VERLAINE ET RIMBAUD,

OU

« LES AMANTS DU PANTHÉON »

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Les amants du Panthéon !* On imagine ce titre pour un film avec Paris pour décor – un Paris verdâtre et glauque, romantique et sombre, aux antipodes de ces films (surtout d’ailleurs des séries télé et téléfilms) qui prennent Marseille comme décor dans le genre Californie française, où la vie parait moins dure (sinon plus belle !) au soleil.

Notre titre évoque aussi des amants d’autres latitudes; on a en mémoire les amants de Vérone : les héros de la pièce de Shakespeare Roméo et Juliette, et aussi ceux d’un film d’après-guerre qui porte ce titre (d’André Cayatte, dialogues de Jacques Prévert), qui met en scène des acteurs qui tournent, à Venise et non à Vérone, un film inspiré par la pièce de Shakespeare, selon la fiction du cinéma dans le cinéma.

On peut aussi penser aux amants de Venise qui renvoient à des situations différentes : d’une part, un roman de cape et d’épée de Michel Zévaco, adapté en comédie musicale dans les années 50 avec Luis Mariano, qui se situe ans une Venise du début du 16 ème siècle assez improbable historiquement. D’autre part, Les Amants de Venise est le titre d’un livre de Charles Maurras consacré à deux amants véritables, Alfred de Musset et George Sand, dont l’histoire d’amour fait naufrage lors d’un mémorable séjour à l’Hôtel Danieli, dans le décor de Venise sous domination autrichienne, rendez-vous des premiers touristes au sens moderne.

Mais les amants du Panthéon dont parle notre titre (assez racoleur, il faut l'admettre !) sont tous deux des hommes et de grands poètes.

En effet une pétition signée par des personnalités bien connues dont plusieurs anciens ministres de la culture, soutenue par l’actuelle ministre, demande le transfert au Panthéon de Paul Verlaine et d'Arthur Rimbaud.

                                

                                                              * En choisissant ce sous-titre, j'ignorais que c'était aussi le titre d'une chanson du chanteur Izaak, dans son album Le roi des Echecs (2017).

 

 

 

LA PÉTITION POUR LA PANTHÉONISATION

 

 

Cette pétition argumente sur le fait que, bien entendu, il s’agit de grands poètes mais qu’ils sont aussi exemplaires par leur engagement – ou les difficultés qu’ils ont dû subir à l’époque :

« … ils durent endurer [sic] « l’homophobie » implacable de leur époque. Ils sont les Oscar Wilde français. »

La pétition souligne l’engagement politique des deux poètes, avec un argument surprenant pour Verlaine: « Politique ensuite. C’est dans l’œuvre de Verlaine que l’on a puisé en 1944 le message annonçant le débarquement en Normandie à l’intention de la résistance intérieure ». « C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de « Changer la vie », le slogan de la gauche des années 1970. »

La pétition insiste sur le fait que dans le fait divers qui valut à Verlaine d’être jugé et emprisonné pour avoir tiré sur Rimbaud (cela se produisit à Bruxelles en 1873) « le parquet belge et la police française ont monté un dossier à charge, dont les archives prouvent désormais qu’il fut lié à son rôle dans la Commune et à son homosexualité. Il est resté 555 jours en prison, quand il aurait dû n’y passer que quelques semaines. Et on sait aussi que la préfecture de Police de Paris a favorisé l’aggravation de sa peine en raison, précisément, de ce "drôle de ménage" ».

 

 

LES ARGUMENTS DES ADVERSAIRES DE LA PÉTITION

 

 

La pétition a aussitôt suscité des réactions contraires : on y voit une manifestation essentiellement communautariste qui veut  faire entrer au Panthéon des homosexuels  en tant que tels – ce qui est d’ailleurs une intention déclarée des auteurs de la pétition, qui estiment que le Panthéon doit être représentatif de la diversité des mœurs, aujourd’hui admise, dès lors qu’il s’agit de grands écrivains, ce qui n’est pas contesté*.

                                                                             * Mais des Rimbaldiens sont agacés qu’on mettre sur le même plan un génie – Rimbaud évidemment – et un poète qu’ils considèrent de second plan, Verlaine !

 

On y voit aussi  une tentative pitoyable de récupérer des poètes adversaires des valeurs établies (Rimbaud surtout) dans une forme de conformisme patriotique et républicain qui leur était complètement étrangère : « En faire des espèces de poètes officiels, de symboles positifs et nationaux, c’est se moquer de ce qu’ils étaient, des révoltés, des marginaux, des irrécupérables » (Pierre Jourde, chronique dans L’Obs, Bibliobs, 22 septembre 2020 https://www.nouvelobs.com/les-chroniques-de-pierre-jourde/20200922.OBS33700/la-perpetuite-requise-contre-verlaine-et-rimbaud-par-pierre-jourde.html

On remarque aussi l’incongruité de présenter Rimbaud et Verlaine comme un « couple » alors que leurs relations ont été houleuses, ont duré seulement deux ans, et ont été marquées de part et d’autre par des actes de violence.

« Ce n’est pas vrai que Verlaine et Rimbaud aient souffert dans les mains de l’Etat pour leur sexualité au même degré qu’Oscar Wilde. Et bien que leur homosexualité ait sans aucun doute joué un rôle important dans leur expérience sexuelle, ni l’un ni l’autre n’avait une vie sexuelle exclusivement homosexuelle. Dans un certain sens, la pétition les essentialise et, ce faisant, produit pour effet ce qu'on pourrait appelait la rencontre du pire de deux mondes : le conservatisme nationaliste de la Troisième République, représenté par cette volonté de les "panthéoniser", et l'identitarisme contemporain, en les présentant comme uniquement comme homosexuels. » (Kristin Ross, Rimbaud-et-Verlaine-au-Panthéon : une idée foncièrement sentimentale et macabre, journal Marianne, interview de Kristin Ross et Denis Saint-Amand, respectivement professeure de littérature à l’université de New York et chercheur qualifié du FNRS à l’université de Namur, https://www.marianne.net/culture/rimbaud-et-verlaine-au-pantheon-une-idee-foncierement-sentimentale-et-macabre).

 

A l’opposé, le journaliste et essayiste Frédéric Martel qui figure parmi les signataires de la Lettre au Président de la République, trouve au contraire conforme à l'esprit national en quelque sorte, que des contestataires soient admis au Panthéon : « Y faire entrer deux poètes maudits, des dissidents, la bohème, le blasphème, c’est cela, la France », tandis que personne, semble-t-il, parmi les partisans de la Panthéonisation, ne répond sur le caractère discontinu et violent de la liaison des deux hommes, qui se sont finalement détournés l’un de l’autre (en tous cas, Rimbaud s'est détourné, irrévocablement, de Verlaine).

Au plus admet-on qu’ils n’entreront pas « ensemble » au Panthéon » (comme un couple) mais en même temps !

Pourtant, rien n’établit que l’un ou l’autre a été exclusivement (ou essentiellement ?) un homosexuel, argument négligeable pour certains auteurs de la pétition*.

                            * Frédéric Martel s’efforce de montrer que Rimbaud était essentiellement homosexuel, notamment qu’il a été « l'amant de Germain Nouveau » -  ce qui n’est pas admis de tout le monde, que rien ne montre qu’il a eu une épouse en Abyssinie, mais une concubine ou servante qu’il a chassée avec comme solde quelques thalers etc. Pas sûr que cette présentation fasse avancer la cause qu’il défend ! (« Toute l'œuvre de Rimbaud est marquée par des préférences homosexuelles », Le Point, 19 septembre 2020  https://www.lepoint.fr/culture/toute-l-oeuvre-de-rimbaud-est-marquee-par-des-preferences-homosexuelles-18-09-2020-2392531_3.php

 

 

QUE NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST RÉPUBLICAIN

(Platon avait fait placer à l'entrée de son Académie à Athènes, l'inscription : que nul n'entre ici s'il n'est géomètre)

 

 

Sans vouloir être exhaustif (il faudrait être un spécialiste de chacun des auteurs) nous nous bornerons ici à quelques remarques.

Sur l’orientation politique des deux écrivains, bien qu’elle ne soit pas démesurément mise en avant, il est clair qu’elle joue un rôle dans la Panthéonisation proposée – ou paradoxalement dans le refus de Panthéonisation.

