LE DROIT ET LES ÉLITES

 

VOUS AVEZ DIT POPULISME, TROISIÈME PARTIE

 

 

[ Nous utilisons dans ce message des photos de presse trouvées sur internet, que nous créditons. En cas de contestation, nous les supprimerons à la première demande des ayant-droit ]

 

 

 

 

 

LE POPULISME EST-IL CONTRE L’ÉTAT DE DROIT ?

 

L’ÉTAT DE DROIT 

 

 

 

 

 

On dit fréquemment que le populisme est contre l’Etat de droit. Bien entendu, le populisme prétend qu’il est démocratique puisqu’il représenterait la majorité des citoyens contre les élites, mais les spécialistes politiques affirment que la démocratie conçue dans l’optique populiste est une démocratie « illibérale », quand on ne parle pas de « démocrature » (mot forgé à partir des mots démocratie et de dictature) ou encore de dictature de la majorité.

Les spécialistes disent que quand le populisme arrive au pouvoir, il « s’en prend » à l’Etat de droit, qui est l’un des critères essentiels de la démocratie, comme cela se passe en Hongrie ou en Pologne.

Essayons d’y voir un peu plus clair dans ces notions.

D’abord, qu’est-ce que signifie l’expression « Etat de droit » (généralement on met une majuscule à Etat car cela veut dire que l’Etat se caractérise comme régi par le droit – mais certains auteurs minoritaires préfèrent écrire « état de droit » avec une minuscule, au sens de « situation où le droit est dominant ») ?

Le juriste autrichien Hans Kelsen a défini au début du XXe siècle la notion d'État de droit (Rechtsstaat, utilisée avant lui) comme un « État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s'en trouve limitée ». Dans ce modèle, chaque norme tire sa validité de sa conformité aux normes supérieures.

Au sommet de la pyramide figure la Constitution (écrite ou résultant de divers textes et coutumes comme en Grande-Bretagne), suivie des engagements internationaux, de la loi, puis des règlements. À la base de la pyramide figurent les décisions administratives ou les conventions entre personnes de droit privé (d’après Wikipedia, Etat de droit)

On précise la notion  avec la soumission de l'Etat, considéré comme une personne morale, au respect des règles de droit et au principe de responsabilité.

Cette conception technique a une conséquence : l’obligation de contrôler que l’action de l’Etat est conforme aux règles fondamentales est confiée à des juges :

« L’État de droit est (…) également devenu un thème politique, puisqu’il est aujourd’hui considéré comme la principale caractéristique des régimes démocratiques. En faisant du droit un instrument privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale, il subordonne le principe de légitimité [issu du choix démocratique des dirigeants] au respect de la légalité. Il justifie ainsi le rôle croissant des juridictions dans les pays qui se réclament de ce modèle » (site du gouvernement français Vie publique http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfondissements/qu-est-ce-que-etat-droit.html

En fait, pour Kelsen, sa description était purement technique. Il considérait ainsi que l’État nazi pouvait être regardé comme un État de droit dans la mesure où il respectait une hiérarchie de normes (Wikilibéral, Etat de droit https://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89tat_de_droit

Dans la conception la plus répandue de l’Etat de droit, celui-ci protège les libertés individuelles et les droits de l’homme. On a donc fini par confondre l’Etat de droit avec le respect de ces libertés et droits, même si en stricte logique, ce n’est exact que dans les sociétés où ces libertés et droits font partie de la norme supérieure.

Par exemple « en France, où le « bloc de constitutionnalité », selon la formule forgée par Claude Emeri, qui domine l'appareil du droit comprend notamment la Déclaration des droits de l'homme de 1789, le préambule de la Constitution de 1946 et la Constitution de 1958, mais aussi les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République et d'autres normes du même statut » (Wikipedia, Etat de droit). Cet article conclut que « dans ce cas [ ?] on ne pourrait parler d'État de droit dans un régime tyrannique ou despotique même qui respecterait la hiérarchie des normes » [comprendre : l’Etat de droit n’a de sens que s’il comporte la garantie des droits de l’homme au sens large].

Certains penseurs libéraux contestent que l’Etat de droit soit une limitation suffisante des pouvoirs de l’Etat, jugés nuisibles aux libertés individuelles, et préfèrent la notion anglo-saxonne de « Rule of law » (gouvernement ou règne de la loi), en considérant que la loi en question est la loi naturelle, qui se situe au-dessus des lois positives de l‘Etat : « le droit positif créé et institué par l'État n'est pas légitime : miroir des intérêts du moment, il ne sert que l'État » (https://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89tat_de_droit)

Mais pour beaucoup d’Anglo-saxons, rule of law et Etat de droit se confondent et ils mettent l’accent sur la protection des droits fondamentaux (dont la propriété) :

Nous n’entrerons pas plus avant dans ces subtilités.

 

 

 

LA DÉMOCRATIE « ILLIBÉRALE »

 

 

L'expression de "démocratie illibérale" a été inventée en 1997 par le politologue américain Fareed Zakaria, pour décrire les pratiques en apparence conformes à la démocratie de certains pays émergents, dissimulant plus ou moins un Etat autoritaire. Depuis ce terme a été étendu à certains pays (notamment européens) qui récusent les valeurs libérales, au sens politique du mot (et non économique).

Les régimes occidentaux sont démocratiques parce que les dirigeants sont choisis par les citoyens au cours d’élections libres. « Mais ce sont aussi des régimes libéraux, dans la mesure où ils garantissent les droits et libertés individuels, préservent en particulier ceux des minorités, et soumettent les lois votées par le Parlement à un contrôle de constitutionnalité » (citation de Yascha Mounk, chercheur à Harvard, dans Brice Couturier sur France-Inter, Orbán et Kaczynski. Comment la démocratie-devient illibérale, octobre 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/orban-et-kaczynski-comment-la-democratie-devient-illiberale

On retrouve ici la notion d’Etat de droit. Dans les démocraties illibérales, les gouvernants sont élus par la majorité selon des procédures démocratiques, mais une fois au pouvoir et en accord avec la majorité qui les a élus, ils portent atteinte à certaines règles ou valeurs admises dans les démocraties libérales, en considérant que les souhaits de la majorité de la population sont plus importants que ces règles et valeurs.

« C’est pourquoi, en Hongrie comme en Pologne, on constate des chicanes mises en travers du contrôle de constitutionnalité, la mainmise du pouvoir sur l’audiovisuel public, la colonisation de la fonction publique par les partisans du gouvernement. On n’est pas très loin de la dictature majoritaire » (Brice Couturier, article cité).

Certes on pourrait penser que lorsqu’un juge annule une décision du gouvernement parce qu’elle anti-constitutionnelle, le gouvernement pourrait penser à modifier la Constitution plutôt qu’à essayer d’éviter ou supprimer le contrôle du juge. Mais ces deux solutions a priori, ne présentent pas la même facilité. D’autant qu’en modifiant la Constitution dans un sens trop clairement compatible avec les idées populistes, il encourra d’autres reproches, à la fois de l’opposition de son pays et des démocraties libérales.

Les dirigeants concernés ne refusent pas l’étiquette de démocratie illibérale, puisqu’en 2014, Viktor Orbán le Premier ministre hongrois, a affirmé  dans un discours vouloir construire « un État illibéral, un État non libéral ». Selon les spécialistes, « Il ne s’agit pas (de) supprimer les libertés fondamentales, mais de les soumettre à l’intérêt de la Nation seule juge du bien commun » (Jean-Paul Jacqué, cité par Wikipedia, article Illibéralisme).

 Mais au début de son nouveau mandat en 2018, Viktor Orbán promeut cette fois le concept de « démocratie chrétienne à l’ancienne », car la démocratie libérale «  ne parvient pas à protéger la dignité humaine, est incapable d’offrir la liberté, ne peut pas garantir la sécurité et ne peut plus maintenir la culture chrétienne ». 

On peut aussi considérer Orbán  comme un conservateur un peu plus autoritaire, et se souvenir de ce que les pays de l'est de l'Europe n'ont pas les mêmes traditions politiques que ceux de l'ouest..

Mais dans tous les cas, les gouvernements populistes, au pouvoir ou associés au pouvoir dans plusieurs pays de l’Union européenne*, prétendent avoir l’appui du plus grand nombre pour limiter l’Etat de droit (et donc la protection des droits et libertés fondamentales), au nom de la Nation ou de la démocratie*.

