LES MASSACRES DES FOIBE : MÉMOIRE ET  POLÉMIQUE EN ITALIE

 PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos et cartes trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

Qui connaît les foibe en France ?

Peu de monde, je pense. Le mot du dialecte frioulan (foiba au singulier, foibe au pluriel, venant du latin favea, fosse), désigne des crevasses dans le terrain karstique caractéristiques de la géologie locale (appelées en français des dolines). Ces gouffres sont surtout répandus en Istrie et dans les régions proches de Trieste et Fiume, dans certaines zones de Slovénie ayant appartenu à l'ancienne région italienne de Vénétie Julienne, ainsi que dans de nombreuses zones de la Dalmatie (d’après Wikipedia).

Il existerait 1 700 foibe en Istrie seulement.

Le nom Foiba, nom propre, a aussi été donné à un gouffre spectaculaire et  très connu à Pazin (Pisino en italien), au centre de l’Istrie, dans lequel se jette un torrent du même nom (mais qui semble aujourd’hui appelé Pazinčica) ; le gouffre de Pazin joue un rôle dans le roman de Jules Verne Mathias Sandorf (je l’ai évoqué dans mon sujet Jules Verne, la  Corse et les nationalités http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/05/16/37341758.html ). Mais les foibe se présentent souvent comme de simples trous circulaires dans le sol.

Les foibe, réparties sur trois pays actuels (Italie, Slovénie, Croatie) sont investies, en Italie notamment, d’une grande charge émotionnelle en raison de leur utilisation en 1943-45 lors de massacres commis d’abord par les partisans communistes et ensuite par l’armée yougoslave.

 

 

EN RÉSUMÉ

 

 

 

En 1943, puis en 1945, des massacres eurent lieu en Dalmatie, en Istrie et dans les régions de Trieste et de Fiume. Dans tous ces territoires qui appartenaient alors à l’Italie, des Italiens furent exécutés, d’abord en 1943 par les partisans communistes, essentiellement yougoslaves, puis en 1945 par l’armée yougoslave. Les corps furent souvent jetés dans les foibe.

Parfois les victimes furent précipitées vivantes dans les foibe. Une pratique fréquente consistait à lier ensemble par du fil de fer les prisonniers et à tirer sur le premier, qui en tombant dans la foiba, entraînait les autres. Il y a eu aussi des meurtres par noyade en Dalmatie. Enfin, après la victoire finale de l’armée yougoslave en 1945, un grand nombre d’Italiens périt dans des camps de détention de l’armée yougoslave, exécutés ou victimes des conditions catastrophiques d’internement.

A la suite de ces événements, la très grande majorité de la population italienne quitta les territoires occupés par l’armée yougoslave, qui furent ensuite rattachés à la Yougoslavie.

Après des décennies d’oubli volontaire ou de déni en Italie, le souvenir des foibe émergea dans les années 90. Une journée nationale du souvenir fut instituée par une loi de 2004 à la mémoire des victimes des foibe et de l’exode de la population italienne.

La loi émanait du gouvernement Berlusconi et les communistes refusèrent de la voter. Plus largement, le sujet des massacres de 1943-45 a engendré des polémiques politiques qui n’ont pas cessé, notamment sur l’importance des massacres et la qualité des victimes : des journalistes et des chercheurs, plutôt minoritaires et engagés politiquement, contestent l’importance des massacres et prétendent qu’ils n’ont visé que des fascistes, de même qu’ils contestent les chiffres donnés pour ce qu’on appelle en Italie « l’exode des Istriens et des Dalmates » ou « exode juliano-dalmate *».

                                                                                                                       * De la Vénétie Julienne  - Venezia Giulia – région englobant à l’époque l’Istrie et les frontières orientales de l’Italie, hors la Dalmatie ; l’actuelle région italienne autonome Friuli -Venezia Giulia ne représente plus qu’une partie des territoires désignés avant 1945 sous le nom de Venezia Giulia, qui ont été joints au Frioul.

 

Beaucoup de ceux qui critiquent la commémoration officielle des victimes des foibe et le discours officiel qui en est le support appartiennent à la mouvance dite antifasciste.

 

 

 

LES FRONTIÈRES ORIENTALES DE L'ITALIE, PEUPLEMENT ET MODIFICATIONS 

 

 

 

Avant la première guerre mondiale, la Dalmatie et l’Istrie appartenaient à l’empire austro-hongrois. Ces régions (avec les villes de Fiume et de Trieste, aux limites de l’Istrie, qu’on considère généralement à part de celle-ci) avaient, depuis des siècles, une population mélangée d’Italiens, de Croates, de Slovènes (non au sens de la nationalité juridique, mais de la culture).

Les Italiens appartenaient souvent aux classes moyennes ou supérieures (propriétaires, commerçants, professions libérales).

Les Italiens étaient nombreux sur les côtes, les Croates et Slovènes se trouvaient plutôt à l’intérieur des terres. L’empire austro-hongrois, se méfiant de ses sujets italiens, avait par divers moyens, tenté de favoriser les populations slaves, jugées plus fidèles. En retour, de nombreux Italiens des provinces adriatiques austro-hongroises rêvaient du rattachement à l’Italie.

En Italie même, un fort mouvement d’opinion souhaitait le rattachement à l’Italie de ce qu’on appelait les terre irredente, territoires hors des frontières de l’Italie mais avec une importante population italienne (pas forcément la majorité de la population).La guerre de 1914-1918 allait permettre de concrétiser ces souhaits.

 

Après la défaite et l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en 1918, les territoires des anciennes provinces autrichiennes en Istrie, Croatie, Slovénie ou Dalmatie, furent partagées entre l’Italie et la Serbie, qui appartenaient au camp des vainqueurs.