Il est entendu que ceux qui entrent au Panthéon doivent non seulement avoir été des personnages éminents dans leur domaine d’activité mais aussi représenter les « valeurs de la République ». Le fait qu’aucun texte ne précise quels sont les critères à respecter permet au pouvoir du moment d’apprécier discrétionnairement si les candidats répondent ou non aux valeurs sur lesquelles on veut insister :

« … il existe des critères implicites : on attend une personnalité exemplaire, qui incarne les idéaux de la République (le compositeur Berlioz ou le marquis de Lafayette ont ainsi été écartés pour leurs penchants monarchiques*), et dont le combat fait écho aux valeurs du chef de l’Etat. » (sic, extrait d’un article du Monde, 2018)

                               * On peut s’étonner de cette considération, donnée pour ce qu’elle vaut. Il nous semblait que La Fayette, d'abord monarchiste constitutionnel, avait évolué vers le républicanisme à la fin de sa (longue) vie. Mais on a peut-être trouvé que son républicanisme lorgnait un peu trop sur celui des USA ? Est-il d’ailleurs déshonorant d’être monarchiste constitutionnel ? Quant à Berlioz, orchestrateur de La Marseillaise, il n’a jamais caché son ironie sur les foules révolutionnaires et se rallia au Second Empire.

 

Examinons donc les engagements politiques des deux candidats (à leur corps défendant) à la Panthéonisation en commençant par Verlaine.

 

 

 

VERLAINE, GARDE NATIONAL DÉSINVOLTE

 

 

Verlaine semble aujourd’hui répondre au critère de représentant des valeurs de la République, puisqu’il a été un partisan de la Commune de Paris de 1871. Rares sont ceux qui essaient encore d’opposer la Commune et la République officielle comme Kristin Ross, pour refuser la Panthéonisation :

« Bien que l’objectif de la pétition ne soit pas déclaré en tant que tel, l’idée de "panthéoniser" Rimbaud et Verlaine a le même effet. Elle participe à saper la manière dont la Commune – en tant qu'événement et en tant qu'élément de la culture politique – a toujours résisté à toute intégration fluide dans le récit national. Il serait d’ailleurs intéressant d'observer l'accélération des tentatives de "panthéonisation" des Communards à l’approche de la commémoration du 150e anniversaire l'année prochaine.

Le Panthéon, au même titre que cette pétition, renvoient à la conception étroite et ploutocratique de républicanisme contre laquelle la Commune s'est battue. Le drapeau de la Commune, après tout, n’était pas tricolore mais celui de la République universelle »

Kristin Ross, interview précitée dans Marianne https://www.marianne.net/culture/rimbaud-et-verlaine-au-pantheon-une-idee-foncierement-sentimentale-et-macabre

 

Mais pour ceux qui sont sans doute les plus nombreux, la cause est entendue, la Commune préfigure la République actuelle qui lutte contre « toutes les discriminations » (sauf les discriminations de classe mais il ne faut pas le dire).

Regardons un peu ce que fut l’engagement de Verlaine en faveur de la Commune.

Nous avons la chance que son ami et biographe, Edmond Lepelletier*, ait été un participant de la Commune (il a d’ailleurs écrit une Histoire de la Commune). On per donc penser que dans sa biographie de Verlaine, parue en 1907, il parlait en toute connaissance de cause.

                             * Edmond Lepelletier de Bouhélier, journaliste, fut désigné pendant la Commune comme délégué au Conseil d’Etat et à la Cour des Comptes (comme ces organismes ne se réunissaient plus, en fait son rôle consistait au gardiennage des locaux avec quelques subordonnés). Il fut aussi gérant et collaborateur du Tribun du Peuple de Lissagaray qui parut durant huit jours (Dict. Maitron), Arrêté après la fin de la Commune, et détenu assez longuement, il fut finalement condamné à un mois de prison. Par la suite, l’ancien Communard Alphonse Humbert, rapatrié de Nouvelle-Calédonie devint son beau-frère. Franc-maçon important, Lepelletier s’opposa ensuite au Boulangisme, avant d’évoluer vers le nationalisme antisémite au moment de l’affaire Dreyfus. Elu député nationaliste, lui et son beau-frère (également député de tendance radicale) furent exclus vers 1900 de leur loge maçonnique en raison de leur antisémitisme. Auteur de plusieurs livres dont une Histoire de la Commune de 1871, 3 vol. 1911-1913.

 

 

 

 

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Edmond Lepelletier de Bouhélier (1846-1913) fut un ami constant de Verlaine jusqu'à la mort de ce dernier et écrivit une Vie de Verlaine.

Il est ici représenté sur le compte-rendu de son mandat de député de la Seine 1902-1906 (Il simplifiait souvent son nom en supprimant la particule "de Bouhélier"). Dans son Histoire de la Commune (1911-13), Edmond Lepelletier dit : « L’auteur [...] remplit à cette époque redoutable un rôle modeste. Il doit déclarer qu’il fut parmi les vaincus » (cité par le Dict. Maitron). Cela ne l'empêcha pas d'évoluer vers le nationalisme (il se présente sur ce document, plutôt consensuellement, comme "républicain libéral patriote"), et d'être un antidreyfusard convaincu.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9921755.image

 

 

 

 

Verlaine s’est marié en août 1870 avec Mathilde Mauté, dont la famille très bourgeoise – le père vivait de ses rentes - ajoutait à son nom la particule de Fleurville. Un beau mariage pour un personnage socialement plutôt mince comme Verlaine, fonctionnaire subalterne à l’Hôtel de Ville, et de plus jugé communément très laid, tandis que Mathilde, âgée de 17 ans, est jolie. La famille Mauté a modérément apprécié ce mariage et l’avenir allait confirmer ses appréhensions.

Durant la guerre de 1870-71, Verlaine s’engage dans la garde nationale de Paris* ; pourtant son enthousiasme patriotique est mince : « Depuis le début de la guerre franco-allemande, Verlaine fulmine à l'encontre des bellicistes. Un jour, il manque de se faire écharper en plein boulevard pour avoir crié un « Vive la paix » tandis que la foule scandait « À Berlin »**. Mathilde a beau lui expliquer qu'il est nécessaire de défendre la Patrie, il objecte « on voit bien que tu n'es pas obligée d'y aller » et qu'il n'avait pas envie de se faire casser la gueule pour les autres. » (Art. Wikipedia, Mathilde Mauté, basé sur les Mémoires de la femme de Verlaine https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathilde_Maut%C3%A9). Bien entendu, il s'agit de propos rapportés par la femme de Verlaine, donc à prendre avec précautions - mais ils concordent avec ce qu'on sait de la personnalité de Verlaine.

                          * Il s’agit de la garde sédentaire, qu’on désignait (y compris Verlaine) du terme de « Pantouflards », par opposition à la Garde mobile qui pouvait être envoyée sur les champs de bataille. En tant que fonctionnaire à la Préfecture, il semble que Verlaine était normalement exempté de service armé.

                       ** Probablement au tout début du conflit. Les républicains (dont Verlaine faisait partie) étaient contre la guerre, voulue par le régime impérial. L'optique changea chez beaucoup avec la proclamation de la république.

 

Verlaine semble apprécier les gardes auxquelles il participe (deux jours par semaine) car elles se terminent souvent dans les estaminets. C’est l’occasion de la première dispute avec sa femme ; « Elle vint à propos d’une rentrée, tardive et des plus avinées ou absinthées, des remparts. Ma femme éclata en sanglots dès m’avoir vu, puis en reproches… Ça, aussi, c’était en trop — et je me fâchai à mon tour. Et très haut » (Verlaine, Confessions https://fr.wikisource.org/wiki/Confessions). Mais Verlaine n'est pas très rigoureux dans ses obligations et doit faire deux jours de prison pour absence injustifiée.

« Le rigoureux hiver de 1870 rend cependant ses gardes pénibles, il tente alors de se faire porter pâle ». Finalement il arrive à faire croire à sa hiérarchie qu’il est muté un autre bataillon après un changement d’adresse. « Il ne reparaîtra plus sous les drapeaux » (art. Wikipedia précité).8

Plus tard, dans une nouvelle parue en 1887, Pierre Duchatelet, Verlaine décrit un fonctionnaire qui en 1870 s’engage par patriotisme dans la Garde nationale (alors qu'il aurait pu être exempté), puis s'engage dans les compagnies de combat (alors qu’il aurait pu rester dans la garde sédentaire) : le résultat de son acte patriotique est catastrophique :  sa femme le quitte, il part à la dérive - il sert ensuite par habitude dans la Garde nationale de la Commune, ce qui l’oblige après la fin de la Commune à fuir en Angleterre,  où il meurt alcoolique à l’hôpital : mais la nouvelle n’est qu’en partie autobiographique, car si Verlaine fit acte de volontariat au début, il fit ensuite tout ce qu’il pouvait pour être débarrassé de ses obligations de garde national.

