LE PEINTRE JAMES TISSOT,

EN MARGE DE LA COMMUNE DE 1871

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Le peintre James Tissot fait partie des artistes difficilement classables. Il fut actif pendant la seconde moitié du 19ème siècle.  On considère que les peintres de l’époque se partageaient entre quelques groupes : les académiques d’un côté et les novateurs de l’autre, ces derniers rangés sous l’étiquette commodément extensible d’impressionnistes. Il y avait aussi des réalistes et des symbolistes. Tissot ne se rattachait franchement à aucun de ces groupes, même si on peut trouver dans ses peintures des éléments qui le rapprochent discrètement de ceux-ci. Il se rattache aussi à un genre mal délimité aussi bien que mal considéré, la peinture mondaine. Et pour finir, il devint un illustrateur religieux à succès : à ce titre, il acquit une grande célébrité aux Etats-Unis.

On peut utiliser le mot « éclectique » pour des peintres comme lui. Dans la peinture anglaise ou américaine de la même époque, on trouve d’autres exemples de peintres éclectiques, comme John Singer Sargent.  Justement, Tissot a passé plus de dix ans de sa vie en Angleterre où son style s’est modifié – les peintures de sa période anglaise sont sans doute les plus caractéristiques et les plus remarquables de toutes ses œuvres.

Quant à savoir si Tissot est un bon ou un mauvais peintre, la question relève du jugement du public. Pendant des décennies quiconque n’était pas impressionniste passait pour un peintre sans intérêt chez les critiques et le public français. On revient sur ce véritable préjugé et Tissot est depuis quelques années mieux considéré.

Une exposition devait se tenir au Musée d’Orsay en avril 2020 – mais l’épidémie l’a ajournée dans l'immédiat. L’exposition était co-organisée avec le Palace of the Legion of Honor * de San Francisco où elle s’est tenue fin 2019 avec le sous-titre évocateur des deux pôles contradictoires du début et de la fin de la vie de Tissot : Fashion and Faith (Mode et Foi). Mais ce sous-titre trop américain n'a pas été repris pour l'exposition de Paris.

                                          * Le musée de San Francisco est ainsi nommé car il a été édifié sur le modèle du Palais de la Légion d’honneur de Paris ; avec le San Francisco De Young Museum dans le parc du Golden Gate, le California Palace of the Legion of Honor dans Lincoln Park constitue le Musée des Beaux-Arts de San Francisco.

 

Comme Tissot passe pour avoir participé à la Commune de 1871, nous lui consacrons cette étude avec le sous-titre « En marge de la Commune » - un peu abusivement sans doute, car la Commune, qu'il y ait participé ou pas, ne fut qu'un épisode dans une vie bien remplie. L’ensemble de son œuvre et de sa carrière sont celles d’un homme éloigné de toute préoccupation politique visible et qui termina sa vie dans le mysticisme.

Plutôt qu’une étude linéaire de la vie de Tissot, nous l’évoquerons surtout en commentant un certain nombre de ses tableaux.

 

 

 

PEINTRE DE LA HAUTE SOCIÉTÉ 

 

 

Jacques joseph Tissot est né à Nantes en 1836, dans une famille aisée : son père était drapier et sa mère modiste et il a sans doute hérité de son milieu familial le goût des belles étoffes et des toilettes féminines. Il vient à Paris pour commencer une carrière artistique. Il suit les cours d’élèves d’Ingres. Il adopte vite le prénom de James qui témoigne de son goût pour le genre anglais.

Pourtant, lors de ses débuts, c’est le style néo-gothique et flamand qu’il imite, mis au goût du jour par des artistes comme le belge Leys (Sur Leys, voir notre message Baudelaire et la Belgique 2 http://comtelanza.canalblog.com/archives/2014/02/16/29227649.html). Parmi les jeunes artistes de son âge, il se lie particulièrement avec Edgar Degas, mais aussi avec le peintre américain Whistler qui séjourne longuement à Paris

Abandonnant bientôt son premier style historicisant, peu séduisant, il bâtit sa célébrité dans les dernières années du Second Empire avec des personnages féminins, qui lui permettent de mettre en valeur sa capacité à peindre les étoffes et les toilettes, plus, il faut le reconnaître, que la physionomie des personnages.

Les jeunes femmes qu’il peint sont souvent présentées dans un décor d’objets japonais. Tissot est un des premiers à aimer les objets japonais qui commencent à affluer avec l’ouverture du Japon à l’Occident. La mode japonaise lui inspire ce qui est probablement son seul nu, Japonaise au bain, dans lequel une jeune femme qui n’a pas vraiment l’air japonais est montrée en kimono ouvert – mais le nu est modérément sensuel et Tissot ne fera pas d’autres tentatives dans ce domaine - soit par inintérêt (peut-être dû à une forme de pruderie), soit par inaptitude à réussir ce type de tableau. Il trouvera des façons plus obliques d’exprimer l’érotisme en peinture.

Surtout, il se fait connaître avec des portraits isolés ou de groupe de membres de la haute société.

« James Tissot mériterait sans aucun doute le titre de peintre officiel de la bourgeoisie. Admirable portraitiste, le peintre est très apprécié par les aristocrates et les nouveaux riches qui lui commandent d’imposants portraits. On comprend aisément pourquoi lorsque l’on est face à celui du Marquis et de la Marquise de Miramon » (https://www.arts-in-the-city.com/2020/04/01/a-la-loupe-james-tissot-portrait-du-marquis-et-de-la-marquise-de-miramon/)

 

Le succès de Tissot vient de son aptitude à donner à ses modèles de la haute société une allure extrêmement distinguée qui les conforte dans l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes comme membres d’une caste à part, supérieure non seulement par sa position sociale mais par son charme, son élégance, l’excellence de ses manières : les gens de la haute société y apparaissent comme des modèles de bon ton et de « chic » comme on disait volontiers.

