LA MORT DE LORD ERROLL

DES BLANCS AU KENYA

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 [ Nous utilisons dans ce message des photos ou images trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 LE COQ DE LA COLONIE

 

 

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 Lord Hay of Erroll en 1930.

Photo sur le site The Frontiersmen historian. Les Frontiersmen étaient une formation paramilitaire, présente surtout dans les territoires coloniaux, se donnant comme but la défense de l'Empire, sans avoir de statut officiel. Lord Erroll appartenait aux Frontiersmen.

A Murder Mystery – Death of a Frontiersman, Posted on July 6, 2015  by Roger Pocock. Lord Erroll, 1930, reproduced by kind permission of the 24th Earl of Erroll ©

https://frontiersmenhistorian.wordpress.com/2015/07/06/a-murder-mystery-death-of-a-frontiersman/

 

 Revenons un peu en arrière.

Lord Erroll n’avait pas tardé à se consoler de la mort de sa seconde épouse, Molly (précédemment Molly Ramsay-Hill), décédée en 1939, d'une pathologie en rapport avec son addiction à l'alcool et aux stupéfiants. Il avait hérité de sa femme la plantation Oserian avec le fameux Djinn Palace, ce qui le mettait un peu à l’abri du besoin, mais était-ce suffisant alors qu'il avait déjà dilapidé une partie de la fortune de Molly ?

Dès avant la mort de sa femme, il avait quitté le Djinn Palace pour un bungalow dans le quartier de Muthaiga à Nairobi, autant pour les soins nécessités par la santé de sa femme que pour ses fonctions à l'assemblée de la colonie..

Erroll était membre élu pour la circonscription de Kiambu du Legislative Council, le conseil législatif (aux pouvoirs réduits) de la colonie. Dans la liste des membres, inscrite en tête du recueil des débats, il figure parmi les "membres européens ", désigné comme The Rt Hon. the Earl of Erroll (le très honorable comte d'Erroll) (cf par exemple le recueil pour avril à juin 1939 https://books.google.fr/books?id=pVdaNmaVZGUC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false  )

 

 

 

La situation internationale était devenue très tendue et le Kenya s’était préparé à la guerre, à sa façon. Dans les années précédant la déclaration de guerre, le gouvernement colonial, non sans protestations, avait admis d’autoriser l’immigration de Juifs chassés d’Europe centrale, à condition qu’ils aient le type nordique.

Les Kenyans blancs devaient effectuer un service dans un régiment de milice, servant de garde territoriale, organisé de façon assez libre, le Kenya Regiment.

Lorsque la guerre éclata en septembre 1939, Lord Erroll se mit à la disposition de l’armée (la conscription n’existait pas encore). Le Kenya fut surtout concerné par la guerre à partir de juin1940 quand l’Italie de Mussolini déclara à son tour la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. En effet le Kenya avait des frontières communes avec les colonies italiennes d’Ethiopie (conquise récemment par les Italiens) et de Somalie italienne. Dès juillet 1940, les troupes italiennes avaient conquis la Somalie britannique (Somaliland). Le Kenya pouvait donc redouter une attaque italienne dans un premier temps.

Il semble (ce n’est pas très clair) que Lord Erroll ait été capitaine dans le Kenya Regiment . Il fut surtout nommé assistant du Military secretary, l’officier supérieur chargé du recrutement dans la colonie.  Ces fonctions étaient-elles très prenantes - surtout pour un homme habitué depuis vingt ans à une vie indolente ?

 

En tous cas elles ne l’empêchaient pas de poursuivre ses activités de séducteur, maintenant en uniforme. Sa conquête du moment était une femme mariée, Phyllis Filmer (son mari était le directeur local de la Shell), avec qui la liaison avait commencé dès 1938. On a dit que Lord Erroll préférait les femmes mariées, mais existait-il une autre alternative ? Il est probable que les jeunes filles du Kenya, qui revenaient d'Angleterre après leur scolarité, restaient sous un contrôle strict de leur famille jusqu'à leur mariage, du moins dans la plupart des cas.

 

 

 

 

 

L'ÉTERNEL TRIANGLE

 

 

 

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Diana Caldwell, épouse de Sir Jock Delves Broughton. Photo en couverture du numéro du Sunday Times du 21 décembre 1969, contenant l'article de Cyril Connolly et James Fox, Christmas at Karen.       .

http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf

 

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987 (voir quatrième partie). Lord Erroll est présenté à Diana par son mari, Sir Jock (avec Charles Dance dans le rôle de Lord Erroll, .Joss Ackland  dans le rôle de Sir Jock).

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

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 Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi dans le rôle de Diana Delves Broughton.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

  http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

 

C’est donc vers fin novembre 1940 que Sir «Jock » Delves Broughton et sa jeune épouse Diana, épousée en Afrique du Sud,  arrivèrent au Kenya.

Durant le voyage par bateau depuis l'Angleterre jusqu'à l'Afrique du Sud,  Diana avait commencé un flirt, peut-être poussé jusqu'à une relation sexuelle, avec un passager, sans vraiment se cacher de son futur mari.

Dans l'avion qui les amenait d'Afrique du sud au Kenya, les Delves Broughton sympathisèrent avec un couple de résidents au Kenya, les Carberry (qu'on a déjà évoqués).

Sir Jock loua une maison confortable (une bâtisse de style Tudor avec un jacaranda dans le jardin - grand arbre qui donne des fleurs mauves) dans le quartier déjà « chic » de Karen, dans Merula Lane. Et bien entendu, lui et sa femme se mirent à fréquenter le Muthaiga country club. C’est là très probablement que la première rencontre avec Lord Erroll eut lieu, la première pour Diana, car Erroll et Delves Broughton avaient déjà du se croiser lors d'un précédent séjour au Kenya de Sir Jock.

Sir Jock avait aussi renoué avec de vieux amis, dont Jack Soames, un ancien camarade d’école à Eton, qui possédait une propriété à Nanyuki. Comme l‘enquête le montra tard, Sir Jock , lors de son séjour chez Jack Soames, s’entraîna à tirer au revolver.