 

Notons ici que beaucoup de gens font une confusion par manque de connaissance historique : on croit que parce que Verlaine a été garde national, il a été un combattant de la Commune de 1871, comme si garde national et Communard étaient synonymes. Or Verlaine a été garde national à l’époque du siège de Paris par les Prussiens, à l’époque du gouvernement de la défense nationale du général Trochu, donc avant la Commune. Il n’a jamais servi dans la Garde nationale  de la Commune*.

                              * Pourtant le service dans la Garde nationale était obligatoire sous la Commune pour les hommes de son âge. Verlaine devait probablement bénéficier d'une exemption, comme il aurait pu y prétendre lors de son service dans la Garde nationale en 1870.

 

 

 

VERLAINE COMMUNARD,  OU LA COMMUNE, MA FEMME, LA BONNE ET MOI*

                                                      * On reconnait le titre d’une comédie au théâtre (adaptée ensuite au cinéma) très célèbre dans les années 1950, de Robert Lamoureux Papa, Maman, la bonne et moi

 

 

Arrive ensuite la Commune de Paris (mars-mai 1871). On sait que Verlaine fut partisan de la Commune.

Mais son ami Lepelletier, qui fut aussi un partisan de la Commune, est clair sur la participation de Verlaine :

« Sous la Commune, il fut un figurant muet et inactif dans le drame formidable, et son rond de cuir à l’Hôtel de Ville, sur lequel il demeura paisiblement campé, ne saurait être comparé à une barricade ».

Selon les sources, avant les événements de la Commune, Verlaine était fonctionnaire à l’Hôtel de Ville de Paris* (il semble qu’il était notamment chargé de mandater les traitements des prêtres, assimilés à des fonctionnaires sous le régime du Concordat) : « ce travail supprimé au printemps 1871 [par la Commune], il fut chargé, avec un homme de cinquante ans qu’il jugea ensuite être un mouchard, de découper et collationner les articles de journaux favorables à la Commune**, en les présentant avec un commentaire » (Dictionnaire Maitron, article Verlaine)

                          * Exactement, expéditionnaire à la préfecture de la Seine, selon ce qu'il indique lui-même; depuis l'époque napoléonienne, le préfet de la Seine siège à l'Hôtel de Ville; les attributions municipales et préfectorales sont intriquées.

                          ** Dans ses Confessions Verlaine minimise cet emploi (une sinécure) et affirme qu’il y avait bien un titulaire, chef du bureau de la presse, « plus tard fortement condamné par les conseils de guerre » (ce point n’a pas vraiment été éclairci car un certain « Merlaine » fut condamné par contumace – voir plus loin). Physiquement, Verlaine était resté dans son bureau d’autrefois ; il explique que son travail était de collationner les articles favorables ou défavorables à la Commune.

 

Selon les mémoires de Mathilde Mauté (résumés dans l’art. Wikipedia précité) :

« En mai 1871, les troupes de Versailles sont à Paris et sont parvenues à l'Arc de Triomphe, d'où elles bombardent le Quartier des Batignolles où réside la mère de Paul Verlaine. Verlaine passe alors la nuit à pleurer et à se lamenter sur le sort de sa pauvre mère. À cinq heures du matin, Mathilde lui propose de partir ensemble en voiture pour aller la chercher. « Il objecta que s'il sortait, il s'exposait à être pris par les fédérés [les Communards] et forcé à faire le coup de feu sur les barricades ».  Mathilde sort donc seule et est aux prises avec beaucoup de difficultés, dans une ville livrée aux combats de la Semaine sanglante, pour rejoindre le domicile de la mère de Verlaine.

C’est une version différente que Verlaine donne dans ses Confessions :

« Puis je sonnai la bonne pour le chocolat habituel du matin. La falote créature, une linotte, comme je disais en la comparant avec l’oie qu’était une autre servante de chez mes beaux-parents, avant même d’avoir déposé les deux tasses et les deux croissants sur chacune de nos tables de nuit […] s’écria en mots entrecoupés : « Ils sont entrés, madame, ils sont à la Porte-Maillot ! » [il s’agit évidemment des troupes gouvernementales, les « Versaillais ».]

Des fuites de gens dans la rue, le rappel battant de toutes parts, Notre-Dame sonnant une générale précipitée eurent bientôt corroboré cette brusque nouvelle.

— Paul, me permets-tu d’aller à Montmartre (mes beaux-parents, toujours, avec un instinct à l’envers du danger à éviter, avaient réintégré leur domicile de la rue Nicolet), je reviendrai aussitôt.

— Vas-y donc ! répondis-je ajoutant peu gracieusement d’ailleurs, sans l’avoir embrassée, si ma mémoire est sûre : Rapporte des nouvelles, surtout !

Je restai à la maison, ayant peut-être des intentions sur la bonne qui était mignonne et qui commençait à avoir si peur, qu’elle semblait ne demander, dès qu’elle se vit seule avec moi, pas mieux que d’être rassurée… »

Verlaine prétend qu’il essaie quand même de rejoindre sa femme mais doit rentrer chez lui, empêché de passer par un escogriffe dans la rue. Il ne va pas avoir l’occasion de rassurer la bonne à sa manière car deux de ses amis, habillés en gardes nationaux de la Commune, se présentent ensuite :

«  …je me trouvai en face de mon ami Edmond Lepelletier, le publiciste bien connu et Émile Richard, mort, longtemps après, président du conseil municipal de Paris, — noirs de poussière et de poudre, qui sortaient d’une barricade toute voisine et me demandaient asile. » 

« Défaite complète, me dirent-ils. Dans quelques heures les Versaillais occuperont le quartier… »

Verlaine aide ses amis à brûler les éléments de leurs tenues qui pourraient les trahir, les boutons d’uniforme sont jetés aux latrines.

« Nous mangeons de grand appétit, eux surtout, servis par la bonne remontée sur mes pas, que nous plaisantâmes sur ses craintes et qui parut plus tranquille désormais. Moi, cette soudaine visite d’amis chers mais présents me contrariait un peu, étant donné les vues [sur la bonne] dont j’ai parlé plus haut, — mais l’hospitalité, dans des circonstances pareilles, primait tout, n’est-ce pas ? »

On appréciera l’héroïsme du récit ! Edmond Lepelletier donne une version un peu différente des faits sur divers points *. Il affirme notamment que Verlaine n’a pas du tout essayé de rejoindre sa femme (« il n’était pas sorti, comme il l’a dit. Il avait passé la journée de la veille, dans un cabinet de toilette sans fenêtres, affolé par la canonnade. Dans ce réduit obscur, il cherchait cependant à attirer la petite bonne, pour la rassurer, disait-il… »).

                                                             * « Nous n’étions ni noirs de poudre, ni équipés en gardes nationaux, comme l’a narré Verlaine ». Par contre, il confirme que Mme Verlaine était sortie pour rejoindre ses propres parents, mais il rapporte ce que lui a dit Verlaine, qui pouvait hésiter à lui avouer qu’il avait envoyé sa femme prendre à sa place des nouvelles de Mme Verlaine mère, comme le souligne Mathilde Mauté dans ses mémoires.

 

Lepelletier insiste sur la frousse de Verlaine : « Le pauvre Paul était si effaré qu’après un repas expédié à la diable, omelette, charcuterie et salade, il ne voulut jamais consentir à monter sur le balcon pour contempler la magnificence hideuse du spectacle » (les explosions, les incendies). A un moment, Verlaine, effrayé par une explosion proche, dit qu’il a peur que le Panthéon tombe dans son assiette.

Dans ses Mémoires, Mathilde Mauté indique que Verlaine était persuadé que les Communards avaient entreposé des explosifs dans le Panthéon, très proche de son immeuble, et qu'ils les feraient sauter à l'arrivée des Versaillais. Il avait peur d'être enseveli dans l'explosion - par précaution, il avait disposé des matelas dans le fameux cabinet sans fenêtre.* Mathilde écrit : «  …ce que Lepelletier dépeint à merveille, c’est la frousse intense que Verlaine ne cessa d’avoir à cette époque troublée ».

 

                                                     * C’est peut-être l’origine, très déformée, de la phrase qu’on lit parfois, que pendant la Commune, Verlaine aurait "voulu" qu’on abatte le Panthéon ? (à quel titre et pourquoi, d'ailleurs ?)  - la réalité comme souvent est bien loin des récits où on imagine presque Verlaine combattant sur les barricades !   