Il y a pourtant dans ses portraits quelque chose de contraint et de hiératique (peut-être de façon voulue) qui disparaîtra dans ses productions ultérieures.

Le succès financier permet à Tissot de se loger dans une allée donnant sur l’avenue la plus prestigieuse de Paris, l’Avenue de l’Impératrice (plus tard Avenue du Bois, puis Avenue du Maréchal Foch) : il se fait construire une villa de style anglais (aujourd'hui disparue).

 

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 James Tissot, Portrait du marquis et de la marquise de Miramon et de leur enfants 1865

 © Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

https://www.arts-in-the-city.com/2020/04/01/a-la-loupe-james-tissot-portrait-du-marquis-et-de-la-marquise-de-miramon/

 

 

 

 

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN : LE CERCLE DE LA RUE ROYALE

 

 

L’apothéose de ce talent pour peindre pour les gens riches, plutôt jeunes, beaux et distingués, est le grand portrait de groupe Le cercle de la rue Royale, achevé en 1868. Il représente 12 des membres du Cercle, qui avait son siège dans l’Hôtel de Coislin, l’un des pavillons Gabriel à l’angle de la Place de la Concorde et de la rue Royale.

Le tableau fut payé 12000 francs à raison de mille francs par membre du club représenté. Le tableau fut installé dans un des salons du cercle. « Il fut décidé qu'il serait attribué par tirage au sort à l'un des commanditaires ou à ses descendants lors de l'éventuelle dissolution du club. Le baron Rodolphe Hottinguer ayant gagné, ce fut sa famille qui récupéra la toile lors de la fusion du Cercle avec celui de l'Union en 1916. En avril 2011, le musée d'Orsay a acquis pour 4 millions » le tableau, précédemment classé « trésor national » (Wikipedia, art. Le Cercle de la rue Royale). Ce classement et le prix payé pour le tableau en 2011 montrent que Tissot, sans se placer au tout premier plan, est de nouveau considéré comme un artiste important.

 

 

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James Tissot, Le cercle rue Royale, 1868.

Musée d’Orsay

Wikipedia

 

 

Parmi les membres du Cercle représentés, certains attirent particulièrement l’attention.

Le deuxième personnage à partir de la droite, accoudé à un fauteuil, est bien connu : il s’agit de Gaston, marquis de Galliffet, prince de [ou des] Martigues (1831-1909) ; ce dandy était également militaire. En 1870 il était promu général de brigade. Il fut l’un des massacreurs des Communards et sera appelé « le marquis aux talons rouges » à la fois pour son élégance d’ancien régime et pour ses talents de massacreur, faisant fusiller les prisonniers (3000 peut-être) selon son bon plaisir.

Nommé gouverneur de Paris en 1880 par Gambetta (l’année de l’amnistie des Communards !), il part à la retraite après avoir exercé plusieurs fonctions importantes dans l’administration du ministère de la Guerre.  On le retrouve ministre de la Guerre sous le gouvernement de « défense républicaine » de Waldeck-Rousseau (1899-1900) au moment de l’affaire Dreyfus, au grand scandale de la gauche qui se souvient de son action pendant la Commune. C’est lui qui décide de demander la révision du procès de Dreyfus en 1899 ; il semble convaincu de son innocence mais doit agir prudemment.

A l’époque, une caricature antidreyfusarde le représente comme un vieux cheval de retour piétinant des ossements, allusion à son action pendant la Commune. Mondain, il fréquente assidument le salon de la comtesse Greffulhe, un des modèles de la duchesse de Guermantes dans l’oeuvre de Marcel Proust (Wikipedia et site Noblesse et Royauté, commentaire d’un intervenant  http://www.noblesseetroyautes.com/tableau-le-cercle-de-la-rue-royale/).

 

Le personnage tout à droite, debout devant la porte-fenêtre attire aussi l’attention. Il s’agit de Charles Haas (né vers 1833, mort en 1902), l’un des modèles du Charles Swann de Proust, modèle d’élégance et de réussite mondaine. « Ghislain de Diesbach écrit à son sujet dans son Proust qu’il [Haas] avait « réussi ce tour de force d’être l’ami de toutes les femmes sans jamais en épouser aucune, l’égal ou presque, d’un Rothschild sans en avoir la fortune, et enfin le commensal attitré de plusieurs grandes maisons du faubourg Saint-Germain malgré son origine israélite. » (cité par l’un des intervenants du site http://www.noblesseetroyautes.com/tableau-le-cercle-de-la-rue-royale/)

Dans l’oeuvre de Proust, Swann/Haas apparait bien après l’époque du tableau de Tissot, puisque le «  narrateur » de La Recherche du Temps perdu (le double romanesque de Marcel Proust, né en 1871) est encore un enfant (dans les années 1880) lorsqu’il fait la connaissance de Swann/Haas qui est un ami et voisin des parents du « narrateur » dans leur villégiature de Combray ; puis, pré-adolescent, « le narrateur » tombe amoureux de Gilberte, la fille de Swann et d’Odette de Crécy, une demi-mondaine (une femme entretenue) que Swann finit par épouser, ce qui ruine sa carrière mondaine. Le « narrateur » raconte les amours décevantes entre Swann et Odette, qui se placent à peu près à l’époque du président Mac Mahon, donc entre 1873 et 1878.

Dans La Prisonnière, Marcel Proust ajouta, en 1922, peu de mois avant sa mort, une phrase beaucoup commentée dans laquelle il établit que Haas a été le modèle de Swann en mentionnant le tableau du Cercle de la rue Royale  : « Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, La Prisonnière).