Curieusement aussi (le monde est petit....), le couple avait retrouvé au Kenya un ancien amant de Diana, Hugh Dickinson, qui parait avoir été mêlé aux tentatives d'escroquerie de Sir Jock en Angleterre. Hugh Dickinson, militaire, avait en fait demandé à être muté au Kenya quand il avait su que l'intention des Delves Broughton était de s'y fixer. Le couple offrit de le loger dans un bungalow sur la propriété de Karen qu'ils louaient, lorsque Dickinson était de passage à Nairobi.

 

Vers Noêl, toute la société avait remarqué que Lord Erroll et Lady Diana avaient une « affaire » ensemble. Pire, Sir Jock commença à recevoir des billets anonymes du genre « êtes-vous aveugle ? », « Que dites-vous de l’éternel triangle » (What about the eternal triangle - mari, femme, amant) ?

Qui les lui écrivait ? On a suggéré le nom de Lady Glwadys Delamere, l’encore assez jeune veuve du fondateur de la colonie. Elle était à l’époque maire de Nairobi, mais cela ne l’empêchait pas de se mêler des affaires privées des autres (surtout si comme on le suggère, elle avait aussi eu une liaison avec Lord Erroll ou du moins, avait été amoureuse de lui).

Au club, voyant danser  Lord Erroll et Diana, Lady Delamere demanda abruptement à Sir Jock : est-ce que vous êtes conscient que votre femme est amoureuse d' Erroll ?

Il faut préciser que la société du Kenya était peut-être plus libre que la société métropolitaine, mais le petit monde de la Vallée heureuse n’était pas tout le Kenya. A Nairobi, où Sir Jock et sa femme résidaient (d’ailleurs, ils ne furent jamais des résidents de la Vallée heureuse), on s’attendait à ce qu’un homme marié agisse pour défendre son honneur, ou du moins sauve les apparences.

Sir Jock, désemparé, se mit à boire plus que d'habitude..

 

 

 

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Image du film White Mischief, 1987. Greta Scacchi et Charles Dance dans le rôle de Diana et de Lord Erroll au Muthaiga country club..

 Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

 http://tweedlandthegentlemansclub.blogspot.com/2012/10/white-mischief-1.html

 

 

 

 

 

SUR LA ROUTE DE NAIROBI

 

 

 

Au début de  janvier 1941, Erroll et Diana partirent ensemble en week-end à Malindi, sur la côte et se firent prendre en photo sur un ferry. On y voit Joss (Josslyn) Erroll en tenue militaire de tous les jours, en short et cofffé d'un calot et Diana en lunettes noires (voir cette photo sur l'article de Connolly et Fox dans le Sunday Times de 1969 http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf  ).

Diana aimait-elle Erroll sans arrière-pensées ? Elle avait épousé Sir Jock en s'illusionnant sans doute sur son état de fortune. Lord Erroll était un meilleur parti, ne serait-ce que par son nom, puisqu'il était au premier rang de la noblesse écossaise. Même sincèrement amoureuse, Diana pouvait très bien penser qu'un nouveau mariage lui ferait monter plusieurs crans dans la société : elle serait comtesse.

Diana avait sympathisé avec June Carberry (c’était l’épouse de John Carberry, l’aristocrate qui avait abandonné ses titres).et elle prétexta quelques jours à passer chez June Carberry à Nyeri (dans la Vallée heureuse), pour loger en fait chez Lord Erroll dans sa maison de la banlieue de Nairobi.

Sir Jock, de plus en plus inquiet, semble  avoir demandé conseil sur la conduite à tenir à ses amis ou connaissances : Jack Soames et Lady Delamere, justement. Ceux-ci lui conseillèrent de mettre d’abord les choses au point avec sa femme et avec Erroll. Ce qu’il fit. Le résultat confirma ses craintes. Ils s‘aimaient et refusèrent l’idée émise par Sir Jock de se séparer pendant trois mois pour vérifier si leur attachement était durable.

Sir Jock allait-il tenir la promesse qu’il avait faite à Diana en se mariant : si elle tombait amoureuse de quelqu’un d’autre, il s’effacerait et lui accorderait le divorce ? Il sembla se résigner et être prêt à tenir sa promesse.

Curieusement, vers le 21 janvier, Sir Jock déclara à la police qu’on lui avait dérobé ses deux revolvers, un Colt calibre 45 et un Colt calibre 32, dont il s’était servi la dernière fois chez son ami Soames, ainsi qu'un étui à cigarettes et un peu d'argent.

Le 23, Sir Jock, sa femme Diana, Lord Erroll et June Carberry dînèrent ensemble au Muthaiga country club.

Lors du dîner Sir Jock, qui paraissait détendu et chaleureux, déclara qu’il avait entrepris les démarches du divorce, qu’il comptait partir bientôt pour Ceylan, et souhaita à sa femme et Lord Erroll d’être heureux et même d’avoir des héritiers.

Lord Erroll et Diana  ne tardèrent pas à s’en aller pour aller danser ailleurs. Jock insista pour que Erroll ramène sa femme, qui vivait toujours officiellement avec lui à Karen, pour 3 heures du matin. Une fois le couple parti, Sir Jock se laissa aller au découragement, déclarant à June Carberry que Diana n’aurait pas un penny de son argent et qu'il regrettait sa première épouse. Il but beaucoup, puis rentra chez lui avec June Carberry. Celle-ci, de passage à Nairobi, logeait chez les Delves Broughton.

Un peu avant 2 h 30, comme convenu, Lord Erroll ramena Diana chez elle. June Carberry prétendit plus tard avoir entendu Diana et Joss Erroll parler, ou peut-être se disputer.

Dans la nuit, Sir Jock frappa à deux reprises à la porte de son invitée June Carberry qui était malade (certains laissent comprendre qu’elle avait trop trop bu*) pour savoir comment elle allait.

                                         * June Carberry fut décrite par l'écrivain James Fox, dans le livre qu'il a tiré de l'affaire, White Mischief, comme “a drinker and fornicator in a championship class" (une buveuse et fornicatrice de haut niveau).

