Marsactu https://marsactu.fr/apres-mai-68-marseille-a-ete-a-la-pointe-sur-pas-mal-de-sujets/

 

 

 

 

 

LE DRAME SE NOUE

 

 

 

Evidemment, dans le milieu universitaire, les réunions et assemblées se poursuivent après la fin des « événements », suivies par les convaincus et les sympathisants (elles ne cesseront jamais vraiment). En juin, Gabrielle se rend à une « assemblée générale » à la faculté des lettres à Aix : c’est là que le père de Christian lui intime l’ordre de laisser son fils tranquille*.

                                                              * Selon le récit en 6 épisodes de Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard, L’affaire Gabrielle Russier, l’amour hors la loi (Le Monde, juillet 2020). Selon le récit de Mavis Gallant (voir plus loin), c’est plutôt en septembre que se situe la première entrevue orageuse entre le père de Christian et Gabrielle.

 

Les parents de Christian, qui ont participé aux manifestations de mai, qui jugent que le Parti communiste n’est pas assez ouvert aux revendications étudiantes et aux tendances les plus progressistes, réagissent pourtant de façon très traditionnelle quand il s’agit de l’avenir de leur fils.

Probablement, ce n’est pas le fait que Christian ait des relations sexuelles qui les choque (quand le drame aura éclaté, on ironisera sur ces gens de gauche qui sont pour la sexualité libre, sauf pour leur famille), mais plutôt l’idée que Christian va gâcher sa vie, si cette histoire continue : ses parents ont certainement d’autres projets que de le voir en couple avec une divorcée avec deux enfants – et ils pensent peut-être que le beau garçon qu’est Christian mérite mieux que Gabrielle. « Vous ne pensez pas refaire votre vie avec mon fils », aurait dit à Gabrielle le père de Christian*.

                                                                  * Cité dans l’article de Mavis Gallant, voir ultérieurement.

 

Par leur intransigeance et leur affolement, les parents de Christian ont transformé en psychodrame puis en drame tout court, ce qui peut-être n’aurait été qu’une passade destinée à « faire pschitt » au bout de quelques semaines ou mois – au moins pour Christian, mais justement la crainte des parents était que Gabrielle refuse de lâcher son jeune amoureux.

Après un été où Gabrielle et Christian partent ensemble en vacances (à l’insu évidemment des parents de Christian) en Italie, puis font un séjour en Allemagne, la rentrée de septembre va précipiter le drame.

Gabrielle commence à être mal vue par ses collègues. Son histoire d’amour avec un jeune élève choque les mentalités, ou du moins on lui reproche de manquer de la discrétion nécessaire.

L'enseignante, qui a déménagé dans une tour de 13 étages de la Résidence Nord, est désormais surveillée par la police à la demande des parents de Christian, décidés à mettre fin à la liaison. Christian a été inscrit par ses parents dans un établissement scolaire dans les Pyrénées. Gabrielle va le rejoindre, mais la gendarmerie, alertée, met un terme à la rencontre. Christian finit par fuguer de son établissement scolaire.

 

 

 

DÉTOURNEMENT DE MINEUR

 

 

Après quelques péripéties, le père dépose plainte contre Gabrielle pour « enlèvement et détournement de mineur » (fin novembre 1968). Gabrielle est convoquée par un juge d’instruction, membre du tout nouveau Syndicat de la magistrature, qui veut lui faire dire où se trouve Christian.  Gabrielle est incarcérée quelques jours, le temps que Christian réapparaisse sous la conduite d’amis de Gabrielle.

Parallèlement, la demande de Gabrielle d’obtenir un poste de maître-assistant à Aix a capoté (en raison de l’influence des parents de Christian ?), mais on lui offre néanmoins un poste dans l’Ouest (sans doute une volonté de l’administration de trouver une issue honorable pour tout le monde), ce qui ne lui convient pas – elle ne tient probablement pas à s’éloigner de Christian.

