RIMBAUD EN AFRIQUE

 

VERLAINE ET RIMBAUD,

OU« LES AMANTS DU PANTHÉON »

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

RIMBAUD ENTRE AFRIQUE ET ARABIE  : DIX ANS DANS UNE COURTE VIE

 

 

A la fin 1880, Rimbaud est de passage dans divers ports de la Mer Rouge jusqu’au Yemen : à Hodeida, un commerçant marseillais le recommande à une maison lyonnaise d’import-export (qui faisait le commerce du café mais pas seulement), Bardey et Cie*, établie à Aden, qui l’embauche.

  • Exactement Mazeran, Viannay, Bardey et Cie. Après liquidation de cette société, il semble que la nouvelle société créée par Alfred Bardey prendra le nom de Bardey et Cie. Le frère d'Alfred, Pierre Bardey, travaillait aussi dans l'entreprise et rencontra Rimbaud.

 

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Steamer point, à Aden, vers 1900.

Steamer point (aujourd'hui Tawahi) était le lieu d'arrivée des navires de passagers à Aden, ainsi que le quartier occidental. Les deux meilleurs hôtels d'Aden, l'Hôtel de l'Univers et l'Hôtel de l'Europe, s'y trouvaient. Rimbaud a daté plusieurs de ses lettres de Steamer Point.

http://www.pandosnco.co.uk/a_pando_passage_to_india.html

 

 

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Portrait de groupe à l'Hôtel de l'Univers (Aden), en 1880 (?).

 © LIBRAIRES ASSOCIES / ADOC-PHOTOS

Agrandissement pris sur le site Arthur Rimbaud le poète. http://abardel.free.fr/iconographie/afrique/hotel_de_l_univers_agrandissement.htm

Cette photo, retrouvée en 2008, publiée en 2010, a fait couler beaucoup d'encre. L'identification de Rimbaud comme le 4ème personnage assis à droite a été contestée et à ce jour, aucune conclusion définitive n'a été apportée à la question. On peut se reporter à l'étude des découvreurs de la photo, MM. Alban Caussé et Jacques Desse : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2016/11/825be1b0a0703a86ca1e59705c88fb57.pdf

 et en version longue, Rimbaud, Aden 1880, histoire d'une photographie, disponible sur le site (clôturé) http://www.mag4.net/Rimbaud/ :

 http://www.mag4.net/Rimbaud/archives/public/fichiers/Rimbaud-Aden-1880-comp.pdf.

La critique sur l'identification de Rimbaud porte principalement sur le fait que certains des autres personnages identifiés avec plus ou moins de certitude, n'ont pas pu être présents en même temps que Rimbaud à Aden. La photo a aussi provoqué les réactions, parfois ridicules, de ceux qui trouvent que le visage sur la photo ne correspond pas à la légende de Rimbaud, à l'image qu'on se fait de lui comme éternel révolté.

 

 

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 Carte postale : Aden, danseurs bédouins un jour de fête à Sheikh Othman. Milieu du 20 ème siècle.

 Vente e-bay.

 

 

 

ADEN ET HARAR

 

Après un apprentissage à Aden, Alfred Bardey envoie Rimbaud à Harar, en Ethiopie actuelle, pour seconder son agent sur place.

                                                 * On trouvait aussi l’orthographe Harrar.

 

Harar* est une ville importante (30 à 40 000 habitants à l’époque), considérée comme la 4ème ville sainte de l’slam, habitée en majorité par des musulmans chiites. Les confréries soufies y étaient importantes et existent toujours. « Longtemps, aucun non-musulman n’avait le droit de pénétrer les murs. En 1854, l’explorateur britannique Richard Burton, déguisé en marchand, parvint à entrer dans la cité. Il ouvrit la voie aux commerçants européens et indiens » (      ). La région dont Harar est la capitale est appelée le Harar ou parfois le Hararghe. En 1875, les Egyptiens s’y sont installés, mettant fin à l’émirat indépendant qui existait jusque là (l’émir est étranglé !) ; le régime égyptien assure un minimum de stabilité à la région, de sorte que des commerçants européens très peu nombreux y ont installé leurs comptoirs. Mais la région est difficile d’accès :  pour y arriver depuis la côte, il faut parcourir le territoire hostile des Issas. La chronique locale est remplie d’explorateurs et commerçants assassinés, de caravanes attaquées.

                                                                                                  * On dit aussi Harar Jugol, c'est-à-dire les murailles d'Harar, ou la ville fortifiée d'Harar.

 

Puis Rimbaud retourne à Aden où il est momentanément l’adjoint de Bardey. Il s’intéresse à la photographie (1882-83).

Il retourne à Harar en avril 1883 où il dirige le comptoir de Bardey et Cie ; il s’occupe du commerce de l'ivoire (qui est évidemment permis à l'époque), du café, de l'or, du musc, des peaux.

Rimbaud envoie Constantin Sotiro explorer la région mal connue de l'Ogadine, et par l’intermédiaire de Bardey, il adresse un rapport à la Société de géographie de Paris sur cette exploration – en occultant un peu les mérites de Sotiro.

L’évolution géopolitique (le Soudan égyptien est entré en insurrection complète sous la conduite d’un chef religieux, le Mahdi, déstabilisant les zones frontières) oblige les Egyptiens (et leurs protecteurs anglais) à abandonner le Harar – à leur suite, les Européens évacuent leurs établissements, tandis qu’un émir indépendant prend le pouvoir.

Rimbaud rentre à Aden avec son jeune domestique abyssin Djami Wadaï et Constantin Sotiro (1884).

La firme Bardey et Cie fait faillite. Rimbaud, désoeuvré, vit avec une Abyssine chrétienne, prénommée Mariam.

Il songe à plusieurs reprises à quitter la région, à aller à Zanzibar notamment (un lieu qui revient souvent dans sa correspondance), voire au Japon ou à Panama.

Ses lettres fréquentes à sa famille oscillent entre la dépression et l’intérêt pour découvrir le monde – il souhaiterait vivre en voyageant toujours, délivré de l’obligation de travailler.

Il déplore de vieillir très vite « dans ces métiers idiots » mais n’a pas beaucoup le choix. Quand Bardey revient de France pour lancer une nouvelle affaire, il signe de nouveau avec lui (1885).

 

 

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 Portrait photographique de groupe avec Arthur Rimbaud, légendé  Environs d’Aden. Avant le déjeuner à Sheikh Othman .
(Vers 1880 ?). Rimbaud est le premier debout à gauche. Sheikh Othman est une bourgade à quelques kilomètres d'Aden-ville, appréciée en raison de sa fraicheur.

Reproduit sur le site Arthur Rimbaud le poète. http://abardel.free.fr/iconographie/afrique/rimbaud_a_aden.htm

Photographie vendue par la maison Sotheby's. Contrairement à la photo de groupe de l'hötel Continental, l'identification de Rimbaud sur la présente photo ne semble pas, sauf exception, contestée.