 

 

 

Vers 3 h du matin, à l’embranchement entre la route principale Nairobi-Ngong et la route menant à Karen, à deux mile et demi du domicile des Delves Broughton, des laitiers circulant en camion trouvèrent une Buick, tous feux allumés, presque basculée dans un fossé au bord de la route .A l’’intérieur un homme mort, apparemment en tenue militaire.

 

La police fut prévenue et au lever du jour, pas moins d’une dizaine d’agents, européens et africains, étaient sur les lieux. Il avait plu toute la nuit et on pouvait remarquer des traces de pneus larges à proximité de la Buick..

 

Le mort fut identifié par le médecin légiste, qui en route vers son travail, s'arrêta en voyant  l'attroupement  : c’était Lord Erroll, personnalité bien connue. Et la cause de la mort n’était pas un accident de la route, mais une balle dans la tête. L’arme du crime avait disparu. La Buick de location de Lord Erroll sentait le parfum Chanel n° 5. On y trouva aussi sur le siège arrière des marques blanches.

 

 

 

 

ENQUÊTE

 

 

 

Lorsque la nouvelle de la mort de Lord Erroll fut connue, Diana fut sous le choc. Elle n’eut pas la force de se rendre à la morgue voir le corps de son amant et remit à son mari un mouchoir imprégné de son parfum pour placer près du corps, ce que fit Sir Jock, avec l'autorisation de la police. Celui-ci confia sa femme à Mrs Carberry qui partait pour sa maison de Nyeri, afin de l’éloigner.

Avertie également du décès, Alice de Chanzé vint voir le corps à la morgue, accompagnée par un de ses anciens amoureux et là, il semble qu’elle l’embrassa sur les lèvres (mais selon une autre version, sans doute plus crédible, elle déposa seulement une branche d'arbre auprès du corps) en disant « maintenant tu es à moi à jamais ».

Lord Erroll fut enterré  en présence de toutes les autorités coloniales dont le gouverneur en grand uniforme.

Sir Jock et sa femme n’étaient pas à l’enterrement. Mais Sir Jock vint ensuite sur la tombe déposer une lettre de Diana.

 La mort de Lord Errroll dans de telles circonstances fit sensation : c'était une personnalité publique a plus d'un titre. Une contemporaine écrivit non sans ironie dans un courrier à une parente (l'écrivain Elspeth Huxley) : qui aurait cru que la route de Ngong pouvait être aussi dangereuse que Tobrouk ?

 

Sir Jock fut interrogé lors de l’enquête préliminaire. Sa situation était délicate. Tout le monde connaissait la liaison entre Lord Erroll et Diana. Mais s’il était le principal suspect, où étaient les preuves ? A un policier, il demanda curieusement :  est-ce que les Blancs sont pendus au Kenya pour meurtre s'ils ont tué l'amant de leur femme  ?

Selon les experts,Erroll avait été tué par un coup de revolver tiré depuis l'ntérieur de la voiture, ou à la rigueur de l'extérieur mais de très près (par exemple par quelqu'un sur le marchepied). L'heure du crime pouvait être située assez précisément, entre l'heure du retour chez elle de Diana et l'heure à laquelle les laitiers avaient retrouvé la voiture avec le corps. De plus, un témoin affirma être passé au carrefour vers 2 h30 sans voir rien de suspect.

La police examina bien entendu l'emploi du temps de tous les protagonistes. Il y avait beaucoup d'employés de maison indigènes chez les Delves Broughton (mais couchaient-ils tous au bungalow ?). Mais comme ils parlaient swahili, il semble que leur interrogatoire ne fut pas mené très sérieusement par les enquêteurs britanniques. On a dit qu'un veilleur de nuit avait vu Sir Jock se glisser dans la voiture de Lord Erroll et l'avait rapporté à un premier enquêteur anglais parlant swahili,  mais l'enquête fut ensuite confiée à l'inspecteur-chef Poppy, qui ne parlait pas swahili et négligea ce témoignage.

La police crut avoir trouvé les preuves contre Delves Broughton avec le calibre de la balle qui avait tué Lord Erroll. C’était une balle de calibre 32 : le meurtrier avait tiré deux balles, l’une avait tué Lord Erroll, l’autre fut retrouve dans la voiture. Or, les recherches montrèrent que lorsque Sir Jock s’était exercé au tir chez son ami Soames, les balles tirées étaient du calibre 32. L’expert de la police confirma que les marques sur les balles retrouvées chez Soames et celles retrouvées sur les lieux du crime étaient identiques.

De plus, la police apprit que dans la journée suivant l'assassinat, Delves Broughton avait allumé un feu dans son jardin, qui avait faili s'étendre dangereusement. La police fouilla les cendres et trouva des restes de chaussettes de golf qui semblaient tâchées de sang.

La mort de Erroll n'empêcha pas Delves Broughton et sa femme de partir une semaine en safari, sans doute prévu de longue date. Diana tua un lion.

 

Sir Jock fut officiellement inculpé de meurtre en mars 1941. A l'inspecteur venant l'arrêter (était-ce Poppy ?), Sir Jock déclara : j'ai besoin d'un whisky. L'inspecteur sortit sa propre flasque et lui offrit une rasade.  

Le procès s’ouvrit deux mois après (ce qui dénote une organisation plutôt efficace de la justice coloniale, sauf si on pense que rapide veut dire bâclé).

 

 

 

LE PROCÈS

 

 

 

 

On trouve fréquemment l’idée que le procès de Sir Jock Delves Broughton fut à la fois bâclé et injuste. Or ce procès fut le plus long à cette date de l’histoire du Kenya (il dura cinq semaines et représente 600 pages de minutes, 1500 questions furent posées à l'accusé) et son verdict résultait logiquement des débats.

