EN MARGE DE LA COMMUNE DE 1871:

 

LES ANCIENS COMMUNARDS ET LE GENERAL BOULANGER, 3ème partie

 

 

 

 

 

 

LA SCISSION DES SOCIALISTES REVOLUTIONNAIRES

 

 

 

 .

Le Comité révolutionnaire central (CRC) regroupe depuis 1881 les Blanquistes (le mot désigne à ce moment les socialistes révolutionnaires, y compris ceux, en petit nombre, ralliés au marxisme) parmi lesquels beaucoup d'anciens Communards.

A partir de 1887, le Comité connaît des tensions dues à l'émergence du Boulangisme.

Beaucoup de militants considèrent le Boulangisme comme une opportunité révolutionnaire.  Ils sont aussi d'accord avec son opposition à la république bourgeoise des opportunistes (qui par contre, a le soutien critique des socialistes possibilistes ou réformistes, rivaux des Blanquistes). Les chefs de file de cette tendance pro-Boulangiste sont l'ancien Communard Ernest Granger et Ernest Roche. A l'opposé, l'ancien Communard Edouard Vaillant refuse les risques de dictature représentés par le général, et rappelle qu'il a participé à la répression de la Commune.

En mars 1888, Rochefort, qui soutient financièrement des publications Blanquistes, organise une entrevue entre Boulanger et le chef des Blanquistes, l'ancien Communard Émile Eudes.  Mais celui-ci meurt brutalement le 5 août, avant d'avoir pu imposer à ses partisans l'accord conclu avec le général.

Lors de l'élection législative partielle à Paris du 27 janvier 1889, le Comité présente un candidat, Boulé, contre Boulanger. Mais ce qui pour les adversaires du Boulangisme, comme Vaillant, signifie  le refus de laisser le champ libre à Boulanger, peut aussi être considéré comme une manoeuvre pour diviser les électeurs anti-Boulangistes. Il semble bien que la candidature Boulé soit le résultat d'un accord avec les Boulangistes. Boulé sera d'ailleurs par la suite candidat boulangiste.

En mai 1889, des échauffourées éclatent lors de la commémoration de la Semaine sanglante au mur des Fédérés,  entre socialistes vaillantistes et rochefortistes (Franck FrégosiLa «montée» au Mur des Fédérés du Père-Lachaise, Archives de sciences sociales des religions 155, juillet-septembre 2011, http://assr.revues.org)

 

Déjà le 27 mai 1887, une bagarre oppose des anarchistes aux socialistes pro-Boulangistes  au Mur des Fédérés, à propos d'une couronne déposée par la  délégation du journal de Rochefort, L'intransigeant. Un anarchiste déséquilibré, Paul Lucas, tire sur les Boulangistes et fait deux blessés, un des anarchistes manque d'être lynché. Il est probable qu'à ce moment, tous les socialistes font cause commne contre les anarchistes.

 

A l'occasion de la préparation des élections législatives de septembre 1889, Granger propose de ne pas présenter de Blanquiste à Belleville face à son ami Rochefort, s'opposant ainsi à une autre partie du comité, dominée par les anti-Boulangistes Vaillant et Chauvière, qui appuie la candidature du docteur Susini (qu'il ne faut pas confondre avec le Boulangiste Paul de Susini).

Leur proposition n'ayant pas remporté la majorité des suffrages (par 28 voix contre 28), Granger et ses partisans quittent le Comité révolutionnaire central et fondent le Comité central socialiste révolutionnaire (CCSR), qui appuie le Boulangisme.

 (d'après Wikipedia).

C'est donc la moitié du comité originel qui fait sécession.

Selon Wikipedia, on compte parmi les membres du nouveau Comité central socialiste révolutionnaire, outre Granger, les anciens Communards Achille Ballière, Gaston Da Costa, Clovis Hugues, Eugène Protot.

On peut être dubitatif sur l'appartenance de Clovis Hugues, personnalité assez indépendante,  au CCSR, mais à cette époque les appartenances étaient fluctuantes.

On note que Cluseret n'est pas donné comme membre du CCSR.

Parmi les autres membres du CCSR, Ernest Roche, Paulin-Méry, Antoine Jourde, Alfred Gabriel, qui seront élus députés en 1889 comme Boulangistes.

 

 

 

 

 

 

 

LES ELECTIONS DE SEPTEMBRE-OCTOBRE 1889

 

 

 

 

Les Boulangistes affrontent les élections législatives du 22 septembre 1889 avec détermination mais le mouvement est désorganisé, même si l'alliance avec les conservateurs tient encore.  

Lors de la campagne électorale, Déroulède s’en prend à « cet état de choses ruineux et tyrannique qui s'appelle la république parlementaire ».

