LA LAÏCITÉ À L’ITALIENNE

 

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ] 

 

 

 

 

LA LAÏCITÉ À LA FRANÇAISE MENACÉE ?

 

 

 

En France, on invoque souvent la laïcité comme une solution au « communautarisme » et à l’intolérance de certains milieux ultra-religieux. On voit mal en quoi, puisque la laïcité est caractérisée par la neutralité de l’Etat en matière de religion. Elle n’a donc aucune action sur les personnes privées ou sur les cultes et les croyances. La laïcité s’applique à l’Etat, pas à la société. Au mieux elle peut interdire certains comportements (tenues vestimentaires par exemple, en lien réel ou supposé avec une religion, mais seulement dans les lieux dépendant de l’Etat (comme les écoles – mais d’ailleurs pas les universités). Bien entendu, l'Etat peut et doit intervenir en cas de trouble à l'ordre public, mais le principe de laïcité (c'est-à-dire de neutralité de l'Etat) n'est pas alors en cause.*

                                                                          * L’interdiction du « voile intégral » dans la rue n’est pas une application des règles de laïcité, mais plutôt d’ordre public (Loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public).

 

Ceux qui invoquent la laïcité comme une réponse à certains dangers, se font illusion  – ou bien ne veulent pas rechercher des solutions plus pertinentes (s’il y en a).

La sourcilleuse laïcité française semble aujourd’hui remise en cause des sondages et des enquêtes disent qu’une partie de l’opinion - surtout chez les jeunes - souhaiterait un assouplissement de la laïcité.

Ces assouplissements ne sont pas demandés pour toutes les religions (bien qu’ils leur profiteraient peut-être, à supposer qu’elles le souhaitent) mais pour la religion qu'on peut décrire comme ascendante en France, qui est l’islam*.

                                                                                                                                                            * Il est rappelé que l'usage est d'écrire islam avec une initiale minuscule quand on parle de la religion, et avec une majuscule quand on parle de la civilisation. Cet usage, accepté par tous les spécialistes, n'est en rien méprisant envers la religion (de même, on écrit  christianisme avec une minuscule).

 

En mars 2021, les médias présentaient ainsi les sondages  réalisés chez les jeunes:

« Sondage : les lycéens rejettent majoritairement la « laïcité à la française »

« C'est la victoire d'une vision anglo-saxonne ou même islamiste des choses. La religion n'est plus perçue comme un corpus de valeurs auxquelles on croit, mais comme consubstantielle de l'identité. Et la moquerie de l'identité étant perçue par certains comme intolérable, les réactions violentes ne sont plus incompréhensibles. » (F. Kraus, directeur de l’enquête à l’IFOP) https://www.lepoint.fr/education/sondage-les-lyceens-rejettent-majoritairement-la-laicite-a-la-francaise-03-03-2021-2416143_3584.php

 

« Sondage Ifop : chez les jeunes, une laïcité "à l'américaine" de plus en plus populaire »

 « Une courte majorité de lycéens se déclare favorable au fait d'autoriser le port de signes religieux ostensibles dans les lycées (52%) et même les collèges (50%) publics, une perspective à laquelle s'opposent pourtant trois quarts de l'ensemble des Français »

https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/sondage-ifop-chez-les-jeunes-une-laicite-a-lamericaine-de-plus-en-plus-populaire

 

Il n’est pas inutile de comparer la laïcité française à la situation d’un pays voisin, l’Italie. Autrefois, on aurait parlé de « sœur latine », mais qui dit encore cela ? Et qui se représente encore la France comme un pays latin, sauf si on veut dire par là, avec souvent pas mal de complaisance, un pays plus difficilement disciplinable qu’un pays germanique ou anglo-saxon (une présentation facile sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, mais c’est une autre question) ?

 

 

 

LE CHRIST ET UN CARDINAL À LA COUR DES COMPTES

 

 

 

Comme j’ai visionné quelques vidéos de la présidence de la république italienne, je suis parfois averti sur mon smartphone des nouveautés concernant les activités officielles du président Mattarella.

J’ai donc reçu une vidéo a priori parfaitement anodine, sur la cérémonie d’installation du nouveau président de la Cour des comptes, en février 2021.

Comme on peut s’y attendre, les personnes portent le masque (dans quelques années on pourra facilement identifier la période de tournage des actualités avec ce détail  - à moins qu’on ne sorte jamais de la pandémie...) et la cérémonie est ultra brève (du moins dans la séquence filmée – les discours ont peut-être été réduits à l’essentiel pour la vidéo ?). Mais en temps de pandémie, les longues réunions sont déconseillées.

Deux discours sont prononcés, l’un par un personnage qui est probablement le président du Conseil Mario Draghi (en gros le Premier ministre italien, avec plus de pouvoir que le Premier ministre français puisque le président de la république a surtout des fonctions protocolaires), puis par le nouveau président de la Cour des comptes.

 

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 Le président Mattarella pénètre dans la salle des séances de la Cour des comptes pour l'installation du nouveau président, février 2021.

Il Presidente Mattarella alla cerimonia di insediamento del Presidente della Corte dei Conti, Presidenza della Repubblica Italiana Quirinale

Capture d'écran You Tube, https://www.youtube.com/watch?v=qza6FACCkA4

 

 

 

Le président de la république italienne Mattarella assiste donc à la cérémonie au premier rang des assistants (dont les sièges ont été évidemment très éloignés les uns des autres). Sur le même rang que lui il y a une jeune femme en tailleur pantalon (une ministre, la présidente d'une assemblée ?) et plus curieusement un ecclésiastique, un cardinal sauf erreur, reconnaissable à sa calotte rouge et au liseré rouge de sa soutane noire, ainsi qu’à sa ceinture rouge*

                                                                        * Un évêque porterait une calotte et une ceinture violettes et un liseré cramoisi.

 

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 Le président Mattarella écoute le discours du nouveau président de la Cour des comptes. Assis sur le même rang que lui, un Cardinal. L'homme assis à droite de l'image semble être Mario Draghi, le président du Conseil des ministres..

Il Presidente Mattarella alla cerimonia di insediamento del Presidente della Corte dei Conti, Presidenza della Repubblica Italiana Quirinale

Capture d'écran You Tube, https://www.youtube.com/watch?v=qza6FACCkA4

 

 

 

Que peut faire un cardinal dans une cérémonie aussi prosaïquement administrative que l’installation d’un nouveau président de la Cour des comptes ? Appeler sur l’institution les bénédictions divines ? Je n’ai pas la réponse.