Il semble que le procés attira l’attention non seulement de la société kenyane, ce qui allait de soi, mais aussi de l’opinion britannique, malgré la guerre-ou peut-être à cause de la guerre : ce meurtre aux relents scandaleux impliquant des aristocrates vivant agréablement au soleil apportait aux métropolitains un dérivatif aux angoisses de la guerre et d’un quotidien difficile sous les bombes allemandes.

 

Dans l’épreuve, Diana Delves Broughton fit front avec son mari. Elle n’avait trouvé aucun avocat capable de défendre son mari au Kenya. Il semble qu'elle se rendit en Afrique du Sud et engagea un avocat réputé, H.H. Morris, K.C, très compétent dans les discussions balistiques.*

 

                                                                                                                 * KC est l’abréviation usuelle de “King’s Counsel”, Conseiller ou Conseil du roi (on dit QC, Queen’s Counsel,  quand une reine est sur le trône) qui se place après le nom :  il s’agit d’un titre purement honorifque attribué par lettre patente du souverain britannique, aux avocats faisant preuve d’une carrière et d’un renom particulièrement honorable. Actuellement, outre la Grande-Bretagne, plusieurs pays du Commonwealth maintiennent l’appellation, d’autres pays l’ayant remplacée par un autre titre, généralement celui de Senior Counsel (SC).

 

L’accusation pensait tenir le coupable avec Delves Broughton. Mais il était clair que baucoup de gens pouvaient avoir des raisons de tuer Lord Erroll. Un résident de la Vallée heureuse déclara à ce moment que Erroll était “une vraie merde qui avait mérité ce qui lui était arrivé”.

L’absence de préjugés du petit monde de la Vallée heureuse ne concernait que quelques individus et la plupart des hommes n’avaient aucune sympathie pour un séducteur professionnel comme Erroll. Quant aux femmes, certaines auraient pu vouloir se venger d’un “lâcheur” qui passait de l’une à l’autre sans états d’âme.

Le raisonnement de l’accusation était que Sir Jock Delves Broughton avait prémédité son crime. Il avait déclaré le vol de ses revolvers pour écarter de lui les soupçons. Le soir du meurtre, il avait demandé à Lord Erroll de ramener Diana vers trois heures pour être prêt à intervenir.

Quand il avait entendu Lord Erroll revenir à l’heure convenue, il s’était glissé hors de sa chambre (située à l'étage) par la fenêtre en s'aidant du tuyau d'évacuation d'eau. On excluait en effet qu'il soit descendu par l'escalier, d'ailleurs très bruyant, puisqu'il fallait qu'il sorte sans être vu. Il s’était probablement caché sur le siège arrière avant que Lord Erroll  ne remonte en voiture après avoir pris congé de Diana. Quand Erroll avait ralenti pour tourner en direction de Nairobi, sir Jock l’avait tué puis il avait dirigé la voiture jusqu’au fossé où on l’avait retrouvée.

On pouvait tenir pour négligeables certaines questions (notamment comment Sir Jock était-il rentré chez lui, à 2, 4 miles * du lieu du crime (un peu moins en prenant par la brousse, mais le chemin était plus difficile - il semble même qu'on pouvait tomber sur un lion !), comment était-il remonté dans sa chambre, ce qui, sans prendre l'escalier, devait lui être encore plus difficile que d'en sortir ?

                                                                                                                                                            * 1 mile vaut  1, 609 km.

 

Diana, toujours très élégante (avec, dit-on, une nouvelle garde-robe achetée pour l'occasion en Afrique du Sud, portant tous les jours une nouvelle tenue et des bijoux), attira tous les regards lors du procès, dans une salle bondée.

Le procès fut une sorte d'événement mondain, la salle d'audience était remplie d'hommes souvent en uniforme (dont certains colons mobilisés sur place, comme l'avait été Erroll lui-même) et de femmes avec leur meilleures robes de garden-parties.

 Dans le public, on trouvait  deux anciennes compagnes de Lord Erroll (parmi d'autres conquêtes sans doute, plus éphémères): son épouse divorcée Idina Sackville et Alice de Janzé. Elles ne ratèrent aucune journée du procès.

Pendant le procès, le procureur reçut des lettres anonymes qui indiquaient qu'Erroll avait été tué par une ancienne maîtresse abandonnée.

H. H. Morris, l’avocat du prévenu, embarrassa l’accusation en semant le doute sur le déroulement des faits tel que la police prétendait l’avoir reconstitué. Sir Jock Delves Broughton était un homme qui n’était plus dans la force de l’âge, souffrant de plusieurs pathologies : il était pratiquement aveugle la nuit, incapable de conduire une voiture même le jour en raison de sa mauvaise vue, il avait souffert d’une fracture du poignet, il claudicait.

Même si on admettait qu’il avait eu la possibilité de tuer Lord Erroll, aurait-il pu rentrer à pied jusqu’à sa maison de Karen et être là à l’heure où il avait frappé à la porte de June Carberry pour prendre de ses nouvelles, puisqu’on se rappelle que celle-ci était “malade”?  Sir Jock prétendit lui-même ne plus se souvenir de ces visites - pour le moins curieuses, puisqu'il avait deux fois dérangé son invitée sous prétexte de savoir si elle allait bien.

 

 

 

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Le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

https://moviebuffsforever.com/products/white-mischief-1987-greta-scacchi-charles-dance-movie-dvd

 

 

 

Aux interrogatoires, Sir Jock Delves Broughton fit une excellente impression, très gentleman et maître de lui. A l’avocat de l’accusation qui lui demandait si la mort de Lord Erroll n’apportait pas une solution à ses problèmes de couple, Sir Jock répondit qu’aucun homme normal ne pouvait penser reprendre une vie de couple avec une femme qui avait été follement amoureuse d’un autre.

Les témoins fuernt aussi nombreux à présenter Sir Jock comme un homme équilibré, un beau joueur, le contraire d'une personnalité colérique qui aurait voulu se venger de l'homme qui avait séduit sa femme..

Mais l’argument final fut mis en avant par H. H. Morris qui, paraît-il, avait tout de suite annoncé qu'il gagnerait avec cet argument.