 

Arrive au petit matin la mère de Verlaine, qui « avait passé la nuit entière à franchir des barricades assiégées » et qui avait assisté « rue de Poissy, à un massacre d’« insurgés », hommes, femmes, enfants » (Verlaine, Confessions), puis peu après, c’est l’épouse de Verlaine qui est de retour saine et sauve.

Le récit de Mathilde Mauté est sensiblement différent puisque selon elle, elle a cherché à rejoindre la mère de Verlaine, pour laquelle ce dernier s’inquiétait, alors que pour Verlaine, elle cherchait à rejoindre ses propres parents. Mathilde indique n'avoir pas réussi à aller jusque chez la mère de Verlaine en raison des combats; elle se réfugie successivement chez son père puis chez son demi-frère Charles de Sivry – qui s’était engagé pour la Commune*, et ne peut rentrer chez elle que deux jours après en être partie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathilde_Maut%C3%A9).

                             * Charles de Sivry, compositeur et chef d’orchestre, ami notamment d’Edmond Lepelletier. « Resté à Paris durant la Commune, employé aux archives de la Commune [peut-être sur recommandation de Verlaine], il est fait prisonnier par les Versaillais et enfermé durant l'été au camp de Satory : durant son séjour, un garde national cherchait un professeur de piano pour son fils de neuf ans ; Sivry lui conseilla sa propre mère, Antoinette, qui donna des leçons de piano au jeune... Claude Debussy » (Wikipedia art. Charles de Sivry) – on sait que le père de Claude Debussy, qui  avait servi comme capitaine dans la Garde nationale de la Commune, fut arrêté et condamné à quatre ans de prison. Il fut libéré au bout d'une année et privé de ses droits civils.

 

 

 

« DEUX MOIS D’ILLUSIONS GÉNÉREUSES »

 

 

 

C’est alors la répression contre les Communards. Verlaine, s’estimant compromis par son activité à l’Hôtel-de-Ville, prend peur et cesse d’aller à son bureau. Il se réfugie chez ses beaux-parents.

Edmond Lepelletier écrit que Verlaine « n’avait nullement participé à l’insurrection ; il était seulement coupable d’être resté à l’Hôtel de Ville, au lieu d’avoir rejoint M. Thiers à Versailles. Il ne fut l’objet d’aucune recherche, d’aucune poursuite. À cette époque de répression impitoyable et de suspicion générale, on était très facilement dénoncé et arrêté. La non-réintégration de Verlaine à son bureau, quand l’ordre fut rétabli, cette disparition d’un employé qui n’était ni révoqué, ni poursuivi, pouvait constituer un chef d’accusation, être envisagée comme un aveu de culpabilité. Il n’en fut rien. »

Lepelletier déclare que jamais Verlaine n’eut le titre de chef du bureau de presse de la Commune*. Il ajoute que la police savait où le trouver si elle l’avait voulu, mais « On dédaignait de poursuivre cet employé subalterne, classé comme inoffensif. » Il poursuit : « Il prit donc l’alarme un peu facilement. Peut-être, au fond, était-il désireux de profiter de la circonstance. Un peu las de la servitude, pourtant douce, du bureau, aspirant après l’indépendance, favorable, il est vrai, à l’inspiration poétique, il ne fut sans doute guère fâché du prétexte politique, qui lui permettait de ne plus retourner à l’Hôtel de Ville. »

                                                           * Sur ce point mineur, voir un témoignage d'Edmond de Goncourt (cf. notre quatrième partie, appendice) qui pendant la Commune.

 

Mais selon la notice du Dictionnaire Maitron « le 31 août 1872, le 4e conseil de guerre jugeait par contumace un nommé Merlaine, chef de bureau de la Presse, à l’Hôtel de Ville, dont on ignorait l’état civil, le domicile (…), pour usurpation de fonctions à la déportation dans une enceinte fortifiée ; il devait être amnistié le 20 avril 1879, toujours par contumace. Il est difficile de ne pas penser que Merlaine et Verlaine ne font qu’un ».

 

Quoi qu’il en soit, en juin 1871, Verlaine quitta prudemment Paris avec sa femme pour un séjour d’environ trois mois dans le Pas-de-Calais. A la même époque, son beau-frère Charles de Sivry est arrêté pour sa participation (modeste) à la Commune, puis relâché.

Verlaine, bien qu'ayant évolué politiquement (voir notre quatrième partie), n’a pas renié sa « participation » (ou plutôt sympathie) pour la Commune. Dans ses Confessions (1895) il écrit : « Deux mois d’illusions, par le fait, généreuses, que je ne regrette pas, somme toute ». En 1886, dans une lettre à Louis-Xavier de Ricard, ancien Communard, poète occitan ("félibre rouge" disait-on) et fédéraliste, Verlaine parle ainsi de la Commune :« Quelle époque grotesque et grandiose ! » (http://www.etudesheraultaises.fr/wp-content/uploads/1997-1998-23-louis-xavier-de-ricard-et-verlaine-avec-une-lettre-inedite-de-ricard.pdf)

Beaucoup des  amis de Verlaine du milieu littéraire ou artistiques étaient aussi partisans de la Commune (y compris des bourgeois au patronyme d’apparence noble comme Lepelletier de Bouhélier, ou de Sivry, beau-frère de Verlaine, voire un véritable aristocrate comme de L-X. Ricard). Verlaine connaissait Louise Michel – paradoxalement celle-ci était d’abord une connaissance du beau-père de Verlaine, M. Mauté de Fleurville, certainement pas pro-Communard. Mais d’autres littérateurs de ses amis ou relations n’eurent pas de relations avec la Commune ou lui furent hostiles.

 

Après trois mois Verlaine et sa femme reviennent à Paris. Installé chez ses beaux-parents, Verlaine n’avait plus les soucis du travail administratif  et répondit avec enthousiasme de venir à Paris à un jeune poète de Charleville (Ardennes) qui venait de lui écrire, lui payant même le voyage :  c’était Arthur Rimbaud qui débarqua à Paris en septembre 1871.

 

 

 

RIMBAUD : UN COMPAGNON ENCOMBRANT

 

 

 

Enthousiasmé par le talent de Rimbaud, Verlaine l’invite à rester chez lui (c’est-à-dire chez ses beaux-parents !). Mais Rimbaud se conduit désagréablement si bien qu’il faut lui trouver d’autres hébergements. Son comportement déplaisant est signalé par Edmond Lepelletier, qui visiblement n’a pas apprécié Rimbaud, mais est confirmé par d’autres sources* :

« Tant et si bien qu’on invita Verlaine à congédier son jeune protégé. M. Mauté [le beau-père, parti à la chasse] allait revenir, et il n’aurait pas supporté la présence chez lui de ce garçon mal élevé et désagréable. Il fut convenu que Rimbaud irait loger chez des amis de Verlaine, en attendant les événements. Banville**, entre autres, l’hébergea quelque temps, puis Mme de Banville lui acheta un lit qu’on plaça dans le laboratoire de Charles Cros. Il coucha ainsi successivement chez nombre d’artistes et de poètes, hospitaliers et bienveillants, qui n’eurent guère à se louer de leur locataire » « On s’était cotisé pour l’aider à subsister. Il recevait une rente de trois francs par jour, devant lui permettre de se consacrer au grand art, sans souci du produit. Il courut surtout les cafés, en compagnie de Verlaine, et son labeur fut principalement digestif et éliminatoire des boissons… » (Edmond Lepelletier)

                             * « Il semble qu'il se soit conduit partout avec un certain sans-gêne », biographie de Rimbaud, site Rimbaud le poète, http://abardel.free.fr/biographie/00_rimbaud_biographie.htm.

                            ** Théodore de Banville était à l’époque un poète très réputé. Rimbaud lui avait adressé un texte ironique, mais néanmoins dédicacé, Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs – apparemment Banvile ne lui en tenait pas rigueur. Il aurait même déclaré que Rimbaud était un génie.

 

Verlaine présente même Rimbaud au « grand homme », à Victor Hugo : « Très entiché de son prodige, Verlaine le produisait partout, le prônant, l’exaltant, surexcitant sa nervosité vaniteuse. Victor Hugo, à qui on l’avait amené comme un successeur direct, le salua, avec sa solennelle ironie bénisseuse, de « Shakespeare enfant ». Le maître n’en croyait pas un mot, mais il aimait à prodiguer ces hyperboles… » (Lepelletier).

