ERNEST RENAN, UN RÉPUBLICAIN AMBIGU

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Ernest Renan (1823-1892) fut un écrivain important de la seconde moitié du 19ème siècle. A l’époque il était considéré principalement comme un savant, spécialiste de l’histoire des religions. Il fut célèbre pour son Histoire du christianisme (dont sa célèbre Vie de Jésus parue en 1863 était le premier volume), son Histoire du peuple d’Israël (premier tome paru en 1887) et un très grand nombre d’essais ou articles consacrés aux grandes religions, aux mythes, aux langues et littératures anciennes. Il fut aussi, mais plus marginalement, un penseur politique, exprimant sa conception de l’organisation des sociétés et essayant d’influer, dans la mesure de ses possibilités, sur le cours des choses.

Comme on l’a vu (cf. nos messages Renan et la conception française de la nation, http://comtelanza.canalblog.com/archives/2020/07/02/38407331.html), Renan est aujourd’hui considéré comme un des penseurs importants de la république française, celui qui a défini la conception volontariste de l’appartenance à la nation française.

Pour un peu, on ferait de Renan un républicain comme on le conçoit aujourd’hui, qui considère que l’action publique doit promouvoir l’égalité (du moins verbale), faire prévaloir l’intérêt collectif, combattre toute forme de discrimination fondée sur l’origine ou la sexualité.

Renan a écrit quelques phrases qui semblent aller dans le sens du républicanisme actuel : « L'homme n'appartient ni à sa langue, ni à sa race : il n'appartient qu'à lui-même, car c'est un être libre, c'est un être moral. » (Préface aux Discours et conférences, 1887).*

                               * On trouvait déjà la même idée dans Qu’est-ce qu’une nation ?, (1882).

 

Mais on trouve aussi des affirmations multiples, réparties sur une quarantaine d’années) qui le rangent indiscutablement parmi les partisans des sociétés fortement hiérarchisées, de l’inégalité des races et de la suprématie blanche.

On a aussi indiqué, dans nos messages précédents, que la thèse originelle de Renan sur la nation est passablement déformée par ses interprètes actuels puisque Renan n’a jamais parlé de nation exclusivement fondée sur des valeurs civiques universelles.*

                           * A. Robin parle d’une « interprétation simplificatrice de la conférence de Renan. Car l’auteur ne rejette pas tous les critères dits « objectifs » de la nation [« race », langue, géographie, dynastie, religion, intérêts communs] comme on l’affirme aujourd’hui. Il récuse simplement l’idée qu’une nation se fonde exclusivement sur ces critères » (Alexis Robin, L’influence de l’interprétation des écrits de Renan sur la colonisation, in Études Renaniennes, 2016. https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2016_num_117_1_1650). Ajoutons qu’il ne vient pas à l’esprit de Renan de faire figurer les valeurs universelles parmi les critères de la nation.

 

De plus, de nombreux textes de Renan montrent, sans solliciter exagérément ce qu’il a écrit, qu’il avait de la méfiance pour les nations en tant que phénomène historique et que lui-même était modérément patriote.

 

 

renan

Portrait d'Ernest Renan vers quarante ans.

Société des études renaniennes

http://ernest-renan.fr/galerie/

 

 

 

 

LES BUTS DE L’HUMANITÉ

 

 

Renan considère que l’humanité a des buts nobles qui justifient que la plus grande part de la population sot sacrifiée à ces buts – bien qu’il soit peu clair sur les raisons pour lesquelles le sacrifice du plus grand nombre est nécessaire à la réalisation de ces buts. Les gouvernants – quand ils sont dignes de ce nom – doivent s’efforcer de remplir les buts de l’humanité et non de faire le bonheur du peuple.

Dans la préface de 1890 à L’Avenir de la Science (rédigé en 1848) il écrit :

« …le but de l’humanité est la constitution d’une conscience supérieure, ou, comme on disait autrefois, « la plus grande gloire de Dieu » ; mais cette doctrine ne saurait servir de base à une politique applicable. Un tel objectif doit, au contraire, être soigneusement dissimulé. Les hommes se révolteraient, s’ils savaient qu’ils sont ainsi exploités. »

 « L'univers a un but idéal et sert à une fin divine ; il n'est pas seulement une vaine agitation, dont la balance finale est zéro. Le but du monde est que la raison règne. L'organisation de la raison est le devoir de l'humanité » (Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Avenir_de_la_science).

Renan a exprimé la même idée avec des variations selon ses œuvres, car le but de l’humanité n’est pas connaissable en l’état de notre raison, on ne peut faire que des hypothèses.