                                                                                                                                  * Hongrie, Pologne, Autriche, Slovaquie, République tchèque, Italie, voire Bulgarie ou Roumanie. Ailleurs dans le monde, on cite parfois les USA de Donald Trump. Mais tous ces pays ne sont pas caractérisés par un régime de démocratie illibérale, (à supposer qu’il y ait un critère infaillible pour les caractériser) même si pour certains alarmistes, ils sont sur la voie qui y mène. Les Etats semi-autoritaires qui existent en grand nombre dans le monde reposent, quant à eux, sur une tradition différente et ne sont pas des Etats libéraux qui ont entrepris certains changements (ou sont accusés de le faire) par suite de l’arrivée au pouvoir de populistes.

 

Ce constat peut être en grande partie vrai.

Mais il ne doit pas nous empêcher de nous demander si les démocraties libérales, qui sont présentées comme reposant sur deux bases, le libéralisme et la démocratie, ne suivent pas aussi une orientation (mais en sens contraire) destinée à faire passer le libéralisme – en fait une conception particulière du libéralisme – avant la démocratie, et ce faisant, à imposer, au nom de la démocratie libérale, la vision du monde d’une petite partie de la population.

 

 

 

16x9

 Viktor Orbán lors d'une campagne électorale, à la tête de son parti Fidesz.

Il semble logique qu'un dirigeant populiste hongrois, qualifié même de nationaliste, apparaisse au milieu d'une marée de drapeaux hongrois...

https://www.sbs.com.au/news/hungary-election-viktor-orban-s-fidesz-party-leading-vote-in-first-results

 

 

 

B9711822417Z_1_20170425123741_000+G488UL3C6_2-0

 Mais un président de la république français (ici lorsqu'il était candidat à la présidence, avril 2017) ne renacle pas non plus à s'entourer de drapeaux en grand nombre. Seulement il y a plus de désordre que dans la photo de Viktor Orbán. Cette différence de style (là un formalisme un peu rigide, ici plus de "spontanéité" -  d'ailleurs supervisée par les spécialistes des réunions publiques) est-elle suffisante pour pouvoir accuser de nationalisme les populistes, alors que les non-populistes, eux, ne seraient  (bien sûr) que des "patriotes" ?

La Voix du Nord

.http://www.lavoixdunord.fr/153000/article/2017-04-25/emmanuel-macron-en-meeting-arras-ce-mercredi

 

 

 

image

Avril 2018. Une famille appartenant à une société de préservation des traditions des hussards hongrois, prend part au vote pour les élections générales d'avril 2018. On peut penser qu'ils ont voté pour le parti de Viktor Orbán.

The Irish Times

 https://www.irishtimes.com/news/world/europe/orban-claims-victory-in-hungary-election-after-high-voter-turnout-1.3455023

 

 

 D__AS20170315030

 Viktor Orbán lors de la fête nationale hongroise du 15 mars 2017, anniversaire de la révolte de la Hongrie contre l'empire autrichien en 1848.

Hajdù Online

http://www.haon.hu/marcius-15-orban-brusszelt-meg-kell-allitani/3411230

 

 

 

 

 

 

 

LE GOUVERNEMENT DES JUGES ?

 

 

 

Comme on l’a vu, la protection de l’Etat de droit implique que l’action publique soit soumise à l’examen des juges, sur recours formulé selon les règles légales par les personnes physiques ou morales intéressées. C’est notamment le rôle de la justice administrative en France (sans entrer dans l’examen approfondi des compétences des deux ordres de juridiction, judiciaire et administratif).

Cette conception suppose, comme allant de soi, que les juges sont neutres et que l’application des règles de droit ne met en jeu que des raisonnements abstraits, indépendants des préférences morales ou politiques du juge.

Or, si on observe particulièrement le cadre français, dans diverses affaires emblématiques, les juges de haut niveau (Conseil d’Etat ou Conseil constitutionnel ; ou même à un niveau inférieur, cour administrative d’appel) ont jugé dans un sens qui tend à conforter les idées progressistes adoptées par l’élite.

Voyons quelques exemples.

 

 

 

LA LAÏCITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE ?

 

 

 Un maire avait mis fin, par arrêté, à l’existence de menus particuliers dans les cantines scolaires, instaurée par ses prédécesseurs. Une association a attaqué sa décision devant la juridiction administrative, qui annule la décision du maire :

 

COUR ADMINISTRATIVE D’APPEL

DE LYON

COMMUNE DE CHALON-SUR-SAONE

Lecture du 23 octobre 2018 - Extraits

(…)

« Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à ce que, en l’absence de nécessité se rapportant à son organisation ou son fonctionnement, les usagers du service public facultatif de la restauration scolaire se voient offrir un choix leur permettant de bénéficier d’un menu équilibré sans avoir à consommer des aliments proscrits par leurs convictions religieuses ou philosophiques.

(…)

Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de leur demande, l’association X  et les autres requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision par laquelle le maire de Chalon-sur-Saône a mis fin à la pratique des menus alternatifs dans les restaurants scolaires de la commune… »

 

On voit ici que « le juge » (c’est-à-dire la cour administrative d’appel) ne motive pas sa décision par des raisonnements juridiques complexes comme parfois. Ici, on se borne à dire (sans expliquer vraiment pourquoi) que l’existence de menus particuliers (notamment pour raisons religieuses) dans les cantines n’est pas contraire au principe de laïcité ou de neutralité, ce qui entraîne l’illégalité de la décision du maire, prise au motif que ces menus étaient contraires au principe de laïcité.

Certes, l’existence de menus particuliers peut aussi avoir des raisons non religieuses (menus végétariens par exemple) ce qui permet de considérer que le principe de laïcité n’est pas seul en cause (c’est pourquoi la cour y joint la notion de neutralité du service public).

Sur le fond, nous n’avons pas de critique à adresser à la décision qui nous parait conforme à une conception tolérante de la laïcité et au respect des diverses opinions philosophiques.

Sur la forme (ou mieux, sur le raisonnement juridique) on voit que l’expression sur laquelle se base le raisonnement (« Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à… ») est une expression toute faite, qui pourrait servir dans tous les cas. Cela ne fait pas obstacle parce que, tout simplement, les juges ont estimé que cela ne faisait pas obstacle.

A-t-on tort si on dit qu’ici, la décision prend appui, essentiellement, sur la subjectivité des juges ou encore sur leurs opinions ou leur idéologie ? il semble qu'on aurait aussi bien pu conclure – et sans plus se justifier – que « Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public font, par eux-mêmes, obstacle à…. ».

On constatera qu’il existe une décision du Conseil constitutionnel (sur renvoi du Conseil d'Etat* selon la procédure de la question prioritaire de constitutionnalité) qui confirme que le régime particulier de Concordat existant en Alsace-Moselle (où l’Etat continue à salarier les prêtres des cultes catholique, protestant, israëlite, ou la religion est enseignée en classe etc) n'est pas contraire à la Constitution (décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013), ce qui évidemment n’interdit pas à l’avenir de remettre en cause ce régime.

On ne peut donc pas dire que les juges administratifs ou constitutionnels font preuve systématiquement d’une attitude favorable ou défavorable selon la religion qui est en cause.

                                                                                                              * Le Conseil d'Etat n'avait renvoyé au Conseil constitutionnel  que la partie de la question posée  relative au traitement des pasteurs protestants,  ne renvoyant pas l'ensemble de la contestation qui était formulée dans le cadre d'un recours d'une association laïque contre l'absence de réponse du Président de la république à la demande de cette association d'abroger le Concordat en Alsace-Moselle.

 

 

Le Conseil d'Etat a pris aussi une position de principe sur la présence de crèches de Noël dans les lieux publics (décision n° 395122 du 9 novembre 2016, Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne) mais cette décision qui, en gros, autorise la présence de crèches quand elles n'ont pas un aspect religieux mais culturel ou festif, n'a pas résolu la question puisque par la suite, des tribunaux administratifs ont pris des décisions contradictoires :

« Cette différence d’interprétation de la jurisprudence du Conseil d’Etat de novembre 2016 démontre que ce dernier a échoué dans sa finalité de donner, en la matière, une grille de lecture simple aux élus » explique Yvon Goutal, avocat spécialiste de ces questions." La Gazette des communes, Les crèches de Noël à nouveau dans le flou juridique,https://www.lagazettedescommunes.com/528324/les-creches-de-noel-a-nouveau-dans-le-flou-juridique/

 

 

Dans l'affaire des arrêtés dits "anti-burkini" qui avaient été pris en 2016 par certains maires pour interdire le port de vêtements couvrants sur la plage, le Conseil d'Etat a annulé plusieurs arrêtés.