Selon la notice de vente : « Dans ce portrait de groupe, six individus, tenant chacun un fusil, ont posé sur deux rangs devant la maison de maître d'Hassan Ah, notable adéni très fortuné. Aucun nom n'est inscrit sur le document, mais il s'agit visiblement, d'après le commentaire manuscrit, de Français de la colonie anglaise d'Aden, qui étaient fort peu nombreux. Rimbaud est le seul nu-tête. On retrouvera ce visage émacié de tête brûlée, avec la même expression dure et fermée, sur les autoportraits photographiques que Rimbaud prendra au Harar en 1883.»

Légende manuscrite : 'Environs d'Aden. Avant le déjeuner à Scheick Otman'. La photographie faisait partie d'un ensemble de photos constitué par César Tian, négociant à Aden et partenaire de Rimbaud dans les dernières années du séjour de ce dernier.

https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2007/100-books-manuscripts-documents-and-objects-from-the-pierre-leroy-collection-pf7025/lot.92.html

 L'allure de Rimbaud est ici conforme aux trois autoportraits photographiques, assez brouillés, qu'il réalisera dans les années de séjour à Harar.

 

 

 

 

 

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Rue à Harar.

Article Harar  Jugol, la ville historique fortifiée, site UNESCO.

https://whc.unesco.org/fr/list/1189/

 

 

 

L’EXPÉDITION POUR LE CHOA

 

 

Fin 1885, il décide de s’associer avec le commerçant Pierre Labatut, établi au Choa, un royaume tributaire de l’Abyssinie pour livrer à Ménélik, roi** du Choa, une cargaison d’armes qui seront achetées en Europe.

                            * Parfois écrit selon la graphie anglophone Shewa.

                           ** L’appellation locale est négus.

 

 Rimbaud, qui croit que la fortune est à portée de main de, rompt avec ses employeurs (qualifiés de pignoufs !) et se débarrasse de Mariam, renvoyée avec quelques thalers en poche.

L’expédition met plusieurs mois à être organisée : les deux associés doivent affronter des problèmes administratifs (les Anglais et Français, présents sur les côtes de la Mer Rouge à Aden et Obock) ont interdit le trafic d’armes avec l’Abyssinie (il semble que les deuxx associés obtiendront une dérogation) - puis Labatut, atteint d'un cancer, rentre en France pour mourir.

Rimbaud s’associe alors avec Paul Soleillet, commerçant et explorateur, qui a monté sa propre caravane, pour joindre leurs deux caravanes mais celui-ci meurt d’une embolie (ou insolation ?). Rimbaud doit donc assurer, seul Européen, le cheminement de la caravane d’armes dans des régions dangereuses, où se trouvent notamment les guerriers Danakils.

Il rencontre en chemin l’explorateur Jules Borelli, un Marseillais et fait route avec lui. Borelli le décrit ainsi :

« M. Rimbaud, négociant français, arrive de Toudjourrah, avec sa caravane. Les ennuis ne lui ont pas été épargnés en route. (…)
Notre compatriote a habité le Harar. Il sait l'arabe et parle l'amharigna et l'oromo. Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve, le classent parmi les voyageurs accomplis. »

 

Mais en arrivant dans la capitale de Ménélik, à Ankober, Rimbaud découvre que celui-ci est parti à Harar combattre l'émir Abdullaï qui au départ des Egyptiens d’Harar s’est proclamé souverain.

A Ankober, Rimbaud est assiégé par tous les créanciers (ou soit-disant) de son associé décédé, Labatut. Il décide de se rendre à Entoto, où se trouve maintenant Ménélik, qui a vaincu Abdullaï. Il s’y rend avec Borelli ; sur place il rencontre le conseiller de Ménélik, l’ingénieur suisse  Alfred Ilg et noue avec lui des relations cordales. Ménélik arrive en triomphateur (mars 1887) ; il accepte d’acheter le stock d’armes de Rimbaud à un prix bradé – Rimbaud n’a pas le choix – de plus, Ménélik défalque du prix de vente le montant de ce que soi-disant Labatut lui devait. Rimbaud, qui a dû faire face à « toute une horde de créanciers » de Labatut, quitte Entoto (mai 1887), en compagnie de Borelli par la route de l’Ogaden. Tous deux prennent des notes. Rimbaud, les communique à Alfred Bardey pour la Société de géographie (il n’a donc pas entièrement rompu avec ce dernier).  A Harar, où Rimbaud doit se faire payer ce que lui doit Ménélik; il doit accepter des traites .

De retour à Aden, il peut faire le bilan de « cette misérable affaire » : il a perdu 60 % sur son capital et a subi « vingt et un mois de fatigues atroces ».

A-t-il autant perdu qu’il le dit ? Dans une autre lettre il écrit : « Je me retrouve avec les quinze mille francs que j’avais, après m’être fatigué d’une manière horrible pendant près de deux ans. Je n’ai pas de chance (…) Je me trouve tourmenté ces jours-ci par un rhumatisme dans les reins qui me fait damner, j’en ai un autre dans la cuisse gauche qui me paralyse, une douleur articulaire dans le genou gauche (…) j’ai les cheveux absolument gris, je me figure que mon existence périclite » (23 août 1887, à sa famille).

Il décide d’aller se reposer au Caire et entre en relation avec Borelli bey (Octave Borelli), frère aîné de Jules Borelli et directeur du journal, Le Bosphore égyptien. Les notes de son expédition du Choa sont publiées dans ce journal en août 1887.

De retour à Aden, il est encore poursuivi par la question des dettes de Labatut.

Il expose au consul (ou vice-consul ?) de France à Aden, M. de Gaspary, sa situation, en butte aux atermoiements des fonctionnaires de Ménélik et aux plaintes des créanciers de mauvaise foi, dans une lettre de novembre 1887, à la fois pittoresque et embrouillée, où éclate son exaspération (voir L'annexe du blog Rimbaud passion http://blogannexerimbau.canalblog.com/archives/2018/01/24/36077664.html).

En décembre 1887, il revoit Alfred Ilg, qui retourne (momentanément) en Suisse – ils correspondront amicalement. Rimbaud s’embarque dans une nouvelle affaire de livraison d’armes avec Armand Savouré, toujours pour Ménélik. Mais Rimbaud ne peut se procurer les chameaux nécessaires à la caravane auprès du dejazmach [titre militaire supérieur] Makonnen (ensuite ras Makonnen), qui commande à Harar, et l’affaire capote; mais il semble que Rimbaud servira au moins d'intermédiaire dans une vente d'armes à Ménélik, pour le compte de Savouré*. ]

                                                                    * Voir par exemple le reçu du 23 juin 1889, par Rimbaud reconnait avoir reçu des sommes pour le compte de M. Savouré pour une vente de fusils au roi Ménélik. Site de vente Sotheby's (2017). https://www.sothebys.com/fr/auctions/ecatalogue/2017/livres-et-manuscrits-pf1703/lot.89.html

On peut penser que Rimbaud est resté en relations d'affaires avec Ménélik jusqu'à la fin de sa présence à Harar (voir document ci-dessous, où il est aussi question de Savouré et de Ilg). 