En 1862, à la fin de sa fameuse leçon inaugurale au Collège de France, il déclarait :« L’histoire démontre cette vérité qu’il y a dans la nature humaine un instinct transcendant qui la pousse vers un but supérieur. Le développement de l’humanité n’est pas explicable, dans l’hypothèse où l’homme ne serait qu’un être à destinée finie, la vertu qu’un raffinement d’égoïsme, la religion qu’une chimère. Travaillons donc, Messieurs. »

Mais selon les textes on passe des buts de l’humanité aux buts de l’univers, ce qui n’est pas la même chose. Dans les Dialogues philosophiques, parus en 1876 : « … je regarde comme évident que le monde a un but et travaille à une œuvre mystérieuse. Il y a quelque chose qui se développe par une nécessité intérieure, par un instinct inconscient… »

Dans tous les cas, seule une haute science peut concourir à ces buts et Renan affirme à plusieurs reprises que l’organisation humaine doit avoir pour but la formation d’une élite de très haute culture :

« Le génie résulte d'une portion d'humanité brassée, mise au pressoir, épurée, distillée, concentrée. » « L'homme utile est à peine un sur un million ».

La société américaine (qui lui parait représenter la démocratie vulgaire) est l’antithèse de ce qu’il souhaite : « L'idéal de la société américaine est peut-être plus éloigné qu'aucun autre de l'idéal d'une société régie par la science ».

« Un état qui donnerait le plus grand bonheur possible aux individus serait probablement, au point de vue des nobles poursuites de l’humanité, un état de profond abaissement. » (Préface à L’Avenir de la science).

En politique, la crainte de Renan est bien moins la dictature d’un petit groupe que le règne des masses, pour qui il a des formules méprisantes :« le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire ». « les gouvernements ayant l’habitude, au nom des croyances de la foule et de prétendus pères de famille, d’imposer à la liberté de l’esprit des gênes insupportables »*.

                                   * La première citation est extraite des Dialogues philosophiques, très élitistes. La seconde de la préface de 1890 à L’avenir de la science. Renan, qui a paru traiter avec désinvolture l’instruction primaire, écrit dans ce dernier texte ; « Notre vraie raison de défendre l’instruction primaire, c’est qu’un peuple sans instruction est fanatique ».

 

 

 

« LES HOMMES NE SONT PAS ÉGAUX »

 

 

Pourtant, Renan affirme qu’il aime le peuple (dont lui-même est d’ailleurs issu) – mais le peuple ne doit pas renverser « l’ordre providentiel » et prétendre diriger. En 1876, il écrit :

« On peut aimer le peuple avec une philosophie aristocrate, et ne pas l'aimer en affichant des principes démocratiques. Au fond, ce n'est pas la grande préoccupation de l'égalité qui crée la douceur et l'affabilité des mœurs. (…) La meilleure base de la bonté, c'est l'admission d'un ordre providentiel, où tout a sa place et son rang, son utilité, sa nécessité même. Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales. » (préface aux Dialogues philosophiques http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/dialogues_philosophiques/dialogues_philosophiques.html).

 

On peut se demander si la présentation idéaliste des buts de l’humanité, qui justifie l’exploitation du plus grand nombre, n’est pas chez Renan tout simplement une façon d’accepter la société telle qu’elle est en feignant de lui prêter des objectifs plus nobles qu’ils ne sont. Il affirme sa préférence pour les «  pays où il y a des classes marquées », parce qu’ils «  sont les meilleurs pour les savants » (Dialogues philosophiques).

Il justifie l’inégalité sociale tout en admettant son injustice :

« L'inégalité des classes, en effet, qui est d'une souveraine injustice dans le sein d'une même race, est le secret du mouvement de l'humanité, le coup de fouet qui fait marcher le monde, en donnant à la société un but à poursuivre. » (Préface aux Dialogues philosophiques )

On notera la restriction qui ne critique (dans l’absolu) l’inégalité que lorsqu’elle s’exerce « au sein d’une même race ». La phrase qui suit dans le texte original tomberait sans doute aujourd’hui sous le coup des lois sur l’incitation à la haine raciale – même si Renan ne manifeste pas de haine à proprement parler.

La préface de L’avenir de la science de 1890 réaffirme le refus de l’égalitarisme : « L’inégalité est écrite dans la nature ; elle est la conséquence de la liberté ; or la liberté de l’individu est un postulat nécessaire du progrès humain ».

Les formulations les plus abruptes (les plus insupportables pour nous) de Renan sont dans ses Dialogues philosophiques, œuvre composée en 1871, publiée en 1876, dont on reconnait le caractère réactionnaire. Laissant la parole à plusieurs interlocuteurs, Renan peut ainsi pousser sa pensée jusqu’à une expression radicale – sans forcément adhérer complètement aux idées qu’il prête à ses personnages. On y reviendra.