Le Conseil d'Etat,  dans la première de ces annulations, qui prudemment ne plaçait pas l'affaire sur le plan des règles de laïcité, observa : 

" Il ne résulte pas de l’instruction que des risques de trouble à l’ordre public aient résulté, sur les plages de la commune de Villeneuve-Loubet, de la tenue adoptée en vue de la baignade par certaines personnes.  (...) Dans ces conditions, le maire ne pouvait, sans excéder ses pouvoirs de police, édicter des dispositions qui interdisent l’accès à la plage et la baignade alors qu’elles ne reposent ni sur des risques avérés de troubles à l’ordre public ni, par ailleurs, sur des motifs d’hygiène ou de décence." (Conseil d'Etat , ordonnance du 26 août 2016, Ligue des droits de l'homme et autres - association de défense des droits de l'homme collectif contre l'islamophobie en France).

 

La première de ces annulations fut saluée avec enthousiasme par le journal Libération sous le titre Les anti-burkini rhabillés par le Conseil d’Etat :

 

" La juridiction suprême de l’ordre administratif a suspendu vendredi sans ambiguïté l’arrêté [du maire] de Villeneuve-Loubet validé par le tribunal administratif de Nice. «Le juge a rappelé ce qu’est la règle de droit», a réagi Patrice Spinosi, avocat de la Ligue des droits de l’homme (LDH), partie requérante à l’audience au côté du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). «C’est une leçon de droit», estime Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université Paris-Ouest-Nanterre."

 

Certes, en 2018, le Conseil d'Etat rejeta le pourvoi des mêmes plaignants dirigé contre une décision de la cour administrative d'appel qui validait l'arrêté du maire de Sisco (Haute-Corse) qui datait aussi de 2016.  Ce rejet, qui eut moins d'écho médiatique, fut pris pour des raisons formelles, au motif que les plaignants n'établissaient pas que la cour administrative avait dénaturé les pièces du dossier (en fait le Conseil d'Etat n'a pas examiné l'affaire au fond mais a refusé d'admettre le recours en cassation, celui-ci étant manifestement dépourvu de moyens opérants).

 

Les développements futurs des décisions de justice sur ces questions sont à observer de près.

 

 

 

 

 

LA LIBERTÉ DE PENSER ET SES LIMITES

 

 

Dans un autre cas ayant donné lieu à décision de la justice administrative, un chroniqueur radio et télé célèbre et controversé, comme on dit (et parfois interdit d’antenne), M. Eric Zemmour, a tenu, lors d’une émission sur une radio privée, des propos qui ont entrainé une mise en demeure adressée à la radio concernée (RTL) par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), autorité administrative indépendante chargée notamment de veiller au respect des règles dans le secteur audiovisuel.

 La mise en demeure est un avertissement avant sanctions en cas de récidive.

La radio ainsi visée a contesté la mise en demeure (assimilée à une décision de l’administration), devant le Conseil d’Etat.

Celui-ci lui donne raison mais voyons avec quelle argumentation. Voici l’essentiel de la décision.

CONSEIL D'ETAT

SOCIETE RTL FRANCE RADIO

Lecture du 15 octobre 2018  - Extraits

[Le conseil d’Etat rappelle d’abord que les communications audiovisuelles se situent dans le cadre général d’une loi garantissant, sous certaines limitations (respect de la dignité humaine etc) la liberté d’expression ; que d’autre part, le CSA qui délivre les autorisations d’émettre, passe avec les sociétés émettrices des conventions qui précisent leurs obligations].

« Le CSA a décidé d’adresser à la société requérante [exploitant la radio RTL], à raison de cette séquence [l’émission dans laquelle E. Zemmour est intervenu] , une mise en demeure de respecter à l’avenir les obligations qui résultent pour elle de l’article 2-4 de la convention mentionnée ci-dessus du 2 octobre 2012, aux termes duquel : « Le titulaire veille dans son programme (…) à promouvoir les valeurs d’intégration et de solidarité qui sont celles de la République. (…) Le titulaire contribue aux actions en faveur de la cohésion sociale et à la lutte contre les discriminations » ;

Considérant que les principes républicains, notamment le principe d ’égalité devant la loi, qui interdit les discriminations et exige que des différences de traitement soient justifiées par des différences de situation objectives et pertinentes ou par l’intérêt général, confèrent une place éminente aux valeurs d’intégration et de solidarité ainsi qu’à l’objectif de cohésion sociale ; que l’engagement prévu à l’article 2-4 précité de la convention relative au service RTL de promouvoir ces valeurs et de contribuer à la lutte contre les discriminations doit se combiner avec le principe de la liberté de communication des pensées et des opinions, consacré et protégé par les dispositions de valeur constitutionnelle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et rappelé par les dispositions précitées de l’article 1er de la loi du 30 septembre 1986 [loi sur les communications audiovisuelles] ; qu’eu égard à ce principe, cet engagement ne saurait être interprété comme imposant à l’éditeur du service de prohiber sur son antenne toute critique des principes et des valeurs républicains ;

M. Zemmour a exprimé de manière polémique son point de vue sur la prohibition des discriminations, telle qu'interprétée, selon lui de manière extensive, par les juridictions aux Etats-Unis et en France, auxquelles il a reproché de rendre impossible toute différence de traitement ; que cette prise de parole intervenait dans le cadre d’une émission quotidienne de trois minutes intitulée « On n’est pas forcément d’accord », à laquelle sont invités des chroniqueurs de différentes opinions et dont le titre même invite les auditeurs à ne la recevoir qu’en tenant compte de son caractère polémique ; que, dans ces conditions, c’est à tort que le CSA a estimé pouvoir relever une méconnaissance des obligations résultant de l’article 2-4 de la convention relative au service RTL et adresser en conséquence à la société requérante une mise en demeure (…)»

Or, comme le reconnait le Conseil d’Etat, dans l’émission en cause, E. Zemmour s’est contenté de critiquer, non pas l’interdiction des discriminations, mais l’interprétation extensive de cette interdiction. Ce caractère limité de la critique de E. Zemmour n’empêche pas le Conseil d’Etat d’estimer, donnant raison sur ce point au CSA, qu’il y a eu « critique des principes et des valeurs républicains ». Pourtant, cette critique ne justifie pas la mise en demeure adressée par le CSA car « l’engagement prévu à l’article 2-4 précité de la convention relative au service RTL de promouvoir ces valeurs [d’intégration et de solidarité] et de contribuer à la lutte contre les discriminations doit se combiner avec le principe de la liberté de communication des pensées et des opinions, consacré et protégé par les dispositions de valeur constitutionnelle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ».

A cet argument que le respect des objectifs de lutte contre les discriminations doit « se combiner » avec la liberté de pensée et d’opinions (et donc d’expression de la pensée) garanti par des principes constitutionnels, le Conseil d’Etat joint un curieux argument , en retenant que les propos ont été tenus  dans le cadre d’une courte émission invitant à la polémique : « une émission quotidienne de trois minutes intitulée « On n’est pas forcément d’accord », à laquelle sont invités des chroniqueurs de différentes opinions et dont le titre même invite les auditeurs à ne la recevoir qu’en tenant compte de son caractère polémique ».

Ainsi, si on récapitule tout ce qu’on trouve dans cette décision :

1. L’idée que critiquer les excès, les dérives ou les erreurs d’interprétation d‘une politique de non-discrimination revient à critiquer le principe de non-discrimination lui-même  ; faute de quoi le Conseil d’Etat aurait fait le distinguo et aurait dit que Eric Zemmour, en critiquant  « l’interprétation extensive » d’une politique de non-discrimination, n’avait pas contrevenu à la convention entre le CSA et RTL qui impose de favoriser une telle politique et aurait conclu que le CSA avait fait une erreur (il aurait fait une qualification inexacte des faits).

2. Une fois ceci dit, le Conseil d’Etat admet, au nom de la liberté de parole, que des propos « antirépublicains » (au sens des valeurs républicaines) peuvent être tenus sur une chaine de radio. Mais au lieu de s’en tenir là et d’affirmer un principe général, il rappelle les circonstances de ces propos : dans une émission polémique de trois minutes, où sont invités des « chroniqueurs de différentes opinions » et qui, en quelque sorte, ne peut tromper l’auditeur. Pourquoi ajouter ces précisions, en apparence inutiles pour la solution du litige ? On peut penser que c’est pour indiquer les limites de l’expression des pensées dissidentes et suggérer que dans un autre cadre, la solution aurait été différente, par exemple si les propos avaient été tenus par un éditorialiste de la radio, engageant la rédaction et non par un invité dans une émission « défouloir » de trois minutes. Ces précisions  peuvent  par la suite réapparaître dans d’autres décisions ayant le même objet – ou orienter dès à présent les positions de l’administration compétente (le CSA).

On voit donc que la décision du Conseil d’Etat, qui à première lecture conforte la liberté de pensée et d’expression, même lorsque celle-ci parait choquer des principes républicains, délimite en même temps le cadre restreint dans lequel il est permis d'exprimer des opinions dissidentes sans encourir de pénalités.

