LA COLONISATION EN DÉBAT (3)

 

POLITIQUEMENT CORRECT ET HISTOIRE

SIXIÈME PARTIE

 

 

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Nous continuons notre examen des débats relatifs à l’histoire de la colonisation/décolonisation.

 

UN POINT DE VUE ÉQUILIBRÉ ?

 

 

Un article stimulant sur l’historiographie* de la colonisation, dû à Martin J. Wiener **,  est paru en 2013, The Idea of “Colonial Legacy” and the Historiography of Empire (l'idée d'héritage colonial et l'historiographie de l'Empire), Journal of Historical society, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jhis.12000, accès limité).

                                                        * Historiographie : le mot désigne à la fois la façon d’écrire l’histoire (méthodes, orientations des auteurs) et l’ensemble de la production des historiens (au moins les plus représentatifs) consacrée à un thème, à une période (l’historiographie de la Grèce antique, de la Révolution française, etc)

                                                                    ** Martin J. Wiener, professeur à Rice University (USA), auteur notamment de English culture and the decline of the industrial spirit 1850–1980, 1981, An Empire on Trial: Race, murder and justice under British rule 1870–1935, 2008.

 

L’auteur dit que la tendance historiographique contemporaine des derniers temps de la période coloniale (il parle surtout sinon exclusivement de la colonisation britannique) présentait la colonisation comme un phénomène positif qui avait apporté aux peuples colonisés l’état de droit (rule of law), l’accès au commerce et au développement économique. Par la suite, la tendance s’était complètement inversée et la colonisation était chargée de tous les péchés.

On estimait que les nouvelles nations avaient été handicapées à la naissance par le maintien des institutions, des pratiques (arrangements) et de la culture de leurs colonisateurs*. Les lois répressives du colonisateur restèrent en vigueur, son système politique calculé pour permettre à un groupe restreint de gouverner, fut utilisé par les nouveaux gouvernants à leur profit, son système économique prévu pour faciliter l’exploitation extérieure fut maintenu, tandis que la cohésion de la nation était menacée par les divisions que le colonisateur avait entretenues, sinon inventées (règle du « diviser pour régner »).

                                                                      * Nous observons que ce raisonnement est sans doute valable en gros pour les anciennes possessions britanniques, peut-être moins pour les anciennes possessions d’autres pays européens, si on pense par exemple au Viet-Nam communiste ou à l’Algérie « socialiste » - mais même en ce cas il ne serait pas impossible de rechercher les filiations (même non revendiquées) avec les régimes coloniaux. Les filiations entre les régimes coloniaux français et belge et les pays décolonisés d’Afrique noire paraissent plus certaines encore.

 

 L’histoire « critique » de l’Empire et du legs colonial empoisonné est devenue aussi générale et conventionnelle que l’était autrefois l’histoire positive de la colonisation. Ces critiques émanaient souvent de penseurs marxistes – mais avec l’effacement du marxisme, une nouvelle critique prit le relais, incarnée par le livre de Edward Saïd Orientalism, influencé par les travaux de Franz Fanon et de Foucault.

Selon Saïd, les colonisateurs avaient fabriqué une image infériorisée des colonisés, qui continue à produire ses effets sur les ex-colonisés et sert à légitimer, du point de vue occidental, les interventions militaro-diplomatiques censées leur apporter les valeurs démocratiques et la stabilité.

Le principal obstacle au développement des nations indépendantes est donc la perception qu’ont d’eux-mêmes les habitants, qui provient d’une invention des colonisateurs - mais qui a fini par prendre la forme d’une réalité. Les critiques de la colonisation montrent que les colonisateurs ont rigidifié les structures sociales qu’ils ont trouvées en arrivant, en favorisant le pouvoir des chefs sur les tribus ou d’une tribu sur d’autres. Il en résulta l’impossibilité pour les habitants après l’indépendance de se comporter en citoyens. Pour des historiens comme Mahmood Mamdani, les désastres d’après l’indépendance ont pour origine les politiques des colonisateurs, par exemple au Rwanda.

Pour Wiener, ce raisonnement politiquement orienté reproduit les défauts de la vieille historiographie favorable à la colonisation : simplification excessive, indifférence à l’héritage des siècles qui ont précédé la colonisation surestimation du pouvoir de celle-ci, sous-estimation de l’action des colonisés eux-mêmes.

Des auteurs qui rejettent le manichéisme de la nouvelle histoire dominante ont montré que tous les défauts attribués au colonialisme (violence, autoritarisme, tribalisme, divisions religieuses), étaient déjà présents avant l’arrive des Européens, ce qui avait jusque-là été négligé. Wiener écrit : « comme la violence et l’état de guerre, l’esclavage a une longue histoire en Afrique, qui a été similairement occultée dans l’historiographie post-coloniale ». Les colonisateurs s’adaptèrent à des structures préexistantes, comme l’ont fait leurs successeurs. Ainsi les événements du Rwanda trouvent leur origine dans les violences précoloniales.

