LA COMMUNE DE MARSEILLE EN 1871

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

   

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

La Commune de Marseille en 1871 est mal connue. D’ailleurs il y a eu plusieurs épisodes de Commune (comme à Lyon ou Paris) : en novembre 1870, une première Commune est installée pour très peu de temps, puis en mars-avril 1871 pour environ douze jours. Contrairement à Paris, la Commune marseillaise ne pourra pas vraiment s’organiser.

Lorsqu’on parle de la Commune de Marseille, on peut la présenter sous deux aspects (pas forcément exclusifs) : d’un côté, Marseille suit l’exemple de Paris dans son mouvement révolutionnaire (comme d’autres villes de province) ; elle n’est finalement qu’un écho local en quelque sorte, de ce qui se joue à Paris ; d’un autre côté, la Commune de Marseille présente des caractéristiques propres et se distingue de celle de Paris.

Bien que mal connue (ou peut-être pour cette raison), la Commune de Marseille séduit les imaginations (du moins localement) et a tendance à se transformer en mythe, loin de la vérité des faits.

 

 

 

SOURCES ET MÉTHODES

 

 

Comment raconter la période de la Commune de Marseille ? Tout d’abord sur la périodisation, il m’a paru indispensable de commencer le récit des faits à partir des dernières semaines du Second Empire. Les épisodes d’insurrection « communaliste », en novembre 1870 et mars-avril 1871, s’insèrent dans des événements et des situations qui forment une continuité.

Quels guides choisir ?

Nous avons largement suivi un ouvrage écrit peu après les événements :  L’histoire des évènements de Marseille du 4 septembre 1870 au 4 avril 1871, de Maxime Aubray et Sylla Michelesi, publié par l’imprimerie Samat*, Quai du Canal à Marseille, en 1872. (https://books.google.fr/books?id=lSRE6s2jbpkC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false)

                                                                              * Probablement l’Imprimerie du Petit Marseillais (journal dont l’adresse est Quai du Canal et les dirigeants sont Samat et Bourrageas).

 

Certes il s’agit d’un livre passablement orienté contre les acteurs de la Commune. Qui sont les auteurs ? On sait que Maxime Aubray était le pseudonyme d’Emile Advinent, journaliste au plus grand journal de Marseille Le petit Marseillais qui tirait à l’époque entre 20 000 et 30 000 exemplaires, voire plus. Le journal se présentait comme plutôt apolitique*, mais opposé au désordre.

                                            * Mais aux élections législatives de 1869, il avait soutenu le candidat officiel du Second Empire, Ferdinand de Lesseps, non élu.

 

Maxime Aubray est défini comme « bon éditorialiste, venu de la presse de gauche », au style facilement reconnaissable (Constant Vautravers et Alex Mattalia, Des journaux et des hommes : du XVIIIe au XXIe siècle, à Marseille et en Provence, 1994).

Michelesi, un Corse érudit et poète, selon le livre de Vautravers et Mattalia, écrivait aussi au Petit Marseillais et au Phocéen (un titre éphémère, plus politique, créé par les dirigeants du Petit Marseillais).

Dans leur avant-propos, Aubray et Michelesi expliquent qu’ils ont repris et mis en forme les articles qu’ils ont publié à l’époque. Ils veulent « faire le compte rendu impartial et complet autant que possible de cette grande pièce si mouvementée qui s’est jouée à Marseille pendant sept mois et qui a emprunté ses scènes à tous les genres en passant par le sublime et le grotesque pour se terminer par un des épisodes les plus douloureux inscrits dans les annales de notre ville »

Ils espèrent « l’indulgence et la bienveillance du public, indulgence et bienveillance sur lesquelles il nous a presque donné le droit de compter par l’accueil fait au journal auquel nous avons l’honneur de collaborer ».

Nous tirons aussi des éléments complémentaires d’autres sources, et notamment d’un témoin assez paradoxal, le célèbre Léo Taxil, dans ses Confessions d’un ex-libre-penseur (1887), livre disponible sur https://fr.wikisource.org/wiki/Confessions_d%E2%80%99un_ex-libre-penseur)

Issu d’une famille bourgeoise et catholique de Marseille, le jeune Gabriel Jogand-Pagès fut très vite en rupture avec son milieu familial, devenant radical et libre-penseur. Il adopta le pseudonyme de Léo Taxil et après des débuts dans le journalisme à Marseille, puis à Montpellier, et après quelques déboires judiciaires, il « monta » à Paris. Il acquit une certaine célébrité avec des publications violemment anticléricales, dans un style sensationnaliste. Il créa même une Ligue anticléricale.

En 1885, il annonça s’être converti au catholicisme. Il écrivit alors des ouvrages antimaçonniques, dans lesquels il exposait, toujours dans son style feuilletonesque et sensationnaliste, que la franc-maçonnerie rendait un culte à Satan. Puis en 1897, après un extraordinaire crescendo de révélations, il dévoila la supercherie : sa conversion était bidon, tout ce qu’il avait raconté était un canular, ce qu’il rattachait avec complaisance à ses origines marseillaises, étant un « blagueur-né ».

Taxil, initié dans la franc-maçonnerie, en avait été exclu à la suite d’indélicatesses de sa part (il a souvent été à la limite du délit de droit commun). Cette exclusion a probablement joué un rôle dans sa pseudo-conversion : il était ravi de se venger de ceux qui l’avaient exclu et de brocarder la médiocrité des milieux radicaux et maçonniques (du moins il en jugeait ainsi), tout en gagnant de l’argent avec les ventes de ses ouvrages. Il passa du dénigrement banal à une mystification d’ampleur, en imaginant que derrière la franc-maçonnerie ordinaire, il existait une organisation bien différente (ignorée même de la plupart des maçons naïfs), qui rendait un culte au Diable et cherchait la domination mondiale. « Animé d’un esprit d’invention peu commun », il conçut ainsi  un « édifice inextricable d’une certaine solidité » (Robert Rossi, Léo Taxil (1854-1907): Du journalisme anticlérical à la mystification transcendante, 2015, livre tiré d’une thèse de doctorat, voir https://books.google.fr/books?id=r_ZsCwAAQBAJ&pg=PT974&lpg=PT974&dq=rossi+leo+taxil&source=bl&ots=X1o4Zm0lRO&sig=ACfU3U1Yl9CYJY--AOYP5z-WP1m_neZtXA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwi02PG4yvbnAhXd6OAKHcLRCm04ChDoATAQegQIChAB#v=onepage&q=rossi%20leo%20taxil&f=false

 

Nous avons déjà abordé la mystification de Léo Taxil dans des messages (voir par exemple http://comtelanza.canalblog.com/archives/2015/05/30/32138487.html ). Nous pensons que, même si Taxil était, délibérément, un mystificateur ou un « blagueur », ce qu’il raconte sur sa jeunesse et notamment son engagement républicain précoce, puis sa participation, on verra dans quelles circonstances, à la Commune de Marseille, est fiable : la distance ironique qu’il prend dans son récit avec les milieux de gauche de l’époque, et avec sa propre attitude, est probablement sincère et non dictée par les nécessités de plaire aux conservateurs après sa pseudo-conversion.

Enfin, dernière interrogation. Faut-il, en profitant de la mine de renseignements offerte par L’histoire des évènements de Marseille du 4 septembre 1870 au 4 avril 1871 (livre que nous abrégeons pour la suite en HEM), décrire les événements de façon détaillée, au risque d’être peut-être lassant ? Nous avons fait ce choix - en faisant la part de l’objectivité relative de l’HEM - car seul un compte-rendu détaillé des faits peut éviter les conclusions auxquelles on « saute » généralement quand on parle de la Commune de Marseille, présentée par certains comme soulèvement socialiste ou collectiviste, par les autres comme insurrection fédéraliste ou régionaliste occitane, plus rarement comme les deux à la fois. On verra qu’il faut plus que nuancer ces appréciations qui tiennent plus du mythe que de la réalité.

