MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ?

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

[ Nota bene : nous publierons ultérieurement la dernière partie du sujet Les massacres des foibe : mémoire et  polémique en Italie ]

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

Cet article a commencé à être écrit avant qu’il soit question de l’éclatement du gouvernement de coalition italien, mais les dernières évolutions ne modifient pas la ligne directrice de notre étude, fondée sur une différence de perception des réalités politiques entre la France et l’Italie.

Lorsqu’on pose en France la question « qui dirige actuellement l’Italie ? », la réponse est souvent l’extrême-droite.

Lorsqu’on pose en Italie la question « qui dirige actuellement l’Italie ? », la réponse est souvent le centre-droit.

Nous mettrons aussi l’accent sur l’importance dans le débat italien, des thèmes de l’autonomie des régions et du fédéralisme, qui sont généralement oubliés dans les commentaires français (peut-être parce qu’en France ces thèmes sont inexistants).

 

 

 

 

MAIS QUI DIRIGE L’ITALIE ACTUELLE ? L’EXTRÊME-DROITE ?

 

 

 

C’est en tous cas ce que pensent beaucoup de gens, surtout en France, et tout est fait pour les conforter dans cette opinion – peut-être avec des visées de politique intérieure.

Il y a quelques mois paraissait dans le journal Le Monde un article intitulé, sans nuance, « L’Italie sous la botte des ultra-conservateurs » (http://paternet.fr/wp-content/uploads/pdf/2018/12/20181205-le-monde-22985-01-14.pdf). Cet article, rédigé par Jérôme Gautheret, le correspondant en Italie du journal, supposé bon connaisseur du pays, était bien fait pour offrir au lectorat du Monde les frissons qu’il attend quand on parle de l’extrême-droite italienne (même si le titre de l’article préfère pour une fois parler d’ultra-conservateurs – mais est-ce plus rassurant, surtout avec l’expression « sous la botte » ?).

L’article commence par évoquer une église de Rome qui a une réputation sulfureuse. Est-ce qu’on y pratique des messes noires, est-ce que la crypte recèle un tombeau maléfique digne de certains films d’horreur ? Non, c’est sans doute pire : le journaliste nous indique que c’est la seule (eh oui !) église de Rome où le pape Benoît XVI a permis de célébrer la messe en latin.

Le lecteur apprend que Lorenzo Fontana, ministre de la famille du gouvernement Salvini [depuis juillet 2019 il a changé de poste pour devenir ministre des affaires européennes], vient souvent y faire ses dévotions et s’entretenir avec le prêtre. On nous indique ensuite que Fontana, membre de la Ligue, est un catholique traditionaliste, très proche de Salvini (ce dernier n'était pourtant pas connu pour être spécialement dévot !) ; il serait à l’origine des signaux que Salvini multiplie en direction d’une fraction des catholiques (dont sa manie de brandir fréquemment un chapelet, la croix qu'il porte ostensiblement au cou, ses références religieuses fréquentes)*.

                                                    *  Notons d'ailleurs que malgré ces attitudes, et en partie à cause d'elles, le contact est médiocre entre le Vatican et le dirigeant italien. L'Eglise souhaiterait moins de manifestations ostentatoires et plus de respect de la fraternité chrétienne, notamment sur la question des migrants.

 

A partir de là, l’auteur cherche à montrer comment la droite (ou l‘extrême-droite ?) catholique traditionaliste, fait avancer ses idées – en laissant penser que la Ligue se confond plus ou moins avec cette famille de pensée.

Fontana est originaire de Vérone, qui est selon l’auteur une « ville très à droite dans une région conservatrice, la Vénétie », où s’impose un discours « de plus en plus radical ». Exemples de ce radicalisme (digne de Daesh ?) : à la suite de protestations de la Ligue et du mouvement néo-fasciste Forza Nueva (agissant d’ailleurs séparément), « le recteur de l’université de Vérone a annulé une journée de séminaire consacrée aux problématiques des demandeurs d’asile membres des communautés LGBT». Ce séminaire a quand même pu se tenir ensuite, mais, selon un enseignant, clairement de gauche, (d’extrême-gauche ?) « la volonté du recteur de renvoyer dos à dos à dos les militants de gauche et l’extrême droite avait été très mal ressentie dans les milieux universitaires » (la formulation laisse comprendre que ceux-ci sont unanimement à gauche).

Autre preuve de ce discours radical, selon le même enseignant : «Quand Matteo Salvini annonce que, sur les formulaires administratifs, il fera remettre “mère” et “père” en lieu et place de “parent 1” et “parent 2”, il donne l’impression de ne proposer qu’un gadget. En réalité, c’est central. »

«Et puis, il y a la question du droit à l’avortement, qui, sans faire l’objet d’attaques au niveau national, reste le principal cheval de bataille des milieux catholiques conservateurs. » L’auteur de l’article reconnaît que le sujet n’est pas posé au niveau national, ce qui n’empêche pas de suggérer le contraire. Il relate aussi une initiative de la municipalité de Vérone en faveur du « droit à la vie » (en notant que « Même la responsable locale du Parti démocrate vote le texte »). En protestation, a eu lieu une manifestation de femmes déguisées en « servantes écarlates »* lors du vote du conseil municipal, manifestation jugée de « bonne guerre » par le maire, mais exagérée puisque selon lui les féministes n’ont aucune crainte à avoir.

                                                                  * En référence au livre de Margaret Atwood, récit de fiction dystopique décrivant un monde où les femmes sont réduites en esclavage, et à la série télévisée qui en a été tirée.

 

 La municipalité de Vérone est-elle aussi extrémiste que le correspondant du Monde veut le faire penser ? C’est évidemment une question d’opinion et non de science exacte. La ville est dirigée depuis 2017 par un élu sans étiquette, Federico Sboarina, élu par une alliance de partis qu’en Italie (on y reviendra) on appelle alliance de centre-droit (centrodestra), composée de Forza Italia, la Lega Nord, Fratelli d'Italia, Partito Pensionati (parti des retraités), et les listes locales  Battiti per Verona* - VR Domani, Verona Più Sicura et Indipendenza Veneto.

                                           * Traduction : Bats-toi pour Vérone ! (c'est le mouvement qui soutient Sboarina). Noter la présence d’une liste d’indépendantistes du Veneto.

Federico Sboarina a succédé à un élu bien plus connu, Flavio Tosi, ancien membre de la Ligue du Nord. Tosi, qui avait d’abord une réputation de shérif, fit de Vérone une des villes les mieux gérées d’Italie (et une de celles où les immigrés sont les mieux intégrés, semble-t-il). La rivalité de Tosi avec Luca Zaia, le président leghiste (de la Ligue) de la région Vénétie (Tosi ambitionnait de remplacer Zaia comme président de la région mais le parti présenta Zaia comme candidat pour un nouveau mandat) provoqua son exclusion de la Ligue en 2015. Il a créé son propre mouvement politique, Fare ! (faire) un des très nombreux mouvements à caractère local existant en Italie. Aux élections municipales de 2017, l’adversaire de F. Sboarina était Patrizia Bisinella, sénatrice (qui avait quitté la Ligue lors de l’exclusion de Tosi), soutenue par Fare !

 

Restons à Vérone. C’est là que s’est tenu en mars 2019 le Congrès mondial des familles, (le WFC est une organisation d’origine américaine, de tendance très conservatrice) avec des participants internationaux, américains, russes etc, et même le duc d’Anjou, prétendant au trône de France ! Matteo Salvini a fait un discours devant le Congrès.

A cette occasion, une grande manifestation féministe d’opposition à a eu lieu, réunissant selon les journaux, 20 000 femmes et militants (on parle même de 40 000 manifestants, venus de partout).