 

Lettres_de_Jean-Arthur_Rimbaud_Égypte_[___]Rimbaud_Arthur_bpt6k319312b_JPEG

Lettre de Ménélik (Menilek) II à Rimbaud, en amharique. Traduction :

Il a vaincu, le lion de la Tribu de Juda.
Menilek II, Elu du Seigneur, Roi des Rois d'Ethiopie
Parvienne à Monsieur Rimbaud.
Je t'adresse mon salut.
La lettre que tu m’as envoyée de Harar, le 4ème mois, sixième jour, l’an 1889, m’est parvenue. Je l'ai lue en entier.
Dedjaz Makonnen va rentrer en toute hâte. Il est chargé de régler toutes les affaires du Harar. Il vaut mieux que tu t’entendes avec lui. Si d’ailleurs il ne m’en parlait pas, je lui en parlerais. Si tu as prêté de l’argent en mon nom aux fonctionnaires du Harar, tu n’as qu’à montrer les papiers au dedjazmatch qui te paiera.

Pour ce qui est du prix des marchandises de M. Savouré, nous en parlerons avec M. Ilg.

Le 5 teqemt (25 septembre). Ecrit dans la ville d’Entoto.

Document figurant en fac-simile dans le livre Lettres de Jean-Arthur Rimbaud. Égypte, Arabie, Éthiopie. Avec une introduction et des notes de Paterne Berrichon, 1899. Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k319312b/f20.item#

 

 

Carte_Rimbaud-Ethiopie(1926)

 Carte schématique (au 1:9.300.000) des itinéraires de Rimbaud en Éthiopie (1880-1891)

H. Tropé, cartographe. [1900-1940], in Jean-Marie Carré, La Vie de Rimbaud , Plon, 1926, reproduiit par Wikipedia

 

 

 

 

RETOUR À HARAR

 

 

Harar est devenu une étape importante sur la route vers la capitale du Choa. Rimbaud souhaite ouvrir un comptoir pour vendre des produits divers qui seront fournis par d’autres commerçants. Il passe des accords avec César Tian, un Marseillais qui est un important exportateur de café d'Aden, avec son ancien patron Alfred Bardey à Aden ; avec Alfred Ilg au Choa ; avec Constantin Sotiro, son ancien assistant, qui s'est établi à son compte. En mai 1888 il ouvre alors un commerce à son nom, où il vend et achète du café, de la gomme, des peaux de bêtes, du musc (de Civette), de la cotonnade, de l'ivoire, de l'or, des ustensiles manufacturés, et fournit des chameaux pour caravanes - selon art. Wikipedia Rimbaud).

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Rimbaud s’occupe de son comptoir qui est sans doute assez modeste (on le décrira plus comme un bazar que comme une affaire importante). Il écrit à sa famille : « Je m'ennuie beaucoup, toujours ; […] n'est-ce pas misérable, cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle (…) ? »

Il revoit l'explorateur Jules Borelli, puis Armand Savouré, enfin Alfred Ilg. Tous décriront Rimbaud comme un être intelligent, peu causant, sarcastique, vivant simplement, ne parlant pas de sa vie antérieure, sauf pour dire qu’elle était sans intérêt, s'occupant de ses affaires avec précision, honnêteté et fermeté.  Un missionnaire, le futur évêque Jarosseau, le décrit ainsi : « J’ai toujours été frappé de sa distinction et de sa réserve dont il ne sortait que pour lancer une boutade acérée. Il parlait peu, se livrait encore moins et pourtant on sentait qu’on avait devant soi un homme peu commun. Il menait la vie la plus simple » (cité par Gaëtan Bernoville, L'épopée missionnaire d'Éthiopie: Monseigneur Jarosseau et la Mission des Gallas, 1950).

 

 Les caravanes sont parfois attaquées, des missionnaires sont assassinés. « On massacre, en effet, et l’on pille pas mal dans ces parages », écrit Rimbaud à sa famille.  Le trafic doit être interrompu pendant plusieurs mois au début de 1890, occasionnant des récriminations entre Rimbaud et César Tian sur le manque-à-gagner.

 

 

 

 

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Carte schématique des lieux visités par Rimbaud, reproduite sur le site Arthur Rimbaud le poète

http://abardel.free.fr/biographie/00_rimbaud_biographie.htm#agent_commercial

 

 

 

« JE NE TROUVE JAMAIS RIEN D’INTÉRESSANT À DIRE »

 

 

Rimbaud a vécu la dernière partie de sa vie au point de rencontre de deux continents (la partie arabique de l’Asie et la corne de l’Afrique), au contact de cultures non-occidentales : qu’en a-t-il pensé ?

 

Notons d’abord que ce n’était pas un colonisateur : il n’était pas établi dans une colonie (même si par moments il résidait à Aden, colonie britannique* – en fait surtout une base navale et un entrepôt commercial, ou sur le territoire d’Obock, l’équivalent français d’Aden, de l’autre côté du détroit de Bab-el-Mandeb, plus tard remplacé par Djibouti comme chef-lieu de la colonie. C’était un commerçant accomplissant son travail pour l’essentiel sur un territoire non colonisé, l’Abyssinie, ou bientôt englobé dans l’Abyssinie comme le Harar - on peut remarquer que ce dernier territoire fut conquis justement par le roi du Choa, futur empereur d'Abyssinie,  par une sorte de colonisation interne – après avoir été un moment colonisé par l’Egypte en voie de modernisation du Khédive Ismaïl.

                                                   * Stricto sensu, Aden n'était pas à l'époque une colonie à part entière mais un établissement relevant administrativement de l'Empire des Indes. Elle accèdera au statut de colonie en 1937. Les Britanniques ont aussi progressivement étendu leur protectorat sur les petits sultanats, émirats ou cheikhats des zones voisines (sud-Yemen actuel).

 

L’Abyssinie*, empire majoritairement chrétien, extrêmement archaïque mais suffisamment redoutable**, ne tentait pas les colonisateurs occidentaux, sauf ceux qui tard venus, devaient se contenter de ce qui était encore disponible, comme les Italiens, qui tentèrent de s’y infiltrer, militairement ou diplomatiquement à partir des années 1880, aboutissant à la défaite désastreuse d’Adoua (1896), avant de revenir à la charge victorieusement sous Mussolini (1935-36). En attendant, les Italiens cs'établissent dans la colonie côtière de l’Érythrée.