 

 

 

MARSEILLE À LA FIN DU SECOND EMPIRE

 

 

 

 

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La cathédrale Sainte-Marie-Majeure dite la Major, à Marseille. Edifiée entre 1852 et 1893 (Léon Vaudoyer a conçu les plans d'orgine; à son décès Henri Espérandieu et finalement Henri Révoil ont poursuivi les travaux).

 

 

A la fin du Second Empire, Marseille, peuplée de 300 000 habitants, fait figure de ville d’opposition. Aux élections de 1869, elle élit comme député le jeune espoir du parti républicain radical, Léon Gambetta, contre le candidat du pouvoir, Ferdinand de Lesseps (Gambetta est également élu à Paris grâce au système des candidatures multiples, mais il opte pour Marseille). En même temps que Gambetta sont élus Alphonse Esquiros, un radical plus âgé, qui a participé à la révolution de 1848, et Adolphe Thiers (Marseillais de naissance) ; celui-ci représente l’opposition libérale (de tendance orléaniste) au régime de Napoléon III.

Ville commerçante, Marseille compte aussi un prolétariat nombreux du fait de l’expansion rapide des activités industrielles et portuaires. Les idées socialistes s’implantent grâce notamment à l’action des militants de l’Association internationale des Travailleurs (AIT – il s’agit de l’organisme socialiste créé par Karl Marx et d’autres en 1864, également connu comme Première internationale).

Mais l’audience du socialisme est encore faible par rapport à celle du républicanisme radical, qui s’étend par l’action de sociétés diverses (Association phocéenne de l’Enseignement, Caisse Centrale de Secours) et des loges maçonniques qui adoptent à ce moment des idées progressiste (mais d’autres restent conservatrices). Dans la loge marseillaise La Réforme, se retrouvent Gaston Crémieux, Maurice Rouvier, Gustave Naquet, Esquiros. Gambetta y est initié en 1869. Un comité d’initiative des loges a été créé, avec Crémieux, Rouvier, Brochier et Royannez, un des chefs intellectuels du républicanisme marseillais (art. Wikipedia, Gaston Crémieux et Commune de Marseille). Plus à gauche que les radicaux, il y a les Blanquistes, qui préconisent la prise du pouvoir par l’action révolutionnaire ; ils font souvent partie des mêmes sociétés de pensée que les radicaux. On peut passer des uns aux autres par des nuances.

Sur ces milieux républicains marseillais, plus ou moins révolutionnaires, Léo Taxil apporte son témoignage, car il s’est mis à les fréquenter dès l’âge de 14 ans, à l’époque où il était Gabriel Jogand-Pagès, jeune lycéen en révolte contre sa famille bourgeoise et cléricale :

« C’est ainsi qu’à la fin d’août [1868] je fis la connaissance de deux radicaux matérialistes, MM. Leballeur-Villiers et Royannez, dont la fréquentation exerça sur moi une influence décisive. » « Je me serais fait tuer pour M. Leballeur. »

Lors des élections de 1869, le futur Léo Taxil (il adoptera ce pseudonyme un peu plus tard pour écrire des articles dans les journaux républicains) fait la campagne électorale d’Esquiros, qu’il préfère à Gambetta, qui a eu le tort de prendre ses distances, dans ses déclarations électorales, avec certains grands révolutionnaires de 1793, comme Marat, dont le jeune Taxil était grand admirateur : «  En revanche, bien qu’alors encore au lycée, je secondai de toutes mes forces le comité d’Esquiros. À la bonne heure, Esquiros ! Il avait écrit l’Histoire des Montagnards ; il ne traitait pas les révolutionnaires de démagogues, lui au moins ! Aussi, le soir, en revenant du collège, je parcourais les rues de mon quartier et je mettais des bulletins d’Esquiros dans les boîtes aux lettres de toutes les maisons. »

Dans le milieu républicain qu’il fréquente, il rencontre le jeune Clovis Hugues et se lie d’amitié avec lui.* 

                                                                      * Clovis Hugues devait par la suite épouser la fille de Royannez.

Le Second Empire, a opéré qui depuis quelques années un virage libéral. De nombreux journaux d’opposition ont pu apparaître, malgré une censure encore vigilante : à Marseille, L’Egalité et Le Peuple se disputent le même public républicain radical. A côté, il y un grand journal d’information, moins politisé, Le Petit Marseillais, et d’autres publications comme Le Sémaphore, « modéré mais libéral*», organe des milieux des affaires, la Gazette du Midi, organe des milieux monarchistes et cléricaux, et d’autres publications plus ou moins éphémères.

                                                      * C’est ainsi que le directeur définit le journal en s’adressant à Emile Zola, qui devient un de ses rédacteurs, correspondant du journal à Paris.

 

 

 

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 La rue de Noailles à Marseille, 1864. Cette rue a ensuite été incluse dans la Canebière.

Extrait de la revue France Nouvelle Illustrée, une publication de L’Illustration;  le numéro 1 de la collection est consacré au Marseille de 1864.

Un monde de papier.

https://unmondedepapiers.com/2014/10/13/marseille-1864/

 

 

 

LE PLÉBISCITE DE 1870 ET LA GUERRE

 

 

Le régime veut prouver qu’il a toujours la confiance du pays : en mai 1870, il organise un plébiscite qui lui donne 7 358 000 votes favorables contre 1 538 000 « non ». A Marseille, le non l’emporte par 52 800 voix contre 39 500 oui.

Le jeune Léo Taxil paya aussi de sa personne lors du plébiscite :

« En 1870, j’eus encore un bien autre zèle. J’étais indépendant, au moment du plébiscite ; je vivais hors de ma famille et n’avais plus à rendre compte à personne de l’emploi de mon temps. (…)

Je m’offris au comité révolutionnaire, dont le président était Gaston Crémieux, un jeune avocat qui publiait des poésies très violentes dans le journal de MM. Leballeur-Villiers et Royannez. »

En juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse (et par la même occasion aux autres Etats allemands alliés à la Prusse puisque l’Allemagne n’est pas encore un pays unifié). Il s’agit d’une guerre déraisonnable, entreprise sans préparation suffisante de l’armée française. Le conflit débute dans un climat d’exaltation chauvine : même si les républicains et les monarchistes, en principe, ont désapprouvé la guerre, l’opinion, dans sa majorité, parait l’approuver : c’est le cas à Marseille.

Léo Taxil note l’opposition à la guerre des milieux républicains de Marseille (qu’il appelle révolutionnaires) :

«  Le comité révolutionnaire, présidé par Gaston Crémieux, décida donc qu’il y avait lieu d’organiser une grande manifestation en faveur de la paix.

Comme les manifestants heurtaient le sentiment public, la démonstration ne se fit pas sans incidents ; on nous siffla quelque peu, des coups furent échangés (…) la multitude ….nous criait : « À bas les Prussiens ». À la place de la mairie, la bagarre devint sérieuse ; la gendarmerie chargea contre nous ; des arrestations furent opérées.»  « Le peuple, à Marseille, étant républicain, je ne pouvais comprendre qu’il approuvât une guerre dont l’Empire semblait devoir bénéficier. »

Selon L’Histoire des Evénements de Marseille (que nous abrégeons pour la suite en HEM) : « A partir du 19 juillet 1870 ce ne fut qu’un cri par toute la France : en avant, à Berlin ! ». A Marseille, « On chantait la Marseillaise partout », on « vociférait » le dernier couplet. Les Marseillais allaient voir les troupes qui débarquaient d’Algérie pour rejoindre le front : « Tous ces pauvres gens qui allaient servir de chair à canon pour la plus grande gloire de Napoléon se laissaient gagner par cet enthousiasme autant que par les cigares et les rafraîchissements [offerts par les Marseillais] ils répétaient A bas la Prusse, à Berlin ! et se livraient à de naïves fanfaronnades ».

