LA CORSE, LA FRANCE ET QUELQUES AUTRES

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

LES NATIONALISTES SONT (TOUJOURS) LES AUTRES

 

 

  

 Les nationalistes périphériques ou régionaux  ou de quelque autre manière qu’ils soient désignés, sont des nationalistes en cela qu’ils estiment appartenir à une nation différente de la nation dominante dans le pays où ils sont englobés, et aspirent à la reconnaissance la plus efficace de leur nation en terme institutionnels, personne ne pouvant se satisfaire d’appartenir à une nation non seulement dominée mais encore, le plus souvent, niée, voire ridiculisée par l’opinion majoritaire (ou celle qui prétend s’exprimer au nom de la majorité) et par l’Etat.

 

Frank Tétart (art cité), les décrit ainsi : « Comme pour le nationalisme en général, les traits communs de ces nationalismes régionaux sont, d’une part, le sentiment partagé de former une communauté aux valeurs intrinsèques, qui sert de base à leur identité et, d’autre part, l'idée que leur autodétermination leur rendra justice en mettant fin à une situation d’oppression et d’injustice. Cette volonté de justice ressort en tout cas largement de leurs argumentaires servant à justifier leurs revendications, que ce soit en Catalogne, au Pays Basque, en Écosse ou en Flandre. »

 Frank Tétart, Les nationalismes « régionaux » en Europe, facteur de fragmentation spatiale ? in revue L'espace politique, 2010-2, Fragmentation/Balkanisation,
https://journals.openedition.org/espacepolitique/1647

 

Le fait que la nation dominante ne se considère pas comme une nation ethnique ne change rien à la situation de base décrite (cas de la France). Pour cette étude, il est inutile d’entrer dans toutes les variantes de la situation de base (comme par exemple la situation de la Flandre, clairement dominée pendant des décennies, qui a pris aujourd’hui l’ascendant en Belgique mais continue à avoir une relation conflictuelle avec l’Etat belge).

 

Les nationalistes périphériques ou régionaux sont mal vus, puisque, c’est bien connu, le nationalisme exclut et discrimine ceux qui ne font pas partie de la nation, il « enferme » ceux qui disent en faire partie dans une identité, il est « fermeture au monde », enfin « le nationalisme, c’est la guerre » (une formule de François Mitterrand, souvent utilisée conte les nationalismes régionaux comme si Mitterrand n’avait pas eu dans l’idée le nationalisme développé dans les grandes nations comme la France et l’Allemagne.

 

Ces banalités pourraient être discutées. Tout d'abord, on voit mal pourquoi elles ne s'appliquent pas, en priorité, aux nations "englobantes". De plus, elles émanent, généralement, non pas de « citoyens du monde », opposés à toutes les appartenances nationales et rejetant toutes les frontières, mais de personnes qui revendiquent leur appartenance à une nation (laquelle n’aurait miraculeusement pas les défauts de toute nation), chantent l’hymne national, agitent le drapeau national, connaissent l’histoire glorieuse de leur pays par un récit en images d’Epinal et ne veulent surtout pas qu’on leur montre qu’il est inexact ou partiel.

 Les médias dominants confortent la population dans l’idée que les « nationalistes » sont les autres. Or, rien n'est plus commun que le nationalisme (au sens courant de sentiment d'appartenance à une nation, qui est le sens retenu par la plupart des spécialistes). Le nationalisme n'est pas un terme réservé au cas où le sentiment d'appartenance devient excessif (ce qui est assez subjectif) ou se transforme en sentiment hostile aux autres nations. Bien à l'abri derrière l'idée que les nationalistes, ce sont les autres, même le pire des chauvins ne se croit pas nationaliste.

Il importe peu que les adversaires des nationalismes régionaux se qualifient, non pas de nationalistes, mais de patriotes ou de républicains universalistes, puisque leur comportement correspond au nationalisme de conservation défini par le théoricien québécois Denis Monière :

 « Le nationalisme de conservation, ou officiel, désigne l’idéologie dominante dans les États-nations déjà constitués. Il prend la forme du patriotisme et s’exprime par la loyauté aux institutions. Il se manifeste par la célébration des symboles nationaux, comme le drapeau, l’hymne national, la fête nationale, ou encore par la glorification des exploits des enfants du pays dans les compétitions sportives. Son but est de reproduire dans le temps l’identité nationale et la cohésion collective. »

 Denis Monière, Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, 2001.https://books.openedition.org/pum/15556?lang=fr

 

Ce nationalisme de conservation (on aurait envie de dire « nationalisme banal ») veut empêcher quiconque de vouloir se soustraire à l’appartenance majoritaire (ou envisagée comme telle). Il prend une forme agressive lorsqu’il souhaite éliminer ou nier tout nationalisme différent présent sur le même territoire et devient alors un nationalisme de domination.

 

Au mieux, certains (mais pas le plus grand nombre) diront qu’avec les nationalismes régionaux, on a un nationalisme opposé à un autre nationalisme (celui de la nation englobante), et ils renverront dos à dos les adversaires.

 Mais le nationalisme minoritaire n’a pas de buts oppressifs, il ne veut pas nier une autre nationalité : l’existence d’une nation corse - ou autre – n’empêche pas la nation française d’exister, elle en réduit seulement la surface en quelque sorte, ce qui pour beaucoup, est insupportable.

 R. Le Coadic, (art.cité) écrit : « la plupart des Français peuvent sans doute être considérés comme nationalistes, compte tenu de l’importance de l’État-nation dans leur héritage politique et leur vision du monde ».

 Le nationalisme français s’exprime à l’égard du nationalisme corse de façon aussi agressive que le nationalisme espagnol à l’égard de la Catalogne et des Catalans : il ne manque d’ailleurs pas d’intervenants nationalistes français pour vitupérer la Catalogne  ou faire remarquer que l’exemple catalan montre le « danger » de reconnaitre des droits particuliers à une région ou une population – c’est le début d’un « engrenage » ; donc il vaut mieux tout refuser d‘emblée.

 Ces nationalistes (même s’ils récusent le mot) sont-ils vraiment la majorité en France ? On peut penser que ceux qui ne sont pas concernés ne s’expriment pas et ils sont probablement les plus nombreux. Le nationalisme corse (et celui des autres nationalités présentes sur le territoire français) n’est pas forcément en infériorité numérique par rapport au nationalisme français actif, mais ce dernier a pour lui le poids de l’Etat et du conformisme ambiant.

 Renan Le Coadic fait observer de plus que « le centralisme politique est une tradition française ancienne, que la république a reprise à la royauté : l’État doit être fort et rien ne doit l’affaiblir, surtout pas reconnaître la diversité et risquer ainsi de favoriser « les souverainetés non-viables et les micro-États d’opérette ».

 

 

 

 

 CEUX QUE LES CORSES AGACENT

 

  

 

La formule sur les « souverainetés non-viables et les micro-États d’opérette » est une citation de Pierre-André Taguieff, spécialiste reconnu de l’analyse du racisme, puis un peu plus contesté récemment comme représentant d’une forme de néo-conservatisme à la française.

Dans son petit ouvrage déjà ancien Résister au “bougisme” : démocratie forte contre mondialisation technophobe, 2001, Pierre-André Taguieff, s’en prend, entre autres adversaires (en gros, le multiculturalisme et la mondialisation, qui détruisent les anciens Etats-nations), aux mouvements nationalistes régionaux, dont il paraît méconnaître les origines historiques, les prenant pour des nouveautés (ignorance sans doute imputable à un parisianisme invétéré). Il attaque notamment le nationalisme corse avec une virulence presque haineuse :

 https://books.google.fr/books?id=_4BWyINtvLQC&pg=PT27&lpg=PT27&dq=taguieff+r%C3%A9sister+au+bougisme+souverainet%C3%A9s+non+viables&source=bl&ots=9r2nzE0qeE&sig=ACfU3U3DFVqTQmHiNexBE2UhakRIw3YqIw&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjvpfOtgv7lAhXQAGMBHcbUADsQ6AEwA3oECAoQAg#v=onepage&q=taguieff%20r%C3%A9sister%20au%20bougisme%20souverainet%C3%A9s%20non%20viables&f=false

 

Quelle serait aujourd’hui l’opinion de Taguieff sur l’évolution du nationalisme corse, maintenant que celui-ci a abandonné la « lutte armée », et compte tenu de l’évolution du même Taguieff ?*

                                 * En 2019, il publie L’Émancipation promise « qui dresse un violent réquisitoire contre les valeurs républicaines estimant qu’érigées « en absolus, la liberté, l’égalité et la fraternité  se transforment en idoles sanguinaires au nom desquelles des multitudes sont sacrifiées » (Wikipedia).