La Serbie devint à ce moment le royaume des Serbes des Croates et des Slovènes (la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro lui furent aussi rattachés), puis prit le nom de Yougoslavie à partir de 1929.

L’Italie obtint l’Istrie et Trieste, et quelques îles de Dalmatie avec la ville de Zara. La ville de Fiume, finit par être annexée à l'Italie après diverses péripéties (occupation de la ville par des nationalistes italiens dirigés par le poète Gabriele d’Annunzio, érection d'une ville libre internationalement reconnue, tensions entre autonomistes et fascistes débouchant sur un coup d'Etat pro-fasciste et pro-italien).

Le partage se fit selon l’importance des communautés italienne ou slave (Croates et Slovènes) qui s’y trouvaient, mais sans satisfaire vraiment aucun des deux pays qui continuèrent à émettre es revendications sur des territoires ayant été attribués à l’autre .

Les nouvelles provinces rattachées à l’Italie ou à la Yougoslavie restaient ethniquement très composites. En Istrie, les Italiens étaient la minorité la plus importante mais moins nombreuse que les Croates et Slovènes réunis, du moins si on parvient à tirer des conclusions définitives de recensements peu fiables - sur ce point, voir  André-Louis Sanguin,  La « communauté submergée » : les Italiens de l'Istrie croate, bulletin de l'Association des géographes français, 73e année, 1996- https://www.persee.fr/docAsPDF/bagf_0004-5322_1996_num_73_1_1882.pdf.                             .

La situation va se révéler bien plus conflictuelle pendant l’entre-deux guerres que précédemment : les militants nationalistes italiens, bientôt ralliés au fascisme, persécutèrent les minorités slaves (incendie de l’immeuble des associations slaves à Trieste en 1920). Le gouvernement italien (aux mains du parti fasciste à partir de 1922) introduisit une politique d’italianisation forcée des minorités régionales (parfois comparée à la politique assimilatrice et unificatrice de la France !).

Enfin, il pourchassa, outre les opposants au fascisme, les Croates et Slovènes qui souhaitaient le rattachement à la Yougoslavie.

Selon certaines sources, 100 000 Slaves quittèrent les provinces rattachées à l’Italie pendant l’entre deux-guerres pour aller en Yougoslavie ou pour s’établir dans des pays lointains (USA,, Argentine).

 

 

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 Les frontières orientales de l'Italie après la guerre de 1914-18.

Le traité de Rapallo (1920), réglant les différents entre l'Italie et le royaume des Serbes, Croates et Slovène,  attribue Trieste, l'Istrie et quelques îles dalmates à l'Italie, ainsi que le port dalmate de Zara (en-dehors de la carte). Puis en 1924, Fiume est rattachée unilatéralement à l'Italie.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l' Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

 

 

 LES MASSACRES DE 1943 ET 1945

 

 

 

La situation empira avec la seconde guerre mondiale, où la violence contre les minorités s’accrut significativement puisque les minorités étaient généralement soupçonnées de pactiser avec l’ennemi.

En 1941, l'Italie se joignit à l'Allemagne contre la Yougoslavie qui après avoir été alliée des forces de l'Axe (sans paticiper au conflit) venait de changer de camp. Profitant des victoires initiales des forces de l'Axe, l'Italie annexa une grande partie de la Dalmatie et une partie de la Slovénie (province de Ljubljana/Lubiana). Lors de cette occupation, les forces italiennes commirent de nombreux massacres à l'encontre des Slovènes qui s'opposaient à l'occupation et sur des populations civiles en représailles de l'action des partisans.

Par contre, il semble que les Italiens protégèrent les populations serbes vivant dans leur zone d'occupation  contre les violences commises par les oustachis croates du régime pro-nazi de Ante Pavelić et qu'ils refusèrent de livrer les Juifs aux Allemands. La guerre en Yougoslavie prit un tour atroce en raison des massacres commis mutuellement par les différentes communautés et les Italiens jouèrent parfois un jeu complexe, apportant leur soutien à certains résistants, théoriquement leurs adversaires,  contre d'autres.

A partir de 1943, Josep Broz Tito, dirigant du parti communiste yougoslave, commença à fédérer autour de lui la Résistance et à remporter des succès. Les alliés occidentaux décidèrent alors de le soutenir.  

 

 

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Annexion et occupation italienne dans les Balkans, avril 1941, en rose foncé.

Carte de Franco Cecotti dans le Vademecum per il Giorno del ricordo, publié par l'Istituto regionale per la storia della Resistenza e dell’Età contemporanea nel Friuli Venezia Giulia ( Irsrec FVG), 2019.

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

 

 

 

Après que l’Italie ait cessé le combat, en septembre 1943 (armistice demandé par le roi et le nouveau chef du gouvernement, le maréchal Badoglio, après l’arrestation de Mussolini sur ordre du roi), les partisans communistes, souvent slaves (mais il y avait aussi des italiens parmi eux), se rendirent maîtres du terrain en Istrie et en Dalmatie, Il y eut alors pendant un mois, des exécutions de personnes liées au fascisme mais aussi de personnes représentant l’administration italienne ou simplement des figures de la communauté italienne (prêtres, propriétaires). Les victimes étaient précipitées dans les foibe, souvent après avoir été torturés.

Cet épisode prit des aspects de révolte populaire contre les « ennemis du peuple », catégorie très large.

 

Dans les régions concernées, la résistance parait avoir été essentiellement communiste, ou sous direction communiste, et sous direction yougoslave : l'option politique se doublait d'une option nationaliste. Il existait des opposants au fascisme hostiles au communisme, qui semblent avoir été délibérément pris comme cible par les communistes (voir par exemple ce qui est dit ci-dessous à propos de Trieste)*. 

