SÉVERINE CHEZ LE PAPE

 

AUTOUR DE LA COMMUNE DE 1871, 2ème partie

 

 

 

 

 

 

 

En 1892  la journaliste Séverine , travaillant pour Le Figaro, obtient une interview du pape Léon XIII.

Il nous semble très intéressant de reproduire le texte intégral de l’article publié dans Le Figaro du 4 aoùt 1892.                .

On pourra estimer que notre sous-titre "autour de la Commune de 1871" n'est pas vraiment fondé.

Il y a pourtant un lien, même s'il est lointain et  si le sujet concerne surtout l'évolution des idées à la fin du 19ème siècle, la société et l'état de la civilisation du moment, voire l'histoire religieuse.

Certes, Séverine n'est pas une participante de la Commune - elle était encore très jeune à l'époque (16 ans) et nous savons que ses parents se réfugièrent à Versailles pendant la Commune.

Mais son amitié avec  Jules Vallès, sa collaboration au journal Le Cri du peuple de Vallès, son engagement permanent pour la cause des plus faibles, font de Séverine une sympathisante de la Commune.

 

Une sympathisante, ainsi qu'on va le voir, exempte de sectarisme et pouvant  apporter sa sympathie à ce que beaucoup à l'époque (une idée encore partagée aujourd'hui !) considéraient comme une force de conservatisme et de  réaction politique  - l'Eglise et la Papauté.

" ...j'ai le respect de toute chose grande, même si elle va à rencontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point", dit Séverine, dans son article.

Comment pourrait-elle ne pas approuver ce pape qui proclame :

"Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que Notre Seigneur aima" ?

 

 

 

 

 

 

CONTEXTE

 

 

 

Il faut rappeler que Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy, issue d’un milieu de petite bourgeoisie (son père était chef de bureau à la préfecture de police), avait rencontré l’ancien Communard Jules Vallès alors que ce dernier était en  exil en Belgique.

 A cette époque, Caroline Rémy, séparée d'un premier époux violent qu'elle avait épousé très jeune, vivait en couple avec le jeune Adrien Guebhard (plus tard professeur de physique à l'université), issu d'une riche famille suisse, avec qui elle avait eu un enfant.

Après le retour de Vallès en France (1881), il relança son journal Le Cri du peuple et Séverine fut sa collaboratrice.

Elle commença à publer des articles sous les pseudonymes de Séverin, puis de Jacqueline, enfin de Séverine.

Non seulement elle participa à la rédaction du journal, mais elle aida aussi Vallès à teminer certains livres (dont Le Bachelier et L'Insurgé).

Jules Vallès lui rendit hommage à plusieurs reprises :

" Vous avez fait à ma vie le cadeau d’un peu de votre grâce et de votre jeunesse ; vous avez fait à mon œuvre l’offrande du meilleur de votre esprit et votre cœur. C’est donc une dette que mes cheveux gris payent à vos cheveux blonds, camarade en qui j’ai trouvé la tendresse d’une fille et l’ardeur d’un disciple." (cité dans L’Écho de Paris, « L’amie de Vallès »,18.02.1885

(citation trouvée dans Ottil Fasting Tharaldsen, La Grande Séverine, Mémoire de master,  Université d’Oslo, Mai 2015, en ligne

https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/45425/Master-Tharaldsen-2015.pdf?sequence=1)

 

En 1885, c'est dans l'appartement du Dr Guebhard et de Séverine que mourut Vallès, prématurément usé par la maladie (diabète) et c'est de cet appartement (77 boulevard Saint-Michel) que partit son cortège funèbre, suivi par des dizaines de milliers de personnes

 

 

lpdp_35222-13

 Séverine (Caroline Rémy, épouse Guebhard, 1855-1929, dite), portrait par Amélie Beaury-Saurel (1893)

Musée Carnavalet, Paris.

 http://parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/severine-caroline-remy-epouse-guebhard-1855-1929-dite-journaliste

 

 

 

Après la mort de Vallès en 1885, Séverine prit la direction du journal qui avait pour objectif de représenter les différentes branches du socialisme français.

Dans Le Cri du peuple du 30 janvier 1887, elle exprimait ainsi sa profession de foi : "Avec les pauvres, toujours – malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes... malgré leurs crimes !" (son article prenait la défense de l'anarchiste Duval, accusé d'incendie, de vol et d'avoir blessé un agent de police).

Mais les orientations du journal furent contestées, avec plus ou moins de bonne foi, par l’un des chefs du socialisme, Jules Guesde,  qui reprochait au journal de dépendre financièrement du riche Dr Guebhard, devenu le mari de Séverine, une fois celle-ci divorcée de son premier mari (après la loi Naquet de 1881, rétablissant le divorce) .

 

 L’ancien Communard Lissagaray, sans doute téléguidé par Jules Guesde, attaqua violemment le journaliste Georges de Labruyère (de son vrai nom, Georges-Joseph Poidebard de Labruyère, selon la notice Wikipedia), que Séverine avait fait venir au Cri du peuple (et qui était son amant).

Lissagaray traita Labruyère  de gigolo, ironisa : Ce n’est plus le Cri du peuple, c’est le cri de Poidebard. 

Il mit en doute les origines aristocratiques de Poidebard, se moqua de ses liens de descendance supposés avec l’écrivain du 17ème siècle La Bruyère (« Poidebard descend de La Bruyère par les pipes ! ») 

 Lissagaray et Labruyère, se battirent en duel.

Finalement Séverine abandonna Le Cri du peuple en août 1888, en commentant ironiquement : "Je commence à croire que je suis trop libertaire pour écrire jamais dans un journal socialiste".

Devenue célèbre comme journaliste, elle collabora avec plusieurs journaux de diverses tendances, y compris de la presse "bourgeoise"  (Le Figaro, Le Gaulois).

Avec Rochefort et Labruyère, elle fut un moment proche du général Boulanger, comme on l’a vu (voir notre série de messages En marge de la Commune : les Communards et le général Boulanger).

Ele fut ensuite proche d'Edouard Drumont, le chef de file de l’antisémitisme, rendu célèbre par son livre La France juive. Drumont  exprimait par ailleurs  des idées vaguement socialistes et avait la sympathie de plusieurs socialistes (du moins dans les années précédant l'affaire Dreyfus). Quelques échos prétendent qu'elle aurait été sa maîtresse. 