Des syndicats et partis de gauche et des associations féministes participaient à la manifestation, dont les activistes de Non una di meno (pas une de moins)*. Ce mouvement rassemble contre « les violences de genre » des femmes et des membres de la communauté LGBTQI [lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexuel-le]. Selon la fondatrice de ce mouvement, Marta Dillon, présente à Vérone : « la famille naturelle est une machine à violence ». Le slogan de certains manifestants était de faire de Vérone « une ville trans ».

                                                           * Le mouvement a débuté en Argentine sous le nom de Ni Una Menos et a pris de l’ampleur en Italie. Son logo représente des femmes en poupées russes, dont l’une est -semble-t-il- en robe et foulard islamiques ( ?).

 

Pourtant à la tribune du congrès, Salvini déclarera : «Nous ne sommes pas ici pour supprimer des droits à qui que ce soit: il n'y a pas de débat ni sur l'avortement, ni sur le divorce, chacun fait l'amour avec qui il veut et dîne avec qui il veut » (…) Je suis bien le dernier à pouvoir témoigner de la famille traditionnelle: je suis séparé, divorcé. J'ai fait des erreurs mais on apprend de ses erreurs et je ne me permets pas de juger ce que font les autres ».  Il ajouta : « les féministes parlent de droits des femmes et font semblant de ne pas voir que le premier danger pour les femmes n’est pas le Congrès mais l'extrémisme islamique "(Le femministe parlano di diritti delle donne e fanno finta di non vedere quale è il primo reale pericolo per le donne che non è il Congresso ma è l’estremismo islamico).

Il est à noter que le Mouvement 5 Etoiles manifesta son opposition au Congrès*, et que le président du conseil Conte prit ses distances. Quant au Vatican, il avait approuvé le fond et non la forme…

                                                                  * Luigi Di Maio parla d’un Congrès « moyennâgeux ». La ministre de la santé Giulia Grillo, d'un Congrès d'extrême-droite. Le président 5 Etoiles de la Chambre des députés, Roberto Fico, déclara son intention d’ouvrir un débat sur la meilleure prise en compte de la famille « arcobalena » (arc-en-ciel, c-à-d homosexuelle).

 

Le président de la région Veneto Luca Zaia, membre de la Ligue, prononça aussi en tant qu’hôte, un discours de bienvenue au Congrès. Comme il l’avait annoncé dans des déclarations à la presse*, il condamna l’homophobie, déclara que la région était ouverte à tous et à toutes les idées dans le respect de la liberté des autres et mit en garde contre la bigoterie qui peut se transformer en extrémisme. Son intervention fut fraîchement accueillie.

                                                                           * A la presse, interrogé sur ce qu’il allait dire au Congrès, Zaia avait indiqué que l’homophobie était une maladie, pas l’homosexualité, et que pour lui, c’était « un dogme » que les femmes devaient seules décider de leurs choix de vie  :  « a la legge 194 [sur l’avortement] non si tocca ! »

 Certains leghistes (nouvelle manière) étaient parfaitement en accord avc le Congrès comme le sénateur ultra-catholique  Simone Pillon, partisan de l'abolition de la loi sur l'avortement et qui s'est mis en lumière dans des affaires ridicules (il a accusé une école d'enseigner la sorcellerie).

Comme on le voit, les reproches faits au parti de Salvini de représenter une idéologie ultra-conservatrice concernent essentiellement les questions sociétales - et Salvini ne semble pas s’engager personnellement du côté des plus conservateurs, pas plus que d’autres membres importants du parti.

Evidemment, pour certains, quoi que Salvini ait pu dire, il a donné raison au Congrès. (cf. article de Filippo Ortona, Italie, anatomie d’une crise (1/5) – A Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe, https://lemediapresse.fr/international/italie-ombres-et-lumieres-a-verone-congres-traditionaliste-et-riposte-feministe/).

Mais si on veut être un peu plus objectif, peut-on vraiment parler d’un pays « sous la botte » des ultra-conservateurs, sans faire de la désinformation, voulue ou inconsciente ?

 

 

 

MATTEO SALVINI SUPERSTAR… EN FRANCE

 

 

 

Si la popularité se mesure aux commentaires, alors Matteo Salvini est vraiment populaire en France. Mais c’est une popularité entièrement négative. Comme c’est le cas pour Donald Trump, les médias français mettent ne ratent aucune occasion de dénigrer ou ridiculiser Salvini. Ses actes ou ses paroles sont commentés de façon critique, au besoin avec mauvaise foi (si Salvini fait ou dit quelque chose qui ne prête pas à polémique, on peut penser qu’on n’en parle pas en France).

Même le correspondant du Figaro est tellement critique envers Salvini qu’on a émis l’idée qu’il pourrait avantageusement demander à devenir le correspondant de Libération, journal dont les options politiques sont aux antipodes des idées de Salvini (https://fr.novopress.info/211814/comment-richard-heuze-correspondant-de-liberation-a-rome-lynche-matteo-salvini/)

Evidemment, c’est dans le domaine des questions d’immigration que les critiques sont particulièrement virulentes, puisque Salvini a mis la lutte contre l’immigration au centre de sa politique, considérant que la plupart des probèmes de l'Italie provenaient de l'immigration (on peut noter que sur les questions d'immigration, la Ligue se trouve dans la continuité de ses positions passées).

Comment les médias français présentent-ils l’attitude du gouvernement italien ?

Prenons par exemple un article du site Slate, de Valérie Segond (30 octobre 2018) En Italie, «le sentiment anti-français a atteint les milieux cultivés»,http://www.slate.fr/story/169215/italie-sentiment-antifrancais-salvini-populisme, qui constatait l’existence d’un sentiment antifrançais en Italie, lié aux questions d’immigration.

Le site relatait qu’en octobre 2018, une camionnette de la gendarmerie française avait été photographiée par des policiers italiens en train de débarquer deux migrants à Clavière, en territoire italien (probablement des migrants qui avaient d’abord été immatriculés en Italie, qu’on renvoyait à l’expéditeur en quelque sorte, ce qui est conforme aux règles, mais en violant a frontière italienne). L’ambassadeur de France formula « bien vite des regrets pour l'«erreur» commise par des gendarmes novices ». « Peu importe le plaider coupable de la France. Quatre jours plus tard l'incident est exploité par Matteo Salvini, qui tweete: «Macron qui se dit bon et généreux décharge de nuit des migrants en Italie? ».

Selon l’article, les excuses de l’ambassadeur auraient dû être suffisantes pour clore l’incident. Si tel n’a pas été le cas, c’est évidemment parce que Salvini a voulu exploiter l’affaire.

Le site ajoute que, depuis l’incident, le journal Il Corriere della Sera (le plus important journal italien, de centre-droit) « traque le moindre képi bleu à Clavière, ville devenue l'emblème de la violation des droits humains par la France, dont «les intrusions ne sont pas une exception, mais une coutume documentée» [on suppose que c’est une citation du Corriere].

Selon le site : « La défense de la France, qui affirme par la bouche de son ambassadeur en Italie…que «le rétablissement des contrôles à la frontière est prévu par les Traités pour des circonstances exceptionnelles», faisant référence aux attaques terroristes, n'est jamais reprise ».

Ici, on a un doute. Lors de l’affaire de Clavière, la France était dans son tort, puisque l’ambassadeur s’était excusé. Et, dans le même contexte, le site Slate parait maintenant considérer que la France est dans son bon droit, mais que l’Italie ne veut pas le reconnaître. Or, manifestement, le contrôle aux frontières qui est ici invoqué est une chose et le fait pour la gendarmerie française de débarquer des migrants au-delà de la frontière italienne en est une autre.