                                                                               * Même de la part de résistants communistes italiens, il y eut des actes de violence contre d'autres groupes ( par exemple, au Frioul, le "massacre de Porzûs", "exécution de 17 partisans de la Brigata Osoppo, une formation d'inspiration catholique, par des partisans communistes des Gruppi di Azione Patriottica. Cet évènement est toujours l'objet d'études et de controverses en Italie"  - Wikipedia).

 

Après un peu plus d’un mois de domination des partisans, l’Istrie et la Dalmatie (qui étaient sous l’autorité théorique de la république sociale italienne, le gouvernement fasciste installé par Mussolini dans le nord-est de l’Italie - dite aussi république de Salò*) furent occupées par l’armée allemande en octobre 1943

                                                                              * En peu de temps, les Allemands, après l’armistice signé par le gouvernement royal, avaient pris le contrôle de presque toute l’Italie, en déchaînant une répression féroce. Le gouvernement de Salò créé par Mussolini ne subsistait que grâce au soutien allemand. A l’opposé, le roi et le gouvernement de Badoglio, réfugiés dans le Sud auprès des alliés qui avaient entrepris de remonter vers le nord, déclarèrent la guerre à l’Allemagne.

 

L’occupation allemande, avec le soutien des éléments fascistes locaux, engendra à son tour de violentes représailles, d’où en retour de nouvelles représailles lorsque les partisans communistes reprirent le contrôle de la région au moment de la défaite définitive de l’Allemagne nazie.

 

 

Tito-Churchill

Josip Broz Tito, chef du parti communiste yougoslave, maréchal depuis 1943 et  premier ministre d'un gouvernement provisoire qui finit par supplanter le gouvernement royal en exil, rencontre Winston Churchill à Capri en août 1944.

Bien que Churchill reste méfiant envers Tito, les Alliés occidentaux ont décidé de le soutenir massivement. Même le roi de Yougoslavie en exil à Londres, demande à tous les Yougoslaves de se rallier à Tito. Ce dernier annonce qu'après la victoire, la Yougoslavie deviendra une république fédérative respectant l'identité des diverses communautés ethniques.

Wikipedia. Article Front yougoslave de la seconde guerre mondiale. https://fr.wikipedia.org/wiki/Front_yougoslave_de_la_Seconde_Guerre_mondiale

 

 

 

En 1945, à partir du printemps, les forces yougoslaves (IXème corps partisan et IVème armée régulière), victorieuses des Allemands occupèrent l’Istrie, la Dalmatie, les régions de Fiume et Trieste. Des milliers d’Italiens (mais aussi des personnes d’autres ethnies) furent exécutés : en premier lieu les militants fascistes, des membres de l’administration, mais aussi des personnes sans engagement politique particulier et même des antifascistes notoires.

A ce moment, l'épicentre de la violence furent les régions de Fiume, Trieste et Gorizia, avec une extension au nord de l'Istrie (Capodistria/Koper).

A nouveau les victimes furent précipitées dans les foibe ou bien moururent de mauvais traitements dans les camps. Le plus souvent, les militaires de la république de Salò (republicchini) et les Allemands étaient exécutés dès leur capture.

Mais cette nouvelle phase de violence prit un tour différent de celle de 1943.au lieu d’être le fait de partisans peu organisés, elle était le fait d’une armée secondée par la police politique yougoslave (OZNA). C’était une répression exercée par un appareil d’état, destinée à punir ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi mais aussi, selon un grand nombre d'historiens, à détruire tous les cadres de l’Etat italien et de la communauté italienne, y compris ceux qui s’étaient opposés au fascisme, tous étant considérés comme opposants au nouvel ordre des choses communiste et à l’annexion des territoires concernés par la Yougoslavie, qui en était le corolaire obligatoire. On a aussi dit que, plus lointainement, le but était de contraindre les Italiens à quitter les territoires concernés, en les terrorisant.

 

Il existe des photos - pas si nombreuses – représentant les cadavres récupérés dans les foibe, ainsi que les proches, se masquant le visage en raison de l’odeur de putréfaction, qui viennent les identifier (probablement toutes les photos de ce type concernent les massacres de 1943).  Nous préférons ne pas les reproduire. Il y a aussi des  photos qui font l’objet de contestations et de manipulations. Nous en parlerons plus tard.

 

 

 

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 Exploration en 1957 à la foiba de Monrupino (article Foiba di Monrupino sur Wikipedia italien).

Cette foiba située près de Trieste fut utilisée pour jeter les corps de militaires allemands soit tués au combat soit fusillés après la prise de Trieste par les Yougoslaves le 1er mai 1945. Mais elle fut aussi utilisée pour enfouir les corps de trois agents des chemin de fer italiens, accusés de vol et exécutés par des miliciens au service de la police politique yougoslave, l'OZNA (parmi lesquels des personnes ayant un patronyme italien), après un procès expéditif dans les premiers jours de la "libération" de Trieste. La foiba fut fouillée après le départ des Yougoslaves. En 1948, le procès de certains responsables du meurtre des agents des chemin de fer eut lieu devant la cours d'assises deTrieste, aboutissant à plusieurs condamnations à 15,10 et 3 ans de prison.

 https://it.wikipedia.org/wiki/Foiba_di_Monrupino

 

 

 

 Le parti communiste italien (PCI, dirigé par Palmiro Togliatti) avait aligné ses positions sur celles des communistes yougoslaves, donnant semble-t-il son approbation à l’annexion par la Yougoslavie des provinces italiennes adriatiques. En Vénétie Julienne, le PCI avait quitté le comité national de libération formé par les partis démocrate-chrétien, socialiste et libéral et rejoint le comité italo-slovène communiste.

