DES KATZENJAMMER KIDS

Á PIM, PAM, POUM

 

OU LES HÉROS NE MEURENT JAMAIS

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 

 

En créant ce blog, j’avais indiqué entre autres centres d’intérêt, la bande dessinée (ou plus familièrement, BD).

Or, je n’ai pas encore posté de message sur la BD !

Il est temps de réparer cette omission.

 

 NOTA / Dans ce message, nous reproduisons plusieurs planches de bandes dessinées, en indiquant les sources sur internet quand nous avons pu les retrouver. Nous ignorons si nous avons le droit de le faire et nous supprimerons les images litigieuses à la pemière demande.

 

 

 

 

 

La bande dessinée qui est connue en France sous le nom de Pim Pam Poum est à la fois une des plus vieilles bandes dessinées existantes et une des meilleures séries d’humour de l’histoire de la BD.

C’est aussi une BD qui a connu des développements atypiques puisqu’elle fut publiée simultanément aux USA sous deux noms différents avec deux dessinateurs différents.

Cette situation étonnante (mais pas unique) était le résultat d’un procès ente le créateur d’origine et son éditeur.

La série (ou plutôt la double série) a connu un grand nombre de dessinateurs, du fait qu’elle a été reprise après la mort ou le retrait des premiers dessinateurs, chacun des dessinateurs ayant apporté sa touche personnelle à la création originelle.

Elle est parfois présentée comme la plus vieille bande dessinée encore régulièrement publiée au monde (mais on verra ce qu’il faut en penser).

Certes, les publications les plus récentes étaient loin d’avoir la qualité de la période classique de la série, illustrée à son plus haut par le talent de Harold Knerr, qui égala et dépassa le créateur, Rudolph Dirks.

Les habitants du monde enchanteur de l’île Bongo (dans la version traduite en français)  où règnent le farniente, la bonne humeur et les fines plaisanteries sont présents dans les milliers de pages laissées par tous les auteurs de la série et dans nos souvenirs des lectures d’enfance.

 

 

 

 

LE PRÉCURSEUR, WILHELM BUSCH

 

 

 

Le créateur de la série était un Américain d’origine allemande, Rudolph Dirks.

De par son origine, il connaissait bien les œuvres de Wilhelm Busch (1832-1908), un auteur allemand d’histoires en images.

Chez Busch, les histoires se présentent comme un récit en vers entrecoupé d'images.

Les histoires en images de W. Busch eurent un grand succès même en dehors de l’Allemagne.  Parmi ces histoires certaines mettaient en scène deux personnages d’enfants d’une dizaine d’années, Max et Moritz, l’un blond, l'autre brun. Max et Moritz n’étaient pas, semble-t-il, deux frères.Le livre parut en 1865

Ces garnements aimaient faire des farces parfois cruelles aux adultes. Dans la dernière farce, pour jouer un tour à un paysan, ils déchirent ses sacs de maÏs. Le paysan les enferme alors dans les sacs et les porte chez le meunier. Ils sont moulus et terminent mangés par des oies !  La fin est cruelle  pour les garnements et tout le village exprime son contentement d'être enfin débarrassé de ces méchants ! Il ne faut pas prendre au sérieux cette fin, qui est celle des contes populaires,  où le gêneur reçoit souvent une punition disproportionnée.

 

Trois ans après avoir publié Max et Moritz, Busch rencontra le philosophe Schopenhauer. Le pessimisme foncier de celui-ci s'accordait-il avec la vision du monde de Busch ?

 

 

max moritz

 Une farce de Max et Moritz de W. Busch. Ils ont scié le pont que doit emprunter le tailleur du village, homme sympathique et bon. Le tailleur n'est sauvé de la noyade que par des cygnes  (!)  et rentre transi chez lui.

Les deux vers sous le dessin disent :

Und schon ist er auf der Brücke,

Kracks! Die Brücke bricht in Stücke;

Et vite, il est sur le pont,

Kracks! Le pont se brise en morceaux

 http://www.young-germany.de/topic/play/art-fashion/150-years-of-max-and-moritz

 

 

 

 

Wilhelm Busch publia par la suite Die fromme Helene (la pieuse Hélène, récit de la vie d'une jeune fille) puis Tobias Knopp, les aventures d'un jeune célibataie, que l'on retrouvera ensuite marié et père de famille, et de nombreuses autres histoires qui firent sa renommée en Allemagne.

 

 

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Illustration de Tobias Knopp de W. Busch (1876). Tobias Knopp est un jeune bourgeois qui s'efforce de trouver une compagne. Ici il se rend au cabaret de l'Anguille bleue avec son ami Mücke, qui ne se gêne pas pour peloter la servante...

( illustration extraite de l'article Richard Parisot, Wilhelm Busch, si loin, si proche : quelques remarques sur l’un des fondateurs de la BD moderne, Germanica, 2010, http://journals.openedition.org/germanica/1106)

 

 

 

 

 

Les récits de W. Busch dissimulaient une ironie amère peut-ête liée à son statut de célibataire : " Le célibat avait toujours fait peser sur les épaules de Busch un poids social énorme. En privé, cet éternel célibataire pouvait d’ailleurs être plutôt difficile à vivre" (Richard Parisot, Wilhelm Busch, si loin, si proche : quelques remarques sur l’un des fondateurs de la BD moderne, Germanica, 2010, http://journals.openedition.org/germanica/1106)

 

Busch quitta fort peu son village natal, Wiedensahl près de Hanovre, sinon à la fin de sa vie où il s'établit à Mechtshausen dans le Harz. C'est là qu'il mourut en 1908, informé et flatté, semble-t-il, que son oeuvre avait une postérité en Amérique.               

 On a remarqué que les histoires de Busch sont plus loin de la bande dessinée que nous connaissons que celles, antérieures de Töpffer (ou Toepffer).

 Rodolphe Töpffer fut le premier à organiser une histoire composée d'images formant une suite ininterrompue, chque image séparée de l'autre par un trait (donc une bande de plusieurs images organisées  en cases, chaque page ou planche comportant un certain nombre de bandes); sous chaque image, il y avait un commentaire de longueur variable.

L'usage du commentaire sous la case demeura longtemps dans la bande dessinée débutante, encore mal distinguée de l'histoire en images. Chez des auteurs comme Christophe (auteur de la famille Fenouillard et du Savant Cosinus) les commentaires, présentés sous forme imprimée sous l’image, étaient verbeux et prolixes. Forton, créateur des Pieds Nickelés  (débuts en 1908) encore reprendra ce principe d’un véritable récit sous l’image, laquelle peut apparaitre comme une simple illustration d’un point du récit : celui-ci est en fait une sorte de roman illustré en permanence.

 

 A ce moment, aux USA, le ballon (les textes écrits dans un ballon paraissant sortr de la bouche du personnage qui parle) étaient pourtant devenus la règle, tandis que les textes sous la case avaient disparu.

On crédite de cette évolution, plus que tout autre auteur, Rudolph Dirks, qui s'était inspiré de Max et Moritz pour créer sa série, The Katzenjammer Kids.

La principale contribution de Busch à l'histoire de la bande dessinée, aura donc été  d'avoir inspiré une des véritables bandes dessinées les plus célèbres de l'histoire du genre.

 

 

 

 

 LE JOURNALISME JAUNE

 

 

 

A la fin du 19ème siècle, les journaux américains se livrent à une concurrence effrénée pour conquérir des parts de marché. Les journaux à gros tirage se signalent par des procédés racoleurs : enquêtes à sensation, appels à l’indignation de la population en dénonçant la corruption des institutions, accent mis sur les crimes et les affaires scandaleuses.

Dans cette course à l’audience, la bande dessinée débutante joue son rôle car le journal qui peut aligner les comics (on a d’abord employé les mots de funnies, ou funny pages) les plus populaires, attire vers lui le public.

Parmi les patrons de journaux qui se disputent la faveur du public, on trouve le jeune Randolph William Hearst et le plus âgé Joseph Pulitzer (mais ils n’étaient pas les seuls).

Pulitzer était un immigré d’origine juive allemande, arrivé aux USA à la fin de la guerre de Sécession (le gouvernement fédéral payait le voyage aux immigrants qui, comme l’avait fait Pulitzer, s’engageaient à servir dans l’armée nordiste). Il avait commencé par le journalisme et était devenu propriétaire de journaux.  A la fin du siècle, il dirigeait The New York Herald.

Hearst, issu d’un milieu protestant, était né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Son père avait fait fortune dans les mines. Hearst rêvait à la fois d’une grande carrière politique et de patron de presse, et avait les moyens de satisfaire ses ambitions.