Le colonialisme n’a été que l’un des contributeurs de l’histoire de l’Afrique et non le seul responsable de ses difficultés

 Pour l’Inde, la vision développée par des historiens d’une brillante civilisation détruite par les Britanniques est remplacée par celle d’un pays dans un état de guerre permanent. Les relations entre Hindouistes et Musulmans dans l’Inde précoloniale, décrites comme harmonieuses par certains universitaires américains, étaient déjà conflictuelles.

De même, le système des castes, loin d’avoir été imposé par les Britanniques, a des racines profondes et n’a jamais cessé de se modifier. L’autorité britannique était plutôt faible et les possibilités d’action (agency) des indigènes étaient importants : ils l’exercèrent parfois dans un sens positif (droits des femmes), parfois dans un sens négatif (en renforçant leur racisme et leur communautarisme)

L’ethnicité, le communautarisme, les « traditions », accusés d’avoir handicapé les pays indépendants, n’ont pas été créés comme on l’a affirmé, par les colonisateurs (« l’invention de la tradition »). Le tribalisme fut bien moins passif qu’on ne l’a dit et devint un lieu de débats, en quelque sorte par délégation des autorités coloniales. La loi coutumière préexistante à la colonisation se transforma, devint hybride :  acceptée par les colonisateurs, elle servit à limiter leur action.

Les auteurs récents ont aussi travaillé sur le degré d’approbation générale à la colonisation chez les colonisés, sur la faiblesse du pouvoir colonial.

La violence coloniale est aussi mieux connue : elle est loin d’être exceptionnelle si on la compare à la violence des royaumes préexistant à la colonisation, ou encore à la violence dans les Etats post-coloniaux, qui souvent la dépassent de loin (répressions, guerres civiles, guerres extérieures). Même les violences contre-insurrectionnelles du 20 ème siècle au Kenya, en Malaisie, à Aden, aujourd’hui bien documentées avec l’émergence d’archives présumées à tort « disparues », doivent être comparée à la violence des insurrections*.

                                                     * L’auteur aurait aussi pu faire remarquer que l’insurrection (communiste) en Malaisie était quasiment l’affaire des Chinois, c’est-à-dire d’une minorité en Malaisie : les Malais n’y prirent pas part et au contraire s’engagèrent en nombre dans les formations anti-insurrection (comme de nombreux Chinois dans les villes). Pour le Kenya voir notre quatrième partie.

 

 Enfin, les responsabilités des dirigeants post-coloniaux ont été sous-estimés comme si aucune marge de manœuvre ne leur avait été laissée. Les universitaires anticolonialistes se contentent de rechercher dans le colonialisme l’origine des problèmes des pays indépendants comme s’ils avaient peur de ne pas être « du bon côté » et de voir comment les choses se passent vraiment*. Le colonialisme britannique a eu suffisamment de défauts pour qu’on ne lui mette pas tout sur le dos…

                                                 * L’auteur compare la situation de deux territoires qui ont été colonisés, la Corée du Sud (colonisée par le Japon, de façon très traumatisante) et le Zimbabwe (ex-Rhodésie). La première est aujourd’hui 30 fois plus riche que l’autre.

 

La conclusion de l’auteur est celle-ci : si une histoire parfaitement objective est difficile à concevoir, on peut attendre que les historiens prennent conscience que leurs valeurs (politiques) influencent leur lecture de l’histoire et fassent les corrections nécessaires.  Il y a eu un moment où il était nécessaire de démystifier le credo des bienfaits de la colonisation. C’est fait et il est maintenant temps de construire une histoire plus complexe, plus respectueuse des réalités

 

 

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 lllustrer les indépendances par des photos montrant ensemble les anciens et nouveaux dirigeants peut sembler futile et anecdotique - on se focalise sur les puissants et on laisse de côté les masses - peut-être moins intéressées d'ailleurs que ce qu'on pense ? On peut citer - même si ce n'est qu'une formule isolée, cette phrase d'un paysan indien à qui on disait : les Anglais sont partis, et qui répondit : mais quand sont-ils venus ?