Le massacre continua d’ailleurs après 1945 en Yougoslavie (aussi bien dans les territoires nouvellement annexés* que dans les frontières anciennes) où Tito élimina ses opposants, y compris ceux appartenant aux ethnies serbe, croate ou slovène, ainsi que des minorités indésirables (Allemands, Hongrois – cette dernière épuration ethnique dont on parle peu,  s’apparentant sans doute à un génocide). Dans  l’Europe de l’immédiate après-guerre, surchargée de problèmes, rien ne fut tenté pour s’y opposer Il semble que le massacre cessa sur un ordre de Staline à Tito en 1948, peu avant que Tito ne rompe avec le régime de Moscou.

                                                                     * Par exemple, le prêtre catholique Francesco Bonifacio fut battu à mort et jeté dans une foiba en 1946 par des miliciens communistes en Istrie. Béatifié en 2008.

 

 

 

 

 

L'EXODE ET LES NOUVELLES FRONTIÈRES

 

 

 

 

La majeure partie de la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume quitta alors les régions concernées.

A Trieste, où les Yougoslaves entrèrent le 1er mai 1945, un jour avant l’arrivée des Néo-Zélandais de l’armée britannique, la ville fut soumise pendant 40 jours à une épuration violente par les Yougoslaves, y compris parmi les membres du Comité national de libération italien et les milices de libération italiennes, sous le regard des Néo-Zélandais qui s’abstinent d’intervenir. Puis Trieste fut évacuée par les Yougoslaves et occupée par les Anglo-Américains conformément à un accord entre les commandants militaires en juin 1945, qui partagent en zone A et B les domaines d’occupation respectifs des Alliés et des Yougoslaves, selon un tracé connu sous le nom de ligne Morgan.

 

 

 

 

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Soldats néo-zélandais et  yougoslaves à Trieste vers mai 1945.

New Zealand History

https://nzhistory.govt.nz/media/photo/nz-soldiers-and-yugoslavian-partisans

 

 

 

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Entrée de l'armée yougoslave à Pola/Pula le 3 mai 1945.  Les soldats passent devant les ruines romaines de l'Arena; sur la façade, on a un accroché un portrait, probablement de Tito; les chefs de l'armée assistent au défilé installés sur une terrasse de l'Arena.

Après 140 jours de présence à Pola/Pula, les troupes yougoslaves quittèrent la ville qui fut placée sous autorité militaire britannique. Pola/Pula fut la seule ville d'Istrie à être englobée dans la zone A, c'est-à-dire administrée par les Alliés occidentaux, probablement du fait que sa population était presque entièrement italienne. 

Wikipedia italiano.

Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=2783967

 

 

 

 

Le traité de paix de Paris en 1947 attribua à la Yougoslavie la plus grande partie des anciens territoires italiens d'Istrie, de Dalmatie et de Fiume, tous déjà occupés par l’armée yougoslave.  Les habitants qui souhaitaient rester Italiens avaient un an pour opter pour la nationalité italienne, ce qui les obligeait à partir dans l’année suivante sans pouvoir rien emmener, leurs biens restant posession de la Yougoslavie pour payer les dommages de guerre.

Les territoires annexés par la Yougoslavie furent partagés entre les deux républiques fédérées de Slovénie et de Croatie, composantes de la république populaire fédérative de Yougoslavie (qui comprenait 6 républiques populaires fédérées).

A titre provisoire, le territoire de Trieste et la partie de l’Istrie non rattachées à la Yougoslavie, étaient divisés en deux zones (on reprit les termes de zones A et B), l’ensemble formant le Territoire libre de Trieste, prévu par résolution des Nations-Unies ; il aurait dû être finalement gouverné comme un seul territoire sous l’autorité Nations-Unies, mais ne le fut jamais. La zone A avec Trieste même était administrée par les Alliés occidentaux et la zone B, par les Yougoslaves. « La plus grande partie de la population de la zone B (40 000 Italiens, mais aussi des Croates et Slovènes) abandonne cette région entre 1947 et 1956, poussée par la terreur communiste et les massacres des foibe » (Wikipedia).

 

Ce qu’on appelle l’exode la population italienne d’Istrie, Dalmatie et de de Fiume, mais comprenant aussi de nombreux Slaves, s’étala jusqu’en 1956.

A Pola/Pula, la seule ville d’Istrie incluse dans la zone A d’occupation alliée en 1945 (après 145 jours d’occupation yougoslave), la population commença à quitter la ville dès que le transfert à la Yougoslavie fut prévisible. 28 000 habitants sur 31 000 partirent par des rotations quotidiennes organisées par le gouvernement italien. Le jour de la signature du traité du 10 février 1947, en protestation contre l'inaction des Occidentaux, une institutrice italienne tua le général commandant les forces britanniques à Pola.

Les habitants avaient été effrayés non seulement par les massacres des foibe, mais en août 1946 par un attentat non élucidé, connu sous le nom de massacre de Vergarolla : sur une plage de Pola, en plein été, des munitions britanniques explosèrent, faisant environ 110 morts et plus de 200 blessés. L’enquête britannique conclut à un acte criminel.

 

 

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Photo très connue d'une jeune réfugiée, transportant, au-dessus de ses bagages, un drapeau tricolore italien en 1945.

Di anonimo - web, Pubblico dominio, Wikpedia italiano.

https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=3916739

 

 

 

 

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 A gauche, les frontières provisoires de l'Italie en 1945 après la victoire alliée. La zone A est administrée par les Alliés occidentaux (USA et Grande-Bretagne), le zone B par la Yougoslavie. 