Si la phrase a été commentée, c’est qu’ étrangement, Proust (ou si on veut, le « narrateur ») s’adresse à son personnage, Swann, pour indiquer qu’il a inspiré (« il y a des traits de vous ») le personnage de Swann - ce qui est absurde : en fait, l’apostrophe devrait s’adresser au personnage réel Charles Haas et non au personnage du roman. On a aussi noté l’étrangeté de la formulation « si dans le tableau… on parle tant de vous ».

On peut voir dans la phrase une confusion de Proust (due à son mauvais état de santé – il était proche de sa mort) ou bien une illustration de son art de semer la confusion entre réalité et fiction.

 

 

AMITIÉS ANGLAISES

 

 

Avant la guerre de 1870, James Tissot avait déjà séjourné en Angleterre. Il était l’ami de Thomas Gibson Bowles*, le fondateur du magazine satirique Vanity Fair. Tissot commencé à faire des caricatures de personnages de la vie anglaise (notamment des hommes politiques) pour ce journal.

                                   * Bowles était l’enfant illégitime d’un député et d’une domestique ; il fit une belle carrière d’éditeur et journaliste, épousa la fille d’un général, fut élu député conservateur en 1892, puis brièvement député libéral en 1910 ; l’une de ses filles épousa le baronnet Mitford et fut la mère des quatre célèbres sœurs Mitford.

 

Tissot fait notamment en 1870 le portant d’un ami de Bowles, un officier des Royal Horse Guards, Frederick Gustavus Burnaby, un géant de près de deux mètres (que pour cette raison peut-être, Tissot représente assis presqu’à l’horizontale sur un fauteuil, ses longues jambes allongées). Burnaby était un véritable aventurier qui se rendit célèbre par un voyage dans les régions dangereuses d'Asie centrale en 1875.

C’est probablement lors de ses premiers séjours en Angleterre que Tissot fait connaissance d’une mondaine influente, Lady Frances Waldegrave*, qui reçoit dans son salon des hommes politiques de premier plan comme Disraeli et Gladstone et d’autres célébrités.

                                                          * Elle se maria quatre fois. Elle restait connue sous le nom de Lady Waldegrave, nom de ses deux premiers maris (deux frères, son premier mari étant mort après un an de mariage, elle se remaria avec le frère de celui-ci). Ses maris suivants furent des hommes politiques du parti libéral.

 

 

VIVE LA RÉPUBLIQUE ?

 

 

Tissot semble ne pas avoir apprécié Napoléon III. Dans Vanity Fair il publia en 1869 (sous le pseudonyme curieux de Coïdé qu’il utilisait pour ses dessins dans ce magazine) une caricature du vieil empereur, l’air gâteux, appuyé  sur une accorte jeune femme vêtue d’une robe à fines rayures tricolores, avec comme légende « Le régime représentatif » : le Second Empire s’est libéralisé et le sens de la caricature est sans doute que l’Empire déclinant s’appuie sur un replâtrage institutionnel plus ou moins convaincant – mais c’est peut-être moins une critique politique qu’un clin d’œil anodin.

En 1870, le Second Empire, qui s’est engagé dans une guerre irréfléchie contre la Prusse (celle-ci rejointe par les autres Etats allemands) s’effondre après le désastre de Sedan. La république est proclamée (4 septembre 1870) et le gouvernement républicain de la défense nationale continue le combat dans des conditions défavorables.

Faut-il voir un témoignage de sympathie républicain de la part de Tissot dans un tableau intitulé Vive la République (aujourd’hui au Musée de Baroda, Inde), peint probablement en 1870 ?

En fait ce tableau s’appelait Un souper sous le Directoire. Il représente un officier, un bourgeois et deux jeunes femmes, en vêtements de la fin du 18ème siècle, en train de trinquer sous une tonnelle. Il semble qu’il fut titré Vive la République pour une exposition à Vienne en 1871,  le titre faisant alors allusion à la santé que portent les personnages enjoués du tableau. On peut en voir une reproduction en noir et blanc sur le site The Hammock de Lucie Paquette, qui consacre de nombreux messages à l’œuvre de James Tissot (Tissot around the world:  India, Japan, Australia & New Zealand, https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/06/20/).

 

A la fin des années 1860, Tissot avait commencé de peindre des scènes avec des personnages, notamment féminins, en tenue Directoire

On a un exemple de ce style de tableau « Directoire » avec un tableau intitulé Partie carrée (daté justement de 1870) où quatre personnages (deux hommes et deux femmes, d’où le titre) font un pique-nique et trinquent joyeusement – peut-être aussi à la république ?*

                                 * Voir les commentaires du site du Musée d’Ottawa (où se trouve le tableau), La frivolité du Directoire : La partie carrée de James Tissot, https://www.beaux-arts.ca/magazine/votre-collection/la-frivolite-du-directoire-la-partie-carree-de-james-tissot évoquant l’hypothèse– qui semble discutable – d’un spécialiste de Tissot, Cyrille Sciama, pour qui, à travers le Directoire, Tissot voulait critiquer la vulgarité et le côté « nouveau riche » du Second Empire. On comprendrait mal qu’il ait alors consacré plusieurs tableaux à cette époque s’il n’y trouvait pas un attrait spécial.

 

La période du Directoire est jugée plutôt immorale, en contraste avec l’austérité jacobine de la période précédente, et surtout avec la Terreur révolutionnaire. C’est une période de retour à la normale en quelque sorte après une période violente et tragique. Sous le Directoire, l’inégalité sociale atteint des sommets, les parvenus étalent leur richesse, tandis que la France militarisée impose sa loi à l’Europe. Cette vision à la fois bourgeoise, conquérante et frivole de la république, est-elle celle de Tissot ?