Mais dans cette vidéo, un autre détail interpelle le spectateur français.

A son arrivée le président de la république est accueilli par les membres de la Cour dans sorte d’antichambre : au mur on voit un crucifix (discret).

Puis dans la salle des séance où ont pris place les invités et participants, il y a aussi un crucifix au mur, plus volumineux.

 

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 Le crucifix domine la salle des séances de la Cour des comptes italienne.

Il Presidente Mattarella alla cerimonia di insediamento del Presidente della Corte dei Conti, Presidenza della Repubblica Italiana Quirinale

Capture d'écran You Tube, https://www.youtube.com/watch?v=qza6FACCkA4

 

 

 

 

DE PART ET D’AUTRE DES ALPES

 

 

 

Voici qui nous éloigne grandement des usages français.

Depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, les autorités religieuses n’ont plus de relations institutionnelles avec les représentants de l’Etat (ce qui évidemment n’empêche pas les rencontres, dans quelques circonstances (l’Etat ne peut pas se désintéresser de secteurs importants de l‘opinion publique) et les obligations de l’Etat comme l’entretien des cathédrales construites avant 1905, de même que les mairies doivent entretenir les églises construites avant cette date.

Aucun crucifix ne décore les bâtiments des institutions publiques françaises – sauf en Alsace-Moselle, où le Concordat de 1801 est resté en vigueur au sortir de l’annexion allemande de 1871 (ce qui provoque toujours les récriminations des laïques – bien que le Conseil constitutionnel ait affirmé que le maintien du Concordat n’est pas contraire à la laïcité de l’Etat affirmée par la Constitution, mais en sera-t-il toujours ainsi ? Ce qui est conforme au droit un jour peut ne plus l’être le jour suivant, à la discrétion de ceux qui sont chargés de « dire le droit » - et la loi elle-même peut mettre fin à l’état de choses existant, si le pouvoir politique le veut.

En Italie, l’Eglise et l’Etat sont toujours liées par un Concordat.  La présence des crucifix dans les bâtiments publics (notamment les salles de classe ou les tribunaux) et la présence des ecclésiastiques dans diverses circonstances de la vie publique sont des conséquences de ce lien maintenu entre Eglise et Etat.

Ce billet n’a pas d’autre intérêt que susciter quelques réflexions sur les différences entre la France et l’Italie.

En France, on considère que la séparation de l’Eglise et de Etat a « libéré » l’Etat du poids de la religion dominante (catholique) et on se fait une idée effrayante de ce que serait la France si elle avait continué à être régie par le régime concordataire*.

                                                * Il est rappelé qu’avant la loi de 1905, l’Etat avait aussi des accords avec le culte protestant et le culte israélite – mais ces cultes étaient sans commune mesure avec le poids de l’Eglise catholique. En Alsace-Moselle, actuellement, les cultes protestant et israélite sont toujours liés à l’Etat : notamment les pasteurs et rabbins sont payés par l’Etat, de même que les curés.

 

 

 Cherchons à comprendre pourquoi l’Italie (en tant qu’Etat) conserve des liens officiels avec le catholicisme.

Est-ce une question de conviction, de croyance ? Au départ, oui, sans doute. Mais c’est aujourd’hui probablement plus une question de culture ou d’identité. Le catholicisme fait partie de l’identité italienne.

 

 

LA PLACE DES ÉGLISES DANS L’ÉTAT DE DROIT ITALIEN

 

 

Il y a eu un temps où le catholicisme était religion d’Etat en Italie. Cette situation s’est modifiée avec la conclusion de nouveaux accords entre l’Eglise et l’Etat en 1984, pour tenir compte de l’évolution de la société italienne.

« Le nouveau Concordat de 1984 a abrogé le principe du catholicisme, religion d’État, mais affirme que « les principes du catholicisme font partie du patrimoine historique du peuple italien ».

L’État italien a aussi signé des accords bilatéraux (intese) avec onze autres cultes, mais pas l’islam pour le moment* » (Bérengère Massignon, Les laïcités en Europe, 2013 , IESR - Institut Européen en Sciences des Religions , mis à jour le 16/12/2016, :http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/ressources-pedagogiques/fiches-pedagogiques/laicites-europe).

                                                                          * Les accords doivent être ratifiés par la loi.

 

Selon les accords de 1984 avec l’Eglise catholique, l’État continue à enseigner la religion catholique à tous les niveaux dans les établissements publics et à assumer le coût de cet enseignement (avantage dont ne bénéficient pas les autres cultes) ; les parents peuvent refuser cet enseignement. Les autres cultes cultes ayant signé un accord avec l’Etat peuvent aussi procéder à l’enseignement religieux dans les établissements publics (pour les parents qui inscrivent leurs enfants aux cours religieux), mais à leurs frais.

Les contribuables peuvent décider d’affecter une fraction de leur impôt sur le revenu (0,8%)* à l’Église catholique ou à une Église qui a conclu une convention avec l’État, ou à l’Etat pour des actions d’aide sociale - si le contribuable ne choisit pas le destinataire (ce qui est fréquent), le montant est automatiquement partagé entre l’Etat et la seule Eglise catholique.

                                                                       * Règle du « Huit pour mille ».

 

L’Église catholique reçoit de très loin l’essentiel des fonds fléchés au titre du « 8 pour mille », à hauteur d’environ 1 milliard d’euros par an.

Sur le sujet, voir le site Comprendre la laïcité, qui examine la situation des pays ayant un ou des cultes reconnus:

https://www.comprendre-la-laicite.fr/47-relations-etats-eglises-dans-l-ue/les-systemes-de-culte-reconnu-dans-un-cadre-conventionnel-ou-legal/188-les-relations-etat-eglises-dans-l-ue-italie.html

Et le rapport sur le site du Sénat (français) :

Note sur l’Etat et les cultes, Sénat 2020 http://www.senat.fr/lc/lc291/lc291.pdf

 

Bien entendu, les accords de 1984 avec l’Eglise catholique prévoient des mesures favorables en ce qui concerne les lieux de culte (notamment les régions peuvent contribuer à leur construction) et les écoles confessionnelles (voir notamment Note sur l’Etat et les cultes, précitée)

 

 

 

LE CRUCIFIX DANS LES SALLES DE CLASSE : PÉRIPÉTIES JURIDIQUES

 

 

La place du christianisme dans la vie publique italienne fait l'objet de contestations ponctuelles mais pour l'instant, elle résiste aux critiques portées devant les juridictions, tant italienne qu'européenne.

