VERLAINE ET RIMBAUD,

OU

 « LES AMANTS DU PANTHÉON »

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

RIMBAUD COMMUNARD ?

 

 

Rimbaud lui aussi a pris position pour la Commune de 1871. Il détestait la société violemment inégalitaire qu’il avait sous les yeux, aspirait certainement à un monde de justice (donc pour lui égalitaire) – en tous cas à l’abaissement sans ménagement des puissants du moment, depuis les dirigeants conservateurs jusqu’aux bourgeois de province qu’il connaissait (et dont socialement il n’était pas si éloigné)*.

                                          * Le sentiment de révolte contre l’injustice sociale est présent dans des poèmes de ses débuts : Les Effarés, Le Forgeron (qui présente le discours vengeur tenu par un forgeron, porte-parole du peuple, à Louis XVI lorsque le Palais des Tuileries fut envahi le 20 juin 1792 – texte que Verlaine trouvait naïf et démodé, même pour 1870, « mais l’auteur, direz-vous, était si jeune ! » (https://fr.wikisource.org/wiki/Po%C3%A9sies_(Rimbaud)/%C3%A9d._Vanier,_1895/Pr%C3%A9face_de_Paul_Verlaine).

 

Comme une large fraction de l’opinion à la fin du Second empire -et certainement une fraction majoritaire de la jeunesse cultivée (notons que les jeunes gens qui allaient au lycée comme Rimbaud étaient à l’époque très peu nombreux) le jeune Rimbaud était républicain – mais il y avait beaucoup de façons d’être républicain !

On discute de son « patriotisme » lors de la guerre de 70-71. Après s’être moqué du « patrouillotisme »* des notables de Charleville et écrit qu’il préférait sa patrie assise que débout, on dit qu’il se découvrit patriote (nous sommes sauvés !) après la défaite de l’Empire et lorsque le combat contre l’envahisseur fut repris par la République.

                                          * Il n’a pas inventé le mot qui existait depuis la Révolution française et désignait un patriotisme de gesticulation se manifestant justement par les patrouilles de la Garde nationale. Verlaine dans ses Confessions utilise aussi ce mot pour décrire l’attitude des gardes nationaux parisiens de 1870 – on peut penser que ce patriotisme bavard était assez répandu et ne concernait pas que les bourgeois.

 

Son célèbre poème Le Dormeur du val (qu’on date de novembre 1870), est-il une condamnation de la guerre ou non, on peut en discuter à l’infini (voir par exemple Steve Murphy, Rimbaud et la ménagerie impériale, 1991, https://books.openedition.org/pul/1742).

Rimbaud est semble-t-il présent à Paris quelques jours avant la proclamation de la Commune (où il fréquente surtout les librairies et débarque sans prévenir – et sans le connaître autrement que de réputation, chez le caricaturiste André Gill qui lui offre un hébergement) puis il repart pour Charleville.

En même temps qu'il s'efforce de créer une poésie nouvelle (il exprime ses conceptions dans ses deux lettres  dites « lettres du voyant » du 13 et du  15 mai 1871, la première à son professeur Georges Izambard, auprès duquel il trouve réconfort et compréhension, la seconde au poète Paul Démeny), Rimbaud prend parti pour la Commune.

On discute de sa présence lors des événements même, au moins durant quelques jours, en avril 1871 mais aucun élément probant n’a confirmé cette présence :

Est encore moins confirmée l’hypothèse, fondés sur l’interprétation d’un poème, qu’il se serait engagé parmi les Communards et aurait subi un viol. Certains se scandalisent même qu’on puisse imputer un viol aux Communards (forcément des idéalistes insoupçonnables dans leur totalité ?) et imaginent qu’en fait Rimbaud, embrigadé de force dans les troupes versaillaises alors qu'il essayait de passer leurs lignes pour entrer dans Paris, aurait été violé par des ...Versaillais. Aucune preuve évidemment, ne peut être apportée pour confirmer ces hypothèses.

Ce qui est certain c’est qu’il exprime sa solidarité avec les Communards en lutte puis avec les vaincus de la Commune dans les poèmes Chant de guerre Parisien, Les Mains de Jeanne-Marie, L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple.

