LE PEINTRE JAMES TISSOT,

LE PÉLERIN DE TERRE SAINTE

CINQUIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

EMBARQUEMENT

 

 

Une des dernières peintures de la vie moderne de Tissot (à l’exception des portraits au pastel qu’il continuera à faire) est le tableau intitulé La voyageuse (aussi connu comme L’embarquement à Calais ou Inscheping in Calais, en néerlandais, du fait que le tableau est conservé au Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers).

Il devait prendre place dans une nouvelle série intitulée « L’étrangère » - comme son nom l’indique, consacrée aux femmes étrangères (par rapport à la France évidemment). Cette série fut abandonnée après deux tableaux*, compte tenu de l’évolution spirituelle de Tissot (et peut-être de l'insuccès de la première série qu'il venait d'exposer,  « La femme à Paris »).

                                    * L’autre tableau est L’étrangère au Louvre, ou L’Esthète, un tableau d’un intérêt mineur. Dans son article de 1885, Albert Wolff (voir quatrième partie) signale seulement le tableau L’étrangère au Louvre comme faisant partie de la nouvelle série de Tissot, ce qui laisse penser que La voyageuse est postérieure à cet article (?).

 

Le tableau montre une jeune femme, à l’air décidé, en vêtements de voyage, commodes mais élégants, qui embarque à Calais pour l’Angleterre. Elle est sur la passerelle du bateau (compte-tenu de la représentation de l'espace, on peut penser que les gens embarquaient depuis un point surélevé par rapport au bateau).

La voyageuse, probablement une Britannique, quitte la France (symbolisée au bout « français » de la passerelle par un gendarme en bicorne nonchalamment accoudé à la rambarde qui semble lorgner la voyageuse) pour se retrouver sur le sol anglais – puisque le bateau sur lequel elle embarque est sans doute anglais ; sur le pont, c’est l’agitation qui précède les départs : on  voit le capitaine dans le genre vieux loup de mer barbu qui surveille l’embarquement,  un marin qui crie, un autre qui tire sur un cordage– un autre voyageur, l’air farouche dans ses vêtements bruns de voyage. Plus haut dans l’espace du tableau, la petite foule des personnes qui vont embarquer se presse (mère avec ses enfants, etc).

 Ce qui est remarquable c’est l’allure directe et dégagée de la femme qui semble voyager seule. Un porteur suit avec ses bagages. Elle représente sous sa légère voilette et son visage sérieux, un peu indifférent (ou impénétrable si on préfère) malgré un léger sourire, une certaine idée de la femme libre, quelque chose de nouveau dans le 19ème siècle finissant.

 

 

 1406

James Tissot, Inscheping in Calais/Embarquement à Calais, vers 1883-85, voire plus tard ? La date 1878-1882 donnée par l'art. Wikipedia Inscheping in Calais, semble sujette à caution.

Koninklijk Museum voor Schone Kunsten (Musée royal des Beaux-Arts), Anvers

https://kmskablog.wordpress.com/tag/inscheping-in-calais/

 

 

 

 

LA « CONVERSION »  DE TISSOT

 

 

Tissot était de tradition catholique et probablement toujours croyant – mais ses convictions étaient ans doute tièdes, jusqu’à un certain jour de 1885.

Ce jour-là, selon une anecdote bien connue, Tissot se trouvait dans l’église Saint-Sulpice pendant la messe, pour préparer le tableau Musique sacrée, le dernier tableau de la série « La femme à Paris ». Ce tableau (disparu) présentait une femme de la bonne société chantant un chant religieux tandis qu’une religieuse l’accompagne à l’orgue.

Tissot a raconté ce qui se passa à l’instant de l’élévation.

«… Au moment de l’élévation de l’hostie, comme je baissai ma tête et fermai mes yeux, j’ai vu une image étrange et impressionnante. Il me semblait que je regardais les ruines d'un château moderne… ..puis un paysan et sa femme traçaient leur chemin sur un sol jonché de débris; avec lassitude, l’homme jeta le baluchon qui contenait tout son avoir, et la femme s'assit sur un pilier tombé, enfouissant son visage dans ses mains…. Et puis apparut une étrange silhouette glissant vers ces ruines humaines par-dessus les restes écroulés du château. Ses pieds et ses mains étaient percés et saignaient, sa tête était couronnée d'épines…. Et ce personnage, qu’on n’a pas besoin de nommer, s’est assis près de l’homme et a appuyé sa tête sur son épaule, semblant dire… « Voyez,  j’ai été plus misérable que vous, je suis la solution à tous vos problèmes; sans moi, la civilisation n’est qu’une ruine …»

(d’après le récit en version anglaise sue le site My daily art display https://mydailyartdisplay.wordpress.com/tag/la-femme-a-paris-by-james-tissot/).

 

Tissot eut ensuite d’autres visions : en plein Bois de Boulogne, il vit une foule en turbans sortant d’une arche et désignant avec des gestes violents un balcon auquel apparut, encadré de légionnaires romains, le Christ, portant le manteau rouge dérisoire dont on l’avait affublé comme Roi des Juifs (scène de l’Ecce homo, cf. Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010).

Tissot peignit un tableau pour illustrer sa vision de Saint-Sulpice : un homme et une femme, pauvrement accoutrés, sont assis, ans l’attitude du désespoir, dans ce qui ressemble aux ruines d’un bâtiment officiel (on peut penser aux bâtiments incendiés lors de la Semaine sanglante de la Commune ?) ; le sol est recouvert de débris. A côté du couple, le Christ, en manteau brun, les bras et les pieds sanglants, portant la couronne d’épines, appuie sa tête sur l’épaule de l’homme, qui parait ne pas avoir conscience de sa présence, tout à sa tristesse. Le sens du tableau est que le Christ est présent même lorsque notre désespoir est à son comble. Ce tableau est connu comme Les ruines, ou Voix intérieures (The Ruins ou Inner voices).

 

 

 

UN RENOUVEAU CHRÉTIEN À LA FIN DU 19ème SIÈCLE ?

 

 

Ces visions eurent comme résultat que Tissot décida de changer de vie. En peinture notamment, il décida de se consacrer aux sujets religieux. Il ne fit pas mystère de cette évolution auprès de ses amis et fréquentations.

Certains doutèrent de la sincérité de la « conversion » de Tissot. Son ami (ou ex-ami ?) Degas y voyait surtout un moyen de relancer sa carrière en exploitant un nouveau filon.

Après tout, cette défiance pouvait s’expliquer : sur le créneau de peintre de la vie moderne, Tissot était loin d’être le seul et ses essais récents ne lui avaient pas rendu le succès d’autrefois. On peut admettre qu’il a pu vouloir, également, rechercher une réorientation de sa carrière de peintre qui s’enlisait*

                             * Parmi les peintres de l’époque qui décrivaient, avec plus ou moins de propos critique, la vie moderne à Paris, on peut citer le jeune Jean Béraud, Alfred Stevens (surtout portraitiste) ou Gervex, parmi les plus connus, et une foule d’autres.

 

Il faut aussi tenir compte du contexte de l’époque : la politique anticléricale de le 3ème république (qui devait avoir son aboutissement avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 mais qui avait déjà pris la forme de lois sur l’enseignement primaire laïque ou d’expulsion de congrégations), aussi bien que le sentiment que le scientisme dominant n’apportait pas de réponse satisfaisante aux inquiétudes humaines, provoquaient une réaction néo-catholique – qui pouvait expliquer aussi bien les conversions sincères que celles dictées par le flair de saisir l’émergence d’une nouvelle clientèle.

Parmi les convertis de la fin du 19ème siècle, on peut signaler l’écrivain Joris-Karl Huysmans, d’abord naturaliste, puis décadent -voire tenté par l’occultisme – enfin converti au catholicisme, qui devait d’ailleurs ne pas être tendre pour Tissot (voir ensuite).

A la même époque que Tissot une conversion faisait beaucoup parler, plus radicale, celle-là, puisque c’était celle de l’écrivain et journaliste libre-penseur et anticlérical Léo Taxil, qui avait proclamé sa conversion au catholicisme et dans la foulée s’était mis à produire des livres aussi délirants et calomniateurs contre les libres-penseurs et la franc-maçonnerie que ceux qu’il produisait jusque-là à la chaine contre les « calotins ». Il alla jusqu’à monter une gigantesque mystification, accusant la franc-maçonnerie de rendre un culte à Satan. En 1897, Taxil expliqua qu’il s’était livré à une supercherie, sans en expliquer le pourquoi, mais la motivation commerciale parait la meilleure explication (et aussi le plaisir de ridiculiser des anciens amis idéologiques avec qui il était brouillé).