 La photo ci-dessus a été prise lors du dîner d'adieu donné en l'honneur des Mountbatten, la veille de leur départ de l'Inde en juin 1948, 10 mois après l'indépendance (on sait que pendant cette période, Mountbatten avait exercé les fonctions, théoriquement honorifiques,  de gouverneur-général, représentant du roi George VI, même si les circonstances troublées l'avaient amené à s'impliquer plus directement dans les affaires du gouvernement, en accord avec Nehru). Lors de ce dîner, Nehru s'adressant à  Edwina Mountbatten, lui dit : partout où vous êtes passée, vous avez apporté la consolation, l'espoir et l'encouragement. Est-il étonnant que le peuple indien vous aime et vous considère comme l'une des nôtres ?

Les Mountbatten prirent aussi la parole, de même que Vallabhbhai Patel, l'autre homme important du gouvernement indien. La photo montre Edwina Mountbatten s'adressant particulièrement à Nehru, dont l'attitude pensive, à la limite du chagrin,  est remarquable. Le moment de la séparation fut certainement douloureux pour tous.

Le lendemain, les Mountbatten quittèrent leur résidence dans la calèche officielle, pour se rendre à l'aéroport, où d'autres adieux les attendaient. Un cheval refusa d'avancer. Dans la foule, une voix cria : C'est un signe de Dieu, restez avec nous.

Les Indiens ne considéraient plus les Mountbatten comme des colonisateurs mais au contraire, comme  des amis de l'Inde. Les anticolonialistes ricaneront :  l'Empire quittait la scène en beauté, opération de communication réussie !

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CONTINUITÉ ENTRE LA PÉRIODE COLONIALE ET CE QUI A SUIVI : MASSACRE AU PAKISTAN

 

 

La violence coloniale n’a pas besoin d’être démontrée. Mas les Etats successeurs des colonisateurs ont usé de la même violence envers leurs citoyens. On ne retiendra qu’un seul exemple, postérieur de peu à l’indépendance du Pakistan. Mais comme on le sait, l’histoire des pays devenus indépendants est, au moins pour certains d’entre eux, marquée par une succession de violences internes ou externes (ou les deux à la fois) qui se prolongent jusqu’à nos jours.

Notre exemple est celui de la fusillade de Babbra ou Babara  dans la province de la frontière du Nord-Ouest du Pakistan * (zone frontalière avec l’Afghanistan). Cette fusillade, peu connue au moins en France, est parfois qualifiée d’Amritsar pakistanais** – le nombre de victimes est problématique  - certains parlent de 600 morts et 1500 blessés, d’autres de 150 morts et  400 blessés – le compte-rendu officiel ne mentionnant que 15 morts).

                                         * Depuis 2010, la province s’appelle Khyber Pakhtunkhwa; elle a été fusionnée en 2018 avec les Federally Administered Tribal Areas (FATA), territoires tribaux administrés fédéralement.

                                                ** Sur Amritsar voir notre cinquième partie.

 

 

Lorsque l’indépendance de l’Inde était en vue, des membres des tribus pathanes (ou pashtounes) de la frontère du nord-ouest avaient souhaité former un Etat indépendant. Leurs représentants, appartenant au mouvement non-violent des Khudai Khidmatgar (serviteurs de Dieu, ou red shirts, chemises rouges*), étaient en majorité au conseil provincial depuis les élections de 1946.

                                          * Ce mouvement, en principe non-violent et entretenant des liens avec Gandhi, avait participé aux manifestations en faveur de l’indépendance de l’Inde pendant l’entre deux guerres. Plusieurs de ses manifestations en 1930, avaient donné lieu à de dures répressions des forces britanniques  (massacres de Takkar, de Spin Tangi et de Qissa Khwani Bazaar,  les deux premiers faisant chaque fois de 70 à 80 morts - autant qu'on puisse donner des chiffres incontestables - le troisième aurait fait 400 morts selon les Indiens et 20 selon les autorités coloniales – et chaque fois un grand nombre de blessés). Une commission d’enquête dirigée par un juge indien, Naimatullah Chaudhry, fut créée par l’autorité britannique pour enquêter au moins sur le massacre de Qissa Khwani Bazaar.

 

Les négociateurs de la partition des Indes refusèrent d’envisager l’indépendance de la zone. En conséquence, les Khudai Khidmatgar boycottèrent le référendum tenu en 1947 pour savoir si province du Nord-Ouest souhaitait être rattachée à l’Inde ou au Pakistan et la province échut, à une majorité écrasante, au Pakistan.  Le gouvernement pakistanais de Jinnah remplaça les élus locaux favorables à l’indépendance de la province par des partisans du régime. Les chefs du mouvement sécessionniste furent arrêtés.

Il se trouve qu’à ce moment, le gouverneur de la province (exerçant un rôle formel, mais en réalité tenu par les décisions du Chief minister de la province*) était le britannique Sir Ambrose Dundas ; en juillet 1948, il publia une ordonnance autorisant le gouvernement provincial à détenir des personnes et à confisquer leurs biens sans fournir de raison et interdisant d’exercer un recours en justice contre ces décisions.