 

 

 

UN DÉMOCRATE PAR RÉSIGNATION

 

 

 

Renan n’était pas vraiment engagé politiquement, mais il avait longtemps été partisan de la monarchie constitutionnelle. Il était convaincu que la société devait être dirigée par une aristocratie (de l’esprit plus que de la naissance*) et que la monarchie était le meilleur soutien de l’aristocratie dirigeante qu’il souhaitait.

                             * Bien que Renan ait clairement indiqué que ce qu’il appelait aristocratie ne devait pas se confondre avec l’aristocratie de naissance, il a parfois manifesté pour celle-ci une certaine complaisance.

 

Mais progressivement, après 1871, il s’était converti à la république démocratique comme à un moindre mal, sans abandonner ses préférences pour un gouvernement élitiste. Pour Renan, les républicains semblaient garantir la liberté dans les recherches scientifiques, ce qui était pour lui l’essentiel.

Son ralliement à la république apparait dans le « drame philosophique » Caliban (1878) : le duc de Milan, Prospero, prince philosophe, est renversé par une révolte menée par Caliban, un personnage inculte et grossier. Mais une fois au pouvoir, Caliban se civilise, devient homme d’ordre, s’engage à respecter les élites intellectuelles et laisse Prospero libre de poursuivre ses études. On peut donc se rallier à Caliban sans états d’âme.

« Une république modérée, qui reconnaît les vertus de la tradition et les bienfaits de la hiérarchie sociale est pour Renan un système de gouvernement qui peut fonctionner dans le tournant difficile que la France traverse. La Troisième République constitue ainsi un compromis acceptable entre les idéaux monarchiques et aristocratiques de Renan et le nouvel ordre politique que la bourgeoisie française s’était donné après le désastreux épilogue du Second Empire. » (Domenico Paone, Ernest Renan et la politique impossible. Notes en marge de « l’Examen de conscience philosophique », in Études Renaniennes, 2010. www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2010_num_112_1_1596

 

 Une_soirée_au_Louvre_chez_le_comte_de_Nieuwerkerke

 Une soirée au Louvre chez le comte de Nieuwerkerke (le salon du comte de Niewekerke), tablau de François-Auguste Biard, 1855. Château de Compiègne.

Le comte de Niewekerke, directeur général des Musées sous le Second empire, recevait dans ses salons un grand nombre d'invités. Ernest Renan figure sur ce tableau, mais où - c'est peut-être le dernier assis à droite ? Parmi les autres personnes représentées : Eugène Delacroix, Horace Vernet, Ingres, Prosper Mérimée, Alfred de Musset, les compositeurs Auber et Meyerbeer, le duc de Morny, le baron Haussmann, etc.

Renan n'était pas un  soutien politique de l'empire, mais il fut en bons termes avec plusieurs membres de la famille impériale, notament la princesse Mathilde (il était un invité fréquent de son salon), la princesse Julie, devenue par mariage marquise romaine de Roccagiovine, le prince Napoléon-Jérôme. Il rencontra Napoléon III à diverses reprises. Ses émêlés avec le ministère de l'enseignement après le scandale de la leçon inaugurale au Collège de France en 1862, où il finit par être démis de ses fonctions (voir plus bas), n'ont pas refroidi ces relations qui ont continué après la chute de l'empire. En 1882 le prince Napoléon-Jérôme fut l'un des auditeurs de la célèbre conférence Qu'est ce qu'une nation ?.

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RENAN ET LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE

 

 

Il serait naïf et anachronique de croire que Renan avait adopté ce que nous appelons aujourd’hui les valeurs de la république – qui n’étaient d’ailleurs pas vraiment celles de la troisième république, dont l’égalitarisme de façade dissimulait mal les réflexes de classe et les ambitions impérialistes (le double discours est une réalité de tous les temps).

Ce que Renan disait à l’époque montre que sa conversion à la république était une solution « faute de mieux » et non un acte de confiance ou d’adhésion philosophique. La forme du régime l’intéressait assez peu, du moment qu’on évitait le fanatisme : « Mieux vaut un peuple immoral qu’un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde, et un monde condamné à la bêtise n’a plus de raison pour que je m’y intéresse ; j’aime autant le voir mourir. » (Préface de 1890 à l’Avenir de la science)

 

 

 

FOULES IMPURES ET POPULATIONS SYMPATHIQUES

 

Malgré sa « conversion » à la démocratie, le point de vue de Renan sur l’inégalité fondamentale entre hommes et races n’a jamais changé.

On peut penser que pour lui, idéalement, l’apparence démocratique d’une société devait dissimuler le gouvernement des « meilleurs ».