Selon ce qui est rapporté, les enseignants du lycée de Gabrielle, qui est quasiment continuellement en congé maladie à partir d’octobre 1968, ne la soutiennent pas, tandis que ceux de l’université d’Aix ont une attitude plutôt négative envers les parents de Christian – différence à noter entre enseignants du secondaire et du supérieur.

Selon l'article de Mavis Gallant (publié en 1971 dans The New Yorker), c'est en décembre 1968 que l'affaire, juque là confinée aux milieux universitaires locaux, devient publique et qu'on commence à en parler dans les journaux, en soulignant le paradoxe de voir des parents progressistes défendre la morale bourgeoise et appeler à leur aide la Justice.

 

Christian est difficilement contrôlable. Placé dans un foyer de jeunes à Marseille (il a maintenant été inscrit au Lycée Thiers), il fugue. Ses parents le font hospitaliser dans une clinique psychiatrique où il est soumis à une cure de sommeil, puis il est confié à sa grand-mère et il fugue encore. Le juge décide de placer Gabrielle en détention provisoire de façon à l’obliger à dire où se trouve Christian, ce qu’elle affirme ignorer.

Elle reste 50 jours au quartier des femmes de la prison des Baumettes, mêlée à de vraies délinquantes ou à des droguées, de fin avril au 13 juin 1969 (mai-juin 68 est bien loin). Lorsqu’elle en ressort, elle brisée moralement et physiquement.

Curieusement, en prison, elle trouve la sympathie d’une religieuse dominicaine chargée des prisonnières : on note au passage ce signe d'une époque disparue, où sans grand souci de la laïcité, des religieuses étaient employées dans les prisons pour femmes de la République. En reste-t-il encore ?

 L’aumônier aussi lui témoigne de la sympathie et la compare à la Jeanne d’Arc du cinéaste Dreyer. Malgré ces appuis, l’ambiance de la prison l’affecte terriblement ; elle écrit : « Je suis à bout de forces parce qu’on m’accable trop, je ne sais plus où sont le juste et le vrai à force d’être imprégnée de l’atmosphère d’ici. »

 

 

 

DEVANT LA JUSTICE

 

 

Une fois sortie de prison, Gabrielle est dans un état d’esprit qui lui interdit de prendre des initiatives : dans la situation de marasme où elle se trouve, seul son amour pour Christian la soutient, et elle recherche les occasions de le rencontrer – alors qu’elle est surveillée et que justement ces rencontres aggravent les charges contre elle.

Une dernière demande de poste à l’université d’Aix-Marseille sera rejetée par une courte majorité du conseil d’enseignants compétent; la mère de Christian a mis tout son poids dans la balance, dit le récit  de Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard, L’affaire Gabrielle Russier, l’amour hors la loi, cité plus haut.

 

Le juge d’instruction, qui voulait rendre une ordonnance de non-lieu, a reçu des instructions du procureur pour poursuivre l’affaire. Les hauts responsable (procureur, recteur de l’Académie) sont décidés à faire un exemple afin de rétablir l’autorité à un moment où elle a été ébranlée par la crise de mai 68. Une condamnation de Gabrielle Russier permettra par ricochet d’exclure la « brebis galeuse » de l’enseignement et servira de leçons aux autres contestataires.

En juillet 1969, la plainte des parents de Christian est jugée devant le tribunal correctionnel de Marseille.

Le jugement (rendu à huis clos car il s’agit d’une affaire de mineur – Christian n’est pas appelé à témoigner, même s’il a été auditionné par le juge d’instruction) est sévère* : « Il est manifeste que la prévenue a abusé de l’ascendant qu’elle a pris sur ce jeune homme et l’a perturbé, par son obstination, au point de compromettre son avenir. »

                                                               * Mais est en-deçà des réquisitions du Parquet : « Le substitut demande treize mois de prison, ce qui permettra de l'exclure du bénéfice de la loi d'amnistie » (article de L’Express cité plus haut, 1969)

 

 

 

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Coupure du journal Paris-Jour, 5-6 juillet 1969, au moment du procès. Crédits : Paris-Jour Archives

France Culture, Mourir d'aimer: Gabrielle Russier

https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/gabrielle-russier-par-dela-les-barricades-22-une-enseignante-amoureuse

 

 

 

Gabrielle Russier est condamnée à douze mois d’emprisonnement avec sursis et 1 500 francs d’amende. Les parties civiles (les parents de Christian) reçoivent le franc symbolique de dommages et intérêts.