L’accusation soutenait que les balles trouvées sur les lieux du crime étaient identiques à celles trouvées à Nanyuki,  chez Soames où Sir Jock s’était exercé à tirer avec son Colt 32.

Morris, le défenseur de Sir Jock, démontra que la balle qui avait tué Lord Erroll ne pouvait pas avoir été tirée par le Colt de Sir Jock: celui-ci était un revolver à 6 rainures alors que la balle du meurtre avait été tirée par une arme à 5 rainures. Un expert balistique produit par Morris, démontra que les balles retrouvées chez Soames et celles du crime portaient des marques différentes.

Enfin, rien ne prouvait que les balles retrouvées chez Soames étaient celles tirées par Sir Jock, puisque n’importe qui pouvait s’entraîner à cet endroit (cet argument contredisait un peu l’autre argument sur  l’absence d’identité des deux jeux de balles, mais démontrait que rien n’était vraiment établi dans l’accusation).

Les 12 jurés furent convaincus, et à l’unanimté déclarèrent Sir Jock non coupable, l’un des jurés voulait même qu’on écrive “non coupable et innocent”. Apparemment le président du jury était le coiffeur de Sir Jock, mais cela ne faisait rien à l’affaire.

A l'annonce du verdict, il y eut des applaudissements dans la salle et Sir Jock remercia tout le monde avec effusion : le jury, le président, son avocat. A la sortie du tribunal, des dizaines de personnes vinrent lui serrer la main.

 Lorsque le verdict fut rendu, le 1er juillet 1941, les éléments connus de tous sur l'affaire étaient ceux qu'on a rapportés. Et si certaines personnes connaissaient d'autres faits, ces personnes n'en firent pas état à l'époque.

 

 

 

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Diana pendant le procès, image du film White Mischief, 1987.

Film de Michael Radford, produit par Nelson Entertainment, Goldcrest Films et BBC, distribué par Columbia Pictures.

Capture d'écran d'un extrait du film. You Tube.

 

 

 

 

 

Après le procès, Sir Jock et Diana voyagèrent quelques semaines à Ceylan et en Inde (on était pourtant en guerre mais cela semblait loin - et le Japon n’avait pas encore attaqué les possessions britanniques d’Asie), apparemment de nouveau unis. Mais de retour au Kenya, les choses se détériorèrent, aussi bien entre eux que vis-à-vis des autres résidents.

Si lors du procès, une grande partie de la société kenyane semblait avoir fait bloc avec eux, maintenant, ils étaient considérés comme des parias et on leur interdit notamment de remettre les pieds au Muthaiga country club.

Sir Jock eut l'idée curieuse de louer le Djinn Palace de Lord Erroll, et voulut même l'acheter aux héritiers (mais il n'avait pas les fonds disponibles). Croyait-il plaire à sa femme en lui offrant l'ancienne maison de son amant ?

Diana avait fait la connaissance (ou refait connaissance) d’un riche propriétaire, Gilbert Colville, un homme en marge des autres colons et surtout de la coterie de la Vallée heureuse.

 

Elle refusa l’offre de Sir Jock de rentrer en Angleterre et de reprendre la vie commune. Sir Jock avait oublié qu’au procès, il avait lui-même écarté cette éventualité comme insupportable pour l’homme moyen – mais il n’était sans doute pas cet homme moyen et il n'avait pas cessé d'aimer Diana.

Sir Jock rentra seul dans une Angleterre toujours en pleine guerre. C'était pour y trouver, dès son arrivée, des policiers de Scotland Yard venant lui poser des questions sur les soupçons de fraude à l'assurance qui pesaient sur lui.

En décembre 1942, très peu de temps après son retour, il se suicida avec de la  morphine au Britannia Adelphi Hotel de Liverpool. Beaucoup pensèrent que c’était un aveu de culpabilité, mais on pouvait aussi y voir le geste d’un homme solitaire, abandonné par ses anciennes connaissances et même ses enfants, ne supportant pas de devoir à nouveau faire face à une inculpation - cette fois pour fraude à l'assurance - et surtout désespéré d’avoir perdu la femme qu’il aimait.

Diana, devenue veuve, épousa Gilbert Colville en 1943.

  

 

 

WHODUNIT

 

 

 

On appelle "whodunit" une catégorie  du roman policier, qui repose sur la recherche et la découverte du coupable (c'est une abréviation approximative de who has done it ? qui l'a fait), illustrée notamment par les romans de l'âge classique du roman policier, comme ceux d'Agatha Christie.

L'assassinat de Lord Erroll était typiquement un whodunit réel et il n'a pas manqué de théories sur le coupable.

Les théories sont construites non pas sur les seuls faits connus lors du procès mais sur des faits qui n'ont été révélés que postérieurement.

Bien entendu, il reste la possibilité que Erroll ait été tué par n'importe lequel des maris jaloux ou des femmes séduites puis délaissées par lui qui s'étaient trouvés sur son chemin (la relative liberté des moeurs du Kenya n'empêchait ni la jalousie ni le dépit amoureux, ni le sentiment de fierté bafouée).

 

 

 

L'OMBRE DU REICH

 

 

 

On peut également écarter les explications politiques, d'ailleurs contradictoires et pas plus étayées l'une que autre.

Dans l'une des explications, Erroll aurait été tué par l'Intelligence service (les services secrets britanniques) en raison de sa participation à un groupe pro-nazi dont aurait fait aussi partie le duc de Windsor* (l'ex-roi Edouard VIII, qui avait abdiqué en 1936 pour pouvoir se marier avec une divorcée, Wallis Simpson).

 

                                                                                      * Le duc de Windsor parait avoir eu certaines sympathies pour le nazisme. Le gouvernement britannique lui trouva pendant la guerre une utilité en l'envoyant comme gouverneur aux îles Bahamas. Avant guerre il existait très officiellement en Grande-Bretagne une association qui militait pour l'amitié avec l'Allemagne nazie. Il est d'ailleurs caracréristique que le président de l'association, Lord Mount Temple (décédé en 1939) ait démissionné de son poste pour exprimer son indignation après la "nuit de cristal" (violences anti-juives sur une grande échelle en Allemagne nazie, 1938).