Dans la célèbre prière sur l’Acropole (insérée dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883), Renan s’adresse à la déesse Athéna, identifiée à un moment à la démocratie. Comme la civilisation de la Grèce ancienne et notamment Athènes - constitue pour Renan la plus belle réalisation jamais atteinte de l’humanité, on peut croire qu’il approuve sans restriction l’idéal démocratique. Mais la façon dont il présente cet idéal est parfaitement élitiste ; la démocratie (par quel moyen ?) permet seulement de faire apparaître la vraie aristocratie, les serviteurs du beau et du bien auxquels Renan, lui-même issu du peuple, s’identifie :

« Démocratie, toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du peuple, et que, partout où il n’y a pas de peuple pour nourrir et inspirer le génie, il n’y a rien, apprends-nous à extraire le diamant des foules impures. »

On voit qu’on est quand même loin de la définition de la démocratie comme gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple (formule prêtée, sauf erreur, à Abraham Lincoln).

 

 

 

Greece in the 19th Century (2)

Visiteurs de l'Acropole d'Athènes, vers 1860-70, à peu près au moment où Renan visita la Grèce.

 Vintage everyday Rare and Amazing Photos of Greece in the 19th Century

 https://www.vintag.es/2019/02/19th-century-greece.html

 

 

 

 

Mais ne transformons pas Renan en homme vivant sur des hauteurs inaccessibles au commun des mortels, impression que donnent souvent ses écrits.

Dans la prière sur l’Acropole, il dialogue avec Athéna qui représente la Grèce éternelle – mais pas immortelle, car tout meurt, les civilisations et les Dieux.

Mais dans la vie réelle, Renan fut enchanté de sa visite à Athènes en 1865, une ville pourtant assez loin de l’image idéalisée de la Grèce antique. Il apprécia l’élégance des femmes, «la gaîté (…), la chose grecque par excellence », « même les enterrements sont gais ».

De même, il apprécia la population romaine lors de premier séjour en 1849 (qui devait être suivi d’une dizaine d’autres voyages en Italie). Lorsqu’il parle de mollesse, de sensualité, de religiosité facile pour décrire les Italiens et notamment les Romains, ce ne sont pas du tout des reproches. Il a appris à aimer ce peuple, tout lui plaît, il est complètement changé : « je ne suis plus français ».

(sur ces points, voir : Jean Balcou, Aux sources de la « Prière sur l'Acropole » ou la prière impossible, in Renan, Un celte rationaliste, 2007 https://books.openedition.org/pur/33496

Valentino Petrucci, Renan à Rome : paroles d'un incroyant, inÉtudes Renaniennes, 2014. https://www.persee.fr/doc/renan_0046-2659_2014_num_115_1_1621

André Dupont-Sommer, Ernest Renan et ses voyages, in Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,1973 https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1973_num_117_4_12941)

 

 

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Costume féminin traditionnel grec, connu sous le nom de robe Amalia car mis à la mode par la reine Amalia de Grèce au milieu du 19ème siècle. Renan, lors de son séjour en Grèce, apprécia l'élégance des femmes grecques.

Ethel Dilouambaka, A Brief History Of The Amalia Dress, site The Culture trip, 2016

 https://theculturetrip.com/europe/greece/articles/a-brief-history-of-the-amalia-dress/

 

 

 

wilhelm marstrand - allegrezza popolare all osteria - 1853

Scène populaire à Rome.Tableau de Wilhelm Marstrand, Allegresse populaire à l'osteria (1839).

« A peine avais-je descendu le Corso au milieu des flots de ce peuple que la séduction opérait déjà. Cette ville est une enchanteresse » (lettre de Renan à sa soeur après son arrivée à Rome).

 https://www.rome-roma.net/rome-art-theme.php?theme=vie%20romaine&auteur=Wilhelm%20Marstrand

 

 

 

 

Cartolina-Costumi-Romani-Fot-Felicetti-Viaggiata-1908

Costume populaire romain. Carte postale, début du 20 ème siècle.

« Je donnerai toute la gloire de Napoléon pour un sourire de femme », fait dire Renan au personnage du roman qu'il ébauche à Rome, au moment de sa découverte de la séduction et de la beauté du peuple romain.

Vente Ebay.

 

 

 On peut constater que Renan s’est laissé séduire par le monde méditerranéen.

Après une visite en Sicile (1875), il fait l’éloge des Siciliens, des gens « sûrs de leur noblesse historique ». « Un caractère ardent, passionné, généreux, libéral, plein de feu pour ce qui est noble et beau, un tempérament où le cœur surabonde et devance parfois la réflexion, voilà la nature sicilienne ».

Cela lui permet de préciser ses idées sur l’insularité : « On a souvent dit que les insulaires forment, par le seul fait de leur situation géographique et indépendamment de la race, une catégorie dans l’espèce humaine. Cela est très-vrai. Ces frontières, les plus naturelles de toutes, inspirent un patriotisme intense, opposent nettement l’indigène* au reste du monde, créent une histoire à part ».

