JORGE LUIS BORGES, LA PATRIE ARGENTINE ET LA DICTATURE

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 BORGES ET LES « DISPARUS »

 

 

Borges, préoccupé par son œuvre sa renommée internationale (il était souvent invité à l’étranger pour recevoir des prix ou donner des conférences), et isolé par la cécité, ne se préoccupait sans doute pas beaucoup de ce qui se passait exactement sous le régime de la dictature militaire.

 

 

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Jorge Luis Borges recevant le Prix Cervantes des mains du roi d’Espagne en 1980.

Photo illustrant l’article Loreto Sánchez Seoane, Borges, el escritor que perdió el Premio Nobel por apoyar una dictadura, El Independiente, https://www.elindependiente.com/tendencias/cultura/2020/01/19/borges-el-escritor-que-perdio-el-premio-nobel-por-apoyar-una-dictadura/

 

 

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Borges félicité par le général Videla, vers 1978, probablement à l'occasion de la remise d'un prix. Borges était un personnage public et le général Videla était le chef du gouvernement. Il existait donc des occasions inévitables de rencontre.

Wikipédia.

 

 

 

Son insouciance (ou son manque d’intérêt) ne dura pas : il fut contacté par des mères de disparus qui manifestaient sur la Place de Mai ; elles vinrent chez lui pour appeler son attention sur le fait que de nombreuses personnes avaient été arrêtés par la junte et qu’on ne savait pas ce qu’elles étaient devenues : c’étaient les « disparus » (comme on sait depuis, la plupart du temps, ces personnes ont été secrètement assassinées par les militaires, après avoir été torturées).

Bien que la chronologie soit difficile à établir, il se peut que ce soit (sous réserves) dès 1978 que Borges reçut les mères de disparus et commença à modifier son attitude envers le pouvoir militaire.

Dans l’interview que nous avons déjà citée (interview de Ramón Chao, publiée dans Le Monde diplomatique en 2001, sous le titre « L’idée de frontières et de nations me paraît absurde » (https://www.monde-diplomatique.fr/2001/08/CHAO/7917), qui se serait déroulée à Paris en  avril 1978 ( ?)*, il est interrogé sur les crimes des militaires :

« Pendant un certain temps vous avez ignoré, vous aussi, les crimes des militaires dans votre propre pays.

- Au risque de me répéter, l’explication devrait être facile. Quand, comme moi, on commet l’imprudence d’approcher les quatre-vingts ans, on reste assez seul. Comme vous savez, je ne lis pas les journaux et je connais très peu de gens. J’avais cependant entendu parler des « disparitions ». Mes amis m’ont assuré, sincèrement, je crois (…) qu’il n’y avait pas de « disparitions ». Je les ai crus, jusqu’à ce que les mères et les grands-mères de la plaza de Mayo viennent chez moi. »

Borges est particulièrement convaincu par le récit d’une des mères dont la fille a disparu et que les autorités promènent avec des réponses dilatoires. Il conclut: « Les militaires argentins sont complètement fous. » et commente le terme de « disparu » : « La réalité est bien plus terrible : ces « disparus » ont été séquestrés, torturés et assassinés. C’est un film qui finit très mal. »

                                                               * On peut aussi lire la version espagnole sous le titre «Al fin voy a recuperar la oscuridad», avec traduction française, dans la Revue Babel, 2006: l’auteur de l’interview y indique qu’il fait la synthèses de plusieurs interviews entre 1978 et 1985 (bien que rien dans l’interview n’évoque la fin de la dictature), https://journals.openedition.org/babel/856. Dans l’interview, Borges dit « Quand, comme moi, on commet l’imprudence d’approcher les quatre-vingts ans »: cela situe l’interview avant le 80 ème anniversaire de Borges, né en août 1899, donc en 1978 ou avant août 1979.

 

 

 

ENTRETIENS AVEC PAUL THEROUX

 

 

En 1978, il reçoit à Buenos Aires l’écrivain et voyageur américain Paul Theroux*.

                                                                      * Auteur de livres de voyages relatant souvent des parcours en train (Railway bazar, Patagonie Express, La Chine à petite vapeur) ou en bateau (Les Iles heureuses d’Océanie, Les colonnes d’Hercule), dans lesquels il va de pays en pays.

