SÉVERINE CHEZ LE PAPE (SUITE)

 

 

 

 

SÉVERINE ET SON ÉPOQUE 

 

 

 

 

Séverine se consacra à lutter en faveur des déshérités et des victimes de toutes les oppressions.

A l'occasion de faits divers médiatisés,  elle prend position en faveur du droit à  l'avortement dans des articles publiés dans le journal Gil Blas en 1890 (sous le pseudonyme de Jacqueline).

Elle dénonce une société " qui, désireuse de repopulation, couronne les rosières et excommunie les filles-mères ; (…) déshonore les bâtards, ne reconnaît pas les adultérins et interdit l’avortement ; dit aux pauvres « Croissez, multipliez ! » et laisse leur postérité nombreuse crever de faim ! "

 Ses chroniques font scandale.

Son ami le journaliste et romancier Octave Mirbeau, écrit au même moment dans L’Écho de Paris (journal pourtant plutôt conservateur) que le droit à l'avortement était un droit de l’humanité.

Séverine ne manque pas de critiquer la politique belliciste et colonialiste de la 3ème république, en même temps que sa politique sociale favorable aux possédants.

Au moment de l'agitation boulangiste, elle s'adresse dans Le Cri du peuple à l'opportuniste (mais proche des radicaux de Clemenceau) Arthur Ranc, qui a pris la tête du combat contre le danger boulangiste :

" C’est le dégoût, non pas de la République, grand Dieu ! mais de “votre” République telle que l’ont faite vos amis, de ce régime bâtard, sans cœur et sans entrailles, qui en dix-sept ans n'a rien fait pour les pauvres, rien pour le peuple, rien pour ceux à qui devez d'être tout. Chaque fois qu'on envoyait mourir nos petits troupiers au bout du monde, pour la fortune de celui-ci ou l'ambition de celui-là, le scandale, l'ignominie, le crime faisaient des recrues pour le boulangisme alors même que Boulanger était encore inconnu..."

En 1888, dans le premier article qu'elle donne à Gil Blas, consacré à la critique d'un tableau du peintre Edouard Detaille Le rêve, qui exalte les souvenirs napoléoniens, elle dit ne comprendre la guerre que lorsqu'il s'agit de défendre la patrie et condamne toute idée de gloire militaire. Elle fait parler les mères :

" Nos flancs sont las d’enfanter et de souffrir pour donner un contingent de victimes, nos bras sont las de bercer et de guider les petits que l’on nous arrache pour les envoyer mourir au mystérieux Orient, nos cœurs sont las d’aimer les morts de demain".

(cité par Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/45425/Master-Tharaldsen-2015.pdf?sequence=1))

 

Séverine fait partie de ceux (dont Jaurès et Clemenceau)  qui dénoncent  les "lois scélérates" de 1893-94, votées après une vague d'attentats anarchistes, qui restreignent la liberté de la presse et punissent le délit d'opinion pour abattre toute propagande anarchiste.

 

 

 

 

 

SÉVERINE ANTISÉMITE ?

 

 

 

 

Dans l'interview du pape, on note chez elle une prévention contre les Juifs. Le pape au contraire affirme qu'il n'a aucun préjugé ni aucun sentiment de race.

Séverine utilise le terme de "youtre" (disparu aujourd'hui mais très péjoratif et utilisé par les antisémites de l'époque) mais pour elle il semble que ce soit juste le terme opposé à goy (goyim au pluriel, mot désignant les non-juifs en hébreu et en yiddish).

 

Si on essaye de savoir si Séverine a été antisémite, il semble qu'à ce moment de sa vie, la réponse soit plutôt oui, mais avec des nuances.

 

Selon l'étude déjà citée de Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine :

" Entre 1894 et 1897 Séverine a écrit pour Le Journal, L’Écho de Paris et L’Éclair et pour La Libre Parole [le journal d'Edouard Drumont, l'auteur de La France juive],de 1894 à 1896. Elle publiait aussi occasionnellement dans d’autres journaux et revues.