                      * Est-il besoin de dire que le mot « indigène » a le sens courant de personne originaire du pays où elle habite et ne désigne pas une population jugée inférieure, comme on le croit aujourd'hui ?

 

Renan reconnait que les problèmes de la Sicile sont bien réels ; mais ce n’est pas une raison pour mal juger les Siciliens : « l’espèce humaine est un ensemble bien plus compliqué qu’on ne croit. Les dons les plus divers y sont nécessaires ; la race qui dit : « La civilisation, c’est mon œuvre ; l’esprit humain, c’est moi, » blasphème contre l’humanité. »

Il apprécie les joies de la vie quotidienne : « La gaieté sicilienne résiste à tout ». « Ces vins de Sicile (…) diffèrent de village à village, et le meilleur paraît celui qu’on a goûté le dernier. » (Vingt jours en Sicile, https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9lange_d%E2%80%99histoire_(Renan)/Vingt_jours_en_Sicile

il apprécia aussi ses séjours à Ischia, dans le golfe de Naples.

 

 

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Une Pergola à Casamicciola, Ischia, tableau de Ernest Antoine Hébert (1817 – 1908)

Michel Descours, Galerie - Acquis par le musée Hébert de La Tronche

 https://peintures-descours.fr/works/une-pergola-a-casamicciola-ischia-2344

Renan séjourna trois fois à Casamicciola sur l'île d'Ischia dans le golfe de Naples, dans la maison du peintre Hébert (directeur de l'Académie de France à Rome à deux reprises). Renan écrit : « Ischia (…°) est un petit paradis terrestre. (...) Nous demeurons à mi-côte de la colline de Casamicciola, en face de Gaëte et de Terraccine, dans une maison perdue parmi les vignes … » « J’ai passé, à trois reprises différentes, en cette terre [Ischia], quatre ou cinq des mois les plus heureux de ma vie ».

 

 

 

 

 

 

RENAN ET LES RACES

 

 

Renan, en se ralliant, comme beaucoup, à la république après la consolidation de celle-ci au pouvoir (1878-79), n’avait pas eu à dissimuler (et encore moins à abandonner) ses idées sur l’existence et l’inégalité des races.

En effet, à l’époque de Renan, la plupart des idéologues républicains et des scientifiques qui se disaient aussi républicains classaient l’humanité en races aux aptitudes inégales (sur cette idéologie, voir Carole Reynaud-Paligot, La République raciale (1860-1930), 2006 et, par exemple, compte-rendu de B. Bertherat dans Revue d’histoire du 19ème siècle, https://journals.openedition.org/rh19/1762).

Bien que Renan n’ait pas été un idéologue de la race, le concept joue un rôle important dans sa pensée, avec des variations ou des nuances selon les époques.

Dans un article de 1854, La poésie des races celtiques, Renan présentait les peuples celtiques (Bretons, Gallois, Ecossais, Irlandais) en termes raciaux.*

                                             * Renan utilise l’expression « races celtiques » au pluriel, mais aussi au singulier et précise en note ; « Pour éviter tout malentendu, je dois avertir que par le mot celtique je désigne ici, non l’ensemble de la grande race qui a formé, à une époque reculée, la population de presque tout l’Occident, mais uniquement les quatre groupes qui de nos jours méritent encore de porter ce nom, par opposition aux Germains et aux néo-Latins ».

 

La race celtique, à laquelle Renan appartient par sa naissance, n’est pas une race conquérante, au contraire, mais rêveuse et délicate, dont la poésie « a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l’imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté ». Renan recourt à la notion de pureté du sang pour décrire les Celtes :

« Si l’excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l’inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l’avouer, ne pourrait le disputer en noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique. Jamais famille humaine n’a vécu plus isolée du monde et plus pure de tout mélange étranger ».

Pourtant cette pureté et ce refus du métissage sont peut-être la cause du déclin de la race celtique (Renan ne le dit pas clairement). Mais ce déclin peut ne pas être définitif : « il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races ». Renan rappelle « qu’une foule d’individualités nationales qui semblaient effacées se sont relevées tout à coup de nos jours plus vivantes que jamais ».On notera significativement l’équivalence dans le raisonnement entre le mot « races » et le l’expression « individualités nationales ».

Enfin, certaines races (européennes) sont vouées au dédain par les races « plus fortes », qui pourtant valent moins qu’elles : « Les races particulièrement bonnes, le matelot breton, le paysan lithuanien, par exemple, sont traitées avec mépris par les races plus fortes ; celui qui obéit est presque toujours meilleur que celui qui commande. L'individu voué à la bonté est voué au dédain ; il n'en continuera pas moins de jouer son rôle ; car il est nécessaire au but de la nature. » (Dialogues philosophiques).