Si les Marseillais accueillent si bien la guerre, c’est que dans un premier temps, celle-ci ne concerne que les soldats de métier et ceux qui font leur service militaire (des malheureux qui ont tiré « le mauvais numéro » et n’ont pas les moyens de payer un remplaçant, selon le système du tirage au sort en vigueur à l’époque).

Les premiers échecs français viennent doucher cet enthousiasme.

 

 

 

PREMIÈRES MANIFESTATIONS DE RUE

 

 

 

A Marseille, le 7 août 1870, à la suite de la défaite de l’armée française à Forbach, une manifestation, évaluée à 40 000 personnes, eut lieu en direction de la préfecture, conduite par tous les républicains radicaux et socialistes de Marseille, pour réclamer des armes. Sur leur drapeau (tricolore) est écrit : « la patrie est en danger ; le peuple réclame des armes ».

Parmi les meneurs on trouve Gustave Naquet*, le directeur du journal Le Peuple, et l’avocat Gaston Crémieux. Naquet fait un discours véhément, qui lui vaut d’être arrêté pour insulte à l’empereur. Le soir même, les radicaux se réunissent rue Vacon avec les socialistes, formant un comité central d'action. Ce comité est dirigé par Gustave Crémieux, Émile Bouchet, Maurice Rouvier, Delpech, (on retrouvera ces noms) les journalistes Auguste Sorbier (ce dernier est peut-être un internationaliste) et Armand Elbert et quelques autres. Après un refus du préfet de libérer Naquet, la foule, menée par les membres du comité, se rassemble devant l’Hôtel-de-Ville, tandis que l’armée intervient. Il y a des coups de feu qui ne touchent personne. Selon certaines sources**, la foule envahit l’Hôtel-de-Ville et y installe (pour un court moment)un comité révolutionnaire, où l’on trouve Crémieux et d’autres membres du comité central d’action, plus le jeune Clovis Hugues (rédacteur au journal Le Peuple) et les internationalistes Charles Alerini, Étienne-Louis Combes, Victor Bosc. Certains considèrent ce comité extrêmement éphémère comme la première Commune de Marseille.

                                                         * Wikipedia, par erreur, indique Alfred Naquet au lieu de Gustave Naquet. Alfred Naquet fut un homme politique célèbre, lui aussi issu d’une famille juive du Comtat-Venaissin, mais il semble qu’il n’y avait pas de lien de parenté proche entre les deux. Voir plus loin la notice biographique de G. Naquet.

                                                    ** A  noter que l’ HEA ni le Maitron ne mentionnent la création du comité révolutionnaire et ne parlent que des manifestations de rues les 7 et 8 août ; l’HEA ne parle de celles-ci que pour évoquer la libération des prisonniers après le 4 septembre, sans en faire le récit détaillé.

 

Le régime tient encore bon et les meneurs sont arrêtés* et condamnés à des peines de prison allant d’un mois à un an (ou deux ?) ; Crémieux et d’autres écopent de 6 mois (d’après articles Wikipedia Gaston Crémieux et Commune de Marseille et art. du dictionnaire biographique Maitron)

                                                                       * « Le conseil de guerre de Marseille fut saisi de cette affaire et dans sa séance du 27 août, il prononça des condamnations contre quatorze prévenus. C’étaient MM. Gaston Crémieux, avocat, Paul Giraud, avocat, Joseph Tardif employé, Joseph Maviel, cordonnier, Pierre Bernard, cordonnier, Etienne Combe, vernisseur, Victor Bosc, maçon, Frédéric Borde, peintre, Auguste Conteville, ajusteur, Philibert Gibert, tailleur, Eugène Barthélemy, employé, Esprit Tourniaire, maçon, Auguste Sorbier, journaliste et Félix Debray, voyageur » (HEM).

 

 

 

GUSTAVE CRÉMIEUX ET L’ÉVOLUTION DES RÉPUBLICAINS

 

 

Il faut ici présenter Gustave Crémieux qui jouera dans la suite des événements un rôle de premier plan. Il est issu d’une famille juive du Comtat-Venaissin. Après ses études de droit, il s’installe comme avocat à Nîmes en 1857. Il est inscrit comme « substitut avocat des pauvres », (avocat suppléant commis d’office pour défendre les personnes les plus modestes). Lui-même désargenté, il prend conscience des difficultés des classes populaires.

En 1862, il s’installe comme avocat à Marseille ; il entre dans la franc-maçonnerie (loge « La Réunion des amis choisis », puis « La Réforme », sans doute plus politisée comme son nom l’indique). Il se marie, a 5 enfants, se dévoue lors de l’épidémie de choléra de 1865. Grand admirateur de Robespierre, il prénomme un de ses fils Maximilien. Il publie des recueils de poésies.

Il réfléchit aux moyens d’améliorer la protection des ouvriers en cas de chômage et qu’ils puissent être assistés par un avocat devant les prudhommes, financé par une association ouvrière. Il rédige un cahier de revendications des ouvriers et le transmet au préfet. Il s’investit dans les questions d’éducation des adultes (Association phocéenne de l’enseignement, de l’instruction et de l’éducation des deux sexes). E 1868, il créé avec Royannez, Rouvier, Brochier et d’autres un comité d’initiative des loges pour promouvoir une action en faveur de la république (y compris par l’action révolutionnaire), qui ne séduit pas encore tous les francs-maçons. Il publie ses poèmes dans le journal le Peuple, dirigé par Gustave Naquet.

À la fin de 1868, il plaide avec son associé Félix Baret (futur maire de Marseille), dans l’affaire dite des empoisonneuses de Marseille (trois femmes accusées d’avoir empoisonné leur mari), où il évite la peine de mort aux accusées et leur complice, un herboriste.

En 1869, il est le directeur de campagne de Léon Gambetta qui est élu député à Marseille. Gambetta est initié franc-maçon dans la loge La Réforme dont Crémieux est l’un des responsables. En 1870, on indique que Crémieux est l'un des fondateurs, avec Delpech et Rouvier, du journal radical L'Egalité. Il se présente aux élections cantonales à La Ciotat en 1870, mais il est battu. La suite de sa vie sera évoquée au fur et à mesure de la présente étude. (art. Wikipedia, Gaston Crémieux et Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social Maitron)   

 

On voit que depuis le début de la guerre, les dirigeants républicains radicaux de Marseille ont évolué : adversaires de la guerre il y a quelques semaines, ils demandent maintenant que le peuple soit armé, comme en 1792 (les références à la « grande révolution » sont très présentes dans les esprits) – mais il est probable que ce qu’ils ont en vue, autant et sinon plus que la défense du territoire, c’est l’agitation révolutionnaire pour faire tomber le régime.

Le jeune Jogand-Pagès, futur Léo Taxil, suit la même évolution : « Autant j’avais été pour la paix au début des hostilités, autant je devins enragé partisan de la guerre dès que le sol français fut envahi. ».

Il s’engage après avoir falsifié sa date de naissance car il n’a que 16 ans. A sa grande surprise, on l’envoie en Algérie, où il manque mourir de fatigue. Puis on le fait revenir à Montpellier et finalement sa mère vient le réclamer : « J’avais donc été zouave, par fraude, juste pendant un mois » (août 1870).

Dans ses Confessions, il reproche (ou feint de reprocher) aux républicains d’avoir attendu la proclamation de la république pour devenir patriotes (reproche inexact puisque la manifestation du 8 août se donnait comme but d’armer le peuple pour la défense du territoire – mais quand cette manifestation a eu lieu, on peut supposer que le futur Léo Taxil n’était plus à Marseille, envoyé en Algérie à la suite de son engagement).

 

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Gaston Crémieux.

Paris-Musées.

 

 

 

PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE

 

 

Le régime impérial tombe effectivement, le 4 septembre 1870, à l’annonce de la défaite de Sedan.