Mais c’est sans doute l’engagement à La Libre Parole (1894-1896), qui attache Séverine à l’antisémitisme, bien qu’elle ait comme d’habitude, souligné son indépendance de la ligne rédactionnelle. Selon Bernard Lecache, lui-même juif, Séverine souhaitait se détacher de l’équipe antisémite du journal dès l’été l896. « Trop de points, décidément, l’en distinguaient. Son nom disparut des colonnes du journal, sans que, jusqu’au rebondissement de l’Affaire Dreyfus, jusqu’à ce que les camps fussent tranchés, les relations changeassent. »

Notons que Séverine avait aussi travaillé pour L’Éclair, qui serait un des journaux antidreyfusards les plus violents et qui était très proche de la Ligue de la Patrie française. L’Écho de Paris prendrait aussi des positions pareilles."

https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/45425/Master-Tharaldsen-2015.pdf?sequence=1)

 

 Les positions de Séverine sont de toutes façons assez proches des positions peu favorables aux Juifs des milieux de gauche avant l'affaire Dreyfus.

Mais pour les socialistes, les Juifs symbolisent essentiellement le capitalisme. C'est un antisémitsme plus social que racial.

Ainsi Clovis Hugues, l'ancien Communard de Marseille,qui écrit aussi dans La Libre Parole, dénonce dans un de ses poèmes la nomination d'un Rothschild comme régent de la Banque de France (1892) et convoque comme témoin de son indignation le général de la révolution Kléber (on ne sais pas trop pourquoi) :

 

O Misère ! pendant que le travailleur manque

De pain blanc, de justice et d’air,

C’est un juif allemand qui régente la Banque

Dans votre patrie, O Kléber !

 

Au même moment, dans la Revue socialiste, les rédacteurs Benoît Malon, Albert Régnard (ces deux derniers, anciens Communards), Auguste Chirac (auteur du livre  Les rois de la Republique, Histoire des Juiveries), s'en prennent aux Juifs considérés comme capitalistes, mais vantent  aussi "la noble race aryenne" (Malon); ils font l'éoge des écrits de Tridon et Toussenel, socialistes antisémites de la génération précédente.

 Lors de la parution de La France juive d'Edouard Drumont, Malon et Régnard en rendent compte favorablement - c'est d'ailleurs aussi le cas du journal de Clemenceau La Justice !

Dans la Revue socialiste, le député et théoricien Gustave Rouanet constate en termes mesurés que les antagonismes de race sont une réalité de fond, en dépit des aspirations à la fraternité républicaine. Il fait l'éloge de Drumont en qui il pense discerner des sympathies pour les socialistes, tout en trouvant excessif son antisémitisme, mais il  s'inquiète des progrès de l'influence juive sur la civilisation (en 1888).

(Michel DREYFUS, L'antisémitisme à gauche: Histoire d'un paradoxe de 1830 à nos jours, https://books.google.com/books/about/L_antisémitisme_à_gauche.html

 

Mais dès 1890, Rouanet rappelle que le socialisme défend l'idée de l'égalité entre les races (le temps n'est pas encore venu de dire que les races n'existent pas), ce qui lui vaut d'être contredit par Albert Régnard, auteur en 1890 justement, d'un livre Aryens et Sémites.

 

En 1893, c'est le même Rouanet qui lors d'un débat à la Chambre des députés, s'oppose au chef de file des antisémites de droite, le vicomte d'Hugues ( Laurent Joly, Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République

Revue d’histoire moderne et contemporaine,n°54/3, 2007, https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-3-page-63.htm)

 

Les socialistes sont en train de changer de point de vue et l'affaire Dreyfus va précipiter les reclassements.

 

Il est à peine utile de dire que si certains socialistes (ou la plupart avant l'affaire Dreyfus) sont antisémites (généralement dans une conception plus sociale que raciale, mais avec une tendance à opposer l'esprit juif à l'esprit aryen - en se fondant notamment sur les travaux d'Ernest Renan), la droite catholique l'est tout autant...