                                                                                           * Sur la mystification de Léo Taxil, voir notre série de messages http://comtelanza.canalblog.com/archives/2015/05/30/32138487.html   et (partiellement) sur les débuts de Léo Taxil à Marseille http://comtelanza.canalblog.com/archives/2020/03/16/38104278.html

 

Pour Tissot, qui était déjà catholique, la conversion consistait plutôt à changer d’existence, à abandonner la vie mondaine pour vivre plus en accord avec l’Evangile et en art, à utiliser ses talents pour répandre le message du Christ.

Mais cette évolution n’est pas, chronologiquement, postérieure aux essais spirites de Tissot : elle est parallèle. La vision de Saint-Sulpice a lieu (pour autant qu’on sache) à peu près à la même période que la séance médiumnique avec Eglinton durant laquelle Tissot croit voir Kathleen Newton* , et on sait que pendant le restant de sa vie il sera adonné aux sciences occultes et à l’évocation des esprits. Tissot a probablement développé une forme de syncrétisme religieux bien éloignée des dogmes catholiques.

                                  * Il semble que Tissot a aussi « vu » Kathleen Newton lors d’une ou plusieurs séances avec un autre médium qu’Eglinton. Lors de la séance avec Eglinton, l’apparition s’identifiant avec Kathleen (qui se manifesta avec un autre personnage, comme Tissot les a figurés dans son tableau L’apparition médiumnique) serait venue l’embrasser. Mais Tissot a ensuite prétendu recevoir régulièrement la visite d’un esprit féminin, y compris pendant ses voyages en Terre Sainte (?), sans indiquer si pour lui cet esprit était Kathleen (voir plus loin le témoignage de Léon Daudet).

 

 

 

COMMENT PEINDRE LES SCÈNES DE LA BIBLE ?

 

 

 

Tissot prit la décision de consacrer le reste de sa vie à illustrer la Bible, en commençant par le Nouveau Testament, donc l’histoire et le message du Christ, qui étaient essentiels pour lui.

Afin de se documenter, et conformément à ses conceptions sur la peinture religieuse, il décida de se rendre sur les lieux des scènes du Nouveau Testament.

Le désir d’aller en Palestine (en Terre Sainte comme on disait plus volontiers à l’époque – l’expression était très fréquente en anglais aussi, Holy Land) n’était pas pour Tissot quelque chose de nouveau. Il y avait pensé depuis l’époque déjà lointaine de ses débuts à Londres.

Le célèbre peintre préraphaélite William Holman Hunt* raconte dans ses souvenirs que la guerre franco-allemande de 1870 avait amené à Londres de nombreux artistes français; certains étaient restés et d’autres étaient repartis**. Un soir que Hunt se trouvait avec d’autres artistes chez son confrère John Everett Millais pour une « réunion de célibataires », « un étranger, apprenant que je revenais tout juste de Jérusalem, me demanda si j’étais Holman Hunt, le peintre du Christ retrouvé au temple qu’il avait vu dernièrement dans la collection de M. Charles Mathews. Il a dit qu’il admirait cette toile et le principe de mon travail à tel point qu’il avait décidé de partir un jour pour l’Orient et de peindre suivant le même système. J’ai alors appris que cet artiste était le jeune Tissot**. » (cité par Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010

https://books.openedition.org/ugaeditions/426)

                           * Holman Hunt, membre à ses débuts de la fraternité préraphaélite. Se fit connaître notamment par des peintures de sujets religieux où il recherchait l’exactitude historique. Mais son œuvre la plus célèbre est un tableau symbolique, The Light of the World (La lumière du monde), 1854, présentant le Christ, couronné d’épines, une lanterne la main, qui frappe à la porte d’une maison qui semble abandonnée, symbole de l’âme humaine. Hunt déclara qu’il avait fait ce tableau comme une commande divine. A la fin de sa longue vie, Hunt réalisa une copie plus grande de cette œuvre, qui fut montrée triomphalement lors d’un tour du monde dans les pays anglo-saxons (on dit que 4/5ème des Australiens vinrent la voir), puis fut installée dans la cathédrale Saint Paul à Londres, où Hunt fut inhumé en 1910, aux côtés d’autres grands peintres comme Turner.

                          ** Tissot n’était pas arrivé à Londres à la suite de la guerre de 1870, mais plus exactement à la suite de la Commune de 1871, quel que soit son degré de participation à celle-ci.

 

 Ce que Tissot appelait « le principe » de Holman Hunt était de représenter les scènes de l’histoire religieuse avec le maximum d’exactitude archéologique, situant l’action non plus dans un cadre intemporel comme l’avaient fait la plupart des peintres jusque-là (par désintérêt ou manque de connaissances), mais dans la réalité d’une époque et d’un lieu, reconstituée d’après les connaissances du moment. De plus, la conviction des artistes come Hunt était que les pays où s’étaient déroulées les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament avaient très peu changé depuis les temps anciens ; les costumes et les types physiques existant en Palestine au 19ème siècle pouvaient, jusqu’à un certain point, servir de modèles pour les scènes religieuses tirées de la Bible.

 

 

 

LA PALESTINE À L’ÉPOQUE DES VOYAGES DE TISSOT

 

 

 

Le premier voyage de Tissot en Terre Sainte ou Palestine, à l’époque possession du vaste empire ottoman, est entrepris probablement fin 1885 et dure au début de 1886.

Comment se présentait la Palestine à l’époque ?

Henry Laurens rappelle que l’expression Terre Sainte était aussi utilisée par les musulmans :. Jérusalem a ainsi été appelée « la sainte » (al-Quds).

 « Au XIXe siècle, les Européens réintroduisent l’usage de l’expression Palestine [issu de l’Antiquité gréco-romaine]dans le cadre des conflits autour des lieux saints chrétiens, causes de la guerre de Crimée » (Henry Laurens, Professeur au Collège de France ,Les Palestiniens, BNF, https://heritage.bnf.fr/bibliothequesorient/fr/les-palestiniens)

Selon Rina Cohen-Muller : « …en 1841*, les Ottomans en font [de la Palestine], pour la première fois, une entité administrative, celle du pachalik de Jérusalem dépendant directement de Constantinople et composé de deux sanjaks, Jérusalem et Gaza, auquel est rattaché, la plupart du temps, celui de Naplouse. (...)

                           * En 1873 selon Wikipedia ? La question de savoir si Jérusalem a formé un pachalik ou seulement un sanjak est embrouillée, mais concerne les spécialistes. Le statut a peut-être varié dans le temps.

 

Les puissances [européennes] font de la Palestine un lieu d'intervention directe, en exerçant leurs pressions sur le pacha dont ils deviennent les « conseillers », notamment par le biais de la protection de populations non-musulmanes et des lieux saints chrétiens, devenus les enjeux symboliques de leurs rivalités. Ces pratiques s'amplifient après la guerre de Crimée (1856) dont la conséquence essentielle a été l'affaiblissement de l'Empire [turc] (…)

La société palestinienne est faite à la fois de diversité de populations et de cultures et d'unité face à une éventuelle adversité perçue comme un danger commun. Maghrébins, Égyptiens, Druzes, Arméniens, Grecs, Turcs et Turkmènes, Bédouins d'Arabie, Tchétchènes, Tcherkesses et Azéris, Albanais, Kurdes, Bosniaques, Vénitiens et autres descendants des croisés composent, avec les autochtones arabes et juifs, un tissu multicolore. Entre ces communautés d'appartenance – où la règle absolue est la non-transgression – une multitude de conventions régissent des relations complexes ; face à une éventuelle adversité, elles savent aussi faire montre d'une appartenance commune. » (Rina Cohen-Muller, La Palestine ottomane, une province sans intérêt ?https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_palestine_ottomane_une_province_sans_interet_.asp)

Pourtant, avant d’aller par lui-même se confronter avec la Terre Sainte, Tissot avait déjà abordé une scène de la vie dans la Palestine de son temps, dans un curieux tableau daté de 1875 ( ?), donc en pleine période anglaise de son activité.

Il s’agit du tableau intitulé Le patriarche latin de Jérusalem, également connu comme Entrée du patriarche latin à Jérusalem (Entry of the Latin Patriarch in Jerusalem).