 

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 James Tissot, Partie carrée, 1870. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

Le tableau a été acheté en 2018 par le Musée d'Ottawa. Les tableaux de ce type sont sans doute la partie la moins séduisante de l'oeuvre de Tissot.

https://www.beaux-arts.ca/magazine/votre-collection/la-frivolite-du-directoire-la-partie-carree-de-james-tissot

 

 

 

 

TISSOT ET LA GUERRE DE 1870

 

 

Pendant la guerre de 1870, certains peintres français (pas forcément les plus connus de l’époque, mais les plus connus sont âgés et donc non mobilisables) préfèrent s’enfuir en Angleterre comme Monet ou au moins se réfugier dans des endroits discrets pour échapper à la conscription comme Cézanne, réfugié à l’Estaque (il « est dénoncé comme « réfractaire », la gendarmerie vient l'arrêter mais ne le trouve pas », Wikipedia, art. Cézanne). D’autres trouveront la mort pendant les combats (Henri Régnault lors du siège de Paris et Bazille à Beaune-la-Rolande). D’autres comme Degas ou Renoir sont mobilisés et font leur devoir sans éclat.

Tissot est resté à Paris. Il s'engage dans les Tirailleurs de la Seine, unité de francs-tireurs commandée par Léon Sauvage de la Martinière, et le général Dumas, dans laquelle s'enrôlent de nombreux artistes. S’engager dans les francs-tireurs permettait peut-être d’éviter d’être mobilisé dans une unité plus contraignante.

 Sur le site américain The Hammock, blog de Lucy Paquette consacré à James Tissot (l'auteur lui a consacré un roman justement appelé The Hammock, le hamac, du nom d'une des peintures de Tissot), il est indiqué que Tissot a appartenu aux Eclaireurs de la Seine (y avait-il deux unités distinctes ?) et cite parmi les membres Bouguereau, Paul Baudry. Mais ces noms ne sont pas repris à l’article Wikipedia Les Tirailleurs de la Seine qui mentionnent comme membres Berne-Bellecour, Jacquemart etc. Des magistrats et journalistes faisaient aussi partie de cette unité.

Tissot retrouve Thomas Gibson Bowles venu à Paris en tant que correspondant de guerre. Les deux amis, au moins au début du siège de Paris,vivent luxueusement dans le splendide appartement loué pour pas cher par Bowles (pourquoi pas chez Tissot ?), bichonnés par leur domestique Jean, un vrai cordon bleu selon Bowles ( https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/03/07/james-tissot-tommy-bowles-brave-the-siege-together-october-1870/

Pourtant ce n'est pas une guerre de fantaisie que Tissot découvre, mais la guerre sous son aspect le moins idéalisé et le plus réaliste. Il fait de nombreux croquis de ce qu'il voit : des morts (l'un des croquis est intitulé : Le premier tué que j'ai vu), des blessés (notamment le portrait d'un très jeune soldat dans un décor d'appartement bourgeois). Il dessine le foyer de la Comédie-française transformé en hôpital, mais c'est un dessin de 1875, plus anecdotique, moins tragique.

Certains de ses dessins sont publiés en Angleterre dans un livre de Thomas Gibson Bowles The Defence of Paris ; Narrated as it was seen (1871) (cité par M. Paul Lidsky, voir ci-dessous).

Sur Tissot et les Tirailleurs de la Seine, on se reportera au blog L'Histoire est mon comptoir. Ce blog présente plusieurs documents sur cette unité, dont des dessins de Tissot et une photo de Tissot en tenue de tirailleur.

http://jenevoispaslerapoport.blogspot.com/2014/01/les-tirailleurs-de-la-seine-au-siege-de_17.html

 Le blog écrit : « Selon certaines sources, James Tissot aurait également fait partie de la 5 ème compagnie du 18 ème bataillon de la Garde nationale. Aurait-il fait partie de la garde nationale parisienne avant le siège avant de s'engager chez les Tirailleurs de la Seine en raison du grand nombre d'artistes dans cette unité ? Est-ce du bataillon de la garde nationale dont il aurait fait partie pendant la Commune dont il s'agit ? C'est à vérifier... »

Tissot était présent au combat de Rueil-Malmaison en octobre 1870, lorsque fut tué le sculpteur Cuvelier : « Mais le pire arriva quand James Tissot annonça à Degas qu'il avait vu Cuvelier gravement blessé et qu'il en avait fait un dessin. Degas le regarda puis détourna son regard avant de répondre: "Vous auriez mieux fait de le ramasser..."»

(blog L'Histoire est mon comptoir, Les Tirailleurs de la Seine).

 

 

 

TISSOT ET LA COMMUNE DE PARIS

 

Après l’armistice de fin janvier 1870 et l’élection de l’Assemblée nationale à majorité conservatrice qui vote en février les accords préliminaires de paix, l’insurrection populaire éclate à Paris le 18 mars 1871 ; elle aboutit à la formation d’un pouvoir révolutionnaire, la Commune de Paris.

On s’interroge sur la participation de Tissot à la Commune, affirmée par plusieurs sources mais sans précisions et qui semble surtout s’appuyer sur un fait : Tissot a quitté la France pour l’Angleterre juste après la fin de la Commune, ce qui laisse penser qu’il fuyait la répression.

Mais qu’est ce qui avait pu motiver ce peintre issu d’un milieu bourgeois, qui gagnait très bien sa vie et fréquentait une clientèle aristocratique, et surtout n’avait, semble-t-il pas de profonde conviction politique, à rejoindre les révolutionnaires de la Commune ?

