SÉVERINE CHEZ LE PAPE

 

AUTOUR DE LA COMMUNE DE 1871, 2ème partie

 

 

 

 TRAVAIL EN COURS

 

 

 

 

En 1892  la journaliste Séverine , travaillant pour Le Figaro, obtient une interview du pape Léon XIII.

Il nous semble très intéressant de reproduire le texte intégral de l’article publié dans Le Figaro du 4 aoùt 1892.                .

On pourra estimer que notre sous-titre "autour de la Commune de 1871" n'est pas vraiment fondé.

Il y a pourtant un lien, même s'il est lointain et  si le sujet concerne surtout l'évolution des idées à la fin du 19ème siècle, la société et la civilisation du moment, voire l'histoire religieuse.

Certes, Séverine n'est pas une participante de la Commune - elle était de toutes façons trop jeune - mais son amitié avec Jules Vallès, sa collaboration au journal Le Cri du peuple de Vallès, son engagement permanent pour la cause des plus faibles, font de Séverine une sympathisante de la Commune.

 

Une sympathisante, ainsi qu'on va le voir, exempte de sectarisme et pouvant  apporter sa sympathie à ce que beaucoup à l'époque (une idée encore partagée aujourd'hui !) considéraient comme une force de conservatisme et de  réaction politique  - l'Eglise et la Papauté.

" ...j'ai le respect de toute chose grande, même si elle va à rencontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point", dit Séverine, dans son article.

Comment pourrait-elle ne pas approuver ce pape qui proclame :

"Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que Notre Seigneur aima" ?

 

 

 

 

 

 

CONTEXTE

 

 

 

Il faut rappeler que Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy, issue d’un milieu de moyenne bourgeoisie, avait rencontré l’ancien Communard Jules Vallès alors que ce dernier était en  exil en Belgique.

 A cette époque, Caroline Rémy, séparée d'un premier époux violent qu'elle avait épousé très jeune, vivait en couple avec le jeune Adrien Guebhard (plus tard professeur de physique à l'université), issu d'une riche famille suisse, avec qui elle avait eu un enfant.

Après le retour de Vallès en France (1881), il relança son journal Le Cri du peuple et Séverine fut sa collaboratrice.

Non seulement elle participa à la rédaction du journal, mais elle aida aussi Vallès à teminer certains livres (dont Le Bachelier et L'Insurgé).

Jules Vallès lui rendit hommage à plusieurs reprises :

" Vous avez fait à ma vie le cadeau d’un peu de votre grâce et de votre jeunesse ; vous avez fait à mon œuvre l’offrande du meilleur de votre esprit et votre cœur. C’est donc une dette que mes cheveux gris payent à vos cheveux blonds, camarade en qui j’ai trouvé la tendresse d’une fille et l’ardeur d’un disciple." (cité dans L’Écho de Paris, « L’amie de Vallès »,18.02.1885

(citation trouvée dans Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine, Mémoire de master,  Université d’Oslo, Mai 2015, en ligne

https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/45425/Master-Tharaldsen-2015.pdf?sequence=1)

 

 

 

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 Séverine (Caroline Rémy, épouse Guebhard, 1855-1929, dite), portrait par Amélie Beaury-Saurel (1893)

Musée Carnavalet, Paris.

 http://parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/severine-caroline-remy-epouse-guebhard-1855-1929-dite-journaliste

 

 

 

Après la mort de Vallès en 1885, Séverine prit la direction du journal qui avait pour objectif de représenter les différentes branches du socialisme français.

Mais les orientations du journal furent contestées, avec plus ou moins de bonne foi, par l’un des chefs du socialisme, Jules Guesde,  qui reprochait au journal de dépendre financièrement du riche Dr Guebhard, devenu le mari de Séverine une fois celle-ci divorcée de son premier mari (après la loi Naquet de 1881, rétablissant le divorce) .

 

 L’ancien Communard Lissagaray, sans doute téléguidé par Jules Guesde, attaqua violemment le journaliste Georges de Labruyère (de son vrai nom, Georges-Joseph Poidebard de Labruyère, selon la notice Wikipedia), que Séverine avait fait venir au Cri du peuple (et qui était son amant).

Lissagaray traita Labruyère  de gigolo, ironisa : Ce n’est plus le Cri du peuple, c’est le cri de Poidebard. 

Il mit en doute les origines aristocratiques de Poidebard, se moqua de ses liens de descendance supposés avec l’écrivain du 17ème siècle La Bruyère (« Poidebard descend de La Bruyère par les pipes ! ») 

 Lissagaray et Labruyère, se battirent en duel.

Finalement Séverine abandonna Le Cri du peuple en août 1888 et devenue très célèbre comme journaliste, collabora avec plusieurs journaux de toutes tendances.

Avec Rochefort et Labruyère, elle fut un moment proche du général Boulanger, comme on l’a vu (voir notre série de messages En marge de la Commune : les Communards et le général Boulanger).

Ele fut un moment proche d'Edouard Drumont, le chef de file de l’antisémitisme, qui exprimait par ailleurs  des idées vaguement socialistes). Quelques échos prétendent qu'elle aurait été sa maîtresse. 

Séverine collabora à son journal La Libre Parole, en même qu’elle écrivait pour un grand nombre de journaux à cette époque où la presse quotidienne connaissait son âge d’or.

 

 

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Séverine, tirage de démonstration, atelier Nadar.

BNF- Gallica

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53097968w

 

 

 

 

Lorsque Séverine fur reçue par le pape, on peut penser qu'elle était assez proche des idées de Drumont.

Par la suite, elle devait s'éloigner de lui et elle affirma qu'elle n'avait jamais écrit d'article antisémite. Au moment de l’affaire Dreyfus, elle prit parti en faveur de l’innocence de Dreyfus, tandis que Drumont deviendra, comme on pouvait s’y attendre, un des anti-dreyfusards les plus acharnés.