 

 

 

 

 

DANS L'AFFAIRE DREYFUS

 

 

 

 

 

409px-Dreyfus_Petit_Journal_1894

 Couverture du Petit Journal du 23 décembre 1894 : le premier procès Dreyfus devant le "conseil de guerre". L'affaire ne fait que commencer.

Remarquer le grand crucifix au mur.

Wikipedia.

 

 

 

 

Lorsque Alfred Dreyfus est condamné pour espionnage en décembre 1894, personne ne doute de sa culpabilité. La véritabe "affaire" ne commencera que plus tard. Sa condamnation renforce évidemment l'antisémitisme.

 

Séverine à cette occasion montre qu'elle est prête à défendre la dignité humaine même chez les personnes qui a priori ne lui plaisent pas, lorsqu'elles subisent l'injustice ou la violence.

En embarquant sur le bateau qui l'emmène en captivité en Guyane, en janvier 1895, Dreyfus reçoit un coup de pommeau de sabre à la tête, donné par un officier qui rejoint son unité en Guyane.

Séverine s'indigne dans un article titré "Un lâche" de cette violence sans risque  envers un homme prisonnier qui ne peut se défendre.

 

Puis, peu à peu, elle se range avec les partisans de la révision du procès.

 

En 1895, Séverine va mettre sa célébrité au service des Arméniens, déjà victimes de massacres par les Turcs. Avec Jaurès, Zola, Clemenceau, Anatole France et d'autres , elle dénonce la passivité du gouvernement français.

 

Mais en 1895-96, sa réputation est atteinte dans l'affaire Lebaudy. Séverine a commencé à attaquer dans ses articles le jeune Max Lebaudy, héritier d'une grande fortune (son père, le "roi du sucre" vient de mourir); elle voit en lui le prototype du parasite capitaliste, qui passe son temps dans les casinos et sur les champs de course.

 

Lorsque Lebaudy est appelé pour le service militaire, Séverine, dans des articles presque diffamatoires, dénonce les tentatives de Lebaudy pour échapper au service militaire pour raisons de santé.

 

C'est à ce moment que réapparait Georges de Labruyère, qui offre à Séverine de l'argent pour qu'elle arrête d'attaquer Lebaudy.

Mais Lebaudy, qui était probablement tuberculeux,  meurt dans un sanatorium militaire.

 

Les accusations de Séverine apparaissent alors choquantes et injustifiées, tandis qu'un procès a lieu, impliquant diverses personnes accusées d'avoir profité de Lebaudy, dont Labruyère (qui sera acquitté).

 

Rochefort, ancien compagnon de route de Séverine, l'attaque férocement dans L'Intransigeant.

Séverine perd alors une part de sa popularité et les directeurs de journaux réduisent ses contrats de collaboration.

Elle va remonter la pente.

 

En 1896, tout en continuant sa participation - alimentaire -  à divers journaux, elle devient la rédactrice principale du journal La Fronde, journal fondé par son amie Marguerite Durand, qu'elle avait rencontrée à l'époque de l'agitation boulangiste.

Marguerite Durand, une ancienne actrice, avait été l'épouse du député boulangiste Laguerre, dnt elle se sépara.

La Fronde avait comme ligne la défense des droits des femmes et Séverine s'engagea résolument dans la cause de l'égalité entre sexes, même si, sceptique envers le parlementarisme, elle estimait que se battre pour le droit de vote n'était pas forcément la priorité du combat pour les droits des femmes. Mais elle militera par la suite pour le droit de vote des femmes..

 

Entretemps l'affaire Dreyfus avait éclaté. Séverine, convaincue des irrégularités commises lors du procès de 1894, soutint les partisans de la révision et participa à tous les épisodes qui se greffaient sur l'affaire; ainsi elle défendit Emile Zola, accusé de diffamation envers les pouvoirs publics après son article "J'accuse" dans le journal de Clémenceau, L'Aurore en 1898.