On voit donc qu’en procédant par confusion (le contrôle aux frontières n’est pas en cause dans l’affaire de Clavière), le site parvient à démontrer, sans égard aux contradictions, que « les Italiens » sont toujours dans leur tort, soit en ne tenant pas compte des excuses de l’ambassadeur français, soit en ne tenant pas compte de ses arguments légaux (en ce cas, pourquoi l’ambassadeur s’est-il excusé si la France était dans son bon droit ?)

 Nous disons « les Italiens » car l’article veut montrer que le sentiment anti-français en Italie va au-delà du gouvernement dont Salvini est membre, puisqu’il implique par exemple, un journal respectable et réputé comme le Corriere della Sera.

A aucun moment il n’est envisagé que le sentiment anti-français puisse être alimenté par le comportement français dont l’article donne lui-même un exemple par son parti-pris - ce serait vraiment trop simple…

D’ailleurs le sentiment anti-français ne date pas du gouvernement Conte-Salvini-Di Maio, puisque le site revient sur l’affaire du rachat du groupe laitier italien Parmalat par une firme française, rappelant les critiques du Corriere della Sera et les protestations d’Umberto Bossi, à l’époque dirigeant de la Ligue du Nord (c’était en 2011) : « Umberto Bossi, qui (…) hurle «Parmalat n'ira pas aux Français »*.

                                                                     * Au moment de cette affaire, Bossi était peut-être toujours ministre du gouvernement Berlusconi.

 

Bossi a-t-il exprimé son opinion en « hurlant » ? Certes, c’est un personnage fort en gueule (maintenant âgé et sur la touche depuis que Salvini est devenu le dirigeant de la Ligue), mais il semble que le verbe est choisi exprès pour dénigrer la position « des Italiens ».

 

En face des hurlements italiens, les hommes politiques français réagissent avec l’a-propos, l’intelligence historique et le souci des droits de l’homme (pardon, des droits humains) qui les caractérisent.

L’article du site Slate cite la réaction du porte-parole (à l’époque, depuis ministre) de Les Républicains en marche, Gabriel Attal, lorsque Matteo Salvini a pour la première fois refusé l’accès des bateaux de migrants en Italie : « la ligne du gouvernement italien est à vomir. C’est inadmissible de faire de la petite politique avec des vies humaines… Je trouve ça immonde». G. Attal n’était pas encore le « héros » de Crépuscule de Juan Branco (https://yetiblog.org/wp-content/uploads/2019/02/Macron-et-son-Crepuscule-Branco.pdf), qui jette une lumière intéressante sur la fabrication des « premiers de cordée » du (petit) monde macronien.

L’article cite aussi la réflexion d’une grande profondeur de Pierre Moscovici (septembre 2018)*, parlant d’«un climat qui ressemble beaucoup aux années 1930… Bien sûr, il ne faut pas exagérer, il n'y a heureusement pas de bruits de bottes, il n'y a pas d'Hitler, [mais] des petits Mussolini».

                                                                                    * A l’époque représentant de la France à la Commission européenne.

Mais sur quelle analyse est fondée la comparaison (implicite) de Salvini avec Mussolini ? Il n’y en a probablement aucune sinon une forme de réflexe pavlovien : Salvini est d’extrême-droite (puisqu’on le dit en France), Mussolini était fasciste, donc on peut les comparer. Pourtant, Salvini au pouvoir, aucune modification institutionnelle n’a eu lieu, ni n’est envisagée en Italie, qui reste une démocratie libérale, donc très loin de la dictature de Mussolini.*

                                                                 * Il est exact que l'Italie a reculé dans le classement 2019 (portant sur 2018) des démocraties établi par le journal The Economist - en raison de la politique migratoire de Salvini - passant de la 21 ème à la 33 ème place (il est ainsi indiqué parmi les raisons du déclassement, que "Salvini a prôné l'évacuation de Roms occupant illégalement des logements, en dépit d'une condamnation de la Cour européenne de justice"). La France est stable à la 29 ème place et reste une "démocratie imparfaite", comme l'Italie (les "démocraties pleines" occupent les rangs 1 à 20. https://www.francetvinfo.fr/monde/italie/l-italie-chute-dans-un-classement-des-democraties-la-france-se-maintient-au-29e-rang_3136711.html. Notons que pour la France, le classement 2019 n'a pu intégrer les développements de la crise des Gilets jaunes. On peut évidemment ne pas être d'accord avec les critères du journal The Economist.

 

Depuis bien d’autres réactions et condamnations des milieux officiels et politiques français sont venues s’ajouter à ces exemples.

Nous pouvons comprendre ainsi la véritable raison de la popularité négative de Salvini en France. Il s’agit, aux yeux des faiseurs d’opinion, et notamment de l’opinion « progressiste », de fournir un facile repoussoir aux hommes politiques français du courant dominant, qui par comparaison apparaissent comme des champions du « camp du bien », même si en y regardant de près, leur politique sur l’immigration (qui focalise les confrontations) est loin d’être à la hauteur de leurs indignations anti-salviniennes. Celles-ci sont essentiellement à usage interne.

Evidemment Salvini utilise de son côté cette opposition pour renforcer sa popularité, en prenant volontiers Macron comme cible : le président français est présenté comme le champion de l’ouverture de l’Europe à l’immigration incontrôlée et dénoncé aussi pour son hypocrisie lorsqu’il refuse d’accueillir des migrants alors qu’il trouve normal que l’Italie les accueille.

Les « provocations » de Salvini (puisque c’est ainsi qu’on qualifie généralement ses prises de position) permettent également l’expression d’un chauvinisme anti-italien en France : on trouve souvent exprimées, dans les courriers des lecteurs des sites de journaux, des réactions comme « faut-il que les Italiens soient nuls pour avoir porté au pouvoir un guignol pareil ! ». Comme pour l’Amérique de Trump, les chauvins français peuvent ainsi dénigrer les autres peuples en toute bonne conscience…

 

 

 

SALVINI ET LE FASCISME

 

 

Dans un grand nombre de commentaires, en France mais aussi en Italie, Salvini est qualifié de fasciste.

 

Un article fort intéressant de Christophe Bouillaud sur le site Politique italienne contemporaine essaie de répondre à la question : Matteo Salvini est-il fasciste? en distinguant plusieurs façons de définir le fascisme.

L'article, qui date des débuts de Salvini au gouvernement, rappelle  que Salvini est issu de la Ligue du Nord, parti qui n'a jamais eu de sympathie pour le fascisme (mais par contre, très anti-immigrationniste).

Il indique que le fait de traiter Salvini de fasciste apprend  quelque chose "sur ceux-là mêmes qui qualifient Matteo Salvini de fasciste" :

« S’ils le voient fasciste au sens historique comme pouvait l’être Mussolini, cela indique leur inculture historique, ou du moins leur volonté de passer outre un minimum de réalisme historique pour déprécier l’adversaire.

S’ils le voient néofasciste, comme peuvent l’être encore chacun dans leur style FdI [Fratelli d'Italia] ou Casa Pound Italie, on peut en conclure qu’ils ne connaissent pas bien les méandres de la politique italienne.»