Alors qu'ils convoitaient 205 sièges, les Boulangistes n'en obtiennent finalement que 42.

Toutefois d'autres chiffres sont fournis, pas forcément contradictoires, du fait que certains candidats préféraient se présenter comme « révisionnistes » (partisans de la révision de la constitution) plutôt que Boulangistes; c’est le cas de l’ex-préfet Andrieux,  dont on reparlera peut-être, qui est d’ailleurs battu aux élections.

Wikipedia (article Élections législatives françaises de 1889) donne le chiffre de 72 élus de la mouvance boulangiste.Toutefois le groupe boulangiste comptera environ 40 membres.

Une dizaine de conservateurs (monarchistes) élus avec l'investiture du Comité républicain national, prennent place à droite.

Parmi les élus boulangistes de 1889 (d’après Wikipedia, article Le groupe boulangiste), on cite :

Maurice Barrès, André Castelin, Paul Déroulède, Ernest Granger (ancien Communard, membre du comité central socialiste révolutionnaire), Georges Laguerre (jusqu'en 1891), Charles-Ange Laisant, René Le Hérissé (jusqu'en 1891), Mermeix - Terrail (jusqu'en 1890), Henri Michelin, Lucien Millevoye, Alfred Naquet (jusqu'en 1891), Laur, Paulin-Méry, Ernest Roche (ces deux derniers sont membres du comité central socialiste révolutionnaire).

 

La candidature du général Boulanger a été présentée dans la 2e circonscription du 18e arrondissement de Paris (Montmartre), mais craignant d’être arrêté, il refuse de rentrer en France malgré les demandes de ses partisans.

Dans ce quartier populaire, il obtient néanmoins 8 000 voix au premier tour de scrutin, contre 5 500 à son adversaire le plus favorisé, Jules Joffrin sur 14 973 votants. C'est ce dernier cependant qui sera validé à la séance mémorable du 9 décembre 1889 malgré de véhémentes interventions, dont celle de Déroulède : mais Boulanger était frappé d'inéligibilité et la nouvelle Chambre lui était en majorité hostile (Jean Jolly, Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940).

Certains candidats boulangistes remportent l’élection, mais les résultats sont invalidés : Naquet, Laur.Paulin-Méry, Presque tous les invalidés sont de nouveau élus en janvier 1890.

L'ancien Communard Elie May qui se présentait comme Boulangiste est battu par Alexandre Millerand, candidat républicain socialiste, promis à un bel avenir (premier socialiste à devenir ministre, dans un gouvernement comprenant aussi le général de Galliffet, massacreur de la Commune, président du conseil puis président de la république, après la guerre de 14). Elie May était arrivé en tête au premier tour.

A Saint-Dié, Jules Ferry, symbole des républicains opportunistes, est battu par un candidat soutenu par les monarchistes, les socialistes, les radicaux et les Boulangistes.

 

Le Boulangiste Vergoin, battu, s’adresse ainsi à ses adversaires :

  A NOS VAINQUEURS !

Vous êtes la réaction bourgeoise, capitaliste, juive, parlementaire. Déjà derrière vous les pas cadencés de la revanche socialiste résonnent. Écoutez !

 (cité par Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Chapitre 33. La propagande boulangiste, Médias 19 [En ligne], URL : http://www.medias19.org/index.php?id=12316

 

Ce langage martial et socialiste, qui dérape dans l’antisémitisme (qui n’est pas une spécialité des seuls Boulangistes à l’époque et qui deviendra plus présent encore dans les années suivantes dans beaucoup de secteurs de l’opinion) étonne un peu de la part d'un personnage assez falot.

 

Vergoin, procureur de la république démissionnaire pour mésentente avec sa hiérarchie, devenu avocat, et momentanément gestionnaire d'un cercle de jeux, intéressé par une réforme de la justice, député du « groupe ouvrier », devient membre du comité national boulangiste. Mais il est peu considéré par ses collègues du comité et même, semble-t-il, méprisé par Boulanger.

Il passe pour un homme à femmes, voire même pour un homme entretenu par les femmes. Il s’explique à Séverine sur cette fausse réputation (due à une liaison avec une courtisane qu’il ne peut rompre) et celle-ci est convaincue.

 

A la chambre des députés, lorsque Vergoin en fait partie avant les élections de 1889, une dame demande à Séverine de lui montrer Vergoin, en raison de sa réputation d’homme à femmes.  Séverine qui aime plaisanter (sans méchanceté) lui montre non Vergoin, mais Clovis Hugues – et la dame trouve qu’il a bien l’allure d’un homme à inspirer des passions. Ce qui était vrai de Clovis Hugues, conclut Séverine.