M. Paul Lidsky, le très connu auteur du livre Les écrivains contre la Commune, a récemment consacré un article à la question sur le site des Amies et Amis de la Commune. https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-artistes-et-la-commune/863-james-tissot-1836-1902-et-la-commune-de-paris

Il rappelle l’avis du « spécialiste éminent de Tissot, Cyrille Sciama, directeur du musée des Impressionnistes à Giverny, commissaire de l’exposition prévue au Musée d’Orsay : « On a dit Tissot communard, mais cela semble peu probable. » « Les sentiments de Tissot sont patriotiques mais son indépendance farouche et son individualisme rendent un engagement dans la Commune difficile à envisager. »

M. Lidski estime non étayé l’avis du spécialiste. Il émet quant à lui l’hypothèse que James Tissot avait fait l’expérience de la solidarité avec ses camarades de tous milieux lors de la guerre. Cette expérience aurait pu le conduire à s’engager pour la Commune*.

                                                   * Mais on a vu qu’il a principalement servi dans une unité formée d’artistes et de bourgeois dont les membres ne paraissent pas avoir été ensuite spécialement pro-Communards.

 

M. Lidsky reconnait qu’on ne sait pas grand-chose sur la participation effective de Tissot à la Commune : a-t-il servi dans la Garde nationale fédérée sous la Commune [c’était d’ailleurs une obligation – mais il ne devait pas être difficile d’y échapper en quittant Paris, même s’il existait certains risques], a-t-il eu une activité comme brancardier*, a-t-il mis à disposition des blessés son appartement (ou mieux son hôtel particulier) ?

                                                  * On rapporte que Tissot avait servi comme brancardier de la Croix-Rouge pendant la guerre de 1870 – faut-il comprendre qu'il a été franc-tireur, puis brancardier, ou les deux en même temps (était-ce possible) ? Il serait alors resté brancardier pendant  la Commune.

 

Dans L’aventure de l’art au 19ème siècle (sous la direction de Jean-Louis Ferrier), il est indiqué que Tissot avait transformé son somptueux hôtel particulier du 64 avenue de l’Impératrice (avenue dont le nom avait bien entendu été changé après la proclamation de la république) en infirmerie pour les insurgés.

On peut aussi penser que des amis proches de Tissot (lesquels ?) s’étaient clairement engagés pour la Commune et que Tissot a craint d’être visé par la répression pour avoir fréquenté de trop près des Communards. Ou, hypothèse moins généreuse peut-être, qu’en donnant des signes d’approbation à la Commune, il mettait ses biens à l’abri des pillages et des réquisitions révolutionnaires ?*

                                                                                       * On trouve cette hypothèse dans les mémoires du peintre Jacques-Emile Blanche, qui faisait état des souvenirs de son père.

 

L’aventure de l’art au 19ème siècle indique que Tissot, comme Degas et Manet, était « partisan de la Commune ».

Mais on peut être dubitatif devant cette affirmation. Edouard Manet est rentré à Paris à peu près au moment de la répression, il a laissé quelques dessins d'exécutions qu'on interprète comme une condamnation de la répression.  Quant à Degas, absent de Paris pendant la Commune – et connu par ailleurs comme assez réactionnaire par la suite – il a aussi exprimé des sentiments de sympathie pour les Communards, au moment de la répression, au point d'agacer Berthe Morisot. Mais réprouver la répression n'est pas forcément approuver la Commune comme projet politique. Il semble que Manet et Degas furent "tantôt hostiles, tantôt compatissants" envers les Communards (Bernard Tillier, La Commune de Paris, révolution sans images ?, 2004).

Pour Tissot, on peut penser à une participation très modeste à la Commune, mais qui dans le contexte de la répression à outrance de mai-juin 1871, pouvait lui valoir de gros ennuis.

Les auteurs Nancy Rose Marshall, et Malcolm Warner, dans leur livre James Tissot: Victorian Life, Modern Love (1999), indiquent, sans plus de précision, qu’en 1874, Tissot semble avoir été déchargé de toute implication dans la Commune et put à partir de ce moment faire des séjours ponctuels en France* (ce qui implique que son départ de Paris était bien en lien avec la Commune, sans que pour autant on puisse affirmer que Tissot avait rééllement participé à celle-ci; on trouve parfois mention d'une mystérieuse affaire d'homonymie).

                               * «  In 1874, Tissot seems to have been officially cleared of any association with the Commune, and from that point on he occasionally returned to Paris for short trips ».

 

 

Pendant la Semaine sanglante (fin mai 1871, reprise de Paris par les troupes régulières du gouvernement de Thiers, installé à Versailles, avec des exécutions sommaires en grand nombre d’insurgés), Tissot fait des dessins qui montrent  la férocité de la répression versaillaise, notamment L’Exécution des communards devant les fortifications du bois de Boulogne, 29 mai 1871, à partir duquel il fera plus tard une aquarelle (Paul Lidsky, art. cité). Il s’agit d’une image très curieuse qui représente des corps qui gisent au bas d’une muraille, et on voit un cadavre supplémentaire qui tombe. On comprend que les corps des victimes d’exécutions sont jetés par-dessus la muraille – mais pourquoi ce processus? La scène est intrigante.

 

 

DANS UN ARTICLE DE L’AURORE EN 1899

 

 

Une indication, à prendre avec précaution, sur l’activité de Tissot durant la Commune est donnée dans un article du journal L’Aurore, qui publia les 18 et 19 mars 1899, pour l’anniversaire du début de la Commune, le 18 mars 1871, des listes de noms sous le titre : LES SURVIVANTS DU 18 MARS - Ce qu'ils sont devenus.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k701884f/f1.image

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7018832/f2.item

 On lit dans le numéro du 19 mars : «James Tissot, qui fut sous les ordres de Camélinat à la Monnaie, artiste peintre, auteur des illustrations de la Vie de Jésus publiée par l'éditeur catholique Mame, de Tours » [en 1899, comme on le verra, Tissot était célèbre pour ses illustrations religieuses].