L’HEM note l’ambiance à Marseille la veille du 4 septembre, où l’on attendait les résultats d’une grande bataille en cours ; de façon caractéristique, la description parait concerner les milieux aisés qui possèdent des bastides (résidences secondaires dans le terroir marseillais), mais pas seulement :

« Tout le monde était plein d’espoir et comme dans notre ville, quels que soient les événements, le soleil, le ciel bleu la bastide où l’on se repose des affaires de la semaine, la mer azurée où l’on va pêcher la bouillabaisse, ne perdent jamais complètement leurs droits, bon nombre de citadins avaient pris le chemin des champs en se disant : demain soir en rentrant en ville nous apprendrons peut être une grande victoire. »

Marseille apprend la proclamation de la république (d’abord à Lyon, puis la nouvelle de la proclamation à Paris arrive) : le conseil municipal « escorté par les pompiers portant des torches enflammées » proclame la république. Les symboles de l’Empire sont détruits, la statue de Napoléon III est renversée et décapitée.

Avant cela, le conseil municipal (élu en août 1870) s’est concerté avec le préfet de l’Empire pour former une Garde nationale. Le préfet a désigné Bory*, chef de la liste républicaine élue, comme maire provisoire.

                                                    * Jacques-Thomas Bory, avocat, républicain modéré, bibliophile, auteur d’ouvrages sur la littérature de langue provençale, membre, puis président de l’Académie de Marseille. Reste maire de Marseille jusqu’en octobre 1871.

 

Le conseil municipal obtient l’élargissement des personnes incarcérées dans la manifestation du 8 août, dont Crémieux.  20 000 personnes viennent assister à leur libération de la prison du boulevard Chave. Un message de Gambetta, membre du gouvernement provisoire à Paris, confirme l’autorisation de libérer les détenus.

Puis le 5 septembre, le conseil municipal, plutôt modéré, forme avec un comité de salut public (représentant la démocratie radicale) une commission départementale provisoire*, présidée par le conseiller municipal et riche marchand de drap Alexandre Labadié. Cette commission, escortée d d’une foule considérable (grossie de curieux) se rend à la préfecture pour assumer les pouvoirs préfectoraux: le préfet impérial est contraint de partir.

                                                                             * Qu’on appellera aussi « conseil départemental »

La commission émet une proclamation : « Nous répondons tous de l’ordre et de la sécurité générale. Dans une république, tous les citoyens sont magistrats ».

Signé : la commission départementale provisoire, Labadié président, Rouvier, Delpech, Gustave Naquet, Baume, Etienne « portefaix » etc.

Curieusement, c’est le conseil municipal qui prend ensuite les décisions urgentes, en se justifiant par les circonstances solennelles » : abolition de l’état de siège, formation de la garde nationale, confirmation de la nomination de Labadié et des membres du « conseil départemental » (ou commission). Au passage il supprime le comité de salut public.

 

 

 

MISE EN PLACE AGITÉE DU POUVOIR RÉPUBLICAIN

 

 

Le gouvernement de Paris, après avoir nommé Labadié préfet, annonce la nomination d’Esquiros comme administrateur supérieur (au-dessus du préfet).

Pendant ce temps, des gardes civiques improvisés procèdent à l’arrestation d’anciens agents de l’empire ; bien que l’HEM n’en parle pas, il semble qu’il y ait des lynchages parmi les policiers, avec un mort au moins.

Un commissaire de police se suicide en prison.

Une forme d’insécurité règne, surtout à l’égard des milieux cléricaux et conservateurs, rapportée par l’HEM : visites domiciliaires sans mandats, exactions de filous, perquisition à la Mission de France (dirigée par les Jésuites), arrestation du Père Tissier et d'autres prêtres (relâchés ensuite), tentative d’imposer le drapeau rouge « qui inspirait horreur à la population » selon l’HEM, « tristes désordres ».

M. Labadié proteste contre le désordre et invite les personnes victimes d’arrestation arbitraires à résister et à requérir les gardes volontaires (lesquels ?). La commission départementale proclame : « assez de chants et de vaines manifestations… il s’agit de défendre le sol sacré de la patrie, de protéger vos foyers, vos mères, vos femmes, vos enfants… » Les ennemis sont fréquemment assimilés à une invasion barbare. 

Gambetta, dans un message au maire Bory, rappelle que le drapeau tricolore est le seul drapeau de la France.

Le 7 septembre, Esquiros* arrive, salué par une foule de plus de 100 000 personnes, selon l’HEM. Quelques coups de feu inexpliqués partent, peut-être d’un cercle fréquenté par des bourgeois (cercle des courses). Esquiros représente un républicanisme de tendance socialiste et humanitaire. Auteur de L’Evangile du Peuple, on le surnomme parfois l’Apôtre. On se souvient qu’il a été élu député de Marseille en 1869.

                                                               * Alphonse Esquiros. Républicain d’extrême-gauche, socialisant. Célèbre par des œuvres littéraires (L’Évangile du Peuple , 1840, Histoire des Montagnards), participe comme journaliste à la révolution de 1848, séjourne à Marseille en 1849, puis élu député de Saône-et-Loire. Exilé après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851, rentre en France en 1859. Elu député de Marseille en 1869. Lors de la déclaration de guerre en 1870, reproche au président du conseil Emile Ollivier d’avoir dit que la France acceptait la guerre « d’un cœur léger », alors que le sang va couler. Après la proclamation de la république, nommé administrateur supérieur des Bouches-du-Rhône jusqu’à son remplacement par Alphonse Gent. Elu député des Bouches-du-Rhône en février 1871, vote contre la paix. Elu sénateur des Bouches-du-Rhône en 1876, meurt peu après, juste après avoir signé la proposition d’amnistie des Communards présentée par Victor Hugo.

 

Esquiros prend avec lui le jeune Rouvier* comme secrétaire général de la préfecture.

                                                                   * Maurice Rouvier, entré très jeune au service de l’entreprise marseillaise d’import-export Zarifi et Zafiropoulos, dont il gravit les échelons. Parallèlement, il se lance dans le mouvement d'opposition au Second Empire, adhère à la Ligue de l'Enseignement, devient franc-maçon. Devient l’ami fidèle de Léon Gambetta lorsque celui-ci est candidat aux élections législatives de 1869 à Marseille.  Probablement recommandé par Gambetta, devient secrétaire général de la préfecture après la proclamation de la république. Candidat malheureux aux élections de février 1871, élu aux élections complémentaires de juillet 1871 ; débute une carrière parlementaire de quarante années. Homme politique de premier plan, soutient la politique républicaine opportuniste, ministre du commerce et des finances à plusieurs reprises, président du conseil en 1887 et 1905, proche des milieux d’affaires, impliqué dans plusieurs scandales financiers (notamment scandale de Panama).

 

La nomination de Gaston Crémieux au poste de procureur-général de la république (à Aix-en-Provence) a-t-elle été proposée par Esquiros ? En tous cas, cette supposition suscite un tir de barrage : le procureur-général en titre, dans une lettre à un ami parisien afin qu'il avertisse le Garde des Sceaux, décrit Crémieux comme un avocat marginal et discrédité, qui a des opinions "communistes" ; c'est un autre avocat, Thourel, qui sera nommé (article de Charles Samuel COHEN dans L'Echo des Carrières [les "carrières" sont les quatre localités où les juifs avaient l'autorisation de résider dans le Comtat-Venaissin avant la révolution française].

https://acjp.fr/uploads/articles/d23aba84716aa83720ebf0b05e62b1f6.pdf

 

Esquiros prépare la population aux sacrifices qui seront bientôt demandés, en s’adressant aux habitants des campagnes* : « Notre cœur saigne en appelant vos fils sous les drapeaux. Une fois la paix revenue, vous serez en droit de réclamer contre les armées permanentes et la conscription que nous désirons abolir. »

 

                                                          * Peut-être parce que ces derniers passent pour plus hostiles au service militaire.

 

La proclamation de la république a clarifié la situation et les républicains sont maintenant partisans de la guerre à outrance.

Cette époque est marquée par des souscriptions patriotiques de la chambre de commerce (pour équiper des corps francs) et les dons de riches particuliers (le comte Armand, les frères Pastré), ainsi que la formation d’une légion garibaldienne avec les citoyens italiens de Marseille (son promoteur, Angelo Maggi, déclare : « Vive la république universelle »).