 

 

 

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 A la morgue, Le lendemain des élections.

Caricature de Pépin (pseudonyme de Claude Guillaumin) parue dans Le Grelot (journal satirique républicain) du 29 septembre 1889.

 Le général Boulanger, en pleurs, visite la morgue et voit l'hécatombe de ses partisans au lendemain du premier tour des élections de septembre-octobre 1889.

Parmi les victimes, de gauche à droite : Louis Andrieux, ancien préfet de police, représenté avec au-dessus de lui ses célèbres gants gris perle et portant son programme électoral "A bas les voleurs", Naquet avec sa loi sur le divorce, Rochefort et Séverine enlacés (Séverine porte des bas rouge dans le style cocotte - mais sans doute aussi allusion politique, comme le "pagne" de Rochefort), Vergoin en poisson (avec un as de pique car il a été patron d'un cercle de jeux), un militaire qui serait le général Thibaudin et Clovis Hugues avec la lyre du poète.

Ces identifications sont données selon  le commentaire de Daniel Dugné.dans l'article Quand le père d'Aragon passionnait la caricature (consacré à Louis Andrieux, père naturel du poète Louis Aragon)  sur le Site Caricatures(s) .

On peut s'étonner de la présence de Naquet qui sera pourtant été élu (invalidé, il sera réélu ensuite) et de Clovis Hugues qui ne se présentait pas...

 http://www.caricaturesetcaricature.com/2014/11/quand-le-pere-d-aragon-passionnait-la-caricature-par-daniel-dugne.html

 

 

 

 

 

 

QUELQUES ANCIENS COMMUNARDS

 

 

 

 

Nous ne pouvons pas évidemment examiner le détail de toutes les circonscriptions.

Donnons quelques exemples intéressants concernant des circonscriptions où d’anciens Communards étaient candidats :

 

A Marseille, quartier populaire de la Belle-de-Mai, Jules Guesde, socialiste internationaliste (marxiste) et l’ancien délégué à la justice de la Commune Protot (socialiste national) s’affrontent pour le siège de Félix Pyat, décédé.

Protot se pose en héritier de Pyat (il était à ses côtés lors du décès de Pyat quelques mois plus tôt); il accuse Guesde d’être salarié par l’Allemagne, d’être Boulangiste  et même de l’avoir livré en 1873 aux Italiens qui l’ont emprisonné ( ?). Les deux candidats socialistes sont battus par le radical Bougé.

Guesde porta plainte en diffamation devant le tribunal correctionnel contre Protot et obtiendra des dommages et intérêts. Son avocat était Millerand (plus tard député, ministre puis président de la république).

Il est intéressant de voir que Protot  se sert de l'accusation d'être Boulangiste contre Guesde. Nous ne savons pas si Protot fait à l’époque partie du comité central socialiste révolutionnaire (comité qui soutient Boulanger). En tous cas Wikipedia le donne  bien comme membre du comité. Mais il prend peut-être des libertés avec les orientations du comité à un moment où le Boulangisme est mal en point … Le parcours  politique des anciens membres de la Commune reste assez méconnu dans ses détails.

 

Pendant les mêmes élections, le radical Clemenceau affronte à Draguignan, son fief électoral, le Boulangiste Achille Ballière, ancien Communard. Ballière, architecte de profession,  avait été déporté en Nouvelle-Calédonie et avait participé à la célèbre évasion de 1874 avec Rochefort, Pain, Jourde, Grousset.

Clemenceau est réélu.

Notons qu’on retrouvera Ballière à Paris en 1899-1900 parmi les activistes nationalistes. Il est arrêté un moment avec Déroulède et de nombreux militants  de la Ligue des patriotes, accusés de préparer un coup d’Etat. Il est aussi membre de la ligue antisémite.

 

 A Paris, dans le 19ème arrondissement, l'ancien Communard Ernest Granger, membre du comité central socialiste révolutionnaire scissioniste et membre du comité républicain national de Boulanger, est élu.

 

L'ancien Communard Zéphirin Camélinat se présentait dans le 20ème arrondissement de Paris pour le comité révolutionnaire central (non Boulangiste); il fut battu, au second tour par Jean-Baptiste Dumay, ancien ouvrier, maire du Creusot en 1871 qui avait proclamé la Commune insurrectionnelle du Creusot (qui fut de durée très brève). Dumay fut condamné par contumace, aux travaux forcés à perpétuité et put se réfugier à Genève. Là, il fut avec Malon et Guesde, l'un des fondateurs de la section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste qui se rangea aux côtés de Bakounine et adhéra à la Fédération jurassienne. Revenu en France, il fut un socialiste possibiliste. Après son élection en 1889 il siégea parmi les non - inscrits et fut ensuite un acteur de l'unification du socialisme français.