 

 

 

VERLAINE ET RIMBAUD EN ANGLETERRE

 

 

 

 

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Verlaine et Rimbaud à Londres, faisant cirer leurs chaussures, Dessin de Verlaine dans une lettre du 9 septembre 1872  à Edmond Lepelletier, selon le site La Libre. Rimbaud,

https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/paul-verlaine-en-angleterre-ce-nid-de-canards-appele-london-53ad762a357059db44c66ffd

(mais selon le site de ventes Aristophil, il s'agirait d'une lettre adressée à la femme de Verlaine : le poème en-tête de la lettre A celle qui est restée en France s'adresse bien à sa femme, mais pas forcément la lettre ? http://www.collections-aristophil.com/html/fiche.jsp?id=10024407&np=1&lng=fr&npp=150&onrdre=&aff=1&r=). Dans une autre lettre à Lepelletier, Verlaine a décrit avec humour la manie anglaise de cirage des chaussures : même les mendiants ont les chaussures bien cirées, selon lui !

 

 

 

Après le séjour à Paris de Rimbaud (septembre 1871- juillet 1872, avec une interruption où il retourne à Charleville) Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique. Ils y restent 2 mois environ (juillet-72 à début septembre) et se rendent ensuite en Angleterre.

En Belgique, Verlaine revoit plusieurs Communards* exilés. Il en sera de même en Angleterre – même si Verlaine a été plus un sympathisant qu’un participant actif de la Commune**, plusieurs de ses amis étaient Communards et il est donc normal qu’il se rapproche d’eux aussi bien en Belgique qu’en Angleterre.

                                                   * NB: j'écris Communard avec majuscule mais l'usage est de mettre une minuscule.

                                         ** Il était resté à son poste administratif durant la Commune, alors que le gouvernement Thiers avait demandé à tous les fonctionnaires de quitter Paris. Parmi les exilés, on trouvait des véritables militants ou responsables de la Commune, et des gens qui, bien que moins engagés, redoutaient des représailles à des titres divers.

 

Pourtant, écrivant à Lepelletier en octobre 1872, Verlaine prétend ne pas chercher à fréquenter les Communards exilés en Angleterre :

«  Les communards sont tous égaillés dans les faubourgs, où ils se tiennent tranquilles, sauf Oudet, Landeck* et Vésinier, récemment exécutés [évidemment c’est une exécution en paroles !] dans une assemblée générale des Proscrits, et qui font un bien bon journal, la Fédération, qu’on dit soutenu par Badingue. Est-ce vrai ? Moi je m’en fous, étant bien résolu à fréquenter le moins possible ces messieurs. [sans doute faut-il comprendre qu’il est résolu à fréquenter le moins possible les Communards et non ceux dont il vient de parler ?] Sauf Andrieu, homme très rassis et lettré, et Régamey**, très gentil et très parisien, je n’ai encore vu personne de connaissance, du moins fixé ici. »

                                     * Landeck est surtout connu pour son action (jugée généralement très négativement) lors de la Commune de Marseille en mars-avril 1871 (la Commune de Paris  l’avait envoyé à Marseille pour superviser le mouvement local - cf. sur ce blog notre longue étude sur la Commune de Marseille). Oudet, Landeck et Vésinier étaient plutôt isolés dans le milieu des Communards exilés. On les accusait d’être à la solde de la police. Par contre, rien ne confirme à notre connaissance la supposition de Verlaine que leur  journal était subventionné par l’ex-empereur Napoléon III (surnommé Badinguet, Badingue) lui aussi exilé en Angleterre - quelques Communards très minoritaires furent séduits par l’idée d’un bonapartisme social, mais apparemment pas Landeck ou Vésinier.

                                   ** Félix Régamey, peintre et illustrateur – en fait il n’avait pas participé à la Commune – se trouvant justement en Angleterre à l’époque des faits (il revint à Paris après la Commune puis repartit en Angleterre) ; mais il était assez proche des Communards (cf. l'article de M. Paul Lidsky sur le site des Amies et Amis de la Commune https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-artistes-et-la-commune/716-le-cas-felix-regamey).