Comme un nouveau président de la République vient d’être élu (Georges Pompidou), une amnistie est en préparation – or, la condamnation de Gabrielle est amnistiable car elle ne dépasse pas 12 mois d’emprisonnement - elle sera alors effacée de son casier judiciaire, lui permettant de rester dans l’enseignement.

Mais dès le lendemain du jugement, le Parquet fait appel a minima (jugeant que la sentence est trop légère) : on rapporte que dans la demi-heure qui a suivi le jugement, le Rectorat, sinon le ministre de l’Education lui-même, décidé à se débarrasser d’une enseignante « gauchiste », est intervenu auprès du procureur de la République pour que l’appel soit interjeté. Bien entendu, après le drame, la Justice prétendra que l’appel n’était pas de l’acharnement mais une procédure de routine (ce qui semble faux) - et bien sûr, affirmera s’être placé (le contraire aurait été étonnant) dans la stricte légalité.

Gabrielle qui avait cru être libérée au moins du cauchemar judiciaire, y replonge : si la peine est accrue, même avec sursis, elle ne pourra pas être amnistiée et elle sera licenciée puisqu’un fonctionnaire condamné est exclu de l’administration. Et même si la peine est confirmée telle quelle, lorsque le jugement d’appel interviendra, sera-t-il encore temps pour bénéficier de l’amnistie ?

Gabrielle est en proie à des difficultés de toutes sortes, privée de salaire en raison de son incarcération (elle doit rembourser ce qu’elle a perçu). Enfin l’absence de Christian, qu’elle ne peut plus voir, est un manque cruel pour elle. Elle s’enfonce dans la dépression : « En plus, je suis dans une situation impossible parce qu'on vient de m'enlever mon traitement du mois et demi des Baumettes, ce qui du coup me fait perdre les droits à la sécurité sociale ... je suis incapable de travailler, je ne comprends plus rien, ni de ce que j'entends, ni de ce que je lis, je suis toute abîmée intellectuellement et physiquement ».

 

 

 

1er SEPTEMBRE 1969

 

 

Isolée, n’ayant plus vraiment de relation qu’avec quelques rares amis, Gabrielle passe dans l’état d’esprit qu’on peut imaginer ces vacances d’été 69. Ses deux enfants ont été confiés à des proches. Après un séjour dans un établissement de soins dans les Pyrénées, elle fait une tentative de suicide. Elle entre à Marseille dans les tout derniers jours d’août. Probablement à la Résidence Nord, beaucoup d’habitants ne sont pas encore rentrés de vacances (ces résidents des classes moyennes ont les moyens de partir en vacances) et le sentiment de solitude est encore plus perceptible, dans ce quartier hors de la ville.

Le 1er septembre, des voisins sentent une odeur de gaz qui provient de l’appartement de Gabrielle. Ils font venir les pompiers. Ceux-ci la trouvent morte. Selon la chroniqueuse Mavis Gallant*, elle avait reçu un dernier visiteur dans les heures précédant son suicide; ce visiteur ne fut jamais identifié.

                                                                                                          *  On parlera plus abondamment en deuxième partie de son article, paru en 1971 dans le magazine américain The New Yorker. Mavis Gallant résidait en France et semble avoir suivi attentivement l'affaire.

                              

L’affaire avait déjà suscité l’intérêt de quelques journalistes et chroniqueurs, gênés de l’acharnement de la machine judiciaire, mise en branle paradoxalement par des parents se disant progressistes.

Mais le suicide de Gabrielle est un vrai coup de tonnerre et l’affaire éclate réellement, faisant la une de tous les journaux (à l’époque la presse est essentiellement écrite).