On rappelle que beaucoup d’anciens Communards furent des anti-dreyfusards convaincus (par nationalisme ou par antisémitisme, ou les deux à la fois), certains évoluant toutefois dans leurs opinions comme Clovis Hugues qui se rallia finalement à l’innocence de Dreyfus (cf les indications dans nos messages de la série Communards ! et En marge de la Commune : les Communards et le général Boulanger, ainsi que l'évocation, par exemple, de Alphonse Humbert et de son beau-frère Edmond Lepelletier dans Autour de la Commune, première partie).

 

A l'époque où se place la rencontre de Séverine avec le pape, l’Eglise catholique, sous la direction de Léon XIII, pape depuis 1878, s’efforçait de regagner le terrain perdu et de prendre sa place dans le monde moderne.

Le pape Léon XIII avait affirmé en 1891 la doctrine sociale de l ‘Eglise dans l’Encyclique Rerum novarum ( Des choses nouvelles – premiers mots du texte latin, traduit aussi par « La soif d'innovations » (Rerum novarum semel excitata cupidine,, quae diu quidem commovet civitates…,  « La soif d'innovations  qui depuis longtemps s'est emparée des sociétés…. »)

Il espérait ainsi reconquérir les masses populaires (notamment les ouvriers). Il  avait aussi conseillé aux catholiques français de se rallier au régime républicain.

Léon XIII était donc à la fois un homme de tradition et un homme ouvert à certains aspects du monde moderne.

 

 

 

 

 

 

 

L'INTERVIEW

 

 

[Nous ne savons pas avec certitude si, même après près de 130 ans, nous avons le droit de reproduire intégralement l'article du Figaro. Si cette reproduction n'était pas autorisée, nous réduirions notre message à des extraits significatifs,

Dans l'immédiat il nous a paru utile de donner l'intégralité de l'article, assez peu cité aujourd'hui, alors qu'il raconte la rencontre entre le plus haut dignitaire de l'Eglise et une femme journaliste de tendance "socialiste", à la fin du 19ème siècle, ce qui est déjà remarquable]

 

Le chapeau de la rédaction indique d'emblée que le sujet abordé est l'antisémitisme (que la rédaction du Figaro appelle aussi  "la question antisémitique", en style d'époque !). Cela montre la place assez particulière de ce sujet dans la France (et l'Europe) de la fin du 19ème siècle.

 Nous conservons l'orthographe de l'article, par exemple les majuscules.

 

 

Le Figaro 4 août 1892

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k282248w/f1.textePage.langFR

 

LE PAPE ET L'ANTISÉMITISME

INTERVIEW DE LÉON XIII

Séverine est en ce moment à Rome où elle est allée, pour le Figaro, demander à S. S. Léon XIII ce qu'il fallait penser de la question antisémitique.

Cette idée, qui nous a séduit par son originalité, et pour le développement de laquelle nous avons laissé, bien entendu, toute liberté à son auteur, nous a valu la très curieuse page que voici sur le Souverain Pontife et le Vatican, avec des déclarations papales du plus haut intérêt.

 

PAR DÉPÊCHE

Rome, 3 août 1892.

 

Alors que l'Antisémitisme fait état d'orthodoxie, tend à se présenter, sinon comme une inspiration de l'Eglise, du moins comme son émanation, il m'a semblé d'un puissant intérêt d'aller voir, à ce propos, le chef, suprême de l'Eglise, celui qui lie et délie, le pilote incontesté des consciences catholiques.

Je n'ai pas été demander au Saint- Père de se prononcer - la situation politique du Pape l'éloigne, et cela se conçoit, de tout débat où son veto n'est pas immédiatement nécessaire, de toute intervention susceptible de soulever des discussions, des polémiques, d'émouvoir l'irritabilité de telle ou telle puissance, de tel ou tel parti, en dehors des questions strictement techniques, traitant des points de dogme ou des intérêts de la foi.

En un mot, je ne me suis pas attachée à connaître ce que Léon XIII désapprouve... seulement, ce qu'il n'approuve pas !

Voici, au premier abord, une casuistique qui m'est peu familière ; ma netteté s'accommodant mal, d'habitude, de si subtiles distinctions - mais cela se gagne, en Cour de Rome 1

Tout ici procède par demi-teintes, par gradations de nuances à peine indiquées, et dépassant rarement le médium sur l'échelle ascendante, vers l'accentuation. De même qu'au Vatican, dans la pénombre des salles, chacun marche sourd, chacun parle étouffé, de même, aussi, chacun y pense tout bas. Les pas s'y raccourcissent et l'initiative y replie ses ailes, volontairement, s'astreignant à évoluer dans le cadre étroit du domaine ecclésiastique.

De là, l'éclat retentissant, l'extraordinaire envolée, lors de chaque exception à cette règle, de chaque rupture de cette réserve, de chaque acte décisif - il est fait d'élans refoulés, d'essors contenus I

Il faut donc lire entre les lignes, écouter entre les paroles...

J'aurais honte, je considérerais comme indigne et déloyal de prêter au Saint- Père un seul mot qui ne soit rigoureusement exact, ni même d'amplifier ce qu'il lui a plu de me répondre. Or, si, pas une fois, il n'a dit : « Je blâme », dix fois en une heure, il a dit : « Je n'approuve pas. »

Je laisse aux catholiques le soin de tirer de cette attitude telle conclusion qui leur plaira.