« Rimbaud était, il est vrai, un peu agréable convive. Pour faire plaisir à Verlaine, je l’invitai une fois chez moi (…) et il fallut toute mon énergie pour le maîtriser ». Lepelletier raconte qu’à la fin du repas « sous l’influence d’un bourgogne énergique, dont Verlaine lui versait largement », Rimbaud devint agressif. « Il voulut notamment me plaisanter en m’appelant « salueur de morts », parce qu’il m’avait aperçu soulevant mon chapeau sur le passage d’un convoi. Comme je venais de perdre ma mère, deux mois auparavant, je lui imposai silence sur ce sujet, et le regardai de certaine façon qu’il prit en assez mauvaise part ». Rimbaud se lève alors et saisit un couteau à dessert. Lepelletier le force à se rasseoir et lui fait comprendre qu’il a intérêt à se tenir tranquille.

 

 

CHEZ LES VILAINS BONSHOMMES

 

 

 

 

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Carton d'invitation au dîner des Vilains Bonshommes (juillet 1870) signée par le secrétaire, Léon Valade, illustration de Félix Régamey, adressé à Félix Régamey. Le dessin d'illustration est justement du même Régamey. A droite, le projet initial pour le carton, non retenu (sans doute parce que plus érotique). Léon Valade figure sur le tableau de Fantin-Latour Un coin de table (voir plus bas) On reparlera de Félix Régamey, sympathisant de la Commune, que Verlaine et Rimbaud fréquenteront à Londres en 1872-73.

Etude de commissaires-priseurs Binoche et Giquello.

https://www.binocheetgiquello.com/lot/89296/8388213

 

 

 

Un autre incident a lieu le 2 mars 1872 au dîner des Vilains bonshommes*, un dîner qui réunissait régulièrement un certain nombre d’hommes de lettres et artistes (généralement liés au mouvement poétique parnassien, dont le grand homme était Leconte de Lisle). Verlaine qui faisait partie du groupe, avait introduit Rimbaud à ce dîner. Celui-ci y avait lu Le bateau ivre et avait d’abord été bien reçu. Mais ensuite son attitude dérangea les habitués.

                                              * Le nom venait d’un article de journal à l’occasion d’une pièce de François Coppée où les amis de ce dernier avaient bruyamment fait la « claque » : le journaliste les avait traité de « vilains bonshommes » et ils avaient repris l’expression. Coppée vint à quelques dîners puis s’éloigna.

 

« À l’un de ces dîners, où naturellement Verlaine avait amené Rimbaud, une altercation se produisit, au cours de la lecture des poèmes qui terminait le repas. Rimbaud s’étant permis de ricaner et de causer à haute voix pendant la déclamation d’un morceau qui sans doute ne correspondait pas à son esthétique*, l’excellent Étienne Carjat [le photographe], qui assistait au dîner, et qui témoignait d’une grande admiration pour le poète lisant ses vers, Jean Aicard**, imposa silence au jeune perturbateur, et comme Rimbaud répondait insolemment qu’il ne se gênerait pas pour continuer à parler, Carjat lui dit : « Morveux, si tu ne te tais pas, je vais te tirer les oreilles » (Lepelletier).

                                   * Selon d’autres sources, en disant continuellement « merde ».

                                 ** En fait il semble que le poète dont s’est moqué Rimbaud n’était pas Jean Aicard mais Creissels. Rimbaud, avant de venir à Paris, avait dédié un poème à Jean Aicard.

 

Rimbaud se serait alors précipité sur une canne-épée, celle de Verlaine ou d’un autre, et dans l’algarade aurait blessé légèrement Carjat. Selon Lepelletier, « Rimbaud fut confié à un jeune peintre, blond et superbe gars, Michel de l’Hay (…) qui l’emmena dormir et se dégriser dans le calme de son atelier. »

L'incident est rapporté parfois un peu différemment.

Après l’incident, on dit que Carjat détruisit les négatifs de la photo (ou des  photos ?) qu’il avait faite de Rimbaud – cette photo est bien connue.

 

 

 

UN COIN DE TABLE, TABLEAU DE FANTIN-LATOUR

 

 

 

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Un coin de table, tableau de Henri Fantin-Latour, exposé au Salon de 1872.

Au départ, l'auteur voulait peindre un "Hommage à Baudelaire" (comme il avait déjà peint un "Hommage à Delacroix") avec les plus grands poètes de l'époque, mais finit pas un sujet plus modeste. Toute référence à Baudelaire a disparu. Seuls Verlaine et Rimbaud, assis à gauche, sont aujourd'hui connus parmi les personnages, bien qu'on trouve parmi eux un futur académicien français et un futur ministre de la marine.

Wikipedia. Grand Palais/Musée d'Orsay

 

 

Rimbaud et Verlaine figurent sur le célèbre tableau de Fantin-Latour, Un coin de table (1872), sans doute entrepris avant l’incident du 2 mars 1872. Le tableau, qui fut exposé au Salon de mai 1872, représente divers protagonistes de l’école poétique du Parnasse (et donc du dîner des Vilains bonshommes, même si certains Parnassiens ne fréquentèrent jamais ce dîner.

L’un des membres du groupe, Mérat, refusa de figurer en compagnie de Rimbaud*. Si le tableau est connu aujourd’hui, c’est en raison de la présence de Verlaine et Rimbaud, car les autres protagonistes ne sont pas des plus illustres. Au départ le peintre voulait réaliser un tableau en hommage à Baudelaire, mais les grands poètes pressentis (Leconte de Lisle, le chef de file des Parnassiens, Victor Hugo, Théodore de Banville, se récusèrent). On ne peut pas considérer que l'auteur a voulu faire un portrait de groupe des Parnassiens, car il manque plusieurs noms connus de ce mouvement, comme Catulle-Mendès ou José Maria de Heredia.**

                                                   * Assez drôlement, Rimbaud avait fait l'éloge de Mérat - le qualifiant même de voyant - mais c'était avant de venir à Paris (lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871). Tout en poursuivant une carrière poétique discrète, Mérat finit comme bibliothécaire du Sénat, une sinécure enviée.

                                   ** D’autres protagonistes des dîners des Vilains bonshommes auraient aussi pu figurer sur le tableau,  comme Charles Cros ou Anatole France, mais ils s’étaient peut-être éloignés de ces réunions (à noter que le premier avait giflé le second lors d’un des dîners pour une jalousie amoureuse). Mallarmé y vint peut-être occasionnellement.

 

 

On distingue : assis, de gauche à droite, : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan.

Debout, de gauche à droite : Pierre Elzéar, Émile Blémont, Jean Aicard.

Le vase rempli de fleurs, au premier plan, a été mis à la place du poète absent, Albert Mérat. Parmi les personnages (à part Verlaine et Rimbaud) deux ont laissé une trace : Jean Aicard est un Provençal qui à l’époque tentait de percer dans la poésie ; il écrivit par la suite des romans situés en Provence dont le plus connu est Maurin des Maures (et sa suite L’Illustre Maurin). Jean Aicard fut élu en 1909 membre de l'Académie française et fut aussi maire de Solliès-ville (Var) en 1920.

Léon Daudet*, qui admirait les poètes provençaux mais pas Jean Aicard, écrit avec esprit : « Mythomane si l’on veut, Aicard aura mené dans l’existence une singulière et fructueuse comédie. Il aura fait croire aux Parisiens gobeurs qu’il était célèbre en Provence et aux gens de son village toulonnais qu’il était célèbre à Paris. Cette imposture à deux compartiments le caractérise tout entier, avec sa double et parfaite ignorance de la langue d’oc et du langage français. »  Jean Aicard et Emile Blémont étaient présents à la veillée funèbre pour la mort de Victor Hugo (1885) avec Catulle-Mendès, Paul Arène (un autre poète provençal), et d'autres, dont Léon Daudet, qui en a fait un récit véritablement désopilant.

                                              * Léon Daudet, fils d’Alphonse Daudet, fut un homme de lettres et redoutable polémiste d’extrême-droite (l’un des fondateurs de l’Action française avec Maurras). .

 

L’‘autre personnage connu est Camille Pelletan, qui fit une carrière politique. Il écrivit en 1880 un livre qui s’efforçait de comptabiliser les victimes de la Commune, fut élu député radical (son père était déjà un grand homme du parti républicain) et fut ministre de la marine dans le gouvernement d’Emile Combes en 1902. Célèbre pour sa chevelure abondante, les plaisantins lui donnaient des surnoms comme Pellapoux ou Silvio Pelliculo (d’après le nom du patriote et écrivain italien Silvio Pellico).