A droite les frontières de 1947 à 1954: la zone B a été attribuée à la Yougoslavie (ainsi que la portion de Dalmatie qui appartenait à l'Italie, en-dehors de la carte) par le traité de Paris en 1947, à l'exception du Territoire libre de Trieste, lui-même divisé en zone A (gérée par les Alliés occidentaux) et zone B (gérée par la Yougoslavie). En 1954, par le memorandum de Londres, la zone A  est attribuée à l'Italie, la zone B reste à la Yougoslavie. 

Site Cjalzumit

https://cjalzumit.files.wordpress.com/2016/06/060confine04.jpg

 

 

 

 

De nombreux réfugiés s’établirent à Trieste comme on l’a vu, (surtout lorsque la possession de la ville et de sa région furent assurées à l’Italie), une partie plus considérable, depuis les débuts de l’émigration de masse, se dispersa dans toute l’Italie, avec les difficultés qu’on imagine, après passage dans des camps de transit. Il y eut des polémiques (qui durent encore) sur l’accueil mal organisé et parcimonieux de l’Etat italien à ses citoyens des provinces adriatiques.

Les exilés étaient reçus avec hostilité par des syndicalistes de la CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro,  Confédération générale italienne du travail)* et les militants communistes, qui manifestaient ou faisaient grève, notamment pour s’opposer au débarquement des bateaux amenant les réfugiés à Gênes. En 1947, ils s’opposèrent à l’arrêt pour se ravitailler, en garde de Bologne, d’un train de réfugiés en provenance de Pola (treno della vergogna, train de la honte), les militants de gauche jetant au sol les aliments et le lait préparés pour les réfugiés par la Croix-Rouge et l’œuvre de secours pontificale. De tels incidents ne pouvaient qu’alimenter le ressentiment des réfugiés, que les militants de gauche présentaient comme des fascistes.

                                                                                   * A l’époque, la CGIL comportait encore des membres issus des diverses formations politiques ayant participé à la Résistance, notamment les démocrates-chrétiens, les socialistes et bien entendu les communistes. A partir de 1948, par scission, les non-communistes formèrent leurs propres syndicats. On peut penser que les militants de la CGIL qui s’opposaient à l’arrivée des réfugiés étaient essentiellement des sympathisants communistes.

 

La dernière vague de réfugiés suivit le memorandum de Londres en 1954. Ce memorandum reconnaissait de facto  la possession de la presque totalité de la zone A du Territoire libre de Trieste à l’Italie et celle la zone B à la Yougoslavie. La prise de possession de Trieste par l’Italie fut saluée dans tout le pays et bien entendu à Trieste, par une vague de soulagement et d’enthousiasme.

 

 

 

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Parade à Trieste à l'occasion du retour du territoire à l'Italie, le 4 novembre 1954, en présence du président de la république Luigi Einaudi. Après l'accord de Londres du 5 octobre 1954, l'administration italienne a pris possession de la zone A (dont la ville de Trieste) le 26 octobre, tandis que les Alliés évacuaient la zone.

Sur la photo on aperçoit la voiture du président de la république, escortée par les cavaliers de la garde républicaine. Dans le port, le navire-école à voiles Amerigo Vespucci.

Article Ritorno di Trieste a l'Italia, Wikipedia italiano.

Di sconosciuto - http://www.cadutipolizia.it/polizianellastoria/foto%20storiche/eventi%20particolari/1954%20trieste.jpg, Pubblico dominio, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28905482

 https://it.wikipedia.org/wiki/Ritorno_di_Trieste_all%27Italia#/media/File:Trieste_1954.jpg

 

 

 

 

L’OUBLI

 

 

 

Pendant les années de l’immédiate après-guerre, le souvenir des massacres de 1943-1945, l’exode des Dalmates, des Istriens et des habitants de Fiume, qui se poursuivait, et la question des frontières orientales, constituaient des problèmes politiques et humains de premier plan, même s’ils n’étaient pas les seuls (loin de là) que devait affronter l’Italie en reconstruction.

En 1952, La chanson Vola colomba, interprétée par Nilla Pizzi, obtint le premier prix du festival de San Remo : elle évoquait (sur le mode allusif) la situation des Triestins qui était encore en suspens.

 

 

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Nilla Pizzi  dans le film Ci troviamo in galleria (Une fille formidable), de Mauro Bolognini (1953).

Wikipedia, art. Nilla Pizzi 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nilla_Pizzi#/media/Fichier:Ci_troviamo_in_galleria_-_Nilla_Pizzi.jpg

 

 

 

Mais à partir du traité de 1954, la question parut sombrer dans l’oubli, l’opinion publique préférant se détourner des malheurs de la guerre d’autant que les prémisses du « miracle italien » commençaient à apparaître.

L’Italie du nord pouvait, malgré des conditions de vie encore difficiles et des poches de misère, mettre en avant les couturiers, les designers automobiles et de mobilier, vitrine d’une production industrielle en expansion, dans une Europe lancée dans la société de consommation débutante. Les images lamentables de cadavres sortis des crevasses ou de foules fuyant avec leurs pauvres bagages sur des chariots de fortune appartenaient à un passé qu’on voulait oublier, comme le régime fasciste.

Les seuls à agiter encore ces souvenirs étaient les exilés eux-mêmes, membres d’associations bien structurées, et les nostalgiques du fascisme pour qui le massacre et l’exode étaient une bonne façon de se placer dans le camp des victimes de la barbarie « rouge » et de dénoncer celle-ci.