Pour ma part, en dehors, en dépit de mes opinions - peut-être justement à cause d'elles - j'ai le respect de toute chose grande, même si elle va à rencontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point; Et je préférerais perdre les meilleurs arguments du monde qu'ajouter une affliction à celles de ce roi sans trône, de ce vieillard si touchant et si auguste, ignorant de l'anathème, ne levant la dextre que pour bénir, pour absoudre, pour épandre l'indulgence divine sur toutes les créatures - quelle que soit leur race, quelle que soit leur religion I

Ici, une brève parenthèse, oiseuse, semblera-t-il à ceux qui me connaissent, mais que je tiens quand même à faire, prévoyant, sans trop de perspicacité, de quelle nature sera la riposte antisémite et, d'après la calomnie d'hier, la calomnie de demain.

Quoique, d'après certains sectaires, j'appartienne à la « presse vile » ; quoique je sois - cela est bien connu ! - « stipendiée » par la rue Laffitte, j'aurai le cynisme de déclarer que j'ai entrepris ceci de mon seul mouvement. Je n'ai pas écrit cet article « sur commande », je l'ai proposé de moi-même, parce que j'ai parfois des idées que personne ne m'inspire et que je mets à exécution parce que cela me plaît pour l'amour de l'art ! .

Je me suis offert ce luxe inouï de faire oeuvre de miséricorde envers les juifs, sans me faire payer - la précision du terme ne m'effraie pas - par les israélites.... mon socialisme ne s'attardant point aux questions de croyance ou d'origine, ne reconnaissant d'autre ennemi que l'Accapareur, youtre ou goym ! Il est le voleur des pauvres... cela me suffit

Et TOUS les pauvres sont miens : lamentables Hébreux errant dans le steppe, traversant l'Europe à pied, tirant, comme des bêtes de somme, sur le licol des charrettes où sont entassés leurs malades, leurs vieillards, leurs enfants, quelques nippes échappées au désastre ; et s'abattant, exténués, dans la cour du grand-rabbin, à Paris, fourbus de fatigue, chancelants d'inanition - misérables spoliés par les financiers catholiques de là-bas, comme sont spoliés, ici, par leurs coreligionnaires richissimes, les paysans et les travailleurs de la chrétienté.

Que vient-on parler de guerre de races, de guerre de religion?...

- J’ai faim!... dit le pauvre.

Et un écho brisé, distendu, hautain cependant, répond, du Vatican :

- Tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent, en commun et indistinctement, à tout le genre humain! (Encyclique du 15 mai 1891, ch. III.)

-  Je suis arrivée ici sans recommandation, sans appui; je n'ai d'autre alliée que ma volonté tenace et une lettre d'un camarade pour un haut dignitaire du Saint-Siège.

Mais je crois à ce magnétisme qui s'exerce à travers la distance et le temps, qui abrège l'une, supprime l'autre; à l'influence de ce vouloir ardent dont s'imprègne l'atmosphère entre le but et l'effort; qui rapproche l'un de l'autre, fatalement, sans qu'on ait rien à faire qu'hypnotiser son rêve...

Et me voici assise dans l'une des salles du Vatican, perdue dans la pièce immense, toute semblable, avec ma robe noire, mon voile noir, l'absence du plus humble bijou, et mes mains dégantées, à toutes les dévotes qui viennent seulement satisfaire leur pieuse curiosité.

Leur coeur, certes, ne bat pas plus fort que le mien - et Dieu sait, pourtant, ce que celui-ci demeurerait calme si les hasards du métier me menaient dans le palais de n'importe quel monarque. Je sais ce que valent les sceptres et ce que pèsent les couronnes, sous le poing lourd de la foule ou le doigt léger du destin.

Mais le Pape !... Tous les souvenirs de ma pieuse petite enfance se lèvent comme un vol de moineaux dans les herbes d'un cimetière. Hier, n'ai-je pas dit à l'ecclésiastique qui m'expliquait le cérémonial du triple salut (un à la porte; un au milieu de la salle, un devant le fauteuil du Saint-Père) : « Comme au mois de Marie, alors? » me rappelant le temps où j'étais de garde dans la chapelle, chargée du renouvellement des fleurs et fomentant des révoltes - déjà ! - entre deux Ave.

Il m'a regardée, surpris gaiement, puis avec une inclinaison de tête indulgente : « Oui; comme au mois de Marie! »

C'est ma grande peur de commettre quelque impair ; non que j'y apporte ombre d'amour-propre, ne me taxant aucunement d'être ferrée sur l'étiquette, mais parce que toute négligence pourrait passer - de ma part - pour une affectation blessante et de goût odieux. Aussi, je me répète à moi-même les formules, comme les répons du catéchisme avant la récitation... autrefois!

Que c'est immense, ce Vatican, pour arriver à atteindre la partie restreinte où le Pape vit confiné ! Que c'est haut, surtout! Il faut gravir le perron d'entrée, longer la galerie monumentale où devisent les gardes suisses, vêtus encore comme les reîtres de Jules II; monter l'escalier de marbre - trois étages qui en valent bien six  - franchir le Cortile San-Damaso; regrimper trois autres étages, également de valeur double; et traverser des salles en si grand nombre que la tête vous tourne et qu'on finit par ne plus distinguer rien !

J'ai entrevu seulement, au passage, sur une merveilleuse tapisserie, le Christ accueillant la pécheresse blottie à ses pieds, y cherchant refuge contre la cruauté humaine...

Tout à coup, dans cette solitude et ce silence, un coup de canon, discordant comme une fausse note. Il apprend aux Romains qu'il est midi. Et voici que lui répondent, trottinant les unes après les autres comme des vieilles femmes courant à la messe, toutes les pendules de l'antique palais. Il en est de vives et de lentes, d'alertes et de fatiguées ; des petites au timbre aigu, des grosses à voix de contralto. C'est un carillon familier et d'une grâce ingénue.