Dans cette même circonscription, Rochefort avait obtenu la majorité au premier tour mais il était inéligible.

L'ancien Communard Chauvière se présenta comme "socialiste blanquiste" (non-Boulangiste)  aux élections de 1889 dans le  15e arrondissement de Paris. Il subit un échec cuisant en ne recueillant que 1.138 voix contre 4.209 au candidat boulangiste Laguerre qui fut élu, sur 7.377 votants.

En 1893, ce fut lui qui battit Laguerre avec un programme socialiste un peu étonnant, comportant "l'autonomie de la Commune, sauf pour tout ce qui peut nuire à l'unité nationale", les  Etats-Unis d'Europe, l'armement général du peuple avec organisation régionale et communale des milices à la place des armées permanentes, la  "laïcisation absolue partout et en tout", le mandat impératif des électeurs inscrit dans la loi, la "toute-puissance des assemblées primaires légalement organisées", "l'application du referendum libre pour connaître le sentiment des citoyens électeurs" (Robert et Cougny) - en gros un socialisme d'inspiration fédéraliste et tendant à la démocratie directe (mais l'aspect social est presque au second plan).

On retrouvait dans ce programme certaines idées de la Commune, y compris dans leur aspect contradictoire (comment concilier "l'unité de la Nation" et les Etats-Unis d'Europe etc ?

Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, Adolphe Robert et Gaston Cougny)

 

 Aux mêmes élections, Gustave Cluseret est réélu, au deuxième tour de scrutin, député de la deuxième circonscription de Toulon par 5.401 voix contre 3.682 à M. Serre sur 12.137 votants. Ce Serre, avocat à Paris, était candidat des conservateurs. Il ne semble pas qu'il y ait eu de candidat boulangiste contre Cluseret.

 

Selon le Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940 de Jean Jolly, " Clovis Hugues ne sollicita pas le renouvellement de son mandat en 1889 et ne se représenta qu'en 1893, dans la Seine, porté par les comités révisionnistes socialistes du XIXe arrondissement de Paris ; il fut élu au second tour par 4.571 voix contre 3.785 à Delattre (radical) et 3.352 à Briand [socialiste indépendant] sur 11.997 votants et 17.699 inscrits."

Il est probable que "les comités révisionnistes socialistes" sont une émanation du comité central socialiste révolutionnaire, anciennement boulangiste, comme le montre l'appellation "révisionniste", qui fut pendant un moment la nouvelle étiquette des anciens Boulangistes.

A ce moment Clovis Hugues  faisait cause commune avec les nationalistes et les antisémites, comme Cluseret.

 

 

 

 

 

 APRES LES ELECTIONS

 

 

 

 

Après la défaite des Boulangistes, Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, se sépare de Boulanger dans un article intitulé "Bonsoir Messieurs" du 11 octobre 1889.

Le journaliste et homme politique républicain opportuniste Joseph Reinach, adversaire du Boulangisme (il se battra par la suite en duel contre Déroulède), envoie ce billet à Meyer :

" Mon cher collègue,

la vraie éloquende est laconique.

Vous avez dit : Bonsoir Messieurs.

Je vous dis : Merci ."

 

Reinach devait plus tard être un défenseur acharné de l'innocence de Dreyfus.

Par contre Boulanger envoie à Meyer le mot suivant :

" Je vous ai toujours cru capable de toutes les bêtises. Je vous sais maintenant capable de toutes les trahisons. Je vous envoie l'assurance de mon profond mépris.

(cité par Odette Carasso, Arthur Meyer, Directeur du Gaulois)

 

 Quelques jours plus tard le journal L'Autorité de Paul de Cassagnac (bonapartiste) rompt également avec Boulanger.

 

 Lors des  élections municipales de 1890, le Boulangisme connaît une nouvelle défaite.

 

 

 

 EN EXIL

 

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Reportage photographique de Charles Chincholle et Paul Nadar dans le supplément littéraire du Figaro, interview du général Boulanger en exil, novembre 1889

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Trouvant la vie à Londres trop chère, le général Boulanger se fixa à Jersey, à Saint Brelade.

Depuis son lieu d'exil, Boulanger apparait dans un long reportage photographique publié dans un supplément du Figaro en novembre1889. Les photos sont prises par Paul Nadar et c'est le journaliste Chincholle, vieil ami du général, qui l'interviewe.