Lorsque Renan emploie le mot race, il le fait dans deux sens assez différents : soit il s’agit des grandes divisons de l'humanité (race blanche, noire, jaune), soit il s’agit des branches d’une des grandes races (comme la race celtique, la race germanique etc).

Cet usage du mot "race" était en conformité avec la théorie des races de l’époque qui distinguait les races principales et les races secondaires – mais il n’est pas toujours clair de savoir si Renan utilise le mot dans un sens ou l’autre, sinon lorsque le contexte l’indique.

De plus, comme beaucoup d'auteurs de l'époque, il arrive que Renan utilise aussi le mot "race" pour désigner des ensembles culturels plus petits que nous appelons ethnies ; le mot ethnie apparait seulement à la fin du 19ème siècle.  Renan était conscient de l'existence de tels ensembles, voir par exemple ce qu'il dit des Siciliens. De même, bien que faisant tous partie de la "race celtique", il est bien évident que les Bretons, les Gallois, les Ecossais, les Irlandais, forment de tels sous-ensembles.

Les contemporains de Renan utilisaient largement le concept de race, qu'ils appliquaient également à des groupes très divers : « C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice », déclare Jules Ferry dans son célèbre discours sur la colonisation à la Chambre des députés en 1885.

 

 

 

MUTATIONS OU PERMANENCE DES RACES

 

 

Renan est conscient que les races ont cessé d’être biologiques (en tous cas les races secondaires) ; en 1859, il écrit avec acuité : « Les races sont des cadres permanents, des types de la vie humaine, qui, une fois fondés, ne meurent plus mais sont souvent remplis par des individus qui n‘ont presque aucun lien de parenté physique avec les fondateurs. (..) Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec le temps, les races en viennent à n‘être plus que des moules intellectuels et moraux » (« Considérations sur les peuples sémitiques, 1859  cité par H. Laurens, Renan en son temps : la place de l’Islam dans son oeuvre in Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 2010, https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2010_num_62_1_2596

Il a souvent exprimé l’idée que le fait racial perd de son importance que les races tendent à se fondre (il en donne des exemples dans les pays européens).

Cette idée se trouve d’abord dans une lettre à Gobineau en 1856. Après avoir constaté que « L’esprit français se prête peu aux considérations ethnographiques : la France croit très peu à la race », Renan poursuit :  « … je conçois pour l’avenir une humanité homogène où tous les grands ruisseaux originaires se fondront en un grand fleuve et où tout souvenir des provenances diverses sera perdu. » ». Il s’agit pour Renan d’une prévision et non d’un souhait, car pour lui cette fusion causera une  dégradation de la civilisation qui « sera inférieure sans doute en noblesse et en distinction à celle des âges aristocratiques », tout en hésitant à se prononcer si la civilisation sera « inférieure d’une manière absolue ».

Mais la prévision de Renan sur la convergence de toutes les races est soumise à un sérieux préalable : il exclut de son raisonnement (et en termes méprisants) « les races tout à fait inférieures ».

On retrouve cette idée, exprimée tout aussi abruptement, par un personnage des Dialogues philosophiques (publiés en 1876) : « Une irrémédiable décadence de l'espèce humaine est possible ; l'absence de saines idées sur l'inégalité des races peut amener un total abaissement ».

http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/dialogues_philosophiques/dialogues_philosophiques.html

Lorsque dans d’autres textes, Renan estime que dans les nations européennes les races tendent à se fondre*, il s’agit généralement des races secondaires (Latins, Celtes, Germains), rameaux de la race indo-européenne (ou aryenne dans les termes de l'époque, ou indo-aryenne), elle-même une partie de la race blanche.** 

                                                          * « Les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé » (Qu’est-ce qu’une nation ?).

                                                        ** Parfois - mais c'est un cas particulier - la fusion peut concerner des Indo-européens et des Sémites, qui sont également des subdivisions de la race blanche :« En apparence, il n’y a pas de peuple plus mêlé que celui de Sicile. Anciens Sicanes, Grecs, Phéniciens et Carthaginois, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Français, Allemands, Espagnols, Napolitains, tout est venu s’y confondre. Malgré cette diversité d’origine, l’unité du caractère national est parfaite ; nulle part la fusion des races n’a été plus absolue » (Vingt jours en Sicile, 1875 - notons que la Sicile forme bien, dans l'appréciation de Renan, une nation).