 

L'auteur admet toutefois que si on prend le mot "fasciste" « comme un simple équivalent dépréciatif d’extrême-droite, de xénophobie, de nativisme, soutenu par un discours public outrancier, il est évident que Matteo Salvini est bien fasciste. On pourrait dire tout aussi bien qu’il est populiste.  »

L'article conclut :

 «  Au total, il serait plus réaliste de dire que Matteo Salvini n’est ni fasciste ni néofasciste, mais qu’il est nationaliste et xénophobe. Surtout, il me semble qu’on devrait le qualifier de “nativiste” en ce que son parti prétend depuis toujours protéger une population de natifs contre une submersion migratoire supposée. L’usage de ce terme de nativisme possède l’avantage par rapport à celui de fascisme de donner une nature  plus contemporaine à l’enjeu que porte et qui porte la Ligue de M. Salvini, mais je reconnais bien sûr qu’il ne porte pas en lui la charge émotionnelle qu’induit pour les militants et les commentateurs l’usage du terme de fascisme. Parler plus couramment de “nativisme” pour décrire les extrêmes droites contemporaines en Europe supposerait du coup de devoir éclaircir le débat: les natifs d’un lieu ont-ils des droits particuliers supérieurs sur la gestion de ce lieu par rapport à ceux qui n’y sont pas nés, et ont-ils des droits en la matière qui l’emportent sur les droits universels que se veulent les Droits de l’Homme? En refusant l’accès aux ports italiens à des navires ayant sauvé des migrants en mer, M. Salvini ne fait qu’illustrer cette doctrine qui constitue l’un des vrais enjeux de notre temps. Le qualifier de fasciste peut soulager moralement, mais ne fait pas mieux comprendre les racines de son indéniable succès dans l’opinion publique italienne. »

 Christophe Bouillaud, Matteo Salvini est-il fasciste? 25 juin 2018

Politique italienne contemporaine

https://pic.hypotheses.org/95

 

 On verra plus loin que nous ne sommes pas tout-à-fait d'accord avec la qualification de nationaliste attribuée à Salvini dans cet article, par ailleurs intelligent et stimulant.

 

Les accusations de fascisme se sont depuis multipliées, favorisées il est vrai par les attitudes volontiers ambiguës de Salvini.

 

 Ainsi un article du journal Ouest--France du 8 mai 2019 recensait les comportements plus ou moins favorables ou complaisants envers le  fascisme de Salvini :

« Quelques exemples récents ? Vendredi 3 mai [2019], au terme d’une tournée électorale (car Salvini est en campagne permanente à travers l’Italie et rarement au ministère de l’intérieur), il était à Forli, en Emilie-Romagne, terre natale de Mussolini. Et à Forli il a tenu, justement, à haranguer la foule du balcon de la mairie, Palazzo Saffi

Ce même balcon où le Duce tint de nombreux discours dans les années 1920 et 1930 et où en 1944 les cadavres de partisans furent pendus les troupes nazies et fascistes, alors que les Alliés remontaient la Péninsule. Son apparition au balcon, vendredi soir, a été vivement contestée par des manifestants..»

« Le 25 avril dernier, jour de la libération de l’Italie des régimes fascistes et nazis, Salvini avait décidé de déserter les cérémonies et s’était rendu en Sicile, pour sa campagne électorale pour les Européennes. En prétextant l’ouverture d’un commissariat à Corleone, épicentre de la mafia sicilienne.

«Le derby entre fascistes et communistes ne m’intéresse pas », a-t-il fait savoir sur les réseaux sociaux, de son verbe effrontément rustre et brutal. « C’est un ignorant », s’est insurgé Andrea Camilleri, père du Commissaire Montalbano*. « À 93 ans je sens la colère bouillir en moi parce qu’en prononçant une phrase aussi ignorante Salvini offense les morts de tous les camps ».

 https://www.ouest-france.fr/europe/italie/italie-quand-matteo-salvini-mime-mussolini-florilege-6336542

 

                                                                                  * Andrea Camilleri, auteur très connu de romans policiers qui ont pour cadre la Sicile et portent un regard empreint de critique sociale, est mort en juillet 2019.

 

L'article de Ouest-France donnait d'autres exemples de propos de Salvini qui semblaient faire référence favorablement au fascisme, comme la phrase "Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur", attribuée à Mussolini, que Salvini a repris à son compte.

Notons aussi que certains reproches faits à Salvini  sont fondés sur une déformation des  faits historiques : plusieurs journaux ont écrit (en France - est-ce le cas aussi en Italie ?) qu'il  avait pris la parole depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Forli où Mussolini avait regardé les cadavres pendus d'antifascistes. Or, sauf erreur de ma part, il n'existe aucune indication d'un tel fait qui semble amalgamer deux circonstances différentes. Mussolini s'est bien exprimé du balcon de l'Hôtel de Ville de Forli, dans les années 30, en tant que chef du gouvernement, et des partisans antifascistes (Silvio Corbari et ses camarades dont sa compagne Iris Versari), furent pendus aux réverbères de la place (mais non au balcon) en 1944 ( voir les articles Wikipedia en italien les concernant   https://it.wikipedia.org/wiki/Silvio_Corbari et https://it.wikipedia.org/wiki/Iris_Versari) 

Les faits historiques ont été déformés (inconsciemment ?) pour discréditer encore plus Salvini.

 

Il est clair que si on donne au terme "antifasciste" le sens très particulier et courant aujourd'hui, de partisan d'extrême-gauche*, Salvini n'a rien d'un antifasciste.

                                                              * La qualification d'antifasciste est  réclamée par l'extrême-gauche actuelle, en Italie et ailleurs, en postulant une équivalence entre "extrême-gauche" et "antifasciste". Ces antifascistes actuels oublient volontiers que parmi les antifascistes historiques, on trouvait, outre des communistes, des socialistes libéraux,  des catholiques, des conservateurs, des monarchistes, des centristes, comme Alcide De Gasperi, le prêtre Don Sturzo, le comte Sforza, Ugo La Malfa...

 

Mais Salvini, conscient de ce que son attitude lui valait des critiques, a tenu à marquer son éloignement du fascisme, non sans provocation, se définissant comme "anti" tout ce qui est mal (et profitant de l'occasion pour mettre le communisme et le nazi-fascisme dans le même sac)*.

«Le vice-président du Conseil, Matteo Salvini a, lui, longtemps gardé une attitude très ambiguë sur le fascisme, refusant de se définir comme « antifasciste ». Pour éteindre la polémique de ces derniers jours**, il a cependant un peu infléchi ses positions : « Je ne suis pas fasciste, je suis antifasciste, anticommuniste, antiraciste, antinazi. Je suis tout “l’anti” possible. »

(article de L'Opinion, En Italie, les fantômes du fascisme ressurgissent dans le débat public, 8 mai 2019 https://www.lopinion.fr/edition/international/en-italie-fantomes-fascisme-ressurgissent-dans-debat-public-186332

 

                                                                          * Faut-il le lui reprocher ? C'est plus ou moins l'attitude officielle de l'Union européenne qui a créé une Journée européenne du souvenir (cette journée, "appelée auparavant Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme désigne la journée du 23 août que le Parlement européen a proclamée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires", art. Wikipedia. Les partis communistes ont protesté contre l'instauration de cette journée).

                                                                          ** Il s'agissait d'une polémique suscitée par le fait que l'éditeur d'un livre d'entretiens avec Salvini avait manifesté des opinions favorables au fascisme.

 

 

 

SALVINI ET LES TERRONI

 

 

On rappelle parfois que dans une autre vie (pas si ancienne), Salvini s'est moqué des habitants du sud de l’Italie; en fait il semble qu'il y a eu un seul incident de cet ordre, que nous évoquons plus loin.

Mais dans son parti, il était fréquent de dire du mal des sudistes, qu’on désigne volontiers dans le nord sous le sobriquet de terroni (en français on traduit souvent par culs-terreux, mais le mot en italien, au départ, n’a pas de connotation particulière et désigne ceux qui sont liés à la terre, y compris les propriétaires terriens).

C’était l’époque de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, fondée en 1991 par réunion de divers mouvements régionalistes/autonomistes (dont la Ligue lombarde du même Bossi) : la Ligue, à travers des positions fluctuantes, prétendait à l’indépendance des régions du nord de l’Italie*, désignées sous le nom (inventé par Bossi) de Padanie (on y reviendra) ou au moins à une fédéralisation de l’Italie ou un découpage confédéral en trois entités.