 

 

On sait que Erroll avait flirté avec le fascisme britannique de Mosley (Oswald Mosley fut interné par mesure de prudence pendant la guerre par le gouvernement britannique), mais aurait-il pu être impliqué dans un complot de vaste ampleur  ?

D'une part cela ne correspond pas à son profil indolent et noceur, et d'autre part, ce complot lui-même paraît avoir été inexistant. Que plusieurs aristocrates britanniques aient préféré le nazisme au communisme est une vérité connue (même Churchill s'était exprimé ainsi - avant guerre, il est vrai !), mais de là à imaginer un complot sérieux, et qui aurait nécessité une action meurtrière  des services secrets, il y a de la marge. Cette théorie s'appuierait sur des déclarations d'anciens membres des services secrets. Elle a été défendue dans un livre d'un auteur féminin appartenant à la communauté blanche du Kenya, Errol Trzebinski (au prénom prédestiné !), The Life and Death of Lord Erroll: The Truth Behind the Happy Valley Murder, 2000.

 

Là où l'histoire a paru se répéter, c'est que le fils d'Errol Trzebinski, un membre de la jet-set kenyane, a été retrouvé mort près de sa voiture en 2001, pas loin des lieux de la mort de Lord Erroll, sans que l'assassin soit retrouvé (l'enquête évoqua un vol de voiture qui aurait mal tourné). Nous parlerons plus tard ce fait-divers qui est encore présent dans les mémoires au Kenya (un procès est en cours actuellement - mars 2019).

                                                                                                                            

Selon certains adeptes de cette  théorie, Delves Broughton et Diana auraient été engagés par les services secrets britanniques pour approcher Lord Erroll et le mettre en confiance, et pourquoi pas, l'assassiner ou en tout cas, permettre aux agents des services secrets de l'éliminer. Or, on ne peut trouver à l'appui de ce scénario aucun élément de preuve, et certainement pas le fait que Delves Broughton, avant de partir pour l'Afrique, soit venu demander au ministère de la défense s'il pouvait être utile à quelque chose (un fait qui semble établi, encore que...). En temps de guerre, un gentleman, même trop âgé pour combattre,  était supposé chercher à faire quelque chose pour son pays, mais on ne peut rien tirer de plus de cette circonstance finalement banale.

 

 

 

L'autre théorie politique - probablement encore plus invraisemblable -  est que Lord Erroll aurait été tué par des agents nazis, soit parce qu'on se serait aperçu qu'il était un agent double infiltré dans le réseau pro-nazi dont il a été question, soit pour éliminer un élément important du système militaire britannique en Afrique de l'Est, à un moment où les troupes britanniques s'apprêtaient à intervenir en Ethiopie italienne (les opérations commencèrent pratiquement au moment de la mort de Lord Erroll). Il semble que ce serait faire beaucoup d'honneur à Lord Erroll que de le considérer comme un élément clé du système militaire en Afrique de l'Est (si tel avait été le cas, aurait-il passé son temps à danser et flirter en pleine préparation d'une offensive ?).

 

Enfin dernière hypothèse, qui est une variante des précédentes : Lord Erroll, informé des plans de l'attaque projetée par les Britanniques contre l'Ethiopie italienne, aurait informé les Italiens de ces plans,  par appât du gain (il avait en permanence des dettes en raison de son train de vie). Mais cette hypothèse ne repose sur rien. En ce cas, pourquoi les services secrets l'auraient-ils exécuté plutôt que de l'arrêter ? Pour éviter un scandale en raison de son rang nobiliaire ?  Encore aurait-il fallu que Lord Erroll soit informé des plans d'attaque, ce que rien ne démontre, puisque comme on l'a dit, son rôle militaire paraît avoir été modeste.

Les autres théories sont toutes centrées sur le crime passionnel ou la vengeance d'un conjoint trompé. 

 

 

 

CHERCHEZ LA FEMME (ABANDONNÉE) ...  OU LE MARI JALOUX

 

 

 

Parmi les noms qui ont été évoqués, certains doivent probablement être écartés puisqu'aucun début de preuve ne les accable directement:

On a ainsi cité Glwadys Delamere, veuve de Lord Delamere, considéré comme le fondateur de la colonie*, sous le seul prétexte qu'elle aurait été amoureuse de Erroll, et qu'elle aurait été dédaignée par lui (ce qui n'exclut pas la possibilité d'une aventure sans lendemain entre eux deux), parce qu'elle n'était pas assez riche (on se rappellle qu'à son décès, Lord Delamere était quasiment ruiné) ni sans doute assez belle pour l'intéresser, du moins pour un mariage. Mais faute d'autre élément, ce n'est pas suffisant pour en faire une suspecte.

 

                                                                                      * Gwladys (on trouve aussi plus simplement Gladys), appartenant à une famille aristocratique (son grand-père était le marquis d'Anglesy) épousa en 1920 Sir Charles Markham (beau-frère de l'aviatrice Beryl Markham,  dont on a parlé cf. deuxième partie), dont elle divorça en 1927 et elle épousa en 1928 Hugh Cholmondeley, 3ème baron Delamere, de trente ans son aîné. A la mort du baron, en 1931, elle ne se remaria pas, devint membre du conseil municipal de Nairobi, maire-adjoint puis maire de Nairobi, en 1938 (?), l'une des premières femmes à devenir maire et la première en Afrique. Elle mourut en 1943, après s'être particulièrement dévouée pour la Croix-rouge pendant la guerre.

 

Il en va de même de June Carberry, qui aurait été une des nombreuses conquêtes de Lord Erroll, ou bien de son mari John Carberry, qui aurait voulu se venger. Et le même raisonnement est valable pour Phyllis Filmer et le mari de celle-ci (et bien d'autres anonymes !).