 

 

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 Célèbre dessin représentant Verlaine et Rimbaud à Londres, sur une lettre de Félix Régamey à son frère Frédéric, 13 septembre 1872. Le bobby qui regarde en coin le couple formé par Verlaine et Rimbaud a été ajouté plus tard par Régamey lorsqu'il utilisa son dessin pour une publication en livre, dans les années 1890. Dans le texte de la lettre, Régamey décrit Verlaine « beau à sa manière », et « Rimbaud hideux » ! La lettre est en vente par la maison Christie's en novembre 2020 (voir plus loin)

(CHRISTIE'S IMAGES LTD.)

 https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/un-dessin-representant-verlaine-et-rimbaud-en-vente-chez-christie-s_4114605.html

 

 

Dans une autre lettre au même Lepelletier, Verlaine exprime sa crainte – plus ou moins fondée – de poursuites à son encontre en tant que fonctionnaire resté à sa place sous la Commune :

«  Outre les « attentions » officieuses des gens de la rue Nicolet [sa femme dont il est séparé et ses beaux parents], j’ai les preuves qu’on poursuit, de par l’autorité militaire, tout ce qu’a épargné la justice civile. Je les tiens, ces preuves, d’un employé (ancien) de mairie, qui n’a échappé que par sa fuite, ici, à un mandat d’amener contre tous ceux qui sont restés. »

A Londres, Verlaine et Rimbaud fréquentent surtout le journaliste Eugène Vermersch, Communard* mais aussi homme de lettres – ils occupent son logement quand Vermersch le quitte après s’être marié. Ils vont écouter les conférences de Vermersch (sur Théophile Gautier, Blanqui, Alfred de Vigny). Verlaine fait paraître un poème Des Morts dans le journal que publie Vermersch. Déjà écrit avant la Commune comme hommage aux vaincus des insurrections démocratiques et sociales de 1832 et 1834, le poème fut complété par une évocation des vaincus de la Commune.  

                          * Vermersch a publié sous la Commune le journal Le Père Duchêne (reprenant le titre - avec l'orthographe modernisée -  du journal « extrémiste » de Hébert pendant la Révolution française), avec Maxime Vuillaume et Alphonse Humbert (ce dernier sera par la suite, de retour en France après sa déportation en Nouvelle-Calédonie, le beau-frère d’Eugène Lepelletier, le biographe de Verlaine).

 

Ils fréquentent aussi Jules Andrieu, qui a été le directeur de l’administration de la Commune de Paris, très critique sur les erreurs commises par les dirigeants communards. C‘est un esprit encyclopédique (il collabore d’ailleurs à la British Encyclopedy durant son exil).

Verlaine (peut-être sans Rimbaud) fréquente le Cercle d’Études Sociales, - également groupement d’entraide – mis en place par les anciens Communards Lissagaray, Andrieu, Theisz et Jules Vallès, cercle où il faut payer une cotisation que Verlaine trouve excessive ( ? voir  http://renaissance.carnot.pagesperso-orange.fr/Andrieu/Jules%20Andrieu.pdf).

Peut-on avancer que Verlaine et Rimbaud, dans leurs fréquentations, s’intéressent moins à la politique proprement dite qu’aux discussions littéraires et philosophiques de leurs amis exilés ?

En Angleterre, les exilés de la Commune, aigris par la défaite et les difficultés matérielles, se font mutuellement des reproches.

Verlaine note que Vermersch est traité de mouchard. On sait qu’Andrieu est l’objet d’attaques perfides et diffamatoires de Vésinier et de ses amis et quitte le Cercle d’études sociales (voir  http://renaissance.carnot.pagesperso-orange.fr/Andrieu/Jules%20Andrieu.pdf

 

 

Parmi les relations de Verlaine et Rimbaud, sans doute à l’écart des Communards les plus révolutionnaires, il y a aussi le jeune Camiille Barrère, journaliste et lieutenant sous la Commune ; bilingue, il est enseignant dans une école britannique, décrit en 1874 comme «  professeur de collège, à allure de gentleman » (Dict. Maitron) ; Verlaine recommande à Rimbaud de ne pas oublier de lui rendre les livres qu’il lui a empruntés !*

                                           * Rallié par la suite à la république opportuniste de Gambetta, Barrère entrera dans la diplomatie; après avoir été consul général au Caire en 1883, il sera notamment ambassadeur de France à Rome, poste qu’il conservera près de 30 ans. Il sera mis à la retraite en 1924 par un gouvernement de gauche car jugé trop conservateur ! – on dit qu’il favorisa l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922.