Un glissement de semelles sur le pavé de marbre luisant comme s'il était mouillé ; un murmure de syllabes à peine distinctes, en cet idiome déjà si mélodieux; une soutane qui s'incline et attend, puis marche devant, se prosterne au seuil d'une pièce voisine, s'efface, semble disparaître dans le mur...

C'est mon tour d'audience.

J'entre, m'incline trois fois ; une main prend la mienne, me relève doucement :

« - Asseyez-vous, ma fille, et soyez la bienvenue...»

Très pâle, très droit, très mince, à peine accessible au regard, tant il reste peu de matière terrestre en cette gaine de drap blanc, le Saint-Père siège, au fond de la pièce, dans un vaste fauteuil adossé à une console que surmonte un Christ douloureux.

 

 

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Léon XIII, pape (1810-1903). Affiche (lithographie) d'après le tableau de Théobald Chartran.
Inscription en latin : " Leo XIII Pont. Max. / Chartran pinxit in Vaticano Roma (Léon XIII, Souverain pontife [Pontifex maximus], peint par Chartran au Vatican, Rome).    
         
Séverine fait allusion à ce portrait dans sa description du pape.
                      

 

Ville de Paris / Bibliothèque Forney / Roger-Viollet

 

 

 

 

 

La lumière, venant de face, tombe d'aplomb sur cet admirable visage de prélat latin, en fait ressortir les méplats, les finesses de modelé, la structure « primitive », au sens pictural du mot, vivifiée, animée, galvanisée pour ainsi dire par une âme si juvénile, si vibrante, si combative pour le bien, si compréhensive des misères morales, si pitoyable aux détresses physiques, que le regard étonne, semble une aube miraculeuse surmontant un déclin de jour.

L'incomparable portrait de Chartran peut seul donner idée de cette acuité de vision. Mais encore est-il d'un éclat un peu bien somptueux, et toute la pourpre qui flamboie derrière la soutane neigeuse met-elle aux joues un reflet, aux prunelles une étincelle qui s'adoucissent dans la réalité.

Pour rendre mon impression, je dirai que j'ai trouvé le Pape « plus blanc » ; d'un rayonnement plus intime et plus émouvant ; moins souverain, davantage apôtre - presque aïeul !

Une bonté attendrie, timide, semblerait-il, est tapie dans la moue des lèvres, se dénonce seulement dans le sourire. Et, en même temps, le nez long, solide, révèle la volonté, une volonté inflexible - qui sait attendre !

Léon XIII ressemble aux modèles du Pérugin et à tous ces portraits de donateurs qu'on voit dans les tableaux de sainteté, sur les vitraux des antiques cathédrales, agenouillés, de profil, en leurs habits de laine, les doigts allongés et humblement rejoints, parmi les apothéoses, les Nativités, le triomphe des saints et la gloire de Dieu.

Il me paraît aussi incarner les armes de sa maison, le blason des Pecci, avec sa taille aussi svelte, aussi altière que le pin qui se silhouette en i sur le ciel bleu, et, entre ses paupières, cette clarté d'étoile matutinale et précurseuse d'aurore qui tremble à la cime du grand arbre héraldique!

Mais ce qui, presque autant que le visage, attire et retient l'attention, ce sont les mains; des mains longues, fines, diaphanes, d'une pureté de dessin incomparable; des mains qui semblent, avec leurs ongles d'agate, des ex-voto d'un ivoire très précieux, sortis pour quelque fête de leur écrin.

La voix est comme lointaine, exilée par l'usage de la prière, plus accoutumée à monter vers le ciel qu'à descendre vers nous. Et, pourtant, dans la causerie, elle revient, avec, de-ci, de-là, un ressouvenir d'intonation majeure qui en coupe la mélopée grégorienne.

Puis un rien, une habitude du terroir donne aux propos tenus une saveur particulière, les épices de nationalité. Alors que le pontife s'exprime très correctement, très élégamment en français, à toute minute l'exclamation italienne par excellence : « Ecco ! » (Voilà !) revient, fait claquer ses deux syllabes, comme un léger coup de fouet qui active ou détourne la conversation.

Et les mots, dociles, prennent le galop, bifurquent, mènent où il plaît au Saint- Père d'aller.

Je le suis respectueusement, notant au passage, de mémoire, les réponses qu'il veut bien me faire, les provoquant d'une brève interrogation lorsque je le puis; remarquant combien sa- pensée, d'essence toujours évangélique, revêt volontiers le peplum latin, se traduit en périodes cadencées, harmonieuses, révélant le délicat et docte lettré.

Comme j'ai parlé de Jésus pardonnant à ses bourreaux, alléguant leur ignorance pour excuse à leur férocité; comme j'ai demandé si, avant toute chose, il n'était pas du devoir chrétien d'imiter son exemple :

« - Le Christ, dit Léon XIII, a versé son sang pour tous les hommes, sans exception et même de préférence pour ceux qui, ne croyant pas en lui, s'obstinant dans cette méconnaissance, avaient le plus besoin d'être rachetés. Envers ceux-là, il a laissé une mission à son Eglise : les ramener à la vérité... »

- Par la persuasion ou la persécution, Saint-Père ?

« - Par la persuasion! répond avec vivacité le Pontife. La tâche de l'Eglise est, n'est que douceur et fraternité. C'est l'erreur qu'elle doit atteindre, s'efforcer d'abattre; mais toute violence envers les personnes est contraire à la volonté de Dieu, à ses enseignements, au caractère dont je suis revêtu au pouvoir dont je dispose. »

- Alors, la guerre de religion?.

« - Ces deux mots-la ne vont pas ensemble! »

Et la main qui porte l'anneau épiscopal a fait un geste impératif.