 

Theroux (qui note que Borges va avoir 79 ans – ce qui situe la rencontre au printemps1978, puisqu’il est question de la fête de Pâques), discute littérature avec Borges, dîne avec lui au restaurant et lui fait la lecture d’extraits de livres, notamment d’écrivains favoris de Borges, comme Kipling et Edgar Poe. Il recule son départ prévu en Patagonie pour passer plus de temps avec Borges. A noter ce dialogue entre Theroux et Borges sur la littérature actuelle :  « Vous lisez les auteurs modernes ? »

« Je n’ai jamais cessé de les lire. Anthony Burgess est bon – un homme très généreux d’ailleurs. On est pareil – Borges, Burgess. C’est le même nom. »

« D’autres ? »

« Robert Browning », dit Borges, et je me demandais s’il me faisait marcher » [Browning est un auteur du 19ème siècle !]

 

A Theroux, qui trouve que Buenos Aires paraît une ville très civilisée, Borges répond qu’il y a des bombes qui explosent tous les jours, mais la presse n’en parle pas*. Il évoque le gouvernement militaire : « Mais le gouvernement n’est pas si mal. Videla est un militaire bien intentionné ». Borges sourit : « Il n’est pas très brillant » dit-il lentement. Mais du moins est-il bien élevé ». Et sur l’interrogation : Et Perón ?, il répond que Péron était une canaille, un mauvais leader et même un lâche,  et sa femme Evita une prostituée.

                                                                             * Theroux indique que dans les jours suivants, il lira dans les journaux l’annonce de deux attentats contre des trains et de l’assassinat, après enlèvement, d’un ministre, dont le corps fut retrouvé dans une rue de Buenos Aires avec un écriteau : « De la part des Montoneros ».

 

 

Theroux qui apprécie l’intelligence littéraire de Borges, ne relève pas particulièrement ces déclarations. Sur la dictature, Borges hésitait peut-être à se confier franchement à un visiteur occasionnel et ses propos sont prudents.  Peut-être n’avait-il pas encore rencontré à l’époque certains proches des disparus ?

Les déclarations sur Perón sont à l’emporte-pièce mais conformes à la détestation constante du péronisme par Borges.

Borges s’exprime souvent de manière excessive : ainsi, après avoir demandé à Theroux comment il avait trouvé le Mexique (« agréable, mais décrépit », répond Theroux), Borges déclare « détester » le Mexique et les Mexicains parce qu’ils sont tellement nationalistes ! Borges semble avoir été coutumier de ces déclarations excessives, qui l’ont parfois desservi.

 (Les entretiens de Paul Theroux avec Borges son relatés dans Patagonie Express; on peut lire ici un extrait des passages concernés, site Mondes francophones.com, message de Jacques Brasseul, https://mondesfrancophones.com/tag/theroux/).

 

 

 

BORGES CONTRE LA DICTATURE

 

 

 

Borges, comme d’autres, a pu hésiter un moment à condamner un gouvernement qui malgré ses défauts, combattait le terrorisme (ou se présentait comme tel), ce qu’on devait appeler, plus tard, la théorie des deux démons ( los dos demonios), le gouvernement répondant par la terreur aux activistes pratiquant  la terreur (voir plus loin).

Mais l’évolution de Borges se fit dans le sens d’une attitude critique croissante envers le gouvernement.

A ses amis, Borges déclara qu’il était déçu par les militaires : ceux-ci n’étaient plus les hommes loyaux d’autrefois. Un de ses biographes, Vaccaro, écrit qu’après avoir considéré les militaires comme les sauveurs de la patrie, Borges les détesta quand il comprit ce qu’ils faisaient réellement (article de Eduardo Anguita et Daniel Cecchini, Borges y la dictadura: del almuerzo con Videla a la reunión con las Madres y la condena a los militares en tiempos de sangre y plomo, site INFOBAE, juillet 2019https://www.infobae.com/sociedad/2019/07/13/borges-y-la-dictadura-del-almuerzo-con-videla-a-la-reunion-con-las-madres-y-la-condena-a-los-militares-en-tiempos-de-sangre-y-plomo/).