La constitution italienne interdisait de reconstituer le parti fasciste, mais des nostalgiques du fascisme, avec Giorgio Almirante, avaient créé dès 1946 le Mouvement social italien (MSI) qui restait à la limite de la ligne à ne pas franchir. Ce mouvement, qui préférait de façon compréhensible exalter « l’époque où les trains arrivaient à l’heure » plutôt que les aspects plus sombres du régime, était néanmoins le seul à rappeler encore les massacres de 1943-45 et l’exode et à critiquer l’oubli du reste de l’Italie.

Chez les exilés, certains votaient pour le MSI, le seul parti qui s’occupait d’eux (non que l’aide gouvernementale ait été complètement inexistante) mais la plupart votaient sans doute pour la démocratie chrétienne, à cette époque représentée par les figures d’Alcide de Gasperi, puis d’Amintore Fanfani.

Un autre facteur intervenait dans cette amnésie collective ; le poids du parti communiste italien (PCI), un des plus puissants d’Europe. Le parti ne pouvait condamner l’action des partisans puis de l’armée yougoslave (dont le chef était aussi le chef du parti communiste yougoslave, le maréchal Tito) d’autant qu’à l’époque des faits, le PCI avait appuyé l’action de la Yougoslavie. A partir de 1948, la rupture entre Moscou et Belgrade mettait le PCI en porte-à-faux mais il s’arrangea pour rester en bons termes avec Belgrade.

Pour ne pas se déjuger (bien que sa position ait varié sur la question des frontières dans la zone Adriatique), il préféra s’en tenir à une version selon laquelle les victimes des foibe et les exilés étaient en majorité des fascistes ou au mieux, des bourgeois impérialistes qui avaient subi la punition de leur attitude d’oppression sociale et ethnique à l’encontre des Slaves.

Les alliés de gauche du PCI (notamment les socialistes, à un moment) ne pouvaient les mécontenter sur ce point.

Quant à la démocratie chrétienne, presque continuellement au pouvoir à l’époque, et aux divers partis du centre qui gouvernaient avec elle, la configuration diplomatique les empêchait d’agir, s’ils en avaient eu l’envie : la Yougoslavie, même si son régime intérieur restait collectiviste, était devenue après sa rupture avec Moscou un allié de l’Occident dans la guerre froide, qu’il fallait ménager.

 

Pourtant la tragédie des foibe n’était pas entièrement absente du paysage politique : en 1975, le président de la république Giovanni Leone déposait une couronne à la  foiba* de Basovizza, près de Trieste (couronne d’ailleurs volée et incendiée peu après), un des lieux les plus emblématiques des massacres. En 1982 cette foibe était reconnue monument historique, puis monument national en 2004 par le président de la république Oscar Luigi Scalfaro.

                                                                    * En fait il ne s’agit pas d’une foiba naturelle mais d’un puits de mine abandonné.

 

 

 

LE RENOUVEAU

 

 

Ce fut probablement, paradoxalement, la fin du bloc communiste après l’effondrement du mur de Berlin (1989), et corrélativement, l’affaiblissement du PCI dans la vie politique italienne, puis l’éclatement de la Yougoslavie 1991, qui fit ressurgir la question des foibe et de l’exode.

Diplomatiquement, par le traité d’Osimo (1975) l’Italie et la Yougoslavie avaient reconnu définitivement les frontières fixées en 1954 par accord international. Mais après l’éclatement de la Yougoslavie, les politiciens du MSI, dirigé maintenant par Gianfranco Fini, commencèrent à parler de renégocier le traité de 1975 qui était selon eux caduc puisque les territoires concernés étaient désormais inclus dans des pays nouvellement indépendants, qui n’avaient pas signé le traité.

De nouveau, en 1991, un président de la république, Francesco Cossiga, se recueillait devant la foiba de Basovizza.

 

 

Cossiga_a_Basovizza

 Le président de la république Cossiga se recueille devant la foiba de Basovizza en   1991

Wikipedia italiano, article Foiba di Basovizza.

 Di anonimo - http://arupinum.xoom.it/25aprile.htm, Pubblico dominio, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=5344687

 

 

 

Au début des années 90, les épisodes tragiques de 1943-45 et de l’immédiate après guerre commencèrent à resurgir, aussi bien dans la presse, dans les déclarations politiques et dans les publications d’historiens.

 

 

 

 

DÉBATS SUR LE JOUR DU SOUVENIR

 

 

Des propositions de loi furent déposées pour instaurer un jour du souvenir des victimes des foibe et de l’exode, en 1995 et 1996.

Ces propositions émanaient notamment de députés de l’Alleanza nazionale, le parti qui avait succédé au MSI * : son nouveau dirigeant, Gianfranco Fini, avait décidé de mettre fin à la référence au fascisme et de rendre le parti « fréquentable » pour conclure des alliances avec les partis de droite et du centre-droit.

                                                           *  Après être devenu d’abord MSI -Alleanza nazionale, le parti entra dans le premier gouvernement Berlusconi (1994), avec Forza Italia, des petits partis centristes et la Ligue du nord. En 1995, au congrès de Fiuggi, Gianfranco Fini faisait adopter une ligne libérale et conservatrice de centre-droit. On parla alors de « post-fascisme » et non plus de néo-fascisme pour le parti de Fini.

 

Une nouvelle approche des événements de 1943-45 était devenue possible, réunissant les diverses tendances politiques. On considère comme un jalon de cette nouvelle attitude le débat « historique » dans le Grand Amphithéâtre de l’université de Trieste, en 1998, entre Gianfranco Fini et Luciano Violante, président de la chambre des députés, ancien communiste et maintenant membre du Parti démocratique de gauche*, qui se mirent d’accord sur la nécessité de construire une mémoire partagée.