 Surtout le fait de ne pas distinguer entre la critique des excès d’un principe ou de son dévoiement et la critique du principe lui-même, confusion sous-jacente dans le raisonnement du Conseil d’Etat, aboutit à amalgamer comme discours discriminatoire ou raciste tout discours qui pointe les excès ou les dévoiements de l’antiracisme. Cet amalgame est bien entendu souhaité par certains activistes pour imposer silence à leurs contradicteurs. Ils ont tout intérêt à faire passer pour du racisme toute critique des positions maximalistes qu'ils défendent .

Enfin, il faut souligner la promptitude du CSA (agissant en tant que délégataire de la puissance publique) à réagir, ce qui est déjà un signe qu’on cherche à interdire tout discours autre que le discours officiel (à quoi sert donc la pluralité de la presse en ce cas ?). D’ailleurs comment le CSA pourrait-il ne pas réagir, puisque tout « dérapage » est dénoncé immédiatement sur les réseaux sociaux par les vigilants gardiens de la bonne parole, et les administrations concernées sommées de prendre les mesures qui s’imposent pour faire taire les hérétiques ?

 

 

 

 

PRINCIPE DE FRATERNITÉ

 

 

 

Ce principe a été mis en évidence –en tant que principe créateur de droits – dans une récente décision du Conseil constitutionnel, à la suite d’une « question prioritaire de constitutionnalité » posée à l’occasion du procès de personnes qui étaient poursuivies pour avoir apporté leur aide désintéressée à des migrants irréguliers et qui n’entraient pas dans les quelques cas prévus par la loi où cette aide ne constitue pas un délit.

Voici les extraits essentiels de la décision ;

Décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018 - Extraits

7. Aux termes de l'article 2 de la Constitution : « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité" ». La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l'« idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Il en ressort que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle.

8. Il découle du principe de fraternité la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national.

9. Toutefois, aucun principe non plus qu'aucune règle de valeur constitutionnelle n'assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d'accès et de séjour sur le territoire national. En outre, l'objectif de lutte contre l'immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l'ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle.

10. Dès lors, il appartient au législateur d'assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l'ordre public. (…)

13. Dès lors, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l'étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l'accessoire de l'aide au séjour de l'étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n'a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l'objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. Par conséquent, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres griefs à l'encontre de ces dispositions, les mots « au séjour irrégulier » figurant au premier alinéa de l'article L. 622-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doivent être déclarés contraires à la Constitution.

Cette la décision  du Conseil constitution ne bouleverse pas les règles relatives à l’entrée des étrangers en France et déboute les demandeurs de leurs autres requêtes à cet égard, mais l’émergence du « principe de fraternité » peut avoir des conséquences encore imprévues. On peut penser (sans grandes chances de se tromper) que ce principe est destiné à s’appliquer, en priorité (sinon exclusivement) dans le domaine de l’immigration.  La décision du Conseil constitutionnel invitant le législateur à « assurer la conciliation » entre le nouveau principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public (ce dernier objectif était autrefois le seul à prendre en considération), indique au gouvernement ou au législateur dans quel sens il faut aller.

 

 

 

DES EXPERTS AU SERVICE DE TOUS ?

 

 

On voit donc par ces quelques exemples quelles formes prend l’Etat de droit – du moins en France. Formellement, il s’agit bien de contrôler l’action de l’Etat et des autres acteurs publics en annulant ses décisions irrégulières, ce qui est accepté par tout le monde comme une garantie au service des citoyens.  Mais concrètement, il s’agit d’aller plus loin que l’Etat – ou de lui montrer le chemin à suivre dans les politiques destinées à mettre en œuvre la vision du monde favorisée par les classes supérieures, disons le mot, les élites.

Cela n’a rien de surprenant. Les juges, dans leur ensemble, font partie d’un milieu social homogène caractérisé par la même origine sociale, les mêmes études (ce qui évidement peut se comprendre, encore qu’il serait possible d’imaginer d’autres formes de recrutement), la même scolarité post-universitaire dans une école dédiée, ce qui aboutit forcément à une assez grande uniformité de pensée et de comportement.

C’est encore plus vrai des magistrats administratifs dont la plupart sont issus de l’ENA – notamment ceux du Conseil d’Etat. Sans crainte de trop se tromper (on est preneur d’études sur le sujet – mais y en a-t-il ?) il est vraisemblable qu’ils partagent, à une écrasante majorité (il y a toujours partout un ou deux anticonformistes), les idées dominantes des classes supérieures et dirigeantes (dont ils font partie à des niveaux divers), c’est-à-dire le progressisme, ici dans sa variante « haut-fonctionnaire », comme il y a la variante « professions artistiques », la variante « journalisme et médias », etc.

On aboutit ainsi à une sorte d’idéologie d’Etat – qui se confond à peu près avec l’Etat de droit que les juges sont justement chargés de défendre.

Ici il faut admettre que deux visions inconciliables sont en présence :

- dans la première (la version officielle) les juges défendent l’état de droit qui comporte les règles de respect des minorités, de non –discrimination. Il n’y a donc pas de contradiction ou de collusion à dénoncer lorsqu’on remarque que les juges défendent les règles en vigueur, c’est leur rôle. En gros, un juge ne peut pas être neutre par rapport à ce que nos sociétés considèrent comme le mal (et c’est compréhensible).

- dans la deuxième, le respect des minorités, la non –discrimination et ce qu’on appelle l’antiracisme forment une idéologie qui va bien au-delà de la protection des minorités et de la lutte contre le racisme. En fait cette idéologie tend – sans toujours le formuler aussi clairement - à une forme de prise de pouvoir par ses partisans afin de modeler une société conforme à leurs souhaits. Pour la propagation de cette idéologie, la disqualification des opposants est importante et elle peut passer par l’application extensive du droit. Dans cette version, le droit est utilisé pour étendre des conceptions qu’on peut raisonnablement contester : les juges sont « juges et partie » en quelque sorte (ils orientent la décision dans le sens conforme à leurs opinions).

Sur l’idéologie antiraciste nous pouvons citer deux opinions :

Pour le philosophe Alain Finkelkraut, l'antiracisme, à la manière du communisme, est devenu une idéologie totalitaire, oppressant tous ceux qui refusent d’y adhérer.

Pour le sociologue  Paul Yonnet, la France est le seul pays où l'antiracisme a conquis l’appareil d’État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir.

Ainsi, lorsque la France prétend, comme toutes les démocraties occidentales, défendre l’Etat de droit, on peut penser que cette prétention est un peu biaisée par le poids en France des idéologies dites progressistes, qui finissent par devenir elles-même le droit. Qiconque s'oppose au progresisme sera donc censuré par le juge, plus ou moins directement.

Il est fréquent d’ironiser sur la nomination des juges américains de la Cour suprême qui se  fait selon des critères clairement politiques  (conservateurs contre progressistes) et de sous-entendre qu’ainsi le droit, au plus haut niveau, est biaisé par l’appartenance idéologique des juges.

Curieusement, il semble que personne en France ne se demande si les juges chargés de trancher les questions de société se recrutent parmi des personnes d’opinions suffisamment variées. On se contente de penser qu’ils se partagent entre gauche et droite (ou maintenant entre nouveau centre, gauche et droite ?) comme si cette division politique n’était pas compatible avec l’adhésion  à la même idéologie dominante, par prudence, conformisme ou conviction, le passage de l’une à l’autre de ces notions se faisant par gradations insensibles.

Au passage, les juges des plus hautes juridictions sont (assez étrangement) qualifiés de « sages » par les journalistes béats d’admiration pour ces brillants représentants de l'élite, comme s’ils n’étaient pas avant tout des professionnels rémunérés, faisant carrière dans une institution où ils sont entrés – dans la plupart des cas –au sortir de leur scolarité supérieure (ENA le plus souvent, pour la justice administrative). C’est le cas au Conseil d’Etat ; le recrutement du Conseil constitutionnel est différent puisque les membres sont nommés par diverses autorités parmi des personnes ayant acquis une expérience (forcément réussie !) dans la haute administration ou la politique. Observons aussi que la Cour de cassation (au sommet de la justice civile et pénale) ne semble pas ( ?) avoir droit à cette appellation journalistique sympathique, qui évoque des vieillards à barbe blanche se réunissant sur la place publique (bien loin de la réalité).