Ainsi une famille avait contesté en 2002 la présence du crucifix dans les écoles publiques, au motif qu’elle violerait « la parità che deve essere garantita a tutte le religioni e a tutte le credenze, anche a-religiose » (l’égalité [parité] qui doit être garantie à toutes les religions et toutes les croyances [convictions], même non-religieuses).

Le tribunal administratif transmit le recours à la Cour constitutionnelle en invoquant qu’il pourrait s'agir d'une pratique partiale en faveur de la religion chrétienne vis-à-vis des autres religions,  lui confèrant une position privilégiée, contraire au principe de laïcité de l’Etat.

La Cour se déclara incompétente au motif que les dispositions contestées (issues d’une série de textes toujours en vigueur, le premier datant de 1924) n’étaient pas d’ordre législatif mais réglementaires.

L’affaire fut renvoyée au tribunal adinistratif qui rejeta le recours en 2005 au motif que le crucifix, compris comme symbole d’une histoire, culture et identité nationale paticulières (..) outre qu’il exprime certains principes laïques de la communauté (...) peut être légitimement placé dans les salles de classe des écoles publiques, en tant qu’il est, non seulement pas opposé, mais même qu’il constitue une affirmation et une confirmation du principe de la laïcité de l’Etat (« il crocifisso (...), simbolo di una particolare storia, cultura ed identità nazionale (...), oltre che espressione di alcuni principi laici della comunità (...), può essere legittimamente collocato nelle aule della scuola pubblica, in quanto non solo non contrastante ma addirittura affermativo e confermativo del principio della laicità dello Stato » ).

La famille plaignante déposa un recours devant le Conseil d’Etat. La Juridiction rappela que même si la laïcité n’est pas affirmée explicitement dans la Constitution italienne, le principe se déduit de plusieurs textes. Or, pour la juridiction, « le crucifix peut remplir – même dans une perspective « laïque » distincte de la perspective religieuse qui lui est propre – une fonction symbolique hautement éducative, indépendamment de la religion professée par les élèves » ; il exprime les valeurs « que sont la tolérance, le respect mutuel, la valorisation de la personne, l'affirmation de ses droits, la considération pour sa liberté, l'autonomie de la conscience morale face à l'autorité, la solidarité humaine, le refus de toute discrimination, qui caractérisent la civilisation italienne ».

Ces valeurs trouvent en partie leur origine dans le christianisme mais sont désormais au fondement de la Constitution italienne, dans un rapport non d’opposition, mais d’autonomie avec les valeurs religieuses. A ce titre, elles « délimitent la laïcité propre à l'Etat italien » (valori che delineano la laicità nell'attuale ordinamento dello Stato).

 

Le Conseil d’Etat, par décision d’avril 2006,  rejetta définitivement (pour la partie interne à l’Italie de la procédure) le recours des plaignants.

On peut être étonné, pour un lecteur français, des formulations qui tendent à présenter un héritage religieux assumé par l’Etat comme compatible avec la laïcité dans sa conception italienne ; les formulations des magistrats administratifs italiens insistent sur le fait qu’en Italie, la laïcité ne se présente pas de façon « idéologique » ou intransigeante (sans doute par référence implicite au modèle français). Si ces raisonnements ne sont pas qu’une façon d’arriver artificiellement à concilier des contraires, on aurait souhaité (mais était-ce le rôle des magistrats ?) une définition plus théorique de la laïcité telle qu’elle est comprise en Italie. Mais c’est au Parlement qu’il reviendrait de la formuler.

 

 

 

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 Un crucifix dans une salle de classe.

Article du site ANSA, L'Italia e il crocifisso, una controversia infinita, 2019 https://www.ansa.it/sito/notizie/politica/2019/10/01/litalia-e-il-crocifisso-una-controversia-infinita_7110031a-0469-4fa5-9abe-338e0cae9103.html

 

 

 

 

LA JUSTICE EUROPÉENNE FINIT PAR DONNER RAISON À L'ÉTAT ITALIEN

 

 

 

Déboutée par les juridictions italiennes, la famille, rejointe par diverses organisations, avait porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Celle-ci condamna d’abord l’Italie en 2009, puis sur recours de l’Etat italien, l’affaire fut portée devant la Grand Chambre de la Cour.

La défense du gouvernement italien est ainsi résumée par la Cour :

«  Le Gouvernement explique quant à lui que la présence de crucifix dans les salles de classe des écoles publiques, qui est le fruit de l'évolution historique de l'Italie, ce qui lui donne une connotation non seulement culturelle mais aussi identitaire, correspond aujourd'hui à une tradition qu'il juge important de perpétuer. Il ajoute qu'au-delà de sa signification religieuse, le crucifix symbolise les principes et valeurs qui fondent la démocratie et la civilisation occidentale, sa présence dans les salles de classe étant justifiable à ce titre. »

 

Par arrêt rendu le 18 mars 2011 par treize voix contre deux, la formation supérieure de la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que la présence de crucifix dans les salles de classes de l'école publique ne violait pas la Convention européenne des droits de l'homme. » [dans la partie non-italienne du recours, la question était de savoir si l’Etat italien avait agi en conformité avec la Convention européenne des droits de l’homme, et non de juger s’il avait méconnu le principe de laïcité, comme dans la partie « nationale » (italienne) de la procédure].

Parmi les considérants de la Cour, on peut lire :

« A cet égard, il est vrai qu'en prescrivant la présence du crucifix dans les salles de classe des écoles publiques – lequel, qu'on lui reconnaisse ou non en sus une valeur symbolique laïque, renvoie indubitablement au christianisme –, la réglementation donne à la religion majoritaire du pays une visibilité prépondérante dans l'environnement scolaire. Cela ne suffit toutefois pas en soi pour caractériser une démarche d'endoctrinement de la part de l'Etat défendeur et pour établir un manquement aux prescriptions de l'article 2 du Protocole no 1. ».