 

 

 

LE PATRIARCHE DE JÉRUSALEM

 

 

Je n’ai trouvé aucune indication sur les raisons pour lesquelles Tissot a peint ce tableau qui semble si éloigné de son style de l’époque, par le sujet et par l’ampleur*.

                               * Il n’existe pas non plus d’indication - du moins sur internet -  du lieu de conservation, ni du medium (aquarelle, ou plus probablement peinture à l’huile ?).

 

 

1280px-James_Tissot_-_Pape_à_Jerusalem

 Le patriarche latin de Jérusalem, ou Entrée du patriarche latin à Jérusalem (Entry of the Latin Patriarch in Jerusalem), 1875 (?)

Wikimedia.

 

  

Le tableau, très coloré, montre une cérémonie certainement importante à laquelle participe le patriarche, en présence d’une foule assez nombreuse. On voit sur la droite, à cheval vêtu de rouge, le patriarche latin (c’est-à-dire l’évêque catholique de Jérusalem), entouré d’ecclésiastiques à cheval aussi, qui portent la croix ou d’autres ornements. Le patriarche est suivi d’une petite troupe de cavaliers, la plupart en tenue orientale; mais on distingue parmi les cavaliers des consuls de puissances européennes en uniforme et bicorne. Des soldats à pied en uniforme oriental escortent le patriarche. A gauche un bâtiment (une église, ou le palais épiscopal*?) devant lequel attendent des ecclésiastiques, certains en habit du rite oriental, et des enfants de chœur, tandis qu’un tapis avec un coussin est disposé devant le seuil (on peut supposer que le patriarche va s’agenouiller sur le coussin). Un dais tenu par les ecclésiastiques attend sans doute que le patriarche prenne place. Une petite foule de fidèles ou de curieux assiste à la cérémonie, depuis les balcons ou les toits. On distingue ici et là des cavaliers de l’armée turque, en uniforme occidental et fez.

                                  * Il pourrait s’agir de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, co-cathédrale du patriarcat latin de Jérusalem, de style néogothique, consacrée le 11 février 1872 pour le vingt-cinquième anniversaire de la consécration de Mgr Giuseppe Valerga en tant que patriarche de Terre sainte (le premier titulaire nommé en 1847 par le Pape). Mgr Valerga mourut quelques mois après. On parle de co-cathédrale car la basilique historique du Saint-Sépulcre, siège traditionnel du patriarche latin, est partagée avec deux autres patriarches (grec-orthodoxe et arménien), ce qui amena l'église catholique à se doter d'un siège qui lui soit exclusivement réservé.

 

A gauche, attirant l’attention, le drapeau tricolore français flotte à un mat. A côté, le drapeau de marine russe, blanc avec la croix de Saint-André bleue.  Vers la droite, un drapeau rouge (probablement le drapeau turc avec le croissant) et un drapeau qu’on peut penser être le drapeau du patriarcat (avec une croix découpant quatre « cantons » et dans chaque canton des croix plus petites, héritage du blason du royaume franc de Jérusalem). Sur l’extrême-droite, un drapeau jaune et blanc, certainement celui du Saint-Siège. La présence des drapeaux français et russe s’explique car ces puissances étaient officiellement protectrices des Lieux Saints.

 

Quelles que soient les raisons de ce tableau, peut-être exécuté d’après une photo ou une description de journaliste, puisqu’à la date indiquée comme celle du tableau*, Tissot ne s’était pas encore rendu en Terre Sainte, il dénote de la curiosité de Tissot pour cette partie du monde, ici considérée sous son aspect « moderne » (l’existence du Patriarcat qui avec d’autres cultes chrétiens est gardien historique des Lieux Saints, la protection exercée par les Puissances européennes avec l’assentiment plus ou moins forcé de l’Empire ottoman, souverain de la Terre Sainte).

                                             * La date indiquée par Wikipedia et d’autres sites est 1875 sans plus de précision.

 

Le tableau pourrait représenter la cérémonie de consécration de la co-cathédrale (1872), ou l’entrée à Jérusalem du successeur de Mgr Valerga en 1873 (Mgr Vincente Bracco). On peut observer qu’en 1889, un nouveau patriarche, Mgr Luigi Piavi, a été investi - or, en 1889, Tissot effectuait son second voyage en Terre Sainte ; il n’est pas impossible qu’il ait été présent lors de l’arrivée du nouveau patriarche. Mais il faudrait avancer la date du tableau de 15 ans si on veut en faire une scène à laquelle Tissot a assisté ou pour laquelle il a pu recueillir au moins des renseignements sur place.

                                    

La scène décrite produit un effet d’exotisme paradoxal puisqu’on a le mélange d’une cérémonie orientale, moins fastueuse que pittoresque d’ailleurs, et des rites chrétiens bien connus des spectateurs occidentaux de l’époque, mais ici transposés dans un environnement inhabituel, d’où l’effet fascinant du tableau.

 

 

 

TISSOT EN PALESTINE

 

 

 

arton351

 Tente de Bédouins près du Jourdain. Tissot a du voir des scènes semblables lors de ses séjours en Palestine et s'en inspirer pour certaines illustrations.

Photochrome, vers 1895 P. Z. (Photochrome Zurich), Collection privée.

Le photochrome était une technique permettant d'obtenir des images en couleur  d'après un négatif en noir et blanc, par un traitement manuel.

Site Musée de la Photographe. https://www.museedelaphotographie.com/en/exhibitions/journey-to-the-holy-land-through-the-photochromes-from-1880-to-1895/

 

 

Lors de ses visites en Palestine, Tissot chercha à reproduire ce qu’il voyait, convaincu que les mœurs, les costumes, les types humains, avaient très peu changé depuis l’époque du Christ, et plus loin, depuis l’époque de l’Ancien Testament.

Dans un reportage paru en mars 1899 dans le magazine américain Mc Clure’s Magazine, Tissot explique au journaliste que « les femmes syriennes dans le voisinage de Bethléem et des villages autour de Jérusalem sont habillées aujourd’hui pratiquement comme la Vierge était habillée ». Seul Jésus ne se vêtit pas comme les autres car il s’habilla de blanc à partir du moment où il commença à prêcher.

(Mc Clure’s Magazine, mars 1899, article de Cleveland Moffett https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015030656113&view=1up&seq=415)

Un autre article (peut-être dans The Biblical World ?) indique :

«  Il vint en Palestine, espérant que dans un pays qui avait si peu changé, il serait en mesure d’approcher la personnalité de Jésus dans l’espace et dans le temps.» 

La Palestine fascina Tissot qui ne se laissa pas rebuter par la sécheresse des paysages : « Il n’y a pas de couleurs dans le monde comme celles de Palestine, la terre même a des nuances inconnues ailleurs ; les eaux ont des couleurs plus profondes sous ce ciel glorieux ; c’est un monde de beauté qui forme un tout .»

 

 

 

James_Tissot_-_Journey_of_the_Magi_-_70_21_-_Minneapolis_Institute_of_Arts

James Tissot, Voyage des rois mages/Journey of the Magi, huile sur toile, vers 1894.

Pour quelques sujets, Tissot a réalisé une peinture à l'huile exactement similaire à l'illustration à la gouache. C'est le cas pour le Voyage des rois mages. Tissot a exprimé dans cette scène la beauté des paysages du Moyen-Orient. Les mages de Tissot apparaissent comme des bédouins marchant en tête de leur caravane.

Minneapolis Institute of Arts

Wikimedia

 

 

« Lorsqu’on lui demanda quelle avait été sa source pour le visage de Jésus, l’artiste répondit : "J’ai étudié la plus ancienne tribu juive, celle dont, selon la tradition, la Vierge descendait et de ses types les plus nobles, sont venus la Vierge et son divin Fils”. Il étudia et dessina les Samaritains de façon à reproduire leurs traits et leurs costumes. Les rabbins posèrent pour lui et lurent pour lui des passages du Talmud ».