Venu de la côte Ouest, où il possédait déjà The San Francisco Examiner (qu'il laissa diriger par ses collaborateurs) il s'installa à New-York et racheta un journal  déclinant, The New York Journal, plus tard appelé The Journal-American, qu’il comptait opposer à Pulitzer.

Pulitzer avait commencé à publier des  comics dans son journal le New-York World, et devait une grande part de son audience à l’auteur de comics le plus en vogue à l’époque, Richard F. Outcault.

La bande dessinée de ce dernier mérite à peine ce nom. Il s’agit d’un grand dessin en couleurs surchargé de détails qui a comme décor permanent une rue d’un quartier populaire (voire même un quartier de taudis), d’où son nom, Hogans’ Alley. Les personnages non identifiés sont des enfants ou adolescents. Mais le rôle principal est tenu par un garçon constamment hilare, de type vaguement chinois ( ?), vêtu d’une grande chemise de couleur variable. Cette chemise finit par devenir jaune : il semble que la couleur jaune est simplement le résultat, non d’un choix de l’auteur, mais d’essais techniques de couleurs, le jaune étant la couleur la plus difficile à reproduire. Mais l’essai fut concluant car le personnage principal devint une véritable icône et fut surnommé par le public The Yellow kid (le gamin en jaune), bien que Outcault lui ait donné un nom qui ne fut pas vraiment retenu (Mickey Dugan)..

En 1896, Hearst débauche Outcault (et même semble-t-il tout le staff du supplément du dimanche du World !) pour  reprendre la série dans le supplément du dimanche du New York Journal, The American Humorist. Il s’ensuit une procédure judiciaire avec Pulitzer au terme de laquelle ce dernier est autorisé à continuer la parution de Hogan’s Alley (confié à un nouveau dessinateur, Georges B. Luks) tandis que Hearst peut publier dans son journal la même série avec Outcault, à condition d’en changer le nom.

On parla dès lors, pour caractériser le journalisme populiste et virulent de l’époque, de yellow journalism (journalisme jaune) et les patrons rivaux seront représentés par les caricaturistes portant la grande chemise jaune du kid.

Outcault finit par adopter pour sa série publiée chez Hearst la présentation en rangées ou bandes (strips) et en cases, avec des ballons, caractéristique de la bande dessinée moderne, dont il serait alors l'inventeur. On dit parfois que la première bande dessinée ainsi organisée serait  The Yellow Kid and his New Phonograph, le 25 octobre 1896, mais le découpage en cases est absent; par contre d'autres planches de Outcault présenteront ensuite toutes les carctéristiques de la bande dessinée moderne

 

En 1897, pour étoffer sa page de funnies ou comics, Hearst fait appel au jeune dessinateur Rudolph Dirks (âgé de 20 ans seulement ) et lui suggère de créer une série basée sur les aventures de garnements amateurs de mauvais tours, inspirée par le livre de Busch, Max und Moritz. En effet, voyageant en Europe une vingtaine d’années auparavant, alors qu’il était encore enfant, Hearst avait découvert le livre de Busch et l’avait apprécié.

Il est probable que Dirks, d’origine allemande, connaissait bien également l’humour des ouvrages de Busch.

Dirks était né à Heide (Schleswig-Holstein) en 1877. Son père était sculpteur sur bois. La famille émigra en Amérique quand Rudolph avait 7 ans et s'installa à Chicago.

 

 

 

 

 

 

 

 

LES DÉBUTS DES KATZENJAMMER

 

 

 

On trouve quelques témoignages selon lesquels les personnages de la série auraient été suggérés à Dirks par un de ses amis, H. L. Mencken (cet écrivain, journaliste et critique, aussi d'origine allemande, peu connu en France, est considéré comme un auteur important aux USA, parfois décrit comme le "Nietzsche américain" - mais en 1897, il avait seulement 17 ans), qui les aurait dessinés sur le papier peint de son appartement de Baltimore.

C’est peut-être vrai pour Hans et Fritz, car même s’ils trouvent déjà leur inspiration dans les personnages de Wilhelm Busch, Max et Moritz, il restait à fixer leur apparence physique, assez différente de leurs inspirateurs allemands, de même que pour le personnage de la mère des garnements (Mama, tante Pim dans la version française). Mais pour ce qui est des autres personnages récurrents (le Capitaine et l’Inspecteur/Astronome), il est peu probable qu’ils aient été trouvés dès l’origine, car ils n’apparaitront que plus tard et deviendront progressivement des personnages permanents de la série.

Quant au titre, il aurait été trouvé par le directeur de la rédaction du New York Journal, Rudolph Block (d’origine allemande lui aussi) : il signifie miaulements de chat en allemand, mais aussi  gueule-de-bois. Dans la série, Katzenjammer est le nom de famille des personnages, donc le titre veut dire "les enfants Katzenjammer".

Au début les Katzenjammer Kids sont trois (tous frères ?) mais l’un d‘eux disparait vite et ils sont réduits à deux personnages  Hans et Fritz, visiblement du même âge (donc jumeaux).

Max et Moritz, les personnages de Busch,  différaient un peu par l’apparence générale (l’un mince et l’autre plus rablé), leur chevelure (une houppe blonde pour l’un, des cheveux raides et bruns pour l’autre) et rien n’indiquait qu’ils étaient frères.  Hans et Fritz sont frères, ont la même silhouette et diffèrent par la coiffure et la couleur des cheveux (Fritz est blond un peu bouclé, Hans est brun coiffé en brosse. Ils diffèrent aussi par les vêtements, et comme beaucoup de personnages de bande dessinée, ils conserveront par la suite les mêmes vêtements, élément de leur identification, qui n’évolueront que stylistiquement.

Fritz le blond porte un costume dont on a dit qu’il était inspiré par la tenue du Petit Lord Fountleroy. Ce personnage d’un roman à succès de l’époque de Frances Hodgson Burnett (1885) est un petit garçon dont le père est un Anglais, fils d’un Lord, qui s’est installé aux USA et a épousé une Américaine. Le Lord, furieux de cette mésalliance, a rompu avec son fils. Lorsque ce dernier meurt prématurément, le Lord veut avoir près de lui son petit-fils, qu’il imagine avoir été élevé vulgairement « à l’américaine », et par contre refuse de rencontrer la mère qu’il prend pour une aventurière.

Le petit Lord est donc reçu froidement par son grand-père dans son manoir anglais, prétexte pour opposer la morgue britannique du grand-père à l’éducation  raisonnable et démocratique du petit Lord qui a eu comme amis aux Etats-Unis "un cireur de chaussures et un épicier, tous deux pleins de bon sens" (Wikipedia).

Peu à peu comme on l’imagine, le grand-père s’humanise et finit par adorer son petit-fils. Il accepte de recevoir sa belle-fille en qui il découvre non une gourgandine mais une jeune femme très bien élevée (bien entendu) et ils formeront désormais une famille unie et heureuse.

Le roman de  Frances Hodgson Burnett  lança chez les jeunes enfants américains une mode d’habillement inspirée des illustrations du livre et de ses adaptations théâtrales. Hans porte donc une veste noire probablement en velours avec une sorte de col en dentelle (des illustrations d’époque montrent des tenues bien plus raffinées pour le petit Lord, avec surtout des cheveux très longs, imités des portraits « à la Van Dyck » qui paraissaient en faveur chez les enfants de l’aristocratie anglaise de la fin du 19ème siècle, du moins dans l’idée que s’en faisaient les Américains).

Assez ironiquement, cette tenue de petit garçon modèle est donnée à Hans qui, comme la série le montrera très vite, est tout sauf un enfant modèle.

Quant à son frère Hans, il se contente d’une chemise unie avec nœud papillon et d’un pantalon, parfois rayé.

La série fait ses débuts dans The American Humorist, le supplément du dimanche du New York Journal, le 12 décembre 1897.

Lors de la première histoire, de façon encore assez sage, les Katzenjammer kids, qui sont trois et encore peu reconnaissables, s’amusent aux dépens d’une personne (le père de famille, un étranger, un gardien de square ?) qui les avait arrosés avec un jet d’eau.

On peut trouver ici cette première planche

http://comicskingdom.com/blog/2012/12/12/ask-the-archivist-katzenniversary

 

L’idée de base de la série, conformément  à l’inspiration trouvée chez Wilhelm Busch, est de montrer les farces parfois féroces commises par les trois puis deux protagonistes principaux, Hans et Fritz, au détriment des adultes (et incidemment d’autres enfants).

Sur le plan formel, Dirks passe assez rapidement de la planche avec des dessins formant séquence mais non encadrés, avec des textes sous le dessin, à une planche avec des textes dans des ballons (encore assez éloignés de la forme qu’ils prendront ensuite)  et découpage de la planche en bandes formées de cases.