.La Cour estime qu’”en décidant de maintenir les crucifix dans les salles de classe de l'école publique fréquentées par les enfants de la requérante, les autorités ont agi dans les limites de la marge d'appréciation dont dispose l'Etat défendeur dans le cadre de son obligation de respecter, dans l'exercice des fonctions qu'il assume dans le domaine de l'éducation et de l'enseignement, le droit des parents d'assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques.”

(Voir l'arrêt de la Cour européenne, Affaire Lautsi et autres c. Italie https://hudoc.echr.coe.int/eng#{"dmdocnumber":["883170"],"itemid":["001-104042"]}

Ainsi que la synthèse sur le site ANSA, L'Italia e il crocifisso, una controversia infinita, 2019 https://www.ansa.it/sito/notizie/politica/2019/10/01/litalia-e-il-crocifisso-una-controversia-infinita_7110031a-0469-4fa5-9abe-338e0cae9103.html

 

 

Il serait intéressant de rechercher s’il y a eu à l’époque de cette action juridictionnelle à épisodes (et c’est probable), des sondages d’opinion sur la question. Si la procédure a mis en évidence l’existence (qui n’a rien de surprenant) de personnes en désaccord avec l’usage établi, il serait intéressant de savoir comment se partageait (et se partage toujours) l’opinion sur la question.

 

 

 

LE CRUCIFIX DANS LES TRIBUNAUX

 

 

 

 

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 Une salle de tribunal en Italie, avec le crucifix et la devise figurant dans toutes les salles d'audience : La legge è uguale per tutti, la loi est égale pour tous.

 Article du journal Il Giornale, 2015, évoquant une polémique à Ferrare où le crucifix avait été enlevé de la salle d'audience (aula). Des avocats avaient exigé le rétablissement du crucifix, qui est prévu par la réglementation ( Gli avvocati di Ferrara: "Rivogliamo il Crocifisso sparito dal tribunale" )  https://www.ilgiornale.it/news/avvocati-ferrara-rivogliamo-crocifisso-sparito-tribunale-1112627.html

 

 

 

 

De la même manière, la présence du crucifix dans les salles de tribunaux a été jugée compatible avec la laïcité.

La Cour de cassation italienne a jugé le 15 mars 2011 que la présence du crucifix  dans les lieux publics ne portait pas atteinte à la laïcité de l'Etat.

« Le crucifix est l'unique symbole religieux admis dans les salles des tribunaux italiens et il ne lèse pas la laïcité de l'Etat. C'est ce qu'a répété la Cour de Cassation dans la sentence qui confirme la radiation de l'ordre judiciaire du juge de paix du tribunal de Camerino, Luigi Tosti, qui avait refusé de tenir une audience dans des salles où un crucifix était exposé.  (...)

 (http://www.zenit.org/fr/ [site proche du Vatican])

Selon l'analyse de la décision rendue, le principe de laïcité est un « principe qui n'est pas explicitement proclamé dans la Charte fondamentale » (Constitution), mais qui découle des articles 2, 3, 7, 8, 19 et 20 de la Constitution. Le principe de la laïcité, « assume une importance juridique qui peut se déduire des règles fondamentales » de la législation italienne.

L'arrêt confirme le licenciement du juge qui remettait en cause la présence du crucifix : à partir du moment où « l'on a assigné à Tosti une salle sans crucifix pour qu'il y tienne ses audiences », il ne pouvait pas refuser d'accomplir son service, « en mettant en cause la présence du crucifix dans le reste des salles » d'audience des tribunaux italiens. La Cour a donc estimé qu'en agissant ainsi  le juge a provoqué un défaut de service aux citoyens et une perturbation de l'organisation du tribunal de Camerino ; c'est pourquoi il a été « légitimement licencié ».

 

 

 

A TRIESTE, LA MULTIPLICATION DES CRUCIFIX

 

 

Il arrive que certaines municipalités fassent preuve de surenchère dans la présence du crucifix dans les établissements scolaires ou dédiés à l’enfance. Ainsi en 2018, la municipalité de Trieste a décidé que le crucifix était obligatoire dans les crèches municipales (asili comunali). Un amendement de Forza Italia (le parti de Berlusconi) prévoit même que dans les écoles, le crucifix sera exposé dans dans tous les lieux éducatifs.

Le journal triestin Il Piccolo présente ainsi avec humour la décision prise par 21 voix contre 15 :

 «  Pas seulement dans les classes, mais aussi dans les salles de réunion, les bibliothèques, et même les gymnases (…) La multiplication des crucifix est un « miracle » de Forza Italia, qui a présenté un amendement pour étendre la présence du symbole de l’Eglise catholique dans tous les espaces didactiques. Une façon de neutraliser d’éventuelles astuces des directions des établissements qui auraient pu se mettre en règle avec la prescription en collant le Christ en croix sous un escalier ou aux cabinets ! Avec l’amendement de Forza Italia, ce sera impossible. Seules les espaces sanitaires seront exemptés du crucifix. » («Non solo nelle aule, ma anche nelle sale riunioni, nelle biblioteche, persino nelle palestre (…)  La moltiplicazione dei crocifissi è risultato di un “miracolo” di Forza Italia…»)

Le journal précise que le même règlement communal limite à 30% la présence des enfants étrangers dans les écoles et prescrit l’obligation du port du tablier. 