 

Rimbaud parait se passionner pour Londres. Quand il revoit son ami ardennais Delahaye, il dira que Londres est la ville par excellence, bien supérieure à Paris. Des images de Londres transparaissent sas doute dans Les illuminations.

Verlaine et Rimbaud s’inscrivent comme lecteurs au British Museum.

Verlaine rédige à Londres les poèmes de Romances sans paroles. Au printemps 1873, Verlaine et Rimbaud reviennent sur le continent le premier en Belgique le second chez lui près de Charleville mais ils sont de retour à Londres pour une seconde période.

A Londres, leur vie commune a été marquée par des disputes violentes. Ils ont aussi des jeux amoureux sado-masochistes (on dit qu'ils "jouaient" à se taillader avec des rasoirs dissimulés dans des linges).

Cet épisode se termine par le départ inopiné de Verlaine pour la Belgique en juillet 1873. Verlaine espère à ce moment une réconciliation avec sa femme, Mathilde. L'événement déclencheur du départ de Verlaine semble avoir été une raiilerie de trop de Rimbaud (« mon pauvre vieux, ce que tu as l’air con avec ton hareng », quand Verlaine revenait du marché avec un hareng).

 

 

 

 

 

 

 

UN COUPLE MAL VU DES COMMUNARDS

 

 

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 Photo très connue qui circule sur internet, représentant Verlaine et Rimbaud;  on indique même que la photo aurait  été prise à l'époque de la Commune (même si les deux personnages ne se sont rencontrés qu'après !)  - d'autres parlent d'une photo prise à Bruxelles en 1873. L'allure de guerilleros des personnages - il manque seulement les  cartouchières ! - doit correspondre à la façon dont certains se représentent Verlaine et Rimbaud à l'époque de leur liaison. En fait il s'agit d'un montage, comme l'établit Michael Dias, dans son message de décembre 2017 sur le site indiqué ci-dessous.

 https://medium.com/@Pimpignole/la-photo-de-verlaine-et-rimbaud-qui-nen-est-pas-une-3aec2dfad061

 

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 Et voici les vrais personnages : il s'agit de deux braves fermiers américains, J.R. Perkins et son fils Sam, photographiés en 1901 à Lexington, Oklahoma (à l'époque Indian Territory); photo présentée sur le site Flickr de leur descendant, C. Simpson.

Ainsi s'expliquent les chapeaux des personnages et leur tenue rustique !

  https://www.flickr.com/photos/simpson2011/8350661087/in/faves-79909830@N04/

 reproduit par https://medium.com/@Pimpignole/la-photo-de-verlaine-et-rimbaud-qui-nen-est-pas-une-3aec2dfad061

 

 

 

Aussi bien à Londres qu’en Belgique, le couple formé par Rimbaud et Verlaine déplait dans le milieu des Communards exilés (cf. Jean-Baptiste Baronian, Rimbaud avec les Communards, http://www.bon-a-tirer.com/volume114/jbb.html#_ednref4  et le site Rimbaud le poète http://abardel.free.fr/biographie/00_rimbaud_biographie.htm:

Les Communards n’étaient probablement pas progressistes dans tous les domaines !

Déjà Régamey (moins un Communard qu’un sympathisant des Communards), dans une lettre à son frère qui réside en France (octobre 1872) note l’arrivé de Verlaine et Rimbaud en des termes assez critiques :

« Maintenant, devine qui j'ai sur le dos depuis trois jours. Verlaine et Rimbaud - arrivant de Bruxelles - Verlaine beau à sa manière. Rimbaud, hideux. L'un et l'autre sans linge d'ailleurs. Ils se sont décidés pour le Gin sans hésitation - moi il est entendu que j’ai horreur de la boisson… Différant sur ce point et sur d’autres il y a gros à parier que nous ne resterons pas longtemps compagnons. »

Régamey semble agacé par les pleurnicheries de Verlaine qui se pose en victime de sa femme et se donne le beau rôle : « Le garçon qui me parle de sa femme comme d’une petite fille à qui il pardonne. Après ce que m’ont dit plusieurs personnes de sa conduite à commencer par toi et pour finir il y a quelques jours par cet imbécile de Dieudonné (…) Triste – Triste ! ».