                                               * Dans les pays occidentaux, on disait Abyssinie pour désigner cet empire, ou plus rarement Ethiopie. Finalement le nom Ethiopie, qui avait été adopté dans le pays dans ses rapports avec l'Occident, finit par s'imposer au 20 ème siècle. L'Italie utilisa plus longtemps la forme Abissinia, notamment à l'époque de l'invasion par les troupes de Mussolini (cf. par exemple la chanson à succès de l'époque (et de propagande)  Io ti saluto, vado in Abissinia,- je te dis au revoir, je vais en Abyssinie - c'est un soldat qui parle à sa fiancée). 
 

                                   ** Les Egyptiens, encadrés par des officiers européens ou américains, s’y étaient risqués en 1875 et essuyèrent deux défaites sanglantes.

 

Rimbaud a donc connu l’Abyssinie et les zones limitrophes, avec leurs peuplements divers (chrétiens essentiellement orthodoxes mais ayant développé une religion originale, animistes, musulmans). La première obligation du commerçant et de l’explorateur européen est de prendre conscience de la diversité des ethnies présentes (Amharas, Gallas ou Oromos, Hararis, Issas, Somalis, Afars, Danakils, etc) et d’en tenir scrupuleusement compte à tous égards, puisque sa vie peut en dépendre, au-delà des préoccupations commerciales ou savantes.

Parfois Rimbaud a recours à de simplifications impatientes qui nous paraissent « racistes » - mais il ne faut pas s’y fier, et y voir plutôt l’expression du mal de vivre dans des contrées inhospitalières pour l’Européen, même le plus dégagé de tout préjugé :

« Ne vous étonnez pas que je n'écrive guère : le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire. Car, lorsqu'on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu'à dire ! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu'on vous écrive de là ? Qu'on s'ennuie, qu'on s'embête, qu'on s'abrutit ; qu'on en a assez, mais qu'on ne peut pas en finir, etc., etc. ! » (lettre à sa famille, février 1890).

Il a aussi (partiellement) connu l’Arabie avec surtout la colonie d’Aden avec son peuplement mélangé d’Européens, de Yéménites, de courtiers grecs qui ont été souvent ses compagnons et d’autres populations (commerçants juifs et indiens notamment) *. On y parle toutes les langues du commerce : anglais, français, arabe, italien, grec.

                                                 * Le premier travail que la société Bardey lui avait confié était la surveillance de trieuses de café indiennes, femmes des soldats de l’armée des Indes cantonnés à Aden

 

 

OBSERVATEUR DE LA GÉOPOLITIQUE LOCALE

 

 

La connaissance de Rimbaud des populations et des conflits locaux apparait dans les articles qu’il fit paraître dans Le Bosphore égyptien (le journal d’Octave Borelli*, le frère de Jules Borelli, paraissant au Caire) dans lesquels il relatait la conquête du Harar par Ménélik, roi du Choa en 1887 :

                                   * Connu comme Borelli bey en raison du titre accordé par le Khédive d’Egypte ; avocat, il avait dû quitter la France à la suite d’une affaire financière mal éclaircie ; en Egypte il fut homme d’affaires et un moment conseiller juridique du gouvernement égyptien.

 

« Ménélik avait depuis longtemps l’intention de s’emparer du Harar, où il croyait trouver un arsenal formidable, et en avait prévenu  les agents politiques français et anglais sur la côte. Dans les dernières années, les troupes abyssines rançonnaient régulièrement  les [monts] Itous ; elles finirent par s’y établir. D’un autre côté, l’émir Abdullaï, depuis le départ de Radouan-Pacha avec les troupes  égyptiennes, s’organisait une petite armée et rêvait de devenir le Mahdi des tribus musulmanes du centre du Harar. Il écrivit à  Ménélik revendiquant la frontière de l’Hawach et lui intimant de se convertir à l’Islam »

 

 « La rencontre eut lieu à Shalanko, à 60 kilomètres ouest de Harar, là où Nadi Pacha avait, quatre années auparavant, battu les tribus Gallas des Méta et des Oborra.Ses trois mille guerriers [de l’émir Abdullaï] furent sabrés et écrasés en un clin d’œil par ceux du roi du Choa. Environ deux cents Soudanais, égyptiens, et Turcs, restés auprès d’Abdullaï après l’évacuation égyptienne, périrent avec les guerriers Gallas et Somalis. Et c’est ce qui fit dire à leur retour aux soldats choanais, qui n’avaient jamais tué de blancs, qu’ils rapportaient les testicules de tous les Franguis du Harar*. »

 

                                                          * Frangui ou Franghi, désignation du « Blanc » - Rimbaud veut dire que pour les guerriers du Choa, les Arabes ou Turcs sont des Blancs.

Après avoir conquis Harar, et avoir exigé une imposition, Ménélik confie la ville à Ali Abou Beker, neveu de l’ancien émir en fuite. Selon Rimbaud, sa gestion ne fut pas du goût de Mékounène (orthographe de Rimbaud), le représentant de Ménélik sur place, qui entre dans la ville pour le chasser*, ce qui permet à Rimbaud une nouvelle généralisation à laquelle on n’attachera probablement pas une importance démesurée :

« Les Abyssins, entrés en ville, la réduisirent en un cloaque horrible, démolirent les habitations, ravagèrent les plantations,
tyrannisèrent la population comme les nègres savent procéder entre eux, et, Ménélik continuant à envoyer du Choa des troupes de  renfort suivies de masses d’esclaves, le nombre des Abyssins actuellement au Harar peut être de douze mille, dont quatre mille fusiliers armés de fusils de tous genres, du Rémington au fusil à silex. »*

                                                * La vision négative de l’action du Ras Mekonnen (ou Makonnen) par Rimbaud (au moins ici) parait totalement contredite par l’article Wikipedia le concernant, Mekonnen Welde Mikaél. Ras (titre abyssin équivalent à duc) Mekonnen, cousin germain de Ménélik,  est aussi connu pour avoir été le père de l’empereur Haïlé Sélassié. Par la suite, revenu au Harar dont Mekonnen était le gouverneur, Rimbaud eut avec lui de bonnes relations et Mekonnen lui écrivit lorsque Rimbaud fut hospitalisé à Marseille en 1891 pour lui témoigner sa sympathie.

 

Par ailleurs, dans ses articles du Bosphore égyptien, Rimbaud constate que la présence des Abyssins au Harar  a ruiné le commerce – on peut se demander si son jugement  sur les capacités de Ménélik comme administrateur  n’est-pas un peu influencé par ses démêlés avec Ménélik pour se faire payer les fusils qu'il lui a livrés :

 « Les Abyssins ont dévoré en quelques mois la provision de dourah* laissée par les Égyptiens et qui pouvait suffire pour plusieurs années. La famine et la peste sont imminentes.