 

L’ancien Communard Pierre Denis lui servait de secrétaire et écrivit un Mémorial de Saint Brelade (paru en 1894), sur le modèle du Mémorial de Sainte-Hélène :

« L’amitié très vive que j’ai eu pour le général Boulanger, et à laquelle je reste fidèle, ne m’a pas aveuglé. Si j’ai pu connaître et apprécier ses belles qualités, j’ai pu aussi connaître ses faiblesse (…) Et je noterai sincèrement ces faiblesses, pour son excuse ou sa justification même, parce qu’elles expliquent les fautes qui ont fait de lui le jouet et la victime d’une bande d’intrigants et de faiseurs et ont amené l’avortement d’un des mouvements d’opinion les plus extraordinaires qu’on ait vus et ruiné une des destinées les plus brillantes qui se puisent rêver… » (préface).

 

Le général a l’occasion de revenir sur la répression de la Commune dans ses discussions avec Pierre Denis ; ce dernier remarque que durant la Semaine sanglante, Boulanger, qui commandait un régiment de l’armée régulière, et lui, sont passé à peu de distance l’un de l’autre : «  vous auriez pu me faire fusiller !. »

 

Boulanger déclare que lui n’a jamais fait fusiller personne (il est vrai qu’il a été blessé au tout début de la Semaine sanglante et n’a donc pas participé à la suite des événements). Il raconte qu’en entrant dans Paris, un de ses officiers a été blessé à l’œil devant lui par un tir parti d’un immeuble. Les soldats ont fouillé l’immeuble et trouvé un homme –un ouvrier- qui a déclaré avoir tiré. Les soldats l’ont fusillé – apparemment sans attendre les ordres. Cela m’a fait de la peine dit naïvement le général. J’aurais préféré que ce soit un Prussien, cela m’aurait aussi fait de la peine, mais moins.

 

Après la fusillade de Fourmies le 1er mai 1891 (l’armée tire sur des ouvriers qui manifestaient pacifiquement pour le 1er mai – mais la manifestation était interdite), L’intransigeant, le journal de Rochefort, ouvre une souscription pour les victimes. Boulanger ne sait pas s’il doit y participer, il ne veut pas paraître cautionner le 1er mai (jour de protestation ouvrière choisi par les socialistes et les syndicalistes après la fusillade du 1er mai 1886 à Chicago). Mais Boulanger est choqué par la fusillade, surtout s’il y a eu des femmes et des enfants tués comme on le dit  (c’est bien le cas). Finalement il autorise Pierre Denis à faire un don en son nom, si la cause lui parait juste.

De son côté, le gouvernement, présidé par Freycinet, fait poursuivre en justice les organisateurs de la manifestation interdite, deux dirigeants socialistes, dont Lafargue, le gendre de Marx, qui sont condamnés à une peine de prison. Mais l’insensibilité du gouvernement choque une partie de l’opinion.

 

 

 

 

LES BOULANGISTES A L'ASSEMBLEE

 

 

 

La quarantaine d’élus boulangistes maintient la fiction d’un parti qui peut encore influer sur la vie politique.

Lors des débats, les Boulangistes votent généralement avec l’extrême-gauche.

 

Les députés boulangistes sont peu nombreux, mais combattifs. Lorsque Jules Joffrin, proclamé élu à la place de Boulanger, inéligible, veut prendre la parole pour la première fois à la Chambre des députés, Déroulède, Laguerre et Millevoye essaient de l’empêcher de parler et il faut les expulser.

Paul Déroulède s’illustre particulièrement. Il qualifie Joseph Reinach de « domestique de tous les pouvoirs », ce qui lui vaut de se battre en duel avec Reinach.

 

Le groupe boulangiste, présidé par Alfred Naquet, perd rapidement certains de ses membres et se divise.

 

En 1890, le député boulangiste de gauche Terrail, plus connu sous son pseudonyme de journaliste, Mermeix, qu'il ajoutait à son nom, publie un livre (d'abord par parution dans un journal, sous signature anonyme mais l'auteur est vite identifié) sur les coulisses du Boulangisme, dans lequel il dévoile les tractations de Boulanger avec les monarchistes (dont  tous les cadres boulangistes étaient déjà informés). Cette révélation contribue évidemment à discréditer le mouvement dans la partie de l’opinion républicaine et progressiste qui le soutenait encore. L’état-major boulangiste se divise sur l’alliance avec les conservateurs.

 

Séverine traite Mermeix de Judas et Georges de Labruyère, le compagnon de Séverine, se bat en duel avec lui.

 

On lit dans Le Figaro du 5 septembre 1890 un article du journaliste Chincholle, qui à titre personnel avait soutenu le Boulangisme (son journal était plus réservé) :

" Les membres de l'ancien Comité national se sont réunis hier jeudi, à huit heures et demie du soir, au Café Riche. Quels souvenirs ont-ils dû évoquer, rien qu'en entrant dans le grand salon où, le 27 avril 1888, le général Boulanger réunissait pour la première fois ses partisans ?"