On note une agitation ouvrière, présentée comme cherchant à intimider les « bons ouvriers », dont on rend responsables des étrangers qui doivent être expulsés (proclamation de Labadié).

Dès le 9 septembre, à l’Alhambra, André Bastelica*, dirigeant de la section locale de l’Association internationale des travailleurs (AIT), devant 2 000 personnes, réclame « l’organisation d’un gouvernement du Midi, directoire provençal qui décréterait la levée en masse, lèverait des impôts pour les armements et s’appuierait sur les travailleurs » (Dictionnaire Maitron, article Bastelica) ; le but ultime est « l’abolition de l’Etat politique et juridique » (Alessi Dell’Umbria, Histoire universelle de Marseille, 2006). Bastelica est probablement informé de la déclaration du 8 septembre de la section de l’AIT de Lyon qui se prononce, conformément aux thèses de Bakounine, pour une fédération de Communes révolutionnaires mettant fin à l’autorité de l’Etat.

                                                                                                                                                                                                                                                                             * André Bastelica, né à Bastia, vient très jeune habiter Marseille avec sa famille. Ouvrier typographe (mais aussi vers 1870, commis chez un négociant grec selon James Guillaume), collabore à des journaux, bon orateur. Chef de la section marseillaise de l’Association internationale des travailleurs (AIT) en 1868, organise des chambres syndicales par métier avec succès. Après la proclamation de la république, soutient l’idée d’un gouvernement du Midi qui décréterait la levée en masse, lèverait des impôts pour les armements et s’appuierait sur les travailleurs. La section de l’AIT se rallie à la Ligue du Midi qui correspond en partie à ces intentions. Bastelica participe à l’insurrection de fin septembre 1870 à Lyon avec Bakounine, qui échoue. Il soutient Esquiros lors de son conflit avec le gouvernement et fait partie de la Commune révolutionnaire du 1er novembre 1870. Bastelica se rend ensuite à Paris où il se trouve lors de la proclamation de la Commune qui le nomme directeur des Contributions indirectes. Après la fin de la Commune, se réfugie en Angleterre, condamné par contumace pour plusieurs inculpations. Membre un moment du conseil général de l’Internationale, il reste en retrait alors que s’affrontent les Bakouninistes et les Marxistes. Travaille en Suisse dans l’imprimerie de l'internationaliste libertaire James Guillaume. Semble se rapprocher des tendances sociales du Bonapartisme en 1873-74. Gracié en 1879, il revient à Marseille en 1881, cherche à être désigné comme candidat par le comité républicain pour les élections législatives, mais en vain. Il meurt en 1884 pendant l’épidémie de choléra. Le Petit Marseillais et le Petit Provençal lui consacrent une rubrique pleine de sympathie, et 1500 personnes environ assistent à ses obsèques civiles (d'après le Dictionnaire Maitron).

 

 

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Entrée de la maison des sœurs de Notre-Dame de la Compassion (allée de la Compassion, Marseille), congrégation créée par Jean-François Régis Barthès à Marseille en 1843 Les établissements religieux étaient très nombreux à Marseille au 19 ème siècle, occupant des  terrains étendus dans certains quartiers. Ces signes visibles de la présence et de la puissance de l'église catholique suscitaient l'animosité des milieux anticléricaux,  qui se confondaient quasiment avec les républicains "avancés". Les gardes civiques "visitèrent" donc à plusieurs reprises les maisons des congrégations, faisant parfois acte de pillage.

https://www.tourisme-marseille.com/fiche/congregation-soeurs-de-compassion-jean-francois-regis-barthes-marseille-provence/

 

 

 

 

INITIATIVES PATRIOTIQUES ET DÉSORDRE DANS LES RUES

 

 

 

 

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Les nouveaux bassins du port de commerce et le port du Vallon des Auffes en bas à droite./ Lithographie d'Hugo d'Alési, Musée d'Histoire de Marseille

lInventaire général du Patrimoine culturel région Provence-Alpes-Côte d’Azur

 https://dossiersinventaire.maregionsud.fr//gertrude-diffusion/illustration/ivr9320151300936nuc1a/dabe4493-b0b5-4439-8bd5-c6ee0240ef83

 

 

L’HEM donne un tableau de la vie à Marseille à l’époque qui ne manque pas de sel : on redoute une descente de flibustiers, on croit en avoir vu aux Eygalades, à Montredon, presqu’en pleine Cannebière (avec 2 « n » à l’époque)…

On recherche le moyen de « fortifier Marseille contre les Prussiens », une idée qui après coup, fait sourire. Y avait-il une arrière-pensée de spéculation ? On fit des études, on demanda des fonds et finalement on laissa tout en l’état…

La Garde nationale se constitue, « on exagère un peu sur les musiques mais il fallait bien déguiser les côtés désagréables » (HEM); on fait des manœuvres le dimanche, on boit sec, on profite du port d’armes pour chasser, y compris sur les allées du Prado et presqu’en centre-ville, au risque de toucher des passants, ce qui motive un arrêté du préfet Labadié interdisant de chasser dans la ville…

Le conseil départemental prend des mesures inefficaces : une mesure sur les loyers, la création d’une caisse patriotique introuvable (ceux qui veulent faire un don sont renvoyés d’une administration à l’autre).

Néanmoins chacun s’efforce de contribuer financièrement à l’effort de guerre : « Il y eut des ventes, des loteries, des fêtes de charité, etc ; il y eut même quelques abus et certaines personnes peu délicates allèrent quêter à domicile pour leur propre compte » (HEM).

Esquiros crée une caisse d’escompte pour le crédit commercial, avec des résultats insignifiants (selon l’HEM qui est décidé à critiquer les initiatives des républicains « avancés »).

Selon la même source, il n’y avait plus de police à Marseille, c’était le règne des industries interlopes, des filous, des « filles » (prostituées) ; les immondices s’accumulaient. On se préoccupait de tout sauf de la sécurité et de la voirie.

La place Saint-Michel (la Plaine) devient la succursale en plein air des clubs politiques.

Parmi les mesures destinées à renforcer l’esprit patriotique, il y a la création des « vélites républicains », jeunes gens d’âge scolaire (qui ne feront pas parler d’eux).

De nombreuses compagnies de francs-tireurs se constituent : les francs-tireurs provençaux, les francs-tireurs de l’Egalité*, les francs-tireurs de la mort, la Guérilla marseillaise, si bien que l’autorité décide de limiter leur nombre.

                                                                            * Peut-être formés autour du journal L’Egalité ?

Les Garibaldiens se font remarquer par leurs beaux vêtements mais ils semblent d’une utilité discutable. Les cafés sont toujours pleins.

 

 

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Guerre de 70 : franc-tireur de la mort (avec le crâne et les tibias entrecroisés sur sa vareuse) et plusieurs volontaires garibaldiens en chemise rouge.

 https://guerre-1870-1871.blog4ever.com/articles?page=3

 

 

 

 

15 000 marseillais (dont des femmes*, des vieillards et des enfants !) s’enrôlent dans l’armée mais 3000 seulement poussèrent le dévouement jusqu’à partir, signale l’HEM.

                                                                       * Les femmes pouvaient s’engager comme cantinières.

Pour ceux qui sont mobilisés, on crée un Comité de secours aux familles. Les « mobiles »* (membres de la Garde nationale qui sont astreints à servir en-dehors de leurs localités de résidence) sont envoyés en Algérie pour remplacer des troupes permanentes qui seront envoyées au combat. C’est moindre mal, car de l’Algérie on pouvait revenir, du champ e bataille, c’était moins sûr, commente l’HEM.