On reconnaît que son rôle a été prépondérant dans l’évolution de la bande dessinée, notamment en ce qui concerne l’abandon du texte sous les dessins et l’usage permanent du ballon, sans qu’il soit l’inventeur de ce dernier.

En quelques mois, la popularité des Katzenjammer kids dépassa celle du Yellow kid.

Dans son travail, Rudolph Dirks se fait aider par son frère cadet (né en 1879, certaines sources en parlent à tort comme d'un frère "older", plus âgé, que Rudolph) Gus, lui-même dessinateur pour son propre compte. En 1902, Gus Dirks se suicidera (âgé de 23 ans seulement) et on invoquera le surmenage  comme étant à l’origine de son suicide. Un journal écrira : il a vécu des comics et les comics l’ont tué.

 Le duo fraternel Rudy (Rudolph) et Gus disparut, le duo Hans et Fritz continua…

 

 

 

 

 

 

CONSTITUTION DE LA FAMILLE

 

 

 

La petite famille comprend Hans et Fritz et leur mère appelée simplement Mama (ou Mamma) et très rarement Lena ; il y a eu aussi un père, vite disparu et même un grand-père.

La famille vit au dans une ville américaine, peut-être une banlieue de New-York ? Mais certaines scènes semblent se dérouler à la campagne. Il est vrai qu’à l’époque la campagne n’était jamais très loin.

Des personnages récurrents font leur apparition. Certains s'agrégeront à la famille, d'autres non. Il y a d'abord  le frère de Mama, l'oncle Heine, un marin, qui présente Mama au Capitaine (nous mettons une majuscule puisquec'est en fait le nom sous lequel le personnage est connu).

Le  Capitaine apparait  le 31 août 1902 (voir ici  http://www.barnaclepress.com/comic/Katzenjammer%20Kids/kk020831.jpg/   la planche sur le site Barnacle Press comics, qui reproduit de nombreuses planches de comics de l'époque).

Selon certaines indications, il aurait alors été appelé capitaine Lena, mais en fait Lena est le prénom de Mama, l'erreur venant du fait que Heine s'adresse à Mama en lui disant  : Der Captain Lena (voici le Capitaine, Lena).

 

Dans d'autres strips, Mama est encore appelée Lena par son frère (voir plus bas) puis ce nom disparaîtra.

Bien après, et sous le crayon d’un autre dessinateur, on verra apparaître un personnage féminin du nom de Lena –on en reparlera bien sûr.

Le Capitaine est un marin (de la marine marchande) ventru et barbu (une barbe de loup de mer en porc-épic).Il porte vareuse noire à gros boutons dorés ou argentés, pantalon blanc et képi blanc.

D’abord mêlé à d’autres personnages, le Capitaine va s’installer dans la famille où il semble qu’il soit d’abord un locataire de Mama. Par la suite, on peut penser qu’il vivra maritalement avec elle (un site lui donne l’appellation américaine de Mama s’paramour, ce qui peut se traduire par « le bon ami » de Mama).

Le Capitaine est de tempérament jovial, ami du confort et des plaisirs de la vie (un bon cigare, un verre de cidre, une bonne sieste).

Avec un lien plus lâche avec la famille –mais il finira par s’y intégrer, on trouve aussi l’Inspecteur, qu’un site appelle un truant member of the educationnal system (faut-il traduire « un membre buissonnier du système éducatif » ?  car on appelle truant l’élève qui fait l’école buissonnière -  mais un truant officer semble aussi être, justement, un inspecteur éducatif ?).

Il apparaît le 15 janvier 1905.

L’Inspecteur (dans la version française, l'Astronome) est un petit bonhomme avec une longue barbe blanche, vêtu d’une sorte de redingote le plus souvent de couleur orange (qu’il gardera toujours) et d’un chapeau haut-de-forme démesuré pour sa taille et qui finira un peu plus gondolé que dans les premiers strips.

Venu pour inspecter l’assiduité scolaire des enfants, au fil du temps il s’éloignera  de sa mission pour suivre la famille dans ses errances. Il révélera alors un caractère plus nerveux que le Capitaine.

 Tous ces personnages ont une caractéristique immédiate, qui perdurera toujours quelle que soit l’évolution de la série : ils s’expriment en anglais avec un fort accent allemand, par exemple ils ne disent pas "What"  mais "Vot", "That" mais "Dot" et ainsi de suite. Ils parsèment leurs phrases de mots allemands usuels (ach, der, das, mit).

Dirks fit donc le choix de donner à ses personnages une identité bien définie, celle d’immigrants allemands dans la société américaine (car le décor dans lequel vivent les personnages est indubitablement celui de l’Amérique de l’époque). Evidemment ce choix correspondait à ses propres origines et Dirks espérait peut-être avoir un public séduit par avance, celui de la communauté des germano-américains.

 

Dans une étude sur Judaïsme et BD  (https://www.centre-medem.org/IMG/pdf_PASAMONIC_3.pdf ), le critique  Didier Pasamonik remarque assez curieusement que les personnages de Dirks s’expriment dans un sabir anglo-allemand qui fait penser au yiddish, tout en reconnaissant que Dirks n’est pas juif. Or la référence au yiddish ne serait valable que si on trouvait dans la série de Dirks des mots provenant réellement du yiddish (mélange d’hébreu et d’allemand), ce que personne n’a jamais indiqué. On voit mal dès lors pourquoi parler de yiddish là où il n’existe qu’une référence au milieu de l’immigration d’origine allemande dont Dirks lui-même était issu.

 

 

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 Une des planches mettant en scène le Capitaine, Mama et les garnements.

Le titre dit : Pourquoi Mama a-t-elle fait confiance aux enfants Katzenjammer en leur confiant une tondeuse à gazon ?

 Les planches de Dirks, paraissant dans le supplément du dimanche du journal de Hearst, puis, le succès venant, dans d'autres journaux achetant les droits de reproduction, étaient normalement en couleurs. Pourtant, à l'exception des toutes premières bandes, les images les plus anciennes de la série qu'on trouve sur internet sont en noir et blanc comme ici.

 

 

 

 

 

SOCIETY IS NIX

 

 

Les Katzenjammer kids première manière s’inscrivent dans un contexte d’ensemble, récemment mis en évidence, sous l’appellation d’anarchie joyeuse.

Un livre a été publié en 2013 avec le titre Society is nix, Gleeful Anarchy at the Dawn of the American Comic Strip 1895-1915 (sous la direction de Peter Maresca, Sunday Press) .

Il est caractéristique que le titre du livre soit justement une réplique d’un personnage des Katzenjammer kids, et quel personnage puisque c’est l’Inspecteur/Astronome lui-même, qui s’exclame, dans son langage anglo-allemand :

- Mit dese kids, society is nix (avec ces garnements, la société, c’est rien !).

Sur la place des femmes dans la société, sur le rôle des minorités raciales (notamment les Noirs), sur les relations enfants/adultes, les bandes dessinées de l’époque adoptent un ton caustique, satirique et critique qui contraste avec ce que deviendront par la suite, dans l’entre-deux guerres, les comics américains, qui feront l’apologie de l’american way of life et des valeurs traditionnelles.

Des séries comme Blondie ou même la Famille Illico (sur un ton un peu plus ironique) se spécialiseront dans l’évocation souriante de la vie de famille et lorsqu’on retrouvera, dans les années 20-30, des garnements farceurs, ceux-ci seront bien assagis : on peut penser à Perry (dans la version française, Bicot) de Martin Branner – en revanche Bicot est doté d’une jolie sœur aînée, Winnie (Suzy dans la version française), qui mène la vie de la parfaite jeune fille américaine – c’est même elle la véritable héroïne de la série, qui porte son nom, Winnie Winkle the breadwinner (à peu près : Winnie Winkle, la fille qui fait bouillir la marmite); en France on retiendra seulement les planches du dimanche qui mettent en scène Bicot et ses copains.

On verra que nos Katzenjammer seront touchés aussi par cette évolution.

En attendant, au début des années 1900, les Katzenjammer kids participent à cette anarchie joyeuse: les deux garnements  ne respectent pas grand-chose, ni vraiment leur mère, ni les adultes qui les entourent,  victimes de farces  violentes.  La bande se termine souvent par le juste châtiment des chenapans sous forme d’une fessée magistrale.

L’une des victimes de Hans et Fritz est leur instituteur, curieux personnage avec ses cheveux longs sous son chapeau haut-de-forme, qui s'exprime aussi avec l'accent allemand; il évoque sans doute le pédagogue à la manière germanique dans l’imaginaire de l'époque et on pourrait le croire sorti du cabinet du Dr Caligari ou d’autres films  expressionnistes allemands – qui n’interviendront que vingt ans après !