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2018/11/28/news/crocifisso-obbligatorio-a-trieste-anche-in-palestra-e-mensa-1.17508263

 

 

UNE QUESTION RÉCURRENTE

 

 

Pourtant, la questiondu cricifix resurgit ponctuellement : en novembre 2019, le ministre de l’Education Lorenzo Fioramonti* déclarait que l’exposition du crucifix dans les salles de classe était une question qui divisait et qu’il préférait une école laïque, provoquant les réactions de désapprobation du monde catholique

                                                             * Membre du gouvernement Conte II au titre du Parti 5 Etoiles, démissionna seulement trois mois après sa nomination pour protester contre le manque de moyens alloués à son ministère.

https://www.ansa.it/sito/notizie/politica/2019/10/01/litalia-e-il-crocifisso-una-controversia-infinita_7110031a-0469-4fa5-9abe-338e0cae9103.html

 

 

LA JUSTICE EUROPÉENNE CONFIRME LE « 8 POUR MILLE »

 

 

On peut ajouter qu’en matière fiscale, un recours contre le « 8 pour mille » a été porté par un contribuable italien devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui a rejeté sa requête en 2007 au motif « que le dispositif n’enfreignait pas la liberté de pensée, de conscience et de religion et de conviction protégée par l’article 9 de la Convention car il n’imposait pas au contribuable de révéler sa religion et ne l’astreignait pas non plus à flécher des fonds vers la religion qu’il pouvait professer. Ils ont rappelé que le principe de non-discrimination de l’article 14 de la Convention n’interdisait pas des différences de traitement fondées sur des motifs objectifs et qu’à ce titre, un État était libre de ne pas financer toutes les confessions professées sur son territoire » (Note sur l’Etat et les cultes, Sénat (français), 2020 http://www.senat.fr/lc/lc291/lc291.pdf)

 

 

UNE COMPARAISON ENTRE FRANCE ET ITALIE

 

 

Que pouvons-nous penser des différences entre la France et l’Italie du point de vue des attitudes officielles en ce qui concerne la ou les religions.

D’un côté, l’Italie reconnait que la religion catholique fait partie de son histoire – je pense qu’il vaut mieux dire de son identité. Si on est d’accord que l’identité d’un pays (ici pays est pris dans le sens très général, en laissant de côté les contestations qui peuvent exister par exemple de la part de nationalistes lombards ou vénitiens, ou sardes etc) doit être  maintenue ou protégée, alors il va de soi que la composante religieuse de cette identité doit aussi avoir le soutien de l’Etat, d’une façon ou d’une autre. Ce constat n’implique pas l’appartenance à la religion catholique (et plus largement, au christianisme) en tant que croyance. Des agnostiques et des athées peuvent partager ce programme.

En France, deux facteurs qui représentent des strates successives de l’idéologie dominante, expliquent une situation différente.

Le premier de ces facteurs est la laïcité dans sa conception française, qui est parfois le masque d’un anticléricalisme véhément, héritage des combats depuis la Révolution française et l’établissement de la 3ème république, entre républicains progressistes et conservateurs cléricaux (on simplifie sans doute mais c’est le sens général). Ce combat aboutit à la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 (qui a mis fin au Concordat signé par le Premier consul Bonaparte et la Papauté en 1801).

Depuis la loi de Séparation, des rapprochements ont eu lieu entre l’Eglise et l’Etat, dénoncés d’ailleurs par le camp laïque, comme des accords sur l’enseignement privé à partir des années 1950. Ces rapprochements sont la preuve que les gouvernements (au moins un certain nombre d’entre eux), tout en se référant à la laïcité comme à un élément clé des valeurs françaises (ou des valeurs républicaines), n’étaient pas sur une ligne maximaliste ou intransigeante. En quelque sorte, la France a pratiqué, au 20 ème siècle une laïcité asymétrique plutôt favorable à l’Eglise catholique qui regroupait encore de façon incontestable la majorité de la population.

 

Mais l’audience du christianisme, notamment dans sa forme majoritaire, le catholicisme, a décru avec le temps en France ; son pouvoir d’influencer les dirigeants a diminué logiquement.

 

 

NOUVEAUX ACTEURS ET NOUVELLES TENDANCES

 

 

Depuis la constitution du socle laïque de l’Etat en France, un second facteur est intervenu, plus récemment. Il s’agit de l’importance prise, en France comme dans d’autres pays, d’un ensemble complexe d’attitudes intellectuelles fondées sur le principe de non-discrimination, interprété de façon extensive, et une forme de critique, également extensive (certains parlent même de haine) contre la civilisation occidentale. Ces attitudes intellectuelles sont celles d’une minorité agissante qui étend progressivement son influence à tous les secteurs de pouvoir (évidemment les activistes contestent qu'il en soit ainisi). Dès à présent, les dirigeants de l'Etat, qui ne sont pas issus de ces milieux activistes (mais cela viendra peut-être) doivent tenir compte, plus ou moins sincèrement, des idées de cette mouvance très mobilisée.

Pour les partisans de cette pensée, le christianisme, qui appartient depuis 2000 ans au monde occidental, ne peut prétendre à aucun traitement de faveur. Par contre, l’islam est présenté comme une religion persécutée qui doit avoir le soutien des forces progressistes. Chez certains, il s’agit d’une stratégie délibérée d’alliance destinée à renverser l’ordre établi. Plus encore, l’idée de civilisation occidentale - et la nécessité de la faire perdurer – sont critiquées et combattues par les activistes (qu’on peut situer à l’extrême-gauche).

Cette attitude a réussi à fracturer en deux le front laïque et de gauche traditionnel, entre ceux qui considèrent qu’aucune religion ne doit sortir de la sphère strictement privée (laïcisme traditionnel) et ceux qui sont d’accord pour adopter une attitude islamophile.

 Comme on l’a vu, la tendance à souhaiter l’abandon de positions strictement laïques est maintenant partagée par une partie de la jeunesse, convaincue que les élèves musulmans sont maltraités par le pouvoir ou « le système »*. Les considérations plus ou moins religieuses (fondées non pas tant sur les croyances elles-mêmes, mais sur le « respect » qui doit être accordé aux pratiquants ou à ceux qui se réclament, même sans pratiquer spécialement, d’une religion comme élément de leur identité) rejoignent le combat antiraciste dans la mesure où l’appartenance à une religion et à une ou des « races », se recoupent souvent (étant observé que même la plupart des antiracistes acceptent l’idée que la race est une réalité sociale effective, construite certes, d’où le recours au terme de racisé pour désigner les personnes appartenant aux groupes discriminés).

                                              * Par exemple l’interdiction de porter le voile pour les jeunes filles dans le cadre scolaire est présentée comme une « violence » ou une atteinte à la liberté, les critiques adressées à l’islam sont vues comme du mépris, etc.

 

Bien entendu, l’importance de la religion musulmane en en France s’explique par des conditions démographiques : la France a accueilli de fortes populations provenant de ses anciennes colonies, majoritairement de religion musulmane, de sorte que l’islam est devenu une présence religieuse de premier plan en France (la seconde présence religieuse).