                                              * Chef du gouvernement provincial, en principe élu. Le Pakistan a une organisation fédérale. Les provinces sont dotées d’une autonomie plus ou moins poussée selon les époques.

 

 

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 Une photo souvenir de la visite de Muhammad Ali Jinnah, le fondateur du Pakistan, à Peshawar (province de la frontière du Nord-Ouest) en avril 1948: Jinnah est le 3ème à partir de la gauche, désigné sur la légende de la photo comme Quaid-e-Azam (« Grand Leader », une expression souvent utilisée pour le désigner; on l'appelle aussi Baba-e-Qaum« Le Père de
la Nation »
). Très malade depuis longtemps, Jinnah devait mourir quelques mois après, en septembre 1948. A ses côtés, sa soeur Fatima Jinnah, qui jouait le rôle de First Lady, Jinnah étant célibataire. Le 4ème personnage à droite est le britannique Sir Ambrose Dundas, gouverneur de la province de la frontière du Nord-Ouest. Le 1er personnage à gauche est le colonel Ahmad Khan Sahibzada, président du conseil d'administration du Collège Islamia de Peshawar. Les initiales après son nom montrent qu'il était chevalier de l'Ordre de l'Empire britannique (OBE) et membre de l'Indian medical service (IMS), le service médical de l'Inde anglaise. Les cadres des nouveaux Etats furent des personnes qui avaient loyalement servi le pouvoir colonial dans l'armée, la magistrature ou l'administration (et contrairement  à une idée répandue, ce n'était pas toujours dans des postes subalternes : le prestigieux Indian civil service, l'administration supérieure de l'Inde, dont Nehru faisait l'éloge, s'était largement ouvert aux Indiens dans les derniers temps de l'Empire).

Vintage Pakistan

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Une manifestation fut organisée à Babbra (ou Babara), en août 1948  pour protester contre les mesures du gouverneur et l’arrestation des chefs des Khudai Khidmatgar. Le Chief minister de la province du Nord-Ouest, Abdul Qayyum Khan Kashmiri, fit tirer sur les manifestants, probablement sans sommation.

Sir Ambrose Dundas ne fut pas impliqué dans la fusillade mais il avait pris les décisions contre les indépendantistes – sur ordre du gouverneur-général du Pakistan Jinnah* : ces décisions - avaient conduit à la manifestation de Babara.

Là où ils savaient été maintenus les Britanniques n’étaient plus que les exécutants plus ou moins dociles** des nouveaux dirigeants des pays indépendants.

                                            * A l’indépendance, Muhammad Ali Jinnah , le créateur du Pakistan, s’était réservé le poste de gouverneur-général, un poste théoriquement honorifique, mais qu’il exerçait en véritable chef d’Etat (le Pakistan continuait à reconnaître comme souverain le monarque britannique, sans que ce dernier intervienne réellement dans la vie du pays, situation qui cessa en 1956 avec la proclamation de la république du Pakistan – le gouverneur-général représente le souverain dans les pays devenus indépendants ayant conservé le monarque britannique comme souverain: Canada, Australie, etc - c'est maintenant toujours un national de l'Etat considéré, souvent un politicien consensuel).

                                          ** Il semble que le prédécesseur de Sir Ambrose Dundas, Sir George Cunningham, ait quitté ses fonctions parce qu’il s’entendait mal avec Jinnah, mais ce serait à approfondir. Quelque temps après avoir quitté ses fonctions au Pakistan en 1949, Sir Ambrose Dundas devint Lord-lieutenant (c’est-à-dire représentant du souverain britannique)  de l’Ile de Man, un poste sans doute plus facile.

 

 

En 1950, un homme d’Etat pakistanais du parti progressiste Awami (Huseyn Shaheed Suhrawardy, plus tard Premier ministre puis renversé par un coup d’Etat et mort en exil en 1963) qualifia ce massacre de pire que celui d’Amritsar. Il est significatif que cette déclaration ait été faite au Pakistan oriental, qui devait lui-même, sous la conduite du parti Awami et de Sheikh Mujibur Rahman, disciple de Suhrawardy, obtenir, après une guerre sanglante, son indépendance par rapport au Pakistan, sous le nom de Bangladesh en 1971

Le massacre de Babara est toujours commémoré le 12 août par la communauté pashtoune.

 

 

 

 

CONTINUITÉ AVANT, PENDANT ET APRÈS LA COLONISATION

 

 

L’idée que la période coloniale est dans la continuité (évidemment on veut dire continuité d’usages, de culture, de mode de gouvernement etc) avec ce qui a précédé peut être éclairée par des exemples.