 

Le nationalisme corse a eu recours à la violence. Mais ainsi que le rappelle le chercheur Xavier Crettiez, spécialiste de la violence politique : « le nationalisme, en tant que tel, quelque soit son ancrage idéologique, est porteur en lui-même d’un potentiel de violence ». Ce constat s’applique aussi au nationalisme civique et républicain français, qui pour le même Crettiez a pris un aspect de religion laïque sacrificielle*. On peut penser que cet aspect n’est plus d’actualité (?), mais les dirigeants de l’Etat et une partie des citoyens continuent, plus ou moins mécaniquement, à envisager la nation républicaine comme exigeant tous les sacrifices (la notion de sacrifice, supposé volontaire, ne peut dissimuler qu'il s'agit de l'exercice de la violence par l'Etat).

                                                * Cf. site de X. Crettiez, politique et violence https://xaviercrettiez.typepad.fr/diffusion_du_savoir/violences-nationalistes/

 

La diatribe de Taguieff, bien que datée, illustre en tous cas une tendance forte des adversaires des nationalismes régionaux, qui, en France comme en Espagne, se présentent souvent comme défenseurs de la démocratie et des libertés individuelles contre la tentative des nationalistes d’imposer par la force  leur idéologie sur le territoire qu’ils revendiquent. On ne compte pas aujourd’hui, sur divers sites espagnols, mais aussi français, les dénonciations de « l’impérialisme culturel » des Catalans, de leur sectarisme et de l’embrigadement auquel ils se livrent. On peut penser que ces réactions émanent de personnes qui regrettent l’époque où seul le gouvernement central avait le droit de faire ce qu’ils reprochent aujourd’hui aux Catalans.

 

Le nationalisme corse conserve des adversaires patentés : républicains de droite et de gauche, nostalgiques de « l’une et indivisible », souverainistes (opposés à l’Union européenne) qui pensent que la « balkanisation » des grands Etats européens est mise en œuvre par les partisans de l’Europe fédérale ou de « l’empire mondial » (américain, mais pour d’autres, la menace est chinoise ou russe), militants d’une partie de l‘extrême-gauche, qui qualifie le nationalisme corse d’extrême-droite. Certaines réactions sont proches du complotisme. Enfin il y a les bons apôtres, qui n’ont en vue que l’intérêt de la Corse, comme un éditorialiste célèbre pour son écharpe rouge (que serait-il sans elle ?) qui assurait qu’une Corse indépendante serait infailliblement contrôlée par la Mafia (mais pour certains, c’est déjà le cas, ce qui ruine un peu le raisonnement).

 

Quelques uns (mais probablement de plus en plus rares) reprochent aux Corses de manquer de patriotisme français. Ils font penser à cette Chinoise interrogée récemment sur les événements de Hong Kong qui estimait qu’il fallait leur apprendre (aux Hong-Kongais) ce qu’était le patriotisme (chinois), expression naïve de l’incompréhension qu’on puisse avoir un autre patriotisme que le sien.

 

Toute actualité qui concerne la Corse suscite les mêmes réactions d’internautes :« les Corses veulent le beurre et l’argent du beurre » (increvable succès de cette formulation qui dispense de toute pensée plus élaborée !), les Corses veulent être indépendants mais se plaignent d’être abandonnés par l’Etat français ! (on trouve cette réaction par exemple à l’occasion des polémiques récentes sur la violence et le grand banditisme en Corse, où les autorités nationalistes ont reproché à l’Etat son inaction)*. 

             * Sur cette polémique, voir par exemple : S. Sanguinetti : "En Corse, l'Etat a utilisé et instrumentalisé le grand banditisme contre les nationalistes", 19 novembre 2019 https://www.francebleu.fr/culture/livres/s-sanguinetti-en-corse-l-etat-a-utilise-et-instrumentalise-le-grand-banditisme-contre-les-1574178146

 Et :

 En Corse, les autorités récusent toute "faillite" face aux violences, AFP 13 octobre 2019, https://www.lepoint.fr/societe/en-corse-les-autorites-recusent-toute-faillite-face-aux-violences-13-10-2019-2340953_23.php

 

 La remarque qui consiste à ironiser sur le fait que les nationalistes, qui voudraient « chasser les Français », se plaignent en même temps des carences de l’Etat français, est absurde (est-il la peine de le signaler ?), car la Corse relève de la France : la police, la justice, les services de sécurité civile, sont ceux de l’Etat français et non d’un gouvernement corse autonome qui n’existe pas. Si  les Corses ont à se plaindre, ils ne peuvent le faire qu’à ceux qui ont la charge du territoire.

 

  

 

LA RÉPUBLIQUE « UNE ET INDIVISIBLE » ?

 

 

 

 

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  La république une et indivisible, dessin de l'époque révolutionnaire. Les républicains les plus "avancés", comme les Jacobins, faisaient partie de la "Montagne", nom donné du fait qu'ils siégeaient à la Convention sur les bancs les plus élevés, par opposition aux modérés de la "Plaine" (ausi appelé péjorativement le "Marais").

Site Gallica.

 

 

Il y a en France une obsession républicaine de l’unité. Contrairement à de nombreux Etats qui sont à la fois républicains et fédéraux, la république française a pris depuis le début de son existence, une attitude complètement hostile au fédéralisme. Lors des débats sur la constitution de 1793, Danton avait déclaré : « On prétend qu’il est parmi nous des hommes qui ont l’opinion de vouloir morceler la France ; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible : elle doit avoir unité de représentation (…). Je demande donc la peine de mort contre quiconque voudrait détruire l’unité en France. »

 Un des arguments des adversaires du nationalisme corse, et de tous les nationalismes régionaux, c’est que la France constitue une république « une et indivisible ». Cette formule a presqu’un caractère mystique, d’invocation sacrée pour ceux qui l’utilisent. Elle n’est d’ailleurs pas dans la Constitution sous cette forme. »*

                     * L’article1er, alinéa premier, de la Constitution de 1958 indique : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. [La dernière phrase est un ajout de 2003] ». La rédaction « une et indivisible » se trouvait notamment dans la constitution « montagnarde » de 1793 (qui ne fut jamais appliquée). On la trouvait déjà dans la constitution monarchique de 1791 : « Le Royaume est un et indivisible »

 

Pour les partisans de la république « une et indivisible », ce n’est pas seulement la possibilité d’une fédéralisation de la France, d’une autonomie des territoires ou de leur indépendance qui est exclue, c’est même la possibilité de défendre ces options.

 

  Lorsque 3 députés nationalistes corses furent élus au Parlement en 2017, un abonné du Monde s’indigna : comment une assemblée de la république pouvait-elle accueillir des ennemis de la république ? Selon ce raisonnement, il serait impossible de défendre une opinion, et d’être élu par les électeurs qui soutiennent cette opinion, si celle-ci est contraire au régime en place. Or, la Constitution est évidemment modifiable. On peut admettre que les adversaires de la démocratie soient interdits, mais il faudrait démontrer que les partis représentant les nationalismes périphériques sont opposés à la démocratie, ce qui est indéfendable*.

                        * Parmi d’autres réactions, un autre lecteur s’indignait qu’en 2015 les nationalistes élus à l’Assemble de Corse avaient chanté le Dio vi salvi, Regina  : « Dans une assemblée française, on ne devrait entonner que la Marseillaise et non pas un chant folklorique».

 

Ainsi, pour ces soi-disant-démocrates, militer démocratiquement (devant les électeurs) en faveur des options nationalistes (périphériques) ou faire état de telles convictions dans une assemblée devrait être illégal.

 

  

 

LA RÉPUBLIQUE DES ÉLITES

 

 

 

Ces républicains à l’ancienne doivent trouver bien modeste la définition du l’indivisibilité de la république du site officiel Vie publique : « Une République indivisible" : aucune partie du peuple, ni aucun individu, ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté nationale. Seul le peuple exerce cette souveraineté par la voie de ses représentants (ex : les députés) ou du référendum. L’unité et l’indivisibilité garantissent une application uniforme du droit sur l’ensemble du territoire national ».

 https://www.vie-publique.fr/fiches/19562-principes-fondamentaux-de-la-republique-francaise

 

Les mêmes s’offusquent aussi des évolutions – pourtant peu spectaculaires et parfaitement constitutionnelles – de l’organisation administrative française.