 

En 1898 elle fut parmi les membres fondateurs de la Ligue des droits de l'Homme, qu réunissait les partisans de la révision du procès de Dreyfus et plus largement, se donnait pour but de combattre toute atteinte aux droits de l'homme.

En 1899, elle fut opérée à la suite d'une maladie et ses célèbres cheveux acajou blanchirent, lui donnant une nouvelle apparence.

 

Elle assista au procès de Rennes en 1899, qui aboutit à casser le jugement du tribunal militaire de 1894, mais pour une nouvelle condamnation avec circonstances atténuantes, suivie d'une mesure de grâce présidentielle. Dreyfus était libre mais toujours coupable. Ce n'est qu'en 1906 que Dreyfus sera acquitté.

 

Séverine n'avait pas abandonné toute prévention contre les Juifs pris en tant que communauté, ce qui n'empêchait pas de les défendre en cas d'accusation injuste : elle déclara que si elle n’aimait pas, « en général, l’esprit juif » cela n’était pas une raison pour elle d’approuver « qu’on les suppliciât ».

A un journaliste, elle déclara qu’elle avait bien collaboré à La Libre Parole, « mais vous ne trouverez pas une ligne de moi qui soit un acte d’antisémitisme ».

 (cité  par Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine).

 

 

 

 

LA PACIFISTE

 

 

 

 

 

 

diaporamaphoto-pho878fc99c-c4ba-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453-1

Séverine lors d'une manifestation dans les années 1900.
Blog Femmes Histoire Repères

 

 

 Dans les années 1900, Séverine donne des conférences, défend la cause des Boers et de nouveau celle  des Arméniens persécutés.

Elle s'est fortement engagée dans le mouvement féministe.

En 1910, elle ironise sur l'absence de droit de vote des femmes dans le supplément à grand tirage du Petit Parisien :

"... Ce butor qui assomme ses chevaux à coups de fouet, sans discernement, sans pitié,  (...), ce butor est électeur... Ce pochard qui ne désemplit pas, (...)  ce pochard est électeur... Électeur encore ce fainéant qui se fait nourrir par sa femme, et cet apache qui vit de la fille : électeur ; ce gâteux (...) électeur ; ce demi-fou (...)  Mais la femme réputée inférieure à tous ceux-là, n’a d’emploi que comme contribuable ; qu’un devoir : celui de payer ; qu’un droit : celui de se taire."

 

 En juillet 1914, Séverine conduit une grande manifestation féministe.

 

Et comme aucune souffrance ne lui est étrangère, elle défend aussi la cause des animaux.

 

 

 

 

Séverine_suffragettes

Manifestation de suffragettes. Séverine est au premier rang du cortège.

Il s'agit probablement de la manifestation de juillet 1914.

Source Gallica.

Wikipedia.

 

 

 

 

De plus en plus elle devient un personnage du mouvement pacifiste, membre des organisations regroupées dans la Délégation permanente des Sociétés françaises de la Paix.

Les actions des sociétés pacifistes sont plus orientées vers la mise sur pied (assez illusoire) d'un système d'arbitrage destiné à remplacer le recours à la guerre, tandis que la Ligue des droits de l'homme défend les réfractaires au service militaire. 

En 1906, dans une réunion de la Ligue des droits de l'Homme destinée à soutenir le journaliste Edmond Hervé, condamné pour ses écrit antimilitaristes (curieusement Hervé deviendra plus tard un va-t-en-guerre nationaliste  peu avant la guerre de 14, puis un admirateur du fascisme pendant l'entre-deux guerres et ensuite du maréchal Pétain à l'époque du régime de Vichy), Séverine proclame : 

" À bas toutes les armées ! À bas toutes les violences ! À bas toutes les guerres !"

 

 

Cela nous permet d'évoquer  le patriotisme de Séverine.

On se souvient que dans son interview du pape, elle avait évoqué un prêtre lorrain qui trahissait la cause de la France en approuvant l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine par l'Allemagne, amenant le pape à exprimer sa désapprobation pour ce prêtre et son amour particulier pour la France (sans doute en tant que fille aînée de l'Eglise - mais le pontife, diplomate, avait sans doute  un mot aimable pour tous les pays).