Ce personnage compassé apparait dans les bandes du début du siècle, avec les élèves de l’école où vont Hans et Fritz, ce qui aurait pu déboucher sur une série avec de nombreux personnages d’enfants bien individualisés; ce ne sera pas le cas.

Dans une bande, ce personnage, sans doute très myope, se rend au domicile des enfants pour se plaindre de leur comportement. Hans et Fritz, seuls à la maison, ont prévu sa visite et ont dessiné sur le mur la silhouette du Capitaine. Ils ont aussi fait un trou dans le mur au-dessus du bras du Capitaine. L’enseignant entre et se présente de façon glaciale (la bulle qui contient ses paroles a la forme d’un glaçon) tandis que le faux Capitaine le salue d’un désinvolte « Hello, sport » (salut, camarade).

L’enseignant explique les raisons de sa visite et l’un des garnements, monté sur une échelle dans l’autre pièce, lui assène sur la tête un bon coup de planche par le trou préparé à l’avance. Le pédagogue furieux se précipite alors pour boxer le Capitaine – en fait le mur – et se meurtrit les poings. Il n’y comprend plus rien quand il voit débarquer le vrai Capitaine. Ça va chauffer pour les garnements !

 

 

 

 

 

crumblingpaper_katzenjammerkids01

 

 Dans cette planche, l'instituteur apprend aux enfants de sa classe comment se sauver en cas d'incendie. Les enfants déchirent le drap au moment où l'Inspecteur, participant à l'exercice, va sauter, si bien qu'il tombe rudement sur le sol tandis que l'instituteur, très myope, croit qu'il n'a pas encore sauté. Noter les enfants de la classe, dont un élève rondouillard en maillot rayé, un enfant noir  - qui pourraient orienter la série vers une série centrée sur une bande d'enfants.

Le titre est en anglais avec prononciation allemande et l'article allemand der à la place de the  :  Der Inspector chumped !, l'Inspecteur sauta (jumped).

Site Stwallskull

 http://www.stwallskull.com/blog/2007/04/14/crumbling-paper-the-katzenjammer-kids-in-der-inspector-chumped-by-rudolph-dirks/

 

 

 

Dans une bande parue pour Noêl 1905, les garnements sont punis et privés de dîner de Noël. Par contre le maître d’école, l’Inspecteur, le Capitaine, Mama et des marins de l’équipage du Capitaine sont réunis à table pour célébrer Noël. Qu’à cela ne tienne : Hans et Fritz font sauter leur propre maison pour gâcher la fête.

Certains gags de l’époque manifestent une tendance à l’exagération et à l’irréalisme : personne ne peut vraiment imaginer que les garnements fassent sauter leurs maison avec leur famille pour se venger de n’avoir pas été invités au réveillon, même si personne n’est victime de l’explosion de façon réaliste…

 

Los Angeles Examiner 10 12 1905

 Les deux premièrs bandes de la planche (ici dans l'édition du Los angeles Examiner du 10 décembre 1905 ) avec le titre Ce que vous pourriez appeler un vraiment joyeux Noël !

Les enfants sont privés de repas de Noël pour avoir mis de la sciure dans la mince pie, gateau traditionnel.

Lorsque les invités arrivent (l'insituteur, l'Inspecteur, les marins de l'équipage du Capitaine) les enfants n'hésitent pas à les "taper" d'un peu d'argent soit-disant pour faire un cadeau au Capitaine. Avec l'argent ils vont acheter des explosifs et provoquent l'explosion de leur maison. La dernière case de la page (voir ci-dessous) montre de nuit toute l'assistance cherchant les garnements avec des lanternes et des batons pour les corriger, tandis que ceux-ci n'en mènent pas large, réfugiés sur une branche d'arbre.

Photo extraite d'un article du site du  journal allemand Der Spiegel, Comic-Pionier Rudolph Dirks: Mickys deutscher Großvater

http://www.spiegel.de/einestages/rudolph-dirks-erfinder-der-sprechblase-a-947623.html

 

 

der spiegel 2

 La planche complète.

Photo extraite d'un article du site du  journal allemand Der Spiegel, Comic-Pionier Rudolph Dirks: Mickys deutscher Großvater

http://www.spiegel.de/einestages/rudolph-dirks-erfinder-der-sprechblase-a-947623.html

 

 

 

 

Plus réalistes (selon le cas !)  sont les gags des bandes qui présentent  les voyages de la famille, qui embarque avec le Capitaine, qui retrouve pour l’occasion sa vocation maritime,  dans une errance qui les mène autour du monde (avec des buts peu clairs : parfois capturer des bêtes sauvages qui seront revendues à des zoos ?). Ils visitent ainsi la Polynésie, les Philippines, les états d'Amérique du sud et de nombreux territoires peulés par des tribus plus ou moins amicales.

 

 

 

 

crumblingpaper_katzenjammers13

 En mai 1906, le Capitaine est sur le point d'être mangé par des cannibales quand il est sauvé (avec plaies et bosses) par les garnements, qui sont considérés comme des princes par la peuplade qui a capturé le Capitaine. Tandis que l'équipage réconforte le Capitaine, Mama embrasse les enfants : Ach, my my little heroes! (ah, mes petits héros !).

On voit ici que la série présentait à certains moments, non des gags isolés,  mais une histoire à épisode, à suivre d'une planche à l'autre.

Le site Stwallskull qui reproduit cette planche  note que le bandeau de tête est dû au dessinateur Gus Mager (auteur de Sherlocko the Monk) et ajoute, probablement sans ironie : Please note that this strip contains offensive racial depictions, common to strips of the era. If this sort of thing offends you, you may not want to view it (s'il vous plaît, notez que cette bande contient des descriptons raciales offensantes, communes aux bandes de l'époque. Si cela vous offense, vous devriez ne pas regarder).

 http://www.stwallskull.com/blog/2007/04/14/crumbling-paper-the-katzenjammer-kids-in-der-inspector-chumped-by-rudolph-dirks/vous

 

 

 

 

Les membres de l’équipage sont victimes des farces de Hans et Fritz, notamment le cuisinier chinois, qui sait se défendre. 

 Evidemment les farces des jumeaux n'épargnent pas les habitants plus ou moins exotiques des territoires où ils abordent.

Le bateau du Capitaine fait relâche dans les environs du cercle polaire, ce qui permet à la famille de lier connaissance avec des Esquimaux et à Hans et Fritz de se faire une amie – bien que sujette à leurs plaisanteries - une petite fille Esquimau Annawanakana, qui elle aussi sait se défendre.

 

 

Pour les bandes de la première époque de la série, qui n’ont pas été diffusées dans le public francophone, les personnages sont pour nous Hans, Fritz ou Mama… Nous n’aurons tendance à utiliser les noms donnés en France, Tante Pim, Pam, Poum, l'Astronome, que pour les bandes qui seront plus tard publiées en France sous le titre de Pim, Pam Poum (qui s’imposera malgré l’existence d’autres titres). Le Capitaine reste le Capitaine quelles que soient les versions.

Les bandes publiées en France (et dans les pays francophones) appartiennent à la période, qu’on peut presque appeler « classique », de la série ; à partir des années 30 et par la suite. La série présente alors les personnages graphiquement stabilisés.

Ils sont définitivement fixés dans une île tropicale autant que paradisiaque, se partageant entre farces jamais bien méchantes, farniente, parties de cartes chez le roi local (pour le Capitaine et l’Astronome), bon plats mitonnés par tante Pim…et de rares corvées auxquelles les membres masculins de la famille essaient d’échapper avec plus ou moins de succès.

La série (il faut plutôt parler de deux séries parallèles) est alors dessinée simultanément par Rudolph Dirks et par un autre dessinateur, Harold Knerr (qui, magistralement, ajoute trois personnages supplémentaires riches de potentialités), puis par les successeurs de ceux-ci, qui conserveront le décor et le ton de cette deuxième époque. C’est spontanément à celle-ci qu’on pense lorsqu’on parle de Pim, Pam, Poum.

 

 

 

 

 

CITIZEN HEARST

 

 

 

Les notices biographiques concernant Rudolph (ou Rudy) Dirks indiquent qu’en 1898, il quitta son travail pour servir son pays lors de la guerre hispano-américaine.

Mais on apprend aussi que Hearst participa aux opérations qui se déroulaient à Cuba avec une petite troupe formée avec ses collaborateurs, ce qui lui permettait aussi de faire la couverture de presse du conflit.