 

 

Parallèlement, Borges, conscient que les dictatures essayaient d’utiliser sa renommée, évita de rencontrer une nouvelle fois le général Pinochet lors d’une visite ultérieure au Chili.

Finalement, Borges prit position publiquement - quoique de façon mesurée : il signa une pétition pour demander des explications au gouvernement sur les disparus ; la pétition parut dans le journal Clarín, en août 1980 :

"Ante la situación de angustiosa incertidumbre por la que atraviesan los familiares de personas desaparecidas por motivos políticos y gremiales, nos solidarizamos -por razones de ética y de justicia- con el reclamo que formulan padres, hijos, cónyuges, hermanos y allegados para que se publiquen las listas de los desaparecidos y se informe sobre el paradero de los mismos"  (devant la situation d’angoissante incertitude que traversent les familles des personnes disparues pour motifs politiques et associatifs, nous déclarons être solidaires, pour des raisons d’éthique et de justice, de la demande des parents, enfants, époux, frères et proches de ceux-ci, afin que soient publiées les listes des disparus et que les informations soient fournies sur leur situation présente).

Parmi les signataires, avec Borges, on trouvait son ami l’écrivain Adolfo Bioy Casares*, l’écrivain et dirigeant communiste Héctor Agosti**, le radical « intransigeant » Oscar Alende, le radical Raúl Alfonsín (plus tard président de la République), Ernesto Sábato et d’autres, dont de nombreux ecclésiastiques. 

                                                                           * Auteur notamment de L’invention de Morel, roman fantastique et symbolique et co-auteur avec Borges de plusieurs livres de fictions.

                                                                             ** Il était courageux, pour des personnes ayant appartenu à des partis interdits, de prendre position publiquement – on peut aussi remarquer que même sous la dictature, il était possible - sans doute avec des risques – de s’exprimer dans la presse.

 

 

 

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La pétition du journal Clarín, août 1980 sur les disparus, avec le nom de Borges parmi les signataires (dans l'ordre alphabétique); la photo ne reproduit que les premiers noms de la liste.

Article de Patricia Kolesnicov, La solicitada por los desaparecidos que Jorge Luis Borges firmó en plena dictadura, novembre 2018, Journal Clarín.

https://www.clarin.com/cultura/solicitada-desaparecidos-jorge-luis-borges-firmo-plena-dictadura_0_xvPgT7u8D.html

 

 

 

 L’attitude de Borges agaça les partisans des militaires mais Borges était trop célèbre pour qu’on s’en prenne à lui. Un jour dans la rue, alors que Borges passait devant le Cercle militaire avec son secrétaire, un militaire l’apostropha et le traita d’homme sans vergogne :  comment lui qui avait des ancêtres militaires, pouvait-il agir ainsi ?

Borges, en colère leva sa canne d’aveugle et répondit : écartez-vous, ou je ne réponds de rien

Son secrétaire qui l’accompagnait le félicita de son courage mais Borges lui dit : moi, mais j’étais mort de peur !

 

 

 

LA FIN DE LA DICTATURE

 

 

Comme on sait la junte militaire essaya de mobiliser le patriotisme des Argentins en occupant les îles Malouines (ou Falkland) en 1982, prétendant résoudre par la force un vieux litige avec la Grande-Bretagne. L’échec face aux Britanniques précipita la chute du régime militaire. Borges écrivit deux poèmes pour prendre position contre le nationalisme des militaires et désapprouver la guerre ; ces poèmes parurent dans la presse et eurent une grande audience.

En 1983 les militaires quittèrent le pouvoir après avoir pris la précaution de s’auto-amnistier ; des élections présidentielles démocratiques eurent lieu et portèrent au pouvoir le radical Raúl Alfonsín (octobre 1983).

Une des premières mesures de ce dernier fut de créer une Commission d'enquête sur les personnes disparues en Argentine pendant la dictature (CONADEP), dont la présidence fut confiée à Ernesto Sábato.