                           * Bossi, conscient des identités séparées des différentes régions du nord de l’Itaie, prévoyait que la Padanie serait elle-même un état fédéral ; les régions qui désireraient sortir de l’Italie sans adhérer à la Padanie pourraient opter pour une indépendance séparée. Dans le Veneto notamment, beaucoup d’indépendantistes vénètes ne se souciaient pas d’adhérer à la Padanie et restèrent sceptiques sur le projet de Bossi, ou rompirent avec lui après un bout de chemin ensemble.

 

Depuis, Salvini a remisé les revendications séparatistes du nord, c’est ce qu’on a appelé (improprement selon nous) le virage « nationaliste » de la Ligue (au sens du nationalisme italien, bien sûr), dont on reparlera. La Ligue du Nord devint à partir de 2018, dans les discours, les affiches et la communication, la Ligue tout court, sans pour autant avoir changé de nom dans les statuts, où elle est toujours la « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie ».

Dans le contexte de la Ligue de Bossi, les Italiens du sud (et du centre probablement aussi) étaient considérés comme des « profiteurs », vers qui les ressources du nord étaient détournées.

Cette hostilité politique envers les habitants du sud, redoublait une vieille hostilité, disons sociale, datant de plusieurs décennies, quand les habitants du sud sont « montés » dans le nord industriel pour gagner leur vie, subissant alors le mépris des nordistes. C’est à ce moment que l’expression terrone (au pluriel : terroni) est devenue courante dans le nord pour désigner les immigrés sudistes ou plus généralement les habitants du sud.

Pourtant, ce mépris envers les sudistes mérite une analyse plus fine. Les gens du sud qui venaient travailler dans le nord étaient aussi des fonctionnaires, enseignants, policiers, qui avaient acquis une culture italienne standard (qui n’est pas celle du nord, contrairement à ce qu’on imagine) et qui venaient représenter cette culture dominante dans les régions du nord qui avaient leurs traditions, leurs dialectes, leur histoire propre.

Selon le dictionnaire de la Crusca (l’académie florentine de la langue italienne, qui fixe le bon usage), le mot terroni s’appliqua aussi (ou d’abord ?) à ces fonctionnaires venus du sud (http://www.accademiadellacrusca.it/it/lingua-italiana/consulenza-linguistica/domande-risposte/arriva-questo-terrone).

Paradoxalement, le terrone est parfois le bureaucrate ou par la suite le technocrate, l'homme bien habillé par rapport au producteur en habit de travail.*

                                               * Dans le livre de Lynda Dematteo, L'idiotie en politique (2007), étude sociologique consacrée à la Ligue du Nord de l'époque Bossi (décrivant des comportements, aujourd'hui bien dépassés, de la fin des années 90), l'auteur étudie les liens entre les positions de la Ligue et les attitudes courantes des habitants du Bergamasque (d'où Bossi est originaire). Cette étude, parfois contestable par une sorte de parti-pris anti-Ligue, fournit des notations intéressantes, comme celles-ci : "Le « terù » [de terroni, cul-terreux en dialecte] ce n’est pas seulement le Méridional, ce sont tous les non-Bergamasques. À Bergame, un Turinois, un Bolognais sont également des « terù ». Ou encore : " Les petits entrepreneurs cherchent également à faire valoir une supériorité morale (supposément nordiste) contre les élites italiennes, les terù en cravate." " Ce discours est à la racine du sentiment d’appartenance commune qui s’éprouve contre les « terù », c’est-à-dire les fainéants en costume-cravate, tous ceux qui ne participent pas directement au processus de production"  ( https://books.openedition.org/editionsmsh/9676#bodyftn19 ).

 

 

L'académie de la Crusca note d’ailleurs avec pondération que le terme terroni est relatif à la situation géographique qu’on occupe et qu’on est toujours le terrone de quelqu’un* (« in fondo siamo tutti un po' terroni », au fond nous sommes tous un peu terroni), façon finalement de ramener la moquerie à des proportions plus justes.

                                  * L’article Wikipedia italien sur le mot terrone rappelle que dans les cantons suisses italophones, le mot est utilisé, dans sa variante lombarde terún / teróne, de façon très dépréciative, pour désigner tous les italophones non-suisses.

Le mot est d’ailleurs revendiqué aujourd’hui par des jeunes du sud, notamment ceux « en exil » dans le nord, pour caractériser une façon de vivre plus décontractée et un style vestimentaire «typiquement méridional ».

L’académie rappelle que les méridionaux ont aussi un terme de mépris pour les nordistes, polentoni (mangeurs de polenta) , mais il est probable que des nordistes viennent rarement vivre dans le sud, de sorte qu’ils sont rarement en butte à l’ironie de leurs compatriotes sudistes, sinon de loin, ce qui n’est pas la même chose.

 

Quant à Salvini, la seule moquerie publique contre les sudistes qu'on ait identifiée est d'avoir chanté avec des camarades, lors d'une fête en marge d'un rassemblement de la Ligue du Nord en 2009, le verre de bière à la main, une chanson traditionnelle de supporters de football contre les Napolitains :

Senti che puzza scappano li cani 
stanno arrivando i napoletani 
o colerosi, terremotati, 
con il sapone non vi siete mai lavati,

Napoli merda, Napoli colera,

sei la vergogna dell’Italia intera

(Sentez comme ça pue, les chiens s'enfuient

Les Napolitains arrivent

O cholériques [atteints du choléra], tourneboulés [allusion aux tremblements de terre]

Avec le savon vous ne vous êtes jamais lavés,

Naples de merde, Naples choléra,

Tu es la honte de toute l'Italie).

https://www.open.online/2019/05/08/i-manifesti-e-le-citazioni-di-matteo-salvini-contro-i-napoletani/

Ce n'était assurément pas très malin (mais que chantent les supporters de Naples dans les stades ?) et Salvini, qui venait d'être élu député, fut obligé de démissionner (il resta député européen). Il s'excusa dans une interview : je m'excuse si quelqu'un s'est senti offensé, mais c'était un chant de stade (voir article Wikipedia italien Matteo Salvini).

Il ne semble pas que Salvini ait fait d'autres déclarations hostiles aux habitants du sud ou se soit servi de l'expression terroni (pas publiquement en tous cas !); on lui fait plutôt à cet égard un procès d'intentions. Mais après tout il a appartenu toute sa vie politique à la Ligue du Nord qui considérait que les ressources du nord allaient alimenter les incapables du sud.

Certains s’étonnent que le même Salvini ait réussi à gagner des électeurs dans le sud. Les sudistes ont-ils la mémoire courte ?

                                      

 

 

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En mai 2019, à Brembate (province de Bergame), lors d'une visite de Salvini, une banderole "Vous n'êtes pas le bienvenu" a été enlevée par les pompiers sur ordre de la Questure (préfecture de police). Cet incident a amené la floraison d'un grand nombre de banderoles critiques, dont  I Terroni non dimenticano (les terroni n'oublient pas).

https://www.huffingtonpost.it/entry/non-sei-il-benvenuto-rimosso-lo-striscione-contro-salvini-a-brembate_it_5cd93329e4b0796a95def9ef

  

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Quelques unes des banderoles anti-Salvini après l'incident de Brembate.

Article de Fabio Chiusi, How Salvini is dominating the agenda in Italy and leading the country into a far right nightmare, site Medium.

https://medium.com/@fabiochiusi/how-salvini-is-dominating-the-agenda-in-italy-and-leading-the-country-into-a-far-right-nightmare-a9c50b22cc8a

 

 

 

 

LA CONQUÊTE DU SUD ?