 

"Hearst sailed to Cuba with a small army of Journal reporters to cover the Spanish–American War in person, bringing along portable printing equipment ( ...) . Two of the Journal's correspondents, James Creelman and Edward Marshall, were wounded in the fighting. A leader of the Cuban rebels, Gen. Calixto García, gave Hearst a Cuban flag that had been riddled with bullets as a gift, in appreciation of Hearst's major role in Cuba's liberation."

 

(Hearst vogua vers Cuba avec une petite armée de reporters du Journal pour couvrir la guerre hispano-américaine en personne, apportant du matériel d'impression portatif (...) Deux des correspondants du Journal, James Creelman et Edward Marshall furent blessés au combat. Le général Calixto Garcia, un des chefs des rebelles cubains, fit don à Hearst d'un drapeau cubain criblé de balles, en reconnaissance du rôle majeur de Hearst dans la libération de Cuba

Wikipedia english, article W.R. Hearst).

 

On peut penser que Dirks, plutôt qu’accomplir des devoirs de citoyen que rien ne lui imposait (la conscription n’existait pas aux USA) avait rejoint (bon gré mal gré) la petite troupe de son patron. Peut-être en tant qu’Américain d’origine allemande était-il content de montrer ainsi son allégeance à son pays d’adoption, comme le montre une  photo où n le voit poser en tenue militaire (décontractée, presque en guerillero) avec un de ses amis..

 On sait que dans cette campagne de Cuba, des formations de volontaires non incorporées à l'armée se joignirent aux troupes régulières, dont les célèbres Rough Riders (rudes cavaliers en quelque sorte) de Theodore Roosevelt, le futur président des USA.

 

 

 

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Rudolph Dirks, à gauche, et son ami Louis Kusch en uniforme pendant la guerre hispano-américaine en 1898. En fait, comme le montre l'adresse du photographe (Union Square, New-York), le banc rustique et le décor de tentes derrière eux, visiblement une toile peinte,  le portait a été pris en studio et non pris sur le vif à Cuba.

Photo extraite d'un article du site du  journal allemand Der Spiegel, Comic-Pionier Rudolph Dirks: Mickys deutscher Großvater.

http://www.spiegel.de/fotostrecke/rudolph-dirks-erfinder-der-sprechblase-fotostrecke-107474-5.html

 

 

 

Hearst avait toutes les raisons de considérer la guerre contre l’Espagne comme une affaire personnelle.

 

A l’époque, Cuba était toujours une colonie espagnole. Il existait une aspiration à l’autonomie ou même à l’indépendance qui avait déjà donné lieu à des insurrections. Les chefs de l’opposition à l’Espagne étaient eux-mêmes des descendants de colons qui avaient cessé de se considérer comme des Espagnols, mais se considéraient comme les supérieurs naturels de la masse de la population, formée en grande partie de paysans exploités, pour beaucoup descendants d’esclaves.

Une nouvelle révolte avait éclaté qui avait la sympathie des Américains, qui retrouvaient le scénario de leur guerre d’indépendance : les colons contre la puissance coloniale. Lorsqu’une explosion inexpliquée détruisit un croiseur américain, le Maine, dans le port de La Havane, l’opinion américaine accusa les Espagnols d’être à l’origine de l’explosion.

Les grands journaux, dont ceux de Hearst et de Pulitzer firent campagne pour la guerre et jouèrent un rôle majeur dans la fabrication d’une opinion belliciste. Les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Espagne en avril 1898.

L'Espagne ne tarda pas à être battue (surtout sa flotte fut envoyée par le fond par la flotte américaine, devant Manille et devant Santiago de Cuba); L'Espagne demanda la paix.

Cuba obtint l’indépendance, les Etats-Unis s’emparèrent des Philippines, de Guam, de Porto-Rico et exercèrent une sorte de protectorat sur Cuba.

On attribue à Hearst cette formule (qu'il aurait adressée au célèbre illustrateur Frederic Remington) : Fournissez-moi les images, je fournirai la guerre.

On a dit de lui qu’en raison de la violence de son journal  contre le président Mc Kinley (un article signé par Hearst lui-même souhaitait la mort de Mc Kinley), il portait une part de responsabilité dans l’assassinat du président par un anarchiste (1901).

Même si Hearst entretenait volontiers le chauvinisme américain, il savait aussi s'indigner quand il le fallait : en 1902, un dessin paraît dans son journal new-yorkais montrant la répression aux Philippines (dont les habitants, en lutte contre les Espagnols, avaient continué à lutter contre leurs nouveaux dominateurs) : un peloton d'exécution va fusiller des enfants,  en illustration de l'ordre donné par le général Jacob H. Smith, chargé de réprimer une zone d'insurrection : "Tuez tout le monde au-delà de dix ans".

Désireux de jouer un véritable rôle politique, Hearst se présenta aux élections au Congrès (où il put se faire élire pendant un moment) puis comme maire de New-York (1905) et comme gouverneur (1906), espérant ainsi se mettre en position favorable pour se présenter à l'élection présdentielle.

Mais il fut chaque fois battu de peu et dans des conditions suspectes. Pour les élections municipales, l'équipe en place employa tous les moyens pour lui faire échec et truqua les votes. Il se présentait comme progressiste, soutenant les classes populaires et opposé aux classes supérieures qui méprisaient son type de journalisme populiste. Formellement, il appartenait au parti démocrate, même s‘il avait créé son propre mouvement The Independant party.

Son caractère impérieux avait suscité des inimitiés dans son propre camp qui ont nui à sa carrière politique.

Hearst poursuivit ses activités de presse et diversifia ses investissements. Il devint un symbole du milliardaire et businessman américain.

 

 

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 W.R. Hearst lors de la campagne pour la mairie de New-York, 1905.

Photo extraite d'un article de Jay Maeder, NEW YORK DAILY NEWS, 14 août 2017

 http://www.nydailynews.com/new-york/story-william-randolph-hearst-run-nyc-mayor-article-1.791828

 

 

 

 

Il fut opposé à la participation des USA à la première guerre mondiale, semble-t-il par hostilité à l’Empire britannique.

Pendant l’entre deux-guerres, il continua de soutenir le parti démocrate et la première campagne de Franklin Roosevelt, élu président en 1932. Puis, prenant des positions de plus en plus conservatrices, critiquant les impôts trop élevés sur les successions et l'extension des pouvoirs de l'Etat, il fit campagne contre la réélection de Roosevelt (1936), qui remporta les élections.

Il fut fermement anticommuniste et se montra plutôt neutre envers le nazisme, avant la deuxième guerre mondiale et quand le nazisme n’avait pas encore révélé toute sa monstruosité (du moins pour l'opinion internationale). Hearst s’était d’ailleurs rendu en visite en Allemagne (où il avait rencontré Hitler), après avoir obtenu l’accord de la communauté juive américaine, espérant que quelque chose de postitif pouvait sortir de la rencontre.

 A la même époque, Churchill, également par anticommunisme, ménageait le nazisme (en Allemagne, évidemment – il n’était pas question de l’exporter dans les démocraties anglo-saxonnes, d'ailleurs immunisées contre ce type de régime, selon les dirigeants de ces pays).

Hearst avait  reçu Churchill, dans son fastueux manoir kitsch de San Simeon (Californie) où il donnait des réceptions fameuses.

 

 

 

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De gauche à droite, William Randolph Hearst, Winston Churchill et le célèbre producteur de cinéma Louis B. Mayer, président de la Metro-Goldwyn-Mayer, l'un des tycoons de Hollywood, vers 1930.

The Bancroft Library, University of California, Berkeley

https://calisphere.org/item/ark:/28722/bk0016w225b/

 

 

 

C’est à ce moment, quand la puissance de Hearst commençait à décliner insensiblement, qu’Orson Welles réalisa son chef d’oeuvre Citizen Kane (le citoyen Kane) en 1941, clairement inspiré par la carrière de Hearst. Ce dernier tenta de s’opposer à la sortie du film, non pas parce qu’il était décrit en homme tout-puissant et manipulateur, mais en raison du personnage de la compagne de Kane dans le film, décrite comme une actrice médiocre et alcoolique, ce qui fut ressenti comme offensant par Hearst  pour sa compagne, l’actrice Marion Davies.

 

Hearst fut un pionnier dans le domaine de la bande dessinée: en 1912, dans son nouveau journal, The New York Daily Evening, il introduisit une page complète de comics tous les jours de la semaine, alors que jusqu'alors les comics paraissaient seulement dans le supplément du dimanche.

Les séries publiées dans ses journaux furent reprises dans des petits livres, ancêtres du comic book, et furent adaptés en dessins animés (ce fut d'ailleurs le cas des Katzenjammer Kids).