En remettant son rapport au président Alfonsin, à la fin 1984, Ernesto Sábato déclarait : « après avoir reçu plusieurs milliers de plaintes et de témoignages, vérifié ou déterminé l'existence de centaines de lieux de détention clandestins et accumulé plus de cinquante mille pages de documentation, nous avons la conviction que la dictature militaire a produit la plus grande tragédie de notre histoire, et la plus sauvage. Et, bien que nous devions attendre le dernier mot de la justice, nous ne pouvons nous taire devant ce que nous avons entendu, lu et consigné, qui dépasse de beaucoup ce qui pourrait être considéré comme  délictueux pour atteindre la sombre catégorie des crimes contre l'humanité ».

 

Ironiquement, Sábato avait aussi à sa façon donné une forme d'appui à la dictature, du moins il l’avait ménagée bien plus longtemps que Borges, bien qu’il ait signé la pétition sur les disparus. Il a même approuvé la guerre des Malouines* (si on en croit l’article Ernesto Sábato: Mejor no hablar de ciertas cosas , Sudestada, 2004 https://revistasudestada.com.ar/articulo/124/ernesto-sabato-mejor-no-hablar-de-ciertas-cosas/)

                                                        * Sábato justifia  la guerre pour des raisons d’orgueil national « C'eût été un acte indigne de l'Argentine, qui est une petite puissance, face aux menaces, à l'arrogance et au mépris de l'Angleterre, de s'incliner une fois de plus. Nous n'avons pas fait ça, et si des garçons de 19 et 20 ans, meurent là-bas, ils meurent pour cette raison », ajoutant que mourir pour le drapeau,  ce n’était pas mourir pour un morceau de tissu.

 

A ceux qui plus tard lui reprocheront son attitude à  l’époque de la dictature, Sábato, en traitant ses adversaires de staliniens, dira qu’il était facile de critiquer la dictature depuis le Mexique ou le Café de Flore à Paris, mais que « l’affronter » depuis Buenos Aires était plus compliqué.

 

 

 

LES DEUX DÉMONS – LES VICTIMES

 

 

La condamnation des dirigeants et des exécutants du régime militaire est devenu un enjeu de la vie politique de l’Argentine depuis plus de trente ans.

Les chefs de la junte, les généraux Jorge Rafael Videla et Emilio Eduardo Massera furent condamnés, en décembre 1985, à la prison perpétuelle pour crimes contre l'humanité ; le général Eduardo Viola fut condamné à 17 ans de prison. Les autres dirigeants à des peines plus légères; certains bénéficièrent de non-lieux « faute de preuves ». Galtieri fut condamné à 12 ans de prison pour ses responsabilités dans la guerre des Malouines mais pas pour ses responsabilités dans les arrestations et assassinats d'opposants et les rapts d'enfants (dont on parlait peu à l'époque).

Les exécutants, militaires, policiers ou paramilitaires furent aussi condamnés. Alfonsin, soumis à de fortes pressions, avait tenté de clore les poursuites avec la loi du Punto Final (Point Final) et la loi de Obediencia Debida (Devoir d'obéissance) qui exonérait des poursuites pénales les militaires qui avaient seulement obéi aux ordres de leur hiérarchie. Puis le président Menem (péroniste mais appliquant un programme néo-libéral) amnistia des centaines de condamnés dont Videla, Massera et Galtieri. En 2003- 2005, notamment sous la présidence de Néstor Kirchner (péroniste de gauche), les lois d’amnistie furent déclarées anticonstitutionnelles, permettant la réouverture des actions en justice contre les dirigeants et les centaines d’exécutants de la dictature : Videla mourut en prison, Massera et Galtieri moururent alors qu’ils devaient repasser en jugement. Le 24 mars fut consacré comme jour de la Mémoire pour la Vérité et la Justice, en commémoration des victimes de la « guerre sale » (guerra sucia).

Dans les suites immédiates de la fin de la dictature, la théorie des deux démons fut avancée comme explication de la période écoulée :

«  Cependant, la « théorie des deux démons » (teoría de los dos demonios) est alors en vogue, mettant sur le même plan violences des groupes révolutionnaires et terrorisme d'État, comme si le second était une réponse au premier alors que les guérillas ont été démantelées avant le coup d'État » (Wikipedia, article Dictature en Argentine (1976-1983) ;  on peut néanmoins être réservé sur le démantèlement complet des guérillas à l’époque de la présidence d’Isabel Perón.