En 1892, Séverine, bien que proche des socialistes, voire même des libertaires (et donc potentiellement internationaliste), avait dénoncé devant le pape l'attitude de l'abbé Jacot, ce "renégat" oublieux de "la mère-patrie" (il est vrai que son article était destiné au Figaro).

 

Dans des articles, elle avait dit que la guerre défensive était la seule guerre qu'elle pouvait admettre.

Elle pouvait apparaître ainsi comme une patriote, mais non comme une nationaliste.

Mais de plus en plus, le patriotisme tendait à se confondre avec le nationalisme.

Dans les années 1900, interrogée sur ce qu'elle pense de Gustave Hervé, pacifiste et antimilitariste (à cette époque), qui se proclame "sans patrie", elle répond que l'avenir lui donnera peut-être raison.

Quelle fut son attitude au moment de la guerre de 14, quand toute l'Europe se précipita dans un conflit où chaque pays croyait avoir le bon droit avec lui ?

 

 

 

 

 

 

DANS LA TOURMENTE

 

 

 

 

Toujours mariée avec le Dr Guebhard, mais vivant séparée de celui-ci, Séverine donne une partie de son temps à son ancien amant, Georges de Labruyère, malade et sans ressources. Fidèle dans ses affections, elle l'assistera jusqu’à la mort de ce dernier en 1920.

Séverine collabore maintenant à divers journaux dont L’Intransigeant, qui n’est plus le journal de Rochefort (mort en 1907) et L’Oeuvre, de Gustave Téry (son slogan était « Les imbéciles ne lisent pas l’Oeuvre !), hebdomadaire qui se veut anticonformiste, à la fois nationaliste et vaguement socialiste mais nettement antisémite, qui s’oriente ensuite vers des positions discrètement pacifistes. Comme toujours, Séverine conserve son indépendance par rapport à la ligne du journal.

Lorsque la guerre éclate, la Ligue des droits de l’Homme  se divise entre majoritaires et minoritaires.

Les majoritaires se déclarent en faveur de l’union sacrée pour la défense du pays (on désigne sous le nom d’union sacrée l’attitude de tous les partis politiques français représentés au Parlement, de gauche ou de droite qui donnent leur soutien à la guerre et mettent momentanément de côté leurs divergences). Les minoritaires estiment qu’on doit essayer de trouver un accord pour terminer la guerre au plus tôt.

Mais le gouvernement va considérer que toute initiative ou toute propagande pour un arrêt des combats est quasiment une trahison et un soutien à l’ennemi : Toute opinion qui n’est pas un soutien inconditionnel à la guerre est censurée, voire punie par la loi.

Séverine fait partie des minoritaires. Elle qui disait, plus de vingt ans auparavant, ne comprendre que la guerre défensive, elle ne peut soutenir cette guerre, qui par les moyens de destruction mis en œuvre, le contrôle de l’opinion et la mobilisation de l’économie, prend vite un aspect de guerre totale, bien loin de ce qu’on a pu connaître par le passé.

Sans doute formellement, l’Allemagne a  déclaré la guerre à la France dans l’engrenage fatal des alliances. Mais peut-on parler de guerre défensive pour la France quand toutes les puissances étaient prêtes à la guerre et ne cherchaient qu’un prétexte ?

Séverine poursuit l’action contre la guerre dans les limites étroites de ce qui est possible à l’époque.

Elle adhère à la Société d’études documentaires et critiques sur la guerre, émanation de la ligue des droits de l’Homme, qui permet aux pacifistes de se rencontrer (le nom compliqué de la société exprime la difficulté à s’afficher clairement comme pacifiste) mais qui se divise aussi en majoritaires et minoritaires.

Se faire l’écho des initiatives en faveur de la paix (une paix sans vainqueur ni vaincu) peut mener en prison.