Le but de la réunion, à laquelle Mermeix participe, est certainement de décider des sanctions contre lui.

A la fin de la réunion un communiqué est publié, signé par les députés boulangistes :

 

" Ils blâment sévèrement la publication des « Coulisses du Boulangisme » à laquelle ils opposent les affirmations républicaines maintes fois répétées du général Boulanger; ils livrent à l'appréciation publique ceux qui ont attendu les jours de défaite pour essayer de jeter le discrédit sur leur ami proscrit. Les députés soussignés resteront inébranlablement fidèles au programme sur lequel ils ont été élus :  Revision de la Constitution dans le sens d'une République libérale, démocratique et sociale.

Les députés présents à Paris,

 

Aimel, Castelin, Chiche, Dumonteil, Gabriel, Goussot, Jourde, Georges Laguerre, Laur, Léveillé, Millevoye, Paulin-Méry, Revest, Richard.

 

On notera la définition de la république souhaitée par les Boulangistes : "libérale, démocratique et sociale"...

 

 

 

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Caricature représentant Mermeix qui "livre ses frères"  (représentés comme des poissons. Il reçoit son salaire tendu avec une pincette).

Gabriel Terrail, Mermeix de son nom de plume, écrit en 1890 des articles pour Le Figaro sur « les coulisses du boulangisme » après avoir été lui-même élu sous les couleurs du parti boulangiste (commentaire Wikipedia).

Caricature de Pépin (Claude Guillaumin, 1842–1927) dans Le Grelot, 14 septembre 1890.

Wikipedia

 

 

 

 

 

 

En janvier 1891, le journal de Laguerre La Presse déclare qu'« il n'y a plus de groupe boulangiste ».

En mai 1891, Laguerre, Naquet et quatre de leurs collègues font savoir qu'ils ne sont plus des boulangistes mais des « républicains révisionnistes ». Naquet et Laguerre écrivent au général pour s'expliquer et l'assurer quand même de leur amitié.

Selon Pierre Denis, confident du général Boulanger durant son exil, si on avait retrouvé des lettres de Judas, elles ressembleraient aux lettres envoyées par Laguerre et Naquet..

 

Déroulède reste l’un des Boulangistes les plus actifs. Il se bat  en duel avec Laguerre après que celui-ci ait pris ses distances avec Boulanger.

 

La division du camp socialiste provoquée par le Boulangisme persiste : le 25 mai 1890, une violente bagarre éclate entre les socialistes ralliés à Boulanger et les socialistes du comité central révolutionnaire lors d'une commémoration de la Semaine sanglante au Mur des Fédérés du cimetière du Père Lachaise.

 

 

 

 

 

LA MORT DU GENERAL

 

 

 

Mme de Bonnemains, la maîtresse de Boulanger, malade de phtisie, préfère vive à Bruxelles et le général l'accompagne, quittant Jersey.

Mais la maladie s'aggrave  et Mme de Bonnemains meurt..

Deux mois et demi après, inconsolable, Boulanger se suicida sur la tombe de sa maîtresse dans le cimetière d’Ixelles (30 septembre 1891).

Il laissait derrière lui un message : Comment ai-je pu vivre deux mois et demi sans toi ?

 

 

 

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Le suicide du général Boulanger. Couverture du Petit Journal du 10 octobre 1891

Wikipedia.

 

 

 

 

Clemenceau, avec son ironie impitoyable, fit le commentaire célèbre : Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant.

 Il déclara aussi : En entrant dans le néant, le général Boulanger a dû se sentir chez lui.

 (le général, dans son testament rédigé juste avant son suicide, avait utilisé l'expression "entrer dans le néant").

 

Les obsèques de Boulanger ont lieu dans Ixelles, suivies par une foule énorme – on parle de 150 000 personnes, essentiellement des curieux, dans une ambiance de désordre et d’excitation extravagants.

Beaucoup des anciens partisans de Boulanger sont présents, venus de France ou d’Angleterre (comme Rochefort, toujours en exil). :

 Les correspondants des journaux parisiens suivent d'heure en heure les préparatifs :

 

" MM. Chincholle et Déroulède se sont rendus ce soir à 7 heures à la gare pour attendre l'arrivée de Rochefort que l'on suppose être resté à Ostende d'où il se rendra à Bruxelles. La famille du général a reçu un grand nombre de télégrammes et de lettres de condoléances la plupart viennent de France. Sont arrivés cette après-midi à Bruxelles: MM. Pierre Richard, Dumonteil et Castelin, Mme Séverine et M. Georges de Labruyère. Les ouvriers du département de l'Aisne ont envoyé une magnifique couronne."