La théorie des deux démons (avec des nuances) était sous-jacente dans l’introduction due à Ernesto Sábato du rapport de la CONADEP intitulé Nunca Más (Jamais plus), qui situait l’action fautive de la junte dans un contexte  de violence généralisée où le pays était confronté à “une terreur qui venait à la fois de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche”.

Dans la réédition du rapport en 2006, le secrétariat aux droits de l’homme ajouta : “il est inaceptable d’essayer de justifier le terrorisme d’Etat comme une façon de combattre la violence, comme s’il était possible d’établir une symétrie entre l’action d’individus et celle de la nation et de l’Etat qui ont été infidèles à leurs propres objectifs.*”

                                                                      * Ces ajouts paraissent avoir disparu dans la réédition de 2015.

 

Mais définir l’action de la junte militaire comme une escalade de la violence par rapport à la violence extrémiste (exclusivement de gauche à partir du moment où la junte était au pouvoir) est inexact pour ceux qui font observer que les guerilleros de gauche étaient environ 1500 : si la junte les a tous éliminés, qui étaient les 28 000 autres victimes ? La junte était bien coupable d’avoir voulu éliminer ses adversaires idéologiques et pas seulement des activistes violents.

 

La présidence du libéral Macri (2015-2019) était portée à minimiser le nombre de victimes* et a vouloir clore la période  des procès. Son successeur le péroniste Alberto Fernández souhaite au contraire  une loi contre ceux qui nieraient ou minimiseraient les faits commis sous la dictature.

 

Le nombre des victimes est toujours discuté du fait de l’inexistence de registres officiels des personnes arrêtées par les militaires: « Cette situation rend impossible la comptabilisation des « meurtres » qui ont eu lieu. Elle empêche pareillement de prouver le nombre total de disparus. Le rapport de la CONADEP, comme nous l’avons déjà mentionné, a réussi à mettre en lumière 8.690 cas de disparitions, sur la base de témoignages et de preuves documentaires (…) Les organisations de défense des droits de l'homme arrivent quant à elles à une estimation de 30.000 disparus, qui est le nombre le plus largement accepté et socialement revendiqué. » (Catoggio Maria Soleda, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d'État, Sciences-Po, 2010, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/la-derniare-dictature-militaire-argentine-1976-1983-la-conception-du-terrorisme-da-tat). Il faut préciser que certaines associations comptabilisent toutes les victimes des régimes répressifs depuis 1969 et pas seulement du régime militaire des années 1976-83.

 

 

 BORGES APRÈS LA DICTATURE

 

 

En décembre 1983, après l’élection à la présidence de Raúl Alfonsín, Borges exprima une forme de réconciliation avec la démocratie : « Escribí alguna vez que la democracia es un abuso de la estadística; yo he recordado muchas veces aquel dictamen de Carlyle, que la definió como el caos provisto de urnas electorales. El 30 de octubre de 1983, la democracia argentina me ha refutado espléndidamente» (j’ai souvent écrit que la démocratie était un abus de la statisique, j’ai rappelé l’opinion de Carlyle qui la définissait comme le chaos pourvu d’urnes électorales. Le 30 octobre 1983 [date de l’élection présidentielle après la fin de la dictature], la démocratie argentine m’a splendidement réfuté (El último domingo de Octubre, journal Clarín 22 décembre  1983).

Interrogé sur son comportement à l’époque de la dictature, Borges déclara en 1984 : « … j'ai la conscience tranquille. J'ai publié un livre de dialogues avant les élections où je disais ce que je pensais de l'arbitraire du gouvernement militaire, des personnes séquestrées, parfois torturées et toujours assassinées, de la plus mystérieuse des guerres... J'ai dit tout ça avant l'élection d'Alfonsin. Il est évident que je jouis d'une certaine immunité — je suis Borges, plus ou moins connu —, mais j'ai pensé que c'était mon devoir de profiter de cette immunité pour dire ce que je pensais de ce mauvais temps pour la patrie. Et moi qui croyais auparavant que la démocratie était « le chaos muni d'urnes électorales », ou encore que la démocratie était « un abus de la statistique », je sais maintenant que la démocratie argentine est venue me donner un démenti, très heureusement [allusion à l’élection à la présidence d’Alfonsin].