« Il fit des dessins des rues de Jaffa et de Jérusalem, pour les reproduire dans les scènes où on voit Jésus les parcourir, suivi par la foule. Ceux qui ne sont pas allés en Orient ne peuvent pas avoir idée de ces passages étroits, tortueux, sombres, où l’on marche en même temps que les chameaux et les chevaux. »

L’auteur insiste sur la nouveauté du regard de Tissot : « Les noces de Cana, par exemple, basées sur une étude soigneuse des usages orientaux, où les femmes sont séparées des hommes, nous sont montrées comme elles ne l’avaient jamais été. »

(article de Clifton Harby Levy, The life of Jesus as illustrated by J. James Tissot, site Université de Chicago https://www.journals.uchicago.edu/doi/pdfplus/10.1086/472397)

 

Tissot avait accordé une grande importance aux costumes, aux coutumes, aux architectures et paysages bien entendu, mais aussi aux types physiques, comme on l’a indiqué. Pour ces illustrations, il avait recours à des sortes d’enquêtes ethnographiques. Ainsi il déclarait que le type physique de Joseph était copié « des Yéménites, race de l'Arabie Pétrée, une des plus fines et des plus caractéristiques du sang juif, grâce à l'autonomie qu'elle sut garder au milieu des influences multiples qui altéraient peu à peu les autres races* ».


                                        * Tissot parle probablement de Yéménites qu’il a vus en Palestine. A partir des années 1880, les Juifs du Yémen commencent à émigrer en Palestine (voir art. Wikipédia, Juifs yéménites).

 

Il est probable que Tissot avait recours aux Dominicains du monastère de Saint-Etienne pour obtenir les renseignements utiles à ses recherches historiques ou etnographiques qu'il n'aurait pu se procurer seul.*

                                      * C’est dans le cadre du monastère de Saint-Etienne que le R. P. Lagrange fondera en 1890 l’École Pratique d’Études Bibliques, devenue ensuite École biblique et archéologique française de Jérusalem.

 

Pour constituer la documentation qui devait lui servir à peindre les scènes du Nouveau Testament, non seulement Tissot prenait énormément de croquis de ce qu’il voyait (types humains, éléments d’architecture, paysages) mais il prenait (ou faisait prendre) des photos.

Son objectif était de peindre un très grand nombre d’illustrations, sous forme d’aquarelle*, de façon à pouvoir illustrer tous les moments importants décrits par le Nouveau Testament. Mais il peignit aussi quelques tableaux à l’huile dont le sujet est identique à celui de certaines gouaches.

                              * Plus exactement de gouache, peinture à l’eau rendue couvrante et opaque par un solvant, la gomme arabique.

 

Selon Laurent Bury (L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, 2010) Tissot visita non seulement la Palestine mais aussi l’Égypte, la Syrie, le Liban (ces deux derniers pays étant à l’époque des provinces turques).

Tissot retournera en Palestine en 1889 et enfin, en 1896, après avoir achevé la Vie de Jésus-Christ. Il veut maintenant illustrer l’Ancien Testament.

Lors de ce dernier voyage, il rencontre sur le bateau, le peintre anglais George Percy Jacomb-Hood qui décrit Tissot comme un personnage élégant, bien habillé, avec une moustache et une barbe grise de style militaire, ganté et soigné comme pour sortir sur le boulevard.

 

 1_PF4sQog9ro2Fptl9BIcmZw

Porte de Jaffa à Jérusalem, vers 1900.

Noter le panneau du Tourist office de l'agence Cook.

Site The Librarians, art. de Chen Malul, 2017, collections de la National Library of Israel.

 https://blog.nli.org.il/en/photochrom_israel/

 

 

 

 

RÉCEPTION DE L’OEUVRE

 

 

Après son second voyage en Palestine en 1889, Tissot est en mesure d’exposer 270 illustrations de la Vie du Christ en 1894 à la Société Nationale des Beaux-Arts, Champ de Mars, Paris.


Lors de l’exposition de ses gouaches, un journaliste note qu’au fur et à mesure qu’ils avancent dans l’exposition, des sceptiques ôtent leur chapeau, des femmes tombent à genoux.

En 1895, il présente la série complète (365 illustrations) à Paris.

En 1896 il expose la série à Londres (galerie Lemerder).

La même année l’éditeur Mame commence la publication en deux volumes de ses illustrations sous le titre La Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ. Tissot reçoit un million de francs de droits d’auteur (ou 1,2 million). L’édition (qui comprend le texte intégral du Nouveau Testament en latin et en français) est accompagnée de notes explicatives de Tissot. Il y aura ensuite d’autres éditions.

En 1897 Tissot expose les illustrations de la Vie du Christ à la Société Nationale des Beaux-Arts.

L’édition anglaise de ses illustrations est publiée en 1897 à Londres et New-York sous le titre The Life of Our Saviour Jesus Christ. L’édition anglaise est dédiée à l’ancien Premier ministre Gladstone, protestant convaincu mais aussi grand connaisseur de l’antiquité classique, qui avait fait l’éloge des illustrations exposées par Tissot comme « œuvre remarquable d’un homme remarquable ».

Pour ses publications en français comme en anglais, Tissot signe J. James Tissot (le premier J pour Jacques), ou parfois seulement J.J. Tissot.

Aux USA, l’éditeur est d’abord Doubleday et Mc Clure, puis Mc Clure et Tissot – ce qui montre que ce dernier était très attentif aux questions de commercialisation de son œuvre.

En 1898, Tissot est à New-York pour organiser l’exposition de ses illustrations du Nouveau Testament.

Puis à la fin de l’année, il est à Chicago et en novembre il est présent pour l’inauguration de l’exposition à New York. Il est d’ailleurs victime d’un accident de trolleybus : en voulant monter à bord, il est trainé un moment par le véhicule dans Madison Avenue. L’exposition itinérante de ses illustrations est présentée dans de nombreuses villes américaines où elle remporte un grand succès.

A l’occasion de l’exposition américaine, des journalistes interrogent des peintres français. Le symboliste Puvis de Chavannes parle de l’événement artistique le plus important de ces dernières années ; l’académique Meissonnier déclare qu’il n’a jamais été aussi surpris, impressionné, ému.

En 1900, les aquarelles du Nouveau Testament sont achetées, sur le conseil du peintre américain John Singer Sargent, par le Musée de Brooklyn par souscription publique au prix de 60 000 dollars.

 

 

 

TISSOT DANS LA SOCIÉTÉ DE LA FIN DU SIÈCLE

 

 

Lorsque Tissot avait décidé de se consacrer à la peinture des scènes de la Bible, il n’avait pas complètement abandonné sa carrière de peintre de la vie moderne, même s’il n’a plus produit de tableau consacré à des scènes de genre de son époque. En 1886, alors qu’il avait fait son premier voyage en Terre Sainte, il exposa à Londres à la galerie Arthur Tooth and Sons, ses tableaux de « la Parisienne » sous le titre Pictures of Parisian Life by J.J. Tissot.

Il continua à peindre (à l’aquarelle ou à la gouache) des portraits de femmes du monde – guère séduisants d’ailleurs.

Vers 1895, on peut noter une très curieuse peinture, ni moderne ni biblique, une femme préhistorique (sans doute bien peu préhistorique !) – il semble que ses premières esquisses sur ce sujet datent de sa période anglaise, vers 1877, à l’époque où il envisageait une suite de tableaux allégoriques dont il réalisa un seul, Le triomphe de la volonté (voir troisième partie) : on ne voit pas comment la femme préhistorique s’y intégrait.

Si la Femme préhistorique est bien un tableau peint en 1895, on voit mal pourquoi Tissot a repris à ce moment le sujet – peut-être y avait-il à ce moment une mode des romans ou des thèmes préhistoriques ? Le mot « préhistorique » ici n’est pas à prendre comme s’appliquant à des créatures encore en voie d’évolution, mais au contraire parvenues à l’apparence physique actuelle – en fait le personnage pourrait (par anticipation) illustrer des romans d’action dans une préhistoire de fantaisie comme le cycle Pellucidar d’Edgar Rice Burroughs, qui imagine la survie de tribus préhistoriques dans la "terre creuse" (premier roman en 1914).

Le personnage représenté par Tissot est inaccoutumé dans son œuvre, c’est une femme sculpturale, vigoureuse, assez dénudée, armée, avec dans le regard quelque chose de vague.

 

 Tissot,-Prehistoric-Woman,-1895

 James Tissot, Femme préhistorique, 1895 (?)

 Wikimedia

 

 

En 1888 Tissot hérite de son père le château de Buillon dans le Doubs (qu’il appellera parfois abbaye – peut-être avec des intentions*), où il passera désormais une grande partie de sa vie quand il n’est pas en voyage. Il fera de nombreux aménagements, certains surprenants comme l’installation d’un torii (portail japonais).