 En 2019, l'Observatoire de la laïcité estime le nombre de musulmans en France à 4,1 millions (soit environ 6 % de la population totale). Mais d’autres estimations existent, certaines évoquent 8 millions ; « les différentes estimations arrivent à des chiffres parfois très différents » (Wikipedia, art. Islam en France). Selon le Peuw Research Center, en 2016, les musulmans en France seraient 5,7 millions, soit 8,8% de la population (https://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/). Enfin, les chiffres peuvent différer selon qu’on prend en compte les personnes de culture musulmane ou seulement les musulmans pratiquants, forcément moins nombreux.

 

 

 

LA CIVILISATION OCCIDENTALE N’EST PAS MISE EN CAUSE EN ITALIE

 

 

Avec des effectifs moindres, (mais aussi une population globale moindre), la situation n’est pas extrêmement différente en Italie en ce qui concerne le poids numérique des musulmans, selon les estimations disponibles*.

                                                               * Selon des chiffres de 2016, les musulmans en Italie seraient 2, 987 840 millions soit 4,8% de la population ; mais il est difficile là aussi de parvenir à une estimation fiable – d’autant que le nombre de clandestins pose des questions méthodologiques (cf. Peuw Research Center, https://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/)

 

 

On pourrait s’attendre à ce que le poids numérique croissant des musulmans se traduise notamment par une demande de réduire la prééminence de l’Eglise catholique dans les relations avec l’Etat, pour se rapprocher d’une laïcité à la française.

Or, aucune demande ne semble émerger dans ce sens.

De plus, le catholicisme a maintenu ses positions (autant que possible, dans une société sécularisée) et la population, dans son ensemble, adhère à une vision favorable de la civilisation occidentale dans sa composante italienne, considérée comme devant être défendue. Tout ce qui est enraciné historiquement en Italie, ou considéré comme faisant partie de l’identité italienne (y compris dans ses aspects régionaux, que certains peuvent considérer comme plus importants que la nation italienne construite au 19ème siècle seulement), n’est pas critiqué, ou de façon très marginale.

Pour autant, l’Italie n’apparait pas comme dominée par un régime obscurantiste et rétrograde ou surveillée par une religion dogmatique omniprésente.  On peut donc être un pays tolérant et ouvert, et avoir un régime qui reconnait que l’Eglise est un acteur important de la vie publique.

Bien entendu, il existe en Italie des partisans des idéologies progressistes. Mais l’Italie apparait comme moins engagée que la France en ce qui concerne le féminisme radical, le décolonialisme, la lutte contre les discriminations dans sa forme radicale, etc. En Italie, ceux qui sont les partisans de ces combats font encore figure de contestataires – alors qu’en France, ils occupent les avenues du pouvoir (de tous les pouvoirs), sinon le pouvoir lui-même.  Il n’est donc pas étonnant que la prééminence de l’Eglise catholique ne soit pas frontalement ou sérieusement mise en cause : si on constate l’érosion de ses positions de force, celle-ci résulte de l’évolution de la société, et non de l’action militante.

Le culte musulman, pourtant le second du pays en nombre de fidèles, n’est le toujours pas reconnu par l’Etat au moyen d’une intesa (entente, accord), mais il faut sans doute en accuser moins l’Etat (des tentatives ont eu lieu par le passé sans déboucher sur un accord) que la dispersion des musulmans. En tout état de cause, la prééminence reconnue à la religion majoritaire ne serait sans doute pas affectée par une reconnaissance officielle du culte musulman, qui est probablement souhaitable*.

                                                  * « Signé le 1er février 2017 entre différentes fédérations musulmanes et le ministre de l’intérieur, le Pacte national pour un islam italien se veut l’expression d’une communauté ouverte, intégrée et adhérant aux valeurs et aux principes de l’ordre juridique italien. (…)  ce document sans réelle portée normative semble rester essentiellement une déclaration d’intention » (Note sur l’Etat et les cultes, Sénat (français), 2020 http://www.senat.fr/lc/lc291/lc291.pdf)

 

 

CONCLUSION

 

 

Pourtant l’Italie n’est pas (pas plus qu’aucun pays d’Europe) une sorte d’île où aucune évolution ne serait perceptible : par exemple, il existe des Italiens convertis à l'Islam (mais dont le nombre est difficile à estimer - un site musulman parle de 70 000) traduisant un affaiblissement de la culture dominante.

Mais les turbulences qui affectent la France sont (pour l’instant) largement épargnées à l’Italie*.

                                                                 * Chantal Saint-Blancat, professeur de sociologie à l’université de Padoue, dans un article de 2017 (voir annexe) souligne que jusqu’à présent, l’Italie a été épargnée par les thèses fondamentalistes.

 

Dans cette disparité de situation, on ne peut pas négliger l’influence des facteurs culturels propres à chaque pays.

L’importance publique donnée à la religion catholique (ou plus largement au christianisme), en tant que facteur de civilisation (plus qu’en tant que croyance proprement dite) joue sans doute un rôle dans le calme relatif dont bénéficie l’Italie. Quant à savoir comment ces deux aspects sont liés, il n’est pas si facile de l’expliquer, mais le constat vaut quand même la peine d’être posé.

 

 

 

 

ANNEXE : QUELQUES ÉCLAIRAGES SUR LES MUSULMANS EN ITALIE

 

Nous donnons ici quelques extraits intéressants d’études sur les musulmans en Italie, dans la mesure où l’existence d’une population forcément croissante de culture musulmane (pratiquante ou pas) est susceptible d’influer à la fois sur la définition de la laïcité en Italie et sur le statut favorable de l’Eglise catholique.

 

1)   L’article de Chantal Saint-Blancat fournit une synthèse équilibrée (ou si on veut, non-militante) sur la présence des musulmans en Italie*. On souligne notamment les lignes de conclusion reproduites ci-dessous, qui nous semblent très pertinentes.

                                                                    * L’auteur indique que « l’Italie compte environ 1 505 000 musulmans selon l’Institut national de statistiques italien (en 2012) », mais comme on l’a vu, les estimations sont difficiles et celle qui est citée est déjà ancienne.

 

 

Extraits.