Rimbaud se trouvait  plus à son aise dans un autre groupe, plus avant-gardiste (faut-il croire que ce groupe était aussi, comme on l’indique, plus politisé ?) le cercle des poètes zutiques (le nom indique bien le caractère blagueur du groupe) , qu’il fréquente avec Verlaine (pour l’album de ce cercle, il écrit notamment avec Verlaine Le sonnet du trou du cul). Certains membres de ce cercle étaient communs avec celui des Vilains Bonshommmes.*

                               * Par exemple Charles Cros, Pelletan et Mérat (mais il semble que Mérat cessa sa participation quand Rimbaud fut invité) et bien sûr Verlaine. Paul Bourget, qui deviendra le grand romancier conservateur de la fin du 19ème siècle était aussi un habitué, curieusement, du cercle zutique. On y trouvait aussi Jean Richepin, Charles de Sivry (le beau-frère de Verlaine), Germain Nouveau, etc.

 

Mais l’incident du dîner des Vilains Bonshommes a jeté un froid et Verlaine, en s’affichant avec Rimbaud, indispose ses anciennes relations.

« Verlaine se montra froissé de l’exclusion dont Rimbaud était l’objet. Il attribua même à cette mise à l’écart un motif qui n’était alors dans l’esprit de personne. Ce fut là certainement le point de départ de sa séparation volontaire d’avec ses amis de jeunesse, et le commencement de la rupture de plus en plus grande avec ses compagnons des débuts littéraires. »

Lepelletier déclare ici que personne à l’époque ne suspectait Verlaine de relations homosexuelles avec Rimbaud – pourtant lui-même, à cette époque, dans un compte-rendu d’une soirée théâtrale, avait dit que Verlaine était accompagné de « Mademoiselle Rimbaud ». On y voit une façon de mettre en garde son ami Verlaine. Le soupçon n’était peut-être pas général, il était en tout cas perceptible chez certains. Dans sa biographie de 1907, Lepelletier défend Verlaine d’avoir jamais eu des relations homosexuelles, de façon bien peu convaincante !

 

 

VIOLENCES CONJUGALES

 

 

 

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Mathilde Mauté, dite Mauté de Fleurville (1853-1914), épouse de Verlaine.

Photographie d'Alphonse Liebert (colorisée).

Wikipedia

 

 

 

D’autres font remarquer qu’admettre au Panthéon des hommes capables de violences « conjugales » est un message maladroit. Verlaine, adonné à l’alcool, a été violent envers sa jeune épouse.

Dans ses mémoires, Mathilde indique que le premier passage à l'acte violent à son encontre a lieu huit jours avant qu'elle n'accouche, le 23 octobre 1871. Verlaine lui avait raconté que Rimbaud subtilisait des livres dans les librairies, les lisait et les revendait. Mathilde ayant déclaré « Cela prouve que ton ami est peu délicat », Verlaine l’empoigne et la jette au bas du lit où elle vient de se coucher. Le vacarme fait intervenir le demi-frère de Mathilde, Charles de Sivry, qui loge à l’étage au-dessous avec sa femme sur le point d’accoucher et Verlaine se calme.

Après l’accouchement de sa femme, Verlaine rentre souvent ivre-mort et plusieurs incidents ont lieu. Après une soirée théâtrale, suivie de beuverie, Verlaine rentre, rendu jaloux  par le succès remporté par la pièce de son ami François Coppée. Il s’écrie : « … ma femme et mes enfants, [sic, il n’en a qu’un ?] ce sont mes otages et je vais les tuer ». Il est mis en fuite par la garde malade de sa femme.

A la mi-janvier 1872, il arrache son enfant des bras de sa femme pour le jeter au mur ; entendant les cris, les parents de Mathilde arrivent (puisque le couple Verlaine loge chez eux, rue Nicolet) et trouvent Verlaine à genoux sur Mathilde et tentant de l’étrangler. Verlaine s’enfuit et désormais sa belle-famille envisage une séparation ainsi qu’une plainte pour « coups, sévices et injures graves ».

Mais Mathilde aime Verlaine et essaie de se réconcilier avec lui en reprenant une vie de famille éprouvante : lors d’un repas, Verlaine la menace continuellement avec un couteau.

Puis il disparait. Apprenant qu’il est à Bruxelles avec Rimbaud, (juillet 1872) Mathilde s’y rend (en compagnie de sa mère) et obtient de Verlaine qu’il la suive à Paris, projetant même une installation en Nouvelle-Calédonie où ils pourront rejoindre leur relation Louise Michel et où Verlaine pourra écrire le livre qu’il projette sur les Communards. Mais sous l’influence de Rimbaud, Verlaine descend du train avant la frontière et Mathilde et sa mère rentrent seules*.

Verlaine envoie alors à Mathilde la fameuse lettre : « Misérable fée carotte, princesse souris, punaise qu'attendent les deux doigts et le pot [ ?], vous m'avez fait tout, vous avez peut-être tué le cœur de mon ami ; je rejoins Rimbaud, s'il veut encore de moi après cette trahison que vous m'avez fait faire ». 

                                               * J. B. Baronian, spécialiste belge de Rimbaud,  indique que Rimbaud avait pris secrètement le même train pour vérifier que son ami suivait bien ses consignes (http://www.bon-a-tirer.com/volume114/jbb.html#_ednref4

 

C’est la fin de leur ménage. Mathilde obtient la séparation de corps et de biens puis le divorce lorsque celui-ci sera de nouveau légal (divorce en 1885). Dans les arguments mis en avant par la famille Mauté, ii y a bien entendu les mauvais traitements infligés à Mathilde mais aussi la liaison de Rimbaud avec Verlaine.

 

 

COUPS DE REVOLVER À BRUXELLES

 

 

De leur côté, comme on sait, les deux amis se rendent à Londres, y restent environ un an entrecoupés de séjours sur le continent (on reparlera de l’épisode londonien), jusqu’au moment où Verlaine abandonne Rimbaud sans crier gare (et sans argent probablement) pour se rendre en Belgique. Verlaine espère alors se réconcilier avec sa femme. Mais Rimbaud lui écrit pour s’excuser d’avoir pu irriter Verlaine et celui-ci lui demande de venir. Rimbaud arrive, mais il en a peut-être assez de la situation fausse où il se trouve. Il réclame de l’argent à Verlaine pour pouvoir partir pour Paris.

Le 10 juillet 1873, tous eux sont passablement éméchés lorsque Verlaine désespéré, tire sur Rimbaud (en criant : Voilà pour toi puisque tu veux partir) et le blesse  au poignet. La scène a lieu à l’hôtel, rue des Brasseurs; la mère de Verlaine, venue assister son fils, se trouve au même hôtel et est témoin d'une partie de la scène. Après que Rimbaud a reçu quelques soins, Verlaine décide d’accompagner son ami, à qui Mme Verlaine a donné un peu d’argent, jusqu’à la gare du Midi. En chemin, devant l’agitation de Verlaine, Rimbaud a peur que celui-ci ne tire encore sur lui, et appelle un agent de police*.

                                                                                * Pour ceux qui connaissent Bruxelles, il semble que la scène ait eu lieu place Rouppe.

 

Voici comment Lepelletier raconte la scène : « Rimbaud crut, à un moment donné, qu’il fouillait dans sa poche pour de nouveau s’armer du revolver et faire feu. C’est du moins l’explication que le plaignant a donnée par la suite. Soit effet de la peur, soit par une sorte de machination diabolique, qui était bien dans son caractère, et afin de se débarrasser brutalement de Verlaine, qui l’obsédait*. Rimbaud se mit à courir vers un agent de police, en criant : à l’assassin ! Verlaine le suivit, comme un fou, courant, gesticulant, criant, menaçant peut-être. Rimbaud le désigna au policier. Arrestation.

On alla s’expliquer au poste. On fouilla Verlaine. Le pistolet était une preuve, qui dès lors parut suffisante, de la tentative d’assassinat. L’arrestation fut maintenue, l’arme confisquée, la plainte de Rimbaud recueillie, consignée, et l’on écroua le malheureux poète à l’Amigo [le violon belge***], tandis que Rimbaud prenait insoucieusement le train de Charleville, rêvant de vagabondages nouveaux et de lointaines aventures. »

                                   * « Obséder », ici au sens vieilli d’importuner par des assiduités, une insistance continuelle, (CNTRL) ; on dirait aujourd’hui « coller » (mais les jeunes doivent avoir un autre mot).