                                                       * Sorgho

 (..) Ménélik manque complètement de fonds, restant toujours dans la plus complète ignorance (ou insouciance) de l’exploitation des ressources des régions qu’il a soumises et continue à soumettre. Il ne songe qu’à ramasser des fusils … »

 

Rimbaud signale que la politique de Ménélik mène à l'affrontement avec son suzerain l’empereur abyssin Johannès – ce qui devait être évident pour tous les observateurs ; en fait l’affrontement n’eut pas lieu : alors qu’il s’apprêtait à entrer en campagne contre Ménélik, Johannès se retourna contre ses agressifs voisins les Mahdistes du Soudan et mourut de ses blessures au combat. C’est Ménélik qui fut choisi pour lui succéder comme empereur d’Abyssinie, roi des rois (Nəgusä nägäst ou Négus négusti) en 1889.

 

 

 

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  Ménélik II, empereur d'Ethiopie, vers 1900. Photo extraite d'un article de Dido Lykoudis, Arthur Rimbaud et ses amis grecs de Harar: une histoire méconnue.

  Gréce-Hebdo, septembre 2018.

  https://grecehebdo.gr/index.php/component/content/article/18-culture/2491-arthur-rimbaud-et-ses-amis-grecs-de-harar-une-histoire-inconnue

 

 

 

FEMMES

 

 

A Harar et Aden, Rimbaud avait une compagne (au moins une), une Abyssine de religion chrétienne (même catholique semble-t-il), vêtue à l’occidentale selon les témoignages, qui donnent son prénom, Mariam.

Il s’en sépara au moment de partir pour sa fameuse expédition de livraison d’armes dans le Choa en 1885-86. Voici la lettre qu’il écrit alors au journaliste et aventurier italien Augusto Franzoj (dans quelles circonstances ?) pour expliquer qu’il n’envisage nullement d’emmener sa compagne avec lui au Choa (d’où elle paraissait être originaire,  d’après ce qu’il laisse comprendre) :

 

Cher Monsieur Franzoj,
Excusez-moi, mais j'ai renvoyé cette femme sans rémission.
Je lui donnerai quelques thalers* et elle partira s'embarquer par le boutre qui se trouve à Rasali pour Obock, où elle ira où elle veut.
J'ai eu assez de cette mascarade devant moi.
Je n'aurais pas été assez bête pour l'apporter du Choa, je ne le serai pas assez pour me charger de l'y remporter.
Bien à vous.

[vers septembre 1885 ?]

                                    * Monnaie en usage à l’époque dans les pays avoisinant la Mer Rouge. Il s’agissait de pièces à l’effigie de Marie-Thérèse d’Autriche, portant le millésime 1780, qu’on continuait à frapper pour l’utilisation locale et qui furent en usage encore assez avant dans le 20 ème siècle. On disait aussi thalari – certains écrivent dollar à la place de thaler- le mot thaler est en effet l’origine du mot dollar.

 

 On voudrait  faire de sa liaison un symbole exceptionnel de compréhension entre les cultures (mais on a vu de quelle façon il renvoie sa compagne). Ce type de liaison était assez fréquent. Son ami italien, Ottorino Rosa, vécut un moment avec la soeur de la compagne de Rimbaud et s'exprime ainsi : « j’ajouterai que moi-même dans ce temps-là, je gardais la sœur, dont je me suis débarrassé après quelques semaines [en raison d'un déplacement à faire]... »

Un autre ami de Rimbaud, Alfred Ilg, l’ingénieur suisse, se maria avec une Abyssine. Quand elle mourut, il épousa une Suisse, présente en Abyssinie (Ilg, devenu conseiller de Ménélik, puis quasiment son Premier ministre, avait fait venir de nombreux compatriotes formant une petite colonie suisse en Abyssinie).

Mais dans les dernières semaines de son existence, Rimbaud, amputé de la jambe, malade, rêvait encore d'épouser une « catholique de race noble abyssine » - donc pas n'importe quelle Abyssine, mais une Abyssine - ou alors une jeune fille (française) très bien élevée, qu'il irait chercher dans un orphelinat ...

Dans tous les cas, si on considère son comportement avec sa compagne, il serait diificile de présenter Rimbaud comme un  féministe.

 

 

 porte-maison-harar

 Maison à Harar.

 Site Douce cahute

https://maison-monde.com/maisons-a-harar-ethiopie/

 

 

 

ESCLAVES

 

 

Rimbaud a été accusé d’avoir fait le trafic des esclaves. L’un des premiers à faire cette accusation est Lemonnier dans sa Vie de Verlaine (1907) où il rappelle les mots de Rimbaud (dans Une saison en enfer) disant qu’il avait horreur de tout travail :

« J’ai horreur de tous les métiers…

Le jeune homme se vantait. Il n’était pas si vicieux qu’il le voulait paraître. Il n’avait pas tant l’horreur du travail, puisqu’il a choisi, au Harrar, dans l’Arabie Pétrée et en Éthiopie, le rude métier de conducteur de chameaux et de pourvoyeur de nègres.»

Dans les années 1930, une universitaire britannique (née en Irlande) Enid Starkie, dans son Arthur Rimbaud in Abyssinia, après avoir découvert des notes du Foreign Office, écrivait que Rimbaud avait fait le commerce des esclaves . Puis elle revenait sur ce qu’elle avait écrit, dès 1939 semble-t-il, notamment dans une lettre à la revue des Jésuites Etudes (cf. compte-rendu du livre de Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, dans la revue Etudes https://www.cairn.info/revue-etudes-2002-1-page-128.htm);  puis auprès de l’auteur italien Matucci, spécialiste de Rimbaud, qui avait contesté les déclarations d’Enid Starkie, elle s’excusait d’avoir propagé cette rumeur

Que trouve-t-on à ce dossier - du moins selon les éléments auxquels nous pouvons avoir facilement accès ? Selon Wikipedia « Il est seulement vrai qu'il [Rimbaud] demande à Ilg [son ami, ingénieur suisse et conseiller de Ménélik], dans une lettre datée du 20 décembre 1889, « deux garçons esclaves pour [son] service personnel ». Wikipedia commente : « Si la traite est interdite par Ménélik, elle se fait clandestinement et beaucoup d'européens possèdent des esclaves comme domestiques sans que cela soit considéré blâmable. Le 23 août 1890, l'ingénieur lui répond : « pardonnez-moi, je ne puis m'en occuper, je n'en ai jamais acheté et je ne veux pas commencer. Je reconnais absolument vos bon[ne]s intentions, mais même pour moi je ne le ferai jamais. »

 

Notons que dans l’article Wikipedia sur Alfred Ilg, on lit : «  Selon le spécialiste de l'Ethiopie (et de l'Abyssinie) Jean-Michel Cornu de Lenclos, Alfred Ilg aurait eu à son service des esclaves, encore tard dans le siècle « [on suppose qu’on veut dire  l’extrême fin du 19ème siècle ? Ilg, qui devint une sorte de premier ministre de Ménélik, mourut, de retour en Suisse, en 1916 ].