                                                                       * La Garde nationale mobile était théoriquement composée es jeunes gens ayant tiré un « bon numéro » (dispensés du service militaire effectif). En cas de guerre, ils pouvaient servir sur tout le territoire. On la distinguait de la Garde nationale sédentaire composée de gens plus âgés (jusqu‘à 60 ans) qui assuraient localement le maintien de l’ordre. Puis le gouvernement de la défense nationale fit appel à la garde nationale mobilisée, composée d’hommes de 20 à 40 ans sans enfants (premier ban); la réquisition pouvait s’étendre aux hommes du même âge avec enfants, mais ce « deuxième ban » ne fut pas appelé en 1870-71.

 

Le journal L’Egalité fait l’éloge des mesures exceptionnelles prises par le comité de salut public de Lyon (de brève durée) et préconise l’impôt progressif sur la fortune.

Les vexations des prêtres, sous prétexte de « chasse aux Prussiens », les visites domiciliaires illégales continuent. La maison des pères jésuites est pillée, un évêque missionnaire en Chine est arrêté puis relâché. Les gardes civiques se font remettre de l'argent lors de leurs perquisitions, y compris à l'Evêché.

L’évêque de Marseille Mgr Place, prescrit des prières publiques pour le salut de la patrie : Dieu vient en aide à ceux qui l’invoquent, dit-il, comme le montre l’exemple des Suisses lors de leurs guerres d’indépendance, de Lincoln et de Jeanne d’Arc !

 

 

 

 

LA LIGUE DU MIDI

 

 

Le 18 septembre, Esquiros et ses soutiens créent la Ligue du Midi (succède au comité de défense nationale), qui, selon l’HEM, « tendait à être une zone non seulement  militaire mais politique n’ayant presque plus rien à voir avec le reste du pays », ajoutant que ce but n’a jamais été complètement atteint. Selon le journal Le Peuple, cette fédération méridionale de 15 départements (plus l’Algérie) devrait exercer des pouvoirs dictatoriaux politiques et militaires. Gaston Crémieux est l'un des principaux dirigeants de la Ligue, il se déplace fréquemment dans les départements voisins pour encourager les autorités de ceux-ci à participer au programmme de la Ligue.

« Bastelica, qui est allé à Lyon participer aux initiatives de Bakounine, est de retour à Marseille : le 22 septembre, devant plusieurs milliers d’assistants, il proclame l’adhésion sans réserves de la Fédération marseillaise de l’Internationale à la Ligue du Midi dont il définissait ainsi le programme : réquisitions, impôts de 30 millions sur les riches, confiscation des biens des traîtres et du clergé, séparation de l’Église et de l’État, épuration, liberté de la presse, élection des juges par le peuple, suppression des écoles religieuses et affectation de leurs locaux aux écoles laïques... Puis, liant le problème de la défense de la patrie à celui de la révolution sociale, il déclarait : « Notre seule pensée, notre unique souci est aujourd’hui contenu dans ces seuls mots : Le salut de la France ! » (Olivesi : La Commune de 1871 à Marseille..., p. 101-102). De nouveau, à Lyon, trois jours plus tard, il signait l’affiche rédigée par les soins du Comité Central du Salut de la France (créé par Bakounine) qui décrétait l’abolition de l’État et faisait appel à l’insurrection -celle-ci éclate à Lyon mais est rapidement maîtrisée et Bastelica revient à Marseille, accompagné de Bakounine, qui se réfugie ensuite à Gênes. » (Dictionnaire Maitron).

On peut faire ici deux remarques : le programme que Bastelica  souhaite pour la Ligue du Midi ne doit pas être confondu avec le programme officiel de celle-ci. Et on peut être réservé sur la citation d’Antoine Olivesi selon qui Bastelica, dans son discours, « lie la défense de la patrie à la révolution sociale » : dans les propos rapportés, on voit bien le programme de défense, on voit le programme laïque ou ultra-démocratique (élection des juges), mais le programme de révolution sociale (remise en cause du régime de la propriété, partage des richesses, etc) est absent.

Le 28 septembre, la Ligue du Midi publie une proclamation sur ses buts : cette confédération méridionale n’est pas un état dans l’état, le Midi ne se sépare pas de la France et de Paris, au contraire, la Ligue est constituée pour les sauver et assurer le triomphe de la république une et indivisible.

Les journaux relatent les tensions entre la « fraction exclusivement socialiste du parti républicain » (citation du journal Le Peuple) faisant partie du conseil départemental et les autres membres (modérés), notamment en ce qui concerne les agissements de la garde civique. G. Naquet démissionne du conseil départemental pour exprimer son mécontentement contre la garde civique.

Mais celle-ci était protégée par Esquiros,

Selon l’HEM, on s’indigne à Marseille des critiques dans le reste de la France et au gouvernement* selon lesquelles l’anarchie règne à Marseille. Non, il n’y a pas d’anarchie, dit un journal (serait-ce une autocitation de Aubry dans le Petit Marseillais ?), « mais les actes de violence et d’illégalité (…) ne sont que des faits isolés auxquels notre paisible et intelligente population n’a pris aucune part et contre lesquels elle n’a cessé de protester » (rapporté par l’HEM).

                                                                             * Une délégation gouvernementale est repliée à Tours, avec notamment Gambetta qui a quitté Paris en ballon; le reste du gouvernement est resté dans Paris assiégé. Devant l’avance allemande, la délégation se repliera ensuite sur Bordeaux.

 

 

 

LA GARDE CIVIQUE

 

 

Le comportement de la Garde civique focalise les critiques. Lors d’une audience dans un tribunal, un prévenu, accusé d’avoir eu une altercation avec un garde civique qui voulait l’arrêter, obtient un délai pour se défendre. Furieux, les  gardes civiques présents arrêtent alors tous les membres du tribunal, ainsi que l'avocat (qui sera vite relâché), et les amènent à la préfecture. L'ordre des avocats intervient alors pour dénoncer l'entrave à la justice. Esquiros reçoit le conseil de l'ordre, fait libérer les juges et présente des excuses (Ugo Bellagamba, Les avocats à Marseille : praticiens du droit et acteurs politiques (XVIIIe-XIXe siècle)*. Quelques journaux approuvent les gardes civiques, car la justice est remplie de magistrats qui ont fait carrière sous l’Empire…

                                                                           * L'HEM prétend que les magistrats ont reçu une mercuriale d’Esquiros et qu'Esquiros a suspendu également les activités du tribunal concerné, ce qui ne correspond pas avec ce qu'indique Ugo Bellagamba.

 

Le chef de la Garde civique, Matheron, exprime les buts de la Garde par une formule qui a du succès : elle est là pour « veiller à ce qu’on n’escamote pas la république ».

Labadié quitte ses fonctions de préfet. Selon l’HEM, «  Entre M. Labadié et la garde civique, il ne pouvait y avoir de compromis; comme (…) la raison du plus fort est toujours la meilleure, M Labadié dut se retirer ».

Il est remplacé par Delpech* (toujours subordonné à Esquiros) dont la première proclamation est de rendre hommage à la Garde civique.

                                                           * Louis Delpech, originaire du Vaucluse, membre de l’Internationale, employé d’une maison de commerce à Marseille, puis journaliste à L’Egalité, franc-maçon. Sous-préfet d’Aix après le 4 septembre. Après sa démission en tant que préfet, devient lieutenant-colonel de l’armée des Vosges. Puis candidat à de multiples reprises aux élections, devient enfin député et président du conseil général du Vaucluse dans les années 1890 (gauche républicaine). Directeur de compagnie maritime, membre du conseil d’administration des chemins de fer de l’Etat. Mort en 1896.

 

L’HEM commente : « la liberté individuelle était on ne peut moins sacrée depuis le 4 septembre ».

Léo Taxil apporte son témoignage (certes pas vraiment neutre) sur le comportement de la Garde civique (avec laquelle il est certainement d’accord à l’époque, compte-tenu de son positionnement politique) :

« Examinant les évènements à seize ans de distance, que pourrai-je, en effet, trouver de plus grotesque que notre Garde Civique ? »

Sa description d’une intervention du capitaine Gavard, présenté comme commandant en second de la Garde civique (ou plutôt commandant d’un des bataillons ?), est une scène de comédie. Gavard vient arrêter le maire de Septèmes, un inoffensif agriculteur, ancien partisan de l’Empire et présumé pacifiste de ce fait, selon un raisonnement confus: «  …citoyen maire, l’opinion nationale t’accuse de conspirer avec les Prussiens pour empêcher la guerre ».