Séverine défend une institutrice jugée pour avoir écrit des articles pour faire connaître l’appel à la paix lancé par des membres minoritaires (pacifistes) des partis socialistes européens à Zimmerwald (Suisse) en 1915. L’institutrice est acquittée mais révoquée.

Au fil du temps, dans les partis de gauche, chez les intellectuels, les partisans de l’union sacrée sont moins nombreux qu’au début de la guerre mais ne peuvent se manifester librement.

Pour le gouvernement, l’effort de guerre ne doit pas être mis en cause et les opinions contraires sont interdites et criminalisées, surtout la propagande pacifiste en direction des soldats, qualifiée de défaitiste.

Les tentatives gouvernementales de négociations existent, mais elles ne sont jamais publiques (pour ne pas contredire le discours officiel), menées sans conviction et souvent torpillées par les gouvernements eux-mêmes, chacun rejetant ensuite la faute sur l’adversaire.

Le pape Benoît XV et l’empereur-roi  d’Autriche-Hongrie Charles Ier (successeur de François-Joseph, mort en 1916) sont à l’origine de tentatives de négociations qui échouent rapidement, notamment en raison de l’opposition de Clemenceau :

«  Georges Clemenceau, dont l'anti-catholicisme explique le rejet des propositions de paix du pape et de l'empereur Charles d'Autriche, appelle ainsi Benoît XV « le pape boche » » (Wikipedia, article Tentatives de paix pendant la Première Guerre mondiale)

Les hommes d’Etat qui paraissent incliner vers le pacifisme sont mis en cause dans des affaires troubles, où il est difficile de comprendre qui manipule qui.

En 1917, au plus fort des mouvements d’opposition à la guerre chez les soldats, Almeyreda (de son vrai nom, Vigo), le directeur  du journal  Le Bonnet rouge, un ancien anarchiste rallié au socialisme, qui mène une vie luxueuse au-dessus de ses moyens, est arrêté et retrouvé mort en prison.

Son journal, souvent visé par la censure, exprimait plus ou moins clairement des idées pacifistes (il avait pourtant été subventionné par le gouvernement au début de la guerre, mais semble ensuite avoir reçu des subsides de l’Allemagne). 

L'un des rédacteurs du Bonnet rouge, Duval, qui signait M. Badin, accusé d'intelligence avec l'ennemi (il est trouvé en possession d'un chèque sur une banque allemande, récupérable en Suisse, qu'il justifie par des intérêts commerciaux, peut-être plausibles) est condamné et fusillé.

Un autre personnage, le financier Bolo (surnommé Bolo pacha du fait qu'il est en relations d'affaires avec l'ancien khédive d'Egypte), lié aux précédents, est arrêté et sera fusillé (avril 1918).

Le journal ultra-nationaliste de Maurras, L'Action française, avec notamment Léon Daudet,  se déchaîne contre les traîtres. Bien que monarchistes, Maurras et ses amis soutiennent l'Union sacrée et les hommes d'état républicains partisans de la guerre à outrance, comme Poincaré ou Clemenceau.

Joseph Caillaux, ancien président du conseil et ancien ministre des finances, un des hommes politiques les plus éminents de l'époque, est un grand bourgeois (bien que radical) orgueilleux et distant. Partisan depuis toujours du rapprochement franco-allemand, il désapprouve la poursuite de la guerre. Il est particulièrement mal vu pour cette raison par Clemenceau, qui arrive au pouvoir à ce moment.

Clemenceau dans son discours d'investiture, déclare :

" Plus de campagne pacifiste, plus de menées allemandes. Ni trahison ni demi-trahison : la guerre. Rien que la guerre".

Clemenceau veut faire des exemples. Il aimerait aussi se débarrasser d'Aristide Briand, mais celui-ci est plus prudent que Caillaux qui a eu des relations avec Bolo et Almereyda. Le ministre de l’intérieur, le radical Malvy (qui n'est pas spécialement pacifiste) est aussi une relation d'Almereyda.