                                     ** L’emplacement de la prison préventive, dénommée curieusement l'Amigo depuis l’époque de la domination espagnole en Belgique, est aujourd’hui occupé par l’Hôtel Amigo, 5 étoiles, près de la Grand Place.

 

 

 

 

 

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Rimbaud blessé. Tableau de Jef Rosman. Sur une sorte de paravent, au fond du tableau, le peintre a expliqué les circonstances de la blessure.

Le caractère de document pris sur le vif du tableau a été contesté. Aujourd'hui conservé au Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.

Site Arthur Rimbaud le poète http://abardel.free.fr/iconographie/peintures/jef_rosman/rosman.htm

 

 

 

Verlaine sera jugé pour coups et blessure (la justice belge a écarté la tentative d'assassinat) - même si entretemps Rimbaud a retiré sa plainte (ce qui n'empêchait pas l'action publique de suivre son cours). On peut trouver sur le site ci-dessous consacré à Rimbaud divers documents relatifs à l'instruction judiciaire (http://www.mag4.net/Rimbaud/Documents3.html )

« Malgré le peu de gravité de l’affaire » (selon Lepelletier), Verlaine est condamné à deux ans de prison et 200 F d’amende pour avoir, à Bruxelles, le 10 juillet 1873, « volontairement porté des coups et fait des blessures ayant entraîné une incapacité personnelle de travail à Arthur Rimbaud », d’abord par le tribunal correctionnel puis en appel, par la cour.

 

Rimbaud était aussi violent envers Verlaine, de façon plus sournoise, moralement, voire physiquement  (« 9 mai 1872. Au café du Rat-mort (Place Pigalle), en présence du poète  Charles Cros qui en a fait le récit, Rimbaud taillade avec un canif, par jeu, les poignets et les cuisses de Verlaine, le blessant sérieusement  http://abardel.free.fr/biographie/00_rimbaud_biographie.htm.

Pendant leur séjour à Londres, il semble qu'il y avait lors de leurs disputes des violences de part et d'autre.

Finalement c’est Verlaine qui a tiré sur Rimbaud au revolver – mais ces violences entre personnes du même sexe sont peut-être plus admissibles pour nos contemporains ?

 

 

LES OSCAR WILDE FRANÇAIS ?

 

 

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Oscar Wilde (1854-1900). Vêtu avec une élégance courante chez les membres de la haute société de l'époque, Oscar Wilde est ici au sommet de sa renommée, avant la chute brutale en 1895.

Photo Roger Viollet Collection | Getty Images

https://www.bbc.co.uk/programmes/articles/5nxMx7d1K8S6nhjkPBFhHSM/withering-wit-and-words-of-wisdom-oscar-wildes-best-quotes

 

 

 

La pétition pour la Panthéonisation de Verlaine et Ribaud pare d’eux comme « les Oscar Wilde français ».

Cette comparaison semble excessive à plus du titre. Elle voudrait signifier que la carrière de Verlaine et Rimbaud a été brutalement arrêtée comme celle d’Osar Wilde et que la condamnation, juridique et morale, pour homosexualité, a pesé sur eux comme elle a pesé sur Wilde.

Or, Oscar Wilde était au sommet de sa renommée lorsqu’il fut accusé d’homosexualité. Proche de la bonne société par son milieu de naissance (son père était un chirurgien anobli) et son éducation dans une public school (école privée très exclusive contrairement à ce que le nom suggère en traduction française) puis à Trinity College (l’université réputée de Dublin) et Oxford, il était surtout connu à ses débuts, comme poète et essayiste, célèbre pour ses excentricités  et auteur de bons mots qu’on se répétait. Il connaissait un succès relatif dans une partie du public. Puis à partir de 1890, il s’orienta vers le théâtre, avec des pièces à succès mettant en scène des gens du monde (L’éventail de Lady Windermere, Un mari idéal, L’Importance d’être constant) obtenant ainsi la reconnaissance d’une partie plus grande du public et notamment de la bonne société.

Wilde (qui probablement a toujours été homosexuel, mais qui est marié et a deux enfants) a fait la connaissance d’un jeune homme de l'aristocratie, Lord Alfred Douglas, fils du marquis de Queensberry et, peut-être sous l’effet d’un sentiment d’impunité, s’affiche avec lui, suscitant la colère du marquis (lui-même un personnage passablement  excentrique et brutal)*

                                              * Queensberry est connu comme auteur d’une codification des règles de la boxe. Membre à un moment de la Chambre des Lords, il en est exclu pour avoir refusé de prêter le serment religieux obligatoire. Il est divorcé à ses torts de sa femme.

 

 Quuensberry, qui a déjà provoqué Wilde sans résultat, lui fait porter un bouquet de navets avec la carte « pour Oscar Wilde qui s’affiche comme un sodomite » (avec une faute sur sodomite). Wilde, de façon déraisonnable, l’attaque en diffamation. Il perd son procès et se retrouve inculpé pour homosexualité – qui est punie par la loi à l’époque*. Il est condamné à deux ans de travaux forcés. Lorsqu’il sort de prison il est ruiné, sa santé est atteinte et, bien entendu, il est exclu de la société. La détention l’a affecté au point qu’il ne peut plus écrire. Il s’exile en France et meurt prématurément dans la pauvreté, après s’être converti au catholicisme

                                * Les peines contre l’homosexualité avaient  été durcies quelques années plus tôt sur proposition d’un député libéral, Henry Labouchere (par ailleurs anti-impérialiste, quelque peu antisémite, antiféministe et défenseur des animaux). Labouchere, lors du procès de Wilde, déclara qu’il aurait dû être condamné à 7 ans de prison si la loi avait été votée comme il l’avait proposé !

 

 

VERLAINE ET RIMBAUD, VICTIMES DE l’HOMOPHOBIE ?

 

 

S’agissant de Verlaine et Rimbaud, dans les premiers temps de leur relation même s’il y a des murmures sur la nature de cette relation, c’est plutôt le comportement déplaisant de Rimbaud et l’alcoolisme des deux hommes, qui font le vide autour d’eux, y compris dans le milieu relativement bohême que fréquentait Verlaine. Verlaine est loin d’avoir au moment de sa liaison avec Rimbaud la position mondaine de premier plan d’Oscar Wilde, qui donne à la chute de ce dernier un aspect tellement frappant, passant de la célébrité et l’adulation par la haute société à la condition de réprouvé, détenu de droit commun pour un délit jugé « honteux ».

Après l’épisode de Bruxelles et l’emprisonnement de Verlaine, évidemment la réputation de celui-ci est atteinte, voire ruinée. Mais Verlaine n’est pas condamné pour homosexualité, d’abord pour la bonne raison qu'il n'existe en Belgique aucune pénalisation de l'homosexualité (pas plus qu'en France); il n'est pas non plus question de condamnation pour relations sexuelles avec un mineur (voir plus loin).

 

Lepelletier dans sa biographie, se fatigue à démontrer que le jugement de Bruxelles ne fait aucune allusion à une liaison homosexuelle, ce qui dans son raisonnement serait la preuve que la relation entre Rimbaud et Verlaine n’était justement pas homosexuelle.

Lepelletier, qui publie sa biographie de Verlaine en 1907, déclare que l’homosexualité présumée de Verlaine ne repose que sur « L’allégation, sans preuves, d’une femme désireuse d’obtenir un jugement de séparation, et des potins, plus malicieux que malveillants au fond… ». Il a voulu, « pour obéir au cher mort, [Verlaine, bien sûr] qui me l’avait expressément recommandé », «  détruire cette légende scandaleuse ». 

Lepelletier explique ainsi la décision relativement sévère des juges belges :  « Ses allures indépendantes, sa qualité de français, voyageur fantaisiste, n’exerçant pas une profession régulière, patentée, — il déclara, au poste de police de Bruxelles, être « poète lyrique de son état » — et, de plus, une note au dossier venu de Paris le représentant comme un républicain dangereux, ayant servi la Commune, tout cela indisposa contre lui le jury brabançon. (...). Il ne s’agissait pourtant que d’une rixe légère, avec un camarade, Arthur Rimbaud, à la suite d’une libation trop abondante de lambic et de genièvre… »

Si la justice belge avait reconnu la liaison homosexuelle, elle n’aurait pas manqué d’y faire allusion dans les attendus du procès, dit Lepelletier.