- Reste, Saint-Père, la guerre de races...

« - Quelles races? Toutes sont issues d'Adam, que créa Dieu. Que les individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect dissemblable, qu'importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence, pétries du même rayon ? Si nous envoyons des missionnaires chez les infidèles, chez les hérétiques, chez les sauvages, c'est parce que tous les humains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu ! Il y a celles qui ont le bonheur d'avoir la foi et celles auxquelles nous avons le devoir de la donner, voilà tout ! Elles sont égales devant le Seigneur, puisque leur existence est l'oeuvre de sa commune volonté. »

Puis le Pontife ajoute :

« - Même quand le Ghetto existait à Rome, nos prêtres le sillonnaient en tous sens, causant avec les israélites, s'appliquant à connaître leurs besoins, soignant leurs malades, s'efforçant de leur inspirer assez confiance pour parvenir à discuter les textes, à les convertir, enfin 1 »

- Et quand la populace voulait massacrer les juifs ?

« - Les juifs se mettaient sous la protection du Pape... et le Pape étendait sur eux sa protection ! »

 

« Seulement, reprend le Saint-Père, si l'Eglise est une mère indulgente, aux bras toujours ouverts, pour ceux qui lui arrivent comme pour ceux qui lui reviennent, il ne s'ensuit pas que les impies qui se refusent à elle doivent être ses préférés. Elle est sans colère contre eux, ils sont sa douleur, sa plaie, mais elle garde ses prédilections pour les fidèles qui la consolent, qui lui sont des fils pieux et fervents.  Enfin, si l'Eglise a mission de défendre les faibles, elle a mission aussi de se défendre elle-même contre toute tentative d'oppression. Et voici qu'après tant d'autres fléaux, le règne de l'argent est venu... »

Le successeur de saint Pierre raidit plus encore son torse droit et, le regard soudainement dur :

« - On veut vaincre l'Eglise et dominer le peuple par l'argent ! Ni l'Eglise ni le peuple ne se laisseront faire! »

- Alors, Saint-Père, les grands Juifs ?.. Sous le voile des paupières, la lueur a disparu. Et, décolorée soudain, la voix répond :

« - Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que Notre Seigneur aima...»

Je comprends que c'en est fini sur ce sujet, et n'insiste pas. D'ailleurs, maintenant, Léon XIII parle de la France, de la tendresse profonde qu'il lui porte, de son désir de la voir prospère sous quelque gouvernement qu'elle ait choisi.

Et brusquement, sans préparation, avec une malice apparue soudain aux angles de sa bouche, aux coins de ses yeux :

« - Et chez vous, que pense-t-on du Pape? Est-on content de lui?»

- Saint-Père…

C'est que je ne sais quoi répondre, en vérité. Il voit mon embarras, et avec bonhomie frottant ses longues mains pâles :

« - Allez, allez ! N'ayez pas peur I »

Je rassemble mon courage i

- Saint-Père, voulez-vous me permettre d'employer envers vous un terme très hardi? 

« Allez, allez ! »

- Eh bien ! si les monarchistes en veulent au Pape, les républicains de gouvernement l'exècrent... il est « la concurrence ».

Un tout petit rire, tout voilé, tout discret, accueille le mot.

« - Et les socialistes? »

- Pour les socialistes de gouvernement, les états-majors, encore la concurrence !

« - Et le peuple ? »

- Le peuple? Jamais je ne me permets de parler en son nom. Il est plutôt indécis, je crois, vaguement méfiant... il a tant été trompé ! Mais tout de même, ça l'étonne, un Pape qui s'occupe de lui... et qui soumet les cardinaux.

Les longues mains pâles accentuent leur geste satisfait. Et, souriant :

« - Je ne veux pourtant pas être roi de France ! {sic). »

Maintenant, sans que j'ose l'interrompre, la grêle voix, seule, troue le silence:

« - Quand donc comprendront-ils, tous, que l'Eglise ne veut pas, n'a pas à faire de politique, qu'elle entend y demeurer étrangère, s'en tenir résolument écartée? Mon Maître a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » » Donc, le mien non plus ! J'aspire à la domination des âmes, parce que je veux leur salut, parce que je souhaite le règne de la fraternité entre les hommes, l'oubli des discordes, l'avènement de la sainte paix, de la sainte pitié ! Mais rien que cela cela seulement ! »

Le haut vieillard est presque debout, et ses yeux, plus lumineux encore, s'ourlent d'une brume.

Il s'est tu. Alors, très vite, presque bas, contente que j'ai été d'entendre bien parler de la France, dans cette ville toute pleine officiellement d'autres tendances :

- Saint-Père, vous savez, cet abbé Jacot, ce renégat, cet Alsacien-Lorrain qui prêche aux nôtres de là-bas l'oubli de la mère-patrie, il se vante d'être l'interprète de vos commandements? Est-ce vrai ? Approuvez-vous son acte ?

« -Je le déplore... répond gravement le pontife. J'aime la France. C'est vers elle que mes yeux se tournent toujours quand ma voix s'élève du fond de ces chambres où j'erre depuis quinze ans... sans jamais sortir ».

Sans jamais sortir! a-t-il répété mélancoliquement, ce captif sans paille ni cachot, prisonnier de sa seule dignité, mais plus entravé par ces invisibles liens que par les lourdes chaînes de fer.

Je m'incline pour prendre congé ; la longue main pâle se pose doucement sur mon front :

« - Allez, ma fille, et que Dieu vous garde !... »

Séverine.