Il ajoutait, rejetant la responsabilité des événements sur les mentalités : « La démocratie est fragile en Argentine parce que l'histoire de l'Amérique latine est une histoire affreuse, une histoire de dictateurs militaires. Pensez seulement aux noms qu'ils portaient : Ramirez, qui se faisait appeler — ça semble une farce, le Suprême de la Province d'Entre Rios (…)  plus proche de nous déjà, Perôn se faisait appeler par les foules le PremierTravailleur, et sa femme était la Fée Blonde. En plus, il y a eu au Paraguay Solano Lopez (…) qui se faisait appeler le Suprême. Que pouvez-vous attendre de pays gouvernés par des personnes qui s'appellent le Suprême, le Suprême de la Province d'Entre Rios, le Protecteur des Peuples Libres, la Fée Blonde ou le Premier Travailleur ? »  (Entrevue réalisée par Eduardo Giordano, chez Borges à Buenos Aires en 1984, parue dans Plural, février 1987. https://www.erudit.org/fr/revues/nb/1989-n38-nb1090562/19736ac.pdf)

 

Les premiers procès des dirigeants de la junte et des tortionnaires eurent lieu après la remise du rapport de Sábato au président Alfonsin. Borges, en 1985, assista à l’une des audiences ; il fut très impressionné par le témoignage d’un prisonnier (le péroniste de gauche Victor Basterra) qui avait été torturé par les militaires. Il publia un article pour exprimer ses impressions, qu’on peut lire ici : El texto que Borges escribió a partir del testimonio de Víctor Basterra, https://www.pagina12.com.ar/304315-el-texto-que-borges-escribio-a-partir-del-testimonio-de-vict

 

 

 

 

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Borges assistant à une audience du procès des dirigeants de la junte militaire, le 22 juillet 1985. L’écrivain est accompagné du journaliste Néstor Montenegro.

El día que Borges asistió al Juicio a las Juntas y sintió que había descendido al peor de los infiernos, article de  Matías Bauso, site INFOBAE, juillet 2020, https://www.infobae.com/sociedad/2020/07/22/el-dia-que-borges-asistio-al-juicio-a-las-juntas-y-sintio-que-habia-descendido-al-peor-de-los-infiernos/

 

 

On ne peut pas établir que Borges s’est référé à la théorie des deux démons – peut-être était-ce ce qu’il pensait intimement ?

Mais dans tous les cas, il condamna l’action du gouvernement militaire et s’engagea publiquement en faveur des victimes, et finit par une apologie de la démocratie – comprise non seulement comme le régime qui porte au pouvoir celui qui obtient le plus de voix, mais aussi comme le régime qui protège les droits de l’homme et l’Etat de droit, même si Borges préférait l’expliquer dans ses propres termes :

«"Asistiremos, increíblemente, a un extraño espectáculo. El de un gobierno que condesciende al diálogo, que puede confesar que se ha equivocado, que prefiere la razón a la interjección, los argumentos a la mera amenaza. Habrá una oposición. Renacerá en esta república esa olvidada disciplina, la lógica. No estaremos a la merced de una bruma de generales. La esperanza, que era casi imposible hace treinta días, es ahora nuestro venturoso deber. » (nous assisterons, incroyablement, à un étrange spectacle : celui d’un gouvernement qui condescend au dialogue, qui peut avouer qu’il s’est trompé, qui préfère la raison à l’interjection, les arguments à la simple menace. Il existera une opposition, Dans cette république renaîtra cette discipline oubliée, la logique. Nous ne serons plus à la merci d’un brouillard [?] de généraux. L’espérance, qui était presqu’impossible il y a trente jours, est maintenant notre heureux devoir).

Article de Borges, El último domingo de Octubre, paru après l’élection de Raúl Alfonsín, publié dans le journal Clarín, du 22 décembre 1983

 

 

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Jorge Luis Borges et Raúl Alfonsín, nouveau président de la République argentine,  vers fin 1983-1984.

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DEUX MOTS SUR BORGES ET LE PÉRONISME

 

 

Borges n‘a jamais pu admettre qu’il y avait eu des aspects positifs à la politique de Perón, car ces aspects concernaient les classes populaires, dont il faut reconnaître que Borges se désintéressait.