Parmi les séries qui parurent sous licence du syndicate de Hearst (voir ci-dessous) et en premier lieu dans les journaux qu'il possédait, figurent de nombreux titres célèbres : Blondie, Flash Gordon, Popeye, The Phantom pour n'en citer que quelques unes, ainsi que les séries présentant les personnags de Walt Disney.

L'intérêt de Hearst pour la bande dessinée n'était pas dû qu'à des préocupations commerciales.

Il soutint la publication de la bande dessinée de George Herriman, Krazy Kat, dont le caractère surréaliste déconcertait les lecteurs et qui n'avait pas de succès; Hearst continua à la publier jusqu'à la mort de Herriman en 1944.

Krazy Kat est considérée aujourd'hui comme un sommet de la bande dessinée.

Il tint aussi à publier en pleine page de grand format, alors que ce n'était plus la pratique, les planches de Prince Valiant, la série d'aventures médiévales et d'heroic fantasy de Hal Forster, qu'il admirait.

L'un des ses auteurs vedettes était George Mc Manus, l'auteur de Bringing Up Father, en français La Famille Illico.

" Many a cartoonist became a gentleman working for Hearst: BRINGING UP FATHER's George McManus in particular lived like an emir in Southern California, always a welcome guest at Hearst's storied San Simeon estate. (...)

One of the last strips to receive his thumbs up was a newcomer called BEETLE BAILEY."

( Plus d'un dessinateur devint un gentleman en travaillant pour Hearst: en particulier George McManus, l'auteur de Bringing Up Father [La Famille Illico] vivait comme un émir en Californie du Sud et était toujours un hôte bienvenu à San Simeon, la  propriété renommée de Hearst.

(...) Une des dernières bandes à être personnellement approuvées par Hearst [pour faire partie de son syndicate de publication] fut une série débutante appelée Beetle Bailey).

William Randolph Hearst and the comics, par Joseph F. D'Angelo, président du King Features Syndicate

http://www.psu.edu/dept/inart10_110/inart10/hearst.html

Quant on sait que Mort Walker, le dessinateur de Beetle Bailey, la célèbre bande dessinée humoristique qui présente des militaires de l'armée américaine dans leur vie de routine, est mort le 27 janvier  2018 (à 94 ans) et que la bande parait toujours sous son nom associé à celui du dessinateur qui l'a reprise, on voit à quel point Hearst fut impliqué dans l'histoire de la bande dessinée sur une période de plus d'un siècle, des premières bandes de Outcault en 1896 jusqu'à des séries continuant  à paraître aujourd'hui.

 

Hearst mourut en 1951, à 88 ans.

Depuis le film de Welles, il est fréquent qu’on reprenne l’expression Citizen pour qualifier Hearst, devenu indissociable du double présenté dans le film.

 

 

 

 

 DÉBUT DE L'ÂGE D'OR DES COMICS

 

 

 

Dirks s’éloigna de son premier patron au début des années 10 du 20ème siècle.

Depuis le début du siècle, la bande dessinée avait progressé.

Outcault , qui avait  adopté la présentation en rangées ou bandes (strips) et en cases, pour le Yellow Kid, avait mis fin à l’existence de la série (la série concurrente que publiait le World de Pulitzer, avait fini encore plus vite).

Outcault avait alors lancé une nouvelle série (1902) pour le New York Herald de Gordon Bennett, décrivant un enfant de la bourgeoisie, Buster Brown, qui dissimule sa propension à faire des farces sous une allure angélique, avec ses cheveux blonds et ses vêtements luxueux. Généralement, les farces, auxquelles assiste le bouledogue Tige, qui fait ses commentaires (un des premiers animaux parlant – mais sans communiquer avec les humains), se terminent en punition et Buster Brown affiche à la fin une résolution en termes ironiques.

Dans l'une des bandes les plus caractéristiques, Buster échange ses vêtements avec ceux d'une petite fille dont la mère est venue visiter la mère de Buster. Pour parfaire la ressemblance, il coupe les cheveux de la petite fille à la taille des siens, moins longs. Quand les deux enfants reviennent ainsi costumés devant leurs mères, celles-ci poussent les hauts cris et chaque maman donne à son enfant une vigoureuse fessée avec des brosses à cheveux. Le bouledogue Tige avait évidemment prévu que cela finirait mal (voir Annexe).

L'histoire des comics était un éternel recommencement en ce qui concerne la lutte des journaux pour capter les auteurs à succès: en 1905, Hearst parvient à débaucher Outcault, et les aventures de Buster Brown sont publiées à partir de janvier 1906 dans le New York American. A la suite d'un procès,  le New York Herald conserve les droits sur le titre de la série, mais les planches qu'il fait réaliser par des auteurs anonymes sont de mauvaise qualité et leur publication cesse dès 1911.. Parallèlement, Outcault a obtenu le droit d'animer  sa série, renommée Buster and Tige, dans le journal de Hearst. À la fin de la décennie la popularité de Buster Brown finit par décroître et la série par lasser son auteur (Wikipedia).

 

D’autres bandes dessinées étaient apparues. Little Nemo in Slumberland, de Winsor Mac Kay, présentant avec des illustrations et des couleurs extrêmement soignées et une grande inventivité les rêves d’un petit garçon qui visite un monde imaginaire (justement le monde des songes, Slumberland) et se réveille à la fin de chaque planche en bas de son lit, alors que son rêve se poursuit à la planche de la semaine suivante, allait devenir un classique de la bande dessinée.

 

La série de Dirks avait aussi progressé : au début, elle ressemble aux histoires en images dans le style de l'époque. Les images ne sont pas séparées par des cases, les textes plutôt courts sont placés sous le dessin.

Puis la présentation de la planche évolue avec l'utilisation systématique des bandes, des cases et l'usage des ballons. Même si Dirks n'a pas lui-meme inventé le ballon, il impose un modèle qui devient général dans les comics.

Dirks est aussi l'inventeur de conventions qui seront reprises par beaucoup d'auteurs de bandes dessinées : les petits traits qui indiquent le mouvement, les étoiles qui indiquent la douleur après que le personnage a reçu un coup, ou la bulle montrant une scie et du bois pour indiquer qu'un personnage ronfle.

 

Les dialogues prennent de l'importance et l’humour est non seulement présent dans le dessin et le scenario (comment est amené le bon tour des garnements) mais dans les plaisanteries verbales des protagonistes.

Les pesonnages principaux, Hans et Fritz, assez grimaçants au départ, deviennent plus souriants et méritent alors, quand ils jouent les innocents, l'affectueuse expression de Mama : Dese little anchels  (these little angels, ces petits anges!).

 

Quand on voit les premiers dessins de Dirks et une planche des années dix, on réalise l’évolution de son style. Et quand on les compare avec une planche des années trente ou quarante, l'impression est qu'il est impossible que la planche soit due au même dessinateur...

 

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Une planche du début du siècle. L'oncle Heine raconte une histoire de sa vie de marin tandis que le Capitaine s'apprête à savourer du punch en se balançant sur sa chaise. L'occasion est trop belle pour les garnements. A la fin Mama corrige les enfants tandis que l'oncle Heine l'encourage : Lena, ils ont gâché la meilleure histoire de ma vie, vas-y de bon coeur !

 Barnacle Press

http://www.barnaclepress.com/comic/Katzenjammer%20Kids/kk021109.jpg/

 

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 Une planche des années 10 : le format des planches a doublé (quatre bandes de 3 cases, plus un bandeau où Dirks manifeste sa fantaisie avec un Capitaine habillé en torero jouant des castagnettes). La famille est de passage au Mexique. Le Capitaine apprécie les danseuses mexicaines Les garnements, déguisés en capes et sombreros, lui font croire à un rendez-vous amoureux et son fiacre termine dans le fossé. Le Capitaine fait connaissance avec la justice mexicaine. La dernière image montre le Capitaine, furieux, recherchant les garnements avec une escouade de policiers mexicains. A cheval et toujours vêtus à la mexicaine, les garnements les regardent venir. Le Mexique, frontalier avec les USA mais très différent par la culture, était propice au dépaysement.