 On peut ajouter que de manière générale, le droit est devenu un domaine ultra complexe* où seuls surnagent réellement des spécialistes très pointus. Ainsi, pour reprendre les formules du site gouvernemental Vie publique, qui constate que le droit est devenu « un instrument privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale », on peut conclure que les décisions qui concernent tout le monde  sont en grande partie remises à un groupe d’experts du droit, qui, généralement parlant et sauf méritoires exceptions, sont au service à la fois d’une classe (la leur) et d’une idéologie, ou si on veut être moins abrupt, sont imprégnés par la pensée dominante de leur milieu.

                                                                                * Il est évident que la complexification du droit est imputable aux juristes eux-mêmes qui y trouvent la justification de leur rôle de spécialistes.

                          

 

On peut aussi s’étonner de la formulation du même site, qui indique que l’Etat de droit « est aujourd’hui considéré comme la principale caractéristique des régimes démocratiques », ce qui, si on comprend bien, veut dire que le choix par la volonté populaire (choix de la majorité) des dirigeants et des orientations politiques n’est plus qu’une caractéristique secondaire des Etats démocratiques, qui pourrait encore s’affaiblir, la caractéristique principale étant l’Etat de droit, donc le rôle régulateur et dans certains cas, directeur (au sens de qui indique la direction) des juges.

 

A côté de son rôle de juge supérieur et de conseiller juridique du gouvernement, le Conseil d'Etat réalise aussi des études générales - dont le destinataire principal est probablement le gouvernement, qui n'a au vrai pas besoin de les lire puisque les idées contenues font partie du fond commun des élites dirigeantes. Dans l'étude 2018 sur la citoyenneté, on peut lire que l'Etat - dont on considère comme allant de soi qu'il est compétent pour décerner des brevets de citoyenneté, car qui est mieux placé pour le faire ? - doit labelliser des "actions citoyennes" (on devine qu'après le label viendront les subventions). Evidemment on ne s'étonnera pas si ces actions ainsi labellisées correspondent à l'idéologie progressiste, dans le sens particulier que le mot a fini par prendre (pour Alain Finkielkraut, le progressisme "se caractérise par le refus de prendre en compte l'insécurité économique et culturelle des classes moyennes et populaires").

 

 Enfin le droit civil (droit de la famille, droit du travail, droit de la consommation, etc) est aussi  concerné par la même mainmise des experts et par la même perméabilité à l'idéologie progressiste.

Sur un plan général, la "judiciarisation" de la société, dont se flattent, bien entendu, tous les professionnels du droit, ne change rien au vieil adage du pot de terre contre le pot de fer.

 

Le rôle prédominant du droit et de ceux qui le maîtrisent et le manipulent  (les juristes) n'est qu'un aspect de la domination des experts sur tous les aspects de la vie sociale, ce qu'on peut appeller (comme par exemple Alain de Benoist) l "expertocratie". Toute contradiction portée contre l'avis des experts est disqualifiée par avance, alors que la neutralité ou l'objectivité des experts, sinon la compétence, est donnée comme allant de soi.

 

 

 

 

 

DOMINATION DE CLASSE ET DOMINATION IDÉOLOGIQUE

 

 

 

Dans ces conditions, il est évident que les populistes ne peuvent pas être d’accord avec la présentation de l’Etat de droit comme inséparable de la démocratie – si l’Etat de droit sert à justifier la domination d’une classe et d’une idéologie.

Les adversaires du populisme lui reprochent les méthodes par lesquelles, une fois au pouvoir, il essayerait de limiter l’expression des oppositions, sans vouloir se rendre compte que c’est aussi ce qui se passe dans les sociétés « libérales », où l’idéologie dominante dispose de tous les relais d’opinion et même des « contre-pouvoirs » qui sont d’accord (sinon sur des nuances) avec le « pouvoir » (politique, économique).

L’idée que les plus diplômés, ceux qui constituent l’élite, ont le droit de diriger la société sans se préoccuper des autres (on ne dit même plus que l’élite dirige les autres pour leur bien, maintenant, c’est pour les empêcher de nuire) se fait jour de plus en plus crûment. Un véritable mépris de classe, s’exprimant sur un mode ironique ou haineux qui évoque les bourgeois d’autrefois quand ils parlaient des ouvriers comme des « salopards en casquettes », se donne libre cours (cf. par exemple les réactions de nombreux abonnés du site internet du Monde au moment du mouvement des « gilets jaunes » (novembre-décembre 2018), réactions où le mépris de classe, exprimé avec véhémence, se renforçait par l’accusation de racisme ou d’homophobie, puis par celle d'antisémitisme)*.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        *                                                                 * Pour les accusations de racisme et d'homophobie,  on cite en fait peu d’incidents (2 incidents ?), plus le fait que les « gilets jaunes » avaient « livré » à la police des clandestins dont ils avaient repéré la présence dans un camion – comme si la police française, chargée d’appliquer la loi républicaine (qu’invoquent à tout bout de champ les mêmes lecteurs), avait été la Gestapo. Que ces lecteurs indignés se rassurent, les clandestins sont certainement de nouveau libres et à la recherche d’un autre camion pour passer en Angleterre. Quelques faits viendront alimenter ensuite les accusations d'antisémitisme. Dans un mouvement réunissant des mécontents de tous bords, il n'est pas surprenant que de telles tendances regrettables existent .

 


 

Le fait que les oubliés et les laissés-pour-compte n’ont plus d’espace pour s’exprimer qu’en « foutant le bordel » (quand ils expriment leur souffrance par le vote, on ricane que leur vote n’est pas respectable) montre à quel point la vie sociale est cadenassée par l’élite, un milieu restreint qui pour continuer à diriger a besoin de neutraliser et d’aligner sur elle des milieux plus larges, en jouant sur le conformisme et le désir des classes moyennes de ne pas être confondues avec les classes populaires ou pauvres.

Cette classe bourgeoise et éduquée a créé à son usage (et donc à l’usage de la société tout entière qu’elle domine) l’idéologie progressiste, immigrationniste et « antiraciste », qui lui sert en général d’alibi pour justifier son pouvoir (qu’on ne touche pas à la classe supérieure, car elle est le rempart contre les racistes et l’extrême-droite) et lui permet d’avoir l’appui non négligeable des diverses minorités. Ce qui ne veut pas dire que la classe bourgeoise ne puisse pas être débordée par moment par des idéalistes ou des membres activistes des « minorités » qui poussent toujours plus en avant le mouvement.

Le sociologue Christophe Guilluy s’exprime ainsi :

" La nouvelle bourgeoisie protège ainsi efficacement son modèle grâce à la posture antifasciste et antiraciste. L'antifascisme est devenu une arme de classe, car elle permet de dire que ce racontent les gens n'est de toute façon pas légitime puisque fasciste, puisque raciste. La bien-pensance est vraiment devenue une arme de classe. "

https://www.atlantico.fr/decryptage/3266241/christophe-guilluy--la-posture-antifasciste-et-antiraciste-de-la-france-d-en-haut-est-devenue-une-arme-pour-proteger-son-modele-face-aux-gens-d-en-bas-dont-on-delegitime-les-diagnostics-en-les-assimilant-a-du-populisme-

 

 

Ainsi domination de classe et domination d’une idéologie vont ensemble, comme toujours dans l’histoire. La « conversion » de la classe dirigeante française à l’antiracisme n’est pas surprenante : l’antiracisme (à un autre moment, cela a été autre chose) est ce qui lui sert à justifier son pouvoir, qu’elle exerce, de plus en plus, à son seul avantage.

 

 

 

 

QUE PENSENT LES POPULISTES ?

 

 

 

Pour ceux qui ne les aiment pas, les populistes ne pensent pas, ils en sont incapables. Ce sont des ploucs, des imbéciles, des ânes.

Mais la plupart des réactions des adversaires du populisme ne démontre pas non plus un grand niveau intellectuel. A plouc, plouc et demi... Quelques années d’études supérieures et une feuille de paie confortable ne transforment pas une oie en aigle, elle continue de glousser.

En dépit des sarcasmes contre les populistes, il existe des intellectuels qui leur donnent raison. Ils ont mis en évidence le bien-fondé des réactions de rejet des classes défavorisées face non seulement à la domination matérielle des élites, mais à l’idéologie que celles-ci veulent imposer et dont elles se servent pour justifier leur pouvoir et disqualifier leurs opposants.

Dans la première partie nous avons rencontré l’auteur américain Christopher Lasch qui fut l’un des premiers à sonner la charge contre les autoproclamées élites, notamment dans son dernier livre paru très peu de temps avant sa mort La révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994). Lasch se réclamait justement de l'expérience historique du parti populiste américain, à la fin du 19ème siècle.

Depuis d’autres ont pris la suite. Nous nous limiterons ici à des auteurs français

 

 

 CHRISTOPHE GUILLUY

 

 

Christophe Guilluy est géographe de formation, qui s'est spécialisé dans l'étude sociale des territoires. A partir des études de terrain, il en arrive à une analyse critique des idéologies dominantes.