La Monnaie de Paris avait été placée pendant la Commune sous la direction de Zéphirin Camélinat*. Elle n’émit toutefois aucune pièce spéciale au gouvernement de la Commune mais frappa les pièces usuelles de 5 francs au type Hercule (remises en vigueur en septembre 1870), avec simplement le « différent » (marque distinctive) propre à Camélinat en tant que directeur de la Monnaie (ce fut, semble-t-il, une précaution des quelques responsables de la Monnaie restés sur place pour montrer qu'ils obéissaient à la contrainte). Ces pièces sont recherchées **. Quel aurait été le rôle de Tissot à la Monnaie ? Compte-tenu de sa formation artistique, son activité à la Monnaie n’est pas invraisemblable, mais on reste dans  l’incertitude, d’autant que les articles spécialisés de numismates ne mentionnent pas son nom (voir par exemple  https://blog.cgb.fr/la-5-francs-camelinatdans-louvrage-le-franc-les-monnaies-les-archives,11213.html

                                  * Camélinat parvint à s’enfuir après la défaite de la Commune. Après l’amnistie des Communards, il fut un moment député socialiste, puis trésorier de la SFIO ; il vécut assez vieux pour adhérer au Parti communiste après le congrès de Tours en 1920. Il mourut en 1932, à 91 ans.

                                 ** Camélinat aurait fait frapper aussi des pièces de 5 F avec une tranche modifiée (la devise « Travail, Garantie nationale » remplaçant la devise traditionnelle « Dieu protège la France »), mais aucun exemplaire n’a été retrouvé !

 

Faut-il faire confiance à l’indication donnée par L’Aurore ? Ses listes comportent certainement des erreurs.

Le journal, classé à gauche, auquel collaborait fréquemment Clemenceau et où Zola avait publié J’accuse en 1898, l’article par lequel il demandait la révision du procès du capitaine Dreyfus, était dirigé par un ancien sympathisant de la Commune - sinon vraiment participant ? – Ernest Vaughan.

Le journal cherche malicieusement à montrer que certains anciens Communards ont parfois évolué très loin de leurs convictions premières. Le premier nom cité est celui de Jules Méline : « A tout seigneur, tout honneur, commençons par M. Méline député, père du protectionnisme, et qui faillit devenir président de la République ». La présentation de Méline comme Communard est évidemment outrée. Méline fut bien élu membre de la Commune par les quartiers bourgeois, mais il démissionna rapidement. Plus tard homme politique de premier plan, partisan de l’alliance des républicains et des conservateurs, Méline se rendit célèbre comme ministre de l’agriculture et fut président du conseil en 1896. Il ne peut certainement pas être considéré comme ayant été Communard !

Parmi les noms cités par L’Aurore  : « Dalou, un de nos plus grands sculpteurs, officier de la Légion d'honneur; Son Excellence Emile [en fait, Camille] Barrère, ambassadeur à Rome, grand officier de la Légion d'honneur ; Abel Peyrouton, trésorier-payeur-général à la Côte-d'Ivoire [sic] ».

On trouve aussi : « Forain, dessinateur, officier de la Légion d'honneur », Valentin Simond, directeur de L'Echo de Paris*, Napoléon Hayard, « empereur des camelots »** (ce dernier avait été, parait-il, l’ordonnance de Dombrowski, un des chefs militaires de la Commune).

En 1899, nous sommes en pleine affaire Dreyfus et les trois derniers personnages cités sont des nationalistes et antidreyfusards acharnés, de plus violemment antisémites au moins pour Hayard et Forain. Rappeler qu’ils ont été Communards (est-ce si sûr, d’ailleurs, pour Forain et Simond ?) est sans doute de bonne guerre à l’époque – mais aujourd’hui le constat écorne quelque peu l’image idéalisée des Communards, d’autant que bien d’autres personnalités de la Commune ont eu la même trajectoire.

                                      * L’Echo de Paris, revue d’orientation conservatrice et patriotique, fondée par Simond. Celui-ci en fait au moment de l'affaire Dreyfus « l'un des principaux organes des antidreyfusards » (Wikipedia, L'Echo de Paris).

                                      ** Napoléon, dit Léon Hayard, journaliste puis éditeur de chansons et feuilles politiques, était surnommé l’empereur des camelots. Il était capable d'aller crier des insultes antisémites devant la synagogue à l'occasion du mariage d'un membre de la famille Rothschild. Il mourut dans un accident de la circulation.

 

L’article de L’Aurore sur les survivants de la Commune ne manque pas d’égratigner deux bêtes noires de Vaughan : son ancien patron à L’Intransigeant (et beau-frère), Henri Rochefort (devenu nationaliste et antidreyfusard), qualifié de « smart à La Turbie »* et Ernest Roche « un farouche communard de réunion publique, qui combattit la Commune dans les rangs des Versaillais, avec le grade de caporal ».**

                          * Smart, élégant. Rochefort séjournait à La Turbie dans les Alpes-Maritimes.

                         * * Ernest Roche, collaborateur de L’Intransigeant de Rochefort,  rallié au boulangisme comme Rochefort ; député entre 1889 et 1914, membre du comité central socialiste révolutionnaire; antidreyfusard, il représenta une tendance du socialisme nationaliste et antisémite.

 

 

TISSOT À LONDRES

 

 

Quoiqu’il en soit, Tissot gagna la Grande-Bretagne très rapidement après l’écrasement de la Commune, dès juin 1871. A Londres il est accueilli par son ami Gibson Bowles de Vanity Fair.