Gavard fait monter le maire en croupe pour l’amener à Marseille. Sur le chemin, ils s’arrêtent à chaque estaminet, où Gavard s’offre et offre au maire « un verre de champoreau d’Afrique, atroce mélange de café, de cognac et de curaçao ». « L’infortuné captif, fort peu soucieux de contrarier le représentant de la justice populaire, n’a garde de refuser. »

Ils arrivent dans l’état qu’on devine à la préfecture où Esquiros a du mal à comprendre de quoi il s’agit ; puis il gronde Gavard et lui ordonne de ramener chez lui le maire.

« — Très bien, citoyen proconsul, répond Gavard ; du moment que le coupable est innocent, il va être rendu à sa famille en pleurs. La République est magnanime. Elle est juste avant tout et protège l’aveugle et l’orphelin [au lieu de la veuve et l’orphelin !]. Vive la République ! »

On repart pour Septèmes, non sans s’arrêter dîner à Saint-Antoine (où c’est le maire qui paie) ; finalement Gavard rend le maire à ses administrés avec une belle déclaration digne de M. Prudhomme : « Répétez à vos enfants et à vos arrière-petits-neveux que la Garde Civique de Marseille tient d’une main l’épée du devoir et de l’autre la balance de la justice ».

Taxil ne garantit pas l’exactitude des paroles (il est clair qu’il s’amuse avec cette histoire) mais celle du récit en général : « Encore, l’incident du maire de Septêmes [Taxil met un accent circonflexe] fut simplement une odyssée héroï-comique ; mais il n’en fut pas toujours de même ». Il note que « les civiques, qui jusqu’alors, avaient été surtout grotesques, tout en étant redoutés, devinrent odieux au plus haut point », lors de la fusillade sur les allées de Meilhan », dont on va parler. 

 

 

 

DU HAUT DE CETTE COLLINE…

 

 

On annonce des élections municipales à Marseille et dans le département (en fait elles seront ajournées, comme les élections pour une assemblée constituante). Un communiqué de l’Internationale, signé de Bastelica et d’autres, met en garde contre la réaction monarchique qui voudrait « entraver l’élan populaire contre les envahisseurs et le développement de nos libertés renaissantes » ; elle se termine par les mots « Nous sommes les Justes et les Forts ».

Le 25 septembre, le maire Bory remet son drapeau à la Garde nationale (il s’agissait du drapeau historique de la Garde en 1848) et déclare :

« Citoyens gardes nationaux (…) Grâce à votre courage, à votre amour ardent pour la cité, le travail, la propriété, l’industrie, la liberté individuelle et la paix publique seront toujours et partout sauvegardés. Vive la République ! »

Le 26 septembre, une grande revue de la Garde nationale (de 30 à 40 000 hommes) a lieu sur le Prado. L’HEM commente avec ironie : tout cela aboutirait à la formation d’un corps de mobilisés « qui iraient s’embourber à Graveson*, iraient voter pour la paix à Lyon et rentreraient à Marseille avec des bronchites, des catarrhes et des rhumatismes sans avoir vu un seul Prussien ».

                                                            * Allusion au camp de Graveson dont on reparlera.

Esquiros fait un discours : « si l’ennemi, du haut de cette colline (sans doute Marsillo-a-véïré*, dit l’HEM) pouvait assister à ce splendide spectacle, il en pâlirait de terreur et abandonnant ses projets insensés, il évacuerait le sol de la France ».

                                                           * Appelé aujourd’hui Marseilleveyre.

L’HEM note que les cantinières de la Garde nationale eurent beaucoup de succès. Pendant la revue, on trouva dans un taillis du château Borély un homme qui s’était tranché les veines, « un de ces mystères étranges devant lesquels on passe fréquemment dans la vie et que les curieux cherchent à sonder un instant mais qu’ils abandonnent vite dans l’impossibilité d’en découvrir la clef », commente philosophiquement l’HEM, qui suppose que l’homme a pu se suicider par peur de partir au combat…

Formation de la Légion urbaine (ou Jeune Légion urbaine), recrutée chez le jeunes de 16 à 20 ans ; son chef est le fils d’Esquiros, William, son bras-droit est Clovis Hugues.

La Garde civique, jusqu’alors organisation de fait, est officiellement organisée, apparemment en trois bataillons dotés d'appellations spécifiques (les chefs respectifs sont Gavard, Etienne et Matheron); ses membres sont dispensés d’autres obligations militaires et rémunérés. Les gardes civiques continuent de perquisitionner des maisons religieuses; à la Mission de France, ils pillent les locaux et font des beuveries avec des « femmes de mauvaise vie » (HEM). La Garde nationale, prévenue, intervient et arrête quelques civiques et deux femmes encore sur les lieux, mais trouve les locaux mis à sac, 80 bouteilles vides etc. La Garde nationale fait maintenant figure d'antagoniste de la Garde civique (même si l'esprit des bataillons de la Garde nationale diffère selon les quartiers).

Delpech, conscient du problème posé par la Garde civique, essaie de dissoudre au moins une compagnie de celle-ci, au motif que ses hommes agissent au mépris de toutes les lois, se font remettre de l’argent, etc – mais sans succès.

Esquiros accepte toutefois de renvoyer les gardes civiques qui gardaient la préfecture.

La police est réorganisée sous le nom de gardiens de la paix publique, dont la direction est confiée à l'avocat Bellevaut fils; il semble que son efficacité soit très limitée*.

                                                           * A priori on ne doit pas confondre ces gardiens de la paix publique avec l'un des bataillons de la Garde civique, appelé bataillon de l'ordre et de la paix, dont le comandant est Gavart ?

 

Finalement, les gardes civiques sont fusionnés avec la Garde nationale mais en formant des unités distinctes d’artillerie (7 octobre 1870).

Un emprunt de guerre de 10 millions souscrit par la ville n’est pas couvert. A la place, les partisans de la Ligue du Midi proposent un emprunt forcé sur les riches de 3 millions. Cet emprunt est proposé – et même aurait été imposé au conseil municipal par un de ses membres, Adolphe Carcassonne*, sous menace de l’intervention de la Garde civique (cf Rossi, Léo Taxil, ouv. cité). Il est probable que le conseil municipal est revenu sur sa décision ensuite.

                                                               * Ce dernier sera bientôt le président de la première Commune marseillaise.

 

Le général Cluseret*, précédé par une réputation d’agitateur, est (peut-être) à Marseille (30 septembre 1870).

                                                                 * Cluseret, officier de carrière, exclu de l’armée pour son comportement. Sert sous les ordres de Garibaldi en Italie. Expatrié aux Etats-Unis, participe dans le camp nordiste à la guerre de Sécession (nommé général de brigade, mais nomination non confirmée car en conflit avec sa hiérarchie). Puis se lie avec les Fenians (insurgés irlandais contre la Grande-Bretagne), prépare des coups de main qui échouent. Vivant entre la France et les USA, se lie avec le futur Communard Varlin (lors d’un séjour en prison), adhère à l’Internationale. Lors de la guerre de 1870, essaie de reprendre du service ; en septembre 1870, il prend le commandement militaire des insurgés de la Commune révolutionnaire de Lyon, qui disparait rapidement. Vient à Marseille où il est de nouveau chargé du commandement militaire lors de la Commune de novembre 1870. Puis gagne à Paris où il sera nommé commandant en chef des troupes de la Commune en avril 1870. Son rôle sera contesté. Parvient à s’enfuir. Vit en Suisse, puis voyage en Orient. Se fait connaître comme peintre orientaliste (a étudié la peinture avec Courbet en Suisse). Après l’amnistie des Communards, devient député socialiste du Var jusqu’à sa mort. A la fin de sa vie, fait partie de la mouvance socialiste qui se proclame nationaliste et antisémite, comme son ami le journaliste Rochefort.