Il est l'auteur de :

- Fractures françaises (2010),

La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires  (2014),

- Le Crépuscule de la France d'en haut (2017),

- No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (2018) [No sociey est la citation d' une phrase célèbre de Margaret Thatcher : la société n'existe pas (comprendre : il n'y a que des individus, qui sont seuls responsables de leur réussite ou de leur échec].

 

 

Extraits de Le crépuscule de la France d’en haut:, site Les Amis de Bartleby, https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/06/11/christophe-guilluy-le-crepuscule-de-la-france-den-haut/ :

 

 

" Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture. De Bordeaux à Paris en passant par Lyon, elle vote à gauche ou à droite pour des candidats du modèle mondialisé.

 

 

Les classes supérieures ne jurent que par le « réseau » (virtuel ou de villes). L’idée est de justifier en douceur la relégation en laissant croire qu’habiter dans le Cantal ou à New York, c’est la même chose. Qu’à Guéret ou à Lyon, les champs du possible sont identiques, puisqu’on est également « connecté ». Les discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture à l’Autre ne visent qu’à dissimuler les effets d’un développement économique inégalitaire et d’une organisation territoriale excluant l’essentiel des catégories modestes. Les mythes du « réseau » et de la « mobilité » promus par les médias et une intelligentsia acquise aux bienfaits de la métropolisation agissent comme des leurres parfaits pour mieux masquer la captation des richesses. D’un côté, le réseau « virtuel » (pour les classes populaires), de l’autre le véritable réseau des classes supérieures qui repose sur l’entre-soi.

 

 

 

Face à ces contestations, la classe dominante n’a plus d’autre choix que de dégainer sa dernière arme, celle de l’antifascisme. Contrairement à l’antifascisme du siècle dernier, il ne s’agit pas de combattre un régime autoritaire ou un parti unique. Comme l’annonçait déjà Pier Paolo Pasolini en 1974, analysant la nouvelle stratégie d’une gauche qui abandonnait la question sociale, il s’agit de mettre en scène « un antifascisme facile qui a pour objet un fascisme archaïque qui n’existe plus et n’existera plus jamais » . C’est d’ailleurs en 1983, au moment où la gauche française initie son virage libéral, abandonne les classes populaires et la question sociale, qu’elle lance son grand mouvement de résistance au fascisme qui vient. Lionel Jospin reconnaîtra plus tard que cette « lutte antifasciste en France n’a été que du théâtre » et même que « le Front national n’a jamais été un parti fasciste » . Ce n’est pas un hasard si les instigateurs et financeurs de l’antiracisme et de l’antifascisme sont aussi des représentants du modèle mondialisé. De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon. « No pasaràn » devient le cri de ralliement des classes dominantes, économiques ou intellectuelles, de gauche comme de droite. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de constater, comme le fait le chercheur Jacques Leclerq, que les groupes « antifa » (qui s’étaient notamment fait remarquer pendant les manifestations contre la loi Travail par des violences contre des policiers), recrutent essentiellement des jeunes diplômés de la bourgeoisie.

 

 

 

Le stratagème est d’autant plus pervers que cette société ouverte, mixte, égalitaire, portée dans les discours ne correspond en rien à la réalité, et encore moins à celle que revendiquent ces catégories supérieures. Dans les faits, la société mondialisée est une société fermée où le grégarisme social, le séparatisme, l’évitement et la captation des richesses et des biens n’ont jamais été si puissants. Ainsi, loin du conte pour enfants rabâché sans interruption depuis vingt ans par les médias, qui oppose les bons et les méchants, la société n’est pas divisée entre les partisans éclairés de l’ouverture contre des opposants incultes et fermés. La véritable fracture oppose ceux qui bénéficient de la mondialisation et qui ont les moyens de s’en protéger et ceux qui en sont les perdants et ne peuvent se protéger de ses effets.

 

  L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas » qu’on appelle « populisme ». Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables.

 

 Ainsi, quand la fascisation ne suffit plus, la classe dominante n’hésite plus à délégitimer les résultats électoraux lorsqu’ils ne lui sont pas favorables. La tentation d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie devient plus précise. L’argument utilisé, un argument de classe et d’autorité, est celui du niveau d’éducation des classes populaires. Il permet de justifier une reprise en main idéologique

 

 

(...) Les mots de l’antifascisme sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ont parfaitement compris et refusent désormais les conditions d’un débat tronqué. "

 

 

 

 

 

 

 

 ALAIN DE BENOIST

 

 

Pour les uns c'est le Diable, depuis qu'il s'est rendu célèbre avec son livre Vu de droite, et qu'il était le principal représentant de la Nouvelle droite à la fin des années 70 et au début des années 80, racialiste et néo-païenne. C'était il y a quarante ans. Depuis Alain de Benoist a évolué, fait preuve d'une pensée nuancée, toujours critique au sens de l'analyse et du questionnement, exprime souvent sa préférence pour les solutions fédéralistes. Si certains continuent à le définir comme penseur d'extrême-droite, lui récuse cette étiquette.

 Dans une oeuvre extrêmement abondante et variée (elle comporte des ouvrages d'histoire critique des religions, par exemple) et qui à ses débuts se classe sans doute à l'extrême-droite, mais qui semble aujourd'hui difficilement classable, sinon par la critique de l'idéologie dominante,  on peut citer parmi les ouvrages les plus récents :

- Les Démons du Bien, Du nouvel ordre moral à l'idéologie du genre (2013)

- Avec Nicolas Gauthier, Survivre à la pensée unique (2015)

- Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste (2017)

 

 

Extraits d'articles parus dans des journaux ou sites divers, repris sur le site Les Amis d'Alain de Benoist https://www.alaindebenoist.com/ :

 

 Pour le monde médiatique, le monde extérieur, le monde réel, n’existent pas paru sur le site Boulevard Voltaire

 

 Dix milliardaires, marchands d’armes, banquiers, représentants de l’industrie du luxe ou du bâtiment possèdent, à eux seuls, 89,9 % des quotidiens nationaux. Pourquoi Dassault, Bouygues, Lagardère, Drahi, Niel, Bernard Arnault investissent-ils dans la presse ? Certainement pas par philanthropie. Ils se targuent tous, la main sur le cœur, de ne pas peser sur les choix rédactionnels, mais ils n’ont nul besoin le faire : il leur suffit de s’assurer que ne seront jamais recrutés des adversaires de l’idéologie dominante (ce qui leur est assez facile, puisque les écoles de journalisme forment déjà à cela).

Journaux, télévisions, partis politiques : depuis trente ans, tous disent plus ou moins la même chose parce que tous raisonnent à l’intérieur du même cercle de pensée. On zappe sans cesse, mais on n’entend qu’une voix. La pensée unique est d’autant plus omniprésente dans les médias qu’elle s’exerce dans un micromilieu où tout le monde a les mêmes références (les valeurs économiques et les « droits de l’homme »), où tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, où les mêmes relations incestueuses unissent journalistes, hommes politiques et show-business. Pour ces gens-là, le monde extérieur, le monde réel, n’existe tout simplement pas.

Et comme leur discours ne passe plus, ils sont de plus en plus haineux, de plus en plus hargneux.

Ils s’efforcent de constituer un contre-pouvoir, non plus face à la puissance d’État, mais face aux pensées non conformes, ce qui les transforme en petits flics, en curés inquisiteurs, en procureurs au petit pied pour le compte de l’idéologie dominante, c’est-à-dire, comme toujours, de la classe dominante. Autrefois, la presse était victime de la censure. Aujourd’hui, elle est devenue le vecteur principal de la censure (...).

 

https://www.alaindebenoist.com/2018/10/04/pour-le-monde-mediatique-le-monde-exterieur-le-monde-reel-nexistent-pas/#more-5807

 

 

Europe, populisme, souverainisme et mondialisation: les enjeux des temps modernes, Interview accordée au site girodivite

 

Il y a deux choses, concernant le populisme, qu’il faut retenir. La première est qu’il va de pair avec l’effondrement des anciens « partis de gouvernement » traditionnels, qui étaient aussi les principaux vecteurs du clivage gauche-droite. La seconde est qu’il substitue à cet ancien clivage, de type horizontal, un nouveau clivage de nature verticale, opposant le peuple aux élites. Cette opposition est aujourd’hui décisive : c’est aussi le clivage entre les perdants et les gagnants de la mondialisation, les « non-connectés » et les « connectés », les populations sédentaires « périphérique » et une classe déterritorialisée, voire transnationale, acquise sans aucune réserve à l’idéologie dominante, à la pensée unique et à la loi du profit. C’est cette substitution d’un axe vertical à l’ancien axe horizontal qui interdit d’analyser le populisme en employant des termes et des notions désormais obsolètes.»