Séverine collabora au journal de Drumont La Libre Parole, en même temps qu’elle écrivait pour un grand nombre de journaux à cette époque où la presse quotidienne connaissait son âge d’or.

En 1890, après une catastrophe minière à Saint-Etienne, elle propose au très bourgeois journal Le Gaulois d'Arthur Meyer, de réaliser un reportage sur la catastrophe :

" Jamais malheur ne fut plus grand, jamais sinistre n'eut tant besoin de secours", écrit-elle à Arthur Meyer.

Venue remettre 1500 francs aux familles (don du duc de Doudeauville et du Gaulois), elle assiste aux obsèques des 120 victimes et elle descend dans la mine, accompagnée par Georges de Labruyère, des représentants de la société et un syndicaliste.

  " Ce reportage (intégré en 1893 dans le recueil Pages Rouges) eut un retentissement immense. Une souscription est lancée en faveur des familles des victimes, la clientèle du journal est émue. La première journée de souscription rapporte 12 000 francs or ! Des rois, des reines, des princes mettent la main au portefeuille. Mme Boucicaut, patronne du « Bon marché » parisien offre 3000 francs." La compagnie envoie des ingénieurs rechercher les causes des accidents.

Un an après, une autre catastrophe ramène Séverine à Saint-Etienne. Elle décrit de façon poignante le travail des mineurs, leur existence vouée à la mine, de l'enfance à la vieillesse.

Un puits sera appelé Séverine, un quartier et une rue de Saint-Etienne portent son nom.

( article Il était une fois Séverine.https://www.forez-info.com/encyclopedie/memoire-et-patrimoine/47-il-etait-une-fois-severine.html)

 

Le style  pathétique de Séverine ne plait pas à tout le monde et lui vaut le surnom de "Notre-Dame de la larme à l'oeil".

 

 

M[lle]_Séverine___[photographie_tirage_[___]Atelier_Nadar_btv1b53097968w_JPEG

Séverine, tirage de démonstration, atelier Nadar.

BNF- Gallica

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53097968w

 

 

 

 

Lorsque Séverine fur reçue par le pape, on peut penser qu'elle était assez proche des idées de Drumont - du moins sous la forme d'une hostilité aux Juifs considérés comme capitalistes.

Par la suite, elle devait s'éloigner de Drumont et elle affirma qu'elle n'avait jamais écrit d'article antisémite. Au moment de l’affaire Dreyfus, elle prit parti en faveur de l’innocence de Dreyfus, tandis que Drumont deviendra, comme on pouvait s’y attendre, un des anti-dreyfusards les plus acharnés.

On rappelle que beaucoup d’anciens Communards furent des anti-dreyfusards convaincus (par nationalisme ou par antisémitisme, ou les deux à la fois), certains évoluant toutefois dans leurs opinions comme Clovis Hugues qui se rallia finalement à l’innocence de Dreyfus (cf les indications dans nos messages de la série Communards ! et En marge de la Commune : les Communards et le général Boulanger, ainsi que l'évocation, par exemple, de Alphonse Humbert et de son beau-frère Edmond Lepelletier dans Autour de la Commune, première partie).

 Comme l'interview du pape ne déboucha pas, ainsi qu'on va le voir, sur une approbation de l'antisémitisme par le pape, Séverine ironise sur les accusations qu'on ne manquera pas de porter contre elle : " Quoique, d'après certains sectaires, j'appartienne à la « presse vile » ; quoique je sois - cela est bien connu ! - « stipendiée » par la rue Laffitte... Je me suis offert ce luxe inouï de faire oeuvre de miséricorde envers les juifs, sans me faire payer...".

La rue Laffitte était le siège de la banque Rothschild et ceux qui accusaient Séverine d'être vendue à la "presse vile" (bourgeoise ?) étaient-ils situés à l'extrême-gauche ou à l'extrême-droite, ou les deux?

 

A l'époque où se place la rencontre de Séverine avec le pape, l’Eglise catholique, sous la direction de Léon XIII, pape depuis 1878, s’efforçait de regagner le terrain perdu et de prendre sa place dans le monde moderne.

Le pape Léon XIII avait affirmé en 1891 la doctrine sociale de l ‘Eglise dans l’encyclique Rerum novarum ( Des choses nouvelles – premiers mots du texte latin, traduit aussi par « La soif d'innovations » (Rerum novarum semel excitata cupidine, quae diu quidem commovet civitates…  « La soif d'innovations  qui depuis longtemps s'est emparée des sociétés…. »)

Il espérait ainsi reconquérir les masses populaires (notamment les ouvriers). Il  avait aussi conseillé aux catholiques français de se rallier au régime républicain (encyclique Inter sollicitationes, 1892)..

Léon XIII était donc à la fois un homme de tradition et un homme ouvert à certains aspects du monde moderne.

 

 

 

 

 

 

 

L'INTERVIEW

 

 

 

[Nous ne savons pas avec certitude si, même après près de 130 ans, nous avons le droit de reproduire intégralement l'article du Figaro. Si cette reproduction n'était pas autorisée, nous réduirions notre message à des extraits significatifs,

Dans l'immédiat il nous a paru utile de donner l'intégralité de l'article, assez peu cité aujourd'hui, alors qu'il raconte la rencontre entre le plus haut dignitaire de l'Eglise et une femme journaliste de tendance "socialiste", à la fin du 19ème siècle, ce qui est déjà remarquable]

 

Le chapeau de la rédaction indique d'emblée que le sujet abordé est l'antisémitisme (que la rédaction du Figaro appelle aussi  "la question antisémitique", en style d'époque !). Cela montre la place assez particulière de ce sujet dans la France (et l'Europe) de la fin du 19ème siècle.

 Nous conservons l'orthographe de l'article, par exemple les majuscules.

 

 

Le Figaro 4 août 1892

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k282248w/f1.textePage.langFR

 

LE PAPE ET L'ANTISÉMITISME

INTERVIEW DE LÉON XIII

Séverine est en ce moment à Rome où elle est allée, pour le Figaro, demander à S. S. Léon XIII ce qu'il fallait penser de la question antisémitique.

Cette idée, qui nous a séduit par son originalité, et pour le développement de laquelle nous avons laissé, bien entendu, toute liberté à son auteur, nous a valu la très curieuse page que voici sur le Souverain Pontife et le Vatican, avec des déclarations papales du plus haut intérêt.