Barnacle Press

 http://www.barnaclepress.com/comic/Katzenjammer%20Kids/

 

 

 

 

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Une bande de Dirks de la fin des années trente. Les personnages ont atteint leur maturité graphique : le dessin rondouillard est au service de plaisanteries bon enfant.  Dans la première case, Mama chantonne : Dere's (there's) no place like home (rien ne vaut son chez-soi). Elle empêche le Capitaine de punir les enfants parce qu'ils avouent spontanément avoir visé  avec leur sarbacane le Capitaine, qui était assis à lire, décontracté avec  les pieds sur la table. Les enfants vont aider leur mère (tante Pim dans la version française) dans ses tâches ménagère et les compliments qu'elle leur décerne agacent le Capitaine, qui se débrouille pour les faire punir injustement...L'Inspecteur (l'Astronome) qui arrive demande s'ils ont fait quelque chose : non, c'est  juste une vieille coutume familiale, répond le Capitaine qui lit tranquillement un bouquin, cigare au bec.

Tout le charme de l'histoire tient, non seulement au gag, mais aux attitudes des personnages (le geste parallèle et stylé des enfants tirant à la sarbacane , les sourires et les mimiques des uns et des autres, l'allure décontractée du Capitaine se reposant), à l'ambiance confortable et rassurante de la maison : tante Pim, dans son rocking chair, fait réciter leurs leçons aux enfants qui, joyeusement, répondent n'importe quoi : "Combien font cinq et cinq ?" (fife und fife avec l'accent allemand !) - Fifty fife - cinquante cinq : avec le même accent. "Qui a traversé le Delaware ? Napoleum !" - Napoléon, bizarrement prononcé (la vraie réponse est George Washington, lors d'une traversée célèbre du fleuve en hiver)..

 

 Probablement planche originale, années 1930. Site non retrouvé.

 

 

 

 

Le succès des Katzenjammer Kids avait entraîné un bon nombre de plagiats mettant en scène des garnements ressemblant beaucoup à a création de Dirks.

Le plagiat sans doute le plus réussi était signé par un jeune dessinateur, Harold Knerr. Depuis 1903 , il présentait dans sa série  Der Fienhiemer Twins  (les jumeaux Fienheimer) publiée dans The Philadelphia Inquirer, deux enfants habillés exactement comme Hans et Fritz, mais assez différents de silhouette, avec une mère (ou tante ?) ressemblant à Mama mais en plus maigre (en fait préfigurant un futur personnage de la série) et un Capitaine ventripotent en vareuse d’uniforme… Si on ajoute que ces personnages étaient aussi dotés d'une origine allemande comme l'indiquait d'emblée le titre (avec l'article Der), on pouvait difficilement pousser plus loin le plagiat et s’il n’y eut pas de procès, on suppose que c’est parce que tout le monde se plagiait joyeusement à l’époque.

 

 

 

 

LA  RUPTURE AVEC HEARST ET SES CONSÉQUENCES

 

 

 

La rupture de Dirks avec Hearst est bien connue mais les circonstances exactes sont relatées de façon différente selon les sources.

 

Selon la version la plus courante, en 1912 (ou 1913?), Dirks, passablement lassé par plus de quinze ans de production intensive, décida de prendre une année sabbatique (comme on ne disait sans doute pas à l’époque) pour faire un voyage en Europe avec sa femme, où il pourrait se consacrer à l’une de ses passions, la peinture.

Hearst ne voulut pas lui accorder son congé et Dirks partit quand même. Hearst licencia Dirks et rechercha un autre dessinateur. Mais la reprise de la série n'eut pas lieu immédiatement.

Cette version est notamment celle de l'article Katzentennial (2013) pour le centenaire de la rupture de 2013, sur le site du King Feature syndicate http://comicskingdom.com/blog/2013/05/15/ask-the-archivist-katzentennial Ce site présente des articles intéressants sur l'histoire des bandes dessinées du syndicate, sous le titre Ask the archivist.        .

 

Selon le livre Comic Strip Artists in American Newspapers, 1945–1980, 2003de Moira Davison Reynolds, la source de la rupture fut un désaccord avec Block, le responsable éditorial du supplément du dimanche chez Hearst. C'est ce désaccord qui motiva Dirks à entrer chez Pullitzer.

Hearst obtint alors un jugement interdisant à Dirks de travailler pour la concurrence (Moira Davison Reynolds, Comic Strip Artists in American Newspapers, 1945–1980).

Enfin, selon une chronologie parue dans le Collectionneur de bandes dessinées n° 82  en 1997 (pour le centenaire de la série), Dirks aurait rompu avec Hearst à son retour d'Europe, en découvrant que pendant son absence, Hearst avait fait reprendre la bande par une doublure - mais il parait curieux que Dirks soit parti sans s'occuper de ce que deviendrait sa série pendant son absence (voir la chronologie sur le forum PIMPF  http://www.forumpimpf.net/download/file.php?id=45844&mode=view).

En fait ces récits peuvent s'accorder: Dirks part en 1912, peut-être sans l'accord de Hearst; ceui-ci, sans licencier Dirks, fait reprendre la série par une doublure, ce qui irrite Dirks à son retour, même s'il travaille encore pour Hearst et Block au début de 1913, avant de rompre avec eux.

La parution s'interrompit à compter de mars 1913 (voir sur le site comicskingdom.com/blog la dernièe planche de Dirks parue dans les journaux alimentés par Hearst). 

En appel, Dirks obtint un  jugement qui reprenait la jurisprudence Outcault du Yellow Kid et de Buster Brown : Hearst avait le droit de faire continuer la série par un dessinateur de son choix, avec le même titre.

Dirks avait le droit de dessiner la série avec les mêmes personnages dans d'autres périodiques – à condition d’en changer le titre.

C’est ainsi que le 23 mai 1914,  la première planche du dimanche des Katzenjammer Kids depuis l'interruption de la série plus d'un an auparavant  reparut dans tous les journaux qui avaient un accord avec Hearst  (voir sur le site ci-dessus indiqué cette première planche, attribuée à Billy Liverpool).

Elle fut réalisée par des dessinateurs qui ne signaient pas (ghosts), jusqu'en novembre 1914, où la série fut confiée  à  Harold Knerr; le dessinateur du plagiat de qualité Der Fienhiemer Twins.

Les raisons pour lesquelles Knerr n'est pas intervenu tout de suite sur la série ne sont pas précisées. Hearst l'avait-il déjà pressenti et a-il du attendre que Knerr se libère de son contrat avec le journal de Philadelphie, c'est possible. 

Knerr allait non seulement égaler mais probablement dépasser son rival (voir deuxième partie).

De son côté, Dirks se remettait au travail et reprenait la publication de la série en juin 1914, avec les mêmes personnages, d'abord sans titre puis avec le titre Hans und Fritz (noter le und allemand).

Indication surprenante dans l'article cité plus haut, pour cette nouvelle série, Dirks aurait décidé d'intervertir les noms des deux enfants.

Mais un blog italien bien documenté conacré à la série (qui est appellée en Italie Bibi e Bibo) dit que le choix d'intervertir les noms des personnages aurait été fait par Knerr (https://www.bambinietopi.it/2014/08/bibi-e-bibo-katzenjammer-kids-dirks-knerr.html). Et il semble bien que ce soit exact, chez Knerr,  Hans est  le blond et Fritz le brun.

 

La situation des dessinateurs allait évoluer du fait d'une invention de Hearst, le syndicate:

«  C’est en 1912, que W. Hearst crée International News Service qui prend le nom de King Features Syndicate en 1914. Cette agence a pour objectif la vente à la presse mondiale des bandes dessinées dont elle détient les droits. Suivent United Feature Syndicate, New York News Syndicate, Field Newspaper Syndicate, McNaught Syndicate, etc. Le dessinateur n’est qu’un employé et peut être remplacé à tous moments par un autre dessinateur. Les dessinateurs abandonnent tous leurs droits. Ainsi apparaît le principe du héros de bande dessinée passant de dessinateur en dessinateur » (Wikipedia, article Histoire de la bande dessinée).

En fait le principe du héros passant d’un dessinateur à l’autre existait déjà, comme on l’a vu avec l’exemple du Yellow Kid de Ourtcault, repris par un autre, puis des Katzenjammer Kids, repris par un autre à la suite du jugement Dirks contre Hearst. Mais l’auteur initial conservait le droit moral de continuer la série sous un autre titre. Il est probable que le conflit entre  Dirks et Hearst a été traité selon le droit applicable avant l’instauration du nouveau système, du fait du contrat souscrit par Dirks avant 1912.

Avec la syndication, l'auteur qui signe un contrat avec le syndicate perd le droit partagé qu'il détenait sur la série avec l'éditeur (publisher) au profit du syndicate seul (lui-même propriété d'un éditeur le plus souvent), le syndicate se chargeant de placer la sére dans le plus grand nombre de journaux et de payer le dessinateur en fonction du succès rencontré.

 

 

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 La première planche de Knerr,encore non signée, pour les Katzenjammer Kids, le 29 novembre 1914.