 

D’abord il faut préciser que si Ménélik a interdit la traite (comme roi du Choa ou comme empereur d’Abyssinie ? -  comme l’avaient fait ses prédécesseurs Théodoros et Johannès, d’ailleurs, avec peu de résultat) et probablement pour se conformer aux demandes des Britanniques, cela ne signifiait pas l’interdiction de l’esclavage* : l’esclavage était toujours en vigueur en Ethiopie (nouveau nom de l’Abyssinie) au moment de la conquête par Mussolini (1935) et ce fait fournissait une justification morale facile à la conquête (dont témoigne la célèbre chanson italienne Facetta nera (petit visage noir) – où on présente une « petite Abyssine », « esclave parmi les esclaves », libérée grâce aux Italiens.

                                                  * On dit que Ménélik et sa femme possédaient 70 000 esclaves.

 

Que Rimbaud n’ait pas fait le commerce des esclaves (au moins jusqu’à 1885 !), on peut le lire dans une lettre à sa famille - si on admet que sa dénégation est sincère : la lettre est datée de Tadjourah (port de la côte africaine, faisant partie des possessions françaises d’Obock), en décembre 1885 (donc avant son départ pour l’expédition de vente d’armes à Ménélik).

 « Tadjoura, le 3 décembre 1885

« (…) Ce Tadjoura-ci est annexé depuis un an à la colonie d'Obock (…)

D'ici partent les caravanes des Européens pour le Choa, très peu de chose ; et on ne passe qu'avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus ennemis des Européens, depuis que l'amiral anglais Hewett a fait signer à l'empereur Jean* du Tigré un traité abolissant la traite des esclaves, le seul commerce un peu florissant. Cependant, sous le protectorat français, on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaut mieux.
N'allez pas croire que je sois devenu marchand d'esclave. Les marchandises que nous importons sont des fusils (vieux fusils à piston réformés depuis 40 ans), qui valent chez les marchands de vieilles armes, à Liège ou en France, 7 ou 8 francs la pièce. Au roi du Choa, Ménélik II, on les vend une quarantaine de francs. Mais il y a dessus des frais énormes, sans parler des dangers de la route. »

                                       * Johannès IV, empereur d’Abyssinie, dont le centre du pouvoir était la province du Tigré ; le pouvoir de Johannès sur des royaumes vassaux comme le Choa de Ménélik était très théorique.

 

Donc, Si Rimbaud ne participe pas à la traite des esclaves, celle-ci ne le dérange pas puisqu’il approuve les représentants locaux du gouvernement français de ne pas y faire obstacle, contrairement aux Anglais… Notons que dans les premières éditions de ses lettres (1897) par son beau-frère Paterne Berrichon, les mots « et cela vaut mieux » sont supprimés…sans doute par égard pour Rimbaud, ou pour éviter les protestations du gouvernement français.

Enfin, dans les caravanes équipées par Rimbaud,  il est possible qu'il y ait eu des esclaves parmi les porteurs (on devait former les caravanes en passant des accords avec des sous-traitants, les uns fournissant les hommes, les autres les montures).

Il n’existe aucun argument selon lequel Rimbaud aurait lui-même fait commerce d’esclaves, ce qui d’ailleurs ne semblait pas possible pour des Occidentaux *

                                                  * « Du fait que les côtes de la Mer Rouge et du golfe d’Aden, en particulier les ports de Zeilah et Tadjourah, étaient sous l’autorité de sultans musulmans Somalis et Afars, ce sont ces ethnies musulmanes qui dominaient la traite des esclaves dans la Corne de l'Afrique. Par exemple la grande famine de 1890-1891 a contraint de nombreuses personnes du nord chrétien de l'Éthiopie à vendre leurs enfants à des musulmans » (Wikipedia, Esclavage en Ethiopie). Certes les sultanats locaux étaient progressivement passés sous protectorat des puissances occidentales, mais la traite ne fut certainement pas affectée avant longtemps, en dépit des interdictions officielles.

 

 

REGARD SUR LES CULTURES

 

 

 Mais la (relative) tolérance de Rimbaud pour la traite et l’esclavage permet de souligner un autre point : le regard du poète devenu négociant sur les mœurs des pays où il vit.

Malgré des remarques acerbes sur les populations, peut-être surtout inspirées par le découragement, l’absence de réussite et le manque d’interlocuteurs intéressants sur place*, on peut penser que Rimbaud a considéré avec une forme de respect les cultures locales – avec la contrepartie que cela l’amenait à admettre (ou à considérer comme faisant partie de l’ordre des choses) des pratiques ou institutions comme l’esclavage, la féodalité, l’autocratie des chefs.

                                      * Par exemple sa lettre à sa famille du 4 août 1888 ; rédigée de façon très méprisante pour les populations autochtones, mais inspirée par le sentiment qu’il perd son temps : « n’est-ce pas misérable, cette existence sans famille, occupation intellectuelle ».

 

Il considérait que les sociétés qu’il avait sous les yeux n’étaient pas pires que les sociétés occidentales : « Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés ; ce n’est pas du même ordre, voilà tout. Ils sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas, manifester de la reconnaissance et de la fidélité. Il s’agit d’être humain avec eux » (lettre à sa famille, mai1890).

En tous cas, il n’était pas venu pour les réformer (l’aurait-il pu ?). Il n’était pas un missionnaire comme Mgr Taurin Cahagne, « vicaire général des Gallas », qu’il fréquenta à Harar.

Beaucoup de personnes qui se représentent Rimbaud comme un éternel Communard, dénonciateur de l’injustice, pourraient s’interroger sur le fait qu’il a paru admettre - sans se poser trop de questions – des sociétés autant sinon plus inégalitaires et violentes que celles qu’on trouvait en Europe.

Borelli, après la mort de Rimbaud, écrivait au beau-frère de ce dernier, Paterne Berrichon :

« Sa nature d’élite faisait que, sans le vouloir, il avait tout de suite compris la manière de faire avec les indigènes. Au Choa, tout en demeurant négociant, Rimbaud avait su, par sa droiture et son caractère, imposer le respect aux chefs abyssins ».

 

Bien que formulée de façon un peu dédaigneuse pour « les indigènes », la phrase de Borelli suppose un respect mutuel - de toutes façons, l’étranger, au milieu de populations nullement colonisées, qu’ils’agisse de Rimbaud ou d’un autre occidental, ne pouvait jouer sans risque la carte du mépris et de la supériorité.

Dans sa lettre de février 1890 à sa famille, Rimbaud écrit (après avoir dit qu’il s’ennuyait !) : « On massacre, en effet, et l’on pille pas mal dans ces parages (..)  je compte bien ne pas laisser ma peau par ici, – ce serait bête ! Je jouis du reste, dans le pays et sur la route, d’une certaine considération due à mes procédés humains. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire, je fais un peu de bien quand j’en trouve l’occasion, et c’est mon seul plaisir »

Aussi dans sa Vie de Jean-Arthur Rimbaud, Paterne Berrichon n’hésite pas à présenter Rimbaud comme un bon Samaritain, salué et respecté de toutes parts, à qui on faisait appel pour régler les litiges* et qui donnait son superflu aux nécessiteux. Rimbaud lui-même rappelle que souvent il a donné son burnous à des hommes qui étaient nus sous la pluie.