 

 

 

GARIBALDI À MARSEILLE

 

 

 

Garibaldi, qui s’est mis au service du gouvernement français, arrive à Marseille, le 7 octobre 1870 : son débarquement a été retardé si bien qu’on ne l’attendait plus quand il arrive, vers 10 heures du soir :

« Les autorités se rendirent alors en toute hâte au port, accompagnées d’un piquet de la Garde nationale et d’une compagnie des francs-tireurs de l’Egalité. A dix heures, Garibaldi débarquait au milieu d’une foule dont l’enthousiasme venait de se rallumer soudain et qui acclamait par des vivats prolongés le général et la République. Garibaldi avait pris place dans une voiture découverte, ayant à ses côtés l’administrateur supérieur du département. Les autorités municipales et départementales suivaient tandis que des gardes nationaux portant des torches donnaient au cortège un aspect imposant. Ce cortège s’avança jusqu’à la préfecture, acclamé par une foule immense (…) » (HEM).°

Esquiros, dans une proclamation, fait son éloge :

« Français, Italiens Espagnols, hommes de la race latine, unissons-nous sous un même drapeau pour combattre la monarchie du Nord personnifiée par le roi de Prusse… Garibaldi est l’homme d’une idée, se servir de la guerre pour détruire la guerre et le despotisme… ».

Léo Taxil raconte à sa façon la réception de Garibaldi :

« Lorsque Garibaldi, venant de Caprera, débarqua à Marseille, la Jeune Légion Urbaine, depuis le port de la Joliette jusqu’à l’hôtel de la Préfecture, lui servit d’escorte d’honneur. »

Une femme présente à Garibaldi son enfant :

« — Batiza lou ! batiza lou !

Garibaldi demanda ce que voulait cette femme.

— Elle veut que vous baptisiez son enfant, lui répondit-on.

Le général eut un sourire, et, tendant sa main vers le petit garçon, il dit :

— Je te baptise républicain. »

Léo Taxil commente (mais on peut lui laisser la responsabilité de ce commentaire) : « Ce n’était pas pour elles [les femmes de Marseille] une question de parti. Elles avaient demandé la bénédiction de Garibaldi ; elles eussent baisé les pieds de Charrette [général monarchiste, héros de la guerre de 70]. (…) Quiconque, aux yeux des populations provençales, représentait l’idée de la guerre à outrance, était acclamé et porté aux nues. »

Taxil ajoute : « Quant à l’exubérance de sentiments qui chez nous est si naturelle, elle était bien faite, je l’avoue, pour nous signaler, après la guerre, aux plaisanteries de la presse ; n’importe, les méridionaux, comme les autres, firent leur devoir. »

 

 

 

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Une scène de la vie quotidienne à Marseille, le "grand marché" (sur le Cours Julien ?) avec ses marchandes,  sur une carte postale probablement des années 1900, donc postérieure d'un quart de siècle à l'époque dont nous parlons.

 

 

 

 

ESQUIROS CONTRE LE GOUVERNEMENT

 

 

 Le gouvernement est alarmé par le climat révolutionnaire qui règne à Marseille et a le sentiment qu'Esquiros, au lieu d'apaiser les choses, encourage les extrémistes. Le ministre de la justice Adolphe Crémieux est agacé par les demandes d'Esquiros de démettre des magistrats supposés trop modérément républicains. Adolphe Crémieux écrit à Esquiros : « Nous voulons une république qui concilie, vous faites une république qui terrifie» (cité par Rossi, Léo Taxil).

Conscient des difficultés sociales, Esquiros crée une commission pour améliorer la condition des travailleurs*, ainsi qu’un bureau de bienfaisance (cette dernière mesure bien insuffisante pour le journal L’Egalité).

                                                * « Considérant que la République doit se préoccuper spécialement des intérêts de la classe ouvrière ; Arrête : Une commission d’enquête est instituée à l’effet d’accueillir les réclamations des ouvriers, de prévenir les conflits ou les différends avec les patrons et de chercher les moyens pratiques d’améliorer la condition des travailleurs en les éclairant sur leurs véritables intérêts… »

 

Esquiros demande à la Garde nationale de protéger la ville contre un rassemblement où il voit la main de l’Internationale qui aurait nommé un comité révolutionnaire (15-16 octobre) – ce qui n’empêche pas, à peu près au même moment, le dirigeant internationaliste Bastelica d’affirmer son soutien à Esquiros, dont on sait qu’il est en désaccord avec le gouvernement de la défense nationale et notamment son supérieur, le ministre de l’intérieur et de la guerre Gambetta.

Esquiros supprime la Gazette du Midi, journal conservateur de tendance monarchiste,qui a publié une proclamation du prétendant au trône, le comte de Chambord. Rouvier, secrétaire général de la préfecture, fait protéger l’imprimerie contre des manifestants qui voulaient la piller.

Esquiros donne également l’ordre d’incorporer dans la Garde nationale les séminaristes et les religieux des ordres monastiques.

Il signe l’ordre d’expulsion des Jésuites (13 octobre).

Le même jour, une manifestation de 4000 personnes vient à la préfecture exiger des mesures plus fortes et se plaindre des menaces de dissolution de la Ligue du Midi.

Parallèlement, Esquiros procède au débaptême de certains noms de rues (la rue Impériale devient rue de la République, le boulevard de l’Impératrice devient le boulevard National etc – plusieurs des appellations données à ce moment sont toujours en vigueur).

Entre Esquiros et le gouvernement, le torchon brûle.

Gaston Crémieux a été envoyé par Esquiros à Tours où siège la délégation gouvernementale,pour s'entretenir avec Gambetta et le ministre de la justice Adolphe Crémieux; il envoie à Esquiros les 16 et 17 octobre des messages encourageants, mais finalement sa médiation sera sans résultat.

La délégation de Tours annule la décision de suspension de la Gazette du Midi* ainsi que l’expulsion des Jésuites ; la délégation prend acte de la démission d’Esquiros (ce qui est une façon de lui faire comprendre qu’il est mis fin à ses fonctions).

                                                                      * Il semble que les dirigeants de ce journal sont allés à Tours se plaindre à Gambetta.

 

L’annonce de la démission d’Esquiros et de l’arrivée du nouvel administrateur supérieur, Marc Dufraisse, créé la surprise et entretient l’agitation.

À l’Alhambra*, le 17 octobre, Bastelica obtient un vote de confiance en faveur d’Esquiros (Dictionnaire Maitron) ; la salle nomme une délégation avec Bastelica pour savoir si Esquiros a bien démissionné. Esquiros confirme, de façon un peu embrouillée qu’il est bien démissionnaire.

                             * Club politique, ouvert à tous. Il se trouvait place Saint-Michel (La Plaine). L’Eldorado, autre club célèbre, se trouvait rue de la Darse. Les amateurs de discussions, d’opinion radicale, se réunissaient aussi au Café des Allées, au café Momus (boulevard du Musée), au Café Cardinal (rue Grignan), au Café de Paris (rue Haxo) etc (cf. Rossi, Léo Taxil (1854-1907): Du journalisme anticlérical à la mystification transcendante, 2015).

 

 

  

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Eglise de la Mission de France, ou église Saint-Pie-X, rue Tapis-Vert à Marseille. Cette église, construite au 17 ème siècle pour les prêtres de la Mission de France, fondée par Saint Vincent de Paul, fut confiée aux Jésuites au 19 ème siècle, qui firent modifier la façade. L'église et ses dépendances furent perquisitionnées et pillées après l'instauration de la république en septembre-octobre 1870, les Jésuites furent un moment arrêtés. Fermée au culte en 1901, l'église a été affectée par la ville depuis 1982 à la fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (d'après Wikipedia et Trésors des églises de Marseille, 2012).