Le péronisme ne fut pas comme on aurait pu le penser, un épisode bref et aberrant de l’histoire argentine. En se modifiant dans le temps pour suivre l’évolution de la société argentine et plus largement, les changements dans le monde, le péronisme (ou justicialisme) est resté un acteur majeur de la vie publique argentine : depuis le rétablissement de la démocratie en 1983, 6 présidents de la République (dont une femme), ont appartenu au parti justicialiste (avec des tendances assez différentes), certains exerçant deux mandats à la suite. L’actuel président élu en 2019, Alberto Fernández, appartient à l’aile gauche du parti. Sa vice-présidente est l’ancienne présidente Cristina Fernández de Kirchner, veuve de Néstor Kirchner, lui-même président en 2003.

 

 

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Le nouveau président argentin Alberto Fernández entouré de sa compagne Fabiola Yañez (à gauche) et de la vice-présidente Cristina Fernández de Kirchner (à droite), à Buenos Aires, le 10 décembre 2019. Crédits : Esteban Collazo/Frente de Todos/via REUTERS. 

Courrier international

https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/politique-en-argentine-la-coalition-peroniste-fernandez-kirchner-suscite-espoirs-et

 

 

 

LE MODÈLE SUISSE

 

 

 

 

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Plaque apposée sur la maison où Borges passa les derniers mois de sa vie, à Genève.

 

 

 

A la fin de 1985, Borges quitta l’Argentine pour s’établir à Genève, une ville où il avait des souvenirs (sa famille s’y était fixée au moment de la première guerre mondiale et il y avait fait ses études secondaires) et où il ressentait, comme il l'a dit dans ses textes, le goût du bonheur. La Suisse représentait également, autant qu’un lieu important de sa vie, un idéal moral et politique.

Il avait exprimé cet idéal dans son poème Les Conjurés, le dernier poème de son dernier recueil de poèmes, paru sous ce même titre en 1985:

 

Ils conspirent au centre de l'Europe.

Le fait remonte à 1291.*

Il s'agit d'hommes aux origines différentes, qui professent des religions différentes et qui parlent des langues différentes.

Ils ont pris l'étrange résolution d'être raisonnables.

Ils ont décidé d'oublier leurs différences et d'accroître leurs affinités.

(…)

Au centre de l’Europe, parmi les terres hautes de l’Europe monte une tour de raison et de foi solide.

Les Cantons maintenant sont vingt-deux. Celui de Genève, le dernier, est l’une de mes patries**.

Demain ils seront toute la planète.

Si mes paroles s’éloignent de la vérité, puissent-elles être prophétiques.

(Les conjurés, traduction de Claude Esteban)

                                                     * 1291 est la date généralement donnée comme celle de la fondation de la confédération suisse (serment du Rütli prêté par les représentants des trois premières communautés alliées contre les Habsbourgs).

                                                      ** En fait, Genève n’est plus exactement considéré comme le dernier Canton entré dans la Confédération (en 1815), car en 1978, le Canton du Jura a été créé par sécession d’avec le canton de Berne. Avant 1978, les Cantons étaient 25 ou 22 si on tenait compte de l'existence des 6 demi-Cantons, qui dans les décomptes de vote,  comptaient pour 3 Cantons. Depuis 1999, les 6 demi-Cantons ont reçu l'appellation de Cantons; il existe donc 26 Cantons, même si  dans les scrutins où on vote par Canton, les anciens demi-Cantons continuent de compter pour une demi-voix.

 

On peut ne pas être d’accord avec la conception du régime politique suisse exprimée par Borges. Au contraire de ce qu’il dit, on peut penser que la Suisse a plutôt recherché la coexistence harmonieuse (garantie par le fédéralisme) entre plusieurs identités, et non l’oubli de celles-ci. Mais ce débat importe peu ici. L’idée que Borges se faisait des Suisses comme des gens qui ont décidé “d’être raisonnables” et de régler pacifiquement leurs conflits est conforme à l’idée que se font d’eux-mêmes les Suisses; c’est en cela que Borges souhaite que leur exemple devienne le futur de l’humanité.