 

 

 

M_Caillaux_arrive_au_Palais_[___]Agence_Rol_btv1b530041056_JPEG

 

M. Caillaux arrive au Palais afin de déposer dans l'affaire Bolo [i. e. Bolo-Pacha] : [photographie de presse] / [Agence Rol]. 1917.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530041056/f1.item

 

 

 

 

Caillaux et Malvy sont arrêtés en 1917 pour intelligence avec l'ennemi. Dans son discours devant la Chambre des députés qui vote la levée de son immunité parlementaire, Caillaux dit que depuis quatre ans, il est surveillé et qu'on lui tend des pièges.

Lui et Malvy sont condamnés de façon discutable, Caillaux après la fin  de la guerre, à une peine de prison qui est  couverte par son emprisonnement préventif, Malvy en 1918 à 5 ans de bannissement pour négligence dans sa charge de ministre de l'intérieur (l'accusation d'intelligence avec l'ennemi est abandonnée). Ils reprendront une activité politique par la suite et seront de nouveau parlementaires et ministres pendant l’entre deux guerres (ajoutons que Caillaux et Malvy, septuagénaires, voteront les pleins pouvoirs au méréchal Pétain en 1940 -- comme presque tous les parlementaires).

Dans ce contexte, Séverine ne peut pas faire grand-chose. Mais elle fait partie du petit nombre de ceux qui manifestent leur soutien à Joseph Caillaux.

La police surveille les activités des militants connus pour leurs idées pacifistes. Un rapport note ainsi que lors d’une réunion de la Société d’études documentaires, Séverine a dit des Alsaciens que ce qu’ils voulaient n’était pas être Français ou Allemands, mais Alsaciens. Elle manifestait ainsi son scepticisme à l’égard d’un des buts de guerre revendiqués par la France, récupérer l’Alsace-Lorraine.

En 1917, la révolution russe –suivie de la paix séparée du nouveau régime bolchevik avec l’Allemagne – lui donnait l’espoir d’une nouvelle époque.

 

 

 APRÈS LA GUERRE

 

 

 

 

Comme beaucoup, Séverine fut éblouie par « cette grande lueur à l’est » (titre d’un des volumes de la série Les hommes de bonne volonté de Jules Romains, qui évoque justement la fascination pour ce qui se passait en Russie).

La paix revenue, après l’hécatombe sans précédent de la guerre, le parti socialiste français se divise et la minorité, affirmant sa solidarité avec la révolution russe, crée le parti communiste, résolument pacifiste (1920).

A la ligue des droits de l’Homme, les militants, pleinement conscients des désastres de la guerre, avaient maintenant tendance à donner raison aux anciens minoritaires (pacifistes) et les portèrent aux postes de direction.

Séverine fut donc élue au comité directeur.

Avec la ligue, elle apporte son soutien à Caillaux, jugé après guerre pour correspondance avec l’ennemi (le chef d'accusation d'intelligence avec l'ennemi, qui aurait pu en pleine guerre lui valoir la peine de mort, a été abandonné); il sera condamné par le Sénat siégeant en Haute Cour de justice à une peine modérée (mais néanmoins injuste - une amnistie interviendra ensuite).

Séverine, après avoir adhéré au parti socialiste, adhère au nouveau parti communiste.

Dans L’Humanité, journal socialiste créé par Jaurès et  passé au communisme, elle écrit un article intitulé « La Grève des ventres ». Pour s’opposer à une prochaine guerre, les femmes devraient faire la grève de l’enfantement, privant ainsi les états de leurs futurs soldats.

Evidemment ce n’était pas une idée réaliste mais seulement une façon de frapper les esprits.

Le parti communiste décida que l’appartenance au PC était incompatible avec l’appartenance à des organisations « bourgeoises » comme la ligue des droits de l’Homme ou la franc-maçonnerie.

Séverine préféra alors démissionner du PC, mais L’Humanité écrivit un article chaleureux pour dire qu’elle serait toujours une amie pour les communistes.

Et de fait Séverine peut être rangée jusqu’à sa mort parmi les compagnons de route du PC.