 

Le cas d'Alice de Janzé, l'une des habituées de la Valle heureuse,  a fait l'objet d'un livre de Paul Spicer, The Temptress (la Tentatrice), 2010, qui défend la thèse de la culpabilité d'Alice. En 1941, les beaux jours de la Vallée heureuse étaient derrière elle, comme derrière la plupart des protagonistes de ce lieu. Pourquoi aurait-elle tué Erroll, son ancien amant ?

Il est probable qu'elle se sentait déprimée (un effet de sa toxicomanie), vieillissante - et probablement malade - tandis que Erroll semblait au mieux de ses capacités de séduction, ce qui aurait pu provoquer une crise de jalousie.

Les autorités paraissent l'avoir incluse sur la liste des suspects. Son passé (le coup de revolver tiré autrefois sur Raymond de Trafford, son amant, devenu ensuite son mari mais qui vivait séparé d'elle, en partie parce qu'il la redoutait) était aussi un élément contre elle. Toutefois elle avait un alibi.

Alice avait comme amoureux du moment un officier du régiment prestigieux des Coldstream Guards (un des quatre régiments de la garde royale à pied, qui peuvent aussi participer à des opérations; on était en temps de guerre, rien d'étonnant à rencontrer tellement de militaires, de carrière ou pas) Dickie Pembroke. Elle avait dormi avec lui la nuit du crime dans le bungalow du quartier de Muthaiga, dans la banlieue de Nairobi, où elle habitait à l'époque.

Mais on ajoute que Dickie Pembroke était au Muthaiga Country club lors du dernier dîner auquel participaient les Delves Broughton et Erroll, qu'il avait (peut-être) entendu Erroll promettre qu'il ramènerait Diana à 3 heures chez son mari, qu'il aurait raconté cela à Alice (des si et des peut-être...), forcément intéressée par cette histoire impliquant son ancien amant. Alice aurait alors échafaudé rapidement un plan. Elle aurait pu être vers 3 heures au carrefour entre Karen et la route de Nairobi en prenant sa voiture, faire signe à Erroll, monter dans la voiture de celui-ci en apparence pour discuter, le tuer et repartir. La voiture d'Alice, une De Soto, avait des pneus très larges et on se souvient que des traces de pneus larges avaient été trouvées sur les lieux du crime.  

Pembroke soit ne s'était pas aperçu de l'absence d'Alice la nuit du meurtre, soit avait menti pour la protéger.

Ce qui donne une forme de consistance à cette histoire est le comportement ultérieur d'Alice. 

 On sait qu'elle vint voir le cadavre à la morgue, l'embrassa sur les lèvres (si on admet ce détail un peu difficile à croire, ou du moins déposa une branche près du corps) et murmura : Maintenant, tu es à moi à tout jamais ("Now you are mine for ever").

Elle assista à toutes les audiences du procès et rendit visite à Sir Jock Delves Broughton en prison, alors qu'elle n'avait jamais sympathisé avec lui auparavant. On peut penser qu'elle craignait qu'un innocent soit condamné à sa place.

En septembre 1941, deux mois après l'acquittement de Sir Jock, il a été rapporté qu'Alice, devant des amis, déclara que le premier de ses plus grands souhaits était déjà réalisé, qu'en serait-il du second ?

On sait qu'en août, souffrant d'un cancer, elle dut subir une hystérectomie.

 Le 23 septembre, elle avala une forte dose de somnifère, mais put être secourue à temps.

 Une semaine après, le 30 septembre 1941, elle se tua en se tirant une balle en plein coeur.

Son médecin et ami, le Dr Boyle, arriva et trouva 3 lettres, l'une pour Pembroke, l'autre pour les deux filles d'Alice, et une lettre pour la police. Le docteur  remit cette lettre aux autorités, non sans l'avoir lue et montrée à sa femme. La fille du Dr Boyle put dire à l'auteur Paul Spicer ce que contenait cette lettre : c'était l'aveu par Alice qu'elle avait tué Erroll.

Bien entendu, cette lettre n'a pas été retrouvée et tout ce qui concerne cette lettre repose sur le récit de la fille du Dr Boyle.

Enfin, les deux souhaits dont avait parlé Alice s'expliqueraient ainsi : le premier était de voir Erroll mort, le second de le rejoindre dans la mort car Alice était convaincue qu' après sa propre mort, elle rejoindrait Erroll et qu'ils seraient unis éternellement.

Si on ajoute à cela qu'assez longtemps après, une voisine d'Alice trouva un revolver caché dans les buissons à la limite des deux propriétés et qu'elle fit le rapprochement avec l'affaire Erroll (cette histoire est racontée avec une variante, mais le fond est le même), on pourra penser que l' hypothèse de la culpabilité d'Alice de Janzé n'est pas complètement dépourvue de fondement - mais qu'elle repose quand même sur des affirmations invérifiables et de seconde main.

Enfin, même si on admet comme vrai le récit de la lettre à la police, il n'est pas du tout impensable qu'Alice de Janzé, dépressive, voire déquilibrée et malade, se soit accusée en mourant d'un crime qu'elle n'avait pas commis.

 

 Idina Sackville, ex-femme d'Erroll,  ne fut pas inquiétée. Lors du meurtre, elle était dans sa propriété de Clouds, dans la Vallée heureuse.

Dès qu'elle fut informée par télégramme du crime, elle vint à Nairobi - surtout pour rechercher, au domicile de Joss Erroll, un collier de perles, héritage famlial des comtes d'Erroll, qui devait aller à la fille d'Erroll et Idina, qui était élevée en Angleterre. Diana Caldwell avait été vue portant le collier quelque temps auparavant et Idina craignait qu'elle se soit emparé du collier, qui de fait, ne fut pas retrouvé.  Bien entendu elle fut attristée par la mort d'Erroll car ils étaient restés bons amis.

En 1939, Idina s'était de nouveau mariée à un pilote de l'aviation militaire, Vincent Soltau, qui était affecté depuis le début de la guerre au Caire. Entre deux visites au Caire, elle trompait l'ennui avec de jeunes gens. 

 

 

 

 

 DIANA HERSELF (DIANA ELLE-MÊME) ?