 

 

 

 Tous les sudistes n'ont pas la mémoire courte. Récemment, Salvini, dans les Pouilles, s'est fait piéger avec sa manie de poser pour des selfies. Ce n'est pas la première fois que cette manie lui joue des tours, notamment lorsque deux filles se sont embrassées en profitant du selfie, pour afficher publiquement leur orientation sexuelle devant un Salvini défenseur de la famille traditionnelle ; Salvini leur a présenté ses meilleurs voeux (auguri  - de mariage ?*) et souhaité d'avoir des garçons !

                                                 * Il est rappelé que le mariage pour personnes du même sexe n'existe pas en Italie mais seulement une union civile, depuis 2016.

 

 

A Lecce, dans les Pouilles, une jeune fille lui a proposé un selfie et lorsque Salvini a pris la pose, elle lui a demandé en filmant : Alors, nous ne sommes plus des terroni de merde *?  L'escorte de Salvini a voulu récupérer le selfie mais le film s'est bien retrouvé  sur les réseaux sociaux, avec un message de la jeune fille parlant de dictature et signant : Antifascista e terrona sempre (antifasciste et terrona toujours).

                                                                                     * Cette expression ne semble pas avoir été utilisée par Salvini, d'ailleurs. Sans doute un rappel du fameux chant de stade, mais déformé.

 

Il est probable les terroni qui en veulent à Salvini sont avant tout ceux qui sont en désaccord avec l'ensemble de sa politique.

Il existe aussi des sudistes qui soutiennent Salvini, voire votent pour lui. Evidemment ils ne votent pas pour l’homme qui chantait Senti che puzza...  C’est parce qu’il leur paraît que voter Salvini est dans leur intérêt.

Le site Slate consacre à quelques mois d’intervalle deux articles aux progrès des idées de Salvini, d’abord à Rome, puis à Naples.

Dans un article de mai 2019, Rome n'est plus insensible au discours de Salvini ( http://www.slate.fr/story/177579/italie-rome-politique-ligue-matteo-salvini-deception-gauche ) l’auteur, Thibault Grosse, constate les progrès de la Ligue dans les quartiers populaires de Rome : « La Ligue de Matteo Salvini a bien conquis les esprits dans cette partie de la capitale, où la gauche traditionnelle a totalement perdu la main. En mars 2018, la droite, à laquelle appartient la Ligue, y a recueilli 32% des voix, derrière le Mouvement 5 Étoiles, mais surtout plus de dix points devant le Parti démocrate de Matteo Renzi –un revirement politique complet. ».

Un chercheur en sciences politiques à Rome, Vincenzo Emanuele, confirme que «c'est un vote de protestation de la classe ouvrière». Le président de centre gauche du IIIe arrondissement [probablement membre du Parti démocrate] de Rome, reçoit l'auteur de l'article dans son "chic bureau" et  déclare : «Aujourd'hui, nous avons de très gros problèmes de drogue, liés à la forte pauvreté et à l'insécurité sociale qui règne,constate-t-il. Tout cela sert de terreau électoral à Salvini.» Il ajoute : « Ils [les Leghistes] veulent opposer les gens entre eux, en pointant du doigt les gens dans la rue, les jeunes qui sortent le soir ou les immigrés, alors que le vrai problème, c'est l'explosion des inégalités.» «Soyons clairs. Si l'on vote demain, c'est la Ligue qui gagne.»

 

A Naples, les idées de Salvini progressent également, selon l’article du même site Slate de Marie Brière de la Hosseraye et Yoram Melloul, À Naples, les immigrés en proie à la montée du racisme (1er juillet 2019) http://www.slate.fr/story/179076/naples-immigres-racisme-salvini

Certes la ville est encore gérée par un maire progressiste qui a décidé de ne pas appliquer le « décret Salvini » sur le droit au séjour des étrangers (l’article n’est pas très clair sur les compétences des maires dans l’application de ce texte), mais les mentalités évoluent.

Le discours de Salvini, qui fait de la lutte contre l’immigration une priorité, puisque selon lui, l’immigration est la clé de tous les problèmes, fait des progrès chez les Napolitains, rendant difficile la situation des immigrés notamment d’origine africaine.

Ainsi les auteurs notent que les Africains, autrefois très présents dans le centre-ville de Naples, y sont devenus presque invisibles et expliquent (en écriture inclusive) que « Progressivement, des résident·es se sont mis·es «à faire circuler des pétitions pour chasser les étrangers [pourquoi pas d'écriture inclusive ici?] des quartiers, se plaignant de violences». L’article ne croit pas utile d’indiquer si les réactions d’hostilité aux immigrés étaient fondées sur des faits avérés (on n’écrit jamais cela…) mais on est libre de le comprendre. D'ailleurs, le lien avec Salvini n'est pas apparent. Ces pétitions n'ont pas dû apparaître en un jour, ni avec Salvini.

Pourtant, l’Italie ne parait pas vivre sous un régime policier : « Tous le disent, pour les étrangers en situation irrégulière, les contrôles de police sont rares ».

L’article signale une augmentation des violences racistes, agressions verbales ou même physiques, qui sont évidemment mises en relation avec le discours anti-immigrés de Salvini, qui rendrait possible le passage à l’acte: «Avant, le racisme existait mais on le gardait pour soi».

 

Cet argument était déjà abordé dans un précédent article, En Italie, Matteo Salvini diffuse le racisme dans toute la société (Valérie Segond, 27 septembre 2018  http://www.slate.fr/story/167627/racisme-italie-conquete-pouvoir-salvini ).

Pourtant, à l’époque, l’article citait un expert de l'Observatoire de Pavie qui surveille la xénophobie : « «Il n'est pas sur qu'il y ait eu une augmentation significative des propos et actes racistes par rapport aux années précédentes ». Ou encore cet autre expert de l’opinion publique: « Il n'y a pas de racisme mais beaucoup d'Italiens se sentent avoir été oubliés [sic] par les gouvernements précédents qui ne se sont pas occupés d'eux, et ont tendance à se raccrocher à leur communauté», explique Chiara Ferrari chez Ipsos. »

Mais évidemment, l'article contredit ces opinions : « Alors, circulez, il n'y a rien à voir? Le racisme italien ne serait qu'un fantasme de bureaucrates bruxellois? Pas sûr ».

Pour les auteurs de ces différents articles, la politique anti-immigration de Salvini n’a aucun fondement, sinon idéologique. C’est seulement une recherche de boucs émissaires. Or, si les mentalités évoluent vers un rejet plus grand de l’immigration, est-ce en raison de manipulations ou d’illusions idéologiques, ou bien des réalités constatées par la population dans sa vie quotidienne ? Les auteurs de Slate écartent évidemment la seconde hypothèse. Si des immigrés apparaissent dans les faits-divers, c’est la faute de la presse :

«La presse a joué un rôle clé dans la propagation des stéréotypes», explique Grazia Naletto ». « Mais, explique (…) Marcello Maneri, professeur de sociologie, «ce qui est propre à l'Italie, c'est que les questions relatives à la politique migratoire sont toujours posées à l'occasion de faits divers où des immigrés sont mis en cause. L'information inquiétante est fortement ethnicisée (…). Les titres des faits divers renvoient à la nationalité du suspect quand il est étranger. Plus rarement quand celui-ci est une victime».

De même, le sentiment anti-immigré est mis en relation avec les statistiques ethniques sur la délinquance, ce qui sous-entend (sans le dire) qu’elles vont dans le sens d'une corrélation entre immigration et délinquance  : « Dans un pays qui produit des statistiques ethniques, contrairement à la France, les données sur la sécurité sont aussi toujours analysées sous le prisme du poids des étrangers dans les crimes commis, et dans les prisons. »

 

L’article En Italie, Matteo Salvini diffuse le racisme dans toute la société signale aussi que les attitudes anti-immigration débordent maintenant de la droite, puisque par exemple le parti Rifondazione comunista dénonce la concurrence des immigrés sur le marché du travail. Un développement illustre d'ailleurs comment les immigrés clandestins fournissent une main d'oeuvre bon marché  - car elle n'a pas les moyens d'être exigeante - y compris à la Mafia, situation présente pas seulement dans le sud mais aussi "dans le Piemont et dans la plaine du Pô, où les conditions de travail s'apparentent à du néo esclavagisme".