 

 " Bruxelles, 2 octobre. Hier soir, de nombreuses délégations accompagnées des anciens amis du général Boulanger sont arrivées à Bruxelles. En présence de l'affluence de monde, la Compagnie du Nord a dû organiser plusieurs trains supplémentaires. La famille du général et des amis ont fait de nouvelles et pressantes démarches pour obtenir du clergé un enterrement religieux. Le curé de la paroisse, M. Meulendyckx, s'est rendu lui-même à Malines pour aller prendre des instructions à l'archevêché. Le cardinal étant absent, ses trois vicaires généraux se sont constitués en tribunal ecclésiastique et ont décidé que le corps ne serait pas reçu à l'église.

Le cercueil est cependant recouvert d'une croix et une croix surmontera également le corbillard."

 

Les fidèles n'oublient pas de rendre hommage à Mme de Bonnemains :

" Ce matin, à 11 heures, MM. Déroulêde, Thiébaud et Chîncholle se sont rendus au cimetière d'Ixelles. lis se sont fait conduire à la tombe de Mme de Bonnemains.

M. Déroulède a déposé sur la tombe un bouquet d'œillets rouges entouré d'un ruban avec cette inscription: « La Ligue des Patriotes à Mme de Bonnemains. »

 

 Dans son journal La Presse, Laguerre, qui avait rompu avec le Boulangisme,  explique qu'il n'ira pas à Buxelles :

" Mes amis Le Hérissé et Lèouzon-Leduc m'ont téléphoné cette nuit, à une heure du matin, pour me prier instamment de ne pas venir à Bruxelles.

Ils m'ont prévenu qu'une manifestation organisée contre moi troublerait le début des obsèques du général Boulanger.

J'ai prouvé, au cours des luttes de 1889, que je ne redoutais ni les manifestations bruyantes ni les foules, mais j'ai à un trop haut degré le respect des morts pour être la cause involontaire d'une apparence de désordre à un enterrement. "

[au passage, on voit que le téléphone était d'usage déjà assez courant en 1891]

 

 

 

 

LES OBSEQUES

 

 

 

 Les journaux La Presse et Le Matin donnent une liste (sans doute incomplète) des personnalités présentes aux obsèques :

 

M. de Vogelsang, neveu du général, MM. Barbier, Dutens et Mouton, Déroulède, Laur, Maurice Barrés, Chiché, Leverrier, Laisant, Boudeau, Paulin Méry, Dugué de la Fauconnerie, Le Senne, Dumonteil, Richard, Révest, Ernest Roche, Le Hérissé, Goussot, Castelin, Léouzon-Leduc, Rochefort, Paul de Susini, Elie May [ancien Communard], Georges de Labruyère, Mme Séverine, et une partie de la rédaction de L'Intransigeant, Jourde [il ne s'agit pas de l'ancien Communard], Mme Millevoye, remplaçant son mari....Tous les députés français présents ont revêtu  leur écharpe.

 Le fidèle Pierre Denis n'est pas cité. Etait-il présent ? Il est vrai que ce n'était pas un personnage de premier plan.

 

Dans le journal Le Matin du 4 octobre, on lit :

 

" Bruxelles, 3 octobre. Par téléphone. Les funérailles ont été marquées par des scènes scandaleuses dont la responsabilité incombe au bourgmestre d'Ixelles qui, malgré les avertissements, a cru pouvoir contenir, avec quarante agents de police, une foule immense accourue de toutes parts pour voir défller le cortège funèbre.

(...) le bourgmestre s'est vu réduit à mander, par téléphone, des gendarmes à cheval. Il était alors deux heures quarante. En attendant les bonnets à poils, des scènes scandaleuses n'ont cessé d'impressionner péniblement les assistants.

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k554618j/f1.textePage.langFR

Le journal décrit les nombreuses couronnes de fleurs, dont " une en immortelles noires, envoyée par un groupe anarchiste".

" L'impression unanime est que jamais le cortège ne pourra traverser l'épouvantable cohue. Le bourgmestre d'Ixelles fait prier la famille d'attendre la gendarmerie, craignant, même avec l'assistance des bonnets à poil, de ne pouvoir frayer le chemin au char".

" La place communale d'Ixelles est envahie par une multitude de flacres et de voitures de maîtres sur lesquels sont montés des centaines de curieux. Aux fenêtres, de véritables grappes humaines".