 

PAR DÉPÊCHE

Rome, 3 août 1892.

 

Alors que l'Antisémitisme fait état d'orthodoxie, tend à se présenter, sinon comme une inspiration de l'Eglise, du moins comme son émanation, il m'a semblé d'un puissant intérêt d'aller voir, à ce propos, le chef, suprême de l'Eglise, celui qui lie et délie, le pilote incontesté des consciences catholiques.

Je n'ai pas été demander au Saint- Père de se prononcer - la situation politique du Pape l'éloigne, et cela se conçoit, de tout débat où son veto n'est pas immédiatement nécessaire, de toute intervention susceptible de soulever des discussions, des polémiques, d'émouvoir l'irritabilité de telle ou telle puissance, de tel ou tel parti, en dehors des questions strictement techniques, traitant des points de dogme ou des intérêts de la foi.

En un mot, je ne me suis pas attachée à connaître ce que Léon XIII désapprouve... seulement, ce qu'il n'approuve pas !

Voici, au premier abord, une casuistique qui m'est peu familière ; ma netteté s'accommodant mal, d'habitude, de si subtiles distinctions - mais cela se gagne, en Cour de Rome 1

Tout ici procède par demi-teintes, par gradations de nuances à peine indiquées, et dépassant rarement le médium sur l'échelle ascendante, vers l'accentuation. De même qu'au Vatican, dans la pénombre des salles, chacun marche sourd, chacun parle étouffé, de même, aussi, chacun y pense tout bas. Les pas s'y raccourcissent et l'initiative y replie ses ailes, volontairement, s'astreignant à évoluer dans le cadre étroit du domaine ecclésiastique.

De là, l'éclat retentissant, l'extraordinaire envolée, lors de chaque exception à cette règle, de chaque rupture de cette réserve, de chaque acte décisif - il est fait d'élans refoulés, d'essors contenus I

Il faut donc lire entre les lignes, écouter entre les paroles...

J'aurais honte, je considérerais comme indigne et déloyal de prêter au Saint- Père un seul mot qui ne soit rigoureusement exact, ni même d'amplifier ce qu'il lui a plu de me répondre. Or, si, pas une fois, il n'a dit : « Je blâme », dix fois en une heure, il a dit : « Je n'approuve pas. »

Je laisse aux catholiques le soin de tirer de cette attitude telle conclusion qui leur plaira.

Pour ma part, en dehors, en dépit de mes opinions - peut-être justement à cause d'elles - j'ai le respect de toute chose grande, même si elle va à rencontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point; Et je préférerais perdre les meilleurs arguments du monde qu'ajouter une affliction à celles de ce roi sans trône, de ce vieillard si touchant et si auguste, ignorant de l'anathème, ne levant la dextre que pour bénir, pour absoudre, pour épandre l'indulgence divine sur toutes les créatures - quelle que soit leur race, quelle que soit leur religion I

Ici, une brève parenthèse, oiseuse, semblera-t-il à ceux qui me connaissent, mais que je tiens quand même à faire, prévoyant, sans trop de perspicacité, de quelle nature sera la riposte antisémite et, d'après la calomnie d'hier, la calomnie de demain.

Quoique, d'après certains sectaires, j'appartienne à la « presse vile » ; quoique je sois - cela est bien connu ! - « stipendiée » par la rue Laffitte, j'aurai le cynisme de déclarer que j'ai entrepris ceci de mon seul mouvement. Je n'ai pas écrit cet article « sur commande », je l'ai proposé de moi-même, parce que j'ai parfois des idées que personne ne m'inspire et que je mets à exécution parce que cela me plaît pour l'amour de l'art ! .

Je me suis offert ce luxe inouï de faire oeuvre de miséricorde envers les juifs, sans me faire payer - la précision du terme ne m'effraie pas - par les israélites.... mon socialisme ne s'attardant point aux questions de croyance ou d'origine, ne reconnaissant d'autre ennemi que l'Accapareur, youtre ou goym ! Il est le voleur des pauvres... cela me suffit

Et TOUS les pauvres sont miens : lamentables Hébreux errant dans le steppe, traversant l'Europe à pied, tirant, comme des bêtes de somme, sur le licol des charrettes où sont entassés leurs malades, leurs vieillards, leurs enfants, quelques nippes échappées au désastre ; et s'abattant, exténués, dans la cour du grand-rabbin, à Paris, fourbus de fatigue, chancelants d'inanition - misérables spoliés par les financiers catholiques de là-bas, comme sont spoliés, ici, par leurs coreligionnaires richissimes, les paysans et les travailleurs de la chrétienté.

Que vient-on parler de guerre de races, de guerre de religion?...

- J’ai faim!... dit le pauvre.

Et un écho brisé, distendu, hautain cependant, répond, du Vatican :

- Tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent, en commun et indistinctement, à tout le genre humain! (Encyclique du 15 mai 1891, ch. III.)

 Je suis arrivée ici sans recommandation, sans appui; je n'ai d'autre alliée que ma volonté tenace et une lettre d'un camarade pour un haut dignitaire du Saint-Siège.

Mais je crois à ce magnétisme qui s'exerce à travers la distance et le temps, qui abrège l'une, supprime l'autre; à l'influence de ce vouloir ardent dont s'imprègne l'atmosphère entre le but et l'effort; qui rapproche l'un de l'autre, fatalement, sans qu'on ait rien à faire qu'hypnotiser son rêve...

Et me voici assise dans l'une des salles du Vatican, perdue dans la pièce immense, toute semblable, avec ma robe noire, mon voile noir, l'absence du plus humble bijou, et mes mains dégantées, à toutes les dévotes qui viennent seulement satisfaire leur pieuse curiosité.

Leur coeur, certes, ne bat pas plus fort que le mien - et Dieu sait, pourtant, ce que celui-ci demeurerait calme si les hasards du métier me menaient dans le palais de n'importe quel monarque. Je sais ce que valent les sceptres et ce que pèsent les couronnes, sous le poing lourd de la foule ou le doigt léger du destin.

Mais le Pape !... Tous les souvenirs de ma pieuse petite enfance se lèvent comme un vol de moineaux dans les herbes d'un cimetière. Hier, n'ai-je pas dit à l'ecclésiastique qui m'expliquait le cérémonial du triple salut (un à la porte; un au milieu de la salle, un devant le fauteuil du Saint-Père) : « Comme au mois de Marie, alors? » me rappelant le temps où j'étais de garde dans la chapelle, chargée du renouvellement des fleurs et fomentant des révoltes - déjà ! - entre deux Ave.