 

Pourquoi le terme « nationalisme » provoque-t-il toujours des peurs et des conflits ?

 

A. de Benoist : «Il provoque en réalité des peurs beaucoup plus que des conflits. La raison en est que ceux qui parlent du « nationalisme » le font essentiellement pour le dénoncer, d’une façon d’ailleurs intellectuellement paresseuse, car ils ne font jamais l’effort d’en donner une définition précise. Le mot « nationalisme » est devenu un concept fourre-tout, où l’on peut mettre tout ce que l’on veut conjurer. Il en va d’ailleurs de même du « populisme » ou du « communautarisme ».

 

 

https://www.alaindebenoist.com/2018/10/01/europe-populisme-souverainisme-et-mondialisation-les-enjeux-des-temps-modernes/

 

 [nous avions commencé ces messages lorsque le mouvement des "gilets jaunes" est apparu, représentant  une forme de révolte sans leaders ni appareil politique ; voici ce qu'en pensait Alain de Benoist en novembre 2018]

 

Les gilets jaunes ? La revanche des ploucs émissaires !*

 ... cette « France périphérique » qui est sans doute ce qu’il y a aujourd’hui de plus français en France, mais qu’on abandonne à son sort, d’être victimes du chômage, de la baisse des revenus, de la précarité, des délocalisations, de l’immigration, et qui après des années de patience et de souffrances, ont fini par dire : « Ça suffit ! » Voilà ce qu’est le mouvement des gilets jaunes. Honneur à lui, honneur à eux !

(...)

Les gilets jaunes, exemple achevé d’auto-organisation populaire. Pas de chefs petits ou grands, ni césars ni tribuns, le peuple seulement. Le populisme à l’état pur. Pas le populisme des partis ou des mouvements qui revendiquent cette étiquette, mais ce que Vincent Coussedière a appelé le « populisme du peuple ». Frondeurs, sans-culottes, communards, peu importe sous quel patronage on veut les placer. Le peuple des gilets jaunes n’a confié à personne le soin de parler à sa place, il s’est imposé de lui-même comme sujet historique, et pour cela aussi, il doit être approuvé et soutenu.

L’autre point qui m’a frappé, c’est l’incroyable discours de haine dirigé contre les gilets jaunes par les porteurs de l’idéologie dominante, la triste alliance des petits marquis au pouvoir, des précieuses ridicules et des marchés financiers. « Beaufs », « abrutis », « ringards » sont les mots qui reviennent le plus souvent (pour ne rien dire des « chemises brunes » !). Lisez le courrier des lecteurs du Monde, écoutez la gauche morale – la gauche kérosène – et la droite bien élevée. Jusqu’ici, ils se retenaient la bride, mais plus maintenant. Ils se lâchent de la manière la plus obscène pour exprimer leur morgue et leur mépris de classe, mais aussi leur peur panique de se voir bientôt destitués par les gueux. Depuis la formidable manifestation de Paris, ils n’ont plus le cœur de rétorquer à ceux qui se plaignent du prix de l’essence qu’ils n’ont qu’à s’acheter une voiture électrique (version moderne du « Qu’ils mangent donc de la brioche ! »)

(...)

Avec les gilets jaunes, la France se trouve déjà en état pré-insurrectionnel. S’ils se radicalisent encore, ce sera tant mieux. Sinon, l’avertissement aura été majeur. Il aura valeur de répétition. En Italie, le mouvement Cinq étoiles, né d’une « journée de colère » lui aussi, est aujourd’hui au pouvoir. Chez nous, la déflagration définitive surviendra dans moins de dix ans.

https://www.alaindebenoist.com/2018/11/28/les-gilets-jaunes-la-revanche-des-ploucs-emissaires/#more-5820

 

 

  Ajout d'avril 2019

Extrait d'interview sur le site Boulevard Voltaire, Il y aura un avant et un après gilets jaunes (2 avril 2019)

 (...) Il y a une évolution générale de la situation qui fait que toute une catégorie d’individus, de familles et de gens, en raison de l’évolution de la vie politique et de la structure même du travail, se retrouve victime d’une triple exclusion politique, sociale et culturelle. Ils deviennent ce que Claude Lefort appelait « des hommes en trop ». Ce sont des gens dont on ne sait que faire et qui vous gênent parce que l’on voudrait gouverner sans le peuple.(...)

Tous les partis politiques de type traditionnel sont en train, à l’échelle de l’Europe, d’être balayés par la poussée de ces mouvements inédits et atypiques. (...)

...il faut se souvenir que l’histoire est ouverte, que tout bouge énormément, que tout un tas de piliers de l’Ancien Monde est en train de s’effondrer. La hargne et la haine de la classe politique ainsi que leur affidé médiatique et financier s’expliquent par le fait qu’ils sont comme l’ours blanc sur la banquise qui est en train de fondre. Le sol est en train de se dérober sous leurs pieds. Ils deviennent d’une agressivité extraordinaire. En réalité, c’est déjà fini pour eux. Les gilets jaunes sont le signe annonciateur de ce qui vient.

https://www.alaindebenoist.com/2019/04/02/il-y-aura-un-avant-et-un-apres-gilets-jaunes/#more-5935

 

 

 

 

 

 JEAN-CLAUDE MICHÉA

 

 

Jean-Claude Michéa, spécialiste de l'oeuvre de George Orwell, est parfois décrit comme un socialiste libertaire. Il reproche à la gauche d'avoir trahi ses idéaux. Critique de la notion de progrès, il a été l'un des principaux introducteurs en France de l'œuvre de  Christopher Lasch dont il a préfacé plusieurs livre dans leur édition française (d'après la notice Wikipedia). Michea reprend à Orwell le concept de common decency (décence commune - on peut proposer d'autres traductions)  qui selon lui caractérise le comportement éthique et solidaire des classes populaires, mises à mal par la mondialisation, et grâce auquel elles parviennent encore à survivre et à résister...

Auteur de :

- L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes (1999),

- L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale (2007)

 - Les Mystères de la gauche (2013)

- Notre ennemi, le capital (2017)

 - Le Loup dans la bergerie (2018)

 

 

 En France, c'est le film «Dupont Lajoie» (Yves Boisset, 1974) qui illustre de manière à la fois emblématique et caricaturale, l'acte de naissance d'une nouvelle Gauche, dont le mépris des classes populaires, jusque-là assez bien maîtrisé, pourra désormais s'afficher sans le moindre complexe. C'est, en effet, au lendemain de la défaite sanglante du peuple chilien, défaite dont le pouvoir alors traumatisant est, aujourd'hui bien oublié, que cette nouvelle Gauche s'est progressivement résolue à abandonner la cause du peuple (dont chacun pouvait désormais mesurer les risques physiques que sa défense impliquait) au profit d'une réconciliation enthousiaste avec la modernité capitaliste et ses élites infiniment plus fréquentables. C'est alors, et alors seulement, que l'«antiracisme» (déjà présenté, dans le film de Boisset, comme une solution idéale de remplacement) pourra être méthodiquement substitué à la vieille lutte des classes, que le populisme pourra être tenu pour un crime de pensée et que le monde du showbiz et des médias pourra devenir la base d'appui privilégiée de tous les nouveaux combats politiques, aux lieux et place de l'ancienne classe ouvrière.

 L'Empire du moindre mal

 

Comme chacun peut le constater, là où les sociétés totalitaires s'en tenaient au principe simpliste, et coûteux en vies humaines, du parti unique, le capitalisme contemporain lui a substitué, avec infiniment plus d'élégance (et d'efficacité), celui de l'alternance unique.

 L'Empire du moindre mal

 

 

 Si la logique du capitalisme de consommation est de vendre n'importe quoi à n'importe qui, il lui est en effet indispensable d'éliminer un à un tous les obstacles culturels ou moraux (tous les « tabous », dans la novlangue libérale et médiatique) qui pourraient s'opposer à la marchandisation d'un bien ou d'un service. Le libéralisme économique intégral (officiellement défendu par la droite) porte donc en lui la révolution permanente des mœurs (officiellement défendue par la gauche), tout comme cette dernière exige, à son tour, la libération totale du marché.