 Les élites dirigeantes, elles, admettent ces évolutions du moment qu’elles ne touchent pas à l’essentiel. Les juristes de l’Etat français (notamment le Conseil constitutionnel) décident – discrétionnairement, même si c’est au terme d’un raisonnement souvent tortueux - ce qui est conforme à la Constitution et ce qui ne l’est pas ( cf. L'unité et la diversité dans la République, Cahiers du conseil constitutionnel, 2014  https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/l-unite-et-la-diversite-dans-la-republique)

 

Le pragmatisme des juristes, qui sont pourtant des gardiens des principes républicains, s’exprime sur un autre ton que celui des fanatiques de la république : « Dans leur ouvrage Les grandes décisions du Conseil constitutionnel, Louis Favoreu et Loïc Philip définissent l'Etat indivisible par rapport à l'Etat divisible :

 "La frontière entre l'État indivisible et l'État divisible se détermine par référence à l'inexistence ou à l'existence d'un pouvoir normatif autonome. Là réside le critère décisif : la collectivité secondaire a-t-elle un pouvoir normatif initial et non susceptible d'être anéanti par la collectivité supérieure ? Si oui, nous sortons du cas de l'Etat indivisible, si non, nous y restons."

 http://www.toupie.org/Dictionnaire/Republique_indivisible.htm

 

Mais la haute administration est intéressée à ce qu’on ne sorte pas de la culture politique dominante, peut-être essentiellement par conformisme ou par refus d’envisager autre chose que ce que ses membres ont toujours appris et pratiqué dans leurs études et leur vie professionnelle, devenue une sorte d’idéologie de classe. Comme on l’a déjà remarqué, les administrateurs de haut rang s’identifient pleinement avec un système qui leur donne un pouvoir important et sont attachés à le défendre. Leur apparent pragmatisme ne les empêche pas de poser des limites infranchissables et de présenter en défenseurs de l’Etat républicain unitaire.

 

 Curieusement, la rédaction « jacobine» « une et indivisible », qui plait tellement à certains, se trouve dans l’article 5 de la Constitution italienne, dont le texte actuel est :  «  La République, une et indivisible, reconnaît et favorise les autonomies locales ; elle réalise dans les services qui dépendent de l’État la plus large décentralisation administrative; elle adapte les principes et les méthodes de sa législation aux exigences de l’autonomie et de la décentralisation ».

 Comme les régions italiennes ont un pouvoir législatif et qu’il semble bien que l’Etat ne puisse annuler les décisions régionales – il ne peut que saisir la Cour constitutionnelle qui tranche le litige - on peut se demander si l’Italie est toujours un Etat indivisible au sens de la définition rappelée ci-dessus de Favoreu et  Philip.

 

 

 

UNITÉ ET INDIVISIBILITÉ CHEZ LES DICTATEURS

 

 

Les républicains français les plus intransigeants ne se doutent pas (ou ne veulent pas savoir) qu’en fait ils sont proches de Mussolini et de Franco, qui ont combattu les nationalismes régionaux dans leurs pays respectifs, ou de Hitler qui transforma l'Allemagne fédérale en état unitaire.

La devise de l’Espagne franquiste était Una, Grande, Libre. Il est inutile d'insister ici sur la répression constante par le régime franquiste, des nationalismes basque et catalan, mais également andalou :

« Ironiquement, l’obsession du régime franquiste pour l’unité de l’Espagne délégitima à la fois l’État espagnol et l’idée de nation espagnole aux yeux de plusieurs Basques et Catalans. La dictature provoqua naturellement de forts sentiments de colère et d’injustice à travers tout le pays mais, chez les groupes minoritaires, c’est l’Espagne même plutôt que simplement le régime qui a vu sa légitimité affectée.» (André Lecours et François Rocher, Le fédéralisme comme mode de gestion de la diversité : le cas du Canada et de l’Espagne, Éthique publique, vol. 9, n° 1 | 2007, https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1788 )

 

 

Mussolini pensait que le particularisme local pouvait être le support du nationalisme italien, si on le contenait dans un cadre surveillé. Il parvint à attirer dans un premier temps des indépendantistes sardes en reprenant certains points de leur programme, puis les nationalistes sardes furent surveillés et emprisonnés à l’égal des autres opposants au fascisme. Le régime fit interdire les journaux en dialecte, prohiba les drapeaux « régionaux », etc. Il accentua la centralisation de l’Etat. En réaction, les mouvements de résistance eurent souvent des composantes autonomistes et leur programme politique pour l’après-guerre incluait une réforme de l’Etat dans le sens régionaliste ou autonomiste.

 Mussolini fut par contre très offensif contre les cultures jugées non-italiennes (slovène, allemand) présentes sur le territoire italien, se livrant à ce qu’on a appelé l’italianisation forcée (cf Wikipedia it. Italianizzazione (fascismo)* https://it.wikipedia.org/wiki/Italianizzazione_(fascismo)

 

Quant à Hitler, il supprima l'organisation fédérale de la république de Weimar :

« [Les] Länder furent de facto supprimés par les lois du 30 mars et 7 avril 1933 sur la « mise au pas » (Gleichschaltung) des Länder, avant de l’être officiellement par la loi du 30 janvier 1934, un an jour pour jour après la nomination d’Hitler comme chancelier du Reich. »

Christian Autexier, Introduction au droit public allemand, PUF, 1997; Reprint Revue générale du droit

https://www.revuegeneraledudroit.eu/blog/2015/03/22/chapitre-4-les-choix-structurants-de-lordre-juridique-allemand/

 

 

Enfin, il y a eu un pays qui se définissait comme « un et indivisible » : ce fut la Russie tsariste, dans le préambule de ses lois fondamentales adoptées en 1905 : « La centralité du pouvoir, le règne du centre dans les périphéries, étaient ainsi réaffirmés au moment même où le régime était ébranlé. » (Juliette Cadiot, Un Empire « un et indivisible » ? », Cahiers du monde russe ,48/2-3 | 2007: http://journals.openedition.org/monderusse/8998

 

 

   

RIEN A DÉSIRER ?

 

 

 

 Dans les lieux communs les plus courants, il y a l’idée que les Corses n’ont rien de plus à désirer dans le cadre français, que grâce à la France, ils ont « la belle vie » et qu’ils n’ont même pas « la reconnaissance du ventre ». Ceux qui utilisent ces formules toutes faites ne cherchent pas particulièrement à démontrer ce qu’ils disent. Ils cherchent seulement à exprimer leur hostilité pour les Corses.

 L’idée que les Corses sont bien plus heureux qu’ils ne seraient en étant indépendants n’est pas récente. On la trouve déjà en 1850 sous la plume d’Antoine Fée, professeur de médecine en poste à Strasbourg, qui voyagea en Corse en 1845 pour recueillir des voceri (chants populaires funéraires):

 « Jamais leur position [des Corses] n'a été aussi belle ; une indépendance complète leur serait moins profitable. La France traite la Corse non-seulement comme une sœur, mais comme une sœur bien-aimée. Les lois se relâchent en sa faveur de leur sévérité; la perception des impôts est faite avec les plus grands ménagements. Les contributions indirectes n'existent pas, et, ce qui n'a lieu pour aucune partie du territoire, la culture du tabac est permise. Chaque année près de 3 millions de francs lui sont envoyés par le trésor. »

 Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, 1850.

 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6527703s.texteImage

 

Fée ne pouvait pas être tout à fait méchant (puisqu’il s’intéressait aux voceri !) mais il ne ménage pas ses critiques aux Corses, qu’il montre paresseux et vindicatifs, tout en reconnaissant, avec parcimonie « les qualités estimables de ce peuple, devenu une fraction de nous-mêmes » (voir en annexe un extrait plus complet de son texte). On notera une façon de s’exprimer bien différente de ce qui est utilisé aujourd’hui : qui parlerait de la France et de la Corse comme de deux sœurs, comme s’il y avait entre les deux territoires une forme d’égalité ? Quant à la notion de peuple corse, on la trouvait fréquemment à l'époque, mais il s’agit ici de l’idée que les Corses, en s’unissant à la France, ont cessé d’être un peuple à part entière, pour devenir « une fraction de nous-mêmes » (du peuple français).