Il m'a regardée, surpris gaiement, puis avec une inclinaison de tête indulgente : « Oui; comme au mois de Marie! »

C'est ma grande peur de commettre quelque impair ; non que j'y apporte ombre d'amour-propre, ne me taxant aucunement d'être ferrée sur l'étiquette, mais parce que toute négligence pourrait passer - de ma part - pour une affectation blessante et de goût odieux. Aussi, je me répète à moi-même les formules, comme les répons du catéchisme avant la récitation... autrefois!

Que c'est immense, ce Vatican, pour arriver à atteindre la partie restreinte où le Pape vit confiné ! Que c'est haut, surtout! Il faut gravir le perron d'entrée, longer la galerie monumentale où devisent les gardes suisses, vêtus encore comme les reîtres de Jules II; monter l'escalier de marbre - trois étages qui en valent bien six  - franchir le Cortile San-Damaso; regrimper trois autres étages, également de valeur double; et traverser des salles en si grand nombre que la tête vous tourne et qu'on finit par ne plus distinguer rien !

J'ai entrevu seulement, au passage, sur une merveilleuse tapisserie, le Christ accueillant la pécheresse blottie à ses pieds, y cherchant refuge contre la cruauté humaine...

Tout à coup, dans cette solitude et ce silence, un coup de canon, discordant comme une fausse note. Il apprend aux Romains qu'il est midi. Et voici que lui répondent, trottinant les unes après les autres comme des vieilles femmes courant à la messe, toutes les pendules de l'antique palais. Il en est de vives et de lentes, d'alertes et de fatiguées ; des petites au timbre aigu, des grosses à voix de contralto. C'est un carillon familier et d'une grâce ingénue.

Un glissement de semelles sur le pavé de marbre luisant comme s'il était mouillé ; un murmure de syllabes à peine distinctes, en cet idiome déjà si mélodieux; une soutane qui s'incline et attend, puis marche devant, se prosterne au seuil d'une pièce voisine, s'efface, semble disparaître dans le mur...

C'est mon tour d'audience.

J'entre, m'incline trois fois ; une main prend la mienne, me relève doucement :

« - Asseyez-vous, ma fille, et soyez la bienvenue...»

Très pâle, très droit, très mince, à peine accessible au regard, tant il reste peu de matière terrestre en cette gaine de drap blanc, le Saint-Père siège, au fond de la pièce, dans un vaste fauteuil adossé à une console que surmonte un Christ douloureux.

 

 

ark__73873_pf0000829502_v0001

 

Léon XIII, pape (1810-1903). Affiche (lithographie) d'après le tableau de Théobald Chartran.
Inscription en latin : " Leo XIII Pont. Max. / Chartran pinxit in Vaticano Roma (Léon XIII, Souverain pontife [Pontifex maximus], peint par Chartran au Vatican, Rome).    
         
Séverine fait allusion à ce portrait dans sa description du pape.
                      

Ville de Paris / Bibliothèque Forney / Roger-Viollet

 

 

 

 

 

La lumière, venant de face, tombe d'aplomb sur cet admirable visage de prélat latin, en fait ressortir les méplats, les finesses de modelé, la structure « primitive », au sens pictural du mot, vivifiée, animée, galvanisée pour ainsi dire par une âme si juvénile, si vibrante, si combative pour le bien, si compréhensive des misères morales, si pitoyable aux détresses physiques, que le regard étonne, semble une aube miraculeuse surmontant un déclin de jour.

L'incomparable portrait de Chartran peut seul donner idée de cette acuité de vision. Mais encore est-il d'un éclat un peu bien somptueux, et toute la pourpre qui flamboie derrière la soutane neigeuse met-elle aux joues un reflet, aux prunelles une étincelle qui s'adoucissent dans la réalité.

Pour rendre mon impression, je dirai que j'ai trouvé le Pape « plus blanc » ; d'un rayonnement plus intime et plus émouvant ; moins souverain, davantage apôtre - presque aïeul !

Une bonté attendrie, timide, semblerait-il, est tapie dans la moue des lèvres, se dénonce seulement dans le sourire. Et, en même temps, le nez long, solide, révèle la volonté, une volonté inflexible - qui sait attendre !

Léon XIII ressemble aux modèles du Pérugin et à tous ces portraits de donateurs qu'on voit dans les tableaux de sainteté, sur les vitraux des antiques cathédrales, agenouillés, de profil, en leurs habits de laine, les doigts allongés et humblement rejoints, parmi les apothéoses, les Nativités, le triomphe des saints et la gloire de Dieu.

Il me paraît aussi incarner les armes de sa maison, le blason des Pecci, avec sa taille aussi svelte, aussi altière que le pin qui se silhouette en i sur le ciel bleu, et, entre ses paupières, cette clarté d'étoile matutinale et précurseuse d'aurore qui tremble à la cime du grand arbre héraldique!

Mais ce qui, presque autant que le visage, attire et retient l'attention, ce sont les mains; des mains longues, fines, diaphanes, d'une pureté de dessin incomparable; des mains qui semblent, avec leurs ongles d'agate, des ex-voto d'un ivoire très précieux, sortis pour quelque fête de leur écrin.

La voix est comme lointaine, exilée par l'usage de la prière, plus accoutumée à monter vers le ciel qu'à descendre vers nous. Et, pourtant, dans la causerie, elle revient, avec, de-ci, de-là, un ressouvenir d'intonation majeure qui en coupe la mélopée grégorienne.

Puis un rien, une habitude du terroir donne aux propos tenus une saveur particulière, les épices de nationalité. Alors que le pontife s'exprime très correctement, très élégamment en français, à toute minute l'exclamation italienne par excellence : « Ecco ! » (Voilà !) revient, fait claquer ses deux syllabes, comme un léger coup de fouet qui active ou détourne la conversation.

Et les mots, dociles, prennent le galop, bifurquent, mènent où il plaît au Saint- Père d'aller.

Je le suis respectueusement, notant au passage, de mémoire, les réponses qu'il veut bien me faire, les provoquant d'une brève interrogation lorsque je le puis; remarquant combien sa- pensée, d'essence toujours évangélique, revêt volontiers le peplum latin, se traduit en périodes cadencées, harmonieuses, révélant le délicat et docte lettré.