 

 

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Le 5 février 1903, Gianni Bettini, inventeur d'un phonographe, enregistra voix du pape Léon XIII, qui prononça l'Ave Maria et la bénédiction apostolique. Le pape mourut quelques mois après, âgé de 93 ans.
Dessin de Beltramo pour le numéro du 29 mars 1903 du Domenica del Corriere.
On peut toujours écouter ces enregistrements, notamment sur le site ci-dessous Le vie del Giubileo/Jubilee cultural routes
 
L'EGLISE D'HIER
 
 

Séverine apporte un témoignage sur la perception de l'Eglise à la fin du 19ème siècle.

Elle qui a des sympathies socialistes et même anarchisantes, bien qu'elle écrive le plus souvent dans des journaux "bourgeois", elle retrouve spontanément ses réflexes respectueux envers la religion et l'institution ecclésiastique, qui prennent racine dans ses souvenirs d'enfance.

Elle évoque ainsi les rituels de la semaine de Marie.

Il se dégage de son récit une image de la religion catholique et de l'Eglise en tant que puissance morale et culturelle, riche de sa longue durée et de son rôle historique. Le décor imposant du Vatican est à l'image de cette puissance fondée sur une tradition  nourrie au fil des siècles, avec ses salles immenses, ses hauts plafonds, ses tapisseries, ses gardes suisses vêtus à la mode du temps de Jules II.

Depuis 1870, les papes (Pie IX et Léon XIII depuis 1878), se considèrent comme prisonniers dans le Vatican (Séverine y fait allusion à la fin de son récit). En effet en 1870, les états du pape (ou ce qu'il en restait, c'est-à-dire Rome et sa campagne) avaient été annexés au royaume d'Italie, après que les troupes italiennes soient entrées dans Rome en ouvrant une brèche dans la Porta Pia et aient bousculé les troupes pontificales. Un plébiscite approuva massivement cette annexion et le royaume d'Italie transféra sa capitale à Rome. 

Malgré les offres honorables faites par le gouvernement italien au pape pour lui garantir son rang et le respect de ses prérogatives (loi des Garanties, 1871), ainsi qu'une considérable indemnité, le pape rejette ces offres (par la formule "non possumus", nous ne pouvons pas), se considère comme prisonnier et ne quitte plus le palais du Vatican, devenu sa résidence après qu'il ait dû fuir du Quirinal en 1870. 

 

Le pape Pie IX excommunia le roi d'Italie Victor- Emmanuel et tous ceux qui avaient pris part à la prise de Rome, il interdit aux catholiques de participer à la vie politique italienne.

Cela n'empêchait pas une forme de bienveillance :  Pie IX et Victor-Emmanuel prenaient mutuellement de leurs nouvelles  et le Pape  adressa sa bénédiction à  Victor-Emmanuel mourant (le Pape mourut lui-même peu après).

Les choses s'améliorèrent doucemement avec Léon XIII et ses successeurs,  sans mettre fin à l'absence de relations officielles. La Papauté campait sur ses positions et réclamait la restitution des possessions temporelles du pape ou en tous cas, la reconnaissance du pape comme chef d'un Etat indépendant. 

Dans les années 1900, Anatole France notait : "... de nos jours à Rome, avec un sens exquis de la politique  et non sans un certain goût de fine comédie, le  pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque  matin des assurances de bon voisinage".

La situation ne se débloquera définitivement que par les accords du Latran en 1929.

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Carte postale vers 1900 représentant la "frontière" entre le Vatican et le royaume d'Italie.
D'un côté de la frontières, les gardes suisses, dont quelques uns en repos se détendent en lisant les journaux et en discutant, et de l'autre côté, un bersaglier de l'armée italinne avec son casque caractéristique orné de plumes  de coq de bruyère.
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Il ne faut d'ailleurs non plus exagérer la "captivité" volontaire des papes, qui n'empêchait pas le pape de vivre comme un souverain, environné d'un cérémonial dont on n'a plus idée aujourd'hui. 

 

Et encore Séverine ne lui a fait qu'une visite privée et n'a pas vu les fastes réservés aux visiteurs illustres ou à la foule des fidèles lors des cérémonies qui rythment la vie de l'Eglise. 

 

La cour pontificale comprenait bien entendu des membres excclésiastiques mais aussi des membres laïcs (au sens de non religieux), les camériers de cape et d'épée, habillés en tenue du 16ème siècle (choisis dans des familles nobles); on appelait camériers secrets les camériers ecclésiastiques ou de cape et d'épée qui introduisaient les visiteurs en audience prvée, d'où leur nom qui évoquait, à tort, bien des intrigues. Les camériers d'honneur étaient chargés des audiences publiques.

On trouvait aussi les princes assistants au trône (choisis dans les familles princières romaines).

On appelait ces aristocrates la noblesse noire (le noir étant la couleur de l'Eglise dans les idées de l'époque).

 

Dans les cérémonies ou dans les usages quotidiens, le pape était environné non seulement de ses fidèles gardes suisses, mais aussi de la garde noble composée de nobles des anciens états romains, et de la garde palatine, composée de Romains.

Le pape Paul VI prononça en 1970 la dissolution des gardes noble et palatine et en 1968 il avait mis fin aux camériers religieux et  laïcs, certains d'entre eux étant remplacés toutefois, pour les premiers par  les "chapelains de Sa Sainteté"        et pour les seconds, par des "gentilshommes de Sa Sainteté", chargés de l'accueil des visiteurs prestigieux.

 

Les princes assistant au trône pontifical existent toujours (prince Colonna et prince Torlonia).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

s-l1600
Le pape Léon XIII reçoit les voeux du Sacré Collège pour son jubilé pontifical. Au premier plan, un camérier de cape et d'épée en tenue du 16ème siècle.
Couverture de la Domenica del Corriere du 16 mars 1902.
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audience
 
Audience publique au Vatican en 1900.
Le pape a pris place sur sa seda gestatoria.
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VISION DU PAPE
Les propos du pape Léon XIII, tels que rapportés par Séverine, pourraient être, sauf un certain style d'époque, ceux d'un pape actuel. Léon XIII  apparait opposé à toute forme de racisme et soucieux des plus pauvres, qui souhaite la paix et la fraternité entre les hommmes.
Quoi d'étonnant ? C'est bien le message des Evangiles et le pape a raison de dire qu'il ne fait pas de politique.
 