 La description de Fée était-elle exacte en 1845 ? Si oui, il faudrait croire que la Corse a connu un âge d’or sous le roi Louis-Philippe. Les avantages dont Fée parait s’extasier devaient se borner à peu de chose. En 1845, l’état de la Corse était-il si différent d’une grande partie du territoire français ?  Les choses durent se dégrader, car au début du 20 ème siècle, malgré les « avantages fiscaux », un rapport officiel, commandité par Clemenceau, ministre de l’intérieur, notait sans prendre de gants :

 « Ni la Bretagne, ni les Hautes-Alpes, ni peut-être aucun pays d’Europe ne peuvent donner une idée de la misère et du dénuement de la Corse » (rapport Clemenceau (1908), cité par André Fazi, d’après La Corse aux rapports, DCL éditions, dans  Une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012,  https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/)

 

Bien entendu, l’Etat préférait reporter sur les Corses une large part de responsabilité de la situation et Clemenceau notait dans la préface du rapport : « Des mœurs, des habitudes si différentes des nôtres ne peuvent coexister avec notre état social sans dommages pour la Corse et pour le pays entier ».

 

 

   

UN STATUT AVANTAGEUX ?

 

 

 Pour un certain nombre d’intervenants, généralement liés aux milieux politiques centraux et « parisiens », le statut de la Corse est un statut avantageux qui permet « une plus grande autonomie de gestion ». Cette autonomie administrative (qui s’applique aussi à toutes les collectivités territoriales, sous des formes variables, n’a rien à voir avec l’autonomie politique.

 

Selon les sites officiels, le statut de la Corse est ainsi présenté :

 « La Corse bénéficie d’une organisation institutionnelle spécifique, permettant une plus grande autonomie de gestion. La collectivité territoriale de Corse a des compétences élargies dans certains domaines, notamment dans celui de la protection du patrimoine culturel. En application de la loi du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe), elle deviendra le 1er janvier 2018 [c’est donc fait] une collectivité unique, fusionnant l’actuelle collectivité territoriale de Corse et les départements de Corse du Sud et de Haute-Corse.

 http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/role-et-pouvoirs-de-l-assemblee-nationale/les-institutions-francaises-generalites/l-organisation-territoriale-de-la-france

 

« La Corse, souvent assimilée à une région, est une collectivité territoriale à statut particulier, au sens de l’article 72 al. 1er de la Constitution. Jusqu’à la création, en 2014, de la métropole de Lyon – qui partage avec elle aujourd’hui ce statut –, la Corse était la seule collectivité territoriale appartenant à cette catégorie.

 Depuis le 1er janvier 2018, la “collectivité de Corse” (et non plus “collectivité territoriale de Corse”) est devenue une collectivité à statut particulier en lieu et place de la collectivité territoriale de Corse et des départements de Corse-du-Sud et de Haute-Corse. »

 https://www.vie-publique.fr/fiches/20150-le-statut-de-la-corse

 

Il faut ici rappeler que les départements de Corse-du-Sud et de Haute-Corse n’ont pas été « supprimés ». Ce sont les compétences des anciens conseils départementaux qui ont été transférées à la collectivité unique. Les départements subsistent comme circonscriptions de l‘Etat.

 L’autonomie dont il est question en France (notamment pour la Collectivité de Corse) est une « autonomie de gestion » ou « autonomie fonctionnelle », qui se limite à exercer quelques attributions administratives et technocratiques, toujours en-dehors du domaine de la loi. Cette règle est valable pour toutes les collectivités territoriales françaises, dans le cadre de la décentralisation, mais le nombre de dérogations ou d’adaptations varie selon la collectivité :

 « Les deux grands principes de la décentralisation sont le principe d’autonomie et le principe de libre administration (…) Les organes des collectivités territoriales gèrent par leurs délibérations leurs affaires propres (affaires communales, départementales, régionales) : ils sont compétents pour prendre en charge les intérêts des populations concernées. C’est la « clause générale de compétence » qui, traditionnellement, est liée à l’élément territorial de la collectivité.

 Cette « clause générale » se conjugue avec les transferts de blocs de compétence ; elle permet aux collectivités de se saisir de toute question d’intérêt local, même en l’absence de texte lui en donnant explicitement compétence, dès lors qu’elle n’empiète pas sur une compétence relevant d’une autre collectivité. »  (fiches du Centre national de la fonction publique territoriale http://www.cnfpt.fr/sites/default/files/fiche_03_vademecum_kit_elections_2014_v2_18.02.14.pdf

 

On observe que la Corse, à la différence des régions métropolitaines, a un président de l’exécutif et un président de l’assemblée distincts (alors que dans les régions, le président de l’assemblée dirige l’exécutif régional). Cette organisation ressemble à celle des régions italiennes (mais les présidents des juntes régionales sont élus au suffrage universel, sauf si les statuts particuliers en décident autrement) ou des länder allemands. Mais on trouve aussi la même dualité dans certains territoires d’outre-mer : collectivité unique de Martinique, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française.

 Pour les compétences attribuées à la Collectivité de Corse, voir annexe.

 

 

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Siège de la Collectivité de Corse à Ajaccio. Le bâtiment fut construit entre 1894 et 1896 par l'architecte Barthélémy Maglioli pour le Grand Hôtel continental. 

Office du tourisme d'Ajaccio.

 https://www.ajaccio-tourisme.com/grand-hotel-siege-de-la-collectivite-de-corse

 

 

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Logo de la Collectivité de Corse (on peut écrire Collectivité avec une majuscule, de même qu'Assemblée de Corse : c'est le choix de ces institutions elles-mêmes). L'inscription est bilingue, le corse venant en premier. Sur le site de la Collectivité, l'inscription d'accueil est en corse :

Benvinuti nantu à u situ ufficiali di a Cullettività di Corsica

Les indications de navigation sont soit en corse, soit en français. quelques indications sont bilingues mais la plupart des textes sont en français.

(https://www.isula.corsica/)

Les pages de la Collectivité et de l'Assemblée de Corse se trouvent sur le même site Isula Corsica (île de Corse). La place de la langue corse est plus importante sur les pages de l'Assemblée: 

https://www.isula.corsica/assemblea/

Les discours sont souvent présentés en version corse et version française (la version corse venant en premier), par exemple discours de J-G. Talamoni du 28/11/2019 :

https://www.isula.corsica/assemblea/Un-cuntemu-micca-aspetta-l-ufficialita-di-u-corsu-per-inizia-a-nurmalisazione-di-a-nostra-lingua_a468.html

Ce choix de privilégier (autant que possible) la langue corse est évidemment un choix de la majorité nationaliste.

 

 

 

AUTONOMIE, CONNAÎT PAS…

 

 

 

Le concept d’autonomie, au sens où on le comprend ailleurs, est inconnu en France :

 « Le concept d’autonomie demeure largement une “terra incognita” des travaux juridiques et discours politiques français. Il est, pour lui appliquer le jugement porté sur le fédéralisme par Olivier Beaud, “un concept impossible” et impensable dans notre contexte hexagonal. »

 (Claude Olivesi, Autonomies des régions ?, La pensée de midi  2007/2 (N° 21)

 https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-2-page-25.htm

 

 Pour avoir une idée de ce qu’est une véritable autonomie, on peut se référer à la loi de 2005 concernant la prise en charge par les autorités des îles Féroé des compétences dévolues par l’Etat danois (Takeover Act dans la version anglaise). La traduction anglaise de l’acte dispose : « This Act is based on an agreement between the Faeroe Islands Home Rule Government and the Danish Government as equivalent parties » (cet acte est fondé sur un accord entre le gouvernement autonome des îles Féroé et le gouvernement danois en tant que partenaires égaux).

 Selon le site du gouvernement des îles Féroé ;

 « The Takeover Act states that the Faroese Government may decide unilaterally to exercise legislative and administrative powers with respect to the Faroe Islands in all matters not already under Faroese authority, with the exception of the constitution, citizenship, the supreme court, foreign, security and defence policy, and monetary and currency matters. »

(L’acte de prise en charge dispose que le gouvernement féroïen peut décider unilatéralement d’exercer les pouvoirs législatifs et administratifs dans toutes les matières qui ne sont pas déjà sous autorité féroïenne, à l’exception de ce qui concerne la Constitution, la citoyenneté, la cour suprême, la politique étrangère et de défense et sécurité, les matières monétaires et de changes).

 https://www.government.fo/en/foreign-relations/constitutional-status/

 Dans les matières comme la police, l’administration de la justice, l’immigration, le gouvernement féroïen travaille avec le gouvernement danois pour organiser la prise en charge de ces matières, qui lui sont théoriquement dévolues, mais nécessitent des mises au point. (https://www.government.fo/en/the-government/ministries/prime-ministers-office/the-constitutional-status-of-the-faroe-islands/

 

Le Foreign Policy Act de 2005 prévoit que les autorités féroïennes peuvent négocier et conclure des accords avec les gouvernements étrangers dans les matières relevant des compétences des îles. De plus, le Danemark s’engage à associer les îles Féroé à toute négociation ayant un intérêt spécial pour les Féroé ou ayant un impact sur celles-ci (Fámjin Declaration de 2005 signée entre le gouvernement danois et le gouvernement féroïen).