 

 « L’Italie n’a jamais dû faire face à des formes de radicalisme, de violence ou de terrorisme. Les musulmans se sont progressivement insérés dans le tissu social et économique national, comme en témoignent de nombreuses recherches empiriques. Toutefois, il est toujours aussi difficile d’ouvrir une mosquée sur l’ensemble du territoire. L’Italie demeure l’unique État européen à ne pas avoir encore reconnu institutionnellement l’islam national et l’accès à la nationalité demeure un long parcours hérissé d’obstacles. »

« Discriminations et désillusions risqueraient, en effet, de remettre en cause la possibilité d’un nouveau pacte social entre l’Italie et ces jeunes qui n’ont pas l’intention de connaître le sort de leurs parents dont les professions, souvent, ne correspondent pas à leur niveau d’éducation. Ce test, dans la situation de récession actuelle, s’annonce déterminant face au risque de repli ou à la tentation du recours aux thèses fondamentalistes qui, jusqu’à maintenant, ont épargné le pays. Mais les jeunes musulmans ont plus d’une corde à leur arc et envisagent déjà d’opter pour d’autres voies qui leur ouvriraient plus d’opportunités : une autre réalité nationale comme la Grande-Bretagne pour les Bangladais, la France ou même le Maroc en expansion économique pour les Marocains. L’Italie perdrait alors, outre l’exil de ses propres concitoyens, la partie dynamique de sa jeune immigration. »

« Accélérer la reconnaissance officielle de l’islam national et apprendre à mieux le connaître constituent une stratégie désormais incontournable. La société italienne n’a peut-être pas devant elle autant de temps qu’elle le croit. »

Chantal Saint-Blancat, professeur de sociologie à l’université de Padoue, L’islam italien : catalyseur des ambiguïtés et contradictions de la société italienne ?, in  Hommes & migrations, L’Islam en Europe, 2017,

https://journals.openedition.org/hommesmigrations/3787

 

 

2)   L’article de Bartolomeo Conti évoque les discussions qui eurent lieu à Bologne en 2007-2008 et à Florence en 2011-2012, pour la construction d’une mosquée. Dans la première ville citée, la discussion finit dans une impasse, alors qu’à Florence, elle a permis l’intégration des musulmans dans la vie municipale.

Il est intéressant de savoir que les deux villes étaient à l'époque (et sont toujours) gérées par une municiplalité dirigée par le Parti Démocrate (gauche ou plutôt, comme on dit en Italie, centrosinistra : centre-gauche), mais les municipaliés adoptèrent une approche très différente. A Bologne, la municipalité avait privilégié une approche « en grande partie d’ordre idéologique, à savoir la double volonté d’« équilibrer » le pouvoir de l’Église et de favoriser l’idée abstraite d’une ville multiethnique et plurielle », qui aboutit à un échec. A Florence, l’approche fut plus pragmatique et arriva au résultat souhaité, la mosquée fut construite en centre-ville. A Florence, le projet fut aidé, de la part des musulmans, par « un dialogue interreligieux avec les catholiques et la communauté juive visant à la compréhension mutuelle et au soutien des groupes sociaux les plus en difficulté ». A Bologne, l’Eglise catholique fut d'emblée opposée au projet, tandis que les musulmans apparaissaient comme un groupe extérieur à la cité sans chercher à corriger cette image.

Toutefois, depuis l’article, il est question de construire une nouvelle Mosquée à Florence et ce projet suscite des controverses,  comme l’indique ce titre d’un journal florentin en janvier 2021 : « Moschea, si riapre la partita, ripartono le polemiche” (Mosquée, le dossier est réouvert, les polémiques repartent).

 

Extraits.

 

« Tout comme d’autres groupes sociaux ou culturels, les musulmans ont souvent été exclus ou marginalisés dans la définition de l’espace public des sociétés européennes, d’abord parce qu’il s’agit de nouveaux « entrants », par conséquent « extérieurs » et sans légitimité ni force pour y prendre part, et par la suite, en ce qu’ils sont définis en tant qu’« Autres » par rapport à un « Nous » aussi imaginaire que performant. En effet, l’image prédominante de l’islam et des musulmans dans l’imaginaire collectif des Européens est étroitement liée au concept d’altérité. »

 

« La construction d’un discours public commun et attentif « au bien de la polis » a permis à la communauté musulmane de Florence d’émerger en tant qu’acteur social ayant légitimité à participer à la construction du discours public.  (…), de sortir de la marginalisation et du silence et de se percevoir comme des citoyens à part entière.

 

 « Au contraire, à Bologne, tout le débat s’est structuré autour de grilles dichotomiques (citoyens/musulmans, intérieurs/extérieurs, Nous/Eux), notamment à cause de la marginalisation progressive des acteurs de médiation, étouffés par la controverse politique, l’idéologisation du débat et l’incapacité de la direction du Centre islamique à ouvrir à un dialogue avec la ville. La demande du Centre culturel islamique a trouvé très peu de soutiens au-delà de l’administration municipale, qui avait élaboré sa position à partir de considérations en grande partie d’ordre idéologique, à savoir la double volonté d’« équilibrer » le pouvoir de l’Église et de favoriser l’idée abstraite d’une ville multiethnique et plurielle. 

À Bologne, (…) Les musulmans sont tout simplement invisibles face à une population qui semble réfractaire à tout débat sur la présence de l’islam dans l’espace public. »

[L’échec du dialogue à Bologne] « a contribué à la diffusion de salles de prière repliées sur elles-mêmes et parfois porteuses d’un discours basé sur une lecture stricte de l’islam. »

 

Bartolomeo Conti, sociologue, docteur, Visiting Scholar à l'Université de Berkeley (2016), S’approprier l’espace public. Les musulmans en Italie, de la marginalisation à la citoyenneté, in Les Cahiers d’EMAM [Etudes sur le monde arabe et la Méditerranée], 2016 https://journals.openedition.org/emam/1237

 

 

3)   L’article d’Annalisa Frisina, professeure associée de sociologie, université de Padoue, présente des aspects militants qui se rapprochent de ce qu’on trouve en France chez les militants décoloniaux, avec toutefois une approche moins agressive. On peut aussi être étonné de l'association qu'elle fait entre « défense des valeurs libérales » et discours et pratiques d’extrême droite...