C’est sur cette lettre que Régamey fait le célèbre dessin montrant Verlaine et Rimbaud déambulant à Londres. La lettre doit être vendue en novembre 2020 par la maison Christie’s https://www.christies.com/lotfinder/books-manuscripts/rimbaud-arthur-paul-verlaine-6284574-details.aspx?from=salesummary&intObjectID=6284574&lid=1

 

 

 

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 La lettre Félix Régamey à son frère avec le célèbre dessin représentant Rimbaud et Verlaine à Londres. La lettre est mise en vente par la firme Christie's en novembre 2020.

France 24 - CHRISTIE'S IMAGES LTD./AFP

 https://www.france24.com/fr/20200922-verlaine-et-rimbaud-sur-un-dessin-en-vente-chez-christie-s

 

 

 

 

Il semble qu’après le départ de Verlaine pour la Belgique en juillet 1873, Rimbaud soit brutalement éconduit par Andrieu.

Delahaye, l’ami ardennais de Rimbaud, écrit : « Ce que je me rappelle bien, c’est qu’il me conta sa brouille avec Andrieu. La scène eut lieu — il en restait surpris et affligé — vers la fin de 1873*. […] Le fait est qu’il reçut Rimbaud avec une mauvaise humeur allant jusqu’aux procédés brutaux. La rupture fut définitive. »

                            * La date semble erronée car à la fin de 1873 Rimbaud n’est pas à Londres.

« Already in London the exiled communards sniggered at their relationship. After Verlaine’s departure, Rimbaud went to visit Jules Andrieu, a man he admired, and was roughly thrown out of the house in front of witnesses » (déjà à Londres, les Communards exilés ricanaient devant leur relation. Après le départ de Verlaine, Rimbaud alla en visite chez Jules Andrieu, un homme qu’il admirait, et fut rudement éjecté de la maison devant témoins, Neal Oexhandler, Rimbaud, the cost of genius, Ohio University , 2009, citant la biographe classique de Rimbaud par Pierre Petifils ; https://kb.osu.edu/bitstream/handle/1811/36760/Oxenhandler_Book4CD.pdf?sequence=1&isAllowed=y

On trouve aussi l’anecdote dans la biographie de Rimbaud par Jean-Luc Steinmetz : Rimbaud fut « mis brutalement à la porte » par Andrieu.

Comme on sait, le séjour londonien de 1873 finit par le départ de Verlaine pour la Belgique .Rimbaud vient l’y retrouver, puis décide de quitter Verlaine. C’est alors que Verlaine tire sur lui , le blessant légèrement (juillet 1873). La justice belge est saisie et Verlaine est condamné à deux ans de prison.

 

 

RIMBAUD ET L'HISTOIRE SPLENDIDE

 

 

Les prises de position de Rimbaud en faveur de la Commune – pourtant bien connues - sont curieusement présentées par certains comme des découvertes surprenantes. Un article fait par exemple un sort à une lettre découverte en 2018, sous le titre : Quand Rimbaud écrivait aux Communards : cette facette ignorée du poète. L’article ne manque pas de rappeler la formule du poète « changer la vie » - qui un siècle après, servit de slogan à un parti politique (qui n’a rien changé comme on devait s’y attendre), comme si Rimbaud avait limité à la sphère politique ou sociale cette ambition.

https://www.franceculture.fr/histoire/quand-rimbaud-ecrivait-aux-communards-cette-facette-ignoree-du-poete

 

En fait d’écrire aux Communards, la lettre dont il s’agit, écrite en 1874 à Londres, est adressée à un Communard, Jules Andrieu. Dans cette lettre, Rimbaud exprime son intention d’écrire une suite de tableaux historiques, qu’il appelle l’Histoire splendide* (se présentant à peu près comme des poèmes en prose sur des moments clé de l’histoire des civilisations, qui seraitent publiés par livraisons) et demande des conseils à Andrieu, lui-même auteur d’une Histoire du Moyen-Age

                                   * Il n’est pas sûr qu’on doit comprendre « splendide » par antiphrase comme le disent certains commentateurs – Rimbaud pourrait envisager une lecture esthétique de l’histoire – même dans ses épisodes violents et atroces.