Vers 1963, un spécialiste de l’Afrique considérait ce qu’avaient accompli les Britanniques au Nigeria : il exprimait l’idée que les administrateurs britanniques, « amoureux de l’Afrique », avaient conservé les chefs aussi bien que multiplié les rhinocéros. Certes les Britanniques avaient mis fin aux pires exactions précoloniales (l’esclavage, les razzias, l’horreur des prisons des sultans nigérians) : ils avaient permis des changements matériels, mais maintenu le conservatisme social de sorte que « les sociétés indigènes, trop bien protégées, continuaient à part sans participation au monde moderne » (Hubert Deschamps, cité par Jacques Weber, Le siècle d’Albion, L’empire britannique au 19 ème siècle, 2011).

Cette description serait-elle reprise aujourd’hui ? Certainement pas dans les mêmes termes, mais peut-être dans une partie au moins de  son contenu, sur la pratique du colonisateur : que l’Empire britannique avait renforcé les élites locales – on sait que par le gouvernement indirect (indirect rule), les Britanniques s’étaient appuyés sur les cadres locaux traditionnels pour gouverner avec peu de monde les territoires qui passaient sous leur contrôle : chacun (les colonisateurs et les chefs) y avait trouvé son compte – et peut-être la population, dont le sort avait été un peu amélioré.

 Pour le reste, la description du Nigeria en 1964, au sortir de la colonisation,  parait bien éloignée de ce qu'est devenu le pays, fracturé entre un nord déshérité dont certaines zones sont en proie aux islamistes et un sud qui incarne la première économie d'Afrique ("le géant de l'Afrique"), avec comme contre-partie des inégalités sociales énormes, des problèmes de corruption et de criminalité considérables : on peut se demander quelles sont les responsabilités - s'il y en a - de l'héritage colonial dans la situation actuelle du pays. Il ne serait sans doute pas facile, même pour des spécialistes ayant la maîtrise de tous les paramètres, de répondre à la question.

 

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 Encore une photo des milieux dirigeants, assez remarquable. Bien que le site sur lequel on la trouve indique qu'elle date de 1963, il est plus probable qu'elle date de 1960 et a été prise lors des cérémonies d'indépendance du Nigeria (octobre 1960). La princesse Alexandra de Kent, cousine de la reine, était venue présider les cérémonies et ouvrir le parlement du Nigeria indépendant - qui restait (pour peu de temps) une monarchie ayant à sa tête le souverain britannique. La photo montre la princesse dansant avec le "comptable général" (accountant-general) du Nigeria. Une autre photo la montre dansant avec le Chief Justice, le chef de la magistrature (cette fois son cavalier n'était pas en robe africaine, mais en spencer, smoking court)

Nigerian nostalgia project. Photo de Marc Riboud.

https://nigerianostalgia.tumblr.com/post/47203204787/princess-alexandra-of-kent-with-accountant-general

 

 

 

 

ROI DES ASHANTI

 

 

Au Ghana, les colonisateurs britanniques qui occupaient la côte s’étaient trouvés, au début de leur présence, au contact du puissant royaume des Ashanti*. La seconde guerre anglo-ashanti (en 1863-64) avait par exemple été suscitée par un esclave fuyant le royaume Ashanti pour trouver refuge chez les Britanniques : pour le reprendre, les Ashanti envahirent la zone britannique puis se retirèrent. En 1869, les Ashanti envahirent de nouveau la zone britannique. Décidés à mettre un terme à la puissance de ces voisins menaçants, les Britanniques organisèrent une expédition en 1873 sous les ordres du méthodique Garnet Wolseley (il deviendrait par la suite un des soldats les plus célèbres de l'Empire, notamment après sa victoire sur les Zoulous en 1879, anobli et titré vicomte). Ils s’emparèrent de la capitale des Ashanti, Kumasi, abandonnée par leurs adversaires; les Britanniques pillèrent le palais royal et incendièrent la ville, avant de se retirer, sans avoir pu soumettre les Ashanti. Toutefois, la puissance de ceux-ci diminuait à proportion que la puissance des colonisateurs augmentait.

                                  * Les noms de peuples africains sont (généralement) invariables en français.

 

En 1896 Les Britanniques entrèrent de nouveau en territoire ashanti ; ils justifaient leur intervention par la volonté d’en finir avec la traite des esclaves, les razzias sur les tribus voisines et les sacrifices humains exercés par les Ashanti, et aussi d’obtenir le paiement d’une indemnité que leur devait le roi des Ashanti. Prempeh Ier, roi des Ashanti (aussi appelé Asantehene ou Ashantehene) ordonna à son peuple de ne pas se défendre. Les Britanniques le firent prisonnier, sans réaction de son peuple, et le « déportèrent » aux îles Seychelles, où il semble avoir été traité fort convenablement, logé dans plusieurs vastes villas avec sa suite. Les Britanniques ayant le sens des hiérarchies, traitaient plutôt convenablement leurs adversaires de rang élevé.