Mais l'Eglise de l'époque reste aussi marquée par des formes de pensée qui paraissent éloignées de nos attitudes mentales.
Il en est ainsi de l'instauration d'une prière par Léon XIII a la suite d'une vision :
" Sur l’origine de cette prière, voici ce qu’un des secrétaires de Léon XIII, le père Domenico Penchenino, écrivait :
« Le 13 octobre 1884 au matin, le Souverain Pontife avait fini de célébrer la messe et en suivait une autre, offerte en action de grâce, comme il faisait d’habitude. Tout à coup, on l’a vu dresser énergiquement la tête, puis fixer intensément quelque chose au-dessus du célébrant. Il avait le regard fixe, les paupières comme figées, l’air à la fois atterré et émerveillé. Son teint avait changé de couleur, et les traits de son visage n’étaient plus les mêmes. Quelque chose d’étrange, de grand, lui était arrivée. Finalement, comme retrouvant ses esprits, d’un petit coup de main, mais énergiquement, il s’est levé et on l’a vu se diriger vers son bureau. Ses proches s’empressèrent de le suivre. Ils lui murmurèrent : “Saint-Père, ça ne va pas ? Vous avez besoin de quelque chose ?”. Il répondit : “Rien, rien”. Une demi-heure plus tard, il a fait appelé le secrétaire de la congrégation chargée des rites et, lui tendant une feuille de papier, a demandé de le faire imprimer et de l’envoyer à tous les évêques du monde. Que contenait ce papier ? La prière que nous récitons après avoir invoqué le Prince de la Milice Céleste, implorant Dieu qu’Il repousse Satan en enfer ».

 https://fr.aleteia.org/2016/06/26/pourquoi-ne-recite-t-on-plus-la-priere-a-saint-michel-archange/

 

 

 

Voici ce que le pape crut voir et entendre, selon un des récits reproduits sur un forum catholique (il y a diverses versions, on parle même d'évanouissement du pape) :

 

" Lorsque son entourage lui demande ce qui s'est passé, le Saint Père explique qu'au moment où il s'apprêtait à quitter le pied de l'autel, il entendit soudainement deux voix : l'une douce et bienveillante, l'autre gutturale et rauque. Les voix semblaient venir d'auprès du tabernacle. Et il entendit la conversation suivante :
La voix rauque, celle de Satan dans son orgueil, se vantait à Notre-Seigneur en disant :
« Je peux détruire ton Eglise ! »
La voix douce du Seigneur répondit : « Tu le peux ? Alors, fais-le donc »
Satan : « Pour cela, j'ai besoin de plus de temps et de puissance »
Notre-Seigneur : « De combien de temps ? »
Satan : « De 75 à 100 ans, et il me faut aussi un pouvoir plus grand sur ceux qui se livreront à mon service »
Notre-Seigneur : « Tu as le temps, tu auras le pouvoir. Fais-en ce que tu voudras »
Le Pape racontera plus tard qu'il entendit Satan et Jésus avant d'avoir une vision terrifiante de l'enfer :
"J'ai vu la terre comme enveloppée de ténèbres et d'un abîme, j'ai vu sortir des légions de démons qui se répandaient sur le monde pour détruire les œuvres de l'Eglise et s'attaquer à l'Eglise elle-même que je vis réduite à l'extrémité. Alors, saint Michel apparut et refoula les mauvais esprits dans l'abîme. Puis, j'ai vu saint Michel Archange intervenir non à ce moment, mais bien plus tard, quand les personnes multiplieraient leurs prières ferventes envers l'Archange."

http://www.forumreligioncatholique.com/t34090-13-octobre-1884-la-vision-du-pape-leon-xiii

 

 

 

On peut s'étonner, dans cette vision, que Satan ait demandé du temps et du pouvoir à Dieu pour abattre l 'Eglise et que Dieu lui ait accordé ce qu'il demandait (pourquoi ?). Mais la prière composée par le pape Léon XIII est la réponse à l'offensive du Malin.

Elle se présente comme " le petit exorcisme de Léon XIII, dont la version abrégée est nommée Prière à Saint-Michel"

 

 

 

EXORCISME CONTRE SATAN ET LES ANGES REBELLES

publié par l'ordre du Souverain Pontife Léon XIII

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Saint Michel Archange, Défends-nous dans le combat, sois notre secours contre la Malice et les embûches du démon, Nous le demandons en suppliant : que Dieu lui impose son pouvoir ; et toi, Prince de la milice céleste, par la Puissance divine, repousse en enfer Satan et les autres esprits mauvais qui rôdent dans le monde pour la perte des âmes.

 

(il s'agit d'une des traductions de la prière; des versions plus anciennes existent. De nombreux sites donnent le texte complet de l'exorcisme).

 

 

Cette prière fut obligatoire jusqu’au 26 septembre 1964, date à laquelle Paul VI, dans son instruction Inter oecumenici (n. 48§), ordonna la suppression des prières de Léon XIII.

Toutefois, elle est toujours dite à la fin des messes basses effectuées selon la forme extraordinaire (rite tridentin).

(Wikipedia, article Petit exorcisme de Léon XIII)

 

En 1994, Jean-Paul II rappela cette prière en ces termes :

 « Même si aujourd’hui cette prière n’est plus récitée à la fin de la célébration eucharistique, j’invite tout un chacun à ne pas l’oublier, mais à la réciter pour obtenir de l’aide dans son combat contre les forces des ténèbres et contre l’esprit de ce monde ».