 Au demeurant, avant même l’accord de 2005, les îles Féroé ont pu refuser de participer à l’Union européenne alors que le Danemark y adhérait. Le Groenland quant à lui, avait adhéré à l’Union européenne avant d’en sortir en 1985 à la suite d’un référendum. Néanmoins, les îles Féroé et le Groenland sont considérés comme territoires associés à l'Union européenne.

 Ces deux territoires disposent d'une représentation permanente auprès des instances européennes.

 

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 Signature d'un accord de libre échange entre le gouvernement des îles Féroé et le gouvernement britannique, février 2019.

L'accord a pour but d'assurer que le commerce continuera sans changement entre Féroé et le Royaume-uni après le Brexit (Féroé ne fait pas partie de l'Union européenne, mais a des accords avec elle qui peuvent impacter son commerce avec le Royaume-uni). De gauche à droite, Poul Michelsen, ministre féroïen des affaires étrangères et du commerce et les ministres britanniques George Hollingbery et George Eustice. Le petit drapeau à gauche est évidemment celui des îles Féroé.

04.02.2019. The Faroe Islands and the United Kingdom sign free trade agreement

https://www.government.fo/en/news/news/the-faroe-islands-and-the-united-kingdom-sign-free-trade-agreement/

 

Les îles Féroé ont ouvert en août 2019 une représentation en Chine. C'est leur 5ème représentation à l'étranger (les autres sont à Bruxelles, Londres, Reykjavik et Moscou, sans compter bien entendu la délégation à Copenhague).

 

Récemment, on lisait dans The Times of Israel :

 « Les îles Féroé projettent d’ouvrir un bureau de représentation diplomatique à Jérusalem et elles ont l’intention de reconnaître la ville comme capitale d’Israël malgré les objections émanant du Danemark, a fait savoir le journal en danois Politiken. (…) Copenhague n’a, pour sa part, exprimé aucun désir de transférer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. »

 Le même journal rappelait que de nombreux Féroïens souhaitent l’indépendance et citait l’un d’entre eux : « On est si loin de tout et on a de tout en abondance. On n'a besoin de rien ni de personne ».

 18 11 2019 https://fr.timesofisrael.com/les-iles-feroe-veulent-reconnaitre-jerusalem-en-tant-que-capitale-disrael/

 

En France, la culture politique et juridique enseignée dans les grands établissements qui forment les cadres dirigeants de l’Etat (notamment les administrateurs et hauts magistrats, comme les conseillers d’Etat), est imperméable aux concepts d’autonomie politique ou de fédéralisme.

 Au-delà de cette culture technique, s’ajoute le fait que les cadres dirigeants adhèrent, dans leur immense majorité, quand ils sont « progressistes », à l’idéologie soi-disant universaliste qui tend à mépriser comme « repli sur soi » et « fermeture au monde » toute revendication particulariste ou identitaire, et quand ils sont conservateurs, à l’idéologie national-républicaine qui sacralise l’Etat central, l’unité nationale et l’identité française, laquelle n’est jamais conçue comme une collection d’identités régionales. On trouve d’ailleurs fréquemment un mixte des deux attitudes. Les cadres dirigeants français sont souvent issus de la bourgeoisie parisienne dont ils ont le mode de pensée et les partis pris. Tous ces facteurs font que les nationalistes corses et l’Etat français (c’est-à-dire ceux qui le représentent) ont peu de langage commun.

 Il est sans doute dommage pour les Corses que l’Etat dont ils dépendent ne soit pas le Danemark…

 

 

 

 ÎLES DE MÉDITERRANÉE

 

 

 L’assemblée de Corse ne dispose d’aucune compétence législative propre. Tout au plus :

 « L'Assemblée de Corse est consultée sur les projets ou les propositions de loi ou de décret comportant des dispositions spécifiques à la Corse » [comme les territoires d’outre-mer]

 « De sa propre initiative ou à la demande du Conseil Exécutif [de la Corse], ou à celle du Premier ministre, l'Assemblée de Corse peut présenter des propositions tendant à modifier ou à adapter des dispositions législatives ou réglementaires en vigueur » relatives au fonctionnement des collectivités corses, propositions transmises au Premier ministre et au préfet. »

 Enfin « L’Assemblée de Corse peut demander au législateur, dans le respect de l’article 21 de la Constitution et pour la mise en œuvre des compétences qui lui sont dévolues, à être habilitée à fixer des règles adaptées aux spécificités de l’île, sauf lorsqu’est en cause l’exercice d’une liberté individuelle ou d’un droit fondamental. » (site de l’Assemblée de Corse https://www.isula.corsica/L-Assemblee-de-Corse_a73.html

 

  En 2008, le chercheur André Fazi écrivait :

 « Ainsi, la Corse est le seul territoire insulaire de Méditerranée occidentale dont les élus ne disposent pas de pouvoirs législatifs régionaux. Nonobstant leur position centrale dans le débat public, les solutions que le nationalisme définit comme essentielles commencent tout juste à être sérieusement envisagées par le reste de la classe politique régionale. Les hypothèses d’une reconnaissance du peuple corse, d’un pouvoir législatif territorial, d’une officialisation de la langue corse, d’une préférence locale en matière d’accès à l’emploi et à la propriété, etc., sont restées jusqu’à présent des chimères, et rien n’indique que la classe politique nationale soit prête à accepter de telles entorses aux fondements de la République. »

 La Corse et les régions insulaires de Méditerranée occidentale : l'impossible autonomie ? André Fazi, Ethnologie française 2008/3

 https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2008-3-page-437.htm

 

Depuis 2008, date de ces lignes, rien n’a bougé sur les points évoqués.

 Le même auteur relativisait également la prérogative législative des autres îles méditerranéennes :

 « Bien que la Sicile, la Sardaigne et les Baléares disposent de nombreux pouvoirs législatifs, toutes les régions insulaires de Méditerranée occidentale connaissent une forte dépendance normative, économique et politique vis-à-vis du pouvoir central. Ces relations région/État, frappées du sceau de l’inégalité, ne peuvent être caractérisées trop facilement. D’un côté, on ne peut parler d’un modèle consensuel, fondé sur la connivence traditionnelle entre les notables locaux et les représentants de l’État. D’un autre côté, on ne peut parler d’un modèle conflictuel, fondé sur l’affirmation de la puissance politique, économique et culturelle de la région, et sur l’opposition des légitimités régionale et étatique ; modèle dont le parangon serait la Communauté autonome de Catalogne.

 Il semble plus juste de parler d’un modèle velléitaire. Le discours régional se caractérise souvent par la dénonciation et la revendication bruyantes au nom de la spécificité insulaire, mais ceux qui le portent n’aspirent ni à la rupture ni à la négociation égalitaire, »

 André Fazi, La Corse : une île en Méditerranée, document de travail réalisé à l’attention du Musée de la Corse, juillet 2012

 https://www.wmaker.net/andrefazi/attachment/385593/

 

 

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 Statut d'autonomie de la Sicile (première page), signé le 15 mai 1946 par le roi d'Italie Umberto II (décret royal).

Il s'agit d'un des derniers textes signés par le roi avant l'abolition de la monarchie quelques mois après. Le texte est contresigné par les ministres du gouvernement de coalition mis en place à la libération de l'Italie, dont le président du conseil Alcide De Gasperi, dirigeant de la Démocratie chrétienne, et Palmiro Togliatti, le dirigeant du Parti communiste italien, à l'époque ministre de la Justice.

L'adoption du statut faisait suite à de graves troubles en Sicile en 1945, avec constitution d'une armée indépendantiste et des combats avec l'armée italienne faisant plusieurs victimes, dont l'un des chefs indépendantistes, Antonio Canepa.