Un homme de loi vient annoncer au Capitaine qu'il hérite d'une fortune en milliers de millions de pfennings (monnaie divisionnaire allemande) équivalent à  un million de dollars. En attendant il est victime des farces de Hans et Fritz. Quelques années plus tard, la terrible inflation allemande d'après-guerre transforma en réalité ce qui était une plaisanterie...

http://comicskingdom.com/blog/2013/05/15/ask-the-archivist-katzentennial

 

 

 

 

 ANNEXE :

R. F. OUTCAULT,  UN GENTLEMAN QUI N'AVAIT PAS PEUR DU DÉBRAILLÉ

 

 

 Outcault débuta dans la vie comme dessinateur à la société Edison, puis il plaça des dessins humoristiques dans des magazines comme Puck (équivalent américain du Punch anglais) avant de travailler pour les grands journaux new-yorkais..

Pour illustrer "l'anarchie joyeuse" (est-ce bien le terme adéquat, d'ailleurs ?) des comics américains à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, nous reproduisons tout d'abord une planche du Yellow Kid de Outcault, première manière (avant que Outcault adopte la forme classique de la bande dessinée), sansdoute une des dernières à paraître arue dans le World de Pulitzer.

Elle présente une scène dans Hogan's Alley, cette rue d'un quartier de taudis, qui donnait son vrai nom à la série lorsqu'elle paraissait dans le journal de Pulitzer (New York World), avant le départ de Outcault pour le journal de Hearst. Il s'agit de la façon dont les jeunes habitants de Hogan's Alley traitent les attrapeurs de chiens errants. L'un des malheureux agents municipaux est presque lynché, l'autre s'enfuit tandis que le feu a été mis à leur carriole. Inévitablement un enfant tombe d'un balcon.

Un autre dessin du Yellow Kid montre une école en plein air dans Hogan's Alley, avec le Yellow Kid en enseignant. Les inscriptions dénoncent l'absence d'école pour les pauvres - mais il est aussi indiqué que trois enseignants ont déjà craqué; d'ailleurs le dernier s'est enfui en laissant derrière lui ses bretelles, son chapeau et ses lunettes qu'on voit par terre, à côté d'une ou deux briques (probablement lancées sur le malheureux enseignant). Cela n'empêche pas les habitants de Hogan's Alley de dénoncer l'inaction du Board of Education (conseil de l'éducation de la ville), qui ne fait rien pour eux...

 

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 Outcault, R. F. "What They Did to the Dog-Catcher in Hogan's Alley." Hogan's Alley. New York World 20 Sept. 1896. R. F. Outcault’s The Yellow Kid: A Centennial Celebration of the Kid Who Started the Comics. Northampton, Mass.: Kitchen Sink Press, 1995. Plate 37.

 Yellow Kid on the paper stage, site consacré aux implications sociales de la série.

http://xroads.virginia.edu/~ma04/wood/ykid/imagehtml/yk_dogcatcher.htm

 

 

 

Tout en continuant la série du Yellow Kid, Outcault créa aussi en 1898 The  Kelly's Kindergarten (le jardin d'enfants ou l'école maternelle de Kelly), une école délirante fréquentée par des élèves indisciplinés du même genre que les gamins de Hogan's Alley.

Dans le dessin ci-dessous, un enseignant kamikaze (pourquoi est-il aussi doté de patins à roulettes ?), revêtu de protections artisanales, affronte une classe terrifiante qui le bombarde avec tous les moyens possibles. Un élève fume au premier rang, tandis que d'autres, indifférents à la leçon de géographie (?) jouent aux cartes - et on est supposé être dans une école maternelle !

 

 

 

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 Famous for The Yellow Kid and Buster Brown, Richard Outcault also created the screwball Kelly's Kindergarten (1898-1899), which prefigures Harvey Kurtzman and Will Elder's work in Mad, Goodman Beaver, and Little Annie Fanny.

(Célèbre pour le Yellow Kid et Buster Brown, Richard Outcault créa aussi le délirant jardin d'enfants de Kelly, qui préfigure les dessins  de Harvey Kutzman et Will Elder dans Mad [la célèbre revue anticonformiste américaine], Godman Beaver et Little Annie Fanny [deux séries de Kurtzman seul ou avec Will Elder, la seconde ayant paru dans Playboy]).

The Comics Journal, compte-rendu du livre Society Is Nix: Gleeful Anarchy at the Dawn of the American Comic Strip 1895-1915.

http://www.tcj.com/reviews/society-is-nix-gleeful-anarchy-at-the-dawn-of-the-american-comic-strip-1895-1915/

 

 

 

 Outcault créa aussi en 1900 le personnage de Lil Mose, un petit noir, sympathique, intelligent et moral, loin des enfants indisciplinés et violents décrits jusqu'à présent (cf Don Markstein's Toonopedia.http://www.toonopedia.com/p-l-mose.htm).

En 1902, Outcault reprit un personnage déjà rencontré au détour d'une bande dessinée de forme classique du Yellow Kid, un petit bourgeois du nom de Buster Brown, pour en faire le héros d'une nouvelle série, qu'il débuta dans le New York Herald de Gordon Bennett, un autre des géants de la presse de l'époque (en 1905, la série rejoignit The New-York American Journal de Hearst, en occasionant un autre des procès qui émaillaient la vie des comics).

 Buster Brown est un enfant de la haute bourgeoisie (ses parents ont plusieurs domestiques, leur maison est déjà équipée du téléphone, ils ont une automobile) qui invente des tours pendables sous des airs innocents. La petite camarade de Buster, Mary-Jane, aurait été créée d'après la propre fille de Outcault, tandis que Buster s'inspire du fils d'un ami de Outcault. Enfin l'élégante mère de Buster serait le portrait de Mrs Outcault, la femme de l'auteur..

On peut supposer que Outcault, qui était un bourgeois bien habillé, à la moustache soignée, s'était  lassé de la description - même comique- des milieux défavorisés,  et désirait changer d'univers, tout en conservant le carctère caustique  qui faisait son originalité, car en fait, Buster Brown, malgré son air angélique,  ne respecte pas grand choe non plus.

Dans la planche ci-dessous, Buster Brown échange ses vêtements avec une petite fille dont la mère est en visite chez la mère de Buster. Les deux mères n'apprécient pas et cela se termine en fessée et par une des "résolutions" de Buster, affichée au mur. Le bouledogue Tige (en fait un american pit bull terrier) commente l'action. La bande doit heurter un tabou ; dans la société de l'époque, les enfants de sexes différents n'étaient pas supposés se voir déshabillés.

 Buster Brown eut un grand succès et des marques de vêtements et de chaussures achetèrent l'image de Buster pour leurs produits.

A partir de 1909, la série cessa de paraître régulièrement, même si Outcault produisit encore quelques planches épisodiquement jusque dans les années 20.

 

Buster_Brown_girls_clothes_-_color

Buster puts on girl's clothes (Buster s'habille en fille)

October 04, 1903

 https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Buster_Brown_girls_clothes_-_color.JPG

 

 

Dans quel sens les termes '"anarchie joyeuse " carctérisent-ils l'oeuvre de Outcault ?

Les grands dessins du Yellow Kid  à ses débuts pouvaient apparaître comme revendicatifs et dénonciateurs d'un état social insatisfaisant. Mais l'évolution de Outcault montre qu'on fait peut-être fausse route en en jugeant ainsi.

Il semble qu'il trouvait surtout dans la description des milieux populaires de quoi se divertir et dvertir ses lecteurs en présentant des personnages qui ne respectaient rien et vivaient dans un état où les règles sociales s'appliquaient a minima ou pas du tout : si les enfants de Hogans'Alley ou du Kindergaten de Kelly voulaient bombarder leur enseignant avec tout ce qu'ils trouvaient, ils le faisaient, et Outcaut ne dénonçait ni la misère matérielle et intellectuelle qui les poussait à agir ainsi, comme l'aurait fait un socialiste,  ni leur manque de sens moral et de contrainte sociale comme l'aurait fait un conservateur : il s'amusait seulement du spectacle.

Et il continua à s'amuser en transposant  dans le monde feutré de Buster Brown le même irrespect des règles de la société, sur un mode plus compatible avec les meubles élégants, les plantes en pot, les toilettes somptueuses de Mrs Brown et les soubrettes en tablier blanc qui peuplent le décor de la série.

 

 

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 Richard Felton Outcault (1863-1928) et quelques unes de ses créations.

 R.F.Outcault Humorous Lectures." Library of Congress American Memory. 2 Jan. 2004. <http://memory.loc.gov>.

 http://xroads.virginia.edu/~ma04/wood/ykid/death_kid.htm