 Site Aleteia https://fr.aleteia.org/2016/06/26/pourquoi-ne-recite-t-on-plus-la-priere-a-saint-michel-archange/

SÉVERINE ET SON ÉPOQUE 

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Séverine se consacra à  lutter en faveur des déshérités et des victimes de toutes les oppressions.
Dans l'interview du pape, on note chez elle une prévention contre les Juifs. Le pape au contraire affirme qu'il n'a aucun préjugé ni aucun sentiment de race.
Séverine utilise le terme de "youtre" (disparu aujourd'hui mais très péjoratif et utilisé par les antisémites de l'époque) mais pour elle il semble que ce soit juste le terme opposé à goym (ou goyim, pluriel de goy, désignation en yiddish des non-juifs).
Si on essaye de savoir si Séverine a été antisémite, il semble qu'à ce moment de sa vie, la réponse soit oui.

Selon l'étude déjà citée de Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine :

" Entre 1894 et 1897 Séverine a écrit pour Le Journal, L’Écho de Paris et L’Éclair et pour La Libre Parole de 1894 à 1896. Elle publiait aussi occasionnellement dans d’autres journaux et revues.

Mais c’est sans doute l’engagement à La Libre Parole (1894-1896), qui attache Séverine à l’antisémitisme, bien qu’elle ait comme d’habitude, souligné son indépendance de la ligne rédactionnelle. Selon Bernard Lecache, lui-même juif, Séverine souhaitait se détacher de l’équipe antisémite du journal dès l’été l896. « Trop de points, décidément, l’en distinguaient. Son nom disparut des colonnes du journal, sans que, jusqu’au rebondissement de l’Affaire Dreyfus, jusqu’à ce que les camps fussent tranchés, les relations changeassent. »

Notons que Séverine avait aussi travaillé pour L’Éclair, qui serait un des journaux antidreyfusards les plus violents et qui était très proche de la Ligue de la Patrie française. L’Écho de Paris prendrait aussi des positions pareilles."

https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/45425/Master-Tharaldsen-2015.pdf?sequence=1)

 

 Les positions de Séverine sont de toutes façons assez proches des positions peu favorables aux Juifs des milieux de gauche avant l'affaire Dreyfus.

Mais pour les socialistes, les Juifs symbolisent essentiellement le capitalisme. C'est un antisémitsme plus social que racial.

Ainsi Clovis Hugues, le Communatd de Marseille,qui écrit aussi dans La Libre Parole (le journal d'Edouard Drumont, l'auteur de La France juive), dénonce dans un de ses poèmes la nomination d'un Rothschild comme régent de la Banque de France (1892) et convoque comme témoin de son indignation le général de la révolution Kléber (on ne sais pas trop pourquoi) :

 

O Misère ! pendant que le travailleur manque

De pain blanc, de justice et d’air,

C’est un juif allemand qui régente la Banque

Dans votre patrie, O Kléber !

Au même moment, dans la Revue socialiste, les rédacteurs Benoît Malon, Albert Régnard (ces deux derniers, anciens Communards), Chirac, s'en prennent aux Juifs et vantent  "la noble race aryenne" (Malon).
Dans la revue, le député et théoricien Gustave Rouanet fait l'éloge de Drumont en qui il pense discerner des sympathies pour les socialistes et s'inquiète des progrès de l'influence juive sur la civilisation (en 1888).
(Michel DREYFUS, L'antisémitisme à gauche: Histoire d'un paradoxe de 1830 à nos jours, https://books.google.com/books/about/L_antisémitisme_à_gauche.html
Mais dès 1890, Rouanet rappelle que le socialisme défend l'idée de l'égalité entre les races (le temps n'est pas encore venu de dire que les races n'existent pas), ce qui lui vaut d'être contredit par Albert Régnard, auteur en 1890 justement, d'un livre Aryens et Sémites.
En 1893, c'est le même Rouanet qui lors d'un débat à la Chambre des députés, s'oppose au chef de file des antisémites de droite, le vicomte d'Hugues ( Laurent Joly, Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République
Revue d’histoire moderne et contemporaine,n°54/3, 2007, https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-3-page-63.htm)
Les socialistes sont en train de changer de point de vue et l'affaire Dreyfus va précipiter les reclassements.
Il est à peine utile de dire que si certains socialistes (ou la plupart avant l'affaire Dreyfus) sont antisémites (dans une conception plus sociale que raciale, à l'exception de quelques individualités), la droite catholique l'est tout autant...

si elle n’aimait pas, « en général, l’esprit juif » cela n’était pas une raison pour elle d’approuver « qu’on les suppliciât ».

Mais avant le procès de Rennes, Séverine a été interviewée par un journaliste du journal La Vie illustrée. Elle y dit qu’elle avait bien collaboré à La Libre Parole, « mais vous ne trouverez pas une ligne de moi qui soit un acte d’antisémitisme ».

 

 

 

les victimes d’une organisation sociale qui, désireuse de repopulation, couronne les rosières et excommunie les filles-mères ; (…) déshonore les bâtards, ne reconnaît pas les adultérins et interdit l’avortement ; dit aux pauvres « Croissez, multipliez ! » et laisse leur postérité nombreuse crever de faim !

 

Séverine n’était d’ailleurs pas seule à critiquer la condamnation morale et juridique de l’avortement. Entre les deux chroniques de Séverine qui ont fait grand scandale, son ami l’écrivain et l’anarchiste Octave Mirbeau a proclamé dans un article le 10 novembre dans L’Écho de Paris que le droit d’avortement était « un droit de l’humanité