Pas un coup de feu ne fut tiré lors de cette “guerre” mais 18 Européens moururent et la moitié des effectifs britanniques rentra malade (parmi les victimes on note le prince Henry de Battenberg, beau-fils de la reine Victoria qui mourut de maladie pendant le voyage du retour en Angleterre).

 

 

 

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Une image emblématique de la colonisation: le roi des Ashanti Prempeh et la reine mère font leur soumission aux Anglais selon les formes de la coutume locale; Prempeh et sa mère s'inclinent devant la plate-forme improvisée où sont installés les officiels britanniques (dont le gouverneur Maxwell) et leur embassent les pieds en signe de soumission. Gravure publiée dans The Graphic, 29 février 1896.

Wikipedia

 

 

 

 Puis en 1900, le gouverneur britannique eut l’idée (une véritable erreur politique) de s’asseoir sur le tabouret d’or, symbole du pouvoir chez les Ashanti : les Ashanti cachèrent le tabouret et il s’ensuivit la 5 ème et dernière guerre anglo-ashanti.  D’abord en grande difficulté, la colonne britannique chargée de récupérer le tabouret  fut secourue et les renforts britanniques obtinrent la soumission des Ashanti dont le territoire fut intégré à la Gold Coast (Côte de l’Or, futur Ghana), le traité signé prévoyant que le tabouret d’or serait respecté. De nouveaux chefs prisonniers allèrent rejoindre Prempeh et sa suite aux Seychelles.

Les cinq guerres (au quatre selon qu’on compte ou pas comme guerre l’expédition sans combats de 1896) anglo-ashanti firent (semble-t-il) environ 1100 morts du côté britannique et 2300 du côté Ashanti, en environ 80 ans (chiffres sur l’article Wikipedia en anglais Anglo-Ashanti wars, peut-être à vérifier).

Le roi des Ashanti exilé ne fut autorisé à revenir que vers 1925 – il semble qu’à son retour il devint chef des Boy-Scouts du Ghana – on sait que Baden Powell, le créateur du scoutisme, à l’époque colonel de l’armée britannique, avait participé à l’expédition qui avait abouti à l’arrestation du roi des Ashanti et avait appris lors de cette expédition des techniques qu'il appliquerait plus tard chez les Scouts * – on voit que le monarque Ashanti n’était pas rancunier. Mais les Britanniques ne lui reconnurent après son retour qu'un pouvoir inférieur à celui reconnu traditionnellement à l'Asantehene.

                                     * De même, la poignée de main gauche utilisée par les Scouts pourrait être un emprunt aux Ashanti car un chef Ashanti aurait salué ainsi Baden-Powell en lui disant que c’était la salutation des braves : normalement la main gauche tenait le bouclier ; pour serrer la main avec la main gauche, il fallait donc poser son bouclier en signe de confiance. Selon une autre version, Baden-Powell aurait appris cette coutume d'un de ses amis, un chef noir, qui participa à l'expédition de 1896 du côté des Anglais et à qui Baden-Powell dédia le livre qu'il écrivit pour relater l'expédition.

 

 A peu près au moment du retour du roi, des ouvriers indigènes retrouvèrent le tabouret d’or qui avait été caché et le vandalisèrent pour s’emparer de l’or : retrouvés, les ouvriers furent condamnés à mort selon la loi Ashanti mais les Britanniques intervinrent pour que les ouvriers soient seulement bannis.  En 1931, le nouveau roi des Ashanti, Osei Tutu Agyeman Prempeh II (qui obtint l’anoblissement par le souverain britannique et le prédicat de Sir), fut intronisé comme Asantehene et s’assit sur le tabouret d’or, tandis que l'autonomie de son royaume était rétablie. Il fut un monarque très ami des Anglais : en 1939 il conseilla aux Ashanti, peuple de tradition guerrière, de s’engager dans l’armée britannique et fit des dons pour le fonds de construction des Spitfire. Ami des Anglais mais aussi ami des nationalistes ghanéens, il fit de nouveau un don pour la construction de l’université Nkrumah* après l’indépendance. Il mourut en 1970.

                                           * Nkrumah fut l’homme politique qui obtint l’indépendance du Ghana en 1957. Le Ghana, jusque-là appelé Gold Coast, fut le premier pays d’Afrique noire à devenir indépendant. Il est à noter que depuis 1952 (voire 1951 avec un titre moindre), Nkrumah était Premier ministre de la colonie. Président de la république en 1960, il devint progressivement une sorte de dictateur et mourut en exil chassé par un coup d’Etat.