Comme j'ai parlé de Jésus pardonnant à ses bourreaux, alléguant leur ignorance pour excuse à leur férocité; comme j'ai demandé si, avant toute chose, il n'était pas du devoir chrétien d'imiter son exemple :

« - Le Christ, dit Léon XIII, a versé son sang pour tous les hommes, sans exception et même de préférence pour ceux qui, ne croyant pas en lui, s'obstinant dans cette méconnaissance, avaient le plus besoin d'être rachetés. Envers ceux-là, il a laissé une mission à son Eglise : les ramener à la vérité... »

- Par la persuasion ou la persécution, Saint-Père ?

« - Par la persuasion! répond avec vivacité le Pontife. La tâche de l'Eglise est, n'est que douceur et fraternité. C'est l'erreur qu'elle doit atteindre, s'efforcer d'abattre; mais toute violence envers les personnes est contraire à la volonté de Dieu, à ses enseignements, au caractère dont je suis revêtu au pouvoir dont je dispose. »

- Alors, la guerre de religion?.

« - Ces deux mots-la ne vont pas ensemble! »

Et la main qui porte l'anneau épiscopal a fait un geste impératif.

- Reste, Saint-Père, la guerre de races...

« - Quelles races? Toutes sont issues d'Adam, que créa Dieu. Que les individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect dissemblable, qu'importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence, pétries du même rayon ? Si nous envoyons des missionnaires chez les infidèles, chez les hérétiques, chez les sauvages, c'est parce que tous les humains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu ! Il y a celles qui ont le bonheur d'avoir la foi et celles auxquelles nous avons le devoir de la donner, voilà tout ! Elles sont égales devant le Seigneur, puisque leur existence est l'oeuvre de sa commune volonté. »

Puis le Pontife ajoute :

« - Même quand le Ghetto existait à Rome, nos prêtres le sillonnaient en tous sens, causant avec les israélites, s'appliquant à connaître leurs besoins, soignant leurs malades, s'efforçant de leur inspirer assez confiance pour parvenir à discuter les textes, à les convertir, enfin 1 »

- Et quand la populace voulait massacrer les juifs ?

« - Les juifs se mettaient sous la protection du Pape... et le Pape étendait sur eux sa protection ! »

 

« Seulement, reprend le Saint-Père, si l'Eglise est une mère indulgente, aux bras toujours ouverts, pour ceux qui lui arrivent comme pour ceux qui lui reviennent, il ne s'ensuit pas que les impies qui se refusent à elle doivent être ses préférés. Elle est sans colère contre eux, ils sont sa douleur, sa plaie, mais elle garde ses prédilections pour les fidèles qui la consolent, qui lui sont des fils pieux et fervents.  Enfin, si l'Eglise a mission de défendre les faibles, elle a mission aussi de se défendre elle-même contre toute tentative d'oppression. Et voici qu'après tant d'autres fléaux, le règne de l'argent est venu... »

Le successeur de saint Pierre raidit plus encore son torse droit et, le regard soudainement dur :

« - On veut vaincre l'Eglise et dominer le peuple par l'argent ! Ni l'Eglise ni le peuple ne se laisseront faire! »

- Alors, Saint-Père, les grands Juifs ?.. Sous le voile des paupières, la lueur a disparu. Et, décolorée soudain, la voix répond :

« - Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que Notre Seigneur aima...»

Je comprends que c'en est fini sur ce sujet, et n'insiste pas. D'ailleurs, maintenant, Léon XIII parle de la France, de la tendresse profonde qu'il lui porte, de son désir de la voir prospère sous quelque gouvernement qu'elle ait choisi.

Et brusquement, sans préparation, avec une malice apparue soudain aux angles de sa bouche, aux coins de ses yeux :

« - Et chez vous, que pense-t-on du Pape? Est-on content de lui?»

- Saint-Père…

C'est que je ne sais quoi répondre, en vérité. Il voit mon embarras, et avec bonhomie frottant ses longues mains pâles :

« - Allez, allez ! N'ayez pas peur I »

Je rassemble mon courage i

- Saint-Père, voulez-vous me permettre d'employer envers vous un terme très hardi? 

« Allez, allez ! »

- Eh bien ! si les monarchistes en veulent au Pape, les républicains de gouvernement l'exècrent... il est « la concurrence ».

Un tout petit rire, tout voilé, tout discret, accueille le mot.

« - Et les socialistes? »

- Pour les socialistes de gouvernement, les états-majors, encore la concurrence !

« - Et le peuple ? »

- Le peuple? Jamais je ne me permets de parler en son nom. Il est plutôt indécis, je crois, vaguement méfiant... il a tant été trompé ! Mais tout de même, ça l'étonne, un Pape qui s'occupe de lui... et qui soumet les cardinaux.

Les longues mains pâles accentuent leur geste satisfait. Et, souriant :

« - Je ne veux pourtant pas être roi de France ! {sic). »

Maintenant, sans que j'ose l'interrompre, la grêle voix, seule, troue le silence:

« - Quand donc comprendront-ils, tous, que l'Eglise ne veut pas, n'a pas à faire de politique, qu'elle entend y demeurer étrangère, s'en tenir résolument écartée? Mon Maître a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » » Donc, le mien non plus ! J'aspire à la domination des âmes, parce que je veux leur salut, parce que je souhaite le règne de la fraternité entre les hommes, l'oubli des discordes, l'avènement de la sainte paix, de la sainte pitié ! Mais rien que cela cela seulement ! »

Le haut vieillard est presque debout, et ses yeux, plus lumineux encore, s'ourlent d'une brume.

Il s'est tu. Alors, très vite, presque bas, contente que j'ai été d'entendre bien parler de la France, dans cette ville toute pleine officiellement d'autres tendances :

- Saint-Père, vous savez, cet abbé Jacot, ce renégat, cet Alsacien-Lorrain qui prêche aux nôtres de là-bas l'oubli de la mère-patrie, il se vante d'être l'interprète de vos commandements? Est-ce vrai ? Approuvez-vous son acte ?

« -Je le déplore... répond gravement le pontife. J'aime la France. C'est vers elle que mes yeux se tournent toujours quand ma voix s'élève du fond de ces chambres où j'erre depuis quinze ans... sans jamais sortir ».