                                                               * Le PCI à sa dissolution en 1991, à la suite de l’effondrement du bloc communiste, avait donné naissance au Partito Democratico della Sinistra (parti démocratique de gauche, social-démocrate) et au Partito della Rifondazione Comunista (PRC), regroupant les minoritaires. En 1998, une scission intervint chez les Communistes refondateurs, donnant naissance au Parti des communistes italiens, plus orthodoxe. Le parti des communistes italiens est devenu parti communiste tout court en 2016 (après d'autres évolutions), qui se veut strictement marxiste-léniniste. Refiondation communiste a soutenu des gouvernements de centre-gauche.

 

En 2000, une autre proposition de loi fut déposée par un député de gauche Antonio Di Bisceglie, qui fusionna sa proposition avec celle du député Alleanza nazionale  Menia. La proposition fut repoussée in extremis en raison du vote négatif en commission des Communistes refondateurs et des Communistes italiens.

 

En 2003, une nouvelle proposition de loi fut déposée, signée par des députés d’Alleanza nazionale comme Menia et La Russa (plus tard ministre de la défense du quatrième gouvernement Berlusconi), mais aussi des députés de l’Union des centres et de la coalition de la Marguerite, qui existait à l’époque (centre-gauche). Une proposition similaire émanant d’un sénateur de la Marguerite, Willer Bordon (élu du Frioul-Vénétie Julienne), est absorbée par la première.

 

La proposition de loi proposait d’instituer un Jour du Souvenir, car l’expression Jour de la Mémoire était déjà prise depuis une loi de 2000 pour l’hommage aux victimes de la Shoah en Italie – mais les deux termes avaient un sens analogue.

 

A la chambre des députés, la presque totalité des députés vote pour, y compris les démocrates de gauche (issus en grande partie de l’ancien parti communiste). Les députés Communistes refondateurs et le parti des Communistes italiens votent contre.

Ils font valoir que la proposition de loi établit un équivalent du Jour de la Mémoire voté en 2000 pour les victimes de la Shoah, comme si les deux phénomènes étaient semblables.

Franco Giordano (refondateur) estime qu’il s’agit d’un jalon historique dans un processus de révisionnisme tendant à altérer le caractère antifasciste de la constitution.

Marco Rizzo (Comunisti Italiani) déclare : « Oggi c'è un'aria di revisionismo. Che esso provenga da parte dalla destra, ci sembra normale; che venga, in qualche modo, accettato da parte della sinistra, ci amareggia. ». (aujourd’hui, il règne un air de révisionnisme. Venant de la droite ce n’est pas étonnant, mais que la gauche l’accepte, ça rend amer).

 

 La chambre des députés adopta la loi par 502 voix contre 15.

 

Au Sénat, le sénateur démocrate de gauche Miloš Budin, appartenant à la minorité slovène, déclara: “Si tratta di un atto doveroso per la sinistra che per molti anni ha mantenuto un atteggiamento giustificazionista e reticente, nascondendosi dietro le violenze compiute dal fascismo” (C’est un devoir pour la gauche qui a maintenu pendant de nombreuses années une attitude réticente et cherchant à justifier les faits en se cachant  derrière la violence exercée par le fascisme »*.

                                                                   * Le sénateur utilise la notion italienne de Giustifazionismo, qui ne semble pas avoir d’équivalent en français sinon sous la forme d’une périphrase : il s’agit de la tendance à justifier des actes ou des comportements dont l’aspect négatif est flagrant, notamment pour des raisons politiques ou sociales.

 

Mais il ajoutait que dans une région qui devait rester plurilingue, il était nécessaire pour tous de “faire la clarté sur notre passé sans sauter aucune des pages noires de notre histoire”. La loi pouvait être une chance de répondre aux attentes dans ce domaine de la population slovène.

Le sénateur Ligue du nord Piergiorgio Stiffuni s’exprima avec la faconde habituelle de son parti*: 

Non esistono infatti massacri di serie A o di serie B. Non esistono morti che gridano vendetta e morti e basta" (Il n’y a pas des massacres de série A ou de série B. Il n’existe pas des morts qui crient vengeance et des morts et puis c’est tout (e basta).

                                                               * A cette époque, la politique de la Ligue du nord était nettement fédéraliste ou même sécessionniste et très opposée à l’Etat unitaire italien. Au début du mouvement, les membres ont parfois fait le coup de poing contre les néo-fascistes, partisans de l’unité nationale. Mais dans la question des foibe, il ne pouvait être question de refuser de soutenir une initiative en faveur d’Italiens du nord-est. De plus la Ligue appartenait à la coalition de gouvernement de Berlusconi. Dès les années 90, Marco Pirina, membre de la Ligue, écrivit des études sur les foibe. On sait que depuis sa prise en mains par Salvini, élu secrétaire général en décembre 2013, et surtout depuis son accession au pouvoir dans un gouvernement de coalition avec le mouvement 5 Etoiles en 2018, la Ligue s’est rapprochée de positions jugées plus “nationalistes” (dans le sens de mettre au premier plan l’intérêt exclusif de l’Italie et des Italiens, notamment en ce qui concerne les questions d’immigration), en continuant toutefois, ce qu'on perd souvent de vue, à promouvoir une évolution de l’Italie vers le fédéralisme.

 

Il ajoutait que l'exil des Dalmates, Istriens et habitants de Fiume (Fiumani), chassés par le communiste Tito, était  la conséquence directe de la culture de la haine et de la violence qui avait provoqué les massacres des foibe.

Non possiamo dimenticare la posizione che i comunisti italiani assunsero in quegli anni” (nous ne pouvons pas oublier la position que les communistes italiens ont assumée à cette époque).

Quella che sarà "la Giornata della memoria" sarà anche la giornata della vergogna per il comunismo italiano” (Sous quelque forme qu’elle se présente, la “Jounée de la mémoire” sera aussi la journée de la honte pour le communisme italien).