 

L’actuel roi des Ashanti Otumfuo Osei Tutu II a suivi une formation de comptable, puis obtenu un diplôme en Management et Administration à Londres. Il a travaillé à Londres et Toronto et fondé une entreprise de transports au Ghana avant de prendre ses fonctions de roi des Ashanti en 1999. Il est Grand Maître de la Grande Loge du Ghana et un dignitaire de la Grande Loge unie d’Angleterre.

Il est également chancelier de l’université de technologie Nkrumah au Ghana.

Il parait avoir de bonnes relations aussi bien avec le pouvoir ghanéen qu’avec la famille royale britannique.

 

 

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 Le roi des Ashanti Otumfuo Osei Tutu II avec le prince Charles lors d'une visite de ce dernier au Ghana en 2018.

Site Graphic online

https://www.graphic.com.gh/news/general-news/otumfuo-hosts-prince-charles-to-special-akwasidae.html

 

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 La princesse Anne reçue par le roi Otumfuo Osei Tutu II en 2017.

 Site Royal UK

https://www.royal.uk/princess-royal-visits-ghana

 

 

Enfin son autorité (morale) dépasse les frontières du Ghana puisqu’elle s’étend aussi sur certaines régions de la Côte d’Ivoire. On pouvait ainsi lire dans les médias africains du mois d’octobre 2020 le récit de la visite au roi des Ashanti de l’ancien président ivoirien Henri Konan Bedié.

Le communiqué bilingue (anglais et français) du palais royal ashanti indique : « Son excellence Henri Konan Bédié, ancien président de la Côte d’Ivoire, a conduit aujourd’hui (13 octobre 2020) une délégation officielle au palais de Manhyia.

Au centre de la visite officielle se trouvait une discussion privée entre Sa Majesté et Son Excellence sur des questions mutuellement avantageuses.
Son Excellence Henri Konan Bédié a été président de la Côte d’Ivoire de 1993 à 1999, et il est actuellement président du parti démocratique Côte d’Ivoire - Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA).
Lui et son peuple trouvent leurs racines à Nsuta dans la région d'Ashanti et le Roi Ashantehene est considéré comme leur maître suprême, et ils doivent allégeance au tabouret d'or.

Palais royal de Manhyia » ( sur site Ivoire business https://www.ivoirebusiness.net/articles/ghana-bedie-recu-en-grande-pompe-par-le-roi-des-ashantis-le-communique-du-palais-royal )

Dans les milieux "bien informés" d'Afrique, on écrivait : “Le président du Pdci, Henri Konan Bédié, a été convoqué d'urgence par le roi des Ashanti du Ghana suite aux nombreux propos jugés "malheureux". Ce lundi 12 octobre, un avion privé a été affrété par les autorités ghanéennes à cet effet (…) De bonnes sources, le roi des Ashanti apprécie très peu l'attitude du président Bédié, qui s'est inscrit dans une belligérance face au pouvoir du président [ivoirien] Alassane Ouattara."

https://infoplus.ci/politique/bedie-convoque-durgence-par-le-roi-des-ashanti

 

 

 

 LE TABOURET D'OR EST TOUJOURS RESPECTÉ

 

                      

Les exemples cités montent que dans la province frontière du Nord-Ouest du Pakistan, les nouveaux dirigeants rencontrèrent l’opposition des tribus pachtounes (du moins d’une partie d’entre elles), comme du temps de l’Empire britannique, et réagirent (comme les Britanniques) par la répression administrative et au besoin par la violence.

Depuis ces dernières décennies, les zones frontières du Pakistan ont subi le contrecoup de la guerre en Afghanistan, de la montée de l’islamisme et des turbulences internes au régime pakistanais, qui sortent du cadre de cette étude.

 

Au Ghana (ou Gold Coast selon le nom en vigueur à l’époque coloniale), il apparait qu’une fois un modus vivendi trouvé entre le roi des Ashanti et le colonisateur britannique, les deux pouvoirs s’appuyèrent l’un l’autre. On peut y voir l’illustration de la thèse admise que les Britanniques (et plus généralement, les colonisateurs) confortèrent les chefs locaux pour pouvoir exercer, par leur intermédiaire, leur domination. Mais il reste à examiner si les populations concernées furent perdantes dans cet échange de bons procédés. Or aucune indication n’existe selon laquelle le roi des Ashanti exerça un pouvoir défavorable aux intérêts des populations; et si le roi qui était en fonction en 1939 conseilla à ses sujets d’entrer dans l’armée anglaise, il ne semble pas avoir exercé sur eux de pression – ni le pouvoir britannique d’ailleurs.