Sans jamais sortir! a-t-il répété mélancoliquement, ce captif sans paille ni cachot, prisonnier de sa seule dignité, mais plus entravé par ces invisibles liens que par les lourdes chaînes de fer.

Je m'incline pour prendre congé ; la longue main pâle se pose doucement sur mon front :

« - Allez, ma fille, et que Dieu vous garde !... »

Séverine.

 

 

 Domenica-del-Corriere-777x1024

Le 5 février 1903, Gianni Bettini, inventeur d'un phonographe, enregistra voix du pape Léon XIII, qui prononça l'Ave Maria et la bénédiction apostolique. Le pape mourut quelques mois après, âgé de 93 ans.

Dessin de Beltramo pour le numéro du 29 mars 1903 du Domenica del Corriere.

On peut toujours écouter ces enregistrements, notamment sur le site ci-dessous Le vie del Giubileo/Jubilee cultural routes

http://www.leviedelgiubileo.it/?page_id=12672

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 L'EGLISE D'HIER

 

 

 

 

 

 

léon xiii

"Couronnement" du pape Léon XIII en 1878.

Le cortège du pape montre bien l'apparat de style médiéval ou renaissance  de la papauté à la fin du 19ème siècle.

Le pape est porté sous un dais, sur une chaise dite sedia gestatoria. Des serviteurs agitent des grands éventails en plumes d'autruche, les flabella. Le peintre Théobald Chartran, auteur du portrait  mentionné plus haut, avait dit au pape que lorsqu'il était sur sa sedia gestatoria, il avait un air profondément mystique.

Le pape, qui ne manquait pas d'humour, répondit en souriant : C'est l'impression que je donne ? En fait, j'ai le mal de mer !

Vente e-bay. 

 

 

 

Séverine apporte un témoignage sur la perception de l'Eglise à la fin du 19ème siècle.

Elle qui a des sympathies socialistes et même anarchisantes, bien qu'elle écrive le plus souvent dans des journaux "bourgeois", elle retrouve spontanément ses réflexes respectueux envers la religion et l'institution ecclésiastique, qui prennent racine dans ses souvenirs d'enfance.

Elle évoque ainsi les rituels de la semaine de Marie.

Il se dégage de son récit une image de la religion catholique et de l'Eglise en tant que puissance morale et culturelle, riche de sa longue durée et de son rôle historique. Le décor imposant du Vatican est à l'image de cette puissance fondée sur une tradition  nourrie au fil des siècles, avec ses salles immenses, ses hauts plafonds, ses tapisseries, ses gardes suisses vêtus à la mode du temps de Jules II.

Depuis 1870, les papes (Pie IX et Léon XIII depuis 1878), se considèrent comme prisonniers dans le Vatican (Séverine y fait allusion à la fin de son récit). En effet en 1870, les états du pape (ou ce qu'il en restait, c'est-à-dire Rome et sa campagne) avaient été annexés au royaume d'Italie, après que les troupes italiennes soient entrées dans Rome en ouvrant une brèche dans la Porta Pia et aient bousculé les troupes pontificales. Un plébiscite approuva massivement cette annexion et le royaume d'Italie transféra sa capitale à Rome. 

Malgré les offres honorables faites par le gouvernement italien au pape pour lui garantir son rang et le respect de ses prérogatives (loi des Garanties, 1871), ainsi qu'une considérable indemnité, le pape rejette ces offres (par la formule "non possumus", nous ne pouvons pas), se considère comme prisonnier et ne quitte plus le palais du Vatican, devenu sa résidence après qu'il ait dû fuir du Quirinal en 1870. 

 

Le pape Pie IX excommunia le roi d'Italie Victor- Emmanuel et tous ceux qui avaient pris part à la prise de Rome, il interdit aux catholiques de participer à la vie politique italienne.

Cela n'empêchait pas une forme de bienveillance :  Pie IX et Victor-Emmanuel prenaient mutuellement de leurs nouvelles  et le Pape  adressa sa bénédiction à  Victor-Emmanuel mourant (le Pape mourut lui-même peu après).

Les choses s'améliorèrent doucemement avec Léon XIII et ses successeurs,  sans mettre fin à l'absence de relations officielles. La Papauté campait sur ses positions et réclamait la restitution des possessions temporelles du pape ou en tous cas, la reconnaissance du pape comme chef d'un Etat indépendant. 

Dans les années 1900, Anatole France notait : "... de nos jours à Rome, avec un sens exquis de la politique  et non sans un certain goût de fine comédie, le  pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque  matin des assurances de bon voisinage".

La situation ne se débloquera définitivement que par les accords du Latran en 1929.

 

 

 

rome frontière du vatican

Carte postale vers 1900 représentant la "frontière" entre le Vatican et le royaume d'Italie.

D'un côté de la frontières, les gardes suisses, dont quelques uns au repos se détendent en lisant les journaux et en discutant, et de l'autre côté, un bersaglier de l'armée italienne avec son casque caractéristique orné de plumes  de coq de bruyère.

Vente e-bay

 

 

 

 

Il ne faut d'ailleurs non plus exagérer la "captivité" volontaire des papes, qui n'empêchait pas le pape de vivre comme un souverain, environné d'un cérémonial dont on n'a plus idée aujourd'hui. 

 

Et encore Séverine ne lui a fait qu'une visite privée et n'a pas vu les fastes réservés aux visiteurs illustres ou à la foule des fidèles lors des cérémonies qui rythment la vie de l'Eglise. 

 

La cour pontificale comprenait bien entendu des membres excclésiastiques mais aussi des membres laïcs (au sens de non religieux), les camériers de cape et d'épée, habillés en tenue du 16ème siècle (choisis dans des familles nobles); on appelait camériers secrets les camériers ecclésiastiques ou de cape et d'épée qui introduisaient les visiteurs en audience prvée, d'où leur nom qui évoquait, à tort, bien des intrigues. Les camériers d'honneur étaient chargés des audiences publiques.

On trouvait aussi les princes assistants au trône (choisis dans les familles princières romaines).

On appelait ces aristocrates la noblesse noire (le noir étant la couleur de l'Eglise dans les idées de l'époque).

 

Dans les cérémonies ou dans les usages quotidiens, le pape était environné non seulement de ses fidèles gardes suisses, mais aussi de la garde noble composée de nobles des anciens états romains, et de la garde palatine, composée de Romains.