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre ce qu’il dit dans sa Seconde lettre à M. Strauss de 1871 : « La division trop accusée de l'humanité en races, outre qu'elle repose sur une erreur scientifique, très-peu de pays possédant une race vraiment pure, ne peut mener qu'à des guerres d'extermination, à des guerres “zoologiques”» (http://giglio.li/wp-content/uploads/2014/06/07.Lettres-%C3%A0-M.-Strauss.pdf ).

Ce n’est pas la division de l’humanité en races principales que Renan conteste (tout dans son œuvre, du début à la fin, montre qu’il accepte cette division et son aspect inégalitaire), mais la division exagérée, « trop accusée », qui oppose entre elles les branches de la race indo-européenne et risque d’aboutir à des « guerres d'extermination » - mise en garde qui annonce les guerres totales du 20 ème siècle.

D’ailleurs sa pensée semble parfois contradictoire : il dit que les races tendent à se fondre (dans les pays européens) mais à d’autres moments il insiste au contraire sur la présence au sein du même pays de plusieurs « races » (secondaires), ce qui n’empêche pas ce pays d’être une nation donnée en exemple, comme la Suisse.

Renan semble mal discerner deux notions pourtant tout-à-fait différentes : le mélange ou fusion des races (ou des sangs comme il le dit aussi) et la coexistence dans un même pays, des races ou ethnies, localisées sur des territoires différents (comme c’est le cas en Suisse où les Italiens, Romanches, Germaniques et Romands se mélangent peu, même aujourd’hui, et encore moins à l’époque de Renan). Mais les observations de Renan sur l’ethnographie sont parfois incertaines*.

                                        * Même observation imprécise pour « l’Angleterre » où Renan remarque la multiplicité et le mélange des races, sans qu’on sache s’il veut parler de l’Angleterre proprement dite ou de la Grande-Bretagne, ce qui est très différent (d’autant qu’en tant que Celte, il sait très bien que certaines parties de la Grande-Bretagne sont restées majoritairement celtiques).

 

Mais dans tous les cas, la démonstration de Renan a un même objectif ; contredire la conception de l’Allemagne (ou prêtée à l’Allemagne) qui consiste à assimiler la nation à la race.

 

 

 

 

« UNE RACE DE MAÎTRES… »

 

 

Dans plusieurs textes répartis au long de sa carrière, Renan considère clairement que la race blanche est supérieure aux autres :

« La nature a fait (…) une race de maîtres et de soldats, c'est la race européenne. ». Les races noire et jaune doivent être gouvernées par les Blancs, ici confondus avec les Européens. (Réforme intellectuelle et morale de la France, 1871)

Dans sa Seconde lettre à M. Strauss en 1871, Renan écrit :

« Certes nous repoussons comme une erreur de fait fondamentale l'égalité des individus humains et l'égalité des races ; les parties élevées de l'humanité doivent dominer les parties basses; la société humaine est un édifice à  plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté (l'homme y est tenu même envers les animaux), non l'égalité. »

On retrouve la même position dans la préface de 1876 aux Dialogues et fragments philosophiques : « Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales ». Le rôle des Blancs est de diriger les autres races mais il ne s’ensuit pas que l’esclavage « américain » ait été légitime, Renan le qualifie d’abominable.*

                                                               * Nous ne citons pas certaines phrases de Renan qui ajourd'hui pourraient être trouvées légitimement choquantes. Mais à aucun moment Renan ne manifeste ce qu'on pourrait appeler de la haine raciale.

 

Dans le même passage, Renan présente ainsi les droits reconnus à tout être vivant : « Non seulement tout homme a des droits, mais tout être a des droits. Les dernières races humaines sont bien supérieures aux animaux ; or nous avons des devoirs même envers ceux-ci » (souvent on cite la première phrase – la seconde est bien plus déplaisante, malgré l’intention généreuse de Renan.

Enfin, dans la préface de 1890 à L’Avenir de la science (ouvrage de 1848 que Renan n’avait pas publié jusque-là) Renan écrit : « L’inégalité des races est constatée. Les titres de chaque famille humaine à des mentions plus ou moins honorables dans l’histoire du progrès sont à peu près déterminés. ».

C’est donc le dernier état de sa pensée puisqu’il meurt en 1892.

 

 

 

LES SÉMITES

 

 

Dans l’approche de Renan sur les races, on peut observer une ambigüité : la race sémitique qui comprend deux grandes familles, les Juifs et les Arabes, fait-elle partie des grandes divisions raciales (races principales) ou est-elle un rameau de la race blanche ?

Renan parait hésiter sur ce fait. Il rappelle que la race sémitique n’est pas reconnue par « les physiologistes » et que pour eux elle se confond avec la race indo-européenne « ou Caucasienne » (appellation défectueuse selon lui) (Histoire générale et systèmes comparés des langues sémitiques).