" Même cohue place Sainte-Croix, d'où l'aspect du cortège, avec une profusion de couronnes d'oeillets rouges, entremêlés de crêpe, est véritablement curieux."

 

Dans le journal La Presse du 5 octobre 1891 :

" Le cortège, malgré les bousculades de la foule, se met en marche à trois heures et demie.

M. de Vogelsang, neveu du général, fondant en larmes, ayant à côté de lui MM. Dêroulède, Barbier et Dutens se met immëdiatement derrière le char. Ces messieurs sont suivis du secrétaire du général et des amis.  Une vingtaine de voitures suivent le char. Parmi ces voitures se trouve celle du général. Les chevaux sont conduits par des valets de pied. Les anciens membres de la Ligue des Patriotes portent un œillet à la boutonnière.

Le cortège s'avance lentement et sans incident jusqu'au cimetière [le cimetière d'Ixelles], situé à plus d'une lieue de la ville.

(…)

A l'entrée du cimetière, une poussée effroyable se produit, plusieurs personnes sont à moitié écrasées, les femmes poussent des cris.

La gendarmerie a dû charger et couper le cortège afin d'empêcher que la foule ne pénétrât dans le champ de repos."

 Selon Le Matin :

" A ce moment, la foule est tellement compacte que des scènes graves se produisent. On entend les clameurs et les plaintes des gens piétinés. II y a de nombreux blessés. Les gendarmes s'efforcent de frayer un passage: l'un est jeté à bas de son cheval; un agent de police qui s'élance au secours du gendarme est renversé et piétiné; lorsqu'on le relève, il a un bras cassé..."

Dans le cimetière,

" M. de Vogelsang sanglote, et on doit le soutenir. Rochefort et Déroulède pleurent abondamment."

Déroulède, à la demande d'un assistant, dépose un drapeau français dans la tombe. puis il verse de la terre de France sur le cercueil.

Il n’y a pas de discours.

 " Pendant l'inhumation, la foule, massée aux abords du cimetière, s'est montrée recueillie. Les cris de « silence ! » et « chapeau bas ! » imposaient le respect aux turbulents. " (Le Matin)

 

 

 

 

LIL1891220

 

Obsèques du général Boulanger au cimetière d'Ixelles.

Déroulède à droite, s'apprête à déposer dans la tombe le drapeau français. A gauche, Rochefort. 

Couverture du journal L'Illustration du 10 octobre 1891.

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 UN HOMMEQUI A ETE UN PERE POUR LES JOURNAUX

 

 

 

La mort de Boulanger fut présentée avec pas mal de désinvolture par certains journaux.

Ainsi J. Cornély dans Le Matin, journal républicain modéré qui s'était opposé au Boulangisme (mais dans l'article, le journaliste n'épargne pas les républicains) :

 

Le Matin 4 octobre1891

" POUR LA DERNIÈRE FOIS Le lecteur, le patient lecteur, a le droit d'être agacé d'entendre encore parler du fameux général. Songez donc! Ça dure depuis plus de quatre ans. C'était d'abord une nouveauté. C'est devenu un amusement, puis une habitude, puis un ennui, puis un cauchemar, pour quelques-uns même, un remords.

D'autre part, nous ne pouvons cependant pas refuser la dernière pelletée de publicité à un homme qui a été un père pour les journaux et qui nous a fourni tant de copie."

 L'auteur de l'article renvoie comme souvent dos à dos Boulanger et les républicains de gouvernement, qui au moins, depuis la menace du général, se tenaient plus calmes et avaient mis une sourdine à leur sectarisme :

" Il a fait aux républicains une peur atroce; il leur a causé une telle venette [colique] que, s'ils étaient capables de sagesse, il les aurait rendus sages.

Ils ont laissé, un instant, souffler les pauvres curés. Ils se sont assagis.

Cette crainte de l'animal qui cache sa tête entre ses épaules et oublie de mordre parce qu'il a peur des coups, a été prise pour une conversion par un certain nombre d'entre nous qui se montrent disposés à se rallier à cet abominable régime.

(...)

Si M. Carnot, après avoir dit à Versailles « La. Droite est l'ennemi », a dit à Reims « Je veux travailler à l'union de tous les Français », s'il a tellement changé, c'est encore à Boulanger qu'on le doit."

Pour finir l'auteur pose la question de l'amnistie de Rochefort et Dillon, en faisant une comparaison avec la Commune :

" Il est très naturel d'amnistier Rochefort et Dillon, maintenant que le général est mort. Ils n'ont brûlé aucun monument public, ils n'ont exécuté aucun otage et, quand on s'est fait comme les républicains actuels un tremplin de l'amnistie en faveur des communards, il est bien difficile de la refuser à ces deux condamnés."