                            * Le père de Tissot était originaire de la région. Ayant réussi dans ses activités de drapier à Nantes, il fit construire un château en amont du village de Chenecey-Buillon (rive droite de la Loue), à l'emplacement de l'ancienne abbaye cistercienne de Buillon, détruite à la Révolution, dont il reste quelques ruines.

 

A Paris il semble que Tissot a quitté son logement de l’avenue du Bois de Boulogne et pris un appartement dans un immeuble de la rue de Bellechasse, où habite également son vieil ami Alphonse Daudet * (ce dernier meurt en 1897).

                                                            * Stéphane Giocanti, C’était les Daudet, 2013.

 

Tissot reste probablement à l’écart des manifestations mondaines (dès son retour en France en 1882, Albert Wolff avait noté qu’il se comportait en solitaire, sortant rarement) – mais à l’occasion, on peut le voir mêlé à la foule des invités, par exemple lors de la fête donnée en 1894 dans son pavillon de Versailles par Robert de Montesquiou, célèbre mondain et esthète, dont le jeune Marcel Proust fit le compte-rendu flatteur : « La salle est remplie. Et quelle salle ! Quel “tout-Paris !” ».  https://www.lagandara.fr/fete_a_versailles.html

Dans la salle, Tissot voisinait avec ses confrères peintres (Gervex, La Gandara, Helleu - ceux-ci avec leurs épouses, Jean Béraud, Boldoni), avec des écrivains et journalistes, et avec les plus grands noms de l'aristocratie : la comtesse Greffulhe, la princesse de Chimay, la princesse de Wagram, la princesse de Broglie, et bien d’autres, tandis que les célèbres  actrices Sarah Bernhardt et Mlle Bertet disaient des poèmes et qu'un virtuose interprétait Bach, Chopin et Rubinstein.

 

Le succès de Tissot avec ses illustrations religieuses agace un peu ses amis – ou anciens amis.

Degas, qui semble désormais en froid avec Tissot, imagine de réaliser une caricature montrant Jésus chassant les marchands du Temple, avec Tissot en marchand  ! (cf. article du blog de Lucy Paquette, Portrait of the Pilgrim: “a dealer of genius” (1899-1900) https://thehammocknovel.wordpress.com/2019/04/15/

De son côté, Edmond de Goncourt, qui fait partie des amis de Tissot  écrit  en 1890 : « Tissot, cet être complexe, mâtiné de mysticisme et de roublardise, cet intelligent laborieux en dépit de son crâne inintelligent et de ses yeux de merlan cuit… » (cité par Sophie Defoy, James Tissot, peintre des récits évangéliques, mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec, 1992).

Goncourt ajoutait que tous les deux ou trois ans, Tissot trouvait une nouvelle passion qui lui servait à passer un nouveau bail avec la vie.

 

 

 90

James Tissot, debout à droite,  au château de Buillon, vers 1898.  Le personnage allongé près de lui est Maurice de Brunhoff; d’abord directeur chez Lermercier (qui publia une édition de la Vie de Jésus), puis à son propre compte; il publia après la mort de Tissot L'Ancien Testament illustré par Tissot (1904). Photo collection Philippe Mantion. 

Site Sotheby's https://www.sothebys.com/en/articles/james-tissots-rise-to-stardom-and-the-unknown-side-of-the-19th-century-painter

 

 

 

 

 

 

DÉBATS ET CRITIQUES

 

 

[NB : pour les citations des débats et critiques sur la peinture religieuse du 19ème siècle et la réception de l’œuvre de Tissot, nous avons principalement utilisé deux sources :

Sophie Defoy, James Tissot, peintre des récits évangéliques, mémoire de maître ès arts, 1992, Université Laval, Québec,  corpus.ulaval.ca › jspui › bitstreamS Soo.s - Corpus UL - Université Laval

Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature, UGA éditions (Université de Grenoble-Alpes), 2010

https://books.openedition.org/ugaeditions/426]

 

Dans les illustrations de Tissot, le recours à la documentation ethnographique, doublé par une précision photographique de l’image, produit un effet de réel : les scènes du Nouveau Testament deviennent réalistes et crédibles. Cet effet est accentué par le cadrage adopté par Tissot qui est souvent photographique et même qui a recours à des procédés inédits qui annoncent le cinéma, comme l’effet de plongée dans l’illustration Ce que le Christ voyait depuis la Croix, où le spectateur voit la scène comme s’il était à la place du Christ sur la croix - un effet qui dut paraître surprenant au public de l’époque.

 

 

 

Brooklyn_Museum_-_What_Our_Lord_Saw_from_the_Cross_(Ce_que_voyait_Notre-Seigneur_sur_la_Croix)_-_James_Tissot

James Tissot,  Ce que voyait Notre-Seigneur sur la Croix/What Our Lord Saw from the Cross, gouache, entre 1886 et 1894.

Une des compositions les plus marquantes de la Vie de N.S. Jésus-Christ de Tissot : le spectateur regarde la scène comme s'il occupait la place du Christ sur la croix.

Brooklyn Museum. Wikimedia.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Brooklyn_Museum_-_What_Our_Lord_Saw_from_the_Cross_(Ce_que_voyait_Notre-Seigneur_sur_la_Croix)_-_James_Tissot.jpg

 

 

Tissot n’a pas exclu la représentation du surnaturel : il montre des anges (assez symbolistes) et présente les scènes de la tentation du Christ par le Démon, de la résurrection, de la transfiguration, etc.

Le parti-pris de Tissot de recréer les scènes du nouveau Testament d’après les réalités de l’Orient contemporain, même si ces dernières servent seulement de guide à son intuition, comme il l’a expliqué, sera autant loué que critiqué.

Avant Tissot, d’autres peintres (Horace Vernet, Holman Hunt,  Alexandre Bida, dans des styles divers d’ailleurs), avaient recherché à reconstituer les scènes de la vie du Christ ou de la Bible d’après ce qu’ils découvraient en Orient, supposé avoir peu changé depuis les temps bibliques et l’époque du Christ, comme le faisait observer Ernest Renan *: « On peut encore voir quelque part, vivant et agissant, des Laban, des Rachel, des Ruth et des Booz, des pêcheurs sur le lac de Génésareth et des Saint Jean-Baptiste administrant le baptême dans le Jourdain ».

                                 * Ancien séminariste devenu agnostique, Ernest Renan (1823 1892) se consacra à l’histoire des religions; rendu célèbre par la publication de la Vie de Jésus en 1862 (qui à son époque fit scandale par son refus du miraculeux). Il fut aussi un penseur politique nuancé, finissant par se rallier à la république démocratique. Il avait visité l’Orient et notamment la Palestine pour des missions archéologiques et pour écrire ses livres sur le christianisme et l’histoire du peuple juif.

 

Les peintres de tableaux religieux qui recherchaient l’exactitude archéologique ou ethnographique (ou les deux) dans l’Orient de leur époque, furent accusés de remplacer l’Histoire Sainte par de simples tableaux orientalistes, dépourvus d’émotion et au mieux pittoresques : on reprocha à William Holman Hunt d’avoir peuplé ses tableaux « de Juifs et de Syriens photographiques » (Henri Focillon).

Plus tôt, Théophile Gautier avait critiqué cette tendance, parce qu’elle tirait selon lui les sources du christianisme du côté de l’Islam : « La Bible ainsi traitée perd toute sa couleur historique, et ceux qui islamisent les sujets sacrés sont sur une voie dangereuse ».

Tissot eut droit à des critiques de ce type : le célèbre peintre préraphaélite Burne-Jones regrette que la « couleur locale » (qu’il ne conteste pas) se substitue à l’émotion chez Tissot, dont il reconnait le talent. A propos de la gouache représentant l’Annonciation, il écrit : « Je n’ai rien contre le costume arabe en soi, et il ressemble sans doute assez à ce qu’on portait à l’époque (les choses changent si peu en Orient), mais ce n’est pas la peine de vouloir me refiler ça à la place du sujet ».

Edmond de Goncourt raconte une conversation en 1894 au cours d’un dîner où sont notamment présents Zola, Alphonse Daudet, et le peintre Raffaëlli* : ce dernier se déclare révolté par les peintures religieuses de Tissot (mais pour quelle raison ?) – tandis que Zola et Daudet sont très favorables. Goncourt commente : « il y a ceux qui prétendent que l'histoire du Christ doit être traitée légendairement, sans s'aider aucunement de la vérité des localités et des races [on dirait aujourd’hui : de la géographie et de l’ethnographie], et nous qui soutenons que l'histoire du Christ est une histoire, comme celle de Jules César, et que la reconstitution de Tissot, est faite en correspondance avec le mouvement historique contemporain ». Néanmoins, Goncourt émet un bémol, la reconstitution de Tissot est « trop bédouinante ».