Selon l’article cité de Paul Lidsky, Tissot prit rapidement contact avec Lady Waldegrave « dont le mari est un homme politique libéral important. Il lui confie ses notes et ses dessins pour qu’elle les montre à son époux et à ses collègues. Il se révèle, en la circonstance, comme un lanceur d’alerte avant l’heure, un témoin oculaire de la férocité de la répression versaillaise. »

M. Lidsky n’indique pas ses sources pour l’action de Tissot en faveur des victimes de la répression.

Il est exact que l’opinion dominante en Grande-Bretagne désapprouva les excès de la répression (ce qui n’équivalait pas, bien entendu, à approuver la Commune !) :

« Si, jusqu’à la semaine sanglante, la Commune est assez généralement condamnée, ce qui laisse espérer au gouvernement français une extradition des fuyards, on assiste à une véritable volte-face de l’opinion lorsque les descriptions de l’ampleur de la répression franchissent la Manche. Des comités de soutien aux réfugiés se créent, des souscriptions sont ouvertes dans les journaux. Les procédures anglaises rendent en outre extrêmement difficile l’extradition, puisque c’est le pouvoir judiciaire, et non l’Exécutif comme en France, qui prend la décision, (…) Comme le déclare le Ministre de l’Intérieur, Bruce, dès le 26 mai, « le gouvernement n’a le pouvoir d’empêcher l’entrée d’aucun des communards, s’ils parviennent à s’échapper ».

(…) les autorités françaises se heurtent donc en 1871 à un élément fondamental de l’identité nationale anglaise, l’attachement à la notion de liberté politique et juridique : le droit d’asile est un principe inattaquable, et scrupuleusement respecté. Le gouvernement français se résigne et n’enclenche même pas de procédures de demandes d’extradition. »

Renaud Morieux, La prison de l’exil Les réfugiés de la Commune entre les polices françaises et anglaises (1871-1880), in Marie-Claude Blanc-Chaléard, Caroline Douki, Nicole Dyonet et VincentMilliot (dir.), Police et migrants, France 1667-1939 (2001)

https://books.openedition.org/pur/21047?lang=fr#bodyftn34

 

Aux réfugiés fuyant la répression il faut aussi joindre, à partir de 1872, les Communards qui ont été condamnés à être expulsés du territoire et qui choisissent l’Angleterre :

 « C’est probablement ce refus anglais d’extrader les fuyards qui explique qu’à partir du mois de janvier 1872, la police française elle-même expulse vers l’Angleterre des centaines de communards condamnés par les tribunaux militaires à la peine du bannissement. »  (Renaud Morieux ,art. cité)

 

Cet afflux de réfugiés sans ressources en Grande-Bretagne pose d’ailleurs des problèmes d’accueil et de police, comme on s’en doute.

Tissot ne semble pas (à défaut de documentation contraire) avoir spécialement fréquenté les milieux des réfugiés de la Commune, ce qui tendrait, à notre sens, à montrer qu’il ne s’était pas vraiment impliqué dans le projet politique de la Commune, quelle que soit sa participation ponctuelle à l’événement et sa condamnation de la répression.

Tissot doit se mettre au travail pour se procurer des moyens de vivre à Londres.

Selon certaines sources, il est arrivé avec 100 francs en poche (ce qui indique qu’il est parti sans attendre !).

Lady Waldegrave lui procure une première commande, quasiment officielle.

Son (quatrième) mari, Chichester Parkinson-Fortescue*, plus tard baron Carlingford, membre du Parlement pour le Parti libéral, venait d’exercer les fonctions de secrétaire d’Etat pour l’Irlande sous les gouvernements Russell et Gladstone. Un groupe de 81 notables irlandais, dont des membres de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords et 5 évêques catholiques, se forma pour offrir à Lady Waldegrave, un portrait de son mari, en remerciement de sa bonne administration. Lady Waldegrave fit charger Tissot de la commande (Blog de Lucy Paquette The Hammock, Tissot in the U.K.:  Cambridgeshire, Oxford & Bury St. Edmunds, https://thehammocknovel.wordpress.com/tag/countess-waldegrave/).

                                       * Lady Waldegrave mourut en 1879, âgée de 58 ans seulement. Son mari lui survécut près de 20 ans et mourut (curieusement) à Marseille en 1898.

 

Le portrait du baron Carlingford (visible sur le blog The Hammock) n’apparait pas comme un des meilleurs de Tissot (le modèle n’était peut-être pas photogénique, si on veut). Mais Tissot n’était pas à ce moment en mesure de rivaliser avec le style particulier des portraitistes anglais. Le chic anglais vu de Paris avait finalement peu à voir avec le chic anglais vu de Londres.

Tissot peignit également le portrait de Lady Waldegrave (disparu?).

En fait, Tissot se détourna du portrait proprement dit pour adopter le genre qui allait être sa spécialité: les scènes avec un ou plusieurs personnages, illustrant à leur façon des aspects de la société britannique de l’époque. Si certains personnages étaient peints d’après des modèles pris dans l’entourage de Tissot, ce n’étaient plus des portraits mais des tableaux un peu énigmatiques, des moments d’une histoire où le spectateur devait deviner ce qui se passait et imaginer sa propre histoire.

 

 

DE LA JEUNE FEMME MÉLANCOLIQUE AUX JEUNES FILLES DANS LA NATURE

 

 

Dans les dernières années du Second Empire, Tissot avait peint des scènes “Directoire” avec plusieurs personnages, puis avec des femmes seules en tenue DIrectoire. L’un des derniers tableaux dans ce genre représente une jeune femme mélancolique coiffée d’un grand chapeau, qui regarde le spectateur, assise dans une barque.

 

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 James Tissot, Jeune femme en bateau, ca. 1870.  Collection privée.

Ce tableau fut exposé par Tissot au Salon de 1870 avant la guerre franco-prussienne. Un critique malicieux signala la présence dans le tableau d’un chien avec une figure de singe, une espèce rare assurément !