                                              

Mais l’homosexualité de Verlaine fut bien évoquée dans l’enquête pour son procès à Bruxelles. Les deux protagonistes furent interrogés sur leurs relations intimes (qu'ils nièrent), le juge t'Serstevens ne pouvant pas comprendre comment le simple départ d'un ami avait pu amener Verlaine à tirer sur lui s'il n'existait pas entre eux d'autres relations; voir(http://www.mag4.net/Rimbaud/Documents3.html ). Il y eut même un examen physiologique qui fut pratiqué sur Verlaine, dont la conclusion est :« De cet examen, il résulte que Paul Verlaine porte sur sa personne des traces d’habitude de pédérastie active et passive.» (David Caviglioli, Sodomie, alcool et revolver à six coups, L’Observateur, Bibliobs, 2012 https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20121113.OBS9219/sodomie-alcool-et-revolver-a-six-coups.html)

 

En fait c'est l'ensemble du comportement "déviant" de Verlaine, dont l'abandon de sa famille, qui explique la sentence portée contre lui.

Sur les aspects juridiques de la condamnation de Verlaine, on peut consulter l'étude du procureur général auprès de la cour d'appel de Mons, lue lors de la rentée solennelle de la cour en 2015 (https://www.om-mp.be/om_mp/files/en-savoir-plus/mercuriales/auditorats%20g%C3%A9n%C3%A9raux%20du%20travail/Mons/AG%20Mons_2015.pdf ).

 

Il semble qu’à la différence de Wilde, la détention de Verlaine ne fut pas excessivement pénible

D'abord emprisonné à Bruxelles, il est transféré dans la nouvelle prison modèle, à Mons : « ... en fait, il n'y sera pas si mal", note Bernard Bousmanne.

Le détenu est au régime de la "pistole" [régime payant]: il peut écrire et recevoir des lettres et faire venir livres et repas du dehors.

"Pour lui, ça va être une sorte de parenthèse dans sa vie et un grand moment de création", observe M. Bousmanne, le directeur du département des Manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique. » (RTBF, 2015, https://www.rtbf.be/culture/dossier/mons-2015/detail_paul-verlaine-cellule-252-prison-de-mons?id=9127308

 Verlaine ne garda pas rancune à la Belgique pour son emprisonnement ::  

« J'ai naguère habité le meilleur des châteaux

Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux »

(ce n'est pas une formulation ironique comme on pourrait le croire).

 

A sa sortie de prison, en 1875, avec une remise de peine, Verlaine préfère s’installer en Angleterre comme professeur et ne fait pas parler de lui.

En prison, il est devenu religieux et affichera toujours par la suite ses convictions catholiques même si sa vie est loin d’être exemplaire. C’est en prison qu’il écrit certains de ses poèmes les plus remarquables.

En 1876, pour la parution d’une nouvelle livraison du recueil poétique Le Parnasse contemporain, Anatole France, encore peu connu, chargé de diriger l’ouvrage, exclut un poème de Verlaine de la publication, au motif extra-littéraire qu’il mène une vie indigne* (et que ses vers sont mauvais !) : mais la réputation d’homosexualité n’est (probablement ?) qu’un élément de ce jugement, l’alcoolisme, la vie désordonnée du poète jusqu’à son emprisonnement et celui-ci, sont aussi pris en compte.

                                                                                                          * Anatole France avait aussi exclu de la même publication le poème de Mallarmé L'Après-midi d'un faune (on se moquera de nous si nous publions cela !) et de Charles Cros, avec qui il était en froid comme on l'a vu. En 1891, Anatole France fera (bien qu’avec quelques précautions de langage) un mea culpa et dira que Verlaine est sans doute le plus grand poète de son temps.

 

De la même façon, Mathilde Mauté expliquera le naufrage de son mariage par deux raisons : Rimbaud et l’absinthe (le terrible alcool surnommé « la fée verte » qui faisait des ravages à l’époque et sera interdit en France en 1915, après plusieurs campagnes visant à l’interdire). Inutile de dire que ni Verlaine ni Rimbaud ne se limitaient à l’absinthe dans leurs beuveries.

Ce qui a fait de Verlaine un exclu est donc moins le rejet de l’homosexualité par son entourage et son époque qu’une vie déréglée et son addiction à l’alcool. Il s'est marginalisé par son mode d'existence plus que par ses préférences sexuelles. A son retour en France, il reste d’abord éloigné des milieux littéraires et lorsqu’il sera de nouveau considéré par certains comme un grand poète, il mène l’existence d’un semi-clochard.

 

Pour Rimbaud, on sait que lorsqu’il revient à Paris à la fin 1873, il reçoit un accueil « glacial » dans le milieu littéraire (Site Rimbaud le poète, Chronologie, http://abardel.free.fr/biographie/00_rimbaud_biographie.htm)

Est-ce à cause de cela ou pour d’autres raisons qu’il se détourne à peu près au même moment complétement de la littérature ?

Mais s’il reçoit un accueil très froid, ce n’est probablement pas l’homosexuel qui est visé mais le garçon qui a indisposé beaucoup de monde lors de son précédent séjour en 1871-72.

La plupart de ceux qui l'ont connu à cette époque (y compris les amis de Verlaine) émirent un jugement négatif sur Rimbaud, garçon rustaud, rusé  et violent, quel que soit son talent littéraire, que certains admettent pourtant.

Lorsque Rimbaud revient à Paris, on connait sans doute son rôle dans l’affaire de Bruxelles quelques mois auparavant, ce qui n'améliore pas sa réputation : c'est quelqu’un à éviter, un faiseur d’embrouilles, quasiment un voyou.

 

 

VERLAINE PÉDOPHILE ? NON.

 

 

 

Enfin, quelques uns traitent Verlaine de pédophile, faisant remarquer qu’ il épousa la jeune Mathilde quand elle avait 17 ans (il l’avait remarquée peut-être quand elle avait une quinzaine d'années, connaissant sa famille depuis quelque temps) et l’avait demandée en mariage alors qu'elle venait d'avoir 16 ans, ce que la famille de la jeune fille mit quelque temps à accepter. Puis Verlaine eut des relations intimes avec Rimbaud, rencontré en septembre 1871 (le début des relations intimes est plus tardif), quand celui-ci avait 17 ans – mais Verlaine n’avait lui-même que 10 ans de plus.

Probablement personne au 19ème siècle ne lui aurait appliqué pour cela le qualificatif de pédophile (le terme n’existait sans doute pas) :  vis-à-vis de Rimbaud, ce qui choquait l’entourage de Verlaine n’était pas la jeunesse de celui-ci, et peut-être même pas la relation homosexuelle quand elle était pressentie par les témoins (on se souvient que  Lepelletier, dans un article de journal, sans doute pour inviter Verlaine à se reprendre, appelle Rimbaud « mademoiselle » - sans dire évidemment que c’est un garçon), mais plutôt le fait de s’afficher avec un individu que beaucoup considéraient comme un voyou qui entrainait Verlaine sur la mauvaise pente, une pente qu’il était déjà enclin à suivre puisque son addiction à l’alcool est antérieure à sa rencontre avec Rimbaud.

                     

 D’ailleurs, ainsi que l’indique un des partisans de la pétition pour la panthéonisation, Frédéric Martel : «  Ce qui compte, c'est la loi. À l'époque, la majorité sexuelle était à treize ans. Aujourd'hui, elle est à quinze ans. Lorsqu'il devient l'amant de Verlaine, Rimbaud a dix-sept ans. Il n'y a donc pas de débat légal » (interview parue dans Le Point, 19 septembre 2019, https://www.lepoint.fr/culture/toute-l-oeuvre-de-rimbaud-est-marquee-par-des-preferences-homosexuelles-18-09-2020-2392531_3.php

Par contre, il semble que Verlaine aurait pu être accusé ensuite de détournement de mineur (puisque Rimbaud avait moins de 21 ans) mais peut-être aurait-il fallu qu’une plainte en ce sens soit déposée ? - ce ne fut pas le cas.

On note dans l’existence de Verlaine un autre épisode où il se lie avec un adolescent. En 1877, Verlaine est devenu « répétiteur » au collège Notre-Dame de Rethel, tenu par des Jésuites. Il se prend d’affection pour l'un de ses élèves, âgé de 17 ans, Lucien Létinois, et vit avec lui, à partir de 1879, jusqu’à la mort prématurée de Létinois (à 23 ans), qui désespère Verlaine.

 

Dans une seconde partie, nous parlerons plus longuement de Rimbaud et nous reviendrons sur certains points concernant Verlaine (traiter ensemble la vie des deux personnages oblige à des retours en arrière).