                                                     * Jean-François Raffaëlli, peintre réaliste, observateur de la réalité sociale, auteur de portraits (Clemenceau, Goncourt), de scènes de genre et de vues de Paris.

 

 

 2009_James_Tissot_Herodias_600-wide

 James Tissot, Hérodiade dansant/ The daughter of Herodias Dancing, gouache, entre 1886 et 1894.

Il s'agit de la scène célèbre où la fille de la reine Hérodias demande la tête de Jean-Baptiste en dansant devant son beau-père, le roi (ou tétrarque) Hérode Antipas. Généralement, on connait cette fille sous le nom de Salomé, qui n'est pas cité dans le Nouveau Testament.  Contrairement au titre français donné par Tissot ou ses éditeurs, Herodiade ne désigne pas, selon les historiens, la fille d'Herodias, c'est un autre nom d'Hérodias.  J. Tissot justifia la position acrobatique de la danseuse par des sources historiques orientales (on notera que celle-ci, malgré sa position, ne montre pas ses jambes - Tissot ne pouvait sans doute pas se permettre une telle liberté dans une illustration destinée au public chrétien). Mais on peut se poser des questions sur le style "assyro-babylonien" que Tissot donne à ses personnages et son décor. Hérode Antipas (ou Antipater) était un monarque hellénisé (comme son nom l'indique). Il est donc probable que sa "cour" présentait un mélange de culture orientale et grecque et non l'aspect que lui donne Tissot. 

 Brooklyn Museum. Wikimedia.

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/72/Brooklyn_Museum_-_The_Daughter_of_Herodias_Dancing_%28H%C3%A9rodiade_dansant%29_-_James_Tissot_-_overall.jpg

 

 

 

LA DIATRIBE DE HUYSMANS

 

 

En fait, malgré le désir affiché par Tissot de rendre service à la foi par ses illustrations, celles-ci sont parfois combattues au nom de la foi et jugées trop tièdes, trop rationalistes.

L’écrivain J. K. Huysmans, lui-même un ancien libre-penseur, un moment tenté par l’occultisme, converti au catholicisme, est particulièrement sévère. Après avoir décrit la nullité de la peinture religieuse à la fin du 19ème siècle (« nos artistes contemporains qui peignent indifféremment des Junon et des Vierges » ou « de bons jeunes gens qui se figurent qu’en dessinant des femmes trop longues ils sont mystiques »), il s’en prend violemment à Tissot :

« Mieux vaudrait donc se taire, si subitement l’idée n’était venue à un éditeur bien pensant de mobiliser les forces du parti clérical pour faire acclamer, comme peintre d’un renouveau chrétien, James Tissot, dont la biographie de Notre-Seigneur est une des œuvres les moins religieuses qui soient ; et, en effet, son Christ fleure je ne sais quelle odeur de protestantisme, quel relent de temple [au sens de temple protestant], (...) dans cet ouvrage Il n’est plus qu’un homme. (…) ces aquarelles, ces croquis, devraient illustrer la vie de Jésus de Renan et non les Evangiles.

Sous prétexte de réalité, de renseignements pris sur les lieux, de costumes authentiques, le tout fort discutable, puisqu’il faudrait admettre que, depuis dix-neuf siècles, en Palestine, rien n’a changé, M. Tissot nous a présenté la mascarade la plus vile que l’on ait encore osé entreprendre des Ecritures. Voyez cette dondon, cette fille de la rue qui, éreintée de crier : « A la moule, à la barque ! » [Huysmans veut sans doute parler des cris d’une poissonnière sur un marché] se trouve mal, c’est le Magnificat, c’est la Sainte Vierge » [le Magnificat est le chant de la Vierge enceinte].

Huysmans ridiculise aussi les représentations surnaturelles, en insinuant qu’elles sont inspirées par le spiritisme (il était connu que Tissot pratiquait le spiritisme) : « ces larves [fantômes, mot d’origine latine] qui veillent auprès d’un médium en transe, ces apparitions que l’on pourrait croire issues des agissements de la sorcellerie et des pratiques du spiritisme, ce sont des Anges assistant le Sauveur. » (…)

 « … voyez-les toutes, ces planches, elles sont d’une platitude, d’une veulerie, d’une indigence de talent que rien n’égale ; elles sont dessinées par n’importe qui, peintes avec de la fiente, de la sauce madère, du macadam !

La Maison Mame — il est bon de le dire à la fin — a témoigné de son insens [absence de sens] irréductible de l’art, en aidant à propager, à force d’argent, la basse faconde de ce peintre. »

J. K. Huysmans, La Cathédrale https://fr.wikisource.org/wiki/La_Cath%C3%A9drale_(Huysmans)/Texte_entier

 

 

 life-of-christ-tissot03

James Tissot, Jésus calme la tempête/Jesus stilling the tempest, gouache, entre 1886 et 1894

Brooklyn Museum. Wikimedia.

https://en.wikipedia.org/wiki/Calming_the_storm#/media/File:Brooklyn_Museum_-_Jesus_Stilling_the_Tempest_(Jésus_calmant_la_tempête)_-_James_Tissot_-_overall.jpg

 

 

 

 

 

SUCCÈS DANS LES PAYS ANGLO-SAXONS ET CHEZ LES PENSEURS CATHOLIQUES

 

 

En fait, Tissot obtint son plus grand succès dans les pays anglo-saxons Son œuvre fut connue comme Tissot Bible (la Bible de Tissot). On a pensé qu’il avait, dès le début, visé spécialement ce public. Ainsi, même dans son œuvre religieuse Tissot restait proche de la mentalité anglo-saxonne, cette fois étendue aux USA.

Mais Tissot a aussi eu l’appui de théoriciens catholiques français, sensibles à ce qu’on pourrait appeler sa modernité.

En 1895 il avait commencé de peindre un Christ Pantocrator [du grec tout-puissant, représentation du Christ en gloire] pour la voûte absidiale de la chapelle du couvent des Dominicains à Paris, dont la dédicace eut lieu en décembre 1897. Tissot avait aussi peint, pendant ses séjours à Jérusalem, six à huit peintures marouflées* pour l'École biblique du couvent Saint-Étienne des Dominicains (qui doivent toujours s’y trouver ?).

                              * Le marouflage est une technique qui consiste à fixer une surface légère (papier, toile) sur un support plus solide et rigide (toile, bois, mur), à l'aide d'une colle forte dite maroufle qui durcit en séchant.

 

Il semble donc avoir été en relations suivies avec les Dominicains. Le R. P. Sertillanges*, dominicain, prononça une conférence lors de la dédicace du Christ Pantocrator et fut un défenseur constant de l’œuvre de Tissot, dont il vantait l’effet de « chose vue ».

                             * Antonin-Gilbert Sertillanges (1863-1948), dominicain, ordonné prêtre, professeur de philosophie morale à l’Institut catholique de Paris (1900), spécialiste et continuateur de la philosophie de Saint-Thomas d’Aquin, membre de l’Institut.

 

 

 1886-Tissot_1886-1894_Brooklyn

James Tissot, Le séjour en Egypte/The sojourn in Egypt, gouache entre 1886 et 1894.

La représentation par Tissot du séjour du Christ et sa famille en Egypte (pour échapper au massacre ordonné par Hérode) est une scène réaliste - rien ne distingue vraiment la Vierge des autres femmes allant chercher de l'eau. Tissot leur a donné une allure qui évoque non l'Egypte ancienne, mais l'Orient islamique. L'enchevêtrement visuel des matures évoque les toiles maritimes de Tissot de l'époque anglaise, accentuant l'effet réaliste.

Tissot a réalisé aussi une huile sur toile identique à la présente gouache (conservée à la National Gallery of Ireland).

Brooklyn Museum.