Elle dénonce l’islamophobie de la société italienne envers les jeunes musulmans issus de l’immigration, mais faut-il parler d’islamophobie, par exemple, lorsqu’elle raconte le témoignage d’une jeune musulmane qui est isolée dans sa classe parmi des Italiennes de souche qui ne la comprennent pas (mais ne sont pas particulièrement agressives) ? Même si cette description doit dater de plusieurs années, elle pourra sembler concerner une autre planète pour le lecteur français, qui a dans l’esprit un environnement scolaire bien différent !

L’auteur note curieusement qu’« il n’existe pas d’enseignement pluraliste des religions [en Italie]. ». Les enfants de l’immigration sont confrontés aux « limites du modèle de laïcité italienne à dominance catholique ». Il est difficile de savoir ce qu’elle appelle « enseignement pluraliste des religions » - mais on sait que faute d’avoir passé un accord avec l’Etat italien, l’islam n’est pas enseigné dans le secteur public. A noter l’expression heureuse «  modèle de laïcité italienne à dominance [ou dominante ?] catholique ».

Conformément à ce qui est de règle chez certaines féministes, elle appuie (implicitement) les revendications des jeunes musulmanes de se vêtir comme elles le souhaitent, avec un  « hijab élégant » ou en recourant à la « mode modeste », qui permet d’être « belle sans être provocante » (ce qui laisse comprendre que toute mode qui n’entre pas dans le cadre de la mode modeste est provocante…).

Enfin, elle souligne que l’Italie n’a jamais entrepris « une réflexion publique sérieuse sur la portée et les conséquences du colonialisme italien » et estime que la connaissance de « l’histoire de la violence coloniale de l’Europe » devrait permettre de « désapprendre les racismes » : or, d’une part les immigrés en Italie ne proviennent majoritairement pas des anciennes colonies italiennes, ce qui certes ne rend pas caduc le raisonnement de l’auteur (qui se réfère également à la colonisation européenne dans son ensemble), mais en diminue la portée ; d’autre part, le raisonnement postule que les difficultés d’intégration des immigrés résulteraient principalement des mentalités des Européens, ce qui simplifie à outrance la question et désigne facilement un seul responsable, la population du pays d’accueil.

 

Extraits.

 

« En Europe et en Italie, la défense des valeurs libérales a contribué à dédouaner les rhétoriques et les pratiques de l’extrême droite. Selon ces études, les musulmans subissent aujourd’hui des processus de racialisation et d’infériorisation systématiques (…) L’islamophobie ne serait donc pas tant un problème d’intolérance religieuse qu’une forme de racisme. »

« Une récente étude conduite dans trois villes italiennes (Rome, Florence et Padoue) s’est intéressée, au travers d’entretiens biographiques, aux parcours de vie de jeunes musulmanes (…) j’ai relevé la façon dont l’islamophobie est puissamment entrée dans la vie de ces jeunes filles dès leur enfance. »

« Un jour, la prof de religion – je ne suivais pas ses cours, mais je la connaissais quand même et je lui disais bonjour – arrive et me dit : “Nous sommes en train d’étudier l’islam en classe. Tu peux venir s’il te plaît ?” Et j’y suis allée. Les questions qu’ils me posaient étaient du genre : “Tes parents te battent ?” Ça a été vraiment traumatisant pour moi […]. Puis elle cite un passage sur l’adultère, sans en comprendre le sens, le contexte. En retour, mes camarades me demandent si mes parents me frappent ! J’étais furieuse […]. “Tu es promise à quelqu’un ?” Et moi : “Non, je suis libre de choisir.” Alors une fille arrive : “Même un catholique ?” Et moi de répondre : “Et toi tu te marierais avec un musulman ?” Et elle répond, en même temps que toutes les autres, en chœur : “Noooon !” Pourquoi leur dire que je ne me marierais pas avec un catholique apparaît comme absurde, un délit, alors que quand les autres le disent, c’est une chose tout à fait normale ? » (Sofia, 18 ans, originaire du Maroc). Dans les écoles publiques italiennes, il n’existe pas d’enseignement pluraliste des religions. Les enfants des migrations rendent inévitable la nécessité d’affronter les limites du modèle de laïcité italienne à dominance catholique. En outre, ils luttent au quotidien pour dé-racialiser l’italianité et s’opposer aux racismes institutionnels et quotidiens (…) »

 

« En ce qui concerne la sensibilisation des jeunes sur l’importance de reconnaître et de dénoncer des actes de racisme anti-musulman, beaucoup d’énergie est dépensée pour s’opposer aux discours haineux et aux représentations stéréotypées des musulmans sur Internet. À l’heure actuelle, l’instrument principal utilisé semble être l’humour. (…) ridiculisant ceux qui les offensent de la façon la plus gentille possible. »

 

« La présidente des GMI* utilise elle aussi souvent l’humour dans ses interventions publiques. Par exemple, après son élection, elle avait déclaré à un journaliste : « Vous voyez, la seule chose extrême de ma vie est mon père qui est supporter de l’Inter**. »

                              *[GMI : association des Jeunes musulmans d’Italie]

                           ** [Célèbre équipe de football de Milan, est-il besoin de le dire ?]

 

« Le « hijab élégant » est très certainement le fruit d’un marché en expansion qui a peu à voir avec la « contre-culture ». Mais, dans leur vie quotidienne, les jeunes peuvent s’en réapproprier les codes pour s’opposer aux processus de stigmatisation.

Pour les filles originaires du Bangladesh, la mode islamique n’est pas liée au hijab, mais à la « mode modeste », qui permet d’être belle sans être provocante. »

 

« Pour conclure, il convient également de souligner la façon dont les mouvements antiracistes, en Italie aussi, peinent à se mobiliser de façon adéquate contre les processus quotidiens de racialisation. La question raciale est minimisée et rendue invisible, d’autant plus qu’une réflexion publique sérieuse sur la portée et les conséquences du colonialisme italien n’a jamais eu lieu. Le grand défi pour la socialisation des nouvelles générations, musulmanes ou non, consiste à prendre en considération l’histoire de la violence coloniale de l’Europe pour désapprendre les racismes qui continuent à marquer les consciences des ex-colonisés et des ex-colonisateurs. »

 

 

Annalisa Frisina, professeure associée de sociologie, université de Padoue, (Faire) désapprendre l’islamophobie. Jeunes musulmans et (anti)racisme quotidien en Italie in Hommes & migrations, L’Islam en Europe, 2017,

https://journals.openedition.org/hommesmigrations/3802