Mais du point de vue des civilisations, la littérature, la religion et les institutions des Hébreux et des Arabes ont beaucoup de points communs et en ont peu avec les mêmes productions intellectuelles des peuples indo-européens, d’où la conclusion qu’il s’agit de deux groupes entièrement différents (De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, discours inaugural du cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque donné au Collège de France, 1862).

La seule ambiguïté dans cette répartition est la place du christianisme, création sémitique mais principalement adoptée par les peuples indo-européens. Pour Renan, les Aryens et les Sémites sont deux races nobles.

Il considère que l’apport principal des peuples sémitiques à l’humanité est notre religion monothéiste (il se place dans le cadre de la civilisation occidentale). Il admet que le perfectionnement moral de l’humanité n’est l’exclusivité d’aucune race. 

Pour Renan, les Juifs « auxquels leur singulière et admirable destinée historique a donné dans l’humanité comme une place exceptionnelle », sont largement assimilés aux Européens. Il considère que de nos jours, la civilisation sémitique est surtout représentée par la civilisation arabe, qu’il juge négativement. Il estime qu’elle est inconciliable avec l’expansion de la civilisation européenne.

Renan conclut ainsi sa conférence : « L’avenir, Messieurs, est donc à l’Europe et à l’Europe seule. L’Europe conquerra le monde et y répandra sa religion, qui est le droit, la liberté, le respect des hommes… »

(Cité par Djamel Kouloughli, Ernest Renan : un Anti-sémitisme* savant, in Histoire Épistémologie Langage, 2007, www.persee.fr/doc/hel_0750-8069_2007_num_29_2_3007).

                                  * L’utilisation du mot anti-sémitisme (avec trait d’union ?) est ici ambiguë, car Renan ne fut pas antisémite au sens courant (au contraire il a loué à plusieurs reprises les Juifs) ; on peut penser que l’auteur utilise l’expression dans le sens particulier et un peu polémique d’anti-arabe ou anti-musulman.

 

« La célèbre leçon inaugurale de Renan en 1862 a frappé ses contemporains avec son célèbre « Jésus cet homme incomparable* ». On connaît le scandale retentissant qu’elle a provoqué. Aujourd’hui, c’est le passage sur l’islam qui est rappelé comme preuve est d’islamophobie et d’orientalisme.** » (Henry Laurens. Renan en son temps : la place de l’Islam dans son œuvre, in Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 2010, www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2010_num_62_1_2596).

                                                  * En prononçant ces paroles, Renan niait publiquement la divinité de Jésus, ce qui était scandaleux. Le ministère suspendit le cours de Renan au Collège de France. Renan refusa l’offre qui lui était faite en compensation (devenir sous-directeur des Archives nationales) et fut démis de ses fonctions dans l’enseignement supérieur, bien que l'empereur Napoléon III ait tenté d'aplanir les difficultés.

                                                               ** Orientalisme au sens donné au mot par Edward Saïd (L’Orientalisme, 1978) : façon de concevoir l’Orient par les Occidentaux, fondée sur des préjugés et des descriptions biaisées, y compris dans les études savantes, permettant de conclure que l’Orient est inférieur à l’Occident et légitimant sa domination par les Occidentaux. Adoptée avec enthousiasme par certains, la thèse d’Edward Saïd est aussi objet de critique pour sa partialité et ses lacunes.

 

 

 

ABATTRE LES GHETTOS

 

 

Dans sa conférence Le judaïsme comme race et comme religion (1883), Renan affirme l’assimilation de « la race israélite » aux différentes nations (occidentales) et son admiration pour elle.

 Renan affirme d'ailleurs que, contrairement aux idées reçues, les Juifs constituent une population mixte, qui a reçu de nombreux apports extérieurs. Il rappelle que depuis la décision de l'Assemblée constituante en 1791, les Juifs sont en France des citoyens comme les autres, car les hommes doivent « être jugés non par le sang qui coule dans leurs veines, mais par leur valeur morale et intellectuelle ».

 Il ne peut que désapprouver ceux qui voudraient rétablir des ghettos (les antisémites) :

« Quand il s’agit de nationalité, nous faisons de la question de race une question tout à fait secondaire, et nous avons raison. Le fait ethnographique, capital aux origines de l’histoire, va toujours perdant de son importance à mesure qu’on avance en civilisation. (…) . L’œuvre du XIXe siècle est d’abattre tous les ghettos, et je ne fais pas mon compliment à ceux qui ailleurs cherchent à les relever. La race israélite a rendu au monde les plus grands services. Assimilée aux différentes nations, en harmonie avec les diverses unités nationales, elle continuera à faire dans l’avenir ce qu’elle a fait dans le passé. Par sa collaboration avec toutes les forces libérales de l’Europe, elle contribuera éminemment au progrès social de l’humanité. »