 

Le but de Rimbaud est tout simplement, par ce travail historique (il envisage une publication en Angleterre) de gagner de l’argent  (« Je veux faire une affaire ici ») et il dresse une sorte de plan marketing avant la lettre, tout en déconsidérant à l’avance son travail (« Quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage m’apparaissent méprisables… »)

La lettre est rédigée de façon surprenante, obscure et péremptoire (Rimbaud attend d’Andrieu une entrevue pour lui donner des conseils) et on ne sait pas quelle suite Andrieu lui a réservée, d’autant qu’il était brouillé avec Rimbaud, comme on l’a vu (voir le blog Arthur Rimbaud, le poète,  http://abardel.free.fr/petite_anthologie/lettre_a_jules_andrieu.htm).

 

Lorsque Rimbaud écrit à Andrieu, c’est son second séjour à Londres. Il s’y trouve avec le poète Germain Nouveau. Tous deux s’inscrivent au British Museum comme lecteurs, mais Nouveau, un peu échaudé (du moins on le dira) par la réputation de Rimbaud, finit par s’écarter de lui – on discute du caractère homosexuel de leur relation, probablement impossible à démontrer.*

                                 * Comme on sait, Nouveau se convertira au catholicisme (convertir au sens de décider de vivre en accord avec la foi), et finira sa vie comme un mystique.

 

En 1874, les relations de Rimbaud avec « d’anciens Communards » à Londres paraissent bien se limiter à la lettre à Andrieu et être sans objet politique *- ajoutons qu’Andrieu lui-même, qui essaie de se faire une place dans la société britannique, parait avoir tourné la page de l’action politique. Il fait des démarches pour obtenir son retour en France, appuyées par divers notables de la société britannique qui se portent garants de son honorabilité. Finalement et non sans difficultés, grâce à l'intervention de Gambetta, il est nommé vice-consul à Jersey par le premier gouvernement Jules Ferry en 1881, poste plutôt modeste (mais son prédécesseur était un baron). Avant de partir, le nouveau vice-consul doit signer une lettre au sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères**, le comte de Choiseul-Praslin (un aristocrate rallié à la république opportuniste) dans laquelle il déclare approuver le gouvernement tel qu'il est.

 

                                                                            *  On peut argumenter  sur le fait qu'écrire l'histoire n'est pas sans lien avec la politique et remarquer que Rimbaud dans cette lettre, cite Michelet et Quinet, des historiens républicains. Mais rien n'indique que Rimbaud a l'intention de donner un sens politique a son projet :  les noms de Michelet et Quinet lui viennent probablement à l'esprit comme exemples d'historiens reconnus par le grand public. D'ailleurs aucun d'entre eux n'a soutenu la Commune.

                                                                         ** Notons aussi qu'en 1881, le ministre des Affaires étrangères était Barthélémy-Saint-Hilaire, qui avait été le bras droit de Thiers (il était secrétaire général du gouvernement) pendant la lutte contre la Commune.

 

 

 LA POLITIQUE DE RIMBAUD D'APRÈS SES OEUVRES ?

 

 

Il serait naïf de voir dans Rimbaud (au moins Rimbaud jeune) un homme qui borne ses révoltes à une position politique, même révolutionnaire. Il se dresse contre la société et plus encore, contre les limitations de la condition humaine.

Peut-on rechercher dans sa poésie ses intentions ? Hormis ses premières poésies, dont le sens est facilement accessibles, Rimbaud a pratiqué un art hermétique qui autorise plusieurs interprétations.

Par exemple, la phrase dans Une saison en enfer « Il faut être absolument moderne », représente-t-elle un impératif auquel Rimbaud adhère (resterait à définir ce qui est moderne pour lui) ou bien est-ce le constat d’une obligation sociale qu’il doit subir, avec laquelle il est en désaccord ?  La première opinion est majoritaire mais la seconde a ses défenseurs, qui dénoncent « un contresens assez répandu » (voir sur ce point le site Rimbaud le poète http://abardel.free.fr/varia/il_faut_etre_absolument_moderne.htm).

Dès lors, il est difficile de trouver dans les oeuvres de la dernière période de Rimbaud (Une saison en enfer, Les illuminations), la clef d’attitudes politiques ou philosophiques explicites et univoques.

Certaines déclarations d’Une saison en enfer (notamment la section intitulée Mauvais sang) expriment certainement le regard de Rimbaud sut lui-même. Même si leur sens exact n’est pas complètement discernable, elles expriment un état de révolte individuel qui rejette (ou parait rejeter) tout sentiment collectif :

« « J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles »

 « …" Je n'ai jamais été de ce peuple-ci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute (…)" 
    
Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre… »

Et dans la même section, une préfiguration du destin auquel Rimbaud rêvait peut-être, et qu’il essaiera vainement de réaliser :

« Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront.