                                       * Les frères Tharaud, journalistes et écrivains connus de la première moitié du 20 ème siècle, qui firent une enquête sur les traces de Rimbaud, disent que les indigènes l'appelaient "la juste balance".

 

Un autre commerçant d’Aden, Antoine Riès, collaborateur puis associé de César Tian (et un autre Marseillais) déclara en 1929, à propos de Rimbaud : « Son aménité, sa loyauté lui gagnèrent la confiance de la gent commerçante indigène, et il obtint une préférence marquée dans ses transactions commerciales et ses rapports amicaux (…) », cité par le blog de Alain LECLEF  http://www.aleclef.com/article-33905385.html

 

 

 

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Une femme Oromo. Extrait du livre de Jules Borelli,  Ethiopie méridionale. Journal de mon voyage aux pays Amhara, Oromo et Sidama (septembre 1885 à novembre 1888), 1890. Site Gallica.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k104072f/f267.item.texteImage

 

 

 

 

LANGUES ET RELIGION

 

 

L’intérêt pour les cultures locales apparait aussi du fait que Rimbaud cherchait à apprendre les langues (mais c’était aussi une nécessité commerciale). Borelli, dans son journal de voyage, note son premier contact avec Rimbaud : « « M. Rimbaud, négociant français, arrive de Toudjourrah, avec sa caravane. Les ennuis ne lui ont pas été épargnés en route. (…) Notre compatriote a habité le Harar. Il sait l'arabe et parle l'amharigna [amharique],et l'oromo. Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve, le classent parmi les voyageurs accomplis »

Borelli dira aussi de Rimbaud : « Lui voyageait pour son commerce, moi je voyageais pour la Science et par curiosité. Combien la science aurait été mieux servie, si les rôles eussent été intervertis ! » (cité par Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie).

Mais nombreux étaient les Occidentaux qui s'intéressaient réellement aux cultures locales - ce qui n'empêchait pas de les regarder souvent avec un sentiment de supériorité.

 

Enfin, on notera l’intérêt de Ribaud pour l’Islam. Il avait appris l’arabe (sans doute un apprentissage entrepris chez lui dans les Ardennes vers 1875, mais approfondi en Arabie du sud et dans la corne de l’Afrique). Il étudia aussi le Coran. Il est vrai que la langue et la religion étaient des connaissances utiles pour son travail. L’explorateur Ugo Ferrandi parle de Rimbaud comme d’un arabisant érudit. On raconte qu’il s’habillait en marchand arabe et commentait le Coran : selon le négociant Savouré, c’était un moyen de s’introduire dans des régions inconnues - ce qui lui aurait d’ailleurs valu des ennuis : il aurait été battu pour avoir commenté le Coran de façon non orthodoxe

Pour autant, l’idée d’une conversion semble écartée; en Afrique, les explorateurs occidentaux se présentaient souvent comme des Musulmans pour entrer dans des territoires où ils n’étaient pas les bienvenus. Ce fut le cas de l’adjoint de Rimbaud, Sotiro, pour explorer l’Ogaden.

 

 

RIMBAUD OU LE RÊVE DE L’INGÉNIEUR

 

 

Respectueux des cultures locales, Rimbaud restait un occidental, passionné, comme un personnage de Jules Verne, par la culture scientifique.

 

Olivier Fournout, dans la revue TELECOM n° 171, écrit :

«  De Chypre, d’Arabie et de la Corne de l’Afrique, Rimbaud passe commande de longues listes de matériels et de livres techniques, pour son usage professionnel. Il se procure plus de soixante ouvrages, sur la télégraphie électrique, les appareils plongeurs, la topographie, l’industrie textile, les travaux de ponts et chaussées, l’hydraulique, la métallurgie, l’histoire naturelle, la menuiserie, l’agriculture, l’armurerie, le bâtiment, les mines, la mécanique. Rimbaud, ingénieur et explorateur des pays qu’il traverse, demande qu’on lui livre quantité d’instruments (sextant, baromètre, cordeau d’arpenteur, longue vue, compas, graphomètre,...) »

https://www.telecom-paris-alumni.fr/article/revue-171-rimbaud-ingenieur/15/01/2014/1387

 

Parmi ces livres figurent en bonne place les livres d’apprentissage des langues ; à ses parents il demande de lui procurer « le Dictionnaire de la langue amhara [sic] (avec la prononciation en caractères latins), par M. d’Abbadie, de l’Institut », en écrivant « à M. le Directeur de la Librairie des Langues orientales, à Paris » - afin que l’ouvrage lui soit expédié « contre remboursement, à l’adresse ci­-dessous », (suit son adresse à Aden). Le livre arriva bien, avec un retard qui énervait Rimbaud (depuis les Ardennes, il n’était pas si évident pour sa famille de lui procurer ce qu’il voulait).

 

Et quand il pense au fils qu’il pourrait avoir, il rêve qu’il soit « Un ingénieur renommé, un homme riche et puissant par la science » (lettre à sa famille).

Si ses conversations avec ses confrères commerçants devaient être réduites aux matières professionnelles, on sait qu’il apprécia la compagnie de voyageurs cultivés avec qui il pouvait parler de sujets divers : les Italiens Franzoj, Ugo Ferrandi et Ottorino Rosa, le Français (et Marseillais) Jules Borelli, le Suisse de Zurich (et ancien élève du Polytechnicum) Alfred Ilg, mais aussi certains pères missionnaires capucins.            .

 

 

PEUT-ON CONNAÎTRE LE VÉRITABLE VISAGE DE RIMBAUD EN ARABIE ET EN AFRIQUE ?

 

 

Rimbaud qui s'intéressait à la photographie, a laissé quelques photos de paysages ou de personnages - y compris trois photos de lui-même.

Sur ces photos, malgré le caractère brouillé de celles-ci, il apparait conforme au portrait qu'en fait l'explorateur italien Ugo Ferrandi, que Rimbaud a rencontré à plusieurs reprises à Aden, ou sur la route du Harar et du Choa: 

« Grand, décharné, les cheveux grisonnants sur les tempes, vêtu à l’européenne, mais fort sommairement, avec des pantalons plutôt larges, un tricot, une veste ample, couleur gris-kaki, il ne portait sur la tête qu’une petite calotte, également grise, et bravait le soleil torride comme un indigène. Bien que possédant un petit mulet, il ne montait pas pendant les marches, et, avec son fusil de chasse, il précédait la caravane, toujours à pied. »

 Bien entendu, on n'est pas obligé de croire que Rimbaud faisait à pied tous les parcours de ses voyages !