Enfin l’article observe que les politiques anti-immigration ne sont pas nées avec le gouvernement Conte-Salvini. Les premières mesures en ce sens datent du gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi et ont depuis été utilisées et accrues par tous les gouvernements successifs.

Dans ces conditions, contrairement à ce que les articles de Slate veulent démontrer (" Ce n'est pas la crise qui a créé le racisme, c'est la construction d'un homme, Matteo Salvini, dans sa marche vers le pouvoir", dit le chapeau d'un des articles), Salvini n’apparait plus vraiment comme l’homme qui a créé de toutes pièces une idéologie raciste, mais se trouve dans la continuité d'une attitude de méfiance accrue envers l’immigration, tant des hommes politiques que de la population.

 

 Ajoutons que de nombreux journaux et sites italiens se sont emparés de la question du racisme en Italie. On se demande s'il y une augmentation des actes racistes : C’è un aumento degli attacchi razzisti in Italia? https://www.internazionale.it/bloc-notes/annalisa-camilli/2019/02/27/attacchi-razzisti-italia   ; on analyse le renforcement de la mentalité raciste (L'Espresso, ll razzismo è diventato la normalità in Italia (le racisme est devenu la normalité en Italie, article de réflexion,     http://espresso.repubblica.it/visioni/2018/12/18/news/razzismo-italia-1.329768); on analyse les sondages d'opinion : Sondaggio, un Italiano su tre tentato dal razzismo, sondage, un Italien sur trois tenté par le racisme  https://www.quotidiano.net/cronaca/razzismo-in-italia-1.4458793 .

D'autres, au contraire, dénoncent une inflation de bien-pensance sur le sujet (Panorama,  E la stampa lancia "l'allarme razzismo" in Italia  (Et la presse lance "l'alarme racisme"en Italie,  https://www.panorama.it/news/politica/stampa-giornali-allarme-razzismo-italia/ ).

Mais faut-il confondre racisme et politique anti-immigration? En tous cas, Salvini se défend d'être raciste. Comme il l'écrit sur son compte Twitter, il ne regarde pas la couleur de la peau, mais seulement les comportements. A preuve, tous ses selfies avec des non-Blancs.

 

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 Compte Twitter de M. Salvini, 30 juillet 2018, avec le message :

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no (Je rappelle aux politiciens et aux journalistes du camp du bien que moi je ne juge pas les gens à la couleur de leur peau. Je les divise en personnes respectables et en délinquants. Il y a un futur en Italie pour les premiers, il n'y en a pas pour les autres).

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io
non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone
perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no

Ricordo a politicanti e giornalisti buonisti che io non giudico le persone in base al colore della pelle, io le divido fra persone perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri no!

https://twitter.com/matteosalvinimi/status/1024003369093001218

 

 

L'opinion publique italienne est évidemment agitée par certains faits divers mettant en cause des immigrés ou même des Italiens d'orgine étrangère.

On en a un exemple récent (mars 2019) avec l'affaire du chauffeur de bus scolaire, Italien d'origine sénégalaise,  qui avait pris des enfants en otage et prétendait mettre le feu au bus avec les enfants ligotés à l'intérieur, pour protester contre l'attitude du gouvernement italien à l'égard des migrants. Parmi les enfants il y avait d'ailleurs des étrangers : l'un d'entre eux, ayant réussi à conserver son téléphone portable, a pu donner l'alerte.

Les enfants furent finalement délivrés par les carabiniers. Salvini et Di Maio déclarèrent être en faveur de la déchéance de la nationalité italienne du preneur d'otages (pour les faits , cf. par exemple  https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/21/italie-massacre-evite-de-justesse-pour-51-collegiens-pris-en-otage_5438987_3210.html ). Comme il fut question de donner la nationalité italienne à ceux des enfants qui étaient de nationalité étrangère (d'abord à ceux qui avaient permis de mettre en échec le preneur d'otages, puis à tous), le débat sur le droit du sol (ce droit est inexistant en Italie, une tentative de modifier la loi a capoté en 2016) réapparut et Salvini, d'abord favorable à l'octroi dérogatoire de la nationalité italienne, fit ensuite marche arrière. 

Sur les implications de l'affaire en ce qui concerne le droit du sol, voir l'article du journal suisse Le Temps  https://www.letemps.ch/monde/enfants-heros-rouvrent-debat-droit-sol-italien .            

 

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perbene e delinquenti. Per i primi in Italia c’è futuro, per gli altri https://twitter.com/matteosalvinimi/status/1024003369093001218https://twitter.com/matteosalvinimi/status/10240033690930
    

 

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 Salvini avec le premier sénateur noir de l'histoire de l'Italie, membre de la Ligue, élu en 2018. Toni Iwobi, d'origine nigériane, est membre de la Ligue depuis 1993. Il y a adhéré parce qu'elle était fédéraliste et il y croit encore. Selon lui, la Ligue veut protèger les immigrés en situation régulière, dont beaucoup ont voté pour elle. Toni Iwobi était chargé des questions d'immigration dans l'organigramme de la Ligue.

 Il Fatto quotidiano.

 https://www.ilfattoquotidiano.it/2018/03/06/elezioni-il-primo-senatore-nero-e-della-lega-salvini-tutela-gli-immigrati-quelli-regolari-sono-suoi-fratelli/4207300/

 

 

 

 

NAISSANCE DE LA LIGUE « NATIONALISTE » (OU NATIONALE ?)

 

 

On l’a dit, la Ligue a évolué depuis l’époque Bossi. Les commentateurs ont bien noté cette évolution.

A l’époque de la Ligue du Nord de Bossi, les membres les plus convaincus refusaient de se considérer comme Italiens, et tournaient en dérision les symboles de la nation italienne. Ils se considéraient comme des Celtes, tandis que l’Italie était latine. Un des slogans des militants était : Bruciamo il tricolore (brûlons le tricolore - le drapeau italien).

Salvini était l’un des cadres permanents de la Ligue, à laquelle il appartenait depuis ses 17 ans. Son habileté et sa faconde populaire ont fini par le propulser en fin 2013 au poste de secrétaire général de la Ligue, élu haut la main contre Bossi diminué par les ennuis de santé et des affaires financières*. La participation de la Ligue aux gouvernements Berlusconi n’avait pas fait avancer ses projets fédéralistes en faveur du nord et le score électoral de la Ligue était tombé au plus bas.

                                                                                 * Bossi se représentait au poste de secrétaire général après une période durant laquelle son vieux compagnon Roberto Maroni avait dirigé la Ligue.

 

Salvini réorienta la ligne politique de la Ligue.

En 2017, le congrès de la Ligue à Parme permit de constater l’évolution accomplie : Salvini fut investi comme tête de liste pour les élections de 2018, avec plus de 80% des voix, contre Gianni Fava, représentant la ligne séparatiste, qui se déclarait “orgueilleusement sécessioniste”.

“Qui n’est pas d’accord s’en va”, annonça Salvini. Fava est resté, de même que Bossi qui fit un discours très critique sur la nouvelle ligne du parti. Bossi remarqua d’ailleurs que Salvini avait obtenu 80% des voix, mais que seulement 50% des militants avaient voté.