Le statut fut converti en loi constitutionnelle le 26 février 1948 et modifié à diverses reprises.

http://www.youblisher.com/p/326586-Statuto-originale-Regione-Sicilia/

 

 

Enfin, depuis 2001, toutes les régions italiennes ont reçu un pouvoir législatif. Les différences entre les régions autonomes (notamment les îles) et les régions ordinaires ont donc dû se resserrer mais seuls des spécialistes pourraient dire clairement ce qui sépare les différents statuts.

 

De façon caractéristique, un constitutionnaliste français se penchait sur les possibilités d’évolution du statut de la Corse pour montrer les dangers d’adopter un statut similaire à d’autres régions d’Europe :

 Entretien avec Didier Maus, président émérite de l’Association française de droit constitutionnel, recueilli par Lucie Alexandre (6 février 2018) :

  « La Corse pourrait-elle avoir le même statut que la Sicile ou les Baléares ?

 D. M. : Les statuts d’autonomie de ces îles sont prévus dans les constitutions de leurs pays respectifs. En Italie, il s’agit de régions périphériques autonomes. Quant à l’Espagne, c’est un système qu’on appelle l’État des autonomies, avec des degrés d’indépendance [sic] variables. En France, cette notion de différenciation en fonction des régions serait extrêmement difficile à faire passer, pour des raisons sociologiques et politiques. Il s’agit de savoir si on peut individualiser chaque territoire. Si on va plus loin pour la Corse, pourquoi ne pas faire de même pour le Pays basque ? Il est vrai que la Corse est une île, et qu’elle est donc par nature délimitée, contrairement à d’autres régions de France. »

 https://www.la-croix.com/France/Politique/Corse-Rien-ninterdit-theorie-creer-statut-mesure-2018-02-06-1200911556

 

 En Sicile, le 73ème anniversaire du statut d’autonomie a entraîné des observations plus ou moins amères : statut décevant, qui n’a jamais été complètement appliqué. Au-delà des commémorations officielles, il y a eu des cortèges indépendantistes. Mais chaque région a son environnement propre. L’autonomie n’est pas la solution de tous les problèmes, surtout si elle est plus une apparence qu’une réalité.

 Selon un sondage de 2014, 44% des Siciliens ne seraient pas opposés à l’indépendance.

 

 

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Célébration du 73 ème anniversaire du statut d'autonomie de la Sicile à Palerme en mai 2019.

Le président de la région  Nello Musumeci et des enfants avec des t-shirts au blason de la Sicile. Lors de son intervention, Musumeci appela à un approfondissement du statut. Il déclara que l'Etat s'était conduit en prédateur à l'égard de la Sicile et que plusieurs matières qui, selon le statut, auraient dû être transférées à la Sicile, ne l'avaient jamais été, notamment en matière financière ou de police. Il souhaita que la jeunesse devienne co-participante au statut et annonça que l'enseignement allait donner une place à la connaissance de la Sicile, parce que les jeunes ont besoin de savoir d'où ils viennent. "Nous revendiquons notre identité, un mot magique qui unit une personne à un lieu. La diversité est une valeur de la cohésion nationale."  "Nous devons nous réapproprier l'autonomie, non comme prétexte à mal gouverner, mais pour réduire l'écart entre le nord et le sud". Site Tempi e Terre.

https://www.tempieterre.it/26909/news/15-maggio-1946-73-anniversario-dello-statuto-dellautonomia-siciliana

 

 

 

L’ÉVOLUTION POLITIQUE RÉCENTE EN CORSE

 

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Le siège de la collectivité de Corse à Ajaccio. Noter la place centrale du drapeau corse...

Photo sur le site Facebook de l'ancienne collectivité territoriale.

 https://www.facebook.com/collectiviteterritorialedecorse/

 

 

 En décembre 2015, les nationalistes corses (autonomistes et indépendantistes, faisant liste commune au second tour) avaient obtenu la majorité relative aux élections régionales, permettant à Gilles Simeoni (dirigeant du parti autonomiste Femu a Corsica, Faisons la Corse, maire de Bastia et fils d’un des pères du nationalisme corse, Edmond Simeoni), de devenir président de l’exécutif et à Jean-Guy Talamoni (dirigeant indépendantiste de Corsica Libera, Corse libre), de devenir président de l’assemblée de Corse.

 

En décembre 2017, de nouvelles élections ont lieu en raison de la mise en place, au 1er janvier 2018, de la collectivité unique de Corse amenée à remplacer les deux départements et l’ancienne collectivité territoriale. Les nationalistes (autonomistes de Femu a Corsica  et indépendantistes de Corsica Libera), unis dans la liste Pè a Corsica (Pour la Corse) obtenaient la majorité aux élections régionales.

 Les nationalistes avaient 41 élus sur 63.

 Gilles Simeoni, qui était déjà président de l’exécutif régional (élu à la majorité relative en 2015) était réélu à ce poste à la majorité absolue, tandis que Jean-Guy Talamoni redevenait président de l’Assemblée de Corse, également à la majorité absolue,

 Avant cela, trois nationalistes (sur quatre sièges de députés pour la Corse) avaient été élus aux élections législatives de juin 2017.

 En 2015 et 2017, le serment des nouveaux élus nationalistes, prêté en corse, et inconnu dans les usages français, agaçait une grande partie des observateurs et de l’opinion française (pour autant qu’on puisse en juger).

 

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 Logo de l'Assemblée de Corse.

Le logo reprend, en le stylisan, le blason de la Corse, noyamment tel qu'on le trouvai à l'époque de Pascal Paoli. La couronne rappelle la désignation traditionnelle de la Corse comme Regno di Corsica, royaume de Corse.

Article Wikipedia Assemblée de Corse.

 

 

 Depuis 2016, l'Assemblée de Corse comporte une assemblée de la jeunesse (Assemblea di a Giuventù ) de 62 membres, installée en avril 2017. Cette assemblée consultative est formé par des membres non élus : 39 sont désignés par les syndicats étudiants et professionnels et par les conseils de la vie éducative (pour les lycéens) et 23 par un jury d'élus. Tous les observateurs reconnaissent que la jeunesse en Corse est majoritairement engagée du côté nationaliste, ou sensible aux revendications nationalistes (voir sur l'Assemblée de la jeunesse : Corse net info, article du 7 mars 2018 https://www.corsenetinfos.corsica/Constitution-L-Assemblea-di-a-Giuventu-valide-pleinement-le-projet-nationaliste_a32066.html.

et, entre autres, La Corse gagnée par sa jeunesse, article de Brice Perrier, Marie-Claire https://www.marieclaire.fr/la-corse-gagnee-par-sa-jeunesse,1252634.asp) et Ces jeunes Corses séduits par l'idéologie nationaliste, article de Morgane Rubetti, Le Figaro, 7 février 2018,                 https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/02/07/01016-20180207ARTFIG00154-jeunesse-nationaliste-corse-ce-n-est-pas-un-effet-de-mode-mais-une-prise-de-conscience.php )

 

Après les élections présidentielles et législatives de 2017, le politologue André Fazi notait les difficultés de classer le vote nationaliste selon les critères "continentaux" : « Lorsqu'on évoque un « électorat nationaliste », ou un « électorat de gauche » ou « de droite », on simplifie la réalité. Le choix électoral est un processus complexe, où se confrontent des rationalités multiples – programmatique, affective, clientéliste... – et beaucoup d'électeurs remettent leur choix en cause à chaque élection ».

Il observait que les nationalistes incarnaient le renouveau alors que le parti présidentiel (La République en marche), qui se prétendait parti du renouveau, n'avait pas réussi à mobiliser : « En Corse, aucune investiture nationale ne vous garantit la victoire ». Par contre, le Front national avait réalisé un bon score aux présidentielles et un mauvais aux législatives : « Les électeurs prioritairement préoccupés par la défense de leurs caractères identitaires peuvent facilement juger que le meilleur choix est le vote nationaliste lors des scrutins territoriaux et législatifs, et le vote FN lors des présidentielles. »

Propos recueills par Julian Mattei,  le 24/06/2017,  Le Point.fr

https://www.lepoint.fr/politique/andre-fazi-les-nationalistes-corses-incarnent-une-forme-de-renouveau-24-06-2017-2137905_20.php

  

Le politologue Xavier Crettiez (notamment auteur de La question corse, 1999) tirait mes leçons du succès aux élections de l'Assemblée de Corse dans une interview sous le titre: « Les nationalistes corses ont gagné la bataille des idées ».