 

 

 

Il semble que Diana n'a pas été interrogée au procès, ce qui est curieux. Mais il semble que la loi britannique interdisait à l'épouse de témoigner en justice pour ou contre son mari. Il est vrai que d'après les témoignages (Sir Jock, June Carberry), elle était bien rentrée chez elle vers 2 h 20. De plus elle avait discuté par la suite au moins une demi-heure environ avec June Carberry, ce qui rendait impossible sa participation au meurtre.

Il est vrai aussi que June Carberry s'est contredite à plusieurs reprises dans ses témoignages, et que de plus elle avait bu et donc ses souvenirs étaient flous.

Pourtant, ii y eut des rumeurs selon lesquelles Diana avait tué Erroll.

Pourquoi l'aurait-elle tué ? Ils semblaient amoureux et prêts à se marier.

Mais les gens qui connaisaient bien Erroll savaient qu'il y avait peu de chances qu'il épouse "a penniless divorcee" (une divorcée sans un sou). Une dispute aurait éclaté entre Diana  et Lord Erroll lorsqu'il la ramena chez elle, qui pourrait s'expliquer, si Erroll avait appris à Diana qu'il ne comptait pas l'épouser.

Diana n'avait aucune fortune. Certes il y avait la pension annuelle de 5000 livres pendant 7 ans que Sir Jock s'était engagé à payer à Diana (apparemment même si elle divorçait ? - Erroll avait probablement connaissance de cet arrangement).mais on pouvait douter que Sir Jock paierait  et de toutes façons, cela ne remplaçait pas une fortune bien assise. Tant qu'à se marier, autant faire une bonne affaire, ce qui n'était pas le cas

Sans savoir tous les détails, c'est ce que les gens de la société de Nairobi et du Kenya se disaient.

Le crime aurait donc été commis par Diana, pour se venger de son amant qui lui aurait déclaré - peut-être avec ironie - son intention, toutes réflexions faites,  de ne pas l'épouser.

 

Diana était-elle le genre de personne capable de préméditer un meurtre par vengance, même sous le coup d'une forte irritation ? Par contre elle aurait pu tuer Erroll lors d'une dispute, dans un mouvement de colère, sans préméditation.

 

Diana était parfaitement capable de se servir d'une arme à feu (on peut penser que pour des raisons de sécurité, beaucoup de femmes blanches sortaient de chez elles armées au Kenya). Quelques semaines après la mort de Lord Erroll, elle participa à un safari et tua un lion. Dans la suite de sa vie, on évoquera le fait qu'elle avait menacé d'un revolver trois de ses amants (dont l'un, lorsqu'elle l'avait surpris qui faisait l'amour avec une autre fille dans leur résidence au bord de la mer, ce qui est une bonne raison de se mettre en colère !).. Mais menacer quelqu'un d'un revolver dans un moment de colère n'est pas la même chose que le tuer.

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Le bruit se répandit que le crime avait été commis par deux personnes - il semble que lors du procès, l'avocat Morris déclara que pour lui, deux personnes avaient commis le crime.

 

L'autre personne pouvait-elle être June Carberry ? On a insinué qu'elle et Diana étaient amantes, mais comment le crime aurait-il pu être commis par elles deux ? On voit mal June Carberry participer à un crime prémédité, commis  de sang froid, juste par solidarité amicale ou même lesbienne. 

On aurait pu imaginer Diana tuant Erroll au cours d'une dispute alors que Erroll la ramenait et s'arrangeant ensuite avec June Carberry pour avoir un alibi (mais il semble bien que Sir Jock avait entendu - sinon vu Erroll, ramener Diana) .

On peut aussi imaginer Diana décidant de poursuivre Erroll en voiture, après que celui-ci l'ait ramenée chez elle, le rattrapant (c'est un peu difficile à croire) et le tuant.

Puis, là encore, elle aurait combiné un alibi avec June Carberry.

Mais une autre personne a confimé le déroulements des faits tel qu'exposé lors de l'enquête et au procés.

C'est  la gouvernante, Mrs Wilks, qui, étrangement,  ne fut pas interrogée au procès. Dans le récit qu'elle fit seulement en 1969 des événements, pour les journalistes Fox et Connolly (http://www.jamesfox.co.uk/wp-content/uploads/2018/07/Christmas-at-Karen-The-Sunday-Times-Magazine-21_12_1969-WhiteMischief-FINAL.compressed.pdf ), elle a raconté qu'elle avait ouvert à Erroll et Diana et avait vu que  Diana était furieuse (ce qui accrédite la dispute). La gouvernante proposa du whisky à Erroll qui refusa, en rappelant qu'il ne buvait pas (il n'avait peut-être pas toujours été aussi sobre, mais c'était un homme qui prenait soin de sa santé). Erroll resta un petit moment avant de s'en aller. Puis, une fois Erroll parti, la gouvernante entendit depuis sa chambre June Carberry et Diana discuter longuement, l'air excité.

Sauf que dans ce récit, elle situe curieusement (mais près de trente ans après les faits, une erreur peut se comprendre) le retour de Diana et Erroll à 3h du matin, alors que les témoignages lors du procès disaient 2h 20 environ.

 

Il semble tout-à-fait impossible que le crime ait pu être accompli par Diana, compte - tenu de la version de la gouvernante (sauf si celle-ci a menti ou si ses souvenirs sont complètement erronnés !).

L'hypothèse de la culpabilité de Diana parait donc passablement tirée par les cheveux en raison des difficultés factuelles, d'autant qu'il existe un autre "coupable" bien plus crédible.

Pourtant, comme on le verra, Diana aurait admis le meurtre (à sa manière), bien après.

 

 

 

 

 Sources.

On trouvera divers articles de James Fox sur l'affaire Erroll son site  http://www.jamesfox.co.uk/

Bonne présentation de l'affaire sur le site Strange company,  walk on the weird side of history :

A murder in Kenya http://strangeco.blogspot.com/2016/12/a-murder-in-kenya.html

 

Les références à divers livres, documents ou articles de presse en anglais sont généralement dans le texte.