Les références à Trump et Poutine, le soutien de Marine Le Pen, faisaient partie de la nouvelle « panoplie » de la Ligue. Dans son intervention, Salvini dénonça l’Union européenne, les Roms, les migrants, George Soros (le milliardaire américain accusé d’encourager l’immigration par ses fondations). Pourtant, malgré la référence à Poutine, Salvini insista : en matière sexuelle, pas de discrimination. Enfin, dans la continuité avec la Ligue historique, il affirma vouloir consruire une Italie fédérale.

Le journal La Gazzeta di Mantova (https://gazzettadimantova.gelocal.it/mantova/cronaca/2017/05/21/news/a-parma-nasce-la-lega-nazionalista-1.15371490), qui relate ces événements sous le titre A Parma nasce la Lega Nord nazionalista (à Parme naît la Ligue nord nationaliste), observe alors « La svolta sovranista, nazionalista e personalista di quello che una volta era il partito-sindacato del Nord si è completata ieri al congresso della Lega a Parma» (la transformation en parti souverainiste, nationaliste et incarné dans une personne (personalista) de ce qui était autrefois le parti représentatif (sindacato) du Nord, est devenue complète hier au congrès de la Ligue à Parme).

Pourtant, comment se marque ce tournant « nationaliste ». Qui y a-t-il de particulièrement nationaliste dans la déclaration de Salvini ? 

« Io al Sud ci vado perché dove c’è un’ingiustizia ci deve essere la Lega. Un imprenditore che fallisce a Bari è uguale a uno che fallisce al Nord: dietro c’è sempre l’Ue dei burocrati e delle banche. Distruggiamo l’Ue e poi faremo dell’Italia un paese federale» (je vais dans le sud parce que là où il y a une injustice, la Ligue doir être présente. Il n’y a pas de différence entre un entrepreneur qui fait faillite à Bari [dans le sud] et un qui fait faillite dans le nord. Derrière il y a toujours l’Union européenne des bureaucrates et des banques. Détruisons l’Union européenne et après nous ferons de l’Italie un état fédéral)

Le journal note que la composante historique de la Ligue, séparatiste, attend son moment, à l’image de Fava qui déclare qu’il reste pour “continuare a dare voce a chi pensa che dobbiamo essere il sindacato del Nord e smantellare lo Stato centrale” (continuer à être la voix de ceux qui pensent que nous devons être les représentants des intérêts du nord et démanteler l’état central)

Quant à Salvini, il salue Bossi : Il m’a toujours critiqué mais je suis content qu’il reste. C’est sa maison.

 

 

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En marge du congrès de Parme en 2017 : de gauche à droite, Gianni Fava, Roberto Maroni (lunettes) et Umberto Bossi (assis, en chemise verte marquée, si on regarde bien, Padania). La vieille garde de la Ligue historique réunie pour un dîner convivial. Photo dans La Gazzetta di Mantova.

 https://gazzettadimantova.gelocal.it/mantova/cronaca/2017/05/21/news/da-bortolino-il-ritrovo-dei-padani-tra-attesa-e-ricordi-rispunta-boni-1.15371493

 

 

L’article Wikipedia en anglais Lega Nord fournit d’autres précisions sur le congrès de Parme : Fava, ministre de l’agriculture (plus exactement, assesseur) de la région Lombardie, présenté comme un social-démocrate de tradition, et libéral en matière de société, avait récusé la référence au Front national français :“c’est un des partis les plus centralisateurs et conservateurs d’Europe, qu’est ce que nous avons à faire avec lui ?” Il avait cité un vieux militant qui lui avait dit : “Dépêchons-nous de faire la Padanie [indépendante], que je puisse me remettre à voter à gauche”. Fava concluait : Voilà ce qu’était la Ligue et ce qu’elle doit être de nouveau.

Mais le succès électoral de 2018 a confirmé le bien-fondé de la ligne Salvini - juqu’à nouvel ordre du moins.

On a aussi raconté comment le mot “Nord” a disparu du nom de la Ligue (dans la communication politique mais pas dans les statuts) et de son logo (le simbolo, important en Italie car les simboli de tous les partis en présence figurent sur les bulletins de vote et les électeurs mettent une croix ou entourent le simbolo de leur choix). Ce changement était préparé par Salvini depuis 2016.

En octobre 2017, Salvini annonce au congrès fédéral de la Ligue un nouveau logo sans la mention “Nord”.

Salvini a déjà expliqué le pourquoi de ce changement dans une interview: ça fait plusieurs années que nous nous efforçons de convaincre le reste de l’Italie que le fédéralisme est bon pour elle et pas seulement pour le nord. Ce n’est pas au moment où nous sommes en train de réussir que nous allons revenir en arrière. Dans la semaine, je vais à Tarente [dans le sud], je ne peux pas y aller avec un logo marqué Nord !

Umberto Bossi s’exclame : Tu es devenu un nationaliste fasciste!

Et Luca Zaia, le président de la région Veneto, intervient: Umberto, tempi sono cambiati ! (Umberto, les temps ont changé).

(article du Corriere della Sera, Lega, nuovo simbolo: via la parola Nord. Bossi a Salvini: «Fascista». https://www.corriere.it/politica/17_ottobre_28/lega-toglie-parola-nord-calderoli-salvini-bossi-71d8cdd6-bb4e-11e7-8ef5-94a13146dc45.shtml )

 

On comprend donc que le tournant de la Ligue est moins nationaliste que national.

Dès 2016, le Corriere della Sera notait que Salvini touchait à son but : "trasformare la Lega da partito sindacalista del territorio, nordista nonché padano, in movimento autenticamente nazionale" (transformer la Ligue, de parti représentant le nord et padan, en mouvement authentiquement national), ce qui suscitait l'ironie de Bossi : La Lega nazionale ? Una cazzata (la Ligue "nationale" ? une connerie !).

https://www.corriere.it/politica/16_ottobre_25/lega-congresso-togliere-parola-nord-e56a6d54-9a25-11e6-939e-ec3a0eea054f.shtml

 

 

 

La Ligue désormais prétend apporter des solutions valables pour toute l’Italie, défendre l’intérêt de tous les Italiens. Ce sera d’ailleurs le slogan de campagne de Salvini en 2018, Primi gli Italiani (d’abord les Italiens). Pour autant, la Ligue de Salvini n’abandonne pas ses visées fédéralistes.

Malgré cela, pour un homme comme Bossi, l’abandon du programme exclusivement « nordiste » de la Ligue sonne comme une adhésion à l’état-nation italien, ce qu’il traduit avec excès comme un ralliement au nationalisme fasciste, puisqu’ historiquement, c’est l’état fasciste qui a représenté l’aspect le plus dur de l’état-nation unitaire italien.

 

On comprend aussi que les Français puissent être perdus dans ces débats où le « nationalisme » de la Ligue consiste en fait à adopter une ligne politique valable pour tout le pays, ce qui est le cas de tous les partis politiques français qu’on n’accuse pourtant pas de nationalisme !

De fait, comment comprendre qu’on puisse qualifier de nationaliste un parti qui, malgré son changement de ligne politique, continue à vouloir faire de l’Italie un état fédéral ? (ce qui en France, est considéré comme une quasi-négation de la nation - mais en France, personne ne se soucie vraiment du programme de la Ligue puisqu’il suffit de dire qu’elle est d’extrême-droite). Mieux, comme on va le voir, la Ligue s’allie en Sardaigne aux indépendantistes. Curieux nationalisme quand même…

Il semble bien que le mot « nationaliste » en Italie a un sens un peu différent de celui qu’on lui donne en France.

Certes, l’attitude anti-européenne – au sens de l’Union européenne - et l’hostilité à la « globalisation » (et particulièrement à l’immigration) caractérisent aussi la Ligue, mais est-ce suffisant pour parler de « nationalisme » ?