 

Borges mourut en juin 1986 à Genève. Il est enterré au cimetière de Plainpalais, ou Cimetière des Rois* où ne sont enterrés que “les  magistrats [dirigeants municipaux de Genève] et les personnalités marquantes, ayant contribué, par leur vie et leur activité, au rayonnement de Genève”. Sa tombe est décorée de motifs inspirés des civilisations celtique et scandinave, choisis par la veuve de Borges, Maria Kodama.

                                                                              * Ainsi dénommé en raison de sa proximité avec le terrain d’entraînement des arquebusiers qui élisaient un “roi des arquebusiers” après un concours annuel de tir.

 

« C’est elle qui a conçu la pierre tombale, sur laquelle figurent une croix celtique*, sept guerriers avec des épées brisées droit sortis du poème en vieil anglais La bataille de Maldon, et des inscriptions issues des épopées vikings que le couple aimait tant. Des inscriptions énigmatiques comme les écrits du grand écrivain (…) «Ne forthedon na» signifie «qu’ils n’aient pas peur»: c’est ainsi que le chef saxon insuffle du courage à ses hommes assaillis par les Vikings. »

« En signe de bienvenue au pape François, Pierre Maudet** lui a offert un peu de terre prélevée sur la tombe. Pour avoir son quart d’heure de gloire, l’écrivain chilien Eduardo Labarca a uriné dessus -  enfin il a simulé, il a ensuite expliqué qu’il avait utilisé une petite bouteille d’eau. Il voulait dénoncer les mots complaisants du « citoyen Borges » à l’égard du général Pinochet » .

(A Genève, la sépulture de Borges, énigme tranquille, article de Catherine Frammery, Le Temps, juillet 2018).

                                                                   * La croix celtique n'est pas en relief comme on pourrait le penser, mais c'est une très petite gravure au bas de la pierre, avec les dates de naissance et de mort de Borges - sur certaines photo, la végétation la rend invisible. Faut-il préciser qu’il serait puéril d’y voir un symbolisme d’extrême-droite ? Les anciennes civilisations nordiques furent un des sujets d’intérêt de Borges, notamment à la fin de sa vie. On remarquera que rien dans sa tombe n’évoque l’Argentine ou l’Amérique, mais seulement l’Europe ancienne …

                                                                  ** Homme politique genevois.

 

 

 

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Borges au Japon avec Maria Kodama en 1979; Maria Kodama était sa secrétaire depuis 1975.

Borges épousa Maria Kodama en avril 1986, deux mois avant de mourir.

Article Argentine Writer Jorge Luis Borges' Personal Library Restored, site Telesur, 2018 https://www.telesurenglish.net/news/Argentine-Writer-Jorge-Luis-Borges-Personal-Library-Restored-20180818-0019.html

 

 

 

POUR CONCLURE

 

 

On reproche encore parfois à Borges son attitude pendant la dictature argentine et d’avoir rencontré Pinochet (et d’avoir eu des paroles flatteuses à son égard).

Mais l’œuvre de Borges n’est pas « étroitement » politique (même si certains discernent dans plusieurs de ses contes une détestation du totalitarisme) et c’est sur cette œuvre qu’il est préférable de le juger. Des circonstances historiques ont fait qu’un homme qui a toujours prétendu détester les Etats forts, a donné son assentiment, pendant un moment, à une ou des dictatures qu’il considérait comme un moindre mal.

Mais on doit retenir que Borges a ensuite abandonné son attitude de complaisance envers la dictature argentine et a dénoncé sa violence.

Son revirement est d’autant plus remarquable que les victimes de la junte au pouvoir ne lui étaient pas forcément sympathiques, présentées comme des activistes de gauche (y compris des péronistes de l'aile gauche). Borges a dénoncé les violences faites à des gens qui étaient éloignés de sa sensibilité, de son scepticisme conservateur.

Rien n’est plus courant que de dénoncer les crimes commis par les idéologies que nous n’aimons pas et de détourner le regard de ceux commis par les idéologies que nous préférons - qui parfois, sont responsables d'un nombre effarant de victimes.

Bien plus éthique fut l’attitude de Borges qui sortit de sa tranquillité pour défendre des gens qui ne lui ressemblaient pas – faisant passer l’humanité avant toute autre considération.