Le pape Paul VI prononça en 1970 la dissolution des gardes noble et palatine et en 1968 il avait mis fin aux camériers religieux et  laïcs, certains d'entre eux étant remplacés toutefois, pour les premiers par  les "chapelains de Sa Sainteté"        et pour les seconds, par des "gentilshommes de Sa Sainteté", chargés de l'accueil des visiteurs prestigieux.

 

Les princes assistants au trône pontifical existent toujours (prince Colonna et prince Torlonia).

 

 

 

 

 s-l1600

Le pape Léon XIII reçoit les voeux du Sacré Collège pour son jubilé pontifical. Au premier plan, un camérier de cape et d'épée en tenue du 16ème siècle, à moins qu'il ne s'agisse d'un prince assistant.

Couverture de la Domenica del Corriere du 16 mars 1902.

Vente e-bay

 

 

 audience

Audience publique au Vatican en 1900.

Le pape a pris place sur sa sedia gestatoria.

Vente e-bay.

 

 

 

 

 

 

VISION DU PAPE

 

 

 

 

 

Les propos du pape Léon XIII, tels que rapportés par Séverine, pourraient être, sauf un certain style d'époque, ceux d'un pape actuel comme François. Léon XIII  apparait opposé à toute forme de racisme et soucieux des plus pauvres, il souhaite la paix et la fraternité entre les hommmes.

Quoi d'étonnant ? C'est bien le message des Evangiles et le pape a raison de dire qu'il ne fait pas de politique.

 

Mais l'Eglise de l'époque reste aussi marquée par des formes de pensée qui paraissent éloignées de nos attitudes mentales (en tous cas des attitudes majoritaires).

Il en est ainsi de l'instauration d'une prière par Léon XIII a la suite d'une vision :

" Sur l’origine de cette prière, voici ce qu’un des secrétaires de Léon XIII, le père Domenico Penchenino, écrivait :

« Le 13 octobre 1884 au matin, le Souverain Pontife avait fini de célébrer la messe et en suivait une autre, offerte en action de grâce, comme il faisait d’habitude. Tout à coup, on l’a vu dresser énergiquement la tête, puis fixer intensément quelque chose au-dessus du célébrant. Il avait le regard fixe, les paupières comme figées, l’air à la fois atterré et émerveillé. Son teint avait changé de couleur, et les traits de son visage n’étaient plus les mêmes. Quelque chose d’étrange, de grand, lui était arrivée. Finalement, comme retrouvant ses esprits, d’un petit coup de main, mais énergiquement, il s’est levé et on l’a vu se diriger vers son bureau. Ses proches s’empressèrent de le suivre. Ils lui murmurèrent : “Saint-Père, ça ne va pas ? Vous avez besoin de quelque chose ?”. Il répondit : “Rien, rien”. Une demi-heure plus tard, il a fait appelé le secrétaire de la congrégation chargée des rites et, lui tendant une feuille de papier, a demandé de le faire imprimer et de l’envoyer à tous les évêques du monde. Que contenait ce papier ? La prière que nous récitons après avoir invoqué le Prince de la Milice Céleste, implorant Dieu qu’Il repousse Satan en enfer ».

 https://fr.aleteia.org/2016/06/26/pourquoi-ne-recite-t-on-plus-la-priere-a-saint-michel-archange/

 

 

Voici ce que le pape crut voir et entendre, selon un des récits reproduits sur un forum catholique (il y a diverses versions, on parle même d'évanouissement du pape) :

 

" Lorsque son entourage lui demande ce qui s'est passé, le Saint Père explique qu'au moment où il s'apprêtait à quitter le pied de l'autel, il entendit soudainement deux voix : l'une douce et bienveillante, l'autre gutturale et rauque. Les voix semblaient venir d'auprès du tabernacle. Et il entendit la conversation suivante : La voix rauque, celle de Satan dans son orgueil, se vantait à Notre-Seigneur en disant : « Je peux détruire ton Eglise ! » La voix douce du Seigneur répondit : « Tu le peux ? Alors, fais-le donc » Satan : « Pour cela, j'ai besoin de plus de temps et de puissance » Notre-Seigneur : « De combien de temps ? » Satan : « De 75 à 100 ans, et il me faut aussi un pouvoir plus grand sur ceux qui se livreront à mon service » Notre-Seigneur : « Tu as le temps, tu auras le pouvoir. Fais-en ce que tu voudras » Le Pape racontera plus tard qu'il entendit Satan et Jésus avant d'avoir une vision terrifiante de l'enfer : "J'ai vu la terre comme enveloppée de ténèbres et d'un abîme, j'ai vu sortir des légions de démons qui se répandaient sur le monde pour détruire les œuvres de l'Eglise et s'attaquer à l'Eglise elle-même que je vis réduite à l'extrémité. Alors, saint Michel apparut et refoula les mauvais esprits dans l'abîme. Puis, j'ai vu saint Michel Archange intervenir non à ce moment, mais bien plus tard, quand les personnes multiplieraient leurs prières ferventes envers l'Archange."

http://www.forumreligioncatholique.com/t34090-13-octobre-1884-la-vision-du-pape-leon-xiii

 

On peut s'étonner, dans cette vision, que Satan ait demandé du temps et du pouvoir à Dieu pour abattre l 'Eglise et que Dieu lui ait accordé ce qu'il demandait (pourquoi ?). Mais la prière composée par le pape Léon XIII est la réponse à l'offensive du Malin.

Elle se présente comme " le petit exorcisme de Léon XIII, dont la version abrégée est nommée Prière à Saint-Michel"

 

 

 

EXORCISME CONTRE SATAN ET LES ANGES REBELLES

publié par l'ordre du Souverain Pontife Léon XIII

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Saint Michel Archange, Défends-nous dans le combat, sois notre secours contre la Malice et les embûches du démon, Nous le demandons en suppliant : que Dieu lui impose son pouvoir ; et toi, Prince de la milice céleste, par la Puissance divine, repousse en enfer Satan et les autres esprits mauvais qui rôdent dans le monde pour la perte des âmes.

 

(il s'agit d'une des traductions de la prière; des versions plus anciennes existent. De nombreux sites donnent le texte complet de l'exorcisme).