(…) Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque*, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève. »

                           * « mon masque » : mon visage, ma physionomie.

 

Dans ce dernier texte, « les affaires politiques » ne sont qu’un accessoire de la richesse : le colonial enrichi, dorloté par les femmes, pourra s’adonner à la politique – donc exercer le pouvoir directement ou indirectement - mais ce n’est qu’une lointaine perspective pour celui qui, dans l’immédiat, dort ivre sur la plage.

 

C’est après avoir écrit les textes des Illuminations (fin 1873-1874) que Rimbaud abandonne définitivement la poésie – un abandon qui est un des points centraux de sa biographie, longuement questionné par les rimbaldiens. Est-il inconcevable d’imaginer qu’à partir de la même époque, voire avant (comme le montreraient alors certains passages de Une saison en enfer), il a abandonné toute idée de travailler à un changement de la société, qu’après avoir envisagé d’agir avec les autres et pour les autres, il ait décidé de se borner à ne penser qu' à lui-même ?

 

 

BOURLINGUER

 

 

Après 1874, Rimbaud envisage diverses possibilités d’avenir qui ne dénotent pas une « conscience politique » particulière.

En 1874 il est en Allemagne (comme précepteur) où il apprend l’allemand. Il reçoit la visite de Verlaine mais la réconciliation tourne court.

Il est alors très intéressé par la science, voudrait être ingénieur, cherche à apprendre les langues, comme l’observe avec ironie Verlaine, tandis que Rimbaud note avec dérision la conversion au catholicisme de Verlaine, à la suite des épreuves de sa détention.

Rimbaud remet à Verlaine le manuscrit des Illuminations afin de le transmettre à Germain Nouveau pour publication (car Verlaine n’envisage pas de revenir en France immédiatement, en raison du discrédit entrainé par sa condamnation en Belgique). En fait la publication se fera 10 ans après, Nouveau ayant ensuite renvoyé le manuscrit à Verlaine ! A ce moment, Rimbaud est devenu indifférent à son œuvre littéraire.

Rimbaud exprime ensuite à son ami Delahaye, vers 1875, l’intention (ou le rêve) de passer le concours de l’école Polytechnique (il lui faudrait passer son bac d’abord, d’ailleurs)  – mais il a dépassé la limite d’âge (autre signe de sa fascination pour la science).

Rimbaud se rend en Italie et après quelques mésaventures, il se retrouve à Marseille, battant la semelle, peut-être docker ?. Il envisage de s‘engager dans les forces carlistes en Espagne, ce qui lui permettrait d’apprendre l’espagnol (!). On peut observer que les Carlistes revendiquent le trône pour la branche ainée des Bourbons d’Espagne ; ils sont réactionnaires et ultra-catholiques.*

                                                  * Selon certains, Rimbaud aurait effectivement signé un engagement pour les Carlistes, à Marseille. Curieusement, au moment de la crise de Bruxelles (juillet 1873), Verlaine avait eu la velléité de s’engager dans l’armée espagnole - certains disent chez les Carlistes. Mais comme la démarche aurait été faite auprès du consulat espagnol, cela rend impensable un projet d'engagement chez les Carlistes, qui étaient des rebelles (de plus la proximité, à l'époque, de Verlaine avec les milieux communards rend cette supposition étrange). Verlaine aurait été éconduit car l’armée espagnole n’engageait pas des étrangers - on l’imagine mal servant comme mercenaire, lui qui avait été un garde national vite fatigué de ses obligations.

 

 

Il séjourne ensuite dans sa famille à Charleville (il séjourne aussi à diverses reprises dans la propriété familiale de Roche) où il prend des leçons de piano, étudie le russe et l'arabe. Il est très affecté par la mort de sa soeur Vitalie*.

                                                                                      * Il reporte son affection sur son autre soeur Isabelle. La famille Rimbaud comprend aussi un frère Frédéric, et la mère, aussi prénommée Vitalie, que Rimbaud appelle " mother", une femme autoritaire, finalement plus compréhensive pour son fils qu'on ne le dit ordinairement. Le père, ancien militaire de carrière, qui a  servi notamment en Algérie et a fait une traduction du Coran, a abandonné sa famille depuis 1860; il passe ses dernières années à Dijon.