C'est aussi l'image qu'en donnent les témoins interrogés par Victor Segalen en 1906, ces commerçants dont chacun, à l'en croire, se présente comme « l’intime ami de Rimbaud qui n’en avait pas d’autre » :

« Un grand homme maigre, sec, grand marcheur, oh ! marcheur étonnant !… le paletot ouvert, un petit fez sur la tête, il allait, allait toujours. — C’était un homme d’une conversation stupéfiante : tout à coup il vous faisait rire, mais rire ! »

 Segalen demande pourquoi il n'a pas réussi en affaires : « — Manque de capitaux, d’abord. Le pays, à ce moment, était absolument sauvage et nécessitait d’importantes mises de fonds pour organiser les caravanes… Mais notre homme était extraordinaire… Il parlait anglais, allemand, espagnol, arabe et galla. Puis il était très sobre, ne buvait jamais d’alcool ; du café seulement, à la turque, comme on en prend dans le pays. » Même bon comptable, il semblait rechercher autre chose que les affaires.

« — L’argent le tentait, pourtant ?

 — Il était très parcimonieux, très acharné, mais de gros gains ne l’auraient même pas satisfait.»

(Un train en Afrique, blog de Hugues Fontaine, Le Double Rimbaud, http://www.africantrain.org/le-double-rimbaud)

 

Dans les années 1910, le poète (et diplomate) Paul Claudel, grand admirateur de Rimbaud, rencontra un autre diplomate qui prétendait avoir connu Rimbaud en Arabie, probablement vers 1882-83, Gabriel Ferrand, qui avait débuté comme employé chez Bardey. Le portrait que donnait Ferrand est un peu étonnnant : Rimbaud est décrit comme un pauvre type, un marginal avec les mains et les pieds teints au henné, qui reste longuement accroupi sur ses talons et rit silencieusement, avec une conversation idiote. Ferrand ajoute qu'il vivait avec une femme indigène qui a fait une fausse couche.

Le portrait de Ferrand correspond-il à un moment de l'existence de Rimbaud, où ce dernier aurait pu tomber dans une forme de dépression - il manque à cette description affligeante la consomation du kat, la drogue locale qu'on mâche en feuilles (mais les effets sont plutôt stimulants qu'abrutissants) ?*

                                                                            * Pour le témoignage de Ferrand, voir l'étude déjà citée d'Alban Caussé et Jacques Desse http://www.mag4.net/Rimbaud/archives/public/fichiers/Rimbaud-Aden-1880-comp.pdf. et Jacques Desse, Claudel et les visages de Rimbaud,  https://issuu.com/libraires-associes/docs/claudel-icones-visages-rimbaud

 

 Avec ce témoignage, à prendre avec précaution, on parait loin du personnage fiable et efficace, en même temps que taciturne et conservant ses distances, mais aussi sarcastique, décrit par les autres sources.

Dans tous les cas, il semble que Rimbaud ne touchait plus à l'alccol, ce qui correspond d'ailleurs à ce qu'on sait du regard très critique qu'il avait sur ses années de jeunesse.

 

Enfin, à l'exception de la femme indigène (prénommée Mariam ? - une photo identifiée à Mariam a été publiée par l'explorateur-commerçant Ottorino Rosa, ami de Rimbaud, dans un livre paru en 1913, Il impero del leone di Giuda: note sull'Abissinia)*, on ne sait rien sur sa vie sentimentale et sexuelle qui pourrait bien s'être limitée à cette Mariam  - et personne n'a évoqué (sauf une source qui semble très peu crédible) des aventures homosexuelles.

                                                                                         * Comme on l'a dit, Ottorino Rosa précise qu'il a eu un moment la soeur de Mariam comme compagne.

 

Si quelqu'un connaissait bien Rimbaud à cette époque (du moins tel qu'il apparaissait aux yeux d'autrui) , on peut penser que c'était son employeur Bardey (qui lui fit un certificat très élogieux lorsque Rimbaud quitta son entreprise pour organiser sa pénible opération de livraison d'armes au roi du Choa fin 1885). Bardey décrit Rimbaud ordinairement calme et réservé, mais aussi bourru dans les moments de tension, s'emportant volontiers contre ce sale pays ou cet idiot de X*, mais en quelque sorte sans y croire, pour décompresser. Pour Bardey, « Le fond de son caractère était la précision, la hardiesse et l’audace ». Il note également : « Sa charité, discrète et large, fut probablement une des bien rares choses qu’il fit sans ricaner ou crier à l’écoeurement. »

                                             * Par exemple, Rimbaud écrit en 1887 : « J'étais associé avec cet idiot de Labatut qui, pour comble de malheur, est mort.»

 

 Pour les citations d'Ugo Ferrandi et de Bardey, voir l'article de Philippe Sollers, Le fusil de Rimbaud

 http://www.philippesollers.net/Rimbaud.html

et le blog http://www.mag4.net/Rimbaud/souvenirs-bardey.html pour les souvenirs de Bardey.

                                                                         

 

 

DEGOÛT ET PLAISIR

 

 

Rimbaud a exprimé à plusieurs reprises sa désillusion à propos de la vie qu’il menait. Pourtant son opinion, même lorsqu’il exprime son abattement, est ambivalente :

En mai 1883 il écrit à sa famille :

« Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne sais pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille (…) Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? »

Ou encore : « Ceux qui répètent que la vie est dure devraient passer ici quelque temps pour leur apprendre la philosophie » (à sa famille, janvier 1886).

 

Depuis Le Caire, en août 1887, après sa pénible et infructueuse expédition du Choa il écrit : « … je ne puis aller en Europe pour bien des raisons. D’abord je mourrais l’hiver; ensuite,  je suis trop habitué à la vie errante, libre et gratuite ; enfin je n’ai pas de position.

Je dois donc passer le reste de mes jours à errer dans les fatigues et le privations avec l’unique perspective de mourir à la peine».

 Mais, même si Rimbaud est très critique sur la vie qu’il mène dans les régions de la Mer Rouge, il exprime à plusieurs reprises à sa famille qu’il n’envisage pas de revenir en France – d’ailleurs le climat, surtout l’hiver, ne lui convient pas.

 Interrogés par Victor Segalen, médecin de la marine et poète, vers 1906, de passage dans les ports de la Mer Rouge, des gens qui avaient connu Rimbaud lui disaient que s’il souhaitait [parfois] revenir en France, c’était seulement pour sa sœur : « Il n’aimait en France absolument que sa sœur ».

 

Enfin, au moment où cette vie, qui lui paraissait si dure et décourageante, lui échappe, sur son lit d’hôpital à Marseille, en juillet 1891, il dit à sa famille: « sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? »

 

 

 

arrival

 Arrivée d'une caravane, Aden - carte postale, début du 20 ème siècle.

Le timbre (de l'Inde anglaise) permet de dater la carte de l'époque du roi Edouard VII (1901-1910) bien qu'il ait pu être utilisé postérieurement.

Le bâtiment représenté est l'Hôtel de l'Europe.

Site Tabsir. net, Insight on Islam and the Middle East. Ce site présente plusieurs cartes postales anciennes d'Aden.

http://tabsir.net/?p=2188