Faut-il le lui reprocher ? Plus que le soutien aux réalisations de la révolution russe, elle affirmait surtout son adhésion aux idées de paix et de justice sociale pour lesquelles elle combattait depuis ses débuts aux côtés de Jules Vallès.

Elle participa jusqu’à sa mort aux activité de la ligue des droits de l’Homme et des mouvements progressistes, pacifistes ou féministes, intervenant (comme beaucoup d’autres dans le monde) pour les anarchistes Sacco et Vanzetti, condamnés à mort aux USA pour des meurtres qu’ils n’avaient probablement pas commis, dénonçant le fascisme italien en qui elle voyait l’exaltation du nationalisme belliqueux, soutenant des mesures hygiénistes d’amélioration du cadre de vie…

 

 

image

La dernière réunion publique à laquelle Séverine prit part : meeting en faveur de Sacco et Vanzertti au Cirque La Motte Picquet, 1927.

Sacco et Vanzetti furent exécutés en août 1927 après plusieurs procès. De nombreux intellectuels intervinrent en leur faveur : Albert Einstein, Anatole France (mort en 1924) George Bernard Shaw, Upton Sinclair, John Dos Passos, tandis que de grandes mobilisations populaires avaient lieu. Mussolini intervint pour eux auprès du président des USA Coolidge, par solidarité italienne. Sacco et Vanzetti furent réhabilités en 1977 par le gouverneur du Massachusetts.

Paris bibliothèques. Bibliothèque Marguerite Durand / Roger-Viollet

https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000862256#prettyPhoto

 

 

 

 

Elle intervint avec la Ligue des droits de l'homme et la Ligue du droit d'asile pour éviter l'extradition en Argentine de trois anarchistes détenus en France (qui étaient quand même accusés en Argentine d'avoir tué un employé de banque lors d'un hold-up "politique"). L'un de ces anarchistes accédera plus tard à la célébrité : il s'agit de l'Espagnol  Buenaventura Durruti, un des dirigeants du syndicat anarchiste CNT au moment de la guerre d'Espagne, qui prend part aux actions combattantes - il est le chef charismatique de la colonne Durutti ; il est tué accidentellement à Madrid en novembre 1936 d'une balle perdue (pour certains, il a été abattu par les communistes, qui combattaient l'influence anarchiste).

 

Séverine appartenait au jury du prix Fémina.

Depuis 1920,elle vivait de nouveau avec son mari, le Dr. Guebhard.

A plusieurs reprises son nom fut proposé au comité organisateur pour le Prix Nobel de la paix : parmi ses soutiens il y avait Anatole France, Romain Rolland, Camille Flammarion.

Elle meurt en 1929 dans sa maison de Pierrefonds (son amie Marguerite Durand racheta la maison pour en faire une résidence d’été pour femmes journalistes).

A ses obsèques, des discours sont prononcés par plusieurs personnes, dont Victor Basch, président de la ligue des droits de l’Homme (qui sera fusillé par les Allemands sous l’Occupation), par Marguerite Durand, par Joseph Caillaux.

Elle fut enterrée près de son mari, mort 5 ans auparavant.

 

 

Qu’a-t-il manqué à Séverine pour avoir dans l’histoire une place plus éminente ?

Peut-être la consécration du prix Nobel ?

On ne peut en tous cas pas lui dénier la fidélité à ses amis et à ses idées. Malgré des erreurs (lors de l’affaire Lebaudy) ou des formulations discutables en certaines occasions, elle fut toujours du côté des malheureux et de ceux qui subissent l’oppression sous toutes ses formes, y compris la violence d’Etat lors de la guerre.

Et, finalement, bien que prenant leur origine à d’autres sources, certaines de ses idées étaient-elles tellement différentes de celles exprimée par le pape Léon XIII lors de l’interview de 1892 ou de l’action pour la paix de Benoît XV ?

 

 

 

 

(tout cet exposé doit beaucoup au mémoire de Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine, consultable en ligne

https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/45425/Master-Tharaldsen-2015.pdf?sequence=1)