 

 

Cette prière fut obligatoire jusqu’au 26 septembre 1964, date à laquelle Paul VI, dans son instruction Inter oecumenici (n. 48§), ordonna la suppression des prières de Léon XIII.

Toutefois, elle est toujours dite à la fin des messes basses effectuées selon la forme extraordinaire (rite tridentin).

(Wikipedia, article Petit exorcisme de Léon XIII)

 

En 1994, Jean-Paul II rappela cette prière en ces termes :

 « Même si aujourd’hui cette prière n’est plus récitée à la fin de la célébration eucharistique, j’invite tout un chacun à ne pas l’oublier, mais à la réciter pour obtenir de l’aide dans son combat contre les forces des ténèbres et contre l’esprit de ce monde ».

 Site Aleteia https://fr.aleteia.org/2016/06/26/pourquoi-ne-recite-t-on-plus-la-priere-a-saint-michel-archange/

 

 

 

 

 

QUELQUES MOTS SUR L'ABBÉ JACOT ET L'ALSACE - LORRAINE (ELSASS-LOTHRINGEN)

 

 

Comme on l'a vu, Séverine, bien que proche des socialistes, voire même des libertaires (et donc potentiellement internationaliste), avait dénoncé devant le pape l'attitude de l'abbé Jacot, ce "renégat" oublieux de "la mère-patrie", qui trahissait la cause de la France en approuvant l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine par l'Allemagne (il est vrai que son article était destiné au Figaro, mais Séverine était certainement sincère dans l'expression de son patriotisme).
Le pape exprima sa désapprobation pour ce prêtre et son amour particulier pour la France (sans doute en tant que fille aînée de l'Eglise - mais le pontife, diplomate, avait sans doute  un mot aimable en réserve pour tous les pays).

On a quelques renseignements sur ce prêtre, l'abbé Jacot, qui avait attiré l'attention par son adhésion hautement revendiquée à l'Empire allemand dans des articles, des brochures et des déclarations publiques.

La doctrine de l'Eglise prêchant l'obéissance aux pouvoirs établis - qui viennent de Dieu -  lui servait en partie de justification.

Ainsi, l'abbé Jacot  avait salué en ces termes le  Statthalter (le représentant de l'empereur allemand en Alsace et Lorraine) lors d'une visite dans le village de Fèves dont l'abbé Jacot était curé :

" Plaise au ciel de répandre sur Votre Altesse, sur votre auguste famille, ses plus abondantes bénédictions, sa protection la plus spéciale sur ce pays de Lorraine, le bonheur de voir Votre Altesse présider de longues années encore à ses destinées et ne former plus, indigènes et émigrés [Lorrains d'origine et émigrés venus d'Allemagne], qu'une seule branche de la grande famille allemande a laquelle il a plu au Seigneur de nous rattacher après trois siècles d'intervalle. "

Le journal Le Petit Parisien du 9 août 1892, rapporte ces propos et indique que l'abbé Jacot n'a de cesse "d'encenser ses nouveaux maîtres, de glorifier l'Allemagne, de vanter les bienfaits de l'annexion et de baver sur son ancienne patrie".

Le journal conclut :

"Et maintenant, détournons-nous avec horreur. Nous venons de marcher sur un reptile."

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k516445d.textePage.f2.langFR

 

Comme on le voit, l'abbé Jacot, malgré son nom français, en approuvant le rattachement à l'empire allemand, ne faisait pas que se confirmer à ce qu'il pensait être la doctrine de l'Eglise (l'obéissance aux pouvoirs établis légitimement - ce qui était le cas, puisque par traité, l'Alsace et la Lorraine avient été juridiquement rattachées à l'Empire allemand).

Il justifiait aussi l'annexion par l'appartenance à une même nation, forgée par une histoire qui reprenait son cours  ("ne former ... qu'une seule branche de la grande famille allemande a laquelle il a plu au Seigneur de nous rattacher après trois siècles d'intervalle ").

En 1892, le Statthalter du territoire impérial d’Alsace-Lorraine (Reichsland Elsaß-Lothringen) était le prince Chlodwig von Hohenlohe-Schillingsfürst; son successeur à partir de 1894 fut le cousin de ce dernier, le prince Hermann von Hohenlohe-Langenbourg.
Quant à l'adhésion de l'opinion alsacienne  et lorraine à l'appartenance à l'Empire allemand, on peut citer les dossiers du réseau Canopé (Centre régional de documentation pédagogique) du ministère de l'éducation nationale (1900 : L’Alsace à la veille de la première Guerre Mondiale, par Georges Brun, 2015) :
" En 1914, il subsiste en Alsace-Moselle un certain attachement à la France, la « Mère-patrie », attachement que des cercles francophiles cultivent activement. Mais la région est à peu près pacifiée, ou du moins résignée, et relativement bien intégrée à l’espace allemand. Cela ne fait aucun doute.

Choqués par la politique extrêmement anticléricale de la IIIè république dans les premières années du XXè siècle, les Alsaciens se sont accommodés des avantages dont le régime allemand leur fait profiter : prospérité économique en premier lieu, mais aussi ordre, avantages sociaux, richesse et bien-être. Les paysans restent dans leur grande majorité indifférents au politique, les ouvriers s’ouvrent au socialisme ; une partie de la bourgeoisie d’affaires est franchement ralliée au régime.

(...)

Ainsi, tout naturellement, lorsque la guerre éclate, la très grande majorité des jeunes alsaciens mobilisés va servir dans l’armée impériale, considérant, du moins au début du conflit, normal de servir le Kaiser et le Reich, loin d’être des « malgré-nous ». Seule une minorité, infime, choisit la France. Ce n’est qu’au cours de cette terrible guerre que les choses vont changer."

http://www.crdp-strasbourg.fr/data/histoire/1GM_combats/alsace_avant_conflit.php?parent=61

 

Siegelmarke_Der_Kaiserliche_Statthalter_in_Elsass_Lothringen_W0204601

Sceau du Statthalter impérial en Alsace-Lorraine (Der Kaiserliche Statthalter in Elsass Lothringen )
Wikipedia

filles-lorraines-visite-kaiser-1903

Visite de l'Empereur Guillaume II à Bitche le 14 mai 1903

Les jeunes filles bitchoises accueillent leur Empereur en costume traditionnel lorrain (commentaire du site Bitscherland).

NB : La suite de la vie de Séverine fait l'objet de notre message suivant :

Séverne chez le pape (suite).