 

 

 

Il arrive souvent qu’on parle de l’œuvre religieuse de Tissot en lui appliquant le qualificatif de sulpicien. C’est un effet de l’éloignement dans le temps de certaines notions dont la valeur exacte ne nous est plus vraiment perceptible. Car le style sulpicien (nom donné d’après l’église Saint-Sulpice à Paris autour de laquelle on trouvait un grand nombre de marchands d’art religieux - - mais non d’après le style de l’église elle-même), se caractérisait par un aspect mièvre, conventionnel et d'un goût plutôt douteux, souvent dans des tons pastel. Les oeuvres de Tissot, qui se voulaient réalistes et authentiques du point de vue historique, étaient donc – en principe - à l’opposé du style sulpicien.

 

 

 

LE PEINTRE DE L’ANCIEN TESTAMENT

 

 

Après avoir achevé sa Vie de Jésus, Tissot commença à peindre les scènes du Nouveau Testament pour lesquelles il avait réuni la documentation lors de son troisième voyage en Palestine en 1896. En 1901 il présenta 95 dessins à la Société Nationale des Beaux-Arts.

A sa mort en 1902, Il semble qu’il avait terminé la plupart des dessins (environ 400) de l’Ancien Testament – mais il manquait pour la plus grande partie la mise en couleurs.  Ses assistants terminèrent les parties manquantes*; l’édition en deux volumes fut publiée en 1904 par M. de Brunhoff **et Cie à Paris, avec préface du Révérend Père Sertillanges, sous le titre La Sainte Bible (Ancien Testament). Le texte reproduit l’intégralité de l’ancien Testament.

                               * Voir quelques indications sur le site de vente Doyle https://doyle.com/auctions/17bp01-rare-books-autographs-photographs/catalogue/252-tissot-james-la-sainte-bible-ancien

                               ** Maurice de Brunhoff était un jeune éditeur d’origine allemande ; pour être mieux accepté en France, il modifia un moment son nom en Brunoff - c’est le nom qui apparait dans l’édition de l’Ancien Testament. D’abord directeur chez Lermercier (qui publia une édition de la Vie de Jésus de Tissot), puis éditeur à son nom ; lance le magazine Comoedia, et divers magazines de modes. Son fils Jean est le créateur de Babar. Son autre fils Michel dirigea l’édition française de Vogue et fut très actif dans le domaine de la mode : c’est lui qui présenta Yves Saint-Laurent à Christian Dior.

 

Brunhoff se chargea aussi de commercialiser l’édition américaine en se rendant aux USA. Mais cette édition obtint moins de succès que la Vie de Jésus-Christ (voir sur la parution de l’Ancien Testament un article d’époque de Clifton Harby Levy dans The Biblical World (cet auteur avait déjà commenté The Life of our Saviour Jesus Christ, voir plus haut)

                           * Article reproduit par le site Jstor https://www.jstor.org/stable/3141243?seq=1#metadata_info_tab_contents

 

La série de gouaches de l’Ancien Testament était possession de la Tissot Society of America. Elle fut finalement acquise par un amateur, Jacob H. Schiff, qui la déposa à la Public Library de New-York, puis vers 1950 la famille de l’acquéreur en fit don au Jewish Museum de New-York.

 

 

 

wp-1496307390942

 Abraham’s Servant Meets Rebecca (Rebekah)/le serviteur d'Abraham rencontre Rebecca.

Une des illustrations (environ 400) de Tissot pour L'Ancien Testament (ou Bible juive).

Jewish Museum, New-Yorkpour cette reproduction https://phillipmedhurst.com/2017/06/01/phillip-medhurst-presents-047788-abrahams-servant-meets-rebecca-genesis-2417-jewish-museum-new-york/

 

 

 

 

L’ADIEU DU PÉLERIN

 

 

Les photos et images de Tissot à la fin de sa vie se ressemblent : on voit un homme assez trapu, en tenue de gentleman campagnard, souvent appuyé à un mur ou un arbre* (signe de fatigue ?).

                                         * Tissot lui-même s’est peint dans cette position, appuyé à un arbre (autoportrait daté d’environ 1898); voir le blog de Lucy Paquette, reproduisant cet auto-portrait et plusieurs photos https://thehammocknovel.wordpress.com/2017/08/15/james-tissot-portraits-of-the-artist/).

 

Une autre image peinte par Tissot est bien connue et curieuse : intitulée Le Portrait du pélerin (voir par exemple le blog précité), d’exécution assez maladroite, elle montre Tissot, cette fois l’allure frêle, entouré d’objets funéraires ; cercueil avec un drap, couronnes mortuaires, cierges, goupillon dans son vase. Une croix est posée sur une chaise. Au fond, le monogramme de Tissot. Tissot lève la main dans un geste de bénédiction, comme pour prendre congé de son public. L’illustration fut placée à la fin de la Vie de N.S. Jésus-Christ. Certains détails sont curieux (pourquoi les flammes des cierges sont-elles divergentes ?) et semblent se référer aux croyances spirites de Tissot.

 

 

 

TISSOT VU PAR LÉON DAUDET

 

Comme on sait, Tissot et Alphonse Daudet étaient de proches amis. L’un des fils d’Alphonse Daudet, Léon Daudet*, a évoqué Tissot dans ses souvenirs :

                                     * Léon Daudet (1867-1942), épousa la petite-fille de Victor Hugo, Jeanne. Auteur de très nombreux livres (souvenirs, essais) journaliste et critique littéraire, ami de Proust. Nationaliste et monarchiste, il fut l’un des fondateurs avec Maurras de l’Action française et publia dans le journal du même nom pendant plus de trois décennies, des articles violemment polémiques contre ses adversaires républicains. A la fin de sa vie, il s’éloigna de l’action politique.

 

 « James Tissot appartenait à une génération [d’artistes] antérieure, et, dans cette génération débraillée et bohème, il était une exception, l’artiste correct ayant l’usage du monde, de la distance et de la tenue. (…) Il venait souvent chez Alphonse Daudet. Il travaillait alors à son grand ouvrage de l’illustration des Évangiles et nous conviait dans son atelier, afin de nous montrer les planches qui lui plaisaient davantage. (…) Par ailleurs, il sentait un peu le fagot, plongé dans les pratiques du spiritisme, persuadé qu’une jeune femme pure et blanche, une Ligeia ou une Ulalume d’Edgar Poe, venait quelquefois l’aider de ses avis. Il murmurait : « Oh ! de quel lin délicieux est faite sa robe !… Quand elle se déplace, mon cher Alphonse, c’est ainsi qu’une phosphorescence… Elle me touche les yeux de ses petites paumes froides, et c’est comme une bienfaisante rosée qui apaise les feux du plein midi de la Palestine . » (…)

Il appelait la mort « Madame la Mort », la localisait dans une chatte familière, dans une colombe, dans une odeur de vase remuée. Son allure de gentleman de club ou des hautes terres faisait le plus curieux contraste avec ce vagabondage de l’esprit (...).

Sa causerie était un délice crépusculaire, et, plus encore que sa causerie, sa personnalité dégageait un charme mystérieux (…): « Alphonse, il ne vous arrive jamais de revoir tout votre passé dans la lampe ? J’en suis souvent distrait dans mon travail, et jusqu’aux larmes (…) ». Il était très préoccupé par l’usage de certains gestes de Kabbale, celui notamment des trois doigts étendus.

Il disait de lui : « Je ne suis guère soumis au temps ni à l’espace. Je sais m’évader comme il faut. » Il s’évada en effet soudainement, laissant le souvenir d’une immense valeur qui n’avait pas trouvé toute son expression. »

Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux.

https://fr.wikisource.org/wiki/Page:L%C3%A9on_Daudet_-_Souvenirs_des_milieux_litt%C3%A9raires,_politiques,_artistiques_et_m%C3%A9dicaux_(I_%C3%A0_IV).djvu/390

 

 

 

MORT ET SURVIE 

 

 

tisot

 James Tissot au château de Buillon, avec au premier plan probablement ses nièces.

Capture d'écran, film James Tissot, l'étoffe d'un peintre, diffusé sur la chaine Arte en 2020.

 

 

Tissot mourut en août 1902 au château de Buillon, d’une « fièvre pernicieuse ».

Sa mort parait avoir été brutale, il n’avait que 66 ans peut-être sa santé avait-elle été fragilisée par l’accident de la circulation subi à New-York en 1898 ?

Un peu paradoxalement, la publication des œuvres religieuses de Tissot l’avait rendu bien plus riche qu’il n’avait jamais été.

Que fit-il de son argent ? On sait en tout cas qu’il légua sa fortune et notamment son château à ses neveux.  Dans son testament, il avait prévu un legs de 1000 francs (somme plutôt modeste pour un millionnaire en francs de l’époque*) pour chaque enfant de Kathleen Newton, dont il ignorait d’ailleurs les adresses.