 « Réunies, les formations autonomistes, indépendantistes et nationalistes recueillent plus de 64 % des voix. C'est un véritable raz-de-marée. Ils ont une majorité absolue au sein de l’actuelle collectivité, ont la main sur Bastia, la plus grande ville de l’île, et ont trois députés nationalistes sur les quatre députés des circonscriptions insulaires… Je ne vois pas ce qu’ils pourraient avoir de plus. En termes de légitimité politique, ils sont très armés. »

 Les Inrocks, interview de Mathieu Dejean, 08/02/18 https://www.lesinrocks.com/2018/02/08/actualite/politique/les-nationalistes-corses-ont-gagne-la-bataille-des-idees/

 

Un peu plus d'un an après, le même spécialiste faisait le point sur la situation du nationalisme corse, cinq ans après l’annonce par le FLNC qu’il arrêtait la lutte armée. L’article a paru sous le titre un peu provocateur : « Le FLNC a été une super agence de com pour la Corse »:

 « Paradoxalement, l'une des raisons du retrait du FLNC a été son immense succès. Il a réussi à mettre la question corse sur l'agenda politique national, à travers l'identité, la culture ou la défense de la terre. Du fait de la clandestinité, la situation de l'île a été prise en compte par l'État de façon « exceptionnaliste » depuis les années 1970, par rapport aux autres régions de France

 Je note également qu'il y a aujourd'hui peu de différences entre la droite, la gauche et les nationalistes en Corse. Ils sont tous plus ou moins « corsistes ».

 Cette analyse rejoignait la déclaration de Gilles Simeoni : « La quasi-totalité des Corses sont nationalistes, même s’ils ne revendiquent pas cette étiquette. Pour eux, la certitude qu’il existe un peuple avec sa langue, ses intérêts, sa capacité à maîtriser son destin est une évidence. » (Libération, entretien avec Kael Serreri, 2 août 2017, https://www.liberation.fr/france/2017/08/02/gilles-simeoni-la-quasi-totalite-des-corses-sont-nationalistes_1587823)

 X. Crettiez notait que l’arrivée au pouvoir légal des nationalistes n’aurait pas pu avoir lieu sans le passé clandestin du mouvement. Il observait :

 « Cependant, si ce passage d'un nationalisme de contestation à un nationalisme de gestion échoue, il peut y avoir un risque de reprise de la violence. D'autant que l'État ne semble pas prêt à lâcher quoi que ce soit sur leurs revendications. Cette attitude accrédite d'ailleurs le discours selon lequel seule la violence permet d'être entendu

 Du point de vue de la politique nationale, faire preuve de fermeté sur la question corse permet généralement de marquer des points. »

 Entretien avec Julian Mattei, le 25/06/2019, Le Point.fr https://www.lepoint.fr/villes/le-flnc-a-ete-une-super-agence-de-com-pour-la-corse-25-06-2019-2320841_27.php

 

 Un peu plus tard, le même spécialiste infléchissait un peu sa réflexion à l’occasion de la « mobilisation anti-mafia » à la rentrée 2019 (dont on a déjà parlé plus haut).

 Après avoir contesté le terme de « mafia » qui ne lui parait pas correspondre à la nature du grand banditisme en Corse, il estimait que  « Certains nationalistes portent une part de responsabilité dans l’acceptabilité par une partie de la population au recours à la violence, dans la diffusion d’une rhétorique de l’action illégale, pas nécessairement perçue ni présentée comme illégitime. » Il citait en exemple des « pratiques, qui paraissent anecdotiques ou folkloriques en Corse mais choqueraient partout ailleurs, comme ces tags très violents qui couvrent les murs de l’île depuis des décennies ».

 Il concluait : « L’Etat ne semble pas se soucier du niveau de violence dans l’île avec tout l’intérêt qu’il devrait y consacrer, peut-être parce que la Corse est considérée comme un nain électoral et démographique et qu’elle représente toujours un risque politique pour un gouvernement.

 On sait bien que taper sur la Corse, c’est souvent bien vu électoralement et, au contraire, trop aider les Corses, plutôt mal vu. »

 Article paru dans Le Monde :  Mobilisation antimafia en Corse : « Tout le monde sait qui sont les criminels », interview de Antoine Albertini, 1er octobre 2019

 https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/01/mobilisation-antimafia-en-corse-tout-le-monde-sait-qui-sont-les-criminels_6013790_3224.html

 

La conclusion de cet article est à peu près identique à celle de l’interview de X. Crettiez de juin 2019, mais le ton paraît plus sévère pour le nationalisme corse, sans que rien ait fondamentalement changé. X. Crettiez adapte peut-être son discours à ses interlocuteurs ?

 

S’agissant du « niveau de violence en Corse », il est légitime de s’en alarmer. Mais X. Crettiez, professeur à l’université de Versailles-Saint Quentin-en-Yvelines et à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye, pourra sans doute le comparer, avec profit, au niveau et au type de violence dans la région où il enseigne : sur le seul mois de novembre 2019, on enregistrait (au moins) trois personnes torturées et battues à mort en région parisienne, dont l’une à Paris 19ème ; l’une des victimes fut lynchée par plusieurs personnes et le lynchage filmé sur un « réseau social », selon un procédé qui se répand – mais qui ne semble pas provoquer beaucoup d’interrogations jusqu’à présent.*

                     * On ne retient ici que les personnes battues à mort ou torturées avant d'être tuées, sans tenir compte des assassinats "simples" en Ile-de-France, qui donneraient un chiffre supérieur.

 

     

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L'hémicycle de l'Assemblée de Corse à Ajaccio.

Article de FR3 Corse Viastella, La collectivité de Corse, une première en France (11/12/2017, mis à jour le 05/12/2019)

https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/corse-du-sud/grand-ajaccio/collectivite-corse-premiere-france-1383145.html

 

 

 

 

CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE

 

 

Il y a trois points importants dans les analyses de X. Crettiez (outre sa remarque sur le risque de revenir à l’action violente si l’action légale marque le pas).

 1)     L’idée que le nationalisme corse a fini par déteindre sur tous les partis *

                                     * X. Crettiez parle de « corsistes » - retrouvant ici l’appellation qui avait été utilisée pendant l’entre-deux-guerres pour le Parti corse d’action de Petru Rocca.

 

 On peut faire la comparaison avec d’autres nationalismes en Europe : en Vénétie le vote « oui » au référendum pour un statut d’autonomie de 2017, organisé par la région, était approuvé par tous les partis siégeant au conseil régional et présenté par le président de la région, Luca Zaia (Ligue du nord), comme exprimant la volonté de tout le peuple du Veneto, au-delà des partis.

 Telle est souvent aussi la perception actuelle du nationalisme gallois ou écossais (et sans doute flamand ou québécois, malgré des nuances dues aux différences de situation). Ainsi, de façon similaire, on peut dire que les revendications nationalistes sont maintenant, pour une grande partie, celles des Corses ou de la Corse, sans exagération et en faisant la part des choses.

 2)   L’idée que malgré les progrès politiques du nationalisme corse, ses revendications (rapatriement des prisonniers dits politiques, statut d’autonomie véritable avec pouvoirs législatifs propres, co-officialité de la langue corse avec le français, statut de résident corse) restent inacceptables pour l’Etat. Les revendications des nationalistes régionaux restent incompatibles avec l’idéologie dominante en France, qui s’exprime dans le langage juridique des élites, étranger aux notions d’autonomie et de respect des cultures locales. A l’inverse, celles-ci sont connotées positivement dans d’autres pays.

 3)   L’idée que montrer sa fermeté à l’égard du nationalisme corse (et de la Corse) est politiquement payant pour le gouvernement. Une majorité de Français, notamment ceux qui n’ont aucune identité régionale forte, partage la même opinion méprisante pour le nationalisme corse (et de l’identité corse) et sont ravis de voir les Corses « remis à leur place » par le gouvernement, qui soigne ainsi à bon compte sa popularité.

 Nous avons émis plus haut (première partie) l’idée que les vrais nationalistes français n’étaient qu’une minorité, peut-être pas plus nombreux que les divers nationalistes régionaux réunis, mais il existe une majorité qui suit l’idéologie dominante plus par conformisme que par conviction politique, mais qui est habituellement portée à la détestation des gens qui sortent du rang.