Le fait qu’encore aujourd’hui le roi des Ashanti continue d’exercer une autorité morale et d’agir comme un sage respecté  au-delà des frontières héritées de la colonisation (l’allégeance au tabouret d’or), peut être interprété de façon bien différente selon les sensibilités: on peut y voir la persistance des réflexes féodaux et tribaux dans l’Afrique moderne, forcément défavorables aux intérêts du plus grand nombre, ou bien l’adaptation aux réalités actuelles de la sagesse traditionnelle africaine.

Dans tous les cas, il ne semble pas très cohérent de prétendre d’un côté que les colonisateurs ont détruit la civilisation africaine, et de l’autre, se plaindre de la persistance des institutions traditionnelles.

 

 

 Après avoir examiné divers points relevant de l'historiographie "classique", il reste - et ce n'est pas le plus facile - à donner une idée de ce qu'on appelle les études postcoloniales (généralement sans trait d'union) ou même décoloniales - qui sont devenues récemment l'enjeu de polémiques politiques.

 

 

 

ANNEXE

 

Sur Arte, en janvier 2021, a été diffusé un film, Décolonisation, l'art de filer à l'anglaise, de Deborah Ford, ainsi présenté :" Dans l'imaginaire collectif, les Britanniques ont su accompagner leurs colonies vers l'indépendance sans violence. En réalité, la Couronne a abandonné ses joyaux coloniaux dans le sang et les larmes." Ce film qui s'inscrit dans une série supervisée par David Korn-Brzoza (réalisateur du film en deux épisodes Décolonisations, voir quatrième partie), adopte un regard très critique sur la décolonisation britannique. Mais le film n'est pas exempt de biais quasiment militants.

Nous nous limitons à un exemple :  la Partition de l’Inde et ses conséquences désastreuses sont attribuées presque exclusivement  aux manoeuvres de Mountbatten, qui aurait imposé aux négociateurs indiens les volontés de Partition exprimées par Jinnah (dont la responsabilité, pourtant centrale, est ainsi reléguée au second plan). Le film parle même du cynisme de Mountbatten, qui était convaincu que la Partition provoquerait un désastre. Mais on oubllie que les possibilités d’action des négociateurs étaient limitées. Jinnah, partisan acharné de la Partition, avait déclaré : si vous ne voulez pas d’une Inde divisée, alors vous aurez une Inde détruite. La Partition pouvait sembler la moins pire des solutions, ce que ne dit pas le film.

Sur la Malaisie, le Kenya (l'insurrection des Mau-Mau), la Rhodésie, Aden, la relation des faits est conforme à la critique militante qui expose tout ce qui permet d'accuser la politique britannique, mais passe sous silence ce qui ne va pas dans le sens souhaité.

Certes un film de 52 minutes ne peut pas tout dire, mais on peut se poser des questions sur l'omission de certaines situations:  la Palestine, où le départ des Britanniques aboutit à la formation de l'Etat d'Israël (mal vu comme on sait dans les milieux anticolonialistes), tandis que le reste du territoire est annexé par la Jordanie;   Chypre, où  l'indépendance est un résultat par défaut : les Cypriotes grecs voulaient le rattachement à la Grèce et les activistes de l'EOKA, dirigés par le colonel Grivas, un extrémiste de droite, ont ciblé autant les Britanniques et les Cypriotes de gauche que la communauté turque - décidément, Chypre n'entre pas dans les cases !

Le film ne montre pas les cas où l'indépendance se passa sans violence (en mentionnant à peine que ce fut souvent le cas), ce qui donne évidemment une idée déformée de l'ensemble du processus. Même l'objectif de décolonisation, affirmé clairement à partir du gouvernement Macmillan (discours dit " des vents du changement", the winds of change, 1960) apparait comme une nouvelle preuve d'hypocrisie britannique. 

 

Enfin la présentation du Commonwealth est singulièrement partiale : si le Commonwealth n’était que l’alibi d’une décolonisation sans heurt, comme le prétend l’auteur du film, comment expliquer que les Etats devenus indépendants continuent d’y adhérer et d'y trouver un intérêt ?  L’auteur doit penser qu'elle est plus à même que les pays concernés de savoir ce qui est bon pour eux : n'est-ce pas du colonialisme inversé ?

L’auteur suggère finalement qu’il faudra attendre la disparition de la reine Elizabeth, qui a toujours toujours été extrêmement soucieuse de la place et de la cohésion du Commonwealth, pour qu’une vision plus objective de ce dernier émerge, ce qui une remarque plutôt étonnante.