                                 * D’autant plus qu’il laissa la même somme à ses domestiques, augmentée d’une somme par année de service.

 

D’après ce qu’on sait, ces enfants eurent une vie plutôt morose. La fille Violet obtint après contestation juridique, l’héritage (assez correct) de son père légal, le Dr. Newton. Elle se maria à 54 ans et mourut en 1933, à 62 ans en Espagne. Par contre, la démarche du fils Cecil (né 5 ans après le divorce de Kathleen avec le Dr. Newton !) pour revendiquer son droit à l’héritage, fut rejetée. Il se maria avec une actrice, puis divorça. Il servit pendant la guerre de 14-18, accéda au grade de lieutenant (ou capitaine ?) et quitta le service pour invalidité. Il mourut  à 66 ans, plutôt pauvre (son héritage se montait à environ 100 £), en 1941, dans une Angleterre en guerre (voir le blog de Lucy Paquette, The Hammock https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/10/20/was-cecil-newton-james-tissots-son/

et https://thehammocknovel.wordpress.com/2015/05/15/james-tissot-domesticated/

 

A cette époque, Tissot, quoique pas complètement oublié, était entré dans le purgatoire des peintres démodés : finalement, c’est son œuvre religieuse qui, dans un premier temps, a le mieux survécu, fournissant une source d’inspiration pour le cinéma depuis ses débuts.

L’ensemble des images de Tissot, « très populaires outre-Atlantique » (Laurent Bury, L'Orientalisme victorien dans les arts visuels et la littérature), inspira les cinéastes : Sidney Olcott (From the Manger to the Cross, De la crèche à la croix, 1912), David W. Griffith (Intolerance,1916), les films de Cecil B. de Mille, William Wyler (Ben-Hur, 1959), Franco Zeffirelli (Jésus de Nazareth, 1977) et même certaines scènes des Aventuriers de l’Arche perdue (1981) de Steven Spielberg.*

                                                      *  “Si vous avez vu Indiana Jones et les Aventuriers de l’arche perdue, vous avez déjà vu une peinture de Tissot, parce que l’arche que découvre Indiana Jones est tirée d’une illustration de Tissot” (Alexander Morrison, James Tissot's Rise to Stardom and the Unknown Side of the 19th-Century Painter, article d'août 2019, Site Sotheby's https://www.sothebys.com/en/articles/james-tissots-rise-to-stardom-and-the-unknown-side-of-the-19th-century-painter).

 

En France, la réalisatrice Alice Guy* (ou Alice Guy-Blaché) utilise les images de Tissot, dès 1898 pour diverses scènes puis en 1906 pour un grand film La Passion du Christ. C’est aussi le cas pour le film des frères Pathé, La Passion (1912).

                                                       * Considérée comme la première femme réalisatrice de cinéma, Alice Guy émigre aux USA vers 1908 avec son mari Herbert Blaché. Elle fonde avec lui une société de production qui finit par faire faillite. Se retire du monde du cinéma, meurt aux USA à 94 ans. Parmi de très nombreux films, elle réalise A Fool and His Money (1912), premier film joué uniquement par des acteurs afro-américains. Voir James Tissot and Alice Guy Blaché, https://aliceguyblache.com/news/james-tissot-and-alice-guy-blache

 

 Si les  oeuvres religieuses de Tissot restèrent relativement populaires, c'était dans les milieux croyants (il est significatif que ses gouaches de l'Ancien Testament ont été léguées au Musée Juif de New-York - où elles sont connues comme illustrations de la Bible juive, Hebrew Bible). Ses oeuvres "profanes" mirent plus de temps à sortir du purgatoire mais dans les dernières décennies du 20 ème siècle, puis au début du 21 ème siècle, lentement mais fermement, sa renommée commença à grandir à nouveau.

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Certes, Tissot n'est pas mis au tout premier plan de l'art, ni même sans doute au second rang. Il fait partie de ces artistes qui ont leur place dans l'histoire de l'art, et qui de plus, ont désormais un public d'admirateurs, comme le montrent les récentes expositions de son oeuvre, à Rome en 2015, à Los Angeles en 2019, à Paris en 2020.

Peut-on estimer la valeur d'un peintre à la cote de ses oeuvres ? C'est en tous cas une indication.

En 2006, Preparing for the gala fut vendu pour 2, 76 millions de dollars/£ 1,500,000 chez Christie's, Londres.C'était à ce moment le record pour un Tissot.

Comme on l’a indiqué, le Musée d’Orsay a acquis le tableau Le Cercle de la rue Royale en 2011 pour 4 millions d’euros ; ce prix élevé se comprend pour une œuvre présentant un caractère historique marqué.

En 2013, In the Conservatory (Rivals*) fut vendu pour 2,045 millions de dollars chez Christie's, New-York, soit en-dessous de l’estimation qui allait de 2,5 à 3,5m de dollars.

                                                                         * Il s'agit d'une toile de 1875 environ, à ne pas confondre avec Rivals de 1879 dont il a été question (troisième partie): la scène se déroule aussi dans la véranda/serre  de Tissot d'où le titre principal In the Conservatory. Le tableau Rivals de 1879 a été vendu en 2017 mais son prix n'a pas été communiqué.

 

 

Et l'homme ? Etait-il bon ou mauvais ? pour reprendre la question que Diderot posait sur un de ses personnages. La réponse parait évidente, pour Tissot comme pour la plupart des individus : ni vraiment bon, ni vraiment mauvais, un homme avec ses insuffisances. On peut lui reprocher d'avoir quitté sans se retourner les enfants de Kathleen Newton, qui certes n'étaient pas les siens, mais avec qui il avait vécu six ou sept ans;  tout à sa volonté de fuir le chagrin causé par la mort de Kathleen et de recommencer une nouvelle vie, il tourna définitivement le dos à ce qui lui rappelait son ancienne existence, sauf à rechercher l'image et la présence de Kathleen dans les manifestations spirites.

Fut-il un égoïste, malgré sa "conversion " et son christianisme militant autant que commercial  ?

Après avoir peut-être participé (ou pas ?) à la Commune, on se souviendra, à son éloge, qu'il témoigna par ses dessins sur l'horreur de  la répression. Mais rien n'indique qu'il ait, par la suite, eu des convictions politiques précises, et certainement pas révolutionnaires. Ses amis étaient plutôt des conservateurs plus ou moins sceptiques et ironiques (Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt) et Tissot leur ressemblait peut-être sur ce point. En bon bourgeois, il veilla à ses intérêts financiers et contrairement au message de l'Evangile dont il était le propagateur, l'idée ne lui vint pas de donner son argent aux pauvres. Mort célibataire, son héritage enrichit ses nièces et neveux.

Qui était le vrai Tissot ? Un bourgeois devenu châtelain, réaliste comme un personnage balzacien, ou un homme préoccupé des choses de l'autre monde ? Ce n'est pas forcément incompatible. L'image qu'il voulait peut-être donner, est celle d'un homme pour qui "la vraie vie est ailleurs" - dans un autre monde. Il semble avoir aimé le Moyen-Orient, qui était déjà un autre monde, d'une certaine façon.

On se souvient de la phrase rapportée par Léon Daudet :

« Je ne suis guère soumis au temps ni à l’espace. Je sais m’évader comme il faut. »

 

 

 

 

NB : Sites consacrés à Tissot (sélection):

 

 On trouvera une étude sur Tissot et des reproductions d'oeuvres sur les sites suivants :

Electric light

 https://eclecticlight.co/2016/08/01/james-tissots-late-narrative-paintings-the-bible-series-1/

My daily art display

https://mydailyartdisplay.wordpress.com/category/james-tissot/

 

On trouvera bien entendu sur le blog de Lucy Paquette, The Hammock (du nom d'un tableau de Tissot représentant Kathleen Newton dans un hamac - c'est aussi le titre du roman consacré à Tissot par L. Paquette), non seulement une mine de renseignements, mais de très nombreuses reproductions :

The Hammock

https://thehammocknovel.wordpress.com/tag/james-tissot/

 

Wikimedia reproduit un grand nombre d'oeuvres (dont beaucoup d'illustrations de l'Ancien et du Nouveau Testament)

Wikiart reproduit 453 oeuvres de Tissot

https://www.wikiart.org/fr/james-tissot