 

Il évoque à un moment l'idée de se faire missionnaire (frère des écoles chrétiennes) pour pouvoir aller enseigner en Extrême-Orient (et apprendre les langues).

Rimbaud se rend en Autriche, puis au Pays-Bas (1876) : il s’engage alors pour 6 ans dans les troupes coloniales néerlandaises recrutées pour combattre le sultan d'Aceh (sur l'île de Sumatra), qui refusait la domination européenne. Le navire qui transporte les troupes emprunte le canal de Suez. Arrivé à Java, Rimbaud, qui a touché le reste de sa prime, déserte et s'arrange pour échapper aux autorités néerlandaises (cf. Bernard Dorléans, Un épisode peu connu de la vie d’Arthur Rimbaud, Bali-Gazette, https://bali-gazette.com/un-episode-peu-connu-de-la-vie-d-arthur-rimbaud/ )

 

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Embarquement des troupes coloniales pour l'Indonésie (à l'époque Indes orientales néerlandaises) à Rotterdam vers 1880.

Aquarelle de Hoynck van Papendrecht.

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Après le voyage de retour par le Cap de Bonne espérance, il est de nouveau dans sa famille. Il semble ensuite exercer la fonction de recruteur pour une armée d'un pays du nord de l'Europe (peut-être quand même pas l'armée néerlandaise dont il avait déserté ! - à moins que son engagement soit postérieur ?).

En 1877, depuis Brême, il propose sa candidature pour la marine de guerre américaine en insistant sur les langues qu’il connait, sans succès.

Il semble qu’il parcourt les pays nordiques comme traducteur dans un cirque. Une première tentative de passer en Egypte tourne court (il s’embarque à Marseille mais, malade, se fait débarquer en Italie).

En 1878, en passant par la Suisse et l’Italie, il débarque en Egypte : ne trouvant pas d’emploi, il se rend à Chypre qui vient de passer sous autorité britannique. Après un premier travail dans l'exploitation de carrières (il est chargé de la partie administrative du travail), il revient en 1880 et participe, comme surveillant, aux travaux de construction de la résidence d’été du gouverneur britannique dans les monts Troodos, avant (peut-être) de se disputer avec ses supérieurs et de retourner en Egypte *.

                                                  * On a aussi dit (sans preuve) que Rimbaud a quitté précipitamment Chypre après avoir tué un de ses subordonnés dans une dispute. Quoi qu'il en soit, vers 1950, le gouverneur britannique de Chypre fit apposer une plaque indiquant à peu près que « le génial poète français Arthur Rimbaud, insoucieux de sa renommée, ne trouva pas au-dessous de lui de participer à la construction de cette résidence ». La plaque est-elle toujours en place ? La résidence est devenue ensuite la résidence d’été du président de la république de Chypre.

 

Pendant toute cette période (et même par la suite) Rimbaud est inquiet en raison de sa situation irrégulière vis-à-vis du service militaire français.

 On retrouve Rimbaud en 1880 à Aden où il entre au service d’une maison de commerce de café. Après quelque temps passé à Aden, son employeur l’envoie à Harar (ou Harrar), un territoire voisin de l'Abyssinie (on dira plus tard Ethiopie) : à l’époque, Harar est sous occupation égyptienne, puis sera conquise par le roi du Choa, vassal turbulent de l’empereur d’Abyssinie et ensuite empereur lui-même, Ménélik.

Désormais le destin de Rimbaud est tracé jusqu’à la fin. Entrecoupé de quelques séjours au Caire ou à Aden, c’est en Abyssinie qu’il vivra, courant en vain après la richesse qui l’avait fait fantasmer plus tôt quand il écrivait

« Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre (…) sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or »

et s’épuisant pour un gain presque inexistant.

 

Nous reviendrons sur cette partie de sa vie.

D'ores et déjà on peut observer que Rimbaud avait très tôt tourné le dos à ses engagement de jeunesse - de même qu'à sa relation de jeunesse avec Verlaine. Verlaine resta le reste de  sa vie attaché à Rimbaud. Mais Rimbaud ne reparla jamais de Verlaine.