 

 

 

  

  

ANNEXE 1

 

LES COMPÉTENCES DE LA COLLECTIVITÉ DE CORSE

 

 

Le site de la Collectivité territoriale, assez curieusement, ne donne pas la lise des compétences de celle-ci. Nos reprenons la liste figurant sur Wikipedia, mais la liste s'appliquait à l'ancienne "collectivité territoriale". Des changements ont-ils été introduits depuis le passage à la collectivité unique en 2018 ? Il est possible qu'il existe un certain flou à cet égard.

(liste d'après Wikipedia, art. Politique de la Corse)

 

 La collectivité [territoriale] de Corse dispose de compétences particulières, fixées par le Code général des collectivités territoriales :

 éducation (schéma prévisionnel des formations ; construction et entretien des collèges, lycées, établissements publics d'enseignement professionnel, artistique, d'éducation spéciale, lycées professionnels maritimes, établissements d'enseignement agricole et centres d'information et d'orientation et certains établissements d'enseignement supérieur) ;

 culture et communication (politique culturelle, développement de la langue et de la culture corses ;

 sport et éducation populaire (promotion des activités physiques et sportives, d'éducation populaire et d'information de la jeunesse) ;

 plan d'aménagement et de développement durable ;

 transports (exploitation des transports ferroviaires, continuité territoriale avec le continent, routes nationales, convention avec les départements pour l'organisation des liaisons interdépartementales) ;

 gestion des infrastructures (ports maritimes de commerce et de pêche, aérodromes, réseau ferré) ;

 logement et foncier ;

 développement économique (aides aux entreprises, tourisme, agriculture et forêts, formation professionnelle, apprentissage et insertion professionnelle des jeunes) ;

 environnement (protection de l'environnement, ressources en eau, plan de gestion des déchets, programme de prospection, d'exploitation et de valorisation des ressources énergétiques locales).

 

  La collectivité dispose de sept établissements publics chargés de la mise en œuvre de sa politique :

 Agence de développement écoCorse (ADEC) ;

 Office de l'environnement de la Corse (OEC) ;

 Office des transports de la Corse (OTC) ;

 Agence du tourisme de la Corse (ATC) ;

 Office du développement agricole et rural de Corse (ODARC) ;

 Office d'équipement hydraulique de Corse (OEHC) ;

 Agence d'Aménagement durable, de planification et d'Urbanisme de la Corse (AAUC).

 

 

  

ANNEXE 2

 

QUELQUES ÉCLAIRAGES SUR LE FÉDÉRALISME

 

 

Sans entrer dans trop de développements, il faut donner une idée du fédéralisme, qui est notamment un moyen de tenir compte de l'existence de plusieurs groupes nationaux (ou communautés nationales) sur un même territoire étatique. Les Etats fédéraux peuvent être formés par la réunion de territoires jusque là indépendants ou liés par un lien très lâche (cas de la Suisse) ou au contraire, par transformation d'un Etat unitaire en Etat fédéral (cas de la Belgique), cette situation étant plus rare. Mais il n'existe pas de modèle unique d'Etat fédéral, chaque situation étant particulière.  

 

Définitions du fédéralisme : 

 

« Système politique dans lequel un État fédéral partage les compétences constitutionnelles avec les États membres, souverains dans leurs propres domaines de compétence » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales https://www.cnrtl.fr/definition/f%C3%A9d%C3%A9ralisme)

 

« Le fédéralisme est un système politique dans lequel une association d’entités autonomes, dites fédérées, est réunie au sein d’un État fédéral, auquel elles participent. Il peut résulter soit d’une association (lorsque plusieurs États indépendants abandonnent une partie de leur souveraineté au profit d’une superstructure), soit d’une dissociation (lorsqu’un État unitaire décide, de créer en son sein une pluralité d’entités autonomes).

 Il n’y a pas de modèle unique d’État fédéral, le niveau d’intensité de l’autonomie des entités fédérées (appelées « États », « provinces », « Länder », « sujets de la fédération », « régions », « communautés (autonomes) », « cantons », etc.) variant d’un pays à l’autre. » (Justice en ligne, site belge http://www.justice-en-ligne.be/article15.html

 

 

Dans les pays fédéraux voisins de la France,  Allemagne et Suisse, la constitution prévoit que les Etats fédérés (Länder ou cantons) ont une compétence législative de principe, alors que l'Etat fédéral a une compétence d'exception. Mais en réalité, les exceptions sont tellement nombreuses que le résultat est l'inverse des principes affichés.  De plus, il existe de très nombreuses compétences partagées.

Constitution de la Confédération suisse : Art 3

Les cantons sont souverains en tant que leur souveraineté n’est pas limitée par la Constitution fédérale et exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération.

Constitution de la république fédérale d'Allemagne : Article 70

Les Länder ont le droit de légiférer dans les cas où la présente Loi fondamentale ne confère pas à la Fédération des pouvoirs de légiférer.

 

 [ Je renvoie à un autre message une étude plus approfondie sur le fédéralisme]

 

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  Drapeaux des länder allemands au Bundesrat (Chambre du Parlement allemand représentant les lânder)

https://www.bundesrat.de/DE/bundesrat/staendiger-beirat/staendiger-beirat-node.html

 

 

 

 

 ANNEXE 3

 

ANTOINE FÉE ET LA CORSE EN 1845

 

 Antoine Fée visita la Corse en 1845. Sa description est assez critique pour les Corses :

 

«  Ce sont eux [les Lucquois, travailleurs immigrés italiens] qui font les routes, les ponts, les travaux d'assainissement, les défrichements, qui construisent les maisons, qui fabriquent le charbon, la chaux, etc. Les Corses se croiraient compromis dans leur dignité s'ils se livraient à ces durs travaux. Ils consentent parfois à travailler dans leur héritage, mais toujours le moins possible et quand ils ne peuvent faire autrement. Les malheureux Lucquois sont méprisés dans cette île qu'ils arrosent de leurs sueurs. Quand un Corse veut injurier un de ses compatriotes, il le traite de Lucquois ; c'est s'estimer beaucoup et frapper de dédain les vertus qu'on ne peut imiter.
(…)

La coopération des Lucquois dans les travaux agricoles est un grand mal; elle entretient l'indolence des Corses qui vivent de peu, moins par philosophie que par paresse. Il faut, pour les tirer de cette apathie, que leurs passions soient mises en jeu. On sait quelle activité et quel courage ils ont déployés pour secouer le joug des Génois. Leur rang, parmi les peuples qui ont combattu pour leur indépendance, est honorable ; il ne leur reste plus, pour conquérir l'estime générale, que de savoir polir leurs mœurs par le travail, le commerce et l'industrie.


Jamais leur position n'a été aussi belle ; une indépendance complète leur serait moins profitable. La France traite la Corse non-seulement comme une sœur, mais comme une sœur bien-aimée. Les lois se relâchent en sa faveur de leur sévérité; la perception des impôts est faite avec les plus grands ménagements. Les contributions indirectes n'existent pas, et, ce qui n'a lieu pour aucune partie du territoire, la culture du tabac est permise. Chaque année près de 3 millions de francs lui sont envoyés par le trésor. Des routes, puissant moyen de prospérité, vont bientôt la sillonner dans tous les sens, en dépit des obstacles naturels qui semblaient les rendre impossibles. On creuse des ports, des établissements d'utilité publique sont créés, et l'on cherche, par tous les moyens possibles, à étendre, jusque dans les parties les plus reculées de l'île, le bienfait de l'instruction.


La Corse participe à toutes les améliorations introduites dans nos mœurs et dans nos lois. Fraction intégrante d'un puissant empire, rien ne pourra désormais l'en détacher. Du jour où naquit à Ajaccio le grand homme qui régla si longtemps nos destinées, ce ne fut plus un simple lien politique qui attacha les deux peuples l'un à l'autre; il y eut entre eux une fusion complète : la Corse, c'est la France. Mais la noble émulation qui donne à nos départements le désir de concourir à la prospérité générale du pays, ne devrait-elle pas animer les Corses au même degré ; ne devraient-ils pas s'efforcer de perfectionner l'agriculture, afin de tirer parti de leurs richesses naturelles, et seconder les efforts que tente le gouvernement en leur faveur ?

 Mais non ; ils se laissent faire et l'on peut dire qu'ils assistent les bras croisés à l'exécution des plans qu'il leur importe le plus de voir terminés. (...)».

 


Voceri, chants populaires de la Corse, précédés d'une excursion faite dans cette île en 1845, par A. L. A. Fée, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg (1850).

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6527703s.texteImage