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:James_Tissot_-_Young_Lady_in_a_Boat.jpg

 

 

Comme si le relais était pris par une nouvelle représentation du monde, plus en phase avec les réalités et les mentalités anglaises, dans le tableau On the Thames, A Heron (Sur la Tamise, un héron)* on retrouve une scène avec une barque, mais cette fois ce sont deux très jeunes filles, l’air énergique, qui sont à l‘aviron.

                                                           * Il semble que ce soit  le premier tableau peint par Tissot en Angleterre en 1871 (sans doute en parallèle avec le portrait du mari de Lady Waldegrave),

 

Les robes et chapeaux spectaculaires sont remplacés par des jupes à carreaux et des châles tricotés en laine; l’attitude pensive et mélancolique par des frimousses résolues, indice de tempéraments pragmatiques. Les jeunes filles paraissent être dans leur élément dans la nature, à ramer et à observer la faune. Dans l’Angleterre victorienne, les jeunes gens, filles comprises, reçoivent certainement une éducation plus physique et plus proche de la nature que dans la France contemporaine.

Tissot perçoit ce qui sépare le mode de vie anglais (en tous cas, celui des classes aisées) du mode de vie français; il parait bien décidé à en tenir compte s’il veut avoir du succès dans le pays où il décide de s’installer.

 

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James Tissot, On The Thames, a heron (sur la Tamise, un héron), 1871.

Minneapolis Institute of Arts.

https://www.wikiart.org/en/james-tissot/on-the-thames-a-heron

 

 

 

 

 

LA SÉPARATION OU MAUVAISES NOUVELLES

 

Dans beaucoup des tableaux de Tissot, on retrouve les mêmes personnages dans des postures et des arrangements un peu différents, ce qui lui vaut le reproche de s’être souvent copié lui-même (mais ferait un reproche identique à Monet pour ses nymphéas par exemple ?).

Le tableau The Parting (La séparation) ou Bad news (Mauvaises nouvelles), peint en 1872, est caractéristique de la nouvelle de manière de Tissot.

Il semble avoir pris à cœur de choisir des modèles ayant le type physique britannique et il situe la scène dans une ambiance fin du 18ème (en gros cette époque que les Britanniques appellent la Régence)* – mais l’ambiance est désormais très différente des scènes Directoire que peignait Tissot.

                                    * Ainsi nommée par ce que la Régence fut exercée par le prince de Galles à la place de son père le roi George III, atteint de maladie mentale. Stricto sensu la Régence va de 1811 à 1820 mais en tant qu’époque (Regency era), on la fait débuter en 1795 environ et durer jusqu’au début des années 1830. A la mort de George III en 1820, le prince-régent devint roi sous le nom de George IV.

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James Tissot, The Parting (La séparation) ou Bad news (mauvaises nouvelles), 1872

 Amgueddfa Genedlaethol Caerdydd/ National Museum Cardiff

Wikimedia

 

 

En outre les personnages sont peints de façon beaucoup plus photographique que ceux de des tableaux de l’époque française.

Dans La séparation ou Mauvaises nouvelles, un homme jeune en uniforme rouge, se tient assis, l’air accablé, dans un intérieur typiquement britannique avec une bow-window et des branches fleuries qui tombent devant la fenêtre. Une jeune femme en blanc qui a les bras autour du cou du jeune militaire semble le consoler. Une autre jeune fille se tient debout, s’occupant à servir le thé, le regard dans le vague. Le paysage visible par la fenêtre est celui d’un port - on voit un canot avec des militaires et probablement un officier qui agite son chapeau – l’Union Jack flotte à la poupe du  canot qui doit rejoindre un navire de guerre ancré plus loin (on distingue des frégates). Ces détails importants pour la compréhension de la scène, comme souvent chez Tissot, ne sont pas facilement discernables.

Dès lors on comprend la situation. L’officier en rouge (ce n’est pas un marin, car il serait en bleu) vient d’apprendre qu’il doit partir. Il ne manifeste aucun enthousiasme et ses amies (ou sa femme et une amie ?) sont aussi attristées que lui.  L’imminence de la séparation, le risque de la guerre, planent sur la scène qui est pourtant placée dans une atmosphère lumineuse et dans un intérieur confortable qu’il va falloir quitter.

Est-ce que ce genre de scène – bien peu patriotique – pouvait séduire public anglais ? Au moins en partie, par le caractère à la fois intime et sentimental de la scène.

Tous les tableaux de la période anglaise de Tissot ne présenteront pas le même « rendu » réaliste qu’on pourrait appeler par avance cinématographique, mais ce sera quand même un trait caractéristique de sa nouvelle manière.

Tissot essaiera aussi de mettre de l’humour dans ses tableaux : un tableau intitulé avec ironie An interesting conversation  (Une conversation intéressante) présente à peu près les même personnages que La séparation: l’officier en rouge (qui est plus âgé que dans La séparation) et les mêmes jeunes filles. Mais cette fois l’officier a une carte étalée devant lui et s’est lancé dans des explications fastidieuses ; les jeunes filles s’ennuient poliment, d’où le titre ironique (voir reproduction sur le site The Hammock,https://thehammocknovel.wordpress.com/2013/06/20/).

Tissot utilise une semblable anecdote avec deux personnages seulement dans un autre tableau, cette fois franchement intitulé A Tedious conversation (Une conversation ennuyeuse). Mais avec ce type de tableau humoristique, Tissot était moins crédible que dans l’émotion contenue de La séparation.

Dans les années 1870 et jusqu’à la fin du siècle, des artistes anglais se spécialiseront dans des scènes qui se passent à l’époque de la Régence, dans une ambiance évoquant les romans de Jane Austen - dans une tonalité souriante. Tissot semble avoir devancé cette mode, mais dans une tonalité plus sérieuse.