  Le Complexe d'Orphée, la Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès,

 

 

 [...] Au début de l’année 1996, dans leurs Remarques sur la paralysie de décembre 1995, les rédacteurs de l’Encyclopédie des nuisances avaient ainsi annoncé, avec leur lucidité coutumière, « qu’il n’y aurait pas de “sortie de crise” ; que la crise économique, la dépression, le chômage, la précarité de tous, etc., étaient devenus le mode de fonctionnement même de l’économie planétarisée ; que ce serait de plus en plus comme cela ». Vingt ans plus tard, on est bien obligé d’admettre que ce jugement (qui avait suscité, à l’époque, le sourire goguenard de ceux qui savent) a non seulement été entièrement confirmé par les faits mais qu’il rencontre également un écho grandissant dans toutes les classes populaires européennes (et même, désormais, aux États-Unis), comme en témoignent abondamment les progrès constants de l’abstention, du vote blanc ou du nombre de suffrages se reportant sur les partis dits “antisystème” ou “populistes”. Tout se passe, en effet, comme si ces classes populaires étaient partout en train de prendre conscience, fût-ce sous des formes mystifiées, que les deux grands partis du bloc libéral (ceux que Podemos appelle à juste titre les “partis dynastiques”) n’avaient, en somme, plus d’autre idéal concret à leur proposer que la dissolution continuelle de leurs manières de vivre spécifiques – et de leurs derniers acquis sociaux – dans le mouvement sans fin de la croissance mondialisée, que celle-ci soit repeinte en vert ou encore aux couleurs du “développement durable”, de la “transition énergétique” et de la “révolution numérique".

 Notre ennemi, le capital

  

Si l'idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose en vous doit vous avertir immédiatement que vous êtes en train de basculer dans le «populisme» le plus trouble, et par conséquent, que la «Bête immonde» approche de vous à grands pas. En «citoyen» bien élevé (par l'industrie médiatique), vous savez alors aussitôt ce qu'il vous reste à penser et à faire.

 L'Empire du moindre mal, 2007 

 

 

Enfin, Michéa avait réagi aux débuts du mouvement des gilets jaunes :

 

La seule question que je me pose est donc de savoir jusqu’où un tel mouvement révolutionnaire (mouvement qui n’est pas sans rapport, dans sa naissance, son programme rassembleur et son mode de développement, avec la grande révolte du Midi de 1907) peut aller dans les tristes conditions politiques qui sont les nôtres. Car n’oublions pas qu’il a devant lui un gouvernement thatchérien de gauche (...), c’est-à-dire un gouvernement cynique et impavide, qui est clairement prêt – c’est sa grande différence avec tous ses prédécesseurs – à aller jusqu’aux pires extrémités pinochetistes (comme Maggie avec les mineurs gallois ou les grévistes de la faim irlandais) pour imposer sa « société de croissance » et ce pouvoir antidémocratique des juges, aujourd’hui triomphant, qui en est le corollaire obligé. Et, bien sûr, sans avoir quoi que ce soit à craindre, sur ce plan, du servile personnel médiatique français.

 

extrait de Une lettre à propos du mouvement des Gilets jaunes , 21 novembre 2018, site Les Amis de Bartleby, https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2018/11/22/jean-claude-michea-une-lettre-a-propos-du-mouvement-des-gilets-jaunes%E2%80%89/amp/?__twitter_impression=true

 

 

 [en associant ces trois auteurs qui font, en partie, les mêmes analyses, nous ne voulons pas donner l'idée qu'ils ont une même vision politique du monde, ce qui n'est probablement pas le cas]

 

 

 

 

 CONCLUSION

 

 

 

Cette étude ne prétend pas que les mouvements populistes ont les « bonnes solutions ». On n'est pas obligé d'être sympathisant de tous les partis auxquels on  accole l'étiquette "populiste".

D'ailleurs le populisme  recouvre deux aspects, bien sûr liés : l'un est le sentiment d'une grande part de la population que sa situation se dégrade sous l'effet des politiques émanant des élites, l'autre le fait que cette population vote pour certains mouvements politiques, dans l'espoir d'inverser le cours des choses ou au moins de peser sur lui. 

D'autres formes d'expression de ce mécontentement et de l'aspiration  à redevenir maître de son existence apparaissent, comme des mobilisations spontanées - on veut dire sans organisation  pré-existante - du type « gilets jaunes ».

D’ailleurs les mouvements classés comme populistes sont divers et rien ne force à les « prendre en bloc » (pas plus qu’on a à prendre en bloc la démocratie libérale). 

Nous avons vu qu’en l’Italie, une partie de l’opinion populiste se confond avec des revendications identitaires régionales qui sont, par exemple, quasiment absentes en France.

Il semble que vu de  France, un parti qui défend une nationalité minoritaire est considéré presque toujours comme populiste, sinon d'extrême-droite. On juge ainsi populistes les partis flamands, ou la Ligue du Nord (autant dans sa version Bossi que Salvini), alors qu'on regarde avec plus de sympathie (quand on sait que cela existe !) le nationalisme écossais ou québecois, ou le  Sinn Féin irlandais (sans doute par sentiment anti-britannique ou anti-anglophone !)

 

Chaque pays européen, même partageant avec d’autres un ensemble de valeurs communes,  a un passé, des traditions, une structure sociale (à dominante urbaine ou rurale par exemple) différentes. Il est donc inutile de faire peur aux gens en leur montrant ce que donne le populisme dans un pays autre que le leur. En Pologne, le parti au pouvoir veut revenir sur l’avortement, qui n'est pourtant déjà autorisé que dans des conditions très restrictives. Mais aux Pays-Bas, le populiste Geert Wilders n’a aucunement l’idée de revenir sur l’avortement qui est autorisé plutôt largement. Et inversement, les questions d’immigration sont très présentes aux Pays-Bas et presque pas en Pologne, sinon comme crainte de se retrouver dans la situation des pays d'Europe occidentale. Enfin ces deux pays n’ont pas du tout le même passé ni la même structure sociale, sans qu’il y ait besoin d’insister. Donc si les populistes triomphaient aux Pays-Bas en accédant au pouvoir, ce pays ne se mettrait pas à ressembler tout-à-coup à la Pologne.

 

L’arrivée au pouvoir des populistes (ou au moins leur participation aux gouvernements) ne résoudra pas tous les problèmes. Elle pourra aussi se révéler décevante pour leur électorat (une remarque évidente, valable aussi pour les non-populistes).  

Mais elle pourrait provoquer des changements qui effraient déjà les partisans de l’idéologie dominante. Il faut donc convaincre les électeurs populistes (qualifiés d’imbéciles, de ploucs…) que voter populiste serait un désastre, qu’il  ne leur resterait « que leurs yeux pour pleurer ».  Certains se réjouissent par avance de cet échec, qui prouvera « qu’il n’y a pas d’alternative » (ce qu'exprime l'acronyme anglais TINA, there is no alternative*)  - et que les mêmes doivent continuer à gouverner au profit des mêmes.                               

                                                                                                                              * La formule aurait été lancée par Margaret Thatcher.

 

Il n’est désormais pas rare d’entendre ceux qui pensent appartenir à l’élite (souvent sur la base de quelques années passées dans une école de commerce, sans ouvrir un seul livre de culture générale !) critiquer la démocratie telle qu’elle fonctionne (pourtant bien imparfaitement) en ce qu’elle laisse encore trop de possibilité d’expression aux ignorants, et souhaiter que les personnes  qui n’ont pas reçu l’éducation suffisante soient mises hors jeu politiquement, en rétablissant une forme de régime censitaire (droit de vote fondé sur les revenus et/ou le niveau d’études).

Pour justifier cette exclusion (pas sur le plan réel, mais imaginaire - pour le moment !), on invoque la nécessité d’éviter l'arrivée au pouvoir d’irresponsables prêts à causer des catastrophes (l’exemple de Tonton Hitler est tout prêt pour servir de caution à ce raisonnement qui pratique à dessein les comparaisons absurdes entre situations qui n'ont rien de comparable, mais au besoin, l'exemple de Salvini et Di Maio fait aussi l’affaire).

 Ainsi les élites qui, généralement, se présentent comme en faveur de l’innovation, du tout-numérique, admirateurs des start-up et de toutes les "avancées" technologiques et morales, ont trouvé une solution au problème du divorce entre les masses peu éduquées et les élites : revenir au 19ème siècle.

 

 

 

contedimaiosalvini-994056

Luca Di Maio, Giuseppe Conte et Matteo Salvini au banc du gouvernement à la Chambre des députés italienne.

Italia oggi.

Les populistes au pouvoir risquent forcément de décevoir leur électorat - mais leur façon de gouverner ne peut entièrement se confondre avec celle des non populistes. S'ils peuvent être mis en échec par les réalités économiques (et l'utilisation délibérée de l'économie pour faire échouer leur gouvernement), ils peuvent au moins réaliser la partie de leur programme qui concerne les questions de société.  

 https://www.italiaoggi.it/news/condono-conte-da-ragione-a-salvini-e-di-maio-il-governo-regge-201810191810095191