                                                                                            

 

Le sénateur Forlani (Union du centre) parlera des 17 000 victimes des foibe (selon le chiffre fourni dans l’exposé des motifs de la loi) , victimes d’une “violenza barbara, efferata, frutto di odio etnico e politico"  (violence barbare, féroce, fruit de la haine ethnique et politique).

Marcello Basso (démocrate de gauche) indiqua qu’il voterait la loi mais, mais qu’il souhaitait plus d’insistance sur le contexte d’oppression des autres ethnies par le régime fasciste, puis le contexte de la guerre d’agression fasciste contre la Yougoslavie en 1941. Il estimait également que l’exode n’était pas dû à une volonté yougoslave d’éliminer ethniquement les Italiens mais à des motifs politiques.

Le Sénat vota la loi à l’unanimité, le président la promulgua le 30 mars 2004.

 

 

 

LA LOI DU 30 MARS 2004

 

 

Legge 30 marzo 2004, n. 92

 "Istituzione del «Giorno del ricordo» in memoria delle vittime delle foibe, dell’esodo giuliano-dalmata, delle vicende del confine orientale e concessione di un riconoscimento ai congiunti degli infoibati"

 

(Loi n ° 92 du 30 mars 2004,institution du « Jour du Souvenir » en mémoire des victimes des foibe, de l’exode juliano-dalmate, des événements de la frontière orientale et attribution d’une reconnaissance aux familles des victimes [infoibati]).

 

 «1. La Repubblica riconosce il 10 febbraio quale "Giorno del ricordo" al fine di conservare e rinnovare la memoria della tragedia degli italiani e di tutte le vittime delle foibe, dell'esodo dalle loro terre degli istriani, fiumani e dalmati nel secondo dopoguerra e della più complessa vicenda del confine orientale.(…).

 

« 1. La République reconnaît le 10 février comme "Jour du souvenir" afin de préserver et de renouveler la mémoire de la tragédie des Italiens et de toutes les victimes des foibe, de l'exode de leurs terres des Istriens, Fiumani et Dalmates après la Seconde Guerre mondiale et de l’affaire plus complexe de la frontière orientale).

 

2. Au cours de la journée, des initiatives seront prises pour mieux faire connaître les événements tragiques aux jeunes des écoles de tous niveaux. Les institutions et organismes privilégient également la réalisation d'études, de conférences, de réunions et de débats afin de préserver la mémoire de ces événements. Ces initiatives visent également à valoriser le patrimoine culturel, historique, littéraire et artistique des Italiens d'Istrie, de Fiume et des côtes de la Dalmatie, en soulignant notamment leur contribution, au cours des années passées et présentes, au développement social et culturel du territoire de la côte nord-est de l'Adriatique (…). »

 

La loi désigne les organismes chargés de préserver la mémoire des faits et les financements adéquats.

La loi prévoit aussi de décerner, sur demande formulée avant 2014, une médaille et un diplôme au nom des victimes des massacres ou des morts en captivité (jusqu’en 1950), qui sont remis aux familles en excluant les personnes mortes au service d’organismes ne relevant pas de l’état italien.

 

La première célébration eut lieu le 10 février 2005. A cet occasion le président de la république Carlo Azeglio Ciampi remit le diplôme et la médaille aux familles de 20 premières victimes, puis en décembre 2005, il décerna à une des victimes emblématiques des foibe, la jeune Norma Cossetto, la médaille d’or du mérite civil, avec la motivation suivante :

« Giovane studentessa istriana, catturata e imprigionata dai partigiani slavi, veniva lungamente seviziata e violentata dai suoi carcerieri e poi barbaramente gettata in una foiba. Luminosa testimonianza di coraggio e di amor patrio » (Jeune étudiante istrienne, capturée et emprisonnée par les partisans slaves, longuement torturée et violée par ses geoliers et ensuite jetée de façon barbare dans une foiba. Lumineux témoignage de courage et d'amour de la patrie).

 

L'instauration du Jour du Souvenir entraîna des débat également chez les intellectuels. L'écrivain croate Predrag Matvejević, l'auteur de Bréviaire méditerranéen, exprima ses craintes que la célébration soit utilisée pour réhabiliter le fascisme. L'écrivain Claudio Magris, originaire de Trieste, célèbre auteur de Danube, classé à gauche, insista plutôt sur le fait qu'il s'agissait d'un acte de justice.

 

  On aurait pu penser que depuis 2004 les polémiques s’apaiseraient. Mais en fait, elles n’ont pas cessé, et même ont été attisées par l’évolution de l’Italie vers la droite d’une part, et par l’existence d’une mouvance de gauche radicale, sans doute faible numériquement mais capable de se faire entendre médiatiquement (notamment sur internet), qui dénonce les excès de la commémoration et prétend rétablir la vérité historique.

A l’opposé, les politiciens modérés et de droite, avec l’appui des historiens universitaires (ces derniers généralement prudents dans leurs formulations, mais d’accord avec les objectifs du Jour du Souvenir) accusent leurs adversaires d’être des négationnistes ou des « réductionnistes » (qui tendent à minorer l’importance de certains faits historiques),

Nous examinerons ces polémiques dans notre seconde partie.

 

 

Giornata_003

 Le président de la république Carlo Azeglio Ciampi à l'occasion du Jour du Souvenir 2006. A gauche du président, Gianfranco Fini, dirigeant de Alleanza nazionale,  à l'époque vice-président du conseil des ministres et ministre des affaires étrangères.

Site de la Presidenza della Republica.

http://presidenti.quirinale.it/Ciampi/dinamico/ContinuaCiampi.aspx?tipo=foto&key=28599